/ Language: Français / Genre:prose_contemporary

Le pendule de Foucault

Eco


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1. KÉTÉR

1. Quand la lumière de l'infini

2. Nous avons de diverses et curieuses Horloges

2. HOKHMA

3. In hanc utilitatem clementes angeli

4. Qui cherche à pénétrer dans la Roseraie des Philosophes

5. Et commence par combiner ce nom

6. Judá León se dio a permutaciones

3. BINA

7. N'attendez pas trop de la fin du monde

8. Venu de la lumière et des dieux

9. Dans la main droite, elle serrait une trompette d'or

10. Et enfin on n'infère kabbalistiquement rien d'autre de vinum

11. Sa stérilité était infinie

12. Sub umbra alarum tuarum

13. Li frère, li mestre du Temple

14. Il avouerait même avoir tué le Seigneur

15. Je vous iroie querre secours au conte d'Anjou

16. Lui avant l'arrestation avait été dans l'Ordre pendant neuf mois seulement

17. Ainsi disparurent les chevaliers du Temple

18. Une masse épouvantablement percée de fissures et creusée de cavernes

19. L'Ordre n'a jamais cessé un instant de subsister

20. Le centre invisible, le souverain qui doit se réveiller

21. Le Graal est poids si pesant

22. Ils ne voulaient plus qu'on leur fît de questions

4. HÉSÉD

23. L'analogie des contraires

24. Sauvez la faible Aischa

25. Ces mystérieux Initiés

26. Toutes les traditions de la terre

27. Racontant un jour qu'il avait beaucoup connu Ponce Pilate

28. Il y a un corps qui enveloppe tout l'ensemble du monde

29. Car en ce qu'ils changent leur nom

30. Et déjà la fameuse fraternité des Rose-Croix

31. Il est probable que la plupart des prétendus Rose-Croix

32. Valentiniani per ambiguitates bilingues

33. Les visions sont blanc, bleu, blanc rouge clair

5. GÉBURA

34. Beydelus, Demeymes, Adulex

35. Je suis Lia

36. Permettez-moi en attendant de donner un conseil

37. Quiconque réfléchit sur quatre choses

38. Maître Secret, Maître Parfait

39. Chevalier des Planisphères

40. Les lâches meurent maintes fois

41. Au Point où l'Abîme

42. Nous sommes tous d'accord

43. Des gens que l'on rencontre dans la rue

44. Invoque les forces

45. De cela découle une extraordinaire question

46. Tu t'approcheras nombre de fois de la grenouille

47. Le sentiment éveillé et la mémoire percutée

48. Une bonne approximation

49. Une chevalerie templière et initiatique

50. Je suis la première et la dernière

51. Quand doncques un gros cerveau caballiste

52. Un échiquier colossal s'étendant sous terre

53. Ne pouvant diriger ouvertement les destinées terrestres

54. Le prince des ténèbres

55. J'appelle théâtre

56. Elle emboucha sa belle trompette

57. Tous les trois arbres était suspendue une lanterne

58. L'alchimie est une chaste prostituée

59. Et si s'engendrent de tels monstres

60. Pauvre fou !

61. Cette Toison d'or

62. Nous considérerons comme sociétés druidiques

63. A quoi te fait penser ce poisson?

6. TIF'ÉRÉT

64. Rêver d'habiter dans une ville inconnue

65. Un grand carré de six mètres de côté

66. Si notre hypothèse est exacte

67. Da Rosa, nada digamos agora

68. Que ton vêtement soit blanc

69. Elles deviennent le Diable

70. Nous sûmes garder en mémoire les allusions secrètes

71. Nous ne savons donc pas avec certitude

72. Nos inuisibles pretendus

73. Un autre cas curieux

74. Bien que la volonté soit bonne

75. Les initiés constituent la limite de cette voie

76. Dilettantisme

77. Celle herbe est appellée Chassediables

78. Je dirais certainement que ce monstrueux croisement

79. Il ouvrit son coffret

80. Lorsque la Blancheur survient à la matière

81. Ils seraient capables de faire sauter la surface de la planète

82. La Terre est un corps magnétique

83. Une carte n'est pas le territoire

84. Suivant les desseins de Verulamius

85. Philéas Fogg. Un nom qui est une véritable signature

86. C'est à eux qu'Eiffel fit appel

87. C'est une curieuse coïncidence

88. Le Templarisme est Jésuitisme

89. Il s'est formé au sein des plus épaisses ténèbres

90. Toutes les infamies attribuées aux Templiers

91. Comme vous avez bien démasqué ces sectes infernales

92. Avec toute la puissance et la terreur de Satan

93. Tandis que nous restons derrière les coulisses

94. En avoit-il le moindre soupçon?

95. C'est-à-dire des Juifs kabbalistiques

96. Une couverture est toujours nécessaire

97. Ego sum qui sum

98. Sa gnose raciste, ses rites

99. Le guénonisme plus les divisions blindées

100. Je déclare que la terre est vide

101. Qui operatur in Cabala

102. Un mur très gros et haut

103. Ton nom secret sera de 36 lettres

104. Ces textes ne s'adressent pas au commun des mortels

105. Delirat lingua, labat mens

106. La liste n° 5

7. NÉTSAH

107. Ne vois-tu pas ce chien noir?

108. Y a-t-il plusieurs Pouvoirs à l'œuvre?

109. Saint-Germain... Très-fin, très-spirituel

110. Ils se trompèrent de mouvements et ils marchèrent à reculons

111. C'est une leçon par la suite

8. HOD

112. Pour nos Cérémonies

113. Notre cause est un secret

114. Le pendule idéal

115. Si l'œil pouvait voir les démons

116. Je voudrais être la tour

117. La folie possède un pavillon énorme

9. YESOD

118. La théorie sociale de la conspiration

119. On mit le feu à la guirlande de la trompette

10. MALKHUT

120. Mais le mal est qu'ils tiennent pour certain d'être dans la lumière

© 1988, Gruppo Editoriale Fabbri, Bompiani, Sonzogno, Etas S.p.A., Milan.

© 1990, Editions Grasset & Fasquelle, pour la traduction française.

978-2-246-78469-2

DU MÊME AUTEUR

L'ŒUVRE OUVERTE, Seuil, 1965.

LA STRUCTURE ABSENTE, Mercure de France, 1972.

LE NOM DE LA ROSE, traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano, Grasset, 1982. Prix Médicis étranger.

LE NOM DE LA ROSE, édition augmentée d'une Apostille traduite de l'italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 1985.

LA GUERRE DU FAUX, traduit de l'italien par Myriam Tanant avec la collaboration de Piero Caracciolo, Grasset, 1985.

LECTOR IN FABULA, traduit de l'italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 1985.

PASTICHES ET POSTICHES, traduit de l'italien par Bernard Guyader, Messidor, 1988.

SÉMIOTIQUE ET PHILOSOPHIE DU LANGAGE, traduit de l'italien par Myriem Bouzaher, PUF, 1988.

LE SIGNE : HISTOIRE ET ANALYSE D'UN CONCEPT, adapté de l'italien par J.-M. Klinkenberg, Labor,1988.

LES LIMITES DE L'INTERPRÉTATION, traduit de l'italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 1992.

DE SUPERMAN AU SURHOMME, traduit de l'italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 1993.

LA RECHERCHE DE LA LANGUE PARFAITE DANS LA CULTURE EUROPÉENNE, traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro. Préface de Jacques Le Goff, Le Seuil, 1994.

L'ÎLE DU JOUR D'AVANT, roman, traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano, Grasset, 1996.

SIX PROMENADES DANS LES BOIS DU ROMAN ET D'AILLEURS, traduit de l'italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 1996.

Roman

Traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano

L'édition originale de cet ouvrage a été publiée en octobre 1988 par Gruppo Editoriale Fabbri,

Bompiani, Sonzogno, Etas S.p.A. à Milan, sous le titre :

IL PENDOLO DI FOUCAULT

Pour vous seuls, fils de la doctrine et de la sapience, nous avons écrit cette œuvre. Scrutez le livre, recueillez-vous dans cette intention que nous y avons dispersée et placée en plusieurs endroits; ce que nous avons occulté dans un endroit, nous l'avons manifesté dans un autre, afin que votre sagesse puisse le comprendre. Heinrich Cornelius Agrippa VON NETFESHEIM,

De occulta philosophia, 3, 65. La superstition porte malchance. Raymond SMULLYAN, 5000 B.C., 1.3.8.

1

KÉTÉR

1

C'est alors que je vis le Pendule.

La sphère, mobile à l'extrémité d'un long fil fixé à la voûte du chœur, décrivait ses amples oscillations avec une isochrone majesté.

Je savais – mais quiconque aurait dû s'en rendre compte sous le charme de cette paisible respiration – que la période était réglée par la relation entre la racine carrée de la longueur du fil et ce nombre π qui, irrationnel aux esprits sublunaires, par divine raison lie nécessairement la circonférence au diamètre de tous les cercles possibles – si bien que le temps de l'errance de cette sphère d'un pôle à l'autre était l'effet d'une mystérieuse conspiration entre les plus intemporelles des mesures, l'unité du point de suspension, la dualité d'une dimension abstraite, la nature ternaire de π, le tétragone secret de la racine, la perfection du cercle.

Je ne savais pas encore que, à la verticale du point de suspension, à la base, un dispositif magnétique, communiquant son rappel à un cylindre caché au cœur de la sphère, garantissait la constance du mouvement, artifice destiné à contrecarrer les résistances de la matière, mais qui ne s'opposait pas à la loi du Pendule, lui permettant même de se manifester, car dans le vide n'importe quel point matériel lourd, suspendu à l'extrémité d'un fil inextensible et sans poids, qui ne subirait pas la résistance de l'air, et ne produirait pas de friction avec son point d'appui, eût oscillé, de façon régulière, pour l'éternité.

De la sphère de cuivre émanaient des reflets pâles et changeants, frappée qu'elle était par les derniers rayons du soleil qui pénétraient à travers les vitraux. Si, comme autrefois, elle avait effleuré de sa pointe une couche de sable humide étendue sur les dalles du choeur, elle aurait dessiné à chaque oscillation un sillon léger sur le sol, et le sillon, changeant infinitésimalement de direction à chaque instant, se serait élargi de plus en plus en forme de brèche, de tranchée, laissant deviner une symétrie rayonnée – comme le squelette d'un mandala, la structure invisible d'un pentaculum, une étoile, une rose mystique. Non, plutôt une histoire, enregistrée sur l'étendue d'un désert, de traces laissées par d'infinies caravanes erratiques. Un récit de lentes et millénaires migrations, peut-être ainsi les Atlantes s'étaient-ils déplacés du continent de Mu, en un vagabondage obstiné et possessif, de la Tasmanie au Groenland, du Capricorne au Cancer, de l'île du Prince-Edouard aux Svalbard. La pointe répétait, racontait de nouveau en un temps très resserré, ce qu'ils avaient fait de l'une à l'autre glaciation, et peut-être faisaient encore, désormais messagers des Seigneurs – peut-être dans le parcours entre les îles Samoa et la Nouvelle-Zemble la pointe effleurait-elle, dans sa position d'équilibre, Agarttha, le Centre du Monde. Et j'avais l'intuition qu'un plan unique unissait Avalon, l'hyperboréenne, au désert austral qui abrite l'énigme de Ayers Rock.

A ce moment-là, quatre heures de l'après-midi du 23 juin, le Pendule atténuait sa vitesse propre à une extrémité du plan d'oscillation, pour retomber, indolent, vers le centre, prendre de la vitesse à la moitié de son parcours, sabrer confiant dans le carré occulte des forces qui en marquait le destin.

Si j'étais longtemps resté, endurant le passage des heures, à fixer cette tête d'oiseau, cette pointe de lance, ce cimier renversé, tandis qu'il dessinait dans le vide ses propres diagonales, effleurant les points opposés de sa circonférence astigmatique, j'aurais été victime d'une illusion fabulatrice, parce que le Pendule m'eût fait croire que le plan d'oscillation avait accompli une rotation complète, revenant au point de départ, en trente-deux heures, décrivant une ellipse aplatie – l'ellipse qui tourne autour de son centre à une vitesse angulaire uniforme, proportionnelle au sinus de la latitude. Comment aurait-il tourné si le point avait été fixé au sommet de la coupole du Temple de Salomon ? Peut-être les Chevaliers avaient-ils essayé là-bas aussi. Peut-être que le calcul, la signification finale n'aurait pas changé. Peut-être l'église abbatiale de Saint-Martin-des-Champs était-elle le vrai Temple. Quoi qu'il en soit, l'expérience n'eût été parfaite qu'au Pôle, seul et unique lieu où le point de suspension se trouve sur le prolongement de l'axe de rotation de la terre, et où le Pendule réaliserait son cycle apparent en vingt-quatre heures.

Mais ce n'était pas cette déviation hors de la Loi, que d'ailleurs la Loi prévoyait, ce n'était pas cette violation d'une mesure d'or qui rendait moins admirable le prodige. Je savais bien que la terre tournait, et moi avec elle, et Saint-Martin-des-Champs et tout Paris avec moi, et qu'ensemble nous tournions sous le Pendule qui, en réalité, ne changeait jamais la direction de son propre plan, parce que là-haut, d'où il pendait, et le long de l'infini prolongement idéal du fil, en haut vers les plus lointaines galaxies, se trouvait, figé pour l'éternité, le Point Immobile.

La terre tournait, mais le lieu où s'ancrait le fil était l'unique point fixe de l'univers.

Ce n'était donc pas tant vers la terre que se dirigeait mon regard, mais là-haut, où se célébrait le mystère de l'immobilité absolue. Le Pendule me disait que, tout se mouvant, le globe, le système solaire, les nébuleuses, les trous noirs et toute la postérité de la grande émanation cosmique, depuis les premiers éons jusqu'à la matière la plus visqueuse, un seul point demeurait, pivot, cheville, crochet idéal, permettant à l'univers de se mouvoir autour de soi. Et moi je participais maintenant de cette expérience suprême, moi qui pourtant me mouvais avec tout et avec le tout, mais pouvais voir Cela, le Non-Mouvant, la Forteresse, la Garantie, le brouillard très lumineux qui n'est corps, n'a figure forme poids quantité ou qualité, et ne voit, n'entend, ni ne tombe sous la sensibilité, n'est pas en un lieu, en un temps ou en un espace, n'est âme, intelligence, imagination, opinion, nombre, ordre, mesure, substance, éternité, n'est ni ténèbre ni lumière, n'est pas erreur et n'est pas vérité.

Je tressaillis en entendant un dialogue, précis et nonchalant, entre un garçon avec des lunettes et une fille qui malheureusement n'en portait pas.

« C'est le pendule de Foucault, disait le garçon. Première expérience dans une cave en 1851, ensuite à l'Observatoire, et puis sous la coupole du Panthéon, avec un fil de soixante-sept mètres et une sphère de vingt-huit kilos. Enfin, depuis 1855 il est ici, en format réduit, et il pend par ce trou, au milieu de la voûte d'arête.

– Et qu'est-ce qu'il fait, il pendouille et c'est tout ?

– Il démontre la rotation de la terre. Comme le point de suspension reste immobile...

– Et pourquoi reste-t-il immobile ?

– Parce qu'un point... comment dire... dans son point central, écoute bien, chaque point qui se trouve précisément au milieu des points que tu vois, bien, ce point – le point géométrique – tu ne le vois pas, il n'a pas de dimensions, et ce qui n'a pas de dimensions ne peut aller ni à droite ni à gauche, ni en bas ni en haut. Donc il ne tourne pas. Tu piges ? Si le point n'a pas de dimensions, il ne peut pas même tourner autour de lui-même. Il n'a pas même lui-même...

– Mais si la terre tourne ?

– La terre tourne mais le point ne tourne pas. Si ça te va, c'est comme ça, sinon tu vas te faire voir. D'accord ?

– C'est ses oignons. »

Misérable. Elle avait sur sa tête l'unique endroit stable du cosmos, l'unique rachat de la damnation du panta rei, et elle pensait que c'était Ses oignons, et pas les siens. Et sitôt après, en effet, le couple s'éloigna – lui, formé sur quelque manuel qui avait enténébré ses possibilités d'émerveillement ; elle, inerte, inaccessible au frisson de l'infini ; sans que ni l'un ni l'autre eût enregistré dans sa mémoire l'expérience terrifiante de leur rencontre – première et dernière – avec l'Un, l'En-sof, l'Indicible. Comment ne pas tomber à genoux devant l'autel de la certitude ?

Moi je regardais avec révérence et peur. En cet instant, j'étais convaincu que Jacopo Belbo avait raison. Quand il me parlait du Pendule, j'attribuais son émotion à une divagation d'esthète, à ce cancer qui prenait lentement forme, informe, dans son âme, transformant petit à petit, sans qu'il s'en rendît compte, son jeu en réalité. Mais s'il avait raison pour le Pendule, tout le reste aussi était peut-être vrai, le Plan, le Complot Universel, et il était juste que je sois venu là, la veille du solstice d'été. Jacopo Belbo n'était pas fou, il avait simplement découvert par jeu, à travers le Jeu, la vérité.

C'est que l'expérience du Numineux ne peut durer longtemps sans bouleverser l'esprit.

J'ai cherché alors à distraire mon regard en suivant la courbe qui, partant des chapiteaux des colonnes disposées en demi-cercle, se dirigeait le long des nervures de la voûte vers la clef, répétant le mystère de l'ogive, qui se soutient sur une absence, suprême hypocrisie statique, et fait croire aux colonnes qu'elles poussent vers le haut les liernes, et à celles-ci, repoussées par la clef, qu'elles fixent à terre les colonnes, la voûte étant en revanche un tout et un rien, effet et cause en même temps. Mais je réalisai que négliger le Pendule, pendant de la voûte, et admirer la voûte, c'était comme s'abstenir de boire à la source pour s'enivrer de la fontaine.

Le choeur de Saint-Martin-des-Champs n'avait d'existence que parce que pouvait exister, en vertu de la Loi, le Pendule, et celui-ci existait parce qu'existait celui-là. On n'échappe pas à un infini, me dis-je, en fuyant vers un autre infini ; on n'échappe pas à la révélation de l'identique, en s'imaginant pouvoir rencontrer le différent.

Sans pouvoir davantage détourner les yeux de la clef de voûte, le reculai, pas à pas – car en quelques minutes, depuis que j'étais entré, j'avais appris le parcours par cœur, et les grandes tortues de métal qui défilaient à mes côtés étaient suffisamment imposantes pour que le coin de l'œil perçût leur présence. Je marchai à reculons le long de la nef, vers la porte d'entrée, et de nouveau je fus surplombé par ces menaçants oiseaux préhistoriques en toile rongée et fils métalliques, par ces libellules hostiles qu'une volonté occulte avait fait pendre du plafond de la nef. Je les percevais comme des métaphores savantes, bien plus significatives et allusives que le prétexte didactique n'avait feint de les avoir voulues. Un vol d'insectes et de reptiles jurassiques, une allégorie des longues migrations que le Pendule résumait à terre, archontes, émanations perverses, voilà qu'ils piquaient sur moi, avec leurs immenses becs d'archéoptéryx, l'aéroplane de Breguet, celui de Blériot, d'Esnault, et l'hélicoptère de Dufaux.

Ainsi, en effet, entre-t-on au Conservatoire des Arts et Métiers, à Paris, après avoir traversé une cour XVIIIe, posant le pied à l'intérieur de la vieille église abbatiale enchâssée dans l'ensemble plus tardif, comme elle était jadis enchâssée dans le prieuré originel. On entre et on se trouve ébloui par cette conjuration qui réunit l'univers supérieur des ogives célestes et le monde chthonien des dévoreurs d'huiles minérales.

A terre s'étend une théorie de véhicules automobiles, bicycles et voitures à vapeur, d'en haut dominent les avions des pionniers, en certains cas les objets sont intacts, encore qu'écaillés, corrodés par le temps, et ils ont l'air, tous ensemble, à la lumière ambiguë en partie naturelle et en partie électrique, recouverts d'une patine, d'un vernis de vieux violon ; d'autres fois, il reste des squelettes, des châssis, des dislocations de bielles et de manivelles qui font peser la menace d'inracontables tortures, enchaîné qu'on se voit déjà à ces lits de contention où quelque chose pourrait se mettre en branle et à fouiller les chairs, jusqu'aux aveux.

Et au-delà de cette série d'anciens objets mobiles, maintenant immobiles, à l'âme rouillée, purs signes d'un orgueil technologique qui les a voulus exposés à la révérence des visiteurs, veillé à gauche par une statue de la Liberté, modèle réduit de celle que Bartholdi avait projetée pour un autre monde, et à droite par une statue de Pascal, s'ouvre le choeur où, aux oscillations du Pendule, fait couronne le cauchemar d'un entomologiste malade – chélates, mandibules, antennes, proglottis, ailes, pattes – un cimetière de cadavres mécaniques qui pourraient se remettre à marcher tous en même temps – magnétos, transformateurs monophasés, turbines, groupes convertisseurs, machines à vapeur, dynamos – et au fond, au-delà du Pendule, dans le promenoir, des idoles assyriennes, chaldaïques, carthaginoises, de grands Baals au ventre un jour brûlant, des vierges de Nuremberg avec leur cœur hérissé de clous mis à nu, ce qui avait été autrefois des moteurs d'aéroplane – indicible couronne de simulacres prosternés dans l'adoration du Pendule, comme si les enfants de la Raison et des Lumières avaient été condamnés à garder pour l'éternité le symbole même de la Tradition et de la Sapience.

Et les touristes ennuyés, qui paient leurs neuf francs à la caisse et entrent gratis le dimanche, peuvent donc penser que de vieux messieurs du XIXe siècle, la barbe jaunie de nicotine, le col froissé et graisseux, la cravate lavallière noire, la redingote puant le tabac à priser, les doigts brunis par les acides, l'esprit acide d'envies académiques, des fantômes de pochade qui s'appelaient à tour de rôle cher maître, ont placé ces objets sous ces voûtes dans une vertueuse volonté d'exposition, pour satisfaire le contribuable bourgeois et radical, pour célébrer les voies radieuses du progrès ? Non, non, Saint-Martin-des-Champs avait été pensé d'abord comme prieuré et ensuite comme musée révolutionnaire, en tant que recueil de sciences des plus mystérieuses, et ces avions, ces machines automotrices, ces squelettes électromagnétiques se trouvaient là pour entretenir un dialogue dont m'échappait encore la formule.

Aurais-je dû croire, comme me disait hypocritement le catalogue, que la belle entreprise avait été pensée par ces messieurs de la Convention afin de rendre accessible aux masses un sanctuaire de tous les arts et métiers, quand il était si évident que le projet, et jusqu'aux mots employés, étaient ceux-là mêmes dont Bacon se servait pour décrire la Maison de Salomon de sa Nouvelle Atlantide ?

Possible que moi seul – moi et Jacopo Belbo, et Diotallevi – ayons eu l'intuition de la vérité ? Ce soir-là j'allais peut-être savoir la réponse. Il fallait que je parvienne à rester dans le musée, au-delà de l'heure de fermeture, en attendant minuit.

Par où Ils entreraient, je ne le savais pas – je soupçonnais que le long du réseau des égouts de Paris un conduit reliait quelque point du musée à quelque autre point de la ville, peut-être près de la porte Saint-Denis – mais à coup sûr je savais que, si je sortais, je ne rentrerais pas par ce côté. Il fallait donc que je me cache, et que je reste dedans.

Je cherchai à échapper à la fascination des lieux et à regarder la nef avec des yeux froids. A présent, je ne cherchais plus une révélation, je voulais une information. J'imaginais que dans les autres salles il serait difficile de trouver un endroit où j'aurais pu déjouer le contrôle des gardiens (c'est leur métier, au moment de fermer, de faire le tour des salles, pour voir si un voleur ne se tapit pas quelque part) ; mais ici, dans la nef embouteillée de véhicules, quel endroit meilleur pour se glisser quelque part comme passager ? Se cacher, vivant, dans un véhicule mort. Des jeux, nous en avions tant fait, et même trop, pour ne pas tenter encore celui-ci.

Allons, du cœur, me dis-je, ne pense plus à la Sapience : demande aide à la Science.

2

Nous avons de diverses et curieuses Horloges, et d'autres qui produisent des Mouvements Alternatifs... Et nous avons aussi des Maisons consacrées aux Erreurs des Sens, où nous réalisons avec succès tout genre de Manipulations, Fausses Apparitions, Impostures et Illusions... Ce sont là, ô mon fils, les richesses de la Maison de Salomon.

Francis BACON, New Atlantis, éd. Rawley, London, 1627, pp. 41-42.

J'avais retrouvé le contrôle de mes nerfs et de mon imagination. Il fallait que je joue avec ironie, comme j'avais joué jusqu'à quelques jours avant, sans me prendre au jeu. J'étais dans un musée, et il fallait que je sois dramatiquement rusé et lucide.

Je regardai avec familiarité les avions au-dessus de moi : j'aurais pu grimper dans la carlingue d'un biplan et attendre la nuit comme si je survolais la Manche, savourant d'avance la Légion d'honneur... Les noms des automobiles au sol me paraissaient affectueusement nostalgiques... Hispano-Suiza 1932, belle et accueillante. A exclure, parce que trop près de la caisse, mais j'aurais pu tromper l'employé si je m'étais présenté en knickerbockers, cédant le pas à une dame en tailleur crème, une longue écharpe autour de son cou filiforme, un mignon chapeau cloche sur une coupe à la garçonne. La Citroën C 64 1931 ne s'offrait qu'en section, bon modèle scolaire mais cachette dérisoire. Même pas la peine de parler de la voiture à vapeur de Cugnot, énorme, carrément une chaudière, ou une marmite si on veut. Il fallait regarder sur le côté droit, le long du mur où se trouvaient les vélocipèdes aux grandes roues florales, les draisiennes au cadre plat, genre patinette, évocation de gentlemen en haut-de-forme qui trottinent à travers le Bois de Boulogne, cavaliers du progrès.

Face aux vélocipèdes, de bonnes carrosseries, réceptacles gourmands. Peut-être pas la Panhard Dynavia 1945, trop transparente et étroite dans sa forme aérodynamique, mais sans nul doute digne de considération la haute Peugeot C 6 G : une mansarde, une alcôve. Une fois dedans, enfoncé dans les divans de cuir, personne n'aurait plus soupçonné ma présence. Difficile de m'y hisser cependant, un des gardiens était assis juste devant, sur un banc, le dos aux bicycles. Monter sur le marchepied, un peu gêné par mon manteau à col de fourrure, tandis que lui, guêtres aux mollets, casquette à la main, m'ouvre, obséquieux, la portière...

Je me concentrai un instant sur l'Obéissante, 1873, premier véhicule français à traction mécanique, pour douze passagers. Si la Peugeot était un appartement, j'avais devant les yeux un immeuble. Mais pas question de penser y pouvoir accéder sans attirer l'attention de tout le monde. De même qu'il est difficile de se cacher quand les cachettes sont les tableaux d'une exposition.

Je traversai de nouveau la salle : la statue de la Liberté se dressait, « éclairant le monde », sur un socle de presque deux mètres, conçu comme une proue, avec un rostre coupant. Elle dissimulait à l'intérieur une sorte de guérite, par où on avait vue, droit devant et à travers un hublot, sur un diorama de la baie de New York. Bon poste d'observation quand viendrait minuit, avec cette possibilité de dominer dans l'ombre le choeur à gauche et la nef à droite, le dos protégé par une grande statue de Gramme en pierre, qui regardait vers d'autres couloirs, placée qu'elle était dans une sorte de transept. Mais en pleine lumière, on voyait très bien si la guérite était habitée, et un gardien normalement constitué y aurait jeté tout de suite un coup d'œil, par acquit de conscience, une fois les visiteurs évacués.

Je n'avais pas beaucoup de temps, on allait fermer à cinq heures et demie Je pressai le pas pour revoir le promenoir. Aucun des moteurs ne pouvait fournir un refuge. Pas même, à droite, les grands appareils pour navires, reliques de quelque Lusitania englouti par les eaux, ni l'immense moteur à gaz de Lenoir, avec sa variété de roues dentées. Non, mais plutôt, maintenant que la lumière diminuait et pénétrait, aqueuse, à travers les vitraux gris, j'étais de nouveau saisi par la peur de me cacher parmi ces animaux et de les retrouver ensuite dans le noir, à la lumière de ma torche électrique, renés dans les ténèbres, haletants d'une lourde respiration tellurique, os et viscères sans plus de peau, crissants et puants de bave huileuse. Au milieu de cette exposition, que je commençais à trouver immonde, d'organes génitaux Diesel, de vagins à turbine, de gorges inorganiques qui en leur temps éructèrent – et peut-être cette nuit même éructeraient de nouveau – des flammes, des vapeurs, des sifflements, ou bourdonneraient, indolents, comme des cerfs-volants, craquetteraient comme des cigales, parmi ces manifestations squelettiques d'une pure fonctionnalité abstraite, automates capables d'écraser, scier, déplacer, casser, tronçonner, accélérer, enrayer, déglutir à explosion, hoqueter des cylindres, se désarticuler comme des marionnettes sinistres, faire rouler des tambours, convertir des fréquences, transformer des énergies, tournoyer des volants – comment aurais-je pu survivre ? Ils m'auraient affronté, poussés par les Seigneurs du Monde qui les avaient voulus pour parler de l'erreur de la création, dispositifs inutiles, idoles des maîtres du bas univers – comment aurais-je pu résister sans vaciller ?

Il fallait que je m'en aille, que je m'en aille, tout était une pure folie, j'étais en train de tomber dans le jeu qui avait fait perdre la raison à Jacopo Belbo, moi, l'homme de l'incrédulité...

Je ne sais pas si l'autre soir j'ai bien fait de rester. Sinon je connaîtrais aujourd'hui le début mais pas la fin de l'histoire. Ou bien je ne serais pas ici, comme je le suis à présent, isolé sur cette colline tandis que les chiens aboient au loin, là-bas dans la vallée, à me demander si c'était vraiment la fin, ou si la fin doit encore venir.

J'ai décidé de continuer. Je suis sorti de l'église en prenant sur la gauche à côté de la statue de Gramme et en empruntant une galerie. J'étais dans la section des chemins de fer : les modèles réduits multicolores de locomotives et de wagons me semblèrent des jouets rassurants, morceaux d'une Bengodi pour Pinocchio, d'une hollandaise Madurodam, d'une Italie en Miniature, d'une Mirapolis... Je m'habituais maintenant à cette alternance d'angoisse et de familiarité, terreur et désenchantement (au vrai, n'est-ce pas là un début de maladie ?) et je me dis que les visions de l'église m'avaient troublé parce que j'y arrivais sous le charme des pages de Jacopo Belbo, que j'avais déchiffrées au prix de mille manigances énigmatiques – et que pourtant je savais fictives. J'étais dans un musée de la technique, me disais-je, tu es dans un musée de la technique, une chose honnête, peut-être un peu obtuse, mais un royaume de morts inoffensifs, tu sais comment sont les musées, personne n'a jamais été dévoré par la Joconde – monstre androgyne, Méduse pour les seuls esthètes – et tu seras encore moins dévoré par la machine de Watt, qui ne pouvait épouvanter que les aristocrates ossianiques et néogothiques, raison pour quoi elle apparaît si pathétiquement compromissoire, toute fonction et élégances corinthiennes, manivelle et chapiteau, chaudière et colonne, roue et tympan. Jacopo Belbo, fût-ce de loin, cherchait à m'entraîner dans le piège hallucinatoire qui l'avait perdu. Il faut, me disais-je, se conduire en scientifique. A-t-on vu le vulcanologue brûler comme Empédocle ? Frazer fuyait-il traqué dans le bois de Némi ? Allez, tu es Sam Spade, d'accord ? Tu dois seulement ratisser les bas-fonds, c'est l' métier. La femme qui t'a mis le grappin dessus, elle doit mourir avant la fin, et si possible par tézigue. Bye-bye Emily, ç'a été beau, mais tu étais un automate sans cœur.

Le hasard veut cependant que, à la galerie des transports, fasse suite le hall de Lavoisier, donnant sur l'escalier monumental qui monte aux étages supérieurs.

Ce jeu de châsses sur les côtés, cette sorte d'autel alchimique au centre, cette liturgie de macumba civilisée du XVIIIe siècle, n'étaient pas un effet de disposition fortuite mais stratagème symbolique, au contraire.

En premier lieu, l'abondance de miroirs. S'il y a un miroir, c'est un stade humain, tu veux te voir. Et là, tu ne te vois pas. Tu te cherches, tu cherches ta position dans l'espace où le miroir te dise « tu es ici, et c'est toi », et tu te mets à souffrir énormément, et à t'angoisser, parce que les miroirs de Lavoisier, qu'ils soient concaves ou convexes, te déçoivent, te raillent : en reculant, tu te trouves, puis tu te déplaces, et tu te perds. Ce théâtre catoptrique avait été disposé pour t'enlever toute identité et te rendre incertain du lieu où tu te trouves. Comme pour te dire : toi tu n'es pas le Pendule, ni dans le lieu du Pendule. Et cette incertitude s'empare non seulement de toi mais des objets mêmes placés entre toi et un autre miroir. Certes, la physique sait te dire ce qui arrive et pourquoi : place un miroir concave qui recueille les rayons émanant de l'objet – en ce cas un alambic sur une marmite de cuivre – et le miroir renverra les rayons incidents de façon que tu ne voies pas l'objet, avec ses contours précis, dans le miroir, mais que tu en aies une intuition fantomatique, évanescente, suspendue en l'air et renversée, hors du miroir. Naturellement il suffit que tu te déplaces un tout petit peu et l'effet disparaît.

Mais c'est alors que, soudain, je me vis moi, à l'envers, dans un autre miroir.

Insoutenable.

Que voulait dire Lavoisier, que voulaient suggérer les metteurs en scène du Conservatoire ? C'est depuis le Moyen Age arabe, depuis Alhazen, que nous connaissons toutes les magies des miroirs. Valait-il la peine de faire l'Encyclopédie, et le Siècle des Lumières, et la Révolution, dans le but d'affirmer qu'il suffit de fléchir la surface d'un miroir pour basculer dans l'imaginaire ? Et n'est-ce pas une illusion du miroir normal, l'autre qui te regarde, condamné à l'état de gaucher perpétuel, chaque matin quand tu te rases ? Valait-il la peine de ne te dire que ça, dans cette salle, ou ne te l'a-t-on pas dit pour te suggérer de regarder tout le reste de façon différente, les vitrines, les instruments qui font semblant de célébrer les origines de la physique et de la chimie des Lumières ?

Masque en cuir de protection pour les expériences de calcination. Sans blague ? Et blague à part, le monsieur des bougies sous la cloche s'affublait de ce masque de rat d'égout, de cette parure d'envahisseur extraterrestre, pour ne pas s'irriter les yeux? Oh, how delicate, doctor Lavoisier. Si tu voulais étudier la théorie cinétique des gaz, pourquoi reconstruire avec tant d'entêtement le petit éolipile, un menu bec sur une sphère qui, chauffée, tourne en vomissant de la vapeur, quand le premier éolipile avait été construit par Héron, au temps de la Gnose, comme mécanisme d'appui pour les statues parlantes et les autres prodiges des prêtres égyptiens ?

Et qu'est-ce que c'était, cet appareil pour l'étude de la fermentation putride, 1789, belle allusion aux puants bâtards du Démiurge? Une série de tubes de verre qui, d'un utérus en forme de bulle, passent à travers des sphères et des conduits, soutenus par des fourches, à l'intérieur de deux flacons, et, de l'un, transmettent quelque essence à l'autre par des serpentins qui débouchent sur le vide... Fermentation putride? Balneum Mariae, sublimation de l'hydrargyre, mysterium conjunctionis, production de l'Élixir !

Et la machine pour étudier la fermentation (encore) du vin ? Un jeu d'arcs de cristal qui va d'athanor à athanor, en sortant d'un alambic pour finir dans un autre ? Et ces lorgnons, et la minuscule clepsydre, et le petit électroscope, et la lentille, et le petit couteau de laboratoire qui ressemble à un caractère cunéiforme, la spatule avec levier d'éjection, la lame de verre, le creuset en argile réfractaire de trois centimètres pour produire un homunculus à dimension de gnome, utérus infinitésimal pour clonismes infimes, les boîtes d'acajou pleines de petits sachets blancs, comme des cachets d'apothicaire de village, enveloppés dans des parchemins sillonnés de caractères intraduisibles, avec des spécimens minéralogiques (à ce qu'on dit), en vérité des fragments du Suaire de Basilide, des reliquaires avec le prépuce d'Hermès Trismégiste, et le marteau de tapissier, long et mince, pour frapper le début d'un très bref jour du Jugement dernier, une enchère de quintessences devant se dérouler entre le Petit Peuple des Elfes d'Avalon et l'ineffable petit appareil pour l'analyse de la combustion des huiles, les globules de verre disposés en pétales de trèfles à quatre feuilles, plus des trèfles à quatre feuilles reliés l'un à l'autre par des tubes d'or, et les trèfles à quatre feuilles à d'autres tubes de cristal, et ces derniers à un cylindre cuivreux, et puis – à pic en bas – un autre cylindre d'or et de verre, et d'autres tubes, inclinés, appendices pendants, testicules, glandes, excroissances, crêtes... C'est ça la chimie moderne ? Et c'est pour ça qu'il fallait guillotiner l'auteur, quand cependant rien ne se crée et rien ne se détruit ? Ou alors on l'a tué pour le faire taire sur ce que, mine de rien, il révélait, comme Newton qui déploya les ailes de son génie mais continuait à méditer sur la Kabbale et sur les essences qualitatives ?

La salle Lavoisier est un aveu, un message chiffré, un épitomé du Conservatoire tout entier, dérision de l'orgueil des esprits forts, de la raison moderne; murmure d'autres mystères. Jacopo Belbo avait raison, la Raison avait tort.

Je hâtais le pas, l'heure pressait. Voici le mètre, et le kilo, et les mesures, fausses garanties de garantie. Je l'avais appris de la bouche d'Agliè, que le secret des Pyramides se révèle si on ne les calcule pas en mètres, mais en coudées. Voici les machines arithmétiques, triomphe fictif du quantitatif, en vérité promesse des qualités occultes des nombres, retour aux origines du Notarikon des rabbins en fuite à travers les landes de l'Europe. Astronomie, horloges, automates, attention de ne pas m'attarder parmi ces nouvelles révélations. J'étais en train de pénétrer au cœur d'un message secret en forme de Theatrum rationaliste, vite vite, j'explorerais après, entre la fermeture et minuit, ces objets qui, dans la lumière oblique du couchant, prenaient leur vraie physionomie, des silhouettes, pas des instruments.

En haut, je traverse les salles des métiers, de l'énergie, de l'électricité, aussi bien dans ces vitrines je n'aurais pas pu me cacher. Au fur et à mesure que je découvrais ou saisissais par intuition le sens de ces séries, j'étais pris par l'anxiété de n'avoir pas le temps de trouver la cachette pour assister à la révélation nocturne de leur raison secrète. Maintenant je me déplaçais en homme traqué – par ma montre et par l'horrible avancée du nombre. La terre tournait, inexorable, l'heure approchait, d'ici peu on me chasserait.

Jusqu'au moment où, ayant parcouru la galerie des dispositifs électriques, j'arrivai à la petite salle des verres. Par quel illogisme avait-on disposé qu'au-delà des appareils les plus avancés et coûteux de l'ingéniosité moderne il dût se trouver une zone réservée à des pratiques qui furent connues des Phéniciens, il y a des millénaires ? Salle mélangée que celle-ci, où alternaient porcelaines chinoises et vases androgynes Lalique, poteries, baccaroteries, et au fond, dans une châsse énorme, grandeur nature et à trois dimensions, un lion qui tuait un serpent. La raison apparente de cette présence était que le groupe figuré avait été entièrement réalisé en pâte de verre ; mais il devait y avoir une autre raison, emblématique celle-là... Je cherchais à me rappeler où j'avais déjà aperçu cette image. Et puis je me souvins. Le Démiurge, l'odieux produit de la Sophia, le premier archonte, Ildabaoth, le responsable du monde et de son radical défaut, avait la forme d'un serpent et d'un lion, et ses yeux jetaient une lumière de feu. Le Conservatoire tout entier était peut-être une image du processus infâme à cause de quoi, de la plénitude du premier principe, le Pendule, et de l'éclat du Plérome, d'éons en éons, l'Ogdoade se délite et on parvient au royaume cosmique où règne le Mal. Mais alors, ce serpent, et ce lion, me signifiaient que mon voyage initiatique – hélas à rebours – était désormais terminé, et que d'ici peu je reverrais le monde, non point tel qu'il doit être, mais tel qu'il est.

Et en effet, je remarquai que dans l'angle droit, contre une fenêtre, se trouvait la guérite du Périscope. J'entrai. Je me trouvai devant une plaque de verre, comme un tableau de bord sur lequel je voyais se dérouler les images d'un film, très floues, une section de ville. Puis je me rendis compte que l'image était projetée par un autre écran, situé au-dessus de ma tête, où elle apparaissait à l'envers, et ce second écran était l'oculaire d'un périscope rudimentaire, fait pour ainsi dire de deux grosses boîtes encastrées à angle obtus, avec la boîte la plus longue qui s'avançait en guise de tube hors de la guérite, sur ma tête et dans mon dos, atteignant une fenêtre supérieure d'où, certainement par un jeu intérieur de lentilles qui lui consentait un grand angle de vision, il captait les images extérieures. Calculant le parcours que j'avais fait en montant, je compris que le périscope me permettait de voir l'extérieur comme si je regardais par les vitraux supérieurs de l'abside de Saint-Martin – comme si je regardais, accroché au Pendule, dernière vision d'un pendu. J'adaptai mieux ma pupille à cette image blafarde : je pouvais maintenant voir la rue Vaucanson, sur laquelle donnait le choeur, et la rue Conté, qui prolongeait idéalement la nef. La rue Conté débouchait sur la rue Montgolfier à gauche et la rue de Turbigo à droite, deux bars aux coins, Le Week End et La Rotonde, et droit devant une façade sur laquelle se détachait l'inscription, que je déchiffrai non sans difficulté, LES CRÉATIONS JACSAM. Le périscope. Pas si évident que ça, qu'il fût dans la salle des verreries au lieu de se trouver dans celle des instruments d'optique, signe qu'il était important que la prospection de l'extérieur advînt dans cet endroit, avec cette orientation-là, mais je ne comprenais pas les raisons du choix. Pourquoi ce cubiculum, positiviste et vernien, à côté du rappel emblématique du lion et du serpent ?

En tout cas, si j'avais la force et le courage de passer là encore quelques dizaines de minutes, peut-être le gardien ne me verrait-il pas.

Et sous-marin je restai pendant une durée qui me sembla très longue. J'entendais les pas des retardataires, le pas des derniers gardiens. Je fus tenté de me tapir sous le tableau de bord, pour mieux échapper à un éventuel coup d'œil distrait, puis je me retins parce que, en demeurant debout, à supposer qu'on me découvrît, j'aurais toujours pu faire semblant d'être un visiteur absorbé, planté là pour jouir du prodige.

Peu après les lumières s'éteignirent et la salle s'enveloppa de pénombre, la guérite devint moins sombre, faiblement éclairée par l'écran que je continuais à fixer parce qu'il représentait mon ultime contact avec le monde.

La prudence voulait que je reste planté sur mes pieds, et si les pieds me faisaient mal, accroupi, au moins pendant deux heures. L'heure de la fermeture pour les visiteurs ne coïncide pas avec celle de la sortie des employés. Je fus pris de terreur en pensant au nettoyage : et si on avait commencé maintenant à astiquer toutes les salles, dans les moindres recoins ? Et puis je pensai que, le musée ouvrant tard le matin, le personnel de service travaillerait à la lumière du jour et pas le soir venu. Il devait en aller ainsi, du moins dans les salles supérieures, parce que je n'entendais plus passer personne. Rien que des bourdonnements lointains, quelques bruits secs, peut-être des portes qui se fermaient. Il fallait que je reste immobile. J'aurais le temps de regagner l'église entre dix et onze heures, peut-être après, car les Seigneurs ne devaient venir que vers minuit.

A ce moment-là, un groupe de jeunes sortait de la Rotonde. Une fille passait dans la rue Conté, en tournant dans la rue Montgolfier. Ce n'était pas un quartier très fréquenté, résisterais-je des heures et des heures en regardant le monde insipide que j'avais derrière moi ? Mais si le périscope était ici, n'aurait-il pas dû m'envoyer des messages d'une certaine et secrète importance ? Je sentais venir l'envie d'uriner : il fallait que je n'y pense pas, c'était nerveux.

Que de choses vous viennent à l'esprit quand vous êtes seul et clandestin dans un périscope. Ce doit être la sensation de qui se cache dans la soute d'un navire pour émigrer loin. De fait, le but final devait être la statue de la Liberté, avec le diorama de New York. J'aurais pu me laisser surprendre par la somnolence, peut-être aurait-ce été un bien. Non, j'aurais pu me réveiller trop tard...

Le plus à craindre aurait été une crise d'angoisse : quand vous avez la certitude que dans un instant vous allez crier. Périscope, submersible, bloqué sur le fond, peut-être autour de vous déjà nagent les grands poissons noirs des abysses, et vous ne les voyez pas, et vous seul savez que l'air est en train de vous manquer...

Je respirai profondément plusieurs fois. Concentration. L'unique chose qui, en ces moments-là, ne vous trahit pas, c'est la liste des commissions. Revenir aux faits, les énumérer, en déterminer les causes, les effets. J'en suis arrivé là pour ça, et pour cet autre motif...

Surgirent les souvenirs, clairs, précis, ordonnés. Les souvenirs des trois derniers jours frénétiques, puis des deux dernières années, entremêlés avec les souvenirs de quarante ans en arrière, comme je les avais retrouvés en violant le cerveau électronique de Jacopo Belbo.

Je me souviens (et je me souvenais), pour donner un sens au désordre de notre création ratée. A présent, comme l'autre soir dans le périscope, je me contracte en un point lointain de mon esprit pour qu'en émane une histoire. Comme le Pendule. Diotallevi me l'avait dit, la première sefira est Kétér, la Couronne, l'origine, le vide primordial. Il créa d'abord un point, qui devint la Pensée, où il dessina toutes les figures... Il était et n'était pas, enfermé dans le nom et échappé au nom, il n'avait encore d'autre nom que « Qui ? », pur désir d'être appelé par un nom... Au commencement, il traça des signes dans l'aura, une flamme sombre surgit de son fond le plus secret, comme une brume sans couleur qui donnerait forme à l'informe, et sitôt qu'elle commença à s'étendre, se forma en son centre une source jaillissante de flammes qui se déversèrent pour éclairer les sefirot inférieures, en bas jusqu'au Royaume.

Mais peut-être dans ce tsimtsum, dans cette retraite, dans cette solitude, disait Diotallevi, y avait-il déjà la promesse du retour.

2

HOKHMA

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In hanc utilitatem clementes angeli saepe figuras, characteres, formas et voces invenerunt proposuerunt-que nobis mortalibus et ignotas et stupendas nullius rei iuxta consuetum linguae usum significativas, sed per rationis nostrae summam admirationem in assiduam intelligibilium pervestigationem, deinde in illorum ipsorum venerationem et amorem inductivas. illorum

Johannes REUCHLIN, De arte cabalistica, Hagenhau, 1517, III.

C'était deux jours avant. Ce jeudi-là je paressais au lit sans me décider à me lever. Arrivé la veille, dans l'après-midi, j'avais téléphoné à la maison d'édition. Diotallevi se trouvait toujours à l'hôpital, et Gudrun avait été pessimiste : toujours pareil, c'est-à-dire toujours plus mal. Je n'osais pas lui faire une visite.

Quant à Belbo, il n'était pas au bureau. Gudrun m'avait dit qu'il avait téléphoné en expliquant qu'il devait s'absenter pour des raisons familiales. Quelle famille ? Le curieux, c'est qu'il avait emporté avec lui le word processor – Aboulafia, comme il l'appelait désormais – et l'imprimante. Gudrun m'avait dit qu'il l'avait pris chez lui pour terminer un travail. Pourquoi se donner tant de mal ? Ne pouvait-il écrire au bureau ?

Je me sentais sans patrie. Lia et le petit ne reviendraient que la semaine suivante. La veille au soir j'avais fait un saut chez Pilade, mais je n'avais trouvé personne.

Je fus réveillé par le téléphone. C'était Belbo, avec une voix altérée, lointaine.

« Alors ? D'où appelez-vous ? Je vous portais disparu au Chemin des Dames, en 18...

– Ne plaisantez pas, Casaubon, c'est sérieux. Je suis à Paris.

– Paris ? Mais c'est moi qui devais y aller ! C'est moi qui dois enfin visiter le Conservatoire !

– Ne plaisantez pas, je vous le répète. Je suis dans une cabine... non, dans un bar, en somme, je ne sais pas si je peux parler longtemps...

– S'il vous manque des jetons, appelez en P.C.V. Je ne bouge pas, j'attends.

– Il ne s'agit pas de jetons. Je suis dans le pétrin. » Il commençait à parler rapidement, pour ne pas me laisser le temps de l'interrompre. « Le Plan. Le Plan est vrai. S'il vous plaît, ne me dites pas des évidences. Je les ai à mes trousses.

– Mais qui ? » J'avais encore du mal à comprendre.

« Les Templiers, parbleu, Casaubon, je sais que vous ne voudrez pas le croire, mais tout était vrai. Ils pensent que j'ai la carte, ils m'ont coincé, ils m'ont contraint de venir à Paris. Samedi, à minuit, ils me veulent au Conservatoire, samedi – vous comprenez – la nuit de la Saint Jean... » Il parlait de façon décousue, et je n'arrivais pas à le suivre. « Je ne veux pas y aller, j'ai pris la fuite, Casaubon, ils n'hésiteront pas à me tuer. Il faut que vous avertissiez De Angelis – non, De Angelis, c'est inutile – pas de police, je vous en prie...

– Et alors ?

– Et alors, je ne sais pas, lisez les disquettes, sur Aboulafia, ces derniers jours j'y ai tout mis, ce qui s'est passé au cours du dernier mois aussi. Vous n'étiez pas là, je ne savais pas à qui raconter, j'ai écrit pendant trois jours et trois nuits... Écoutez-moi, allez au bureau, dans le tiroir de ma table il y a une enveloppe avec deux clefs. La grosse, n'en tenez pas compte, c'est celle de ma maison de campagne, mais la petite est celle de mon appartement de Milan, allez-y et lisez tout, ensuite vous déciderez vous, ou bien nous en parlons, mon Dieu, je ne sais vraiment que faire...

– D'accord, je lis. Mais après, je vous retrouve où ?

– Je ne sais pas, ici je change d'hôtel chaque nuit. Disons que vous faites tout aujourd'hui et puis vous m'attendez chez moi demain matin, j'essaie de vous rappeler, si je peux. Mon Dieu, le mot de passe... »

J'entendis des bruits, la voix de Belbo s'approchait et s'éloignait avec une intensité variable, comme si quelqu'un cherchait à lui arracher le combiné.

« Belbo ! Qu'est-ce qui arrive ?

– Ils m'ont trouvé, le mot.., »

Un coup sec, comme un coup de feu. Ce devait être le combiné qui, en tombant, avait heurté le mur ou ces tablettes placées sous le téléphone. Remue-ménage. Puis le clic du combiné raccroché. Sûrement pas par Belbo.

Je me mis aussitôt sous la douche. Il fallait que je me réveille. Je ne comprenais pas ce qui arrivait. Le Plan était vrai ? Quelle absurdité, c'est nous qui l'avions inventé. Qui avait capturé Belbo ? Les Rose-Croix, le comte de Saint-Germain, l'Okhrana, les Chevaliers du Temple, les Assassins ? A ce point-là, tout était possible, étant donné que tout était invraisemblable. Il se pouvait que Belbo eût le cerveau qui ne tournait plus rond, il était si tendu les derniers temps, et je ne comprenais pas si c'était à cause de Lorenza Pellegrini ou parce qu'il était de plus en plus fasciné par sa créature – ou mieux, le Plan nous appartenait, à moi, à lui, à Diotallevi, mais c'était lui qui paraissait mordu, désormais, au-delà des limites du jeu. Inutile de bâtir des hypothèses. Je me rendis à la maison d'édition, Gudrun m'accueillit avec des observations acides sur le fait que maintenant elle était seule à mener l'entreprise, je me précipitai dans le bureau, trouvai l'enveloppe, courus à l'appartement de Belbo.

Odeur de renfermé, de mégots rances, partout des cendriers remplis, dans la cuisine l'évier était plein d'assiettes sales, la poubelle encombrée de boîtes de conserve éventrées. Dans son bureau, trois bouteilles de whisky sur un rayon, une quatrième contenait encore deux doigts d'alcool. C'était l'appartement de quelqu'un qui y avait passé les derniers jours sans sortir, mangeant ce qui lui tombait sous la main, travaillant comme un fou furieux, en intoxiqué.

Il y avait deux pièces en tout, encombrées de livres entassés dans chaque coin, avec les étagères qui s'incurvaient sous le poids. Je vis aussitôt la table avec le computer, l'imprimante, les fichiers à disquettes. De rares tableaux dans les rares espaces non occupés par les étagères, et juste devant la table une estampe du XVIIe siècle, une reproduction soigneusement encadrée, une allégorie que je n'avais pas remarquée un mois plus tôt, quand j'étais monté ici boire une bière, avant de partir en vacances.

Sur la table, une photo de Lorenza Pellegrini, avec une dédicace aux caractères minuscules et enfantins. On ne voyait que son visage, mais le regard, rien qu'à voir son regard j'en étais troublé. Par un mouvement de délicatesse (ou de jalousie ?) je retournai la photo sans lire la dédicace.

Il y avait des feuillets. Je cherchai quelque chose d'intéressant, mais il ne s'agissait que d'états imprimés, devis éditoriaux. Pourtant au milieu de ces documents je trouvai l'imprimé d'un file qui, à en juger par la date, devait remonter aux premières expériences avec le word processor. De fait, il s'intitulait « Abou ». Je me rappelais l'époque où Aboulafia avait fait son apparition dans la maison d'édition, l'enthousiasme presque infantile de Belbo, les grommellements de Gudrun, les traits d'ironie de Diotallevi.

« Abou » avait sûrement été la réponse privée de Belbo à ses détracteurs, une farce estudiantine, de néophyte, mais cela en disait long sur la fureur combinatoire avec laquelle Belbo s'était approché de la machine. Lui qui affirmait toujours, avec son sourire pâle, que, du moment où il avait découvert son impossibilité à être un protagoniste, il avait décidé d'être un spectateur intelligent – inutile d'écrire si on n'a pas une motivation sérieuse, mieux vaut récrire les livres des autres, c'est ce que fait le bon conseiller éditorial – et il avait trouvé dans cette machine une sorte d'hallucinogène, il s'était mis à laisser courir ses doigts sur le clavier comme s'il faisait des variations sur la Lettre à Élise, assis devant le vieux piano de chez lui, sans peur d'être jugé. Il ne pensait pas créer : lui, si terrorisé par l'écriture, il savait qu'il ne s'agissait pas là de création, mais d'un essai d'efficacité électronique, d'un exercice de gymnastique. Cependant, oubliant ses fantasmes habituels, il trouvait dans ce jeu la formule pour exercer ce retour d'adolescence qui est propre au quinquagénaire. En tout cas, et en quelque sorte, son pessimisme naturel, sa difficile reddition des comptes avec le passé, s'étaient émoussés dans le dialogue avec une mémoire minérale, objective, obéissante, irresponsable, transistorisée, si humainement inhumaine qu'elle lui permettait de ne pas éprouver son mal de vivre habituel.

FILENAME : ABOU

Ô quelle belle matinée de fin novembre, au commencement était le verbe, chante-moi ô déesse d'Achille fils de Pélée les femmes les chevaliers les armes les amours. Point et va à la ligne tout seul. Essaie essaie essaie parakalo parakalo, avec le bon programme tu fais même des anagrammes, si tu as écrit tout un roman sur un héros sudiste qui s'appelle Rhett Butler et une jeune fille capricieuse qui s'appelle Scarlett, et puis que tu changes d'avis, tu n'as qu'à donner un ordre et Abou change tous les Rhett Butler en prince Andrei et les Scarlett en Natacha, Atlanta en Moscou, et tu as écrit guerre et paix.

Abou va faire maintenant une chose : je tape cette phrase, je donne l'ordre à Abou de changer chaque « a » en « akka » et chaque « o » en « oulla », et il en résultera un morceau quasi finnois.

Akkaboullau fakkait makkaintenakkant une choullase : je takkape cette phrakkase, je doullanne l'oullardre akka Akkaboullau de chakkanger chakkaque « akka » en « akkakkakka » et chakkaque « oulla » en « oullakka », et il en résulterakka un moullarceakkau quakkasi finnoullais.

Oh joie, oh vertige de la différance, ô mon lecteur/ écrivain idéal affecté d'une idéale insomnie, oh veille de finnegan, oh créature gracieuse et bénigne. Il ne t'aide pas toi à penser mais il t'aide toi à penser pour lui. Une machine totalement spirituelle. Si tu écris avec une plume d'oie il te faut gratter du papier plein de sueur et tremper à tout instant dans l'encrier, les pensées se superposent et le poignet ne suit plus, si tu tapes à la machine les lettres se chevauchent, tu ne peux avancer à la vitesse de tes synapses mais seulement au rythme maladroit de la mécanique. Par contre avec lui, avec celui-ci (celle-là ?) les doigts laissent errer leur imagination, l'esprit effleure le clavier, emporté sur les ailes dorées, tu médites enfin la sévère raison critique sur le bonheur du prime abord.

Et voilce que je faisà prsent, jprends ce clob de tréatologies orthigrphiques et je commande la machien cde le cupier etde le grader en mémoire de trasit et puis de lefairaffleurer dces limbse sur lécran, enfin de cours,

Voilà, je tapais à l'aveuglette, et à présent j'ai pris ce bloc de tératologies orthographiques et j'ai ordonné à la machine de répéter son erreur en fin de course, mais cette fois je l'ai corrigée et elle est enfin apparue en toute lisibilité, parfaite, de caca de ma mie j'ai tiré Académie.

J'aurais pu me repentir et jeter le premier bloc : je le laisse uniquement pour montrer comment peuvent coexister sur cet écran être et devoir être, contingence et nécessité. Mais je pourrais soustraire le bloc infâme au texte visible et pas à la mémoire, conservant ainsi les archives de mes refoulements, ôtant aux freudiens omnivores et aux virtuoses des variantes le goût de la conjecture, et le métier et la gloire académique.

Mieux que la mémoire vraie parce que celle-ci, et même au prix d'un dur exercice, apprend à se souvenir mais pas à oublier. Diotallevi raffole sefarditiquement de ces palais avec un escalier monumental et la statue d'un guerrier qui perpètre un horrible forfait sur une femme sans défense, et puis des couloirs avec des centaines de pièces, chacune avec la représentation d'un prodige, apparitions subites, vicissitudes inquiétantes, momies animées, et à chaque image, parfaitement mémorable, tu associes une pensée, une catégorie, un élément du trousseau cosmique, même un syllogisme, un sorite démesuré, des chaînes d'apophtegmes, des colliers d'hypallages, des roses de zeugmes, des danses d'hystérons protérons, des aposiopèses de logorrhée, des hiérarchies de stoïkéia, des précessions d'équinoxes, des parallaxes, des herbiers, des généalogies de gymnosophistes – et ainsi à l'infini – ô Raimundo, ô Camillo, vous à qui il suffisait de reparcourir en esprit vos visions pour aussitôt reconstruire la grande chaîne de l'être, en love and joy, car tout ce qui dans l'univers s'offre au regard, s'était déjà réuni en un volume dans votre esprit, et Proust vous aurait fait sourire. Mais la fois où nous pensions avec Diotallevi construire un ars oblivionalis, nous n'avons pas réussi à trouver les règles pour l'oubli. C'est inutile, tu peux aller à la recherche du temps perdu en suivant des traces labiles comme le Petit Poucet dans le bois, mais tu n'arrives pas à égarer exprès le temps retrouvé. Le Petit Poucet revient toujours, comme une idée fixe. Il n'existe pas de technique de l'oubli, nous en sommes encore aux processus naturels de hasard – lésions cérébrales, amnésie ou l'improvisation manuelle, que sais-je, un voyage, l'alcool, la cure de sommeil, le suicide.

Abou, par contre, peut aller jusqu'à te consentir des petits suicides locaux, des amnésies provisoires, des aphasies indolores.

Où étais-tu hier soir, L

Voilà, indiscret lecteur, tu ne sauras jamais, et pourtant cette ligne brisée, là en haut, qui donne sur le vide, était précisément le début d'une longue phrase qu'en fait j'ai bien écrite mais qu'ensuite j'ai voulu ne pas avoir écrite (et ne pas avoir même pensée) car j'aurais voulu que ce que j'avais écrit ne fût pas même arrivé. Il a suffi d'un ordre, une bave laiteuse s'est étendue sur le bloc fatal et inopportun, j'ai pressé un « efface» et pchittt, tout disparu.

Mais ce n'est pas tout. La tragédie du suicidé est que, à peine a-t-il sauté par la fenêtre, entre le septième et le sixième étage il change d'avis : « Oh, si je pouvais revenir en arrière ! » Rien à faire. Jamais vu ça. Splatch. Au contraire, Abou est indulgent, il te permet la résipiscence, je pourrais encore ravoir mon texte disparu si je me décidais à temps et appuyais sur la touche de récupération. Quel soulagement. Du seul fait de savoir que, si je veux, je pourrais me souvenir, j'oublie aussitôt.

Je n'irai jamais plus de troquet en troquet pour désintégrer des nacelles étrangères avec des balles traçantes tant que le monstre ne te désintègre pas toi. Ici c'est bien mieux, tu désintègres des pensées. C'est une galaxie de milliers et de milliers d'astéroïdes, tous en file, blancs ou verts, et c'est toi qui les crées. Fiat Lux, Big Bang, sept jours, sept minutes, sept secondes, et naît devant tes yeux un univers en pérenne liquéfaction, où n'existent même pas des lignes cosmologiques précises et des liens temporels, bien loin du numerus Clausius, ici on va en arrière même dans le temps, les caractères surgissent et réaffleurent avec un air indolent, ils pointent le nez du néant et, dociles, y retournent, et quand tu rappelles, rattaches, effaces, ils se dissolvent et réectoplasment dans leur lieu naturel, c'est une symphonie sous-marine de raccordements et de fractures molles, une danse gélatineuse de comètes autophages, comme le brochet de Yellow Submarine, tu appuies le bout des doigts et l'irréparable commence à glisser en arrière vers un mot vorace et disparaît dans sa gueule, il suce et swrrrlourp, le noir, si tu ne t'arrêtes pas il se mange soi-même et s'engraisse de son néant, trou noir du Cheshire.

Et si tu écris ce que la pudeur réprouverait, tout finit dans la disquette et tu mets un mot de passe à la disquette et personne ne pourra plus te lire, excellent pour agents secrets, tu écris le message, tu termines et le protèges, puis tu fourres le disque dans ta poche et tu vas te balader, et, fût-ce Torquemada, on ne pourra jamais savoir ce que tu as écrit, rien que toi et l'autre (l'Autre ?). A supposer même qu'on te torture, tu fais semblant d'avouer et de taper le mot, quand au contraire tu écrases une touche secrète et le message disparaît.

Oh, j'avais écrit quelque chose, j'ai bougé le pouce par erreur, tout s'est volatilisé. De quoi s'agissait-il ? Je ne me rappelle pas. Je sais que je n'étais en train de révéler aucun Message. Mais sait-on jamais par la suite.

4

Qui cherche à pénétrer dans la Roseraie des Philosophes sans la clef ressemble à un homme qui voudrait marcher sans les pieds.

Michael MAIER, Atalanta Fugiens, Oppenheim, De Bry, 1618, emblème XXVII.

Il n'y avait rien d'autre, à découvert. Il fallait que je cherche dans les disquettes du word processor. Elles étaient classées par numéros, et j'ai pensé qu'autant valait commencer par le premier. Mais Belbo avait fait mention du mot de passe. Il avait toujours été jaloux des secrets d'Aboulafia.

De fait, à peine ai-je chargé la machine qu'est apparu un message qui me demandait : « Tu as le mot de passe ? » Formule non impérative, Belbo était un homme poli.

Une machine ne collabore pas, elle sait qu'elle doit recevoir le mot ; elle ne le reçoit pas, elle ne dit mot. Comme si toutefois elle me signifiait : « Pense un peu, tout ce que tu veux savoir, moi je l'ai ici, dans mon ventre, mais tu peux toujours gratter, vieille taupe, tu ne le retrouveras jamais. » Tu vas avoir ici à prouver, me dis-je, ci paraîtra..., tu aimais tant jouer aux permutations avec Diotallevi, tu étais le Sam Spade de l'édition, comme aurait dit Jacopo Belbo, trouve le faucon.

Sur Aboulafia le mot de passe pouvait être de sept lettres. Combien de permutations de sept lettres pouvaient offrir les vingt-cinq lettres de l'alphabet italien, en calculant aussi les répétitions, car rien n'empêchait que le mot fût « cadabra » ? La formule existe quelque part, et le résultat devrait donner six milliards et quelque chose. A supposer un calculateur géant, capable de trouver six milliards de permutations à la vitesse de un million à la seconde, il aurait dû cependant les communiquer une par une à Aboulafia, pour les trouver, et je savais qu'Aboulafia employait environ dix secondes pour demander et puis vérifier le password. Donc : soixante milliards de secondes. Vu qu'en un an il y a un peu plus de trente et un millions de secondes, disons trente pour arrondir, le temps de travail aurait été d'environ deux mille ans. Pas mal.

Il fallait procéder par conjecture. A quel mot pouvait avoir pensé Belbo ? Et d'abord, était-ce un mot trouvé au début, quand il avait commencé à se servir de la machine, ou bien concocté, et changé, au cours des derniers jours quand il s'était rendu compte que les disquettes contenaient du matériel explosif et que, au moins pour lui, le jeu n'était plus un jeu ? Ç'aurait été très différent.

Mieux valait miser sur la seconde hypothèse. Belbo se sent traqué par le Plan, il prend le Plan au sérieux (c'est ce qu'il m'avait laissé entendre au téléphone), et il pense alors à quelque terme lié à notre histoire.

Ou peut-être que non : un terme lié à la Tradition aurait pu leur venir à l'esprit à Eux aussi. Pendant un moment j'ai pensé qu'Eux aussi étaient entrés dans l'appartement, qu'Ils avaient fait une copie des disquettes, et qu'en cet instant Ils essayaient toutes les combinaisons possibles en quelque lieu éloigné. Le calculateur suprême dans un château des Carpates.

Quelle bêtise, me dis-je, ce n'étaient pas là des gens à calculateur, ils auraient procédé avec le Notarikon, avec la Gématria, avec la Témurah, en traitant les disquettes comme la Torah. Et ils y auraient mis autant de temps qu'il en était passé depuis la rédaction du Sefer Jesirah. Cependant, il ne fallait pas négliger la conjecture. Eux, s'Ils existaient, Ils auraient suivi une inspiration kabbalistique, et si Belbo s'était convaincu de Leur existence, il aurait sans doute suivi la même voie.

Par acquit de conscience, j'essayai avec les dix sefirot : Kétér, Hokhma, Bina, Héséd, Gébura, Tif'érét, Nétsah, Hod, Yesod, Malkhut, et, par-dessus le marché, j'y mis aussi la Shekhina... Ça ne marchait pas, normal, c'était la première idée qui aurait pu venir à l'esprit de n'importe qui.

Pourtant le mot devait être quelque chose d'évident, qui vient à l'esprit presque par la force des choses, parce que quand on travaille sur un texte, et de façon obsessionnelle, comme avait dû travailler Belbo dans les derniers jours, on ne peut se soustraire à l'univers du discours où l'on vit. Il est inhumain de penser qu'il perdait la tête sur le Plan et qu'il lui venait à l'esprit, que sais-je, Lincoln ou Mombassa. Ce devait être quelque chose en rapport avec le Plan. Mais quoi ?

J'ai cherché à faire miens les processus mentaux de Belbo, qui avait écrit en fumant compulsivement, et en buvant, et en regardant autour de lui. Je suis allé à la cuisine pour me verser la dernière goutte de whisky dans le seul verre propre que j'ai trouvé, je suis revenu à la console, les reins calés contre le dossier, les jambes sur la table, buvant à petites gorgées (il ne faisait pas comme ça, Sam Spade – ou peut-être que non, c'était pas Marlowe ?) et le regard balayant autour de moi. Les livres étaient trop loin et on ne pouvait lire les titres sur les dos.

J'avalai la dernière gorgée de whisky, fermai les yeux, les rouvris. Devant moi, la gravure du XVIIe siècle. C'était une allégorie rose-croix typique de cette époque, si riche en messages codés, à la recherche des membres de la Fraternité. D'évidence, elle représentait le Temple des Rose-Croix, et y apparaissait une tour surmontée par une coupole, suivant le canon iconographique de la Renaissance, chrétien et juif, où le Temple de Jérusalem était reconstruit sur le modèle de la mosquée d'Omar.

Le paysage environnant la tour était incongru et incongrûment habité, comme il arrive dans ces rébus où l'on voit un palais, une grenouille au premier plan, un mulet avec son bât, un roi qui reçoit un présent d'un page. Ici, en bas à gauche, un gentilhomme sortait d'un puits en se suspendant à la corde d'une poulie fixée, par d'absurdes cabestans, à un point à l'intérieur de la tour, au travers d'une fenêtre circulaire. Au centre, un cavalier et un passager, à droite un pèlerin agenouillé qui tenait une grosse ancre en guise de bourdon. Sur le côté droit, presque en face de la tour, un pic, un rocher d'où tombait un personnage précédé dans sa chute par son épée, et, du côté opposé, en perspective, l'Ararat avec l'Arche échouée sur son sommet. En haut, dans les angles, deux nuées éclairées chacune par une étoile, qui diffusaient sur la tour des rayons obliques, le long desquels lévitaient deux figures, un homme nu pris dans les spires d'un serpent, et un cygne. En haut, au centre, un nimbe surmonté du mot « oriens » avec des caractères hébraïques en surimpression, d'où sortait la main de Dieu qui, par un fil, tenait la tour.

La tour se déplaçait sur des roues, elle avait un premier niveau carré, des fenêtres, une porte, un pont-levis, sur le flanc droit, puis une sorte de galerie avec quatre échauguettes, chacune habitée par un homme d'armes avec son bouclier (historié de caractères hébraïques) qui agitait une palme. Mais des hommes d'armes, on en voyait trois seulement, et le quatrième se devinait, caché par la masse de la coupole octogonale sur quoi s'élevait une tour-lanterne, pareillement octogonale, d'où sortaient deux grandes ailes. Au-dessus, une autre coupole plus petite, avec un lanternon quadrangulaire qui, ouvert sur de grands arcs soutenus par de fines colonnes, abritait une cloche. Puis une petite coupole finale, à quatre arcades, sur laquelle prenait son axe le fil tenu en haut par la main divine. De part et d'autre de la petite coupole, le mot « Fa/ma » ; au-dessus, un cartouche : « Collegium Fraternitatis ».

Les bizarreries ne finissaient pas là : par deux autres fenêtres rondes de la tour sortaient, à gauche, un bras énorme, disproportionné en regard des autres figures, lequel tenait une épée, comme s'il appartenait à l'être ailé enfermé dans la tour, et, à droite, une grande trompette. La trompette, encore une fois...

J'eus un soupçon à propos du nombre d'ouvertures de la tour : trop nombreuses et trop régulières dans les lanternes, mais fortuitement disposées sur les flancs de la base. On ne voyait la tour que de deux quarts, en perspective cavalière, et on pouvait imaginer que, pour des raisons de symétrie, les portes, les fenêtres et les hublots qu'on observait sur un côté étaient reproduits aussi sur le côté opposé dans le même ordre. Donc, quatre arcs dans le lanternon de la cloche, huit fenêtres dans la tour-lanterne, quatre échauguettes, six ouvertures entre la façade orientale et l'occidentale, quatorze entre façade septentrionale et méridionale. J'additionnai : trente-six ouvertures.

Trente-six. Depuis plus de dix ans, ce nombre me hantait. Avec cent vingt. Les Rose-Croix. Cent vingt divisé par trente-six faisait – en gardant sept chiffres – 3,333333. Exagérément parfait, mais peut-être valait-il la peine d'essayer. J'essayai. Sans succès.

Il me vint à l'esprit que, multiplié par deux, ce chiffre donnait à peu de chose près le nombre de la Bête, 666. Pourtant cette conjecture aussi se révéla par trop fantasque.

Soudain, je fus frappé par le nimbe central, siège divin. Les lettres hébraïques étaient très évidentes, on pouvait même les voir de la chaise. Cependant Belbo ne pouvait pas écrire des lettres hébraïques sur Aboulafia. Je regardai mieux : oui, bien sûr, je les connaissais, de droite à gauche, jod, he, waw, he. Iahveh, le nom de Dieu.

– 5 –

Et commence par combiner ce nom, c'est-à-dire IHVH, seul au début, et à examiner toutes ses combinaisons, et à le faire mouvoir et tourner comme une roue...

ABOULAFIA, Hayyê Ha-Nefeš, Ms. München 408.

Le nom de Dieu... Mais bien sûr. Je me rappelai le premier dialogue entre Belbo et Diotallevi, le jour où on avait installé Aboulafia au bureau.

Diotallevi se trouvait sur le seuil de sa pièce, et il faisait montre d'indulgence. L'indulgence de Diotallevi était toujours offensante, mais Belbo paraissait l'accepter, et précisément avec indulgence.

« Elle ne te servira à rien. Tu n'as pas l'intention de récrire là-dessus les manuscrits que tu ne lis pas ?

– Elle sert à classer, à mettre en ordre des listes, à jour des fiches. Je pourrais y écrire un texte à moi, pas ceux des autres.

– Mais tu as juré que tu n'écriras jamais rien de ton cru.

– J'ai juré que je n'affligerai pas le monde avec un autre manuscrit. J'ai dit que, ayant découvert que je n'ai pas l'étoffe du protagoniste...

– ... tu seras un spectateur intelligent. Je sais. Et alors ?

– Et alors même le spectateur intelligent, quand il revient d'un concert, fredonne le second mouvement. Ça ne veut tout de même pas dire qu'il prétend le diriger au Carnegie Hall...

– Par conséquent tu feras des expériences d'écriture fredonnée pour découvrir qu'il ne faut pas que tu écrives.

– Ce serait un choix honnête.

– Plaît-il ? »

Diotallevi et Belbo étaient tous deux d'origine piémontaise et ils dissertaient souvent sur cette capacité, qu'ont les Piémontais comme il faut, de vous écouter avec courtoisie, de vous regarder dans les yeux, et de dire « Plaît-il ? » sur un ton qui semble d'un intérêt poli mais qui, en vérité, vous fait sentir l'objet d'une profonde désapprobation. Moi, selon eux, j'étais un barbare, et ces subtilités m'échapperaient toujours.

« Barbare ? protestais-je alors, je suis né à Milan, mais ma famille est d'origine valdôtaine...

– Balivernes, rétorquaient-ils, le Piémontais on le reconnaît tout de suite à son scepticisme.

– Et moi je suis sceptique.

– Non. Vous êtes seulement incrédule, et c'est différent. »

Je savais pourquoi Diotallevi se méfiait d'Aboulafia. Il avait entendu dire qu'on y pouvait altérer l'ordre des lettres, à telle enseigne qu'un texte aurait pu engendrer son propre contraire et promettre d'obscures vaticinations. Belbo tentait de lui expliquer. « Ce sont bien des jeux de permutation, lui disait-il, qu'on appelle Temurah ? N'est-ce pas ainsi que procède le rabbin dévot pour s'élever jusqu'aux portes de la Splendeur ?

– Mon ami, lui disait Diotallevi, tu ne comprendras jamais rien. Il est vrai que la Torah, je parle de la visible, n'est qu'une des permutations possibles des lettres de la Torah éternelle, telle que Dieu la conçut et la confia aux Anges. Et en permutant les lettres du Livre au cours des siècles, on pourrait arriver à retrouver la Torah originelle. Mais ce qui compte, ce n'est pas le résultat. C'est le processus, la fidélité avec laquelle tu feras tourner à l'infini le moulin de la prière et de l'écriture, découvrant la vérité petit à petit. Si cette machine te donnait tout de suite la vérité, tu ne la reconnaîtrais pas car ton cœur n'aurait pas été purifié par une longue interrogation. Et puis, dans un bureau ! Le Livre doit être murmuré dans un étroit taudis du ghetto où, jour après jour, tu apprends à te courber et à bouger les bras serrés contre tes hanches, et, entre la main qui tient le Livre et celle qui tourne les pages, il ne doit presque pas y avoir d'espace, et si tu humectes tes doigts, il faut les porter verticalement à tes lèvres, comme si tu rompais en petits morceaux du pain azyme, attentif à n'en point perdre une miette. Le mot, il faut le manger très très lentement, tu ne peux le dissoudre et le recombiner que si tu le laisses fondre sur la langue, et attention à ne pas le baver sur ton cafetan, car si une lettre s'évapore, le fil, qui est sur le point de t'unir aux sefirot supérieures, se casse. C'est à cela qu'Abraham Aboulafia a consacré sa vie, tandis que votre saint Thomas s'escrimait à trouver Dieu avec ses cinq sentiers. Sa Hokmath ha-Zeruf était en même temps science de la combinaison des lettres et science de la purification des cœurs. Logique mystique, le monde des lettres et de leur tourbillonnement en permutations infinies est le monde de la béatitude, la science de la combinaison est une musique de la pensée, mais attention à te mouvoir avec lenteur, et avec prudence, parce que ta machine pourrait te donner le délire, et non pas l'extase. Nombre de disciples d'Aboulafia n'ont pas su se retenir sur ce seuil bien mince qui sépare la contemplation des noms de Dieu de la pratique magique, de la manipulation des noms pour les transformer en talisman, instrument de domination sur la nature. Et ils ne savaient pas, comme toi tu ne sais pas – et ta machine ne sait pas – que chaque lettre est liée à un des membres du corps, et que si tu déplaces une consonne sans en connaître le pouvoir, un de tes bras, une de tes jambes pourrait changer de position, ou de nature, et tu te retrouverais bestialement estropié, en dehors, pour la vie, et en dedans, pour l'éternité.

– Écoute, lui avait dit Belbo, précisément ce jour-là, tu ne m'as pas dissuadé, tu m'encourages. J'ai donc entre les mains, et à mes ordres, comme tes amis avaient le Golem, mon Aboulafia personnel. Je l'appellerai Aboulafia, Abou pour les intimes. Et mon Aboulafia sera plus prudent et respectueux que le tien. Plus modeste. Le problème n'est-il pas de trouver toutes les combinaisons du nom de Dieu ? Bien, regarde dans ce manuel, j'ai un petit programme en Basic pour permuter toutes les séquences de quatre lettres. On dirait qu'il est fait exprès pour IHVH. Le voilà, tu veux que je le fasse tourner ? » Et il lui montrait le programme, cabalistique, ça oui, pour Diotallevi :

10 REM anagrammi

20 INPUT L$(1),L$(2),L$(3),L$(4)

30 PRINT

40 FOR I1=1 TO 4

50 FOR I2=1 TO 4

60 IF 12=11 THEN 130

70 FOR 13= 1 TO 4

80 IF I3=II THEN 120

90 IF I3=I2 THEN 120

100 LET I4=10-(I1+I2+I3)

110 LPRINT L$(I1)¡L$(I2)¡L$(I3)¡L$(I4)

120 NEXT 13

130 NEXT 12

140 NEXT I1

150 END

« Essaie, écris I, H, V, H, quand l'input te le demande, et fais partir le programme. Tu seras sans doute déconcerté : les permutations possibles ne sont qu'au nombre de vingt-quatre.

– Saints Séraphins. Et qu'est-ce que tu en fais de vingt-quatre noms de Dieu ? Tu crois que nos sages n'avaient pas déjà fait le calcul ? Mais lis donc le Sefer Jesirah, seizième section du chapitre quatre. Et ils n'avaient pas nos calculateurs. " Deux Pierres bâtissent deux Maisons. Trois Pierres bâtissent six Maisons. Quatre Pierres bâtissent vingt-quatre maisons. Cinq Pierres bâtissent cent vingt Maisons. Six Pierres bâtissent sept cent vingt Maisons. Sept Pierres bâtissent cinq mille quarante Maisons. A partir de là, va et pense à ce que la bouche ne peut dire et l'oreille ne peut entendre. " Tu sais comment cela s'appelle aujourd'hui ? Calcul factoriel. Et tu sais pourquoi la Tradition t'avertit qu'à partir de là il vaut mieux que tu t'arrêtes ? Parce que si les lettres du nom de Dieu étaient au nombre de huit, il y aurait quarante mille permutations, et si elles étaient dix, il y en aurait trois millions six cent mille, et les permutations de ton pauvre nom atteindraient presque quarante millions, et tu peux dire merci de ne pas avoir la middle initial comme les Américains, autrement tu grimperais à plus de quatre cents millions. Et si les lettres des noms de Dieu étaient au nombre de vingt-sept, parce que l'alphabet hébraïque n'a pas de voyelles, mais bien vingt-deux sons plus cinq variantes – ses noms possibles seraient un nombre de vingt-neuf chiffres. Mais il faudrait que tu calcules aussi les répétitions, car on ne peut exclure que le nom de Dieu soit Aleph répété vingt-sept fois, et alors la factorielle ne te suffirait plus et il faudrait calculer vingt-sept à la vingt-septième : et tu aurais, je crois, 444 milliards de milliards de milliards de milliards de possibilités, ou à peu près, en tout cas un nombre de trente-neuf chiffres.

– Tu es en train de tricher pour m'impressionner. J'ai lu moi aussi ton Sefer Jesirah. Les lettres fondamentales sont au nombre de vingt-deux et avec celles-là, et seulement avec celles-là, Dieu forma toute la création.

– Pour l'instant ne t'essaie pas aux sophismes, parce que si tu entres dans cet ordre de grandeur, si au lieu de vingt-sept à la vingt-septième tu fais vingt-deux à la vingt-deuxième, tu totalises quand même quelque chose comme trois cent quarante milliards de milliards de milliards. Pour ta mesure humaine, quelle différence cela fait ? Mais sais-tu bien que si tu devais compter un, deux, trois et ainsi de suite, un nombre à la seconde, pour arriver à un milliard, et je parle d'un tout petit milliard, tu y mettrais presque trente-deux ans ? Mais la chose est plus complexe que tu ne crois et la Kabbale ne se réduit pas au Sefer Jesirah. Et moi je vais te dire pourquoi une bonne permutation de la Torah doit se servir des vingt-sept lettres au complet. Il est vrai que, si dans le cours d'une permutation les cinq finales devaient tomber dans le corps du mot, elles se transformeraient dans leur équivalent normal. Mais il n'en va pas toujours ainsi. Dans Isaïe neuf, six, sept, le mot LMRBH, Lemarbah–qui, comme par hasard, veut dire multiplier –, est écrit avec la mem finale au milieu.

– Et pourquoi ?

– Parce que chaque lettre correspond à un nombre et que la mem normale vaut quarante tandis que la mem finale vaut six cents. La Temurah n'est pas en jeu, qui t'apprend à permuter, mais la Gématria, qui trouve de sublimes affinités entre le mot et sa valeur numérique. Avec la mem finale le mot LMRBH ne vaut pas 277 mais bien 837, et il équivaut ainsi à " ThThZL, Thath Zal ", qui signifie " celui qui donne à profusion ". Tu vois donc qu'il faut tenir compte des vingt-sept lettres au complet, car ce n'est pas seulement le son qui compte mais aussi le nombre. Et alors revenons à mon calcul : il y a plus de quatre cents milliards de milliards de milliards de milliards de permutations. Et tu sais combien il faudrait pour toutes les essayer, une par seconde, en admettant qu'une machine, certes pas la tienne, petite et misérable, pût le faire ? Avec une combinaison à la seconde, tu y mettrais sept milliards de milliards de milliards de milliards de minutes, cent vingt-trois millions de milliards de milliards de milliards d'heures, un peu plus de cinq millions de milliards de milliards de milliards de jours, quatorze mille milliards de milliards de milliards d'années, cent quarante milliards de milliards de milliards de siècles, quatorze milliards de milliards de milliards de millénaires. Et si j'avais un calculateur capable d'essayer un million de combinaisons à la seconde, ah, pense combien de temps tu gagnerais : ton boulier électronique s'en tirerait en quatorze mille milliards de milliards de millénaires ! Mais en vérité le vrai nom de Dieu, le nom secret, est long comme la Torah tout entière et il n'est de machine au monde qui puisse en épuiser les permutations, car la Torah est déjà en soi le résultat d'une permutation avec répétitions des vingt-sept lettres, et l'art de la Temurah ne te dit pas que tu dois permuter les vingt-sept lettres de l'alphabet mais tous les signes de la Torah, où chaque signe vaut à l'instar d'une lettre à part, même s'il apparaît un nombre infini d'autres fois dans d'autres pages, comme pour dire que les deux he du nom de Ihvh valent comme deux lettres différentes. A telle enseigne que, si tu voulais calculer les permutations possibles de tous les signes de la Torah entière, tous les zéros du monde ne te suffiraient pas. Essaie, essaie avec ta misérable petite machine pour experts-comptables. La Machine existe, certes, mais elle n'a pas été produite dans ta vallée de la silicone, c'est la sainte Kabbale ou Tradition, et les rabbins font depuis des siècles ce qu'aucune machine ne pourra jamais faire et, espérons-le, ne fera jamais. Parce que, à supposer la combinatoire épuisée, le résultat devrait rester secret et, en tout cas, l'univers cesserait son cycle – et nous, nous resplendirions, oublieux, dans la gloire du grand Métatron.

– Amen », disait Jacopo Belbo.

Mais dès cette époque, Diotallevi le poussait vers ces vertiges, et j'aurais dû en tenir compte. Combien de fois n'avais-je pas vu Belbo, après les heures de bureau, tenter des programmes qui lui permissent de vérifier les calculs de Diotallevi, pour lui montrer qu'au moins son Abou lui disait la vérité en quelques secondes, sans devoir calculer à la main, sur des parchemins jaunis, avec des systèmes numériques prédiluviens qui, façon de parler, pouvaient bien même ne pas connaître le zéro ? En vain, Abou aussi répondait, jusqu'où il pouvait arriver, par notation exponentielle, et Belbo ne parvenait pas à humilier Diotallevi avec un écran qui se remplirait de zéros à l'infini, pâle imitation visuelle de la multiplication des univers combinatoires et de l'explosion de tous les mondes possibles...

Mais à présent, après tout ce qui était arrivé, et avec la gravure rose-croix sous le nez, impossible que Belbo n'eût pas repensé, dans sa recherche d'un password, à ces exercices sur le nom de Dieu. Il aurait dû cependant jouer sur des nombres tels que trente-six ou cent vingt, s'il s'avérait, comme je le conjecturais, qu'il était obsédé par ces chiffres. Et donc il ne pouvait avoir combiné les quatre lettres hébraïques parce que, il le savait, quatre pierres construisent seulement vingt-quatre maisons.

Il aurait pu jouer sur la transcription italienne, qui contient même deux voyelles. Avec six lettres il avait à sa disposition sept cent vingt permutations. Il aurait eu des répétitions : mais Diotallevi avait dit aussi que les deux he comptent pour deux lettres différentes. Il aurait pu choisir la trente-sixième ou la cent vingtième.

J'étais arrivé chez lui vers onze heures, il était une heure. Il fallait que je compose un programme par anagrammes de six lettres, et il suffisait de modifier celui qui était déjà prêt pour quatre.

J'avais besoin d'une goulée d'air. Je descendis dans la rue, m'achetai de quoi manger et une autre bouteille de whisky.

Je remontai, abandonnai les sandwiches dans un coin, passai tout de suite au whisky, mis le disque-système Basic, composai le programme pour les six lettres – avec les erreurs habituelles, et il me fallut une bonne demi-heure, mais vers deux heures et demie le programme tournait et l'écran faisait défiler devant mes yeux les sept cent vingt noms de Dieu.

Je pris dans mes mains les feuillets de l'imprimante, sans les détacher, comme si je consultais le rouleau de la Torah originelle. J'essayai avec le nom numéro trente-six. Le noir complet. Une dernière gorgée de whisky et puis, les doigts hésitants, je tentai avec le nom numéro cent vingt. Rien.

J'aurais voulu mourir. Et pourtant j'étais désormais Jacopo Belbo et Jacopo Belbo devait avoir pensé comme je pensais moi maintenant. Je devais avoir commis une erreur, une erreur tout à fait idiote, une erreur de rien du tout. J'étais à un pas de la solution, peut-être Belbo, pour des raisons qui m'échappaient, avait-il compté en partant du bas ?

Casaubon, imbécile – me dis-je. Bien sûr, du bas. Autrement dit, de droite à gauche. Belbo avait mis dans le computer le nom de Dieu translittéré en lettres latines, avec les voyelles, certes, mais puisque le mot était hébreu, il l'avait écrit de droite à gauche. Son input n'avait pas été IAHVEH – comment n'y avoir pas pensé plus tôt – mais bien HEVHAI. Normal, alors, que l'ordre des permutations s'invertît.

Je devais donc compter du bas. J'essayai de nouveau l'un et l'autre nom.

Il ne se passa rien.

Je m'étais trompé de bout en bout. Je m'étais entêté sur une hypothèse élégante mais fausse. Cela arrive aux meilleurs savants.

Non, pas aux meilleurs savants. A tous. N'avions-nous pas observé, juste un mois avant, que, ces derniers temps, trois romans au moins étaient sortis, où le protagoniste cherchait dans le computer le nom de Dieu ? Belbo n'aurait pas été aussi banal. Et puis, allons ! quand on choisit un mot de passe on choisit quelque chose qu'on se rappelle facilement, qui se tape spontanément au clavier, presque d'instinct. Pensez donc, IHVHEA ! Il aurait dû ensuite faire prévaloir le Notarikon sur la Temurah, et inventer un acrostiche pour se rappeler le mot. Que sais-je : Imelda, Héroïque, Venge Hiram Ehontément Assassiné...

Et puis pourquoi Belbo devait-il penser dans les termes kabbalistiques de Diotallevi ? Il était obsédé par le Plan, et nous avions mis tant d'autres composantes dans le Plan, les Rose-Croix, la Synarchie, les Homuncules, le Pendule, la Tour, les Druides, l'Ennoïa...

L'Ennoïa... Je songeai à Lorenza Pellegrini. J'allongeai la main et retournai la photographie que j'avais censurée. Je cherchai à refouler une pensée importune, le souvenir de ce soir-là, dans le Piémont... J'approchai la photo et lus la dédicace. Qui disait :« Car je suis la première et la dernière. Je suis l'honorée et l'abhorrée. Je suis la prostituée et la sainte. Sophia. »

Cela s'était sans doute passé après la fête chez Riccardo. Sophia, six lettres. Mais pourquoi donc fallait-il les anagrammer ? C'était moi qui pensais de façon alambiquée. Belbo aime Lorenza, il l'aime justement parce qu'elle est comme elle est, et elle est Sophia – et en songeant qu'elle, à ce moment-là, va savoir... Non, au contraire, Belbo pense de façon beaucoup plus alambiquée. Me revenaient en mémoire les paroles de Diotallevi : « Dans la deuxième sefira, l'Aleph ténébreux se change en l'Aleph lumineux. Du Point Obscur jaillissent les lettres de la Torah, le corps ce sont les consonnes, le souffle les voyelles, et elles accompagnent ensemble la cantilène du dévot. Quand la mélodie des signes se meut, se meuvent avec elle les consonnes et les voyelles. Il en surgit Hokhma, la Sagesse, la Science, l'idée primordiale où tout est contenu comme dans un écrin, prêt à se déployer dans la création. Dans Hokhma est contenue l'essence de tout ce qui suivra... »

Et qu'était Aboulafia, avec sa réserve secrète de files ? L'écrin de ce que Belbo savait, ou croyait savoir, sa Sophia. Il choisit un nom secret pour pénétrer dans les profondeurs d'Aboulafia, l'objet avec quoi il fait l'amour (l'unique) mais ce faisant, il pense simultanément à Lorenza, il voudrait pénétrer dans le cœur de Lorenza et comprendre, de même qu'il peut pénétrer dans le cœur d'Aboulafia, il veut qu'Aboulafia soit impénétrable à tous les autres de même que Lorenza lui est impénétrable, il s'imagine garder, connaître et conquérir le secret de Lorenza de même qu'il possède celui d'Aboulafia...

J'étais en train d'inventer une explication et je m'imaginais qu'elle était vraie. Comme pour le Plan : je prenais mes désirs pour la réalité.

Mais comme j'étais ivre, je me remis au clavier et tapai SOPHIA. La machine me redemanda poliment : « Tu as le mot de passe ? » Machine idiote, même à la pensée de Lorenza tu n'es pas saisie d'émotion.

– 6 –

Judá León se dio a permutaciones De letras y a complejas variaciones Y alfin pronunciô el Nombre que es la Clave, La Puerta, el Eco, el Huésped y el Palacio...

J. L. BORGES, El Golem.

Alors, par haine envers Aboulafia, à l'énième obtuse demande (« Tu as le mot de passe ? ») je répondis : « Non. »

L'écran commença à se remplir de mots, de lignes, d'indices, d'une cataracte de propos.

J'avais violé le secret d'Aboulafia.

J'étais si excité par ma victoire que je ne me suis pas même demandé pourquoi Belbo avait précisément choisi ce mot. A présent je le sais, et je sais que lui, en un moment de lucidité, avait compris ce que je comprends à présent. Mais jeudi je ne pensai qu'à une chose : j'avais gagné.

Je me mis à danser, à battre des mains, à chanter une chanson de corps de garde. Puis je m'arrêtai et allai dans la salle de bains pour me laver la figure. Je revins et mis à l'impression en premier lieu le dernier file, celui que Belbo avait écrit avant sa fuite à Paris. Ensuite, tandis que l'imprimante craquetait, implacable, je me mis à manger comme un goinfre, et à boire encore.

Lorsque l'imprimante s'arrêta, je lus, et j'en fus bouleversé, et je n'étais pas encore capable de décider si je me trouvais devant des révélations extraordinaires ou le témoignage d'un délire. Que savais-je, au fond, de Jacopo Belbo ? Qu'avais-je compris de lui au cours des deux années où j'avais été à ses côtés presque chaque jour ? De quelle confiance pouvais-je créditer le journal d'un homme qui, de son propre aveu, écrivait en des circonstances exceptionnelles, obnubilé par l'alcool, par le tabac, par la terreur, pendant trois jours coupé de tout contact avec le monde ?

La nuit était tombée désormais, la nuit du vingt et un juin. Mes yeux pleuraient. Depuis le matin je fixais cet écran et la fourmilière de points produite par l'imprimante. Que fût vrai ou faux ce que j'avais lu, Belbo avait dit qu'il téléphonerait le matin suivant. Je devais l'attendre ici. La tête me tournait.

J'allai en vacillant dans la chambre à coucher et me laissai tomber tout habillé sur le lit encore défait.

Je me réveillai vers huit heures d'un sommeil profond, visqueux, et au début je ne me rendais pas compte où j'étais. Heureusement, il était resté une boîte de café, et je m'en fis plusieurs tasses. Le téléphone ne sonnait pas, je n'osais pas descendre pour acheter quelque chose, craignant que Belbo n'appelât juste à ce moment-là.

Je revins à la machine et commençai à imprimer les autres disques, dans l'ordre chronologique. Je trouvai des jeux, des exercices, des comptes rendus d'événements dont j'étais au courant mais, réfractés par la vision privée de Belbo, ces événements aussi m'apparaissaient maintenant dans une lumière différente. Je trouvai des morceaux de journal intime, de confessions, d'ébauches de tentatives romanesques enregistrées avec la susceptibilité amère de celui qui les sait déjà vouées à l'insuccès. Je trouvai des notes, des portraits de personnes que je me rappelais aussi mais qui à présent prenaient une autre physionomie – je voudrais dire plus sinistre, ou était-ce seulement mon regard qui se faisait plus sinistre, ma façon de recomposer des allusions fortuites en une terrible mosaïque finale ?

Et surtout j'ai trouvé un file entier qui ne rassemblait que des citations. Tirées des lectures les plus récentes de Belbo, je les reconnaissais à première vue, et combien de textes analogues n'avions-nous pas lus ces mois-là... Elles étaient numérotées : cent vingt. Le nombre n'était pas fortuit, ou bien la coïncidence était inquiétante. Mais pourquoi celles-ci et pas d'autres ?

Maintenant je ne peux relire les textes de Belbo, et l'histoire entière qu'ils me remettent en esprit, qu'à la lumière de ce file. J'égrène ces excerpta comme les grains d'un chapelet hérétique, et cependant je m'aperçois que certains d'entre eux auraient pu constituer, pour Belbo, une alarme, une piste de sauvegarde.

Ou est-ce moi qui ne parviens plus à distinguer le bon conseil de la dérive du sens ? Je cherche à me convaincre que ma relecture est la bonne, mais pas plus tard que ce matin quelqu'un m'a pourtant dit, à moi et pas à Belbo, que j'étais fou.

La lune monte lentement à l'horizon, au-delà du Bricco. La grande maison est habitée par d'étranges bruissements, peut-être des vers rongeurs, des rats, ou le fantôme d'Adelino Canepa... Je n'ose parcourir le couloir, je suis dans le bureau de l'oncle Carlo, et je regarde par la fenêtre. De temps en temps je vais sur la terrasse, pour surveiller si quelqu'un s'approche en montant la colline. J'ai l'impression d'être dans un film, quelle peine : « Ils vont venir... »

Et pourtant la colline est si calme, cette nuit, désormais nuit d'été.

Combien plus aventureuse, incertaine, démente, la reconstitution que je tentais, pour tromper le temps, et pour me garder bien vivant, l'autre soir, de cinq à dix heures, droit dans le périscope, tandis que pour me faire circuler le sang je bougeais lentement et mollement les jambes, comme si je suivais un rythme afro-brésilien.

Repenser aux dernières années en m'abandonnant au roulis ensorceleur des « atabaques »... Peut-être pour accepter la révélation que nos divagations, commencées comme un ballet mécanique, maintenant, dans ce temple de la mécanique, se seraient transformées en rite, possession, apparition et domination de l'Exu ?

L'autre soir, dans le périscope, je n'avais aucune preuve que ce que m'avait révélé l'imprimante était vrai. Je pouvais encore me défendre par le doute. D'ici minuit je m'apercevrais que j'étais venu à Paris, que je m'étais caché comme un voleur dans un inoffensif musée de la technique, pour la seule raison que je m'étais introduit sottement dans une macumba organisée pour les touristes et laissé prendre par l'hypnose des perfumadores, et par le rythme des pontos...

Et ma mémoire tentait tour à tour le désenchantement, la pitié et le soupçon, en recomposant la mosaïque ; et ce climat mental, cette même oscillation entre illusion fabulatoire et pressentiment d'un piège, je voudrais les conserver à présent, alors qu'avec l'esprit bien plus lucide je suis en train de réfléchir sur ce que je pensais alors, recomposant les documents lus avec frénésie la veille, et le matin même à l'aéroport et pendant le voyage vers Paris.

Je cherchais à y voir plus clair dans la façon irresponsable dont Belbo, Diotallevi et moi étions arrivés à récrire le monde et – Diotallevi me le dirait – à redécouvrir les parties du Livre qui avaient été gravées au feu blanc, dans les interstices laissés par ces insectes au feu noir qui peuplaient, et semblaient rendre explicite, la Torah.

Je suis ici, à présent, après avoir atteint – j'espère – la sérénité et l'Amor Fati, pour reproduire l'histoire que je reconstituais, plein d'inquiétude – et d'espoir qu'elle fût fausse – dans le périscope, il y a deux soirs, l'ayant lue deux jours avant dans l'appartement de Belbo et l'ayant vécue, en partie sans en prendre conscience, au cours des dix dernières années, entre le whisky de Pilade et la poussière des éditions Garamond.

3

BINA

– 7 –

N'attendez pas trop de la fin du monde.

Stanislaw J. LEC, Aforyzmy. Fraszki, Kraków, Wydawnictwo Literackie, 1977, « Myśli Nieuczesane ».

Entrer à l'université deux ans après 68, c'est comme arriver à Paris le 14 juillet 90. On a l'impression d'avoir raté l'année de sa naissance D'autre part, Jacopo Belbo, qui avait au moins quinze ans de plus que moi, me convainquit plus tard qu'il s'agissait là d'une sensation qu'éprouvent toutes les générations. On naît toujours sous un signe erroné, et être dignement au monde veut dire corriger jour après jour son horoscope.

Je crois que l'on devient ce que notre père nous a enseigné dans les temps morts, quand il ne se souciait pas de nous éduquer. On se forme sur des déchets de sagesse. J'avais dix ans et je voulais que mes parents m'abonnent à un certain hebdomadaire qui publiait en BD les chefs-d'oeuvre de la littérature. Mon père tendait à se dérober, non pas par pingrerie mais par suspicion à l'égard des bandes dessinées. « Le but de cette revue, décrétai-je alors, citant l'enseigne de la série, car j'étais un garçon malin et persuasif, est au fond d'éduquer avec plaisir. » Mon père, sans lever les yeux de son journal, dit : « Le but de ton journal est le but de tous les journaux : vendre le plus d'exemplaires possible. »

Ce jour-là, je commençai à devenir incrédule.

En somme, je me repentis d'avoir été crédule. Je m'étais laissé prendre par une passion de l'esprit. Telle est la crédulité.

Ce n'est pas que l'incrédule ne doive croire à rien. Il ne croit pas à tout. Il croit à une chose à la fois, et à une deuxième dans la seule mesure où, de quelque façon, elle émane de la première Il procède en myope, avec méthode, il ne se hasarde pas aux horizons. Quand deux choses ne vont pas ensemble, croire à toutes les deux, et avec l'idée que quelque part il en existe une troisième, occulte, qui les unit, c'est ça la crédulité.

L'incrédulité n'exclut pas la curiosité, elle la conforte. Me méfiant des chaînes d'idées, des idées j'aimais la polyphonie. Il suffit de ne pas y croire, et deux idées – l'une et l'autre fausses – peuvent s'entrechoquer, créant un bon intervalle ou un diabolus in musica. Je ne respectais pas les idées sur lesquelles d'autres pariaient leur vie, mais deux ou trois idées que je ne respectais pas pouvaient faire mélodie. Ou rythme, jazz si possible.

Plus tard, Lia devait me dire : « Tu vis de surfaces. Quand tu as l'air profond c'est parce que tu en encastres beaucoup, et que tu combines l'apparence d'un solide – un solide qui, à supposer qu'il fût solide, ne pourrait se tenir debout.

– Tu es en train de me dire que je suis superficiel ?

– Non, m'avait-elle répondu, ce que les autres appellent profondeur n'est qu'un hypercube, un cube tétradimensionnel. Tu entres d'un côté, tu sors de l'autre, et tu te trouves dans un univers qui ne peut pas coexister avec le tien. »

(Lia, je ne sais pas si je te reverrai, maintenant qu'Ils sont entrés par le mauvais côté et ont envahi ton univers, et par ma faute : je leur ai fait croire qu'il y avait des abîmes, comme Ils voulaient, par faiblesse.)

Qu'est-ce que je pensais vraiment, il y a quinze ans ? Conscient de ne pas croire, je me sentais coupable parmi ceux, si nombreux, qui croyaient. Puisque je sentais qu'ils étaient dans le vrai, je me suis décidé à croire, comme on prend une aspirine. Ça ne fait pas de mal, et on devient meilleur.

Je me suis trouvé au milieu de la Révolution, ou, du moins, de la plus étonnante simulation qu'on en ait jamais faite, cherchant une foi honorable. J'ai jugé honorable de participer aux assemblées et aux défilés, j'ai crié avec les autres « fascistes, bourgeois, encore quelques mois ! », je n'ai pas lancé des cubes de porphyre ou des billes de métal parce que j'ai toujours eu peur que les autres me fassent à moi ce que je leur faisais à eux, mais j'éprouvais une sorte d'excitation morale à fuir le long des rues du centre, quand la police chargeait. Je rentrais chez moi avec le sentiment d'avoir accompli un certain devoir. Dans les assemblées je n'arrivais pas à me passionner pour les opinions contrastées qui divisaient les différents groupes : je soupçonnais qu'il aurait suffi de trouver la bonne citation pour passer de l'un à l'autre. Je m'amusais à trouver les bonnes citations. Je modulais.

Comme il m'était arrivé parfois, dans les défilés, de me mettre à la queue sous une banderole ou une autre pour suivre une fille qui troublait mon imagination, j'en tirai la conclusion que pour beaucoup de mes camarades l'activité de militant politique était une expérience sexuelle – et le sexe était une passion. Pour ma part, je ne voulais avoir que de la curiosité. Il est vrai qu'au cours de mes lectures sur les Templiers, et à propos des atrocités variées qu'on leur avait attribuées, j'étais tombé sur l'affirmation de Carpocrate selon quoi, pour se libérer de la tyrannie des anges, seigneurs du cosmos, il faut perpétrer toutes sortes d'ignominies, en s'affranchissant des dettes contractées avec l'univers et avec son propre corps, et ce n'est qu'en commettant toutes les actions que l'âme peut se délier de ses passions et retrouver sa pureté originelle. Tandis que nous inventions le Plan, je découvris que de nombreux drogués du mystère, pour trouver l'illumination, suivent cette voie-là. Mais Aleister Crowley, qu'on a défini comme l'homme le plus pervers de tous les temps, et qui faisait donc tout ce qu'il pouvait faire avec des dévots des deux sexes, n'eut, selon ses biographes, que des femmes très laides (j'imagine que les hommes aussi, d'après ce qu'ils écrivaient, n'étaient pas mieux), et je garde le soupçon qu'il n'a jamais fait pleinement l'amour.

Cela doit dépendre d'un rapport entre la soif de pouvoir et l'impotentia coeundi. Marx m'était sympathique parce que j'étais sûr qu'avec sa Jenny il faisait l'amour dans la gaieté. On le sent à travers la respiration paisible de sa prose, et son humour. Une fois, par contre, dans les couloirs de l'université, j'ai dit qu'à force de coucher toujours avec la Krupskaïa on finissait par écrire un méchant livre comme Matérialisme et empiriocriticisme. J'ai manqué être tabassé à coups de barre de fer et ils dirent que j'étais un fasciste. C'est un grand flandrin qui le dit, avec des moustaches à la tartare. Je m'en souviens très bien, aujourd'hui il est complètement rasé et appartient à une communauté où on tresse des paniers.

J'évoque les humeurs de l'époque seulement pour retracer dans quel état d'esprit j'ai pris contact avec les éditions Garamond et sympathisé avec Jacopo Belbo. J'y suis arrivé comme quelqu'un qui affronte les discours sur la vérité pour se préparer à en corriger les épreuves. Je pensais que le problème fondamental, si on cite « Je suis celui qui est », était de décider où placer le signe de ponctuation, à l'intérieur ou à l'extérieur des guillemets ?

Raison pour quoi mon choix politique fut la philologie. L'université de Milan était, en ces années-là, exemplaire. Alors que dans tout le reste du pays on envahissait les amphithéâtres et assaillait les professeurs, leur demandant qu'ils ne parlent que de la science prolétaire, chez nous, sauf quelques incidents, était en vigueur un pacte constitutionnel, autrement dit un compromis territorial. La révolution installait ses garnisons dans la zone extérieure, le grand amphi et les grands couloirs, tandis que la Culture officielle s'était retirée, protégée et garantie, dans les couloirs intérieurs et aux étages supérieurs, et poursuivait son discours comme si de rien n'était.

Je pouvais ainsi passer la matinée en bas à discuter de la science prolétarienne et les après-midi en haut à pratiquer un savoir aristocratique. Je vivais à l'aise dans ces deux univers parallèles et je ne me sentais pas le moins du monde en contradiction. Je croyais moi aussi qu'une société d'égaux s'apprêtait à faire son entrée, mais je me disais que dans cette société, les trains devraient marcher (mieux qu'avant), par exemple, et les sans-culottes qui m'entouraient étaient bien loin d'apprendre à doser le charbon dans la chaudière, à actionner les aiguillages, à établir un horaire des chemins de fer. Il fallait bien que quelqu'un se tînt prêt pour les trains.

Non sans quelque remords, je me sentais comme un Staline qui rit dans ses moustaches et pense : « Faites, faites donc, pauvres bolcheviques, moi, pendant ce temps, j'étudie au séminaire de Tiflis et puis je me chargerai moi d'établir le plan quinquennal. »

Sans doute parce que je vivais le matin dans l'enthousiasme, l'après-midi j'identifiais le savoir avec la méfiance. Ainsi voulus-je étudier quelque chose qui me permît de dire ce qu'on pouvait affirmer en se fondant sur des documents, pour le distinguer de ce qui demeurait matière de foi.

Pour des raisons quasi fortuites, je m'agrégeai à un séminaire d'histoire médiévale et choisis une thèse sur le procès des Templiers. L'histoire des Templiers m'avait fasciné, dès l'instant où j'avais jeté un œil sur les premiers documents. A cette époque où on luttait contre le pouvoir, m'indignait généreusement l'histoire du procès, qu'il est indulgent de dire fondé sur des présomptions, au bout duquel on avait envoyé les Templiers au bûcher. Mais je ne fus pas long à découvrir que, depuis le temps où ils avaient été envoyés au bûcher, une foule de chasseurs de mystères avait cherché à les retrouver partout, et sans jamais produire la moindre preuve. Ce gaspillage visionnaire irritait mon incrédulité, et je décidai de ne pas perdre mon temps avec les chasseurs de mystères, et de m'en tenir strictement aux sources de l'époque. Les Templiers étaient un ordre de moines-chevaliers, qui existait en tant qu'il était reconnu par l'Eglise. Si l'Église avait dissous l'ordre, et l'avait fait il y a sept siècles de cela, les Templiers ne pouvaient plus exister, et s'ils existaient, ce n'étaient pas des Templiers. Ainsi avais-je mis en fiches au moins cent livres, mais à la fin je n'en lus qu'une trentaine.

J'entrai en contact avec Jacopo Belbo justement à cause des Templiers, chez Pilade, quand je travaillais déjà à ma thèse, vers la fin de l'année 1972.

– 8 –

Venu de la lumière et des dieux, me voici en exil, séparé d'eux.

Fragment de Turfa'n M7.

Le bar Pilade était à cette époque le port franc, la taverne galactique où les étrangers d'Ophiuchus, qui assiégeaient la Terre, se rencontraient sans friction avec les hommes de l'Empire qui patrouillaient dans les ceintures de van Allen. C'était un vieux bar au bord des Navigli, ces canaux séculaires qui encerclent Milan, avec son zinc, son billard, et les traminots et les artisans du quartier qui venaient au point du jour se jeter un petit blanc. Autour de 68, et dans les années suivantes, Pilade était devenu un Rick's Café où, à la même table, le militant du Mouvement pouvait jouer aux cartes avec le journaliste du quotidien patronal, qui allait se jeter un baby après bouclage du numéro, tandis que déjà les premiers camions partaient pour distribuer dans les kiosques les mensonges du système. Mais chez Pilade le journaliste aussi se sentait prolétaire exploité, producteur de plus-value enchaîné au débit idéologique, et les étudiants l'absolvaient.

Entre onze heures du soir et deux heures du matin, passaient le fonctionnaire d'édition, l'architecte, le chroniqueur des faits divers qui guignait la page culturelle, les peintres de l'académie de Brera, quelques écrivains plutôt médiocres, et des étudiants comme moi.

Un minimum d'excitation alcoolique était de rigueur et le vieux Pilade, gardant ses jéroboams de blanc pour les traminots et les clients les plus aristocratiques, avait remplacé le soda et l'amer Ramazzotti par une petite moustille AOC, pour les intellectuels démocrates, et du Johnnie Walker pour les révolutionnaires. Je pourrais écrire l'histoire politique de ces années-là en enregistrant les temps et les manières dont l'on passa graduellement de l'étiquette rouge au Ballantine de douze ans d'âge et enfin au malt.

Avec l'arrivée du nouveau public, Pilade avait laissé tomber le vieux billard, où peintres et traminots se lançaient des défis à coups de boules, mais il avait installé aussi un flipper.

Une bille durait très peu avec moi et au début je croyais que c'était par distraction, ou par insuffisante agilité manuelle. Et puis j'ai compris la vérité des années après, en voyant jouer Lorenza Pellegrini. D'abord, je ne l'avais pas remarquée, mais je l'ai azimutée un soir en suivant le regard de Belbo.

Belbo avait une façon d'être au bar comme s'il se trouvait là de passage (il y était chez lui depuis au moins dix ans). Il intervenait souvent dans les conversations, au zinc ou à une table, mais presque toujours pour lancer une boutade qui gelait les enthousiasmes, quel que fût le sujet de la discussion. Il les gelait aussi par une autre technique, en posant une question. Quelqu'un racontait un fait, entraînant à fond la compagnie, et Belbo regardait l'interlocuteur de ses yeux glauques, toujours un peu distraits, tenant son verre à la hauteur de sa hanche, comme s'il avait depuis longtemps oublié de boire, et il demandait : « Mais vraiment, c'est arrivé comme ça ? » Ou bien : « Mais, sans plaisanter, il a dit ça ? » Je ne sais ce qui se passait alors, mais chacun se prenait à douter de l'histoire, y compris le conteur. Ce devait être sa cadence piémontaise qui rendait interrogatives ses affirmations, et moqueuses ses interrogations. Chez Belbo, cette façon de parler sans trop regarder l'interlocuteur dans les yeux, sans pour autant le fuir du regard, trahissait le Piémontais. Le regard de Belbo n'éludait pas le dialogue. Se déplaçant simplement, fixant à l'improviste des convergences de parallèles à quoi vous n'aviez pas prêté attention, en un point imprécis de l'espace, il vous donnait la sensation que, jusqu'alors, vous aviez fixé, obtus, l'unique point insignifiant.

Mais ce n'était pas rien que son regard. D'un geste, d'une seule interjection, Belbo avait le pouvoir de vous placer ailleurs. En somme, supposons que vous vous escrimiez pour démontrer que Kant avait réellement accompli la révolution copernicienne de la philosophie moderne, et que vous jouiez votre destin sur cette affirmation. Belbo, assis devant vous, pouvait tout à coup se regarder les mains, ou fixer son genou, ou entrefermer les paupières en ébauchant un sourire étrusque, ou rester quelques secondes bouche ouverte, les yeux au plafond, et puis, avec un léger balbutiement : « Certes, certes ce Kant... » Ou bien, s'il s'engageait plus explicitement dans un attentat au système entier de l'idéalisme transcendantal : « Euh! Au fond aura-t-il vraiment voulu foutre un tel bordel... » Puis il vous observait avec sollicitude, comme si vous, et non lui, aviez rompu le charme, et il vous encourageait : « Mais dites, dites Car derrière tout ça, certes, il y a... il y a quelque chose qui... L'homme avait du talent. »

Parfois, quand il était au comble de l'indignation, il réagissait avec inconvenance. Et comme la seule chose qui pût l'indigner c'était l'inconvenance d'autrui, en retour son inconvenance était tout intérieure, et régionale. Il serrait les lèvres, levait d'abord les yeux au ciel, puis baissait lentement son regard, et la tête, et il disait à mi-voix : « Mais gavte la nata. » Pour qui ne connaîtrait pas cette expression piémontaise, quelquefois il expliquait : « Mais gavte la nata, ôte ton bouchon. On le dit de qui est enflé de soi-même. On suppose qu'il tient dans cette condition à la posture anormale grâce à la pression d'un bouchon enfoncé dans le derrière. S'il se l'enlève, pffffiiisk, il revient à son humaine condition. »

Ces interventions avaient la propriété de vous faire percevoir la vanité du tout, et j'en étais fasciné. Mais j'en tirais une leçon erronée, car je les choisissais comme modèle de suprême mépris pour la banalité des vérités d'autrui.

A présent seulement, après que j'ai violé, avec les secrets d'Aboulafia, l'âme de Belbo, je sais que ce qui me semblait à moi désenchantement, et que j'érigeais en principe de vie, était pour lui une forme de la mélancolie. Son libertinisme intellectuel déprimé cachait une soif désespérée d'absolu. Difficile de le comprendre à première vue, parce que Belbo compensait les moments de fuite, hésitation, détachement, par des moments de conversation affable et détendue où il s'amusait à produire des alternatives absolues, avec hilare mécréance. C'était l'époque où il construisait avec Diotallevi des manuels de l'impossible, des mondes à l'envers, des tératologies bibliographiques. Et de le voir ainsi, d'une loquacité si enthousiaste dans la construction de sa Sorbonne rabelaisienne, empêchait de comprendre combien le tourmentait son exil de la faculté de théologie, la vraie.

Je le compris après en avoir effacé moi-même l'adresse, tandis que lui l'avait perdue, et ne s'en consolait pas.

Dans les files d'Aboulafia j'ai trouvé quantité de pages d'un pseudo-journal intime que Belbo avait confié au secret des disquettes, sûr ainsi de ne pas trahir sa vocation, tant de fois réitérée, de simple spectateur du monde. Certaines portent une date reculée, où il avait évidemment transcrit d'anciennes notes, par nostalgie, ou bien parce qu'il pensait les recycler d'une manière ou d'une autre. D'autres appartiennent à ces dernières années, depuis l'époque où il avait eu Abou entre les mains. Il écrivait par jeu mécanique, pour réfléchir en solitaire sur ses propres erreurs, il s'imaginait ne pas « créer » parce que la création, même si elle produit l'erreur, se donne toujours pour l'amour de quelqu'un qui n'est pas nous. Mais Belbo, sans s'en apercevoir, était en train de passer de l'autre côté de la sphère. Il créait, et il eût mieux valu qu'il ne l'ait jamais fait : son enthousiasme pour le Plan est né de ce besoin d'écrire un Livre, fût-il seulement, exclusivement, férocement fait d'erreurs intentionnelles. Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l'Un, mais dès que vous patrouillez de la glaise, fût-elle électronique, vous voilà déjà devenu un démiurge, et qui s'engage à faire un monde s'est déjà compromis avec l'erreur et avec le mal.

FILENAME : TROIS FEMMES AUTOUR DU CŒUR...

C'est comme ça : toutes les femmes que j'ai rencontrées se dressent aux horizons – avec les gestes piteux et les regards tristes des sémaphores sous la pluie...

Tu vises haut, Belbo. Premier amour, la Très Sainte Vierge. Maman qui chante en me tenant dans son giron comme si elle me berçait quand désormais je n'ai plus besoin de berceuses mais je demandais qu'elle chantât parce que j'aimais sa voix et le parfum de lavande de son sein : « Ô ma Reine de l'Empyrée – toute pure, toute belle – toi épouse, servante, pucelle – toi la mère du Rédempteur. »

Normal : la première femme de ma vie ne fut pas mienne – comme du reste elle ne fut à personne, par définition. Je suis tombé tout de suite amoureux de l'unique femme capable de faire tout sans moi.

Puis Marilena (Marylena ? Mary Lena ?). Décrire lyriquement le crépuscule, les cheveux d'or, le grand nœud bleu, moi dressé le nez en l'air devant le banc, elle qui marche en équilibre sur le rebord du dossier, les bras ouverts pour faire balancier à ses oscillations (délicieuses extra-systoles), la jupe qui volette, légère, autour de ses cuisses roses. Tout en haut, impossible à atteindre.

Esquisse : le soir même ma mère qui est en train de saupoudrer de talc les chairs roses de ma sœur, moi qui demande quand lui sortira enfin son robinet, ma mère qui révèle que le robinet ne sort pas aux filles, qui restent comme ça. Moi tout à coup je revois Mary Lena, et le blanc de ses culottes qu'on apercevait sous la jupe bleue qui flottait, et je comprends qu'elle est blonde et altière et inaccessible parce qu'elle est différente. Aucun rapport possible, elle appartient à une autre race.

Troisième femme aussitôt perdue dans l'abîme où elle sombre. Elle vient de mourir dans le sommeil, pâle Ophélie au milieu des fleurs de son cercueil virginal, tandis que le prêtre récite les prières des défunts, soudain elle se dresse droite sur le catafalque, l'air renfrogné, blanche, vengeresse, le doigt tendu, la voix caverneuse : « Père, ne priez pas pour moi. Cette nuit, avant de m'endormir, j'ai conçu une pensée impure, la seule de ma vie, et maintenant je suis damnée. » Retrouver le livre de la première communion. Il y avait l'illustration ou j'ai tout fait tout seul? Certes, elle était morte en pensant à moi, la pensée impure c'était moi qui désirais Mary Lena intouchable parce que d'une autre espèce, d'un autre destin. Je suis coupable de sa damnation, je suis coupable de la damnation de quiconque se damne, juste que je n'aie pas eu les trois femmes : c'est la punition pour les avoir voulues.

Je perds la première car elle est au paradis, la deuxième car elle envie au purgatoire le pénis qu'elle n'aura jamais, et la troisième parce qu'en enfer. Théologiquement parfait. Déjà écrit.

Mais il y a l'histoire de Cecilia et Cecilia est sur la terre. Je pensais à elle avant de m'endormir, je montais sur la colline pour aller chercher le lait à la ferme et, tandis que les partisans tiraient de la colline d'en face sur le poste de contrôle, je me voyais accourir pour la sauver, la libérant d'une nuée de brigands noirs qui la poursuivaient, la mitraillette brandie... Plus blonde que Mary Lena, plus inquiétante que la jeune fille du sarcophage, plus pure et servante que la vierge. Cecilia vivante et inaccessible, il suffisait d'un rien et j'aurais pu même lui parler, j'avais la certitude qu'elle pouvait aimer quelqu'un de ma race, c'est si vrai qu'elle l'aimait, il s'appelait Papi, avait des cheveux blonds hirsutes sur un crâne minuscule, un an de plus que moi, et un saxophone. Et moi pas même une trompette. Je ne les avais jamais vus ensemble, mais tous à l'oratoire chuchotaient entre coups de coude et petits rires qu'ils faisaient l'amour. Ils mentaient sûrement, ces petits paysans lascifs comme des chèvres. Ils voulaient me faire comprendre qu'elle (reine, servante, épouse, pucelle) était tellement accessible que quelqu'un y avait eu accès. En tout cas – quatrième cas – moi hors jeu.

On écrit un roman sur une histoire de ce genre ? Peut-être devrais-je l'écrire sur les femmes qui fuient parce que je n'ai pas pu les avoir. Ou j'aurais pu. Les avoir. Ou c'est la même histoire.

Bref, quand on ne sait même pas de quelle histoire il s'agit, mieux vaut corriger les livres de philosophie.

– 9 –

Dans la main droite, elle serrait une trompette d'or.

Johann Valentin ANDREAE, Die Chymische Hochzeit des Christian Rosencreutz, Strassburg, Zetezner, 1616, 1.

Je trouve dans ce file la mention d'une trompette. Avant-hier, dans le périscope, je ne savais pas encore combien c'était important. Je n'avais qu'une référence, fort pâle et marginale.

Au cours des longs après-midi aux éditions Garamond, Belbo, accablé par un manuscrit, levait parfois les yeux des feuillets et cherchait à me distraire moi aussi, qui pouvais être en train de mettre en page sur la table d'en face de vieilles gravures de l'Exposition universelle, et il se laissait aller à quelque nouvelle évocation – prenant soin de faire tomber le rideau, à peine il soupçonnait que je le prenais trop au sérieux. Il évoquait son propre passé, mais seulement à titre d'exemplum, pour châtier une vanité quelconque. « Je me demande vers quelle fin nous allons, avait-il dit un jour.

– Vous parlez du déclin de l'Occident ?

– Il décline ? Après tout c'est son métier, qu'en dites-vous ? Non, je parlais de ces gens qui écrivent. Troisième manuscrit en une semaine, un sur le droit byzantin, un sur le Finis Austriae et le troisième sur les sonnets de Baffo. Ce sont des choses bien différentes, ne dirait-on pas ?

– On dirait.

– Bien, l'auriez-vous dit que dans tous les trois apparaissent à un certain point le Désir et l'Objet d'Amour ? C'est une mode. Je le comprends encore pour Baffo l'érotique, mais le droit byzantin...

– Jetez donc au panier.

– Mais non, ce sont des travaux déjà complètement financés par le CNR, et puis ils ne sont pas mal. Tout au plus j'appelle ces trois-là et je leur demande s'ils peuvent faire sauter ces lignes. Ils ont l'air malin eux aussi.

– Et quel peut être l'objet d'amour dans le droit byzantin ?

– Oh, il y a toujours moyen de le faire entrer. Naturellement si dans le droit byzantin il y avait un objet d'amour, ce n'est pas celui que dit le type. Ce n'est jamais celui-là.

– Celui-là lequel ?

– Celui qu'on croit. Une fois, je devais avoir cinq ou six ans, j'ai rêvé que j'avais une trompette. Dorée. Vous savez, un de ces rêves où l'on sent couler le miel dans ses veines, une sorte de pollution nocturne, comme peut en avoir un impubère. Je ne crois pas avoir jamais été aussi heureux que dans ce rêve. Jamais plus. Au réveil, naturellement je me suis aperçu qu'il n'y avait pas de trompette et je me suis mis à pleurer comme un veau. J'ai pleuré toute la journée. Vrai, ce monde de l'avant-guerre, ce devait être en 38, était un monde pauvre. Aujourd'hui, si j'avais un fils et que je le voyais aussi désespéré je lui dirais allons, je t'achète une trompette – il s'agissait d'un jouet, il ne devait pas coûter une fortune. Ça n'a même pas effleuré l'esprit de mes parents. Dépenser, à l'époque, était une chose sérieuse. Et c'était une chose sérieuse que d'éduquer les gamins à ne pas avoir tout ce qu'on veut. Je n'aime pas la soupe au chou, disais-je – et c'était vrai, mon Dieu, les choux dans la soupe me dégoûtaient. Ils ne disaient pas d'accord, pensez-vous, pour aujourd'hui tu sautes la soupe et tu ne prends que le plat de résistance (nous n'étions pas pauvres, nous avions entrée, plat principal et fruit). Nenni monsieur, on mange ce qu'il y a sur la table. Comme solution de compromis, grand-mère se mettait plutôt à enlever les petits choux de mon assiette, un par un, vermisseau par vermisseau, bavochure par bavochure, et il me fallait alors manger la soupe épurée, plus dégueulasse qu'avant, et c'était déjà une concession que mon père désapprouvait.

– Mais la trompette ? »

Il m'avait regardé, hésitant : « Pourquoi la trompette vous intéresse-t-elle tant ?

– Moi, non. C'est vous qui m'avez parlé de trompette à propos de l'objet d'amour qui à la fin n'est pas le bon...

– La trompette... Ce soir-là devaient arriver mon oncle et ma tante de ***, ils n'avaient pas d'enfant et j'étais leur neveu préféré. Ils me voient pleurer sur ce fantôme de trompette et disent qu'ils vont tout arranger, eux, le lendemain nous irions au Monoprix où il y avait tout un présentoir de jouets, une merveille, et j'y trouverais la trompette que je voulais. J'ai passé la nuit sans dormir, et j'ai piaffé toute la matinée suivante. L'après-midi nous allons au Monoprix, et il y avait au moins trois types de trompettes, ce devaient être des bricoles en fer-blanc mais qui à moi me semblaient des cuivres dignes d'une fosse d'orchestre. Il y avait un cornet militaire, un trombone à coulisse et une pseudo-trompette, parce qu'elle avait une embouchure et qu'elle était en or tout en étant munie des touches du saxophone. Je ne savais laquelle choisir et j'y ai mis peut-être trop de temps. Je les voulais toutes et j'ai donné l'impression de n'en vouloir aucune. Pendant ce temps je crois que mon oncle et ma tante avaient regardé les étiquettes des prix. Ils n'étaient pas radins, mais j'ai eu l'impression qu'ils trouvaient moins chère une clarinette en bakélite, toute noire, avec des clefs en argent. " Tu n'aimerais pas plutôt celle-ci ? " m'ont-ils demandé. Je l'ai essayée, elle bêlait de manière raisonnable, je faisais tout pour me convaincre qu'elle était très belle, mais en vérité je me prenais à penser que si mon oncle et ma tante voulaient que je choisisse la clarinette, c'était parce qu'elle coûtait moins cher, la trompette devait valoir les yeux de la tête et je ne pouvais pas leur imposer ce sacrifice. On m'avait toujours appris que quand on t'offre une chose qui te plaît tu dois aussitôt dire non merci, et pas qu'une fois, ne pas dire non merci et tendre tout de suite la main, mais attendre que le donateur insiste, qu'il dise je t'en prie. Alors seulement l'enfant bien élevé cède. Ainsi j'ai dit que je ne savais pas si je voulais la trompette, que peut-être la clarinette serait aussi bien, si eux préféraient. Et je les observais par en dessous, espérant qu'ils insisteraient. Ils n'ont pas insisté, Dieu ait leur âme. Ils furent très heureux de m'acheter la clarinette, vu – dirent-ils – que je la préférais. Il était trop tard pour revenir en arrière. J'ai eu ma clarinette. »

Il m'avait regardé avec soupçon : « Vous voulez savoir si j'ai encore rêvé à la trompette ?

– Non, dis-je, je veux savoir quel était l'objet d'amour.

– Ah, dit-il en se remettant à feuilleter le manuscrit, voyez-vous, vous aussi vous êtes obsédé par cet objet d'amour. Ces histoires on peut les manipuler comme on veut. Ma foi... Et si en fin de compte j'avais eu ma trompette? Aurais-je été vraiment heureux? Qu'en dites-vous, Casaubon ?

– Vous auriez sans doute rêvé à la clarinette.

– Non, avait-il conclu d'un ton sec. La clarinette, je l'ai seulement eue. Je ne crois pas en avoir jamais touché les clefs.

– Les clefs du songe ou les clefs du son ?

– Du son », dit-il en scandant les mots et, je ne sais pourquoi, j'eus l'impression d'être un petit plaisantin.

– 10 –

Et enfin on n'infère kabbalistiquement rien d'autre de vinum que VIS NUMerorum, et de ces nombres dépend cette Magie.

Cesare DELLA RIVIERA, Il Mondo Magico degli Eroi, Mantova, Osanna, 1603, pp. 65-66.

Mais je parlais de ma première rencontre avec Belbo. Nous nous connaissions de vue, deux ou trois boutades échangées chez Pilade, je ne savais pas grand-chose de lui, sauf qu'il travaillait chez Garamond, et des livres Garamond j'en avais eu quelques-uns entre les mains à l'université. Petit éditeur, mais sérieux. Un jeune homme qui va mettre un point final à sa thèse est toujours attiré par quelqu'un qui travaille pour une maison d'édition culturelle.

« Et vous, qu'est-ce que vous faites ? » m'avait-il demandé un soir que nous nous étions tous les deux appuyés à l'extrême bout du comptoir de zinc, pressés par la foule des grandes occasions. C'était l'époque où tout le monde se tutoyait, les étudiants disaient tu aux professeurs et les professeurs aux étudiants. Sans parler de la population de Pilade : « Paie-moi à boire », disait l'étudiant en duffle-coat au rédacteur en chef du grand quotidien. On avait l'impression de se trouver à Saint-Pétersbourg aux temps du jeune Sklovski. Tous des Maïakovski et pas un Jivago. Belbo ne se dérobait pas au tu généralisé, mais il était évident qu'il en faisait un usage comminatoire, par mépris. Il tutoyait pour montrer qu'il répondait à la vulgarité par la vulgarité, mais qu'il existait un abîme entre traiter en familier et être un familier. Je le vis tutoyer avec affection, ou avec passion, peu de fois et peu de personnes, Diotallevi, quelques femmes. S'il estimait quelqu'un, sans le connaître depuis longtemps, il le vouvoyait. C'est ce qu'il fit avec moi pendant tout le temps que nous travaillâmes ensemble, et j'appréciai le privilège.

« Et vous, qu'est-ce que vous faites ? m'avait-il demandé avec, je le sais maintenant, sympathie.

– Dans la vie ou au théâtre ? dis-je en faisant allusion au plateau Pilade.

– Dans la vie.

– Je fais des études.

– Vous faites l'université ou des études ?

– Vous ne le croirez pas mais les deux choses ne se contredisent pas. Je suis en train d'achever une thèse sur les Templiers.

– Oh, la sale affaire, dit-il. N'est-ce pas une histoire pour fous ?

– J'étudie les vrais. Les documents du procès. Mais vous, que savez-vous sur les Templiers ?

– Moi je travaille dans une maison d'édition et dans une maison d'édition convergent sages et fous. Le métier du conseiller éditorial est de reconnaître d'un coup d'oeil les fous. Quand quelqu'un remet les Templiers sur le tapis, c'est presque toujours un fou.

– Ne m'en parlez pas. Leur nom est légion. Mais les fous ne parleront tout de même pas tous des Templiers. Les autres comment les reconnaissez-vous ?

– Le métier. Je vais vous expliquer, vous qui êtes jeune. A propos, quel est votre nom ?

– Casaubon.

– N'était-ce pas un personnage de Middlemarch ?

– Je l'ignore. En tout cas c'était aussi un philologue de la Renaissance, je crois. Mais nous ne sommes pas parents.

– Ce sera pour une autre fois. Vous remettez ça ? Deux autres, Pilade, merci. Donc. Au monde il y a les crétins, les imbéciles, les stupides et les fous.

– Il ne va pas rester grand-chose !

– Si, nous deux, par exemple. Ou au moins, sans vouloir offenser, moi. Mais en somme, quiconque, à y regarder de près, participe de l'une de ces catégories. Chacun de nous de temps à autre est crétin, imbécile, stupide ou fou. Disons que la personne normale est celle qui mêle en une mesure raisonnable toutes ces composantes, ces types idéaux.

– Idealtypen.

– Bravo ! Vous savez aussi l'allemand ?

– Je le baragouine pour les bibliographies.

– De mon temps, qui savait l'allemand ne passait plus sa licence. Il passait sa vie à savoir l'allemand. Je crois que c'est ce qui arrive avec le chinois aujourd'hui.

– Moi je ne le sais pas suffisamment, comme ça je passe licence et maîtrise. Mais revenez à votre typologie. Le génie, c'est quoi, Einstein, par exemple ?

– Le génie, c'est celui qui fait jouer une composante de façon vertigineuse, en la nourrissant avec les autres composantes. » Il but. Il dit : « Bonsoir bellissima. Tu as encore fait une tentative de suicide ?

– Non, répondit la passante, à présent je suis dans un collectif.

– Parfait », lui dit Belbo. Il revint à moi : « On peut organiser aussi des suicides collectifs, qu'en pensez-vous ?

– Mais les fous ?

– J'espère que vous n'avez pas pris ma théorie pour de l'argent comptant. Je ne suis pas en train de mettre l'univers en ordre. Je m'explique sur ce qu'est un fou pour une maison d'édition. La théorie est ad hoc, d'accord ?

– D'accord. A présent c'est moi qui paie.

– D'accord. Pilade, s'il vous plaît moins de glace. Sinon elle ne va pas tarder à se mettre de la partie. Alors. Le crétin ne parle même pas, il bave, il est spastique. Il plante son sorbet sur son front, par manque de coordination. Il prend la porte-tambour en sens contraire.

– Comment fait-il ?

– Lui il y arrive. Raison pour quoi il est crétin. Il ne nous intéresse pas, vous le reconnaissez tout de suite, et il ne vient pas dans les maisons d'édition. Laissons-le à son sort.

– Laissons-le.

– Être imbécile est plus complexe. C'est un comportement social. L'imbécile est celui qui parle toujours hors de son verre.

– Dans quel sens ?

– Comme ça. » Il pointa l'index à pic hors de son verre, indiquant le comptoir. « Lui il veut parler de ce qu'il y a dans son verre, mais sans savoir comment ni pourquoi, il parle en dehors. Si vous voulez, en termes communs, c'est celui qui fait des gaffes, qui demande des nouvelles de sa charmante épouse au type que sa femme vient de larguer. Je rends l'Idée ?

– Vous la rendez. J'en connais.

– L'imbécile est fort demandé, surtout dans les occasions mondaines. Il met tout le monde dans l'embarras, mais ensuite il offre matière à commentaires. Dans sa forme positive, il devient diplomate. Il parle hors de son verre quand ce sont les autres qui ont fait une gaffe, il fait dévier les propos. Mais il ne nous intéresse pas, il n'est jamais créatif, c'est du rapporté, il ne vient donc pas offrir de manuscrits dans les maisons d'édition. L'imbécile ne dit pas que le chat aboie, il parle du chat quand les autres parlent du chien. Il se mêle les pinceaux dans les règles de la conversation et quand il se les mêle bien il est sublime. Je crois que c'est une race en voie d'extinction, c'est un porteur de vertus éminemment bourgeoises. Il faut un salon Verdurin, ou carrément une famille Guermantes. Vous lisez encore ces choses-là, les étudiants ?

– Moi oui.

– L'imbécile, c'est Mac-Mahon qui passe en revue ses officiers et en voit un, couvert de décorations, de la Martinique. " Vous êtes nègre ? " lui demande-t-il. Et l'autre : " Oui mon général ! " Et Mac-Mahon : " Bravo, bravo, continuez ! " Et ainsi de suite. Vous me suivez ? Excusez-moi mais ce soir je fête une décision historique de ma vie. J'ai arrêté de boire. Un autre ? Ne répondez pas, vous me faites sentir coupable. Pilade !

– Et le stupide ?

– Ah. Le stupide ne se trompe pas dans son comportement. Il se trompe dans son raisonnement. C'est celui qui dit que tous les chiens sont des animaux domestiques et que tous les chiens aboient, mais que les chats aussi sont des animaux domestiques et donc qu'ils aboient. Ou encore, que tous les Athéniens sont mortels, tous les habitants du Pirée sont mortels, et donc tous les habitants du Pirée sont athéniens.

– Ce qui est vrai.

– Oui, mais par hasard. Le stupide peut même dire une chose juste, mais pour des raisons erronées.

– On peut dire des choses erronées, il suffit que les raisons soient justes.

– Parbleu. Autrement pourquoi tant peiner pour être des animaux rationnels ?

– Tous les grands singes anthropomorphes descendent de formes de vie inférieures, les hommes descendent de formes de vie inférieures, donc tous les hommes sont de grands singes anthropomorphes.

– Pas si mal. Nous sommes déjà sur le seuil où vous soupçonnez que quelque chose ne cadre pas, mais il faut un certain travail pour démontrer quoi et pourquoi. Le stupide est des plus insidieux. L'imbécile, on le reconnaît tout de suite (sans parler du crétin), tandis que le stupide raisonne presque comme vous et moi, sauf un écart infinitésimal. C'est un maître ès paralogismes. Il n'y a pas de salut pour le conseiller éditorial, il devrait y passer une éternité. On publie beaucoup de livres de stupides parce que, de prime abord, ils nous convainquent. Le lecteur d'une maison d'édition n'est pas tenu de reconnaître le stupide. L'Académie des sciences ne le fait pas, pourquoi l'édition devrait-elle le faire ?

– La philosophie ne le fait pas. L'argument ontologique de saint Anselme est stupide. Dieu doit exister parce que je peux le penser comme l'être qui a toutes les perfections, y compris l'existence. Il confond l'existence dans la pensée et l'existence dans la réalité.

– Oui, mais la réfutation de Gaunilon est stupide elle aussi. Je peux penser à une île dans la mer même si cette île n'existe pas. Il confond la pensée du contingent et la pensée du nécessaire.

– Une lutte entre stupides.

– Certes, et Dieu s'amuse comme un fou. Il s'est voulu impensable rien que pour démontrer qu'Anselme et Gaunilon étaient stupides. Quel but sublime pour la création, que dis-je, pour l'acte même en vertu duquel Dieu se veut. Tout finalisé pour la dénonciation de la stupidité cosmique.

– Nous sommes entourés de stupides.

– Pas d'issue. Tout le monde est stupide, sauf vous et moi. Mieux encore, sans vouloir offenser, sauf vous.

– J'ai dans l'idée que la preuve de Gôdel a quelque chose à voir là-dedans.

– Je ne sais pas, je suis crétin. Pilade !

– Mais c'est ma tournée.

– On partagera après. Épiménide, crétois, dit que tous les Crétois sont menteurs. S'il le dit, lui qui est crétois et connaît bien les Crétois, c'est vrai.

– C'est stupide.

– Saint Paul. Lettre à Titus. Et maintenant ceci : tous ceux qui pensent qu'Épiménide est un menteur ne peuvent que se fier aux Crétois, mais les Crétois ne se fient pas aux Crétois, par conséquent aucun Crétois ne pense qu'Épiménide est un menteur.

– C'est stupide ou pas ?

– A vous de voir. Je vous ai dit qu'il est difficile d'identifier le stupide. Un stupide peut obtenir même le prix Nobel.

– Laissez-moi réfléchir... Certains de ceux qui ne croient pas que Dieu a créé le monde en sept jours ne sont pas des fondamentalistes, mais certains fondamentalistes croient que Dieu a créé le monde en sept jours, par conséquent personne qui ne croit que Dieu a créé le monde en sept jours n'est fondamentaliste. C'est stupide ou pas ?

– Mon Dieu – c'est le cas de le dire... je ne saurais. Et selon vous ?

– Ça l'est dans tous les cas, même si c'était vrai. Ça viole une des lois du syllogisme. On ne peut tirer de conclusions universelles de deux propositions particulières.

– Et si le stupide c'était vous ?

– Je serais en bonne et séculaire compagnie.

– Eh oui, la stupidité nous entoure. Et peut-être par un système différent du nôtre, notre stupidité est leur sagesse. Toute l'histoire de la logique consiste à définir une notion acceptable de stupidité. Trop immense. Tout grand penseur est le stupide d'un autre.

– La pensée comme forme cohérente de stupidité.

– Non. La stupidité d'une pensée est l'incohérence d'une autre pensée.

– Profond. Il est deux heures, d'ici peu de temps Pilade va fermer et nous ne sommes pas arrivés aux fous.

– J'y viens. Le fou, on le reconnaît tout de suite. C'est un stupide qui ne connaît pas les trucs. Le stupide, sa thèse il cherche à la démontrer, il a une logique biscornue mais il en a une. Le fou par contre ne se soucie pas d'avoir une logique, il procède par courts-circuits. Tout pour lui démontre tout. Le fou a une idée fixe, et tout ce qu'il trouve lui va pour la confirmer. Le fou, on le reconnaît à la liberté qu'il prend par rapport au devoir de preuve, à sa disponibilité à trouver des illuminations. Et ça vous paraîtra bizarre, mais le fou, tôt ou tard, met les Templiers sur le tapis.

– Toujours ?

– Il y a aussi les fous sans Templiers, mais les fous à Templiers sont les plus insidieux. Au début vous ne les reconnaissez pas, ils ont l'air de parler normalement, et puis, tout à coup... » Il ébaucha un signe pour commander un autre whisky, changea d'avis et demanda l'addition. « Mais à propos des Templiers. L'autre jour un type m'a laissé un manuscrit dactylographié sur le sujet. J'ai tout lieu de croire que c'est un fou, mais à visage humain. Le manuscrit commence sur un ton calme. Voulez-vous y jeter un coup d'œil ?

– Volontiers. Je pourrais y trouver quelque chose qui me serve.

– Je ne pense vraiment pas. Mais si vous avez une demi-heure de libre, faites un saut chez nous. Au 1 de la via Sincero Renato. Ça me servira plus à moi qu'à vous. Vous me direz tout de suite si ce travail mérite, selon vous, d'être pris en considération.

– Pourquoi me faites-vous confiance ?

– Qui vous a dit que je vous faisais confiance ? Mais si vous venez, j'aurai confiance. J'ai confiance en la curiosité. »

Un étudiant entra, le visage décomposé : « Camarades, les fascistes sont au bord du Naviglio, avec des chaînes!

– A coups de barre, je vais y aller », dit celui qui portait des moustaches à la tartare et qui m'avait menacé à propos de Lénine. « Allons, camarades ! » Ils sortirent tous.

« Qu'est-ce qu'on fait ? On y va ? demandai-je, culpabilisé.

– Non, dit Belbo. C'est le genre d'alarme que Pilade fait circuler pour déblayer son troquet. Pour le premier soir où j'arrête de boire, je me sens altéré. Ce doit être la crise d'abstinence. Tout ce que j'ai dit, jusqu'à cet instant compris, est faux. Bonne nuit, Casaubon. »

– 11 –

Sa stérilité était infinie. Elle participait de l'extase

E.M. CIORAN, Le mauvais démiurge, Paris, Gallimard, 1969, « Pensées étranglées ».

La conversation chez Pilade m'avait offert le visage extérieur de Belbo. Un bon observateur aurait pu deviner la nature mélancolique de son sarcasme. Je ne peux pas dire que c'était un masque. Le masque, c'étaient peut-être les confidences auxquelles il s'abandonnait en secret. Son sarcasme donné en représentation publique révélait au fond sa mélancolie la plus vraie, qu'en secret il cherchait à se cacher à lui-même, sous le masque d'une mélancolie maniérée.

Je vois à présent ce file où, au fond, il tentait de romancer ce qu'il me dirait de son métier, le lendemain, chez Garamond. J'y retrouve son extrême rigueur, sa passion, sa déception de conseiller éditorial qui écrit par personne interposée, sa nostalgie d'une force créatrice jamais accomplie, sa fermeté morale qui l'obligeait à se punir parce qu'il désirait ce à quoi il ne sentait pas qu'il avait droit, donnant de son désir une image pathétique et oléographique. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui sût se plaindre avec un tel mépris.

FILENAME : J I M DE LA PAPAYE

Voir demain le jeune Cinti.

1 Belle monographie, rigoureuse, sans doute un peu trop académique.

2 Dans la conclusion, la comparaison entre Catulle, les poetae novi et les avant-gardes contemporaines est la chose la plus géniale.

3 Pourquoi pas en introduction ?

4 Le convaincre. Il dira que ces coups de tête ne se font pas dans une collection philologique. Il est conditionné par son maître, il risque de se voir sucrer la préface et de jouer sa carrière. Une idée brillante dans les deux dernières pages passe inaperçue, mais au début on ne la rate pas, et cela peut irriter les mandarins.

5 Cependant il suffit de la mettre en italiques, sous la forme d'un exposé détaillé, en dehors de la recherche proprement dite, de sorte que l'hypothèse reste seulement une hypothèse et ne compromet pas le sérieux du travail. Mais les lecteurs seront tout de suite conquis, ils affronteront le livre dans une perspective différente.

Suis-je vraiment en train de le pousser à un geste de liberté, ou est-ce que je l'utilise pour écrire mon livre ?

Transformer les livres avec deux mots. Démiurge sur l'œuvre d'autrui. Au lieu de prendre de la glaise molle et de la modeler, des petits coups à la glaise durcie où quelqu'un d'autre a déjà sculpté la statue. Moïse, lui donner le bon coup de marteau, et le voilà qui se met à parler.

Recevoir Guillaume S.

– J'ai vu votre travail, pas mal du tout. Il y a de la tension, de l'imagination, de l'intensité dramatique. C'est la première fois que vous écrivez ?

– Non, j'ai déjà écrit une autre tragédie, c'est l'histoire de deux amants véronais qui...

– Mais parlons de ce travail, monsieur S. Je me demandais pourquoi vous le situez en France. Pourquoi pas au Danemark ? Façon de parler, et il n'en faut pas beaucoup, il suffit de changer deux ou trois noms, le château de Châlons-sur-Marne qui devient, disons, le château d'Elseneur... C'est que dans un cadre nordique, protestant, où flotte l'ombre de Kierkegaard, toutes ces tensions existentielles....

– Vous avez peut-être raison.

– Je crois vraiment. Et puis votre travail aurait besoin de quelques raccourcis stylistiques, une très légère révision pas davantage, comme quand le coiffeur donne les dernières retouches avant de vous placer le miroir derrière la nuque... Par exemple, le spectre paternel. Pourquoi à la fin ? Moi je le placerais au début. De façon que la mise en garde du père domine tout de suite le comportement du jeune prince et le mette en conflit avec sa mère.

– Cela me semble une bonne idée, il s'agit seulement de déplacer une scène.

– Précisément. Et enfin le style. Prenons un passage au hasard, voilà, ici où le garçon vient sur le devant de la scène et commence sa méditation sur l'action et sur l'inaction. Le morceau est beau, vraiment, mais je ne le sens pas suffisamment nerveux. « Agir ou ne pas agir ? Telle est ma question angoissée ! Dois-je souffrir les offenses d'une atroce fortune, ou bien... » Pourquoi ma question angoissée ? Moi je lui ferais dire : c'est la question, c'est le problème, vous comprenez, pas son problème individuel mais la question fondamentale de l'existence. L'alternative entre l'être et le non-être, pour ainsi dire...

Peupler le monde d'une progéniture qui circulera sous un autre nom, et personne ne saura qu'il s'agit de tes rejetons. Comme être Dieu en civil. Tu es Dieu, tu flânes dans la ville, tu entends les gens qui parlent de toi, et Dieu par-ci et Dieu par-là, et quel admirable univers que le nôtre, et que d'élégance dans la gravitation universelle, et toi tu souris dans tes moustaches (il faut se promener avec une fausse barbe, ou non, sans barbe, parce que c'est à la barbe qu'on reconnaît tout de suite Dieu), et tu te dis en toi-même (le solipsisme de Dieu est dramatique) : « Voilà, c'est ce que je suis et eux ne le savent pas. » Et un quidam te heurte dans la rue, va jusqu'à t'insulter, et toi, humble, tu dis pardon, et tu passes, aussi bien tu es Dieu et si tu voulais, un claquement de doigts et le monde serait cendres. Mais tu es si infiniment puissant que tu peux te permettre d'être bon.

Un roman sur Dieu incognito. Inutile, si l'idée m'est venue à moi, elle doit être déjà venue à quelqu'un d'autre.

Variante. Tu es un auteur, de quelle envergure tu ne le sais pas encore, celle que tu aimais t'a trahi, la vie pour toi n'a plus de sens et un jour, pour oublier, tu fais un voyage sur le Titanic qui coule à pic dans les mers du Sud ; une pirogue d'indigènes te recueille (unique survivant) et tu passes de longues années ignoré de tous, sur une île habitée seulement par des Papous, avec les filles qui te chantent des chansons d'une intense langueur, en agitant leurs seins à peine recouverts par le collier de fleurs de poua. Tu commences à t'habituer, on t'appelle Jim, comme ils font avec les Blancs, une fille à la peau ambrée s'introduit une nuit dans ta cabane et te dit : « Moi à toi, moi avec toi. » Au fond c'est beau, la nuit, de rester allongé sur la véranda à regarder la Croix du Sud tandis qu'elle, elle te caresse le front.

Tu vis selon le cycle des aubes et des couchants, et tu ne sais rien d'autre. Un jour arrive un bateau à moteur avec des Hollandais, tu apprends que dix ans sont passés, tu pourrais partir avec eux, mais tu hésites, tu préfères échanger des noix de coco contre d'autres denrées, tu promets que tu pourrais t'occuper de la récolte de la papaye, les indigènes travaillent pour toi, tu commences à naviguer d'îlot en îlot, tu es devenu pour tous Jim de la Papaye. Un aventurier portugais ravagé par l'alcool vient travailler avec toi et se rachète, tout le monde parle désormais de toi dans ces mers de la Sonde, tu donnes des conseils au sultan de Brunei pour une campagne contre les Dayak du fleuve, tu réussis à réactiver un vieux canon des temps de Tippu Sahib, chargé de grenaille de clous, tu entraînes une équipe de Malais dévoués, aux dents noircies par le bétel. Dans un combat tout près de la Grande Barrière, le vieux Sampan, les dents noircis de bétel, te fait un bouclier de son corps « Je suis content de mourir pour toi, Jim de la Papaye. – Mon vieux, mon vieux Sampan, mon ami. »

Maintenant, tu es célèbre dans tout l'archipel entre Sumatra et Port-au-Prince, tu traites avec les Anglais, à la capitainerie du port de Darwin tu es enregistré sous le nom de Kurtz, et désormais tu es Kurtz pour tout le monde – Jim de la Papaye pour les indigènes. Mais une nuit, alors que la fille te caresse sur la véranda et que la Croix du Sud brille comme jamais, aïe combien différente de l'Ourse, tu comprends : tu voudrais revenir. Seulement pour peu de temps, pour voir ce qui est resté de toi, là-bas.

Tu prends le bateau à moteur, tu atteins Manille, de là un avion à hélices te transporte à Bali. Ensuite Samoa, les îles de l'Amirauté, Singapour, Tananarive, Tombouctou, Alep, Samarkand, Basra, Malte et tu es à la maison.

Dix-huit ans sont passés, la vie t'a marqué, ta face est cuivrée par les alizés, tu es plus âgé, peut-être plus beau. Et voilà qu'à peine arrivé tu découvres que les librairies étalent tous tes livres, en rééditions critiques, il y a ton nom sur le fronton de la vieille école où tu as appris à lire et à écrire. Tu es le Grand Poète Disparu, la conscience de la génération. Des jeunes filles romantiques se tuent sur ta tombe vide.

Et puis je te rencontre toi, mon amour, avec tant de rides autour des yeux, et le visage encore beau qui se consume de souvenir et de tendre remords. Je t'ai presque effleurée sur le trottoir, je suis là à deux pas, et tu m'as regardé comme tu regardes tous les autres, cherchant un autre au-delà de leur ombre. Je pourrais parler, effacer le temps. Mais dans quel but ? N'ai-je pas déjà eu ce que je voulais ? Je suis Dieu, la même solitude, la même gloriole, la même désespérance pour n'être pas l'une de mes créatures comme tout le monde. Tout le monde qui vit dans ma lumière et moi qui vis dans le scintillement de ma ténèbre.

Va, va de par le monde, Guillaume S. ! Tu es célèbre, tu passes à côté de moi et tu ne me reconnais pas. Je murmure en moi être ou ne pas être et je me dis bravo Belbo, bon travail. Va vieux Guillaume S., prendre ta part de gloire : tu n'as fait que créer, moi je t'ai refait.

Nous, qui faisons enfanter les enfantements des autres, comme les acteurs nous ne devrions pas être ensevelis en terre consacrée. Mais les acteurs feignent que le monde, tel qu'il est, va de façon différente, tandis que nous, nous feignons, de l'infini univers et des mondes, la pluralité des compossibles...

Comment la vie peut-elle être aussi généreuse, qui procure une compensation si sublime à la médiocrité ?

– 12 –

Sub umbra alarum tuarum, Jehova.

Fama Fraternitatis, in Allgemeine und general Reformation, Cassel, Wessel, 1614, fin.

Le lendemain, je me rendis aux éditions Garamond. Le numéro 1 de la via Sincero Renato s'ouvrait sur un passage poussiéreux, d'où on entrevoyait une cour avec l'atelier d'un cordier. En entrant à droite, il y avait un ascenseur qui aurait pu faire son effet dans un pavillon d'archéologie industrielle, et, lorsque j'essayai de le prendre, il eut quelques fortes secousses suspectes, sans se déterminer à partir. Par prudence, je descendis et fis deux volées d'un escalier quasiment à vis, en bois, couvert de poussière. Comme je l'appris plus tard, monsieur Garamond aimait cette maison parce qu'elle lui rappelait une maison d'édition parisienne. Sur le palier une plaque annonçait « Éditions Garamond, s.p.a. », et une porte ouverte donnait sur un vestibule sans standardiste ni aucune sorte de gardien. Mais on ne pouvait entrer sans être aperçu d'un petit bureau situé en face, et je fus aussitôt abordé par une personne de sexe probablement féminin, d'âge incertain, et de stature qu'un euphémiste aurait qualifiée d'inférieure à la moyenne.

Cette personne m'agressa en une langue qu'il me semblait avoir déjà entendue quelque part, jusqu'au moment où je compris que c'était un italien privé de presque toutes ses voyelles. Je demandai Belbo. Après que j'eus attendu quelques secondes, elle me conduisit le long du couloir dans un bureau vers le fond de l'appartement.

Belbo m'accueillit avec gentillesse : « Alors vous êtes une personne sérieuse, vous. Entrez. » Il me fit asseoir en face de sa table, vieille comme le reste, surchargée de manuscrits, comme les étagères aux parois.

« J'espère que vous n'avez pas eu peur de Gudrun, me dit-il.

– Gudrun? La... dame?

– Demoiselle. Elle ne se nomme pas Gudrun. Nous l'appelons ainsi pour son allure nibelungenique et parce qu'elle parle d'une manière vaguement teutonne. Elle veut dire tout tout de suite, et elle économise sur les voyelles. Mais elle a le sens de la justitia aequatrix : quand elle tape à la machine elle économise sur les consonnes.

– Qu'est-ce qu'elle fait ici ?

– Tout, malheureusement. Voyez-vous, dans chaque maison d'édition il y a un type qui est indispensable parce que c'est l'unique personne en mesure de retrouver les choses dans le désordre qu'elle crée Mais au moins, quand on perd un manuscrit, on sait à qui est la taute.

– Elle perd même les manuscrits ?

– Pas plus que les autres. Dans une maison d'édition, tout le monde perd les manuscrits. Je crois que c'est l'activité principale. Mais il faut bien avoir un bouc émissaire, vous ne pensez pas ? Je lui reproche seulement de ne pas perdre ceux que moi je voudrais qu'elle perde. Incidents déplaisants pour ce que le bon Bacon appelait The advancement of learning.

– Mais où les perd-on ? »

Il écarta les bras : « Excusez-moi, mais vous rendez-vous compte à quel point votre question est idiote ? Si on savait où, ils ne seraient pas perdus.

– Logique, dis-je. Mais autre chose : quand je vois en circulation les livres Garamond, j'ai l'impression d'éditions très soignées et vous avez un catalogue assez riche. Vous faites tout là-dedans ? Vous êtes combien ?

– En face, il y a une énorme pièce avec les techniciens, ici à côté, mon collègue Diotallevi. Mais lui il s'occupe des manuels, des ouvrages de longue durée, longs à faire et longs à vendre, dans le sens qu'ils se vendent longtemps. Les éditions universitaires, c'est ma partie. Mais il ne faut pas croire, ce n'est pas un travail gigantesque. Mon Dieu, je me passionne pour certains livres, il faut que je lise les manuscrits, mais en général c'est tout du travail déjà garanti, économiquement et scientifiquement. Publications de l'Institut Truc et Machin, ou bien actes de colloques, dont l'édition est préparée et financée par un organisme universitaire. Si l'auteur est un débutant, le maître fait la préface et c'est à lui qu'incombe la responsabilité. L'auteur corrige au moins deux jeux d'épreuves, il contrôle citations et notes, et il ne touche pas de droits. Ensuite le livre est adopté, on en vend mille ou deux mille exemplaires en quelques années, les frais sont couverts... Pas de surprise, chaque livre est en actif.

– Et alors vous, qu'est-ce que vous faites ?

– Beaucoup de choses. Avant tout, il faut choisir. Et puis, certains livres, nous les publions à nos frais, presque toujours des traductions d'auteurs prestigieux, pour rehausser le niveau du catalogue. Et enfin, il y a les manuscrits qui arrivent comme ça, apportés par un isolé. Rarement dignes d'être pris en considération, mais il faut les voir, on ne sait jamais.

– Vous vous amusez ?

– Si je m'amuse ? C'est la seule chose que je sais bien faire. »

Nous fûmes interrompus par un type d'une quarantaine d'années qui portait une veste trop grande de plusieurs tailles, avait de rares cheveux blond clair qui lui retombaient sur deux sourcils touffus, tout aussi jaunes. Il parlait d'un ton moelleux, comme s'il faisait l'éducation d'un enfant.

« Ce Vademecum du Contribuable m'a proprement lessivé. Il faudrait que je le récrive tout entier et je n'en ai pas envie. Je dérange ?

– C'est Diotallevi », dit Belbo, et il nous présenta.

« Ah, vous êtes venu voir les Templiers ? Le pauvre. Écoute, j'en ai une bonne : Urbanisme Tzigane.

– Jolie, dit Belbo avec admiration. Moi je pensais à Hippisme Aztèque.

– Sublime. Mais celle-ci tu la mets dans la Potiosection ou dans les Adynata ?

– Il faut voir à présent », dit Belbo. Il farfouilla dans le tiroir et en retira des feuillets. « La Potiosection... » Il me regarda, notant ma curiosité. « La Potiosection, comme bien vous le savez, est l'art de couper le bouillon. Mais non, dit-il à Diotallevi, la Potiosection n'est pas un département, c'est une matière, comme l'Avunculogratulation Mécanique et la Pilocatabase, tous dans le département de Tétrapiloctomie.

– Qu'est-ce que la tétralo... hasardai-je.

– C'est l'art de couper un cheveu en quatre. Ce département comprend l'enseignement des techniques inutiles, par exemple l'Avunculogratulation Mécanique enseigne à construire des machines pour saluer sa tante. Le problème est de savoir s'il faut laisser dans ce département la Pilocatabase, qui est l'art de s'en sortir au poil près, et cela ne paraît pas tout à fait inutile. Non ?

– Je vous en prie, à présent dites-moi qu'est ce que c'est que cette histoire... implorai-je.

– C'est que Diotallevi, et moi-même, nous projetons une réforme du savoir. Une Faculté de l'Insignifiance Comparée, où on peut étudier des matières inutiles ou impossibles. La faculté tend à reproduire des chercheurs en mesure d'augmenter à l'infini le nombre des matières insignifiantes.

– Et combien y a-t-il de départements ?

– Quatre pour le moment, mais ils pourraient déjà contenir tout le savoir. Le département de Tétrapiloctomie a une fonction propédeutique, il tend à éduquer au sentiment de l'insignifiance. Un département important est celui d'Adynata ou Impossibilia. Par exemple Urbanisme Tzigane et Hippisme Aztèque... L'essence de la discipline est la compréhension des raisons profondes de son insignifiance, et, dans le département d'Adynata, de son impossibilité aussi. Voici par conséquent Morphématique du Morse, Histoire de l'Agriculture Antarctique, Histoire de la Peinture dans l'Ile de Pâques, Littérature Sumérienne Contemporaine, Institutions de Docimologie Montessorienne, Philatélie Assyro-Babylonienne, Technologie de la Roue dans les Empires Précolombiens, Iconologie Braille, Phonétique du Film Muet...

– Que dites-vous de Psychologie des Foules dans le Sahara ?

– Bon, dit Belbo.

– Bon, dit Diotallevi avec conviction. Vous devriez collaborer. Le jeune homme a de l'étoffe, n'est-ce pas Jacopo ?

– Oui, je l'ai compris tout de suite. Hier soir il a élaboré des raisonnements stupides avec beaucoup de finesse. Mais poursuivons, vu que le projet vous intéresse. Qu'est-ce qu'on avait mis dans le département d'Oxymorique, je n'arrive plus à retrouver la note ? »

Diotallevi tira de sa poche un bout de feuillet et me fixa avec sentencieuse sympathie : « Dans Oxymorique, comme dit le mot même, c'est l'autocontradictoirité de la discipline qui compte. Voilà pourquoi Urbanisme Tzigane, selon moi, devrait finir ici...

– Non, dit Belbo, seulement si c'était Urbanisme Nomadique. Les Adynata concernent une impossibilité empirique, l'Oxymorique une contradiction dans les termes.

– Nous verrons. Mais qu'est-ce que nous avions mis dans l'Oxymorique ? Voilà, Institutions de Révolution, Dynamique Parménidienne, Statique Héraclitienne, Spartanique Sybaritique, Institutions d'Oligarchie Populaire, Histoire des Traditions Innovatrices, Dialectique Tautologique, Éristique Booléienne... »

Maintenant je me sentais mis au défi de montrer de quelle trempe j'étais : « Je peux vous suggérer une Grammaire de la Déviance ?

– Bon, bon ! » dirent-ils l'un et l'autre, et ils se mirent à prendre note.

« Il y a un hic, dis-je.

– Lequel ?

– Si vous rendez public votre projet, un tas de gens se présenteront avec des publications dignes d'intérêt.

– Je te l'ai dit que c'est un garçon subtil, Jacopo, dit Diotallevi. Mais vous savez que c'est précisément là notre problème ? Sans le vouloir, nous avons tracé le profil idéal d'un savoir réel. Nous avons démontré la nécessité du possible. Par conséquent il faudra se taire. Mais à présent, je dois y aller.

– Où ? demanda Belbo.

– On est vendredi après-midi.

– Oh ! très saint Jésus », dit Belbo. Puis à moi : « Là, en face, il y a deux ou trois maisons habitées par des Juifs orthodoxes, vous savez ceux avec le chapeau noir, la longue barbe et la mèche frisottée. Ils ne sont pas nombreux à Milan. Aujourd'hui, c'est vendredi et au couchant commence le samedi. Alors, dans l'appartement d'en face, débutent les grands préparatifs : on fait briller le chandelier, cuire la nourriture ; ils disposent les choses de façon que le lendemain ils n'aient aucun feu à allumer. Le téléviseur aussi reste branché toute la nuit, sauf qu'ils sont obligés de choisir tout de suite leur chaîne. Notre Diotallevi a une petite lunette d'approche et, ignominieusement, il épie par la fenêtre, et il se régale, rêvant qu'il se trouve de l'autre côté de la rue.

– Et pourquoi ? demandai-je.

– Parce que notre Diotallevi s'obstine à soutenir qu'il est juif.

– Comment je m'obstine ? demanda Diotallevi piqué au vif. Je suis juif. Vous avez quelque chose contre, Casaubon ?

– Quelle idée.

– Diotallevi, dit Belbo avec décision, tu n'es pas juif.

– Ah non ? Et mon nom ? Comme Graziadio, Diosiacontè, autant de traductions de l'hébreu, noms de ghetto, comme Schalom Aleichem.

– Diotallevi est un nom de bon augure, souvent donné par les officiers de l'état civil aux enfants trouvés. Et ton grand-père était un enfant trouvé.

– Un enfant trouvé juif.

– Diotallevi, tu as la peau rose, une voix de gorge et tu es pratiquement albinos.

– Il y a des lapins albinos, il doit bien y avoir aussi des Juifs albinos.

– Diotallevi, on ne peut pas décider de devenir juif comme on décide de devenir philatéliste ou témoin de Jéhovah. On naît juif. Résigne-toi, tu es un gentil comme tout le monde.

– Je suis circoncis.

– Allons ! N'importe qui peut se faire circoncire par hygiène. Il suffit d'un docteur avec son thermocautère. A quel âge tu t'es fait circoncire ?

– N'ergotons pas.

– Ergotons, au contraire. Un Juif ergote.

– Personne ne peut démontrer que mon grand-père n'était pas juif.

– Bien sûr, c'était un enfant trouvé. Mais il aurait aussi bien pu être l'héritier du trône de Byzance, ou un bâtard des Habsbourg.

– Personne ne peut démontrer que mon grand-père n'était pas juif, et il a été justement trouvé près du Portique d'Octavie.

– Mais ta grand-mère n'était pas juive, et la descendance, là-bas, se fait par la voie maternelle...

– ... et au-dessus des raisons d'état civil, parce qu'on peut aussi lire les registres municipaux au-delà de la lettre, il y a les raisons du sang, et mon sang dit que mes pensées sont exquisément talmudiques, et tu ferais preuve de racisme si tu soutenais qu'un gentil peut être aussi exquisément talmudique que je me trouve être moi. »

Il sortit. Belbo me dit : « N'y faites pas attention. Cette discussion a lieu presque chaque jour, sauf que chaque jour j'essaie d'apporter un argument nouveau. Le fait est que Diotallevi est un fidèle de la Kabbale. Mais il y avait aussi des kabbalistes chrétiens. Et puis écoutez, Casaubon, si Diotallevi veut être juif, je ne peux quand même pas m'y opposer.

– Je ne crois pas. Nous sommes démocrates.

– Nous sommes démocrates. »

Il alluma une cigarette. Je me rappelai pourquoi j'étais venu. « Vous m'aviez parlé d'un manuscrit sur les Templiers, dis-je.

– C'est vrai... Voyons. Il était dans un classeur en simili-cuir... » Il fouillait dans une pile de manuscrits et cherchait à en extraire un, placé au milieu, sans déplacer les autres. Opération risquée. De fait la pile s'écroula en partie sur le sol. Belbo tenait dans sa main le classeur en simili-cuir.

Je parcourus la table des matières et l'introduction. « Cela concerne la capture des Templiers. En 1307, Philippe le Bel décide d'arrêter tous les Templiers de France. Or, une légende dit que deux jours avant que Philippe fasse partir ses ordres d'arrestation, une charrette de foin, tirée par des bœufs, quitte l'enclos du Temple, à Paris, pour une destination inconnue. On dit qu'il s'agit d'un groupe de chevaliers guidés par un certain Aumont, qui devaient se réfugier en Ecosse, s'unissant à une loge de maçons à Kilwinning. La légende veut que les chevaliers se soient identifiés avec les compagnies de maçons qui se transmettaient les secrets du Temple de Salomon. Ça, je le prévoyais. Encore un qui prétend retrouver l'origine de la franc-maçonnerie dans cette fuite des Templiers en Écosse... Une histoire rabâchée depuis deux siècles, fondée sur des inventions. Aucune preuve, je peux vous mettre sur la table une cinquantaine de brochures qui racontent la même histoire, toutes pompées les unes dans les autres. Regardez là, j'ai ouvert au hasard : " La preuve de l'expédition écossaise est dans le fait qu'aujourd'hui encore, à six cent cinquante ans de distance, il existe toujours de par le monde des ordres secrets qui se réclament de la Milice du Temple. Sinon comment expliquer la continuité de cet héritage ? " Vous comprenez ? Comment est-il possible que le marquis de Carabas n'existe pas vu que même le Chat botté dit qu'il est à son service ?

– J'ai compris, dit Belbo. Éliminé. Mais votre histoire des Templiers m'intéresse. Pour une fois que j'ai sous la main un expert, je ne veux pas qu'il m'échappe. Pourquoi tout le monde parle des Templiers et pas des chevaliers de Malte ? Non, ne me le dites pas maintenant. Il s'est fait tard, Diotallevi et moi devons aller d'ici peu à un dîner avec monsieur Garamond. Mais nous devrions avoir fini vers dix heures et demie. Si je peux, je persuade aussi Diotallevi de faire un saut chez Pilade – lui, d'habitude, va se coucher tôt et il ne boit pas. On se retrouve là-bas ?

– Et où donc, sinon ? J'appartiens à une génération perdue, et je me retrouve seulement quand j'assiste en compagnie à la solitude de mes semblables. »

– 13 –

Li frere, li mestre du Temple Qu'estoient rempli et ample D'or et d'argent et de richesse Et qui menoient tel noblesse, Où sont-ils ? que sont devenu ?

Chronique à la suite du roman de Favel.

Et in Arcadia ego. Ce soir-là Pilade était l'image de l'âge d'or. Une de ces soirées où vous sentez que non seulement la Révolution se fera, mais qu'elle sera sponsorisée par l'Union des industriels. On ne pouvait voir que chez Pilade le propriétaire d'une filature de coton, en duffle-coat et barbe, jouer au quatre-vingt-et-un avec un futur accusé en cavale, en costume croisé et cravate. Nous étions à l'aube d'un grand renversement de paradigme. Au début des années soixante, la barbe était encore fasciste – mais il fallait en dessiner le contour en la rasant sur les joues, à la Italo Balbo –, en soixante-huit elle avait été contestataire, et à présent elle devenait neutre et universelle, choix de liberté. La barbe a toujours été un masque (on se met une barbe postiche pour ne pas être reconnu), mais en ce début des années soixante-dix on pouvait se camoufler derrière une vraie barbe. On pouvait mentir en disant la vérité, mieux, en rendant la vérité énigmatique et fuyante, car face à une barbe on ne pouvait plus en déduire l'idéologie du barbu. Mais ce soir-là, la barbe resplendissait même sur les visages glabres de ceux qui, tout en ne la portant pas, laissaient comprendre qu'ils auraient pu la cultiver et n'y avaient renoncé que par défi.

Je divague. A un moment donné arrivèrent Belbo et Diotallevi, se murmurant à tour de rôle, la mine défaite, d'âcres commentaires sur leur très récent dîner. Plus tard seulement, j'apprendrais ce qu'étaient les dîners de monsieur Garamond.

Belbo passa tout de suite à ses distillats préférés, Diotallevi réfléchit un bon moment, hébété, et se décida pour un tonique sans alcool. Nous trouvâmes une table au fond, à peine laissée libre par deux traminots qui, le lendemain matin, devaient se lever tôt.

« Alors, alors, dit Diotallevi, ces Templiers...

– Non, à présent s'il vous plaît ne me mettez pas dans l'embarras... Ce sont des choses que vous pouvez lire partout...

– Nous sommes pour la tradition orale, dit Belbo.

– Elle est plus mystique, dit Diotallevi. Dieu a créé le monde en parlant, que l'on sache il n'a pas envoyé un télégramme.

– Fiat lux, stop. Lettre suit, dit Belbo.

– Aux Thessaloniciens, j'imagine, dis-je.

– Les Templiers, demanda Belbo.

– Donc, dis-je.

– On ne commence jamais par donc », objecta Diotallevi.

Je fis le geste de me lever. J'attendis qu'ils m'implorent. Ils n'en firent rien. Je m'installai et me mis à parler.

« Non, je veux dire que l'histoire tout le monde la connaît. Il y a la première croisade, d'accord ? Godefroy qui le grand sépulcre adore et délie le vœu ; Baudouin devient le premier roi d'une Jérusalem délivrée. Un royaume chrétien en Terre sainte. Mais une chose est de tenir Jérusalem, une autre chose le reste de la Palestine, les Sarrasins ont été battus mais pas éliminés. La vie dans ces contrées n'est pas facile, ni pour les nouveaux intronisés, ni pour les pèlerins. Et voici qu'en 1118, sous le règne de Baudouin II, arrivent neuf personnages guidés par un certain Hugues de Payns, qui constituent le premier noyau d'un Ordre des Pauvres Chevaliers du Christ : un ordre monastique, mais avec épée et armure. Les trois vœux classiques, pauvreté, chasteté, obéissance, plus celui de la défense des pèlerins. Le roi, l'évêque, tous, à Jérusalem, leur donnent aussitôt des aides en argent, les logent, les installent dans le cloître du vieux Temple de Salomon. Et voilà comment ils deviennent Chevaliers du Temple.

– Qui sont-ils ?

– Hugues et les huit premiers sont probablement des idéalistes, conquis par la mystique de la croisade. Mais par la suite ce seront des cadets en quête d'aventures. Le nouveau royaume de Jérusalem est un peu la Californie de l'époque, on peut y faire fortune. Chez eux ils n'ont pas tellement de perspectives, et il y en a, parmi eux, qui en auront fait pis que pendre. Moi je pense à cette affaire en termes de légion étrangère. Que faites-vous si vous êtes dans le pétrin ? Vous vous faites Templier, on voit des horizons nouveaux, on s'amuse, on se flanque des raclées, on vous nourrit, on vous habille et à la fin, en sus, vous sauvez votre âme. Certes, il fallait être suffisamment désespéré, parce qu'il s'agissait d'aller dans le désert, et de dormir sous la tente, et de passer des jours et des jours sans voir âme qui vive sauf les autres Templiers et quelques têtes de Turcs, et de chevaucher sous le soleil, et de souffrir de la soif, et d'étriper d'autres pauvres diables... »

Je m'arrêtai un instant. « Je fais peut-être trop dans le western. Il y a probablement une troisième phase : l'Ordre est devenu puissant, on cherche à en faire partie même si on a une bonne position dans sa patrie. Mais alors là, être Templier ne veut pas dire travailler nécessairement en Terre sainte, on est Templier même chez soi. Histoire complexe. Tantôt ils donnent l'impression d'une soldatesque, tantôt ils se montrent non dénués d'une certaine sensibilité. On ne peut pas dire, par exemple, qu'ils étaient racistes : ils combattaient les musulmans, ils étaient là pour ça, mais avec l'esprit chevaleresque, et ils s'admiraient à tour de rôle. Lorsque l'ambassadeur de l'émir de Damas visite Jérusalem, les Templiers lui attribuent une petite mosquée, naguère transformée en église chrétienne, pour qu'il puisse faire ses dévotions. Un jour entre un Franc qui s'indigne en voyant un musulman dans un lieu sacré, et il le maltraite. Mais les Templiers chassent l'intolérant et présentent leurs excuses au musulman. Cette fraternité d'armes avec l'ennemi finira par les mener à la ruine, car au procès on les accusera aussi d'avoir eu des rapports avec des sectes ésotériques musulmanes. Et c'est sans doute vrai, c'est un peu comme ces aventuriers du siècle passé qui attrapent le mal d'Afrique, ils n'avaient pas une éducation monastique régulière, ils n'étaient pas si subtils qu'ils pussent saisir les différences théologiques, imaginez-les comme autant de Lawrence d'Arabie qui, petit à petit, s'habillent comme des cheiks... Mais au fond, il est difficile d'évaluer leurs actions, parce que souvent les historiographes chrétiens, tel Guillaume de Tyr, ne perdent aucune occasion de les dénigrer.

– Pourquoi ?

– Parce qu'ils deviennent trop puissants et trop vite. Tout arrive avec saint Bernard. Vous l'avez présent à l'esprit, saint Bernard, non ? Grand organisateur, il réforme l'ordre bénédictin, élimine les décorations des églises ; quand un collègue lui chatouille un peu trop les nerfs, tel Abélard, il l'attaque à la McCarthy, et, s'il pouvait, il le ferait monter sur le bûcher. Comme il ne le peut pas, il fait brûler ses livres. Puis il prêche la croisade, armons-nous et partez...

– Il ne vous est pas sympathique, observa Belbo.

– Non, je ne peux pas le souffrir, s'il ne tenait qu'à moi il finissait dans un des vilains cercles dantesques, et pas saint pour un sou. Mais c'était un bon press-agent de lui-même, voyez le service que lui rend Dante, il le nomme chef de cabinet de la Madone. Il devient saint sur-le-champ parce qu'il s'est maquereauté avec les gens qu'il fallait. Mais je parlais des Templiers. Bernard a aussitôt l'intuition qu'il faut cultiver l'idée, et appuyer ces neuf aventuriers en les transformant en une Militia Christi, disons même que les Templiers, dans leur version héroïque, c'est lui qui les invente. En 1128, il fait convoquer un concile à Troyes précisément pour définir ce que sont ces nouveaux moines soldats, et quelques années plus tard il écrit un éloge de cette Milice du Christ, et il prépare une règle de soixante-douze articles, amusante à lire parce qu'on y trouve de tout. Messe chaque jour, ils ne doivent pas fréquenter des chevaliers excommuniés, cependant, si l'un d'eux sollicite son admission au Temple, il faut l'accueillir chrétiennement, et vous voyez que j'avais raison quand je parlais de légion étrangère. Ils porteront des manteaux blancs, simples, sans fourrures, à moins qu'elles ne soient d'agneau ou de mouton, interdit de porter, selon la mode, de fines chaussures à bec, on dort en chemise et caleçons, une paillasse, un drap et une couverture...

– Avec cette chaleur, Dieu sait ce qu'ils devaient puer..., dit Belbo.

– Quant à leur puanteur, on en reparlera. La règle a d'autres rudesses : une même écuelle pour deux, on mange en silence, viande trois fois par semaine, pénitence le vendredi, on se lève à l'aube, si le travail a été pénible on accorde une heure de sommeil en plus, mais en échange on doit réciter treize Pater au lit. Il y a un maître, toute une kyrielle de hiérarchies inférieures, jusqu'aux sergents, aux écuyers, aux servants et valets. Tout chevalier aura trois chevaux et un écuyer, aucune décoration de luxe aux brides, selle et éperons, des armes simples, mais bonnes, la chasse est interdite, sauf la chasse au lion, bref, une vie de pénitence et de bataille. Sans parler du vœu de chasteté, sur lequel on insiste particulièrement car ces gens qui ne demeuraient pas au couvent mais faisaient la guerre, vivaient au milieu du monde, si on peut appeler monde le grouillement de vermine que devait être la Terre sainte en ces temps-là. En somme, la règle dit que la compagnie d'une femme est des plus dangereuses et qu'on ne peut embrasser que sa mère, sa sœur et sa tante. »

Belbo se montra perplexe : « Eh bien moi, pour la tante, j'aurais pourtant fait un peu plus attention... Mais, d'après mes souvenirs, les Templiers n'ont-ils pas été accusés de sodomie ? Il y a ce livre de Klossowski, Le Baphomet. Qui était Baphomet, une de leurs divinités diaboliques, non ?

– J'y viens. Mais raisonnez un instant. Ils menaient la vie du marin, des mois et des mois dans le désert. Vous voilà qui créchez au diable, il fait nuit, vous vous allongez sous la tente avec le type qui a mangé dans la même écuelle que vous, vous avez sommeil froid soif peur et voudriez votre mère. Que faites-vous ?

– Amour viril, légion thébaine, suggéra Belbo.

– Mais pensez quelle vie d'enfer, au milieu d'autres hommes d'armes qui n'ont pas prononcé le vœu ; quand ils envahissent une ville, ils violent la Maurette, ventre ambré et yeux de velours ; que fait le Templier, au milieu des arômes des cèdres du Liban ? Laissez-lui le petit Maure. Maintenant vous comprenez pourquoi se répand le dicton " boire et jurer comme un Templier ". C'est un peu l'histoire de l'aumônier dans les tranchées, il avale de la gnôle et sacre avec ses soldats analphabètes. Et si c'était tout. Leur sceau les représente toujours deux par deux, l'un serré contre le dos de l'autre, sur un même cheval. Pourquoi, vu que la règle leur autorise trois chevaux chacun? Ça a dû être une idée de Bernard, pour symboliser la pauvreté, ou la duplicité de leur rôle de moine et de chevalier. Mais convenez qu'au regard de l'imagination populaire c'était une autre paire de manches : que dire de ces moines qui galopent à se rompre le cou, l'un avec la panse contre le cul de l'autre ? On n'a sans doute pas dû manquer de les calomnier...

– ... mais ils l'auront bien cherché, commenta Belbo. Se pourrait-il que ce saint Bernard fût stupide ?

– Non, il n'était pas stupide, mais il était moine lui aussi, et en ces temps-là le moine avait une étrange idée du corps... Il y a un instant, je croyais avoir un peu trop tiré mon histoire du côté du western, mais à y bien repenser, écoutez ce qu'en dit Bernard, de ses chevaliers chéris, j'ai sur moi la citation parce que ça vaut la peine : " Ils évitent et abominent les mimes, les magiciens et les jongleurs, les chansons lestes et les soties, ils se coupent les cheveux ras, sachant de par l'apôtre que soigner sa chevelure est une ignominie pour un homme. On ne les voit jamais peignés, rarement lavés, la barbe hirsute, puants de poussière, maculés par le haubert et la chaleur. "

– Je n'aurais pas voulu séjourner dans leurs quartiers », dit Belbo.

Diotallevi décréta : « Ça a toujours été typique de l'ermite de cultiver une saine crasse, pour humilier son corps. C'était bien saint Macaire qui vivait sur une colonne et, quand les vers se détachaient de lui et tombaient, il les recueillait et les remettait sur son corps pour que, eux aussi, créatures de Dieu, ils aient leur festin ?

– Le stylite en question était saint Siméon, dit Belbo, et, à mon avis, il se trouvait sur la colonne pour cracher sur le crâne de ceux qui passaient dessous.

– Je hais l'esprit des Lumières, dit Diotallevi. En tout cas, Macaire ou Siméon, il y avait un stylite grouillant de vers comme je le dis, mais je ne suis pas une autorité en la matière parce que je ne m'occupe pas des folies des gentils.

– Ils étaient propres, tes rabbins de Gérone, dit Belbo.

– Ils vivaient dans des bouges dégoûtants parce que vous, les gentils, les parquiez dans le ghetto. Les Templiers, par contre, se souillaient par goût.

– Ne dramatisons pas, dis-je. Avez-vous jamais vu un peloton de jeunes recrues après une marche ? Mais je vous ai raconté ces choses pour vous faire comprendre les contradictions du Templier. Il doit être mystique, ascétique, ne pas manger, ne pas boire, ne pas baiser, mais il parcourt le désert, coupe la tête des ennemis du Christ, plus il en coupe plus il gagne de coupons pour le paradis, il pue, devient hirsute à chaque jour qui passe, et puis Bernard prétendait qu'après avoir conquis une ville il ne se jette pas sur quelque fillette ou petite vieille n'importe, et que dans les nuits sans lune, quand le fameux simoun souffle sur le désert, son compagnon d'armes favori ne lui rende pas quelque petit service. Comment faire pour être moine et spadassin, vous étripez et récitez l'ave maria, vous ne devez pas regarder en face votre cousine et puis vous entrez dans une ville, après des jours de siège, les autres croisés tringlent la femme du calife sous vos yeux, des Sulamites merveilleuses ouvrent leur corset et disent prends-moi prends-moi mais laisse-moi la vie... Et le Templier non, il devrait rester raide, puant, hirsute comme le voulait saint Bernard, et réciter complies... D'ailleurs, il suffit de lire les Retraits...

– Qu'est-ce que c'était ?

– Des statuts de l'Ordre, une rédaction assez tardive, disons de l'époque où l'Ordre est déjà en pantoufles. Il n'y a rien de pire qu'une armée qui s'ennuie parce que la guerre est finie. Par exemple, à un moment donné, on prohibe les rixes, les blessures infligées à un chrétien par vengeance, le commerce avec une femme, la calomnie de son frère. On ne doit pas perdre un esclave, se mettre en colère et dire " je m'en irai chez les Sarrasins ! ", égarer un cheval par incurie, faire don d'un animal à l'exception de chiens et de chats, partir sans permission, briser le sceau du maître, quitter la commanderie de nuit, prêter de l'argent de l'Ordre sans autorisation, jeter, de rage, son habit par terre.

– D'un système d'interdits on peut comprendre ce que les gens font d'habitude, dit Belbo, et on peut en tirer des ébauches de vie quotidienne.

– Considérons, dit Diotallevi, un Templier, irrité pour qui sait ce que ses frères lui avaient dit ou fait ce soir-là, sortant de nuit sans permission, à cheval, avec un joli petit Sarrasin pour escorte et trois chapons pendus à la selle : il se rend chez une fille de mœurs indécentes et, lui laissant les chapons en hoirie, il en tire occasion d'illicite déduit... Puis, pendant la ribote, le petit Maure s'enfuit avec le cheval et notre Templier, plus sale de sueur et hirsute que de coutume, revient à la maison la queue entre les jambes et, cherchant à ne pas se faire voir, il refile de l'argent (du Temple) à l'habituel usurier juif qui attend tel un vautour sur son tabouret...

– Tu l'as dit, Caïphe, observa Belbo.

– Allons, allons, on avance par stéréotypes. Le Templier cherche à récupérer sinon le Maure, du moins un semblant de cheval. Mais un co-Templier s'aperçoit de la trouvaille ingénieuse et, le soir venu (on le sait, dans ces communautés l'envie est à demeure), quand arrive la viande dans la satisfaction générale, il fait de lourdes allusions. Le capitaine est pris de soupçons, le suspect s'embrouille, rougit, dégaine son poignard et se jette sur son compère...

– Sur son sycophante.

– Sur son sycophante, bien dit, il se jette sur le misérable, lui balafrant le visage. L'autre met la main à son épée, ils se rentrent indignement dans le mou, le capitaine tente de les calmer à coups de plats, les frères ricanent...

– Buvant et jurant comme des Templiers... dit Belbo.

– Sacrédié, nom de Dieu, tudieu, vingt dieux, sang de Dieu ! dramatisai-je.

– Sans nul doute, notre Templier s'altère, il se... comment diable fait un Templier quand il s'altère ?

– Il devient rouge jusqu'aux oreilles, suggéra Belbo.

– Voilà, comme tu dis, il devient rouge, ôte son habit et le jette par terre...

– " Vous pouvez le garder ce froc de merde, vous et votre Temple de malheur ! " proposai-je. Bien mieux, il donne un coup d'épée au sceau, le brise et crie que lui il s'en va avec les Sarrasins.

– Il a violé au moins huit préceptes d'un seul coup. »

Afin de mieux illustrer ma thèse, je conclus : « Vous les imaginez, des types comme ça, qui disent moi je m'en vais avec les Sarrasins, le jour où le bailli du roi les arrête et leur fait voir les fers chauffés au rouge ? Parle félon, dis que vous vous l'enfiliez dans le derrière ! Nous ? Mais moi, vos tenailles me font rire, vous ne savez pas de quoi est capable un Templier, moi je vous l'enfile dans votre derrière à vous, au pape, et, s'il me tombe sous la main, au roi Philippe soi-même !

– Il a avoué, il a avoué ! Ça s'est passé comme ça, dit Belbo. Et hop ! dans les cachots, chaque jour une couche d'huile, pour qu'il grille mieux, à la fin.

– Comme des enfants, conclut Diotallevi. »

Nous fûmes interrompus par une jeune fille, présentant une envie de fraise sur le nez et qui avait des feuillets à la main. Elle nous demanda si nous avions déjà signé pour les camarades argentins arrêtés. Belbo signa aussitôt, sans regarder la feuille. « Dans tous les cas, ils vivent plus mal que moi », dit-il à Diotallevi qui le regardait d'un air égaré. Puis il s'adressa à la fille : « Lui, il ne peut pas signer, il appartient à une minorité indienne qui interdit d'écrire son propre nom. Beaucoup d'entre eux sont en prison parce que le gouvernement les persécute. » La fille fixa Diotallevi avec compassion et me passa la feuille à moi. Diotallevi se détendit.

« Qui sont-ils ?

– Comment qui sont-ils ? Des camarades argentins.

– Oui, mais de quel groupe ?

– Tacuara, non ?

– Mais les Tacuara sont fascistes, hasardai-je, d'après ce que j'en savais.

– Fasciste », me siffla la fille pleine de ressentiment. Et elle s'en alla.

« Mais en somme, ces Templiers étaient des pauvres types alors ? demanda Diotallevi.

– Non, dis-je, c'est ma faute, je cherchais à donner plus de nerf à l'histoire. Ce que nous avons dit concerne la troupe, mais dès le début l'Ordre avait reçu d'immenses donations et peu à peu il avait construit des commanderies dans toute l'Europe. Pensez qu'Alphonse d'Aragon lui fait cadeau d'une région entière, mieux : il le couche sur son testament et lui laisse son royaume au cas où il devrait mourir sans héritiers. Les Templiers ne s'y fient pas et font une transaction, comme pour dire peu de ces maudits machins et aboulez tout de suite, mais ces peu de maudits machins sont une demi-douzaine de forteresses en Espagne. Le roi du Portugal lui donne une forêt, et vu qu'elle était encore occupée par les Sarrasins, les Templiers se jettent à l'assaut, chassent les Maures, puis, un exemple en passant, ils fondent Coïmbre. Et ce ne sont que des épisodes. En somme, une partie combat en Palestine, mais le gros de l'Ordre s'étend en métropole. Et qu'arrive-t-il ? Que si quelqu'un doit aller en Palestine et qu'il a besoin d'argent, et qu'il ne veut pas se risquer à voyager avec des bijoux et de l'or, il fait un versement aux Templiers en France, ou en Espagne, ou en Italie, il reçoit un bon, et il encaisse en Orient.

– C'est la lettre de crédit, dit Belbo.

– Bien sûr, ils ont inventé le chèque, et avant les banquiers florentins. Donc vous comprenez, entre donations, conquêtes à main armée et provisions sur les opérations financières, les Templiers deviennent une multinationale. Pour diriger une entreprise de ce genre, il fallait des gens avec la tête sur les épaules. Des gens qui réussissent à convaincre Innocent II de leur accorder des privilèges exceptionnels : l'Ordre peut garder pour lui tout le butin de guerre, et partout où il a des biens, il n'en répond ni au roi, ni aux évêques, ni au patriarche de Jérusalem, mais seulement au pape. Exemptés en tout lieu des dîmes, ils ont droit de les imposer eux-mêmes sur les terres qu'ils contrôlent... Bref, c'est une entreprise toujours en actif où personne ne peut fourrer le nez. On comprend pourquoi ils sont mal vus par évêques et souverains, sans toutefois qu'on puisse se passer d'eux Les croisés sont brouillons, des gens qui partent sans savoir où ils vont et ce qu'ils vont trouver ; les Templiers, par contre, sont chez eux dans ces contrées, ils savent comment traiter avec l'ennemi, ils connaissent le terrain et l'art militaire. L'Ordre des Templiers est une chose sérieuse, même s'il s'appuie sur les rodomontades de ses troupes de choc.

– Mais étaient-ce des rodomontades ? demanda Diotallevi.

– Souvent, oui ; encore une fois on est stupéfait du décalage entre leur savoir politique et administratif, et leur style béret rouge : ils ne manquent pas d'estomac, à défaut de cervelle. Prenons l'histoire d'Ascalon...

– Prenons-la », dit Belbo, qui s'était distrait pour saluer avec ostentatoire luxure une certaine Dolorès.

Laquelle s'assit à côté de nous en disant : « Je veux entendre l'histoire d'Ascalon, je veux l'entendre.

– Donc, un jour le roi de France, l'empereur allemand, Baudouin III de Jérusalem et les deux grands maîtres des Templiers et des Hospitaliers décident d'assiéger Ascalon. Ils partent tous pour l'assaut, le roi, la cour, le patriarche, les prêtres avec les croix et les étendards, les archevêques de Tyr, de Nazareth, de Césarée, bref, une grande fête, avec les tentes dressées devant la ville ennemie, et les oriflammes, les grands pavois, les tambours... Ascalon était défendue par cent cinquante tours et ses habitants s'étaient préparés depuis longtemps au siège, chaque maison était percée de meurtrières, comme autant de forteresses dans la forteresse. A mon avis, les Templiers, qui étaient si forts, ces choses-là ils auraient dû les savoir. Mais pas du tout, ils s'excitent tous, se bâtissent des tortues et des tours en bois, vous savez ces constructions à roues qu'on pousse sous les murailles ennemies, et lancent du feu, des pierres, des flèches, alors que de loin les catapultes bombardent avec des blocs de roc... Les Ascalonites cherchent à incendier les tours, le vent leur est défavorable, les flammes s'attaquent aux murailles, qui, au moins en un point, s'écroulent. La brèche ! Alors tous les assiégeants s'y jettent comme un seul homme, et il arrive une chose étrange. Le grand maître des Templiers fait faire barrage, de manière que dans la ville n'entrent que les siens. Les malveillants disent qu'il agit ainsi afin que la mise à sac enrichisse uniquement les Templiers, les bienveillants suggèrent que, craignant un guet-apens, il voulait envoyer ses braves en reconnaissance. Dans tous les cas, je ne lui confierais pas la direction d'une école de guerre : quarante Templiers parcourent toute la ville à cent quatre-vingts à l'heure, se lancent contre le mur d'enceinte du côté opposé, freinent dans un grand nuage de poussière, se regardent dans les yeux, se demandent ce qu'ils font ici, rebroussent chemin et défilent à tombeau ouvert au milieu des Maures qui, par les fenêtres, les criblent de pierres et de viretons, les massacrent tous y compris le grand maître, colmatent la brèche, pendent aux murailles les cadavres et de leurs poings font la figue au milieu d'immondes ricanements.

– Le Maure est cruel, dit Belbo.

– Comme des enfants, répéta Diotallevi.

– Mais ils étaient vachement katangais tes Templiers, dit Dolorès tout excitée.

– Moi, ça me fait penser à Tom and Jerry », dit Belbo.

J'eus des regrets. Au fond, je vivais depuis deux ans avec les Templiers, et je les aimais. Pris dans le chantage au snobisme de mes interlocuteurs, je les avais présentés comme des personnages de dessin animé. Peut-être était-ce la faute de Guillaume de Tyr, historiographe peu fiable. Ils n'étaient pas comme ça, les chevaliers du Temple, mais barbus et flamboyants, avec la belle croix rouge sur leur manteau blanc, caracolant à l'ombre de leur drapeau blanc et noir, le Beaucéant, absorbés – et merveilleusement – par leur fête de mort et de hardiesse, et la sueur dont parlait saint Bernard était sans doute un éclat de bronze qui conférait une noblesse sarcastique à leur effrayant sourire, tandis qu'ils veillaient à fêter si cruellement l'adieu à la vie... Lions en guerre, comme disait Jacques de Vitry, agneaux pleins de douceur en paix, rudes dans la bataille, pieux dans la prière, féroces avec leurs ennemis, bienveillants pour leurs frères, marqués par le blanc et par le noir de leur étendard parce que pleins de candeur pour les amis du Christ, sombres et terribles pour ses adversaires...

Pathétiques champions de la foi, dernier exemple d'une chevalerie sur le déclin, pourquoi me comporter avec eux comme un Arioste quelconque, quand j'aurais pu être leur Joinville ? Me vinrent à l'esprit les pages que leur consacrait l'auteur de l'Histoire de Saint Louis, qui, avec Louis le Saint, était allé en Terre sainte, écrivain et combattant à la fois. Les Templiers existaient désormais depuis cent cinquante ans, on avait suffisamment fait de croisades pour harasser tout idéal. Disparues comme fantômes les figures héroïques de la reine Mélisende et de Baudouin le roi lépreux, consumées les luttes intestines de ce Liban ensanglanté dès alors, tombée une fois déjà Jérusalem, Barberousse noyé en Cilicie, Richard Cœur de Lion vaincu et humilié qui regagne sa patrie, déguisé, justement, en Templier, la chrétienté a perdu sa bataille, les Maures ont un sens bien différent de la confédération entre potentats autonomes mais unis dans la défense d'une civilisation – ils ont lu Avicenne, ils ne sont pas ignares comme les Européens, comment peut-on rester pendant deux siècles exposé à une culture tolérante, mystique et libertine, sans succomber à ses appâts, et avec la possibilité de la mesurer à la culture occidentale, grossière, balourde, barbare et germanique ? Jusqu'à ce que, en 1244, on ait la dernière et définitive chute de Jérusalem ; la guerre, commencée cent cinquante ans avant, est perdue, les chrétiens devront cesser de porter les armes dans une lande destinée à la paix et au parfum des cèdres du Liban, pauvres Templiers, à quoi a servi votre épopée ?

Tendresse, mélancolie, pâleur d'une gloire sénescente, pourquoi ne pas se mettre alors à l'écoute des doctrines secrètes des mystiques musulmans, à l'accumulation hiératique de trésors cachés ? C'est peut-être de là que naît la légende des chevaliers du Temple, qui encore hante les esprits pleins de déceptions et de désirs, l'histoire d'une puissance sans bornes laquelle, désormais, ne sait plus sur quoi s'exercer...

Et pourtant, quand le mythe déjà décline, arrive Louis, le roi saint, le roi qui a pour commensal Thomas d'Aquin ; lui, il y croit encore à la croisade, malgré deux siècles de rêves et de tentatives ratées à cause de la stupidité des vainqueurs, cela vaut-il la peine de tenter encore une fois ? Cela vaut la peine, dit Louis le Saint, les Templiers sont d'accord, ils le suivent dans la défaite, parce que c'est leur métier, comment justifier le Temple sans la croisade ?

Louis attaque Damiette par la mer, la rive ennemie reluit tout entière de piques et de hallebardes et d'oriflammes, de boucliers et de cimeterres, bien belles gens à voir, dit Joinville avec chevalerie, qui portent des armes d'or frappées par le soleil. Louis pourrait attendre, il décide au contraire de débarquer à tout prix. « Mes fidèles, inséparables dans notre charité, nous serons invincibles. Si nous sommes vaincus, nous serons des martyrs. Si nous triomphons, la gloire de Dieu en sera accrue. » Les Templiers n'y croient pas, mais ils ont été éduqués à être des chevaliers de l'idéal, et c'est là l'image qu'ils se doivent de donner d'eux-mêmes. Ils suivront le roi dans sa folie mystique.

Le débarquement incroyablement réussit, les Sarrasins incroyablement abandonnent Damiette, à telle enseigne que le roi hésite à y entrer car il ne croit pas à cette fuite. C'est pourtant vrai, la ville est sienne et siens en sont les trésors et les cent mosquées que Louis convertit sur-le-champ en églises du Seigneur. Maintenant, il s'agit de prendre une décision : marcher sur Alexandrie ou sur Le Caire ? La décision la plus sage eût été Alexandrie, pour enlever à l'Egypte un port vital. Mais il fallait compter avec le mauvais génie de l'expédition, le frère du roi, Robert d'Artois, mégalomane, ambitieux, assoiffé de gloire et tout de suite, comme tout cadet. Il conseille de se diriger sur Le Caire, cœur de l'Egypte. Le Temple, d'abord prudent, à présent ronge son frein. Le roi avait interdit les combats isolés, mais c'est le maréchal du Temple qui transgresse l'interdit. Il voit une troupe de mamelouks du sultan et crie : « Or à eux, de par Dieu, je ne pourrais supporter pareille honte ! »

A Mansourah, les Sarrasins se retranchent au-delà d'un fleuve, les Français cherchent à construire une digue pour créer un gué, et ils la protègent avec leurs tours roulantes, mais les Sarrasins ont appris des Byzantins l'art du feu grégeois. Le feu grégeois avait une pointe aussi grosse qu'une futaille, sa queue était comme un grand glaive, il arrivait ainsi que la foudre et ressemblait à un dragon qui volait à travers les airs. Et il jetait une telle lumière que dans le camp on y voyait comme en plein jour.

Tandis que le camp chrétien est tout entier une seule flamme, un bédouin félon indique un gué au roi, pour trois cents besants. Le roi décide d'attaquer, la traversée n'est pas facile, beaucoup se noient et sont entraînés par les eaux, sur la rive opposée trois cents Sarrasins à cheval attendent. Mais enfin le gros de la troupe touche terre et, selon les ordres, les Templiers chevauchent à l'avant-garde, suivis par le comte d'Artois. Les cavaliers musulmans prennent la fuite et les Templiers attendent le reste de l'armée chrétienne. C'est alors que le comte d'Artois bondit avec les siens à la poursuite des ennemis.

Or, pour ne pas être déshonorés, les Templiers aussi se jettent à l'assaut, mais ils arrivent juste derrière l'Artois, lequel a déjà pénétré dans le camp ennemi et a fait un massacre. Les musulmans prennent la fuite en direction de Mansourah. Invite on ne peut plus agréable pour l'Artois, qui s'apprête à se lancer à leur poursuite. Les Templiers tentent de l'arrêter, frère Gilles, grand commandant du Temple, le flatte en lui disant qu'il a déjà accompli une entreprise admirable, des plus grandes jamais réalisées en terre d'outre-mer. Mais l'Artois, muscadin assoiffé de gloire, accuse les Templiers de trahison, il ajoute même que, si Templiers et Hospitaliers l'avaient voulu, cette terre aurait déjà été conquise depuis beau temps, et lui avait donné une preuve de ce qu'on pouvait faire si on avait du sang dans les veines. C'en était trop pour l'honneur du Temple. Le Temple n'est à nul autre second, tous se précipitent vers la ville, y entrent, poursuivent les ennemis jusqu'aux murailles du côté opposé, et là, les Templiers s'aperçoivent qu'ils ont répété l'erreur d'Ascalon. Les chrétiens – Templiers compris – se sont attardés à mettre à sac le palais du sultan, les infidèles se regroupent, fondent sur cette nuée de vautours maintenant dispersée. Une fois de plus les Templiers se sont-ils laissé aveugler par l'avidité ? Mais d'autres rapportent qu'avant de suivre l'Artois dans la cité, frère Gilles lui avait dit avec un stoïcisme lucide : « Seigneur, mes frères et moi n'avons peur et vous suivrons. Mais sachez que nous doutons, et fort, que vous et moi puissions revenir. » En tout cas, l'Artois, grâce à Dieu, est occis, et avec lui beaucoup d'autres braves chevaliers, et deux cent quatre-vingts Templiers.

Pis qu'une défaite, une honte. Et pourtant on ne l'enregistre pas comme telle, pas même Joinville : ça s'est passé, c'est passé, c'est la beauté de la guerre.

Sous la plume du seigneur de Joinville, grand nombre de ces batailles, ou escarmouches comme on voudra, deviennent d'aimables ballets, avec quelques têtes qui roulent et moult implorations au bon Seigneur et quelques pleurs du roi pour un de ses féaux qui expire, mais tout comme tourné en couleurs, au milieu des caparaçons rouges, harnais dorés, éclairs de heaumes et d'épées sous le soleil jaune du désert, et face à la mer de turquoise, et qui sait si les Templiers ne vivaient pas ainsi leur boucherie quotidienne.

Le regard de Joinville se déplace de haut en bas ou de bas en haut, selon que lui-même tombe de cheval ou qu'il y remonte, et il cadre des scènes isolées, le plan de la bataille lui échappe, tout se résout en un duel individuel, dont il n'est pas rare que l'issue soit fortuite. Joinville se lance au secours du seigneur de Wanon, un Turc le touche de sa lance, le cheval tombe sur ses genoux, Joinville vole par-dessus la tête de l'animal, se relève l'épée à la main et messer Erars de Syverey (« que Dieus absoille ») lui fait signe de se réfugier dans une maison en ruine, ils sont littéralement piétinés par une troupe de Turcs, se relèvent indemnes, atteignent la maison, s'y barricadent, les Turcs les assaillent par le haut avec leurs lances. Messer Ferris de Loupey est touché aux épaules « et fu la plaie si large que li sans li venoit du cors aussi comme li bondons d'un tonnel » et Syverey est frappé du tranchant de l'épée en plein visage « si que li nez li cheoit sus le lèvre ». Et ainsi de suite, puis arrivent les secours, on sort de la maison, on se déplace sur une autre aire du champ de bataille, nouvelle scène, autres morts et sauvetages in extremis, prières à haute voix à messer saint Jacques. Et pendant ce temps le bon comte de Soissons crie, tout en frappant de taille, « seigneur de Joinville, lessons huer ceste chiennaille ; que par la Quoife Dieu ! encore en parlerons-nous, entre vous et moi, de ceste journée es chambres des dames ! ». Et le roi demande des nouvelles de son frère, le damné comte d'Artois, et frère Henry de Ronnay, prévôt de l'Hôpital, lui répond « que il en savoit bien nouvelles, car estoit certeins que ses frères li cuens d'Artois estoit en paradis ». Le roi dit que Dieu soit loué pour tout ce qu'il lui envoie, et de grosses larmes lui tombent des yeux.

Ce n'est pas toujours un ballet, pour angélique et sanguinaire qu'il soit. Meurt le grand maître Guillaume de Sonnac, brûlé vif par le feu grégeois ; l'armée chrétienne, grande puanteur des cadavres aidant et rareté des vivres, est frappée par le scorbut ; l'armée de Saint Louis est en déroute ; le roi est sucé par la dysenterie, au point qu'il doit couper, pour gagner du temps à la bataille, le fond de ses braies. Damiette est perdue, la reine doit traiter avec les Sarrasins et paie cinq cent mille livres tournois.

Mais les croisades se faisaient avec une théologale mauvaise foi. A Saint-Jean-d'Acre Louis est accueilli en triomphateur et toute la ville en procession se porte à sa rencontre, avec le clergé et les dames et les enfants. Les Templiers en savent plus long et cherchent à entrer en pourparlers avec Damas. Louis vient à le savoir, il ne supporte pas qu'on le devance, désavoue le nouveau grand maître en présence des ambassadeurs musulmans, et le grand maître ravale sa parole donnée aux ennemis, il s'agenouille devant le roi et lui demande pardon. On ne peut nier que les chevaliers s'étaient bien battus, et de façon désintéressée, mais le roi de France les humilie, pour réaffirmer son pouvoir – et pour réaffirmer son pouvoir, un demi-siècle après, son successeur Philippe les enverra au bûcher.

En 1291, Saint-Jean-d'Acre est enlevée par les Maures, tous les habitants sont immolés. C'est la fin du royaume chrétien de Jérusalem. Les Templiers sont plus riches, plus nombreux et plus puissants que jamais ; cependant, nés pour combattre en Terre sainte, en Terre sainte ils ne sont plus.

Ils vivent splendidement ensevelis dans les commanderies de toute l'Europe et dans le Temple de Paris, et ils rêvent encore de l'esplanade du Temple de Jérusalem aux temps de la gloire, avec la belle église de Sainte-Marie-de-Latran constellée de chapelles votives, bouquets de trophées, et une ferveur de forges, selleries, draperies, greniers, une écurie de deux mille chevaux, une caracole d'écuyers, servants, turcopoles, les croix rouges sur les manteaux blancs, les cottes brunes des affiliés, les envoyés du sultan aux grands turbans et aux heaumes dorés, les pèlerins, un carrefour de belles patrouilles et d'estafettes, et la joie des coffres-forts, le port d'où partaient ordres et dispositions et chargements pour les châteaux de la mère patrie, des îles, des côtes de l'Asie Mineure...

Tout est fini, mes pauvres Templiers.

Je m'aperçus ce soir-là, chez Pilade, maintenant à mon cinquième whisky, que Belbo me procurait d'autorité, que j'avais rêvé, avec sentiment (quelle honte), mais à voix haute, et je devais avoir raconté une histoire très belle, pleine de passion et de compassion, parce que Dolorès avait les yeux brillants, et Diotallevi, tombé dans l'insanité d'un deuxième tonique sans alcool, levait, séraphique, les yeux au ciel, autrement dit au plafond en rien sefirotique du bar, et il murmurait : « Et sans doute tout ça était des âmes perdues et des âmes saintes, palefreniers et chevaliers, banquiers et héros...

– Certes, ils étaient singuliers, résuma Belbo. Mais vous, Casaubon, vous les aimez ?

– Moi j'en fais ma thèse, quelqu'un qui fait sa thèse sur la syphilis finit même par aimer le spirochète pâle.

– Beau comme un film, dit Dolorès. Mais à présent il faut que je m'en aille, je regrette, je dois ronéoter des tracts pour demain matin. On fait les piquets de grève à l'usine Marelli.

– Tu en as de la chance toi qui peux te le permettre », dit Belbo. Il leva péniblement une main, lui caressa les cheveux. Il commanda, dit-il, le dernier whisky. « Il est presque minuit, observa-t-il. Je ne le dis pas pour les humains, mais pour Diotallevi. Cependant, finissons l'histoire, je veux savoir pour le procès. Quand, comment, pourquoi...

– Cur, quomodo, quando, acquiesça Diotallevi. Oui, oui. »

– 14 –

Il affirma qu'il avait vu, la veille, de ses yeux, conduire en voiture cinquante-quatre frères dudit Ordre pour être brûlés, parce qu'ils n'avaient pas voulu avouer les erreurs susdites, qu'il avait entendu dire qu'ils avaient été brûlés, et que lui-même, craignant de ne pas offrir une bonne résistance s'il était brûlé, avouerait et déposerait sous serment, par crainte de la mort, en présence desdits seigneurs commissaires et en présence de n'importe qui, s'il était interrogé, que toutes les erreurs imputées à l'Ordre étaient vraies et qu'il avouerait même avoir tué le Seigneur si on le lui demandait.

Déposition d'Aimery de Villiers-le-Duc, 13 mai 1310.

Un procès plein de silences, de contradictions, d'énigmes et de stupidités. Les stupidités étaient les plus voyantes, et, dans leur incompréhensibilité même, coïncidaient en règle générale avec les énigmes. En ces jours heureux, je croyais que la stupidité créait de l'énigme. L'autre soir, dans le périscope, je pensais que les énigmes les plus terribles, pour ne pas se révéler comme telles, prennent l'apparence de la folie. Mais à présent je pense que le monde est une énigme bienveillante, que notre folie rend terrible car elle prétend l'interpréter selon sa propre vérité.

Les Templiers étaient restés sans but. Autrement dit, ils avaient transformé les moyens en but, ils administraient leur immense richesse. Normal qu'un monarque centralisateur comme Philippe le Bel les vît d'un mauvais oeil. Comment pouvait-on tenir sous contrôle un ordre souverain ? Le grand maître avait le rang d'un prince du sang, il commandait une armée, il administrait un patrimoine foncier gigantesque, il était élu comme l'empereur, et il avait une autorité absolue. Le trésor français n'était pas dans les mains du roi, mais il était gardé dans le Temple de Paris. Les Templiers étaient les dépositaires, les procureurs, les administrateurs d'un compte courant mis formellement au nom du roi. Ils encaissaient, payaient, jouaient sur les intérêts, se comportaient en grande banque privée, mais avec tous les privilèges et les franchises d'une banque d'État... Et le trésorier du roi était un Templier. Peut-on régner dans ces conditions-là ?

Si tu ne peux pas les battre, unis-toi à eux. Philippe demanda d'être fait Templier honoraire. Réponse négative. Offense dont un roi se souvient sans avoir à faire un nœud à son mouchoir. Alors il suggéra au pape de fusionner Templiers et Hospitaliers et de mettre le nouvel ordre sous le contrôle d'un de ses fils. Le grand maître du Temple, Jacques de Molay, arriva en grande pompe de Chypre, où désormais il résidait ainsi qu'un monarque en exil, et il présenta au pape un mémoire où il feignait d'analvser les avantages, mais en réalité il mettait en relief les désavantages, de la fusion. Sans pudeur, Molay observait, entre autres, que les Templiers étaient plus riches que les Hospitaliers, et que la fusion eût appauvri les uns pour enrichir les autres, ce qui aurait été un grave préjudice pour les âmes de ses chevaliers. Molay emporta cette première manche de la partie qui commençait, le dossier fut archivé.

Il ne restait que la calomnie, et là le roi avait beau jeu. Des bruits, sur les Templiers, il en circulait depuis longtemps déjà. Comment devaient apparaître ces « coloniaux » aux bons Français qui les voyaient autour d'eux en train de recueillir des dîmes sans rien donner en échange, pas même – désormais – leur sang de gardiens du Saint Sépulcre ? Des Français, eux aussi, mais pas tout à fait, presque des pieds-noirs, autrement dit, comme on les appelait alors, des poulains. Ils allaient peut-être jusqu'à afficher des habitudes exotiques, qui sait si entre eux ils ne parlaient pas la langue des Maures auxquels ils étaient accoutumés. C'étaient des moines, mais ils offraient le spectacle public de leurs usages rudes et gaillards, et déjà des années auparavant le pape Innocent III avait été amené à écrire une bulle De insolentia Templariorum. Ils avaient fait vœu de pauvreté, mais ils se présentaient avec le faste d'une caste aristocratique, l'avidité des nouvelles classes mercantiles, l'effronterie d'un corps de mousquetaires.

Il en faut peu pour passer aux rumeurs : homosexuels, hérétiques, idolâtres qui adorent une tête barbue dont on ignore la provenance, mais elle ne vient certes pas du panthéon des bons croyants ; peut-être partagent-ils les secrets des Ismaïliens, ont-ils commerce avec les Assassins du Vieux de la Montagne. Philippe et ses conseillers tirèrent en quelque sorte parti de ces racontars.

Dans l'ombre de Philippe agissent ses âmes damnées, Marigny et Nogaret. Marigny est celui qui, à la fin, mettra la main sur le trésor du Temple et l'administrera pour le compte du roi, en attendant qu'il passe aux Hospitaliers, et on ne sait pas trop clairement qui jouirait des intérêts. Nogaret, garde des sceaux du roi, avait été en 1303 le stratège de l'incident d'Anagni, quand Sciarra Colonna flanqua des gifles à Boniface VIII : et le pape en était mort d'humiliation, en l'espace d'un mois.

A un moment donné entre en scène certain Esquieu de Floyran. Il semble que, en prison pour des crimes imprécisés et au bord de la condamnation à la peine capitale, il rencontre un Templier renégat dans sa cellule, lui aussi en attente de la hart, et qu'il en recueille des confessions terribles. Floyran, en échange de la vie sauve et d'une bonne somme, vend tout ce qu'il sait. Ce qu'il sait et ce que maintenant tout le monde murmure. Mais voilà qu'on est passé des murmures à la déposition en instruction. Le roi communique les sensationnelles révélations de Floyran au pape, qui est à présent Clément V, celui qui a transporté le siège de la papauté à Avignon. Le pape y croit et n'y croit pas, et puis il sait qu'il n'est pas aisé de mettre le nez dans les affaires du Temple. Mais en 1307, il consent à ouvrir une enquête officielle. Molay en est informé, mais il se déclare tranquille. Il continue à participer, à côté du roi, aux cérémonies officielles, prince entre les princes. Clément V fait durer les choses, le roi soupçonne que le pape veut donner aux Templiers le temps de s'éclipser. Rien de plus faux, les Templiers boivent et jurent dans leurs commanderies sans rien savoir de tout ce qui se trame. Et c'est la première énigme.

Le 14 septembre 1307, le roi envoie des messages scellés à tous les baillis et les sénéchaux du royaume, ordonnant l'arrestation en masse des Templiers et la confiscation de leurs biens. Entre l'envoi de l'ordre et l'arrestation, qui a lieu le 13 octobre, un mois s'écoule. Les Templiers ne soupçonnent rien. Le matin de l'arrestation, ils tombent tous dans le filet et – autre énigme – ils se rendent sans coup férir. Et il faut noter que, au cours des jours qui ont précédé, les officiers du roi, pour être sûrs que rien ne serait soustrait à la confiscation, avaient fait une manière de recensement du patrimoine du Temple, sur tout le territoire national, avec des excuses administratives puériles. Et les Templiers rien, je vous en prie, bailli, entrez, regardez où vous voulez, faites comme chez vous.

Le pape, en apprenant l'arrestation, tente de protester, mais il est trop tard. Les commissaires royaux ont déjà commencé à les travailler de fer et de corde, et de nombreux chevaliers, sous la torture, se sont mis à avouer. A ce point, on ne peut que les passer aux inquisiteurs, qui n'utilisent pas encore le feu, mais il n'en faut pas tant. Ceux qui ont avoué confirment.

Et c'est là le troisième mystère : il est vrai qu'il y a eu torture, et vigoureuse, si trente-six chevaliers en meurent, mais parmi ces hommes de fer, habitués à tenir tête au Turc cruel, aucun ne tient tête aux baillis. A Paris, seuls quatre chevaliers sur cent trente-huit refusent d'avouer. Les autres avouent tous, y compris Jacques de Molay.

« Mais qu'avouent-ils ? demanda Belbo.

– Ils avouent exactement ce qui était déjà écrit dans l'ordre d'arrestation. Avec de très rares variantes dans les dépositions, du moins en France et en Italie. Par contre, en Angleterre, où personne ne veut vraiment les poursuivre en justice, dans les dépositions apparaissent les accusations canoniques, mais attribuées à des témoins étrangers à l'Ordre, qui ne parlent que par ouï-dire. Bref, les Templiers avouent seulement là où l'on veut qu'ils avouent et seulement ce qu'on veut qu'ils avouent.

– Procès inquisitorial normal. On en a vu d'autres, observa Belbo.

– Et pourtant le comportement des accusés est bizarre. Les chefs d'accusation sont que les chevaliers, pendant leurs rites d'initiation, reniaient trois fois le Christ, crachaient sur le crucifix, étaient mis à nu et recevaient un baiser in posteriori parte spine dorsi, c'est-à-dire sur le derrière, sur le nombril et puis sur la bouche, in humane dignitatis opprobrium ; enfin ils s'adonnaient au concubinat réciproque, dit le texte, l'un avec l'autre. L'orgie. Ensuite, on leur montrait la tête d'une idole barbue, et ils devaient l'adorer. Or, que répondent les accusés quand ils sont mis devant ces notifications ? Geoffroy de Charnay, celui qui par la suite mourra sur le bûcher avec Molay, dit que oui, que ça lui est arrivé, il a renié le Christ, mais avec la bouche, pas avec le cœur, et il ne se rappelle pas s'il a craché sur le crucifix parce que ce soir-là on était pressé. Quant au baiser sur le derrière, cela lui est arrivé aussi, et il a entendu le précepteur d'Auvergne dire qu'au fond il valait mieux s'unir avec les frères que se compromettre avec une femme, mais lui n'a cependant jamais commis de péchés charnels avec d'autres chevaliers. Par conséquent, oui, mais c'était presque un jeu, personne n'y prêtait vraiment foi, les autres le faisaient, moi pas, j'en étais par éducation. Jacques de Molay, le grand maître, non le dernier de la bande, dit que quand on lui a donné le crucifix pour cracher dessus, lui il a fait semblant et il a craché par terre. Il admet que les cérémonies d'initiation étaient de ce genre là, mais – pur hasard ! – il ne saurait le dire avec exactitude parce que lui, au cours de sa carrière, il avait initié très peu de frères. Un autre dit qu'il a donné un baiser au maître, mais pas sur le cul, seulement sur la bouche, cependant le maître l'avait embrassé lui sur le cul. Certains avouent plus qu'il n'est nécessaire, non seulement ils reniaient le Christ mais ils affirmaient que c'était un criminel, ils niaient la virginité de Marie, sur le crucifix ils y avaient même uriné, non seulement le jour de leur initiation, mais aussi pendant la Semaine sainte, ils ne croyaient pas aux sacrements, ils ne se limitaient pas à adorer le Baphomet, ils allaient jusqu'à adorer le diable sous la forme d'un chat... »

Aussi grotesque, encore que moins incroyable, le ballet qui débute à ce moment-là entre le roi et le pape. Le pape veut prendre l'affaire en main, le roi préfère mener à terme tout seul le procès, le pape voudrait supprimer l'Ordre seulement de façon provisoire, en condamnant les coupables, et puis en le restaurant dans sa pureté première, le roi veut que le scandale fasse tache d'huile, que le procès compromette l'Ordre dans son ensemble et le conduise au démembrement définitif, politique et religieux, certes, mais surtout financier.

A un moment donné apparaît un document qui est un chef-d'œuvre. Des maîtres en théologie établissent qu'on ne doit pas octroyer de défenseur aux condamnés, pour empêcher qu'ils ne se rétractent : vu qu'ils ont avoué, il n'est même pas besoin d'instruire un procès, le roi doit procéder d'office, on fait un procès quand le cas est douteux, et ici il n'y a pas l'ombre d'un doute. « Pourquoi alors leur donner un défenseur si ce n'est pour défendre leurs erreurs avouées, étant donné que l'évidence des faits rend le crime notoire ? »

Mais comme il y a risque que le procès échappe au roi et passe dans les mains du pape, le roi et Nogaret mettent sur pied une affaire retentissante où trempe l'évêque de Troyes, accusé de sorcellerie sur délation d'un mystérieux agitateur, certain Noffo Dei. Par la suite, on découvrira que Dei avait menti – et il sera pendu – mais en attendant sur le pauvre évêque se sont déversées des accusations publiques de sodomie, sacrilège, usure. Précisément les fautes des Templiers. Peut-être le roi veut-il montrer aux fils de France que l'Église n'a pas le droit de juger les Templiers, car elle n'est pas exempte de leurs taches, ou bien il lance simplement un avertissement au pape. C'est une sombre histoire, un jeu de polices et de services secrets, d'infiltrations et de délations... Le pape est au pied du mur et consent à interroger soixante-douze Templiers, lesquels confirment les aveux rendus sous la torture. Cependant le pape tient compte de leur repentir et joue la carte de l'abjuration, pour pouvoir leur pardonner.

Mais là, il se produit quelque chose d'autre – qui constituait un point à résoudre pour ma thèse, et j'étais déchiré entre deux sources contradictoires : le pape n'avait pas plus tôt obtenu, et avec peine, et enfin, la garde des chevaliers, qu'aussitôt il les restituait au roi. Je n'ai jamais compris ce qui s'était passé. Molay rétracte ses aveux, Clément lui offre l'occasion de se défendre et lui envoie trois cardinaux pour l'interroger, Molay, le 26 novembre 1309, prend dédaigneuse défense de l'Ordre et de sa pureté, allant jusqu'à menacer les accusateurs, puis un envoyé du roi l'approche, Guillaume de Plaisans, qu'il croit ami, il reçoit quelques obscurs conseils et le 28 du même mois il fait une déposition très timide et vague, il dit qu'il est un chevalier pauvre et sans culture, et il se limite à énumérer les mérites (désormais bien lointains) du Temple, les aumônes qu'il a faites, le tribut de sang donné en Terre sainte et ainsi de suite. Par-dessus le marché arrive Nogaret, qui raconte comment le Temple a eu des contacts, plus qu'amicaux, avec Saladin : on en vient à l'insinuation d'un crime de haute trahison. Les justifications de Molay sont affligeantes, dans cette déposition ; l'homme, maintenant éprouvé par deux ans de prison, a l'air d'une loque, mais loque il était apparu même tout de suite après son arrestation. A une troisième déposition, en mars de l'année suivante, Molay adopte une autre stratégie : il ne parlera que devant le pape.

Coup de théâtre, et cette fois on passe au drame épique. En avril 1310, cinq cent cinquante Templiers demandent d'être entendus pour la défense de l'Ordre, ils dénoncent les tortures auxquelles avaient été soumis ceux qui ont avoué, ils nient et démontrent que toutes les accusations étaient inconcevables. Mais le roi et Nogaret connaissent leur métier. Certains Templiers se rétractent ? Encore mieux : ils doivent donc être considérés comme récidivistes et parjures, autrement dit relapsi – terrible accusation en ces temps-là – parce qu'ils nient avec arrogance ce qu'ils avaient d'abord admis. On peut à la rigueur pardonner qui avoue et se repent, mais pas celui qui ne se repent pas parce qu'il rétracte ses aveux et dit, en se parjurant, n'avoir rien dont il doive se repentir. Cinquante-quatre rétractations d'accusés, autant de condamnations à mort de parjures.

Il est facile de penser à la réaction psychologique des autres Templiers arrêtés. Qui avoue reste vivant en prison, et qui vivra verra. Qui n'avoue pas, ou, pis, se rétracte, va sur le bûcher. Les cinq cents qui se sont rétractés et sont encore en vie rétractent leur rétractation.

Les repentis avaient fait un bon calcul, parce qu'en 1312, ceux qui n'avaient pas avoué furent condamnés à la prison perpétuelle tandis que ceux qui avaient avoué furent pardonnés. Ce n'est pas un massacre qui intéressait Philippe, il voulait seulement démembrer l'Ordre. Les chevaliers libérés, désormais détruits dans leur corps et dans leur esprit après quatre ou cinq ans de prison, refluent en silence dans d'autres ordres, ils veulent seulement qu'on les oublie, et cette disparition, cet effacement pèseront longtemps sur la légende de la survivance clandestine de l'Ordre.

Molay continue à demander d'être entendu par le pape. Clément ordonne un concile à Vienne, en 1311, mais il ne convoque pas Molay. Il entérine la suppression de l'Ordre et en assigne les biens aux Hospitaliers, même si pour le moment c'est le roi qui les administre.

Il s'écoule encore trois années, à la fin on parvient à un accord avec le pape, et le 19 mars 1314, sur le parvis de Notre-Dame, Molay se voit condamné à perpétuité. En écoutant cette sentence, Molay a un sursaut de dignité. Il avait attendu que le pape lui permît de se disculper, il se sent trahi. Il sait très bien que s'il se rétracte encore une fois, il sera lui aussi parjure et récidiviste. Qu'advient-il dans son cœur, après sept années passées dans l'attente d'un jugement? Retrouve-t-il le courage de ses aînés ? Décide-t-il que, détruit maintenant, avec la perspective de finir ses jours muré vif et déshonoré, autant vaut affronter une belle mort ? Il proteste de son innocence et de l'innocence de ses frères. Les Templiers n'ont commis qu'un crime, dit-il : par lâcheté ils ont trahi le Temple. Lui ne marche pas.

Nogaret se frotte les mains : à crime public, condamnation publique, et définitive, avec procédure d'urgence. Même comportement que Molay chez le précepteur de Normandie, Geoffroy de Charnay. Le roi décide dans la journée même : on érige un bûcher à la pointe de l'île de la Cité. Au coucher du soleil, Molay et Charnay sont brûlés.

La tradition veut que le grand maître, avant de mourir, ait prophétisé la ruine de ses persécuteurs. En effet, le pape, le roi et Nogaret mourront dans l'année. Quant à Marigny, après la disparition du roi, il sera soupçonné de malversations. Ses ennemis l'accuseront de sorcellerie et le feront pendre. Beaucoup commencent à penser à Molay comme à un martyr. Dante se fera l'écho de l'indignation nombreuse pour la persécution des Templiers.

Ici finit l'histoire et commence la légende. Un de ses chapitres veut qu'un inconnu, le jour où Louis XVI est guillotiné, monte sur l'échafaud et crie : « Jacques de Molay, tu as été vengé ! »

Voilà plus ou moins l'histoire que, interrompu à chaque instant, je racontai ce soir-là chez Pilade.

Belbo me demandait : « Mais êtes-vous bien sûr de n'avoir pas lu tout ça chez Orwell ou chez Koestler ? » Ou bien : « Allons donc, c'est pas l'affaire... comment s'appelle cette affaire de la Révolution culturelle ?... » Alors Diotallevi intervenait, sentencieux, chaque fois : « Historia magistra vitae. » Belbo lui disait : « Voyons, un kabbaliste ne croit pas à l'histoire. » Et lui, invariablement : « Justement, tout se répète en cercle, l'histoire est une école de vie parce qu'elle nous enseigne qu'elle n'existe pas. Mais l'important ce sont les permutations. »

« Mais en somme, dit Belbo à la fin, qui étaient les Templiers ? D'abord, vous nous les avez présentés comme des sergents d'un film de John Ford, puis comme des malpropres, ensuite comme les chevaliers d'une miniature, puis encore comme des banquiers de Dieu qui se concoctaient leurs bien louches affaires, puis encore comme une armée en déroute, et puis comme des adeptes d'une secte luciférienne, enfin comme des martyrs de la libre pensée... Qui étaient-ils ?

– Il doit bien y avoir une raison pour laquelle ils sont devenus un mythe. Ils étaient probablement toutes ces choses à la fois. Qu'est-ce qu'a été l'Église catholique, pourrait se demander un historien martien du troisième millénaire, ceux qui se faisaient manger par les lions ou ceux qui trucidaient les hérétiques ? Tout ça à la fois.

– Mais à la fin, ces choses, ils les ont faites ou pas ?

– Le plus amusant c'est que leurs disciples, je veux dire les néotemplaristes d'époques différentes, disent que oui. Les justifications sont nombreuses. Première thèse, il s'agissait de rites goliardiques : tu veux devenir Templier, montre que tu as une paire de couilles comme ça, crache sur le crucifix et voyons un peu si Dieu te foudroie, dès lors que tu entres dans cette milice tu dois te livrer poings et pieds liés aux frères, fais-toi donner un baiser au cul. Deuxième thèse, on les invitait à renier le Christ pour voir comment ils s'en tireraient quand les Sarrasins les prendraient. Explication idiote, parce qu'on n'apprend pas à quelqu'un à résister à la torture en lui faisant faire, fût-ce symboliquement, ce que le tourmenteur lui demandera. Troisième thèse : en Orient les Templiers étaient entrés en contact avec les hérétiques manichéens qui méprisaient la croix, car c'était l'instrument de la torture du Seigneur, et ils prêchaient qu'il faut renoncer au monde et décourager le mariage et la procréation. Vieille idée, typique de nombreuses hérésies des premiers siècles, qui passera aux Cathares – et il existe toute une tradition qui veut les Templiers imprégnés de catharisme. On comprendrait alors le pourquoi de la sodomie, même purement symbolique. Supposons que les chevaliers soient entrés en contact avec ces hérétiques : ils n'étaient certes pas des intellectuels, un peu par ingénuité, un peu par snobisme et par esprit de corps, ils se créent un folklore bien à eux, qui les distingue des autres croisés. Ils pratiquent des rites comme des gestes de reconnaissance, sans s'inquiéter de ce qu'ils signifient.

– Mais le fameux Baphomet ?

– Voyez-vous, dans nombre de dépositions on parle d'une figura Baffometi, mais il pourrait s'agir d'une erreur du premier scribe et, si les procès-verbaux sont manipulés, la première erreur se serait reproduite dans tous les documents. Dans d'autres cas, on a parlé de Mahomet (istud caput vester deus est, et vester Mahumet), ce qui voudrait dire que les Templiers avaient créé une liturgie syncrétiste à eux. Dans certaines dépositions, on dit aussi qu'ils furent invités à invoquer " yalla ", qui devait être Allah. Mais les musulmans ne vénéraient pas d'images de Mahomet, et alors par qui donc auraient été influencés les Templiers ? Les dépositions racontent que beaucoup ont vu ces têtes, parfois au lieu d'une tête c'est une idole entière, en bois, avec les cheveux crépus, couverte d'or, et elle a toujours une barbe. Il semble que les enquêteurs trouvent ces têtes et les montrent à ceux qu'on soumet à l'enquête, mais au bout du compte, des têtes il n'en reste pas trace, tous les ont vues, personne ne les a vues. Comme l'histoire du chat : qui l'a vu gris, qui l'a vu roux, qui l'a vu noir. Mais imaginez un interrogatoire avec le fer chauffé au rouge : tu as vu un chat pendant l'initiation ? Et comment donc, une ferme templière, avec toutes les récoltes à sauver des rats, devait être remplie de chats. En ces temps-là, en Europe, le chat n'était pas très commun en tant qu'animal domestique, tandis qu'en Egypte si. Qui sait, les Templiers avaient peut-être des chats sous leur propre toit, contre les usages des braves gens, qui les considéraient comme des animaux suspects. Et il en va ainsi pour la tête de Baphomet, peut-être étaient-ce des reliquaires en forme de tête, on en utilisait à l'époque. Naturellement, il y a ceux qui soutiennent que le Baphomet était une figure alchimique.

– L'alchimie y est toujours pour quelque chose, dit Diotallevi avec conviction, il est probable que les Templiers connaissaient le secret de la fabrication de l'or.

– Bien sûr qu'ils le connaissaient, dit Belbo. On attaque une cité sarrasine, on égorge femmes et enfants, on rafle tout ce qui tombe sous la main. La vérité, c'est que toute cette histoire est un grand bordel.

– Et ils avaient peut-être un bordel dans la tête, vous comprenez, que leur importaient les débats doctrinaux ? L'Histoire est pleine de ces corps d'élite qui créent leur style, un peu fier-à-bras, un peu mystique, eux-mêmes ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Naturellement, il y a aussi l'interprétation ésotérique, ils étaient parfaitement au courant de tout, en adeptes des mystères orientaux, et même le baiser sur le cul avait une signification initiatique.

– Expliquez-moi voir la signification initiatique du baiser sur le derrière, dit Diotallevi.

– Certains ésotéristes modernes estiment que les Templiers se référaient à des doctrines indiennes. Le baiser sur le cul aurait servi à réveiller le serpent Kundalinî, une force cosmique qui réside dans la racine de la colonne vertébrale, dans les glandes sexuelles, lequel, une fois réveillé, rejoint la glande pinéale...

– Celle de Descartes ?

– Je crois, et là il devrait ouvrir dans le front un troisième oeil, celui de la vision directe dans le temps et dans l'espace. Raison pour quoi on recherche encore le secret des Templiers.

– Philippe le Bel aurait dû brûler les ésotéristes modernes, pas ces pauvres diables.

– Oui, mais les ésotéristes modernes n'ont pas le sou.

– Mais voyez-moi ça, les histoires qu'il faut entendre, conclut Belbo. A présent je comprends pourquoi ces Templiers obsèdent tant de mes fous.

– Je crois que c'est un peu votre histoire de l'autre soir. Toutes leurs vicissitudes ne sont qu'un syllogisme contourné. Comporte-toi en stupide et tu deviendras impénétrable pour l'éternité. Abracadabra, Manel Tekel Pharès, Papè Satan Papè Satan Aleppè, le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui, chaque fois qu'un poète, un prédicateur, un chef, un mage ont émis d'insignifiants borborygmes, l'humanité met des siècles à déchiffrer leur message. Les Templiers restent indéchiffrables à cause de leur confusion mentale. C'est pour ça que tant de gens les vénèrent.

– Explication positiviste, dit Diotallevi.

– Oui, dis-je, sans doute suis-je un positiviste. Avec une bonne opération chirurgicale à la glande pinéale, les Templiers auraient pu devenir des Hospitaliers, autrement dit des gens normaux. La guerre corrompt les circuits cérébraux, ce doit être le bruit des canonnades, ou du feu grégeois.... Voyez les généraux. »

Il était une heure du matin. Diotallevi, soûlé par son tonique sans alcool, dodelinait. Nous nous saluâmes. Je m'étais amusé. Et eux aussi. Nous ne savions pas encore que nous commencions à jouer avec le feu grégeois, qui brûle, et consume.

– 15 –

Erars de Syverey me dist : « Sire, se vous cuidiés que je ne mi hoir n'eussions reprouvier, je vous iroie querre secours au conte d'Anjou, que je voi là en mi les chans. » Et je li dis : « Messires Erars, il me semble que vous feriés vostre grant honour, se vous nous aliés querre aide pour nos vies sauver, car la vostre est bien en avanture. »

JOINVILLE, Histoire de Saint Louis, 46, 226.

Après la journée des Templiers, je n'eus avec Belbo que des conversations fugaces au bar, où je me rendais de plus en plus rarement, car je travaillais à ma thèse.

Un jour il y avait un grand cortège contre les complots néo-fascistes, qui devait partir de l'université, et auquel avaient été invités, comme cela se faisait alors, tous les intellectuels antifascistes. Fastueux déploiement de police, mais il semblait que l'accord fût de laisser courir. Typique de ces temps-là : cortège non autorisé, mais si rien de grave ne se passait, la force publique se contenterait de regarder et de contrôler (à l'époque les compromis territoriaux étaient nombreux) que la gauche ne transgresse aucune des frontières idéales qui avaient été tracées dans le centre de Milan. A l'intérieur d'une aire délimitée se déployait la contestation, au-delà du largo Augusto et dans toute la zone de la piazza San Babila stationnaient les fascistes. Si quelqu'un passait la frontière, c'était l'incident, mais pour le reste il ne se passait rien, comme entre dompteur et lion. Nous croyons d'ordinaire que le dompteur est assailli par le lion, très féroce, et qu'ensuite il le dompte en levant haut son fouet ou en tirant un coup de pistolet. Erreur : le lion est déjà rassasié et drogué lorsqu'il entre dans la cage et il ne désire agresser personne. Comme tous les animaux, il a une aire de sécurité, au-delà de quoi il peut arriver ce que vous voulez, et lui se tient tranquille. Quand le dompteur met le pied dans l'aire du lion, le lion rugit; alors le dompteur lève son fouet, mais en réalité il recule d'un pas (comme s'il allait prendre son élan pour faire un bond en avant), et le lion se calme. Une révolution simulée doit avoir ses règles propres.

J'étais allé au défilé, mais je ne m'étais pas placé dans l'un des groupes. Je me tenais sur les bords, piazza Santo Stefano, où circulaient journalistes, conseillers éditoriaux, artistes venus manifester leur solidarité. Le bar Pilade au complet.

Je me trouvai à côté de Belbo. Il était avec une femme que j'avais souvent vue au bar près de lui, et je pensais qu'il s'agissait de sa compagne (elle disparut plus tard – je sais même à cause de quoi maintenant, pour avoir lu l'histoire dans le file sur le docteur Wagner).

« Vous aussi ? demandai-je.

– Que voulez-vous, sourit-il embarrassé. Il faut bien sauver son âme. Crede firmiter et pecca fortiter. Elle ne vous rappelle rien, cette scène ? »

Je regardai autour de moi. C'était un après-midi de soleil, un de ces jours où Milan est belle, avec les façades jaunes des maisons et un ciel doucement métallique. En face de nous, la police : cataphractaire dans ses heaumes et ses boucliers de plastique, qui paraissaient renvoyer des lueurs d'acier, tandis qu'un commissaire en civil, mais ceint d'un tricolore criard, caracolait sur toute la longueur du front de ses troupes. Je regardai derrière moi, la tête du défilé : la foule bougeait, mais en marquant le pas, les rangs étaient ordonnés mais irréguliers, presque serpentineux, la masse semblait hérissée de piques, étendards, banderoles, bâtons. Des formations impatientes entonnaient par moments des slogans rythmés ; sur les flancs du défilé caracolaient les katangais, avec des foulards rouges sur le visage, des chemises multicolores, des ceintures cloutées sur leurs jeans qui avaient connu toutes les pluies et tous les soleils ; même les armes de fortune qu'ils empoignaient, masquées par des drapeaux enroulés, apparaissaient comme des éléments d'une palette, je pensai à Dufy et à son allégresse. Par association, de Dufy je passai à Guillaume Dufay. J'eus l'impression de vivre dans une miniature, j'entrevis au milieu de la petite foule, de chaque côté des troupes, quelques dames, androgynes, qui attendaient la grande fête de prouesse qui leur avait été promise. Mais tout me traversa l'esprit en un éclair, je sentis que je revivais une autre expérience, mais sans la reconnaître.

« N'est-ce pas la prise d'Ascalon ? demanda Belbo.

– Par le seigneur saint Jacques, mon bon seigneur, lui dis-je, c'est vraiment l'estour des croisés ! Je tiens pour assuré que ce soir certains d'entre eux sièges auront en paradis !

– Oui, dit Belbo, mais le problème est de savoir de quel côté se trouvent les Sarrasins.

– La police est teutonique, observai-je, à telle enseigne que nous, nous pourrions être les hordes d'Alexandre Nevski, mais je confonds sans doute mes textes. Regardez là-bas ce groupe, ce doivent être les amés et féaux du comte d'Artois, ils frémissent de livrer bataille, car ils ne peuvent supporter l'outrage et déjà se dirigent vers le front ennemi, et le provoquent avec des cris de menace ! »

Ce fut à ce moment-là qu'arriva l'incident. Je ne me souviens pas bien, le défilé avait avancé, un groupe d'activistes, avec des chaînes et des passe-montagnes, avait commencé à forcer les formations de la police pour se diriger vers la piazza San Babila, en lançant des slogans agressifs. Le lion se déplaça, et avec une certaine détermination. Le premier rang de la formation s'ouvrit et apparurent les lances à eau. Des avant-postes du défilé partirent les premières billes, les premières pierres, un groupe de policiers s'élança, décidé, frappant avec violence, et le défilé se mit à ondoyer. A cet instant, au loin, vers le fond de la via Laghetto, on entendit une détonation. Ce n'était peut-être que l'éclatement d'un pneu, peut-être un pétard, peut-être un vrai coup de pistolet d'avertissement de la part de ces groupes qui, d'ici quelques années, utiliseraient régulièrement le P 38.

Ce fut la panique. La police commença à montrer les armes, on entendit les sonneries de trompette de la charge, le défilé se divisa entre les pugnaces, qui acceptaient le combat, et les autres, qui considéraient leur devoir terminé. Je me pris à fuir par la via Larga, avec la peur folle d'être atteint par n'importe quel corps contondant, manoeuvré par n'importe qui. Soudain, je me trouvai à côté de Belbo et de sa compagne. Ils couraient assez vite, mais sans panique.

Au coin de la via Rastrelli, Belbo me saisit par un bras : « Par ici, jeune homme », me dit-il. Je tentai de demander pourquoi, via Larga m'avait l'air plus confortable et habitée, et je fus pris de claustrophobie dans le dédale de venelles, entre la via Pecorari et l'archevêché. Il me semblait que, là où Belbo m'emmenait, il me serait plus difficile de me camoufler si la police, d'un lieu quelconque, avançait sur nous. Il me fit signe de me taire, tourna deux ou trois coins de rues, décéléra graduellement, et nous nous retrouvâmes en train de marcher, sans courir, juste derrière le Dôme, où la circulation était normale et où ne parvenaient pas les échos de la bataille qui se déroulait à moins de deux cents mètres. Toujours en silence, nous contournâmes le Dôme, et nous tombâmes devant la façade, du côté de la Galerie. Belbo acheta un sachet de graines et se mit à nourrir les pigeons avec une séraphique gaieté. Nous étions complètement fondus dans la foule du samedi, Belbo et moi en veste et cravate, la femme en uniforme de dame milanaise, un gros pull ras du cou et un rang de perles, qu'elles fussent de culture ou pas. Belbo me la présenta : « C'est Sandra, vous vous connaissez ?

– De vue. Salut.

– Vous voyez, Casaubon, me dit alors Belbo, on ne s'enfuit jamais en ligne droite. Sur l'exemple des Savoie à Turin, Napoléon III a fait éventrer Paris, transformant la ville en un réseau de boulevards, que tout le monde admire comme un chef-d'œuvre de science urbaine. Mais les voies droites servent à mieux contrôler les foules en révolte. Quand cela est possible, voyez les Champs-Élysées, il faut que même les rues latérales soient larges et droites. Quand on ne l'a pas pu, comme dans les ruelles du Quartier latin, alors c'est là que Mai 68 a donné le meilleur de lui-même. Lorsqu'on s'enfuit on entre dans les venelles. Aucune force publique ne peut toutes les contrôler, et les policiers mêmes n'y pénètrent pas sans crainte en groupes isolés. Si vous en rencontrez deux tout seuls, ils ont plus peur que vous, et, d'un commun accord, vous vous mettez à fuir dans des directions opposées. Lorsqu'on participe à un rassemblement de masse, si on ne connaît pas bien la zone, la veille on fait une reconnaissance des lieux, et puis on se place à l'endroit d'où partent les petites rues.

– Vous avez suivi un cours en Bolivie ?

– Les techniques de survie s'apprennent seulement quand on est enfant, à moins qu'adulte on ne s'enrôle dans les Bérets rouges. Moi j'ai passé une sale époque, celle de la guerre des partisans, à *** », et il me nomma un bourg entre Montferrat et les Langhe. « Évacués de la ville en 1943, un calcul admirable : le bon coin et la bonne époque pour profiter de tout, les rafles, les SS, les fusillades sur les routes... Je me rappelle un soir, je grimpais sur la colline pour aller chercher du lait frais dans une ferme, et j'entends un bruit au-dessus de ma tête, entre les cimes des arbres : frr, frr. Je me rends compte que d'une colline éloignée, devant moi, ils sont en train de mitrailler la ligne du chemin de fer, qui est en aval, derrière moi. Le premier mouvement est de fuir, ou de se jeter à terre. Moi je commets une erreur, je cours vers la vallée, et à un certain point j'entends dans les champs autour de moi un tchiacc tchiacc tchiacc. C'étaient les tirs trop courts, qui tombaient avant d'arriver à la voie ferrée. Je comprends que s'ils tirent de l'amont, très en haut, loin vers la vallée, il faut s'enfuir en montant : plus vous montez, plus les projectiles vous passent haut au-dessus de la tête. Ma grand-mère, pendant un échange de coups de feu entre fascistes et partisans qui s'affrontaient des deux bouts d'un champ de maïs, eut une idée sublime : puisque de quelque côté qu'elle se fût enfuie elle risquait de ramasser une balle perdue, elle s'est jetée à terre au milieu du champ, juste entre les deux lignes de tir. Elle est restée dix minutes comme ça, face contre terre, en espérant qu'une des deux bandes n'avancerait pas trop. Ça lui a réussi. Vous voyez, quand quelqu'un apprend ces choses-là dans un âge tendre, elles restent dans ses circuits nerveux.

– Ainsi vous avez fait la Résistance, comme on dit.

– En spectateur », dit-il. Et je perçus un léger embarras dans sa voix. « En 43, j'avais onze ans ; à la fin de la guerre, j'en avais à peine treize. Trop tôt pour prendre parti, assez tôt pour tout suivre, avec une attention que je qualifierai de photographique. Mais que pouvais-je faire ? Je restais là à regarder. Et à m'enfuir, comme aujourd'hui.

– Maintenant vous pourriez raconter, au lieu de corriger les livres des autres.

– Tout a déjà été raconté, Casaubon. Si à l'époque j'avais eu vingt ans, vers les années cinquante j'aurais donné dans la poésie de la mémoire. Heureusement, je suis né trop tard, quand j'aurais pu écrire il ne me restait plus qu'à lire les livres déjà écrits. Par ailleurs, j'aurais pu aussi finir avec une balle dans la tête, sur la colline.

– De quel côté ? demandai-je, puis je me sentis gêné. Pardon, c'était une boutade.

– Non, ce n'était pas une boutade. Bien sûr, aujourd'hui je le sais, mais je le sais aujourd'hui. Le savais-je alors ? Vous savez qu'on peut être hanté par le remords toute sa vie, non pas pour avoir choisi l'erreur, dont au moins on peut se repentir, mais pour s'être trouvé dans l'impossibilité de se prouver à soi-même qu'on n'aurait pas choisi l'erreur... Moi j'ai été un traître potentiel. Quel droit aurais-je désormais d'écrire quelque vérité que ce soit et de l'enseigner aux autres ?

– Excusez, dis-je, mais potentiellement vous pouviez aussi devenir Jack l'Éventreur, or vous ne l'êtes pas devenu. C'est de la névrose. Ou est-ce que votre remords s'appuie sur des indices concrets ?

– Qu'est-ce qu'un indice dans ce genre de choses ? Et à propos de névrose, ce soir il y a un dîner avec le docteur Wagner. Je vais prendre un taxi piazza della Scala. On y va, Sandra ?

– Le docteur Wagner ? demandai-je, tout en les saluant. En personne ?

– Oui, il est à Milan pour quelques jours et je vais peut-être le convaincre de nous donner un de ses essais inédits pour en faire un petit volume. Ce serait un beau coup. »

A cette époque Belbo était donc déjà en contact avec le docteur Wagner. Je me demande si ce fut ce soir-là que Wagner (prononcer Wagnère) psychanalysa Belbo gratis, et sans qu'aucun des deux le sût. Ou peut-être est-ce arrivé après.

En tout cas, ce fut la première fois, ce jour-là, que Belbo toucha deux mots de son enfance à ***. Curieux que ce fût le récit de certaines fuites – presque glorieuses, dans la gloire du souvenir, et qui, pourtant, réaffleuraient à sa mémoire après que, avec moi mais devant moi, sans gloire, mais avec sagesse, de nouveau il s'était enfui.

– 16 –

Ensuite, frère Étienne de Provins, amené en présence desdits seigneurs commissaires et interrogé par eux s'il voulait défendre l'Ordre, dit qu'il ne voulait pas, et que si les maîtres voulaient le défendre, qu'ils le fassent, mais lui avant l'arrestation avait été dans l'Ordre pendant neuf mois seulement.

Déposition du 27.11.1309.

J'avais trouvé sur Aboulafia le récit d'autres fuites. Et j'y songeais l'autre soir dans le périscope, tandis que dans le noir je percevais une succession de bruissements, craquements, grincements – et je me disais de garder mon calme, car c'était la manière dont les musées, les bibliothèques, les antiques palais parlent dans leur barbe, la nuit, ce ne sont que de vieilles armoires qui cherchent leur équilibre, des corniches qui réagissent à l'humidité vespérale, des plâtres qui s'écaillent, avares, un millimètre par siècle, des murailles qui bâillent. Tu ne peux t'enfuir, me disais-je, parce que tu es justement ici pour savoir ce qui est arrivé à quelqu'un qui a cherché de mettre fin à une série de fuites par un acte de courage insensé (ou désespéré), peut-être pour accélérer cette rencontre tant de fois renvoyée avec la vérité.

FILENAME : CANALETTO

Je me suis enfui devant une charge de police ou de nouveau devant l'histoire ? Et c'est différent ? Je suis allé au défilé par choix moral ou pour me mettre encore une fois à l'épreuve devant l'Occasion ? D'accord, j'ai manqué les grandes occasions parce que j'arrivais trop tôt, ou trop tard, mais la faute en était à l'état civil. J'aurais voulu être dans ce pré pour tirer, même au risque de toucher ma grand-mère. Je n'étais pas absent par lâcheté, mais à cause de mon âge. D'accord. Et au défilé ? J'ai fui de nouveau pour des raisons de génération, ce combat ne me regardait pas. Mais j'aurais pu risquer, même sans enthousiasme, pour prouver qu'alors, dans le pré, j'aurais su choisir. Cela a-t-il un sens de choisir la mauvaise Occasion pour se convaincre qu'on aurait choisi la bonne Occasion ? Qui sait combien de ceux qui aujourd'hui ont accepté l'affrontement ont agi ainsi. Mais une fausse occasion n'est pas la bonne Occasion.

Peut-on être veule parce que le courage des autres vous paraît disproportionné à la vacuité des circonstances ? Alors la sagesse rend veule. Et on manque donc la bonne Occasion quand on passe sa vie à guetter l'Occasion et à y réfléchir. L'Occasion, on la choisit d'instinct, et sur le moment tu ne sais pas que c'est l'Occasion. Peut-être l'ai-je saisie une fois et je ne l'ai jamais su ? Comment peut-on toujours se sentir visé et lâche simplement parce qu'on est né dans la mauvaise décennie ? Réponse : tu te sens lâche parce qu'une fois tu as été lâche.

Et si cette fois-là aussi tu avais évité l'Occasion parce que tu la sentais inadéquate ?

Décrire la maison de ***, isolée sur la colline au milieu des vignes – ne dit-on pas les collines en forme de mamelles ? – et puis la route qui menait à l'orée du bourg, à l'entrée de la dernière allée habitée – ou la première (certes tu ne le sauras jamais si tu ne choisis pas le point de vue). Le petit réfugié qui abandonne le cocon familial et pénètre dans l'habitat tentaculaire, le long de l'allée côtoie et, envieux, redoute le Sentier.

Le Sentier était le lieu de rassemblement de la bande du Sentier. Petits gars de la campagne, sales, gueulards. J'étais trop citadin, mieux valait les éviter. Mais pour rejoindre la place, et le kiosque, et la papeterie, à moins de tenter un périple presque équatorial et peu digne, il ne restait plus qu'à passer par le Canaletto. Les gars du Sentier étaient de petits gentilshommes par rapport à ceux de la bande du Canaletto, du nom d'un ex-torrent devenu puant canal d'écoulement, qui traversait encore la partie la plus pauvre de l'agglomération. Ceux du Canaletto étaient vraiment crasseux, sous-prolétaires et violents.

Ceux du Sentier ne pouvaient pas traverser la zone du Canaletto sans être assaillis et frappés. Au début, je ne savais pas que j'étais du Sentier, j'étais à peine arrivé, mais ceux du Canaletto m'avaient déjà identifié comme ennemi. Je passais dans leurs parages avec un illustré ouvert devant les yeux, je marchais en lisant, et eux me repérèrent. Je me mis à courir, et eux à mes trousses me lancèrent des cailloux, dont un traversa l'illustré, que je continuais à tenir ouvert devant moi tout en courant, pour me donner une contenance. Je sauvai ma vie mais perdis mon illustré. Le lendemain, je décidai de m'enrôler dans la bande du Sentier.

Je me présentai à leur sanhédrin, accueilli par des ricanements. A cette époque j'avais beaucoup de cheveux, naturellement dressés sur la tête, comme dans la réclame des crayons Presbitero. Les modèles que m'offraient le cinéma, la publicité, la promenade du dimanche après la messe, étaient des jeunes hommes à veste croisée aux épaules larges, petites moustaches et cheveux pommadés adhérant au crâne, luisants. La coiffure en arrière s'appelait alors, dans le peuple, la mascagna. Je voulais la mascagna. J'achetais sur la place du marché, le lundi, pour des sommes dérisoires par rapport à la situation de la Bourse des valeurs, mais énormes pour moi, des boîtes de brillantine rêche comme du miel en rayon, et je passais des heures à me l'enduire sur les cheveux jusqu'à les laminer ainsi qu'une seule calotte de plomb, un bonnet papal. Puis je mettais un filet pour les garder comprimés. Ceux du Sentier m'avaient déjà vu passer avec le filet, et ils avaient lancé des quolibets dans leur très âpre dialecte, que je comprenais mais ne parlais pas. Ce jour-là, après être resté deux heures chez moi avec le filet, je l'enlevai, vérifiai l'effet superbe dans le miroir, et m'acheminai pour rencontrer ceux à qui j'allais jurer fidélité. Je m'approchai d'eux quand désormais la brillantine du marché avait terminé son office glutineux, et que mes cheveux commençaient à se remettre en position verticale, mais au ralenti. Enthousiasme de ceux du Sentier, en cercle autour de moi, qui se donnaient des coups de coude. Je demandai d'être admis.

Malheureusement, je m'exprimais en italien : j'étais un marginal. Le chef s'avança, Martinetti, qui alors me sembla se dresser comme une tour, flamboyant avec ses pieds nus. Il décida que j'aurais à subir cent coups de pied dans le derrière. Peut-être devaient-ils réveiller le serpent Kundalinî. J'acceptai. Je me mis contre le mur, tenu aux bras par deux adjudants, et je subis cent coups de pied nu. Martinetti accomplissait sa tâche avec force, avec entrain, avec méthode, frappant de plante et non de pointe, pour ne pas se faire mal aux orteils. Le chœur des bandits rythmait le rite. Ils comptaient en dialecte. Ensuite ils décidèrent de m'enfermer dans un clapier, pendant une demi-heure, tandis qu'eux s'entretenaient dans leur parler guttural. Ils me firent sortir quand je me plaignis d'un fourmillement aux jambes. J'étais fier parce que j'avais su me conformer à la liturgie sauvage d'un groupe sauvage, avec dignité J'étais un homme appelé cheval.

En ces temps-là, il y avait à *** les chevaliers teutoniques, pas très vigilants parce que les partisans ne s'étaient pas encore manifestés – nous étions vers la fin 43, ou au tout début 44. Une de nos premières gestes fut de nous introduire dans une baraque, tandis que certains d'entre nous faisaient la cour au soldat de garde, un grand Lombard qui mangeait un énorme sandwich au saucisson et – nous sembla-t-il : nous en fûmes horripilés – à la confiture. L'équipe de diversion flattait l'Allemand, louant ses armes, et nous autres, dans la baraque (pénétrable par l'arrière, délabré) nous volions quelques pains de T.N.T. Je ne crois pas que par la suite on ait jamais utilisé le T.N.T., mais il se serait agi, selon les plans de Martinetti, de le faire exploser en pleine campagne, dans un but pyrotechnique, et avec des méthodes qu'à présent je sais très grossières et impropres. Plus tard, aux Allemands succédèrent ceux de la dixième patrouille antisubmersibles, la Decima Mas, qui constituèrent un poste de contrôle le long du fleuve, juste au carrefour où, à six heures du soir, les filles du collège de Marie Auxiliatrice descendaient de l'allée. Il s'agissait de convaincre ceux de la Decima (ils ne devaient pas avoir plus de dix-huit ans) de lier des grenades allemandes pour en faire un bouquet, de celles qui avaient un long manche, et de les dégoupiller pour les faire exploser à ras de l'eau au moment précis où arrivaient les filles. Martinetti savait bien ce qu'il fallait faire, et comment calculer les temps. Il l'expliquait aux antisubmersibles, et l'effet était prodigieux une colonne d'eau s'élevait sur la grève, au milieu d'un tonnerre fracassant, au moment précis où les filles tournaient le coin de l'allée. Fuite générale dans des cris perçants, et nous et les antisubmersibles de nous bidonner. Ils s'en souviendraient de ces jours de gloire, après le bûcher de Molay, les rescapés du camp de concentration de Coltano où on avait enfermé les vaincus de la République de Salô.

Le grand amusement des gars du Sentier était de ramasser les douilles et le matériel varié qui, après le 8 septembre, ne manquaient pas : vieux casques, gibernes, musettes, parfois des balles vierges. Pour utiliser une balle encore bonne, on procédait ainsi : en tenant la douille dans la main, on introduisait le projectile dans le trou d'une serrure, et on faisait force; la balle sortait et allait rejoindre la collection spéciale. On vidait la douille de la poudre (il s'agissait parfois de fines lamelles de balistite), qu'on disposait ensuite en des formes serpentines, à quoi on mettait le feu. La douille, d'autant plus prisée si l'amorce était intacte, venait enrichir l'Armée. Le bon collectionneur en avait beaucoup, et les alignait selon leur facture, leur couleur, leur forme et hauteur. Il y avait les divisions de fantassins, les douilles du mitra et du sten, fusils mitrailleurs, puis les porte-étendards et les chevaliers – mousqueton à baïonnette, fusil quatre-vingt-onze (le Garand à répétition nous le verrions seulement avec les Américains) – et, aspiration suprême, grands maîtres dominateurs, les douilles de mitrailleuse.

Alors que nous étions absorbés par ces jeux de paix, un soir Martinetti nous dit que l'heure était venue. Le cartel avait été envoyé à la bande du Canaletto, qui releva le défi. Le combat était prévu en territoire neutre, derrière la gare. Le soir même, à neuf heures.

Ce fut une fin d'après-midi, estivale et accablée, de grande excitation. Chacun de nous se prépara avec les dépouilles paraphernales les plus terrorisantes, cherchant des morceaux de bois qui pussent être agilement empoignés, remplissant ses gibernes et sa musette de cailloux de différente grosseur. Quelqu'un, de la bretelle d'un mousqueton, s'était fait un fouet, redoutable entre les mains de qui le maniait avec résolution. Au moins, en ces heures vespérales, nous sentions-nous tous des héros, moi plus que tous. C'était l'excitation avant l'assaut, âcre, douloureuse, splendide – adieu ma belle adieu, rude, douce peine d'être un homme d'armes, nous allions immoler notre jeunesse, comme on nous l'avait enseigné à l'école avant le 8 septembre.

Le plan de Martinetti était sagace : nous traverserions plus au nord le talus de la voie ferrée, contre toute attente, les prenant par-derrière, et déjà pratiquement vainqueurs. Puis assaut décidé, et point de quartier.

C'est ainsi qu'au crépuscule nous coupâmes l'escarpement du talus, progressant péniblement par raidillons et pentes abruptes, chargés que nous étions de pierres et de gourdins. A pic sur l'escarpement, nous les vîmes, déjà à l'affût derrière les latrines de la gare. Ils nous virent parce qu'ils regardaient vers le haut, soupçonnant que nous arriverions de ce côté-là. Il ne restait plus qu'à descendre sans leur laisser le temps de s'étonner de l'évidence de notre manoeuvre.

Personne ne nous avait pourvus de gnôle avant l'assaut, mais nous nous précipitâmes également, en hurlant. Et l'événement eut lieu à cent mètres de la gare. Là commençaient à s'élever les premières maisons qui, encore que dispersées, formaient déjà un réseau de ruelles. Il se passa que le groupe le plus hardi se jeta en avant, sans peur, tandis que moi et – par chance pour moi – quelques autres, nous ralentîmes notre allure et nous postâmes derrière les angles des maisons, observant de loin.

Si Martinetti nous avait organisés en avant-garde et arrière-garde, nous aurions fait notre devoir, mais ce fut une sorte de distribution spontanée. Ceux qui avaient de l'estomac en avant, ceux qui avaient les foies en arrière. Et depuis notre planque, la mienne plus reculée que celle des autres, nous observâmes l'engagement. Qui n'eut pas lieu.

Arrivés à quelques mètres les uns des autres, les deux groupes se firent front, en grinçant des dents, puis les chefs s'avancèrent et se mirent à parlementer. Ce fut un Yalta, ils décidèrent de se partager les zones d'influence et de respecter les passages occasionnels, comme il advenait entre chrétiens et musulmans en Terre sainte. La solidarité entre les deux chevaleries l'emporta sur l'inéluctable de la bataille. Chacun avait donné bonne preuve de soi. En bonne harmonie ils se retirèrent sur deux bandes de terrain opposées. En bonne harmonie les bandes se retirèrent sur deux bandes de terrain opposées. Ils se retirèrent sur deux côtés opposés.

A présent je me dis que je ne suis pas allé à l'attaque parce que j'avais envie de rire. Mais à l'époque je ne me le dis pas. Je me sentis lâche et c'est tout.

A présent, plus lâchement encore, je me dis que si je m'étais jeté en avant avec les autres, je n'aurais rien risqué, et j'aurais mieux vécu les années à venir. J'ai manqué l'Occasion, à douze ans. Comme manquer l'érection la première fois, c'est l'impuissance pour toute la vie.

Un mois après, quand, pour un franchissement de frontière fortuit, le Sentier et le Canaletto se trouvèrent face à face dans un champ, et que commencèrent à voler des mottes de terre, peut-être rassuré par la dynamique de l'événement passé ou aspirant au martyre, je m'exposai en première ligne. Ce ne furent pas des volées de pierres sanglantes, sauf pour moi. Une motte, qui évidemment cachait un cœur de pierre, m'atteignit à la lèvre et la fendit. Je m'enfuis en pleurant à la maison, et ma mère dut jouer de la pince à épiler pour m'enlever la terre de la fente qui s'était formée à l'intérieur de ma bouche. Le fait est qu'il m'est resté un nodule, qui correspond à la canine droite inférieure, et, quand je fais passer ma langue dessus, je sens une vibration, un frisson.

Cependant ce nodule ne m'absout pas, parce que je me le suis procuré par inconscience, non par courage. Je passe ma langue contre mes lèvres, et que fais-je ? J'écris. Mais la mauvaise littérature ne rachète pas.

Après la journée du défilé, je ne vis plus Belbo pendant environ un an. J'étais tombé amoureux d'Amparo et je n'allais plus chez Pilade, ou bien les rares fois que j'y étais passé avec Amparo, Belbo n'y était pas. Et Amparo n'aimait pas ce lieu. Sa rigueur morale et politique – qui n'avait d'égale que sa grâce, et sa splendide fierté – lui faisait sentir Pilade comme un club pour dandys démocratiques, et le dandysme démocratique était pour elle une des trames, la plus subtile, du complot capitaliste. Ce fut une année de grand engagement, de grand sérieux et de grande douceur. Je travaillais avec goût mais avec calme à ma thèse.

Un jour, je rencontrai Belbo au bord des Navigli, pas très loin de chez Garamond. « Tiens tiens, me dit-il avec joie, mon Templier préféré! On vient de m'offrir un distillat d'inénarrable vétusté. Pourquoi ne faites-vous pas un saut en haut, chez moi ? J'ai des verres en papier et l'après-midi libre.

– C'est un zeugme, observai-je.

– Non, un bourbon mis en bouteille, je crois, avant la chute d'Alamo. »

Je le suivis. Mais nous avions à peine commencé de déguster que Gudrun entra et vint annoncer qu'il y avait un monsieur. Belbo se frappa au front. Il avait oublié ce rendez-vous, mais le hasard a le goût du complot, me dit-il. S'il avait bien compris, ce type voulait présenter un livre qui concernait aussi les Templiers. « Je l'expédie tout de suite, dit-il, mais soutenez-moi avec des objections subtiles. »

Cela avait été certainement un hasard. Et c'est ainsi que je fus pris dans les mailles du filet.

– 17 –

Ainsi disparurent les chevaliers du Temple avec leur secret dans l'ombre duquel palpitait un bel espoir de la cité terrestre. Mais l'Abstrait auquel était enchaîné leur effort poursuivit dans les régions inconnues sa vie inaccessible... et plus d'une fois, au cours des temps, il laissa fluer son inspiration en des esprits capables de l'accueillir.

Victor Émile MICHELET, Le secret de la Chevalerie, 1930, 2.

Il avait une tête des années Quarante. A en juger d'après les vieilles revues que j'avais trouvées dans la cave de notre maison, ils avaient tous une tête de ce genre dans les années Quarante. Ce devait être la faim des temps de guerre : elle creusait le visage sous les pommettes et rendait l'œil vaguement fiévreux. C'était une tête que j'avais vue dans les scènes de peloton d'exécution, du côté du mur et du côté des fusils. En ces temps-là, des hommes avec la même tête se fusillaient entre eux.

Notre visiteur portait un complet bleu avec une chemise blanche et une cravate gris perle, et d'instinct je me demandai pourquoi il s'était mis en civil. Ses cheveux, d'une couleur noire peu naturelle, étaient tirés en arrière le long des tempes en deux bandes pommadées, avec mesure cependant, et laissaient au sommet du crâne, brillant, une calvitie sillonnée de rayures fines et régulières comme des fils de télégraphe, qui filaient à vue du haut du front. Le visage était bronzé, marqué, et pas seulement par les rides – explicitement coloniales. Une cicatrice pâle lui traversait la joue gauche, de la lèvre à l'oreille, et comme il portait des moustaches noires et longues, à la Adolphe Menjou, sa moustache gauche en était imperceptiblement entaillée là où, sur moins d'un millimètre, la peau s'était ouverte et puis refermée. Mensur ou blessure par balle en séton ?

Il se présenta : colonel Ardenti, tendit la main à Belbo, me fit un simple signe de la tête quand Belbo me désigna comme son collaborateur. Il s'assit, croisa les jambes, tira ses pantalons sur le genou, découvrant deux chaussettes amarante – courtes.

« Colonel... en activité ? » demanda Belbo.

Ardenti découvrit quelques prothèses de prix : « Disons à la retraite. Ou, si vous voulez, de réserve. On ne le dirait peut-être pas, mais je suis un homme âgé.

– On ne dirait pas, dit Belbo.

– Et pourtant j'ai fait quatre guerres.

– Alors vous avez dû commencer avec Garibaldi.

– Non. Lieutenant, volontaire, en Ethiopie. Capitaine, volontaire, en Espagne. Commandant, de nouveau en Afrique, jusqu'à l'abandon du quatrième rivage. Médaille d'argent. En 43... disons que j'ai choisi le côté des vaincus : et j'ai tout perdu, fors l'honneur. J'ai eu le courage de recommencer du début. Légion étrangère. École de hardiesse. En 46, sergent, en 58, colonel, avec Massu. Toujours le côté perdant. Avec l'arrivée au pouvoir du sinistre de Gaulle, je me suis retiré et je suis allé vivre en France. J'avais noué de bonnes connaissances à Alger et j'ai installé une entreprise d'import-export, à Marseille. Cette fois-là, j'ai choisi le côté gagnant, je crois, étant donné que maintenant je vis de mes rentes, et que je peux m'occuper de mon hobby– on dit comme ça, aujourd'hui, n'est-ce pas ? Et, au cours de ces dernières années, j'ai rédigé les résultats de mes recherches. Voici... » Il tira d'une serviette de cuir un classeur volumineux, qui alors me sembla rouge.

« Donc, dit Belbo, un livre sur les Templiers ?

– Les Templiers, concéda le colonel. Une passion presque juvénile. Eux aussi étaient des officiers de fortune qui cherchaient la gloire en traversant la Méditerranée.

– Monsieur Casaubon s'occupe des Templiers, dit Belbo. Il connaît le sujet mieux que moi. Racontez-nous.

– Les Templiers m'ont toujours intéressé. Une poignée de généreux qui apportent la lumière de l'Europe au milieu des sauvages, des deux Tripoli...

– Les adversaires des Templiers n'étaient pas aussi sauvages que ça, dis-je d'un ton conciliant.

– Vous n'avez jamais été capturé par les rebelles du Maghreb ? me demanda-t-il avec sarcasme.

– Pas encore », dis-je.

Il me fixa et je fus heureux de ne pas avoir servi dans ses sections. Il parla directement à Belbo. « Excusez-moi, je suis d'une autre génération. » Puis il me regarda, avec un air de défi : « Nous sommes ici pour subir un procès ou pour...

– Nous sommes ici pour parler de votre travail, mon colonel, dit Belbo. Parlez-nous-en, je vous en prie.

– Je veux tout de suite clarifier une chose, dit le colonel en posant une main sur son classeur. Je suis disposé à contribuer aux frais de publication, je ne vous propose rien à perte. Si vous cherchez des garanties scientifiques, je vous les ferai avoir. Il y a à peine deux heures, j'ai rencontré un expert en la matière, venu exprès de Paris. Il peut écrire une préface qui fera autorité... » Il devina la question de Belbo et fit un signe, voulant dire que, pour le moment, il valait mieux rester dans le vague, vu la délicatesse de la chose.

« Monsieur Belbo, dit-il, j'ai, ici, dans ces pages, la matière pour une histoire. Vraie. Pas banale. Mieux que les romans noirs américains. J'ai trouvé quelque chose, et de très important, mais ce n'est qu'un début. Je veux dire à tout le monde ce que je sais, de façon que si quelqu'un est en mesure de compléter ce jeu d'assemblage, qu'il lise, et se manifeste. J'entends lancer un appât. Et par ailleurs il faut que je le fasse tout de suite. Celui qui savait, avant moi, ce que je sais, a été probablement tué, justement pour qu'il ne le divulguât pas. Si ce que je sais, je le dis à deux mille lecteurs, personne n'aura plus intérêt à m'éliminer. » Il fit une pause : « Vous êtes un peu au courant de l'arrestation des Templiers...

– Monsieur Casaubon m'en a parlé, et j'ai été frappé de ce que cette arrestation se passe sans coup férir, et que les chevaliers soient cueillis au dépourvu... »

Le colonel sourit, avec commisération. « En effet. Il est puéril d'imaginer que des gens puissants au point de faire peur au roi de France ne fussent pas en mesure de savoir à l'avance que quatre gredins poussaient le roi et que le roi poussait le pape. Allons ! Il faut penser à un plan. A un plan sublime. Supposez que les Templiers avaient un projet de conquête du monde, et qu'ils connaissaient le secret d'une immense source de pouvoir, un secret tel que pour le préserver il valait la peine de sacrifier dans sa totalité le quartier du Temple à Paris, les commanderies répandues dans tout le royaume, et en Espagne, au Portugal, en Angleterre et en Italie, les châteaux de la Terre sainte, les dépôts monétaires, tout... Philippe le Bel le soupçonne, autrement on ne comprend pas pourquoi il aurait déchaîné la persécution, jetant le discrédit sur la fine fleur de la chevalerie française. Le Temple comprend que le roi a compris et tentera de le détruire, il ne sert de rien d'opposer une résistance frontale, le plan demande encore du temps, le trésor ou ce qui en tient lieu doit être encore définitivement localisé, ou il faut l'exploiter lentement... Et le directoire secret du Temple, dont tous désormais reconnaissent l'existence...

– Tous ?

– Certes. Il n'est pas pensable qu'un Ordre aussi puissant ait pu survivre longtemps sans l'existence d'une règle secrète.

– L'argument ne fait pas un pli, dit Belbo en me jetant un regard de côté.

– D'où, dit le colonel, les conclusions tout aussi évidentes. Le grand maître fait certes partie du directoire secret, mais il doit en être la couverture extérieure. Gauthier Walther, dans la Chevalerie et les aspects secrets de l'histoire, dit que le plan templier pour la conquête du pouvoir envisage comme terme final l'an deux mille ! Le Temple décide de passer à la clandestinité, et pour pouvoir le faire il faut qu'aux yeux de tout le monde l'Ordre disparaisse. Ils se sacrifient, voilà ce qu'ils font, grand maître compris. Certains se laissent tuer, ils ont probablement été tirés au sort. D'autres se soumettent, se fondent dans la masse. Où finissent les hiérarchies mineures, les frères laïques, les maîtres charpentiers, les verriers ?... C'est la naissance de la corporation des libres maçons, qui se répand à travers le monde, et c'est une histoire connue. Mais que se passe-t-il en Angleterre ? Le roi résiste aux pressions du pape, et les met tous à la retraite, pour qu'ils finissent tranquillement leur vie dans les commanderies de l'Ordre. Et eux, sans souffler mot, qui filent droit. Vous gobez ça ? Moi non. Et en Espagne, l'Ordre décide de changer de nom, il devient ordre de Montesa. Mes bons messieurs, c'étaient là des gens qui pouvaient convaincre un roi, ils avaient tant de lettres de change à lui dans leurs coffres-forts, qu'ils pouvaient lui faire faire banqueroute en une semaine. Même le roi du Portugal pactise : faisons comme ça, chers amis, dit-il, vous ne vous appelez plus chevaliers du Temple mais chevaliers du Christ, et pour moi ça ira. Et en Allemagne ? De rares procès, une abolition purement formelle de l'Ordre, mais là chez eux ils ont l'ordre frère, les Teutoniques, qui, à cette époque, font quelque chose de plus que de créer un État dans l'État : ils sont l'État, ils ont rassemblé un territoire grand comme celui des pays qui sont aujourd'hui sous le talon des Russes, et de ce pas ils avancent jusqu'à la fin du XVe siècle, parce qu'à ce moment-là arrivent les Mongols – mais ça c'est une autre histoire, car les Mongols nous les avons encore à nos portes... mais ne nous égarons pas...

– Non, s'il vous plaît, dit Belbo. Continuons.

– Donc. Comme tout le monde le sait, deux jours avant que Philippe ne fasse partir l'ordre d'arrestation, et un mois avant qu'il ne soit exécuté, une charrette de foin, tirée par des bœufs, quitte l'enclos du Temple pour une destination inconnue. Même Nostradamus en parle dans une de ses centuries... » Il chercha une page de son manuscrit :

Souz la pasture d'animaux ruminant par eux conduits au ventre herbipolique soldats cachés, les armes bruit menant...

« La charrette de foin est une légende, dis-je, et je ne prendrais pas Nostradamus comme une autorité en matière historiographique...

– Des personnes plus âgées que vous, monsieur Casaubon, ont prêté foi à de nombreuses prophéties de Nostradamus. D'autre part, je ne suis pas assez ingénu pour croire à l'histoire de la charrette. C'est un symbole. Le symbole du fait, évident et établi, qu'en vue de son arrestation Jacques de Molay passe le commandement et les instructions secrètes à son neveu, le comte de Beaujeu, qui devient le chef occulte du Temple dorénavant occulte.

– Il existe des documents historiques ?

– L'histoire officielle, sourit amèrement le colonel, est celle qu'écrivent les vainqueurs. Selon l'histoire officielle, les hommes comme moi n'existent pas. Non, sous l'épisode de la charrette il y a autre chose. Le noyau secret se transfère dans un centre tranquille et de là commence à constituer son réseau clandestin. C'est de cette évidence que moi je suis parti. Depuis des années, avant la guerre encore, je me demandais toujours où avaient fini ces frères en héroïsme. Quand je me suis retiré dans le privé, j'ai enfin décidé de chercher une piste. Parce qu'en France s'était passée la fuite de la charrette, en France je devais trouver le lieu de la réunion originelle du noyau clandestin. Où ? »

Il avait le sens du théâtre. Belbo et moi voulions maintenant savoir où. Nous ne trouvâmes rien de mieux à dire que : « Dites.

– Je vous le dis. Où naissent les Templiers ? D'où vient Hugues de Payns ? De la Champagne, près de Troyes. Et en Champagne, Hugues de Champagne gouverne, qui les rejoindra quelques années après, en 1125, à Jérusalem. Puis il revient chez lui et il semble bien qu'il se mette en contact avec l'abbé de Cîteaux, et qu'il l'aide à commencer dans son monastère la lecture et la traduction de certains textes hébreux. Pensez un peu, les rabbins de la haute Bourgogne se voient invités à Cîteaux, par les bénédictins blancs, et de qui ? de saint Bernard, pour étudier Dieu sait quels textes que Hugues a trouvés en Palestine. Et Hugues offre aux moines de saint Bernard une forêt, à Bar-sur-Aube, où s'élèvera Clairvaux. Et que fait saint Bernard ?

– Il devient le défenseur des Templiers, dis-je.

– Et pourquoi ? Mais savez-vous qu'il rend les Templiers plus puissants que les bénédictins ? Qu'il interdit aux bénédictins de recevoir des terres et des maisons en cadeau et que les terres et les maisons, il les fait donner aux Templiers ? Avez-vous jamais vu la Forêt d'Orient près de Troyes ? Une chose immense, une commanderie après l'autre. Et pendant ce temps, en Palestine les chevaliers ne combattent pas, vous le savez ? Ils s'installent dans le Temple, et au lieu de tuer les musulmans ils se lient d'amitié avec eux. Ils prennent contact avec leurs initiés. Bref, saint Bernard, avec l'appui économique des comtes de Champagne, constitue un ordre qui, en Terre sainte, entre en rapport avec les sectes secrètes arabes et juives. Une direction inconnue planifie les croisades pour faire vivre l'Ordre, et non le contraire, et forme un réseau de pouvoir qui se soustrait à la juridiction royale... Moi je ne suis pas un homme de science, je suis un homme d'action. Au lieu de faire trop de conjectures, j'ai fait ce que tant de chercheurs, trop verbeux, n'ont jamais fait. Je suis allé là où les Templiers venaient et où ils avaient leur base depuis deux siècles, où ils pouvaient nager comme des poissons dans l'eau...

– Le président Mao dit que le révolutionnaire doit être au milieu du peuple comme un poisson dans l'eau, dis-je.

– Calé, votre président. Les Templiers, qui préparaient une révolution bien plus grande que celle de vos communistes à col Mao...

– Ils n'ont plus de col.

– Non ? Tant pis pour eux. Les Templiers, disais-je, ne pouvaient pas ne pas chercher refuge en Champagne. A Payns ? A Troyes ? Dans la Forêt d'Orient ? Non. Payns était un bourg avec quatre maisons qui se couraient après, et, au maximum à l'époque, peut-être un château. Troyes était une ville, trop de gens du roi alentour. La forêt, templière par définition, était le premier endroit où les gardes du roi seraient allés les chercher, comme ils le firent. Non : Provins, me dis-je. S'il y avait un lieu, ce devait être Provins ! »

– 18 –

Si de l'œil nous pouvions pénétrer et voir l'intérieur de la terre, de pôle à pôle, ou de nos pieds jusqu'aux antipodes, nous apercevrions avec horreur une masse épouvantablement percée de fissures et creusée de cavernes.

T. BURNET, Telluris Theoria Sacra, Amsterdam, Wolters, 1694, p. 38.

« Pourquoi Provins ?

– Jamais été à Provins ? Lieu magique, même aujourd'hui on le sent, allez-y, vous verrez. Lieu magique, encore tout parfumé de secrets. En attendant, au XIe siècle c'est le siège du comte de Champagne, et il reste zone franche où le pouvoir central ne peut fourrer le nez. Les Templiers y sont chez eux, aujourd'hui encore une rue porte leur nom. Églises, demeures, une forteresse qui domine toute la plaine, et de l'argent, les passages des marchands, les foires, la confusion où l'on peut se confondre. Mais surtout, et depuis les temps préhistoriques, des galeries. Un réseau de galeries qui s'étend sous toute la colline, véritables catacombes qu'on peut aujourd'hui encore en partie visiter. Des endroits où, si on se réunit en secret, et s'il y a incursion des ennemis, les conjurés peuvent s'éparpiller en quelques secondes, et Dieu sait où, et, s'ils ont une bonne connaissance des conduits, ils sont déjà sortis par on ne sait quel côté, ils sont rentrés du côté opposé, à pas feutrés comme des chats, et ils sont arrivés dans le dos des envahisseurs, et ils les liquident dans le noir. Mon Dieu, je vous l'assure, mes bons messieurs, ces galeries semblent faites pour les commandos, rapides et invisibles, on s'y glisse dans la nuit, poignard entre les dents, deux grenades aux poings, et les autres, pris dans la ratonnade, on les crève, bon Dieu ! »

Ses yeux brillaient. « Vous comprenez quelle cache fabuleuse peut être Provins ? Un noyau secret qui se réunit dans le sous-sol, et tous les gens du lieu qui se taisent s'ils voient. Les hommes du roi arrivent aussi à Provins, certes, ils arrêtent les Templiers qui se montrent à la surface, et les emmènent à Paris. Reynaud de Provins subit la torture mais ne parle pas. Selon le plan secret, c'est clair, il devait se faire arrêter pour laisser croire que Provins avait été amendée, mais il devait en même temps lancer un signal : Provins ne mollit pas. Provins, le lieu des nouveaux Templiers souterrains... Des galeries qui mènent d'édifice à édifice, on fait semblant d'entrer dans un dépôt de blé ou dans un entrepôt et on sort par une église. Des galeries construites avec piliers et voûtes en maçonnerie, chaque maison de la ville haute possède encore aujourd'hui une cave avec des voûtes en ogive, et il doit y en avoir plus de cent, chaque cave, que dis-je, chaque salle souterraine était l'entrée d'un de leurs conduits.

– Conjectures, fis-je.

– Non, monsieur Casaubon. Preuves. Vous n'avez pas vu les galeries de Provins. Des salles et des salles, au cœur de la terre, pleines de graffiti. Qui se trouvent, pour la plupart, dans ce que les spéléologues appellent alvéoles latérales. Ce sont des représentations hiératiques, d'origine druidique. Graffitées avant l'arrivée des Romains. César passait dessus, et c'est ici que se tramaient la résistance, le sortilège, le piège. Et il y a les symboles des Cathares, oui messieurs, les Cathares ne se trouvaient pas seulement dans le Midi, ceux du Midi ont été détruits, ceux de la Champagne ont survécu en secret et se réunissaient ici, dans ces catacombes de l'hérésie. Cent quatre-vingt-trois d'entre eux furent brûlés à la surface, et les autres survécurent ici. Les chroniques les taxaient de bougres et manichéens – quelle coïncidence ! les bougres étaient les bogomiles, Cathares d'origine bulgare, et le mot « bougre » ne vous dit rien ? Au départ il voulait dire sodomite, parce qu'on disait que les Cathares bulgares avaient ce petit vice... » Il émit un petit rire embarrassé. « Et qui se voit accusé de ce même petit vice ? Eux, les Templiers... Curieux, n'est-ce pas?

– Jusqu'à un certain point, dis-je ; en ces temps-là, si on voulait liquider un hérétique, on l'accusait de sodomie...

– Certes, et ne pensez pas que je pense moi que les Templiers... Allons donc, c'étaient des hommes d'armes, et nous, hommes d'armes, nous aimons les belles femmes ; même s'ils avaient prononcé leurs voeux, l'homme est homme. Mais je rappelle cela parce que je ne crois pas que ce soit un hasard si, dans un milieu templier, ont trouvé refuge des hérétiques cathares, et en tout cas c'est d'eux que les Templiers avaient appris comment se servir des souterrains.

– Mais au bout du compte, dit Belbo, vous n'avancez jusque-là que des hypothèses...

– Hypothèses de départ. Je vous ai dit les raisons pour lesquelles je me suis mis à explorer Provins. Venons-en maintenant à l'histoire proprement dite. Au centre de Provins il y a un grand édifice gothique, la Grange-aux-Dîmes, et vous savez qu'un des points forts des Templiers était qu'ils recueillaient directement les dîmes sans devoir rien à l'État. Dessous, comme partout, un réseau de souterrains, aujourd'hui en très mauvais état. Bien ; alors que je fouillais dans les archives de Provins, il me tombe entre les mains un journal local de l'année 1894. On y raconte que deux dragons, les cavaliers Camille Laforgue de Tours et Edouard Ingolf de Pétersbourg (exactement : de Pétersbourg), visitaient quelques jours auparavant la Grange avec le gardien, et ils étaient descendus dans une des salles souterraines, au deuxième étage sous la surface du sol, quand le gardien, pour démontrer qu'il existait d'autres étages sous-jacents, frappa du pied par terre et des échos et des résonances se firent entendre. Le chroniqueur loue les hardis dragons qui se munissent de lanternes et de cordes, pénètrent dans Dieu sait quelles galeries comme des enfants dans une carrière, en rampant sur les coudes, et se glissent par de mystérieux conduits. Et ils arrivent, dit le journal, dans une grande salle, avec une belle cheminée, et un puits au milieu. Ils font descendre une corde avec une pierre au bout et découvrent que le puits a une profondeur de onze mètres... Ils reviennent une semaine après avec des cordes plus solides, et tandis que les deux autres tiennent la corde, Ingolf descend dans le puits et découvre une grande pièce aux murs de pierre, dix mètres sur dix, et d'une hauteur de cinq. A tour de rôle, les deux autres aussi descendent, et ils se rendent compte qu'ils sont au troisième étage sous la surface du sol, à trente mètres de profondeur. Ce que ces trois hommes font et voient dans cette salle, on l'ignore. Le chroniqueur avoue que quand il s'est rendu sur place pour vérifier, il n'a pas eu la force de suivre le même chemin dans le puits. L'histoire m'excita, et il me vint l'envie de visiter l'endroit. Mais de la fin du siècle passé à aujourd'hui, beaucoup de souterrains s'étaient écroulés, et si même ce puits avait jamais existé, qui sait où il se trouvait maintenant. Il me passa par l'esprit que les dragons avaient déniché quelque chose au troisième sous-sol. J'avais lu, et précisément ces jours-là, un livre sur le secret de Rennes-le-Château, encore une histoire où, d'une certaine manière, les Templiers sont de la partie. Un curé sans le sou et sans avenir s'avise d'effectuer la restauration d'une vieille église dans un petit bourg de deux cents âmes, il soulève une pierre du pavement du choeur et trouve un étui avec des manuscrits fort anciens, qu'il dit. Uniquement des manuscrits ? On ne sait trop ce qui se passe, mais dans les années qui suivent le curé devient immensément riche, brûle la chandelle par les deux bouts, vit dans la dissipation, subit un procès devant les tribunaux ecclésiastiques... Et si à l'un des dragons ou à tous les deux il était arrivé quelque chose de semblable ? Ingolf descend le premier, il trouve un objet précieux de dimensions réduites, le cache sous son blouson, remonte, ne dit rien aux deux autres... Bref, je suis têtu, et s'il n'en avait pas toujours été ainsi, j'aurais eu une vie différente. » De ses doigts il avait effleuré sa balafre. Puis il avait porté les mains à ses tempes, et, dans un mouvement vers sa nuque, il s'était assuré que ses cheveux adhéraient comme il faut.

« Je vais à Paris, aux téléphones de la poste centrale, et recherche systématiquement dans les Bottin de la France entière une famille Ingolf. J'en trouve une seule, à Auxerre, et j'écris en me présentant comme un chercheur dans le domaine archéologique. Deux semaines plus tard, je reçois la réponse d'une vieille sage-femme : c'est la fille de cet Ingolf, et elle est curieuse de savoir pourquoi je m'intéresse à lui, et même elle me demande si, pour l'amour de Dieu, je sais quelque chose au sujet de son père... Je le disais bien que derrière tout ça il y avait un mystère. Je me précipite à Auxerre, la demoiselle Ingolf vit dans une maisonnette toute recouverte de lierre, avec un petit portail de bois fermé par une ficelle et un clou. Une vieille demoiselle bien proprette, gentille, peu cultivée. Elle me demande aussitôt ce que je sais sur son père et je lui dis que je sais seulement qu'un jour il est descendu dans un souterrain, à Provins, et que je suis en train d'écrire un essai historique sur cette région. Elle tombe des nues, elle n'a jamais su que son père était allé à Provins. Il avait été dans les dragons, certes, mais il avait quitté le service en 95, avant sa naissance à elle. Il avait acheté cette maisonnette à Auxerre, et, en 98, il avait épousé une fille du coin, qui avait un petit pécule. Elle avait cinq ans quand sa mère était morte, en 1915. Quant à son père, il avait disparu en 1935. Littéralement disparu. Il était parti pour Paris, comme il le faisait au moins deux fois par an, et il n'avait plus donné de nouvelles. La gendarmerie locale avait télégraphié à Paris : volatilisé. Déclaration de mort présumée. Et comme ça notre demoiselle était restée seule et elle s'était mise à travailler, car l'héritage paternel n'allait pas très loin. Évidemment elle n'avait pas trouvé de mari, et, d'après les soupirs qu'elle poussa, il devait y avoir eu une histoire, la seule de sa vie, qui s'était mal terminée. " Et toujours avec cette angoisse, avec ce remords continuel, monsieur Ardenti, de ne rien savoir de mon pauvre papa, pas même où est sa tombe, si toutefois elle existe quelque part. " Elle avait envie de parler de lui : si tendre, si tranquille, méthodique et si cultivé. Il passait ses journées dans son petit studio, là-haut dans la mansarde, à lire et à écrire. Pour le reste, un petit coup de pioche dans le jardin et il taillait une petite bavette avec le pharmacien – désormais mort lui aussi. De temps en temps, comme elle l'avait dit, un voyage à Paris, pour affaires, c'était son expression. Mais il revenait toujours avec un paquet de livres. Son studio en était encore plein, elle voulut me les faire voir. Nous sommes montés. Une chambrette ordonnée et propre, que la demoiselle Ingolf époussetait encore une fois par semaine : pour sa maman, elle pouvait apporter des fleurs au cimetière ; pour son pauvre papa, c'était la seule chose qu'elle pouvait faire. Tout comme il l'avait laissée, lui ; elle aurait aimé avoir poursuivi des études afin de pouvoir lire ces livres, mais c'étaient des choses en ancien français, en latin, en allemand, même en russe, parce que le papa était né et avait passé son enfance là-bas, il était le fils d'un fonctionnaire de l'ambassade de France. La bibliothèque contenait une centaine de volumes, la plupart (et j'exultai) sur le procès des Templiers, par exemple les Monumens historiques relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple, de Raynouard, imprimé en 1813, une pièce d'antiquaire. Beaucoup de volumes sur des écritures secrètes, une véritable collection de cryptologue, quelques livres de paléographie et de diplomatique. Il y avait un registre avec de vieux comptes, et en le feuilletant j'ai trouvé une note qui m'a fait sursauter : elle concernait la vente d'un étui, sans autres précisions, et sans le nom de l'acquéreur. Point de chiffres mentionnés, mais la date était de l'année 1895, et, sitôt après, suivaient des comptes précis, le grand-livre d'un monsieur prudent qui administrait avec discernement son magot. Quelques notes sur l'acquisition de livres chez des antiquaires parisiens. La mécanique de l'histoire me devenait claire : Ingolf trouve dans la crypte un étui d'or incrusté de pierres précieuses, il n'hésite pas un instant, l'enfile dans son blouson, remonte et ne souffle mot à ses compagnons. Chez lui, il en extrait un parchemin, cela me paraît évident. Il va à Paris, contacte un antiquaire, un usurier, un collectionneur, et avec la vente de l'étui, même au rabais, il devient pour le moins aisé. Mais il fait davantage, il abandonne le service, se retire à la campagne et commence à acheter des livres et à étudier le parchemin. Sans doute y a-t-il déjà en lui le chercheur de trésors, autrement il ne serait pas descendu dans les souterrains à Provins, et il a probablement assez de culture pour décider qu'il peut déchiffrer tout seul ce qu'il a trouvé. Il travaille, tranquille, sans soucis, en bon monomane, durant plus de trente ans. Parle-t-il à quelqu'un de ses découvertes ? Qui sait. Le fait est qu'en 1935 il doit penser avoir bien avancé ou bien, au contraire, être arrivé à un point mort, parce qu'il décide de s'adresser à quelqu'un, soit pour lui dire ce qu'il sait soit pour se faire dire ce qu'il ne sait pas. Mais ce qu'il sait doit être si secret, et terrible, que le quelqu'un à qui il s'adresse le fait disparaître... Revenons à la mansarde. Pour l'instant, il fallait voir si Ingolf avait laissé quelque piste. J'ai dit à la bonne demoiselle que, peut-être, en examinant les livres de son père, je trouverais trace de sa découverte de Provins, et que dans mon essai je donnerais de lui un ample témoignage. Elle en fut enthousiaste, ah ! son pauvre papa, elle me dit que je pouvais rester tout l'après-midi et revenir le lendemain si c'était nécessaire, elle m'apporta un café, m'alluma les lampes et s'en retourna dans le jardin, me laissant maître de la place. La chambre avait des murs lisses et blancs, elle ne présentait pas de coffres, d'écrins, d'anfractuosités où je pusse fouiller, mais je n'ai rien négligé, j'ai regardé dessus, dessous et dedans les rares meubles, dans une armoire quasi vide avec quelques vêtements garnis seulement de naphtaline, j'ai retourné les trois ou quatre tableaux, des gravures de paysages. Je vous épargne les détails, je ne vous dis que ça : j'ai bien travaillé, le rembourrage des divans, on ne doit pas uniquement le tâter, il faut aussi y enfiler des aiguilles pour sentir si on ne rencontre pas de corps étrangers... »

Je compris que le colonel n'avait pas fréquenté que des champs de bataille.

« Il me restait les livres, dans tous les cas il était bon que je relève les titres, et vérifie s'il n'y avait pas d'annotations dans les marges, des mots soulignés, quelques indices... Enfin, voilà que je prends maladroitement un vieux volume à la lourde reliure, il tombe : un feuillet écrit à la main en sort. D'après le type de papier quadrillé et d'après l'encre, il ne paraissait pas très vieux, il pouvait avoir été écrit dans les dernières années de vie d'Ingolf. Je le parcourus à peine, assez pour y lire une annotation en marge : " Provins 1894 ". Vous imaginerez mon émotion, la vague de sentiments qui m'a assailli... Je compris qu'Ingolf était allé à Paris avec le parchemin original, mais ce feuillet en constituait la copie. Je n'ai pas hésité. La demoiselle Ingolf avait épousseté ces livres pendant des années, mais elle n'avait jamais repéré ce feuillet, sinon elle m'en aurait parlé. Bien, elle continuerait à l'ignorer. Le monde se divise entre vaincus et vainqueurs. J'avais eu pour ma part mon compte de défaites, je devais maintenant saisir la victoire par les cheveux. Je fis glisser le feuillet dans ma poche. Je pris congé de la demoiselle en lui disant que je n'avais rien trouvé d'intéressant mais que je citerais son père, si j'écrivais quelque chose, et elle me bénit. Messieurs, un homme d'action, et brûlé par une passion comme celle qui me brûlait, ne doit pas se faire trop de scrupules devant la grisaille d'un être que le destin a désormais condamné.

– Ne vous justifiez pas, dit Belbo. Vous l'avez fait. A présent, dites.

– A présent, je vous montre à vous, messieurs, ce texte. Vous me permettrez de produire une photocopie. Non par défiance. Pour ne pas soumettre l'original à l'usure.

– Mais Ingolf ne détenait pas l'original, dis-je. C'était sa copie d'un présumé original.

– Monsieur Casaubon, quand les originaux n'existent plus, la dernière copie est l'original.

– Mais Ingolf pourrait avoir mal transcrit.

– Vous ne savez pas, vous, s'il en est ainsi. Et moi je sais que la transcription d'Ingolf dit la vérité, car je ne vois pas comment la vérité pourrait être différente. Par conséquent la copie d'Ingolf est l'original. Nous sommes d'accord sur ce point, ou on se met à faire des petits jeux d'intellectuels ?

– Je ne peux pas les souffrir, dit Belbo. Voyons votre copie originale. »

19

Depuis Beaujeu l'Ordre n'a jamais cessé un instant de subsister et nous connaissons depuis Aumont une suite ininterrompue des Grands Maîtres de l'Ordre jusqu'à nos jours et, si le nom et la résidence du véritable Grand Maître et des vrais Supérieurs, qui régissent l'Ordre et dirigent ses sublimes travaux aujourd'hui, est un mystère qui n'est connu que des vrais Illuminés, tenu à cet égard en secret impénétrable, c'est parce que l'heure de l'Ordre n'est pas encore venue et le temps n'est pas accompli...

Manuscrit de 1760, in G.A. SCHIFFMANN, Die Entstehung der Rittergrade in der Freimauerei um die Mitte des XVIII Jabrbunderts, Lipsia, Zechel, 1882, pp. 178-190.

Ce fut notre premier, lointain contact avec le Plan. Ce jour-là j'aurais pu être ailleurs. Si ce jour-là je n'avais pas été dans le bureau de Belbo, maintenant je serais... à Samarcande en train de vendre des graines de sésame, éditeur d'une collection en braille, directeur de la First National Bank sur la Terre de François-Joseph ? Les conditionnels contrefactuels sont toujours vrais parce que la prémisse est fausse. Mais ce jour j'étais là, et c'est pour cela qu'à présent je suis où je suis.

D'un geste théâtral, le colonel nous avait montré le feuillet. Je l'ai encore ici, au milieu de mes papiers, dans une chemise de plastique, plus jaune et délavé qu'il n'était alors, avec ce papier thermique qu'on utilisait dans ces années-là. Il y avait en réalité deux textes, le premier, serré, qui occupait la première moitié de la page, et le second, espacé dans ses versiculets mutilés...

Le premier texte était une sorte de litanie démoniaque, une parodie de langue sémitique :

Kuabris Defrabax Rexulon Ukkazaal Ukzaab Urpaefel Taculbain Habrak Hacoruin Maquafel Tebrain Hmcatuin Rokasor Himesor Argaabil Kaquaan Docrabax Reisaz Reisabrax Decaiquan Oiquaquil Zaitabor Qaxaop Dugraq Xaelobran Disaeda Magisuan Raitak Huidal Uscolda Arabaom Zipreus Mecrim Cosmae Duquifas, Rocarbis

« Ce n'est pas évident, observa Belbo.

– Non, n'est-ce pas ? acquiesça avec malice le colonel. Et j'y aurais perdu ma vie si un jour, presque par hasard, je n'avais trouvé sur l'éventaire d'un bouquiniste un livre consacré à Trithème et si mes yeux n'étaient tombés sur un de ses messages en chiffre : " Pamersiel Oshurmy Delmuson Thafloyn... " Je tenais une piste, je l'ai suivie jusqu'au bout. Trithème était pour moi un inconnu, mais je retrouvai à Paris une édition de sa Steganographia, hoc est ars per occultam scripturam animi sui voluntatem absentibus aperiendi certa, Francfort 1606. L'art d'ouvrir à travers une écriture occulte son esprit aux personnes éloignées. Personnage fascinant, ce Trithème. Abbé bénédictin de Spannheim, vivant entre le XVe et le XVIe siècle, un érudit, qui connaissait l'hébreu et le chaldéen, les langues orientales comme le tartare, en contact avec des théologiens, des kabbalistes, des alchimistes, certainement avec le grand Cornelius Agrippa de Nettesheim et peut-être avec Paracelse... Trithème masque ses révélations sur les écritures secrètes avec des fumisteries nécromantiques, il dit qu'il faut envoyer des messages chiffrés du type de celui que vous avez sous les yeux, et puis le destinataire devra évoquer des anges tels Pamersiel, Padiel, Dorothiel et ainsi de suite, qui l'aideront à comprendre le vrai message. Mais les exemples qu'il fournit sont souvent des messages militaires, et le livre est dédié au comte palatin et duc de Bavière Philippe, et il constitue un des premiers exemples de travail cryptographique sérieux, dignes de services secrets.

– Pardon, demandai-je, mais si j'ai bien compris, Trithème a vécu au moins cent ans après la rédaction du manuscrit qui nous intéresse...

– Trithème était affilié à une Sodalitas Celtica, où on s'occupait de philosophie, d'astrologie, de mathématique pythagoricienne. Vous saisissez le rapport ? Les Templiers sont un ordre initiatique qui remonte aussi à la science des anciens Celtes, c'est désormais amplement prouvé. Par une voie quelconque, Trithème apprend les mêmes systèmes cryptographiques utilisés par les Templiers.

– Impressionnant, fit Belbo. Et la transcription du message secret, qu'est-ce qu'elle dit ?

– Du calme, messieurs. Trithème présente quarante cryptosystèmes majeurs et dix mineurs. J'ai eu de la chance, ou bien les Templiers de Provins ne s'étaient pas trop creusé les méninges, sûrs que personne ne devinerait leur clef. J'ai tout de suite essayé avec le premier des quarante cryptosystèmes majeurs et j'ai fait l'hypothèse que dans ce texte comptent seules les initiales. »

Belbo demanda le feuillet et le parcourut : « Mais même comme ça il en sort une suite de lettres sans signification : kdruuuth...

– Normal, dit avec condescendance le colonel. Les Templiers ne s'étaient pas trop creusé les méninges, mais ils n'étaient pas non plus trop paresseux. Cette première séquence est à son tour un autre message chiffré, et j'ai aussitôt pensé à la seconde série des dix cryptosystèmes. Vous voyez, pour cette seconde série Trithème utilisait des rotules, et voici celle du premier cryptogramme... »

Il tira de son classeur une autre photocopie, approcha sa chaise de la table et fit suivre sa démonstration en touchant les lettres de son stylo fermé.

« C'est le système le plus simple. Ne tenez compte que du cercle extérieur. Pour chaque lettre du message en clair, on substitue la lettre qui précède. Pour A on écrit Z, pour B on écrit A et ainsi de suite. Enfantin pour un agent secret, aujourd'hui, mais en ces temps-là c'était considéré comme de la sorcellerie. Naturellement, pour déchiffrer, on suit le chemin inverse, et on substitue à chaque lettre du message chiffré la lettre qui suit. J'ai essayé, et certes j'ai eu de la chance de réussir à la première tentative, mais voici la solution. » Il transcrivit : « Les XXXVI inuisibles séparez en six bandes, les trente-six Invisibles séparés en six groupes.

– Et qu'est-ce que ça signifie ?

– A première vue, rien. Il s'agit d'une sorte d'en-tête, de constitution d'un groupe, écrit en langue secrète pour des raisons rituelles. Puis, pour le reste, certains qu'ils plaçaient leur message dans un recoin inviolable, nos Templiers se sont limités au français du XIVe siècle. En effet, voyons le second texte.

a la ... Saint Jean

36 p charrete de fein

6 ... entiers avec saiel

p ... les blancs mantiax

r ... s ... chevaliers de Pruins pour la ... j . nc .

6 foiz 6 en 6 places

chascune foiz 20 a ... 120 a ...

iceste est l'ordonation

al donjon li premiers

it li secunz joste iceus qui ... pans

it al refuge

it a Nostre Dame de l'altre part de l'iau

it a l'ostel des popelicans

it a la pierre

3 foiz 6 avant la feste ... la Grant Pute.

– Et ce serait là le message non chiffré ? demanda Belbo, déçu et amusé.

– Il est évident que dans la transcription d'Ingolf les petits points représentaient des mots illisibles, des espaces où le parchemin était consumé... Mais voici ma transcription finale où, par conjectures que vous me permettrez de qualifier de lucides et inattaquables, je restitue le texte dans son ancienne splendeur – comme on dit. »

Il retourna, d'un geste de prestidigitateur, la photocopie et nous montra ses notes à lui en caractères d'imprimerie.

LA (NUIT DE) SAINT JEAN

36 (ANS) P(OST) LA CHARRETTE DE FOIN

6 (MESSAGES) INTACTS AVEC SCEAU

P(OUR LES CHEVALIERS AUX) BLANCS MANTEAUX [LES TEMPLIERS]

R(ELAP)S DE PROVINS POUR LA (VAIN) JANCE [VENGEANCE]

6 FOIS 6 DANS 6 LOCALITÉS CHAQUE FOIS 20 A(NS FAIT) 120 A(NS)

CECI EST LE PLAN

QUE LES PREMIERS AILLENT AU CHÂTEAU

IT(ERUM) [DE NOUVEAU APRÈS 120 ANS] QUE LES SECONDS REJOIGNENT CEUX (DU) PAIN

DE NOUVEAU AU REFUGE

DE NOUVEAU A NOTRE DAME AU-DELÀ DU FLEUVE

DE NOUVEAU A L'HOSTELLERIE DES POPELICANTS

DE NOUVEAU A LA PIERRE

3 FOIS 6 [666] AVANT LA FÊTE (DE LA) GRANDE PROSTITUÉE.

« Pire que d'avancer dans le noir, dit Belbo.

– Certes, c'est encore tout à interpréter. Mais Ingolf y était certainement arrivé, comme j'y suis arrivé moi. C'est moins obscur qu'il n'y paraît, pour qui connaît l'histoire de l'Ordre. »

Une pause. Il demanda un verre d'eau, et il continua à nous faire suivre le texte mot à mot.

« Alors : dans la nuit de la Saint-Jean, trente-six ans après la charrette de foin. Les Templiers destinés à la perpétuation de l'Ordre échappent à la capture en septembre 1307, sur une charrette de foin. En ces temps-là, l'année se calculait d'une Pâques à l'autre. 1307 finit donc vers ce qui, selon notre comput, serait la Pâques 1308. Essayez de calculer trente-six ans après la fin de l'année 1307 (qui est notre Pâques 1308) et nous arrivons à la Pâques 1344. Après les trente-six ans fatidiques, nous sommes en notre année 1344. Le message est déposé dans la crypte, à l'intérieur d'un réceptacle précieux, comme sceau, acte notarié de quelque événement qui s'est accompli dans ce lieu, après la constitution de l'Ordre secret, la nuit de la Saint-Jean, c'est-à-dire le 23 juin 1344.

– Pourquoi l'année 1344 ?

– Je pense que de 1307 à 1344 l'Ordre secret se réorganise et travaille au projet dont le parchemin ratifie la mise en marche. Il fallait attendre que les eaux se calment, que les fils se renouent entre les Templiers de cinq ou six pays. D'autre part, les Templiers ont attendu trente-six ans, pas trente-cinq ou trente-sept, parce que, évidemment, le nombre 36 avait pour eux des valeurs mystiques, comme vient nous le confirmer aussi le message chiffré. La somme interne de 36 donne neuf, et je n'ai pas besoin de vous rappeler les significations profondes de ce nombre.

– Je peux ? » C'était la voix de Diotallevi, qui s'était glissé derrière nous, à pas feutrés tel un Templier de Provins.

« De l'eau à ton moulin », dit Belbo. Qui le présenta rapidement ; le colonel ne parut pas excessivement dérangé, il donnait plutôt l'impression de désirer un auditoire nombreux et attentif. Il poursuivit son interprétation, et Diotallevi buvait du petit-lait numérologique. Pure Gematria.

« Nous en arrivons aux sceaux : six choses intactes avec un sceau. Ingolf trouve un étui, d'évidence fermé par un sceau. Par qui a été scellé cet étui ? Par les Manteaux Blancs, et donc par les Templiers. Or nous voyons dans le message un r, quelques lettres effacées, et un s. Moi je lis " relaps ". Pourquoi ? Parce que nous savons tous que les relaps étaient des accusés qui avaient avoué et se rétractaient, et les relaps ont joué un rôle non indifférent dans le procès des Templiers. Les Templiers de Provins assument orgueilleusement leur nature de relaps. Ce sont ceux qui se dissocient de l'infâme comédie du procès. Il est donc question des chevaliers de Provins, relaps, prêts pour quoi ? Les rares lettres à notre disposition suggèrent " vainjance ", pour la vengeance.

– Quelle vengeance ?

– Messieurs ! Toute la mystique templière, depuis le procès, tourne autour du projet de venger Jacques de Molay. Je ne tiens pas en grande estime les rites maçonniques, mais eux, caricature bourgeoise de la chevalerie templière, en sont quand même un reflet, pour dégénéré qu'il soit. Et un des grades de la maçonnerie de rite écossais est celui de Chevalier Kadosch, en hébreu chevalier de la vengeance.

– D'accord, les Templiers se préparent à la vengeance. Et puis ?

– Combien de temps devra prendre ce plan de vengeance ? Le message chiffré nous aide à comprendre le message traduit. Six chevaliers sont requis pour six fois en six lieux, trente-six divisés en six groupes. Ensuite il est dit " Chaque fois vingt ", et ici il y a quelque chose qui n'est pas clair, mais qui, dans la transcription d'Ingolf, semble être un a. J'en ai déduit : chaque fois vingt ans, par six fois, cent vingt ans. Si nous suivons le reste du message, nous trouvons une liste de six lieux ou de six tâches à accomplir. Il est question d'une " ordonation ", un plan, un projet, une marche à suivre. Et il est dit que les premiers doivent se rendre à un donjon ou château, les deuxièmes dans un autre endroit, et ainsi de suite jusqu'aux sixièmes. Par conséquent le document nous dit qu'il devrait y avoir six autres documents encore scellés, répartis dans des lieux différents, et il me semble évident qu'il faut briser les sceaux l'un après l'autre, et à distance de cent vingt ans l'un de l'autre...

– Mais pourquoi chaque fois vingt ans ? demanda Diotallevi.

– Ces chevaliers de la vengeance doivent accomplir une mission en un lieu déterminé tous les cent vingt ans. Il s'agit d'une forme de relais Il est évident qu'après la nuit de l'an 1344, six chevaliers partent et chacun va dans un des six lieux prévus par le plan. Mais le gardien du premier sceau ne peut certes pas rester en vie pendant cent vingt ans. Il faut comprendre que chaque gardien de chaque sceau doit rester en charge vingt ans, et puis passer l'ordre à un successeur. Vingt années est un terme raisonnable, six gardiens par sceau, pendant vingt années chacun, donnent la garantie qu'à la cent vingtième année le détenteur du sceau puisse lire une instruction, mettons, et la passer au premier des gardiens du deuxième sceau. Voilà pourquoi le message s'exprime au pluriel, que les premiers aillent par ici, que les deuxièmes aillent par là... Chaque lieu est pour ainsi dire contrôlé, en l'espace de cent vingt ans, par six chevaliers. Faites le compte : du premier au sixième lieu il y a cinq passages, qui prennent six cents années. Ajoutez 600 à 1344 et vous obtiendrez 1944. Ce qui est aussi confirmé par la dernière ligne. Clair comme le jour.

– C'est-à-dire?

– La dernière ligne précise " trois fois six avant la fête (de la) Grande Prostituée ". Là aussi un jeu numérologique, parce que la somme interne de 1944 donne précisément 18. Dix-huit, c'est trois fois six, et cette nouvelle, admirable coïncidence numérique suggère aux Templiers une autre très subtile énigme. 1944 est l'année où le plan doit parvenir à son terme. En vue de quoi ? Mais de l'an deux mille ! Les Templiers pensent que le deuxième millénaire marquera l'avènement de leur Jérusalem, une Jérusalem terrestre, l'Antéjérusalem. Ils sont persécutés en tant qu'hérétiques? En haine de l'Église, ils s'identifient à l'Antéchrist. Vous savez que le 666 dans toute la tradition occulte est le nombre de la Bête. Le six cent soixante-six, année de la Bête, est l'an deux mille où triomphera la vengeance templière, l'Antéjérusalem est la Nouvelle Babylone dont parle l'Apocalypse ! La référence au 666 est une provocation, une bravade d'hommes d'armes. Une prise en charge de sa diversité, comme on dirait aujourd'hui. Belle histoire, n'est-ce pas ? »

Il nous regardait avec des yeux humides, des lèvres et des moustaches humides, tandis que de la main il caressait son classeur.

« D'accord, dit Belbo, on a là, dans leurs grandes lignes, les échéances d'un plan. Mais lequel ?

– Vous en demandez trop. Si je le savais, je n'aurais pas besoin de lancer mon appât. Mais je sais une chose. Qu'en cet espace de temps, il est arrivé un accident de parcours et le plan ne s'est pas accompli : autrement, permettez, on le saurait. Et je peux même comprendre pourquoi : 1944 n'est pas une année facile, les Templiers ne pouvaient pas savoir qu'il y aurait eu une guerre mondiale rendant tout contact plus difficile.

– Excusez-moi si j'interviens, dit Diotallevi, mais si je comprends bien, une fois ouvert le premier sceau, la dynastie de vos gardiens ne s'éteint pas. Elle continue jusqu'à l'ouverture du dernier sceau, quand sera nécessaire la présence de tous les représentants de l'Ordre. Et par conséquent, chaque siècle, ou bien chaque cent vingt années, nous aurions toujours six gardiens pour chaque lieu, donc trente-six.

– Affirmatif, dit Ardenti.

– Trente-six chevaliers pour chacun des six endroits, cela fait 216, dont la somme intérieure fait 9. Et puisqu'il y a 6 siècles, multiplions 216 par 6 et nous avons 1296, dont la somme intérieure fait 18, c'est-à-dire 3 par 6, 666. » Diotallevi aurait peut-être procédé à la refonte arithmologique de l'histoire universelle si Belbo, d'un coup d'œil, ne l'avait arrêté, comme font les mères quand leur enfant commet une gaffe. Mais le colonel était en train de reconnaître en Diotallevi un illuminé.

« C'est magnifique ce que vous me montrez là, professeur ! Vous savez que neuf est le nombre des premiers chevaliers qui formèrent le noyau du Temple à Jérusalem !

– Le Grand Nom de Dieu, tel qu'il est exprimé dans le tétragrammaton, dit Diotallevi, est de soixante-douze lettres, et sept et deux font neuf. Mais je vous dirai davantage, si vous me le permettez. Selon la tradition pythagoricienne, que la Kabbale reprend (ou inspire), la somme des nombres impairs de un à sept donne seize, et la somme des nombres pairs de deux à huit donne vingt, et vingt plus seize ça fait trente-six.

– Mon Dieu, professeur, frémissait le colonel, je le savais, je le savais. Vous me réconfortez. Je suis près de la vérité. »

Je ne comprenais pas jusqu'à quel point Diotallevi faisait de l'arithmétique une religion ou de la religion une arithmétique, probablement faisait-il l'une et l'autre chose, et j'avais en face de moi un athée qui jouissait de son ravissement dans quelque ciel supérieur. Il pouvait devenir un dévot de la roulette (il l'eût mieux valu), et il s'était voulu rabbin mécréant.

A présent, je ne me rappelle pas exactement ce qui se passa, mais Belbo intervint avec son bon sens des gens du Pô et rompit le charme. Il restait au colonel d'autres lignes à interpréter et nous voulions tous savoir. Il était déjà six heures du soir. Six heures, pensai-je, qui sont aussi dix-huit heures.

« D'accord, dit Belbo. Trente-six par siècle, les chevaliers pas à pas s'apprêtent à découvrir la Pierre. Mais quelle est cette Pierre ?

– Allons ! Il s'agit naturellement du Graal. »

– 20 –

Le Moyen Age attendait le héros du Graal et que le chef du Saint Empire Romain devînt une image et une manifestation du « Roi du Monde » même... que l'Empereur invisible fût aussi le manifeste et l'Age du Milieu... eût aussi le sens d'un Age du Centre... Le centre invisible et inviolable, le souverain qui doit se réveiller, et jusqu'au héros vengeur et restaurateur, ne sont pas imaginations d'un passé mort plus ou moins romantique, mais bien la vérité de ceux qui, aujourd'hui, seuls, peuvent légitimement s'appeler vivants.

Julius EVOLA, Il mistero del Graal, Roma, Edizioni Mediterranee, 1983, c. 23 et Épilogue.

« Vous dites qu'il y a aussi un rapport avec le Graal ? s'informa Belbo.

– Naturellement. Et ce n'est pas moi qui le dis. Sur ce qu'est la légende du Graal, je ne crois pas devoir m'étendre, je parle avec des personnes cultivées. Les chevaliers de la Table ronde, la recherche mystique de cet objet prodigieux qui, pour certains, serait la coupe où le sang de Jésus fut recueilli, transportée en France par Joseph d'Arimathie, pour d'autres une pierre aux pouvoirs mystérieux. Souvent le Graal apparaît comme une lumière fulgurante... Il s'agit d'un symbole, qui représente une force, une source d'immense énergie. Il nourrit, guérit des blessures, aveugle, foudroie... Un rayon laser ? On a aussi pensé à la pierre philosophale des alchimistes, mais même dans cette hypothèse, que fut la pierre philosophale si ce n'est le symbole de quelque énergie cosmique ? La littérature sur ce sujet est innombrable, mais on repère facilement certains signaux irréfutables. Si vous lisez le Parzival de Wolfram von Eschenbach, vous verrez que le Graal y apparaît comme gardé dans un château de Templiers ! Eschenbach était-il un initié ? Un imprudent qui a révélé quelque chose qu'il valait mieux taire ? Mais ce n'est pas tout. Ce Graal gardé par les Templiers est défini comme une pierre tombée du ciel : lapis exillis. On ne sait pas si cela signifie pierre du ciel (" ex coelis ") ou qui vient de l'exil. En tout cas c'est quelque chose qui vient de loin, et on a suggéré que cela pourrait être un météorite. En ce qui nous concerne, nous y sommes : une Pierre. Quoi que fût le Graal, pour les Templiers il symbolise l'objet ou le but du plan.

– Pardon, dis-je, selon la logique du document, au sixième rendez-vous les chevaliers devraient se trouver près d'une pierre ou dessus, mais pas trouver une pierre.

– Autre subtile ambiguïté, autre lumineuse analogie mystique ! Bien sûr que le sixième rendez-vous est sur une pierre, et nous verrons où, mais sur cette pierre, une fois achevée la transmission du plan et brisés les six sceaux, les chevaliers sauront où trouver la Pierre ! C'est en somme le jeu évangélique : tu es Pierre et sur cette pierre... Sur la pierre vous trouverez la Pierre.

– Il ne peut en être qu'ainsi, dit Belbo. Je vous en prie, poursuivez. Casaubon, n'interrompez pas toujours. Nous sommes impatients de connaître le reste.

– Donc, dit le colonel, la référence évidente au Graal m'a longtemps fait penser que le trésor était un immense dépôt de matières radioactives, à la limite tombées d'autres planètes. Veuillez considérer, par exemple, dans la légende, la mystérieuse blessure du roi Amfortas... On dirait d'un radiologue qui s'est trop exposé... De fait, il ne faut pas le toucher. Pourquoi ? Songez à l'émotion que les Templiers doivent avoir éprouvée quand ils sont arrivés sur le rivage de la mer Morte : vous le savez, des eaux bitumeuses très lourdes où on flotte comme du liège, et qui ont des propriétés curatives... Ils pourraient avoir découvert en Palestine un dépôt de radium, d'uranium, qu'ils ont compris ne pas pouvoir exploiter sur-le-champ. Les rapports entre le Graal, les Templiers et les Cathares ont été scientifiquement étudiés par un valeureux officier allemand, je veux parler d'Otto Rahn, un Obersturmbannführer des SS qui a consacré sa vie à méditer avec rigueur sur la nature européenne et aryenne du Graal – je ne veux pas dire comment et pourquoi il a perdu la vie en 1939, mais il y en a qui affirment... eh, puis-je oublier ce qui est arrivé à Ingolf ?... Rahn nous montre les rapports entre la Toison d'or des Argonautes et le Graal... en somme, il est évident qu'il y a un lien entre le Graal mystique de la légende, la pierre philosophale (lapis !) et cette source de puissance immense que convoitaient les fidèles de Hitler à la veille de la guerre, et jusqu'à leur dernier souffle. Remarquez que dans une version de la légende les Argonautes voient une coupe, je dis bien une coupe, planer au-dessus de la Montagne du Monde avec l'Arbre de la Lumière. Les Argonautes trouvent la Toison d'or et leur navire est emporté par enchantement en pleine Voie Lactée, dans l'hémisphère Austral où, avec la Croix, le Triangle et l'Autel, il domine et affirme la nature lumineuse du Dieu éternel. Le triangle symbolise la Trinité divine, la croix le divin Sacrifice d'amour et l'autel est la Table de la Cène, qui portait la Coupe de la Résurrection. L'origine celtique et aryenne de tous ces symboles est évidente. »

Le colonel semblait pris par la même exaltation héroïque qui avait poussé au suprême sacrifice son... comment déjà? obersturmunddrang, n'importe, diable de nom. Il fallait le ramener à la réalité.

« Conclusion ? demandai-je.

– Monsieur Casaubon, elle ne vous crève pas les yeux? On a parlé du Graal comme d'une Pierre Luciférienne, en le rapprochant de la figure du Baphomet. Le Graal est une source d'énergie, les Templiers étaient les gardiens d'un secret énergétique, et ils dressent leur plan. Où s'établirent les sièges inconnus ? Là, mes bons messieurs », et le colonel nous regarda d'un air complice, comme si nous conspirions ensemble, « moi j'avais une piste, erronée mais utile. Un auteur qui devait avoir eu vent de quelque secret, Charles-Louis Cadet-Gassicourt (quelle coïncidence, son œuvre figurait dans la minibibliothèque d'Ingolf) écrit en 1797 un livre, Le tombeau de Jacques Molay ou le secret des conspirateurs à ceux qui veulent tout savoir, et il soutient que Molay, avant de mourir, constitue quatre loges secrètes, à Paris, en Écosse, à Stockholm et à Naples. Ces quatre loges auraient dû exterminer tous les monarques et détruire la puissance du pape. D'accord, Gassicourt était un exalté, mais moi je suis parti de son idée pour établir où vraiment les Templiers pouvaient situer leurs sièges secrets. Je n'aurais pas pu comprendre les énigmes du message si je n'avais pas eu une idée guide, c'est normal. Mais j'en avais une, et c'était la conviction, fondée sur d'innombrables évidences, que l'esprit templier était d'inspiration celtique, druidique, était l'esprit de l'aryanisme nordique que la tradition identifie avec l'île d'Avalon, siège de la véritable civilisation hyperboréenne. Vous n'êtes pas sans savoir que différents auteurs ont identifié Avalon avec le jardin des Hespérides, avec la Dernière Thulé et avec la Colchide de la Toison d'or. Ce n'est pas un hasard si le plus grand ordre chevaleresque de l'histoire est la Toison d'or. A partir de quoi devient clair ce que cache l'expression " Château ". C'est le château hyperboréen où les Templiers gardaient le Graal, probablement le Montsalvat de la légende. »

Il fit une pause. Il voulait que nous soyons suspendus à ses lèvres. Suspendus, nous l'étions.

« Venons-en au deuxième ordre : les gardiens du sceau devront aller là où il y a ceux qui ont fait quelque chose avec le pain. En soi, l'indication était fort claire : le Graal est la coupe du sang du Christ, le pain est la chair du Christ, le lieu où on a mangé le pain est le lieu de la Dernière Cène, à Jérusalem. Impossible de penser que les Templiers, même après la reconquête sarrasine, n'eussent pas conservé une base secrète là-bas. Pour être franc, cet élément juif me gênait au début, dans un plan qui se trouve entièrement sous le signe d'une mythologie aryenne. Et puis j'ai changé d'avis, c'est nous qui continuons à voir en Jésus une expression de la religiosité juive, parce que c'est ce que nous répète l'Église de Rome. Les Templiers savaient très bien que Jésus est un mythe celtique. Tout le récit évangélique est une allégorie hermétique, résurrection après s'être dissous dans les entrailles de la terre et cetera et cetera. Le Christ n'est rien d'autre que l'Élixir des alchimistes. Par ailleurs, tout le monde sait que la trinité est une notion aryenne, et voilà pourquoi toute la règle templière, dictée par un druide comme saint Bernard, est dominée par le nombre trois. »

Le colonel avait bu une autre gorgée d'eau. Il était enroué. « Et venons-en à la troisième étape, le Refuge. C'est le Tibet.

– Et pourquoi le Tibet ?

– Mais, avant tout, parce que von Eschenbach raconte que les Templiers abandonnent l'Europe et transportent le Graal en Inde. Le berceau de la race aryenne. Le refuge est Agarttha. Vous avez dû entendre parler d'Agarttha, siège du roi du monde, la cité souterraine d'où les Seigneurs du Monde dominent et dirigent les vicissitudes de l'histoire humaine. Les Templiers ont constitué un de leurs centres secrets là, aux racines mêmes de leur spiritualité. Vous devez connaître les rapports entre le royaume d'Agarttha et la Synarchie...

– A dire vrai, non...

– Ça vaut mieux, il y a des secrets qui tuent. Ne nous égarons pas. En tout cas, tout le monde sait qu'Agarttha a été fondée il y a six mille ans, au début de l'époque du Kali-Yuga, dans laquelle nous vivons encore actuellement. La tâche des ordres chevaleresques a toujours été de maintenir le rapport avec ce centre secret, la communication active entre la sagesse d'Orient et la sagesse d'Occident. Alors, il est clair que le quatrième rendez-vous doit avoir lieu, et dans un autre des sanctuaires druidiques, la cité de la Vierge, c'est-à-dire la cathédrale de Chartres. Chartres, par rapport à Provins, se trouve de l'autre côté du fleuve principal de l'Ile-de-France, la Seine. »

Nous ne parvenions plus à suivre notre interlocuteur : « Mais que vient faire Chartres dans votre parcours celtique et druidique ?

– Mais d'où croyez-vous que sort l'idée de la Vierge ? Les premières vierges qui apparaissent en Europe sont les Vierges noires des Celtes. Le jeune saint Bernard était à genoux dans l'église de Saint-Voirles, devant une Vierge noire et celle-ci pressa de son sein trois gouttes de lait qui tombèrent sur les lèvres du futur fondateur des Templiers. D'où les romans du Graal, pour procurer une couverture aux croisades, et les croisades pour retrouver le Graal. Les bénédictins sont les héritiers des druides, tout le monde sait ça.

– Mais où sont-elles donc ces Vierges noires ?

– Ceux qui voulaient corrompre la tradition nordique et transformer la religiosité celtique en religiosité méditerranéenne, en inventant le mythe de Marie de Nazareth, les ont fait disparaître. Ou bien les ont déguisées, dénaturées, telles les si nombreuses madones noires qu'on expose encore au fanatisme des masses. Mais si on prend la peine de lire les images des cathédrales, comme a fait le grand Fulcanelli, on voit que cette histoire est racontée en lettres claires et en lettres claires est représenté le rapport liant les vierges celtiques à la tradition alchimique d'origine templière, qui fera de la Vierge noire le symbole de la matière première sur quoi travaillent les chercheurs de cette pierre philosophale laquelle, on l'a vu, n'est autre que le Graal. Et maintenant, réfléchissez : d'où est venue l'inspiration à cet autre grand initié par les druides, Mahomet ? Par la pierre noire de La Mecque. A Chartres, quelqu'un a muré la crypte qui met en communication avec le site souterrain où se trouve encore la statue païenne originelle, mais à bien chercher vous pouvez encore découvrir une Vierge noire, Notre-Dame du Pillier, sculptée par un chanoine odiniste. La statue serre dans sa main le cylindre magique des grandes prêtresses d'Odin, et à sa gauche est sculpté le calendrier magique où apparaissaient – je dis malheureusement apparaissaient, car ces sculptures n'ont pas été sauvées du vandalisme des chanoines orthodoxes – les animaux sacrés de l'odinisme, le chien, l'aigle, le lion, l'ours blanc et le loup-garou. Par ailleurs, il n'a échappé à aucun des spécialistes de l'ésotérisme gothique qu'à Chartres toujours se présente une statue qui porte dans sa main la coupe du Graal. Eh, mes bons messieurs, si on savait encore lire la cathédrale de Chartres, non pas selon les guides touristiques catholiques, apostoliques et romains, mais en sachant voir avec les yeux de la Tradition, la véritable histoire que cette forteresse d'Erec raconte...

– Et maintenant nous arrivons aux popelicans. Qui sont-ils ?

– Ce sont les Cathares. Une des appellations données aux hérétiques était popelicans, a, n, s, ou popelicants, a, n, t, s. Les Cathares du Midi ont été détruits, et je ne serai pas ingénu au point de penser à un rendez-vous au milieu des ruines de Montségur, mais la secte n'est pas morte, il y a toute une géographie du catharisme occulte d'où naissent même Dante, les poètes du Dolce Stilnovo, la secte des Fidèles d'Amour. Le cinquième rendez-vous est quelque part dans l'Italie septentrionale ou dans la France méridionale.

– Et le dernier rendez-vous ?

– Mais quelle est la plus ancienne, la plus sacrée, la plus stable des pierres celtiques, le sanctuaire de la divinité solaire, l'observatoire privilégié d'où, parvenus à la fin du plan, les descendants des Templiers de Provins peuvent confronter, désormais réunis, les secrets cachés par les six sceaux et découvrir enfin la façon d'exploiter l'immense pouvoir accordé par la possession du Saint Graal ? Voyons ! C'est en Angleterre, c'est le cercle magique de Stonehenge ! Et quoi encore ?

– O basta là », dit Belbo. Seul un Piémontais peut comprendre l'esprit avec lequel on prononce cette expression de stupéfaction polie. Aucun de ses équivalents en d'autres langues ou dialectes (non mi dica, dis donc, are you kidding?) ne peut rendre le souverain sentiment de désintérêt, le fatalisme avec lequel elle reconfirme l'indéfectible persuasion que les autres sont, et irrémédiablement, les enfants d'une divinité maladroite.

Mais le colonel n'était pas piémontais, et il eut l'air flatté de la réaction de Belbo.

« Eh oui. Voilà le plan, voilà l'ordonation, dans son admirable simplicité et cohérence. Et remarquez, si vous prenez une carte de l'Europe et de l'Asie, et que vous tracez la ligne de déroulement du plan, du nord, où se trouve le Château, à Jérusalem, de Jérusalem à Agarttha, d'Agarttha à Chartres, de Chartres aux bords de la Méditerranée et de là à Stonehenge, il en résultera un tracé, une rune à peu près de cette forme.

– Et alors ? demanda Belbo.

– Et alors, c'est la même rune qui relie idéalement certains des principaux centres de l'ésotérisme templier, Amiens, Troyes, royaume de saint Bernard, à l'orée de la Forêt d'Orient, Reims, Chartres, Rennes-le-Château et le Mont-Saint-Michel, lieu de très ancien culte druidique. Et ce même dessin rappelle la constellation de la Vierge !

– Je fais de l'astronomie en dilettante, dit timidement Diotallevi, et, autant qu'il m'en souvienne, la Vierge a un dessin différent et compte, me semble-t-il, onze étoiles... »

Le colonel sourit avec indulgence : « Messieurs, messieurs, vous le savez mieux que moi : tout dépend de la manière de tracer les lignes, et on peut avoir un chariot ou une ourse, à volonté, et vous savez comme il est difficile de décider si une étoile se trouve en dehors ou en dedans d'une constellation. Revoyez la Vierge, fixez l'Épi comme point inférieur, correspondant à la côte provençale, identifiez seulement cinq étoiles, et la ressemblance entre les tracés sera impressionnante.

– Il suffit de décider quelles étoiles écarter, dit Belbo.

– Précisément, confirma le colonel.

– Écoutez, dit Belbo, comment pouvez-vous exclure que les rencontres soient régulièrement advenues et que les chevaliers soient déjà au travail sans que nous le sachions ?

– Je n'en perçois pas les symptômes, et permettez-moi d'ajouter " malheureusement ". Le plan s'est interrompu et sans doute ceux qui devaient le porter à terme n'existent plus, les groupes des trente-six se sont dissous au cours de quelque catastrophe mondiale. Mais un groupe d'intrépides, qui aurait les bonnes informations, pourrait reprendre les fils de la trame. Ce quelque chose est encore là. Et moi je cherche les hommes qu'il faut. C'est pour cela que je veux publier le livre, pour stimuler des réactions. Et dans le même temps, je cherche à me mettre en contact avec des personnes qui puissent m'aider à chercher la réponse dans les méandres du savoir traditionnel. Aujourd'hui, j'ai voulu rencontrer la sommité en la matière. Mais hélas, bien qu'étant une lumière, il n'a rien su me dire, même s'il s'est beaucoup intéressé à mon histoire et m'a promis une préface...

– Excusez-moi, lui demanda Belbo, mais n'a-t-il pas été imprudent de confier votre secret à ce monsieur ? C'est vous qui nous avez parlé de l'erreur d'Ingolf...

– Je vous en prie, répondit le colonel, Ingolf était un homme sans défense. Moi j'ai pris contact avec un spécialiste au-dessus de tout soupçon. Une personne qui ne hasarde pas des hypothèses à l'étourdie. A telle enseigne qu'aujourd'hui il m'a demandé d'attendre encore avant de présenter mon oeuvre à un éditeur, tant que je n'aurais pas éclairci tous les points controversés... Je ne voulais pas m'aliéner sa sympathie et je ne lui ai pas dit que je viendrais ici, mais vous comprendrez qu'arrivé à cette phase de mes travaux je sois justement impatient. Ce monsieur... oh ! allez, au diable la discrétion, je ne voudrais pas que vous pensiez que je me vante. Il s'agit du grand Rakosky... »

Il fit une pause, attendant nos réactions.

« Qui ? le déçut Belbo.

– Mais le grand Rakosky ! Une autorité dans les études traditionnelles, ex-directeur des Cahiers du Mystère !

– Ah, dit Belbo. Oui, oui, il me semble, Rakosky, bien sûr...

– Eh bien, je me réserve d'achever la rédaction de mon texte après avoir écouté encore les conseils de ce monsieur, mais j'entends brûler les étapes et si en attendant j'arrivais à un accord avec votre maison... Je le répète, j'ai hâte de susciter des réactions, de recueillir des renseignements... Ici et ailleurs de par le monde, il y a des gens qui savent et ne parlent pas... Messieurs, bien que Hitler se rende compte que la guerre est perdue, c'est précisément autour de l'année 44 qu'il commence à parler d'une arme secrète qui lui permettra de renverser la situation. Il est fou, dit-on. Et s'il n'avait pas été fou ? Vous me suivez ? » Il avait le front couvert de sueur et les moustaches presque hérissées, comme un félin. « Bref, dit-il, moi je lance l'appât. Nous verrons si quelqu'un se manifeste. »

D'après ce que je savais et pensais alors de lui, je m'attendais, ce jour-là, que Belbo le mît dehors avec quelques phrases de circonstance. Il dit au contraire : « Écoutez, colonel, la chose est d'un énorme intérêt, au-delà de savoir s'il est opportun de conclure avec nous ou avec d'autres. Vous pouvez rester encore une dizaine de minutes, n'est-ce pas colonel ? » Puis il s'adressa à moi : « Pour vous, il est tard, Casaubon, et je ne vous ai que trop retenu ici. Nous pourrons peut-être nous voir demain, non ? »

C'était un congé. Diotallevi me prit par le bras et dit qu'il s'en allait lui aussi. Nous saluâmes. Le colonel serra avec chaleur la main de Diotallevi et il me fit à moi un signe de la tête, accompagné d'un sourire froid.

Tandis que nous descendions les escaliers, Diotallevi me dit : « Vous devez sûrement vous demander pourquoi Belbo vous a invité à sortir. Ne le prenez pas pour une impolitesse. Il faudra que Belbo fasse au colonel une proposition d'édition très discrète. Discrétion, consigne de monsieur Garamond. Je m'en vais moi aussi, pour ne pas créer d'embarras. »

Comme je le compris par la suite, Belbo cherchait à jeter le colonel dans la gueule des éditions Manuzio.

J'entraînai Diotallevi chez Pilade, où moi je bus un Campari et lui un extrait de racines de rhubarbe. Ce « rabarbaro » lui semblait, dit-il, monacal, archaïque et quasiment templier.

Je lui demandai ce qu'il pensait du colonel.

« Dans les maisons d'édition, répondit-il, conflue toute la déficience du monde. Mais comme dans la déficience du monde resplendit la sapience du Très-Haut, le sage observe le sot avec humilité. » Puis il s'excusa, il devait s'en aller. « Ce soir j'ai un banquet, dit-il.

– Une fête ? » demandai-je.

Il parut déconcerté par ma frivolité. « Zohar, précisa-t-il, Lekh Lekha. Des pages encore complètement incomprises. »

–21–

Le Graal... est poids si pesant qu'aux créatures en proie au péché il n'est pas donné de le déplacer.

Wolfram VON ESCHENBACH, Parzival, IX, 477.

Le colonel ne m'avait pas plu mais il m'avait intéressé. On peut observer longuement, fasciné, même un lézard vert. J'étais en train de déguster les premières gouttes du poison qui nous mènerait tous à la perdition.

Je revins chez Belbo l'après-midi suivant, et nous parlâmes un peu de notre visiteur. Belbo dit qu'il lui avait fait l'impression d'un mythomane : « Vous avez vu comment il citait ce Rocoski ou Rostropovich comme s'il s'agissait de Kant ?

– Et puis ce sont de vieilles histoires, dis-je. Ingolf était un fou qui y croyait et le colonel est un fou qui croit à Ingolf.

– Peut-être y croyait-il hier et aujourd'hui il croit à quelque chose d'autre. Je vais vous dire : hier, avant de le quitter, je lui ai fixé pour ce matin un rendez-vous avec... avec un autre éditeur, une maison pas difficile, disposée à publier des livres autofinancés par l'auteur. Il paraissait enthousiaste. Eh bien, je viens d'apprendre qu'il n'y est pas allé. Et dire qu'il m'avait laissé ici la photocopie du message, regardez. Il sème à tous vents le secret des Templiers comme si de rien n'était. Ce sont des personnages qui sont faits comme ça. »

Ce fut à cet instant que le téléphone sonna. Belbo répondit : « Oui ? Ici Belbo, oui, maison d'édition Garamond. Bonjour, dites-moi... Oui, il est venu hier après-midi, pour me proposer un livre. Excusez-moi, il y a un problème de discrétion de ma part, si vous m'expliquiez... »

Il écouta pendant quelques secondes, puis il me regarda, pâle, et me dit : « On a tué le colonel, ou quelque chose comme ça. » Il revint à son interlocuteur : « Pardon, je l'annonçai à Casaubon, un de mes collaborateurs qui était présent hier à l'entretien... Donc, le colonel Ardenti est venu nous parler d'un de ses projets, une histoire que je considère fantaisiste, sur un supposé trésor des Templiers. C'étaient des chevaliers du Moyen Age... »

Instinctivement il couvrit le microphone de la main, comme pour isoler l'auditeur, puis il vit que je l'observais, il retira sa main et parla avec une certaine hésitation. « Non, monsieur le commissaire, ce monsieur a parlé d'un livre qu'il voulait écrire, mais toujours d'une manière vague... Comment? Tous les deux? Maintenant? Je note l'adresse. »

Il raccrocha. Il garda le silence quelques secondes, tambourinant sur sa table. « Donc, Casaubon, excusez-moi, sans y penser je vous ai mis dans le coup vous aussi. J'ai été pris au dépourvu. C'était un commissaire, un certain De Angelis. Il paraît que le colonel habitait dans un meublé, et quelqu'un dit l'avoir trouvé mort hier, dans la nuit...

– Quelqu'un dit ? Et ce commissaire ne sait pas si c'est vrai ?

– Ça semble étrange, mais le commissaire ne le sait pas. Il paraît qu'ils ont trouvé mon nom et le rendez-vous d'hier marqués dans un carnet. Je crois que nous sommes leur unique piste. Que vous dire, allons-y. »

Nous appelâmes un taxi. Pendant le trajet Belbo me prit par le bras. « Casaubon, il s'agira sans doute d'une coïncidence. En tout cas, mon Dieu, j'ai peut-être un esprit tordu, mais dans mon coin on dit " mieux vaut ne jamais donner de noms "... Il y avait une comédie de Noël, en dialecte, que j'allais voir quand j'étais gamin, une farce pieuse, avec les bergers dont on ne comprenait pas s'ils habitaient à Bethléem ou tout près de Turin... Arrivent les rois mages et ils demandent au valet du berger comment s'appelle son maître et lui, il répond Gelindo. Quand Gelindo l'apprend, il se met à donner du bâton au valet parce que, dit-il, on ne met pas un nom à la disposition de n'importe qui... En tout cas, si vous êtes d'accord, le colonel ne nous a rien dit d'Ingolf et du message de Provins.

– Nous ne voulons pas faire la même fin qu'Ingolf, dis-je en tentant de sourire.

– Je vous le répète, c'est une bêtise. Mais, de certaines histoires, il vaut mieux se tenir loin. »

Je me dis d'accord, mais je restai troublé. En fin de compte j'étais un étudiant qui participait à des défilés, et une rencontre avec la police me mettait mal à l'aise. Nous arrivâmes au meublé. Pas des plus reluisants, loin du centre. On nous orienta tout de suite vers l'appartement – ainsi le qualifiait-on – du colonel Ardenti. Des agents dans les escaliers. On nous introduisit au numéro 27 (sept et deux, neuf, pensai-je) : chambre à coucher, entrée avec une petite table, kitchenette, petite salle de bains avec douche, sans rideau, par la porte entrouverte on ne voyait pas s'il y avait un bidet, mais dans un meublé de ce genre c'était probablement la première et unique commodité que les clients exigeaient. Ameublement insignifiant, pas beaucoup d'effets personnels, mais tous en grand désordre, quelqu'un avait fouillé en hâte dans les armoires et dans les valises. Peut-être avait-ce été la police, entre agents en civil et agents en uniforme je comptai une dizaine de personnes.

Un individu assez jeune aux cheveux assez longs vint à notre rencontre. « Je suis De Angelis. Professeur Belbo ? Professeur Casaubon ?

– Je ne suis pas professeur, je n'ai pas fini mes études.

– Étudiez, étudiez. Si vous ne passez pas votre licence, vous ne pourrez pas vous présenter aux concours pour entrer dans la police et vous ne savez pas ce que vous perdez. » Il avait l'air agacé. « Excusez-moi, mais nous allons tout de suite commencer par les préliminaires nécessaires. Voilà, ça c'est le passeport qui appartenait à l'habitant de cette pièce, enregistré comme colonel Ardenti. Vous le reconnaissez ?

– C'est lui, dit Belbo, mais aidez-moi à m'y reconnaître. Au téléphone, je n'ai pas compris s'il est mort ou si...

– J'aimerais tant que vous me le disiez, vous, dit De Angelis en faisant une grimace. Mais j'imagine que vous avez le droit d'en savoir un peu plus. Donc, monsieur Ardenti, ou le colonel Ardenti s'il y tenait, était descendu ici depuis quatre jours. Vous avez dû vous apercevoir que ce n'est pas le Grand Hôtel. Il y a le portier, qui va se coucher à onze heures parce que les clients ont une clef de la porte d'entrée, une ou deux femmes de chambre qui viennent le matin pour faire les chambres, et un vieil alcoolo qui fait office de porteur et monte à boire dans les chambres quand les clients sonnent. Alcoolo, j'insiste, et artérioscléreux : l'interroger a été un supplice. Le portier soutient qu'il a la manie des fantômes et a déjà filé la trouille à quelques clients. Hier soir, vers dix heures, le portier voit rentrer Ardenti en compagnie de deux personnes qu'il fait monter dans sa chambre. Ici, ils ne font pas gaffe si un client fait monter une bande de travestis, alors deux personnes normales... même si, d'après le portier, ils avaient un accent étranger. A dix heures et demie, Ardenti appelle le vieux et se fait apporter une bouteille de whisky, une d'eau minérale et trois verres. Vers une heure ou une heure et demie, le vieux entend sonner de la chambre 27, par à-coups, dit-il. Mais d'après l'état où on l'a trouvé ce matin, à cette heure-là il devait avoir éclusé pas mal de petits verres de quelque chose, et de la raide. Le vieux monte, frappe à la porte, on ne répond pas ; il ouvre avec le passe-partout, trouve tout en désordre, tel que c'est à présent, et le colonel sur le lit, les yeux exorbités et un fil de fer serré autour du cou. Il se précipite dans les escaliers, réveille le portier, aucun des deux n'a envie de remonter, ils sautent sur le téléphone mais la ligne semble coupée. Ce matin il marchait très bien, mais accordons-leur crédit. Alors le portier court vers la petite place au coin où il y a un téléphone à jetons, pour appeler le commissariat de police, tandis que le vieux se traîne du côté opposé, où habite un docteur. Bref, ils y mettent vingt minutes, reviennent, attendent en bas, tout effrayés, dans l'intervalle le docteur s'est habillé et arrive presque en même temps que la voiture panthère de la police. Ils montent au 27, et sur le lit il n'y a personne.

– Comment personne ? demanda Belbo.

– Point de cadavre. Le médecin s'en retourne chez lui et mes collègues ne trouvent que ce que vous voyez. Ils interrogent vieux et portier, avec les résultats que je vous ai dits. Où étaient passés les deux messieurs montés avec Ardenti à dix heures ? Qui sait, ils pouvaient être sortis entre onze heures et une heure et personne ne s'en serait aperçu. Ils étaient encore dans la chambre quand le vieux est entré ? Qui sait, lui il y est resté une minute, et il n'a regardé ni dans la kitchenette ni dans les cabinets. Ils peuvent être sortis alors que ces deux malheureux allaient chercher de l'aide, et en emportant avec eux un cadavre ? Ça ne serait pas impossible, parce qu'il y a un escalier extérieur qui finit dans la cour, et là on pourrait sortir par la porte d'entrée qui donne sur une rue latérale. Mais surtout, y avait-il vraiment un cadavre, ou le colonel s'en était-il allé, disons à minuit, avec les deux types, et le vieux a eu des visions ? Le portier répète que ce n'est pas la première fois qu'il a la berlue, il y a des années il a dit qu'il était tombé sur une cliente pendue nue, et puis la cliente était rentrée une demi-heure plus tard fraîche comme une rose, et sur le lit de sangle du vieux on avait trouvé une revue sado-porno, il pouvait bien avoir eu la belle idée d'aller lorgner par le trou de la serrure la chambre de cette dame, et il avait vu un rideau qui s'agitait dans la pénombre. La seule donnée certaine, c'est que la chambre ne se trouve pas dans un état normal, et qu'Ardenti s'est volatilisé. Mais bon, j'ai trop parlé à présent. C'est votre tour, professeur Belbo. L'unique piste que nous ayons sous la main, c'est une feuille de papier qui était par terre, à côté de la petite table. Quatorze heures, Hôtel Principe e Savoia, M. Rakosky ; seize heures, Garamond, M. Belbo. Vous m'avez confirmé qu'il est venu chez vous. Dites-moi ce qui s'est passé. »

– 22 –

Les chevaliers du Graal ne voulaient plus qu'on leur fît de questions.

Wolfram VON ESCHENBACH, Parzival, XVI, 819.

Belbo fut bref : il lui répéta tout ce qu'il lui avait déjà dit au téléphone, sans autres détails, sinon inessentiels. Le colonel avait raconté son histoire fumeuse, disant qu'il avait découvert les traces d'un trésor dans certains documents trouvés en France, mais il ne nous en avait pas dit beaucoup plus. Il paraissait penser qu'il possédait un secret dangereux, et il voulait le rendre public, tôt ou tard, pour ne pas en être l'unique dépositaire. Il avait touché deux mots du fait que d'autres avant lui, une fois découvert le secret, s'étaient mystérieusement volatilisés. Il montrerait les documents seulement si nous l'assurions d'un contrat, mais Belbo ne pouvait assurer aucun contrat si d'abord il ne voyait pas quelque chose, et ils s'étaient quittés sur un vague rendez-vous. Il avait mentionné une rencontre avec le dénommé Rakosky, et il avait dit que c'était le directeur des Cahiers du Mystère. Il voulait lui demander une préface. Il paraissait que Rakosky lui avait conseillé de surseoir à la publication. Le colonel ne lui avait pas dit qu'il viendrait chez Garamond. C'était tout.

« Bien, bien, dit De Angelis. Quelle impression vous a-t-il faite ?

– Il avait l'air d'un exalté et il a fait allusion à un passé, comment dire, un peu nostalgique, et à une période dans la Légion étrangère.

– Il vous a dit la vérité, encore qu'incomplète. En un certain sens, on le tenait déjà à l'œil, mais sans trop insister. Des cas de ce genre, nous en avons tant... Donc, Ardenti n'était même pas son nom, mais il avait un passeport français en règle. Il avait fait des réapparitions en Italie, de temps à autre, depuis quelques années, et il a été identifié, sans certitude, comme un certain capitaine Arcoveggi, condamné à mort par contumace en 1945. Collaboration avec les SS pour envoyer un peu de monde à Dachau. En France on l'avait dans le collimateur, il avait subi un procès pour escroquerie et il s'en était tiré d'un cheveu. On présume, on présume, attention, que c'est la même personne qui, sous le nom de Fassotti, l'année dernière, a été dénoncée par un petit industriel de Peschiera Borromeo. Il l'avait convaincu que, dans le lac de Côme, se trouvait encore le trésor de Dongo, abandonné par Mussolini pendant sa dernière fuite, que, lui, il avait identifié l'endroit, qu'il suffisait de quelques dizaines de millions pour deux hommes-grenouilles et un canot à moteur... Une fois le fric empoché, il s'était volatilisé. A présent vous me confirmez qu'il avait la manie des trésors.

– Et ce Rakosky ? demanda Belbo.

– Déjà vérifié. Au Principe e Savoia est descendu un Rakosky, Wladimir, enregistré avec un passeport français. Description vague, monsieur distingué. La même description que le portier d'ici. Au comptoir de l'Alitalia il apparaît enregistré ce matin sur le premier vol pour Paris. J'ai mis l'Interpol dans le coup. Annunziata, est-il arrivé quelque chose de Paris ?

– Rien encore, patron.

– Voilà. Donc le colonel Ardenti, ou quel que soit son nom, arrive à Milan il y a quatre jours, nous ne savons pas ce qu'il fait les trois premiers, hier à deux heures il voit probablement Rakosky à l'hôtel, il ne lui dit pas qu'il ira chez vous, et ceci me semble intéressant. Le soir il vient ici, vraisemblablement avec Rakosky en personne et un autre type... après quoi tout devient imprécis. Même s'ils ne le tuent pas, il est sûr qu'ils perquisitionnent l'appartement. Qu'est-ce qu'ils cherchent ? Dans sa veste – ah oui, parce que même s'il sort, il sort en manches de chemise, sa veste avec son passeport reste dans la chambre, mais ne croyez pas que ça simplifie les choses, parce que le vieux dit qu'il était allongé sur le lit avec sa veste, mais ce pouvait bien être une veste d'intérieur, mon Dieu, là j'ai l'impression de tourner en rond dans une cage aux fous – je disais, dans sa veste il avait encore pas mal d'argent, trop même... Par conséquent, ils cherchaient autre chose. Et l'unique bonne idée me vient de vous. Le colonel avait des documents. A quoi ressemblaient-ils ?

– Il avait à la main un classeur marron, dit Belbo.

– Moi, il m'a semblé rouge, dis-je.

– Marron, insista Belbo, mais je me trompe peut-être.

– Rouge ou marron, peu importe, dit De Angelis, il n'est pas ici. Les messieurs d'hier soir l'ont emporté avec eux. C'est donc autour de ce classeur qu'on doit tourner. Selon moi, Ardenti ne voulait pas du tout publier de livre. Il avait rassemblé quelques données pour faire chanter Rakosky et il cherchait à mettre en avant des contacts éditoriaux comme élément de pression. Ce serait dans son style. Et là on pourrait faire des hypothèses. Les deux autres s'en vont en le menaçant, Ardenti prend peur et s'enfuit dans la nuit en abandonnant tout, le classeur sous le bras. Et même, pour qui sait quelle raison, il fait croire au vieux qu'il a été assassiné. Mais ce serait trop romanesque, et ça n'expliquerait pas la chambre en désordre. D'autre part, si les deux types le liquident et volent le classeur, pourquoi voler aussi le cadavre ? Nous verrons. Excusez-moi, je suis obligé de vous demander vos coordonnées. »

Il retourna deux fois dans ses mains ma carte d'étudiant. « Étudiant en philosophie, hein ?

– On est nombreux, dis-je.

– Trop même. Et vous faites des études sur ces Templiers... Si je devais me faire une culture sur ces gens, qu'est-ce qu'il faudrait que je lise ? »

Je lui suggérai deux livres de vulgarisation, mais assez sérieux. Je lui dis qu'il trouverait des informations dignes de foi jusqu'au procès et qu'après ce n'étaient que divagations.

« Je vois, je vois, dit-il. Même les Templiers, à présent. Un groupuscule que je ne connaissais pas encore. »

Arriva le dénommé Annunziata avec un télex : « Voilà la réponse de Paris, patron. »

Il lut. « Excellent. A Paris ce Rakosky est inconnu, et de toute façon le numéro de son passeport correspond à celui de papiers d'identité volés il y a deux ans. Parfait, tout se précise. Monsieur Rakosky n'existe pas. Vous dites qu'il était directeur d'une revue... comment s'appelait-elle ? » Il prit note. « Nous essaierons, mais je parie que nous découvrirons que la revue non plus n'existe pas, ou qu'elle a cessé de paraître depuis belle lurette. Bien, messieurs. Merci pour votre collaboration, je vous dérangerai peut-être encore quelques fois. Oh, une dernière question. Cet Ardenti a-t-il laissé entendre qu'il avait des rapports avec un groupe politique quelconque ?

– Non, dit Belbo. Il paraissait avoir abandonné la politique pour les trésors.

– Et pour l'abus d'incapable. » Il s'adressa à moi : « J'imagine qu'il ne vous a pas plu, à vous.

– Les types comme lui ne me plaisent pas, dis-je. Quant à me mettre à les étrangler avec un fil de fer, non. Si ce n'est idéalement.

– Normal. Trop pénible. N'ayez crainte, monsieur Casaubon, je ne suis pas de ceux qui croient que tous les étudiants sont des criminels. Soyez tranquille. Tous mes vœux pour votre thèse. »

Belbo demanda : « Pardon, monsieur le commissaire, mais rien que pour comprendre. Vous êtes de la criminelle ou de la politique ?

– Bonne question. Mon collègue de la criminelle est venu cette nuit. Après qu'ils ont découvert dans les archives quelque chose de plus sur les écarts de notre Ardenti, il m'a passé l'affaire à moi. Je suis de la politique. Mais je ne sais vraiment pas si je suis la personne qu'il faut. La vie n'est pas aussi simple que dans les polars.

– Je le supposais », dit Belbo en lui tendant la main.

Nous nous en allâmes, et je n'étais pas tranquille. Pas à cause du commissaire, qui m'était apparu comme un brave type, mais je m'étais trouvé, pour la première fois de ma vie, au centre d'une sombre histoire. Et j'avais menti. Et Belbo avec moi.

Je le quittai sur le seuil des éditions Garamond et l'un et l'autre nous étions gênés.

« Nous n'avons rien fait de mal, dit Belbo d'un ton coupable. Que le commissaire soit au courant d'Ingolf ou des Cathares, ça ne fait pas beaucoup de différence. Ce n'étaient que des divagations. Ardenti a été contraint, pourquoi pas ? à s'éclipser pour d'autres raisons, et il y en avait mille. Rakosky est, pourquoi pas ? des services secrets israéliens et il a réglé de vieux comptes. C'était, pourquoi pas ? un compagnon d'armes dans la Légion étrangère avec de vieilles rancœurs. C'était, pourquoi pas ? un tueur algérien. L'histoire du trésor templier n'était, pourquoi pas ? qu'un épisode secondaire dans la vie de notre colonel. Oui, je sais, rouge ou marron, il manque le classeur. Vous avez bien fait de me contredire, il était clair comme ça que nous l'avions juste entr'aperçu... »

Je me taisais, et Belbo ne savait pas comment conclure.

« Vous me direz que j'ai fui de nouveau, comme dans la via Larga.

– Vétille. Nous avons bien fait. Au revoir. »

J'éprouvais de la pitié pour lui, parce qu'il se sentait lâche. Moi pas ; on m'avait appris à l'école qu'avec la police il faut mentir. Par principe. Mais c'est ainsi, la mauvaise conscience corrompt l'amitié.

A dater de ce jour, je ne le vis plus. J'étais son remords, il était le mien.

Mais j'eus alors la conviction qu'étudiant, on est toujours plus suspect que diplômé. Je travaillai encore un an et remplis deux cent cinquante feuillets sur le procès des Templiers. C'étaient les années où présenter sa thèse prouvait une loyale adhésion aux lois de l'État, et on se voyait traité avec indulgence.

Au cours des mois qui suivirent, certains étudiants commencèrent à se servir d'armes à feu ; l'époque des grandes manifs à ciel ouvert touchait à sa fin.

J'étais a court d'idéaux. J'avais un alibi car, en aimant Amparo, je faisais l'amour avec le Tiers Monde. Amparo était belle, marxiste, brésilienne, enthousiaste, désenchantée, elle avait une bourse d'études et un sang splendidement mêlé. Tout à la fois.

Je l'avais rencontrée à une fête et j'avais agi sous le coup de l'impulsion : « Pardon, mais je voudrais faire l'amour avec toi.

– Tu es un cochon de machiste.

– Je n'ai rien dit.

– Tu l'as dit. Je suis une cochonne de féministe. »

Elle était sur le point de rentrer dans son pays et je ne voulais pas la perdre. Ce fut elle qui me mit en contact avec une université de Rio où on cherchait un lecteur d'italien. J'obtins le poste pour deux années, renouvelables. Vu que je me sentais à l'étroit en Italie, j'acceptai.

Et puis, dans le Nouveau Monde, me disais-je, je ne rencontrerais pas les Templiers.

Illusion, pensais-je samedi soir dans le périscope. En montant les escaliers des éditions Garamond, je m'étais introduit dans le Palais. Diotallevi disait : Bina est le palais que Hokhma se construit en s'étendant à partir du point primordial. Si Hokhma est la source, Bina est le fleuve qui en découle, se divisant ensuite en ses différents bras, jusqu'à ce que tous se jettent dans la grande mer de la dernière sefira – et en Bina toutes les formes sont déjà préformées.

4

HÉSÉD

– 23 –

L'analogie des contraires, c'est le rapport de la lumière à l'ombre, de la saillie au creux, du plein au vide. L'allégorie, mère de tous les dogmes, est la substitution des empreintes aux cachets, des ombres aux réalités. C'est le mensonge de la vérité et la vérité du mensonge.

Eliphas LEVI, Dogme de la haute magie, Paris, Baillère, 1856, XXII, 22.

J'étais arrivé au Brésil pour l'amour d'Amparo, j'y étais resté pour l'amour du pays. Je n'ai jamais compris pourquoi cette descendante de Hollandais qui s'étaient installés à Recife et s'étaient mélangés avec des indios et des nègres soudanais, au visage de Jamaïcaine et à la culture de Parisienne, avait un nom espagnol. Je ne suis jamais venu à bout des noms propres brésiliens. Ils défient tout dictionnaire onomastique et n'existent que là-bas.

Amparo me disait que, dans leur hémisphère, quand l'eau est aspirée par le tuyau d'écoulement du lavabo, le mouvement tourbillonnaire va de droite à gauche, alors que chez nous il va dans le sens contraire – ou vice versa. Je n'ai pas pu vérifier si c'était vrai. Non seulement parce que dans notre hémisphère personne n'a jamais regardé de quel côté va l'eau, mais aussi parce qu'après différentes expériences au Brésil je m'étais rendu compte qu'il est très difficile de le comprendre. L'aspiration est trop rapide pour qu'on puisse la suivre, et probablement sa direction dépend de la force et de l'obliquité du jet, de la forme du lavabo ou de la baignoire. Et puis, si c'était vrai, qu'est-ce qui se passerait à l'équateur ? L'eau coulerait peut-être à pic, sans tournoyer, ou elle ne coulerait pas du tout ?

A cette époque, je ne dramatisai pas trop le problème, mais samedi soir je pensais que tout dépendait des courants telluriques et que le Pendule en cachait le secret.

Amparo était ferme dans sa foi. « Peu importe ce qui arrive dans le cas empirique, me disait-elle, il s'agit d'un principe idéal, à vérifier dans des conditions idéales, et donc jamais. Mais c'est vrai. »

A Milan, Amparo m'était apparue désirable pour son désenchantement. Là-bas, réagissant aux acides de sa terre, elle devenait quelque chose de plus insaisissable, lucidement visionnaire et capable de rationalités souterraines. Je la sentais agitée par des passions antiques ; elle veillait à les brider, pathétique dans son ascétisme qui lui commandait d'en refuser la séduction.

Je mesurai ses splendides contradictions en la voyant discuter avec ses camarades. C'étaient des réunions dans des maisons mal installées, décorées avec de rares posters et beaucoup d'objets folkloriques, des portraits de Lénine et des terres cuites nordestines qui célébraient le cangaceiro, ou des fétiches amérindiens. Je n'étais pas arrivé à un des moments politiquement les plus limpides et j'avais décidé, après l'expérience vécue dans mon pays, de me tenir éloigné des idéologies, surtout là-bas, où je ne les comprenais pas. Les propos des camarades d'Amparo augmentèrent mon incertitude, mais ils stimulèrent chez moi de nouvelles curiosités. Ils étaient naturellement tous marxistes, et à première vue ils parlaient presque comme tout marxiste européen, mais ils parlaient d'une chose différente, et soudain, au cours d'une discussion sur la lutte des classes, ils parlaient de « cannibalisme brésilien » ou du rôle révolutionnaire des cultes afro-américains.

Alors, entendant parler de ces cultes, j'acquis la conviction que là-bas même l'aspiration idéologique va dans le sens contraire. Ils m'ébauchaient un panorama de migrations pendulaires internes, avec les déshérités du nord qui descendaient vers le sud industriel, se sous-prolétarisaient dans des métropoles immenses, asphyxiés par des nuages de smog, retournaient, désespérés, dans le nord, pour reprendre un an après la fuite vers le sud ; mais au cours de cette oscillation, beaucoup s'enlisaient dans les grandes villes et, absorbés par une pléiade d'Églises autochtones, ils s'adonnaient au spiritisme, à l'évocation de divinités africaines... Et là, les camarades d'Amparo se divisaient : pour certains, cela démontrait un retour aux racines, une opposition au monde des Blancs ; pour d'autres, les cultes étaient la drogue avec quoi la classe dominante refrénait un immense potentiel révolutionnaire ; pour d'autres encore, c'était le creuset où Blancs, indios et nègres se fondaient, en dessinant des perspectives encore vagues et à la destinée incertaine. Amparo était décidée, les religions ont toujours été l'opium des peuples et à plus forte raison les cultes pseudo-tribaux. Puis je la tenais par la taille dans les « escolas de samba », quand j'entrais moi aussi dans les serpents de danseurs qui traçaient des sinusoïdes rythmées par le battement insoutenable des tambours, et je me rendais compte qu'elle adhérait à ce monde avec les muscles de l'abdomen, avec le cœur, avec la tête, avec les narines... Et puis nous sortions encore, et elle était la première à m'anatomiser avec sarcasme et rancœur la religiosité profonde, orgiastique, de ce lent don de soi, semaine après semaine, mois après mois, au rite du carnaval. Aussi tribal et ensorcelé, disait-elle avec haine révolutionnaire, que les rites du football qui voient les déshérités dépenser leur énergie combative, et leur sens de la révolte, pour pratiquer incantations et maléfices, et obtenir des dieux de tous les mondes possibles la mort de l'arrière adverse, en oubliant la domination qui les voulait extatiques et enthousiastes, condamnés à l'irréalité.

Lentement je perdis le sentiment de la différence. De même que je m'habituais peu à peu à ne pas chercher à reconnaître les races, dans cet univers de visages qui racontaient des histoires centenaires d'hybridations incontrôlées. Je renonçai à établir où se trouvait le progrès, où la révolte, où le complot – comme disaient les camarades d'Amparo – du Capital. Comment pouvais-je encore penser européen, quand j'apprenais que les espoirs de l'extrême gauche étaient entretenus par un évêque du Nordeste, soupçonné d'avoir sympathisé avec le nazisme dans sa jeunesse, lequel, avec une foi intrépide, tenait bien haut le flambeau de la révolte, mettant sens dessus dessous le Vatican effrayé et les barracudas de Wall Street, enflammant de liesse l'athéisme des mystiques prolétaires conquis par l'étendard menaçant et très doux d'une Belle Dame qui, transpercée de sept douleurs, contemplait les souffrances de son peuple ?

Un matin, sorti avec Amparo d'un séminaire sur la structure de classe du Lumpenproletariat, nous parcourions en voiture une route littorale. Je vis, le long de la plage, des offrandes votives, des bougies, des corbeilles blanches. Amparo me dit qu'elles étaient offertes à Yemanjá, la déesse des eaux. Elle descendit de la voiture, se rendit avec componction sur la ligne de brisement des vagues, demeura quelques instants en silence. Je lui demandai si elle y croyait. Elle me demanda avec rage comment je pouvais le croire. Puis elle ajouta : « Ma grand-mère m'emmenait ici, sur cette plage, et elle invoquait la déesse pour que je puisse grandir belle et bonne et heureuse. Qui est ce philosophe à vous qui parlait des chats noirs, et des cornes de corail, et a dit " ce n'est pas vrai, mais j'y crois " ? Bien, moi je n'y crois pas, mais c'est vrai. » Ce fut ce jour-là que je décidai d'épargner sur nos salaires, et de tenter un voyage à Bahia.

Mais ce fut aussi alors, je le sais, que je commençai à me laisser bercer par le sentiment de la ressemblance : tout pouvait avoir de mystérieuses analogies avec tout.

Lorsque je revins en Europe, je transformai cette métaphysique en une mécanique – et c'est pour cela que je donnai tête la première dans le piège où je me trouve maintenant. Mais, à l'époque, j'agis dans un crépuscule où s'annulaient les différences. Raciste, je pensai que les croyances d'autrui sont pour l'homme fort des occasions d'amènes rêveries.

J'appris des rythmes, des manières de laisser aller le corps et l'esprit. Je me le disais l'autre soir dans le périscope, tandis que pour lutter contre le fourmillement de mes membres je les bougeais comme si je frappais encore l'agogõ. Tu vois, me disais-je, pour te soustraire au pouvoir de l'inconnu, pour te montrer à toi-même que tu n'y crois pas, tu en acceptes les charmes. Comme un athée qui avoue l'être, qui de nuit verrait le diable, et raisonnerait de la sorte : lui, certes, n'existe pas, et c'est là une illusion de mes sens excités, cela dépend sans doute de ma digestion, mais lui ne le sait pas, et il croit en sa théologie à l'envers. Sûr qu'il est d'exister, qu'est-ce qui lui ferait donc peur? Vous faites le signe de la croix et lui, crédule, disparaît dans une explosion de soufre.

C'est ce qui m'est arrivé à moi comme à un ethnologue pédant qui, pendant des années, aurait étudié le cannibalisme et, pour défier l'esprit borné des Blancs, raconterait à tout le monde que la chair humaine a une saveur délicate. Irresponsable, parce qu'il sait qu'il n'aura jamais l'occasion d'en goûter. Jusqu'à ce que quelqu'un, anxieux de savoir la vérité, veuille essayer sur lui. Et, tandis qu'il est dévoré morceau par morceau, il ne saura plus qui a raison, et espère presque que le rite est bon, pour justifier du moins sa propre mort. Ainsi, l'autre soir, devais-je croire que le Plan était vrai, sinon au cours de ces deux dernières années j'aurais été l'architecte omnipuissant d'un cauchemar malin. Mieux valait que le cauchemar fût réalité, si une chose est vraie elle est vraie, et vous, vous n'y êtes pour rien.

– 24 –

Sauvez la faible Aischa des vertiges de Nahash, sauvez la plaintive Héva des mirages de la sensibilité, et que les Khérubs me gardent.

Joséphin PÉLADAN, Comment on devient Fée, Paris, Chamuel, 1893, p. XIII.

Tandis que je m'avançais dans la forêt des ressemblances, je reçus la lettre de Belbo.

Cher Casaubon,

Je ne savais pas, jusqu'à l'autre jour, que vous étiez au Brésil, j'avais complètement perdu trace de vous, je ne savais même pas que vous étiez diplômé (compliments), mais chez Pilade j'ai trouvé quelqu'un qui m'a fourni vos coordonnées. Il me semble opportun de vous mettre au courant de certains faits nouveaux qui concernent la malheureuse histoire du colonel Ardenti. Plus de deux années ont passé, me semble-t-il, et il faut encore m'excuser car c'est moi qui vous ai mis dans le pétrin, ce matin-là, sans le vouloir.

J'avais presque oublié cette sale affaire, mais il y a deux semaines je suis allé me promener dans le Montefeltro et je suis tombé sur la forteresse de San Leo. Il paraît qu'elle était sous domination pontificale au XVIIIe siècle, et que le pape y a fait enfermer Cagliostro, dans une cellule sans porte (on entrait, pour la première et dernière fois, par une trappe située au plafond) et avec un soupirail par où le condamné ne pouvait voir que les deux églises du village. Sur le bat-flanc où Cagliostro dormait et où il est mort, j'ai vu un bouquet de roses, et on m'a expliqué qu'il y a encore beaucoup de fidèles qui vont en pèlerinage sur le lieu du martyre. On m'a raconté que parmi les pèlerins les plus assidus il y avait les membres de Picatrix, un cénacle milanais d'études mystériosophiques, qui publie une revue – appréciez l'imagination – appelée Picatrix.

Vous savez que je suis curieux de ces bizarreries, et à Milan je me suis procuré un numéro de Picatrix, où j'ai appris qu'on devait célébrer d'ici quelques jours une évocation de l'esprit de Cagliostro. J'y suis allé.

Les murs étaient damassés d'étendards couverts de signes cabalistiques, grande débauche de hiboux et chouettes, scarabées et ibis, divinités orientales de provenance incertaine. Sur le fond il y avait une estrade, avec une avant-scène de torches ardentes sur des supports de billots mal dégrossis ; en arrière-plan, un autel avec retable triangulaire et deux statuettes d'Isis et Osiris. Autour, un amphithéâtre de figures d'Anubis, un portrait de Cagliostro (de qui sinon, vous ne croyez pas ?), une momie dorée format Chéops, deux candélabres à cinq branches, un gong soutenu par deux serpents rampants, un lutrin sur un socle recouvert de cotonnette imprimée de hiéroglyphes, deux couronnes, deux trépieds, une mallette mini-sarcophage, un trône, un fauteuil style XVIIe, quatre chaises dépareillées genre banquet chez le shérif de Nottingham, chandelles, bougies, cierges, toute une ardeur très spirituelle.

Enfin, sept enfants de choeur entrent, soutane rouge et torche, et puis le célébrant, qu'on dit être le directeur de Picatrix – et il s'appelait Brambilla, les dieux le lui pardonnent – avec des ornements rose et olive, et puis la pupille, ou médium, et puis six acolytes tout de blanc vêtus qui semblent autant de Ninetto Davoli mais avec infule, celle du dieu, si vous vous rappelez nos poètes.

Brambilla se coiffe d'un trirègne orné d'une demi-lune, s'empare d'une flamberge rituelle, trace sur la scène des figures magiques, évoque quelques esprits angéliques avec la finale en « el », et c'est alors que me viennent vaguement à l'esprit ces diableries pseudo-sémitiques du message d'Ingolf, mais c'est l'affaire d'un instant et puis ça me sort de l'esprit. Parce que c'est alors aussi qu'il se passe quelque chose de singulier : les micros de la scène sont reliés à un dispositif de syntonisation, qui devrait recueillir des ondes errant dans l'espace, mais l'opérateur, avec infule, doit avoir commis une erreur, et on entend d'abord de la disco-music et puis entre en ondes Radio Moscou. Brambilla ouvre le sarcophage, en extrait un grimoire, sabre l'air d'un encensoir et crie « Ô seigneur que ton règne arrive » et il semble obtenir quelque chose parce que Radio Moscou se tait, mais au moment le plus magique elle reprend sur un chant de cosaques avinés, de ceux qui dansent avec le derrière à ras de terre. Brambilla invoque la Clavicula Salomonis, brûle un parchemin sur un trépied au risque d'allumer un bûcher, évoque quelques divinités du temple de Karnak, demande avec impertinence d'être placé sur la pierre cubique d'Esod, et appelle avec insistance un certain Familier 39, qui doit être très familier au public car un frémissement se répand dans la salle. Une spectatrice tombe en transe, les yeux en l'air, on ne voit plus que le blanc, les gens s'écrient un docteur un docteur, à ce moment Brambilla fait appel au Pouvoir des Pentacles et la pupille, qui s'était entre-temps assise dans le fauteuil faux XVIIe, commence à s'agiter, à gémir, Brambilla se penche sur elle en l'interrogeant avec anxiété, autrement dit en interrogeant le Familier 39, qui, je le devine maintenant, est Cagliostro soi-même.

Et voici que commence la partie inquiétante parce que la jeune fille fait vraiment de la peine et souffre sérieusement, transpire, tremble, brame, commence à prononcer des phrases tronquées, parle d'un temple, d'une porte à ouvrir, dit qu'est en train de se créer un tourbillon de force, qu'il faut monter vers la Grande Pyramide, Brambilla s'agite sur la scène en percutant le gong et en appelant Isis à gorge déployée, moi je jouis du spectacle, quand soudain j'entends que la fille, entre un soupir et un gémissement, parle de six sceaux, de cent vingt ans d'attente et de trente-six invisibles. Il n'y a plus de doute, elle parle du message de Provins. Tandis que je suis prêt à en entendre davantage, la fille s'affaisse, épuisée, Brambilla la caresse au front, bénit l'assistance de son encensoir et dit que le rite est fini.

D'un côté j'étais impressionné, d'un autre côté je voulais comprendre, et je cherche à m'approcher de la fille, qui, pendant ce temps, est revenue à elle, s'est enfilé un manteau mi-saison plutôt moche et s'apprête à sortir par-derrière. Je suis sur le point de la toucher à l'épaule et je sens qu'on me prend par un bras. Je me retourne, c'est le commissaire De Angelis qui me dit de laisser tomber, de toute façon il sait où la trouver. Il m'invite à boire un café. Je le suis, comme s'il m'avait pris en faute, et en un certain sens c'était ça, et au bar il me demande pourquoi j'étais ici et pourquoi je cherchais à aborder la fille. Je m'énerve, je lui réponds que nous ne vivons pas sous une dictature, et que je peux aborder qui je veux. Lui s'excuse et m'explique : les enquêtes sur Ardenti étaient allées au ralenti, mais ils avaient essayé de reconstituer la façon dont il avait passé ses deux jours à Milan avant de rencontrer les gens de chez Garamond et le mystérieux Rakosky. Au bout d'un an, par un coup de chance, on avait su que quelqu'un avait vu Ardenti sortir du siège de Picatrix, avec la sensitive. Par ailleurs, la sensitive l'intéressait parce qu'elle vivait avec un individu qui n'était pas inconnu à la brigade des narcotiques.

Je lui dis que j'étais là par pur hasard, et que m'avait frappé le fait que la fille avait dit une phrase sur six sceaux que j'avais entendue dans la bouche du colonel. Lui me fait observer qu'il est étrange que je me rappelle si bien à deux années de distance ce qu'avait dit le colonel, vu que le lendemain j'avais seulement fait allusion à de vagues propos sur le trésor des Templiers. Moi je lui dis que le colonel avait parlé justement d'un trésor protégé par quelque chose comme six sceaux, mais je n'avais pas pensé que ce fût un détail important, parce que tous les trésors sont protégés par sept sceaux et des scarabées d'or. Et lui d'observer qu'il ne voit pas pourquoi les paroles de la médium auraient dû me frapper, vu que tous les trésors sont protégés par des scarabées d'or. Je lui demande de ne pas me traiter comme un repris de justice, et il change de ton et se met à rire. Il dit qu'il ne trouve pas bizarre que la fille ait dit ce qu'elle a dit, parce que, d'une façon ou d'une autre, Ardenti devait lui avoir parlé de ses lubies, peut-être même en cherchant à l'utiliser comme intermédiaire pour quelque contact astral, comme on dit dans ce milieu. La sensitive est une éponge, une plaque photographique, elle doit avoir un inconscient aux allures de luna-park – m'a-t-il dit – ceux de Picatrix lui font probablement un lavage de cerveau toute l'année, il n'est pas invraisemblable qu'en état de transe – parce que la fille y va pour de bon, elle ne fait pas semblant, et elle est un peu dérangée du cerveau – aient réaffleuré en elle des images qui l'avaient impressionnée longtemps auparavant.

Mais, deux jours plus tard, De Angelis débarque dans mon bureau et me dit que c'est quand même bizarre, le lendemain il est allé chercher la fille : elle était absente. Il demande aux voisins, personne ne l'a vue, plus ou moins depuis l'après-midi précédant le soir du rite fatal ; lui, le soupçon lui monte au nez, il entre dans l'appartement, le trouve tout en désordre, draps par terre, oreillers dans un coin, journaux piétinés, tiroirs vides. Disparus, elle et son protecteur ou amant ou concubin comme on voudra.

Il me dit que si je sais quelque chose de plus il vaut mieux que je parle parce qu'il est étrange que la fille se soit volatilisée et il y a deux raisons à cela : ou quelqu'un s'est aperçu que lui, De Angelis, l'avait à l'œil, ou ils ont remarqué qu'un certain Jacopo Belbo tentait de lui parler. Et donc ce qu'elle avait dit en transe se référait à quelque chose de sérieux, et Eux-mêmes, quels qu'ils fussent, ne s'étaient jamais rendu compte qu'elle en savait tant. « Et puis, mettons qu'il vienne à l'esprit d'un de mes collègues que c'est vous qui l'avez assassinée, a ajouté De Angelis avec un beau sourire, vous voyez qu'il convient de marcher unis. » J'allais perdre mon calme, Dieu sait que ça ne m'arrive pas souvent, je lui ai demandé pourquoi donc une personne qu'on ne trouve pas chez elle devrait avoir été assassinée, et lui m'a demandé si je me souvenais de l'histoire du colonel. Je lui ai dit qu'en tout cas, si on l'avait assassinée ou enlevée, ç'avait été l'autre soir quand je me trouvais avec lui, et lui m'a demandé comment je faisais pour être si sûr de moi, parce que nous nous étions quittés vers minuit et après il ne savait pas ce qui s'était passé, je lui ai demandé s'il parlait sérieusement, lui m'a demandé si je n'avais jamais lu de roman noir et ne savais pas que la police doit soupçonner par principe quiconque n'a pas un alibi aussi lumineux que Hiroshima, et qu'il faisait don de sa tête pour une transplantation, tout de suite même, si j'avais un alibi pour le temps écoulé entre une heure et le matin d'après.

Que vous dire, Casaubon, peut-être aurais-je bien fait de lui raconter la vérité, mais du côté de chez moi on est têtu et on n'arrive jamais à faire marche arrière.

Je vous écris parce que, si j'ai trouvé votre adresse, De Angelis pourrait aussi la trouver : s'il se met en contact avec vous, sachez au moins la ligne à laquelle je me suis tenu. Mais vu que cette ligne ne me semble vraiment pas très droite, si vous croyez bien faire, dites tout. J'ai honte, pardonnez-moi, je me sens complice de quelque chose, et je cherche une raison, à peine teintée de noblesse, pour me justifier, et ne la trouve pas. Ce doivent être mes origines paysannes, dans nos campagnes nous sommes de vilaines gens.

Toute une histoire – comme on dit en allemand – unheimlich

Votre Jacopo Belbo.

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... ces mystérieux Initiés devenus nombreux, hardis et conspirateurs; Jésuitisme, magnétisme, Martinisme, pierre philosophale, somnambulisme, éclectisme, tout est de leur ressort.

C.-L. CADET-GASSICOURT, Le tombeau de Jacques de Molay, Paris, Desenne, 1797, p. 91.

La lettre me troubla. Non de crainte d'être recherché par De Angelis, allons donc, dans un autre hémisphère, mais pour des raisons plus imperceptibles. A ce moment-là, je pensai que je m'irritais de ce que me revînt là-bas par ricochet un monde que j'avais quitté. A présent, je comprends que ce qui me perturbait, c'était un énième complot de la ressemblance, le soupçon d'une analogie. Ma réaction instinctive fut de penser que retrouver Belbo avec son éternelle conscience d'écorché vif m'agaçait. Je décidai de tout refouler et ne fis pas mention de la lettre à Amparo.

Je fus aidé par la seconde lettre, que Belbo m'envoya deux jours après, et pour me rassurer.

L'histoire de la sensitive s'était terminée de façon raisonnable. Un indicateur de la police avait raconté que l'amant de la fille était impliqué dans un règlement de comptes pour un stock de drogue qu'il avait vendu au détail au lieu de le consigner à l'honnête grossiste qui l'avait déjà payé. Choses qui, dans le milieu, sont très mal vues. Pour sauver sa peau, il s'était volatilisé. Clair qu'il avait emmené avec lui sa maîtresse. Puis, en épluchant les journaux restés dans leur appartement, De Angelis avait trouvé des revues genre Picatrix avec une série d'articles visiblement soulignés en rouge. L'un concernait le trésor des Templiers, un autre les Rose-Croix qui vivaient dans un château ou dans une caverne ou quoi diable d'autre, où était écrit « post 120 annos patebo », et ils avaient été définis comme Trente-Six Invisibles. Pour De Angelis tout était donc clair. La sensitive se nourrissait de cette littérature (qui était la même dont se nourrissait le colonel) et puis elle la rendait quand elle était en transe. L'affaire était close, elle passait à la brigade des narcotiques.

La lettre de Belbo ruisselait de soulagement. L'explication de De Angelis apparaissait comme la plus économique.

L'autre soir, dans le périscope, je me disais qu'au contraire il en était peut-être allé bien différemment : la sensitive avait, oui, cité quelque chose entendu dans la bouche d'Ardenti, mais quelque chose que les revues n'avaient jamais dit, et que personne ne devait connaître. Dans le milieu de Picatrix il existait quelqu'un qui avait fait disparaître le colonel pour le réduire au silence, ce quelqu'un s'était aperçu que Belbo entendait interroger la sensitive, et l'avait éliminée. Puis, pour brouiller les pistes de l'enquête, il avait éliminé aussi son amant, et instruit un indic afin qu'il racontât l'histoire de la fuite.

Tellement simple, s'il y avait eu un Plan. Mais y en avait-il un, vu que nous l'aurions inventé, nous, et bien après ? Est-il possible que non seulement la réalité dépasse la fiction, mais la précède, autrement dit prenne une bonne avance pour réparer les dommages que la fiction engendrera ?

Et pourtant alors, au Brésil, telles ne furent pas les pensées que fit naître en moi la lettre. De nouveau, je sentis plutôt que quelque chose ressemblait à quelque chose d'autre. Je pensais au voyage à Bahia, et consacrai un après-midi à visiter des magasins de livres et objets de culte, que, jusqu'à ce jour, j'avais négligés. Je découvris des petites boutiques presque secrètes, et des bazars surchargés de statues et d'idoles. J'achetai des perfumadores d'encens de Yemanjâ, et d'autres petites pyramides fumigènes, anti-moustiques celles-ci, au parfum poivré, des baguettes d'encens, des atomiseurs de spray douceâtre baptisés Sacré-Cœur de Jésus, des amulettes de deux sous. Et je trouvai beaucoup de livres, certains pour les fidèles, d'autres pour qui étudiait les fidèles, tous mêlés, formulaires d'exorcismes, Como adivinhar o futuro na bola de cristal, et manuels d'anthropologie. Et une monographie sur les Rose-Croix.

Tout s'amalgama d'un coup. Rites sataniques et mauresques dans le Temple de Jérusalem, féticheurs africains pour sous-prolétaires nordestins, le message de Provins avec ses cent vingt années, et les cent vingt années des Rose-Croix.

Étais-je devenu un shaker ambulant, bon seulement à mélanger des mixtures de liqueurs différentes, ou avais-je provoqué un court-circuit en me prenant les pieds dans un enchevêtrement de fils multicolores qui s'embrouillaient tout seuls, et depuis longtemps ? Je me procurai le livre sur les Rose-Croix. Puis je me dis qu'à rester, fût-ce quelques heures, dans ces librairies, des colonels Ardenti et des sensitives j'en aurais rencontré au moins dix.

Je revins à la maison et communiquai officiellement à Amparo que le monde était plein de dénaturés. Elle me promit réconfort et nous achevâmes la journée selon nature.

Nous touchions à la fin de l'année 1975. Je décidai d'oublier les ressemblances et de consacrer toute mon énergie à mon travail. En fin de compte il me fallait enseigner la culture italienne, pas les Rose-Croix.

Je me consacrai à la philosophie de l'Humanisme et découvris que, tout juste sortis des ténèbres du Moyen Age, les hommes de la modernité laïque n'avaient rien trouvé de mieux que de s'adonner à la Kabbale et à la magie.

Après deux années de fréquentation d'humanistes qui récitaient des formules pour convaincre la nature de faire des choses qu'elle n'avait pas l'intention de faire, je reçus des nouvelles d'Italie. Mes anciens camarades, ou du moins certains d'entre eux, tiraient dans la nuque de ceux qui ne partageaient pas leurs opinions, pour convaincre les gens de faire des choses qu'ils n'avaient pas l'intention de faire.

Je ne comprenais pas. Je décidai que désormais je faisais partie du Tiers Monde, et je me résolus à visiter Bahia. J'emportai sous le bras une histoire de la culture à l'époque de la Renaissance et le livre sur les Rose-Croix, qui était resté sur une étagère, non coupé.

– 26 –

Toutes les traditions de la Terre ne peuvent se regarder que comme les traditions d'une nation-mère et fondamentale qui, dès l'origine, avait été confiée à l'homme coupable et à ses premiers rejetons.

Louis-Claude de SAINT-MARTIN, De l'esprit des choses, Paris, Laran, 1800, II, « De l'esprit des traditions en général ».

Et je vis Salvador, Salvador da Bahia de Todos os Santos, la « Rome nègre » et ses trois cent soixante-cinq églises qui se profilent sur la ligne des collines, se carrent le long de la baie, et où on honore les dieux du panthéon africain.

Amparo connaissait un artiste naïf, qui peignait de grands tableaux sur bois envahis de visions bibliques et apocalyptiques, éclatants comme les miniatures médiévales, avec des éléments coptes et byzantins. Il était naturellement marxiste, il parlait de la révolution imminente, passait ses journées à rêver dans les sacristies du sanctuaire de Nosso Senhor do Bomfim, triomphe de l'horror vacui, écailleuses d'ex-voto qui pendaient du plafond et incrustaient les murs, un assemblage mystique de coeurs en argent, prothèses de bois, jambes, bras, images de téméraires sauvetages au gros de rutilantes tempêtes, trombes marines, maelströms. Il nous conduisit dans la sacristie d'une autre église, pleine de grands meubles tout odorants de jacaranda. « Ce tableau représente qui, demanda Amparo au sacristain, saint Georges ? »

Le sacristain nous regarda avec complicité : « On l'appelle saint Georges, et il vaut mieux l'appeler comme ça, sinon le curé pique une colère, mais c'est Oxossi. »

Le peintre nous fit visiter deux jours durant des nefs et des cloîtres, à l'abri de façades décorées comme des plats en argent désormais noircis et usés. Nous étions accompagnés par des serviteurs mal dégrossis et claudicants, les sacristies étaient malades d'or et d'étain, de lourds caissons, de cadres précieux. Dans des châsses de cristal trônaient le long des murs des images de saints grandeur nature, ruisselants de sang, avec leurs plaies ouvertes semées de gouttes de rubis, des Christ tordus de souffrance avec leurs jambes rouges d'hémorragie. Dans l'éclair d'or d'un baroque tardif, je vis des anges au visage étrusque, des griffons romans et des sirènes orientales qui faisaient des apparitions sur les chapiteaux.

J'allais par des rues anciennes, sous le charme de leurs noms qui semblaient des chansons, Rua da Agonia, Avenida dos Amores, Travessa de Chico Diabo... J'étais tombé à Salvador à l'époque où le gouvernement, ou qui en faisait office, assainissait la vieille ville pour en expulser les milliers de bordels, mais on était encore à mi-chemin. Au pied de ces églises désertes et lépreuses, empêtrées dans leur faste, s'étendaient encore des ruelles malodorantes où grouillaient des prostituées nègres de quinze ans, de vieilles marchandes de sucreries africaines, accroupies le long des trottoirs avec leurs casseroles sur le feu, des bancs de maquereaux qui dansaient entre les rigoles des eaux usées au son des transistors du bar voisin. Les anciens palais des colonisateurs, surmontés d'armoiries maintenant illisibles, étaient devenus des maisons de tolérance.

Le troisième jour, nous accompagnâmes notre guide au bar d'un hôtel de la ville haute, dans la partie déjà restructurée, au milieu d'une rue pleine d'antiquaires de luxe. Il devait rencontrer un monsieur italien, nous avait-il dit, qui allait acheter, et sans discuter le prix, un de ses tableaux de trois mètres sur deux, où de pullulantes troupes angéliques s'apprêtaient à livrer une bataille finale contre les autres légions.

Ce fut ainsi que nous connûmes monsieur Agliè. Impeccablement vêtu d'un costume trois pièces bleu à fines raies blanches, malgré la chaleur, lunettes à monture d'or sur un visage au teint rosé, cheveux argentés. Il baisa la main d'Amparo, comme qui ne connaîtrait pas d'autre manière de saluer une dame, et commanda du champagne. Le peintre devait s'en aller, Agliè lui remit une liasse de traveller's cheques, dit de lui envoyer l'œuvre à l'hôtel. Nous restâmes à converser, Agliè parlait correctement le portugais, mais comme quelqu'un qui l'aurait appris à Lisbonne, ce qui lui donnait encore plus l'allure d'un gentilhomme d'autrefois. Il s'enquit de nous, fit quelques réflexions sur la possible origine genevoise de mon nom, se montra curieux de l'histoire familiale d'Amparo mais, qui sait comment, il avait déjà déduit que ses origines étaient de Recife. Quant à la sienne, d'origine, il demeura dans le vague. « Je suis comme un d'ici, dit-il, d'innombrables races se sont accumulées dans mes gènes... Mon nom est italien, d'une vieille propriété d'un ancêtre. Oui, sans doute noble, mais qui y prête attention au jour d'aujourd'hui. Je suis au Brésil par curiosité. Toutes les formes de la Tradition me passionnent. »

Il avait une belle bibliothèque de sciences religieuses, me dit-il, à Milan, où il vivait depuis quelques années. « Venez me trouver à votre retour, j'ai beaucoup de choses intéressantes, depuis les rites afro-brésiliens jusqu'aux cultes d'Isis dans le Bas-Empire.

– J'adore les cultes d'Isis, dit Amparo, qui souvent, par orgueil, aimait à jouer les poseuses. Vous savez tout sur les cultes d'Isis, j'imagine. »

Agliè répondit avec modestie : « Seulement le peu que j'en ai vu. »

Amparo chercha à regagner du terrain : « N'était-ce pas il y a deux mille ans ?

– Je ne suis pas jeune comme vous, sourit Agliè.

– Comme Cagliostro, plaisantai-je. N'est-ce pas lui que, passant une fois devant un crucifix, on entendit s'adresser en murmurant à son valet : " Je le lui avais bien dit à ce Juif d'être sur ses gardes, ce soir-là, mais il n'a pas voulu me prêter attention " ? »

Agliè se raidit, je craignis que la plaisanterie ne fût lourde. Je fis mine de m'excuser, mais notre hôte m'interrompit d'un sourire conciliant : « Cagliostro était un mystificateur, parce qu'on sait fort bien quand et où il était né, et il n'a même pas été capable de vivre longtemps. Il se vantait.

– Je le crois sans mal.

– Cagliostro était un mystificateur, répéta Agliè, mais cela ne veut pas dire que des personnages privilégiés ayant pu traverser de nombreuses vies n'aient pas existé et n'existent pas. La science moderne en sait si peu sur les processus de sénescence, qu'il n'est pas impensable que la mortalité soit un simple effet d'une mauvaise éducation. Cagliostro était un mystificateur, mais pas le comte de Saint-Germain, et quand il disait avoir appris certains de ses secrets chimiques auprès des anciens Égyptiens, il ne se vantait peut-être pas. Mais lorsqu'il citait ces épisodes, personne ne le croyait, alors, par courtoisie envers ses interlocuteurs, il faisait semblant de plaisanter.

– Mais vous, vous faites semblant de plaisanter pour nous prouver que vous dites la vérité, dit Amparo.

– Non seulement vous êtes belle, vous êtes extraordinairement perceptive, dit Agliè. Mais je vous conjure de ne pas me croire. Si je vous apparaissais dans l'éclat poussiéreux de mes siècles, votre beauté en fanerait tout d'un coup, et je ne pourrais me le pardonner. »

Amparo était conquise, et moi j'éprouvai une pointe de jalousie. J'amenai la conversation sur les églises, et sur le saint Georges-Oxossi que nous avions vu. Agliè dit que nous devions absolument assister à un candomblé. « N'allez pas où on vous demande de l'argent. Les lieux vrais sont ceux où on vous accueille sans rien vous demander, pas même de croire. D'assister avec respect, ça oui, avec la même tolérance de toutes les croyances qui leur fait aussi accepter votre mécréance. Certains pai ou māe-de-santo, à les voir semblent à peine sortis de la cabane de l'oncle Tom, mais ils ont la culture d'un théologien de la Gregoriana. »

Amparo posa une main sur la sienne. « Vous nous y emmenez ! dit-elle, j'y suis allée une fois, il y a des années, dans une tente de umbanda, mais j'ai des souvenirs confus, je me rappelle seulement un grand trouble... »

Agliè parut gêné par le contact, mais il ne s'y déroba pas. Seulement, comme je le vis faire par la suite dans ses moments de réflexion, de l'autre main il tira de son gilet une boîte en or et argent, peut-être une tabatière ou une boîte à pilules, au couvercle orné d'une agate. Sur la table du bar brûlait une petite chandelle de cire, et Agliè, comme par hasard, en approcha la boîte. Je vis qu'à la chaleur l'agate ne se discernait plus, et à sa place apparaissait une miniature, très fine, vert bleu et or, qui représentait une bergère avec une corbeille de fleurs. Il la retourna entre ses doigts avec une dévotion distraite, comme s'il égrenait un rosaire. Il s'aperçut de mon intérêt, sourit, et reposa l'objet.

« Trouble ? Je ne voudrais pas, ma douce dame, qu'en plus de réceptive vous fussiez exagérément sensible. Qualité exquise, lorsqu'elle s'associe à la grâce et à l'intelligence, mais dangereuse, pour qui va en de certains lieux sans savoir quoi chercher et ce qu'il trouvera... Et, par ailleurs, ne me confondez pas l'umbanda et le candomblé. Celui-ci est complètement autochtone, afro-brésilien, comme on dit d'habitude, tandis que celui-là est une fleur très tardive, née de la greffe des rites indigènes sur la culture ésotérique européenne, sur une mystique que je dirais templière... »

Les Templiers m'avaient de nouveau retrouvé. Je dis à Agliè que j'avais travaillé sur eux. Il me regarda avec intérêt. « Curieuse conjoncture, mon jeune ami. Ici, sous la Croix du Sud, trouver un jeune Templier...

– Je ne voudrais pas que vous me considériez comme un adepte...

– Par pitié, monsieur Casaubon. Si vous saviez quelle canaillerie il y a dans ce domaine.

– Je sais, je sais.

– Et alors. Mais il faut nous revoir, avant que vous ne repartiez. » Nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain : nous voulions tous les trois explorer le petit marché couvert le long du port.

Là-bas nous nous retrouvâmes en effet le matin suivant, et c'était un marché aux poissons, un souk arabe, une fête patronale qui aurait proliféré avec la virulence d'un cancer, une Lourdes envahie par les forces du mal, où les magiciens de la pluie pouvaient faire bon ménage avec des capucins extatiques et stigmatisés, au milieu de sachets propitiatoires avec prières cousues dans la doublure, menottes en pierre dure qui faisaient la figue, cornes de corail, crucifix, étoiles de David, symboles sexuels de religions pré-judaïques, hamacs, tapis, sacs, sphinx, sacrés-cœurs, carquois bororo, colliers de coquillages. La mystique dégénérée des conquérants européens se fondait avec la science qualitative des esclaves, de même que la peau de chaque personne présente racontait une histoire de généalogies perdues.

« Voilà, dit Agliè, une image de ce que les manuels d'ethnologie nomment le syncrétisme brésilien. Mot laid, selon la science officielle. Mais dans son sens le plus haut, le syncrétisme est la reconnaissance d'une unique Tradition, qui traverse et nourrit toutes les religions, tous les savoirs, toutes les philosophies. Le sage n'est pas celui qui discrimine, c'est celui qui réunit les lambeaux de lumière d'où qu'ils proviennent... Et donc ils sont plus sages ces esclaves, ou descendants d'esclaves, que ne le sont les ethnologues de la Sorbonne. Vous me comprenez, au moins vous, ma belle dame ?

– Pas avec l'esprit, dit Amparo. Avec l'utérus. Je m'excuse, j'imagine que le comte de Saint-Germain ne s'exprimait pas de cette façon. Je veux dire que je suis née dans ce pays, et même ce que je ne sais pas me parle quelque part, ici, je crois... » Elle se toucha le sein.

« Comment dit-il, ce soir-là, le cardinal Lambertini à la dame parée d'une splendide croix de diamants sur son décolleté ? Quelle joie de mourir sur ce calvaire. Et ainsi aimerais-je écouter ces voix. A présent, il faut que vous m'excusiez, et tous les deux. Je viens d'une époque où l'on se serait damné pour rendre hommage aux charmes. Vous voudrez rester seuls. Nous garderons contact. »

« Il pourrait être ton père, dis-je à Amparo alors que je l'entraînais au milieu des étalages de marchandises.

– Et même mon bisaïeul. Il nous a fait comprendre qu'il avait au moins mille ans. Tu es jaloux de la momie du pharaon ?

– Je suis jaloux de qui te fait allumer une petite lampe dans ta tête.

– Que c'est beau, ça c'est de l'amour. »

– 27 –

Racontant un jour qu'il avait beaucoup connu Ponce Pilate à Jérusalem, il décrivait minutieusement la maison de ce gouverneur romain, et il disait les plats qu'on avait servis sur sa table un soir qu'il avait soupé chez lui. Le cardinal de Rohan, croyant n'entendre là que des rêveries, s'adressa au valet de chambre du comte de Saint-Germain, vieillard aux cheveux blancs, à la figure honnête : « Mon ami, lui dit-il, j'ai de la peine à croire ce que dit votre maître. Qu'il soit ventriloque, passe; qu'il fasse de l'or, j'y consens; mais qu'il ait deux mille ans et qu'il ait vu Ponce Pilate, c'est trop fort. Étiez-vous là ? – Oh non, monseigneur, répondit ingénument le valet de chambre, il n'y a guère que quatre cents ans que je suis au service de M. le comte. »

Collin de PLANCY, Dictionnaire infernal, Paris, Mellier, 1844, p. 434.

Dans les jours qui suivirent, je fus pris par Salvador. Je passai peu de temps à l'hôtel. En feuilletant l'index du livre sur les Rose-Croix, je trouvai une référence au comte de Saint-Germain. Voyez-vous ça, me dis-je, tout se tient.

De lui, Voltaire écrivait « c'est un homme qui ne meurt jamais et qui sait tout », mais Frédéric de Prusse lui répondait que « c'est un comte pour rire ». Horace Walpole en parlait comme d'un Italien, ou Espagnol, ou Polonais, qui avait fait une grande fortune au Mexique et qui ensuite s'était réfugié à Constantinople, avec les bijoux de sa femme. Les choses les plus sûres à son sujet, on les apprend dans les mémoires de madame de Hausset, dame de chambre de la Pompadour (la belle référence, disait Amparo, intolérante). Circulant sous différents noms, il s'était fait passer pour Surmont à Bruxelles, Welldone à Leipzig, marquis d'Aymar, de Bedmar, ou de Belmar, comte Soltikoff. Arrêté à Londres, en 1745, où il brillait comme musicien en jouant du violon et du clavecin dans les salons ; trois ans après, à Paris, il offre ses services à Louis XV comme expert en teintures, en échange d'une résidence dans le château de Chambord. Le roi l'emploie pour des missions diplomatiques en Hollande, où il s'attire quelques ennuis et s'enfuit de nouveau à Londres. En 1762, nous le trouvons en Russie, puis de nouveau en Belgique. Là, Casanova le rencontre, qui relate comment il avait changé une monnaie en or. En 1776, il est à la cour de Frédéric II à qui il présente différents projets chimiques, huit ans après il meurt dans le Schleswig, chez le landgrave de Hesse, où il mettait au point une fabrique de couleurs.

Rien d'exceptionnel, la carrière typique de l'aventurier du XVIIIe siècle, avec moins d'amours que Casanova et des escroqueries moins théâtrales que celles de Cagliostro. Au fond, à part quelques incidents, il jouit d'un certain crédit auprès des puissants, à qui il promet les merveilles de l'alchimie mais avec un profit industriel à la clef. Sauf que, autour de lui, et bien sûr orchestrée par lui, prend forme la rumeur de son immortalité. On l'entend dans les salons citer avec désinvolture des événements lointains comme s'il en avait été le témoin oculaire, et il cultive sa légende avec grâce, presque en sourdine.

Mon livre citait aussi un passage de Gog, de Giovanni Papini, où est décrite une rencontre nocturne, sur le pont d'un paquebot, avec le comte de Saint-Germain : oppressé par son passé millénaire, par les souvenirs qui se bousculent dans son esprit, avec des accents de désespoir qui rappellent Funes, « el memorioso » de Borges, à part que le texte de Papini est de 1930. « N'allez pas imaginer que notre sort soit digne d'envie, dit le comte à Gog. Au bout de deux siècles, un spleen incurable s'empare des malheureux immortels. Le monde est monotone, les hommes n'apprennent rien et retombent à chaque génération dans les mêmes erreurs, les mêmes horreurs ; les événements ne se répètent pas mais ils se ressemblent... finies les nouveautés, les surprises, les révélations. Je peux vous l'avouer à vous, maintenant que seule la mer Rouge nous écoute : mon immortalité m'ennuie. La terre n'a plus de secrets pour moi et je n'ai plus d'espoir en mes semblables. »

« Curieux personnage, commentai-je. Il est clair que notre Agliè joue à l'incarner. Gentilhomme mûr, un peu faisandé, avec du fric à claquer, du temps libre pour voyager, et une propension au surnaturel.

– Un réactionnaire cohérent, qui a le courage d'être décadent. Au fond, je le préfère aux bourgeois démocrates, dit Amparo.

– Women power, women power, et puis tu tombes en extase pour un baisemain.

– Vous nous avez éduquées comme ça, des siècles durant. Laissez-nous nous libérer peu à peu. Je n'ai pas dit que je voudrais l'épouser.

– Encore heureux. »

La semaine suivante, ce fut Agliè qui me téléphona. Ce soir-là, nous serions accueillis dans un terreiro de candomblé. Nous ne serions pas admis au rite, parce que la Ialorixà se méfiait des touristes, mais c'est elle-même qui nous recevrait avant le début, et nous montrerait le cadre.

Il vint nous prendre en voiture, et roula à travers les favelas, au-delà de la colline. L'édifice devant lequel nous nous arrêtâmes avait un aspect modeste, genre bâtisse industrielle, mais sur le seuil un vieux nègre nous accueillit en nous purifiant avec des fumigations. Plus loin, dans un jardinet dépouillé, nous trouvâmes une sorte de corbeille immense, faite de grandes feuilles de palmier sur lesquelles apparaissaient quelques gourmandises tribales, les comidas de santo.

A l'intérieur, nous vîmes une grande salle aux murs recouverts de tableaux, surtout des ex-voto, de masques africains. Agliè nous expliqua la disposition du décor : au fond, les bancs pour les non-initiés ; auprès, l'estrade pour les instruments, et les chaises pour les Ogâ. « Ce sont des personnes de bonne condition, pas nécessairement croyantes, mais respectueuses du culte. Ici, à Bahia, le grand Jorge Amado est Ogâ dans un terreiro. Il a été élu par Iansã, reine de la guerre et des vents...

– Mais d'où viennent ces divinités ? demandai-je.

– C'est une histoire compliquée. Avant tout, il y a une branche soudanaise, qui s'impose dans le nord depuis les débuts de l'esclavagisme, et de cette souche provient le candomblé des orixás, c'est-à-dire des divinités africaines. Dans les États du sud, on a l'influence des groupes bantous et à partir de là commencent les commixtions en chaîne. Tandis que les cultes du nord restent fidèles aux religions africaines originelles, dans le sud la macumba primitive évolue vers l'umbanda, qui est influencée par le catholicisme, le kardécisme et l'occultisme européen...

– Par conséquent, ce soir, les Templiers n'ont rien à y voir.

– Les Templiers étaient une métaphore. En tout cas, ils n'ont rien à y voir. Mais le syncrétisme a une mécanique fort subtile. Avez-vous remarqué de l'autre côté de la porte, près des comidas de santo, une statuette en fer, une sorte de petit diable avec sa fourche et quelques offrandes votives à ses pieds ? C'est l'Exu, très puissant dans l'umbanda, mais pas dans le candomblé. Et pourtant le candomblé aussi l'honore, le considère comme un esprit messager, une manière de Mercure dégénéré. Dans l'umbanda on est possédé par l'Exu, pas ici. Cependant on le traite avec bienveillance, on ne sait jamais. Vous voyez là-bas sur le mur... » Il me montra la statue polychrome d'un Indio nu et celle d'un vieil esclave nègre habillé de blanc, assis à fumer la pipe : « Ce sont un caboclo et un preto velho, esprits de trépassés qui, dans les rites umbanda, comptent énormément. Que font-ils ici ? On leur rend hommage, on ne les utilise pas parce que le candomblé n'établit de rapports qu'avec les orixás africains, mais on ne les renie pas pour autant.

– Mais que reste-t-il en commun, de toutes ces églises ?

– Disons que tous les cultes afro-brésiliens sont de toute façon caractérisés par le fait que, pendant le rite, les initiés sont possédés, comme en transe, par un être supérieur. Dans le candomblé ce sont les orixás, dans l'umbanda ce sont des esprits de trépassés...

– J'avais oublié mon pays et ma race, dit Amparo. Mon Dieu, un peu d'Europe et un peu de matérialisme historique m'avaient fait tout oublier, et pourtant ces histoires je les écoutais chez ma grand-mère...

– Un peu de matérialisme historique ? sourit Agliè. Il me semble en avoir entendu parler. Un culte apocalyptique pratiqué chez le type de Trier, n'est-ce pas ? »

Je serrai le bras d'Amparo. « No pasarán, mon amour.

– Bon Dieu », murmura-t-elle.

Agliè avait suivi sans intervenir notre bref dialogue à mi-voix. « Les puissances du syncrétisme sont infinies, ma chère. Si vous voulez, je peux offrir la version politique de toute cette histoire. Les lois du XIXe siècle restituent la liberté aux esclaves, mais dans la tentative d'abolir les stigmates de l'esclavage on brûle toutes les archives du marché esclavagiste. Les esclaves deviennent formellement libres mais sans passé. Et alors ils cherchent à reconstruire une identité collective, à défaut d'identité familiale. Ils reviennent aux racines. C'est leur façon de s'opposer, comme vous dites, les jeunes, aux forces dominantes.

– Mais vous venez de me dire que ces sectes européennes s'en mêlent.. dit Amparo.

– Ma chère, la pureté est un luxe, et les esclaves prennent ce qu'il y a. Mais ils se vengent. Aujourd'hui, ils ont capturé plus de Blancs que vous ne pensez. Les cultes africains originels avaient la faiblesse de toutes les religions, ils étaient locaux, ethniques, myopes. En contact avec les mythes des conquérants, ils ont reproduit un ancien miracle : ils ont redonné vie aux cultes mystériques du IIe et du IIIe siècle de notre ère, dans le bassin méditerranéen, entre Rome qui se délitait petit à petit et les ferments qui venaient de la Perse, de l'Égypte, de la Palestine pré-judaïque... Dans les siècles du Bas Empire, l'Afrique reçoit les influences de toute la religiosité méditerranéenne, et s'en fait l'écrin, le condensateur. L'Europe se voit corrompue par le christianisme de la raison d'État, l'Afrique conserve des trésors de savoir, comme déjà elle les avait conservés et répandus au temps des Égyptiens, les offrant aux Grecs, qui en ont fait du gâchis. »

– 28 –

Il y a un corps qui enveloppe tout l'ensemble du monde : représente-toi donc ce corps lui aussi comme de forme circulaire, car telle est la forme du Tout... Représente-toi maintenant que, sous le cercle de ce corps, ont été placés les 36 décans, au milieu entre le cercle total et le cercle du zodiaque, séparant l'un de l'autre ces deux cercles et pour ainsi dire supportant le cercle du Tout et délimitant le zodiaque, transportés le long du zodiaque avec les planètes... Changements de rois, soulèvements de cités, famines, pestes, reflux de la mer, tremblements de terre, rien de tout cela n'a lieu sans l'influence des décans...

Corpus Hermeticum, Stobaeus, excerptum VI.

« Mais quel savoir ?

– Vous rendez-vous compte comme a été grande l'époque entre le IIe et le IIIe siècle après Jésus-Christ ? Non pas pour les fastes de l'Empire, à son déclin, mais pour ce qui fleurissait pendant ce temps dans le Bassin méditerranéen. A Rome, les prétoriens égorgeaient leurs empereurs, et dans la Méditerranée fleurissait l'époque d'Apulée, des mystères d'Isis, de ce grand retour de spiritualité que furent le néo-platonisme, la gnose... Temps bénis, quand les chrétiens n'avaient pas encore pris le pouvoir et envoyé à la mort les hérétiques. Époque splendide, habitée par le Nous, sillonnée d'extases, peuplée de présences, émanations, démons et cohortes angéliques. C'est un savoir diffus, décousu, vieux comme le monde, qui remonte à Pythagore, aux brahmanes de l'Inde, aux Hébreux, aux magiciens, aux gymnosophistes, et même aux barbares de l'extrême nord, aux druides des Gaules et des îles Britanniques. Les Grecs considéraient que les barbares étaient tels parce qu'ils ne savaient pas s'exprimer, avec ces langages qui, à leurs oreilles trop bien éduquées, retentissaient comme des aboiements. Et au contraire, à notre époque, on décide que les barbares en savaient beaucoup plus que les Hellènes, et précisément parce que leur langage était impénétrable. Vous croyez que ceux qui vont danser ce soir savent le sens de tous les chants et noms magiques qu'ils prononceront ? Non, heureusement, car le nom inconnu fonctionnera comme exercice de respiration, vocalisation mystique. L'époque des Antonins... Le monde était plein de merveilleuses correspondances, de ressemblances subtiles, il fallait les pénétrer, s'en laisser pénétrer, à travers le rêve, l'oracle, la magie, qui permet d'agir sur la nature et sur les forces faisant mouvoir le semblable avec le semblable. La sapience est insaisissable, volatile, elle échappe à toute mesure. Voilà pourquoi à cette époque le dieu vainqueur a été Hermès, inventeur de toutes les astuces, dieu des carrefours, des voleurs, mais créateur de l'écriture, cet art de l'illusion et de la différence, de la navigation, qui mène vers la fin de tous confins, où tout se confond à l'horizon, des grues pour soulever les pierres du sol, et des armes, qui changent la vie en mort, et des pompes à eau, qui font lever la matière pesante, de la philosophie, qui produit des illusions et des leurres... Et vous savez où se trouve aujourd'hui Hermès ? Ici, vous l'avez vu sur le seuil, on l'appelle Exu, ce messager des dieux, médiateur, commerçant, ignorant la différence entre le bien et le mal. »

Il nous observa avec une défiance amusée. « Vous croyez que, comme Hermès avec les marchandises, je suis trop leste dans ma redistribution des dieux. Regardez ce petit livre, que j'ai acheté ce matin dans une librairie populaire du Pelourinho. Magies et mystères du saint Cyprien, recettes de charmes pour obtenir un amour, ou pour faire mourir son ennemi, invocations aux anges et à la Vierge. Littérature populaire, pour ces mystiques de couleur noire. Mais il s'agit de saint Cyprien d'Antioche, sur qui il existe une immense littérature des siècles d'argent. Ses géniteurs veulent qu'il soit instruit sur tout et qu'il sache ce qu'il y a sur la terre, dans l'air et dans l'eau de la mer, et ils l'envoient dans les pays les plus lointains pour apprendre tous les mystères, pour qu'il connaisse la génération et la corruption des herbes et les vertus des plantes et des animaux, non pas celles de l'histoire naturelle, mais celles de la science occulte ensevelie au plus profond des traditions archaïques et lointaines. Et Cyprien, à Delphes, se voue à Apollon et à la dramaturgie du serpent, il connaît les mystères de Mithra ; à quinze ans, sur le mont Olympe, sous la conduite de quinze hiérophantes, il assiste à des rites d'évocation du Prince de Ce Monde, pour en dominer les trames ; à Argos, il est initié aux mystères d'Héra ; en Phrygie, il apprend la mantique de l'hépatoscopie et il n'y a désormais rien dans la terre, dans la mer et dans l'air qu'il ne connût, ni fantôme, ni objet de savoir, ni artifice d'aucune sorte, pas même l'art de changer par sortilège les écritures. Dans les temples souterrains de Memphis, il apprend comment les démons communiquent avec les choses terrestres, les lieux qu'ils abhorrent, les objets qu'ils aiment, et comment ils habitent les ténèbres, et quelles résistances ils opposent dans certains domaines, et comment ils savent posséder les âmes et les corps, et quels effets ils obtiennent de connaissance supérieure, mémoire, terreur, illusion, et l'art de produire des commotions terrestres et d'influencer les courants du sous-sol... Puis, hélas, il se convertit ; mais quelque chose de son savoir reste, se transmet, et à présent nous le retrouvons ici, dans la bouche et dans l'esprit de ces pouilleux que vous taxez d'idolâtres. Mon amie, il y a un instant vous me regardiez comme si j'étais un ci-devant. Qui vit dans le passé? Vous qui voudriez offrir à ce pays les horreurs du siècle ouvrier et industriel, ou moi qui veux que notre pauvre Europe retrouve le naturel et la foi de ces enfants d'esclaves ?

– Bon Dieu, siffla Amparo, mauvaise, vous le savez, vous aussi, que c'est une façon de les garder bien sages...

– Pas sages. Encore capables de cultiver l'attente. Sans le sentiment de l'attente il n'existe pas même de paradis, ne nous l'avez-vous pas enseigné vous, Européens ?

– Moi, je serais l'Européenne ?

– Ce n'est pas la couleur de la peau qui compte, c'est la foi dans la Tradition. Pour redonner le sentiment de l'attente à un Occident paralysé par le bien-être, ceux-là paient, ils souffrent peut-être, mais ils connaissent encore le langage des esprits de la nature, des airs, des eaux, des vents...

– Vous nous exploitez encore une fois.

– Encore ?

– Oui, vous devriez l'avoir appris en 89, comte. Quand cela nous lasse, zac ! » Et en souriant comme un ange elle s'était passé la main tendue, très belle, sous la gorge. D'Amparo, je désirais même les dents.

« Dramatique, dit Agliè en tirant de son gousset sa tabatière et en la caressant à mains jointes. Vous m'avez donc reconnu ? Mais en 89, ce ne sont pas les esclaves qui ont fait rouler les têtes, mais bien ces braves bourgeois que vous devriez détester. Et puis, le comte de Saint-Germain, en l'espace de tant de siècles, des têtes il en a vu rouler tant, et tant revenir sur leur cou. Mais voici qu'arrive la māe-de-santo, la Ialorixá. »

La rencontre avec l'abbesse du terreiro fut calme, cordiale, populaire et cultivée. C'était une grande négresse au sourire éclatant. A première vue, on l'aurait prise pour une ménagère ; quand nous commençâmes à parler, je compris pourquoi des femmes de ce genre pouvaient dominer la vie culturelle de Salvador.

« Mais ces orixâs sont des personnes ou des forces ? » lui demandai-je. La māe-de-santo répondit que c'étaient des forces, certes, eau, vent, feuilles, arc-en-ciel. Pourtant, comment empêcher les simples de les voir comme des guerriers, des femmes, des saints des églises catholiques ? Vous aussi, dit-elle, n'adorez-vous pas, peut-être, une force cosmique sous la forme de tant de vierges ? L'important c'est de vénérer la force, l'apparence doit s'adapter aux possibilités de compréhension de chacun.

Ensuite, elle nous invita à sortir dans le jardin de derrière, pour visiter les chapelles, avant le début du rite. Dans le jardin se trouvaient les maisons des orixâs. Une ribambelle de fillettes nègres, en costume de Bahia, se pressaient gaiement pour les derniers préparatifs.

Les maisons des orixâs étaient disposées dans le jardin comme les chapelles d'un Sacro Monte, et montraient à l'extérieur l'image du saint correspondant. A l'intérieur hurlaient les couleurs crues des fleurs, des statues, des nourritures cuites depuis peu et offertes aux dieux. Blanc pour Oxalá, bleu et rose pour Yemanjâ, rouge et blanc pour Xangô, jaune et or pour Ogun... Les initiés s'agenouillaient en baisant le seuil et en se touchant sur le front et derrière l'oreille.

Mais alors, demandai-je, Yemanjâ est ou n'est pas Notre-Dame de la Conception ? Et Xangô est ou n'est pas Jérôme ?

« Ne posez pas de questions embarrassantes, me conseilla Agliè. Dans l'umbanda, c'est encore plus compliqué. A la ligne d'Oxalá appartiennent saint Antoine et les saints Côme et Damien. A la ligne de Yemanjâ appartiennent les sirènes, les ondines, les caboclas de la mer et des fleuves, les marins et les étoiles-guides. A la ligne d'Orient appartiennent les Hindous, les médecins, les hommes de science, les Arabes et les Marocains, les Japonais, les Chinois, les Mongols, les Égyptiens, les Aztèques, les Incas, les Caraïbes et les Romains. A la ligne d'Oxossi appartiennent le soleil, la lune, le caboclo des cascades et le caboclo des Noirs. A la ligne d'Ogun appartiennent Ogun Beira-Mar, Rompe-Mato, lara, Megé, Narueé... En somme, ça dépend.

– Bon Dieu, dit encore Amparo.

– On dit Oxalá, lui susurrai-je en lui effleurant l'oreille. T'inquiète, no pasarán. »

La Ialorixá nous montra une série de masques que des acolytes portaient au temple. C'étaient des masques-heaumes en paille, ou des capuchons, dont devraient se couvrir les médiums au fur et à mesure qu'ils entraient en transe, proie de la divinité. C'est une forme de pudeur, nous dit-elle, dans certains terreiros les élus dansent le visage nu, exposant leur passion aux assistants. Mais l'initié doit être protégé, respecté, soustrait à la curiosité des profanes, ou de ceux qui, de toute façon, n'en peuvent appréhender la jubilation intérieure et la grâce. C'était la coutume de ce terreiro, nous dit-elle, et donc on n'admettait pas volontiers les étrangers. Mais peut-être un jour, qui sait, commenta-t-elle. Ce n'était pour nous qu'un au revoir.

Cependant elle ne voulait pas nous laisser aller avant de nous avoir offert, non pas prises dans les corbeilles, qui devaient rester intactes jusqu'à la fin du rite, mais dans sa cuisine, quelques échantillons des comidas de santo. Elle nous emmena derrière le terreiro, et ce fut un festin polychrome de mandioca, pimenta, coco, amendoim, gemgibre, moqueca de siri mole, vatapá, efó, caruru, haricots noirs avec farofa, dans une odeur molle de denrées africaines, saveurs tropicales douceâtres et fortes, que nous goûtâmes avec componction, sachant que nous participions au repas des anciens dieux soudanais. Justement, nous dit la Ialorixá, parce que chacun de nous, sans le savoir, était l'enfant d'un orixá, et souvent on pouvait dire de qui. Je demandai hardiment de qui j'étais le fils. La Ialorixá d'abord esquiva, dit qu'on ne pouvait pas l'établir avec certitude, puis elle consentit à m'examiner la paume de la main, y passa le doigt, me regarda dans les yeux, et dit : « Tu es un enfant d'Oxalá. »

J'en fus fier. Amparo, maintenant détendue, suggéra qu'on découvrît de qui Agliè était le fils, mais il dit qu'il préférait ne pas le savoir.

De retour dans notre chambre, Amparo me dit : « Tu as regardé sa main ? Au lieu d'une ligne de vie, il a une série de lignes brisées. Comme un ruisseau qui rencontre une pierre et recommence à couler un mètre plus loin. La ligne de quelqu'un qui devrait être mort de nombreuses fois.

– Le champion international de métempsycose en longueur.

– No pasarán », rit Amparo.

– 29 –

Car en ce qu'ils changent & transposent leurs noms, en ce qu'ils desguisent leurs années, en ce que, par leur confession mesme, ils viennent sans se faire cognoistre, il n'y a Logicien qui puisse nyer que necessairement il faut qu'ils soient en nature.

Heinrich NEUHAUS, Pia et ultimissima admonestatio de Fratribus Roseae-Crucis, nimirum : an sint ? quales sint ? unde nomen illud sibi asciverint, Dantzig, Schmidlin, 1618 – éd. fr. 1623, p. 5.

Diotallevi disait que Héséd est la sefira de la grâce et de l'amour, feu blanc, vent du sud. L'autre soir, dans le périscope, je pensais que les derniers jours vécus à Bahia avec Amparo se plaçaient sous ce signe.

Je me rappelais – comme on se souvient, tandis qu'on attend des heures et des heures dans l'obscurité – un des derniers soirs. Nous avions mal aux pieds à force de parcourir les ruelles et les places, et nous étions mis tôt au lit, mais sans envie de dormir. Amparo s'était pelotonnée contre l'oreiller, en position fœtale, et faisait semblant de lire entre ses genoux légèrement écartés un de mes petits manuels sur l'umbanda. Par moments, elle s'étendait sur le dos, indolemment, les jambes ouvertes et le livre sur le ventre, et elle restait à m'écouter alors que je lisais le livre sur les Rose-Croix et tentais de l'entraîner dans mes découvertes. Le soir était doux mais, comme l'aurait écrit Belbo dans ses files, harassé de littérature, les souffles de la nuit ne flottaient pas sur Galgala. Nous nous étions offert un bon hôtel, par la fenêtre on apercevait la mer et dans la cuisine encore éclairée je voyais un panier de fruits tropicaux achetés ce matin-là au marché, qui me réconfortait.

« Il raconte qu'en 1614 paraît en Allemagne un écrit anonyme, Allgemeine und general Reformation, ou Réforme générale et commune de l'univers entier, suivie de la Fama Fraternitatis de la Très Louable Confrérie de la Rose-Croix, à l'adresse de tous les savants et souverains d'Europe, accompagnée d'une brève réponse du Seigneur Haselmeyer qui pour ce motif a été jeté en prison par les Jésuites et mis aux fers dans une galère. Aujourd'hui donnée à imprimer et portée à la connaissance de tous les cœurs sincères. Édité à Cassel par Wilhelm Wessel.

– Ce n'est pas un peu long ?

– Il semble qu'au XVIIe siècle les titres étaient tous comme ça. C'est Lina Wertmüller qui les écrivait. C'est un ouvrage satirique, une fable sur une réforme générale de l'humanité, et de surcroît copiée en partie dans les Nouvelles du Parnasse de Trajan Boccalini. Mais il contient un opuscule, un libelle, un manifeste, d'une douzaine de petites pages, la Fama Fraternitatis, qui sera publié à part l'année suivante, en même temps qu'un autre manifeste, cette fois en latin, la Confessio fraternitatis Roseae Crucis, ad eruditos Europae. Dans l'un et l'autre la Confrérie des Rose-Croix se présente et parle de son fondateur, un mystérieux C.R. Après seulement, et par d'autres sources, on s'assurera ou on décidera qu'il s'agit d'un certain Christian Rosencreutz.

– Pourquoi n'y a-t-il pas le nom complet ?

– Regarde, c'est une vraie débauche d'initiales, ici personne n'est nommé en entier, ils s'appellent tous G.G.M.P.I. et ceux qui sont vraiment affublés d'un sobriquet affectueux s'appellent P.D. On raconte les années de formation de C.R., qui commence par visiter le Saint-Sépulcre, puis fait voile vers Damas, passe ensuite en Egypte, et de là à Fez, qui, à l'époque, devait être un des sanctuaires de la sagesse musulmane. Là-bas notre Christian, qui déjà savait le grec et le latin, apprend les langues orientales, la physique, la mathématique, les sciences de la nature, et accumule toute la sagesse millénaire des Arabes et des Africains, jusqu'à la Kabbale et la magie, allant jusqu'à traduire en latin un mystérieux Liber M, et il connaît ainsi tous les secrets du macro et du microcosme. Depuis deux siècles tout ce qui est oriental est à la mode, surtout si on ne comprend pas ce que ça veut dire.

– Ils font toujours comme ça. Affamés, cinglés, saignés ? Demandez la coupe du mystère ! Tiens... » Et elle m'en roulait une. « C'est de la bonne.

– Tu vois que tu veux perdre la mémoire, toi aussi.

– Mais moi je sais que c'est chimique, et voilà tout. Il n'y a pas de mystère, même ceux qui ne savent pas l'hébreu déraillent. Viens ici.

– Attends. Ensuite Rosencreutz passe en Espagne et là aussi il fait son miel des doctrines les plus occultes, et il dit qu'il s'approche de plus en plus de plus en plus du Centre de tout savoir. Et au cours de ces voyages qui, pour un intellectuel de l'époque, représentaient vraiment un trip de sagesse totale, il comprend qu'il faut fonder en Europe une société qui mette les gouvernants sur les voies de la science et du bien.

– Une idée originale. Cela valait la peine de tant étudier. Je veux de la mamaia fraîche.

– Elle est au frigo. Sois gentille, vas-y toi, moi je travaille.

– Si tu travailles tu es fourmi et si tu es fourmi fais la fourmi, par conséquent va aux provisions.

– La mamaia est volupté, par conséquent c'est la cigale qui y va. Sinon j'y vais moi et tu lis toi.

– Bon Dieu non. Je hais la culture de l'homme blanc. J'y vais. »

Amparo allait vers le coin-cuisine, et j'aimais la désirer à contre-jour. Et pendant ce temps C.R. revenait en Allemagne, et au lieu de se vouer à la transmutation des métaux, comme désormais son immense savoir le lui aurait permis, il décidait de se consacrer à une réforme spirituelle. Il fondait la Confrérie en inventant une langue et une écriture magique, qui servirait de fondement à la science des frères à venir.

« Non, je vais salir le livre, mets-la-moi dans la bouche, non – ne fais pas l'idiote – comme ça, voilà. Dieu qu'elle est bonne la mamaia, rosencreutzlische Mutti-ja-ja... Mais tu sais que ce que les premiers Rose-Croix écrivirent dans les premières années aurait pu éclairer le monde anxieux de vérité ?

– Et qu'est-ce qu'ils ont écrit ?

– Là est l'entourloupe, le manifeste ne le dit pas, il te laisse avec l'eau à la bouche. C'est une chose tellement importante, mais tellement importante qu'elle doit demeurer secrète.

– Quelles putes.

– Non, non, aïe, arrête. Quoi qu'il en soit, et comme ils se multiplient, les Rose-Croix décident de se disséminer aux quatre coins du monde, avec l'engagement de soigner gratuitement les malades, de ne pas porter des vêtements qui les fassent reconnaître, de jouer à fond le mimétisme toujours selon les coutumes de chaque pays, de se rencontrer une fois l'an, et de rester secrets pendant cent ans.

– Mais excuse-moi, quelle réforme voulaient-ils faire si on venait d'en faire une ? Et c'était quoi, Luther, du caca ?

– Mais tout ça se passait avant la réforme protestante. Ici, en note, il est dit que d'une lecture attentive de la Fama et de la Confessio on déduit...

– Qui déduit ?

– Quand on déduit on déduit. Peu importe qui. C'est la raison, le bon sens... Eh là, mais t'es quoi? On parle des Rose-Croix, une chose sérieuse...

– Tu parles.

– Alors, comme on le déduit, Rosencreutz est né en 1378 et meurt en 1484, au bel âge de cent six ans et il n'est pas difficile de deviner que la confrérie secrète a contribué d'une façon non négligeable à cette Réforme qui, en 1615, fêtait son centenaire. C'est si vrai que dans les armoiries de Luther il y a une rose et une croix.

– La belle imagination.

– Tu voulais que Luther mette dans ses armoiries une girafe en flammes ou une montre liquéfiée ? Chacun est le fils de son temps. J'ai compris de qui je suis le fils moi, tais-toi, laisse-moi continuer. Vers 1604, alors qu'ils restaurent une partie de leur palais ou château secret, les Rose-Croix trouvent une large pierre où était fiché un grand clou. Ils extraient le clou, un morceau du mur tombe, apparaît une porte sur laquelle est écrit en grandes lettres POST cxx ANNOS PATEBO... »

Je l'avais déjà appris dans la lettre de Belbo, mais je ne pus m'empêcher de réagir : « Mon Dieu...

– Qu'est-ce qui arrive ?

– C'est comme un document des Templiers que... C'est une histoire que je ne t'ai jamais racontée, d'un certain colonel...

– Et alors ? Les Templiers ont copié sur les Rose-Croix.

– Mais les Templiers viennent avant.

– Et alors, les Rose-Croix ont copié sur les Templiers.

– Mon amour, sans toi je ferais un court-circuit.

– Mon amour, cet Agliè t'a détraquée. Tu attends la révélation.

– Moi ? Moi je n'attends rien du tout !

– Encore heureux, attention à l'opium des peuples.

– El pueblo unido jamás será vencido.

– Ris, ris bien, toi. Continue, que j'entende ce que disaient ces crétins.

– Ces crétins ont tout appris en Afrique, tu n'as pas entendu ?

– Eux, en Afrique, ils commençaient déjà à nous emballer et à nous envoyer ici.

– Remercie le ciel. Tu pouvais naître à Pretoria. » Je l'embrassais et poursuivais. « Derrière la porte on découvre un sépulcre à sept côtés et sept angles, prodigieusement éclairé par un soleil artificiel. Au milieu, un autel de forme circulaire, orné de différentes devises ou emblèmes, du genre NEQUAQUAM VACUUM...

– Né coua coua ? Signé Donald Duck ?

– C'est du latin, je ne sais pas si tu vois ? Ça veut dire le vide n'existe pas.

– Encore heureux, ce serait d'une horreur.

– Tu voudrais bien me brancher le ventilateur, animula vagula blandula ?

– Mais on est en hiver.

– Pour vous, du mauvais hémisphère, mon amour. Nous sommes en juillet, qu'y pouvons-nous, branche le ventilateur, pas parce que je suis le mâle, c'est qu'il est de ton côté. Merci. Bref, sous l'autel on trouve le corps intact du fondateur. Dans la main il tient un Livre I, débordant d'infinie sapience, et dommage que le monde ne le puisse connaître – dit le manifeste – autrement gulp, wow, brr, sguisssch !

– Aïe.

– Je disais. Le manifeste se termine en promettant un immense trésor encore tout à découvrir et de surprenantes révélations sur les rapports entre macrocosme et microcosme. N'allez pas croire que nous sommes des alchimistes de quatre sous et que nous allons vous enseigner à produire de l'or. C'est affaire de fripouilles et nous, nous voulons mieux et visons plus haut, dans tous les sens. Nous sommes en train de diffuser cette Fama en cinq langues, pour ne rien dire de la Confessio, prochainement sur cet écran. Attendons réponses et jugements de doctes et d'ignorants. Écrivez-nous, téléphonez, dites-nous vos noms, voyons si vous êtes dignes d'avoir part à nos secrets, dont nous ne vous avons donné qu'un pâle avant-goût. Sub umbra alarum tuarum Iehova.

– Qu'est-ce qu'il dit ?

– C'est la phrase de congé. Bien reçu. Terminé. En somme, il semble que les Rose-Croix ne peuvent s'empêcher de faire savoir ce qu'ils ont appris, et qu'ils attendent seulement de trouver le bon interlocuteur. Mais pas un mot sur ce qu'ils savent.

– Comme ce type avec sa photo, cette annonce dans la revue qu'on a feuilletée en avion : si vous m'envoyez dix dollars, je vous enseigne le secret pour devenir millionnaire.

– Mais lui ne ment pas. Lui, le secret, il l'a découvert. Comme moi.

– Écoute, il vaut mieux que tu continues à lire. On dirait que tu ne m'as jamais vue avant ce soir.

– C'est toujours comme si c'était la première fois.

– Pire. Je ne permets pas de familiarités au premier venu. Mais est-il possible que tu les déniches tous toi ? D'abord les Templiers, ensuite les Rose-Croix, mais t'as lu, je sais pas moi, Pletchanov ?

– Non, j'attends d'en découvrir le tombeau, dans cent vingt ans. Si Staline ne l'a pas enterré avec les caterpillars.

– Quel idiot. Je vais dans la salle de bains. »

– 30 –

Et déjà la fameuse fraternité des Rose-Croix déclare que dans tout l'univers circulent des vaticinations délirantes. En effet, à peine ce fantôme est apparu (bien que Fama et Confessio prouvent qu'il s'agissait du simple divertissement d'esprits oisifs) il a aussitôt produit un espoir de réforme universelle, et a engendré des choses en partie ridicules et absurdes, en partie incroyables. Et ainsi des hommes probes et honnêtes de différents pays se sont prêtés à la raillerie et à la dérision pour faire parvenir leur franc parrainage, ou pour se persuader qu'ils auraient pu se manifester à ces frères... à travers le Miroir de Salomon ou d'autre façon occulte.

Christoph VON BESOLD (?), Appendice à Tommaso CAMPANELLA, Von der Spanischen Monarchy, 1623.

Après venait le meilleur, et au retour d'Amparo j'étais déjà en mesure de lui annoncer des événements admirables. « C'est une histoire incroyable. Les manifestes sortent à une époque où les textes de ce genre pullulaient, tout le monde cherche un renouveau, un siècle d'or, un pays de cocagne de l'esprit. Qui farfouille dans les textes magiques, qui fait transpirer les fourneaux pour préparer des métaux, qui cherche à dominer les étoiles, qui élabore des alphabets secrets et des langues universelles. A Prague, Rodolphe II transforme la cour en un laboratoire alchimique, il invite Comenius et John Dee, l'astrologue de la cour d'Angleterre qui avait révélé tous les secrets du cosmos en quelques pages d'une Monas lerogliphica, je te jure que c'est bien le titre, et monas n'indique pas ton sexe en vénitien mais signifie monade.

– J'ai dit quelque chose ?

– Le médecin de Rodolphe II est ce Michael Maier qui écrit un livre d'emblèmes visuels et musicaux, l'Atalanta Fugiens, une fête philosophale de l'œuf, des dragons qui se mordent la queue, des sphinx, rien n'est aussi lumineux que le chiffre secret, tout est hiéroglyphique de quelque chose d'autre. Tu te rends compte, Galilée jette des pierres de la tour de Pise, Richelieu joue au Monopoly avec la moitié de l'Europe, et ici tous de circuler les yeux écarquillés pour lire les signatures du monde : vous m'en contez de belles, vous, il est bien question de la chute des corps, ci-dessous (mieux, ci-dessus) il y a bien autre chose. A présent, je vous le dis : abracadabra. Torricelli fabriquait le baromètre et eux faisaient des ballets, des jeux d'eau et des feux d'artifice dans l'Hortus Palatinus de Heidelberg. Et la guerre de Trente Ans était sur le point d'éclater.

– Qui sait comme elle était contente Mère Courage.

– Mais eux non plus ne se donnent pas toujours du bon temps. L'Électeur palatin, en 19, accepte la couronne de Bohême, je crois qu'il le fait parce qu'il meurt d'envie de régner sur Prague, ville magique, mais les Habsbourg, un an après, le clouent à la Montagne Blanche, à Prague on massacre les protestants, Comenius voit sa maison, sa bibliothèque brûler, on lui assassine sa femme et son fils, et il s'enfuit de cour en cour allant répétant comme elle était grande et pleine d'espoir l'idée des Rose-Croix.

– Et le pauvre lui aussi, tu voulais qu'il se console avec le baromètre ? Mais excuse-moi un instant, tu sais que nous les femmes ne saisissons pas tout tout de suite comme vous : qui a écrit les manifestes ?

– Le plus beau, c'est qu'on ne le sait pas. Laisse-moi comprendre, gratte-moi la rose-croix... non, entre les deux omoplates, non plus haut, non plus à gauche, voilà, là. Or donc, dans ce milieu allemand il y a des personnages incroyables. Voici Simon Studion qui écrit la Naometria, un traité occulte sur les mesures du Temple de Salomon ; Heinrich Khunrath qui écrit un Amphitheatrum sapientiae aeternae, plein d'allégories avec des alphabets hébreux, et des cavernes kabbalistiques qui doivent avoir inspiré les auteurs de la Fama. Ces derniers sont probablement des amis d'un de ces dix mille conventicules d'utopistes de la renaissance chrétienne. La rumeur publique veut que l'auteur soit un certain Johann Valentin Andreae, et l'année suivante il publiera Les noces chimiques de Christian Rosencreutz, mais il l'avait écrit dans sa jeunesse, donc l'idée des Rose-Croix lui trottait depuis longtemps dans la tête. Mais autour de lui, à Tübingen, il y avait d'autres enthousiastes, ils rêvaient de la république de Christianoples, peut-être se sont-ils mis tous ensemble. Mais il paraît qu'ils l'ont fait pour plaisanter, par jeu, ils ne pensaient pas du tout créer le pandémonium qu'ils ont créé. Andreae passera ensuite sa vie à jurer que ce n'était pas lui qui avait écrit les manifestes, que de toute façon c'était un lusus, un ludibrium, un coup de goliards, il y perd sa réputation académique, enrage, dit que les Rose-Croix, si même ils existaient, étaient tous des imposteurs. Rien n'y fait. A peine les manifestes sortent, on dirait que les gens n'attendent que ça. Les doctes de toute l'Europe écrivent vraiment aux Rose-Croix, et, comme ils ne savent pas où les trouver, ils envoient des lettres ouvertes, des opuscules, des livres imprimés. Maier publie tout de suite la même année un Arcana arcanissima où il ne mentionne pas les Rose-Croix mais tout le monde est convaincu qu'il parle d'eux et en sait plus long que ce qu'il veut bien dire. Certains se vantent, ils disent qu'ils avaient déjà lu la Fama en manuscrit. Je ne crois pas que c'était une mince affaire que de préparer un livre à cette époque, parfois même avec des gravures, mais Robert Fludd en 1616 (et il écrit en Angleterre et imprime à Leyde, calcule aussi le temps des voyages pour les épreuves) fait circuler une Apologia compendiaria Fraternitatem de Rosea Cruce suspicionis et infamiis maculis aspersam, veritatem quasi Fluctibus abluens et abstergens, pour défendre les Rose-Croix et les libérer des soupçons, des " taches " dont ils ont été gratifiés – et cela veut dire qu'un débat furieux avait déjà lieu entre Bohême, Allemagne, Angleterre, Hollande, le tout avec des courriers à cheval et des érudits itinérants.

– Et les Rose-Croix ?

– Un silence de mort. Post cent vingt annos patebo mon oeil. Ils observent du néant de leur palais. Je crois que c'est précisément leur silence qui échauffe les esprits. S'ils ne répondent pas, cela veut dire qu'ils sont vraiment là. En 1617, Fludd écrit un Tractatus apologeticus integritatem societatis de Rosea Cruce defendens et, dans un De Naturae Secretis de 1618, on dit qu'est venu le moment de dévoiler le secret des Rose-Croix.

– Et ils le dévoilent.

– Penses-tu. Ils le compliquent. Parce qu'ils découvrent que si l'on soustrait de 1618 les 188 années promises par les Rose-Croix, on obtient 1430 qui est l'année où est institué l'ordre de la Toison d'or.

– Quel rapport ?

– Je ne comprends pas les 188 années parce qu'il devrait y en avoir 120, mais quand tu veux faire des soustractions et des additions mystiques tu retombes toujours sur tes pieds. Quant à la Toison d'or, c'est celle des Argonautes, et j'ai appris de source sûre qu'elle a quelque chose à voir avec le Saint Graal, et donc, si tu permets, avec les Templiers. Mais ce n'est pas fini. Entre 1617 et 1619, Fludd, qui évidemment publiait encore plus que Barbara Cartland, fait imprimer quatre autres livres, parmi lesquels son Utriusque Cosmi historia, quelque chose comme de courts aperçus sur l'univers, illustré, tout rose et croix. Maier prend son courage à deux mains et publie son Silentium post clamores et soutient que la confrérie existe, que non seulement elle est liée à la Toison d'or mais aussi à l'ordre de la Jarretière. Lui, cependant, est une personne trop humble pour y être reçue. Pense un peu les doctes d'Europe. Si ces gens n'acceptent pas même Maier, il s'agit d'une chose vraiment exclusive. Et donc tous les demi-portions font de faux papiers pour être admis. Tous de dire que les Rose-Croix sont une réalité, tous d'avouer ne les avoir jamais vus, tous d'écrire comme pour fixer un rendez-vous, pour quémander une audience, personne n'a tout de même le culot de dire moi j'en suis, certains disent qu'il n'existent pas parce qu'ils n'ont pas été contactés, d'autres disent qu'ils existent justement pour être contactés.

– Et les Rose-Croix, muets.

– Comme des carpes.

– Ouvre la bouche. Il te faut de la mamaia.

– Un délice. En attendant débute la guerre de Trente Ans et Johann Valentin Andreae écrit une Turris Babel pour promettre que dans l'année l'Antéchrist sera vaincu, tandis qu'un certain Ireneus Agnostus écrit un Tintinnabulum sophorum...

– Super le tintinnabulum !

– ... où je ne comprends pas ce que foutre il dit, mais il est certain que Campanella ou quelqu'un à sa place intervient dans la Monarchie Espagnole et dit que toute l'histoire rose-croix est un divertissement d'esprits corrompus... Et puis ça suffit, entre 1621 et 1623 ils arrêtent tous.

– Comme ça ?

– Comme ça. Ils se sont lassés. Comme les Beatles. Mais seulement en Allemagne. Parce qu'on dirait l'histoire d'un nuage toxique. Il se déplace en France. Par une belle matinée de l'an 1623, apparaissent sur les murs de Paris des manifestes rose-croix qui avertissent les bons citoyens que les députés du collège principal de la confrérie se sont transférés là-bas et sont prêts à ouvrir les inscriptions. Cependant, selon une autre version, les manifestes disent clair et net qu'il s'agit de trente-six invisibles dispersés de par le monde en groupes de six, et qui ont le pouvoir de rendre invisibles leurs adeptes... Crénom, de nouveau les trente-six...

– Lesquels ?

– Ceux de mon document des Templiers.

– Des gens sans imagination. Et puis ?

– Et puis il en découle une folie collective ; qui les défend, qui veut les connaître, qui les accuse de diabolisme, alchimie et hérésie, avec Astaroth qui intervient pour les rendre riches, puissants, capables de voler en un clin d'œil d'un lieu à un autre, bref, le scandale du jour.

– Rusés, ces Rose-Croix. Il n'y a rien de tel qu'un lancement à Paris pour devenir à la mode.

– On dirait que tu as raison, parce que écoute un peu ce qui se passe, mamma mia quelle époque. Descartes, lui en personne, au cours des années précédentes s'était rendu en Allemagne et les avait cherchés, mais son biographe dit qu'il ne les avait pas trouvés car, nous le savons, ils circulaient sous des apparences trompeuses. Quand il revient à Paris, après l'apparition des manifestes, il apprend que tout le monde le considère comme un Rose-Croix. Par les temps qui couraient, ce n'était pas une belle renommée, et ça ennuyait aussi son ami Mersenne qui, contre les Rose-Croix, tempêtait déjà en les traitant de misérables, subversifs, magiciens, kabbalistes, dont la seule intention était de semer des doctrines perverses. Et alors, qu'est-ce qu'il va te combiner, le Descartes ? Il se fait voir à droite et à gauche, partout où il peut. Et puisque tout le monde le voit, et c'est incontestable, c'est signe qu'il n'est pas invisible, donc pas Rose-Croix.

– Ça c'est de la méthode.

– Il ne suffisait certes pas de nier. Ils avaient fait les choses de telle sorte que, si un type venait à ta rencontre et te disait bonsoir, je suis un Rose-Croix, c'était signe qu'il ne l'était pas. Le Rose-Croix qui se respecte ne le dit pas. Mieux, il le nie à voix bien haute.

– Mais on ne peut pas dire que celui qui affirme n'être pas un Rose-Croix l'est forcément, parce que moi je dis que je ne le suis pas, et ce n'est pas pour ça que je le suis.

– Mais le nier est déjà un indice suspect.

– Non. Car que fait le Rose-Croix quand il a compris que les gens ne croient pas ceux qui disent l'être et soupçonnent ceux qui disent ne l'être pas ? Il commence à dire qu'il l'est pour faire croire qu'il ne l'est pas.

– Diable. Alors dorénavant tous ceux qui disent être Rose-Croix mentent, et par conséquent ils le sont vraiment! Ah non non, Amparo, ne tombons pas dans leur piège. Eux, ils ont des espions partout, jusque sous ce lit, et donc ils savent désormais que nous savons. Donc ils disent qu'ils ne le sont pas.

– Mon amour, à présent j'ai peur.

– Sois calme, mon amour ; je suis ici moi qui suis stupide, quand ils disent qu'ils ne le sont pas, moi je crois qu'ils le sont, et comme ça je les démasque tout de suite. Le Rose-Croix démasqué devient inoffensif, et tu le fais sortir par la fenêtre en agitant le journal.

– Et Agliè ? Lui il tente de nous faire croire qu'il est le comte de Saint-Germain. Évidemment afin que nous pensions qu'il ne l'est pas. Donc il est Rose-Croix. Ou non ?

– Ecoute Amparo, on dort ?

– Ah ! non, maintenant je veux entendre la fin.

– Bouillie générale. Tous Rose-Croix. En 27 paraît la Nouvelle Atlantide de Bacon et les lecteurs pensent qu'il parlait du pays des Rose-Croix, même s'il ne les nommait jamais. Le pauvre Johann Valentin Andreae meurt en continuant à se parjurer : ou ça n'avait pas été lui ou si ç'avait été lui c'était pour rire, mais maintenant la chose est faite. Avantagés par leur non-être, les Rose-Croix sont partout.

– Comme Dieu.

– A présent que tu m'y fais penser... Voyons, Matthieu, Luc, Marc et Jean sont une bande de joyeux compères qui se réunissent quelque part et décident de faire un concours, inventent un personnage, établissent un petit nombre de faits essentiels et puis allez, pour le reste chacun est libre et puis on voit qui a mieux fait. Après quoi les quatre récits finissent dans les mains d'amis qui commencent à pontifier, Matthieu est assez réaliste mais il insiste trop avec cette affaire du messie, Marc n'est pas mal mais un peu désordonné, Luc est élégant, il faut bien l'admettre, Jean exagère avec la philosophie... mais en somme les livres plaisent, circulent de main en main, et, quand les quatre hommes se rendent compte de ce qui se passe, il est trop tard, Paul a déjà rencontré Jésus sur le chemin de Damas, Pline commence son enquête sur ordre de l'empereur soucieux, une légion d'apocryphes font semblant d'en savoir long eux aussi... toi, apocryphe lecteur, mon semblable, mon frère... Pierre se monte la tête, se prend au sérieux, Jean menace de dire la vérité, Pierre et Paul le font capturer, on l'enchaîne dans l'île de Patmos et le pauvret commence à avoir des visions, il voit les sauterelles sur le montant de son lit, faites taire ces trompettes, d'où vient tout ce sang... Et les autres de dire qu'il boit, que c'est l'artériosclérose... Et si ça s'était vraiment passé comme ça ?

– Ça s'est passé comme ça. Lis Feuerbach au lieu de tes vieux bouquins.

– Amparo, c'est l'aube.

– On est fous.

– L'aurore aux doigts de rosecroix caresse doucement l'onde...

– Oui, fais comme ça. C'est Yemanjá, écoute, elle vient.

– Fais-moi des ludibria...

– Oh le Tintinnabulum !

– Tu es mon Atalanta Fugiens...

– Oh la Turris Babel...

– Je veux les Arcana Arcanissima, la Toison d'or, pâle et rose comme un coquillage marin...

– Chuuut... Silentium post clamores », dit-elle.

– 31 –

Il est probable que la plupart des prétendus Rose-Croix, communément désignés comme tels, ne furent véritablement que des Rosicruciens... On peut même être assuré qu'ils ne l'étaient point, et cela du seul fait qu'ils faisaient partie de telles associations, ce qui peut sembler paradoxal et même contradictoire à première vue, mais est pourtant facilement compréhensible...

René GUÉNON, Aperçu sur l'initiation, Paris, Éditions Traditionnelles, 1981, XXXVIII, p. 241.

Nous revînmes à Rio et je repris mon travail. Un jour, dans une revue illustrée, je vis qu'il existait dans la ville un Ordre de la Rose-Croix Ancien et Accepté. Je proposai à Amparo d'aller donner un coup d'œil, et elle me suivit à contrecoeur.

Le siège se trouvait dans une rue secondaire, à l'extérieur il y avait une vitrine avec des statuettes en plâtre qui reproduisaient Chéops, Néfertiti, le Sphinx.

Séance plénière justement cet après-midi-là : « Les Rose-Croix et l'Umbanda ». Orateur, un certain professeur Bramanti, Référendaire de l'Ordre en Europe, Chevalier Secret du Grand Prieuré In Partibus de Rhodes, Malte et Thessalonique.

Nous décidâmes d'entrer. L'endroit était plutôt mal arrangé, décoré de miniatures tantriques qui représentaient le serpent Kundalinî, celui que les Templiers voulaient réveiller avec leur baiser sur le derrière. Je me dis qu'en fin de compte cela ne valait pas la peine de traverser l'Atlantique pour découvrir le Nouveau Monde, étant donné que j'aurais pu voir la même chose au siège de la Picatrix.

Derrière une table recouverte d'un drap rouge, et devant un parterre plutôt clairsemé et assoupi, se trouvait Bramanti, un monsieur corpulent que, n'eût été sa masse, on aurait pu taxer de tapir. Il avait déjà commencé à parler, avec rondeur oratoire, mais pas depuis longtemps parce qu'il s'entretenait des Rose-Croix au temps de la XVIIIe dynastie, sous le règne d'Ahmôsis Ier.

Quatre Seigneurs Voilés veillaient sur l'évolution de la race qui, vingt-cinq mille ans avant la fondation de Thèbes, avait donné naissance à la civilisation du Sahara. Le pharaon Ahmôsis, influencé par eux, avait fondé une Grande Fraternité Blanche, gardienne de cette sagesse prédiluvienne que les Égyptiens possédaient sur le bout des doigts. Bramanti soutenait qu'il avait des documents (naturellement inaccessibles aux profanes) qui remontaient aux sages du Temple de Karnak et à leurs archives secrètes. Le symbole de la rose et de la croix avait été ensuite conçu par le pharaon Akhenaton. Quelqu'un a le papyrus, disait Bramanti, mais ne me demandez pas qui.

Dans la ruchée de la Grande Fraternité Blanche, s'étaient formés Hermès Trismégiste, dont l'influence sur la Renaissance italienne était aussi irréfutable que son influence sur la Gnose de Princeton, Homère, les druides des Gaules, Salomon, Solon, Pythagore, Plotin, les esséniens, les thérapeutes, Joseph d'Arimathie qui a apporté le Graal en Europe, Alcuin, le roi Dagobert, saint Thomas, Bacon, Shakespeare, Spinoza, Jacob Bœhme et Debussy, Einstein. Amparo me murmura qu'il lui semblait ne manquer que Néron, Cambronne, Géronimo, Pancho Villa et Buster Keaton.

En ce qui concerne l'influence des Rose-Croix originaires sur le christianisme, Bramanti relevait, pour qui n'aurait pas encore fait le rapprochement, que ce n'était pas un hasard si la légende voulait que Jésus fût mort sur la croix.

Les sages de la Grande Fraternité Blanche étaient les mêmes qui avaient fondé la première loge maçonnique aux temps du roi Salomon. Que Dante fût Rose-Croix et maçon – comme d'autre part saint Thomas – c'était inscrit en toutes lettres dans son œuvre. Dans les chants XXIV et XXV du Paradis, on trouve le triple baiser du prince rose-croix, le pélican, les tuniques blanches, les mêmes que celles des vieillards de l'Apocalypse, les trois vertus théologales des chapitres maçonniques (Foi, Espérance et Charité). En effet, la fleur symbolique des Rose-Croix (la rose blanche des chants XXX et XXXI) a été adoptée par l'Église de Rome comme figure de la Mère du Sauveur – d'où la Rosa Mystica des litanies.

Et que les Rose-Croix eussent traversé les siècles médiévaux était proclamé non seulement par leur infiltration chez les Templiers, mais par des documents beaucoup plus explicites. Bramanti citait un certain Kiesewetter qui, à la fin du siècle passé, avait démontré que les Rose-Croix du Moyen Âge avaient fabriqué quatre quintaux d'or pour le prince électeur de Saxe, preuve en main la page précise du Theatrum Chemicum publié à Strasbourg en 1613. Cependant, rares sont ceux qui ont remarqué les références templières dans la légende de Guillaume Tell : Tell taille sa flèche dans une branche de gui,

plante de la mythologie aryenne, et atteint la pomme, symbole du troisième œil activé par le serpent Kundalinî – et on sait que les Aryens venaient de l'Inde, où iront se cacher les Rose-Croix lorsqu'ils abandonnent l'Allemagne.

Quant aux différents mouvements qui prétendent renouer, fût-ce avec beaucoup de puérilité, avec la Grande Fraternité Blanche, Bramanti reconnaissait par contre comme assez orthodoxe le Rosicrucian Fellowship de Max Heindel, mais seulement parce que dans ce milieu s'était formé Allan Kardec. Tout le monde sait que Kardec a été le père du spiritisme, et que c'est à partir de sa théosophie, qui envisage le contact avec les âmes des trépassés, que s'est formée la spiritualité umbanda, gloire du très noble Brésil. Dans cette théosophie, Aum Bhandà est une expression sanscrite qui désigne le principe divin et la source de la vie (« Ils nous ont de nouveau trompés, murmura Amparo, même umbanda n'est pas un mot à nous, d'africain il n'a que le son. »)

La racine est Aum ou Um, qui de fait est le Om bouddhiste et le nom de Dieu dans la langue adamique. Um est une syllabe qui, prononcée exactement, se tranforme en un puissant mantra et provoque des courants fluidiques d'harmonie dans la psyché à travers la siakra ou Plexus Frontal.

« C'est quoi le plexus frontal ? demanda Amparo. Un mal incurable ? »

Bramanti précisa qu'il fallait distinguer entre les vrais Rose-Croix, héritiers de la Grande Fraternité Blanche, évidemment secrets, comme l'Ordre Ancien et Accepté qu'indignement il représentait, et les « rosicruciens », c'est-à-dire tous ceux qui, pour des raisons d'intérêt personnel, s'inspireraient de la mystique rose-croix sans y avoir droit. Il recommanda au public de ne prêter foi à aucun rosicrucien qui se qualifierait de Rose-Croix.

Amparo observa que tout Rose-Croix est le rosicrucien de l'autre.

Un imprudent au milieu du public se leva et lui demanda comment il se faisait que son ordre prétendait à l'authenticité, alors qu'il violait la règle du silence, caractéristique de tout véritable adepte de la Grande Fraternité Blanche.

Bramanti se leva à son tour et dit : « Je ne savais pas que même ici s'infiltraient des provocateurs à la solde du matérialisme athée. Dans ces conditions, je ne parle plus. » Et il sortit, non sans une certaine majesté.

Ce soir-là Agliè téléphona, demandant de nos nouvelles et nous avertissant que le lendemain nous serions enfin invités à un rite. En attendant, il me proposait de boire quelque chose. Amparo avait une réunion politique avec ses amis ; je me rendis seul au rendez-vous.

– 32 –

Valentiniani... nihil magis curant quam occultare quod praedicant : si tamen praedicant, qui occultant... Si bona fide quaeres, concreto vultu, suspenso supercilioaltum estaiunt. Si subtiliter tentes, per ambiguitates bilingues communem fidem affirmant. Si scire te subostendas, negant quidquid agnoscunt... Habent artificium quo prius persuadeant, quam edoceant.

TERTULLIEN, Adversus Valentinianos.

Agliè m'invita à visiter un endroit où on faisait encore une batida comme seuls savent les faire des hommes sans âge. Nous sortîmes, en quelques pas, de la civilisation de Carmen Miranda, et je me retrouvai dans un lieu obscur, où des natifs du pays fumaient un tabac gras comme une saucisse, roulé en cordes de vieux marin. On manipulait les câbles avec le bout des doigts, on en obtenait des feuilles larges et transparentes, et on les roulait dans des papiers de paille huileuse. Il fallait rallumer souvent, mais on comprenait ce qu'était le tabac quand le découvrit sir Walter Raleigh.

Je lui racontai mon aventure de l'après-midi.

« Les Rose-Croix aussi, maintenant ? Votre désir de savoir est insatiable, mon ami. Mais ne prêtez pas l'oreille à ce que disent ces fous. Ils parlent tous de documents irréfutables, mais personne ne les a jamais montrés. Ce Bramanti, je le connais. Il habite à Milan, sauf qu'il va de par le monde pour répandre son verbe. Il est inoffensif, mais il croit encore à Kiesewetter. Des légions de rosicruciens s'appuient sur cette page du Theatrum Chemicum. Mais si vous allez le consulter – et, en toute modestie, il fait partie de ma petite bibliothèque milanaise – la citation ne s'y trouve pas.

– Un rigolo, ce monsieur Kiesewetter.

– Des plus cités. C'est que les occultistes du XIXe siècle aussi ont été victimes de l'esprit du positivisme : une chose n'est vraie que si on peut la prouver. Voyez le débat sur le Corpus Hermeticum. Quand il fut introduit en Europe, au XVe siècle, Pic de La Mirandole, Ficin et bien d'autres personnes de grande sagesse, virent la vérité : ce devait être l'œuvre d'une très ancienne sapience, antérieure aux Égyptiens, antérieure à Moïse lui-même, parce qu'on y trouve déjà des idées que plus tard énonceraient Platon et Jésus.

– Comment plus tard ? Ce sont les mêmes arguments de Bramanti sur Dante maçon. Si le Corpus répète les idées de Platon et de Jésus, cela signifie qu'il a été écrit après eux !

– Vous voyez ? Vous aussi. Et en effet ce fut l'argument des philologues modernes, qui y ajoutèrent aussi de fumeuses analyses linguistiques pour montrer que le Corpus avait été écrit entre le IIe et le IIIe siècle de notre ère. Comme qui dirait que Cassandre était née après Homère parce qu'elle savait déjà que Troie serait détruite. C'est une illusion moderne de croire que le temps est une succession linéaire et orientée, qui va de A vers B. Il peut aussi aller de B vers A, et l'effet produit la cause... Qu'est-ce que cela veut dire venir avant et venir après ? Votre splendide Amparo vient avant ou après ses ancêtres confus ? Elle est trop belle – si vous permettez un jugement sans passion à qui pourrait être son père. Elle vient donc avant. Elle est l'origine mystérieuse de ce qui a contribué à la créer.

– Mais à ce point...

– C'est le concept de " ce point " qui est erroné. Les points sont placés par la science, après Parménide, pour établir d'où à où quelque chose se meut. Rien ne se meut, et il y a un seul point, le point d'où s'engendrent en un même instant tous les autres points. L'ingénuité des occultistes du XIXe siècle, et de ceux de notre temps, c'est de démontrer la vérité de la vérité avec les méthodes du mensonge scientifique. Il ne faut pas raisonner selon la logique du temps, mais selon la logique de la Tradition. Tous les temps se symbolisent entre eux, et donc le Temple invisible des Rose-Croix existe et a existé en tout temps, indépendamment des flux de l'histoire, de votre histoire. Le temps de la révélation dernière n'est pas le temps des horloges. Ses liens s'établissent dans le temps de " l'histoire subtile " où les avant et les après de la science comptent fort peu.

– Mais en somme, tous ceux qui soutiennent l'éternité des Rose-Croix...

– Des bouffons scientistes parce qu'ils cherchent à prouver ce qu'on doit au contraire savoir, sans démonstration. Vous croyez que les fidèles que nous verrons demain soir savent ou sont en mesure de démontrer tout ce que leur a dit Kardec ? Ils savent parce qu'ils sont disposés à savoir. Si nous avions tous gardé cette sensibilité au secret, nous serions éblouis de révélations. Il n'est pas nécessaire de vouloir, il suffit d'être disposé.

– Mais en somme, et je m'excuse si je suis banal, les Rose-Croix existent ou pas ?

– Que signifie exister ?

– A vous l'honneur.

– La Grande Fraternité Blanche, que vous les appeliez Rose-Croix, que vous les appeliez chevalerie spirituelle dont les Templiers sont une incarnation occasionnelle, est une cohorte de sages, peu, très peu d'élus, qui voyage à travers l'histoire de l'humanité pour préserver un noyau de sapience éternelle. L'histoire ne se développe pas au hasard. Elle est l'œuvre des Seigneurs du Monde, auxquels rien n'échappe. Naturellement, les Seigneurs du Monde se défendent par le secret. Et donc, chaque fois que vous rencontrerez quelqu'un qui se dit Seigneur, ou Rose-Croix, ou Templier, celui-là mentira. Il faut les chercher ailleurs.

– Mais alors cette histoire continue à l'infini ?

– C'est ainsi. Et c'est l'astuce des Seigneurs.

– Mais qu'est-ce qu'ils veulent que les gens sachent ?

– Qu'il y a un secret. Autrement pourquoi vivre, si tout était ainsi qu'il apparaît ?

– Et quel est le secret ?

– Ce que les religions révélées n'ont pas su dire. Le secret se trouve au-delà. »

– 33 –

Les visions sont blanc, bleu, blanc rouge clair; enfin elles sont mixtes ou toutes blanches, couleur de flamme de bougie blanche, vous verrez des étincelles, vous sentirez la chair de poule par tout votre corps, tout cela annonce le principe de la traction que la chose fait avec celui qui travaille.

PAPUS, Martines de Pasqually, Paris, Chamuel, 1895, p. 92.

Vint le soir promis. Comme à Salvador, c'est Agliè qui passa nous chercher. La tente où se déroulerait la session, ou gira, était dans une zone plutôt centrale, si on peut parler de centre dans une ville qui étend ses langues de terre au milieu de ses collines, jusqu'à lécher la mer, si bien que vue d'en haut, éclairée dans le soir, elle a l'air d'une chevelure avec des plaques sombres d'alopécie.

« Vous vous souvenez, ce soir il s'agit d'umbanda. On n'aura pas de possession de la part des orlxás mais des eguns, qui sont des esprits de trépassés. Et puis de la part de l'Exu, l'Hermès africain que vous avez vu à Bahia, et de sa compagne, la Pomba Gira. L'Exu est une divinité yoruba, un démon enclin au maléfice et à la plaisanterie, mais il existait un dieu facétieux dans la mythologie amérindienne aussi.

– Et les trépassés, qui sont-ils ?

Pretos velhos et caboclos. Les pretos velhos sont de vieux sages africains qui ont guidé leur gent au temps de la déportation, comme Rei Congo ou Pai Agostinho... Ils sont le souvenir d'une phase mitigée de l'esclavagisme, quand le nègre n'est plus un animal et devient un ami de la famille, un oncle, un grand-père. Les caboclos sont par contre des esprits indios, des forces vierges, la pureté de la nature originelle. Dans l'umbanda les orixás africains restent à l'arrière-plan, désormais tout à fait syncrétisés avec les saints catholiques, et n'interviennent que ces entités. Ce sont elles qui produisent la transe : le médium, le cavalo, à un certain point de la danse sent qu'il est pénétré par une entité supérieure et perd la conscience de soi. Il danse, tant que l'entité divinité ne l'a pas abandonné, et après il se sentira mieux, limpide et purifié.

– Les bienheureux, dit Amparo.

– Bienheureux oui, dit Agliè. Ils entrent en contact avec la terre mère. Ces fidèles ont été déracinés, jetés dans l'horrible creuset de la ville et, comme disait Spengler, l'Occident mercantile, au moment de la crise, s'adresse de nouveau au monde de la terre. »

Nous arrivâmes. De l'extérieur la tente avait l'air d'un édifice ordinaire : là aussi on entrait par un jardinet, plus modeste que celui de Bahia, et devant la porte du barracão, une sorte de magasin, nous trouvâmes la statuette de l'Exu, déjà entourée d'offrandes propitiatoires.

Tandis que nous entrions, Amparo me tira de côté : « Moi j'ai déjà tout compris. Tu n'as pas entendu ? Le tapir de la conférence parlait d'époque aryenne, celui-ci parle du déclin de l'Occident, Blut und Boden, sang et terre, c'est du pur nazisme.

– Ce n'est pas aussi simple, mon amour, nous sommes sur un autre continent.

– Merci pour l'information. La Grande Fraternité Blanche ! Elle vous a conduit à manger votre Dieu.

– Ça, ce sont les catholiques, mon amour, ce n'est pas la même chose.

– C'est la même chose, tu n'as pas entendu. Pythagore, Dante, la Vierge Marie et les maçons. Toujours pour nous posséder nous. Faites l'umbanda, ne faites pas l'amour.

– Alors la syncrétisée c'est toi. Allons voir, allons. Ça aussi c'est de la culture.

– Il n'y a qu'une seule culture : pendre le dernier prêtre avec les boyaux du dernier Rose-Croix. »

Agliè nous fit signe d'entrer. Si l'extérieur s'avérait modeste, l'intérieur éclatait en une flambée de couleurs violentes. C'était une salle quadrangulaire, avec une partie réservée à la danse des cavalos, l'autel au fond, protégée par une grille derrière laquelle se dressait l'estrade des tambours, les atabaques. L'espace rituel était encore vide, tandis que par-delà la grille s'agitait déjà une foule composite : fidèles, curieux, Blancs et Noirs mélangés, d'entre lesquels se détachaient les médiums et leurs assistants, les cambonos, habillés de blanc, certains les pieds nus, d'autres avec des tennis. L'autel me frappa aussitôt : pretos velhos, caboclos aux plumes multicolores, des saints qui auraient pu ressembler à des pains de sucre, n'eussent été leurs dimensions pantagruéliques, saint Georges avec sa cuirasse scintillante et le manteau écarlate, les saints Côme et Damien, une Vierge transpercée d'épées, et un Christ impudiquement hyperréaliste, les bras ouverts comme le rédempteur de Corcovado, mais en couleur. Manquaient les orixás, mais on en ressentait la présence dans les visages des assistants et dans les effluves douceâtres de canne et de nourritures cuites, dans l'odeur âcre de tant de transpirations dues à la chaleur et à l'excitation pour la gira imminente.

Le pai-de-santo s'avança, qui s'assit près de l'autel et accueillit quelques fidèles, et les hôtes ; les perfumant avec les expirations denses de son cigare, les bénissant et leur offrant une tasse de liqueur, comme pour un rapide rite eucharistique. Je m'agenouillai, avec mes compagnons, et je bus : je remarquai, en voyant un cambono qui versait le liquide d'une bouteille, que c'était du Dubonnet, mais je m'obligeai à le boire à petites gorgées comme s'il s'agissait d'un élixir de longue vie. Sur l'estrade, les atabaques faisaient déjà du bruit, à coups sourds, alors que les initiés entonnaient un chant propitiatoire à l'Exu et à la Pomba Gira : Seu Tranca Ruas é Mojuba ! É Mojuba, é Mojuba ! Sete Encruzilhadas é Mojuba ! É Mojuba, é Mojuba ! Seu Marabœ é Mojuba ! Seu Tiriri, é Mojuba ! Exu Veludo, é Mojba ! A Pomba Gira é Mojuba !

Commencèrent à s'exhaler les lourdes fumées d'un encens indien que le pai-de-santo faisait sortir d'un encensoir, en prononçant des oraisons particulières à Oxalà et à Nossa Senhora.

Les atabaques accélérèrent le rythme, et les cavalos envahirent l'espace devant l'autel, cédant peu à peu à la fascination des pontos. La plupart étaient des femmes, et Amparo ironisa sur la faiblesse de son sexe (« nous sommes plus sensibles, n'est-ce pas ? »).

Parmi les femmes, il y avait quelques Européennes. Agliè nous indiqua une blonde, une psychologue allemande, qui suivait les rites depuis des années. Elle avait tout essayé, mais si on n'est pas prédisposé, et préféré, c'est inutile : la transe n'arrivait jamais pour elle. Elle dansait les yeux perdus dans le vide ; tandis que les atabaques ne laissaient pas de répit à ses nerfs et aux nôtres, d'aigres fumigations envahissaient la salle et étourdissaient les pratiquants et l'assistance, prenant tout le monde – je crois, et moi en tout cas – à l'estomac. Mais ça m'était arrivé aussi aux « escolas de samba », à Rio ; je savais la puissance psychagogique de la musique et du bruit, celle-là même à laquelle sont soumis nos fiévreux du samedi soir dans les discothèques. L'Allemande dansait, les yeux écarquillés, elle demandait l'oubli dans chaque mouvement de ses membres hystériques. Petit à petit, les autres filles de santo tombaient en extase, renversaient la tête en arrière, s'agitaient comme liquides, naviguaient dans une mer d'amnésie, et elle, tendue, pleurante presque, bouleversée, tel qui cherche désespérément d'atteindre l'orgasme, et se démène, et s'essouffle, et ne décharge pas ses humeurs. Elle cherchait à perdre le contrôle et elle le retrouvait à chaque instant, pauvre Teutonne malade de clavecins bien tempérés.

Les élus accomplissaient pendant ce temps-là le saut dans le vide, leur regard devenait atone, leurs membres se roidissaient, leurs mouvements se faisaient de plus en plus automatiques, mais non fortuits, parce qu'ils révélaient la nature de l'entité qui les visitait : moelleux certains, avec les mains qui bougeaient de côté, paumes baissées, comme nageant ; d'autres voûtés et avec des mouvements lents ; et les cambonos recouvraient d'un lin blanc, pour les soustraire à la vision de la foule, ceux qu'avait touchés un esprit excellent...

Certains cavalos secouaient violemment le corps et les possédés par des pretos velhos émettaient des sons sourds – hum hum hum – remuant le corps incliné en avant, tel un vieux qui s'appuierait à une canne, avançant la mâchoire, prenant des physionomies amaigries et édentées. Les possédés par les caboclos émettaient au contraire des cris stridents de guerriers – hiahou !! – et les cambonos s'escrimaient à soutenir ceux qui ne résistaient pas à la violence du don.

Les tambours battaient, les pontos s'élevaient dans l'air épais de fumées. Je donnais le bras à Amparo et soudain je sentis ses mains transpirer, son corps trembler ; elle avait les lèvres entrouvertes. « Je ne me sens pas bien, dit-elle, je voudrais sortir. »

Agliè se rendit compte de l'incident et m'aida à l'accompagner dehors. Dans l'air du soir elle se remit. « Ce n'est rien, dit-elle, je dois avoir mangé quelque chose. Et puis ces parfums, et la chaleur...

– Non, dit le pai-de-santo qui nous avait suivis, c'est que vous avez des qualités médiumniques, vous avez bien réagi aux pontos, je vous observais.

– Suffit ! » cria Amparo, et elle ajouta quelques mots dans une langue que je ne connaissais pas. Je vis le pai-de-santo pâlir, ou devenir gris, comme on disait dans les romans d'aventures quand pâlissaient les hommes à la peau noire. « Ça suffit, j'ai la nausée, j'ai mangé quelque chose que je ne devais pas... S'il vous plaît, laissez-moi ici prendre une bouffée d'air ; rentrez. Je préfère rester seule, je ne suis pas une invalide. »

Nous la contentâmes ; mais au moment où je rentrai, après l'interruption en plein air, les parfums, les tambours, la sueur maintenant envahissante qui imprégnait chaque corps, et l'air même vicié, agirent comme une gorgée d'alcool sur qui se remet à boire après une longue abstinence. Je me passai une main sur le front, et un vieux m'offrit un agogõ, un petit instrument doré, une sorte de triangle muni de clochettes, qu'on percutait avec une baguette. « Montez sur l'estrade, dit-il, jouez, ça vous fera du bien. »

Il y avait de la sapience homéopathique dans ce conseil. Je frappais sur l'agogõ, cherchant à me mettre au rythme des tambours, et peu à peu j'entrais dans l'événement, y participant je le dominais, je déchargeais ma tension par les mouvements de mes jambes et de mes pieds, je me libérais de ce qui m'entourait en le provoquant et en l'encourageant. Plus tard, Agliè me parlerait de la différence entre qui connaît et qui pâtit.

Au fur et à mesure que les médiums entraient en transe, les cambonos les conduisaient sur le pourtour du local, les faisaient asseoir, leur offraient cigares et pipes. Les fidèles exclus de la possession couraient s'agenouiller à leurs pieds, leur parlaient à l'oreille, écoutaient leur conseil, recevaient leur influx bénéfique, se répandaient en confessions, en tiraient soulagement. Certains donnaient les signes d'un début de transe, que les cambonos encourageaient avec modération, les reconduisant ensuite au milieu de la foule, maintenant plus détendus.

Sur l'aire des danseurs se remuaient encore beaucoup de candidats à l'extase. L'Allemande, on ne peut moins naturelle, s'agitait en attendant d'être agitée, mais en vain. Certains avaient été pris par l'Exu et exhibaient une expression mauvaise, sournoise, rusée, se déplaçant par saccades désarticulées.

Ce fut à cet instant que je vis Amparo.

A présent je sais que Héséd n'est pas seulement la sefira de la grâce et de l'amour. Comme le rappelait Diotallevi, c'est aussi le moment de l'expansion de la substance divine qui se répand vers son infinie périphérie. Elle est soin des vivants envers les morts, mais quelqu'un doit bien avoir dit qu'elle est aussi soin des morts envers les vivants.

Frappant l'agogõ, je ne suivais plus ce qui se passait dans la salle, occupé comme je l'étais à contrôler mes gestes et à me laisser guider par la musique. Amparo devait être rentrée depuis une dizaine de minutes, et elle avait certainement éprouvé le même effet que moi peu auparavant. Mais personne ne lui avait donné un agogõ, et sans doute n'en aurait-elle plus voulu. Hélée par des voix profondes, elle s'était dépouillée de toute volonté de défense.

Je la vis se jeter d'un coup au milieu de la danse, s'arrêter, le visage anormalement tendu vers le haut, le cou presque rigide, puis s'abandonner sans mémoire à une sarabande lascive, avec ses mains qui suggéraient l'offrande de son propre corps. « A Pomba Gira, a Pomba Gira ! » s'écrièrent quelques-uns, heureux du miracle, parce que ce soir-là la diablesse ne s'était pas encore manifestée : O seu manto é de veludo, rebordado todo em ouro, o seu garfo é de prata, muito grande é seu tesouro... Pomba Gira das Almas, vem toma cho cho...

Je n'osai pas intervenir. Peut-être accélérai-je les battements de ma verge de métal pour m'unir charnellement à ma maîtresse, ou à l'esprit chthonien qu'elle incarnait.

Les cambonos prirent soin d'elle ; ils lui firent revêtir la robe rituelle, la soutinrent tandis qu'elle terminait sa transe, brève mais intense. Ils l'accompagnèrent s'asseoir quand désormais elle était moite de sueur et respirait péniblement. Elle refusa d'accueillir ceux qui accouraient mendier des oracles, et elle se mit à pleurer.

La gira touchait à sa fin ; j'abandonnai l'estrade et me précipitai auprès d'elle; Agliè était déjà en train de lui masser légèrement les tempes.

« Quelle honte, disait Amparo, moi qui n'y crois pas, moi qui ne voulais pas, mais comment ai-je pu ?

– Ça arrive, ça arrive, lui disait Agliè avec douceur.

– Mais alors, il n'y a point de rédemption, pleurait Amparo, je suis encore une esclave. Va-t'en, toi, me dit-elle avec rage, je suis une sale pauvre négresse, donnez-moi un maître, je le mérite !

– Ça arrivait aussi aux blonds Achéens, la réconfortait Agliè. C'est la nature humaine... »

Amparo demanda qu'on la conduisît aux toilettes. Le rite se terminait. Seule au milieu de la salle l'Allemande dansait encore, après avoir suivi d'un regard envieux ce qui était arrivé à Amparo. Mais elle remuait maintenant avec une obstination résignée.

Amparo revint après une dizaine de minutes, alors que nous prenions déjà congé du pai-de-santo, qui se réjouissait pour la splendide réussite de notre premier contact avec le monde des morts.

Agliè roula en silence dans la nuit désormais bien avancée ; il fit le geste de nous saluer quand il s'arrêta devant notre hôtel. Amparo dit qu'elle préférait monter seule. « Pourquoi ne vas-tu pas faire deux pas, me dit-elle, reviens quand je serai déjà endormie. Je prendrai un comprimé. Excusez-moi tous les deux. Je vous l'ai dit, je dois avoir mangé quelque chose de mauvais. Toutes ces filles avaient mangé et bu quelque chose de mauvais. Je hais mon pays. Bonne nuit. »

Agliè comprit mon malaise et me proposa d'aller nous asseoir dans un bar de Copacabana, ouvert toute la nuit.

Je me taisais. Agliè attendit que je commence à siroter ma batida, puis il rompit le silence, et la gêne.

« La race, ou la culture, si vous voulez, constituent une part de notre inconscient. Et une autre part est habitée par des figures archétypiques, égales pour tous les hommes et pour tous les siècles. Ce soir, le climat, l'atmosphère, ont affaibli notre vigilance à tous ; vous l'avez éprouvé sur vous-même. Amparo a découvert que les orixás, qu'elle croyait avoir détruits dans son coeur, habitaient encore dans son ventre. Ne croyez pas que ce fait soit positif à mes yeux. Vous m'avez entendu parler avec respect de ces énergies surnaturelles qui vibrent autour de nous dans ce pays. Mais ne croyez pas que je voie avec une sympathie particulière les pratiques de possession. Être un initié et être un mystique, ce n'est pas la même chose. L'initiation, la compréhension intuitive des mystères que la raison ne peut expliquer, est un processus abyssal, une lente transformation de l'esprit et du corps, qui peut amener à l'exercice de qualités supérieures et jusqu'à la conquête de l'immortalité, mais c'est quelque chose d'intime, de secret. Elle ne se manifeste pas à l'extérieur, elle est pudique, et surtout elle est faite de lucidité et de détachement. C'est pour cela que les Seigneurs du Monde sont des initiés, mais ils ne s'abandonnent pas à la mystique. Le mystique est pour eux un esclave, le lieu d'une manifestation du numineux, à travers lequel on épie les symptômes d'un secret. L'initié encourage le mystique, il s'en sert comme vous vous servez d'un téléphone, pour établir des contacts à distance, comme le chimiste se sert du papier tournesol pour savoir qu'en un certain lieu agit une substance. Le mystique est utile parce qu'il est théâtral, il s'exhibe. Les initiés, par contre, se reconnaissent seulement entre eux. L'initié contrôle les forces dont pâtit le mystique. En ce sens, il n'y a pas de différence entre la possession des cavalos et les extases de sainte Thérèse d'Avila ou de san Juan de la Cruz. Le mysticisme est une forme dégradée de contact avec le divin. L'initiation est le fruit d'une longue ascèse de l'esprit et du cœur. Le mysticisme est un phénomène démocratique, sinon démagogique, l'initiation est aristocratique.

– Un fait mental et non charnel ?

– En un certain sens. Votre Amparo surveillait férocement son esprit et ne se gardait pas de son corps. Le laïc est plus faible que nous. »

Il était très tard. Agliè me révéla qu'il s'apprêtait à quitter le Brésil. Il me laissa son adresse à Milan.

Je rentrai à l'hôtel et trouvai Amparo endormie. Je m'allongeai en silence à côté d'elle, dans le noir, et je passai une nuit sans sommeil. Avec l'impression d'avoir contre moi un être inconnu.

Le matin suivant, Amparo me dit, d'un ton sec, qu'elle allait à Petropolis rendre visite à une amie. Nous nous saluâmes avec gêne.

Elle partit, un sac de toile à la main, et un volume d'économie politique sous le bras.

Pendant deux mois elle ne donna pas de nouvelles, et je ne la cherchai pas. Puis elle m'écrivit une courte lettre, très évasive. Elle me disait qu'elle avait besoin d'une période de réflexion. Je ne lui répondis pas.

Je n'éprouvai ni passion, ni jalousie, ni nostalgie. Je me sentais vide, lucide, propre et limpide comme une casserole d'aluminium.

Je restai encore un an au Brésil, mais en me sentant désormais sur le départ. Je ne vis plus Agliè, je ne vis plus les amis d'Amparo, je passais des heures très longues sur la plage à prendre le soleil.

Je faisais voler les cerfs-volants, qui, là-bas, sont très beaux.

5

GÉBURA

– 34 –

Beydelus, Demeymes, Adulex, Metucgayn, Atine, Ffex, Uquizuz, Gadix, Sol, Veni cito cum tuis spiritibus.

Picatrix, Ms. SLOANE 1305, 152, verso.

Le Bris des Vases. Diotallevi nous parlerait souvent du kabbalisme tardif d'Isaac Luria, où se perdait l'articulation ordonnée des sefirot. La création, disait-il, est un processus d'inspiration et d'expiration divines, comme une haleine anxieuse, ou l'action d'un soufflet.

« Le Grand Asthme de Dieu, glosait Belbo.

– Essaie, toi, de créer à partir de rien. C'est une chose qu'on ne fait qu'une seule fois dans sa vie. Dieu, pour souffler le monde comme on souffle une fiole de verre, a besoin de se contracter en lui-même, pour prendre sa respiration, et puis il émet le long sifflement lumineux des dix sefirot.

– Sifflement ou lumière ?

– Dieu souffle et la lumière fut.

– Multimédia.

– Mais il est nécessaire que les lumières des sefirot soient recueillies dans des récipients capables de résister à leur splendeur. Les vases destinés à accueillir Kétér, Hokhma et Bina résistèrent à leur éclat, tandis qu'avec les sefirot inférieurs, depuis Héséd jusqu'à Yesod, lumière et soupir se dégagèrent d'un seul coup et avec trop de vigueur, et les vases se brisèrent. Les fragments de la lumière se dispersèrent à travers l'univers, et il en naquit la matière grossière. »

Le bris des vases est une catastrophe sérieuse, disait Diotallevi soucieux, rien de moins vivable qu'un monde avorté. Il devait y avoir un défaut dans le cosmos dès les origines, et les rabbins les plus savants n'avaient pas réussi à l'expliquer tout à fait. Peut-être qu'au moment où Dieu expire et se vide, il reste dans le récipient originaire des gouttes d'huile, un résidu matériel, le reshimu, et Dieu déjà se propage en même temps que ce résidu. Ou bien quelque part les coquilles, les qelippot, les principes de la ruine attendaient, sournois, à l'affût.

« Gens visqueux, les qelippot, disait Belbo, agents du diabolique docteur Fu Manchu... Et puis ? »

Et puis, expliquait, patient, Diotallevi, à la lumière du Jugement Sévère, de Gébura, dite aussi Pachad, ou Terreur, la sefira où, selon Isaac l'Aveugle, le Mal s'exhibe, les coquilles prennent une existence réelle.

« Elles sont parmi nous, disait Belbo.

– Regarde autour de toi, disait Diotallevi.

– Mais on en sort ?

– On rentre, plutôt, disait Diotallevi. Tout émane de Dieu, dans la contraction du tsimtsum. Notre problème, c'est de réaliser le retour, la réintégration de l'Adam Qadmon. Alors nous reconstruirons le tout dans la structure équilibrée des partsufim, les visages, autrement dit les formes qui prendront la place des sefirot. L'ascension de l'âme, tel un cordon de soie, permet à l'intention dévote de trouver comme à tâtons, dans l'obscurité, le chemin vers la lumière. Ainsi le monde à chaque instant, combinant les lettres de la Torah, s'efforce de retrouver la forme naturelle qui le fasse sortir de son effroyable confusion. »

Et c'est ce que je suis en train de faire moi, à présent, en pleine nuit, dans le calme innaturel de ces collines. Mais l'autre soir dans le périscope, je me trouvais encore enveloppé de la bave visqueuse des coquilles, que je sentais autour de moi, imperceptibles escargots incrustés dans les vasques de cristal du Conservatoire, confondues au milieu des baromètres et des roues rouillées d'horloges en sourde hibernation. Je pensais que, si bris des vases il y eut, la première fêlure se forma sans doute ce soir-là, à Rio, durant le rite, mais ce fut à mon retour au pays que se produisit l'explosion. Lente, sans fracas, si bien que nous nous trouvâmes tous pris dans la boue de la matière grossière, où des créatures vermineuses éclosent par génération spontanée.

J'étais revenu du Brésil sans plus savoir qui j'étais. J'approchais désormais de la trentaine. A cet âge mon père était père, il savait qui il était et où il vivait.

J'étais resté trop loin de mon pays, alors que s'y passaient de grands événements, et j'avais vécu dans un univers gonflé d'incroyable, où même les affaires italiennes parvenaient avec un halo de légende. Peu avant de quitter l'autre hémisphère, tandis que j'achevais mon séjour en m'offrant un voyage aérien au-dessus des forêts de l'Amazonie, il me tomba sous les yeux un quotidien local embarqué pendant une halte à Fortaleza. En première page s'étalait la photo de quelqu'un que je reconnus pour l'avoir vu siroter des petits blancs pendant des années chez Pilade. La légende disait : « O homen que matou Moro. »

Naturellement, comme je l'appris à mon retour, ce n'est pas lui qui avait assassiné Moro. Lui, devant un pistolet chargé, il se serait tiré dans l'oreille pour vérifier s'il marchait. Il avait seulement été présent au moment où la police politique faisait irruption dans un appartement : quelqu'un y avait caché trois pistolets et deux pains d'explosif sous le lit. Lui il se trouvait sur le lit, extatique, parce que c'était l'unique meuble de cette pièce unique qu'un groupe de rescapés de 68 louait en société, pour satisfaire les besoins de la chair. Si l'ameublement ne s'était pas réduit à une affiche des Inti Illimani, on aurait pu l'appeler une garçonnière. Un des locataires était lié à un groupe armé, et les autres ignoraient qu'ils lui finançaient une planque. Ainsi avaient-ils tous fini en cabane, pendant un an.

De l'Italie des dernières années, j'avais compris bien peu de chose. Je l'avais quittée au bord de grands changements, me sentant presque en faute parce que je m'enfuyais au moment de la reddition des comptes. Quand j'étais parti, je savais reconnaître l'idéologie de quelqu'un au ton de sa voix, à la tournure de ses phrases, à ses citations canoniques. Je revenais, et je ne comprenais plus qui était avec qui. On ne parlait plus de révolution, on citait le Désir ; qui se disait de gauche mentionnait Nietzsche et Céline ; les revues de droite célébraient la révolution du Tiers Monde.

Je revins chez Pilade, mais je me sentis en terre étrangère. Restait le billard ; il y avait plus ou moins les mêmes peintres ; mais la faune juvénile était changée. J'appris que certains des vieux habitués avaient désormais ouvert des écoles de méditation transcendantale et des restaurants macrobiotiques. Je demandai si quelqu'un avait déjà ouvert une tente de umbanda. Non, sans doute étais-je en avance, j'avais acquis des compétences inédites.

Pour complaire au noyau historique, Pilade hébergeait encore un flipper modèle ancien, de ceux qui paraissaient maintenant copiés de Lichtenstein et avaient été achetés en masse par les antiquaires. Mais à côté, prises d'assaut par les plus jeunes, s'alignaient d'autres machines à écran fluorescent, où planaient en escouades faucons boulonnés, kamikazes de l'Espace Extérieur, ou une grenouille qui sautait du coq à l'âne en émettant des borborygmes en japonais. Pilade clignotait désormais de lumières sinistres, et peut-être que devant l'écran de Galactica étaient aussi passés les messagers des Brigades Rouges en mission d'enrôlement. Mais ils avaient certainement dû abandonner le flipper parce qu'on ne peut pas y jouer en gardant un pistolet dans sa ceinture.

Je m'en rendis compte quand je suivis le regard de Belbo qui se fixait sur Lorenza Pellegrini. Je compris de manière imprécise ce que Belbo avait compris avec une plus grande lucidité, et que j'ai trouvé dans un de ses files. Lorenza n'est pas nommée, mais il est évident qu'il s'agit d'elle : elle seule jouait au flipper de cette façon.

FILENAME : FLIPPER

On ne joue pas au flipper qu'avec les mains, mais aussi avec le pubis. Au flipper, le problème n'est pas d'arrêter la bille avant qu'elle soit avalée à l'embouchure, ni de la reprojeter à mi-terrain avec la fougue d'un arrière droit, mais de l'obliger à s'attarder en amont, où les cibles lumineuses sont plus abondantes, en rebondissant de l'une à l'autre, en circulant déboussolée et démente, mais de sa propre volonté. Et ça, on l'obtient non pas à force de coups à la bille, mais en transmettant des vibrations à la caisse portante, et d'une manière douce, afin que le flipper ne s'en rende pas compte et ne fasse pas tilt. On ne peut le faire qu'avec le pubis, mieux : avec un jeu de hanches, de façon que plus que donner des coups le pubis frotte, et toujours on se retient en deçà de l'orgasme. Et plus que le pubis, si la hanche se meut selon nature, ce sont les fesses qui donnent le coup en avant, mais avec grâce, de sorte qu'au moment où l'élan arrive au pubis il est déjà amorti ; comme pour l'homéopathie : plus on a imposé de succussions à la solution, et la substance s'est désormais presque dissoute dans l'eau qu'on ajoute au fur et à mesure, jusqu'à presque complètement disparaître, plus l'effet médicamenteux est puissant. Et voici que du pubis un courant infinitésimal se transmet à la caisse et que le flipper obéit sans se névroser, la bille roule contre nature, contre l'inertie, contre la gravité, contre les lois de la dynamique, contre l'astuce du constructeur qui la voulait fugace, et elle s'enivre de vis movendi, reste en jeu pendant des temps mémorables et immémoriaux. Mais il faut un pubis de femme, qui n'interpose pas de corps caverneux entre l'ilion et la machine, et qu'il n'y ait pas de matière érectile au milieu, mais seulement peau nerfs os, moulés par une paire de jeans, et une fureur érotique sublimée, une frigidité malicieuse, une adaptabilité désintéressée à la sensibilité du partner, un goût d'en attiser le désir sans souffrir de l'excès du sien propre : l'amazone doit rendre fou le flipper et jouir d'avance du fait qu'ensuite elle l'abandonnera.

Je crois que Belbo est tombé amoureux de Lorenza Pellegrini à ce moment-là, lorsqu'il a senti qu'elle pourrait lui promettre un bonheur impossible. Mais je crois qu'à travers elle il commençait à éprouver le caractère érotique des univers automatiques, la machine comme métaphore du corps cosmique, et le jeu mécanique comme évocation talismanique. Il était déjà en train de se droguer avec Aboulafia et peut-être était-il, dès cette époque, entré dans l'esprit du projet Hermès. Il avait certainement déjà vu le Pendule. Que Lorenza Pellegrini, je ne sais par quel court-circuit, lui promettait.

Les premiers temps, j'avais eu de la peine à me réadapter à Pilade. Peu à peu, et pas tous les soirs, au milieu d'une foule de visages étrangers je redécouvrais ceux, familiers, des survivants, même brouillés par l'effort de la reconnaissance : qui copywriter dans une agence publicitaire, qui conseiller fiscal, qui vendeur de livres à crédit – mais si, avant, ils plaçaient les oeuvres du Che, maintenant ils offraient de l'herboristerie, du bouddhisme, de l'astrologie. Je les revis, un peu blèses, quelques fils blancs dans les cheveux, un verre de whisky entre les mains, et j'eus l'impression que c'était le même baby qu'il y avait dix ans, qu'ils l'avaient dégusté avec lenteur, une goutte par semestre.

« Qu'est-ce que tu deviens, pourquoi tu ne te fais plus voir chez nous ? me demanda l'un d'entre eux.

– Qui vous êtes, vous, à présent ? »

Il me regarda comme si j'avais été absent pendant cent ans : « Va pour département de la culture, non ? »

J'avais manqué trop de répliques.

Je me décidai à m'inventer un travail. Je m'étais aperçu que je savais beaucoup de choses, toutes sans lien entre elles, mais que j'étais en mesure de les relier en quelques heures, au prix de deux ou trois visites dans une bibliothèque. J'étais parti quand il fallait avoir une théorie, et je souffrais de ne pas en avoir une. A présent, il suffisait de posséder des notions, tous en étaient friands, et tant mieux si elles étaient inactuelles. A l'université aussi, où j'avais remis les pieds pour voir si je pouvais me placer quelque part. Les amphis étaient calmes, les étudiants glissaient dans les couloirs comme des fantômes, se prêtant à tour de rôle des bibliographies bâclées. Moi je savais faire une bonne bibliographie.

Un jour, un étudiant en dernière année de licence me prenant pour un professeur (les enseignants avaient désormais le même âge que les enseignés, ou vice versa) me demanda ce qu'avait écrit ce Lord Chandos dont on parlait dans un cours sur les crises cycliques en économie. Je lui dis que c'était un personnage de Hofmannsthal, pas un économiste.

Ce même soir j'étais à une fête de vieux amis et je reconnus un quidam qui travaillait pour une maison d'édition. Il y était entré après que la maison avait cessé de publier des romans de collaborationnistes français pour se consacrer à des textes politiques albanais. Je découvris qu'on faisait encore de l'édition politique, mais dans l'aire gouvernementale. Sans toutefois négliger quelques bons livres de philosophie. D'un genre classique, me précisa-t-il.

« A propos, me dit-il, toi qui es philosophe...

– Merci, malheureusement pas.

– Allez, tu étais quelqu'un qui savait tout à ton époque. Aujourd'hui je revoyais la traduction d'un texte sur la crise du marxisme, quand je suis tombé sur une citation d'un certain Anselm of Canterbury. Qui est-ce ? Je ne l'ai pas même trouvé dans le Dictionnaire des Auteurs. » Je lui dis qu'il s'agissait d'Anselme d'Aoste, seulement les Anglais l'appellent comme ça parce qu'ils veulent toujours se distinguer des autres.

J'eus une illumination : j'avais un métier. Je décidai de mettre sur pied une agence d'informations culturelles.

Comme une espèce de flic du savoir. Au lieu de fourrer le nez dans les bars de nuit et dans les bordels, je devais écumer les librairies, bibliothèques, couloirs d'instituts universitaires. Et puis rester dans mon bureau, les pieds sur la table et un verre en carton avec du whisky monté dans un sac en papier par l'épicier du coin. Un type te téléphone et te dit : « Je suis en train de traduire un livre et je me heurte à un certain – ou des – Motocallemin. Je n'arrive pas à en venir à bout. »

Toi, tu n'as pas la réponse, mais peu importe : tu demandes deux jours de temps. Tu vas feuilleter quelques fichiers en bibliothèque, tu offres une cigarette au bonhomme du bureau de consultation, tu tiens une piste. Le soir tu invites un assistant ès islamisme au bar, tu lui paies une bière, deux, il relâche son contrôle, te donne l'information que tu cherches, pour rien. Ensuite, tu appelles le client : « Donc, les motocallemins étaient des théologiens radicaux musulmans des temps d'Avicenne, ils affirmaient que le monde était, comment dire, un poudroiement d'accidents, et se coagulait en formes seulement par un acte instantané et provisoire de la volonté divine. Il suffisait que Dieu soit distrait un moment et l'univers tombait en morceaux. Pure anarchie d'atomes sans signification. Ça suffira? J'y ai travaillé trois jours, faites votre prix. »

J'eus la chance de trouver deux pièces plus coin cuisine dans un vieux bâtiment de la périphérie, qui devait avoir été une fabrique, avec une aile pour les bureaux. Les appartements qu'on en avait tirés s'ouvraient tous sur un long couloir : je me trouvais entre une agence immobilière et l'atelier d'un empailleur d'animaux (A. Salon – Taxidermiste). On avait l'impression d'être dans un gratte-ciel américain des années trente ; il m'aurait suffi d'avoir la porte vitrée et je me serais pris pour Marlowe. J'installai un divan-lit dans la seconde pièce, et le bureau dans l'entrée. Je plaçai sur deux rayonnages des atlas, des encyclopédies, des catalogues que j'achetais petit à petit. Au début, je dus pactiser avec ma conscience et écrire aussi des mémoires pour les étudiants désespérés. Ce n'était pas difficile : il suffisait d'aller copier ceux de la décennie précédente. Et puis mes amis éditeurs m'envoyèrent des manuscrits et des livres étrangers en lecture, naturellement les plus ingrats et pour rétribution modique.

Mais j'accumulais des expériences, des notions, et je ne jetais jamais rien. Je fichais tout. Je ne pensais pas à tenir mes fiches sur un computer (ils entraient dans le commerce juste à cette époque, et Belbo serait un pionnier), je procédais avec des moyens artisanaux, mais je m'étais créé une sorte de mémoire faite de petits rectangles de carton tendre, avec des références croisées. Kant... nébuleuse... Laplace, Kant... Kœnigsberg... les sept ponts de Kœnigsberg... théorèmes de la topologie... Un peu comme ce jeu qui vous met au défi d'aller de saucisse à Platon en cinq passages, par association d'idées. Voyons : saucisse-cochon-soie-pinceau-maniérisme-Idée-Platon. Facile. Même le manuscrit le plus invertébré me faisait gagner vingt fiches pour mon chapelet informatique. Mon critère était rigoureux, et je crois que c'est le même qui est suivi par les services secrets : il n'y a pas d'informations meilleures les unes que les autres, le pouvoir c'est de toutes les ficher, et puis de chercher les rapports. Les rapports existent toujours, il suffit de vouloir les trouver.

Après environ deux ans de ce travail, j'étais satisfait de moi-même. Ça m'amusait. Et, entre-temps, j'avais rencontré Lia.

– 35 –

Quiconque mon nom demande le sache : je suis Lia, et je m'en vais à la ronde mouvant mes belles mains à me faire guirlande.

Purgatoire, XXVII, 100-102.

Lia. A présent, je désespère de la revoir; mais je pourrais ne l'avoir jamais rencontrée, et c'eût été pire. Je voudrais qu'elle soit ici, pour me tenir la main, tandis que je reconstitue les étapes de ma ruine. Parce qu'elle me l'avait dit, elle. Mais elle doit rester en dehors de cette histoire, elle et l'enfant. J'espère qu'ils retarderont leur retour, qu'ils arriveront quand les choses seront finies, quelle que soit la façon dont elles finiront.

C'était le 16 juillet 1981. Milan se dépeuplait, la salle de lecture de la bibliothèque était presque vide.

« Je te fais remarquer que le tome 109, j'allais le prendre moi.

– Et alors pourquoi tu l'as laissé sur l'étagère ?

– J'étais allé à la table contrôler une note.

– Ce n'est pas une excuse. »

Obstinée, elle avait rejoint la table avec son tome. Je m'étais assis en face d'elle, et je cherchais à apercevoir son visage.

« Comment tu fais pour lire, ce n'est pas du braille ? » avais-je demandé.

Elle avait levé la tête, et vraiment je ne comprenais pas si c'était le visage ou la nuque. « Comment ? avait-elle demandé. Ah, je vois très bien à travers. » Mais pour le dire, elle avait soulevé sa touffe de cheveux, et ses yeux étaient verts.

« Tu as les yeux verts, lui avais-je dit.

– Je crois. Pourquoi ? C'est mal ?

– Tu parles. Il s'en faut. »

Ça a commencé comme ça. « Mange, tu es maigre comme un clou », m'avait-elle dit au dîner. A minuit nous étions encore dans le restaurant grec, à côté de chez Pilade, avec la bougie presque liquéfiée sur le col de la bouteille, en train de tout nous raconter. Nous faisions quasi le même métier : elle revoyait des articles d'encyclopédie.

J'avais l'impression de devoir lui dire une chose. A minuit et demi elle avait déplacé sa touffe pour mieux me regarder, moi j'avais pointé mon index sur elle en tenant le pouce levé et je lui avais fait : « Poum. »

« C'est étrange, avait-elle dit, moi aussi. »

Ainsi étions-nous devenus chair d'une seule chair, et depuis ce soir-là, pour elle j'avais été Poum.

Nous ne pouvions pas nous permettre un nouveau domicile, je dormais chez elle, et elle restait souvent avec moi au bureau, ou partait à la chasse, parce qu'elle était plus forte que moi pour suivre nos pistes, et elle savait me suggérer des connexions précieuses.

« Il me semble que nous avons une fiche à moitié vide sur les Rose-Croix, me disait-elle.

– Il faut que je la reprenne un jour ou l'autre, ce sont des notes du Brésil...

– Bon, alors mets un croisement avec Yeats.

– Et quel rapport avec Yeats ?

– Le rapport ? Je lis ici qu'il était affilié à une société rose-croix qui s'appelait Stella Matutina.

– Que ferais-je sans toi ? »

Je m'étais remis à hanter Pilade car c'était comme une place des affaires, j'y trouvais des commandes.

Un soir, je revis Belbo (au cours des années précédentes, il devait y être rarement venu, et puis il y était retourné après avoir rencontré Lorenza Pellegrini). Toujours le même, peut-être un peu plus grisonnant, légèrement amaigri, très légèrement.

Ce fut une rencontre cordiale, dans les limites de son expansivité. Quelques boutades sur le bon vieux temps, de sobres réticences sur le dernier événement qui nous avait vus complices et sur ses retombées épistolaires. Le commissaire De Angelis ne s'était plus manifesté. Affaire classée, qui peut savoir.

Je lui parlai de mon travail et il eut l'air intéressé. « Au fond, c'est ce que j'aimerais faire, le Sam Spade de la culture, vingt dollars par jour plus les frais.

– Mais aucune femme mystérieuse et fascinante ne pousse ma porte, et personne ne vient me parler du faucon maltais, dis-je.

– On ne sait jamais. Vous vous amusez ?

– Si je m'amuse ? » lui demandai-je. Et, le citant : « C'est la seule chose qu'il me semble pouvoir bien faire.

Good for you », répondit-il.

Nous nous vîmes d'autres fois, je lui racontai mes expériences brésiliennes, mais je le trouvai toujours un peu distrait, plus que d'habitude. Quand Lorenza Pellegrini n'était pas là, il fixait la porte des yeux, quand elle était là il dirigeait avec nervosité son regard à travers le bar, et il suivait ses mouvements. Un soir, c'était déjà vers l'heure de fermeture, il me dit en regardant ailleurs : « Écoutez, nous pourrions avoir besoin de vous, mais pas pour une consultation intermittente. Vous pourriez nous consacrer, disons, quelques après-midi par semaine ?

– On peut voir. De quoi s'agit-il ?

– Une entreprise sidérurgique nous a commandé un livre sur les métaux. Quelque chose qui serait raconté principalement par images. Plutôt grand public, mais sérieux. Vous voyez le genre : les métaux dans l'histoire de l'humanité, depuis l'âge du fer jusqu'aux alliages pour les vaisseaux spatiaux. Nous avons besoin de quelqu'un qui fasse les bibliothèques et les archives pour trouver de belles images, de vieilles miniatures, des gravures de livres du XIXe siècle, que sais-je encore, sur la fusion ou le paratonnerre.

– D'accord, je passe demain chez vous. »

Lorenza Pellegrini s'approcha de lui. « Tu m'accompagnes chez moi ?

– Pourquoi moi, ce soir ? demanda Belbo.

– Parce que tu es l'homme de ma vie. »

Il rougit, comme il pouvait rougir lui, en regardant encore plus ailleurs. Il lui dit : « Il y a un témoin. » Et à moi : « Je suis l'homme de sa vie. Lorenza.

– Ciao.

– Ciao. »

Il se leva et lui murmura quelque chose à l'oreille.

« Ça n'a rien à voir ! dit-elle. Je t'ai demandé si tu veux m'accompagner chez moi avec ta voiture.

– Ah, dit-il. Excusez-moi, Casaubon, je dois faire le taxi driver pour la femme de la vie de je ne sais qui.

– Idiot », dit-elle avec tendresse, et elle lui donna un baiser sur la joue.

– 36 –

Permettez-moi en attendant de donner un conseil à mon futur ou actuel lecteur, qui serait effectivement mélancolique : il ne doit pas lire les symptômes et les pronostics dans la partie qui suit, pour n'en point rester troublé et en retirer enfin plus de mal que de bien, appliquant ce qu'il lit à lui-même... comme fait la majeure partie des mélancoliques.

R. BURTON, Anatomy of Melancholy, Oxford, 1621, Introduction.

On voyait bien que Belbo était lié de quelque façon à Lorenza Pellegrini. Je ne comprenais pas avec quelle intensité ni depuis quand. Pas même les files d'Aboulafia ne m'ont aidé à reconstituer l'histoire.

Par exemple, pas de date au file sur le dîner avec le docteur Wagner. Le docteur Wagner, Belbo le connaissait avant mon départ, et il aurait eu des rapports avec lui même après le début de ma collaboration aux éditions Garamond, tant et si bien que je l'ai approché moi aussi. Par conséquent, le dîner pourrait précéder ou suivre la soirée que je me rappelle. S'il la précède, je comprends l'embarras de Belbo, son désespoir retenu.

Le docteur Wagner – un Autrichien qui, depuis des années, professait à Paris, d'où la prononciation « Wagnère » pour qui voulait faire l'habitué – depuis environ dix ans était régulièrement invité à Milan par deux groupes révolutionnaires de l'immédiat après-68. Ils se le disputaient, et chaque groupe donnait bien sûr une version radicalement alternative de sa pensée. Comment et pourquoi cet homme célèbre avait accepté de se faire sponsoriser par les extraparlementaires, je ne l'ai jamais compris. Les théories de Wagner n'avaient, pour ainsi dire, pas de couleur, et il pouvait, s'il le voulait, se faire inviter par les universités, par les cliniques, par les académies. Je crois qu'il avait accepté l'invitation des deux groupes parce qu'il était au fond un épicurien, et exigeait des remboursements de frais princiers. Les privés pouvaient rassembler plus d'argent que les institutions, et pour le docteur Wagner cela signifiait voyage en première classe, hôtel de luxe, plus les honoraires pour conférences et séminaires, calculés selon son barème de thérapeute.

Quant à savoir pourquoi les deux groupes trouvaient une source d'inspiration idéologique dans les théories de Wagner, c'était une autre histoire. Mais, en ces années-là, la psychanalyse de Wagner avait l'air assez déconstructive, diagonale, libidinale, pas cartésienne, au point de suggérer des occasions théoriques à l'activité révolutionnaire.

Faire digérer ça aux ouvriers paraissait compliqué, et c'est peut-être la raison pour quoi les deux groupes, à un moment donné, furent contraints de choisir entre les ouvriers et Wagner, et ils choisirent Wagner. L'idée fut élaborée que le nouveau révolutionnaire n'était pas le prolétaire mais le déviant.

« Au lieu de faire dévier les prolétaires, mieux vaut prolétariser les déviants, et c'est plus facile, vu les prix du docteur Wagner », me dit un jour Belbo.

La révolution des wagnériens fut la plus coûteuse de l'histoire.

Les éditions Garamond, financées par un institut de psychologie, avaient traduit un recueil d'essais mineurs de Wagner, très techniques, mais désormais introuvables, et donc très demandés par les fidèles. Wagner était venu à Milan pour la présentation, et, en cette circonstance, avait commencé sa relation avec Belbo.

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Le diabolique doktor Wagner

Vingt-sixième épisode

Qui, en cette grise matinée du

Au débat je lui avais adressé une objection. Le satanique vieillard en fut certes irrité mais il ne le laissa pas diviner. Mieux, il répondit comme s'il avait voulu me séduire.

On aurait dit Charlus avec Jupien, abeille et fleur. Un génie ne supporte pas de ne pas être aimé et il lui faut aussitôt séduire qui n'est pas d'accord, afin que ce dernier l'aime ensuite. Il a réussi, je l'ai aimé.

Mais il ne devait pas m'avoir pardonné, parce que ce soir du divorce il m'a assené un coup mortel. Sans le savoir, d'instinct : sans le savoir il avait cherché à me séduire et sans le savoir il a décidé de me punir. Au méprix de la déontologie, il m'a psychanalysé gratis. L'inconscient mord même ses gardiens.

Histoire du marquis de Lantenac dans Quatrevingttreize. Le bateau des Vendéens vogue dans la tempête au large des côtes bretonnes ; soudain, un canon se détache de sa gournable et, alors que le navire roule et tangue, commence une course folle d'une bordée à l'autre et cette énorme bête risque de défoncer bâbord et tribord. Un canonnier (las ! justement celui dont l'incurie a fait que le canon n'était pas assuré comme il fallait), avec un courage sans égal, une chaîne à la main, se jette presque sous le monstre qui va le broyer, et l'immobilise, le gournable, le ramène à sa mangeoire, sauvant le navire, l'équipage, la mission. Avec une sublime liturgie, le terrible Lantenac fait mettre les hommes en rangs sur le pont, loue le hardi marin, ôte de son cou une importante décoration, la lui remet, lui donne l'accolade, tandis que l'équipage crie au ciel ses hourras.

Puis Lantenac, inébranlable, rappelle que lui, le décoré, il est le responsable de l'accident, et il donne l'ordre qu'il soit fusillé.

Splendide Lantenac, virtuose, juste et incorruptible ! C'est ce que fit avec moi le docteur Wagner, il m'honora de son amitié, et il me tua en me donnant la vérité et il me tua en me révélant ce que je voulais vraiment et il me révéla ce dont, le voulant, j'avais peur.

Histoire qui commence dans les petits bistrots. Besoin de tomber amoureux.

Certaines choses tu les sens venir, ce n'est pas que tu tombes amoureux parce que tu tombes amoureux, tu tombes amoureux parce que, dans cette période, tu avais un besoin désespéré de tomber amoureux. Dans les périodes où tu sens l'envie de tomber amoureux, tu dois faire attention où tu mets les pieds : comme avoir bu un philtre, de ceux qui te font tomber amoureux du premier être que tu rencontres. Ce pourrait être un ornithorynque.

Parce que j'en éprouvais le besoin justement en cette période, car depuis peu j'avais cessé de boire. Rapport entre foie et cœur. Un nouvel amour est un bon motif pour se remettre à boire. Quelqu'un avec qui aller de petit bar en petit bar. Se sentir bien.

Le petit bar est bref, furtif. Il te permet une longue douce attente durant tout le jour, jusqu'à ce que tu ailles te cacher dans la pénombre au fond des fauteuils de cuir, à six heures de l'après-midi il n'y a personne, la clientèle sordide viendra dans la soirée, avec le pianiste. Choisir un american bar équivoque vide en fin d'après-midi, le serveur ne vient que si tu l'appelles trois fois, et qu'il a déjà prêt l'autre martini.

Le martini est essentiel. Pas le whisky : le martini. Le liquide est blanc, tu lèves ton verre et tu la vois derrière l'olive. Différence entre regarder l'aimée à travers le martini cocktail où le verre à pied triangulaire est trop petit et la regarder à travers le gin martini on the rocks, verre large, son visage se décompose dans le cubisme transparent du glaçon, l'effet redouble si vous approchez les deux verres, chacun avec le front contre le froid des verres et entre front et front les deux verres – avec le verre à pied, impossible.

L'heure brève du petit bar. Après, tu attendras en tremblant un autre jour. Il n'y a pas le chantage de la certitude.

Qui tombe amoureux dans les petits bars n'a pas besoin d'une femme toute à lui. Quelqu'un vous prête l'un à l'autre.

Sa figure à lui. Il lui accordait beaucoup de liberté, il était toujours en voyage. Libéralité suspecte : je pouvais téléphoner même à minuit, lui il était là et toi pas, lui me répondait que tu étais dehors, mieux : vu que tu téléphones, tu ne saurais pas par hasard où elle est ? Les seuls moments de jalousie. Mais même de cette façon j'arrachais Cecilia au joueur de saxo. Aimer ou croire aimer comme l'éternel prêtre d'une antique vengeance.

Les choses s'étaient compliquées avec Sandra : cette fois-là elle s'était rendu compte que l'histoire me prenait trop, la vie à deux était devenue plutôt tendue. Il faut nous quitter? Alors quittons-nous. Non, attends, reparlons-en. Non, on ne peut plus continuer comme ça. En somme, le problème était Sandra.

Quand tu fais les petits bars, le drame passionnel n'est pas avec qui tu trouves mais avec qui tu quittes.

Intervient alors le dîner avec le docteur Wagner. A la conférence, il avait tout juste donné à un provocateur une définition de la psychanalyse : – La psychanalyse ? C'est qu'entre l'homme et la femme... chers amis... ça ne colle pas.

On discutait sur le couple, sur le divorce comme illusion de la Loi. Pris par mes problèmes, je participais à la conversation avec chaleur. Nous nous laissâmes entraîner par des jeux dialectiques, tandis que Wagner se taisait, ludiquement nous parlions, oublieux de cette présence de l'oracle parmi nous. Et ce fut d'un air absorbé

et ce fut d'un air sournois

et ce fut avec un désintérêt mélancolique

et ce fut comme s'il se glissait dans la conversation en jouant hors sujet que Wagner dit (je cherche à me rappeler ses paroles exactes, mais elles se sont sculptées dans mon esprit, impossible que je me sois trompé) :

– Dans tout le cours de mon activité, je n'ai jamais eu un patient névrosé par son propre divorce. La cause du malaise était toujours dans le divorce de l'Autre.

Le docteur Wagner, même quand il parlait, disait toujours Autre avec un A majuscule. Le fait est que je sursautai, comme mordu par un aspic

le vicomte sursauta comme mordu par un aspic

une sueur glacée perlait à son front

le baron le fixait à travers les paresseuses volutes de fumée de ses fines cigarettes russes

– Vous entendez par là, demandai-je, qu'on entre en crise non à cause du divorce de son propre partner mais à cause du possible ou impossible divorce de la tierce personne qui a mis en crise le couple dont on est membre ?

Wagner me regarda avec la perplexité du laïc qui rencontre pour la première fois une personne mentalement dérangée. Il me demanda ce que je voulais dire.

En vérité, quoi que j'eusse voulu dire, je l'avais mal dit. J'essayai de rendre concret mon raisonnement. Je pris sur la table le couteau et le mis à côté de la fourchette : – Voilà, ça c'est moi, Couteau, marié à elle, Fourchette. Et là il y a un autre couple, elle Pelle à Tarte mariée à Tranchelard ou Mackie Messer. Or moi Couteau je crois souffrir parce qu'il faudra que j'abandonne ma Fourchette, et je ne voudrais pas, j'aime Pelle à Tarte mais j'accepte volontiers qu'elle soit avec son Tranchelard. Mais en vérité, vous me dites, docteur Wagner, que je vais mal parce que Pelle à Tarte ne se sépare pas de Tranchelard. C'est bien ça ?

Wagner répondit à un autre commensal qu'il n'avait jamais dit pareille chose.

– Comment, vous ne l'avez pas dit ? Vous avez dit que vous n'avez jamais trouvé quelqu'un de névrosé par son propre divorce mais toujours par le divorce de l'autre.

– Possible, je ne m'en souviens pas, dit alors Wagner, ennuyé.

– Et si vous l'avez dit, vous ne vouliez pas entendre ce que moi j'ai entendu ?

Wagner se tut pendant quelques minutes.

Tandis que les commensaux attendaient sans même déglutir, Wagner fit signe qu'on lui versât un verre de vin, observa avec attention le liquide à contre-jour et enfin il parla.

– Si vous avez entendu ça c'est parce que vous vouliez entendre ça.

Puis il se tourna d'un autre côté, dit qu'il faisait chaud, ébaucha un air d'opéra en agitant un gressin comme s'il dirigeait un orchestre lointain, bâilla, se concentra sur une tarte à la crème, et enfin, après une nouvelle crise de mutisme, il demanda qu'on le reconduisît à son hôtel.

Les autres me regardèrent comme quelqu'un qui a saboté un symposium d'où auraient pu sortir des Paroles définitives.

En vérité j'avais entendu parler la Vérité.

Je te téléphonai. Tu étais chez toi, et avec l'Autre. Je passai une nuit blanche. Tout était clair : je ne pouvais pas supporter que tu vives avec lui. Sandra n'y était pour rien.

Suivirent six mois dramatiques, où j'étais sur tes talons, souffle sur le cou, pour fliquer ton ménage, te disant que je te voulais toute à moi, et te persuadant que tu haïssais l'Autre. Tu commenças à te disputer avec l'Autre, l'Autre commença à devenir exigeant, jaloux, il ne sortait pas le soir, quand il se trouvait en voyage, il téléphonait deux fois par jour, et en pleine nuit. Un soir il te gifla. Tu me demandas du fric parce que tu voulais t'enfuir, je rassemblai le peu que j'avais à la banque. Tu abandonnas la couche nuptiale, tu partis à la montagne avec quelques amis, sans laisser d'adresse. L'Autre me téléphonait désespéré, me demandant si je savais où tu étais, moi je ne le savais pas, et j'avais l'air de mentir parce que tu lui avais dit que tu le quittais pour moi.

Lorsque tu revins, tu m'annonças, radieuse, que tu lui avais écrit une lettre d'adieu. C'est alors que je me demandai ce qu'il adviendrait entre moi et Sandra, mais tu ne me laissas pas le temps de m'inquiéter. Tu me dis que tu avais connu un type, avec une cicatrice sur la joue et un appartement très bohème. Tu irais vivre avec lui. – Tu ne m'aimes plus ? – Au contraire, tu es le seul homme de ma vie, mais après ce qui est arrivé j'ai besoin de vivre cette expérience, ne sois pas puéril, tâche de me comprendre, au fond j'ai abandonné mon mari pour toi, laisse les gens vivre à leur rythme.

– A leur rythme ? Tu es en train de me dire que tu t'en vas avec un autre.

– Tu es un intellectuel, et de gauche, ne te conduis pas comme un mafieux. A bientôt.

Je dois tout au docteur Wagner.

– 37 –

Quiconque réfléchit sur quatre choses, mieux vaudrait qu'il ne soit jamais né : ce qui est dessus, ce qui est dessous, ce qui est avant et ce qui est après.

Talmud, Hagigah 2.1.

Je donnai signe de vie chez Garamond précisément le matin où ils installaient Aboulafia, alors que Belbo et Diotallevi se perdaient dans leur dissertation critique sur les noms de Dieu, et que Gudrun observait, soupçonneuse, les hommes qui intégraient cette nouvelle inquiétante présence au milieu des piles, de plus en plus poussiéreuses, de manuscrits.

« Asseyez-vous, Casaubon, voici les projets de notre histoire des métaux. » Nous restâmes seuls, et Belbo me fit voir des tables des matières, des ébauches de chapitres, des maquettes de mise en page. Pour ma part, je devais lire les textes et trouver les illustrations. Je nommai quelques bibliothèques milanaises qui me paraissaient bien fournies.

« Ça ne suffira pas, dit Belbo. Il faudra visiter d'autres endroits. Par exemple, au musée de la Science de Munich, il y a une photothèque merveilleuse. A Paris, il y a le Conservatoire des Arts et Métiers. Je voudrais y retourner moi aussi, si j'avais le temps.

– Il est beau ?

– Inquiétant. Le triomphe de la machine dans une église gothique... » Il hésita, remit en ordre des papiers sur sa table. Puis, comme craignant de donner une excessive importance à sa révélation : « Il y a le Pendule, dit-il.

– Quel pendule ?

– Le Pendule. Il s'appelle pendule de Foucault. »

Il m'expliqua le Pendule tel que je l'ai vu samedi – et tel je l'ai vu samedi sans doute parce que Belbo m'avait préparé à cette vision. Sur le moment, je ne dus pas montrer un trop grand enthousiasme, et Belbo me regarda comme qui, devant la chapelle Sixtine, demande si c'est rien que ça.

« C'est peut-être l'atmosphère de l'église, mais je vous assure qu'on éprouve une sensation très forte. L'idée que tout s'écoule et que là seulement, en haut, existe l'unique point immobile de l'univers... Pour qui n'a pas la foi, c'est une façon de retrouver Dieu, et sans mettre en question sa propre mécréance, parce qu'il s'agit d'un Pôle Néant. Vous savez, pour les gens de ma génération, qui ont avalé des désillusions au déjeuner et au dîner, ce peut être réconfortant.

– La mienne, de génération, a avalé plus de désillusions.

– Présomptueux. Non, pour vous ça n'a été qu'une saison, vous avez chanté la Carmagnole et puis vous vous êtes retrouvés en Vendée. Ça passera vite. Pour nous ç'a été différent. D'abord le fascisme, même si nous l'avons vécu dans notre enfance, tel un roman d'aventures, mais les destins immortels étaient un point immobile. Ensuite, le point immobile de la Résistance, surtout pour ceux qui, comme moi, l'ont regardée de l'extérieur, et en ont fait un rite de végétation, le retour du printemps, un équinoxe, ou un solstice, je confonds toujours... Puis, pour certains, Dieu et pour d'autres la classe ouvrière, et pour beaucoup les deux. Il était consolant pour un intellectuel de penser qu'il y avait l'ouvrier, beau, sain, fort, prêt à refaire le monde. Et puis, vous l'avez vu vous aussi, l'ouvrier existait encore, mais pas la classe. Ils ont dû l'assassiner en Hongrie. Et vous êtes arrivés vous. Pour vous, Casaubon, ç'a été naturel, peut-être, et ç'a été une fête. Pas pour ceux de mon âge : c'était la reddition des comptes, le remords, le repentir, la régénération. Nous avions fait défaut et vous arriviez à porter l'enthousiasme, le courage, l'autocritique. Pour nous qui avions alors trente-cinq ou quarante ans ç'a été un espoir, humiliant, mais un espoir. Nous devions redevenir comme vous, quitte à recommencer du début. Nous ne portions plus la cravate, nous jetions le trench-coat aux orties pour nous acheter un duffle-coat usé ; il en est qui ont démissionné de leur travail pour ne pas servir les patrons... »

Il alluma une cigarette et feignit de feindre de la rancœur, pour se faire pardonner son abandon.

« Et vous avez cédé sur tous les fronts. Nous, avec nos pèlerinages pénitentiaux sur les lieux où les Allemands ont massacré antifascistes et juifs, nos catacombes Ardéatines, nous refusions d'inventer un slogan pour Coca-Cola, parce que nous étions antifascistes. Nous nous contentions de quatre sous chez Garamond parce que le livre au moins est démocratique, lui. Et vous, à présent, pour vous venger des bourgeois que vous n'avez pas réussi à pendre, vous leur vendez vidéocassettes et fanzines, les crétinisez avec le zen l'entretien de la motocyclette. Vous nous avez imposé au prix de souscription votre exemplaire des pensées de Mao et avec le fric vous êtes allés vous acheter des pétards pour les fêtes de la nouvelle créativité. Sans honte. Nous, nous avons passé notre vie à avoir honte. Vous nous avez trompés, vous ne représentiez aucune pureté, ce n'était qu'une poussée d'acné juvénile. Vous nous avez donné l'impression que nous étions des vers parce que nous n'avions pas le courage d'affronter à visage découvert la gendarmerie bolivienne, et puis vous avez tiré dans le dos de malheureux qui passaient par les avenues. Il y a dix ans, il nous est arrivé de mentir pour vous sortir de prison, et vous, vous avez menti pour envoyer vos amis en prison. Voilà pourquoi j'aime cette machine : elle est stupide, elle ne croit pas, elle ne me fait pas croire, elle fait ce que je lui dis, stupide moi, stupide elle – ou lui. C'est un rapport honnête.

– Moi...

– Vous, vous êtes innocent, Casaubon. Vous avez fui au lieu de lancer des pierres, vous avez passé votre licence, vous n'avez pas tiré. Et pourtant, il y a quelques années, je me sentais soumis à un chantage exercé par vous aussi. Notez bien, rien de personnel. Des cycles générationnels. Et quand j'ai vu le Pendule, l'année dernière, j'ai tout compris.

– Tout quoi ?

– Presque tout. Vous voyez, Casaubon, même le Pendule est un faux prophète. Vous le regardez, vous croyez que c'est l'unique point immobile dans le cosmos, mais si vous le décrochez de la voûte du Conservatoire et allez le suspendre dans un bordel, il marche aussi bien. Il y a d'autres pendules, l'un est à New York au palais de l'ONU, un autre à San Francisco au musée de la Science, et qui sait combien d'autres encore. Le pendule de Foucault reste immobile avec la terre qui tourne sous lui en quelque endroit qu'il se trouve. Tout point de l'univers est un point immobile, il suffit d'y accrocher le Pendule.

– Dieu est en tout lieu ?

– En un certain sens, oui. C'est pour cela que le Pendule me dérange. Il me promet l'infini, mais il me laisse à moi la responsabilité de décider où je veux l'avoir. Ainsi ne suffit-il pas d'adorer le Pendule là où il est, il faut prendre de nouveau une décision, et chercher le point le meilleur. Et pourtant...

– Et pourtant ?

– Et pourtant – vous n'allez pas me prendre au sérieux, n'est-ce pas Casaubon ? Non, je peux être tranquille, nous sommes des gens qui ne prennent pas au sérieux... Et pourtant, disais-je, reste la sensation qu'un quidam dans sa vie a accroché le Pendule un peu partout, et qu'il n'a jamais marché, et que là-bas, dans le Conservatoire, il marche si bien... Et si, dans l'univers, il y avait des points privilégiés? Ici, au plafond de cette pièce? Non, personne n'y croirait. Il faut l'atmosphère. Je ne sais pas, peut-être sommes-nous toujours en train de chercher le bon point, peut-être est-il près de nous, mais nous ne le reconnaissons pas, et pour le reconnaître faudrait-il y croire... Bref, allons voir monsieur Garamond.

– Pour accrocher le Pendule ?

– Ô sottise. Nous allons faire des choses sérieuses. Pour vous payer j'ai besoin que le patron vous voie, vous touche, et dise si vous faites l'affaire. Venez vous faire toucher par le patron, son toucher guérit des écrouelles. »

– 38 –

Maître Secret, Maître Parfait, Maître par Curiosité, Intendant des Bâtiments, Maître Élu des Neuf, Chevalier de Royale Arche de Salomon ou Maître de la Neuvième Arche, Grand Écossais de la Voûte Sacrée, Chevalier d'Orient ou de l'Épée, Prince de Jérusalem, Chevalier d'Orient et d'Occident, Prince Chevalier de Rose-Croix et Chevalier de l'Aigle et du Pélican, Grand Pontife ou Sublime Écossais de la Jérusalem Céleste, Vénérable Grand Maître de Toutes les Loges ad Vitam, Chevalier Prussien et Patriarche Noachite, Chevalier de Royale Hache ou Prince du Liban, Prince du Tabernacle, Chevalier du Serpent d'Airain, Prince de Mercy ou de Grâce, Grand Commandeur du Temple, Chevalier du Soleil ou Prince Adepte, Chevalier de Saint-André d'Écosse ou Grand Maître de la Lumière, Grand Élu Chevalier Kadosh et Chevalier de l'Aigle Blanc et Noir.

Hauts grades de la Maçonnerie de Rite Ecossais Antique et Accepté.

Nous parcourûmes le couloir, montâmes trois marches et passâmes par une porte aux vitres dépolies. D'un seul coup nous entrâmes dans un autre univers. Si les locaux que j'avais vus jusqu'à présent étaient sombres, poussiéreux, lépreux, ceux-ci donnaient l'impression de la petite salle vip d'un aéroport. Musique diffuse, murs bleus, une salle d'attente confortable avec des meubles signés, les murs ornés de photographies où on entrevoyait des messieurs à tête de député qui remettaient une Victoire ailée à des messieurs à tête de sénateur. Sur une table basse, jetées avec désinvolture, comme dans la salle d'attente d'un dentiste, quelques revues au papier glacé, L'Artifice Littéraire, L'Athanor Poétique, La Rose et l'Épine, Parnasse Œnotrien, Le Vers Libre. Je ne les avais jamais vues en circulation, et je sus après pourquoi : elles n'étaient distribuées qu'auprès des clients des éditions Manuzio.

Si d'abord j'avais cru être entré dans la zone directoriale des éditions Garamond, je dus aussitôt me raviser. Nous étions dans les bureaux d'une autre maison d'édition. Dans le hall des éditions Garamond il y avait une petite vitrine sombre et ternie, contenant les derniers livres publiés ; mais les livres Garamond étaient modestes, avec les pages encore à couper et une sobre couverture grisâtre – ils devaient rappeler les éditions universitaires françaises, avec ce papier qui devenait jaune en peu d'années, de manière à suggérer que l'auteur, surtout s'il était jeune, avait publié de longue date. Ici, il y avait une autre petite vitrine, éclairée de l'intérieur, qui accueillait les livres de la maison d'édition Manuzio, certains ouverts sur des pages aérées : couvertures blanches, légères, recouvertes de plastique transparent, très élégant, et un papier genre Japon avec de beaux caractères bien nets.

Les collections Garamond avaient des noms sérieux et méditatifs, tels Études Humanistes ou Philosophia. Les collections des éditions Manuzio avaient des noms délicats et poétiques : La Fleur que je N'ai pas Cueillie (poésie), La Terre Inconnue (fiction), L'Heure de l'Oléandre (publiait des titres du genre Journal d'une jeune fille malade), L'Ile de Pâques (il me sembla s'agir d'essais variés), Nouvelle Atlantide (le dernier ouvrage publié était Kœnigsberg RachetéeProlégomènes à toute métaphysique future qui se présenterait comme double système transcendantal et science du noumène phénoménal). Sur toutes les couvertures, la marque de la maison, un pélican sous un palmier, avec la devise « J'ai ce que j'ai donné ».

Belbo fut vague et synthétique : monsieur Garamond possédait deux maisons d'édition, voilà tout. Au cours des jours suivants, je me rendis compte que le passage entre les éditions Garamond et les éditions Manuzio était tout à fait privé et confidentiel. De fait, l'entrée officielle de Manuzio se trouvait dans la via Marchese Gualdi et dans la via Gualdi l'univers purulent de la via Sincero Renato laissait place à des façades propres, des trottoirs spacieux, des entrées avec ascenseur en aluminium. Personne n'aurait pu soupçonner qu'un appartement d'un vieil immeuble de la via Sincero Renato communiquât, grâce seulement à trois marches de dénivellation, avec un immeuble de la via Gualdi. Pour obtenir l'autorisation, monsieur Garamond devait avoir fait des pieds et des mains, je crois qu'il avait demandé l'appui d'un de ses auteurs, fonctionnaire du génie civil.

Nous avions été reçus tout de suite par madame Grazia, doucement matronale, foulard de marque et tailleur de la même couleur que les murs, qui nous avait introduits avec un sourire prévenant dans la salle de la mappemonde.

La salle n'était pas immense, mais elle rappelait le salon mussolinien du Palazzo Venezia, avec son globe terraqué à l'entrée, et le bureau d'acajou de monsieur Garamond là-bas au fond, qui paraissait le regarder avec des jumelles renversées. Garamond nous avait fait signe de nous approcher, et je m'étais senti intimidé. Plus tard, à l'arrivée de De Gubernatis, Garamond irait à sa rencontre, et ce geste de cordialité lui conférerait encore plus de charisme parce que le visiteur le verrait lui d'abord qui traversait la salle, et puis il la traverserait au bras de l'hôte, et l'espace, presque par magie, redoublerait.

Garamond nous fit asseoir en face de son bureau, et il fut brusque et cordial. « Monsieur Belbo m'a dit grand bien de vous, monsieur Casaubon. Nous avons besoin de collaborateurs de valeur. Comme vous l'aurez compris, il ne s'agit pas d'un embauchage, nous ne pouvons nous le permettre. Vous serez rétribué proportionnellement à votre assiduité, à votre dévouement, si vous me permettez, parce que notre travail est une mission. »

Il me dit un chiffre forfaitaire fondé sur les heures de travail présumées, qui, pour l'époque, me sembla raisonnable.

« Parfait, cher Casaubon. » Il avait éliminé le « monsieur », du moment que j'étais devenu un subordonné. « Cette histoire des métaux doit devenir splendide, je dirais plus, très belle. Populaire, accessible, mais scientifique. Elle doit frapper l'imagination du lecteur, mais scientifiquement. Je vous donne un exemple. Je lis dans les premières esquisses qu'il existait cette sphère, comment elle s'appelle, de Magdebourg, deux hémisphères rapprochés dans lesquels on a fait le vide pneumatique. On leur attache deux paires de chevaux normands, une d'un côté et une de l'autre, et tire d'un côté et tire de l'autre, les deux hémisphères ne se séparent pas. Bien, ça c'est une nouvelle scientifique. Mais vous, vous devez me la repérer, au milieu de toutes les autres moins pittoresques. Et, une fois repérée, vous devez me trouver l'image, la fresque, l'huile, quelle qu'elle soit. D'époque. Et puis nous la balançons en pleine page, en couleurs.

– Il existe une gravure, dis-je, je la connais.

– Vous voyez ? Bravo. En pleine page, en couleurs

– Si c'est une gravure, elle sera en noir et blanc, dis-le.

– Oui ? Très bien, alors en noir et blanc. L'exactitude est l'exactitude. Mais sur fond or, elle doit frapper le lecteur, elle doit le faire sentir présent, le jour où on a fait l'expérience. C'est clair? Scientificité, réalisme, passion. On peut se servir de la science et prendre le lecteur aux tripes. Y a-t-il quelque chose de plus théâtral, de plus dramatique, que madame Curie qui rentre chez elle le soir et dans l'obscurité voit une lumière phosphorescente, mon Dieu que sera-ce donc... C'est l'hydrocarbure, la golconde, le phlogistique ou comment diable il s'appelait et voilà, Marie Curie a inventé les rayons X. Dramatiser. Dans le respect de la vérité.

– Mais les rayons X font partie des métaux? demandai-je.

– Le radium n'est pas un métal ?

– Je crois que si.

– Et alors? Du point de vue des métaux, on peut focaliser l'univers entier du savoir. Comment avons-nous décidé d'intituler le livre, Belbo ?

– Nous pensions à une chose sérieuse, comme Les métaux et la culture matérielle.

– Et sérieuse elle doit l'être. Mais avec ce rappel en plus, ce petit rien qui dit tout, voyons... Voilà, Histoire universelle des métaux. Il y a aussi les Chinois ?

– Les Chinois aussi.

– Et alors universelle. Ce n'est pas un truc publicitaire, c'est la vérité. Mieux : La merveilleuse aventure des métaux. »

Ce fut à ce moment-là que madame Grazia annonça le commandeur De Gubernatis. Monsieur Garamond hésita un instant, me regarda, dubitatif, Belbo lui fit un signe, comme pour lui dire que désormais il pouvait avoir confiance. Garamond donna l'ordre qu'on fît entrer l'hôte et il alla à sa rencontre. De Gubernatis était en costume croisé, il avait une rosette à la boutonnière, un stylo plume à la pochette, un quotidien replié dans la poche de sa veste, une serviette sous le bras.

« Cher commandeur, prenez place, notre très cher ami De Ambrosiis m'a parlé de vous, une vie passée au service de l'État. Et une veine poétique secrète, n'est-ce pas ? Faites, faites voir ce trésor que vous tenez entre vos mains... Je vous présente deux de mes directeurs généraux. »

Il le fit asseoir devant le bureau encombré de manuscrits, et il caressa de ses mains vibrantes d'intérêt la couverture de l'ouvrage qu'on lui présentait : « Ne dites rien, je sais tout. Vous venez de Vipiteno, grande et noble cité. Une vie dédiée au service des Douanes. Et, dans le secret, jour après jour, nuit après nuit, ces pages agitées par le démon de la poésie. La poésie... Elle a brûlé la jeunesse de Sapho, et elle a nourri la canitie de Goethe... Pharmakon – disaient les Grecs – poison et médecine. Naturellement, nous devrons la lire, cette vôtre créature; au minimum j'exige trois rapports de lecture, un interne et deux des conseillers extérieurs (anonymes, je regrette, ce sont des personnes très exposées), les éditions Manuzio ne publient pas de livres qu'elles ne soient sûres de leur qualité, et la qualité, vous le savez mieux que moi, est une chose impalpable, il faut la découvrir avec un sixième sens, parfois un livre a des imperfections, des chevilles – même Svevo écrivait mal, je ne vous l'apprends pas – mais diantre, on sent une idée, un rythme, une force. Je le sais, ne me le dites pas, à peine ai-je jeté un coup d'oeil sur l'incipit de vos pages que j'ai senti quelque chose, pourtant je ne veux pas être le seul juge, quand bien même tant de fois – ô combien – les rapports de lecture étaient tièdes, mais moi je me suis obstiné car on ne peut condamner un auteur sans être entré, comment dire, en syntonie avec lui, voici, par exemple, j'ouvre au hasard ce texte de votre plume et mes yeux tombent sur un vers, " comme en automne, le talus amaigri " – bien, je ne sais comment est le reste, mais je sens un souffle, je cueille une image, parfois on part ainsi avec un texte, une extase, un ravissement... Cela dit, cher ami, ah diantre, si l'on pouvait faire ce qu'on veut! Seulement l'édition aussi est une industrie, la plus noble d'entre les industries, mais une industrie. Mais vous savez ce que coûte aujourd'hui la typographie, et le papier ? Regardez, regardez dans le journal de ce matin, à combien est montée la prime rate à Wall Street. Ça ne nous concerne pas, dites-vous ? Au contraire, ça nous concerne. Vous savez qu'on nous taxe même le stock ? Si je ne vends pas, ils me taxent les retours. Je paie même l'insuccès, le calvaire du génie que les Philistins ne reconnaissent pas. Ce papier vélin – permettez, il est très fin, et à ce que vous avez tapé le texte sur un papier aussi fin, on reconnaît le poète ; n'importe quel filou se serait servi d'un papier extra-strong, pour éblouir l'œil et confondre l'esprit, mais ça c'est de la poésie écrite avec le cœur, eh, les mots sont des pierres et ils bouleversent le monde – ce papier vélin me coûte à moi comme du papier-monnaie. »

Le téléphone sonna. Plus tard, j'apprendrais que Garamond avait appuyé sur un bouton placé sous son bureau, et que madame Grazia lui avait passé une communication bidon.

« Cher Maître ! Comment ? Merveilleux ! Grande nouvelle, fête carillonnée ! Un nouveau livre de vous est un événement. Comment donc, les éditions Manuzio sont fières, émues, je dirais plus, heureuses de vous compter au nombre de leurs auteurs. Vous avez vu ce qu'ont écrit les journaux sur votre dernier poème épique. De quoi avoir le Nobel. Hélas, vous êtes en avance sur l'époque. Nous avons peiné pour vendre trois mille exemplaires... »

Le commandeur De Gubernatis pâlissait : trois mille exemplaires étaient pour lui un résultat inespéré.

« Ils n'ont pas couvert les coûts de production. Allez voir derrière la porte vitrée combien j'ai de personnes dans la rédaction. Aujourd'hui, pour que j'amortisse le prix d'un livre, il faut que j'en distribue au moins dix mille exemplaires, et par chance pour beaucoup j'en vends même davantage, mais ce sont des écrivains, comment dire, avec une vocation différente, Balzac était grand et il vendait ses livres comme des petits pains, Proust était aussi grand et il a publié à ses frais. Vous, vous finirez dans les anthologies scolaires mais pas dans les kiosques des gares, c'est arrivé aussi à Joyce, qui a publié à compte d'auteur, comme Proust. Des livres comme les vôtres, je peux m'en permettre un tous les deux ou trois ans. Donnez-moi trois années de temps... » Suivit une longue pause. Sur le visage de Garamond se peignit un douloureux embarras.

« Comment ? A vos frais ? Non, non, ce n'est pas pour la somme, la somme on peut la limiter... C'est que les éditions Manuzio ne sont pas habituées... Certes, vous le savez mieux que moi, Joyce et Proust aussi... Certes, je comprends... »

Autre pause tourmentée. « D'accord, parlons-en. Moi j'ai été sincère, vous vous êtes impatient, faisons ce qu'on appelle une joint venture, les Américains le savent mieux que nous. Passez demain, et nous nous attellerons aux comptes... Mes respects et mon admiration. »

Garamond parut sortir d'un rêve, et il se passa une main sur les yeux, puis il fit mine de se rappeler tout à coup la présence de son hôte. « Excusez-moi. C'était un Écrivain, un vrai écrivain, sans doute un Grand. Et pourtant, justement pour ça... Parfois on se sent humilié, en faisant ce métier. S'il n'y avait pas la vocation. Mais revenons à vous. Nous nous sommes tout dit, je vous écrirai, disons dans un mois. Votre texte reste ici, en de bonnes mains. »

Le commandeur De Gubernatis était sorti sans souffler mot. Il avait mis le pied dans les forges de la gloire.

– 39 –

Chevalier des Planisphères, Prince du Zodiaque, Sublime Philosophe Hermétique, Suprême Commandeur des Astres, Sublime Pontife d'Isis, Prince de la Colline Sacrée, Philosophe de Samothrace, Titan du Caucase, Enfant de la Lyre d'Or, Chevalier du Vrai Phénix, Chevalier du Sphinx, Sublime Sage du Labyrinthe, Prince Brahmane, Mystique Gardien du Sanctuaire, Grand Architecte de la Tour Mystérieuse, Sublime Prince de la Courtine Sacrée, Interprète des Hiéroglyphes, Docteur Orphique, Gardien des Trois Feux, Gardien du Nom Incommunicable, Sublime Œdipe des Grands Secrets, Pasteur Aimé de l'Oasis des Mystères, Docteur du Feu Sacré, Chevalier du Triangle Lumineux.

Grades du Rite Antique et Primitif de Memphis-Misraïm.

Manuzio était une maison d'édition par ACA.

Un ACA, dans le jargon Manuzio, était – mais pourquoi est-ce que j'utilise l'imparfait? les ACA existent encore, là-bas tout continue comme si de rien n'était, c'est moi qui désormais projette tout dans un passé terriblement antérieur, car ce qui est arrivé l'autre soir a marqué comme une déchirure dans le temps, dans la nef de Saint-Martin-des-Champs l'ordre des siècles a été bouleversé... ou peut-être est-ce parce que tout d'un coup, depuis l'autre soir, j'ai vieilli de plusieurs décennies, ou que la crainte qu'Eux me rejoignent me fait parler comme si désormais j'établissais la chronique d'un empire écroulé, allongé dans le balneum, les veines coupées, en attendant de me noyer dans mon sang...

Un ACA est un Auteur à Compte d'Auteur et Manuzio est une de ces entreprises que, dans les pays anglo-saxons, on appelle « vanity press ». Chiffre d'affaires très élevé, dépenses de gestion nulles. Garamond, madame Grazia, le comptable dit aussi directeur administratif dans le cagibi du fond, et Luciano, l'expéditionnaire mutilé, dans le vaste magasin du sous-sol.

« Je n'ai jamais compris comment Luciano réussit à empaqueter les livres avec un seul bras, m'avait dit Belbo, je crois qu'il s'aide de ses dents. D'ailleurs, il n'empaquette pas grand-chose : les expéditionnaires des maisons d'édition normales expédient des livres aux libraires alors que Luciano n'expédie des livres qu'aux auteurs. Les éditions Manuzio ne s'intéressent pas aux lecteurs... L'important, dit monsieur Garamond, c'est que les auteurs ne nous trahissent pas, sans lecteurs on peut survivre. »

Belbo admirait monsieur Garamond. Il le voyait investi d'une force qui lui avait été refusée à lui.

Le système Manuzio était très simple. Peu d'annonces dans les quotidiens locaux, les revues professionnelles, les publications littéraires de province, surtout celles qui ne durent que quelques numéros. Des espaces publicitaires de moyenne grandeur, avec photo de l'auteur et deux ou trois lignes incisives : « une très haute voix de notre poésie », ou bien « la nouvelle gageure romanesque de l'auteur de Floriana et ses sœurs ».

« C'est alors que le filet est tendu, expliquait Belbo, et les ACA y tombent par grappes, si dans un filet on peut tomber par grappes, mais la métaphore incongrue est typique des auteurs de Manuzio et j'en ai pris la coquetterie, excusez-moi.

– Et puis ?

– Prenez le cas de De Gubernatis. Dans un mois, tandis que déjà notre retraité macère dans l'anxiété, un coup de fil de monsieur Garamond l'invite à dîner avec quelques écrivains. Rendez-vous dans un restaurant russe, très fermé, sans enseigne à l'extérieur : on appuie sur une sonnette et on dit son nom à un judas. Intérieur luxueux, lumières diffuses, musiques slaves. Garamond serre la main au chef, tutoie les serveurs et renvoie les bouteilles parce que l'année ne le convainc pas, ou bien il dit excuse-moi mon cher, mais ce n'est pas là le varénikis qu'on mange en Lituanie. De Gubernatis est présenté au commissaire X, tous les services aéroportuaires sous son contrôle, mais surtout l'inventeur, l'apôtre du Cosmorant, le langage pour la paix universelle, dont on discute à l'Unesco. Puis le professeur Y, fort tempérament de narrateur, prix Petruzzellis della Gattina 1980, mais aussi un astre de la science médicale. Combien d'années a enseigné le professeur ? Autres temps, alors oui, les études étaient une chose sérieuse. Et notre exquise poétesse, l'aimable Odolinda Mezzofanti Sassabetti, l'auteur de Chastes palpitations, que vous avez dû lire, bien sûr. »

Belbo me confia qu'il s'était longtemps demandé pourquoi tous les ACA de sexe féminin signaient avec deux patronymes, Lauretta Solimeni Calcanti, Dora Ardenzi Fiamma, Carolina Pastorelli Cefalù. Pourquoi les femmes écrivains importantes ont un seul patronyme sauf Ivy Compton-Burnett, et certaines pas même un patronyme, comme Colette, et une ACA s'appelle Odolinda Mezzofanti Sassabetti ? Parce qu'un véritable écrivain écrit par amour de son œuvre, et peu lui importe d'être connu sous un pseudonyme, voir Nerval, tandis qu'un ACA veut être reconnu par ses voisins, par les habitants de son quartier, et du quartier où il habitait avant. A l'homme, son nom suffit ; pas à la femme parce qu'il y a ceux qui la connaissent sous son nom de jeune fille et ceux qui la connaissent en tant que femme mariée. C'est pour cela qu'elle utilise deux noms.

« Bref, soirée dense d'expériences intellectuelles. De Gubernatis aura l'impression de boire un cocktail de LSD. Il écoutera les cancans des commensaux, l'anecdote savoureuse sur le grand poète notoirement impuissant, et qui même comme poète ne vaut pas grand-chose, il jettera des regards brillants d'émotion sur la nouvelle édition de l'Encyclopédie des Italiens Illustres que Garamond fera apparaître à l'improviste, en montrant la page au commissaire (vous avez vu, mon cher, vous aussi vous êtes entré dans le Panthéon, oh, pure justice). »

Belbo m'avait montré l'encyclopédie. « Il y a une heure, je vous ai secoué les puces : mais personne n'est innocent. L'encyclopédie, c'est notre exclusivité, à Diotallevi et moi. Je vous jure cependant que ce n'est pas pour arrondir notre salaire. C'est une des choses les plus amusantes au monde, et chaque année il faut préparer la nouvelle édition mise à jour. La structure est plus ou moins de ce type : un article se réfère à un écrivain célèbre, un article à un ACA, et le problème est de bien calibrer l'ordre alphabétique, et de ne pas gaspiller de l'espace pour les écrivains célèbres. Voyez par exemple la lettre L. »

LAMPEDUSA, Giuseppe Tomasi di (1896-1957). Écrivain sicilien. Il a vécu longtemps ignoré et devint célèbre après sa mort pour son roman Le guépard.

LAMPUSTRI, Adeodato (1919- ). Écrivain, éducateur, combattant (une médaille de bronze en Afrique Orientale), penseur, romancier et poète. Sa figure se dresse comme celle d'un géant dans la littérature italienne de notre siècle. Lampustri s'est révélé dès 1959 avec le premier volume d'une trilogie de grande envergure, Les frères Carmassi, histoire dessinée avec réalisme cru et haut souffle poétique d'une famille de pêcheurs de Lucanie. A cette œuvre, qui fut distinguée en 1960 par le prix Petruzzellis della Gattina, s'ajoutèrent dans les années suivantes Les congédiés bien remerciés et La panthère aux yeux sans cils, qui peut-être davantage que la première œuvre donnent la mesure de la vigueur épique, de l'étincelante imagination plastique, du souffle lyrique de cet incomparable artiste. Diligent fonctionnaire ministériel, Lampustri est estimé dans son milieu comme une personne d'une impeccable intégrité, père et époux exemplaire, très subtil orateur.

« De Gubernatis, expliqua Belbo, en viendra à désirer avoir sa place dans l'encyclopédie. Il l'avait toujours dit, que la cote des très célèbres était truquée, une conspiration de critiques complaisants. Mais surtout il comprendra qu'il est entré dans une famille d'écrivains qui sont en même temps directeurs d'institutions publiques, cadres supérieurs dans une banque, aristocrates, magistrats. D'un seul coup, il aura élargi le cercle de ses connaissances, et, s'il doit demander un service, il saura maintenant à qui s'adresser. Monsieur Garamond a le pouvoir de faire sortir De Gubernatis de sa province, de le projeter au sommet. Vers la fin du dîner, Garamond lui dira à l'oreille de passer le lendemain matin chez lui.

– Et le lendemain matin il vient.

– Vous pouvez en jurer. Il passera une nuit sans sommeil en rêvant la grandeur de Adeodato Lampustri.

– Et puis ?

– Puis, le lendemain matin, Garamond lui dira : hier soir je n'ai pas osé en parler pour ne pas humilier les autres, quelle chose sublime, je ne vous dis pas les rapports de lecture enthousiastes, je dirai plus, positifs, mais moi-même en personne j'ai passé une nuit sur vos pages. Livre pour prix littéraire. Grandiose, grandiose. Il reviendra à son bureau, frappera de la paume sur le manuscrit – maintenant froissé, usé par le regard amoureux d'au moins quatre lecteurs – froisser les manuscrits est la tâche de madame Grazia – et il fixera l'ACA d'un air perplexe. Alors que faisons-nous ? Alors que faisons-nous ? demandera De Gubernatis. Et Garamond dira que sur la valeur de l'œuvre il n'y a pas à discuter une seconde, mais qu'il est clair que c'est une chose en avance sur notre temps, et quant aux exemplaires on n'ira pas au-delà des deux mille, deux mille cinq au maximum. Pour De Gubernatis, deux mille exemplaires suffiraient à couvrir toutes les personnes qu'il connaît, l'ACA ne pense pas en termes planétaires, ou bien sa planète est faite de visages connus, de camarades d'école, de directeurs de banque, de collègues enseignants du même collège, de colonels à la retraite. Toutes personnes que l'ACA veut faire entrer dans son monde poétique, y compris ceux qui ne voudraient pas, comme le charcutier ou le préfet... Devant le risque que Garamond se rétracte, après que tout le monde chez lui, dans son gros bourg, au bureau, sait qu'il a présenté son manuscrit à un grand éditeur de Milan, De Gubernatis alignera des chiffres. Il pourrait vider son compte en banque, faire un emprunt à son employeur, demander un prêt, vendre ses rares bons du Trésor, Paris vaut bien une messe. Il offre timidement de participer aux frais. Garamond se montrera troublé, ce n'est pas l'usage chez Manuzio, et puis allez – affaire conclue, vous m'avez convaincu, au fond Proust et Joyce ont dû se plier à la dure nécessité, les coûts sont de tant, nous en imprimons deux mille exemplaires pour le moment, mais le contrat sera pour un maximum de dix mille. Calculez que deux cents exemplaires vous reviennent, en hommage, pour les envoyer à qui vous voulez, deux cents sont pour le service de presse parce que nous voulons faire un battage digne de l'Angélique des Golon, et nous en distribuons mille six cents dans les librairies. Et sur ces exemplaires, vous le comprenez, aucun droit pour vous, mais si le livre marche, nous réimprimons et là vous avez le douze pour cent. »

Par la suite, j'avais vu le contrat type que De Gubernatis, désormais en plein trip poétique, devait signer sans même le lire, tandis que l'administrateur se plaindrait que monsieur Garamond avait mis trop bas la barre des frais. Dix pages de clauses en corps 8, traductions étrangères, droits annexes, adaptations pour le théâtre, la radio et le cinéma, éditions pour les aveugles, en braille, cession du résumé au Reader's Digest, garanties en cas de procès en diffamation, droit de l'auteur d'approuver les changements de conseillers d'édition, compétence du tribunal de Milan en cas de litige... L'ACA devait arriver épuisé, l'œil maintenant perdu dans des rêves de gloire, aux clauses délétères, où il est dit que le livre est tiré au maximum à dix mille sans que soit mentionnée une quantité minimum, que la somme à payer n'est pas liée aux exemplaires tirés, dont il n'a été qu'oralement question, et surtout que dans un an l'éditeur a le droit d'envoyer au pilon les invendus, à moins que l'auteur ne les reprenne à la moitié du prix de couverture. Signature.

Le lancement devait être satrapique. Communiqué de presse de dix pages, avec biographie et essai critique. Aucune pudeur, aussi bien dans les rédactions des journaux on le jetterait au panier. Impression effective : mille exemplaires en feuillets volants dont seulement trois cent cinquante reliés. Deux cents à l'auteur, une cinquantaine à des librairies secondaires et réunies en consortium, cinquante aux revues de province, une trentaine aux journaux pour conjurer le mauvais sort, au cas où il leur resterait une ligne dans la rubrique des livres reçus. Leur exemplaire, ils l'enverraient en cadeau aux hôpitaux ou aux prisons – et on comprend pourquoi les premiers ne guérissent pas et les secondes ne rachètent pas.

Dans le courant de l'été arriverait le prix Petruzzellis della Gattina, créature de Garamond. Coût total : gîte et couvert pour le jury, deux jours, et Nike de Samothrace en vermeil. Télégrammes de félicitations des auteurs Manuzio.

Viendrait enfin l'heure de vérité, un an et demi après. Garamond lui écrirait : Mon cher ami, je l'avais prévu, vous êtes sorti avec cinquante ans d'avance. Des recensions, vous avez vu, à la pelle, prix et applaudissements de la critique, ça va sans dire. Mais fort peu d'exemplaires vendus, le public n'est pas prêt. Nous sommes contraints de désencombrer le magasin, selon les termes du contrat (ci-inclus). Ou au pilon, ou vous les achetez à la moitié du prix de couverture, comme vous en avez le privilège.

De Gubernatis devient fou de douleur, ses parents le consolent, les gens ne te comprennent pas, pour sûr si tu faisais partie de leur clan, si tu refilais des dessous-de-table, à cette heure même le Corriere t'aurait fait un article, tout ça c'est une mafia, faut résister. Des exemplaires en hommage, il n'en reste plus que cinq, et il y a encore tant de personnes importantes à enrichir spirituellement, tu ne peux permettre que ton œuvre aille au pilon pour faire du papier hygiénique, voyons combien on peut gratter, ce sont des sous bien dépensés, on ne vit qu'une fois, disons qu'on peut en acheter cinq cents exemplaires et pour le reste sic transit gloria mundi.

Chez Manuzio 650 exemplaires sont restés, en feuillets volants ; monsieur Garamond en relie 500 et les envoie contre remboursement. Bilan : l'auteur a payé généreusement les coûts de production de 2 000 exemplaires, les éditions Manuzio en ont imprimé 1000 et en ont relié 850, dont 500 ont été payés une seconde fois. Une cinquantaine d'auteurs par an, et les éditions Manuzio arrêtent toujours leur bilan avec de fortes sommes portées à l'actif.

Et sans remords : elles distribuent du bonheur.

– 40 –

Les lâches meurent maintes fois avant de mourir.

SHAKESPEARE, Julius Caesar, II, 2

J'avais toujours perçu une contradiction entre le dévouement avec lequel Belbo travaillait sur ses respectables auteurs Garamond, cherchant à en tirer des livres dont il fût fier, et la piraterie avec laquelle non seulement il collaborait à circonvenir les pauvres types des éditions Manuzio, mais envoyait via Gualdi ceux qu'il jugeait imprésentables chez Garamond – comme je l'avais vu essayer de le faire avec le colonel Ardenti.

Je m'étais souvent demandé, en travaillant avec lui, pourquoi il acceptait cette situation. Pas pour de l'argent, je crois. Il connaissait suffisamment bien son métier pour trouver un travail mieux payé.

J'avais cru pendant longtemps qu'il le faisait parce qu'il pouvait ainsi parfaire ses études sur la bêtise humaine, et d'un observatoire exemplaire. Ce qu'il appelait stupidité, le paralogisme imprenable, l'insidieux délire déguisé en argumentation impeccable, le fascinait – et il ne faisait que le répéter. Mais c'était là aussi un masque. C'était Diotallevi qui s'y trouvait par jeu, peut-être dans l'espoir qu'un livre Manuzio, un jour, lui offrirait une combinaison inédite de la Torah. Et par jeu, par pur divertissement, et moquerie, et curiosité, je m'y étais trouvé moi, surtout après que Garamond avait lancé le Projet Hermès.

Pour Belbo, l'histoire était différente. Je ne m'en suis clairement rendu compte qu'après avoir fouillé dans ses files.

FILENAME : VENGEANCE TERRIBLE VENGEANCE

Elle arrive comme ça. Même s'il y a des gens au bureau, elle me saisit par le col de ma veste, tend son visage et me donne un baiser. Comme dans la chanson des années soixante : Anna qui pour donner un baiser se met sur la pointe des pieds. Elle le fait comme si elle jouait au flipper.

Elle le sait que ça me gêne. Mais elle m'exhibe.

Elle ne ment jamais.

– Je t'aime.

– On se voit dimanche ?

– Non, je passe le week-end avec un ami...

– Une amie, tu veux dire.

– Non, un ami, tu le connais, c'est celui qui était au bar avec moi l'autre semaine. J'ai promis, tu ne veux pas que je fasse marche arrière ?

– Ne fais pas marche arrière, mais ne viens pas me faire... Je t'en prie, je dois recevoir un auteur.

– Un génie à lancer ?

– Un misérable à détruire.

Un misérable à détruire.

J'étais venu te chercher chez Pilade. Tu n'y étais pas. Je t'ai longuement attendue, puis j'y suis allé tout seul, sinon j'aurais trouvé la galerie fermée. J'ai fait semblant de regarder les tableaux – aussi bien l'art est mort depuis les temps de Hölderlin, me dit-on. J'ai mis vingt minutes pour dénicher le restaurant, parce que les galeristes choisissent toujours ceux qui deviendront célèbres seulement le mois d'après.

Tu étais là, au milieu des têtes habituelles, et tu avais auprès de toi l'homme à la cicatrice. Tu n'as pas eu un instant de trouble. Tu m'as regardé avec complicité et – comment fais-tu, en même temps ? – une pointe de défi, comme pour dire : et alors ? L'intrus à la cicatrice m'a dévisagé comme un intrus. Les autres, au courant de tout, en attente. J'aurais dû trouver un prétexte pour chercher querelle. Je m'en serais bien tiré, même si c'était lui qui m'avait flanqué une raclée. Ils savaient tous que tu étais là avec lui pour me provoquer moi. Que j'eusse provoqué ou non, mon rôle était assigné. De toute façon, je me donnais en spectacle.

Spectacle pour spectacle, j'ai choisi la comédie légère, j'ai pris part avec amabilité à la conversation, en espérant que quelqu'un admire mon self-control.

L'unique à m'admirer, c'était moi.

On est lâche quand on se sent lâche.

Le vengeur masqué. Comme Clark Kent je prends soin des jeunes génies incompris et comme Superman je punis les vieux génies justement incompris. Je collabore à l'exploitation de ceux qui n'ont pas eu mon courage, et n'ont pas su se limiter au rôle de spectateur.

Possible ? Passer sa vie à punir ceux qui ne sauront jamais qu'ils ont été punis ? Tu as voulu devenir Homère ? Tiens, mendigot, et crois-y.

Je hais qui tente de me vendre une illusion de passion.

– 41 –

Si nous nous remémorons que Daath est situé au Point où l'Abîme sépare le Pilier du Milieu, que sur ce Pilier du Milieu existe le Sentier de la Flèche... que là aussi gît Kundalinî, nous voyons qu'en Daath est contenu le mystère de la génération et de la régénération, la clef de la manifestation de toutes choses, par leur différenciation en Paires d'Opposés et leur Union dans le Troisième Terme.

Dion FORTUNE, The mystical Qabalah, London, Fraternity of the Inner Light, 1957, 7.19.

Quoi qu'il en fût, je ne devais pas m'occuper des éditions Manuzio, mais de la merveilleuse aventure des métaux. Je commençai mes explorations des bibliothèques milanaises. Je partais des manuels, j'en fichais la bibliographie, et de là je remontais aux originaux plus ou moins anciens, où je pouvais trouver des illustrations décentes. Il n'y a rien de pire que d'illustrer un chapitre sur les voyages spatiaux avec une photo de la dernière sonde américaine. Monsieur Garamond m'avait appris qu'au minimum il faut un ange de Gustave Doré.

Je fis une moisson de reproductions curieuses, mais elles n'étaient pas suffisantes. Quand on prépare un livre illustré, pour choisir une bonne image il faut en écarter au moins dix autres.

J'obtins la permission de me rendre à Paris, pour quatre jours. Bien peu pour faire le tour de toutes les archives. J'étais parti avec Lia, j'étais arrivé un jeudi et mon train de retour était réservé pour le lundi soir. Je commis l'erreur de programmer le Conservatoire pour le lundi, et le lundi je découvris que le Conservatoire restait fermé précisément ce jour-là. Trop tard, je m'en revins Gros-Jean comme devant.

Belbo en fut contrarié, mais j'avais recueilli beaucoup de choses intéressantes et nous les soumîmes à monsieur Garamond. Il feuilletait les reproductions que j'avais rapportées, nombre desquelles en couleurs. Puis il regarda la facture et il émit un sifflement : « Cher, cher. C'est une mission que la nôtre, on travaille pour la culture, ça va sans dire, mais nous ne sommes pas la Croix-Rouge, je dirai plus, nous ne sommes pas l'Unicef. Était-il bien nécessaire d'acheter tout ce matériel ? En somme, je vois ici un monsieur en caleçon avec des moustaches, on dirait d'Artagnan, entouré d'abracadabras et de capricornes, mais qu'est-ce que c'est, Mandrake ?

– Origines de la médecine. Influence du zodiaque sur les différentes parties du corps, avec les herbes salutaires correspondantes. Et les minéraux, métaux compris. Doctrine des signatures cosmiques. C'étaient les temps où les frontières entre magie et science étaient encore minces.

– Intéressant. Mais ce frontispice, qu'est-ce qu'il dit ? Philosophia Moysaica. Que vient faire Moïse ici, n'est-il pas trop primordial ?

– C'est la dispute sur l'unguentum armarium, autrement dit sur le weapon salve. Des médecins illustres discutent pendant cinquante ans pour savoir si cet onguent, dont on enduirait l'arme qui a frappé, peut guérir la blessure.

– Des histoires de fous. Et c'est de la science ?

– Pas dans le sens où nous l'entendons nous. Mais ils discutaient de cette affaire car depuis peu on avait découvert les merveilles de l'aimant, et on avait acquis la conviction qu'il peut y avoir action à distance. Comme disait aussi la magie. Et alors, action à distance pour action à distance... Vous comprenez, ceux-là se trompent, mais Volta et Marconi ne se tromperont pas. Que sont électricité et radio sinon action à distance ?

– Voyez-moi ça, voyez-moi ça. Fortiche, notre Casaubon. Science et magie qui vont bras dessus bras dessous, eh ? Grande idée. Et alors allons-y, enlevez-moi un peu de ces dynamos dégoûtantes, et mettez davantage de Mandrake. Quelques évocations démoniaques, je ne sais pas, sur fond or.

– Je ne voudrais pas exagérer. Il s'agit de la merveilleuse aventure des métaux. Les bizarreries sont les bienvenues seulement quand elles tombent à propos.

– La merveilleuse aventure des métaux doit être surtout l'histoire de ses erreurs. On met la belle bizarrerie et puis dans la légende on dit qu'elle est fausse. En attendant elle est là, et le lecteur se passionne parce qu'il voit que les grands hommes aussi déraisonnaient comme lui. »

Je racontai une étrange expérience que j'avais faite près de la Seine, pas très loin du quai Saint-Michel. J'étais entré dans une librairie qui, dès ses deux vitrines symétriques, célébrait sa schizophrénie. D'un côté des ouvrages sur les computers et sur le futur de l'électronique, de l'autre rien que des sciences occultes. Même chose à l'intérieur : Apple et Kabbale.

« Incroyable, dit Belbo.

– Évident, dit Diotallevi. Ou du moins, tu es le dernier qui devrait s'étonner, Jacopo. Le monde des machines cherche à retrouver le secret de la création : lettres et nombres. »

Garamond ne souffla mot. Il avait joint les mains, comme s'il priait, et gardait les yeux levés au ciel. Puis il frappa ses paumes : « Tout ce que vous avez dit aujourd'hui me confirme dans une pensée qui, depuis quelques jours... Mais chaque chose en son temps, je dois encore y réfléchir. Allez donc de l'avant. Bravo, Casaubon, nous reverrons aussi votre contrat, vous êtes un collaborateur précieux. Et mettez, mettez beaucoup de Kabbale et de computers. On fait les computers avec du silicium. Ou je me trompe ?

– Mais le silicium n'est pas un métal, c'est un métalloïde.

– Et vous voulez pinailler sur les désinences ? Et encore quoi, rosa rosarum ? Computers. Et Kabbale.

– Qui n'est pas un métal », insistai-je.

Il nous reconduisit à la porte. Sur le seuil il me dit : « Casaubon, l'édition est un art, pas une science. Ne jouons pas les révolutionnaires, le temps est passé. Mettez la Kabbale. Ah, à propos de votre note de frais, je me suis permis d'en défalquer la couchette. Pas par avarice, j'espère que vous m'en faites crédit. Mais c'est que la recherche tire profit, comment dire, d'un certain esprit spartiate. Autrement, on n'y croit plus. »

Il nous reconvoqua quelques jours après. Il avait dans son bureau, dit-il à Belbo, un visiteur qu'il désirait nous faire connaître.

Nous y allâmes. Garamond s'entretenait avec un monsieur gras, à tête de tapir, deux petites moustaches blondes sous un grand nez animal, et sans menton. Il me semblait le reconnaître, puis je me souvins, c'était le professeur Bramanti que j'avais écouté à Rio, le référendaire ou quel que fût son titre, de cet ordre Rose-Croix.

« Le professeur Bramanti, dit Garamond, soutient que ce serait le moment, pour un éditeur avisé, et sensible au climat culturel de ces années, de mettre en route une collection de sciences occultes.

– Pour... les éditions Manuzio, suggéra Belbo.

– Et pour qui d'autre ? fit avec un sourire rusé monsieur Garamond. Le professeur Bramanti qui, entre autres, m'a été recommandé par un ami cher, le docteur De Amicis, l'auteur de ce splendide Chroniques du zodiaque, que nous avons publié cette année, déplore que les collections éparses existantes en la matière – presque toujours l'œuvre d'éditeurs dépourvus de sérieux et de fiabilité, notoirement superficiels, malhonnêtes, incorrects, je dirai plus, imprécis – ne rendent pas du tout justice à la richesse, à la profondeur de ce champ d'études...

– Les temps sont mûrs pour cette revalorisation de la culture de l'inactualité, après les échecs des utopies du monde moderne, dit Bramanti.

– Saintes paroles, professeur. Mais il faut que vous pardonniez notre – mon Dieu, je ne dirai pas ignorance, mais du moins notre flottement à ce sujet : à quoi pensez-vous, personnellement, quand vous parlez de sciences occultes ? Spiritisme, astrologie, magie noire ? »

Bramanti fit un geste de découragement : « Oh par pitié ! Mais ce sont là les sornettes qu'on donne à avaler aux ingénus. Moi je parle de science, fût-elle occulte. Certes, l'astrologie aussi, s'il le faut, mais pas pour dire à la dactylo si dimanche prochain elle va rencontrer le jeune homme de sa vie. Ce sera plutôt une étude sérieuse sur les Décans, par exemple.

– Je vois. Scientifique. La chose est dans notre ligne, bien sûr, mais pourriez-vous être un peu plus précis ? »

Bramanti se détendit dans son fauteuil et balaya la pièce de ses yeux, comme pour chercher des inspirations astrales. « On pourrait donner des exemples, certes. Je dirais que le lecteur idéal d'une collection de ce genre devrait être un adepte Rose-Croix, et donc un expert in magiam, in necromantiam, in astrologiam, in geomantiam, in pyromantiam, in hydromantiam, in chaomantiam, in medicinam adeptam, pour citer le livre d'Azoth – celui qui fut donné par une jeune fille mystérieuse au Staurophore, comme on raconte dans le Raptus philosophorum. Mais la connaissance de l'adepte embrasse d'autres champs, il y a la physiognosie, qui concerne physique occulte, statique, dynamique et cinématique, astrologie ou biologie ésotérique, et l'étude des esprits de la nature, zoologie hermétique et astrologie biologique. Ajoutez la cosmognosie, qui étudie l'astrologie mais sous l'aspect astronomique, cosmologique, physiologique, ontologique, ou l'anthropognosie, qui étudie l'anatomie homologique, les sciences divinatoires, la physiologie fluidique, la psycurgie, l'astrologie sociale et l'hermétisme de l'histoire. Puis il y a les mathématiques qualitatives, c'est-à-dire, vous le savez mieux que moi, l'arithmologie... Mais les connaissances préliminaires postuleraient la cosmographie de l'invisible, magnétisme, auras, sommeils, fluides, psychométrie et voyance – et en général l'étude des cinq autres sens hyperphysiques – pour ne rien dire de l'astrologie horoscopique, qui est déjà une dégénérescence du savoir quand elle n'est pas menée avec les précautions d'usage – et puis physiognomonie, lecture de la pensée, arts divinatoires (tarots, clef des songes) jusqu'aux degrés supérieurs comme prophétie et extase. On demandera des informations suffisantes sur les maniements fluidiques, alchimie, spagirie, télépathie, exorcisme, magie cérémonielle et évocatoire, théurgie de base. Pour l'occultisme véritable, je conseillerais des explorations dans les champs de la Kabbale primitive, brahmanisme, gymnosophie, hiéroglyphiques de Memphis...

– Phénoménologie templière », insinua Belbo.

Bramanti s'illumina : « Sans nul doute. Mais j'oubliais, d'abord quelques notions de nécromancie et sorcellerie des races non blanches, onomancie, fureurs prophétiques, thaumaturgie volontaire, suggestion, yoga, hypnotisme, somnambulisme, chimie mercurielle... Wronski, pour la tendance mystique, conseillait de ne pas oublier les techniques des possédées de Loudun, des convulsionnaires de Saint-Médard, les breuvages mystiques, vin d'Égypte, élixir de vie et acqua-toffana. Pour le principe du mal, mais je comprends qu'ici on arrive à la section la plus réservée d'une collection possible, je dirais qu'il faut se familiariser avec les mystères de Belzébuth comme autodestruction, et de Satan comme prince détrôné, d'Eurinomius, de Moloch, incubes et succubes. Pour le principe positif, mystères célestes de saints Michel, Gabriel et Raphaël et des agathodémons. Puis mystères d'Isis, de Mithra, de Morphée, de Samothrace et d'Éleusis et les mystères naturels du sexe viril, phallus, Bois de Vie, Clef de Science, Baphomet, maillet, les mystères naturels du sexe féminin, Cérès, Ctéis, Patère, Cybèle, Astarté. »

Monsieur Garamond se pencha en avant avec un sourire insinuant : « Vous n'allez pas négliger les gnostiques...

– Mais bien sûr que non, bien que sur ce sujet spécifique beaucoup de pacotille circule, et tout ça est peu sérieux. Quoi qu'il en soit tout occultisme sain est une Gnose.

– C'est bien ce que je disais, dit Garamond.

– Et tout cela suffirait », dit Belbo d'un ton doucement interrogatif.

Bramanti gonfla les joues, se changeant d'un seul coup de tapir en hamster. « Cela suffirait... initialement, pas pour les initiés – pardonnez-moi le jeu de mots. Mais déjà avec une cinquantaine de volumes vous pourriez, messieurs, mesmériser un public de milliers de lecteurs, qui n'attendent rien d'autre qu'une parole assurée... Avec un investissement de quelques centaines de millions – je viens précisément chez vous, professeur Garamond, parce que je vous sais disposé aux aventures les plus généreuses – et un modeste pourcentage pour moi, comme directeur de la collection... »

Bramanti en avait dit assez et il perdait tout intérêt aux yeux de Garamond. Il fut en effet congédié en hâte et non sans de grandes promesses. L'immuable comité de conseillers pèserait attentivement la proposition.

– 42 –

Mais sachez que nous sommes tous d'accord, quoi que nous disions.

Turba Philosophorum.

Quand Bramanti fut sorti, Belbo observa qu'il aurait dû ôter son bouchon. Monsieur Garamond ne connaissait pas l'expression et Belbo s'essaya à quelques respectueuses paraphrases, mais sans succès.

« En tout cas, dit Garamond, ne faisons pas les difficiles. Ce monsieur n'avait pas dit plus de cinq mots et je savais déjà que ce n'était pas un client pour nous. Lui. Mais ceux dont il parlait, si, auteurs et lecteurs. Ce Bramanti est arrivé à conforter des réflexions que j'étais justement en train de faire depuis quelques jours. Voici, messieurs. » Et, théâtralement, il tira trois livres de son tiroir.

« Voici trois volumes sortis ces dernières années, et tous avec succès. Le premier est en anglais et je ne l'ai pas lu, mais l'auteur est un critique illustre. Et qu'est-ce qu'il a écrit ? Regardez le sous-titre, un roman gnostique. Et maintenant, regardez celui-ci : apparemment un roman à trame criminelle, un best-seller. Et de quoi parle-t-il ? D'une église gnostique aux environs de Turin. Vous, vous savez qui sont ces gnostiques... » Il nous arrêta d'un signe de la main : « Peu importe, il me suffit de savoir qu'ils sont une chose démoniaque... Je sais, je sais, je vais peut-être trop vite, mais je ne veux pas parler comme vous, je veux parler comme ce Bramanti. En ce moment, je suis éditeur et non pas professeur de gnoséologie comparée ou de ce que vous voulez. Qu'est-ce que j'ai vu de lucide, de prometteur, d'attirant, je dirai plus, de curieux, dans les propos de Bramanti? Cette extraordinaire capacité à tout rassembler ; lui il n'a pas dit gnostiques, mais vous avez vu qu'il aurait pu le dire, entre géomancie, gérovital et radhames au mercure. Et pourquoi j'insiste? Parce qu'ici j'ai un autre livre, d'une journaliste célèbre : elle raconte des choses incroyables qui se passent à Turin, je dis bien Turin, la ville de l'automobile : jeteuses de sorts, messes noires, évocations du diable, et tout ça pour des gens qui paient, pas pour les tarentulées du Sud. Casaubon, Belbo m'a dit que vous venez du Brésil et que vous avez assisté à des rites sataniques de ces sauvages de là-bas... D'accord, vous me direz après exactement ce qu'ils étaient, mais c'est du pareil au même. Le Brésil est ici, messieurs. Je suis entré l'autre jour en personne dans cette librairie, comment elle s'appelle, n'importe, c'était une librairie qui, il y a six ou sept ans, vendait des textes anarchistes, révolutionnaires, tupamaros, terroristes, je dirai plus, marxistes... Eh bien ? Comment elle s'est recyclée ? Avec les choses dont parlait Bramanti. C'est vrai, nous sommes aujourd'hui à une époque de confusion et si vous entrez dans une librairie catholique, où naguère il n'y avait que le catéchisme, vous trouvez même à présent la revalorisation de Luther, mais du moins ils ne vendraient pas un livre où l'on dise que la religion n'est qu'une vaste filouterie. En revanche, dans ces librairies dont moi je parle, on vend l'auteur qui y croit et celui qui en dit pis que pendre, pourvu qu'ils touchent à un sujet, comment dire...

– Hermétique, suggéra Diotallevi.

– Voilà, je crois que c'est le mot juste. J'ai vu au moins dix livres sur Hermès. Et moi je veux vous parler d'un Projet Hermès. Où, messieurs, il faudra ramer.

– Avec le rameau d'or, dit Belbo.

– Pas exactement, dit Garamond, sans saisir la citation, mais c'est un filon d'or. Je me suis rendu compte que ces gens-là avalent tout, pourvu que ce soit hermétique, comme vous disiez, pourvu que ça dise le contraire de ce qu'ils ont trouvé dans leurs livres d'école. Et je crois que c'est aussi un devoir culturel : je ne suis pas un bienfaiteur par vocation, mais en ces temps si obscurs, offrir à quelqu'un une foi, un soupirail sur le surnaturel... Les éditions Garamond ont encore et toujours une mission scientifique... »

Belbo se raidit. « Il m'avait semblé que vous songiez à Manuzio.

– A toutes les deux. Écoutez-moi. J'ai farfouillé dans cette librairie, et puis je me suis rendu dans une autre, très sérieuse, qui avait pourtant son bon petit rayon de sciences occultes. Sur ces sujets, il y a des études de niveau universitaire, qui côtoient des livres écrits par des gens comme ce Bramanti-là. Maintenant, raisonnons : ce Bramanti-là n'a peut-être jamais rencontré les auteurs universitaires, mais il les a lus, et il les a lus comme s'ils étaient ses égaux. Ce sont des gens qui pensent que tout ce que vous leur dites se réfère à leur problème, comme l'histoire du chat que les deux conjoints se disputaient pour leur divorce et lui pensait qu'ils discutaient des abattis pour son déjeuner. Vous l'avez vu vous aussi, Belbo, vous avez balancé l'histoire de la chose templière, et lui, tout de suite : okay, les Templiers aussi, et la Kabbale et le loto et le marc de café. Ils sont omnivores. Omnivores. Vous avez vu la tête de Bramanti : un rongeur. Un public immense, partagé en deux grandes catégories, je les vois déjà défiler devant mes yeux et ils sont légion. In primis ceux qui en écrivent, et la maison Manuzio est ici, bras ouverts. Il suffit de les attirer en ouvrant une collection qui se fasse remarquer, qui pourrait s'intituler, voyons...

– La Tabula Smaragdina, dit Diotallevi.

– Quoi ? Non, trop difficile, à moi, par exemple, ça ne dit rien, il faut quelque chose qui rappelle quelque chose d'autre...

– Isis Dévoilée, dis-je.

– Isis Dévoilée ! Ça sonne bien, bravo Casaubon, il y a du Toutankhamon là-dedans, du scarabée des pyramides. Isis Dévoilée, avec une couverture légèrement ensorcelante, mais pas trop. Et poursuivons. Ensuite, il y a la deuxième troupe, ceux qui achètent. Bien, mes amis, vous me dites que Manuzio n'est pas intéressée par ceux qui achètent. C'est le médecin qui en a décidé ? Cette fois nous vendons les Manuzio, messieurs, ce sera un saut qualitatif! Restent enfin les études de niveau scientifique, et là les éditions Garamond entrent en scène. A côté des études historiques et des autres collections universitaires, nous nous trouvons un conseiller sérieux et publions trois ou quatre livres par an, dans une collection sérieuse, rigoureuse, avec un titre explicite mais pas pittoresque...

– Hermetica, dit Diotallevi.

– Excellent. Classique, digne. Vous allez me demander pourquoi dépenser du fric avec Garamond quand nous pouvons en gagner avec Manuzio. Mais la collection sérieuse sert d'appeau, attire des personnes sensées qui feront d'autres propositions, indiqueront des pistes, et puis elle attire les autres, les Bramanti, qui seront déviés sur Manuzio. Le Projet Hermès me paraît un projet parfait, une opération propre, rentable, qui renforce le flux idéal entre les deux maisons... Messieurs, au travail. Visitez des librairies, établissez des bibliographies, demandez des catalogues, voyez ce qui se fait dans les autres pays... Et puis qui sait combien de gens se sont succédé devant vous, qui portaient des trésors d'un certain type, et vous les avez liquidés parce que ça ne nous servait pas. Et j'y tiens, Casaubon, dans l'histoire des métaux aussi mettons un peu d'alchimie. L'or est un métal, je veux l'espérer. Les commentaires à plus tard, vous savez que je suis ouvert aux critiques, suggestions, contestations, comme il est d'usage entre personnes de culture. Le projet devient exécutoire à partir de cet instant. Madame Grazia, faites entrer ce monsieur qui patiente depuis deux heures, on ne traite pas ainsi un Auteur ! » dit-il en nous ouvrant la porte et en cherchant à se faire entendre jusque dans la salle d'attente.

– 43 –

Des gens que l'on rencontre dans la rue... se livrent en secret aux opérations de la Magie noire, se lient ou essaient du moins de se lier avec les Esprits de Ténèbres, pour assouvir leurs désirs d'ambition, de haine, d'amour, pour faire, en un mot, le Mal.

J. K. HUYSMANS, Préface à J. Bois, Le satanisme et la magie, 1895, pp. VIII-IX.

J'avais cru que le Projet Hermès était une idée à peine ébauchée. Je ne connaissais pas encore monsieur Garamond. Tandis qu'au cours des jours suivants je m'attardais dans les bibliothèques pour chercher les illustrations sur les métaux, chez Manuzio ils étaient déjà au travail.

Deux mois plus tard, je trouvai sur la table de Belbo un numéro, fraîchement imprimé, du Parnasse Œnotrien, avec un long article, « Renaissance de l'occultisme », où l'hermétiste bien connu, le docteur Moebius – pseudonyme flambant neuf de Belbo, qui avait ainsi gagné ses premiers deniers sur le Projet Hermès – parlait de la miraculeuse renaissance des sciences occultes dans le monde moderne et annonçait que les éditions Manuzio entendaient se lancer dans cette voie avec la nouvelle collection Isis Dévoilée.

Pendant ce temps-là, monsieur Garamond avait écrit une série de lettres aux différentes revues d'hermétisme, astrologie, tarots, ovnilogie, signant d'un nom quelconque, et demandant des informations sur la nouvelle collection annoncée par les éditions Manuzio. Au sujet de quoi les rédacteurs des revues en question lui avaient téléphoné pour demander des informations et lui il avait fait le mystérieux, disant qu'il ne pouvait encore révéler les dix premiers titres, qui étaient par ailleurs en fabrication. De façon que l'univers des occultistes, certainement fort agité par les incessants roulements de tam-tam, était désormais au courant du Projet Hermès.

« Déguisons-nous en fleur, nous disait monsieur Garamond, qui venait de nous convoquer dans la salle de la mappemonde, et les abeilles viendront. »

Mais ce n'était pas tout. Garamond voulait nous montrer le dépliant (« dèppliante », comme il l'appelait lui – mais c'est ainsi qu'on dit dans les maisons d'édition milanaises, comme on dit « Citroenn » et « Rénaull ») : une chose simple, quatre pages, mais sur papier glacé. La première page reproduisait ce que devait être le schéma de la couverture de la série, une sorte de sceau en or (c'est le Pentacle de Salomon, expliquait Garamond) sur fond noir, le bord de la page souligné par une frise qui évoquait un entrelacs de svastikas (la svastika asiatique, précisait Garamond, celle qui va dans le sens du soleil, pas la nazie qui va dans le sens des aiguilles d'une montre). En haut, à la place du titre des volumes, une inscription : « il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre... ». Dans les pages intérieures, on célébrait les gloires des éditions Manuzio au service de la culture ; puis, avec quelques slogans efficaces, on touchait au fait que le monde contemporain requiert des certitudes plus profondes et lumineuses que celles que peut donner la science : « De l'Egypte, de la Chaldée, du Tibet, une sapience oubliée – pour la renaissance spirituelle de l'Occident. »

Belbo lui demanda à qui étaient destinés les dépliants, et Garamond sourit comme sourit, aurait dit Belbo, l'âme damnée de Rocambole. « Je me suis fait envoyer de France l'annuaire de toutes les sociétés secrètes existant aujourd'hui dans le monde, et ne me demandez pas comment il peut y avoir un annuaire public des sociétés secrètes ; il existe, le voici, éditions Henri Veyrier, avec adresse, numéro de téléphone, code postal. Plutôt, vous Belbo, vous allez le voir et éliminer les sociétés qui n'ont pas d'intérêt pour nous, car je m'aperçois qu'il y a aussi les jésuites, l'Opus Dei, les Carbonari et le Rotary Club, mais cherchez toutes celles qui sont teintées d'occultisme, j'en ai déjà coché quelques-unes. »

Il feuilletait : « Voilà : Absolutistes (qui croient en la métamorphose), Aetherius Society en Californie (relations télépathiques avec Mars), Astara de Lausanne (jurement de grand secret absolu), Atlanteans en Grande-Bretagne (recherche du bonheur perdu), Builders of the Adytum en Californie (alchimie, kabbale, astrologie), Cercle E.B. de Perpignan (consacré à Hator, déesse de l'amour et gardienne de la Montagne des Morts), Cercle Eliphas Levi de Maule (je ne sais pas qui est ce Levi, ce doit être cet anthropologue français, ou comme on veut bien le qualifier), Chevaliers de l'Alliance Templière de Toulouse, Collège Druidique des Gaules, Convent Spiritualiste de Jéricho, Cosmic Church of Truth en Floride, Séminaire Traditionaliste d'Ecône en Suisse, Mormons (ceux-là je les ai même trouvés une fois dans un polar, mais peut-être n'y en a-t-il plus), Église de Mithra à Londres et à Bruxelles, Église de Satan à Los Angeles, Église Luciférienne Unifiée de France, Église Rosicrucienne Apostolique à Bruxelles, Enfants des Ténèbres ou Ordre Vert en Côte-de-l'Or (peut-être pas ceux-là, qui sait en quelle langue ils écrivent), Escuela Hermetista Occidental de Montevideo, National Institute of Kabbalah de Manhattan, Central Ohio Temple of Hermetic Science, Tetra-Gnosis de Chicago, Frères Anciens de la Rose-Croix de Saint-Cyr-sur-Mer, Fraternité Johannite pour la Résurrection Templière à Kassel, Fraternité Internationale d'Isis à Grenoble, Ancient Bavarian Illuminés de San Francisco, The Sanctuary of the Gnosis de Sherman Oaks, Grail Foundation of America, Sociedade do Graal do Brasil, Hermetic Brotherhood of Luxor, Lectorium Rosicrucianum en Hollande, Mouvement du Graal à Strasbourg, Ordre d'Anubis à New York, Temple of Black Pentacle à Manchester, Odinist Fellowship en Floride, Ordre de la Jarretière (il doit y avoir là-dedans jusqu'à la reine d'Angleterre), Ordre du Vril (maçonnerie néo-nazie, sans adresse), Militia Templi de Montpellier, Ordre Souverain du Temple Solaire à Monte-Carlo, Rose-croix de Harlem (vous comprenez, même les nègres, maintenant), Wicca (association luciférienne d'obédience celtique, ils invoquent les 72 génies de la Kabbale)... en somme, dois-je continuer?

– Elles existent vraiment toutes ? demanda Belbo.

– Et davantage encore. Au travail, faites la liste définitive et puis nous expédions. Même s'il s'agit d'étrangers. Entre ces gens-là, les nouvelles voyagent. Maintenant, il ne reste plus qu'une chose à faire. Il faut circuler dans les bonnes librairies et parler non seulement avec les libraires mais aussi avec les clients. Laisser tomber dans vos propos qu'il existe une collection avec telles ou telles caractéristiques. »

Diotallevi lui fit remarquer qu'ils ne pouvaient pas, eux, s'exposer de la sorte, il fallait trouver des démarcheurs banalisés, et Garamond dit de les chercher : « Pourvu qu'ils soient gratis. »

Belle prétention, commenta Belbo une fois qu'ils furent revenus dans leur bureau. Mais les dieux du sous-sol nous protégeaient. Juste à cet instant Lorenza Pelligrini entra, plus solaire que jamais ; Belbo devint radieux ; elle vit les dépliants, qui piquèrent sa curiosité.

Quand elle sut le projet de la maison d'à côté, son visage s'illumina : « Magnifique, j'ai un ami super sympa, un ex-tupamaro uruguayen, qui travaille dans une revue appelée Picatrix, il m'emmène toujours aux séances de spiritisme. Je me suis liée d'amitié avec un ectoplasme fabuleux, désormais il me demande toujours, à peine il se matérialise ! »

Belbo regarda Lorenza comme pour savoir quelque chose, puis il y renonça. Je crois qu'il avait pris l'habitude de s'attendre de la part de Lorenza aux fréquentations les plus inquiétantes, mais qu'il avait décidé de s'inquiéter seulement de celles qui pouvaient jeter une ombre sur leur rapport d'amour (l'aimait-il ?). Et dans cette allusion à Picatrix, davantage que le fantôme du colonel, il avait entrevu celui de l'Uruguayen trop sympathique. Mais Lorenza parlait déjà d'autre chose et nous révélait comment elle fréquentait beaucoup de ces petites librairies où on vend les livres qu'Isis Dévoilée aurait voulu publier.

« Elles sont à voir, vous savez, était-elle en train d'expliquer. J'y trouve des herbes médicamenteuses, et les instructions pour faire l'homunculus, exactement comme Faust avec Hélène de Troie, oh, Jacopo faisons-le, j'aimerais tant un homunculus de toi, et puis nous le gardons comme un basset. C'est facile ; ce livre disait qu'il suffit de recueillir dans une fiole un peu de semence humaine, ça ne te sera pas difficile, j'espère, ne rougis pas idiot, ensuite tu le mélanges avec de l'hippomane, qui serait, paraît-il, un liquide... secrété... sécreté... comment on dit ?...

– Sécrété, suggéra Diotallevi.

– Possible ? En somme, ce que produisent les juments grosses par sécrétion, je comprends que ça c'est plus difficile, si j'étais une jument grosse je ne voudrais pas qu'on vienne me recueillir l'hippomane, surtout si ce sont des inconnus, mais je crois qu'on peut en trouver tout préparé, comme les agarbatties. Et puis tu mets le tout dans un vase et tu laisses macérer pendant quarante jours et petit à petit tu vois se former une figurine, un mini-fœtus, qui en deux autres mois devient un homunculus super gracieux, il sort et se met à ton service – je crois qu'ils ne meurent jamais, pense un peu il ira même t'apporter des fleurs sur ta tombe quand tu seras mort!

– Et qui d'autre vois-tu dans ces librairies ? demanda Belbo.

– Des gens fantastiques, des gens qui parlent avec les anges, qui font de l'or, et puis des magiciens professionnels avec une tête de magicien professionnel...

– Comment c'est une tête de magicien professionnel ?

– Ils ont d'habitude le nez aquilin, les sourcils comme un Russe et des yeux d'aigle ; ils portent les cheveux sur le cou, comme les peintres d'autrefois, et la barbe, mais pas drue, avec quelques plaques entre le menton et les joues ; et leurs moustaches retombent en avant et descendent sur la lèvre en touffes, et par force, parce que la lèvre est très soulevée sur les dents, les pauvres, et leurs dents débordent, se chevauchant toutes un peu. Ils ne le devraient pas avec ces dents-là, mais ils sourient avec douceur, cependant que leurs yeux (je vous ai dit qu'ils étaient d'aigle, non ?) vous regardent d'une manière inquiétante.

– Facies hermetica, commenta Diotallevi.

– Oui ? Vous voyez, donc. Quand il entre quelqu'un pour demander un livre, mettons, avec des prières contre les esprits du mal, ils suggèrent aussitôt au libraire le titre juste, et qui est celui que le libraire n'a pas. Mais si tu crées un lien d'amitié avec eux et que tu demandes si c'est un livre efficace, ils sourient de nouveau avec compréhension comme s'ils parlaient d'enfants et te disent que devant ce genre de chose il faut se méfier. Puis ils te citent des cas de diables qui ont fait des trucs horribles à leurs amis, toi tu prends peur et eux te rassurent en disant que bien des fois c'est seulement de l'hystérie. Bref, on ne sait jamais s'ils y croient ou pas. Souvent les libraires me font cadeau de baguettes d'encens ; un, une fois, il m'a donné une petite main en ivoire contre le mauvais œil.

– Alors, à l'occasion, lui avait dit Belbo, quand tu te balades par là-bas, demande s'ils sont au courant de cette nouvelle collection Manuzio, et tu pourrais même faire voir le dépliant. »

Lorenza s'en alla avec une dizaine de dépliants. J'imagine que dans les semaines qui ont suivi, elle a dû bien travailler elle aussi, mais je ne croyais pas que les choses pussent avancer si vite. Au bout de quelques mois madame Grazia n'arrivait déjà plus à faire front devant les diaboliques, comme nous avions défini les ACA avec des intérêts occultistes. Et, ainsi que le voulait leur nature, ils furent légion.

–44–

Invoque les forces de la Table de l'Union en suivant le Suprême Rituel du Pentagramme, avec l'Esprit Actif et Passif, avec Eheieh et Agla. Retourne à l'autel et récite la suivante Invocation aux Esprits Énochiens : Ol Sonuf Vaorsag Goho lad Balt, Lonsh Calz Vonpho, Sobra Z-ol Ror I Ta Nazps, od Graa Ta Malprg... Ds Hol-q Qaa Nothoa Zimz, Od Commah Ta Nopbloh Zien...

Israël REGARDIE, The Original Account of the Teachings, Rites and Ceremonies of the Hermetic Order of the Golden Dawn, Ritual for Invisibility, St. Paul, Llewellyn Publications, 1986, p. 423.

Nous fûmes vernis, et nous eûmes un premier entretien de très haute qualité, du moins en vue de notre initiation.

Pour l'occasion le trio était au complet, Belbo, Diotallevi et moi, et il s'en fallut de peu qu'à l'entrée de notre hôte nous ne poussions un cri de surprise. Il avait la facies hermetica décrite par Lorenza Pellegrini, et par-dessus le marché il était vêtu de noir.

Il entra en regardant autour de lui avec circonspection et se présenta (professeur Camestres). A la question « professeur de quoi ? » il fit un geste vague, comme pour nous inviter à la réserve. « Veuillez m'excuser, nous dit-il, je ne sais pas si vous vous occupez du problème d'un point de vue purement technique, commercial, ou si vous êtes liés à quelque groupe initiatique... »

Nous le rassurâmes. « Ce n'est point excès de prudence de ma part, dit-il, mais je n'aurais pas envie d'avoir des rapports avec quelqu'un de l'OTO. » Puis, devant notre perplexité : « Ordo Templi Orientis, le conventicule des derniers prétendus fidèles d'Aleister Crowley... Je vois que vous êtes étrangers, messieurs, à... Mieux vaut ainsi, il n'y aura pas de préjugés de votre part. » Il accepta de s'asseoir. « Car, voyez-vous, l'œuvre que je voudrais maintenant vous présenter s'oppose courageusement à Crowley. Nous tous, moi compris, sommes encore fidèles aux révélations du Liber AL vel legis, qui, comme sans doute vous le savez, fut dicté à Crowley en 1904, au Caire, par une intelligence supérieure nommée Aiwaz. Et c'est à ce texte que s'en tiennent les partisans de l'OTO, aujourd'hui encore, et à ses quatre éditions, la première desquelles précéda de neuf mois le début de la guerre dans les Balkans, la deuxième de neuf mois le début de la première guerre mondiale, la troisième de neuf mois la guerre sino-japonaise, la quatrième de neuf mois les massacres de la guerre civile espagnole... »

Je ne pus m'empêcher de croiser les doigts. Il s'en aperçut et sourit, funèbre : « Je comprends votre hésitation. Vu que ce que je vous apporte, maintenant, est la cinquième proposition de ce livre, qu'arrivera-t-il dans neuf mois ? Rien, rassurez-vous, car ce que je repropose est le Liber legis augmenté, étant donné que j'ai eu la fortune d'être visité non point par une simple intelligence supérieure, mais par Al lui-même, principe suprême, autrement dit Hoor-paar-Kraat, qui serait le double ou le jumeau mystique de Ra-Hoor-Khuit. Mon unique préoccupation, ne serait-ce que pour empêcher des influences néfastes, c'est que mon ouvrage puisse être publié pour le solstice d'hiver.

– C'est envisageable, dit Belbo, encourageant.

– J'en suis vraiment heureux. Le livre fera du bruit dans les milieux initiatiques, parce que, comme vous pouvez le comprendre, ma source mystique est plus sérieuse et digne de crédit que celle de Crowley. Je ne sais comment Crowley pouvait mettre en œuvre les rituels de la Bête sans tenir compte de la Liturgie de l'Épée. Ce n'est qu'en dégainant l'épée que l'on comprend ce qu'est le Mahapralaya, autrement dit le Troisième œil de Kundalinî. Et puis, dans son arithmologie entièrement fondée sur le Nombre de la Bête, il n'a pas considéré 93, 118, 444, 868 et 1001, les Nouveaux Nombres.

– Que signifient-ils ? demanda Diotallevi aussitôt excité.

– Ah, dit le professeur Camestres, comme on le disait déjà dans le premier Liber legis, chaque nombre est infini, et il n'y a pas de différence !

– Je comprends, dit Belbo. Mais ne pensez-vous pas que tout cela est un peu obscur pour le lecteur moyen ? »

Camestres sursauta presque sur sa chaise. « Mais c'est absolument indispensable. Qui comprendrait ces secrets sans la préparation obligée chuterait dans l'Abîme ! Déjà, à les rendre publics de façon voilée, je cours des risques, croyez-moi. J'évolue dans le domaine de l'adoration de la Bête, mais de manière plus radicale que Crowley, vous verrez mes pages sur le congressus cum daemone, les prescriptions pour les objets du temple et l'union charnelle avec la Femme Écarlate et la Bête qu'Elle Chevauche. Crowley s'était arrêté au congrès charnel dit contre nature, moi je cherche à porter le rituel au-delà du Mal tel que nous le concevons, j'effleure l'inconcevable, la pureté absolue de la Goetia, le seuil extrême du Bas-Aumgn et du Sa-Ba-Ft... »

Il ne restait plus à Belbo qu'à sonder les possibilités financières de Camestres. Il le fit avec de longues circonlocutions, et à la fin il apparut que notre homme, comme déjà Bramanti, n'avait aucune intention de s'autofinancer. Commençait alors la phase de largage, avec demande enveloppée de garder le manuscrit dactylographié en examen pendant une semaine, et puis on verrait. A ces mots, Camestres avait serré le manuscrit contre sa poitrine en affirmant qu'on ne l'avait jamais traité avec pareille défiance, et il était sorti en laissant comprendre qu'il avait des moyens peu communs pour nous faire regretter de l'avoir offensé.

En un court laps de temps, nous eûmes cependant une dizaine de manuscrits ACA bon teint. Il fallait un minimum de choix, vu que nous voulions aussi les vendre. Puisqu'il était exclu que nous puissions tout lire, nous consultions les tables des matières, en donnant un coup d'oeil, puis nous nous communiquions nos découvertes.

– 45 –

De cela découle une extraordinaire question. Les Égyptiens connaissaient-ils l'électricité ?

Peter KOLOSIMO, Terra senza tempo, Milan, Sugar, 1964, p. 111.

« J'ai repéré un texte sur les civilisations disparues et les pays mystérieux, disait Belbo. Il paraît qu'au début existait un continent de Mu, du côté de l'Australie, et que de là se sont ramifiés les grands courants migratoires. L'un va dans l'île d'Avalon, un autre dans le Caucase et aux sources de l'Indus, puis il y a les Celtes, les fondateurs de la civilisation égyptienne et enfin l'Atlantide...

– Vieilles lunes : des messieurs qui écrivent des livres sur Mu, je vous en balance sur cette table autant que vous voulez, disais-je.

– Mais celui-ci paiera peut-être. Et puis il a aussi un très beau chapitre sur les migrations grecques dans le Yucatán, il parle du bas-relief d'un guerrier, à Chichén Itzâ, qui ressemble à un légionnaire romain. Deux gouttes d'eau...

– Tous les casques du monde ont soit des plumes soit des crinières de cheval, dit Diotallevi. Ce n'est pas une preuve.

– Pour toi, pas pour lui. Lui il trouve des adorations du serpent dans toutes les civilisations et il en déduit qu'il y a une origine commune...

– Qui n'a pas adoré le serpent ? dit Diotallevi. Sauf, naturellement, le Peuple Élu.

– Ah oui, eux ils adoraient les veaux.

– Ce fut un moment de faiblesse. Moi, par contre, celui-ci je l'écarterais, même s'il paie. Celtisme et aryanisme, Kali-yuga, déclin de l'Occident et spiritualité SS. Il se peut que je sois paranoïaque, mais il me semble nazi.

– Pour Garamond, ce n'est pas nécessairement une contre-indication.

– Oui, mais il y a une limite à tout. En revanche, j'en ai vu un autre sur des gnomes, ondines, salamandres, elfes et sylphides, fées... Pourtant là aussi les origines de la civilisation aryenne entrent dans la danse. On dirait que les SS naissent des Sept Nains.

– Pas les Sept Nains, ce sont les Nibelungen.

– Mais ceux dont on parle, c'est le Petit Peuple irlandais. Et les méchantes sont les fées, les tout petits sont les bons, juste un peu taquins.

– Mets-le de côté. Et vous Casaubon, qu'est-ce que vous avez vu ?

– Seulement un texte curieux sur Christophe Colomb : il analyse sa signature et y trouve jusqu'à une référence aux pyramides. Son but était de reconstruire le Temple de Jérusalem, étant donné qu'il était grand maître des Templiers en exil. Comme il était notoirement un Juif portugais et donc expert kabbaliste, c'est avec des évocations talismaniques qu'il a calmé les tempêtes et dompté le scorbut. Je n'ai pas regardé les textes sur la Kabbale parce que j'imagine que Diotallevi les a vus.

– Tous avec des lettres hébraïques erronées, photocopiées dans les brochures à quatre sous sur la Clef des songes.

– Attention que nous sommes en train de choisir des textes pour Isis Dévoilée. Ne faisons pas de la philologie. Les diaboliques aiment peut-être les lettres hébraïques tirées de la Clef des songes. Pour toutes les contributions sur la maçonnerie, je reste dans l'incertitude. Monsieur Garamond m'a recommandé d'y aller mollo, il ne veut pas être pris dans les diatribes entre les différents rites. Je ne négligerais cependant pas celui-ci, sur le symbolisme maçonnique dans la grotte de Lourdes. Ni cet autre, superbe, sur l'apparition d'un gentilhomme, probablement le comte de Saint-Germain, intime de Franklin et de Lafayette, au moment de l'invention du drapeau des États-Unis. Sauf que s'il explique bien la signification des étoiles, il entre dans un état confusionnel à propos des bandes.

– Le comte de Saint-Germain ! dis-je. Voyez-moi ça !

– Pourquoi, vous le connaissez ?

– Si je vous dis que oui vous ne me croirez pas. Laissons tomber. Moi j'ai là une monstruosité de quatre cents pages contre les erreurs de la science moderne : L'atome, un mensonge judaïque, L'erreur d'Einstein et le secret mystique de l'énergie, L'illusion de Galilée et la nature immatérielle de la lune et du soleil.

– Si c'est pour ça, dit Diotallevi, ce que j'ai le plus aimé c'est ce passage en revue de sciences fortiennes.

– Et c'est quoi ?

– D'un certain Charles Hoy Fort, qui avait recueilli une immense collection de nouvelles inexplicables. Une pluie de grenouilles à Birmingham, des empreintes d'un animal fabuleux dans le Devon, des escaliers mystérieux et des empreintes de ventouses sur la croupe de certaines montagnes, des irrégularités dans la précession des équinoxes, des inscriptions sur des météorites, de la neige noire, des orages de sang, des êtres ailés à huit mille mètres dans le ciel de Palerme, des roues lumineuses dans la mer, des restes de géants, une cascade de feuilles mortes en France, des précipitations de matière vivante à Sumatra, et naturellement toutes les empreintes sur le Machupicchu et autres cimes de l'Amérique du Sud qui attestent l'atterrissage de puissants navires spatiaux à l'époque préhistorique. Nous ne sommes pas seuls dans l'univers.

– Pas mal, dit Belbo. Ce qui m'intrigue, moi, ce sont par contre ces cinq cents pages sur les pyramides. Vous le saviez, que la pyramide de Chéops est juste sur le trentième parallèle, celui qui traverse le plus grand nombre de terres émergées ? Que les rapports géométriques qu'on trouve dans la pyramide de Chéops sont les mêmes qu'on trouve à Pedra Pintada en Amazonie ? Que l'Egypte possédait deux serpents à plumes, un sur le trône de Toutankhamon et l'autre sur la pyramide de Sakkara, et que ceci renvoie à Quetzalcoatl ?

– Que vient faire Quetzalcoatl avec l'Amazonie, puisqu'il fait partie du panthéon mexicain ? demandai-je.

– Eh bien, j'ai sans doute perdu un chaînon. Par ailleurs, comment justifier que les statues de l'île de Pâques sont des mégalithes comme les celtiques ? Un des dieux polynésiens s'appelle Ya et c'est d'évidence le Iod des Juifs, comme l'ancien hongrois Io-v', le dieu grand et bon. Un ancien manuscrit mexicain montre la terre ainsi qu'un carré entouré par la mer et au centre de la terre il y a une pyramide portant sur sa base l'inscription Aztlan, qui ressemble à Atlas ou Atlantide. Pourquoi sur l'un et l'autre côté de l'Atlantique trouve-t-on des pyramides ?

– Parce qu'il est plus facile de construire des pyramides que des sphères. Parce que le vent produit les dunes en forme de pyramides et non de Parthénon.

– Je hais l'esprit des Lumières, dit Diotallevi.

– Je poursuis. Dans la religion égyptienne le culte de Râ n'apparaît pas avant le Nouvel Empire, par conséquent il vient des Celtes. Rappelez-vous saint Nicolas et sa luge. Dans l'Egypte préhistorique le navire solaire était une luge. Comme cette luge n'aurait pas pu glisser sur la neige en Egypte, son origine devait être nordique... »

Je ne lâchais pas pied : « Mais avant l'invention de la roue, on utilisait des luges sur le sable aussi.

– N'interrompez pas. Le livre dit qu'il faut d'abord identifier les analogies, et ensuite découvrir les raisons. Et là il dit que, en définitive, les raisons sont scientifiques. Les Égyptiens connaissaient l'électricité, autrement ils n'auraient pas pu faire ce qu'ils ont fait. Un ingénieur allemand, chargé de la construction des égouts de Bagdad, a mis au jour des piles électriques marchant encore et qui remontaient aux Sassanides. Dans les fouilles de Babylone on a extrait des accumulateurs fabriqués il y a quatre mille ans. Et enfin l'Arche d'alliance (qui aurait dû recueillir les Tables de la Loi, la verge d'Aaron et un vase rempli de manne du désert) était une espèce de coffre électrique capable de produire des décharges de l'ordre de cinq cents volts.

– Je l'ai déjà vu dans un film.

– Et alors ? Où croyez-vous qu'ils vont chercher leurs idées, les scénaristes ? L'Arche était faite en bois d'acacia, habillée d'or à l'intérieur et à l'extérieur – le même principe que les condensateurs électriques, deux conducteurs séparés par un isolant. Elle était entourée d'une guirlande, en or elle aussi. Elle était placée dans une zone sèche où le champ magnétique atteignait 500-600 volts par mètre vertical. On dit que Porsenna a libéré par l'électricité son royaume de la présence d'un terrible animal appelé Volt.

– C'est pour cela que Volta a choisi ce surnom exotique. Avant, il ne s'appelait que Szmrszlyn Krasnapolskij.

– Soyons sérieux. D'autant que j'ai là, outre les manuscrits, un éventail de lettres qui proposent des révélations sur les rapports entre Jeanne d'Arc et les Livres Sibyllins, Lilith démon talmudique et la grande mère hermaphrodite, le code génétique et l'écriture martienne, l'intelligence secrète des plantes, la renaissance cosmique et la psychanalyse, Marx et Nietzsche dans la perpective d'une nouvelle angélologie, le Nombre d'or et le marché aux puces de Clignancourt, Kant et l'occultisme, mystères d'Eleusis et jazz, Cagliostro et l'énergie atomique, homosexualité et gnose, Golem et lutte des classes, pour finir avec un ouvrage en huit volumes sur le Graal et le Sacré-Cœur.

– Qu'est-ce qu'il veut démontrer ? que le Graal est une allégorie du Sacré-Coeur ou que le Sacré-Coeur est une allégorie du Graal ?

– Je comprends la différence et l'apprécie, mais je crois que pour lui les deux font également l'affaire. Bref, à ce point je ne sais plus à quoi m'en tenir. Il faudrait entendre monsieur Garamond. »

Nous l'entendîmes. Lui il dit que par principe on ne devait rien jeter, et écouter tout le monde.

« Notez que la plus grande partie de tout ce qu'on a vu répète des choses qu'on trouve dans tous les kiosques des gares, dis-je. Les auteurs, même ceux qui se font imprimer, se pompent entre eux, l'un donne comme témoignage l'affirmation de l'autre, et tous utilisent comme preuve décisive une phrase de Jamblique.

– Et alors, dit Garamond. Vous ne voulez pas vendre aux lecteurs quelque chose qu'ils ignorent? Il faut que les livres d'Isis Dévoilée parlent exactement des mêmes choses dont parlent les autres. Ils se confirment mutuellement, donc ils sont vrais. Méfiez-vous de l'originalité.

– D'accord, dit Belbo, mais il faudrait savoir ce qui est évident et ce qui ne l'est pas. Nous avons besoin d'un conseiller.

– De quel genre ?

– Je ne sais pas. Il faut qu'il soit plus blasé qu'un diabolique, mais il faut qu'il connaisse leur monde. Et puis il doit nous dire sur quoi nous devons miser pour Hermetica. Un spécialiste sérieux de l'hermétisme de la Renaissance...

– Bravo, lui dit Diotallevi, et puis la première fois que tu lui mets entre les mains le Graal et le Sacré-Cœur, il fout le camp en claquant la porte.

– Ce n'est pas dit.

– Je crois avoir l'homme qu'il nous faut, dis-je. C'est un type certainement érudit, qui prend suffisamment au sérieux ces choses-là, mais avec élégance, avec ironie, dirais-je. Je l'ai rencontré au Brésil, mais il devrait être à Milan maintenant. Je devrais avoir son téléphone quelque part.

– Contactez-le, dit Garamond. Avec circonspection, cela dépend du prix. Et puis tâchez aussi de l'utiliser pour la merveilleuse aventure des métaux. »

Agliè parut heureux de me réentendre. Il me demanda des nouvelles de la délicieuse Amparo, je lui fis timidement comprendre que c'était une histoire passée, il s'excusa, fit quelques observations polies sur la fraîcheur avec laquelle un jeune homme peut toujours ouvrir de nouveaux chapitres à sa vie. Je lui touchai un mot d'un projet d'édition. Il se montra intéressé, dit qu'il nous verrait volontiers, et nous fixâmes un rendez-vous chez lui.

De la naissance du Projet Hermès jusqu'à ce jour-là, je m'étais amusé avec insouciance aux dépens de la moitié du monde. Maintenant, ce sont Eux qui commençaient à présenter l'addition. J'étais moi aussi une abeille, et je filais vers une fleur, mais je l'ignorais encore.

– 46 –

Durant le jour tu t'approcheras nombre de fois de la grenouille et proféreras paroles d'adoration. Et tu lui demanderas d'accomplir les miracles que tu désires... en attendant, tu entailleras une croix sur quoi l'immoler.

Extrait d'un Rituel d'Aleister CROWLEY.

Agliè habitait du côté du piazzale Susa : une ruelle à l'écart, un petit hôtel particulier fin de siècle, de style sobrement floral. Un vieux valet de chambre en veste rayée nous ouvrit, qui nous introduisit dans un salon et nous pria d'attendre monsieur le comte.

« Alors il est comte, susurra Belbo.

– Je ne vous l'ai pas dit ? C'est Saint-Germain, ressuscité.

– Il ne peut pas être ressuscité puisqu'il n'est jamais mort, trancha Diotallevi. Ce ne serait pas des fois Ahasvérus, le Juif errant ?

– Selon certains, le comte de Saint-Germain a été aussi Ahasvérus.

– Vous voyez ? »

Agliè entra, toujours tiré à quatre épingles. Il nous serra la main et s'excusa : une réunion ennuyeuse, tout à fait imprévue, l'obligeait à demeurer encore une dizaine de minutes dans son cabinet de travail. Il dit à son valet de chambre de nous porter du café et nous pria de nous asseoir. Il sortit ensuite, en écartant une lourde portière de vieux cuir. Point de porte derrière et, tandis que nous prenions le café, des voix altérées nous parvenaient de la pièce d'à côté. D'abord, nous parlâmes en haussant le ton, pour ne pas écouter, puis Belbo observa que peut-être nous dérangions. Dans un instant de silence nous entendîmes une voix, et une phrase, qui suscitèrent notre curiosité. Diotallevi se leva de l'air d'admirer au mur une gravure du XVIIe siècle, juste à côté de la portière. C'était une caverne creusée dans une montagne, à laquelle quelques pèlerins accédaient en montant sept marches. Après un court laps de temps, nous faisions tous les trois semblant d'étudier la gravure.

Celui que nous avions entendu était certainement Bramanti, et il disait : « En somme, moi je n'envoie des diables chez personne ! »

Ce jour-là nous réalisâmes que Bramanti avait du tapir non seulement l'aspect mais aussi la voix.

L'autre voix était celle d'un inconnu, au fort accent marseillais, et au ton criard, presque hystérique. Par moments s'interposait dans le dialogue la voix d'Agliè, veloutée et conciliante.

« Allons, messieurs, disait maintenant Agliè, vous en avez appelé à mon verdict, et j'en suis honoré, mais dans ce cas-là il faut m'écouter. Avant tout, permettez-moi de le dire, cher Pierre, vous avez été pour le moins imprudent d'écrire cette lettre...

– L'affaire n'est pas compliquée, monsieur le comte, répondait la voix française, ce monsieur Bramanti, vé, il écrit un article, dans une revue que nous tous, peuchère, estimons, où il fait de l'ironie plutôt lourde sur certains lucifériens, qui voleraient des hosties sans même croire en la présence réelle, pour en tirer de l'argent et patati ! et patata ! Bon, à présent tout le monde sait que l'unique Église Luciférienne reconnue est celle dont je suis modestement Tauroboliaste et Psychopompe et on le sait, vous savez, que mon Église, vé, ne fait pas du satanisme vulgaire et ne fait pas de la bouillabaisse avec les hosties, ni de la ratatouille d'ailleurs, comme celle du chanoine Docre à Saint-Sulpice. Moi, dans la lettre, j'ai dit que nous ne sommes pas des satanistes vieux jeu, adorateurs du Grand Tenancier du Mal, et que nous n'avons pas besoin, vé, de singer l'Église de Rome, avec tous ces ciboires et ces comment on dit chasubles... Nous sommes plutôt des Palladiens, vé, mais tout le monde le sait, pour nous Lucifer est le principe du bien, et si ça se trouve, c'est Adonaï, coquin de sort, qui est le principe du mal, parce que ce monde, c'est lui qui l'a créé, et Lucifer avait tenté de s'y opposer...

– D'accord, disait Bramanti, excité, je l'ai dit, je peux avoir péché par légèreté, mais ceci ne vous autorisait pas à me menacer d'un sortilège !

– Allons ! allons ! Ne confondons pas, ouvrez les esgourdes, j'ai fait une métaphore ! Plutôt, c'est vous qui en retour m'avez fait l'envoûtement !

– Eh ! Bien sûr, mes confrères et moi avons du temps à perdre pour envoyer les diablotins se promener ! Nous pratiquons, nous, Dogme et Rituel de la Haute Magie, nous ne sommes pas des jeteuses de sorts !

– Monsieur le comte, j'en appelle à vous. Notoirement, monsieur Bramanti a des rapports avé l'abbé Boutroux, et vous, vous savez bien que de ce prêtre on dit qu'il s'est fait tatouer sur la plante des pieds le crucifix afin, peuchère, de pouvoir marcher sur notre Seigneur, autrement dit le sien... Bon, je rencontre, il y a sept jours de cela, ce prétendu abbé dans la librairie Du Sangreal, vous connaissez, lui me sourit, bien visqueux comme d'habitude, et il me dit bien bien, vé, on s'entendra un de ces soirs... Mais qu'est-ce que ça veut dire, un de ces soirs ? Ça veut dire, écoutez-moi bien, que, deux soirs après, commencent les visites : je suis sur le point d'aller au lit et, vé, je me sens frapper à la figure par des chocs fluidiques, vous savez que ce sont des émanations aisément reconnaissables.

– Vous avez dû frotter vos semelles sur la moquette.

– Ah oui ! Et alors, pourquoi, dites un peu, pourquoi ils volaient, les bibelots ; un de mes alambics m'atteint à la tête, mon Baphomet en plâtre tombe par terre, c'était un cadeau de mon pôvre père, et sur le mur, vé, apparaissent des écritures en rouge, des ordures que je n'ose pas redire ? Or, vous savez bien qu'il n'y a pas plus d'un an feu monsieur Gros avait accusé cet abbé-là de faire des cataplasmes avé de la matière fécale, pardonnez-moi, et l'abbé l'a condamné à mort– et deux semaines après, vé, le pôvre monsieur Gros mourait mystérieusement. Que ce Boutroux manipule des substances vénéneuses, même le jury d'honneur convoqué par les martinistes de Lyon l'a établi...

– Sur la base de calomnies... disait Bramanti.

– Holà, dites donc ! Un procès sur des sujets de cette sorte est toujours fondé sur des indices...

– Oui, mais que monsieur Gros fût un alcoolo avec une cirrhose au dernier stade, ça on ne l'a pas dit au tribunal.

– Mais ne faites pas l'enfant ! Mais la sorcellerie procède par des voies naturelles, si quelqu'un a une cirrhose, on le frappe dans l'organe malade, c'est le b a ba de la magie noire...

– Et alors tous ceux qui meurent de cirrhose, c'est le bon Boutroux, laissez-moi rire !

– Et alors racontez-moi ce qui s'est passé à Lyon pendant ces deux semaines, vé... Chapelle déconsacrée, hostie avé le tétragrammatόn, votre Boutroux dans une grande robe rouge avé la croix renversée, et madame Olcott, sa voyante personnelle, peuchère pour ne pas dire autre chose, qui lui apparaît le trident sur le front, et les calices vides qui se remplissent tout seuls de sang, et l'abbé qui crachouillait dans la bouche des fidèles... C'est vrai ou c'est pas vrai ?

– Mais vous avez trop lu Huysmans, mon cher ! riait Bramanti. Ce fut un événement culturel, une réévocation historique, comme les célébrations de l'école de Wicca et des collèges druidiques !

– Ouais, pécaïre! le carnaval de Venise... »

Nous entendîmes un remue-ménage, comme si Bramanti allait se jeter sur son adversaire, et qu'Agliè le retînt avec peine. « Vous le voyez, vous le voyez, disait le Français de sa voix haut perchée. Mais faites attention, Bramanti, demandez à votre ami Boutroux ce qui lui est arrivé ! Vous, vous ne le savez pas encore, mais il est allongé à l'hôpital, demandez-lui un peu qui lui a cassé la figure ! Même si je ne pratique pas votre goethia là, j'en sais quelque chose moi aussi, et quand j'ai compris que ma maison était habitée, j'ai tracé sur le parquet le cercle de défense, je crois bien, et comme moi je n'y crois pas mais vos diablotins si, j'ai enlevé le scapulaire du Carmel, et je lui ai fait le contresigne, l'envoûtement retourné, ah oui. Votre abbé a passé un bien mauvais quart d'heure, ils te l'ont escagassé, va !

– Vous voyez, vous voyez ? haletait Bramanti, vous voyez que c'est lui qui fait les maléfices ?

– Messieurs, à présent ça suffit, dit Agliè, aimable mais ferme. A présent, vous allez m'écouter. Vous savez combien j'apprécie sur le plan cognitif ces revisitations de rituels désuets, et pour moi l'église luciférienne ou l'ordre de Satan sont également respectables au-delà des différences démonologiques. Vous savez mon scepticisme en la matière, mais enfin, nous appartenons cependant toujours à la même chevalerie spirituelle et je vous invite à un minimum de solidarité. Et puis, messieurs, mêler le Prince des Ténèbres à des dépits personnels ! Si c'était vrai, ce serait puéril. Allons, fables d'occultistes. Vous ne vous comportez pas mieux que de vulgaires francs-maçons. Boutroux est un dissident, soyons francs, et si l'occasion s'en présente, cher Bramanti, invitez-le à revendre à un brocanteur son bric-à-brac d'accessoiriste pour le Méphistophélès de Boïto...

– Ah ah, c'est bien dit ça, ricanait le Français, c'est de la brocanterie...

– Ramenons les faits à leurs justes proportions. Il y a eu un débat sur ce que nous appellerons des formalismes liturgiques, les esprits se sont enflammés, mais ne donnons pas corps aux ombres. R