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L'Anneau-Monde

Larry Niven

A deux cents ans, Louis Wu a conservé un corps de jeune homme et une âme d'explorateur. Aussi, quand le Marionnettiste lui propose de l'accompagner au-delà de l'Espace connu, il se laisse tenter. Feront également partie de l'expédition : Teela Brown, une jeune humaine, et un Kzin. Fine équipe !Le Marionnettiste, poltron mais intelligent, avec ses deux têtes et ses trois pattes ; le Kzin, féroce et effrayant, avec sa fourrure, ses dents et ses griffes acérées...Et Teela, une jeune fille follette mais douée d'une chance insolente.     Destination ? L'Anneau-Monde, une planète située aux confins de l'hyperespace. Une planète entourée d'un mur d'un million six cent mille kilomètres de large, de quinze cent kilomètres de haut... Quelles créatures peuplent l'Anneau-Monde ? Quel accueil vont-elles réserver à nos explorateurs ?

Larry Niven

L'Anneau-Monde

1. LOUIS WU

Au cœur nocturne de Reykjavík, dans l’un des alvéoles d’une rangée de cabines publiques de transfert, Louis Wu surgit à la réalité.

Sa natte, longue d’une trentaine de centimètres, était blanche et brillante comme de la neige artificielle. Sa peau et son cuir chevelu épilé étaient jaune chrome ; les iris de ses yeux étaient d’or, sa toge était bleu roi, avec une somptueuse broderie représentant un dragon doré. À l’instant où il apparut, il arborait un large sourire ouvert sur des dents nacrées d’une forme parfaite, et il faisait un signe de la main. Mais le sourire s’estompa bientôt ; un instant plus tard il avait disparu, et le visage s’affaissa comme un masque de caoutchouc en train de fondre. Louis Wu accusait son âge.

Il observa pendant un moment le flot mouvant de la ville les gens qui se matérialisaient dans les cabines, arrivant d’endroits inconnus ; les groupes qui passaient en marchant, maintenant que les trottoirs mécaniques, ici, étaient arrêtés pour la nuit. Puis les horloges se mirent à sonner vingt-trois heures. Louis Wu redressa les épaules et sortit se mêler au monde.

À Greenwich, où sa fête continuait à battre son plein, c’était déjà le matin après son anniversaire. Ici, à Reykjavík, il était une heure plus tôt. Louis trouva un bar, offrit des tournées de brenneven et encouragea les gens à chanter en islandais et en interworld. Avant minuit, il s’éclipsa pour Rio De Janeiro.

S’était-on déjà rendu compte qu’il avait abandonné sa propre réception ? Ils penseraient qu’une femme l’accompagnait, et qu’il serait de retour dans une heure ou deux. Mais Louis Wu était parti seul, sautant en avant de la ligne de minuit, talonné par le jour nouveau. Vingt-quatre heures n’étaient pas assez pour le deux centième anniversaire d’un homme.

Ils pouvaient continuer à s’amuser sans lui. Les amis de Louis étaient capables de s’amuser seuls. À cet égard, ses exigences étaient inflexibles.

À Rio de Janeiro, il y avait des danses folkloriques, des indigènes qui le toléraient comme un touriste avec de l’argent, et des touristes qui le prenaient pour un riche indigène. Il dansa, et partit avant minuit.

À Caracas, il marcha.

L’air, chaud et pur, chassa quelques brumes de son esprit.

Il déambula sur les trottoirs mécaniques brillamment illuminés, ajoutant la vitesse de son pas à leurs seize kilomètres-heure. Il lui vint à l’esprit que chaque ville du monde avait des trottoirs roulants, et que tous glissaient à seize kilomètres à l’heure.

La pensée était intolérable. Pas nouvelle, juste intolérable. Louis Wu vit à quel point Caracas ressemblait à Reykjavík et à Greenwich… et à San Francisco, à Topeka, à Londres et à Amsterdam. Les magasins, le long des trottoirs roulants, vendaient les mêmes produits dans toutes les villes du monde. Ces citadins qu’il rencontrait ce soir se ressemblaient tous, tous vêtus de la même façon. Ni Américains, ni Islandais, ni Vénézuéliens, mais de simples plat-terriens.

En trois siècles et demi, voilà ce que les cabines de transfert avaient fait de l’infinie variété de la Terre. Elles couvraient le monde d’un réseau de voyage instantané. La différence entre Moscou et Sydney n’était qu’un instant dans le temps et une pièce d’un décistar. Inéluctablement, les villes avaient fusionné au cours des siècles, et les noms de lieux n’étaient plus que des reliques du passé.

San Francisco et San Diego étaient les extrémités nord et sud d’une même ville côtière tentaculaire. Combien de gens pouvaient distinguer une extrémité de l’autre ? Tanj peu, de nos jours.

Réflexions pessimistes, pour le deux centième anniversaire d’un homme.

Mais la fusion des villes était un fait réel. Louis avait assisté à son accomplissement. Toutes les particularités de lieu, de temps et de coutumes se fondant dans la grande collectivité d’une ville mondiale, comme une pâte grise et terne. Quelqu’un parlait-il encore deutsch, english, français, español ? Tout le monde parlait interworld. Enfin, la mode des teintures épidermiques avait, dans le monde entier, noyé tous les individus en une même foule anonyme et monstrueuse.

Le temps était-il venu pour une autre sabbatique ? Lancé dans l’inconnu, seul à bord d’un vaisseau monoplace, sa peau, ses yeux et ses cheveux retournés à leur couleur naturelle, le visage mangé par une barbe en liberté…

Ridicule. Je reviens tout juste d’une sabbatique. Il y avait seulement vingt ans.

Mais minuit approchait. Louis trouva une cabine de transfert, introduisit sa carte de crédit dans la fente et composa Miami.

Il émergea dans une pièce ensoleillée.

Par le tanj ? Il cligna des yeux, surpris. La cabine de transfert avait dû se détraquer. Il n’aurait pas dû y avoir de soleil à Miami. Louis allait composer de nouveau son numéro, quand il se retourna, les yeux écarquillés.

Il se trouvait dans une chambre d’hôtel parfaitement anonyme : un cadre assez banal pour rendre son occupant doublement insolite.

En face de lui, au milieu de la pièce, se trouvait un être, ni humain ni humanoïde. Il se tenait sur trois jambes et regardait Louis Wu de deux directions, depuis deux têtes plates montées sur des cous minces et flexibles. Sur la plus grande partie de son corps bizarre, la peau était blanche et veloutée ; mais une crinière épaisse et rêche, prenant naissance entre les cous de la bête, couvrait l’épine dorsale et la hanche à l’aspect complexe de la patte postérieure. Les deux pattes de devant étaient très écartées, de sorte que les petits sabots fourchus formaient presque un triangle équilatéral.

Louis devina que la chose était un animal étranger. Il ne pouvait y avoir de place pour un cerveau, dans ces têtes plates. Mais il remarqua la bosse qui s’élevait entre les cous, à leur base où la crinière devenait une épaisse tignasse protectrice… et un souvenir vieux de dix-huit décennies lui revint à l’esprit.

C’était un Marionnettiste, un Marionnettiste de Pierson. Son cerveau et son crâne se trouvaient sous la bosse. Ce n’était pas un animal ; il était au moins aussi intelligent qu’un Homme. Et ses yeux, enfoncés profondément dans des orbites osseuses, fixaient Louis Wu depuis deux directions.

Louis essaya d’ouvrir la porte. Verrouillée.

Il était enfermé dehors, pas dedans. Il pouvait composer un numéro et disparaître. Mais cela ne lui vint pas à l’esprit. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un Marionnettiste de Pierson. L’espèce avait disparu de l’Espace connu avant que Louis ne vînt au monde.

Il dit : « Puis-je vous être utile ? »

— « Vous le pouvez », répondit l’étranger…

… avec une voix à enflammer les rêves d’un adolescent. Si Louis avait dû visualiser une femme pour accompagner cette voix, c’eût été Cléopâtre, Hélène de Troie, Marilyn Monroe et Lorelei Huntz réunies.

« Tanj ! » Le juron semblait plus que jamais approprié. Y a pas de justice ! Qu’une telle voix dût appartenir à un étranger bicéphale de sexe indéterminé !

— « Soyez sans crainte », reprit l’étranger. « Sachez que vous pouvez fuir si besoin est. »

— « À l’université, il y avait des photographies d’êtres comme vous. Vous avez disparu depuis longtemps… du moins nous le pensions. »

— « Lorsque ma race a fui l’Espace connu, je n’étais pas parmi eux », répondit le Marionnettiste. « Je suis resté dans l’Espace connu parce que ma race avait besoin de ma présence ici. »

— « Où étiez-vous caché ? Et où diantre sommes-nous ? »

— « Ne vous inquiétez pas pour cela. Êtes-vous Louis Wu MMGREWPLH ? »

— « Vous connaissez mon nom ? Vous me cherchiez, moi en particulier ? »

— « Oui. Nous avons trouvé le moyen de manipuler ce réseau mondial de cabines de transfert. »

C’était faisable, admit Louis. Cela coûterait une fortune en pots-de-vin, mais c’était faisable. Mais… « Pourquoi ? »

— « Cela entraînera certaines explications… »

— « N’allez-vous pas me laisser sortir d’ici ? »

Le Marionnettiste réfléchit. « Je suppose que je le dois. Mais sachez que je suis protégé. Mon équipement vous arrêterait au cas où vous m’attaqueriez. »

Louis émit un son de dégoût. « Pourquoi le ferais-je ? »

Le Marionnettiste ne répondit pas.

« Je me souviens maintenant. Vous êtes des poltrons. Tout votre système éthique est basé sur la lâcheté. »

— « Aussi inexact qu’il soit, ce jugement conviendra. »

— « Bah ! Ça pourrait être pire ! concéda Louis. Chaque espèce d’êtres pensants a ses travers. Les relations avec le Marionnettiste seraient sûrement plus aisées qu’avec les Trinocs racialement paranoïaques, ou les Kzinti avec leurs instincts meurtriers toujours prêts à se manifester pour un rien, ou les Grogs sans bras avec leurs… moignons de mains déconcertants. »

La vue du Marionnettiste avait réveillé tout un fatras de souvenirs poussiéreux. Des renseignements sur les Marionnettistes et leur empire commercial, leur interaction avec l’Humanité, leur soudaine et mystérieuse disparition — auxquels se mêlaient le goût de sa première cigarette, la sensation des touches de machine à écrire sous ses doigts novices et maladroits, les listes de vocabulaire interworld à mémoriser, le son et la saveur de l’anglais, les incertitudes et les embarras de l’extrême jeunesse, Il avait étudié les Marionnettistes à l’occasion de cours d’histoire à l’université, puis en avait tout oublié depuis cent quatre-vingts ans. Incroyable, que l’esprit d’un homme pût retenir tant de choses !

« Je resterai dans la cabine », dit-il au Marionnettiste, « si cela peut vous rassurer. »

— « Non. Nous devons nous rencontrer. »

Des muscles se contractèrent et saillirent sous la peau laiteuse du Marionnettiste qui rassemblait son courage. Puis la porte de la cabine de transfert se déclencha. Louis Wu pénétra dans la pièce.

Le Marionnettiste recula de quelques pas.

Louis se laissa tomber dans un fauteuil, plus pour mettre à l’aise le Marionnettiste que pour son propre confort. Il paraîtrait moins dangereux assis. Le fauteuil était de fabrication courante, un fauteuil masseur auto ajustable, strictement pour Humains. Louis nota un parfum subtil, évoquant à la fois un coffre à épices et une armoire de chimie, assez agréable d’ailleurs.

L’étranger reposait sur sa jambe postérieure repliée.

« Vous vous demandez pourquoi je vous ai attiré ici. Cela va nécessiter quelques explications. Que savez-vous de ma race ? »

— « Il y a longtemps que j’ai quitté l’université. Vous aviez un empire commercial, dans le temps, n’est-ce pas ? Ce que nous nous plaisons à appeler “l’Espace connu” n’en était qu’une partie. Nous savons que vous étiez en rapport avec les Trinocs, et pourtant nous ne les avons rencontrés pour la première fois qu’il y a vingt ans. »

— « Oui, nous commercions avec les Trinocs. Surtout par l’intermédiaire de robots, autant que je me souvienne. »

— « Votre empire marchand était vieux de plusieurs dizaines de milliers d’années pour le moins, et s’étendait sur plus de soixante années-lumière. Et puis vous êtes partis, tous. Vous avez tout abandonné. Pourquoi ? »

— « Cela peut-il avoir été oublié ? Nous avons fui l’explosion du noyau de la galaxie. »

— « Je sais. » Louis se l’appelait vaguement que la réaction en chaîne de novæ au centre de la galaxie avait été en fait découverte par des extra-terrestres. « Mais pourquoi fuir maintenant ? Les étoiles du noyau ne sont devenues novae qu’il y a dix mille ans. La lumière ne nous atteindra pas avant vingt mille ans. »

— « Les Humains », dit le Marionnettiste, ne devraient pas être laissés à eux-mêmes. « Vous finirez sûrement par vous perdre. Ne voyez-vous pas le danger ? Les radiations, au long de l’onde frontale, rendront toute cette région de la galaxie inhabitable ! »

— « Vingt mille ans, cela fait encore beaucoup de temps. »

— « L’extermination dans vingt mille ans n’en est pas moins l’extermination. Ma race a fui en direction des Nuages de Magellan. Mais quelques-uns demeurèrent, au cas où la migration des Marionnettistes rencontrerait quelque danger. C’est ce qui s’est produit. »

— « Ah ? Et quelle sorte de danger ? »

— « Je n’ai pas encore le droit de répondre à cette question. Mais vous pouvez regarder ceci. Le Marionnettiste se pencha pour prendre quelque chose sur une table. »

Et Louis, qui se demandait où l’étranger cachait ses mains, s’aperçut que ses bouches lui en tenaient lieu.

Des mains efficaces, constata-t-il lorsque le Marionnettiste se pencha doucement vers lui pour lui tendre un hologramme. Ses lèvres mobiles et caoutchouteuses se projetaient d’une dizaine de centimètres en avant de ses dents. Elles étaient aussi sèches que des mains humaines et bordées de petites excroissances pareilles à des doigts. Derrière des dents carrées de végétarien, Louis entrevit une langue fourchue et frétillante.

Il prit l’hologramme et y plongea son regard.

Il n’y vit d’abord rien d’intelligible, mais il continua de fixer, attendant que l’image se résolve. Il distingua finalement un petit disque d’un blanc intense qui était peut-être un soleil, G0, K9 ou K8, avec une faible portion d’arc coupée suivant une corde droite et noire. Mais l’objet flamboyant ne pouvait pas être un soleil. En partie cachée derrière lui, se détachant sur le fond d’encre de l’espace, il y avait une bande bleu ciel. La bande bleue était parfaitement rectiligne, nettement définie, solide et artificielle, et plus large que le disque lumineux.

« Cela ressemble à une étoile entourée d’un cerceau », dit Louis. « Qu’est-ce que c’est ? »

— « Vous pouvez le garder pour l’étudier, si vous le désirez. Je peux maintenant vous dire pourquoi je vous ai amené ici. Je me propose de former une équipe d’exploration de quatre membres dont je ferai partie, et dont vous ferez partie. »

— « Pour explorer quoi ? »

— « Je n’ai pas encore le droit de vous le révéler. »

— « Oh, allons ! Il faudrait que je sois complètement fou pour me lancer ainsi à l’aveuglette. »

— « Bon anniversaire », dit le Marionnettiste.

— « Merci », fit Louis, déconcerté.

— « Pourquoi avez-vous quitté votre réception d’anniversaire ? »

— « Cela ne vous regarde pas. »

— « Mais si. Permettez-moi d’insister, Louis Wu. Pourquoi avez-vous quitté votre réception ? »

— « J’estimais simplement que vingt-quatre heures n’étaient pas assez pour un deux centième anniversaire. Alors j’ai décidé de le prolonger en me déplaçant en avant de la ligne de minuit. En tant qu’étranger, vous ne pouvez pas comprendre… »

— « Vous étiez donc à ce point enthousiasmé par la façon dont les choses se passaient ? »

— « Non, pas exactement. Non… »

Pas enthousiasmé, se rappela Louis. Plutôt le contraire. Quoique la réception se fût assez bien déroulée.

Elle avait commencé à zéro heure une minute ce matin-là. Pourquoi pas ? Il n’y avait aucune raison de perdre une seule minute de cette journée. Il y avait des inducteurs de sommeil partout dans la maison, pour des sommes rapides et profonds. Pour ceux qui ne voulaient rien manquer, il y avait aussi des drogues qui maintenaient en éveil et dont certaines avaient d’intéressants effets secondaires.

Il y avait des invités que Louis n’avait pas vus depuis cent ans, et d’autres qu’il rencontrait tous les jours. Certains avaient été ses ennemis mortels, bien longtemps auparavant. Il y avait des femmes qu’il avait oubliées complètement, de sorte qu’il fut à plusieurs reprises stupéfait de voir combien ses goûts avaient changé.

Comme il s’y attendait, de trop nombreuses heures de son anniversaire furent consacrées aux présentations. Les listes de noms qu’il avait dû mémoriser ! Trop d’amis étaient devenus maintenant des étrangers.

Et quelques minutes avant minuit, Louis avait pénétré dans une cabine de transfert, composé un numéro et disparu.

« Je m’ennuyais à mourir, » dit Louis Wu. Ce n’était que : "Racontez-nous votre dernière sabbatique, Louis." "Mais comment pouvez-vous supporter de rester seul si longtemps, Louis ?" "Quelle bonne idée d’avoir invité l’ambassadeur trinoc, Louis !" "Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, Louis." "Eh ! Louis, pourquoi faut-il trois Jinxiens pour peindre un gratte-ciel ? " Et ainsi de suite… »

— « Pourquoi ? »

— « Pourquoi quoi ? »

— « Les Jinxiens… »

— « Oh. Il en faut un pour tenir le pistolet à peinture, et deux pour déplacer le gratte-ciel de haut en bas. J’avais déjà entendu celle-là au jardin d’enfants. Tout le bois mort de ma vie, tous les vieux mots, tout cela dans la même maison immense. Je n’en pouvais plus. »

— « Vous ne tenez pas en place, Louis Wu. Vos sabbatiques — c’est vous qui avez créé la coutume, n’est-ce pas ?

« Je ne me rappelle plus comment elle a pris naissance. Elle s’est bien implantée. La plupart de mes amis la pratiquent, à présent. »

— « Mais pas aussi souvent que vous. Tous les quarante ans ou à peu près, vous vous lassez de la compagnie humaine. Alors vous quittez les mondes des hommes et vous franchissez la frontière de l’Espace connu. Vous restez là, à l’extérieur, seul dans un vaisseau monoplace, jusqu’à ce que votre besoin de compagnie se réaffirme. Vous êtes revenu de votre dernière sabbatique, la quatrième, il y a vingt ans.

Vous ne tenez pas en place, Louis Wu. Vous avez vécu assez longtemps sur chacun des mondes humains pour y être connu en tant que natif. Ce soir, vous avez abandonné votre réception d’anniversaire. Avez-vous la bougeotte à nouveau ? »

— « Ce serait mon problème, non ? »

— « Oui. Le mien est seulement de recruter. Vous conviendrez parfaitement pour mon équipe d’exploration. Vous prenez des risques, mais vous les calculez d’abord. Vous n’avez pas peur d’être seul avec vous-même. Vous êtes assez prudent et assez adroit pour être encore en vie après deux cents ans. Parce que vous n’avez pas négligé vos besoins médicaux, votre corps est celui d’un homme de vingt ans. Enfin, et c’est le plus important, vous semblez réellement vous plaire en compagnie d’étrangers. »

— « Bien sûr. » Louis connaissait quelques xénophobes et les considérait comme des imbéciles. La vie devenait terriblement ennuyeuse, à ne fréquenter que des Humains.

— « Mais vous avez peur de sauter à l’aveuglette, Louis Wu. N’est-il pas suffisant que moi, un Marionnettiste, je sois avec vous ? Que pourriez-vous redouter que je ne redouterais plus que vous ? La circonspection de ma race est proverbiale. »

— « C’est vrai », acquiesça Louis. En fait, il était accroché. Xénophilie, besoin de bouger et curiosité combinés : où le Marionnettiste irait, il irait également. Mais il voulait en savoir plus.

Et sa position de marchandage était excellente. Un étranger ne vivrait pas dans un tel cadre par choix personnel. Cette chambre d’hôtel d’aspect banal, cette pièce au décor rassurant du point de vue d’un Terrien, avait dû être meublée spécialement à des fins de recrutement.

« Vous refusez de me dire ce que vous avez l’intention d’explorer », reprit Louis. « Me direz-vous tout de même où c’est ? »

— « C’est à deux cents années-lumière d’ici, dans la direction du Petit Nuage. »

— « Mais il nous faudrait presque deux ans pour y arriver, aux vitesses de l’hyperpropulsion ! »

— « Non. Nous avons un vaisseau qui voyagera considérablement plus vite qu’un appareil à hyperpropulsion conventionnel. Il parcourt une année-lumière en cinq quarts de minute. »

Louis ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Une minute un quart ?

« Cela ne devrait pas vous surprendre, Louis Wu. Comment aurions-nous pu autrement envoyer un agent au cœur de la galaxie, pour découvrir la réaction en chaîne des novae ? Vous auriez dû en déduire l’existence d’un tel vaisseau. Si ma mission est menée à bien, je projette de faire présent du vaisseau à mon équipage, avec les plans pour en construire d’autres.

» Ce vaisseau, donc, sera votre… gratification, votre salaire, appelez cela comme vous le voudrez. Vous pourrez observer ses caractéristiques de vol quand nous rejoindrons la migration marionnettiste. Là, vous apprendrez la nature de notre mission. »

Rejoindre la migration marionnettiste… « J’en suis », se décida Louis Wu. L’occasion de voir une race entière d’êtres intelligents se déplaçant en bloc ! D’énormes vaisseaux transportant chacun des milliers ou des millions de Marionnettistes, des écologies complètes…

— « Bon. » Le Marionnettiste se leva. « Nous serons quatre dans l’équipage. Nous allons maintenant choisir notre troisième membre. » Et il fila dans la cabine de transfert.

Louis glissa dans sa poche l’hologramme mystérieux et le suivit. Dans la cabine, il tenta de lire le numéro sur le cadran ; cela lui aurait indiqué dans quelle partie du monde il se trouvait. Mais le Marionnettiste composa trop vite ; ils étaient déjà partis.

Louis Wu, à la suite du Marionnettiste, pénétra dans un restaurant luxueux aux lumières tamisées. Il reconnut l’endroit au décor noir et or et aux dimensions généreuses des niches en fer à cheval. Le Krushenko, à New York.

Des murmures incrédules s’élevèrent au passage du Marionnettiste. Un maître d’hôtel aussi imperturbable qu’un robot les conduisit à une table. Autour de celle-ci, l’une des chaises avait été remplacée par un gros coussin carré que l’étranger plaça entre sa hanche et son sabot postérieur lorsqu’il s’assit.

« On vous attendait », constata Louis.

— « Oui. J’avais réservé à l’avance. Le Krushenko a l’habitude de servir des hôtes étrangers.

Louis remarquait maintenant d’autres clients venus d’ailleurs : quatre Kzinti à la table voisine, et un Kdatlyno vers le milieu de la salle. C’était logique, avec le pavillon des Nations Unies à proximité. Louis composa sa commande au cadran : une tequila amère, qu’il prit dès qu’elle arriva. « C’était une bonne idée », dit-il. « Je suis mort de faim. »

— « Nous ne sommes pas venus pour manger. Nous sommes ici pour recruter notre troisième membre.

— « Oh ? Dans un restaurant ? »

Le Marionnettiste éleva la voix pour répondre, mais ce qu’il dit n’était pas une réponse. « Je ne vous ai jamais présenté mon Kzin, Kchula-Rrit ? C’est ma bête préférée. »

Louis s’étrangla avec sa tequila. À la table, derrière le Marionnettiste, chacun des quatre murs de fourrure orange était un Kzin ; aux paroles du Marionnettiste, tous se retournèrent, découvrant leurs dents effilées. On aurait dit un sourire, mais, sur un Kzin, ce rictus n’était pas un sourire.

Le nom de Rrit appartenait à la famille du Patriarche Kzin. Louis, vidant son verre d’un trait, se dit que cela n’avait pas d’importance. Même sans aller jusque-là, l’insulte eût été mortelle, de toute façon, et on ne peut être mangé qu’une fois.

Le Kzin le plus proche se leva.

Une riche fourrure orange, avec des marques noires autour des yeux, recouvrait ce qu’on aurait pu prendre pour un chat de gouttière très gras, haut de deux mètres cinquante. Mais la graisse était du muscle, lisse et puissant, bizarrement réparti sur un squelette non moins bizarre. À l’extrémité des mains, pareilles à des gants de cuir noir, des griffes polies et acérées jaillirent hors de leur gaine.

Un quart de tonne de carnivore pensant se pencha sur le Marionnettiste et siffla : « Dites-moi, qu’est-ce qui vous fait croire que vous pouvez insulter le Patriarche Kzin et continuer à vivre ? »

Le Marionnettiste répondit immédiatement et sans un frémissement dans la voix. « C’est moi qui, sur une planète qui tourne autour de Bêta de la Lyre, ai frappé un Kzin appelé Capitaine-Chuft d’un coup de mon sabot postérieur dans l’estomac, lui brisant trois entretoises de sa charpente endo-squelettique. J’ai besoin d’un Kzin courageux.

— « Continuez », dit le Kzin aux yeux noirs. En dépit des limitations imposées par la structure de sa bouche, l’interworld du Kzin était excellent. Mais sa voix ne trahissait rien de la rage qu’il devait ressentir. Devant cet assaut feutré, sans la moindre marque d’émotion montrée par le Kzin ou le Marionnettiste, Louis aurait pu se croire en train d’assister à quelque rituel émoussé par le temps.

Mais la viande crue servie devant les Kzinti était saignante et fumante ; elle avait été chauffée à la température du corps par des infrarouges juste avant d’être servie. Et tous les Kzinti souriaient…

— « Cet Humain et moi », reprit le Marionnettiste, « allons explorer un endroit tel qu’aucun Kzin n’en a jamais rêvé. Nous aurons besoin d’un Kzin dans notre équipage. Un Kzin osera-t-il suivre un Marionnettiste là où il le conduira ? »

— « On a dit que les Marionnettistes étaient des mangeurs de plantes et qu’ils fuyaient le combat, non qu’ils y menaient. »

— « Vous en jugerez par vous-même. Votre rétribution, si vous survivez, sera le plan d’un type nouveau d’astronef d’une grande valeur, plus un exemplaire du vaisseau lui-même. Vous pouvez considérer cette rétribution comme une prime de risque extrême. »

Le Marionnettiste, pensa Louis, n’épargnait aucun effort pour insulter les Kzinti. On n’offre jamais une prime de risque à un Kzin. Celui-ci n’est pas supposé avoir remarqué le danger !

Mais le seul commentaire du Kzin fut : « J’accepte. »

Les trois autres Kzinti grondèrent.

Le premier Kzin leur retourna un grognement.

La voix d’un Kzin seul évoque une bataille de chats. Une discussion passionnée entre quatre Kzinti évoquait une guerre féline d’envergure. Les amortisseurs soniques du restaurant entrèrent automatiquement en action et les grondements furent atténués, mais ils se poursuivirent.

Louis commanda un autre verre. Considérant ce qu’il savait de l’histoire kzinti, ces quatre-là devaient faire preuve d’une incroyable retenue. Le Marionnettiste vivait toujours.

Le débat s’apaisa et les quatre Kzinti se retournèrent. Celui aux yeux marqués de noir demanda « Quel est votre nom ? »

— « Je prends le nom humain de Nessus », dit le Marionnettiste. « Mon vrai nom est… » Ses gorges remarquables émirent un bref flot de musique orchestrale.

— « Parfait, Nessus. Sachez qu’à nous quatre nous constituons une ambassade kzinti sur la Terre. Voici Harch, voici Ftanss, celui qui a les rayures jaunes est Hroth. Moi-même, étant novice et Kzin de souche modeste, je n’ai pas de nom. On me donne le titre de ma profession : Parleur-aux-Animaux… »

Louis se raidit.

« Le problème est que notre présence ici est nécessaire. De délicates négociations… mais cela ne vous concerne pas. Il a été décidé que moi seul pouvais être remplacé. Si votre vaisseau d’un genre nouveau se révèle digne d’intérêt, je me joindrai à vous. Sinon, je devrai prouver mon courage d’une autre façon. »

— « Correct », dit le Marionnettiste en se levant.

Louis resta assis. Il demanda : « Quelle est la forme kzinti de votre titre ? »

— « Dans la Langue Héroïque… » Le Kzin émit un feulement sur une note ascendante.

— « Pourquoi ne vous êtes-vous pas présenté sous ce titre ? Était-ce une insulte délibérée ? »

— « Oui », acquiesça Parleur-aux-Animaux. J’étais en colère.

Habitué à ses propres standards de tact, Louis avait compté que le Kzin mentirait. Il aurait alors feint de le croire, et le Kzin aurait été plus poli à l’avenir… Trop tard pour reculer maintenant. Louis hésita une fraction de seconde avant de dire « Et quelle est la coutume dans ce cas ? »

— « Nous devons combattre à mains nues… dès que vous lancerez le défi. Ou l’un de nous doit s’excuser.

Louis se leva. C’était un suicide ; mais il connaissait tanj bien la coutume. « Je vous défie », articula-t-il. « Dent contre dent, ongle contre griffe, puisque nous ne pouvons partager un univers en restant en paix.

Sans relever la tête, le Kzin appelé Hroth prit la parole. « Je vous présente des excuses pour mon camarade, Parleur-aux-Animaux.

— « Hein ? » s’écria Louis.

— « C’est ma fonction », expliqua le Kzin aux rayures jaunes. « Il est dans la nature des Kzinti de se trouver dans des situations où ils doivent s’excuser ou combattre. Nous savons ce qui arrive lorsque nous combattons. Nous sommes huit fois moins nombreux aujourd’hui qu’au jour où le Kzin rencontra l’Homme pour la première fois. Nos mondes-colonies sont devenus vos mondes-colonies, nos races d’esclaves sont libérées et on leur enseigne la technologie et l’éthique humaines. Quand nous devons nous excuser ou combattre, mon rôle est de présenter des excuses. »

Louis s’assit. Il semblait qu’il vivrait. Il dit : « Je ne voudrais de votre place pour rien au monde. »

— « Évidemment, si vous êtes prêt à combattre un Kzin à mains nues. Mais le Patriarche m’a jugé inapte à toute autre fonction. Mon intelligence est médiocre, ma santé est mauvaise, et ma coordination pitoyable. Comment pourrais-je autrement garder mon nom ? »

Louis dégusta sa tequila, souhaitant que quelqu’un changeât de sujet. Il trouvait l’humilité du Kzin plutôt embarrassante.

— « Mangeons », dit celui qui s’appelait Parleur-aux-Animaux. « À moins que notre mission ne soit urgente, Nessus ? »

— « Pas du tout. Notre équipage n’est pas encore au complet. Mes collègues m’appelleront quand ils auront localisé un quatrième équipier qualifié. Mettons-nous donc à table. »

Parleur-aux-Animaux ajouta une remarque avant de se retourner vers sa table. « Louis Wu, j’ai trouvé votre défi verbeux. Pour défiez un Kzin, un simple cri de rage suffit. Vous hurlez et vous bondissez. »

— « Vous hurlez et vous bondissez », répéta Louis. « Parfait. »

2. ET SON ÉQUIPAGE COMPOSITE

Louis Wu connaissait des gens qui fermaient les yeux lorsqu’ils utilisaient une cabine de transfert. Le changement brusque de décor leur donnait le vertige. Louis trouvait cela absurde ; il est vrai que certains de ses amis étaient encore plus bizarres.

Il garda les yeux ouverts en composant son numéro. Les étrangers qui l’observaient disparurent. Quelqu’un cria : « Hé ! Il est de retour ! »

Un attroupement se forma autour de la porte. Il fut obligé de forcer pour l’ouvrir. « Que le Manigant vous berne tous ! Nul d’entre vous n’est-il encore rentré chez lui ? » Il étendit les bras pour les englober et poussa en avant comme un chasse-neige, les forçant à reculer. « Dégagez la porte, bande de butors ! J’ai de nouveaux invités qui arrivent. »

— « Fantastique ! » cria une voix dans son oreille. Des mains anonymes prirent la sienne et ajustèrent ses doigts autour d’un verre-ampoule. Louis étreignit les sept ou huit de ses invités qui se trouvaient dans le cercle de ses bras et sourit à leur accueil.

Louis Wu. Vu d’une certaine distance, c’était un Oriental, avec une peau jaune clair et une chevelure blanche flottante. Sa riche toge bleue était négligemment drapée et, malgré l’apparence, elle n’entravait pas ses mouvements.

De près, la supercherie devenait apparente. Sa peau n’était pas d’un brun-jaune pâle, mais d’un jaune chrome moelleux, couleur d’un Fu Manchu de bande dessinée. Sa natte était trop épaisse ; sa blancheur n’était pas celle des ans, mais un blanc pur avec une touche subliminale de bleu, couleur de la lumière d’une étoile naine. Comme tous les plats-terriens, Louis Wu devait ses couleurs aux teintures épidermiques.

Un plat-terrien. On pouvait en juger d’un coup d’œil. Ses traits n’étaient ni caucasiens, ni mongoliques, ni négroïdes, bien qu’il y eût des traces des trois : un mélange uniforme qui avait dû requérir des siècles. Sous une gravité de 9,81 mètres par seconde, sa façon de se tenir était inconsciemment naturelle. Il empoigna le verre-ampoule et sourit à la ronde à ses invités.

Il s’aperçut soudain qu’il souriait dans une paire d’yeux argentés et réfléchissants à trois centimètres des siens.

Une certaine Teela Brown avait abouti là, nez à nez et poitrine contre poitrine avec lui. Sa peau était bleue, avec un réseau de fils d’argent ; sa coiffure était le flot embrasé d’un feu de joie ; ses yeux étaient des miroirs convexes. Elle avait vingt ans. Louis avait parlé avec elle quelques heures plus tôt. Sa conversation était superficielle, pleine de clichés et d’enthousiasmes faciles ; mais elle était très jolie.

Il fallait que je vous demande », dit-elle très vite. « Comment êtes-vous parvenu à faire venir un Trinoc ? »

— « Ne me dites pas qu’il est encore ici. »

— « Oh non ! Sa provision d’air s’épuisait et il a dû rentrer chez lui. »

— « Un petit mensonge de politesse », lui expliqua Louis.

Le générateur d’air d’un Trinoc se suffit pour des semaines. Bien, si vous tenez vraiment à le savoir, ce Trinoc-là fut une fois mon hôte pendant deux semaines. Son vaisseau et son équipage avaient été détruits à la lisière de l’Espace connu, et j’avais dû le transporter jusqu’à Margrave afin qu’on puisse lui installer un caisson contenant un milieu vivable.

Les yeux de la jeune fille reflétaient un intérêt émerveillé. Louis était agréablement surpris qu’ils fussent au niveau de ses propres yeux, car la beauté fragile de Teela Brown la faisait paraître plus petite qu’elle n’était en réalité. Ses yeux glissèrent par-dessus l’épaule de Louis et s’agrandirent encore plus. Louis se retourna en souriant.

Nessus le Marionnettiste sortait en trottinant de la cabine de transfert.

Louis avait eu cette idée alors qu’ils quittaient le Krushenko. Il avait essayé de persuader Nessus de leur donner des détails sur leur destination. Mais le Marionnettiste avait peur des faisceaux espions.

« Alors, venez chez moi », avait suggéré Louis.

— « Mais… vos invités !… »

— « Pas dans mon bureau. Et mon bureau est à l’épreuve de tout système d’écoute. En outre, pensez au succès que vous aurez à ma fête ! En supposant que tout le monde n’est pas encore rentré chez soi… »

L’impact fut tout ce que Louis eût pu désirer. Le tap-tap-tap des sabots du Marionnettiste fut soudain le seul bruit audible. Derrière lui, Parleur-aux-Animaux se matérialisa. Le Kzin considéra la mer de visages humains qui entourait la cabine. Puis, doucement, il découvrit ses dents.

Quelqu’un vida la moitié de son verre dans le pot d’un palmier. Le grand geste. De l’une des branches, une chose-orchidée de Gummidgy se mit à jacasser avec colère. Les gens s’écartaient furtivement de la cabine de transfert. Des commentaires fusaient : « Non, non, vous êtes normal, je les vois aussi. » « Des pilules pour dégriser ? Attendez que je regarde dans mon sporan. » « C’est vraiment une sacrée partie, vous ne trouvez pas ? » « Ce bon vieux Louis. » « Comment appelez-vous cette chose ? »

Ils ne savaient que penser de Nessus. La plupart ignorèrent le Marionnettiste ; ils avaient peur d’émettre une opinion, peur de passer pour des sots. Leur réaction envers Parleur-aux-Animaux fut encore plus curieuse. Autrefois l’ennemi le plus dangereux de l’Homme, le Kzin fut traité là avec une déférence craintive, comme une sorte de héros.

— « Suivez-moi », dit Louis au Marionnettiste. Avec un peu de chance, le Kzin les suivrait tous les deux. Il hurla : « Excusez-nous ! » et se fraya un chemin dans la foule. En réponse à diverses questions excitées et (ou) intriguées, il se contenta de sourire d’un air énigmatique.

Une fois en sécurité dans son bureau, Louis barricada la porte et brancha le dispositif anti-écoute. « Ouf ! Qui veut prendre un verre ? »

— « Si vous pouvez faire chauffer un peu de bourbon, je pourrai le boire », dit le Kzin. « Si vous ne pouvez pas le chauffer, je pourrai le boire quand même. »

— « Nessus ? »

— « N’importe quel jus végétal conviendra. Avez-vous du jus de carotte chaud ? »

— « Pouah ! » fit Louis ; mais il programma le bar, qui produisit des ampoules de jus de carotte chaud.

Tandis que Nessus s’asseyait sur sa jambe postérieure repliée, le Kzin se laissa tomber lourdement sur un coussin gonflable. Sous son poids, celui-ci aurait dû exploser comme la moindre baudruche. En équilibre sur un coussin trop petit pour lui, le plus vieil ennemi en second de l’Homme paraissait curieux et ridicule.

Les guerres entre Hommes et Kzinti avaient été nombreuses et terribles. Si les Kzinti avaient seulement gagné la première d’entre elles, l’espèce humaine eût été esclave et viande de boucherie pour le reste de l’éternité. Mais les Kzinti avaient souffert des guerres qui suivirent. Ils avaient tendance à attaquer avant d’être prêts. Ils avaient un concept limité de la patience, et aucun sentiment de pitié ni le sens de la guerre restreinte. Chaque guerre leur avait coûté une perte considérable de population et la confiscation, en représailles, de deux mondes kzinti.

Depuis deux cent cinquante ans, les Kzinti n’avaient pas attaqué l’espace humain. Ils n’avaient rien avec quoi attaquer. Depuis deux cent cinquante ans, les Hommes n’avaient pas attaqué les mondes kzinti ; et aucun Kzin ne pouvait le comprendre. Les Hommes les déconcertaient terriblement.

Ils étaient rudes et coriaces, et Nessus, un poltron notoire, avait insulté quatre Kzinti adultes dans un restaurant public.

« Parlez-moi encore », dit Louis, « de la prudence proverbiale des Marionnettistes, J’ai oublié. »

— « Je n’ai peut-être pas été très honnête avec vous. Ceux de ma race me considèrent comme fou. »

— « Oh, très bien ! » Louis aspira le contenu du verre-ampoule qu’un donneur anonyme lui avait forcé dans la main. C’était de la vodka avec de la grenadine et de la glace pilée.

La queue du Kzin battait sans arrêt. « Pourquoi devrions-nous nous embarquer avec un dément reconnu ? Vous devez bien être le plus fou de tous, pour vouloir voyager avec un Kzin. »

— « Vous vous alarmez trop facilement », rétorqua Nessus de sa voix douce et persuasive, et insupportablement sensuelle. « Les Hommes n’ont jamais rencontré un Marionnettiste qui ne fût pas fou aux yeux des siens. Aucun étranger n’a jamais vu le monde des Marionnettistes, et aucun Marionnettiste sain d’esprit ne confierait sa vie au fragile système de subsistance d’un astronef, ou aux dangers inconnus et peut-être mortels d’un monde étranger. »

— « Un Marionnettiste fou, un Kzin adulte, et moi. Le quatrième membre de notre équipage ferait mieux d’être un psychiatre. »

— « Non, Louis. Aucun de nos candidats n’est psychiatre. »

— « Ah ? Et pourquoi pas ? »

— « Je n’ai pas choisi au hasard. » Le Marionnettiste suçait son ampoule d’une bouche et parlait de l’autre. « D’abord, il y eut moi. Le voyage que nous projetons doit bénéficier à notre race, nous devons donc y inclure un représentant. Celui-ci devait être assez fou pour s’aventurer dans un monde inconnu, mais assez sensé pour survivre grâce à son intelligence. Comme il se trouve, j’étais juste à la limite. »

« Nous avions des raisons d’inclure un Kzin. Parleur-aux-Animaux, ce que je vous dis maintenant est secret. Nous avons observé votre race depuis un temps considérable. Nous connaissions votre existence bien avant que vous n’attaquiez l’Humanité. »

— « Vous avez bien fait de ne pas vous montrer », gronda le Kzin.

— « Sans aucun doute. Au début, nous avions jugé que la race kzinti était à la fois inutile et dangereuse. Des recherches furent entreprises pour déterminer si elle pouvait être éliminée sans risques. »

— « Je vais prendre vos cous et en faire un nœud. »

— « Vous ne commettrez pas de violences ! »

Le Kzin se leva.

— « Il a raison », dit Louis. « Asseyez-vous, Parleur. Vous ne tireriez aucun profit du meurtre d’un Marionnettiste. » Le Kzin se rassit. Cette fois encore, le coussin résista.

— « Le projet fut annulé », reprit Nessus. « Nous découvrîmes que les guerres entre Hommes et Kzinti réduisaient suffisamment l’expansion kzinti et vous rendaient moins dangereux. Nous poursuivîmes notre surveillance.

» Six fois, au cours de plusieurs siècles, vous avez attaqué les mondes des Hommes. Six fois, vous avez été vaincus, perdant à peu près les deux tiers de votre population mâle dans chaque guerre. Dois-je commenter le niveau d’intelligence que cela révèle ? Non ? De toute façon, vous n’avez jamais été en danger réel d’extermination. Vos femelles non pensantes n’étaient pratiquement pas touchées par la guerre, de sorte que la génération suivante remplaçait en partie le nombre des disparus. Vous avez quand même perdu progressivement un empire que vous aviez mis des milliers d’années à bâtir.

» Il devint évident que les Kzinti évoluaient à pas de géant. »

— « Évoluaient ? »

Nessus feula un mot dans la Langue Héroïque. Louis sursauta. Il n’avait pas soupçonné que les gorges du Marionnettiste fussent capables de cela.

— « Oui », dit Parleur-aux-Animaux, « c’est bien ce que j’avais entendu. Mais je ne comprends pas l’implication. »

— « L’évolution dépend de la survivance du mieux adapté. Depuis des centaines d’années kzinti, les mieux adaptés de votre race furent ceux qui eurent l’esprit ou l’indulgence d’éviter de combattre les Humains. Les résultats sont évidents. Depuis près de deux cents années kzinti, la paix a régné entre Hommes et Kzinti. »

— « Mais ce serait inutile ! Nous ne pourrions pas gagner une seule guerre ! »

— « Cela n’a pas arrêté vos ancêtres »

Parleur-aux-Animaux lampa son bourbon chaud. Sa queue nue et rose, pareille à celle d’un rat, battait furieusement.

« Votre espèce a été décimée », continua le Marionnettiste. « Tous les Kzinti vivant aujourd’hui descendent de ceux qui échappèrent à la mort au cours des guerres avec les Hommes. Certains d’entre nous estiment que les Kzinti ont maintenant l’intelligence — ou le contrôle de soi — nécessaire pour traiter avec des races qui leur sont étrangères. »

— « Alors, vous risquez votre vie en voyageant avec un Kzin… »

— « Oui », dit Nessus, et il frissonna des têtes aux sabots. « Mes motifs sont puissants. Il a été entendu que si je pouvais prouver la valeur de mon courage, en l’utilisant pour rendre un service important à ma race, je serais autorisé à procréer. »

— « Ce n’est certes pas un engagement compromettant », remarqua Louis.

— « Et puis, il y a d’autres raisons d’emmener un Kzin. Nous rencontrerons d’étranges environnements recelant des dangers inconnus. Qui me protégera ? Qui serait mieux équipé pour cela qu’un Kzin ? »

— « Protéger un Marionnettiste ? »

— « Cela vous paraît-il insensé ? »

— « Oui », dit Parleur-aux-Animaux. « Et cela séduit aussi mon sens de l’humour. Et celui-là, ce Louis Wu ? »

— « Pour nous, la coopération avec les Hommes a été largement profitable. Nous avons donc naturellement choisi au moins un Humain. Louis Gridley Wu est un survivant-type affirmé, à sa façon désinvolte et téméraire. »

— « Désinvolte, il l’est ; et téméraire. Il m’a défié en combat singulier. »

— « Auriez-vous accepté si Hroth n’avait pas été présent ? Auriez-vous porté la main sur lui ? »

— « Pour être renvoyé chez moi en disgrâce, ayant causé un incident grave entre races ? Mais là n’est pas la question », insista le Kzin. « N’est-ce pas ? »

— « Peut-être que si. Louis est vivant. Vous savez maintenant que vous ne pouvez pas le dominer par la peur. Croyez-vous aux résultats ? »

Louis observa un silence discret. Si le Marionnettiste voulait le créditer de froide réflexion, il n’y voyait pas d’inconvénient.

— « Vous avez évoqué vos propres mobiles » , dit Parleur. « Examinons maintenant les miens. Quel profit puis-je espérer en me joignant à votre équipée ? »

Et ils se mirent à discuter de l’entreprise.

Pour les Marionnettistes, le second quantum d’hyperpropulsion était un éléphant blanc. Il déplacerait un vaisseau d’une année-lumière en une minute un quart, quand les appareils conventionnels mettaient trois jours à franchir cette distance. Mais les appareils conventionnels, eux, avaient place pour une cargaison.

« Nous avons construit le moteur dans une coque Taille 4 des Produits Généraux, la plus grande fabriquée par notre compagnie. Quand nos savants et nos ingénieurs eurent terminé leur travail, presque tout l’espace intérieur était occupé par les appareils du shunt hyperspatial. Nous serons un peu à l’étroit pour le voyage aller. »

— « Un véhicule expérimental ? » s’étonna le Kzin. « A-t-il été testé à fond ? »

— « Il a fait un aller et retour jusqu’au noyau de la galaxie. »

Mais cela avait été un seul vol ! Les Marionnettistes ne pouvaient pas procéder eux-mêmes aux essais, ni trouver d’autres races pour le faire ; car ils étaient en pleine migration. Le vaisseau ne transporterait pratiquement aucune cargaison, bien qu’il fît près d’un kilomètre de circonférence. De plus, il ne pouvait pas ralentir sans retomber dans l’espace normal.

« Nous, nous n’en avons pas besoin », assura Nessus. « Mais vous, si. Nous avons l’intention de remettre le vaisseau à notre équipage, accompagné de plans qui vous permettront d’en fabriquer d’autres. Vous pourrez sans aucun doute en améliorer vous-mêmes la conception. »

— « Voilà qui m’achèterait un nom », rêva le Kzin. « Un nom. Je dois voir votre vaisseau en action. »

— « Pendant notre voyage aller. »

— « Le Patriarche me donnerait un nom, pour un tel vaisseau. J’en suis sûr. Quel nom choisir ? Peut-être… » Le Kzin émit un feulement ascendant.

Le Marionnettiste répliqua dans le même langage.

Louis eut un mouvement d’irritation. Il ne pouvait suivre la Langue Héroïque. Il envisagea de les abandonner à leur conversation, mais il lui vint une meilleure idée. Il sortit de sa poche l’hologramme du Marionnettiste et, à travers la pièce, l’envoya avec précision sur les genoux soyeux du Kzin.

Celui-ci le prit délicatement entre ses doigts noirs capitonnés. « On dirait une étoile avec un anneau », observa-t-il. « Qu’est-ce que c’est ? »

— « C’est en rapport avec notre destination », répondit le Marionnettiste. « Je ne peux pas vous en dire plus ; pas maintenant. »

— « Plutôt énigmatique ! Eh bien, quand pourrons-nous partir ? »

— « Je pense que ce n’est plus qu’une question de jours. En ce moment même, mes agents sont en quête d’un quatrième membre qualifié pour notre équipe d’exploration.

— « Nous attendrons donc leur bon plaisir. Louis, allons-nous rejoindre vos invités ? »

Louis se leva en s’étirant. « Certainement, allons leur donner un frisson. Parleur, avant de sortir, j’ai une suggestion à vous faire. Mais ne le prenez pas comme une atteinte à votre dignité. C’est juste une idée… »

La fête s’était scindée en deux parties : les spectateurs de tri-D, les tables de poker et de bridge, des amoureux par paires et des groupes plus importants, conteurs d’histoires, victimes d’ennui, à l’intérieur. À l’extérieur, sur la pelouse, sous le soleil embrumé du petit matin, se trouvait un groupe composé d’autres victimes d’ennui et de xénophiles ; car le groupe du dehors comprenait Nessus et Parleur-aux-Animaux. Il incluait aussi Louis Wu, Teela Brown et un barman surmené.

La pelouse était de celles soignées selon la vieille formule anglaise : semez, et roulez pendant cinq cents ans. Ces cinq cents ans s’étaient achevés par un krach du marché des changes, à la suite duquel Louis Wu avait eu de l’argent alors qu’une certaine vénérable famille d’aristocrates s’en était trouvée dépourvue. L’herbe était verte et luisante ; de toute évidence, la chose authentique ; personne n’avait jamais altéré ses gènes aux fins d’améliorations douteuses. Au bas de la pente verte ondulée se trouvait un court de tennis où des silhouettes minuscules couraient et sautaient, balançant leurs chasse-mouches démesurés avec une énergie remarquable.

« Il n’y a rien de tel que l’exercice », approuva Louis. « Je pourrais rester assis à les regarder toute la journée. »

Le rire de Teela le surprit. Il pensa rêveusement aux millions de bons mots qu’elle n’avait jamais entendus, les vieux, vieux, que personne ne disait plus jamais. Des millions que Louis connaissait par cœur, bien que sûrement quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’entre eux dussent être complètement démodés. Le passé et le présent se mélangent mal.

Le barman s’approcha de Louis en flottant dans une position inclinée. La tête de Louis reposait sur les genoux de Teela, et le barman s’inclinait pour lui permettre d’atteindre son clavier sans avoir à se redresser. Il composa un ordre pour deux mokas, attrapa les ampoules à leur sortie de la fente du distributeur et en tendit une à Teela.

« Vous ressemblez à une jeune fille que j’ai connue dans le temps », dit-il. « Jamais entendu parler d’une certaine Paula Cherenkov ? »

— « La dessinatrice ? De Boston ? »

— « Oui. Elle vit sur Nous-Y-Voilà, maintenant. »

— « Mon arrière-arrière-grand-mère. Nous lui avons rendu visite, une fois. »

— « Elle m’a donné un sérieux coup de fouet au cœur, il y a longtemps. Vous pourriez être sa jumelle. »

Le gloussement de Teela fit se répercuter d’agréables vibrations le long de sa colonne vertébrale. « Je promets de ne pas vous donner de coup de fouet au cœur si vous me dites ce que c’est. »

Louis réfléchit. L’expression était de lui, créée pour se décrire ce qui lui était arrivé à ce moment-là. Il ne l’avait pas utilisée souvent, mais il n’avait jamais eu besoin de l’expliquer. On comprenait toujours ce qu’il voulait dire.

Un matin calme et paisible. S’il s’endormait maintenant, il dormirait douze heures d’affilée. Les toxines de la fatigue le plongeaient dans une euphorie lasse. Les genoux de Teela formaient un oreiller confortable. La moitié des invités de Louis étaient des femmes, et beaucoup d’entre elles avaient été ses épouses ou ses maîtresses dans le temps. Pendant la première partie de sa réception, il avait fêté son anniversaire en privé avec trois d’entre elles, trois femmes qui avaient eu une grande place dans sa vie, et vice versa.

Trois ? Quatre ? Non, trois. Il semblait maintenant être immunisé contre le coup de fouet au cœur. Deux cents ans avaient laissé sur sa personnalité trop de cicatrices. Et voilà que sa tête reposait paresseusement et confortablement sur les genoux d’une inconnue qui ressemblait trait pour trait à Paula Cherenkov.

« J’étais tombé amoureux d’elle », commença-t-il. « Nous nous connaissions depuis des années. Nous étions même sortis ensemble. Puis, un soir, nous nous sommes mi à parler, et vlan ! J’étais amoureux. Je pensais qu’elle m’aimait aussi.

» Nous n’avons pas dormi ensemble, cette nuit-là. Je lui ai demandé des m’épouser. Elle refusa. Elle était prise par sa carrière. Elle n’avait pas le temps de se marier, affirma-t-elle. Mais nous avons arrangé un voyage au Parc National de l’Amazone, une sorte d’ersatz de lune de miel d’une semaine.

» La semaine suivante fut pleine de hauts et de bas. D’abord les hauts. J’avais les billets et les réservations d’hôtel. Avez-vous jamais été tellement amoureuse de quelqu’un que vous ne vous trouviez pas digne de lui ? »

— « Non. »

— « J’étais jeune. J’ai passé deux jours à me convaincre que j’étais digne de Paula Cherenkov. J’y suis parvenu. Alors, elle a téléphoné pour annuler le voyage. Je ne me rappelle même plus pourquoi. Elle avait quelque bonne raison.

» Je l’ai emmenée dîner deux fois, cette semaine-là. Rien ne se passa. J’essayais de ne pas être trop pressant. Il est vraisemblable qu’elle ne devina jamais quelle contrainte je m’imposais. Je montais et je descendais comme un yo-yo. Puis elle amena la voile. Elle m’aimait bien. Nous nous amusions bien ensemble. Nous devions rester bons amis.

Je n’étais pas son genre », acheva Louis. « Je pensais que nous étions amoureux. Peut-être l’a-t-elle pensé aussi, pendant à peu près une semaine. Elle n’était pas cruelle. Elle ne se rendait simplement compte de rien. »

— « Mais qu’était le coup de fouet ? »

Louis tourna son regard vers Teela Brown. Les yeux argent étaient totalement vides, et il réalisa qu’elle n’avait pas compris un mot.

Louis avait pratiqué les étrangers. Par instinct ou par entraînement, il avait appris à sentir quand un concept était trop différent pour être absorbé ou communiqué. Il y avait là un fossé similaire et aussi fondamental de traduction.

Quel gouffre énorme séparait Louis Wu d’une jeune fille de vingt ans ! Pouvait-il vraiment avoir vieilli d’une façon aussi radicale ? » Et, dans ce cas, Louis Wu était-il encore humain ?

Teela, les yeux vides, attendait ses explications.

— « Tanj ! » jura Louis, et il se remit sur ses pieds. Des fragments de boue glissèrent lentement le long de sa toge et tombèrent par-dessus l’ourlet.

Nessus le Marionnettiste était lancé sur le sujet de l’éthique. Il s’interrompit (littéralement, parlent avec deux bouches, à la joie de ses admirateurs) pour répondre à la question de Louis. Il n’avait toujours pas de nouvelles de ses agents.

Parleur-aux-Animaux, tout aussi entouré, s’étalait sur l’herbe comme une colline orange. Deux femmes grattaient la fourrure, derrière ses oreilles. Les étranges oreilles kzinti, qui pouvaient se déployer comme des ombrelles chinoises roses ou se replier à plat contre la tête, étaient maintenant grandes ouvertes ; et Louis en distinguait le motif tatoué sur chaque surface.

Il l’interpella. « Alors, n’ai-je pas eu une bonne idée ? »

— « En effet », gronda le Kzin sans bouger.

Louis rit intérieurement. Un Kzin est une bête effrayante, non ? Mais qui peut avoir peur d’un Kzin dont on est en train de gratter les oreilles ? Cela mettait les invités à l’aise, et le Kzin également. Tout animal, au-dessus du niveau d’une souris des champs, aime qu’on le gratte derrière les oreilles.

« Elles se sont relayées », ronronna le Kzin d’un ton langoureux. « Un mâle approche de la femelle qui me gratte et lui fait remarquer qu’il aimerait bénéficier de la même attention. Tous deux s’éloignent ensemble. Une autre femelle s’approche en remplacement. Cela doit être très intéressant d’appartenir à une race où les deux sexes sont pensants. »

— « Cela rend parfois les choses terriblement compliquées. »

— « Vraiment ? »

La fille qui grattait l’oreille gauche du Kzin — peau noire comme l’espace, brodée d’étoiles et de galaxies, flot de cheveux d’un blanc froid comme la queue d’une comète — détacha les yeux de son travail. « Teela, remplace-moi », dit-elle gaiement. « J’ai faim. »

Teela s’agenouilla obligeamment près de l’imposante tête orange. Louis dit : « Teela Brown, je vous présente Parleur-aux-Animaux. Puissiez-vous tous deux être… »

De tout près parvint une explosion de musique discordante. « … très heureux ensemble. Qu’est-ce que c’était que cela ? Oh ! Nessus ! Qu’est-ce… ? »

La musique était sortie des remarquables gorges du Marionnettiste. Nessus venait de se glisser brusquement entre Louis et la jeune fille. « Êtes-vous Teela Jandrova Brown, lettres d’identification IKLUGGTYN ? »

Teela fut surprise, mais pas effrayée : « C’est mon nom. Je ne me souviens pas de mes lettres d’identification. Que se passe-t-il ? »

— « Nous ratissons la Terre depuis près d’une semaine pour vous trouver. Et voilà que je vous rencontre à une réunion dans laquelle je suis arrivé par hasard ! Il faudra que j’en touche un mot à mes agents. »

— « Oh non ! » dit Louis, faiblement.

Teela se leva, quelque peu embarrassée. « Je ne me cachais pas, ni de vous ni d’aucun autre… extra-terrestre. Alors, qu’est-ce qu’il y a ? »

— « Attendez ! » Louis s’interposa entre Nessus et la jeune fille. « Nessus, il est évident que Teela Brown n’est pas une exploratrice. Cherchez quelqu’un d’autre. »

— « Mais, Louis… »

— « Une seconde ! » Le Kzin s’était assis. « Louis, laissez l’herbivore choisir les membres de son équipe. »

— « Mais regardez-la ! »

— « Regardez-vous, Louis. À peine un mètre quatre-vingts de long, mince, même pour un Humain. Êtes-vous un explorateur ? Et Nessus ? »

— « Mais que tanj se passe-t-il ? » insista Teela.

Nessus dit d’une voix pressante : « Louis, allons dans votre bureau. Teela Brown, nous devons vous faire une proposition. Vous n’êtes nullement obligée d’accepter, ni même d’écouter, mais vous pourriez la trouver intéressante. »

La discussion se poursuivit dans le bureau de Louis. « Elle répond à mes qualifications, insista Nessus. « Nous devons la prendre en considération. »

— « Mais elle ne doit pas être la seule, sur la Terre ! »

— « Non, Louis. Loin de là. Mais nous n’avons pu contacter aucun des autres. »

— « Pour quoi au juste me prend-on en considération ? »

Le Marionnettiste entreprit de le lui expliquer. Il en ressortit que l’espace n’intéressait pas Teela Brown, qu’elle n’était même pas allée jusqu’à la Lune, et n’avait aucunement l’intention d’aller au-delà des frontières de l’Espace connu. Le second quantum d’hyperpropulsion n’éveillait pas sa convoitise. Quand elle commença à paraître agacée et embrouillée, Louis intervint à nouveau.

« Nessus, quelles sont exactement les qualifications auxquelles Teela répond si bien ? »

— « Mes agents ont recherché les descendants des gagnants aux Loteries de Droits de Naissance. »

— « J’abandonne. Vous êtes authentiquement fou. »

— « Non, Louis. Mes ordres viennent de l’Ultime lui-même, de notre guide à tous. Sa raison ne peut pas être mise en doute. Puis-je vous expliquer ? »

Pour les êtres humains, le contrôle des naissances était depuis longtemps une simple routine. De nos jours, un minuscule cristal était inséré sous la peau, sur l’avant-bras du patient. Le cristal mettait un an à se dissoudre. Durant cette année, le patient ne pouvait pas concevoir d’enfant. Au cours des siècles précédents, des méthodes plus grossières avaient été utilisées.

Vers le milieu du vingt et unième siècle, la population de la Terre avait été stabilisée à dix-huit milliards. Le Conseil de Fertilité, une subdivision des Nations Unies, avait créé et appliqué des lois sur le contrôle des naissances. Pendant plus d’un demi-millier d’années, ces lois étaient demeurées les mêmes : deux enfants par couple, sous réserve du jugement du Conseil de Fertilité. Ce Conseil décidait qui pouvait être parent, et combien de fois. Il pouvait accorder des enfants supplémentaires à un couple et refuser tout enfant à un autre couple, tout cela sur la base des gènes désirables ou indésirables.

« Incroyable ! » souffla le Kzin.

— « Pourquoi ? » La Terre devenait tanj encombrée, avec dix-huit milliards d’habitants enfermés dans une technologie primitive. »

— « Si le Patriarcat tentait d’imposer une telle loi aux Kzinti, nous exterminerions le Patriarcat pour son insolence. »

Mais les Hommes n’étaient pas des Kzinti. Pendant cinq cents ans, les lois avaient tenu bon. Puis, deux cents ans plus tôt, des rumeurs de dissensions au sein du Conseil de Fertilité avaient commencé à filtrer. L’affaire avait finalement abouti à des changements radicaux dans les lois sur le contrôle des naissances.

Tout être humain avait maintenant le droit d’être parent au moins une fois, quel que fût l’état de ses gènes. En outre, les Droits de Naissance Second et Troisième pouvaient être automatiquement attribués pour un Q.I. élevé, pour des pouvoirs psychiques utiles reconnus, tels que direction absolue ou yeux Plateau, ou pour des gènes de survivance, comme la télépathie, la longévité naturelle ou des dents parfaites.

On pouvait acheter les Droits de Naissance pour un million de stars pièce. Pourquoi pas ? Le don de gagner de l’argent était un facteur de survivance prouvé et reconnu. De plus, cela diminuait les tentatives de corruption.

On pouvait combattre dans l’arène pour des Droits de Naissance, à condition de n’avoir pas encore utilisé son Droit Premier. Le gagnant recevait ses Droits de Naissance Second et Troisième ; le vaincu perdait son Droit Premier et sa vie. Tout s’égalisait.

« J’ai vu de tels combats lors de spectacles officiels », remarqua Parleur. « Je pensais qu’ils combattaient pour s’amuser. »

— « Pas du tout, ils sont sérieux », affirma Louis. Teela gloussa.

— « Et les Loteries ? »

— « Tout cela n’était quand même pas suffisant », reprit Nessus. « Même avec l’épice survolteur pour empêcher le vieillissement chez les Humains, il y a plus de morts que de naissances chaque année sur la Terre… »

Alors, chaque année, le Conseil de Fertilité additionnait les morts et les émigrations de l’année, soustrayait les naissances et les immigrations, et mettait le nombre résultant de Droits de Naissance dans la Loterie du Jour de l’An. N’importe qui pouvait participer. Avec de la chance, vous pouviez avoir dix ou vingt enfants — si c’était là de la chance. Même les criminels condamnés ne pouvaient être exclus des Loteries de Droits de Naissance.

« J’ai eu moi-même quatre enfants », intervint Louis Wu. « Dont un par Loterie. Vous en auriez rencontré trois si vous étiez venus douze heures plus tôt. »

— « Cela paraît étrange et très complexe. Quand la population kzinti devient trop importante, nous… »

— « Vous attaquez le monde humain le plus proche. »

— « Pas du tout, Louis. Nous combattons entre nous. Plus nous sommes nombreux, plus il y a de chances pour un Kzin de prendre offense d’un autre Kzin. Notre problème de population se résout de lui-même. Nous n’avons jamais approché l’ordre de grandeur de vos dix-huit fois dix à la puissance huit êtres humains sur une même planète ! »

— « Je crois que je commence à comprendre », intervint à son tour Teela Brown. « Mes parents ont tous deux gagné à la Loterie. » Elle eut un rire un peu nerveux. « Autrement, je ne serais même jamais née. Mais j’y pense, mon grand-père… »

— « Tous vos ancêtres depuis cinq générations sont nés grâce à des billets de Loterie. »

— « Vraiment ? Je n’en savais rien ! »

— « Les registres sont affirmatifs », lui assura Nessus.

— « La question n’en demeure pas moins », insista Louis. « Et alors ? »

— « Ceux-qui-dirigent, dans la flotte marionnettiste, ont estimé que les gens de la Terre travaillaient à créer une espèce dont la chance est un trait dominant ?

— « Quoi ? »

Teela Brown se pencha en avant avec une curiosité intense. Elle n’avait certainement jamais vu un Marionnettiste fou.

— « Pensez aux Loteries, Louis. Pensez à l’évolution. Pendant sept cents ans, tous vos congénères se reproduisirent selon la loi : deux Droits de Naissance par personne, deux enfants par couple. Ici et là, on pouvait gagner un troisième Droit de Naissance, ou se faire refuser le Premier pour certaines raisons : des gènes diabétiques ou autres choses similaires. Mais la plupart des gens avaient deux enfants.

» Puis les lois changèrent. Depuis deux siècles, entre dix et treize pour cent de chaque génération humaine sont nés de par la grâce d’un billet de Loterie gagnant. Qu’est-ce qui détermine survivance et procréation ? Sur la Terre, c’est la chance.

» Et Teela Brown est la fille de six générations de joueurs gagnants… »

3. TEELA BROWN

Teela, cette fois, n’arrivait plus à contrôler son rire.

« Allons donc », dit Louis Wu. « Vous ne pouvez pas engendrer la chance comme on engendre des sourcils broussailleux ! »

— « Vous dirigez pourtant bien la reproduction pour la télépathie. »

— « Ce n’est pas la même chose. La télépathie n’est pas un pouvoir psychique. Les mécanismes, situés dans le lobe pariétal droit, sont bien déterminés. Il se trouve seulement qu’ils ne fonctionnent pas chez la plupart des gens. »

— « On pensait autrefois que la télépathie était une forme de psi. Vous prétendez maintenant que la chance ne l’est pas ? »

— « La chance est la chance. » La situation aurait pu être drôle, aussi drôle que la voyait Teela Brown ; mais Louis réalisait une chose qu’elle ne réalisait pas. Le Marionnettiste était sérieux. « La loi des moyennes oscille continuellement. La chance glisse du mauvais côté, et vous êtes hors jeu, comme les dinosaures. Le dé tombe du bon côté, et… »

— « On pense que certains Humains peuvent diriger la chute d’un dé. »

— « Oui », gronda le Kzin. Il avait une voix à ébranler les murs, quand il décidait de l’utiliser. « Le fait est que nous acceptons quiconque sera choisi par Nessus. Le vaisseau vous appartient, Nessus. Alors, où se trouve notre quatrième équipier ? »

— « Ici même, dans cette pièce ! »

— « S’il vous plaît, juste une tanj minute ! » Teela se leva. Le réseau de fils argentés, sur sa peau bleue, étincelait comme du métal véritable ; ses cheveux de flamme flottaient dans le courant d’air conditionné. « Tout cela est ridicule. Je ne vais nulle part. Pourquoi le devrais-je ? »

— « Choisissez quelqu’un d’autre, Nessus. Il doit y avoir des millions de candidats qualifiés. Où est la difficulté ? »

— « Pas des millions, Louis. Nous n’avons seulement que quelques milliers de noms, et le numéro de téléphone ou le numéro de cabine de transfert privée de la plupart d’entre eux. Chacun peut faire valoir cinq générations d’ancêtres nés par la vertu de billets de Loterie gagnants. »

— « Alors ? »

Nessus se mit à marcher de long en large. « Beaucoup ont été écartés pour leur mauvaise chance évidente. De ceux qui restent, aucun ne semble être disponible. Quand nous appelons, ils sont sortis. Quand nous rappelons, l’ordinateur du téléphone nous donne un faux numéro. Quand nous appelons un membre quelconque de la famille Brandt, tous les téléphones de l’Amérique du Sud sonnent en même temps. Il y a eu des plaintes. C’est décourageant. » Tap-tap-tap, tap-tap-tap.

Teela intervint : « Vous ne m’avez même pas dit où vous alliez. »

— « Je ne peux pas dévoiler le nom de notre destination, Teela. Toutefois, vous pouvez… »

— « Par les griffes rouges du Manigant ! Vous ne pouvez même pas nous dire cela ? »

— « Vous pouvez examiner l’hologramme que détient Louis Wu. C’est la seule information que je puisse vous donner pour l’instant. »

Louis lui tendit l’hologramme, celui qui montrait une bande bleu ciel sur un fond noir, derrière un disque blanc flamboyant. Elle prit son temps pour le détailler ; Louis, seul, remarqua la colère qui empourprait peu à peu son visage.

Quand elle parla, elle cracha ses mots un par un, comme des pépins de mandarine. « C’est la chose la plus ridicule dont j’aie jamais entendu parler. Vous voudriez que Louis et moi nous nous lancions dans une expédition au-delà de l’Espace connu, avec un Kzin et un Marionnettiste pour compagnie, quand tout ce que nous savons de notre but se limite à un bout de ruban bleu et une tache de lumière ! C’est… ridicule ! »

— « Dois-je comprendre que vous refusez de nous accompagner ? »

Les sourcils de la jeune fille se soulevèrent.

« Il me faut une réponse directe. Mes agents peuvent à tout moment localiser un autre candidat. »

— « Oui ! » s’écria Teela Brown. « Oui, je refuse ! »

— « Alors rappelez-vous que, en vertu de la loi humaine, vous devez garder secrètes les choses qu’on vous a dites ici. On vous paiera le prix de votre consultation. »

— « À qui en parlerais-je ? » Teela eut un rire théâtral. « Qui me croirait ? Louis, allez-vous vraiment participer à ce ridicule… »

— « Oui. » Louis pensait déjà à autre chose ; comment la prier avec tact de sortir de son bureau, par exemple. « Mais pas immédiatement. Ma réception continue. Écoutez, rendez-moi un service, voulez-vous ? Faites passer le music-master du ruban quatre au ruban cinq. Si quelqu’un me demande, dites que je serai là dans une minute ? »

Quand la porte se fut refermée sur elle, Louis reprit : « Accordez-moi une faveur ; vous en bénéficierez également, d’ailleurs. Laissez-moi juger si un Humain est qualifié ou non pour une excursion dans l’inconnu. »

— « Vous savez quelles sont les qualifications requises », dit Nessus. « Nous n’avons pas tellement de choix dans les candidats. »

— « Vous en avez des dizaines de milliers. »

— « Pas vraiment. Beaucoup ont été écartés ; d’autres sont introuvables. Quoi qu’il en soit, pouvez-vous me dire en quoi cet être humain en particulier ne correspond pas à vos propres critères ? »

— « Elle est trop jeune. »

— « Tout candidat, pour être retenu, doit appartenir à la même génération que Teela Brown. »

— « Engendrer des chanceux ! Non, peu importe, je ne vais pas discuter l’idée. Je connais des Humains encore plus dingues que cela. Il y en a encore un ou deux ici, à ma partie… Bon ! Vous avez vu par vous-même qu’elle n’est pas xénophile. »

— « Elle n’est pas non plus xénophobe. Aucun de nous ne l’effraie. »

— « Elle n’a pas l’étincelle. Elle n’est pas… elle n’est pas… »

— « Elle n’a pas la bougeotte », acheva Nessus. « Elle est heureuse où elle se trouve. C’est en effet un inconvénient. Il n’y a rien qu’elle désire. Mais comment pourrions-nous le savoir sans demander ? »

— « D’accord, choisissez vous-même vos candidats. » Louis sortit dignement de son bureau.

Derrière lui, le Marionnettiste s’écria sur un ton flûté : « Louis ! Parleur ! Le signal ! Un de mes agents a trouvé un autre candidat ! »

— « Pour sûr ! » dit Louis d’un air écœuré. À la porte de la salle de séjour, Teela Brown fixait d’un regard furieux un autre Marionnettiste de Pierson.

Louis s’éveilla doucement. Il se rappelait avoir mis le casque d’un inducteur de sommeil, et l’avoir réglé pour un fonctionnement d’une heure. Ceci vraisemblablement une heure plus tôt. Quand l’appareil s’était arrêté, l’inconfort créé par le casque aurait dû le réveiller…

Le casque n’était plus sur sa tête.

Il s’assit brusquement.

« Je vous l’ai retiré », dit Teela Brown. « Vous aviez vraiment besoin de sommeil. »

— « Ah ? Bien ! Quelle heure est-il ? »

— « Un peu plus de dix-sept heures. »

— « J’ai été un mauvais hôte. Comment vont les invités ? »

— « Il en reste encore une vingtaine. Ne vous en faites pas, je leur ai dit ce que j’avais fait. Ils ont tous pensé que c’était une bonne idée. »

— « Très bien. » Louis se leva. « Merci. Allons rejoindre les autres. »

— « J’aimerais vous parler d’abord. »

Il se rassit. L’hébétude du sommeil se dissipait lentement. Il demanda : « A quel sujet ? »

— « Allez-vous vraiment partir pour cette expédition idiote ? »

— « Vraiment. »

— « Je ne vois pas pourquoi. »

— « J’ai dix fois votre âge », tenta de lui expliquer Louis Wu. « Je n’ai pas besoin de travailler pour vivre. Je ne suis pas assez patient pour être un homme de science. J’ai écrit un, peu autrefois, mais je me suis aperçu que c’était un dur travail, la dernière chose que j’avais escomptée. Que reste-t-il ? Je joue beaucoup… »

Elle secoua la tête, et une lueur de flamme frissonna sur les murs. « Ceci n’a pas l’air d’être un jeu. »

Louis haussa les épaules. « L’ennui est mon pire ennemi. Il a tué pas mal de mes amis, mais il ne m’aura pas. Quand je commence à m’ennuyer, je vais risquer ma vie quelque part. »

— « Ne devriez-vous pas savoir au moins quel est le risque ? »

— « On me paie bien. »

— « Vous n’avez pas besoin d’argent. »

— « La race humaine a besoin de l’invention des Marionnettistes. Écoutez, Teela, on vous a décrit le vaisseau équipé du second quantum d’hyperpropulsion. Dans l'Espace connu, c’est le seul vaisseau capable de franchir une année-lumière en moins de trois jours. Et il va presque trois mille fois plus vite ! »

— « Mais qui a besoin de voler si vite ? »

Louis n’était pas d’humeur à lui tenir une conférence sur l’explosion du Noyau. « Allons rejoindre les derniers invités. »

— « Non, attendez ! »

— « Bon. »

Ses mains étaient grandes, avec de longs doigts fins. Elle les passait nerveusement dans ses cheveux de feu, et elles luisaient en réfléchissant la lumière. « Tanj, je suis en train de tout gâcher. Louis, êtes-vous amoureux de quelqu’un en ce moment ? »

Cela le surprit. « Je ne pense pas. »

— « Est-ce que je ressemble vraiment à Paula Cherenkov ? »

Dans la pénombre de la chambre, elle ressemblait à la girafe en feu du tableau de Dali. Ses cheveux rougeoyaient de leur propre lumière, un flot de flammes orange et jaunes qui allait s’obscurcissant comme de la fumée. Dans cette lumière, le reste de Teela était une ombre sur laquelle frémissaient les reflets de sa chevelure. Mais la mémoire de Louis comblait les détails : les jambes longues, parfaites, les seins en poire, la beauté délicate de son petit visage. Il l’avait vue pour la première fois quatre jours plus tôt au bras de Tedron Doheny, un crashlander élancé qui avait fait le voyage jusqu’à la Terre pour assister à la réception.

— « J’ai pensé que vous étiez Paula elle-même », dit-il enfin. « Elle vit sur Nous-Y-Voilà, et c’est là que j’ai rencontré Ted Doheny. Quand je vous ai vus ensemble, j’ai pensé que Ted et Paula étaient venus sur le même vaisseau.

» De près, il y avait des différences. Vos jambes sont mieux, mais la démarche de Paula était plus gracieuse. Le visage de Paula était… plus froid, je pense. Mais c’est peut-être seulement un souvenir. »

De l’extérieur parvenaient des bouffées de musique électronique, échevelée et pure, étrangement incomplète sans les jeux de lumière qui l’accompagnaient. Teela s’agitait nerveusement, en faisant onduler sur le mur des reflets ardents.

« Qu’avez-vous en tête ? Rappelez-vous », dit Louis, « les Marionnettistes ont le choix entre des milliers de candidats. Ils peuvent trouver notre quatrième équipier d’un jour à l’autre, d’une minute à l’autre. Et nous partirons aussitôt. »

— « C’est très bien. »

— « Vous restez avec moi jusque-là ? » Teela hocha sa tête flamboyante.

Le Marionnettiste réapparut deux jours plus tard.

Louis et Teela étaient dehors sur la pelouse, engagés dans une partie d’échecs enragée. Il lui avait pris un cavalier. Maintenant, il le regrettait. Chez Teela, la réflexion alternait avec l’intuition ; il ne pouvait jamais prédire dans quel sens elle allait pencher. Et elle était acharnée.

Elle se mordillait la lèvre inférieure, supputant son prochain coup, quand le servo glissa vers eux et émit un bruit de gong. Louis jeta un coup d’œil à l’écran de contrôle : deux pythons à un œil le fixaient depuis la poitrine du servo.

« Faites-le entrer », dit-il tranquillement.

Teela se leva d’un mouvement brusque et sans grâce. « Vous avez peut-être des secrets, tous les deux. »

— « Peut-être. Que vas-tu faire ? »

— « De la lecture en retard. » Elle le menaça du doigt. « Ne touche pas à cet échiquier ! »

À la porte, elle rencontra le Marionnettiste. Elle le salua d’un geste désinvolte en passant, et Nessus fit un bond de deux mètres sur le côté. « Je vous demande pardon », dit-il de sa voix musicale « Vous m’avez surpris. »

Teela leva un sourcil et entra dans la maison.

Le Marionnettiste s’approcha de Louis et replia ses jambes en dessous de lui. Une tête regardait Louis ; l’autre remuait nerveusement, couvrant d’un mouvement circulaire tous les angles de vision. « La femme pourrait-elle nous espionner ? »

Louis parut surpris. « Certainement. Vous savez qu’à l’air libre il n’y a aucune défense contre un faisceau espion. Alors ? »

— « N’importe qui ou n’importe quoi pourrait être en train de nous observer, Louis. Allons dans votre bureau. »

Y a pas de justice ! Louis se sentait parfaitement bien où il était. « Allez-vous cesser de balancer votre tête en tous sens ? Vous agissez comme si vous étiez terrorisé. »

— « J’ai peur, tout en sachant que ma mort aurait bien peu d’importance. Combien de météorites tombent sur la Terre, chaque année ? »

— « Je n’en sais rien. »

— « Nous sommes dangereusement près de la ceinture d’astéroïdes, ici. Pourtant, cela n’a pas d’importance, nous ne sommes toujours pas parvenus à trouver un quatrième membre d’équipage. »

— « Pas de chance », laissa tomber Louis. Le comportement du Marionnettiste l’intriguait. Si Nessus avait été Humain — mais il ne l’était pas. « Vous n’avez pas renoncé, je suppose ? »

— « Non, mais nos échecs nous exaspèrent. Depuis quatre jours, nous sommes à la recherche d’un certain Norman Haywood KJMMCWTAD, un choix parfait pour notre équipage. »

— « Et ?… »

— « Il est en parfaite santé et vigoureux. Son âge, vingt-quatre ans terrestres un tiers. Ses ancêtres sont tous nés par le truchement de billets de Loterie gagnants. Mieux que tout, il aime voyager ; il fait preuve de ce besoin d’action que nous recherchons.

» Naturellement, nous avons essayé de le joindre en personne. Depuis trois jours, mon agent l’a suivi à la trace tout au long d’une série de cabines de transfert, toujours en retard d’un saut alors que Norman Haywood faisait du ski en Suisse, du surf à Ceylan, des achats à New York, et qu’il se rendait à des fêtes privées dans les Rocheuses et dans l’Himalaya. La nuit dernière, mon agent l’a rattrapé alors qu’il montait à bord d’un vaisseau de passagers en partance pour Jinx. L’appareil a décollé avant que mon agent ne parvienne à dominer la peur naturelle que lui inspirent vos vaisseaux de fortune. »

— « J’ai déjà connu cela moi-même. Ne pouviez-vous lui envoyer un message par hyper-ondes ? »

— « Louis, ce voyage est supposé être secret. »

— « Ouais », convint Louis. Et il observa la tête de python qui décrivait cercle après cercle, à la recherche d’ennemis invisibles.

— « Nous y parviendrons », assura Nessus. « Des milliers d’équipiers en puissance ne peuvent rester cachés éternellement. N’est-ce pas, Louis ? Ils ne savent même pas que nous les cherchons ! »

— « Vous finirez bien par trouver quelqu’un, n’en doutez pas. »

— « J’en viens à prier que non ! Oh ! Louis, que puis-je faire ? Comment arriverais-je à voyager avec trois étrangers dans un vaisseau expérimental conçu pour un pilote seul ? Ce serait de la folie ! »

— « Nessus, qu’est-ce qui vous tracasse, au juste ? Toute cette expédition était votre idée ! »

— « Pas du tout ! Mes ordres sont venus de Ceux-qui-dirigent, à deux cents années-lumière d’ici. »

— « Quelque chose vous a terrifié. Je veux savoir ce que c’est. Qu’avez-vous découvert ? Connaissez-vous le but réel de ce voyage ? Qu’est-ce qui a changé depuis que vous étiez prêt à insulter quatre Kzinti dans un restaurant public ? Hé ! Doucement, doucement ! »

Le Marionnettiste avait enfoui ses têtes et ses cous entre ses jambes antérieures, et s’était roulé en boule.

« Allons », dit Louis. « Allons, sortez de là. » Il caressa doucement le dos des cous du Marionnettiste — aux endroits où les cous apparaissaient ! Le Marionnettiste frémit. Sa peau était douce, comme de la peau de chamois, et agréable au toucher.

« Allons », sortez de là. Rien ne peut vous faire de mal, ici. Je sais protéger mes invités. »

Un gémissement assourdi sortit de dessous le ventre du Marionnettiste. « J’étais fou. Fou ! Ai-je vraiment insulté quatre Kzinti ? »

— « Allons, sortez. Vous êtes en sécurité, ici. Ah ! Voilà qui est mieux ! » Une tête plate pointa hors de l’ombre rassurante. « Alors, vous voyez ? Il n’y a rien ici qui puisse vous faire peur. »

— « Quatre Kzinti ? Pas trois ?

— « Pardon. J’avais mal compté. C’était trois. »

— « Pardonnez-moi, Louis. » Le Marionnettiste exposa son autre tête jusqu’à l’œil. « Ma phase d’exaltation est terminée. Je suis dans la période dépressive de mon cycle. »

— « Pouvez-vous y faire quelque chose ? » Louis pensa aux conséquences, si Nessus se trouvait dans sa mauvaise phase à un moment crucial.

— « Je peux attendre que ce soit fini. Je peux me protéger, dans la mesure du possible. Je peux essayer d’empêcher mon jugement d’en être affecté. »

— « Pauvre Nessus. Vous êtes sûr que vous n’avez rien appris de nouveau ? »

— « N’en sais-je pas suffisamment, déjà, pour terrifier n’importe quel esprit raisonnable ? » Le Marionnettiste se redressa, quelque peu tremblant. « Pourquoi ai-je rencontré Teela Brown ? J’avais pensé qu’elle accepterait de partir. »

— « Je lui ai demandé de rester avec moi en attendant que nous trouvions notre quatrième compagnon. »

— « Pourquoi ?  »

Louis s’était lui-même posé la question.

Cela avait peu de rapport avec Paula Cherenkov. Louis avait trop changé depuis ce temps-là ; et il n’était pas homme à forcer une femme dans le moule d’une autre.

Les plaques de couchage étaient conçues pour deux occupants, non pour un seul. Mais il y avait eu d’autres filles à la réception… pas aussi jolies que Teela, tout de même. Le vieux et sage Louis Wu pouvait-il encore être pris au piège de la seule beauté ?

Mais quelque chose de plus que la beauté transparaissait dans ces yeux d’argent inexpressifs. Quelque chose d’infiniment complexe.

— « À des fins de fornication », prononça enfin Louis Wu. Il s’était rappelé qu’il parlait à un étranger, qui ne comprendrait pas de telles subtilités. Il s’aperçut que le Marionnettiste continuait à frissonner, et il ajouta : « Allons dans mon bureau. C’est sous la colline. Pas de risques de météorites. »

Après le départ du Marionnettiste, Louis se mit à la recherche de Teela. Il la trouva dans la bibliothèque, devant un écran de lecture, faisant défiler les images à une vitesse élevée, même pour un habitué de la lecture rapide.

« Salut ! » dit-elle. Elle arrêta l’appareil sur une image et se retourna. « Comment va notre ami à deux têtes » ?

— « Fou de peur. Et je suis exténué. J’ai joué au psychiatre avec un Marionnettiste de Pierson. »

Le visage de Teela s’éclaira. « Parle-moi de la vie sexuelle d’un Marionnettiste. »

— « Tout ce que je sais, c’est qu’il n’est pas autorisé à procréer. Il rumine là-dessus. Je suppose qu’il pourrait procréer s’il n’y avait des lois contre. À part cela, il n’a jamais abordé le sujet. Désolé. »

— « Alors, de quoi avez-vous parlé ?

Louis fit un geste vague. « Trois cents ans de traumas. C’est le temps qu’a passé Nessus dans l’espace humain. Il se rappelle à peine la planète marionnettiste. J’ai l’impression qu’il a été terrifié pendant trois cents ans. » Louis se laissa tomber dans un fauteuil masseur. L’effort qu’il avait dû fournir pour pénétrer la démence d’un étranger avait épuisé son esprit, tari son imagination.

« Et toi ? Que lis-tu ? »

— « L’explosion du Noyau. » Teela fit un geste vers l’écran.

Il y avait là des étoiles, en amas, en groupes et en paquets. On ne voyait plus de noir, elles étaient trop nombreuses. Cela aurait pu être un amas stellaire de haute densité, mais ça ne l’était pas ; ça ne pouvait l’être. Les télescopes ne portaient pas aussi loin, pas plus que ne pourrait le faire tout astronef normal, d’ailleurs.

C’était le noyau de la galaxie, cinq mille années-lumière de diamètre, une sphère d’étoiles concentrées sur l’axe du tourbillon galactique. Un Homme était allé jusque-là, deux cents ans plus tôt, à bord d’un vaisseau expérimental construit par les Marionnettistes. L’image montrait des étoiles rouges, bleues et vertes, toutes superposées ; les étoiles rouges étaient les plus grosses et les plus brillantes. Au milieu de la photographie se trouvait une surface d’un blanc éclatant en forme de virgule épaissie. L’intérieur en était parsemé de lignes et de taches d’ombre ; mais l’ombre, à l’intérieur de la virgule, était plus brillante qu’aucune étoile de l’extérieur.

« Voilà pourquoi vous avez besoin du vaisseau du Marionnettiste », dit Teela. « N’est-ce pas, Louis ? »

— « Exactement. »

— « Comment est-ce arrivé ? »

— « Les étoiles sont trop près les unes des autres », expliqua Louis. « Une distance d’une demi-année-lumière en moyenne, dans tout le noyau de n’importe quelle galaxie. Près du centre, elles sont encore plus tassées. Dans le noyau d’une galaxie, les étoiles sont tellement rapprochées qu’elles peuvent se réchauffer mutuellement. Étant plus chaudes, elles brûlent plus vite ; elles vieillissent aussi plus vite.

» Il y a dix mille ans, toutes les étoiles du noyau ont dû se trouver juste un peu trop rapprochées.

» Alors une étoile est devenue nova, libérant une énorme quantité de chaleur et une explosion de rayons gamma. Les quelques étoiles qui l’entouraient s’en sont trouvées réchauffées. J’en déduis que les rayons gamma contribuent aussi à accroître l’activité stellaire. Une ou deux étoiles voisines ont donc explosé.

» Cela fit trois. La chaleur combinée en a déclenché quelques autres. Ce fut une réaction en chaîne. Très vite, rien ne pouvait plus l’arrêter. Cette surface blanche est toute en supernovæ. Si tu veux, tu peux en trouver les détails mathématiques un peu plus loin sur la bande. »

« Non merci », dit-elle. « Bien sûr !… Je suppose que tout cela est fini, maintenant ? »

— « Oui. C’est de la vieille lumière que tu vois là, bien qu’elle n’ait pas encore atteint notre région de la galaxie. La réaction en chaîne a dû s’achever il y a dix mille ans. »

— « Alors, pourquoi en fait-on un tel plat ? »

— « Radiations. Particules accélérées de toutes sortes. » Le fauteuil masseur commençait à le décontracter ; il s’enfonça un peu plus dans sa masse informe, ses muscles pétris par les vagues d’ondes continues. « Suis-moi bien. L’Espace connu est une petite sphère d’étoiles située à trente-trois mille années-lumière de l’axe galactique. Il y a plus de dix mille ans que les novae ont commencé à exploser. Cela signifie que l’onde frontale de l’explosion combinée arrivera ici dans à peu près vingt mille ans. Tu saisis ? »

— « Bien sûr. »

— « Et immédiatement en arrière de l’onde frontale voyagent les radiations subnucléaires d’un million de novae. »

— « … Oh !… »

— « Dans vingt mille ans, nous devrons évacuer tous les mondes que nous connaissons, et d’autres encore, sans doute. »

— « Mais nous avons largement le temps. En commençant maintenant, nous pourrions le faire facilement avec les vaisseaux que nous possédons. »

— « Réfléchis un peu ! À la vitesse de trois jours pour une année-lumière, il faudrait à nos vaisseaux plus de six cent cinquante ans pour atteindre les Nuages de Magellan. »

— « Ils pourraient s’arrêter pour renouveler leurs provisions d’air et de nourriture… disons tous les ans. »

Louis éclata de rire. « Essaie donc d’en persuader les gens. Tu sais ce que je pense ? C’est seulement quand la lumière de l’explosion du Noyau commencera à briller à travers les nuages de particules qui nous séparent de l’axe galactique que les habitants de l’espace humain se mettront à paniquer. À ce moment-là, il ne leur restera plus qu’un siècle pour évacuer.

» Les Marionnettistes ont eu une bonne idée. Ils ont envoyé un Homme jusqu’au Noyau en guise d’argument publicitaire, parce qu’ils avaient besoin de fonds pour effectuer des recherches. Il a transmis des photographies comme celles-là. Avant même qu’il soit revenu, les Marionnettistes étaient partis ; il n’en restait plus un seul sur aucun des mondes humains. Nous, nous n’agirons pas ainsi. Nous attendrons indéfiniment et, quand nous déciderons finalement de partir, il nous faudra transporter des billions d’êtres pensants hors de la galaxie. Nous aurons besoin des vaisseaux les plus grands et les plus rapides que nous puissions construire, et il nous en faudra autant que nous pourrons en avoir. Nous avons besoin dès maintenant de l’hyperpropulsion des Marionnettistes, de façon à commencer à l’améliorer immédiatement. Les… »

— « D’accord. Je pars avec toi. »

Interrompu en plein milieu de son exposé, Louis fit : « Hein ? »

— « Je pars avec toi », répéta Teela Brown.

— « Tu perds la tête ! »

— « Et toi, tu y vas bien, non ? »

Louis serra les dents pour ne pas exploser. Quand il parla enfin, ce fut d’un ton beaucoup plus calme qu’il n’était nécessaire. « Oui, j’y vais. Mais j’ai des raisons que tu n’as pas, et je suis plus apte que toi à survivre, parce qu’il y a plus longtemps que toi que je m’y applique. »

— « Mais moi, j’ai plus de chance. »

Louis renifla.

« Et mes raisons de partir ne sont peut-être pas aussi bonnes que les tiennes, mais elles me suffisent ! » La colère déformait sa voix.

— « Tanj sûr, elles le sont, ça oui ! »

Teela tapota l’écran de lecture ; l’épaisse virgule lumineuse des novae flamboyait sous son ongle. « Et ça, ce n’est pas une bonne raison ? »

— « Que tu viennes ou non, nous aurons quand même le propulseur des Marionnettistes. Tu as entendu Nessus. Il y en a des milliers comme toi. »

— « Et je suis l’une d’entre eux. »

— « Oh ! Très bien, tu es l’une d’entre eux ! », s’emporta Louis.

— « Qu’est-ce donc qui te rend si tanj protecteur ? T’ai-je demandé ta protection ? »

— « Je m’excuse. Je ne sais pas pourquoi j’essaie de te dicter ta conduite. Tu es une adulte, et tu es libre. »

— « Merci. Et j’ai bien l’intention de me joindre à votre équipe. »

Le ton de Teela était devenu glacial et conventionnel.

Le pire c’est qu’elle était vraiment une adulte libre. Non seulement on ne pouvait pas la contraindre, mais simplement tenter de le faire eût été inconvenant et, de plus, fût resté sans effet.

Mais on pouvait essayer de la persuader…

— « Alors, réfléchis à ceci », repris Louis Wu d’un ton plus calme. « Nessus a pris grand soin de garder le secret à propos de ce voyage. Pourquoi ? Qu’a-t-il à cacher ? »

— « Ça, c’est son affaire, non ? Il y a peut-être quelque chose de valeur à s’approprier, là où nous allons. »

— « Et alors ? L’endroit où nous allons est à deux cents années-lumière d’ici. Nous sommes les seuls à pouvoir y parvenir. »

— « Le vaisseau lui-même, alors. »

En dépit d’une certaine apparence, Teela n’était pas idiote. Louis lui-même n’avait pas pensé à cela. « Et notre équipage », dit-il. « Deux Humains, un Marionnettiste et un Kzin. Aucun d’entre nous n’est un explorateur professionnel. »

— « Je vois où tu veux en venir, mais franchement, Louis, j’y vais. Je doute que tu puisses m’en dissuader. »

— « Alors sache au moins à quoi tu t’engages ! Pourquoi cet équipage bizarre ? »

— « C’est aussi l’affaire de Nessus. »

— « Je dirais plutôt que c’est la nôtre. Nessus reçoit directement ses ordres de Ceux-qui-dirigent… du quartier général marionnettiste. Je pense que, dans les dernières heures, il vient de réaliser ce que signifient ces ordres. Maintenant, il est terrifié. Ces… prêtres de la survie mènent quatre parties de front, sans compter ce que nous allons explorer. »

Il vit qu’il avait capté l’intérêt de Teela et força la vapeur. « Il y a d’abord Nessus. S’il est assez fou pour atterrir sur un monde inconnu, peut-il être assez raisonnable pour survivre à l’expérience ? Ceux-qui-dirigent ont besoin de le savoir. Quand ils auront atteint les Nuages de Magellan, ils devront former un nouvel empire commercial. L’avenir de leur commerce repose sur les Marionnettistes fous.

» Ensuite, il y a notre ami à fourrure. En tant qu’ambassadeur auprès d’une race étrangère, il devrait être l’un des Kzinti les plus évolués qu’on puisse rencontrer. L’est-il assez pour vivre en harmonie avec nous ? Ou nous tuera-t-il pour avoir de la place et de la viande fraîche ?

» Il y a aussi toi et ta chance présumée… entreprise utopique s’il en fut. Enfin il y a moi, soi-disant spécimen d’explorateur-type. Peut-être sera-ce moi qui dirigerai le tout ?

» Tu sais ce que je pense ? » Louis surplombait maintenant la jeune fille, martelant ses mots avec une technique oratoire maîtrisée au cours d’une campagne électorale pour l’ONU — qu’il avait perdue — aux alentours de ses soixante-dix ans. Il aurait sincèrement dénié avoir tenté d’intimider Teela Brown ; mais il voulait désespérément la convaincre. « Les Marionnettistes se moquent pas mal de la planète que nous allons explorer. Pourquoi s’en soucieraient-ils, alors qu’ils quittent la galaxie ? Ils veulent éprouver notre petite équipe jusqu’à sa destruction. Avant que nous n’en périssions, les Marionnettistes peuvent apprendre beaucoup de choses quant à nos réactions réciproques. »

— « Je ne pense pas que ce soit une planète », dit Teela. Louis explosa. « Tanj ! Qu’est-ce que cela a à voir ?

— « Après tout, Louis. Si nous devons être tués en l’explorant, autant que nous sachions ce que c’est. Je pense que c’est un engin spatial. »

— « Vraiment ? »

— « Un gros, en forme d’anneau, avec un champ d’écope pour puiser l’hydrogène interstellaire. Je pense que l’hydrogène est amené dans l’axe pour la fusion. De cette façon, on obtient la poussée, et un soleil de surcroît. On peut faire tourner l’anneau pour créer une pesanteur, et couvrir la face interne de verre. »

— « Ouais », marmonna Louis en pensant à l’image bizarre de l’hologramme que lui avait donné le Marionnettiste. Il avait consacré trop peu de réflexion à leur destination. « Ça se pourrait. Gros, primitif, et pas très facile à diriger. Mais en quoi en cela peut-il intéresser Ceux-qui-dirigent ? »

— « C’est peut-être un vaisseau de réfugiés. Les races du Noyau pourraient avoir eu vent des processus stellaires plus tôt, avec les soleils si près les uns des autres. Ils auraient pu prévoir l’explosion des milliers d’années à l’avance… quand il n’y avait encore que deux ou trois supernovae. »

— « Supernovae. Peut-être… et tu as noyé complètement le poisson. Je t’ai dit à quelle sorte de jeu je soupçonnais les Marionnettistes de se livrer. J’y vais, de toute façon, pour l’amusement… Qu’est-ce qui te fait penser que tu veux y aller ? »

— « L’explosion du Noyau. »

— « L’altruisme, c’est bien, mais il est impossible que tu  t’inquiètes d’un événement qui est supposé se produire dans vingt mille ans. Trouve autre chose. »

— « Bon sang ! Si tu peux être un héros, moi aussi ! Et tu te trompes à propos de Nessus. Il reculerait devant une mission suicide. Et… en quoi pourrions-nous intéresser les Marionnettistes, nous ou les Kzinti ? Dans quel but voudraient-ils nous éprouver ? Ils quittent la galaxie. Ils n’auront plus jamais rien à faire avec nous. »

Non, Teela n’était pas stupide. Mais… « Tu te trompes. Les Marionnettistes ont d’excellentes raisons de vouloir en savoir plus à notre sujet. »

Le regard de Teela le défia d’étayer ses arguments.

« Nous ne savons pas grand-chose de la migration des Marionnettistes. Mais nous savons que tous les Marionnettistes sains de corps et d’esprit actuellement vivants sont en route. Et nous savons qu’ils se déplacent légèrement en dessous de la vitesse de la lumière. Ils ont peur de l’hyperespace.

» Bon. En voyageant en dessous de la vitesse de la lumière, la flotte marionnettiste devrait atteindre le Petit Nuage de Magellan dans à peu près quatre-vingt-cinq mille ans. Et que comptent-ils trouver quand ils y arriveront ? »

Il sourit et lui assena l’argument-choc. « Nous, bien sûr. Les Humains et les Kzinti, tout au moins. Les Kdatlyno et les Pierin, probablement. Ils savent que nous attendrons la dernière minute pour nous précipiter ; ils savent aussi que nous utiliserons des propulsions hyperspatiales. Quand les Marionnettistes atteindront le Nuage, ils devront nous prendre en considération… nous ou ce qui nous aura exterminés ; en nous connaissant mieux, ils peuvent prévoir la nature de l’exterminateur éventuel. Oh ! Ils ne manquent pas de raisons de nous étudier ! »

— « Je vois. »

— « Alors, toujours prête à partir ? »

Teela fit un signe affirmatif.

« Pourquoi ? »

— « Je garderai cela pour moi, si tu veux bien. » Teela affichait un flegme parfait. Que pouvait faire Louis ? Eût-elle été mineure, il aurait appelé l’un de ses parents. Mais, à vingt ans, on la présumait adulte. Il fallait bien tracer la frontière quelque part.

En tant qu’adulte, elle avait liberté de choix, elle était en droit d’escompter de bonnes manières de la part de Louis Wu et certaines parties de sa vie privée étaient sacro-saintes. Louis pouvait seulement essayer de la persuader ; et en cela il avait échoué.

Teela n’était donc pas obligée de faire ce qu’elle fit alors. Elle lui prit soudain les mains et plaida en souriant : « Emmène-moi avec toi, Louis. Je suis la chance, vraiment. Si Nessus choisissait mal, tu pourrais te retrouver à dormir seul. Tu détesterais cela, j’en suis sûre. »

Elle le tenait au piège. Il ne pouvait pas la tenir à l’écart du vaisseau de Nessus, alors qu’elle pouvait s’adresser directement au Marionnettiste.

— « D’accord », dit-il. « Appelons-le. »

Et puis, il détesterait dormir seul.

4. PARLEUR-AUX-ANIMAUX

« Je veux faire partie de l’opération », dit Teela devant l’écran vidéo.

Le Marionnettiste poussa un long hurlement en mi bémol.

« Pardon ? »

— « Excusez-moi », fit le Marionnettiste. « Soyez à Outback Field, Australie, demain matin à huit heures. Vos bagages personnels ne devront pas excéder vingt-cinq kilos, poids terrestre. Louis, même chose pour vous. Ahh !… » Le Marionnettiste leva ses têtes et se mit à hurler.

Louis demanda d’un air inquiet : « Êtes-vous malade ? »

— « Non. J’entrevois ma propre mort. Louis, je pourrais souhaiter que vous ayez été moins persuasif. Adieu. Nous nous retrouverons à Outback Field. »

L’écran s’obscurcit.

— « Tu vois ? » triompha Teela. « Tu vois ce que tu récoltes pour avoir été si persuasif ? »

— « Moi et ma grande gueule ! Enfin, j’ai fait de mon mieux côté oratoire. Ne t’en prends pas à moi si tu meurs d’une façon horrible. »

Cette nuit-là, en apesanteur dans l’obscurité, Louis l’entendit dire : « Je t’aime. Je vais avec toi parce que je t’aime. »

— « T’aime aussi », lui retourna-t-il avec une politesse ensommeillée. L’idée s’infiltra doucement, et il demanda : « C’est cela, ce que tu gardais pour toi ? »

— « Mm hmm. »

— « Tu m’accompagnes à deux cents années-lumière d’ici parce que tu ne peux pas supporter de me quitter ? »

— « Ouaip ! »

— « Chambre à coucher, demi-éclairage ! » commanda Louis. Une pâle lumière bleue envahit la pièce.

Ils flottaient à trente centimètres l’un de l’autre entre les plaques de couchage. En prévision du voyage, ils s’étaient débarrassés des teintures épidermiques et traitements capillaires de style plat-terrien. La natte de Louis Wu était maintenant noire et raide et son cuir chevelu ombré de cheveux ras. Les tons brun-jaune de sa peau et ses yeux marron désormais non bridés changeaient considérablement son apparence.

Chez Teela, la transformation était aussi radicale. Sa peau était d’une pâleur nordique ; sa chevelure, maintenant sombre et ondulée, était tirée en arrière, dégageant un visage ovale dominé par de grands yeux bruns et une petite bouche sérieuse ; on distinguait à peine son nez. Elle flottait dans le champ de couchage comme de l’huile sur de l’eau, parfaitement décontractée.

« Mais tu n’es même pas allée jusqu’à la Lune. »

Elle opina.

« Je ne suis pas le meilleur amant du monde. Tu me l’as dit toi-même. »

Elle opina encore. Il n’y avait en Teela Brown aucune réticence. En deux jours et deux nuits, elle n’avait pas menti une seule fois, ni déguisé la vérité, ni même éludé une question. Louis s’en serait rendu compte. Elle lui avait parlé de ses deux premiers amours : celui dont elle s’était lassée après six mois et l’autre, un cousin, auquel on avait proposé d’émigrer pour le Mont Lookitthat, juste avant qu’elle ne rompe avec lui. Louis lui avait dit peu de chose de sa propre expérience, et elle avait semblé, accepter sa réticence. Mais elle-même n’en avait aucune. Et elle posait les questions les plus embarrassantes.

« Pourquoi moi, alors ? » demanda-t-il.

— « Je ne sais pas », confessa-t-elle. « Peut-être ton auréole ?

Tu es un héros, tu sais. »

Il était le seul Homme vivant à avoir établi les premiers contacts avec une race étrangère. Oublierait-il jamais l’époque des Trinocs ?

Il fit encore un essai. « Écoute, je connais le meilleur amant du monde. Un ami à moi. C’est son dada. Il écrit même des livres sur le sujet. Il a des doctorats en physiologie et en psychologie. Depuis cent trente ans, il… »

Teela avait les mains sur les oreilles. « Arrête ! » cria-t-elle. « Arrête ! »

— « Mais je ne veux pas que tu te fasses tuer quelque part ! Tu es trop jeune ! »

Elle eut alors un air interloqué, celui-là, celui qui signifiait qu’il avait utilisé des mots d’interworld corrects dans une séquence incompréhensible. Coup de fouet au cœur ? Tuée quelque part ? Louis soupira en lui-même. « Chambre à coucher, fusionnement des lignes nodales ! » commanda-t-il, et le champ commença à se modifier. Les deux zones d’équilibre stable qui empêchaient Louis et Teela de tomber hors du champ se déplacèrent l’une vers l’autre et fusionnèrent. Louis et Teela suivirent, glissant sur la « pente » jusqu’à ce qu’ils se rencontrent ; ils s’étreignirent.

— « J’avais vraiment sommeil, Louis. Mais ça ne fait rien… »

— « Pense à l’intimité, avant de partir au pays des rêves. Les vaisseaux spatiaux ont tendance à en être dépourvus. »

— « Tu veux dire qu’on ne pourra pas faire l’amour ? Tanj, Louis, peu m’importe qu’ils regardent. Ce sont des étrangers. »

— « Il m’importe, à moi ! »

Elle le regarda à nouveau de son air étonné. « Suppose qu’ils ne soient pas étrangers, objecterais-tu encore, en ce cas ? »

— « Oui. À moins de bien les connaître. Suis-je vieux jeu ? »

— « Un peu. »

— « Tu sais, cet ami que j’ai mentionné ? Le meilleur amant du monde ? Eh bien, il avait une collègue », souffla Louis. « Et elle m’a appris certaines choses qu’il lui enseignait. Mais la gravité est nécessaire, pour cela », ajouta-t-il. « Chambre à coucher, annulation du champ de couchage ! » Ils retrouvèrent leur poids.

— « Tu essaies de changer de sujet », remarqua Teela.

— « Oui. Je renonce. »

— « Très bien, mais n’oublie pas une chose. Une seule chose. Ton ami Marionnettiste aurait pu choisir quatre espèces, au lieu de trois. Tu pourrais bien être en train de serrer une Triloc, plutôt que moi. »

— « Horrible vision ! Donc, on fait ça en trois étapes, à partir de la position à califourchon… »

— « La position à califourchon ? »

— « Je vais te montrer… »

Quand le matin fut venu, Louis envisageait leur voyage ensemble sous de meilleurs auspices. Lorsque ses doutes revinrent, il était trop tard. En fait, il était déjà trop tard depuis pas mal de temps.

Les Outsiders faisaient commerce d’informations. Ils achetaient et vendaient à prix élevés, mais ils revendaient indéfiniment ce qu’ils avaient acheté une fois, car leur champ d’action couvrait la spirale galactique tout entière. Dans les banques de l’espace humain, leur crédit était virtuellement illimité.

On pensait qu’ils s’étaient développés sur quelque satellite froid et léger d’une géante gazeuse ; un monde assez semblable à Néréide, le plus gros satellite de Neptune. Ils vivaient à présent dans les espaces entre les étoiles, à bord de vaisseaux grands comme des villes, dont la technique variait des voiles photoniques à des moteurs théoriquement impossibles pour la science humaine. Partout où un système planétaire recelait d’éventuels clients, et lorsque ce système comportait une planète à leur convenance, les Outsiders louaient de la place pour établir des centres commerciaux, des lieux de repos et de détente et des silos d’approvisionnement. Un demi-millénaire plus tôt ils avaient loué Néréide.

« Et ceci doit être leur principal centre de transactions », dit Louis Wu. « Le voilà ; juste là. » Il pointa une main, gardant l’autre sur les commandes du vaisseau de transport.

Sous la lueur vive des étoiles, Néréide était une plaine glacée et rocailleuse. Sol, un gros point blanc, donnait autant de lumière qu’une pleine lune ; et cette lumière éclairait un labyrinthe de murs bas. Il y avait des constructions hémisphériques et un groupe de petits vaisseaux sol-orbite à servo-propulseurs dont les compartiments à passagers étaient grands ouverts ; mais plus de la moitié de la plaine était couverte de ces murs bas.

Parleur-aux-Animaux, qui dominait Louis d’une façon impressionnante, marmonna : « Je me demande à quoi sert ce labyrinthe. Défense ? »

— « Bains de soleil », expliqua Louis. « Les Outsiders vivent de thermoélectricité. Ils s’allongent la tête au soleil et la queue à l’ombre, et la différence de température entre les deux établit un courant. Les murs sont destinés à créer plus d’alternances ombre-soleil. »

Nessus s’était calmé au cours des dix heures de voyage. Il parcourait le système de subsistance du vaisseau de transport, inspectant ici et là, glissant une tête et un œil dans les recoins, jetant des commentaires ou répondant aux questions par-dessus son épaule. Sa tenue spatiale, un ballon bouffant rembourré autour de la bosse qui abritait son cerveau, paraissait légère et confortable ; les régénérateurs d’air et de nourriture paraissaient anormalement réduits.

Juste avant le décollage, il avait fait quelque chose de surprenant. De la musique avait soudain déferlé dans la cabine, une musique complexe et merveilleuse, riche en tons mineurs, pareille à l’appel triste d’un ordinateur en mal d’amour. Nessus sifflait. Avec ses bouches jumelles, abondamment dotées en nerfs et en muscles aptes à en faire aussi des mains, le Marionnettiste était un véritable orchestre ambulant.

Il avait insisté pour que Louis pilotât l’appareil, et sa confiance était telle qu’il ne s’était même pas attaché. Louis soupçonnait ce vaisseau, construit par les Marionnettistes, de receler des gadgets secrets destinés à protéger ses passagers.

Parleur avait embarqué avec un bagage de dix kilos qui, une fois ouvert, avait révélé un four repliable à micro-ondes pour le chauffage de la viande. Cela et un cuissot cru de provenance inconnue, plutôt kzinti que terrienne. Sans trop savoir pourquoi, Louis s’était attendu à ce que la tenue spatiale du Kzin ressemblât à une armure médiévale. Pas du tout. C’était un ballon multiple transparent avec un sac dorsal énorme et un casque en forme de bocal à poissons rouges et plein de dispositifs de contrôle à l’aspect ésotérique que le Kzin pouvait manipuler directement avec sa langue. Bien qu’on ne pût y distinguer aucune arme identifiable, le sac dorsal avait un air guerrier, et Nessus avait insisté pour qu’il fût mis de côté.

Le Kzin avait passé presque tout le voyage à dormir. À présent, ils étaient tous debout, regardant par-dessus l’épaule de Louis.

« Je vais nous poser près du vaisseau outsider », dit Louis.

—  « Non. Allez vers l’est. Nous avons parqué le Long Shot dans un espace isolé. »

— « Pourquoi ? Craignez-vous que les Outsiders vous espionnent ? »

— « Non. Mais le Long Shot utilise des propulseurs à fusion au lieu de servo-propulseurs. La chaleur des décollages et des atterrissages importunerait les Outsiders. »

— « Pourquoi Long Shot ? »

— « Il a été ainsi baptisé par Beowulf Shaeffer, le seul être intelligent à l’avoir piloté. Il a pris les seuls hologrammes encore existants de l’explosion du Noyau. Long Shot n’est-il pas une expression de joueur ? »

— « Peut-être ne comptait-il pas en revenir. Il vaut mieux que je vous dise, je n’ai jamais rien piloté qui se propulse à fusion. Mon vaisseau personnel utilise des servo-propulseurs sans réaction, exactement comme celui-ci. »

— « Vous apprendrez vite », le rassura Nessus.

— « Attendez », intervint Parleur-aux-Animaux. « Moi, j’ai déjà piloté des vaisseaux spatiaux à fusion. Je piloterai donc le Long Shot. »

— « Impossible. La couchette anti-g du pilote est conçue pour un squelette humain. De plus, le tableau de bord et les panneaux de contrôle répondent eux aussi aux normes humaines. »

Du fond de sa gorge, le Kzin émit quelques sons irrités.

« Là, Louis. Juste devant nous. »

Le Long Shot était une bulle transparente de plus de trois cents mètres de diamètre. Tout en contournant le monstre, Louis constata que l’appareillage vert et bronze des propulseurs du nouveau shunt hyperspatial en occupait jusqu’au dernier centimètre cube. La coque était une Taille 4 des Produits Généraux, facilement identifiable pour quiconque était familier d’astronautique, si grande qu’on l’utilisait habituellement pour transporter des colonies préfabriquées entières. Mais elle n’avait pas l’air d’un vaisseau spatial. C’était l’équivalent gigantesque de quelque primitif satellite orbital, construit par une race dont les ressources limitées et la technologie réduite exigeaient l’utilisation de la moindre parcelle d’espace.

« Et où nous mettrons-nous ? » demanda Louis. « Sur le dessus ? »

— « La cabine est en dessous. Atterrissez sous la courbe de la coque.

Louis amena le vaisseau près de la glace sombre, puis le fit glisser prudemment en avant, sous le ventre renflé du Long Shot.

Les lumières qui éclairaient le système de subsistance luisaient à travers la coque du Long Shot. Louis aperçut deux cabines minuscules ; la cabine inférieure, à peine assez grande pour contenir une couchette anti-g, un indicateur de masse et un tableau de bord en forme de fer à cheval ; la cabine supérieure n’était pas plus grande. Il sentit le Kzin se lever derrière lui.

« Intéressant », dit celui-ci. « Je présume que Louis est supposé voyager dans le compartiment inférieur, et nous trois dans l’autre ? »

« Oui. Nous avons eu beaucoup de mal à loger trois couchettes anti-g dans un espace si réduit. Chacune est équipée d’un champ de stase, pour accroître la sécurité au maximum. Étant donné que nous voyagerons en stase, il importe peu que nous ne puissions pas nous déplacer. »

Le Kzin grogna et Louis le sentit se détacher de son épaule. Il laissa le vaisseau franchir les quelque derniers centimètres puis releva une série d’interrupteurs.

« J’ai une petite réclamation à formuler », dit-il alors. « Teela et moi recevons à nous deux les mêmes honoraires que Parleur seul.

— « Voulez-vous une indemnité supplémentaire ? J’examinerai vos suggestions.

— « Je veux quelque chose dont vous n’avez plus besoin », dit Louis au Marionnettiste. « Quelque chose que votre race a maintenant abandonné. » Il avait choisi le moment opportun pour marchander. Il n’était pas sûr du tout que ça marcherait, mais cela en valait la peine. « Je veux connaître l’emplacement de la planète marionnettiste.

Les têtes de Nessus jaillirent hors de ses épaules, puis se firent face. Nessus se regarda dans les yeux pendant un moment avant de demander : « Pourquoi ? »

— « Il fut un temps où l’emplacement du monde des Marionnettistes était le secret le plus précieux de l’Espace connu. Les vôtres ont dû payer une fortune en chantage pour le maintenir secret », dit Louis. « C’est ce qui en a fait la valeur. Des aventuriers ont exploré toutes les étoiles G et K accessibles, à la recherche de votre monde. Même maintenant, Teela et moi pourrions vendre l’information pour un bon prix à n’importe quelle organisation de renseignements. »

— « Mais, et si ce monde se trouvait hors de l’Espace connu ? »

— « Ah ! » soupira Louis… « Mon professeur d’histoire avait coutume de s’interroger à ce sujet. Le renseignement aurait quand même une certaine valeur. »

— « Avant de partir pour notre ultime destination », dit prudemment le Marionnettiste, « vous connaîtrez les coordonnées de notre monde. Je pense que vous trouverez le renseignement plus surprenant qu’utile. » De nouveau, l’espace d’un instant, le Marionnettiste se regarda dans les yeux.

Il quitta la pose. « J’attire votre attention sur quatre saillies coniques… »

— « Ouais. » Louis avait déjà remarqué les cônes béants qui pointaient vers le bas à l’extérieur, autour de la double cabine. « Ce sont les propulseurs à fusion ? »

— « Oui. Vous verrez que le vaisseau se comporte pratiquement comme un appareil à servo-propulseurs sans réaction, sauf qu’il n’y a pas de gravité interne. Nos ingénieurs ne disposaient pas d’assez de place pour cela. En ce qui concerne le fonctionnement du second quantum d’hyperpropulsion, il y a une chose dont je dois vous prévenir… »

— « J’ai une épée variable », dit Parleur-aux-Animaux. « Je vous conseille le calme. »

Il fallut un moment pour que les mots prennent leur sens. Louis se retourna alors doucement, évitant tout geste brusque.

Le Kzin se tenait contre un mur incurvé. D’une main griffue, il tenait un objet pareil à une énorme poignée de corde à sauter. À trois mètres de la poignée, maintenue de façon experte à hauteur de ses yeux, flottait une petite boule rouge lumineuse. Le fil qui joignait la boule à la poignée était trop fin pour qu’on pût le voir, mais Louis ne doutait pas de son existence. Le fil, protégé et rendu rigide par un champ de stase Négrier, était capable de couper la plupart des métaux, y compris — au cas où Louis aurait voulu s’y abriter — l’armature de sa couchette anti-g. Et le Kzin avait choisi une position d’où il pouvait frapper n’importe où dans la cabine.

Aux pieds du Kzin gisait le cuissot d’une viande inconnue. Il avait été ouvert et, bien sûr, il était creux.

« J’aurais préféré une arme moins définitive », reprit Parleur-aux-Animaux. « Un tétaniseur eût été parfait, mais je n’ai pas eu le temps de m’en procurer un. Louis, lâchez les commandes et posez les mains sur le dessus de votre couchette. »

Louis obéit. Il avait pensé jouer avec la gravité de la cabine ; mais le Kzin l’aurait coupé en deux à la moindre velléité.

« Maintenant, si vous restez tranquilles, je vais vous dire ce qui va se passer. »

— « Dites-nous plutôt pourquoi », suggéra Louis. Il essayait d’évaluer les risques. La boule rouge indiquait à Parleur où finissait sa lame invisiblement fine. Si Louis parvenait à saisir cette extrémité sans perdre ses doigts dans la tentative… Non. La boule était trop petite.

— « Mes raisons devraient être évidentes », répondit Parleur. Les marques noires, autour de ses yeux, ressemblaient à un masque de gangster dans une bande dessinée. Le Kzin n’était ni tendu ni décontracté. Et il se tenait à un endroit où il était pratiquement impossible de l’attaquer.

J’ai l’intention de donner aux miens le contrôle du Long Shot. En le prenant pour modèle, nous construirons d’autres vaisseaux semblables, lesquels nous assureront la supériorité dans la prochaine guerre Homme-Kzin, à condition que les Hommes ne possèdent pas les plans du Long Shot. Est-ce clair ? »

Louis remarqua d’une voix sarcastique : « Ce n’est pas la perspective de notre voyage qui vous effraierait, par hasard ? »

— « Non ! » L’insulte ne l’avait même pas effleuré. Comment un Kzin aurait-il pu reconnaître le sarcasme ? « Vous allez tous vous dévêtir immédiatement ; je veux m’assurer que vous n’êtes pas armés. Ensuite, je demanderai au Marionnettiste d’enfiler sa tenue spatiale. J’embarquerai avec lui sur le Long Shot. Louis et Teela, vous resterez ici. Je prends vos vêtements, vos bagages et vos tenues spatiales aussi. Je mettrai ce vaisseau hors d’usage. Soyez sûrs que les Outsiders, curieux de savoir pourquoi vous n’êtes pas repartis vers la Terre, viendront à votre secours bien avant que le système de subsistance ne vous lâche. Vous avez tous bien compris ? »

Louis Wu était détendu mais néanmoins prêt à mettre à profit la moindre faute du Kzin… Il jeta un coup d’œil en coin à Teela Brown et ce qu’il vit l’horrifia. Teela se ramassait pour bondir sur le Kzin.

Parleur la couperait en deux.

Louis devait agir le premier.

« Pas d’idioties, Louis. Levez-vous doucement et allez vous mettre contre le mur. Vous serez le premier à… à… »

Le mot s’éteignit dans une sorte de plainte.

Louis s’arrêta dans son élan, surpris par un événement qui le dépassait.

Parleur-aux-Animaux rejeta en arrière sa grosse tête orange et miaula : un glapissement presque supersonique. Il écarta les bras comme pour étreindre l’univers. La lame invisiblement fine de son épée variable sectionna sans résistance un réservoir d’eau qui se mit à dégorger de tous côtés. Parleur ne s’en aperçut pas. Ses yeux ne voyaient rien, ses oreilles n’entendaient pas.

— « Prenez son arme », dit calmement Nessus.

Louis s’en chargea. Il s’approcha prudemment, prêt à plonger au moindre mouvement de l’épée variable que Parleur balançait doucement, comme un bâton. Il retira la poignée de la main docile du Kzin. Il trouva la touche de commande, et la boule rouge vint rejoindre la poignée.

« Gardez-la », reprit Nessus. Il referma ses mâchoires sur les bras de Parleur et conduisit celui-ci vers une couchette anti-g. Le Kzin n’offrait aucune résistance. Il n’émettait plus aucun son ; ses yeux plongeaient dans l’infini et son imposante face orange ne reflétait qu’un calme immense.

— « Que s’est-il passé ? Qu’avez-vous fait ? »

Parleur-aux-Animaux, totalement détendu, fixait l’infini en ronronnant.

— « Regardez bien », dit Nessus. Il s’éloigna avec précaution de la couchette du Kzin. Il maintenait ses têtes dans une position haute et rigide, pointées dans une direction constante, sans quitter le Kzin des yeux un seul instant.

Les yeux de Parleur clignèrent soudain. Ils sautèrent de Louis à Teela, puis à Nessus. Il émit quelques grognements plaintifs, s’assit, et se remit à parler en interworld.

— « C’était très, très agréable. J’aimerais… »

Il s’interrompit, se reprenant. « Quoi que vous ayez fait », dit-il au Marionnettiste, « ne recommencez jamais. »

— « Je vous avais jugé très évolué », dit Nessus. « J’avais raison. Seul un individu très évolué peut redouter un tasp. »

— « Ah !… » S’exclama Teela.

Louis s’enquit : « Un tasp ? »

Le Marionnettiste continuait à s’adresser à Parleur-aux-Animaux. « Sachez que j’utiliserai à nouveau le tasp si vous m’y forcez. Je l’utiliserai chaque fois que votre attitude m’inquiétera. Si vous vous montrez trop violent, ou si vous m’effrayez trop souvent, vous ne pourrez bientôt plus vous en passer. Comme il est implanté en moi chirurgicalement, vous ne pourriez vous en emparer qu’en me tuant. Et vous n’en seriez pas moins ignoblement asservi par le tasp lui-même. »

— « Très astucieux », reconnut Parleur. « Tactique inorthodoxe mais brillante. Je ne vous importunerai plus.

— « Tanj ! Quelqu’un va-t-il me dire ce qu’est un tasp ? »

L’ignorance de Louis sembla surprendre tout le monde. Ce fut Teela qui répondit. « Il stimule le centre du plaisir dans le cerveau. »

— « À distance ? » Louis ne savait même pas que c’était théoriquement possible.

— « Mais oui. Ça a le même effet qu’un choc électrique sur un planaire ; mais on n’a pas besoin de s’enfoncer une électrode dans le cerveau. Un tasp est en général assez petit pour être manié d’une seule main. »

— « As-tu déjà été touchée par un tasp ? Ça ne me regarde pas, bien sûr. »

Teela eut un sourire de dérision pour sa délicatesse. « Oui. J’en connais l’effet. Un instant de… ah ! C’est impossible à décrire. Mais on n’utilise pas un tasp sur soi-même ; on l’utilise sur quelqu’un qui ne s’y attend pas. Et c’est là que ça devient drôle. La police arrête continuellement des taspeurs dans les parcs. »

— « Vos tasps », remarqua Nessus, « induisent moins d’une seconde de courant. Le mien en induit environ dix secondes. »

L’effet sur Parleur-aux-Animaux avait dû être formidable. Mais Louis y voyait d’autres implications. « Oh ! Mais c’est fantastique. C’est merveilleux ! Qui d’autre qu’un Marionnettiste utiliserait une arme qui produit sur l’ennemi un effet agréable ? »

— « Qui d’autre qu’un orgueilleux très évolué craindrait l’excès de plaisir ? Le Marionnettiste a parfaitement raison », dit Parleur-aux-Animaux. « Je ne veux pas risquer le tasp à nouveau. Trop de chocs feraient de moi l’esclave consentant du Marionnettiste. Moi, un Kzin, esclave d’un herbivore ! »

— « Embarquons sur le Long Shot », conclut Nessus avec grandeur. « Nous avons perdu assez de temps en futilités. »

Louis monta le premier à bord du Long Shot.

Il ne fut pas surpris lorsque ses pieds esquissèrent un pas de danse sur la surface rocheuse de Néréide. Il savait comment se déplacer sous une faible pesanteur. Mais son subconscient avait stupidement escompté un changement de gravité dans le sas du Long Shot. Paré pour une transition qui ne se produisit pas, il trébucha et faillit tomber.

« Je sais qu’ils utilisaient autrefois la gravité artificielle », grommela-t-il en entrant dans la cabine. « … Oh ! »

L’aménagement de la cabine était vraiment primitif. Il y avait partout des angles vifs où se cogner les coudes et les genoux. Tout était plus volumineux qu’il n’eût fallu. Les cadrans étaient mal placés…

Mais, plus que primitive, la cabine était petite. Le Long Shot avait été construit sous gravité artificielle ; pourtant, même dans un vaisseau large de trois cents mètres, il n’y avait pas eu assez de place pour les appareils nécessaires. Il y en avait à peine pour un pilote.

Le tableau de bord, un indicateur de masse, une autocuisine et un espace, derrière la couchette, où un Homme pouvait se rencogner, la tête baissée à cause du plafond bas.

Louis se ramassa dans cet espace et ouvrit l’épée variable du Kzin à un mètre.

Parleur-aux-Animaux monta à bord, avec des mouvements volontairement ralentis. Il passa près de Louis sans s’arrêter et grimpa dans le compartiment supérieur.

Celui-ci avait été prévu pour la détente du pilote lorsqu’il était seul à bord. Des appareils d’exercice et un écran de lecture en avaient été retirés pour faire place à trois couchettes anti-g supplémentaires. Parleur s’installa dans l’une d’elles.

Louis l’avait suivi, se tenant aux barreaux d’une seule main, l’autre maintenant l’épée variable en évidence. Il referma le couvercle sur la couchette du Kzin et actionna un interrupteur.

La couchette anti-g devint pareille à un miroir en forme d’œuf. À l’intérieur, le temps cesserait de s’écouler jusqu’au moment où Louis couperait le champ de stase. En cas de collision avec un astéroïde d’antimatière, la coque des Produits Généraux elle-même ne serait plus que de la vapeur ionisée ; mais la couchette anti-g du Kzin garderait intact son poli de miroir.

Louis se détendit. Tout cela avait ressemblé à une sorte de danse rituelle ; mais les motifs en étaient réels. Le Kzin avait de bonnes raisons de voler le vaisseau, et le tasp ne les avait en rien diminuées. Il ne fallait laisser à Parleur aucune nouvelle chance.

Louis retourna dans le poste de pilotage. Il utilisa le circuit de transmission du vaisseau pour appeler les autres.

Quelque cent heures plus tard, Louis Wu était sorti du système solaire.

5. ROSACE

Il existe certaines singularités, dans les mathématiques de l’hyperespace. Dans l’univers einsteinien, chaque masse assez importante est entourée d’une telle singularité. À l’extérieur de celle-ci, un vaisseau peut se déplacer plus vite que la lumière. À l’intérieur, il disparaîtrait s’il tentait de le faire.

Le Long Shot, à près de huit heures-lumière de Sol, était maintenant sorti de la singularité locale de celui-ci.

Et Louis Wu était en apesanteur.

La tension tiraillait ses gonades, sa poitrine était oppressée et son estomac prêt à réagir violemment. Ces sensations seraient passagères. Il éprouvait aussi un besoin paradoxal de voler…

Il avait souvent volé en apesanteur, dans l’énorme bulle de l’Outbound Hôtel qui tournait autour de la Lune. Mais ici, le moindre battement de bras aurait détruit un organe vital dans la cabine.

Il avait décidé de sortir du système solaire sous une accélération de deux gravités seulement. Pendant quatre jours, il avait travaillé, mangé et dormi sur la couchette de pilotage. En dépit des aménagements excellents de la couchette, il était sale et hirsute ; et, malgré cinquante heures de sommeil, il était épuisé.

Son avenir s’était un peu assombri. Pour lui, l’expédition se déroulerait sous le signe de l’inconfort.

Le ciel profond de l’espace n’était pas très différent du ciel nocturne de la Lune. Dans le système solaire, les planètes n’apportent que peu à la vision naturelle. Une étoile particulièrement brillante flamboyait au sud galactique ; cette étoile était Sol.

Louis actionna les commandes gyroscopiques. Le Long Shot pivota et les étoiles défilèrent sous ses pieds.

Vingt-sept, trois cent douze, mille — Nessus lui avait communiqué les coordonnées avant que Louis ne referme sur lui le couvercle de sa couchette. C’était l’emplacement de la migration marionnettiste. Et Louis venait de remarquer que ce n’était dans la direction d’aucun des Nuages de Magellan. Le Marionnettiste lui avait menti.

Pourtant, c’était bien à environ deux cents années-lumière. Et la direction suivait l’axe galactique. Peut-être les Marionnettistes avaient-ils choisi de sortir par le chemin le plus court, puis de voyager au-dessus du plan de la galaxie pour atteindre le Petit Nuage. Ils éviteraient ainsi les débris interstellaires : soleils, nuages de particules, concentration d’hydrogène…

Ça n’avait pas grande importance. Tel un pianiste prêt à attaquer un concert, Louis éleva les mains au-dessus du tableau de bord.

Il les posa.

Le Long Shot disparut.

Louis détourna les yeux du plancher transparent. Il avait cessé de se demander pourquoi aucune fermeture n’obturait tout cet espace béant. La vue du Point Aveugle avait rendu fou des hommes courageux ; mais il y avait ceux qui pouvaient le supporter. Le pilote du Long Shot avait dû être de ceux-là.

Il porta son regard sur l’indicateur de masse : une sphère transparente au-dessus du tableau de bord, avec un certain nombre de lignes bleues irradiant du centre. Malgré l’étroitesse de la cabine, celui-ci était particulièrement gros. Louis se recula pour observer les lignes.

Elles changeaient à vue d’œil. Il en fixa une et la suivit dans un lent balayage de la surface sphérique. C’était inhabituel et inquiétant. Aux vitesses hyperspatiales courantes, les lignes restaient fixes pendant des heures.

Louis pilotait avec la main gauche sur le bouton de secours.

La fente de l’autocuisine, à sa droite, lui fournit un café au goût bizarre puis, plus tard, un sandwich qui se désagrégea entre ses doigts en parcelles de viande, de fromage, de pain et d’une sorte de feuille. Depuis quelques centaines d’années, l’autocuisine devait avoir besoin d’être reprogrammée. Les lignes radiales de l’indicateur de masse s’allongeaient, se déplaçant vers le haut à la manière d’une aiguille de montre, pour se réduire à néant. Au fond de la sphère, une ligne floue s’étira, s’étira… Louis enfonça brutalement le bouton de secours.

Une étoile géante rouge inconnue flamboyait au-dessous de lui.

« Trop vite », grommela-t-il. « Tanj trop vite ! » Dans n’importe quel vaisseau normal, il suffisait de contrôler l’indicateur de masse toutes les six heures environ. Sur le Long Shot, on osait à peine cligner des yeux !

Louis observa le disque rouge, flou et brillant sur un fond d’étoiles.

Tanj ! Je suis déjà sorti de l’Espace connu !

Il fit basculer le vaisseau pour observer les étoiles. Un ciel inconnu luisait au-dessous de lui. Elles sont à moi, toutes à moi ! Louis gloussait maintenant de joie en frottant ses mains l’une contre l’autre. Au cours de ses sabbatiques, Louis Wu s’amusait tout seul.

L’étoile rouge réapparut et il la laissa parcourir encore quatre-vingt-dix degrés. Il avait laissé le vaisseau s’en approcher trop près ; maintenant, il allait devoir la contourner.

Il y avait une heure et demie qu’il était entré dans l’hyperespace.

Une heure et demie plus tard, il dut en ressortir à nouveau.

Les étoiles étrangères ne l’incommodaient pas. Sur la plus grande partie de la Terre, les lumières des villes occultent la lueur des étoiles ; et Louis Wu avait été élevé en plat-terrien. Jusqu’à vingt-six ans, il n’en avait pas vu une seule. Il vérifia que l’espace était dégagé avant de refermer les volets sur les panneaux de contrôle, puis il s’étira.

Ouah !… J’ai les yeux comme des oignons bouillis.

Il se détacha de la couchette anti-g et se mit à flotter tout en assouplissant sa main droite. Il avait piloté pendant trois heures avec cette main crispée sur la commande d’hyperpropulsion. Du coude au bout des doigts, ce n’était plus qu’une crampe.

Sous le plafond se trouvaient des barreaux pour les exercices isométriques. Louis s’en servit. Ses muscles se dénouèrent, mais il était toujours fatigué.

Mmmm. Réveiller Teela ? Il serait agréable de bavarder avec elle, maintenant. Il y avait là une idée séduisante. La prochaine fois qu’il partirait en sabbatique, il emmènerait une femme en stase. Prendre le meilleur des deux mondes. Mais il sentait qu’il avait l’air d’une épave arrachée à un cimetière inondé. Peu acceptable pour des rapports courtois. Tant pis.

Il n’aurait pas dû la laisser embarquer sur le Long Shot.

Ce n’était pas qu’elle l’importunât ! Il avait apprécié les deux jours passés avec elle. C’était un peu une seconde version de l’histoire de Louis Wu et Paula Cherenkov, récrite avec un happy end. Peut-être eût-il mieux valu…

Teela avait pourtant quelque chose de superficiel. Ce n’était pas seulement son âge. Louis avait des amis de tous âges et certains parmi les plus jeunes étaient en vérité très profonds. C’étaient certainement ceux qui avaient le plus souffert ; comme si la souffrance était partie intégrante de l’apprentissage de la vie. Ce qui était probablement vrai.

Non, il y avait en Teela une absence d’empathie, d’aptitude à ressentir la douleur des autres…

Pourtant, elle était capable de ressentir le plaisir de quelqu’un et de répondre à ce plaisir, de le créer même. Elle était une amante merveilleuse : belle à faire mal, presque novice dans l’art amoureux, sensuelle comme un chat et incroyablement dépourvue d’inhibitions …

Mais rien de tout cela ne la qualifiait pour être exploratrice.

La vie de Teela avait été heureuse et sans éclat. Deux fois, elle était tombée amoureuse, et deux fois elle avait été la première à s’en lasser. Elle n’avait jamais subi de contrainte excessive, jamais elle n’avait souffert vraiment. Quand le moment viendrait, quand Teela se trouverait face à sa première crise sérieuse, il est probable qu’elle paniquerait.

Mais je l’ai choisie pour maîtresse… Sacré Nessus ! Si Teela s’était jamais trouvée dans une situation critique, Nessus l’eût rejetée pour son manque de chance !

Ils avaient eu tort de l’emmener. Elle serait un poids mort. Il passerait trop de temps à la protéger quand il devrait plutôt penser à se protéger lui-même.

À quelles sortes de périls allaient-ils devoir faire face ? Les Marionnettistes étaient doués pour les affaires. Ils ne payaient jamais plus qu’ils ne devaient. Or le Long Shot était une rétribution d’une valeur inégalée. Un soupçon inquiétant disait à Louis qu’ils allaient devoir la mériter.

On verra bien ! Et il retourna à sa couchette anti-g, où il dormit une heure sous le casque inducteur de sommeil. À son réveil, il remit le vaisseau en ligne et repassa le Point Aveugle.

Cinq heures et demie après avoir quitté le système solaire, il ressortit une dernière fois dans l’hyperespace.

Les coordonnées du Marionnettiste définissaient une petite section de ciel rectangulaire, vue depuis Sol, plus une distance radiale dans cette direction. À cette distance, les coordonnées délimitaient un cube d’une demi-année-lumière de côté. Quelque part dans ce volume devait se trouver une flotte de vaisseaux. Et maintenant, à moins que les instruments ne l’aient trompé, Louis Wu et le Long Shot se trouvaient également dans ce volume.

Quelque part, loin derrière lui, il y avait une bulle d’étoiles dont le diamètre ne dépassait pas soixante-dix années-lumière. L’Espace connu était bien petit et bien éloigné.

Inutile de chercher la flotte. Louis n’aurait pas su quoi chercher. Il alla réveiller Nessus.

Suspendu par les dents à un barreau d’exercice, Nessus regardait par-dessus l’épaule de Louis. « J’ai besoin de certaines étoiles pour référence. Centrez cette géante blanc-vert et projetez-la sur l’écran du télescope…

Il restait peu de place dans le poste de pilotage. Louis se pencha sur le tableau de bord, essayant de protéger les commandes des sabots insouciants du Marionnettiste.

« Analyse spectrale… oui. Maintenant, la bleue et jaune double, à deux heures …

» Ça y est… j’ai fait le point. Prenez le cap 348,72. »

— « Que dois-je chercher au juste, Nessus ? Un amas de flammes de fusion ? Non, vous devez utiliser des servo-propulseurs. »

— « Utilisez le télescope. Quand vous le verrez, vous saurez. »

L’écran du télescope était parsemé d’étoiles anonymes. Louis augmenta le grossissement jusqu’à… « Cinq points formant un pentagone régulier. C’est cela ? »

— « C’est notre destination. »

— « Bon. Attendez que je vérifie la distance… Tanj ! C’est impossible, Nessus. C’est trop loin ! »

Le Marionnettiste resta silencieux.

« Ce ne sont pas des vaisseaux, même si le télémètre ne fonctionne pas. La flotte marionnettiste doit se déplacer juste en dessous de la vitesse de la lumière. On verrait le mouvement. »

Cinq étoiles ternes formant un pentagone régulier. Elles étaient à un cinquième d’année-lumière, presque invisibles à l’œil nu. À en croire le grossissement actuel du télescope, c’étaient des planètes de taille respectable. Sur l’écran, l’une d’elles paraissait un peu moins bleue, un peu plus pâle que les autres.

Une rosace de Kemplerer. Comme c’était curieux…

Prenez au moins trois masses égales. Posez-les aux sommets d’un polygone régulier et imprimez-leur des vitesses angulaires égales par rapport à leur centre de gravité.

La figure possède alors un équilibre stable. Les orbites des masses peuvent être circulaires ou elliptiques. Une autre masse peut occuper le centre de gravité de la figure, ou celui-ci peut être laissé vide ; c’est sans importance. La figure est stable, comme deux points troyens.

Mais s’il existe plusieurs façons selon lesquelles une masse peut être facilement capturée par un point troyen (les astéroïdes troyens sur l’orbite de Jupiter, par exemple), il est moins facile pour cinq masses de former accidentellement une rosace de Kemplerer.

« C’est fantastique », murmura Luis Wu. « Unique. Personne n’a jamais découvert une rosace de Kemplerer… » Sa voix se perdit.

Ici, entre les étoiles, qu’est-ce qui pouvait bien illuminer ces objets ?

« Oh non ! Vous ne pouvez pas avoir… » S’écria-t-il soudain. « Vous ne me ferez jamais croire ça ! Pour quelle sorte d’idiot me prenez-vous ? »

— « Que vous refusez-vous à croire, Louis ? »

— « Vous savez tanj bien ce que je refuse de croire ! »

— « Comme vous voulez. Mais c’est notre destination, Louis. Si vous nous amenez à portée, un vaisseau viendra à notre rencontre. »

Le vaisseau de rendez-vous était une coque Taille 3, un cylindre aux bouts arrondis et au ventre aplati, peint d’un rose surprenant et dépourvu de baies. On ne voyait aucune ouverture pour les propulseurs. Ceux-ci ne devaient pas être mus par réaction : des servo-propulseurs d’un modèle humain, ou quelque chose de plus avancé.

Sur l’ordre de Nessus, Louis laissa l’autre vaisseau opérer les manœuvres. En utilisant seulement les propulseurs à fusion, il eût fallu au Long Shot des jours pour égaler la vitesse de la « flotte » marionnettiste. Le vaisseau des Marionnettistes l’avait réalisé en moins d’une heure ; il s’était matérialisé près du Long Shot, et son tube de transfert, pareil à un serpent de verre, s’approchait déjà de leur sas.

Le transfert allait présenter un problème. Il n’y avait pas assez de place pour sortir de stase tout l’équipage à la fois. De plus, ce serait pour Parleur la dernière chance de tenter une autre attaque.

« Pensez-vous qu’il obéisse à mon tasp, Louis ? »

— « Non. Je pense qu’il est prêt à risquer une autre dose pour s’emparer du vaisseau. Je vais vous dire ce que nous devrions faire… »

Ils déconnectèrent les commandes des moteurs à fusion du Long Shot. Rien que le Kzin ne puisse réparer lui-même, avec un peu de temps et l’intuition mécanique qu’il devait posséder. Mais il n’en aurait pas le temps…

Louis regarda le Marionnettiste s’éloigner dans le tube. Nessus emportait la tenue spatiale de Parleur. Il gardait les yeux fermés ; ce qui était dommage, car la vue était magnifique.

« Apesanteur », dit Teela quand il ouvrit sa couchette anti-g. « Je ne me sens pas tellement bien. Il vaut mieux que tu m’aides, Louis. Que se passe-t-il ? Sommes-nous arrivés ? »

Louis lui donna quelques détails tout en la conduisant jusqu’au sas. Elle écoutait, mais il devina qu’elle était concentrée sur le creux de son estomac. Elle paraissait vraiment mal à l’aise. « L’autre vaisseau est sous gravité », la rassura-t-il.

Il lui montra la minuscule rosace maintenant visible à l’œil nu, un pentagone de cinq étoiles blanches. Elle tourna vers lui des yeux interrogateurs. Le mouvement perturba ses canaux semi-circulaires ; et Louis vit son expression changer au moment où elle s’engouffra dans le sas.

Les rosaces de Kemplerer étaient une chose. Le mal de l’apesanteur en était une autre. Louis la regarda disparaître sur un fond d’étoiles inconnues.

Dès que le couvercle de la couchette du Kzin fut ouvert, Louis le prévint : « Ne faites aucun geste brusque. Je suis armé. »

Le visage orange du Kzin resta impassible. « Sommes-nous arrivés ? »

— « Oui. J’ai déconnecté les propulseurs à fusion. Vous n’auriez jamais le temps de les reconnecter. Nous sommes sous le feu de deux gros lasers à rubis. »

— « Supposez que je m’enfuie en hyperpropulsion ? Non, impossible. Nous devons nous trouver dans une singularité. »

— « Attendez-vous à une surprise. Nous sommes dans cinq singularités ! »

— « Cinq ? Vraiment ? Mais les lasers étaient un mensonge, Louis. Vous devriez avoir honte ! »

Néanmoins, le Kzin quitta tranquillement sa couchette. Louis le suivit, l’épée variable à la main. Dans le sas, le Kzin s’immobilisa à la vue du pentagone d’étoiles qui approchait.

Il aurait pu difficilement avoir une meilleure vue.

Le Long Shot, approchant en hyperpropulsion, s’était arrêté à une demi-heure-lumière en avant de la « flotte » marionnettiste : un peu moins que la distance moyenne Terre-Jupiter. Mais la « flotte » se déplaçait à une vitesse terrifiante, suivant sa propre lumière de près, de sorte que celle qui atteignait le Long Shot venait de beaucoup plus loin. Quand le Long Shot s’était arrêté, la rosace était encore invisible. Elle était à peine visible quand Teela était sortie du sas. Maintenant, sa taille était énorme, et elle s’accroissait à une allure effarante.

Un pentagone de cinq points bleu pâle qui s’élargissait dans le ciel, grandissait, déferlait…

En un éclair, le Long Shot fut entouré de cinq planètes qui disparurent aussitôt ; leur lumière s’évanouit sans transition, rendue invisiblement rouge par la vitesse de l’éloignement. Et Parleur-aux-Animaux tenait l’épée variable.

« Par les yeux du Manigant ! » rugit Louis. « N’avez-vous donc pas la moindre curiosité ? »

Le Kzin réfléchit. « Je suis curieux, mais mon orgueil est le plus fort. » Il fit rentrer la lame invisible et tendit à Louis l’épée variable. « Une menace est un défi. On y va ? »

Le vaisseau marionnettiste était un appareil robot. Au-delà du sas, une grande pièce constituait tout le système de subsistance. Quatre couchettes anti-g, de conceptions aussi diverses que ceux qui devaient les occuper, formaient un cercle autour d’une console à rafraîchissements.

Il n’y avait aucune baie.

Louis constata avec soulagement qu’il y avait de la pesanteur. Mais légèrement inférieure à la gravité terrestre ; la pression de l’air, elle, était un peu trop élevée. Il y avait des odeurs, pas déplaisantes mais bizarres. Louis reconnut celles d’ozone, d’hydrocarbures, de Marionnettistes — des douzaines de Marionnettistes — et d’autres encore qu’il renonça à identifier.

Il n’y avait aucun angle. Le mur incurvé, le plancher et le plafond n’étaient qu’une surface continue ; les couchettes et la console paraissaient moulées d’un seul bloc. Dans le monde des Marionnettistes, il ne devait y avoir rien de dur ni d’aigu, rien qui pût faire couler le sang ou causer une meurtrissure.

Pareil à une poupée de son, Nessus s’étalait sur sa couchette. À sa façon grotesque, il avait l’air parfaitement à son aise.

« Il ne veut rien dire », se plaignit Teela en riant.

— « Bien sûr que non », approuva le Marionnettiste. « Il aurait fallu que je reprenne tout depuis le début pour vous. Je suis sûr que vous avez dû vous poser des questions sur… »

— « Les mondes volants. », interrompit le Kzin.

— « Et les rosaces de Kemplerer », ajouta Louis. Un bourdonnement presque imperceptible lui indiqua que le vaisseau se déplaçait. Lui et Parleur rangèrent leurs bagages et rejoignirent les autres sur les couchettes. Teela tendit à Louis une ampoule molle remplie d’une boisson rouge à l’aspect fruité.

« Combien de temps avons-nous ? » demanda-t-il au Marionnettiste.

— « Une heure avant l’atterrissage. Là-bas, vous recevrez des informations supplémentaires sur notre destination finale. »

— « Cela devrait suffire. Bon, racontez-nous. Pourquoi des planètes volantes ? Dans un sens, il me paraît risqué de lancer des mondes habités dans l’espace avec une telle désinvolture. »

— « Oh ! Mais ce n’est pas risqué, Louis ! » Le Marionnettiste paraissait absolument convaincu. « Beaucoup moins que cet appareil, par exemple ; et, comparé à la plupart des vaisseaux humains, celui-ci est très sûr. Nous avons une longue expérience, en ce qui concerne le déplacement des planètes. »

— « Expérience ? Comment cela ? »

— « Pour vous expliquer, je devrai parler de la chaleur… et du contrôle démographique. Vous ne serez pas embarrassés ni offensés ? »

Ils secouèrent la tête. Louis eut le tact de ne pas rire, mais Teela ne put s’en empêcher.

« Sachez d’abord que, pour nous, le contrôle démographique est chose difficile. Pour éviter de devenir un parent, nous n’avons que deux solutions. L’une est une intervention chirurgicale importante. L’autre est l’absence totale d’union sexuelle. »

Teela fut choquée. « Mais c’est terrible ! »

— « C’est un handicap, oui. Mais ne vous méprenez pas. L’opération n’est pas une alternative à l’abstinence ; elle est destinée à faire respecter l’abstinence. Aujourd’hui, on peut pratiquer l’opération inverse ; dans le passé, c’était impossible. Peu de mes semblables acceptent de subir une telle intervention. »

Louis siffla. « Je m’en doute. Votre contrôle démographique dépend donc de votre force de volonté ? »

— « Oui. L’abstinence a des effets secondaires désagréables, pour nous comme pour la plupart des espèces. Traditionnellement, le résultat en a été la surpopulation. Il y a un demi-million d’années, nous étions un demi-billion, en numération humaine. En numération kzinti… »

— « Je sais faire la conversion », le coupa le Kzin. « Mais ces problèmes me paraissent sans rapport avec la nature inhabituelle de votre flotte. » Il ne récriminait pas, il ne faisait que commenter. De la console à rafraîchissements, il s’était procuré une buire à anse double de conception kzinti, qui contenait plus de deux litres.

— « Mais, Parleur, il y a un rapport. Un demi-billion d’êtres civilisés produisent une quantité de chaleur importante, en raison même de leur civilisation. »

— « Il y a longtemps que vous êtes civilisés ? »

— « Certainement. Quelle culture barbare pourrait faire survivre une telle population ? Il y avait longtemps que nous n’avions plus de terres cultivables et que nous avions dû terraformer deux planètes de notre système pour nos besoins agricoles. Pour cela, il fallait les rapprocher de notre soleil. Vous comprenez ? »

— « Votre première expérience dans le déplacement des planètes. Vous aviez utilisé des vaisseaux robots, bien sûr. »

— « Bien sûr… Après cela, il n’y eut plus de problèmes de nourriture. Il n’y avait pas non plus de problèmes d’espace vital. Nous construisions en hauteur, déjà en ce temps-là, et nous aimions vivre ensemble. »

— « Instinct grégaire, je parie. Est-ce pour cela que le vaisseau sent aussi fort qu’une foule de Marionnettistes ?

— « Oui, Louis. Il est rassurant pour nous de sentir l’odeur des nôtres. Notre seul problème, au moment dont je parle, était la chaleur. »

— « La chaleur ? »

— « La chaleur est un des déchets que produit la civilisation. »

— « Je ne saisis toujours pas », dit Parleur-aux-Animaux.

Louis, qui en tant que plat-terrien connaissait la question, s’abstint de tout commentaire. (La Terre était beaucoup plus encombrée que Kzin.)

— « Un exemple. Vous aimez avoir une source de lumière, le soir, n’est-ce pas, Parleur ? Sans lumière, il ne vous reste plus qu’à dormir, que vous ayez ou non d’autres choses à faire. »

— « C’est élémentaire. »

— « Supposons que votre source lumineuse soit parfaite, c’est-à-dire qu’elle produise des radiations uniquement dans le spectre visible aux yeux kzinti. Malgré cela, toute la lumière qui ne sortira pas par la fenêtre sera absorbée par les murs et les meubles. Elle se transformera en chaleur.

» Un autre exemple. La Terre ne produit pas assez d’eau douce pour ses dix-huit milliards d’habitants. On doit distiller de l’eau de mer par fusion. Cela produit de la chaleur. Mais notre monde, beaucoup plus peuplé, mourrait en une journée sans ses centrales de distillation.

» Un troisième exemple. Les transports, impliquant des changements d’allures, produisent toujours de la chaleur. Les astronefs chargés de céréales qui reviennent des planètes agricoles produisent de la chaleur au moment de leur rentrée, et cette chaleur est absorbée par l’atmosphère. Et ils en produisent encore plus au décollage. »

— « Mais les systèmes de refroidissement… »

— « La plupart des systèmes de refroidissement ne font que pomper la chaleur d’un endroit dans un autre, et leur fonctionnement produit aussi de la chaleur. »

— « U-u-urr. Je commence à comprendre. Plus les Marionnettistes sont nombreux, plus ils produisent de chaleur. »

— « Vous comprenez maintenant comment la chaleur dégagée par notre civilisation rendait notre monde inhabitable ? »

Brouillard, pensa Louis Wu. Moteurs à combustion interne. Bombes nucléaires et fusées à fusion dans l’atmosphère. Déchets industriels dans les lacs et les océans. Nous avons souvent failli nous anéantir avec nos propres déchets. Sans le Conseil de Fertilité, la Terre ne serait-elle pas maintenant en train de périr par sa propre chaleur ?

— « Incroyable », convint Parleur-aux-Animaux. « Mais alors, pourquoi n’êtes-vous pas partis ? »

— « Qui exposerait sa vie aux innombrables périls de l’espace ? Un fou dans mon genre, mais personne d’autre. Allions-nous fonder des mondes nouveaux avec nos déments ? »

— « Envoyez des cargaisons d’ovules fécondés et congelés. Et faites piloter les vaisseaux par des équipages de fous. »

— « Les discussions sexuelles me mettent mal à l’aise. Notre biologie ne permet pas de telles méthodes, quoique nous pourrions sans doute développer quelque chose d’analogue… Mais dans quel but ? Notre population aurait été la même, et nous aurions quand même été sur le point de périr par la chaleur que nous dégagions ! »

Teela dit soudain, hors de propos : « J’aimerais pouvoir regarder à l’extérieur. »

Le Marionnettiste en fut abasourdi. « Êtes — vous sûre ? N’avez-vous pas peur de tomber ? »

— « Dans un vaisseau marionnettiste ? »

— « Ou…ui. De toute façon, le fait de voir n’accroît pas le danger. Très bien. » Nessus dit quelques mots dans sa langue musicale, et le vaisseau disparut.

Ils se voyaient les uns les autres ; ils voyaient quatre couchettes anti-g reposant dans le vide, avec la console à rafraîchissements au milieu. Autour, il n’y avait que le noir de l’espace. Mais cinq planètes d’une blancheur resplendissante brillaient derrière la chevelure noire de Teela.

Elles étaient toutes de taille égale à peu près deux fois le diamètre apparent de la pleine Lune vue de la Terre. Elles formaient un pentacle. Quatre des planètes étaient entourées d’un cordon de minuscules lumières flamboyantes des soleils orbitaux qui émettaient une lumière blanc-jaune artificielle. Ces quatre-là étaient identiques d’éclat et d’aspect : des sphères bleues brumeuses sur lesquelles on ne pouvait distinguer le contour des continents en raison de la distance. Mais la cinquième…

La cinquième planète n’avait pas de soleils orbitaux. Elle luisait de sa propre lumière, selon les taches colorées des continents. Les flaques de lumière étaient séparées par un noir pareil à celui de l’espace ; et ce noir-là était aussi plein d’étoiles. Le noir de l’espace semblait s’être répandu entre les continents de lumière.

« Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau », soupira Teela avec des larmes dans la voix. Et Louis, qui avait vu beaucoup de choses, se sentait du même avis.

— « Incroyable ! » souffla Parleur-aux-Animaux. « J’ose à peine le croire. Vous avez emporté vos planètes avec vous !

— « Les Marionnettistes ne font pas confiance aux vaisseaux spatiaux », dit Louis distraitement. Il eut un frisson à l’idée qu’il aurait pu manquer ce spectacle ; que Nessus aurait pu choisir quelqu’un d’autre à sa place. Il aurait pu mourir sans avoir vu la rosace des Marionnettistes…

— « Mais, comment ?… »

— « Je viens de vous expliquer », reprit Nessus, « que notre civilisation mourait de la chaleur qu’elle dégageait. La conversion totale de l’énergie nous avait délivrés de tous les déchets de la civilisation, sauf celui-là. Nous n’avions d’autre solution que d’éloigner notre planète de son soleil. »

— « N’était-ce pas dangereux ? »

— « Si, très. Cette année-là fut pleine de folie ; pour cette raison, elle est restée célèbre dans notre histoire. Mais nous avions acheté aux Outsiders un système de propulsion sans réaction et sans inertie. Vous pouvez imaginer quel en était le prix ! Il nous reste d’ailleurs encore des traites à payer… Nous avions déjà déplacé deux planètes agricoles ; puis nous avons expérimenté la propulsion des Outsiders sur quelques planètes inutiles de notre système.

» Quoi qu’il en soit, nous l’avons fait. Nous avons déplacé notre planète.

» Quelques millénaires plus tard, notre population atteignit un billion. Le manque de lumière solaire naturelle nous avait obligés à éclairer les rues dans la journée, ce qui produisit encore plus de chaleur. Notre soleil se comportait mal.

» En bref, nous découvrîmes qu’un soleil était un inconvénient plus qu’un avantage. Nous emmenâmes notre planète cette fois à un dixième d’année-lumière, en gardant le soleil seulement comme point d’attache. Nous avions besoin des planètes agricoles, et il eût été dangereux de laisser notre monde errer au hasard à travers l’espace. Mais sans cela, nous n’aurions eu aucun besoin d’un soleil. »

— « Voilà donc pourquoi personne n’a jamais pu découvrir le monde des Marionnettistes », soupira Louis Wu.

— « C’est partiellement vrai. »

— « Nous avons exploré chaque naine jaune de l’Espace connu, et même quelques-unes à l’extérieur. Attendez une minute, Nessus. Quelqu’un aurait pu découvrir les planètes agricoles. En rosace de Kemplerer. »

— « Non, Louis. Ils n’ont pas exploré les bonnes étoiles. »

— « Quoi ? Il est évident que vous venez d’une naine jaune. »

— « Nous avons évolué sous une naine jaune du genre de Procyon. Peut-être savez-vous que dans un demi-million d’années, Procyon passera à l’état de géante rouge. »

— « Par la main lourde du Manigant ! Votre soleil a-t-il explosé en une géante rouge ? »

— « Oui. Il a commencé son processus d’expansion peu après que nous eûmes déplacé notre planète. Vos ancêtres utilisaient encore le fémur de renne pour briser les crânes. Quand vous avez commencé à chercher notre monde, vous exploriez les mauvaises orbites autour des mauvais soleils.

» Nous avions porté à quatre le nombre de nos planètes agricoles, en capturant des planètes adéquates de systèmes voisins et en les plaçant sur une rosace de Kemplerer. Nous avions dû les déplacer simultanément quand notre soleil commença son expansion, et leur procurer des sources d’ultraviolets pour compenser le décalage des radiations dans le rouge. Vous comprenez que, lorsque vint le moment d’abandonner la galaxie, il y a deux cents ans, nous étions bien préparés. Nous avions une certaine expérience dans le déplacement des planètes. »

Depuis un moment, la rosace des planètes grandissait. Le monde des Marionnettistes étincelait maintenant sous leurs pieds, croissant, s’élevant pour les engloutir. Les étoiles éparpillées sur les mers noires avaient grandi aussi, se transformant en myriades de petites îles. Les continents flamboyaient comme des soleils.

Il y avait longtemps, Louis Wu s’était approché de la lisière du vide, au Mont Lookitthat. Sur ce monde, la Rivière de la Longue Chute se termine par la plus haute cascade de l’Espace connu. Il l’avait suivie des yeux aussi loin que le permettait la brume du vide. La blancheur imprécise du vide lui-même s’était emparée de son esprit et Louis Wu, à moitié hypnotisé, avait juré de vivre pour toujours. Comment, autrement, pourrait-il voir tout ce qu’il y avait à voir ?

Maintenant, face au monde des Marionnettistes qui s’élevait vers lui, il renouvela son vœu.

« Je suis impressionné », reconnut Parleur-aux-Animaux. Sa queue nue et rose battait nerveusement, mais son visage de fourrure et sa voix grasseyante ne trahissaient aucune émotion. « Nous méprisions votre manque de courage, Nessus, mais notre mépris nous avait aveuglés. Vous êtes vraiment dangereux. Si vous aviez eu suffisamment peur de nous, vous nous auriez exterminés. Votre puissance est redoutable. Nous n’aurions pu vous arrêter. »

— « Un Kzin ne peut craindre un herbivore. »

Nessus avait parlé sans ironie ; mais Parleur réagit avec rage. « Quel être raisonnable ne redouterait une telle puissance ? »

— « Vous me consternez. La peur est sœur de la haine. On peut craindre qu’un Kzin n’attaque ce qui l’effraie. »

La conversation devenait épineuse. Avec le Long Shot à des millions de kilomètres dans leur sillage et l’Espace connu à deux centaines d’années-lumière, ils étaient tous aux mains des Marionnettistes. Si ceux-ci avaient des raisons de les craindre…

Changer de sujet, vite ! Louis ouvrit la bouche…

— « Eh ! » dit Teela brusquement. « Vous n’arrêtez pas de parler des rosaces de Kemplerer ! Qu’est-ce que c’est ? »

Et les deux étrangers se mirent à répondre simultanément. Louis se demanda pourquoi il avait jugé Teela superficielle.

6. RUBAN DE NOEL

— « Je me suis fait avoir », dit Louis Wu. « Je sais maintenant où se trouve le monde marionnettiste. Très fort, Nessus, vous avez tenu votre promesse. »

— « Je vous avais prévenu que vous trouveriez le renseignement plus surprenant qu’utile. »

— « Une bonne plaisanterie », confirma le Kzin. « Votre sens de l’humour me surprend, Nessus. »

Ils descendaient au-dessus d’une île minuscule en forme d’anguille, entourée par la mer noire. L’île s’élevait vers eux comme une salamandre de feu et Louis eut l’impression qu’il aurait pu attraper les constructions élancées. Apparemment, on ne leur faisait pas assez confiance pour les accueillir sur le continent.

— « Nous ne plaisantons jamais », dit Nessus. « Ma race n’a aucun sens de l’humour. »

— « Étrange. J’aurais pensé que l’humour était un aspect de l’intelligence. »

— « Non. L’humour est associé à l’interruption d’un mécanisme de défense. »

— « Il n’en reste… »

— « Parleur, aucun être raisonnable n’interrompt jamais un mécanisme de défense. »

À mesure que le vaisseau descendait, les lumières se précisèrent : des panneaux solaires au niveau des rues, les fenêtres des bâtiments, des sources de lumière dans ce qui ressemblait à des parcs. Au dernier moment, Louis entrevit des constructions effilées comme des lames d’épées, hautes de plusieurs kilomètres. Puis la ville les engloutit en un éclair, et ils furent au sol.

Ils avaient atterri dans un parc plein de plantes inconnues aux riches couleurs.

Personne ne bougeait.

Pratiquement aucun être, dans l’Espace connu, n’avait l’air plus inoffensif que les Marionnettistes. Ils étaient trop timides, trop petits, trop bizarres pour sembler dangereux. Ils étaient simplement drôles.

Mais, soudain, Nessus devenait un membre de sa race ; et la puissance de sa race dépassait tout ce que les Hommes avaient pu rêver. Le Marionnettiste était assis, immobile ; ses cous ondulaient pour observer les subordonnés qu’il s’était choisis. Nessus n’avait plus l’air drôle. Sa race déplaçait les mondes par groupes de cinq.

De sorte que les gloussements de Teela parurent assez déplacés.

« J’étais juste en train de penser », expliqua-t-elle. « La seule façon de ne pas avoir trop de petits Marionnettistes est de n’avoir aucun rapport sexuel. N’est-ce pas, Nessus ? »

— « Oui. »

Elle gloussa de nouveau. « Pas surprenant que les Marionnettistes n’aient aucun sens de l’humour. »

Ils suivirent une lumière bleue flottante à travers un parc trop régulier, trop symétrique, trop apprivoisé. L’air était chargé de l’odeur chimique épicée des Marionnettistes. Le parfum était partout. Dans la salle unique du système de subsistance du vaisseau de transfert, il était fort et artificiel. Quand le sas s’était ouvert, il n’avait pas diminué. Un billion de Marionnettistes avaient parfumé l’air de la planète pour l’éternité.

Nessus dansait ; ses petits sabots fourchus semblaient à peine effleurer la surface élastique de l’allée. Le Kzin glissait à la manière d’un chat, sa queue rose fouettant rythmiquement l’air autour de lui. Le bruit des pas du Marionnettiste évoquait une danse à claquettes en trois temps. La démarche du Kzin restait parfaitement silencieuse.

Celle de Teela l’était presque autant. Sa façon de marcher paraissait toujours maladroite, mais en fait elle ne l’était pas. Elle ne trébuchait jamais, ne heurtait jamais rien. Louis était donc le moins gracieux des quatre.

Mais pourquoi Louis Wu aurait-il été gracieux ? Un singe modifié, que son évolution n’était pas parvenue à adapter entièrement à la marche sur un sol plat. Pendant des millions d’années, ses pères avaient marché à quatre pattes la plupart du temps, utilisant les arbres quand ils le pouvaient.

Le pléistocène, avec ses millions d’années glaciales, avait mis fin à cela. Les forêts avaient abandonné les ancêtres de Louis Wu, grands, secs et affamés. En désespoir de cause, ils s’étaient mis à manger de la viande. Ils se perfectionnèrent en découvrant le secret du fémur de renne, dont le joint double a laissé son empreinte sur tant de crânes fossiles.

Et maintenant, sur des pieds encore pourvus de vestiges de doigts, Louis Wu et Teela Brown marchaient en compagnie des étrangers.

Étrangers ? Ils étaient tous étrangers ici, même Nessus le fou, l’exilé, avec sa crinière brune hirsute et ses têtes toujours en mouvement à la recherche de quelque chose. Parleur, lui aussi, était mal à l’aise. Ses yeux, au milieu des lunettes de fourrure noire, fouillaient là végétation étrangère en quête de choses aux dards empoisonnés ou à dents pointues ; l’instinct, sans doute. Les Marionnettistes n’auraient jamais laissé vivre des animaux dangereux dans leurs parcs.

Ils arrivèrent devant un dôme qui brillait comme une énorme perle à demi enterrée. La lumière bleue se scinda en deux.

« Je dois vous quitter », les avertit Nessus. Et Louis vit que le Marionnettiste était terrifié.

« Je vais affronter Ceux-qui-dirigent. » Il parlait d’une voix basse et pressante. « Parleur, dites-moi vite. Si je ne revenais pas, me chercheriez-vous pour vous venger de l’insulte que je vous ai faite au restaurant Krushenko ? »

— « Y a-t-il un risque pour que vous ne reveniez pas ? »

— « Oui. Ceux-qui-dirigent peuvent ne pas aimer ce que j’ai à leur dire. Je vous demande encore, vous lanceriez-vous à ma poursuite ? »

— « Ici, dans un monde étranger, parmi des êtres qui détiennent une puissance aussi terrifiante et ont si peu de confiance dans les intentions pacifiques d’un Kzin ? » Parleur souligna ses paroles d’un fouettement de queue. « Non. Mais je ne poursuivrais pas non plus l’expédition. »

— « Cela me suffira. » Nessus s’en alla en trottinant, tremblant visiblement, à la suite de son guide lumineux.

— « Qu’est-ce qui l’effraie » demanda Teela. « Il a fait tout ce qu’ils lui avaient ordonné. Pourquoi lui en voudraient-ils ? »

— « Je pense qu’il a quelque chose derrière la tête », dit Louis. « Une idée tortueuse. Mais quoi ? »

La lumière bleue repartit. Ils la suivirent à l’intérieur de l’hémisphère iridescent…

Le dôme avait disparu. Depuis leurs divans disposés en triangle, deux Humains et un Kzin observaient l’approche d’un étrange Marionnettiste au milieu d’une jungle bien ordonnée de luxuriantes plantes inconnues. Ou le dôme lui-même était invisible de l’intérieur ou l’image du parc était une projection.

Les effluves de nombreux Marionnettistes emplissaient l’air.

L’étrange Marionnettiste se frayait un chemin à travers une dernière frange de vrilles écarlates. (Louis se rappela qu’il avait tout d’abord pensé à Nessus en disant : « ça ». Quand s’était-il élevé au rang de : « lui » ? Mais Parleur, un étranger familier, avait été « lui » depuis le début). Le Marionnettiste s’arrêta à la lisière présumée du dôme nacré. Alors que la crinière de Nessus était brune et hirsute, la sienne était argentée et soigneusement coiffée en boucles compliquées ; mais sa voix avait le même contralto saisissant que celle de Nessus.

« Je dois m’excuser de ne pas vous accueillir en personne. Vous pouvez m’appeler Chiron. ? »

C’était donc une projection. Louis et Teela protestèrent poliment. Parleur-aux-Animaux découvrit ses dents.

« Celui que vous appelez Nessus sait déjà tout ce que vous allez apprendre. Sa présence était nécessaire ailleurs. Quoi qu’il en soit, il a mentionné vos réactions à la découverte de nos compétences techniques. »

Louis sourcilla. Le Marionnettiste poursuivit : « Cela est peut-être heureux. Vous comprendrez mieux quand vous connaîtrez nos propres réactions devant une prouesse technique beaucoup plus ambitieuse. »

La moitié du dôme s’obscurcit.

C’était la partie opposée à la projection du Marionnettiste. Louis trouva une commande qui permettait de faire pivoter son siège ; mais il se rendit compte qu’il aurait eu besoin de deux têtes pivotantes munies d’yeux indépendants pour pouvoir observer à la fois les deux moitiés du dôme. Le côté obscur devint un espace étoilé servant de toile de fond à un petit disque flamboyant.

Un disque entouré d’un anneau. C’était un agrandissement de l’hologramme que Louis avait gardé dans sa poche.

La source lumineuse était petite et d’un blanc brillant, assez semblable à une vue de Sol depuis les environs de Jupiter. Le diamètre de l’anneau était énorme, couvrant la moitié de la partie sombre du dôme ; mais l’anneau lui-même était étroit, pas beaucoup plus épais que le disque lumineux en son centre. Le côté le plus rapproché était noir et, à l’endroit où il tranchait sur la lumière, l’arête était parfaitement nette. Le côté opposé apparaissait comme un ruban bleu pâle traversant l’espace.

Si Louis commençait à s’habituer aux miracles, il n’était pas encore assez blasé pour émettre des suppositions plus ou moins absurdes. Il se contenta de dire : « Cela ressemble à une étoile entourée d’un anneau. Qu’est-ce que c’est ? »

La réponse de Chiron ne le surprit pas.

— « C’est une étoile entourée d’un anneau », affirma le Marionnettiste. « Un anneau de matière solide. Un anneau artificiel. »

Teela applaudit et se mit à glousser. Au bout d’un moment, elle réprima son rire et parvint à prendre un air merveilleusement solennel ; mais ses yeux brillaient. Louis comprenait parfaitement sa réaction. Il ressentait un peu la même joie. Le soleil à l’anneau était leur jouet à eux : une chose nouvelle dans un univers banal.

(Prenez un ruban de Noël bleu pâle large de trois centimètres, de celui qu’on utilise pour empaqueter les cadeaux. Posez une bougie allumée sur un sol nu. Comptez quinze mètres de ruban et posez-le en cercle en prenant la bougie pour centre ; de chant, de façon que le côté intérieur du ruban soit éclairé par la bougie.)

Mais la queue du Kzin fouettait l’air autour de lui, sans arrêt.

(Après tout, ce n’était pas une bougie qui était au milieu, c’était un soleil !)

« Vous savez maintenant », reprit Chiron, « qu’il y a deux cent quatre années terrestres que nous progressions vers le nord, au long de l’axe galactique. En années kzinti… »

— « Deux cent dix-sept ! »

— « Oui. Durant ce temps, nous avons bien sûr observé l’espace en avant de nous afin de déceler tout danger ou tout imprévu. Nous savions que l’étoile EC-1752 était entourée d’un anneau de matière noire étrangement dense et étroit. On présumait que l’anneau était composé de poussière ou de roc. Pourtant il était incroyablement régulier.

« Il y a environ quatre-vingt-dix jours, notre flotte a atteint une position telle que l’anneau occultait l’étoile elle-même. Nous vîmes qu’il était nettement défini. Un examen plus approfondi révéla qu’il n’était pas composé de gaz ni de poussière, ni même de roc astéroïdal, mais d’une bande de matière dont la résistance à la tension était considérable. Naturellement, cette découverte nous terrifia. »

Parleur-aux-Animaux demanda : « Comment avez-vous pu juger de sa résistance à la tension ? »

— « L’analyse spectrale et les changements de fréquence nous ont indiqué des différences de vélocité. Il est clair que l’anneau tourne autour de son soleil à 1 250 kilomètres par seconde, une vitesse assez grande pour annuler l’attraction du soleil et procurer une accélération centripète supplémentaire de 9,73 mètres par seconde. Imaginez la résistance nécessaire pour empêcher la structure de se désintégrer sous une telle tension ! »

— « Pesanteur », laissa tomber Louis.

— « Apparemment. »

— « Pesanteur. Légèrement inférieure à celle de la Terre. Il y a des gens qui vivent là, sur la surface intérieure. Hooo !… » S’écria-t-il. Il commençait à réaliser, et de petits poils se hérissaient le long de sa colonne vertébrale. Il entendit le sifflement que faisait la queue du Kzin en fouettant l’air. Ce n’était pas la première fois que les Hommes rencontraient des races supérieures. Jusque-là, ils avaient eu de la chance…

Brusquement, Louis se leva et se dirigea vers le mur du dôme. L’Anneau et l’étoile reculèrent jusqu’au moment où il vint en contact avec une surface lisse. Mais il vit quelque chose qu’il n’avait pas encore remarqué.

L’Anneau ressemblait à une bande de damier. Des ombres rectangulaires régulières apparaissaient sur le bleu de la face intérieure.

« Pouvez-vous me donner une meilleure vue ? »

— « Nous pouvons l’agrandir », dit la voix de contralto. L’étoile K9 bondit en avant, puis s’en alla flamboyer un peu plus loin sur la droite, de sorte que Louis se retrouva devant la surface interne éclairée de l’Anneau. À cause du flou, il ne pouvait que faire des suppositions : les zones les plus blanches et les plus lumineuses devaient être des nuages, alors que celles d’un bleu plus profond devaient être les continents, opposés au bleu plus pâle des mers.

Mais les zones d’ombre étaient bien visibles. L’Anneau semblait composé de rectangles : une longue tranche de bleu ciel, puis une tranche plus courte de bleu marine profond, suivie d’une autre tranche longue de bleu ciel. Une case noire, une case blanche.

— « Quelque chose crée ces ombres », dit-il. « Une chose placée en orbite ? »

— « Oui, exactement. Vingt formes rectangulaires en rosace de Kemplerer, sur une orbite beaucoup plus proche du primaire. Nous ignorons leur raison d’être. »

— « Évidemment, il y a trop longtemps que vous n’avez plus de soleil. Ces rectangles sur orbite sont destinés à séparer le jour de la nuit. Sans cela, il serait toujours midi, sur l’Anneau. »

— « Vous comprenez maintenant pourquoi nous vous avons appelés à l’aide. Vos points de vue d’étrangers seront sûrement précieux. »

— « Hon, hon. Quelle est la taille de l’Anneau ? L’avez-vous étudié plus à fond ? Avez-vous envoyé des sondes ? »

— « Nous l’avons étudié du mieux que nous pouvions sans diminuer notre vitesse et sans attirer d’aucune façon l’attention sur nous. Nous n’avons bien sûr envoyé aucune sonde. Le fait qu’elles devraient être contrôlées à distance par hyper-ondes permettrait de remonter jusqu’à nous. »

— « On ne peut pas suivre un signal d’hyper-ondes. C’est théoriquement impossible. »

— « Ceux qui ont construit l’Anneau ont peut-être développé des théories différentes. »

— « Mmm. »

— « Mais nous avons étudié l’Anneau à l’aide d’autres instruments. » Tandis que Chiron parlait, la projection passa à une composition de noirs, gris et blancs. Les contours variaient en ondulant. « Nous avons pris des photographies et des hologrammes dans toutes les fréquences électromagnétiques. Si cela vous intéresse. »

— « Elles ne révèlent pas beaucoup de détails. »

— « Non. La lumière subit trop de distorsions causées par les champs gravifiques, les vents solaires et les gaz et poussières de rencontre. Nos télescopes n’ont pu déceler plus de détails. »

— « Vous n’avez donc pas appris grand-chose. »

— « Je pense que nous en avons appris déjà pas mal. Oh ! Une chose déconcertante : apparemment, l’Anneau arrête environ quarante pour cent de neutrons. »

Teela eut simplement l’air interloqué ; mais Parleur émit un son de surprise, et Louis siffla, tout bas.

Cela changeait tout.

La matière normale, même la matière terriblement compressée qui compose le cœur d’une étoile, n’arrête pratiquement aucun neutron. Un neutron quelconque a une chance sur deux de traverser une épaisseur de plomb de plusieurs années-lumière.

Un objet placé dans un champ de stase Négrier réfléchit tous les neutrons. De même qu’une coque des Produits Généraux.

Mais rien n’arrêterait quarante pour cent de neutrons, en laissant passer le teste.

— « Une matière inconnue », rêva Louis. « Chiron, quelle est la taille de l’Anneau, quelle est sa masse ? »

— « Sa masse est de deux fois dix puissance trente grammes, son rayon de 1,54 fois dix puissance huit kilomètres, et sa largeur d’un peu moins de 1,6 fois dix puissance six kilomètres. »

Louis avait du mal à penser en puissance abstraites de dix. Il essaya de convertir les nombres en images.

Il ne s’était pas trompé en imaginant un ruban large de trois centimètres, posé sur sa tranche et disposé en cercle. L’Anneau avait un rayon de plus de cent cinquante millions de kilomètres — environ neuf cent soixante-dix millions de kilomètres de circonférence, estima-t-il — mais moins d’un million six cent mille kilomètres de large, d’une arête à l’autre. Sa masse était légèrement supérieure à celle de Jupiter…

— « D’une certaine façon, cette masse me paraît insuffisante », dit-il. « Un objet aussi grand devrait avoir le poids d’un soleil de taille respectable. »

Le Kzin approuva. « Je trouve ridicule l’image de milliards d’êtres essayant de vivre sur une construction pas plus épaisse qu’un film enregistreur. »

— « Vous faites erreur », dit le Marionnettiste aux boucles argentées. « Considérez les dimensions. Si l’Anneau était un ruban de métal-coque, par exemple, son épaisseur serait d’à peu près quinze mètres. »

Quinze mètres ? C’était difficile à croire.

Mais Teela, qui avait gardé les yeux au plafond en remuant rapidement les lèvres, dit « Le calcul est juste. Mais pourquoi ? Pourquoi construire une telle chose ? »

— « Pour avoir de la place. »

— « De la place ? »

— « De la place pour vivre », expliqua Louis. « Seize cents billions de kilomètres carrés représentent trois millions de fois la surface de la Terre. C’est comme si on avait trois millions de mondes mis à plat et réunis ensemble bord à bord. Trois millions de planètes à portée d’aérocar. Cela résoudrait n’importe quel problème de population.

» Et leur problème devait être de taille ! On ne se lance pas dans une telle entreprise juste pour le plaisir. »

— « Un question », intervint le Kzin. « Chiron, avez-vous exploré les étoiles voisines à la recherche d’autres anneaux similaires ? »

— « Oui, nous… »

— « Et vous n’en avez trouvé aucun. C’est ce que je pensais. Si la race qui a construit l’Anneau avait pu se déplacer plus vite que la lumière, ils se seraient installés sur d’autres étoiles. Ils n’auraient pas eu besoin de l’Anneau. Il n’y en a donc qu’un. »

— « Oui. »

— « Je suis rassuré. Nous sommes supérieurs à ces constructeurs sur au moins un point. » Le Kzin se leva d’un seul coup. « Allons-nous explorer la surface habitable de l’Anneau ? »

— « Un atterrissage physique serait peut-être un peu trop ambitieux. »

— « Absurde. Bon ! Il nous faut maintenant aller vérifier le vaisseau que vous nous avez préparé. Peut-il se poser n’importe où ? Dans n’importe quelles conditions ? Quand pourrons-nous partir ? »

Chiron siffla, une explosion surprise de désaccord. « Vous devez être fou. Pensez à la puissance de ceux qui ont construit cet Anneau ! A côté d’eux, ma civilisation a l’air d’une horde de sauvages ! »

— « Ou de poltrons ! »

— « Très bien. Vous pourrez aller examiner votre appareil dès que celui que vous appelez Nessus reviendra. En attendant, j’ai d’autres renseignements à vous fournir au sujet de l’anneau. »

— « Vous mettez ma patience à rude épreuve », assura Parleur. Mais il s’assit.

Espèce de menteur, pensa Louis. Tu joues bien la comédie, et je suis fier de toi. Il se sentait lui-même mal à l’aise en retournant s’asseoir. Un ruban bleu ciel entre les étoiles ; l’Homme avait rencontré des êtres supérieurs à lui… encore une fois.

Les Kzinti avaient été les premiers.

Quand les Hommes commencèrent à utiliser des propulseurs à fusion pour franchir les espaces entre les étoiles. Les Kzinti propulsaient déjà leurs vaisseaux de guerre interstellaires à l’aide de polariseurs gravifiques, ce qui les rendait plus rapides et plus maniables que les vaisseaux humains. La résistance de l’Homme face à la flotte kzinti eût été négligeable sans la Leçon Kzinti elle-même : un propulseur à réaction est une arme dont la puissance dévastatrice est directement proportionnelle à son efficacité en tant que propulseur.

Leur première incursion dans l’espace humain fut pour les Kzinti un choc terrible. La civilisation humaine était en paix depuis des siècles, depuis si longtemps qu’elle en avait pratiquement oublié la guerre. Mais les vaisseaux interstellaires humains utilisaient des propulseurs photoniques à fusion, le lancement se faisant à l’aide d’une combinaison de voile photonique et de canons laser basés sur les astéroïdes.

Les rapports des télépathes kzinti continuèrent donc à affirmer que les mondes humains, démunis de propulseurs à réaction, ne possédaient aucune arme… et dans le même temps, les canons laser géants hachaient menu leurs vaisseaux de guerre.

Ralentie par la résistance inattendue des Humains et par la barrière qu’opposait la vitesse de la lumière, la guerre dura des décennies au lieu de quelques années. Mais les Kzinti auraient quand même fini par gagner.

Seulement, un jour, un vaisseau outsider rencontra la petite colonie humaine de Nous-Y-Voilà. Ils vendirent au maire, à crédit, leur secret du shunt hyperspatial. Nous-Y-Voilà ignorait tout de la guerre kzinti ; mais ils l’apprirent très vite dès qu’ils eurent construit quelques vaisseaux plus rapides que la lumière.

Contre l’hyperpropulsion, les Kzinti n’avaient aucun recours.

Plus tard, les Marionnettistes vinrent installer des centres commerciaux dans l’espace humain…

L’Homme avait eu beaucoup de chance. Trois fois, il avait rencontré des races qui lui étaient technologiquement supérieures. Les Kzinti l’auraient écrasé sans l’hyperpropulsion des Outsiders. Les Outsiders eux-mêmes lui étaient nettement supérieurs ; mais ils ne voulaient rien de ce que possédait l’Homme, à part des bases de ravitaillement et des informations, mais cela, ils pouvaient l’acheter. De toute façon, les Outsiders, êtres fragiles dont le métabolisme issu d’Hélium II était très vulnérable à la chaleur et à la gravité, auraient fait de piètres guerriers. Et les Marionnettistes, puissants au-delà de toute conception, étaient trop poltrons.

Qui avait construit l’Anneau-Monde ? Et… étaient-ils des guerriers ?

Des mois plus tard, Louis devait considérer que le mensonge de Parleur avait été son point de non-retour, à lui. Il aurait encore pu reculer à ce moment-là… en prenant Teela comme prétexte, bien sûr. L’Anneau-Monde était suffisamment terrifiant en tant qu’abstraction mathématique. Quant à penser à s’en approcher en astronef, à y atterrir

Louis avait vu la terreur du Kzin face aux mondes volants des Marionnettistes. Le mensonge de Parleur était un acte de courage magnifique. Louis pouvait-il maintenant se conduire en lâche ?

Il s’assit et se tourna vers la projection lumineuse ; lorsque ses yeux effleurèrent Teela, il la traita silencieusement d’idiote. Son visage reflétait une délectation émerveillée. Elle était aussi avide que le Kzin prétendait l’être. Était-elle trop stupide pour avoir peur ?

Le côté intérieur de l’Anneau était pourvu d’une atmosphère. L’analyse spectrale avait indiqué que l’air était aussi dense que celui de la Terre, et avait à peu près la même composition : indiscutablement respirable pour Homme, Kzin et Marionnettiste. On ignorait ce qui l’empêchait de s’échapper. Il faudrait y aller voir.

Le système du soleil K9 ne comportait rien d’autre que l’Anneau. Ni planètes, ni astéroïdes, ni comètes.

« Ils l’ont nettoyé », dit Louis. « Ils ne voulaient pas que quelque chose pût entrer en collision avec l’Anneau. »

— « Naturellement », approuva le Marionnettiste aux boucles argentées. « Si quelque chose percutait l’Anneau, ce serait à un minimum de 1 250 kilomètres à la seconde, la vitesse de rotation de l’Anneau lui-même. Peu importe la solidité du matériau dont il est composé, il y a toujours le danger qu’un objet évite la surface extérieure et, croisant le soleil, aille s’écraser sur la surface interne habitée et sans protection. »

— « Non », dit Chiron. « La température de la surface interne est tout à fait tolérable pour chacune de nos races. »

— « Qu’en savez-vous ? »

— « La fréquence des radiations infrarouges émises par la surface extérieure… »

— « Vous devez penser que je suis bête. »

— « Pas du tout. Nous étudions l’Anneau depuis sa découverte, alors que vous, vous n’avez eu que quelques huitaines de minutes. La fréquence d’infrarouges indique une température moyenne de 290 degrés absolus, ce qui, bien sûr, est valable pour la surface intérieure comme pour la surface extérieure de l’Anneau. Pour vous, Parleur-aux-Animaux, cette température est de dix degrés supérieure à votre température optimum. Pour Louis et Teela, elle est optimum.

» Que notre souci du détail ne vous trompe ni ne vous effraie », ajouta Chiron. « Nous n’envisageons pas d’atterrissage à moins que les Ingénieurs de l’Anneau eux-mêmes ne le suggèrent. Nous tenons simplement à ce que vous soyez prêts à toute éventualité. »

— « Vous n’avez aucun détail sur la configuration du sol ? »

— « Malheureusement non. La puissance de résolution de nos télescopes est insuffisante. »

— « Nous pouvons émettre quelques hypothèses », intervint Teela. « Le cycle journalier de trente heures, par exemple. Leur planète d’origine devait tourner à cette vitesse. Pensez-vous que ce soit là leur système d’origine ? »

— « Nous le présumons, puisqu’ils ne connaissent apparemment pas l’hyperpropulsion », répondit Chiron. « Mais ils pourraient avoir déplacé leur planète vers un autre système, en utilisant nos propres techniques. »

— « Et ils auraient dû le faire », gronda le Kzin, « plutôt que de détruire leur propre système afin de construire leur Anneau. Je pense que nous trouverons leur ancien système dans les parages, aussi dépourvu de planètes que celui-là. Ils ont dû les terraformer toutes avant de recourir à cet expédient désespéré. »

Teela s’étonna : « Désespéré ? »

— « Puis, quand ils eurent achevé la construction de leur Anneau autour du soleil, il leur a sans doute fallu amener leurs planètes dans ce système pour transférer leurs populations. »

— « Peut-être pas », dit Louis. « Ils ont pu utiliser pour le transfert de gros vaisseaux à fusées, à condition que l’Anneau ait été assez près de leur propre système. »

— « Pourquoi désespéré ? »

Ils la regardèrent.

« J’aurais pensé qu’ils avaient construit l’Anneau pour… pour… » Teela s’embarrassait. « …Parce qu’ils le voulaient. »

— « Pour le plaisir ? Pour le paysage ? Poing du Manigant ! Teela, réfléchis aux ressources qu’ils ont dû investir. N’oublie pas qu’ils devaient avoir un sacré problème de population. Quand ils eurent vraiment besoin de l’Anneau pour se procurer suffisamment d’espace vital, ils ne pouvaient sans doute plus se permettre de le construire. Et ils l’ont construit, néanmoins, parce qu’ils en avaient terriblement besoin. »

— « Mmm », dit Teela, l’air dérouté.

— « Nessus est de retour », annonça Chiron. Sans ajouter un mot, le Marionnettiste fit demi-tour et s’éloigna en trottinant à travers le parc.

7. LES DISQUES MARCHEURS

« Sa sortie était assez cavalière. »

— « Chiron ne veut pas rencontrer Nessus. Je ne te l’ai pas dit ? Ils tiennent Nessus pour fou. »

— « Ils sont tous fous. »

— « Ce n’est pas ce qu’ils pensent, mais ça ne veut pas dire que tu aies tort. Tu veux toujours y aller ? »

Pour toute réponse, Teela lui adressa le même regard incompréhensif que lorsqu’il avait tenté de lui expliquer le coup de fouet au cœur. « Tu veux toujours y aller », confirma Louis, tristement.

— « Bien sûr. Qui ne voudrait ? De quoi les Marionnettistes ont-ils peur ? »

— « Cela, je le comprends », dit Parleur-aux-Animaux. « Les Marionnettistes sont des poltrons. Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils tiennent tant à en savoir plus. Louis, ils voyagent presque à la vitesse de la lumière, et ils ont déjà dépassé le soleil à l’Anneau ; celui-ci ne présente pour eux aucun danger, ni maintenant ni plus tard, puisque ceux qui l’ont construit ne peuvent assurément pas voyager plus vite que la lumière. Je ne comprends pas quel est notre rôle dans tout cela. »

— « Évidemment »

— « Dois-je prendre cela pour une insulte ? »

— « Non, surtout pas. Mais nous ne cessons d’être confrontés avec des problèmes de surpopulation. Comment pourriez-vous comprendre ? »

— « D’accord. Voulez-vous m’expliquer ? »

Louis venait de scruter la jungle artificielle en quête de Nessus. « Nessus pourrait sans doute vous expliquer cela mieux que moi. Tant pis. Essayez d’imaginer un billion de Marionnettistes sur cette planète. Le pouvez-vous ? »

— « Je peux les sentir un par un. L’idée seule me donne des démangeaisons. »

— « Maintenant, imaginez-les sur l’Anneau-Monde. Plus facile, non ? »

— « Uurr. Oui. Avec plus de huit puissance sept fois autant de place… Mais je ne comprends toujours pas. Pensez-vous que les Marionnettistes aient des plans de conquête ? Comment feraient-ils ensuite pour se transférer sur l’Anneau ? Ils n’ont aucune confiance dans les astronefs. »

— « Je ne sais pas. Ils ne veulent pas non plus la guerre. Mais là n’est pas la question. La question est : peut-on vivre en sécurité sur l’Anneau-Monde ? »

— « Uurr. »

— « Vous voyez ? Peut-être pensent-ils à construire leurs propres Anneaux-Mondes. Peut-être s’attendent-ils à en trouver un vide, là-bas, dans les Nuages de Magellan. Ce n’est pas un espoir déraisonnable, en fait. Mais peu importe. Avant de faire quoi que ce soit, ils doivent en tester la sécurité. »

— « Voici Nessus. » Teela se leva et se dirigea vers le mur invisible. « Il a l’air ivre. Les Marionnettistes se saoulent-ils ? »

Nessus ne trottinait pas. Il s’approchait sur la pointe des pieds, contournant une plume jaune chrome longue de plus d’un mètre avec une circonspection exagérée, déplaçant un pied à la fois, dardant ses têtes plates en tous sens. Il avait presque atteint le dôme des conférences lorsqu’une sorte de grand papillon noir se posa sur sa croupe. Nessus poussa un cri aigu et bondit en avant comme pour sauter une haute palissade. Il atterrit en roulé-boulé. Quand il eut cessé de rouler, il demeura pelotonné sur lui-même, le dos arrondi, les jambes repliées, les têtes et les cous enfouis entre ses tibias.

Louis courait vers lui. « Phase dépressive ! » cria-t-il par dessus son épaule. Par un coup de chance, il retrouva l’entrée du dôme invisible et s’élança dans le parc.

Toutes les fleurs avaient la même odeur que les Marionnettistes. (Si toute vie, dans le monde marionnettiste, avait la même base chimique, comment Nessus pouvait-il se nourrir de jus de carotte chaud ?) Suivant les zigzags à angles droits d’une haie orange taillée et poussiéreuse, Louis arriva près du Marionnettiste.

Il s’agenouilla à son côté. « C’est Louis », dit-il. « Il n’y a pas de danger. » Avec précaution, il posa la main sur la tignasse qui recouvrait le crâne de Nessus et gratta doucement. Au contact, le Marionnettiste sursauta, puis s’immobilisa.

Cette crise-là était sérieuse. Inutile de l’obliger à affronter le monde immédiatement. Louis demanda : « Cet animal était-il dangereux ? Celui qui s’est posé sur vous ? »

— « Ça ? Non. » La voix de contralto était étouffée, mais toujours pure et sans inflexion. « C’était seulement un… hume-fleur. »

— « Comment cela s’est-il passé, avec Ceux-qui-dirigent ? » Nessus tressaillit : « J’ai gagné. »

— « Très bien. Et qu’avez-vous gagné ? »

— « Mon droit de procréer, et des partenaires.

— « Est-ce pour cela que vous avez peur ? » Qui sait, pensa Louis. Nessus était peut-être l’équivalent de l’araignée veuve noire mâle, condamnée par l’amour. Ou encore une vierge anxieuse… d’un sexe indéterminé.

Le Marionnettiste ajouta : « J’aurais pu échouer, Louis. Je les ai eus. J’ai bluffé. »

— « Continuez. » Louis se rendit compte que Teela et Parleur-aux-Animaux les avaient rejoints. Il continua à gratter doucement la crinière de Nessus. Celui-ci n’avait toujours pas bougé.

La voix de contralto assourdie poursuivit : « Ceux-qui-dirigent m’ont accordé le droit légal de procréer si je survis au voyage que nous allons entreprendre. Mais cela ne suffisait pas. Pour devenir un parent, il me faut des partenaires. Qui s’unirait volontairement avec un fou à la crinière ébouriffée ?

— « Il fallait que je bluffe. Trouvez-moi un partenaire, ai-je dit, ou j’abandonne l’entreprise. Si je me retire, le Kzin se retirera également. Ils enrageaient ! »

— « Je vous crois. Vous deviez être dans votre phase d’exaltation. »

— « Je m’y étais forcé. Je les ai menacés de ruiner leurs plans, et ils ont capitulé. Un volontaire altruiste, leur ai-je dit, doit promettre de s’unir avec moi si je reviens de l’Anneau. »

— « Bien joué. Avez-vous obtenu des volontaires ? »

— « L’un de nos sexes n’est… qu’une simple possession. Non-pensant, stupide. J’avais besoin d’un seul volontaire. Ceux-qui-dirigent… »

Teela l’interrompit. « Pourquoi ne dites-vous pas simplement : dirigeants ? »

— « J’essayais de traduire selon vos propres termes », expliqua le Marionnettiste. « Une traduction plus exacte serait Ceux-qui-dirigent-en-coulisse. Il y a un président choisi, un porte-parole ou… la traduction correcte de son titre est l’Ultime.

» C’est l’Ultime qui m’a accepté pour partenaire. Il a dit qu’il ne demanderait à personne d’autre de sacrifier à ce point son amour-propre. »

Louis siffla. « C’est quelque chose. Restez blotti, vous l’avez bien mérité. Il vaut mieux avoir peur maintenant, quand tout est fini. »

Nessus remua, il semblait se décontracter.

« Il y a une chose qui me chiffonne », remarqua Louis. « Ou je devrais vous appeler elle, ou je devrais appeler l’Ultime elle. »

— « Vous manquez de tact, Louis. On ne discute pas de sexe avec une race étrangère. » Une tête émergea d’entre les jambes de Nessus et le fixa d’un air désapprobateur. « Vous et Teela ne copuleriez pas en ma présence, n’est-ce pas ? »

— « Il se trouve justement que nous avons soulevé la question et Teela a dit… »

— « Je suis choqué », affirma le Marionnettiste.

— « Pourquoi ? » demanda Teela. La tête exposée du Marionnettiste se rétracta précipitamment. « Oh ! Sortez de là ! Je ne vous ferai aucun mal ! »

— « Vraiment ? »

— « Vraiment. Je vous assure. Je vous trouve gentil. »

Le Marionnettiste se déroula complètement. « Vous ai-je bien entendu dire que vous me trouviez gentil ? »

— « Oui. » Elle se tourna vers le mur orange qu’était Parleur-aux-Animaux et dit généreusement : « Vous aussi. »

— « Je ne désire pas vous offenser », dit le Kzin doucement. « Mais ne répétez jamais cela. Jamais ! »

Teela parut décontenancée.

Devant eux se dressait une haie orange poussiéreuse, haute de trois mètres et parfaitement droite, pourvue de tentacules bleus qui pendaient mollement. Leur aspect laissait deviner que la haie avait été autrefois carnivore. Elle délimitait la lisière du parc et Nessus conduisait son petit groupe droit vers elle.

Louis s’attendait à trouver une ouverture. Il fut surpris de voir Nessus pénétrer dans l’épaisseur de la haie, qui s’écarta pour lui livrer passage et se referma derrière lui.

Ils suivirent.

Au-dessus du parc, le ciel était bleu clair ; mais quand la haie se referma sur eux, il devint noir et blanc. Sur le ciel noir de la nuit perpétuelle, des nuages vagabonds reflétaient la lumière d’une ville immense. Car la ville était là, se profilant au-dessus d’eux.

À première vue, elle ne différait des villes terrestres que par les proportions. Les constructions étaient plus épaisses, plus massives, plus uniformes ; et elles étaient surtout beaucoup plus hautes, si hautes que le ciel était tout en fenêtres éclairées et balcons illuminés, avec une fine craquelure d’ombre au zénith. On trouvait là les angles droits absents des meubles des Marionnettistes ; car là, sur ces bâtiments, un angle droit était bien trop haut pour qu’on y cogne un genou maladroit.

Mais pourquoi la ville ne se profilait-elle pas également au-dessus du parc ? Sur la Terre, les bâtiments hauts de plus d’un kilomètre étaient rares. Ici, aucun n’était moins haut. Louis supposa que le parc était entouré de champs infléchisseurs de lumière. Il ne posa pas la question. C’était un des moindres miracles du monde marionnettiste.

« Notre appareil se trouve à l’autre bout de l’île », dit Nessus « En utilisant les disques marcheurs, nous y serons en moins d’une minute. Je vais vous montrer. »

— « Ça va mieux, maintenant ? »

— « Oui, Teela. Comme l’a dit Louis, le pire est passé. » Le Marionnettiste caracolait avec légèreté en avant des autres. « L’Ultime est à moi. Il suffit que je revienne de l’Anneau-Monde ! »

Le chemin était mou. Au regard, on aurait dit du ciment incrusté de particules iridescentes, mais sous le pied, c’était un sol humide et spongieux. Après avoir longé un pâté d’immeubles immense, ils arrivèrent à une intersection. « C’est par-là », dit Nessus, indiquant la direction d’un signe de tête.

« Ne marchez pas sur le premier disque. Suivez-moi. »

Au centre du carrefour se trouvait un grand rectangle bleu entouré de quatre disques bleus, un à l’entrée de chaque rue. « Vous pouvez marcher sur le rectangle si vous le voulez », continua Nessus, « mais pas sur n’importe quel disque. Suivez-moi. » Il contourna le premier disque, traversa l’intersection, trotta sur le disque opposé… et disparut.

Pendant un instant, tout le monde resta stupéfait. Puis, avec un cri de guerre, Teela courut vers le disque. Et disparut.

Parleur-aux-Animaux rugit et bondit. Aucun tigre n’aurait pu viser mieux. Louis se retrouvait seul.

« Par les Démons de la Brume », murmura-t-il d’un air émerveillé. « Ils ont des cabines de transfert ouvertes ! »

Et il alla de l’avant.

Il se retrouva sur un rectangle au centre de l’intersection suivante, entre Nessus et Parleur. « Votre compagne est partie en avant », dit Nessus. « J’espère qu’elle nous attendra. »

Le Marionnettiste sortit du rectangle dans la direction qui leur faisait face. En trois pas, il fut sur un disque. Il était parti.

— « Quelle installation », dit Louis avec admiration. Mais il était seul, car le Kzin avait déjà suivi Nessus. « On marche, et c’est tout. En trois pas, on franchit un bloc. C’est de la magie. Et peu importe la longueur des blocs ! » Il s’élança en avant.

Il avait des bottes de sept lieues. Il courait légèrement sur la pointe des pieds et le décor changeait tous les trois pas. Les signes circulaires, aux coins des bâtiments, devaient être des codes d’adresses ; grâce à eux, un piéton savait quand il avait atteint sa destination. Il lui suffisait alors de contourner les disques pour se rendre au milieu du bloc.

La rue était ponctuée de vitrines de boutiques que Louis eût aimé visiter. Ou était-ce quelque chose de tout à fait différent ? Mais les autres étaient en avance de plusieurs blocs. Louis les apercevait par intermittence au bout du canyon citadin. Il pressa l’allure.

Il se retrouva soudain face aux deux étrangers qui lui bloquaient le chemin.

« J’avais peur que vous ne manquiez le tournant », dit Nessus. Et il se dirigea vers la gauche.

— « Attendez… » Mais le Kzin avait disparu également. Où diable était Teela ?

Elle avait dû les précéder. Louis tourna à gauche et fit un pas en avant…

Des bottes de sept lieues. La ville défilait comme un rêve. Louis courait, la tête pleine de visions féeriques. Des voies rapides à travers les villes, avec des disques d’une couleur différente, un tous les dix blocs. Des disques longue distance, tous les cent kilomètres, chacun au centre d’une ville, avec des rectangles récepteurs grands comme un pâté de maisons. Des chemins pour traverser les océans : un pas pour aller dans une île ! Des îles pour marchepieds !

Des cabines de transfert ouvertes. Les Marionnettistes étaient incroyablement avancés. Les disques n’avaient qu’un mètre de diamètre, et il n’était même pas nécessaire d’être dessus entièrement pour qu’ils opèrent. Un pas et on sortait sur le rectangle récepteur suivant. C’était tanj loin des trottoirs mécaniques !

Tout en courant, Louis évoquait un Marionnettiste fantôme haut de centaines de kilomètres, marchant délicatement le long d’une chaîne d’îles ; posant les pieds avec précaution de peur d’en manquer une et de se mouiller les chevilles. Puis le Marionnettiste grandit et les îles devinrent des planètes… Les Marionnettistes étaient incroyablement avancés…

Il se retrouva devant une mer noire ; plus de disques de transfert. Au-delà de l’horizon, quatre pleines lunes se détachaient suivant une ligne verticale sur un fond d’étoiles. À mi-chemin de l’horizon se trouvait une île plus petite, brillamment illuminée. Les étrangers l’attendaient.

« Où est Teela ? »

— « Je ne sais pas », dit Nessus.

— « Par les Démons de la Brume ! Nessus, comment allons-nous la retrouver ? »

— « C’est elle qui doit nous retrouver. Aucune raison de s’inquiéter, Louis. Quand… »

— « Elle s’est égarée dans un monde étranger ! N’importe quoi peut lui arriver ! »

— « Pas dans ce monde-ci. Aucun monde n’est plus sûr que le nôtre. Lorsque Teela atteindra l’extrémité de l’île, elle s’apercevra que les disques marcheurs pour les îles voisines ne fonctionnent pas pour elle. Elle suivra alors les disques le long de la côte jusqu’à en rencontrer un qui fonctionne. »

— « Pensez-vous que nous soyons en train de parler d’un ordinateur perdu ? Teela est une jeune fille de vingt ans ! »

Teela surgit soudain à son côté. « Hello ! Je m’étais un peu perdue. Que se passe-t-il, ici ? »

Parleur-aux-Animaux eut un sourire moqueur, plein de lames acérées. Louis, évitant le regard étonné et interrogateur de Teela, sentit la chaleur lui monter aux joues. Mais Nessus dit simplement : « Suivez-moi. »

Ils suivirent le Marionnettiste vers une ligne de disques, le long du rivage, jusqu’à un pentacle d’un brun sale. Ils s’y engagèrent.

Et se retrouvèrent sur un roc dénudé, brillamment éclairé par des tubes solaires. Une île rocheuse de la taille d’un spatioport privé. Au centre se trouvaient un bâtiment élevé et un astronef.

« Voici notre appareil », dit simplement Nessus.

Teela et Parleur exprimèrent leur désappointement : les oreilles du Kzin disparurent dans leur logement, tandis que Teela regardait avec envie l’île qu’ils venaient de quitter, le mur de lumière formé par les bâtiments hauts de plusieurs kilomètres qui se détachaient côte à côte contre la nuit cosmique. Mais Louis regardait, et il sentit ses muscles se détendre. Il en avait assez des miracles… Les disques marcheurs, la ville énorme, les quatre planètes sœurs couleur de citrouille suspendues au-dessus de l’horizon… tout cela était intimidant. Le vaisseau, lui, ne l’était pas. C’était une coque Taille 2 des Produits Généraux, pourvue d’une aile triangulaire parsemée de servo-propulseurs et de propulseurs à fusion. Quincaillerie familière et sans mystère.

Le Kzin le démentit. « Cette conception paraît bizarre, du point de vue d’un ingénieur marionnettiste. Nessus, ne vous sentiriez-vous pas plus en sécurité si le vaisseau se trouvait entièrement à l’intérieur de la coque ? »

— « Il ne serait pas plus sûr. Ce vaisseau représente une innovation majeure en matière de conception. Venez, je vais vous montrer. » Nessus trotta vers l’appareil.

La remarque du Kzin était judicieuse.

Les Produits Généraux, une entreprise commerciale des Marionnettistes, avaient vendu une grande quantité d’articles dans tout l’Espace connu ; mais leur succès s’était fondé sur les coques. Il y en avait quatre modèles depuis un globe de la grosseur d’un ballon de basket-ball jusqu’à la coque Taille 4 d’un diamètre de plus de trois cents mètres, la coque du Long Shot. La coque Taille 3, un cylindre aux extrémités arrondies et au ventre aplati, pouvait faire un bon vaisseau de passagers à équipage multiple. Un tel vaisseau les avait déposés quelques heures plus tôt sur le monde marionnettiste. La coque Taille 2 était un cylindre à la taille de guêpe, étroit et effilé aux extrémités. En général, elle n’offrait de place que pour un seul pilote.

Les coques des Produits Généraux étaient transparentes à la lumière visible. Elles étaient imperméables à toute autre forme d’énergie électromagnétique et à la matière sous n’importe quelle forme. La réputation de la compagnie s’appuyait sur cette garantie qui, elle, tenait depuis des centaines d’années et pour des millions de vaisseaux. Une coque des Produits Généraux était le summum en matière de sécurité.

L’appareil qu’ils contemplaient était construit à partir d’une coque Taille 2 des Produits Généraux.

Mais… autant que Louis pouvait en juger, seuls le système de subsistance et le shunt hyperspatial se trouvaient à l’intérieur de la coque. Tout le reste — une paire de servopropulseurs plats dirigés vers le bas, deux petits propulseurs à fusion dirigés vers l’avant, deux autres, toujours à fusion, plus gros, sur le bord postérieur de l’aile et deux énormes fuseaux aux extrémités de celle-ci — des fuseaux qui devaient contenir les appareils de détection et de communication, car Louis n’en aperçut aucun ailleurs — tout cela sur la grande aile delta !

La moitié du vaisseau se trouvait sur l’aile, exposée à tous les dangers que pouvait redouter un Marionnettiste. Pourquoi ne pas utiliser une coque Taille 3 et mettre tout à l’intérieur ?

Le Marionnettiste les avait conduits sous l’aile delta, jusqu’à la poupe effilée de la coque. « Notre but était d’avoir aussi peu d’ouvertures que possible », dit Nessus. « Vous voyez ? »

À travers la coque transparente, Louis vit un conduit épais comme sa cuisse passant de la coque à l’aile. Cela l’intriguait, jusqu’au moment où il se rendit compte que le conduit pouvait se rétracter d’une seule pièce à l’intérieur de la coque. Il découvrit ensuite le moteur qui commandait la manœuvre, et la porte métallique destinée à sceller l’ouverture.

« Dans un vaisseau ordinaire », expliqua le Marionnettiste, « la coque comprend de nombreuses ouvertures : pour les senseurs qui n’utilisent pas la lumière visible, pour les propulseurs à réaction s’il y en a, pour les conduits de carburant. Ici, nous n’avons que deux ouvertures, le conduit et le sas. L’un pour les connexions, l’autre pour les passagers. Chacun d’eux peut être condamné.

» Nos ingénieurs ont revêtu la paroi intérieure de la coque d’un conducteur transparent. Lorsque le sas est fermé et que le conduit des connexions est condamné, l’intérieur devient une surface conductrice ininterrompue. »

— « Champ de stase », devina Louis.

— « Exactement. En cas de danger, tout le système de subsistance est plongé dans un champ de stase du type Négrier pour une période de plusieurs secondes. En stase, le temps cesse de s’écouler, rien ne peut donc menacer les passagers. Nous ne sommes pas assez inconséquents pour faire confiance à la coque seule. Les lasers utilisant la lumière visible peuvent pénétrer une coque des Produits Généraux tuant les passagers sans endommager le vaisseau, et l’antimatière peut la désintégrer entièrement. »

— « J’ignorais cela. »

— « On n’en fait pas grande publicité… »

Louis retourna sous l’aile delta, où Parleur-aux-Animaux examinait les propulseurs. « Pourquoi y en a-t-il autant ? »

Le Kzin renifla avec dédain. « Un Humain aurait-il oublié la Leçon Kzinti ? »

— « Oh !… » Il était évident que n’importe quel Marionnettiste ayant étudié l’histoire kzinti ou humaine devait connaître la Leçon Kzinti. Un propulseur à réaction est une arme dont la puissance dévastatrice est directement proportionnelle à son efficacité en tant que propulseur. Il y avait là des servo-propulseurs pour un usage pacifique, et des propulseurs qui pouvaient servir au combat.

« Je sais maintenant comment vous avez appris à manier des appareils propulsés par fusion. »

— « Évidemment, on m’a entraîné pour la guerre, Louis. »

— « Dans l’éventualité d’une autre guerre Hommes-Kzinti ! »

— « Dois-je faire la preuve de mes talents de guerrier, Louis ? »

— « Vous en aurez l’occasion », interrompit le Marionnettiste. « Nos ingénieurs ont conçu ce vaisseau pour qu’il soit piloté par un Kzin. Voulez-vous examiner les commandes, Parleur ? »

— « Tout de suite. Il me faudrait aussi les caractéristiques de vol, les comptes rendus d’essais, et cetera. Le shunt hyper-spatial est-il d’un type standard ? »

— « Oui. Et il n’y a pas eu de vols d’essai. »

Typique, pensa Louis tandis qu’ils marchaient vers le sas. Ils s’étaient contentés de construire l’engin et de le laisser là, en les attendant. Ils ne pouvaient faire autrement. Aucun Marionnettiste n’aurait voulu le tester en vol.

Où était Teela ?

Il allait l’appeler quand elle réapparut sur la plaque réceptrice du pentacle. Elle était retournée s’amuser avec les disques marcheurs, complètement oublieuse du vaisseau. Elle les suivit à bord, se retournant encore pour regarder avec envie en direction de la ville marionnettiste, au-delà de l’eau noire.

Louis l’attendit à la porte intérieure du sas, prêt à l’admonester pour son insouciance. Il aurait pensé qu’après s’être perdue une fois elle aurait appris à se tenir tranquille !

La porte s’ouvrit. Teela était radieuse. « Oh ! Louis, je suis si contente d’être venue ! Cette ville… c’est tellement amusant ! » Elle lui empoigna les mains et les serra, rayonnant d’un enthousiasme qu’elle ne pouvait exprimer. Son sourire était un soleil.

Il dut renoncer. « C’était amusant », dit-il, et il l’embrassa très fort. Il se dirigea vers le poste de pilotage, son bras autour de la taille mince de Teela, suivant du pouce la courbe de sa hanche.

Maintenant, il en était sûr. Teela Brown n’avait jamais souffert, n’avait jamais appris la prudence, ne comprenait pas la peur. Sa première souffrance lui serait une horrible surprise. Elle pourrait en être détruite complètement.

Elle souffrirait à la vue du cadavre de Louis Wu.

Les dieux ne protègent pas les fous. Les fous sont protégés par d’autres fous plus compétents.

Une coque Taille 2 des Produits Généraux est large de six mètres et longue de quatre-vingt-dix, avec des extrémités effilées à l’avant et à l’arrière.

La plus grande partie du vaisseau se trouvait à l’extérieur de la coque, sur l’aile immense et fine. L’important système de subsistance comprenait trois cabines, un long carré étroit, le poste de pilotage, une rangée de placards, plus l’autocuisine, des autodocs, des récupérateurs, des batteries, etc. Le tableau de bord était installé selon les normes kzinti et les instructions écrites en kzinti également. Louis se dit qu’en cas d’urgence il pourrait sans doute piloter le vaisseau, mais il ne s’y risquerait qu’à la dernière extrémité. Les placards recelaient une inquiétante pléthore de matériel d’exploration. Il n’y avait rien que Louis eût pu désigner en disant : « Ceci est une arme. » Mais beaucoup de choses pouvaient en tenir lieu. Il y avait aussi quatre cycloplanes, quatre propulseurs individuels (ceinture sustentatrice plus réacteur catalytique), des testeurs d’air et de nourriture, des fioles de vitamines synthétiques, des trousses médicales, des senseurs et des filtres à air. Quelqu’un croyait dur comme tanj que ce vaisseau atterrirait quelque part.

Pourquoi pas, après tout ? Les gens de l’Anneau-Monde, à la fois puissants comme ils semblaient l’être, et limités par l’absence présumée d’hyperpropulsion, pourraient bien les inviter à atterrir. C’était peut-être ce qu’espéraient les Marionnettistes.

Il n’y avait rien là que Nessus n’aurait pu désigner en disant : « Ceci n’est pas une arme. Nous en aurons besoin pour telle ou telle raison. »

Il y avait trois races à bord ; quatre si on considérait les Humains mâle et femelle comme deux races différentes, ce qu’un Kzin ou un Marionnettiste pourrait fort bien faire. (À supposer que Nessus et l’Ultime soient du même sexe ? Peut-être la procréation requérait-elle deux mâles et une femelle non pensante.) Les habitants de l’Anneau-Monde pourraient constater du premier coup d’œil que plusieurs espèces d’êtres intelligents étaient capables de coexister en bons termes.

Pourtant, beaucoup de ces objets — les lampes laser, les tétaniseurs — pouvaient servir d’armes.

Ils décollèrent sur les servo-propulseurs, pour éviter d’endommager l’île. Une demi-heure plus tard, ils avaient échappé à la faible gravité des planètes marionnettistes. Louis réalisa alors que, à part Nessus et l’image de Chiron, ils n’avaient vu aucune Marionnettiste sur leur planète.

Lorsqu’ils furent en hyperpropulsion, Louis passa une heure et demie à examiner dans le détail le contenu des placards. Autant savoir à quoi s’en tenir ! Mais l’armement et le reste du matériel lui laissèrent une impression désagréable, un sombre pressentiment.

Trop d’armes, et aucune qui ne pût servir à quelque autre usage. Des lampes laser. Dés propulseurs à fusion… Au cours de la cérémonie qui marqua leur premier jour d’hyperpropulsion, Louis proposa de baptiser le vaisseau Foutu Menteur. Pour des raisons qui leur étaient personnelles, Teela et Parleur approuvèrent. Pour les siennes propres, Nessus ne fit pas d’objection.

Ils restèrent en hyperpropulsion pendant une semaine, couvrant un peu plus de deux années-lumière. Quand ils regagnèrent l’espace einsteinien, ils se trouvaient dans le système de l’étoile K9 ; et le sombre pressentiment n’avait pas quitté Louis Wu.

Quelqu’un croyait dur comme tanj qu’ils atterriraient sur l’Anneau-Monde.

8. L’ANNEAU-MONDE

Les plantes marionnettistes se déplaçaient vers le nord galactique à une vitesse proche de celle de la lumière. Dans l’hyperespace, Parleur avait contourné K9 par son sud galactique de sorte que le Menteur, en sortant du Point Aveugle, entrait droit dans le système de l’Anneau-Monde à une vitesse énorme.

L’étoile K9 était un point blanc flamboyant. En revenant d’autres étoiles, Louis avait parfois vu Sol sous cet aspect, depuis la lisière du système solaire. Mais K9 avait un halo, à peine visible. Louis se souviendrait de cela, sa première vue de l’Anneau-Monde. Celui-ci était visible à l’œil nu depuis les confins du système.

Basculant alors l’appareil, Parleur poussa les gros propulseurs à fusion à pleine puissance. Il fit pivoter les disques plats des servo-propulseurs hors du plan de l’aile, dirigeant leur axe vers la poupe du vaisseau afin d’ajouter leur poussée à celle des propulseurs principaux. Le Menteur entra à reculons dans le système, flamboyant comme deux soleils jumeaux, avec une décélération de près de deux cents gravités.

Teela l’ignorait, et Louis ne lui en dit rien. Il ne voulait pas l’inquiéter. Si le champ gravifique de la cabine s’était interrompu un seul instant, ils eussent été aplatis comme de simples moucherons.

Mais la gravité de la cabine se maintenait avec une discrète perfection. La pesanteur légère du monde marionnettiste n’était troublée que par le frémissement atténué et régulier des propulseurs à fusion. Car leur grondement, lui, se frayait tout de même un chemin à travers le conduit des connexions, la seule ouverture disponible, et se répandait partout à l’intérieur, quoique très assourdi, heureusement.

Même en hyperpropulsion, Parleur préférait voyager dans un vaisseau transparent. Il aimait avoir un grand angle de vision, et le Point Aveugle ne semblait pas affecter son esprit. À part les cabines privées, le vaisseau était toujours transparent et le spectacle qui en résultait demandait qu’on s’y habitue.

Dans le carré et le poste de pilotage, murs, plancher et plafond, qui n’étaient qu’une surface continue, étaient plus que transparents, ils étaient invisibles. Des blocs solides flottaient dans le vide apparent : Parleur sur la couchette de pilotage, la console en forme de fer à cheval du tableau de bord couvert de cadrans verts et orange qui l’entourait, les chambranles luminescents des portes, le groupe de sièges autour de la table du carré, les cabines opaques vers l’arrière ; et, bien sûr, l’aile triangulaire. Autour, il y avait les étoiles. L’univers semblait tout près… et immobile ; car l’étoile annelée se trouvait vers l’arrière, cachée derrière les cabines, et ils ne pouvaient pas la voir grandir.

Une odeur d’ozone et de Marionnettistes emplissait l’air.

Nessus, qui aurait dû se recroqueviller de terreur au grondement des deux cents gravités, semblait parfaitement à son aise, assis avec les autres autour de la table du carré.

« Ils n’ont pas d’hyper-ondes », disait-il. « La conception de leur système le garantit. L’hyper-onde est une généralisation des mathématiques de l’hyperpropulsion, et ils ne peuvent connaître l’hyperpropulsion. »

— « Mais ils auraient pu découvrir les hyper-ondes par accident. »

— « Non, Teela. Nous pouvons essayer la bande d’hyper-ondes, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire pendant la décélération, mais… »

— « Tanj, attendre, encore attendre ! » Teela se leva brusquement et sortit du carré, en courant presque.

Louis répondit au regard interrogateur du Marionnettiste par un haussement d’épaules irrité.

Teela était d’une humeur massacrante. Le semaine d’hyperpropulsion l’avait ennuyée à mourir, et la perspective d’un autre jour et demi de décélération, d’inaction forcée, là rendait prête à grimper aux murs. Mais qu’attendait-elle de Louis ? Pouvait-il changer les lois de la physique ?

— « Nous ne pouvons qu’attendre », approuva Parleur. Il parlait depuis le poste de pilotage, et il n’avait peut-être pas perçu l’émotion dans les dernières paroles de Teela. « Il n’y a aucun signal sur les bandes d’hyper-ondes. Je peux vous garantir que les Ingénieurs de l’Anneau-Monde n’essaient pas de nous contacter par ce moyen. »

Ils avaient beaucoup parlé du problème des communications. Tant qu’ils n’auraient pas contacté les techniciens de l’Anneau-Monde, leurs intrusion dans ce système habité aurait un parfum de piraterie. Jusqu’à présent, rien n’indiquait que leur présence eût été détectée.

« Mes récepteurs sont branchés », ajouta Parleur. « S’ils tentent d’entrer en communication sur les fréquences électromagnétiques, nous le saurons. »

— « Pas s’ils essaient la méthode la plus sûre », rétorqua Louis.

— « C’est vrai. De nombreuses races ont utilisé la bande de l’hydrogène froid pour tenter d’entrer en contact avec d’autres êtres du cosmos. ?

— « Comme les Kdatlyno. Et ils vous ont bien trouvés. »

— « Oui, et nous les avons bien asservis ! »

La radio interstellaire est pleine du bruit des étoiles. Mais la bande de vingt et un centimètres, nettoyée par une infinité d’années-lumière d’hydrogène interstellaire froid, est parfaitement silencieuse. C’est la bande qu’aurait choisie n’importe quelle race pour entrer en communication avec des étrangers. Malheureusement, l’hydrogène chaud comme une novae qui s’échappait du Menteur la reniait inutilisable.

— « N’oubliez pas » rappela Nessus, « que notre orbite projetée de chute libre ne doit pas traverser l’Anneau-Monde lui-même. »

— « Vous l’avez répété cent fois, Nessus. J’ai bonne mémoire. »

— « Il ne faut pas que les habitants de l’Anneau puissent se croire menacés. J’espère que vous ne l’oubliez pas. »

— « Vous êtes bien un Marionnettiste. Vous ne faites confiance à personne ! » Grogna Parleur.

— « Du calme », intervint Louis d’un ton las. Il pouvait se passer de leurs chamailleries. Il alla dans sa cabine pour dormir.

Des heures s’écoulèrent. Le Menteur tombait vers l’Anneau en freinant, précédé de deux flèches brillantes et chaudes comme des novae.

Parleur ne décela aucun impact de lumière cohérente sur le vaisseau. Ou les gens de l’Anneau-Monde n’avait pas encore détecté le Menteur, ou ils n’avaient pas de lasers de communication.

Durant cette semaine dans l’hyperespace, Parleur avait passé quelques heures de détente avec les Humains. Louis et Teela s’étaient pris d’un certain goût pour la cabine du Kzin : la gravité un peu plus élevée, les hologrammes représentant des paysages de jungle jaune-orange et d’anciennes forteresses étrangères, les odeurs fortes et changeantes d’un monde différent. Leur propre cabine était décorée sans imagination, de photographies de villes et de mers cultivées à demi recouvertes d’algues à croissance contrôlée. Le Kzin aimait leur cabine plus qu’ils ne l’aimaient eux-mêmes.

Ils avaient même, une fois, essayé de partager un repas dans la cabine du Kzin. Mais celui-ci mangeait comme un loup affamé, et il se plaignit que la nourriture des Humains avait une odeur d’ordures brûlées ; l’expérience s’était arrêtée là.

Teela et Parleur discutaient à voix basse à l’autre bout de la table du carré. Louis écoutait le silence et le tonnerre lointain des propulseurs à fusion.

Il avait l’habitude de confier sa vie au système gravifique d’une cabine. Son propre vaisseau pouvait donner trente g.

Mais il fonctionnait avec des servo-propulseurs, qui étaient silencieux.

« Nessus », appela-t-il, dans le bourdonnement des soleils en feu.

— « Oui, Louis ? »

— « Que savez-vous du Point Aveugle, que nous ignorons ? »

— « Je ne comprends pas la question. »

— « L’hyperespace vous terrifie. Ce… cette rentrée dans l’espace sur des colonnes de feu… ne vous effraie pas. Votre race a construit le Long Shot ; ils doivent savoir sur l’hyperespace quelque chose que nous ignorons. »

— « Peut-être. Peut-être savons-nous quelque chose, en effet. »

— « Quoi ? À moins que ce ne soit encore là l’un de vos précieux secrets. »

Parleur et Teela écoutaient, maintenant. Les oreilles de Parleur qui, une fois repliées, pouvaient disparaître dans sa fourrure, étaient déployées comme des parasols roses translucides.

— « Nous savons que rien en nous n’est immortel », expliqua Nessus. « Je ne parle pas pour votre race. Je n’en ai pas le droit. Ma race n’a pas de composante immortelle. Nos savants l’ont prouvé. Nous avons peur de mourir, car nous savons que la mort est définitive. »

— « Et ? »

— « Des vaisseaux disparaissent, dans le Point Aveugle. Aucun Marionnettiste ne s’approcherait trop d’une singularité en hyperpropulsion ; ils disparaissaient pourtant, du temps où nos vaisseaux transportaient des pilotes. Je fais confiance aux ingénieurs qui ont construit le Menteur. Je fais donc confiance au champ gravifique de la cabine. Il ne nous trahira pas. Mais les ingénieurs eux-mêmes ont peur du Point Aveugle. »

Cette nuit-là, Louis dormit mal, d’un sommeil plein de rêves angoissants ; et, le jour suivant, Teela et lui ne purent se souffrir. Teela n’avait pas peur ; Louis commençait à penser qu’il ne la verrait jamais effrayée. Elle crevait simplement d’ennui.

Au soir, en une demi-heure, l’étoile annelée sortit de derrière les cabines arrière. Elle était petite et blanche, légèrement moins intense que Sol, et nichée dans un arc bleu au tracé léger.

Ils regardaient tous par-dessus l’épaule de Parleur, qui ajustait l’écran du télescope. Il trouva la courbe bleue de la surface interne de l’Anneau-Monde et tourna le bouton de grossissement.

Une question se trouva résolue aussitôt d’elle-même.

« Il y a quelque chose sur la bordure », dit Louis.

— « Maintenez le télescope axé sur l’arête », ordonna Nessus.

L’arête de l’Anneau grandit sous leurs yeux. C’était un mur, s’élevant à l’intérieur vers l’étoile. Sa paroi extérieure noire, exposée à l’espace, se découpait sur le paysage bleu éclairé. Un parapet bas, mais bas seulement par rapport à la taille de l’Anneau lui-même.

— « Si l’Anneau a un million six cent mille kilomètres de largeur », estima Louis, le parapet doit s’élever au moins à quinze cents kilomètres. Enfin, maintenant, nous savons ce qui retient l’air sur l’Anneau. »

— « Cela suffirait-il ? »

— « Sans aucun doute. La rotation de l’Anneau produit à peu près une gravité. Il est possible qu’un peu d’air s’échappe par-dessus les murs au cours des millénaires, mais il serait facile de le remplacer. Pour construire l’Anneau, ils devaient disposer d’un moyen économique de transmutation — quelques décistars par kilotonne — sans parler d’une douzaine d’autres impossibilités. »

— « Je me demande à quoi ressemble l’intérieur. »

Parleur, qui avait entendu, manœuvra un bouton et la vue se déplaça. Le grossissement n’était pas encore assez fort pour distinguer les détails. Des taches de bleu brillant et de blanc éclatant glissèrent sur l’écran, et la lisière rectiligne un peu floue d’une ombre bleu foncé…

L’arête opposée apparut. Là, le parapet était incliné vers l’extérieur.

Nessus, qui se tenait dans l’embrasure de la porte, ses têtes pointées par-dessus les épaules de Parleur, ordonna « Donnez-nous le grossissement maximum. »

— « Des montagnes », s’écria Teela. « Magnifique ! » Le parapet était irrégulier, sculpté comme du roc érodé et couleur de la Lune. « Des montagnes hautes de plus de quinze cents kilomètres ! »

— « Je ne peux par agrandir plus. Pour avoir plus de détails, nous devrons nous rapprocher. »

— « Essayons d’abord de les contacter », décida le Marionnettiste. « Sommes-nous au repos ? »

Parleur consulta le cerveau de bord. « Nous approchons du primaire à environ cinquante kilomètres par seconde. Est-ce assez lent ? »

— « Oui. Essayez les transmissions. »

Aucune lumière laser ne parvenait au Menteur.

Il était plus difficile de contrôler les radiations électromagnétiques. Radio, infrarouges, ultraviolets, rayons X — il fallait examiner tout le spectre, depuis la chaleur normale dégagée par le mur extérieur de l’Anneau-Monde, jusqu’aux quanta de lumière assez chargés d’énergie pour se scinder en paires matière-antimatière. La bande de vingt et un centimètres était vide, de même que tous ses multiples et diviseurs simples, qui auraient pu être utilisés simplement parce que la bande de vingt et un centimètres était trop évidente. Au-delà de ce point, Parleur jouait à colin-maillard avec ses récepteurs.

Aux extrémités de l’aile du Menteur, les grands fuseaux qui contenaient l’équipement de communication étaient ouverts. Le Menteur envoyait des messages radio sur plusieurs fréquences, dont celle d’absorption de l’hydrogène, il balayait des portions successives de la surface intérieure de l’Anneau avec six fréquences différentes de lumière laser, il émettait en Morse Interworld par des éclairs alternés des propulseurs à fusion.

« Notre cerveau de bord pourrait traduire n’importe quel message », assura Nessus. « Espérons que leurs ordinateurs au sol sont au moins aussi capables. »

Parleur répondit d’un ton venimeux : « Votre foutu cerveau, qui est si fort, est-il capable de traduire le silence complet ? »

« Concentrez vos émissions sur la bordure. S’ils ont des spatioports, c’est là qu’ils doivent se trouver. Il serait extrêmement dangereux d’atterrir où que ce soit ailleurs. »

Parleur-aux-Animaux rugit quelque chose d’horriblement injurieux dans la Langue Héroïque. Ce qui coupa effectivement court à la conversation ; mais Nessus demeura où il était depuis des heures, ses têtes attentives en équilibre au-dessus des épaules du Kzin.

Au-delà de la coque, l’Anneau-Monde attendait, ruban bleu à carrés noirs barrant l’espace.

« Tu as essayé de me parler des sphères de Dyson », dit soudain Teela.

— « Et tu m’as dit d’aller me faire voir. » Louis avait trouvé dans la bibliothèque du bord une description des sphères de Dyson. Excité par l’idée, il avait commis la faute d’interrompre Teela au milieu d’une réussite pour lui en parler.

— « Dis-moi, maintenant », demanda-t-elle d’un ton enjôleur.

— « Va te faire voir ! »

Elle attendit.

« Bon, tu as gagné ! dit enfin Louis. Depuis une heure, il observait pensivement l’Anneau. Il s’ennuyait autant qu’elle. »

« J’essayais de t’expliquer que l’Anneau-Monde est un compromis de construction entre une sphère de Dyson et une planète ordinaire.

» Dyson est un ancien physicien d’avant la Ceinture, presque pré-atomique. Il fit remarquer que toute civilisation est limitée par l’énergie dont elle dispose. Il prétendait que la seule façon pour la race humaine d’utiliser toute l’énergie disponible était de construire une coquille sphérique autour du soleil et de capter ainsi la totalité de ses rayons.

» Si tu Veux bien cesser de ricaner pendant une minute, tu saisiras l’idée. La Terre ne reçoit qu’à peu près un demi-milliardième de l’émission du soleil. Si nous pouvions utiliser toute cette énergie…

» Ce n’était pas idiot, à ce moment-là. Il n’existait même pas de base théorique pour des déplacements plus rapides que la lumière. Rappelle-toi que nous n’avons jamais inventé l’hyperpropulsion. Nous ne l’aurions même jamais découverte par accident, parce que nous n’aurions jamais pensé à aller procéder à nos expériences au-delà de la singularité du soleil.

» Suppose qu’un vaisseau outsider ne soit jamais tombé par hasard sur une navette-robot des Nations Unies ? Suppose que les Lois de Fertilité n’aient rien donné ? Combien de temps aurions-nous pu subsister en utilisant la puissance de la fusion, avec un billion d’être humains entassés les uns sur les autres et les navettes utilisables uniquement dans le système solaire ? Nous aurions épuisé tout l’hydrogène des océans terrestres en cent ans.

» Mais une sphère de Dyson est plus qu’un collecteur de puissance solaire.

» Supposons qu’on donne à la sphère un rayon d’une unité astronomique[1] il faudrait nettoyer le système, de toute façon, autant donc utiliser les planètes solaires dans la construction. Ce qui donnerait une enveloppe de, disons, acier-chrome, épaisse de quelques mètres. Posons maintenant des générateurs de gravité tout autour de la coquille. On aurait une surface grande comme environ un demi-milliard de fois la surface de la Terre. Un billion de gens pourraient s’y promener toute leur vie sans jamais « se rencontrer. »

Teela réussit finalement à placer toute une phrase. « Vous utiliseriez des générateurs de gravité pour tout maintenir au sol ? »

— « Oui, sur la paroi interne. On recouvre le sol de terre arable… »

— « Et si un générateur de gravité tombe en panne ? »

— « Tu cherches vraiment la petite bête. Eh bien… un milliard de gens s’envoleraient vers le soleil, suivis d’une vague d’air, une tornade assez grande pour engloutir la Terre. Aucune chance de faire venir une équipe de réparation, pas dans ce genre d’ouragan… »

— « Je n’aime pas cette idée », dit Teela d’un ton décisif.

— « Ne juge pas trop vite. Il y a peut-être des moyens de rendre un générateur de gravité absolument sûr. »

— « Ce n’est pas cela… On ne pourrait pas voir les étoiles. »

Louis n’y avait pas pensé. « Peu importe. Le fait est que toute race intelligente industrialisée finira par avoir besoin d’une sphère de Dyson. Les civilisations technologiques ont tendance à utiliser de plus en plus d’énergie à mesure que le temps passe. L’Anneau est un compromis entre une sphère de Dyson et une planète normale. Avec l’Anneau, on n’obtient qu’une partie de la place possible et on n’arrête qu’une fraction de la lumière solaire disponible ; mais on peut voir les étoiles et on n’a pas à se préoccuper de générateurs de gravité. »

Depuis le poste de pilotage, Parleur émit un rugissement compliqué, un son assez puissant pour maudire l’air de la cabine lui-même. Teela gloussa.

« Si les Marionnettistes ont suivi les mêmes raisonnements que Dyson », poursuivit Louis, « ils peuvent fort bien s’attendre à trouver les Nuages de Magellan encombrés d’Anneaux-Mondes, bord à bord. »

— « C’est pour cela qu’ils ont fait appel à nous ? »

— « Je n’aimerais pas parier sur les pensées d’un Marionnettiste. Mais si je devais le faire, je parierais là-dessus. »

— « Pas étonnant que tu aies passé tout ce temps dans la bibliothèque. »

— « Il y a de quoi se mettre en rage ! » hurla le Kzin.

— « C’est une véritable provocation ! Ils nous ignorent délibérément ! Ils nous tournent ostensiblement le dos pour nous inviter à les attaquer ! »

— « Peu probable », intervint Nessus. « Si vous ne trouvez aucune émission radio, c’est qu’ils n’utilisent pas la radio. Même s’ils utilisaient d’ordinaire des radios laser, nous capterions quelques fuites. »

— « Ils n’utilisent pas de lasers, ils n’utilisent pas de radio, ils n’utilisent pas d’hyper-ondes. Qu’utilisent-ils pour communiquer ? La télépathie ? Des messages écrits ? De grands miroirs ? »

— « Des perroquets », suggéra Louis. Il se leva pour les rejoindre à la porte du poste de pilotage. « D’énormes perroquets élevés spécialement pour leurs poumons de grande taille. Ils sont trop gros pour voler. Ils se contentent de rester perchés au sommet des collines et de se crier les messages.

Parleur se retourna pour fixer Louis dans les yeux. « Il y a quatre heures que j’essaie de contacter l’Anneau-Monde. Quatre heures qu’ils m’ignorent. Leur mépris est absolu. Ils n’ont pas daigné m’adresser un mot. Mes muscles tremblent d’être restés si longtemps immobiles, ma fourrure est emmêlée, mes yeux refusent d’accommoder, ma foutue cabine est trop petite, mon four à micro-ondes chauffe toutes les viandes à la même température, et c’est la mauvaise. Et je ne peux pas le faire réparer. Sans votre aide et vos suggestions, Louis, je n’aurais plus qu’à désespérer. »

— « Auraient-ils perdu leur civilisation ? » s’interrogea Nessus. « Ce serait vraiment idiot de leur part. »

— « Peut-être sont-ils morts », persifla Parler. « Cela aussi, ce serait vraiment idiot. Comme c’était vraiment idiot de ne pas nous contacter. Atterrissons et nous verrons bien. »

Nessus siffla de panique. « Atterrir sur un monde qui a peut-être tué sa population ? Êtes-vous fou ? »

— « Quel autre moyen avons-nous de savoir ? »

— « Bien sûr ! » surenchérit Teela. « Nous n’avons pas fait tout ce chemin pour voler en rond ! »

— « Je l’interdis ! Parleur, poursuivez vos tentatives de contact ! »

— « Je les ai interrompues. »

— « Recommencez ! »

— « Je ne recommencerai pas. »

Louis Wu, diplomate volontaire, s’interposa. « Du calme, Parleur. Nessus, il a raison. Les gens de l’Anneau-Monde n’ont rien à nous dire. Sinon, nous le saurions déjà à l’heure qu’il est. »

— « Mais que pouvons-nous faire d’autre, sinon essayer encore ? »

— « Poursuivre notre travail. Leur laisser le temps de prendre une décision. »

À contrecœur, le Marionnettiste approuva.

Ils dérivaient vers l’Anneau-Monde.

Parleur dirigeait le Menteur de façon à passer au large de l’Anneau : une concession à Nessus. Le Marionnettiste craignait que les éventuels habitants de l’Anneau-Monde se croient menacés si la course du vaisseau semblait se diriger droit sur l’Anneau lui-même. Il prétendit également que des propulseurs à fusion de la taille de ceux qui équipaient le Menteur pouvaient être pris pour des armes ; ils se déplaçaient donc sur la seule poussée des servo-propulseurs.

L’œil n’avait aucun moyen d’évaluer les proportions. Au long des heures, l’Anneau changea de position. Trop lentement. Avec la gravité de la cabine compensant les trente G de poussée, l’oreille interne ne pouvait percevoir le mouvement. Le temps s’écoulait dans le vide et, pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté la Terre, Louis était prêt à se ronger les ongles.

Ils arrivèrent enfin bord à bord avec l’Anneau. À l’aide des servo-propulseurs, Parleur ralentit pour se mettre en orbite circulaire autour du soleil, puis il fit dériver le vaisseau vers la bordure de l’Anneau.

Maintenant, il y avait un mouvement apparent.

D’une ligne diffuse occultant quelques étoiles, l’Anneau-Monde se mua doucement en un mur noir. Un mur haut de quinze cents kilomètres, apparemment lisse, peut-être à cause de la vitesse relative. À huit cents kilomètres d’eux, emplissant quatre-vingt-dix degrés de l’espace, le mur défilait à la vitesse prodigieuse de 1 250 kilomètres/seconde. Ses arêtes convergeaient vers l’infini, des deux côtés de l’univers ; et de chacun des points de convergence, à l’infini, une mince ligne bleu ciel s’élançait toute droite.

Regarder vers le point de convergence faisait entrer dans un autre univers, un univers de lignes droites véritables, d’angles droits et autres abstractions géométriques. Hypnotisé, Louis fixait le point de disparition. Quel point était-ce, l’origine ou la fin ? Dans ce point de rencontre, le mur émergeait-il ou disparaissait-il ?

Du point à l’infini, quelque chose vint vers eux. C’était une saillie, autre abstraction croissant à la base du parapet. Il vit d’abord la saillie ; puis, dans le prolongement, une rangée d’anneaux verticaux. Ils venaient droit sur le Menteur, droit entre ses deux yeux. Louis ferma les yeux et tendit les bras pour se protéger. Il entendit un gémissement de peur.

La mort aurait dû venir à cet instant. Rien ne se passa ; il rouvrit les yeux. Les anneaux défilaient en un flot régulier ; il se rendit compte qu’ils n’avaient pas plus de quatre-vingts kilomètres de diamètre.

Nessus était recroquevillé en boule. Teela, les mains pressées sur la coque transparente, regardait avidement à l’extérieur. Parleur, impassible et attentif, continuait à piloter. Peut-être jugeait-il mieux que Louis les distances.

Ou peut-être faisait-il semblant. Le gémissement, c’était peut-être lui.

Nessus se déroula. Il observa les anneaux, qui étaient maintenant plus petits, convergents. « Parleur, il faut que vous égaliez notre vitesse à celle de l’Anneau-Monde. Maintenez-nous en position en nous propulsant à une gravité. Nous devons examiner cela. »

La force centrifuge est une illusion, une manifestation de la loi d’inertie. Seule la force centripète est réelle, une force appliquée à angle droit au vecteur de vélocité d’une masse. La masse résiste, tendant à poursuivre sa route en ligne droite.

En raison de la vitesse et de la loi d’inertie, l’Anneau-Monde avait tendance à éclater, ce que sa structure rigide lui interdisait. L’Anneau-Monde s’appliquait à lui-même sa propre force centripète. Le Menteur, égalant sa vitesse à 1250 kilomètres/seconde, devait aussi égaler cette force centripète.

Parleur l’égala. Le Menteur resta suspendu au large du parapet, en équilibre sur une poussée de 0,992 g, tandis que l’équipage inspectait le spatioport.

Celui-ci consistait en une saillie étroite, si étroite qu’elle n’était qu’une ligne sans épaisseur. Mais elle s’élargit lorsque Parleur en approcha le vaisseau ; elle devint si large que les deux énormes astronefs qui y reposaient en parurent minuscules. Les appareils étaient des cylindres au nez aplati, identiques et d’une conception inhabituelle, mais de toute évidence des navettes spatiales à fusion. Ces vaisseaux étaient conçus pour se ravitailler eux-mêmes en carburant, puisant l’hydrogène interstellaire à l’aide d’écopes électromagnétiques. L’un d’eux avait été dépouillé de nombreuses pièces de rechange, et ses entrailles étaient exposées au vide, révélant sa structure interne aux yeux étrangers. Tout autour de l’arête supérieure du vaisseau intact, des baies permettaient d’évaluer la taille de l’appareil. Dans la lumière diffuse des étoiles, leur reflet évoquait un gâteau saupoudré de sucre à pâtisserie. Des milliers de baies ; c’était un gros vaisseau.

Et il faisait sombre. Tout le spatioport était plongé dans l’ombre. Les êtres qui l’utilisaient n’avaient peut-être pas besoin de lumière dans les fréquences « visibles ». Mais Louis Wu lui trouvait l’air abandonné.

« Je ne vois pas à quoi servent les anneaux », dit Teela.

— « Canon électromagnétique et accélérateur linéaire », répondit Louis d’un air absent. « Pour les décollages. »

— « Non », dit Nessus.

— « Ah ? »

— « Le canon doit servir à l’atterrissage des vaisseaux. On peut même en déduire la méthode utilisée. Je pense que le vaisseau doit se mettre en orbite le long du parapet. Il n’essaie pas d’égaler la vitesse de l’Anneau, mais se contente de rester à quarante kilomètres de la base du parapet. Dans le cours de leur rotation, les spires du canon électromagnétique happent le vaisseau et lui impriment une accélération qui l’amène à la vitesse de l’Anneau. Je félicite les Ingénieurs, aucun vaisseau n’a besoin de s’approcher à une distance périlleuse. »

— « Mais les anneaux pourraient aussi servir au décollage. »

— « Non. Regardez le dispositif à notre gauche… »

— « Que je sois tanjé ! » s’écria Louis Wu.

Le « dispositif » n’était rien de plus qu’une trappe basculante assez grande pour supporter l’une des navettes spatiales.

C’était logique. 1 250 kilomètres/seconde étant la vitesse de mise en action du champ d’écope, le dispositif de lancement était simplement une structure destinée à laisser tomber le vaisseau dans le vide. Il ne restait plus alors au pilote qu’à accélérer sur ses propulseurs à fusion.

— « Les équipements semblent abandonnés », remarqua Parleur.

— « Y a-t-il de l’énergie en circulation ? »

— « Mes instruments ne détectent rien. Il n’y a aucun point particulièrement chaud, aucune activité électromagnétique importante. Quant aux senseurs qui commandent le canon électromagnétique, l’énergie qu’ils utilisent est peut-être trop faible pour que nous puissions la détecter. »

— « Que suggérez-vous ? »

— « Les équipements sont peut-être en état de fonctionnement. Nous pourrions le vérifier en pénétrant par l’entrée du canon électromagnétique. »

Nessus se roula de nouveau en boule.

— « Ça ne marcherait pas », dit Louis. « Il doit y avoir un signal codé pour mettre le truc en marche, et nous ne le connaissons pas. Il réagit peut-être seulement à une coque métallique. Si nous tentions de pénétrer dans le canon à la vitesse de l’Anneau-Monde, nous serions sûrs de percuter l’une des spires et de tout réduire en miettes.

— « J’ai piloté des vaisseaux dans des conditions similaires, au cours de manœuvres de guerre simulée. »

— « Il y a combien de temps ? »

— « Peut-être trop longtemps. Ça ne fait rien. Que proposez-vous ? »

— « La paroi inférieure », dit Louis. Le Marionnettiste se déroula aussitôt.

Ils planaient sous la base de l’Anneau-Monde, à la même vitesse que celui-ci, poussant vers l’extérieur à 9,73 mètres par seconde. « Les projecteurs », commanda Nessus.

Les projecteurs, prévus pour l’atterrissage, avaient une portée de huit cents kilomètres ; mais si leur lumière atteignait la base de l’Anneau, elle n’en revenait pas.

— « Faites-vous toujours confiance à vos Ingénieurs, Nessus ? »

— « Ils auraient dû prévoir cette éventualité. »

— « Moi, j’y ai pensé. Je peux éclairer l’Anneau-Monde. Puis-je utiliser les propulseurs à fusion ?

— « Faites. »

Parleur mit en marche les quatre propulseurs : les deux gros dirigés vers l’arrière, et les deux plus petits orientés vers l’avant. Sur ceux-ci, prévus pour le freinage ou comme armes éventuelles, il ouvrit le bec en grand. L’hydrogène, traversant le tube trop rapidement, émergeait à moitié brûlé. La température du tube de fusion s’abaissa jusqu’à ce que l’échappement, normalement plus chaud qu’une nova, fût aussi froid que la surface d’une naine jaune. La lumière s’élançait en deux flèches jumelles qui éclairaient la paroi extérieure de l’Anneau-Monde.

Celle-ci n’était pas unie. Elle s’élevait et s’abaissait, il y avait des creux et des bosses.

« Je pensais qu’elle était lisse », remarqua Teela.

— « Elle est sculptée », dit Louis. « Je vous parie que là où il y a une bosse, il y a une mer du côté éclairé ; où nous voyons un creux, il y a une montagne. »

Mais les formations étaient minuscules, difficiles à distinguer, jusqu’au moment où Parleur rapprocha le vaisseau. À huit cents kilomètres au-dessous de la paroi externe de la base, le Menteur s’éloignait de la lisière de l’Anneau-Monde. Ils dérivaient au-dessus de saillies et de dépressions irrégulières aux formes agréables…

Depuis de nombreux siècles, des vaisseaux d’excursion survolaient ainsi la surface de la Lune. Ici, l’effet obtenu était pratiquement le même : des pics et des gouffres sans air, les blancs et les noirs aux contours précis que découpaient sur le côté obscur de la Lune les phares puissants des vaisseaux d’excursion. Il y avait pourtant une différence. À n’importe quelle altitude au-dessus de la Lune, on pouvait toujours apercevoir l’horizon lunaire, sa courbe en dents de scie nettement profilée sur l’espace noir.

L’horizon de l’Anneau-Monde ne comportait ni dents ni courbes. C’était une ligne droite géométrique abstraite et incroyablement lointaine, presque invisible en noir sur noir. Comment Parleur pouvait-il le supporter ? se demandait Louis. Piloter le Menteur heure après heure sous le ventre de cette… construction.

Louis frissonna. Peu à peu, il prenait conscience de la taille, des proportions de l’Anneau-Monde. C’était désagréable, comme tout processus d’apprentissage.

Il détourna les Yeux de ce terrible horizon, revenant à la surface illuminée, au-dessous et (ou) au-dessus d’eux.

Nessus remarqua : « Toutes les mers semblent du même ordre de grandeur. »

— « J’ai vu quelques lacs », objecta Teela. « Et regardez, voici un fleuve. Cela ne peut être qu’un fleuve. Mais je n’ai vu aucun grand océan. »

Il y avait de nombreuses mers, jugea Louis — s’il ne se trompait pas, et si ces bosses aplaties correspondaient bien à des mers. Bien qu’elles fussent toutes de tailles différentes, elles semblaient également réparties, de sorte qu’aucune région n’était dépourvue d’eau. Et… « Plates. Toutes les mers ont le fond plat. »

— « Oui », acquiesça Nessus.

— « c’est un indice. Toutes les mers sont peu profondes, les gens de l’Anneau-Monde ne vivent pas dans les mers. Ils n’utilisent que la surface des océans. Comme nous. »

— « Mais toutes ces mers ont des formes biscornues », s’étonna Teela. « Et les rivages sont toujours déchiquetés. Vous voyez ce que cela signifie ? »

— « Des baies, des anses, autant qu’ils peuvent en utiliser. »

— « Bien qu’ils ne vivent pas dans la mer, ils n’ont pas peur de naviguer », ajouta Nessus. « Sans cela, ils n’auraient que faire des baies. Louis, ces gens doivent ressembler aux Humains. Les Kzinti ont horreur de l’eau et ceux de ma race ont peur de se noyer. »

On peut apprendre beaucoup de choses d’un monde en le regardant sous le ventre, pensa Louis. Il devrait un jour écrire une monographie sur le sujet…

— « Ce doit être fantastique de pouvoir sculpter son propre monde à volonté. »

— « Tu n’aimes pas ta planète, ma cocotte ? »

— « Tu sais bien ce que je veux dire. »

— « La puissance ? » Louis aimait les surprises ; le pouvoir le laissait indifférent. Ce n’était pas un créateur ; il ne fabriquait rien ; il préférait découvrir.

Il aperçut quelque chose, en avant. Un renflement plus prononcé… et un aileron saillant, noir dans la lumière des propulseurs, couvrant des centaines de milliers de kilomètres carrés.

Si les autres étaient des mers, celui-là était un océan, le roi de tous les océans. Ils le longèrent pendant un grand moment ; son fond n’était pas aplati. On aurait dit une carte topographique du fond de l’océan Pacifique. Des vallées et des crêtes, des hauts-fonds et des gouffres, et des pics assez hauts pour être des îles.

« Ils ont voulu conserver leur faune sous-marine », dit Teela. « Ils avaient besoin d’un océan profond. L’aileron doit conserver une certaine fraîcheur aux profondeurs ; un radiateur, en somme.

L’océan n’était pas assez profond, mais sûrement assez large pour engloutir la Terre.

— « Cela suffit », dit soudain le Kzin. « Allons voir la surface intérieure. »

— « Nous devons d’abord effectuer certaines mesures. L’Anneau est-il parfaitement circulaire ? Une déviation mineure suffirait pour que l’air s’échappe dans l’espace. »

— « Nous savons qu’il y a de l’air, Nessus. La distribution de l’eau sur la surface interne nous indiquera les déviations, s’il y en a. »

Nessus se rendit. « Très bien. Dès que nous atteindrons l’arête opposée. »

La paroi était parsemée de trous de météorites, quoique peu nombreux. Louis pensa avec amusement que les constructeurs avaient été négligents dans le nettoyage de leur système. Mais non, ceux-là avaient dû venir de l’extérieur, d’entre les étoiles. Un cratère conique apparut dans la lumière de la fusion, et Louis aperçut une lueur, dans le fond. Une matière brillante réfléchissait la lumière.

Il avait dû entrevoir le squelette de l’Anneau. Une substance assez dense pour arrêter quarante pour cent de neutrons, et sans doute très rigide. Au-dessus de la charpente de l’Anneau, de la terre, des mers et des villes, et encore au-dessus, de l’air. En dessous et à l’extérieur, une matière spongieuse, genre mousse plastique peut-être, pour absorber l’impact des météorites. La plupart de ceux-ci devaient se volatiliser dans l’épaisseur de la matière spongieuse, mais quelques-uns devaient traverser, laissant des trous coniques au fond brillant…

Très loin, sur la surface extérieure de l’Anneau-Monde, presque au-delà de la courbe infinie, Louis aperçut un entonnoir. Celui-là devait être gros, pensa-t-il. Assez gros pour être visible à la lueur des étoiles, et de si loin.

Il n’attira l’attention de personne sur l’entonnoir. Ses yeux et son esprit n’étaient pas encore habitués aux proportions de l’Anneau-Monde.

9. LES CARRES D’OMBRE

Le soleil K9, flamboyant, s’éleva derrière la lisière noire de l’Anneau. Son éclat était insupportable, mais Parleur activa un polariseur et Louis put observer le disque. Il s’aperçut qu’une ligne d’ombre en coupait un arc. Un carré d’ombre.

« Nous devons être prudents », dit Nessus. « Si nous égalons la vitesse de l’Anneau en survolant la surface interne, nous serons sûrement attaqués. »

Parleur répondit par un grondement agressif. Après tant d’heures passées devant son tableau de bord, le Kzin devait être fatigué. « Avec quelles armes nous attaqueraient-ils ? Vous avez pu constater que les Ingénieurs de l’Anneau-Monde n’ont même pas une station radio en état de marche. »

— « Nous ne pouvons inférer quant à la nature de leurs communications. Peut-être la télépathie, ou des vibrations résonnant dans la charpente de l’Anneau, ou des impulsions électriques dans des fils métalliques. De même, nous ne savons rien de leur armement. Planer au-dessus de leur surface serait une menace sérieuse. Ils pourraient utiliser leurs armes, quelles qu’elles soient. »

Louis hocha la tête. Il n’était pas d’un naturel prudent, et l’Anneau-Monde excitait sa curiosité ; mais le Marionnettiste avait raison.

Le Menteur, planant au-dessus de la surface, serait une météorite en puissance. Une grosse. Se déplaçant simplement à vitesse orbitale, une telle masse présentait un danger terrible, car la moindre friction avec l’atmosphère la précipiterait vers le sol à plusieurs centaines de kilomètres par seconde. S’il se déplaçait plus vite, se maintenant sur une trajectoire incurvée à l’aide des propulseurs, le vaisseau serait une menace moindre, mais plus certaine ; car si la propulsion lâchait, la force centrifuge le projetterait vers l’extérieur, vers les terres habitées. Les gens de l’Anneau-Monde ne devaient pas prendre les météorites à la légère. Pas quand un simple trou à travers la charpente de l’Anneau pouvait laisser échapper tout leur air respirable pour le répandre parmi les étoiles.

Parleur se retourna. Ce qui l’amena œil à œil avec les têtes plates du Marionnettiste. « Quels sont vos ordres, alors ? »

— « Vous devez d’abord ralentir le vaisseau à vitesse orbitale. »

— « Et ensuite ?

— « Accélérer en direction du soleil. Nous pourrons, dans une certaine mesure, observer la surface habitable tandis qu’elle s’éloignera de nous, avec pour objectif principal les carrés d’ombre. »

— « Une telle prudence est inutile et humiliante. En quoi les carrés d’ombre nous intéressent-ils ? »

Tanj ! pensa Louis. Las et affamé comme il l’était, allait-il devoir jouer au médiateur entre les étrangers ? Il y avait trop longtemps que personne n’avait mangé ni dormi. Si Louis était fatigué, le Kzin devait être épuisé, à l’affût de la moindre querelle.

Le Marionnettiste expliquait : « Les carrés d’ombre présentent un intérêt indéniable. Leur surface intercepte plus de lumière que l’Anneau lui-même. Ils représentent des générateurs thermoélectriques idéaux pour fournir à l’Anneau-Monde l’énergie dont il a besoin. »

Le Kzin émit un rugissement venimeux dans la Langue Héroïque. La réponse qu’il donna en interworld parut ridiculement réservée. « C’est absurde. Les sources d’énergie de l’Anneau-Monde ne nous intéressent pas. Atterrissons, trouvons un indigène et demandons-lui des renseignements à ce sujet.

— « Je me refuse à tout atterrissage. »

— « Mettez-vous en doute mes capacités de pilote ? »

— « Mettez-vous en question mes décisions de chef ? »

— « Puisque vous abordez le sujet… ».

— « J’ai toujours le tasp, Parleur. Ma parole décidera de la remise du Long Shot et du second quantum d’hyperpropulsion, et je suis toujours l’Ultime à bord de ce vaisseau. N’oubliez pas… »

— « Assez ! » cria Louis.

Ils le regardèrent.

« Vous discutez dans le vide. Pourquoi ne pas pointer nos télescopes sur les carrés d’ombre ? De cette façon, vous aurez plus de données à vous jeter à la figure. Ce sera plus drôle. »

Nessus se fit face, se regardant dans les yeux. Le Kzin rentra ses griffes.

« À un niveau plus pragmatique », ajouta Louis, « nous sommes tous éreintés, et nous avons faim. Qui veut se battre le ventre vide ? Je vais dormir une heure sous un inducteur. Je vous conseille d’en faire autant. »

Teela était choquée. « Tu ne veux pas regarder ? On va voir le côté intérieur ! »

— « Regarde, toi. Tu me raconteras ce qui s’est passé. » Il sortit.

Il se réveilla vaseux et affamé. La faim le tira d’entre les plaques de couchage et il se composa une collation. Son repas à la main, il vint flâner dans le carré.

« Que se passe-t-il ? »

Teela, plutôt froidement, répondit par-dessus l’écran du télescope : « Tu as tout manqué. Les vaisseaux Négriers, les Démons de la Brume, les dragons de l’espace, les grains stellaires cannibales, tous attaquant à la fois. Parleur a dû les repousser à mains nues. Tu aurais aimé ça. »

— « Nessus ? »

Le Marionnettiste répondit depuis le poste de pilotage. « Parleur et mois sommes d’accord pour aller voir les carrés d’ombre. Parleur dort. Nous serons bientôt dans l’espace libre. »

— « Rien de nouveau ? »

— « Si, et d’importance. Regardez. »

Le Marionnettiste manœuvra les commandes de l’écran. Il avait dû étudier la symbologie kzinti quelque part.

L’image, sur l’écran, ressemblait à la Terre vue d’une haute altitude. Montagnes, lacs, vallées, fleuves, grands espaces dénudés, pareils à des déserts.

— « Des déserts ? »

— « Il semble que oui. Parleur a relevé les spectres de température et d’humidité. Tout semble indiquer que l’Anneau-Monde est retourné à l’état sauvage, du moins en partie. Pourquoi sans cela y aurait-il des déserts ?

» Nous avons découvert un autre océan salé très profond sur le côté opposé de l’Anneau, aussi grand que celui que nous avions vu. Le spectre confirme la présence de sel. Les Ingénieurs ont évidemment trouvé nécessaire d’équilibrer des masses d’eau aussi énormes.

Louis mordit dans son sandwich.

« Votre suggestion était bonne », remarqua Nessus. « Après tout, vous êtes meilleur diplomate que nous, malgré la formation de Parleur et la mienne. C’est après avoir examiné les carrés d’ombre au télescope que Parleur a accepté d’y aller voir. »

— « Ah ? Et pourquoi ? »

— « Nous avons découvert une particularité bizarre. Les carrés d’ombre se déplacent à une vitesse nettement supérieure à la vitesse orbitale de l’Anneau. » Louis cessa de mâcher.

« Ce n’est pas impossible », ajouta le Marionnettiste. « Les carrés d’ombre suivent peut-être des orbites elliptiques stables. Leur distance du primaire n’a pas besoin d’être constante. »

Louis déglutit un grand coup pour pouvoir parler. « C’est idiot. La longueur des jours serait variable ! »

Teela observa : « Nous pensions que c’était peut-être pour séparer l’été de l’hiver. Mais c’est aussi absurde. »

— « Oui, évidemment. Les carrés d’ombre bouclent leur orbite en moins d’un mois. Qui voudrait d’une année de trois semaines ? »

— « Vous voyez le problème », dit Nessus. « L’anomalie était trop petite pour être détectée depuis notre propre système. Quelle en est la cause ? Est-ce que la gravité augmente anormalement près du primaire, nécessitant une vitesse orbitale plus grande ? De toute façon, ces écrans solaires méritent un examen plus détaillé. »

L’écoulement du temps se mesurait au passage de l’arête noire d’un carré d’ombre devant le soleil.

Le Kzin quitta sa cabine, échangea quelques civilités avec les Humains assis dans le carré et alla remplacer Nessus dans le poste de pilotage.

Il en ressortit quelques instants plus tard. Aucun son n’indiquait une dispute ; mais Louis vit soudain que le Marionnettiste reculait devant le regard meurtrier du Kzin. Parleur était prêt à tuer.

« Bon », dit Louis d’un ton résigné. « Que se passe-t-il encore ? »

— « Ce mangeur-de-feuilles », commença le Kzin qui s’étranglait de colère. Il reprit : « Notre dirigeant-en-coulisse schizophrène nous a mis sur une orbite à propulsion minimum depuis que je suis allé dormir. À ce régime, il nous faudra quatre mois pour atteindre les carrés d’ombre. » Parleur se mit à proférer des insultes dans la Langue Héroïque.

— « C’est vous qui nous avez mis sur cette orbite », le reprit avec douceur le Marionnettiste. »

Le Kzin éleva la voix. « J’avais l’intention de nous éloigner lentement de l’Anneau-Monde, de façon à pouvoir examiner à loisir la face interne. Ensuite, nous aurions pu accélérer en direction des carrés d’ombre, pour y arriver en quelques heures, et non pas des mois ! »

— « Il est inutile de hurler, Parleur. Si nous accélérons en direction des carrés d’ombre, notre orbite projetée coupera celle de l’Anneau-Monde. Je veux éviter cela. »

— « Il peut nous diriger sur le soleil », dit Teela.

Ils se tournèrent tous vers elle.

« Si les habitants de l’Anneau-Monde ont peur que nous les percutions », expliqua-t-elle patiemment, « ils doivent sans doute calculer notre trajectoire. Si celle-ci rencontre le soleil, nous sommes inoffensifs. Vous voyez ? »

— « Ça devrait aller », admit Parleur.

Le Marionnettiste frissonna. « C’est vous le pilote, faites ce que vous voulez, mais n’oubliez pas… »

— « Je n’ai pas l’intention de nous faire passer au travers du soleil. En temps utile, je nous amènerai à la vitesse des carrés d’ombre. » Et le Kzin se retira dans le poste de pilotage à pas pesants. Ce qui n’est pas facile pour un Kzin.

Pour l’instant, le vaisseau tournait parallèlement à l’Anneau. On ne percevait pratiquement aucun mouvement ; le Kzin, suivant les ordres, n’utilisait que les servo-propulseurs. Il annula la vitesse orbitale du vaisseau, de sorte que celui-ci se mit à tomber vers le soleil ; puis il fit basculer le nez vers l’intérieur et commença à accélérer.

L’Anneau-Monde était une large bande bleue marquée de rides et d’amas de nuages d’un blanc éclatant. Maintenant, on le voyait reculer. Parleur était pressé.

Louis composa deux ampoules de moka et en tendit une à Teela.

Il comprenait la colère du Kzin. L’Anneau-Monde le terrifiait. Il était convaincu qu’il devait atterrir… et pressé d’en finir avant de perdre son sang-froid.

Parleur revint dans le carré. « Nous atteindrons l’orbite des carrés d’ombre dans quatorze heures. Nessus, nous, guerriers du Patriarcat, apprenons la patience dès notre plus jeune âge, mais vous, les mangeurs-de-feuilles, vous avez la patience d’un cadavre. »

— « Nous dérivons », s’écria Louis, et il se leva à moitié.

Le nez du vaisseau s’écartait du soleil.

Nessus hurla et bondit à l’autre bout de la pièce. Il était en l’air lorsque le Menteur s’illumina comme une ampoule de flash. Le vaisseau fit une embardée —

Discontinuité.

— fit une embardée, en dépit du champ gravifique de la cabine. Louis s’agrippa au dos d’un fauteuil ; Teela, avec une précision incroyable, tomba en plein sur sa propre couchette anti-g ; le Marionnettiste, roulé en boule, heurta un mur. Tout cela dans une intense clarté violette. L’obscurité n’avait duré qu’un instant, pour faire place à une lueur de lampe à ultraviolets.

La lueur venait de l’extérieur, tout autour de la coque.

Parleur avait dû ajuster la trajectoire du Menteur et laisser la conduite du vaisseau aux soins du cerveau de bord. Alors, pensa Louis, celui-ci avait dû vérifier la trajectoire de Parleur, décidé que le soleil était une météorite assez grosse pour être dangereuse, et pris des mesures pour l’éviter.

La gravité de la cabine était redevenue normale. Louis se releva ; il n’avait aucun mal. Teela, apparemment, était aussi indemne. Elle se tenait debout devant la paroi, scrutant la lumière violette vers l’arrière.

« La moitié de mon tableau de bord est mort », annonça Parleur.

— « De même que la moitié de vos appareils », dit Teela. « L’aile a disparu. »

— « Pardon ? »

— « L’aile a disparu. »

Elle avait effectivement disparu. Avec tout ce qu’elle supportait : servo-propulseurs, propulseurs à fusion, appareils de communication, train d’atterrissage. Il ne restait plus que la coque, parfaitement lisse. Il ne restait du Menteur que ce qui s’était trouvé à l’intérieur de la coque des Produits Généraux.

— « On nous a tiré dessus », dit Parleur. « Et ils continuent à tirer, probablement avec des lasers à rayons X. Ce vaisseau est maintenant en état de guerre. Je prends donc le commandement. »

Nessus ne discutait pas. Il était toujours roulé en boule. Louis s’agenouilla près de lui et le palpa de la main.

— « Le Manigant sait que je ne suis pas un docteur pour étrangers. Mais je ne détecte aucune blessure. »

— « Il est juste effrayé. Il essaie de se cacher dans son propre ventre. Teela et Louis, attachez-le sur sa couchette anti-g et laissez-le. »

Louis obéit sans se poser de questions. Il était durement secoué. Un instant plus tôt, ils étaient dans un astronef. Maintenant, c’était tout juste une aiguille de verre tombant vers le soleil.

Ils portèrent le Marionnettiste dans sa couchette et l’attachèrent au moyen du filet de sécurité.

« La guerre nous attend », reprit le Kzin. « Un laser à rayons X ne peut être qu’une arme de guerre. Sans notre coque invulnérable, nous serions morts. »

Louis dit : « Le champ de stase Négrier a dû être activé. Impossible de dire combien de temps nous sommes restés en stase. »

— « Quelques secondes », estima Teela. « Cette lueur violette doit être le métal de notre aile sous forme de vapeur fluorescente. »

— « Excitée par le laser. C’est cela. Je crois qu’elle se dissipe. » La lueur, en effet, était déjà moins intense.

— « Dommage que nos systèmes automatiques soient purement défensifs. Les Marionnettistes ne connaissent rien en fait d’armes offensives ! » Regretta Parleur. « Même nos propulseurs à fusion se trouvaient sur l’aile. Et l’ennemi continue à nous mitrailler ! Mais ils vont apprendre ce qu’il en coûte d’attaquer un Kzin ! »

— « Vous allez les prendre en chasse ? »

Parleur ne releva pas le sarcasme. « Exactement. »

— « Avec quoi ? » explosa Louis. « Vous savez ce qu’ils nous ont laissé ? Un hyperpropulseur et un système de subsistance, voilà tout ! Nous n’avons même pas une paire de fusées stabilisatrices. Vous vous faites des illusions si vous espérez pouvoir combattre avec ceci ! »

— « C’est ce que croit l’ennemi ! Ils ne savent pas… »

— « Quel ennemi ? »

— « … qu’en attaquant un Kzin… »

— « Défense automatique, espèce d’idiot ! Un ennemi quelconque aurait ouvert le feu dès que nous étions à portée ! »

— « Je me demandais aussi quelle étrange stratégie… »

— « Un système automatique de lasers à rayons X pour détruire les météorites. Programmés pour faire feu sur tout ce qui risque de percuter l’Anneau. Dès l’instant où notre orbite en chute libre coupait celle de l’Anneau, pan ! Lasers. »

— « C’est… possible. » Le Kzin se mit à refermer des panneaux sur les parties inutiles du tableau de bord. « Mais j’espère que vous vous trompez. »

— « Évidemment. Cela vous arrangerait d’avoir quelqu’un à blâmer, n’est-ce pas ? »

— « Cela nous arrangerait que notre trajectoire ne coupe pas celle de l’Anneau. » Le Kzin avait déjà condamné la moitié du tableau de bord. Il continua de refermer d’autres panneaux tout en parlant. « Notre vitesse est encore importante. Assez pour nous emporter hors du système, au-delà de la discontinuité locale, où nous pourrons utiliser l’hyperpropulsion pour regagner la flotte des Marionnettistes. Mais pour cela, nous devons d’abord éviter l’Anneau. »

Louis n’avait pas pensé si loin. « Il fallait que vous soyez pressé, hein ? » dit-il amèrement.

— « Nous éviterons au moins le soleil. Les dispositifs automatiques n’ont pas dû faire feu avant que notre trajectoire le contourne. »

— « Les lasers émettent toujours », indiqua Teela. « J’aperçois les étoiles à travers la lueur, mais la lueur est toujours là. Cela signifie que nous nous dirigeons toujours vers la surface de l’Anneau, n’est-ce pas ?

— « Oui, si les lasers sont automatiques. »

— « Si nous percutons l’Anneau, serons-nous tués ? »

— « Demande à Nessus. C’est sa race qui a construit le Menteur. Regarde si tu peux le faire sortir de là. »

Le Kzin renifla de dégoût. Il avait condamné la plus grande partie du tableau de bord. Seules quelques lumières pitoyables continuaient à briller, témoins des organes encore vivants du Menteur.

Teela se pencha sur le Marionnettiste, toujours roulé en boule sous le filet de sa couchette anti-g. Contrairement à ce que Louis attendait, elle n’avait pas montré le moindre signe de panique depuis le début de l’attaque laser. Elle glissa les mains à la base des cous du Marionnettiste, grattant doucement comme elle avait vu Louis le faire.

— « Vous n’avez aucune raison d’avoir peur », reprocha-t-elle. « Allons, montrez vos têtes. Allons, regardez-moi. Vous allez manquer le plus beau ! »

Douze heures plus tard, Nessus était toujours en catatonie.

« Quand j’essaie de le cajoler, il s’enroule encore plus fort ! » Teela était au bord des larmes. Ils s’étaient retirés dans leur cabine pour dîner, mais elle ne pouvait rien manger.

« Je ne sais pas m’y prendre, Louis. Je le vois bien. »

— « Tu essaies de l’exciter. Ce n’est pas ce qu’il veut », lui expliqua Louis. « Oublie-le. Il ne fait de mal à personne ni à lui-même. Quand on aura besoin de lui, il se déroulera, ne serait-ce que pour assurer sa propre protection. En attendant, laisse-le se cacher dans son ventre. »

Teela fit quelques pas maladroits, presque trébuchants ; elle ne s’était pas encore adaptée complètement à la différence de gravité entre la Terre et le vaisseau. Elle allait parler, mais elle changea d’idée, en changea encore, et finit par lâcher :

« As-tu peur ? »

— « Ouais. »

— « C’est ce que je pensais. » Elle hocha la tête et recommença à marcher de long en large. « Pourquoi Parleur n’a-t-il pas peur ?

Depuis l’attaque, le Kzin n’arrêtait pas : passant en revue l’armement, calculant soigneusement leur trajectoire, donnant à l’occasion des ordres brefs et raisonnables d’une façon qui incitait à une obéissance immédiate.

— « Je pense que Parleur est terrifié. Rappelle-toi comment il a agi en voyant les mondes marionnettistes. Il est terrifié, mais il ne veut pas que Nessus s’en aperçoive… »

Elle secoua la tête. « Je ne comprends pas. Je ne comprends pas ! Pourquoi tout le monde a-t-il peur sauf moi ? »

Louis sentit l’amour et la pitié lui tordre les entrailles, une douleur si vieille qu’elle en était presque nouvelle. Je suis nouveau ici, et tout le monde sait sauf moi ! « Nessus avait presque raison », tenta-t-il d’expliquer. « Tu n’as jamais souffert, n’est-ce pas ? Tu as trop de chance pour être blessée. Nous avons tous peur de souffrir, mais tu ne peux pas comprendre, parce que ça ne t’est jamais arrivé. »

— « C’est absurde. Je ne me suis jamais cassé un os, ni quoi que ce soit — mais cela n’est pas un pouvoir psi ! »

— « Non. La chance n’est pas un pouvoir psi. La chance est statistique et tu es un coup de chance mathématique. Parmi les quarante-trois milliards d’êtres humains qui peuplent l’Espace connu, il eût été surprenant que Nessus ne puisse en trouver un comme toi. Tu ne comprends pas ce qu’il a fait ?

» Il a pris les gens dont tous les ancêtres étaient des gagnants aux Loteries de Droits de Naissance depuis leur création. Il dit qu’il y en avait quelques milliers seulement, mais je parie que s’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait parmi ceux-là, il se serait mis à éplucher le groupe plus important de ceux qui ont plusieurs ancêtres — ou même un seul — nés grâce aux Loteries. Ce qui lui donnait un choix de dizaines de millions… »

— « Mais que cherchait-il ? »

— « Toi. Il a pris ses quelques milliers d’individus et a commencé par éliminer les malchanceux. Ici, un homme s’est cassé un doigt quand il avait treize ans. Cette fille a des problèmes de personnalité. Cette autre a de l’acné. Tel homme est batailleur et se retrouve toujours vaincu. Tel autre a gagné mais il a perdu le procès qui s’ensuivit. Ce type faisait voler des modèles de fusées jusqu’au jour où il s’est complètement brûlé l’ongle du pouce. Cette fille perd constamment à la roulette… Tu vois ? Tu es la fille qui a toujours gagné. La tartine ne tombe jamais sur le côté beurré. »

Teela paraissait pensive. « C’est une question de probabilité, alors. Mais, Louis, je ne gagne pas toujours à la roulette. »

— « Mais tu n’as jamais perdu assez pour en souffrir. »

— « N… non. »

— « C’est cela que Nessus cherchait. »

— « Tu dis que je suis une sorte de phénomène. »

— « Mais non, tanj non ! Je dis que tu ne l’es pas. Nessus a éliminé les candidats malchanceux, jusqu’à ce qu’il te trouve. Il pense avoir découvert un principe fondamental. Tout ce qu’il a trouvé est le point culminant d’une courbe normale.

Les théories de probabilité disent que tu existes. Elles disent également que, la prochaine fois que tu joueras à pile ou face, tes chances de perdre seront aussi bonnes que les miennes : moitié-moitié, parce que Dame Chance n’a aucune mémoire.

Teela se laissa tomber dans un fauteuil. Eh bien, je suis un drôle de porte-bonheur. Pauvre Nessus. Je l’ai trahi. »

— « C’est bien fait pour lui. »

Les coins de la bouche de Teela se contractèrent. « On pourrait vérifier. »

— « Quoi ? »

— « Composer une tartine. La jeter en l’air. »

Le carré d’ombre était plus noir que noir, de ce noir définitif soigneusement élaboré qu’on utilise au lycée pour les expériences de corps sombres. L’un de ses coins découpait un angle aigu sur la ligne bleue, brisée maintenant, de l’Anneau-Monde. En prenant cette encoche pour repère, on pouvait en définir le reste, un étroit rectangle d’espace noir, anormalement vide d’étoiles. Il occultait déjà une bonne portion de ciel et continuait à croître.

Louis portait des lunettes épaisses faites d’une matière qui se teintait sous l’impact d’un excès de lumière verticale intense. La polarisation de la coque était devenue insuffisante. Parleur qui, dans le poste de pilotage, contrôlait ce qu’il restait à contrôler, en portait une paire également. Ils avaient découvert deux verres séparés, montés chacun sur une lanière, et les avaient adaptés de force sur Nessus.

Derrière ses lunettes, Louis ne voyait du soleil, éloigné de vingt millions de kilomètres, qu’une couronne de feu estompée autour d’un large disque d’un noir compact. Tout était chaud au toucher. Un vent violent soufflait du régénérateur d’air.

Teela ouvrit la porte de sa cabine et la referma précipitamment. Elle reparut quelques instants plus tard, munie de lunettes protectrices, et rejoignit Louis à la table du carré. L’apparition du carré d’ombre se manifesta d’abord par un sentiment d’absence. Comme si un chiffon humide avait nettoyé un rectangle sur un tableau constellé de marques à la craie.

Le mugissement du régénérateur d’air rendait toute conversation impossible.

Comment pouvait-il éliminer la chaleur, quand le soleil devenait une fournaise insupportable ? Il ne l’éliminait sans doute pas, pensa Louis. Il devait l’emmagasiner quelque part. Quelque part dans le circuit, il devait y avoir un point chaud comme une étoile, et qui devenait plus chaud de seconde en seconde.

Une inquiétude à ajouter aux autres.

Le rectangle noir continuait à grandir.

C’était sa taille qui faisait paraître son approche si lente. Le carré d’ombre était aussi large que le soleil, près d’un million et demi de kilomètres, et beaucoup plus long : quatre millions de kilomètres. Presque d’un seul coup, il parut énorme. Il occulta complètement le soleil, les plongeant dans l’obscurité.

Le carré d’ombre recouvrait la moitié de l’univers. Ses limites indéfinies, noir sur noir, paraissaient terrifiantes.

Derrière le bloc de cabines, une partie du vaisseau émettait une lueur blanche. Le régénérateur d’air profitait du répit pour rayonner la chaleur emmagasinée. Louis haussa les épaules et se retourna pour observer le carré d’ombre.

Le hurlement de l’air pulsé s’éteignit, laissant un bourdonnement dans les oreilles.

« Eh bien », dit Teela d’une drôle de voix.

Parleur sortit du poste de pilotage. « Dommage que l’écran du télescope ne soit plus connecté à rien. Il pourrait nous donner la réponse à beaucoup de questions. »

— « Quoi, par exemple ? » Louis cria presque.

— « Pourquoi la vitesse des carrés d’ombre est-elle supérieure à la vitesse orbitale ? Les Ingénieurs de l’Anneau-Monde les utilisent ils effectivement comme générateurs d’énergie ? Qu’est-ce qui les maintient face au soleil ? Toutes les questions que se posait le mangeur-de-feuilles pourraient être résolues, si nous avions un télescope. »

— « Allons-nous percuter le soleil ? »

— « Bien sûr que non. Je vous l’ai dit, Louis. Nous allons rester une demi-heure derrière le carré d’ombre. Puis, une heure plus tard, nous passerons entre le carré suivant et le soleil. Si la cabine devient trop chaude, nous pourrons toujours activer le champ de stase. »

Le silence bourdonnant les enveloppait. Le carré d’ombre était une surface noire uniforme, sans limites. L’œil humain ne peut tirer aucune information du noir absolu.

Puis le soleil réapparut. À nouveau, le mugissement de l’air emplit la cabine.

Louis scrutait le ciel vers l’avant, à la recherche d’un autre carré d’ombre. Il observait l’approche de celui-ci lorsque l’éclair les frappa de nouveau.

Ce fut comme un éclair. Et, comme un éclair, frappa sans prévenir. Il y eut un instant de lumière terrible, blanche avec une nuance violette. Le vaisseau fit une embardée —

Discontinuité.

— fit une embardée, et la lumière avait disparu. Louis glissa ses deux index sous ses lunettes pour frotter ses yeux éblouis.

« Qu’est-ce que c’était ? » s’exclama Teela.

La vision de Louis s’éclaircissait lentement. Il vit que Nessus avait sorti une de ses têtes, munie de la lunette protectrice, que Parleur était occupé dans l’une des soutes, et que Teela le regardait. Non, pas lui, quelque chose derrière lui. Il se retourna.

Le soleil était un large disque noir entouré d’une frange blanc-jaune, plus petit qu’il ne l’était auparavant. Il avait réduit considérablement pendant qu’ils étaient en stase.

L’« instant » avait dû durer des heures. Le hurlement du régénérateur d’air s’était atténué en un gémissement irritant.

Quelque chose d’autre brûlait à l’extérieur.

C’était une boucle de fil noir très mince, entouré d’un halo blanc-violet. Il semblait sans fin. Une extrémité disparaissait dans la tache noire qui cachait le soleil, l’autre s’éloignait en diminuant en avant du Menteur, jusqu’à devenir invisible.

Le fil se contorsionnait comme un ver blessé.

« Il semble que nous ayons heurté quelque chose », dit Nessus calmement. On aurait dit qu’il n’avait jamais été absent. « Parleur, il faut que vous sortiez vous rendre compte. Voulez-vous enfiler votre tenue spatiale ? »

— « Nous sommes en état de guerre », répondit le Kzin. « Je commande. »

— « Parfait. Qu’allez-vous faire ? »

Le Kzin eut l’esprit de ne pas répondre. Il avait presque fini d’enfiler le ballon multiple et le sac dorsal qui lui tenaient lieu de scaphandre spatial. Il était évident qu’il s’apprêtait à sortir du vaisseau.

Il sortit sur l’un des cycloplanes : un véhicule en forme d'haltère animé par un servo-propulseur et muni d’un siège situé sur l’étranglement.

Ils l’observèrent manœuvrer le long du fil noir ondulant. La température avait considérablement diminué ; la frange lumineuse, autour de la tache noire induite par les lunettes protectrices, était passée du blanc-violet au blanc-blanc, puis au blanc-orangé. Ils observèrent la masse sombre de Parleur quitter le cycloplane et s’approcher du fil chauffé qui se contorsionnait toujours.

Ils l’entendaient respirer. Ils entendirent aussi un grondement étonné. Mais il ne prononça pas un mot dans le systèmes d’intercommunication. Il resta dehors une demi-heure entière, tandis que le fil chauffé s’assombrissait jusqu’à devenir presque invisible.

Il revint enfin au Menteur. Quand il entra dans le carré, tout le monde était respectueusement attentif.

« Ce n’était pas plus épais qu’un fil », dit le Kzin. « Et remarquez qu’il ne reste que la moitié du grappin. »

Il leur montra l’outil endommagé. Le grappin avait été coupé suivant une section parfaitement plane, et la surface de la coupure était polie comme un miroir.

Dès que j’ai été assez près pour constater la finesse du fil, j’ai essayé de l’attraper au moyen du grappin. Le fil est passé proprement au travers de l’acier. J’ai à peine senti une secousse.

— « C’est ce que ferait une épée variable », remarqua Louis.

— « Mais une épée variable est un fil métallique enveloppé d’un champ de stase Négrier. Il ne peut se courber. Ce… fil ondulait continuellement, vous l’avez vu. »

— « Un truc inconnu, alors. » Un fil qui coupait comme une épée variable. Léger, fin, solide, au-delà des connaissances humaines. Une chose qui restait solide à des températures où une substance naturelle serait transformée en plasma. « Une chose vraiment nouvelle. Mais que faisait ce fil sur notre chemin ? »

— « Réfléchissez. Nous passions entre les carrés d’ombre quand nous avons heurté un objet non identifié. Après coup, nous avons trouvé un fil d’une longueur apparemment infinie, à une température comparable à l’intérieur d’une étoile chaude. Il est évident que nous avons heurté le fil. Il avait conservé la chaleur causée par l’impact. J’en déduis qu’il était tendu entre les carrés d’ombre.

— « Sans doute. Mais pourquoi ? »

— « Nous ne pouvons que supposer. Réfléchissez », insista Parleur-aux-Animaux. « Les Ingénieurs de l’Anneau-Monde utilisent les carrés d’ombre pour produire une alternance de jours et de nuits. Pour remplir leur rôle, les rectangles doivent occulter la lumière solaire. Ce qui ne se produirait pas s’ils se mettaient à dériver en présentant leur tranche au soleil.

» Les Ingénieurs ont utilisé leur fil mystérieux pour joindre les rectangles en une chaîne continue. Puis, pour tendre les fils, ils ont imprimé à la chaîne une vitesse supérieure à la vitesse orbitale. Les fils sont tendus, et les rectangles maintenus à plat face à l’Anneau. »

L’image était saugrenue. Vingt carrés d’ombre dans une ronde autour du soleil, joints par des fils longs de dix millions de kilomètres… « Il nous faut ce fil », décida Louis. « Ce qu’on peut en faire est sans limites. »

— « Je n’avais aucun moyen d’en apporter à bord. Ni d’en couper un morceau, d’ailleurs. »

Le Marionnettiste intervint. « Notre trajectoire a pu être modifiée par la collision. Y a-t-il un moyen de déterminer si nous éviterons l’Anneau-Monde ? »

Tous ne surent que répondre.

« Il se peut que nous évitions l’Anneau, mais la collision a peut-être absorbé une trop grande partie de notre force d’impulsion. Nous pouvons tomber pour toujours dans une orbite elliptique », se lamenta Nessus. « Teela, votre chance nous a trahis. »

Elle haussa les épaules. « Je ne vous ai jamais dit que j’étais un porte-bonheur. »

— « C’est l’Ultime qui m’a trompé. S’il était ici maintenant, j’aurais pour mon arrogant fiancé des paroles sévères ! ?

Le dîner, ce soir-là, prit figure de cérémonie. L’équipage prit son dernier repas dans le carré. Teela Brown, au bout de la table, était d’une beauté agressive, dans un vêtement orange et noir flottant qui ne devait pas peser plus d’une once.

L’Anneau-Monde, derrière son épaule, grandissait doucement. De temps à autre, Teela se retournait pour l’observer. Les autres aussi, d’ailleurs. Mais si Louis devait deviner les sentiments des étrangers, il ne voyait en Teela que de l’enthousiasme. Elle le sentait, comme lui : ils n’éviteraient pas l’Anneau-Monde.

Cette nuit-là, il lui fit l’amour avec une férocité qui la surprit, puis l’émerveilla. « Voici donc ce que te fait la peur ! Il faudra que je m’en souvienne. »

Il ne parvint pas à sourire. « Je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être la dernière fois. » Avec qui que ce soit…

— « Oh ! Louis ! Nous sommes dans une coque des Produits Généraux ! »

— « Suppose que le champ de stase ne soit pas activé ? La coque résisterait peut-être au choc, mais nous serions réduits en bouillie. »

— « Par le Manigant ! Cesse donc de t’inquiéter ! » Elle fit courir ses ongles le long de son dos, l’encerclant de ses bras. Il l’attira contre lui pour qu’elle ne puisse plus voir, son visage…

Quand elle fut endormie profondément, flottant comme un rêve charmant entre les plaques de couchage, Louis la laissa. Épuisé, assouvi, il s’installa dans un bain brûlant, une ampoule de bourbon froid posée sur le rebord.

Quelques plaisirs à savourer, une fois encore.

L’Anneau-Monde envahissait le ciel, bleu clair rayé de blanc, bleu marine uniforme. Ils ne purent distinguer d’abord que la couverture de nuages : orages, courants parallèles, moutonnements ; tout en réduction, mais grandissant. Puis les contours des mers… L’Anneau-Monde était à peu près composé de moitié d’eau…

Nessus était dans sa couchette, attaché, enroulé sur lui-même pour se protéger. Parleur, Teela et Louis Wu, attachés également, observaient.

« Vous feriez mieux de regarder », dit Louis au Marionnettiste. « La topographie pourrait nous être utile, par la suite. »

Nessus fit un effort, une tête plate de python émergea pour observer le paysage qui se rapprochait d’eux.

Des océans, des confluents de rivières pareils à des éclairs, une chaîne de montagnes.

Aucun signe de vie. Il faudrait être à moins de quinze cents kilomètres pour distinguer des signes de civilisation. L’Anneau-Monde défilait, escamotant les détails avant qu’on pût les reconnaître. C’était d’ailleurs sans importance, puisqu’ils finiraient toujours par percuter une région inconnue qu’ils n’auraient pas eu le temps d’apercevoir.

Estimation de la vitesse intrinsèque du vaisseau trois cents kilomètres/seconde. Assez pour les emporter hors du système, si l’Anneau-Monde ne s’était pas interposé.

Le sol s’approcha de tous côtés, défilant à 1 250 kilomètres/seconde. En biais, une mer en forme de salamandre monta vers eux, grossit, disparut. Le paysage s’illumina soudain d’une couleur violette !

Discontinuité.

10. LA CHARPENTE DE L’ANNEAU

Un instant de lumière blanc-violet, intense comme un flash photographique. Cent soixante kilomètres d’atmosphère, comprimés en une demi-seconde dans un cône de plasma chaud comme une étoile, gonflèrent le nez du Menteur. Louis cligna des yeux.

Louis cligna des yeux, et ils furent au sol.

Il entendit Teela se plaindre, frustrée : « Tanj ! Nous avons tout raté ! »

Et la réponse du Marionnettiste « Être témoin d’événements titanesques est toujours dangereux, généralement douloureux, et souvent fatal. »

Louis entendit tout cela, et n’y prêta pas attention. Il était pris d’un vertige horrible. Ses yeux essayaient de trouver un horizon…

La transition soudaine de la chute terrible au sol immobile eût suffi à l’étourdir, et la position du Menteur n’arrangeait rien. Il s’en fallait de trente-cinq degrés que celui-ci ne fût complètement retourné. La gravité de la cabine se maintenait parfaitement, de sorte que le paysage apparaissait comme le dessous d’un chapeau incliné.

Le ciel était celui de midi dans une zone terrestre tempérée. Le paysage était surprenant : lisse et brillant, translucide, avec au loin des sillons d’un brun rougeâtre. Il faudrait sortir pour mieux voir.

Louis défit son filet de sécurité et se leva.

Son équilibre était précaire ; car ses yeux et son oreille interne n’étaient pas d’accord quant à la verticale. Il procéda lentement. Doucement. Aucune hâte. Le danger était passé.

Il se retourna. Teela était dans le sas. Elle n’avait pas revêtu de tenue spatiale. La porte intérieure venait de se refermer.

Il hurla « Teela, espèce d’idiote congénitale, sors de là ! »

Trop tard. Elle ne pouvait pas l’avoir entendu à travers la porte hermétique. Louis se précipita vers les soutes.

Les testeurs d’air, sur l’aile du Menteur, avaient été volatilisés avec le reste des senseurs externes de l’astronef. Il devrait sortir avec une tenue spatiale et utiliser les senseurs portatifs pour savoir si l’air de l’Anneau-Monde était respirable sans danger.

À moins que Teela ne meure avant qu’il eût le temps de sortir. Auquel cas, il saurait.

La porte extérieure s’ouvrait.

La gravité interne disparut automatiquement dans le sas. Teela Brown tomba la tête la première, s’agrippa désespérément au montant de la porte qu’elle retint assez longtemps pour changer son angle de chute. Elle atterrit sur les fesses au lieu de la tête.

Louis entra dans sa tenue, fit glisser la fermeture de poitrine, enfila le casque et ferma les crampons. À l’extérieur, et au-dessus, Teela était debout, se frottant l’endroit qui avait amorti sa chute. Elle respirait toujours, que le Manigant soit loué pour sa longanimité !

Louis entra dans le sas. Inutile de vérifier sa réserve d’air. Il ne porterait sa combinaison pressurisée que le temps de savoir par les instruments si l’air extérieur était respirable.

Il se rappela l’inclinaison du vaisseau juste à temps pour agripper le chambranle lorsque le sas s’ouvrit. Quand la gravité intérieure disparut, Louis bascula, resta suspendu un instant par les mains, puis se laissa tomber.

Ses pieds se dérobèrent à l’instant où il toucha le sol. Il atterrit lourdement sur son gluteus maximi.

La matière translucide, lisse et grisâtre, sur laquelle reposait le vaisseau était terriblement glissante. Louis essaya de se relever et renonça. Assis, il examina les cadrans sur sa poitrine.

De son casque vint la voix grasseyante de Parleur :

« Louis ? »

— « Ouais. »

— « L’air est-il respirable ? »

— « Ouais. Couche assez mince, je pense. Disons un kilomètre et demi au-dessus du niveau de la mer, mesure terrestre. »

— « Pouvons-nous sortir ? »

— « Certainement. Mais apportez un bout de filin dans le sas et attachez-le quelque part. Sans cela, nous ne pourrons jamais remonter dans le vaisseau. Faites attention, quand vous descendrez, la surface n’offre pratiquement aucune résistance à la friction. »

Teela n’avait pas de problème avec la surface glissante. Elle se tenait debout dans une attitude un peu gauche, les bras croisés, attendant que Louis eût fini de faire l’idiot et retirât son casque.

Ce qu’il fit. « J’ai quelque chose à te dire », lança-t-il. Et il lui parla sévèrement.

Il lui parla des incertitudes d’une analyse spectrale faite à une distance de deux années-lumière. Il parla de poisons subtils, de composés métalliques, de poussières étranges, de déchets et de catalyses organiques, qui peuvent empoisonner une atmosphère apparemment respirable, et ne peuvent être détectés qu’au moyen d’un échantillon réel. Il parla de négligence criminelle et de stupidité coupable ; il parla de la folie qui consiste à vouloir servir de cobaye. Il dit tout cela avant que les étrangers n’eussent quitté le sas.

Parleur descendit à la force des bras, atterrit sur les pieds et fit quelques pas d’une prudence féline, équilibré comme un danseur. Nessus descendit en serrant alternativement la corde de ses deux bouches. Il atterrit sur ses trois pieds.

Si l’un d’eux remarqua la contrariété de Teela, il n’en laissa rien paraître. Debout près de la coque inclinée du Menteur, ils regardaient autour d’eux.

Ils se trouvaient dans une immense ravine peu profonde dont le sol gris translucide, parfaitement plat et lisse, ressemblait à un vaste dessus de table en verre. Des deux côtés, à environ cent mètres du vaisseau, la ravine était limitée par des pentes douces de lave noire qui semblait parcourue de frémissements. Elle devait être encore chaude, pensa Louis, de l’impact du Menteur.

En arrière du vaisseau, les murs de lave s’éloignaient, parfaitement droits, pour disparaître au-delà de l’horizon.

Louis tenta de se lever. Des quatre, il était le seul à avoir des problèmes d’équilibre. Il se mit sur pied et resta là, en équilibre précaire, incapable de bouger.

Parleur-aux-Animaux dégaina sa lampe laser et en dirigea le faisceau vers le sol. Ils observèrent le point de lumière verte… en silence. Il n’y eut aucun crépitement de matière solide volatilisée. Aucune fumée, aucune vapeur n’apparut à l’endroit où le rayon touchait le sol. Quand Parleur coupa le faisceau, la lumière disparut instantanément ; le point d’impact ne rougeoyait pas, aucune trace ne subsistait.

Le Kzin délivra ses conclusions. « Nous sommes dans un sillon creusé par notre atterrissage. Le matériau de charpente de l’Anneau nous a finalement arrêtés. Nessus, que pouvez-vous nous en dire ? »

— « C’est une matière inconnue », répondit le Marionnettiste. « Elle semble n’absorber aucune chaleur. Ce n’est pourtant pas une variante des coques des Produits Généraux ni d’un champ de stase Négrier. »

— « Il nous faudra une protection pour escalader les parois », dit Louis. La nature du matériau de charpente de l’Anneau ne l’intéressait pas particulièrement. Pas à ce moment. « Vous feriez mieux de rester ici tous, pendant que je vais voir. »

Après tout, il était le seul à porter une tenue spatiale pressurisée à régulation thermique.

— « Je t’accompagne », dit Teela. Se déplaçant sans effort. Elle vint se placer sous son bras. Il s’appuya lourdement sur elle et parvint à garder son équilibre jusqu’au versant de lave noire.

Bien qu’en pente abrupte, la lave offrait une bonne prise au pied. « Merci », dit-il, et il commença à grimper. Un instant plus tard, il s’aperçut que Teela le suivait. Il ne dit rien. Plus vite elle apprendrait à regarder avant de bondir, plus longtemps elle vivrait.

Ils avaient escaladé une dizaine de mètres quand Teela hurla et se mit à danser. Après une ruade, elle dévala la pente, glissant comme un patineur lorsqu’elle atteignit le matériau de charpente. Au bout de sa glissade, meurtrie et déroutée, elle se retourna, les mains sur les hanches, jetant vers la pente un regard furieux.

Ç’aurait pu être pire, se dit Louis. Elle aurait pu glisser, tomber et se brûler les mains — et il aurait quand même eu raison. Il poursuivit sa montée, réprimant ses sentiments de culpabilité.

Le talus de lave était haut d’une douzaine de mètres. Au sommet, la lave faisait place à du sable blanc et propre.

Ils avaient atterri dans un désert. Il n’aperçut aucun signe d’eau ni de végétation, aucune tache bleue ou verte. C’était une chance. Le Menteur aurait aussi bien pu éventrer une ville.

Ou plusieurs villes ! Le vaisseau avait creusé un sacré sillon…

Celui-ci s’allongeait sur des kilomètres au milieu du sable blanc. À l’horizon, au-delà de l’extrémité de cette rainure, une autre commençait. Le vaisseau avait rebondi plusieurs fois. Le sillon de l’atterrissage du Menteur n’en finissait pas, se réduisant à une ligne pointillée, une trace imperceptible… Louis la suivit des yeux et se retrouva regardant à l’infini.

L’Anneau-Monde n’avait pas d’horizon. Aucune ligne ne séparait le ciel de la terre. Plus exactement, ils semblaient se fondre l’un dans l’autre, dans une région où des détails de la taille d’un continent n’auraient été que des points, où toutes les couleurs se dissolvaient graduellement dans le bleu du ciel. Ses yeux restaient captifs du point de convergence. Quand il finit par cligner, ce fut par un effort conscient.

Comme la brume du vide au Mont Lookitthat, des décennies plus tôt, à des siècles-lumière de là… comme la profondeur inaltérée de l’espace, vue par un mineur de la Ceinture dans un vaisseau monoplace… l’horizon de l’Anneau-Monde pouvait s’emparer de l’œil et de l’esprit d’un homme avant qu’il fût conscient du danger.

Louis se pencha vers la ravine. Il cria : « Le monde est plat ! »

Ils levèrent les yeux vers lui.

« Nous avons fait une belle déchirure en atterrissant. Je ne vois aucun signe de vie alentour, nous avons eu de la chance. Mais il y a eu des éclaboussures, aux endroits où nous avons percuté ; j’aperçois un tas de petits cratères secondaires au long de notre ligne d’atterrissage. »

Il se retourna. « Dans l’autre direction… » Et il s’interrompit.

— « Louis ? »

— « Tanj ! C’est la montagne la plus haute que j’aie jamais vue. »

— « Louis ! »

Il avait parlé trop bas. « Une montagne ! » hurla-t-il. « Attendez de la voir. Les Ingénieurs ont dû décider de doter l’Anneau-Monde d’une montagne colossale, trop haute pour un usage quelconque. Trop haute pour y faire pousser des arbres, y cultiver du café, ou même pour y faire du ski. C’est magnifique ! »

C’était magnifique. Une montagne grossièrement conique, complètement isolée. On aurait dit un volcan, une imitation de volcan, car il n’y avait sous l’Anneau-Monde aucun magma qui pût créer une éruption. Sa base se perdait dans la brume. La pente supérieure apparaissait clairement dans l’air raréfié et la pointe avait un aspect neigeux : de la neige sale, ce n’était pas assez brillant pour de la neige propre. Peut-être du givre permanent.

Les arêtes du pic étaient d’une clarté de cristal. Jaillissaient-elles hors de l’atmosphère ? Une montagne réelle de cette taille se serait effondrée sous son propre poids ; mais celle-ci devait être une simple coquille constituée par le matériau de charpente de l’Anneau.

« Je crois que les Ingénieurs de l’Anneau-Monde commencent à me plaire », dit Louis Wu. Sur un monde construit dans un but bien précis, une telle montagne n’avait aucune raison logique d’exister. Pourtant, chaque monde devrait avoir au moins une montagne inviolable.

Ils l’attendaient sous la coque arrondie. Toutes leurs questions tournaient autour du même sujet. « Avez-vous vu des signes de civilisation ? »

— « Non. »

Ils lui firent décrire tout ce qu’il avait vu. Ils se mirent d’accord sur les directions. L’orient, ou sens de rotation, dans la direction du sillon laissé par le Menteur. Le ponant était dans la directoire opposée, du côté de la montagne. Bâbord et tribord étaient à la gauche et à la droite d’un homme faisant face à l’orient.

« Avez-vous aperçu l’un des parapets, à bâbord ou à tribord ? »

— « Non. Je ne comprends pas pourquoi. J’aurais dû les voir. »

— « Fâcheux », dit Nessus.

— « Impossible, on peut voir à des milliers de kilomètres, là-haut. »

— « Pas impossible. Fâcheux. »

Et encore… Vous n’avez rien vu au-delà du désert ? »

— « Non. Très loin sur bâbord, j’ai aperçu un soupçon de bleu. Peut-être un océan, peut-être seulement la distance. »

— « Aucune construction ? »

— « Rien. »

— « Des traînées parallèles dans le ciel ? Des lignes droites qui pourraient être des voies rapides ? »

— « Rien. »

— « Vous n’avez vu aucun signe de civilisation ? »

— « Je vous l’aurais dit. Vous vouliez savoir ? Ils sont tous allés dans une vraie sphère de Dyson le mois dernier, les dix billions qu’ils étaient. »

— « Louis, il faut que nous trouvions une civilisation. »

— « Je sais. »

Ce n’était que trop évident. Il faudrait qu’ils quittent l’Anneau-Monde ; et ils ne pourraient déplacer eux-mêmes le Menteur. De vrais barbares ne pourraient pas les aider, quels que soient leur nombre et leur bonne volonté.

« Il y a un bon côté à tout cela », remarqua Louis Wu. « Nous n’avons pas besoin de réparer le vaisseau. Si nous parvenons à le faire tomber de l’Anneau, la rotation le projettera, et nous avec, au-delà du champ d’attraction de l’étoile. Et là, nous pourrons utiliser l’hyperpropulsion. »

— « Mais il faut d’abord trouver de l’aide. »

— « Ou l’obtenir de force », grommela Parleur.

— « Mais pourquoi restez-vous tous à bavarder ? » intervint brusquement Teela. Elle avait attendu patiemment à l’écart, tandis que les autres retournaient le problème. « Il faut que nous sortions d’ici, n’est-ce pas ? Pourquoi ne tirons-nous pas les cycloplanes du vaisseau ? Allons-y, nous parlerons ensuite ! »

— « Je répugne à quitter le vaisseau », avoua le Marionnettiste.

— « Vous répugnez ! Attendez-vous de l’aide ? Est-ce que quelqu’un s’intéresse à nous le moins du monde ? Quelqu’un a-t-il répondu à nos appels radio ? Louis dit que nous sommes au milieu d’un désert. Combien de temps allons-nous rester ici, à attendre ? »

Elle ne pouvait pas comprendre que Nessus devait rassembler son courage. Et, pensa Louis, elle n’avait aucune patience.

— « Nous allons partir, évidemment », admit le Marionnettiste. « Je ne faisais que formuler ma répugnance. Mais nous devons décider dans quelle direction aller. Sans cela, nous ne saurons pas quoi prendre ou quoi laisser. »

— « Dirigeons-nous vers le parapet le plus proche ! »

— « Elle a raison », acquiesça Louis. « S’il y a des traces de civilisation quelque part, ce sera près du parapet. Mais nous ne savons pas où il se trouve. J’aurais dû le voir, de là-haut. »

— « Non », dit le Marionnettiste.

— « Vous n’y étiez pas, tanjit ! On peut voir à l’infini, là-haut ! Des milliers de kilomètres sans interruption ! Attendez une minute… »

— « L’Anneau-Monde est large de plus d’un million et demi de kilomètres. »

— « Je commençais tout juste à y penser », convint Louis Wu. « Les proportions… Je n’arrive pas à m’y faire. Je n’arrive pas à visualiser quelque chose d’aussi grand ! »

— « Cela viendra tout seul », lui assura le Marionnettiste.

— « Je me le demande. Mon cerveau n’est peut-être pas assez grand pour le contenir. Je ne cesse de me rappeler comme l’Anneau avait l’air étroit, vu du fond de l’espace. Comme un mince ruban bleu. Un ruban bleu », répéta Louis, et il frissonna.

Si chaque parapet était haut de quinze cents kilomètres, à quelle distance minimum devraient-ils se trouver pour que Louis Wu puisse les voir ?

En supposant qu’il pût voir à travers quinze cents kilomètres d’air à peu près terrestre chargé de poussière et de vapeur d’eau, et que cet air cède la place au vide complet à soixante-dix kilomètres d’altitude…

Le parapet le plus proche devait donc se trouver à au moins quarante mille kilomètres.

En couvrant cette distance sur la Terre, on revient à son point de départ. Mais le plus proche parapet pouvait être beaucoup plus loin que cela.

« Nous ne pouvons pas remorquer le Menteur derrière nos cycloplanes », disait Parleur. « Si nous étions attaqués, nous serions obligés de le larguer. Il vaut mieux le laisser ici, près d’un repère de taille. »

— « Qui a parlé de remorquer le vaisseau ? »

— « Un bon guerrier pense à tout. Il se peut que nous ayons à le remorquer de toute façon, si nous ne trouvons pas d’aide à la bordure. »

— « Nous trouverons de l’aide », assura Nessus.

— « Il a sans doute raison », dit Louis. « Les spatioports se trouvent à la lisière. Si tout l’Anneau est retourné à l’âge de pierre et si la civilisation a commencé à se répandre de nouveau, cela a dû se faire à partir de vaisseaux qui rentraient. Il doit en être ainsi.

— « C’est de la haute spéculation », remarqua Parleur.

— « Peut-être. »

— « Mais je suis d’accord avec vous. J’ajouterai que, même si l’Anneau a perdu tous ses grands secrets, il est possible que nous trouvions des machines au spatioport. Des machines en bon état, ou qui peuvent être réparées. »

Mais quelle était la plus proche arête ?

— « Teela a raison », dit soudain Louis. « Mettons-nous au travail. Ce soir, nous pourrons voir plus loin. »

Ils travaillèrent d’arrache-pied pendant les heures qui suivirent. Ils déplacèrent les appareils, les trièrent, descendirent du sas quelques objets pesants à l’aide d’un câble. Le passage entre les deux gravités posait quelques problèmes, mais aucun instrument n’était particulièrement fragile.

Au cours de ces heures de travail, Louis se trouva un moment seul avec Teela, tandis que les étrangers étaient à l’extérieur. « On dirait que quelqu’un a empoisonné ta chose-orchidée favorite. On peut en parler ? »

Elle secoua la tête, évitant son regard. Il vit que ses lèvres étaient parfaites pour la moue. Elle était une de ces rares femmes que pleurer n’enlaidit pas.

« Alors, moi j’en parlerai. Quand tu es sortie du sas sans tenue adéquate, j’ai décidé de te donner une leçon. Quinze minutes plus tard, tu as essayé d’escalader une pente de lave en refroidissement sans autre chose aux pieds qu’une paire de sandales. »

— « Tu voulais que je me brûle les pieds ! »

— « Exactement. N’aie pas l’air si surpris. Nous avons besoin de toi. Nous ne voulons pas que tu te fasses tuer. Je veux que tu apprennes la prudence. Tu n’as jamais appris avant, il faut que tu apprennes maintenant. Tu te rappelleras tes pieds douloureux plus longtemps que mes conseils. »

— « Besoin de moi ! Il y a de quoi rire ! Tu sais pourquoi Nessus m’a amenée ici. Je suis un porte-chance qui ne porte rien du tout. »

— « J’admets que, de ce côté, c’est fichu. Comme porte-bonheur, tu es révoquée. Allons, souris. Nous avons besoin de toi. Pour me maintenir heureux, et que je ne viole pas Nessus. Nous avons besoin de toi pour faire toutes les corvées pendant que nous nous laisserons rôtir au soleil. Nous avons besoin de toi pour émettre des suggestions intelligentes. »

Elle força un sourire qui se transforma soudain en sanglots. Elle enfouit son visage dans l’épaule de Louis et se mit à pleurer à chaudes larmes, enfonçant ses ongles dans son dos.

Ce n’était pas la première fois qu’une femme pleurait sur l’épaule de Louis Wu ; mais Teela avait sans doute plus de raisons qu’aucune autre. Louis l’étreignit, faisant courir ses doigts le long des muscles de son dos dans un geste automatique de massage, et il attendit.

Elle parla, la bouche appuyée sur sa combinaison de vol.

« Comment pouvais-je savoir que le rocher me brûlerait ? »

— « Rappelle-toi les lois du Manigant. La perversité de l’univers tend vers un maximum. L’univers est hostile. »

— « Mais j’ai eu mal ! »

— « Le roc s’est retourné contre toi. Il t’a attaquée. Écoute », essaya-t-il de lui expliquer. « Il faut que tu penses d’une façon paranoïaque. Pense comme Nessus. »

— « Je ne peux pas. Je ne sais pas comment il pense. Je ne comprends pas du tout. » Elle releva son visage baigné de larmes. « Je ne te comprends pas. »

— « Ouais. » Il passa ses pouces en appuyant autour de ses omoplates, puis le long de son épine dorsale. « Écoute », dit-il. « Si je dis que l’univers est mon ennemi, penses-tu que je suis dingue ? »

Elle opina vigoureusement, d’un air irrité.

« L’univers est contre moi », insista-t-il. « L’univers me hait. L’univers n’a que faire d’un homme vieux de deux cents ans.

» Qu’est-ce qui modèle une espèce ? L’évolution, n’est-ce pas ? L’évolution donne à Parleur sa vision nocturne et son équilibre. L’évolution donne à Nessus son réflexe qui l’éloigne du danger. L’évolution interrompt la vie sexuelle d’un homme à cinquante ou soixante ans, puis elle l’abandonne.

» Parce que l’évolution n’a que faire d’un organisme une fois que celui-ci est trop vieux pour se reproduire. Tu me suis ? »

— « Bien sûr. Tu es trop vieux pour procréer », se moqua-t-elle amèrement.

— « Exactement. Il y a quelques siècles, des biologistes ont décomposé les gènes d’une certaine algue et on inventé l’épice survolteur. Le résultat est que j’ai deux cents ans et que je suis en bonne santé. Mais ce n’est pas parce que l’univers m’aime.

» L’univers me hait », martela-t-il. « Il a souvent essayé de me tuer. J’aimerais pouvoir te montrer les cicatrices. Mais j’essaierai. »

— « Parce que tu es trop vieux pour procréer. »

— « Par le Manigant, hystérique de femme ! C’est toi qui ne sais pas faire attention ! Nous sommes en territoire inconnu ; nous en ignorons les règles, et nous ne savons pas ce que nous pouvons rencontrer. La prochaine fois que tu essaieras de marcher sur de la lave brûlante, tu pourrais bien te retrouver avec pire que des pieds douloureux. Sois sur tes gardes. Tu comprends ? »

— « Non », dit Teela. « Non… »

Après qu’elle se fut lavé le visage, ils transportèrent le quatrième cycloplane dans le sas. Pendant une demi-heure, les étrangers les avaient laissés seuls. Peut-être avaient-ils décidé de se tenir à l’écart des discussions de problèmes strictement humains ? » Peut-être. Peut-être…

Une bande du matériau de charpente, aussi plate qu’un dessus de table, s’étendait à l’infini entre deux murs de lave noire. Au premier plan, un énorme tube cathodique gisait sur le côté. Sous le flanc incurvé du cylindre transparent, un fouillis d’appareils et quatre silhouettes qui paraissaient un peu perdues.

« Et l’eau ? » demandait Louis. « Je n’ai aperçu aucun lac. Devrons-nous transporter nos provisions d’eau ? »

— « Non. » Nessus ouvrit la partie arrière de son cycloplane pour leur montrer le réservoir et l’extracteur-refroidisseur qui condenserait la vapeur d’eau contenue dans l’air.

Les cycloplanes étaient des miracles de compacité. À l’exception des selles spécialement aménagées pour chacun d’entre eux, la conception était identique : deux sphères d’un mètre vingt, jointes par l’étranglement qui supportait la selle. La moitié de la section arrière était un coffre à bagages, et il y avait des accessoires pour attacher des équipements supplémentaires. Quatre pieds plats, étendus pour l’atterrissage, se repliaient en vol contre les deux sphères.

Le cycloplane du Marionnettiste avait une selle allongée, une sorte de couchette ventrale munie de trois orifices pour les jambes. Nessus reposerait sur le ventre, contrôlant le véhicule avec ses bouches.

Les cyclos prévus pour Louis et Teela avaient des sièges enveloppants rembourrés, avec des appuie-tête et des commandes de maintien assistées. Comme ceux de Nessus et de Parleur, les sièges étaient placés sur la partie étranglée reliant les deux sphères et comportaient des ouvertures pour les jambes. La selle de Parleur était beaucoup plus grande et plus large, et ne comportait pas d’appuie-tête. Il y avait des attaches pour des outils, des deux côtés de la selle. Ou pour des armes ?

« Nous devons emporter tout ce qui peut servir d’arme » dit Parleur, qui ne cessait de fouiner parmi les appareils éparpillés.

— « Nous n’avons apporté aucune arme », répondit Nessus. « Nous voulions venir en messagers de paix, nous n’avons donc pas d’armes. »

— « Et tout cela ? » Parleur avait déjà rassemblé une petite collection d’instruments légers.

— « Ce ne sont que des outils », dit Nessus. Il montra quelque chose. « Ceci est une lampe laser à faisceau variable. Elle permet de voir très loin la nuit, car on peut réduire à volonté le diamètre du faisceau en tournant cet anneau. Il faut prendre garde de ne pas faire de trous dans des objets ou des personnes proches, car on peut rendre le faisceau parfaitement parallèle et extrêmement intense.

» Ces tétaniseurs sont prévus pour vider nos querelles personnelles. Ils ont une charge de dix secondes. Il faut prendre garde à ce bouton de sûreté, car… »

— « Car ils ont en fait une charge d’une heure. C’est un modèle jinxien, n’est-ce pas ? »

— « Oui, Louis. Et cet appareil est un outil de forage. Peut-être avez-vous entendu parler de l’outil de forage trouvé dans une boîte de stase Négrier… »

Il parlait du désintégrateur Négrier, pensa Louis. Le désintégrateur était bien un outil de forage. Au point d’impact de l’étroit faisceau, la charge de l’électron était temporairement supprimée. Toute matière solide, rendue subitement et violemment positive, tendait à se désagréger en un brouillard de poussière monoatomique.

— « Il est inutile en tant qu’arme », gronda le Kzin. « Nous l’avons étudié. Il agit trop lentement pour être efficace contre un ennemi. »

— « Exactement. Un jouet inoffensif. Cet outil… » L’outil que le Marionnettiste tenait maintenant dans sa bouche ressemblait à un fusil de chasse à canon double, à part la poignée, qui avait l’aspect caractéristique des choses construites par les Marionnettistes, comme du mercure figé à son passage d’une forme dans une autre.

» Cet outil est identique au désintégrateur Négrier, mais l’autre faisceau, lui, supprime la charge positive sur le proton. Il faut prendre garde de ne pas utiliser les deux faisceaux à la fois, car ils sont parallèles et séparés. »

— « Je comprends », dit le Kzin. « Si les deux faisceaux tombaient l’un près de l’autre, un courant s’établirait. »

— « Exactement. »

— « Pensez-vous que ces expédients nous suffiront ? Nous ignorons ce que nous allons rencontrer. »

— « Ce n’est pas tout à fait vrai », dit Louis Wu. « Après tout, ceci n’est pas une planète. S’il y a des animaux qu’ils n’aimaient pas, il y a des chances pour que les constructeurs de l’Anneau-Monde les aient laissés chez eux. Nous ne rencontrerons pas de tigres. Ni de moustiques. »

— « Suppose que les gens de l’Anneau-Monde aimaient les tigres ? » remarqua Teela.

C’était une hypothèse raisonnable, malgré son air de plaisanterie. Que savaient-ils de la physiologie des habitants de l’Anneau-Monde ? Seulement qu’ils venaient d’un monde pourvu d’eau qui vivait dans la lumière d’une étoile K9. Se basant sur cela, ils pouvaient ressembler à des Humains, des Marionnettistes, des Kzinti, des dauphins, des épaulards ou des cachalots. Mais ils ne ressemblaient sans doute à rien de tout cela.

— « Les gens de l’Anneau-Monde sont plus à craindre que leur faune », prédit Parleur. « Nous devons nous munir de toutes les armes possibles. Je suggère qu’on me confie la responsabilité de cette expédition jusqu’au moment où nous pourrons quitter l’Anneau. »

— « J’ai le tasp. »

— « Je ne l’ai pas oublié, Nessus. Vous pouvez tenir le tasp pour un pouvoir de veto absolu. Mais je vous conseille de l’utiliser avec circonspection. Réfléchissez, tous ! » Le Kzin les dominait, un quart de tonne de dents, de griffes et de fourrure orange. « Nous sommes en principe des êtres intelligents. Réfléchissez à notre situation ! Nous avons été attaqués. Notre vaisseau est à moitié détruit. Nous devons franchir une distance inconnue dans un territoire Inconnu. Les habitants de l’Anneau-Monde ont détenu autrefois une puissance énorme. L’ont-ils encore, ou n’utilisent-ils rien de plus complexe qu’une lance faite d’un os aiguisé ?

» Mais ils peuvent aussi détenir la transmutation, des faisceaux de conversion totale, ce qu’il a fallu pour construire ce… » Le Kzin regarda autour de lui, le sol miroitant et les murs de lave noire ; et peut-être frissonna-t-il. « … cette incroyable construction. »

— « J’ai le tasp », maintint Nessus. « Je dirige cette expédition. »

— « Êtes-vous satisfait des résultats ? Je ne veux pas vous insulter, ni vous provoquer. Vous devez me confier le commandement. De nous quatre, je suis le seul à avoir une formation guerrière. »

— « Attendons », suggéra Teela. « Peut-être ne rencontrerons-nous rien à combattre. »

— « D’accord », dit Louis. Il n’avait pas envie d’être sous les ordres d’un Kzin.

— « Très bien. Mais nous devons tout de même prendre des armes », grommela le Kzin. Et, d’autorité, il plaça le désintégrateur Négrier à double canon dans le coffre de son cycloplane.

Ils se mirent alors tous à charger leur véhicule.

Outre les armes, ils emportaient des équipements de camping, des appareils testeurs et reconstitueurs de nourriture, des fioles de vitamines synthétiques, des filtres à air portatifs…

Des disques de communication pouvaient s’adapter au poignet humain, ou kzinti et au cou du Marionnettiste. Ils étaient volumineux et inconfortables.

« Pourquoi ces disques ? » demanda Louis. Le Marionnettiste leur avait déjà montré le système d’intercommunication incorporé aux cycloplanes.

— « À l’origine, ils étaient prévus pour communiquer avec le cerveau de bord du Menteur, afin de pouvoir disposer du vaisseau à n’importe quel moment. »

— « À quoi nous serviront-ils, maintenant ?

— « À traduire, Louis. Si nous rencontrons des êtres intelligents, ce qui est vraisemblable, nous aurons besoin du cerveau de bord pour traduire. »

— « Ah, bon ! »

Ils avaient terminé. Il restait encore des choses, sous la coque du Menteur, mais ils n’en avaient que faire ; des équipements d’apesanteur pour l’espace, les tenues spatiales — sauf Nessus qui, toujours prudent, gardait la sienne, Teela et Louis avaient revêtu de simples combinaisons à contrôle thermique —, des pièces de rechange pour les appareils volatilisés par le système de défense de l’Anneau-Monde. Ils avaient même emporté les filtres à air, plus parce qu’ils étaient aussi peu encombrants que des mouchoirs que par réelle nécessité.

Louis était éreinté. Il enfourcha son cycloplane et regarda autour de lui, se demandant s’il avait oublié quelque chose. Il vit Teela regarder vers le ciel et, malgré la brume de l’échappement, il se rendit compte qu’elle avait l’air horrifié.

« Y a pas de justice », jura-t-elle. « Il est toujours midi ! »

— « Ne t’affole pas. Le… »

— « Louis ! Il y a six bonnes heures que nous travaillons, j’en suis sûre ! Comment peut-il être encore midi ? »

— « Ne t’inquiète pas. Le soleil ne se couche pas, tu te rappelles ?

— « Ne se couche pas ? » Sa panique disparut aussi soudainement qu’elle avait commencé. « Oh ! Bien sûr, il ne se couche pas. »

— « Il faudra nous y habituer. Mais regarde ; n’est-ce pas la lisière d’un carré d’ombre contre le soleil ? »

Quelque chose commençait en effet à déborder sur le disque lumineux. Ils observèrent le soleil qui diminuait.

— « Nous ferions bien de décoller », dit Parleur. « Nous devons être en l’air quand viendra l’obscurité. »

11. L’ARCHE DE L’ANNEAU-MONDE

Quatre cycloplanes groupés en losange s’élevèrent dans la lumière du jour déclinant. La charpente de l’Anneau mise à nu disparut.

Nessus leur avait montré comment utiliser les circuits asservisseurs. Chacun des cyclos était maintenant programmé pour imiter les mouvements de l’appareil de Louis, qui pilotait pour eux tous. Assis dans son siège enveloppant pareil à un fauteuil masseur — dépourvu des accessoires de massage —, il dirigeait son cyclo à l’aide de pédales et d’une barre de direction.

Comme des hallucinations, quatre têtes transparentes en miniature surmontaient son tableau de bord. Une charmante tête de sirène aux cheveux noir corbeau, un presque-tigre féroce aux yeux trop vifs, et une paire de curieux pythons à un œil. Le relais d’intercommunication fonctionnait parfaitement, avec un résultat évoquant des visions de delirium tremens.

Au moment où les cycloplanes s’élevèrent au-dessus des pentes de lave noire, Louis observa l’expression des autres.

Teela réagit la première. Ses yeux scrutèrent à mi-distance, puis s’élevèrent et découvrirent l’infini, là où ils étaient habitués à rencontrer des limites. Ils s’arrondirent en grand et le visage de Teela s’éclaira comme un soleil au milieu d’un orage. « Oh ! Louis ! »

— « Quelle montagne extraordinaire ! » dit Parleur.

Nessus ne dit rien. Ses têtes se balançaient et tournaient nerveusement.

L’obscurité progressait rapidement. Une ombre noire balaya soudain la montagne. En quelques secondes, celle-ci avait disparu. Le soleil n’était plus qu’une mince tranche dorée découpée par les ténèbres. Et quelque chose prenait forme dans le ciel crépusculaire.

Une voûte énorme, l’Arche de l’Anneau-Monde.

Ses contours s’éclaircirent rapidement. À mesure que le ciel et la terre s’obscurcissaient, la vision glorieuse du ciel de l’Anneau-Monde émergeait de la nuit.

L’Anneau-Monde se recourbait sur lui-même en bandes bleu clair à panaches de nuages blancs alternant avec des bandes plus étroites presque noires. À sa base, l’Arche était très large. Elle devenait rapidement plus étroite en s’élevant. Près du zénith, ce n’était plus qu’une ligne pointillée d’un blanc bleuté lumineux. Au zénith lui-même, l’Arche était coupée par l’anneau de carrés d’ombre.

Les cycloplanes s’élevèrent rapidement mais sans bruit. L’enveloppe sonique était un isolant efficace. Louis n’entendait même pas le bruit du vent relatif à l’extérieur. Il n’en fut que plus surpris quand sa bulle d’espace privé fut violée par un hurlement de musique orchestrale.

On aurait dit qu’un orgue à vapeur venait d’exploser.

La violence du son était douloureuse. Louis se plaqua les mains sur les oreilles. Étourdi, il ne réalisa pas immédiatement ce qui se passait. Puis il pressa un bouton et l’image de Nessus disparut comme un fantôme au petite matin. Le hurlement (une chorale d’église brûlée vive ?) diminua considérablement. Il persistait indirectement (une chaîne stéréo éventrée) par l’intermédiaire des micros de Teela et de Parleur.

« Pourquoi a-t-il fait cela ? » s’exclama Teela d’un air étonné.

— « Il est terrifié. Il lui faudra un moment pour s’y habituer. »

— « S’habituer à quoi ? »

— « Je prends le commandement », tonna Parleur. « L’herbivore est incapable de prendre des décisions. Je déclare que cette mission est de nature militaire, et je prends le commandement ! »

Louis considéra un instant l’unique solution : revendiquer lui-même le titre. Mais qui voudrait combattre un Kzin ? De toute façon, celui-ci ferait sans doute un meilleur chef.

Les cycloplanes étaient maintenant à près d’un kilomètre d’altitude. Le ciel et la terre étaient noirs ; mais sur la terre noire se détachaient des ombres plus noires encore, qui donnaient à la carte du relief, sinon des couleurs ; et le ciel était parsemé d’étoiles, et dominé par cette Arche écrasante.

Par un étrange rapprochement, Louis se mit à penser à la Divine Comédie de Dante. L’univers de Dante était une construction complexe, où les âmes des hommes et les anges apparaissaient comme des rouages bien précis de la vaste structure. On ne pouvait oublier un instant que l’Anneau-Monde était une construction, une chose fabriquée, car, de par-delà l’infini, l’anse s’élevait au-dessus d’eux, avec ses carrés bleus et noirs.

Il n’était pas étonnant que Nessus n’ait pu le supporter. Il était trop effrayé — et trop réaliste. Peut-être en voyait-il la beauté, peut-être ne la voyait-il pas. Mais il se rendait certainement compte qu’ils étaient abandonnés sur une structure artificielle dont la surface était plus grande que celle de tous les mondes réunis de l’ancien empire marionnettiste.

« Je crois que j’aperçois les parapets », dit Parleur.

Louis détacha les yeux de la voûte du ciel. Il regarda vers « bâbord » et vers « tribord », et son cœur fit un bond.

À gauche (ils faisaient face au sillon d’atterrissage du Menteur), le faîte du parapet était une ligne à peine visible, bleu-noir sur bleu-noir. Louis ne pouvait évaluer sa hauteur. On ne devinait même pas sa base. Seule l’arête supérieure apparaissait ; et quand il la fixa, elle disparut. Cette ligne se trouvait à peu près au niveau où l’horizon aurait dû être, de sorte qu’elle pouvait être aussi bien la base que le sommet de quelque chose.

À droite et tribord, l’autre parapet était pratiquement identique. Même hauteur, même aspect ; même tendance de la ligne à s’évanouir si on la fixait.

Apparemment, le Menteur s’était écrasé très près de la ligne médiane de l’Anneau. Les parapets semblaient équidistants… ce qui les mettait à près de huit cent mille kilomètres.

Louis s’éclaircit la voix. « Parleur, qu’en pensez-vous ? »

— « Il me semble que le parapet est légèrement plus haut à bâbord. »

— « D’accord. » Louis tourna à gauche. Les autres cyclos suivirent, toujours en circuit asservi.

Louis retrancha l’intercom pour jeter un coup d’œil à Nessus. Le Marionnettiste étreignait sa selle de ses trois jambes ; ses têtes étaient enfouies entre son corps et sa selle. Il volait à l’aveuglette.

« Parleur, en êtes-vous sûr ? » demanda Teela.

— « Naturellement », répondit le Kzin. « Le parapet de bâbord est visiblement plus haut. »

Louis sourit intérieurement. Il n’avait jamais suivi d’entraînement militaire, mais il savait quelque chose de la guerre. Il s’était une fois trouvé pris dans une révolution sur Wunderland, et avait combattu pendant trois mois comme guérillero avant de pouvoir regagner un vaisseau.

Une des qualités d’un bon officier, se rappela-t-il, était de savoir prendre des décisions rapides. Si elles se trouvaient être bonnes, ce n’en était que mieux…

Ils volaient vers bâbord, au-dessus des terres obscures. L’Anneau était plus clair que sous une lumière lunaire, mais celle-ci éclaire peu un paysage vu de haut. La ravine météorique creusée par le Menteur sur la surface de l’Anneau-Monde brillait derrière eux comme un fil d’argent. Elle s’évanouit bientôt dans l’ombre.

Les cyclovolants accéléraient régulièrement en silence. Un peu en dessous de la vitesse du son, un rugissement impétueux creva l’enveloppe sonique. Il atteignit son maximum à Mach 1, puis s’interrompit brutalement. L’enveloppe sonique prit une forme nouvelle, et ce fut de nouveau le silence.

Peu après, les cyclos atteignirent leur vitesse de croisière. Louis se détendit sur son siège. Il estima qu’il y passerait au moins un mois ; autant s’y habituer dès maintenant.

Il se mit à tester son cycloplane. (Il était le seul à piloter, mieux valait ne pas s’endormir.)

Les accessoires de repos étaient simples, confortables et faciles à utiliser. Il essaya de passer la main à travers l’enveloppe sonique. L’enveloppe était un champ de force, un réseau de vecteurs dynamiques destinés à dévier les courants d’air autour de l’espace occupé par le cycloplane. Il n’était pas supposé se comporter comme un mur de verre. Louis le ressentit comme un vent violent, un vent qui pressait droit vers lui, de toutes les directions. Il se trouvait à l’intérieur d’une bulle de vent en mouvement.

L’enveloppe sonique semblait offrir une certaine sécurité.

Il le vérifia en sortant de la fente d’un distributeur un mouchoir de papier qu’il laissa tomber. Le papier voleta sous le cyclo où il resta posé sur l’air, palpitant follement. Louis se dit que s’il tombait de son siège, ce qui était improbable, il resterait prisonnier de l’enveloppe sonique et parviendrait à regagner sa place.

C’était logique. Les Marionnettistes…

Le tube d’eau lui fournit de l’eau distillée. Le distributeur d’aliments lui fournit des briques plates d’un brun rougeâtre. Six fois, il composa une brique, en mordit une bouchée et rejeta la brique dans l’absorbeur. Chacune avait un goût différent et agréable.

Au moins une bonne chose ; il ne se lasserait pas trop vite de la nourriture.

Mais s’ils ne trouvaient pas des plantes et de l’eau à introduire dans l’absorbeur, le distributeur cesserait bientôt de lui fournir des briques.

Il manœuvra le cadran pour une septième brique, qu’il mangea.

Il se sentait découragé à l’idée de la distance qui les séparait d’une aide possible. La Terre se trouvait à deux cents années-lumière ; la flotte marionnettiste, à deux années-lumière de là, s’éloignait presque à la vitesse de la lumière ; le Menteur lui-même, à demi volatilisé, était invisible depuis qu’ils avaient décollé ; et le sillon météorique était maintenant hors de vue. Risquaient-ils de perdre tout à fait le vaisseau ?

Tanj non, il y avait peu de risques. Au ponant se trouvait la plus haute montagne qu’il eût jamais vue. Il ne pouvait y avoir beaucoup de super-volcans de ce genre sur l’Anneau-Monde. Pour retrouver le Menteur, il suffirait de se diriger vers la montagne, puis de revenir vers l’orient à la recherche d’une rainure rectiligne longue de plusieurs milliers de kilomètres.

… Mais l’Arche de l’Anneau-Monde brillait au-dessus d’eux : trois millions de fois la surface de la Terre. Il y avait assez de place pour s’égarer proprement.

Nessus commençait à bouger. Une tête, puis l’autre, émergèrent de sous sa poitrine. Le Marionnettiste manœuvra quelques touches à l’aide de ses bouches et dit : « Louis, puis-je vous parler en particulier ? »

Les images transparentes de Parleur et Teela semblaient assoupies. Louis les coupa du circuit intercom. « Allez-y. »

— « Que s’est-il passé ? »

— « Vous n’avez pas entendu ? »

— « Mes oreilles sont dans mes têtes. Mon ouïe était bloquée. »

— « Comment vous sentez-vous, maintenant ? »

— « Je retomberai peut-être en catatonie. Je me sens perdu, Louis. »

— « Moi aussi. Enfin, nous avons franchi trois mille cinq cents kilomètres dans les trois dernières heures. Nous irions plus vite avec des cabines de transfert, ou même des disques marcheurs. »

— « Nos ingénieurs ont été incapables d’installer des disques marcheurs. » Les têtes du Marionnettiste s’entre-regardèrent, œil dans l’œil. Elles ne gardèrent la pose qu’un instant ; mais Louis avait déjà vu le geste auparavant.

Maintenant, il se demandait si ce n’était pas là un rire de Marionnettiste. Un Marionnettiste fou serait-il capable de développer un sens de l’humour ?

Il poursuivit. « Nous allons vers bâbord. Parleur estime que le parapet est plus proche de ce côté. Je pense qu’on aurait pu tirer à pile ou face avec autant de précision. Mais Parleur est le patron. Il a pris la tête quand vous êtes entré en catatonie. »

— « C’est fâcheux. Son cycloplane est hors de portée de mon tasp. Je dois… »

— « Attendez une seconde. Pourquoi ne pas lui laisser le commandement ? »

— « Mais, mais, mais… »

— « Réfléchissez », insista Louis. « Vous pouvez toujours le contrer grâce au tasp. Si vous ne lui confiez pas la direction, il la prendra de toute façon, à chaque fois que vous vous reposerez. Il nous faut un chef indiscuté. »

— « Je suppose que c’est sans danger », admit le Marionnettiste de sa voix musicale. « Mon commandement n’augmenterait pas sensiblement nos chances. »

— « Voilà qui est bien. Appelez Parleur et dites-lui qu’il est l’Ultime. »

Louis se brancha sur l’intercom de Parleur pour écouter la conversation. S’il s’attendait à des étincelles, il en fut pour ses frais. Le Kzin et le Marionnettiste échangèrent quelques paroles sifflantes et crachantes dans la Langue Héroïque. Puis le Kzin se retrancha du circuit.

« Je suis désolé », reprit Nessus. « Ma stupidité nous a menés au désastre. »

— « Ne vous tracassez pas », lui dit Louis pour le consoler. « Vous êtes dans la phase dépressive de votre cycle. »

— « Je suis un être intelligent, et je peux reconnaître des faits. Je me suis complètement trompé au sujet de Teela Brown. »

— « C’est vrai. Mais ce n’était pas votre faute. »

— « C’est réellement ma faute, Louis. J’aurais dû comprendre pourquoi j’avais du mal à trouver d’autres candidats que Teela Brown. »

— « Hein ? »

— « Ils avaient trop de chance. »

Louis siffla entre ses dents. Le Marionnettiste venait d’établir une nouvelle théorie.

« Exactement », expliqua Nessus. « Ils avaient trop de chance pour se trouver impliqués dans un projet aussi dangereux que le nôtre. Les Loteries de Droits de Naissance ont effectivement engendré une chance physique et héréditaire, mais celle-ci m’a été refusée. Quand j’ai essayé de contacter les familles issues des Loteries, je n’ai pu trouver que Teela Brown. »

— « Écoutez… »

— « Je n’ai pu contacter aucun des autres par ce qu’ils avaient trop de chance. J’ai trouvé Teela Brown pour l’entraîner dans cette expédition malheureuse parce qu’elle n’a pas hérité du gène. Louis, je vous demande pardon. »

— « Oh ! Vous feriez mieux de dormir ! »

— « Je suis désolé pour Teela également. »

— « Non. Cela est ma faute. J’aurais dû l’empêcher de venir. »

— « Le pouviez-vous ? »

— « Je ne sais pas. Je n’en suis pas sûr. Vous devriez dormir. »

— « Je ne peux pas. »

— « Alors pilotez. Je vais dormir. »

C’est ce qu’ils firent. Avant de s’endormir, Louis fut surpris de constater avec quelle douceur volait son cyclo. Le Marionnettiste était un excellent pilote.

Louis s’éveilla aux premières lueurs.

Il n’avait pas l’habitude de dormir en pesanteur. Jamais de sa vie il n’avait passé une nuit en position assise. Quand il bâilla et tenta de s’étirer, ses muscles semblèrent craquer et s’effriter sous l’effort. En grognant, il frotta ses paupières collées et regarda autour de lui.

Les ombres étaient bizarres ; la lumière était bizarre. Il leva les yeux et découvrit une tranche blanche de soleil au zénith. Stupide, se dit-il en attendant que les larmes s’arrêtent. Ses réflexes étaient plus rapides que son cerveau.

Sur sa gauche s’étendaient les ténèbres, qui s’épaississaient avec la distance. L’horizon absent était une obscurité née de la nuit et du chaos sous un ciel bleu sombre dans lequel les contours de l’Arche de l’Anneau-Monde luisaient faiblement.

À droite, vers l’orient, c’était le jour complet.

L’aube était différente, sur l’Anneau-Monde.

Le désert touchait à sa fin. Sa frontière zigzagante, claire et précise, s’incurvait à droite et à gauche. Derrière les cycloplanes, il s’étendait, blanc-jaune, brillant et dénudé. L’énorme montagne occupait encore un morceau de ciel impressionnant. En avant s’étalait une perspective de lacs et de rivières, séparés par des taches de brun-vert.

Les cyclos avaient conservé la même formation, très séparés, en losange. À cette distance, on aurait dit des insectes argentés, tous semblables. Louis était en tête. Il se souvint que Parleur se trouvait à l’orient. Nessus était au ponant, et Teela fermait la marche.

À l’orient de la montagne planait un filet de poussière, pareil à celui que laisserait une jeep à coussin d’air traversant un désert, mais plus gros. Il devait être beaucoup plus gros, bien qu’à cette distance il apparût seulement comme un fil…

« Êtes-vous réveillé, Louis ? »

— « Bonjour, Nessus. Avez-vous piloté tout ce temps ? »

— « J’ai passé la barre à Parleur, il y a quelques heures. Je vous signale que nous avons déjà couvert quelque chose comme onze mille kilomètres. »

— « Ouais. » Mais ce n’était qu’un chiffre, une minuscule fraction de la distance qu’ils devraient parcourir. Toute une vie d’utilisation de cabines de transfert avait détruit son sens de la distance.

— « Maintenant que nous sommes un peu adaptés à ce mode de locomotion, nous allons pouvoir augmenter notre vitesse de croisière et atteindre Mach 2 », insista le Marionnettiste.

— « Ah, bien ! C’est déjà mieux », approuva Louis. « Regardez derrière nous », ajouta-t-il. « Vous voyez cette traînée de poussière ? Avez-vous une idée de ce que ça peut être ? »

— « Bien sûr. Ce doit être du roc volatilisé par notre atterrissage météorique et recondensé dans l’atmosphère. Un volume tel qu’il n’a pas encore eu le temps de se déposer. »

— « Oh ! Je pensais à une tempête de poussière… Tanj, regardez sur quelle distance nous avons glissé ! » La traînée de poussière s’étendait au moins sur trois mille kilomètres, si elle était bien aussi éloignée que le vaisseau.

Le ciel et la terre étaient deux plaques immenses, sans limites, pressées l’une contre l’autre ; et les hommes étaient des microbes rampant entre les plaques…

— « La pression atmosphérique a augmenté. »

Louis détacha ses yeux de l’infini. « Que disiez-vous ? »

— « Regardez votre senseur de pression. L’endroit où nous avons atterri doit être au moins trois mille mètres au-dessus d’ici. »

Louis composa une brique pour son petit déjeuner. « La pression atmosphérique a-t-elle une importance ? »

— « Dans un environnement étranger, il convient d’observer tous les détails. On ne sait jamais lequel peut être crucial. La montagne que nous avons choisie comme repère de notre lieu d’atterrissage, par exemple. Elle doit être plus grande, même, que nous le pensions. Et ce point argenté qui brille devant nous ? »

— « Où ? »

— « Presque à la ligne d’horizon hypothétique, Louis. Juste en face. »

Cela revenait à chercher un détail minuscule sur une carte vue par la tranche. Mais Louis finit par le trouver une lueur miroitante, à peine plus grosse qu’un point.

— « Réflexion de la lumière solaire. Qu’est-ce que cela peut être ? Une ville de verre ? »

— « Peu probable. »

Louis se mit à rire. « Vous êtes trop poli. Mais c’est assez grand pour être une ville de verre. Ou un champ de miroirs. C’est peut-être un énorme télescope à réflecteur. »

— « Si c’est cela, il doit être abandonné. »

— « Pourquoi ? »

— « Nous savons que cette civilisation est retournée à la sauvagerie. Pourquoi, sinon, laisser ces régions devenir des déserts ? »

Louis avait pensé cela pendant un temps. Maintenant… « Peut-être simplifiez-vous exagérément. La taille de l’Anneau-Monde dépasse notre imagination. Je pense qu’il y a assez de place ici pour la sauvagerie, la civilisation, et tout ce qui peut prendre place entre les deux. »

— « Toute civilisation a tendance à s’éteindre, Louis. »

— « Ouais. »

Ils sauraient bientôt ce qu’était le point brillant, de toute façon. Il se trouvait juste sur leur route.

Il n’y avait pas de distributeur de café.

Louis avalait la dernière bouchée de son petit déjeuner quand il remarqua deux lumières vertes sur son tableau de bord. Il fut tout d’abord intrigué, puis il se rappela avoir coupé l’intercom avec Parleur et Teela, la nuit passée. Il les remit en circuit.

« Bonjour », dit Parleur. « Avez-vous vu le soleil se lever, Louis ? C’était très stimulant, esthétiquement parlant. »

— « Je l’ai vu. Bonjour, Teela. »

Teela ne répondit pas.

Louis regarda de plus près. Teela était fascinée, ravie, comme quelqu’un qui a atteint le Nirvana.

« Nessus, avez-vous utilisé votre tasp sur ma femme ? »

— « Non, Louis ; pourquoi le ferais-je ? »

— « Depuis combien de temps est-elle ainsi ? »

— « Comment ? » demanda Parleur. « Elle n’a pas été très communicative, depuis un moment, si c’est ce que vous voulez dire. »

— « Je parle de son expression, tanj ! »

L’image de Teela, campée sur son tableau de bord, regardait à l’infini, à travers lui. Elle paraissait tranquillement et parfaitement heureuse.

— « Elle a l’air détendue », dit le Kzin, « et à son aise. Les nuances plus subtiles de l’expression humaine… »

— « Peu importe. Faites-nous atterrir, voulez-vous ? Elle est en transe de Plateau. »

— « Je ne comprends pas. »

— « Faites-nous atterrir. »

Ils tombèrent de quinze cents mètres. Louis eut une sensation nauséeuse d’apesanteur, jusqu’au moment où Parleur rétablit la propulsion. Il regarda l’image de Teela, guettant une réaction, mais il n’en vit aucune. Elle était sereine et paisible. Les coins de sa bouche étaient légèrement relevés.

Louis tentait de rassembler ses souvenirs. Il avait quelques bribes de connaissances en matière d’hypnose : ce qu’un homme peut amasser en regardant la tri-D pendant deux cents ans. Si seulement il pouvait se rappeler…

Les taches brunes et vertes devinrent des champs, des bois et une rivière. Un paysage luxuriant s’étendait au-dessous d’eux, le genre de paysage que des plat-terriens s’attendent à trouver sur un monde-colonie ; ce n’en était que plus dommage…

« Essayez de nous poser dans une vallée », demanda Louis à Parleur. « J’aimerais la mettre hors de vue de l’horizon. »

— « Très bien. Je pense que Nessus et vous devriez couper le pilotage asservi et me suivre sur commandes manuelles. Je ferai moi-même atterrir Teela.

Le losange des cycloplanes se brisa et se reforma. Parleur se dirigea vers bâbord-orient, vers le cours d’eau que Louis avait remarqué plus tôt. Les autres suivirent.

Lorsqu’ils croisèrent la rivière, ils descendaient toujours. Parleur vira sur l’orient pour en suivre le cours. Il se traînait maintenant au ras des arbres, à la recherche d’une portion de rivage dégagée.

« La végétation ressemble beaucoup à celle de la Terre », dit Louis. Les étrangers approuvèrent d’un grognement.

Ils atteignirent un coude de la rivière.

Les indigènes se trouvaient au milieu du courant, large à cet endroit. Ils manipulaient un filet de pêche. À la vue de la file de cyclos, ils levèrent la tête. Pendant un long moment ils restèrent les yeux fixés en l’air, la bouche ouverte, lâchant leur filet.

Louis, Parleur et Nessus eurent tous la même réaction. Ils s’élevèrent à la verticale. Les indigènes se réduisirent à des points ; la rivière à un fil d’argent sinueux. La forêt luxuriante et sauvage s’estompa dans des bruns-verts.

« Mettez-vous en pilotage asservi », ordonna Parleur d’un ton de commandement péremptoire. « Je vais nous poser ailleurs.

Il devait avoir appris ce ton de commandement — strictement réservé à l’usage humain. Louis se dit que les fonctions d’un ambassadeur étaient décidément assez variées.

Teela n’avait apparemment rien remarqué.

Louis dit : « Alors ? »

— « C’étaient des Hommes », dit Nessus.

— « C’étaient bien des Hommes, hein ? Je me demandais si j’avais des hallucinations. Comment des Hommes ont-ils pu arriver ici ? »

Personne n’essaya de répondre.

12. POING-DE-DIEU

Ils avaient atterri dans une contrée sauvage entourée de collines basses. Avec le faux horizon caché par les collines et la lueur de l’Arche noyée par la lumière du jour, on aurait pu se croire dans un paysage d’une quelconque planète humaine. L’herbe n’était pas exactement de l’herbe, mais elle était verte et elle formait un tapis aux endroits où il aurait dû y avoir de l’herbe. Il y avait de la terre et des rochers, et des buissons au feuillage vert dont la silhouette même avait un air familier.

La végétation, comme Louis l’avait remarqué, ressemblait étrangement à celle de la Terre. Il y avait des buissons où on s’attendait à trouver des buissons, et des endroits dénudés où on s’attendait à trouver des endroits dénudés. Selon les instruments de bord des cyclos, les plantes étaient terrestres, jusqu’au niveau moléculaire. Comme Louis et Parleur étaient liés par un même ancêtre viral très lointain, les arbres de ce monde pouvaient les considérer tous deux comme des frères.

L’une de ces plantes aurait fait une parfaite clôture. On aurait dit du bois ; mais elle poussait à quarante-cinq degrés, se parait d’une couronne de feuilles, redescendait symétriquement pour enfoncer ses racines, s’élevait à nouveau à quarante-cinq degrés… Louis avait vu quelque chose d’analogue sur Gummidgy ; mais cet alignement de triangles était d’un vert brillant et d’un brun d’écorce, les couleurs de la vie terrestre. Louis l’appela la plante-coude.

Nessus allait et venait dans la petite forêt, ramassant des insectes et des plantes pour les étudier à l’aide du laboratoire compact de son cyclo. Il portait toujours sa tenue spatiale, un ballon transparent avec trois bottes et deux gants à bouches. Rien ne pouvait l’attaquer sans percer cette barrière : pas un prédateur, pas un insecte, pas un grain de pollen, pas une spore fongueuse ni un virus moléculaire.

Teela était toujours à cheval sur son cycloplane, les mains posées à plat sur les commandes, les coins de sa bouche légèrement relevés. Elle était inclinée contre l’accélération du cyclo, détendue mais alerte, les courbes de son corps réparties comme si elle avait posé pour une étude de dessin. Ses yeux bruns regardaient à travers Louis Wu et à travers la barrière de collines basses, vers l’infini de l’horizon abstrait de l’Anneau-Monde.

« Je ne comprends pas », dit Parleur. « Que se passe-t-il exactement ? » Elle ne dort pas ; pourtant elle est étrangement insensible.

— « L’hypnose des autoroutes », dit Louis Wu. « Elle en sortira d’elle-même. »

— « Alors, elle n’est pas en danger ? »

— « Pas maintenant. J’avais peur qu’elle ne tombe de son cyclo, ou qu’elle fasse une bêtise avec les commandes. À terre, elle est en sécurité. »

— « Mais pourquoi s’intéresse-t-elle si peu à nous ? » Louis essaya de lui expliquer.

Dans la ceinture d’astéroïdes de Sol, des hommes passent la moitié de leur vie à piloter des vaisseaux entre les rochers. Ils font le point d’après les étoiles. Pendant des heures d’affilée, un mineur de la Ceinture regarde les étoiles : les arcs brillants et rapides des vaisseaux monoplaces à fusion, les lumières cheminantes des astéroïdes proches, et les points fixes que sont les étoiles et les galaxies.

L’âme d’un homme peut errer parmi les étoiles blanches. Beaucoup plus tard, il peut s’apercevoir que son corps a agi pour lui, pilotant son vaisseau tandis que son esprit voyageait dans des domaines dont il ne se rappelle rien. Ils l’appellent le regard lointain. C’est dangereux. L’âme d’un homme ne revient pas toujours.

Sur l’immense plateau du Mont Lookitthat, un homme peut se pencher sur le rebord du vide et regarder vers le bas, à l’infini. La montagne n’est haute que de soixante kilomètres ; mais le regard humain, suivant le flanc strié du versant, découvre l’infini dans la brume épaisse qui en cache la base.

La brume du vide est blanche et uniforme. Elle s’étend sans variation depuis le pied de la montagne jusqu’à l’horizon de la planète. Le vide peut s’emparer de l’esprit d’un homme et le retenir, de sorte qu’il reste pétrifié et extasié, à la lisière de l’éternité, jusqu’au moment où quelqu’un l’en détache et l’entraîne. Ils l’appellent la transe du Plateau.

Ici, il y a l’horizon de l’Anneau-Monde.

« Mais c’est uniquement de l’autohypnose », dit Louis. Il regarda dans les yeux de la jeune fille. Elle remua nerveusement. « Je pourrais sans doute l’en sortir, mais pourquoi prendre des risques ? Laissons-la dormir. »

— « Je ne comprends pas l’hypnose », dit Parleur-aux-Animaux. « Je sais de quoi il s’agit, mais je ne la comprends pas. »

Louis hocha la tête. « Je n’en suis pas surpris. Les Kzinti ne feraient pas de bons sujets d’hypnose. Ni les Marionnettistes, d’ailleurs. » Nessus, qui avait abandonné sa moisson de vie étrangère, les avait tranquillement rejoints.

— « On peut étudier ce qu’on ne comprend pas », dit le Marionnettiste. « Nous savons que quelque chose, dans l’Homme, ne veut pas prendre de décisions. Une partie de lui-même désire que quelqu’un lui dise quoi faire. Un bon sujet hypnotique est une personne pleine de confiance et capable de se concentrer. L’acte par lequel il s’abandonne à l’hypnotiseur est le début de son hypnose. »

— « Mais qu’est-ce que l’hypnose ? »

— « Un état provoqué de monomanie. »

— « Mais pourquoi un sujet le provoquerait-il lui-même ? » Nessus n’avait apparemment pas de réponse.

Louis dit : « Parce qu’il a confiance dans l’hypnotiseur. » Parleur secoua sa grosse tête et se détourna.

— « Une telle confiance en quelqu’un est irrationnelle. Je confesse que je ne comprends pas l’hypnose », dit Nessus. « Et vous, Louis ? »

— « Pas tout à fait. »

— « Je suis soulagé », soupira le Marionnettiste ; et il se regarda un instant dans les yeux, deux pythons s’examinant mutuellement. « Je ne pourrais pas avoir confiance en quelqu’un qui comprendrait des absurdités. »

— « Qu’avez-vous découvert à propos des plantes de l’Anneau-Monde ? »

— « Elles sont très semblables aux formes de vie terrestres, comme je vous l’ai dit. Quoique certaines formes semblent plus spécialisées qu’on ne s’y attendrait. »

— « Vous voulez dire : plus évoluées ? »

— « Peut-être. Mais peut-être une forme spécialisée a-t-elle plus de place pour se développer, même dans son environnement limité, ici sur l’Anneau-Monde. Le point important est que les plantes et les insectes sont assez semblables aux formes terrestres pour nous attaquer. »

— « Et vice versa ? »

— « Oh ! Oui. Certaines espèces sont comestibles pour moi, d’autres conviendront à votre estomac. Il faudra que vous les examiniez une par une, pour les poisons, et pour le goût. Mais n’importe quelle plante peut être utilisée en toute sécurité par l’autocuisine de votre cyclo. »

— « Alors nous ne mourrons pas de faim. »

— « C’est un avantage qui compense à peine le danger. Si seulement nos ingénieurs avaient pensé à emmagasiner un appât à grains stellaires à bord du Menteur ! Nous n’aurions pas eu besoin de nous traîner comme des escargots sur nos cycloplanes. »

— « Un appât à grains stellaires ? »

— « C’est un dispositif simple, inventé il y a des milliers d’années. Il fait émettre par le soleil local des signaux électromagnétiques qui attirent les grains stellaires. Si nous avions un tel appareil, nous pourrions attirer un grain stellaire vers ce soleil, puis entrer en communication avec le vaisseau outsider, qui ne manquerait pas de le suivre. »

— « Mais les grains stellaires voyagent bien en dessous de la vitesse de la lumière ! Cela pourrait prendre des années ! »

— « Mais réfléchissez, Louis ! Même si nous avions dû attendre longtemps, nous n’aurions pas été obligés de quitter l’abri du vaisseau ! »

— « Et vous appelez cela vivre, vous ? » fit Louis violemment. Et il regarda Parleur, le fixa, plongea ses yeux dans les siens.

Parleur-aux-Animaux, lové sur le sol à quelques mètres de là, le fixait également et souriait comme le Chat de Chester, d’Alice au Pays des Merveilles. Pendant un long moment, ils se fixèrent les yeux dans les yeux ; puis le Kzin se leva avec une apparente nonchalance et, d’une détente, disparut dans les buissons étrangers.

Louis se retourna. D’une certaine façon, il savait que quelque chose d’important venait de se passer. Mais quoi ? Et pourquoi ? Il haussa les épaules.

Toujours à cheval sur la selle enveloppante de son cyclo, Teela semblait se ramasser pour l’accélération… comme si elle était encore en vol. Louis se rappelait les quelques fois où il avait été hypnotisé par un thérapeute. Cela revenait à jouer un rôle. Installé dans une confortable absence de responsabilité, il savait tout au long que c’était un jeu qu’il jouait avec l’hypnotiseur. Qu’il pourrait s’en libérer à n’importe quel moment. Mais il ne le faisait jamais.

Les yeux de Teela s’éclairèrent soudain. Elle secoua la tête, se retourna et les vit. « Louis ! Comment avons-nous atterri ? »

— « Tout à fait normalement. »

— « Aide-moi à descendre. » Elle tendit les bras comme un enfant debout sur un mur. Louis la prit par la taille et la souleva de son cyclo. À son contact, son dos fut parcouru d’un frémissement et une douce chaleur lui envahit le bas-ventre et le plexus solaire. Il laissa ses mains où elles étaient. « Autant que je m’en souvienne, nous étions à deux kilomètres au-dessus du sol », dit Teela.

— « À partir de maintenant, évite de regarder l’horizon. »

— « Qu’ai-je fait, je me suis endormie au volant ? » Elle rit et secoua la tête ; sa chevelure devint un grand nuage noir et doux. « Et vous avez tous paniqué ! Je suis désolée, Louis. Où est Parleur ? »

— « Il chasse le lapin », répondit Louis. « Eh ! Pourquoi ne pas prendre un peu d’exercice, puisque nous sommes ici ? »

— « Que penserais-tu d’une promenade dans les bois ? »

— « Bonne idée. » Il rencontra ses yeux et vit qu’ils avaient eu la même pensée. Il alla fouiller dans le coffre à bagages de son cyclo et en retira une couverture. « Prêt ! ? »

— « Vous me stupéfiez », dit Nessus. « Aucune race intelligente connue ne copule aussi souvent que vous le faites. Allez, et prenez garde avant de vous asseoir. Rappelez-vous que nous sommes entourés de formes de vie étrangères. »

« Savais-tu », dit Louis, « que nu était autrefois synonyme de non protégé ? »

Il avait l’impression, en retirant ses vêtements, de se démunir de sa sécurité. L’Anneau-Monde était une biosphère active et sans doute pleine d’insectes, de bactéries et de choses pourvues de dents conçues pour se nourrir de viande protoplasmique.

— « Non », dit Teela. Elle était nue, debout sur la couverture, tendant les bras vers le soleil vertical. « C’est agréable. Sais-tu que je ne t’ai jamais vu nu en plein jour ? »

— « Moi non plus. Je dois ajouter que cela te va tanj bien. Attends, je vais te montrer quelque chose. » Il leva à demi la main vers sa poitrine lisse. « Tanjit !… »

— « Je ne vois rien. »

— « C’est parti. Voilà l’ennui, avec l’épice survolteur. Aucun souvenir. Les cicatrices disparaissent, et après un moment… » Il suivit une ligne en travers de sa poitrine ; mais, sous son doigt, il n’y avait rien.

« Un happeur de Gummidgy m’a arraché une lanière de dix centimètres de large et de plus d’un centimètre de profondeur, depuis l’épaule jusqu’au nombril. Sa seconde attaque m’aurait ouvert en deux. Mais il décida d’avaler d’abord le morceau qu’il m’avait pris. Je devais être pour lui un poison violent, car il s’est ramassé en boule et il est mort.

» Maintenant, il n’y a plus rien. Aucune marque sur moi, nulle part. »

— « Pauvre Louis. Mais je n’ai pas de marques non plus. »

— « Mais toi, tu es une anomalie statistique et, de plus, tu n’as que vingt ans. »

— « Oh ! »

— « Mmm. Tu es douce. »

— « D’autres souvenirs effacés ? »

— « J’ai fait une erreur avec un faisceau de mine, un jour… » Il guida sa main.

Il se retourna sur le dos et Teela, enfourchant ses hanches, s’empala sur lui. Ils se regardèrent pendant un long moment d’insupportable extase avant de commencer à bouger.

Vue dans l’embrasement qui précède l’orgasme, la femme semble resplendir d’une gloire angélique…

… Un animal gros comme un lapin déboula de la forêt, sauta par-dessus la poitrine de Louis et s’enfuit dans les taillis. Un instant plus tard, Parleur-aux-Animaux bondit à son tour dans la clairière. « Excusez-moi ! » cria-t-il au passage, et il disparut sur la piste fraîche.

Quand ils se retrouvèrent auprès des cyclos, la fourrure de Parleur, autour de sa bouche, était tachée de rouge. « Pour la première fois de ma vie », proclama-t-il avec une satisfaction tranquille, « j’ai chassé moi-même ma nourriture, sans autres armes que mes dents et mes griffes. »

Mais il suivit l’avis de Nessus et prit une pilule antiallergique à effet général.

— « Il serait temps de parler des indigènes », dit Nessus. Teela parut surprise. « Des indigènes ? »

Louis expliqua.

« Mais pourquoi nous être enfuis ? Comment auraient-ils pu nous faire du mal ? Étaient-ils vraiment humains ? »

Louis répondit à la dernière question, parce qu’elle le tracassait. « Je ne vois pas comment ils pourraient l’être. Que feraient des êtres humains si loin de l’espace humain ? »

— « Il n’y a aucun doute possible » objecta Parleur-aux-Animaux. « Croyez-en vos yeux, Louis. Peut-être découvrirons-nous que leur race présente des différences avec la vôtre ou celle de Teela. Mais ils sont Humains. »

— « Qu’est-ce qui vous rend si sûr ? »

— « Je les ai sentis, Louis. L’odeur m’est parvenue quand j’ai coupé l’enveloppe sonique. Très loin, dispersés, une vaste multitude d’être humains. Faites confiance à mon nez, Louis. »

Louis en convint. Le nez kzinti appartenait à un carnivore chasseur. Il suggéra « Une évolution parallèle ? »

— « Absurde », dit Nessus.

— « C’est vrai. » La forme humaine convenait à un créateur d’outils, mais pas plus que d’autres configurations. L’esprit se manifestait dans toutes sortes de corps.

— « Nous perdons notre temps », coupa le Kzin. « Le problème n’est pas de savoir comment des Hommes sont arrivés ici. Notre problème est celui du premier contact. Pour nous, chaque contact sera un premier contact. »

Louis se rendit compte qu’il avait raison. Les cycloplanes se déplaçaient plus vite qu’aucun des systèmes de transmission que pouvaient avoir les indigènes. À moins qu’ils n’aient des sémaphores…

Parleur poursuivit : « Il serait bon de savoir quelque chose des Humains à l’état sauvage. Louis ? Teela ? »

— « J’ai quelques connaissances d’anthropologie », dit Louis.

— « Bien, quand nous entrerons en contact, vous parlerez pour nous. Espérons que notre cerveau de bord saura traduire. Nous contacterons les premiers Humains que nous rencontrerons. »

Ils étaient à peine en l’air, sembla-t-il, lorsque la forêt fit place à un damier de champs cultivés. Quelques secondes plus tard, Teela repéra la ville.

Elle ressemblait à une quelconque ville terrestre des siècles passés. Un grand nombre de bâtiments de quelques étages seulement se pressaient les uns contre les autres en une masse continue. Quelques tours élancées dominaient la masse, reliées les unes aux autres par des rampes sinueuses pour véhicules à coussin d’air : ce qui n’était définitivement pas une caractéristique des villes terrestres. Celles-ci, à cette époque, s’étaient plutôt tournées vers les héliports.

« Nos recherches aboutiront peut-être ici », dit Parleur, plein d’espoir.

— « Je vous parie que tout est vide », répondit Louis.

Ce n’était qu’une supposition, mais elle était juste. Cela devint évident quand ils survolèrent la ville.

En son temps, celle-ci avait dû être d’une beauté impressionnante. Elle avait eu une caractéristique que lui aurait enviée n’importe quelle ville de l’Espace connu. Nombre de constructions n’avaient pas été posées sur le sol, mais avaient flotté dans l’espace, reliées au sol et à d’autres bâtiments par des rampes et des tours d’ascenseurs. Libérés de la pesanteur, libérés des restrictions horizontales, ces châteaux-de-rêve flottants avaient existé en toutes sortes de formes et de grandeurs.

Quatre cycloplanes survolaient maintenant les ruines. Chaque bâtiment flottant avait écrasé dans sa chute des constructions plus basses, de sorte que tout n’était que briques pulvérisées, verre, béton, acier déchiré, rampes tordues et tours d’ascenseurs débouchant sur le vide.

Louis s’interrogeait à propos des indigènes. Les ingénieurs humains ne construisaient pas de châteaux aériens ; ils étaient trop préoccupés de sécurité.

« Ils ont dû tomber tous à la fois », remarqua Nessus. « Je ne vois aucun signe de réparation. Une panne d’énergie, sans aucun doute. Parleur, les Kzinti construiraient-ils de façon aussi imprudente ? »

— « Nous n’aimons pas beaucoup l’altitude. Les Humains le pourraient, s’ils ne tenaient pas tant à leur vie. »

— « L’épice survolteur ! » s’exclama Louis. « Voilà la réponse, ils ne connaissaient pas l’épice survolteur. »

— « Oui, il se peut qu’en l’absence de toute possibilité — ou même de toute idée que cela fût possible — de prolonger la vie, ils aient été moins soucieux de sécurité. Ils auraient eu une moindre espérance de vie à protéger », spécula le Marionnettiste. « Cela paraît de mauvais augure, non ? S’ils attachent moins de prix à leur vie, ils attacheront moins de prix à la nôtre. ?

— « Vous envisagez toujours le pire. »

— « Nous le saurons toujours assez tôt. Parleur, vous voyez ce dernier bâtiment élevé, couleur crème, avec les fenêtres brisées… » Ils l’avaient survolé tandis que le Marionnettiste parlait. Louis, dont c’était le tour de piloter les cyclos, vira pour regarder de plus près.

« J’avais raison. Vous voyez, Parleur ? De la fumée. »

Le bâtiment était une tour de vingt étages artistiquement torsadée et sculptée, avec des rangées de fenêtres ovales. La plupart des fenêtres du rez-de-chaussée étaient masquées. Celles qui étaient ouvertes déversaient dans le vent une fine fumée grise.

Le pied de la tour disparaissait parmi des habitations d’un et deux étages. Une rangée de ces maisons avait été écrasée par un cylindre, sans doute tombé du ciel. Mais l’épave roulante s’était désintégrée en moellons de béton avant d’atteindre la tour isolée.

La ville s’arrêtait là. Au-delà, il n’y avait que des rectangles de culture. Avant même que les cycloplanes eussent atterri, des silhouettes humanoïdes accouraient des champs.

Des constructions qui avaient paru intactes d’en haut n’étaient que des ruines, vues au niveau des toits. Rien n’était intact. La panne d’énergie et les désastres qui s’ensuivirent avaient dû survenir des générations plus tôt. Puis le vandalisme, la pluie, les diverses corrosions causées par les formes de vie minuscules, l’oxydation des métaux, avaient achevé l’œuvre destructrice ; tout cela et quelque chose de plus. Ce quelque chose qui, dans le passé préhistorique de la Terre, avait laissé des villages enfouis sous des monticules que les archéologues fouillaient maintenant à qui mieux mieux.

Les citadins n’avaient pas restauré leur ville après la catastrophe. Ils n’étaient pas non plus partis. Ils avaient continué à vivre dans les ruines.

Et les détritus s’accumulaient autour d’eux.

Les détritus. Des boîtes vides. De la poussière apportée par le vent. Des déchets de nourriture, des os, des choses qui ressemblaient à des feuilles de carotte et des épis de maïs. Des outils brisés. Tout cela s’entassait, lorsque les gens étaient trop paresseux ou trop débordés pour emporter les ordures ailleurs. Elles s’accumulaient, s’amollissaient, se fondaient, et l’entassement se stabilisait sous son propre poids, pressé par les pieds lourds, jour après jour, génération après génération.

L’entrée d’origine de la tour était déjà enterrée. Le niveau du sol s’était élevé plus haut. Lorsque les cycloplanes se posèrent sur la « terre » battue, trois mètres au-dessus de ce qui avait été autrefois un parking de véhicules à coussin d’air, cinq indigènes humanoïdes sortirent à grands pas solennel par une fenêtre du premier étage.

La fenêtre à baie double était assez grande pour livrer passage à la procession. Trente ou quarante crânes à l’aspect humain en décoraient le rebord et le linteau. Louis ne put y découvrir aucun agencement particulier ou significatif.

Ils se dirigèrent tous les cinq vers les cyclos. Arrivés près d’eux, ils hésitèrent, ne sachant visiblement pas qui était le chef. Eux aussi paraissaient Humains, mais différents. Ils n’appartenaient à aucune race humaine connue.

Louis les surpassait tous de quinze bons centimètres. Leur peau, aux endroits où elle apparaissait, était très claire, presque livide par rapport au rose nordique de Teela ou au jaune-brun plus foncé de Louis. Ils avaient de longues jambes et des torses courts, et ils marchaient tous avec leurs bras croisés de la même façon. Leurs doigts étaient extraordinairement longs et effilés ; chacun d’entre eux eût été un chirurgien-né encore du temps où les Hommes pratiquaient la chirurgie.

Leur chevelure était encore plus extraordinaire que leurs mains. Les cinq dignitaires arboraient le même blond cendré. Leurs cheveux et leur barbe étaient peignés mais non coupés, et leur barbe ne laissait apparaître que leurs yeux.

Il va sans dire qu’ils avaient tous l’air identique.

« Sont-ils velus ! » chuchota Teela.

« Restez sur vos véhicules », ordonna Parleur à voix basse. « Attendez qu’ils parviennent jusqu’à nous avant de descendre. Je suppose que chacun porte son disque traducteur ? »

Louis le portait à l’intérieur de son poignet gauche. Les disques étaient reliés au cerveau de bord du Menteur. Ils devaient pouvoir couvrir cette distance, et le cerveau de bord du Menteur devait pouvoir traduire n’importe quelle langue nouvelle.

Mais il n’y avait aucun moyen de vérifier l’efficacité de ces tanj trucs, sinon par l’usage. Et il y avait tous ces crânes…

D’autres indigènes arrivaient sans cesse sur l’ancien parking. La plupart s’arrêtaient à la vue de la confrontation qui se préparait, de sorte que la foule formait grossièrement un large cercle à distance respectueuse. D’une foule normale se fût élevé un murmure de conjectures, de paris et d’arguments divers. Cette foule-là était anormalement silencieuse.

Peut-être la présence d’une audience força-t-elle les dignitaires à se décider. Ils choisirent d’approcher Louis Wu.

Les cinq… ils n’étaient pas vraiment identiques. Ils étaient de différentes tailles. Tous étaient minces, mais l’un était presque un squelette, et un autre avait presque des muscles.

Quatre portaient des robes brunes informes et décolorées ; le cinquième portait une robe de coupe similaire — taillée dans une couverture semblable ? — mais d’un rose passé.

Celui qui parla était le plus mince d’entre eux. Un oiseau bleu tatoué décorait le dos de sa main.

Louis répondit.

L’homme tatoué prononça une courte allocution. C’était une chance ; le cerveau de bord aurait besoin de données avant de pouvoir commencer la traduction.

Louis répondit.

L’homme tatoué poursuivit. Ses quatre compagnons maintenaient leur silence solennel. Et, chose surprenante, l’assistance également.

Les disques transmettaient les mots et les phrases…

Louis pensa plus tard que ce silence aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Mais ce fut leur façon de se tenir qui le trompa. Il y avait le large cercle de la foule et les quatre hommes velus en tunique, alignés ; et l’homme à la main tatouée qui parlait.

« Nous appelons la montagne Poing-de-Dieu. » Il pointait un doigt directement vers tribord. « Pourquoi ? Pourquoi pas, Bâtisseur, si cela vous est agréable ? » Il devait parler de la grande montagne, celle qu’ils avaient laissée derrière eux avec le vaisseau. La brume et la distance l’avaient maintenant complètement absorbée.

Louis écouta et apprit. Le cerveau de bord était un excellent traducteur. Peu à peu, une image s’élabora, l’image d’un village fermier vivant dans les ruines de ce qui avait été autrefois une ville formidable…

« Il est vrai que Zignamuclickclick n’a plus la grandeur qu’elle a connue. Nos demeures sont quand même de beaucoup supérieures à ce que nous pourrions faire nous-mêmes. Même lorsque les toits ont disparu, les étages inférieurs restent secs durant de courts orages. Les maisons de la ville sont faciles à chauffer. En temps de guerre, il est facile de les défendre, et difficile de les brûler.

» C’est ainsi, Bâtisseur, que bien que nous partions le matin pour travailler dans nos champs, nous regagnons le soir nos demeures à la lisière de Zignamuclickclick. Pourquoi nous efforcer de construire de nouvelles, quand les vieilles font un meilleur usage ? »

Deux étrangers terrifiants et deux presque-Humains, imberbes et extraordinairement grands ; tous quatre chevauchant des oiseaux de métal sans ailes, parlant du charabia par leurs bouches et un langage compréhensible par des disques de métal… pas étonnant que les indigènes les aient pris pour les constructeurs de l’Anneau-Monde. Louis ne fit rien pour les détromper. Il eût fallu des jours pour expliquer d’où ils venaient ; et ils étaient là pour apprendre, pas pour enseigner.

« Cette tour, Bâtisseur, est le siège de notre gouvernement. Nous dirigeons plus de mille personnes, ici. Pourrions-nous construire un meilleur palais que cette tour ? Nous avons condamné les étages supérieurs afin de retenir la chaleur dans les parties que nous utilisons. Nous avons un jour défendu la tour en jetant des moellons depuis les étages supérieurs. Je me rappelle que notre principal ennemi était la peur des hauteurs…

» Pourtant, nous rêvons de voir revenir les jours merveilleux où notre ville abritait mille fois mille personnes, et où les bâtiments flottaient dans l’air. Nous espérons que vous déciderez de faire revivre ces jours. Il est dit que, même aux jours merveilleux, ce monde avait déjà sa forme présente. Peut-être daignerez-vous nous dire si c’est vrai ? »

— « C’est la vérité », affirma Louis.

— « Et ces jours reviendront-ils ? »

Louis répondit sans se compromettre. Il sentit le désappointement de son interlocuteur, ou le devina.

Lire l’expression de l’homme velu n’était pas chose facile. Les gestes sont une sorte de code ; et les gestes du porte-parole n’étaient ceux d’aucune culture terrestre. Une toison platine aux boucles serrées cachait entièrement son visage, à part les yeux, qui étaient bruns et doux. Mais les yeux ne révèlent que peu d’expression, contrairement à ce que beaucoup pensent.

Sa voix était presque un chant, un récital de poésie. Le cerveau de bord traduisait les mots de Louis en un chant similaire, et lui parlait sur un ton de conversation. Louis entendait les autres disques siffler doucement en marionnettiste et gronder tranquillement dans la Langue Héroïque.

Il posa des questions…

« Non, Bâtisseur, nous ne sommes pas un peuple assoiffé de sang. Nous faisons rarement la guerre. Les crânes ? Ils jonchent le sol, où qu’on marche Zignamuclickclick. Ils sont là depuis la chute de la ville, dit-on. Nous les utilisons comme décoration, et en raison de leur signification symbolique. » Le porte-parole éleva solennellement la main ; le dos de celle-ci, tourné vers Louis, montrait l’oiseau tatoué.

Et tous ceux qui étaient là crièrent « … ! »

Le mot ne fut pas traduit.

C’était la première fois que les autres avaient émis un son. Louis venait de manquer quelque chose, et il le savait. Malheureusement, il n’avait pas le temps de s’en inquiéter.

— « Montrez-nous un prodige », disait le porte-parole. « Nous ne mettons point en doute votre pouvoir. Mais il se peut que votre route ne repasse jamais par ici. Nous aurions un souvenir à transmettre à nos enfants. »

Louis réfléchit. Ils avaient déjà volé comme des oiseaux ; le truc ne les impressionnerait pas deux fois. La manne, sortie des fentes distributrices des autocuisines ? Mais même les Humains nés sur la Terre variaient dans leur tolérance à certains aliments. La différence entre nourriture et déchets était en grande partie affaire de culture. Certains mangeaient des sauterelles avec du miel, d’autres des escargots grillés ; ce qui était fromage pour l’un n’était que lait gâté pour l’autre. Mieux valait ne pas courir le risque. Pourquoi pas la lampe laser ?

Au moment où Louis se pencha sur son coffre à bagages, la lisière d’un carré d’ombre commençait à empiéter sur le disque du soleil. L’obscurité ne rendrait sa démonstration que plus impressionnante. Ayant réglé l’ouverture en grand et la puissance au minimum, il dirigea d’abord le faisceau sur le porte-parole, puis sur ses quatre codirigeants, et enfin sur les visages de la foule. S’ils en furent impressionnés, ils le cachèrent bien. Dissimulant sa déception, il dirigea la lampe vers le haut.

La figurine qu’il visait saillait hors du toit de la tour. On aurait dit une gargouille surréaliste et modernisée. Le pouce de Louis bougea, et la gargouille émit une lueur blanc-jaune. Son index se déplaça, et le rayon se réduisit à un pinceau de lumière verte. Un nombril chauffé à blanc apparut sur la gargouille.

Louis attendit les applaudissements.

« Vous combattez avec la lumière », dit l’homme à la main tatouée. « Cela n’est-il pas interdit ? »

— « … ! » cria la foule, qui redevint aussitôt silencieuse.

— « Nous l’ignorions », dit Louis. « Nous nous excusons. »

— « Vous l’ignoriez ? Comment pourriez-vous l’ignorer ? N’avez-vous pas élevé l’Arche en signe d’Alliance avec l’Homme ? »

— « De quelle Arche s’agit-il ? »

Le visage velu de l’homme était caché, mais son étonnement était évident. « L’Arche sur le monde, ô Bâtisseur ! » Louis comprit soudain. Il se mit à rire.

L’homme velu le frappa maladroitement sur le nez.

Le coup fut léger, car l’homme velu était frêle et ses mains fragiles. Mais il lui fit mal.

Louis n’était pas habitué à la douleur. La plupart des gens de son siècle n’avaient jamais rien enduré de plus douloureux que de se cogner un doigt de pied. Les anesthésiques étaient trop répandus, l’aide médicale trop facile à obtenir. La souffrance d’un skieur qui se brisait la jambe ne durait que quelques secondes, moins d’une minute, et le souvenir en était même souvent supprimé comme un trauma intolérable. La connaissance des disciplines de combat, karaté, judo, jiu-jitsu, boxe, était illégale déjà bien avant la naissance de Louis Wu. Louis était un piètre guerrier. Il pouvait affronter la mort, mais pas la souffrance.

Le coup lui fit mal. Il hurla et laissa tomber sa lampe laser.

La foule convergeait. Deux cents hommes velus rendus furieux devinrent mille démons ; et les choses étaient loin d’être aussi drôles que la minute précédente.

Le porte-parole fin comme un roseau tenait Louis Wu enserré dans ses deux bras, le paralysant avec une force hystérique. Louis, aussi hystérique, se dégagea d’un mouvement forcené. Il était sur son cyclo, la main sur le levier ascensionnel, lorsque sa raison reprit le dessus.

Les autres cycles étaient asservis au sien. S’il décollait, les autres décolleraient aussi, avec ou sans leur passager.

Louis regarda autour de lui.

Teela était déjà en l’air, ayant eu l’esprit de couper son circuit asservi. D’en haut, elle observait le combat, les sourcils froncés d’anxiété. L’idée de leur venir en aide ne l’effleurait même pas.

Parleur combattait furieusement. Il avait déjà terrassé une demi-douzaine d’ennemis. Au moment où Louis le regardait, le Kzin abattit sa lampe laser et fracassa le crâne d’un homme.

Les hommes velus tournaient autour de lui en un cercle indécis.

Des mains aux longs doigts tentaient d’arracher Louis à son siège. Et elles y parvenaient, bien qu’il s’agrippât à sa selle avec les mains et les genoux. Un peu tard, il pensa à activer l’enveloppe sonique.

Les indigènes, rejetés brutalement en arrière, poussèrent des cris perçants.

Quelqu’un était encore sur son dos. Louis se dégagea et le fit tomber, coupa l’enveloppe sonique, puis la réactiva pour l’éjecter. Il parcourut des yeux l’ancien parking, à la recherche de Nessus.

Celui-ci essayait d’atteindre son cyclo. Les indigènes semblaient redouter sa forme étrange. Un seul lui bloquait la route ; mais celui-ci était armé d’une barre métallique arrachée à quelque vieille machine.

Au moment où Louis l’aperçut, l’homme brandissait la barre vers la tête du Marionnettiste.

Nessus rejeta la tête en arrière. Il pivota sur les jambes antérieures, tournant le dos au danger, mais également à son cycloplane.

Le Marionnettiste s’était condamné par son réflexe de fuite — à moins que Parleur ou Louis ne puissent le secourir à temps. Louis ouvrit la bouche pour crier tandis que le Marionnettiste achevait son mouvement.

Louis referma la bouche.

Le Marionnettiste se retourna vers son cyclo. Personne ne tenta de l’arrêter. Son sabot postérieur laissait des traces sanglantes sur le sol d’ordures tassées.

Le cercle des assaillants de Parleur restait hors de sa portée. Le Kzin cracha à leurs pieds — geste proprement humain et non kzinti — et se retourna pour enfourcher son cyclo. La lampe laser qu’il tenait de la main gauche était ensanglantée jusqu’à hauteur de son coude.

L’indigène qui avait tenté d’arrêter Nessus gisait à l’endroit où il était tombé. Une mare de sang s’était formée autour de lui.

Les autres étaient en l’air. Louis décolla après eux. De loin, il vit le geste de Parleur et il l’interpella : « Arrêtez ! Ce n’est pas nécessaire. »

Parleur avait empoigné le désintégrateur Négrier. Il cria : Est-il besoin de nécessité ? »

Mais il avait interrompu son geste. « Ne faites pas cela », implora Louis. « Ce serait du meurtre. Que peuvent-ils nous faire, maintenant ? Nous jeter des pierres ? »

— « Ils peuvent utiliser votre lampe laser contre nous. »

— « Non, ils ne chercheront pas à l’utiliser. Il y a un tabou. »

— « Ça, c’est ce qu’a dit le porte-parole. Vous le croyez ? »

— « Oui. »

Parleur rangea finalement son arme. (Louis poussa un soupir de soulagement ; il voyait déjà le Kzin rasant la ville.) Comment un tel tabou a-t-il pu se créer ? Une guerre d’armes énergétiques ? »

— « Ou un bandit armé du dernier modèle de canon laser de l’Anneau-Monde. Dommage qu’il n’y ait personne à qui demander. »

— « Votre nez saigne. »

Maintenant que Louis y pensait, son nez l’élançait douloureusement. Il asservit son cyclo à celui de Parleur et se livra à quelques soins médicaux. Au-dessous d’eux, une foule frustrée et avide de lynchage grouillait à la lisière de Zignamuclickclick.

13. APPÂTS A GRAINS STELLAIRES

« Ils auraient dû être agenouillés », se plaignait Louis. « C’est ce qui m’a trompé. Et la traduction ne cessait de dire bâtisseur, quand elle aurait dû dire dieu. »

— « Dieu ? »

— « Ils ont fait des dieux des Ingénieurs de l’Anneau-Monde. J’aurais dû remarquer le silence. Tanjit, personne d’autre que le prêtre n’émettait un son ! Ils agissaient tous comme s’ils avaient écouté quelque ancienne litanie. Sauf que je donnais continuellement les mauvaises réponses. »

— « Une religion. Comme c’est étrange ! Mais tu n’aurais pas dû rire. » L’image de Teela dans l’intercom avait un air sérieux. « Personne ne rit dans une église, pas même les touristes. »

Ils volaient sous une tranche décroissante de soleil au zénith. Les bandes bleues de l’Anneau-Monde commençaient à apparaître dans le ciel, de plus en plus brillantes.

— « Cela paraissait drôle sur le moment », expliqua Louis. « Et ça l’est encore. Ils ont oublié qu’ils vivent sur un anneau. Ils pensent que c’est une arche. »

Un bruit croissant perça l’enveloppe sonique. Il devint un instant pareil à un ouragan, puis cessa brusquement. Ils venaient de passer le mur du son.

Zignamuclickclick diminuait derrière eux. La ville n’aurait jamais sa revanche sur les démons. Elle ne les reverrait sans doute jamais.

— « On dirait une arche », insista Teela.

— « C’est vrai. Je n’aurais pas dû rire. Enfin, nous avons de la chance. Nous pouvons laisser nos erreurs derrière nous », conclut Louis. « Tout ce que nous avons à faire, dans un cas semblable, est de nous envoler. Rien ne peut nous rattraper. »

— « Il y a des erreurs que nous devons emporter avec nous », dit doucement Parleur-aux-Animaux.

— « Il est amusant que vous disiez cela. » Louis se gratta le nez, maintenant aussi insensible qu’un morceau de bois. Il serait guéri avant que l’effet de l’anesthésique n’eût disparu.

Il se décida. « Nessus ? »

— « Oui, Louis. »

— « J’ai réalisé quelque chose, là-bas. Vous prétendez que vous êtes fou parce que vous faites preuve de courage. C’est exact ?

— « Quel tact vous avez, Louis ! La délicatesse de votre langage… »

— « Soyez sérieux. Vous et tous les autres Marionnettistes vous méprenez de la même façon. Vous partez du postulat selon lequel un Marionnettiste tourne instinctivement le dos au danger pour s’enfuir. Exact ? »

— « Oui, Louis. »

— « Eh bien, c’est faux ! Si un Marionnettiste tourne instinctivement le dos au danger, c’est pour pouvoir se servir de sa jambe postérieure. Ce sabot est une arme mortelle, Nessus ! »

D’un seul mouvement, le Marionnettiste avait pivoté sur ses jambes antérieures et rué avec sa jambe postérieure. Louis se rappelait comment ses têtes étaient tournées vers l’arrière, écartées au maximum pour trianguler l’objectif. Nessus avait projeté avec précision le cœur de l’homme à travers sa colonne vertébrale brisée.

— « Je ne pouvais pas m’enfuir », expliqua-t-il. « J’aurais abandonné mon véhicule. Cela eût été dangereux. »

— « Mais vous n’avez pas pris le temps d’y penser », insista Louis. « C’était instinctif. Vous tournez automatiquement le dos à l’ennemi. Vous vous retournez, et vous frappez. Un Marionnettiste sain d’esprit se retourne pour combattre, non pour fuir. Vous n’êtes pas fou. »

— « Vous vous trompez, Louis. La plupart des Marionnettistes fuient le danger. »

— « Mais… »

— « La majorité a toujours raison, Louis. »

Animal grégaire ! Louis renonça. Il leva les yeux vers la dernière parcelle de soleil qui disparaissait.

Il y a certaines erreurs que nous devons emporter avec nous…

Mais Parleur devait penser à autre chose en disant cela. À quoi pensait-il ?

Au zénith planait un anneau de rectangles noirs. Celui qui cachait le soleil était encadré d’un halo nacré. Au-dessus de tout cela, l’Anneau-Monde formait une arche paraboloïde qui se découpait sur le ciel semé d’étoiles.

On aurait dit une chose faite avec un jeu de construction par un enfant trop jeune pour savoir ce qu’il faisait.

Nessus pilotait lorsqu’ils avaient quitté Zignamuclickclick. Plus tard il avait transmis la direction à Parleur et ils avaient volé toute la nuit. Maintenant, au-dessus d’eux, une lisière plus brillante sur le carré d’ombre central annonçait l’aube proche.

Durant les heures précédentes, Louis avait trouvé un moyen de visualiser la taille de l’Anneau-Monde.

Il avait imaginé une projection de Mercator de la planète Terre — une carte murale scolaire, classique et rectangulaire — mais avec l’équateur dessiné grandeur nature. On aurait pu sculpter une telle carte en relief et, près de l’équateur, les proportions eussent été les mêmes que sur la planète réelle. Mais on aurait pu dessiner quarante cartes identiques, côte à côte, dans la largeur de l’Anneau-Monde.

La surface d’une telle carte serait supérieure à la surface de la Terre. Pourtant, on aurait pu l’inclure dans la topographie de l’Anneau-Monde, la quitter des yeux un instant, et ne jamais être capable de la retrouver.

On pouvait imaginer des comparaisons encore plus amusantes, grâce aux outils qui avaient servi à façonner l’Anneau-Monde. Ces océans salés symétriques, de chaque côté de l’Anneau, étaient plus grands qu’aucun monde de l’espace humain. Les continents, après tout, n’étaient que de grandes îles. On aurait pu étaler la carte de la Terre sur un tel océan, et encore disposer d’espace libre tout autour.

Je n’aurais pas dû rire. Il m’a fallu assez de temps pour me rendre compte de la taille de cette… construction. Pourquoi attendre des indigènes plus de perspicacité ?

Nessus s’en était rendu compte plus tôt. La première nuit où ils avaient vu l’Arche, le Marionnettiste avait hurlé et tenté de se cacher.

Oh ! Par le tanj !… C’était sans importance. Quand on pouvait s’éloigner de toutes ses erreurs à deux mille kilomètres à l’heure.

Parleur l’appela pour lui confier le pilotage. Louis dirigea la formation tandis que le Kzin dormait.

Et l’aube vint, à 1 250 kilomètres/seconde.

La ligne qui sépare le jour de la nuit s’appelle le terminateur. Sur Terre, on peut voir le terminateur depuis la Lune ou depuis une orbite quelconque ; mais on ne peut pas le voir depuis la Terre elle-même.

Les lignes droites qui séparaient la lumière de l’ombre sur l’Anneau-Monde étaient toutes des terminateurs.

Depuis l’orient, le terminateur déferlait vers la formation de cycloplanes. Il accourait, depuis le sol jusqu’au ciel, depuis l’infini à bâbord jusqu’à l’infini à tribord. Il venait comme le destin rendu visible, mur trop grand pour être contourné.

Il arrivait. Le halo, au-dessus d’eux, devint plus brillant puis se mit à flamboyer lorsque le carré d’ombre exposa la lisière du disque solaire. Louis contemplait la nuit à sa gauche, le jour à sa droite, l’ombre du terminateur s’éloignant sur une plaine infinie. Une aube étrange, mise en scène pour Louis Wu le touriste.

Très loin à tribord, au-delà du point où la terre disparaissait dans la brume, les contours nets d’un pic montagneux se matérialisèrent dans la lumière du jour nouveau.

« Poing-de-Dieu », dit Louis, goûtant le son majestueux dans sa bouche. Quel nom pour une montagne ! Mais surtout, quel nom pour la plus haute montagne du monde !

Louis Wu l’homme n’était pas à son aise. Si son corps ne commençait pas bientôt à s’adapter, ses articulations se pétrifieraient en une position assise et il ne pourrait plus bouger. De plus, ses briques de nourriture commençaient à avoir goût de… briques. Enfin, son nez était encore partiellement engourdi. Et il n’y avait toujours pas de distributeur de café !

Mais Louis Wu le touriste s’amusait royalement.

Le réflexe de fuite des Marionnettistes. Personne n’avait jamais soupçonné que ce pût être aussi un réflexe offensif. Personne, sauf Louis Wu.

L’appât à grains stellaires. Quelle chose poétique ! Un dispositif simple, inventé il y avait des milliers d’années, avait dit Nessus. Et aucun Marionnettiste n’avait jamais pensé à en parler, jusqu’à hier.

Mais les Marionnettistes étaient tellement dépourvus de poésie.

Savaient-ils pourquoi les vaisseaux outsiders suivaient les grains stellaires ? Le gardaient-ils secret ? Ou l’avaient-ils appris, puis oublié parce qu’inutile à leur pérennité ?

Nessus n’était pas sur le circuit intercom. Il dormait, probablement. Louis brancha le signal : le Marionnettiste le verrait à son réveil sur son tableau de bord et l’appellerait.

Savait-il ?

Les grains stellaires : des êtres sans esprit qui pullulaient au cœur de la galaxie. Leur métabolisme était celui du phénix solaire. Ils se nourrissaient de l’hydrogène ténu de l’espace interstellaire. Ils se propulsaient à l’aide d’une énorme voile photonique hautement réfléchissante, contrôlée comme un parachute. Le vol de ponte d’un grain stellaire l’emportait souvent de l’axe galactique jusqu’à la lisière de l’espace intergalactique, d’où il revenait sans son œuf. Une fois éclos, l’oisillon de grain stellaire devait retrouver son chemin en chevauchant le vent photonique vers le Noyau chaud et riche en hydrogène.

Où les grains stellaires allaient, les Outsiders allaient également.

Pourquoi les Outsiders suivaient-ils les grains stellaires ? Question bizarre, bien que poétique.

Peut-être pas si bizarre. À peu près au milieu de la première guerre Homme-Kzin, un grain stellaire avait zigué au lieu de zaguer. Le vaisseau outsider qui le suivait s’était approché de Procyon, et s’était arrêté assez longtemps pour vendre à Nous-Y-Voilà le shunt hyperspatial.

Le vaisseau aurait pu s’aventurer dans l’espace kzinti aussi bien que dans l’espace humain.

Et les Marionnettistes n’avaient-ils pas étudié les Kzinti, à cette époque ?

Tanjit ! Voilà ce que c’est de laisser mon esprit vagabonder. De la rigueur, voilà ce qu’il me faut.

Mais se trompait-il ? Non. Nessus en avait parlé. Les Marionnettistes avaient étudié les Kzinti, cherchant à savoir s’ils pouvaient être examinés sans danger.

Puis la guerre Hommes-Kzinti avait résolu leur problème, Un vaisseau outsider s’était aventuré dans l’espace humain pour vendre à Nous-Y-Voilà un shunt hyperspatial, tandis que l’armada kzinti déferlait par la frontière opposée. Une fois que les vaisseaux de guerre humains furent équipés du shunt hyperspatial, les Kzinti avaient cessé d’être une menace à la fois pour l’Homme et pour le Marionnettiste.

Ils n’oseraient pas. Louis était horrifié. Si jamais Parleur… Mais cette éventualité était encore pire.

« Une expérience de reproduction sélective », dit Louis. « Reproduction sélective arbitraire. Mais ils se sont servis de nous ! Ils se sont servis de nous ! »

— « Oui », dit Parleur-aux-Animaux.

Louis crut un instant qu’il avait rêvé. Puis il vit la minuscule image transparente de Parleur au-dessus de son tableau de bord. Il avait laissé l’intercom branché.

— « Tanj ! Vous écoutiez ! »

— « Sans le vouloir, Louis. J’avais négligé de couper mon intercom. »

— « Oh ! » Trop tard, Louis se rappela avoir vu Parleur lui sourire après que Nessus eut décrit un appât à grains stellaires, alors qu’il était en principe hors de portée de voix. Il se rappela que les oreilles du Kzin étaient celles d’un carnivore chasseur. Il se rappela que le sourire du Kzin est un réflexe destiné à découvrir les dents pour le combat.

— « Vous avez parlé de reproduction sélective », dit Parleur.

— « Je ne faisais que… »

— « Les Marionnettistes ont dressé nos races l’une contre l’autre afin de réduire l’expansion kzinti. Ils avaient un appât à grains stellaires Louis. Ils l’ont utilisé pour attirer un vaisseau outsider dans votre espace, afin de vous assurer la victoire. Une expérience de reproduction sélective, avez-vous dit »

— « Écoutez, ce n’est qu’une chaîne de présomptions extrêmement hasardeuses. Si vous voulez bien réfléchir… »

— « Mais nous avons tous deux suivi cette chaîne. »

— « Hum. »

— « Je me demandais si j’allais aborder le sujet avec Nessus ou attendre que nous ayons atteint notre principal objectif, qui est de quitter l’Anneau-Monde. Maintenant que vous connaissez la situation, je n’ai pas le choix. »

— « Mais… » Louis referma la bouche. La sirène aurait couvert sa voix, de toute façon. Parleur avait actionné le signal d’alarme.

La sirène était un hurlement mécanique dément, un son subsonique et supersonique d’une discordance douloureuse. Nessus apparut au-dessus du tableau de bord, criant : « Oui ? Oui ? »

Parleur répondit dans un rugissement. « Vous vous êtes immiscés dans une guerre, en faveur de l’ennemi ! Votre action équivaut à une déclaration de guerre contre le Patriarcat ! »

Teela était apparue juste à temps pour entendre les dernières paroles. Louis croisa son regard, secoua la tête. Ne t’en mêle pas.

Les têtes du Marionnettiste se dressèrent comme des serpents en signe d’étonnement. Sa voix était sans inflexion, comme d’habitude. « De quoi parlez-vous ? »

— « De la Première Guerre avec les Hommes. Les appâts à grains stellaires. Le shunt hyperspatial des Outsiders. »

L’une des têtes triangulaires plongea hors de vue. Louis vit un cycloplane argenté rompre la formation, et il sut que c’était Nessus.

Il n’était pas inquiet outre mesure. Les deux autres cyclos avaient l’air de moucherons argentés, si loin de lui, et si écartés l’un de l’autre. Si la querelle avait eu lieu au sol, quelqu’un aurait pu être en danger. Ici, en l’air, que pouvait-il arriver ? L’engin du Marionnettiste devait être plus rapide que celui de Parleur. Nessus avait certainement pris cette précaution. Il avait dû s’assurer qu’il pourrait distancer le Kzin si nécessaire.

Mais le Marionnettiste ne fuyait pas. Sa boucle le ramenait vers le cyclo de Parleur.

« Je ne veux pas vous tuer », dit Parleur-aux-Animaux. « Mais si vous avez l’intention de m’attaquer en vol, rappelez-vous que la portée de votre tasp risque d’être inférieure à celle du désintégrateur Négrier. GRRR ! »

Le cri de mort du Kzin glaçait le sang. Louis sentit ses muscles se bloquer dans leur position, comme tétanisés. Il se rendit vaguement compte que le point argenté s’éloignait à nouveau du cyclo de Parleur.

Mais il remarqua l’air de Teela, la bouche ouverte d’admiration.

« Je n’ai pas l’intention de vous tuer », reprit Parleur-aux-Animaux d’un ton plus calme. « Mais j’exige des réponses, Nessus. Nous savons que votre race sait diriger les grains stellaires. »

— « Oui », dit Nessus. Son cyclo s’éloignait vers bâbord à une vitesse incroyable. Le calme funèbre des étrangers était une illusion créée par le fait que Louis ne savait pas lire l’expression d’un visage étranger, et que les étrangers ne pouvaient pas mettre d’expression humaine dans la langue interworld.

Nessus s’enfuyait par crainte pour sa vie, mais le Kzin n’avait pas quitté sa place dans la formation. Il insista.

« J’exige des réponses, Nessus. »

— « Vos suppositions sont exactes », reconnut le Marionnettiste. « Nos investigations pour trouver un moyen d’exterminer sans danger les Kzinti carnivores et haineux nous avaient montré que votre espèce avait un potentiel élevé et que vous pourriez vraisemblablement nous être utiles. Nous avons pris des mesures destinées à vous faire évoluer jusqu’au point où vous pourriez coexister pacifiquement avec des races qui vous étaient étrangères. Nos méthodes étaient indirectes, et sans risques. »

— « Sans risques. Nessus, je ne suis pas content. »

— « Moi non plus », dit Louis Wu.

Le fait que les deux étrangers parlaient toujours en interworld ne lui avait pas échappé. Ils auraient pu avoir une conversation privée en utilisant la Langue Héroïque. Ils avaient préféré inclure les Humains — et fort à propos, car cette querelle était aussi celle de Louis.

« Vous vous êtes servis de nous aussi », dit-il. « Vous nous avez utilisés aussi totalement que vous avez utilisé les Kzinti. »

— « Mais à notre détriment », objecta Parleur.

— « Nombre d’Hommes ont été tués, au cours des guerres Hommes-Kzinti. »

— « Louis, laisse-le tranquille ! » Teela entrait en lice.

— « Tanjit, sans les Marionnettistes, nous aurions tous été les esclaves des Kzinti ! Ils les ont empêchés de détruire la civilisation ! »

Parleur sourit et dit : « Nous avions également une civilisation. »

Le Marionnettiste était une image fantomatique et silencieuse, un python à un œil en position d’attaque. Son autre bouche devait piloter le cyclo, qui était maintenant à bonne distance.

— « Les Marionnettistes nous ont utilisés », répéta avec insistance Louis Wu. « Ils se sont servis de nous comme d’un outil, un outil pour faire évoluer les Kzinti. »

— « Mais ils y ont réussi ! » insista Teela.

Il y eut un son pareil à un ronflement, un grognement bas et menaçant. Mais personne n’aurait pu prendre l’expression de Parleur pour un sourire.

« Ils y ont réussi ! » Teela s’enflammait. « Vous êtes une race paisible, maintenant, Parleur. Vous pouvez vous entendre avec… »

— « Taisez-vous, Humain ! »

— « Avec vos égaux », acheva-t-elle généreusement. « Vous n’avez pas attaqué d’autres races depuis… »

Le Kzin sortit l’outil de forage Négrier modifié et le tint devant l’intercom de façon que Teela puisse le voir. Elle cessa brusquement de parler.

— « Cela aurait pu être nous », intervint Louis.

Il avait capté leur attention. « Cela aurait pu être nous », répéta-t-il. « Si les Marionnettistes avaient voulu engendrer chez les Humains quelque caractéristique… » Il s’interrompit. « Oh ! » dit-il. « Teela ! Bien sûr !… »

Le Marionnettiste ne réagit pas.

Teela s’agita sous le regard fixe de Louis. « Qu’y a-t-il, Louis ? Louis ! »

— « Désolé. Quelque chose me vient à l’esprit… Nessus, parlez-nous. Parlez-nous des Lois de Fertilité.

— « Louis, es-tu devenu fou ? »

— « Uurrr », gronda Parleur-aux-Animaux. « J’y aurais pensé moi-même, avec un peu de temps. Nessus ? »

— « Oui », dit Nessus.

Le cyclo du Marionnettiste était un point argenté qui s’éloignait vers bâbord. Il disparaissait presque, face à un point brillant plus gros, plus vague et plus éloigné ; plus éloigné de la formation que deux points ne peuvent l’être l’un de l’autre sur la Terre. L’image du Marionnettiste dans l’intercom montrait toujours le même visage drôle, inchangé, indéchiffrable, un crâne triangulaire plat et des lèvres préhensiles lâches. Celui-là ne pouvait avoir l’air dangereux.

— « Vous vous êtes immiscés dans les Lois de Fertilité de la Terre. »

— « Oui. »

— « Pourquoi ? »

— « Nous aimons les Humains. Nous avons confiance en eux. Nos rapports avec eux ont été profitables. Il est dans notre intérêt d’aider les Humains, puisqu’ils atteindront certainement le Petit Nuage avant nous. »

— « Merveilleux. Vous nous aimez bien. Alors ? »

— « Nous voulions nous efforcer de vous améliorer génétiquement. Mais que pouvions-nous développer ? Pas votre intelligence. Ce n’est pas là votre point fort. Pas plus que votre instinct de conservation, ni votre longévité, ni vos talents guerriers. »

— « Alors, vous avez décidé de nous rendre chanceux », conclut Louis. Et il se mit à rire.

Teela comprit soudain. Ses yeux s’arrondirent, horrifiés. Elle tenta de dire quelque chose, mais elle n’émit qu’un couinement.

— « Bien sûr », dit Nessus. « S’il vous plaît, cessez de rire, Louis. La décision était raisonnable. Votre espèce avait eu une chance incroyable. Tout au long de votre histoire, vous avez échappé, à un cheveu près, à la guerre atomique au sein de votre propre race, à la pollution par vos déchets industriels, aux déséquilibres écologiques, aux astéroïdes dangereusement gros, aux caprices de votre soleil quelque peu inconstant, et même à l’explosion du Noyau, que vous avez découverte par pur hasard. Louis, pourquoi continuez-vous à rire »

Louis continuait à rire parce qu’il regardait Teela, qui rougissait furieusement. Ses yeux semblaient chercher un endroit où se cacher. Il n’est pas agréable de découvrir qu’on est le résultat d’une expérience génétique.

« Nous avons donc changé les Lois de Fertilité de la Terre. Ce fut étonnamment facile. Notre départ de l’Espace connu causa un effondrement du marché des changes. Les manipulations économiques ruinèrent plusieurs membres du Conseil de Fertilité. Nous en avons soudoyé certains, fait chanter les autres sous la menace de prison pour dettes, puis utilisé la corruption au sein du Conseil de Fertilité comme argument pour imposer un changement. Ce fut une entreprise horriblement coûteuse, mais peu risquée et partiellement réussie. Nous avons pu introduire les Loteries de Droits de Naissance. Nous espérions créer des lignées d’Humains particulièrement chanceux.

— « Monstre ! » hurla Teela. « Monstre ! »

Parleur avait rengainé son désintégrateur Négrier. Il dit doucement : « Teela, vous n’avez pas protesté en apprenant que les Marionnettistes avaient manipulé l’hérédité de ma race. Ils voulaient produire un Kizn docile. Ils ont contrôlé notre reproduction comme le fait un biologiste avec des stheets, tuant les sujets déficients, gardant les autres. Vous vous êtes réjouie du fait que ce crime profitait à votre espèce. Maintenant, vous vous plaignez ; pourquoi ? »

Teela, pleurant de rage, coupa son intercom.

« Un Kzin docile », répéta Parleur. « Vous vous êtes efforcés de produire un Kzin docile, Nessus. Si vous pensez avoir réussi, venez donc nous rejoindre… »

Le Marionnettiste ne répondit pas. Quelque part, loin en avant de la formation, le point argenté de son cycloplane était devenu invisible.

« Vous ne voulez pas rejoindre notre formation ? Comment puis-je vous protéger de cette terre inconnue si vous ne nous rejoignez pas ? Mais je ne vous blâme pas. Vous faites bien d’être prudent », grinça le Kzin. Ses griffes, acérées et légèrement recourbées, étaient sorties. « Vos tentatives pour produire un Humain chanceux ont aussi abouti à un échec. »

— « Non », dit Nessus dans l’intercom. « Nous avons engendré des Humains chanceux. Je n’ai pas pu les contacter pour cette expédition vouée à l’échec. Ils avaient trop de chance. »

— « Vous avez joué à Dieu avec nos deux espèces. Ne tentez pas de nous rejoindre ! »

— « Je resterai en contact intercom. »

L’image de Parleur disparut.

« Louis, Parleur m’a coupé », dit Nessus. « Si j’ai quelque chose à lui dire, je devrai passer par vous. »

— « Très bien », dit Louis, et il le coupa. Presque aussitôt, une petite lumière verte remplaça la tête spectrale du Marionnettiste. Nessus voulait parler.

Tanj sur lui !

Plus tard dans la journée, ils survolèrent une mer de la taille de la Méditerranée. Louis descendit pour observer et s’aperçut que les autres cyclos suivaient son mouvement. Le restant de la formation était toujours en pilotage asservi, bien que personne ne s’adressât la parole.

Une ville unique longeait toute la côte, et elle était en ruine. À part les docks, elle était du même genre que Zignamuclickclick. Louis n’atterrit pas. Il n’y avait là rien à apprendre.

Ensuite, le sol s’éleva graduellement, toujours plus haut ; les senseurs de pression s’effondrèrent et les oreilles étaient près d’éclater. Une broussaille brune remplaça les terres vertes, puis de la toundra de hauts-plateaux, puis des kilomètres et des kilomètres de roc nu, et enfin…

Sur près de mille kilomètres d’arête rocheuse, les vents avaient arraché les broussailles, la terre et le roc. Rien ne restait que le squelette du matériau de charpente, gris, translucide et hideux.

Quel laisser-aller ! Aucun Ingénieur de l’Anneau-Monde n’aurait permis une telle chose. La civilisation de l’Anneau-Monde avait dû commencer à s’éteindre il y avait très longtemps. Le processus avait dû débuter ici, avec des portions de charpente dénudées perçant à travers la couverture du sol aux endroits où personne n’allait jamais…

Très loin en avant de la formation, dans la direction où Nessus avait disparu, une large tache brillante apparaissait dans le paysage. Elle devait se trouver à environ cinquante à quatre-vingt mille kilomètres de là. Une tache brillante aussi grande que l’Australie.

Encore du matériau de charpente mis à nu ?  De vastes surfaces en apparaissant à travers une terre autrefois fertile, maintenant morte, desséchée et emportée lorsque les systèmes fluviaux faillirent à leur tâche ? La chute de Zignamuclickclick, la panne universelle d’énergie, avaient dû être le dernier stade de l’écroulement.

Combien de temps cela avait-il pris ? Dix mille ans ? » Plus ?

Tanjit ! J’aimerais pouvoir en parler avec quelqu’un. Cela pourrait être important. Louis regarda le paysage d’un air renfrogné.

Le temps s’écoulait d’une toute autre façon lorsque le soleil se trouvait toujours à la verticale. Il n’y avait pas de différence entre matin et après-midi. Les fermes résolutions semblaient moins définitives, la réalité semblait moins réelle. Cela ressemblait, pensa Louis, à l’instant passé entre deux cabines de transfert.

C’était cela. Ils étaient entre deux cabines de transfert, l’une au Menteur, l’autre au parapet. Ils rêvaient qu’ils volaient au-dessus d’une terre plate et grise, sur des cycloplanes en formation triangulaire.

Ils volaient vers bâbord, et le temps était immobile.

Depuis combien de temps ne s’étaient-ils pas adressé la parole ? Des heures auparavant, Louis avait signalé à Teela qu’il voulait lui parler. Un peu plus tard, il avait averti Parleur. Les lumières devaient briller au-dessus de leurs tableaux de bord, ignorées comme il ignorait celle qui brûlait au-dessus du sien.

« Cela suffit », dit-il soudain. Il brancha son intercom.

Une incroyable explosion de musique orchestrale lui parvint avant que le Marionnettiste ne s’aperçût de sa présence. « Nous devons veiller à réunifier l’expédition sans effusion de sang », dit Nessus. « Avez-vous quelque chose à suggérer, Louis ? »

— « Oui. Il est impoli d’entamer une conversation par le milieu. »

— « Excusez-moi, Louis. Merci de m’avoir répondu. Comment allez-vous ? »

— « Je me sens seul et irrité, et c’est entièrement votre faute. Personne ne veut me parler. »

— « Puis-je faire quelque chose ? »

— « Peut-être. Avez-vous pris part au changement des Lois de Fertilité ? »

— « J’ai dirigé l’entreprise. »

Louis renifla. « Ce n’est pas ce que j’attendais. Puissiez-vous être la première victime d’un contrôle de naissances rétroactif. Teela ne m’adressera plus jamais la parole. »

— « Vous n’auriez pas dû rire d’elle. »

— « Je sais. Vous savez ce qui m’effraie le plus dans tout cela ? Ce n’est pas votre arrogance sans discrimination », dit Louis. « C’est le fait que vous puissiez prendre des décisions de cette envergure, puis faire quelque chose d’aussi stupide que, que… »

— « Teela Brown peut-elle nous entendre ? »

— « Non, bien sûr que non. Tanj sur vous, Nessus ! Savez-vous ce que vous lui avez fait ? »

— « Si vous saviez que son ego en serait blessé, pourquoi avez-vous parlé ? »

Louis gémit. Il avait résolu un dilemme cérébral et aussitôt révélé la solution. L’idée ne lui était pas venue, elle ne lui serait jamais venue, que la solution en était mieux cachée. Il ne pensait pas de cette façon.

Le Marionnettiste demanda : « Avez-vous trouvé un moyen de réunifier l’expédition ? »

— « Oui », laissa tomber Louis, et il coupa la communication. Que le Marionnettiste sèche là-dessus.

Le sol s’abaissa et la verdure réapparut.

Ils traversèrent une autre mer, et un grand delta triangulaire. Mais le lit du fleuve était à sec, de même que le delta. Des altérations dans les courants aériens avaient dû en tarir la source.

Plongeant plus bas, Louis vit que tous les méandres qui composaient le delta avaient été moulés définitivement dans le sol. Les artistes de l’Anneau-Monde ne s’étaient pas contentés de laisser le fleuve creuser son propre lit. L’artifice était nécessaire.

Mais les chenaux vides étaient laids. Louis fit une moue réprobatrice, puis reprit son vol.

14. INTERLUDE POUR TOURNESOLS

Des montagnes s’élevaient en avant, non loin d’eux.

Louis avait piloté toute la nuit et jusqu’à une heure avancée de la matinée. Il ne savait pas exactement combien de temps. Le soleil immobile était un piège psychologique ; il n’arrivait pas à savoir s’il compressait le temps ou s’il le dilatait.

Émotionnellement, Louis était en sabbatique. Il avait presque oublié les autres cycloplanes. Voler seul au-dessus d’une terre sans fin et toujours changeante n’était pas différent de voler seul dans un vaisseau monoplace au-delà des étoiles connues. Louis Wu était seul dans l’univers, et l’univers était un jouet pour Louis Wu. La plus importante question de l’univers devenait : Louis Wu est-il satisfait de lui-même ?

Il eut un choc quand un visage de fourrure orange prit forme au-dessus du tableau de bord.

« Vous devez être fatigué », dit le Kzin. « Voulez-vous que je pilote ? »

— « Je préférerais atterrir. Je commence à m’engourdir. »

— « Alors, atterrissez. C’est vous qui avez le contrôle. »

— « Je ne veux imposer ma compagnie à personne. » Louis s’aperçut en le disant qu’il le pensait vraiment. L’humeur des sabbatiques l’avait repris aisément.

— « Pensez-vous que Teela vous éviterait ? Peut-être avez-vous raison, elle ne m’a pas appelé non plus, bien que je partage sa honte. »

— « Vous le prenez trop à cœur. Non, attendez, ne coupez pas. »

— « J’ai envie d’être seul, Louis. Le mangeur-de-feuilles m’a terriblement humilié. »

— « Mais il y a si longtemps ! Non, ne coupez pas ; ayez pitié d’un vieil Homme seul. Avez-vous observé le paysage ? »

— « Oui. »

— « Avez-vous remarqué les régions dénudées ? »

— « Oui. À certains endroits, l’érosion a entamé la croûte rocheuse jusqu’à la charpente indestructible de l’Anneau. Quelque chose a dû perturber gravement le régime des vents, il y a très longtemps. Une telle érosion ne se produit pas en un jour, même sur l’Anneau-Monde. »

— « Exact. »

— « Louis, comment une civilisation d’une telle grandeur et d’une telle puissance a-t-elle pu s’écrouler ? »

— « Je ne sais pas. Nous n’avons aucun moyen de le savoir. Les Marionnettistes eux-mêmes n’ont jamais atteint le niveau technologique de l’Anneau-Monde. Comment pouvons-nous deviner ce qui les a fait retomber à l’âge de pierre ? »

— « Il faut que nous en apprenions plus sur les indigènes », dit Parleur-aux-Animaux. « Jusqu’à présent, il est évident qu’ils ne pourraient remorquer nulle part l’épave du Menteur. Nous devons trouver ceux qui le peuvent. »

C’était l’ouverture que Louis avait espérée. « J’ai quelques idées à ce sujet — un moyen effectif de contacter les indigènes aussi souvent que nous le voudrons. »

— « Et alors ? »

— « J’aimerais atterrir avant que nous en parlions. »

— « Atterrissez, alors. »

Les montagnes formaient une haute chaîne massive en travers de leur route. Les pics et les passes qui les séparaient luisaient d’un reflet nacré que Louis reconnut. Les vents qui mugissaient autour des pics en avaient poli le roc jusqu’à la carcasse du matériau de charpente.

Louis fit descendre la formation vers des contreforts aux pentes douces. Son objectif était le goulot d’un torrent argenté ; celui-ci sortait de la montagne pour disparaître dans une forêt qui couvrait les contreforts d’une fourrure verte, apparemment infinie.

Teela appela. « Que fais-tu ? » demanda-t-elle d’une voix acerbe.

— « J’atterris. Je suis fatigué de voler. Mais ne coupe pas. Je voudrais faire amende honorable. »

Elle coupa l’intercom.

C’est le mieux que je pouvais espérer, se dit Louis Wu sans conviction. Mais elle écouterait plus facilement, maintenant qu’elle pouvait s’attendre à des excuses.

« L’idée m’est venue en vous entendant parler de jouer à Dieu », dit Louis. Malheureusement, seul Parleur l’écoutait. Teela était descendue de son cyclo et lui avait lancé un regard incendiaire avant de s’enfoncer dignement dans les bois.

Parleur secoua sa tête de peluche orange. Ses oreilles tressaillaient comme de petits éventails chinois tenus d’une main nerveuse.

« Nous sommes relativement en sécurité sur ce monde », lui dit Louis Wu, « tant que nous restons en l’air. Il est hors de doute que nous pouvons atteindre notre but. Nous pourrions probablement aller jusqu’au parapet sans jamais atterrir, s’il en était besoin ; ou nous pourrions atterrir seulement aux endroits où le matériau de charpente affleure. Aucune forme de vie prédatrice ne pourrait survivre sur cette matière.

» Mais nous ne pouvons apprendre grand-chose sans atterrir. Nous voulons sortir d’ici avec notre jouet encombrant, et pour cela il nous faudra l’aide des indigènes. Il semble toujours que quelqu’un doive remorquer le Menteur sur près de huit cent mille kilomètres. »

— « Venez-en au fait, Louis. J’ai besoin d’exercice. »

— « Quand nous atteindrons le parapet, il serait bon que nous en sachions sur les habitants de l’Anneau-Monde plus que nous n’en savons maintenant. »

— « Sans aucun doute. »

— « Pourquoi ne pas jouer à Dieu ? »

Parleur hésita. « Parlez-vous littéralement ? »

— « Oui. Nous personnifions d’une manière idéale les Ingénieurs de l’Anneau-Monde. Nous n’avons pas les pouvoirs qu’ils détenaient, mais ce que nous avons doit suffire à impressionner les indigènes. Vous pouvez être le dieu… »

— « Merci. »

— « … et Teela et moi les acolytes. Nessus ferait un parfait démon captif. »

Les griffes de Parleur jaillirent. Il dit : « Mais Nessus n’est pas avec nous, et ne le sera pas. »

— « C’est là le hic. Dans… »

— « Il n’en est pas question, Louis ! »

— « Dommage. Nous avons besoin de lui pour que ça marche. »

— « Alors, oubliez cette idée. »

Louis s’interrogeait encore à propos de ces griffes. Étaient-elles ou non sous contrôle volontaire ? De toute façon, elles étaient sorties. Si leur conversation avait eu lieu par l’intercom, Parleur aurait certainement coupé depuis longtemps.

C’est pourquoi Louis avait insisté pour qu’ils atterrissent.

— « Considérez la pure beauté intellectuelle de la chose. Vous feriez un dieu fantastique. D’un point de vue humain, vous êtes diablement impressionnant — mais peut-être devez-vous me croire sur parole, pour cela. »

— « Pourquoi aurions-nous besoin de Nessus ? »

— « À cause du tasp, pour la récompense et la punition. En tant que Dieu, vous pouvez déchiqueter en lambeaux celui qui doute, puis en manger les morceaux. Voilà pour la punition. Pour la récompense, vous utilisez le tasp du Marionnettiste. »

— « Ne pouvons-nous nous passer du tasp ? »

— « Mais c’est un moyen tellement merveilleux de récompenser celui qui a la foi ! Une explosion de plaisir pur, droit au cerveau. Aucun effet secondaire. Pas de suites désagréables. On dit que le tasp est meilleur que le sexe ! »

— « L’idée me déplaît moralement. Bien que les indigènes ne soient que des Humains, je n’aimerais pas les intoxiquer avec un tasp. Il serait plus généreux de les tuer », dit Parleur. « De toute façon, le tasp du Marionnettiste est destiné aux Kzinti, pas aux Humains. »

— « Je pense que vous vous trompez. »

— « Louis, nous savons que le tasp a été conçu pour agir sur la structure du cerveau kzinti. Je l’ai senti. En cela, vous avez raison : c’était une expérience religieuse, une expérience diabolique. »

— « Mais nous ignorons si le tasp ne fonctionne pas sur un cerveau humain. Je pense qu’il peut le faire. Ou bien il en porte deux, un pour chacun de nous. Je ne serais pas ici s’il n’avait pas un moyen de contrôler les Humains. »

— « Vous échafaudez. »

— « Appelons-le pour le lui demander. »

— « Non. »

— « Quel mal y a-t-il à le lui demander ? »

— « Ce serait absolument inutile. »

— « J’oubliais. Aucune curiosité », laissa tomber Louis. La curiosité primaire était faible chez la plupart des espèces pensantes.

— « Tentiez-vous d’exploiter ma curiosité ? Je vois. Vous vouliez me pousser à agir dans votre sens. Écoutez, Louis ; le Marionnettiste peut trouver son chemin jusqu’au parapet. Jusque-là, il voyagera seul. »

Et avant que Louis ne pût répondre, le Kzin pivota et bondit dans un bosquet de plantes-coudes. Cela mit fin à la conversation aussi sûrement que s’il avait coupé un intercom.

Le monde s’était écroulé sur Teela Brown. Elle sanglotait misérablement, s’abandonnant à une orgie d’apitoiement sur son propre sort.

Élie avait trouvé pour s’épancher un endroit merveilleux.

Le motif était vert sombre. La végétation, au-dessus d’elle, était luxuriante, trop épaisse pour laisser passer les rayons du soleil. Mais, près du sol, elle était plus clairsemée, rendant la marche facile. C’était un sombre paradis pour les amoureux de la nature.

Des murs verticaux du roc lisse, constamment arrosés par une cascade, entouraient une nappe d’eau profonde et claire. Teela était là. La chute de l’eau noyait presque ses sanglots, mais les murs rocheux en amplifiaient le son comme une cabine de douche. On aurait dit que la Nature pleurait avec elle.

Elle n’avait pas remarqué Louis Wu.

Échouée sur un monde étranger, Teela Brown elle-même ne serait pas allée loin sans sa trousse de survie. Celle-ci consistait en une petite fiole plate fixée à sa ceinture et comportant notamment un émetteur de position incorporé. Louis avait suivi le signal jusqu’aux vêtements de Teela, empilés sur une table naturelle de granit au bord de la pièce d’eau.

Éclairage vert sombre, mugissement de la cascade, et le bruit répercuté des sanglots. Teela se trouvait presque au-dessous de la chute d’eau. Elle devait être assise sur quelque chose, car ses bras et ses épaules étaient hors de l’eau. Sa tête était inclinée, et sa chevelure noire retombait en avant pour lui cacher le visage.

Inutile d’attendre qu’elle vienne vers lui. Louis retira ses vêtements et les empila près de ceux de Teela. L’air frais lui fit froncer les sourcils, mais il haussa les épaules et plongea.

Il comprit aussitôt son erreur.

Dans ses sabbatiques, Louis rencontrait rarement des mondes pareils à la Terre. Et ceux sur lesquels il atterrissait étaient en général aussi civilisés que la Terre elle-même. Louis n’était pas stupide. S’il s’était seulement interrogé sur la température de l’eau…

Mais il n’y avait pas pensé.

L’eau s’écoulait directement de la montagne couronnée de neige. Le froid faillit le faire crier, mais sa tête était déjà sous l’eau. Il eut la présence d’esprit de ne pas ouvrir la bouche.

Sa tête creva la surface. Il barbota, suffoquant de froid et du manque d’air.

Puis il commença à y prendre plaisir.

Il savait nager, bien qu’il eût appris dans des eaux plus chaudes que celles-ci ! Il resta à la surface, battant régulièrement des pieds, les remous de la cascade courant sur sa peau.

Teela l’avait vu. Elle attendait, assise au pied de la cascade. Il nagea jusqu’à elle.

Il aurait été obligé de lui crier dans les oreilles pour dire quoi que ce soit. Ni les excuses ni les mots d’amour n’auraient été indiqués dans ce cas. Mais il pouvait la toucher.

Elle ne broncha pas. Mais elle pencha la tête et ses cheveux la cachèrent à nouveau. Il ressentait presque télépathiquement l’intensité de son refus.

Louis respecta son isolement.

Il se remit à nager, étirant ses muscles crispés par dix-huit heures de position assise sur le siège du cycloplane. L’eau lui procurait une sensation merveilleuse. Mais après un moment, l’engourdissement dû au froid devint insupportable et il se dit qu’il courait à une pneumonie.

Il toucha le bras de Teela et fit un geste en direction de la rive. Cette fois, elle hocha la tête et le suivit.

Ils s’allongèrent près du plan d’eau, tremblants, serrés dans les bras l’un dans l’autre, les combinaisons à contrôle thermique ouvertes et étendues autour d’eux comme des couvertures. Peu à peu, leurs corps transis s’imprégnèrent de chaleur.

« Je suis désolé d’avoir ri », dit Louis.

Elle hocha la tête, acceptant son excuse, sans pardonner.

« C’était drôle, tu sais. Les Marionnettistes, les poltrons de l’univers, avoir le culot de diriger la reproduction des Humains et des Kzinti comme deux espèces de bétail ! Ils devaient savoir ce qu’ils risquaient. » Il savait qu’il parlait trop, mais il fallait qu’il explique, qu’il se justifie. « Et regarde ce qu’ils en ont fait ! Engendrer un Kzin raisonnable, ce n’était pas une mauvaise idée. J’ai quelques notions de ce que furent les guerres Homme-Kzin ; je sais que les Kzinti étaient bigrement féroces. Les ancêtres de Parleur auraient rasé Zignamuclickclick jusqu’à la charpente de l’Anneau. Parleur ne l’a pas fait. Mais diriger la reproduction des Humains pour la chance… »

— « Tu penses qu’ils ont fait une erreur, en me faisant ce que je suis ? »

— « Tanjit, penses-tu que j’essaie de t’insulter ? J’essaie de te dire que c’était une drôle d’idée. Que les Marionnettistes l’aient fait est encore plus drôle. Alors, j’ai ri. »

— « T’attends-tu à ce que j’éclate de rire à mon tour ? »

— « Ce serait aller trop loin. »

— « C’est bon. »

Elle ne lui en voulait pas d’avoir ri. Elle cherchait un réconfort, pas une vengeance. Et il y avait du réconfort dans la chaleur des combinaisons, du réconfort dans la chaleur de deux corps pressés l’un contre l’autre.

Louis se mit à caresser le dos de Teela. Elle commença à se décontracter.

— « J’aimerais pouvoir réunir à nouveau tous les membres de l’expédition », dit-il. Il la sentit se raidir. « Tu n’aimes pas cette perspective ? »

— « Non. »

— « Nessus ? »

— « Je le hais. Je le hais ! Il a fait procréer mes ancêtres comme… comme des bêtes ! » Elle se décontractait un peu plus à chaque minute. « Mais Parleur le réduirait en fumée s’il essayait de revenir. Donc, tout est bien. »

— « Suppose que j’arrive à convaincre Parleur de laisser Nessus nous rejoindre ? »

— « Comment le pourrais-tu ? »

— « Suppose que je puisse ?

— « Mais pourquoi ? »

— « Le Long Shot appartient toujours à Nessus. Le Long Shot est le seul moyen pour la race humaine d’atteindre les Nuages de Magellan sans avoir à voyager des siècles. Si nous quittons l’Anneau-Monde sans Nessus, nous perdons le Long Shot. »

— « Mais c’est dégoûtant, Louis ! »

— « Écoute. Tu disais que si les Marionnettistes n’avaient pas fait ce qu’ils ont fait aux Kzinti, nous serions tous les esclaves des Kzinti. C’est vrai. Mais si les Marionnettistes n’avaient pas modifié les Lois de Fertilité, tu ne serais même pas née ! »

Elle était devenue rigide contre lui. Son visage reflétait son esprit, et il était comme ses yeux : fermé avec application.

Il essaya encore. « Ce que les Marionnettistes ont fait, ils l’ont fait il y a longtemps. Ne peux-tu oublier et pardonner ? »

— « Non. » Elle roula sur elle-même, loin de lui, hors des combinaisons chauffantes, et plongea dans l’eau glacée. Louis hésita, puis la suivit. Un choc froid, humide… il fit surface… Teela était retournée à sa place, au pied de la cascade. Elle souriait d’un air d’invite. Comment pouvait-elle changer d’humeur si vite ?

Il nagea jusqu’à elle.

« C’est une charmante façon de dire à un homme de se taire. » Il riait. Elle ne pouvait pas l’avoir entendu. Il ne pouvait même pas s’entendre lui-même, avec l’eau qui tambourinait tout autour d’eux. Mais Teela répondit à son rire, aussi silencieusement, et se pencha vers lui.

« Mes arguments étaient stupides, de toute façon ! » cria-t-il. L’eau était froide, froide. Teela était la seule chaleur. Ils s’enlacèrent, agenouillés sur des rochers sous-marins rugueux.

Le plaisir était un délicieux mélange de chaleur et de froid. Faire l’amour était un réconfort. Cela ne résolvait aucun problème mais on peut fuir les problèmes.

Ils revinrent aux cyclos, un peu frissonnants à l’intérieur de leurs cocons chauffés. Louis ne parlait pas. Il venait de découvrir un autre aspect de Teela Brown.

Elle n’avait jamais appris à rejeter. Elle ne pouvait pas dire non et s’y tenir. Elle ne savait pas faire des reproches d’une intensité calculée, humoristiques, amusés, piquants, ou vicieusement méchants, comme les autres femmes savent le faire. Teela n’avait pas été blessée socialement, pas assez souvent pour apprendre ce genre de choses.

Louis pourrait la rabrouer jusqu’à la fin des temps, elle ne saurait jamais comment l’arrêter. Mais elle pourrait l’en haïr. Il resta donc silencieux, pour cette raison et pour une autre.

Il ne voulait pas la faire souffrir.

Ils marchaient en silence, se tenant par la main et jouant amoureusement avec leurs doigts.

« D’accord », dit-elle soudain. « Si tu arrives à persuader Parleur, vous pouvez faire revenir Nessus. »

— « Merci », dit Louis. Sa surprise était évidente.

— « C’est seulement pour le Long Shot » dit-elle. « D’ailleurs, tu n’y arriveras pas. »

Ils eurent le temps de prendre un repas et de se livrer à quelques exercices physiques classiques comme flexions et poussées, et à d’autres qui l’étaient moins, comme grimper aux arbres, par exemple.

Puis Parleur revint. Sa bouche n’était pas ensanglantée, cette fois. De l’autocuisine de son cyclo, il tira non pas une pilule antiallergique mais une tranche de foie humide et chaude en forme de brique. Le fier chasseur est de retour, pensa Louis, gardant avec application ses lèvres closes.

Quand ils avaient atterri, le ciel était couvert. Il l’était toujours, d’un gris plombé uniforme, lorsqu’ils décollèrent. Et Louis reprit son plaidoyer par l’intercom.

Mais c’était il y a si longtemps !

— « Un point d’honneur n’est pas affecté par le temps, Louis, quoi que bien sûr vous n’en puissiez rien savoir. En outre, nous portons en nous les conséquences de l’acte. Pourquoi Nessus a-t-il choisi un Kzin pour voyager avec lui ? »

— « Il nous l’a dit. »

— « Pourquoi a-t-il choisi Teela ? L’Ultime a dû lui demander de vérifier si les Humains avaient bien hérité de la chance psychique, et si les Kzinti étaient devenus dociles. Il m’a choisi parce qu’en tant qu’ambassadeur d’une espèce particulièrement arrogante il est vraisemblable que je fasse preuve de la docilité que ses semblables attendent de nous. »

— « J’ai pensé à cela également. » Louis avait creusé l’idée encore plus loin. Nessus avait-il reçu l’ordre de parler des appâts à grains stellaires, afin de jauger les réactions de Parleur ? »

— « C’est sans importance, je maintiens que je ne suis pas docile. »

— « Allez-vous cesser d’utiliser ce mot ? Il déforme votre façon de penser. »

— « Louis, pourquoi intercédez-vous en faveur du Marionnettiste ? Désirez-vous sa compagnie ? »

Bonne question. Le Marionnettiste méritait certainement de mariner un peu. Si les soupçons de Louis étaient fondés, Nessus ne courait aucun danger.

Était-ce seulement que Louis Wu aimait les étrangers ?

Ou était-ce plus général que cela ? Un Marionnettiste était différent. La différence était une chose importante. Un Homme de l’âge de Louis Wu se lasserait de la vie elle-même, sans variété. Pour Louis, la compagnie d’étrangers était une nécessité vitale.

Les cyclos s’élevèrent, suivant la pente des montagnes.

— « De différents points de vue » dit Louis. « Nous sommes dans un environnement étranger, plus étranger que n’importe quel monde humain ou kzinti. Nous pouvons avoir besoin de toutes les opinions possibles, juste pour comprendre ce qui se passe. »

Teela applaudit silencieusement. Belle argumentation ! Louis lui retourna un clin d’œil. « Conversation » tout à fait humaine ; Parleur ne pouvait en saisir la signification.

Le Kzin répondit : « Je n’ai pas besoin d’un Marionnettiste pour m’expliquer le monde. Mes propres yeux, mon nez, mes oreilles suffisent. »

— « C’est valable. Mais vous avez besoin du Long Shot. Nous avons tous besoin des techniques que représente ce vaisseau. »

— « Pour le profit ? Un motif indigne. »

— « Tanjit, voilà qui est injuste ! Le Long Shot est pour toute la race humaine, et pour les Kzinti également ! »

— « Argutie ! Le profit n’est pas pour vous seul, mais vous vendez quand même votre honneur pour un profit. »

— « Mon honneur n’est pas menacé », dit Louis d’un ton grinçant.

— « Je pense, moi, qu’il l’est », dit Parleur, et il coupa.

— C’est un petit truc pratique, cet interrupteur observa malicieusement Teela. « Je savais qu’il allait le faire. »

— « Moi aussi. Mais Seigneur Manigant ! Qu’il est dur à convaincre ! »

Au-delà des montagnes s’étendait un banc immense de nuages cotonneux qui se perdait dans le gris de l’horizon infini. Les cycloplanes semblaient flotter sur des nuages blancs, sous un ciel bleu lumineux dans lequel l’Arche se dessinait à la limite de la visibilité…

Les montagnes s’évanouirent derrière eux. Louis éprouva une pointe de regret pour l’étang à la cascade dans la forêt. Ils ne le reverraient jamais.

Un sillage suivait les cyclos, une onde de choc roulante là où les trois bangs soniques avaient touché la couverture de nuages. En avant, un seul détail marquait l’infini-horizon. Louis décida que c’était une montagne ou un orage, très éloigné, et énorme. Sa taille apparente était celle d’une tête d’épingle tenue à bout de bras.

Parleur rompit le silence. « Une fissure dans la couverture de nuages, Louis. En avant, vers l’orient. ?

— « Je la vois. »

— « Avez-vous vu comme la lumière brille au travers ? Le paysage semble très réfléchissant. »

C’était vrai, les lèvres de la déchirure brillaient intensément. Hmmm… « Se peut-il que nous volions au-dessus d’une étendue de matériau de charpente ? Ce serait le plus grand accroc dans le sol de couverture que nous ayons vu. »

— « Je veux y regarder de plus près. »

— « Bon », dit Louis.

Il observa le point qu’était le cycloplane du Kzin incurver sa course vers l’orient. À Mach 2, Parleur n’aurait du sol qu’une vision fugitive…

Louis avait soudain un problème. Que regarder ? Le point argenté du cyclo de Parleur, ou le petit visage de chat orange au-dessus de son tableau de bord ? L’un était réel, l’autre était détaillé. Tous deux le renseignaient, mais de façon différente.

Théoriquement, il n’y avait pas de réponse satisfaisante. Pratiquement, Louis observa les deux.

Il vit que Parleur arrivait au-dessus de la trouée…

L’intercom répercuta le hurlement du Kzin. Le point argenté était soudain devenu plus brillant ; et le visage de Parleur était un flamboiement de lumière blanche. Ses yeux étaient fermés. Sa bouche était ouverte, hurlante.

L’image devint moins intense. Parleur avait traversé la trouée. Il avait un bras en travers de la figure et sa fourrure était une masse charbonneuse fumante.

Au-dessous de son cycloplane qui continuait à s’éloigner, une tache brillante se déplaçait sur la couverture nuageuse… comme si un projecteur l’avait suivi depuis le sol.

« Parleur ! » appela Teela. « Pouvez-vous voir ? »

Parleur entendit et découvrit son visage. Il avait une bande de fourrure intacte autour des yeux. Partout ailleurs, son pelage était d’un noir carbonisé. Il ouvrit les yeux, les referma très fort, les ouvrit de nouveau. « Je suis aveugle », gémit-il.

— « Oui, mais pouvez-vous voir ? »

Dans l’inquiétude qu’il éprouvait pour Parleur, Louis ne remarqua pas l’étrangeté de la question. Mais quelque chose en lui remarqua le ton de la voix : l’anxiété et, en dessous, la suggestion que Parleur n’avait pas donné la bonne réponse, et qu’il pouvait se reprendre.

Mais le temps pressait. Louis appela : « Parleur ! Asservissez votre cyclo au mien. Il faut que nous nous mettions à couvert. »

Parleur tâtonna sur son tableau de bord. « C’est fait, Louis. Où pouvons-nous nous abriter ? » La souffrance épaississait et déformait sa voix.

— « Retournons aux montagnes »

— « Non. Nous perdrions trop de temps. Louis, je sais ce qui m’a attaqué. Si je ne me trompe pas, il n’y a aucun danger tant que nous serons au-dessous de la couverture des nuages. »

— « Ah ? »

— « Il va falloir que vous alliez vérifier. »

— « Vous avez besoin de soins. »

— « Oui, mais vous devez d’abord trouver un endroit où atterrir en sécurité. Descendez là où les nuages sont le plus denses… »

Il ne faisait pas sombre, sous les nuages. Suffisamment de lumière traversait la couverture, et elle était en grande partie réfléchie vers Louis Wu. Le sol étincelait.

C’était une plaine ondulante. Pas du matériau de charpente, mais de la terre et de la végétation.

Louis descendit plus bas, les yeux fermés à cause de l’éblouissement.

…Un champ régulier de plantes d’une même espèce s’étendait jusqu’à l’horizon, à l’infini. Chaque plante avait une fleur unique, et chaque fleur pivotait pour suivre Louis Wu dans sa course descendante. Une assemblée effrayante, silencieuse et attentive.

Il atterrit et mit pied à terre près de l’une des plantes.

Celle-ci avait une tige verte noueuse haute de trente centimètres. Sa fleur unique était grosse comme un visage humain de bonne taille. L’envers de cette fleur était filandreux, comme entrelacé de veines ou de tendons ; et la surface interne était un miroir concave poli. Du centre saillait une courte tige terminée par un bulbe vert foncé.

Toutes les fleurs en vue l’observaient. Il baignait dans leur flamboiement. Louis savait qu’elles essayaient de le tuer, et il leva les yeux, un peu inquiet ; mais la couverture de nuages tenait bon.

« Vous aviez raison », dit-il dans l’intercom. « Ce sont des tournesols Négrier. S’il n’y avait eu la protection des nuages, nous aurions été tués à l’instant où nous sommes sortis des montagnes. »

— « Y a-t-il un endroit où nous puissions nous abriter des tournesols ? Une grotte, par exemple ? »

— « Je ne pense pas. Le sol est trop plat. Les tournesols ne peuvent pas concentrer la lumière avec suffisamment de précision, mais la lueur est quand même éblouissante. »

Teela intervint. « Par pitié, à quoi pensez-vous tous les deux ? Louis, il faut que nous atterrissions ! Parleur souffre ! »

— « C’est vrai, Louis ; je souffre. »

— « Bon, prenons le risque. Descendez tous les deux. Espérons seulement que les nuages tiendront. »

— « Enfin ! » L’image de Teela s’activa dans l’intercom.

Louis passa une minute d’exploration entre les plantes. C’était comme il l’avait supposé. Il n’y avait aucun survivant étranger dans le domaine des tournesols. Aucune plante plus petite ne poussait entre leurs tiges. Rien ne volait. Rien ne creusait le sol à l’aspect cendreux. Sur les plantes elles-mêmes, il n’y avait aucune trace de rouille, aucune croissance fongueuse, aucune tache de maladie. Si une maladie frappait l’une des plantes, les autres devaient la détruire.

La fleur-miroir était une arme terrible. Son but originel était de concentrer la lumière solaire sur le nœud photosynthétique vert qui se trouvait en son centre. Mais elle pouvait aussi la concentrer pour détruire un animal herbivore ou un insecte. Les tournesols brûlaient tous leurs ennemis. Tout ce qui vit est l’ennemi d’une plante qui utilise la photosynthèse, et tout ce qui vit, sert de stérilisant pour les tournesols.

Mais comment sont-elles venues ici ? se demandait Louis. Car les tournesols ne pouvaient coexister avec des espèces de plantes moins exotiques. Ils étaient trop puissants. Ils ne pouvaient donc pas être originaires de la planète native des gens de l’Anneau-Monde.

Les Ingénieurs avaient dû explorer les étoiles voisines à la recherche de plantes utiles ou décoratives. Peut-être avaient-ils atteint Silvereyes, dans l’espace humain, et trouvé les tournesols décoratifs.

Mais ils les auraient enclos. N’importe quel idiot en aurait eu l’idée. Par exemple, un terrain entouré d’une large enceinte élevée en matériau de charpente. Cela les retiendrait à l’intérieur.

Seulement, cela n’avait pas suffi. Une graine avait dû traverser la clôture. Impossible de savoir jusqu’où ils se sont répandus, maintenant. Louis Wu frissonna. Ceci devait être le « point brillant que. Nessus avait remarqué la veille au matin. Aussi loin qu’on pouvait voir, aucune chose vivante ne rivalisait avec les tournesols.

Si on leur en laissait le temps, les tournesols finiraient par recouvrir l’Anneau-Monde.

Mais il faudrait beaucoup de temps. Il y avait de la place sur l’Anneau-Monde. Assez de place pour n’importe quoi.

15. CHÂTEAU-DE-RÊVE

Plongé dans ses réflexions, Louis eut à peine conscience des deux cycloplanes qui atterrissaient près du sien. Il fut tiré brutalement de sa rêverie lorsque Parleur aboya « Louis ! Prenez le désintégrateur Négrier dans mon cyclo, et creusez un trou pour nous abriter. Teela, venez soigner mes blessures. »

— « Un trou ? »

— « Oui. Nous devons nous enterrer comme des animaux et attendre la tombée de la nuit. »

— « Ouais. » Louis se secoua. Blessé comme il l’était, Parleur n’aurait pas dû avoir à penser à cela. Il était évident qu’ils ne pouvaient se permettre de risquer une éclaircie. Tout ce dont les tournesols avaient besoin pour tuer était une source de lumière ponctuelle. Mais la nuit…

Louis évita de regarder Parleur, tout en fouillant dans son cyclo. Un seul regard lui avait suffi. Là plus grande partie de son corps était noircie par la brûlure. Des fluides s’épanchaient à travers la cendre huileuse qu’était devenue sa fourrure. La chair apparaissait en larges plaques rouge vif. L’odeur de poil grillé était insupportable.

Louis trouva le désintégrateur : un fusil de chasse à canon double avec une poignée d’une forme fluide. L’arme voisine le fit sourire amèrement. Si Parleur avait suggéré de brûler les tournesols à coups de lampe laser, Louis aurait sans doute obtempéré, dans l’état de confusion où il était, et alors…

Il prit le désintégrateur et se retira vivement, nauséeux, honteux de sa faiblesse. Il ressentait la douleur des brûlures de Parleur. Teela, qui ignorait tout de la souffrance, pourrait le soigner mieux que lui.

Il mit le casque respiratoire de sa combinaison pressurisée et dirigea le fusil à trente degrés vers le bas. Comme il avait le temps, il ne pressa que l’une des deux détentes.

La fosse se creusait rapidement. Il ne pouvait évaluer la rapidité avec précision, car en un instant il fut entouré d’un nuage de poussière. Une tornade miniature prenait naissance au point d’impact du faisceau, et Louis devait faire un effort pour résister au vent.

Dans le cône du faisceau, l’électron devenait une particule neutre. La terre et le roc, dissous en atomes par la répulsion mutuelle du noyau, l’enveloppaient d’un nuage de poussière monoatomique. Il se félicita d’avoir pensé au casque respiratoire.

Il arrêta le désintégrateur. Le trou paraissait assez grand pour les accueillir tous les trois, avec les cycloplanes.

Si rapidement. Il se demanda à quelle vitesse l’outil pourrait creuser en actionnant les deux faisceaux à la fois. Mais il s’établirait un courant électrique, selon l’euphémisme de Parleur. Pour l’instant, il n’avait pas besoin de ce genre d’excitation.

Teela et Parleur étaient descendus de leurs cyclos. Le corps du Kzin était maintenant pratiquement chauve. Une grande plaque orange couvrait encore la partie sur laquelle il avait été assis, et une large bande subsistait autour de ses yeux. Ailleurs, sa peau était veinée de rouge-violet, et parsemée de profondes crevasses rouges. Teela lui vaporisait un produit qui se déposait en mousse blanche.

La puanteur de la chair et des poils brûlés empêchèrent Louis d’approcher. « C’est fait », dit-il.

Le Kzin leva les yeux. « Je vois de nouveau, Louis. »

— « Merveilleux ! » Il avait été inquiet.

— « Le Marionnettiste a emporté des réserves de médicaments destinés à l’armée, bien supérieurs aux médicaments civils kzinti. Il n’aurait pas dû avoir accès aux fournitures militaires. Le Kzin semblait irrité. Peut-être suspectait-il quelque corruption ; et peut-être avait-il raison.

— « Je vais appeler Nessus », dit Louis. Et il les contourna. Le Kzin était maintenant recouvert de mousse blanche de la tête aux pieds. L’odeur avait disparu.

« Je sais où vous êtes », dit-il au Marionnettiste.

— « Merveilleux. Et où suis-je, Louis ? »

— « Vous êtes derrière nous. Vous nous avez contournés dès que vous avez été hors de vue. Teela et Parleur n’en savent rien. Ils ne peuvent pas penser comme un Marionnettiste. »

— « Se figurent-ils qu’un Marionnettiste va leur ouvrir la route ? Peut-être vaut-il mieux qu’ils continuent à le penser. Y a-t-il des chances pour qu’ils me laissent vous rejoindre ? »

— « Pas maintenant. Peut-être plus tard. Laissez-moi vous expliquer pourquoi je vous ai appelé… » Et il parla au Marionnettiste du champ de tournesols. Il décrivait les blessures de Parleur lorsque la tête plate de Nessus descendit soudain hors du champ de la caméra intercom.

Louis attendit quelques instants que le Marionnettiste réapparût. Puis il coupa. Il était sûr que Nessus ne resterait pas longtemps dans sa retraite catatonique. Nessus prenait trop grand soin de sa propre sécurité.

Il restait dix heures de jour. L’équipe les passa dans la sorte de tranchée que Louis avait creusée.

Parleur dormit tout le temps. Ils l’avaient aidé à descendre dans la tranchée, puis ils l’avaient endormi à l’aide d’un aérosol trouvé dans la pharmacie kzinti. La mousse blanche s’était congelée sur lui, prenant la consistance d’un matelas de caoutchouc mousse.

« Le seul Kzin élastique au monde », sourit Teela.

Louis essaya de dormir. Il somnola quelque temps. À un certain moment, il se réveilla à moitié, dans la lumière vive du jour, contre l’ombre noire d’une paroi de la tranchée. Il bougea et se rendormit…

Et se réveilla plus tard, baigné d’une sueur froide. L’ombre ! Le soleil ! S’il s’était assis pour regarder, il aurait été rôti vif !

Mais les nuages étaient revenus, les protégeant heureusement contre toute vengeance des tournesols.

Un horizon s’estompa enfin. Sous le ciel qui s’obscurcissait, Louis entreprit de réveiller les autres.

Ils volèrent sous les nuages. Il était vital qu’ils puissent voir les tournesols. S’ils les survolaient encore quand l’aube approcherait, il leur faudrait se terrer à nouveau tout le jour suivant.

De temps à autre, Louis descendait pour jeter un coup d’œil.

Ils volèrent pendant une heure… puis les tournesols se firent moins abondants. Ce n’étaient plus que de jeunes pousses, croissant parmi les souches noircies d’une forêt récemment brûlée. En fait, dans cette région, l’herbe semblait le disputer aux tournesols.

Puis les tournesols disparurent complètement.

Et Louis put enfin s’endormir.

Il dormit comme s’il avait été drogué. Il faisait encore nuit quand il s’éveilla. Il regarda autour de lui et aperçut une faible lueur devant eux, vers l’orient.

Vaseux comme il l’était, il s’attendait à découvrir qu’une luciole était prise dans l’enveloppe sonique, ou quelque autre chose aussi insignifiante. Mais elle était encore là après qu’il se fut frotté les yeux.

Il pressa le bouton d’appel pour Parleur.

La lumière se rapprochait et devenait plus nette. Dans l’obscurité du paysage nocturne de l’Anneau-Monde, elle paraissait brillante comme une réflexion de lumière solaire. Ce n’était pas un tournesol. Pas la nuit.

Peut-être une maison, pensa Louis ; mais d’où un indigène tirerait-il son éclairage ? Et puis, une maison aurait passé dans un éclair. À la vitesse de croisière des cycloplanes, on pouvait traverser le continent nord-américain en deux heures et demie.

La lumière dérivait sur leur droite, et Parleur n’avait toujours pas répondu.

Louis coupa son cyclo de la formation. Il souriait dans le noir. Derrière lui, la formation, maintenant dirigée par Parleur (sur l’insistance du Kzin lui-même), n’était plus composée que de deux cycloplanes. Louis repéra Parleur de mémoire. Il se dirigea vers lui.

Les ondes de choc et l’enveloppe sonique étaient faiblement soulignées par le clair d’Arche voilé de nuages, un réseau de lignes droites convergeant vers un point. La silhouette grise et fantomatique de Parleur sur son cycloplane semblait prise dans une toile d’araignée euclidienne.

Louis était dangereusement près quand il fit un appel de phares. Dans l’ombre, il vit la silhouette spectrale devenir soudain attentive. Il amena prudemment son cyclo entre le Kzin et le point lumineux.

Louis fit un nouvel appel de phares.

Parleur répondit dans l’intercom. « Oui, Louis. Je le vois maintenant. Une chose éclairée qui passe à côté de nous. »

— « Allons voir de plus près. »

— « Très bien. » Parleur vira vers la lumière.

Ils la contournèrent dans l’obscurité, comme de petits poissons curieux flairant une bouteille qui sombre. C’était un château de dix étages, flottant à trois cents mètres de hauteur, éclairé comme le tableau de bord d’un ancien vaisseau à fusées. Une fenêtre panoramique énorme, incurvée de telle sorte qu’elle servait à la fois de mur et de plafond, ouvrait sur une cavité de la taille d’une salle d’opéra. À l’intérieur, un labyrinthe de tables entourait une estrade circulaire. Au-dessus des tables, il y avait un espace libre haut de quinze mètres, occupé seulement par une sculpture abstraite en fil étiré.

L’espace dont on disposait sur l’Anneau-Monde surprenait toujours. Sur Terre, conduire un véhicule sans cerveau de bord était un crime. Qu’une voiture tombe n’importe où, et elle serait sûre de tuer quelqu’un. Ici, des milliers de kilomètres de pays sauvages, des bâtiments suspendus au-dessus des villes, et assez de place pour accueillir un invité haut de quinze mètres.

Une ville s’étendait sous le château. On n’y voyait aucune lumière. Parleur en rasa la surface comme un faucon à l’attaque et la scruta hâtivement dans le clair d’Arche bleuté. Il remonta pour expliquer que la ville ressemblait à Zignamuclickclick.

« Nous pourrons l’explorer quand il fera jour », dit-il. « Je pense que cette forteresse est plus importante. Peut-être est-elle restée intacte depuis la chute de la civilisation. »

— « Elle doit avoir une source d’énergie qui lui est propre », estima Louis. « Je me demande pourquoi. Aucun des bâtiments de Zignamuclickclick n’en avait. »

Teela amena son cyclo tout droit sous le château. Dans l’intercom, ses yeux s’agrandirent d’étonnement, et elle cria : « Louis, Parleur ! Il faut que vous voyiez cela ! »

Ils descendirent à sa suite, sans réfléchir. Louis s’approchait d’elle lorsqu’il prit soudain conscience, avec un frisson, de la masse qui le surplombait.

Des fenêtres en occupaient le dessous ; et celui-ci était tout en angles. Il était impossible de poser le château sur le sol. Qui avait construit cette chose sans fond, et comment ? Du béton et du métal, assemblés d’une façon asymétrique, et comment tanj tenait-il en l’air ? Louis eut un haut-le-cœur, mais il serra les dents et vint bord à bord avec Teela, sous une masse flottante équivalente à un vaisseau stellaire à passagers, de taille moyenne.

Teela avait découvert une merveille : une piscine intérieure en forme de baignoire, brillamment éclairée. Le fond et les murs de verre en ouvraient sur l’obscurité extérieure, à l’exception d’une paroi qui donnait sur un bar, ou une salle de séjour, ou… il était difficile de distinguer, à travers deux épaisseurs transparentes.

La piscine était à sec. Sur le fond gisait un énorme squelette, pareil à celui d’un bandersnatch.

« Leurs animaux domestiques étaient de taille », remarqua Louis.

— « N’est-ce pas un bandersnatch jinxien ? Mon oncle était chasseur », dit Teela. « Sa salle de trophées était installée à l’intérieur d’un squelette de bandersnatch. »

— « Il y a des bandersnatchi sur de nombreuses planètes. Les Négriers en tiraient leur nourriture. Je ne serais pas surpris qu’il y en eût partout dans la galaxie. Mais qu’est-ce qui a pu pousser les habitants de l’Anneau-Monde à en apporter ici ? »

— « Pour la décoration », dit vivement Teela.

— « Tu plaisantes ? » Un bandersnatch avait l’air d’un croisement entre Moby Dick et un tracteur à chenilles.

Pourtant, pourquoi pas ? Les Ingénieurs auraient pu razzier une douzaine ou une centaine de systèmes stellaires, pour peupler leur monde artificiel. Par hypothèse, ils avaient eu des propulseurs à fusion-écope. Par nécessité, toute chose vivante sur l’Anneau-Monde avait dû être importée de quelque autre lieu. Tournesols. Bandersnatchi. Quoi d’autre ?

Autant n’y plus penser. Aller droit vers le parapet ; ne pas essayer d’explorer. Ils avaient déjà franchi l’équivalent d’une demi-douzaine de fois le tour de la Terre. Par la loi du Manigant, il y avait tant de choses à découvrir !

Vie étrange. (Inoffensive, jusqu’à présent.)

Tournesols. (Parleur en feu, dans un flamboiement de lumière, hurlant dans l’intercom.)

Villes flottantes. (Qui s’étaient écroulées, semant le désastre.)

Bandersnatchi. (Intelligents et dangereux. Ils seraient identiques ici. Les bandersnatchi ne pouvaient muter.)

Et la mort ? La mort était toujours la même, n’importe où.

Ils firent encore une fois le tour du château, cherchant des ouvertures. Il y avait de nombreuses fenêtres de toutes formes : rectangles, octogones, dômes, vitres épaisses dans le plancher ; mais toutes étaient fermées. Ils trouvèrent un appontement pour les véhicules volants, avec une grande porte construite comme un pont-levis, qui servait de rampe d’atterrissage ; mais, comme un pont-levis, la porte était relevée et fermée. Ils trouvèrent aussi soixante mètres d’un escalator en spirale qui pendait comme un ressort de sommier à la pointe inférieure du château, débouchant sur le vide. Quelque force en avait arraché le reste, laissant des poutres cisaillées et des marches brisées. Son sommet aboutissait à une porte verrouillée.

« Au Manigant tout cela ! Je vais enfoncer une fenêtre », dit Teela.

— « Attends ! » ordonna Louis. Il savait qu’elle le ferait. « Parleur, prenez le désintégrateur. Faites-nous entrer. »

Dans la lumière qui se déversait par la grande fenêtre panoramique, Parleur décrocha l’outil de forage Négrier.

Louis connaissait le désintégrateur. Les objets placés dans son faisceau à largeur variable acquéraient soudain une charge positive assez puissante pour les faire se désagréger. Les Marionnettistes y avaient ajouté un second faisceau parallèle qui supprimait la charge positive du proton. Il ne l’avait pas utilisé pour creuser dans le champ de tournesols et il savait qu’ici non plus ce ne serait pas nécessaire.

Mais il se doutait que Parleur s’en servirait, de toute façon.

Sur la grande fenêtre octogonale, deux points écartés de quelques centimètres acquirent des charges opposées, avec entre elles une grande différence de potentiel.

L’éclair fut aveuglant. De douleur, Louis ferma ses yeux larmoyants. L’éclatement de tonnerre fut simultané et assourdissant, même à travers l’enveloppe sonique. Dans le calme insolite qui suivit, Louis sentit des particules graveleuses se déposer en couche épaisse sur son cou, ses épaules et le dos de ses mains. Il garda les yeux fermés.

« Il a fallu que vous l’essayiez », dit-il.

— « Il fonctionne très bien. Il nous sera utile. »

— « Bon anniversaire. Ne tire pas sur Papa, car Papa serait très fâché. »

— « Ne soyez pas sarcastique, Louis. »

Ses yeux avaient récupéré. Louis s’aperçut qu’il était couvert de millions de minuscules éclats de verre. Du verre volant ! L’enveloppe sonique avait dû arrêter les particules, puis les avait laissées se déposer doucement sur toutes les surfaces horizontales.

Teela volait déjà à l’intérieur de la cavité grande comme une salle de bal.

Louis s’éveilla doucement ; il se sentait merveilleusement bien. Il était étendu sur une surface molle et douce, son bras, maintenant engourdi, coincé sous lui.

Il roula sur lui-même et ouvrit les yeux.

Il était dans un lit, les yeux fixés sur un plafond blanc. Un obstacle sous ses côtes se trouva être le pied de Teela.

C’est cela. Ils avaient trouvé le lit, la nuit passée, un lit grand comme un terrain de golf miniature, au milieu d’une chambre immense, dans ce qui eût été le sous-sol d’un château plus classique.

À ce moment, ils avaient déjà découvert des merveilles.

Le château était vraiment un château, et pas seulement un hôtel chic. Une salle de banquet avec une fenêtre panoramique haute de quinze mètres était déjà assez surprenante en soi. Mais les tables faisaient cercle autour d’une table centrale en forme d’anneau, montée sur une estrade. L’anneau entourait un fauteuil enveloppant à haut dossier, de la taille d’un trône. Teela, en fouinant, avait trouvé le système qui permettait au fauteuil de s’élever à mi-hauteur de la pièce, de même qu’un haut-parleur qui amplifiait la voix de l’occupant en un tonnerre de commandement. Le fauteuil pivotait et, lorsqu’il tournait, la sculpture qui le surplombait suivait le mouvement.

Cette sculpture, faite de fil étiré, était très légère, pleine de vide. Elle avait paru abstraite jusqu’au moment où Teela la fit tourner. Alors — c’était de toute évidence un portrait.

La tête d’un homme entièrement dépourvu de cheveux.

Était-il un indigène, dans une société dont les membres se rasaient le visage et le crâne ? Ou était-il d’une autre race, loin de l’autre côté de l’Anneau ? Ils n’en sauraient peut-être jamais rien. Mais le visage était définitivement humain : agréable, anguleux, le visage d’un homme habitué à commander.

Louis regarda vers le plafond et grava ce visage dans sa mémoire. L’habitude du commandement avait creusé des lignes autour des yeux et de la bouche, et l’artiste était parvenu à inclure ces lignes dans la structure de fil.

Ce château avait été le siège d’un gouvernement. Tout l’indiquait : le trône, la salle de banquet, les fenêtres uniques dans leurs genres, le château flottant lui-même, avec sa source d’énergie indépendante. Mais l’argument définitif était ce visage.

Ils avaient ensuite erré à travers le château. Ils avaient trouvé partout des escaliers aux contours harmonieux, décorés à profusion. Mais ils étaient immobiles. Il n’y avait pas d’escalators, pas d’ascenseurs, pas de trottoirs mécaniques. Peut-être les escaliers eux-mêmes avaient-ils été mobiles, dans le temps.

Leur promenade les avait donc conduits vers le bas, car il était plus facile de descendre que de monter. Au bas du château, ils avaient trouvé la chambre.

Depuis des jours, ils avaient dormi sur les sièges des cycloplanes et fait l’amour au hasard des escales ; pour Teela et Louis Wu, le lit avait eu un attrait irrésistible. Ils avaient laissé Parleur poursuivre seul ses investigations.

Qui savait maintenant ce qu’il avait découvert ?

Louis se redressa sur un coude. Sa main morte reprenait vie. Il prit garde de ne pas la secouer. Ça n’arrive jamais avec les plaques de couchage, mais par le tanj… au moins c’est un lit…

Par un mur de verre, la chambre regardait sur la piscine asséchée. Encadré de murs et d’un plancher de verre, le squelette blanchi d’un Frumieux Bandersnatch lui retournait son regard de ses yeux vides, enchâssés dans un crâne en forme de cuiller.

Le mur opposé, également transparent, surplombait la ville de trois cents mètres.

Louis roula trois fois sur lui-même et se laissa tomber au bord du lit. Le sol était mou, recouvert d’un tapis de fourrure dont la texture et la couleur ressemblaient d’une façon troublante à la barbe des indigènes. Il alla jusqu’à la fenêtre et regarda au-dehors.

(Quelque chose troublait sa vision, comme un léger frémissement sur un écran tri-D. Bien qu’il ne l’eût pas consciemment remarqué, il en était incommodé.)

Sous le ciel blanc uniforme, la ville offrait tous les tons de gris. La plupart des constructions étaient élevées, mais quelques bâtiments surplombaient le reste, certains dépassant le bas du château flottant. Il y avait eu d’autres constructions flottantes, Louis en aperçut les cicatrices, de larges fossés balafrant la ville aux endroits où des milliers de tonnes de maçonnerie s’étaient écrasées.

Mais ce château-de-rêve particulier avait sa propre source d’énergie. Et une chambre assez grande pour abriter une orgie d’envergure respectable ; avec une énorme paroi-fenêtre d’où un sultan aurait pu contempler son domaine, et observer à loisir ses sujets comme les fourmis qu’ils étaient.

Cet endroit a dû être générateur d’hubris.

Quelque chose attira son attention. Un papillonnement à l’extérieur de la fenêtre.

C’était un fil qui tombait doucement du ciel. Un fil banal. Un morceau s’était accroché à une corniche et il en apercevait les deux brins pendant au-dessus de la ville. Le fil avait dû descendre tout le temps qu’il était devant la fenêtre, interférant avec sa vision.

En ignorant l’origine, Louis l’accepta pour ce qu’il était. Quelque chose de beau. Allongé nu sur la fourrure qui recouvrait toute la pièce, il regardait le fil voleter devant la fenêtre. Sans doute pour la première fois depuis qu’un laser à rayons X avait frappé le Menteur, il se sentait reposé et en sécurité.

Le fil descendait sans arrêt ; boucle après boucle, la courbe noire sortait du ciel gris-blanc. Sa finesse était telle qu’il devenait parfois invisible. Comment en évaluer la longueur ? Comment compter les flocons de neige dans un blizzard ?

Soudain, Louis le reconnut.

« Salut ! » dit-il. Mais il était secoué.

Le fil des carrés d’ombre. Il les avait suivis jusqu’ici.

Louis grimpa cinq étages pour chercher son petit déjeuner.

Il n’espérait évidemment pas trouver la cuisine en état de fonctionner. Mais c’est elle qu’il trouva alors qu’il cherchait la salle de banquet.

Ses idées se confirmèrent. Il faut des serviteurs pour faire un autocrate ; et il y avait eu des serviteurs, ici. La cuisine était énorme. Elle avait dû requérir une armée de chefs, pourvus de leurs propres serviteurs pour porter les plats à la salle de banquet, rapporter la vaisselle sale, nettoyer, transmettre les ordres…

Des corbeilles, qui avaient contenu des fruits et des légumes, ne recelaient plus que de la poussière, des noyaux, des peaux desséchées et de la moisissure. Une chambre froide qui avait renfermé des carcasses suspendues était maintenant vide et chaude. Un réfrigérateur fonctionnait encore. Certains aliments, dans ce réfrigérateur, étaient peut-être encore comestibles, mais Louis ne s’y serait pas risqué.

Il n’y avait aucune boite de conserve.

Les robinets d’eau étaient taris.

À l’exception du réfrigérateur, il n’y avait aucune machine plus complexe qu’une charnière de porte. Les fourneaux ne comportaient ni thermostats ni minuteurs. Il n’y avait rien qui ressemblât à un toasteur. Des fragments de plantes desséchées pendaient à des fils, au-dessus des fourneaux. Des épices fraîches ? Pas même de pots à épices ?

Louis regarda une dernière fois autour de lui avant de sortir. La vérité avait failli lui échapper.

À l’origine, la pièce n’était pas une cuisine.

Quoi, alors ? Une réserve ? Plutôt une salle de tri-D. L’un des murs était très uni, couvert d’une couche de peinture qui paraissait plus récente que le reste, et des traces sur le sol indiquaient qu’on avait peut-être retiré des fauteuils et des divans.

Bon. La pièce avait donc été une salle de spectacle. Puis, sans doute, le poste mural avait cessé de fonctionner et personne ne savait comment le réparer… Plus tard, l’autocuisine avait dû suivre le même chemin.

La grande salle de tri-D avait donc été transformée en cuisine de fortune. De telles cuisines avaient dû être chose courante, à cette époque, si personne ne savait plus comment réparer les autocuisines. Des aliments bruts avaient dû être montés par camions volants.

Et lorsque les camions volants étaient tombés en panne, l’un après l’autre ? …

Louis sortit.

Il finit par trouver la salle de banquet, et la seule source sûre de nourriture dans le château. Une brique extraite de l’autocuisine de son cyclo lui fournit son petit déjeuner.

Il finissait lorsque Parleur entra.

Le Kzin devait être affamé. Il alla droit à son cyclo et composa trois briques humides d’un rouge sombre, qu’il avala en neuf bouchées. Ce n’est qu’ensuite qu’il se tourna vers Louis.

Il avait perdu son blanc spectral. Durant la nuit, la mousse avait achevé de le guérir et s’était détachée. Sa peau avait un aspect sain, rose et luisant, si le rose était une couleur saine pour la peau kzinti, avec quelques sillons gris de tissu cicatriciel et un réseau abondant de veines violettes.

« Venez avec moi », ordonna-t-il. « J’ai découvert la salle des cartes. »

16. LA SALLE DES CARTES

La salle des cartes se trouvait au plus haut du château, ainsi qu’il convenait à son importance. La montée avait essoufflé Louis. Il avait eu du mal à suivre le Kzin, qui ne courait pas, mais marchait plus vite qu’aucun Homme ne pourrait le faire.

Lorsque Louis atteignit le palier, Parleur poussait une double porte en face de lui.

Par l’ouverture, Louis aperçut une bande horizontale d’un noir de jais, large de vingt centimètres et située à un mètre du sol. Il regarda au-delà, à la recherche d’une bande similaire bleu pâle alternée de carrés bleu nuit, et il la vit.

Dans le mille.

Louis s’arrêta sur le seuil, enregistrant les détails. L’Anneau-Monde miniature occupait presque toute la pièce circulaire, d’un diamètre de près de quarante mètres. Au centre de la carte circulaire se trouvait un écran rectangulaire lourdement enchâssé, dirigé du côté opposé mais conçu pour pivoter.

Haut sur les murs se trouvaient dix globes tournants. Leur taille variait et ils tournaient à des régimes différents ; mais chacun était du bleu riche empanaché de blanc caractéristique des mondes terrestres. Une carte en section conique accompagnait chaque globe.

« J’ai passé la nuit à travailler », dit Parleur. Il se tenait derrière l’écran. « J’ai beaucoup de choses à vous montrer. Venez. »

Louis faillit se baisser pour passer sous l’anneau. Une pensée l’arrêta. L’homme au profil d’aigle qui dominait la salle de banquet ne se serait jamais courbé de cette façon, même pour entrer dans ce saint des saints. Louis marcha vers l’anneau, à travers l’anneau, et s’aperçut que c’était une projection holographique.

Il prit position derrière le Kzin.

Des tableaux de commandes entouraient l’écran. Tous les boutons, gros et massifs, étaient faits d’argent ; et chacun, sculpté, représentait une tête d’animal. Les panneaux étaient soulignés d’arabesques et de courbes. Enjolivé. Décadent ?

L’écran était allumé, mais sans grossissement. L’image était celle qu’on aurait eue depuis le voisinage des carrés d’ombre. Louis eut une impression de déjà vu.

« J’avais réussi à la mettre au point », dit le Kzin. « Si j’arrive à me rappeler… » Il toucha un bouton et l’image s’agrandit, si vite que la main de Louis se crispa instinctivement sur un frein imaginaire. « Je veux vous montrer le parapet. Rrrr, un peu trop loin… » Il toucha un autre bouton au visage féroce et l’image glissa. Ils regardaient par-dessus la lisière de l’Anneau-Monde.

Quelque part se trouvaient des télescopes qui leur transmettaient cette image. Où ? Montés sur les carrés d’ombre ?

En vue plongeante, ils contemplaient des montagnes hautes de quinze cents kilomètres. Parleur avait trouvé des commandes plus précises et l’image continuait à grandir. Louis s’émerveillait de la façon dont les montagnes, d’un aspect naturel si ce n’était leur taille, se découpaient avec netteté sur l’ombre de l’espace.

Il distingua soudain quelque chose sur les pics des montagnes.

Bien que ce ne fût qu’une ligne de points argentés, il sut ce que c’était. « Un accélérateur linéaire. »

— « Oui », dit Parleur. « Sans cabines de transfert, c’est le seul moyen valable de franchir les distances de l’Anneau-Monde. Ce devait être le principal système de transport. »

— « Mais il se trouve à quinze cents kilomètres d’altitude. Des ascenseurs ? »

— « J’ai découvert des cages d’ascenseurs le long du parapet. Là, par exemple. » Le fil d’argent était maintenant une ligne de boucles minuscules largement espacées, chacune cachée du sol par un pic montagneux. Un tube, si fin qu’on le voyait à peine, partait de l’une des boucles et suivait la pente d’une montagne, pour se perdre dans la couche de nuages, au fond de l’atmosphère de l’Anneau-Monde.

Parleur expliqua : « Les boucles électromagnétiques sont plus denses autour des cages d’ascenseurs. Ailleurs, elles sont à plus d’un million de kilomètres les unes des autres. Je suppose qu’elles ne sont nécessaires que pour le démarrage, l’arrêt et le guidage. Un véhicule pourrait être accéléré jusqu’à l’apesanteur et suivre le pourtour de l’Anneau à une vitesse relative de 1 250 kilomètres/seconde, pour être arrêté près d’une cage d’ascenseur par un autre groupe de boucles. »

— « Il faudrait presque dix jours pour en faire le tour, sans compter les accélérations. »

— « Insignifiant. Il vous faut soixante jours pour atteindre Silvereyes, le monde humain le plus éloigné de la Terre. Il vous faudrait quatre fois autant de temps pour traverser l’Espace connu d’un bord à l’autre. »

C’était vrai. Et l’espace vital, sur l’Anneau-Monde, était supérieur à celui de l’Espace connu tout entier. Ils se sont ménagé de la place, lorsqu’ils ont construit cette chose.

Louis demanda : « Avez-vous remarqué un signe quelconque d’activité ? L’accélérateur linéaire est-il encore utilisé ? »

— « La question n’a pas de sens. Attendez, je vais vous montrer. » L’image convergea, glissa sur le côté, s’agrandit lentement. Il faisait nuit. Au-dessus d’une terre obscure, de sombres nuages s’écartèrent, et alors…

— « Les lumières d’une ville. Eh bien ! » Louis déglutit.

C’était venu trop soudainement. « Tout n’est donc pas mort. Nous pouvons trouver de l’aide. »

— « Je ne pense pas. Je vais peut-être avoir du mal à trouver ceci… ah ! »

— « Par l’Esprit Noir du Manigant ! »

Le château, de toute évidence leur propre château, flottait sereinement au-dessus d’un champ de lumière. Fenêtres, néons, rivières de points lumineux volants qui devaient êtres des véhicules… des constructions flottantes aux formes étranges… Merveilleux.

« Des bandes. Tanjit ! Ce sont de vieilles bandes que nous regardons. Je pensais que c’était une transmission permanente. » L’espace d’un instant exaltant, il avait semblé que leurs recherches avaient abouti. Des villes illuminées, affairées, pointées pour eux sur une carte… mais ces images devaient avoir franchi des siècles, des civilisations.

— « Pendant quelques heures, la nuit dernière, c’est ce que j’ai pensé. Je n’ai soupçonné la vérité que lorsqu’il me fut impossible de trouver les milliers de kilomètres du sillon météorique creusé par le Menteur. »

Louis, sans voix, assena une claque sur l’épaule rose et lavande du Kzin. C’était aussi haut qu’il pouvait tendre son bras.

Le Kzin ignora la familiarité. « Dès que j’eus localisé le château, j’ai progressé rapidement. Regardez. » Il fit glisser vivement l’image vers bâbord. La terre sombre devint floue, les détails disparurent. Ils arrivèrent au-dessus d’un océan noir.

La caméra sembla reculer vers le haut…

« Vous voyez ? Une baie de l’un des océans majeurs se trouve sur notre route. Cet océan est plusieurs fois aussi grand que n’importe lequel sur Kzin ou sur la Terre. La baie elle-même est aussi grande que notre plus grand océan. »

— « Encore un obstacle ! Ne pouvons-nous le survoler ? »

— « Peut-être. Mais un détour plus grand nous attend. » Le Kzin tendit la main vers un bouton.

— « Attendez ! Je voudrais regarder ce groupe d’îles de plus près. »

— « Pourquoi, Louis ? Des escales pour nous approvisionner ? »

— « Non… Voyez-vous comme elles ont tendance à former des archipels séparés les uns des autres ? Prenez ce groupe, là. » Louis entoura du doigt des images sur l’écran. « Maintenant, regardez cette carte. »

— « Je ne comprends pas. »

— « Et ce groupe, dans ce que vous appelez une baie, et cette carte, derrière vous. Les continents sont un déformés sur la projection conique… Vous voyez, maintenant ? Dix planètes, dix groupes d’îles. Elles ne sont pas grandeur nature ; mais je parie que cette île est aussi grande que l’Australie, alors que le continent original n’a pas l’air plus grand que l’Eurasie, sur le globe. »

— « Quelle plaisanterie macabre ! Louis, est-ce là un aspect typique du sens de l’humour humain ? »

— « Non, non, non. Sentimentalité ! A moins… »

— « Oui ? »

— « Je n’y avais pas pensé. La première génération — ils devaient sacrifier leurs planètes, mais ils voulaient garder quelque chose de ce qu’ils perdaient. Trois générations plus tard, ce serait drôle. C’est toujours ainsi. »

Lorsque le Kzin fut sûr que Louis avait terminé, il lui demanda avec un certain embarras : « Vous, Humains, pensez-vous comprendre les Kzinti ? »

Louis sourit et secoua la tête.

« Bon », dit le Kzin, et il changea de sujet. « J’ai passé un moment la nuit dernière à examiner le spatioport le plus proche. »

Ils se tenaient au pivot de l’Anneau-Monde miniature, regardant dans le passé par une fenêtre rectangulaire.

Le passé qu’ils contemplaient était d’une réalisation remarquable. Parleur avait réglé l’écran sur le spatioport, une large saillie ouverte sur l’espace, à l’extérieur du parapet. Ils observèrent un énorme cylindre aux extrémités arrondies, illuminé de milliers de baies, atterrir dans les champs magnétiques automatiques. Les champs étaient irradiés de tons pastel, sans doute pour que les opérateurs puissent les manœuvrer visuellement.

« Il s’agit d’une bande sans fin », avertit Parleur. « Je l’ai regardée pendant un certain temps, la nuit dernière. Les passagers semblent s’enfoncer directement dans la paroi du parapet, comme s’ils utilisaient un processus d’osmose.

— « Ouais. » Louis se sentait très déprimé. La plate-forme du spatioport était loin d’eux vers l’orient — la distance qu’ils avaient déjà parcourue en paraissait insignifiante.

— « J’ai observé le décollage d’un vaisseau. Ils n’utilisent pas le canon électromagnétique. Ils l’utilisent seulement à l’atterrissage, pour égaler la vitesse du vaisseau à celle du spatioport. Pour les décollages, ils se contentent de laisser le vaisseau tomber dans l’espace.

» C’est ce qu’avait supposé le mangeur-de-feuilles, Louis. Vous vous souvenez du système de trappe basculante ? La rotation de l’Anneau-Monde est assez rapide pour qu’un propulseur fusion-écope puisse entrer en action. Louis, vous m’écoutez ? »

Louis se secoua. « Désolé. Tout ce que je puis penser est que cela allonge notre voyage de plus d’un million de kilomètres. »

— « Peut-être pouvons-nous utiliser le système de transport, le petit accélérateur linéaire qui longe le sommet du parapet. »

— « Aucune chance, il est certainement hors d’usage. Toute civilisation tend à s’étendre, s’il y a un système de transport pour la propager. Et même si nous pouvions le faire fonctionner, nous ne nous dirigeons pas vers une cage d’ascenseur. »

— « C’est vrai », reconnut le Kzin. « J’en ai cherché une. » Sur l’écran rectangulaire, le vaisseau avait atterri. Des tracteurs volants amenaient un tube articulé jusqu’au sas principal du vaisseau. Les passagers se déversaient dans le tube.

« Devons-nous changer notre but ? »

— « Impossible. Le spatioport est encore notre meilleure chance. »

— « Est-ce bien sûr ? »

— « Oui, tanjit ! Si grand qu’il soit, l’Anneau-Monde est un monde-colonie. La civilisation se centre toujours autour du spatioport, sur un monde-colonie. »

— « Parce que les vaisseaux viennent de la planète-mère, apportant des nouvelles des progrès technologiques, oui. Mais nous avons supposé que les habitants de l’Anneau-Monde avaient abandonné leur planète d’origine. »

— « Mais des vaisseaux peuvent encore venir », dit Louis d’un ton obstiné. « Depuis les mondes abandonnés ! Depuis les siècles passés ! Les vaisseaux-navette ou d’exploration sont sujets à la relativité, à la dilatation du temps. »

— « Vous espérez trouver de vieux astronautes essayant d’inculquer les anciennes connaissances aux sauvages qui les ont oubliées. Peut-être avez-vous raison », dit Parleur. « Mais je me méfie de ce raisonnement, et le spatioport est loin. Que puis-je vous montrer d’autre sur la carte ? »

Louis demanda soudain : « Quelle distance avons-nous parcourue depuis que nous avons quitté le Menteur ? »

— « Je vous ai dit que je n’avais pu trouver le sillon météorique de notre impact. Vous pouvez évaluer aussi bien que moi. Mais je sais ce qu’il nous reste à parcourir. Il y a approximativement cinq cent mille kilomètres du château au parapet. »

— « C’est long… Mais vous avez bien dû trouver la montagne ? »

— « Non. »

— « La grande. Poing-de-Dieu. Nous nous sommes écrasés presque sur son versant. »

— « Non. »

— « Je n’aime pas cela. Parleur, est-il possible que nous nous soyons écartés de notre direction ? Vous auriez dû trouver Poing-de-Dieu, simplement en reculant vers tribord, à partir du château. »

— « Mais je ne l’ai pas trouvé », assura Parleur d’un ton décisif. « Y a-t-il autre chose que vous vouliez voir ? Il y a des espaces vierges, par exemple. Ils sont peut-être dus simplement à l’usure de la bande, mais je me demandais s’ils ne pourraient pas dissimuler des endroits de l’Anneau-Monde dont la nature est secrète. »

— « Il nous faudrait y aller nous-mêmes pour nous rendre compte. »

Parleur se retourna soudain vers la double porte, les oreilles écartées comme des éventails. Il tomba silencieusement à quatre pattes et bondit.

Louis fronça les sourcils. Qu’est-ce qui avait pu causer cette réaction ? Puis il entendit…

Considérant son âge, la machinerie du château avait été remarquablement silencieuse. Maintenant, de derrière la porte double, parvenait un ronflement de basse.

Parleur était hors de vue. Louis tira sa lampe laser — celle que le Kzin lui avait passée après qu’il eut perdu la sienne à Zignamuclickclick, Parleur se réservant l’usage du désintégrateur Négrier — et suivit prudemment.

Il trouva le Kzin au haut de l’escalier. Il remisa son arme et tous deux regardèrent Teela, portée par l’escalier en mouvement.

« Ils ne font que monter », dit Teela. « Ils ne descendent pas. Celui qui se trouve entre les sixième et septième étages ne fonctionne pas du tout. »

Louis posa la question évidente « Comment les met-on en route ? »

— « On tient la rampe et on pousse en avant. De cette façon, il ne marche que si l’on se tient. C’est plus sûr. Je l’ai découvert par hasard. »

— « Toi, bien sûr. J’ai grimpé dix étages, ce matin. Combien en as-tu monté avant de découvrir le système ? »

— « Aucun. Je voulais monter pour prendre mon petit déjeuner, j’ai trébuché sur la première marche et j’ai agrippé la rampe. »

— « Évidemment. Ça ne m’étonne pas. »

Teela parut blessée. « Ce n’est pas ma faute si tu… »

— « Pardon. As-tu pris ton petit déjeuner ? »

— « Non. J’ai observé les gens rassemblés sous le château. Sais-tu qu’il y a une place publique, juste au-dessous de nous ? »

Les oreilles de Parleur s’ouvrirent toutes grandes. « Oui ? Et elle n’est pas déserte ? »

— « Non. Ils arrivent de toutes les directions depuis ce matin. Ils doivent être des centaines, maintenant. » Elle sourit comme un lever de soleil. « Et ils chantent. »

Tous les corridors du château comportaient des niches élargies. Chacune de ces alcôves était meublée de tapis, de fauteuils et de tables, apparemment pour permettre à n’importe quel groupe de flâneurs de prendre leur repas à quelque moment que ce fût, où bon leur semblait. Dans un de ces recoins, près du « sous-sol » du château, se trouvait une longue fenêtre courbée à angle droit pour former sol et mur.

Louis haletait un peu d’avoir descendu dix étages. La table de la niche le fascina. Le dessus en semblait … sculpté ; mais la forme et l’emplacement des contours suggéraient des assiettes creuses ou plates, des beurriers, des saladiers, des réceptacles pour le fond des chopes. Des décennies ou des siècles d’usage avaient patiné la matière blanche et dure.

Pas besoin d’assiettes. On pose la nourriture dans les creux et on arrose la table ensuite pour la nettoyer.

Cela paraissait peu hygiénique, mais ? »… Ils n’auront apporté ni mouches, ni moustiques, ni loups. Pourquoi auraient-ils apporté des bactéries ?

Bactéries intestinales, se répondit-il tout seul. Pour la digestion. Et si une seule bactérie mutait, devenait pernicieuse… À ce moment, il n’y aurait plus d’immunité contre quoi que ce soit. La civilisation de l’Anneau-Monde avait-elle disparu de cette façon ? Toute civilisation requiert un nombre minimum d’individus, pour se maintenir.

Teela et Parleur ne s’occupaient pas de lui. Agenouillés dans la courbure de la fenêtre, ils regardaient en bas. Louis les rejoignit.

« Ils sont toujours là », dit Teela. Ils y étaient. Louis estima qu’un millier de personnes regardaient vers le château. Ils ne chantaient plus.

— « Ils ne peuvent pas savoir que nous sommes ici », dit-il.

— « Peut-être adorent-ils le bâtiment ? » suggéra Parleur.

— « Même en ce cas, ils ne peuvent pas le faire tous les jours. Nous sommes trop loin des limites de la ville. Ils ne pourraient pas aller aux champs. »

— « Peut-être sommes-nous arrivés un jour exceptionnel. Un jour saint. »

Teela intervint. « Quelque chose est peut-être arrivé la nuit dernière. Quelque chose de spécial, comme nous, si quelqu’un nous a vus. Ou comme cela. » Elle pointa un doigt.

— « Je m’interrogeais à ce sujet », remarqua Parleur. Depuis combien de temps cette chose tombe-t-elle ?

— « Depuis que je suis réveillée, pour le moins. On dirait de la pluie, ou une sorte de neige inconnue. C’est du fil des carrés d’ombre, des kilomètres et des kilomètres. Pourquoi pensez-vous qu’il soit tombé ici ? »

Louis pensa aux dix millions de kilomètres entre chaque carré d’ombre… à un fil ininterrompu de dix millions de kilomètres, coupé par l’impact du Menteur… descendant avec le Menteur vers le sol de l’Anneau-Monde, presque sur la même trajectoire. Il était à peine surprenant qu’ils fussent tombés sur une partie de ce fil immense.

Il ne se sentait pas d’humeur bavarde. « Coïncidence », lâcha-t-il.

— « En tout cas, il s’est drapé tout autour de nous, et il tombe au moins depuis hier soir, sans doute. Déjà auparavant, les indigènes devaient adorer le château, parce qu’il flotte. »

— « Écoutez », dit doucement le Kzin. « Si les Ingénieurs de l’Anneau-Monde apparaissaient aujourd’hui, descendant de ce château flottant, cela ne leur paraîtrait pas tellement surprenant ; plutôt approprié, en fait. Louis, essayons le Gambit de Dieu. »

Louis se retourna pour répondre — et ne le put. Tout ce qu’il pouvait faire était d’essayer de garder son sérieux. Il aurait pu y arriver, mais Parleur expliquait à Teela :

« Louis a suggéré que notre meilleure chance de succès avec les indigènes était de nous faire passer pour des Ingénieurs de l’Anneau-Monde. Vous et Louis seriez des acolytes. Nessus devait jouer le démon captif ; mais nous pourrons essayer sans lui. Je devais être plus un Dieu qu’un Ingénieur, une sorte de Dieu de la Guerre… »

Teela se mit à rire, et Louis ne put résister plus longtemps. Haut de deux mètres cinquante, avec des épaules et des hanches d’une largeur inhumaine, le Kzin était trop gros et trop armé pour ne pas être effrayant, malgré sa fourrure absente. Sa queue de rat avait toujours été son attribut le moins impressionnant. Sa peau était maintenant de la même couleur : rose, entrecroisée de vaisseaux capillaire lavande. Sans fourrure pour arrondir sa tête, ses oreilles devenaient des parasols roses un peu grotesques. Sa fourrure orange lui faisait un domino sur les yeux, et on aurait dit qu’il s’était fait pousser son propre coussin pour s’asseoir.

Le danger qu’il y avait à rire d’un Kzin ne le rendait que plus drôle. Plié en deux, les bras autour de la taille, riant silencieusement parce qu’il ne pouvait pas respirer, Louis recula vers ce qu’il espérait être un fauteuil.

Une main gigantesque se referma sur son épaule et le souleva du sol. Toujours convulsé de rire, Louis se trouva face aux yeux du Kzin. Il entendit « En vérité, Louis, vous devez m’expliquer votre comportement. »

Louis fit un effort énorme. « Une s… sorte de Dieu de la Guerre », dit-il, et il repartit de plus belle. Teela émettait des bruits de hoquet.

Le Kzin le reposa et attendit que la crise fût passée.

« Vous n’êtes pas assez impressionnant pour jouer à Dieu », dit Louis quelques minutes plus tard. « Pas tant que votre fourrure n’aura pas repoussé. »

— « Mais, si je déchirais de mes mains quelques Humains, peut-être me respecteraient-ils, alors ? »

— « Ils vous respecteraient à distance, en se cachant. Cela ne nous serait pas très utile. Non, il faut attendre que votre fourrure repousse. Et, même à ce moment, le tasp de Nessus nous sera nécessaire. »

— « Le Marionnettiste n’est pas disponible. »

— « Mais… »

— « J’ai dit qu’il n’était pas disponible. Comment allons-nous contacter les indigènes ? »

— « Il faudra que vous restiez ici. Voyez ce que vous pourrez apprendre de la salle des carte. Teela et moi » dit Louis, et il se rappela soudain. « Teela tu n’as pas vu la salle des cartes. »

— « À quoi ressemble-t-elle ? »

— « Reste ici et demande à Parleur de te la montrer. Je vais descendre seul. Vous pourrez écouter tous les deux par l’intermédiaire des disques traducteurs et venir à mon secours si j’ai des ennuis. Parleur, j’ai besoin de votre lampe laser. »

Le Kzin grogna, mais il acquiesça. Il avait toujours le désintégrateur Négrier.

À trois cents mètres au-dessus d’eux, il entendit leur silence respectueux se muer en un murmure d’étonnement ; il sut qu’ils l’avaient vu, point lumineux qui se détachait de la fenêtre du château. Il descendit vers eux.

Le murmure ne s’éteignit pas. Il fut supprimé. Il put saisir la différence.

Puis ils se mirent à chanter.

« Ça traîne », avait dit Teela. « Ils ne gardent pas la mesure », et : « Ils chantent faux. » L’imagination de Louis était partie de là, si bien que le chant le prit par surprise. C’était beaucoup mieux qu’il ne s’y attendait.

Il devina qu’ils chantaient sur une gamme de douze tons. L’ « octave » de la plupart des mondes humains était aussi une gamme à douze tons, mais avec des différences. Pas étonnant que cela eût semblé faux à Teela.

Oui, cela traînait. C’était de la musique d’église, lente et solennelle, répétitive et sans harmonie. Mais elle avait une certaine grandeur.

La place était immense. Mille personnes étaient une foule énorme après des semaines de solitude, mais la place aurait pu en contenir dix fois autant. Des haut-parleurs auraient pu les aider à garder la mesure, mais il n’y avait pas de haut-parleurs. Un homme isolé remuait, les bras depuis un piédestal, au centre de la place. Mais ils ne le regardaient pas. Ils regardaient tous Louis Wu.

Malgré tout cela, la musique était belle.

Teela ne pouvait percevoir cette beauté. La musique dont elle avait l’expérience venait d’enregistrements et de postes de tri-D, toujours à travers un système de micros. Une telle musique pouvait être amplifiée, rectifiée, les voix multipliées ou accrues, les mauvais sons éliminés. Teela n’avait jamais entendu de musique vivante.

Louis Wu en avait entendu. Il ralentit son cyclo pour donner à ses nerfs sensitifs le temps de s’adapter aux rythmes. Il se rappela les gens chantant sur les falaises au-dessus de Crashlanding City, des foules deux fois plus nombreuses, dont la musique était différente pour une autre raison également : Louis Wu chantait alors avec la foule. Maintenant qu’il laissait la musique vibrer en lui, ses oreilles commencèrent à s’ajuster aux notes légèrement trop aiguës ou trop basses, au flou des voix, à la répétition, à la lente majesté de l’hymne.

Il se reprit à temps pour ne pas se joindre aux chanteurs. Ce n’est pas une bonne idée. Et il laissa son cyclo descendre sur la place.

Le piédestal, au centre de la place, avait autrefois supporté une statue. Louis identifia les empreintes de pieds humains, longues chacune d’un mètre vingt, qui marquaient l’emplacement de la statue disparue. Une sorte d’autel rectangulaire occupait maintenant le piédestal, et un homme se tenait le dos à l’autel, battant la mesure de ses bras.

Un éclair de rose au-dessus d’une tunique grise… Louis supposa que l’homme portait une toque, sans doute de soie rose.

Il décida d’atterrir sur le piédestal lui-même. Il allait toucher le sol, lorsque le chef d’orchestre se retourna vers lui, et il faillit en rater son atterrissage.

Ce qu’il avait pris pour un couvre-chef était un crâne nu et rose. Unique dans cette foule de têtes pareilles à des fleurs d’or, ces visages où les yeux perçaient à travers une toison blonde, le visage de l’homme était aussi glabre que celui de Louis Wu.

Les bras tendus, les paumes tournées vers le bas, l’homme maintint la dernière note du chant… la prolongea pendant quelques secondes… puis la coupa. Une fraction de seconde plus tard, les derniers échos lui parvinrent depuis les confins de la place. Le prêtre — prêtre ? — fit face à Louis Wu dans le silence soudain.

Il était aussi grand que lui, grand pour un indigène. La peau de son cuir chevelu et de son visage était pâle, presque translucide, comme celle d’un albinos de Nous-Y-Voilà. Il avait dû se raser quelques heures plus tôt avec un rasoir émoussé, et les poils commençaient à repousser, posant partout une touche de gris, à l’exception de deux cercles autour des yeux.

Il parla, et Louis perçut une note de reproche. Le disque traducteur dit aussitôt : « Ainsi, vous êtes enfin venus. »

— « Nous ne savions pas que nous étions attendus », dit Louis sincèrement. Il n’était pas assez sûr de lui pour tenter seul le Gambit de Dieu. Durant sa longue vie, il avait appris qu’un tissu de mensonges pouvait devenir diablement embarrassant.

— « Des cheveux poussent sur votre tête », dit le prêtre. « On peut en conclure que votre sang n’est pas des plus purs, ô Ingénieur. »

C’était donc cela ! La race des Ingénieurs devait être complètement chauve ; et ce prêtre devait les imiter en rasant sa peau sensible avec une lame émoussée. Ou bien… les Ingénieurs utilisaient-ils une crème dépilatoire ou un autre procédé, sans autre raison que la mode ? Le prêtre ressemblait beaucoup au portrait de fil étiré dans la salle de banquet.

— « Mon sang ne vous regarde pas », dit Louis, écartant le problème. « Nous nous dirigeons vers la bordure du monde. Quels renseignements pouvez-vous me donner sur notre route ? »

Le prêtre était apparemment interloqué. « Vous me demandez des renseignements à moi ? Vous, un Ingénieur ? »

— « Je ne suis pas un Ingénieur. » Louis se tenait prêt à activer l’enveloppe sonique.

Mais le prêtre n’en parut que plus interdit. « Pourquoi alors êtes-vous à moitié glabre ? Pourquoi vous déplacez-vous dans les airs ? Avez-vous dérobé des secrets du Paradis ? Que voulez-vous ici ? Êtes-vous venu pour m’enlever ma congrégation ? »

La dernière question paraissait la plus importante. « Nous nous dirigeons vers la bordure. Nous n’avons besoin que de renseignements.

— « Je pense que vos réponses se trouvent au Paradis. »

— « Ne soyez pas impertinent avec moi », dit Louis d’un ton égal.

— « Mais vous êtes venu tout droit du Paradis ! Je vous ai vu ! »

— « Ah ! Le château ! Nous avons visité le château, mais il ne nous a pas appris grand-chose. Entre autres, les Ingénieurs étaient-ils vraiment chauves ? »

— « J’ai pensé parfois qu’ils se rasaient, comme moi. Votre menton semble pourtant naturellement imberbe.

— « Je m’épile. » Louis regarda autour de lui, la mer de visages blonds respectueux. « En quoi croient-ils ? Ils ne semblent pas partager vos doutes. »

— « Ils nous voient parler en égaux, dans la langue des Ingénieurs. J’aimerais poursuivre ainsi, si vous le voulez bien. » Les manières du prêtre semblaient maintenant plus conspiratrices qu’hostiles.

— « Cela renforcera-t-il votre position vis-à-vis d’eux ? Je suppose que oui », estima Louis. Le prêtre avait réellement eu peur de perdre sa congrégation — comme n’importe quel prêtre, si son dieu venait à prendre forme et décidait de le relever. « Peuvent-ils nous comprendre ? »

— « Peut-être un mot sur dix. »

Louis commençait à regretter l’efficacité de son disque traducteur. Il ne savait pas si le prêtre parlait le langage de Zignamuclickclick. Sachant cela, sachant combien les deux langues avaient divergé depuis la rupture des communications, il aurait peut-être pu dater la chute de la civilisation.

— « Qu’était ce château que vous appelez Paradis ? » demanda-t-il. « Le savez-vous ? »

— « Les légendes parlent de Zrillir », expliqua le prêtre.« Elles disent qu’il gouvernait toutes les terres sous le Paradis. Sur ce piédestal s’élevait la statue de Zrillir, grandeur nature. Les terres fournissaient au Paradis des plantes et des fruits que je puis nommer, si vous le désirez, car je connais leurs noms par cœur ; mais elles ne poussent plus de nos jours. Puis-je ?… »

— « Non, merci. Que s’est-il passé ? »

La voix de l’homme avait pris un ton chantant. Il avait dû entendre souvent ce récit, il avait dû le redire souvent…

— « Le Paradis fut fait lorsque les Ingénieurs créèrent le monde et l’Arche. Celui qui règne sur le Paradis règne sur la terre d’un bord à l’autre. Ainsi régna Zrillir, durant de nombreuses vies, envoyant le feu du soleil depuis le Paradis lorsqu’il était mécontent. Puis on murmura que Zrillir ne pouvait plus jeter le feu du soleil.

» Les gens cessèrent alors de lui obéir. Ils n’envoyèrent plus de nourriture. Ils abattirent la statue. Lorsque les anges de Zrillir jetèrent des rocs de là-haut, les gens les esquivèrent en riant.

» Vint un jour où les gens tentèrent de prendre d’assaut le Paradis par l’escalier en spirale. Mais Zrillir le détruisit. Puis les anges quittèrent le Paradis dans des véhicules volants.

» Plus tard, la perte de Zrillir fut regrettée. Le ciel était toujours couvert ; les récoltes périclitèrent. Nous avons prié pour le retour de Zrillir… »

— « Quel degré de vérité y a-t-il dans tout cela, à votre avis ? »

— « J’aurais dénié tout cela jusqu’à ce matin, lorsque vous êtes descendu du Paradis. Vous m’inquiétez terriblement, ô Ingénieur. Peut-être Zrillir a-t-il vraiment l’intention de revenir, et envoie-t-il son bâtard en avant pour écarter de son chemin les faux prêtres. »

— « Je pourrais me raser le crâne. Serait-ce mieux ? »

— « Non. Ne vous inquiétez pas. Posez vos questions. »

— « Que pouvez-vous me dire de la chute de la civilisation de l’Anneau-Monde ? »

Le prêtre parut encore plus inquiet. « La civilisation est-elle près de s’écrouler ? »

Louis soupira et — pour la première fois — se retourna pour examiner l’autel.

Celui-ci occupait le centre du piédestal sur lequel ils se trouvaient. Il était fait de bois sombre. Sa surface rectangulaire plate était sculptée pour figurer une carte en relief, avec des collines, des rivières et un lac unique, et deux lisières recourbées vers le haut. Les autres bords, plus courts, formaient les bases d’une arche d’or parabolique.

L’or de cette arche était terni. Mais, depuis le sommet de la courbe, pendait une petite boule d’or ; et cet or était finement poli.

« La civilisation est-elle en danger ? Il s’est passé tant de choses. Le fil du soleil, votre venue — est-ce le fil du soleil ? Le soleil tombe-t-il sur nous ? »

— « J’en doute fortement. Vous parlez du fil qui tombe depuis ce matin ? »

— « Oui. Notre religion nous enseigne que le soleil est suspendu à l’Arche par un fil très solide. Et ce fil est solide, nous le savons », dit le prêtre. « Une jeune fille a voulu en ramasser et le démêler, et il lui a tranché les doigts. »

Louis hocha la tête. « Rien ne tombe », dit-il. Pas même les carrés d’ombre. Même en coupant tous les fils, les carrés ne percuteraient pas l’Anneau-Monde. Les Ingénieurs avaient dû donner à leur orbite une aphélie à l’intérieur de l’Anneau.

Il demanda sans beaucoup d’espoir : « Que savez-vous du système de transport qui longe la bordure ? » À cet instant, il sut que quelque chose n’allait pas. Il avait perçu quelque chose, quelque preuve de désastre ; mais quoi ?

Le prêtre dit : « Voulez-vous répéter cela ? »

Louis répéta.

Le prêtre répondit : « Votre objet qui parle a dit autre chose, la première fois. À propos d’une chose… interdite. »

— « Bizarre », dit Louis. Cette fois, il l’entendit. Le traducteur parlait d’un ton différent, et longuement.

— « Vous utilisez une longueur d’ondes interdite, en violation — je ne me rappelle pas le reste », dit le prêtre. « Nous ferions mieux d’en finir avec cette conversation. Vous avez réveillé une chose ancienne, une chose mauvaise… » Le prêtre s’interrompit pour écouter, car le traducteur de Louis parlait à nouveau dans sa langue. « … en violation du décret douze, interférant avec la surveillance. Vos pouvoirs peuvent-ils empêcher… »

Le reste ne fut pas traduit.

Car, dans la main de Louis, le disque chauffa soudain au rouge. Il le jeta aussitôt le plus loin qu’il put. Il était chauffé à blanc et brillait intensément lorsqu’il atteignit le sol — sans blesser personne, autant qu’il put s’en rendre compte. Il ressentit alors le contrecoup de la douleur et les larmes l’aveuglèrent à moitié.

Il parvint à voir le prêtre, qui lui adressait un hochement de tête solennel.

Il lui retourna le salut, le visage aussi impassible. Il était toujours sur son cyclo ; il manœuvra les commandes et s’éleva vers le Paradis.

Dès qu’il fut hors de vue, il se laissa aller à une grimace de douleur et prononça un mot qu’il avait entendu un jour sur Wunderland, d’un homme qui avait laissé tomber un cristal de Steuben vieux d’un millier d’années.

17. L’ŒIL-CYCLONE

Les cyclos quittèrent le Paradis vers bâbord, sous le couvercle d’un gris de plomb qui, dans ces régions tenait lieu de ciel. Au-dessus du champ de tournesols, cela leur aurait sauvé la vie. Maintenant, c’était devenu déprimant.

Louis toucha son tableau de bord en trois points pour se bloquer à l’altitude présente. Il devait regarder ce qu’il faisait, car sa main droite aux doigts couverts d’ampoules blanches était engourdie par les médicaments et la peau synthétique vaporisée. Il la regarda, pensant que cela aurait pu être bien pire…

Parleur apparut au-dessus du tableau de bord. « Louis, ne ferions-nous pas mieux de voler au-dessus des nuages ? »

— « Nous pourrions manquer quelque chose. Nous ne pourrions pas voir le sol, de là-haut. »

— « Nous avons nos cartes. »

— « Nous indiqueraient-elles un autre champ de tournesols ? »

— « Vous avez raison », acquiesça aussitôt Parleur. Il coupa.

Tandis que Louis palabrait au sol avec le prêtre rasé, Parleur et Teela, qui l’attendaient dans la salle des cartes du Paradis, n’avaient pas perdu leur temps. Ils avaient dessiné des cartes de leur route vers le parapet, sur lesquelles ils avaient indiqué les villes qui apparaissaient sur l’écran grossissant sous forme de taches jaunes.

Puis quelque chose s’était opposé à leur utilisation d’une fréquence réservée. Réservée par qui, dans quel but, quand ? Pourquoi ne s’était-elle pas manifestée jusque-là ? Louis suspecta qu’un appareil abandonné, pareil au gardien antimétéores qui avait abattu le Menteur, devait fonctionner par intermittence.

Le disque traducteur de Parleur avait chauffé au rouge et s’était incrusté dans sa paume. Il faudrait des jours avant qu’il puisse utiliser sa main de nouveau, même avec les médicaments miracles de la pharmacopée « militaire » kzinti. Les muscles devraient se régénérer.

Les cartes allaient les aider dans leurs recherches. Toute réapparition de civilisation se manifesterait certainement d’abord dans les grandes capitales. La formation pourrait traverser ces régions, à l’affût de lumières ou de fumées.

La lumière d’appel de Nessus brillait au-dessus du tableau de bord, peut-être depuis des heures. Louis répondit.

Il vit la crinière brune ébouriffée du Marionnettiste et son dos à la peau douce qui s’élevaient et s’abaissaient doucement au rythme de sa respiration. Il se demanda si Nessus était retombé en catatonie, mais celui-ci leva une tête triangulaire et chanta : « Bonjour, Louis ! Quoi de neuf ? »

— « Nous avons découvert un bâtiment flottant », dit Louis. « Avec une salle des cartes. » Il parla au Marionnettiste du château appelé Paradis, de la salle des cartes, de l’écran, des cartes et des globes, du prêtre, de ses contes et de sa maquette de l’univers. Il répondit depuis un moment lorsqu’une question lui vint à l’esprit.

« Eh ! Votre disque traducteur fonctionne-t-il ? »

— « Non, Louis. Il y a peu de temps, l’appareil a chauffé à blanc devant moi, et j’ai eu très peur. Si j’avais osé, je serais tombé en catatonie ; mais je n’en savais pas assez. »

— « Eh bien, les autres ne marchent plus non plus. Celui de Teela a brûlé dans son étui et a laissé des marques sur son cyclo. Parleur et moi, nous avons eu la main brûlée. Vous savez ce qui nous reste à faire ? Nous allons devoir apprendre la langue de l’Anneau-Monde. »

— « Oui. »

— « Dommage que le vieil homme n’ait pas eu plus de souvenirs sur la chute de l’ancienne société de l’Anneau. J’avais une idée… » Et il exposa au Marionnettiste sa théorie sur la mutation des bactéries intestinales.

— « C’est possible », estima Nessus. « Après avoir perdu le secret de la transmutation, il leur a été impossible de le retrouver. »

— « Ah ? Et pourquoi pas ?

— « Regardez autour de nous, Louis. Que voyez-vous ? » Louis regarda. Il vit un orage qui se formait en avant ; il vit des collines, des vallées, une ville au loin, des montagnes jumelles, couronnées du matériau de charpente translucide et sale mis à nu…

« Atterrissez n’importe où sur l’Anneau-Monde et creusez. Que trouvez-vous ? »

— « De la terre », dit Louis. « Et alors ? »

— « Et ensuite ? »

— « Encore de la terre. Du roc. Du matériau de charpente. » Comme il disait ces mots, le paysage lui sembla s’altérer. Les nuages de l’orage, les montagnes, la ville vers l’orient et l’autre, celle qui disparaissait en arrière, la ligne brillante, loin sur l’infini-horizon, peut-être une mer ou une autre invasion de tournesols… Le paysage lui apparaissait maintenant pour ce qu’il était : une écorce. Il y avait, entre une honnête planète et ceci, la même différence qu’entre un visage humain et un masque de caoutchouc vide.

— « Creusez sur n’importe quelle planète », disait le Marionnettiste, « et vous finirez par trouver quelque minerai de métal. Ici, vous trouverez douze mètres de terre, puis la charpente de l’Anneau. On ne peut pas travailler ce matériau. S’il parvenait à le percer, un mineur ne rencontrerait que le vide — amère récompense pour son travail.

» Imaginez une civilisation capable de construire l’Anneau ; elle doit nécessairement posséder un moyen économique de transmutation. Qu’ils perdent la technologie de cette transmutation — peu importe comment —, et que leur reste-t-il ? Ils n’auraient certainement pas stocké de métaux à l’état brut. Il n’y a pas de minerais. Tout le métal de l’Anneau-Monde devait se trouver sous forme de machines, d’outils et de rouille. Même s’ils avaient quelque moyen de voyage interplanétaire, il n’y a rien à exploiter autour de cette étoile. La civilisation s’écroulerait, pour ne jamais se relever. »

Louis demanda doucement : « Quand avez-vous pensé à tout cela ? »

— « Il y a quelque temps. Cela semblait sans importance pour notre sauvegarde. »

— « Vous n’en avez donc pas parlé. Très bien », dit Louis.

Les heures qu’il avait passées à retourner ce problème ! Et tout paraissait tellement évident, maintenant. Quel piège, quel terrible piège pour des êtres pensants !

Louis regarda devant lui (et eut vaguement conscience que l’image de Nessus avait disparu) L’orage se rapprochait maintenant, et leur barrait la route. Les enveloppes soniques résisteraient certainement, malgré tout…

Il valait mieux le survoler. Louis tira sur le levier ascensionnel et les cycloplanes s’élevèrent vers le couvercle gris du monde, vers les nuages qui le recouvraient depuis qu’ils avaient atteint le château appelé Paradis.

L’esprit de Louis tournait au ralenti…

Apprendre une langue nouvelle prendrait du temps. Apprendre une langue nouvelle à chaque fois qu’ils atterriraient serait impossible. La question devenait cruciale. Depuis combien de temps les indigènes étaient-ils redevenus barbares ? Depuis combien de temps ne parlaient-ils plus une langue commune ? Dans quelle mesure les langues locales avaient-elles divergé de l’originale ?

L’univers se brouilla, puis devint entièrement gris. Ils étaient dans les nuages. Des tentacules de brouillard enveloppèrent la bulle sonique de Louis. Les cyclos émergèrent enfin dans la lumière du soleil.

Depuis l’horizon indéfini de l’Anneau-Monde, par-delà une infinité plate de nuages, un œil bleu énorme regardait Louis Wu.

Si la tête de Dieu était grosse comme la Lune, l’œil devait avoir à peu près la taille adéquate.

Il lui fallut un moment pour enregistrer la vision. Pendant quelques instants encore, son cerveau refusa catégoriquement de le croire. Puis toute l’image tenta de se dissoudre comme un hologramme mal éclairé.

À travers le bourdonnement de ses oreilles, il entendit et sentit quelqu’un hurler.

Suis-je mort ? se demanda-t-il.

Et : Est-ce Nessus qui hurle ? Mais il avait coupé son circuit.

C’était Teela. Teela qui, de sa vie, n’avait jamais eu peur de rien. Teela se couvrait le visage de ses mains, se cachant de cet immense regard bleu.

L’œil se trouvait droit devant eux, droit vers bâbord. Il semblait les attirer vers lui.

Suis-je mort ? Le Créateur vient-il me juger ? Quel Créateur ?

Il était enfin temps pour Louis Wu de décider à quel Créateur allait sa foi, s’il en avait une.

L’œil était bleu et blanc, avec un sourcil blanc et une pupille sombre. Le blanc des nuages, le bleu de la distance. Comme s’il faisait partie du ciel lui-même.

« Louis ! » hurla Teela. « Fais quelque chose ! »

Ce n’est pas possible. Sa gorge était une colonne de glace compacte, son cerveau se débattait dans son crâne comme un animal pris au piège. L’univers est grand, mais certaines choses sont vraiment impossibles.

« Louis ! »

Louis retrouva sa voix. « Parleur. Eh ! Parleur ! Que voyez-vous ? »

Le Kzin prit son temps pour répondre. Sa voix manquait curieusement de timbre. « Je vois un œil humain énorme devant nous. »

— « Humain ? »

— « Oui. Le voyez-vous également ? »

Le mot que Louis n’aurait jamais utilisé faisait toute la différence. Humain. Un œil humain. Si l’œil était une manifestation surnaturelle, un Kzin verrait un œil kzinti, ou rien du tout.

Alors c’est une phénomène naturel. Forcément.

Teela le regardait, pleine d’espoir.

Mais comment les attirait-il ?

— « Oh ! » dit Louis Wu. Il poussa fortement la barre de direction sur la droite. Les cyclos piquèrent vers l’orient.

— « Ce n’est pas notre route », dit aussitôt Parleur. « Louis, remettez-vous dans la bonne direction. Ou laissez-moi le commandement de la formation. »

— « Vous n’avez pas l’intention de passer au travers de ce truc, non ? »

— « C’est trop gros pour que nous le contournions. »

— « Parleur, ce n’est pas plus grand que le cratère de Platon. Nous pouvons le contourner en une heure. Pourquoi prendre des risques ? »

— « Si vous avez peur, rompez la formation, Louis. Contournez l’œil et retrouvez-nous de l’autre côté. Teela, vous pouvez en faire autant. Moi, je vais le traverser. »

— « Pourquoi ? » La voix de Louis paraissait rauque, même à lui-même. « Pensez-vous que cette… formation nuageuse accidentelle soit un défi à votre virilité ? »

— « Ma quoi ? Louis, mon aptitude à procréer n’est pas en jeu. Mon courage l’est. »

— « Pourquoi ? »

Les cyclos traversaient maintenant le ciel à près de deux mille kilomètres à l’heure. D’une façon ou d’une autre, ils étaient tous pressés d’en finir.

Néanmoins, Louis tenta encore une fois de plaider sa cause. « Pourquoi votre courage est-il en jeu ? Vous me devez une réponse. Vous risquez nos vies. »

— « Non. Vous pouvez contourner l’Œil »

— « Et comment nous retrouverons-nous ensuite ? »

Le Kzin réfléchit. « Je vous accorde ce point. Avez-vous entendu parler de l’hérésie du Prédicateur Kdapt ? »

— « Non. »

— « Aux jours sombres qui suivirent la Quatrième Trêve avec l’Homme, le Prédicateur Fou Kdapt fonda une nouvelle religion. Il fut exécuté par le Patriarche lui-même en combat singulier, du fait qu’il portait un nom partiel, mais sa religion hérétique survit encore en secret de nos jours. Le Prédicateur Kdapt pensait que Dieu le Créateur avait fait l’Homme à son image. »

— « L’Homme ? Mais… le Prédicateur Kdapt était un Kzin ? »

— « Oui. Mais vous étiez continuellement victorieux, Louis. Depuis trois siècles et quatre guerres, vous aviez toujours gagné. Les disciples de Kdapt portaient des masques de peau humaine lorsqu’ils priaient. Ils espéraient tromper ainsi le Créateur assez longtemps pour gagner une guerre. »

— « Et quand vous avez vu cet œil qui nous regardait par dessus l’horizon… »

— « Oui. »

— « Ça alors ! »

— « Entre nous, Louis, ma théorie est plus vraisemblable que la vôtre. Une formation nuageuse accidentelle ! Vraiment, Louis ! »

Le cerveau de Louis fonctionnait à nouveau. « Supprimez accidentelle. Les Ingénieurs de l’Anneau-Monde ont peut-être établi la formation par simple amusement, ou pour indiquer quelque chose. »

— « Indiquer quoi ? »

— « Qui sait ? Quelque chose de gros. Un parc d’attractions, une église importante. Le quartier général de l’Union des Ophtalmologistes. Avec les techniques dont ils disposaient, et la place, ça peut être n’importe quoi ! »

— « Une prison pour voyeurs », dit soudain Teela, entrant dans le jeu. « Une université pour détectives privés ! Une mire pour un poste tri-D géant ! J’avais aussi peur que vous, Parleur. » La voix de Teela était redevenue normale. « Je pensais que c’était… je ne sais pas ce que je pensais. Mais je vous suis, nous la traverserons ensemble. »

— « Très bien, Teela. »

— « S’il cligne, nous serons tués tous les deux. »

— « La majorité a toujours raison », cita Louis. « Je vais appeler Nessus. »

— « Par le Manigant, oui ! Il doit l’avoir déjà traversé, ou contourné ! »

Louis éclata de rire, plus fort qu’il ne l’eût fait en temps normal. Il avait eu très peur. « Tu ne penses tout de même pas que Nessus nous ouvre la route, non ? »

— « Hein ? »

— « C’est un Marionnettiste. Il nous a contournés, et a sans doute asservi son cyclo à celui de Parleur. De cette façon, Parleur ne peut pas l’attraper, et quelque danger qu’il puisse rencontrer, nous le rencontrerons d’abord. »

Parleur remarqua : « Vous avez une aptitude remarquable à penser comme un poltron, Louis. »

— « Pas de sarcasmes. Nous sommes sur un monde étranger. Nous avons besoin d’opinions étrangères. »

— « Très bien. Appelez-le, puisque vous semblez avoir tous deux la même façon de penser ; j’ai l’intention d’affronter l’Œil et d’apprendre ce qui se cache derrière, ou dedans. »

Louis appela Nessus.

Seul le dos du Marionnettiste apparaissait sur l’écran de l’intercom. Sa crinière suivait doucement le rythme de sa respiration.

« Nessus », appela Louis. Puis, plus fort : « Nessus ! »

Le Marionnettiste sursauta. Une tête triangulaire s’éleva, interrogatrice.

« J’ai eu peur d’être obligé d’utiliser la sirène. »

— « Y a-t-il une urgence ? » Les deux têtes apparurent, frémissantes d’attention.

Louis trouvait impossible de fixer l’œil énorme, devant lui. Ses yeux ne cessaient de s’en détacher. Il dit : « Une sorte d’urgence, oui. Mes têtes brûlées d’équipiers courent à la catastrophe. Je ne peux pas me permettre de les perdre. »

— « Expliquez-vous, s’il vous plaît. »

— « Regardez devant vous et dites-moi si vous voyez une formation nuageuse en forme d’œil humain. »

— « Je la vois », acquiesça le Marionnettiste.

— « Avez-vous idée de ce qui peut la causer ? »

— « C’est apparemment un ouragan quelconque. Vous aurez déjà conclu qu’il ne peut se former d’ouragan en spirale sur l’Anneau-Monde. »

— « Ah ? » Louis ne s’était jamais posé la question.

— « Le tourbillon d’un cyclone provient de la force de Coriolis, de la différence de vélocité entre deux masses d’air à des altitudes différentes ; une planète est un sphéroïde tournant. Si deux masses d’air se déplacent l’une vers l’autre pour remplir un vide partiel, l’une vers le nord et l’autre vers le sud, leur vitesse résiduelle les entraînera au-delà de leur point de rencontre, de sorte qu’un tourbillon d’air se formera. »

— « Je sais ce qui cause un cyclone. »

— « Alors, vous devez réaliser que sur l’Anneau-Monde toutes les masses d’air contiguës ont virtuellement la même vélocité. Il ne peut y avoir d’effet de tourbillon. »

Louis regarda devant lui vers l’ouragan en forme d’œil. Mais quel genre d’ouragan peut se produire, alors ? Aucun, je suppose. Il n’y aurait aucune circulation d’air. »

— « Faux, Louis. L’air chaud s’élèverait, l’air froid descendrait. Mais cela ne pourrait produire un ouragan comme celui que nous apercevons. »

— « Ce n’est que trop vrai. »

— « Que menace de faire Parleur ? »

— « Voler au centre de cette chose engendrée par le Manigant, avec Teela le suivant loyalement. »

Le Marionnettiste siffla une note belle et pure comme la lumière d’un laser à rubis. « Cela me paraît dangereux. Les enveloppes soniques pourraient les protéger contre les ravages de n’importe quelle tempête ordinaire. Mais cela n’a pas l’air d’une tempête ordinaire… »

— « Je pensais que ça pourrait être artificiel. »

— « Oui… Les gens de l’Anneau-Monde auraient pu créer une ceinture de circulation. Mais le système aurait cessé de fonctionner au moment de la panne d’énergie. Je ne vois pas… Ah ! J’y suis, Louis. »

— « Qu’est-ce que c’est ? »

— « Nous devons postuler une échappée d’air, une région où l’air disparaît, au voisinage du centre de l’ouragan. Tout le reste s’ensuit.

» Réfléchissez. L’échappée d’air crée un vide partiel. Des masses d’air se déversent depuis l’orient et le ponant. »

— « Et depuis bâbord et tribord »

— « Cela, nous pouvons le négliger », coupa sèchement le Marionnettiste. « Mais l’air qui vient de l’orient deviendra légèrement moins lourd que l’air environnant. Il s’élèvera. L’air qui vient d’en face, depuis le ponant, deviendra légèrement plus lourd… »

Louis tâtonnait dans une image assez mal définie du processus. « Pourquoi ? »

— « L’air vient du ponant, Louis. Sa vitesse angulaire est légèrement supérieure à celle de l’Anneau. La force centrifuge l’oblige à descendre.

» Il forme la paupière inférieure de l’œil. L’air venu de l’orient s’élève et forme la paupière supérieure. Il y a donc un effet de tourbillon, mais l’axe en est horizontal, alors que sur une planète il serait vertical. »

— « Mais l’effet est si faible ! »

— « C’est le seul effet, Louis. Il n’y a rien pour interférer avec son action, rien pour l’arrêter. Il a dû se développer pendant des millénaires, pour produire ce que vous voyez maintenant. »

— « Peut-être. Peut-être. » L’œil semblait moins effrayant, maintenant. Ainsi que le disait Nessus, ce devait être une sorte de tempête. Il avait toutes les couleurs d’une tempête, des nuages noirs, les nuages supérieurs blancs de soleil, et l’« œil » sombre du cyclone figurant l’iris de l’Œil.

— « Le problème est l’échappée d’air, évidemment. Pourquoi de l’air disparaît-il au voisinage du centre de l’ouragan ? »

— « Peut-être une pompe continue-t-elle à fonctionner ? »

— « J’en doute, Louis. Si cela était, la circulation de l’air dans les environs serait prévue. »

— « Et alors ? »

— « Avez-vous remarqué les endroits où le matériau de charpente apparaît à travers la terre et le roc ? Une telle érosion n’est certainement pas programmée. Avez-vous remarqué que ces endroits devenaient plus fréquents à mesure que nous approchions ? Cet ouragan a dû détraquer les conditions atmosphériques dans un rayon de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres, sur une surface plus grande que celle de votre planète ou de la mienne. »

Cette fois, ce fut Louis qui siffla. « Tanj ! Mais alors… Oh je vois, maintenant ! Il doit y avoir un trou météorique au centre de l’ouragan. »

— « Oui. Et vous réalisez l’importance de ceci ? La charpente de l’Anneau peut être perforée. »

— « Mais pas avec l’une quelconque de nos armes. »

— « C’est vrai. Pourtant nous devons vérifier s’il y a réellement une perforation. »

La panique superstitieuse de Louis ne semblait déjà plus qu’un souvenir de rêve, de mauvais rêve. Le calme analytique du Marionnettiste était contagieux et rassurant. Louis Wu regarda sans peur au centre de l’œil et dit : « Il faut que nous y allions voir. Pensez-vous que nous puissions voler à travers l’iris sans danger ? »

— « Cela me parait évident ; de l’air immobile dans un vide partiel. »

— « D’accord. Je vais transmettre la bonne nouvelle. Nous traverserons tous l’œil du cyclone. »

Le ciel s’obscurcissait à mesure qu’ils s’approchaient de l’iris. Était-ce la nuit qui tombait ? Impossible de savoir. Les nuages noirs qui s’épaississaient faisaient eux-mêmes assez d’ombre.

L’œil avait au moins cent cinquante kilomètres d’un coin à l’autre, et à peu près soixante kilomètres de hauteur. Ses contours semblèrent bleuir lorsqu’ils approchèrent. Les couches et les courants apparurent. La véritable forme de l’œil se révéla un tunnel de vents tournoyants, relativement uniforme, dont la section verticale figurait un œil humain.

Mais il ressemblait toujours à un œil, et ils fonçaient vers l’iris.

Ils avaient l’impression de tomber dans l’œil de Dieu. L’effet visuel en était terrifiant, presque comiquement exagéré. Louis hésitait entre rire et hurler. Ou faire demi-tour. Il aurait suffi d’un seul observateur pour savoir s’il y avait ou non un trou dans la charpente de l’Anneau-Monde. Et Louis aurait pu le contourner…

Ils entraient.

Ils volaient le long d’un corridor sombre illuminé d’éclairs. Ceux-ci zébraient l’air presque sans interruption, devant, derrière et de tous côtés. À une distance uniforme autour d’eux, l’air était dégagé. Au-delà de la région de l’iris, des nuages noirs opaques tourbillonnaient, se déplaçant à des vitesses supérieures à celle d’un ouragan.

« Le mangeur-de-feuilles avait raison », gronda Parleur. « Ce n’est rien d’autre qu’un ouragan. »

— « C’est drôle. Il est le seul de nous quatre qui n’ait pas paniqué à la vue de cet œil. Je suppose que les Marionnettistes ne sont pas superstitieux », hurla Louis Wu.

Teela appela : « Je vois quelque chose en avant !

C’était une dépression dans le fond du tunnel. Louis eut un sourire tendu et posa délicatement les mains sur les commandes. Il pourrait y avoir un tirage de tanj, au-dessus de la dépression.

Il était moins anxieux; maintenant, moins tendu qu’il ne l’était en pénétrant dans l'Œil. Que pouvait-il arriver là où même un Marionnettiste ne voyait pas de danger ?

Ils approchaient de la dépression au milieu d’un tourbillon de nuages et d’éclairs.

Ils ralentirent pour se maintenir au-dessus du cône, les moteurs de leurs cycloplanes luttant contre le tirage vertical. Étouffée par l’enveloppe sonique, la tempête hurlait dans leurs oreilles.

Ils avaient l’impression de regarder dans un entonnoir. Il était évident que l’air s’engouffrait là, quelque part ; mais était-il pompé à grande vitesse ou s’échappait-il vers les étoiles à travers la noire charpente de l’Anneau-Monde ? Ils ne voyaient en fait pas grand-chose…

Louis ne s’aperçut pas que Teela avait laissé son cyclo descendre. Elle était trop loin, la lumière tremblotante était trop étrange, et il regardait vers le bas. Il aperçut un point minuscule disparaître dans l’entonnoir, mais ne fit aucun rapprochement.

Puis, affaibli par le mugissement de l’ouragan, il entendit le hurlement de Teela.

Le visage de Teela était précis dans l’intercom. Elle regardait vers le bas, et elle était terrifiée.

« Que se passe-t-il ? » rugit-il.

Il entendit à peine la réponse. « …Il m’a eue. »

Il regarda en bas.

Entre ses versants coniques tourbillonnants, l’entonnoir était clair. Il était bizarrement et uniformément illuminé, non par les éclairs, mais par un effet de rayons cathodiques causé par les différences de potentiel dans un vide presque complet. Il y avait une vague… tache en bas, quelque chose qui pouvait être un cycloplane, si quelqu’un était assez stupide pour voir de plus près un trou ouvert sur l’espace.

Louis sentit son cœur se serrer. Il n’y avait rien à faire, rien du tout. Il s’arracha à la contemplation…

Ce fut pour rencontrer les yeux de Teela au-dessus du tableau de bord. Elle regardait vers le bas, elle avait l’air terrifié…

Et le sang coulait de son nez.

Il vit la terreur quitter son visage, pour faire place à un calme mortel. Elle était près de s’évanouir. Anoxie ? L’enveloppe sonique retiendrait l’air contre le vide, à condition qu’elle fût activée.

À demi inconsciente, elle leva les yeux vers Louis Wu. Fais quelque chose, implora-t-elle. Fais quelque chose.

Sa tête tomba en avant contre le tableau de bord.

Louis enfonçait ses dents dans sa lèvre inférieure. Il sentit le goût du sang. Il regardait dans le cône de nuages tournoyants éclairés comme au néon, et il avait l’impression nauséeuse de regarder le tourbillon du tuyau de vidange d’une baignoire. Il aperçut le point minuscule qui devait être le cyclo de Teela…

… et vit celui-ci bondir brusquement en avant et pénétrer dans la paroi tourbillonnante de l’entonnoir.

Quelques secondes plus tard, un panache de vapeur apparut en avant, loin dans l’œil de l’ouragan vertical. Un fil blanc nettement défini. Il ne douta pas un instant que c’était le cyclo de Teela.

« Que s’est-il passé ? » demanda Parleur.

Louis secoua la tête, refusant de répondre. Il se sentait engourdi. Sa raison était court-circuitée ; ses pensées tournaient en rond.

Sur l’image de l’intercom, on ne voyait de la tête inclinée de Teela que ses cheveux. Elle était inconsciente, sur un cycloplane sans contrôle qui se déplaçait à plus de deux fois la vitesse du son. Il fallait vraiment que quelqu’un fît quelque chose…

« Mais elle était sur le point de mourir, Louis. Se peut-il que Nessus ait actionné une commande que nous ignorons ? »

— « Non. Je préférerais croire cela que… non. »

— « Je pense que c’est ce qui a dû se passer », insista Parleur.

— « Vous avez vu ce qui s’est passé ! Elle s’est évanouie, sa tête a heurté le tableau de bord, et son cyclo a été projeté hors de ce tourbillon comme si le diable l’en avait tiré ! Elle a actionné les commandes nécessaires avec son front ! »

— « Absurde. »

— « Ouais. » Louis voulait dormir, cesser de penser…

— « Considérez les probabilités, Louis ! » Le Kzin comprit soudain et resta songeur, la bouche ouverte. Son verdict fut : « Non. Impossible ! »

— « Ouais. »

— « Elle n’aurait jamais été choisie pour se joindre à nous. Si elle pouvait compter tant soit peu sur sa chance, Nessus ne l’aurait jamais découverte. Elle serait restée sur Terre. »

Les éclairs fusaient, illuminant le long, long tunnel de nuages orageux tournoyants. Une étroite ligne droite pointait vers l’avant le panache de vapeur du cycloplane de Teela. Mais le cyclo lui-même était hors de vue.

« Louis, nous ne nous serions jamais écrasés sur l’Anneau-Monde ! »

— « Ça, je me le demande encore. »

— « Vous feriez peut-être mieux de vous demander comment lui sauver la vie. »

Louis hocha la tête. Sans précipitation, il pressa le bouton d’appel pour Nessus — une chose que Parleur n’aurait pu faire.

Le Marionnettiste répondit instantanément, comme s’il n’avait attendu que cela. Louis fut surpris de voir que Parleur restait en contact. Il décrivit rapidement ce qui s’était passé.

« Il semble que nous nous soyons tous deux trompés au sujet de Teela », remarqua Nessus.

— « Ouais. »

— « Elle se déplace sur la propulsion de secours. Son front n’aurait pas suffi à actionner les commandes nécessaires. Il faut d’abord manœuvrer la fente de surpuissance. Je vois mal comment elle aurait pu le faire par accident. »

— « Où se trouve-t-elle ? » Après que le Marionnettiste lui eut montré, Louis dit « Elle a pu y enfoncer son doigt, par simple curiosité. »

— « Vraiment ? »

Parleur empêcha Louis de répondre. « Mais que pouvons-nous faire ? »

— « Quand elle reviendra à elle, demandez-lui de m’appeler », dit sèchement Nessus. « Je peux lui expliquer comment revenir sur propulsion normale, et nous pourrons nous retrouver ensuite. »

— « Entre-temps, nous ne pouvons rien faire ? »

— « Non. Il est à craindre que certains éléments ne lâchent dans le système de propulsion. Mais son véhicule évitera les obstacles, de toute façon ; elle ne risque pas de s’écraser. Elle s’éloigne de nous à environ Mach 4. La menace la plus sérieuse est l’anoxie, qui pourrait entraîner des lésions du cerveau. Je ne pense pas qu’elle ait à redouter cela. »

— « Pourquoi ? L’anoxie est dangereuse. »

— « Elle a trop de chance », laissa tomber Nessus.

18. LES ÉPREUVES DE TEELA BROWN

Il faisait nuit noire lorsqu’ils émergèrent de l’œil du cyclone. Il n’y avait pas d’étoiles ; mais un faible clair d’Arche bleuté perçait parfois la couche de nuages.

« J’ai réfléchi », dit Parleur. « Nessus, vous pouvez nous rejoindre si vous le souhaitez. »

— « Je le souhaite. »

— « Nous avons besoin de votre point de vue d’étranger. Vous avez fait preuve d’une grande perspicacité. Comprenez pourtant que je n’oublierai pas le crime que votre race a commis contre la mienne. »

— « Je ne désire pas altérer votre mémoire, Parleur. »

Louis Wu remarqua à peine ce triomphe du sens pratique sur l’honneur, de l’intelligence sur la xénophobie. Il cherchait la trace du panache de vapeur de Teela, là où le banc de nuages rencontrait l’infini-horizon. Mais toute trace avait disparu.

Teela était toujours inconsciente. Sur l’intercom, son image bougea nerveusement, et Louis cria « Teela ! » Mais elle ne répondit pas.

— « Nous nous trompions à son sujet », estima Nessus. « Mais je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi. Pourquoi nous serions-nous écrasés, si sa chance était si puissante ? »

— « C’est exactement ce que je disais à Louis ! »

— « Mais », enchaîna le Marionnettiste, « si sa chance n’a aucun pouvoir, comment aurait-elle pu activer le propulseur de secours ? Je crois que j’avais raison depuis le début. Teela Brown possède une chance psychique. »

— « Alors pourquoi a-t-elle été choisie, elle d’abord, parmi tous les autres ? Pourquoi le Menteur s’est-il écrasé ? Répondez-moi ! »

— « Arrêtez ! » cria Louis.

Ils l’ignorèrent. Nessus constatait : « On ne peut apparemment pas se fier à sa chance. »

— « Si sa chance avait failli une seule fois, elle serait morte. »

— « Eût-elle été morte ou blessée, je ne l’aurais jamais choisie. Nous devons tenir compte de coïncidences possibles », dit Nessus. « Rappelez-vous, Parleur, que les lois de probabilité laissent une place aux coïncidences »

— « Mais elles ne laissent pas de place à la magie. Je ne peux pas croire à une chance génétique. »

— « Il le faudra bien », dit Louis.

Cette fois, ils l’entendirent. Il poursuivit : « J’aurais dû m’en rendre compte beaucoup plus tôt. Pas parce qu’elle échappait continuellement aux désastres. Non, c’était dans les petites choses, des détails de sa personnalité. Elle a de la chance, Parleur, croyez-le. »

— « Louis, comment pouvez-vous créditer une telle ineptie ? »

— « Elle n’a jamais souffert. Jamais. »

— « Qu’en savez-vous ? »

— « Je le sais. Elle connaissait tout du plaisir, rien de la douleur. Vous vous rappelez, lorsque les tournesols vous ont attaqué ? Elle vous a demandé si vous pouviez voir. " Je suis aveugle ", disiez-vous. Elle répondait : " Oui, mais pouvez-vous voir ? " Elle ne vous croyait pas.

» Et puis, oh ! Juste après notre crash, elle a essayé de marcher pratiquement pieds nus sur une pente de lave qui était presque en fusion. »

— « Elle n’est pas très intelligente, Louis. »

— « Elle est intelligente, tanjit ! Elle n’a simplement jamais souffert ! Quand elle s’est brûlé les pieds, elle a dévalé la pente sur une surface dix fois plus glissante que de la glace — et elle n’est pas tombée une seule fois !

» Mais vous n’avez pas besoin de détails », abrégea Louis. « Il vous suffit de la regarder marcher. Elle est gauche. À tout instant, on a l’impression qu’elle va tomber. Mais elle ne tombe jamais. Elle ne bouscule pas de choses avec ses coudes. Elle ne renverse rien, elle ne laisse rien tomber. Elle ne l’a jamais fait. Elle n’a jamais appris à ne pas le faire, ne voyez-vous pas ? Ce n’est donc ni de la grâce ni de l’élégance. »

— « Ceci n’est pas évident pour des non-Humains », observa Parleur d’un air de doute. « Je dois vous croire sur parole, Louis. Mais enfin… comment puis-je croire à la chance psychique ? »

— « J’y crois, moi. Je suis bien obligé. »

— « Si elle pouvait compter sur sa chance », dit Nessus, « elle n’aurait jamais essayé de marcher sur du roc quasiment en fusion. Malgré tout, la chance de Teela Brown nous protège sporadiquement. Rassurant, n’est-ce pas ? Vous seriez morts tous les trois, si les nuages ne vous avaient pas protégés lorsque vous traversiez le champ de tournesols. »

— « Ouais » dit Louis ; mais il n’oubliait pas que les nuages s’étaient écartés juste assez pour griller la fourrure de Parleur-aux-Animaux. Il se rappelait les escaliers du Paradis qui avaient transporté Teela Brown sur neuf étages, alors qu’il avait dû les monter à pied. Il sentait le bandage sur sa main et se rappelait celle de Parleur brûlée jusqu’à l’os, alors que le disque traducteur de Teela avait chauffé dans son étui de selle. « Sa chance semble la protéger un peu mieux qu’elle ne nous protège », soupira-t-il.

— « Et pourquoi pas ? Vous avez l’air contrarié, Louis. »

— « Peut-être le suis-je… » Ses amis avaient dû cesser de lui confier leurs ennuis depuis longtemps. Teela ne comprenait rien aux ennuis. Décrire la souffrance à Teela Brown reviendrait à vouloir décrire la couleur à un aveugle.

Coup de fouet au cœur ? Elle n’avait jamais connu d’amour malheureux. L’homme qu’elle désirait venait à elle et restait jusqu’au moment où elle en était presque lassée, puis il s’en allait de lui-même, sans éclats.

Sporadique ou non, le pouvoir bizarre de Teela la rendait… légèrement différente des Humains, peut-être. Une femme, certainement, mais avec des points forts et des talents différents, et aussi des points faibles… Et c’était une femme que Louis avait aimée. Très bizarre.

« Elle m’a aimé aussi », marmonna Louis. « Étrange. Je ne suis pas son genre. Et si elle ne m’avait pas aimé, alors… »

— « Quoi ? Louis, me parlez-vous ? »

— « Non, Nessus, je me parle à moi-même… » Était-ce là son véritable motif de se joindre à Louis Wu et son Équipage Composite ?  En ce cas, le mystère se compliquait. Sa chance rendait Teela amoureuse d’un homme qui ne lui convenait pas, lui donnant une raison de se joindre à une expédition dont la réussite était plus qu’incertaine, et qui s’était révélée désastreuse en fait, de sorte qu’elle avait frôlé plusieurs fois une mort violente. Cela n’avait aucun sens.

Sur l’image de l’intercom, Teela leva les yeux. Des yeux vides dans un visage inexpressif… hagard… qui s’emplit soudain d’une terreur indicible. Ses yeux, blancs et écarquillés, regardèrent vers le bas. Son beau visage ovale était enlaidi par la folie.

« Ça va », dit Louis. « Laisse-toi aller. Détends-toi. Tout va bien, maintenant. »

— « Mais… » La voix de Teela était un couinement de fausset.

— « Nous en sommes sortis. C’est loin derrière nous. Regarde derrière toi. Tanj, regarde derrière toi ! »

Elle se retourna. Pendant un long moment, Louis ne vit que sa douce chevelure noire. Quand elle refit face, elle était plus maîtresses d’elle-même.

« Nessus », dit Louis. « Expliquez-lui. »

Le Marionnettiste dit : « Il y a plus d’une demi-heure que vous volez à Mach 4. Pour ramener votre cycloplane à vitesse normale, enfoncez votre index dans le trou cerclé de vert… » Bien qu’encore effrayée, Teela pouvait suivre les ordres.

« Maintenant, il faut que vous nous rejoigniez. Mon localisateur indique que vous avez décrit une courbe. Vous êtes à bâbord et à l’orient par rapport à nous. Comme vous ne disposez pas vous-même d’un tel instrument de bord, je vais devoir vous guider oralement. Pour l’instant, tournez directement vers le ponant. »

— « De quel côté est-ce ? »

— « Tournez à gauche, jusqu’à ce que vous soyez orientée vers la base de l’Arche. »

— « Je ne vois pas l’Arche. Il va falloir que je monte au-dessus des nuages. » Elle avait l’air presque calme, maintenant.

Tanj, avait-elle eu peur ! Louis ne se rappelait pas avoir jamais vu quelqu’un aussi effrayé. Il n’avait certainement jamais vu Teela aussi effrayée.

Avait-il jamais vu Teela effrayée ?

Louis regarda par-dessus son épaule. Sous les nuages, la terre était sombre ; mais, loin derrière eux, l’ouragan en forme d’œil luisait en bleu au clair d’Arche. Il les regardait s’éloigner avec une parfaite concentration, sans aucun signe de regret.

Louis était perdu dans ses pensées lorsqu’une voix prononça son nom. « Ouais », fit-il.

— « Tu n’es pas fâché ? »

— « Fâché ? » Il réfléchit. Il lui vint à l’esprit que, d’un point de vue « normal », le fait de plonger avec son cyclo comme elle l’avait fait était incroyablement stupide. Il chercha donc sa colère comme il aurait cherché un vieux mal de dents depuis longtemps calmé. Et il ne trouva rien.

Les points de vue normaux ne s’appliquaient pas à Teela Brown.

La dent était morte.

« Je crois que non. Qu’as-tu vu en bas, au fait ? »

— « J’aurais pu être tuée », dit Teela d’un ton où montait la colère. « Ne secoue pas la tête, Louis Wu ! J’aurais pu être tuée ! Ne t’en soucies-tu pas ? »

— « Et toi ? »

Elle sursauta, comme s’il l’avait giflée. Puis… il vit sa main bouger, et elle disparut.

Elle revint un instant plus tard. « Il y avait un trou », cria-t-elle furieusement. « Et de la brume dans le fond. Alors ?

— « Grand ? »

— « Qu’est-ce que j’en sais ? » Et elle disparut de nouveau. C’était vrai. Comment aurait-elle pu juger de sa taille, dans cette lumière de néon tremblotante ?

Elle a risqué sa vie, puis elle me reproche de ne pas être en colère. Un système pour capter l’attention ? Depuis combien de temps fait-elle cela ?

N’importe qui mourrait jeune, avec de telles habitudes !

« Mais pas elle », dit Louis Wu. « Pas…, »

Ai-je peur de Teela Brown ?

« Ou suis-je dingue, finalement ? » C’était arrivé à d’autres, à son âge. Un homme aussi vieux que Louis Wu avait vu des choses impossibles arriver trop souvent. Pour un tel homme, la ligne entre fantasme et réalité se brouillait parfois. Il pouvait devenir ultra-conservateur, rejetant l’impossible même lorsque c’était devenu un fait établi… comme Kragen Perel, qui refusait de croire au servo-propulseur parce qu’il violait la seconde loi du mouvement. Ou il pouvait croire n’importe quoi… comme Zéro Hale, qui achetait continuellement de fausses reliques des Négriers.

Des deux côtés, c’était la décrépitude et la folie.