/ / Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le Commissaire San-Antonio

Les prédictions de Nostrabérus

Frédéric Dard

Tu sais qu'il se passe des drôles de choses en Suède ? Viens-y avec moi, tu verras ! Tu verras ce que t'as encore jamais vu. Tu verras : des merderies modèles, des partouzes géantes, des mariages d'hommes, que sais-je ?… Tu crois que c'est à cause du froid que les frangines de là-bas ont le réchaud incandescent, toi ? Et ce serait les brunes nordiques qui refileraient à Béru ce don de double vue ? Je le savais déjà voyeur, le Gros. Pas mal voyou, aussi, dans son genre. Mais voyant, alors ça, je te jure ! Viens te rendre compte comme les petites Suédoises s'enflamment facilement. Suffit de savoir les frotter ! Viens, je te dis !

San-Antonio

Les prédictions de Nostrabérus

Espèce de préliminaire sur un ton un tantinette mondain (à cause des circonstances)

Je porte les faits suivants à la connaissance de mon immense et honorable public pour la première fois. Pour la dernière aussi, puisque ce sera fait ! Tout a commencé après la cérémonie ayant marqué l’attribution de mon prix Nobel.

Je vous passe les discours pompeux, les courbettes, les onctions, les ponctuations, les menstruations et autres hémorragies cutanées entourant cette aimable manifestation dont j’eus, malgré tout, la larme à l’œil.

Le roi Pilaf III Adolphe prononça quelques paroles bien senties dans sa langue paternelle (car sa mère, je vous le rappelle, est Cambodgienne). Il eut des mots suédois extrêmement émouvants pour dire mon œuvre, son importance présente et son devenir. Ensuite de quoi, il me remit, avec une solennité à peine royale, ce pour quoi j’avais fait le déplacement à mes frais : un chèque à zéros dont le montant, pour être libellé en couronnes, n’en était pas moins vigoureux. Je me hâtai de l’endosser (pas le roi, le chèque), le serrai dans mon portefeuille en peau de saurien, et commençai, séance (non encore levée) tenante, à faire des projets.

J’en arrivais à la villa cernée de saules lacrymaux des bords du Loing lorsqu’un quidam en habit (tous les assistants portaient d’ailleurs le frac) me toucha le bras. C’était un homme d’allure austère, long et jaune, dont le crâne d’ivoire s’agrémentait d’une couronne (suédoise) de cheveux gris. Il avait l’air simultanément d’un homme malade et bienveillant, car sa gravité extrême n’atténuait pas la douceur lacustre de son regard.

— Mon nom est Gustav Maeleström, se présenta le personnage. J’appartiens au jury, et j’ai fait campagne pour vous.

Bien que le chèque fût déjà dans ma poche, je ne l’en remerciai pas moins chaleureusement.

— Vous m’obligeriez en venant dîner chez moi ce soir, poursuivit Maeleström.

Mon premier mouvement fut de refus. Vous savez tous que la vie est courte et qu’on ne peut la perdre en des dîners chiatoires en compagnie d’un Suédois momifié, quand bien même il vous a flanqué le prix Nobel de littérature. L’ingratitude est souvent un gain de temps, elle représente donc un bien inestimable pour nous autres mortels auxquels il est si chichement mesuré.

Je prétendis des obligations antérieures dont il ne fut pas dupe. Certains individus jouissent d’une perspicacité qui les rend infréquentables. Lui avait le don de lire le mensonge à l’œil nu. Mais, comme il était d’un naturel courtois, il se donna la peine de me faire valoir d’autres raisons que son scepticisme pour me convaincre.

— Cher lauréat, me dit-il, je me doute qu’un garçon aussi séduisant et avenant que vous l’êtes a ses soirées retenues, pourtant il me serait agréable que vous vous dégageâtes, ce soir, de vos obligations. J’aimerais pouvoir vous donner l’assurance que vous trouverez sous mon toit une épouse ravissante et de quarante ans ma cadette, voire une fille à marier belle comme l’idée qu’on se fait à l’étranger des jeunes Suédoises, hélas, je suis célibataire. Ce que j’ai à vous proposer d’alléchant, mon jeune maître, c’est un mystère. Je n’ignore point que vous êtes l’un de ces princes de l’enquête dont les hauts faits ricochent à travers le monde, et c’est à cet aspect de votre personnage que je fais appel.

Ayant achevé cette phrase quelque peu ampoulée, mais flatteuse, M. Maeleström tira un mouchoir de ses basques, y déposa de discrets résidus, sans cesser de me fixer par-dessus cette opération. Un charme étrange, plus exactement « mystérieux », se dégageait de lui en même temps que ses expectorations. Une douceur captivante, teintée de détresse. Or, malgré le cynisme dont j’essaie de me caparaçonner, je suis sensible aux détresses, surtout lorsqu’elles sont muettes.

J’acceptai donc.

Et pris congé de Sa Majesté.

Bien que viscéralement réfractaire à toute forme de monarchie, fût-elle constitutionnelle, je dois reconnaître que Pilaf III Adolphe est un monarque charmant. On le sent farouchement contre la voie dynastique et bien ennuyé d’en avoir été frappé. Il me confia discrètement, et ce dans un français bien venu, que sa vocation profonde était l’automobile et qu’il rêvait d’une révolution qui le rendrait garagiste. Je lui répondis que les temps nouveaux travaillaient à l’accomplissement de ses désirs, le remerciai pour sa confiance, son chèque et son discours, déclarai à haute voix que ce prix qui m’était décerné emmerdait André Malraux mais honorait la France, et finis par suivre Gustav Maeleström jusqu’à son automobile.

Je fus à moitié surpris de voir se ranger au bas du perron une très ancienne Mercedes Benz d’avant-guerre, sombre et solide comme la ligne Siegfried, et pilotée par un chauffeur blond en livrée blanche qui ressemblait à un SS de cérémonie. Un tel véhicule convenait parfaitement au personnage de Maeleström. L’intérieur en était de cuir épais et sentait bon le cuir épais.

Nous partîmes dans les vapeurs fantomatiques du soir, comme en un roman de Mme Selma Lagerlöf (laquelle, rappelons-le, m’a devancé au palmarès du Nobel de littérature).

En cours de route, Maeleström parla peu. Cependant, malgré son mutisme, il ne me parut pas lointain. Ce diable d’homme parvenait à rester présent en silence, ce qui est une sorte de tour de force chez les mammifères évolués que nous sommes.

— Je pense, murmura-t-il seulement, alors que nous longions un lac aux berges givrées, je pense que vous ne regretterez pas votre soirée.

L’avenir immédiat devait ratifier cette promesse. Avec le recul, je suis en mesure d’affirmer qu’effectivement, je ne la regrette pas. Et que j’aurais eu grandement tort de la sacrifier à quelque gourgandine blonde de boîte de nuit stockholmaise.

Il habitait une somptueuse demeure à colonnes posée sur une vaste pelouse.

La maison était blanche.

La pelouse également, à cause du givre. Et aussi les arbres bicentenaires (je parle des plus jeunes) qui cernaient la pelouse.

Une grosse vieille dame habillée en gouvernante nous ouvrit la porte. Elle portait un énorme chignon en équilibre sur sa tête large et plate et marchait comme si elle craignait qu’il n’en tombât. Son regard de faïence s’attarda fort peu sur moi. Elle dit des choses suédoises à son maître, sur un ton assez rude pour donner à penser qu’elle l’aimait avec beaucoup d’autorité ; nous débarrassa de nos pardessus, puis nous conduisit au salon devant un grand feu de bois. Le plus immense qu’il m’eût été donné de voir si l’on excepte l’incendie des Nouvelles Galeries. Des fûts entiers brûlaient dans une cheminée aux dimensions si peu croyables que je ne me donnerai même pas la peine de vous les communiquer.

L’immense pièce ne manquait pas d’agréments. Elle devait en comporter beaucoup pour un Suédois, mais le phénomène du dépaysement jouant contre moi, je fus quelque peu incommodé par son mobilier pompeux, pesant, ainsi que par les trop nombreux objets qui l’encombraient.

Maeleström servit des alcools scandinaves aux goûts pharmaceutiques, que nous bûmes en devisant du prix Nobel dont son fondateur (Alfred Nobel) tua son jeune frère en inventant comme un con la dynamite.

Peu après, nous passâmes à table.

Mon hôte ne m’avait encore soufflé mot de son fameux « mystère ». Je commençais à douter, non de l’existence de ce dernier, mais de sa qualité de véritable mystère, certaines personnes tenant pour étranges des faits parfaitement explicables pour ceux qu’ils ne concernent pas.

Je n’osai le provoquer, sachant parfaitement que des confidences s’épanchent spontanément ou qu’elles ne sont pas. La digne gouvernante s’occupa elle-même du service, bien qu’il y eût d’autres domestiques dans la maison.

Nous dînâmes dans la bibliothèque, devant un feu plus modeste. Chez Maeleström, l’hiver n’était qu’à quelques kilomètres de Stockholm. Il cernait la ville comme une armée silencieuse, prêt à l’investir irrésistiblement, le moment venu.

On me présenta un plateau de hors-d’œuvre à base de poissons fumés, assez appétissant je dois l’admettre. Ensuite il y eut du râble de lièvre à la confiture, enfin, un rôti de renne en croûte que n’auraient pas désavoué mes amis les grands maîtres queux de France et de Suisse. Le tout ponctué d’une omelette norvégienne destinée, je pense, à marquer la grande fraternité scandinave.

Je relate ce menu par le menu, avant de préciser que ce repas fut le mien, mais non celui de mon hôte. En effet, on plaça devant lui, en début de dîner, un petit bocal fermé d’un papier huilé, pareil à une peau de tambour, et contenant une chose imprécise de forme et désagréable d’aspect.

— Vous voudrez bien me pardonner, mon cher maître, dit Maeleström, mais je suis au régime.

Il creva le papier de son bocal et fit passer le contenu de celui-ci dans son assiette. Le mets n’avait pas que laide apparence, il s’accompagnait en outre d’une odeur peu engageante.

Maeleström le goûta, yeux mi-clos, le poivra fortement et se mit à l’attaquer d’une fourchette gaillarde. Il paraissait s’en délecter.

Quand il eut achevé de le consommer, je parvenais, quant à moi, au bout de mes hors-d’œuvre. Ma surprise s’accrût lorsque la dame au chignon, après m’avoir copieusement servi un lièvre nordique, lui apporta un second bocal, tout semblable au premier, avec cela de différent, toutefois, que son contenu avait une couleur plus foncée et une consistance plus ferme.

Je ne pus résister plus longtemps à l’envie de questionner mon hôte.

— Puis-je savoir ce que vous mangez-là, monsieur Maeleström ?

Il parut embarrassé.

— J’ose à peine vous le dire, mon cher maître.

Mais on ne se tire jamais d’une question précise par une pirouette. Mon regard insistant, il déclara :

— Il s’agit d’excréments, car je suis scatophage.

Mon râble faillit emprunter ma trachée-artère et, à l’inverse, mon cœur manqua de me remonter le tube digestif.

— Vous plaisantez, monsieur Maeleström ?

— Du tout, mon cher, du tout. J’avoue ne me nourrir que de merde et y prendre un grand plaisir. En toute modestie, je peux même ajouter que je dois être le mangeur de merde le plus qualifié de la planète.

Et il raconta son histoire de bouffe-merde.

Très jeune, Gustav Maeleström se prit à savourer ses propres matières, au grand dam de sa mère qui ne parvint point à le guérir de sa coupable gourmandise. A la puberté, le jeune homme orienta sa sensualité sur cette voie aussi anale que gastronomique, et n’éprouva de volupté qu’en se faisant déféquer dans la bouche par des personnes convenablement purgées. Peu à peu, son vice l’absorba complètement (si l’on ose dire), et Maeleström finit par abandonner toute autre nourriture.

— Je suis devenu expert en la matière, conclut-il finement. Quelque chose comme le commandeur des taste-merde. Au point que je dois décliner tout repas en ville. Si je vous disais que je vomis chaque fois que je suis obligé de dîner à la table du roi ?

Il s’enthousiasmait pour son art, me découvrait, s’animant, des perspectives insoupçonnées. Cet homme surprenant aimait à ce point la merde qu’il en faisait l’élevage. Entendez par là qu’il entretenait à l’année une équipe de chieurs homologués dont il contrôlait la nourriture afin de parvenir à des dosages savants. Maniaque, il en était venu à ne consommer en somme que les produits de la ferme. A tel point qu’il emmenait son manger lorsqu’il partait en voyage. Plein de son sujet, il m’expliqua par le menu à quel haut degré sélectif il atteignait grâce aux tests imposés à ses chieurs (parmi lesquels un fort pourcentage de chieuses, il faut le préciser). La scatophagie était devenue pour lui une science exacte. Il savait tout de la cueillette, de la conservation, de l’accommodement de ses sous-produits. Quelles boissons prendre avec eux. A quelle température les servir. Il recrutait ses chieurs dans le monde entier, grâce à des démarcheurs qualifiés. Il aimait la merde d’Europe Centrale, la merde canadienne, la merde sud-africaine. Il aimait les nuances entre la merde belge et la merde des Grisons.

— Je ne voudrais pas passer pour un flagorneur, mon cher lauréat, conclut-il, mais ma préférence va à la merde lyonnaise. J’ai, dans mon élevage, un charcutier lyonnais, dont je réserve la production pour mes festins.

Et nous parlâmes merde ainsi, tard dans la soirée, jusqu’à l’heure des cigares.

Depuis lurette déjà j’estimais que mon hôte était fou. Malgré tout, le fait qu’il m’eût voté le prix Nobel me laissait un doute au plus creux de l’âme. Je m’apprêtais à lui réclamer congé lorsque ce que je n’espérais plus se produisit : Maeleström me dévoila le motif de son invitation.

Il se leva brusquement, alors qu’il me parlait de sa merde de dessert number one, issue du croisement de son meilleur chieur avec sa chieuse d’élite, c’est-à-dire d’un délicieux bambin nourri aux produits Guigoz. Mon hôte gagna son bureau Bernadotte où il prit une pochette de cuir sur laquelle se trouvait écrit le mot document, mais libellé avec K.

— Je crois que je vous ennuie avec ces questions gastronomiques, me dit-il ; aussi vais-je vous exposer mon problème.

Il ouvrit la pochette. Celle-ci ne contenait que la première page d’un journal imprimé en suédois. Le quotidien était daté du 16 juin 1967. Un titre s’étalait sur quatre colonnes. J’eus beau le contempler, il resta pour moi lettres mortes. La photographie d’un homme blond, au regard dur et bleu, âgé d’environ 35 ans, illustrait l’article.

— De quoi s’agit-il ? demandai-je.

— Oh, pardonnez-moi, j’oubliais que vous ne compreniez pas ma langue.

Il promena son index parcheminé de merdophage sur le titre et traduisit : Sensationnelle évasion de Borg Borïgm, l’assassin du lac Vättern.

Je posai sur Maeleström un regard qui devait être interrogateur, fatalement, puisqu’il me donna des explications.

— Ce Borg Borïgm dirigeait un institut, sur les bords du lac Vättern. Un jour, deux de ses pensionnaires, de très jeunes filles de quatorze et quinze ans, disparurent. On retrouva leurs corps plusieurs semaines plus tard en draguant le lac. L’autopsie permit de conclure qu’elles avaient été violées. Des lacunes furent relevées dans les déclarations de Borïgm. La police finit par l’arrêter. Au bout de quelques heures d’un interrogatoire très serré, il avoua le meurtre de ses deux pensionnaires. Borg Borïgm passa en jugement, mais il s’évada du palais de justice de Stockholm à l’issue de la première audience. Depuis, malgré les efforts déployés par les autorités assistées de toute la population, nul n’a plus jamais entendu parler de lui.

— Intéressant, fis-je, par politesse.

Le taste-merde me prit la main (heureusement qu’il ne mangeait pas avec ses doigts).

— Cher maître, c’est au policier que je m’adresse. Je vais vous fournir tout l’argent que vous souhaiterez, mais il faut que vous retrouviez Borg Borïgm. Vous seul pouvez encore mettre la main dessus, je le sais, je le sens. Mettez-vous en chiasse, pardon, en chasse ! Mais surtout, quand vous le tiendrez, ne prévenez pas la police. C’est moi que vous devrez informer, moi seul ! J’ai votre parole ?

Etrange requête.

— Vengeance personnelle ? demandai-je à Maeleström.

Il secoua la tête.

— Absolument pas. Soyez fair play, ne me posez aucune question.

Je soupirai.

— Je suis navré de vous décevoir, monsieur Maeleström, mais je ne pourrai faire grand-chose dans ce pays dont je ne connais ni la langue ni les mœurs, là où mes confrères suédois ont échoué. D’autre part, je dois rentrer en France dès demain, n’ayant obtenu qu’un court congé de mes supérieurs pour venir encaisser mon prix.

Il me pétrit le bras. Ses traits s’étaient creusés et son regard d’emmerdé jetait l’éclat du désespoir.

— Il le faut, monsieur San-Antonio. Vous êtes mon ultime espoir.

— Impossible, vous dis-je !

— Juste Dieu ! Ayez au moins la reconnaissance du ventre, c’est à moi que vous devez votre prix, espèce de misérable ingrat ! Car sans moi, on couronnait Guy des Cars ! s’emporta le merdophage.

Je n’ai pas l’habitude de me laisser traiter de misérable.

Aussi me levai-je d’une détente et gagnai-je la sortie sans un mot.

Les aiguilles de pins, cristallisées par le gel, craquaient sous mes pieds. J’arpentais cavalièrement l’allée cavalière, à longs pas rageurs, me demandant comment j’allais pouvoir rallier Stockholm, lorsque deux phares me captèrent dans leur faisceau. La Mercedes Benz surgit à ma hauteur. Le conducteur en descendit, m’ouvrit la portière, et je ne me fis point prier pour y prendre place, tout heureux que j’étais du savoir-vivre de Maeleström. Ce monsieur mangeait de la Merde, il était d’un tempérament soupe au lait (malgré tout), pourtant il ne perdait pas longtemps de vue ses devoirs d’hôte.

Le chauffeur blond parlait anglais, presque aussi mal que moi, mais sans accent français.

Bien qu’il fût d’un naturel peu bavard, du moins avec les invités de son patron, je lui fis un brin de conversation.

— Il y a longtemps que vous êtes au service de M. Maeleström ?

— Huit ans, sir.

Je fis un rapide calcul mental (n’ayant pas de papier sous la main). Ce garçon servait déjà Maeleström au moment de l’affaire Borg Borïgm. Je lui demandai s’il avait entendu parler de ce meurtrier, et il me répondit que oui, mais évasivement. Avait-il eu l’occasion de le rencontrer ? Non, jamais. Pensait-il que son maître ait eu des relations avec le fugitif ? Pourquoi, grand Dieu ! Bref, il ne me fut d’aucune utilité et je décidai d’oublier cette histoire.

Cette chose fut faite lorsque la Mercedes Benz stoppa devant mon hôtel. Je voulus donner un pourboire au SS d’apparat, mais il le déclina morguement, aussi décidai-je de convertir en boissons fermentées ce billet dédaigné et gagnai-je le bar. Il y régnait cette ambiance trépidante qu’on trouve dans les boîtes de nuit de chef-lieu d’arrondissement les soirs de grève générale. Un pianiste fade comme du saumon fumé sous cellophane tripotait son clavier dont il aurait dû numéroter les touches pour mieux s’y retrouver. Un obèse ivre rotait du champagne tiède dans un coin. Par contre, une plus que jolie fille éclusait un machin en couleurs artificielles au rade, et vous comprenez parfaitement que c’est vers elle que me portèrent mes pas. Treize tabourets absolument libres aguichaient mes fesses. Je choisis celui qui était le plus voisin de la donzelle, m’y juchai et m’occupai de l’entraîneuse. Elle n’avait pas grand-monde à entraîner, aussi éveillai-je illico son intérêt. Le mien n’était pas de passer la nuit en sa compagnie puisque, comme beaucoup de cons, je me refuse à payer les faveurs d’une fille. Je sais bien que j’ai tort, car c’est la solution idéale pour assurer l’harmonie des rapports (surtout sexuels) entre un monsieur et une dame. Payer représente une économie de temps et de sentiments ; ça n’a donc pas de prix, puisque, précisément. ça en a un ! Pourtant, le mâle vaniteux veut être aimé pour ses beaux yeux et sa belle machine. Et je suis un mâle (alors là, faites confiance !) vaniteux.

— Vous parlez anglais ? lui demandai-je aimablement.

— Moi, oui, me dit-elle avec ambiguïté, mais je peux aussi discuter en français.

Et elle parla ma chère bonne vieille langue, si généreuse, et combien malmenée par des paltoquets de la plume que je ne nommerai pas.

Je lui proposai de boire un verre : elle en but deux, c’est-à-dire trois de moins que moi. J’avais besoin de récupérer, car dîner en tête-à-tête avec un scatophage est une corvée que je ne vous souhaite pas.

Je crois que c’est au niveau du second glass qu’elle me déclara :

— J’ai l’impression d’avoir vu votre photo dans le Beurg taggenstrouff prozib de ce soir. Est-ce que je me trompe ?

Je la rassurai : sa mémoire était digne d’éloge. Lors, je me présentai en bonne et due forme. Quand elle sut que j’étais moi et que je venais de décrocher le prix Nobel de littérature, elle battit des mains.

— Nous allons faire l’amour ensemble, n’est-ce pas ? me demanda-t-elle.

Sa blondeur, son regard vert, ses joues de pêche m’incitèrent à la dérogation.

— Oui, si votre prix est raisonnable, lui répondis-je, comme un bon maquignon normand en tournée de foire au bordel.

La ravissante ouvrit son sac à main. Elle y prit une liasse de billets, la compta devant moi, la roula autour de son index, puis la glissa dans la poche supérieure (et unique) de mon frac.

— Si ça vous convient, c’est tout ce que j’ai sur moi, dit-elle.

C’est ainsi que tout commença.

Espèce de suite au préliminaire mais qui s’emboîte parfaitement bien ; vous allez le voir

Ce que je viens de vous relater a eu lieu hier, c’est-à-dire il y a bientôt cinq minutes. A présent, comme il faut bien vieillir pour faire une fin, il est minuit passé (et chrétien).

J’arrive dans ma chambre du « Thalerdünbrank-Palace ». A vrai dire, il s’agit d’une suite, car les mecs du Nobel font bien les choses. Un petit salon, une grande chambre (véritable champ de manœuvre pour tringleurs réunis), une salle de bains à peine plus petite que la piscine Molitor, mais plus élégante ; vous mordez le genre de la crèche ? C’est neuf au point qu’on dirait que c’est à vendre et qu’on pisserait presque par la fenêtre pour ne point rompre le papier sanitaire enveloppant les chiches. Comme de bien entendu, cette suite est pourvue d’un réfrigérateur bourré jusqu’à la lampe de choses buvables plus ou moins alcoolisées.

Ma blonde et généreuse compagne entre d’une démarche qu’on pourrait qualifier de délibérée sans se faire reprendre par mon camarade Emile Littré, lexicographe de son état.

Elle se jette dans un fauteuil Knoll, croise ses jambes sur un accoudoir et s’étire.

A la lumière orangée de l’abat-jour, elle est encore plus belle que dans le bar où, du reste, je ne pouvais pratiquement la contempler que de profil.

C’est la souris nordique dans toute son apothéose.

Une espèce d’aurore boréale avec un dargif qui ferait bander un arc de cercle arctique.

En toute grande modestie, je peux vous assurer que c’est la première fois qu’une frangine me talbine pour bavouiller. Vous assistez à une grande première, les gars.

Naturellement, je me propose de lui restituer son artiche après la séance, mais si je disais que ça me picote les roustifs, un truc pareil ! En amour, les stimulants te viennent bizarrement.

C’est pas fatalement les bottes noires et la cravache qui t’embrasent la crémaillère. Suffit parfois d’une magistrale pensée bien aiguë, acuponctueuse.

— Un drink ?

— Volontiers. Vous me mettrez moitié akvavit, moitié crème d’abricot, avec quelques gouttes de citron.

Tandis que je confectionne sa saloperie, une réflexion m’échappe :

— Il est rare qu’une entraîneuse paie pour faire l’amour.

Je regrette mon étourderie. J’ai tort, car elle ne s’émeut pas.

— Je ne suis pas entraîneuse.

— Ah bon ? J’ai cru…

— Je suis la fille du propriétaire de l’hôtel !

— Excusez-moi.

— C’est sans importance. Mon nom est Eggkarte Téquïst. Vous trouvez anormal, vous, qu’on paie pour obtenir ce dont on a envie ?

— C’est-à-dire qu’en France…

Elle hausse les épaules.

— Nous sommes en Suède !

Je lui apporte son verre et lui caresse la joue d’un revers de main.

— Ainsi tu as envie de moi, ma gosse ?

Elle chope le drink, l’écluse en catastrophe, et déclare :

— Pas tellement, mon vieux. Ce dont j’ai envie surtout, c’est de jouir avec un Prix Nobel. Mon dada, depuis la puberté ! J’ai failli m’en offrir un, il y a quatre ans : un Nobel de physique, je crois. Mais c’était un vieux type qu’il a fallu mâchouiller toute la nuit sans résultat. J’espère que vous, vous fonctionnez, non ?

— On va voir.

— Voyons !

Elle a l’air pressée. Voilà qu’elle envoie ses jolies mains pareilles à des zoizeaux dans son dos et qu’elle se met à dégrafer sa robe.

— Stop ! hurlé-je.

Ses bras retombent comme les ailes d’un moulin à vent qu’une fée transformerait en éventail.

— Vous ne voulez plus ?

— Au contraire. Mais nous ne sommes pas dans une ville de garnison, que je sache, ma jolie, et vous avez le temps que je prenne le mien, non ?

Elle essaie de remettre ma phrase dans le sens des aiguilles d’une montre. Pendant qu’elle trémulse des méninges, je biberonne un petit coup de scotch, un dernier, pour dire de me mettre toute velléité de pudeur en hibernation.

L’amour à la Nobel, elle souhaite ?

Bouge pas, mignonne, on va te fignoler ça.

Je pose mon frac et garde mon froc et mon fric. Me faut de la liberté de mouvements dans l’hémisphère nord. Tu crois qu’aux répétitions Karajan porte l’habit, toi ?

Je me plante devant elle, solide sur mes cannes écartées.

— Pourquoi me regardez-vous ? balbutie-t-elle, un rien impressionnée.

— Je mets au point le petit circuit touristique que je vais te pratiquer, môme. Laisse le penseur phosphorer en paix ; de toute manière c’est toi qui toucheras les dividendes, non ?

Elle s’abstient.

Mon regard sagace et salace l’enlace sans qu’elle s’en lasse. Je crois que je vais l’entreprendre par le coup du montreur de marionnettes. C’est généralement très apprécié et je n’ai jamais eu à déplorer la moindre réclamation. C’est une bonne entrée en matière, originale, efficace et extrêmement conditionnante. Bon, O.K. : le montreur de marionnettes. Seulement, il me faut des accessoires. Je cramponne deux fauteuils que je place dossier à dossier. Ensuite je pose un coussin à cheval sur les dossiers. D’un signe peu galant (le côté, allez ! hue !) j’enjoins à Eggkarte de s’amener. Elle souscrit. Je lui dis de s’agenouiller sur l’un des fauteuils. Elle obtempère.

En amour, la docilité, c’est quatre-vingts pour cent du succès. Quand tu tombes sur une objecteuse, une ergoteuse, une chipoteuse, t’as plus qu’à réexpédier Coquette dans ses foyers, vu que ta séance est carbonisée d’office. La galipouille ne souffre pas de discussion. Le mec qui, au fur et à mesure qu’il comporte, est obligé de justifier, voire seulement d’expliquer, voue ses entreprises à l’échec.

Donc, Eggkarte s’agenouille. J’imprime une poussée à ses épaules. Elle s’incline. Je lui préconise de croiser ses bras sur le second fauteuil. Elle consent avec un tout-ce-qu’il-y-a-de-volontiers que tu peux pas t’imaginer. J’ai été gentil de prévoir un coussin, non ? De la sorte, elle ne se meurtrit pas l’estom’ sur les deux dossiers joints. Mais l’exercice ne fait que commencer, méhames messieurs. L’artiste va réaliser devant vous un numéro absolument inédit en Suède. Je sors mon canif de poche, celui qui me sert à tailler mes plumes d’oie (car il faut vivre avec son temps pénurique maintenant). Tu parles que je n’aurais jamais décroché le Nobel si j’avais rédigé à la machine. Je relève sa jupe (j’en ai quine de dire toujours « ses » jupes, comme en 1900) jusqu’à sa taille. Tu verrais ce magistral coup de canif dans le contrat de son slip, ma doué ! D’une habileté diabolique. Je mets au défi le chirurgien le plus adroit, sans trancher un poil ni provoquer la plus petite écorchure, de pouvoir fendre un slip en presque deux, commak, vrzzzzou ! Ça l’impressionne, Eggkarte ! Elle comprend que mon Nobel, je l’ai pas eu à l’assiduité, moi. Alors elle allume ses feux de position, la gredine. Tu la verrais tanguer de l’Arcachon, de l’Aquitain, du Parisien. D’une paire de claques à faire vêler une vache pleine, j’endigue son mouvement dodelineur. Son valseur s’immobilise, mais avec des frissons piaffeurs, espère.

On dirait un fruit mûr dont la peau vient d’éclater. Je sépare les deux bords du slip. T’as déjà vu une mappemonde ? Elle repose sur un pivot, généralement, non ? Alors v’là Eggkarte médiusée. Mais en grande délicatesse. Le côté : « dites dix fois trente-trois. » Tu sais que c’est pas une tellement moche langue le suédois scanien, quand on le parle avec un doigt dans le convertisseur ? Je le trouve presque harmonieux, plein de voyelles colorées.

Eggkarte me crie des choses qui doivent être vachement sélectives. J’aimerais pouvoir lui répondre ; mais tout ce que je sais de suédois, c’est le mot « frimärke », qui signifie timbre-poste, alors va caser ça dans la converse à un moment pareil, espèce de gros malin !

Faut dire que cette fouranche, je la lui procède en vrai diabolique. Vous allez me dire — un doigt dans l’oigne, c’est un doigt dans l’oigne ; y a pas de quoi nous en péter une soupe aux choux ! Eh ben ! détrompez-vous, les gars. Un œuf brouillé, aussi, c’est juste un œuf brouillé, seulement y a rien de plus coton à réussir, tous les cuistots vous le confirmeront. Quand tu vas dans la simplicité extrême, tu ne peux plus compter que sur tes qualités intrinsèches. T’as rien pour t’accrocher aux branches. C’est la minute de vérité, quoi ! Elle ne s’y trompe pas, ma violeuse de Nobel. J’ai la prime à la qualité, d’autor. Elle comprend qu’elle vient de s’octroyer du seigneur d’exception, côté glandulaire, et ne se tient plus de joie. Après le médius oigneur, je l’engage à placer ses ravissants genoux sur chacun des accoudoirs. Ensuite de quoi, je prends place dans le fauteuil, sous cette arche merveilleuse, et j’entonne une tyrolienne à basse fréquence qui lui fait l’effet d’un Te Deum sous-cutané.

Elle ne cause plus : elle crie. Ça me rappelle le chant des bergers grecs de l’île de Klytos. Je renforce mon hymne à la vie. Un vrai délire ! Au plus fort, j’y mets les mains. Je joue d’Eggkarte comme d’un luth. C’est forcené ce qui se passe. Elle fait la chandelle romaine. Je suis obligé de la suivre des lèvres, pour pas la désemboucher. Un travail de voltige s’ensuit. Je l’ensuis féalement. Je l’enreste, même !

Elle aboie. A moins que voua voua signifie quelque chose dans la branche nordique de l’indo-européen. Si quelqu’un, parmi vous autres, jacte suédois, j’aimerais qu’il m’affranchisse. Toujours ce doute, ça t’exténue l’esprit, à force !

Le drame, c’est que mes cervicales faiblissent. La menteuse continue de caracoler, mais je biche le torticolis, moi. Quand t’assistes à un métinge aérien, au bout d’un certain temps, t’as envie de chercher des champignons, non ? Faut que je prenne d’autres mesures consécutives, sinon je vais avoir la nuque en guimauve. Je me dégage.

Et alors, qu’aperçois-ge[1] assis sur sa valise, dans l’encadrement du salon ?

Tu vas pas me croire. Attends, je te le dirai plus tard.

Pour l’heure (et pour l’heur d’Eggkarte) faut que je poursuive ma tâche — de salubrité publique. La lapée des profondeurs (comme disait Aldous Huxley) tolère pas les temps morts. Elle réclame ! Faut y aller. A ce stade de la combustion, tu peux pas laisser quimper. Ce serait sacrilège, et ça porterait atteinte à son sensoriel. Nocif tout plein.

Je fais signe à la personne assise sur la valoche de patienter. En fait, elle ne paraît pas contrainte le moins du monde. D’un geste aimable, elle m’invite à poursuivre ma brillante démonstration. Je profite de la permission pour m’agenouiller là où j’étais assis. Je lui fais le coup de l’artillerie tractée, à la môme Téquïst. Tu jonctionnes les deux attelages et c’est la partie de toutous. Un effort magistral. On s’escrime si tellement qu’on bascule de nos fauteuils. Le reste vire à l’indescriptible. Je vais tenter cependant. Nous voilà sur la moquette sans rupture des transmissions. On n’a pas déjanté. L’essieu principal a tenu bon. Pourtant c’est des coups à te faire sauter la durite, tu conviendras ? On calbute de plus chef, de rebelle, de plus belle, de rechef ! Elle marche en lonchant, Ninette. Une vraie majorette de la baisanche ! En marchant, tu juges ? Tu juches ? A quatre pattes, elle avance. Et mécolle-pâte qui lui trottine aux noix, sur les genoux. Hue cocotte ! Pas que je me laisse distancer de plus de vingt centimètres, qu’autrement sinon le contact est rompu. Je me demande vers quel itinéraire elle cavale, la fougueuse ? Ça y est, j’ai pigé : droit à la personne en attente sur la valise. Pas intimidée, pas même surprise. Une présence étrangère ne l’importune pas, mieux : on dirait que ça la stimule, cette gueuse blonde. On franchit les trois mètres qui nous séparent. La personne en question, masculine de sexe et de vocation, se dégrafe avant l’arrivée d’Eggkarte. Si bien qu’elle chope le relais dans la foulée, ma caracoleuse. La jonction est opérée ! Ah ! si tous les gars du monde voulaient se brandir la queue ! Telle que la voilà bi-branchée, la Suédoise, elle va être presque étanche, pour peu qu’on lui pince le nez.

J’interromps la description.

Le reste ne serait que littérature pornographique, ce à quoi je me refuse énergiquement, malgré les ponts d’or qui me sont proposés[2].

Bref, on parvient tous les trois à destination.

Dans le désordre. L’homme à la valise fait premier et il y a photo pour la seconde place entre Eggkarte et moi.

On est un peu essoufflés.

Assis sur le sol, on reprend haleine en se défrimant. Puis on éclate d’un beau rire franc et loyal de garnements venant de remplacer les pilules de leur grande sœur par des pastilles Valda.

Alors, s’étant remisé le braczif dans la soute à bagages, Bérurier se lève, s’incline devant Eggkarte et me dit, d’une voix cérémonieuse :

— Si tu voudrais bien me présenter Mademoiselle que je pusse y faire un doigt de cour…

Eggkarte nous a quittés si rapidement que je n’ai pas songé à lui rendre sa fraîche. Ce sera pour demain.

Je mate les gestes positifs de mon Béru. Planté devant le réfrigérateur, il hume des bouteilles avec la componction de coordination d’un distillateur de parfums. Hochant la tête, il porte un goulot à ses lèvres, goûte, grimace, passe au flacon suivant.

— C’est rudement chic à toi d’être venu à Stockholm pour mon Prix, lui dis-je. Dommage que tu sois arrivé trop tard pour assister à la cérémonie. Le roi a été très bien.

Bérurier lampe une giclée de tord-tripes et, hoche la tête. Il me déclare que ce qui m’étonne de sa part, non pas tant à cause de ses opinions qu’à cause de ses mœurs.

— J' sus t’ici sur l’ordre du Vieux, affirme le cher compagnon d’épopée. Il a un petit turbin pour nous, en Suède. Tiens, v’là une bafouille qu’il t’a écrite personnellement de sa propre main sur la machine de son bureau.

Le Confondant explore ses vagues en sacrant comme mille charretiers qui joueraient Ben Hur un jour de verglas.

Il finit par en extraire une enveloppe grise, plus froissée que du faf à train après usage et plus souillée également.

N’ayant pas de pincettes, je l’empare par un coin, l’éventre avec mon canif à slip, et retire une feuille de papier pelure déguisée en ordre de mission.

Mon cher Glorieux,

Puisque vous êtes en Suède, restez-y. Et tâchez de me retrouver un certain Borg Borïgm, criminel en fuite qui a faussé compagnie à ses juges en juin 1967. Je pense que vous trouverez sur place tous renseignements à propos du personnage. Si par bonheur vous lui mettez la main dessus, avisez-m’en, non seulement en priorité, mais aussi en toute EXCLUSIVITÉ. Je compte sur vous. Encore bravo pour ce Prix mérité. Vôtre attentif.

Mon attentif !

Il a des formules bien à lui, Pépère. Mon attentif, on hume de la fumée de menace dans ce terme…

Cela dit, le boulot qu’il me confie me sidère bien davantage. T’as remarqué que ça n’arrive qu’à moi, ces machins-là ? Enfin, je te fais juge, bien que tu ne sois pas assermenté.

Ni assez remonté.

Je me pointe à Stockholm pour percevoir mon Nobel, comme un grand garçon sage. J’enfouille le carbure. Je remercie Sa Majesté Pilaf III Adolphe. Quand v’là un membre du jury qui m’ happe et m’entraîne chez lui. Me bouffe de la merde au nez et me supplie de retrouver un assassin sadique en fuite. Agacé, je l’expédie chez Plumeau. Je rentre à mon hôtel où je dégauchis une friponne de pucier pour ma petite toilette de noye ; quand brusquement v’là que se pointe le Gros, porteur d’un mot du Vieux…

Ecoute, on croit rêver, je te garantis.

Moi, il commence à me passionner, ce Borg Borïgm. En quoi ce violeur et strangulateur de jouvencelles peut bien intéresser simultanément un riche personnage du Royaume, grand amateur de merde en pot (de Suède) et le Big Boss de la Rousse franchecaille ?

Survoltant, hein ?

Aussi n’y tiens-je pas une minute de mieux et décroché-je mon bigne pour tuber au Vioque, malgré l’heure tardive.

— Dis donc, on se caille les abats dans ce bled, déclare le Monumental en éternuant cent centimètres cubes de déchets variés, cette carne de Berthe a pas voulu que je misse mon Rasurel, soi-disant que j’allais étouffer dans l’aurore boréale ! Conclusion, j’ai le râtelier qui joue des castagnettes.

Il se rassérène en évoquant l’instant d’exception que nous venons de connaître.

— En tout cas, les Suédoises sont bien dans le ton de leur réputation : des allumeuses ! Mais qui t’éteignent. T’as vu la classe de ta souris quand elle m’a soufflé la chandelle ? Dedieu de Dieu, tu parles d’une raboteuse d’aubergine ! Elle te me manœuvrait l’étouffe-chrétien comme je croyais pas possible ! Sa double action anticalcaire, je m’en rappellerai. Charogne, elle te gloutonne l’enzyme à la pure perfection. S’il existerait un prix Nos Belles d’écrémeuse, on peut l’ lui voter à braques levés ! Elle devrait donner des cours, cette affûteuse de chibroques. C’ serait un service à rendre aux jeunes filles qu’arrivent au mariage inexpérimentées. D’accord, elles rechignent pas du prose, les jeunesses actuelles et elles couchaillent de droite et gauche, mais avec qui, tu peux m’informer, mec ? Av’c des petits bavouilleurs à la con qui tringlotent comme une raiebite[3].

« On créerait une Fac d’Amour, avec des enseigneuses comme ta souris, ce serait une bénédiction pour la paix des ménages. Tu crois que le jules à qui on joue des solos de clarinette pareils, il a envie de chercher du cheptel ailleurs, toi ? Pas si nave ! Des calumets de ce tonnage, on les garde pour soi. Si j’ te disais que j’ai les cannes qui flahutent. Et pourtant, y’a pas un gus qui surmonte une pipanche aussi vite que mézigue. A tel point que pour moi, généralement, une petite taille express, ça m’ met plutôt en appétit. J’y considère comme un amuse-gueule. Le pianisse qui s’offre une gamme avant d’attaquer dans le gras. Mais ce dont elle vient de me pratiquer, parole, c’est carrément la croisière grand large…

Il célébrerait encore le culte d’Eggkarte Téquïst, si ma communication avec Paris n’était établie à cet instant. La voix maussade du Vieux retentit. En fond sonore je perçois de la musique de danse. Doit y avoir fiesta à son hôtel particulier. Je me rends brusquement compte que mes préoccupations ne sont pas les siennes.

On pense jamais assez à son correspondant quand on tube à un gazier, surtout à des heures peu protocolaires. Egoïstement, on se le figure disponible, en quasi-attente de vous ; prêt à vous accueillir à pleines trompes d’Eustache. Tu parles !

— Qu’est-ce que c’est ? jette-t-il rudement.

— Ici San-Antonio, monsieur le directeur. J’espère que je ne vous importune pas trop ?

Son silence me glace la moelle ; un type qui ne répond pas à une question pareille, qui n’a pas la réaction banale, spontanée, de politesse, tu peux être certain que tes actions auprès de lui font du rase-mottes.

Je prends une goulée d’air climatisé et je repars.

— C’est à propos de votre ordre de mission que m’a remis Bérurier.

— Eh bien ?

— Figurez-vous que ce soir même…

Je lui bonnis l’histoire Maeleström, sans mentionner toutefois la particularité gastronomique du monsieur. Lorsque j’ai terminé, le Dirluche ne moufte pas. C’est tellement silencieux dans le combiné, que je m’y crois seulâbre.

— Allô ! Allô !

— Oui ? fait sa voix plus nordique que toute la Scandinavie.

— Que pensez-vous de ce hasard, monsieur le directeur ?

— Que deux personnes au moins ont envie de retrouver Borg Borïgm, mon vieux. C’est tout ?

Je bredouille un début de quelque chose qui peut passer soit pour une phrase en camerounais ancien, soit pour un gargarisme au citron chaud.

Le Dabe en profite pour me répondre « Bonsoir » et raccrocher.

J’en fais autant de mon côté.

Avoir le prix Nobel et se faire traiter comme un malpropre, t’admettras qu’il y a de quoi foutre sa démission, non ?

Bérurier qui vide son énième (au moins) scotch, murmure :

— Il doit être en panne de mazout, Pépère, ces temps-ci. Y a pas plus teigneux que lui.

Tout sur une merderie modèle plus quelques bricoles à propos d’un étrange meurtrier

Il faisait un délicat soleil d’hiver, le lendemain (qui à vrai dire n’était pas le lendemain, mais seulement le jour de la même nuit) lorsque notre taxi nous arrêta devant le perron de la majestueuse demeure.

Dans la blancheur irréelle de cette matinée, la maison du scatophage ressemblait à un conte d’Andersen.

En mieux.

Ses colonnes de marbre blanc n’étaient, dans le blanc ambiant, apparentes que par leurs ombres, et il se dégageait du paysage une telle harmonie que Béru et moi nous nous arrêtâmes, lui pour pisser, moi pour pleurer d’une noble et artistique émotion.

La gouvernante de la vieille répondit à la pression de mon index sur le clitoris de la sonnette. Elle ne comprenait pas le français et pour tout bagage linguistique charabiait un anglais entremêlé d’allemand. Ce dialecte lui suffit cependant pour nous expliquer que le délicat Maeleström visitait sa merderie, laquelle était située au fond du parc, entre le chenil et le potager à edelweiss.

Nous nous y rendîmes, d’abord parce que je tenais à rencontrer d’urgence mon hôte de la veille, ensuite parce que j’étais curieux de voir à quoi ressemblait sa fabrique alimentaire.

Elle se composait d’un agréable bâtiment, tout en longueur et généreusement vitré.

Un homme jeune et grave, d’un blond cendré, et dont la narine gauche s’ornait d’une très belle verrue de couleur mauve, nous reçut. Il était le chef-chieur de la merderie. Je le crus d’autant plus volontiers qu’il portait sur le visage le poids de son écrasante charge et qu’il en avait des traces sur les doigts ; aussi m’abstins-je de serrer la main qu’il me proposait et le suivis-je dans un dédale de couloirs vitrés.

Le bon Maeleström y déambulait, mains au dos, le regard prompt et vigilant. Il portait un complet de hobereau suédois, de drap vert, qui accentuait son teint cadavérique (en réalité merdavérique). Il s’arrêtait parfois, s’inclinait, examinait la cloison, hochait sa belle tête d’intellectuel et tapotait la vitre isoplane. Il adressait un geste à quelqu’un situé de l’autre côté. Sa mimique variait, elle marquait soit l’approbation, voire la satisfaction, soit au contraire le mécontentement.

Le bruit de nos pas attira son attention. Il vint à nous, souriant, espérant beaucoup de ma visite inopinée.

— Ravi de vous revoir, mon cher lauréat.

Nous nous congratulâmes avec cette chaleur marquant des retrouvailles après une fâcherie.

Je présentai Bérurier comme étant un ami, sans plus. Le Gros eut droit à un shake hand prolongé qui eût amorcé une pompe.

— Je fais mon inspection matinale, me dit le Suédois, car c’est l’heure de la défécation. Il faut avoir l’œil à tout, sinon on est carotté comme au coin d’un bois. Les gens manquent de sérieux, généralement. Pour un chieur consciencieux, j’en ai trois qui n’en font qu’à leur tête.

Et il nous entraîna.

Nous découvrîmes que chacune des vitres séparait le couloir d’un water-closet, comme nous disons en France. La cuvette des multiples cabinets était de verre, si bien qu’on pouvait suivre la production du chieur en action. Ses produits, au lieu de s’engloutir en d’évasives canalisations, étaient recueillis dans un bac de plexiglas en forme de passoire. Si bien qu’au moment même de la production, Maeleström était en état, sinon de la juger, du moins de porter une première appréciation, et donc d’intervenir auprès du responsable, à chaud, si j’ose (et j’ose !) dire.

Le premier chieur que nous découvrîmes, solide gaillard au front bref, lisait le journal en s’escrimant. D’un poing péremptoire sur le verre de la cloison, notre scatophage le rappela à l’ordre.

— Voilà qui perturbe la concentration, dit-il. La mobilisation de l’esprit provoque un relâchement du sphincter, et nous assistons à des chieries désordonnées.

Il nous prit chacun par un bras.

— Belle organisation, n’est-ce pas ? nous dit-il. Je dois reconnaître que cette merderie modèle est tout à fait d’avant-garde. Il m’a fallu des années pour arriver à une complète mise au point. Mais que vois-je !

Il venait de stationner devant un gogue occupé par un type jeune et maigre, au visage et au cul chafouins.

— Chibrdöm ! appela-t-il d’une voix furieuse.

Le chef-chieur qui nous avait introduits se précipita.

— Monsieur ? demanda-t-il en suédois.

Maeleström vitupéra un bon moment.

Quand il eut passé son savon, il nous donna la raison de son irritation :

— Ce voyou a encore mangé du chocolat en cachette ! Quand je vous disais que je dois tout contrôler personnellement.

Nous continuâmes la revue, d’une allure de cortège officiel inaugurant une exposition. Une jeune femme brune lui donna un sujet de satisfaction. Il applaudit aux performances d’un aimable quinquagénaire rondouillard. S’enrogna devant la pitoyable prestation d’un Japonais (qu’il n’avait pris qu’à l’essai fort heureusement) et mit à l’amende un constipé récidiviste qui entamait son troisième jour de rétention ; d’après Maeleström, il s’agissait d’une forte tête : un Français, il s’en excusait, décidé à obtenir de l’augmentation et qui semait un esprit de fronde dans les rangs des autres chieurs.

L’inspection achevée, nous passâmes au gymnase où un moniteur de chiasse donnait des cours de défécation accélérée à de nouvelles recrues. Ce merdagogue se frappait le ventre à coups retriplés, du tranchant des deux mains, tout en dansant sur place un étrange twist, suivant les préceptes du fameux merdatologue Marcel Gépé qu’on a surnommé, vous ne l’ignorez pas : le Christophe Côlon des latrines, et qui a sauvé de l’occlusion intestinale tant et tant de mangeurs de riz grâce à sa méthode malaxo-ventripotente.

Maeleström tint ensuite à nous montrer les cuisines de sa merderie. Puis la conserverie où s’affairaient des spécialistes en combinaisons brunes. Nous vîmes, peu après, le graphique de production, et, pour terminer, l’entrepôt de stockage. Ce dernier était particulièrement impressionnant avec ses armoires frigorifiques, ses bacs de retempératurisation, ses chambres à chambrer.

— Seigneur ! m’écriai-je, mais jamais vous ne parviendrez à consommer tout cela, quand bien même vous vivriez cent vingt ans !

— En effet, reconnut en souriant Maeleström, aussi mon intention est-elle de léguer ce stock au National Museum, à la condition que l’on y crée une salle Gustav Maeleström. J’y adjoindrai ma collection privée que je vous montrerai peut-être un jour et qui est dans mon coffre à la banque. Elle comprend quelques pièces extrêmement rares telles qu’un résidu de la reine d’Angleterre émis la veille de son couronnement, une diarrhée du président Nixon prélevée à l’époque du Watergate, et un pet incontrôlé de M. Ford dû aux restrictions pétrolières. Je vous passe une série d’étrons fleur de coin signés des anus les plus fameux du monde des lettres et des arts.

Il jubilait, comme tout collectionneur célébrant ses pièces rares.

Mon lecteur me pardonnera cette relation de notre visite. Elle peut paraître scabreuse à des êtres sensibles et délicats, mais je préfère céder à la vérité scrupuleuse qu’à la décence. Le monde est plein de cons qui se chargent d’être décents pour les autres parce qu’ils n’ont rien de mieux à foutre, qu’ils sont étroits de partout et principalement d’esprit, que leurs idées font la coquille d’escargot, que leur âme pue le rance et leur sexe le renfermé. Il m’arrive de buter sur des nullités que je choque et qui me protestent contre, ces larves inaboutissables. Leur indignation m’est un réjouissement. Ils me donnent, avec leurs clameurs, une sérénité que je ne trouverais pas tout seul. Et, pendant qu’ils exclament, fustigent et insurgent, je les regarde à mi-yeux, me retenant d’éjaculer sur leurs faces de carême, les trouvant beaux comme des trous sales, écoutant le bruit de leurs mesquineries qui est un bruit de merde piétinée, et élevant mon âme à Dieu pour le remercier de sa rayonnante injustice à mon égard, puisqu’il m’a permis autrement qu’eux.

Le soleil était à l’aplomb de la propriété. D’un beau rouge de jaune d’œuf opulent.

Une fois dehors, Maeleström me reprit le bras, avec cette familiarité délicate qu’ont les gens sûrs d’eux lorsqu’ils sont sûrs de vous.

— Ami commissaire, murmura-t-il, j’ai lu dans vos yeux que vous aviez révisé votre décision d’hier et que vous allez me rechercher Borg Borïgm. Me suis-je trompé ?

Au « me » près, il disait vrai. Mais je ne le chicanai pas pour deux lettres et admis qu’en effet. La pression de sa chétive dextre se fît plus forte.

— Vous aurez tout l’argent souhaitable, promit-il.

— Ce n’est pas une question financière, monsieur Maeleström. Je préfère que vous m’accordiez une aide psychologique. Je ne sais rien de l’homme qui vous intéresse. Comment, en ce cas, pourrais-je découvrir sa cachette ? Bien sûr, je puis aller à la police, me faire connaître, inventer quelque prétexte et prier mes homologues suédois de me laisser accéder au dossier ; mais vous comprenez bien que ce serait les alerter et me coller des bâtons dans les roues car, à partir de cet instant, je n’aurais plus ma pleine liberté d’action. Ma chance de succès réside dans mon côté « amateur ». Votre ami Borïgm (là, je sentis sa main frémir sur mes muscles) a su se mettre à l’abri des investigations policières. Peut-être est-il plus vulnérable en face d’un quidam étranger ? Ce qui m’est un handicap au départ, c’est-à-dire ma méconnaissance de la langue et des mœurs, peut me devenir un atout. Alors parlez-moi de lui et dites-moi tout ce que vous pouvez m’en dire.

Je parlai fermement et mes mots tombaient sous le sens (sans s’abîmer). Maeleström le reconnut.

— Allons prendre une petite collation, et nous ferons le tour du problème, proposa le scatophage.

Je refusai toute nourriture, me contentant d’un verre d’akvavit glacé.

Bérurier prit des toasts au saumon, tandis que notre hôte consommait le contenu d’un de ses chers bocaux. Je n’en préciserai pas la consistance, non plus que la couleur, afin de ne pas sombrer dans la fausse aisance. Toujours est-il que notre Suédois avait l’air de trouver la chose délectable.

Il mangeait à l’aide d’une fourchette à gâteau, avec des mines de vieille marquise peignant son persan bleu.

Bérurier, qui l’observait avec intérêt, murmura :

— A vous voir becter, on pourrait jamais se figurer que c’est de la merde, m’sieur le châtelain.

Maeleström eut une mimique radieuse.

— Mais quelle merde, mon cher monsieur ! Quelle merde !

Puis, décidé, il me dit :

— Bien, venons-en au sujet qui nous préoccupe. Ah ! mon jeune maître, votre acceptation me comble. Si je vous disais que je ne l’ai jamais mise en doute, pas plus que je ne mets en doute le résultat final. Posez-moi des questions, et je m’efforcerai d’y répondre.

Fort de ses bonnes intentions, je bus une gorgée de son horrible alcool, et attaquai :

— Avant son forfait, quel genre d’homme était Borg Borïgm ?

Il hocha la tête.

— Je l’ai si peu connu…

— Mais encore ?

— Eh bien, il donnait l’impression d’être un homme énergique et plein d’autorité.

— Marié ?

— Oui. Mais divorcé très vite. Je pense que son union ne dura pas plus de six mois.

— Des enfants ?

— Non.

— Il dirigeait un institut ; dois-je comprendre qu’initialement il était dans l’enseignement ?

— Du tout.

— Sa profession ?

— Je l’ignore.

Maeleström paraissant sincère, je n’insiste pas. Il poursuit :

— Ce garçon était, depuis son plus jeune âge, passionné de spiritisme. Il prétendait avoir des visions. Il devint très lié avec le précédent directeur de l’institut Bhézodröm après un long échange de correspondance. Le bonhomme en question était un vieillard maladif qui mourut sans héritiers, léguant son pensionnat à Borïgm.

— Ensuite ?

— Ensuite, Borg Borïgm géra cet institut en homme très avisé. L’établissement prit un nouvel essor. Il serait probablement devenu un internat de jeunes filles aussi réputé que le collège de Bouffémont ou que le pensionnat des Oiseaux chez vous si son propriétaire n’avait perdu la tête…

Il se tait. Emet un « hmmmm » d’intense gourmandise comblée, et continue de piocher en silence dans son assiette.

— Monsieur Mal-à-l’estom’, l’interpelle Béru, v’ verriez-t-il un inconvénient à ce que je goûtassasse vot’ rata ? Vous prenez un tel panard en le bouffant que j’ me pose des questions.

— Mais au contraire ! Faites, mon bon, faites, faites ! empresse Maeleström, ravi à la perspective d’une possible conversion.

Il tend son assiette au Gravos qui minaude.

— J’ vas connaît’ vos pensées, m’sieur Mal-à-l’estom’ ! Juste un p’tit chouille, manière de m’informer le palais et les pupilles Gustave-six.

Il prend une forte portion du machin que vous savez, l’enfourne, mange…

Nous attendons, les yeux braqués sur sa mâchoire malaxeuse. Le Gros, tu le verrais : Bocuse goûtant les ris-de-veau de Verger, à la Barrière de Clichy.

Un gourmet. Taste-chose. Le cerveau en roue libre pour mieux se consacrer à son sens gustatif, lui laisser son complet libre arbitre.

Ayant absorbé, il se restitue au monde en rouvrant ses grands yeux de bovidé domestique.

— Ecoutez, m’sieur Mal-à-l’estom’, déclare l’oracle, de vouze à moi, ça ne vaudra jamais une perdrix aux choux ou des quenelles Nantua, mais je reconnais qu’a un certain quéqu’chose. La subtilité, c’est dans l’arrière-goût qu’é s’ loge. Je serai sûrement jamais fana, pourtant, je préférerais me convertir à c’te popote-là que de sombrer végétarien.

Et il retourne à son saumon.

Fumé.

— Parlons de l’affaire elle-même, reviens-je à mon Maeleström. Lorsque Borïgm a assassiné ces deux filles, il dirigeait l’institut depuis longtemps ?

— Quelques années.

— Il eut pendant cette période une attitude trouble avec ses pensionnaires ?

— Il paraît que non.

— Comment a-t-il expliqué son geste ?

— Etat second. D’après lui, cela venait de la Lune, car il est cancer. D’ailleurs, toujours selon ses dires, ce double meurtre figurait dans son thème astral.

— Vous croyez vous-même à l’astrologie, monsieur Maeleström ?

— Grand Dieu non !

Un instant, j’ai cru que là se trouvait le lien occulte (c’eût été le cas d’y dire) l’unissant au fugitif. Mais sa riposte spontanée m’en dissuade.

— Donc, on pourrait conclure de ses déclarations qu’il ne tournait pas très rond, n’est-ce pas ? Et cependant, le fait qu’il ait su déjouer les recherches de la police pendant des années indiquerait qu’il s’agit d’un garçon habile et rusé…

Le Gros qui a terminé ses toasts revient picorer sournoisement dans l’assiette de notre hôte.

— Au fait, il s’est fait la paire comment t’est-ce que ? questionne-t-il, la bouche pleine.

Je traduis à Maeleström qui, s’il parle couramment le français, ignore tout du bérurien moderne.

— Au cours du procès, explique-t-il, il y a eu une interruption d’audience pour permettre à la cour de se restaurer. Ses gardes l’ont conduit dans le local réservé aux accusés. Borg Borïgm a brusquement sorti un pistolet de sa poche. L’on a toujours ignoré la manière dont il se l’était procuré. Il a désarmé ses gardiens et il a quitté le palais de justice par une porte dérobée. A compter de cet instant, on perd sa trace.

— Sûr qu’un gus l’attendait avec une tire, assure Alexandre-Benoît.

— Il a fatalement joui de complicités extérieures, sous-titré-je.

— Naturellement, renchérit le Suédois, mais rien n’a été découvert dans ce sens. Borïgm ne fréquentait pratiquement personne.

On bavoche un peu de moment encore, sans créer de positif. Maeleström m’a dit ce qu’il savait.

Et il sait peu.

Donc, bye bye.

Ma période scatologique s’achève sur une poignée de mains.

On arrive à être de partouze à la fois, ce qui nous permet d’apprendre des petites choses intéressantes sur les mœurs suédoises

Vous parlez qu’elle est chouette, cette môme Eggkarte. Outre le fait, non dépourvu d’intérêt, que, de retour à l’hôtel, je la trouve dans mon lit avec un vibro-masseur de marque danoise et une camarade de pension, la volatile pas qui accepte après quelques espiègleries sur lesquelles je gazerai, de nous servir d’interprète ?

Etre interprété par une gonzesse pareille, croyez-moi, c’est du beurre des Charentes !

Mais que je te vous prenne par le bon bout. Ça le mérite !

Au retour de chez Maeleström, je décide de rebignouter au Vieux pour lui demander de me foutre un collaborateur qui jacte le suédich, estimant que pour enquêter il est indispensable que je puisse communiquer avec l’habitant.

Le Gravos m’annonce qu’il va m’attendre au bar.

Moi, je grimpe dans ma bed-roorn d’un pas d’autant plus léger que j’emprunte l’ascenseur.

A peine ai-je pénétré dans le salon de ma suite, que j’entends des gloussements et autres pouffements en provenance de la chambrette.

Je me précipite.

Là, sur le plumard, j’avise une jolie bête en forme de « T » à la renverse. Une vision plus appuyée des choses me permet de définir une fille à l’horizontale et une autre qui la chevauche vers le mitan de sa périféerie. La cavalière (elle ne monte pas en amazone), utilise un vibro-masseur à pile pour faire des guili-goulus à l’horizontée. Et cette chevaucheuse d’élite n’est autre qu’Eggkarte Téquïst.

— Je ne dérange personne ? m’informé-je en m’avançant.

— Au contraire, vous tombez…

— Pile ? proposé-je en désignant l’appareil qui continue de zozoter entre ses doigts.

Elle fait taire son mutin ronfleur.

— Venez que je vous présente.

— Volontiers.

Je la contourne et découvre dans son dos la seconde partie de la fille allongée, laquelle seconde partie appartient à une émouvante personne brune au regard d’aigue-marine.

— Erika Taströf, fait Eggkarte.

La présentée me tend une main cordiale entre les fesses de notre commune camarade. Je la baise, fasciné par la poitrine d’Erika. T’as jamais maté des doudounes pareilles. Moi non plus. Même la femme de trois cents kilogrammes de la Foire du Trône peut pas rivaliser. C’est époustouflant, faramineux, montagneux. Le Ballon d’Alsace vu par un ivrogne ! Vingt livres de glandes. Chacun ! Et pas en oreilles d’épagneuls, ces deux messieurs, espère ! Altiers tout plein. Orgueilleux, même. Vikings, quoi !

— On peut visiter ? je demande à la dame aux flotteurs.

— Elle ne comprend pas le français, me dit Eggkarte, mais je vais vous servir d’interprète.

Me servir d’interprète !

Pour moi c’est un trait de lumière.

Et de génie.

— Eggkarte chérie, dis-je, dès que je serai redescendu de cette royale poitrine, j’aurai besoin de vous pour autre chose.

Elle me répond que tout ce que je voudrai.

Un quartier modeste de Stockholm. Mais pas blet pour autant. En Suède, pays ultraprospère, ce qui correspond à nos bidonvilles est ici pourvu du chauffage central, d’ascenseurs, de vide-ordures. Simplement y a qu’une salle de bains par chambre et les robinets ne sont pas en platine.

L’immeuble de la personne dont on vient rendre visite est tout carrelé comme une pissotière de gare. Y a même des chouettes motifs au-dessus des portes et des fenêtres qui représentent des oiseaux de Paradis.

On appuie sur un bouton d’interphone et un organe féminin-très-grave ou masculin-pédale nous demande ce que nous voulons (du moins je le suppose à l’intonation, car ça fait, textuellement : « Vad önskar ni ? »). Eggkarte répond qu’on a quèque chose à dire à Eleska Cétesky. Alors la porte se décliquette et on entre dans un grand hall qui sent la soupe aux önomatöpés rouges (les meilleures). L’ascenseur est joli tout plein, avec des portes à petites vitres biseautées et des strapontins de velours verdâtre. Il ne roule pas vite à cause du verglas (ses poulies sont à clous et carcasses radiales pour l’hiver.)

Troisième étage.

Une belle fille rousse, d’une soixantaine damnée, nous guigne sur le pas de sa porte. Elle est dévêtue d’un peignoir ouvert et d’une culotte fermée. Ses tifs tombent comme de la filasse teintée sur ses épaules, lesquelles tombent elles-mêmes, sur ses seins qui chutent sur un ventre recouvrant le pubis dont les poils masquent les genoux aux rotules plongeantes. C’est pas une dame, c’est un saule pleureur. Y a que ses pieds qui soient à plat.

— Bonjour, madame Cétesky ! lui fait joyeusement la môme Eggkarte.

Cette apparition me trouble. J’imaginais pas l’ancienne femme de Borg Borïgm aussi canonique et décavée. Ou alors je m’explique qu’il l’ait jetée au bout de six mois de maridage.

La dame pendante nous propose d’entrer dans un appartement que tu te croirais dans un vieux bordel des années 30, avec plein de pomponnures, de coussinades, de fauteuils aux accoudoirs d’acajou et de jolies poupées décoratives, merveilleusement folkloriques. Y a même des abat-jour en perles. Des godemichets exotiques. Et des pots de vaseline allemande pour se tartiner le fignedé avant réception.

Les deux femmes se mettent à charabier. Tu noteras que passe pour charabia tout moyen de communication auquel tu es incapable de participer.

Eggkarte se tourne vers nous, Béru et moi.

— Cette personne n’est pas Mme Cétesky, mais sa logeuse, me dit-elle.

— Où est Mme Cétesky ? demandé-je avec cette âpreté qu’une forte déception vous met dans la voix.

Ça resuédoise en duo.

Puis :

— Elle participe à une partouze motorisée dans l’ancien dépôt des autobus de Danlprözegatan.

— Qu’est-ce qu’une partouze motorisée, chère chérie ?

Elle n’a pas besoin de réclamer des explications à la dame. Elle sait.

— Dans un lieu approprié, des automobilistes se réunissent et font l’amour de voiture en voiture. Si le spectacle vous amuse, on peut y aller ?

— On va ! décisionne Béru, sans attendre mon acquiescement, comme ses fonctions somme toute subalternes l’exigent.

La nuit et la neige tombaient à qui mieux mieux lorsque nous parvînmes à ce vaste dépôt désaffecté de Danlprözegatan situé au fin fond de Frédérikdargatan, longue rue morose de la grande banlieue, célèbre pour ses fumeries d’opium et de saumon (l’odeur des secondes masquant celle des premières).

Le local mesurait un hectare carré, c’est vous dire…

Il était couvert d’une formidable verrière à travers laquelle on ne pouvait plus voir la lune à cause de la neige. Les phares d’un grand nombre d’automobiles, rassemblées là dans un désordre étonnant, l’illuminaient comme en pleine nuit une nationale de rentrée pascale.

Ces voitures ressemblaient à une horde d’animaux sauvages venant se grouper pour sacrifier à la saison des amours. Un séminaire de tires. Un congrès foutral. La foire aux coïts. Une kermesse bizarre où chacun-chacune, dans son petit stand mobile, provisoirement immobilisé, proposait ce qu’il avait à vendre : son sexe, sa main, sa bouche, son imagination.

Nous stoppâmes (on utilisait la chignole de la jeune fille) n’importe où, cela avait si peu d’importance.

— On pourrait commencer par une petite virée de reconnaissance ? suggéra Béru.

Mon compagnon trimbalait une trogne congestionnée. Ses bons yeux veinés de rouge lui sortaient de la tête, comme les yeux à facettes de certains insectes.

Ah ! la surprenante promenade. Ah ! le curieux spectacle. Du Jérôme Bosch ! Pire : boche.

Nous commençâmes par découvrir, en déhotant de notre caisse, la prestation singulière d’une grosse personne à bourrelets, dont on voyait le fessier au lieu du visage, et qui s’était mise en montre. Entendez par là qu’elle restait debout, contre sa Mercedes dont la portière était béante. Elle avait posé son buste sur la banquette, bien calé entre ses bras en support, et proposait à l’amateur éclairé une monumentale paire de fesses mafflues, cascadantes, à poils — que dis-je : à barbe ! — Elle portait des bas noirs, un porte-jarretelles coquin, noir également, et attendait le bon vouloir du passant. Elle recueillait un hommage furtif, de temps à autre ; geste automatique d’un esseulé en maraude qui, apercevant ce postérieur, y entrait un instant. Le visiteur ne s’y attardait point. Sa démarche était celle d’un chaland nonchalant, ou mieux le cheminement indécis d’un homme visitant une exposition dont il n’apprécie pas tellement les œuvres présentées. Il repartait vers un autre ouvroir, le sexe indécis, conscient d’avoir du choix et du temps. La dame attendait la suite, qui finissait par arriver. C’était une gagne-petit du croupion. Elle devait comptabiliser ces parcelles d’étreintes pour, en fin de nuit, en faire ce tout comblant si nécessaire à notre équilibre psychique.

Une creuse rumeur, un bourdonnement scolaire montait du troupeau, entrecoupé parfois d’un bref mugissement de klaxon consécutif à un coup de talon. Nous poursuivîmes stoïquement notre route. A la lumière des plafonniers, on apercevait des étreintes grouillantes, nombreuses, dans lesquelles il devait être ardu, même à Dieu, de reconnaître les siens, et aux messieurs de reconnaître les leurs. Il serait téméraire de vouloir, non pas décrire cette foire d’embroque, mais seulement en donner une idée. Je ne puis que jeter quelques croquis, à la diable. Simples pointes sèches, et les seules qui le soient dans cet univers dément.

Nous aperçûmes un couple dans le coffre d’une Volvo. Nous applaudîmes une dame et son loulou de Poméranie (venu en voisin). Un vrai marin suédois et une fausse religieuse à la cornette délirante. Il y eut une belle fille vêtue seulement de ses bottes montantes et de sa bague de fiançailles, qui, debout dans sa petite Triumph décapotable, forçait un groupe de messieurs d’en faire autant en les stimulant du geste et de la glotte. Je te vous passe (par-dessus) ces aimables bourgeois qui donnaient une grande leçon de solidarité humaine en composant une chaîne, laquelle, pour être sans doute précaire, n’en était pas moins symbolique. Ni cette personne âgée qui avait fixé son râtelier au sommet de son antenne radio, pour annoncer la vacation de ses gencives. Et faut-il vous signaler ces fagots de jambes sortant de sous des autos, passant hors des portières, jaillissant par des trappons de toits ouvrants ? Le faut-il vraiment ? Non ? Merci !

Nous avancions dans la fournaise. Car une chaleur se dégageait de cette masse endogène. Des fumées. Des fragrances. Des bruits métalliques et organiques. Cela sentait l’huile des moteurs et le lubrifiant humain. Le rut et le pneumatique. Des groupes de mâles farouches, aux mâchoires crispées, aux regards fixes, aux aubépines brandies, fonçaient d’une bagnole à l’autre avec des mines d’assassins. Ils ouvraient brutalement les portes, se jetaient dans le véhicule pour y accomplir des assouvissements péremptoires. On les voyait écarter des hommes en action pur les suppléer, ou bien s’additionner à l’affaire. Ils étaient terribles comme des nettoyeurs de tranchées, opérant une espèce de monstrueux ménage dans ce cirque impensable. Unisexes ! Pas sectaires : sexaires ! Toute violence. Fouteurs, lécheurs, fouettards. Ils balançaient des claques, des horions, des coups de genoux, des coups de ventre (qu’ils avaient plats et musclés). Leurs glandoches butaient contre les carrosseries, sonnant clair, tocsin du fichtre et du foutre. La crécelle de ces preux, pas lépreux du scoubidou. Dong, dong. Notes graves ! Achtung ! V’là les démolisseurs de fondements, les paracheveurs d’orgasmes. Les aiguiseurs de meules. Chibre d’acier dans un cul-de-sac. Gant de crin et langue de velours côtelé. Cravache ardente. Le bal des hardants ! Hardi… Le commando du tringlard ; parade des paras ! Go ! Go ! A gogo, pour gogos ! A table ! Henri Gogault et la Vénus de Millau ! Les trois orfèvres en la matière ! Pifs et pafs qui font pouf ! Robert le Rouge ! Y en a qui se paient la boîte à gants, parce que gainée de peau de Suède. La ruée de notre amour, le rut sans joie, la rue Gode-dos-de-noroît.

— Y a une ambiance folle, murmure Bérurier. Quand je voye ces rayons si bien garnis, j’ m’ demande par quel bout j’ vas commencer mes emplettes. Non, mais t’as maté, ce boug’ de dégueulasse !

Il me désigne un type vêtu d’une longue barbe sémitique, assis sur le capot d’une Rolls aussi Royce que possible. Il a les jambes ballantes, velues de blond (alors que sa barbouze est noire, frisée et en fourche). Il garde, en position ascendante, selon un angle d’environ soixante degrés, un véhément braquezif en haut duquel il a attaché (lui ou sa femme de ménage) une corde à violon.

Une grande dame à mine altière, brune et belle comme ma chère Alice Sapritch (qu’elle veuille bien me pardonner une comparaison jetée en un passage des plus graveleux) tient la corde tendue en tirant sur l’autre extrémité avec sa main gauche. De la droite, elle pince la corde qui yukulelèse harmonieusement. Plus elle la pince, plus le barbu érecte.

— Non, mais tu te rends compte ! gronde mon boxer sans pedigree, tu te rends compte d’une audace !

— On peut avoir des mélomanies, excusé-je. Se faire jouer de la musique corporelle, voilà qui ne manque pas d’intérêt. C’est rare et probablement suave à en croire l’expression de l’instrumenté.

Le Gravos n’est point calmé pour autant.

— Où j’en suis, c’est sur ce dont ils jouent, fulmine le digne, le zélé, l’incomparable serviteur de l’ordre et des maisons publics. T’as entendu ?

— Mon Dieu, dans ce brouhaha hypercoïtal…

— T’as pas l’oreille harmonieuse, Mec. Ecoute un peu de plus près !

Je tends mes tympans affûtés à cette musique insolite et réalise l’objet de sa fureur.

— Ne dirait-on point la Marseillaise ?

— Elle-même, en chair et en os !

— Ce serait plutôt flatteur, j’avocate. Que notre hymne mette un étranger en érection, voilà qui est exaltant et donne une fortifiante idée de la France, mon gros lapin.

— C’est ton poing de vulve, mais pas le mien, riposte l’Intraitable. La Marseillaise dans une partouze suédoise, je peux pas tolérer !

Joignant l’intervention à la parabole, il fonce, saisit le guitaré par la « anche » et veut le faire choir du capot. L’homme pousse un cri : de protestation, de souffrance, de détresse et d’encore-je-sais-pas-quoi.

Mais ne bascule pas, malgré la traction exercée par Bérurier-le-fort.

— Qu’est-ce y’ s’passe ? bée mon pote, ahuri.

Et v’là l’autre qui répond en pur français :

— Ne tirez plus : je tiens !

Du coup, la stupeur incitant, la conversation s’engage entre le bourreau et sa victime.

— Comment ça, qu’tu tiens, l’ami ? veut savoir Béruroche.

— A cause du bouchon du radiateur.

Le mammouth met ses sourcils en contact.

— Tu voudrais-t’il dire qu’t’es assis dessus ?

— Pas dessus, autour ! avoue le banjoué.

— Autour ? répète Alexandre-Benoît.

Il réalise et murmure, la voix sourde comme un pot ayant appartenu à Beethoven :

— T’es assis « autour » d’un bouchon de radiateur ?

— Exactement, et vous m’avez blessé en me tirant dessus.

— C’est bien n’une Role-Rosse que tu es assis dessus ?

— Oui.

— Et le bouchon, c’est çui d’origine ?

— Evidemment.

— C’est-à-dire la gonzesse avec des ailes dans le dos et qui fait semblant de plonger ?

— Heu… oui.

Mon ami masse ses bajoues râpeuses.

— T’es assis « autour » de c’t’ estatue ?

— Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire.

— Eh ben mon pote, t’as une santé et un oigne de fer ! Tu vas battre le record du monde de la planque, je prédis ! Un jour t’arriveras à te carrer une Vespa ou un télescope dans le beignzif. T'as commencé par une salière, je suppose ? Et ensuite après quoi, t’as fait tes gammes sur le moulin à poivre géant du Bistroquet ? Ce sidi, t’as pas à te faire branlocher la Marseillaise en pleine partouze ! Compris ?

Et, la rogne le remparant, v’là qu’il lui tire sur la barbe.

O surprise ! Cette dernière lui reste dans la main.

Alors je lance un cri qui pourrait fort honorablement passer pour une exclamation de stupeur dans un cas urgent. Car l’homme à la corde de violon n’est autre que Soi-même !

Ça te la coupe, non ?

Et à moi, donc !

Je vais te dire : c’est la toute première fois de ma vie que je rencontre dans une partouze[4].

Il se grouille de rajuster sa barbe de rabbin.

— Monsieur le lauréat, me dit-il, je compte sur votre discrétion la plus absolue, n’est-ce pas ? Et expliquez donc à l’énergumène qui vous accompagne, que cette vibrante (ô combien !) Marseillaise représente pour moi mieux qu’un hymne national étranger : un hymne à l’amour. Pendant son exécution, je m’en récite intérieurement les paroles, et une puissante exaltation me survolte les sens. Cet appel, déjà, d’emblée : « Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé ! » N’est-ce point là une levée en masse ? On brandit d’instinct, sans chercher plus loin. Haut les cœurs, haut les sexes.

Puis se tournant vers son interprète (musicale), il murmure :

— Reprenons, my dear.

Harpiste et polygotte, elle ne rechigne pas.

Se met à jouer ce par quoi se fait démarrer le module, c’est-à-dire O sole mio.

Nous laissons à son sceptre.

Pendant cet intermède, Eggkarte a continué ses recherches. Ah, oui, parce que je t’ai pas dit ? Elle file, de groupe en groupe, en appelant d’une voix bien timbrée : « Madame Eleska Cétesky ? On demande Madame Eleska Cétesky. »

Nous la voyons soudain se rabattre précipitamment vers nous en agitant les bras.

— Par ici !

— Vous l’avez repérée ?

— Oui, elle fait une partie de tromboning amoureux.

On accourt et s’aperçoit qu’en effet.

Pour les non initiés, je précise que la partie de tromboning amoureux se joue de la façon suivante : un monsieur est attaché nu à un pilier, les mains derrière le dos. Bien entendu il doit se trouver en parfaite godanche. Deux autres messieurs (qui eux peuvent être vêtus, c’est sans importance) tiennent une darne à poil chacun par un pied et une main. Ils la placent à quelque distance du partenaire et à hauteur convenable, impriment un balancement à la personne et la catapultent[5] sur le monsieur. S’ils ont visé juste et que la dame se trouve fichée avec précision, ils ont gagné la mise. S’ils ratent leur coup, ils sont disqualifiés. Il arrive qu’ils y parviennent à moitié, c’est-à-dire en commettant une erreur de balistique de quelques centimètres (trop haut) ; auquel cas, ils ont le droit de recommencer[6]. C’est vraiment passionnant.

Eggkarte m’explique qu’on déplore parfois des accidents, lorsque à la suite d’une mauvaise visée, le derrière catapulté percute malencontreusement le moyeu du gars de telle façon qu’il le casse. Voilà pourquoi tant de beaux Suédois sont prothésés du chibraque.

C’est donc dans une situation très particulière que je fais la connaissance de l’ex-madame Borïgm. Une belle vraie blonde assez grassouillette, que ses manipulateurs ont quelque peine à manœuvrer. L’homme cible attaché à un pilier de soutènement est un voyou blafard, maigrichon des pectoraux, mais braqué comme un pape.

Le barreur (car il y a un barreur-arbitre) scande les balancements.

— En, twà, tre ! fait-il. Ce qui, d’après certains points de repère me servant de référence, doit signifier : un, deux, trois !

Les joueurs font songer aux boys qui dansaient notre chère Mistinguett sur la fin de sa carrière. Ou alors à des cracks du bowlinge, au moment de virguler leur boule sur la piste brillante…

A tre la môme Cétesky est partie.

— Ja ! crie le mec servant de pivot.

Le barreur-juge-arbitre s’approche, se penche.

Examine.

Puis il se redresse en hochant affirmativement la tronche.

— Ingang ! déclare-t-il. (Normalement, devrait y avoir un petit rond au-dessus du « a » de « Ingang » mais mes potes de l’imprimerie n’ont pas de caractères scandineux sous la main).

Les assistants applaudissent.

— Et maintenant ? soufflé-je à l’oreille de la môme Eggkarte.

— Les vainqueurs discutent à propos de l’enjeu, me dit-elle ; ils ont le choix entre les faveurs de Mme Cétesky et une boîte de morue à la tomate.

Pendant qu’ils palabrent avec une certaine animation, je m’incline vers Eleska, laquelle est toujours dans sa position gagnante, ce dont le petit voyou me semble profiter sournoisement, en feignant de vouloir guérir une démangeaison au coccyx.

— Talar ni franska, chère madame ? lui demandé-je.

Ce qui te prouve de façon indéniable que je commence à suéder par osmose.

Elle me répond dans un français plutôt évasif :

— Que ja, elle.

— Pourrez-vous m’accorder quelques minutes d’entretien lorsque vous aurez repris l’usage de votre corps ?

Elle bara (pas si) gouine (que ça) quelque chose qui m’est inaudible.

— Mme Cétesky est d’accord, m’informe Eggkarte.

Les deux triomphateurs ayant opté pour la morue en boîte, la personne qui m’intéresse se trouve donc vacante. Elle en conçoit quelque humeur, car il n’est jamais agréable, pour une jeune femme, fût-elle de l’espèce boudin blanc, de se voir préférer une boîte de conserve.

Heureusement, Béru sauve la situation en intervenant, armé d’une rapière de bonhomme grande commak.

— Vous permettassez, petite mahâme ? fait-il en remplaçant le voyou au pied levé ; du temps que vous occupez la posture sidoine, je voudrais vous faire un brin de cour. Surtout, me prévient-il, dérange-toi pas pour moi, tu peux la questionner pendant que j’y célèbre son jubilé. Ça la dissuasera de mentir.

Et il intègre la dame avec une autorité qui n’exclut pas le savoir-vivre inné des gens de notre race.

Malgré l’affirmation d’Eleska, concernant sa parfaite connaissance de mon bas dialecte, je préfère l’interroger par le canal de ma gentille Eggkarte.

— Madame, attaqué-je, en prenant place sur une caisse vide, manière de porter mon visage au niveau du sien, je viens d’avoir le prix Nobel de littérature et, en témoignage de reconnaissance pour ceux qui ont bien voulu me le décerner, exempté de toutes taxes à l’exportation, je compte écrire un livre qui concerne la Suède. Une étude sur la criminalité, pour être précis. Un chapitre sera résevé à ce mystérieux Borg Borïgm dont, un temps, vous fûtes l’épouse. Accepteriez-vous de me parler de lui ?

— Ja ! Ja ! Ja ! Jaaaaahahahaha ! accepte la dame, fortement manœuvrée par la musculature béruréenne.

— Merci, madame Cétesky. Quand et comment avez-vous connu Borg Borïgm ?

Elle me répond tant bien que mal, dans un suédois pâmé, qui semble stimuler la frénésie du Gravos.

— En 1965, chez ma mère qui était pythonisse à Stockholm. Borg ne pensait qu’aux sciences occuuuuuuuuuultes (ici, un excès de vigueur du Mastar). Maman l’a utilisé comme médium. Ce fut un bon médium. Comme elle le croyait riche, elle lui prédit qu’il m’épouserait. Il le fit, puisqu’on lui dit que c’était inscrit dans les astres. Preuve que ça l’était bien, trouve-t-elle encore la lucidité de raisonner. Mais Borg Borïgm était un détraqué sexuel. Il avait des perversions que je n’oserais pas seulement répéter…

Ici un silence entrecoupé de halètements, Mister Bigzobanche déclenchant sa grande offensive d’hiver. Faut laisser passer l’orage. Le propre des tempêtes c’est d’être brèves.

Le Dodu rentre rapidement dans l’ordre et reprend une vitesse de croisière de je ne sais combien de nœuds à l’heure, mais capable toutefois d’assurer à sa partenaire une belle autonomie de fade.

— Du genre homosexuel, ces perversions, madame Cétesky ?

— S’il n’y avait que ça. Tout, quoi, tout ! Toutoutoutoutoutouhouhou !

— Si bien que vous avez quitté le domicile conjugal ?

— Vous resteriez, vous, avec un type qui se sape un accoudoir de fauteuil pendant qu’un vieux lui… et que…

Elle m’explique.

Je lui accorde quitus pour son divorce.

— Je vous approuve entièrement, chère madame. Le vieux en question, c’était le directeur de l’internat, je suppose ?

— Ja ! Ja ! Ja ! Ja ! jappe-t-elle.

— Ensuite ?

— Je l’ai quitté, j’ai demandé le divorce. Il n’a pas fait d’histoires et il est allé habiter au Bhézodröm Institute. Je ne l’ai jamais revu.

— Outre sa dépravation sexuelle et son amour pour l’occultisme, qu’avez-vous à m’apprendre le concernant ?

— Rien d’autre, si vous trouvez que ça ne suffît pas ! me traduit docilement Eggkarte en y mettant l’intonation.

— Réfléchis, ma grande, intervint Béru, lequel ne perd pas de vue notre mission, malgré la diversion en cours. Faut aussi remuer tes méninges, cocotte. Oublille rien. Paraît qu’après l’ensuite de son évasion, y s’est perdu dans la nature. Où que tu croyes qu’il a t’été ?

Pour inciter sa camarade d’ébats aux confidences, il la cigogne comme un héron de Balbek emmanché d’un long coup.

— La police m’a déjà posé cent fois la même question, s’impatiente la donzelle. Je suis bien incapable d’y répondre.

— Parlait-il des langues étrangères ? demandé-je.

— L’allemand et un peu d’anglais.

Donc, il a eu le champ large s’il a pu passer les frontières.

— Mais il n’a pas quitté la Suède, ajoute dame Cétesky en ondulant de la croupe, mollement, comme une barcasse en houle.

Elle a parfaitement interprété ma question précédente, preuve qu’elle n’a pas que du prose à nous fournir.

— C’est votre conviction ? fais-je demander.

— Ma certitude, précise-t-elle. A cause du sortilège sur sa famille.

— Quel sortilège ?

— Oh, une lubie de lui. Je vous dis que quand il était question d’occultisme ou de spiritisme, Borg perdait les pédales. Ne tirez pas si fort sur mes jarretelles, vous, le gros, là derrière, sinon vous allez me les faire péter !

— J’aime bien me cramponner dans les virages, explique Sa Nature en souriant d’excuse. D’autant que quand t’est-ce qu’on aborde un pétrousquin comme le tien, gamine, on se fait l’impression d’attaquer le Ventoux à vélo. Allez, réponds au monsieur au lieu de me torpiller mes effets !

Soumise, l’embourbée me fournit tous renseignements utiles à propos du sortilège Borïgm. Depuis une chiée (au moins) de générations, chaque fois qu’un membre de la famille a franchi les frontières suédoises, il est mort avant d’avoir pu regagner son amère patrie.

Ce maléfice remonte à Charles XII. Les aïeux de Borïgm qui combattirent avec ce grand roi dans les plaines de Pologne y périrent. Ensuite, qu’ils fussent marchands en voyage d’affaires, ou jeunes mariés en voyage de noces, aucun ne revint vivant d’une incursion en pays étranger, pas même le grand-oncle Frédérick, grand chasseur de loups, qui fut dévoré par l’un d’eux en terre norvégienne où il s’était aventuré par mégarde, à moins de cent mètres de la frontière. Alors tu parles si le Borg, client assidu des presse-pigeons de tout crin, se gaffe de bien rester à l’intérieur de son patelin.

— Vous avez signalé ce fait à la police, à l’époque ?

— Naturellement.

— On a semblé vous croire ?

— Ils avaient plutôt tendance à ricaner, ces abrutis. Vous savez comment sont les flics ? Des bœufs !

Un brutal ferraillage de Master Béru la rappelle à l’ordre établi. Elle en geint d’exquise souffrance.

— Je te vas prouver qu’a des bœufs qui valent des taureaux, espèce de greluse, enrage cet homme de bien, piqué au vif et aux roustons par le sarcasme.

Et alors, tu me croiras comme tu pourras, mais il part dans l’inattendu, Big Man. Le jamais vu. Le nord Europe, ça lui chamboule les mœurs. Il devient terrible dans son numéro d’ébarbage, Bérurier Alexandre-Benoît. Une espèce de férocité amoureuse le saisit.

V’là qu’il s’arrime des deux paluches, toutes griffes dehors, aux solides meubles de la gausseuse. Il place une poussée noire de sa zone d’influence dans le collimateur à moustaches d’Eleska. Son rush-rut est tel qu’elle fait un pas en avant. Béru suit. Il suit tellement vite qu’il pousse toujours. Elle veut se dérober au boutoir, alors elle accélère : sans résultat, car Béru va plus vite qu’elle. C’est une course éperdue à travers le vaste hall. Ils courent à quatre jambes, comme deux pianistes pianotent à quatre mains. L’on dirait un animal fabuleux, préhistorique. La licorne d’abondance et l’otorhinocéros, fable.

Les partouzeurs interrompent leurs jeux de l’amour et du falzard pour visionner. Un qui embroquait le pot d’échappement de sa Lamborghini veut se redresser d’une détente pour rien perdre du spectacle, mais, ce faisant, il se tranche Coquette au ras des frangines et se met à pleurer parce qu’il va devoir désormais faire pipi dans sa cuiller à soupe.

Le Gros gagne de plus en plus de terrain. Il a forcé son avance d’au moins cinq centimètres depuis leur départ arrêté. S’il continue de s’engouffrer, il finira par disparaître à l’intérieur d’Eleska, c’est fatal ! Heureusement, la madame Cétesky dans sa folle panique, emplâtre la caravane d’une famille anglaise qui était venue ici avant tout le monde pour campinger. Mister Smith, en pyjama, lisait le Daily Kescent sous la véranda de sa remorque, tandis que sa grognace achevait sa vaisselle après s’être mis ses bigoudis chauffants. Les babies roupillent dans les tiroirs de la commode. L’impact les réveille. Y a un trou dans le contreplaqué de la roulotte. La tête affolée d’Eleska s’y encastre.

Alors, Béru, le sensoriel lui échappant, consécutivement à ce brutal arrêt, lâche la fesse droite de l’aimable personne et lui file une claque à en provoquer un hématome de Savoie sur le baigneur, en bramant :

— Chat !

Je tends un piège qui, faute de mieux, révèle les dons occultes d’Alexandre-Benoît Bérurier

Dans la pénombre de ma chambre aux rideaux minutieusement tirés, la visionneuse projette sur le mur tendu de papier bis une diapo agrandie jusqu’à la limite de la netteté du sieur Borg Borïgm.

On contemple le fugitif avec une attention tellement soutenue que l’image nous fait l’effet d’un oignon.

On est parvenu, grâce à une intervention d’Eggkarte auprès d’un journaliste de ses amis (elle semble en posséder beaucoup) à se procurer une série de clichés du meurtrier.

— Faut qu’on se le retapisse bien dans l’intime de la rétine, conseille le Mammouth. Tu parles qu’il a dû se bricoler la devanture, Césarin. Donc, attachons-nous pas à sa couleur de poils, même à ses poils tout court, des fois qu’y s’ serait scalpé la tignasse. L’oreille et le pif, mec. V’là l’important !

Il récite son bréviaire du parfait petit poulardin, Béru. Un manuel vivant !

— S’il aurait une quéconque malformation, ce serait l’aubaine, poursuit-il. La bricole ingommable, genre cicatrice. Ou bien un œil vérat, tu sais : un bleu, un noir ?

— Bouge pas ! m’exclamé-je.

Je mate un point précis du visage surdimensionné, puis j’actionne le contacteur de la visionneuse. A présent, nous obtenons un Borïgm de profil droit.

— Je la tiens, la petite anomalie providentielle, vieux gamin !

— Quelle est t’est-ce ?

De la pointe de mon stylo je désigne le nez de notre « client ».

— Regarde, sa cloison nasale ne descend pas au niveau des narines, si bien que, de profil, son nez ressemble un peu à un bec.

— C’est effectif, Gars, reconnaît mon julot. Et pour apporter ma petite tribulation à la chose, je te prie de remarquer une deuxième anomalie. A moins que ça vinsse d’une connerie du laboratoire de photo, on dirait qu’il a une petite tache de picrate sur le zob de l’oreille droite. Grande comme une pièce de cinq centimes, tu mords ?

Avant de répondre, je projette les autres photographies. Le Mastar a raison. A peine discernable, cette tache, mais réelle. Une espèce de surcoloration de la peau, à cet endroit de l’oreille elle est rose vif sur rose pâle.

— On est paré pour la manœuvre, certifie mon collaborateur.

Il rallume. Sa main avide s’empare d’un grand quotidien étalé sur le canapé. A la une, occupant deux colonnes, pimpante, la photo du cher homme. Le cliché le représente tenant sa tête entre ses deux mains, ce qui donne plus d’ampleur à ses bajoues. Son regard perdu dans le vague ne semble plus lui appartenir.

— Dommage qu’y soye pas imprimé en français, déplore Alexandre-Benoît, ça finirait d’en foutre plein les carreaux à ma Berthe quand je rentrerai au pesage. Enfin j’ai pris note du titre et du résumé dont cette charmante Eggkarte a bien voulu m’établir.

Il extirpe de son innommable hotte à déchets un papier déjà froissé, contusionné, souillé, et dont on s’étonne qu’il ne couronne pas un colombin de belle venue.

Il lit :

« Nostrabérus, le plus grand voyant français de tous les temps.

« Son pouvoir au cul est prodigieux. Il a prédit par acte notarié : l’assassinat du président Kennedy, la retraite du général de Gaulle, les événements chiliens, l’affaire du Watergate, l’indigestion de moules de Jean Gabin et le quatrième « top » de Lip.

« Pour la première fois en Suède, cautionné par San-Antonio, le nouveau prix Nobel de littérature.

« Le fameux devin fera une série de consultations gratuites dans les principales villes de notre pays. D’ores et déjà, il nous annonce : moins de zéro degré cet hiver, du verglas dans le nord du pays, une série de jambes cassées, un accident d’autocar, une diminution du pouvoir d’achat.

— Tu sais pas, me murmure le Gros d’un ton noyé.

— Dis !

— J’ sus t’ému.

M. Téquïst, le père d’Eggkarte, est un grand gentleman aux cheveux d’argent, au visage couleur de brique réfractaire sillonné de minces rides aristocratiques.

— Monsieur, me dit-il, en deux jours, vous avez fait davantage pour la réputation de mon établissement que les trois générations de Téquïst qui m’y ont précédé.

Et, me prenant par le bras, il me désigne une queue de deux cents mètres enroulée autour du bâtiment, comme un boa de plumes au cou d’une danseuse des Folies-Bergère.

— J’ai vu, dis-je, effectivement, c’est un grand succès.

Tu parles que j’ai vu. Depuis le matin, j’arpente la queue inlassablement, scrutant chaque visage, qu’il soit d’homme ou de femme avec une acuité d’aigle. Mais je n’ai rien aperçu qui ressemble à Borg Borïgm, l’insaisissable.

Avec un esprit d’à-propos qui en dit long sur ses qualités de gestionnaire, M. Téquïst a mis la file d’attente en exploitation, faisant vendre des boissons chaudes par des serveurs, louant des chaises pliantes, prélevant un droit d’accès au mage pour l’amortissement de sa moquette piétinée.

— On ne parle que de votre ami le mage dans toute la ville, annonce-t-il. Je suis assailli de coups de téléphone : des relations à moi réclament un régime de faveur pour pouvoir le rencontrer sans avoir à attendre des heures dans le froid… Dites, on ne pourrait pas prévoir quelque chose de plus rentable ?

— Impossible, Nostrabérus refuse toute rétribution ; chez lui, la voyance est un apostolat.

Téquïst émet quelques « tsst tsst » réprobateurs.

— Il a tort, assure-t-il. Lorsqu’on découvre un gisement d’or dans son jardin, il ne faut pas reboucher le trou mais au contraire l’agrandir.

Je le quitte pour aller fortifier l’énergie du mage qui, d’ailleurs, n’est pas le moins du monde fléchissante.

Ses « consultations » le dopent, Pépère. Il acquiert de l’autorité, du moelleux. Son impact sur le public s’accroît à chaque nouveau visiteur. Il adopte ce ton paternaliste et gentiment rudoyeur qui a fait le succès de Mme Soleil. Pose des questions abruptes, répond parfois en tonnant.

C’est Eggkarte qui fatigue. Pas marrant d’être la traductrice d’un tel dialogue.

Les gens stationnés dans le couloir et massés dans des chicanes, devant la porte de la salle réservée ordinairement aux assemblées rotaryennes ou à des congrès d’industriels, murmurent de réprobation en me voyant pénétrer d’autor dans cet antre sacré où Nostrabérus officie.

Une dame d’un certain âge, bien mise, est introduite au moment où je rends visite à mon compère.

Un groume la conduit vers l’estrade de l’oracle. L’endroit est impressionnant.

Ombreux. Tous les rideaux sont fermés. Seul, un chandelier à trois branches dispense une lumière vacillante sur la table de Béru. Deux drapeaux français sont croisés au mur, derrière le Gravos. Ainsi l’a-t-il exigé.

Maintenant, que je te raconte l’accoutrement du voyant. Il s’est dégauchi une immense robe de chambre de velours grenat, à parements et brandebourgs noirs. Et il porte un chapeau melon.

Pourquoi ?

Je lui ai bien sûr posé la question, il m’a répondu « parce que », ce qui est donc à dire qu’il a voulu esquiver tout dialogue.

Une forte loupe constitue son seul accessoire.

Eggkarte se tient non loin de là, dans une zone obscure pour ne pas troubler le consultant.

— Posez-le là, Mémère ! invite le mage en désignant un fauteuil de cuir, style hôtel, à la dame âgée. Et aboulez votre paluchette que je vous fasse un peu connaissance.

Brève traduction de mam’zelle Téquïst.

L’introduite avance sur le velours vert de la petite table, une main croquevillée par l’appréhension.

Le Mastar la recueille au creux de la sienne, l’examine, à l’œil nu pour commencer, à la loupe ensuite. Il se ramone la gosaille, glaviote dans le noir, et, commence :

— Oh ! Oh ! On a z’eu des revirements de fortune, pas vrai, ma petite mémé ? On a licencié son personnel. Probable que c’est consécutif à son petit veuvage, car on a planté son vioque dans la terre glaise, s’ pas ? V’s’ êtes mise à fumer pour vous doper le mental, v’s’ avez de l’asthme et y a fallu larguer le mégot. A présent vous picolez la saloperie de gnole qu’on fabrique par ici. Ce qu’arrange pas vot’ maladie d’estom’. Faudrait mieux vous adonner à la camomille, ma poupée. Et puis, entre nous soye dit, au lieu de vous mignarder le trésor comme une collégienne, v’ feriez mieux de vous embourber un docker. C’est pas parce que vous avez le portrait un peu sinistré que vous pouvez plus prétendre à la partie de jambons !

Eggkarte retransmet. Alors la vieille dame lance des exclamations tout azimut. Elle arrache sa main de celles du mage pour s’emparer de sa dextre et la baisoter fougueusement.

— Hé ! là, molo ! ma poule ! Réfrigérez vos z’ébats. C’est pas que je serais incapable de me vous farcir, notez, vu qu’en mon âme de constance, je m’ai déjà respiré des tarderies encore plus vioques et décaties que vous, mais dans ce pays de baisanche à tout va où qu’on a un geste à faire pour déguster de la chair fraîche, j’ serais un peu glandu de me farcir du surgelé !

La vieillarde n’en finit pas d’exclamer.

— Que dit-elle ? m’enquiers-je auprès de notre précieuse auxiliaire.

— Que le mage a dit la vérité sur toute la ligne. Effectivement : elle a eu des revers de fortune après la mort de son mari. Elle s’est arrêtée de fumer. Elle a de l’asthme, une maladie d’estomac. Elle s’enivre et se donne des satisfactions solitaires.

— Explique un peu ton don, grosse poire ? fais-je à Bérurier.

Goguenard, il m’offre en préliminaire un rire ventral copieux comme une marmite de cassoulet.

— Je fais travailler mes méninges, comme un bon matuche dont j’ai la prétention d’être, Mec.

Et d’expliquer :

— Les revirements de fortune ? Pas dif : maâme se coltine un vison mité comme une descente de lit d’hôtel de passe. Elle a de belles mains aristocradingues, mais esquintées par les travails ménageux. Veuve ? Naturliche puisqu’elle porte deux alliances, dont une trop grande à son médium. Elle a beaucoup fumé pisque la nicotine y a passé l’intérieur de deux salsifis au brou de noix ; mais a fume plus car ses doigts ne sentent pas le tabac. Pour se rendre compte qu’elle picole de l’a-va-vite (pour akvavit) y a qu’à lui renifler le goulot, c’est pas dur : elle refoule du siphon, Poupette, preuve que son estom’ assimile mal. Quant à son solo de guitare, là aussi faut se laisser guider par l’odeur, mon pote. Si elle chlingue pas le tabac, elle poque le frifri monté en neige, espère. C’est révélateur, à son âge. Merde, la marée du soir, tu parles que c’est pas de la brise de mai.

Content de lui, il tapote les avant-bras de sa cliente. L’autre le mate façon Bernadette Soubirous en pleine vision surnaturelle sur écran large. Fana, déjà. Il peut lui demander n’importe quoi, à cette sexagénaire : le restant de sa dot, une pogne, son caniche nain, elle est partante pour le don de soi et de ses pouilleries, la dadame. D’ailleurs, qu’elle ait fait la queue pour le voir révèle ses prédispositions au merveilleux.

— Bon, déclare le mage, y a des lavedus qui tapinent à l’estérieur, ma grande, faut bousculer le mouvement, qu’est-ce v’ voudriez savoir ?

Toujours pas le ravissant canal (au débit rapide) d’Eggkarte, la consultante explique son problème. Elle a loué la moitié de sa villa à un amiral en retraite. Ce dernier refuse de payer sa location tant que la propriétaire n’aura pas fait réparer la salle de bains, inutilisable à la suite d’une fâcheuse accumulation d’avaries. Hélas, la pauvre femme n’a pas les moyens de faire faire ces travaux. L’amiral menace de lui intenter un procès. Comment se tirer de cette inextricable situation ?

Le mage est catégorique :

— En le suçant ! déclare-t-il.

Et de développer son plan d’action.

— Écoutez, ma gosse. Si vous sauriez opérer, c’est ce con-là qui va carmer le plombier, et p’t-ête même vous dire d’augmenter la loc. Mettez-vous debout, que je voye quèque chose…

Elle obéit.

— Relevez vos jupailles, la mère, histoire que je contrôle vot’ champ de manœuvre.

Elle hésite.

Mais pas longtemps.

Le regard supraterrestre est là, braqué, qui la domine, lui transmet une volonté étrangère.

Alors elle se trousse.

— Merde, je m’en gaffais ! ronchonne le Gros. On n’a pas idée de se déguiser de la sorte. Elle s’empaquette le trésor comme ma grand-mère enveloppait les bouillottes pour pas qu’on se brûle les pinceaux en se filant dans les toiles. Déjà que ses appas ont pas la fraîcheur Gibbs, à quoi t’est-ce elle peut prétendre, en les affublant de ces guenilles ! Une mère religieuse à côté, c’est Gretta-la-rousse du Crazy-horse-salon. Bon, vous pouvez remiser vot’ salle des fêtes, la mère. Asseyez-vous, et débouchez bien vos passoires à tisane. En sortant d’ici, courez dans un magasin de lingeries frivoles. V’s’ achetez un slip croquignolet, à fleurs. Prenez-le noir puisque vous êtes en deuil, ça n’en sera que plus bandant. Des bas, aussi. Un porte-jarretelles… Vu ? Gigot !

En rentrant, allez trouver votre amiral de mes deux, dites-y que vous voulez discuter de vot’ problème avec lui et qu’y vienne bouffer c’ soir à votre t’home. Vous devez cuisiner comme une seringue à lavement, alors achetez des conserves. Et oubliez pas la picolanche surtout. Apéro, vinasse, pousse-café. Je vous prescris pas du champ’, vos moilliens ne vous le permettant pas. Tâchez que ce gus ingurgite un maxi. Après la bouffe, vous le faites asseoir devant un bon feu de cheminée. V’s éteignez les calbombes, qu’aye juste le feu pour éclairer, c’ sera tout à votre avantage. Mine de rien, vous glaviotez vot’ râtelier derrière une plante verte, et vous v’ s’asseyez en croisant les jambes de telle sorte que le vieux birbe jouisse d’une vue imprenab’ sur votre atanomie intime. Surtout espérez pas des transports immédiats, ma beauté. Ces vieux matafs qui s’sont embourbé des mousses toute leur vie, c’est pas un vieux chaudron cabossé qui va te vous les faire frétiller du mancheron. Non, faut le conditionner.

La pipe, chère petite grand-mère. La grande pipe qu’est internationale comme moillien d’espression. Ça convient à tous les âges, à tous les meursses, à toutes les bourses. V’s’allez le voir, vot’ grincheux loup de mer, comment il va s’amadouer du calbute sitôt que vous y jouerez « J’ veux revoir ma Normandie » au fifre baveur. Et surtout, bâclez-le-moi pas, cet homme. Prolongez bien la séance. C’est pas un interlude, mais une émission de gala. Faut pas y éponger l’intime à la va-comme-je-te-pompe. J' veux que vous m’obteniez un seize sur vingt, gamine ! Avec vot’ espérience et sans ratiches, vous jouez sur le velours. Un conseil, n’attendez rien de lui que les réparations de la salle de bains. Ses faveurs, ça doit pas être les délices de Corfou. Vous pensez : un amiral ! Vous vous rabattrez sur le garçon boucher ; grâce à votre panoplie de pétasse, les coulisses de l’exploit sont à vous.

La dame gloussaille.

Crie des merci, merci. L’appelle Monseigneur. Se signe en le regardant. Lui virgule des baisers.

Finit par demander ce qu’elle doit pour la consultation.

— Rien, la mère, c’est gratuisse, déclare noblement Sa Majesté. Mais si vous voudriez me laisser un souvenir, faites-moi donc cadeau de ce petit monstrion ancien qui vous pend au cou, c’est des émeraudes, ces pierres rouges qu’incrustent autour du cadran ?

La dame, ravie, effrénée d’offrir, dépose sa montre devant Béru qui la soupèse et l’empoche.

Elle va pour sortir.

— Hé, Poupette, hèle le Gros.

La consultante se retourne.

— Quand je vous dis d’inviter l’amiral ce soir, y a gourance, vous l’inviterez demain, puisque aujourd’hui il assiste aux funérailles de sa belle-sœur au Danemark et qu’y ne rentrera que demain matin.

C’est du délire. La vioque sort en criant que le mage est magique. Qu’il sait tout, tout, et plus encore, puisqu’il est capable de voir le comportement de gens qui lui sont inconnus.

Eggkarte et moi regardons Bérurier avec indécision. Une espèce d’obscure timidité, très déconcertante, nous l’auréole d’une gloire soufrée.

— Comment as-tu su, pour cet enterrement. La vieille t’a montré un faire-part sous-titré ou quoi ?

Il branle le chef.

— Non, ça m’est venu commak, Gars. Quand j’y ai conseillé d’inviter le vieux, ce soir, j’ai senti qu’elle pensait fortement à quèque chose, pendant qu’Eggkarte lui traduisait. Et au moment qu’elle s’en allait, zoum : sa pensée m’est arrivée dans le citron. Dans le fond, tu sais, mage, avec un peu d’entraînement, c’est pas un métier difficile.

Et c’est ainsi que tout commença.

Huit jours s’écoulèrent sans que Borg Borïgm ne montre le bout de (sa tache de vin à) l’oreille ni son nez mal cloisonné. Je dus examiner plus de deux mille personnes. Les journaux étaient remplis des prouesses du fameux mage français. Sa popularité croissait et se multipliait. Il accumulait les exploits, faisait des révélations, des prophéties, donnait des conseils, bref jouait son rôle de clairvoyant avec un tel brio qu’il était devenu la coqueluche de Stockholm. Des ministres suppliaient qu’on les reçoive en cachette. On se battait devant l’hôtel et, dès le troisième jour, la circulation fut déviée dans la rue.

Eggkarte étant au bord de la dépression, à force de travail ; nous dûmes engager une équipe de traducteurs professionnels.

Le père Téquïst faisait des affaires d’or. Et les « dons en nature » s’accumulaient dans la grande malle d’osier dont le Gros avait fait emplette.

Bref, un triomphe !

Côté Nostrabérus, s’entend.

Mais pour ce qui était de mon enquête : bernique !

Dès le matin, quand la queue se constituait et commençait d’enfler, je passais en revue tous ces roses visages figés dans la froidure. Je regardais les nez, les oreilles droites avec une farouche obstination. Le cœur me poignait, comme doit s’affoler celui d’un mec perdu dans la brousse lorsqu’il relève ses collets chargés d’assurer sa survie.

Parfois je tressaillais. Une cloison nasale mal foutue, ou une tache de vin m’éclataient dans la rétine. Mais vite je devais déchanter : le nez appartenait à une grosse femme, et la tache de vin se situait sur une joue.

J’essayais de me mettre dans la peau de Borg Borïgm. Cet homme avait réussi à trouver la planque idéale. Allait-il risquer de compromettre sa sécurité pour consulter un voyant réputé ? Mieux : n’était-il point en droit de penser que ce mage le démasquerait, puisqu’il lisait à livre ouvert dans les mains de ses contemporains ?

Pourtant, à travers ce que je savais de Borïgm, je me persuadais qu’il ne pourrait résister indéfiniment à la tentation. Il retournerait à ses marottes comme la limaille au Léman. Lorsque, pendant des années, on s’est adonné au spiritisme, comme d’autres à la morphine, on ne peut résister à la fascination d’une renommée aussi formidable que celle dont jouissait Nostrabérus en Suède. Eût-il été planqué dans le grand Nord, qu’un matin le fugitif aurait frété un attelage de rennes pour accourir.

Alors j’attendais. Coulant des jours moroses, devant le Thalerdünbrank-Palace dans mon manteau de fourrure, à renifler ma déconvenue.

Je rentrais me réchauffer, éclusant un Gordonbrigfört (cette espèce de grog sans rhum, pour rhume) au bar. Ressortant au bout d’une heure afin de mater les nouveaux queutards.

Les prouesses plumassières de la môme Eggkarte ne me remettaient pas le moral au beau fixe. Pour tout vous dire, mes gentlemen et women, je commençais d’en avoir ras-le-bol de ce froid pays.

Et puis, un matin, à 11 h 50 pour être tout à fait précis, alors que je m’apprêtais à quitter le bar de l’hôtel, pour aller prospecter les narines extérieures, un groom accourut, qui m’happa littéralement. Il savait quelques mots d’anglais et me les récita. Je vous en donne séance tenante la traduction fidèle, puisque littérale.

— Vite, me dit cet adolescent à poils blonds, ami de vous veut voir vous !

J’accourus dans la salle des consultations. Béru, pardon, Nostrabérus examinait la dextre potelée d’un gras vieillard en saindoux dont l’avenir devait ressembler à une sauce béchamel quand elle est figée.

— Ah, te v’là ! aboya l’énergumène Béruréen. Tu viens de déhors ? (car il met toujours un accent aigu au « e » de dehors en parlant).

— J’y étais voici moins d’une demi-heure, Gros, pourquoi ?

Il porta la main à son front contre lequel un tennisman aurait pu « faire du mur ».

— Y sais pas si j’ai le caberluche qui grimpe en mayonnaise, mec, à force de voyanter pour tous ces veaux froids, mais j’ai un sentiment de grabuge.

— Tu devrais prendre des granulés, me marrai-je. Et c’est quoi, ta vision, m’sieur Jean d’Arc ?

— S’agit pas d’une vision, mais d’une sensation, précisa le mage (d’Épinal). Un pressentiment, si tu préfères. Je sens qu’y va s’ passer quèque chose. Tu devrais aller mater, Gars.

Il paraissait sincèrement alarmé. Troublé, je sortis sans plus attendre. Et je débouchai dans la rue à l’instant où l’événement se produisit.

Ça devient vachement dramatique et frigolien, sans compter que le don de Béru se confirme

Il y a une résignation bouleversante dans une queue. Des gens qui se rassemblent et se placent en file indienne pour attendre que leur soit accordé une denrée ou un plaisir portent sur leur visage la soumission de l’homme à son destin. On a l’impression qu’à ce moment-là enfin ils se pressentent mortels, eux qui toujours vivent comme s’ils devaient vivre toujours et ne souscrivent des assurances vie que parce qu’elles ne s’appellent pas des assurances mort.

Je mate cette cohorte immobile. Ces bouilles emmitouflées, languissantes dans leur grande patience. Je ne peux me défendre de les admirer. Ces êtres souffrent du froid, de l’engourdissement, d’un gaspillage de temps ; mais ils offrent ces maux à la perspective d’une satisfaction hasardeuse : celle qui consiste à connaître de leur futur. Quelle sottise ! Quelle aberration ! Le seul intérêt de notre avenir est qu’il nous soit mystérieux. Attendre des événements prévus, comme on attend l’arrivée d’un train ou d’un avion, devient une corvée insipide.

Qu’est-ce qui lui prend, au Gros, de chiquer les prophètes ? Un don, par volonté d’être doué, c’est rarissime, non ? Phénomène psychique ? Dépassement de la simple personnalité par projection du moi second sur l’écran de contrôle du neurovégétatif ?

Et pourquoi pas ?

Toujours est-il qu’au moment précis où, depuis le seuil du palace, je considère la merveilleuse queue, raidie dans l’hiver suédois, deux coups de feu claquent.

Du chouette. Calibre surchoix. Pas du tout de l’agace-bidoche, mais du truc à composter les couennes pachydermiques.

Ce genre de bruit est éloquent pour les portugaises d’un royco. En plus, dans le froid, il se définit parfaitement. C’est vachement porteur d’ondes hertziennes, l’air glacé. Les décibels glissent là-dessus comme un agent ne peut pas glisser sur une merde : il a le pied marin. Disons, en ce cas, un facteur.

J’ai un double réflexe, ce qui n’est pas si mal pour un garçon qui n’a qu’un traitement d’officier de police. Je regarde, primo en direction des coups de feu ; deuxio les conséquences de ceux-ci.

Un peu de fumaga grise tournique autour d’un fenestron situé au quatrième étage de l’immeuble d’en face.

V’là pour la première constatation.

Pour ce qui est de la seconde, je m’avise d’un remous dans la file naguère immobile. Je fonce. Un corps est allongé sur le trottoir, la tronche au-dessus de la chaussée. L’intéressé a effacé les deux pralines. La première lui a fait sauter la boîte crânienne au niveau de l’occipital (qui se fout de la charité), la seconde est allée se ficher dans son buffet, là où un individu normal remise son portefeuille et son oreillette gauche.

Pas besoin de faire appel aux miroiteries de Saint-Gobain pour constater que l’individu est mort.

Pauvre cher Maeleström, c’est plus maintenant qu’il bouffera de la merde.

A moins qu’on ne l’inhume dans une fosse d’aisance.

Je lui décoche une pensée compatissante qui ne modifie en rien sa condition nouvelle, et je me précipite vers l’immeuble voisin.

Il s’agit d’une étroite construction, coincée entre une église et un jardin public (le Skondmesmeergarden). Classée monument historique, sûrement. Ça date du 17 t’ième cercle polaire un machin pareil, avec des fenêtres à moluscrates disparates et des entrechoucrins en croix, tu parles ! Qu’est-ce que je débloque, moi : du 16 z’ième arrondissement au moins, si même c’est pas du 15 z’ième !

Une porte cloutée, qui n’est pas d’époque, mais en pin du nord, défend l’accès de cette relique de briques et de broc. Munie d’un fort judas. Un sexe masculin, en bronze, pourvu de ses deux compléments directs d’objet, sert de heurtoir. Lorsqu’on le laisse retomber, après l’avoir soulevé auparavant, bien entendu, il percute une seconde sculpture représentant un sexe féminin.

Je me dis confusément qu’il doit s’agir de la demeure d’un gynécologue.

Une voix retentit ; en provenance d’un parlophone logé dans le montant de la lourde, que je n’avais pas remarqué.

Une question m’est posée, dont je ne puis connaître le sens précis, mais que je pressens relative à mon identité.

— Police ! réponds-je.

La porte s’ouvre.

Me voici seul dans un étroit couloir aux murs tendus de satin cramoisi et qu’éclaire un petit lustre hollandais. Au fond du couloir, un escalier garni d’un tapis rouge et dont la rampe est gainée d’un velours de même couleur. Sur les murs, des gravures XVIIIe, dans des cadres dorés, représentant des scènes galantes.

Personne.

Je grimpe l’escalier.

Au bout de huit marches, il tourne à gauche. Je constate alors qu’il déboule dans une douillette antichambre élégante et feutrée. Une grosse dame se tient au sommet, qui m’attend, les sourcils froncés. Malgré l’heure peu avancée, elle porte une longue robe d’hôtesse en lamé et, sur les épaules, un long châle que je te vais qualifier d’arachnéen sans qu’il fasse un pli.

J’ai exagéré dans la modération, en te disant que la dame est grosse. En fait, elle est énorme. Tiens, mettons obèse et parlons-en. Une vraie vache surmenée par sa maternité et qui aurait bouffé des choses fermenteuses. Vue d’en bas, tu croirais une montgolfière. Elle est brune, avec un large visage fardé blanc dans lequel les yeux aux cils tressés et la bouche écarlate en forme de cœur se découpent comme sur un masque indonésien.

Elle me regarde monter à elle comme un bourreau du Moyen Age verrait se pointer un condamné alors qu’il vient de briser le manche de sa hache.

Elle me cataplasme une phrase dans laquelle entre le mot police.

Je lui demande si elle parle anglais.

Elle me répond « yes of course ». Puis démarre dans une vertueuse diatribe dans laquelle il est précisé que son bordel est le plus sélect de Stockholm. Qu’elle y reçoit des gens du meilleur monde. Que jamais la plus chétive vérole n’y fut contractée. Que ses pensionnaires sont radioscopées et munies de seize vaccins avant de pratiquer chez elle. Que sa réputation dépasse les frontières, vu qu’il lui vient de hautes personnalités du monde entier, y compris de la Principauté de Monaco. Que la famille royale (côté mâles) fait de fréquentes incursions en ce lieu. Et que quand elle reçoit de la police, c’est sous forme de hauts dignitaires venus ici pour se détartrer le glandulaire.

Là-dessus, force lui est de reprendre souffle, étant donné son embonpoint qui dérape en asthme.

Je profite de ce qu’elle pompe l’air pour lui annoncer que quelqu’un vient de tuer un autre quelqu’un à coups de fusil, depuis un fenestron de son quatrième étage et je lui demande si le vétuste immeuble comporte une autre issue.

Au lieu de me répondre, elle s’évanouit.

Je m’écarte pour la laisser perdre connaissance sans être happé par l’avalanche.

Un élan : je la franchis (affranchie, elle doit l’être déjà, ça ferait double emploi). Deux grandes portes prennent (ou donnent suivant de quel côté on se place) sur l’antichambre. J’en pousse une d’un coup de pied, l’autre d’un coup de poing. Je mate à gauche et à droite. A gauche, c’est un grand salon dans lequel une tripotée de sirènes élégamment fringuées boivent du café en devisant.

A droite, un deuxième escalier mène au premier.

Je m’élance, le gravis quatre à quatre, pour accéder à un palier où s’ouvrent deux portes sur chacune desquelles est peinte une fleur. Je commence par la pensée. Ce faisant, je peux voir, sans bourse délier, celles d’un vieux monsieur à barbe blanche.

Il se trouve en compagnie de deux dames. L’une le tient par les chevilles, comme on empoigne les mancherons d’une brouette. La seconde, bottée de cuir (elle n’a pas d’autres vêtements) le frappe avec un fouet pour le forcer d’avancer sur ses mains ; ce dont l’aimable vieillard s’acquitte en poussant des aboiements.

J’ouvre la porte comportant une marguerite.

Deux jeunes gens à têtes de veau et à queues d’âne opèrent leur jonction par l’entremise (c’est le cas d’y dire) d’une jeune femme hébergeante qui devrait, selon toute logique, s’appeler Philippine.

Je leur dis « excusez-moi, m’sieurs-dames », et je les laisse se concentrer.

Troisième étage. Deux autres chambres.

Dans celle du coquelicot, y a un notaire chauve, vêtu d’une chemise de nuit de femme et de bas noirs, assis sur les genoux d’un marin. Il est très fortement maquillé. Une musique douce achève de créer une ambiance capiteuse. Je leur souris et les quitte pour visionner la chambre de la tulipe.

Elle est vide. Je regarde néanmoins sous le lit à baldaquin : nobody !

Voyez quatrième étage : sport, meubles de jardin, cycles, barbecues !

C’est le terminus de l’immeuble. Une espèce de galetas-musée plein de sommiers démantelés, d’accessoires de torture, de tables pour examens gynécologiques, de martinets, de cilices. La petite fenêtre est ouverte. Le local sent la poudre. Je vais couler un œil dans la rue. J’avise une voiture de police en stationnement devant l’hôtel. Un essaim noir cerne le cadavre de Maeleström.

Outre la fenêtre, le grenier comporte une seconde ouverture : genre tabatière. Ouverte également. Un escabeau est placé dessous. Je l’escalade. Le toit enneigé est immaculé. Le meurtrier, s’il a voulu faire croire qu’il s’est barré par cette voie, en est pour sa mise en scène.

Je dévale jusqu’en bas.

Mme la Vachasse a repris ses esprits. Entourée de belles récréatures, elle leur explique ma visite.

Hurle en me voyant.

Hésite à se révanouir. Mais on sonne et des flics en uniforme se pointent, la bouille rouge comme des véroles pas soignées. Ils gueulent en parlant, ou plutôt expriment des questions en gueulant. La grosse poupée de satin me désigne à leur vindicte. Les archers me sautent sur le poiluchard et j’ai toutes les peines du monde à les convaincre de mon innocence. Heureusement, ma carte de police et mon prix Nobel de lis tes ratures, les convainquent et les font devenir mes alliés.

Ces messieurs et moi-même tenons un bref conciliabule duquel il ressort que le meurtrier, lui, n’est pas ressorti. Impossible. La neige vierge sur le toit exclut toute possibilité de ce côté-là. Et la vachasse satinée affirme très haut que personne n’est parti de son claque depuis mon arrivée (son évanouissement n’ayant duré que quelques secondes (et encore j’exagère), elle est formelle.

Nanti d’un noir culot, bien que me trouvant sur sol étranger, je prends la direction des opérations. Faut dire que dans la police, y a une magie de « l’en civil ». C’est juste le contraire de l’armée. Un flic en uniforme passera toujours pour un bagagiste aux yeux d’un flic loqué par Sigrand. Alors moi qui le suis par Lapidus, tu juges de l’éclat !

Je donne mes ordres aux bourdilles suédois, exactement comme je le ferais à Paris à des collègues de commissariat de quartier.

— Surveillez l’issue. Rassemblez tous les occupants mâles et fumelles de la taule dans le grand salon. Fouillez partout pour retrouver le fusil. Prévenez un mec de votre laboratoire afin qu’il pratique le test de la paraffine sur les gens qui se trouvaient dans la taule au moment du meurtre.

Tu les verrais m’exécuter le désir.

Ces messieurs te vous branlent bas le combat que c’en est une bénédiction.

Bientôt, parmi les gonzesses très superbes et un peu sublimes qui jacassaient en attendant leur tour de passe-passer, v’là le notaire chauve et sa chemise de noye, le vieux barbu qui faisait la brouette à dix doigts, v’là les jeunes gens à tête de veau, qui se sont retirés du centre d’hébergement de leur partenaire, et puis y a de même le petit mataf de la flotte royale qui servait de tabouret au tabellion. Ces messieurs penaudent. Le bordel’s man, tu l’auras observé, est un peureux qui n’a de hardiesse que dans l’assouvissement de ses désirs.

Sitôt que ceux-ci sont satisfaits ou interrompus, il n’a qu’une idée : réintégrer son honorabilité et se faire oublier. C’est pourquoi, rien ne contriste davantage un « habitué » que d’être privé de ses habitudes, surtout par la gent policière (et non pas « l’agent policière », comme j’en ai vu qu’écrivaient).

Je prends les paluches de ces gentlemen et les hume.

Leurs doigts sentent tout ce que tu voudras, mais pas la poudre. De plus, ils se portent garants les uns des autres. Les radasses fouetteuses jurent que le vioque à barbiche était en action depuis vingt minutes. La fille aux veaux que ses partenaires l’obstruaient depuis un quart d’heure, et le notaire « cajôlait » le matelot depuis un laps de temps égal ou du moins presque équivalent, comme dirait Béru.

Tiens, à propos…

Je réclame le bigophone.

J’obtiens et sonne le Thalerdünbrank-Palace.

Ça effervesce vachement dans l’hôtel. Nonobstant le calme nordique, rappelle-toi que j’entends des chiées d’exclamations toutes plus gutturales l’une que les autres. Tout le monde s’en prend à chacun de ce qui arrive. J’en frissonne. Par moments ça m’accable, l’honneur d’avoir toujours et sans cesse affaire à des hommes. Des hommes cons ou malins, de gauche, de droite, de peur, de courage, de merde. Des hommes repus ou affamés, malades ou insolemment bien portants. Si harassants à fréquenter. Si minables ! Ah, oui, que j’en crève chaque jour, chaque heure, d’une grande et louche honte héréditaire. Que j’en regrette mon passage sur cette terre de chiotte. Que les pieds m’en blessent de fouler cette pelouse de simagrées. Gauchards, fachos, étiquetés, empafés profond, apostocoliques, scatoliques romains !

Youpins pourchassés, enguerriers blondis sous le pamplemoussier ! Ricains pourris à l’os, dégoulinants de nixonneries water-closed et gate ! Gens de l’est d’Aden et de plus loin ! Noirs rebiffeurs ! Crèmes de crêpes de brouillons de lavements. Sanieux-Trônants sur leurs hémorroïdes, ce siège de leur amour-propre. Chieurs de sottises et d’excréments. Beaux vanneurs. Cons confiants. Ces infâmes perdeurs de dents et de tifs. Ces ventripotents sans oreilles ! Ces mal greffés, ces rejets d’eux-mêmes ! Ces autovomis ! Ces balivernes à médailles. Ces à quel-titre-je-me-le-demande ! Tant d’impudeur. Tant d’infamies ! Gratteurs de morpions, bites-aux-vents-mauvais-qui-ne-les-emportent-ni-assez-vite-ni-assez-loin ! Crevures en crevage ! Pétroleurs ! Poils à ma zoute ! Fous-triqueurs en débandade ! Branlette de morue ! Foirade ! Morts à petits pas ! Déterrés de ventre ! Assassins ! Tous, arracheurs d’yeux, de couilles et de rêves ! Misérables punisseurs !

Que de haine, mon Dieu, mon pauvre nom de Dieu de bordel de Dieu ! Que de flétrissures. Ah, que vienne le temps de l’abîme que je m’y repose ! Que j’aille y roter ma chienne de vie ! Que mon âme s’y emputride en plein dans un lointain silence.

Qu’est-ce que je bonnis-là, moi !

Le coup de rogne, toujours. Intermittent, mais endémique.

Il m’empogne, me poigne. M’explose.

Je vole en éclats de chiasse. Fasse le ciel que tu en reçoives dans l’œil, cloporte. Puceron du pou de la puce, comme dit Cohen ! Promeneur d’étrons ! Faux malin ! Dérisoire marcheur qui glisse dans sa vase malodorante. Mangeur de cloaque !

Je réclame le mage.

Urgent ! Police ! Quick ! Fissa ! Schnell !

On me le promet, tant ma demande est impérieuse, tant elle est impériale !

— Mouais, c’est à propos de quoi t’est-ce que ? s’inquiète bientôt Bérurier.

— Dites, madame Irma, l’attaqué-je, vous qui lisez dans l’avenir, comme dans le France-Soir d’hier, vous ne pourriez pas me dire qui était l’assassin et où il est passé ?

Le Mastar se ramuqueuse la glotte.

— Ça n’a z’été qu’une impression fugitive, Mec, s’excuse prudemment Nostrabérus.

— En somme, tu as ressenti quoi ?

— J’avais un client, marre-toi pas : le chef de la police.

— Hein, pardon ?

Il répète.

— Le catalogue suédois du Vieux, comme qui dirait. Y s’est radiné avec son chèque-liste d’affaires en rideau. Y’ m’ demandait si je verrais pas par hasard les solutions de ses problèmes. Tiens, entre outre, not’ gus. Je me suis fendu la cerise. Tu parles que si je pourrais retapisser ce gentelman dont nous recherchons, je m’aurais pas amusé à mater les paluches de tout Sherlostockholm. Et comme je me poire, v’là qu’il me mugit comme une sirène dans la tronche. Mon guignol cabriole. Je vois de la fumée et du sang, beaucoup de sang… C’est tellement vif que je t’hèle. Et pis v’là que j’avais eu un pressentiment corrèque. Tu sais que je vais mouler la rousse, ou bien exiger que le Dirluche fondasse une brigade d’estralucides dont je dirigerai. Des dons pareils, ça se cultive, quoi, merde. A France-Dimanche, on me filerait une fortune pour que j’exerçasse.

— Attends, ne bavarde pas…

Il s’indigne.

— Mince, elle est raide, celle-là ! Je bavarde, moi ? Mes prédilections, il appelle ça du bavardage !

— Tu sais qui a été tué ?

— Un vieux gus, m’a-t-on raconté ?

— Maeleström !

— Le bouffeur de merde ?

— En personne.

Un silence.

— Je pige, fait-il sobrement.

— Que piges-tu, coucourde ?

— Tout, répond avec un maximum de simplicité mon remarquable camarade. Ecoute le topo, Sana. La pube qu’on a faite ici sur mes prédilections est parvenue aux oreilles de Borg Borïgm. Il a compris que Maeleström allait venir me consulter, car il savait que le bouffeur de chiasses voulait bsolument le retrouver. Que c’était cela qu’il allait me demander et rien d’autre. Alors il a craint que je pusse révéler sa planque. Il est venu s’embusquer pour guetter Malalestom. Ce matin il l’a retapissé. Puis flingué. Et moi, quand le chef-poulard m’a cité le blaze à Borïgm, j’ai eu la vision de ce qui se passait. En somme, veux-tu que je te dise ?

— Voui, je veux.

— C’était pas la queue de mes clients qu’il fallait surveiller, mais le trottoir d’en face. T’as raté le coche, gars. Et un coche pareil, crois-moi, il repassera pas de sitôt dans les parages. C’était pas un arrêt fixe…

Il dérape en ricaneries si malodorantes que je lui raccroche à l’ouïe. Du plus fort que je peux pour lui froisser le tympan. Mais tu penses, avec l’épaisseur de poils qui lui matelasse les feuilles, Césarin, il est paré pour le grand fracas.

Les déclarations du faux mage (de tête) me laissent songeur.

Tu trouves que je débloque avec ce polar, fiston ? Tant mieux. Chicane pas ou je t’en situe un prochain à Lourdes, pour t’offrir une monstre miraculade en couronne. Le cas Béru, tu le trouves excessif ? Tu sais pourquoi ? Parce que dans ta tronche, c’est tout en courants d’air. Ton cerveau, c’est un anus, il ne pense pas, il pète. Tu nies ce qui te dépasse. Donc, tu ne crois qu’en toi, c’est-à-dire en rien, à rien. Qu’on mette un pied dans la marge et tu gueules au violeur ! Béru est digne d’un don. Ding ding dong ! Alléluia ! Et puis après ? T’es le premier à expédier tes cinq sacotins à la mère Soleil pour qu’elle te peinturlure le futur en rose cucul-la praline, hé, foirade ! Le premier à te faire tirer les cartes plutôt que la tige ! A prendre une respiration d’asthmatique sitôt qu’un pelou quelconque se penche gravement sur ta cradingue paluche et hoche la tête devant tes lignes groupées.

Parfaitement, il a un don momentané de voyance, mon Béru. C’est son droit le plus absolu, et j’t’enfichtre, te foutraille, t’édicule le groin, banane ! Que si t’es malcontent, tu peux laisser tomber ton calbute et ramasser des pâquerettes en attendant le triste vouloir d’un bouc privé.

Les déclarations, donc, du grand Béru me laissent songeur.

Je me dis que de deux choses l’une.

Alors je choisis l’autre et je prie la mère maquerelle de m’accorder un instant d’entretien entre quatre yeux dont deux m’appartiendraient. Elle y consent.

Véhicule son lard jusqu’à une sorte de boudoir qu’elle remplit presque de sa seule personne. Empare un chausse-pied dont elle utilise habilement pour couler son monstrueux cul dans un fauteuil de dimensions normales. Elle attend, anxieuse. Son souffle fait un bruit de rasoir à manche dont on repasse la lame sur un cuir (si tu ne vois pas ce que je signifie là, passe-moi outre, on n’a pas de temps à perdre). Ses yeux écarquillés par les fards, sa bouche en cœur, ses joues blanches, son cou large comme une poubelle s’organisent pour me mijoter un cauchemar la nuit prochaine.

En plus elle cocotte, la poule. Un parfum distillé dans une conserverie de saumons, on dirait. Avec un peu d’essence de violettes de Parme par-dessus pour tenter de cacher la merde au chat.

J’en prends mal au cœur.

Je demande la permission d’allumer un cigare. Elle dit qu’ voui. J’enflamme un Davidoff numéro 2, plus pratique pour le voyage. Ensuite je contemple la mère Bourremiche à travers ma fumée à dix balles (anciens) la volute.

Elle pétrit un collier en je ne sais quoi d’authentique : des grosses boules violines, serties dans une monture d’or. Ça fait glingue glingue, comme quand elle exécute une pogne à un arthritique bourré de calculs.

Je continue de la fixer.

Elle se trouble, tel un ciel d’été dans une zone industrielle un lundi matin.

— Oui ? Elle se met à m’encourager. Oui ? Oui ?

Je la laisse piailler. Ma fumée emplit la minuscule pièce. On se voit trouble. J’y gagne.

Comme je m’obstine à la boucler, la dondon se risque.

— Que me voulez-vous ?

— Vous le savez bien, je lui réponds.

Elle linotte de la coiffe.

— Mais non, mais non ! elle dit.

— Mais si, mais si, que je lui réponds.

Ça pourrait durer longtemps.

Les vraiment gros, tu l’auras peut-être observé malgré tes nombreux handicaps, sont incapables de réprimer leurs angoisses ; quand quelque chose leur obnubile le citron, faut qu’ils se le bicarbonatent.

— Je ne sais pas ce que vous me voulez, monsieur ! On dirait que vous me soupçonnez de quelque chose. C’est injuste. J’ai une réputation solide à Stockhohn.

Et la v’là qui me retartine avec son claque prestigieux, où depuis plusieurs lustres on pratique des coïts académiques, des copulations de race, des fornifications dignes de la romantique Rome antique. Des sangs et des foutres bleus s’y échauffent et déversent. Elle est unique, Mâme la bordelière. Privilégiée ! Protégée de partout. Elle a rien à redouter. Y a que la mort qui pourrait la faire chier, et encore elle se demande… Ses précautions sont si tellement bien prises. Elle a tant su s’entourer, sélectionner, se prémunir que, non, franchement, elle peut rien craindre de personne.

Lorsqu’elle a conduit ses poumons aux confins de la surchauffe, j’entre en piste.

Y a de la cendre de cigare tout autour de moi, mais c’est bonnard pour les moquettes.

— Vous avez entendu parler de M. Gustav Maeleström ? je questionne à mine de rien recueillie.

Elle couine un : « Naturellement ! » qui, pour être proféré en anglais, n’en est pas moins virulent, vu que l’anglais, quand tu sais t’en servir, eh ben mon vieux, je te jure que t’arrives à exprimer avec ! C’est pas ma langue de chevet, note bien. Mais pour la notice explicative d’une Rolls, moi, ça me suffit.

— Petite madame, savez-vous que c’est lui qu’on a assassiné depuis votre paradis à étages ?

Elle en reste comme deux couronnes suédoises de flan.

— Maeleström ! Maeleström ! répète-t-elle à loisir sur l’air de malédiction, ou de Waterloo, morne plaine.

— Oui, Maeleström, reprends-je avec force, vigueur et gesticulation adéquate et concomitante. Maeleström, madame, juré au prix Nobel ; ami personnel et presque intime du roi Pilaf. Maeleström, riche châtelain, bienfaiteur des arts, fondateur du plus grand musée scatologique du monde. Maeleström, gloire de toute la Scandinavie ! Assassiné, madame. Tiré comme un caribou (de ficelle) d’une fenêtre de votre merveilleux bordel. Ah ! craignez, madame ! Craignez les conséquences d’un tel acte qui risque de ruiner votre florissante maison si imparfaitement close, hélas, qu’on y peut tirer des coups jusque dans la rue. N’ajoutez pas à l’horreur d’un tel acte le poids effrayant d’un mensonge. La lumière sera faite ; prenez garde, madame, qu’elle vous aveugle !

J’attends qu’elle essuie ses larmes avec la pointe d’un mouchoir d’Adolf (y a pas de Baptiste en Suède).

Et je poursuis.

— La femme au grand gros cœur que je vous présume s’est peut-être laissé abuser un instant, mais l’intelligence qui brille en ses yeux est garante de sa raison. Voilà pourquoi elle apportera un concours complet, franc et massif, aux enquêteurs, sans détours ni faux fuyants, parce que la logique le lui dicte et qu’on ne triche pas avec la logique.

Elle en peut plus, poupette.

S’écroule.

S’écoule.

Cause.

Oh, certes, cela ne vient pas sans mal. Faut les forceps. Les démonte-pneus. D’ultimes exhortations. Des démonstrations de coordination. Des aupiedumurs sentis, impeccables. De belles brillances de l’esprit pour lui fulgurer sur le mental.

— Vous vous êtes évanouie, madame, lorsque je vous ai appris la vérité, preuve que celle-ci vous causait un choc profond. Preuve qu’elle vous concernait. Alors, n’attendez pas demain, baillez dès aujourd’hui les causes de l’aveu, vous qui donnez les pines aux roses.

— Je ne pouvais prévoir un aussi grand malheur, alexandrine-t-elle.

— Qui aurait pu le prévoir aurait su l’éviter ! réponds-je à cloche-pied (douze pour les dames).

— Quelqu’un est arrivé, hier, de fort bonne heure.

— Et ce quelqu’un, madame, c’était ?…

— Un vieux curé.

— Un prêtre, dites-vous ! Vêtu de sa soutane ?

— Il avait enfilé un manteau par-dessus.

— Et il vint se damner, en triquant comme un âne ?

— Non. La paix l’habitait, dessous son pardessus.

— Alors, que faisait-il, en ces lieux voluptueux ?

— Accomplir, me dit-il, une mission étrange.

— Un missionnaire chez vous ! Et pourquoi faire, grand Dieu ?

— Certes il vient des curés, quand l’envie les démange.

« Ils accourent en civil, étant civilisés.

« Mais d’en voir surgir un, aussi sacerdotal.

« M’impressionna si fort que j’en fus médusée. »

— Et que voulait, madame, ce prêtre peu banal ?

— User de ma fenêtre du quatrième étage.

« Ayant dans cette rue, des gens à observer,

« Des gens qui font la queue pour consulter un mage,

« Il redoutait d’en voir qui appartinssent au clergé.

« Il agissait au gré d’instances ecclésiastiques

« Et il avait la mine d’un parfait religieux,

« Parmi ces réformés, moi je suis catholique,

« Et ne puis refuser de montrer une queue.

« Car la prostitution engendre l’habitude

« Lorsqu’on vend de l’amour aux mâles en chaleur.

« On se sentirait trop empli de turpitudes

« En privant d’une telle queue un homme d’un tel cœur.

« Je ne crois pas, monsieur, aux sciences occultes.

« Je fais mes pâques à Pâques, et Noël aux buissons.

« Je réserve quelques passes à mon denier du culte

« Et fais la guerre à qui n’a guère de religion.

« Aussi, quand un curé, pour le bien de l’Eglise

« Débarque en mon bordel et se met à genoux

« Que voudriez-vous donc, monsieur, que je lui dise

« Sinon qu’il est chez lui, lorsqu’il est chez nous. »

A peu de chose près, c’est ce que me dit la grosse poupée bordelière, mais dans un style beaucoup moins direct et en anglais. Ce bon père, soucieux de contrôler, prétendait-il, les faiblesses spirituelles de jeunes prêtres éventuellement attirés par la renommée de Nostrabérus, a demandé l’aumône d’une fenêtre. Il marchait avec la jambe raide. Tout de suite, la chérie a cru qu’il charriait un tricotin monumental. Mais comme le religieux dépêché en croisade n’exigeait qu’une croisée, elle en a déduit que cette patte non pliable résultait de quelque accident lointain ou arthrose récente. Elle le conduisit au quatrième. Il y passa la journée de la veille, revint ce matin…

— Et où est-il présentement ? demandé-je avec une dure insistance.

Elle se ramone le corgnolon.

— Eh bien…

— Allez-y, j’écoute.

— Le prêtre m’avait demandé si nous ne disposions pas d’une issue secrète.

— Et c’est le cas ?

Elle bat des cils, ce qui produit un bruit de canari sautillant sur le plancher de sa cage.

— Où, cette issue ?

— Le lit à baldaquin de la chambre « tulipe » pivote, découvrant une porte qui communique avec le temple voisin.

Je la prie de me montrer.

Elle m’initie volontiers aux issues (des pieds) secrètes de sa maison.

Me voici faufilé en un étroit conduit aux marches brèves, obscur, salpêtreux.

Passionnant, non ?

Non ? Alors c’est que t’as pas le goût du mystère !

Je gravis ces menus degrés qui décrivent un angle vénérable, vu qu’ils sont au nombre de 45.

L’obscurité cesse lentement pour le céder à un jour gris et poussiéreux. Je finis par aboutir dans un local morose qui se trouve être le galetas du temple.

Des pigeons y roucoulent en grand nombre et à loisir. Ils s’envolent lorsque je déboule, avec des toiles d’araignées dans les cheveux.

Je m’approche d’un escadrin de bois qui, lui, descend (il ne monte que lorsqu’on arrive du bas). Comme je m’apprête à le dégravir, j’aperçois un petit tas sombre, de forme cylindrique, près de la rampe.

Le cramponne.

T’as deviné, bravo, il s’agit bien d’une soutane.

Evidemment, un gus en curé pouvait difficilement passer inaperçu dans un temple.

J’essaie d’enfiler le vêtement. Il est infiniment trop petit pour moi, preuve que l’assassin n’est pas un mastar. Dans une poche, je trouve un petit ticket vert sur lequel des choses sont écrites en suédois (c’est une manie qu’ils ont dans ce pays, d’employer cette langue, alors que le français est tellement commode que, chez nous, le dernier des cons parvient à se faire comprendre en l’utilisant).

Je coule le chose dans ma fouille projetant de le faire traduire incessamment par la môme Eggkarte.

Un truc me perplexe le mental : le fusil. Qu’en a fait le meurtrier ? Tu le vois débouler dans la rue avec son flingue en pogne, toi ?

Je mate scrupuleusement les abords, mais sans succès, et je dévale dans le temple.

La chance fait comme l’abbé machin ; elle me sourit. Figure-toi qu’un type en blouse blanche est occupé à réfecter une paire de fresques en sifflant « Mammy blues ». Ça représente une scène biblique. L’arche de Noë. On dirait une affiche du cirque Jean Richard. Tu verrais embarquer la girafe, tu te poilerais.

J’interpioche le barbouilleur d’hippopotame.

— Please, sir !

C’est un gars brun, avec des yeux bien sombres et des boucles brunes sur le front.

Il me dit, en italien, qu’il est italien.

Un frangin !

La converse s’engage dans le dialecte du Dante. Oui, il est là depuis longtemps. Il vient de Florence pour redonner l’éclat du neuf à Noé et à son cheptel. Un spécialiste. La fresque c’est délicat. Faut y aller menu, coller de la gaze, mouiller le plâtre. Un vrai documentaire il me déballe, toute affaire cessante, content d’avoir dégauchi un interlocuteur aussi chaud latin que lui. Il se pèle, dans ce bled. Il aime le poisson frit, lui, pas le fumé. Le chianti rosso, pas l’akvavit.

Il me demande d’où je sors, ne m’ayant pas vu monter. P’t’-ête que je suis passé devant son échafaudage pendant qu’il lancebroquait ?

— Quelqu’un d’autre que moi est entré et sorti, n’est-ce pas ? parviens-je à l’interrompre.

— La dame ?

Mon tour ne fait qu’un sang.

— Une dame ?

— La vieille ?

— Quelle vieille ?

— Elle grimpe là-haut depuis deux jours, hier elle y est restée toute la journée. Elle avait une boîte à musique…

Le gag classique de l’étui à violon. Un gangster et un violoneux c’est fait pour s’entendre, tu ne trouves pas ? Qui te dit que Menuhin ne joue pas de la mitraillette, en réalité ?

— Elle est comment, cette dame ?

— Pas grande, les cheveux blancs, des lunettes à verres bleus.

— Attendez, ami, vous permettez…

Je pris l’un de ses fusains et traçai sur le carreau du temple un pif comme celui de Borg Borïgm, c’est-à-dire sans cloison médiane.

— N’avait-elle point le nez ainsi fait ? demandai-je non sans quelque anxiété.

Le peintre en ménagerie hocha la tête.

— Exactement, vous la connaissez ?

— Presque. Elle était habillée comment ?

— Un tailleur gris, un manteau de fourrure noire, ouvert.

Il joignit ses sourcils méditerranéens pour s’inquiéter :

— Qu’est-ce que vous lui voulez donc ?

— J’ai des renseignements à lui demander.

Sa physionomie était devenue hermétique, ce qui fait toujours triste chez les Italiens aux visages tellement expressifs que, pour eux, parler est du superflu.

— Vous ne seriez pas flic, par hasard ?

J’eus la présence d’esprit de lui virguler un clin d’œil polisson.

— Y a flic et flic, ami.

Là-dessus, je pris un grand congé de lui après lui avoir offert un Davidoff qu’il déposa avec onction sur le rebord d’une corniche en m’affirmant qu’il le fumerait ce soir, dans l’une des pizzarias de la ville.

Je quittai le temple assez satisfait de moi. En très peu de temps, ne venais-je point de découvrir que Borïgm était le meurtrier de Maeleström ? Et qu’il se transformait avec une grande aisance, soit en dame, soit en prêtre. Signe particulier : il se déguisait en vieille dame ou en vieux curé, ce qui me donnait à penser qu’il se réfugiait, depuis son évasion, sous les traits d’un vieillard. Probablement de sexe féminin.

Toutes les polices recherchaient un type blond, de trente et des poussières. Alors que, j’en aurais donné ma tête à sectionner, le fugitif se placardait sous l’aspect d’une très vieille autant qu’honorable dame.

Pensif, je regagnai le Thalerdünbrank Palace où l’animagitation était à son comble. Le super-inspecteur Sördmongardensinonchtambrök, un grand gueulard presque roux et tout à fait con, poussait des hurlements contre Bérurier qu’il accusait d’être un fauteur de troubles et de désorganiser la vie paisible de Stockholm. Fidèle à ses fonctions de traductrice bénévole, Eggkarte traduisait tant bien que mal les invectives.

Le Gravos les écoutait d’un air soucieux.

Lorsque le flot lui fut restitué en bon français, il hocha sa forte tête habitée et, d’un geste fulgurant, prit la main du policier. Son regard couleur de soir d’été s’anéantit derrière ses paupières de sécurité.

— Mec, fit-il, t’es marrida à une grande vachasse blonde qu’a des nichons de cinq kilos pièce. Vous avez un garçon et une fille. Vous habitez le sixième étage d’un grand immeuble rose en bordure des environs d’un parc. Vous possédez un clébard de race que j’ sais pas, mais qu’est gros avec des pattes de basset et des étiquettes traînantes, exaguete ou nonne-exaguete ?

Eggkarte traduisit.

Le super-inspecteur Chose-truc-comme-je-vous-l’ai-déjà-écrit-plus-haut-que-ça-suffit-une-fois-un-nom-pareil-tu-parles marqua une intense stupéfaction et convint que les dires du mage correspondaient parfaitement à la plus réelle des réalités.

Sur quoi, Alexandre-Benoît Bérurier, dit Béru, dit le Gros, dit le Mastar, dit Pépère, dit Sa Majesté, reprit la parabole en ces termes galants :

— En ce moment que tu fais tes magnes, mon pote, ta mégère est en train de se laisser cuponcter en levrette par un petit jeune homme à lunettes qu’a même pas quitté son pull à col roulé, ni même ses souliers. Y s’tiennent au bord de ton plumard que le couvre-lit représente un paon en train de faire la roue. Elle gueule si fort que ton cador aboye dans la salle de bains où qu’ils l’ont enfermé pour pas qu’y vienne leur carrer sa truffe dans l’oigne au moment psychique. Le petit gus à besicles donne des cours de piano à vot’ fille, dont laquelle a été espédiée en courses par sa mozeur.

« En te remuant la besace, t’arriveras pas avant que le copain ait chopé son foot vu qu’il est sur le point de larguer les amarres, mais p’t-être que t’auras l’honneur de lui voir reboutonner sa braguette, ce qu’est mieux que rien. »

Nouvelle traduction d’Eggkarte qui se retint de ne pas pouffer. Un violent éclat de rire secoua l’assemblée de bourdilles et autres assistants. Le super-inspecteur brandit un poing velu sous le nez de Béru en hurlant des menaces.

— Confonds pas, collègue, riposta calmement l’Honorable, j’ sus pas professeur de piano, moi !

Comme les rires enflaient, ruinant l’autorité du bonhomme, ce dernier prit le parti de foncer jusqu’à son domicile, lequel, grâce au dieu des cornards, était peu distant.

Alors je présentai le papier vert à Eggkarte qui m’apprit qu’il s’agissait d’un ticket de parking.

Ma mission est remplie jusqu’à ras bord, mais provoque la surprise de ma vie

Les villes de froidures, de plus en plus, leur tendance c’est de se terrer, l’hiver. Des marmottes ! L’hibernation gagne. Je vois Montréal, par exemple, dont le centre désormais est souterrain ; climatisé. Tu baguenaudes de terrier en terrier, à faire du lèche-vitrine, ton pardingue sur le bras, sans te soucier de la maison Fahrenheit. Chouette, non ? Ben, à Stockholm, ça vient aussi, mon pote. Je sais un coin, tu déboules avec ta tire dans un vaste parkinge sous terre, et tu peux déambuler, en polo si ça te chante, dans un complexe commercial.

Nous deux, Eggkarte et moi, on pénètre dans le garde-tires par le coin boutiques. Y a de la musique pope, mieux qu’à Athènes, des lumières déliquescentes, de la foule surchoix truffée de belles filles haut-bottées. Le Chat Botté ? Tiens, fume !

Au parkinge, tout est automatique. Tu glisses ta fiche dans un ordinateur. Un cadran t’annonce la somme à douiller. T’enfiles ta morniflette dans la tirelire et une rondelle te déboule qui te permettra l’ouverture du portillon quand tu déhoteras avec ta Volvo. Suppression de main-d’œuvre, comme un peu partout, sauf dans le tiers monde où la vie ressemble encore à quelque chose, de même que la cuisine de pauvre est la dernière qui reste valable car elle nécessite davantage de temps que de produits rares.

Ainsi, pour tout le parkinge, si tu veux savoir, y a qu’un seul et unique préposé. Et ce préposé, c’est une préposée, alors tu vois.

Son rôle ? Faire de la mornifle aux gens qui en manquent.

Installée dans un box vitré, très élégante dans son uniforme jaune vif d’hôtesse, la môme lit « Play-boy » en écoutant les vociférations de son transistor. Je carillonne à son guichet.

Qu’elle ouvre d’un geste automatique. Déjà sa main s’avance vers un casier où des pièces sont alignées dans des gorges calibrées.

— Non, non, je fais. Je voudrais seulement savoir ce qui se passe lorsqu’on a perdu son ticket de parking, jolie miss ?

Elle me regarde avant de me répondre.

Me trouve avenant et me le certifie d’un sourire qui me produit l’effet d’une plume de paon lentement promenée sur la partie inférieure de mes burnes par une hawaïenne de dix-sept ans parfumée à l’orchidée pourpre.

— C’est le jour, répond-elle.

Ce qui, comme de bien tu penses, me tracaorte le grommeleur.

— Ah, vraiment ? fais-je.

— Une vieille dame sort d’ici, il lui était arrivé la même mésaventure. C’est très simple, vous me conduisez à votre voiture et vous me montrez les papiers de l’auto. Je vous donne alors un disque de sortie dont le prix correspond à la journée complète.

Musique céleste, divine, suave. Goût suave de Synge. God save the singe. C’est beau, fascinant comme une crotte de nez qu’on roule et pétrit, et modèle infiniment.

Je l’aime. Je voudrais goûter sa langue. Lui donner la mienne. La sanctifier. La fructifier, l’empétarder dans son uniforme cossu. Lui mettre en vers le carré de l’hypoténuse. En vers et en contre tout. En tout bien tout tonneur. Je voudrais tonner, l’étonner, l’éternuer. La lécher, tiens ; en commençant par l’artichaut.

Je la remercie. L’assure de sa beauté, de mes sentiments gros comme ça avec du poil autour. Je lui chante la marche lorraine. La sacre gaulliste honoris caudal. Lui promets mon zémerveil pour très vite ; par-devant, par-derrière, partout où y a de la place pour lui. Je l’ennoblis. Jure que je la ferai entrer à l’Uhénère. Par la grande porte ! Elle prendra des bains de champagne, de lait d’ânesse, de foule ; tiens, que c’est si bon pour l’appeau, tous les présidents te le diront.

Et puis, tout de même, comme on est pas là pour se faire cuire des moules ni éplucher des salsifis, je me renseigne sur « la dame ».

Il a enfin eu son grain de sable, Borg Borïgm.

Le ticket de parking dans la soutane. Une babiole. Du banal. T’oserais même pas imprimer ça dans un baveux de faits divers. Et pourtant…

Le rouage du destin. Son signe. Son cygne.

Je te passe sur l’étonnement de miss Parking devant mes questions. Sur l’intervention d’Eggkarte. Sur ma carte de police. San-Antonio ! Prix Nobel ! Elle veut un autographe. J’y donne. Elle me dit qu’elle a lu toute mon œuvre traduite en scandinavet : « Les Trois Moustiquaires », « Notre-Dame de Parisis », « La Trame aux Camélias », « La Peau de Chalgrin », « Les Confusions d’un Enfant du Siècle », « Le Voyage au Bout de l’Ennui », tout, je te dis. Elle humecte d’en causer. Elle me félicite de séjourner en Suède.

Habituellement ces vaches de lauréats, ils décambutent comme des lavements, à peine que primés. Par ici la fraîche et le gentil diplôme ! Coudes aux corps sur l’aéroport pour les Scandinavion-airline. Y en a même qui viennent pas eux-mêmes, qu’envoient leur concierge chercher le prix, comme Michel Audiard, par exemple, ce malappris qui s’est fait excuser afin de ne pas avoir à serrer la main du roi Pilaf sous prétexte qu’il est inscrit au Parti Communiste (pas Audiard : le roi). Que ça m’en fait honte pour la France, des manières pareilles. Et tiens, encore : Sergent Chreiber, son Nobel de la paix qu’il a endossé à l’ordre du Canuet. Tu trouves que ce sont des procédés, toi ?

Enfin, brèfle, l’essentiel est que la parkingeuse (son frère a la maladie de parking’son) puisse m’affranchir dûment et pour pas trop cher à propos de « la vieille ».

L’auto, son numéro finit par 69, elle se rappelle très bien, et elle est immatriculée dans la province de Milsaböor, au nord-ouest du pays, non loin du lac Kéköneri. Le nom de la dame ? Elle l’ignore, car celui qui était porté sur la carte grise appartenait à un monsieur, quèquechose dans le style Stönéschaarden. Prénom Frédérik. Bon, je note le tout. V’là qu’est précieux… Dis donc, l’aminche, comment que je sus en train de l’introduire à la police suédiche, pardon ! J’avance à pas de géant, moi.

Des années qu’ils étaient sur cette piste évanouie, les archers à Pilaf III. Et pis v’là le Sana qui se la radine et dans les pas longtemps, le personnage est redressé. Une vieille damuche. Province de Milsabör. L’auto au nom de Frédérik Stöneschaarden. Merci, miss Parkinge ! Merci très beaucoup. Vous êtes un ange descendu aux enfers.

Figure-toi qu’elle chuchote en pouffant un truc à Eggkarte.

— Que dit cette douce enfant ?

— Qu’elle aimerait bien vous embrasser, répond ma copine (de zèbre).

Elle trouve cette requête poilante, la môme Téquïst. Ici, on a des mœurs très extrêmement libres. L’esprit large, le reste aussi. La bouillave fait partie de la vie. Tu brosses comme tu bouffes un sandwich : sans te gêner. Au vu et à la suce-me-le de tout le monde.

J’ouvre d’autorité la porte vitrée et me penche sur la gosse.

Cette pelle, Mistounette !

La pelle de Stockholm que parlait l’Huma, jadis. Elle a une menteuse de caméléon, la parking-girl. Dont l’extrémité me chatouille la luette. Ah ! luette, ah ! luette, je te plumerai ! Elle me la plume tant que pour un peu, j’irais au refile dans son corsage. Nez en moins, ça me produit l’effet court-circuiteur que tu devines. V’là que je la soulève de son siège. Retrousse sa jupe d’uniforme. Elle a eu raison de pas mettre de culotte, c’est un gain de temps appréciable par l’étang qui court.

Sa guitoune est exiguë.

Que m’importe. On se fait le petit train polisson, très gentiment ; elle, accoudée sur son comptoir et agenouillée sur sa chaise placée en biais. Moi derrière, jouant à hue cocotte. Un touriste japonais se pointe pour toquer à la mornifle. Nous voyant en si belle posture, il braque darddard son Nikon comme la lune. C’est leur façon de baiser, aux Japs. Clic, clac ! Ils butinent l’univers à coups de zoom. La prise de Berg op zoom ! S’en tartinent des kilomètres de pellicule. Selon toi, qu’est-ce qu’ils en foutent de toutes ces photos, ces petits jaunes gens ? Doivent en avoir des pleines caisses dans leur villa de cambrousse en papier chiotte, tu ne penses pas ?

Ça leur sert à quoi ? C’est comme quand ils s’entre-flashent. En groupe. Ils font comment pour se repérer, ensuite, puisqu’ils se ressemblent tous ? P’t-être qu’ils se numérotent, non ? Le 14 c’est Yamamoto Kéodépo, le 7 c’est ma belle-mère, et le 19, c’est pas Yamavési Kadélansé, mais le boxer du restaurant…

Le Japounoche nous consacre une bobine de 36 poses, comme il se doit. Après quoi, ma partenaire lui fait la monnaie sans cesser de faire l’amour.

Eggkarte en profite pour téléphoner à l’hôtel, à ma demande expresse. Ordre au mage Nostrabérus de remballer son matériel de devin et de préparer nos valises.

On va mettre le cap sur Milsaböor.

Un cap de bonne espérance !

Au fil des kilomètres, l’hiver se fait plus blanc, plus épais, plus froid.

On aperçoit dans la campagne des attelages de caribous tirant des traîneaux fantômes.

Le silence est impressionnant. Quand on s’arrête pour licebroquer, on est aussitôt rivé au sol neigeux par un rayon de glace ambrée. Tellement qu’il est recommandé de s’envelopper Coquette dans une moufle de fourrure pour pas qu’elle casse.

On roule depuis des heures sous un ciel gris, immuable. Il ne fait ni jour ni nuit. C’est un crépuscule interminable. Des corbeaux passent au ras des arbres.

S’éloignent.

— C’est beau, la Suède, soupiré-je en contemplant l’immensité quasi désertique.

Les maisons sont rares, mais superbes. Parfois, on longe un lac gelé, horriblement romantique.

— J’y reproche qu’une chose, grommelle le Mastar, depuis la banquette arrière, c’est de pas être située en Côte-d’Ivoire. Tu la verrais sous le soleil, ç’aurait une aut’ gueule.

Un panneau indicateur nous annonce soudain que la ville de Milsabör se trouve à trente kilomètres.

Milsabör est une petite ville pimpante, vernissée, colorée, décorée. Y a des arcs de lumière dans la rue principale. Les maisons sont peintes en rouge, ou en bleu ; leurs baies vitrées à double épaisseur laissent pénétrer vos regards dans des intérieurs douillets. Les enseignes des magasins sont autant de tableaux naïfs. Des rennes halent des traîneaux (car ici c’est pas le soleil qui risquerait de les hâler !) garnis de sonnailles. Un conte de Noël.

Nous descendons au Thalerdünbrank du pays. Il fait partie de la même chaîne que l’établissement dirigé par le père d’Eggkarte. Il est plus modeste que son homologue de Stockholm, mais plus gai, et possède un petit côté pension de famille. Il sent bon la cire, le feu de bois et le haddock.

Nous sommes accueillis par une grosse dame, haute de deux mètres, qui pourrait remplacer la statue de la Liberté au bras levé, un jour que cette dernière choperait une crampe.

Son sourire affable précède une mauvaise nouvelle. Elle « est complète ». Impossible de trouver une chambre dans Milsabör en ce moment, car s’y tient la foire aux allumettes.

Eggkarte se présente. La grosse géante éplore, pour le coup. Dans l’hostellerie, c’est comme dans la triperie de luxe : on se tient les couilledes.

— Ecoutez, fait-elle, il ne sera pas dit que je laisserai la fille d’un confrère et ses amis dehors ; si vous le voulez, nous mettrons des matelas dans ma chambre ?

Ça nous en chaut pas des plus ; mais qu’est-ce que tu fais contre mauvaise fortune, toi, l’ahuri ?

Hein ? Eh ben nous aussi, que veux-tu.

Nous acceptons donc et remercions.

— Il n’y a qu’un ennui, soupire Bérurier, c’est que votre mari est malade, hein ?

Ah oui, parce que j’oubliais de te dire que, pour la commodité de l’histoire, la dame cause mieux français que toi et presque aussi bien que moi.

Elle écarquille ses vasistas bleu azur.

— Comment le savez-vous ? glapit la géante.

Et puis son front se met à faire des plis, comme les champs beaucerons en automne.

— Seigneur Dieu ! mais je vous reconnais ! Vous êtes le fameux mage Nostrabérus, dont les journaux ont tant parlé ?

— Sifflet, sifflet, ma bonne dame, répond monseigneur Béruchol. A propos de vot’ julot, va falloir vous faire une raison : il est rincé côté calbute. Pour ce qui est du zigouigoui dans la volière, vaut mieux que vous achetassiez des bananes pas mûres. Il est diabétique au point qu’un tonneau de miel est moins sucré que lui. Vous pouvez le faire inscrire chez les rectifiés de la membrane ; même en lui plâtrant le zobinard, plus jamais y’ s’ tiendra droit. Ce sidi, sa maladie d’en ce moment n’est pas grave : une génuflexion de poitrine, ma poule. Vous y filez quèques cataplasses bien moutardés, et y pourra reprendre son turbin à la lingerie. Car c’est lui qui s’occupe de laver et de repasser le linge, pas vrai ? Ç’a toujours été un lavedu dans son genre ? Le gus qui vide les poubelles et racle la merdouille des draps, non ? Je le vois d’ici, avec sa barbiche et ses lorgnons. Y voulait faire professeur quand il vous a rencontrée ? Et puis vous lui avez démantelé le perchoir à perroquet de telle sorte qu’il est devenu vot’ val’ton, ce melon ! Y s’en tire en lisant des bouquins aux chiottes, seulement vous te lui faites la guerre, ma gredine. Faut pas ! Ce nanar, je vais vous dire, il a bon fond. C’t un timide. Son drame, ç’a été de penser et de triquer mou. On vit les poques des bandeurs, ma pauvre. C’est le gus qu’affirme de l’idée et de la couette qui s’impose de nos jours d’aujord’hui. Un mec te fait une objectance, tu cries « Ta gueule » et du déballes ton tringlard. Faut qu’ ce dernier soye bien vigoureux, menaçant, pour ainsi dire… Du chibre surchoix, avec ses belles veines bleues et son champignon anatomique. Alors, là, pour le coup, tu t’imposes dans l’irréfutable. Le rouscailleur cesse de rouscailler. La recette : un big paf ! Et puis « Ta gueule ». T’obéis à un beau membre, c’est l’atavisme.

La dame hôtelière l’écoute discourir, pâmée.

Il la fascine, Béru.

Il est arrivé dans ce nord pays tel un messager de l’au-delà, avec le Savoir.

Elle lui propose une main capable de dissimuler une omelette de douze œufs.

Le Dodu contemple l’immense dextre.

— Si c’est pour la Croix-Rouge, j’ai déjà donné à Noël, dit-il.

Mais la grande gueuse trépigne.

— Mon avenir ! Mon avenir ! Dites-moi mon avenir !

Alors, Alexandre-Benoît se penche sur cette paluche grande comme la Sibérie, y vagabonde, s’y égare, revient sur ses pas, l’air dubitatif.

— L’avenir, ma colombe ? Je vais vous dire : vous allez foncer dans votre cuisine pour nous mitonner un cuissot de renne grand veneur avec de la purée pomme-fruit. Ensuite vous descendrez à vot’ cave histoire d’y rafler quelques boutanches de pichetegorne. Du rouge ! Français, naturellement. Dans la soirée, vous administrerez un solide calmant à vot’ vieux pour qu’il s’endormisse presto. Afteur, vous mettrez des bas noirs et vous attendrez dans les pénombres la venue d’un beau mâle, solidement chibré et estrêment bien sous tous les rapports, y compris sexuels. Pour peu que vous eussiez pas pleuré le poivre dans le gigot, vous risquez de connaît’ la séance de vot’ vie, vu que les baleines c’est comme qui dirait mon violon d’Inde. Y fais l’amour au poids, moi. M’faut de la marchandise pour m’attiser la fougue. Au plus y en a, au plus ça reluit dans le landerneau. Maintenant, pour ce qu’est du futur plus futuriste, prière de vous reporter à vot’ quotidien habituel demain matin. Rompez !

Eggkarte pointe un doigt triomphant sur une page de l’annuaire téléphonique.

Je me penche, le cœur en fête, sachant déjà ce que je vais trouver sous le minuscule pétale de rose qu’est l’ongle carminé de ma belle souris.

« Stönéschaarden Frédérik ».

Suivent quelques mots qu’elle se fait un plaisir de me traduire :

« Importation. 18, rue Vidgög. Téléphone 465-11 ».

C’est ici que les San-Athéniens s’atteignirent.

Déjà ! Si vite ! Si simplement…

Note, quand je dis « simplement », qu’il a tout de même fallu que Bérurier se fasse devin pendant plusieurs jours et que Maeleström meure pour que je lève cette piste.

Chère miss Parking, dont la mémoire est aussi active que les fesses. Je lui lance à travers l’espace enneigé une escadrille de pensées reconnaissantes.

— Alors ? demande Eggkarte, très surexcitée.

Tu peux pas savoir l’effet que ça produit sur le système nerveux, une prompte réussite. Un vrai safari ! Tu es là, embusqué depuis des jours dans la brousse. T’espères plus rien. Et puis soudain, au détour de la piste, l’éléphant se présente, bien de face, s’immobilise, met sa trompe de côté pour pas gêner ton tir. Te cligne son petit œil, comme pour t’inviter à la défouraillade. T’as l’index qui paralyse sur la détente. Le raisin te bouillonne dans la raison. C’est trop beau, trop incroyable. Le gros lot ! Boum, à toi ! A toi tout seul : billet entier. Pour lors, t’as presque plus envie de le plomber, le mammouth. T’es payé de tes espoirs. Accomplir le dernier geste est superflu. Tu le fais tout de même, à cause des autres. Manière de ramener des preuves tangibles. Par souci de l’étape. Trophées ! Trophées ! Uniquement. Défense d’y voir. La grosse papatte pour en faire un porte-parapluies. T’auras qu’à me prendre le crâne quand je serai naze, pour t’en faire une boîte à dragées. L’art d’accommoder les restes. Pauvres z’éléphants ! Porte-parapluies ! Et leurs nobles ratiches ! Bateau chinois. Sampang. Coolies d’automate. Pauv’ z’éléphants, voyageurs lents et rudes que cause l’aut’ symboliste de mes deux. Pauv’ z’éléphants…

Elle répète :

— Alors ?

Eh ben alors, moi, j’sais plus. Enfin pas d’emblée. Il me faut du temps de réflexion. Gaffe aux fausses manœuvres, mon z’ ami. Achtung !

— On va repérer le coin, dis-je évasivement.

Béru se pointe de la cave, en compagnie de la géante. Cette dernière a des toiles d’araignée dans le dos. Le Gros me virgule une œillade lubrique et brandit quatre flacons estimables, puisque deux proviennent de Saint-Émilion et deux de Pommard.

— Voilà, voilà : le plan hors sec est en place, me dit-il.

— Il va en ce cas falloir penser au nôtre. Toi qui lis dans l’avenir, tu n’as pas idée de ce qui va se passer ?

Il ferme les yeux…

Hoche la tête, rigole.

— Quoi donc, mon père ?

— Tu sais ce que je vois ?

— Accouche !

— La mère Caty (elle s’appelle Caty) prisonnière d’un bloc de plastique, tu sais, comme ces machins qu’on se sert de presse-papier et dans lesquels y a des insectes ou un objet ?

— Faudrait un tout grand bloc !

— Tu parles !

Je lui dis qu’on a retrouvé le propriétaire de l’auto dont s’est servi Borg Borïgm.

— Alors on tient le bon bout, lapalisse-t-il. Faut aller emballer le client d’urgence.

— Pour en faire quoi, gros malin ?

— Ben…

Ma question le dépourve. Il renifle les poils de son nez en me regardant de son air le plus glandeux.

— Le vioque a dit qu’une fois qu’on l’aurait retrouvé, il faudrait le prévenir. Pas d’autres instructions. Donc, nous devons nous assurer de la présence de Borg ici et alerter le Dirlo.

— Donc, oui, convient le cher homme.

Tout est question de prétextes, dans l’existence.

Faut toujours en trouver de crédibles, n’importe s’ils sont vrais. La vérité, c’est ce que croient les autres et non ce qui est réellement. Une grande partie de notre civilisation est bâtie sur des mensonges admis.

Apercevant un carnet de billets de loterie, sur le comptoir de l’hôtel, je l’emprunte à la mère Caty (qui n’a rien à nous refuser) et nous v’là partis pour la rue Vidgög à travers les neigures.

On stoppe la bagnole à quelques encablures du 18. Bérurier reste à l’arrière pendant qu’Eggkarte et moi allons sonner au 16.

La rue Vidgög est une voie tranquille, cossue, aux maisons confortables.

Une grosse bonniche de cinquante ans vient nous ouvrir. Elle a le teint rouge vermillon, de grands yeux fixes de poupée. Nous lui proposons des billets pour la loterie. Du moins, c’est Eggkarte qui les lui offre. L’autre tourte pas cuite secoue la tête en silence, sans cesser de nous regarder. Elle attend qu’on gerbe. Comme on n’en a rien à branler, on lui dit bonsoir et on traverse la rue pour aller carillonner au 15. Là, on a affaire à une jolie jeune femme pleine de gosses blonds, elle en a même un en chantier. Contente de la vie et de sa progéniture, la pondeuse nous achète le numéro 18914, tirage après-demain, gros lot : une Volvo familiale justement.

Après quoi, on re-traverse pour carillonner au 16. J’ sais pas si c’est une idée que je me fais, mais cette maison est plus rupine encore que les autres. Un instant passe. On voit se soulever un coin de rideau à une fenêtre. Le rideau retombe et la lourde s’ouvre sur un type d’une quarantaine d’années, très soigné, dans les blond cendré, portant des lunettes à monture d’écaille authentique.

Je lui virgule un gracieux god afton, manière de lui laisser entendre que je jacte couramment le suédois, et Eggkarte se grouille de dire le reste.

Le gars nous mate d’un regard incisif, louche sur notre carnet à souches, puis décide qu’il se débarrassera plus rapidement de nous en nous achetant un billet. A la cantonade il appelle sa mère. Maman, dans le monde entier, du nord au sud et de gauche à droite, tu remarqueras que c’est la même consonance. Ça fait mmm… mmm avec du folklore autour. Se pointe alors une vieille dame, en qui je reconnais formellement Borg Borïgm, biscotte la particularité nasale et le zinzin à l’oreille. Mais il est stupéfiamment vieille dame. Je te fous mon billet (de loterie) que pas un quiconque, dans la rue ou ailleurs, ne serait à même de penser qu’il s’agit d’un julot travesti. L’assurance du personnage est telle qu’il se présente délibérément. Je « la » regarde prendre un sac à main de douairière sur une console, y puiser de l’argent qu’elle tend à son « grand garçon ».

Notre billet encaissé, on prend congé. Eggkarte avec force paroles et moi force courbettes pour remplacer les paroles.

Manière de ne pas donner l’éveil, on continue de prospecter la rue.

— Eh bien, qu’en pensez-vous ? me demande ma camarade.

— Il y a erreur, assuré-je hypocritement.

Tu sais pourquoi ? Parce que le Vieux souhaite l’exclusivité rigoureuse et qu’il faut absolument éviter le moindre risque que la rouscaille suédoise soit affranchie.

Au bout de la rue Vidgög, l’est un magasin de fourrures où l’on vend la peau de l’ours après l’avoir tué. Il est géré par un gros monsieur qui a l’accent de la rue des Rosiers (de Mme Hussein). Je prie Eggkarte de lui demander des affranchissements sur le dénommé Frédérik Stöneschaarden à toutes fins utiles. Le fourreur dit que ces gens-là sont arrivés dans le quartier voici quatre ans et qu’ils y mènent une vie discrète, ne recevant personne et fréquentant beaucoup le temple.

Satisfait de bas en haut, y compris au niveau équatorial, nous rejoignons, la bagnole d’abord, dans laquelle pionce Pilate, l’hôtel ensuite où un dîner très convenable et Mme Caty nous attendent.

Elle mange en notre compagnie. Le picrate coule à flots. Béru chante Les Matelassiers en tenant notre hôtesse par le cou. Profitant de l’euphorie, je m’esbigne sans mot dire et file dans le bureau agaçant pour appeler Paris. Quand tu penses que depuis un bled perdu comme Milsabör tu peux faire Paris au cadran, tu reprends confiance en l’homme, non ?

— Allô ! c’est vous, monsieur le directeur ?

A ma voix, il sent que j’ai du positif et devient tout frémoussant de la crapote, le Dabe.

— Mais, c’est notre Nobel ! il module.

— Je suis parvenu à nos fins, monsieur le directeur. Notre ami est à quelques centaines de mètres de moi. C’est une charmante vieille dame qui vit paisiblement dans une maison cossue en compagnie de son grand fils.

— A Stockholm ?

— Non, beaucoup plus au nord, à Milsabör. Nous sommes au Thalerdünbrank Hotel du pays, en plein bivouac.

Il jubile.

— Parfait, très bien, très très bien, San-Antonio. Si rapidement… En quelques jours, alors que nos petits camarades scandinaves… Bravo !

— J’attends la suite de vos instructions, monsieur le directeur, léché-je, d’une langue veloutée.

Il se racle.

— Essayez de louer une maison discrète dans un coin isolé, vous me comprenez ?

— Parfaitement. Vous souhaitez que j’y invite la mère et le fils ?

— Cela même, mon petit.

— Nous allons faire le nécessaire. Et ensuite ?

— Ensuite nous aviserons, car je serai là, j’arrive. Au revoir, mon cher, et encore bravo !

J’arrive !

La première fois de ma carrière que le Vioque m’annonce une nouvelle pareille ! J’arrive ! Dieu du ciel et des rois, faut-il que ce Borïgm ait de l’importance à ses yeux pour qu’il fasse le déplacement en personne.

Je vais pour m’éloigner d’une démarche de funambule somnambule, lorsqu’un fort bruit me tressaille. L’appareil téléphonique vient de chuter car, dans mon effarement, j’avais mis le combiné dans ma poche.

La glace est loin d’être rompue entre Béru et notre hôtesse malgré de belles prouesses

Il est maigrichu et barbichon, le mari de dame Caty. Toussoteur et coulant. Un petit jockey à la retraite, on dirait. Calé par des oreillers dans un lit gigantesque, il nous observe de ses petits yeux de chien battu malade sans rien manifester d’hostile.

Deux matelas sont au sol. L’un est à deux places. Je l’annexe en compagnie de ma gentille Eggkarte. L’autre, bien qu’il s’agisse d’un « single », est attribué à Bérurier.

Mais le Gros renaude.

— Dites, ma colombe, fait-il à notre hôtesse, avec un champ de manœuvre comme le vôtre, vous allez pas me faire coucher sur la dure. Vot’ petitout qu’est maigre comme un vélo de course va se pousser plus au bord, de manière qu’on puisse pieuter à trois.

Pas contrariante, Caty enjoint à l’époux égrotant, lequel obéit en reniflant. Ensuite elle passe dans la salle de bains pour se dessaper discrètement. Quand elle en revient, sans ses harnais, elle paraît peser un quintal de mieux. Béru, pour sa part, n’est plus vêtu que de son tricot Rasurel, lequel lui arrive au niveau du nombril. Il se gratte les meules à grandes onglées, l’œil pensif.

— Tu crois qu’il est jalmince, ce père La Dorure ? me demande-t-il en désignant le mari.

— Il est trop tôt pour en décider, réponds-je. Mais un très proche avenir, je le sens, nous renseignera à ce sujet.

Bérurier lâche un vent fracassant, s’excuse d’un rire joyeux et déclare :

— Allez, ouste : à l’abordage. Je te vais lui jouer monte-là-dessus à la Cathy. Hein, ma grande ? J’en ai déjà escaladé des plus grosses que toi, mais jamais de plus hautes. Dedieu, pour t’entreprendre, técolle, faut pas avoir le vertige.

Il s’avance sur elle, le ventre offert, les mains en pelles excavatrices.

— Visez-moi ce bonheur, elle a presque le prose à l’hauteur de mes épaules. Tu sais que si je la calcerais debout, me faudrait une chaise, comme à un général pour grimper sur son bourrin de parade ? Qu’est-ce vous pariez ! Chiche ! Amène-toi, Ninette. Mets-toi là ! Oui, c’est ça : les pognes bien en appui sur la barre du plumard. Dedieu, ces sacs à cellulite !

Il file une claque sur les noix de la dame.

— Tu t’annonces avec ce bestiau dans un comice agricole, t’es primé d’office. Bouge plus, Belphégor, que je te fasse l’exercice de gala des pompelards parisiens. Sauvetage sur la grande échelle. Elle est solide, cette chaise ? Oui, puisque tu t’assoyes dessus. Visez le travail, gentelmanes et milady. L’artiste dans son exercice d’ haute voltige. Dis, Caty, il est pas trop jaloux, ton birbe ? J’aime pas la manière qu’y me regarde fixement. Après tout, y n’ m’a rien fait, ce frometon, j’ lu veux pas de mal.

— Non, non, pas jaloux ! pâmoise la dame.

— Bravo, complimente Sa Majesté, rassurée, d’ailleurs y a pas de quoi ! Du moment qu’il est sur la touche, j’ vois aucune raison qu’il me porte de l’ombrage. Ouvre un peu tes pylônes, mémère, que je m’oriente. T’es dure à pratiquer sans boussole, ma vieille. Vache ce qu’elle foisonne de la broussaille, la taulière ! Non, mais mordez-moi cette cressonnière, les mecs ! Je vais avoir l’impression d’embroquer un chargement de fourrage. Faudrait quasiment te faucher avant d’y aller à l’extase. T’as le frifri en hibernation, ma gosse ! Bouge plus, que je te recoiffe avant de plonger. La raie au milieu, fillette, façon Paul Reynaud. Putain de Dieu, si je voudrais te minoucher le trésor, je ressemblerais à Karl Marx. Ah, attends, je sens du neuf et du raisonnable. Ouais, ouais, je brûle. Penche-toi un peu plus davantage. Voilà. Banco… Dedieu de dedieu ! c’te caverne d’Alibabasse ! Non mais, t’as été déberlinguée par un magnum de champagne, dans ta jeunesse ! La fuite en Egypte ! Le tunnel sous le mont Blanc ! Les chiens aboient, la caravane passe ! Penche-toi encore un chouille que je soye bien à l’aplomb de Vénus.

J’ai l’impression de rentrer en grandes pompes dans la cathédrale de Chartres ! J' sus pourtant pas une mauviette du kangourou, mais elle va me faire déjanter, c’te tour de Nestlé ! J’aurais dû mett’ ma peau de phoque ! Remue pas, gamine, ou c’est la faillite. Allons bon, la v’là qui tousse ! C’est son vieux qui y’ aura filé le virus. Tousse pas, la mère, tu m’espulses ! Danger, verglas ! Fais gaffe, cré bon gu de merde ! Tiens, à propos je préfère te passer par l’entrée des fourbisseurs. Pas que j’ soye un champion de la Mongolie estérieure, mais j’aime mieux t’ cogner dans la lune plutôt qu’ de faire du dérapage incontrôlé dans les Glandes Jaurasses. Dis, y cause, ton Mironton. Qu’est-ce y raconte ? Bon Dieu, y pourrait pas fermer sa grande gueule du temps que je t’embourbe ! La conversation, ça va à la rigueur chez le merlan, mais en pleine bouillave, ça te déglingue la frénésie. Qu’est-ce y veut, ton poitrinaire ? Quoi ? Y d’mande ce que je te fais ? Sans blaaaague ! Il a appris à limer chez les Petites Sœurs des pauvres ! Ho ! Julot ! Ta maman t’a donc jamais rien dit, alors ? Pivote un brin, Caty, qu’on lui dissipe le doute, à ce biquet. Hue… Demi-tour à droite ! Tout beau ! Tout beau… Doucement ! Voilà ! Il entrave, à présent, ton père La Mélasse ? Hé ! Dugland, do you riz-à-l’ail the royale performation ?

« C’est pas du turbin d’orfèvre, ça ? Vise : à la langoureuse. Le Beau Danub’ bleu. Tralalala lala tsoin tsoin ! Tu te crois en gondole. L’introduction du morceau de Faust dans l’ouverture de la fille de madame Angot. En place pour le quadrille. Parvenu à ce point de l’opération, tu forces un peu l’allure. Trot attelé. Youp, youp ! Mords le comment qu’elle t’emmène dans la forêt viennoise, ta jument, poitrinaire. C’est de la bête de race. Ça n’ demande qu’à partir. Moi, j’aurais un catafalque pareil à demeure, je me lasserais pas d’en faire le tour. Tu peux pas savoir les combinaisons possibles. Pire qu’avec un Lego, mec ! Tu l’emboîtes de partout. Tiens, ensuite j’y ferai les ropoploches. Et sous le bras, le coup du moulin à café, tu connais ? Et toi, Caty, tu le sais, le coup du moulin à café ? Non ! Mince, t’es toute à reprendre, ma grande. Va falloir pousser les feux, faire du forceps. T’iras chercher un moulin à café, tout à l’heure. Dedieu de Dieu, la v’là qui s’emballe du réchaud ! Vous partez d’une fougueuse ! Cours-moi pas après le scoubidou, Poulette, c’est comme un qui chercherait ses lunettes et qui les aurait sur le pif ! Doucement, nom de Dieu ! C’t’ un rabot, cette personne ! Avec elle on part en copeaux ! Tu vas te calmer, grande carne ! En v’là une voleuse ! Molo, je te dis. Et gueule pas si fort, j’sus pas sourdingue. Ou alors soye polie : brame en françouze. C’est du produit manufacturé mède in France que tu t’octroies. Je te brosse pas en suédois, moi ! On va pas aller foutriquer chez Berlitz, quand même ! Mais dis-y quéque chose, à ton brancard, le tubar ! Fais preuve d’autorité au moins ! Visez-moi ce lavement sur ses oreillers : M’sieur Récamier ! Il attend que ça se tasse ! Caty, bordel, ralentis, je chauffe ! Caty, quoi, merde ! Catyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy…

Il se tut.

Descendit de sa chaise après un instant d’hébétude. Nous l’applaudîmes.

Il l’avait mérité.

Ils disparurent dans la salle de bains, tels deux danseurs étoiles après leur numéro.

Sauf qu’en comparaison du leur, La mort du Cygne ou la Nuit de Valpurgis ne sont que des amusettes pour petites filles de la maternelle.

Ils revinrent saluer à plusieurs reprises, tant crépitèrent les ovations ; si nombreux furent les rappels. Puis s’enfermèrent dans le local revêtu de faïence jaune. Radieux, guéris pour un instant de leur frénésie sexuelle.

Des robinets sollicités coulèrent drus, à mon grand étonnement : Bérurier réservant ordinairement l’eau à la navigation de plaisance.

Un fort bruit de discussion retentit.

Sa véhémence avait quelque chose d’inquiétant. Il y eut des ploufs qui rappelèrent un numéro de dauphins dressés dans un centre d’attractions aquatiques.

L’organe du Mastar roulait dans la salle d’eau comme un bruit de tonnerre dans une vallée encaissée. On percevait le grand rire con de l’hôtesse. Il y eut des baisers miauleurs. Des gloussements de basse-cour en effervescence. A nouveau des ploufs ! De l’eau jaillit de la baignoire, ruissela jusque dans la chambre. Une vraie folie sauvage. Une surdinguerie post-coïtale. Et je me réjouis de constater que tous les animaux n’étaient pas tristes après l’amour. La joie des sens apaisés faisait comme un bruit crépitant d’âtre fraîchement allumé.

Et puis soudain, il y eut un silence d’une rare brutalité. Le fracas de leurs ébats cessa comme cesse la lumière lorsqu’on vient d’abaisser la manette du compteur bleu.

J’eus le loisir de compter mentalement une dizaine de secondes avant que ne s’élève une exclamation béruréenne. Pas agréable à entendre. Un cri de goret dont on vient de sectionner la carotide.

Et puis, encore deux secondes de rien-du-tout.

— Sana ! Vite !

Je me dresse d’un bond.

De deux autres je suis à la porte. Le verrou a été poussé. D’un coup d’épaule je le déguise en pendeloque.

Et alors, je vois quelque chose pour la première fois de ma prodigieuse existence (ne vous inquiétez pas pour les superlatifs, Larousse me fait des prix, merci).

Le quelque chose dont je cause, j’imaginais même pas qu’on pût l’imaginer, alors c’est vous dire !

Monumentale, comme sensation.

Effarant, comme spectacle.

Malaisé à raconter.

Figurez-vous que Bérurier est hors de la baignoire ; mais incomplètement, car il a encore une jambe dedans.

Cette jambe, public très aimé, il ne peut l’en sortir. Tu sais pourquoi ?

Parce que l’eau de la baignoire est gelée. Gelée au point de ne plus former qu’un bloc de glace.

Au sein du bloc : la géante, pétrifiée dans un éclat de rire. Hallucinante.

— Misère, bavoche Béru, misère de misère. C’est fou. Fou !

Jamais ne l’ai vu aussi pâle, le Gros. Blanc pour de vrai, avec des reflets bleutés sous la peau.

— Mais, mais…

Voilà tout ce que trouve à dire un garçon ayant mon bagage littéraire, et ma facilité d’élocution.

Je force un peu, stimule mes méninges à les désintégrer et parviens à ajouter :

— Quoi ?

T’as bien lu ? San-Antonio l’unique ne parvient à évoquer que trois syllabes dont une vieille concierge ne voudrait même pas pour lire le courrier de ses locataires : Mais-mais-quoi.

— Je peux pas m’arracher, sanglote le Mafflu, au bord, non seulement de la baignoire, mais qui plus est de la crise de nerfs.

Je continue de mater.

In-cré-dule !

— Aide-moi ! implore mon ami.

J’approche, je tire sur son cuisseau. Pas moyen.

Eggkarte, fort intriguée, paraît. Elle voit. Hurle.

Ça me fait réagir. J’ouvre le robinet d’eau chaude, mais je réalise que cette flotte bouillante va brûler la jambe du gros au-dessus du niveau de la glace sans faire fondre celle-ci assez rapidement.

Je noue une serviette autour de ma taille et me rue hors de la chambre.

Le concierge de nuit parle français.

— Des outils, des outils ! haleté-je.

— Quels outils ?

— C’est pour la patronne. Vite !

Sans sortir de son éberlument, il m’entraîne à la resserre, me désigne une caisse métallique. Du premier coup, je trouve mieux que ce que je cherchais. Je souhaitais un marteau et un burin : je déniche une lampe à souder.

Le chuintement de la lampe à souder emplit la salle de bains d’un grondement affolant.

— Fais gaffe à ma guitare ! supplie le Mammouth.

— Qu’est-il arrivé ? demandé-je.

— Je commence tout juste à piger, gars. Tout juste… La mère Caty a fait couler un bain. On chahutait. Quand la baignoire a été à moitié pleine, elle a voulu qu’on prisse le bain tous les deux. Moi, j’étais pas partant, tu connais mes principes ? Mais ce grand chaudron m’a bousculé dans la flotte. Tandis que je jouais les tritons, elle est venue me rejoindre. Le temps que je retrouvasse mon équilibre, je sortais déjà de l’onde. A cet instant, une main est passée par la lucarne que tu vois là, au-dessus de la baignoire et que la vioque avait ouvert biscotte la buée. Cette main a lâché j’ sais pas quoi dans la flotte. Immédiatement, l’eau s’est changée en glace et j’ai eu la jambe capturée.

Il baisse le ton.

— Et elle, San-A. ?

— Morte, dis-je. Etouffée instantanément.

La glace est maintenant suffisamment fondue dans la région de sa guibolle pour que le Grand forniqueur puisse libérer cette dernière.

Il s’effondre, son membre engourdi ne pouvant plus participer à son équilibre. Alors je trempe des serviettes dans de l’eau chaude et lui en enveloppe la guitare, espérant ainsi la lui ranimer.

Cette œuvre d’assistance étant accomplie, je vais couler un œil par le fenestron. L’appartement de la mère Caty est situé au rez-de-chaussée, et la fenêtre d’aération donne dans le hangar aux voitures.

Tu penses si l’assassin a eu le temps de mettre les bouts !

Accablé par ce vilain coup bas, je m’assieds sur le rebord de la baignoire. Pauvre mère Caty. Sa tête émerge au niveau du menton. Elle est d’un blanc verdâtre. Son bras droit sort du bloc, verticalement, instantanéisé par le gel alors qu’il partait pour une papouille.

Va falloir prévenir la police. On va avoir droit au grand bidule. Tu penses : le mage Nostrabérus et le prix Nobel de littérature compromis dans une affaire de meurtre au cours d’une fiesta galante ! Ma mission en a un coup dans l’aileron. Je flageole du bord d’attaque, camarade. Tu vas l’entendre, le Vieux ! D’autant que Borïgm nous a retapissés. Car, fatalement, c’est lui ou son « fils » qui a fait le coup du produit congeleur.

Bath invention, non ? Et qui, si on la développe, peut avoir certaines répercussions. Tu imagines, les océans brusquement déguisés en glaçons ?

Bérurier, revigoré, contemple le cadavre.

— La consolation, fait-il, c’est qu’elle est cannée en rigolant et après s’êt’ fait reluire comme une souveraine. T’as mordu ce tout superbe panard qu’elle s’est ramassé ? Du fade pareil, ça n’ faisait pas chiqué, hein ? Mais c’est pas le tout, va falloir annoncer la nouvelle à son crabe.

Cette corvée nous est épargnée.

Terrassé par des doses massives de somnifère, Pépère en concasse, ignorant tout du drame.

— Allons, voici quelques heures de répit, me dis-je familièrement, et en aparté.

Moi, vous me connaissez ?

Homme d’action quand le temps urge.

L’esprit de décision pointu comme une dague vénitienne.

Je m’approche de la môme Eggkarte, laquelle est prostrée dans un fauteuil.

— Fringue-toi, chérie, on va se tailler de là.

— Mais, la police…

— Je suis la police.

Vaincue, elle repasse ses hardes fourrées.

Dix minutes plus tard, on se casse par une sortie arrière, afin de laisser roupiller le concierge de nuit, lequel est en train de rêver, comme tous les Suédois, en cette rude saison, qu’il prend un bain de soleil sur la plage de l’hôtel N’gor, à Dakar, tandis que sa bourgeoise se fourbit les jambons à l’ambre solaire.

Eggkarte considère la maison endormie, puis tourne vers moi un ravissant minois, chiffonné par : l’émotion, la fatigue, le sommeil, et tout ce qui te fera plaisir.

— Vous prétendiez qu’il y avait maldonne, tout à l’heure ? demande-t-elle, en fille qui réalise qu’on l’a menée en barlu.

— Tout à l’heure, c’était tout à l’heure, ma chérie, je lui réponds comme ça, avec un maximum de tact et de concision.

— M’est avis que les zoziaux s’ sont envolés, pronostique le mage.

— Probablement, conviens-je, ce qui ne m’empêchera pas de perquisitionner dans leur gentilhommière.

Joignant le chose au truc, je quitte la chignole, suivi du camarade Nostrabérus qui continue de traîner une patte flanelleuse.

— Attendez-nous ici ! recommandé-je à Miss Téquïst.

On traverse la strasse.

Gravit le perron de la demeure.

Un silence impressionnant, surnaturel, pourrait-on préciser sans crainte de se tromper, règne sur Milsabör. Y a des fougères de givre sur les vitres. L’éclairage parcimonieux de la rue transforme celle-ci en carte de Noël. Pas les cartes connes d’à présent, mais celles de jadis, scintillantes, avec des clochers en relief…

Je sors mon ami Sésame de ma fouille pour gougnoter la serrure.

Les serrures ! Car imagine-toi qu’ils en ont fait poser une demi-douzaine, ces gueux. De bas en haut ! Quand ils ouvrent leur porte, ils doivent avoir l’impression de déboutonner une soutane.

Et des serrures coriaces, tu sais ! Vicelardes à l’extrême, avec des butées, des cliques, des demi-tours à droite, des engrenages cachés.

Me faut une vingtaine de minutes pour obtenir gain de cause. Béru s’enrhume et éternue. Il se cache le groin dans le col de sa canadienne pour amortir l’explosion, mais elle reste assez riche en décibels tout de même.

Entre deux reniflades qui lui permettent de récupérer chaque fois une bonne livre de déchets en partance, il ricane.

— N’empêche que j’avais vu juste, quand je visionnais la Caty dans un bloc de cristal, non ?

J’acquiesce, mes doigts dégantés s’engourdissent et mes gestes perdent de leur précision. Le sens tactile, il lui faut un certain nombre de degrés centigrades pour bien s’exercer. Sinon tu prends des salsifis en fer, tes pognes deviennent des gantelets d’armure. Va donc traquer des morpions ou forcer un produit « Yale » avec ça !

— Ça vient, non ? J’aurais pas meilleur compte d’enfoncer ? Au moins ça me réchaufferait, suggère l’enrhumé.

— Pour que tout le quartier se pointe ?

— Penses-tu : leurs crèches sont calorifugées, à ces pingouins, donc insonorisées du même coup.

Il caresse la porte avec convoitise.

— C’est pas une mauviette, admet-il, mais moi non plus. J’aimerais assez y lancer un défi.

— Quand je l’aurai ouverte, tu pourras l’emporter et t’exercer au fond d’une forêt. Ça y est !

La poignée de cuivre cède à ma pression. On retrouve le large vestibule. Y a des odeurs de chat (domestique), de cumin, de bois brûlé. Tout cela est très paisible. Quotidien. Ça ne fait pas le moins du monde repaire de meurtrier. Pour un peu, rigole pas, on retrouverait l’ambiance de notre pavillon de Saint-Cloud. Ça ne m’était pas apparu dans l’après-midi, mais en pleine noye…

— Par quoi t’est-ce qu’on commence ? demande le Gros.

— Par les chambres ; généralement, c’est là qu’on trouve les trucs les plus intéressants.

Le Mastodonte perd brutalement son visage avenant.

— Bouge pas, y’ m’ vient une sensation, dit-il.

— Quel genre ?

Les yeux fermés, il capte des présages dans l’obscurité endémique de son vaste crâne.

— C’est mou, c’est mou…

— Qu’est-ce qui est mou ?

— Ma sensation.

Il baisse le ton. Sa voix devient un filet (de bœuf) quasiment inaudible.

— Pourquoi parles-tu si bas, l’Obscène ? Il y a quelqu’un dans la demeure ?

Il hésite, secoue la tête.

— Non : personne. Justement, c’est ça qui me chiffonne : besoin de causer tout bas du moment que je suis certain qu’a personne ici ! C’est bizarre, non ?

— J’ai l’impression qu’à trop cultiver ta voyance, tu commences à pédaler dans la semoule, Papa. Ça finira à Charenton, ton numéro, plutôt qu’à l’Olympia. Allez, go !

Et nous gohons.

Au premier, l’escadrin débouche dans une sorte d’antichambre pomponneuse, garnie de tentures à cordelières, de lambrequins, de gravures anciennes. Une bergère et deux fauteuils crapauds, un piano droit… Trois portes ouvrent sur les chambres. Dans une minuscule cheminée de faïence, genre Delft, quelques braises achèvent de rougeoyer.

Est-ce que l’on peut considérer un mort comme une absence ? Oui, hein ?

Et deux morts ?

Aussi, t’es sûr ?

En ce cas, il a raison, Bérurier : il n’y a personne dans la maison.

Tout comme il a aussi raison de baisser le ton. C’est ce qu’on fait en présence d’un cadavre, n’est-ce pas ?

A fortiori de deux.

En l’occurrence, celui de Borg Borïgm et de « son fils ».

Priez pour eux !

Merci.

J’ai l’honneur de vous interpréter un riz-mec de « la neige sur les pas »

Bérurier s’assit sur la dernière marche.

Il eut quelques expectorations sans grosses conséquences pour la moquette tringlée de cuivre.

— Ma flûte me fait mal, dit-il, se la massant. J’espère que la grand’ graine va pas s’y fout’ ?

Oui, il dit ainsi, comme un qui n’aurait pas vu les deux morts couchés au sol dans cette attitude bizarre et toujours un peu ridicule des gens foudroyés.

Je ne pouvais détacher mes yeux des cadavres. On leur avait fait la bonne mesure. Compter les quetsches emplissant leurs carcasses aurait été un travail de Bénédictin. Or, tout ce dont j’avais envie, c’était d’une Bénédictine car le cœur m’en soulevait.

Deux mitraillettes au moins avaient craché. Chacune y était allée de son chargeur, ras bol. Du nettoyage. Le grand coup de balai impitoyable.

— J’ai idée que Borïgm devait avoir beaucoup d’ennemis, dis-je, plus pour moi que mon interlocuteur.

Sa Majesté clairvoyante eut un pet pour traduire son émotion.

Il l’accompagna longtemps, en modulant de l’anus, puis déclara :

— Tu trouves pas curieux, toi, que des assassins venant de seringuer une paire de pékins prissent la peine de refermer six serrures avant de mettre les adjas ?

Car ainsi est la sagesse béruréenne. Le Gros aperçoit immédiatement l’anomalie. Dans le jeu des sept erreurs, il voit les erreurs avant le dessin.

— Conclusion, poursuis-je sur sa lancée : ils ont pénétré ici grâce à un trousseau de clés qu’ils possédaient. Regarde : Borïgm et son ami Stöneschaarden ont été surpris alors qu’ils dormaient. Ils sont en tenue de nuit et il est clair qu’on les a arrosés au moment où ils sortaient de leurs chambres respectives.

— Exaguete.

— Tu n’as pas de visions afférentes à ce double meurtre ?

Nostrabérus se concentre, ce qui fait malgré tout un joli tas de viande et de connerie sur la moquette.

— Je crois que j’en vois un, dit-il.

— Un meurtrier ?

— Moui. Mais c’est tellement glandu que j’ose pas t’y dire.

— Dis-y tout de même…

— Eh ben…

Vaincu par l’incrédibilité de sa « vision », il secoue la tête.

— Je dois me gourer. Qu’est-ce que tu veux, gars, c’est quand même pas la retransmission de France-Irlande, ce que j’aspers-je.

— Y a pas de gêne entre nous. Deux amis et la folie, ça donne trois amis, Camarade.

Rassuré, le respect humain endormi par la douceur ineffable de ma voix de ténor, il se lance :

— C’est elle qu’a tué, déclare-t-il.

Et de désigner Borg Borïgm, les bras en croix sur le tapis, dans ses vêtements de nuit féminins.

Je contemple l’affreux spectacle.

— Comment se pourrait-il, Gros ? objecté-je, sans le bousculer, car je commence à comprendre que ses paraboles sont à interpréter ; qu’elles ressemblent parfois à des délirades mais que l’arbre cache la forêt.

— Je peux pas t’expliquer. C’est elle que je vois tirer de l’arquebuse. Par contre, dans mon esprit, elle est pas loquée d’une chemise de nuit mais d’un manteau de fourrure noir.

Il hausse les épaules.

— Comprenne qui peut ! conclut-il.

Eh ben je vais te dire, bougre de branque : moi, je veux. Je veux comprendre.

Donc je peux.

L’instinct commande. J’obéis. V’là que je m’accroupis auprès de Borg Borïgm en évitant de mettre les pinceaux dans l’immense flaque de sang qui l’entoure.

Je le palpe.

Complètement.

Parce que quelque chose se fait jour sous ma coupole pivotante. Une lueur point dans les ténèbres. Grâce à Nostrabérus. Je lis maintenant ses prédictions comme toi tu lis le puissant ouvrage ci-joint. Les traduis en clair mieux qu’il ne saurait le faire. Il sécrète seulement ; j’assume son fumier. En fertilise ma vaste intelligence.

— Ecoute, Gros, je vais t’expliquer…

— Quoi donc ?

— L’histoire de Mister Borïgm.

— Ben, on la connaît, non ?

— Non, Gros. Toi, pas encore, mais je te la vas raconter telle que le simple quidam non illuminé, non voyant, impénétré que je suis, la reconstitue.

— Allô, j’écoute ?

— Le passé de Borïgm reste un mystère. Homosexuel, sadique, superstitieux, médium, tout ce que tu veux, détenteur d’un secret vraisemblablement. Secret qui intéressait feu Maeleström et passionne le Vioque au point qu’il est déjà en route pour nous rejoindre… Tout cela, nous le saurons peut-être un jour…

— Ça me paraît un peu scié, soupire the mammouth man en montrant les cadavres.

— Non, Gros, pas scié. La vieille dame que tu vois là n’est pas Borïgm, mais une vraie dame…

— Hein ?

— Tu peux l’aller contrôler à ton tour, mon fieux. Une authentique vieille dame. La tache de vin qu’elle a dans la région de l’oreille est artificielle, si par contre, sa particularité nasale est réelle. Je gage qu’il s’agit d’une parente de Borïgm. Une tante ou quelque chose dans ce goût-là. A qui il ressemblait. Chez qui il s’est réfugié. En quoi il s’est déguisé. Tu piges ? Diabolique. Voilà pourquoi on n’a jamais pu lui mettre la main dessus. Il n’a pas essayé de modifier son aspect : il s’est blotti dans l’ombre de quelqu’un qui lui ressemblait. Il lui a suffi de se laisser pousser les cheveux et de se les blanchir. De mettre des vêtements féminins, lui qui déjà était de la jaquette. Il pouvait se hasarder dehors, la nuit surtout, je suppose, lorsque sa parente restait at home. Bath, non ?

« Des années ont passé. Tout était O.K. Il s’estimait hors d’affaire lorsqu’il s’est produit un événement qui, pour tout autre que pour cet étrange meurtrier épris d’occultisme, serait passé inaperçu. Le mage Nostrabérus est arrivé en Suède. Succès foudroyant, prodigieux. Ses révélations époustouflantes, la clarté de sa voyance, se sont mises à défrayer la chronique. Nostrabérus l’unique, le grand, l’infaillible ! Borg Borïgm a pris peur. Il savait que Maeleström te consulterait. Il s’est dit que tu allais percer à jour sa retraite. En quelques jours il a eu la rate au court-bouillon. Sa vie est devenue un cauchemar. Bref, il a eu l’impression d’être nu au milieu de la Suède. Le chasseur fascine le gibier, comme le bourreau fascine le condamné. N’en pouvant plus, Borïgm a décidé de prendre les devants. D’où l’attentat du bordel. C’est un vrai tueur, un homme pour qui la vie humaine n’a pas de signification. Il doit puiser dans l’au-delà toutes les pires justifications de ses actes. Je crois que je commence à bien le « sentir ».

Béru déglutit au ralenti. Ses yeux pèsent lourdement sur ses paupières inférieures, à croire qu’ils vont dégouliner dans l’escalier.

— Pas con, encourage-t-il. C’est bâti, mec. C’est bâti !

— Donc, poursuis-je, il s’embusque chez la mère Tâte-miches, repère et tue son ennemi, revient dare-dare à Milsabör et t’y aperçoit. Tu étais dans la voiture, au coin de la rue. Il a un choc terrible. Le mage ici ! A deux pas de son terrier ! Pas un instant il ne doute que ce sont tes dons surnaturels qui t’ont conduit dans ce bled. Il s’embusque. Nous suit jusqu’à l’hôtel… Il découvre qu’on bivouaque dans la piaule des tauliers. Il va se placarder dans le garage, ayant découvert que la fenêtre de la salle de bains y donne. Il te surveille. Te voit faire le con avec la géante. Balance son produit solidifiant dans la baignoire, s’esbigne. Il en a sa claque du supervoyant. Tu es devenu l’œil de Caïn pour lui. Quant au produit, mon petit doigt me chuchote qu’il se rattache au secret motivant l’intérêt du Dirlo pour Borg Borïgm. Son deuxième forfait de la journée accompli, Borïgm se dit qu’il doit effacer ces deux personnages (je désigne les morts) puisqu’ils sont brûlés. Alors, n’ayant ni le sens de la reconnaissance ni le culte de la famille, il les brûle pour de bon. Et il repart en refermant la porte avec « ses » clés. Que penses-tu de cette thèse que je te livre en hommage, ô mage ?

J’ai souvent estomaqué le Gros, mais rarement autant. Chose curieuse, ce type qui souffle tout le monde, à commencer par moi, avec ses dons de voyance brusquement révélés, ce type est impressionné par des déductions découlant de ses illuminations.

— C’est chiement bâti ! bavoche Nostrabérus. Hou yayaïe, ce que c’est bâti ! Et pis torché, mon vieux ! Dans le dur ! Y a rien à reprendre. Des fondations à la toiture ça tient debout, bon gu ! Tu croirais la tour Eiffel. Y a de l’assise et ça finit pointu, charogne ! J’y aurais inventé, j’eusse pas fait mieux ! Crédié de merde ! Chiement impec, c’te prothèse, mon gars ! Et je vais te dire le fond de ma pensée : c’est bâti ! Voilà, j’ cherchais le mot : bâti…

Il se dresse dans l’escadrin, les bras en avant pour un accueil.

Machinalement, je mate derrière moi.

Personne.

— Il n’était pas seul, pas seul ! clame le médium. Je distingue pas le quelqu’un qui l’accompagnait, mais il a perdu quéque chose en repartant. C’est dehors et ça brille. J’y vois pratiquement d’ici, Sana. Au moment qu’il a sauté les marches du perron. C’est jailli de sa fouille. Il a pas entendu biscotte la neige. Viens, on va voir ce dont quoi c’est.

Il s’agit d’une clé.

Une simple clé plate. Elle est tombée dans l’empreinte d’un pas et c’est vrai qu’elle brille à la lumière du lampadaire proche.

Je la cueille. L’examine. Une clé de serrure à cylindre. Classique, banale. Un mot, un chiffre sont gravés dessus. Le mot en suédois, le chiffre en arabe.

A voir.

J’empoche.

Il neigeotte depuis notre arrivée. Ça parcimone du flocon, prélude à une chute plus abondante que laisse présager le ciel bas, lourd et noir.

Nous rallions notre voiture. Encore heureux que la môme Eggkarte ne l’ait pas quittée. Deux nouveaux cadavres à ajouter à sa collection, elle n’aurait pu y résister.

On a beau être une jeune fille moderne, rapide du fignedé et dévergondée de la tour de contrôle, ça vous malaxe le sensoriel, des émotions de ce genre.

— On ne vous a pas trop fait attendre, joli cœur ? gazouillé-je en ouvrant la porte.

Les derniers mots de ma phrase me pendent sur la poitrine comme un scapulaire.

Eggkarte n’est plus dans la guinde.

Je visionne le pourtour des alentours environnants, sans découvrir âme qui vive. La rue est vide, livide, abandonnée. D’instinct — on contracte vite une habitude — j’interroge le mage (Uscule) du regard, comme pour lui demander des comptes ; ou, pour le moins, des comptes rendus.

Tu sais que plus on te donne, plus tu veux. Le Généreux est une vache sur laquelle tout le monde se rue de pis en pis. Ne te laisse pas trop demander l’heure, on finirait par te demander ta montre.

Il hausse les épaules, Béru. Embêté de son ignorance. Son écran est vide comme celui de votre téléviseur un soir de grève.

— Non, j’ sais pas, me bredoche-t-il.

— Elle aura pris peur, soliloqué-je. Le meurtre de la mère Caty, ça a dû lui donner à réfléchir. Et en nous voyant pénétrer chez Stöneschaarden par effraction, elle s’est dit qu’elle naviguait sur un navire qui prend l’eau. Une fille de bourgeois, malgré tout, ça conserve des notions bourgeoises.

A la fin de mon envoi, il touche.

— T’as rien pigé à cette greluse, Mec. Y a pas plus intrépide. Au contraire, ça la f’sait mouilloter, notre aventure.

Il contourne l’auto, la tête penchée comme celle d’un footballeur en train de dribbler.

— Tiens, viens voir…

Je.

— Elle a été embarquée, ta gosseline. On voye nettement des traces de paturons dans la neige fraîche. Regarde, elles arrivent depuis là-bas en arrière. Deux mecs dans le sens aller. Deux mecs et des pas de femme dans le sens retourne. On n’ peut pas être plus net. Probable qu’à notre arrivée, les deux assassins s’apprêtaient à décarrer. Y z’ont attendu qu’on n’entre. Là dessus, la neige s’est mise à tomber, preuve que le ciel est avec nous, camarade. Sur ce tapis blanc que je causais dans mes réactions d’écolier, les traces, c’est comme un cafard dans du lait, un vrai régal. Y a qu’à les suiv’.

Dont acte.

Elles nous conduisent cent trente quatre mètres plus loin, jusqu’à celles d’une chignole dans laquelle elles se sont englouties. On voit nettement qu’un des deux gars s’est mis au volant, tandis que l’autre grimpait derrière avec la jeune fille.

— Grouillons-nous de filer avant que la neige ne les brouille, préconisé-je.

On court à notre pompe et on se met à suivre les rails laissés par les pneus des meurtriers-kidnappeurs. Un vrai velours qu’il n’y ait pas de noctambules à Milsabör. Au bout de la rue Vidgög, elles tournent à droite, sur une voie qui perd déjà sa qualité de rue pour se déguiser en route. Les maisons, l’éclairage s’estompent. Remplacés par des arbres du nord de plus en plus denses. Hors ville, il semble que la neige tombe plus drue. Le double sillon s’estompe. Nous devons fréquemment descendre de chignole pour vérifier que nous sommes bien sur la bonne piste.

— C’t inexplicable, qu’y z’aient embarqué not’ souris, ronche Bérurier. Ça leur avance à quoi t’est-ce ?

— Ils veulent savoir où nous en sommes, qui nous sommes et quelles sont nos intentions, réponds-je avec une grande, une vraie, une absolue pertinence. Il faut absolument qu’on récupère Eggkarte, sinon je ne donne pas cher de sa jolie peau avec un tueur à sang-froid comme Borg Borïgm. Ce type est plus impitoyable qu’un boa affamé enfermé en compagnie d’un écureuil.

— C’est bâti, répond Nostrabérus. Chiement bâti, même…

Son nouveau leitmotiv : bâti ! Il s’en gargarise complaisamment.

— Qu’est-ce qui est bâti, Gros ?

— Ta phrase, il dit. J’m’demande comment t’est-ce tu fais pour en bricoler des pareillement semblables. T’as pourtant pas une instruction espéciale. Moi qu’ai loupé mon certif d’un poil de cul, je peux pas fignoler du langage comme toi. Note que mon causer y gagne. Moins tu dérapes dans la déconne poétale, mieux t’es compréhensif. Ainsi, par exemple, je prends ta phrase : « impitoyab’ comme un boa affamé enfermé en compagnie d’un écureuil ». En ce dont il me concerne, pour donner une idée du tueur, j’eusse eu dit « fumier comme pas deux » ou bien « crème de salope », j’ sais pas… Mais j’ serais pas été chercher un boa et un écureuil. Faut avoir de l’eurticaire aux méninges pour se permettre, comprends-tu ? J’ sais que ta phrase plaît, qu’elle fait mec cultivé et tout, mais suppose qu’a soye esgourdée par un pèlerin caoutchouteux du bulbe, tu voudrais qu’il y entrave quoi ? Y’ s’ perdrait dans la comparaison. Y’ s’ dirait que Borïgm est un homme-serpent agile comme un écureuil, ou quoi ou caisse. Le sens y échapperait comme les hémorroïdes d’un gars trop purgé ou comme des noisettes dans la poche d’un branleur. Tu perds l’idée directeuse à vouloir la renforcer par des sémaphores. Le langage, faut lui laisser sa structuration initiale, sinon il devient décadent et s’égaye comme un fleuve à l’estuaire sablonneux.

Il respire profond.

Rigole :

— Ça, je l’ai appris par cœur dans le Figaro Littéraire, aux chiottes de la gare de Saint-Locdu-le-Vieux, un jour que j’étais constipé. Dans les gares, tu te torchonnes l’œil de bronze avec un peu ce que tu trouves. T’as pas toujours Le Hérisson ou France-Dimanche à te fout’ sur l’ognon.

Je stoppe.

Il pige illico pourquoi.

— Finito, hein ? Fin de section. Le tapis blanc comme l’émasculée conception ! On l’a in the prosible véry profondely, my lord. Plus qu’à se payer un demi-tour, non ?

— Non, réponds-je, les dents serrées. Je n’abandonnerai pas cette gentille môme au tueur.

Les arbres pétrifiés dans le givre ont belle allure. Un fantôme de forêt. La route reste déserte. Depuis qu’on a quitté Milsabör, nous n’avons pas aperçu le moindre véhicule.

— Et comment tu vas la retrouver, doré de l’avant, puisqu’y a plus de traces ?

— Je vais du moins continuer de la chercher.

— En suivant la route plein nord, jusqu’à tant qu’on déboule en Espagne ou en Turquie, Mec ? ricane l’Infâme.

J’accélère.

Pied au plancher ! La guinde, malgré ses pneus cloutés, flotte sur la neige.

— Si tu continues, on va se fraiser la gueule, hurle le Prodigieux. A quoi ça rime de bomber de la sorte ?

— A se rapprocher d’eux, fais-je. Il n’y a pas d’embranchements, ils ne peuvent pour l’instant qu’être en avant. Tu ne « sens » rien, grand sorcier au visage violet ?

— Une odeur de brûlé, répond Béru, à l’instar de la dame frigide que son mari calçait par le truchement d’un préservatif. Tu pousses trop le moulin, Sana. Si tu voudras voyager loin, faut déménager ta monture, comme dit le prophète.

J’active de rebelle et de plus chef, sans tenir compte de ses exhortations. Les kilomètres s’enregistrent au compteur à une vitesse d’appareil à sous.

Du blanc… La neige. Flocons, flocons, comme la lune. Flot con. Immaculation. Danse immobile de la forêt nordique. Tu crois qu’il y a des loups dans le secteur ?

Oui, deux au moins, hein ? Deux méchants loups qui emportent mon gentil chaperon rouge.

Je les aurai. Promis. Mais à temps ? Ça, c’est une autre paire de choses. Les contes de fées dans lesquels tu récupères les gentils gorets dans le bide du loup n’existent pas dans la réalité. Dans la vie, le mécanicien accidenté est père de six enfants et Jacky Kennedy épouse Onassis.

Je me livre à une étude rapide de notre situation. Elle ne vaut pas un pellos. D’ici quelques plombes, les bourdilles vont nous coller au train biscotte le meurtre de la taulière. En outre, ils découvriront notre visite rue Vidgög. Va falloir se dégager les nougats de ce seau de mélasse. Pas commode. Et le Vieux qui est en route ! Je joue la montre en ce moment. Si je me laisse happer par les sapeurs de Pilaf III Adolphe, ma mission tourne au jus de paf. It is the méchant end.

La lumière des phares dévore le paysage immuable. Parfois, un animal non identifié s’enfuit à notre approche.

Béru continue de protester à chacun des coups de fesse de l’auto.

Une demi-heure se passe.

Et puis voici qu’une route secondaire débouche dans la nôtre, venant de la gauche.

Je freine au mieux. La tire se file en traviole. Légère manœuvre pour rectifier la position. Je me dirige vers l’embranchement, marchant le long du fossé. Tu le connais, mon instinct, dis, Pernicieux ? Tu te rappelles bien tout, hein ? Bon, alors j’y reviens pas. Sache seulement mais sache-le parfaitement, que le chemin en question est tellement secondaire qu’il n’a pas été déblayé depuis des jours, si bien que la neige s’y est accumuloncée malgré la voûte d’arbres qui le dôme. Y en a au moins quarante centimètres. Mais attends, bouge pas, je reviens… Figure (de fifre)-toi qu’une voiture vient de l’emprunter. Une chignole dont le conducteur a mis les chaînes, car dans cette épaisseur, les clous, tu parles !

Et même avec des chaînes, ça n’a pas été de la tarte. Plutôt du puddinge ! A preuve, c’est que tous les cinquante mètres, l’automobiliste en question a dû descendre pour déblayer à la pelle la congère qui se formait devant la pompe.

— Tu crois que saucisson t’eux ? m’écrie Nostrabérus, depuis notre propre véhicule, car il ne se casse pas depuis qu’on l’a sacré mage professionnel du siècle.

— J’ai toute raison de l’espérer. C’est récent. Qui donc s’engagerait en pleine nuit dans un chemin forestier quasi impraticable ?

Je reprends ma place au volant. Heureux qu’il ait tracé la piste, le frère. Néanmoins au bout de trois mètres dix, mon bahut renâcle.

— Faudrait des chaînes, déplore le Mahousse.

Je vais inventorier le coffiot. Bonheur ! Il y en a.

Une quarantaine de minutes plus tard et quatre kilomètres plus loin, nous débouchons sur la rive d’un immense lac.

Une maison lacustre se dresse à l’extrémité d’un lit d’ajoncs gelés.

De la lumière y brille.

J’aperçois une bagnole rangée sous les arbres.

Presto, je coupe mes calbombes.

Puis le contact.

Un grand silence polaire s’abat sur nous.

Je cherche quelque chose de grand à dire pour glorifier ce moment exceptionnel.

— C’est quand même formidable, la vie, non ? murmuré-je d’un ton pénétré.

Nostrabérus a un qualificatif d’une justesse inouïe :

— Irremplaçable, déclare ce grand esprit.

Je ne sais plus si on poursuit la chance, ou si c’est elle qui nous poursuit

Bon, qu’est-ce tu veux que je te raconte ?

La suite ?

D’ac : on y va.

Et je vais te la chanter en canon, comme dans la famille Krupp (qui a si bien su faire son trou).

Mais avoue que la rapidité avec laquelle j’ai recollé au peloton est démentielle, non ? La main du Barbu, mon pote, cherche pas. Vois-tu, à la base, on patauge dans un malentendu, nous, les hommes. On espère un Dieu dans l’autre monde, alors que Dieu n’est que de celui-ci. Dieu est parmi nous parce qu’il n’y a pas d’ailleurs. Tous les pensionnés de la prière se foutent l’oraison dans l’œil : ils thésaurisent à blanc, à vide, en vain, en avide, en divin. Moi, ça m’est apparu l’autre soir, comme une vérité. Au moment de me zoner. Boum, je me dis : « Dieu est ici, recta ! L’éternité, c’est en ce moment. After ? Nib d’auréole. Zob et zob. Les gentils vers dans le pardingue à manettes, ultimes animaux domestiques. Dieu ? Illico ! Avec nous ! Vive Dieu ! Bravo ! Voilà Magloire ! Dieu et mon doigt ! Pas aux calendes : maintenant. En exercice 24 plombes sur 24. En ce moment que je te cause, il ligote par-dessus mon épaule. Opine. Se renchérit. Pense : « Tiens, en v’là un qu’a enfin pigé. » Il est content. L’épargne prière ? Du fonds russe ! Les tickets d’imploration sont à honorer sur-le-champ. Faut les présenter au contrôle. Pas attendre que tu deviennes en os, que tu vires poudre d’escampette. Hé, mon Dieu ! N’est-ce pas ?

La cabane lacustre, je vais t’expliquer, elle sert à la chasse aux canards sauvages d’Ibsen. P’t’-être aussi à la pêche. Elle est pourvue de toutes petites fenêtres et l’on y accède par un ponton branlant, en planches disjointes.

Tu peux pas imaginer combien ce paysage est bioutifoule dans la nuit en forme de crépuscule. Le lac gelé, bordé d’ajoncs givrés. La neige qui floconne suavement sur cette immensité. Et puis cette mignonne cabane scandinave d’où coule une lumière orangée… Ça te suffit, ou tu veux que j’en rajoute ? Je peux te refiler encore les traînées lumineuses sur la glace du lac Kéköneri, et des vols d’oies blanches sur le ciel noir ? Même que les flocons de neige on dirait des plumes ! Tu mouilles, hein ?

Le Mastar murmure à travers la fumaga qui monte de lui comme d’un excrément frais :

— On les contacte à la brutale ?

— Je vois guère le moyen d’usiner autrement, Mec. Si on toque à la lourde en leur disant en français qu’on est le laitier ou le facteur des recommandés, ils risquent de ne pas nous croire. T’as ton feu ?

— Yes, sœur.

— Aboule !

Herr Béru me présente l’objet. J’ôte le cran de sûreté, puis je tire le mien de ma vague. Le plus duraille reste à faire : poser mes targettes afin de pouvoir approcher sans bruit de la cabane. L’opération est simple. Je vais me tenir à côté de la porte tandis que Béru prendra son élan pour l’enfoncer. Dès que l’huis aura mis les pouces, faudra que je me rue à l’abordage, profitant de l’élément de surprise.

J’ôte mes boots fourrés. Aussitôt, le froid hideux me saisit les pinceaux dans ses mâchoires acérées (c’est torché, hein ?) Je domine l’aigre douleur et me coule jusqu’au refuge. J’entends des bruits de voix assez véhéments. On dirait que ça rouscaille ferme là-dedans.

J’ai un geste vers le Gros. Lui aussi s’est débotté. Il marche en faisant grincer les lattes. J’espère qu’on ne l’entend pas depuis l’intérieur. Parvenu à cinq mètres de la lourde, Sa Majesté se fout en boule (dozer), de trois quarts, la jambe droite fléchie, l’épaule en saillie. Il prend une grande goulée d’oxygène et d’azote mélangés, remettant à un peu plus tard d’en faire le tri et il s’élance avec un curieux saut de kangourou venant de se filer un oursin dans la cavité incubatrice.

Les signes du bélier et du taureau réunis.

La porte part en sucette aussi docilement qu’une feuille morte devant la bouche d’une soufflerie. Paré pour plus de résistance, le Gros continue sur sa lancée et va trajecter ailleurs.

Je suis déjà dans la carrée, mes deux feux pointés. Je hurle à m’en déchiqueter les ficelles :

— Hands up ! ce qui, dans tous les westerns non doublés, signifie haut les mains.

Ils sont trois.

Eggkarte, Borg, et… une fille inconnue.

Eggkarte est ligotée, nue sur une chaise. La tête en bas.

Borg Borïgm est toujours loqué en dame patronnesse. Ce type, tu le verrais, tu glaglaterais du casse-noisettes. Car il est terrible avec ses longs cheveux blancs, son regard froid, ses mâchoires serrées. Quant au troisième personnage, la gonzesse inconnue, tu peux me croire sans attendre de recevoir le bon de garantie si je te dis qu’elle est sensas. Tiens, en vitesse, je te passe le prospectus. Taille de guêpe, longues jambes, cheveux blonds tombants, visage triangulaire, peau veloutée, yeux noisette, seins peu volumineux mais fermes, bouche admirablement dessinée et sensuelle. Quoi encore ? Ben non, c’est tout pour l’instant. D’autant que j’ai à t’en bonnir encore à propos du topo. Par quoi commencer ? Attends, oui, tiens : le Gros. Sache, ô mon frère amoindri, qu’il a quitté la cabane. Par où ? Par le mur du fond. La cabane est en bois vermoulu. Il l’a traversée en trombe, l’épaule toujours dardée.

Aucun obstacle n’ayant enrayé son rush, le dear Béru a percuté la paroi faisant face à la porte et il est reparti dans la nuit glaciale. Un trou béant témoigne de son passage ; des cris extérieurs, de sa douleur.

Voici pour Césarin.

Je te reviens à ma gente Eggkarte.

Alors là, je crois que nous nous sommes pointés à temps.

Je t’ai dit qu’elle est ligotée à une grosse chaise de bois mal équarri ? Oui ? Bon. Ses épaules reposent sur la partie destinée à recevoir généralement le darmiche. Sa tête pend dans le vide. Ses jambes sont repliées sur le dossier du siège et attachées aux montants, ce qui les lui tient grandes ouvertes. Le reste est pas commode à dire. Mais enfin, je suis là pour ça, hein ? Du jour où un Prix Nobel de lis tes ratures renonce à témoigner, il peut confier sa machine à écrire à César pour s’en faire un presse-papier. Alors, je t’informe que les tortionnaires de ma toute belle, profitant de ce qu’elle était en posture de bouteille, lui ont introduit un entonnoir à l’endroit précis où je lui fais un doigt de cour. Tu juges ? Non loin est un réchaud de camping sur lequel une casserole d’eau commence à fumer. Leurs horribles desseins se dessinent. Ils s’apprêtaient à l’ébouillanter de l’intérieur pour la contraindre à parler. J’avais encore jamais vu ça, moi ! Toi non plus ?

Ça ne me surprend pas.

Le descriptif ci-dessus, faut du temps pour le dresser, mais moi, œil de faux con, tu penses qu’en un éclair (au chocolat) je me le suis programmé dans le collimateur. J’ai bondi, revolvers aux poings.

Hands up, je te dis !

Borïgm et sa collaboratrice lèvent les bras. Je les contourne. Primo, neutraliser le célèbre fugitif. Coup de crosse à la base du cigare, là que les idées se forment et que le désir naît. Pas besoin de frapper fort, une beigne sèche, et le gus s’écroule.

Mince, qu’est-ce qu’il fout, Béru ? J’aurais bien besoin de lui, en ce moment. Je palpe les vêtements de Borïgm, il n’a pas d’armes sur soi. Lui, c’est carrément l’artillerie lourde. Deux mitraillettes et un fusil à lunette appuyés à la cloison sont là pour le prouver.

Sans cesser de braquer la jolie blonde, je détache Eggkarte.

— Pas trop de bob, dearlinge ?

Elle se remet à l’horizontale.

— J’ai des vertiges, parce que je conservais la tête en bas, mais ça va passer.

Pendant qu’elle se remet, je fais signe à l’autre mousmé de s’asseoir et je l’attache avec les liens ayant servi pour ma douce interprète.

Bon, ça paraît clarifié pour le moment.

Un froid de : canard, loup, etc. s’engouffre par la brèche. Je m’approche du trou.

— Ohé, Béruuuuuuu !

Une bordée d’injures m’arrive des profondeurs. Ça part des confins glacés.

— Mais où es-tu, Tartine ?

— J’ai dérapé jusque z’à dache ! me renseigne la voix. Les pinceaux me collent à la glace. Qu’en plus je m’ai foulé quéque chose, bordel !

Il me conseille d’aller me faire : voir, ch…, sodomiser et foutre, ce qui est pratiquement un pléonasme.

J’entreprends de colmater la brèche. Un poêle à catalyse est insuffisant à endiguer le froid. Le thermomètre baisse plus vite qu’un député dans l’estime de ses électeurs.

Je me prends dans un coin pour une conférence expresse.

— Parfait, San-Antonio, me dis-je. Et à présent ?

Car à présent, il s’agit de se planquouzer sérieusement. On ne va pas séjourner dans cette cahute démantelée jusqu’au retour de l’été. On crèverait de froid, avant. D’autre part, je ne puis descendre dans un hôtel avec mes prisonniers. Les meurtres de Borg Borïgm vont faire du pétard et, comme je te l’ai déjà laissé entrevoir précédemment, j’aurai droit aux retombées. Témoignage et parlotage sont les deux mamelles de la rousse, en Suède comme ailleurs. Donc, nous devons absolument dégauchir un coin pépère où nous terrer jusqu’au moment du moins où le Vieux aura sa fameuse conversation avec Borg.

Tiens, il soupire, cézique. J’empare ma ceinture pour lui entraver les quilles, et celle de la blondine pour lui fixer les mains dans le dossard.

Cette môme ne perd rien de mes gestes. Elle est ensorcelante. Je t’ai pas raconté qu’elle porte un bloudgine avec de la fourrure ?

Je lui souris. Y a des matuches qui se croient obligés de chiquer les rogneux avec les malfaiteurs. C’est pas mon cas. Une fois que j’ai obtenu gain de cause, je suis la cordialité faite homme.

— Ouf ! ça va mieux, murmure Eggkarte.

Elle va chercher une bouteille d’akvavit sur un rayonnage et s’en accorde une gorgée.

— Après vous si l’en reste ! gronde Bérurier en réapparaissant. Dedieu, ce valdingue. J’ai cru que j’allais glisser jusqu’à l’aut’ rive, heureusement que la glace est gelée !

— C’est rare mais ça arrive, dis-je.

Il entre en clopinant, cramponne la boutanche et fait son plein.

Eggkarte raconte son enlèvement. Il fut des plus simples. A peine avions-nous forcé la porte, que Borïgm s’est pointé, armé d’une mitraillette. Il lui a ordonné de les suivre. Ils sont montés dans une bagnole stationnée derrière la nôtre et sont venus directement à la cabane.

Elle grelotte en jactant. Tu penses : à poils comme elle était dans le froid refuge, elle a dû se choper la mort.

— Que voulait-il te faire, mignonne ?

— Je l’ignore, ils ne m’ont posé aucune question.

— Ils ont parlé entre eux ?

— Juste l’essentiel, quand il a dû mettre les chaînes et déblayer la neige sur le chemin. Il donnait des ordres, elle les exécutait.

— Demande à cette fille qui elle est.

Eggkarte s’exécute (ce qui vaut mieux que d’être exécuté par d’autres).

Elle baragouine. L’Ophélie en jeans répond.

— Alors ?

— Elle dit qu’elle est la princesse Anne d’Angleterre, fait mon amie.

Je pense qu’on a encore du pain sur la planche !

Alors, qu’est-ce qu’on décide ?

— Moi, je vois une solution, affirme la vedette d’Olida on Ice.

On le considère. Béru siffle quatre centimètres de tord-tripes, émet un renvoi au cumin et s’explique.

— Le seul endroit qu’on peut êt’ peinard, mes z’enfants, ben c’est dans la crèche aux deux macchabés. On va retourner s’y installer. Je ferai un chouille de ménage en entreposant ces messieurs-dames dans une chambre.

Il se tait, confiant dans la solidité de sa suggestion. Je la survole d’un esprit décidé.

L’accepte.

Un instant plus tard, comme disaient les cartons des films muets (ceux qui s’exprimaient le plus complètement), nous roulons en direction de Milsabör, avec deux voitures.

Pourquoi deux voitures ?

Parce que, mon bon nœud volant, notre chignole est trop exiguë pour contenir cinq personnes, dont deux qu’il faut surveiller. Voilà pourquoi j’adopte la formation suivante. Je ne te la soumets pas pour faire du remplissage ; c’est pas mon genre, mais parce qu’elle va avoir, d’ici pas longtemps, une importance que M. Obrecht qualifierait de capitale.

Eggkarte, tant bien que mal revigorée, prend, seule, l’auto de Borïgm, tandis que je conduis la mienne. Béru se met à genoux sur le siège passager et, revolver au poing, surveille nos deux prisonniers.

La pompe de la môme Téquïst me semblant mieux équipée pour la neige que la nôtre, c’est donc la jeune fille qui ouvre la marche.

Je te passe la chierie blanche qu’est ce chemin difficile. Mais enfin, nous le vainquons une deuxième fois.

Ensuite c’est la grand-route du nord qu’on chope en direction du sud. Tout est O.K. Borg Borïgm a repris ses esprits et semble vouloir se tenir tranquille. Il est fasciné par Bérurier qu’il a reconnu et dont, visiblement, les dons occultes l’impressionnent.

Je mate les feux rouges arrière de notre amie Eggkarte. Depuis que la route est dégagée, progressivement, ils gagnent sur nous. Je champignonne un peu plus, mais notre voiture est plus faible de cylindrée et davantage chargée que celle de la gentille momaque.

Pourquoi ne nous attend-elle pas ? C’était pas convenu, ce largage en souplesse. Est-ce qu’elle tournerait casaque et chercherait à nous semer du poivre ?

J’y balance des coups de klaxon véhéments. Mais son avance ne fait que s’accroître et embellir.

— Qu’est-ce sec ce cirque ? s’inquiète le Mammouth aux dents noires qui tourne le dos à la route.

— On dirait que la petite Eggkarte est décidée à vivre sa vie toute seule dorénavant, Gros. Elle roule à toute vibure. Ça y est, elle a disparu ! Ah, la garce !

Le commentaire de Sa Majesté, pour sobre qu’il soit, n’en est pas moins définitif.

— Toutes des salopes ! déclare-t-il d’une voix tellement pénétrée qu’il ne pourra plus la retirer.

J’enrogne salement, tu peux me croire. Note que la nénette a pour elle des circonstances atténuantes. Quand on vient de te kidnapper et qu’on a essayé de t’ébouillanter les légumes en te cloquant un entonnoir dans la moniche, tu as le droit de déclarer forfait. Dans l’existence, c’est bourré de gros bras qui annoncent qu’ils vont tout pulvériser mais qui se taillent sitôt qu’une souris des champs éternue un peu fort dans leur dos.

Ce qui me contriste, par exemple, c’est qu’elle est au courant du double assassinat de la rue Vidgög. Pour peu qu’elle s’affale, on va se faire cueillir comme des fraises.

— Je crois, Alexandre-Benoît, qu’on devrait réviser notre plan, murmuré-je.

Il évasive des épaules.

— De toute manière, on va faire demi-tour sur l’esplanade d’une estation d’essence fermée, annonce Nostrabérus ?

— Une vision ?

— Je nous vois virer devant une station d’essence que j’ai retapissée en venant.

Je hausse les épaules.

— On n’a pas intérêt à filer vers le nord, on n’est pas venu ici pour chasser l’ours blanc. Et il faut penser au Dabe qui va se pointer demain à Milsabör.

— S’il s’y pointe quand on sera tous en pension chez les archers du roi, i’ n’ sera pas plus avancé.

— Je crois qu’on devrait profiter de la noye pour rallier Stockholm et chercher refuge à l’ambassade de France. Le Vieux viendrait nous y récupérer, ainsi que son colis…

Mais le mage est buté.

Il me montre, dans les lointains, un fantôme, un mirage blanc de station essence.

— C’est là-bas qu’on va virer de bord, Mec, prophétise l’inquiétant personnage.

Un brusque désir de m’opposer à ses visions me tourneboule.

— Tu peux te l’arrondir, mon pote. Je ne tournerai pas.

— Tu tourneras ! J’y sens. C’est inscrit dans ma tronche.

Je ricane.

— C’est ce que nous allons voir, Bébé rose.

Et j’appuie un peu mieux sur la béquille. Heureusement que nous sommes chargés, sinon la bagnole dégoulinerait dans la neige.

La route, à l’endroit de la station, décrit une légère courbe. Comme je l’amorce, je vois se pointer les deux phares d’une tire lancée à folle allure. Elle louvoie comme un requin mécanique dans la baignoire d’un gamin. Je serre à droite, pour lui laisser le passage.

L’automobilise se met à klaxonner à tout berzingue. Elle nous croise. Au passage, j’ai eu le temps de reconnaître Eggkarte. Merde, qu’est-ce que ça veut dire ?

— Elle doit avoir la rousse aux miches ! Vire ! Vire ! exhorte Béru.

D’instinct j’opère un dérapage contrôlé qui nous agite comme des bouteilles vides dans un panier posé sur le porte-bagages d’un vélo roulant sur une terre labourée gelée (les métaphores, c’est ma force car je phosphore en force).

Bref je tourne devant la station.

Ce n’est qu’un certain moment plus tard, alors que je pédale éperdument derrière Eggkarte que Béru, sans me regarder, laisse gentiment tomber ces deux mots cruels :

— Tu vois ?

A propos de deux singuliers personnages et de quelques gadgets

Pour la troisième fois on pompe l’air de cette plaine forestière pour le déguiser en vitesse. Cette vitesse se transforme automatiquement en distance. Au bout du compte, on se paie une chouette panoplie de kilomètres qui nous amènent à l’orée d’un village composé seulement de quelques maisons et d’une petite église de bois.

Eggkarte qui nous précède, mais sans chercher à nous semer, cette fois, vire brusquement derrière l’église, là que des petits monticules nous annoncent un cimetière. Je l’imite.

On coupe les gaz et les loupiotes. Je cours rejoindre la jeune fille.

— En voilà un cinoche, mon chou. A quoi rime-t-il ?

Elle met un doigt sur ses lèvres et me fait signe d’attendre. Ce que je.

Une, deux, trois, quatre minutes s’écoulent. Plus une vingtaine de secondes et de la petite monnaie. Enfin, une tornade éclate, qui secoue le villaget. Deux motards de la police déferlent devant l’église, et continuent leur route.

— Ça y est ! fait-elle.

— Mais qu’est-ce qui se passe, bonté divine ? Je ne pige rien à votre conduite, ma gosse.

Elle me coule un sourire éperdument tendre.

— Tout à l’heure, pendant qu’on filait sur Milsabör, j’ai branché la radio.

— Alors ?

— On a découvert la mort de l’hôtelière. Notre signalement a été donné et on annonçait que la police patrouillait la ville et ses environs. En entendant ça, j’ai craint que des barrages fussent dressés et qu’on nous arrête.

— Alors ?

— J’ai foncé en avant pour me rendre compte. Bien m’en a pris puisqu’à dix kilomètres de Milsabör environ, j’ai aperçu un barrage. Immédiatement, j’ai fait demi-tour. Des motards se sont lancés à mes trousses. Heureusement que sur la neige, une voiture munie de chaînes est plus rapide qu’une motocyclette parce que beaucoup plus stable.

Brave gosse, va. Je la serre sur mon cœur. Et moi qui l’avais suspectée de désertion en présence de l’ennemi !

La galoche de la reconnaissance ayant été roulée, je lui demande pourquoi elle vient de stopper dans ce patelin.

— Pour deux raisons, répond cette jeune fille hardie : primo parce que le niveau de ma jauge d’essence était presque à zéro, secundo parce que la neige a cessé depuis quelques kilomètres. Donc, nos traces ne sont plus apparentes et ces idiots doivent foncer en direction du Cap Nord comme des perdus.

— Toujours est-il que nous ne pouvons pas rebrousser chemin une nouvelle fois pour rentrer en ville ?

— Hélas non. Nous nous ferions arrêter.

Je me tais, saisi.

Tu crois aux fantômes, toi ?

Moi aussi, à cet instant. Magine-toi, ô mon sinistre frère, que ça se met à remuer dans le cimetière. Car, je t’ai dit que nous avions stoppé en bordure d’un funèbre enclos ?

L’un des monticules révélant une tombe éclate silencieusement et deux formes blafardes se dressent.

Me faut un temps de stupéfîance avant de piger qu’il s’agit de deux hommes à poil, mais alors entièrement.

Sauf l’un d’eux dont le sexe s’abrite à l’intérieur de l’autre.

— Bon Dieu, de quoi s’agit-il ? balbutié-je.

— Deux nécrosexuels, sans doute, me répond Eggkarte. Beaucoup de Suédois se livrent à ce sport d’endurance qui consiste à s’accoupler sous la neige et à y demeurer immobile, après l’assouvissement, jusqu’à ce que leur ardeur revienne. Il faut être très aguerri pour pratiquer cet exercice.

M’ayant expliqué, elle crie joyeusement :

— Hello ! aux deux protagonistes.

— Hello ! répondent-ils en chœur.

Ensuite de quoi, ils refont une partie de « contre vents et diarrhées. »

Expresse. Tagadagada, tsoin, tsoin ! En quelques coups de cuiller à pot. Le premier éternue de l’inducteur, puis se porte en avant pour prendre la place du second, car, en matière de comptabilité, l’actif et le passif doivent rigoureusement s’équilibrer. Très peu de temps suffit au deuxième lancier pour faire cul sec (si je puis ainsi dire).

Lors, ces deux personnages, libérés de tourments immédiats, s’approchent de nous la Beethoven. Ils sont grands, maigres, quadragénaires, blonds, avec des mentons en tiroir et des airs glacials qu’on ne saurait leur reprocher, compte tenu du stage qu’il viennent d’effectuer dans la neige du cimetière.

— Vous n’êtes pas d’ici ? demande l’un d’eux en français, nous ayant entendu manœuvrer cette superbe langue.

— Touristes, réponds-je.

— Ne seriez-vous pas les meurtriers de cette hôtelière de Milsabör dont a parlé la radio, dans la soirée ?

— Si fait, dis-je en leur montrant mon revolver. Vous habitez le quartier, mes bons messieurs ?

Le mec nous désigne sa maison, la plus proche, une jolie construction de briques et de bois, avec du vitrage en abondance.

— Allons-y, fais-je ! j’espère que vous possédez également un grand garage.

Tout s’effectue dans la passivité la plus complète, si bien que nous voilà installés chez ces deux messieurs, nos bagnoles dûment planquées.

Borg Borïgm et sa nana sont une fois de plus saucissonnés et remisés sous un canapé.

Béru disparaît dans la cuisine des deux messieurs, Eggkarte, les nécrosexuels et moi-même prenons place devant un grand feu de boulets rouges.

Chose étonnante, les deux messieurs n’ont pas des attitudes de gens dont on a investi de force la maison. Ils se comportent davantage en hôtes qu’en otages. Ils parlent volontiers, sans y être contraints, ne vous posent aucune question, et nous racontent leur vie avec cette complaisance qu’apportent à une telle narration des gens satisfaits de leur existence.

Ils s’appelaient Tuppud et Dukku.

Ils s’étaient rencontrés en Grèce au cours des dernières vacances. A cette époque, ils étaient l’un et l’autre mariés à des juments tristes dont ils divorcèrent sitôt qu’ils eurent la certitude de leur amour. Une fois réglées les basses questions matérielles avec ces femelles de rebut et la progéniture en ayant découlé, Dukku et Tuppud mirent leurs biens en commun et vinrent s’installer en cette localité de Tringglatouvâ qui offre la particularité de n’être habitée que par des ménages masculins. Quelque chose comme un village de tantes, en somme.

— Vous tombez bien, déclara soudain Tuppud, lequel s’exprimait dans un français attachant, quoique alourdi de stalactites. Vous serez nos témoins.

— Comment cela, vos témoins ! m’exclamé-je, en manifestant une légitime surprise.

— Ne nous refusez point ce plaisir, supplia le coïteur-tombal après un bref échange de vue avec son compagnon ; nous nous marions demain matin.

— Hein ?

— Le pasteur Bôchibrock consent à nous unir moyennant un prix forfaitaire qui englobe la bénédiction et la remise d’une bible imprimée sur vergé numéroté. Car nous tenons à régulariser notre situation.

Je les félicitai quant à la pureté de leurs sentiments et établis un programme concernant la fin de cette nuit tumultueuse. Il fut décidé que nous bivouaquerions tous dans ce salon et que nous établirions un tour de veille, Bérurier et moi-même, manière de surveiller ces gens. Le Gros, repu de poissons séchés, comme un phoque savant un dimanche soir, lorsqu’il a eu deux matinées et une soirée, clignait de la paupière. Je m’offris de commencer la garde. C’était la prudence la plus élémentaire.

Quand Tuppud et Dukku se furent allongés sur un matelas, dans l’angle le plus éloigné de la porte (dont je pris soin d’empocher la clé), je tamisai les lumières, me plaçai à califourchon sur un siège et entrepris la tâche délicate de laisser couler du temps sans m’endormir.

Au bout d’une demi-heure, sans doute bercé par les ronronnements des dormeurs, je sentis qu’une méchante torpeur me gagnait. C’est là une notion imprécise à laquelle un homme d’action se doit de réagir immédiatement. Attendre, c’est laisser le sommeil s’engouffrer en vous. Attendre, c’est s’abandonner au trop tard. Ainsi, en voiture le conducteur qui dodeline est-il promis aux tonneaux ou au platane s’il ne réagit pas immédiatement. Je me levai, et accomplis quelques mouvements dits d’assouplissement, mais qui me firent craquer. Ils eurent toutefois l’avantage de me permettre une fugitive vision de mes deux prisonniers. Borïgm et sa souris ne dormaient pas. Ils ne cherchaient point à s’évader en se débarrassant de leurs liens, et pourtant, ils se livraient à un curieux manège qui m’intrigua. Figurez-vous qu’à force de reptations silencieuses, ils étaient parvenus à se placer tête-bêche. Et savez-vous quel bizarre agissement était celui de la gonzesse ? Vous amuserait-il de le deviner ? Que non pas ? Soit ! Mais je suis certain de vous surprendre. La jeune beauté en blue-jean à fourrure était en train de manger la semelle d’une botte de Borg Borïgm.

A belles, à très belles dents !

Quand j’avance qu’elle la mangeait, j’exagère. En réalité, elle se contentait de la déchiqueter à l’aide de ses incisives. Elle recrachait les morceaux le plus silencieusement possible. Il n’empêche que ce furent ses petits « pepst » répétés qui durent attirer mon attention.

Ce genre de pratique est fort peu usité, fût-ce en Suède. Il est rarissime qu’une jeune fille ravissante déchiquette la semelle de la botte droite d’un individu, en dehors, s’entend, d’un asile psychiatrique. Aussi me dis-je qu’une pareille manœuvre devait avoir un mobile dont j’aspirais à connaître. Que fis-je ? Eh bien, vous l’avez deviné, bouffis : je me penchai, écartai miss Mystère de son repas et retirai la chaussure de Borg Borïgm.

Malgré la pénombre, je crus le voir pâlir à mon initiative. Son regard s’emplit de panique, de crainte aussi. Puis il détourna la tête pour s’abandonner aux morosités de son destin.

Moi, content comme un jeune chiot cherchant à se donner carrière et qui confond pantoufle avec lièvre, j’emportai ma proie jusqu’à la table, m’installai commodément et, armé d’un couteau à lame d’acier suédois (l’acier de l’élite !), j’entrepris d’ôter la semelle de crêpe de la botte. Ce fut un divorce malaisé, l’adhésion ayant été admirablement réalisée. J’y parvins, à force de persévérance et de curiosité. J’aperçus alors, noyée dans la crêpe qu’il affleurait au point de collage, un flacon plat, de la dimension de ceux qui contiennent du pré ou de l’after shave. La petite bouteille était en acier et fermée par un bouchon à pas de vis.

J’eus la tentation de l’ouvrir, mais un sentiment de prudence l’emporta sur mon esprit de conquête et je me contentai de l’empocher, remettant à plus tard l’examen de son contenu. D’ailleurs, y en avait-il un ? Quand on l’agitait, le flacon ne produisait aucun bruit, aucun floc-floc. Il était dense et lourd et l’on devait boitiller les premiers temps qu’on l’emportait à la semelle de son soulier.

Du temps passa. Je n’avais pas sommeil, cet incident ayant provoqué un survoltage de mes nerfs. Je supputai à perte de matière grise à propos du cas Borg Borïgm. Personnage parfaitement ahurissant. Sadique meurtrier, épris de sciences occultes, superstitieux, prompt dans ses décisions homicides, et possédant, outre des armes traditionnelles, certains petits gadgets tels que la poudre de perlimpinpin qui solidifie l’eau instantanément. Mais pour moi, ce qu’il avait de plus énigmatique, je te le vais vous dire carrément, c’était l’intérêt que le Vieux lui portait.

De temps à autre, j’allais mirer le bonhomme. Ne lui trouvai rien d’exceptionnel, sinon une gueule antipathique, ce qui, convenez vite-z’en, ne constitue pas une particularité dans cet univers de puants, de mous de la tronche, de va de la gueule, de tristes sires et autres fumiers de bas étage. Un salaud comme les autres. Un désaxé sexuel comme tout le monde. Un meurtrier comme tant. Un type, sa gueule, qu’est-ce qu’elle prouve ? Elle montre quoi, au second degré ? Balle-peau ! Mire Hitler par exemple. Bon, sale frime d’hurluberlu. Mais à part ça ? Tu trouves le vrai monstre sous ces traits engourdis d’illuminé pour noces et banquets ? J’ai connu une dame qui l’a vu à ses débuts, quand il commençait ses gesticulations et ses gutturances munichoises. Il prenait le thé à son hôtel avec une bande de brunâtres. Le personnel se foutait de sa gueule, riait sous cape, l’appelait le dingue. Personne pigeait. Seulement tu les aurais vus, les laquais, quelques années plus tard. Ein, zwei ! Achtung ! Heil Hitler. Comment que ça y allait, au pas Kamarade, au pas… de l’oie. Les contes de ma mère Adolf ! Et schnell, encore !

Mein führer qui fait fureur ! Le führer sachant fourrer. Et fourrer profond !

Une gueule, non, franchement, tu peux pas t’en méfier suffisamment. Celle de Borg Borïgm ne me dit rien qui vaille, mais rien de plus.

M’sieur Tuppud se réveille.

Besoin de licebroquer. Il a surmené de la zézette et la vessie en pâtit. Je secoue Béru, lui demande de me relever. Sa Majesté bâille grand comme le tunnel sous le mont Blanc et cherche des choses valables à boire. Lorsqu’il est équipé, je sors en compagnie de notre hôte.

Franchement, il a l’air d’un gentil mec, Tuppud. Il n’a pas bien les pieds sur la terre, sauf quand il se laisse miser. Affable, il me fait l’honneur de sa maison. Puis il me parle de son job (avec un j, et non pas un « z » comme t’as l’air de sous-entendre). Dukku et lui sont représentants en godemichets.

Paraît qu’en Scandinavie c’est un travail rémunérateur. Ils font du porte à porte. De la démonstration. Chez les veuves, les vieilles filles surtout. Dans les clubs de partouzes également, leur commission d’achat, aux clubs, passent commande pour des cinq six godes à la fois. Faut dire qu’ils ont du choix, les duettistes. Tuppud insiste pour me montrer sa valise-exposition. Elle se déroule kif kif une trousse de mécanicien. Madoué, tous ces godes ! Tu peux pas croire la richesse de la collection. Des godes africains, mastars et sculptés ! Des godes sud-américains, garnis de poils de mulet pour la chatouille urbi et orbi. Des godes japonouilles, minces et flexibles, en ivoire articulé. Des godes russes, en cuir repoussé, façon moujik. Y a des godes suisses, à musique et qui font coucou. Des godes en caoutchouc, qu’on peut dilater à volonté par injection d’air comprimé. Des godes britanniques, en pâte à modeler, que t’introduis avec une corne à chaussures et qui donnent franc aux dames angliches l’impression de se faire calcer par un ressortissant de Sa Majestueuse Majesté. Y a des godes à ressort. Des godes à suspension télescopique. Des godes avec rétroviseur. D’autres qu’ont une sirène à déclenchement orgasmique. Des godes qui font moulin à poivre. D’autres avec le Sacré-Cœur de Montmartre en couleurs peint dessus. Des godes que ça représente la tour Eiffel. Et puis des très jolis, avec des fleurettes en relief tout autour, style Mimi Pinson. Mais le plus étonnant, j’te jure, le plus gadget du lot, c’est celui qui ressemble tellement à une bite que t’irais quasiment à la pissotière avec.

Ce qu’ils vont inventer, de nos jours, vrai ! Y en a qu’ont l’imagination en surchauffe, biscornue. Leur esprit bat la chamade. Jadis, t’inventais le contre-écrou, le fil à couper le beurre ou le laser. Eh ben maintenant, c’est le gode hyper-réaliste. Plus vrai que nature dans les tons bistres et praline, veiné, superbe, turgescent ! Le gode en matière plastique souple et nerveuse, dans la consistance camionneur, si tu vois ? Tu vois ? Bon ! Un tanti-soit peu arqué, avec une tronche belle comme celle du général Massu, appétissante, énergique. Le gode vaillant, pas feignasse, décidé à avoir sa place au soleil (ou dans la lune, à défaut). Tuppud me montre la toute suprêmement nouvelle invention : le double gode. Primé au salon du Chibre de Copenhague cette année. Il est à deux usages simultanés, pour dame à double cratère préhensible. Et réglable, attention ! Monté sur tige flexible. La partie avant est mycoforme tandis que la partie arrière, plus modeste, revêt les apparences et dimensions d’un médius moyen. De toute beauté. D’ailleurs il est présenté à part, dans un écrin, livré avec lubrifiants, carnet d’entretien. Garantie d’un an. Aspirfoutrincorporé, le brevet ! Label de qualité ! Attestation de la reine d’Angleterre ! Tout, quoi ! The invention of the century, faut reconnaître. Jusqu’où le génie de l’homme va se loger, hein ?

Tuppud remise sa panoplie. Je lui présente mes excuses pour notre intrusion forcée. Je l’affirme que nous ne sommes pas des canailles et qu’il n’a rien à redouter, mais il m’arrête.

— De grâce, cher monsieur, ne cherchez pas à me rassurer. Vous nous apportez le frisson, et c’est délectable. Si même vous pouviez nous terroriser un peu, il s’ensuivrait pour nous des contractions rectales dont nous aurions à profiter.

Je lui promets de faire l’impossible pour lui donner satisfaction et la nuit s’achève dans une ambiance de rêve mou, d’insomnie doucereuse. On a l’impression de veiller un mort. Tu sais ? Lorsque les minutes se traînent, que tu évoques le disparu dans des océans de peine, et puis que tu recommences d’espérer en la vie, en la tienne, of course. T’attends le matin pour t’arracher aux tentacules du chagrin.

Il arrive sans peine, la nuit n’ayant pas été franchement la nuit. Eggkarte et ces messieurs Tuppud et Dukku confectionnent des œufs au lard pour tout le monde. Quand on a briffé notre brique-faste, je libère un bras de chacun de nos prisonniers pour qu’ils puissent s’alimenter sous surveillance. La fille au jean demande les toilettes à Eggkarte. Bien qu’étant un homme admirablement élevé, je les escorte dans la salle de bains. Une fois dans cette pièce exiguë, la fille se met à parler à ma compagne, avec volubilité. Elle semble en transes. Il y a soudain quelque chose de pathétique chez cette ravissante créature.

— Que dit-elle ? m’enquiers-je.

— Elle a un remède à prendre dans leur voiture et me demande d’aller le lui chercher. Elle souffre d’une maladie cardiaque et ce médicament lui est indispensable.

— Où se trouve-t-il ? Je vais aller le lui chercher.

Blabla suédiche.

— Dans un compartiment logé sous le volant, il y a une petite trousse de plastique, ses pilules sont à l’intérieur.

J’hésite, pris entre mon sens de l’humanité et les bas calculs. Un malade auquel tu refuses sa potion salvatrice est prêt à bien des compromissions pour l’obtenir. Ce peut devenir une bath monnaie d’échange. Nous ramenons la fille dans le livinge et je décide d’aller lui chercher son remède, quitte à la « taquiner » un chouille avant de le lui donner.

Nos tutures sont placardées serrées dans le garage des deux follingues. Je reste pour atteindre celle de Borïgm. M’enquille dedans par une portière arrière et enjambe le dossier de la banquette avant. J’aperçois le coin de la pochette de plastique dans le vide-poches disposé sous le volant.

J’avance la main pour m’en emparer. Mais voilà que quelque chose se produit.

En moi.

Mon petit lutin intime, tu sais ?

Il me chuchote j’ignore quoi dans le creux des baffes. Ça ressemble à un conseil. Mais quel conseil ? Il pourrait se montrer plus explicite, le fripon ! Causer français comme tout le monde.

Toujours est-il que je suspends mon geste. Y a un brusque malaise autour de moi. Je me penche pour mater la trousse. Elle est innocente, c’est une pochette comme en vendent les parfumeurs et qui servent aux gonzesses à trimbaler leurs ustensiles à beauté. Du bout des doigts, je palpe. Elle est vide. Ma main précautionneuse s’enfonce un peu plus pour explorer le compartiment. Vide aussi. Sauf, toutefois… Oui, il s’agit d’un fil de nylon. Attends que je vérifie… Il est attaché à la boucle de la fermeture Eclair du petit réticule. Il disparaît par un trou percé au fond du vide-poches. Où qu’il va ? Je retire ma paluchette exploreuse pour palper l’extérieur du compartiment. Ça y est, v’là que je retrouve la sortie du fil. Il remonte contre l’intérieur feutré de la carrosserie. On l’y fait tenir plaqué au moyen de bouts de scotch. Je le suis toujours, il passe sous le tableau de bord, revient jusqu’à la tige de la direction. Bon Dieu ! En haut, un peu au-dessous du tableau de bord, je sens un gros machin de métal. Je gratte une allouf pour mieux mater. Une grenade, Mec ! Mahousse comme mes deux noix réunies. Elle tient avec des bandes de sparadrap. L’autre extrémité du fil de nylon est attaché à la goupille. Tu mords le topo ? Un julot qui saisit la pochette de plastique provoque le déclenchement de la grenade, soit un charmant feu d’artifice.

La voix angoissée de Béru retentit, toute proche :

— San-A. !

— Présent !

— Touche z’à rien, surtout ! Touche z’à rien, mon pote !

Je m’extrais de la tire. Le Gravos est en grande alarme sur le seuil du garage. Roulant des lotos de la dimension de ses poings.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Panosse ?

— A peine que tu fusses sorti, j’eusse une vision, Gars. Je te voyais te baisser dans la chignole, et y avait en superposition, un volcan en érection. Ça crachait feu et flammes. Je m’ai mis à te crier casse-couille par la pensée. J’hurlais de la gamberge, est-ce que t’as reçu le message ?

— En express-recommandé, ma Belle Pomme, merci.

Je lui relate.

— Pourquoi qu’elle a voulu t’effacer, cette perdrix ?

— Franchement, je ne crois pas que ce soit spécialement moi qu’elle visait, ni même l’un de nous. Ce qu’elle souhaitait, c’était l’explosion, uniquement l’explosion.

— Y pige pas, avoue le mage.

— Pour donner l’alerte. Un tel badaboum aurait fatalement provoqué la panique dans le village et attiré la police. Elle préfère l’intervention des poulagas plutôt que de demeurer dans nos mains, probable que son sort lui semblerait plus enviable chez les bourres et qu’elle redoute des trucs moches de nous. Seulement, son compagnon ignore son choix, car c’est hors de sa présence qu’elle nous a réclamé ce remède.

On rejoint le gros des troupes.

Je me penche au-dessus de miss Peau-de-Garce et lui virgule un mutin clin d’œil. Des deux mains je mime une explosion.

— Boum ! lui dis-je. Jawohl, Fräulein !

Elle comprend et rougit comme une pivoine sur le point de se faner.

Se dit que sa gaminerie ne fait qu’aggraver son cas.

Je la sermonne d’un doigt menaçant.

— Eggkarte, dites à cette jeune personne que le temps se couvre pour elle et qu’il va y avoir de l’orage dans son futur.

Ayant exprimé, je regarde l’heure.

Le Vieux doit être parvenu à Milsabör présent. J’ai hâte de lui remettre ma capture.

Je fais appeler l’hôtel par Eggkarte. On lui répond que personne n’a pu y descendre cette nuit, vu qu’il est complet. Je fais alors demander si un monsieur aussi chauve qu’une loupe n’attendrait pas au bar. On lui répond qu’effectivement. Bref, au bout d’une minute trente, j’ai Mister Dirluche au bigophone.

— Dites donc, mon petit, on dirait qu’il s’est passé de drôles de choses dans cet hôtel, s’exclame le Vénérable.

— Pas seulement dans l’hôtel, Patron. Je vous raconterai. Vous disposez d’une voiture ?

— Celle de l’ambassadeur, une grosse Mercedes noire avec chauffeur.

— Alors nous vous attendrons ; voici notre adresse.

Eh bien, oui : c’est de la magie noire (ou en tout cas gris foncé)

On sonne.

C’est pas Grouchy, mais un personnage pareil à un corbeau très myope, en l’occurrence, le pasteur Bôchibrok. Trois lignes pour te le bonnir, après, on causera d’autre chose.

Il est long, d’une maigreur qui inquiéterait un squelette. Il a le visage verdâtre, allongé, de guingois, avec un regard proéminent, qui pend sur les paupières inférieures et que d’énormes verres démesurent.

Il porte un costume noir, une chemise blanche à col, de celluloïd, un manteau d’astrakan, des gants noirs et il tient une mallette également noire à la main.

Il parle peu, il est affairé, distant, pressé.

Tuppud le fait entrer dans un petit salon contigu au living et le prie de s’asseoir. L’autre refuse d’un bref secouement de tronche.

Pose une question sèche.

A laquelle Dukku répond « mais certainement », en suédois moderne.

Tuppud ouvre un secrétaire. Cueille une enveloppe dans un tiroir, la tend au pasteur.

Ce dernier, d’un coup de griffe, éventre l’enveloppe. Il en sort des coupures de la banque de Suède, les compte soigneusement, puis les enfourne dans sa vague intérieure, tout contre son cœur sec. Plus près de toi, mon Dieu ! Pas un muscle de son visage n’a tressailli.

Il déballe de sa valochette une bougie blanche, un bougeoir de cuivre, un gros bouquin à couverture noire que des caractères en gothique dorée sont écrits sur le dos duquel.

Il fiche la bougie dans le bougeoir, ce qui fait glousser Dukku, qu’on devine incorrigible.

L’allume.

Tu mords bien la séance ? Elle le mérite.

Tuppud et Dukku se placent debout de l’autre côté de la table. On dirait deux gentils premiers communiants. Ils se tiennent côte à côte, la tête légèrement inclinée, comme chaque fois que tu t’apprêtes à recevoir un sacrement de qualité.

Le pasteur Bôchibrok ouvre sa bible. Il en lit quelques versets d’une voix toute pareille à celle de Dracula quand il annonce à la pure héroïne qu’il va la débarrasser de son sang avant de lui bouffer le cœur.

Ensuite, il claque son mastar bouquin, roule des châsses et affronte le couple. Gentiment, Eggkarte qui assiste près de moi à la cérémonie, me souffle les questions que se met à poser Bôchibrok et qui sont.

« Charles-Gustave, acceptez-vous de prendre pour époux, Auguste-Adolphe, ici présent ?

A quoi l’interpellé balbutie un « oui » de jeune fille.

Le pasteur reprend :

« Auguste-Adolphe, acceptez-vous de prendre pour époux Charles-Gustave, ici présent ?

Et Tuppud dit également « affirmatif », comme M. Arthur Comte dans ses mémoires.

Alors Bôchibrok les déclare unis par les liens du mariage. Il fait un chouette signe de croix au-dessus de deux anneaux posés sur un plateau d’argent. Les nouveaux mariés se les passent réciproquement à l’annulaire d’un même geste enamouré. Le pasteur éternue, mouche sa chandelle, la remballe, signe la bible d’une autre croix, et la leur tend en leur précisant qu’à cause de la récente pénurie de papier, il est obligé de la facturer en supplément. On le règle. On ouvre une boutanche de champagne japonais, on trinque à la ronde. Tuppud balance une pincée de grains de riz dans la chevelure de son mari, qui en fait autant pour le sien. La bisouille géante. Le pasteur s’en va. Sur le pas de la lourde, il se trouve nez à nez avec le Vieux.

Enfin !

Tu ne peux imaginer ce que ça me fait, de le voir là, le Dabuche. La première fois qu’il se dérange au cours d’une de mes enquêtes. Vient me rejoindre. Inconnu. J’en suis bouleversé. Ce qu’il est impressionnant dans son manteau de vison noir, avec sa toque de fourrure, ses bottes fourrées princesse, ses gants montants de mousquetaire du froid. Sa rosette fait un point quasi lumineux dans la fourrure. On dirait le voyant d’un commutateur, la nuit. Son regard bleu, solide et sûr, nous considère calmement.

Ne voulant pas le « mouiller », je m’abstiens de le présenter à la coterie. Il s’incline devant Eggkarte, lui vote un sourire qui fonce droit à son slip, a un hochement de bouille haultement solennel pour les jeunes mariés.

— Où est l’homme ? me demande-t-il.

Je le guide dans la pièce voisine. Béru, qui mangeait une carcasse de poulet, se dresse précipitamment.

— Enchanté, m’sieur le directeur.

Il tend une main plus grasse que Manouche au Vieux, lequel la néglige pour s’approcher de Borg Borïgm.

Je regarde le Vieux regarder Borïgm. Et une curieuse émotion m’empare. Le Vieux ! Toute cette distance franchie, de nuit, pour une telle rencontre. Son burlingue abandonné. Ses téléphones muselés à cause du gars saucissonné là.

Borïgm le considère avec une indifférence affectée. Il ne le connaît pas, mais l’allure du bonhomme lui en impose. Il sent — qui ne le sentirait d’ailleurs ? — qu’il s’agit d’un monsieur, d’un chef. Il ne trouve pas ça joyce, pressent des complications.

Au bout de son examen, Pépère me prend le bras.

— On peut bavarder dans un endroit tranquille, San-Antonio ?

— Naturellement, monsieur le…

On retourne au salon, où les deux tantoches se font des becs de tourtereaux pour célébrer leur mariage marron. Le Dirluche surmonte sa choquerie. Il n’a pas le temps de laisser libre cours à ses principes. Son éducation grand-bourgeoise, il la remise dans son sac tyrolien.

Tuppud me demande la permission d’aller consommer leur mariage. J’accorde à condition que cela se passe dans le living, sous contrôle béruréen, car je redoute un coup d’arnaque. Ils acceptent et sortent, les spectateurs ne les gênant pas.

— Monsieur le directeur, vous risquez gros en venant ici, attaqué-je, car nous sommes des individus recherchés par la police du pays.

— Je sais.

Il déboutonne sa pelisse de fourrure. Dessous, il est en bleu croisé impec. Le voici qui se pose dans un fauteuil, croise ses jambes et me donne la parole d’un hochement de menton.

Alors j’approche une chaise et je me mets à tout lui bonnir succinctement : Maeleström et sa merderie modèle, son intimité avec Eggkarte, la recherche de Mme Borïgm, les prouesses stupéfiantes du mage Nostrabérus, l’assassinat de Maeleström, le vrai bordel, le faux curé, la vraie vieille dame, la fausse, le meurtre de la taulière par congélation, celui, crapuleux de Stöneschaarden et de sa maman, le kidnapping de notre douce amie, le refuge de chasse sur le ponton, les péripéties ayant motivé notre intrusion chez les tantines, la grenade-surprise dans l’auto, le singulier mariage des deux folles.

Il enregistre, immobile, les mains bellement croisées sur son genou supérieur.

Un temps.

Des bruits d’hôtel de passe nous arrivent du living. Comme ils prennent de l’intensité, le Dabe me jette, d’un ton agacé :

— Allez donc modérer cette porcherie, je vous prie.

Je.

Dans la pièce voisine, Dukku honore Tuppud avec une sombre allégresse, tandis que Béru, outré, les roue de coups de pied en les traitant de noms de terroir. Mais la réaction vertueuse du Gros, loin de freiner les ardeurs de ces chéris, ne fait, dirait-on, que les stimuler.

Je réclame un peu de silence et vais rejoindre mon vénéré Boss.

— Donc, Borïgm ne vous a rien dit ? attaque le cher homme.

— Nous n’avons pas échangé deux mots, monsieur le directeur. Respectueux de vos consignes, je vous ai attendu.

M’en voici remercié d’un battement de cils.

— Il va falloir agir vite, dit le Vieux. Le rêve serait évidemment de pouvoir le transférer à l’Ambassade de France, mais Stockholm est loin et la police s’active. Nous avons été interceptés à deux reprises en venant ici : papiers, fouille du véhicule, ils ne plaisantent pas. Force nous est d’opérer sur place.

— Puis-je me permettre de vous demander ce que vous entendez par « opérer », monsieur le directeur ?

Il a un geste dix-septième de la main.

— Le faire parler, naturellement.

— Pour lui faire dire quel genre de chose ?

Alors là, attache ta ceinture et rentre tes épaules, mon fieux, car si la réponse te fait le même effet qu’à misteur Bibi, tu vas manquer d’air.

— Je l’ignore, mon ami.

Dans ces cas-là, tu la boucles un moment, et tu te files le caberlingue sous un robinet d’eau froide pour lui faire descendre la température.

Seulement, se taire longtemps, quand l’incompréhension te gratouille de partout, hein ? c’est pas réaliste.

— Comment ça, vous l’ignorez ?

— Vous pensez bien que si j’ai fait un tel déplacement, San-Antonio, c’est parce que je ne pouvais vous confier une mission qui repose sur rien. Nous marchons sur un nuage dans cette affaire. Le hic, comprenez-nous, c’est que je ne sais pas ce que cet homme peut m’apprendre.

Il se masse la joue, du bout de ses doigts précieux.

— Mais il y a pire, reprend-il.

— Ah, vraiment ? je braquefonde d’un air gland.

— Il est probable qu’il l’ignore également.

Parvenu à ce point de narration, on va faire une pause-café, camarade.

Y en a moi français, donc épris de logique.

Note que j’adore la fabulation, l’affabulation idem. Romantisme, poésie, scaferlati ordinaire, tout, j’ sus preneur. J’aime bien que ça déraille et dérape. Quatre pas dans les nuages, un de trop dans la marge, banco ! Et pourtant, l’esprit cartésien signé Dupont. Péché originel, pas original. J’aime à comprendre. Tu m’annonces une énigme m’ v’là, Maréchal ! Tout de suite, la queue fouettant l’air façon Médor dans garenne’s land.

A cet instant, on toque à notre lourde. Je propose d’entrer, le bide, puis la trogne du Gros s’insinuent successivement dans l’encadrement. Il dit, tout miel, comme un constipé auquel les pilules Miraton auraient réussi :

— C’est juste pour vous prévenir que je viens d’avoir une vision.

Pas encore habitué à ce langage, le Dirlo fronce les sourcils et me groguenosse :

— Que raconte-t-il ?

Comme si Béru avait besoin d’être traduit de l’abscons par un spécialiste.

— Béru, je vous l’ai dit, vient de se découvrir un indéniable don de voyance, Patron.

Sourire causetoujoursmonlapin, du Vioque.

Bérurier fait celui qui ne craint point le scepticisme, cette plaie du monde.

— Voilà, explique-t-il, on creuse un grand trou…

— Moui ?

— Mais alors un super-grand trou.

— Et alors ?

— Et alors tu sais ce qu’on trouve dans ce trou ?

— Dis !

Il a un petit rire timide.

— Une montagne, fait-il.

— C’est tout ?

— Verte.

— Quoi ?

— La montagne. Elle est verte.

— C’est une très jolie couleur pour une montagne ; à part ça ?

Il est conscient du bide qu’il vient de faire et une pourpreur lui monte.

— Je demande pas qu’on me croive, simplement qu’on se paye pas ma frite. Souviens-toi du demi-tour, à la station d’essence, hier soir, Sana. Tu rigolais… Hein ? Souviens-en toi ! Eh ben, on trouvera une montagne verte dans un trou, et ton sourire en coin de fesse n’y changera rien !

Il sort en claquant violemment la porte.

Moi, je commence à devenir mou de la coiffe avec leurs giries au Vieux et à Béru. Les gars qu’on doit faire parler en prétendant qu’ils n’ont rien à dire, et ceux qui déterrent des montagnes vertes, me cavalent sur futur champ de manœuvre de la prostate.

— Bon, attaqué-je, avec un rien de hargne, en somme, vous voulez arracher à Borg Borïgm une vérité qu’il ignore ?

— Positivement.

— Qu’est-ce qui vous a amené à connaître l’existence de Borïgm et son secret ?

Il hoche la tête.

— Un fait divers très banal au demeurant, mon cher.

Il prend du temps, des mines. Un gourmet de l’anecdote, Pépère. Un voluptueux de la confidence. Je l’aurais vu prélat, avec de l’onction, de belles robes moirées, des chaînes d’or et de fumantes bagouzes à faire baiser.

Après avoir chatteminé, il jacte :

— Il y a quelque temps, un individu du nom de Erik Erikson a été agressé dans une rue chaude de Paris. Il allait y lever quelque prostituée, selon son habitude. Il en a abordé une dont les charmes lui convenaient. Elle était en conversation avec un Noir qui n’a pas apprécié le peu de cas qu’Erikson faisait de lui. Cela a commencé par des insultes et s’est achevé par un coup de couteau dans le ventre du Suédois, car j’oubliais de vous préciser que cet Erikson…

— J’avais déjà compris, Patron.

— On a transporté le blessé à l’hôpital. Etat désespéré. Une intervention fut jugée inutile.

Il humecte le bout de son médius pour lisser le coin de sa paupière. C’est sa façon, à ce grave monsieur, de se dérider.

J’ai envie de lui demander s’il compte continuer son récit ou jouer à pigeon vole. Le pigeon, en l’occurrence, se nommant San-Antonio.

— Et après, monsieur le dear recteur (je m’amuse à lui faire des jeux de mots mentaux, sous le manteau, sans qu’il s’en aperçoive).

— Erikson comprit qu’il allait mourir et demanda à me parler.

— A vous ?

— Au chef de la police, ce qui revient au même.

— An nez fait (je continue le jeu), conviens-je. Et vous souscrivîtes à sa requête, Patron ?

— Pas immédiatement. Je lui dépêchai pour commencer Ballamou, mon secrétaire. Et encore, parce que Erikson était suédois, c’est-à-dire ressortissant d’un pays qui, par sa… son… et ses… plochmolles, mérite considération. Erikson refusa de se confier à Ballamou. Il déclara ne vouloir parler qu’à moi seul, et précisa qu’il s’agissait d’un secret d’Etat. Quand j’appris la chose, l’instinct me poussant, je me rendis incognito au chevet du moribond.

Le vieux Nœud laisse égrener des secondes pour que je puisse confortablement prendre la mesure de sa magnanimité.

— Erikson, reprit-il enfin, me révéla qu’il était une espèce de banni. Il dut quitter la Suède voici quelques années à la suite d’une ténébreuse affaire. A l’époque, il travaillait pour les S.S.S. (services secrets suédois). Et savez-vous comment se nommait son chef, mon garçon ?

Son garçon élève son épaule gauche de huit centimètres et la laisse retomber, en signe d’ignorance.

— Maeleström !

Je bondis.

— Couhâ !

Mon Vénérable déguste ma surprise avec une cuiller à sorbets.

— Eh oui… Maeleström, San-Antonio. Le grand patron des S.S.S. Notez que je connaissais son nom tout comme je connais celui des grands patrons du R.A.S., du C.Q.F.D., du P.P.C., du R.A.T.P., du S.M.I.G., du R.S.V.P. et autres… Ben voyons, mon petit ; ben voyons…

— Ben voyons ! reprends-je en écho.

Le Dabe rit radieux.

— Ce serait malheureux, non ?

— Tu parles ! m’oublié-je. Oh, pardon !

Il se marre moins, planque son râtelier et déclare :

— Quand, après ses meurtres, Borg Borïgm fut incarcéré, Maeleström, aidé d’Erikson, le soumit secrètement à de fréquents interrogatoires. Il exigeait du prisonnier de savoir où et comment ce dernier s’était approprié une mystérieuse denrée qu’il appelait « Inertium ». Borïgm jurait qu’il l’ignorait. Erikson le soumit à la torture, au sérum de vérité, on lui fit des promesses mirobolantes, ce fut en vain. De guère lasse, Maeleström chargea son homme de confiance de le faire évader. Son plan consistait, vous pensez bien, à filer le fugitif. Le coup classique. L’évasion s’opéra le mieux du monde, seulement il y eut un hic : Borg Borïgm faussa complètement compagnie à ceux qui lui avaient redonné la clef des champs. C’est l’histoire de la souris dont se joue le chat et qui, brusquement, disparaît par un trou que le raminagrobis n’avait pas prévu. Les recherches pour le retrouver furent vaines. Maeleström chassa Erikson de ses services, dont lui-même démissionna quelques années plus tard. Il n’eut plus qu’une idée : retrouver Borïgm. Il y consacra son temps et son argent, engagea des policiers américains, anglais, en pure perte. Un jour, il eut vent de votre réputation et décida de vous essayer à cette chasse. Il s’y prit par la bande, fit campagne pour vous au Nobel. Vous eûtes le prix. La suite, vous la connaissez mieux que moi.

Un certain désenchantement me parcourt l’épiderme.

— En somme, ce n’est pas les mérites de mon œuvre que l’on a couronnés, Patron. On s’est servi d’elle pour piéger le flic ?

Il me tapote la joue, très Napoléon Ier.

— Pas de crise d’orgueil, mon petit. Si ces mérites n’existaient pas, le piégeage n’aurait pu se perpétrer… Tout est bien ainsi.

Il s’accommode parfaitement de la vanité des autres, le Scalpé. C’est merveilleux, comme on en fait bien son affaire, des autres. De leurs malheurs, de leurs problèmes. On accepte sans mal leurs misères, voire leur disparition. Ils s’en vont, on se referme sur leur départ, pareils à la terre. On les consomme, on les finit, on les oublie. Nos souvenirs ne sont que des rots de l’âme à éventer d’un geste.

Enfin, mon cas doit rester en marge de l’enquête.

— Que savez-vous de l’Inertium, monsieur le directeur ?

— Rien, sinon qu’il s’agit probablement de ce produit capable de muer instantanément l’eau chaude en glace.

— Pourquoi prétendez-vous que Borg Borïgm ignore tout de ce produit alors qu’il l’utilise ?

— Ce n’est pas moi, c’est Erikson qui prétendait, San-Antonio. Il a eu Borïgm à disposition, l’a questionné jusqu’aux limites humaines. Il est certain de deux choses : Borïgm ne sait rien et l’Inertium est l’une des plus grandes découvertes depuis le commencement de notre ère.

— Comment ont-ils découvert son existence ?

Le Vieux sourit.

— J’attendais. Eh bien, c’est à cause du meurtre des jeunes filles, San-Antonio. Le secret a été bien gardé. On les a retrouvées dans un bloc de glace qui dérivait sur le lac Vättern, en été, alors que la température était supérieure à 10 degrés, vous m’entendez ? Elles avaient été violées, égorgées, et puis congelées. C’est cette congélation qui alerta les S.S.S.

Le pâlichon soleil d’hiver, couleur d’œuf en conserve, se hasarde dans la maison. Quelle étrange situation ! Combien saugrenue ! Les deux tantes nouvelles mariées. Borg Borïgm, l’insaisissable, enfin saisi. Sa mignonne gonzesse… Le mage Nostrabérus. Et surtout, ah, oui, surtout, le Vieux, là en position illicite, complice d’un coup de force, piqué au vif par une énigme bizarroïde.

— Bien, mon garçon, s’ébroue-t-il, nous allons attaquer. En somme, nous disposons des principaux éléments. Par quoi commençons-nous ?

Je pris dans ma poche le petit flacon de métal prélevé dans la botte de Borïgm et le déposai sur la table.

Par ça, dis-je.

Nous eûmes alors une curieuse période de prostration. Cette bouteille plate, étincelante, nous fascinait. Nous la regardions, comme des diamantaires regarderaient le « Régent » si un voleur à la tire le déposait devant eux.

— Votre avis ? demanda le Dabe.

— A propos de son contenu ?

Il opina.

— Le même que le vôtre, Patron.

— Ça EN serait ?

— Probablement.

— Que faisons-nous ? Il faudrait confier cela à un laboratoire.

— Bien sûr. Seulement nous ne disposons pas d’un laboratoire.

— Alors ?

— Alors écartez-vous, je vais l’ouvrir.

— C’est très téméraire…

— Je suis très téméraire, sinon vous ne me garderiez pas dans vos services.

Pendant qu’on fait un peu de dialogue on emmerde personne, hein ? Et moi, ça me permet de fortifier l’aimable trouillasse qui me taraude.

Le Vioque eut à cœur de ne pas s’éloigner, voulant prouver qu’à courage, courage et demi, vous comprenez ?

Ce fut moi qui m’écartai de lui. J’assurai le flacon dans ma main gauche et nouai mon pouce et mon index autour du bouchon.

Je dus forcer. Il résista. J’envisageais de faire appel à quelque clé à molette quand il céda à mon ultime sollicitation. Le pas de vis en était très fin et je dus beaucoup tourner pour parvenir à déboucher l’inquiétante fiole. Je dois à la vérité d’avouer que ma main tremblait passablement. Peut-être était-ce ma mort que je débouchais et risquais-je de dévisser à la suite du bouchon.

Je l’ôtai.

On n’entendait que le bruit prudent de nos respirations, au Vieux et à moi. Nul ne jactait.

Comme rien ne se produisait de fâcheux, je m’approchai de la fenêtre et abaissai la bouteille pour essayer d’apercevoir son contenu. Je crus distinguer une poudre couleur de soufre dans le fond du récipient.

J’eus un regard perplexe autour de moi. Je vis une bouteille d’akvavit pleine, en évidence sur la desserte. Je demandai à mon honorable chef de la déboucher, puis je plaçai le goulot de la fiole au niveau de l’autre pour verser un peu de la poudre dans la bouteille d’alcool.

Quelques particules verdâtres churent du flacon de métal. Il y eut immédiatement une petite explosion. La boutanche d’akvavit vola en éclats afin de libérer le bloc de glace qui venait de s’y former.

— Prodigieux, murmura le Tondu.

J’allai alors à la cheminée dans laquelle agonisait un feu de boulets.

Quelques grains infimes de poudre, et il n’y eut plus qu’une masse noirâtre qu’enrobait une pellicule de glace.

M’estimant suffisamment informé, je rebouchai le flacon avec autant de précautions que j’en avais déployées pour l’ouvrir.

Un cri de grande détresse m’échappa. Un trou de la dimension d’une tête d’épingle en verre creusait l’extrémité de mon médius. Propre, net, définitif si j’en jugeais les parois aussi lisses que ma paume.

Je montrai mon doigt légèrement mutilé au Dirlingue. Il sortit un lorgnon de sa poche et le tint devant son nez pour mieux voir.

— Une molécule d’Inertium s’est portée sur votre médius, diagnostiqua-t-il sans trop de mal.

Il remisa le lorgnon, satisfait.

— Vous rendez-vous compte de l’importance d’une telle matière ?

— Très bien, merci.

— Nous pourrions peut-être commencer les interrogatoires ?

Je replaçai le flacon chromé dans ma poche et le suivis. Ce petit trou à mon doigt me donnait envie de vomir et éveillait en moi une fureur dont je décidai que Borg Borïgm ferait les frais.

J’allai empoigner la compagne de Borïgm par ses liens et la traînai sans galanterie jusqu’à notre salon P.C. A ma requête, Eggkarte nous accompagna. Elle commençait de s’ennuyer car l’ambiance de la maison investie devenait comateuse. Les deux tantes frivoles avaient cessé de l’amuser.

Je posai la fille dans un fauteuil.

— Ravissant visage, nota le Vieux, toujours sensible au beau sexe.

A la minute présente, la joliesse de notre prisonnière me laissait… de glace. Mon mécontentement virait au marasme. J’avais envie de tout envoyer péter et de rentrer chez moi. Honnêtement, plus que le trou à mon doigt, celui qu’on avait fait à mon orgueil, en m’apprenant la vérité sur mon prix Nobel, m’endolorait.

— Eggkarte, dis-je, apprends à cette aimable personne que si elle continue d’être la princesse Anne d’Angleterre, il va lui arriver des choses cruelles. Nous allons la questionner et elle va répondre, sinon je lui saupoudre le minois avec le contenu de ce flacon, si bien qu’après ce traitement, la sorcière de Blanche-Neige ressemblera à Blanche-Neige elle-même à côté d’elle.

Pendant la traduction, je brandis tour à tour mon médius et la fiole de métal devant la gosse.

Un changement spectaculaire s’opère. Elle devient blanche comme : une morte, un linge, la neige, un masque de cire, Omo, Ajax ammoniaqué et tutti fourbi.

Des mots, dont je présume d’ores et déjà qu’ils sont affirmatifs, lui coulent des lèvres.

— Elle est d’accord, confirme Eggkarte.

— Parfait. A vous, monsieur le directeur.

— Commencez d’abord, San-Antonio, riposte le vieux madré.

— Comme vous voudrez.

Je continue de jouer avec la petite bouteille plate, la gonzesse ne la quitte pas des yeux.

— Allons-y par le commencement, quel est son nom ?

Bon, je te passe les fastidieuses questions, les réponses traduites, les commentaires qui leur succèdent. Du ronron, tout ça. Rien de plus tartouze qu’un interrogatoire, même s’il te fait progresser. Ça ressemble à du ping-pong verbal. Comme lorsqu’on contrôle un inventaire : « Douze petites cuillers d’argent, style Louis XVI ! » qu’annonce le mec à la liste. « Douze petites cuillers ! » que répond le vérificateur.

T’en as vite rasibus.

Sache pour ta gouverne que cette mignonne se nomme Katarina Dürkönizöb, que c’est une petite vicelarde qui fréquentait l’institut Bhézodröm dirigé par Borg Borïgm, que, perverse à en incendier ses slips, elle devint la maîtresse du maniaque à l’âge de seize ans, qu’ensemble, ils se livrèrent à des orgies dignes de Sade, à des messes noires, qu’ils allèrent jusqu’au meurtre (j’en sais quelque chose).

Te voilà approvisionné en tuyaux, hein, Mec ?

Mais bouge pas, mon grognant, c’est pas fini. Emmagasine et laisse s’épancher la vessie du mérinos.

La demoiselle Dürkürazöb nous apprend qu’après son évasion, Borïgm est allé la trouver, dans la propriété de ses vieux, car le fait divers eut lieu pendant des vacances. Elle sut le cacher dans le parc de son dabe, important chirurgien spécialisé dans la greffe du pénis. Mais, lorsque les classes reprirent, ils durent envisager une autre planque. Borg avait une vieille tante à Milsabör, aimable femme qui l’avait élevé et vivait en compagnie de son fils. Il jura à la brave personne qu’il était innocent. Elle le crut. Les mères croient toujours les enfants et leur pardonnent tout (belle notation, hein ? On jurerait que c’est d’un grand écrivain et on souhaiterait que ça soye repris dans les livres de philo et de siphilo). Une vie bizarre s’organisa. Profitant de sa ressemblance avec tantine, Borïgm se nippa en vieille dame de la petite bourgeoisie. Ils avaient l’un et l’autre la même anomalie nasale. La tante n’avait pas de tache de vin à l’oreille : on lui en fit une. Bref, chacun se mit à la portée de l’autre, ce qui est louable, t’es d’accord ?

L’harmonie familiale, tu veux savoir ? Irremplaçable. Je répète : irremplaçable.

Borïgm voyait beaucoup Katarina. Ils continuaient ensemble d’assouvir leurs instincts dépravés (bien tourné, ça aussi, non ?).

Quelquefois, ils subissaient des alertes, lorsque des inconnus se présentaient à la maison, par exemple, car ils n’ignoraient pas que, malgré sa retraite, Maeleström continuait de faire rechercher Borg.

Et puis tout redevenait normal. Seulement, un beau matin, il y eut l’arrivée de Nostrabérus dont les hauts faits occultes terrifièrent le fugitif. Borïgm comprit que Maeleström ne laisserait pas passer une pareille occasion, lui qui avait tout essayé.

Le reste, t’as dû le tartiner dans les feuillets précédents, à moins que t’en sautes, ce qui ne m’étonnerait pas de toi dont la culture ressemble à un cimetière de voitures.

Elle se tait, hagarde.

— Encore quelques petits renseignements avant de passer à un autre exercice, reprends-je. Que signifiait la grenade dans l’auto ?

Réponse :

— Ce matin Frédérik Stöneschaarden devait conduire sa môman chez le médecin. Borïgm avait décidé d’en terminer avec ce couple, craignant le pire pour sa sécurité. Ils préparèrent donc ce piège. Tantine était coquette et ne manquait jamais de se replâtrer la vitrine avant de descendre de voiture pour rencontrer quelqu’un. Seulement, nous précipitâmes les choses en déboulant chez eux. Ils croyaient avoir tué le mage et décidèrent de liquider d’urgence la famille pour effacer toute piste.

Question de l’éminent San-Antonio :

— Pourquoi vouloir me faire exploser la grenade ?

Réponse :

— J’ai pris peur de me sentir entre vos mains, j’ai préféré la police.

C’est bien ce que le génial commissaire avait pressenti, tu l’admets sans barguigner, mm ?

— Parfait, dernière question : ça !

Et je lui caresse la joue avec le flacon.

Elle a un geste de recul, comme si un fakir approchait son serpent à musique de sa frimousse.

— Oui ? Oui ? halète-t-elle (elle halète en espéranto mais dit oui en scandinave).

— Parlez-nous de ça, ma jolie.

— C’est un produit qui…

— Je sais, interromps-je en considérant mornement le petit trou à mon doigt et le bloc de glace qui se met à fondre doucettement sur la table. Je veux savoir d’où cela provient.

Elle jure l’ignorer. Elle prétend que machin, comment déjà ? Ah oui, Borg Borïgm, ne le sait pas davantage. Un jour il a possédé ce flacon en connaissant les curieux effets de son contenu, mais c’est tout. Magie noire !

J’ai beau menacer, elle hurle de frousse, se tord les bras, s’arrache les cheveux et répète : « magie noire, magie noire ».

Je me tourne vers le Vieux, très avocat américain pendant un procès !

— A vous, monsieur l’attorney général…

Big Boss fait siffler le coin de sa bouche en tirant sa joue sur le côté.

— Pas de questions. Je souhaite entendre maintenant le témoin suivant. Et celui-là, je vais m’en charger personnellement !

Qu’île en soie fête ce long ces dés ire.

Tu vas voir comme le voile se déchire et ce que je fais du rideau de brume, moi !

Borg Borïgm, enfin !

La vedette !

Borg Borïgm l’insaisissable. The mysterious.

Ce qu’il m’a démangé de lui parler au cours de ces dernières heures. Mais c’était une denrée interdite, réservée. Il appartenait au Vieux. Et voici que le Vioque l’entreprend. J’ai que le droit d’assister. Figurant muet. Un chef, faut lui céder la priorité. C’est ça, la cheftise : le droit de… De se servir le premier, de décider, de te pisser contre, de baiser la plus belle. Le droit d’avoir le droit, d’avoir tous les droits.

Il entre en claudiquant, bicause son talon de botte arraché. Sa barbe blonde a poussé. Il a le regard de Van Gogh, après que celui-ci se soit cisaillé l’éventail à moustiques. Des yeux pâles, enfoncés, fixes, mauvais. On devine toutes les turpitudes du monde sur cette face de carême.

Je le pousse dans le fauteuil.

Mon Dabe, je crois pas me gourer si je t’affirme que c’est la first fois que je le vois interroger un mecton. Besogne véry trop subalterne pour un gentleman de son acabit. Il questionne par poulaga interposé, lui. Mais là, il entre en lice seul. Gladiateur élégant, dont la calvitie étincelle. Gladiateur manucuré. Cravaté de sombre. Impec.

— Parlez-vous anglais ? demande-t-il à Borïgm.

Lequel rétorque que « yes, il ».

Alors le Dirlo, à Eggkarte :

— Chère jeune fille, vous allez pouvoir vous reposer dans la pièce voisine. On vous a tellement mise à contribution jusqu’à présent.

Elégante façon de la virer, non ?

Nous demeurons trois dans le salon. Les cloches de la chapelle voisine sonnent l’angélus. J’aperçois par la fenêtre la grosse Mercedes noire de l’ambassade de France, au volant de laquelle le chauffeur lit Ici Stockholm ou Suède-Dimanche. Sur les toits d’alentour, la neige étincelle.

Le Boss croise ses bras.

— Monsieur, dit-il, je tiens à vous avertir que je n’ai personnellement aucun grief contre vous. Votre personne ne m’intéresse pas, les crimes que vous avez pu commettre dans ce pays m’indiffèrent. Je n’attends de vous que quelques renseignements à propos de l’Inertium. Lorsque vous me les aurez fournis, vous pourrez filer où bon vous semblera. Je ne lèverai même pas le petit doigt pour prévenir la police. Est-ce bien clair ?

— Je ne sais rien, répond Borg Borïgm d’une voix creuse.

— Ce serait très regrettable. Cher San-Antonio, auriez-vous la complaisance de verser un peu de cette poudre sur la main de monsieur ?

J’hésite. Mais le Vieux me confirme d’un hochement de tête. Alors v’là que je redévisse la fiolette pour saupoudrer la main gauche du sadique.

Il se met à trémousser en criant « Non ! Nein ! No ! »

Un moche cratère creuse sa pogne. Et lui, il est béant de trouille.

— Considérez cela comme une sorte de petit acompte, monsieur Borïgm, l’avertit le Vieux. Si vous ne parlez pas, c’est votre sexe que nous saupoudrerons.

La menace achève de liquéfier Borïgm.

Le Vieux va appeler Bérurier. Il demande à Eggkarte de bien vouloir surveiller la compagnie pendant l’absence du gros Médor.

— Mon cher Bérurier, dit-il, voulez-vous avoir l’amabilité de déculotter monsieur Borïgm, je vous prie ?

— Ah oui ? bégaie l’Enflure.

— Oui, oui, s’impatiente le Patron.

Et je réalise brusquement son déterminisme. Je sais qu’il le fera, qu’il VA le faire.

Le Mastar délie l’hémisphère sud de Borïgm. Avec des gestes empêtrés (il a davantage d’expérience avec les dames, pour le dessapage), il dénude la partie inférieure de notre prisonnier.

— J’attends, monsieur Borïgm, annonce mon Vénérable.

L’interpellé n’en mène pas large.

Il en mène si peu large qu’il passerait par le chas d’une aiguille sans la toucher.

— Je vais vous dire ce que je peux vous dire, hoquette le tanticide.

— J’espère que je n’aurai pas à vous en demander davantage, riposte le Vieux.

Il se tient immobile devant sa victime. Maintenant, il garde ses mains dans le dos, comme le prince Philippe quand il visite une manufacture de tire-bouchons sur les talons de sa bergère.

— Cela s’est passé peu de temps après que j’hérite de l’Institut Bhézodröm, commence Borg.

— Donc, son ancien propriétaire était mort ?

— Oui, depuis plusieurs mois.

— Je suppose que vous l’aviez quelque peu aidé à quitter ce monde ?

Borïgm a un signe d’acquiescement. Il entend, par cet aveu spontané, nous prouver qu’il dit la vérité. Il compte sur lui pour nous faire admettre ses prochaines lacunes.

— Continuez, monsieur.

— Un matin, comme je prenais mon rasoir, dans le placard métallique de ma salle de bains, j’ai trouvé ce flacon de métal posé en évidence sur un rayon. Je ne l’y avais jamais vu auparavant et j’ai toujours ignoré qui l’avait placé là. Mais quelque chose d’étonnant s’est opéré en moi. Une espèce d’hypnose. Toujours est-il que j’ai pris ce flacon, l’ai ouvert et que j’ai commencé de verser son contenu dans l’eau de mon bain. Elle s’est immédiatement congelée. Alors j’ai remisé soigneusement la bouteille.

— Vous avez essayé de savoir qui l’avait placée dans votre placard ?

— Naturellement. Une vieille gouvernante faisait le ménage. Elle a juré sur la Bible tout ignorer de ce flacon. Elle exceptée, personne n’avait accès à ma salle de bains.

— Ensuite ?

Il secoue la tête.

— Rien.

— Qu’entendez-vous par « rien » ?

— Je n’ai jamais eu l’explication de ce mystère. L’on m’a déjà torturé, vous savez, je n’ai pas pu dire autre chose, puisque c’est la vérité ! Un jour, il y a eu ce flacon sous ma main, et puis voilà.

— Vous avez bien dû vous forger une opinion, monsieur Borïgm ?

J’ai échafaudé beaucoup d’hypothèses, pas une n’était vraiment réaliste. Même si vous êtes sceptique, vous devez convenir qu’il s’agit de « magie ».

— Je suis trop sceptique pour en convenir, riposte le Vieux.

Il ajoute :

— Il semblerait que vous n’ayez pas fait grand usage d’une découverte aussi prodigieuse.

— Deux fois.

— La première, après que vous ayez trucidé ces jeunes filles de l’institut. Vous les avez jetées dans le lac et vous avez versé de l’Inertium dans l’eau. Une petite banquise s’est constituée autour d’elles. La seconde fois, à l’hôtel de Milsabör…

— En effet.

— Pourquoi ce double meurtre, je parle de celui des filles ?

— Sexuel, répondit Borg Borïgm.

Un moment de creux détend l’atmosphère. Le Vieux médite, les paupières à demi fermées. J’attends en caressant la terrible fiole. Quant à Bérurier, tu ne le reconnaîtrais pas, tant son visage a changé. On dirait que sa tête s’est allongée. Et aussi qu’il écoute des bruits indiscernables par nos oreilles humaines.

Tu vois, je peux me tromper. Tout le monde se trompe, et les gens mariés plus que les autres, mais j’ai la conviction qu’il est « en vision », le Gros. Qu’il ne s’appartient plus.

Ah ! fasse le ciel qu’il n’appartienne à personnel ! Nous appartenons tellement à tout le monde, tous, et de si honteuse façon… Nous sommes tellement soumis, enrôlés de force par le système, en butte à toutes les vilenies : aux écoutes téléphoniques, aux délations, aux sondages d’opinion, aux pilonnages publicitaires. Duperies ! Duperies ! Erreurs !

— Monsieur Borïgm.

L’autre relève la tête. Il regardait misérablement le trou à sa main. Il attendait « la suite ». Se disant que ce jour d’hui n’est pas « son » jour. Que son destin se grippe.

— Monsieur Borïgm, j’ai le regret de vous informer que vos déclarations ne me satisfont pas. Hélas pour vous, je suis un incrédule. La magie est un conte de fées et les contes de fées ne s’adressent qu’aux enfants ou aux débiles mentaux.

Le dirluche toussote dans son creux de main.

— Je vous ai menacé d’un très dur sévice, monsieur Borïgm. Je perdrais tout crédit à mes propres yeux si je ne le mettais pas à exécution. Une dernière fois, voulez-vous me révéler la provenance de ce produit ?

— J’ai tout dit, tout dit, tout dit, croasse l’autre.

Son regard se révulse.

— Alors, dit le Vieux, à mon grand regret…

Il se tourne vers moi.

— Agissez, San-Antonio.

Dis, il me prend pour quoi t’est-ce, Césarin ? J’ai trop le respect du sexe pour écouiller un gus, fût-il le pire des sadiques. La vie d’un niard, bon, y a des cas où. Mais ses roustons, c’est sacré ! Car ses roustons c’est plus que « sa » vie. C’est « LA » vie !

T’es pas d’avis ?

Je vais donc pour rebeller, mais je n’en ai pas le temps. Un incident imprévu, fantastique, prodigieux, attends que je te déboule ma boîte à synonymes superlatifeurs : inouï, dément, ahurissant, époustouflant (ça te suffit ?) se produit.

Bérurier, pardon : le mage Nostrabérus me repousse d’une main ferme. Il a un couteau à la main.

Pour trancher les liens de Borïgm.

Il sort son feu de sa vague.

Pour le lui tendre.

« Va-t’en ! » il dit d’un ton comme ceux qui te parviennent des autres cabines d’une poste pendant que tu formes ton numéro dans la tienne.

Et Borg Borïgm s’en va.

Je veux le flinguer, mais le Gros, toujours lui, me remonte le bras de sa poigne d’acier.

La porte claque.

Galopade…

Je fonce à la fenêtre.

Borg Borïgm est déjà à la Mercedes. Il en vire le chauffeur.

Prend sa place…

J’ouvre la fenêtre.

Le moteur ronfle. Le pavillon français, accroché à la petite hampe de l’aile avant droite, se met à palpiter.

J’enjambe la fenêtre.

L’auto tourne le coin de la ruelle.

La première tire qui me tombe sous la main, c’est la nôtre.

Jamais une marche arrière n’a été opérée à aussi vive allure. La route vient à ma rencontre comme si je la matais à travers un zoom.

Dérapage sur la neige durcie. Mon pare-chocs arrière embugne le coin de la chapelle. Excusez-moi, mon Dieu ! Je passe en seconde d’un coup de psaume, pardon : d’un coup de paume, champignonne sec…

Le ciel est noir, la terre est blanche.

Tout de suite après l’agglomération, la route devient rectiligne. Je vois, au loin, la Mercedes qui flotte un peu sur la route glacée, bordée de congères… Comment qu’il y va à la manœuvre, mister Borïgm. On sent qu’il joue son va-tout.

J’ai beau appuyer, je ne lui reprends que peu de terrain. Et pourtant je suis un crack du volant, soit dit entre nous.

Quand une courbe s’amorce, le cul de sa pompe trémousse comme le fion d’une danseuse berbère. Un instant on peut croire qu’il va tirer à la ligne dans la rase cambrousse, et puis non, son carrosse se rétablit et il appuie de plus belle.

On se respire une douzaine de kilbus, ainsi. Et puis alors, il s’opère un truc plaisant. La route quitte la forêt pour s’engager sur un pont jeté sur une zone marécageuse (en été). Là, le vent du nord souffle comme un perdu. Voilà que le pavillon français est arraché de sa hampe. Il tournoie et se plaque sur le pare-brise, pile devant le nez du conducteur. Brutalement privé de visibilité, Borïgm perd le contrôle de son véhicule. La Mercedes percute le parapet fluet du pont et s’en va valdinguer dans le marécage, en contrebas. Je freine progressivement, stoppe au niveau de la brèche et déboule de ma tire en catastrophe.

Un regard suffit. Borg Borïgm a été éjecté au moment de l’impact. Sa portière s’est ouverte et s’est plantée sur lui comme un monstrueux hachoir. Il est pratiquement coupé en deux au niveau du thorax. Mort sur le coup, tu penses !

Je considère l’affreux spectacle avec hébétude. Tout ce sang mousseux sur la neige. Cette énorme auto à demi démantelée, funèbre dans la blancheur ambiante. Le drapeau français est demeuré plaqué sur le pare-brise intact.

Alors, me revient en mémoire la malédiction pesant sur les Borïgm. Ils clamsent dès qu’ils se risquent hors des frontières suédoises. Or, l’automobile d’un ambassadeur jouit, comme l’ambassade elle-même, de l’extra-territorialité puisqu’une voiture est un domicile. En roulant à son bord, Borg se trouvait en territoire français.

Tu ne trouves pas ça fantastique, toi ? Moi aussi. Faut pas rigoler avec une malédiction, mon pote ! A preuve.

Je fais demi-tour pour rejoindre mes compagnons. Borg Borïgm mort, c’est la fin de l’enquête.

Peu importe, puisqu’il n’avait plus rien à nous dire. Car je suis persuadé, moi, qu’il ne mentait pas. Qu’il ignorait bel et bien la provenance de la fameuse fiole d’Inertium. Magie noire ! Toute cette histoire ne baigne-t-elle pas dans l’occultisme ?

Je crois trouver le Vieux en plein savonnage. M’attends à ce qu’il houspille le Gros avec une sévérité très extrême.

Lui réclame sa démission.

Le menace de poursuites.

Le mette aux arrêts de vigueur.

Au lieu de cela, on dirait qu’il est en train de le sacraliser. Il l’écoute, pensivement, et on voit de l’admiration dans sa prunelle à moins dix degrés. On le devine bouleversé, le Scalpé.

A peine apparais-je, qu’il me dit :

— Alors, il paraît que c’est affreux ?

J’acquiesce.

— Coupé en deux par la portière, prétend ce cher Bérurier ?

— Oui, dis-je dans un souffle.

Le Gravos est assis dans le fauteuil qu’occupait naguère Borg Borïgm. Il a l’air tout ratatiné, tout vieux, malade. Il parle en chevrotant, un peu comme Pinuche.

— Il fallait, dit-il. C’était l’obscurcissement. La nuit. On pouvait pas en sortir. Son cerveau gênait parce que son cerveau captait pas. A présent ça s’éclaircit. Dedieu ce que ça s’éclaire bien… Y’ m’ faisait du brouillage, vot’ tocard. C’tait un médium à la graisse d’oie mécanique. Un lavedu de l’encultisme. Biscotte cézigue, je pataugeais dans la purée. Tout ce que je captais, c’était la migraine… V’là pourquoi j’ai eu besoin qu’y se taille. Sur le coup je pensais pas qu’y se buterait, j’avais seulement le désir qu’y s’en aille. A peine parti, v’là qu’un cinoche m’a démarré… J’ai vu l’accident, le pont, le drapeau envolé…

Mais attendez… Attendez… le flacon… Donnez que j’y touche. Merci, Patron… Ouais, je vois, j’aspers-je. Un vieux… Des lunettes, une barbe… Très vieux, ce vieux. Vachement savant. Y dirige un pensionnat plein de petites gonzesses choucardes. Il a des mœurs équinoxes. Se fait des jules. Du moins, il les papouille. Mais son vrai vice, c’est de ligoter des vieux bouquins. Pas des bouquins, des papelards en rouleaux, durs comme cuir. Attendez, y z’ont un nom… Ça ressemble à rhume. Des… Merde, faut que je trouve. Runes. Des runes ? Ça existe, ça, Patron ? Oui, gigot ! Des runes qu’il a trouvées dans une grotte, à Cervò, au nord du pays. Alors il se dépatouille avec ces runes de Cervó, pendant des années.

Vous verriez c’ t’ écriture bizarre. Comment qu’il arrive à comprendre, je comprends pas. Tu parles d’un charabia ! Mais il pige, le vieux, il pige… C’est rapport à un métallorite qu’est chu du ciel, y a des millions d’années… Enorme. Une vraie montagne… Verte ! Merde, vous entendez ce que je cause ? Une montagne verte ! Elle s’est plantée dans le sol, que toute la Terre en a tremblé à l’époque. Au gros machin, comment, déjà… Le Gros and lent ? Ça existe ? Vous dites, Boss ? Groenland ! D’accord. Au nord estrême du Groenland. Chplaoff ! Dedieu, c’te bouse de vache ! A l’époque y’avait des bananiers et des cocotiers, au gros and lent. Des orchites de toutes les couleurs, de la vigne. Mais ce machin qu’a chu, bordel, v’là que ç’a amené le froid. C’était du froid en poudre, si vous préféreriez. Une montagne de froid qu’a tout refroidi c’te partie du monde. Ça s’est mis à cailler, à geler. La végétation a disparu. A la place des champs de fleurs, la banquise, mes drôles. Putain, quelle calamité !

Le vieux, avec ses runes, y n’en revenait pas. Voulait pas croire. Craignait qu’on le crusse pincecorné de la touffe. Une année, profitant des vacances, il a frétillé une espédition au gros and lent. Il a retrouvé l’endroit supposé du métallurgiste tombé du ciel. Il a espliqué à des Esquimaux qu’y fallait creuser beaucoup, profond, très loin. Leur a laissé du fric, des indications. Leur a conseillé de se gaffer quand c’est qu’ils approcheraient la montagne verte enterrée. Leur a dit que sitôt qu’ils auraient découvert la découverte, faudrait lui amener dare-dare un échantillon dans la petite boutanche en plomb et nickel. Qu’autrement sinon, y aurait de la méchante » malédiction sur la tribu. Y t’nait farouche à son idée. L’était sûr de lui, ce pékin. La découvrance du siècle, et même plus : de l’univers quasiment pour dire. L’est rentré dans son pensionnat.

Des années ont écoulé. Il est mort. Dedieu, le salaud ! Borïgm qui l’a assaisonné ! Brèfle, ça n’ concerne pas la drogue, comment qu’ vous l’appelez déjà, Patron ? De l’Inertium ! Les Esquimaux ont creusé, creusé… Des années, creuse que je te creuse ! Des vraies taupes. Y z’ont trouvé la montagne. Une chiée en sont clamsés. Vous parlez d’une malédiction. Y z’ont cru conjuguer le mauvais sort en apportant l’échantillon au vieux, comme promis. Un des leurs, plus dégourdoche, s’est mis en route… L’a pris un barlu pour la Norvège, puis il s’est pointé à pince jusqu’au lac Vättern. Des semaines à arquer dans la forêt…

Bon, y déboule à l’institut, un matin. L’avait été rancardé par des bûcherons sur la mort du vieux. S’est dit qu’il fallait tout de même apporter le flacon chez lui, pisque c’était juré promis, que ça leur conjuguerait tout de même le vilain sort. Y s’est introduit par une fenêtre. A déposé la boutanche et il est reparti. Et si je vous disais que ce con-là, le lendemain, s’est fait rectifier par un train en traversant la voie ferrée ? Dedieu de fend de pute, j’y vois comme en plein jour… La montagne verte, dans la terre. Y a des travaux pour la dégager. Des gonzes, en ce moment, drôle d’équipement ! C’est plus des Esquimaux pour le coup ! Vous parlez d’un outillage. Y vois le drapeau amerlock, dessus ! Y disent qu’y font du forage pour chercher de l’essence, mais mon zob, oui ! Y récupèrent de la poudre à gel. Leur intention c’est de s’en servir pour fabriquer des frigos. Plus besoin d’électrac. D’ailleurs, c’t’ une source d’énergie, ce froid en poudre… On va en causer, dans le monde, très bientôt, sitôt que les Ricains l’auront fait breveter, qu’y z’auront la licence, l’esclusivité d’exploitation pleine et entière.

Dites, je vois bien… Jamais mes visions ont été aussi limpides. On dirait que mon cerveau s’envole. J’aurais pas de la température, selon vous ? C’t’ inimaginable ce qui m’arrive. Bougez pas que je visionne Pantruche. Chez moi. Nom de Dieu ! Berthe ! Salope ! Non mais, regardez-moi ça, pendant que sa nièce est à l’école ! Boug’ de dégoûtante ! Un homme comme moi ! L’enviander avec un homme comme lui. Appelle-moi-la au téléphone, Sana. Demande à Eggkarte, je veux y causer dans la foulée. Vite ! Sinon je risque de faire une infrastructure du myocarde ! Appelle, bordel ! J’ai le droit, non, depuis le temps que je me pète les durites du caberluche pour vous arranger les bidons. J’en ai ma claque de voir pour tout le monde ! Je veux regarder pour moi aussi. Appelle ou je fais un malheur. Je tue quelqu’un ! Moi, ou n’importe qui. La vache vachante, depuis le temps que j’ai envie d’y dire son fait, d’y faire sa fête ! Le bignou, tonnerre de merde !

Le Vieux me fait signe d’accéder à son désir.

Eggkarte, toujours à disposition, se met à solliciter les standardistes suédoises.

Pendant qu’elle s’active, on conciliabule, le Dirlo et moi.

— Vous croyez à ce qu’il a dit, San-Antonio ? murmure le Vieux.

Je hausse les épaules.

— Pourquoi douterions-nous ? Il nous a déjà donné tant de preuves de sa voyance. De toute manière, Patron, maintenant que Borïgm est mort, toute piste est coupée. Nous n’avons que les visions du Gros à quoi nous raccrocher.

— J’informerai les hautes instances de chez nous. J’aimerais assez qu’on envoie une mission d’étude au Groenland, histoire de vérifier.

— J’aimerais également, monsieur le directeur…

Eggkarte entrouvre la porte.

— Madame Bérurier au téléphone, annonce-t-elle.

Pour lors, mon cher grand Gros s’arrache de son fauteuil et passe dans la pièce voisine où les deux jeunes mariés se font des mamours attendrissantes.

Il cramponne le combiné.

— Berthe ?

Sa voix est sèche, péremptoire.

— Ici, Alexandre-Benoît, ma vache… Ta gueule, je cause ! Je veux te dire une chose : j’ai beau z’être au nord de la Suède, je te vois. Parfaitement ! J’ai un don. T’es avec Alfred, bougresse. Y te calce dans ma propre chambre à coucher. Quoi ? Non, c’est pas la concierge qui m’a prévenu. Je vous vois, je te dis. J’ai un don ! J’sus devenu visionneur en Suède. Un don, ça s’explique pas. Tu veux que j’ te dise, Berthe ? J’imaginais pas ça. J’ sus déçu. Naturliche je me savais cornard.

Depuis des années j’ sais qu’Alfred t’embourbe, mais je disais trop rien parce que j’espérais qu’y te réussissait, l’apôtre. J’ me disais : du moment qu’elle se le fait avec persévérance, c’est qu’y doit avoir quéque chose que je dispose pas. J’ me prêchais le calme : Béru, t’es qu’un p’tit paysan dégrossi. Alfred, lui, est un coiffeur de la ville, qu’a reçu des instructions, des éducations. Y doit lui pratiquer des séances mémorables que je sus incapable de rivaliser avec. J’en prenais mes parties, quoi ! J’étais modeste. Et v’là que grâce à mon don, j’ vous vois bouillaver, les deux. Quelle misère ! C’est ça qu’il appelle baiser, ton Alfred ? Dis, il a un bistouri de renard, ce con ? Et y s’en sert comme un vitrier de son couteau à mastique. J’ vous regardais faire et la honte m’en venait pour lui. Quel minable ! Dis, la Mère, tu préfères ses petites singeries de garenne à mes envolées majestueuses ? Allons, allons, allons, de qui se moque-t-on ? Un coup de rein de ramoneur, et j’ te connais bien ! Ma pauv’ fille. Tu te rappelles pas les tringlées monstres au camarade Béru, dis, Poulette ? La manière caressante qu’il te fignole l’œil de bronze en brossant ? Evidemment, c’est pas Alfred qui peut te réussir un encerclement pareil avec ses brandillons de pingouin ! Et quand je te fais mon solo de flûte de Pan à moustaches, que t’en renverses not’ lampe de chevet à force d’estase, hein ? Non mais, non mais…

Se faire encorner par cette petite vermine frisottée, je te jure, y a de quoi se couper les burniches au sécateur ! Sérieusement, ça te donne pas le fou rire, ses espiègleries à ce mal queuté ? Toc, toc, le petit ouistiti du zoho ! Dis, faut qu’y se parfume pour que tu le sentes ! Merde, je parie que c’est ça, hein ? Il te chambre à l’odeur. T’es une reniflante, Berthy. Tu me doubles avec l’œillet fané de Grenoville. Je sus pas cocu par un chibre, mais par un flacon ! Quand je pense que juste avant de partir je t’ai fait la sentinelle polissonne debout dans notre vestibule pendant que Marie-Marie regardait « Des chiffres et des lettres » à la téloche. Que je t’ai coltinée sur au moins cinq mètres en tringlant, pisque t’aimes coïter en marchant ! Boug’ de grosse punaise, va ! Demande à ton Alfred d’en faire autant. Même à l’aide d’une brouette y y’arriverait pas, ce nœud flasque, avec ses biceps d’aiguille à tricoter !

Non, je te jure, les gonzesses, y a des moments, tu comprends plus. T’as beau chercher des hypothèses, des escuses, faire ton propre m’éencule pas, c’est le blagoute complet. Dedieu, et la semaine dernière, quand la digue m’a emparé dans notre bagnole en allant chez Pinaud bouffer. Que je t’ai fait la chevauchée héroïque dans notre 4L qu’à présent la banquette avant n’a plus de dossier. Même qu’a fallu que je sorte engueuler la populace voyeuse quand on a eu terminé. Et l’été dernier, chez ton cousin, à la campagne ? Tu te la rappelles la monumentale tringlerie dont je t’ai fait l’avantage sur la table de la ferme, pendant que Germaine traisait les vaches ? Tellement que la grand-mère en a pissé dans son fauteuil, d’émotion, la pauv’ femme.

« Tout ça pour te laisser culbuter par un merlan pas frais. C’est ben pour le plaisir, hein ? Dedieu, attends seulement que je rentre à tome. Tu vas mordre le topo. Je lui montrerai la manière de s’en servir, de la Berthe. Je veux qu’il apprenne qu’un instrument pareil, c’est pas seulement pour faire du bruit. On lui produira la toute grande séance de gala. Le pouce majuscule pour commencer. Le doigt dans le judas. La bébête qui monte, le pou nerveux, le signe du cancer. Toute la lyre. Et l’enfourchement en voltige. Le pas des lanciers. Le cosaque en folie. On purge B.B. Lartilleur de Metz. Faut pas qu’y meure idiot, cet homme. On lui apprendra tout ce dont il a raté. En attendant, dis-y qu’y saute dans son futal, puis dans sa chignole et qu’il aille se faire beurrer le trésor chez les Grecs, c’est tout ce qu’il mérite. »

Il raccrocha, ayant maigri de trois bons kilogrammes à gesticuler.

Un peu plus tard, nous prîmes congé des deux tantes nouvelles mariées. Elles nous suppliaient de prolonger notre séjour chez elles, mais nous refusâmes et atténuâmes leur déception en leur promettant des cartes postales de Paris.

Conclusion

Dans son burlingue, le Vieux devient quelqu’un d’autre.

Là s’accomplit pleinement sa majesté.

Là, il est véritablement nanti DU pouvoir.

La scène se passe huit jours après notre retour (sans trop d’encombres ni encombrements).

Il est mécontent. Des traits verticaux creusent son visage. Rien de pire qu’une ride verticale : elle dénonce les tourments d’un individu.

— Asseyez-vous, mon vieux.

Chose curieuse, il a troqué son éternel bleu croisé contre un costard pied-de-poule (chemise blanche, cravate noire, néanmoins).

Le « vieux » du Vieux dépose quelques kilogrammes de cul sur le siège désigné et attend.

C’est le soir. De nuit, son bureau fait plus solennel encore. On se croirait dans l’étude d’un grand notaire de la place.

— Je viens de recevoir un rapport confidentiel à propos du Groenland.

Un temps.

En homme soigneux, il ménage ses effets.

— Il est exact que de gros travaux de forage sont en cours. Patronnés par les autorités danoises, mais exécutés par des techniciens et du matériel américains. Officiellement, il est question de pétrole, mais nos observateurs prétendent que les engins mis en place ne correspondent pas à ceux dont on se sert généralement pour l’extraction de l’or noir.

— Donc Bérurier a vu juste, monsieur le Directeur.

— Probablement. Il nous faudrait donc admettre l’existence de cette gigantesque météorite composée d’Inertium et venue Dieu sait d’où ?

« Il est probable que les Américains l’exploiteront à des fins commerciales et qu’on en entendra parler dans un avenir prochain. »

Il soupire.

— Dommage pour nous. Mais j’ai un autre sujet de déconvenue, San-Antonio.

— Vraiment ?

Il pousse vers moi une feuille de papier arrachée à un cahier d’écolier. Les taches d’encre et de graisse qui la constellent me renseignent quant à l’expéditeur.

— Je peux lire, monsieur le directeur ?

— Je vous en prie.

Mesieur le directeur,

J’espère que vous ne prandrez pas en movaise parti ce qui va suivre. Consécament à mon don que vous savez, le préfaire quitté la police pour consacré à mon don que je peut me rendre hutil a l’umanitet. Qu’en cé qu’on n’a la chance d’avoir un don come moi, fodrait haitre le dernié des unconciants pour pas profite de son don. Je vous prille donc de bien vouloir agrégé ma démicion que cé à regrait que je vous la done et dont nez an moindre je raiste à votre déposicion pour chac foi que vous z’en nauré de besoin.

Vous avai vautre caraterre, mé vou n’aitre pas le maichant t’home et je me pairmètré de gardé un bon souvenir de vou.

Avec mon resse-pet respétieu.

A.-B. Bérurier.

— Charmant, n’est-ce pas, aboie le Dirloque. Et savez-vous pour quoi il nous quitte, ce gros paltoquet ? Pour jouer les saltimbanques ! Il se produit dans un cirque, ce veau ! Vous n’ignorez pas qu’en ce moment même on se bat pour assister à son gala organisé par M. Alain Delon. D’ailleurs, je crois savoir qu’il est télévisé.

Il marche à sa bibliothèque. Un panneau pivote, découvrant un énorme téléviseur. L’appareil chauffe en zonzonnant. Des lividités tremblotent sur l’écran. Le son vient. L’image se précise.

Tout de suite, on pourrait croire à la retransmission d’un match de boxe. Ça hurle, ça trépigne dans le public. On perçoit des vivats, des coups de sifflet. Le cameraman cadre une série de visages en délire. Puis l’objectif va chercher deux personnages sur un podium.

En smoking, tous les deux.

L’un est Bérurier, l’autre M. Léon Zitrone, de l’Académie française.

Le fameux interviouveur est en train d’interroger le mage.

— Monsieur Nostrabérus, pouvez-vous nous dire, compte tenu des données fondamentales de la conjoncture actuelle et eu égard à la situation internationale, ce que sera le devenir français au sein du concert des nations ?

Le divin renifle.

— En somme, dit-il, vous voudriez savoir l’avenir ?

— Précisément, monsieur Nostrabérus, et particulièrement l’avenir de la France.

Le voyant ferme ses yeux pour mieux voir. Il se défourrage le calbute d’une grattée puissante et attaque :

— Pas laubé laubé. Le franc va démerder de plus rechef. Un petit malin est en train de mijoter une caravane de nouveaux impôts. La vie augmentera que vous pouvez pas vous figurer. Les curés toucheront les allocations familiales. On remplacera le président de l’Orertéhef. Huit fois !

Le commentateur se hâte de prendre le virage.

— Et l’horizon politique, monsieur Nostrabérus ?

Le mage redouble de concentration.

— Eh ben, mon pote, je peux déjà vous dire que c’est rincé pour la Cinquième, à bref déchéance. Le régime va nous interpréter « Raccrochez, c’est t’une erreur ». Y sera remplacé par un autre dont m’sieur Marchais sera président et m’sieur Séguy agent général pour la France.

Le téléphone retentit dans le bureau du Vieux. Celui-ci, très pâle, baisse le son du téléviseur et décroche.

— J’écoute ?

Sa figure devient autre, dans les teintes roses.

— Mes respects, monsieur le ministre. Pardon ? Oui, oui, j’étais précisément en train de visionner cette lamentable… Vous dites ? Naturellement ! Comptez sur moi. Un scandale, en effet. Dont les éclaboussures… J’appelle immédiatement le colonel des C.R.S. Pour la retransmission, je crois qu’une panne… Ah, la voici qui se produit, justement. Oui, ils passent le carton d’excuses. Je fais le nécessaire de mon côté. Mes res… Je vous le promets, monsieur le ministre. Mes res… Dans les règles, monsieur le ministre. Mes res… Avec quoi, dites-vous, monsieur le ministre ? La dernière quoi ?… Vigueur ! alors là, faites-nous confiance. Mes res… pects, monsieur le…

Clic.

Je suis allé porter une boutanche à Béru, le lendemain, à l’hôpital. Berthe était à son chevet, qui lui caressait amoureusement le visage à travers ses bandages. Il avait une jambe dans le plâtre, ainsi que le nez, fracturé en deux endroits. Son crâne où fourmillaient les points de suture ressemblait à une gigantesque fermeture Eclair.

Il parlait avec difficulté, à cause de ses lèvres éclatées.

Il respirait mal du fait de ses trois côtes cassées.

— Mon pauvre Gros, mon Pauvre Gros, ai-je lamenté, dans quel état es-tu !

Je surpris un regard navré à travers les boursouflures lui servant d’yeux.

— Tout ça n’est rien, fit-il péniblement. Il y a bien pire : ces vaches m’ont tellement cogné sur le crâne que j’ai perdu mon don.

FIN