/ Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le Commissaire San-Antonio

Du sirop pour les guêpes

Frédéric Dard

Vacances peinardes sur la Côte… Boîte de nuit dans la pinède… Une frangine de vingt berges dans mes bras… Et voila que ça démarre… Un ancien pote à moi vient se faire rectifier à mon nez et à ma barbe… Un Bérurier beurré qui se radine… Un nouveau meurtre… Finie ma belle tranquillité… Décidément, j'attire l'embrouille comme le sirop attire les guêpes !

San-Antonio

Du sirop pour les guêpes

Les personnages de ce récit ne sont que les fruits — savoureux — de mon extraordinaire imagination. Vu ?

S.-A.

A mon cher Albert PRÉJEAN

En toute amitié

S.-A.

PREMIÈRE PARTIE

AVIS AUX AMATEURS

CHAPITRE PREMIER

COMME QUOI ON PEUT SE TROMPER !

A première vue je l’ai prise pour un Martien (à cause de sa combinaison en matière plastique) ; à deuxième vue je l’ai prise pour une Martienne (à cause de sa plastique tout court) ; à troisième vue enfin je l’ai prise pour ce qu’elle était vraiment, c’est-à-dire pour une ravissante souris, bien sous tous les rapports, et affublée d’une tenue pour la pêche sous-marine.

Elle luisait au soleil comme l’intelligence d’un gardien de la paix à un carrefour. Elle portait des palmes peu académiques qui accentuaient son côté sirène, et des lunettes caoutchoutées pareilles à des hublots de bathyscaphe. Elle marchait sur la plage dorée de Golfe-Juan avec une grâce quasi monégasque et à la façon dont elle balançait son porte-bagages, on avait envie de s’engager dans la marine japonaise (sous les ordres de l’amiral Tavé-Kapa-Yalé), section des torpilles humaines. Il y a eu comme un frisson sous les parasols. Douze cents paires d’yeux, plus un œil (un borgne se faisait bronzer dans le secteur) se sont braqués sur la passante. Des soupirs ont fusé ; des poils se sont mis à friser sur des poitrines oppressées ; la tension artérielle de l’assistance a grimpé comme la tension diplomatique lorsque Johnson met du fluide glacial sur la chaise de Mao Tsé Toung ; bref ç’a été un instant solennel et capiteux à la fois. La naïade au fusillance-harpon est entrée dans une cabine. Un long moment s’est écoulé. Près de moi, des sportifs jouaient au volley-ball et je recevais parfois leur ballon sur la tronche et du sable dans les châsses — ce qui ajoutait à ma félicité. Lentement les occupants des transats, terrassés par le torticolis, se sont abandonnés à leur cuisson. Bientôt j’ai été le dernier zig du secteur à mater la lourde vernie de la cabine. Je me posais des devinettes dans les genres « Blonde ou brune ? Jolie ou tarte ? Yeux verts ou noisette ? » J’en salivais de curiosité. Vous allez dire que je me montais le bourrichon pour pas grand-chose, mais quand on est en vacances au soleil les réalités ne sont plus celles de la vie courante. Le sens des valeurs est aboli. Depuis quatre jours je n’avais rien d’autre à fiche qu’à exposer pendant un quart d’heure la partie pile de mon individu au mahomet et le quart d’heure suivant la partie face (la plus noble, aux dires des connaisseuses). Comme pour surveiller la cabine de ma Martienne j’étais mieux à plat ventre, et comme Mlle Vingt-Mille-Lieues-Sous-Les-Mers tardait, j’avais le dossard cuit à point lorsqu’elle est sortie. Mais ça valait le coup de se faire rôtir au troisième degré, croyez-en mon expérience ! Oh ! pardon ! Une sirène commak gagnait à se mettre en civil ! J’étais partant pour lui donner la réplique dans « Le Monde du Silence » (version revue par Jean Nohain !)

Quand on voyait défiler Mademoiselle, on remerciait le ciel de ne pas vous avoir fait tortue chez un marchand de peignes ou chamois chez un laveur de bagnoles. On se disait illico que c’était une bonté de la Providence que d’avoir un physique avantageux (comme c’est mon cas), deux bras musclés et le cadran solaire sur quatre heures moins dix (y en a tellement qui l’ont sur une heure et demie !)

Bref, que je vous décrive le lot pour vous montrer que c’est une affaire. La sirène en question est une brune avec des reflets châtains, bronzée à foutre des complexes à Joséphine Baker, et ses lèvres ont une modulation de fréquence parfaite. Quant à ses yeux, parlons-en ! Ils sont bleus à ne plus en pouvoir ! Plus bleus que la mer dont le bruit empêche les poissons de dormir. Bleu pervenche, avec des reflets d’azur, quoi !

La pin-up se dirige vers le bar en cannisse de la plage, se juche sur un haut tabouret de rotin et commande d’une voix mélodieuse un Coca-Cola-citron. Elle a troqué son inhumaine combinaison contre un maillot de bain rouge qui cache d’elle ce que j’aimerais précisément le plus contempler.

Moi, j’ai un côté taureau très poussé. Je réagis au rouge ! Je me lève, renvoie le ballon des joueurs de volley sur la brioche d’un gros bouddha chauve qui se fait bronzer le nombril, et, ayant épousseté le sable chaud pour légionnaire en perm’ qui me recouvre, je me dirige vers le bar.

La donzelle est seulabre. Le barman, insensible au beau sexe, compulse le dernier numéro de Tintin avec l’air extasié d’un hépatique découvrant sur son oreiller une boîte de pilules Carter. Je m’installe sur le tabouret et je fouille ma cervelle à la recherche d’une phrase d’attaque percutante. Comme elle est quasi à loilpé, je ne puis lui demander l’heure. Ce serait là, d’ailleurs, une piètre manœuvre très au-dessous de mes possibilités. Il me vient alors une idée explosive. Je vous la refile gratuitement, libre à vous de m’exprimer votre reconnaissance en m’offrant l’apéritif !

— Ça a biché ? lui demandé-je en affichant mon sourire dents-blanches-haleine-fraîche mis au point par Mariano.

Elle condescend à me regarder. Elle le fait sans enthousiasme, mais sans ennui.

— Pourquoi ? rétorque-t-elle.

— Ben, je vous ai vue arriver, tout à l’heure. Vous n’allez pas me dire qu’avec tout votre fourbi vous veniez du thé de la marquise de Bouffémont ?

Elle hoche la tête.

— J’ai raté un mérou.

— Il n’était pas galant ! Ça doit être un plaisir d’être pêché par vous !

Elle possède une sérieuse expérience du baratin car elle semble allergique au mien. Son regard est aussi glacé qu’un wagon frigorifique.

Elle tire sur la paille de son Coc’ en me présentant résolument son profil gauche.

— Vous marquerez ! fait-elle au loufiat en glissant de son siège comme un rayon de lune glisse d’un toit.

La voilà qui se dirige vers la mer, histoire de se saler l’épiderme.

J’interpelle le lecteur de Tintin :

— Dites donc, Haddock, qui est cette beauté en liberté ?

Le décapsuleur de sodas lève sur moi des yeux égarés. Il en était à un passage capital de sa lecture. Là où Tintin franchit le grand cañon du Colorado en patinette. Ça le fait claquer des dents. Ses puissantes épaules en bouteille d’Evian sont secouées de frissons.

— C’ qu’il y a ? grogne-t-il, les prunelles encore tapissées d’émotions fortes.

Je lui montre d’un coup de pouce la croupe ondulante de la sirène qui serpente entre les parasols.

— La môme qui vient de s’abreuver, vous la connaissez puisqu’elle a une ardoise !

Ses cils palpitent comme une enseigne au néon détraquée. Ce zigoto est autant porté sur les femmes que l’épée d’Eraste. Il a la bouille anguleuse, avec des pommettes proéminentes, des yeux enfoncés, les tifs couleur de panne d’électricité et une bouche sans lèvres.

Vous la connaissez pas ? s’étonne-t-il.

Je m’abstiens de lui rétorquer que dans l’affirmative, cette interview serait sans fondement.

— Non.

— C’est la maîtresse de Bitakis…

— L’armateur ?

— Si, signore ! fait le plaisantin.

J’évoque la frime faisandée du Bitakis. Un vieux jeton déplumé, avec une tronche qui ferait peur à des rats malades. Il doit rôder autour des soixante-dix carats, l’armateur. Pas plus tard qu’hier au soir, j’ai eu l’occasion de tortorer à deux tables de la sienne chez Tétou. Il présidait une table nombreuse avec l’autorité d’un Louis XIV. Et il avait une armada (nature !) de porte-cotons qui lui refilaient ses pilules pour le foie, l’œsophage et le pancréas à glissière. Un drôle de déjeté, beau comme un caveau de famille.

Ce qui me surprend, c’est qu’il était avec des femmes, mais pas avec la harceleuse de mérous. Je m’en ouvre à l’aficionado de Tintin.

— Turellement, dit icelui ; l’était avec sa bourgeoise. Vous n’avez pas vu une vioque avec une armature en or et un menton à étages ?

— Si fait !

— Eh ben, c’est la mère Bitakis. Y avait pas une jeune fille un peu rassise avec eux ?

— Il me semble…

— Une locdue avec les yeux qui se croisent les bras ?

— Oui.

— Leur fille ! Beau produit, hein. Il réussit mieux ses bateaux, le Grec. Quand on pense que cette tarderie va hériter d’un paquet de flouze gros comme le Mont-Blanc !

— Elle doit avoir des armateurs ? plaisanté-je avec ce sens de l’humour que vous me connaissez bien et auquel je ne me suis pas encore habitué.

— Tu parles, Charles, rétorque le loufiat qui devient familier. Seulement, elle a aussi des miroirs. Quand elle zieute sa frite sinistrée, elle se dit que les jules peuvent pas être sincères et m’est avis qu’elle a raison.

Il rêvasse un instant. Peut-être qu’il pense à ce qu’il ferait s’il devenait le gendre de Bitakis ? Enfin, le gendre, c’est manière de parler, car il lui serait plus aisé de devenir sa bru.

— Pour en revenir à la pin-up, le vieux ne la sort pas ?

— Because madame ! Il la voit tous les après-midi pendant que sa bonne femme fait la sieste…

— On se demande ce qu’il peut lui faire !

— Des chèques, assure le barman qui connaît la vie…

— Et elle s’appelle comment, la déesse ?

— Julia Delange ! Elle faisait un peu de ciné quand il l’a connue.

— Des bouts d’essai ?

— Probable ! Il lui en a fait faire un pour son compte et ç’a été concluant. Y a des mômes qu’ont de la veine, non ?

J’évoque le châssis de l’intéressée.

— Elle a tout ce qu’il faut pour se porter bonheur, assuré-je. Verse-moi un scotch, fils.

Moi, vous me connaissez ? Quand j’ai une idée dans la mansarde, je ne l’ai pas autre part. Cette fille m’a court-circuité le bulbe. L’indifférence dont elle a fait montre, comme dit mon ami l’horloger du coin, n’a fait qu’accroître mon désir de la mieux connaître. Je douille mon whisky et je prends le chemin de la haute mer (au fond et à droite).

Les pectoraux en bandoulière, la démarche assurée par la Lloyd, je marche sur le sable brûlant dont les paillettes scintillent. Mon regard de faucon inspecte l’eau azuréenne. Je ne tarde pas à repérer Julia, grâce à son maillot rouge. Elle gît sur un radeau, à quelques encablures, les bras en croix. Je ne fais ni une ni deux, ni trois ni quatre : je saute dans la tisane et je produis mon crawl à côté duquel celui de Mosconi ressemble aux exercices de rééducation d’un hémiplégique.

En moins de temps qu’il n’en faut à une fusée américaine pour foirer, j’accoste au radeau qui danse sur les vagues. Je me hisse sur le rectangle flottant. La môme qui gisait à plat ventre fait un effort pour tourner la tête. Elle me reconnaît et me dédie une moue décourageante.

— Encore vous ! soupire-t-elle.

— Je vous importune ?

— Tant que vous ne parlerez pas, ça pourra aller.

— Vous observez la semaine du silence ?

Elle soupire en guise de réponse et reprend sa position initiale. Je n’insiste pas et je me rattrape en matant son académie. Elle vaut celle du quai Conti, croyez-moi ! Il ne doit pas s’ennuyer, Bitakis, avec un joujou pareil ! Cette fille a une peau merveilleuse, des formes comme on n’en fait plus depuis la Renaissance et une sensualité qui flanquerait de la virilité à un buste de Voltaire.

Au bout de dix minutes, j’ai passé en revue toutes les combinaisons qu’offrirait un tête-à-tête prolongé entre quatre murs avec Julia. J’en ai dénombré trois cent quatre-vingt-quatre, ce qui me paraît peu. Je dois en oublier. Je m’apprête à collationner lorsque ma voisine de radeau tourne vers moi son beau visage éclaboussé de soleil.

— Vous pensez rester ici longtemps ? demande-t-elle.

— Ça dépendra de vous !

— Parce que vous comptez me suivre ?

— Pas vous suivre : vous accompagner. Nuance !

— Pour commencer, vous allez déguerpir d’ici !

— Ce radeau vous appartient ?

— Parfaitement !

J’éclate de rire.

— Qu’est-ce qui vous amuse ? demande-t-elle, pas aimable.

— Dites, votre armateur a deux cents barlus qui sillonnent les océans et tout ce qu’il trouve à vous offrir, c’est un radeau ! Il s’appelle Bitakis ou bien Bombard, votre jules !

Elle a un instant de stupeur, et puis sa réponse arrive sous la forme d’une beigne en pleine poire. Pas manchote, la demoiselle. Je ramasse le gnon en plein pif et voilà que je me mets à saigner comme un brave goret. Avouez que ça fait balèze ! Se faire esquinter le profil par une femme !

La colère me prend. J’empoigne le bras de la sirène et me mets à lui débiter ma façon de penser à bout portant.

— Ecoute, môme. Tu as des manières qui me plaisent pas. Si tu te crois avec ton vieillard, tu te goures. Peut-être que tu lui donnes le martinet, au Grec, et que ça l’amuse… Personnellement je n’y vois pas d’inconvénient, seulement les petites impulsives dans ton genre, moi je les calme à ma façon.

Ses yeux distillent des éclairs. Et ils ne sont pas au chocolat !

— Et qu’est-ce que vous leur faites ? articule-t-elle sans cesser de me fixer.

— Ça, dis-je…

Je lui cloue les épaules contre les planches du radeau et je colle ma bouche poisseuse de sang sur ses lèvres. Au début elle rue comme une jument dans une ruche, puis elle finit par trouver le traitement à son goût. Je sais pas si vous avez jamais roulé une galoche à une dame en ayant le pif bouché, moi je peux vous dire que ça pose un problème du point de vue respiratoire.

Je tiens trente secondes, mais, vaincu par l’asphyxie, je refais surface. La môme semble toute rêveuse.

Elle a la figure pleine de mon sang.

— On devrait fait un petit plongeon, histoire de se débarbouiller, conseillé-je.

Pour donner l’exemple, je saute à l’eau. Elle ne tarde pas à me rejoindre. Quelques brasses de conserve, ensuite de quoi nous rallions le radeau.

— Vous embrassez bien, fait-elle seulement.

— Ce serait malheureux, dis-je, je suis recordman du monde du baiser, toutes catégories. J’ai eu une médaille d’or aux derniers Jeux Olympiques.

Elle me regarde en souriant. On dirait qu’elle s’humanise un chouïa ; comme quoi, les bergères, faut pas avoir peur de les violenter un brin quand elles font leur tronche de mule.

— Vous me pardonnez pour tout à l’heure ?

— Je n’ai pas de rancune…

— Vous me connaissiez ?

— Quand on est la maîtresse d’un type considérable, tout le monde vous connaît.

— Vous êtes sans gêne.

— Parce que je ne suis pas hypocrite ?

Elle hausse ses belles épaules dénudées.

— Quand je dis « sans gêne » je pense mufle.

— Ça vous déplaît ?

— Pas tellement.

— Alors on déjeune ensemble ?

La voilà qui devient pensive. Je vous parie la même chose contre ce que vous voudrez qu’elle doit être surveillée par son batelier, Julia. Il paie catch (comme dit Béru), mais il exige l’exclusivité.

Il est partant pour les visons sauvages et la Bozon-Verduraz décapotable, à condition toutefois que Mlle Delange ne propage pas sa vertu.

— C’est impossible, affirme-t-elle.

— Pourquoi ? Votre amiral vous séquestre ?

— Pas exactement, mais il déjeune avec moi aujourd’hui.

— Sa bonne femme lui a accordé une permission de détente ?

— Dites, vous en savez long !

— Je ne sors jamais de chez moi avant d’avoir lu les potins de la commère… Alors c’est ça ? La mère Bitakis est en voyage ?

— Elle est allée à Paris pour vingt-quatre heures, rapport à un traitement qu’elle suit…

— Contre la décrépitude ?

Ça lui va droit au cœur. Elle éclate d’un rire argentin (ou brésilien, impossible de faire la différence). Je me dis que les femmes sont marrantes. Les maîtresses sont plus jalouses des légitimes que les légitimes des maîtresses. Voilà une nana qui est belle à faire chialer un aveugle, jeune, rayonnante. Elle s’est levé un vieux bourré jusqu’à la cale qui doit lui distribuer des images montées sur un roulement à billes ! Elle est mortellement jalmince d’une vieille bourgeoise flétrie qui doit se faire amidonner les bajoues si elle ne veut pas ressembler tout à fait à un baquet de gras-double.

— Je suppose, roucoule ma colombe.

En attendant, ça ne fait pas mon affaire. Sa perruche étant absente, il en profite pour faire des galipettes, le Grec.

— Alors on ne peut pas se voir aujourd’hui ?

Julia réfléchit.

— Ce serait peut-être possible, mais alors très tard dans la soirée.

J’ai lu un article sur les mœurs de Bitakis et il me revient en mémoire qu’il ne se couche jamais après minuit. Il a un truc au palpitant et il lui faut du repos. Il fait donc minuit-midi au pucier, sans escale. Après un dîner léger il va flamber un peu au casino, et puis il rentre. Le plus marrant c’est qu’il gagne. Félicie, ma brave femme de mère, me l’a toujours répété : l’argent appelle l’argent. Quand Bitakis se fait sucer dix briques au casino un soir, vous pouvez parier la lune (avec ou sans drapeau soviétique) qu’il fait péter la banque le lendemain. Y a des bonshommes qui savent se faire un accordéon, quoi, faut reconnaître…

— Votre heure sera la nôtre ! susurré-je en lui distillant mon regard marin 63 ter : celui qui met du vague à l’âme.

— Une heure, ça vous va ?

— Et comment ! Où ?

— Vous connaissez une boîte, du côté d’Antibes, qui s’appelle La Pinède brûlée ?

— Pas encore, je suis ici depuis si peu de temps !

— C’est sympa, vous verrez !

Là-dessus nous nous séparons, à savoir que je plonge dans la saumure pour rejoindre ma base.

Je suis content de moi. Voilà une affaire qui a été rondement menée. Vous ne trouvez pas ?

CHAPITRE II

UNE PINÈDE QUI SENT LE BRÛLÉ

Votre San-Antonio bien-aimé est beau comme un dieu lorsqu’il s’annonce (à minuit cognant) à la Pinède brûlée. J’ai mon alpaga gris clair, avec chemise de soie et cravate crème, et je peux vous dire que les mémères se détronchent ferme sur mon passage. En voyant déambuler un Adonis de cet acabit, elles se demandent si on est mercredi ou si elles aiment vraiment la soupe à l’oignon.

La boîte élue par Julia me paraît originale et sélect. Il s’agit d’une ancienne villa de rupins transformée en cabaret de nuit. Sur la terrasse il y a des guirlandes de lampions et des tables dans des boxes en fusains. Sur une estrade, des musiciens en veste blanche jouent des trucs qui font vacances méditerranéennes ; les serveurs sont en habit et j’ai l’idée que dans cette turne, la bouteille de champ’ doit valoir un tantinet plus chérot qu’une limonade-cassis au Pam-Pam des Champs-Elysées. Heureusement je ne pars jamais en vacances sans avoir de la fraîche en cave.

Je m’annonce dans les lumières et je suis réceptionné par un maître d’hôtel, chauve comme le pare-brise panoramique de ma bagnole, qui me demande si je suis seul.

Je lui réponds que oui, mais que c’est tout à fait provisoire. Il me guide alors à une table, près de l’orchestre. Coin délicieux. La table et les sièges sont en rotin. Il y a une lanterne japonaise rouge au bout d’un bambou et des phalènes s’y cognent les ailes… C’est poétique.

— Brut ? me fait le pingouin.

Je sursaute, puis je réalise qu’il veut parler du champagne. Il décrète, d’un ton sans réplique.

— Champagne ou whisky !

Je pige que si j’avais le malheur de lui réclamer un jus de tomate il me cracherait à la figure.

— Whisky !

Il s’éloigne, les pans de sa défroque lui talochant le valseur. Je file un coup de périscope sur les alentours. L’assemblée est sélect. Du beau monde. Des nanas avec perlouzes, des messieurs dont le compte en banque est visible à l’œil nu, des gens de cinéma, des financiers ; bref : l’élite. Des couples s’enlacent sans se lasser sur la piste. L’orchestre joue « T’avais raison de ne pas avoir tort », le grand succès de la saison prochaine, et il y a dans l’air une touffeur, une mollesse qui vous font trouver la nuit belle et la Côte d’Azur paradisiaque. J’attends une vingtaine de minutes en sirotant mon Vat 69 (il ne s’agit pas d’une arme à feu) et je commence à me demander si la souris de Bitakis ne fait pas l’élevage des lapins lorsque je la vois s’avancer entre les tables.

Je souhaite dans ma Ford intérieure qu’il n’y ait pas de zig d’Hollywood dans le secteur, car il lui signerait dare-dare un contrat et je serais obligé de passer la noye sur la plage à essayer de vider la Méditerranée avec une cuillère à café. C’est pas de la vamp, c’est du surnaturel. Au dernier congrès des fées on l’avait sûrement élue présidente. Si vous pouviez mater ce déballage ! Elle porte une robe blanche, en dentelle mousseuse avec, autour du cou, un collier d’or gros comme ça ! Son rouge à lèvres est presque fluorescent. Ses cils sont admirablement dessinés, par un artiste chinois pourrait-on croire. Et j’ignore s’il s’agit d’un effet quelconque de mon imagination, mais il me semble que sa poitrine a augmenté de volume.

Je me lève, je fais trois pas à sa rencontre et lui prends la main.

La prochaine fois, lui dis-je, soyez gentille, amenez-moi un ballon d’oxygène car votre vue me cisaille le souffle.

Elle sourit et je lui présente un siège sur lequel elle dépose la partie la moins négligeable de son individu.

Je frappe dans mes pattes pour appeler le maître d’hôtel. Le Yul Brynner de la limonade se précipite. Il a un plongeon de deux mètres quatre-vingts pour Julia.

— Mademoiselle Delange… Un champagne-orange comme d’habitude ?

— Oui, Albert !

— Dites donc, remarqué-je, vous m’avez l’air bigrement connue dans la crèche…

— J’y viens souvent, le soir.

— Avec votre armateur ?

— Non, seule…

Je risque un petit coup d’œil en coulisse. Elle me berlure, cette souris. Tu parles qu’elle passe ses nuits en tête à tête avec elle-même. Quand on a pour amant le musée des horreurs, on a besoin de récréation ! Pour l’extase, elle doit embaucher des extras clandestins. D’autant plus que ce sont pas les volontaires qui manquent ! Suffit de dénombrer les regards braqués sur elle pour s’en faire une idée.

— Il est au dodo, le grand-papa-bateau ?

— Il est rentré plus tôt que de coutume, car il était inquiet au sujet de sa fille…

— Elle a les oreillons, cette bonne chèvre ?

— Non, elle a disparu…

— Bigre ! Depuis quand ?

— Ce matin… Elle devait passer la journée chez des amis. Et puis l’après-midi ceux-ci ont téléphoné pour demander de ses nouvelles.

Je fronce les sourcils. Quand une riche héritière moche comme trente-deux derrières de singe collés sur un bâton se fait porter pâle, on a toujours tendance à imaginer qu’elle a croisé un coureur de dot. Je vous parie une annonce dans France-Soir contre l’Annonce faite à Marie qu’un dégourdi s’est chargé de la môme. Il a dû se la faire au charme. Maintenant c’est la petite fugue classique pour compromettre Mademoiselle et demain il réparera en épousant miss Bitakis et son fric. Bien joué ! C’est classique mais ça paie.

Je fais part de ce point de vue à Julia. Elle hoche sa jolie tête affirmativement.

— C’est bien ce que pense Nikos…

— Qui est Nikos ?

— Mais… Bitakis !

Je récite :

— Nikos Bitakis… Ça fait doux dans l’intimité !

— Je vous en prie ! Si vous voulez que je m’en aille, vous n’avez qu’à poursuivre vos petites plaisanteries.

— Du calme, mon ange ! Alors le vioque pense aussi qu’elle s’est laissé séduire ?

— Oui. Il était très anxieux. Il adore sa fille, et…

Elle se tait car un serveur s’approche de notre table. Il tient de sa main gantée de blanc comme celle d’un saint-cyrien un plateau d’argent. Dans le plateau, il y a une feuille de carnet pliée en quatre…

Ça ne peut pas être l’addition.

— Pour vous, monsieur, fait l’arrivant, en piquant une descente oculaire dans le décolleté de Julia.

— Qu’est-ce que c’est ?

— De la part du pianiste…

Je suis plus baba que toute la devanture d’un pâtissier. Je lève les yeux sur l’orchestre. Et qui vois-je à l’autre bout de l’estrade ? Amédée Gueulasse en train de martyriser un inoffensif Gaveau. Il bigle dans ma direction et me cligne de l’œil désespérément. Je lui balance une mimique amicale et je déplie son message.

Je lis :

Salut, commissaire ! Partez pas sans que je vous cause.

Amédée.

— C’est bon, merci, fais-je au loufiat.

Il décolle sa rétine des glandes mammaires de ma compagne et disparaît.

— Vous connaissez le pianiste ? me demande Julia en puisant une cigarette dans un étui en jonc massif.

Je lui présente la flamme de mon briquet.

— C’est pour faire rouscailler votre Grec que vous fumez du tabac turc ? demandé-je.

Elle secoue ses épaules affolantes.

— Vous n’avez pas répondu à ma question…

— Oui, je l’ai connu, jadis, à Paris… Un brave garçon.

Je regarde de loin Amédée se déchaîner sur son clavier. Il met toute la gomme comme s’il voulait finir le morceau avant les autres. La première fois que je l’ai rencontré, il tenait un bar à Pigalle et venait de vider un chargeur de 7,65 dans le baquet d’un type qui le rackettait. Ça remontait à dix ans… Il était passé aux assiettes et s’en était tiré avec deux mois de taule pour port d’arme. Ensuite il avait bradé sa boutique et était allé en Amérique du Sud se faire oublier du mitan. On m’avait dit qu’il avait repris là-bas son ancien métier de musico et j’ignorais son retour en France.

Je me demande ce qu’il peut bien avoir à me dire. Peut-être un simple petit bonjour ? Pourtant il a du savoir-vivre, Gueulasse, il sait bien que quand un monsieur roucoule avec une jolie pépée, la correction exige qu’on lui foute la paix…

— Vous semblez contrarié ? observe la douce enfant.

— Pas le moins du monde.

— J’aimerais vous faire remarquer quelque chose, gazouille-t-elle.

— Si c’est la couleur de vos yeux, c’est déjà fait !

— Vous ne m’avez pas dit votre nom !

J’en rougis jusque sous les bras. Elle m’a tellement commotionné, Julia, que J’ai omis de me présenter.

— Commissaire San-Antonio, lui débité-je.

Elle arrondit ses yeux et sa bouche.

— Vous êtes un vrai commissaire ?

— Tout ce qu’il y a de plus authentique…

— Mince alors, c’est la première fois que j’en rencontre un… Qu’est-ce qui vous amène à Juan ? Les vacances ?

— Heureusement je ne me vois guère en train de mener une enquête au milieu de ce carnaval !

— Je ne m’étais jamais figuré qu’un flic puisse être aussi beau gosse.

— Il faut se méfier des préjugés, vous voyez !

Elle est émoustillée tout à coup. Je commence à me fabriquer un futur immédiat tout ce qu’il y a de rupinos, avec eau chaude, eau froide et vue sur la mer.

— On danse ? propose-t-elle.

— J’allais vous le demander.

J’abandonne ma table et la guide jusqu’à la piste. Amédée Gueulasse et ses camarades viennent d’attaquer un tango tellement langoureux qu’il filerait la nausée à Tino Rossi.

J’attire Julia contre moi et je m’en sers comme cataplasme. A la troisième mesure, je suis dans le cirage. Elle danse à la perfection. De temps à autre sa jambe se glisse entre les miennes et pour me changer les idées, je suis obligé de me demander si j’ai bien fermé le gaz en partant de chez moi.

On fait deux ou trois fois le tour de la piste. La musique s’arrête. Les danseurs applaudissent parce qu’ils ont tous une grosse envie de bisser et, pas vaches, les Gueulasse’s brothers remettent la sauce avec une valse anglaise.

En passant devant l’estrade, je dédie un regard amical à Amédée. Il ne me quitte pas des yeux. Je lis sur sa bouille une expression étrange. Il semble inquiet, troublé. M’est avis qu’il regrette d’être revenu en France. Les petits potes du truand qu’il a dessoudé ont dû le remettre sur l’établi. Ce sont des choses qui arrivent.

Le souffle parfumé de Julia me chavire. Le contact vibrant de son corps, plaqué contre le mien comme une étiquette sur un bocal de cornichons, constitue une espèce de supplice.

Si Gueulasse croit que je vais attendre la fin de ses émissions pour rentrer ma nana à l’auberge, il se colle son fa dièse dans l’œil. Quand le four est à point il faut enfourner, les gars… Tous les boulangers vous le diront !

Cette seconde danse terminée, je reconduis ma partenaire à notre table.

— Si on changeait de camp ? suggéré-je.

Elle s’étonne.

— Vous trouvez qu’on n’est pas bien, ici ?

— On pourrait être mieux ailleurs…

— Où ça ?

— A mon hôtel, par exemple…

— Vous n’y allez pas par quatre chemins ! s’exclame-t-elle avec une pointe d’admiration dans la voix.

— Un seul suffira, mon petit.

Le maître d’hôtel à la coiffure coquille d’œuf passant à ma portée, je lui fais signe de m’amener la douloureuse. Il acquiesce et s’esbigne vers sa machine à calculer. A cet instant précis il y a un remous dans l’assistance, des exclamations, des cris… Je me dresse. Tous les regards convergent vers l’estrade.

— Que se passe-t-il ? s’inquiète Julia.

J’avale ma salive trois fois avant de lui répondre.

Il se passe que mon pianiste gît sur le plancher, devant son instrument de travail. Ses collègues s’empressent de le relever et de l’évacuer.

— Mais, c’est votre ami ! s’écrie ma compagne.

— Il a eu un malaise, sans doute, fais-je. Vous permettez que j’aille m’en assurer ?

— C’est tout naturel…

Je la laisse pour me rabattre vers l’intérieur de la maison. Je me repère à l’agitation des serveurs. Sur la droite de la villa, il y a une entrée de service. C’est là que je pédale…

Un escogriffe grand comme Carnera me barre le passage.

— Vous faites erreur, monsieur, me dit-il gentiment ; les toilettes, c’est à gauche.

— Je n’en disconviens pas, affirmé-je avec force, mais je vais voir un de mes amis.

— C’est défendu de causer au personnel pendant le service.

Rarement j’ai rencontré un personnage aussi antipathique. De toute évidence, il s’agit du chourineur attaché à l’établissement. C’est lui qui refoule les ivrognes et évacue les clients grincheux. J’hésite à lui montrer ma carte, ce qui aplanirait les difficultés. Il n’est jamais bon se prévaloir de sa qualité de poultock dans ces sortes d’endroits. Un flic dans une boîte de nuit, c’est comme une tache de graisse sur la cravate d’un marié… Il y aurait aussi la seconde solution, celle qui consisterait à lui mettre une poignée de viande dans le prosper, mais elle créerait un incident diplomatique avec la direction… Heureusement, mon génie aidant, j’en trouve une troisième. Je pique un ticket de francs lourds et le lui glisse dans la paluche en murmurant :

— J’en ai pour une minute !

Le temps qu’il vérifie le montant de la coupure et voilà votre valeureux San-Antonio, le Bayard du siècle, l’homme qui soutient le faible et affaiblit le fort, dans la strass.

Me fiant toujours au vatévien, je fonce jusqu’à une assez grande pièce lambrissée servant de vestiaire et de loge commune aux musicos. L’orchestre s’affaire autour d’Amédée Gueulasse qu’on a allongé sur une table et à qui on a cloqué un imper roulé en boule sous la coupole. J’écarte avec autorité les marchands de fausses notes ; ils doivent me prendre pour un toubib car ils ne mouftent pas. Je me penche sur le pianiste. Good bye, Amédée !

Il a becté son extrait de naissance sans sucre !

— Il est mort, n’est-ce pas ? balbutie le saxo.

La batterie, qui a dû ligoter le Larousse médical, renchérit :

— Une embolie ! Pour mon beau-père, ça a été pareil…

La clarinette commente :

— On venait de finir le morceau. C’était la pause… Il a bu un coup, et puis il s’est écroulé…

Ces paroles me font sursauter.

— Il a bu avant de clamser ?

— Oui, docteur.

Ce titre me fait vibrer. Docteur, moi ! Diplômé de la faculté de Fresnes, ex-interne des commissariats de Paname. Spécialiste des maladies de la face !

— Il a bu quoi ?

— Nous buvons tous ! explique la contrebasse, un petit chauve trépidant à moustaches blondes de Gaulois malade. Amédée, c’était toujours du vin blanc-siphon…

— Vous n’allez pas au bar ?

— Non, interdit ! Mais un garçon nous sert… C’est compris dans nos contrats. Avec cette chaleur, jouer ça donne soif.

— Où est son verre ?

— Il a dû rester sur l’estrade.

— Bon ! Il faut téléphoner à la police ; en attendant, que personne ne touche au corps.

Je cramponne la contrebasse par le bouton de sa veste.

— Venez me montrer le glass de la victime.

Il me guide à l’estrade. Le public s’est désintéressé de la question. Tout le monde jacasse. Les bonshommes disent aux bonnes femmes qu’elles sont belles. Les bonnes femmes assurent aux bonshommes qu’ils ont de l’esprit. Et le maître d’hôtel affirme à tout le monde que le champagne est de première quality. La mort du pianiste ne fait pas plus d’effet qu’un discours de maire à la fin d’un banquet.

J’escalade l’estrade par-derrière, flanqué du contrebassiste, et nous allons vers le piano. Nous y allons piano pour ne rien bousculer.

Le musicien me désigne un godet sur le quart de queue.

— C’est ça !

Je cramponne le glasse et je le hume. Une odeur bizarre, n’ayant rien de commun avec le vin blanc, s’insinue dans mes narines.

— Vous pensez qu’il aurait été empoisonné, docteur ?

— Ça me paraît assez probable…

Je conserve le verre à la main et je me dirige vers la table que j’occupais naguère. Julia m’y attend, docile, en se refaisant une beauté.

— Alors ? demande-t-elle.

— Il est mort ! fais-je.

Elle ouvre des yeux grands comme les verres de ses lunettes sous-marines.

— Mon Dieu ! Le cœur ?

— Quand on meurt, c’est toujours parce que le cœur s’arrête. Mais dans le cas présent, je pense qu’on l’a aidé à s’arrêter…

Un crime ?

Oui. Alors je vais attendre l’arrivée des poulets pour leur donner quelques tuyaux… Ça vous contrarie ?

Elle hausse les épaules.

— C’est-à-dire… Dans ce cas, je préfère rentrer à mon hôtel.

Je ressens une navrance dans toute la région médiane de ma personne.

— Pourrai-je aller vous rejoindre après ces formalités ?

Elle hésite, puis, faussement confuse :

— Ecoutez, je suis à l’hôtel Bel-Azur. Derrière l’hôtel il y a une porte de service. J’irai l’ouvrir. Ma chambre est au premier, le 4.

— Compris… A tout de suite.

Je lui décerne mon coup d’œil fripon 23 bis, celui que je réserve ordinairement aux duchesses, et je retourne près du défunt.

Les gars de l’orchestre ont prévenu la poule et le commissaire du pays a fait fissa pour s’annoncer. Il ressemble à un gorille, en moins bien. Il porte un pantalon de flanelle fripé, une chemise sport à col ouvert, et une veste de toile blanche sans revers.

Je l’aborde avec ma carte. Il y jette un regard furax et, l’ayant lue, son visage s’éclaire comme l’enseigne d’un cinéma à huit heures du soir.

— Pas possible, bée-t-il.

— Eh si ! fais-je modestement.

— Eh ben, si je m’attendais à vous connaître un jour !

Je m’abstiens de lui proposer un autographe, l’heure n’étant point aux fantaisies…

— Vous étiez là, m’sieur le commissaire ?

— J’étais là, il est mort pratiquement sous mes yeux. J’ajoute que je le connais et que je sais de quoi il est mort.

Du coup, je passe pour le surhomme aux yeux de mon confrère.

— Mince ! soupire-t-il, vous êtes vraiment un crack !

Je lui présente le verre.

— Il faut mettre ça en sûreté et le faire analyser d’urgence.

— Poison ?

— Oui, et pas un poison d’avril !

Rire bovin du commissaire, ce qui surprend fortement les musiciens assistant à la scène.

Je fouille les poches d’Amédée. J’y trouve un porte-cartes contenant quelques billets de banque et un permis de conduire à son nom. Ses autres poches recèlent de la mornifle, une boîte de pilules pour le foie et un paquet de Gitanes maïs…

— Qu’est-ce qu’on fait du bonhomme ? demande le collègue.

— Collez-le à la morgue, à moins que vous ne préfériez l’emmener chez vous !

Nouveau rire, chevalin cette fois-ci de l’officier de police. Je me tourne vers les confrères de feu Gueulasse.

— Où demeurait-il ?

— A son hôtel de La Voile au Vent !

— Seul ?

— Oui.

— Qui vous a apporté à boire ?

C’est le flûtiste qui me répond, d’une voix de basse noble.

— Un serveur…

— Son nom ?

— Alonzo Gogueno, il est espagnol !

— Alors il grandira, prophétisé-je.

Rire ovin du confrère.

— Qu’on aille me le quérir sur l’heure ! enjoins-je.

Ils sont subjugués, les musicos. Le contrebassiste murmure :

— Et moi qui vous prenais pour un docteur…

Là-dessus entre un monsieur loqué comme un prince. Il porte un costard bleu nuit à deux cents sacs, coupé par un maître dans du tissu importé. Il a la figure blanche, ce qui détonne sur cette Côte of Azur où tout un chacun ressemble plus ou moins à un bahut de noyer. Probable qu’il n’aime pas le soleil. A moins qu’il sorte de clinique, ce qui n’est pas exclu.

Je devine, car j’ai le renifleur à injection directe, que c’est le taulier. Il a le regard épais, avec des paupières lourdes, un nez très pincé, et une bouche qui ressemble à une cicatrice mal guérie.

— Qu’est-ce qu’on m’apprend ! récite-t-il en s’approchant de la table où gît Gueulasse.

Il considère le de cujus comme il regarderait un carré d’agneau chez son boucher.

— Il a eu une attaque ?

Le commissaire s’approche.

— Salut, m’sieur Alfred !

Ce prénom suranné ne convient guère à un personnage aussi bizarre. Il avise le bon confrère et un sourire hépatique lui tord la bouche.

— Tiens, Pistouflet ! Déjà au turbin !

— Je vous présente mon célèbre confrère le commissaire San-Antonio… Il se trouvait dans votre établissement lorsque le pianiste a fait sa fausse note.

Alfred me présente spontanément une main sèche comme la conscience d’un huissier.

— Très honoré de vous accueillir chez moi ! assure-t-il avec autant d’entrain qu’un cheval de corbillard. On a vu un médecin ?

— Pas encore, mais je peux vous fournir un diagnostic : ce garçon est mort empoisonné !

C’est pas le genre d’homme qui grimpe aux murs en voyant une souris ou qui s’évanouit lorsqu’il apprend une mauvaise nouvelle.

— Vous êtes sûr ?

— Presque. Tout cela sera confirmé demain…

On toque à la lourde. Un type jeune, mince comme un toréador, et plus brun qu’un tonneau de goudron paraît. C’est Alonzo, le serveur. Surprise : c’est lui qui m’a apporté le message de Gueulasse.

— Vous m’avez fait demander ?

Je me tourne vers monsieur Alfred :

— On ne pourrait pas disposer d’un petit coin peinard pour parler gentiment ?

— Mon bureau est au fond du couloir, utilisez-le tant que vous voudrez…

— Merci.

Je fais signe à Pistouflet de m’accompagner, c’est la moindre des politesses car, en somme, je chasse sur son terrain. Puis je chope familièrement le bras du serveur.

Le burlingue du taulier est petit, mais bien meublé ; style Empire. Alfred serait corse que ça ne m’étonnerait pas. Il y a un buste de Napo sur la cheminée et une photo dédicacée de Tino Rossi au mur.

— Assieds-toi ! ordonné-je au serveur.

Pistouflet, prudent, a conservé le verre de la victime. Il le pose sur le marbre veiné de rouge d’une console.

Je dépose mon armoire à deux portes dans le fauteuil du patron et je croise mes mains sur son sous-main de cuir.

— Tu sais ce qui est arrivé, Alonzo ?

Il branle le chef.

— Le pianiste est mort.

— Dix sur dix pour la première réponse. Je sens qu’on fera quelque chose de toi ! Et sais-tu de quoi il est mort ?

L’Espago secoue sa tête de guitariste en chômage.

— Comment le saurais-je ?

— Empoisonné !

Ça paraît l’intéresser. Il lève son sourcil gauche, tord la commissure droite de sa bouche et fait éclater entre le pouce et l’index un bouton blanc qui lui ornait le cou.

— C’est vrai ?

— Oui. Devine comment ?

— Eh ! J’en sais rien, s’emporte soudain le serveur. Pourquoi vous venez me questionner ici ? J’ai l’air de quoi ?

— T’as l’air d’un gars qui a apporté un verre de poison à un homme qui l’a bu et qui en est mort.

Rire homérique de Pistouflet.

— Vous êtes un crack, y a pas ! tonitrue-t-il.

Mais cette exclamation ne distrait pas Alonzo. Il semble hébété.

— Moi ! fait-il. Moi, j’ai empoisonné le pianiste ! Vous rigolez ?

Je vais prendre le verre.

— C’est bien toi qui lui as apporté cette consommation ?

— Oui.

— Sens !

Il renifle le récipient.

— Oui, admet-il, ça pue !

— Ça pue parce qu’il y a du poison dedans !

— Oh ! Merde !

Comme quoi il s’est rudement francisé, cet Espanche !

— Qui a préparé les boissons pour l’orchestre ?

— Moi.

— Au bar ?

— Non, aux cuisines.

— Amédée Gueulasse buvait du vin blanc-siphon ?

— Oui…

— Et les autres ?

— Un peu de whisky avec beaucoup d’eau.

— Si bien que le verre de Gueulasse se différenciait nettement des autres ?

— Oui…

Il est effondré, l’hidalgo. Il vient de mesurer avec une chaîne d’arpenteur l’étendue de la catastrophe qui lui fond sur le naze. Le suspect number one, c’est sa pomme ! Pas de contestation possible sur ce point.

— Tu as lu le message que le pianiste t’a dit de m’apporter, fais-je, et c’est ce qui t’a décidé à mettre de la mort-aux-rats dans son godet, avoue !

Il secoue la tête.

— Non ! Non ! je le jure…

Pistouflet, qui connaît les usages et qui a dû faire ses classes avec Bérurier, met une torgnole au serveur.

— Puisqu’on te dit d’avouer, fais pas de manières…

Le représentant de la noble Espagne se dresse.

Je proteste. Je n’ai pas empoisonné le pianiste. Pourquoi je l’aurais fait ? Je ne le connaissais presque pas… Ça fait seulement huit jours qu’il était ici !

— En tout cas, tu as lu le mot qu’il m’a adressé par ton intermédiaire !

— Sûrement pas…

— Tu mens !

— Je le jure !

Nouvelle tarte de la part de mon confrère.

— Faut jamais jurer des mensonges ! affirme celui-ci. C’est un truc qui va te mener tout droit à la guillotine. Tu connais la guillotine ? Le coupe-cigare ! Couic !

Alonzo Gogueno se penche en avant sur le bureau. Il s’adresse à moi parce qu’il a compris que je possédais une vaste intelligence.

— J’ai pas pu lire ce que Gueulasse vous a écrit parce que je ne sais pas lire le français ! Alors vous voyez… Et puis je ne suis pas assez bête pour mettre du poison dans un verre que je sers moi-même, enfin !

Voilà deux arguments valables. Je fixe l’Espagnol. Il ne détourne pas les yeux.

Dehors, l’orchestre s’est remis à jouer. La vie continue.

— Pistouflet, fais-je, vous allez embarquer ce garçon, gardez-le jusqu’à ce que nous ayons fait certaines vérifications.

— Mais…, bêle Alonzo.

Pistouflet lui lâche une mandale pour grande personne qui oblige le serveur à se rasseoir. J’entraîne mon honorable collègue à l’écart.

— Pas de sévices, mon cher… Rien ne prouve la culpabilité de cet homme…

Du coup, je perds la face à ses yeux.

— Ben, je sais pas ce qu’il vous faut ! grogne-t-il.

— Je passerai vous voir demain matin.

— Entendu…

On s’en serre cinq, mollement. Je décoche un regard réconfortant au serveur et je quitte la taule.

Alfred, le boss, est à discourir dans le couloir avec son état-major.

— Alors ? me demande-t-il, des conclusions ?

— Pas pour l’instant, mais ça viendra.

— Je n’en doute pas. Tout à votre service, m’sieur le commissaire…

— Votre orchestre a été engagé à quel moment ?

— Au début de la saison, ça fait deux mois…

— Et vous n’aviez le pianiste que depuis huit jours ?

— L’autre s’est fait opérer de la vésicule, il a bien fallu le remplacer…

— Vous avez trouvé celui-ci comment ?

— Par le bureau de placement des musiciens…

— Je vois, merci…

Poignée de phalangettes, sourires cordiaux… Je me taille.

Dehors, la nuit est enchanteresse. Des étoiles miroitent au-dessus des lampions. Le grondement de la mer sert de fond sonore à l’orchestre. Je constate que le flûtiste a remplacé Gueulasse au clavier. Ils sont cinq maintenant à musiquer tandis que la gentry se frotte le bide sur la piste.

Ces messieurs jouent « tes yeux ont des bras pour m’aimer », cette mélodie qui fit le succès de moitié altérée, la fameuse cantatrice de show.

CHAPITRE III

OÙ IL EST PROUVÉ QU’IL EXISTE UNE HEURE POUR LES BRAVES

Je récupère ma charrette dans le parking que surveille un vieillard cacochyme et je me dirige tout doucettement vers la résidence de ma belle Utéro. La nuit est propice aux amours et à la méditation. En attendant les unes, je me livre à l’autre.

Cette histoire d’empoisonnement m’empoisonne. Vous savez à quel point je suis sagace (salace aussi à mes heures, et la vôtre sera la mienne). Je me dis que la mort d’Amédée Gueulasse est un mystère. Le gars avait quelque chose d’important à me dire ; et parce qu’il en savait trop on l’a liquidé… Est-ce Alonzo Gogueno le coupable ? Je sens que l’avenir nous l’apprendra, car jamais mystère, aussi mystérieux fût-il, ne le demeurera longtemps pour San-Antonio.

En attendant, je vais m’offrir une partie de régalade en compagnie de Julia. Cette petite me porte à l’épiderme. Je connais l’hôtel Bel-Azur pour être passé souventes fois devant. C’est un établissement sélect, à un étage, de style provençal, qui s’élève dans un jardin où foisonnent lauriers-roses, orangers et pins parasols… Il comporte un vaste patio avec pièce d’eau et une tonnelle fleurie qui embaume. Je gare ma tire à quelques encablures et contourne le bâtiment, comme indiqué par la môme.

La porte de service est ouverte. Je m’insinère à l’intérieur des locaux. M’est avis que cette porte de service est surtout au service des clients clandestins. Une veilleuse veille dans le couloir, diffusant une lumière laiteuse qui vous colle sommeil. Je m’engage dans l’escalier, ce qui me permet d’accéder au premier étage et, ce faisant, à la plus complète félicité.

Un rai de lumière filtre sous une porte. Je m’assure du numéro : c’est bien le 4. Je grattouille le panneau pour m’annoncer et ma conquête (la plus noble que puisse faire un homme, après le cheval) entrouvre l’huis.

En m’attendant, elle n’a pas perdu son temps ! Elle a troqué sa robe de dentelle contre un déshabillé transparent, dans les tons fumés, qui fait grimper ma température à tout berzingue.

— Comment ça s’est terminé ? s’informe-t-elle en donnant un tour de clé à la porte.

— Ça ne s’est pas terminé, l’enquête se poursuit.

— C’est vous qui vous en chargez ?

— Grand Dieu, non ! Je suis en vacances ! Et si vous le voulez bien, adorable Julia, dorénavant et à partir d’immédiatement nous allons parler d’autre chose…

Comme pour me donner raison, le clocher le plus proche égrène trois coups dans la nuit méditerranéenne. Juan-les-Pins commence à se calmer. La foule se disperse, les boîtes se vident… Les lumières s’éteignent.

J’avance un bras préhensible vers la taille de ma belle hôtesse. Elle se laisse cueillir sans résistance. Je l’oriente en direction d’un pucier carrossé par Lévitan, avec amortisseurs télescopiques et freins à tambour. D’ordinaire, les nanas rechignent dans ces circonstances, pour la forme. Elles croient que leur honneur serait bon à mettre à la poubelle si elles ne protestaient pas. Aussi sais-je gré à Julia de me dispenser des « Que dirait maman ? », en usage dans le monde civilisé.

Je projette de débuter la séance par le coup du tampon encreur et la couronne impériale lorsqu’une sonnerie menue se fait entendre.

Julia me refoule et se met sur son séant.

— Le téléphone ! dit-elle, un peu abasourdie sur les bords.

— A ces heures ! m’exclamé-je, car j’ai de la conversation et l’esprit d’à-propos.

Elle opte pour la solution qui s’impose, à savoir qu’elle décroche et susurre « Allô ! » dans la passoire d’ébonite.

Son visage se transforme comme un décor des Folies-Bergère. Elle pâlit, dit trois fois « oui » et raccroche tellement vite que le combiné pend sur sa fourche comme un mégot sur l’oreille d’un livreur.

— Vite ! Vite ! glapit-elle.

Elle est bouleversée et regarde autour d’elle avec affolement, comme un naufragé dérivant sur une banquise jusqu’à l’Equateur.

— Il y a le feu ?

— Il arrive ! Il monte ! croasse ma pin-up. Qui ?

— Nikos !

Vous parlez d’un manque de bol, les gars ! C’est bien ma veine. Au moment où j’allais pousser la porte du septième ciel, voilà Vasco de Gama (le bêta) qui radine ! En pleine noye ! Et son cœur, alors !

Je cavale jusqu’à la porte, mais elle me cramponne par le bras.

— C’est trop tard, souffle-t-elle ; il est déjà dans l’escalier et te verrait sortir d’ici.

— Alors, quoi ?

Je m’approche de la fenêtre. Elle est située juste au-dessus de l’entrée principale. Si je sautais, je risquerais d’atterrir dans les bras du chauffeur de Bitakis…

— Sous le lit ! dit Julia.

A cet instant on toque à la porte.

La planque est classique, ridicule et vaudevillesque, mais je n’ai pas d’autre solution. Me voilà à plat ventre ! Je rampe sous le pageot, ce qui me permet de constater que le ménage n’est pas fait en profondeur dans cet hôtel apparemment sélect.

— Voilà ! fait Julia en délourdant.

Je retiens mon souffle en me traitant in petto de pauvre cloche. Ah ! il est bath, San-A., sous un pageot d’hôtel ! Si mes potes me voyaient, ils se taperaient sur les cuisses, je vous le garantis !

Bitakis vient d’entrer. Je ne vois de lui que ses nougats d’armateur. Ce que je peux vous dire, c’est qu’il n’a pas les pieds marins, le Grec.

— Mon gros lapin chéri, gazouille Julia, comment se fait-il que…

Son gros lapin chéri ! Je vous demande un peu. Ça me fout en rogne quand j’entends des trucs pareils ! Son gros lapin, un vieux ramolli qui couperait l’appétit à un chacal affamé ! Faut-il que les hommes soient noix pour mordre à des vannes pareilles ! Plus ils sont vioques et tartes, plus ils sont crédules. Ils se figurent que les belles gosses roulées façon déesse sont dingues de leurs rides, de leurs varices et de leur bandage herniaire !

Ils croient, ces pauvres tordus, qu’un râtelier à changement de vitesse c’est le fin du fin dans l’art de la séduction, que les bergères n’y résistent pas. D’après eux, quelques plaques de psoriasis ajoutent même à leur côté ensorceleur. Vous ne croyez pas qu’il y a de quoi se faire tatouer les nouveaux tarifs postaux autour du nombril quand on voit des trucs pareils ? Dans le fond, c’est réconfortant. Ça aide à vieillir. C’est quand on est jeune et beau qu’on doute. Lorsqu’on est décrépit, tout s’arrange, on vit dans une heureuse certitude.

Le dabuche s’effondre sur le paddock et le sommier vient à ma rencontre.

— Mon pauvre amour, sanglote-t-il, je suis effondré…

— Parle, chéri !

— Ma fille n’a pas reparu à la maison…

— Mon Dieu !

— J’espérais qu’elle donnerait signe de vie. Rien ! Rien…

Julia lui roule un patin, ce qui est téméraire, car si le dentier du Grec se bloque, elle ne pourra plus jamais s’acheter de cornet de glace.

— Il faut attendre, Nik !

— Je suis à bout de nerfs… Je n’en peux plus… Tu sais que je pensais à une fugue ? Mais j’ai appris un fait nouveau…

— Quoi donc, mon lapin doré ?

Si je m’écoutais, je renverserais le pageot avec son chargement de connards. Ces simagrées me cognent sur le système à coups redoublés.

— Edith est allée se baigner, ce matin…

— Et alors ?

— Et alors elle n’a pas reparu. Il paraît qu’elle est partie à l’aube. Je crains qu’elle ne soit allée trop au large et que…

Julia se fait rassurante.

— Voyons, mon amour, tu te tracasses pour rien… Elle nage comme un triton !

— Enfin, il lui est bien arrivé quelque chose, pourtant, non ? Quand je pense que nous batifolions ensemble pendant que la pauvre enfant se noyait peut-être !

— Tu te fais des idées, gros lapin. Si ta fille s’était noyée, on aurait retrouvé son corps ! Moi-même je suis allée faire un peu de pêche après t’avoir quitté, je peux te dire que la mer était calme…

Il y a un silence. Je commence à prendre des crampes dans la position inconfortable que j’occupe. Je donnerais n’importe quoi plus autre chose pour être sur le lit et non dessous.

— Je suis venu te voir, dit Bitakis qui doit aimer renforcer l’évidence.

Il a un accent chantant, sans rapport avec l’accent norvégien.

— C’est gentil, admet Julia.

— Ça m’a réconforté, fait le marchand de barlus. Tu crois qu’il reste un espoir ?

— J’espère que tu n’en doutes pas ! s’exclame la douce enfant avec tant de conviction qu’une personne normale serait obligée de faire plusieurs voyages pour l’emmagasiner.

— Vois-tu, larmoie Bitakis, s’il était arrivé quelque chose à cette petite, je me suiciderais !

— Je te défends de dire ça !

— Ce ne sont pas des paroles en l’air !

— En tout cas, ce n’est pas gentil pour moi…

— Je te demande pardon, mais cette enfant représente tout pour moi. Sa disgrâce m’a attaché à elle. Tu sais, les parents ont plus d’amour pour leurs enfants lorsqu’ils sont déshérités par la nature… Sa mère est morte quand elle avait six mois. Je me suis remarié. Ma seconde femme a toujours été gentille avec elle, je dois l’admettre, mais de là à remplacer une vraie maman ! Alors…

Et le vieux croûton chiale. Julia doit se faire tartir. Je ne sais pas s’il lui refile beaucoup d’auber, en tout cas ça vaut du fric, une comédie comme celle qu’elle lui joue… Ça n’a même pas de prix ! Faut se le farcir, le Bitakis. Et pas qu’à la dorme ! Dans le civil, il est plus affligeant encore qu’en pyjama !

Ces débris de luxe, ça exige qu’on les écoute et ça aime se raconter.

— Tu sais ce que tu vas faire, gros minou ? gazouille ma donzelle.

— Non, fait le Grec en français.

— Tu vas rentrer chez toi et prendre deux cachets pour dormir. Quand tu te réveilleras, demain matin, il fera soleil et tout rentrera dans l’ordre. Ton Edith a dû rencontrer un beau gosse sur la plage… Au fait, avait-elle l’habitude d’aller se baigner d’aussi bonne heure ?

— Jamais !

— Eh bien ! lapin bleu, tu ne trouves pas que ça sent le rendez-vous d’amour, ça ? Je te parie qu’elle n’a même pas fait trempette et qu’elle est allée rejoindre un polisson quelconque…

— Ah ! si tu pouvais dire ça… Tout plutôt que…

— Mais oui, bien sûr.

Pour le faire taire, elle y va d’un nouveau patin façon Manon Lescaut et, comme on ne parle pas la bouche pleine, le fossile arrête ses jérémiades. Deux minutes plus tard elle est parvenue à le refouler out et je peux sortir de ma planque.

J’ai les cheveux pleins de « moutons », ce qui est un comble pour un policier.

Je regarde Julia en rigolant sauvagement. Elle semble amère. Il y a de quoi. Des séances comme celle à laquelle je viens d’assister sont désespérantes lorsqu’elles se déroulent devant témoin. Franchement, elle n’est pas fière d’elle !

Attendrissant, votre mironton ! fais-je… Il est très bien en papa anxieux… Et vous, en consolatrice, vous pulvérisez Edwige Feuillère dans la Dame aux Camélias… J’ai jamais ouï des « lapins bleus » et autres « gros matous » prononcés avec autant de conviction…

— Ne vous fichez pas de moi. Si vous croyez que c’est drôle !

— Personne ne vous oblige à vous farcir ce déchet nautique.

— Si, fait-elle : la vie.

Mince ! On se lance dans le cours de philo ! C’est inévitable. Faut toujours que les gens se mettent à tartiner sur leur sort avec vue sur le comment et le pourquoi des choses…

Naturlich, mademoiselle m’expose son curriculum.

Enfance malheureuse. Vendeuse dans un magasin avec le patron libidineux. Essai au cinéma qui se termine par un court métrage consacré aux nouilles Benito… Et puis la rencontre du tas d’or… Les toilettes, les voitures, les vacances, le compte en banque… Bref, ce qu’on a toujours cru réservé à d’autres. Je pige tout. Elle conclut :

— D’ailleurs, il n’est pas très désagréable, Nikos. Tout ce qu’il demande, c’est un peu de tendresse… Quelques cajoleries…

— Si vous avez du rabe, soupiré-je, je suis preneur.

Et nous reprenons la conversation là où nous l’avons laissée lorsque l’Hellène est arrivé.

Ça se passe bien. La météo nous est favorable. Il y a un vent debout qui n’est pas piqué des vers et une zone dépressionnaire sur laquelle je fais pression.

A noter un anticyclone dans la région centre-ouest, mais sans gravité.

Bref, sur le coup de cinq plombes, le gars San-A. quitte le Bel-Azur en tapis noir, sans rencontrer âme qui vive.

Je monte dans ma calèche et rallie mon hôtel, avec la satisfaction dont à laquelle au sujet de quoi vous vous doutez ! La vie est potable. La mer est bleue, l’aurore aux doigts d’or caresse l’horizon. Des écharpes de brume flottent au vent du large, comme les caleçons d’un facteur sur un fil d’étendage.

CHAPITRE IV

ÇA SE CORSE SUR LA CÔTE !

Les événements de la nuit, auxquels ont succédé différents exercices de culture extrêmement physique, m’ont délicieusement anéanti, aussi dors-je jusqu’à dix heures quatorze minutes vingt secondes deux dixièmes (dont un de la Loterie Nationale).

Un soleil impétueux ruisselle dans ma chambre. Je sonne la larbinerie en demandant un pot de café fort et un croissant. Pendant que le personnel s’affaire, je prends une douche froide, manière de me cloquer les idées en place.

Tout va bien. J’ai le muscle qui répond, la tête à l’aplomb et la viande reposée. Je suis d’attaque pour m’occuper de l’affaire Gueulasse.

J’enfile un futal de lin, une chemise sans manches, des espadrilles de corde et une cigarette entre mes lèvres. Puis, à pince, je gagne le commissariat.

Je suis réceptionné par un poulardin au physique perturbé. Il a un nez cassé, une manette en chou-fleur, une arcade qui vous fait sourciller et une cicatrice à la pommette droite, bref, un séducteur !

— Le commissaire Pistouflet, please ? lui demandé-je.

Il plante sa plume sergent-major dans un encrier boueux et se suce les doigts afin de les nettoyer.

— Pas là ! répond le laconique personnage…

— J’avais rendez-vous…

— Eh ben, vous ferez comme si que vous aviez pas rendez-vous, voilà tout, affirme ce spirituel représentant de l’autorité.

Je pense, non sans une certaine tristesse, qu’on a brisé des manches de pioches sur la tête de gars qui en avaient dit moins que ça et me convoque pour une conférence au sommet afin de décider si je lui amoche l’oreille valide ou si je pulvérise sa dernière molaire. La raison étant sage conseillère, je lui dis simplement qui je suis. Du coup, changement à vue. Pistouflet a dû le rencarder à mon sujet car le poulet se met à glousser.

— Oh ! ben alors, vous m’excuserez, je vous prenais pour le public !

Je m’abstiens de tout commentaire sur la façon dont il reçoit la clientèle et je lui dis qu’il me serait agréable de visionner Alonzo Gogueno.

Il prend acte de ce désir et me conduit dans l’arrière-boutique. Là se trouve une cellotte en grillage dans laquelle il ferait bon élever des pigeons ramiers et où, pour l’heure, croupit le serveur espago. Il est toujours en smoking fripé, convenons-en, car il a fait dodo avec… Sa barbouze a poussé et il donne dans le genre homme des bois. Un beau cliché pour Détective. De quoi flanquer les flubes aux vieilles daronnes en mal de sensations fortes.

Le flic au nez cassé ouvre la porte de la volière.

— Viens un peu par ici, Alonzo ! dis-je…

Il sort d’un pas engourdi.

— T’as eu à briffer, ce matin ?

— Non !

— On va aller te chercher un sandwich… Assieds-toi là.

Il prend place sur le banc de bois, à mes côtés.

Je l’observe du coin de l’œil. Il a l’air de trouver l’existence sans intérêt, ce matin. Rien de tel qu’une nuit au quart pour vous détruire le moral.

— Alors, tu as réfléchi au petit problème qui nous occupe ?

Je ne sais pas s’il a réfléchi au meurtre de Gueulasse, en tout cas il a beaucoup pensé à la vie et ses conclusions ne sont guère optimistes. J’éprouve une vague pitié pour ce type… S’il n’est pas coupable, il doit en avoir sec. Il a un hochement de tête pensif, un soupir…

— Je ne suis pour rien dans cette affaire… Peut-être que le poison, il était dans la bouteille de vin blanc ?

— En ce cas, il y aurait eu d’autres décès…

Il comprend. Il ne s’accroche pas à sa suggestion. C’est une simple suggestion.

Il veut m’aider, parce que je représente à la fois son péril et son salut. Pourquoi, soudain, impétueusement la certitude de son innocence me pénètre-t-elle l’entendement ?

Hier il a eu un argument majeur. Il a dit :

« Je ne suis pas assez bête pour mettre du poison dans un verre que je sers moi-même ! »

— Donc, tu ne sais rien ?

— Rien !

— Tu n’as pas la moindre idée sur ce qui a pu se passer ?

Non !

Très bien, je vais te remettre en liberté. Auparavant il faut que tu signes ta déposition…

Je me place à une table où trône une machine à écrire gallo-romaine. Je cloque une feuille blanche sur le chariot et j’écris :

« J’affirme être innocent et ne rien savoir de la mort du pianiste Amédée Gueulasse. »

— Viens ici ! enjoins-je.

Il s’approche. Je lui présente la feuille négligemment.

— Lis, signe et barre-toi !

Il prend le papier avec ennui et murmure en me le tendant :

— Lisez-moi, s’il vous plaît, moi je ne sais pas…

Je déchire la feuille. C’était un piège que je lui tendais. Il n’y est pas tombé. Cela ne prouve pas son innocence, mais ça fortifie ma bonne impression le concernant.

— Bon, je vais t’emmener à la Pinède brûlée.

— Je n’y habite pas ! fait-il…

Et de frotter le dos de sa pogne sur ses joues râpeuses. Il a des lames de rasoir dans les prunelles.

— C’est pour une petite reconstitution…

Docile, il m’emboîte le pas. Nous passons devant Nez-cassé. Celui-ci radine avec un sandwich. Il le tend vigoureusement à Alonzo.

— Ça fait deux cents balles ! dit-il.

Je lui glisse la somme annoncée.

— J’emmène monsieur…

— Bien.

— On a le rapport du toxicologue ?

— J’ sais pas ! M’sieur le commissaire m’a rien dit !

Ce mec a la cervelle poussiéreuse. Il ferait bien de ne pas sortir sans son chapeau.

— Vous direz à votre patron que je vais revenir.

— Bien, m’sieur le commissaire…

Je pilote en virtuose tandis qu’Alonzo se farcit son tiroir à jambon.

— Y a longtemps que tu travailles à la Pinède ?

— Depuis le début de la saison.

— Et avant, tu étais où ?

— A Paris…

— Ton casier est comment ?

— Vide ! Je suis honnête ! On peut prendre des renseignements…

Nous suivons le bord de mer. Ce matin, la grande bleue est plus bleue que jamais. Des voiliers la mouchettent de leurs ailes blanches et des hors-bord ronronnent dans le soleil en traînant des skieurs nautiques… L’air sent le pin et le safran.

La route secondaire serpente entre des villas de contes de fées. Puis elle s’élève un peu entre des rochers ocre et nous radinons à La Pinède brûlée.

La boîte est en veilleuse. Pas de clients. Seulement des femmes de ménage enturbannées qui balaient la piste et astiquent les tables. Le maître d’hôtel, celui qui a une calotte glaciaire en guise de cheveux, les houspille. Il a troqué son uniforme de pingouin contre une salopette grise. Il nous reconnaît et vient à nous.

— Alors ! lance-t-il, il a avoué, ce salaud ?

Je l’écarte d’un bras ferme en lui conseillant d’aller s’acheter de la Silvikrine.

— Conduis-moi aux cuisines, Alonzo…

Il me guide à l’intérieur de la construction. Nous parvenons dans une vaste pièce carrelée de blanc où un cuistot cradingue nettoie des casseroles de cuivre.

— Ecoute, fiston, dis-je à mon suspect. Tu vas prendre un plateau et refaire exactement les gestes d’hier…

Il acquiesce.

C’est un bon garçon, ce garçon-là. On sent sa classe à sa maestria. Il cramponne un plateau, chope six verres qu’il étale dessus et va à la chambre froide. Il y a un compartiment aux rayonnages chargés de bouteilles. Il prend au hasard une bouteille de Muscadet entamée, verse une rasade dans un verre, cloque un jet de siphon par-dessus et se retourne.

— Inutile de servir les whiskies, je pense ?

— Tu penses juste, continue.

Il repousse la lourde porte et sort de la cuisine. Il arpente le couloir, débouche à l’orée de la piste et s’approche de l’estrade aux musicos. Il dépose alors son plateau au bord de celle-ci, du côté opposé au public.

— Et après ? demandé-je.

— Je suis parti.

— En laissant le plateau ?

— Oui.

— Tu ne les as pas servis séparément ?

— Mais non, ils jouaient encore lorsque j’ai déposé les consommations.

Je réfléchis sous le regard anxieux de l’Espanche. Il comprend que ma matière grise travaille pour lui. Il espère beaucoup d’elle.

— Dis-moi, gars, lorsque Gueulasse t’a remis le papier pour moi, ça s’est passé comment ?

Il réfléchit.

— Le batteur faisait un solo…

Effectivement, je me souviens de celui-ci. Il m’a assez meurtri les trompes d’Eustache.

— Oui, alors ?

— Je passais. Le pianiste s’est penché vers moi. Il m’a tendu le papier en me disant de vous le porter discrètement.

— Il a précisé « discrètement » ?

— Oui.

— Quelle tête faisait-il à ce moment-là ?

— Il était très sérieux…

— Tu ne lui as pas posé de question ?

— Je lui ai demandé qui vous étiez.

— Et il t’a répondu ?

— Un ami…

J’opine.

— Ça boume, fiston. Je vais te ficher la paix pour le moment. Tu veux que je te ramène en ville ?

— S’il vous plaît…

Evidemment, je ne le vois guère déambuler dans les rues grouillantes de Juan, pas rasé et en smok, à onze plombes du mat’.

On se casse. Le maître d’hôtel nous boude et s’abstient de répondre à notre salut.

— La taule est bonne ? m’enquiers-je.

— Pas mal, admet Alonzo.

— Le patron, pas trop râleur ?

— Non. D’ailleurs, il est rarement là.

— Quel est son nom ?

— J’en sais seulement rien. Tout le monde l’appelle M. Alfred…

Nous voici de retour dans le centre ville. Une curieuse humanité s’y presse. Des messieurs en shorts multicolores, torse nu — hélas ! — coiffés de ridicules chapeaux de paille à ruban… Des dames en bikini-bokono et cellulite… Des athlètes complets… Des incomplets. Des en complet ! Des touristes… américains, avec leurs appareils photographiques ; anglais, avec leurs dents ; allemands, avec leurs Mercedes transformables en char d’assaut ; suédois, avec leurs femmes ; espagnols, avec la permission de Franco… Ça grouille ; ça gesticule ; ça bronze ; ça s’évertue ; ça essaie de s’amuser ; ça se baigne ; ça se sèche ; ça s’interpelle ; ça suce des glaces ; ça fredonne ; ça klaxonne ; ça trépide ; ça trépigne ; ça s’embrasse ; ça se côtoie ; ça s’humecte ; ça se mêle ; ça se mélange ; ça pastille ; ça pâtisse ; ça tire à la carabine ; ça tire à conséquence ; ça tire les yeux ; ça s’attire ; ça satyre ; ça juke-box ; ça boxe ; ça caresse ; ça existe !

Alonzo Gogueno murmure :

— Me voici arrivé.

Il désigne une maison modeste.

— Tu es en meublé ?

— Je loue une chambre chez une vieille dame.

— Bon. A bientôt. Naturlich, je te demande de ne pas quitter la contrée sans ma permission.

— Vous en faites pas !

Il hésite. Je lui tends la pogne. Il la serre.

— Merci, fait-il, conscient de ce qu’il me doit.

Je poursuis mon chemin. Un peu plus loin, je tombe en arrêt devant un hôtel guilleret, d’aspect confortable : La Voile au Vent. Il me revient alors en mémoire que c’est là qu’habitait Amédée Gueulasse.

Par chance, une puissante voiture américaine déhotte ; la place est toute chaude. Je range mon tréteau et m’engouffre dans l’établissement. Le patron, un monsieur du Nord à en juger à son accent dauphinois (il fait partie du gratin) discute avec un client britannique natif d’Angleterre. Il essaie de lui expliquer que sa taule est complète, que lui-même couche sur la chasse d’eau des waters. L’Anglais ne parlant qu’anglais et le Français ne parlant pas anglais, le dialogue manque de spontanéité.

Enfin le British s’éloigne et le marchand de sommeil se tourne vers moi avec un reliquat d’agacement dans son orbite.

— Vous désirez ?

— M. Gueulasse, c’est bien ici ?

— Oui, mais il n’est pas là. L’est même pas rentré de la nuit. On refuse du populo à longueur de journée et ceux qu’ont des chambres découchent ; c’est la vie !

Encore un philosophe !

— M. Gueulasse ne rentrera plus…

Du coup, le loueur de sommiers dresse ses manettes.

— Comment ça ?

— Personne ne vous a prévenu ?

— Non.

— Il est mort hier soir à son piano, comme Molière, en somme !

— Connais pas Molière, fait l’hôtelier. Vous m’en apprenez de belles ! Mort ! Et de quoi ?

— On ne sait pas encore… Je peux visiter sa chambre ?

Je lui fais voir ma carte pour pallier ses objections. Il décroche du tableau une clef portant le numéro 18 et me la tend en soupirant :

— Il me devait une semaine. J’ai pas de chance…

J’en conviens et je monte.

Dans le couloir du first étage, une femme de piaule conduit un Electrolux comme s’il s’agissait d’un hors-bord. Faut que la poussière soit de bonne composition pour se laisser gober.

Je plante la clef dans la serrure du 18. La môme, une quadragénaire à la poitrine mal empaquetée, se précipite. En voilà une, quand elle rompt les amarres de son soutien-loloches, qui doit se meurtrir les genoux.

— Vous vous trompez ! fait-elle… Cette chambre…

Je lui fais voir la clef.

— Alors c’est en bas qu’on…

— Non, princesse, dis-je, c’est pas en bas qu’on : je suis un ami de M. Gueulasse…

— Vous m’en direz tant !

Ces échanges de vues terminés, je pénètre dans la chambre. Celle-ci est en ordre. C’est de la piaule honnête, propre et bien meublée. Je vais ouvrir l’armoire parce que lorsqu’on se livre à une perquise c’est toujours par là qu’il convient de commencer (voir le manuel du parfait petit poulet, page 22).

Le meuble recèle trois costards, un imper, un chapeau de paille cabossé et du linge de corps. Je fouille les complets et l’imperméable : zéro !

Sur le sommet de l’armoire, il y a deux valises constellées d’étiquettes. Elles sont vides itou. Ballepeau dans la table de chevet ! Jamais une opération de ce genre n’a été aussi négative… Déçu, je quitte la piaule du défunt.

L’aspirante est encore dans le couloir, à faire sa culture physique. Elle arrête le moulin en m’apercevant. M’est avis que je serais assez son genre.

— M. Gueulasse ne va pas plus mal ? me demande la traqueuse de poussière.

Je tique sec du tac au tac.

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

— Ben, bée-t-elle, pour savoir. Il est si gentil que ça m’ennuie de le savoir avec une jambe cassée…

— Qui est-ce qui vous a dit ça ?

— Le monsieur de cette nuit…

Elle commence à m’intéresser prodigieusement.

Un mec à tronche de militaire colonial en retraite sort de sa turne et nous considère sans aménité car il a bonne vue.

— Marinette ! qu’il lui dit, le rescapé. Au lieu de bavarder, vous feriez mieux de repasser mon pantalon !

Je coule sur le quidam un œil gélatineux à force de mépris et j’ouvre la lourde du 18.

— Entrons là pour causer loin des oreilles indiscrètes ! dis-je.

Marinette obtempère et le grincheux part dans des litanies virulentes comme quoi il n’y a plus de personnel.

Elle est émoustillée, la glaneuse de miettes. Elle se figure peut-être que je l’ai fait entrer ici pour lui jouer « Deux sur une balançoire ». La moustache vibrante et l’œil langoureux comme une carte postale italienne, elle espère des choses.

— Vous m’avez parlé du monsieur de cette nuit… Donnez-moi des détails, trésor…

— Cette nuit, dit-elle, j’ai fait la nuit.

— Ça vous honore !

— Oui, en remplacement de Lucien qui était au mariage de son fils aîné.

— Alors ?

— Ben alors, un monsieur est venu. Il m’a dit comme ça qu’il était un copain de m’sieur Gueulasse ; que m’sieur Gueulasse venait de se casser la jambe en tombant de l’estrade et qu’on le couchait à la Pinède… Il fallait du linge de rechange… J’y ai donné la clef de la chambre…

— Comment était-il, le monsieur en question ?

— Il portait un imperméable blanc…

— Pourtant il ne pleuvait pas ?

— Il semblait tenir un rhume.

— Décrivez-le moi.

— Il était petit, avec de la moustache. Il portait un béret.

— Il est resté longtemps en haut ?

— Un petit quart d’heure. Il est redescendu…

— Avec des bagages ?

— Un sac de plage…

Je la scrute.

— Vous avez parlé de cette visite au patron ?

— Non, on se cause pas, lui et moi… On est en froid.

— Ah oui ?

— Vous pensez… Un homme tellement peloteur qu’on dirait qu’il a trente-six mains… si encore il était aussi beau gosse que vous !

J’évite de lui dire que s’il était aussi beau que moi, il choisirait un terrain de chasse plus excitant. Je refile cinq francs à mon interlocutrice et je me brise.

On dirait que ça se corse, non ?

Il est midi pile lorsque je franchis le seuil du commissariat. Pistouflet est en train de pérorer au milieu de ses sbires.

Il est plus animé qu’un dessin de Walt Disney et sa chemise sans manches dont le motif représente la recette de la bouillabaisse est trempée de sueur.

En m’apercevant il s’étrangle.

— Oh ! Commissaire ! Eh ben ! on peut dire qu’on ne chôme pas, hé ?

— Pourquoi ? m’enquiers-je.

— Comment, s’époumone l’aimable gorille, vous ne connaissez pas la nouvelle ?

— Allez-y !

— Nikos Bitakis, le célèbre armateur, s’est suicidé cette nuit parce qu’il est arrivé un accident à sa fille !

CHAPITRE V

JE FAIS APPEL À LA MAIN-D’ŒUVRE EXTÉRIEURE

Si Pistouflet a espéré m’épater, il peut rentrer chez lui et s’offrir une tournée générale d’hydromel car il a pleinement réussi.

Il me faut douze secondes, montre en main, pour assimiler cette stupéfiante nouvelle. Nez-cassé se gondole comme un Vénitien ; deux autres matuches du genre « Je connais la vie et je la pratique », mis en confiance, lui emboîtent le rire.

— Des détails ! fais-je à mon collègue en m’asseyant sur une chaise éventrée.

— Figurez-vous que, depuis hier, sa fille avait disparu. Elle était partie se baigner de bonne heure et personne ne l’avait revue…

Je ne lui dis pas que je connaissais ce détail. Inutile de m’étendre sur mes accointances avec le Grec ; c’est bien assez de s’être étendu sur (et sous) le pageot de sa maîtresse.

— Et puis, à la piquette du jour, vers les quatre heures, la mer a rejeté son corps sur la plage où un pêcheur l’a découvert. Il a reconnu la demoiselle et a prévenu son vieux. Bitakis est venu reconnaître le corps. Il n’a rien dit, mais il est rentré chez lui et s’est filé une balle dans le cigare ! Vous parlez d’une tragédie…

— Tragédie grecque ! terminé-je.

Rire tonitruant du collègue.

— La môme est morte comment ? Noyée ?

— Non, c’est pire… Elle a eu la gorge déchiquetée par l’hélice d’un hors-bord…

— Drôle de mort !

— Assez fréquente, affirme Pistouflet, chaque année y en a qui se font rétamer ! Avec les vagues, les pilotes des bateaux ne les voient pas et ne s’aperçoivent de rien… L’hélice patine un peu, c’est tout !

Je songe à la môme Julia qui vient de paumer son gagne-pain. Va falloir qu’elle se mette en quête d’une autre machine à signer des chèques.

— Et de votre côté, demande Pistouflet, comment ça va avec l’empoisonné ? Paraît que vous avez relâché l’Espago ?

— Oui, je crois à son innocence.

— Vous êtes crédule !

— Merci.

Il se mord les lèvres.

— Je disais ça pour causer. Du moment que vous avez jugé bon…

Je gamberge, sous les quadruples regards de la gent poulardière. Les quatre royco me fixent comme si j’étais une huître pas fraîche.

Ce que je viens d’apprendre au sujet de Bitakis m’a secoué la rotonde… En voilà un pastaga !

Soudain je fais claquer mes doigts, ce qui chez tout individu normalement constitué marque la détermination.

— Mme Bitakis était absente, n’est-ce pas ? fais-je.

— Comment que vous savez ça ? bavoche Pistouflet.

— Mon petit doigt !

Rire comique du gorille policé.

— On a dû la prévenir ?

— Bien sûr…

— A quel hôtel était-elle descendue, à Paris ?

— J’ sais pas.

— Vérifiez !

Il tubophone à la villa de feu l’armateur. Renseignement pris, c’est au George V.

— Vous permettez, dis-je, il faut que j’appelle Pantruche.

— Faites donc…

Et toujours les huit yeux des Contredanse’s brothers rivés à mes gestes.

J’ai l’impression de tricoter des combinaisons de scaphandrier dans une vitrine des Galeries.

J’appelle mon bureau. Et, le hasard faisant admirablement les choses, j’obtiens la voix désirée de Bérurier.

— Tiens, c’est toi, commissaire de mes… Ça boume, ces vacances ?

— Ça pète le feu, tu veux dire.

— Eh bien, ici, c’est mou. Je m’ennuie. Ma grosse est en vacances chez notre ami le coiffeur…

— Je viens t’extraire de l’uniformité nauséeuse dans laquelle tu t’enlises, Béru.

— Qu’est-ce que tu déconnes ?

— Prends un crayon, une feuille de papier… C’est fait ?

— C’est pour un concours télévisé ?

— Ta bouche, Ruminant ! Tu vas aller à l’hôtel George V. Une dame Bitakis y est descendue ; elle en est repartie, du reste. Je veux son emploi du temps à Paris pendant les quelques heures qu’elle y a passées.

— D’ac’. C’est la femme de l’armateur ?

— T’es au courant de la gentry, toi ! Pendant ce temps, tu vas demander à Magnin de me trouver le maximum de tuyaux sur un dénommé Amédée Gueulasse qui s’est expatrié voici une dizaine d’années.

— Celui du bar de la rue Fontaine ?

— Bravo, Gros. Celui-là même. Lorsque tu auras la documentation complète sur les deux personnages, tu sauteras dans le premier avion pour Nice et tu fréteras un tacot pour Juan-les-Pins. Au commissariat, on te dira où je me trouve. Ne lambine pas, je vais avoir besoin de toi dès ce soir. Allez, tchao !

Je raccroche avant que Béru ne se lance dans de véhémentes protestations.

— Je peux vous demander quelque chose ? murmure Pistouflet.

— Oui.

— Pourquoi faites-vous prendre des renseignements sur Mme Bitakis ?

Je lui frappe sur l’épaule.

— Parce que, lui dis-je, dans notre job, il faut toujours commencer par s’occuper des gens qui ne sont pas là !

Rire jaune du commissaire.

— On a les résultats de l’analyse ?

— Quelle analyse ?

— Celle du verre de vin blanc, voyons !

Le gorille blêmit.

— N. de D., dit-il (mais en entier).

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Je l’ai oublié hier dans le bureau de m’sieur Alfred !

— Compliment ! Essayez de le récupérer. Et, de toute urgence, réclamez une autopsie !

Comme j’ai besoin de me mettre de l’ordre dans mes pensées, je moule les archers et je vais dans un petit restaurant sympa où la bouillabaisse est plus appétissante que sur la chemise de Pistouflet.

J’en commande une ainsi qu’une boutanche de rosé de Provence et, mon regard romantique perdu dans l’immensité marine, j’essaie de classer ma provision de faits divers.

Il y a à boire et à manger. Pas seulement sur ma table, mais dans ma moisson de sensationnel. Tout ça ressemble à un écheveau de laine avec lequel un jeune chat se serait amusé pendant quinze jours.

D’un côté, un pianiste qui veut me parler et qu’on empoisonne. D’un autre, un riche armateur qui se fait sauter le bol parce que sa fille a eu un accident en se baignant.

Aucun rapport entre ces deux affaires. Juste un trait d’union ravissant : Julia Delange. Car, en somme, c’est elle qui m’a fixé rencart à La Pinède brûlée. Il faut se garder d’y voir un rapprochement quelconque, ça n’est qu’un symbole. Mais j’aime les symboles : ils poétisent la vie.

Tout en torchant ma bouteille de rosé, je décide que, dans l’immédiat, le plus urgent est d’aller faire une virouze du côté de chez Bitakis. Notez bien qu’il n’y a a priori rien de louche dans cette tragédie familiale. Une môme qui a un accident, un père désespéré qui ne lui survit pas, c’est banal à faire chialer un employé du ministère des Travaux en cours. N’ai-je pas ouï, de mes propres portugaises, le Grec dire que s’il était arrivé malheur à sa gosse, il s’enverrait dehors ? Alors ? En ce qui le concerne, rien de louche ; mais où il faut ouvrir en grand ses obturateurs, c’est au sujet de la fille. Le coup de l’hélice qui lui cisaille la carotide, moi je veux bien, mais je demande à voir…

Je m’envoie un caoua corsé et je me renseigne sur la demeure des Bitakis. Le taulier du restau m’affranchit. L’armateur a acheté une somptueuse propriété au-dessus de Cannes, avenue Prince-Albert.

J’y vais donc au volant de ma chignole en humant la brise marine. L’après-midi est merveilleux. Franchement, ça n’est pas un endroit pour mourir ! Je prends la file de tires éclaboussées de chromes qui glissent sur la route dans les deux sens. La décapotable est à l’ordre du jour. Je croise des bagnoles bourrées de jeunes gens bronzés qui se croient obligés de faire les truffes pour faire croire qu’ils ont leur deux bacs, de l’esprit à revendre, et le sens du ridicule hypertrophié.

Enfin, après moult coups de klaxon impatients, je stoppe devant la grille des Bitakis. Elle est ouverte et il y a des voitures rangées sur le terre-plein. Toutes les relations du Grec, mises au parfum par la rumeur publique, se radinent pour les condoléances émues à la famille.

Je pénètre dans le parc sans crier gare. Il devait pas fréquenter la Caisse d’Epargne, Bitakis ! On sent que la dépense lui était égale. Quand il se rendait acquéreur de quelque chose, il demandait le prix uniquement par politesse, pour ne pas humilier ses interlocuteurs. Sa cabane comporte une quarantaine de pièces au moins. Elle est tout en marbre blanc et elle étincelle au soleil, comme un château de sucre dans la vitrine d’un pâtissier.

Je me casse le nez sur Pistouflet. Le digne flic pue l’ail comme un qui aurait becté Suzy Solidor avec l’ailloli.

Il a changé sa chemise imprimée, un peu voyante, contre une autre, d’un rouge assez modeste. Il porte des lunettes de soleil et se donne l’air important du monsieur qui organise une partie de chasse à l’éléphant en Sologne.

Il a un sourire aimable mais cependant réservé en m’apercevant.

Je me doutais que vous viendriez ! affirme-t-il.

J’aimerais jeter un coup d’œil à la gosse… Venez…

Il m’entraîne vers le perron. Je pénètre dans un hall un tout petit peu plus grand que le Parc des Princes, garni de tapis et de plantes vertes d’espèces rarissimes.

Deux escaliers se présentent. Nous optons pour celui de droite. Au premier, les couloirs sont tapissés de tableaux de maîtres. Il y a des Derain de l’époque fauve, des Utrillo de l’époque blanche et des Guimaud-Lay de l’époque primaire, dont certains avec certificat d’études.

Beaucoup de gens loqués façon mylord draguent sur les moquettes moelleuses comme des prés pas fauchés.

Ils ne prêtent aucune attention à nous. Pistouflet ouvre une lourde. C’est la carrée de feue la pauvre Edith. Du Charles X ! Il avait du goût, l’armateur, soyons justes. Ça mérite qu’on lui joue le Vaisseau fantôme à ses funérailles !

Je m’approche du lit recouvert d’un drap. Je tire celui-ci et fais une très très vilaine grimace, car ce que je vois est très très vilain.

Mlle Bitakis n’a plus la tronche rattachée au tronc que par quelques lambeaux de chair. Tout le reste est déchiqueté et elle a même un trou énorme en haut de la poitrine. On dirait que son cou a été haché dans tous les sens… L’eau de mer a nettoyé la blessure et les chairs mutilées sont d’un bleu rosâtre qui me fait regretter de lui rendre visite après déjeuner.

— Vous doutiez ? demande Pistouflet.

— Je voulais me rendre compte…

— C’est signé, dit-il. Le toubib qui l’a examinée a retrouvé des parcelles de métal dans les plaies. C’est bel et bien une hélice qui a fait ça…

— Tant mieux. Il est bon d’avancer avec certitude… Vous avez interrogé le personnel ?

— Un peu…

— Il se compose de combien de personnes ? Il doit falloir du populo pour entretenir cette caserne !

Il écarte les dix hot-dogs à l’un desquels il a eu l’idée saugrenue de passer une alliance.

Le voilà parti dans des mathématiques savantes.

— Y a deux bonnes, la cuisinière, le chauffeur qui fait maître d’hôtel et le secrétaire particulier… En tout cinq personnes. Je compte pas les jardiniers…

O.K. ! Réunissez-moi ces gens dans une pièce où nous pourrons bavarder tranquillement. Pendant ce temps, je vais dire une prière au chevet de Bitakis…

— Sa chambre est au fond du couloir.

— Merci.

— Je les réunis dans le grand bureau, en bas ?

— D’accord…

M. Bitakis dort de son dernier sommeil dans une tenue d’intérieur en satin bleu. On lui a croisé les mains sur le ventre, au gros lapin bleu de Julia, et il a l’air d’un roi mage au teint bistre dans une châsse capitonnée.

Une main pudique a placé sur le sommet de sa tête un linge blanc. Je soulève un coin du voile. C’est pas laubé non plus à regarder. Il a le haut de la calotte scalpé. Nikos… De quoi s’enrhumer ! La balle qu’il s’est téléphonée a remonté de bas en haut. Avec une ouverture pareille, il a dû s’endormir tout de suite !

On a allongé sur ses jambes une draperie de brocart, ce qui accentue son aspect médiéval. Pour lui, c’est scié, les parties de gros-loulou-guili-guili-sous-son-petit-menton-joli ! Ses yeux mi-clos laissent filtrer un mince regard mort, presque blanc…

La mort de sa fille, qu’il avait pressentie, je suis renseigné de première, lui a fait l’effet d’un écroulement massif. D’un seul coup, à cause de la disparition de cette pauvre mocheté, la vie n’a plus été possible pour sa pomme, malgré ses milliards, ses bateaux, ses actions et les obligations qu’elles créaient.

De quoi méditer sur l’inanité des biens de ce monde.

Pauvre bonhomme… Si fort et si faible !

Je lui adresse un petit salut et je descends rejoindre le personnel rassemblé par messire Pistouflet, très charmant seigneur de la Poule.

On se croirait dans un roman d’Agatha Christie. Le château avec les larbins alignés dans le grand burlingue et les enquêteurs qui leur demandent ce qu’ils maquillaient au troisième top de l’horloge bavarde tandis qu’on cloquait la dague Renaissance dans le dossard du lord, je vous jure que c’est de l’Agaga Sachristie tout craché !

Les mains sur la malle arrière, tel un chef d’Etat débarquant à Orly, je passe en revue les cinq personnes proposées à ma sagacité.

Il y a tout d’abord : la cuistaude, une opulente mémère façon saindoux qui chiale tout ce qu’elle sait et s’essuie les vasistas avec le coin de son tablier blanc. Il y a une femme de chambre assez croquignolette, dont les jambes attirent l’œil de l’honnête homme comme la main du mendiant attire sa mornifle. Puis, une femme de ménage entre deux âges, à la peau terne, à l’œil atone, aux tifs sans grâce. Elle n’a pas envie de pleurer, mais elle fait comme si, et ressemble de ce fait à une publicité sur la constipation vaincue. Viennent ensuite les messieurs. Nettement plus intéressants. Je veux pas paraître peigne-cul, mais les mâles ont toujours eu plus de caractère que les donzelles, et ce bien avant Gutenberg ! N’en déduisez pas trop vite que je donne dans la jaquette flottante, personne n’apprécie autant que moi le galbe d’une jambe féminine ; l’enchantement d’une couture de bas faisant son chemin ; le volume émouvant d’une poitrine ; le dessin d’une bouche, et tout et tout ; pourtant les faits sont là, un peu là même : chez les humains c’est comme chez les faisans, le monsieur a plus d’allure que la dame.

Je mate en priorité le chauffeur. C’est un gnace de type chaud Latin. Brun de poils, pas grand mais trapu, avec l’œil incisif et le menton carré comme une boîte aux lettres. Le personnage complétant la rangée, c’est-à-dire le secrétaire, porte beau (et à gauche, peut-être ?). C’est un grand jeune homme à lunettes. Il a l’air grave, le type pyrénéen (le grave de Pau), un côté pensif et consciencieux qui devait lui valoir des bonnes notes en classe et des gratifications ensuite de la part de ses employeurs.

Pistouflet attend que j’aie terminé ma revue de détail. Celle-ci s’est effectuée dans le silence le plus complet. Il lance alors avec emphase :

— Ce m’sieur que vous voyez là, c’est le célèbre commissaire San-Antonio ! Il va vous interroger. Pas la peine de vouloir le feinter : il est plus malin que vous autres !

Après cette présentation pompeuse, je n’ai plus qu’une alternative : prendre mes cliques et, si j’ai le temps, mes claques ; ou bien justifier ces affirmations. Le secrétaire sourit imperceptiblement derrière ses carreaux. Il sent l’humour de la situation. Je lui rends son sourire. Il est bronzé comme une bouteille de Fernet-Branca ; on dirait un secrétaire d’acajou !

— Commençons par le commencement, préambulé-je en me référant à M. de La Palice. Hier matin, Mlle Bitakis s’est levée tôt. Qui peut me raconter la chose ?

La femme de chambre lève le doigt comme le fait une écolière qui demande la permission de sortir.

— Je vous écoute, mademoiselle.

La môme tapote les cheveux fous dépassant de son bonnet.

— Mademoiselle s’est levée à huit heures…

— Et d’habitude ?

— Elle se levait plus tard… Mais elle devait aller passer la journée chez des amis.

— Continuez…

— Elle m’a dit de lui préparer son petit déjeuner. « Je dois aller à la plage, auparavant », m’a-t-elle expliqué.

J’enregistre… Elle devait aller à la plage. Rien ne prouve que ce soit dans l’intention de se baigner. Au contraire… S’il s’était agi d’un caprice, n’aurait-elle, pas plutôt dit « J’ai envie d’aller à la plage » ?

— A quelle heure devait-elle aller chez ces amis ?

— A onze heures…

— Elle est partie et vous ne l’avez donc plus revue ?

— Hélas !

— Avait-elle emporté son maillot de bain ?

— Sans doute, puisqu’on l’a repêchée avec !

— Mais vous ne l’avez pas vue le prendre ?

— Elle avait son sac en osier lorsqu’elle est partie… Le maillot se trouvait probablement dedans ?

— Qui sont les amis qui l’attendaient ?

— M. et Mme Poivraissel, ils ont un yacht dans le port de Cannes et elle devait passer la journée à bord avec eux.

— Mlle Bitakis est partie à pied ?

Je me tourne vers le chauffeur.

— Je suppose, fait-il, en tout cas je ne l’ai pas conduite à la plage.

Je reviens à la femme de chambre.

— Les Poivraissel ont été inquiets de ne pas la voir ?

— Vers une heure ils ont téléphoné ici. Je leur ai dit que Mademoiselle était partie…

— M. Bitakis se trouvait là ?

— Non, il déjeunait en ville, fait la friponne en détournant les yeux, car les galipettes du vioque doivent provoquer des gorges chaudes parmi son personnel.

— Il a appris la disparition de sa fille en fin d’après-midi seulement ?

— Oui.

Je me dirige vers la grande baie vitrée. Le parc resplendit au soleil. En contrebas miroite l’eau verte d’une merveilleuse piscine cernée de cyprès.

Je reviens au groupe.

— Passons maintenant à M. Bitakis, fais-je…

Pistouflet allume une cigarette. Il va jeter son allumette dans un cendrier d’albâtre et revient en se grattant furieusement l’entrejambe.

— Où a-t-il passé la soirée ?

— En ville, répond le chauffeur qui a décidé de prendre le relais…

— Vous l’y avez mené ?

— Oui.

— Où se trouvait-il ?

Hésitations du mec, regards interrogateurs vers le secrétaire…

— Ne serait-ce pas à l’hôtel Bel-Azur ? demandé-je, l’histoire d’affirmer mon autorité.

Ces messieurs-dames s’entre-regardent et mon collègue bafouille un « Vous alors ! » qui ne lui vaudrait pas le moindre accessit au Conservatoire.

— Si, dit enfin le chauffeur.

— Jusqu’à quelle heure ?

— Onze heures environ…

— Et après ?

— Après il s’est fait reconduire ici…

— La disparition de sa fille commençait à être franchement inquiétante, non ?

— Aussi était-il très inquiet, intervient le secrétaire d’acajou.

— Vous étiez là ?

— Oui. J’attendais des nouvelles…

— Que s’est-il passé alors ?

— M. Bitakis a renvoyé le chauffeur. Le reste du personnel était couché. Nous avons passé plusieurs heures à envisager des possibilités. J’essayais de le réconforter car il était très abattu et ne tenait pas en place. Je lui conseillai de se mettre au lit et de prendre un sédatif, mais il ne voulait pas en entendre parler… Tout à coup, en pleine nuit il a voulu retourner à l’hôtel…

— Il s’y est rendu comment ?

— En voiture, c’est moi qui l’y ai conduit, car le chauffeur était monté se coucher depuis longtemps.

— Continuez…

— Je l’ai fait annoncer à l’hôtel par le gardien de nuit. Et il est monté en passant par-derrière comme toujours, car M. Bitakis avait beaucoup de… de pudeur !

Moi, j’appelle ça de l’hypocrisie, mais à quoi bon épiloguer sur les agissements séniles d’un vieux type canné ?

Je me paie, moi aussi, mon morcif de tartuferie.

— Il est resté longtemps à l’hôtel ?

— Non. Quelques minutes. Quand il est redescendu, il paraissait un peu réconforté. Il m’a dit qu’il allait se coucher et attendre le jour…

— Comment se fait-il qu’étant à ce point inquiet, il n’ait pas songé à prévenir la police ?

— Je le lui avais proposé mais il a refusé, à cause du scandale. Vous savez comme les journalistes épient les faits et gestes des personnalités aussi en vue ? Ç’aurait pu avoir des conséquences pour Mademoiselle si, comme nous l’espérions tous, il ne s’était agi que d’un caprice…

— Bon, donc retour à la cabane. Vous êtes tous allés au lit ?

— Oui, mais pas longtemps… Deux heures plus tard le téléphone sonnait et on m’apprenait la triste découverte.

— Pourquoi à vous ?

— Parce que, la nuit, la ligne téléphonique est reliée à ma chambre, afin de ne pas déranger Monsieur.

Je marque une nouvelle pause. Au fur et à mesure que ces gens me relatent les faits, je comprends que ceux-ci sont, somme toute, très simples. Je me suis fait mousser le bulbe pour des clous. Il s’agit bel et bien d’un accident et d’un suicide…

— Qui vous appelait ?

— Un estivant ! Il allait à la pêche. Il a aperçu un tas sombre sur le sable… Il a reconnu Mlle Bitakis parce qu’il avait eu l’occasion de la voir à plusieurs reprises à Juan-les-Pins.

— Ce qui me chiffonne, murmuré-je, c’est que le corps ait été rejeté à Juan alors qu’elle a dû se baigner à Cannes, puisqu’elle n’a pas pris de voiture.

Le secrétaire hausse les épaules. Il ne lui appartient pas de faire des suggestions et il se cantonne dans son rôle de témoin.

— Bref, vous apprenez la mort de la demoiselle. Que faites-vous ?

— J’alerte Monsieur avec les précautions que vous devinez. Seulement quelles précautions peut-on prendre lorsqu’on a une nouvelle aussi terrible à annoncer ?

— En effet.

— Quelle a été sa réaction ?

— Il n’a rien dit. Il s’est habillé. Nous sommes partis pour la plage…

— Seulement vous deux ?

— Oui. Tout cela s’est passé rapidement, je n’ai pas averti le personnel.

— Ensuite ?

— Sur la plage ç’a été moins pénible que je ne le redoutais. M. Bitakis a regardé le corps. Puis il a demandé qu’on prévienne les autorités et qu’on amène sa fille à la maison. Après quoi il est allé s’asseoir dans la voiture et je l’ai rentré.

— Ensuite ?

— Il s’est enfermé dans cette pièce… Je pensais qu’il allait téléphoner à sa femme.

Pendant ce temps, je suis monté pour prévenir Auguste, le chauffeur. Et comme nous descendions l’escalier nous avons entendu un coup de feu en provenance d’ici. Nous sommes accourus. Monsieur était mort… Il tenait son revolver à la main… Voilà !

Le chauffeur acquiesce du chef.

— Vous avez prévenu Mme Bitakis ?

— Oui.

— Il ne l’avait pas fait ?

— Non.

— Elle a raté l’avion du matin, elle sera là tout à l’heure…

Le chauffeur mate sa montre.

— Il va bientôt falloir que je parte la chercher à Nice.

Je m’approche du bureau. Le vernis du meuble a été décapé autour du sous-main.

— Vous avez nettoyé ? m’étonné-je.

La femme de ménage qui n’a encore rien bonni annonce sa tronche de fouine.

— Oui, quand le M. de la police a z’eu fini ses contestations.

Pistouflet, vaguement gêné, se produit dans son numéro de comique troupier :

— Le suicide ne faisait aucun doute…

— Prenez la pose, vieux !

Il va s’asseoir dans la fauteuil pivotant et se met dans l’attitude qu’occupait Bitakis. C’est-à-dire sur le sous-main, un bras pendant le long du siège, un autre coincé entre le buste et le meuble.

— Il avait du sang sur lui ?

— Oui, plein sa veste…

— Pourtant je viens de voir le corps et…

— Parce qu’on l’a habillé, ce pauvre Monsieur, sanglote la cuisinière.

Elle est violette, la chérie. Quand elle fait des sauces madère, j’ai idée qu’elle oriente mal le goulot de la boutanche.

— Vous lui avez fait sa toilette ?

— Oui.

— Et vous lui avez mis une veste d’intérieur ! ironisé-je.

— C’est en attendant Madame… On ne sait pas comment qu’elle voudra qu’il soye habillé !

Ironie ! Chère ironie ! Une tenue pour affronter les asticots ! Les fringues jusque dans la boîte à poignées ! Le décorum ! Les décorations !

Ils vont peut-être le loquer en amiral grec, Bitakis ? Ou en amok !

On peu tout attendre !

— Je comprends parfaitement, mens-je.

D’un seul coup j’en ai classe, de cette séance. Classe de ces larbins qui ont vécu les sottises et les drames de leur patron comme on vit un match de foot ! Dans le fond, Bitakis ne leur laissera pas un souvenir plus fort qu’un beau Nice-Marseille ! De quoi se faire naturaliser lunien, quoi !

— Je vous remercie, déclaré-je assez brusquement.

La larbinerie a un petit air surpris. Ces braves gens attendaient des démonstrations du fameux San-Antonio, et non ces questions routinières de fonctionnaire. Ils sont déçus. Ils croyaient avoir une séquence sur Sherlock Holmes, et ils n’ont eu droit qu’à un passage des Ronds-de-Cuir. Il y a tromperie sur la marchandise. San-A., c’est pas le superman français, mais le neveu de M. Soupe !

Pistouflet me file le train dans les allées ombreuses du parc. Lui non plus n’est pas content. Il n’est pas content comme n’est pas content un imprésario lorsque sa vedette, en guise de tour de chant, n’a produit qu’un éternuement.

— Votre avis ? demande-t-il.

— J’ai pas d’avis…

— Vous pensiez qu’il y avait du louche, non ?

— N’est-ce pas le devoir de tout policier qui se respecte que de douter des morts anormales ?

Il secoue sa tronche de gorille et devient aussi rouge que sa limace homardo-thermidorienne. C’est pas le commissaire Pistouflet en action, c’est le cardinal Spellmann en tenue d’intérieur.

— J’aurais pourtant aimé voir le défunt dans sa position de suicidé, bougonné-je, plus pour moi que pour lui.

— Je vous assure qu’il était dans la position que je vous ai montrée…

— Sans doute, mais ces gens se sont empressés de tout nettoyer…

— C’est à cause de la veuve… Elle va arriver et…

A quoi bon épiloguer ? Ce qui est fait est fait, comme l’a dit si justement le grand philosophe Gamberjon, celui qui a démontré la relativité du temps qu’il fera demain par rapport à celui qu’il a fait la semaine précédente.

— Je vous ramène à Juan ? demande Pistouflet.

— Merci, mais j’ai ma voiture…

— Et du côté de l’affaire Gueulasse, du nouveau ?

— Pas encore, mais vous savez que tout corps plongé dans un liquide reçoit, de la part de ce liquide, une poussée de bas en haut, plus les compliments de la direction.

Il ouvre des vasistas comme ça, se dit que ça vient de la chaleur.

— Je vais à La Pinède brûlée, avertis-je, à toutes fins utiles.

— Déjà ?

— Paraît qu’ils ont une attraction internationale en matinée. Les célèbres duettistes turcs savamal et sadur. Allez, à bientôt…

CHAPITRE VI

ET LA MAIN-D’ŒUVRE EXTÉRIEURE ARRIVE !

En traversant Juan, je suis bloqué par un nœud de voitures. Chose curieuse, je me trouve à promiscuité de l’hôtel Bel-Azur. Ça me fait penser à miss Julia et je décide d’aller lui présenter mes condoléances émues, ferventes et attristées. Depuis cette nuit, je ne l’ai pas revue et il s’est passé tellement de choses, depuis, que nous avons en perspective un gentil sujet de conversation.

Je fourre mon tombereau dans une impasse et je me guide par la main jusqu’à l’entrée de l’hôtel.

Une belle jeune femme presque chauve, au regard égayé par un délicieux strabisme convergent, me regarde entrer en regrafant son corsage dans son dos, ce qui constitue toujours un exercice délicat, d’autant plus délicat dans son cas qu’elle a une épaule plus haute que l’autre de cinquante-deux centimètres et demi environ.

— Mlle Delange est-elle là ? je lui demande avec un regard qui ferait fondre le Mont-Blanc.

Coup d’œil classique au tableau. La clef du 4 n’y est pas.

— Mais oui.

La personne de la caisse se dit que la môme Julia renouvelle son cheptel et je la sens toute disposée à lui voter des félicitations concernant le nouvel élu.

— Qui dois-je annoncer ?

— M. San-Antonio.

— Vous êtes parent avec le célèbre commissaire ? s’informe la môme qui doit lire du noir plutôt que les Oraisons de Bossuet.

— Au premier degré, en secondes noces et au troisième top ! répondis-je.

Là-dessus je m’engage dans l’escalier, ce qui vaut mieux, je vous l’ai maintes fois dit, que de s’engager comme savonnette dans une léproserie.

Prévenue par la bigleuse déhanchée, Julia m’attend dans l’encadrement de sa lourde.

Elle s’est mise en deuil à sa manière, compte tenu naturlich du climat et de son degré de parenté avec Bitakis. Elle porte une jupe à carreaux noirs et blancs, un chemisier gris et elle s’est peu fardée.

— Je t’attendais, murmure-t-elle. Tu es au courant ?

J’agite ma tête de bas en haut, ce qui, dans toutes les langues, y compris les langues mortes et fourrées, a marqué l’affirmation.

— C’est terrible, n’est-ce pas…

— Plutôt !

— Quand il menaçait de se suicider, cette nuit, je ne le croyais pas ! Un homme d’action pareil, comment pouvais-je penser…

— Personne ne peut lire dans l’âme d’autrui ! énoncé-je, car les circonstances exigent de moi des paroles définitives susceptibles d’être inscrites dans le marbre au stylo à bille ou au ciseau à froid.

Elle s’assied dans l’unique fauteuil de la pièce, tapissée de cretonne fleurie.

— En somme, fais-je en me posant sur le bras du meuble, te voilà sur le sable, ma chérie ?

Elle fait une moue désabusée.

— Tu parles…

Sur le sable ! En plein Juan-les-Pins, avouez que c’est un comble, comme dit mon ami Grenier.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Que veux-tu que je fasse ?

— Trouver un autre protecteur ?

— Facile à dire…

— Tu devrais draguer dans les chantiers navals à la recherche d’un autre armateur…

— Merci du conseil, mais je n’ai pas le cœur à plaisanter !

— Tu l’aimais, le Nikos ?

— Non, mais je lui étais reconnaissante de tout ce qu’il faisait pour moi. Je ne suis pas de ces filles cupides qui…

N’empêche qu’elle a dû lui secouer le chéquier.

— Me raconte pas que tu n’as pas mis de l’argent de côté !

— Un peu… Mais le fric fond tout seul, quand il n’y a plus de rentrées.

Je me penche sur elle et je lui fais la vitrine, histoire de lui fournir une petite rentrée.

En revanche elle me fait une sortie.

— Non, dit-elle, en débloquant ses muqueuses, je te jure que je n’ai pas envie de… de m’amuser…

Voilà bien ma veine ! Et moi qui espérais me placer sur son orbite !

— Tu devrais aller faire un tour chez Nikos, dit-elle pensive.

— A cause ?

— Je ne sais pas : voir la fille… Cet accident… C’est vraiment un accident ?

— Ça en a tout l’air.

— Tu y es allé ?

— Oui.

— Et tu es sûr que…

— On n’est jamais sûr de rien dans ces cas-là, mais les apparences semblent ratifier la thèse de l’accident.

— Pauvre môme ! Une pas de veine, hein ? Laide à chialer et mourir comme ça…

Je lui donne une tape affectueuse dans la région pariétale, je laisse glisser lentement ma paluche chaleureuse en direction de l’occipital et je continue sur le rocher. Après un rapide changement de vitesse je descends les vertèbres cervicales, marque une pause sur la tête de l’humérus, gagne les vertèbres dorsales, fonce pleins gaz jusqu’au cubitus, m’égare autour de l’os iliaque et je décide de demander mon chemin à un agent.

Ces manifestations tactiles, très chargées en électricité, font oublier passagèrement à Julia le décès de son batelier. Au bout d’un laps de temps impossible à chronométrer, elle admet que la vie peut très bien continuer sans son gros lapin bleu. Oubliée itou la pauvre Edith Bitakis… Amours, hélices et grandes orgues !

Je me recoiffe devant la glace du lavabo.

— Tu me laisses ? fait tristement la pauvrette.

— Si tu veux, on peut dîner de conserve, ce soir ?

— D’accord.

— Je passe te prendre ici !

— Quand tu voudras, je n’en bouge pas.

Je la quitte après un mimi humide et une œillade suave.

Quelque chose m’attire à la Pinède. Ce quelque chose, c’est le besoin d’agir. Je veux bien que les Bitakis père et fille soient cannés régulièrement, mais je sais qu’Amédée Gueulasse n’a pas becté son certificat de vie de son plein gré.

La taule ouvre pour le thé. L’orchestre de la veille, avec un nouveau pianiste (la roue tourne) moud de la musiquette charmeuse pour une douzaine de locdus en petite tenue. Je contourne la terrasse sans être vu et je m’installe dans une stalle de verdure d’où je peux mater discrètement les allées et venues de la crèche.

Le maître d’hôtel coiffé à la suppositoire se radine pour me demander ce que j’entends lichetrogner.

Je lui commande un Blanc et un Noir et je prends une pose commode sous mon parasol.

Les musicos jouent sans trop y croire un truc pourtant sensass : « T’es trop mou pour être un dur », extrait du film « Miquette qui quette » qui a obtenu l’Oscar, le Prosper, le Jules, l’Ernest et l’Eugène à la distribution des Prix de Carrière-sous-Bois.

Je mate à mort le comportement du personnel. Parmi ces gens, il s’en est trouvé un qui a introduit dans le breuvage de Gueulasse une substance toxique ayant détruit les fonctions vitales du caresseur d’ivoire. Lequel ? Tiens, au fait, je ne vois pas Alonzo Gogueno…

Lorsque le maître d’hôtel passe à la portée je l’interpelle :

— Dites, frisé, où est mon ami Alonzo ?

Il ne se pince pas les lèvres, vu qu’il n’en a pas.

En tout cas, il prend une physionomie hautement réprobatrice.

— Il a été congédié ! me répond le digne homme.

— Ah oui ?

— Oui. La direction a estimé qu’elle ne pouvait pas se permettre de conserver un assassin à son service.

Et toc ! Prends-en une pincée et passe la soupière aux autres ! Il avait dû se la préparer, cette belle phrase, l’adjudant-limonadier. Voilà un pauvre bougre sans job parce qu’il a été suspecté.

— Qui l’a balancé ?

— Le patron.

— Il est ici, M. Alfred ?

— Pas encore !

— C’est bon, merci !

Je rêvasse un instant dans l’ombre orangée de mon parasol. Le soleil pète le feu ; la vie semble douce et pourtant des gens continuent d’en tuer d’autres dans cette ambiance léthargique. Il y a des accidents, des suicides… Il y a la vie, intacte, faisandée, malodorante…

L’orchestre finit le morcif et les fabricants de vibrations font la pause. Je vois alors la tronche d’un serveur de l’autre côté de l’estrade. Il place un plateau sur le plancher et s’éloigne. Les musiciens abandonnent leurs instruments, sauf le flûtiste qui a la force de charrier le sien. Ces messieurs se mouillent le conduit, puis bavardent à voix basse de la pluie improbable et du beau temps tenace. Cinq minutes s’écoulent. Je suis de plus en plus pensif !

Et voilà que je reçois sur l’épaule un choc terrible ; de quoi démolir le pilier ouest de la tour Eiffel. Parallèlement une voix bien connue s’écrie :

— Alors, Petite-Tête de Pont ! En plein boulot ?

Je lève les yeux sur l’impensable Bérurier. il est là, rubicond, poilu, mafflu, graisseux, souillé, ruisselant d’une transpiration prolétarienne… Heureux de me revoir, d’être sur la Côte, d’être au monde et d’être plus crétin que jamais ! Je souris. Vous me croirez si vous voulez, et si vous voulez pas, allez vous faire opérer de la vésicule biliaire par votre cordonnier préféré, mais cette présence du Gros à mes côtés me dope, dope, dope ! Béru, il est comme la menthe forte : il réconforte.

Il déverse entre les bras d’osier d’un fauteuil cent deux kilogrammes de matières grasses avec os, et relève son feutre moisi pour pouvoir s’éponger le front. Il est beau, il est superbe ! Sa couennerie luit comme le dôme des Invalides. Il porte une chemise dite Lacoste, d’un jaune aveuglant, un pantalon à rayures gris sale et des sandales d’instituteur, en cuir tressé.

— T’es bronzé ! apprécie-t-il. C’ t’ une bonne idée que t’as eue de me faire venir ici. A tout hasard je me suis acheté un caleçon de bain. Tu connais un endroit où on bouffe de la bonne soupe de poisson, toi ? Ça me changerait des potages Magiques ! Oh ! bonté divine, ce qu’il fait chaud dans ce bled. Je boirais bien quelque chose…

Il se tait pour reprendre souffle et j’en profite pour mander le garçon.

— Monsieur désire ? s’inquiète le loufiat en veste blanche et nœud papillon noir.

— Un grand rouge, exprime Bérurier, avec une tartine de fromage fort ; du qui pue bien !

Se tournant vers moi il murmure :

— L’avion, ça me creuse. A bord ils m’ont servi du thé, tu te rends compte !

Le garçon est sidéré. Il raconte que le vin rouge est inconnu en ces lieux ultra-sélect et que…

Naturellement, Messire la Gonfle se fiche en rogne, décrète que la Pinède est une boîte à la noix, un endroit pour jeune homme pubère et que s’il était quelque chose au gouvernement, lui, Béru, il rendrait le vin rouge obligatoire comme l’école laïque !

Je sers d’interprète et lui commande une demi-Pommery en lui suggérant qu’un coup de champ’ bien glacé l’hydratera dans de meilleures conditions.

Les accords sont ratifiés, puis signés en quatre exemplaires.

Le Gros, satisfait, se détend et son fauteuil se met à geindre comme une Caravelle par gros temps.

— Alors, demande-t-il, qu’est-ce qui se passe ?

Je me mets à lui résumer la situation. Il écoute en remuant son feutre au bout de sa terrine. Quand j’ai terminé, il écluse d’un seul trait la moitié de son biberon à ressort.

— Pourquoi que tu m’as commandé qu’une demie ? se lamente-t-il.

— Parce que je pense à mon budget ! Tu as mes renseignements ?

— Ça vient, dit-il.

Il se fouille et je le vois extraire de ses vagues un portefeuille qui ressemble à un cataplasme de farine de lin hors d’usage. Il ouvre cette chose informe. A l’intérieur il y a quatre-vingts centimètres de papier hygiénique recouvert de son écriture d’intellectuel.

— Je te prends la gonzesse en première bourre, dit-il. A propos, je viens de voyager avec elle dans l’avion…

— Mme Bitakis ?

— Oui.

— Quelle attitude avait-elle ?

— Des cocards commako ! fait-il en plaçant ses deux poings devant ses yeux de ruminant. Elle avait chialé son armateur, je te le promets.

— Bon, épluche son emploi du temps…

— Gi ! Arrivée à Paname hier par le Mistral… Descendue au George V.

Il déroule son papier hygiénique comme le mécanisme d’un limonaire dévide une bande perforée. Il récite de sa belle voix de baryton enrhumé :

— Est allée en consultation chez le docteur Foideveau. En est ressortie sur les choses de cinq heures. Est allée chez Dior. En est ressortie sur les machines de six heures ! Est rentrée à son hôtel. En est ressortie sur les trucs de huit heures. A bouffé chez Gradubide. Ensuite est allée au théâtre pour voir jouer « Prends deux bananes on mangera l’autre », par la Compagnie Cotécour-Paslarampe. Est rentrée à son hôtel dans les autours de minuit et demi. A été éveillée par le téléphone sur les affaires de sept heures. A demandé une place dans l’avion pour Nice. Est restée dans sa piaule jusqu’à l’heure du départ…

Le Gros s’arrête, vide sa boutanche et supplie :

— Fais-en ramener une autre, San-A. Tu voudrais pas que je boive la flotte du seau à glace ?

Son faf à train déroulé serpente aimablement sur la table.

— Vendu ? demande-t-il.

— Ça va, c’est enregistré.

— Alors, passons au deuxio !

Cette fois, il tire du portefeuille disloqué, non plus du papier hygiénique, mais une nappe de restaurant. Ce n’est pas la première nappe venue, croyez-le bien. Il s’agit de celle qui a subi son dernier déjeuner. On dirait un tableau abstrait. Et pourtant, il l’a peinte avec du concret : vin rouge, sauce tartare, sauce tomate et crème caramel ! Entre les taches, ses notes zigzaguent.

— Amédée Gueulasse, annonce l’Enflure, comme s’il s’agissait du titre d’un poème épique. Né à Joinville-le-Pont le 5 février 1912.

— Moule avec son curriculum, je veux pas écrire sa biographie pour le Larousse !

— Faudrait savoir ce que t’appelles des renseignements ! proteste le Mahousse.

Il gratte un brin de persil qui masquait un mot et continue sa lecture.

— Groom d’hôtel jusqu’à seize ans… Entre ensuite au Conservatoire. En sort avec un premier prix de panier.

— Un prix de panier ? m’étonné-je.

Le Gros se penche sur sa nappe.

— Excuse, y avait du ris de veau à cet endroit. C’est pas panier, c’est piano… Musicien dans différents orchestres de brasserie. Achète un bar, rue Fontaine… Tue un malfrat qui voulait le racketter. Tire six mois de prévention, est condamné à deux mois… Part en Argentine à Bonno-Zérès.

— Où ça ?

— Bonno-Zérès !

— Tu veux dire Buenos Aires !

— Mille excuses, dit-il, pincé, je cause pas l’anglais !

Et de poursuivre :

— A vivu là-bas.

— Il a quoi fait ?

— Vivu ! Du verbe vivre ! grogne la Gonfle. Si tu m’interromps tout le temps, comment veux-tu que je termine ? T’avais qu’à apprendre la grammaire ! Donc, a vivu à Bonno-Zérès pendant huit ans comme musicien d’orchestre. Il est tombé malade du foie, est rentré en France, sa convalescence terminée, à bord du Grosso-Modo. A débarqué à Bordeaux voici un an. Est allé vivre quelques mois en Savoie chez sa mère qui tient une épicerie. Et puis a décidé de reprendre son ancien métier, est descendu sur la Côte où ce qu’il s’est fait inscrire dans une agence de plasma spécialisée…

— C’est tout ?

Il froisse la nappe et, noblement, la jette à terre.

— Si ça te suffit pas, je peux te chanter quelque chose… Dis donc, tu connais la nouvelle ?

— Non ?

— Pinaud s’est acheté un scoutère ! A son âge, les deux-roues c’est téméraire, tu trouves pas ? Il a déjà écrasé un chien et l’arrière d’une deux-chevaux !

L’orchestre vient de reprendre tandis que les buveurs de thé se tassent la biscotte en suant un cha-cha-cha.

— Quel est le programme ? s’inquiète le Gros.

Je viens justement de le décider in extremis, comme disent les latins.

— Tu avais envie de chanter, Gros ?

— Pourquoi ?

— Parce que tu vas faire chanter les autres…

— Fais-moi un dessin, je suis bouché cet aprême !

— Tout à l’heure ; pour l’instant j’ai un petit boulot à exécuter.

Je sors de ma poche un minuscule appareil photographique qui m’est très utile quand je tiens à prendre des clichés sans attirer l’attention.

DEUXIÈME PARTIE

EN AVANT LA MUSIQUE

CHAPITRE VII

AUX GRANDS MOTS LES GRANDS REMÈDES

— Tu fais de la photo d’amateur ? gouaille Béru.

— T’occupe pas !

Je me paie un instantané de l’orchestre. Je redouble la photo par mesure de sécurité et je murmure au Gros :

— Esbigne-toi sans te faire remarquer, si tu le peux. J’aimerais que les musiciens qui me connaissent ne nous voient pas ensemble…

— Compris, fait l’Enflure qui n’a rien pigé du tout.

Il se lève et, de sa démarche éléphantesque, va m’attendre au parkinge.

Lorsque nous sommes côte à côte dans la chignole, je me relaxe un chouïa.

— En somme, questionne l’Ignoble, tu es sur quelle affaire ? Le pianiste ou l’armateur ?

— Le pianiste ! choisis-je.

Je fonce chez un photographe et lui cloque mon appareil en lui demandant de me développer illico les photos que je viens de prendre.

— Vous aurez ça demain soir, promet-il.

— Pas du tout, je viendrai les chercher dans une heure !

— Vous rigolez ! Je ferme.

Je lui montre ma carte.

— C’est très important !

C’est un petit bougre avec un nez recourbé, des yeux clignotants et du poil dans les oreilles. Il porte un béret sur le sommet du crâne, avec une petite queue agressive comme celle d’une poire.

— Dans ces conditions, fait le champion de l’hyposulfite, je vais vous servir.

Pendant qu’il s’affaire, nous allons au commissariat, lequel se trouve non loin de là. Pistouflet vient d’y arriver. Il est nerveux et engueule ses hommes pour se rassurer.

Nez-cassé, entre autres, semble en prendre pour son absence de grade.

— Tiens ! Quel plaisir ! s’égosille mon honorable confrère en nous voyant entrer…

Notre visite lui cause autant de joie que la chute d’une cheminée sur le capot de sa voiture. Néanmoins, il nous serre la pince avec élan.

— Je passais rapport à l’autopsie. dis-je. Vous avez les résultats ?

— Xactement ce que vous pensiez : empoisonnement.

— A quoi ?

— Cyanure. C’est à cause qu’il est tombé raide mort ! Vous n’ignorez pas que c’est un poison foudroyant…

— Donc ça urgeait !

Le Gros déboutonne le haut de sa chemise et se gratte la poitrine à travers une brèche de son maillot de corps. Celui-ci ressemble à un vieux filet de pêche déchiqueté.

— Tu as des poux ? fais-je, sévère, car il la fiche mal.

— Non, c’est des miettes. Dans l’avion on nous a servi des toastes.

Il se reboutonne avec dignité.

— On pourrait p’t’être aller écluser un gorgeon ? suggère-t-il.

Pistouflet n’est pas contre. Nous voilà partis pour le bistrot voisin. La douceur de cette fin d’après-midi est indicible, comme dirait la marquise de Rabutin-Chantal. Les palmiers agitent leurs palmes — ce qui est leur droit le plus indiscutable — dans le vent léger soufflant du large.

Une fine poussière dorée saupoudre la ville aux toits décolorés par le soleil. Il y a dans les rues cette éternelle liesse, ce flux et ce reflux bariolés des estivants, cette odeur lourde de sueur et d’ambre solaire qui vous picote le nez…

— Si tu biglais Pantruche, comme c’est mort en ce moment ! dit Bérurier. C’est bien simple, y a plus que des Amerlocks !

Nous nous abattons comme un vol de condors à la terrasse de chez Tintin.

— Pastis pour tout le monde !

La présence du Gros me met dans l’ambiance boulot. Drôle de vacances. J’étais là, bien peinard, à me sélectionner des nanas et voilà que la fatalité s’est mise contre moi et a chamboulé ma quiétude. C’est tout de même malheureux, vous ne pensez pas ? J’appelle le drame comme un poussin perdu appelle sa mère !

Nous buvons. Je rêvasse. Béru a entrepris Pistouflet et lui raconte sa partie de pêche dans l’Eure. Il s’est fait contacter par une truite d’au moins huit cents grammes. « Je l’amène jusque z’à la rive. Et voilà que mon moulinet se bloque. Elle ruait comme une jument, cette vache ! Alors… »

Pistouflet ne connaîtra jamais la fin de ce passionnant récit à moins qu’il ne ligote la suite sur le Chasseur Français. Le chaudron cabossé qui lui sert de secrétaire s’annonce en courant.

Il est surexcité, Nez-cassé. Lui qui renifle en zigzag, il n’est pas à la fête, croyez-le.

— M’sieur le commissaire ! Venez vite !

— Quoi z’encore ! grogne Pistouflet qui venait juste de mettre le groin dans son anisss !

— Un nouveau suicide, m’sieur le commissaire !

Mon collègue émet un gémissement avec provision d’oxygène et branchement automatique sur nourrice de réserve.

— C’est pas possible ! Mais qu’est-ce que j’ai donc fait au Bon Dieu pour avoir une pommade pareille en ce moming !

Je biche la manche élimée du musculeux secrétaire.

— Qui ? fais-je, le cœur, le gosier et les lacets noués par un sombre pressentiment.

— M’en parlez pas ! Il s’agit de l’Espago qu’on a gardé cette nuit dans la volière !

Si j’étais moins réservé et si je ne portais pas un pantalon neuf, je me distribuerais cent un coups de pied dans les fesses.

Quelque chose me chuchotait que je commettais une connerie en restituant ce type à la vie civile.

Nous nous levons d’un commun accord.

— Où s’est-il détruit ? demandé-je.

— Chez lui, fait Nez-cassé.

— Tu as l’adresse ? demande Pistouflet à son subordonné.

— Je sais où c’est ! coupé-je.

— Vous savez tout ! trouve le temps de complimenter le Sherlock de la Côte.

C’est un bath cortège qui se carapate jusqu’à la petite maison d’un blanc immaculé, aux fenêtres ornées de tuiles creuses où le serveur espanche avait sa carrée.

Nous sommes accueillis par une vieille dame à cheveux blancs, vêtue de noir, qui se lamente avé l’accent.

— Misère ! Ce povre ! Quand je suis entrée dans sa chimbre et que je me le suis vu allongé sur son lit… Boudiou ! J’ai eu une brave frayeur…

Tout en s’exclamant, elle nous fait grimper un escadrin de bois verni. Naturellement, le Béru se fiche la hure en l’air et dévale six marches sur son usine à boustifaille. Nous atteignons enfin le premier. La porte d’Alonzo n’est pas fermée. La vioque nous la désigne du doigt.

— Intrez ! Moi je n’ose pas ! Jamais plus je ne voudrai pénétrer dans cette chimbre !

Nous pénétrons dans la pièce. Celle-ci est proprette et bien en ordre. Décidément, dans cette affure, tout est gentiment arrangé. Alonzo Gogueno, en manches de chemise, est allongé sur son pucier. Il est dans une attitude très recueillie. Sa pâleur est — vous admettrez le qualificatif — mortelle.

J’avise sur la table un verre et un petit flacon. Je hume les deux et je retrouve cette odeur bizarre que dégageait le verre d’Amédée. Il y a en outre une feuille de papier sur laquelle on a tracé en hâte quelques lignes d’une écriture maladroite.

Je lis.

C’est moi le coupable. Je préfère me donner la mort.

A. Gogueno.

— Pas d’erreur, murmure Pistouflet, il s’agit bien d’un suicide. Eh bien, voilà qui résout notre problème, n’est-ce pas ?

Le jour où les connards éliront leur président, il pourra poser sa candidature.

— C’est un meurtre ! déclaré-je.

— Enfin, voyons, bredouille Pistouflet en rougissant.

Béru qui snobe la province lui tapote la poitrine.

— Si San-A. l’affirme, vous pouvez être tranquille.

Or, il n’est rien moins que tranquille, le pauvre bougre. Il commence à trouver son poste pénible.

— Qu’est-ce qui vous fait croire…

— Deux choses. La première, la moins certaine d’ailleurs, ce garçon ne savait pas lire le français, à plus forte raison il était incapable de l’écrire… Mais j’admets qu’il ait pu me bidonner sur ce point. En tout cas, mon second argument est absolument sans réplique…

— Vraiment ?

— Vraiment !

— Eh ben ! accouche, bordel de Dieu ! hurle le Gros qui défaille de curiosité.

— Inspecteur Bérurier, je vous rappelle aux convenances ! dis-je froidement.

Le Mahousse hausse les épaules.

— Mon cher Pistouflet, cet homme est mort pour avoir absorbé du cyanure, vous êtes bien d’accord. L’odeur est caractéristique ?

— Oui, et alors ?

— Le cyanure est un poison foudroyant, nous l’avons vu. En ce cas, comment Alonzo aurait-il pu l’absorber, poser son verre sur la table et aller s’étendre sur son lit ?

— Merde ! fait Béru qui aime condenser ses pensées en un mot.

— Je m’incline, bredouille Pistouflet.

— Le ou les meurtriers n’ont pas pensé à ce détail capital. A mon avis, ils devaient être deux. L’un maintenait Alonzo sur le lit, et l’autre le forçait à avaler le breuvage fatal en lui pinçant le nez. Ils ont déposé ensuite le verre sur la table, grave erreur !

Je sors de la turne pour rejoindre la vieille dame.

Elle voudrait bien chialer pour faire vrai, mais elle ne s’en sent pas le courage. Elle est trop excitée par l’événement. Elle dresse mentalement la liste de tous les gens auxquels elle va pouvoir raconter ça ! Elle se dit aussi qu’elle aura son blaze dans le baveux local. Comme elle n’escomptait pas la chose avant son avis de décès, elle est dans tous ses états, comme Charles Quint.

— Vous êtes sortie faire des courses ?

— Je suis allée acheter des petits rougets pour ce soir.

— Quelle heure était-il lorsque vous êtes partie ?

— Quatre heures !

— Alonzo était là ?

— Té, oui ! Bien vivant, le povre ! Je lui ai crié : « Je sors, monsieur Alonzo. » Et il m’a répondu : « Intindu, madame Bouftafigue ! » Sa radio marchait.

— Vous êtes restée longtemps partie ?

— Deux povres petites heures ; j’ai rencontré une amie, Mme Barbiquiou, qu’est bien seulette depuis que son povre mari est mort, et nous avons cosé d’une chôse et d’une otre…

— Ensuite, vous êtes rentrée chez vous ?

— Té ! Naturellement !

— Vous n’avez rien remarqué d’insolite ?

— Hé non !

— Vous aviez fermé votre porte à clé en partant ?

— Pour quoi faire, puisqu’il y avait quelqu’un dans la maison ?

— Quand vous êtes-vous aperçue de… du drame ?

— Eh, té ! exulte la vioque, vous l’avez bien dit : c’est un vrai drame, peuchère ! Quand je m’in suis aperçue ? Boudi, tout de suite ! Je me pose mes rougets dans la cuisine, et je crie à M. Alonzo : « Ho ! Monsieur Alonzo, vos rougets, vous préférez vous les minger en friture ou pochés avé une soce au beurre ? » Et voilà qu’il me répond rien ! Moi ça me surprend, je monte… Je disais tout le long des marches : « Vous êtes là, monsieur Alonzo ? » Et vé, il était bien là, le povre, mais mort que c’en était un grand malheur…

Mes équipiers, qui m’ont rejoint en silence, écoutent les explications de la vieille dame.

— C’est très clair, affirme Bérurier, les assassins sont venus pendant votre absence !

Elle s’égosille, la mère Bouftafigue :

— Les assassins ! Qu’est-ce que vous me dites, peuchère ?

Et de pousser ce que Béru appelle « des cris d’or vrai » et Pinaud « des cris d’orfèvre ». Pistouflet la calme, lui promet de faire enlever la marchandise et de lui envoyer un de ses hommes pour lui tenir compagnie en attendant.

Nous retrouvons le soleil du midi. Il se fait pâlichon car l’heure a tourné.

— Il s’en passe des baths dans votre patelin ! ironise Béru à l’adresse télégraphique de Pistouflet.

— Les autres années, affirme le digne homme, on n’a que des procès-verbaux ou des accidents… De temps en temps un suicide à cause du casino, mais c’est tout…

Comme nous déambulons, je suis hélé par le photographe zélé dont auquel à propos de qui je ne pensais plus.

— C’est prêt ! me dit-il…

J’entre dans son antre à reproduire la bêtise et il me remet deux agrandissements 13 ? 18 de mes clichés. Bien que je ne sois pas Isis, j’ai le sens de l’instantané et mes cinq musicos sont très visibles… Satisfait, je douille le souilleur de plaques sensibles et je rejoins mes aminches.

— Cher Pistouflet, dis-je, on vous quitte pour aujourd’hui.

— Il faut que je prévienne la Sûreté, dit-il…

— Vous la préviendrez demain… Faisons comme si toutes ces morts étaient vraiment des suicides ou des accidents !

— Mais, le pianiste ! Avec le rapport du toubib, je suis bien obligé de conclure…

— Officiellement, le docteur ne vous aura remis ses conclusions que demain, vu ?

— Entendu.

— Toi, ronchonne le Gros, t’as une idée derrière la tronche !

— J’en ai même plusieurs !

— Ça promet ! Je parie qu’on va faire équipe de nuit, non ?

— T’as mis dans le mille, bonhomme Lalune !

— M’étonne pas. Et moi que je comptais m’offrir un bain. Un caleçon formide que je me suis acheté. Il était en solde à la Saint Maritaine…

« Tu veux le voir ? »

— Plus tard !

— D’ici que tu me donnes campo, il sera été bouffé aux mites.

— Attends-moi ici !

Nous sommes devant l’hôtel de La Voile au Vent qu’habitait feu Gueulasse. J’entre et je demande après Marinette, la servante moustachue.

Le taulier, pas content, l’appelle après m’avoir exprimé par une mimique appropriée son peu d’estime pour la police.

J’attire la donzelle à l’abri d’une plante verte dont les feuilles ressemblent à des couvercles de lessiveuses. Elle a le capot en effervescence. Je la trouble comme la flotte trouble le pastis.

— Ça me fait plaisir de vous revoir ! chuchote-t-elle en approchant sa moustache de la peau de mon lobe.

— Moi aussi, encouragé-je ; ça crée une intimité.

Je lui propose la photo de l’orchestre.

— Dites-moi, belle enfant, reconnaîtriez-vous, par hasard, le monsieur qui a visité cette nuit la chambre de M. Gueulasse ?

Elle approche l’image de son regard charbonneux. Il y a du suspense en suspens. J’attends, avec le palpitant qui me grimpe dans la gorge comme une grenouille grimpe à l’échelle de son bocal quand le temps va changer.

— Non, dit-elle, je reconnais pas.

— Vous êtes certaine ?

Nouvel examen attentif. Elle est formelle.

— C’est pas un de ces messieurs.

Je donne une chiquenaude friponne à ses bajoues.

— A bientôt, petite Suédoise !

— Vous reviendrez ?

— C’est promis.

L’oreille basse, le moral bas, tout bas, je retrouve le Béru des familles sur le trottoir. Il est en admiration devant un moulinet pour la pêche en mer, exposé dans une vitrine d’armurier.

— Tu te rends compte, fait-il, de ce qu’on pourrait ramener avec un machin pareil ?

— Il me le faudrait bien pour ramener quelque chose dans cette saloperie d’affaire ! glapis-je. Tu parles d’un lac de goudron ! Tout ce qu’on trouve, ce sont des cadavres ! Juan-les-Pins va devenir l’annexe de la morgue, au train où ça va.

Je rengaine les photos, mais j’en fais tomber une et c’est the Big qui, nonobstant son embonpoint, se baisse pour la ramasser.

Il jette un coup d’œil.

— Qué zaco ? Tu deviens imprésario ?

— Non, je m’étais dit, dans ma petite tête de don Juan diplômé, qu’un des musicos avait peut-être poivré son pote au cyanure. Excepté Alonzo, eux seuls ont eu la possibilité de le faire…

Intéressé, le Gravos étudie le cliché.

— Donc, répète-t-il, le meurtrier c’est, ou Alonzo, ou un de ces cinq mecs ?

— Le pianiste excepté, puisque celui qui figure sur la photo est le remplaçant de Gueulasse.

— Eh ben alors ! tonne Béru, le baryton des pauvres, tu te noies dans un verre de flotte, eh, truffe ! Pisqu’Alonzo a été zigouillé, et pisque, à part sa pomme, c’est un de ces quatre tordus qui a pu se faire Médée, faut chercher parmi eux…

J’opine, une fois de plus, car opiner soulage.

— Si l’Espago a dit vrai, il a déposé le plateau de boissons sur l’estrade.

Je désigne du doigt le point précis où Alonzo a glissé les verres ce matin.

— Tu veux que je te dise ? fait le Gravos.

— Oui ? appréhendé-je.

— Pour moi, c’est le flûtiste qui a manigancé le coup. Il a une bouille qui me choque !

— S’il voyait la tienne, il serait épouvanté, Béru. Ne jamais se fier aux apparences, tu connais ?

— Ouais, on m’a déjà sorti cette enseigne !

Il demande :

— T’as deux clichetons… Je peux en garder un ?

— Bien sûr. Et même je vais te charger d’un ouvrage délicat.

— La broderie, c’est mon genre, rigole le puissant cornichon en se mouchant dans ses doigts.

Il s’essuie après son pantalon et ajoute :

— Je vois déjà où que tu veux en venir, San-Antonio !

— Tu crois ?

— Ton idée, c’est que je m’occupe des musiciens. C’est pour ça que t’t’à l’heure tu m’as dit que je devrai faire chanter les autres.

— T’es malin, Béru !

— Merci, je suis au courant ! Et je vais t’esprimer le fin fond de ta pensée. Tu te dis que je dois prendre les quatre mectons séparément et leur dire à chacun que je l’ai vu verser le poison. Çui qui acceptera de me carmer de l’artiche, ou de m’en promettre pour prix de mon silence, sera le coupable ?

— Dix sur dix !

— Ça me plaît, affirme l’Enflure. Boulot tout en scatologie, j’en suis…

Psychologie, rectifié-je.

Si tu veux, je suis pas sectaire. Bon, on va becter maintenant ?

— Impossible, je suis attendu.

— Et ça te dérangerait de m’emmener ?

— Oui.

— Pourquoi, tu vas dans le grand monde ?

— Non, dans le demi… Et ça risque d’être long. Mets-toi au turbin sans tarder, tu sais où trouver les musiciens ? Du doigté, hein ?

— T’en fais pas, rassure Bérurier, j’en ai tellement qu’un de ces jours je vais me mettre à étudier le piano, moi z’aussi !

CHAPITRE VIII

FACE À LA MER QU’ON VOIT DANSER…

A la casba de Julia, on me répond que mademoiselle est sortie et on me demande si je suis le commissaire San-Antonio, car elle a laissé un message à ce nom réputé.

Je me consulte, décide que jusqu’à dorénavant je suis bel et bien le San-Antonio en question et réponds par l’affirmative à l’aimable bigleuse.

J’ai droit alors à une enveloppe parfumée au Jasmin (25–84) sur laquelle Julia Delange a écrit d’une écriture plus souple que Serge Lifar :

Repassez à dix heures. Je vous expliquerai. Baisers.

J.D.

C’est moi qui suis repassé, car je comptais bien m’offrir un charmant tête-à-tête dans une taule sélect avec ma pouliche.

Enfin, ça n’est que partie remise.

Je décide de m’aérer les éponges sur la plage.

Rien de tel que la brise marine pour clarifier les idées.

Je roule le long du littoral. C’est l’accalmie car les bronzés sont à la jaffe. Je glisse mollement jusqu’à Golfe-Juan. De toute part, on entend de la musique et des rires. Je pense, par opposition, à l’igloo des Bitakis avec ses allongés de luxe et les larmes plus ou moins de crocodile dont on les arrose.

Ailleurs, dans le dépôt mortuaire de Juan-les-Pins, reposent deux autres cadavres. A part ça, tout va bien ; les vacances battent tellement leur plein qu’il gueule de tous les côtés. La vie continue. Mme Bouftafigue raconte à ses voisins l’effarante histoire qui lui est survenue dans sa soixante-douzième année. M. Alfred vend à des gens qui s’ennuient des bouteilles de rouille. Bérurier essaie de jouer les sagaces. Pistouflet oublie sa faiblesse en enguirlandant ses subordonnés et moi, pauvre de moi, humble et pensif San-Antonio, j’arrête ma calèche au bord de la plage parce que c’est à cet endroit que tout a commencé. En effet, si je n’avais pas avisé la trop superbe Julia, jamais je ne serais allé à la Pinède brûlée et jamais je ne me serais intéressé à la vie édifiante et à la mort troublante du vénérable Bitakis, prince des lapins bleus et empereur de la marine marchande ; l’homme dont le compte bancaire doit jauger dans les cinquante milliards !

Et si votre cher petit commissaire adoré ne s’était pas trouvé dans le sable doré, en ce moment, au lieu de se cailler le sang et d’égrener son latin sous les lauriers-roses, il serait peut-être avec une gentille nana pas compliquée, à lui expliquer les lois de la gravitation.

Voilà à quoi je gamberge, mes bons amis, d’où une sorte d’espèce d’amertume sous-jacente, polyvalente, fluorescente et antimagnétique.

Bien qu’en tenue de ville, je descends le bref escalier conduisant à la plage. Plus personne, et le bar est fermé. Je m’assieds dans un fauteuil en rotin, face à cette étendue d’eau salée qui a nom Méditerranée. Le soleil coule sur la flotte des reflets indigos. La mer est d’un vert très intense. Le soir descend, en pyjama bleu nuit. Sous mon parasol, je savoure cet instant de solitude relative. Des flonflons de musique me parviennent par brèves bourrasques sonores. Le long de la côte, des lumières s’allument, composant une guirlande lumineuse qui va de Marseille à l’Italie.

Je suis bien. Bonne idée que t’as eue, San-Antonio, de choisir cet endroit pour attendre dix plombes.

Par moments, l’homme a besoin de faire comme la tomate, c’est-à-dire de se concentrer (si vous trouvez ce calembour mauvais, c’est que vous êtes moins idiots que je ne le pensais).

Je passe une heure merveilleuse. Le sourd grondement de la mer finit par constituer les pulsations de mon esprit. La nuit vient, majestueuse… Des vaguelettes frisent sur le sable mouillé. Vous le voyez, les potes, en pleine poésie qu’il est, votre San-Antonio. Avant qu’il soit revenu de sa stupeur on lui aura cloqué le Goncourt et ce sera bien fait pour ses pieds. Après, bande de sans-cœur, vous direz qu’il n’avait qu’à écrire comme tout le monde, c’est-à-dire en style télégraphique. Voyez les Amerlocks for exemple. Quand ils sont d’accord avec les Popofs, ils titrent simplement sur leur baveux « K : O.K. ! » et tout le monde pige, même ceux qui ne connaissent rien à l’algèbre. On va vers une simplification extrême du langage. Bientôt, ceux qui emploieront des verbes auront besoin d’adjoindre une bande dessinée à leurs textes pour se faire comprendre et les téméraires qui useront d’adjectifs seront mis à l’index.

J’en suis là de ces considérations lorsque je perçois le bruit feutré que produit un pas sur du sable. Je me retourne et, à travers les franges de mon parasol, j’aperçois une ombre qui longe les cabines de bain. Tout d’abord et pour commencer, je n’y attache pas d’importance. Je me dis qu’il s’agit d’un baigneur qui a oublié là le tiroir de son slip Kangourou et qui vient le récupérer.

Effectivement, le quidam dont auquel au sujet de quoi je fais allusion va à l’une des lourdes. Mais au lieu de l’ouvrir avec une clé, il se met à la bricoler avec je ne sais pas quoi n’ayant qu’un lointain rapport, pas même sexuel, avec la serrurerie. Au bruit je pige ça. C’est normal que l’intéressé n’ait pas sa clé puisque les caroubles de ces cabines sont détenues, non pas à la Santé, mais par le barman de la plage.

Le pauvre bonhomme a autant l’expérience des serrures que Louis XVI avait celle du peuple. Il s’évertue avec sa lime à ongle ou son tire-bouchon sans obtenir de résultat.

Vous le savez, puisque ç’a été annoncé dans tous les journaux de France et même à la télévision, je suis doté d’un cœur en or massif. Toujours partant pour rendre service à l’humanité en détresse. Vous hissez le pavillon et je radine. De voir s’escrimer le malheureux en pure perte me fait songer que j’ai en fouille mon sésame. Le gars bibi, en moins de temps qu’il n’en faut à un Martien pour faire une déclaration d’amour à une pompe à essence, aura délourdé la porte réticente.

Je me lève donc et m’avance vers l’intéressé.

— Attendez, je vais vous ouvrir, dis-je gentiment.

Vous vous imaginez que le monsieur me remercie et me débite des compliments sur ma complaisance ? Des clous ! Au lieu de ça, il moule la cabine et détale à une vitesse grand V.

Il faut quatre secondes à San-Antonio pour se dire que les zigs qui se taillent lorsqu’on leur propose assistance n’ont pas la conscience tranquille.

Je sprinte derrière le gars… Et quand je sprinte, Mimoum ressemble à un cul-de-jatte qui aurait des engelures.

Je gagne du terrain (ce qui est appréciable car, au bord de mer, il va chercher dans les douze sacs le mètre carré). Je me dis qu’un rush suprême m’amènera au collet du fuyard. Je produis l’effort. Et mon type qui a senti mon intention s’accroupit sec dans le sable. Emporté par mon élan (comme disait un esquimau de mes amis qui travaillait chez Gervais) je bascule contre l’individu, et ramasse un bifton de par terre. Mais j’ai fait du judo, du catch et un peu de boxe, comme tous les supermen qui se respectent.

Je fais une cabriole de lapin et me retrouve sur mes flûtes. Je me tourne vers mon interlocuteur et je pousse un hurlement de douleur. Cette peau d’hareng vient de me balancer une poignée de sable dans les gobilles. Je suis miraud d’un seul coup. Je n’y vois plus que dalle… J’essaie de surmonter ma douleur pour foncer bille en tête sur mon agresseur, mais il n’a aucun mal à esquiver la charge et je me retrouve les quatre fers en l’air. Le bruit fluide de sa course dans le sable reprend. Je sais que je suis marron. Drôlement mystifié ! J’enrage !

Je mets dix bonnes minutes à expulser le sable de mes carreaux. La rétine me brûle horriblement. Un jour j’ai morflé du poivre moulu, comme ça, en pleines mirettes, c’était fête au village, je vous jure.

Enfin calmé, je sonde la nuit. Tout est calme. Musique au loin et lumières en pointillé. Les flots de vagues, la rumeur ample et creuse de la mer immense… Et San-Antonio sur le sable, c’est le cas de le dire, avec des lampions qui doivent ressembler à deux boules d’escalier.

Mon petit futé a disparu… Plus mélancolique qu’un enterrement en musique, je reviens aux cabines. Je n’ai aucune difficulté à repérer la porte que titillait le gars, car celle-ci porte des éraflures.

S’agissait-il d’un banal pilleur de vestiaire ? M’étonnerait.

Il peut espérer trouver quoi, sur une place ? Des calcifs de bain ? Des flacons d’embrocation ? Et après ? C’est pas un butin, ça ; il ferait davantage recette en dévalisant les bagnoles bourrées d’appareils photo et de nécessaires superflus qui s’alignent sur la Côte !

Alors ?

Alors sésame se trouve dans ma pogne avant que j’aie eu le temps de prendre une décision. Il est des cas où l’inctinct va plus vite que la pensée.

Je délourde.

Tout d’abord, je ne vois rien. La guitoune me paraît vide. Mais j’avance la paluchette et mes doigts préhensiles rencontrent une matière lisse et caoutchouteuse accrochée à la cloison.

Je bats le briqueton. Et que reconnais-je ? La combinaison de pêche sous-marine de la môme Julia. Cette pelure martienne qu’elle portait hier lorsque je l’ai vue for the first fois !

J’en reste zizi. C’était donc cet attirail que le forceur de porte (un bricoleur, pas un technicien) venait piquer ?

Je décroche la combinaison de caoutchouc et je la roule pour la commodité du transport. La flamme vacillante de mon briquet me prouve que la cabine ne contient absolument rien d’autre. Alors je claque la porte et, tout en larmoyant mon sable, je rejoins ma bagnole.

Nanti de mon butin, je rentre à mon hôtel. La pendule du hall indique neuf heures et vingt minutes. J’ai encore un peu de temps. Je grimpe à ma chambre et étale la pelure caoutchoutée sur mon lit. J’examine cet uniforme à la Cousteau en détail et je ne lui trouve absolument rien d’insolite. C’est une tenue de bon aloi, neuve et bien conçue. Pourquoi l’homme forçait-il la porte de cette cabine ? Savait-il ce qu’elle contenait ? Ou bien agissait-il au petit bonheur et est-ce tout à fait par hasard que… Moi, le hasard, il y a des moments où j’y crois et d’autres où je n’y crois pas. En ce moment, je n’y crois pas du tout.

Je décide de tirer la chose au clerc, comme dit un notaire de mes relations, et j’enveloppe la combine dans un grand papier.

Je cramponne le pacson et, en route pour la résidence de Julia, car les dix plombes approchent.

La bigleuse m’apprend que Mlle Delange m’attend, ce dont je lui sais gré.

Je gravis les marches quatre à quatre plus deux (car l’étage en comporte dix-huit) et je débarque dans cette pièce que je commence à bien connaître et à pratiquer beaucoup.

Julia a encore changé de tenue. Elle est bath à vous couper le souffle dans le sens de la largeur. Madonna ! quelle apparition !

Robe gris perle, décolletée autant que la censure le permet. Escarpins de satin rouge. Collier de diams authentiques. Et son maquillage est un chef-d’œuvre ! Raphaël (pas Géminiani, le peintre) n’aurait pas fait mieux. Elle a un léger fond de teint ocre, un rouge à lèvres carmin et des sourcils peints à la main. Quant à sa coiffure, elle flanquerait le marasme à Yul Brynner, à Jean Nohain, à Armand Salacrou, à Georges Briquet, à Frédéric Dard et à Jean-Jacques Vital.

— Tu m’excuses pour ce lapin de tout à l’heure ? gazouille la belle enfant.

— Rien de fâcheux, j’espère ?

— Non. J’avais téléphoné dans la journée à Hubert Taugranpier, le secrétaire de Nikos, pour lui exprimer le désir de me recueillir une dernière fois sur la dépouille de Bitakis… Tu comprends, je… j’avais besoin de le faire. C’était comme un devoir…

— Très naturel, ma chérie.

— Taugranpier est un brave garçon qui était au courant de ma liaison avec son patron, naturellement. Il a accepté de me faire entrer dans la chambre de Nikos dès que sa femme sortirait.

« Or, Mme Bitakis est allée à Nice se commander des vêtements de deuil ; il fallait profiter de l’occasion. »

— Tu as bien fait !

Elle se donne un ultime coup de vaporisateur.

Où allons-nous, chéri ? Je te préviens que je trimbale un gros cafard et que j’ai bigrement besoin de me changer les idées. Ça t’ennuierait si nous allions un peu loin d’ici ? Je suis connue dans le secteur, et ces regards ironiques dont on m’accable…

— Oui, je comprends. Allons où tu voudras !

— Monte-Carlo ? D’accord ? Il ne faut pas longtemps, à ces heures…

— Parfait.

C’est alors qu’elle avise le gros paquet que j’ai déposé sur une chaise en entrant.

— C’est à toi, ça ? dit-elle.

— Non, dis-je, c’est à toi.

Elle fronce les sourcils.

— Qui l’a apporté ?

— Moi.

— Du diable si…

— Ouvre !

Elle déplie le colis et considère la combinaison d’un œil chargé jusqu’aux sourcils d’incompréhension.

— Où as-tu pris ça ?

— Dans ta cabine…

— Ça t’ennuierait de m’expliquer ?

Elle est sincèrement étonnée. J’ai pitié d’elle et lui fais une relation précise de mon empoignade avec le zigoto de la plage.

— Mon pauvre chou, s’apitoie-t-elle, c’est pour cela que tu as les yeux rouges ?

— Tu n’as aucune idée sur la signification de ce vol raté ?

— Aucune. Ça me paraît ahurissant, voilà tout. Pour moi, c’est un type qui a voulu se payer à bon compte une combinaison sousmarine. Comment était-il ?

— Je l’ai mal vu. De dos seulement… Il m’a paru assez mince… Et à la façon dont il court, il doit être jeune…

— Un campeur fauché, dit-elle…

— Probablement.

Elle dépose la combinaison sur son lit et jette le papier qui l’enveloppait dans une corbeille.

— Merci, mon amour chéri. Sans toi, j’aurais été obligée de m’en acheter une autre. C’est fantastique, tout de même, que tu te sois trouvé là à cet instant, hein ?

— Oui, dis-je, fantastique…

Je contemple, rêveur, la combine. Puis, réagissant, je saisis ma conquête par la taille.

— On y va, beauté ?

CHAPITRE IX

Monte-Carlo étincelle dans son écrin de lumières. Point à la ligne. Le palais princier, virgule, illuminé par des projecteurs, revirgule, ressemble sur son rocher à un conte de fées. Point.

— C’est beau, murmure Julia…

— C’est touristique, rectifié-je. Mais je n’aimerais pas y habiter. La vie doit y sembler factice et vaine.

Je pense à ces vains du rocher (le velours de l’estomac) qui vivent en vitrine devant l’univers émerveillé. Ils font des gosses pour concours, se mouchent en technicolor et ne cueillent jamais une fleur sans que les caméras soient en batterie.

La vie de famille, quoi !

Je connais une boîte bien dans le secteur et c’est là que j’emmène Julia. Il y a de la musique, de la bonne bouffe et des grognaces faciles à regarder.

Comme il est tard, outre du sable j’ai aussi l’estomac dans mes souliers. Aussi je compose un menu admirable : caviar pressé, poulet à l’estragon, soufflé au Big Marnier. Le tout arrosé de blanc très convenable.

Ayant consommé ces différents ingrédients, je me sens nettement reconstitué. Je tourne vers ma conquête un visage reposé.

— Tu as l’air songeuse, Julia très belle ?

— Je pense à ce voleur de cabines, c’est tout de même étrange qu’il ait jeté son dévolu sur la mienne et non sur une autre.

— Bast, ç’a été le hasard, mens-je afin de la réconforter.

Et moi aussi de mon côté je pense ferme. Mais pas aux mêmes choses que Julia, du moins ça m’étonnerait.

Je gamberge à la combinaison que je lui ai ramenée et qu’elle portait — avec quelle grâce ! — lorsque je l’ai vue sortir de l’onde l’autre jour… Je pense au vaillant Bérurier sans lequel la police française ne serait que ce qu’elle est… Où en est-il de la mission psychologique que je lui ai confiée ? Dans les cas graves, malgré son intelligence sous-jacente, ses pieds pas propres et sa vue basse, il se débrouille admirablement. Un sixième sens, quoi, car Béru, selon moi, n’en possède vraiment qu’un : le sixième.

La nuit enchanteresse tissée de lumières (si d’après vous je force trop dans la métaphore, allez dans une gare de triage et demandez des échantillons de sémaphores) tissée de lumières, disais-je, rutile au bord de la plus belle des mers.

A une table voisine de la nôtre, un couple d’amoureux se savoure les muqueuses en produisant des bruits de pansements arrachés. Le maître d’hôtel, qui ressemble davantage à Ray Ventura qu’à Sacha Distel, m’apporte la note. Est-ce la proximité de la ligne Nice-Ajaccio ? Toujours est-il qu’elle est corsée ; Julia, tandis que je répands mon bel osier dans la sébile, prend cet air gentiment absent des nanas en pareil cas. Elle se file un petit nuage de poussière de céréales sur le minois et rectifie le dessin de ses lèvres.

— Où allons-nous, chéri ? demande la belle enfant.

— Un petit tour au casino, non ?

— Pourquoi pas…

Et nous voilà partis pour la propriété de rapport des Grimaldi.

Il y a un trèpe fantastique autour des tapis verts. On peut pas se figurer le nombre de zigs qui aiment ce genre de pelouses… Des pelouses qui les ratissent !

— Vous êtes joueur ? demande ma compagne.

— Mes moyens et mes fonctions ne me permettent pas de l’être beaucoup, heureusement. Néanmoins, exceptionnellement je peux flamber un grand format. Et vous ?

— J’adore jouer…

Une place assise se trouvant libre, Julia l’adopte illico. Elle a fait l’emplette d’un paquet de jetons et en balance une pincée sur le 14 plein.

Comme de bien entendu, c’est le 29 qui sort. Stoïque, Julia cloque une chouette plaque de dix lacsés à cheval sur le 12 et le 15 ; cette fois la chance lui fait risette car le 15 s’annonce comme une fleur. Julia a un mouvement de triomphe et tourne vers moi un regard triomphant. Pendant qu’elle me montre son visage épanoui, le croupier questionne dans le brouhaha ambiant :

— A qui le cheval du 12–15 ?

— Ici ! fait une voix.

Or cette voix n’est pas du tout celle de Julia. Je bigle le pèlerin culotté qui a poussé cette imprudente exclamation et j’avise un petit zigoto déplumé, en smok un peu naphtaliné. Il a une tronche à imprimer des faire-part ou à les distribuer. Julia a à peine le temps de réaliser que déjà l’homme au râteau dirige l’artiche vers le petit tordu.

— Mais ce n’est pas vrai ! clame Julia, cet argent me revient ; c’est moi qui avais joué le 12–15 à cheval !

Je précise au passage que ce genre d’incident est fréquent dans les salles de jeu. Si le gagnant ne réclame pas sa mise illico, il se trouve toujours un foie blanc pour la réclamer ; or il est difficile d’ergoter ensuite car tout va très vite et les croupiers ne peuvent avoir l’œil partout. Le zig au râteau regarde Julia avec consternation. Dans son œil, je lis le doute, l’ennui et un tas d’autres trucs qui ne plaident guère en faveur de la jeune femme. Visiblement il la prend pour une aventurière. D’autant plus que le petit escogriffe a un air surpris et malheureux qui lui vaudrait les félicitations du jury au concours du plus bel hypocrite. Il chique au monsieur galant, navré d’un tel incident.

— Vous faites erreur, mademoiselle, murmure-t-il, c’est moi qui avais joué ce cheval…

Julia va pour rouscailler selon son cœur, mais je la calme d’une pression de main.

— A quoi bon faire du suif ici ? C’est très mal vu et ça n’arrangerait rien.

Les plaques sont déjà empilées devant l’arnaqueur et les graves personnes qui cernent la table de jeu ont hâte de voir se poursuivre la partie. Elles sont là pour paumer leur auber et ça urge. Déjà trois minutes de perdues ! Trois broquilles pendant lesquelles elles transpirent sur leurs jetons.

— Continue de jouer, soufflé-je à Julia.

Et le gars moi-même se retire sous sa tente pour s’offrir un calumet de la paix bourré par la Régie Nationale des Tabacs. A distance, vautré dans un confortable fauteuil doré, j’observe le mec qui vient de blouser Julia.

Ce dernier a repris son air digne. Il flambe un moment encore sans gagner puis, très naturellement, se lève comme un monsieur raisonnable qui veut rentrer chez lui avec sa culotte, ses bretelles et tous ses accessoires de parfait gentleman. Il se dirige vers la caisse, échange les plaques arnaquées à Julia contre des coupures de la banque of France, puis, d’une démarche de sénateur, il gagne la sortie, ce qui est son droit.

Le gars San-Antonio, l’homme qui met le mystère k.-o. et les petites femmes en transe, écrase sa cigarette dans un luxueux cendrier et, aussi sec, emboîte le pas au quidam.

Le joueur effronté quitte le casino. Il descend sous les palmiers jusqu’au parking et s’approche d’une chouette calèche remisée dans un rayon de lune. C’est une Poiretéséro à double carburateur et brosse à dents surmultipliée dont les chromes étincellent comme le couteau d’une guillotine dans l’embrasement de l’aurore. Courbé en deux, je contourne le véhicule et au moment où l’homme s’apprête à mettre en route, j’ouvre la portière opposée au volant.

— Alors, petit veinard, fais-je gentiment, on s’en va comme un malpropre ?

Il branche vers moi deux lampions à 220 volts.

— En voilà des manières ! rouscaille le chétif déplumé.

— Justement ce que je disais, mon bonhomme.

— Qu’est-ce qui vous prend ?

— Il me prend que je suis un ami de la petite que tu viens de rouler aussi impunément…

— Quoi ?

— Allons, tu me reconnais, j’étais derrière elle quand tu lui as fait le coup du « par ici la mornifle ».

— Ah ! non, s’égosille le locdu, ça ne va pas recommencer. Vous ne m’avez pas l’air très catholiques tous les deux. Il fallait protester en temps utile. Seulement vous n’avez pas osé, parce que vous saviez très bien que vous mentiez ! Si vous espérez m’intimider, vous faites erreur, mon vieux. Et je vous préviens que si vous ne descendez pas immédiatement de ma voiture, j’appelle…

Je le contemple avec un de ces redoutables demi-sourires qui filent des diarrhées vertes à des percepteurs chevronnés.

— T’appellerais qui, minable ?

— La police !

— Alors, sois heureux et ne te fais pas péter les cordes vocales, fais-je en lui montrant ma carte.

Il verdit et ses genoux se mettent à applaudir. Il pige très vite dans quelle pestouille il vient de plonger.

Je n’ai pas voulu faire d’esclandre au casino parce que la direction n’aime pas ça, mais nous allons régler nos comptes à la bonne franquette, pas vrai ?

— Je vous assure, monsieur le commissaire, bredouille-t-il, que je…

— Ben voyons…

En moins de temps qu’il n’en faut à une respectueuse pour montrer sa cicatrice d’appendicite, je lui ai secoué son larfouillet. Je commence par récupérer l’argent qu’il contient, ensuite de quoi je m’assure de l’identité du pégreleux. Il s’agit d’un certain Evariste Bancaut qui se prétend négociant.

— Y a longtemps que tu bosses dans les salles de jeu, bonhomme ?

— Mais c’est une erreur ; tout à l’heure je vous jure que…

Une tarte en pleine bouche le fait taire. Il a la lèvre supérieure éclatée et il se la tamponne avec sa pochette de soie en regardant son raisin d’un œil effaré. Une vraie mauviette, Bancaut ! Un joueur qui a ses petits trucs et qui va dans les casinos comme d’autres à l’usine. Dans le fond, c’est pas tellement marrant. Comme je n’ai pas de temps à perdre avec les demi-portions et que, d’autre part, les habitués des tables vertes ne m’inspirent aucune pitié, je décide de l’envoyer chez Plumeau. J’ai récupéré le bien de Julia ; que les autres pigeons du gars se débarbouillent à leur tour…

Comme je lui tends son portefeuille dégonflé, un morceau de faf s’en échappe. Je constate que c’est une coupure de journal. L’ayant ramassée, j’y jette un coup d’œil. Et alors mon disjoncteur fonctionne à temps car je risquais un court-circuit de la moelle épinière. Le morcif de baveux concerne la mort d’Amédée Gueulasse. Il a paru dans l’édition du soir d’un journal du cru et s’intitule :

Mort suspecte d’un pianiste d’orchestre.

Le récit assez succinct du drame y est fait. Le tartineur dit que l’on pense à un empoisonnement et qu’un haut fonctionnaire de la police (ici courbette de San-Antonio) pourrait bien s’intéresser à l’enquête.

Je montre l’article à Bancaut.

— Tu t’intéresses aux faits divers, gars ?

— Ben, c’est-à-dire…

Il chope une tronche de judas, M. Quitte-ou-Double, l’air faux dargif du petit futé qui vous vend des clous en vous faisant croire que c’est de la semoule de blé.

Alors là, le cher petit San-Antonio pique sa crise nocturne. Je démarre par un revers aplati, je l’entreprends ensuite avec des coups de coude dans les côtelettes puis je lui glisse sans augmentation des frais de transport un bourre-pif façon Cyrano. Il s’est mis au pas en moins de deux, je l’ai pigé illico, il méprise la violence. C’est le client idéal pour un talocheur comme Bérurier.

— Bon, tu parles, ou si je secoue encore un peu ?

— Mais je n’ai rien à me reprocher, monsieur le commissaire !

— Qui te dit le contraire ?

Mis à l’aise, il respire mieux. Pourtant il n’est guère à son avantage. La frousse le décompose et il est aussi appétissant qu’une plaque d’eczéma.

J’éclate de rire cyniquement.

— Je suis cardiaque, gémit-il.

— Quand on a le battant qui fonctionne avec des béquilles, mon lapin, on choisit une profession plus raisonnable… Tiens, je te vois très bien derrière une machine à tricoter par exemple… Bon, raconte-moi pourquoi tu gardes cette coupure de presse sur ton pauvre cœur fourbu ?

— Je connaissais Gueulasse, dit-il.

— Voyez-vous !

— Oui. Alors, en apprenant sa mort, j’ai été remué. J’ai conservé l’article parce que je comptais le relire.

— Tu l’as connu où ?

— Sur le bateau qui nous ramenait d’Amérique du Sud. Nous étions à la même table. Un charmant homme. C’est vraiment un meurtre ?

— Tout ce qu’il y a de vraiment.

— Et, on a des soupçons ?

— Ça ne te regarde pas.

Il admet et se flanque de l’albuplast sur les labiales.

— Tu l’as revu depuis la croisière ?

— Une fois, il y a un mois, à Marseille… Je l’ai rencontré sur la Canebière.

— Et que faisait-il ?

— Il semblait désemparé et cherchait du travail. Il était avec un collègue à lui. Un musicien, à ce que j’ai compris… Son ami et moi l’avons réconforté. Depuis je n’ai plus eu de nouvelles.

Je réfléchis un moment, pas très longtemps, car j’ai la matière grise qui phosphore plus vite que celle d’un capitaine de cavalerie. Je sors la photographie des musiciens de la Pinède brûlée.

— Regarde ça, Evariste. Et dis-moi si l’un de ces gentlemen te rappelle quelqu’un.

En flageolant des salsifis, il prend le rectangle glacé et son regard se met à chevroter dessus.

— Oui, fait-il, c’est celui-ci qui était en compagnie de Gueulasse à Marseille.

Il désigne le contrebassiste blondasse.

— T’es certain ?

— Oui.

— Parfait, tu viens de me rendre un grand service sans le savoir, mon chignon.

« A quel hôtel es-tu descendu ? C’est pour ton témoignage en cas de besoin. En échange, on écrase au sujet de tes petites arnaques autour du tapis vert. D’accord ? »

— Je suis au Modern, mais demain je pense « faire » Menton. Si vous avez besoin de moi vous me trouverez à l’Hôtel des Cormorans.

— O.K. ! A la revoyure, mon pote…

Je descends de sa tire et m’apprête à regagner le casino. Mais il passe sa pauvre gueule par la portière et me hèle timidement :

— Monsieur le commissaire…

— Mon bel Evariste ?

— Je… Vous…

— Accouche ! Tu veux que j’appelle une sage-femme ?

— L’argent… Celui que vous m’avez pris…

— Eh bien ?

— Il y avait cinq cents francs à moi dans le portefeuille… Et je… je suis sans un !

Magnanime, je lui colloque ses cinquante laxatifs. Il paraît content. Pour une fois, ses rapports avec les emplumés auront été empreints de la plus franche cordialité, comme on dit dans les comptes rendus des rencontres diplomatiques.

Je m’esbigne dans la nuit odorante où une brise capiteuse berce les palmes des palmiers.

Avant de rentrer au casino, j’achète à un étalage une bath carte de la Principauté représentant Madame Grace Kelly avec le père de ses enfants. Leurs portraits sont entourés d’un cadre doré magnifique, ce qui vaut une bonne renommée.

Je poste l’image à ma brave Félicie afin de lui dire que mes vacances sont idéales, calmes, sereines et tout et tout. Ça va lui faire plaisir, la famille princière. On ne peut pas se figurer ce que les binettes couronnées font bien sur la vitre d’un buffet de cuisine…

La môme Julia a quitté la table de jeu après s’être fait éponger son blé. Morose et anxieuse elle m’attend à l’écart. Elle ne me voit pas et je puis, à loisir et à l’œil nu, l’admirer tout à mon aise. C’est un beau sujet, les gars. Il a été frappadingue, Bitakis, de s’envoyer dehors en ayant un pareil lot de consolation à sa disposition. Ça pouvait lui fournir des instants d’oubli très convenables, ce ravissant bipède ; j’en sais quelque chose…

— Coucou, fais-je, car je parle toutes les langues, y compris celle des fleurs et des oiseaux.

Elle tressaille.

— Oh ! Amour… Je commençais à m’inquiéter à ton sujet. Où étais-tu ?

Je lui présente la liasse de bifs.

— Service de la Récupération !

— Quoi ! Tu es parvenu à lui faire rendre gorge !

— Sans grand mal. C’était un tout petit aigrefin de bas étage, il suffisait de lui montrer ma carte en lui faisant les gros yeux pour qu’aussitôt il flageole. Le filou cardiaque, une espèce en voie de disparition.

— Si je m’attendais à récupérer cet argent ! Tu es un type absolument fantastique !

— Merci, dis-je ; pour te prouver à quel point je le suis, fantastique, rentrons nous coucher.

Elle a un sourire qui pourrait se traduire par « yes » en anglais.

Allons, tout va bien, les potes, je crois que le hasard m’a filé un bon petit coup de paluche et m’a permis de marquer un but.

Je vais essayer d’en marquer d’autres sur le terrain de sport de la chambre numéro 4 à l’hôtel Bel-Azur.

CHAPITRE X

QUI NE FAIT QUE PRÉCÉDER LE CHAPITRE XI

En cours de route, je sursois à ce projet et je décide d’améliorer le score une autre fois car j’ai une hâte compréhensible d’interviewer le contrebassiste suspect. Entre nous et le square Louis XV, les potes, vous conviendrez que le fameux San-Antonio a le nez aussi creux que le corsage d’une vieille fille. J’avais reniflé au départ que les trafiquants de vent devaient être tenus à l’œil. M’est avis que bien m’en a pris de brancher le fougueux Béru sur cette piste.

Il est une heure du mat’ plus quelques poussières lorsque je stoppe ma troïka devant l’hôtel de Julia.

— Tu viens, mon amour ? gazouille la mignonne en me roulant un regard à rayons infrarouges.

— Je passerai demain, fais-je, humilié de me démettre (si j’ose cette image hardie).

— Tu es fatigué ? s’étonne la pépée.

C’est le genre de réflexion qui me porte à l’incandescence plus vite que ne le ferait un chalumeau oxhydrique.

— Y a de ça, rigolé-je.

Je lui mets la claque de l’amitié sur le porte-bagages et je défile sans épiloguer.

A mon hôtel, j’apprends que le sieur Bérurier, poulet de profession et tas d’immondices par vocation, n’est pas encore rentré. Ce brave ami est encore par les chemins fangeux de la gloire et de l’honneur.

Je fonce donc en direction de la Pinède brûlée dans l’espoir de l’y dénicher. Le populo s’est clairsemé. Il ne reste plus qu’une douzaine de clients schlass. Une table de jeunes où l’on chahute ferme, puis un couple démarrant une grande passion au whisky en se regardant le blanc de l’œil jusqu’à ce qu’ils aient des étourdissements.

De Béru, point ! Du moins à première vue.

Les musicographes sont à leur poste. Ils semblent avoir sommeil et jouent sur leur lancée un succès d’avant la prochaine guerre intitulé « Houx, squelette, amer » ce qui, au refrain, donne un truc à double sens et signifie « Où c’ qu’elle est ta mère ? », vous avez mordu l’astuce ?

Je m’assieds à ma table dorénavant habituelle et le non moins habituel pingouin chauve s’annonce. Je lui dis que ce sera encore du Haig’s et il hoche la tête en faisant craquer ses vertèbres cervicales.

Près de moi, à la tablée voisine, il y a une douairière pleine de rides et de bijoux qui fait des mignardises à un jeune bœuf athlétique. Beau couple. Elle, c’est lady Tumbross ou sa cousine germaine ; lui, il a joué avant-centre dans l’équipe de Bécon-les-Bruyères avant de se faire une situation façon castor. Il donne ses vingt ans et les accessoires à la dame qui, elle, donne son flouze (la plus tarderie des vioques ayant ceci de commun avec la plus belle fille du monde qu’elle ne peut donner que ce qu’elle a).

Je suis abîmé dans des réflexions moroses concernant l’humanité et ceux qui la constituent lorsque la table des jeunes bruyants s’évacue. Le maître d’hôtel commence à diminuer les lumières pour faire comprendre à son aimable reliquat de clientèle qu’il a hâte d’aller foutre sa viande dans les torchons et que « ces messieurs dames » seraient bien bons de douiller leurs boissons fermentées et de s’emmener promener sur leur matelas Simmons.

Ce qu’ils font. Du coup l’orchestre qui interprétait « Ferme-la, je crains les courants d’air », extrait du film « La garde-barrière frileuse » (Avec Jacques Dufilho dans le rôle de la garde-barrière) ; du coup l’orchestre, disais-je, plie bagage. Je balance des images tarifées au chef loufiat et je vais griller une cousue dans l’ombre odoriférante de la campagne côte-d’azuréenne.

Au bout d’une vingtaine de minutes, les musicos se pointent, en costard de ville. Ils s’empilent dans la calèche de la flûte, une M.G. lumière familiale à autosuggestion instantanée, freins à tambour (c’est l’auto d’un musicien, ne l’oublions point) et suspension renouvelable par tacite reconduction.

Il ne me reste plus qu’à leur emboîter le pneu, ce que je ne manque pas de faire avec le brio dont auquel vous savez que je suis costumier.

Ils s’arrêtent devant le casino pour larguer la batterie, puis au carrefour de la gare pour mouler le saxo. Un peu plus loin, dans l’avenue du vice-sous-président Chprountz (administrateur des cafés-comptoirs des Indes de 1900 jusqu’à plus ample informé) c’est enfin mon contrebassiste qui est éjecté de la bagnole.

J’attends que la tire du collègue ait démarré et je stoppe mon quatre-roues enveloppé de tôle à la hauteur du musicien.

— Mais je ne me trompe pas, fais-je avec un brin d’humour à la boutonnière et des réserves d’esprit dans le tiroir du haut de ma cravate ; c’est bien la contrebasse à cordes de la Pinède !

Il ouvre ses vasistas comme pour voir passer le défilé du 14 Juillet.

— Tiens ! M. le commissaire… En chasse ?

— Tout juste !

— Et… ça rend ?

— Ça commence…

— Vous avez du nouveau au sujet de la mort de Gueulasse ?

— Peut-être…

Je lui souris comme celle de l’abbé Jouvence.

— Vous aimeriez que je vous raconte ça, vieux ?

Un peu surpris, il murmure :

— Mais oui.

— Alors montez, j’adore bavarder en conduisant au clair de lune.

De plus en plus éberlué, le gratteur de boyaux de chat obtempère. Je démarre et rejoins le bord de la mer. La lune est en plein boum. A croire que les Popofs viennent de la frotter à la peau de chamois. La mer scintille à l’infini.

— C’est beau, hein ? fais-je en découvrant l’horizon d’un geste aussi auguste que celui du semeur.

— Ouais, convient le contrebassiste mal à l’aise.

— Si on respirait la brise nocturne ? C’est sain pour les soufflets.

Je descends de bagnole et il me rejoint sur le littoral.

— Dites donc, bonhomme, murmuré-je, suave, vous ne m’aviez pas dit que vous connaissiez Gueulasse avant son arrivée ici ?

Il tourne vers moi un visage crispé.

— Vous ne me l’avez pas demandé !

— Donc, vous reconnaissez ?

— Pourquoi ne le reconnaîtrais-je pas ? Il y a du mal à ça ?

Après tout, il a raison, le collègue. Y a pas de mal.

— Vous l’avez connu comment ?

— A Marseille, dans une agence de placement pour musiciens. Je venais de trouver un engagement ; lui en cherchait un et paraissait déprimé.

Ça corrobore bien les dires de Bancaut. Je suis perplexe.

— Vous êtes sûr de ne pas avoir trempé dans le meurtre ?

— Dites donc, s’insurge-t-il, qui vous permet de…

Et le voilà qui, soudain, se fiche en rogne. Ça m’a l’air d’un drôle de petit sanguin dans son genre.

— C’est pas parce que vous êtes flic que vous m’intimidez. Je suis honnête ; j’ai mon casier aussi blanc que le vôtre…

Je lui cramponne une aile.

— Te fais pas sauter le porte-parapluies, gars ! Tout ce que je remarque, moi, c’est que tu connaissais Gueulasse. Que tu te trouvais à côté du piano lorsqu’il a gobé son extrait de naissance et que tu as eu la possibilité de le fader au cyanure. Voilà pourquoi je m’intéresse à ton cas…

— Je proteste.

— C’est ça, proteste… Mais laisse-moi compléter mon exposé. Gueulasse, le soir de sa mort, m’a reconnu dans l’assistance. Il m’a adressé un message, tu n’as pas pu ne pas t’en rendre compte ?

En effet, je l’ai vu écrire quelque chose sur la page d’un carnet et remettre le feuillet à Alonzo.

— Tu n’as pas demandé à Gueulasse ce qu’il faisait ?

Sa moustache blonde frémit.

— J’en avais rien à foutre. Si j’avais su que quelques minutes plus tard il allait s’écrouler, probable que j’aurais surveillé ses agissements, mais là…

Très pertinent, ce qu’il bannit, le moustachu.

— Gueulasse avait un secret à me confier, rêvé-je tout haut. Et quelqu’un a su qu’il allait me le confier… Ce quelqu’un l’a tué ! Le crime a été décidé et accompli en quelques minutes. Là est la clé du mystère.

Je repense à Alonzo Gogueno. Ne l’ai-je pas blanchi un peu trop vite ? Il serait l’assassin idéal : c’est lui qui a véhiculé le message et le verre fatal ! Peut-être a-t-il agi pour le compte de quelqu’un ; d’un quelqu’un qui, par la suite, en le supprimant, a voulu lui faire porter le chapeau tout seul ?

Le contrebassiste me regarde sans crainte. Il a sa conscience pour lui, ou alors un culot phénoménal.

— Je comprends, dit-il ; j’ai beaucoup pensé à tout cela, moi aussi.

— Gueulasse fréquentait quelqu’un de la Pinède en particulier ?

Il réfléchit.

— Non, franchement, je crois que j’étais son meilleur copain.

— Quelles étaient ses ambitions ?

— A lui ?

Il hausse les épaules.

— Il n’avait plus beaucoup de ressort. Quelque chose s’était brisé en lui depuis longtemps… Il se droguait, d’ailleurs…

Je bondis.

— Tu es sûr ?

— Oh ! il n’en faisait pas mystère. Combien de fois je l’ai vu se bourrer le pif devant moi.

— Où s’approvisionnait-il ?

— Je ne sais pas.

Il a l’air aussi franco qu’un marchand de fourrures.

— Si tu ne parles pas, il va t’arriver des turbins regrettables.

— Je n’ai rien à me reprocher.

— Ben justement, tu te reprocheras de ne pas avoir parlé à ton petit copain le commissaire au moment où il fallait.

— Je crois, fait le contrebassiste-à-cordes ; je crois, mais c’est sous toutes réserves, que c’est Finfin Dubois qui lui procurait de la chnouf…

Ce nom nouveau lancé sur mon échiquier me fait joindre les sourcils.

— Inconnu au bataillon.

— Le flûtiste !

Je souris. Nouvelle ironie du sort. J’entreprends la contrebasse et c’est à la flûte qu’il fallait en jouer un air.

— Il renifle, l’homme aux petits trous ?

— Oui…

— Tu penses qu’il ferait un coupable convenable ?

— M’étonnerait ; c’est un doux.

— Justement : ce sont les doux qui empoisonnent. Où habite-t-il ?

— Sa mère a une petite villa qu’elle lui laisse lorsqu’il fait des saisons sur la Côte.

— Tu sais où elle se trouve ?

— Oui, j’ai déjeuné chez lui.

Il paraît salement emmouscaillé, maintenant qu’il s’est laissé glisser. Il regrette d’avoir une langue et de savoir s’en servir.

— Allons lui souhaiter une bonne nuit, décidé-je.

— Mais…, bêle le blond moustachu…

— Mais quoi ?

— Qu’est-ce qu’il va penser !

— Justement, nous le lui demanderons…

Ça n’est pas à proprement parler une villa, mais plutôt un minuscule cabanon niché dans un maigre lotissement où végètent quelques buissons de lentisques.

De la lumière brille à la fenêtre. L’auto scintille sous un appentis attenant à la construction.

— En tout cas, fais-je, nous sommes sûrs de ne pas le réveiller, c’est toujours ça…

Je m’avance à la lourde et je fais toc-toc.

Personne ne répond. Je tabasse fortement sans résultat.

— Il est peut-être allé chez un voisin ? suggère le contrebassiste.

— C’est pas l’heure des visites, gouaillé-je en tournant le loquet de la lourde.

Le panneau s’ouvre sans opposer de résistance et nous entrons dans un petit living style préfabriqué.

Mon compagnon pousse un grand cri. Moi qui ai, comme Charles Quint, plus d’empire sur moi-même, je me contente de sortir un canif de ma poche et de grimper sur une chaise pour couper la corde avec laquelle Dubois s’est pendu.

Il a décroché la suspension et l’a remplacée au pied levé. Il tournique doucement, les pinceaux en flèche à quelques centimètres du plancher.

Je scie la corde avec mon maigre coutelet.

— Tiens-le ! crié-je au contrebassiste.

Il a l’habitude de manœuvrer de gros instruments et il ceinture la carcasse de son collègue. La corde se rompt enfin. Floc ! M. Du Pipeau choit. Son pote le soutient et nous l’étendons sur un canapé opportun (les plus confortables !)

— C’est épouvantable, larmoie le moustachu.

Au lieu de renchérir, je pratique la respiration artificielle. Mais je ne tarde pas à comprendre que mes efforts sont vains et que j’aurais plus de chance à ranimer la statue équestre de Louis XVI que ce musicien. Il est mort. De peu, mais quand on l’est, c’est pour un bout de temps, tout le monde vous le dira.

J’abandonne.

— Terminé ? fait le copain.

— Oui. Il s’en est fallu de cinq minutes, il est tout chaud.

— Vous croyez que c’est vraiment un suicide ? doute mon compagnon.

Je bigle autour de moi. Je suis sensible aux impondérables. A la qualité de l’air, je suis à même de déterminer si je suis dans une affaire criminelle ou dans un simple fait divers. D’accord, quelquefois j’ai le nez bouché, mais en général ça rend.

— Oui, mon gars, c’est bel et bien un suicide…

Sur la table, il y a trois mots écrits. Très brefs, très vrais. Trois mots qui ne trompent pas ; trois mots qui expriment toute la détresse du désespéré, toute sa détermination :

Pardon, Maman.

Finfin.

Il en a eu classe, le flûtiste. Il s’était trop mouillé et il a compris que ça allait craquer, alors dans un dernier sursaut d’énergie…

— Bon, caltons, on n’a plus rien à fiche ici, décidé-je.

Je sors après avoir lourdé à clé et je dépose mon contrebassiste devant sa porte, après je vais alerter mes aminches du commissariat. L’homme de barre est un nouveau, un pète-sec corse au regard chafouin. Je me fait connaître et lui explique qu’on continue de défunter de façon peu banale à Juan-les-Pins cette année. Je lui donne l’adresse et la clé du flûtiste Dubois (du bois dont on fait les flûtes ; vous pensez bien que je n’allais pas le laisser passer, celui-là) et je fonce à mon hôtel pour y déguster un sommeil amplement mérité.

Cette fois, le gros Béru est rentré. Je l’entends ronfler depuis l’extrémité du couloir. Il n’y a que lui pour émettre ce bruit de quadrimoteur en difficulté. Je joue Ramplanplan sur sa porte jusqu’à ce qu’il s’éveille après un ultime gargouillis évoquant le vidage d’une chasse d’eau mal réglée.

Il m’ouvre, hirsute, barbu, les yeux collés.

D’instinct, il a coiffé son bitos pour être plus présentable. Avec son pyjama découpé dans de la toile à matelas, il fait croquignolet. Vous le verriez, vous en retiendriez un de la prochaine couvée à n’importe quel prix.

— C’est toi ! bougonne-t-il. Tu pourrais le dire.

— C’est moi, dis-je.

J’entre et vais m’asseoir dans un fauteuil pelucheux. Le Gros se gratte tour à tour le front et la raie des fesses, après quoi il s’extirpe d’une dent creuse une parcelle d’aliment non identifiable qu’il dépose avec soin sur son traversin.

— Qu’est-ce que t’as maquillé jusqu’à ces heures induses ? questionné-je.

— Parle-moi z’en pas, jubile l’Enflure, pour un coup de pot, j’ai eu un coup de pot. Est-ce que je me suis pas fait une Anglaise ?

— Toi !

— Ça te la coupe, hein ? A la terrasse d’un troquet. Elle était à une table à côté. Une personne bien : la soixantaine, mais réparée par un crack. Elle m’a souri. On a engagé la conversation. Moi, c’est pas que je cause couramment l’english, mais avec les dames j’en sais assez pour me faire comprendre.

« Brèfle, je te me la suis embarquée en quarante minutes de baratin : mon record ! Je m’ai proposé de la raccompagner à son hôtel. Là, elle m’a payé le champagne, mon vieux : textuel ! et alors on a polissonné. Une affaire. Quand elle a commencé d’ôter son râtelier, ses lunettes, sa perruque, ses faux seins et ses bas à varices j’ai cru qu’il allait plus en rester. Mais il en est resté assez pour que je lui joue mon concerto en si bémol galvanisé ! »

— Bravo, ça te réussit, les enquêtes sur la Côte. Mais à propos de concerto, tu t’es occupé des musicos ?

— J’ai commencé, fait le Gros. J’ai déjà vu le batteur et le flûtiste et je leur ai fait le baratin convenu. Le batteur voulait me fout’ sur la gueule : dame, la batterie !

Il rigole très fort ; tellement fort qu’un locataire de l’hôtel se met à martyriser la cloison avec ses godasses.

— Et le flûtiste, Grosse Pomme ? Comment a-t-il réagi, lui ?

Le Mahousse hausse ses épaules de lutteur de foire sous son ignoble pyjama.

— Pff, mec, c’est le genre pâlichon. Il était sans nerfs. Il m’a dit qu’il ne comprenait rien à ce que je lui bonnissais et que si j’arrêtais pas mes charres il allait prévenir la Poule. J’ai tout de suite pigé qu’il était blanc comme neige…

La perspicacité de l’Enflure me fait ricaner.

— La neige, en effet, ça le connaissait… Il était tellement blanc, ton petit camarade, qu’il vient de se pendre.

Béru émet un de ces cris qui tiennent à la fois du barrissement de l’éléphant, du rugissement du lion et du curage d’une fosse d’aisances…

— Pendu ! récite le Gravos.

— Il a trouvé qu’il était plus décoratif que sa suspension…

— Alors tu crois qu’il s’est buté pour échapper à la justice ?

— Sinon à la justice, du moins au maître chanteur qu’il croyait voir en toi. Au fait, quel genre de baratin lui avais-tu balancé ?

Fatty se recueille. Il passe deux doigts par un accroc de sa jambe de pyjama, se fait craquer un bouton blanc qui lui décorait la brioche, examine le produit de l’éclatement et s’essuie les doigts dans ses cheveux…

— Je lui ai dit comme ça que j’en avais long à bonnir sur la mort de son collègue. Que j’avais surpris certaines choses… Et que s’il m’aboulait pas deux cents tickets aujourd’hui je crachais le morceau aux poulets…

— C’est tout ?

— Tu trouves que c’est pas suffisant ?

Je secoue la tête.

— Triste, Gros. Je m’attendais pas à une réaction de ce genre. Je pensais que le meurtrier de Gueulasse était un type plus endurci. Maintenant on est marron pour ce qui est de découvrir les mobiles…

Messire Béru au fier visage s’arrache un poil du nez et le jette sur le plancher où il tombe avec un bruit mat.

— Ecoute, San-A. Mon english m’a fiché sur les roulements, ça t’ennuierait de me laisser pioncer ? Le sommeil, c’est la santé ! Moi quand j’ai pas mon taf de ronflette, je suis juste bon à faire des mots écrasés.

— Alors, repose en paix, brave homme.

Je le quitte et gagne ma chambre.

Moi aussi, j’ai besoin de dormir.

CHAPITRE XI

QUI ME DONNE À RÉFLÉCHIR

Je me réveille dans une forme époustouflante le lendemain. Rien n’est plus agréable que de trouver le mahomet sur sa descente de lit en ouvrant les carreaux. Il est là, bien doré, pétillant, lové comme un matou d’or et prometteur de joies éternelles.

Je sonne la valetaille et réclame un confortable petit déjeuner, des cigarettes et le journal.

Je ne sais pas pourquoi je me sens du goût pour le farniente ce matin.

La femme de chambre s’annonce avec un plateau bien garni. C’est une nouvelle. Elle est petite, mais roulée comme une gitane, blonde, avec un sourire qui vous promet des choses.

Elle dépose le plateau sur mes genoux et va ouvrir les rideaux entièrement.

— Monsieur a bien dormi ? demande-t-elle comme si, de ma réponse, dépendait l’harmonie de sa journée.

— Une splendeur, réponds-je. Il me semble que j’ai rêvé de vous…

— Mais monsieur ne me connaît pas, je suis en service de ce matin.

— Simple prémonition, mon enfant ; vous vous appelez comment ?

— Thérèse, monsieur.

Et elle rit quand on l’apaise. Je me dis qu’un jour, si j’ai une heure creuse, faudra que je lui raconte l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’os. Ça pourra lui être utile. Vous le savez, because je l’ai toujours avoué très ouvertement, les amours ancillaires, je suis foncièrement pour.

Elles mettent du liant dans les relations entre employés et employeurs. C’est une manifestation au premier degré de la démocratie. Tenez, la démocratie commence par là. « Moi, comme dit Pinaud, si j’étais quelque chose au gouvernement, je promulguerais une loi enjoignant à tout patron de se farcir son personnel. » Je suis prêt à vous parier une action de grâces contre une action cotée en Bourse qu’on mettrait de la sorte fin aux grèves et à toutes les revendications sociales qui perturbent la vie de la nation. La question des augmentations serait débattue dans les alcôves et non dans les syndicats.

— Monsieur n’a plus besoin de rien ?

Je file un coup de périscope sur sa croupe avenante. Tiens, il faudra que je me paie un tiercé un de ces quatre !

— Pas pour l’instant, mon trésor.

Elle se casse.

Sur le plateau, outre la tortore et le journal il y a une lettre. Un message plus exactement. Point n’est besoin de le lire pour comprendre qu’il émane du prestigieux Bérurier, car il a été rédigé sur du papier hygiénique.

J’en prends connaissance.

Je suis été me baigner. Si t’as besoin de moi, tu me trouveras à la plage.

Béru.

Le Gros aux bains de mer ! Faut absolument que je voie ça. Du coup mon lit ne me dit plus rien. J’avale mon caoua, je prends une douche, je me passe un coup de Sunbeam, et en route !

Il est encore tôt, mais les estivants commencent à arriver pour se faire dorer la pastille. Vêtu d’un short blanc, d’un maillot blanc et d’un slip blanc, je parcours la bande de sable devant la bande de tordus pantelants qui montrent leurs bas morceaux au soleil.

Et tout à coup la terre s’arrête de tourner dans le bon sens, le soleil se fige, la mer se tait, les gens retiennent leur souffle. Il vient de se produire un événement capital dans l’histoire de l’humanité : Bérurier vient de sortir de l’eau.

Je comprends, au premier regard, que le maillot de bain qu’il arbore ait été vendu en solde. Il s’agit en effet d’une chose assez surprenante. Imaginez un truc en forme de sac blanc percé qui lui monte très nettement au-dessus de l’estomac. C’est blanc et décoré de motifs qui représentent des yeux grands ouverts. Ces regards inquisiteurs qui lui constellent le bide sont braqués sur la foule. Ils bougent car la bedaine du Gros est agitée de spasmes.

Béru a d’énormes cuisses plus velues qu’un bouvier des Flandres. Ses pieds sont tapissés de cors et la crasse qui emboîte le talon est inattaquable par l’eau de mer.

Sa poitrine altière, sillonnée de cicatrices, ruisselle. Il ne s’est pas encore rasé et, tenez-vous bien, le Gros, pour faire trempette, a conservé son chapeau. On a l’impression de se trouver face à face avec un monstre antédiluvien pondu par la mer.

Il me fait un grand signe dont je rougis. Il faut un grand courage pour accepter d’être l’ami d’une chose aussi fabuleuse lorsque huit cents personnes vous regardent.

— Ah ! tu m’as trouvé, jubile le sac à graisse.

— Avec cet accoutrement, c’était pas duraille, grogné-je.

— Comment que tu trouves mon caleçon de bain ? Original, non ?

— C’est celui de Caïn que t’as eu au rabais.

— Pourquoi de Caïn ?

— A cause des yeux. Tu l’as eu en prime chez les Frères Lissac, reconnais ?

— Charrie pas.

— Et tu te baignes avec ton bada ?

— Permets : je me baigne seulement jusqu’à la poitrine, vu que j’ai peur d’avaler de l’eau. Surtout de l’eau salée. La dernière fois que j’ai bu de la flotte, c’était en 44, et encore, pour prendre de l’aspirine…

— Bon, va te changer avant qu’il y ait une émeute sur la plage.

— Pourquoi une émeute ?

— Tu ne t’aperçois pas qu’on te regarde, non ? Depuis l’Exposition de Paris en 1900 ils n’ont rien vu de plus étonnant.

Le Gros déclare alors à haute et trop intelligible voix qu’il se fout de ses contemporains, qu’il leur passe sur le visage un fond de teint de sa composition, que si ça lui chante de se balader dans Juan avec son maillot il s’y baladera, parce qu’on est en république et qu’il a sa carte d’électeur.

Je finis par le calmer et par lui faire prendre le chemin des cabines.

Tandis qu’il s’énuclée l’abdomen, je m’installe sous un parasol afin de ligoter le baveux que j’ai apporté.

L’affaire Bitakis est à la une, à la deux, et ricoche jusqu’à la huit. Evidemment, c’est un événement important. Une vache aubaine pour les videurs de stylos en cette période vacancière.

Je me tape l’article comme si j’avais à l’apprendre par cœur. Chez moi, c’est une méthode. Souvent, en considérant les affaires par l’optique du plumitif, on découvre des détails qui vous ont échappé dans le feu de l’enquête.

J’en suis à la troisième colonne lorsque je prends une nouvelle en pleine poire. De saisissement, j’en chois de mon transat. Le Gros qui se radine, pimpant dans son vieux bénard graisseux et sa chemise peinte représentant un meeting d’aviation, se précipite.

— Qu’est-ce qui t’arrive, gars ? Tu chopes une insoleillation ?

— Lis !

Il prend le canard et ânonne :

— Vasimou remporté le Grand Prix de Deauville !

— Mais non, pas ça… Ici…

Il rectifie le tir.

— … C’est un musicien, Firmin Dubois, qui, se rendant de bonne heure à la pêche, devait trouver le cadavre de la malheureuse Mlle Bitakis sur la plage où la mer impitoyable l’avait rejeté… Le célèbre armateur, prévenu par les soins de M. Dubois…

— Arrête, fais-je, c’est tout l’effet que ça te produit ?

— Tu t’imagines pas que je vais chialer ! rouscaille le Mahousse offensé. D’accord, c’est triste de caner de cette façon et à cet âge, mais…

Il se tait.

— Putain d’Adèle ! mugit-il, réalisant avec un certain retard sur l’horaire l’énormité de ce qu’il vient de lire.

Le baveux lui en choit des pognes. Nous nous contemplons un moment en silence, unis par de communes pensées.

— Allez, Gros, amène-toi…

Il me suit sans protester. Son bain matinal a dû lui calmer les nerfs.

Pistouflet mange un sandwich aux harengs en signant son courrier lorsque nous faisons dans sa Manufacture des passages à tabac une entrée de théâtre, Béru et moi.

— Tiens ! s’exclame-t-il, la bouche pleine mais la main tendue, je m’étonnais de ne pas vous avoir encore vus.

On se masse les phalanges à la ronde.

— Encore cette histoire de flûtiste ! dit le commissaire, ça tourne à l’hécatombe décidément…

— C’est de ce zigoto que je venais vous entretenir, mon bon.

— Je m’en doute !

— Mais vous doutiez-vous que c’est lui qui a découvert le corps d’Edith Bitakis ?

— Lui ?

— Enfin, vous avez interrogé l’homme qui a fait cette macabre trouvaille ?

— Oui, mais je ne me doutais pas qu’il s’agissait du flûtiste de la Pinède… Ah ! misère…

— Et ce matin, en allant procéder aux constatations chez lui…

— J’ai envoyé mon adjoint, je suis débordé. J’ai au courrier une lettre salée du préfet qui demande des précisions sur les deux autres crimes…

Je m’assieds en face de lui et pour lui prouver que je me sens à mon aise dans son antre, je mets mes pieds sur le burlingue.

— Dites, Pistou… On fait un petit répertoire de nos assassinés ?

— Oh ! grogne-t-il, je l’ai en tête, croyez-moi !

Pas sûr…

Et j’attaque, tandis que l’ineffable Béru se déchausse et vide dans la corbeille à papier du commissaire le sable emplissant ses godasses.

— Primo, Amédée Gueulasse (cyanure). Deuxio, Alonzo Gogueno (cyanure). Troisio, Edith Bitakis (égorgement)…

— Je vous arrête, fait le commissaire.

— C’est de la déformation professionnelle, ricané-je.

— Mlle Bitakis, c’est un accident ! proteste le pauvre Pistouflet.

Je flanque un coup de poing sur son bureau. Son encrier se renverse et l’encre dégouline jusque dans le soulier de Bérurier, placé là par la Providence.

— C’est un meurtre, mon cher ! Je le subodorais confusément jusqu’à ce matin, mais maintenant j’en ai la certitude, et foi de San-Antonio, ce soir j’en aurai la preuve ! Un meurtre original, le plus original qu’il m’ait été donné de rencontrer : l’égorgement par une hélice de hors-bord !

Je poursuis, hautement approuvé par Béru qui a la certitude de mon infaillibilité, ce d’autant plus volontiers qu’il a remis sa pompe sans s’apercevoir qu’elle était pleine d’encre :

— Quatrièmement, Nikos Bitakis. Là, réserve… Suicide ou peut-être meurtre…

— Vous voyez des assassins partout, proteste Pistouflet.

— Laissez causer ! intime Bérurier.

CHAPITRE XII

TIENS, TIENS, TIENS !

La maison est toujours plongée dans l’affliction. Il y a de plus en plus de pégreleux qui s’annoncent, la bouille en berne, avec des condoléances plein les poches et toutes plus humides les unes que les autres. Et pourtant, en quelques heures, les êtres de la somptueuse demeure ont, comme qui dirait pour ainsi dire, pris l’habitude de leur chagrin.

Curieux comme l’homme (et surtout la femme) s’habitue vite au deuil. Quelques instants de désespoir, quelques autres instants de désarroi, et puis ça se tasse : on s’organise, on vit le malheur avec autorité. L’expérience du chagrin s’acquiert plus vite que n’importe laquelle…

On entre toujours chez Bita comme dans un moulin. D’ailleurs n’est-ce pas une usine à blé ?

Les zigs renifleurs qui défilent pour serrer la louche de la pauvre veuve en lui susurrant qu’elle a du malheur — comme si cette bonne dame n’était pas assez grande fille pour s’en apercevoir toute seule ! — ces zigs, donc, font la queue. Plus les défunts sont au pèze, et plus leur disparition est une grande perte. Dans le cas de l’amateur, c’est presque de l’irréparable ! C’est la station avant le deuil national. Il existerait un Panthéon pour les pleins de fric, aussi sec on y cloquerait le Grec.

J’avais déjà vu la dame, je crois vous l’avoir bonni, dans un restaurant en vogue. C’est une personne qui rôde autour de la soixantaine sans oser trop s’en approcher. Elle est grande comme Mary Marquet et grassouillette à partir du premier étage. Elle a trois mentons : un pour la semaine, un pour le dimanche et les jours fériés, un troisième enfin de secours pour les cas où les deux autres viendraient à éclater. Cheveux blancs teints en bleu… Maquillage passé à la truelle, paupières lourdes et œil pervenche, c’est une bonne femme qui ne doit pas se laisser monter sur les nougats même par un autobus. Dans la vie, elle a toujours su ce qu’elle voulait et s’est toujours démenée pour l’obtenir…

Je m’inscris dans la foule, escorté du vaillant Béru, l’homme à la cervelle d’acier qui, pour mieux la protéger contre les insolations, garde perpétuellement son bitos sur la hure.

Mon tour de serre-pogne arrive. Elle sourcille devant la figure inconnue que je constitue pour sa pomme.

Elle attend visiblement que je me présente avant que de me présenter sa main (désormais à prendre) et moi, homme du monde en diable, de m’incliner :

— Commissaire San-Antonio, madame…

Elle a un pâle sourire. La voilà, sa pogne sur laquelle rutilent les plus beaux cailloux de la maison Cartier. Je la prends et m’incline.

— Me serait-il possible de voir le corps une dernière fois ? m’enquiers-je…

— Mais certainement, monsieur…

Elle n’a pas le temps d’en débiter plus. Mon pote Béru qui croit bien faire et qui veut jouer les mondains lui aussi vient de lui cramponner la dextre et se met à la lui secouer comme le levier d’une pompe désamorcée en déclarant, le chapeau toujours rivé au-dessus de son intelligence proverbiale :

— Condoléances, ma pauv’ dame. C’est un coup dur, mais vous verrez, le temps est un grand maître… Vous pourrez refaire vot’ vie.

Je lui précipite mon escarpin signé Bailly dans les bandes molletières. Il émet sa clameur 33 ter, celle qui correspond à la chute de la falaise et se redresse…

— La dépouille de M. Bitakis est au premier étage, dit la vioque avec hauteur en tripotant nerveusement le bloc de ferraille made in le Creusot qui lui pend sur les roberts.

Nous l’abandonnons pour rendre une ultime visite au Grec.

Ces messieurs des pompes sont laga, justement. Ils viennent d’apporter une boîte à viande froide ultra-luxueuse, avec des ciselures, des clous d’argent, des poignées à grand spectacle, du capitonnage de satin ; bref, tout le confort…

Je me dis in petto (car je parle couramment l’italien) que nous radinons à point nommé for the last visit (Berlitz, merci !) car une demi-heure plus tard, l’armateur aurait rejoint son bord.

Le dirlo des pompes, un grand blond fringué de noir et rouge de bouille comme un homard thermidorien, se tourne vers nous.

— Vous êtes de la famille, messieurs ?

— Pas encore, fait Béru, mais ça pourrait venir…

Le pompiste se détronche sur le Gros et se met à baver doucement sur son col de celluloïd. Il faut reconnaître que le grand Béru n’a pas du tout l’aspect d’un affligé venu assister à une mise en bière.

— Police, expliqué-je.

L’interlocuteur hausse les épaules. Lui, il a dû morfler tellement de contredanses au volant de son corbillard, que la vue d’un poulet lui flanque des coliques hépatiques.

— Continuez ! enjoint-il à ses assistants.

Les emballeurs préparent avec amour le dernier dodo de Nikos. Ils étalent le suaire, l’inscrivent dans le cercueil avec le tranchant de la main… Le pote Bérurier se met à bâiller bruyamment.

— Vous me croirez si vous voudrez, déclare-t-il paisiblement, mais ça me donne sommeil. C’est beau d’avoir les moyens. Moi, quand on me filera dans le pardingue, j’aurai pas droit à de l’acajou et à du satin, mais à du sapin plein de nœuds.

Il me propulse un coup de coude dans le tiroir.

— Et tu connais Berthe ? poursuit-il. Elle me fera emballer dans le plus mauvais drap qu’elle pourra trouver dans sa commode. C’est couru…

Les croque-morts décident de se poirer, si bien que la mise en bière du fameux personnage se déroule dans un climat agréable. C’est une suaire-party très réussie.

— Ça vaut combien, un lardeuss commak ? demande Béru…

— On vous enverra le catalogue si ça vous intéresse, assure le Borniol’s boy.

— Vous faites des conditions de paiement pour les assurés sociaux ? demande le Gros…

Ces messieurs s’abstiennent de rire car ils sont en train de faire passer mister Bitakis de son lit à sa bière. C’est un instant impressionnant et l’Enflure se tait.

J’assiste à l’opération d’un air recueilli. Tandis que le Gros faisait son numéro, j’ai examiné la blessure du Grec sans rien trouver d’anormal. La balle a été tirée à bout portant, les chairs sont brûlées à la tempe. Le projectile a pénétré légèrement en biais (d’avant en arrière) dans la boîte crânienne comme il est normal lorsqu’on se vote une praline soi-même. A mon avis, c’est bien du suicide.

Donc, on coltine le de cujus dans son cercueil. Et c’est pile au moment où ils le déposent à l’intérieur que je pousse un cri de trident (comme dit Béru).

— Qu’est-ce qui t’arrive ? s’inquiète le Gros. Tu supportes plus les émotions fortes ?

Je l’écarte d’un geste autoritaire et je vais examiner Bitakis dans son capiton. Jusqu’alors je n’avais regardé que sa blessure… C’est-à-dire sa tête. Or c’était ses pieds qu’il fallait examiner. Parfaitement, mes petits vieux : ses pinceaux !

Lorsqu’il gisait sur son lit, on l’avait recouvert jusqu’à la poitrine au moyen d’une couvrante brodée… Et moi, bonne truffe, crème d’ignare, émanation du néant, reliquat d’imbécile, sous-produit de crétin, résidu de la nuit, déchet vivant, chose atrophiée, rebut d’humanité, rébus de l’idiotie, détritus salarié, moi, San-Antonio, le seul, le vrai, l’unique, je n’avais pas eu l’idée de le découvrir entièrement.

J’ai perdu vingt-quatre heures pour n’avoir pas accompli ce simple geste.

— T’es tout pâle ! fait le Gros, subitement inquiet…

— Viens ! grincé-je.

— Où ce que ?

Je ne réponds pas et je me taille sans saluer les croques.

A une allure supersonique, je dévale le majestueux escadrin, au bas duquel la veuve poignée-de-mains continue d’enregistrer les condoléances émues. Un fracas : c’est Béru qui vient de rater une marche et qui atterrit dans un flot de jurons intraduisibles en anglais, en congolais, en cambodgien ancien et en sanscrit maritime.

Il ramasse son cher bitos, se masse la cheville, rajuste son pantalon dont les deux boutons du haut ont explosé et radine, claudiquant, en criant bien fort ce qu’il pense de ces richards qui veulent en foutre plein la vue au brave monde avec des escaliers de marbre.

Je suis déjà dans ma tire, piaffant d’impatience, lorsqu’il radine enfin, tuméfié, meurtri, vexé, déboutonné…

— Ces manières, aussi, de se débiner comme des malpropres, éructe le phénoménal Béru en ravageant les ressorts de ma banquette.

— Ta gueule, coupé-je. Je pense.

— Une fois n’est pas coutume, nargue l’obèse.

Je bombe jusqu’à mon hôtel à une allure qui donnerait des vapeurs à Stirling Moss.

— Tu tiens absolument à nous faire casser la figure ? se lamente mon vaillant coéquipier.

Mais il peut bavocher. Je l’écoute d’une oreille plus que distraite.

Une fois dans ma chambre, je décroche le bigophone et je demande le numéro de Bitakis.

Une voix de mâle me répond.

— Qui est à l’appareil ? questionné-je.

— Le secrétaire de M. Bitakis…

— Ah ! Ici commissaire San-Antonio, fais-je, c’est précisément à vous que j’en ai, mon cher… A vous et au chauffeur ; pouvez-vous passer immédiatement à mon hôtel l’un et l’autre ?

Le zig paraît plutôt éberlué…

— Certainement, dit-il, mais puis-je savoir de quoi il s’agit, monsieur le commissaire ?

— Oh ! d’un détail, d’un simple détail, mais que je dois régler dans l’heure qui vient, dis-je. A tout de suite.

Et je raccroche après lui avoir donné le nom de ma crèche.

Pendant ce temps, le Gros est allé dans sa chambre téléphoner à la caisse pour faire monter des pastis et une aiguillée de fil afin de recoudre les boutons de son futal.

Il revient, béat, s’affaler dans l’unique fauteuil de ma carrée.

— Le Midi a du bon, déclare-t-il. Ça serait pas ces allées et venues, tu vois, je serais complètement heureux…

Thérèse, celle qui rit quand on l’appelle, fait son entrée avec les pastis et une cousette. Elle se propose obligeamment à recoudre les boutons déficients et le Gros Pacha accepte volontiers en faisant naturlich les plaisanteries d’usage.

A peine mon valeureux camarade de combat est-il reboutonné de bas en haut qu’on nous annonce l’arrivée des deux gars convoqués. Je congédie Thérèse d’un geste.

— Tu vas recevoir les deux mecs, fais-je. Dis-leur que j’arrive tout de suite, parle-leur de la pluie et du beau temps…

Et toi, pendant ce temps ? Moi ? Regarde…

Je me cloque à plat bide et je rampe sous mon lit.

— T’es siphonné ! bégaie mon pote.

— La ferme !

Il est temps. On frappe à ma lourde. Béru va ouvrir.

— Entrez donc, messieurs, dit-il aimablement…

Les employés de Bitakis pénètrent dans la chambre.

Je mate attentivement leurs pieds et le bas de leurs jambes. J’écoute leur voix… Je me concentre. Pendant ce temps, le Gravos fait du texte.

— Mon chef s’excuse, il a été appelé à côté pour un truc que je suis pas au courant, dont auquel il vous expliquera.

Moi je bigle encore un peu, la mémoire survoltée. Puis je sors de mon poste d’observation à la grande stupeur de ces messieurs.

— Mais, mais, balbutient-ils…

Je leur souris.

— Les flics ont des idées saugrenues, mes bons amis…

Je me tourne vers le secrétaire bronzé.

— Au fait, cher monsieur, j’ignore votre nom.

— Hubert Taugranpier !

— Merci, fais-je, c’est pour le mandat d’amener que je vais faire délivrer contre vous. On ne peut pas le laisser en blanc, vous comprenez !

Taugranpier pâlit sous son hâle.

— Je suppose que vous plaisantez ? dit-il.

— Oui, fais-je, toujours entre les repas… C’est une manie.

Je m’approche de lui, l’empoigne par sa cravate, à laquelle je fais décrire un tour mort autour de mon poignet.

Ce faisant, il est strangulé sur les bords, le pauvre chéri, et il a la menteuse qui lui sort des lèvres.

— Mais de quoi m’accusez-vous ? bredouille-t-il.

— Je ne sais pas encore, fais-je, mais ça viendra…

Une telle affirmation peut sembler incohérente, et pourtant, c’est la stricte vérité. Je sais que Taugranpier est coupable, seulement j’ignore encore de quoi.

Le chauffeur, lui, ne sait plus si c’est du lard ou du cochon. Il regarde alternativement Béru, le secrétaire et votre serviteur avec l’œil exorbité du monsieur qui verrait un Martien flirter avec une pompe à essence.

Je lâche Hubert Taugranpier et le propulse sur le lit. D’un geste enveloppant je palpe ses fouilles. Il n’est pas chargé.

— Surveille-moi ce gredin, dis-je à Béru. Je reviens…

Là-dessus, je fais signe au chauffeur de me suivre dans la chambre de mon petit camarade.

— Asseyez-vous, fais-je.

Il pose son rembourrage sur un siège et attend, anxieux comme un monsieur dans une clinique d’accouchement.

— Hubert, bafouille le roi du changement de vitesse, c’est impensable ! Qu’a-t-il pu faire ?

— C’est vous qui allez m’aider à le déterminer, vieux. Je le soupçonne d’avoir buté son patron…

— Monsieur ?

— Oui ! Monsieur ! Mon petit doigt qui sait tout me dit que ça n’est pas un suicide…

Le champion de la peau de chamois toute catégorie secoue la tête.

— Ecoutez, monsieur le commissaire, débite-t-il, moi, après tout, monsieur Hubert j’en ai rien à fiche, s’pas ? Seulement je peux vous jurer une chose parce que c’est la vraie vérité : quand Monsieur s’est tué, Hubert se trouvait avec moi, comme il vous l’a dit l’autre jour… Nous descendions l’escalier…

Je me caresse la joue, ce qui est, vous le savez, un signe extérieur d’intense méditation.

— Bon, ça va, vous pouvez rentrer à la maison, Auguste. Je vous demanderai simplement un peu de discrétion. Dites là-bas que j’ai gardé le secrétaire afin de l’interroger. Pas de blague, hein ? Sinon il vous en cuirait !

— Faites confiance, monsieur le commissaire, je sais me taire…

— O.K. ! nous verrons.

Il s’évacue, content visiblement de retrouver l’air ensoleillé du dehors.

Je retourne à ma chambre. Comme il fallait s’y attendre, le gars Béru a chahuté un peu Taugranpier manière de passer le temps et le secrétaire saigne du naze et a un œil mi-clos.

— C’t’enviandé de frais voulait rouscailler, dit Béru, tu te rends compte !

— Embarque-le au commissariat !

— C’est une honte ! proteste le gars. Vous n’avez aucun mandat d’arrêt !

Le Gros lui met un parpaing sur la pommette.

— En v’là un, dit-il.

— Je ne vous arrête pas encore, dis-je à Hubert Taugranpier ; je vous garde seulement comme témoin. Le mandat sera délivré dans l’après-midi, ayez un peu de patience.

Et je passe la consigne au mastar :

— Qu’on le boucle et qu’on l’empêche de communiquer avec qui que ce soit, hein ?

— T’occupe pas, San-A., je surveillerai ça de bizu.

Il bouscule sa proie.

— En route, petit gars et ne joue pas au con avec moi, car t’es sûr de perdre.

— Cinquièmement, Firmin Dubois. Là, suicide… Incontestablement.

— Tout de même ! ricane mon collègue.

— Oui. Je vous l’accorde. En résumé, cinq morts en quarante-huit heures. Sur ces cinq morts, trois meurtres, un suicide et un point d’interrogation.

— Que comptez-vous faire ?

— Régler la question du point d’interrogation. Lorsque nous aurons classé Bitakis dans l’une ou l’autre catégorie de façon formelle, nous aurons fait un grand pas en avant…

Je me lève.

— Où allez-vous ? bredouille le malheureux Pistouflet en mordant la queue de son hareng, lequel se laisse faire sans dire un mot.

— Mettre un pantalon.

Là-dessus, je quitte mon collègue effondré.

— En somme, murmure le Gros, tandis que nous allons chez les Bitakis, en somme, San-A., les deux affaires, celle de la Pinède et celle du Grec, sont liées ? Le flûtiste, c’est le trait d’union ?

— Exactement, Gros. Je vois que les bains de mer te sont bénéfiques. Tu devrais en prendre plus souvent.

— Dans ta Ford intérieure, enchaîne-t-il, avec ce sens de l’humour qui lui a déjà valu tant de coups de pieds occultes, tu crois qu’on l’a zigouillé, l’armateur ?

— Non, fais-je, je pense réellement qu’il s’est décoiffé d’un coup de pétard ; parce que je l’ai de mes propres oreilles entendu dire que s’il était arrivé quelque chose à sa fille il ne lui survivrait pas… Tu comprends, ça ce ne sont pas des racontars… J’étais présent lorsqu’il l’a affirmé.

— Tu le connaissais donc ?

— Non.

— Eh ben alors ?

— Ça se passait chez des amis, coupé-je.

— Tu as des amis, ici ? insiste le Gros.

— Tu m’embêtes, Béru.

Il se renfrogne et il la boucle jusqu’à notre arrivée chez feu Vasco de Gama.

CHAPITRE XIII

QUI N’EST PAS BÉNÉFIQUE POUR TOUT LE MONDE ?

Je finis mon pastis et me prends par la menotte afin de m’emmener promener.

Voilà plusieurs heures que je n’ai pas conté fleurette à Julia et, vous l’avouerais-je, le temps me dure d’elle. Y a pas, faut en convenir, je l’ai dans la peau, cette gosse.

C’est marrant, la vie. Il y a trois jours, j’ignorais jusqu’à son existence et voilà que maintenant elle me perturbe l’encéphale, l’oreillette gauche, la moelle épinière et transforme mon sucre gastrique en caramel.

A son hôtel, on me dit que mademoiselle vient de sortir mais qu’elle a laissé un message à mon intention. La chère petite ! Elle a la marotte du message.

Je lis :

Suis à la plage !

Le contraire m’eût étonné. Son chagrin mis à part, elle reprend ses soucis quotidiens : se faire bronzer, se faire coiffer, se faire fringuer et manucurer… La vie continue, quoi ! avec ses exigences, ses fardeaux qu’il faut se coltiner vaillamment…

Je gagne la plage. Jamais elle n’a été aussi joyeuse, aussi colorée qu’aujourd’hui. Même sans Bérurier elle est marrante. Cette grève de nombrils, cette forêt de parasols, ce moutonnement de dargeots…, ces cris d’enfants…, ces énormes ballons aux côtes multicolores… Tout cela constitue un flamboiement allègre…

J’avance entre les académies bronzées, enjambant des nudités, des rotondités, des difformités, des beautés, des monstruosités, des énormités, des anfractuosités et des pédés.

— Hou ! hou ! fait la voix harmonieuse de ma belle…

Elle a son maillot rouge vif, celui qui la fait ressembler à une déesse du feu. On a envie de lui interpréter la danse du sabre, mes enfants !

— Bonjour, chérie…

— Vilain, bêtifie-t-elle, tu aurais pu m’appeler ce matin…

— J’ai eu tellement de choses à faire, mon pauvre lapin…

— Ton enquête ?

— Oui.

— Elle avance ?

— Elle s’achève.

— Sans rire ?

— Pourquoi, tu me prenais pour une truffe ? Elle rit et me donne une tape prometteuse au plexus seulabre.

— Tu permets, chéri, je vais me changer. On déjeune ensemble ?

— C’est à voir…

Je l’escorte, je la convoie jusqu’à sa cabine.

— Deux secondes, promet-elle.

— Hé ! je rentre avec toi, Julia…

— Tu es fou !

— Personne ne regarde de ce côté. Tu sais comme je suis fripon à mes heures…

Elle sourit, et, vaincue, me laisse pénétrer dans la cabine.

Je commence par le commencement, à savoir par lui livrer à domicile une menteuse roulée façon fermière. Puis je remarque, dans la pénombre de la guitoune :

— Elles sont vastes, ces cabines, tu ne trouves pas ?

— Oui, on a ses aises, reconnaît-elle.

Je lui masse le soubassement machinalement. Les Chinois s’exercent le sens tactile en tripotant des boules d’ivoire, moi je les imite en malaxant une matière plus humaine.

— On tient facilement à deux, là-dedans, non ?

— Oui, tu vois…

Est-ce une illusion ? Il me semble que sa voix a eu un léger fléchissement. Peut-être que sa dynamo est à plat, non ? Un silence. Un silence oppressant. Je sens sa poitrine qui s’agite contre la mienne. En d’autres temps, ça me porterait à haute température, mais ici ça me laisse aussi froid qu’un discours de réception à la « Cadémie ».

— Qu’est-ce que tu as ? bredouille-t-elle.

— Et toi, Julia ?…

— Moi, rien…

C’est du dialogue qui ne fait pas évoluer une action.

Seulement, il est plus éloquent qu’il n’y paraît. Il a un prolongement… Et ma belle le sent fort bien. Tout son corps me téléphone la trouille qui s’empare d’elle.

Je la laisse frissonner tout son saoul.

— Sors d’ici, bredouille-t-elle, il faut que je m’habille.

— Je sortirai quand tu m’auras dit, chérie…

— Quand je t’aurai dit quoi ?

— La vérité sur la mort de Bitakis et de sa chérie…

— Tu es fou ! Je n’ai rien…

— Pas la peine de bluffer, je viens d’arrêter Hubert Taugranpier. Il s’est mis à table… En partie, du moins. Il t’accuse en bloc. Pas galant, hein ? Si tu ne te défends pas, tu vas te retrouver tout à l’heure avec une inculpation de meurtre longue comme un rouleau de papier peint !

— Tu l’as arrêté ! soupire-t-elle, si bas qu’il faut mon ouïe exercée pour percevoir ses paroles.

— Nous irons le voir au commissariat tout à l’heure, chérie. Nécessairement, puisque toi aussi tu vas connaître la paille humide des cachots.

Elle gémit :

— Chéri ! Non, tu ne vas pas faire ça !

— Qu’est-ce que tu crois, mon ange, je suis un bon petit poulet. Même quand je me déguise en Casanova, je reste un royco, c’est une fatalité !

— Je n’ai tué personne…

— Il faudrait le prouver…

— Je te le jure…

— Ah ! la phrase des serments, ricané-je. Elle est traditionnelle ; tous les meurtriers commencent par jurer qu’ils ont la blancheur Persil. Et puis on les confond et ils reconnaissent avoir buté leurs père et mère…

Le cri qu’elle pousse doit s’entendre depuis la plage.

— Non ! C’est faux ! Je n’ai pas tué…

Le moment est venu d’agir avec dextérité.

— O.K. ! poulette. Loque-toi, ensuite nous irons bavarder dans un endroit où nous serons plus à notre aise.

Je ressors, mais je reste adossé à la porte. On dit — et moi le premier je le clame — que les gonzesses sont longues à se préparer, je vous prie de croire que Julia fait mentir le dicton. En moins de temps qu’il n’en faut pour fermer un poste de radio quand parle un Premier ministre, elle est en civil. Robe légère, en Vichy, comme disait le maréchal, avec d’aimables carreaux bonne femme.

— Tu es belle à croquer, chérie, certifié-je. Et crois-moi : je m’y connais.

Elle me regarde et n’a qu’une seule et très brève réponse :

— Salaud ! dit-elle.

Pistouflet et Bérurier sont aux prises lorsque nous nous annonçons à la cabane poultoks.

L’empoignade fait rage. Jugez-en :

Pistouflet vient d’annoncer un cent à trèfle plus un cinquante beloté lorsque le foudroyant Béru allonge quatre neufs sur le tapis avec la mine entendue d’un type qui a déjà à lui tout seul la bataille de Marignan, celle de Verdun plus quelques autres non homologuées…

En me voyant, ils cessent de tonitruer. Je passe devant eux comme la justice devant le crime. Je tiens Julia par le bras et la guide vers la cage à poules à l’intérieur de laquelle mijote le gars Taugranpier.

— Ceci pour te montrer que je ne bluffe pas, fais-je à la gosse.

Je la guide alors dans le bureau de Pistouflet. Les combattants viennent de planquer leurs brèmes et me distillent des sourires fervents pour essayer d’éviter mes sarcasmes.

Pistouflet, galant comme un général en retraite, se lève et propose son fauteuil à Julia :

— Mademoiselle, si vous voulez vous asseoir, gazouille-t-il.

Julia s’assied en marmonnant un « merci » de ses lèvres décolorées par la pétoche.

Le gars Béru qui se croit encore avec sa tarderie de reine Victoria fait jouer ses charmeuses. Il coule à mon égérie des regards satinés qui foutraient des haut-le-cœur à un marchand de sucre d’orge.

— Bon, déclaré-je, messieurs, foutez-moi la paix, j’ai à discuter avec cette gonzesse !

Pour le coup, on joue « changement de décor ». Les deux poulagas se regardent, nous regardent, aspirent un air insalubre qu’ils n’ont aucun mal à transformer en gaz carbonique et prennent le parti le plus sage, celui de nous laisser.

J’allume une cigarette.

— Parle, mon cœur !

Elle se paie le luxe de minauder…

— Je n’ai rien à dire…

— Que tu crois ! lancé-je en lui télégraphiant une gifle.

Sa charmante tête de linotte (comme dirait mon amie Annie Cordy) fait un aller et retour de gauche à droite.

Elle pleurniche :

— Brute ! Je n’ai rien fait, je…

Moi, vous me connaissez ? Pas tellement patient lorsqu’on a besoin de faire la lumière et que les plombs s’obstinent à sauter.

— Pour te prouver que tu l’as in the baba, comme on dit à la cour d’Angleterre, je vais te mettre le nose in the crotte (toujours comme on dit à Buckingham Palace). L’autre soir, dans ta chambrette d’amour, lorsque tu m’as fait planquer sous ton pageot, ça n’est pas Bitakis qui est venu, mais Taugranpier. Il a joué le rôle du Grec. Et cette comédie m’était exclusivement destinée. Je dois reconnaître du reste que les protagonistes étaient absolument parfaits.

— Comment as-tu…

Elle se reprend, comprenant que, désormais, elle n’a plus en face d’elle un monsieur qui lui veut du bien et lui en fait, mais un impitoyable représentant des Usines Lachâtaigne and Co.

— Comment vous êtes-vous aperçu de… de la chose ?

Curiosité féminine ! Que de couenneries n’a-t-on pas commises en ton nom (excusez, m’sieurs-dames, mais c’est mon côté sentencieux : ça me pose auprès des douairières).

— Ecoute, bijou, susurré-je, car j’aime assez user des mots en « ou » dont le pluriel se fait en « x ». Ecoute, j’ai une mémoire visuelle qui me valait en classe le surnom mérité d’Œil de Faucon. Quand j’étais planqué sous ton champ de tir à l’arc, l’autre nuit, je n’ai vu du pseudo-Bitakis que ses pieds et ses chevilles, mais je les ai bien vus. Or, tout à l’heure, je me suis rendu chez ton lapin bleu qu’on emballait. Et soudain mon regard s’est arrêté sur ses pieds. Il avait des targettes phénoménales, le pauvre chéri, au point qu’il devait chausser au moins du 45. Remarque que pour un armateur, avoir de grands bateaux, c’est pas tellement une hérésie ! Bref, il m’est apparu de façon péremptoire que ces pieds-là n’étaient pas les ceuss que j’avais observés quand je jouais les amants surpris sous ton dodo. Ceux du visiteur nocturne, je m’en rappelle, étant au contraire très petits… C’est cela qui m’a permis de démasquer Hubert Taugranpier. Tu piges ?

Elle pige. Mais elle ne trouve rien à répondre.

Je m’assieds en face d’elle, je lui chope les mains par-dessus le sous-main de Pistouflet. Elle a les extrémités gelées par la frousse, cette gosseline.

— Puisque les révélations sont durailles à sortir, je vais te dire mon point de vue, ça te facilitera les choses ; de la sorte, tu n’auras qu’à rectifier… D’ac ?

Elle hoche la tête.

Je souffle un nuage bleuté qui se transforme en une figure picassienne puis j’attaque, l’œil en accent circonflexe pour mieux me concentrer :

— Taugranpier qui accompagnait toujours son patron a fini par devenir ton amant de cœur, exact ?

Acquiescement de Mlle Chochotte.

— Un jour, pour une raison que je ne pige point encore, vous avez décidé de supprimer le vieux et sa fille. Re-exact ?

C’est trop grave pour qu’elle puisse se permettre un nouvel acquiescement, mais son silence figé ne constitue-t-il pas un aveu ?

En conséquence de quoi je poursuis :

— L’autre matin, le dévoué secrétaire a fixé rencart sur la plage à la fille de son boss. Pour ne pas être reconnu il portait une combinaison pour la pêche sous-marine et, afin de donner le change, il s’était affublé d’une paire de nichemards bidons afin de passer pour une pin-up pécheresse. Je me goure ?

— Non, fait la tête de mon interlocutrice.

— Peut-être faisait-il du gringue à Edith Bitakis ? C’est même probable. La pauvre môme étant locdue comme trente-six derrières de singes collés à un bâton, elle a marché dans l’amourette. Tu parles : la chance de sa vie… Et puis, Hubert est un beau gosse dans son genre… Bref, il l’a emmenée de bon matin dans une île : Saint-Honorat ou une autre, avec un hors-bord loué à cette intention ? Vu ?

— Comment avez-vous pu reconstituer tout ça ? bée-t-elle.

— J’ai de la matière grise avec la manière de m’en servir, trésor. Donc, il était tôt. Ils sont arrivés dans une petite crique déserte. Taugranpier a estourbi la môme, puis il lui a approché la gorge de l’hélice du Johnson, comme un scieur approche la bûche de la lame d’une scie circulaire… Il a le cœur bien accroché, le frangin… Je suis toujours dans le droit chemin, poupée ?

— Oui, souffle la môme Julia.

— Bravo pour San-Antonio !

J’émets un rire machiavélique, ce qui vaut mieux que d’émettre des chèques sans provision, et je continue ma broderie maison :

— Il a planqué le cadavre sous la bâche du canot et il est revenu. Seulement il ne voulait pas se montrer à Cannes. Si des gens l’avaient reconnu là-bas, on aurait pu faire un rapprochement, par la suite, entre sa présence et celle de la fille Bitakis. Il est venu à Juan-les-Pins. Toi, ma belle, tu l’attendais dans ta cabine. Il fallait qu’il eût un endroit pénard où se défringuer. Ça a été ta cabine.

« Un moment après qu’il y soit rentré, tu es ressortie… Les gens t’ont suivie du regard. Le gars Taugranpier a attendu cinq minutes et s’est barré sans attirer l’attention. D’ailleurs, l’alignée uniforme des portes de cabine se prêtait à ce genre de tour de passe-passe. Il faut vraiment avoir le numéro en tête pour en reconnaître une particulièrement.

« Bon, tout s’était bien passé. Et voilà-t-il pas qu’un petit dégourdi, moi en l’occurrence, s’approche de toi et se met à te baratiner. Pour débuter, tu l’envoies sur les roses. Mais tu te ravises quand je te parle de ta pêche sous-marine. Tu te dis que pour faire un rapprochement entre toi et la combinaison, il a fallu que j’observe la porte de ta cabine. Ça te tracasse. Tu finis par m’accepter… Nous devenons une paire de bons camarades… Tu me fixes rembour pour le soir. Nous nous retrouvons à la Pinède, et là, t’as de l’émotion car tu apprends simultanément deux choses : la première, que je suis un flic réputé (tu permets, je tiens au mot réputé !) la seconde, que je connais Amédée Gueulasse. Fâcheux, tout ça. Pour le premier truc, je conçois ton désarroi, quant au second, j’attends que tu m’expliques l’incidence Gueulasse dans l’aventure… »

Elle va pour jacter, je l’arrête d’un geste d’imperator romain :

— Plus tard ; laisse-moi finir de reconstituer ce que je pige ; après nous remplirons les blancs… Gueulasse meurt sous nos yeux, empoisonné par Dubois. Je commence l’enquête et toi, ma toute frêle, tu regagnes ton hôtel où je dois te rejoindre. Maintenant, je pige ton départ précipité. Tu avais hâte de mettre Taugranpier au parfum. La mort de la fille s’était passée sans histoire, celle du papa devait suivre et je risquais de tout fiche par terre…

« Vous avez donc décidé de me jouer la comédie du vieux bonze venu pleurnicher son inquiétude dans le giron de sa maîtresse et annoncer sa mort dans le cas où…

« Comédie impec, je me complais à le répéter. J’ai mordu dans le vanne de mes trente-deux chailles… »

Elle réussit un pauvre sourire plein de détresse.

— Si, si, renchéris-je. Ce fut parfait. On sent que le gars Hubert avait bien observé son chnok de patron. Il avait une voix de vieillard et des expressions de vieux pigeon… J’ai marché. Et tu sais, pour faire marcher San-Antonio dans ce genre de comédie, faut se lever de bonne heure ou être Gabin et Morgan. Pendant qu’elle se déroulait, le vrai Bitakis ronflait chez lui. Taugranpier est rentré.

« Sur le matin, Dubois, le flûtiste qui était dans le coup, est allé chercher le cadavre dans le canot et l’a transporté sur la plage. Il a prétendu l’y avoir découvert…

« On prévient Bitakis. Celui-ci est un homme d’affaires impitoyable, avec une âme d’acier trempé. Il a du chagrin, mais il sait surmonter sa douleur… Il donne les instructions, et rentre chez lui… Toi, tu te trouves dans son burlingue.

« Lorsque le secrétaire monte réveiller Auguste, le chauffeur, tu comptes jusqu’à dix et tu tires brusquement une olive dans le caberlot du Grec… »

— C’est pas vrai ! hurle Julia.

Je passe outre, comme disent les caravaniers.

Et je poursuis, véhément, superbe dans mon numéro de C.Q.F.D. :

— Si, ma belle… L’armateur largue les amarres. Il pique du naze sur son burlingue. Toi, tu passes en souplesse dans la pièce attenante et, pendant que Taugranpier et Auguste le chauffeur s’affairent autour du cadavre, tu as tout le temps de quitter la cabane sur la pointe des pieds et de rentrer à ton hôtel…

Elle secoue le caberlot à la désespérée.

— Non, non !

Alors c’est là que le célèbre San-Antonio, le roi de la sourde, l’empereur de la déduction, le souverain poncif de l’enquête, sort ce que les chaussures André appellent « une botte secrète ».

— Ecoute-moi, trognon, je suis à même de te confondre. Parce que depuis hier je sais que tu as trempé dans l’histoire. Je l’ai su lorsque j’ai déniché la combinaison de pêche sous-marine. Il n’y a pas besoin de posséder un œil à lentille télescopique pour s’apercevoir qu’elle était bien trop grande pour toi. Et pourtant tu n’as pas tiqué alors que pour toi ça devait être plus évident encore que pour moi. J’ai pigé ce que le pilleur de cabine était venu maquiller sur la plage… Il venait récupérer la combinaison que vous y aviez laissée afin de la faire disparaître, car ce vêtement de caoutchouc pouvait m’amener à réfléchir… Le gars en question, c’était Taugranpier. Vous sentiez tous les deux qu’avec mon grand naze fouineur je pouvais devenir dangereux…

« Bref, ce matin, en passant à ton hôtel, j’en ai profité pour me rencarder auprès de la direction. J’ai appris que la nuit du suicide de Nikos, tu avais quitté l’hôtel sur mes talons et que tu n’y étais revenue que dans la matinée… Exact ? »

— Je n’ai pas tué Bitakis !

— Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… Qui a fait le coup, alors ?

Elle est au bord de la crise de nerfs… Sa pâleur est effrayante.

— Bouge pas, fais-je, je vais t’offrir un remontant.

J’interpelle le Gros qui palabre à côté :

— Apporte une fine en vitesse, Goret !

Il tourne vers moi sa trogne fluorescente.

— Un peu de respect ! proteste-t-il. Je suis ton inférieur, peut-être, mais la politesse…

Je n’écoute pas la suite et je reviens à ma brebis. Un peu galeuse, l’ovidée, malgré son adorable frimousse. Elle est à manipuler avec des pincettes.

Le Gros s’amène avec le coup de tord-tripes et ça redonne des couleurs à Julia. Galantin, Béru s’informe :

— Mademoiselle a eu un malaise ?

Comme on ne lui répond pas, il explique que Berthe Bérurier, sa camarade de lit, a eu les mêmes symptômes jadis. On croyait que c’était la vésicule mais, affirme le Poussah, « s’agissait de coliques effrénées ».

Il fronce les sourcils.

— Pas effrénées, frénétiques… ou hermétiques… Enfin, vous voyez ce que je veux dire ?

Moi je lui demande s’il ne voit pas mon 42 fillette qui convoite la partie charnue de son individu. Il s’en va avec hauteur.

— Alors, Julia, poursuis-je, après ce délicat intermède, tu disais donc ?

— Je n’ai pas tué Nikos…

Elle baisse la tête.

— Je n’en ai pas eu le temps. Il s’est réellement suicidé…

— Tu débloques ! C’est une histoire que tu as bouquinée dans « La Veillée des Chaudières », le journal de Landru ?

— Non, non, il faut me croire… J’avoue que tout ce que tu… tout ce que vous venez de dire, dans l’ensemble c’est vrai. Et c’est vrai aussi que je devais tirer une balle dans l’oreille du Grec, c’est vrai que j’étais dans son bureau… Mais je ne m’en suis pas senti le courage. Au dernier moment, c’est-à-dire quand j’ai mis la main sur la crosse du revolver qui était dans ma poche, j’ai compris que c’était au-dessus de mes forces et je me suis sauvée sans un mot d’explication. J’ignore ce qu’a pensé Nikos… Il n’avait même pas paru surpris de me voir arriver dans son bureau. Je lui avais dit que son secrétaire venait de me téléphoner la nouvelle. Il n’y avait pas prêté attention. il était amorphe, prostré… Donc, je me suis sauvée et à peine étais-je dans le parc que j’ai entendu la détonation. Il s’est suicidé, comprenez-vous ? SUICIDÉ pour de bon !

J’écoute Julia. Je regarde Julia… Je suis incertain. Je comprends qu’elle ne ment peut-être pas ; mais je me dis qu’une garce pareille peut très bien me berlurer… Tout est possible avec cette fille. Aussi ne me mouillé-je point.

— Il ne m’appartient pas de trancher cette question épineuse, ma poupée. Le juge d’instruction qui instruira ton affaire s’en dépatouillera. Tu lui feras du charme pour mieux le blouser.

Elle n’insiste pas et se met à verser des larmes de crocodile, lesquelles me laissent aussi froid qu’un nez de chien bien portant.

— Elucidons certains autres points, belle Andalouse aux seins brunis.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Des tas d’autres choses. Par exemple, ce que vient faire le pianiste Gueulasse dans cette galère ?

Elle secoue la tête.

— Ç’a été le détail qui a fait tout craquer…

— Mais encore ?

— Eh bien, Hubert avait besoin d’un complice…

— Dubois ?

— Oui, vous l’avez dit ; c’était nécessaire pour la découverte du corps qui devait avoir lieu à une heure déterminée.

— Alors ?

— Le matin, après le… après la mort d’Edith Bitakis, Hubert s’est aperçu que l’accident avait détérioré l’hélice du bateau… Il paraît que c’est fragile, une hélice…

« Il a eu beaucoup de peine à revenir des îles car elle était faussée… Il s’agissait d’un bateau de louage. S’il le rendait dans cet état, par la suite on ferait un rapprochement entre l’accident et cette avarie, n’est-ce pas ?

— Et comment !

— Il fallait donc réparer… Mais Hubert ne connaissait rien en mécanique. Il a prévenu Dubois qui, lui non plus…

Je fais claquer mes doigts.

— Et Dubois a demandé à Gueulasse parce qu’il savait que Gueulasse avait des dons en la matière ?

— Voilà !

— Ce Gueulasse a acheté une nouvelle hélice et l’a mise à la place de l’autre. Mais au cours du travail, il a découvert des cheveux et des lambeaux de chair enroulés à l’arbre de l’hélice… Il a demandé des explications à Dubois. Dubois comprenant qu’il ne pouvait nier l’évidence lui a raconté qu’un de ses amis avait eu un accident et qu’il ne voulait pas que cela se sache… Alors Gueulasse a demandé une forte somme pour se taire. Et il a emporté l’hélice compromettante comme pièce à conviction… Hubert et Dubois ont alors décidé de le supprimer…

— Vu. Et le mot qu’il m’a écrit au vu et au su de ses collègues a précipité son trépas. Je suppose qu’il était temps. En m’apercevant, Amédée qui n’était pas une vraie crapule a eu envie de se confier à la police…

— Oui, c’est cela…

— Et dans la soirée, Dubois est allé à l’hôtel de Gueulasse sous un prétexte fallacieux pour récupérer l’hélice ?

— Oui…

Tout s’enchaîne divinement.

— Parlons maintenant du pauvre Alonzo…

Elle soupire.

— Vous avez voulu lui faire endosser le meurtre de Gueulasse, n’est-ce pas ? Vous aviez peur que j’arrive à découvrir la vérité ? Alors sa mort a été décidée ?

— Oui, c’est affreux.

— Un drôle de gars, ton Hubert. Il a une conscience en fer-blanc ou quoi ?

Elle baisse la tête.

— Vous avez entendu parler de l’affaire Drivet ?

— Parbleu, c’était en 52. Le clerc de notaire surpris en flagrant délit d’adultère avec la femme de son patron et qui avait tué celui-ci ?

— C’est bien ça !

Ma parole, je pourrais faire une fortune dans un jeu radiophonique en choisissant la branche « Annales judiciaires ».

— Et alors ?

— Alors, Drivet, c’est Hubert…

Je bondis.

— Nom de Dieu !

— Si ! Il avait eu une remise de peine pour bonne conduite. Il s’est procuré une fausse identité et a trouvé cette place chez Bitakis…

Je reste songeur. Décidément, j’ai mis le nez dans une sacrée affaire ! On n’a pas fini d’en parler dans les chaumières et à la une des journaux. Vous parlez de vacances reposantes !

Sur ces entrefaites, le Gros montre son physique avenant surmonté d’un chapeau limoneux.

— San-Antonio ! On va faire une pétanque avec Pistouflet… Si t’as besoin de nous, tu nous trouveras sur la petite place à côté.

Je n’ai même pas la force de sourire…

Un silence sirupeux s’établit à son compte dans la petite pièce qui pue l’administration et le pastis.

— Abordons maintenant le dernier chapitre, ma douce enfant…

Elle hausse son sourcil gauche en signe d’interrogation.

— Le mobile, dis-je, car m’est avis que celui-ci doit être carabiné. Voyons : tu as la chance d’être la maîtresse enviée d’un des hommes les plus riches d’Europe et tu participes à son assassinat ! En somme, tu butes la poule aux œufs d’or, non ?

Elle détourne la tête. Jolie gosse, décidément. Que n’est-elle restée dans son emploi de petite fille à embellir la vie ! Les jurés seront sûrement troublés et pour peu qu’elle leur fasse une petite séance de ramasse-miettes, c’est la truffe meurtrière d’Hubert (alias Drivet) qui trinquera.

Cézigue est aussi certain d’y aller du cigarillo que moi de me cogner une faramineuse bouillabaisse ce soir pour célébrer mon triomphe.

— Bitakis se détachait de moi, fait-elle.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Dès qu’il avait un moment, c’était pour venir te cajoler…

— Il venait, mais il ne cajolait rien du tout. En vieillissant, il changeait de caractère. Il me disait que le moment était venu pour lui de se consacrer à sa fille… Bref, il faisait un ramollissement du cerveau.

— Je vois… Mais en quoi sa mort offrait-elle pour toi un intérêt quelconque ? Et pour Hubert ? Là, je nage.

— Je ne peux rien dire, fait Julia qui me semble avoir récupéré un chouïa.

— Ah ! tu ne peux rien dire, Belle de Nuit !

Et zoum ! C’est parti ! Ça arrive ! Elle enregistre une mornifle pour adulte qui lui fait voir la lune sans télescope. Alors, qu’est-ce que vous voulez… Devant des arguments aussi convaincants, mademoiselle se met à table. Du reste, il est l’heure ! Et pendant qu’elle s’affale, je pense que, pour la première fois de ma vie, les gars, j’ai été commotionné par un homme. Car c’est Hubert qui, avec sa combinaison de caoutchouc et ses roploplos en jus d’hévéas, m’a percuté la moelle, l’autre matin, sur la plage.

Faudrait peut-être que je me fasse psychanalyser, non ? Vous ne voyez pas, mesdames, que votre San-Antonio change de sexe ?

CHAPITRE XIV

QUI VA NOUS PERMETTRE D’EN RESTER LÀ ?

Sur la petite place jouxtant le commissariat, la pétanque fait rage. Bérurier vocifère comme un congrès politique en affirmant bien haut que Pistouflet est un arnaqueur.

L’inculpé proteste de sa bonne foi et, armé d’une baguette de noisetier, prouve à son collègue parisien que sa boule est bien la plus près du « petit ».

Je décide de ne pas intervenir dans le conflit et je saute au volant de ma charrette fantôme.

Le soleil continue de dispenser ses chauds rayons à la Côte d’Azur. La mer moutonne et les crêtes d’écume, etc. Un scintillement. Des miroitements… Atmosphère capiteuse… Il me reste encore un stock de clichés à écouler, prière de faire offre à la Maison Viens-Poupoule, bureau des échanges culturels.

Je conduis en souplesse comme un type qui doit aller quelque part, mais qui n’est pas pressé d’y parvenir.

Des gosses roulées comme dans un technicolor d’Hollywood me font des signes joyeux. Elles portent des shorts pas plus larges que des pochettes de premier communiant, et des soutiens-loloches format timbres de quittance. Leurs corps bronzés lancent des éclats savoureux qui se reflètent sur les chromes de ma chignole… La vie est belle et j’ai du génie, ce qui est bien réconfortant.

Je retourne chez Bitakis, pour un petit complément d’information. Puisqu’on liquide la lessive, faut pas pleurer sa peine… Après cette corvée, je peux vous annoncer que je m’offrirai quelques bonnes journées de repos. Seulement je changerai de quartier. J’irai à Saint Trop’ et je vous fiche mon bifton que même si la moitié de la population est assassinée sous mes yeux, je ne lèverai pas le petit doigt pour arrêter les coupables. Y en a classe. Moi j’attire l’affaire criminelle comme la merde attire les mouches. C’est quand même formide, un destin pareil, non ?

La femme de chambre m’annonce que Madame prend une collation et qu’on ne peut pas la déranger. Je lui rétorque que même si elle prenait un bain de pieds, je la dérangerais. Vaincue par l’argument, la souris noire et blanche me téléguide jusqu’à la salle à manger.

Ça vaut le spectacle…

La pièce est un tout petit peu plus petite que le palais de Chaillot. Au mitan trône une table de marbre blanc de douze mètres de long. A cette table, la veuve Bitakis prend effectivement la collation dont à laquelle au sujet de quoi la soubrette m’a causé.

Mince de collation, les gars !

Je veux la même lorsque je fêterai mon jubilé !

Un plateau de foie gras… Un pot de caviar, un poulet froid et un ananas. Avec ça elle peut se soutenir le moral, Mme Trois-Mentons. Si ça ne suffit pas, on lui fera cuire des nouilles.

Ce qu’il y a de bath, c’est que la présence des deux cadavres sous son troit ne lui coupe pas l’appétit.

En me voyant entrer, elle a l’air aussi joyce que si on l’opérait de la rate sans l’endormir. Ses sourcils ne font qu’un et ses bajoues se figent comme du saindoux dans un frigidaire.

— Je suis confus de troubler votre repas, madame, assuré-je en prenant une chaise sans qu’elle songe à me le proposer.

— Que signifie votre visite ? éructe-t-elle en s’essuyant la bouche.

— Il faut que je vous tienne au courant de l’évolution de la situation. Nous venons d’arrêter le secrétaire de feu votre mari.

— Qu’est-ce à dire ?

— Il est à dire que ce vilain coco est un dangereux repris de justice. Il est à dire qu’il a assassiné votre belle-fille plus deux autres personnes et que je vais l’envoyer à Deibler avec une totale tranquillité d’âme.

Du coup, elle n’a plus faim, la vioque. Le foie gras, ça sera pour une autre fois et les œufs d’esturgeon, on peut en faire une omelette !

— Arrêté, Hubert !

— Pour les raisons ci-dessus énoncées, oui, madame… De même, nous avons appréhendé également la maîtresse de votre mari, la fille Delange…

Elle pose violemment sa pogne chargée de gold sur la table de marbre, ce qui fait un bruit pareil à celui d’un sac de noix crevé.

— Tenir un tel langage devant moi, monsieur !

Alors vous pouvez amener vos pliants et venir voir San-Antonio au travail, mes chéries.

— Ecoutez, Mémère, je lui susurre à bout portant dans les étagères à lunettes, p’t’être que vous impressionnez des gens avec vos perlouzes et vos accords du subjonctif, laissez-moi en tout cas vous dire que ça me laisse de marbre comme cette table qui ressemble à un caveau pour famille nombreuse.

« Vous allez quitter vos grands airs sinon je vais montrer les dents, d’accord ? »

Elle n’a qu’un geste : l’index braqué vers la lourde.

Qu’un cri : « Sortez ! »

Moi, je rigole.

— D’accord, je vais sortir, mais pas seul. Vous m’accompagnerez, Mémère, et je vous aurai offert auparavant des bracelets supplémentaires. Ceux-ci ne viendront pas de chez Cartier, mais ils feront beaucoup plus d’effet…

Elle manque d’air et ouvre si grandement sa clappeuse qu’on distingue le fond de son slip.

— Vous êtes mêlée à ces meurtres, madame Bitakis.

« Mieux : vous en êtes l’instigatrice. Avec les meilleurs avocats de France et des certificats psychiatres, vous vous en tirerez peut-être avec dix piges, mais il ne faut pas espérer mieux. D’autant plus que le gars Drivet va drôlement vous en coller sur les épaules… »

Les bajoues de la veuve deviennent fiasques comme bouse de vache non constipée. Elle me bigle avec des vasistas immenses comme l’entrée du Grand Palais un jour d’inauguration du Salon de l’Auto. Cette fois, elle ne songe plus à me jouer le troisième acte de « Savez-vous-à-qui-vous-causez ? » Elle se liquéfie comme un sorbet exposé en plein Sahara.

— Ecoutez ça, mémère… Vous êtes la seconde femme de Bitakis. Et ça ne carburait pas fort, le ménage. Mais vous teniez bon, because le paquet d’osier que représentait cette union.

« Un truc vous tracassait : votre bonhomme, dans son testament, laissait tout son artiche à sa tarderie de fifille. Vous n’aviez que des clopinettes cintrées en cas de décès, sauf en cas où la môme Edith viendrait à décéder avant vous… Cette clause a coûté la vie à cinq personnes, quand on y réfléchit.

« Vous avez mis votre main de fer dans un gant de velours pour caresser le projet d’hériter entièrement. Pour cela, une condition essentielle : la mort d’Edith. Plus une sage précaution : liquider le dabe aussi pour le cas où le chagrin aidant, il prendrait la fantaisie de tout léguer à l’œuvre des « Petits Constipés à la Montagne » ou des « Gens de mer et père inconnu ». Oui, mais comment mettre ces funestes projets à… exécution, le terme est juste. C’est alors que le hasard vous a servie. Un jour, une vieille publication vous est tombée sous le face-à-main. Là-dessus il y avait un papier (avec photos) sur l’affaire Drivet et vous avez découvert que Drivet et Hubert Taugranpier étaient une seule et même personne. Quel merveilleux parti vous pouviez tirer de ça ! Un meurtrier sous votre toit, dans l’intimité d’un mari que vous vouliez faire disparaître ! C’était plus qu’inespéré…

« Vous avez mis le marché en main à Hubert. Il se chargeait de liquider le père et la fille avec doigté, tact et célérité ; moyennant quoi vous lui lâchiez le gros paquet. Cent millions, m’a dit la fille Delange… Ça valait ça !

« Drivet qui, très certainement n’attendait qu’une occasion d’arnaquer votre Vieux, a accepté. Il n’avait pas le choix : d’un côté vous le teniez, de l’autre il pouvait ramasser de quoi se retirer à tout jamais des affaires… Il a organisé ces deux opérations scientifiquement, comme une exploration antarctique. Il fallait des alibis pour lui et sa complice… Des morts logiques, pour Edith et son père… Vraiment du grand art. L’œuvre de sa vie !

« Contre lui un seul pépin : le hasard ! Le hasard qui m’a mis en travers de son chemin… »

Je me tais.

— Alors, ma bonne guêpe, qu’avez-vous à dire ?

— C’est un tissu de mensonges ! bredouille la vioque.

— Vous vous ferez une robe dedans pour passer aux assises. Sonnez votre femme de chambre pour qu’elle vous prépare une valoche…

Elle n’a pas la force d’obtempérer, c’est bibi qui dois appuyer sur la sonnette, mais comme je ne répugne pas aux exercices violents, je m’acquitte de cette mission périlleuse avec brio.

— Préparez une valise à madame ! ordonné-je à la soubrette.

Elle est sidérée.

— Madame part en voyage ?

— C’est ça…

La gosse pense à la maison pleine de cadavres, aux enterrements qui se préparent, aux faire-part, aux visiteurs…

Pas le moment d’aller voir Naples, doit-elle se dire.

— Madame part pour longtemps ? bredouille-t-elle, effarée.

— Une dizaine d’années, réponds-je.

Et n’y tenant plus, je chope un pilon de poulet et mords dedans gaillardement.

Effondrée sur son siège, Mme veuve Bitakis se met à chialer sur ses malheurs.

CONCLUSION

La Veuve Volontaire continue de larmoyer dans le bureau de Pistouflet lorsque la porte s’ouvre sur Bérurier-le-Vaillant.

Il est épanoui comme un tournesol.

— Formidable ! trépigne-t-il. Pistou l’a dans le baigneur. Je l’ai gagné par 15 à 12 ! Il me prenait pour un manche : les gens du Nord, tu sais la chanson ?… Eh bien ! il a vu, ce tordu !

Il stoppe brutalement en découvrant la mère Bita.

Il se précipite vers elle, cérémonieusement, la bouche en fleur et puant l’anis.

— Chère madame ! fait-il, croyez que je compatis à vot’ chagrin.

Et il lui dépose sur le dos de la paluche un baiser miauleur, un baiser gluant, qu’elle ne songe même pas à essuyer.

FIN