/ / Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le Commissaire San-Antonio

Bons baisers où tu sais

Frédéric Dard

Combien d'temps croyez-vous-t-il que ça durera-t-il, c't'absence de mon Béru, commissaire ? Ce silence ? J'vais prendre un avocat et m'reconstituer partie civique. Réclamer des hommages et intérêts ! Un homme comme mon homme, ça vaut son poids d'pognon, croiliez-moi ! Faut qu'l'Etat va m'le payer, commissaire. Sans compter qu'un chibre comme l'sien, au grand jamais j'retrouv'rai l'même. C'tait classé monument hystérique, un nœud de c't'acabit ! Les taureaux faisaient la gueule quand y voiliaient limer c'pauv'Alexandre-Benoît dans la nature. Ça va faire deux mois que j'étiole du frifri, commissaire. C'est plus une vie ! (Doléances de Berthe Bérurier)

Bons baisers où tu sais

PREMIÈRE PARTIE

LES ŒUFS SONT FRAIS, FAITES VOS JEUNES

ERTIPAHC I

Ils arrivèrent au bord de l’immense lac artificiel de Brasilia, en un point désert de la rive. D’étranges arbres aux branchages tarabiscotés poussaient çà et là, brandissant leurs bras de bouddha noueux. L’herbe était rare, poussiéreuse, et ressemblait à une gigantesque pelade. Des termitières hautes de deux mètres et plus dressaient leurs pains de sucre ocre et faisaient songer, de loin, à une espèce de village de huttes pointues.

Ils ralentirent et stoppèrent leur Range Rover sous un arbre, bien que l’ombre en fût maigre.

Le conducteur sauta de son siège et fit quelques pas pour repérer les lieux. C’était un grand type bronzé, d’une quarantaine d’années, à la chevelure châtain. Il avait un nez fort, le regard sombre et pincé, et il portait un jean délavé et une chemise blanche aux manches roulées haut.

Il cueillit une cigarette dans le paquet de Marlboro placé dans la poche de sa chemise, la défroissa pensivement puis vint l’allumer avec l’allume-cigares de l’auto. Il lui manquait le médius de sa main droite.

— Ça ira ! jeta-t-il à son compagnon, un gros garçon ventru, aux allures de castrat, habillé de kaki.

Ce dernier opina et descendit de la Range. Il s’en fut ouvrir les deux parties du hayon. Dans le compartiment arrière du véhicule, se trouvaient un couple ligoté et bâillonné, plus quelques outils. Il s’empara d’une forte pioche et revint à l’avant du véhicule.

Son ami lui désigna l’une des termitières qui se composait de deux dômes rapprochés.

— On dirait une cathédrale, murmura-t-il.

Le gros type ne fut pas sensible à l’image. Il se cracha dans les mains, comme le font tous les terrassiers avant de s’attaquer à leur tâche, assura le manche de son outil et se mit à frapper la base de la termitière. Il fit la grimace en constatant que la croûte jaune était aussi résistante que du béton. La pointe de l’outil rebondissait car le premier coup manquait de conviction. Il convenait de s’attaquer à cet étonnant édifice bâti par des insectes comme à une maison d’homme.

Le gros personnage jura et rassembla ses forces. Cette fois, le bec d’acier mordit dans la termitière et des éclats semblables à ceux d’une cruche de grès cassée churent sur la terre pelée.

Le conducteur de la Range Rover considérait ses efforts d’un regard indifférent. Il semblait absorbé par des pensées moroses. Il jeta sa cigarette à demi consumée et ouvrit l’une des portes arrière de l’auto. Un sac tyrolien usagé gisait sur le plancher. Il le fouilla et en sortit un petit appareil enregistreur de marque Sony. Il le brancha, vérifia que les bobines tournaient parfaitement et l’approcha de sa bouche.

— Brasilia, le 22 octobre 1986, articula-t-il d’un ton impersonnel.

D’une légère pression du pouce, il rembobina, l’espace de sa phrase, puis l’écouta. Satisfait, il enclencha la touche « stop » et s’en fut déposer l’appareil sur le capot plat du véhicule.

— Je crois que ça va y être ! annonça son homme de peine.

Il avait pratiqué dans la termitière une brèche circulaire d’environ trente centimètres de diamètre. Visiblement quelques ultimes coups de pic auraient raison de la paroi.

— Préparons-les ! ordonna le grand type bronzé.

Le terrassier lâcha le manche de son outil et ils retournèrent à l’arrière de la Range Rover pour se saisir du couple. L’homme était un petit vieillard fluet, à peu près chauve. Il avait perdu ses lunettes dont on lisait encore la trace profondément marquée sur l’arête de son nez ; ses yeux privés de verres exprimaient une espèce d’effarement indicible. Sa compagne, plus jeune que lui d’une quinzaine d’années, était encore jolie avec des formes épaissies, toujours agréables. Elle était blonde. Mais elle n’avait pas vu le coiffeur depuis un certain temps déjà et les racines de ses cheveux se remettaient à grisonner. Elle avait le teint très pâle, le regard d’un étrange gris de coquille d’huître ; de fines rides marquaient le coin de ses yeux et les commissures de sa bouche. Ils furent portés l’un après l’autre devant la termitière.

— Retire-leur leur bâillon ! ordonna le grand type à son assistant.

Le gros garçon au sexe indécis obéit. Ses travaux de fouissement avaient allumé sa trogne soufflée et il sentait la sueur aigre.

— Va chercher la bombe insecticide, à présent !

Docile, il s’exécuta. Il était passif, fait pour subir une autorité appartenant à ces gens que la volonté d’autrui sécurise.

La bombe ressemblait davantage à un petit extincteur qu’à un banal spray tue-mouches. Elle comportait un embout de caoutchouc terminé par un pulvérisateur évasé assurant une forte dispersion. Le chef de l’expédition s’en empara, dévissa le capuchon protecteur et fit sauter le plombage maintenant fixe la détente de l’engin.

— Dès que tu auras percé, ça va foisonner, expliqua-t-il ; je te couvrirai.

Ensuite de quoi, il s’accroupit pour s’adresser au couple.

— Cette fois, je pense que vous allez être obligés de parler, dit-il d’un ton uni, car, franchement, il y a des choses intolérables.

Il se tut pour les considérer alternativement. Le vieillard conservait son air éperdu, mais l’homme savait qu’il s’agissait d’une apparence et qu’une volonté intraitable animait cet être chétif. Sa compagne, par contre, avait une expression farouche dont il espérait que ce n’était qu’une façade.

— Vous savez ce qu’est une termitière, n’est-ce pas ? Nous pratiquons un trou dans la grande que vous voyez ici et nous engageons la tête de l’un de vous dedans. Il sera aussitôt assailli par les insectes voraces. En quelques minutes, il ne subsistera que les os.

Il se tut un instant. Une expression d’ennui teinté d’écœurement se lisait sur ses traits énergiques.

— Sale besogne, soupira-t-il. Je vous le dis tout de suite, ce n’est pas une idée de moi. Elle m’a été soufflée. Il paraît que les Indiens dont j’ai oublié le nom agissaient de la sorte avec leurs ennemis prisonniers et les femmes adultères. Personnellement, je préférerais que vous vous décidiez avant que nous démarrions l’opération.

Il attendit un peu puis demanda :

— Non ?

Ses victimes étaient d’une pâleur mortelle, néanmoins elles restèrent muettes.

— Comme vous voudrez, fit le grand type bronzé.

Il saisit les liens du vieillard au niveau de sa poitrine et le traîna contre la termitière.

— Perce ! lança-t-il au terrassier.

Le gros s’exécuta. Il frappait avec précision le centre de la cavité et le fond du cratère céda, révélant un trou noir. Tout de suite, il ne se produisit rien et on aurait pu croire que la termitière était vide. Et puis, il y eut une sorte d’émulsion et un foisonnement d’atroces bestioles sombres se mit à jaillir de l’orifice, comme le sang d’une blessure.

— Vite ! fit l’homme.

Son acolyte avait lâché son pic pour se saisir du vieillard. Ils le soulevèrent et engagèrent sa tête dans le trou. Les termites continuaient de sourdre de part et d’autre du cou. Certains envahissaient les vêtements du malheureux, d’autres s’égayaient. Le type bronzé se mit à neutraliser ces derniers à coups de jets toxiques. Des hurlements assourdis parvenaient de la termitière. Cris fous d’un homme dévoré par mille et mille mandibules.

Le gros terrassier s’éloigna de quelques pas et se mit à pisser contre un énorme cactus en forme de chandelier.

— Je ne voudrais pas être à la place de votre mari, fit le type bronzé à la femme. Vous êtes dingue de ne pas parler.

Quand son camarade eut achevé sa miction, il le héla :

— Viens m’aider, on va voir à quoi il ressemble.

Ils conjuguèrent leurs efforts pour retirer le vieillard de sa terrifiante posture. Le spectacle faillit les faire vomir. La tête du bonhomme n’était plus qu’un formidable grouillement noirâtre ; un essaim mouvant d’où sourdaient du sang et des plaintes. On ne distinguait plus les yeux, ni la bouche.

La femme se mit à hurler de manière hystérique. Ses nerfs craquaient brusquement à la vue de cette insoutenable image.

— On le renfourne ! décida le tortionnaire.

Pendant la période où ils avaient dégagé le vieil homme de la termitière, un flot de bestioles s’était échappé de leur édifice et un grand nombre d’entre elles fourmillaient sur la femme ligotée.

Elle hurlait toujours.

— Au lieu de gueuler, vous feriez mieux de parler, lui dit leur bourreau ; ce serait plus positif. On sauverait ce qui subsiste de gueule à votre vieux crabe. Et vous couperiez à la corvée. Moi, je vous trouve plutôt pas mal, j’en ai niqué des moins bien que vous. Ce serait dommage de vous détruire.

Sa voix avait quelque chose de conciliant, de presque aimable. Elle cessa soudain de crier et fit un signe d’acquiescement.

— Je vais parler, chuchota-t-elle.

— O.K., un instant !

Il alla prendre le magnéto sur le capot de la Range et le déposa devant le visage de la femme après l’avoir enclenché.

— Allez-y, et n’oubliez rien. Mais faites vite si vous voulez qu’il reste quelque chose de votre type.

Il n’eut pas à la questionner. Elle parla avec précipitation, par salves, comme fonctionne une arme à répétition. Elle avait le souci de ne rien oublier. C’était un abandon total.

Les cris du vieillard se muaient en longs gémissements insoutenables.

L’homme attendit que la femme se tût. Lorsqu’elle eut achevé de parler, il coupa l’enregistreur et s’en fut le replacer dans le sac à dos. Ensuite de quoi, il retira de nouveau le vieillard de la termitière. Le malheureux vivait toujours sous l’essaim qui continuait de le ronger.

— Agrandis encore le trou ! ordonna l’homme.

— A condition que tu sulfates ces saloperies au fur et à mesure ! riposta l’eunuque.

— D’accord !

Ce fut une entreprise délicate, les insectes continuaient de sortir en un flot serré de la cavité qui s’élargissait. Quand le chef la jugea convenable, il sortit un revolver de sa poche et logea une balle au centre de l’essaim. Le vieillard stoppa aussitôt ses gémissements et son corps s’immobilisa. Ils s’en saisirent et le firent glisser tout entier dans la termitière. La femme, terrifiée, assistait à la manœuvre avec des yeux béants d’épouvante. Son horreur était si totale qu’elle confinait à l’incrédulité.

Le grand type revint vers elle, appliqua le canon de son arme entre ses seins et pressa à trois reprises la détente. Ils prirent ensuite la femme et parvinrent à la fourrer dans la pyramide de terre séchée, en compagnie de son mari. Ces différentes opérations avaient permis aux insectes de les assaillir et grouillaient le long de leurs jambes. Il leur fallut des projections longues et répétées du produit insecticide pour qu’ils parvinssent à s’en débarrasser à peu près, mais les bestioles égarées continuaient de vadrouiller dans leurs vêtements ; ils les écrasaient de la main à travers l’étoffe en jurant comme des perdus.

— Et maintenant ? demanda le jeune obèse.

— On rentre ! répondit son compagnon en se hissant au volant.

Le gros rangea son pic et ferma le hayon. Quand il reprit sa place sur le siège passager, il dit, désignant la termitière éventrée :

— On laisse ça ainsi ?

— Tu veux faire quoi ? objecta le conducteur. De la maçonnerie ? Il faut laisser usiner les bestioles, elles en savent plus long que toi sur la question.

HAPITREC II

Moi qui suis sensible aux ambiances, je peux te garantir sur facture que celle de l’Institut Rotberg n’est pas folichonne la moindre.

Magine-toi une immense bâtisse, façon caserne germanique d’avant-guerre, érigée au milieu d’une forêt de sapins dans les Alpes Bernoises. La route d’arrivée la surplombe et un pont unit le parking à l’institut, si bien que le visiteur pénètre dans celui-ci par le quatrième niveau. Après être « monté » jusqu’à lui par une route en lacet, on y « descend » en fin de parcours, ce qui déconcerte.

Les lieux sont plutôt austères, peints d’un vert-gris de feuille d’olivier (sans en avoir le velouté). Escaliers de pierre, rampes de fer, éclairage chichoit, galerie de portraits sur les murs dans des cadres dorés ; t’as un peu l’impression de débouler chez un vieil hobereau bavarois dont l’existence n’aurait été qu’un long bâillement.

Un comptoir d’accueil à l’arrivée, tout de suite après la porte vitrée automatique dont un avis placardé contre annonce qu’elle ne fonctionne plus à partir de 21 heures et qu’il faut sonner le veilleur de nuit ! La nuit commence tôt à Rotberg.

Derrière la banque, deux personnes : une demoiselle blonde et plate, vêtue d’une jupe plissée bleu marine, d’un chemisier blanc et d’une jaquette grise très seyante ; un homme en costume noir, dont le strabisme est à ce point divergent qu’il lui permet de lire deux journaux en même temps ; la peau blafarde, le cheveu plat, séparé par une raie très basse, presque britannique. La demoiselle actionne une machine à calculer. Le mecton écrit dans un grand livre. A première vue on pourrait penser qu’il le fait avec son nez ; mais quand mon approche le redresse, on découvre sous sa poitrine creuse une pauvre main presque entièrement dissimulée par une manche trop longue et qui se crispe sur un porte-plume antédiluvien comme on n’en trouve même plus chez les antiquaires spécialisés dans l’écriturerie.

Mon apercevance le fait se dresser. Il a une courbette comme s’il était Feldwebel dans l’armée allemande et moi le maréchal Goering.

— Repos ! ne puis-je m’empêcher de lui lancer.

Je lui explique que je viens rendre visite à un client de l’institut : M. Alexandre-Benoît Bérurier, et est-ce qu’il se pourrait-il qu’on m’ait une chambre pour la nuit car je suis fourbu par une longue route et j’aimerais récupérer avant de la reprendre.

Mais comment donc, c’est justement la saison basse. Une chambre à un lit me suffirait-t-il-t-elle ?

Je réponds que, depuis ma naissance, j’ai pris l’habitude de dormir dans un seul plumard ; alors, bon, bien, il me vote le 214 qui offre l’avantage de faire couloir commun avec la chambre de M. Bérurier. Ce dernier se trouve pour l’instant à l’hydrothérapie.

Je signe une fiche, souris tendrement à la plate blonde dont le regard vient de se hisser jusqu’à moi et suis un valet en pantalon noir et gilet rayé qu’un timbre vient d’alerter.

Pas difficile à filocher, l’esclave ! Lui faudrait des roulettes sous les pinceaux pour le déplacer comme ces Samsonite qu’on promène en laisse dans les aérogares. M’est avis qu’il a été construit bien avant l’Institut Rotberg, lequel, cependant, n’a plus l’âge de ses artères.

Un coup d’ascenseur nous fait débouler deux étages et le 214 se trouve pile à côté de la cage ; qu’heureusement cette crèche ne connaît pas le mouvement du Carlton de Londres, sinon, pour roupiller, je devrais me farcir les manettes de boules « Qui-est-ce ? ».

La piaule est joyeuse comme le traitement des rhumatismes par infiltrations ; dans les jaune-gris. Un plafond haut de quatre mètres permet de mesurer la fragilité de l’espèce humaine, si mignarde parmi les immensités qui la cernent. Lit de fer (si je mens je vais en enfer), commode laquée blanc, éclairage forfaitaire, salle de bains dont les éléments proviennent de la démolition d’un château de Louis II de Bavière, carrelage de marbre en damier ; pour calcer une frangine dans cette ambiance, faudrait lui faire boire beaucoup de champagne, mettre beaucoup de musique et en avoir une de quarante centimètres, comme Béru.

J’attrique un pourliche au larbin qui répond « merci » en italien, et je me dépose sur « la » chaise, manière de mettre de la suite dans mes idées.

Un qui va m’agonir de première, c’est Sa Majesté Jumbo Ier ! Ce qu’il doit se plumer, l’apôtre, dans cette bâtisse ! Je devine qu’il griffe les murs, la nuit. Sevré de grosse bouffe et de picrate, il doit tutoyer la crise de nerfs, mon pote ! Ça va être mon jubilé, je t’annonce ! La grande fête à mes oreilles ! Je sue et je bodorre une forte quantité d’invectives, peut-être pas toutes trillées sur le volet, mais en tout cas irremplaçables.

Insoucieux du costard de rechange qui ronge son frein dans ma valdingue, je quitte mon petit paradis pour me mettre en quéquête des lieux hydrothérapiens. Ils sont situés au sous-sol, ce qui paraît logique. Une odeur de lavoir public, de sauna finlandais, de chambre de massage, m’accueille au sortir de l’ascenseur. Le bruit des chutes du Zambèze (à couilles que-veux-tu !) guide mes pas jusqu’à un local d’où s’échappent des vapeurs aqueuses et des cris de liesse.

Je toque à la porte, mais l’on ne me répond pas. Je tente alors ma chance sur le bec de Jean-François Kahn de la porte, ni l’une ni l’autre ne font de manières et j’entrebâille sur un divin spectacle tel que je t’en souhaite tous les soirs à la télé.

Figure-toi un grand bac carrelé, empli d’eau fumante. Dans ledit se trouvent aux prises une sorte de gorille ventru et trognu en qui je reconnais Béru et une dame encore plus grosse et trognue que lui, vêtue d’une blouse blanche assez courte, plaquée sur ses opulentes formes puisqu’elle est détrempée. Le charmant couple batifole que c’en est une pure merveille de grâces. Faudrait Fragonard ou Watteau pour reproduire le délicat sujet sans en rater un poil de cul. Ils jouent à Elle et Lui, à Touche Pipe-Line, au Branchement démoniaque. La dame blousée tient le périscope du Mastard à deux mains et s’assure qu’il est assez sucré ; le Bérurier, lui, manipule le gros embout de caoutchouc servant à promener un jet à forte pression sur les bedaines clientes, histoire de les hydromasser, et s’efforce de le connecter à la moulasse de sa partenaire. Elle trémousse du fion pour échapper à cette terrific éjaculation artificielle ; mais ce que Béru veut, Satan le veut. Après avoir fait naître un raz de marrade dans la piscinette, il obtient satisfaction. La grosse hulule si fort qu’on parvient mal à définir si c’est de douleur ou d’hyper-contentement.

La pression à je-sais-plus-combien-d’atmosphères la propulse hors du bassin bouillonnant et la voilà partie à dame sur les carreaux. Elle clame à tout écho qu’ « Oh ! la la ! c’est fou, c’est fou une sensation pareille ! Vous z’auriez pu m’arracher les organes, grand monstre ! »

Le grand monstre sort de l’onde pour rejoindre sa naïade (défense de se baigner : danger de naïade). La ravissante pèse ses cent kilogrammes bien tassés. Elle possède trois mentons, avec les plans d’un quatrième qui sont déjà mis à l’enquête. Elle a un grand rire goulu, plein de dents écartées comme une grille d’égout. Nez camard, regard globuleux… Ses tifs coupés court forment une sotte calotte blondâtre sur sa grosse tronche où des verrues croissent et se multiplient.

La masseuse, qui parle le français avec un délicat accent germanique, glousse qu’elle n’a encore jamais rencontré de client comme ça, monsieur Alexandre-Benoît ! Et que s’ils étaient tous comme vous, pardon : le métier serait pas de tout repos.

Lui, il l’écoute à peine. Cette baleine ruisselante sur le carrelage mobilise ses sens.

— Tu m’incites, la mère ! il lui déclare, avec le ton rauque de l’homme sur le point de céder.

Puis, prenant une décision :

— Bouge pas de comme t’es : j’ vas t’ faire une savonneuse !

Mme Hambrockmayer, elle ignore ce qu’est une savonneuse, tu parles, bourbine comme la voilà ! Alors elle attend, avec une confiance teintée d’anxiété.

Le Master fait le tour de la salle hydrothérapienne et finit par dénicher, au-dessus d’un lavabo, un fort bloc de savon carré, comme en usent les fameuses lavandières du Portugal. Il le passe longuement dans le jet impétueux, puis s’en oint les pattes de devant. Jamais ses chères mains n’ont été à telle fête, lui qui ne les avait plus lavées depuis le jour où il s’était appuyé à un banc fraîchement repeint !

Ça mousse, mousse, mousse ! Une vraie réclame pour un produit détergent. Il s’agenouille devant sa cachalote et se met à lui couvrir le corps de mousse onctueuse. Un voluptueux, Béru, malgré sa nature sanguine. Il sait réfréner ses impulsions, juguler ses éruptions quasi volcaniques dans les cas chatoyants. La donzelle pâme d’entrée de jeu.

Cézarin lui emmousse le bide, puis les nichemards himalayesques, s’attardant particulièrement sur les capuchons de stylo couronnant les mamelons. La mère Hambrockmayer se tortille sur le carreau détrempé, qu’heureusement y a une évacuation au centre de la pièce sinon on va droit à l’inonderie !

Tu l’as deviné, salingue comme je te connais, la savonneuse s’achève là où tu sais. Elle n’espérait plus que ça, la masseuse-massée ! Elle ouvre grand les portes de la nuit ! Entrez, vous êtes chez vous ! Marche nuptiale de Mendelssohn ! Ta ta tata ta ta ta ta ta lala lalalèèèère ! Very schön, thank you ! Vive le savon ! Marseille, mes amours ! Elle finit au bout de la terre, notre Cane Cane Cane Canebièèère !

Là, le Mammouth s’applique. Il commence par la périphérie. Ses gestes sont concentriques. Trudi déclame le Lavez Maria de Gougnote ! Elle ne traduit plus, se fade en chwizdeutch. Elle crie « Mutter ! Mutter ! ».

Malgré son âge.

Note que sa maman vit toujours. Elle est dans un hospice à Tarmolfelden dans le canton d’Argovie, avec vue sur le Rhin. Seulement elle perd un peu la tronche, la pauvre chérie, alors tu penses, que sa grand fifille se fasse astiquer le centre d’hébergement par un gros farceur françouze, elle en a rien à secouer, l’ancêtre !

Et tu le verrais, le triton, comment qu’il assure ! The big malaxage ! Il se donne à fond, comme pour la reine d’Angleterre. Par instants, sa pourtant forte paluche dérape dans toutes ces savonnades et disparaît chez médéme ! L’intéressée accepte l’acompte et l’accueille d’un barrissement impétueux réverbéré par la salle d’hydrothérapie, très haute de plafond. Il sent bien qu’il va devoir en terminer, Casanovache. Intervenir pour le clou du numéro (40 cm de long, 8 de diamètre) ; créer l’apothéose.

T’imagines ce fabuleux coït dans cette eau qui partout dégouline, dans cette mousse onctueuse, cette vapeur épaisse ? Le vaste bac se met à déborder sur la bête à deux dos. Le tuyau du jet, boa fou, passe par-dessus la piscaille et se tortille à outrance, flagellant le couple en délire, aspergeant tout, cinglant tout, renversant les sièges, noyant les peignoirs de bain accrochés aux patères. La bonde d’évacuation, surmenée, joue relâche, et la flotte sauvage, la flotte fumante se répand dans le sous-sol de l’institut, tant tellement que je dois grimper sur une banquette pour préserver mes mocassins d’autruche.

L’eau, tu parles d’un envahisseur ! Pauvres z’Hollandais ! Je pense fort à vous dans ce désastre. Je regarde le flot traverser la salle de gymnastique après avoir détrempé l’épais tapis brosse destiné aux exercices. Il gagne le hall, le franchit, se dirige vers le département radiographie. Ça devient passionnant. Les deux pachydermes à demi submergés liment toujours comme des fous, clapotant des miches, commençant des cris de jouissance qui s’achèvent en gargarismes. C’est sauvage, une troussé pareille ! Impressionnant comme un typhon des mers chaudes. La grognace, elle va se noyer si le pied ne lui vient pas presto. C’est plus qu’un îlot de viandasse à quoi s’agrippe le naufragé Béru. C’est plus une dame qu’il baise, l’apôtre, mais un atoll ! Il embroque les Fidji, Pépère ! Les îles Mariannes, les Comores, les Galapagos, les îles Sous-le-Vent, et l’île Sur-le-Ventre ! On ne voit plus la vieille. Elle a maintenant le coït sous-marin. Elle se pâme par bulles. Ça fait des grappes de « glaou glaou glaou » au-dessus de sa frime engloutie. Au-dessus de sa chatte idem, puisqu’il y a con s’il y a bulles[1].

Bérurier a flairé le danger, aussi pousse-t-il les feux ! Son arbre d’hélice se suractive. Tu croirais qu’il doit franchir par gros temps le Triangle des Bermudes. Il fait donner tout son potentiel d’énergie, sortant par brefs instants sa tête de la tisane, tel un crawleur.

— T’y es, ma grande ? lance-t-il, dans un formidable élan de galanterie qui confine à l’altruisme.

Entend-elle, du fond des abysses, la pauvrette ? Ou bien se base-t-elle sur le mouvement des lèvres grossi par l’onde ? Elle a le malheur de répondre « oui », syllabe aspirante, moi je trouve. Plaff ! Ingurgite deux litres d’eau riche en chlore.

Mais un coup de reins apocalyptique du Mastard lui fait rejeter ce trop-plein. Et elle annonce la donne, mémère ! Le Gros, plus rapide dans l’essorage, se hâte de lui maintenir la trogne hors de l’onde. Jouissance et asphyxie conjuguées ! Séisme !

A cet instant, la lumière craque à l’étage. Court-jus consécutif à l’inondation. Deux charmantes infirmières dont je ferais mon ramadan se pointent, ayant de l’eau jusqu’aux mollets, elles égosillent comme quoi leur appareil a cramé juste qu’elles faisaient un plan américain du pylore à Er Khön, le gros brasseur de bière et d’affaires munichois (qui mal y pense). Ça bordélise en plein quand elles découvrent Trudi, affalée dans le bouillon, la blouse retroussée sous le menton, les jambons à l’équerre, le regard en code.

Bérurier qui ne débande toujours pas, car il a l’érection sur ondes courtes, bat la mesure de ce concert de vociférations à la recherche de son peignoir. Il le trouve, l’enfile à l’envers, alors que la masseuse c’était à l’endroit, tellement ça confusionne dans la boutique !

Il sort comme un coq de son tas de fumier, digne, la crête haute.

— Ah ! t’étais là, voyou ! note-t-il. Toujours à t’ rincer l’œil, pour pas changer.

Un bon sourire illumine son physique de théâtre.

— Je vois que tu sais combattre la morosité des lieux, noté-je.

— Fallait bien qu’ j’ m’organise, sinon l’ moral part en couille dans c’te masure. J’ai deux trois lots d’ consolance, premier choix. T’en as vu un ; les deux aut’ c’est la veilleuse d’ noye, une grande perche qu’a au moins vingt centimèt’ d’écartage en haut des cuissots, mais qui t’enjambe le braque en écuyère, et puis une femme d’ service espanche que la moustache m’a pluse. Veuve d’ trois piges, encore fraîche. C’est bien simp’, j’arrête pas d’ bouillaver. D’autant qu’ j’ sens poindre la monstre touche av’c ma voisine d’ tab’, une marquise italoche. J’hésite biscotte elle est un peu frelatée par ses heures de vol, mais sa distiction va l’emporter, j’ sens. J’ai une nature qu’est portée sur la classe et j’ lutte mal cont’.

Nous voici à l’ascenseur. Le Dodu laisse derrière soi une traînée d’eau sur les riches moquettes.

— T’aurais pu t’éponger ! lui dis-je en montrant la rigole.

— Non, ça, c’est consécutant au diurétique qu’ j’ prends l’ matin, rectifie mon pote. Leur calcul, les mecs, c’est qu’ tu paumes du poids à tout prix. Alors, si y r’tiennent sur la jaffe, ils forcent sur la débouranche. Des futés !

— Et tu t’accommodes du régime jockey, Gros ?

— Moui, grâce au facteur.

— En quoi cet homme de lettres t’assiste-t-il ?

— En le fait qu’il m’apporte tous les jours l’ paquet r’commandé qu’ m’adresse l’ charcutier d’ ma rue, m’sieur Dugroin. C’ morninge, c’tait des rillettes du Mans et du cervelas truffé. Su’ l’ pacxif, y marque livres, ça n’attire pas l’intention des gaziers d’ici, comprends-tu-t-il ? Y m’ prennent pour un intello.

Cher boulimique ! Insatiable ! Boa qui ne digère pas, mais avale, avale, avale ! Un avaleur-né ! Un avaliseur !

« C’est pas celui qui l’avale qui rit », comme disait Richard Wagner quand il mangeait du brochet et avait de ce fait une arête dans la margoule. (Sa femme lui cachait ses lunettes lorsqu’ils étaient en froid !)

— Question boulot, où en sommes-nous ?

— Calme plat, mon pote. Les deux clilles empiffrent comme des sauvages. Jamais rencontré des cannibaux d’ c’ gabarit. Quand tu voyes les autres pensionnaires qui, euss, sont là pour maigrir et qui rongent une aile de poulet en guise de banquet, t’as le cœur qui fend.

Il a achevé de s’essuyer avec les doubles rideaux de sa chambre et tire une chaise jusqu’à l’armoire pour aller cramponner un paquet dissimulé sur le meuble.

— Ça va t’êt’ l’heure d’ descend’ à la jaffe, faut qu’ j’ vais prend’ un acompte au paravent’, c’te partie d’ jambons av’c ma nymphette d’ la thérapisse m’a vidé les accus.

Il va pousser le verrou et déballe un fort trognon de sauciflard ainsi qu’un pot de rillettes.

— J’ t’en propose pas, gars, sinon j’ s’rais trop juste. Et pis, tézigue, en tant qu’ visiteur visitant, t’as droit à un repas normalien. Va pas t’ croire chez Girardet, surtout. J’ te voye très bien aux prises av’c un p’tit hors-d’œuvre, style tomates-céleri rémoulade. N’ensute t’auras droit à la côte de veau pâlichonne avec carottes Vichy, et pis c’ sera la pomme, ridée comme la peau d’ mes burnes, ou p’t’êt’ ben le yaourt ; pour le soir, c’est plus léger. Une pomme, tu savais qu’y a du sucre dedans ? On le voit pas, mais y en a. Le toubib t’esplique tout ça, chaque morninge, à la pesée. Il pige pas le comment se fait-il que je maigrissât point. Y dit qu’ j’aye une nature rétivante, ce con ! S’lon lui, ma maigrissure, é va s’ déclencher d’un coup, comme une fausse couche !

Il parle, assis sur son lit, la bouche pleine, l’œil radieux.

— Ici, me dit-il, j’ sus personnage gratin ; y sont tous aux p’tits besoins pour moi ! Les femmes d’ service, surtout. J’ sais plus laquelle est-ce qu’ a aperçu ma bite et qu’en a parlé aux aut’. D’puis lors, ces friponnes s’ bousculent pour admirer l’objet d’ collection. Quand j’ voye une nouvelle qui vient cornifler dans ma piaule, j’ pige illico, mec. J’ lu dis « S’s’rait-y pas ma p’tite fusée Ariane qui vous intéressererait, Trognon ? La v’là qui rougit. Moi, grand seigneur, j’y déballe mon chibre et j’ l’ fais sautiller dans ma main. Si tu voudrerais l’ mater dans tout son apothéose, donnes-y une poignée d’main, ma gosse ! Y défonce, mais y n’ mord pas ! « Y en a qu’osent et le font en rigolant d’ gêne. D’aut’ veuillent pas se permett’ ; des timides ou des chichiteuses. Ell’ s’ contentent d’admirer l’ personnage. D’ toute manière, ça crée des liens de sympathie, j’ai remarqué.

— Tiens, v’là les monstres ! souffle Béru, lequel est aux prises avec des cardons de conserve sans beurre ni sel.

Je me retourne pour admirer l’arrivée des deux Japonais.

Quand le Gros les traite de monstres, il est au-dessous de la vérité. Ces deux pratiquants du sumo n’ont plus grand-chose d’humain. J’ai rencontré, au cours de ma vie aventureuse, des hippopotames plus avenants. Ce qui frappe, chez ces duettistes, c’est qu’ils sont absolument ronds. Leur corps se compose de deux boules superposées, et les quatre membres paraissent surajoutés. La tête, c’est un globe terrestre avec trois fentes : deux pour les yeux, une pour la bouche. Leur pif est comme une hotte de cheminée en saillie sur cette rotondité. Ils ont le cheveu noir, luisant, court, sauf sur le derrière de la tête où un petit nœud, façon toréador, les réunit. Hi-deux ! Deux hideux font quatre !

L’horreur déambulante ! Malgré qu’on s’habille pour le dîner, eux restent en training noir avec un énorme rond rouge sur la poitrine. Soleil levant, mon pote. Ils sont tellement « particuliers « , si marginaux, que la direction n’a pas eu le courage de leur réclamer le veston et la cravate de rigueur. C’est comme un numéro, tu saisis ? Quelque chose d’à part.

— Tu vas voir c’ qu’y vont dégringoler, les voraces ! Rien qu’en riz, tu peux nourrir tout l’Biafra av’c c’ qu’y déménagent en un repas !

Fectivement, le serveur italien leur amène un gigantesque plat de riz et d’œufs, arrosé d’une sauce brune qui sent la merde jusqu’ici, et ces messieurs commencent leur exhibition. Tous les clients sont fascinés. D’abord parce que eux, comme l’a dit le Gravos, sont à la portion congrue, et ce monceau de boustifaille les hypnotise. Ensuite parce qu’il est infréquent de voir deux êtres appartenant vraisemblablement à la race humaine, absorber pareille quantité de tortore.

Le plat est démoli en moins de jouge. Du grand art ! Les artistes ont avalé ça, comme toi un comprimé d’aspirine ; et encore, je t’ai souvent vu faire plus de chichis pour gober un cachet !

Le riz expédié, on leur amène une coquèle emplie de viande en sauce, genre ragoût de mouton.

Bérurier contemple, les yeux noyés.

— Ça doit s’ laisser claper, ce frichti, j’ai idée, annonce-t-il. Moi, tu sais que, de tous les légumes, c’est la bidoche que j’ préfère. J’irais bien m’ servir à leur gamzoule, espère !

Il soupire, essuie le double filet de bave dégoulinant à ses commissures et se détourne pour fuir les trop fortes tentations. Autre chose le sollicite aussitôt. Toujours aux aguets, l’Enorme. En chasse ! Un setter irlandais (j’aime cet air irlandais).

— Mate un peu, sur bâbord, la marquise italienne dont à propos de laquelle je t’ai causé, grand !

Je périscope docilement et capte un visage plâtreux, acéré, peint, teint, enfroufrouté du col et qui ressemble au mime Marceau interprétant La Folle de Chaillot.

— C’est une relique ! douché-je.

Mais le Grandiloquent, contrairement au cirque Amar, n’est pas démontable.

— Une relique commak, mon fils, elle t’ fait passer des nuits orientables. Ça connaît tout d’ l’amour, ces vieilles cavales mondaines. Tu peux y d’mander les combines les plus téméraires, é sont partantes. Moi, c’te dame, laisse qu’ j’ m’en occupasse, et j’ la fais faire du trapèze à la suspension d’ ma piaule. Quand j’ veux, elle s’ carre une boutanche dans l’ fion, juste pour m’ faire plaisir. Et quand j’ dis boutanche, j’ cause d’un magnum de Perrier, œuf corse.

Il virgule un sourire banania à la marquise, ponctué d’une amorce de plongeon. La dame répond au sourire avec une hautainerie conciliante.

— C’ qui m’ donne à hésiter d’en c’ qui la concerne, c’est son parfum, avoue Alexandre-Benoît. Elle s’asperge de trop, la mère. Tu t’ croirerais à Grasse un jour de tremblement de terre qu’aurait brisé les bonbonnes. Moi, ça m’ fait éternuer, le parfum balancé à la lance de pompier. Et les gonzesses déjantent quand t’éternues en leur groumant l’ trésor.

— Tu n’auras qu’à te mettre des boules quiès dans le nez !

— Et comment t’est-ce j’ respirerai, malin, pendant qu’ j’y dégusterai l’ bistounet à crinière ?

La dame qui se sent l’objet de notre entretien, trémulse sur sa chaise, loin de se douter de la crudité de nos paroles. Elle détient la certitude heureuse d’être toujours belle et désirable. Une grâce de Dieu ! Elle nous entendrait commenter, jamais elle ne penserait qu’il s’agit d’elle. Les gens ont besoin de s’accrocher à des persuaderies. Pas seulement en ce qui les concerne, mais pour une flopée de choses. Eux, si charognards au demeurant, conservent des points d’ancrage inexpugnables. Pas un qui se demanderait si Jean Valjean ne s’est pas fait tailler quelques pipes par Cosette, mine de rien. Ils coupent à la figure du grand homme généreux.

— Je la rambine ? me demande Béru.

— A ta guise, Casanova. Mais n’oublie pas que tu as un travail très précis à faire ici. Je crains que tes occupations plumardières ne t’éloignent un peu trop des autres.

Alors là, il allume ses feux de Bengale, le Gros. Ses pommettes vermillonnent sous l’effet du courroux.

— Tu m’as déjà vu négligencer rapport à la bite, mec ? Le turbin, chez les Bérurier, c’est sacré, j’aimerais que tu le suces une fois pour toutes ! J’ai beau bouillaver ces dames, tes deux veufs su’ l’ plat, là (il désigne les obèses japonais), j’ les surveille comme du lait su’ le feu. Le boulot, c’t’ en moi, Sana ! Il m’interpelle, si j’ me frais bien comprend’ ? J’ai équipé leur piaule tel qu’ Mathias m’a espliqué. De nuit, comm’ d’ jour, un de ces tas d’ beurre rance pète, et j’ l’entends ! S’ils iront faire du foutinge, poum ! J’arrive dans l’ parc avant z’eux !

Il se tait pour faire un peu de délectation morose devant le menu plat de petites carottes en conserve, cuites à l’eau sans sel, qu’on vient de déposer devant lui. Il en pique une de sa fourchette, la plus ronde, et la glisse entre ses lèvres. Comme, à cet instant, la marquise transalpine lui file une œillade plus incendiaire que les précédentes, il s’offre un remake de Tom Jones avec la carotte (à la place de l’huître, ce qui est, à tout prendre, moins dégueulasse) et la charme littéralement, faisant venir l’ombellifère à l’extrémité de ses lèvres, avant de le réabsorber au profond de sa bouche pour, plusieurs fois de suite, réitérer le manège. Qu’à la fin, la marchesa n’en peut plus d’imaginer son vieux clito en forme de praire (mais bien moins frais) subir le caprice de cette vorace bouche. Elle tortille du train sur sa chaise cannée, bredouille du regard et balance à la gueule du Mammouth les ondes dévergondées de son désir attisé. Et bon, Béru, à ce con-manège, finit par avaler tout rond la carotte, s’étrangle, quinte de toux, postillonne de l’épais, pleure d’asphyxie, fait le bruit du vent dans une caverne déchiquetée de la falaise bretonne, se comprime le poitrail, se lève, plantigrade et pète sonore. L’appel d’air le débloque. Un fort coup de glotte le débarrasse de l’intruse. Il s’avance alors jusqu’à la table de la pensionnaire et murmure :

— Chère maâme, vous v’nez d’avoir un aperçu de l’effet dont vous produisez sur moi. Quand j’ai l’honneur de porter mon regard jusque z’au vôtre, je sens naître r’en mon cœur un foyer d’ névrose[2] et v’là l’ résultat : j’ai failli gerber mon pauv’ dîner d’ merde devant vous, ce à quoi j’ m’ serais jamais pardonné, une personne d’ vot’ délicatesse et distinction à chier dans ses bottes ! C’s’rait un grand tonneur pour moi et mon ami, si vous acceptassiez qu’on va prend’ l’ café ensemb’. L’eguesistence, ici, est moins marrante qu’un boisseau d’ morpions dans vot’ culotte ; aussi on pourrait réunir nos baillages pour tenter d’ rigoler la moindre. Pour ma part, j’ connais quéqu’ blagues pas’ piquées des hannetons. Mais, sélèques, entendons-nous.

Sans cesser de jacter, il s’assied à la table de la marquise, laquelle se fait de plus en plus complaisante et ravie. Il emballe sec, le Dodu.

— Comme un ouragan qui passait par là, susurre la môme Grimaldi ; qu’ son papa a eu tort de pas mettre en pension aux Zoiseaux, moi je dis ; mais ça me regarde pas, hein !

Chacun sa merde ! Je parle pour causer, façon pipelette.

— A propos, interpelle le Gravos, vous parlez-t-il le français, chère jolie médéme ?

— Comme tous les Italiens bien nés, répond la dabuchette, mi-crâneuse, mi-enjouée.

— En c’ cas d’alors, on va continuer d’jaspiner françouze, ma grande. Qu’autrement sinon, j’eusse fait un effort pour balancer en rital dont j’ connais les rudimentaires : spaghetti, chianti, polenta, tutti frutti et j’en passe.

Il m’interpelle sur un pivotement de siège :

— Viens nous rejoindre, Sana. Et si tu finirais pas les frites d’ ton steak, apporte-me-les !

J’obtempère. Il me présente :

— Vicomte Albéric de Saint-Antoine.

Je dois rendre cette justice au Mastard qu’il m’ennoblit souvent quant il a à me montrer. Et chaque fois je me demande si, ce faisant, c’est son propre blason ou bien le mien qu’il veut dorer en usant de ce mensonge.

La dame me donne sa main à baiser. Je m’en contente. Laissant volontiers la part du lion à mon pote.

— Je disais à maâme la marquise combien j’ sus facétiel et drôlatique, quand t’est-ce j’ m’y mets. Explique-z’y, c’t’ crise quand j’ m’en donne la peine ! Tenez, faut qu’ je vous bonnisse une histoire qu’ m’a racontée la comtesse de Paris à son dernier mâchon. C’est les fiançailles du grand Colas et de la Marie. Après la bouffe, à la ferme de la Marie, les deux amoureux vont se tripoter un chouïa déhors, tandis qu’ les vieux discutent lopins d’ terre en lichant la gnôle. Vous m’ suvez-t-il, marquise ? Moui ? Gigo ! Alors nos deux benêts se baladent dans un sentier. Ils passent d’vant un étron gros commak ! J’ vous mont’ regardez ! Commak ! Au moins !

« Y a le grand Colas qui fait : « Bongu ! pour un’ bell’ merde, c’t’ une belle merde ! » La Marie, elle, rougit et dit, toute confuse : « C’est moi qu’ j’ l’ai faite ! » Alors, le grand Colas s’écrille : « Bien chié pour un p’tit cul ! » Et il l’embrasse de fierté. » Ça n’ vous fait pas rigoler, marquise ? Pourtant, la comtesse d’ Paris, é s’étouffait en la racontant ! Ben, où qu’ tu vas, Sana ? J’ t’ai choqué ? Fais pas l’ bêcheur, j’ t’en prille : c’est pas la comtesse d’ Pantruche, c’est toi-même, personnell’ment, qui m’ l’a racontée. Souviens-toi-z’en ! La fois qu’on s’était fait tirer la tige par c’te soubrette de bistrot, en Sologne. Celle qu’avait des lunettes et un’ paire d’ miches larges comme un pétrin ! Bon, d’accord, écoute-moi pas, fais ton caprice ! Çui-là, quand le fichtre-foutre lui biche, j’ vous jure !

« Qu’est-ce que j’ voulais vous dire encore, marquise ? Ah ! oui. Un trognon d’ cervelas truffé, ça vous botterait-il-t-il ? Froid, bien sûr ! Mais je trouve qu’on s’anémite à claper leurs saloperies décalorifiées. J’ vous sens pâlichonne sous vos gravats, la mère ! V’nez donc jusque z’à mes appartes, que j’ vous r’fasse une santé. L’ corps, comme l’a dit Chose, c’t’ un instrument, quand t’est-ce y désaccorde, vous gadouillez dans la cacaphonie, ma pauv’ dame. Moi, voiliez-vous, j’ d’mande qu’à vous faire étinceler du trésor, s’l’ment je veuille qu’ vous soiliez t’apte à morfler les grands coups d’ rapière qu’ j’ mijote à votre attention. C’est pas av’c des cardons et des carottes à l’eau qu’ vous pouvez m’engranger l’ Nestor s’lon les règ’ de la bienaisance, ma chère. Moi, une bergère, faut du rend’ment. Les chipoteuses, cell’ qu’a d’ la peine à s’écarquiller les jambons, j’en fais cadeau aux moudubout… »

Le reste de cette puissante tirade m’échappe car je viens de quitter la salle à manger.

Pourquoi ?

Je vais t’y dire pour pas un franc de majoration, l’aminche : la demoiselle blonde et plate de la réception est venue parler aux deux monstres japonais, lesquels se sont dressés comme des pafs devant Raquel Welch.

Ils filent le dur à la donzelle, abandonnant leur jaffement pourtant odorant. Et moi, curieux comme un flic sioux sur le chantier de naguère, je filoche le duo à mon tour et à distance, ce qui est fort compatible.

Ces messieurs gagnent l’entrée (ce qui est un fort joli lot, une fois repeint et débarrassé des plantes vertes mélancoliques qui l’encimetièrent). Dans le hall se trouve une dame, peut-être pas japonouille en plein, mais qu’a vu le jour plus près de Tokyo que de La Varenne-Saint-Hilaire. Légèrement safranée, pommettes saillantes, yeux de constipée en plein effort. Cela dit, trêmement bioutifoule. Des formes, ce qui est rarissime chez les Asiates ; assez grande pour son âge, lingée d’un manteau de cuir noir à col de fourrure noir itou.

Les trois personnages s’abordent sans se saborder. Se mettent à se distribuer des courbettes. « Oh ! t’as de belles godasses ! » ; « Oh ! les tiennes sont pas dégueu non plus » ; « Mais c’est des Bally ! » ; « Non, c’est des Céline » ; « Elles sont en croco frileux ? » ; « Non, en autruche décapée » ;, etc. Quand ils se sont maté les pompes pendant lulure en vociférant des bouts de phrases, ils finissent par s’amorcer des lumbagos et se tiennent cois. Alors les lutteurs nippons entraînent la gosseline dans leur piaule, située à laitage du dessous. Bon, mézigue de foncer dans la crèche béruréenne. Je retapisse (contre le mur du voisin) un attaché-case noir, en matière plastique. Joue rapidos de la combinaison à chiffres, car je sais le code, qui est l’année de naissance de Line Renaud et, de ce fait, se termine par 89. L’open. Un écouteur est fixé au couvercle. Un magnéto vachement sophistiqué occupant la partie principale de la mallette, j’enclenche. Ça tourne. Je bitougne. La converse du trio se faufile dans mes cages à miel.

— Okika dékoné ! fait la fille.

— Bouré bouré rata tain ! répond l’un des lutteurs.

Qu’O.K., merci bien, m’sieurs-dames, je vais pas me farcir toute leur converse en jap, ce dialecte manquant à ma culture. Me contente de veiller au bon enregistrement de la chose. Ça tourne. Banco ! Je pressens que ça va être essentiel pour le développement de notre enquête.

Un mot au pesage, si tu es aux courses, ou au passage, si tu n’y es pas : un agent français du nom de Bambois[3] nous a avertis que deux terroristes nippons s’étaient glissés dans la troupe venue en France faire une exhibition de sumo, cet art plus ou moins martial et typiquement con et japonais. Bambois a indiqué à nos services la fausse identité des deux hommes en nous recommandant de les tenir à l’œil.

Or, quelle ne fut pas notre surprise de les voir quitter Paname, à peine qu’arrivés, pour ce canton suisse et venir se faire « soigner » dans un célèbre institut spécialisé dans la diététique de haut niveau.

Voulant en avoir le cœur net, nous y avons dépêché Béru sous prétexte d’une cure d’amaigrissement, tout à fait plausible dans son état. Mister Gras-Double s’est débrouillé pour poser un micro spécial, breveté par Mathias, dans la chambre des deux Japs. Le Gros a mené ses investigations avec la perspicacité que tu lui connais, et a appris que les deux monstres venaient à la clinique Rotberg non pas pour maigrir, comme leur effroyable obésité pourrait le donner à penser, mais pour engraisser ! Je répète, d’au cas qu’ t’aurais la berlue : pour en-grais-ser !

Du coup, on se demande s’ils ne sont pas de véritables « sumoistes » en méforme obligés d’atteindre le poids minimal exigé par les canons de leur discipline. Bambois se serait-il fourré l’auriculaire dans le lampion, au lieu de s’en curer les baffles ? C’est ce que nous cherchons à déterminer.

Toujours est-il que ça jacte ferme chez les grassouilles ; la gonzesse surtout y va de la menteuse.

Ils sont encore en pleine gazouille lorsque le Gros se pointe avec sa marchesa. Je n’ai que le temps de décoiffer mon casque et de placer la mallette sous le lit. Comme quoi, ça sert d’avoir une voix de stentor, identifiable à dix lieues.

— Donnez-vous la peine d’entrer, ma p’tite fleur ! invite Galantinus. T’nez, prenez c’ fauteuil ! Inquiétez-vous pas si mon ami le vicomte est laguche : il a une émission d’ télé dont il voudrait pas manquer pour un nain pire.

Et il enclenche la téloche.

— Gêne-toi pas, mec, m’invite-t-il, fais comme chez vous. Moi et la marquise, on n’est pas contrariés par une tierce personne, n’est-il pas z’éguesacte, ma colombe ? Bougez pas, marquise, j’ vas vous dégauchir l’ cervelas promis. Du feurste. Mon charcutier est lyonnais, j’ peux pas mieux vous dire. Attendez, je l’ai planqué sur l’armoire, pas que ces friponnes de boniches m’ l’ secouassent. Merde, j’ le trouve plus. Ah ! si, l’ v’là. Il est un peu poussiéreux, vu qu’ le ménage sur les armoires, qu’on soye en Suisse ou chez les Berbères, c’est du kif ! Ces dames doivent z’avoir peur d’ craquer leur corset, j’ suppose. Le temps d’ souffler dessus vous le rend’ présentab’. Voilà, goûtez, ma gosse. Comparés à ça, vos salamis italoches, c’est du zob de girafle ! Vous sentez la pistache, grand-mère ? Ça s’ laisse vivre, non ? Bouffez, bouffez, r’tenez-vous pas ; j’ vais rec’voir un autre arrivage demain mominge.

Elle est dominée, la douairière. Docile tout pleine. Elle clape le cervelas du bout des doigts. Pendant ce temps le Plantureux la lutine. Main sous les jupes en un affectueux mouvement de va-et-vient (qui va plus loin qu’il ne revient).

— Eh ! dites donc, ma caille, ça n’ vous réussit guère la pension jockey ! J’ sens la viande qui pendouille comme une serpillière mouillée su’ un manche à balai ! V’s’ allez pas m’ rester dans c’t’ état, sinon vous trouverez plus personne pour le décarpillage. On dérape dans la tristesse, ma grande ! On va morfondre du calbute, à vous considérer l’étalage. Vot’ bascule, v’s’ en avez rien à branler, ma poule. Vaut mieux p’ser dix kilos d’ trop et avoir une bite dans l’ train, que de chiquer les mannequins en créant la panique autour d’ soye.

Il lui relève la jupaille jusqu’au nombril.

— Holà ! Poupette ! Oh ! la ! la ! qu’est-ce que vous m’offrez en guise d’ frivolité ! Matez voir un peu dans la glace d’ l’armoire ! Non, mais c’est la catastrophe dans toute son horreur ! Je berezine, moi, d’vant une calamité pareille ! C’t’ un épouvantail sous la pluie, vot’ corps d’albâtre, mémé ! La surprise du chef, elle va pas dans l’ sens d’ l’Histoire, croilliez-moi ! Pour la tringlette, va falloir qu’ j’éteignasse les calbombes. Et même dans l’obscurité, j’ devrai m’ raconter des épisodes libertins. Faudra bien vous rassembler la moniche à deux mains, tell’ment tout ça part à dache, ma pauvre ! Sana, t’en as encore pour longtemps ? Si moui, j’ vais aller brosser médème dans ta turne, biscotte le temps travaille contre elle. Si je frime encore une plombe ses abats en dérapage, j’ devrai m’ mett’ aux absents, j’ crains bien. D’autant qu’ la masseuse m’a essoré pas mal, comme t’as pu voir. Si j’ la fourre, c’est vraiment parce qu’elle est marquise et qu’à Saint-Locdu-le-Vieux, on a toujours respecté la noblesse. D’ la personne titrée, ça m’ ferait mal aux seins d’ la décevoir. Mais franch’ment, j’ prévoiliais pas de tels décombres sous ses frusques, mémère ! J’ m’attendais pas à la Lolo Frigida d’ la grande époque, naturliche, mais j’espérais t’encore du potab’. Là, c’ qui m’ reste comm’ consolance, c’est d’ m’en faire une crêpe, un cataplasse. J’ m’ l’entortille autour du moustachu et j’ l’actionne av’c les moiliens du beurre.

Je moule un instant son merveilleux monologue pour coiffer l’écouteur. Ça cause toujours chez les Jaunets, et à tout berzingue. Tu croirais qu’ils jouent du xylophone, les trois ! Donc, je dois demeurer au poste, fidèle.

Comme pour procéder à cette opération j’ai dû m’accroupir derrière le plumzingue, Dudule oublie ma présence ; tous les animaux sont ainsi : ils ne sont conscients que de ce qu’ils voient. Sa Majesté vient d’entraîner sa piètre conquête blasonnée jusqu’à sa couche. La signora proteste un peu, en rital, pour la forme, établir son sens de l’honneur ; mais Belle-Pomme lui stoppe les giries péremptoirement :

— Ah ! non, ma belle, pas s’av’c moi ! J’ veux bien vous épousseter les toiles d’araignée pour vous faire une fleur, mais si faut t’encore que j’insistasse pour grimper un produit qui s’est fait virer de chez Vivagel d’puis des illustres et des illustres ; je crille pouce ! Au lieu d’ chiquer à la jeune fille violée, v’ fereriez mieux de copérer ! Commencer à m’ démarrer à la manivelle, merde ! C’t’ inhumain, quéqu’ part, d’embroquer un’ vieille serpillière comme vous, marquise. J’ vous le dis sans jambage. Enl’vez-moi vot’ dentier, chérie, et entr’prenez-moi au calumet de l’happé, qu’ sinon vot’ trappe s’ra trop pétroite pour m’empiffrer le joufflu. Voualà ! Bravo ! Vous avez tout pigé. Dès l’instant qu’ vous y mettez du vôt, ma Révérente, on est partis pour la gagne !

Ce qui suit n’est pas très plastique, au plan formel, comme on cause dans les galeries de peinture, mais mérite le voyage. Moi, vautré sous le pucier, près de l’attaché-case enregistreur, je me fais l’effet de Bourvil dans la Jument verte, quand sa brave mère se fait loncher par un soldat alboche qui la lime en tant qu’uhlan. Alexandre-Benoît Bérurier est un forniqueur d’élite, un vaillant qui sait surmonter les difficultés et les désillusions. L’extrême sensibilité de ses organes lui permet de s’adapter aux situations les plus critiques. J’ignore quelles images supplétives déferlent dans son imaginaire pour qu’il puisse venir à bout de ce catafalque ambulant, il n’en reste pas moins qu’il comble la marchesa avec brio, lui arrachant des plaintes, des soupirs et des cris qu’on n’oserait espérer d’une femme de sa condition, latine, certes et même chaude latine, mais appartenant à une caste où l’on prend son pied en sourdine, sans rameuter le voisinage.

Elle émet des râles kif les actrices putasses des films pornos, lesquelles enregistrent le son « après « le savant coït pour qu’il fasse plus authentique. C’est très profitable à Sa Majesté. Voilà qui le stimule ! Il s’enrogne d’amour, le Sauvage, comme toujours dans les étreintes capiteuses. Faut qu’il débonde à bloc, l’artiste.

— Ah ! t’en veux, vieille seringue ! Y t’ fait fumer l’ réchaud mon braczif géant ! Tiens, carnemolle ! N’en voualà ! Chope, morue, c’est bon pour ton fion poussiéreux ! Tu t’ régales, hein, vieux tableau ! T’y croilliais plus, une bitée d’ c’t’ importance, sorcière ! C’est plus mouillant qu’ la tour d’ Pise, hein, carabosse ! Qu’est-ce tu croives, catastrophe : l’Italie, l’Italie ! Zob, à la fin ! T’es z’en train d’ te goinfrer français, mégère ! Pas un Macar calamistreux qui t’eusse voulu fourrer, sac à mites ! J’ sus pas pressé, la mère. J’ peux t’ braquemarder jusqu’à ce t’aies un brasero dans la chaglatte. Quand j’ m’en irerai de ta molluxe, tu pourras pas t’asseoir su’ aut’ chose qu’ de la crème glacée, l’ancêtre !

Mes Japs se sont tus.

Je perçois un claquement de lourde. Alors, je stoppe l’enregistrement, récupère la cassette et m’esbigne pudiquement avant la fin, que je devine triomphale, de ce morceau de haute bravoure !

APITRECH III

Combien j’ t’ai dit qu’il parlait de langues, Mathias ? Vingt-huit, hein ? Plus, tu crois ? En tout cas, sur le lot, y a le japonais et, dans le cas présent, c’est essentiel.

Je le regarde usiner, le frère. Beau à voir. L’homme en plein phosphore ! Le cycle de l’azote dans ses œuvres. Un magnéto est posé sur son bureau. Il a placé un grand bloc de papier entre l’appareil et lui. Une pointe Bic à la main, il écoute, regard mi-clos. Temps à autre, il rouvre ses lampions pour noter quelque chose : des bouts de phrases hâtivement griffonnés, juste remémorer l’essentiel. Par la suite, il se mettra au charbon pour un décryptage complet. Mais dans un premier temps, je lui ai demandé de me résumer le topo.

Bon, il esgourde. Je ne sais pas si le texte enregistré vaut celui qui s’échangeait dans la chambre du Gros pendant ce captage clandestin. Les cris de la marchesa, les stances de Béru. Philosophe, le Mammouth, tu remarqueras. Dans ses pires calembredaines, tu trouves les traces de son bon sens congénital. Il sait la vie, la comprend, la malaxe, l’ajuste à ses mesures. Il possède la poésie du lard, Bérurier : la plus subtile de toutes. Et cette volonté farouche, parlons-en ! La manière somptueuse dont il a assuré le coup de la vieille. Et pourtant, crois-moi, pour chevaucher cette relique, fallait du nerf et une énergie surhumaine. La bande, c’est capricieux ; ça se laisse mal domestiquer. T’as plus vite fait de dresser un escargot qu’un paf. Si les sens renâclent, il est pratiquement impossible de leur imposer ta loi. Mais lui, unique bipède capable d’une telle prouesse, il se joue des navrances physiques, l’Emérite, et contraint son sexe.

Elle a reçu sa volée de chibre vert, la marquise. Dans une immense clamance éperdue. Ses cris ont alerté la gent larbienne et des filles de salle, des hommes de peine, des femmes de tête, des garçons de bain sont survenus en grand nombre pour voir ce qui se passait.

Ils sont venus, ont vu, ont été vaincus par l’admiration.

La mère marquise, en cours de liquéfaction, écartelée sur le plumard, et Sa Majesté surdimensionnée courant sur son erre dans la vénérable personne pour l’accomplissement privilégié des derniers spasmes. Puis, se retirant, le braque encore impétueux et dodelineur, et faisait front à la populace. Superbe, grandiose, même, j’ose affirmer. Ramenant tous les regards à son mandrin rubicond, si effarant.

Et, à peine troublé par ces présences, lâchant en guise de boutade :

« — Encore un que les Boches n’auront pas ! »

Comme disait mon père, après chaque repas pris à la ferme, en repliant son Opinel.

D’une démarche mécanique de porte-drapeau, gagnant le lavabo pour un rafraîchissement express du matériel. Tout en commentant :

« — Si on s’occup’rait pas d’ nos chères vieillardes, on s’rait des criminels. Ell’ ont droit à la brosse comm’ toute une chacune, vous n’ croilliez pas ? »

Se remisant coquette avec difficulté, compte tenu qu’elle s’attardait dans ses raideurs bibliques. Ajoutant encore, agacé par le silence général qu’il croit hostile :

« — Quand t’est-ce on peut emplâtrer une carne dans c’t’état, vous jugez-t-il des performances dont on est possib’ av’c des jeunettes comme j’en distingue parmi vous ? »

Mémère haletait sur la couche ravagé par le séisme. Dur dur de retrouver ses esprits, et plus encore la position verticale et l’équilibre permettant de la conserver.

Lui, galant, offrant la main de l’abnégation à la personne pantelante.

« — Allons, la grand-mère, Ramona, c’est terminate, faut r’gagner vot’ mouroir, ma Bichette ! »

Et d’un geste de super-prélat, il bénissait l’émeute, tel le toréro brindant à la foule.

« — Alaise en pet, récitait le Preux, Y aura plus d’ découillade pour aujord’hui. Les celles qui veuillent r’tenir leur tour pour d’main, auront qu’à s’ présenter après le caoua du morninge pour un p’tit canter matineux. »

Béru for ever ! dis-je toujours.

Pour ceux qui ont quelque chose entre les deux burnes.

— Voilà, commissaire !

Je redescends en vrille, redresse l’appareil au dernier moment et me pose dans le regard de Mathias.

Il vient de stopper le magnétophone.

— Alors ?

— Bizarre, étrange, stupéfiant !

— La progression est bonne, complimenté-je. Metz Angkor ?

Le Rouquin consulte ses notes.

— Il n’a pratiquement été question que de poids.

— De quel poids ?

— De celui de chacun des deux hommes. La fille s’est livrée à des tas de calculs.

— Quel genre ?

Il relit ses notes partiellement et hoche la tête.

— A première vue, cela semble plutôt saugrenu, reprend l’Incendié. Vos deux Japs pèsent respectivement 124,600 et 127,300 kilos après avoir absorbé à jeun 2 litres d’eau chacun, d’une seule traite.

— C’est une histoire de dingues, interrompé-je.

— Je vous l’avais dit, monsieur le commissaire. La fille leur a précisé que les directives étaient les suivantes : ils doivent atteindre en commun le poids de 255 kilos pile une fois leurs 3 litres d’eau bus.

— Intéressant, bien que je n’y comprenne rien.

— Attendez, il y a plus loufoque encore. Ils sont chargés de s’entraîner à uriner de concert de manière à évacuer simultanément environ 3 kilos d’urine.

Mes yeux doivent ressembler à ceux d’un chat déféquant dans la braise et se morflant un brandon dans les claouis.

— T’es sûr de bien comprendre le japonais, fils ? m’inquiété-je.

Il ne rougit pas, car à l’impossible nul détenu, comme dit Béru, mais il pince les lèvres et son regard se fait un bref instant flétrisseur.

Comprenant que je viens de le blesser, je m’empresse de lui bourrader l’épaule.

— Je te chambre, Mathias. Ta science n’est jamais prise en défaut. Et comment mes deux monstres parviennent-ils à licebroquer trois litres d’urine à eux deux, dans la foulée ?

— Forte prise de diurétique et une rétention de deux heures au moins.

— C’est-à-dire que chacun avale ses deux litres de flotte, puis prend un ou deux comprimés de Modurétic, après quoi il se retient de lancequiner une paire de plombes avant d’ouvrir les vannes ?

— Exact.

— Voilà bien l’ordre le plus extraordinaire que j’ai jamais entendu donner au cours de mon édifiante vie en comparaison de laquelle celle du père de Foucauld ressemble à une blennorragie mal soignée, fais-je.

— La fille est revenue à plusieurs reprises sur l’impérieuse nécessité d’atteindre les 255 kilos et de lâcher 3 kilos sous forme de miction.

— Autre chose ?

— Oui, il a été également question du poids de leur tenue. Celle-ci se composerait d’un slip, d’un pantalon de toile et de sandales de plastique. L’ensemble devra peser un kilo, lequel sera inclus dans le total de 255. Elle a ajouté que les sandales permettraient, le cas échéant, de corriger une miction inférieure à 3 kilos de quelques centaines de grammes. Ils devraient alors les ôter l’une après l’autre, en respectant un intervalle de dix secondes. Mais je vais procéder à une transcription plus précise de cet enregistrement, monsieur le commissaire, et vous en ferai tenir une copie dans les meilleurs délais.

Il s’exprime comme un fabricant de pièces détachées pour godemichés télescopiques, Mathias. « Dans les meilleurs délais », ça fleure bon sa lettre d’affaires !

La porte s’ouvre à grande volée et l’inspecteur Blanc se pointe, impec dans un costume prince-de-galles aux tons violet et bleu. Chemise lilas, cravate en tricot lie-de-vin. Il est crêpé de frais, parfumé à la lotion « Flocon de Lune » de Canal et il mâchouille la tige d’une rose. Il époustoufle, mon copain noirpiot ! Tu croirais Sydney Poitier dans Devine qui vient claper.

Ses douze stylos réclames sont à la parade dans la poche supérieure de sa veste, façon cartouchière cosaque.

— Salut, les mecs, fait-il. Qu’est-ce que vous manigancez ? Vous êtes chiés, tous les deux !

Pleinement remis de sa grave indisposition consécutive à seize centimètres de lame suédoise dans la région du cœur[4], Jérémie est une espèce d’hymne à la vie. Son sourire, tu dirais le bord d’un chalet, au plus fort de l’hiver : y a moins trente centimètres de neige entre ses grosses lèvres.

— Dis donc, fais-je, tu te saboules Epsom, toi, pendant tes convalos ! Où as-tu dégauchi un costard à ce point britiche ? Tu ressembles au prince Charles qui aurait pris un bain d’encre de Chine !

— M’aurait étonné qu’à mon retour tu ne me balances pas un de tes vannes racistes, mon vieux, soupire M. Blanc. Avec vous autres, quand on ne ressemble pas comme vous à une merde de laitier, c’est d’emblée le quolibet ciselé crème de con !

Je m’approche, le biche aux épaules et l’accolade.

— Bienvenue à la Grande Volière, râleur ! Dis voir, ils ne t’ont pas simplement réparé, mais refait à neuf, à l’hosto !

— Quand on travaille sur de la matière noble, l’œuvre d’art naît plus facilement, assure-t-il modestement.

— Ça va, Ramadé ?

— Une reine !

— Et ta chiarderie ?

— En plein déploiement.

Je me fends le pébroque.

— Un jour, j’organiserai une sauterie à laquelle je convierai tous vos lardons, à Mathias et à toi, ce sera pas triste. Par exemple je ne ferai pas ça à la maison, n’étant pas assuré contre les dégâts des zoos !

Jérémie se tourne vers le Rouquin :

— Allusion voilée à mes enfants qui, pour môssieur ton commissaire de mes deux, ressemblent à des singes !

— Allez, la converse va pas dégénérer, espèce de primate ! lancé-je.

— D’accord, seulement je préviens, dit gravement Jérémie : je me fais pas trouer la paillasse sous les couleurs de la Rousse pour encaisser ensuite des pauvretés à propos de ma race, sinon je largue tout et je regrimpe à mon cocotier, du haut duquel je vous pisserai sur la gueule !

— T’as de nouveau bouffé du lion ! ricané-je ; nos humbles steak-frites ne te suffisent donc plus ?

Là, il va exploser, mais une bombe ne lui en laisse pas le temps !

Ce ramdam ! Ce tohu ! Ce bohu !

L’onde de choc nous fait grimper les testicules dans le gosier. Puis c’est un court silence, mais tellement intense qu’il paraît se prolonger par-delà l’infini. Un silence cosmique, intégral. Quand un astronaute fait une virouze hors de sa capsule Machinchose, s’il ne pète pas, il doit goûter cette rigoureuse absence de sons.

Et puis c’est le tumulte. Le bruit de l’horreur. Des cris de souffrance, des appels affolés.

On se précipite.

Une partie des bâtiments est nazebroque. Y a un cratère grand comme le trou du cul d’Henri III au mitan. Ça bée à gauche de la cage d’escadrin. On aperçoit des bureaux éventrés avec des inspecteurs ensanglantés dedans, pétrifiés dans leurs attitudes du moment. Le burlingue du brigadier Poilala, un très modeste meuble, est cassé en deux, au-dessus de nos têtes, et Poilala idem, dont une moitié (la supérieure) pend au-dessus du gouffre, accrochée aux barreaux tordus de la rampe. C’est effroyable à regarder. Je l’avais jamais vu nu-tête, le brave brigadier, je me doutais qu’il était chauve sous son kébour, mais à ce point, franchement, j’étais loin de m’en gaffer. Il y a une couronne de tifs châtain-roux-grisonnants ; et puis un œuf d’autruche à la coquille lisse comme du parchemin et si pointue qu’on voit mal comment le cerveau aurait eu la place de se développer dans cette exiguïté et que, une fois sa mort perpétrée, il devient évident qu’il ait été brigadier-planton, le brave.

Cher Poilala ! En un éclair, j’imagine la prise d’armes dans la cour de la Préfecture de Police, son cercueil drapé de tricolore, avec son humble képi posé dessus pour qu’objets-inanimés-avez-vous-donc-une-âme, et le grand Chirac, si sympa avec sa frime de brochet de luxe, prononçant l’horloge funèbre du défunt, comme quoi cette nature d’élite de Poilala, à la carrière fulgurante, dévoué jusqu’à la mort a, tout ce qu’il y a de volontiers, offert sa pauvre vie de vieux con à la France. Et que la France, pas si salope qu’on pense, a tout pigé et lui vouera une reconnaissance de trois mètres de long en cent quarante de large, pour services trois pièces rendus — à la natation ! Tout ça, depuis sa petite tribune pareille à une pissotière d’une place, le chéri ! Tous les matins, par ces temps de mort : horloge funèbre. Même quand les terroristes font relâche, il va funébrer à blanc, le grand, pas perdre la voix. Et le petitou de l’Elysée, depuis sa voie de garage approuve hautement : « Moi aussi, moi aussi ! » qu’il télégraphie. C’est devenu sa manière de gouverner, à Trotte-menu. Moi aussi. Il est passé approbationiste. Tout le parcours, quoi !

Moi, spontanément tout ça, je le visionne et l’écoute en regardant pendre le corps déchiqueté du bon zig. Si gentil, service-service, obtus, dévoué derrière sa grosse moustache qu’il se plaisait à effiler, comme le faisait Badinguet pendant qu’on dérouillait vilain à Sedan et les environs !

Du monde se pointe de partout. On s’interroge : « Quoi qui gn’a ? Qui qu’a fait ça ? »

Les vitrines sont pâles. Une bombe en plein chez nous autres perdreaux, faut pas craindre ! Avoir une vraie intense envie de nous traiter de cons, tous !

Je m’élance dans l’escadrin. Manque les trois dernières marches, lesquelles ont chu sur les jambes de l’officier de police Manivel, deux laitages au-dessous, ce qui le fait clamer comme mille putois, le pauvret. Malgré ce manque à l’escalier, je bondis au niveau supérieur. L’autre moitié de Poilala est assise sur sa chaise plantonesque en bois ciré et garnissage cuir véritable. Ça pue à s’en boucher les orifices à la cire à cacheter. Un corps ouvert, comme infection, y n’existe rien de plus pire. Jamais laisser un corps ouvert ! je recommande. Contrairement à une porte, il n’est pas fait pour être ouvert ou fermé, mais pour être à tout jamais fermé ! Putain ! la veine qu’on a, nous autres tous, de trimbaler cette abomination en nous, sans incommoder trop le prochain ! Tu parles d’un beurre ! Que juste parfois on fournit l’échantillon par le haut ou le bas, avec nos foutues soupapes. Les copains sourcillent, froncent les narines. Y a des effluves, qui partent itou par les pores de la peau (plutôt l’appeau des porcs !). Ça te déclasse un individu. Cela dit, on s’efforce de rester fermés, les humains. Que sinon, c’est la fosse d’aisance, doublée fosse commune, qui part à dache.

Le mur qui sépare l’antichambre du bureau directorial a valdingué et, par une béante brèche, t’aperçois Achille dans toute sa royauté, assis dans son beau et pivotant fauteuil, devant les jambes larges écartées de sa Mlle Zouzou en cours. Il était occupé à lui pique-niquer le trésor, cette ravissante, au moment de l’explosion. C’est son grand vice du troisième âge, Achille : la dégustation à domicile. Il baise avec la langue depuis lulure. Un gastronome ! Sa serviette brodée à son chiffre devant la cravate, il clape sa partenaire tandis qu’il met à chauffer du Wagner sur son électrophone pour lui couvrir les plaintes.

Et là te dire si le hasard fut malencontreux et nocif, la tendre élue s’est morflée dix kilogrammes de briques sur la gogne pendant qu’il lui pratiquait sa suave tyrolienne à moustache, le Dabe. La môme n’est peut-être point morte, mais elle porte une vilaine plaie saignante à la tronche ; son chevalier de la lichouille peut toujours solliciter ses dix-sept muscles striés, innervés par le grand hypoglosse qui active sa menteuse, elle n’est pas prête de lui accorder sa rosée du matin, mam’selle, inanimée à un point tel !

Je pige, en un éclair, que ça risque d’être mauvais pour son haut grade qu’on le découvre dans cette attitude si peu conforme à l’idée qu’on se fait de ses fonctions, mon Achille. Alors je précipite. Biche la donzelle dans mes bras, l’étends délicatement sur le tapis, lui fourre un bloc de faf dans une main, un crayon dans l’autre, puis rabats sa jupe plissée. J’arrache la serviette du cou de mon valeureux chef.

— Du nerf, patron ! C’est un attentat à la bombe !

Il est basourdi complet, le pauvre vieux. Sa langue continue de frétiller pour une minette éperdue, à vide. Moulinex ! Tu ferais grimper une mayonnaise à l’allure effrénée qu’elle trépide.

Je lui colle une mandale pour le faire revenir à lui. Mais sa pomme, perdu en plein, il met son bras en parade, kif un chiare et pleurniche :

— Non, papa ! Non, papa ! C’est pas moi qui l’ai fait !

T’imagines Napoléon, à Waterloo, bédolant dans son falzar en voyant radiner Blücher !

— Ressaisissez-vous, m’emporté-je. Qu’est-ce que c’est que ce plat de porridge qui se prend pour notre directeur ! Ecoutez-moi. Quand la bombe a éclaté, vous étiez en train de dicter une lettre à une nouvelle secrétaire qui se trouvait à l’essai. Vous arrivez à piger ça, avec la motte de beurre rance qui vous tient lieu de cerveau ?

Il opine.

— Oui, oui, courrier ! Il fait ! Courrier de Lyon ! Duboscq, Lesurques !

— Vous n’êtes pas blessé ? m’inquiété-je soudain, devant ces divagations divagantes.

— Pipi ! il pleurniche.

— Viens, Chilou, je m’apitoie, viens mon vieux bébé rose, papa Tonio va te conduire aux toilettes. Tu peux sortir ta bébête tout seul, mon trognon ?

— Pipi ! répète-t-il.

Je tire son fauteuil, et alors je constate deux choses : il a déjà licebroqué dans son froc, ça c’est la première et la seconde, c’est l’adorable slip ténu, noir, endentelé de Mlle Zouzou posé sur le burlingue. Des collègues arrivent à la rescousse. Presto, je me saisis de l’exquis trophée (elle était trop fée et j’en ai trop fait) et le glisse dans la poche supérieure de ma veste.

Les perdreaux sont mauvais, espère. Du suif dans la volière ! Une bombine en plein dans la Maison Pébroque ! De mémoire de flic on n’a jamais vu ça. C’est la pire des provocations. Un sacrilège ! Qu’ils attrapent le plaisantin et ils l’effeuilleront comme une marguerite. En feront un trognon. Il aura plus de poils, plus de dents, d’oreilles, d’yeux, de couilles, de bras ni de jambes. Juste une tête pour que le légiste puisse certifier qu’il est mort en bonne santé, comme Herr Baader et ses potes.

— Vous êtes touché, monsieur le directeur ? s’inquiètent-ils.

Je réponds pour le Brave :

— Traumatisme crânien. Il a pris des parpaings sur la nuque, j’achève juste de le dégager ; occupez-vous de sa secrétaire. Il était en train de lui dicter une lettre…

Tout le monde s’affaire. M. Blanc qui fait partie des bénévoles vient m’aider à embarquer le Dabe jusqu’à l’étage inférieur. Là que des infirmiers vont se pointer sous peu avec leur matériel de campinge.

— Elle prenait le courrier à l’encre sympathique, la secrétaire, me dit Jérémie : y a rien d’écrit sur son bloc ; faut dire aussi qu’elle tenait son crayon à l’envers. J’ai remarqué déjà que, dans votre civilisation de bâtards, les secrétaires qui ne portent pas de culotte sont moins productives que les autres.

Et alors, franchement, ça se passe pile comme dans ma vision fulgurante…

Poilala dans un beau cercueil qu’il aurait jamais eu les moyens de se payer s’il était mort comme tout le monde d’un cancer de l’intestin. Du massif, vachement mouluré, avec d’énormes poignées en argent. Drapeau tricolore par-dessus ses deux tronçons. Kébour adorné d’un nouveau galon : il a été promu brigadier-chef à titre posthume. Sur un coussinet de soie, sa Légion d’honneur toute fraîche. Au premier rang, sa veuve, ou sa sœur, on ne sait pas très bien, déguisée en Belphégor. Son fils gendarme dans le Puy-de-Dôme en grand uniforme et sa belle-fille enceinte. Plus ses deux petits-enfants fringués comtesse de Ségur pour la pathétique circonstance.

Le Grand Brochet à besicles parle. Haut et sec. Comme quoi la France permettra pas que ce crime reste impuni. Qu’attends qu’on les attrape, ces poseurs de bombes, et t’verras leurs gueules ! Ah ! ils viennent narguer la police d’élite jusque chez elle ! D’accord, il enregistre, il prend note, il prend date (et même dattes, vu que c’est signé, non ?). Mais question d’ fléchir, zob ! De réfléchir, moui ! Volonté de fer ! On va bander comme des cerfs nos énergies, bordel ! « Votre héroïsme, brigadier-chef Poilala qui vous a conduitausacrifiçuprême demeurera dans les mémoires jusqu’après les informations de treize heures ! »

Il fait sobre, ardent ! Comme un carnassier qui déchire sa barbaque. Des coups de cisaille mandibulaire. Le verbe tranchant ! Un chef, quoi !

Tout le monde est galvanisé. Une lumière dorée d’automne éclatant mordore cette scène de qualité. Le Premier premier enchaîne sur la vaillance exemplaire, le courage impétueux, la totale abnégation de notre directeur, frappé à son poste de commandement et qui a su faire front à l’apocalypse soudain déchaînée. Impec, sur sa dunette. Sans broncher, alors que sa secrétaire Gisèle, pardon, gisait fracturée à ses pieds. Il salue cet homme des litres, pardon, d’élite, qui est un modèle pour ses hommes.

Des larmes naissent un peu partout sur ces rudes visages. J’en profite pour tirer de ma poche l’adorable slip de la malheureuse Zouzou et m’en tamponner le nez. Il sent exquisement la chatte fraîche et bien tenue.

Pinuche, dans un garde-vous oscillant, pleure à chaude lance. Je lui mets la main sur l’épaule.

— Allons, allons, César, il faut continuer…

— C’est ma faute, balbutie-t-il. Tout ça est ma faute : j’ai manqué de discernement.

— C’est-à-dire ?

— Le poseur de bombe : c’est moi-même qui lui ai indiqué l’étage du Vieux et le bureau de notre pauvre Poilala.

— Tu l’as vu ?

— Oui, un jeune type basané, avec une blouse bleue et une casquette des P.T.T. Il m’a dit qu’il avait un paquet express pour le directeur…

— Misère, soupiré-je… Misère…

Ainsi sont nos temps pourris, mes frères, où tuer est devenu une mission dont on revendique la réussite. Revendiquer le chaos (ou cahot, tu choisis) ! Revendiquer la tuerie aveugle et sans la moindre gloire puisque perpétrée à la sournoise : pas vu, pas pris ! Quelle grande honte humaine et comme Dieu (le tien, le mien, le leur) doit se mordre les doigts de nous avoir créés, fils de rien que nous sommes, lamentables germes de sperme mal interprété.

Le Pommier ministre a terminé son horloge, sa galvanisation, et s’approche de la famille Poilala pour condoléer à la main. Qu’ensuite, il marche au Vieux, lequel est dans un fauteuil, au mitan de la cour d’honneur car ses guiboles le portent mal depuis son traumatisme.

— Encore mes plus illustres compléments de compliments pour votre bravoure bravourissime, monsieur le directeur, fait le deuxième Premier des Français en tendant la main à Achille.

Et alors, tu sais quoi ?

Tu vas pas me croire tes yeux.

Une petite chose rose pointe entre le râtelier du Vioque. Au départ, on croit à son bout de langue. Moi je crains qu’il renouvelle l’exercice A’ de la minette chantée, le Dabe. Mais non : la chose rose sort de plus en plus, grossit, enfle, se fait boule luisante comme panse au soleil. Ça devient un gros ballon de chewing-gum qui, au plus fort de son obésité, crève d’un seul plouff !

— Exactement ! Je… heu… ne vous le fais pas dire, bredouille le Premier sinistre, abasourdi.

Ainsi s’acheva le destin de Poilala, brigadier-chef, mort au bureau d’honneur.

PITRECHA IV

L’organe endeuillé du Gros :

— Tu sais ce dont je viens d’apprend’, Sana ? Poilala est mort !

— Merci pour la nouvelle, riposté-je, mais j’y étais.

Du coup, c’est lui qui me réclame un complément d’info. Magnanime à pisser contre les meubles, je les lui fournis.

— Alors comme ça le Vieux est secoué ? résume-t-il.

— Une loque !

— Déjà qu’il était pas très frais d’puis quéque temps, tu croives qu’y va pouvoir r’prend’ ses activances ?

— Il a de la ressource ; d’ailleurs il m’est venu une petite idée que je vais aller tester sur lui.

— Laquelle sont-ce ?

— Secret professionnel.

— Va te chier !

— Impossible : chier n’est pas un verbe pronominal.

— Verbe pronominal toi-même, grand con !

Ces piètres insultes dites, il se met à tousser pour en trouver d’autres, mais tout ce qu’il ramène, c’est un glave dont je l’entends se défaire à travers la pièce d’où il me téléphone.

— Et tes Japs, ça boume ? Ils continuent de se faire du lard ?

Mon camarade oublie sa rancœur pour éclater de rire.

— J’ai opéré comm’ tu m’as d’mandé, l’artiss : j’ai déréglé toutes les balances d’ l’établissement, la nuit passée, pendant qu’ l’infirmière de noye allait à ses blablutions, consécutivement au coup de guiseau qu’ j’y ai mis.

— Je ne t’ai pas demandé de les dérégler, mais de les retarder.

— Deux kilbus en moins chacune, récite le Mahousse, ça n’ s’appelle pas dérégler, ça, p’t’êt ? Ce morninge, quand j’ sus été à la p’sée, l’infirmière m’a complimenté sur ma maigritude : « Vous voilliez bien qu’av’c de la persévérance on y parvient », qu’elle gazouillait, l’infante ! Par cont’ ça n’ faisait pas l’ blot des deux bouddhas. Mine de rien, j’ me tenais dans la péripétie quand t’est-ce y z’ont escaladé la bascule. En s’voilliant en perte de vitesse, y l’ont eu saumâtre. Tu les aurais entendus jacasser ! Et moi, sans perd’ une broque, du temps qu’y rouscaillaient, j’ai bondi dans leur turne où qu’ils ont une balance privée pour leurs tests. Rapidos, j’ l’ai réglée à l’heure des autres.

— Bravo ! Je suppose qu’ils vont mettre les bouchées doubles pour combler le déficit ; dès lors, ils dépasseront le poids prévu.

— T’as compris à quoi ça correspondait, ce micmac ?

— Pas encore, mais nous l’apprendrons un jour, Gros.

— Et le filou qu’est été déposer c’t’bombe pour l’ Vieux, t’as une piste ?

— C’est pas moi qui suis chargé de l’enquête.

— Pace qu’ t’as b’soin qu’on t’ charge de l’enquête pour courir après un gonzier qui nous prend pour des nœuds volants ! Tu changes, Sana. J’ voudrerais pas t’alarmer, mais tu changes, mon pote !

Il a un immense soupir fustigeur et raccroche.

Je l’imite. Maria m’apporte mon caoua. Tu la verrais frétiller du fion, cette bêcheuse. Depuis qu’ je l’ai vergée, par une nuit sans lune où le spleen cognait dur, elle se prend pour une superstar hollywoodienne de l’époque du muet. Ses regards chavirés, ses cils qui palpitent, ses soupirs silencieux qui lui font grimper les loloches à laitage supérieur, tu te poignardes le cul avec une francfort que tellement c’est drôlet. Elle voudrait retâter de la membrane, notre Ibérique, mais ma pomme dis : prudence, prudence ! Je laisse les toiles d’araignée lui retisser une virginité. Les liaisons ancillaires s’achèvent toujours mal : par des lettres anonymes pleines de fautes d’orthographe ou de la mort-au-rat dans le brouet ! Faut se gaffer. Quand elle roule des miches devant moi, comme une caravelle par gros temps, je feins de pas piger. Amnésique, l’Antonio. Les allusions, comprends pas. J’oppose mon angélisme à ce succube (me montrant assez incube, de ce fait !).

Elle dépose le plateau sur ma table surchargée de mes écrivailleries en cours. Ordinairement, c’est ma Féloche qui me monte le petit déje ; ne laisserait ce soin à personne, m’ man.

— Ma mère n’est pas là ? m’inquiété-je.

— Elle avait rendez-vous à l’école pour le pétit Antonio qu’il n’est pas saze.

Tiens, elle m’a caché ça, ma chère vieille, peur que je torgnole notre adopté. En voilà un, par instants, je me demande si l’hérédité le tenaille pas. Fils de bandits, ça laisse des gènes crapulards dans le corps, fatal. Faudra que j’étudie son cas.

— Ensouite, la Madame, elle féra le marché, ajoute Maria en me brandissant son pubis à travers sa robe.

Elle précise bien, par ce renseignement, qu’on est seulabres dans la strasse, les deux, et que je peux tout à loisir lui en pousser une de vingt-cinq centimètres dans le convertisseur des sens.

— Bon, merci, Maria ; il faut que je me dépêche, j’ai un rendez-vous important avec mon directeur.

Elle traîne sa déception avec harassement jusqu’au palier. Laisse longtemps son regard de reproche dans l’entrebâillement de la lourde au risque de l’y coincer. Mais moi, agacé, sauvage dans mon genre, je branche la radio et cesse de m’occuper d’elle.

Une plombe plus tard, saboulé Prince Charmant, je me pointe à Neuilly, chez Achille. Son vieux valet britannique m’ouvre. Tronche de croque-mort qui aurait perdu sa femme, devenant ainsi son propre client.

— Comment est monsieur, ce matin ?

— Toujours pareil, Sir.

— Il est prêt ?

— J’achevais de lui passer son veston.

— Alors en route. Une fois à la Grande Maison, faites-le entrer par-derrière et guidez-le jusqu’à son bureau. Vous ferez attention à l’escalier : on a remplacé les marches manquantes par un praticable de bois en attendant qu’il soit refait à neuf.

— J’y veillerai, Sir.

— Je vous y attends.

Dans ma Maserati, y a Mélanie, un ravissant sujet auquel je confie mes états d’âme et ma bibite, certains soirs. C’est une charmante gamine qui a lu Maupassant et s’est installée un petit entresol Renaissance dans le quartier Saint-Lazare. Elle y reçoit quelques privilégiés à qui elle distribue des numéros d’ordre. Ils sont cinq ou six : des chefs d’entreprise, des négociants de province, plus un académicien, à lui rendre visite et à assurer sa confortable matérielle. L’académicien est le moins généreux, mais elle le conserve pour le panache, exigeant même qu’il la saute coiffé de son bicorne. Une nature. Moi, je suis rangé dans le lot des amants de cœur, disons plus exactement, des copains de plumard. Je l’invite au restau et je l’emplâtre après l’avoir ramenée à son home. Tout ça de bonne guerre. Maupassant, que je te dis. Il existe commak de douces survivances des temps passés.

Parvenus à la Cabane Pébroque, je la conduis jusqu’au burlingue d’Achille. Elle est impressionnée comme si je lui avais passé les menottes. Mes confrères me clignent de l’œil parce qu’elle en jette vachement, la gosse, avec son faux Chanel grège à col de velours.

Je la prie de s’asseoir dans LE fauteuil du Dabe. Ils ont foutu des planches pour aveugler la large brèche causée par la bombe, mais ça ne suffit pas pour isoler complètement la pièce. N’importe, on fera avec.

Peu après, voilà Achille qui déboule, accroché au bras de son serviteur muet. La grande gagatte ! Il a l’air complètement fané, le dirluche. La commotion me l’a expédié dans l’enfance, mon chef vénéré.

Me souviens plus du nom de son larbin. Mais comme la plupart des domestiques britanniques se nomment Barnett dans les bouquins, je lui dis :

— Soyez gentil, allez nous attendre dans le couloir, Barnett !

Et comme il y va sans protester, c’est peut-être bien qu’il s’appelle Barnett, non ?

Mélanie s’est levée à l’entrée du Dabe. Elle a amorcé une révérence de petite fille modèle, mais devant l’apathie du bonhomme (l’apathie vient en mangeant, tu vois que c’est réel !) elle se garde pour elle.

Je pilote Chilou jusqu’à son poste de pilotage, le fais asseoir. Et il obtempère sans regimber.

— A toi de jouer, ma grande ! lancé-je à Mélanie.

Elle me virgule une mimique éperdue.

— Je suis gênée…

— Faut pas…

— Il est complètement à la masse, tu m’avais pas dit, enfin, pas qu’il l’était à ce point…

Je commence à fumer des naseaux.

— Ecoute, ma poule, nous sommes réunis pour nous livrer à une expérience, on va la tenter. Je fais appel à ta charité chrétienne.

Alors, bon, du moment qu’on lui tient ce langage, elle retrousse sa jupe et décachette sa fine culotte (noire à dentelle). Elle a le sens du devoir, ma petite péteuse. Puis elle s’installe sur le bureau, face à Achille, les petons posés sur les accoudoirs de son siège.

Pudiquement, je gagne le fond de la pièce afin de m’abstraire un max tout en continuant de superviser les opérations.

— Bon appétit, monsieur le directeur ! lancé-je simplement.

— L’inciter, tu comprends ?

Au début, rien ne se produit. Il paraît lointain, sous hypnose, l’Achille. Un canard qui vient de trouver un couteau et qui le considère sans se poser de questions.

— Tu devrais l’inciter un peu, merde ! lancé-je à ma collaboratrice. T’es pas à l’étal d’une boucherie, ma gosse ! T’es censée approcher les voluptés rares, non ? Mets-y du tiens : roucoule, bordel ! Quand je te gravis la face nord, t’entonnes une vraie mélopée, alors fais-lui le grand jeu !

Elle grommelle j’sais pas quoi d’inaudible, mais que je devine ingentil à mon endroit. Des trucs confus, comme quoi je lui pompe l’air avec mes conneries. Comme si ce vieux bronze romain allait sortir de la semoule juste en voyant son mignon frifri, Mélanie ! C’est la thérapie de masse ou quoi que je tente là !

Pourtant, la conscience jamais en vacances, la voilà qui attaque son manège enchanté. Le doigt de cour frénétique, les plaintes à haute tension. Les soubresauts d’invite. Du grand art. Qui te laisse rêveur lorsque tu en as ta part. Car enfin, qui te prouve qu’elle ne fait pas « semblant « avec ta pomme, puisqu’elle parvient à donner si parfaitement l’illuse du fade, la Merveilleuse ?

Moi, son cirque libertin me gonfle les voiles à outrance. Paré pour gagner le grand large, les potes !

Il est devenu tout de bon en marbre ou quoi, le pauvre Chilou. Déjà, marmoréen, il l’a toujours été, alors quoi, il s’est vraiment minéralisé sous l’effet de la bombe ? Et puis c’est the miracle (en anglais : LE miracle). Le Vieux a une sorte de geste importuné comme pour chasser une mouche à merde venue butiner son crâne. Son visage plonge vers les délices qui lui sont si largement proposés et il se met au boulot, le coquin, avec une fougue, une voracité de loup.

Très vite, ça s’entend que la Mélanie ne fait plus dans le factice. Que ses pâmades c’est du réel. Ses gémissements ont le son du cristal à présent. Faut dire qu’il l’entreprend de première, Mister le Dirlo. Lui, tu peux le considérer comme médaille d’or olympique de la minouche ! Cette technique ! La môme, à présent, pas question qu’elle réfrène. C’est le départ pour les horizons lointains. L’adieu aux basses réalités ! Elle chante « Beau ciel d’azur je viens z’à toi « à pleins poumons. Que ça branle-bas de combat dans la Grande Turne, fatal. Il est plus insonorisé, Achille, pour l’heure, avec une simple palissade de planches pour l’isoler. Ça radine de partout : d’en haut, d’en bas, de gauche et de droite ! Y a même le laveur de carreaux qui actionne à toute vibure la manivelle de son échafaudage pour venir mater par la fenêtre donnant sur le quai.

On perçoit des chuchotements, des gloussements. Je distingue la voix grasseyante du commissaire Bandoli qui explique à des survenants :

— C’est le Vieux qui bouffe une gonzesse ! Il est rétabli !

Et tout ce petit peuple de perdreaux fait à voix basse « Hip y pipe, hurrah ». Terriblement émouvant. Pis qu’une prise d’armes sur l’affront des troupes.

La Mélanie en est au point de fusion complet. C’est là que l’ultime étage de la fusée se libère. Elle lance un alexandrin superbe. Ça dit comme ça : « Vvvvvouiiiiiiiiiii »[5].

Le Vieux, bien qu’elle ait achevé sa croisière, continue sur son erre, l’esprit nettoyeur de tranchées. Il s’éclate en grand. Ratisse menu. Mélanie est contrainte de le refouler par la coquille, tellement qu’il en fait trop. Ne pas dépasser la dose prescrite, sinon tu craques. Un instrument léger, ces jolies dames. Faut être luthier pour les entreprendre.

Achille se renverse, content, ébloui. Dans le mouvement, il m’aperçoit.

— Vous étiez là, mon petit ? Deviendriez-vous voyeur, avec le temps ? Pas très beau, cela, à moins que le jeu n’en vaille la chandelle, naturellement.

— Il la valait, patron ! exulté-je. O combien !

Content, il sort son mouchoir et se tamponne le visage emperlé de toutes les sueurs[6].

— Dites-moi, Antoine, pendant que je… heu… discutais avec cette charmante jeune personne, j’ai entendu un formidable bruit ; rien de fâcheux, j’espère ?

Je m’approche tandis que Mélanie se reslipe.

— Il va falloir que nous parlions, monsieur le directeur. Tu peux nous laisser, Mélanie, ta prestation était inoubliable.

Une fois mis au parfum et nanti des épisodes qui lui manquaient du fait de son traumatisme, le Dabe se lève et m’ouvre grand ses bras de moulin avant.

— Sur mon cœur, San-Antonio ! déclame-t-il. Sur mon cœur, immédiatement !

Je me rends sans tarder à ce rendez-vous et il m’étreint avec force, pétrissant ma nuque, me donnant même aux joues des baisers dont je me passerais bien jusqu’à sa prochaine toilette buccale.

— Merci, mon petit, mon bébé, mon disciple. Merci ; vous m’avez sauvé. Il faut avoir, comme vous, une profonde connaissance de la nature humaine pour tenter pareille expérience ! Ma reconnaissance à tout jamais ! A tout jamais, m’entendez-vous, Antoine ? Que puis-je faire pour vous exprimer ma reconnaissance ? Souhaiteriez-vous que je vous adopte ?

— Ce serait avec plaisir, patron, mais j’ai toujours ma mère, heureusement.

— C’est juste. Et que le Seigneur vous la garde longtemps. Mais nous allons trouver autre chose. Attendez… Ça y est, ça vient, je sais !

Il s’éloigne de moi d’une quinzaine de centimètres et, me fixant droit dans les yeux, déclare :

— A compter de cet instant, je vais vous tutoyer. Tu es d’accord, mon Coco Rose ?

— Pour le tutoiement, certes, monsieur le directeur. Seulement, le Coco Rose, ce sera exclusivement dans l’intimité, si vous le voulez bien, ça pourrait prêter à confusion.

— Marché conclu, mon petit Lapin Bleu !

Et c’est là que l’interphone général (il ne fonctionne pas dans le bureau du Vieux, mais à cause de la brèche on l’entend) m’annonce que l’inspecteur Blanc demande à me voir d’extrême urgence…

— Je vous quitte, patron, avec votre permission, naturellement.

— Va, mon enfant, va, mon chérubin, vole à ton travail, moi je vais retrouver le meurtrier de notre cher Poilala ; car telle est ma mission, dorénavant. Toutefois, avant de me quitter, laisse-moi le téléphone de la frêle créature qui a si bien su m’arracher à l’aphasie. Je ne voudrais pas risquer des séquelles et son traitement me paraît miraculeux.

Plus excité que cent mille poux, le Noirpiot ! En m’apercevant, il fond sur moi, comme un huissier sur une pauvre veuve qui ne peut plus payer les traites de sa machine à laver.

— T’es chié, toi, mon vieux ! Depuis ce matin je te cherche !

— En fait de quoi tu m’as trouvé, tout est donc bien qui finit bien ! Pourquoi cette impatience à me voir, monsieur Blanc ?

— L’autre jour, après l’explosion, j’ai passé la soirée avec Mathias. Il était obnubilé par ton histoire des Japonais qui se font engraisser et qui doivent pisser trois litres d’urine d’une traite.

— Il y a de quoi.

— On a tourné et retourné ce problème une partie de la nuit, ainsi que les jours qui ont suivi.

— Bravo pour votre conscience et votre obstination professionnelles. Ce sont les êtres d’élite tels que vous qui assurent le rayonnement d’une nation.

Il me zieute, s’assurer que je suis pas en train de me payer sa bouille. Ma gravité l’indécise. Il ignore jusqu’où peut aller ma pince-sans-rirerie. Dans le doute, il fait comme les caravaniers de son pays : il passe outre.

— On échafaudait mille hypothèses, poursuit Jérémie. Toutes, après réflexion, nous paraissaient oiseuses. Mais, cette nuit, je me suis réveillé sur le coup de 3 heures, à cause de Tamoulé, notre dernier, qui met des dents et chiale à en réveiller le quartier. Pour le calmer, je le prends dans mes bras, tu comprends, mon vieux ? Non, t’es pas père, tu ne sais pas ce que c’est un gosse qui souffre. Tu voudrais qu’il te refile son mal.

Il renifle épais. Avec des naseaux pareils, il rengouffre un demi-mètre cube de morve, le grand primate. Ses narines, tu dirais deux plats d’offrande placés côte à côte. Quand il se mouche, il doit avoir l’impression d’attraper une paire de couilles de taureau, M. Blanc.

Son émotion se dissipe, ses yeux marqués de rouge désembuent.

— Et à part cela, ça consiste en quoi ? brusqué-je, manière de lutter contre les sensibleries du premier degré.

— C’est en berçant Tamoulé que j’ai pigé.

— T’as pigé quoi ?

— Pourquoi tes deux Japs doivent peser 255 kilos pile après ingestion de quatre litres de flotte.

— Raconte !

— Pour servir de contrepoids, mec.

— A quoi ?

— Ça, je l’ignore encore, mais on l’apprendra le moment venu. Ecoute bien la démonstration : un bras de levier quelconque, pour être en équilibre, doit subir une pression de 255 kg pile. On remplace la charge de fonte ou de béton initiale par deux hommes qui, ensemble, pèsent le poids exigé. Le bras de levier est alors en équilibre, tu me suis ? Dans un second temps, les deux hommes gonflés d’eau vident leur vessie : l’équilibre est alors rompu.

— C’est parce que ton môme t’a pissé dessus cette nuit que tu as découvert ça, grand fou ?

— Exactement, monsieur le commissaire à la con, exactement !

— Eh bien ! bravo ! C’est Newton et sa pomme, Christophe Colomb et son œuf, François Ier et sa chaude pisse ! Mais, sans vouloir te doucher écossaisement, à quoi nous sert cette découverte ?

Il me balance un regard plus épais qu’une porte Fichet.

— Quand tes deux obèses quitteront la clinique, je suppose que tu vas les faire filocher, non ?

— Il en est question.

— Sachant qu’à un moment donné ils devront servir de contrepoids pour une opération que je subodore hautement vénérienne, tu pigeras vite à quel moment il convient d’intervenir pour les empêcher de nuire.

— Tu es un remarquable limier, Jérémie, applaudis-je.

— Je sais, fait-il avec une telle sincérité qu’elle équivaut à de la modestie.

— Pour le moment, dis-je, les deux tas de graisse sont en plein cafouillage, Béru ayant bricolé les balances de l’Institut Rotberg.

— A quoi bon, fait M. Blanc, réprobateur. C’est reculer pour mieux sauter !

— Tu l’as dit, chéri : c’est reculer. Re-cu-ler : j’avais besoin de gagner du temps.

— Pour quoi fiche ?

— Viens voir, boy !

Je lui chope l’aile gauche et l’embarque vers les hauteurs, jusqu’à l’Identité où des hommes emblousés de blanc s’activent dans une lumière de laboratoire. Me dirige vers Courtapoint Jules, un illustre des lieux. Cézigue, c’est un fichier vivant. Les ordinateurs, il leur pisse contre. Tout dans la tronche. Il veut bien qu’on ait remplacé la traction animale par la traction mécanique, mais il dit que pour le cerveau humain, y a pas d’ersatz possible.

Je le prends en train de faire chier le clavier déglingué d’une machine à écrire avec deux féroces index, brutaux comme des becs de rapaces dépeçant une charogne. Ses potes sont équipés de modèles plus récents ; on trouve même dans le matériel des I.B.M. électriques. Mais Julot Courtapoint, lui, il est resté fidèle à sa Royale. Il me rappelle un copain d’école, le grand Cugnardet, qui utilisait un vélo de son grand-père tellement haut qu’il ne pouvait pas s’asseoir sur la selle et qui tant tellement ferraillait qu’à son approche les bagnoles grimpaient sur les trottoirs.

Devant lui, s’étale un poster représentant la fille qui a rendu visite aux Japonais. Photo prise par mister Mézigue à l’aide du minuscule appareil fixé à mon revers. L’objectif ressemble à une rosette d’officier de quelque chose. Tu le promènes partout, une pression discrète du pouce et clic, clac, Kodak, vous êtes à moi, m’sieur-dames !

— Chapeau ! m’écrié-je. Tu es arrivé à tirer ce portrait d’art de ma péloche arachnéenne ?

— Parfaitement, commissaire. C’est beau, la technique, non ?

Il ajoute en désignant le feuillet engagé sur le chariot de sa machine infernale :

— Je grattais justement pour vous ! Vous permettez ? Juste deux lignes encore et le rapport est à vous.

Le voilà parti à démanteler la cinquantaine de touches boiteuses étalées devant lui.

— C’est la gonzesse qui a rendu visite à tes deux castrats ? murmure Jérémie.

— Yes, monsieur Blanc !

— Belle gosse. Tu ne lui as pas filé la main au valseur ?

— Pas encore.

— M’étonne de toi, mon vieux : goret comme je te connais déjà !

Y a l’ami Courtapoint Jules qui blêmit devant sa Royale, de m’entendre pareillement traité.

— Dites, commissaire, ils sont plutôt familiers, les nouveaux inspecteurs, ronchonne-t-il sans cesser de taper. Dommage qu’on aille les chercher dans la forêt vierge, maintenant !

M. Blanc dont c’est pas le jour de grâce bondit :

— Qu’est-ce qu’il vient de dire, ce furoncle, Antoine ? C’est ma patte de gorille dans sa gueule de rat malade qu’il cherche ? Y a conflit de mammifères, dans cette boutique, décidément !

Ça devient intenable ! On va droit à l’hécatombe, au bain de sang, au « Tumulte d’Amboise », à la Saint-Barthélémy ! Pourtant c’est plein de gardiens de la paix de couleur dans Paname et tout baigne ! Alors pourquoi ça grippe dans la Rousse de haut niveau ? Ils ont l’air d’enrogner qu’un Noirpiot soit promu inspecteur, les vieux fonctionnaires de la Maison Poupoule.

Sans un mot, j’empare le feuillet que me tend Courtapoint. Son texte dactylographié lui ressemble : il déconne. T’as plein de lettres qui ne se sont pas imprimées, d’autres qui rôdaillent au-dessus des lignes comme des mouches à merde convoitant des étrons…

Je lis :

« N’GRUYER RÂ PÉ Dolorosa, née à Quezon City (faubourg de Manille) Philippines, le 16 juin 1962. Fille d’un riche négociant en coprah. En 1980, se rend à Boston pour y faire de hautes études commerciales ; mais n’y séjourne qu’un an et abandonne l’Université pour suivre son amant, un Syrien soupçonné d’appartenir à un groupuscule terroriste. Elle rompt tout contact avec sa famille. Le couple est expulsé des Etats-Unis peu après et va habiter Rome où l’on perd sa trace. L’amant syrien, connu sous le nom de Fépaça Seyssal, est tué à Londres en 84 au moment où il déposait une bombe dans le véhicule d’un important fonctionnaire israélien. Depuis sa mort, N’Gruyer Râ Pé Dolorosa aurait pris part à des activités terroristes ; une première fois à Athènes, au cours de l’attaque d’une banque, et une deuxième fois à Francfort, lors de l’assassinat d’un important industriel de l’Allemagne de l’Ouest. Toutefois, lors des deux opérations susmentionnées, sa culpabilité n’a pu être clairement démontrée. Elle séjourne actuellement à Paris, à l’hôtel Royal Friedland sous l’identité de Manuella Dubois, née à Saigon en 1959 d’un père français et d’une mère vietnamienne. »

— Tiens, dis-je, elle n’est pas coquette : il est rare qu’une femme se vieillisse.

Je présente le feuillet à Jérémie. Courtapoint en conçoit une sombre amertume. Avoir établi ce document pour qu’un chimpanzé en prenne connaissance lui flanque des idées de démission sous la coiffe.

— Je vous ai préparé une série de photos de la donzelle d’un format plus facile à transporter, grommelle-t-il.

— Merci, c’est gentil.

J’enfouille une demi-douzaine de portraits et tends à l’efficace grincheux le miel de ma satisfaction.

— Excellent travail, Jules. Compliments.

— Merci, monsieur le commissaire.

Il baisse le ton.

— Comment va le V…, heu je veux dire M. le directeur, commissaire ?

— Admirablement bien, Courtapoint : il s’est remis à bouffer !

— Ah ! bon, tant mieux ! Quand l’appétit va…

— Des culs, rectifié-je. Faut un commencement à tout.

Flanqué de M. Blanc, je me rends à ce Service particulier et dont nous ne parlons jamais à personne (et encore moins entre nous) qui est « la caisse noire ». J’y suis connu comme le houblon, ayant sans cesse besoin de disposer de fonds occultes pour mes déplacements à travers la planète. J’y jouis d’un statut particulier, établi depuis lulure, car l’on connaît mon intégrité foncière et l’on sait en haut lieu que si je claque pas mal d’osier, c’est toujours pour le boulot et que la pensée ne me viendrait jamais de distraire un fifrelin pour m’acheter un esquimau en dehors du service.

L’homme qui règne sur ce lieu tabou est austère et nous ignorons son nom. Tu dirais l’une des gargouilles de Notre-Dame qui souffrirait d’une hépatite virale. Il a les traits creusés, les yeux enfoncés, le nez plat, les dents rentrées, le teint jaune et le plus débectant regard que j’aie jamais vu dans une paire d’orbites. Il regarde chacun de ses contemporains comme s’il le soupçonnait d’être un escroc sadique d’avoir la vérole et de tenir une grenade dégoupillée dans sa poche.

Son secrétaire, un obscur cafard à paletot noir luisant, nous introduit après que j’eusse rempli un long formulaire en trois exemplaires.

M. Caisse Noire sourcille en découvrant la négritude de mon compagnon. Il hoche la tête pour répondre à nos saluts de cour et attend en goûtant sa salive que je subodore visqueuse et acide.

— Il conviendrait d’ouvrir un compte privé à l’inspecteur Blanc, ici présent, monsieur, fais-je. Bien entendu, M. le directeur cautionne ma demande.

Le désagréable quidam se met à regarder Jérémie comme s’il était un paquet sans maître déposé sur son paillasson.

— Pour quoi faire ? interroge-t-il d’une voix qui ferait sécher en trente secondes une charretée de fourrage (il prit son fourrage à deux foins).

— L’inspecteur Blanc va opérer une surveillance étroite dans un palace de la capitale et il doit y prendre un appartement.

— Lui ! s’exclame notre cruel vis-à-vis.

— Lui ! confirmé-je en soutenant son regard à l’amoniaque.

Il laisse filocher un long silence pendant lequel tu aurais le temps de lire « Guère épais » de Léon Tolstoï, puis soupire, exactement comme s’il décidait de laisser pratiquer l’ablation de ses trois testicules :

— Il va lui être remis une carte de crédit temporaire.

— Auquel il conviendrait d’adjoindre un viatique en argent liquide, ajouté-je.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on ne peut pas donner de pourboire avec une carte de crédit.

— Alors, il n’en donnera pas.

— Dans un palace, la chose est très mal vue.

— Cela n’a aucune importance, commissaire.

— En ce cas, je lui remettrai de l’argent sur ma cassette personnelle.

— C’est votre problème, commissaire.

Il tend la main vers Jérémie.

— Vos papiers, je vous prie…, inspecteur !

— Dis-moi tout, murmure M. Blanc tandis que nous ré-arpentons les couloirs en sens inverse. Il existe plus fumier que ce mec dans cette taule ?

— En cherchant bien on trouverait probablement, pronostiqué-je.

— C’est pas le pied, votre civilisation, mon vieux !

Je ronchonne :

— Eh ! dis voir, l’abbé, dans ton bled sur les rives du fleuve Sénégal, ils sont tous à canoniser, tes concitoyens ? Cherche bien et tu trouveras le lot d’ordures habituelles. Partout où il y a concentration d’hommes, il y a des salauds, des gentils, des poltrons, des téméraires, des vertueux et des viceloques ; n’importe l’hémisphère, le méridien !

Il réfléchit. Puis, honnête, acquiesce :

— Bon, alors j’y fais quoi, dans ton palace à la con ?

— La connaissance de la fausse Manuella Dubois.

— Et ensuite ?

— Si tu peux devenir son amant, ce sera parfait.

Là, il tressaille vilain, le Jérémie.

— Non mais ça va pas, mon vieux ! Moi, devenir l’amant de cette péteuse de merde, avec une épouse comme la mienne qui m’attend à la maison ! Tu te figures que j’aurais le cœur de tromper ma douce Ramadé, une femme qui me fait de si beaux enfants, un si bon bouffement et qui m’aime plus que le soleil !

— Notre métier a ses exigences, Jérémie. Il nous oblige parfois à laisser nos sentiments au vestiaire.

— Et pourquoi tu n’y descends pas, toi, le Casanova, au Royal Friedland ? Tomber des garces, c’est ton sport favori !

— Parce qu’elle risquerait de se méfier de moi. C’est une donzelle sur le qui-vive. Et peut-être m’a-t-elle aperçu à l’Institut Rotberg.

— Tandis qu’un grand con de nègre, c’est comme du pain blanc.

— Oui, mon frère : comme du pain blanc. Tu vas te faire passer pour un chargé de mission sénégalais : tu bricoles dans la diplomatie. Joue les vaniteux, les connards. Elle sera sûrement intéressée. Entre à fond dans son jeu. Sois ce qu’elle souhaite, tu piges ? Merde, c’est une expérience passionnante, non ? Plus captivante que de balader des merdes de chien le long d’un caniveau avec un balai ! Subjugue-la. T’es balancé comme une formule 1, mon drôle, et t’as une frime qui fait mouiller les gerces !

Au lieu d’être flatté par ces compliments, il prend un air excédé.

— T’es dégueulasse, mon vieux. Le cul, y a que ça qui compte pour toi ! Est-ce que tu as un idéal, seulement ? Si oui, il doit ressembler à un sexe féminin, non ?

— Quand on ne peut refaire le monde, on n’a que la ressource de prier et de baiser, lui réponds-je.

Non sans mélancolie.

CHAPITRE V

Un vieillard emmitouflé les observe, enfoncé dans l’un des fauteuils garni de chintz du bar.

Cheveux en brosse d’un blanc de cocaïne[7], moustache encore grisonnante, lunettes à monture d’or, il porte un complet d’une coupe archaïque, taillé à une époque où il était plus gros. Rosette à la boutonnière. Il tient entre ses jambes une canne élégante à pommeau d’argent ouvragé. Malgré sa vétusté, il se farcit un Pim’s number I au champagne ayant l’âge de mes artères, car le vieux birbe en question, c’est moi, Sana, le grand préféré de sa maman.

Il est rare que je me travestisse, étant peu porté sur les arsènelupineries ; le cas de fausse mangeoire dans lequel je me trouve immergé m’y contraint.

Ce déguisement pour remake des « Pieds Nickelés » me permet de séjourner au Royal Friedland sans risquer d’être reconnu de la Philippine, non plus que de M. Blanc, ce qui l’intimiderait.

Pour l’heure, il obéit consciencieusement à mes directives, sans paraître traîner un complexe trop harassant vis-à-vis de son épouse dévouée.

Assis au côté de Manuella Dubois sur un canapé bas, il tient le bras droit passé sur le dossier, derrière la ravissante. De temps à autre, l’extrémité coffee and milk de ses longs doigts effleure, comme par mégarde, le dos ravissant de la Jaunette, sans que ladite marque la moindre réaction. Et, comme l’assure le proverbe : « Kennedy rien, qu’on sent. »

T’ai-je précisé que je porte un appareil acoustique d’un genre très spécial, mis au point par le génial Mathias ? Lequel (pas Mathias, son appareil) permet de capter les conversations dans un rayon d’action de vingt-cinq mètres soixante-quinze ? J’écoute donc le dialogue qui s’échange entre Jérémie et Manuella aussi bien que si je me tenais assis sur leurs genoux.

Lui, il en débouche des chiées, comme quoi il est en France pour observer les structures de notre enseignement secondaire. Qu’au Sénégal, ils se demandent s’il est opportun de faire étudier les pouètes du Moyen Age en seconde, vu que Clément Marot, hein ? Vous m’avez compris ! Un poète tenté par « La Réforme » au point qu’il est obligé de se tailler chez les Ritals, merci bien ! Tout ça. Et puis Ronsard, bon ; mais s’il n’y avait pas eu Brassens pour le mettre en selle, un siècle après Sainte-Beuve, on ne le connaîtrait que comme valet de chambre d’Anchois Pommier.

Son érudition, peut-être que ça la fait tarter, Manuella. Mais heureusement ; il y a ces petites papouilleries discrètes dans le dossart, prometteuses ! La gosse, si elle aime le radada, elle prévoit de belles performances de son compagnon. Un Black pareillement baraqué, il a fatalement tout le reste à lavement, comme dit Béru. Ces mecs te déballent de leur bénouze un épieu pour la chasse aux phacochères (il est défendu de stationner devant les portes phacochères au Sénégal).

Quatre jours qu’elle glandouille au Royal Friedland, la miss. Elle doit commencer à morfondre. Comme je l’avais admirablement prévu, ce Noir lui inspire confiance. Elle se dit que c’est la brève rencontre idéale. Avec sa pomme, un coup de râpe sera sans conséquences. Alors, doucement, elle s’abandonne. Et lui, très bien, le problème scolaire étant évoqué presque réglé, il passe aux manœuvres de printemps. Il peut regimber pour chiquer les dons Juans, l’apôtre, il est doué pour le baratin d’antichambre, espère ! Sa chère Ramadé, je lui sens poindre des bois de cerfs à ramifications multiples !

Il lui dégoise des trucs que, ma parole, je pourrais débiter pour mon propre compte. Des poéseries pervenche ! Comme quoi, elle a la grâce féline de la panthère noire, cette jolie miss, et le velouté de certaines fleurs subtropicales dont il a oublié le blaze. Et d’autres enchanteries pas feignantes, je promets ! Qu’il a aperçu sa démarche, de dos, et que déjà son cœur de pauvre nègre s’est mis à boquiller au point qu’il doit finir et se vider les ventricules à la petite cuiller. Est-elle raciste, dites-lui ? Avec esprit, elle rétorque que quand t’as la peau couleur safran, tu te sens pas concernée par ces préoccupations salopiotement occidentales. Oui, mais, lui fait-il observer, vous êtes d’une blancheur liliale comparée à moi ! Et alors ? L’ébène vaut l’ivoire ! Formule planifiante. Maintenant, sa main à l’encre de Chine est posée carrément sur le cou de la superbe. Elle en frissonne. La tringlée est imminente, j’entrevois. Elle va se perpétrer dans le meilleur des laids.

Jérémie appelle le loufiat pour signer la douloureuse. Et alors, il s’opère un mouvement de foule dans l’entrée. Le bar si feutré, où passe, comme en rêve, une musique douce, s’emplit d’une tonitruance inconforme aux lieux. Quatre personnages viennent de pénétrer. Les besicles à verres plats du vieillard que j’interprète s’embuent. Il y voit trouble, le patriarche à la flan. Les survenants, tu veux tout savoir ? Ils se composent des deux monstres japonais, de Béru et de la marquise italienne. Là, tu pourrais placer un roulement de tambour pareil à celui qui ponctua la décollation de Louis XVI. Un râ de ville ! Ou un râ de dégoût !

Ma comprenette titube. Tout chancelle, tout Jacques Chancel, tous en Shell, tousse en selle !

Stupeur de voir débarquer ce quatuor.

Angoisse d’assister à l’effondrement de mon plan, car ce gros connard de Béru va apostropher M. Blanc. Adieu, dévot, bravache, cocon, cuvée ! Le vieux contemple d’un œil marri son infortune ainsi répandue !

J’ôte mes besicles pour mieux voir ! Mon sonotone, pour mieux entendre. J’ôterais mes dents si elles n’étaient authentiques, ma prothèse érectilo-copulatoire, si je ne m’accouplais avec mon organe naturel.

Les quatre personnages s’approchent du couple en lacet. Les deux baleineaux Japs y vont de leur séance de courbettes en balançant des « ayaya kaka, ayoyo koko » de leurs voix fluettes d’eunuques engraissés à la farine de maïs. Qu’après quoi, ils font les présentations :

— Misio Bê-Rû ; marquesse Roubignoli.

Le Gravos y va itou de plongettes orientales. Il a appris, ce surdoué sublime, il reste sans réaction devant Jérémie, lequel s’est empressé de proférer un « Ravi de faire votre connaissance » appuyé. Simplement, il feint de ne pas voir la main que celui-ci lui tend.

Tout le monde prend place à une grande table basse et je ne sais qui (M. Blanc je crois ?) commande du champagne. Vite fait sur le gaz, je me renquille le sonotone. Et, qui mieux est, je déclenche le lilliputien enregistreur logé dans la carène de l’appareil. Tu sais pourquoi ? Parce que les japonais parlent en japonais et que je comprends mal ce patois d’insulaire.

Béru continue d’ignorer M. Blanc. Il s’est placé le plus loin possible de mon colored pote. Il mamoure sa marquise avec effrénéçance, bisous dans les plâtras, suçons sur l’avant-bras, main tombée dans le cotillon : du tout grand émoi révélateur d’une passion en cours, perçue dans sa phase ascendante. Il lui chuchote qu’elle est la plus belle, qu’il se sent pousser un truc comme un magnum de bordeaux dans l’hémisphère sud et qu’il te va, dans moins de jouge, la faire grimper aux murs de leur chambre ; justement il lui vient l’idée d’une pose inconnue du Kama Sutra, jamais envisagée dans aucun cabaret de Copenhague. Un truc qu’il lui réserve la priorité absolue ! Est-ce qu’elle, est-elle capab’ de faire la chandelle romaine ? Non ? Pourtant, une Italienne ! Bon, bref, il lui apprendra ; souple comme elle reste, ça sera un jeu d’enfant.

Et puis tout le monde bajaffe un bout. Ils sont tellement dissemblables, tous les six ! Hétérochoses, si tu vois où je ne veux pas en venir ? Les deux poussahs repoussants jaunes, la déesse ambrée, l’athlète noir, la marquise de plâtre, l’obèse rougeoyant ! Tellement peu faits pour se trouver réunis que c’en devient une espèce d’œuvre d’art ! Une fresque turpide de l’absurde, du grotesque, de l’hyperbaroque.

Dix minutes plus tard, ils torchent leurs verres et se répandent. Par deux. Jérémie avec Manuella, puis les deux lutteurs du Mikado d’anniversaire, n’ensuite Bérurier et la marquise. Je reste seul devant mon Dubonnet. Pardon, j’avais dit un Pims’, je m’en dédis pas. Putain, cette affaire ressemble à un jardin japonais. Sauf que les bonsaïs sont gros comme des baobabs ! Où est le terrorisme dans tout cela ? On badine, on boit du champ’, on lutine. Ça tourne en rond. Et bibi devient le vieux con qu’il souhaitait paraître. Me pousse de la mousse aux articulations et des roulettes sous les pinceaux.

Je laisse choir ma canne. Une jeune femme qui passait par là se penche pour me la ramasser. J’ai le temps d’apercevoir deux loloches de première classe sur les bouts desquelles la main de l’homme doit souvent mettre la bouche !

— Merci, madame, vous êtes bien aimable, chevroté-je.

Elle sent bon, elle rit jeune, son cul ressemble à deux melons d’Israël dans un filet à provisions. Pour lors, je m’en trouve ragaillardi.

— Fallait pas vous donner c’te peine, petite maâme, gazouille une voix d’orang-outan enrhumé ; ça lu fait du bien d’ se baisser un peu, grand-père. Y n’est tout de même pas encore dans un état comm’ ma queue[8].

La serviable au dargif ensorceleur sourit et s’esbigne. Le Mastard prend place en face de moi.

— C’est fou c’ que tu prends un coup d’ buis quand t’est-ce j’ sus plus av’c toi, ricane-t-il.

Il consulte sa tocante.

— J’ai l’ temps d’écluser un pot : ma marquise est z’en train d’ se mignarder le baigneur en prévision de ma troussée du soir et ça y prend une bonne d’mi-heure.

— Ainsi donc, tu m’as reconnu, penaudé-je.

Il rit gras comme un chemin vicinal du Nord à l’époque des betteraves.

— En passant la lourde, j’ t’ai retapissé bille en tête, mec ! Técolle, tu pourrais affubler une soutane blanche pour t’ déguiser en cardinal, de dos j’ saurais qu’ c’est toi !

— Tu as fait ami-ami avec les goret’s brothers, à ce que je vois ?

— On est cul et chemise, les trois.

— Lequel des deux Japs fait la chemise ?

Mais les facéties du premier degré restent plus absconses pour lui qu’une affiche égyptienne annonçant le mariage de Ptolémée XIV avec sa frangine.

— D’après selon c’ que je croye comprend’, grand, t’as branché le négro sur la potesse à mes lards jaunes ?

— Affirmatif.

— Et ta pomme, tu chiques les gâteux pour supervisionner la noce ?

— Textuel. Tu me racontes, ta copinerie avec ces messieurs ?

— Fastoche. Y nous ont pris en train de bouillaver dans le téléphéérique, moi et Antonella ; parce qu’y a un p’tit téléphéérique à Rotberg, pour descend’ au village. Une cabine de tout juste huit places, qu’ tu commandes soi-même en appuillellant sur un bouton, kif un encenseur, tu mords ?

— Et alors ?

— Bon, on rentrait d’la vallée où qu’on était été faire des emplettes, moi et la marquise. Et soudain, d’ traverser ces sapins, et la cabine qui trinquebale, je chope le goumi. La vieille, toujours partante, m’ conjure d’ lu placer Popaul dans le module d’haute fréquence. Et rran ! V’là-t-il pas que je bourre la reine dans l’ téléphéérique. Là-bas, c’est plein de petits z’écureuils farceurs qui nous adressaient des mignons encouragements au passage.

Il s’interrompt pour appréhender le serveur galonné.

— Garçon : du champ’, plize ! Comment ça, une coupe ? V’ v’ f’tez de moi, mon grand ! Qu’est-ce v’ dites ? Un quart ? Ai-je-t-il la gueule à boire des quarts ? Répondez-moi en silence. Non, hein ? Une demie ? Franch’ment y me croive malade, ce gus ! D’mande à mon grand-père ici présent si j’ serais l’homme des demi-m’sures ! Une boutanche entière, mon pote ; et au trot, j’ai une créature de rêve qui se fourbit le fion en m’attendant. Qu’est-ce tu dis ? T’as pas de grande boutanche frappée ? Fais-toi pas d’souci : j’la frapperai moi-même, c’est pas la force qui m’ manque ! Bon, où en étais-je-t-il, Sana ? Oui : la bouillave dans le téléphéérique. La marquise, sa ramonée céleste, elle raffolait. La cabine dodelinait dans les azurs. On se croillerait dans une nacelle.

« Des moments, comme y avait un chouïa de zef, je déjantais. Et puis bon, on arrive au terminus avant d’avoir fini not’ besogne. J’la calçais en levrette, la mère. Ça s’ prêtait, l’ plancher étant en pente. J’en avais rien à cirer qu’on soye parvenus à destine, j’ continuais d’embroquer en père Turbable qu’ j’ sus. Et j’y fignole la brosse, médème. Stoppant à des moments pour y créer l’ manque qu’exalte toujours les rombiasses. Un petit coup de pourliche dans la moniche avant de lui renquiller l’ trésor. Du bel art, tu m’connais, pépé ? On termine notre performance. Elle était aux questches, Antonella. Lessivée à mort. Chez elle, j’ai toujours peur qu’ le guignol me lâche dans un transport ; à son âge, tu penses. Déjà qu’elle se cogne des bonbonnes de Végétaline pour s’ mett’ le palpitant au pli.

« Brèfle, je l’aide à s’rel’ver. Qu’à cet instant, qu’est-ce j’aperçois-je, leurs frimes déjà plates écrasées cont’ les vit’, ces messieurs les colosses ! En train d’ se marrer comme des citrouiles entamées. Quand j’ai sorti du téléphéérique, y m’ont gratulé comme si je viendrais d’ remporter l’ marathon du Salaud-de-Paulo. On se comprend un peu biscotte y causent anglais EUX AUSSI ! N’à partir d’ c’t’ instant, on s’est plus lâchés, les quatre ! La baise, ça les amuse pis qu’ les films à Defuneste. Chaque fois que j’enfile la marquise, faut qu’ je les préviende pour qu’y matent la séance à la chambre. Y z’apportent du saké, et puis, naturellement, leurs appareils photo : japonais, comme ils sont, tu penses ! J’ t’arrête tout d’suite ; y a rien de viceloque là-dessous. Eux, la pointe connaissent pas. Ça leur sert juste à pisser. Y nous regardent comme si on s’rait Son et Loupiote sur l’Acre Paul, tu saisis ? C’est des visuels, quoi ! Des artiss dans leur genre. Y z’admirent le boulot, la grâce, la souplesse. Y nous considèrent comme des danseurs. La marquise, pour eux, elle est coryphédrine à l’Opéra et moi Roland Petit, en gros. Tu mords ? J’ sais pas si y sont terroriss dans la vie, mais dans l’ private, tu peux pas trouver plus gentils garçons. Et bouffeurs, là, champions ! Tu voudras qu’ j’ te dise ? C’est pas d’ gaieté d’ caeur. Eh ben, y m’ battent à table. Avant-hier, on a fait un concours. On est été dans un restau faire la clinique buissonnière. On s’est commandé trois dindes : une chacun ! J’ai dû déclarer vingt culs ! Ce sont z’eux qu’a fini la mienne ! J’ai honte visse-à-visse d’ la France d’être étalé par ces Niacouets, mais c’t’ ainsi, mon pote ! Faut s’ faire mettre ou s’ résolver. »

Il stoppe son interminable tirade pour vider à moitié la bouteille de Dom Pérignon qui vient de lui être amenée. D’énormes rugissements, mêlés de feulements en consécutent, créant la panique dans le bar à peu près plein à cette heure. Les consommateurs croient que les pensionnaires d’une ménagerie se sont échappés et investissent l’hôtel. Des dames hurlent d’effroi. Un homme d’affaires du Moyen-Orient tire son parabellum de voyage de son attaché-case, prêt à défendre chèrement sa vie et son H.

Le Gros qui sort de cure n’en a[9].

— En somme, vous êtes devenus inséparables ?

— C’est pas le rêve pour un drauper, ça, Tonio ? Les gars qu’il doit surveiller deviennent ses amis d’enfance et l’invitent de viendre av’c eusss !

— L’exploit, mec. T’ont-ils dit ce qu’ils venaient faire à Paris ?

— Trouver la fille qui les manage, paraît-il. Qu’après quoi, y d’vront z’aller à London dans un grand théâtre pour s’ reproduire.

— Et tu leur as dit que tu travaillais dans quoi ?

— Dans rien. J’ vis d’ mes rentes. Mon côté fils à papa, Sana. Je chique les p’tits lords désœuvrés quand j’ m’en donne la peine. Le play bosse de lusc, c’est bibi.

Un silence ! De courte durée, car il écluse la boutanche complète et le gaz part ! Dans toutes les directions ! Mais cette fois, les voisins ont pigé la source de ces cris de bêtes féroces et ne s’en formalisent plus. La jungle, la savane, la forêt vierge, ils savent qu’un seul et même individu les assume. Un gros dégueulasse qui est Disneyland à lui tout seul.

— Et ta marquise, c’est le grand amour ?

Là, il devient grave comme une motte de beurre en train de rancir. D’un geste lent et noble, guérisseur d’écrouelles, il avance sa dextre au-dessus de la table. Je découvre alors, à son petit doigt, une énorme chevalière armoriée qui doit bien peser quatre cents grammes.

— La bagouze de feu le marquis Roubignoli, murmure avec onction et même j’ajouterais componction, le Valeureux. Tu t’rends compte si faut qu’é m’aime ! C’est comme si qu’é m’aurait élu marquis. Mate, grand, y a ses armoireries gravées su’ l’ chaglat de la chevaleresque. « De gueule de bois su’ fond d’ tiroir », ou une chose commak, m’a expliqué Antonella. Ces taquets à bouc qu’ j’ vais pouvoir placer, av’c un coup-de-poing amerlock pareil, mec !

« Au départ, si tu t’ rappelleras, j’ la trouvais un peu flacse, la vioque. Trop pendouillante ; le bide plissé soleil autour du nombrille. J’avais tendance à la fourrer dans un pli plutôt qu’ dans l’ frizounet. Et puis j’ m’ai fait à sa tartarie : Elle s’ donne tellement d’ mal pour baiser kif Marie-en-toilette, qu’ j’y ai pris goût. Quand t’es un authentique chevalier d’ la tringlette et qu’ tu tombes sur une passionnée, tu peux pas lui passer l’outre. Faut qu’ tu vas viv’ ton histoire d’amour jusqu’au bout ! »

— Que vas-tu en faire ?

— Y présenter Berthy. C’est conv’nu. Elle va nous ach’ter un p’tit hôtel particulier qu’on s’installera, les trois. Elle habitrera le reste-chaussée, nous le first étage ; qu’ainsi, je lui flanqu’rai sa troussée cosaque dans les baguettes avant d’ monter chez moi. C’t’ un femme richisseuse ; bourrée à l’osier. L’ soleil n’ se couche jamais sur sa fortune, comme pour l’empereur Arlequin. Ell’ a des plantations d’ macaronis en Amérique du Sud, des élevages d’ chevals en Normandie, des vignobs en Italie. Elle fait même son huile, c’ qui fait son beurre ! Je croye qu’en m’arrangeant bien, elle va m’adopter, sans qu’ je perdisse la natiolite française, j’ m’empresse d’ t’ dire. Juste s’ajoutrererais son blaze au mien : Alexandre-Benoît Bérurier de Roubignoli, et allez donc ! Roulez !

Il consulte une montre en or, made in Cartier, dernier modèle : la Pasha de plongée avec grille protectrice, pour scaphandrier.

— Un aut’ cadeau ! m’explique-t-il. Ell’ n’ fait qu’ ça. C’t’ un jeu, ent’ nous ; un peu mutin faut conviendre. Ell’ se le carre dans le chatounet et j’ dois aller l’ chercher av’c les ratiches. Chaque coup, c’t’ crise de marrade, si tu saurais !

— Tu me préviendras l’ jour où elle t’offrira une Rolls, fais-je, j’aimerais voir ça.

Béru rigole volontiers, puis se dresse :

— Bon, faut qu’ j’aille au labour, gars. D’autant que mes deux potes Okimono et Onumonku doivent déjà t’ êt’ aux avant-postes dans not’ piaule pour l’enfilade du soir. En dehors d’ leur voyerie, y a qu’une chose qui les passionne : les puzzelages. L’aut’ jour, y z’en ont réussi un de quai’ mille pièces qui r’ présentait à l’arrivée l’ drapeau japonouille. T’ sais qu’y faut le don pour parviendre à mett’ en place tout ce ch’nil ! Qu’est-ce tu branles, toi ?

— Je vaque, laconiqué-je.

— Eh ben, vaque bien, mon pote ! Moi, je nique ! Pas d’ consignations particulières ?

— Non, continue de fréquenter tes hippopotames et de faire reluire ta centenaire.

— Tchao, monseigneur !

D’abord, il doit passer la lilliputienne bande sonore par un ampli, Mathias, après l’avoir trempée dans un bain de Claustrophobine Mulatier au Ricord condensé de Morchoisne.

J’aime bien le regarder manœuvrer, le Rouillé. D’abord parce qu’il fait des choses que je ne saurais pas faire moi-même, ce qui est toujours passionnant à suivre, ensuite parce qu’il agit avec des gestes précis, précieux, retenus d’artificier désamorçant une bombe.

Phase terminale : le magnétophone.

On entend la cacophonie des converses. Beaucoup de bruits d’ambiance. Il lui faut sélectionner les répliques en japonais. Pour cela, il use d’un filtre Barrayer et Sardat, qui a valu à son inventeur le prix Nobel de physique l’année où il a fait si chaud. Cette étonnante invention permet de « sortir » des répliques piquées dans un bavardage général, prouesse s’il en est, car tout se chevauche dans un lieu public.

— Ça devient audible, il me semble ? fais-je, remisant mon impatience sur le rayon du haut de mon déterminisme, ainsi que l’a écrit récemment Michel Rocard dans son fameux traité sur le ballon-sonde.

Mathias prend son air pénétré de mélomane, décrit plus précédemment dans un chapitre presque aussi beau que celui-ci.

Kif la first fois, il annote.

Quand la bande est parvenue en fin de course, il coupe le contact.

— Les deux Japonais expliquent à la femme que Bérurier est un imbécile de flic attaché à leurs personnes. Ils ont pris le parti de devenir copains avec lui pour mieux le neutraliser. Elle répond qu’ils ont bien fait et qu’elle va se mettre en rapport avec les « Samouraïs » pour demander des instructions à ce propos. Elle ajoute que ce grand con de nègre est flic également et qu’elle a reconnu un troisième poulet dans le faux vieillard stupide assis à deux tables derrière elle ! (Gueule de faux vieillard stupide). Ensuite, poursuit Mathias, elle s’enquiert de leurs poids. Ils répondent qu’ils ont eu des ennuis de bascules mais que tout est O.K. et qu’ils sont pleinement performants. Ils précisent qu’il ne faudrait pas trop tarder car leur graisse fluctue avec vergetures (et non fluctuat nec mergitur, comme d’aucuns cons pourraient le prétendre à l’Hôtel de Ville de Paris). Et puis c’est tout.

Je souris.

— Double jeu du chat et de la souris, Rouquin. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura Jacques Chazot !

Là, je te préviens, le besoin me chope de dégresser. Alors saute, mon pote, saute jusqu’aux prochains astérixes (et xéril) car je voudrais pas te faire bâiller. Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare… Et pour un Santantonio, dis ! Qu’est-ce que tu crois ! Ils ne peuvent pas se figurer, tous. Faut surtout pas que je les approche : ils me foutent de l’urticaire à l’âme. Et après, salut ! Va te gratter l’âme ! Ils causent sans comprendre ; sans chercher à comprendre. Ils vivent leur vie au premier degré, tu saisis ? Telle qu’on la leur donne. Caca, maman, pipi, cocu ! Pas plus loin, jamais. Ou si rarement, en si menu nombre que c’est même plus un nombre, mais une ombre de nombre. Ma seule ressource (therminale) c’est de les indigner un peu plus fort chaque fois. Leur en coller jusqu’aux naseaux ; les stupréfier (laisse, laisse, imprimeur, j’ai bien écrit stupréfier). Faut pas que je craigne, je timore beaucoup trop. Je laisse la barre trop basse ; un jour ça va leur partir dans les yeux comme une belle giclée de foutre. Ils vont même plus pouvoir tenir le book, tant tellement qu’il sera brûlant. Hard, tu saisis ? Hard abominablement. Faudra que j’écrive avec un piment rouge trempé dans du vitriol. Que ça corrode indélébilement. Tatouage en creux ! Le roman-intaille ! Mais qui sait ce qu’est une intaille parmi ces trous d’incultes ? O maman ! reprends-moi et va me refaire plus loin, sur Mars ou Vénus, et encore ce serait trop près ; habiter la même galaxie qu’eux, merci bien !

Tout s’est décidé très vite, dans la nuit. Enfin, presque sur le morninge. Je pionçais dans notre pavillon clodoaldien. J’avais bu une boutanche de Château d’Yquem presque à moi tout seul (moins le verre de m’man et çui de Maria, ma soubrette ennamoureuse). Il en résultait de beaux rêves que je te raconte pas, sinon on m’accuserait de tirer à la ligne, alors que je me contente d’y pêcher parfois.

Le bigophone carillonne. Je dégoupille : c’est M. Blanc.

— Ça y est, on se casse, mon vieux ! fait-il d’un ton chuchoteur.

Moi, faut le temps que je sorte mon train d’atterrissage.

— Qui se casse ?

— Tout le monde, ici, au Royal Friedland.

— On évacue l’hôtel ?

— Mais t’es con ou t’es soûl, mon vieux ? s’emporte Jérémie. Nous tous, ça veut dire les Japs, Manuella, la marquise, Béru et moi. On s’en va en Angleterre chasser la grouse.

— Vous y allez comment ?

— Une bagnole nous attend ; Mercedes 600 long châssis, ancien modèle de couleur bleue.

— Qu’est-ce que ?…

Il a dû m’appeler en loucedé car il raccroche brutalement. Me retrouve tout bêta avec ce combiné muet en main. Quelle bizarre histoire. Et ça nous mène où, ça ? comme disait Francisque. En pleine nuit, les trois Jaunes qui se cassent de Paris, embarquant Béru et sa marquise ainsi que mister Blanc !

J’ai un monstre traczir, brusquement. Nos petits camarades terroristes savent qui sont Jérémie et le Gravos. Ce départ précipité en bagnole est propice à tous les gais tapants (s’écrit également guet-apens). Ne va-t-on pas les embarquer dans quelque lieu escarpé pour y régler leur compte ?

Je redécroche mon bignof et j’appelle la Grande Casbah. Je donne l’ordre à la permanence de foncer dare-dare jusqu’au Royal Friedland et de filocher la Mercedes grand châssis bleue qui se trouve à proximité. Si elle avait déjà décarré, donner l’ordre à tous les services volants croisant dans Paris et sa périphérie de la repérer et de la suivre.

Un peu rasséréné par ces sages décisions, je vais me préparer un caoua. Juste comme il finit de « passer », v’là m’man qui se pointe dans son peignoir de pilou gris, à col châle écossais dans les teintes violettes. Elle a entendu que j’étais levé, la chérie, et la voici toute bourrée d’inquiétude.

— Il est quatre heures du matin !s’étonne-t-elle.

— Oui, je sais, réponds-je en lui votant une bise de nuit force 7 sur l’échelle de Richter.

— Rien de grave ?

— Je ne sais pas encore.

Et je reste là, à me gratter les fesses à travers mon pyjama tandis qu’elle sort deux grandes tasses de porcelaine blanche. Et puis, comme ça m’arrive parfois, je me mets à lui raconter toute l’affaire.

La seule chose, elle m’interrompt pour me demander si je prendrai des toasts grillés.

— Deux, m’man.

Elle coupe des tranches de pain, because les vrais toasts, c’est pas avec du pain de mie, mais avec du vrai bred de chez Poilane. M’man s’y rend une fois par semaine et achète une embardouflée de pains divers qu’elle conserve au congélateur.

Je la regarde beurrer les tartines croustillantes avec amour.

— Il me reste de la confiture de cerises, Antoine ; celle que j’ai faite il y a deux ans et que tu aimes tant.

— D’accord, m’man.

Quand je pense qu’elle les a dénoyautées, avec application, ces cerises, ça me fait mieux apprécier la confiture de ma vieille. Elle est championne, pour la conf’, m’man. En dehors d’elle, y a que Mme Tétou, à Golfe-Juan, qui fasse aussi bien.

Je croque avec délice cette somptuosité, retardant l’instant d’écluser le café. Pour l’heure, je le respire et j’en biche plein les naseaux.

Ma Féloche se tait. On dirait un oiseau frileux dans son gros peignoir ; un échassier sur une patte et qui médite le long du fleuve.

Elle finit par déclarer :

— Je crois que tu as tort de te tourmenter pour nos amis, mon grand. Puisque ces gens savent qui ils sont, ils se doutent bien qu’il serait dangereux de les mettre à mal.

— Pourquoi ?

— Ils t’ont également repéré ; donc ils n’ignorent pas que tu connais leur identité et qu’ils auraient immédiatement toute la police française sur le dos au cas où cela tournerait mal pour Blanc et Bérurier.

— Alors, dis-moi un peu, m’man, la raison pour laquelle ils les embarquent avec eux en Angleterre ?

La sainte femme hausse les épaules :

— Qui te dit que cela ne fait pas partie d’un plan à eux, Antoine ?

— Je ne vois pas très bien lequel.

— Suppose qu’ils aient besoin d’eux ?

— De Béru et de Jérémie ?

— Pourquoi pas ? L’idée leur est peut-être venue de les utiliser. Ils ignorent que vous savez qu’ils savent, comprends-tu ? C’est en Angleterre qu’il y aura danger ; au moment où ils y accompliront ce qu’ils ont comploté.

Cette fois, je goûte au café. Superbe !

— Tu sais que tu es géniale, ma poule ?

Elle me sourit modestement.

Je me répète, comme tu fredonnes la même phrase musicale qui t’obsède : « Un cheval, une alouette », « Un cheval, une alouette », « Un cheval, une… » Tout ça parce que j’ai pris place à bord d’un hélico de type « Alouette » qui m’emporte à tire de pales vers Calais où ce con d’Edouard III prit un pied terrible en 1347.

L’aube pointe tout juste à travers des himalaya de nuages dégueulasses. J’ai encore dans la bouche le goût du café bu dans notre cuisine, un pur arabica ! Le pilote est un gros mec pas content, avec un pull roulé tricoté par sa maman qui habite les Cévennes. J’ai tenté de lui faire un peu de converse, par pure politesse, mais il a pas adhéré et ça m’a arrangé qu’on mitonne dans des mutismes, lui et moi. Parler est, quatre-vingt-dix fois sur cent, une démarche inutile et donc une perte de temps.

Voyage sans incendie, heureusement.

Et sans incident, reheureusement.

Le pull roulé sent le suint, à moins qu’il ne s’agisse de l’odeur naturelle du gars. Toujours est-il qu’il me pose en douceur à Calais. J’ai pas le temps de déhoter que, déjà, le revoilà parti ! Un taciturne. Le genre de gus qui en veut à la terre entière d’être ronde et couverte de connards grouillants.

Avant de quitter l’héliport, je passe un coup de turlu à la Brigade routière (qu’on appelle la B.R. ou Bande de Roulement). J’apprends que, banco, tout baigne. La Mercedes a été repérée et prise en filature. Elle roule présentement sur l’autoroute du côté de Bapaume. Qu’alors deux hypothénus (comme dit Béru, pour hypothèse) se présentent. Soit ces joyeux drilles embarquent à Boulogne, soit à Calais. J’annonce à mes terlocuteurs que je me rends à l’embarcadère des navettes France-England et que je les rappellerai dans une demi-plombe pour obtenir des précisions sur ce point primordial. En attendant, je note le numéro de la long châssis.

Y a déjà du trèpe au port. Quelques chignoles grande-bretagneuses qui font la couette devant l’entrée encore close. Les Rosbifs sont gens matinaux, que rien ne rebute. Se lever aux aubes (et non pas au zob, car là est leur point faible), ne les affecte pas. Ils s’en accommodent comme des intempéries.

Dans la file d’attente, j’aperçois, d’entrée de jeu, une exquise sujette de Sa Grassouillette Majesté. Moi, tu me connais ? Incapable de trouver une tête de nœud dans une botte de poils de cul, mais retapissant immediately une nana comestible dans une assistance de chaisières.

La môme dont je te fais état est au volant d’une Morgan vert anglais qu’on a peint sur les portières le drapeau britiche pour éviter tout malentendu. Cette conductrice n’a froid ni aux yeux ni aux miches pour déambuler ainsi dans une tire décapotée à pas six plombes du matin alors que le vent du large souffle en travers. T’imagines qu’elle claque des chailles, la sœur ? Tiens, fume, c’est de l’Early Morning ! Elle porte un blouson de cuir et une écharpe est nouée sur sa tête, ce qui n’empêche pas ses cheveux cendrés de folâtrer. Elle est toute fraîche, tu penses, avec une bouche rieuse, de grands yeux fauves et un menton à peine accentué, juste signaler qu’elle est anglaise. Son âge ? Une petite trentaine salopiote. Le blouson épais ne permet pas de se rendre compte si ses nichebroques sont gonflés au gaz butane ou au contraire repassés à l’amidon comme c’est si souvent le cas, hélas, chez les filles de la Grande Albioche.

Pourquoi son regard s’enchevêtre-t-il avec le mien ? Le hasard, tu crois ? Elle est là, dans son bain de siège à deux places, poireautant avant l’ouverture des grilles, alors elle mate pour passer le temps. Je lui souris. Elle me reçoit cinq sur cinq et me rend la mornifle. Sa plaque d’immatriculation est britannique, mais impossible de déterminer son lieu d’origine car ces cons qui ne font jamais rien comme tout le monde, ont des plaques à la gomme qui, souvent, se vendent par les petites annonces des journaux d’automobile[10].

Captivé par son sourire, je m’approche.

— Vous devez être frigorifiée ? lui dis-je.

— Question d’habitude.

— Une fille comme vous, dans une voiture comme ça, louisjouvé-je, j’aimerais prendre une photo.

— Ne vous gênez pas !

— Seulement je n’ai pas d’appareil.

Elle rit de plus rechef.

— Pas trop tape-fesses, ce bolide ? reprends-je.

— Ça n’est pas un fauteuil club, mais ça se déplace.

— Vous venez de visiter la France ?

— L’Italie.

— Et la France, ça ne vous plaît pas ?

— Si, puisqu’elle a les autoroutes qui mènent à l’Italie.

Je déguste plein l’honneur national. Faut constater le fait, les gars : de plus en plus on est pris pour des lavedus par les étrangers. Je devine que si j’insistais pour connaître son opinion à notre propos, j’en entendrais des saignantes, ce qui m’amènerait à la traiter de connasse infecte en moins de pas longtemps, et donc renforcerait son sentiment négatif. « Petite garce vomie, je t’aurai avant que le soleil ne se recouche, foi de San-Antonio » promets-je in petto (d’hier). Et ça, espère, c’est le serment majeur, pour bibi. Une fois que je me lance un défi de cet ordre, je ne recule plus. La bite sur le billot, j’y vais mordicus ! Petite vachette d’Anglaise francophobe ! T’ v’ voir tes fesses, ma gueuse !

Moi, tout miel :

— Ce que j’aimerais faire un tour dans une voiture pareille ! C’est vrai qu’il y a cinq ans d’attente avant d’être livré quand on en commande une ?

— Sept !

— Seigneur ! Ne la revendez jamais ! Elle vous va si bien.

— Merci.

Elle caresse le volant de bois doucement et moi j’imagine qu’elle prodigue cet attouchement voluptueux à une partie de moi-même qui est aussi dure, également arrondie, mais non circulaire.

— Vous habitez London ?

— Oui, Chelsea !

— Ça va avec la Morgan : c’est le plus ravissant quartier du monde.

— Et vous ?

— Moi, la banlieue de Paris : je suis très prolétaire dans mon mode de vie.

— Vous venez en Angleterre sans voiture ?

— J’irai à pied quand ils auront percé ce putain de tunnel ; pour l’instant, je me contente de prendre l’hydroglisseur, ensuite je louerai une voiture.

— Ça va vous changer, la conduite à droite.

— Non, car je suis gaucher[11].

Tu vois, on débloque gentiment ; la converse cucul-la-praline en plein. Ça passe le temps sans faire avancer le schmilblick. L’avantage, c’est qu’insensiblement je fourbis mes batteries. J’attends quelque chose d’elle et je veux qu’elle me le propose.

Au bout de dix minutes, ça déboule au tournant de notre ronron salonard :

— Je peux vous emmener à Londres, si ça vous amuse de tester la Morgan.

— Vous feriez ça ?

— A condition que vous teniez ma valise sur vos genoux car cette voiture n’a ni coffre ni porte-bagages.

— Mais je suis prêt à tenir la voiture elle-même sur mes genoux pour avoir le privilège de votre compagnie.

— Vous n’avez pas de bagages ? s’étonne-t-elle.

— Jamais quand je voyage, c’est trop encombrant.

Il est l’heure de rappeler la B.R.

Mais, pile comme je me mets en quête d’une cabine téléphonique, je vois débouler la grande Mercedes avec son chargement d’ineffables.

TRECHAPI VI

Moi qui n’ai pas eu l’occasion de bien les connaître, je peux t’affirmer par ouï-dire que les deux Japs obèses, Okimono et Onumonku, étaient des gars très spéciaux. Pas seulement par leur poids, mais par leur comportement.

Ils avaient les yeux à ce point enfoncés dans la graisse que pour voir, ils se servaient de leurs narines. Ç’avait été une rééducation complète, dirigée par des maîtres anciens de la philosophie Hi Han (que d’aucuns confondent avec la philosophie Hu Hon, laquelle n’a rien à voir avec les livres de Jean-François Revel). Ils se nourrissaient de façon très spéciale : avalant la nourriture en vrac sans la mâcher et la mastiquant avec le ventre, selon les préceptes du maître en art maxillaire Bo Ku Z’ et des vaches laitières helvètes. Ils portaient des fringues légères, chargées de laisser leur obésité s’épanouir librement. Dans le privé, ils se contentaient de survêtements de chez Olida, mais pour la ville, ils passaient des complets dont chacun ressemblait à deux sacs à manches, ce qui leur permettait de les enfiler au petit bonheur, le pantalon servant de veston à l’occasion et vice Versailles. Je dois rendre ce témoignage qu’ils ne portaient aucune arme. Ils n’en avaient nul besoin, étant eux-mêmes des armes. D’un coup du tranchant de la main, ils pouvaient opérer une décollation et, d’une double ruade, mettre bas la colonne Vendôme. Ils opéraient toujours en poussant un tel cri que leur adversaire se trouvait comme anesthésié, le nerf vestibulaire en torche, le marteau éclaté, le limaçon décoquillé.

Au demeurant, ces deux boulimiques se montraient gens placides, plutôt souriants, bien qu’il soit duraille de se marrer avec un coup de canif sous le pif en guise de bouche et pas de lampions apparents. Eux qui ne faisaient rien comme personne, riaient avec leurs innombrables bajoues, lesquelles se mettaient alors à faire des vagues.

Maintenant, j’ai conservé pour la bonne bouche leur cheftaine, la très ravissante N’Gruyer Râ Pé, alias Manuella Dubois.

Cette fille était THE mystère. Somptueuse créature d’une énergie incommensurable (et je soupèse mes maux), belle à damner un singe castré, elle jouissait (comme une vache) d’un don peu commun : elle devinait tout comme si elle avait pu lire les pensées d’autrui, regarder à travers les murs, percevoir des sons au milieu du plus parfait silence. Il était inutile (et dangereux) de vouloir lui vendre de la salade flétrie : elle ne te laissait pas ouvrir le sac et te traitait d’arnaqueur avant que tu la lui eusses proposée. Un cas !

Et c’est donc ce trio qui déboule en ce frais morninge à l’embarquement des hydroglisseurs, accompagné d’un autre tout aussi pittoresque, mais qu’il est superflu de te présenter.

Abandonnant, dès lors, mes projets de téléphone, je reviens à la Morgan de ma nouvelle future conquête.

Traversée sans histoire. Où est passé le bon vieux mal de mer de jadis ? Qu’alors, tout un chacun balançait sa belle marchandise par-dessus bord. De nos jours, les poissons du Channel dépérissent et les mouettes font relâche. Tout se perd, décidément.

En arrivant à Dover, je suis au mieux avec Betty Nelson, ma petite tomobiliste, et j’ai pu avoir, à bord, un contact avec mon gentil négus, dans les cagoinsses du barlu.

— Faites gaffe à vos os, les mecs : les Jaunes savent tout de vous et vous chambrent à mort.

— Tu charries, vieux, cette gosse est à ma dévotion !

— Pour te gloutonner le chipolata, sans doute, mais t’es tellement brûlé que…

— Que je suis noir !

— Comme du charbon de bois, monsieur Blanc. Je vais essayer de vous filocher le plus possible, mais faut pas croire aux miracles ; alors prends ce paquet de Gauloises truqué !

— Je fume pas ! bougonne mon Noirpiot.

— Je sais, tu mâches du bétel, comme tous les gens de ta tribu. Ce paquet contient un bip-bip. Essaie de le camoufler sur toi, que je puisse retrouver au moins ta carcasse si d’aventure on te zingue.

Il empoche l’objet, s’égoutte coquette, la coucouche-panier, remonte sa fermeture Eclair d’un coup sec et va rejoindre la Jaunette.

Pour me donner du temps, je me recoiffe. Le miroir du lavabo réfléchit sans parler, alors que tant de gens font hélas le contraire. Il me virgule en pleine poire une frime qui ressemble à de la béchamel figée. Pas assez dormi et trop décontenancé par la tournure des événements. Y a dans tout ce bidule un quelque chose qui me déconcerte tant tellement que, pour un peu, je donnerais ma langue à la chatte la plus nette du bateau et irais lire les dernières pages du book pour connaître la soluce, si tant est que j’en trouve une potable d’ici là !

Mais quoi… Comme l’a écrit Canuet dans son traité sur la confiture de figues : « la suite appartient au futur ».

Alors j’empare Betty, la drive dans un recoin peinard du bar et l’entreprends à la sérieuse, du geste et de la voix. Nous ne sommes pas à cinq milles des côtes que ma main se promène sur sa cuisse comme sur le mail et que j’ai déjà goûté ses lèvres. Entre deux lape-suce linguae, je m’informe de sa vie. Le moyen d’échapper à cette nécessité ? Tu croises la route d’un être, aussitôt te voilà parti à le questionner, puis à lui raconter. Il te dit sa gueuserie existentielle, tu lui fourgues la tienne. « Ah ! vous ?… Ben, moi… » Pinge-ponge party ! Toi, moi ! Inévitablement.

Betty est mariée, mais séparée de son époux pour cause d’imbandaison congénitale. Il prétendait lui faire l’amour avec un mollusque, le Johnny ! Même à l’aide d’un chausse-pied il restait en rideau. Les tartines de cantharide lui faisaient ni chaud ni froid. On lui a placé une prothèse, ce pauvre gars. Mais la tige servant d’armature s’est enroulée sous l’effet de la chaleur régnant dans son calbute et il a été déclaré out définitivement. Elle l’a largué pour vivre sa vie sexuelle, Betty ; faut la comprendre. Ça n’empêche pas son mari d’être jalmince comme un Corse et de venir faire de l’esclandre devant sa maison quand elle s’emplâtre un quidam super-braqué.

Bon, tout ça… Tout bien… Tranche de vie, tranche de cake ! Elle est styliste. Beau métier auquel rêvent toutes les jeunes filles qui font des études de merde et qui n’ont pas envie de marner. Ramières, ces gueuses, elles te déclarent toujours qu’elles veulent faire styliste ou public-reléchione. Un turf qu’elles imaginent suave comme un bain d’O Bao. A se mignarder le clito entre deux coquetèles ! Entre deux troussées mondaines.

Ma péteuse britiche, je la cerne parfaitement. Fille à papa avec une raison sociale à la mords-me-the-knot ! La crèche dans Chelsea, la Morgan, les virouzes italoches, des toilettes plein ses garde-robes, des levages gracieux de beaux mâles en vadrouille, style ma pomme.

Parvenus à Douvres, donc, j’embarque à son côté, sa valdingue sur les cannes. Celle-ci est tellement volumineuse que je vois rien de la route, ce qui est chiatique quand tu as décidé de filocher une guinde.

Et alors, étant homme des décisions spontanées, voire irréfléchies souvent, je murmure :

— Vous apercevez, devant nous, une grosse Mercedes bleue ?

— Je suis sur le point de la doubler.

— N’en faites rien, mon petit cœur, contentez-vous de la suivre à bonne distance, sans toutefois risquer de la perdre.

— Quelle idée ?

— Lorsque je n’aurai plus vos quarante-cinq kilogrammes de fringues sur mes genoux, je vous montrerai mon portefeuille ; dedans se trouve une carte de police comportant ma photo prise il y a une dizaine d’années déjà mais toujours très ressemblante.

Elle a un temps de surprise, puis s’exclame :

— Aoh, yes ! C’est pour cela que vous n’avez pas de bagages ?

— Exactement pour ça, mon futur grand bonheur.

— Vous suivez cette Mercedes ?

— Plus exactement, les gens qui se trouvent à l’intérieur, car je ne suis pas fasciné par cette marque d’automobile bourgeoise.

— Et c’est qui, ces personnes ?

— Des terroristes, mon ange.

— Mon Dieu !

Légère période de mutisme. Betty gamberge sur ce que je viens de lui révéler.

— La police britannique est prévenue ? questionne-telle.

— Pas encore, mon amour.

— Qu’attendez-vous pour le faire ?

— Que les choses se précisent.

Alors, cette pétasse de merde se fait anglaise à en déféquer par la fenêtre.

— Vous n’avez pas le droit de garder ça pour vous. S’ils commettent un attentat en Angleterre avant que vous puissiez intervenir, vous en porteriez la pleine responsabilité. Moi, je vais le faire ! Mon devoir de citoyenne britannique…

— Ecoutez, baby, m’épluchez pas la prostate ! grondé-je. On a infiltré ces loustics et deux hommes à moi voyagent avec eux. Vous êtes rassurée, oui ?

— Leur chef, à ces terroristes, c’est sûrement le grand Noir que j’aperçois à l’arrière ?

— Non, lui c’est un inspecteur français.

La voici boudeuse, Betty, pas joyce du tout ! Sa francophobie fonctionne à fond la caisse.

J’aurais dû tourner sept fois ma langue dans sa bouche avant de lui faire cette révélation !

— Ils quittent la route de London ! s’écrie-t-elle tout à coup.

— Faites comme eux, tendresse, et vous ne le regretterez pas ; je parie que vous ignorez ce qu’est l’enfourchement tartare ?

— De quoi s’agit-il ?

— D’une figure amoureuse rarissime que nous ne sommes que trois à réussir sur cette planète de macaques. Les deux autres sont Kadhafi et le cousin germain de Gorbatchev. On a essayé de l’apprendre à votre prince Charles avant son mariage, mais il s’est planté comme un con aux figures imposées.

Elle a viré à droite, la môme. On suit maintenant une route sinueuse qui serpente à travers la lande. Si je ne peux regarder devant moi, je découvre du moins le paysage sur le côté, et ce n’est que prairies rugueuses, haies basses, arbres rares.

— Ils ne peuvent pas ne pas s’être aperçu que nous les suivons, dit-elle. Il y a que nous sur ce chemin désert.

— Tant pis, continuez !

— Ce n’est pas dangereux ?

— Si, pourquoi ?

— Pour savoir…

Courageuse. Les Anglais, on dira tout ce qu’on voudra (et ce ne sera jamais assez), mais question cran, ils sont fadés.

Nous cahotons sur une paire de kilomètres. La route devient chemin et se fait de plus en plus mauvaise. En Morgan, je te la recommande. La valdingue à Betty me coince les aumônières ! Et tout à coup, c’est la tuile.

— J’ai crevé ! s’exclama Betty.

— Vous n’auriez pas dû, ronchonné-je. Il y a une roue de secours, au moins, sur cette machine à coudre d’avant la guerre de 14–18 déguisée en bagnole ?

La môme stoppe. Je dépose sa valoche sur le côté du baquet et saute à terre. Elle est déjà à l’avant du véhicule et pousse une triste mine, Minette ! Tu sais quoi ? Donne-moi cent balles et je te le dis ! Tu les as pas ? Bon, je vais te faire crédit, pleure pas.

Elle a deux pneus crevés, la mère ! Ça me fait tout chose d’écrire une phrase pareille. A la relire, je mesure ma prodigieuse évolution. A mes débuts, pneus, j’écrivais peneux ! Tu juges ? Cela dit, peneux me paraît bien plus logique que pneus.

Bon, je t’ennuie ? Excuse.

Donc : deux pneus crevés. L’avant gauche et l’arrière droit ! Et par quoi sont-ils crevés, ces « peneux » ? Par des bricoles faites spécialement pour. Tu sais, ces espèces d’oursins métalliques aux pointes larges et acérées ! Alors, intelligent comme pas deux et comme pas toi, je pige que mes potes de la Mercedes ont largué une cargaison de ces perfides objets sur la route. T’échappes pas à un semis de ce genre.

Bités, nous sommes !

La fureur de Betty Nelson est indescriptible, même par un grand romancier comme moi, qui a su décrire le sacre de Bokassa et celui du printemps de Stravinski ! Colérique, la mère ! Elle trépigne, frappe le sol du pied, me traite d’une chiée de blazes que j’ai pas le temps de te traduire. Faut suivre son débit, à la styliste ! J’ai beau feuilleter mon Larousse français-anglais, anglais-français, il suffit plus à la demande.

Je te résume l’essentiel de ses invectives, à cette houri. Voilà : je suis un pourri de Français incapable, un flic de merde, un séducteur de bonniches, un valet d’hôtel de passes, un rien du tout qui se croit quelque chose, un sodomisé au pot éclaté, une godasse éculée, une blennorragie en écoulement, un con, le reste, davantage, le néant, la merde, la nuit !

Elle ajoute après un léger temps mort destiné à recharger ses exquis poumons, qu’elle me méprise, me hait, me dénie, me conspue, m’expulse, m’oublie déjà, me déplore, me maudit, me raye, me saigne.

Et poum ! voilà ! Merci beaucoup, mam’zelle. Pour la Grande Albion, hip y pourrira !

Connasse ! Je lui éteins la médisance d’une baffe incoercible qui la laisse coite. Du coup, de houri elle devient panthère. Bondit sur ma pomme, les griffes en avant. J’esquive, elle trébuche, perd l’équilibre et choit dans la boue anglaise, la plus perfide d’Europe, selon les géologues. Mon premier mouvement, fait de générosité, galanterie, charité chrétienne et tutti frutti me porte à la relever. Mais à cet instant, il se passe des choses et comme tu as réglé le prix de ce chef-d’œuvre, je te vas dire lesquelles, malgré qu’il soit modique pour un texte aussi considérable.

Eh bien, mon vieux forcené de l’obscurantisme, magine-toi qu’un grondement puissant ébranle à deux mains les échos. Et que surgit par-dessus les genêts de la lande (où, la nuit, s’emmanchent les farfadets britiches), une masse claire. S’agit d’un avion blanc avec une raie bleue au milieu et la queue rouge comme la tienne après ta branlette du soir. Il vient de décoller à pas mille mètres de nous et passe au-dessus de nos tronches ahuries. Par les hublots, je distingue deux plats de quête en train de rigoler : les gueules de mes Japs ! L’un de ces pachydermes se permet même de me montrer son médius dressé au-dessus des autres doigts repliés, geste éloquent s’il en est, signifiant qu’il me fourre jusqu’à la gorge. Oui, j’ai le temps de distinguer tout cela dans une vision de cauchemar au ralenti. Et puis le bimoteur est déjà plus haut. Il décrit une courbe pour piquer sur la mer qu’on voit moutonner dans une lumière de perle. Très vite il devient une espèce de mouette que les nuages happent et qui se fond dans les nues.

Berezina ! Berezina !

Pour lors, la gonzesse s’est relevée sans mon aide et a cessé de vitupérer. Elle a le visage maculé de boue. Ses grands yeux clairs… Attends que j’aille vérifier plus haut s’ils sont vraiment clairs…

Non, autant (en emporte le vent) pour moi : ils sont fauves. Je t’ai dit fauves en te la présentant, y a aucune raison de changer en cours de récit.

Donc, ses grands yeux fauves expriment l’éperduance. L’égarement.

Moi, sur cette lande de merde, je dois ressembler à Lamartine au bord de son lac, ou peut-être même à Chateaubriand sur son rocher entouré de pommes frites. Je lutte contre un désenchantement si profond que j’ai bien envie d’attacher mon gilet de survie.

Ces gueux ont œuvré de première. Ils nous ont amenés en Grandebretagnerie pour se défaire de nous. Nous larguer loin de nos bases en terre étrangère.

Que sont mes amis devenus ? rutebeufé-je. Les ont-ils pralinés en ce lieu escarpé pour en finir ?

Je vais en avoir le cœur net. Je sors de mon veston un magniphaseur tierce à révulsion catégorique. Pour tenter de capter le « bip-bip « de Jérémie, comprends-tu ? De deux choses l’autre : je l’enregistre ou ne l’enregistre pas. Si je ne l’enregistre pas, c’est qu’ils ont embarqué le Noirpiot avec eux, et donc, ouf ! Si je l’enregistre, c’est qu’ils l’ont laissé sur place, alors je n’ose envisager dans quel état ! Et ce sera kif pour Béru, évidemment.

Je tourne le taquineur central, puis enfonce le vibrillonneur pétaouche à incandescence thermo-lactyle. Mon cœur fait plus de raffut que l’avion, il y a un instant.

Un voyant vert se met à palpiter et, très présent, le « bipbip « fatidique retentit.

Las, comme disait Du Bellay qu’aimait bien ce mot (en poétrie, un pied tout seul peut toujours servir ; il fait bouche-trou, tu saisis ?) ; las, reprends-je, mes potes sont également là.

Alors je me mets à courir comme un sauvage poursuivant un missionnaire dodu.

— Where did you go ! elle crie, Betty.

Je go où mon devoir m’appelle, ma chérie, et où le malheur m’attend !

Le chemin monte, de plus en plus rocailleux. Je m’y tords les pinceaux et les éclats de silex meurtrissent mes chevilles, heureusement à toutes épreuves.

Il me semble que le paysage recule devant moi et que j’arpente un tapis roulant raviné. Malgré tout je finis par atteindre le sommet de la falaise. Perspective très belle dans sa désespérante monotonie. Une étendue immense, plate comme Samain effectivement tout indiquée pour servir d’aéroport de fortune.

Je lis, dans l’herbe rêche et la bruyère en fleur[12] les traces de l’avion, celle de son collage, puis de son décollage. Tout au bout de cette étendue, vers l’intérieur des terres, la Mercedes abandonnée paraît inquiétante avec ses portières ouvertes.

Je comprime ma poitrine à la limite de l’implosion. Pas de morts autour du véhicule. Mon regard panoramique sur le terrain : vide ! Les cadavres sont donc à l’intérieur.

Cette fois, c’est sans courir que je m’approche de la grande voiture bleue. M’en approche comme d’une tombe dans un cimetière inconnu. M’en approche comme l’artificier de service d’un colis suce-pet.

Chacun de mes pas me conduit, je le sens bien, à une terrible épreuve. Ce sentiment est trop profondément fiché en moi pour qu’il ne corresponde point à la réalité.

Je guigne, de loin, par les portières ouvertes. Je n’aperçois rien. Et pourtant, mon « bip-bip » que je n’ai pas débranché, s’affole. Il crie que je brûle ! Que ça y est, que je suis à l’extrême bord du précipice moral où je dois basculer.

Inspection rapide : l’intérieur est authentiquement vide ; et sous la tire y a que dalle.

Reste l’immense coffre.

Sarcophage à trois places ?

Je l’ouvre d’un geste rapide, décidé. Il faut en finir. La situation est intolérable. La pire réalité est préférable à un doute atroce qui vous ronge.

Alors le couvercle est soulevé.

Et le coffre est vide.

Simplement, sur le tapis de caoutchouc gaufré, se trouve le paquet de Gauloises bip-bip que j’ai remis à Jérémie à bord de l’hydroglisseur. Plus deux billets hâtivement griffonnés. L’écriture cultivée du Gravos s’étale sur l’un deux.

Je lis :

Qui c’est qui l’a-t-il dans loc ?

La calligraphie de M. Blanc honore le second papier de sa présence. Elle raconte comme ça :

On t’a bien niqué, hein, mon vieux ? Ça, pour t’avoir niqué, on t’a niqué !

C’est tout ! Mais c’est beaucoup ! C’est même énorme !

Vaincu, je m’assois en tailleur dans l’herbe, le dos au pare-chocs.

Des oiseaux de mer passent à tire-d’ailes et larigot en me traitant de cocu.

Je demeure ainsi des minutes, presque des heures, des jours peut-être ? Jusqu’à ce qu’une silhouette gracieuse surgisse de mon horizon rase-mottes et s’avance, cheveux aux vents mauvais qui m’emportent : Betty.

Elle est calmée, pantelante, soumise. Son visage souillé est empreint de gravité sous la boue. Je la trouve belle comme une femme.

Parvenue à deux mètres quarante-cinq de ma personne, elle s’immobilise pour m’examiner. Sans colère, avec pitié, mais une pitié bienveillante. Il y a une espèce de « mon pauvre chéri, la vie est dure, n’est-ce pas ? » dans ses grands yeux fauves (mais clairs).

De la main, je lui fais signe de s’approcher encore. Elle vient tout contre moi. Je me dis : « C’est chouette qu’elle ait mis une jupe et pas une saloperie de pantalon qui déguise les filles en garçons. D’autant que, pour piloter sa caisse, c’eût été plus indiqué. Mais non, tu vois : elle porte une jupe. Et plissée, encore ! Mon rêve. J’ai toujours envie de plisser, comme je lisais puis l’autre jour dans l’Almanach Vermot.

Mes deux mains se plaquent à ses jambes, remontent ! Elle me laisse haler.

Merde ! est-ce-t-il Dieu possible ! Des bas ? Des vrais ? Avec un authentique porte-jarretelles ! Montre un peu, ma gosse ! Mais tu es donc une fée placée sur mon chemin de peine ? Viens, ma providence, viens mon Anglaise, viens me réparer l’âme.

Elle coule à mon côté, comme un de ses bas qu’elle aurait ôté. Le vent de la lande n’est pas froid, mais tiédasse. Je déponne son blouson de cuir, ensuite le chemisier brun qui est dessous. Pas de soutien-loloches. Inutile. C’est du produit plus ferme que le surgelé. Comme ils ne peuvent pas sortir simultanément, je les dorlote chacun son tour. Elle est parfumée à quoi, cette mégère ? Une odeur doucereuse, un peu surannée. Elle sent jadis, quand tout était bien, que tout le monde était gentil. Y avait pas de violence, pas de terrorisme. Simplement quelques assassins célèbres pour dire de faire grimper les tirages des baveux. Vacher zigouillait les bergères et Troppman la famille Kinch, histoire de ne pas laisser se rouiller la guillotine. On vivait la vie, on la respirait, on la dégustait, comme moi, en ce moment, la chattounette frisée de Betty.

DEUXIÈME PARTIE

LES JEÛNES SONT FAITS, FAITES VOS ŒUFS !

RECHAPIT VII

Je pousse tristement le caddie de maman (lequel caddie n’est pas celui de mes soucis !).

Elle a découvert les grandes surfaces, depuis quelque temps, ma Félicie. Il aura fallu du temps pour qu’elle s’y mette. Elle tenait farouche pour le petit épicemar de quartier, ma vieille. M. et Mme Macheprot dans leur boutique qui sent la maraîcherie et l’huile d’olive lui bottaient. Ils faisaient causette, eux savaient tout de nos santés et nous des leurs. On parlait du temps, beaucoup. Un peu du gouvernement (peu importait lequel) ; quelquefois de la drogue, ou bien de la mort de Coluche, puis de celle du Luron qui eut droit à des funérailles nationales, ce pauvre petit gars ; qu’on se demande encore ce qui leur a pris de ne pas pousser les choses jusqu’au bout en l’inhumant au Panthéon où le papa Hugo eût été si joyce de l’accueillir, le perfide moustique.

M’man, les grandes surfaces, je vais t’espliquer le comment elle y est venue. Bon, t’as les prix que Mammouth écrase comme des merdes, d’ac. Mais le surtout, c’est qu’elles sont éloignées de chez nous, les grandes surfaces. Et que je dois l’y piloter, ma mother d’amour, puisqu’elle ne conduit pas. Alors pour elle, c’est fête au village, tu penses ! Tu la verrais, pimpante, au côté de « son grand » ! Fière comme Barabbas (ou Barrabas), cheftaine avertie du commando que nous formons. J’ai le rôle passif du larbin, après ma chignole, c’est le caddie que je drive. On va, de rayon en rayon, m’man et mézigue. Elle cueille des emballages de lessive géants, des boîtes de conserve, des paquets de pâtes, affairée, consciencieuse comme elle l’est en tout.

« — Tu aimes cette marque de sardines à la tomate, je crois, Antoine ? »

Et moi, cherchant à dominer ma distraction :

« — J’en raffole, m’man ! »

Et vlan ! une pile d’Amieux vient paver le fond du chariot.

— Il y a longtemps que je ne t’ai pas fait de gâteau de riz, ça te dirait, mon chéri ?

— Tu parles ! répond laconiquement le chéri.

Et v’là ce vieux nœud d’Uncle Ben’s avec son sourire en tranche de pastèque qui me déferle dans le caddie.

Rien que des denrées surchoises, Féloche ! Le top ! Y compris pour le faf à train. On se torchonne l’oignon avec du satiné double face. On a des goûts princiers jusqu’à l’anus, chez nous.

Donc on est en train de grandesurfacer lorsqu’un cri jaillit :

— Commissaire !

Je me retourne. Et j’asperge la Berthe Bérurier, escortée d’Alfred, le coiffeur, lequel réussit à pousser un chariot d’une main tout en coltinant Apollon-Jules, le tardif héritier des Béru, de l’autre.

Félicie se précipite en apercevant le moutard qu’elle garde plus souvent qu’à son tour et s’en empare comme Albaladéjo s’emparait du ballon à la grande époque. Pour un peu on penserait qu’elle va monter à l’essai avec le chiare pour le déposer entre les poteaux des caisses. Le poupard devient surénorme. Eléphant boy ! Ou plutôt un bébé hippopotame. Des joues comme les fesses de sa mère, le pif rouge comme celui de son paternel et il rouquine drôlement.

Berthy, tu la verrais fondre sur moi, tu prendrais peur. Un vrai typhon jamaïquain ! De la fumaga lui jaillit des naseaux, comme la vapeur d’eau de la valve d’une baleine.

— Et il fait des commissions ! éructe la vachasse. Mon homme a disparu depuis deux mois, qu’on se demande si j’suis veuve ou non, on n’sait rien d’rien de lui et môssieur qui m’la espédié au casse-pipe s’pavane à ach’ter des bidons d’Ariel, bordel à cul ! Non mais, direz-moi, commissaire, c’est s’ fout’ d’ la figure du monde !

Ainsi pris à partie, je ne sais que bredouiller des mots sans suite. Elle vient de mettre son doigt boudiné sur la plaie de mon âme, l’Ogresse. J’en crève, moi, de la disparition de mes deux potes Béru et Blanc. Ils se sont envolés de la lande anglaise et, depuis, aucune nouvelle d’eux. Pas le moindre tuyau sur l’avion qui les a emportés. Où est-il allé se poser, le bimoteur blanc ? Dans ma stupeur, je n’ai pas eu le temps de noter son immatriculance. En Angleterre, aucun aéroport ou club aéronautique n’a signalé un mouvement d’appareil privé dans cette zone du littoral. Même tabac à l’étranger. Toute l’Europe Occidentale pressentie a répondu par la négative. Nulle tour de contrôle ne l’a capté. Mon enquête m’a appris que la Mercedes avait été louée à un grand garage parisien par une certaine Manuella Dubois, laquelle a fourni ses pièces d’identité et payé la caution d’usage.

Dans la bagnole, R.A.S. ! Des empreintes que nous possédions déjà. Des papiers de bonbons à la menthe, quelques mégots de cigarette Player’s. Zéro !

J’ai activé les polices d’Europe et d’Amérique, du Japon, d’Indonésie et d’une foule d’autres lieux, en leur fournissant le signalement des Jaunes et celui de mes potes. Nothing ! Alors, en désespoir de cause et après un mois de démenage, sais-tu quelle conclusion affreuse j’ai tirée de tous ces éléments négatifs ? Que l’avion blanc s’est abîmé en mer. Il a dû gagner le large, piquer sur l’Atlantique et là il aura eu une couille ! Plouf ! Je ne vois pas d’autres hypothèses possibles. Un avion, six personnes ! Disparus. Plus rien. Désintégrés !

Alors je me meurs de cette histoire, moi, piges-tu ? Mes nerfs craquent. Je dors assommé par les calmants. Sans répit la question me taraude : que sont-ils devenus ? Et pourquoi ces deux messages ironiques qui ressemblent à d’affreux testaments ?

J’ai maigri de quatre kilos, ma pauvre chérie. Tiens, regarde mon pantalon : tu pourrais m’empoigner zézette à deux mains sans que je l’écosse ou le dégrafasse, juste en passant par en haut !

La mégère ménagère continue de rameuter la grande surface, malgré les exhortations de m’man qui lui supplie de : « Calmez-vous, ma chère Berthe, Antoine fait tout ce qui est en son pouvoir, je vous l’assure. » Mais la sale vache, ça la survolte, on dirait. Elle mouille de ma confusion. Mon pauvre visage flétri par l’anxiété l’excite au lieu de l’émouvoir.

— Vous n’êtes qu’un triste individu, commissaire ! J’veux mon homme, moi ! Ou alors qu’on m’ dise carrément c’t’ enfant, ici présent, est orphelin, qu’ j’ lu trouve un aut’ père ayant un métier plus ses dents en terre que ce pauvre con d’Alexandre-Benoît, toujours prêt à se faire tuer à la carte, l’apôtre !

Elle me tartine la prostate, cette effroyable baleine ! Les gens ont fait cercle entre le rayon « lessives » et le rayon « bricolage ». Je te lui bricolerais volontiers un coup de tournevis géant dans son bide de vache pleine, l’Affreuse !

— Combien d’temps pensez-vous-t-il que ça durera-t-il, ce silence, hmmm ? J’ vais morfonde jusqu’à vital éternit, s’lon vous, commissaire ? Eh ben non ! J’ai des droits ! Et maâme Blanc aussi en a, toute négresse qu’elle fusse. J’ sus été la trouver, Ramadé. J’y ai dit comme quoi on d’vait se reconstituer partie civique, les deux ; prend’ un avocat et attaquer ! Réclamer des hommages et intérêts. Pas qu’un peu ! Un homme comme mon homme, officier d’ police, ancien miniss et tout, ça vaut son poids de pognon, croilliez-moi ! L’Etat doit m’ le payer, commissaire ! Sans compter un chibre comm’ le sien que jamais, j’ te demande pardon, Alfred, je r’trouverai l’ pareil ! C’tait un monument hystérique, ce paf, commissaire ! Du nœud d’ c’ t’acabit y en avait pas d’aut’. Les taureaux f’saient la gueule quand est-ce y voiliait limer Béru dans nos campagnes, ma parole d’honnête femme ! Son zob aussi, il vaut cher. J’ trouverai des témoins pour lui certifier l’ampleur, et surtout des témouines, j’aurai pas de mal : la façon qu’il trempait de gauche et d’ droite ce gros dégueulasse ! Ça fait deux mois qu’ j’ recroqueville d’ la chagatte, commissaire ! J’étiole du frifri, Alfred peut vous le dire. Pas vrai, Alfred, qu’ j’ai la moule qui fane comme une rose séchée dans un albume ? Tu m’en f’sais la remarque hier soir.

Alfred, gêné, avale sa pomme d’Adam qu’il a proéminente. Il rougit, hoche le chef, dépose à tout hasard une boîte d’Ajax amoniaqué dans son caddie ; se donner une contenance, puisque le caddie en a une !

— Madame Bérurier, murmure maman, à travers les mèches rousses d’Apollon-Jules, je crois que la douleur vous égare. Certes, je conçois que vous soyez courroucée par cette prise d’otages dont votre époux est l’une des malheureuses victimes, cependant vous ne devez pas en faire porter le poids à Antoine qui remue ciel et terre pour tenter de retrouver ce cher Alexandre-Benoît, ainsi que M. Blanc.

Elle cause bien, ma vieille, quand il s’agit de défendre son rejeton, non ? Mais il est des interlocuteurs irréductibles et la vachasse rance compte parmi saucisse (pardon : parmi ceux-ci).

— Je voye qu’y r’mue ciel et terre, je voye ! ricane-t-elle. Y remue un chariot plein d’huile Lesieur, de savons Cadume, de pâtes Panzani, d’Ariel concentré et de sardines à la tomate ; voilà c’ qu’y r’mue, mâme Félicie ; mais son cul, ça non, y n’ l’ remue pas ; à la bonne du tendeur, salut ! Viens, Alfred, barrons-nous qu’autrement sinon j’ pourrais me fâcher !

Et elle s’en va à travers les rayons, suivie du coiffeur éperdu qui pousse son caddie. Elle fonce, la sale mégère, bousculant les clients, clouant les protestataires d’un « Ta gueule, pourri ! » qui ferait taire un commissaire-priseur. Elle part, ulcérée, en oubliant son chiare que m’man tient toujours dans ses bras d’amour, ses chers bras de compassion, toujours disponibles pour la tendresse.

Et que nous voici donc en charge d’Apollon-Jules, heureux de ce cadeau par inadvertance malgré la grande honte de l’algarade bérurière qui continue de produire des ondes et un brouillard rouge dans la grande surface.

On s’en va carmer nos pauvres denrées. En chemin, je m’arrête aux abords d’un vieux monsieur armé d’un walkie-talkie lui permettant de rester en liaison avec sa pauvre épouse impotente demeurée au logis.

— Ninette, lui dit-il, te rappelles-tu s’il reste du cirage incolore pour mes chaussures beiges ? Non ? Bon, je vais en acheter. Je te signale qu’il y a en « Action » des melons d’Israël, aujourd’hui. J’en prends ? Bon. On trouve également des petits navets blancs qui ne doivent pas être filandreux et que je pourrais te faire au beurre. Tu me reçois bien ? Cinq sur cinq ? Bravo. Alors, les navets ?

Le progrès nous empare, les gars ! Le progrès nous a eus.

Je laisse ce saint homme exécuter son opération de commando alimentaire et m’esbigne.

C’est dans la voiture, tandis que Féloche fait guiliguili sous le menton d’Apollon-Jules que le fichtre-foutre me biche.

— M’man ! j’écrie tout à coup, elle a raison la grosse truie : je n’ai pas le droit de faire relâche avant d’avoir récupéré le père de ce marmot, mort ou vif.

M’man ne répond rien. Donc, elle admet.

— Je ne sais pas ce que je vais faire, mais je vais le faire ; je ne sais pas où aller, mais je vais y aller ! Il vaut mieux donner des coups d’épée dans l’eau que de la laisser rouiller dans son fourreau !

Je me tais un instant pour admirer la formelle beauté de cette sentence qui sera gravée un jour au fronton des édicules publics et des maisons closes enfin rouvertes.

Et puis on se pointe chez nous, et là, le Seigneur qui me veille dessus comme toi sur ta blenno mal guérie, me réserve une surprise.

Je te laisse pas deviner car, avec le cerveau farineux que tu te trimbales, on serait encore là à Pâques.

Une Morgan est stationnée devant la grille de notre jardinet. Bon, alors t’as saisi ?

Eh ben, moui, mon minet : il s’agit bel et bien de Betty Nelson, la madone des hydroglisseurs que je prends toute crue sur la lande anglaise les jours d’intense déconvenue.

Ne l’ai plus revue depuis cet épisode somptueux ; que tu l’aurais admirée, si belle dans sa nudité offerte aux vents de l’océan et au guiseau du bel Antonio ! Un Ingres ! Ou, pour le moins, un Ingres et Loire ! Ce fut une baisance héroïque, phénoménale parce que empreinte de désespoir. Cet abandon farouche de l’homme quand il implore la chair de lui faire oublier les plaies de son âme, comme disait ma concierge qui avait des lettres (celles de ses locataires, soigneusement décachetées à la vapeur, mais recollées à la sécotine, et quand tu saisissais ta bafouille avant qu’elle ne soit sèche, fallait une lampe à souder afin de te l’enlever des doigts !).

Pour te recauser de la lande fatale, une fois l’opération enfilage désespéré achevée, on s’est reculottés et rapatriés dans des contrées habitées, au volant de la Mercedes. Je l’ai laissée chez un garagiste de Dover, la Betty, pour qu’il aille chercher, puis réparer ses boudins crevés. Ce grand coup forcené dans les bagadettes, ça lui avait enrayé les rancœurs, miss Nelson (paraît qu’elle avait eu un surarrière-grand-père amiral à la fin du XVIIIe, et que ce vieux crabe s’était laissé planter à Trafalgar) ; elle mouftait plus, ma preuse, éteinte par cette abondance d’événements fâcheux et bienheureux. Pour dire de pas la larguer comme un malpropre, je lui avais refilé mon adresse, mes coordonnées comme on doit dire présentement, en attendant qu’un glandu balance un autre terme. D’autant que ça fait un bout qu’on coordonne, merde ! Et qu’on organise des colloques. Ça oui : colloque. Tous les jours je reçois des lettres de nœuds volants qui me proposent un colloque. Au Rote Harry, chez les anciens députés handicapés moteur, à la Mutuelle des épiciers de détail, chez les sourds-muets de Levallois, que sais-je… « Accepteriez-vous-t-il de venir faire un colloque avec notre vice-super-président d’honneur honoraire, M. Bougrodoc ? » Ils peuvent pas voir, mais moi, leur lettre, je m’attrape les couilles avec pour bien me signifier ce que j’en pense. Je devrais leur répondre que c’est leur bonne femme que j’irais foutre en colloque, ça, d’acc, je veux bien les essayer si elles ne sont pas trop blettes ni chafouines, si elles n’ont pas quinze kilos de varices avariées aux guibolles et des truellées de cellulite aux miches, si elles n’appartiennent pas à la race bovine, si elles lavent leur culotte avant d’aller se coucher, si elles ne te coupent pas la parole pendant que tu narres, pour balancer une contradiction qui te fait passer pour un zozo, et surtout si elles ont une ouverture de bouche d’au moins six centimètres de diamètre ; les fourrer gracieusement tandis que leurs matous décrépis colloquent, déconnent, balourdent, président, vindhonneurent, oui, oui, les emplâtrer dans les délicatesses inouïes et inventives, ces braves rombières de crabes en cours de fossilisation. Leur charmer le frifri à bitoune mélodieuse, à langue de chat fourré (ou langue fourrée de chat), bien les brouter de fond en comble dans les moindres recoins.

Tu trouves que je m’égare ? Ah bon, j’avais pas remarqué. Je laissais filocher le moulinet à sornettes. Mais bon, c’est toi qui achètes, hein, t’as le droit de manifester.

Non, laisse, puisque je te dis que je stoppe. On ne cause plus de rien hormis de l’action. A propos d’action, t’as vu la Bourse, ces temps-ci ?

Pour revenir à Betty Nelson dans notre salon en bois fruitier. Radieuse, bioutifoule pire que la première fois ! Tu la mates et t’as la trique ! Tout en touide ! Le touide (que certains écrivent tweed) quand il est de cette couleur fauve, accompagné d’un chemisier de soie verte, il m’inspire. Souliers plats, gants de tomobilisse, les cheveux à peine remis d’aplomb au décapsulé de la Morgan.

J’empresse de faire les présentations. Miss Nelson, maman ; maman, miss Nelson. Et voici Antoine, mon petit frère adoptif. Mouche-toi, Antoine ! Ne tends pas ta main pleine de Nutella.

— C’est pas du Nutella, c’est de la merde ! qu’il me répond. J’étais aux chiches quand la gonzesse a sonné et cette connasse de Maria entendait pas à cause de son aspirateur ; alors je m’ai bâclé, tu comprends ?

M’man l’évacue dare-dare, avec toujours Apollon-Jules dans ses bras. Je la vois mal barrée, ma vieille, avec ces deux spécimens d’enfants d’homme sur les endosses !

Un petit porto, Betty ? Non, non. Après le repas seulement. Les Anglais, tu les sais, hein ? Vous prendrez bien le briquefeuste avec nous ? Volontiers.

Je cantonade :

— Tu ajouteras un couvert, m’man. Et puis, quel bon vent ?

Alors elle me révèle, l’exquise. Voilà, depuis nous deux, elle a cessé de faire styliste. Dans le fond, y a pas de débouchés. Une idée lui est venue, consécutive à notre rencontre : se lancer dans le journalisme. Ne venait-elle pas de vivre une aventure peu commune ? Aussi sec, elle écrit un papelard sur notre rencontre, la filature, les pneus (peneux) crevés, l’envol clandestin des terroristes sur la lande… Une soucoupe de première ! Un scoop à tout caser. Elle l’envoie à son oncle incarné Ferguson Junior, directeur du Rochester Evening. Tonton saute sur le papier, le pirate un peu pour lui donner l’éclat du neuf et le sort à la une de son canard. Manchette, affichettes, messages à la radio locale. Un boum ! La voici engagée. Ferguson Junior la charge de poursuivre l’enquête, seulement elle n’a plus grand-chose à se foutre sous l’Adam, comme disait Eve. Mais qu’importe, elle trouvera. Journaliste, c’est son blaud, elle a pigé, compris. Pendant huit jours elle assume la première page du Rochester Evening, vaille que vaille, gonflant au max ce qu’elle déniche en furetant. Et puis comme ça tourne en rond, tonton lui confie d’autres rubriques. Elle fait la judiciaire, mais les jugements pour vols de bagnoles, enfreintes à la loi sur les débits de boissons (et non pas les débiles poissons), rixes sur la voie pudique, ça la plume, Betty.

Alors il lui propose la mode. Un grand reportage. Elle mouille. La mode anglaise, la première du monde, selon elle, avec des mannequins pas pour rire : Lady Di, sa copine belle-sueur, la couine et les jardins potagers qu’elle se trimballe sur la trombine au lieu de sa couronne qui vaut des chiées de sterling, ça a été une vaste régalade. Le tirage du Rochester Evening a augmenté de soixante pour cent, passant de six cents à près de mille exemplaires, tu te rends compte, vicomte ? Qu’on n’avait jamais enregistré ça depuis l’abdication d’Edouard VIII en 36 !

Ayant écumé la mode anglaise, tant pis, elle va passer à la mode belge, et l’idée lui est venue de faire un crocheton par Pantruche avant de gagner Bruxelles. Ce qui te prouve — s’il en est encore besoin —, que je laisse un souvenir du genre impérissable dans le cœur et le slip des dames.

— Vous auriez dû m’envoyer vos articles, reproché-je, j’eusse été ravi d’en prendre connaissance.

Casse la tienne (comme dit mon pauvre Béru), elle me les a apportés. Y en a en effet une liasse épaisse commak dans son sac bandoulière.

— Je vais les lire dans ma chambre, tandis qu’on nous accommode un brique faste à la française, préviens-je. Souhaitez-vous m’accompagner ou vous branché-je la télévision où mon ami Mourousi ne va pas tarder ?

Elle rétroque que la télé française étant inregardable pour une Britannique, elle préfère m’escorter.

Sainte nitouche, va !

On grimpe. Je la fais pénétrer, en attendant que j’à charge de revanche. Mets le verrou, biscotte ce vadrouilleur insolent de Toinet, toujours à l’affût d’une connerie payante.

Asseyez-vous ! désignant le fauteuil. Son beau cucul régal s’épanouit entre les bras de mon voltaire de famille (il était au salon, mais je l’ai grimpé dans ma strasse pour les lectures tardives). J’ai sa liasse d’articles.

Seulement moi, tu me connais, non ? Elle, entre les bras du fauteuil, moi entre ses jambes et les vaches seront bien gardées. Ses élucubrations, ce sera pour une autre fois. Néanmoins, je fais semblant de ligoter pour avoir prétexte de m’asseoir à ses pieds.

Je commence par confier une mission d’exploration à ma dextre et la voilà partie sous le tweed de la jupe. Mon œil distrait ligote le titre du premier faf :

« Rodéo des services secrets français sur le sol britannique ! »

Sympa, merci ; ne vous dérangez pas pour moi !

Elle me dilate la prostate, cette jolie grand-mère ! Et tu sais qu’elle a un brin de plume ? A moins que le rewriter… Rewritera bein qui rewritera le dernier ! J’en chope une pleine charretée. Mon culot, mes exigences, tout ça… Toute l’histoire de nos brèves relations est relatée, jusqu’à y compris la manière dont je lui ai dégrafé sa jupe sur la lande, mais elle laisse entendre que sa pudeur a eu le dernier mot.

Nostalgique, ma paluche lui rase-motte le mont de Vénus, Betty. Elle se prête à mes acrobaties.

Moi, je t’avoue que je déteste brosser une sueur chez moi, par pudeur pour m’man. Je la respecte trop, ma Félicie d’amour, pour lui infliger mes coïts. Les mothers, faut les tenir à l’écart de ces ébats bestiaux. Je me rappelle d’un soir d’il y a longtemps, à Napoli, une petite péteuse greluse m’avait emmené chez elle pour une tringlée amicale et je l’avais embroquée dans la pièce où sa vieille mère tricotait en écoutant une retransmission de foute à la radio. La daronne, ça l’avait pas plus émue, nos galipettes, que si sa pétasse de fille avait pris un bain de pieds. La Juve s’était laissé marquer un but par Naples, juste comme je larguais les amarres, et ma partenaire avait hurlé « Siiiiiiiii » en soubresautant opportunément.

Mais moi, ma maman, Achtung ! Notre pavillon, c’est pas un hôtel de passes ! Alors je réfrène à bloc. Frotti frotta, O.K., et même des caresses prénuptiales, souate ; mais l’imbrication polyvalente, fume ! Ou alors faudrait qu’elle s’emploie à mort, la môme !

Eh ben, manque de bol, justement, elle s’emploie ! Une frénésie incandescente ! Me sort le grand jeu rapide. Elle me vainc par précipitation. Me bourrasque des racines au faîte ! Pas le temps de dénéguer, de crier au viol, d’appeler ma maman. La fille qui en veut en obtient, comme l’a si justement écrit Bossuet dans son docte ouvrage titulé « Occupe-toi d’homélie ».

Me rappelant ses clameurs sur la lande, je lui conjure de baiser à voix basse. Que sinon je vais lui plaquer mon oreiller sur la sirène de brume, ce qui risquerait de l’étouffer et me vaudrait les assises, comme à Saint François d’.

Dès lors, je perpètre.

Y a démenage intensif !

Est-ce que ça va pas me passer un jour d’avant mon trépas, cette foutue marotte d’enfiler ce qui bouge, qui enlève sa culotte et qui crie « Plus vite ! » ? Jusque z’à quand t’est-ce vais-je dégainer coquette en présence d’une fille pour recommencer sempiternellement cette danse sacrée d’où tu sors épuisé mais content, les burnes vides et le cœur plein ?

Au plus fort de notre épanouissement sensoriel, j’entends un cri, puis des sanglots dans le couloir.

En bas, la voix inquiète de Féloche :

— Que se passe-t-il, c’est vous qui pleurez, Maria ?

Organe dévasté d’une Maria abîmée dans les chagrins :

— Oui, Madame !

— Qu’avez-vous, petite ?

— C’esté Moussieur ! Il fait des couchonneries avec la salope qui viendre d’arriver !

— Qu’est-ce qui vous prend de regarder par le trou de la serrure, ma fille ! réprimande sévèrement ma daronne.

— Jé m’en doutais ! pleurniche Maria.

— Descendez tout de suite éplucher des tomates, nous allons faire une salade de tomates-mozzarelle avec des feuilles de menthe comme entrée !

Ça aide, des répliques de ce genre, lorsque tu es en pleine lime, crois-moi !

Pour couronner, voilà, très proche, l’organe poulbotien de Toinet :

— Ah ! ouais, c’est vrai qu’il la met ! La vache, il y va de bon cœur, le grand ! Oh ! dis donc, tu parles d’un rapide, le frangin ! C’est géant ce qu’il lui fait !

— Toinet ! égosille maman. Tu veux venir ici, immédiatement, polisson !

Ah ! elle est discrète, ma troussée impromptue ! Pour ce qui est de mon respect du toit familial, j’ai mis (entre autres) dans le mille !

— J’arrive, m’man Félicie, une seconde ! La manière qu’il se déclenche, je parie qu’il entr’ dans la ligne droite, le beau Tonio ! C’est dommage, j’ la voye pas bien, elle. Juste ses jambes. Elle a gardé ses godasses !

— Toinet ! ! ! hurle ma pauvre mère désespérée, faut-il que j’aille te chercher par les oreilles ?

— Fâche-toi pas, m’man Félicie, j’sus confronté avec les choses de la vie, comme y disent à la télé. En valeur corrigée, je fais mon éducation ! On est des mammifères, comme nous affirme le prof de sciences nat’. Dans un sens, c’est beau le schéma de la reproduction. Si on naîtrait dans les choux, c’serait plus tristounet !

Enfin, il abandonne son poste de mateur et dévale l’escalier. Je l’entends encore demander, le mignon salaud :

— Pourquoi elle chiale, Maria ? C’est la jalousie ? Tu penses qu’il la fourre aussi, Tonio, quand t’est-ce qu’on a le dos tourné ?

— Cours chercher des petits pains à la boulangerie Tardivet. Tu en prendras six !

— Je pourrai m’en acheter un au chocolat ?

— D’accord.

— Et un autre aux raisins, pour mon quatre-heures ?

— Si tu veux !

Là, Betty extrapole ses turbulences glandulaires et part à dame en poussant une plainte de nativité.

Ma récompense ne tarde pas. Elle enchaîne sec.

Pendant que ma chaude Britannique va remettre de l’ordre dans sa mise (si je puis ainsi m’exprimer), je saisis la pile de ses articles. Histoire de passer le temps, tandis que les rugissements de l’eau se font entendre dans ma salle de bains.

Et alors… Et alors…

Non, je te jure : un moment terrible de mon existence. Ce que tous les services de police européens n’ont pu découvrir se trouve relaté là, dans les grises colonnes du Rochester Evening.

Honte à nous autres, professionnels emberlificotés dans le système, ligotés par les obligations, noyés sous la paperasserie, jugulés par des forces supérieures obéissant toutes à des forces encore plus supérieusement supérieures !

Il est écrit, sur ce papier journal que mes fesses refuseraient si d’aventure j’entendais l’utiliser comme faf hygiénique, il est écrit, dis-je, que l’envoyée spéciale (très spéciale) du Rochester Evening, après une minutieuse enquête, a découvert que le mystérieux avion s’était posé à Reggio di Calabria, Italie. Ses passagers en seraient descendus. Ils étaient — Dieu soit loué ! — au nombre de six et auraient pris place dans un minibus blanc immatriculé à Roma. Peu après, l’avion reprenait les airs pour une destination inconnue.

Te rends-tu compte de l’importance de cette info, si toutefois elle n’est pas purement inventée par « l’envoyée spéciale « que je viens de m’envoyer moi-même à titre personnel ?

Sur les autres articles, ça s’étiole ; on sent la redite, le remplissage, la panne sèche. L’histoire part en quenouille. Mais si la môme a dit juste concernant Reggio di Calabria, quel pas géantissime elle fait faire à l’enquête enlisée dans les marécages du non-su !

La revoici, Betty, désoutragée grâce au concours vigilant de mes camarades Jacob et Delafon ; remise à neuf, à disposition ; bien pimpante de partout.

Elle me voit aux prises avec sa prose.

— Alors, ai-je un talent de journaliste, Tony chéri ? demande-t-elle en venant se déposer auprès de moi, avec des ondes reconnaissantes encore en activité.

— Un grand ! assuré-je, et un non moins grand talent d’enquêteur. Comment diantre avez-vous découvert que l’avion s’était posé en Calabre ?

Elle a beau être anglaise, la voilà qui minaude un brin. Toujours ce besoin qu’elles ont de faire les chattes, nos gonzesses. Fortes et dominatrices, les belles. Sûres d’elles, de leur charme, de leur pouvoir. Et nous autres grands glandeurs qui nous croyons les maîtres ! Je vais te dire une bonne chose, pour toujours, l’aminche : la femme suit l’homme, ça, c’est vrai. Mais sur les chemins qu’elle lui a tracés ! Et l’homme, tout fiérot, il arque devant, roulant les mécaniques et se disant avec délectation, ce pauvre trou de balle : « Elle me suit ». Tu parles ! Elle le suit là où elle a décidé d’aller. Pas plus difficile que ça !

— Secret professionnel ! elle pétasse, cette roulure !

Merde, c’ t’une baffe dans le museau qu’elle cherche ? Elle en a déjà reçu une dans son patelin et ça n’a pas eu l’air de lui déplaire.

— Vous avez inventé ça pour les lecteurs du Rochester Evening, asticoté-je.

Du moment que je chanstique son honneur professionnel, elle rebiffe ! Veut bien que je la bilboquette sur un coin de pucier, mais que ça dégénère pas, surtout !

— Pour qui me prenez-vous ?

— Alors racontez !

— N’y comptez pas !

Seigneur ! retenez-Vous sinon je la cabosse ! Entêtée comme une Rosbif, cette sauteuse. Mais l’Antonio a plus d’un vautour dans son saccule. Comprenant qu’elle est butée et le restera, je feins de rengracier.

— Petite cachottière, enfin, peu importe, ce qui compte, c’est que vous soyez ici, dans mes bras. J’ai une telle faim de vous que je ne pourrai jamais l’assouvir.

Je la renverse. Cette fois, on change d’orientation. Je décide de déguster ses fraîcheurs, Betty. Tu as dû le lire dans les hebdomadaires bien informés, il est le roi régnant de la minouche yoddlée, ton Antonio.

Quand j’entreprends une nière à la menteuse véloce, c’est voluptas dans sa chair ! Une félicité inouïse l’empare. Elle perd la notion du temps et des réalités. Au bout de dix minutes, elle sait plus si c’est Mitterrand ou Hugues Capet qu’est roi de France ! Et j’y vais comme jamais ! Rebelote !

T’es pas sans ignorer non plus, malgré l’état de déliquescence avancée où tu te trouves, que les sens s’affûtent en servant. Le plaisir du bis est plus intense qu’à la première pressée, contrairement à l’huile d’olive. Cette fois, elle sprinte dès le départ, ma Britiche. Tortille du métronome en folie ! Sitôt que je la sens au paroxysme, à deux millimètres de l’apothéose, j’interromps ma pratique.

Elle hurle qu’ « Again ! Again ! Espèce de dirty pig ! » Mais le dirty pig, il sent qu’il tient le couteau par le manche. Juste je lui entretiens la frénésie en effleurant la partie sensible du bout des doigts. Légère caresse destinée à maintenir l’état critique.

— Dites-moi comment vous avez trouvé la piste de Reggio di Calabria, petite truie en délire, et je vous promets un bonheur que vous n’aurez jamais ressenti.

Ces Anglais, ce qui les sauve, c’est le flegme avec lequel ils savent appréhender n’importe quelle situation. Là, elle se sent piégée, vaincue. Alors elle s’abstient de tergiverser.

Elle halète :

— Quand je suis retournée chercher ma Morgan avec le garagiste, j’ai trouvé un mouchoir sur lequel un de vos hommes sans doute a écrit un message qu’il a pu jeter par la portière.

Histoire de lui savoir gré de sa confidence, je lui reprends ma tyrolienne moldave interrompue. Elle y va aux clameurs, Ninette que, tant et si bien, des coups sont frappés dans ma porte. La voix désespérée de Maria :

— Mais vous arrête ces couchonneries ! Y a des ninos qu’écoutar !

Je stoppe pile à l’instant que Betty attaquait son hymne à la vie.

— Qu’est-ce qu’il y avait d’écrit sur ce mouchoir, douce salope ?

— Vite ! Continuez !

— En deux mots, mignonne ?

— Il est dans mon sac, je vous le donnerai !

— Parole d’Anglaise ?

— Paroooooole !

Fort de ce quasi-serment, je la termine en beauté. Tu me connais : je suis pas vantard. Mais là, ce que je fignole à la miss, n’est résumable qu’en trois mots : mé mo rable ! Même la regrettée Callas n’a jamais émis un son aussi mélodieux que celui qui salue son panard.

Signé « Béru ! » L’écriture ! Et le style !

Sa Majesté a dû puiser discrètement dans le sac à pogne de sa marquise. Il a écrit sur le mouchoir avec un crayon à cils le texte suivant :

Paraîtrait-il qu’on irerait en Calabe. Y nous

N’a pas eu le temps d’en écrire plus long, le cher Gros. Il a roulé le mouchoir menu, a discrètement abaissé la vitre de quelques centimètres pour pouvoir évacuer son message. Donc ceux que j’ai trouvés dans la Mercedes leur ont été imposés ? Ouf !

— J’ai eu du mal à faire traduire le texte, déclare ma pécore aux yeux cernés, l’on m’a dit qu’il était rédigé en vieux français.

— Exact, grommélé-je, on jurerait du Louis XIV ; mais quelle garce vous faites en ayant conservé ce message pour vous. Deux mois de perdus ! Sans doute est-il trop tard !

Je cause commak mais n’en pense pas une broque ! Ce mot du Gros, c’est un peu sa présence. Bien qu’il ait écrit ces lignes le jour de son envol, j’ai l’impression qu’elles sont récentes et qu’il m’attend…

T’inquiète pas, frangin, je viens !

ECHAPITR VIII

Ça sent le lapin à la tomate.

Je toque, j’entre quand on me le dit, et c’est bel et bien du lapin à la tomate que ce vieux mec et sa rombiasse sont en train de bouffer. Du lapin à la tomate avec de la polenta coupée en carrés et frite. Aussitôt, la faim fait sortir mon estomac du bois et, au lieu de dire bonjour, j’essuie le filet de bave qui me dégouline sur le menton.

Les deux vioquards me considèrent comme si j’étais un camionneur venant de défoncer leur guitoune avec son vingt tonnes.

J’ai le réflexe de sourire avant que le bonhomme n’aille décrocher son tromblon pour me voler de plombs. Mes sourires enjôleurs sont les plus efficaces de la planète et les gens auxquels je les dédie se mettent à m’aimer comme des fous et se battent pour me faire une pension.

— Pardon de vous importuner, leur dis-je aimablement. Dieu que ça sent bon chez vous ! Je suis un expert d’assurances de Paris et je fais une petite enquête à propos de cet avion qui s’est posé un jour sur le terrain désaffecté qui borde votre maison.

Ouf ! L’effet sédatif de mon sourire s’estompe et les voilà qui reprennent des mines renfrognées.

Afin de pas laisser capoter nos relations, j’ajoute :

— Ma compagnie d’assurances m’a chargé de vous remettre une prime de cinq cent mille lires afin de vous remercier de votre précieux témoignage. La voici !

Je tire de ma vague cinq billets de cent mille lires et les dispose en éventail sur la table.

Les deux croquants jettent la pogne simultanément ; c’est mémère la moins rhumatisante, donc la plus rapide. Seulement, c’est pépère le plus fort. Il assène un coup de poing sur la dextre sinistre de sa camarade d’existence.

— Lâche ça, vieille carne ! il lui fait aimablement.

Mme Ravioli abandonne sa proie et c’est mister le mec qui ratisse.

Il examine les talbins, vérifier qu’ils n’ont pas été prélevés dans une boîte de Monopoly et, rassuré, les plie en quatre avant de les glisser dans l’une des poches de son vieux gilet de laine ravaudé.

Un beau sourire met du noir (il chique) sous sa moustache blanche.

— Vous prendrez du lapin avec nous ? il demande.

Moi, j’espérais ça comme tu peux pas savoir. C’est marrant, la vie : on a des coups de cœur, des envies, des spleens comme ça, au débotté. En passant le seuil de la masure, j’avais faim de ce lapin : l’odeur ! La reniflette, moi, tu sais combien c’est un vice ?

— Volontiers : il embaume !

Sa mégère ronchonne, se lève pour m’apporter un couvert. Le vieux va tirer un cruchon de picrate au cellier. Vin noir à mousse incarnate qui sent encore la dernière vendange. Et nous voici à claper, les trois, en échangeant des œillades amitieuses par-dessus notre bouffement.

Une merveille ! La vieillarde, au plumard, ça doit faire quine qu’elle est bonne à nibe ; mais au fourneau, attention ! Et puis qu’est-ce qu’elle sait faire d’autre, encore, je m’informe. Paraîtrait que le cabri, mijoté par elle, son bonhomme se relève la notte pour finir les restes ! Bon, je reviendrai au printemps ! Pour le reste, c’est les pâtes, principalement les spaghetti aux truffes blanches. Il connaît, les coins à truffes, le vieux. Aux pieds des chênes nains. Il se lève pour me montrer un petit bocal qui en contient une demi-douzaine, macérant dans l’huile d’olive. Je le veux ? Tiens, il me le donne ! Merci pour Félicie. Pourvu que je le ramène à bon port ! Car de sales bricoles m’attendent.

Le café, par contre, est vachement dégueu. Jus de chaussettes en plein ! Et pas n’importe quelles chaussettes ! Je fais la moue, pas l’amour ! L’amour, c’était hier, avec Betty ! Elle en voulait tant et tant que j’ai dû l’embarquer à l’hôtel, ne plus rameuter la maisonnée. J’ai mis ma bite des dimanches et l’ai fait reluire comme le balancier de notre vieille horloge jusqu’aux aubes.

Baise faisant, j’y ai arraché un à un les vers du nez, ma donzelle d’outre-Manche. J’ai obtenu les moindres détails. L’avion blanc s’est posé sur l’ancien aéroclub de Reggio di Calabria, pratiquement en friche. Une fermette se dresse en bordure de la piste en herbe (elle l’a toujours été, même quand elle se trouvait en activité). Un vieux couple l’habite. C’est le bonhomme qui lui a raconté ce qu’elle a publié dans le Rochester Evening. J’ai décidé de me pointer à mon tour pour tout reprendre à zéro.

— Cher monsieur Paolo (il s’appelle Paolo), j’aimerais que nous parlions maintenant de l’affaire qui m’amène. Ce foutu avion.

Il perd un peu de sa bonne humeur, mais enfin, quoi, se doute bien que si on lui crache cinq cent mille pions, c’est pas pour que sa dame me fasse une pipe.

Alors il emplit deux godets de grappa, prend une noix de tabac dans sa bonne blague, la pétrit et se la bloque entre la joue et la gencive, puis démarre, pépère, tandis que madame débarrasse la table silencieusement.

Voilà…

Il y a deux mois, un jour dont il se rappelle pas la date, sur le coup de midi environ, il était à effeuiller des épis de maïs devant sa maison lorsqu’il perçoit un grondement d’avion en direction du large.

Il regarde et découvre un zinc à basse altitude qui se dirigeait vers l’ancien terrain. Lui, ça l’étonne, biscotte le champ est vraiment désaffecté, avec de la broussaille sur les bords, plus de biroutes au vent, ni de balises d’aucune sorte.

Comprenant que l’avion en question se pose bel et bien, il se précipite sur la piste et, agitant les bras, fait signe au pilote qu’il se fourvoie ; mais celui-ci n’en a cure et comporte comme s’il ne le voyait pas. Le vieux a tout juste le temps de planquer sa carcasse. Le coucou se pose en souplesse, roule en bout de piste et décrit une volte complète afin de se mettre dans le sens du décollage. Une porte s’ouvre et six personnes en descendent précipitamment. La dernière n’a pas plutôt posé son second pied au sol que le zoziau repart et va se fondre dans l’infini au-dessus des flots.

Eberlué, mon hôte se dirige vers les passagers débarqués, c’est alors qu’un minibus blanc sort de derrière des buissons et s’approche des arrivants. Ils grimpent à son bord. Le bus démarre. Le tout, entre le moment où le bonhomme a aperçu l’avion et celui où le minibus a disparu, n’a pas duré trois minutes. Vite fait, bien fait. Lorsque le véhicule est passé devant Paolo, son conducteur lui a adressé un salut de la main, très cordial. C’est ce salut qui a retenu le vieillard d’aller rapporter l’incident aux autorités. Il a cru que tout cela était normal et qu’il s’agissait d’un atterrissage de fortune, d’une dérivation voulue par la tour de contrôle de l’aéroport officiel pour surcharge de trafic à cette heure de la journée. Il n’est pas très au fait des closes de l’aéronautique, lui. Très vite il a oublié la chose. Il a fallu qu’une jeune Anglaise vienne le questionner pour qu’il se la rappelle. Comme Betty lui a remis un peu de fric, elle aussi, il s’est abstenu de mentionner ces faits. Il aurait dû ? s’inquiète-t-il avec une ingénuité de joueur de bonneteau. Je souris sans prendre parti. Il insiste : qu’est-ce que c’est, ce micmac, selon moi ?

— Un avion volé destiné au transport de terroristes, mon brave ami.

Le mot terroriste le fait sursauter.

— Parlez-moi du minibus, monsieur Paolo, enchaîné-je.

— Bé, pour dire quoi ? Il était blanc.

— Son immatriculation ?

— Il avait une plaque marquée « Roma ».

— Le numéro minéralogique ?

Haussement d’épaules.

— J’ai pas eu le temps de vérifier. J’ai vu « Roma » parce que les plaques romaines sont les seules où est écrit le nom entier de la province…

Je déguste une gorgée de grappa. Le marc, c’est pas que j’aime ça, mais ça me rappelle mon enfance, les vacances à la campagne. Notre vieux voisin en buvait un litre par semaine et il a vécu 92 ans. Parce que, prétendait-il, le marc s’appelle également « eau-de-vie », ne l’oublions pas !

Il ne l’oubliait pas.

— Cher signor Paolo, il est capital que vous me fournissiez davantage de renseignements sur ce bus.

— Mais je…

— Attendez ! Sortons, nous allons en parler sur place.

Sa vieille se met à l’engueuler en patois calabrais, et alors là, je déclare forfait. L’italien de Victor-Emmanuel III, je m’en arrange, mais les dérivés de terroir, je t’en fais cadeau. Mon avis, c’est qu’elle lui prédit des calamités, la signora. Des désastres très funestes ! Elle prévoit le départ d’une grande mouscaille noire et profonde. Il aura de la merde pour cinq cent mille lires, Paolo ! De la vraie, toute fumante !

Comme ces prédictions le font tarter, il lui enjoint de fermer sa sale gueule de rate malade et nous sortons.

— Donc, vous vous teniez ici ?

— Exactement, signor assureur.

— L’avion s’est posé sur votre droite et a roulé jusqu’à l’extrémité du terrain ?

— Comme je vous l’ai dit, dottore.

— Il a viré sur place, débarqué ses passagers et repris les airs ?

— Exactement, Excellence.

— Peu aptes, le bus s’est dégagé des buissons que l’on aperçoit tout là-bas, sur la droite ?

— Si.

— Il a chargé les six personnes et il est passé devant vous ?

— Si.

Je m’avance sur la piste.

— Ici ?

— A peu près, Excellence.

— Donc, à une quinzaine de mètres de vous. Vous avez une excellente vue. Faites un effort de mémoire pour me décrire ce que vous avez eu le temps de capter. Peut-être n’en êtes-vous pas conscient mais cela doit vous revenir, signor Paolo. Le bus passe ! JE SUIS LE BUS ! Regardez ! Remémorez-vous ! N’oubliez pas que ce sont des terroristes ! Des vies innocentes sont en jeu ! Le bus passe ! Bon, il est blanc. Le chauffeur vous fait un salut !

Le vieux a le menton qui tremblote. Ses paupières battent comme des stores vénitiens dans le vent.

— Il lui manque un doigt ! fait-il.

— Au chauffeur ?

— Oui, j’y ai pensé sur le moment. Il tenait sa main écartée pour me donner le bonjour et il n’avait pas le doigt du milieu.

— Bravo ! Sa gueule ?

— J’ai pas vu. Sans doute à cause du salut. Et s’il a salué, c’est pour cacher sa figure.

— Très bien. Quelqu’un d’autre, près de lui ?

— Personne.

— Les passagers ?

— Le bus avait des vitres teintées, je distinguais juste des silhouettes.

— La marque ?

— J’y connais rien.

— Rien n’était peint sur la carrosserie ?

— Non, mais y avait une étiquette sur la vitre de la porte arrière.

— Formidable. Quoi d’écrit, sur cette étiquette ?

— J’ai pas pu lire, et puis c’était tout de même trop loin.

— Couleur de l’étiquette ?

— Jaune.

— Rien d’autre ?

— Non.

— Des marques sur la carrosserie ? Traces d’accident, par exemple ?

— Non ; mais il me semble que le pare-chocs arrière était un peu tordu, j’ai pensé à une moustache redressée d’un côté.

— Eh bien, vous voyez, signor Paolo, que vous aviez plein de choses à me dire !

— Ben oui, admet le brave homme. Ben oui. Ça mérite un surplus de prime, non ?

Lui, il est petit, tout rond, très chauve, avec de grosses lunettes également rondes et chauves. Ses vêtements gris, bien coupés au départ, mais trop tendus à l’arrivée, lui donnent l’aspect d’un oiseau gavé, genre hibou qui aurait pris un « x » au pluriel et pension chez mon pote Guy Savoy. Il a des mains potelées dont un des auriculaires s’enorgueillit d’une chevalière mastarde. Son sourire est frangé d’or, signe intérieur de richesse ; et la pochette qui lui pend de la poitrine devait servir de parachute avant d’être vouée à cette sinécure. Après un temps d’ardente contemplation, je toque à sa porte vitrée.

Il est en train de téléphoner, mais cependant me crie d’entrer, ce que je.

Un bon moment, il poursuit sa conversation avec une certaine Julia qui voudrait changer sa Fiat Uno contre un cabriolet Mercedes, en lui laissant le soin de régler la différence de prix. Mon hôte n’a pas l’air chaud. La dame Julia se fait pressante, en bref, un accord se conclut sur la base suivante : le cabriolet Mercedes sera d’occasion, mais toutefois « presque neuf ». Dans cette eau cul rance, le presque constitue un refuge, pour l’homme, mais un terrain miné, pour la femme. Il calme les angoisses de cette dernière en alléguant que, de part sa situation, il est bien placé pour dénicher l’oiseau rare. Ces paroles sédatives lui valent la promesse d’une nuit d’amour somptueuse. Rasséréné, il raccroche.

Il a pour moi un sourire d’accueil d’une affabilité toute latine.

Je presse avec effusion sa main emmoitée par le combiné téléphonique.

Ça fait le troisième concessionnaire Hertz que je visite dans la Ville Eternelle ; mon exposé, je l’ai dûment mis au point, fignolé, concentré. Il me coule tout seul des cordes vocales, comme un flonflon bavarois d’une boîte à musique.

« Je suis officier de police français, détaché à la brigade internationale de répression contre le terrorisme. Est-ce que le 3 du mois dernier il aurait loué un minibus blanc aux vitres teintées et dont le pare-chocs arrière était légèrement tordu ? »

Dans le mille, Emile !

Ne me laisse pas terminer mon compliment, l’hibou repu.

Et comment qu’il a loué un minibus ! Qu’on ne lui en parle pas ! D’abord, c’était pas le 3, mais le 2, il se le rappelle parce que le 2, c’est son anniversaire et que lui-même a utilisé le minibus pour emmener des potes à lui déjeuner au Lido di Ostia. Quelqu’un l’a loué juste comme il en revenait. Il n’a pas eu le temps de le faire laver, tellement le client était pressé.

Musique ! Musique ! Musique ! Je regarde sa bouche jouisseuse dont la lèvre inférieure ressemble à une tuile romaine renversée. Cause, cause, mon ami ! Parle, parle ! Jacte, jacte ! Tu m’enveloures les trompes ! Ici se renoue le fil rompu avec mes chers aminches.

Le client pressé a souscrit aux formalités. Il avait une carte de crédit de l’American Express. Tout baignait.

Il a ramené la chignole le 3, en fin de journée. Et ce con de Benito qui était de garde, tu crois qu’il aurait examiné le véhicule ? Son cul ! Alors, le pare-chocs tordu, c’est pour les pieds de la maison ! Car c’est le loueur qui l’a esquinté. Chez Hertz, dis, on te confie des tires impecs, auxquelles ne manque pas un bouton de guêtre. Louer une charrette dont un pare-chocs serait tordu, mais il se ferait hara-kiri, M. Eugenio Bandoli ! Alors, suivez-moi, signor flic : premier point, réparation du pare-chocs ! Et second point, écoutez bien : la carte de l’American Express était volée. Le détenteur avait fait opposition. Y a donc litige !

J’endigue :

— Pouvez-vous me montrer le dossier que vous avez établi pour la location du minibus, monsieur Bandoli ?

Logiquement, il devrait se trouver entre les mains de la police romaine, mais des délits de ce genre, elle s’en torche le fion, la police romaine ! Faut qu’il y ait bain de sang pour qu’elle bouge son cul, la police romaine, aujourd’hui. A Rome, on ne porte plus plainte pour escroquerie, abus de confiance, vol qualifié, viol inqualifiable, meurtre en état de légitime défense… Tout cela appartient désormais au tout-venant de la vie quotidienne !

Tout en s’épanchant, il fouille dans un classeur métallique brun et prend le dossier 8.965 dont la chemise comporte le sigle jaune de la glorieuse maison.

— Tenez, signor poulet ! Bonne bourre, mais ça ne vous avancera à rien, car tout est bidon : le nom, l’addresse, le numéro de permis de conduire…

J’empare le document et note sur mon vieux carnet comme on n’en fabrique plus, à couvrante de moleskine noire et tranche jaune :

« Terry Star, 420 42e Rue W, NY. Permis de Conduire № 7-985 CD délivré à Sao Paulo, Brésil, le 6/8/69. »

Il a raison, le signor Bandoli, avec ça je peux aller me faire cuire un œuf !

Ces pauvres « renseignements » vont rester sur mon petit carnet où figurent déjà tant d’identités bidons ; mais quoi, notre job consiste à noter ce qui nous tombe sous la main. Le côté fonctionnaire, que veux-tu. Faut souscrire aux routines, ces épines dorsales de tous les systèmes.

— Maintenant, signor Bandoli, un dernier détail : le signalement du client en question. Ne lui manquait-il pas un doigt de la main droite ?

Il écarquille son beau regard de nyctalope constipé.

— Ah ! vous savez cela ?

Je ne lui précise pas que c’est tout ce que je connais de l’homme. Tu te rappelles ma méthode : toujours interroger en donnant l’impression qu’on connaît déjà la réponse, ça dissuade de mentir ou simplement de broder.

Mon hibou hertzien se concentre (mais le plus gros est déjà fait), il ne veut pas parler pour ne rien dire, bien qu’ italoche.

— Quarante à quarante-cinq ans…, commence-t-il.

Il se cure l’oreille, ayant deux auriculaires pour ce faire et étant ambidextre, ce qui double ses chances de parfaitement ramoner ses cages à miel.

— Il est grand… Il a les yeux sombres, très rapprochés…

Le signor Bandoli cherche encore et trouve aisément.

— Les cheveux plutôt clairs, sans toutefois être vraiment blonds.

Je note, je note. La mine de mon Caran d’Ache chuchote sur le papier quadrillé menu de mon calepin (que l’on doit justement à l’aimable signor Calepino).

— Il a un drôle de nez, assez fort…

Il hoche la tête ; ce qui est un exploit car il n’a pas de cou.

— Je ne vois rien d’autre. Dois-je vous parler de ses vêtements ? Il pleuvait lorsqu’il est venu louer et portait un imperméable clair avec des épaulettes et une ceinture ; je ne me souviens pas s’il avait ou non une cravate.

— Cela ira parfaitement comme ça, signor Bandoli. Je vois que vous possédez une photocopieuse, j’aimerais que vous me tiriez un exemplaire de ce contrat, à cause de la signature qui nous fournira un spécimen de son écriture.

Et puis, bon, ça va, on échange quelques inévitables banalités sur ces temps d’horreurs où tout le monde tue tout un chacun en revendiquant son crime pour pouvoir postuler la Légion d’honneur ou le Nobel de la Paix, le moment venu.

Qu’après quoi je lui prends un congé grand commak et regagne mon hôtel à pince, manière de renifler la Ville Eternelle où l’Empire Romain est vachement résiduel, je trouve. Avec encore pleins de pompes à colonnes, et des blocs de pierre, dis, tu les as vus ces blocs de pierre ? Les pauvres manars qui manipulaient ça, ils auraient eu vachement besoin de Krakmoilezuki, d’aide mon maire et de Bergeronnet ! Tout ça pour que ça s’achève en pizzerias ! Pas de quoi bâtir le Colisée. C’est bien des grimaces masculines, ça, ces gigantesques témoignages d’une gloire passagère. Plein la vue ! Où que tu ailles : pyramides, Parthénon, tour Eiffel ; alors que les chutes du Zambèze et le Mont-Blanc suffisaient ! Mais non, les matous, toujours la même marotte glandeuse : le France, la Pyramide du Louvre, l’Empire State Building ! Comme si peindre la Joconde ou écrire Hamlet, c’est pas assez ! Faut du tout grand qui te glace les miches ! Ils grimpent après leur bitoune, les mecs. Ça, le péché originel ; là, la grande différence mâle femelle ! L’homme se consacre à une œuvre, tandis que la femme, elle, se consacre à un homme. Merci, mes jolies : je vous ai comprises et je remercie le Seigneur tout-puissant de m’avoir accordé une belle queue à vous offrir !

Mon Dieu, que Votre volonté soit fête !

C’est l’histoire d’une petite fille qui dit à sa mère :

« — Maman, tu es tellement belle que je te mangerais. »

La grand-mère qui a entendu demande :

« — Et moi, tu me mangerais aussi ? »

La petite fille mate la vioque, réfléchit et déclare :

« — Oui, mais je te pèlerais d’abord ! »

Et poum ! ça me fait marrer.

Mon rire me réveille.

Non, pas mon rire : le téléphone.

J’en écrase comme un fou, moi ! En rentrant de ma tournée chez Hertz[13], j’ai appelé Mathias, l’universel. Il m’a promis de faire fissa. Alors je me suis allongé sur le sofa Récamier où le sommeil m’a coincé. Quatre plombes viennent de dégouliner et le crépuscule enveloppe Rome d’une brume… Comment te dire ? D’une brume… Enfin, d’une brume, quoi ! Merde, on va pas toujours se faire tarter avec des qualificatifs. C’est pas obligé, les épithètes, dans nos phrases, les auteurs de polars. J’ai examiné mon contrat : on n’est pas astreint le moindre ! J’en sais qui fonctionnent rien qu’au verbe de ville et au nom commun, avec une pincée d’articles et de pronoms personnels, juste pour dire. Et qui te font une carrière avec. Moi, je pousse trop les feux ! Je raffine ! Me crois obligé de fleurir ; qu’au bout du compte, vais me retrouver avec le Grand Prix de l’Académie française dans ma boîte aux lettres.

— J’écoute !

— On vous démande, signore.signor Mathias…

— Passez-le-moi !

— Tout dé souite, signore.

Je m’apprête à déguster le Rouquin, mais la communication est sectionnée comme un cordon ombilical par une sage-femme africaine ayant une bonne dentition.

Je raccroche, attendant que le faux manœuvrier du standard me rappelle. Il se presse pas, le frelot. Dis, ça carbure pas encore extra les pets et thés italiens !

Je compte jusqu’à treize et demi (je suis superstitieux) et compose le numéro du standard.

— Si, signore ?

Seulement, à cet instant précis, on sonne à la lourde.

— Momente ! fais-je.

Et je vais déponner. Tu sais quoi ? Non ? Alors, tu sais qui ? Oui ? Gagné ! En effet, Mathias ! Soi-même, plus flamboyant qu’un bouquet de soucis ou une rose de Noël. Plus roux que l’automne à son apogée. Heureux de ce bon tour qu’il me joue en venant me rejoindre illico.

— Ça alors ! béé-je, en en remettant un peu pour lui faire plaisir ; qu’est-ce qui t’a pris ?

— Rassurez-vous, j’ai demandé l’autorisation au Vi… à M. le directeur, corrige le cérémonieux.

— Comment se fait-ce ?

— Eh bien je me suis lancé illico dans les recherches appropriées, concernant le personnage qui vous intéresse. Jouant de chance, au bout d’une heure j’avais découvert mieux que ce que vous souhaitiez. L’envie m’a alors pris de venir vous apporter en personne la bonne nouvelle ! D’autant que j’ai pensé que vous étiez seul ici et que vous auriez probablement besoin d’aide.

Il rit à pleines dents immaculées, mon rouquin. Il ne fume pas et se brosse le clavier quatre fois par jour. Au burlingue il a plein de brosses à chailles dans des étuis de plastique et en trimbale plein ses fouilles. Lui, une praline croquée et il cavale aux lavabos se fourbir les ratiches.

— C’est gentil, remercié-je ; et ta dame t’a laissé partir sans te casser de potiche sur la tronche ?

Là, il rembrunit léger.

— Elle est chez ses parents, à Megève, avec les enfants. Mon beau-père vient d’acheter un chalet… J’ai laissé un message sur mon répondeur pour quand elle m’appellera.

Je lui désigne un fauteuil et vais ouvrir le petit réfrigérateur.

— Ça s’arrose ! On écluse une demie de roteux ?

— Volontiers.

— Ensuite je t’emmènerai claper chez Alfredo l’Original.

Je prends mon temps pour pouvoir bien déguster ses renseignements. Je voudrais les absorber avec une paille. Putain ! Deux mois à me ronger les sangs. Deux mois de stagnation complète. Deux mois dans le vide, le zéro absolu. Et brusquement, le blé qui se met à lever ! L’aurore ! L’espoir…

— Tu es un amour, grand. Jamais je n’ai trouvé une lampe à souder aussi épatante. Tu m’enchantes !

Le bonheur le soulève de son siège kif le professeur Tournesol quand il brandit sa bouteille d’huile Fruidor à la télé.

Je lui tends une flûte de champ’.

— Tiens, joue-t’en un air !

On trinque, on boit, on réprime deux rots de salon et je soupire, la voix déjà extatique comme un qui se fait pomper la membrane par une pro médaillée d’or aux Jeux Olympiques :

— Vas-y, déballe ; mais doucement, mec. Fais durer le bonheur, cherche de beaux adjectifs, des adverbes rutilants ; j’ai envie de prendre mon fade en grand, je l’ai mérité.

— J’essaierai, commissaire…

— Tu devrais me tutoyer, Mathias, depuis le temps qu’on se pratique. (Tu vois : le Vieux fait tâche d’huile !)

— Oh ! non, pensez-vous ! Je n’oserais jamais. Et ça ne me ferait même pas plaisir : je préfère vous respecter. La familiarité détruirait quelque chose dans la vénération que je vous porte. Il ne faut pas toucher aux idoles.

— Dans le fond, t’as raison. Une fois descendues de leurs piédestaux, on s’aperçoit qu’elles ont un trou au cul. Vas-y, j’ouïs.

— Au reçu de vos renseignements, commissaire, je les ai mis sur ordinateur.

— Ta nouvelle marotte !

— Il ne s’agit pas d’une marotte, commissaire, mais de l’outil du jour ; et il est d’une importance capitale.

— Entre tes mains, c’est une baguette de fée !

Cette fois, il pourprit.

— Après une série de recherches, l’ordinateur m’a renvoyé à la C.I.A., ce qui ne m’a pas surpris car je flairais de l’Amérique là-dedans. Immédiatement, j’ai pris contact avec la C.I.A. et je lui ai transvasé ce que nous savions de l’homme. La réponse est tombée au bout de dix minutes, grâce, je suppose, à ce doigt manquant ; dans le signalement d’un individu, ça particularise bougrement. Votre type se nomme Edward Riley, fils d’un pasteur mormon américain et d’une Brésilienne. Il est entré en délinquance comme son père en religion. A seize ans il volait sa première voiture, à vingt il perpétrait son premier hold-up ; engagé dans les Marines, il en est ressorti avec le grade de sergent et un doigt en moins. Il a travaillé quelques mois comme vigile dans une firme d’automobiles, mais, profitant de sa situation, il a craqué le coffre dans le bureau de la direction où se trouvaient les plans d’un prototype et les a revendus au Japon. Arrêté, il a purgé une peine de cinq ans d’emprisonnement à Sing Sing. Par la suite, il a disparu un certain temps. On pense qu’il séjournait en Afrique et en Europe. Il est maintenant certain qu’il appartient à une organisation terroriste d’Extrême-Orient et participe à des opérations de grande envergure. Les services secrets américains mettent tout en aeuvre pour le « neutraliser » car ce type sait des trucs qui pourraient foutre le feu à la planète. Il serait même, selon une confidence de mon confrère et ami Art Mortison, classé « K » sur les fiches, ce qui veut dire qu’on doit le flinguer à vue si l’on est sûr de son identité. Bref, c’est un énorme client. Dans son milieu, il aurait pour pseudonyme Two and two (deux et deux), à cause de son médius manquant qui divise sa main en deux parties, pouce et index d’un côté, auriculaire et annulaire de l’autre. A noter qu’il met très fréquemment des gants dont le droit comporte une prothèse pour figurer son doigt absent.

Le Rouquemoute s’interrompt, à court de salive, et recharge ses muqueuses d’un coup de champagne.

— Voilà pour la biographie de l’homme. Je vous ai amené son portrait reçu par bélino.

Il tire de sa poche une enveloppe en kraft et sort un cliché représentant un gonzier, face et profil sur la même image photo anthropométrique.

Du patibulaire extrême ! La vraie gueule de forban. Le regard braqué sur le photographe poulet, guérirait les constipations chroniques les plus tenaces. Le nez est important, surtout de la base. Le regard fait songer aux bons vieux binocles de jadis. Il a les cheveux clairs et coupés court. Et moi qui sais lire une photo de criminel mieux que toi mes livres, je comprends clairement que l’homme est dangereux, que c’est un tueur de la pire espèce et, pire encore, qu’il doit jouir de la souffrance d’autrui comme un mélomane jouit du Requiem de Mozart.

Je dépose la photo du vilain sur la table basse d’où il continue de me toiser, l’horrible, comme pour me signifier qu’il compte bien me faire ma fête.

— A présent, reprend l’adorable Mathias, il me reste à vous donner de ses nouvelles.

Il mouille ! Je te parie qu’il mouille, le Rouget. Mets la main dans son Eminence, tu verras. Hein, que j’avais raison ? Tiens, voilà mon mouchoir, essuie-toi.

— Il va bien ? plaisanté-je.

— Pour l’instant, oui, mais ça risque de changer d’une seconde à l’autre, car les Ricains viennent de le cibler à Rome. Il se terrerait dans une villa de la Via Appia qui s’appelle « La Casseta ». Nos confrères d’Outre-Atlantique sont en planque depuis vingt-quatre heures avec la ferme intention de l’abîmer dès qu’il en fournira l’occasion…

Là, trêve des confiseurs et des compliments : San-Antonio se défauteuille d’un soubresaut.

— Vite ! il beugle, l’Impayable. Vite ! Viiiite ! Il faut intervenir avant qu’on me l’abatte !

TRIPACHE IX

— Je ne sais pas de qui vous parlez, monsieur. Il n’y a personne de ce nom-là à la maison ; je regrette.

Voix de femme, fluette, très jeune, roucoulante. La propriétaire de cet organe doit être une jouvencelle innocente.

Elle ne marque pas d’impatience ; seulement elle est persuadée que je fais erreur et veut m’en convaincre.

— Vous êtes bien la villa « La Casseta », sur la via Appia ?

— Si.

— Bon, alors écoutez-moi bien, mademoiselle…

— Pas mademoiselle : monsieur.

Allons bon, je tombe sur un gamin.

— Pardon, monsieur ! Ecoutez-moi, jeune homme…

— Pourquoi jeune homme ? J’ai trente-six ans.

Merde, il est castrat, mon terlocuteur, ou eunuque, ou follement pédoque pour se trimbaler une voix d’adolescente nubile.

— Pardonnez-moi, votre voix est tellement cristalline… Il faut que je parle coûte que coûte à Edward Riley, ou à Terry Star, c’est pareil. Ce que j’ai à lui dire est pour lui d’une importance vitale, je répète : vitale ! Ses jours sont en danger. Vous avez de quoi écrire, mon colonel ?

— Je ne suis pas colonel, rétorque la voix de vierge encéphalique.

— Mais avez-vous néanmoins de quoi écrire ?

— Ça se pourrait.

— Alors, par pitié, notez ce que je vais vous dire : Commissaire San-Antonio, de Paris. Hôtel Orifizio. Que Riley m’appelle immédiatement et surtout qu’il ne mette pas le nez dehors, sinon il est mort !

— Mais je vous dis que…

Je raccroche !

Voilà, c’est parti. J’ai balancé ma boutanche à la mer. Je visionne Mathias, affalé dans un fauteuil où une somnolence consécutive à notre troisième demie de champagne le guigne.

— Tu es bien certain du tuyau que t’a fourni ton pote de la C.I.A., Bébé Lune ? J’avais au bout du fil je ne sais quel hermaphrodite qui paraissait tomber des nues.

Il opine avec véhémence :

— Art Mortison est un homme sûr. Je l’ai connu à Stockholm où nous avons suivi ensemble des cours de police technique ; jamais il ne me confierait une fausse information. Il préférerait ne rien me dire.

— Nous allons bien voir, attendons.

Béru qui a plus de culture que je n’en laisse supposer, m’a toujours affirmé qu’il maîtrisait les maths et que le principe d’Archimerde et la racine pointcarrée n’avaient pas de secrets pour lui. Son concours me serait opportun et précieux pour calculer le laps de temps envisageable avant que le sieur Riley ne m’appelle. Je tente de faire sans lui. Trois minutes pour que l’eunuque le mette au courant de mon appel, trois autres pour que Riley le lui fasse répéter. Cinq minutes de délibération, éventuellement avec ses partenaires, voire même dix… Une minute pour chercher le téléphone de l’hôtel Orifizio dans l’annuaire. Quelques secondes pour composer le numéro et m’obtenir. Bon, arrondissons le tout à un quart d’heure. C’est long, un quart d’heure quand on est dans l’expectative, c’est interminable. On peut vivre une existence en quinze broquilles !

Appellera, appellera pas ?

Et puis d’abord, l’homme se trouve-t-il dans la villa en question ? Les supermen de la C.I.A. se carrent parfois le finger dans l’eye comme tout le monde.

Je reprends ma place, face au Rouquin. Nous avons un regard synchrone sur nos montres.

— Et s’il n’appelle pas ? demande mon zélé.

— Nous aviserons. Une enquête, ça se construit comme un mur : brique après brique. Je voulais toujours te demander un truc qui m’intrigue…

— Demandez, demandez, commissaire.

— Ta femme baise bien ?

Sa bouche, tu verrais ! L’entrée principale de l’Opéra un soir de gala !

— Mais, heu, je… Pourquoi cette question, commissaire ?

— Parce que je me demande ce qui peut induire un mec comme toi à faire dix-sept gosses à une femme comme elle. C’est royal, ou quoi, le coït avec ton épousâtre ?

— Eh bien… je crois que… que j’y prends un assez vif plaisir, commissaire.

— Tant mieux ! Ça me rassure ! Je suis tout content d’apprendre ça, Mathias. Elle te fait le coquelicot en folie ? La tartine de miel, le perroquet savant, l’étouffe-chrétien, le vibromasseur, la langue de velours, la pendule à l’heure, le vaporisateur chinois, l’amour puni, le décapsuleur d’ivoire, les salivaires en crue, le cromlech à dix doigts ?

Il se marre bossu. Et puis le téléphone carillonne. Je fulgure sur ma montre : quatre minutes ! Record battu.

— J’écoute ?

— C’est moi qui écoute ! répond une voix profonde qui, vachetement, contraste avec la première. Un accent yankee très marqué.

— Edward Riley ?

— Dites ce que vous avez à dire !

— Je suis le chef et l’ami des deux hommes qui accompagnaient les Japs, vous savez : le grand Noir et le gros rouge que vous êtes allé chercher en minibus sur l’ancien aérodrome de Reggio di Calabria.

Un silence pesant. Glacial.

— Vous m’avez entendu ?

— Dites ce que vous avez à dire, reprend l’imperturbable.

— Je veux retrouver mes deux bougres morts ou vifs ; pour cela je suis prêt à commettre une saloperie.

— C’est quoi, une saloperie ?

— Par exemple, quand on est flic, prévenir un gangster traqué que des mecs de la C.I.A. cernent sa maison avec pour mission de lui pulvériser la cervelle sitôt qu’il mettra le nez dehors.

Nouveau silence plus épais que le mur des Lamentations. Cette fois j’attends qu’il shoote puisque la balle est dans son camp. Faut être gentil !

— Bluff ! lâche le type.

— O.K., Riley. Bluff ! Alors emmenez-vous promener simplement au bout du jardin, moi je regarderai la suite à la télé, ce soir.

Mathias écoute avec ferveur. Tu dirais un collégien en train de déguster une émission nocturne de Canal Plus pendant que ses parents partouzent avec des amis.

Cette fois, je ne laisse pas chuter la converse. J’enchaîne :

— Comme on ne convainc jamais un incrédule sans preuve, je vous laisse le soin de faire vérifier ce que j’avance par un pote à vous pas trop con qui sait regarder à travers l’innocence des choses. Rappelez-moi quand votre siège sera fait, j’aurai alors une propose intelligente à vous communiquer, l’ami ! Ciao !

On se regarde, le Rouillé et moi.

— Voilà qui est rondement mené, me complimente-t-il. C’est ce qui me fascine chez vous, commissaire : la manière dont vous saisissez les situations délicates à bras-le-corps.

Je trouverais jamais ailleurs un inconditionnel comme l’Incendié. Sa ferveur est à la fois gênante et stimulante. Elle me donne l’impression de passer pour quelqu’un de bien sans que ce soit mérité.

Il ajoute, montrant un sac de voyage début de siècle, en cuir épais et fermoir de laiton :

— Vous savez qu’à tout hasard je me suis amené avec un tas de gadgets nouveaux qui, j’en suis convaincu, vous amuseront. J’ai pensé qu’ils pourraient servir…

— Montre un peu !

Et le voilà qui se met à déballer le contenu de son sac à malices avec des mines de joaillier montrant sa nouvelle collection.

Le biniou, un quart d’heure plus tard. La voix basse de Riley :

— Alors, cette proposition ?

— Vous avez compris que je ne bluffais pas ?

— Je vous demande ce que c’est que votre proposition !

Quel mauvais coucheur, ce gonzeman ! C’est pas du tout repos, espère ! Lui est-il arrivé de prononcer une fois dans sa chiotterie d’existence des paroles apaisantes ?

— Vous ne bougez pas de votre planque. Demain, sur le coup de dix heures, je me pointerai à la villa escorté d’un ami.

— Et alors ?

— Et alors, voilà ce que nous ferons…

La fourgonnette du service des Entreprises Electriques stoppa devant une grande bâtisse de la Via Appia. Deux hommes en descendirent, dont l’un était noir. Ils portaient des combinaisons de travail à rayures blanches et bleues et des casquettes plates à visière bleue. Le Noir coltinait une espèce de marmotte de cuir comme en trimbalent les pilotes de ligne aux escales. Ils pénétrèrent dans le demeure mais n’y séjournèrent qu’une dizaine de minutes. Ensuite ils remontèrent dans leur fourgonnette pour se rendre dans la maison suivante.

Ils visitèrent de la sorte trois propriétés avant de sonner à la villa « La Casseta ».

Une drôle de créature déponne. Avant qu’elle n’ouvre la bouche, je sais déjà qu’il s’agit de l’eunuque qui m’a répondu au bigophone la veille.

En effet, sa voix de petite fille en pleine mue demande :

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est ce que tu sais, mon pote ! lui rétorqué-je.

Mes yeux tranquilles et insolents sont plantés dans ses prunelles de biche. L’être en question est obèse, soufflé, boursouflé, avec des cheveux blonds frisottés et des yeux tellement clairs qu’on ne distingue pratiquement pas l’iris du blanc.

La taule où nous venons de débouler, mon pote et moi, est délabrée, chichement meublée.

— Riley est prêt ? je demande, tandis que Mathias, transformé en nègre, se dépoile déjà de sa combine.

Un gars se pointe, venant d’une pièce voisine. Lui aussi est déguisé en négus. Il nous file un coup de périscope en chanfrein ; pas aimable. Ça lui suffit pour nous jauger. Il porte un jean, avec un parabellum glissé dans la ceinture, une chemise de toile à manches courtes. Sans un mot, il revêt la combinaison de Mathias.

Ensuite, il ordonne rudement :

— Par ici !

Et il pousse le rouquin dérouquinisé dans une pièce dont les volets sont clos. Un fauteuil a été préparé pour mon pote. Le brave Mathias y prend place, aussitôt le dénommé Riley fait jouer un double jeu de chaînes chargées d’entraver les bras et les jambes de mon compagnon.

Je le regarde opérer, goguenard.

— La confiance règne, ça fait plaisir, dis-je.

Mais aucun des deux hommes ne répond.

Leur besogne d’enchaîneur accomplie, Riley déclare enfin :

— Je dois téléphoner ici toutes les trois heures. Si je ne le faisais pas, ou s’il se produisait une bavure quelconque, mon copain ferait sauter le caisson de ce type, c’est clair ?

— O.K., monsieur Buffalo Bill. Allons-y !

Je lui désigne la casquette de mon collaborateur puis la marmotte qu’il portait en entrant.

Riley coiffe l’une et passe la bretelle de l’autre à son épaule. Il croit bon de préciser encore avant de passer le seuil :

— Surtout ne pas chercher à arnaquer Julio ! Il a l’air de rien, mais c’est un vrai terrible quand il s’y met.

Et bon, on part.

Nous voici dans la fourgonnette. Riley se tient tourné vers l’intérieur de la cabine afin de soustraire un max son visage aux guetteurs invisibles.

— Où allons-nous ? demande-t-il.

— Jusqu’à la maison voisine.

— Hein !

— Ceux qui vous surveillent ne sont pas des enfants de chœur. Si notre tournée des usagers s’arrêtait à la villa « La Casseta « , ils ne seraient pas longs à réagir.

Dominé par l’argument, il n’insiste pas.

On entre encore dans trois autres crèches. Je débloque comme quoi, service de l’électraque, est-ce que tout fonctionne bien dans l’installation ? N’aurait-on pas noté une grosse chute de tension vers le milieu de l’après-midi ? Et la nuit ? Non ? Ah ! bon. Des voisins se sont plaints, alors on procède à une vérification du secteur.

Riley m’écoute dégoiser avec curiosité. Quand j’estime la tournée suffisante, il soupire :

— Quel baratineur !

— J’aime bien le silence également, assuré-je.

— C’est pas le moment. Annoncez la couleur : où allons-nous ?

Je lui désigne du menton un opuscule placé derrière le pare-soleil, de son côté.

— Prenez ce plan de Rome, l’endroit où nous nous rendons est indiqué sur le bloc-notes placé dedans.

Il s’empare du petit ouvrage cartonné, l’élève au niveau de sa vue et l’ouvre.

Seule une oreille parfaitement exercée perçoit le léger et fulgurant chuintement qui se produit alors. Le livre tombe des mains de Riley et il pique du nez contre le pare-brise. Envapé complet grâce à l’un des gadgets du Rouillé. Je le renverse en arrière, pas qu’il risque de se fêler la coquille en cas de freinage brusque.

Son réveil, ça commence par des froncements de narines répétés, style un taste-parfums étudiant un nouveau mélange d’essences. Il a un bref éternuement qui lui fait ouvrir les yeux. Il regarde le plafond, au-dessus de sa tête. On dirait qu’il cherche à se rappeler l’heure d’un important rendez-vous qu’il aurait négligé de noter. Puis il tente de se dresser, mais saucissonné comme je l’ai, et avec du câble pour freins de vélos, s’il vous plaît, il est pas près de retrouver la position verticale.

J’amène une chaise auprès de la paillasse où il gît et en use à califourchon, les bras sur le dossier.

— Des maux de tête ? je demande. Le produit est tout nouveau, j’ignore encore s’il entraîne des séquelles.

Ce self, madoué ! Tu crois qu’il fulmine, vitupère, injurie, menace ? Total détachement.

— J’ai dormi longtemps ? questionne-t-il paisiblement.

— Près de cinq heures.

— Dommage pour votre copain.

— Pourquoi ?

— J’avais prévenu.

— C’est vrai, vous aviez prévenu.

Je produis un bruit d’oiseau avec le coin gauche de ma bouche. Un bruit que l’on entend, mais qui ne surprend personne et que seuls les initiés savent interpréter.

Aussitôt quelqu’un s’apporte de la pièce voisine. Riley reconnaît Mathias, bien que ce dernier se soit dénégré. Poum ! Touché !

— O.K., fait-il, c’est du joli boulot.

— Merci. De votre part, c’est un grand compliment. Bon, êtes-vous d’accord pour convenir que c’est moi qui tiens le couteau par le manche ?

Il sourit et c’est affreux, ce rictus de fumier sous la couche de fond de teint.

— Le jour où un type comme moi convient d’une telle chose, il est foutu, répond-il.

Crois-moi, ça c’est du mec ! Acier inoxydable garanti !

— Alors laissons tomber la vanité. Je résume, mon cher Two and two (l’emploi de son sobriquet lui pose une ride au milieu du front). La C.I.A. ne peut plus supporter que vous respiriez encore ! Il suffirait que je vous remmène devant la villa pour que vous couchiez ce soir à la morgue de Rome. Moi, je veux retrouver mes deux copains, point la ligne. On me les rend et vous êtes libre !

— Tu parles !

— Trouvons un terrain d’échange, proposé-je.

— A vous de jouer !

— D’accord. Mathias, tu veux bien amener ton pote.

Le Rouquemoute acquiesce et sort.

— Comment s’y est-il pris ? demande Riley. Intervention extérieure ?

— Vous êtes fou.

— Alors ?

— C’est un adepte de James Bond doublé d’un grand chimiste. De plus, il a l’esprit bricoleur ; sa marotte c’est de mettre au point des farces et attrapes : vos chaînes le faisaient rigoler sous son fond de teint.

Mon héros rouge revient, soutenant cette grosse gonfle de Julio complètement envapée. Gueule sinistrée de Riley devant la dure évidence.

— Vous voyez, l’ami : je contrôle la situation et j’ai les brèmes en main.

— Je vois.

— En conséquence, vous décidez quoi ?

Il réfléchit.

— Je vous demande deux jours de répit.

— C’est-à-dire ?

— Dans deux jours, je vous ferai rendre vos hommes.

— Vivants ?

Il sourit :

— Vous m’avez bien dit morts ou vifs, non ?

Mon raisin a un flux forcené à l’intérieur de mes tuyaux. Sûr qu’une digue va se rompre ! Je l’emplâtre ou pas, ce requin vomique ? Je lui fais éclater le pif d’un coup de grole ? Je lui désarticule le maxillaire ? Hein, selon toi ?

L’Antonio, faut pas lui retirer une chose : il a du chou. Même au plus noir, au plus ardent, au plus flamboyant de ses rognes, sa gamberge turbine et ne patine pas.

En un éclair, il pense ce qui va suivre ; attache ta ceinture, il te raconte.

Or, donc, je me dis succinctement ceci : « Si Riley demande deux jours de répit avant de rendre Béru et Blanc, c’est parce qu’on a besoin d’eux. Si on a besoin d’eux, c’est qu’ils sont toujours vivants. Mais si, dans quarante-huit plombes on peut les restituer, c’est parce qu’on n’aura plus besoin d’eux. Et comme on n’aura plus besoin d’eux, on les mettra à mort afin qu’ils ne puissent plus jamais raconter pourquoi on a eu besoin d’eux. Tu me suis toujours, Balourd ?

Et il s’en cache à peine, ce salaud de Riley, qu’il joue sur les mots.

Je fixe le bandit comme Jean Valjean le pain qu’il allait voler, ce qui devait modifier le destin de l’humanité, parce que le bread, à cette époque, il valait plus cher que le diamant si j’en crois la hargne de Javert qui passa sa vie à courser Valjean !

Y a des moments où ça suffit, mon pote ! Quand je te dis que « Ça suffit », j’entends par là que tu regimbes, n’importe les conséquences. Une immense détermination t’empare. T’as plus qu’à la laisser agir.

— Je crois comprendre que c’est votre dernier mot, Riley ?

— C’est mon dernier mot !

— Banco ! Alors on vous ramène à la villa ! Débarbouille-le, Mathias, qu’il retrouve son teint de jeune fille. Je veux qu’il soit identifiable au premier coup d’œil.

Et le plus fort, parole, c’est que, de retour Via Appia, ma décision n’a pas varié. Que ce méchant subisse son destin puisqu’il refuse de coopérer.

— On va vous déposer sur la terrasse. Il y a un banc où vous serez peinard pour servir de cible aux archers de Reagan.

C’est dit, c’est fait. Toujours sauciflardé, il est placé sur ledit banc, ce bandit.

— Maintenant, les jeux sont faits, Two and two. Même si vous parliez, je ne pourrais rien pour vous car on nous observe, et si nous repartions avec vous, nous serions suivis et probablement attaqués en cours de route.

Il panique pas. Je t’avais dit que c’était un hypercoriace.

— Les jeux sont également faits pour vos copains, flic !

— Adieu !

Je lui tourne le dos. Mathias est déjà à la fourgonnette. Je l’y rejoins.

Et alors, au moment où je vais y prendre place, un cri retentit dans la paix virgilienne de cette campagne romaine :

— Fliiic !

J’hésite.

— C’est lui qui appelle, non ? demande la Rouillerie.

— On le dirait.

Ma pomme de rebrousser chemin. Je fonce à la terrasse. Il est seul, en plein soleil, dans ses liens serrés. Il fait doux et cependant la sueur inonde son front. Je pige ce qui vient de se passer. En se retrouvant ligoté sur le banc, derrière la baraque, face au bosquet hanté de redoutables présences, livré comme le bœuf à l’abattoir, Riley a craqué.

Son regard est comme humanisé par la peur. Un homme en trouillance, fatalement, se rapproche des autres.

— Flic, j’ai pas envie de crever pour une combine foireuse.

— Votre décision vient un peu tard. Je vous ai expliqué que je ne pouvais plus rien pour vous.

— Si : me détacher. Juste ça, j’en demande pas davantage. Vous me détachez et je parle !

— Parlez d’abord.

— Et ensuite vous me larguerez, espèce de salope de poule de merde !

Oh ! le venimeux ! C’est vraiment à exterminer, une engeance pareille ! T’as rien à en espérer. Faudrait être le pape pour l’absoudre ; et même je me demande s’il réfléchirait pas un peu avant de le faire, le Très Saint Père ?

— Vous êtes irrécupérable, mon vieux. Comment pouviez-vous exister si vous n’aviez confiance en personne ?

— Parce que vous avez confiance, vous ?

— Moi, je suis une ordure de flic, et vous une ordure d’ordure, l’ami ; nuance !

— Enlevez-moi ces liens et je parlerai !

— Cette fois, je m’en vais et ne reviendrai plus, tranché-je en faisant demi-tour.

— O.K., je vous dis tout !

Je me retourne.

— J’écoute !

— C’est pour demain !

— Qu’est-ce qui est pour demain ?

— L’attentat.

— Quel attentat ?

C’est le moment où j’entends un bruit en provenance du bosquet. Cela fait « chaoup ! chaoup ! chaoup ! » Tu comprends ? Quéque chose dans ce genre. Moi qui suis rédacteur d’onomatopées, je te donne là de l’approximatif. Si je fignolais, je te dirais qu’en fait ce serait plutôt : « clouc tchaoup ! clouc tchaoup ! clouc tchaoup ! » Mais le « clouc » est faible, mal discernable. En fait, je pige que ce « clouc » est produit par la balle sortant du silencieux et le « tchaoup » par son impact dans la gueule de Riley.

La première, morflée entre les châsses, l’a foudroyé, cézigue et il a aussitôt piqué de la tronche, si bien que les deux autres lui ont fait éclater la boîte crânienne en pure perte de cervelle.

Au moment où il commençait de s’affaler, misère du monde !

Je brandis le poing vers le bosquet !

— Bande de cons ! hurlé-je, vous ne pouviez donc pas attendre trois minutes de plus !

L’endroit où j’avais conduit nos deux « prisonniers » est une petite maisonnette vacancière à proximité de la plage d’Ostie. Quand on s’y repointe, le Rouillé et moi, on filoche droit au réduit où on a fourré Julio, le gros eunuque. En lui réside mon ultime espoir. On va le travailler convenablement pour lui faire cracher ce qu’il sait. J’ignore ce qu’était son rôle dans l’entourage de Riley, mais, même très subalterne, même en imaginant qu’il lui servait simplement de logeur (ou de logeuse ?), il doit avoir entendu des bribes de choses, non ? Deviné des parcelles de trucs, envisagé des bouts de machins.

Mais où on commence à cailler du cervelet, c’est quand on trouve la porte de la casa grande toute verte (comme dit ce pauvre Béru). Et plus personne dans le réduit. Les liens sont encore là, en tas, comme des petits reptiles hibernés ; mais d’eunuque, plus du tout. Envolé, le cachalot !

— Il s’est tiré ! bafouillé-je, au comble de l’amertume, cherchant d’urgence un miroir à trois faces pour, plus commodément, pouvoir me botter le dargeot.

— On l’a délivré ! rectifie Mathias. Regardez, commissaire : ses liens ont été sectionnés avec les cisailles que voilà.

— Mais comment s’est-il pu ?

— Je ne vois qu’une hypothèse plausible : les gars de la C.I.A. Quand j’ai quitté la villa, l’un d’eux nous aura suivis, car il était visible que le gros poussah se trouvait en état second. Je devais le soutenir pour le guider jusqu’à la voiture que nous avions amenée, tôt le matin, dans le voisinage.

— En effet, c’est probable.

Et puis, l’onde de choc m’arrive, qui détruit l’argument.

— Si l’un des Ricains t’avait filoché, il nous aurait vus repartir avec Riley, tout à l’heure, malin ! Et nous aurait emboîté le pas, puisque c’est à Riley qu’ils en avaient !

Mon argument déconcerte mon pote. Son visage couleur de cuivre et constellé de pastilles brunes prend une teinte cardinalice. On décide de s’asseoir à la table du bungalow, sans nous être concertés. Note qu’il est inutile de réunir un conseil de famille pour déposer son cul sur une chaise. Peut-être ai-je pris l’initiative et lui a mimétisé.

A la fin, Mathias déclare :

— Ils ont dû nous filer et s’ils ne sont pas intervenus, c’est parce que nous sommes retournés Via Apia.

J’avais apporté une pile de sandouiches pour nous et nos prisonniers. J’en sors un de son emballage cellophane et le dépose devant Tournesol.

— Mange ! lui enjoins-je, comme le faisait Mme Cambrone mère à son fils mal embouché.

Mais il négate.

— Pas faim, commissaire !

Qu’après tout, moi non plus. Cette pile de sandouiches rend plus éloquente encore l’absence de nos malfrats. En deux coups les gros, nous sommes retournés à la case départ ; et même en deçà d’elle ! J’avais deux atouts maîtres en pogne. Et puis je les joue n’importe comment, et nous voici cocus éperdument, mon fieu !

Quand je pense qu’il m’admire, le Rouquemoute ! Qu’il me prend pour Buffalo Bill et Sherlock Holmes réunis ! Alors que j’agis en dépit du bon sens ! Que j’obéis à mes impulsions plutôt qu’à mon intelligence. Elle commence à poisser, mon intelligence, voilà la vérité ! Elle a des ratés ! Et quand l’intelligence a des ratés, t’en deviens vite un, crois-moi !

Le regard d’épagneul du Rouquin m’enveloppe de tendresse attentive. Il continue de compter sur moi, ce chéri ! Il attend que je fasse des miracles.

— Ça a bien failli marcher avec Riley, dit-il. Il commençait à parler, votre décision de le reconduire là-bas était bonne.

Gentil, va ! Il me mouille la compresse. Je l’embrasserais.

— Seulement « les autres » se sont trop pressés ! soupiré-je.

— Ils ont craint que nous finissions par leur couper l’herbe sous le pied !

— Cela dit, on l’a dans l’œuf. La piste est rompue, et les événements se précipitent !

Alors, voilà qu’il prononce des mots qui me foutent en boule, le Fervent.

— Vous allez dénouer cette situation, commissaire, vous interviendrez à temps, j’ai confiance !

Dis, il me draine avec sa confiance, l’Etincelant !

— Pauvre pomme ! explosé-je. Tu me prends pour qui, pour Dieu le père ? L’enchanteur Merlin ? La fée Marjolaine ? Je ne suis qu’un enfoiré de bipède, mon vieux ! Un presque aveugle sans canne blanche, qui marche à tâtons ! Deux mois que je les ai perdus, nos potes ; t’entends, le Reproducteur intensif : perdus ! Comme on perd son mouchoir ! Et maintenant je sais que, dans quarante-huit heures, ils seront morts ! Et je suis infoutu de les retrouver ! Je cours sur les bords du Tibre comme une poule au bord d’une mare. Car j’ai plus rien à quoi m’accrocher, Fleur de Dévotion ! T’es là, plus beau qu’un incendie de pinède, à me mater comme si j’étais la « Dame Blanche » de Bernadette Soubirous. Eh ben ! je vais te faire une confidence, Glandu ! Ton commissaire San-Antonio, c’est du bidon, de la barbe à papa, un malentendu ! Ça tient pas la route ! Ça rouille sur catalogue ! C’est un pet de lapin dans les halliers ! Une buée de respiration de mouche à merde ! Une idée toute faite ! Commissaire pendant encore deux jours, ensuite, je démissionne ! T’imagines un commandant de barlu reprenant du service après avoir perdu son bateau et son équipage parce qu’il s’est bourré la gueule ? Je suis plus que dalle, amigo ! Je vire néfaste ! Jeteur de sorts mauvais !

Ma gargante produit un gros couac. Quelque chose de chaud gicle sur mes mains croisées devant moi. Dis, ce ne serait pas des larmes ? Non mais, alors c’est la fin de tout ! L’abdication !

Mathias sourit. Radieux.

— J’adore vous voir comme ça, commissaire. En général ces crises vous prennent quand vous êtes sur le point d’aboutir.

J’en peux plus de son aveuglement.

— Ferme-la, sinon, je te châtaigne !

Mais il ne la ferme pas.

— Maintenant, vous vous êtes purgé l’esprit de ces miasmes de culpabilité qui l’encombraient ; vous allez redevenir cent pour cent opérationnel, commissaire !

Non, il y a rien à lui dire, ce nœud ! La foi, que veux-tu, est un arbre inarrachable. Tu peux le couper, mais ses racines restent enfoncées dans le sol.

— A présent, on va pouvoir faire le point à tête reposée, continue le buisson ardent. Pour commencer, résumer la situation, selon votre méthode habituelle. Comment se présentait-elle avant que vous ne vous occupiez de l’affaire ? Quelles sont ses modifications. Bon, je commence. Les terroristes japonais. Ils ont pour mission de peser un poids déterminé et de s’entraîner à infléchir ce poids de quelques kilos, presque instantanément, par le seul usage de leurs vessies…

Sa voix, tu dirais un vieux gramophone de jadis. Ceux qui te chantaient Ramona, ou bien Fascination. Ou encore des valses anglaises, lentes et nostalgiques… Me voilà embringué dans son système, le Malin ! Happé, quoi. Bon gré mal gré, ma crise de conscience s’essore, se calme, s’estompe. Je suis pris par le sujet.

Mathias continue de ronronner en 78 tours :

— Quand les deux Japs parviennent à la performance physique qu’on exige d’eux, ils quittent l’institut. On pourrait croire que l’action va suivre. Mais non, au lieu d’exécuter la mission qu’on prévoit, ils disparaissent, embarquent les deux policiers attachés à leurs personnes et qu’ils ont tout de suite identifiés. A quelles fins ? Là est le mystère. Mais nous savons, par Riley, que Blanc et Bérurier vivent. Donc, je le répète, les terroristes ont besoin d’eux. Ces gens ont voulu tirer parti de la situation. Au lieu de se débarrasser des flics, ils les utilisent. A quoi ? Là encore, le mystère reste entier.

— Pas entier, mec, m’embarqué-je, pris par son petit jeu de société ; pas entier : ils vont se servir d’eux pour commettre un attentat, Riley l’a dit. Un attentat qui sera perpétré demain.

— Très juste, commissaire. Reste à savoir où ?

Un long bout d’instant se transforme en moment, puis en période, sans que nous trouvions quoi que ce soit à bonnir. Mon caberluche patine.

— Généralement, finit par reprendre le Brasero, un attentat concerne un haut personnage, sinon cela s’appelle bêtement un assassinat. Et les assassinats sont hélas fréquents de nos jours. Il serait intéressant de s’assurer s’il y aura, demain, un homme d’Etat ou un magnat international en voyage à Rome.

Nouvelle période de haute méditation.

— Pourquoi Rome ? fais-je brusquement.

Il méduse comme Géricault, le souci de mes cadets.

— Mais, commissaire, ces gens sont venus à Rome après avoir employé une ruse qui consistait à nous entraîner auparavant en Angleterre…

— Et alors ? Suppose, Rouquemoute, qu’il s’agissait là d’une précaution supplémentaire et que le patacaisse doive avoir lieu ailleurs.

— Où ?

Je souris, content, rasséréné, sûr de moi et dominateur, comme la plupart des cons de Français, de ces veaux que parlait de Gaulle.

Il m’a branché, mon Mathias. Il a gagné le Jacques pote. Cette fois, j’y suis en plein, dans les sublimes gamberges. Le feu a pris dans mon esprit, mes pensées l’attisent et voilà qu’il flambe haut et clair avec un bruit de sarments crépitants.

— Où, Mathias ? Mais en France, mon voyou ! En France ! Ils ont brouillé les pistes afin de revenir peinards à leur point de départ après avoir mis le compteur de notre enquête à zéro. Premier temps : on franchit le Pas-de-Calais. Puis, de là, on s’embarque à bord d’un zinc clandestin. Logiquement, la piste devrait s’interrompre. Mais ils admettent que je parvienne à trouver le lieu de l’atterrissage : le sud de l’Italie. Ils me laissent même encore une chance de venir à Rome. Cette fois ce sera l’impasse. Je ne penserai jamais que tout ce bigntz ne servait qu’à me poudrer les carreaux, mon Bijou d’or rouge. Ils croient que je morfondrai dans ce prestigieux cul-de-sac, traînant mon enquête du Colisée à la Villa Borghèse, sans me gaffer un seul instant qu’ils seront retournés à leur point de départ.

L’Enflammé change de rôle et, d’inconditionnel disciple, se met à jouer les avocats du diable :

— Ce serait en effet une superbe astuce, commissaire ; mais rien ne prouve que vous ayez raison.

— Prouver est un bien grand verbe, Mathias ; je lui préfère « indiquer », beaucoup plus modeste. Eh bien si, mon Dadais, quelque chose « indique » que je suis dans le vrai.

— Quoi donc ?

— Ton raisonnement, Van Gogh. Tu as dit que les terroristes avaient décidé de se servir de M. Blanc et du Mastar ; et je pense que tu as mis dans le mille. Qu’est-ce qui rend nos deux amis opérationnels pour ces gredins ? Le fait que Blanc soit noir et Béru obèse ? Que nenni. Ils leur sont utiles parce qu’ils sont flics ! Uniquement à cause de cela. Mais leurs prérogatives de flics ne peuvent s’exercer que dans un seul pays : la France !

L’homme de feu saisit ma main de ses chères siennes et la pétrit comme ton boulanger sa pâte à tartes.

— Pourquoi ne me croyez-vous pas, quand je vous affirme que vous êtes un génie, commissaire ?

— Par coquetterie, dis-je.

Toujours fidèle au poste, Latuile !

Il existe deux sortes de journalistes : ceux qui arpentent la planète, et ceux qui arpentent leur bureau au journal. Latuile est de la seconde catégorie. Cézigue, il riraillete. Chope la provende des premiers et en fait du sensationnel. Il a l’art de la formule choc ! Du détail qui oriente les réactions. Dans sa prose, c’est plein de petites filles éthiopiennes pleurant sur le cadavre de leur mère, de pompiers qui n’écoutent que leur héroïsme, d’Alain Prost gagnant la course déterminante à la voile, en utilisant son casque comme un spi, de chiens qui font huit mille kilomètres à pattes pour retrouver leur maître ou bien qui se laissent mourir de faim sur la tombe de celui-ci. Dans sa carrière, il aura davantage fait pour l’idéal des concierges, que Léon Blum pour les congés payés.

— Tiens, c’est toi, brigand ! s’écrie-t-il. Où es-tu ?

— Rome.

— Rappelle-moi au bon souvenir du Saint Père.

A travers la vitre de la cabine, j’aperçois mon Mathias, sagement assis sur une banquette de bois du bureau de poste, en train de s’essuyer les yeux sur le gros michier d’une donzelle fracassante. Doit être en pleine refoulade, le Toit de Chaume, avec sa gonzesse-dompteuse. Sans doute qu’il reluit avec elle, pourtant il rêve en secret de fourrer des culs plus marrants, je le sens depuis lulure.

— Latuile, j’ai terriblement besoin de toi !

— S’il ne s’agit pas de te balancer un voyou, je suis ton homme.

Car y a ça, avec Latuile : il connaît tout le Mitan parisien et il est le pote des malfrats les plus notoires ; mais au grand jamais il ne filerait un bout de tuyau à messieurs les archers de la République. Homme d’honneur, quoi ! Ça existe encore. Les primes du genre wanted ne sont pas pour lui.

Je le rassure :

— Je suis loin de messieurs les hommes, Raymond ; dans la béchamel où je macère, j’aurais plutôt tendance à les trouver sympas.

— En ce cas, ne ruine pas l’Etat en communications internationales et dis-moi ce que tu veux.

— Je voudrais savoir si, demain, dans notre cher hexagone, il va se produire une réunion internationale, ou bien la visite d’un chef d’Etat étranger, ou bien encore un déplacement du président de la République, voire une manifestation de caractère plus ou moins universel.

Il ne répond pas tout de suite.

— Tu m’entends, la Plume d’On ?

— Minute, je réfléchis. Tu veux que je te passe un disque pendant ce temps ?

— Prends ton temps, je te rappelle dans dix minutes. Ma question n’a l’air de rien, mais elle est capitale.

— Bon, je me renseigne ; à tout de suite.

— Elle te botte, hein ? chuchoté-je à Mathias dont le regard est toujours ventousé sur le prose de la superbe luronne.

Il tressaille.

— Oh ! je… je réfléchissais, commissaire.

— A sa moulasse ? Tu sais que pour s’attaquer à un tel sujet, faut avoir son permis « transports en commun », grand. Quand tu te retrouves au pucier avec cette jument, tu es face à de grosses responsabilités. Verlaine ne t’est plus d’aucun secours, faut se comporter comme Rambo dans la jungle viet. T’as plus la possibilité de crier pouce, de chiquer au malentendu, une fois allumé un brasier de cette ampleur, si t’as pas la caserne Champerret dans ton Kangourou, tu restes complexé à vie !

Et que voilà justement la matadoresse qui se tourne vers nous et nous décoche un gigantesque sourire éclatant avec plein de rouge à lèvres visqueux autour.

— Cela dit, tu as ta chance, Rouillé. Si t’es un vrai brave, montre-le. Profite de ce qu’il y a mille bornes et une frontière entre la mégère et toi pour m’épater. On est au pays des gladiateurs après tout !

Il reste incertain, convoiteur, nostalgique de tous les bons coups qu’il n’aura pas tirés au cours de sa lamentable vie privée (extrêmement privée, tellement privée qu’il est privé lui-même, ce biquet).

La luronne continue de nous guigner, en faisant la bite (pardon : la queue) au guichet des recommandés. Et moi, délibéré, je m’en approche. Baratin de commande. Le blabla 14 bis, pour chambrer les filles de salle, les femmes de peine, les demoiselles de petite vertu et les dames portées sur. Les arguments en sont simples, le thème (un peu, beaucoup, passionnément) schématique : nous sommes deux journalistes français éblouis par Rome. On va écrire un grand article sur la Ville Eternelle : de Jules César à Aldo Moro. On aimerait consacrer un numéro entier de notre journal, consentirait-elle, nani nana, nani nanère ?

Je m’écoute et ne m’en crois pas mes propres oreilles. En pleine mouscaille, alors que l’heure est si critique, le temps si compté, voilà que je charge une nana ! Elle me répond, objectivement, qu’elle n’est pas romaine mais napolitaine ; je lui rétorque que c’est pareil, vu de Paris. Moi j’ai un coup de turlu à donner, mais elle pourrait démarrer l’interviouwe avec mon ami, le beau blond cuivré là-bas présent. D’acc ? Merci. C’est à son tour, au guichet. Elle envoie à son vieux padre un dentier qu’elle a trouvé d’occasion chez un brocanteur. Des années que ce pauvre papa édenté clape de la polenta, il rêvait de se farcir une scalopina avant de décéder. Chère fille au grand cœur !

Allez, il est temps que je sonne Latuile. Je fais signe à Mathias qu’il va avoir de la visite sur son banc. Il blêmit, ce qui revient à dire qu’il n’est plus que de teint orangé. A lui la belle vie !

— Alors, le Kessel du pauvre, t’as quelque chose de positif à m’annoncer ?

— Mes burnes, mon vieux Sherlock ! gromeluche Latuile. Calme plat. R.A.S. de prévu. Paris est quotidien à ne plus en pouvoir. Il pollue et ne prépare rien de glorieux. Aucun chef d’Etat en vadrouille dans nos contrées ! Pas même une vedette américaine du show-biz ! Le président s’embaume dans le mausolée de l’Elysée. Le Premier ministre fait du home traîneur à Matignon et le temps est doux pour la saison, point à la ligne.

Mon écœurement va brioche[14] au fur et à mesure (de sécurité) qu’il cause.

Force (motrice) m’est de conviendre que j’ai mis à côté de la plaque. Mon bel édifice s’écroule. Adieu, Devos, vache, Fauchon, couvée ! Si j’avais un môme, ce serait un enfant de marri ! Ecrémé jusqu’à l’âme, il est, le Sana d’amour !

On toque à la vitre de ma cabine. C’est Mathias. Il entrouvre juste pour laisser passer quelques paroles :

— Ça vous ennuierait de m’attendre à la brasserie du coin, commissaire, je… c’est à cause de Rafaella…

Il me désigne la grande « poutrône » qui l’attend, l’œil gourmand et les salivaires déjà en préactivité.

Tiens, il se lance, le Pourprier ! Tant mieux, qu’au moins ce voyage lui permette de gambader un peu dans des délices transalpines !

— Et en province, dis, l’Energique, il s’y passe des choses en province ?

— Tu sais bien qu’il ne s’y passe jamais rien ! Quoi qu’on raconte, la décentralisation, c’est pour ce siècle.

Il toussote, biscotte les quinze vouiskies-Coca qu’il s’est enquillés au cours de la nuit dernière, Latuile. Une main de scotch, un doigt de Coca pour parfumer ! Sa potion magique. Jamais au plumard avant quatre plombes du mat’ et debout dès huit heures, faut tenir le choc !

— C’est indiscret de te demander ce qui te tenaille le cuir, limier ?

Je ne lui cachotte rien :

— Un malfrat de première grandeur m’a confié, juste avant de défunter, qu’un attentat allait être commis demain, mais il n’a pas eu le temps de préciser où ? Mes déductions m’induisaient à penser que ça devrait se passer en Francerie. Faut croire que mes glandes déductrices sont en rideau.

— Probable.

Bon, ben voilà, on s’est tout dit. Je vais raccrocher et rechuter dans ma déprime. Je traverse une période blette. Dans la vie, faut assumer ses zones d’ombre. Pas regimber ; espérer… L’homme qui n’espère plus n’est déjà plus en vie, comme celui qui parle est déjà en train de mentir. L’espoir, c’est une loupiote au fond de nos ténèbres intimes. Une lueur subconsciente, si j’ose dire. Flamme pour tabernacle.

— Merci tout de même, mon bon Latuile, t’es un pote ! Ça marche, les écritures ? comme disent nos chères concierges.

— En plein boum ! J’écris des choses passionnantes sur une nouvelle centrale nucléaire qui va être mise en activité en Alsace. Je suis maintenant aussi calé sur la question que l’était Openheimer. C’est joyeux comme sujet. A la dixième ligne de mon papier, les lecteurs commencent à bâiller ; mais faut en passer par là ; le dirlo de mon canard est le beauf du gazier qui va diriger ce bidule. Il me brise les roustons avec son usine à merde. Y a eu un cafouillage monstre voici deux mois qui a retardé la mise en exploitation de la centrale. Tous nos confrères ont hurlé. « Achtung ! », danger ! On a prédit un Tchernobyl 2. Alors, because le cher beau-frère, je ponds dans l’apaisant, le rassurant. Tout va très bien, madame la marquise. Cette centrale est aussi inoffensive que si l’on y fabriquait des guidons de vélos. Ça baigne. J’euphorise…

Il jacte, jacte. Un disert ! Même quand ça le rase, il adore parler de ce qu’il pond, mon pote. J’écoute un bout, par politesse. Le persuade que, contrairement à ce qu’il craint, le public est très attentif aux choses de la fission. Comme tous les plumitifs, il a besoin qu’on valorise sa déconne, Latuile. Le coup des pets dans l’eau, ils détestent, mes confrères de la presse. Ils veulent faire avancer le schmilblick à tout prix avec leurs tartines de faux mages frais.

Je profite de ce qu’il reprend sa respirance pour lui redire merci, qu’à bientôt, on ira claper une andouillette marchand de vin dans un nouveau restau bourguignon que j’ai retapissé dans le 13e.

La brasserie du coin est en réalité une pizzeria folklorique où tu passerais tes vacances, tant tellement l’existence y sent bon et y règnent les joies simples du quotidien bien toléré. Ça crie, ça rit, ça briffe comme dans une cour de récréation à la maternelle.

Le loufiat est un minuscule bonhomme brun, avec une moustache à la Craque Cable[15]. Je lui demande un verre de Barollo et des nouvelles d’un rouquin cornaquant une luronne en chemisier vert pommes[16]. Il me répond qu’oui, ils sont venus, mais sont repartis presque immédiatement, en se tenant par la taille et se roulant des pelles à tarte larges comme ça.

Mathias aurait-il, sous l’effet chavireur du coup de foudre, poussé ses avantages ?

Le vin est un peu tiédasse (la boutanche se trouvant trop près du four à pizzérer) ; dommage, car il a un petit goût de géranium séché et de poivre pas désagréable.

Malgré cette douce euphorie ambiante, malgré ce pétillement de Rome et cette réconfortante odeur de pâte cuite, de tomates et d’anchois, je dérape dans mon problème. C’est comme une grosse vague qui s’amènerait, du fond de l’horizon, haute et grise, déferlante, pour submerger ma paix du cœur.

Béru, Blanc, la marquise… La pauvre vieille ! Tiens, je n’y pensais plus. Pourtant, elle vogue sur la même galère que mes gars, la bonne salope. A moins que les Asiates ne l’aient « neutralisée » depuis deux mois, manière de supprimer une bouche superflue ?

Ce qui me la remet en tronche, la vieillâtre, c’est la réflexion de Latuile, tout à l’heure, disant à propos de la centrale nucléaire qu’il est chargé de promouvoir que « tout va très bien, madame la marquise ! »

Eh bien non, tu vois : « Tout va très mal, madame la marquise ! ». Mais alors très très mal !

Un quart d’heure s’écoule et Malborough ne revient pas d’en guerre. Tu crois sérieusement qu’il est allé se l’emplâtrer vite fait entre deux portes, sa signorina ?

Moi, impitoyablement, je recommence l’éternel récapitulatif des pénibles événements. Le Gros surveillant les Japs à l’Institut Rotberg. Ceux-ci bâfrant comme des ogres pour arriver à peser 255 kilogrammes. La bombe à la Grande Cabane, perturbant Achille jusqu’à la moelle, mais l’astucieux Tantonio était là pour le thérapeuter de première. J’aurais dû faire psychiatre, au fond. L’âme humaine, les fantasmes, refoulements et autres déviations, comment que j’aurais jonglé avec ! Je serais devenu un docteur miracle, je pressens. Les vocations, faut jamais leur faire de pied de nez, que tu t’en repens trop par la suite. Te reste plus que l’évocation. Et ça, c’est cuisant !

Les Japs quittent l’institut, gavés, ayant atteint le poids exigé. Et puis, rien ne se passe. Ils me sèment comme un malpropre et s’évaporent. Deux mois plus tard, j’apprends par ma petite péteuse britiche qu’ils s’étaient posés en Calabre. J’y cours. Trouve la piste d’un truand ricain qui les a coltinés de Reggio di Calabria à Roma. Mets la menotte sur ce puissant malfrat, pile au moment que des agents de la C.I.A. rancuneux s’apprêtent à le flinguer.

Question : Pourquoi Riley a-t-il passé tout ce temps à Rome ?

Réponse : Je l’ignore.

Question : Qui est venu récupérer son pote l’eunuque dans notre bungalow de la plage ?

Réponse : J’en sais foutre rien !

Question : Quel attentat est prévu pour demain, et où ?

Réponse : Je te le demande !

Question : Où sont mes deux flicards ?

Réponse : Je paierais chérot pour qu’on me le dise…

J’ai un mouvement d’humeur à mon encontre, de me trouver si démuni et si stérile.

— Pauvre con ! m’invective-je.

J’ai dû lancer ça à intelligible voix car le petit loufiat moustachu qui passait s’arrête et me demande en français :

— Vous me parlez, monsieur ?

— Non, je soliloquais.

— Alors vous n’êtes pas tendre avec vous-même ! qu’il rigole, ce foutriquet qui pige ma langue maternelle.

Et ça me biche comme un malaise. Je me dresse, la main crispée sur mon plastron de liquette. Crise cardiaque. Non : idée de génie.

— Vous avez le téléphone ? Je voudrais appeler Paris ! crié-je au serveur.

— La poste est à deux pas, signore !

C’est vrai, j’avais oublié ! Je m’élance, lui au fion parce que je pars sans avoir carmé mon écot. Celui (d’écho) de sa voix me titille les trompes :

— Pas si vite, signore !

— Je reviens tout de suite !

— Payez-moi d’abord, ça ne vous empêchera pas de le faire ensuite !

Je m’exécute, ce qui est toujours plus confortable que de se faire exécuter par quelqu’un d’autre.

Latuile ? Il vient de partir, rendez-vous en province.

— Je crois savoir qu’il a une collaboratrice, en désespoirdecausé-je.

— Oui : moi.

— Alors c’est vous Titine, le petit lutin déluré avec qui on a pris un pot au Verre à soie un jour ?

Je la renouche encore, la môme : un petit trottin haut comme ma bite, au sourire fripon, coiffé à l’ananas. Je me la serais bien fait tourniquer au sommet du mont pelé, un aprème, embrochée façon girouette, manière de la transformer en derviche tourneuse.

Ces petits sujets, c’est souvent amusant tout plein. Tu les astiques en les tenant par la taille et t’as le sentiment coupable de te faire une savonneuse. Elle aurait été partante, j’ai senti. Mais j’ai le culte de l’amitié et faut vraiment que la rombière d’un pote soye irrésistible pour que je commette le péché mortel de l’embroquer.

— Ici le commissaire San-Antonio, déclenché je.

— Non ! Je pensais bien reconnaître cette voix admirable ! Raymond m’a dit que vous aviez pas mal bavardé ensemble, ce matin ?

— J’ai des problèmes qu’il n’a pas pu m’aider à résoudre.

— Et vous pensez que moi je pourrais ?

— On va toujours essayer. Il m’a dit qu’il tartinait dans l’atome, présentement ?

— Il en prend des cheveux blancs ! Heureusement, c’est la fin de ses angoisses car la fameuse centrale ouvre demain.

Et moi, en écho, comme quand tu chantes Ramuntcho aux gens du troisième âge :

— Demain ?

— On dirait que ça vous souffle ?

— Plutôt ! J’ai demandé à ce con si quelque chose d’important était prévu en France demain, et après de savantes recherches, il m’a répondu par la négative.

— Vous savez pourquoi, commissaire ? Parce qu’il est trop au cœur de ça. Elle lui flanque la gerbe et le tournis, la centrale atomique de Fleisch-Barbaque. Il en connaît davantage sur elle que sur moi !

Je ricane doucement. Eux deux, ça touche à sa fin, depuis des années qu’ils s’en paient… La lassitude des passions trop longues. Si Roméo et Juliette s’étaient marida, le jour serait venu où ils allaient se virguler le service de Sèvres de leur liste de mariage à la frite !

— Donc, elle commence à turbiner demain la vilaine turbine ?

— Il est parti pour couvrir l’événement. Il voulait m’emmener, ce veau ! Vous m’imaginez à grelotter de froid devant un tas de ciment ?

— Elle devrait être opérationnelle depuis deux mois, paraît-il ?

— Oui, mais au dernier moment, ils ont repéré un os dans le circuit d’eau pressurisée, ce qui les a contraints à des travaux supplémentaires.

— C’est important, cette boutique ?

— Selon les articles que j’ai dû taper pour ce vieux schnock, ça va être la première d’Europe.

— Y aura pas d’officiels pour couper un ruban quelconque ?

— Cela devait être le cas, y a deux mois : le président en personne était prévu, on a dû le décommander alors qu’il était sur le point de décoller. Cette fois, il s’est récusé, crainte de passer pour un navet s’il y avait récidive. Je pense qu’ils vont faire ça gentiment avec un préfet et des notables du cru.

— Un dernier mot, mignonne : si quelqu’un sabotait le lancement de cette centrale, cela s’appellerait comment ?

Elle interloque, la mousmé de Latuile :

— Ben… un attentat, non ?

Ça s’irradie (au beurre) dans ma splendide tête bourrée de projets vicieux. Un chant d’allégresse (végétale) me monte aux cordes vocales.

— Titine ! m’écrié-je, Titine, tu es sublime ! Je t’embrasse.

Et elle pas froid aux châsses, tu veux que je te répète ce qu’elle impertine ?

— Où ? elle me demande.

Osé, non ?

— Où tu sais, réponds-je.

CHAPITRE X

Parfois, la langue française me laisse à court. A court de qualificatifs.

Je te prends l’exemple : « Un fonctionnaire des Finances est une bête de somme. » Je ne dispose que d’un somme (avec deux « m ») pour exprimer trois actions très différentes. Soit ce fonctionnaire est bête de somme parce qu’il travaille beaucoup, soit il est bête de somme parce qu’il traite d’argent, soit encore il est bête de somme parce qu’il passe son temps à roupiller. J’ai trois « somme », en somme, mais avec la même orthographe et sans nuance phonétique, pour traduire des idées dont deux sont totalement contradictoires…

— Vous semblez préoccupé, commissaire ? remarque Mathias.

— Je fais semblant, réponds-je.

Il soupire et reprend la main de sa chère Rafaella, laquelle est de l’équipée, à la demande expresse du rouquin pris dans les rets d’un amour aussi envahissant que spontané.

Je l’ai retrouvé à la petite pizzeria que tu sais, le polisson, la gueule constellée du sceau incarnat que composent les lèvres de sa conquête. Tamponné, surtamponné de baisers gluants, comme le sont certaines lettres à l’adresse indécise que la bonne volonté des postes a beaucoup fait voyager.

La Rafaella, elle fait manucure, à Roma. Mais hélas, le chômedu sévit et voilà trois mois qu’elle ne marne plus. Donc, elle est libre. Mathias l’ayant vergée de première, la fille s’est entichée de lui.

Il m’a dit, penaud, en grignotant une pizza Napoli, en hommage à sa belle :

— Si je payais son voyage, vous verriez un inconvénient à ce que je la ramène à Paris, commissaire ?

— Et ta bergère, grand ? objecté-je.

— Je la logerai dans un petit hôtel, pas loin de chez nous, ce qui me permettrait de la voir plusieurs fois par jour…

— Que fera-t-elle, le reste du temps, ta clandestine ?

Il n’a pas osé répondre égoïstement « elle m’attendra », mais c’est cela qu’il pense dans sa Ford intérieure Sierra.

— Elle visitera Paris.

— Les doubles foyers, tu sais, Rouillé, y a que chez Lissac que ça fonctionne bien.

— Il n’est pas question de foyer avec elle mais… d’évasion.

Son siège était fait. Vu que ça se passait à Rome, je dirais même son saint siège. Un gars qui brûle de faire une connerie, plus tu cherches à le dissuader, plus vite il plonge dans les merderies. Il échafaude tout beau. Il garnit son futur de rose ; mais le rose, c’est pour les layettes des bébés femelles. Nous autres les cons adultes, on ne trouve du rose que dans certains couchants d’été. Et ça dure le temps que le mahomed plonge sur les Amériques.

— Fais comme tu veux, mais je te préviens qu’on rentre par l’Alsace.

— Je sais.

— Note que je peux me passer de toi. Va installer ta grande sauteuse à l’hôtel Mon Bijou de ton quartier.

— Oh ! commissaire.

Et la rebiffe lui est venue. Y a que l’amour pour donner du culot aux faibles.

— Je m’attendais à plus de compréhension de votre part : un homme à femmes tel que vous…

— T’as raison, pardon pour mon prêche ; d’ac, on embarque ta plantureuse.

— Vous la trouvez grosse ?

— Non : dodue. Juste comme on les aime. C’était bien, les manœuvres d’automne ? T’as pu la driver sans escales jusqu’au septième ciel ?

Il a rengorgé :

— Ben, il faut croire, non ?

Et bon, nous sommes dans le Rome-Genève. Une plombe et demie de voyage. Une fois à Cointrin, je loue une bagnole dédouanée France et en route pour la vaillante Alsace si chère à nos cœurs.

Faut lui reconnaître une chose (pas à l’Alsace, mais à Rafaella) : malgré sa mise et son maquillage tapageurs, elle est plutôt réservée. Elle jacte peu pour une Ritale du sud. Son seul inconvénient, mais d’importance pour un délicat de mon espèce : elle patchoulise vachement ! J’ignore dans quel bazar de la banlieue napolitaine elle est allée se le pêcher, son parfum, toujours est-il qu’il balance de pleins conteneurs d’effluves sauvages, very angoissants. Renifler ça pendant trois plombes, ça risque de me dégoupiller les sinus ! En loucedé, je baisse ma vitre. Et puis la nuit tombe et je me mets à penser à autre chose.

Il est tard quand on se pointe à Fleisch-Barbaque, car on s’est arrêtés à Mulhouse pour une choucroute. En guise de dessert, les amoureux sont allés limer dans la bagnole remisée sur le parking obscur du restaurif, tandis que je me clapais mélancoliquement une poire Belle-Hélène. Moi, faire tapisserie pendant que les aminches s’expédient dans les azurs, franchement, c’est pas dans mes emplois. Généralement, ce sont les autres qui font le pied de grue pendant que je m’essore l’intime.

Je leur laisse vingt minutes de folie, qu’après quoi je les rejoins. Mais y a du trèpe autour de ma Renault 25 : des Luxembourgeois en route pour chez eux que les secousses de ma tire à l’arrêt ont alertés et qui visionnent de l’incroyable, bouche bée.

— Circulez, y a rien à voir ! leur crie-je en m’avançant. Le père, un grand zigmuche germanisant s’exclame :

— Eh ben ! si vous trouvez qu’il y a rien à voir, c’est que vous tenez une sex-shop ! Non mais, venez constater la manière qu’ils se tiennent, les deux ! J’ignorais que le siège avant de la R 25 se rabattait à ce point ! C’est de la voiture, ça au moins ! Et c’est fiable ?

— Davantage qu’un chronomètre japonais.

— Et les amortisseurs ont l’air souples, hein ?

— La preuve ! Il se démène, mon copain, non ? Et voyez comme la voiture encaisse ses coups de bite sans panique.

La dame du Luxembourgeois dit :

— Aloïs, on devrait acheter une Renault 25, ouais… Riton ! ajoute-t-elle pour son petit garçon, ne bouscule pas ta sueur, elle a le droit de regarder, elle aussi, tu lui prends toute la place. Tu devrais aller regarder depuis l’autre côté, Jeanne-Marie, tu serais moins gênée.

Elle se tourne vers moi.

— J’ai pas encore pu me rendre compte s’il a un bel outil, votre ami. Il lui met tout, vous comprenez.

— C’est dans son style, chère madame : il ne laisse jamais rien perdre.

— Il a raison. Tu vois, Aloïs, toi qui me fais des fois juste pour dire, en flânant, niquer de cette manière, c’est plus avantageux pour la dame. Elle paraît contente. En quelle langue est-ce qu’elle crie, monsieur ?

— En patois napolitain, renseigné-je.

— C’est harmonieux comme dialecte, tu ne trouves pas, Aloïs ? Riton ! Mais, mais ! Tu ne vas pas te masturber contre la carrosserie de monsieur, petit dégoûtant ! Faut l’excuser, monsieur, à son âge, on est sans gêne !

Tu vois, c’t’un book où je te dis bien tout. J’écris au ralenti, que t’apprécies à fond. Les scènes muettes, les scènes parlées, mes réflexions, tout est minutieusement narré, consigné. J’ai choisi cette formule en démarrant. Je me suis dit : « Antonio, mon grand gland, çui-là, tu vas le mignoter comme une tapisserie d’Aubusson. Le tisser brin à brin. Faire part de toutes tes démarches physiques autant qu’intellectuelles à messire ton lecteur bien-aimé. Tu le houspilles fréquemment, le chéri, mais côté marchandise livrée, là, tu le respectes. T’es honnête, Tonio. Foncièrement. Un pégreleux qui va prendre sur son mois pour t’emporter at home, faut qu’il en ait pour son blé, que sinon tu te cracherais à la gueule en t’apercevant dans tout ce qui brille : les vitrines, les chromes des bagnoles, l’intelligence à M. Pasqua, le crâne du cher Edgar Faure… L’intégrité, c’est congénital, héréditaire. »

Ainsi donc, je suis là à te mignarder un San-A hautement fouillé. Je passe rien : les Luxembourgeois regardent brosser Mathias et sa Napolitaine avec leur môme qui, pour lors, se tape un rassis, le chérubin. Les sens, même dans le grand-duché, ça vous biche de bonne heure. On dit que le con sert tôt en sol mineur, mais la bitoune aussi.

D’aucuns, d’autroudaucunes gazeraient, plongeraient déjà dans Fleisch-Barbaque à la recherche de mes équipiers, t’éviter de languir. Bibi, non ! Il va son train. Travail soigné. L’œuvre, quoi, que te dire de mieux ? De plus éloquent : l’œuvre ! A oublier illico après décès. Et puis, dans cinquante, cent piges, un malin en train de dératiser son grenier y découvre devine quoi ? Un Sana jauni, moisi, loqueteux. Tiens, quézaco ? Le saisit, le lit. Mais vous savez qu’il y avait quéque chose, dans ce temps-là du cercle dernier : un ton !

Le dératiseur, je l’imagine proche des milieux éditoriaux. Il court porter sa trouvaille au Gallimouille, Lafronde, Latresse du temps. « Qu’est-ce vous pensez-t-il de ce polar, monseigneur ? » Le pressenti prendra connaissance, puis fera la moue (pas l’amour, ils auront plus le temps, on se perpétuera par insémination artificielle).

« Pas suffisamment de sexe, trop intellectuel, style trop ampoulé, on dirait du Marcel Proust au ralenti ! Faut faire récrire fond en comble, le grand ménage ! Ensuite l’injecter dans l’ordinateur, minitoche baveux, fouignozoff ascendant, canal démiurgique ! Et puis changer le nom de l’auteur. San-Antonio, ça veut dire quoi ? Puisqu’il est dans le dolmen public, on peut tout se permettre. Qu’est-ce que vous diriez-t-il de « X-Gamma 23 » ? Ça vous a une autre allure, non ? Pourquoi 23 ? Ben, parce qu’on est le 23, cette bonne connerie ! »

Je le renifle des décennies à l’avance, mon devenir littéreux. Mais moi, je préférerais que mes books pourissent en même temps que moi, voire qu’on les autodafe, ou bien les retransforme en pâte à papier de qualité inférieure. Faf à cul, si je pouvais choisir. La boucle serait bouclée. Mon cycle de l’azote accompli impec. Mon œuvre enfin installée à la place où certains la mettent déjà : dans des chiottes, ces hauts lieux du recueillement !

N’empêche que nous voilà à Fleisch-Barbaque, une contrée riante au temps de Jésus-Christ, située quelque part entre Colmar et Caen. Le site est vallonné, ce qui masque l’océan pourtant distant d’à peine six cents kilomètres à vol d’oiseau.

T’imagines l’église, clocher à bulle, avec le cimetière autour, croix de bois, croix de fer, si je meurs, je veux qu’on m’enterre ! Une grosse fontaine pissant l’eau sur quatre faces, signe indicible d’abondance. Quoi de plus rassurant, de plus confortable que de l’eau au débit incessant ? Et puis une vingtaine de maisons sages, comme dit Trénet, style alsaco : colombages, ample toit, fenêtres à petits carreaux, etc. C’est pas le catalogue Bouygues que je te récite, après tout.

Une albergo, face à la fontaine. Des panneaux indicateurs nous flèchent « Centre Atomique de Fleisch-Barbaque ». On suit. Après le premier virage de la route, une espèce de large vallée et le centre s’érige là, entouré de murs en fibrociment surmontés de barbelés électrifiés. Des postes de garde intérieurs avec des vigiles en uniforme et puis, à l’extérieur, un petit village préfabriqué, que tu prendrais pour un jouet hollandais, avec des murs ocre, des toits rouge et vif, et déjà des pelouses vert billard. Bâti à l’américaine. Toutes les crèches se ressemblent, ce qui te fournit un bon prétexte, si t’es pris à embroquer l’épouse du voisin : tu mets ça sur le compte du mimétisme qui t’a abusé ; le mari comprend, t’excuse et te paie un verre.

Nous faisons le tour complet de la glomération (car glomération est féminin, contrairement à ce que pensent certains) sans renoucher la moindre anomalie à promiscuité de la chose. Le bordel de la centrale proprement dite est terrible : c’est énorme, c’est gigantesque, haut, massif, menaçant. Faut être con ou homme pour oser affubler notre pauvre planète de semblables verrues. Quéque chose qui ne tourne plus rond dans leurs grosses tronches ! La Terre, franchement, je me demande comment elle tolère encore ! Tout ce qu’ils sont allés lui arracher des entrailles, cette brave bête ! Ils l’évident pour pouvoir faire les zozos pardessus ! Tu visionnerais cette masse de béton, la chiasse tropicale te bicherait ! Ça fait peur. Un jour viendra bien que ça foirera, tout ce chenil. Tchernobyl, tu crois que ça leur aura servi d’avertissement ? Fume, fume, fume ! Ils s’en tamponnent. Ils ont l’instinct de mort, tous, étant mortels.

Et puis, je vais te dire, ce qu’il y a de pathétique, ces nœuds vibrants, dans leur micmac : c’est les gentilles et mignonnettes maisons qu’ils se sont arrangées autour du gros chaudron infernal. Aux rives de l’enfer, les crèches, les crèches Sam’ Suffit ! Livinge danois, télé-vidéo ! Ça surtout ! Pas rater Drucker à aucun prix, depuis leur usine à vérole ! Ils copulent sur le volcan, les empafés ! Raniment du congelé dans leurs fours à micro-ondes ; visionnent Colombo-les-deux-éclisses, préparent leurs vacances au club.

— Pas fringant comme style de vie, hé ? je lance à Mathias.

Il répond rien, pour cause de bouche pleine. Je manigance le rétrovisionneur et le découvre agenouillé à l’arrière du carrosse, la tronche sous les jupes de Rafaella. Alors, lui, il n’arrête plus. C’est de la frénésie pure ! La prodigieuse submergeance des passions. Il a tranché les amarres et il fonctionne façon Jeannot Lapin, l’artiste ! Quand il ne brosse pas, il prépare le coup suivant. Le poinçonneur des Lilas !

Ma tournée achevée, je rallie le bourg de Fleisch-Barbaque et me pointe à l’auberge. Bourrée ras bord, elle est ! Du trèpe inhabituel. Tous les gus à pied de basses œuvres pour domani : ingénieurs, ingénieurs-chefs, ingénieurs sous-chef adjoints.

Je suis seul, du fait que le Rouillé est en cours de crampe qui s’étire et qu’il ne tire pas. La répétition exagérée conduit à un différé de plus en plus long de l’apothéose, ce qui la perfectionne.

Je m’avance dans la grande salle aux boiseries brunies par le temps et l’encaustique. Ça fume, boit, tapage. Dans la partie du fond : les autochtones ; dans la première, les arrivés de frais.

— Help ! Sana !

Latuile ! Je m’y attendais d’ailleurs. Il est méché de première devant un whisky-Coca d’innocente apparence. En compagnie de deux autres gonziers qu’il me présente sommairement :

— Des confrères !

Je presse distraitement des mains qui le sont tout autant, écrirait Ponton du Sérail, s’il écrivait encore, mais je suis là pour assurer la relève !

— Explique un peu ce que tu fous ici, Nick Carter ?

— Tu me manquais. Ta voix de mêlé-casse, au bigophone, m’a flanqué la nostalgie de toi.

Il branle ce qu’il peut, c’est-à-dire son chef (ce qui est toujours de très bonne politique, surtout quand on travaille dans l’administration).

— Je savais bien que t’avais le béguin, ricane l’Imbibé.

— Tu as une piaule dans ce palace ?

— Une merveilleuse, avec un lavabo derrière un paravent et les chiottes à l’étage au-dessous ; c’est ici que j’aimerais me retirer.

— Tu me la fais visiter, Raymond ?

Il écluse son produit d’entretien.

— Si tu me promets d’être raisonnable.

Un édredon commak, depuis grand-mère, j’en avais plus revu. Rouge, gonflé avec des coins comme des pis de vache. Ce qui est poilant, c’est que ces machins-là, tu les modèles d’un coup de poing ou d’un cul distrait. Tu les fais ressembler à des baleineaux, à des rhino(laryn-gologues)céros, à la chaîne de l’Himalaya ou encore à une grosse mégère ventrue. J’ai connu dans les arrière-jadis, un valet de ferme demeuré qui baisait son édredon, le soir, après sa prière. Il l’appelait « la Jeanne », c’était un grand imaginatif.

Bon, Latuile m’abandonne la chaise et déguise son fameux édredon en ballon captif en train de coucouche-panier.

— Cher grand con, attaqué-je, je te téléphone de Rome pour savoir ce qui se prépare en France dans le genre inauguration. Tu fouilles ta mémoire, tes notes, documents et autres chieries pour me répondre que niente, zéro, ballepeau ! Ce, au moment précis où tu t’apprêtes à venir ici pour la mise en route d’une centrale atomique réputée la plus vaste d’Europe et de sa périphérie. C’est le whisky-Coke qui t’attaque les méninges ou quoi ?

Il prend ça dans l’entendement, cloaque des vasistas, gondole du frontal, débonde du clapoir, passe deux doigts à l’ongulation négligée dans le col de sa limouille et gratte mélancoliquement une peau inappétissante.

— Ben, écoute, balbutie-t-il, le truc de demain, c’est rien d’extraordinaire ; du tout-venant. Je sais même pas si le préfet va se pointer. Un épisode de haute technicité qui ne fera pas la une des torchons, sauf du mien. Que veux-tu qu’il se produise ? Quel attentat ? On va être une cinquantaine de glandus à visiter ce tas de béton. Si je te disais : pour la téloche, y a qu’une équipe locale de la 3, et encore parce que dans cette région, les infos se limitent à des bagarres de bals du samedi soir ou à des accidents de moto…

— Eh bien, tu vois, murmuré-je gravement, je pressens un monstre caca pour la mise en chantier de ton moulin à neutrons. Ça te paraît farfadingue, et pourtant c’est comme ça.

— T’as toujours été un enfant prodige, plaisante Latuile.

— Enfant prodige mon cul ! amigo. Ce qui est beaucoup plus duraille, c’est de devenir un vieillard prodige !

Les petits prodiges se transforment vite en grands cons. Je regarde ma tocante : dix heures moins peu.

— Latuile, depuis des mois, m’as-tu dis, tu te fais tarter sur cette centrale, sous prétexte que son premier boss est le beau-frère du copain de la bicyclette à Jules. Tu vas pouvoir me rencarder. Il existe bien un chef de la sécurité dans ce caravansérail ?

— Naturellement.

— Tu le connais ?

— J’ai cet honneur.

— Viens me présenter !

Il effare, mon pote.

— Dis, tu te crois à Pigalle ? T’as vu l’heure ?

— J’ai vu l’homme qui a vu l’heure et je veux voir l’homme qu’a pas vu l’os ! Arrive !

C’est presque plus bathouze dedans qu’à l’extérieur. Neuf à frémir ! Les Galeries Farfouille ! Ça pue encore la sciure d’aggloméré, le vernis, la colle forte, la peinture à séchage instantané. Sur les murs du livinge, une exquise décoration qui donne l’impression que cette crèche est habitée depuis lulure : des banderilles de pacotille aux couleurs de la chère Espagne, une pendulette coucou made in la chère Helvétie toute proche, avec le pinsonnet frondeur qui vient te faire chier la bite toutes les heures, un poster que ça représente un chanteur noir ricain coiffé d’un feutre à large bord et qui porte une moitié de barbe et des boucles d’oreilles en diamant, plus, dans un cadre solennel, un diplôme et la médaille corollaire du Mérite Persillé pour services rendus à ceux qui le méritaient. Bravo, M. Grantognon Lucien (c’est le blaze du récipient d’air).

Et il est là, Lucien Grantognon ; pas torchonné le moindre, en traininge bleu et spartiates de cuir, à visionner un match de pénis en différé.

Il baisse le son en nous voyant débouler dans sa tirelire de faux bois, sous la houlette de sa dame (une moustachue en peignoir de pilou) qui se coltine un fibrome de quinze livres déjà !

Présentation de Latuile, agrémentée d’excuses pour l’heure induse.

Grantognon est un solide quadragénaire musclé, du genre moniteur de tout ce que tu voudras ; force et souplesse, champion de pantalelon ou de l’écartemelon, ou de je sais pas quelles autres conneries qui font passer le temps à ceux qui pensent avec une louche à potage pleine de vermicelle en guise de cervelle.

— Heureux de faire votre connaissance, commissaire. J’ai été douze ans gendarme dans la gendarmerie nationale.

Je le félicite de ce qu’il ne l’ait point été ailleurs.

— Monsieur le chef de la sécurité, le titré-je, car un con est toujours amadoué par les distinctions que d’autres lui conférèrent, j’aimerais que vous m’expliquiez très succinctement en quoi consistent vos fonctions ici.

Mon « succinctement » le rembrunit quelque peu, puis il se décide :

— Je dirige l’équipe de surveillance, commissaire.

— Qui surveille quoi ?

— Les lieux.

— Urbi et orbi ?

Là encore, sa comprenette a un spasme cardio-vasculaire ; mais il est l’homme d’action type, celui qui ne se laisse pas entraver par des incompréhensions de termes, comme dit ma concierge.

— Mes hommes surveillent l’intérieur du camp et ses abords, plus les environs et les alentours, naturellement. Nous disposons en outrance de quatre bergers allemands dressés qui participent aux rondes.

— Lesquelles ont lieu combien de fois par jour ?

— Plusieurs. C’est selon. On opère des rotations surprises, que des fois on en exécute deux coup surcouf.

— Vous conduisent-elles loin de la centrale ?

— Les celles dont on accomplit à l’extérieur ont lieu en jeep. Disons que nous les faisons dans un périphémètre de dix kilomètres. On parcourt la campagne, les chemins creux, les bois, les z’hameaux. Croyez bien, commissaire, sans vouloir me vanter, que c’est du travail sérieux. Faut que je vais vous faire un navet, je veux dire, un n’aveu : après gendarme, j’ai fait mercenaire en Afrique au Houlaksécho. Un patelin féroce, en pleine guérilla. Là-bas, çui qu’ouvrait pas l’œil se faisait zinguer comme un pigeon d’argile. J’en ai plus appris dans la brousse qu’à la gendarmerie.

— Parfait, parfait, cher ami, je vois que j’ai affaire à un pro pur fruit.

— Ça, vous pouvez y compter. Vous voulez une démonstration juste pour rigoler, commissaire ?

Il a une demi-plongée inenregistrable à l’œil nu et mon pote Latuile se trouve allongé sur le beau tapis en fibre de coco imitation Chiraz, les bras tordus dans le dos. Non content, ce dingue de Grantognon dégaine un couteau à manche plombé qu’il portait à sa ceinture et le lance à travers la pièce dans l’œil du chanteur noir au chapeau de feutre zorresque.

Il va pour continuer ses exhibitions, mais sa bobonne qui a déjà vu le numéro le supplie d’en rester là, pas mettre à sac leur nid d’endouillets et il se calme.

— Monsieur le chef suprême de la haute sécurité, le tartiné-je sans laisser un seul trou dans la mie, je suppose que vous avez maintenant une connaissance parfaite des lieux et des êtres de cette contrée ?

— Simple : je connais tout le monde : hommes et femmes !

Il me cligne des yeux et, dans le dos de son épouse, s’attrape les bourses à pleine main, histoire de m’indiquer qu’il consacre particulièrement sa surveillance à la gent féminine.

— Fort bien, alors écoutez attentivement car ma question est d’une importance aussi capitale que la peine du même nom fort heureusement supprimée par l’excellent M. Badinter.

— Je suis tout à ouïe, déclare solennellement ce robuste con.

— Monsieur Grantognon Lucien, vous est-il arrivé d’apercevoir dans les parages deux énormes Japonais, un beau Noir athlétique, un gros bonhomme dégueulasse, une vieille damoche chichiteuse et fanée et une pinupe asiatique belle à faire se dresser des bites sur la tête d’un chauve ? Réfléchissez profondément, sans fissurer votre matière grise et répondez-moi.

Mais avant la fin de cette belle phrase ourlée, que ne désavouerait pas Mme Marguerite Duras pour rédiger sa déclaration sur le revenu, il branle déjà le chef et c’est négativement, hélas !

— Rien aperçu de pareillement semblable, commissaire. Pas de Japonais dans le circuit. Pas de négro, juste quelques ouvriers malgrébiens. Comme gros dégueulasse, y a le facteur du pays. Vieille peau, on pourrait dire la patronne de l’auberge, en tout cas, zéro pour la pinupe asiatique ! Ceci dit, y en a d’autres !

Il recligne de l’œil et se rechope le sac à pruneaux, l’élégance du geste lui tenant lieu de superlatifs.

— Pourrait-on poser la question à vos hommes ? soupiré-je.

— Ce serait inutile et superflu, commissaire. Chaque soir, au cours d’un brifinge, mon équipe me rapporte tous les faits en saillie de la journée. Pas un tourisse, pas un enfoiré de joumalisse (tu m’escuseras, Latuile) qui puisse se pointer sans qu’aussitôt ils soyent cadrés par mes bougres qu’auxquels rien ne leur échappe.

Cette nouvelle déception me fait chauffer la bile au bain-marie.

Nous approchons de minuit. Il va être demain. Et je suis au point zéro, zéro, virgule zéro ! Je tends ma main accablée à mon hôte.

— Un grand merci pour votre coopération, Granculdail !

— Grantognon, rectifie-t-il ; j’espère vous avoir été utile, commissaire ?

— Terriblement, assuré-je, depuis la sage-femme qui a accouché maman, personne n’avait fait davantage pour moi !

Après cette formidable déconvenue, tu comporterais comment, tézigue ?

Oui, hein ?

Ben moi aussi !

Alors, c’est la salle bruyante de l’auberge en compagnie d’une bande de gonziers dont je me fous comme de ta première vérole !

Latuile reprend le cours impétueux de ses whisky-Coca ; je l’escorte plus modérément au Risling. Un tordu beurré acharne le jus de boxe et fait flamber à toute vibure de la musique champêtre pour brasserie munichose, là qu’une embardouflée de tordus pleins de bibine se tiennent par le bras et dodelinent comme des métronomes.

On se cause plus. On s’asphyxie le portrait à l’alcool, doucettement. Je rêvasse à mes deux potes. Y a de la larmouille en baguenaude dans ma pauvre âme. Sensible. J’aurais dû faire jouvencelle au lieu d’homme d’action, mégnace.

C’est cinglant, la life ! Je me sens pathétique comme un regard de mouche engloutie dans de la crème Chantilly. Me voici à la dérive du côté d’Empogne, pour y faire la foire. Des moments, ta dernière force, c’est la soumission. Couler à pic est une démarche philosophique.

Je me mets à tremper dans du flou : la fumaga ambiante des futurs cancéreux pulmonaires qui me cernent ; et puis les vapes alcoolisées (ah ! le Colisée !).

Mais que vois-je tout à coup surgir au cœur de ce vaporeux au relent de dégueuli en instance ? Mathias ! L’avais oublié, le Rouquemoute forniqueur. Rayé de ma présenterie. C’est un phénomène infréquent (puisque phénomène) mais quand il s’opère, il te désarçonne. Pourquoi, à force de tremper le biscuit avec sa Ritale effrénée, s’était-il retiré de ma garce de vie sur la pointe des pieds et du cœur. Je le regarde déboucher au tournant de l’escadrin, le futiau mal boutonné, un coin de liquette sortant de la braguette, la chemise déboutonnée jusqu’au pubis, ainsi de mon inoubliable Hossein dans la Marquise des Faiseuses d’Anges. Rescator, pas mort ! Hardi ! Hardi ! Suce l’ennemi !

Il tient un journal déployé entre ses mains tavelées de roux comme les mains des deux grands bœufs de l’étable à Pierre Dupont.

Il me cherche dans l’assistance. Mon regard intense le capte, puis le guide.

Et le voici from me, avec l’air d’en avoir deux (et crois-moi : il les a !).

— Je vous cherchais. Vous pouvez venir un instant, commissaire ?

Je le suis au premier, jusqu’en une chambre, rurale et froide qui ne comporte pas de salle de bains, mais un unique lavabo à pied devant lequel Rafaella est en train de se refaire une disponibilité avec tant de réalisme tranquille que tu te croirais devant un Degas.

Mathias jette son baveux sur une flaque de foutre et me désigne la une, sans piper (il l’a été copieusement).

Il s’agit d’un exemplaire de France-Soir.

Sur trois colonnes, le titre, la photo, elle, s’étale sur deux. Elle représente César Pinaud, au temps des cerises, à une époque où il se lavait encore le dimanche, ne portait pas de cache-nez de laine et où ses mégots mesuraient deux centimètres de plus qu’aujourd’hui.

Je te lis le titre, puisque tu as oublié tes lunettes dans les poils de chatte de la grande Fernande :

Magistrale action policière de l’O.P. César Pinaud.

Sous-titre :

Il reconnaît le poseur de bombe de la Préfecture de Police et le met en état d’arrestation.

Sous-sous-titre :

Blessé au cours de cette opération, il est conduit à l’Hôtel-Dieu où le Premier ministre est allé le féliciter.

Te résume la suite parce que c’est vachement explicite et qu’il y en a sur deux pages.

Il appert (de burnes)[17] que c’était l’officier de police César Pinaud qui avait adressé le poseur de bombe au planton de notre directeur, feu, l’inestimable brigadier Poilala. Réalisant qu’il était l’unique témoin capable d’identifier l’homme, l’O.P. Pinaud demanda un congé de maladie et se mit à fréquenter avec une persévérance digne des doges, tous les milieux maghrébins de la capitale et de sa banlieue. Inlassablement, jour après jour, la Pine parcourut les quartiers à forte densité musulmane, les cafés nord-africains, les hôtels, les immeubles périphériques où s’entassent nos potes d’outre-Méditerranée. Doté d’une mémoire photographique, César avait remarqué que le « livreur » des P.T.T. avait le regard asymétrique et des défauts de pigmentation sur la droite du cou.

Il se mit en chasse jour et nuit, et hier, son obstination fut récompensée : il vit sortir de l’hôtel de l’Empafage, à Ménilmontant, l’homme qu’il traquait comme un fou. N’écoutant que sa bravoure, l’O.P. Pinaud s’approcha du dénommé Salim Assek et lui demanda du feu. Hélas, Assek reconnut en Pinaud le flic auquel il avait demandé son chemin à la Maison Pébroque et dégaina une rapière qu’il planta dans le ventre de Pinuche. La lame dévia sur cette peau plissée comme du smoke et s’enfonça dans la cuisse. Insensible à la souffrance, César réussit le tour de force de passer une menotte au poignet de son agresseur et de boucler l’autre au sien propre. Par chance, un car de police-secours qui draguait dans le secteur intervint au moment où Salim Assek estourbissait Pinuche à coups de poing. Conduit au Quai des Orfèvres (en la matière) et interrogé « longuement »[18] par mes chosefrères, Salim Assek, sujet libyen porteur d’un passeport tunisien, finit par reconnaître qu’il appartenait à un groupe terroriste international rattaché à la branche asiatique. A l’heure de la mise sous presse, l’interrogatoire se poursuivait :

End of the first part.

— Qu’en dites-vous, commissaire ?

Au lieu de répondre au Rouquemoute, je contemple la pulpeuse nudité de Rafaella. Croupe généreuse, flancs larges, cuisses massives et fermes, tétons en forme de potirons, mais bien tendus ; triangle de panne d’un beau noir luisant qu’irise encore l’eau pure de l’Alsace féconde. Je comprends qu’il se régale avec un lot pareil, le gentil Rouillé. Pour peu qu’elle démène du baigneur, la signorina, ça ne doit pas être triste de piquer des deux sur pareille monture !

Comme elle ne parle pas le dialecte de Corneille, je me permets de demander à Mathias :

— Elle est vraiment salopiote, grand ?

— Très, répond-il avec ferveur. C’est le Vésuve, commissaire, que voulez-vous, le Vésuve !

— Tu l’as pointée combien de fois aujourd’hui, sans indiscrétion ? C’est juste pour adresser une communication au Guide des Records.

Il calcule de tête, puis sur ses doigts.

— Ça fera seize fois quand vous descendrez téléphoner à la Rousse, commissaire.

Il me devine à bloc, ce queutard.

C’est le principal Morchepied qui est à l’œuvre. Un ancien, à deux poils de la retraite. Encore les vieilles méthodes, Léon, propices aux nouvelles bavures. Sa technique, je vais te la confesser. Il pose une question, d’une voix lente, après avoir longuement arpenté son burlingue pour tournicoter autour du prévenu. Et puis il attend la réponse en reprenant sa déambulation. Si « ça ne vient pas « , il s’arrête, se plante devant l’intéressé et le fixe. Il a un regard étrange, Morchepied, avec un iris violet et des cercles plus clairs tout autour. Ça lui donne vite une gueule de vache abominable, la fixité. Ça le déshumanise en plein. Il fait Dracula des films muets. Il continue d’attendre la réponse un sacré bout : il est cap de tenir dix minutes sans ciller. Et puis, vlan ! décoche une curieuse mandale avec l’avant-bras sous le menton du mec. Mais c’est de la vraie tarte en bronze. L’avantage, elle laisse pas de trace. Le malin, ça lui déboîte le tiroir et lui file des ondes de choc méchantes dans le cigare, seulement, question apparence, il peut continuer de poser la tête haut pour la postérité.

Son gnon administré, Morchepied continue de mater sa victime, implacable. Encore dix broquillettes et une nouvelle manchette décolle en express recommandé.

Alors y a toujours un inspecteur de renfort, très discret dans un coin, silencieux, qui s’approche du zigman et lui murmure :

— Tu connais pas le principal Morchepied ? Tu sais que la séance peut continuer plusieurs jours d’affilée ?

C’est tout. Ensuite le poulardin retourne dans son anonymat. J’ai jamais vu Morchepied rester sur un échec. Le plus coriace, le plus hypercruel, à la fin il se met à ergoter, puis à s’affaler.

— Léon ? Pardon de t’importuner en plein tournage, alors que le rouge est mis à la porte de ton burlingue. Mais ce que j’ai à te demander pourrait avoir un rapport avec ton client de cette noye.

— Tu crois ?

— Une idée comme ça.

— T’en as beaucoup ! il riposte, pas très amène car il me trouve trop intello et gandinus pour son goût.

— Je te supplie de m’aider, Léon. La vie de Béru en dépend peut-être.

Là, j’ai touché le point sensible. Le Gravos, c’est son chouchou, Morchepied. Ils ont fait d’étranges turbins ensemble à leurs débuts, les deux.

— Je t’écoute.

— La presse raconte que ton copain Salim Assek appartient à une branche terroriste asiatique ?

— Il le prétend.

— Pourquoi a-t-il fait craquer la Préfecture, y a deux mois ?

— Il voulait déstabiliser la volaille à cause d’un grand patacaisse qui se préparait.

— Quel patacaisse ?

— Il jure ses grands dieux qu’il l’ignore parce que c’est cloisonné dans leur organisation.

— Et ce patacaisse ne s’est pas produit ?

— Il a dû être remis, selon ce fumier, mais il ignore les causes de ce sursis.

Je gamberge un chouïe. Point fixe !

— Léon, tu tiens un enjeu capital entre tes gros doigts. Demande à ton gonzier si le patacaisse remis doit avoir lieu demain, c’est-à-dire aujourd’hui, puisqu’il est minuit dix. Entreprends-le à mort, Morchepied. Découpe-le en rondelles si nécessaire, mais arrache-lui ce tuyau. Quand bien même il ne serait pas affranchi complètement du programme de son mouvement, il doit bien avoir interprété des signes, tiré des conclusions.

« Je te rappelle dans une heure. Sors-lui le grand jeu, et si tu parviens à lui faire cracher du positif, un jour on donnera ton nom à un groupe scolaire ou à une pissotière réputée. Bonne bourre ! »

CHACHACHA XI

Encore une plombe d’incubation forcée que Mathias, inenrayable, met à profit pour tirer ses dix-septième et dix-huitième coups. Après ça, va lui falloir une longue convalo, le Rougeoyant ! Une cure de chaise longue et des bonbonnes d’huile de foie de morue survitaminée. Le trombone à coulisse de l’exploit ! Je préfère porter témoignages dans la foulée, bien que je sois en cours d’action, qu’un jour, les générations postérieures sachent quelle performance pouvait encore accomplir un triqueur des XXe siècle et arrondissement réunis.

Le brouhaha de l’auberge alsacienne s’est tu. Reste plus que quelques vieux pionards autochtones coulant à pic dans leurs chopes (c’est du belge !) de bière.

Et moi.

Moi qui obstine à espérer. A me dire : « Il y a deux mois, tout était prêt ici pour la mise en service de la centrale et tout était prêt chez les terroristes pour une opération de grand style. Et puis on diffère le branchement de l’usine à neutrons, étrons, cyclotrons, hommes-troncs, etc. Et voilà que, de leur côté, les Asiates diffèrent également leur coup fourré. Cette concomitance me paraît éloquente. Et pourtant…

Pourtant, les vigilants services de sécurité de l’ancien mercenaire Grantognon Lucien n’ont pas aperçu la queue d’un Jap, d’un Noir, d’un Béru. Personne n’a vu de vamp aux yeux bridés, non plus que de vieillasse à la peau plissée. Or, un coup de main, ça s’organise, bordel ! T’as des disposes à prendre, des repères à tracer, des itinéraires à repérer, des lieux à photographier, des gens à connaître…

Ça y est !

Soixante minutes pile que j’ai obtenu Morchepied. Le cœur pilpatant, je vais renouveler mon appel. La taulière ronchonne qu’il est l’heure de la ferme et qu’elle va pas chiquer les standardistes toute la nuit ! J’y rétroque que si elle avait un hôtel civilisé, chaque chambre serait équipée du bigophe et qu’il suffirait de composer le zéro pour « sortir » de sa tirelire bavaroise sans avoir à chialer dans l’énorme giron d’une rombière en pleine ménopause.

Comme ça s’envenime, elle me refuse l’usage de son turlu. Demain, sept plombes, j’aurai droit ; jusque d’ici là, bernique, coucouche-panier et extinction des feux !

Alors là elle me pompe l’air, azote compris, la grosse vachasse ! On va pas se chicorner tous les cinquante ans à reprendre l’Alsace-Lorraine pour se faire faire tricard de biniou dans les cas d’urgerie, merde !

Je lui tire ma brèmouze.

— Police ! Votre téléphone, je le réquisitionne ! Et cessez de me peser sur la prostate, ça me rend irritable !

Du coup, elle arrête de râler, mais le cœur y est pas et son index dans les trous du cadran ; elle aimerait mieux me l’enfoncer dans les orbites, voire dans l’oignon si elle était sûre que j’y prendrais pas plaisir.

— Allô, Léon ! C’est re-moi !

— J’ai reconnu ta sonnerie, ricane mon estimable condefrère. Je suis navré, beau gosse, mais mon lascar bat à Niort jusqu’aux extrêmes limites. Il ne sait rien de rien. Et c’est pas faute de lui avoir déballé ma botte secrète. Pour te situer à quel point je ne lui ai pas fait de cadeau : mes scouts sont en train de l’emporter en réanimation ! Va lui falloir dix jours aux soins intensifs pour récupérer. Je me demande même si je ne me serais pas luxé le coude !

— Penses-tu, ce sont tes rhumatismes qui te taquinent, Léon. Bon, eh bien, tant pis. J’aurais fait le maxi.

Je raccroche.

La taulière derrière son comptoir de vieux bois peint me chifrogne vilain.

— Vous êtes tous pareils, les flics ! elle m’assure. Plus on vous en accorde, plus il vous en faut ! Jamais satisfaits ! Et mal embouchés que j’en ai la chair de poule ! Comment voulez-vous que les bandits s’amendent quand ceux qui leur font la chasse se comportent plus laidement qu’eux !

Elle cause avec une patate brûlante dans la clape, Gertrude. Mais ça fait plus couleur locale, plus folklo.

— Vous mettez votre belle coiffe noire en forme de nœud, demain ? je lui demande.

Interdite, elle déjante.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai toujours rêvé d’enfiler une Alsacienne en costume. Yayaïe ! Les quinze jupons retroussés, et d’entendre jouir en dialecte issu de germain, quel pied géant, ma poule !

Elle m’adresse un signe de croix désenvoûteur à bout portant et brûle-pourpoint.

— Pas seulement des malappris, mais des obsédés sexuels, tous ! elle glapit.

Je lui fais un bisou ventousard à distance avant de m’engager dans l’escadrin. En passant devant la chambre de Mathias, je crois percevoir des chuchotements accompagnés de sanglots. Inquiet, je toque. Onc ne me priant d’ouvrir, je tourne la bobinette pour faire chérer la porte, laquelle s’ouvre d’autant plus volontiers qu’elle ne comporte ni clé ni verrou.

J’avise Mathias en chien de fusil sur le lit, nu comme un vers de Mallarmé. Sa Rafaella, en costume identique (à une livre et demie près), lui acharne le rossignol de la main et de la bouche, ne reprenant l’usage d’icelle que pour proférer en napolitain des mots que je pressens brûlants, exigeants et frénétiques. Ce con de Rouillé pleure à chaud de lance.

— Hé, oh ! le Brasero ! m’exclamé-je, que t’arrive-t-il ?

Mon chérubin me livre sa peine sans prendre le temps de l’emballer :

— Il m’arrive qu’elle en veut encore et que je ne peux plus, commissaire ! Je suis devenu impuissant !

Là, se place un formidable éclat de rire d’Antonio le Vaillant que l’énormité de la réplique frappe de plein fouet. Mais te dire comme l’être humain est bizarre. Mon hilarité dérape et meurt brutalement kif un couvreur tombé du toit de la tour Eiffel.

Je quitte la turne des amours exténuées en courant, sans prendre le temps de relourder.

En bas, tout est éteint. Fermaga ! Mais faut que je déniche l’hôtesse. Généralement, les aubergistes crèchent au rez-de-chaussée, j’ai remarqué, pour mieux garder le contrôle de leur boui-boui.

J’enquille un couloir opposé à celui des cuisines. Fectivement, un rai de lumière s’étale sur le carreau ciré.

Toc toc !

— Vasistas ? crie la taulière, bien que sa porte n’en comporte pas.

Je loquette.

Elle a déjà ôté son blanc tablier à dentelle et sa robe prune, Gertrude. La voici avec l’un des jupons dont je rêve et un énorme soutien-gorge de chez Mercedes-Benz (section véhicules utilitaires). L’ensemble est massif mais plutôt appétissant, comme l’est la charcuterie fumée du pays. Elle rebelle mochement de me voir débouler à nouveau, et dans sa chambrette de veuve cette fois !

Faut dare-dare que je change de manières, de registre, de ton ; que je m’urbanise à bloc, l’amadoue jusqu’aux mamelons.

— Ne vous méprenez pas sur mes intentions, ravissante dame : j’en dis davantage que je n’en fais. Nous faisons un métier difficile et la plaisanterie est pour nous une soupape de sécurité.

Bon, j’emploie mon regard fluorescent des nuits de Valpurgis, et elle rengracie. Un sourire lui vient :

— Vous êtes un bétite bolisson ! finit-elle par me cataloguer.

Tu sais que je la trouve encore fringante, la chérie, dans l’apothéose de sa quarante-neuvaine ? Un Mayol ! J’ai vu une statue commak dans un musée, un jour. Comme elle était de pierre, j’avais pas envie de la niquer, mais elle m’induisait aux songeries salaces.

Je crois que l’atmosphère s’alourdit dans le bon sens autour de nous. Derrière la dunette de sa caisse, mémère drivait le bâtiment et jouait les intraitables. Prise au dépourvu de sa chambre, il lui vient comme une sorte d’espèce d’oppression. En sous-vêtements, avec un homme superbe et convoitif, t’as des vapes incoercibles qui t’arrivent de régions obscures. Et puis, en pleine nuit, dis, ça ajoute !

Je presse pas de lui bonnir l’objet de ma brusque visite. La contemple. Une solide fumelle ! Bon, y a mille chances contre une qu’elle brosse morne, la brave dame. Qu’elle passive du frifri, t’accordant deux ou trois soupirs de politesse pour dire de se différencier de la vache. Mais y a aussi une chance pour qu’une tringlée au débotté l’emporte dans des fougues insoupçonnées. Qu’elle se révèle une fois au moins dans son existence gargotière si paisible. Moi, tu me connais bien, pas vrai, Pierrot ? Je suis l’artiste du radada. Un défricheur toujours en quête d’expériences neuves.

La chambre est ultramoderne. Son luxe, à la Gertrude. Elle existe dans une bâtisse ancestrale, véritable œuvre d’art, meublée de trésors régionaux. Mais, avec la fraîche gagnée, son rêve, c’est les Galeries Contreplaque. Le mobilier connard en faux bois verni, imitation laque (good laque, to you !). Et puis le tapis moderne, la fanfreluche merdique, le papier japonouille gaufré, dit feuille de riz ! Lampadaire en raphia, monture tubulaire. Elle s’est fabriqué son nid, la vieille cigogne ! Style Bombois-Rochechouart !

— C’est charmant, chez vous, la complimenté-je-t-il en refermant insidieusement la porte.

J’énucle sur son avant-scène, mémère ! Des ogives pareilles, même au dernier défilé du 14 Juillet, j’en ai pas aperçu d’aussi bathouzes. On aura beau dire, la glande mammaire reste l’opium de l’homme. Qu’ils auront beau nous flasher des mannequins de grand style dans les magazines, une fois la ligne appréciée, le minois admiré, tu passes à d’autres aspirations, le mâle ! T’as besoin du volume, ce grand ami de la main !

Te dire si l’instinct de putasserie, elles l’ont enraciné, les greluses, car voici Mme Gulstraminermayer qui s’assoit sur son plumard et me frime d’un œil cupide. Elles vont me traiter de macho, ce qui est archifaux, mais je dis qu’elles en sont restées à l’âge des cavernes, nos sirènes, à l’époque bénie où Julot les grimpait sans formalités prélavables. Hop ! dégage la piste, j’arrive !

Me reste plus qu’à la rejoindre avec discrétion. Murmurant même un « Vous permettez » qui carbonise déjà le point le plus exigu de sa culotte.

Du moment qu’elle répond pas, c’est qu’elle permet, non ?

— Douce amie, je chuchote, tout à l’heure, à plusieurs reprises, vous m’avez dit que « tous » les flics étaient des malappris mal embouchés, « tous » des obsédés sexuels…

Elle croit à un reproche de ma part. Ne voudrait pas rompre l’enchantement de l’instant par de fâcheuses réitérances. L’heure de l’absolution au savon Cadum est arrivée.

— Je disais pour dire, par énervement. Dans le commerce, le soir, on est fatigué.

— Bien sûr. Mais ce que j’aimerais savoir, ma tendre hôtesse, c’est ceci : en dehors de moi, vous est-il arrivé récemment d’être en rapport avec d’autres policiers ? Je ne parle pas, bien sûr, des braves gendarmes qui viennent consommer une chope en passant vérifier vos registres.

Elle se tait. Ses deux ballons de Guebwiller (1.424 m) tendent à mort l’armature de son soutien-choses.

— Mais… pourquoi vous me demandez cela ?

J’hasarde une dextre suave sur l’entoilage de ses chers captifs. La caresse légère a des répercussions. Je peux enregistrer avec la peau de mes doigts le long frisson qui en résulte.

— Vous êtes si belle, chuchoté-je. Comme j’aimerais que vous fussiez à moi, ne serait-ce que l’espace d’une nuit.

J’ai entendu un grizzly, un jour que j’avais conduit Toinet au zoo de Vincennes, qui émettait le même son que Gertrude parce qu’il parvenait pas à attraper la banane que le môme lui avait lancée en dehors de la grille. Un truc qui faisait comme ça : « Honrrrevllleeee ». Elle le fait. En plus mélodieux que le grizzly. Et se renverse sur son plumard. Bon, faut que je pousse les feux à coups de ringard ! Cette fois, je relève le jupon. O surprise ! Le slip n’est pas en cuir renforcé comme je le craignais, mais mignon tout plein, presque inexistant, avec un peu de dentelle mauve seyant parfaitement à son veuvage.

Je chuchote à son oreille un peu trop sanguine, mais la choucroute, tu sais ce que c’est ?

— Pourquoi ne me répondez-vous pas, chérie de mon cœur ? Vous connaissez d’autres flics ?

Et vite, un médius inquisiteur, histoire de lui désamorcer les rébellions (de Belfort).

Elle râle :

— J’ai pas le droit d’y dire…

O divine musique ! O enchantement de la réussite ! Je brûle, là, aux rives frisées de sa babasse ! Je touche au but, au cul, à tout ! Ne te presse pas de parler, femme cédante ! Fais-moi languir la vérité comme je te fais languir l’amour ! Ça urge, mais rien ne presse. La situation est désespérée, mais pas grave. Tu l’auras, ta récompense, après que j’aurais reçu la mienne, vertueuse Alsacienne mollissante ! Prenons le temps de jouir, et la vraie jouissance est dans son différé !

Tiens, vieille vache ! On te l’a déjà pratiqué ce coup de mano solo à la Manuel de Plata ? Ça t’embarque, hein ! bougre de saucisse !

— Tu peux tout me dire, ma tendresse, susurré-je, d’abord parce que je suis fou de toi, ensuite parce que j’appartiens à la police ! Manquerais-tu de confiance en un homme qui te propose le machin que voilà ? Ferais-tu des cachotteries à celui qui, dans un instant, va te faire crier de plaisir si fort que je devrai te mettre l’oreiller sur la tête ?

— Non, non, j’ai confiance, fait-elle. J’ai complètement confiance.

Elle me parle pendant que je lui fais minette, mais j’ouvre grand ses jambons pour avoir une audition performante.

Nous nous déplaçons silencieusement dans la nuit brune, Gertrude, Mathias et moi. Le Rouquin s’est coiffé du slip noir de Rafaella pour ne pas flamboyer de la crinière au sein de l’obscuritance.

— C’est juste après le cimetière, nous annonce la bonne hôtesse, sur la hauteur où il y a des sapins.

Elle marche, me tenant par la main. Chère petite fille d’un demi-siècle, contente d’avoir été bellement sautée, comme si la chose, en dehors de la frénésie du moment, lui assurait des grâces à venir ! Ah ! vieilles gamines qui nous escortez, nous manipulez avec un sûr instinct légèrement démoniaque, comme vous m’attendrissez, exquises salopes !

Elle m’a tout bien expliqué tandis que je lui groumais la moniche, Gertrude. Etrange conversation, voire plus exactement, monologue, écouté au second degré.

Deux policiers qui se sont pointés chez elle, nuitamment, voici cinq semaines à peu près. Un Noir (elle savait pas que ça existait en France) et un gros malsonnant, charretier-né, franc-licheur, malpropre, mais si intimidant !

Ils lui ont présenté leurs brèmes professionnelles, plus un ordre de mission concernant la sécurité de l’Etat. Ils venaient réquisitionner la fermette délabrée qu’elle a héritée de ses grands-parents (elle a donné les terres à cultiver à un bouseux du coin). « Point stratégique », ont-ils prétendu, d’où ils comptaient établir une couverture de surveillance pour le centre anatomique. En somme, les surveillants des surveillants. Secret exigé, qu’autrement sinon, poursuites à la clé ! Mais, en revanche, prime de deux cent cinquante mille francs versés catch. Durée de la prise de possession : deux mois à peine. Mémère, tu voulais qu’elle réagisse comment ? Non, mais réponds ? L’Etat français qui lui demande ! Des officiers de police qui mènent les pourparlers ! Un dédommagement supérieur à ses bénéfs d’une année ! Elle a signé. Depuis lors, n’a plus entendu causer de rien. Souscrivant à ses engagements, elle a tu la chose et s’est abstenue d’aller se promener autour de son hoirie. D’ailleurs, son auberge la mobilise à temps complet.

A ma question : « Ces deux policiers étaient-ils seuls ? », sa réponse a été qu’oui, sans la moindre hésitance. Pas de dame, jeune ou vieille, belle ou fanée avec eux. Aucun Japonais obèse dans le circuit. L’opé fut des plus simples : obtention de son accord, remise de la fraîche en échange de laquelle elle a signé un reçu à en-tête du ministère de l’Intérieur, et puis les deux olibrius se sont enfoncés dans la nuit, non sans que le gros lui eût placé une main traînante au bustier et glissé à la sauvette un pouce dans le fion à travers sa robuste robe !

Nouveau mystère, plus épais que les autres, à verser au dossier !

Quelle motivation a déclenché mes deux gus pour qu’ils allassent négocier une si étrange affaire ?

Quand elle m’a vu réagir à ces révélations, elle s’est mise à paniquer. J’ai dû lui calmer le sensoriel d’un beau coup de lime, ce qui est toujours bien accueilli après la figure si appréciée de « la tête dans l’étau ».

Je voudrais pas m’attarder sur ces délices ravageuses qui ont malmené son sommier Picpus, mais je l’ai correctement servie, la mère. C’eût été une des frangines monégasques, j’eusse pas fait mieux ! C’est à ça que tu peux me situer pur démocrate. Ma pomme : modestes ou chichiteuses, sommelières ou filles à papa, bourrées d’heures de vol ou tombées de la dernière pluie, je les tire avec la même conscience, la même fougue ; partant de ce principe clé qu’à compter du moment où tu prends la responsabilité de tremper le biscuit, faut que t’annonces le grand jeu !

Après ma fantasia berbère, mon emplâtrage Tarass Boulba, mes brèves interruptions au clavecin à crinière, histoire de lui relancer l’extase, elle était à moi, comme le tricot de corps que tu viens de porter pendant un mois lors de ton voyage à pince au pôle Nord. Prête à me suivre au bout de l’enfer, si nécessaire. D’autant que je lui ai juré de venir passer quinze jours de vacances avec maman et Toinet, à Pâques ! Que je lui ai même promis d’amener du matériel de compétition : le nouveau vibromasseur danois, l’album des pafs depuis l’homme de Gros-Moignon jusqu’à Canuet, et aussi la corde de piano avec olive de plomb, une spécialité tombée en désuétude mais dont je demeure le Jean-Sébastien Bach.

Tu constates à quel point je continue de tout bien te dire, ligne à ligne, centimètre par centimètre ? Pénélope, ton Antonio, chérie ! Le récit urge ? Eh bien ! qu’il aille se gratter les couilles à l’arrivée, moi je suis scrupuleusement mon chemin ! Le « Pèlerin de la vérité », ils m’ont surnommé en haut lieu. Ils saluent mon courage, comme quoi je rebute devant rien. Prends tous les risques, pisse à toutes les raies et à contre-courant. Ecoute, je vais t’en déballer une heureuse, je garantis rien, c’est une impression, rien qu’une impression : je crois bien que je n’ai pas peur. Quand t’es prêt, t’as pas peur ! De nos jours, le mal s’aggrave parce que non seulement ils ont peur, mais parce que, surtout, ils ont peur d’avoir peur. Si tu disposes pas d’un minimum de résignation, t’es naze d’avance. A exister, le cul constamment offert, le sang te « descend » à la tête et te brouille l’esprit.

Mais je vais tout de même te ramener à ce chemin sans lune, bordé de buissons, que nous arpentons, Gertrude, Mathias et moi. Le Blondinet a récupéré grâce à un dix-neuvième coup qu’il est parvenu à tirer in extremis, alors qu’il se sentait mollusquer de la membrane. Il a prié fort au moment que son bistougnet recroquevillait, et le Seigneur qui sait tout, comprend tout, accorde tout, lui a permis une ultime petite crampette d’octogénaire à pile. Content, il va d’un pas de chasseur alpin (l’arme de mon papa, que j’embrasse la mémoire en passant).

Et puis, brusquement, voilà un ronflement de moteur abrupt. Une jeep se rue sur nous, à travers champs, et nous coince. J’ai à peine eu le temps de dégaufrer mon pote Tu-Tue. La tire met pleins phares et nous sommes comme sur la scène du Châtelet à l’époque où Louise Mariano nous chantait comme quoi cette connasse de Belle de Cadix voulait pas d’un amant, tchiquetiquetchique aïe yayaïe !

— Ne bougeons plus ! vocifère une voix dont je crois reconnaître le timbre non oblitéré.

Des hommes descendent et c’est Grantognon Lucien qui s’approche, entre deux vigoureux dont l’un tient un pistolet-mitrailleur et l’autre une matraque qui ferait les beaux soirs d’émeute d’un C.R.S. ou les belles nuits d’une vieille fille.

Ouf ! J’ai eu chaud.

— Vous ! commissaire ? il exclame. Et vous, madame Gertrude ! Mais où allez-vous est-ce ? Il est près de deux heures !

— Vous tombez à pic, Grantognon ! déclaré-je.

— Toujours, affirme-t-il, modeste. Nous sommes équipés de jumelles à infrarouge et mes hommes de veille vous ont repérés de loin.

— Accordez-moi deux secondes d’entretien privé, mon cher, et vous serez sur les fesses !

— Je suis plutôt généralement la plupart du temps sur celles des jolies femmes ! plaisante cet infiniment gland, perdu dans les galaxies.

Ils ont la radio à bord de leur tire, ce qui est la moindre des choses. En deux coups et demie les gros, il répercute mes instructions à ses archers ; bientôt, une petite armada silencieuse ne tarde pas de monter à la conquête de la colline où s’érige la fermette délabrée de ma tenancière.

La consigne est formelle : pas de coups de feu, car des hommes à nous se trouvent dans la place. Tout à la matraque et à la bombe soporifique ou paralysante.

— Tu peux retourner au lit, Gertrude, soupiré-je, car ce qui va suivre risquerait de perturber ton psychisme.

— Vous n’allez pas abîmer ma maison ? se soucie cette honnête commerçante pour qui, même une ruine constitue un capital.

— Nous ne toucherons pas à la prunelle de ses volets ! Sois tranquille.

Les effectifs sont d’une douzaine d’hommes, plus Mathias et bibi, de quoi usiner si on n’est pas trop branques. Seulement, dans ces cas d’attaque surprise nocturne, on finit vite par ne plus savoir qui est qui et par se marcher sur les pieds.

Je dispose deux hommes sur chaque face de la bicoque, ayant pour ordre d’empêcher toute fuite en grenadant les éventuels fuyards. Grantognon, le Rouillé, ma pomme et trois gusmen pas trop chétifs, on va perpétrer l’assaut proprement dit. Pour cela, je vais m’offrir un entretien privé avec la serrure, par l’intermédiaire de mon sésame qui est le plus doué des interprètes.

La nuit est noire à souhait. Au diable mon costard ! Je me mets à ramper en terrain merdeusement découvert. Y a plus d’animaux défécateurs à la ferme, mais le sol est boueux en cette saison. Pour me consoler du massacre de mon Cerruti, je me dis que Béru vaut bien une veste !

Au lieu de couper sur le terre-plein, je longe les bâtiments, la remise pour débuter. Et je suis étonné de voir que sa partie ouverte sur la cour a été fermée par une immense bâche.

Au passage, j’en soulève un pan pour filer un petit coup de périscope à l’intérieur. La ténèbre est telle que je dois utiliser mon stylo-torche. Surprise de taille ! Au-delà de la bâche, il y a un hélicoptère. Un beau zinc rouge vif, avec des parties chromées. Pas du moustique de marécage fait pour chasser le canard sauvage, mais un vrai engin de locomotion capable de transporter une demi-douzaine de passagers au moins. Décidément, il a bonne mine, Grantognon Lucien, avec ses services de sécurité, ses équipements à infrarouge, ses patrouilles surprise, ses soi-disant explorations minutieuses de la contrée jusqu’au moindre pissenlit !

L’équipe des Japs est parvenue à établir une tête de pont à mille mètres du centre et à se munir d’un superbe hélico dernier cri pour se trisser, une fois le coup perpétré !

Mais poursuivons !

Et me voici à la porte.

Sésame, ouvre-moi !

Fume !

Tu sais quoi ? Je t’y dis ?

A la place de la serrure, y a un trou ! Récent. Quelqu’un a fait péter le bonheur au moyen d’une bombe à ventouse nitroglycérinée (ni pas assez !). Ce qui veut dire que la porte n’est plus fermée mais simplement poussée !

« Oh ! oh ! me dis-je en aparté, bien que j’utilise peu cette langue, il vient de se passer des choses sacrément bizarroïdes dans ce rural délabré. L’odeur ! Chimique ! »

Je m’efface sur le côté, manière d’être protégé par le mur, et je pousse la porte.

Rien ne se passe, sinon une exhalaison âcre qui me donne envie de tousser.

D’un geste péremptoire, j’indique à mes équipiers qu’on a la voie libre.

Et c’est le rush ! Mais crois-moi, nous n’allons pas loin ! La casba est pleine de gaz neutralisant. Il stagne encore dans la pièce principale au centre de laquelle gisent trois personnes que j’ai le temps d’identifier avant de battre en retraite pour me mettre les éponges à l’abri.

Je viens de voir la sublime Manuella Dubois, Jérémie Blanc et, tiens-moi bien, pas que je saute par la fenêtre ou sur ta femme : le gros eunuque qui habitait, en compagnie de Riley, la villa de la Via Appia et que nous n’avons plus retrouvé dans le bungalow de la plage d’Ostie.

— La ferme vient d’être gazée ! m’indique avec force Grantognon Lucien.

— Merci du renseignement, réponds-je, j’ai tout de suite pigé, en vous voyant, que vous êtes le type d’homme à qui rien n’échappe.

— L’entraînement, explique le débile profond, soucieux de ne pas trop s’écarter des sentiers de la modestie.

On s’éloigne de la fâcheuse demeure pestiférée pour tenir conseil. J’explique à Grantrognon Lucien que le gisant noir est un homme à moi. A-t-il des masques qui permettraient d’aller le récupérer ?

Il m’assure chaleureusement que non. Il dispose seulement de gaz, ce qui est bien utile pour neutraliser les autres, mais qui ne vous permet pas de leur tenir la main pendant qu’ils sont out.

— Viens, Mathias ! On va aller récupérer Blanche-neige. Pour cela on doit s’emplir les soufflets ras bord et foncer. La mer Rouge est bourrée de pêcheurs capables de tenir trois minutes sous l’eau. Pour nous, une seule devrait suffire. Tu y es ?

Il opine.

Ensemble, on s’en flanque une hyper-goulée, on s’indique d’un bref signe de tête que notre Canadair est plein et on pénètre dans le logis.

Juste comme on empare le Noirpiot, Mathias par les tiges, moi par les endosses, une nouvelle bombe asphyxiante choit à côté de nous, produisant un souffle d’air qui fait lâcher prise au Rouillé. Il est génial, mais pas très costaud, l’albinos ; surtout quand il s’est écrémé les bourses dix-neuf fois d’affilée.

Tant pis, je hale Jérémie tout seul. Pas de la tarte, car il pèse ses cent soixante livres, toutes détaxes comprises, mon mâchuré.

Heureusement, chevaleresque, mercenaire jusqu’au bout des angles, Grantognon se précipite et m’aide.

On s’écarte de la demeure, lestés de mon inspecteur, que nous allons déposer avec douceur dans de hautes herbes dont nous saurons un peu plus tard (et M. Blanc davantage que nous) qu’elles sont des orties.

On a raison de dire que la fonction crée l’organe. Voilà qu’il prend la direction des opérations, le chef de la sécurité. L’action le dope. Il survolte en plein. Fume des naseaux, grogne, pète, ricane. Tu croirais un robot en folie qui a des ennuis avec son condensateur mouliné à fréquence équivoque.

Je tousse à pierre fendre, ou comme vache qui pisse, because la saloperie de gaz que, t’as beau te retenir, il se faufile par tes pores et orifices secondaires, le bougre, t’investit, peu ou prou.

J’ai l’impression que mes poumons partent en charpie dans la Lettre de la Nation. Un petit coup de crevance pris au passage et qui s’ajoute aux autres. A la longue, ça forme un tout définitif. Tu vois, après de telles équipées, je traverse chaque fois une période indécise, faite de sombre contentement et de désillusion accentuée. Je te cause toujours de mes parties de chicorne ou de trou du cul, jamais du « repos du guerrier ». Ça se vendrait pas. Te ferait bâiller. Alors je le garde pour m’man et moi. Notre jardin secret, tout petit comme une tombe. Dans ces moments postcritiques, je comprends que là est le vrai danger. Ça m’apparaît clairement que je suis un taureau plein de banderilles et de sang en geyser. Un brave taureau brave et fatigué. Qui sait qu’il va mourir au bout de la corrida parce qu’il en a compris les règles à mesure et fur qu’elle se déroulait. Un taureau brave qui lutte sans plus y croire, juste pour l’honneur d’être vaincu. Mais tout ça, ces lambeaux, si je te les proposais, tu me cracherais à la gueule et t’irais voir chez mes confrères si j’y suis plus !

Mais Grantognon, il est de la vraie race des vivants, lui. Alors, il pète-sèque :

— Bozon, bordel ! Allez me chercher l’aboyophone dans la jeep !

Un gus se précipite. Et pousse un cri de pingouin qui s’est laissé coincer les pattoches par le gel, sur la banquise.

Il zigzague et s’écroule, touché par une balle tirée d’on ne sait d’où.

Hé, ho ! Ça se gâte, comme disait le dentiste de Mathusalem ! Cette fois, c’est la guerre pour de bon !

Grantognon Lucien, il a la grosse crise de Parkinson ; ça confine au delirium des plus minces ! Il dansedesainguyte comme un polichinelle à ficelle, le noble nœud.

— Quoi ! On me flingue mes mecs ! Non mais, je rêve ! Faut qu’on va appeler du renfort. Laqueumaul ! Allez à la jeep et contactez la gendarmerie ! D’après quoi vous me ramenez mon aboyophone que ce pauvre con de Bozon n’aura pas été foutu d’aller chercher !

L’interpellé ne bronche pas.

— Mais, chef ! qu’il bêloche, le nouveau désigné.

— Mais quoi, bordel, Laqueumaul ?

— Ils tirent, chef !

— Vous croyez que je ne le sais pas ou que je l’ignore ? C’est bien parce qu’ils tirent qu’il faut mettre le dispositif en place !

— Ils viennent déjà d’abattre Bozon, chef !

— C’est pourquoi je vous envoye en ses lieux et place ! D’abord, n’exagérons pas ; ils lui ont simplement tiré dans les jambes : regardez-le, ce con, il rampe vers nous ! Au lieu d’aller chercher l’aboyophone ! Bon, vous ne voulez pas y aller, Laqueumaul ?

— Eh bien, je préfère pas, chef !

— Enculé de couard de merde ! Je vous licencie ! Filez tout de suite d’ici et allez préparer vos bagages, je veux plus vous retrouver au centre à mon retour.

Il se campe, les mains sur les hanches.

— Qui veut remplir la mission dont je viens de confier à ces deux poltrons ? Personne ? Tout le monde est licencié pour faute professionnelle grave. Et vous pourrez toujours me faire chier avec vos syndicats et autres prud’hommes de mes fesses : je vous traînerai en correctionnelle, moi, mes pleutres ! Bande de capons ! J’ai des témoins ! Et quels ! Un commissaire ! Un officier de police !

— Pourquoi vous ne donnez pas l’exemple en y allant vous-même, chef ? suggère une voix dans la nuit.

Ils sont fumiers, les subalternes quand leurs supérieurs les malmènent. Tu peux faire chier le général, mais gaffe-toi toujours de la troupe, l’aminche ! Tu sais pourquoi ? Le général, il a les étoiles, le savoir-faire-la-guerre, l’autorité, tout ça, d’accord. La troupe, elle n’a qu’une chose, mais essentielle : le nombre ! Tu peux montrer ton cul à l’autorité, pas au nombre !

Grantognon se cabre.

— C’est un sous-entendu ? demande-t-il.

Et puis, comprenant que son prestige est sur le point de se transformer en papier chiotte usagé, il fonce.

Là, tu réalises qu’elle lui est utile, sa formation de mercenaire. Il aurait fait Saint-Cyr, c’est pas avec son casoar qu’il parviendrait à l’exploit, Grandunœud. Tu verrais la manière qu’il se déplace ! Un poème ! Epique ! Et collégramme ! Kangourou lancé à fond de vibure ! Des bonds terribles, imprévisibles : gauche, droite, droite, encore, droite, devant, gauche, devant, gauche, devant, droite, droite. Disparu.

Quelques balles ont sifflé. En vain.

Je me mets à compter.

Sur lui, d’abord. Puis mentalement. Zéro zéro un ! Zéro zéro deux, etc.

Quand j’atteins cent soixante-quatre secondes, un ronflement retentit. C’est la jeep, tous feux éteints, que Grantognon Lucien apporte jusqu’à l’entrée de la masure, l’auvent la protégeant des éventuels tirs plongeants. Il a piloté cette chignole comme il a mené sa course pour l’aller chercher : en louvoyant à l’extrême.

Lucien en saute et se plaque au mur. Il tient le parlophone devant sa bouche.

— Ecoutez-moi bien, bande d’enfoirés de mes deux ! Ici les services de sécurité de la centrale atomique de Fleisch-Barbaque. C’est le chef suprême qui vous cause. Vous êtes cernés et des renforts de gendarmerie vont arriver. Je vous conseille de vous rendre car c’est râpé pour vous ! Si vous ne vous rendez pas, j’arrose ma jeep d’essence et la lance en flammes contre cette putain de bicoque. Vous cramerez comme du bois sec, et ça m’amusera beaucoup car j’adore l’odeur des couilles grillées. Je vous accorde dix secondes pour vous décider. Un, deux, trois, quatre, cinq et cinq qui font dix ! Terminé !

Moi, depuis un moment, je suis simple spectateur. Toujours crachant, toussant et égrotant, j’assiste aux prouesses de Grantognon avec intérêt. C’est un vrai chicorneur de naissance, le bougre ! Cette fois, ses hommes ne songent plus à le provoquer. Il les a domptés et la prochaine fois, ils accepteront peut-être de crever sur son ordre.

Rapide, précis, Grantognon dégage le jerricane d’essence fixé à l’arrière de la jeep. Il va mettre sa menace à exécution.

Je lui biche le poignet au moment où il ouvre le bouchon du récipient.

— Hé ! pas de blague, chef ! lui chuchoté-je. Il n’y a pas que des terroristes dans cette maison ; des innocents s’y trouvent également, dont l’un est mon meilleur ami !

Je vois luire son regard enfolé par l’action. C’est une mèche allumée, Grantognon, il va exploser.

— Rien à branler de votre pékin, hurle-t-il. Je veux leur peau ! Et si ça se trouve, ils l’ont déjà refroidi. Déjà le négro paraît plus très vivant ! J’ai vu des rats crevés beaucoup plus frétillants que ce gorille !

Il arrose son véhicule avec le contenu du jerricane.

Alors moi, que veux-tu : Béru avant tout, non ? Le crochet que je lui place à l’extrémité du menton coucherait la colonne Vendôme.

Grantognon, malgré son entraînement, n’a pas davantage de résistance que la colonne Vendôme, autant peut-être, mais pas plus ! Il s’écroule drôlement, sans lâcher son bidon, le dos appuyé à la maison.

A la maison d’où, sans crier gare, sortent trois personnages dont les mains sont nouées derrière (ou devant, après tout ?) la nuque.

Ils nous prennent de court, franchement. Des forbans de cette qualité, tu leur cries de se rendre, pas une seconde tu t’attends à ce qu’ils obtempèrent. Tu agis par routine, parce que le droit, nani nanère. Mais les voir débouler, à la queue lolotte, c’est sidérant. Et d’autant plus impressionnant qu’ils portent un masque pour se protéger des gaz mesquins qu’ils répandent.

Le premier vient droit à moi.

— Hello, commissaire ! il me lance à travers son groin artificiel.

Il a l’accent anglais, ou qui sait, allemand ? Voire américain, peut-être ?

Je lui arrache son masque. Le visage qui m’apparaît alors dans la pénombre n’est pas antipathique. Traits énergiques, regard d’acier, peau brunie par une hérédité ibérico-machin.

Moi, un sacré bouillonnement s’opère dans ma pensarde. Le gros tumulte des cellules ! La matière grise portée à ébullition. Mon intelligence emballée. Une cataracte d’images. Un déferlement de pensées ! Pêle-mêle, mais, mon sub, extraordinaire d’efficacité, replace chaque idée dans son contexte, comme on dit volontiers de nos jours (où l’on dit tant de conneries inutiles, sentencieuses, techniques et foiridondantes).

Ce qui me donne l’ouverture, c’est la présence de celui que j’ai baptisé « l’Eunuque H. Il est la clé de voûte de mes déductions. Je pense : Rome, les agents de la C.I.A. traquaient Riley à la villa « La Casseta ». Ils avaient pour mission de l’abattre coûte que coûte et ils y sont parvenus à mes nez et barbe. Seulement, ils s’intéressaient également au sort de mon pote. Pendant que nous opérions une opération d’intimidation (qui devait mal tourner pour Riley) à la villa, l’un d’eux qui nous avait filochés, est entré dans le bungalow d’Ostie et a récupéré le poussah immonde, comme nous l’avions envisagé.

Par la suite, ils l’ont fait parler et l’affreux castrat qui en savait plus long que je ne le supposais, les a guidés jusqu’à Fleisch-Barbaque. Quel grand con fus-je de ne pas l’avoir interrogé moi-même quand je me suis heurté au mutisme du truand ! Je me serais épargné bien des affres, des errements, des questions et des transes. Et j’aurais épargné sans doute, de surcroît, la vie de Riley ; encore que je ne le pleure pas démesurément.

— Bonté divine ! m’écrié-je en anglais bienséant, ne seriez-vous pas les gars de la C.I.A. en provenance de Rome ?

— Exact, commissaire !

Les deux autres se démasquent à leur tour. Les hommes de Grantognon sont béats devant la tournure des événements. Voilà trente broquillettes à peine, c’était Verdun, Fort Chabrol, El-Alamein dans la fermette de la mère Gertrude. Et voilà qu’on se met à copiner, les investisseurs et moi !

Grantognon, qui récupère, dégaine sa rapière des nuits de gala et bieurle comme cent gorets égorgés, comme quoi il va descendre tout ça ! Transformer ces salopards en passoire, harmonica, gruyère, vieux contrat de mariage, chaussettes de cantonnier, et autres objets comportant une foultitude de trous.

Avant qu’il n’ait pu dégager son flingue, je le rectifie d’un shoot puissant, encore au menton. Mais cette fois, ça craque comme un ponton du génie sous le passage des chars lourds. Il ferme sa foutue gueule d’incomplet cérébral et nous laisse converser.

Le chef du commando de la C.I.A. se nomme Henrique Buenodias. Il…

J’interromps ses confidences :

— Momente, Henrique ! Qui se trouve encore à l’intérieur de cette bicoque ?

— Une vieille gonzesse, trois gros types dont deux sont asiatiques, et un ingénieur bulgare fiché chez nous, car il est l’un des cerveaux de l’organisation terroriste du Figne-Dé, l’une des plus agissantes du monde.

— Le gaz que vous avez employé est mortel ?

— Une trop longue et trop forte inhalation n’est pas à conseiller, avoue-t-il.

— Putain, remettez vos masques et foncez me chercher le gros type qui n’est pas jap ! S’il est clamsé, je ne vous le pardonnerai jamais ! Vous devez bien posséder un antidote en cas de pépin, organisés comme vous l’êtes ?

— En effet !

— Grouillez-vous, et pendant que vous y serez, évacuez également la grand-mère ! Elle peut encore servir. Quand ça ne baise plus, ça tricote, ces vieux machins-là !

MISE A JOUR

Le nouveau planton du Vieux, c’est pile le contraire du regretté Poilala. Pas corsico le moindre, plutôt tourangeau. Jeune, gras, rose, empoté de partout, empâté d’ailleurs, bègue de trop de timidité, le cheveu plat avec raie basse sur le côté (lequel ? j’ai pas remarqué). Le regard clair des cons gentils, les lèvres charnues des cons bouffeurs, les mains potelées des cons malbaisants. Cela dit, impec dans sa tenue. Amidonné, brossé, cravaté, une odeur d’after shave tenace parce que de mauvaise qualité, il a un tic que je retapisse d’emblée : il se gratte les claouis en t’écoutant et le trou du cul en te parlant (autres manifestations d’une hypertimidité congénitale).

En m’apercevant, il se dresse derrière son burlingue et me militairement salue. Tiens, il a déjà du bide. Son boulot sédentaire ne va pas arranger sa ligne.

— Le Vieux m’attend ! dis-je en passant devant lui.

Et je suis déjà à la double lourde capitonnée de cuir fendillé quand il couaque d’un ton désespéré :

— Un instant, monsieur le commissaire ! M. le directeur n’est pas seul !

La suite, s’il en existe une, se perd dans les échos de l’antichambre.

Moi, l’Avantageux, bardé de succès, glorieux jusque sous les bras, de pénétrer dans le saint des saints. Et pour découvrir quoi ? Rassure-toi, je ne te le cèlerai pas puisque tout est compris dans l’achat du présent ouvrage : les dégueulasseries comme les coups de théâtre, les calembours comme les coups de queue, les pensées profondes comme le poil à gratter. Ça fait lurette qu’on a opté pour le forfait, mon éditeur et moi. C’est plus avantageux pour tout le monde. Ça n’augmente pas notre marge bénéficiaire, note bien, mais on s’y retrouve question prix de revient et l’acheteur ne craint pas de mauvaises surprises. J’ai des confrères que je tairai les noms, t’es obligé de terminer leurs books à la main. T’ajoutes ton propre humour si tu as besoin de rire, tu décodes à l’ordinateur si tu veux comprendre, tu mets toi-même les verbes au subjonctif (qu’ils en sont incapables, ces gueux), tu écris à la main les renvois en bas de page et t’inscris tes pensées à toi sur les pages de garde et de faux titre.

Donc, compte tenu de ce que t’as droit à tout, je t’informe que je trouve le grand Achille occupé à cacheter une donzelle qu’il me semble connaître, bien qu’elle se trouve à l’envers.

Le dirluche, ça l’investit complet, la minouche tyrolienne ! Paraît qu’il ne fait plus que ça, entre deux conférences, le Tondu. Au point qu’il s’est équipé pour groumer les dames à l’aise. Il les perpètre à son bureau. On a vissé des repose-pieds sur les accoudoirs de son fauteuil, le boss. Son sous-main en cuir de Cordoba a été remplacé par un autre, rembourré, qui, une fois ouvert, constitue un matelas relativement amortisseur. De plus, il s’est offert un coussin de velours, un peu anachronique, sur le cuir de son siège, mais qui constitue un oreiller des plus doux le cas échéant (et il échoit souvent).

L’équipement n’est jamais à négliger, que tu gravisses l’Annapurna (8078 m) ou que tu dégustes la cressonnière d’une sœur.

Donc, il est à l’œuvre, perdu dans ces abysses délectables, clapant vite et clapant fort (les paysans de son âge, eux, produisent ce bruit en bouffant leur soupe). Quel appétit ! Ma petite copine Betty Nelson, car c’est elle l’heureuse bénéficiaire de ces prouesses caméléones, en est chavirée. Je ne sais si c’est par plaisir ou politesse qu’elle manifeste avec bruyance, mais elle pousse de très aimables cris, fouailleurs, je trouve, de ceux qui t’éperonnent le désir et lancent un grappin par-dessus le mur de la réalité. Tu montes, tu montes, ta bitoune aussi, comme l’écureuil escalade les aubes de sa roue. Pour pouvoir t’élever, tu fonces, t’arrives, à force de vélocité, à vaincre, un bref instant, l’inertie de la roue ; mais c’est pour basculer lamentablement de l’autre côté et t’écrouler au fond de ta cage. Personne ne quitte jamais sa cage, sinon les poètes ; mais les autres affirment qu’ils ne la quittent pas, si bien qu’ils restent tout de même prisonniers d’une hallucination collective.

Si tu as du mal à suivre ce que j’explique là, ça ne fait rien, achète le dernier prix Goncourt et de l’Aspirine.

Donc, Pépère broute Betty. Betty exprime en onomatopées franco-britanniques qu’elle aime very well beaucoup et que must quickly, chéri, je vous please !

Moi, la discrétion faite tome (de Savoie), je prends place dans le fauteuil vis-à-vis du bureau pour assister au déroulement de la cérémonie du sacre. Surtout je ne voudrais pas déranger. Y a des moments, le sensoriel devient fragilos comme verre filé. T’éternues trop fort et il éclate.

Pendant qu’Achille accomplit, je me dis que les meilleurs bouffeurs, ce sont les vioques, because la langue, c’est la virilité du vieillard, et qu’il consécute des méfesses de l’âge, un accroissement de l’aptitude à faire minette. Le jeune con viril, lui, il bouffe comme un sot, n’ayant qu’une idée en tronche : se débarrasser au plus vite du mandrin qui l’encombre en le plantant dans le porte-parapluies de la dame.

Tout cela dit, exprimé, sous-titré, tourné en couleurs naturelles, je sais que je vais à nouveau déclencher une rafale d’indignations chez quelques chagrins, mais on ne fait pas d’hommes laids sans caser des nœuds, et plus j’indignerai, plus je me rapprocherai du but. Moi, j’écris des livres sonorisés. T’as déjà des bagnoles qui te grondent si t’as mal fermé la lourde, des balances qui t’annoncent que t’as pris du poids, des pendules qui disent l’heure, etc. L’homme a inventé l’objet qui parle pour se sentir moins seul dans la vie. Moi, j’ai créé le livre qui pète ! Le livre qui rote ; le livre qui ronfle ou qui crie au secours ! Qu’on se sente moins seulabre en le bouquinant. Ça veut dire que mon polar existe, tu saisis ? Qu’il a bouffé des haricots. Mais y a pas que les flatulences. Parfois, mon book, il exclame : « Seigneur ! », indiquer qu’il croise en Dieu dans les parages, le long des côtes agnostiques. Je fais du cabotage spirituel. Et quand je débouche à l’estuaire d’un beau cul, je jette l’ancre, le foutre, ma gourme et mes principes.

Ah ! l’ami… Si tu me comprends, je t’aime de bonheur. Et si tu ne me comprends pas, je t’aime de tristesse.

Betty cesse de caviarder son texte de mots français pour ne plus pâmer qu’en anglais ! Et pourtant, c’est pas un dialecte fait pour prendre son panard, t’admets ?

Messire le Dabuche la poursuit encore, par galanterie, surtout jamais risquer la panne « sèche » du fait d’une méprise. Il court sur son erre, quoi ! Un vieux paquebot comme cézigue, avant de stopper, lui faut du temps. Elle le regimbe à deux mains, mais glisse sur sa calvitie absolue. L’Achille, il offre pas de prises. D’autant qu’il a de toutes petites oreilles bien plaquées.

Mais bon, l’ordre revient, c’est-à-dire la morosité de la vie courante.

Il se dresse pour regarder sa partenaire, quêtant un remerciement, une appréciation flatteuse.

Elle le comble d’un terme cher aux Anglo-Saxons, lesquels manquent tellement de conversation qu’ils en usent à chaque phrase.

— Fantastic !

— Merci ! s’émeut Pépère.

Il se tamponne les lèvres de sa pochette en soie, tranquille comme Baptiste.

M’aperçoit !

— Oh ! vous étiez là, mon garçon. Qu’en dites-vous ?

— Epoustouflant, monsieur le directeur ! Une telle virilité défie l’entendement.

— Oh ! Tony ! gazouille Betty en quittant le bureau. Quelle joie ! Je me faisais tellement de soucis à votre sujet que je suis venue voir votre cher directeur pour essayer d’obtenir de vos nouvelles.

— Il ne pouvait pas vous en donner de meilleures, mon cœur. Remettez votre adorable slip, je vais vous raconter tout cela !

Je prends un ton de compteur à gaz d’autrefois. Genre ceux qui te narraient les Milunuits, avec les quarante violeurs qui l’ont eu dans l’Alibaba, Aladin et sa wonderful Wonder, et autres merveilles à faire mouiller les jeunes filles lympathiques.

— Cette affaire a commencé voici plusieurs mois, au Brésil, dans les environs de Brasilia, pour être précis, où s’étaient réfugiés un savant russe dissident, le professeur Kasetapine de la faculté de Kiev, et sa femme Pedovna Chopplamoa qui était en outre son assistante. Le couple avait inventé un rayon laser à haute performance destiné à provoquer des fissures dans les turbo végétateurs connexes des centrales nucléaires. Il avait avant de fuir la Russie expérimenté son invention à Tchernobyl, et le monde entier a connu les résultats. Le groupe terroriste auquel appartenaient la belle N’Gruyer Râ Pé (alias Manuella Dubois) et les deux monstres japonais ont chargé un dangereux gangster Terry Star (alias Edward Riley), de s’approprier le terrible laser. Riley a mobilisé son équipe, usé de grands moyens et il est parvenu à ses fins.

— Vous racontez divinement bien, Tony chéri ! me gazouille Betty.

— Merci, mon cœur.

Le Dabe marque une certaine humeur.

— Tout cela, je le savais plus ou moins, assure-t-il, avec son impudence habituelle de grand chef régnant.

— Je n’en doute pas, monsieur le directeur, d’ailleurs, tout ce que j’ai cru vous révéler, depuis que j’ai l’honneur de servir sous vos ordres, vous le connaissiez déjà.

Il branle son chef fourbi à la cire à meubles dont les antiquaires usent pour donner de l’âge à ce qui n’en a pas suffisamment.

— Mais que cela ne vous empêche pas de poursuivre, mon bon.

— Peut-être préféreriez-vous narrer à ma place, monsieur le directeur, votre verbe est beaucoup plus chatoyant que le mien. Vous êtes Montaigne, je ne suis que San-Antonio.

Il me virgule quelques nobles pichenettes.

— Puisque vous avez commencé, poursuivez !

Force m’étant, je reprends :

— Les terroristes avaient décidé d’utiliser le laser kasetapinien contre la toute nouvelle centrale nucléaire de Fleisch-Barbaque. Maintenant, pour que vous puissiez comprendre la suite, — je dis cela pour vous, Betty, car monsieur le directeur sait tout cela, lui —, je dois vous fournir quelques indications sur l’invention du professeur Kasetapine. Elle se présente sous la forme d’un petit canon métallique dont l’extrémité du tube comporterait une espèce de couple parabolique néfaste à incidence monothéiste. L’ensemble pèse 252 kilos. La manœuvre de cette arme est la suivante. On calcule le point de fission para-féculente et l’on braque le strurum lacté dans la direction souhaitée. Ensuite de quoi, on enclenche l’action du laser à l’aide d’un bouton de commande à distance assez semblable à ceux qui permettent de manœuvrer un poste de télé. Le lanceur entre aussitôt en action. Sa durée de mise à feu, si je puis employer cette formule, est de vingt secondes. L’arme est alors opérationnelle et petafine la matière visée par caracolance soutanée. Elle agit durant quinze secondes. Deux graves inconvénients à signaler. Primo, le laser kasetapinien est dangereux pour l’organisme dans un rayon de cent mètres, ce qui implique la nécessité d’un déclencheur à distance. Secundo, quand il foudroie l’objectif, il émet une lueur dont l’éclat est comparable à celui du soleil, ce qui le rend plus que repérable, vous vous en doutez.

« Le cerveau de la bande a alors trouvé une solution pour escamoter l’engin tout de suite après son utilisation. Il a fait creuser une fosse dans la région de Fleisch-Barbaque, divisée en deux parties par une paroi de plomb. Un trou a été percé dans ladite paroi pour laisser passer le bras d’une bascule. Trou calfeutré par un produit isolant souple. A chaque extrémité de cette bascule que l’on pourrait comparer à celle dont se servent les acrobastes de cirque pour leurs voltiges, se trouve un plateau. Sur l’un des deux est fixé le “canon lanceur”, vous me suivez ? »

— Je vous précède ! déclare le Vieux avec un grand sourire fat de birbe déliquescent.

— Bravo, patron ! Sur le second plateau prennent place les deux sumos japonais venant d’ingurgiter chacun deux litres d’eau, ce qui leur permet de peser ensemble 255 kilos, soit trois kilos de plus que le lanceur. Que se passe-t-il alors ?

— Ne dites rien, je continue ! aboie Achille langue de velours. Le canon grimpe et sort de la fosse !

— Raisonnement étincelant, patron ! Quel enquêteur vous auriez fait, si vous n’aviez pas été directeur ! Oui, le canon sort. Il est alors armé. Vingt secondes de chauffe ! Puis il se met à étinceler et à détruire pendant quinze autres secondes. Alors, les deux Japonais, sauf le respect que je vous dois, monsieur le directeur, ainsi qu’à vous, chère Betty Nelson, se mettent à uriner. Ils parviennent, en un temps record, à perdre au moins trois kilos, dès lors, ils sont plus légers que l’arme. Cette dernière s’enfonce et les deux Japs refont surface.

« Avant qu’ils ne soient hors de la fosse, on a déjà fait coulisser par-dessus le canon, un couvercle plombé recouvert de terre. Les Japs s’évacuent. Leur partie de fosse est escamotée à son tour. Ni vu, ni connu ! »

— Génial ! s’écrie Betty en anglais !

Je reprends la main courante pour les guider jusqu’à la sortie du présent ouvrage, lequel, pardon, merde, plus formidable que lui, tu meurs et j’entre dans les ordres !

— Il y a deux mois, ces gredins avaient préparé leur petite affaire en plein champ, en effectuant les travaux sous le couvert de l’Electricité de France. Et puis la mise en service du centre nucléaire dut être reportée sine die, et ils durent évacuer le terrain, car ils se seraient fait repérer par les services de sécurité en poireautant sur place. En voulant les surveiller, je leur fournis la solution de rechange : Blanc et Bérurier. Ils eurent tôt fait de les démasquer et ils résolurent de s’en servir. Savez-vous pourquoi, patron ?

— Cette bonne blague ! Evidemment que je le sais ! Vous me prenez pour un zozo, mon garçon ? Je suis votre supérieur, gamin ! Et il y a fatalement une raison à cela, hmmm ? Hein, hmmm ?

— Alors, je vous la laisse expliquer à Mlle bientôt Zouzou, boss !

Et c’est là qu’il est unique en son genre, l’Achille. Là qu’il m’aura toujours. Tu sais quoi ? Il déballe tranquillos la bonne raison. Déduction rapide ? Télépathie ? Je crois qu’à un certain moment, quand je raconte, il finit par lire dans mes pensées, ce vieux bonze bricolé.

— Parce que la fille N’Gruyer Râ Pé est dotée d’un pouvoir d’envoûtement qu’elle a appris dans les îles Patatra, mon bon. Elle a fanatisé vos deux nigauds en un tourne-pot ou en deux coups de cuiller à main !

— En effet, papa trontron…

— Ils sont devenus ses deux zélés. Obéissants ! Dévoués jusqu’à la mort. Ils ont accompli tout ce qu’elle leur a ordonné de faire ! Ils ont réquisitionné cette maison abandonnée de l’aubergiste où la bande a pu accomplir son sale travail à l’abri des curieux et sans risques !

— Exact, boboss…

— Bien sûr, exact.

— Ils ont amené un hélico en pièces détachées et l’ont remonté dans le hangar, prêt à s’envoler pour l’Allemagne, leur coup fait, car ils tenaient à fuir rapidement le désastre…

— Je sais, je sais, s’énerve-t-il.

Bon, puisqu’il sait tout, je la ferme. A lui de tirer les marrons. De faire le glorieux. De remettre à notre gouvernement, le canon Kasetapine que nous avons déniché dans le jardin en friche jouxtant la fermette de Gertrude.

— Où en sont nos hommes au point de la santé ?

— Côté gaz, ça va : ils ne s’en tirent pas trop mal ; mais les effets de l’envoûtement ne se dissipent pas. Le professeur Cibouloche, de la faculté de psychiatrie anale tente électrochoc sur électrochoc sans arriver à les arracher à leur torpeur hébétée. Celle qui les a plongés dans cet état ne pouvant plus les en sortir, étant décédée d’un arrêt du cœur, je pense que je vais faire appel à Ramadé, l’épouse sénégalaise de Jérémie Blanc. Son père était sorcier dans leur village, et comme vous avez pu le lire dans Le casse de l’oncle Tom, mon précédent chef-d’œuvre, monsieur le directeur, elle pratique certaines thérapeutiques mystérieuses qui…

Il m’interrompt :

— Foutaises, mon bon ! Foutaises. Maintenant, soyez gentil, j’aimerais faire l’amour de nouveau à cette merveilleuse créature d’Outre-Manche ; me croiriez-vous si je vous disais qu’elle a un goût de violette ?

— Oui, monsieur le directeur, je vous croirai, réponds-je ; car, cela, moi je le savais aussi !

Et je sors pendant qu’il rouvre son sous-main matelassé.

TOUT LE MONDE EN SCÈNE POUR LE FINAL

Il m’est masqué par la grande ombre de Berthe penchée sur son chevet comme une baleine sur le lit de son époux venant de se faire éperonner mochement en tournant un riz-mec de Moby Dick.

Elle lui parle. Elle dit, comme ça, en termes empreints de sérénité, mais où l’on sent se coaguler une grandiose irritation :

— Si t’es revenu pour foirer dans l’ sirop, Sandre, vraiment, c’tait pas la peine ! Juste au moment qu’ not’ avocat allait m’obtiendre un fort dédommagement. Y s’ serait agi de plusieurs dizaines de millions. Du coup, on s’ serait eu mis ensemble pour de bon, Alfred et moi, d’puis le temps qu’ ça couve, les deux. Av’c l’argent, j’eusse acheté un appartement à mon nom dans un immeub’. S’lement, à présent qu’ t’es là, ceinture ! Les indemnisances me passent sous l’ nez. Et tout c’ que je vais avoir droit, c’t’un gros con gâteux qui n’ sait même plus reconnaît’ un verre de vin blanc d’un verre d’ beaujolais ! L’eguesistence est dure pour moi, Sandre. J’ai un enfant à élever. Presque veuve, ça va pas êt’ d’ la tarte ! Est-ce tu peux piger ça, dans ta pauv’ tronche sinistrée ?

« Ç’aurait eût été mieux que tu mourrirasses, j’ te le dis franch’ment, sans vouloir te peiner. Mais ce dont j’ tiens, maintenant, c’est de divorcer, Gros. J’ sus t’encore jeune et belle. Dans tout l’épanouissage de mon âge et faut qu’ je profiterole pour refaire ma vie. Toi, pour pousser ta p’tite voiture ou te préparer ta bouillie, tu trouveras toujours quéqu’un d’ bienveillant, telle Maâme Létronsec, not’ voisine du dessus qui passe ses dimanches dans les hôpitals à laver les pinceaux des vieillards âgés. Tu vas plus avoir b’soin d’ beaucoup, Sandre, dans l’état dont tu t’ trouves, mon pauv’ bonhomme. J’ te laisserai tout d’ même le lit, la table de la cuisine et une chaise, plus ton linge personnel ; tu m’ suis, Sandre ? »

— Moui moui, bavoche le Gravos, totalement à la masse.

Il enchaîne avec une phrase peu audible et qu’elle lui demande de répéter.

Ça donne à peu près :

— Chut corps léche cheveux hagarde p’tit.

Elle conjecture, reste dans le flou.

— Redis voir plus lentement, j’ te prille, Sandre ?

Il répète. Elle est tout de même douée car elle pige dans un éclair :

— Tu es d’accord, mais tu veux la garde du petit ?

— Moui, moui. — Mais mon pauv’ malheureux, t’es pas en état d’ l’élever, c’t’enfant !

— Confit raie Amsterdam fée ici, bredouille le cher Gros.

— Tu le confieras à Mme Félicie ?

S’apercevant de ma présence à son côté, la douce maman d’Apollon-Jules m’interroge du regard et de la voix :

— Vous croivez qu’elle consentirerait à l’élever, Antoine, vot’ chère maman ?

— Il est déjà à la maison, ma bonne dame. Et il semblerait qu’il y soit heureux.

— J’ veux pas êt’ plus catholique qu’ l’ pape, soupire l’Ogresse. Si ça peut le rend’ heureux, Béru, je contrariererais jamais sa volonté. C’t’enfant, y s’accrochera à lui, Sandre. Ça l’aidera à surmonter, tandis qu’ moi, pour m’aider à viv’, j’ai la vie, n’est-ce pas, Antoine ? J’ dis pas qu’ mon cœur d’ mère soye à la fête. Y saigne, ça je voudrais qu’ vous l’ vissiez, Antoine. Mais si on se sacrifiererait pas pour l’homme en détresse, on s’rait moins qu’ des animaux. Bon, j’ sus d’accord, Sandre : tu peux l’ garder, c’ chérubin, d’autant qu’avec ma vie active il est entravant. Alors t’es consentant pour un divorce à l’amiab’ comme quoi je garde tout, tout sauf l’enfant, plus une pension alimenteuse ? Tu l’ dis d’vant un commissaire de police, Sandre, t’en es conscient ? Un bon divorce, tu sais, ça n’empêche pas les grands sentiments. J’ te conserv’rai toujours mon culte, comme du temps où tu m’as filé ma première troussée dans la cave à m’sieur Hippolyte, mon patron. Bon, je cours chez l’avocat.

Elle dépose un baiser sur le front de celui qui demeure encore son époux. Me fait un « gouzi gouzi » à distance de ces cinq francforts et se taille.

Un silence. Je prends la place de l’Odieuse près du lit pour contempler le cher gros Béru.

Il est immobile, les yeux ouverts sur le plafond blanc où s’étirent des ombres étranges venues d’ailleurs. Il respire calmement.

— Elle s’est barrée, t’es sûr, l’ grand ?

Sa voix ! Sa chère belle et noble voix, grasse comme une marenne triple zéro !

Se peut-il que ?… Qu’il ait feint ?

— Oui, mon pote. Encore un prodige à Ramadé. Elle m’a enfoncé un doigt dans le cul, un aut’ dans la bouche, elle a dit des mots cannibalistiques, ensute elle a changé l’emplacement des deux doigts en question. Là, elle a crié très fort dans son jargon nègre noir. Le fripon d’ démon qui me vadrouillait dans le cigare a pris les jetons et m’a laissé quimper. A présent, j’ sus t’en pleine bourre, mon drôle.

— Mais, pourquoi as-tu laissé croire à Berthe que ?…

— Pour voir sa rédaction. J’étais certain qu’elle régirait commak, la fumière de salopiote ! Moi, c’ divorce, c’est la grosse aubaine : j’ vais pouvoir marier Antonella Roubignoli et d’venir marquis d’ ce fait. J’ veux pas m’ pousser du col mais j’ai toujours pensé qu’ j’étais fait pour êt’ nob’. Elle a plein de palais partout : j’ vous inviterai, l’équipe. On va baptiser Apollon-Jules et c’est elle qui s’ra marraine, elle eguesige.

— Mais il l’est déjà baptisé, balbutié-je, même que c’est ma mère la marraine et Pinaud le…

Le Gros se met sur son séant.

— Attention, Sana, murmure-t-il, attention, gardons la tête froide. Apollon-Jules a été baptisé en France ! Il ne l’a jamais été en Italie. Y a aucune raison qu’il soye catholique en France et pas en Italie, là qu’habite le Saint-Père, en sus !

Je vais pour commencer une grande conversation théologique quand un bruit s’opère dans la salle de bains.

— Fais pas attention, soupire le Gros : c’est Mathias av’c sa souris napolitaine. Y sont v’nus me passer un bonjour, mais la digue du fion les a bichés et y m’ont d’mandé la permission d’aller limer dans la baignoire. C’tait pas concevab’ qu’ j’ refusasse, t’es bien d’accord ?

Je suis d’accord.

FIN