/ / Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le Commissaire San-Antonio

Les souris ont la peau tendre

Frédéric Dard

Un patron de bistrot portant, dans son arrière-salle, une épée à la taille, surtout au XXème siècle, c'est assez extraordinaire. Mais franchement où ça se corse (chef-lieu Bastia — histoire de fomenter une petite guerre civile), où ça se corse, disais-je, c'est quand l'épée n'est pas à la taille du type, mais à travers la taille… Je tiens aussi à vous préciser que cette découverte n'est pas faite pour me réjouir, vu que l'épinglé était mon seul contact dans ce foutu bled… Pour lui, le contact a été plutôt rude, et pour moi, il risque de l'être aussi, je le crains, car j'entends déjà mugir, au loin, une sirène de police…

San-Antonio

Les souris ont la peau tendre

Sans hésiter, j’emboîte le pas à la jeune fille. Tout en lui filant le train j’étudie sa géographie. Oh, pardon ! Quand on a vu une gamine de ce gabarit une fois, qu’est-ce qu’il doit falloir avaler comme aspirine, pour l’oublier !

INTRODUCTION

Un officier d’ordonnance maigre comme un rayon de vélo, à l’œil bleu-des-mers-du-Sud et à la moustache en brosse à cils m’introduit dans le bureau du major Parkings (des services secrets britanniques).

Parkings est un solide quinquagénaire qui ressemble à une gravure anglaise. Il est roux, grisonnant et a le teint rouge brique.

— Commissaire San-Antonio, fait-il. Heureux de vous connaître.

Je m’assieds dans un fauteuil profond comme une mine de charbon et je croise les jambes, attentif.

— Votre demande m’est parvenue, enchaîne-t-il. Ainsi il paraît que vous vous ennuyez en Angleterre ?

— Un peu, oui. Je ne veux pas dire que le bled soit tartouze, mais en temps de guerre…

Il sourit, me contemple un long moment ; puis, soudain grave, il questionne :

— Connaissez-vous la Belgique ?

Première partie

CHAPITRE PREMIER

La mer du Nord a une vilaine couleur gris tubard lorsque je parviens à La Panne, après avoir marché pendant deux bonnes heures à travers les dunes.

J’ai du sable plein mes galoches, plein les revers de mon grimpant, plein les yeux et peut-être qu’à l’autopsie on en dénicherait suffisamment dans mes poumons pour reconstruire l’Opéra de Berlin. Ça craque sous mes dents, comme de la pâtisserie d’Occupation. J’ai horreur de cela, aussi je décide de m’expédier un demi de gueuze au bon endroit, histoire de me rincer le tube digestif. De toute façon — même sans ce sable envahissant — j’aurais pris une décision de cet ordre.

Je marche en direction de la plage, en descendant de temps à autre du trottoir, afin de laisser la place aux Allemands qui se baguenaudent.

Plus je m’approche de l’eau, plus je la trouve vénéneuse d’aspect. Cette fin de journée est plus triste qu’une carte de rationnement. Il y a du gris partout. Le soleil couchant lui-même semble vide et éteint. Il doit en avoir marre d’éclairer ce monde à la gomme et je le comprends.

Le soleil préfère les petits oiseaux aux torpilles et il aime mieux fabriquer des fleurs plutôt que des asticots.

Un vent aigre souffle en rafales, chargé de ce damné sable qui me donne des yeux d’épagneul breton. Bref, ce coin de la côte belge, en cette année 43, est un tout petit peu moins gai que le pénitencier de Sing Sing. Il faut vraiment y être né ou bien avoir à y remplir une mission importante — et c’est mon cas — pour y séjourner.

Mentalement, je me répète l’adresse que le major Parkings m’a donnée : Camille Slaak, L’Albatros. L’Albatros, c’est, paraît-il, un bistrot dont est propriétaire mon correspondant.

Je me rancarde auprès d’un marchand de vélos de la rue principale et il me désigne une ruelle qui va à la plage.

— Ça est là, me fait-il avec un bon sourire qui reflète autant d’intelligence qu’une portion de brie.

Je dis merci-bien-vous-êtes-bien-aimable et je m’engage dans la voie indiquée. L’Albatros est une petite boîte du genre sélect, avec une devanture en marbre rose pareille à un caveau de famille bourgeoise et une enseigne peinte en bleu lavande sur fond rose bonbon.

J’entre. C’est gentil, probablement à cause du bar verni qui fait penser à l’intérieur d’un yacht. Il y a des flacons versicolores sur les étagères et je me promets de leur faire une visite de politesse dans un très proche avenir. À moins qu’ils ne contiennent que de la flotte colorée, comme les bocaux de pharmaciens.

Malgré le timbre de la porte d’entrée, personne n’apparaît. Sans doute le barman se trouve-t-il à la cave…

Je m’installe sur l’un des hauts tabourets du bar et je renouche une bouteille de cognac.

— Oh ! la maison ! je crie.

Personne ne me répond.

Je saute de mon tabouret.

— Y a quelqu’un ?

Mais va te faire voir ! L’établissement paraît plus désert que la conscience d’un brigadier de gendarmerie.

Je décide de pousser une petite reconnaissance dans les communs. Un simple rideau de perles me sépare de l’arrière-salle ; je l’écarte et je débouche dans une petite pièce intermédiaire où sont entreposées des caisses de spiritueux.

— Monsieur Slaak !

Je fais quatre pas et j’arrive à la cuisine.

Slaak s’y trouve. Il est accagnardé contre la porte d’un frigo de bois à laquelle il demeure fixé grâce à l’épée qui lui traverse la poitrine. Je sais qu’il s’agit de Slaak, car le major m’en a fait une description vigoureuse. Jusqu’ici, j’ai vu bien des cadavres, mais jamais encore il ne m’a été donné de découvrir un zigoto mort par l’épée ; c’est une fin à la mousquetaire, vraiment inattendue au cours d’une guerre ultra-moderne.

J’examine le mort. Le type qui lui a réglé sa note devrait être un drôle de costaud, car la pointe de la lame a non seulement traversé le buste de Slaak, mais encore a pénétré profondément dans le bois du frigo. Mon correspondant est piqué contre le panneau, comme un papillon dans une boîte.

— Qui est-ce qui t’a fait ça ? murmuré-je.

Bien entendu, il ne répond rien. Son menton touche sa poitrine, ses yeux sont vitreux et un mince filet de sang se coagule aux commissures de ses lèvres. La mort ne doit pas remonter à plus d’un quart d’heure.

Je songe alors qu’un client peut entrer à L’Albatros d’une seconde à l’autre. J’aurais bonne mine s’il me trouve là. Surtout si c’est un Allemand.

J’aperçois une nappe de papier sur la table. J’en déchire un morceau et j’écris en caractères d’imprimerie : FERMÉ POUR LA SOIRÉE ; ensuite, je vais tirer la targette fermant la porte et j’épingle mon papier après le rideau.

De cette façon, à moins d’une malchance tenace, je suis peinard pour un moment.

Je me mets à fouiller l’établissement. Je ne découvre rien d’intéressant, sinon dans une salle à manger, une panoplie à laquelle il manque l’épée fatale. Donc le zigue qui a assaisonné Slaak était un familier, puisqu’il avait accès aux appartements. Je retourne au bar afin d’attraper la bouteille de cognac.

Mon histoire débute mal !

Il y a, dans les gars du réseau belge, un enfant de garce qui met des bâtons gros comme des poutres dans nos roues. C’est ce traître que les services de l’I.S., auxquels j’appartiens, m’ont chargé de démasquer et de liquider. Slaak devait m’aider de ses conseils. Désormais, il ne peut plus aider que les pissenlits, en leur apportant sa contribution personnelle en engrais azotés.

Qui a épinglé le bistrot ?

Pas les Allemands à coup sûr, car ils l’auraient arrêté afin de le… « questionner » avant de lui donner son aller simple pour le paradis. Et puis, ce genre d’exécution ne correspond guère à leurs méthodes habituelles.

Je quitte L’Albatros par une porte de derrière. Je ne tiens pas à me faire remarquer. Demain, avant peut-être, on découvrira le meurtre et alors le marchand de vélos de la Grande-Rue se souviendra que je lui ai demandé le chemin du bar de Slaak… Mauvais dans la pipe ! En ce moment, il y a tellement de crimes commis par les sulfatés, qu’ils crachent feu et flammes pour découvrir les auteurs de ceux qui ne les concernent pas, ceci afin de se poser en implacables justiciers sans doute.

Je réfléchis à ça tandis que je débouche sur la place. Celle-ci est un immense chantier. Les Fridolins se démerdent de construire le mur de l’Atlantique. Il paraît qu’avec ce truc-là ils seront peinards comme des amoureux dans une chambrette.

La nuit se soude à la mer. Le vent charrie toujours des tombereaux de sable. Il n’y a pas une lumière visible alentour ; seule, la grosse rumeur des flots et du vent emplit cet univers vide et triste.

Je respire à pleins poumons lorsque les bourrasques s’interrompent. Je donnerais tout le mur de l’Atlantique pour me trouver dans un petit coin de France, en tête à tête avec une bouteille de vin vieux, un fin gueuleton, ou une souris confortable du côté des roberts.

— Pardon, monsieur, avez-vous du feu ?

Je sursaute et me retourne. C’est une phrase banale mais que je n’aime pas entendre prononcer dans le noir lorsque je suis seul.

J’aperçois une jolie silhouette de femme et, malgré l’obscurité, j’ai l’impression que le visage qui l’agrémente doit être plus agréable à contempler qu’un kilo de pommes de terre.

— À votre service, dis-je.

Je sors mon briquet et présente sa flamme vacillante à mon interlocutrice. Seulement, avec le vent qui souffle de plus en plus fort, j’aurais plus vite fait de traverser la Manche sur un pédalo que d’allumer sa cigarette. J’entrouvre mon pardessus et elle se blottit contre moi. Cette môme à un parfum qui ferait danser le swing à un couvent de moines. Je la respire à plein pif. C’est du sérieux comme odeur, si ça ne sort pas de la rue de la Paix, moi je suis le cousin germain de Goering !

La môme me remercie et s’éclipse. Le temps que je trouve quelque chose à lui dire pour la rambiner et elle a évacué mon horizon.

Je continue ma promenade en reniflant ce parfum subtil avec une pointe de mélancolie. Déjà cette brève rencontre se désagrège dans ma mémoire. Il ne reste en moi que ce vague sentiment triste et mélodieux, que cette silhouette imprécise, que cette douce odeur…

Je remets le briquet dans ma poche. Alors ma main touche un objet insolite qui ne s’y trouvait pas cent vingt secondes auparavant.

Je le palpe curieusement avant de l’extraire de ma profonde. C’est de la dimension d’une grosse boîte d’allumettes et c’est assez lourd. Je le prends et l’approche de mes yeux. Il s’agit d’un petit appareil photographique.

Décidément, ça se corse (chef-lieu Ajaccio).

Les événements se précipitent. Il n’y a pas une heure que je suis arrivé à La Panne et, déjà, j’ai découvert un cadavre embroché et j’ai allumé la cigarette d’une souris qui a su glisser un appareil photo dans ma poche, sans que je m’en aperçoive !

Je crois que c’est ce second incident qui m’épate le plus. Rappelez-vous qu’il faut être drôlement fortiche pour batifoler, à mon insu, dans les fringues de San-Antonio.

CHAPITRE II

Je pense que cette plage m’a apporté suffisamment de surprises comme cela et je retourne dans la rue principale. Elle doit être coquette, cette artère, lorsque ce n’est pas la guerre. Les magasins sont frais et pimpants comme des costumes de mariés, il ne leur manque que des denrées et des lumières pour se montrer vraiment engageants.

J’avise la boutique d’un photographe et je pousse son bec de cane.

Le commerçant s’empresse. C’est un petit bonhomme frileux qui ne doit jamais quitter sa chambre noire.

Je lui demande combien de temps il lui faut pour développer un rouleau de pellicule. Il me répond que si je lui confie un travail de ce genre maintenant, je pourrai revenir le chercher demain matin.

Ça ne fait pas mon affaire. S’il y a en ce moment sous le ciel de Belgique un mec qui n’est pas sûr de son lendemain, c’est le gars que j’appelle Bibi dans l’intimité.

Je regarde ma montre.

— Voici ce que nous allons faire, dis-je, je vous laisse mon appareil et vous faites le boulot illico. Je vous paierai le tarif double, mais il me faut les photographies dans une heure au maximum.

Il me regarde pensivement. Il paraît commotionné par mon ton autoritaire. Je jette un coup d’œil à ma physionomie, dans une glace, et je constate qu’avec mon imperméable et mon chapeau mou à bord rabattu, j’ai tout du Frizou en civil.

— Très bien, monsieur, murmure-t-il.

Je quitte sa boutique et vais m’installer à la terrasse d’hiver d’un café proche. Je m’envoie un « formidable d’Export » et je passe une revue détaillée des récents événements.

J’avoue, à ma grande honte, ne pas y entraver grand-chose. Cette partie qui se joue au nez et à la barbe des Fritz me déconcerte. Deux importantes questions me mangent la cervelle : qui a buté Slaak ? Qui est la môme à l’appareil photographique ?

En ce qui concerne la fille, s’il s’agissait de quelqu’un de chez nous, elle se serait fait connaître. À moins qu’elle n’eût été suivie et que…

Oui, c’est une idée qui se défend.

Je commande un double genièvre pour pousser la bière et un cognac triple pour me passer le goût du genièvre.

C’est un bon système à appliquer en matière de boissons. Vous pouvez être assurés que, sur ce chapitre, je suis un technicien, un virtuose. Je représente, dans les services secrets, le prix Nobel de la biture, le Paganini de la cuite en tout genre.

Mais pour l’instant, là n’est pas la question, comme disait le bourreau au condamné qui se trompait de porte.

L’heure convenue avec le champion de l’hyposulfite s’écoule. Je règle mes consommations et retourne chez le photographe.

Il est assis derrière sa banque, plus frileux que jamais.

Il me regarde d’un air à la fois stupéfait et inquiet. Je frémis en pensant brusquement que les images qui sont apparues sur la pellicule que je lui ai confiée sont peut-être de nature à l’épouvanter. Aussi, est-ce d’une voix mal assurée que je lui demande :

— Vous avez mon petit travail ?

Sans mot dire, il décroche une photographie épinglée à un fil.

— C’est… c’est tout ? fais-je.

— Oui. Le reste n’était pas impressionné. J’ai remis d’office une bobine neuve dans l’appareil.

Je me penche sur l’image. Si je m’attendais à un spectacle ahurissant je suis volé. Et comment ! La photo représente une partie de la façade d’un magasin et un pan de pardessus d’homme, une jambe de pantalon et un soulier. C’est tout ce que l’objectif, mal centré, a pu capter de l’individu pris pour cible.

C’est drôlement tartouze comme résultat !

— Avez-vous une loupe ? demandé-je au petit photographe.

Il fouille dans un tiroir et me tend l’objet réclamé.

J’examine attentivement l’image. Et, tout à coup, je fais une découverte du tonnerre de Dieu. Le morceau de vitrine que l’on aperçoit sur la photo appartient à L’Albatros. Je reconnais, sur la vitre, l’aile peinte en blanc d’un de ces volatiles qui servent d’enseigne à l’établissement.

Qu’est-ce que cette photo signifie ?

Et d’abord quand a-t-elle été prise ?

Je passe aux petits détails. En y regardant de près, on distingue une boîte d’allumettes vide sur le trottoir. Une idée lumineuse éclate sous mon dôme, comme une enseigne au néon. Je paie grassement le petit boutiquier et je cavale à L’Albatros. Je regarde par terre, la boîte d’allumettes vide s’y trouve. Donc la photo a été tirée quelques instants auparavant. Il est bien rare, en effet, qu’un objet léger comme une boîte d’allumettes demeure longtemps au même endroit.

Je continue à observer la photographie et je vais me placer au point approximatif où se trouvait la personne qui l’a prise. Ce point est situé sous une porte cochère. Et je pige vite la raison pour laquelle une faible partie seulement de l’homme visé est apparente : il y a un poteau de fer dans le champ de vision.

Nouvelle question : Qui est cet homme ?

Mon petit doigt me dit que ce pourrait bien être le salaud qui a dessoudé Slaak.

Mettons que la môme X… ait flairé du vilain dans le bar. Elle a un appareil photo et s’embusque sous la porte cochère, en face. Elle attend la sortie de l’homme. Seulement les gonzesses n’ont pas de réflexes, la chose est connue ! Le temps de viser et l’homme a déjà accompli les deux pas qui le mettent derrière le poteau. Si bien qu’on aperçoit tout juste une des jambes et une très faible partie de son pardessus.

Ça paraît se tenir d’aplomb comme raisonnement, vous ne croyez pas ?

Je pousse un soupir qui fait concurrence au vent du large et je me dis que l’heure de la trêve a sonné et que le parti le plus sage à suivre est d’aller consommer un beefsteak de cheval ou une moule aux frites dans un restaurant sympathique.

J’exécute ce programme sans plus tarder.

Il y a, dans la Grande-Rue, un restaurant peint en jaune citron, qui me séduit. Il est plein d’officiers allemands, mais je m’en balance ; au contraire, on est souvent plus en sécurité dans une boîte fréquentée par des Chleuhs…

En tout cas on y mange mieux qu’ailleurs, car ces mecs-là, croyez-moi, ils aiment se balancer de la boustifaille dans le garde-manger.

Je m’installe à une petite table d’angle et je fais mon menu. C’est d’une fourchette gaillarde que j’attaque mes œufs frits sur de la viande hachée. Ma course dans les dunes, mes découvertes sensationnelles et mes balades dans le vent ont creusé dans mon estomac un trou plus vaste qu’une carrière de marbre et qui me paraît difficile à combler.

Je commande du vin. Ici, la bouteille de pommard coûte une fortune mais je m’en fous, c’est Sa Gracieuse Majesté britannique qui régale. Je mets ma conscience à jour en torchant le premier glass à sa santé. Le deuxième, je le bois à celle de ma brave mère qui doit beaucoup se tracasser pour son fils bien-aimé, dans notre pavillon de Saint-Cloud. Ceux qui suivent, je les consomme à ma santé à moi.

Au bout d’un moment de ce régime, je sens un tendre apaisement dans mon armature et je me décide à bigler le paysage.

Tous ces vert-de-gris qui galimafrent me font mal aux seins.

Ça parle teuton dans la cabane et c’est une langue qui me fatigue le tympan. Je cherche un visage reposant dans l’assistance et je finis par en découvrir un. C’est celui d’une jeune personne qui mange à l’autre extrémité de la salle.

Je la regarde, elle me regarde et, brusquement, je comprends qu’il s’agit de la souris qui a glissé l’appareil photographique dans ma poche tout à l’heure.

Mon premier réflexe est de me lever et d’aller lui demander des explications. Mais elle a dû percer mes intentions car, discrètement, elle me fait un signe. Est-ce bien un signe d’intelligence et, si oui, signifie-t-il bien, comme je le suppose : Ne bougez pas, nous ne nous connaissons pas.

Oui, pas d’erreur possible. Tout son être crie : Attention ! danger !

Je me penche sur mon assiette et j’attaque ma portion de moules aux frites que le serveur vient de déposer devant moi.

Du danger ! Il y en a dans l’air de ce restaurant comme dehors il y a du sable dans le vent. Ça le pue à plein nez ! Je m’y connais car voilà une odeur qui m’est familière.

Du coin de l’œil, par-dessus ma bouteille — ma seconde — je renouche la môme-caméra. Elle est tellement jolie que les tramways doivent s’arrêter pour lui laisser traverser la rue.

Elle est brune, mais avec des reflets roux. Sa peau est mate, avec, me semble-t-il, quelques taches de rousseur autour du nez qui lui confèrent une sorte de charme désuet. Elle a de beaux yeux gris et une bouche qui semble avoir été dessinée au pinceau par un artiste chinois. Bref, c’est exactement le genre de poupée qu’un type de mon calibre aime à trouver dans ses godasses le matin de Noël. Si ça n’était pas la guerre, j’en risquerais l’abordage et j’essaierais de lui faire une conférence sur l’amour, avec projections.

Mon esprit vagabond imagine des trucs tous plus sensationnels les uns que les autres. Je me vois sur la Côte d’Azur, aux côtés de cette gamine, en train de lui roucouler des machins tellement glands qu’un veau de trois mois en pleurerait…

Mais le rêve a une consistance trop fragile. Le mien ne tient pas le coup longtemps. Surtout qu’il se produit une drôle de diversion dans le secteur. Oh pardon !

Venant de la terrasse, une salve de mitraillette retentit. La vitrine dégringole avec fracas et la môme X… pique le nez dans son assiette. Les Frisés se lèvent en gueulant comme s’ils voyaient déboucher un régiment de Tommies. C’est la confusion, la grande pagaïe, le toutim des toutims, le chabanais du diable, le grand bidule ! Des soldats chleuhs rappliquent et se mettent devant la porte. Les serveurs se cachent derrière le comptoir. Le cuistot, dans sa cuisine, a dû se planquer dans la huche à pain, mais je ne prête qu’une attention discrète à ce branle-bas de combat. Ce qui m’intéresse, c’est la pauvre môme. Elle est l’unique victime de l’agression et elle semble avoir son compte !

CHAPITRE III

Je comprends vite qu’il va y avoir du grabuge. Mais cette fois, il viendra des Allemands. Ceux-ci n’ont pas dû morfiller qu’on vienne jouer la bataille de Waterloo dans les estancos où ils consomment. Aucun des leurs n’a été tué ; n’empêche qu’ils croient dur comme fer que c’est à leur bande de pieds nickelés qu’en avait l’homme au yukulélé. Le restaurant s’emplit de gars de la feld-gendarmerie qui n’ont pas l’air de vouloir plaisanter. Avec leur plaque sur le buffet et leur grande gueule, ils sont sur les dents. Une ambulance vient chercher la môme-caméra et les sulfatés se mettent à questionner et à fouiller tous les pèlerins qui ne portent pas leur uniforme. Un vache frisson me parcourt la moelle épinière parce que, figurez-vous, j’ai un Lüger sous mon aisselle gauche et que c’est là un joujou dont il est difficile d’expliquer la provenance. Je ne peux pourtant pas raconter aux Frisés que ce pétard me sert à ramoner les cheminées !

Je le sors en loucedé et le pose sur mes genoux. Étant donné le coin retiré où se trouve ma table, je calcule que les enquêteurs s’adresseront à moi en dernier ressort. J’ai donc le temps de prendre mes précautions, à condition, toutefois, d’agir délicatement.

Je saisis mon couteau et je l’enfonce sous ma table. Ceci fait et, m’étant assuré qu’il y est solidement fixé, j’attache mon revolver après lui au moyen de ma serviette.

Ouf ! me voici paré. Je comprends pourquoi le major Parkings a tant insisté pour que je sois parachuté sans arme. Seulement San-Antonio, sans sa machine à décrasser le paysage, c’est comme un peintre sans pinceau ou une tapineuse sans paire de roberts. Il est tout juste bon à cirer les pompes au sous-sol de la gare Saint-Lazare.

Les types parviennent à moi. D’un air blasé, je leur tends mon portefeuille. Ils épluchent les paperasses. De ce côté-ci je suis paré. Je possède un tas de pièces officielles qui affirment que je suis un certain Richard Dupond, de Bruxelles, négociant. Aussi ne me font-ils pas d’histoires.

La petite cérémonie est finie. Un garçon de salle balaie le verre brisé et un autre met de la sciure sur le beau rouge sang de la pauvre môme-caméra. La becquetance reprend pour les ceuss qui ont encore faim. Moi, j’en ai marre de la boustifaille. Je demande mon addition et, subrepticement, je récupère mon feu.

J’enfile mon imperméable et quitte le restaurant tragique. Je suppose que c’est ainsi que le qualifieront les journaux, demain matin…

Pour changer, il flotte. Les pavés brillent et les tramways bleus qui parcourent le littoral roulent entre deux jaillissements d’eau. J’hésite sur la conduite à tenir. M’est avis que je n’ai plus grand-chose à fabriquer dans ce patelin. Tout ce que je puis espérer, c’est récolter un peu de plomb dans l’œsophage… Slaak, qui devait me donner de précieux tuyaux, est mort. La petite môme qui s’était signalée à moi de si curieuse façon doit l’être itou… Il ne me reste que la photo ratée. Autant dire trois fois rien ! Le mieux est de les mettre. Cela sentira vachement le faisandé pour moi lorsqu’on aura trouvé la carcasse de Slaak.

Pourtant, un truc serait intéressant à faire : percer l’identité de la jeune fille abattue dans le restaurant. Ça n’est pas tellement coton, tout bien réfléchi. M’est avis que les hostos doivent être rares dans cette petite ville.

Je me rancarde auprès d’un agent. Il m’explique qu’il y a une clinique sur la route Royale. Il me la décrit.

Je n’ai aucune peine à la découvrir. C’est une grande bâtisse entourée de murs et fermée par une jolie grille.

Une infirmière, développée à bloc du côté des balconnets, répond à mon coup de sonnette. Mon regard ne parvient pas à lâcher son corsage. Il insiste tellement que la pauvre fille rougit, se met à bredouiller quelque chose en flamand.

C’est le genre rougeaude-appétissante. Elle ne doit pas faire trop de manières lorsqu’un dégourdi lui propose de voir ses estampes japonaises ; mais ça ne doit pas être une fortiche sur le chapitre des doigts de pied en bouquet de violettes. Des filles-ruminants, j’en ai connu déjà des tombereaux et je sais comment il faut leur parler.

— Vous êtes adorable, mademoiselle, dis-je d’un ton fervent, excusez mon trouble, mais j’ai été si surpris de me trouver nez à nez avec une jeune fille comme vous !

Elle ne rougit plus car elle est au maximum de sa coloration, mais sa pomme d’Adam se met à danser et ses cils battent comme s’ils faisaient du morse.

Elle est juste à point pour que je lui joue ma grande scène du trois.

— Permettez-moi de me présenter : Richard Dupond, journaliste. J’appartiens à la rédaction de L’Étoile belge et c’est tout à fait par hasard que je me suis trouvé à proximité du restaurant où, tout à l’heure, a été perpétré un attentat contre des officiers de l’armée d’occupation. Seule une jeune fille a été atteinte, je crois ?

Elle fait un petit signe d’approbation.

Je réprime un sourire : je brûle. Et je brûle même tellement que ça doit sentir le roussi. Cette môme gobe tout ce que je lui bonnis.

— On l’a amenée ici, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Est-elle, est-elle… morte ?

— Non.

— Elle s’en tirera ?

— Le médecin-chef ne le pense pas, il vient de lui faire une seconde transfusion.

— Aïe !

J’hésite à formuler ma requête, tellement je suis certain de son inutilité.

— Puis-je la voir ?

Elle a un sursaut.

— Oh non !

— Vraiment impossible ?

— Oui !

— Même pour un reporter ?

— Le docteur a ordonné l’isolement et le repos total…

— C’est bien ma veine ! Pour une fois que je tenais une affaire intéressante…

La grosse fille sourit niaisement. Elle voudrait bien m’être agréable, je le sens, néanmoins elle a la frousse de ses supérieurs.

— Je vous importune, fais-je.

— Non, s’empresse-t-elle de déclarer, mais je suis de garde car mes collègues sont au réfectoire…

Je me dis que c’est le moment ou jamais d’en profiter.

— Puis-je au moins connaître l’identité de cette personne ?

— Nous l’ignorons.

— Elle n’avait pas de papiers ?

— Non.

— Et… elle n’est pas connue par ici ?

— Personne ne l’a vue avant ce soir.

— Très bien.

J’arbore mon sourire le plus enjôleur.

— Tant pis pour mon papier, cela m’aura toujours procuré le plaisir de faire votre connaissance. Puis-je espérer vous revoir ?

Elle baisse la tête et murmure qu’elle ne sait pas.

En langage féminin, je ne sais pas, ça veut dire à peu près : ji go ! où est-ce qu’on se met ?

Je lui demande à quelle heure elle finit son blaud ; elle me dit qu’elle se taillera vers les minuit, alors je lui promets de venir l’attendre. Je ponctue cette affirmation d’un regard ensorceleur. Puis je me trisse. La lourde se referme.

Je ne vais pas plus loin, je ne repasse même pas la grille de fer forgé et je m’embusque derrière des fusains. Je vais vous expliquer pourquoi j’agis de la sorte car vous êtes tellement bouchés qu’il doit y avoir sous votre caberlot un point d’interrogation gros comme un lampadaire.

Lorsque, tout à l’heure, la grosse couenne d’infirmière m’a dit qu’elle était de garde, j’ai roulé en boule un morceau de papelard qui se trouvait dans ma poche et je l’ai glissé dans la gâche de la serrure. Ceci parce que j’avais remarqué que la lourde se commande électriquement. De la sorte j’ai coupé le contact et un gamin de deux ans pourrait ouvrir la porte en ce moment.

La lumière du hall s’éteint, la voie est libre.

Je reviens à la porte et la pousse. Comme prévu, elle s’ouvre sans faire la moindre difficulté. Je pénètre dans le hall où il y a des plantes grasses et des tapis de caoutchouc ; puis j’oblique dans le couloir. C’est une fameuse idée qu’ont eue les architectes de fiche du caoutchouc par terre. Mes grosses semelles ne font pas plus de bruit qu’une mouche sur un duvet de canard. Et ils en ont eu une seconde bonne idée, les constructeurs de cette clinique, lorsqu’ils ont ménagé dans les portes des chambres un petit judas vitré à travers lequel on peut voir ce qui se passe dans les piaules, sans y entrer. Je ne mets pas longtemps à repérer la chambre où a été transportée miss-caméra (je continue à l’appeler ainsi, n’ayant pas d’autre état civil à lui mettre sur les épaules). La grosse infirmière rougeaude se tient à son chevet et bouquine un roman à couverture illustrée. Elle doit chercher le grand frisson… Peut-être qu’elle s’identifie au héros de son fascicule ? On ne peut pas savoir avec les grognasses.

Une chose me surprend : au lieu de voiler la lumière, on l’a laissée briller a giorno ; il est vrai que si la pauvre blessée est dans le coma, ça ne doit pas beaucoup la déranger ; et puis cela permet de suivre l’évolution de son état.

Toujours est-il que cet éclairage va me servir. Je mets en état le petit appareil photographique, et je tire deux photos de la chambre. Le boutiquier frileux a eu une riche idée de le recharger avec un rouleau vierge.

CHAPITRE IV

Je me dirige vers un café. Car, de même que les fleurs se tournent vers le soleil, le gars San-Antonio se tourne, de préférence, du côté des bouteilles, à la condition expresse qu’elles soient pleines.

Tous ces événements commencent à me courir sur l’haricot. Il se prépare pour mon matricule un sérieux patacaisse ; je renifle ça sans avoir besoin de me fourrer du Goménol dans le tarin.

M’est avis que je n’ai pas dû passer inaperçu dans ce petit bled. Surtout en cette saison. Il ne serait pas surprenant que quelqu’un m’ait vu parler à la pauvre môme-caméra. Malgré que les sulfatés n’aient pas plus de jugeote qu’un baril de bière, ils décideront, sans aucun doute, d’avoir un petit entretien privé avec le fils bien-aimé de Félicie. Moi, ça ne me sourit pas de prendre des tisonniers rougis dans le rectum. Je ne suis pas de ces types, sûrs d’eux, qui affirment que, quoi qu’on leur fasse, ils ne parleront pas.

Ces esprits forts sont toujours les premiers à jacter en cas de coup dur. Ils vous récitent le Bottin (Paris et départements) dès que vous froncez les sourcils.

La première chose à faire est de planquer le rouleau de pellicule que je viens d’impressionner et, la seconde, de me barrer du coin.

J’ôte le rouleau de l’appareil ; je me rends aux waters du bistrot, j’éteins l’électricité et, à tâtons, j’en coupe le début impressionné que je plie dans le papier d’étain enveloppant primitivement la pellicule. Je mets le tout dans une enveloppe et je retourne au bar.

J’écris mon nom (d’emprunt) sur l’enveloppe et, dessous, j’indique : Poste restante, Bruxelles.

Je me souviens avoir aperçu une boîte à lettres, à deux pas. En quittant le bar, je me dirige vers elle.

L’air a cette odeur indéfinissable de roussi qui me confirme dans la certitude qu’un danger rôde.

Je m’approche de la boîte postale. Parvenu à sa hauteur, je m’arrête afin d’allumer une cigarette. Je tiens mon enveloppe à la main. Au moment où je secoue l’allumette pour l’éteindre, je jette le pli dans la boîte.

Et d’une !

Maintenant, il s’agit de me tirer du secteur sur la pointe des pieds. Ostende est mon objectif numéro 1.

Comment m’y rendre ? Le dernier tramway qui assure le service, en suivant le littoral, est-il parti ?

À ce moment-là, comme pour répondre à ma question, un taxi en maraude débouche sur l’avenue.

Je lui fais signe, sans trop espérer qu’il s’arrêtera, mais il faut croire que je suis en veine car il freine.

Je me précipite.

— Ostende, dis-je, c’est possible ? Je paierai ce qu’il faut.

— Montez ! répond l’homme.

Je grimpe dans le tombereau du chauffard. Juste comme je m’affale sur la banquette, avec une légèreté de veau marin, l’autre portière s’ouvre et un grand type grimpe dans la bagnole.

— Vous voyez bien que cette voiture n’est pas libre ! je lui beugle.

Il se marre comme un melon entamé.

Je m’aperçois alors qu’il tient un pétard à canon court à la main et que ledit canon me regarde droit entre les deux yeux.

Ça me fait salement loucher ! La gueule de ce feu me semble aussi large qu’une entrée de métro. Certes, ça n’est pas la première fois qu’un loustic m’adresse la parole en tenant un ustensile de ce genre, néanmoins je tique.

— Qu’est-ce que cela signifie ?

Sans répondre, le mec ferme la porte du taxi. Le chauffeur qui — je le comprends — est un complice, démarre sans s’inquiéter de rien.

— Bien joué, je fais…

L’autre a un rire méchant.

— Monsieur est un connaisseur.

— C’est à mon pognon que tu en as ?

— T’occupe pas.

— Vous êtes Français ?

— J’ai été garçon de café à Paris pendant vingt ans.

Je le regarde ; ce type est Allemand, il a une bouille qui ne tromperait personne, pas même un gendarme.

— Monsieur préparait la revanche en servant des Picon-grenadine, hein ?

— Ferme ça !

— Pourtant…

Il se fâche :

— La ferme ! je te dis. Ou bien faut-il que je te fasse manger tes dents ?

Je ne parle pas les langues étrangères, mais s’il y a un dialecte que j’entrave illico, c’est bien celui-ci.

— Très bien, fais-je en m’accagnardant dans mon coin.

Le grand délabré a un ricanement très réussi. Ce gars-là pourrait se faire embaucher par n’importe quel producteur de cinéma. Comme bille de buteur, on n’a rien fait de mieux depuis Paul Muni.

Il est grand, blond et son visage présente la forme d’un coupe-papier.

Nos regards se croisent et ça me fait le même effet que si j’empoignais un fil électrique dénudé.

C’est exactement le genre de monsieur qui vous nouerait l’intestin autour du cou avec le gésier comme pendentif, sans cesser de se faire polir les ongles des pieds.

Le taxi fonce dans la nuit. Les pneus ronronnent sur la route. Nous quittons l’agglomération et je n’aperçois plus que des cottages espacés.

Sur la gauche, la mer du Nord fait entendre sa grosse voix boudeuse. L’horizon est vide, le ciel est vide. Je me sens abandonné.

J’aurais mieux fait de rester en Angleterre et de filer le parfait amour dans un petit bled discret d’Écosse.

Le taxi tourne à angle droit pour s’engager sur une petite route sinuant entre les dunes. Un virage encore et nous franchissons le portail d’une grande propriété.

Le chauffeur stoppe devant un important perron. Il descend de son siège pour venir nous ouvrir.

— Monsieur le baron est arrivé, dit Paul Muni en appuyant plus durement son pétard entre mes côtes.

Je le regarde de manière à lui faire muettement comprendre que si M. le baron n’avait pas un quarante-cinq dans les côtelettes, il lui montrerait ce que c’est qu’un parpaing à la pointe du menton.

Toujours poussé par le canon du feu, je m’avance vers le perron et je le gravis.

CHAPITRE V

Comme nous parvenons en haut des marches, la porte s’ouvre. Un grand gaillard se découpe dans l’encadrement.

Il dit quelque chose en allemand et mon cicérone lui répond, brièvement, sur le mode affirmatif.

Le grand gaillard doit avoir King-Kong comme bisaïeul. On obtiendrait une douzaine de brosses à chiendent très convenable en utilisant les poils de ses sourcils. Ses joues sont bleues car il n’a pas dû se raser depuis la guerre des Boers. Par contre, il possède autant de cheveux qu’une borne lumineuse. Ses yeux évoquent une tête de veau prête à consommer. Il les pose sur ma gracieuse personne et ce spectacle ne l’émeut pas plus que la vue d’un fer à friser d’occasion.

Je lui souris cordialement, en disant :

— Oh ! m’sieur Bozembo, comment allez-vous ?

Il passe sur ses babines une langue grosse comme une escalope et me dit dans un mauvais français :

— Un dégourdi, hein ? Je n’aime pas les dégourdis, amenez-le au salon, Arthur.

Nous voici dans l’intimité. Le salon est cossu, comme tous les salons belges. Les Belges sont des gars qui savent vivre, la preuve c’est qu’ils ont tous des bagnoles grandes comme le Normandie et qu’ils achètent les deux tiers de notre production de bourgogne. Les Allemands qui viennent de me kidnapper ont dû s’installer là-dedans, comme des coucous dans un nid vide, après avoir exécuté de la pyrogravure dans la viande des propriétaires.

Au milieu du salon, trône un superbe harmonium et, derrière cet harmonium, il y a une lopette à face de dégénéré qui joue un cantique.

— Si c’est pour les vêpres que vous m’avez amené ici, c’était pas la peine d’user de l’essence ; j’aurais pu aller à l’église du pays…

Le gorille fronce ses sourcils en ramasse-miettes. Il déclare, soudain :

— J’ai vu cet homme quelque part !

Je lui affirme que, moi aussi je l’ai déjà vu, et que je me souviens que c’était au zoo de Vincennes, même que je lui avais lancé des cacahuètes.

Il hausse les épaules.

— Quel est votre nom ?

— Christophe Colomb !

Arthur me met un ramponneau derrière le dôme. Si je n’avais pas un bocal en nickel-chrome j’éternuerais ma cervelle. Néanmoins, je fais quelques pas en titubant et je me laisse choir dans un fauteuil providentiel.

Le nave de l’harmonium est toujours en train de dévider son cantique. Il s’escrime sur les pédales, comme s’il s’entraînait pour Bordeaux-Paris.

— J’ai certainement vu votre photographie dans un journal français, reprend Bozembo. Avant la guerre, peut-être ? Non, plus récemment ! Il sursaute : j’y suis ! l’affaire de l’ampoule[1] ! commissaire San-Antonio, hé ? Vous nous avez donné du fil à retordre et nos services n’ont pu vous liquider…

Il sourit plus tendrement que jamais.

— C’est une petite lacune qui va être complétée dans un avenir très immédiat.

Le type de l’harmonium plaque un dernier accord. Il se retourne et je m’aperçois seulement qu’il n’a pas tellement l’air d’une frappe. Il est frêle et blond, c’est ce qui m’a trompé. Seulement, lorsqu’on le regarde en face, on se rend compte tout de suite que c’est un type à la hauteur. Il a le visage un peu plus pâle que la crème Chantilly, des yeux bleuâtres, glacés comme une eau de montagne, des lèvres tellement minces que sa bouche ressemble à une simple fente.

Il est élégant, presque beau ; étrange en tout cas.

Il se lève doucement et s’avance. On dirait un félin. Les autres se taisent. Je pige seulement que le grand manitou de la clique c’est lui.

Il se fait un grand silence et je sens que si un miracle ne se produit pas illico, je finirai la nuit chez saint Pierre.

Le musicien plonge la main sous ma veste et sort mon revolver.

Il lance froidement quelques mots à ses acolytes, ça doit être un savon au sujet de l’arme qu’ils ont omis de me prendre.

Il me dit, d’une voix glacée :

— Ces messieurs ont sous-estimé votre valeur, monsieur le commissaire, ils n’ont pas jugé bon de vous désarmer.

« Alors ? On visite la Belgique ?

— Vous le voyez…

— C’est Londres qui organise des croisières ?

— Juste !

— J’ai beaucoup entendu parler de vous…

J’esquisse une courbette.

— Vous me flattez.

— Mettons que je vous rende hommage… Bien entendu, vous êtes en mission ici ?

Je ne réponds pas. Nous abordons un sujet dangereux.

— Je considère votre silence comme un acquiescement, poursuit-il. Donc vous êtes en mission. Vous devez avoir des gens à contacter ; nous aimerions les connaître.

Je bluffe :

— Écoutez, vieux, ne vous cassez pas la bouille inutilement. Puisque vous avez entendu parler de moi, vous devez savoir que je ne parlerai pas. Évidemment, vous pouvez essayer des petits trucs raffinés sur ma personne. Si vous êtes sadique, comme la plupart de vos copains, faites-le, mais soyez intimement persuadé que cela ne vous avancera à rien. Ceci dit, je la boucle définitivement…

L’homme à l’harmonium sort un magnifique étui à cigarettes de sa poche-revolver et s’offre une pipe.

Je suppose qu’il va m’en offrir une, pour souscrire à la tradition, et déjà je souris de pitié.

Mais il rengaine son étui et je suis marron.

— Je vais être beau joueur, monsieur le commissaire, dit le type blond. Je considère que vous ne parlerez pas et je vous fais grâce des petites cérémonies destinées à rendre les gens loquaces.

Il se tourne vers Arthur et le chauffeur.

— Emmenez Monsieur à la cave et exécutez-le sans brutalité.

Il me sourit encore.

— Nous sommes chevaleresques quelquefois.

— Merci, dis-je.

Avec son feu, Arthur me fait signe de me lever. Je me lève.

CHAPITRE VI

Je jette un suprême coup d’œil au jeune chef.

Il tire sur ses manchettes et s’assied devant son harmonium. Il s’apprête à remettre la sauce avec le grand Largo de Haendel, mais je l’interromps.

— Dites donc…

— Vous désirez quelque chose ?

Une pointe de mépris perce dans sa voix. Ce foie blanc pense que je vais me débâcher ! Il s’attend peut-être à ce que je lèche ses pompes en lui parlant de ma vieille mère ?

— Votre nom, fais-je.

— Ulrich, pourquoi ?

— C’est au cas où nous nous retrouverions un de ces jours.

Là, je peux me vanter de les avoir épatés. Ils me regardent tous comme si j’étais un Martien en vadrouille sur la planète Terre.

— Monsieur crâne, ricane enfin Arthur. Monsieur n’a peut-être pas compris où nous l’emmenions !

— Exécution ! tranche Ulrich en claquant des doigts avec impatience.

Exécution ! Il a le sens de l’à-propos, ce farceur…

Nous sortons de la pièce, à la queue leu leu. Le chauffeur passe devant et Arthur me pousse par-derrière avec le canon de son revolver. Décidément, c’est une manie chez ce type-là !

In petto je convoque mon ange gardien et je le supplie de passer ma bonne étoile à la peau de chamois. C’est le moment de lui faire faire un lavage express dans une station-service rapide !

Je pense à toute pompe. Je me dis qu’une fois à la cave, il sera trop tard pour agir.

Voilà précisément l’escalier.

Le chauffeur commence à descendre.

Je descends aussi. La sueur dégouline sur mon front, comme si j’étais soutier.

Ce que le temps me dure.

Soudain, un petit déclic se produit dans mon entendement.

Je vais opérer dans exactement quatre secondes. Mes chances sont aussi minces qu’une feuille de papier à cigarette, mais je vais néanmoins les courir, car c’est la dernière chose qu’il me reste à faire.

Voilà comment se goupillent les choses : je remarque que l’escalier que nous descendons donne sur un étroit couloir qui lui est perpendiculaire. Par conséquence, une fois la dernière marche passée, notre petit cortège est obligé de tourner soit à droite, soit à gauche. Vous mordez ?

Donc, vu l’étroitesse de ce couloir, au moment de tourner, je me trouverai pendant une fraction de seconde hors du champ visuel de l’un ou l’autre de mes gardiens.

Il fait sombre, comme dans la plupart des caves.

Nous parvenons au bas de l’escalier. Mine de rien, je fais un demi-pas en avant de façon à me trouver légèrement plus près du chauffeur que d’Arthur.

Et ça y est, nous tournons ! Prompt comme une langue de caméléon, je balance un gnon carabiné au chauffeur. J’ai mis toute la sauce, y a de quoi endormir un rhinocéros adulte. Il pousse une sorte de petit gloussement et s’abat en avant. Je me plaque contre le mur et, à l’instant où Arthur tourne, je lui offre un coup de pied dans les précieuses. Tout cela se déroule en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Arthur chancelle et tire. Une balle m’effleure le gosier. Deux centimètres plus à droite et j’allais me faire confectionner un pardessus en sapin.

Je me rue sur le mitrailleur, les dents serrées.

Une seconde balle traverse mon pantalon.

Ce gars-là a des dispositions pour l’artillerie en vase clos.

Je lui saisis le poignet et lui arrache son feu au moment où une autre balle sort du canon. Celle-ci, je l’ai reniflée de près ! Je vais pour me redresser, le pétard à la main, mais je m’aperçois à temps qu’Arthur, de sa pogne dégagée, tient un couteau ; si je me soulève davantage il pourra esquisser le mouvement fatal. Un rien et il me plantera tranquillement.

Je lui grogne à l’oreille :

— Lâche ce cure-dent, Arthur.

Il me répond par des noms d’oiseau.

Je sens la pointe du couteau contre ma peau. Bigre ! c’est un homme-serpent que ce garçon ; il convient de faire vite.

— Lâche ça illico ou je te mets une balle dans le cigare !

J’appuie le revolver sous son menton, mon geste lui a permis de faire progresser le canif et, cette fois, la lame mord sérieusement ma viande.

Il n’y a pas à tergiverser ; je tire !

Le crâne d’Arthur s’éparpille dans la cave.

Je me redresse et m’approche du chauffeur. Justement, il reprend ses esprits. Il a, derrière la tête, une bosse aussi grosse qu’un œuf d’autruche. Comme je suis pour l’harmonie des formes, je lui remets une nouvelle portion — avec os — sur le devant du dôme. Illico, il se rendort tandis qu’une autre bosse se développe à toute allure, comme une hernie sur une vieille chambre à air.

À pas de loup, je retourne au salon. Avant de pousser la porte, je prête l’oreille. Ulrich musique toujours.

Je fais une entrée de théâtre, mon pétard dans la main.

Ma fausse lope de l’harmonium en paume le fa-dièse qu’il était en train de ciseler.

— Jour, Toto, lui dis-je. J’espère que je n’ai pas été trop long…

Le gros King-Kong bave de surprise sur sa cravate. Il jette des coups d’œil insistants par-dessus mon épaule.

— Te flanque pas le torticolis, Bozembo, je lui fais. Si c’est tes deux Cosaques que tu cherches, ils sont en bas. Arthur a un trou dans le caberlot, tandis que l’autre pied-plat, au contraire, a deux bosses comme les chameaux…

Il en revient pas, le gros lard.

Histoire de voir s’il est en viande ou en fonte renforcée, je lui balance un coup de crosse à la tempe. Décidément, il est bien en viande, malgré les apparences contraires, car il fait « gneufffff » avec son blair et se déguise en descente de lit.

CHAPITRE VII

Je reste en tête à tête avec le pédaleur sur harmonium. Je dois reconnaître qu’il a su revenir à toute vapeur de sa surprise. Il est très calme, presque narquois.

— Bravo, murmure-t-il. Je constate que votre réputation n’est pas surfaite, commissaire. J’aurais dû me douter que deux hommes n’étaient pas une escorte suffisante pour un type de votre trempe.

Ses grands machins redondants commencent à me faire tartir comme on ne peut pas le concevoir ! Il me court, ce pèlerin ; probable qu’il a appris à lire dans un manuel de chevalerie ; il y a eu confusion dans sa caboche et il accomplit son boulot de gangster en l’enrubannant de formules grandiloquentes. Je décide de lui dire ma façon de penser.

— Écoute, bijou, attaqué-je ; j’ai horreur de gnaces de ton gabarit. Les gars qui se frottent les crins à l’eau oxygénée ne correspondent pas à mon tempérament, et je les passe au presse-purée lorsqu’ils donnent l’ordre de me lessiver, tu saisis ? Tu te crois fortiche parce que tu t’exprimes comme sur les champs de bataille des images d’Épinal, mais ton numéro de salon ne m’impressionne pas.

Je ricane. Soudain, mon ricanement me reste coincé sur le mufle. Bozembo a digéré mon gnon et il se dresse, à l’autre bout de la pièce, une pétoire tout autour de son index droit.

C’est pas le moment de lui raconter la vie des abeilles.

Heureusement que le gars San-Antonio a un peu plus de réflexes qu’un plat de spaghetti !

Je lui mets pour cent sous de ferraille dans la poitrine et le voilà qui ouvre la bouche et tousse d’un air tout chose. Il ne pense pas plus à utiliser son feu que moi je ne pense à la marquise de Sévigné.

Il titube et s’écroule sur l’harmonium. Ça fait un drôle de concerto pour agonie, en do majeur.

Pendant que j’y suis, je donne de mes nouvelles à Ulrich.

Pan et pan !

À la guerre comme à la guerre. Tout à l’heure, c’était à lui de diriger les opérations, maintenant c’est à moi.

Un type qui fait une drôle de tranche, c’est bien le fils unique de Félicie, autrement dit le gars Mézigue, autrement dit encore le célèbre commissaire San-Antonio.

Ulrich, contrairement à toute attente, ne dégringole pas. Il se tient planté bien droit sur ses jambes, un tendre sourire sur ses lèvres minces.

Il a compris, avant moi, que le revolver est vide. Mais vide comme une salle de conférences lorsque c’est Henri Bordeaux qui est à l’affiche.

J’ai lâché sa dernière dragée dans l’estomac de King-Kong.

— Pas de chance, murmure Ulrich.

Il porte, posément, la main à sa poche intérieure.

Il me sent désarmé. Il y a l’harmonium entre nous, donc je ne puis intervenir. Il a tout son temps…

En pareil cas, le mieux c’est de ramener le pavillon et de se rappeler qu’en mettant très vite un pied devant l’autre et en recommençant, on peut obtenir des résultats intéressants.

Par bonheur, je n’ai pas fermé la lourde. Un saut en arrière et j’ai quitté la pièce. Faudra qu’un de ces jours je me trouve un emploi de lapin chez un prestidigitateur : je suis doué !

* * *

La route sent la pluie et le varech. Je cavale tant que ça peut, en jetant des regards derrière moi.

Vous me direz que ça n’est pas prudent de rester sur cette grande route, mais je vous objecterai que c’est beaucoup mieux que de me baguenauder dans les dunes, dont j’ignore les embûches et la géographie.

Tout paraît tranquille, mais pour combien de temps ?

Ulrich va sûrement déclencher un pastis maison contre ma petite personne.

Soudain, j’entre dans un village. J’aperçois un camion allemand, plein de boules de pain, arrêté devant un grand bâtiment. Je sais qu’il contient des boules de pain, parce que j’amène mon grand renifleur jusqu’à la hauteur du plateau. Le moteur du camion tourne au ralenti, preuve qu’il ne va pas tarder à foncer dans le brouillard.

Je n’hésite pas et je me hisse à l’intérieur du véhicule. Voilà un coin où les sulfatés ne penseront pas à me chercher.

Bien planqué, derrière une pile de brignolets, j’attends… Pas longtemps ; deux Chleuhs escaladent les marches de la cabine et nous démarrons.

La route suit le littoral. Nous traversons des agglomérations endormies ; toujours à bonne allure.

Ça dure un certain temps ; puis nous ralentissons.

C’est le moment de lâcher mon fiacre. Ce serait coquet si j’atterrissais au milieu d’une caserne bourrée de soldats, depuis la cave jusqu’à la girouette !

Rien que cette pensée me flanque la chair de poule…

Je me laisse pendre hors du camion et hop ! je saute.

Il se produit une forte secousse dans ma cheville gauche. Un instant, je crains de m’être fait une entorse ; mais non. Tout est O.K.

Je foule le pavé humide avec une sorte de sombre délectation.

Une plaque routière indique en énormes caractères : « Ostende, deux kilomètres ».

Je palpe mes poches pour y chercher une cigarette ; mais elles sont vides et ne contiennent que le pistolet, vide lui aussi.

C’est dommage. J’en examine le calibre à la lueur de la lune et je lâche un juron : mon feu n’est pas vide du tout, il reste encore quatre balles dans le chargeur, simplement le système de sûreté est près de la gâchette et j’ai dû le pousser sans m’en rendre compte, en tirant.

Ce damné Ulrich ne saura jamais combien il a été vergeot.

CHAPITRE VIII

Il est tard lorsque je parviens à Ostende. La pluie n’a pas cessé, on dirait au contraire qu’elle redouble de violence. Le port sent le chien mouillé, le charbon mouillé, le cambouis mouillé. Je ne perds pas mon temps à visiter la ville. Je m’engouffre dans le premier hôtel que je rencontre. C’est un établissement assez cossu. Il s’élève juste en face du terminus des tramways qui sillonnent la route Royale.

Le portier me propose une chambre à prix honnête, au troisième étage. Je dis « Ça joue » et il me refile une clé médaillée en me désignant l’ascenseur.

La piaule ne casse rien. Elle est nue et froide et j’ai l’impression qu’elle aussi sent le mouillé. Le lit est pourvu d’une couverture rouge sang qui enchanterait un peintre moderne. Comme je n’ai pas de prévention contre le rouge, je me pieute sans faire de manières et je me mets à en écraser. Je ronfle, je m’entends ronfler ! Les voisins doivent s’imaginer qu’il s’agit d’un raid américain et ils commencent à préparer leurs fringues pour descendre aux abris.

Je suis las, ivre de grand air, repu d’émotions. On me collerait une cartouche de dynamite allumée dans le prose que cela ne me ferait pas lever. Il faut que je récupère sec afin d’être d’équerre demain matin, car m’est avis qu’il s’en prépare de chouettes dans le secteur.

Un heurt discret à ma porte me réveille. J’ouvre en grand mes châsses et je m’aperçois que la Terre a tourné et qu’il fait grand jour.

— Qu’est-ce que c’est ? je demande.

— Votre petit déjeuner, monsieur.

Merde arabe ! Qu’est-ce que c’est que cette taule à la noix où l’on vous carre d’autore la briffe du matin ! Enfin ça tombe au poil car, précisément, j’ai une faim de cannibale.

Je me lève et vais tirer le verrou de la lourde. Elle s’ouvre. Deux mecs du format armoire en ronce de noyer pénètrent dans ma carrée. L’un d’eux conserve la main droite dans sa poche.

Comme je suis un tantinet plus dégourdi qu’une tranche de melon, je pige illico que j’ai affaire à des condés. Et pas à des condés belges, mais à de vrais buteurs nazis.

— Qu’y a-t-il, messieurs ? fais-je gentiment.

— Police allemande, énonce lentement celui qui a l’initiative des opérations.

L’autre va droit à mes fringues, jetées sur une chaise ; il les palpe consciencieusement pour vérifier si elles ne recèlent pas d’armes. Là, je le blouse, because j’ai toujours la manie de planquer mon copain à répétition entre le matelas et le sommier, lorsque je pieute dans un endroit inconnu.

Le premier me dit :

— Vous êtes en état d’arrestation ; habillez-vous.

Histoire de gagner du temps, je questionne :

— Qu’est-ce que j’ai fait ?

Pour toute réponse, il hausse ses monumentales épaules.

— Enfin quoi ! m’exclamé-je, on n’arrête pas les gens sans motif !

— Non, dit l’armoire en ronce de noyer avec un ricanement shakespearien, jamais sans motif. Vous êtes accusé de meurtre.

Il sourit encore.

— De meurtre et peut-être… d’autre chose !

Bon, je suis scié. Ma carrière d’agent secret, au service de l’Intelligence Service, n’aura pas duré longtemps.

Les gars de l’I.S., le major Parkings en tête, vont penser que le fameux San-Antonio, l’as des as des services secrets français est un pauvre petit toquard d’enfant de chœur. Vraiment, ça la fout mal de se laisser emballer à sa première sortie. Y a de quoi se les passer au révulsif !

Crotte alors ! Et en Belgique encore, un des coins les plus pépères de cette putain de planète !

Les deux molosses me regardent attentivement. Il y en a un devant la porte et un autre devant la fenêtre. Celui qui garde la lourde conserve toujours sa pogne dans la pocket. Il a le regard gourmand. Au premier faux mouvement, il se ferait un plaisir de m’assaisonner comme un gigot à l’ail.

— Habillez-vous ! ordonne l’autre.

Alors je me sape, en rechignant un peu pour les endormir. Mon but est de passer pour un type qui est très abattu par la tournure des événements. Je voudrais qu’ils me croient dégonflé, les frères. Ils se prennent tellement pour des supermen, tous ces foies blancs, qu’ils ont tendance à considérer les autres comme des balayeurs de waters.

Ça mord. Ils ricanent et se disent des bons trucs, en allemand, sur mon honorable personne. Je finis de m’habiller, ensuite j’enfile mes souliers. Je me débrouille pour ne pas y parvenir tout de suite ; je fais le type fébrile. Tant et si bien que lorsque je m’assieds sur le bord du lit pour lacer mes croquenots, les deux andouilles ne se cassent pas le bol et continuent de me contempler paisiblement.

Je lace mes chaussures. Attention, Toto ! c’est le moment de cueillir des trèfles à quatre feuilles ! Si ma chance est allée se promener, je l’ai dans le prose ! Si, au contraire, elle ne m’a pas quitté, je vais peut-être me tirer de ce mauvais pas.

Juste au moment où ma main abandonne ma chaussure droite, je me détourne légèrement et la plonge sous le matelas. Brave Lüger ! Je le serre bien fort ; je le tire de sa niche douillette et je me retourne en direction du type debout devant la porte. Il n’a pas le temps de réaliser ; déjà je lui ai fait mon numéro de cirque. Ça n’est pas pour rien que je remportais toutes les médailles de tir dans les concours de la police, avant-guerre. Il bloque un pruneau, juste entre les deux yeux. Ça lui modifie complètement la physionomie. S’il pouvait encore se regarder dans une glace, il ne se reconnaîtrait certainement pas. Mais je ne m’attarde pas à contempler mon ouvrage. Il y a un autre copain, derrière moi qui ne doit pas se réciter l’alphabet papou en ce moment. Je me précipite de l’autre côté du lit et j’atterris sur la carpette à l’instant précis où le dégorgeoir du grand Frizou se met à cracher épais.

Il a le bonjour, car sa quincaillerie se perd dans le matelas.

Je fais quelques rapides reptations et je surgis brusquement au pied du lit.

Pan, dans les carreaux ! C’est fou ce que je suis en forme ce matin. Le second dégourdi prend une balle dans la poitrine et il se répand sur le parquet, comme un bœuf touché par la foudre.

Je dis « Good night » et je fais exactement ce que faisait le zigue qui, en sortant de la chambre à coucher de sa maîtresse, s’est trouvé face à face avec le mari de celle-ci : je m’évacue dans les escaliers à une vitesse qui ne pourrait se calculer qu’en années-lumière.

Le gnace de la réception me regarde filer d’un œil ahuri.

Il y a du populo plein le hall, car les coups de feu ont été entendus d’un peu partout.

— Vite ! Vite ! je gueule, la police ! Il y a des gens qui s’entretuent là-haut !

À la faveur de la confusion générale, je parviens à filer par une ruelle voisine. Je ralentis l’allure afin de ne pas attirer l’attention. Je bifurque ; ma grande idée, c’est de parvenir sans encombre à la gare.

J’y parviens. Alors je dénoue ma cravate, ébouriffe mes cheveux et me précipite à un guichet en hurlant :

— Une troisième pour Anvers, en vitesse !

Ce que je veux, c’est retenir l’attention de l’employé afin qu’il puisse affirmer, tout à l’heure, que j’ai pris un ticketon pour cette direction. Bien entendu, je n’ai pas plus l’intention de me rendre à Anvers qu’au Guatemala.

Je passe sur le quai et repère le train pour Anvers. J’y grimpe.

Au bout d’un instant, je me faufile dans un compartiment vide et je retourne mon imperméable réversible. Je sors une casquette très belge d’une des poches et l’enfonce jusqu’aux sourcils.

Décidément, Parkings est un drôle d’organisateur. Comment qu’il les équipe, ses agents secrets !

Ces modifications apportées à mon aspect vestimentaire me changent totalement. J’ai de plus en plus la tête à m’appeler Richard Dupond et à être natif de Brabant.

Je descends, à contre-voie, du train d’Anvers et pars à la recherche du train de Bruxelles.

Il n’est pas loin. Deux voies plus loin.

Je choisis le wagon de tête, parce que, en général, c’est par lui que commencent les contrôleurs et qu’il me sera plus facile d’éviter ceux-ci.

J’ai un truc épatant pour voyager à l’œil. Dans le cas présent ça n’est pas une question d’éconocroques, mais je n’ai pas de billet pour Bruxelles, et il ne serait pas prudent que je m’aventure à un autre guichet…

Pour en revenir à mon fameux truc de resquille, il est simple : pendant le trajet, je reste dans le couloir — de préférence dans le milieu. Lorsque le contrôleur parvient à ma hauteur, je porte la main à mon portefeuille puis, me ravisant, je dis avec un petit sourire d’excuse :

— Suis-je bête, c’est ma femme qui les a…

Le type continue sa tournée après m’avoir dépassé. Alors, profitant de ce qu’il pénètre dans un compartiment, je parcours le train jusqu’au dernier wagon, ce qui me laisse un certain battement. En cours de route, je descends à la première station et je retourne dans le premier wagon.

Il est bien rare qu’un contrôleur ne se laisse pas posséder par ce système D.

En tout cas, cette fois-ci, mon truc réussit admirablement. Et, c’est avec une ferme autorité que je fourre dans la main du préposé, mon billet pour Anvers, à la sortie de la gare du Midi à Bruxelles.

Deuxième partie

CHAPITRE IX

Parkings a prévenu de mon arrivée l’un des chefs du réseau belge, aussi ce dernier n’est-il pas surpris le moins du monde lorsque, ayant pénétré dans son magasin d’ameublement, sis boulevard Anspach, je lui murmure :

— On est prié de renvoyer l’ascenseur.

Il me tend la main.

— Heureux de vous connaître, commissaire. Cela fait très longtemps que j’entends parler de vos exploits.

Je fais un petit geste, plein d’une charmante modestie, et je le suis dans son arrière-boutique.

Le magasin est immense et renferme une foule de meubles. Il y a là des salles à manger, des chambres à coucher, des divans, des bahuts, ainsi qu’il est normal dans un magasin spécialisé dans l’aménagement du home ; mais certains de ces meubles offrent des particularités que je ne tarderai pas à découvrir et dont la principale est qu’ils ne sont pas à vendre.

Le propriétaire se nomme Bourgeois et il est d’origine française par un ami de son père. C’est un type de quarante berges environ, à l’air calme et énergique. Parkings m’a parlé de lui en termes élogieux. C’est Bourgeois qui s’est aperçu qu’il se produisait des « fuites » importantes au sein de son organisation et qui a prévenu Londres.

— J’espère que vous pourrez découvrir le traître, me dit-il en débouchant une bouteille de champagne.

— Je ferai mon possible.

Je lui narre les péripéties de ma première journée en territoire belge.

— Slaak assassiné ! balbutie-t-il.

— Comme un lapin ! Je ne sais pas si c’est l’esprit de d’Artagnan qui a fait le coup, mais je vous avoue n’avoir jamais vu de type assaisonné à l’épée…

Je récapitule l’affaire.

— On a dû découvrir son cadavre plus tôt que je ne le supposais ; l’enquête a été rondement menée. Comme un idiot, j’étais descendu, à Ostende, à l’hôtel situé à l’arrêt du tramway. Les flics ont commencé par là… Bref, je m’en suis tiré tout de même. Mais il y a eu de la casse et, à l’heure présente, mon signalement doit être diffusé copieusement. Si je ne prends pas garde à mes os, il va leur arriver quelque chose d’ici peu de temps.

— Peut-être vaudrait-il mieux que vous regagniez l’Angleterre, suggère Bourgeois. Il me paraît difficile que vous puissiez travailler en étant traqué par la police. D’autre part, cela n’est pas prudent.

J’admets son point de vue.

— Écoutez, cher ami, San-Antonio ne s’est jamais dégonflé. J’ai été envoyé ici pour mettre la main sur le gars qui joue au petit soldat et je remplirai ma mission. N’ayez aucune crainte ; ni vous ni vos compagnons ne risquez quoi que ce soit de mon chef.

« Lorsque je serai sorti d’ici, vous ne me reverrez plus. La seule chose que je vous demande, c’est une boîte postale pour Londres ainsi que la liste complète de vos collaborateurs avec leurs adresses.

Il rougit un peu et, assez sèchement, me dit :

— Si vous pensez que je redoute quelque chose pour moi, vous vous trompez. Lorsqu’on a entrepris la tâche que j’accomplis, on ne se soucie pas de sa peau. Seulement j’ai des responsabilités écrasantes et je ne dois rien laisser au hasard…

— Allons, allons, fais-je en lui administrant une bourrade, je vois que nous sommes deux mecs pétardiers. Vous me plaisez, Bourgeois, et je suis certain que nous ferons de la bonne besogne.

Il me verse une troisième coupe de champagne et me demande :

— Je suppose que vous avez une mémoire suffisamment bonne pour apprendre sept noms et sept adresses ? Cette fameuse liste que vous me demandez, je ne puis vous la donner par écrit, ce serait par trop dangereux.

— Évidemment !

Il me récite la fameuse liste de ses compagnons. Elle comporte deux femmes et cinq hommes. Tous habitent Bruxelles. Il va pour me donner des détails sur leurs existences respectives, mais je l’interromps.

— Inutile, Bourgeois, je tiens à me faire, moi-même, une opinion sur ces gens.

— C’est peut-être mieux, en effet, convient-il.

— J’aurais deux photos à faire développer, est-ce possible ?

— Parbleu !

Il me fait un petit signe et m’entraîne vers un grand bahut ancien ; il en ouvre les portes et, à ma profonde stupeur, pénètre dans le meuble. Je le vois tirer sur une corde.

Le fond du bahut coulisse et laisse apparaître une petite pièce sans portes ni fenêtres.

Je pousse une exclamation de surprise. Je tire mon chapeau au marchand de meubles. Comme planque, on ne peut trouver mieux. Quelle cervelle chleuh se douterait qu’un des meubles de ce capharnaüm est, en réalité, un passage secret ?

Je pénètre à mon tour dans le bahut, puis, de là, dans la pièce et tout se remet en ordre derrière nous.

— Compliments ! dis-je. Votre cachette est all right.

— Elle est à votre disposition en cas de coup dur, affirme Bourgeois. Vous ne seriez pas le premier à l’utiliser, je vous assure…

La petite pièce contient un appareil émetteur de radio et tout ce qu’il faut pour développer des photos. Je confie mon appareil à mon hôte et j’admire la dextérité avec laquelle il opère.

— Je doute que ce soit fameux, lui dis-je, car l’éclairage n’était pas sensationnel.

Il ne répond rien. À la faible lueur de la lampe rouge, je le vois plonger ma pellicule impressionnée dans un bain. Puis il fixe le négatif sur du papier sensible.

J’attends en réfléchissant. Je souhaite ardemment que la photo soit, sinon bonne, du moins suffisamment claire pour que ma petite môme-caméra puisse être identifiée. Cette gosseline me tracasse comme une grippe de printemps. Je voudrais être rancardé à fond sur elle. Pourvu qu’elle ne calanche pas ! Ce serait dommage ; un bath châssis comme ça ! Moi je suis un grand sensible, voyez-vous, j’aime ce qui est beau, depuis le Clair de lune de Werther jusqu’au père Noël, en passant par les girls de Tabarin.

Bourgeois donne la lumière, ce qui a pour résultat de me faire battre des paupières.

— Pas si mal que cela, dit-il.

Il me passe un morceau de carton glacé, humide.

— Regardez !

En effet, je peux être fier de mes talents de photographe.

On distingue assez distinctement la blessée, flanquée de la bonne grosse infirmière. À propos de celle-ci, elle a dû baver des pendules, hier au soir, en découvrant que je n’étais pas à son rendez-vous nocturne. Bast ! La désillusion c’est le chemin de l’expérience.

— Bon boulot, dis-je à mon compagnon. Y a-t-il un moyen d’envoyer cette photo à Londres ?

— Bien sûr…

Je saisis l’image et j’écris au dos, au moyen d’un crayon fuschine : Qui est-ce ?

— Envoyez un mot les informant de mon arrivée. Inutile de parler de mes démêlés avec la Gestapo…

— N’ayez pas peur, sourit Bourgeois. Mais quel enfant terrible vous faites…

— C’est exactement ce que Félicie, ma brave femme de mère, et Gisèle[2] se tuent à me répéter… Où aurai-je la réponse à mon message ?

— Ici.

— Vous savez bien qu’il serait imprudent que je fréquente votre magasin…

— Allons donc… Vous n’aurez qu’à me téléphoner avant de débarquer ici. Je suppose que vous devez repérer les anges gardiens d’instinct ?

— Et comment !

— Alors, c’est parfait. Il s’agit simplement de prendre des précautions…

Décidément, Bourgeois est un gars épatant. Nous sortons de son bahut et je prends congé de lui.

Au bout de quelques mètres, je me frotte l’œil droit avec énergie, jusqu’à ce qu’il soit devenu rouge et tuméfié, après quoi je pénètre chez un opticien.

— Je souffre de conjonctivite, expliqué-je, l’air et la lumière me fatiguent énormément la vue. Vous n’auriez pas des lunettes à verres légèrement teintés ?

L’opticien a mon affaire. Je choisis des bésicles à monture courante et des verres très peu colorés, afin de ne pas attirer l’attention. Ensuite, j’entre dans un bistrot, je m’enferme dans les lavabos et arrache le talon d’une de mes chaussures, ceci pour transformer ma démarche. Me voici brusquement affligé d’une légère claudication. Demain, ma moustache commencera à être apparente. Mon percepteur, lui-même, ne me reconnaîtra pas. Ça doit coller. En somme, les Frizous n’ont mon signalement que par personnes interposées, puisque j’ai ratatiné les deux armoires chargées de m’appréhender…

Si je tiens mes pieds au sec, je n’aurai pas trop à m’inquiéter des occupants.

Je vais m’alimenter, puis j’achète les journaux de l’après-midi. Tous parlent de mon affaire et — évidemment — m’appellent l’assassin, le monstre, le dangereux terroriste, etc.

J’apprends que je suis l’auteur de l’assassinat de Slaak, dont le corps a été découvert par un petit télégraphiste, et que je dois tremper dans la bande de terroristes qui a mitraillé le restaurant du Coq-Hardi à La Panne. On ne dit pas grand-chose de la môme-caméra, sinon qu’elle a été grièvement blessée. On ne l’appelle que « la malheureuse jeune femme », ce qui, vous l’avouerez, ne me renseigne pas sur son identité.

Désabusé, je balance le canard dans une bouche d’égout et je décide de me mettre sérieusement au tapin.

Mentalement, je passe en revue les noms des collaborateurs de Bourgeois. Ils sont sept, je le répète, et le traître se trouve parmi eux.

Si je commençais par l’une des deux femmes ?

CHAPITRE X

L’une des deux femmes s’appelle Laura. Je me dis qu’avec un prénom pareil, une gnère ne doit pas avoir la tranche d’une marchande de robinets et, comme je suis aussi sensible au beau sexe qu’un poisson l’est à l’élément liquide, je décide de commencer mon enquête par elle.

Elle pioge dans une petite rue pittoresque, du côté de la place du Parlement. C’est vieux, gris, triste et doré comme un bouquin ancien. Ça vous a un certain charme. En contemplant cette façade aux fenêtres munies de petits carreaux, j’attrape une sorte de vague à l’âme indéfinissable.

Je me dis que la guerre et la chasse aux traîtres sont des trucs terriblement stériles et je rêve de me trouver dans une petite pièce confortable, entre deux bras blancs. L’amour, il n’y a que ça de chouilla sur cette garce de planète…

J’en suis là de mes réflexions extra-philosophiques lorsqu’une espèce de petite déesse sort de l’immeuble. Illico une sonnerie, identique à celle annonçant l’arrivée des trains dans les gares, se déclenche sous mon dôme. Je sens que Laura c’est cette petite beauté portative.

Elle croise une grosse daronne, un peu moins large que les grands magasins du Louvre et lui dit :

— Bonjour, madame Deulam.

Croyez-moi ou ne me croyez pas, mais sa voix correspond à son physique. Elle vous flanque plus de frissons dans le corps que ne le ferait un courant à haute tension.

La mère sac-à-bidoche lui répond :

— Bonjour, mademoiselle Laura.

Ceci pour vous prouver que San-Antonio a le nez creux et qu’il n’a pas besoin d’aller se faire tirer les brèmes chez la pythonisse du coin pour entraver le pourquoi et le comment des choses.

Sans hésiter, j’emboîte le pas à la jeune fille. Tout en lui filant le train, j’étudie sa géographie. Pardon ! Quand on a vu une gamine de ce gabarit, une fois, qu’est-ce qu’il doit falloir ingurgiter comme bromure pour retrouver le sommeil. Elle est fabriquée comme la Vénus de Milo : elle a une avant-scène sensationnelle qui danse sous sa robe à mesure qu’elle marche, de grands cheveux blonds qui lui descendent jusqu’au milieu du dos et des jambes qui doivent enlever tous les premiers prix dans les expositions de guiboles.

Elle arpente les pavés à grands pas. C’est une sportive, je le vois à sa démarche. Nous attrapons des ruelles et des ruelles et nous finissons par déboucher sur une grande place plus grise et plus triste que tout le reste de Bruxelles. Elle va droit à un café et s’assied à une table. J’en fais autant. Je m’embusque derrière un journal pour attendre les événements. Ceux-ci ne tardent pas à se produire. Du moins, si l’on admet comme événement, le fait qu’un type vienne s’asseoir à la table de Laura.

Je l’examine discrètement. Il est grand, maigre et il a une tête qui serait assez agréable si ce n’étaient ses yeux fuyants.

Ce ne doit pas être un amoureux, car la fille se contente de lui serrer la paluche d’une manière indifférente.

J’ouvre grandes mes manettes pour essayer d’esgourder leurs salades, mais je suis chocolat car ils jaspinent en flamand et il n’y a rien de plus duraille à entraver que cette langue pour un mec de Belleville qui, en fait de langues étrangères, ne parle que le javanais de la Villette.

Tout ce que je peux faire, c’est observer. Je ne m’en prive pas. L’homme me rappelle quelque chose. J’ai comme une sensation extrêmement vague de déjà-vu, en le regardant. Chose étrange, cette sensation disparaît lorsque je contemple son visage. De quoi s’agit-il ? Je me souviens que c’est lorsqu’il est entré et m’a eu tourné le dos pour s’approcher de la table voisine que ce sentiment a pris corps. J’ai beau me creuser la tranche avec une fourchette à dessert, je continue de nager dans le brouillard. Sa voix ne me dit rien… Ses gestes non plus… Comme c’est désagréable ! Cela fait comme lorsqu’on s’obstine à chercher un nom qui ne parvient pas à se préciser dans votre caberlot.

Je m’efforce de penser à autre chose, mais c’est en vain. Ce point d’interrogation tourne en moi, semblable à un brin de paille dans les remous d’un fleuve.

Où ai-je aperçu ce gnace, sacrebleu ?

Je baisse les yeux, comme pour quêter une réponse dans la sciure saupoudrant le parquet et c’est ce mouvement banal qui déclenche la réaction salvatrice.

Je cherche dans mon portefeuille la photographie ratée que renfermait l’appareil de la pauvre môme-caméra. Je la regarde attentivement et mon œil exercé finit par confirmer mon impression. Ce pan de pardessus, ce morceau de jambe de pantalon et ce soulier, je les aperçois, sans aucun doute possible, sous la table de mes voisins. Ils appartiennent au grand type qui parle à Laura. Je reconnais le tissu à petits carreaux du pardessus ; celui à rayures du bénard et les triples semelles des pompes. Il y a même une éraflure au talon qui est visible sur la photo !

Comment que je jubile ! M’est avis que je le tiens le fumelard qui a dessoudé Slaak et la petite gosse de La Panne. Je le tiens et il faudra qu’il m’en dise aussi long que sur le Larousse en six volumes, avant de prendre des vacances au pays où ce sont les anges — et non pas les hirondelles — qui volent bas lorsqu’il va pleuvoir !

Je torche mon verre de gueuze-lambic et je file. Je préfère attendre mon pèlerin au-dehors. De la sorte, il ne se rendra pas compte que je le suis. Je me planque derrière une fontaine et j’attends en fumant un abominable cigare qui dégage autant de fumée que dix appareils à faire fondre l’asphalte, en répandant exactement la même odeur.

Un quart d’heure plus tard le couple sort de l’estanco. Laura fait un petit signe léger au zigoto et tous deux se partagent les points cardinaux. J’emboîte le pas à l’homme, quant à la petite, j’ai son adresse et je sais où la retrouver…

Lui se dirige vers le plus proche arrêt de tramway. Je pige la manœuvre et je me débrouille pour arriver au point de stationnement avant lui. La chose est connue : l’ABC de la filature consiste à précéder et non à suivre.

Nous montons dans le toboggan, chacun par un bout. Je demeure sur la plate-forme avant, afin de pouvoir surveiller tranquillement les faits et gestes de mon client. Il a l’air de rêvasser. Nous roulons pendant un bon bout de temps et à une allure extraordinaire. C’est fou ce que ces tramways bruxellois sont rapides ! Nous atteignons une banlieue enfumée où grouille la marmaille.

Le type descend. Bien entendu, j’en fais autant.

Il s’engage dans un terrain vague et je le suis de loin, car il pourrait trouver suspecte ma présence en un tel lieu. Je réussis néanmoins à ne pas le perdre de vue.

Dix minutes plus tard, il stoppe devant une masure en ruine qui ne doit tenir encore debout que grâce au papier peint collé sur les murs, à l’intérieur. Le crépuscule commence à descendre sur la ville. Une odeur de suie et d’humidité alourdit l’air. Le type respire bien à fond avant de rentrer, puis il plonge dans le couloir obscur. J’attends un peu ; lorsque je vois une lumière briller au premier étage, j’entre dans la maison à mon tour.

Les escaliers sont de bois. Les murs sont lépreux au dernier degré et couverts de graffiti ; les parpaings de plâtras tombent du plafond dont on voit l’armature comme on voit la trame d’une étoffe élimée.

Je dégage mon Lüger de sa gaine et j’entreprends l’ascension de l’escalier branlant en prenant des précautions infinies pour ne pas le faire grincer.

Me voici enfin au premier étage. Pas un bruit ! Seul, le rai de lumière filtrant sous la porte indique une présence. Je me courbe en deux afin de fixer mon œil au trou de la serrure. Je ne distingue rien. Il doit y avoir un cache-trou.

Je danse d’une patte sur l’autre sans parvenir à prendre une décision. À cet instant, je sens dans mes reins un contact dur. Des trucs de ce genre me sont arrivés tellement souvent que je ne mets pas vingt secondes à réaliser. Je veux bien être l’empereur des tringles à rideaux si ce n’est pas le canon d’un revolver qui me chatouille les omoplates. Notez bien qu’une seringue, en elle-même, n’est jamais dangereuse ; ce qui importe, c’est l’état d’esprit du gougnafier qui la tient dans sa pogne.

Je n’ose me retourner, de peur que ça pète.

Une main rageuse m’arrache mon arme.

— Pousse la porte ! ordonne une voix sèche.

J’obéis.

Nous pénétrons tous les trois (le type qui me tient en respect, son feu et moi) dans une pièce qui ferait les délices d’un metteur en scène réaliste. Ça pue le moisi par ici. Les murs sont tapissés d’un affreux papier jaune prostate qui part en languettes semblables à des copeaux de bois.

L’ameublement se compose d’une table et de deux chaises.

— Assieds-toi ! me dit l’homme.

Je m’assieds.

C’est alors seulement qu’il se montre. Il s’agit bien de l’homme au pardessus à carreaux, ainsi que je le supposais.

— Bonsoir, murmuré-je cordialement.

Il n’a pas l’air de goûter la plaisanterie.

— Baisse la tête, ordonne-t-il.

— Pour quoi faire, le roi va passer ?

— Baisse la tête !

— Ça va me donner le torticolis.

— Baisse la tête !

Sa voix se fait de plus en plus impérative. On y devine comme de la cruauté.

J’obéis. Je baisse ma tête parce qu’il veut que je le fasse et qu’il est impossible de refuser quoi que ce soit à un type tenant un 9 mm chargé dans la main.

Alors je prends un jeton inouï derrière le citron. Ma tronche vole en éclats lumineux. À Paris, pour le 14-Juillet, y a des gars qui se passeraient de briffer pour pouvoir assister à un feu d’artifice pareil.

CHAPITRE XI

Il se fait dans mon crâne comme un mouvement de marée. Un sifflement continu vrille mes oreilles. J’ouvre les châsses et c’est un peu comme si je naissais une seconde fois.

— Il reprend conscience, dit une voix.

Je centralise tous mes moyens. Ça ne donne pas grand-chose en fait d’énergie, mais ça me permet de découvrir qu’il y a deux personnes dans la pièce où le mec au pardessus à carreaux m’a offert une tournée dans les pommes.

Il y a lui, et puis une grognasse que je finis par identifier pour être Laura.

J’esquisse un pâle sourire.

J’ai à peu près autant envie de me marrer que le mec qui traverse les chutes du Niagara, à vélo sur un fil de fer ; mais lorsqu’il y a une poupée dans mon univers concentrationnaire, je ne me sens plus !

— Hello ! dit le mec au pardessus.

Je porte la main derrière ma coupole et je la ramène poissée de sang.

— Merci pour le carré d’as que vous m’avez mis sur le bol, dis-je. C’est avec une locomotive que vous m’avez fait ça ?

Il hausse les épaules et dit à Laura :

— Il appartient à l’espèce bavarde, c’est bon signe.

Je me relève laborieusement et je titube, comme si j’avais absorbé une bonbonne de Cinzano.

— Asseyez-vous, fait Laura.

Je murmure :

— C’est une manie, alors !

Elle demande :

— Pourquoi une manie ?

— Parce que votre copain m’a fait la même proposition avant de me sucrer…

Je m’abats sur un siège ; je plante mes deux coudes sur la table, je pose la pointe de mon menton sur les paumes de mes mains et je ferme les yeux un instant pour laisser passer l’étourdissement qui me chavire.

Le sifflet qui s’escrime dans mes manettes cesse. Le magnésium n’éclate plus devant mes yeux.

— Bon, fais-je enfin en m’ébrouant, où en sommes-nous ?

Laura renchérit :

— C’est vrai, où en sommes-nous ?

Elle n’a pas l’air plus avancée que mézigue sur le chapitre de la comprenette.

Mon cogneur hausse les épaules.

— Ce type me suivait. Il est monté dans cette maison, un revolver à la main, et il écoutait aux portes comme le dernier des larbins. Je trouve ça un peu… mettons bizarre, et j’attends des explications.

Je le fixe un instant, d’un air rêveur.

— Allons ! ordonne-t-il.

Laura me regarde avec avidité.

— Je ne m’attendais pas à cela, murmure-t-elle. Je l’avais bien remarqué au café… mais du diable si je pensais…

« Heureusement que j’avais oublié de vous remettre l’enveloppe, ce qui m’a obligée à venir ici.

L’homme au pardessus se fait sarcastique.

— Vous pensez que je n’en serais pas venu à bout tout seul ?

« Il était déjà « out » lorsque vous êtes entrée…

Il s’assied sur le coin de la table et soulève ma tête par les cheveux.

— Parle, qui es-tu ?

— Peut-être le négus, peut-être Fernandel…

— Un dessalé, hein ?

Il se passe la langue sur les lèvres.

— J’aime les dégourdis, sans blague.

Je n’ai pas le temps de parer le crochet qu’il me met à la tempe. Il a des réflexes, ce mec-là, qui feraient envie à un champion de boxe.

— Ton nom !

La moutarde commence à émigrer dans mes naseaux.

— Non, mais dis donc, Toto, est-ce que tu vas continuer longtemps à me prendre pour un paillasson ?

Je me suis levé.

Si ce type n’est pas ceinture noire de judo, il est marchand de nougat. D’un revers du coude, il me balaie tel un vulgaire excrément. Je me retrouve sur le parquet où je déguste une poussière abondante et variée.

Cette fois, je récupère presto. En une seconde je suis debout. Il ne sera pas dit que je me serai fait malmener par cette ordure, devant une des plus belles souris d’outre-Quiévrain (comme disent des journalistes sportifs). J’attrape la chaise sur laquelle j’avais posé mon postère et je la lui balance dans les gencives. Le choc le fait tituber. Alors je plonge et je lui fais une clé japonaise aux jambes. Il descend sur la pelouse sans se faire prier. Je bondis à pieds joints sur sa poitrine. Cela produit un bruit de zeppelin qui éclate. Il grimace de douleur et il va falloir qu’il passe une annonce dans les journaux s’il veut essayer de retrouver son souffle. Profitant de l’avantage acquis, je le sonne d’un coup de savate sous le menton. Comment qu’il renifle, le jules ! Oh madsème ! On a l’impression qu’il a une fourmilière au grand complet dans son slip. Il se tortille sur le plancher. Il geint, il rue…

Tout ce court métrage n’a pas duré une minute.

J’arrête le cirque pour souffler un peu et je m’aperçois alors que la gosse Laura a ramassé le pétard du gnace au pardessus et qu’elle tient la gueule de l’arme, grande ouverte, à cinquante centimètres de ma physionomie.

— Hé ! je lui crie, tirez pas, mignonne. Ça éclabousserait votre ravissant tailleur et je ne serais plus là pour régler la note de dégraissage.

Elle hésite. Son doigt, posé sur la gâchette, se décontracte. Le temps me dure ! Oh là là ce que le temps me dure ! Quand je pense que des gars se plaignent, en chemin de fer, parce que le parcours leur semble trop long… Je voudrais les voir avec un 9 mm devant le portrait ; en train de se demander si la bonne femme qui dirige les opérations va jouer à Pearl Harbor ou non !

— Levez les bras ! intime Laura.

— Mais comment donc !

J’attrape les nuages, en prenant mon air le plus rassurant.

— Ne vous fâchez pas, Laura…

Elle tressaille.

— Vous connaissez mon nom ?

— Oui, et puis autre chose encore.

— Qui êtes-vous ?

— Un ange descendu du ciel.

Elle va se foutre en renaud, puis brusquement elle comprend le sens caché de mes paroles.

— Non, c’est vrai ?

— Puisque je vous le dis.

Je désigne le gars « out ».

— Et ce catcheur à la noix, qui est-il ?

— Thierry Frazer…

Je fais une virée dans ma mémoire. Je constate que ce Thierry ne fait pas partie de la liste que m’a donnée Bourgeois.

— Il travaille pour vous ?

— Oui.

— Bourgeois est au courant ?

Cette fois elle pose son arme sur la table. Le nom que je viens de prononcer achève de lui donner confiance.

— Je lui ai dit que j’avais fait la connaissance d’un interprète susceptible de nous communiquer des tuyaux intéressants.

« Bourgeois m’a dit d’être prudente ; jusqu’à présent cela a bien marché. Thierry est Luxembourgeois, son frère a été massacré par les Allemands et il leur garde un chien de sa chienne, c’est pourquoi il travaille contre eux.

Hum ! tout cela ne me paraît pas franco. M’est avis que la gosseline s’est laissée pigeonner par cette pourriture de Thierry.

Il reprend ses esprits à son tour.

— Et si nous essayions d’avoir une petite explication à la loyale, je lui fais ?

Il se met sur son séant et s’approche de moi.

Je comprends que la partie de châtaignes va recommencer, mais Laura crie :

— Halte !

Et nous stoppons notre antagonisme.

— Écoutez, fait-elle, toute cette histoire me paraît terriblement embrouillée.

— C’est la traduction exacte de mes propres pensées, dis-je.

— Pour essayer d’y voir clair, nous allons appeler Bourgeois. Lui seul saura mettre de l’ordre dans cette bouteille à encre.

— O.K., admets-je. J’en suis.

— Parfait, renchérit Thierry. Tant que cet individu n’aura pas craché ce qu’il sait, je ne me sentirai pas en paix.

Il ouvre la fenêtre de la masure et griffonne quelque chose sur un morceau de papier. Il place une pièce de métal dans le papier, roule le tout en boule et appelle un gamin.

— Va téléphoner à cette adresse, ordonne-t-il, et dis qu’on vienne tout de suite.

Le gosse s’éclipse en courant. Nous restons tous trois dans la pénombre. Laura tire un paquet de cigarettes d’une poche de son tailleur et nous le présente. Nous nous mettons à fumer.

— J’espère que Bourgeois ne tardera pas, dit-elle. Vous n’avez pas oublié de mentionner le…

Elle s’arrête et ouvre des yeux plus larges que des entrées de métro.

Une pâleur terrible envahit son visage.

— Mon Dieu ! balbutie-t-elle.

Thierry semble mal à l’aise.

— Mais vous ne connaissez pas l’adresse de Bourgeois ! s’exclame Laura. Vous ne connaissez pas non plus son numéro de téléphone, ni le mot de passe, ni rien ! Où avais-je la tête ! Ce n’est pas lui que vous avez fait prévenir !

Thierry a un petit sourire lointain. Il continue de fumer béatement.

— À qui avez-vous fait téléphoner ? crie Laura.

Je la pousse du coude.

— Voilà la réponse à votre question qui rapplique ! fais-je en lui désignant la fenêtre.

En bordure du trottoir d’en face, deux bagnoles pleines de Frizous viennent de s’arrêter.

CHAPITRE XII

Le type qu’on s’apprêtait, autrefois, à balancer dans l’huile bouillante afin de lui faire subir le jugement de Dieu, ne devait pas être plus optimiste que moi. Je me dis, avec un rien d’amertume, que mes carottes sont cuites et que ce qui va m’arriver sera tellement cuisant que ma carcasse ne ressemblera plus à rien d’ici le retour du soleil.

Je regarde Thierry.

— Compliment, lui dis-je. Comme concentré de charogne on n’a rien fait de mieux depuis la création du monde.

Il se fout de ce que je lui bonnis, parce qu’il a récupéré sa pétoire et qu’il la tient serrée contre sa hanche, prêt à nous donner un échantillonnage de sa marchandise.

— Heureusement que tes potes se gourent de baraque ! murmuré-je en regardant par la fenêtre.

Évidemment, il regarde à son tour, c’est un réflexe obligatoire.

Je n’attends pas qu’il s’aperçoive que je bluffe pour lui mettre un uppercut à la pommette gauche. Il chancelle.

D’une tape, je lui fais lâcher son feu. Je le ramasse et le sonne d’un coup de crosse qui doit être au moins le cousin germain de celui qu’il m’a refilé tout à l’heure.

Puis j’attrape Laura par la main et je l’entraîne dans la pièce voisine. Déjà, des bottes font trembler l’escalier de bois.

J’ai la sueur aux tempes. M’est avis que ça va saigner !

La carrée d’à côté ressemble à la précédente : elle est tout aussi délabrée. Heureusement elle comporte une fenêtre. Nous nous y précipitons, je constate qu’elle donne sur le derrière de la maison, là où s’étend le terrain vague que j’ai traversé à la suite de Thierry.

La croisée est à environ trois mètres du sol et des orties poussent juste dessous.

— Sautez ! dis-je à Laura.

Elle comprend immédiatement que nous n’avons pas d’autre solution. Elle enjambe la barre d’appui et se laisse choir adroitement. Quand je vous disais que c’était une sportive ! Il ne me faut pas cent six ans pour la rejoindre dans le tas d’orties. Nous avons tellement les flubes que nous ne ressentons pas la cuisson de ces plantes.

Grâce au ciel, la nuit est complètement tombée. Lorsque la première rafale de mitraillette éclate, nous avons eu le temps de gagner l’ombre de la palissade.

Ça n’est pas le moment de jouer à cloche-pied. Nous prenons notre élan et nous piquons un de ces démarrages en comparaison duquel Ladoumègue ferait figure d’unijambiste.

Les Frisés n’ont pas perdu de temps à mitrailler la zone d’ombre dans laquelle nous évoluons. Nous entendons, derrière nous, un martèlement nombreux ; des imprécations, des ordres. Il doit y avoir un ancien champion des jeux Olympiques dans le lot car un de nos poursuivants se détache de la meute lancée à nos trousses et gagne du terrain. Trop, à mon goût. D’un doigt, j’ôte le cran de sûreté du pistolet que je tiens toujours, je me retourne et je presse sur la gâchette. Le gars se met à faire le sémaphore avec ses brandillons, après quoi il s’affaisse comme un arbre scié à sa base.

Évidemment, ce petit jeu de tir n’est pas fait pour calmer l’ardeur de nos poursuivants.

Je me demande avec une anxiété très justifiée si cette galopade va durer longtemps et surtout où elle va nous mener. Nous sortons de cette espèce de no man’s land qu’est le terrain vague et nous débouchons dans une artère éclairée. Ça va sentir plus mauvais encore. Va falloir numéroter nos côtelettes car nous allons devenir des cibles de choix.

Je pousse Laura d’un coup de hanche dans une rue transversale. Toujours sans ralentir l’allure.

Le type qui pourrait m’indiquer où nous allons aurait droit à ma reconnaissance et à la médaille des poilus d’Orient !

Soudain, des musiques retentissent ; nous bifurquons encore sans parvenir à lâcher les types qui nous veulent du bien et, la poitrine brûlante, le souffle court, nous débouchons sur un cours très large où se tient une fête foraine.

In petto, je remercie la Providence de nous avoir conduits dans ce secteur. Peut-être que si tout se passe bien nous pourrons nous perdre dans la foule !

Comme j’échafaude ce réjouissant projet, j’entends un strident coup de sifflet.

D’autres coups de sifflets lui répondent. À droite, à gauche du cours apparaissent des uniformes. Nous sommes cernés dans cette fête foraine. Pas banal ! Un bath travelingue pour le cinéma ! La mort qui rôde parmi les manèges de chevaux de bois, les autos tamponneuses et les marchandes de sucreries.

Nous entrons dans la populace comme un couteau dans du beurre, ce qui nous procure un bref sentiment de sécurité. Nous serons démolis peut-être, mais cela ne se passera pas sans témoins. C’est une consolation qui en vaut une autre. Aux lumières multicolores d’une baraque j’examine Laura. Elle est rouge comme une écrevisse. Cela provient évidemment de l’effort que nous venons de fournir, mais je pense que les orties ne sont pas étrangères à cette inflammation.

Elle m’a l’air d’avoir du cran, cette môme. Elle me plaît vachement.

Ce qui me botte surtout, chez elle, c’est sa docilité. Non pas une docilité absurde de fille terrorisée, mais la docilité intelligente et déterminée d’une môme qui a pigé le danger et qui a décidé de faire confiance à un zigue à la hauteur pour se tirer du mauvais pas.

Cette idée que c’est moi le mec à la hauteur me regonfle comme un bonhomme Michelin.

Je l’arrête.

— Inutile de courir maintenant, lui dis-je. Reprenons notre respiration et avisons.

Nous faisons mine de nous passionner pour un tir à la carabine et je mets deux ronds dans ma matière grise afin de lui faire fournir des heures supplémentaires.

Ce qu’il y a de moche dans l’aventure, c’est que Thierry n’est pas mort. Je n’ai pas eu le temps de l’arranger et il doit, en ce moment, être à la tête des pieds nickelés qui nous recherchent.

Ces salauds-là vont fouiller toute la fête de fond en comble pour mettre la main sur nous. La place est déjà cernée et il va falloir montrer patte blanche pour sortir. Déjà, au remue-ménage qui court sur la foule comme un coup de vent, je comprends que les opérations de criblage viennent de commencer.

— Venez !

Je prends la main de Laura.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— Un petit tour sur les autos-scooters.

Elle semble un peu surprise mais me suit sans difficulté.

Précisément le manège vient de s’arrêter. Je la pousse dans l’une des petites autos et je me mets au volant.

— Il y a des chances pour que nous ne nous fassions pas remarquer, dis-je. Nous serons trop en vue, vous comprenez ?

Elle comprend.

— Un fugitif se terre dans un coin sombre, il ne va pas faire le zouave dans la lumière des projecteurs devant cinq cents personnes.

Elle fait oui de la tête. Je pose mon revolver sur mes genoux et je me faufile au milieu des autres cornichons qui trouvent génial de se tamponner.

Laura se fait toute petite contre moi. Ça me donne une idée : je passe un bras autour de ses épaules et nous nous enlaçons comme des amoureux.

Le remue-ménage s’accentue autour du manège. Les cris de « papirs » retentissent un peu partout.

Quelques soldats allemands montent sur la plate-forme du manège et jettent un regard rapide sur les occupants des petites autos. Ils doivent estimer que tout est réglo car ils n’insistent pas et s’évacuent un peu plus loin.

Je crois que jamais de ma garce de vie je ne regrimperai dans une auto tamponneuse. Nous faisons trois, quatre, cinq tours ! Le caberlot commence à nous tourner.

Il y a des heurts carabinés qui m’ébranlent la tête. Je suis mal remis du coup sur la noix que m’a flanqué Thierry.

Heureusement que je sens tout contre moi le corps tiède de Laura. J’ai son souffle dans mon oreille droite et par moments cela me fait frissonner.

Soudain je l’entends chuchoter :

— Oh, mon Dieu !

Je la regarde : elle est plus pâle qu’une endive.

— Qu’y a-t-il ?

— Regardez, près de la caisse.

Je regarde et j’aperçois Thierry. Il est debout sur la petite estrade ; il nous tourne le dos et scrute la foule, comme du sommet d’un mirador.

— N’ayez pas peur, chuchoté-je à ma compagne.

Nous nous enlaçons plus étroitement encore et je fais l’impossible pour toujours demeurer au milieu d’un groupe de petites voitures.

Mais voilà que tout à coup un cri retentit sur le plateau du manège. Je regarde et je vois une petite môme qui me désigne du doigt en hurlant comme une fouine prise au piège. D’autres personnes m’examinent et gueulent à leur tour.

Ma parole ! J’ai l’impression d’être devenu un centaure ou une femme à barbe ! Qu’est-ce qu’ils ont à me reluquer de la sorte ?

— Mon Dieu ! balbutie Laura.

— Quoi ?

— Votre blessure s’est rouverte et vous saignez terriblement !

C’est donc de là que me venait cette sensation de chaleur dans le cou !

Un coup de sifflet retentit, poussé par Thierry qui, grâce à cet incident stupide, vient de nous repérer.

Sur un signe de lui, le gars du manège coupe le courant et arrête la musique. Il se produit, malgré le tumulte ambiant, comme une sorte de hideux silence.

Ouvrez vos riflards, les potes, m’est avis qu’il pleuvra de l’acier calibré d’ici peu !

CHAPITRE XIII

Une balle ricoche sur le minuscule volant de notre voiture électrique. D’où vient-elle ? Nous ne le saurons sans doute jamais. C’est vraisemblablement un policier allemand qui vient de lâcher sa bave en fer travaillé car, depuis son coup de sifflet, Thierry n’a pas bronché. Il me regarde avec des yeux chargés de haine et tout brillants d’une joie sadique. Si nous tombons vivants entre ses pattes, nous la sentirons passer.

— Tout est perdu, balbutie Laura.

C’est miraculeux ; dans les moments ultra-critiques, il y a toujours une belle gosse comme elle qui prononce les mots susceptibles de vous fouetter le sang.

Perdu ! Ma foi, nous n’avons pas plus de chance nous tirer de là qu’un mec passé au four crématoire n’a de chance de mourir de froid. Seulement IL FAUT tenter quelque chose. Il le faut lorsqu’on s’appelle San-Antonio et que l’on a pour compagne d’infortune une souris de la classe de Laura.

La balle tirée sur nous a produit un effet sensationnel ; en un clin d’œil, tous les mecs qui essayaient de rigoler à cette fête foraine se sont trissés. Nous demeurons seuls au milieu des sulfatés.

J’empoigne la pétoire qui est sur mes genoux et je descends les deux soldats qui se tiennent devant moi.

— Presto ! dis-je à Laura.

Elle saute de la petite voiture et s’élance à mes côtés. Un grand Chleuh s’interpose. Je le foudroie d’un coup de crosse. C’est inouï ce qu’on se sert de la crosse de ce revolver depuis un moment !

Nous filons jusqu’au grand huit. Parvenu devant la palissade de ce manège, je pousse un juron tellement retentissant qu’il a dû être entendu jusqu’au Maroc. Nous sommes cernés. Une bonne douzaine de mitraillettes sont braquées en demi-cercle devant nous. Il n’y a plus qu’à lever les pognes.

Thierry, qui réapparaît, jette un ordre en allemand.

— Qu’est-ce qu’il dit ? grommelé-je.

— Il nous veut vivants ! me répond Laura, qui comprend l’allemand.

— Sans blague ! Il compte peut-être faire du blé en nous exhibant dans un cirque !

Je prends une fois de plus la main de ma compagne. Cela ne fait pas une heure que nous nous connaissons, et pourtant j’ai l’impression d’avoir passé la moitié de mon existence à ses côtés.

Je l’entraîne vers la petite porte qui commande l’entrée du grand huit. Nous entrons. Cela ne fait pas une grande marge de sécurité, car une simple et fragile barrière de bois nous sépare des mitraillettes allemandes.

— Halte ! crie Thierry.

— Et ta sœur ! je lui réponds.

Nous faisons front à nos agresseurs, mais nous reculons pas à pas. Il n’y a plus un matou dans le secteur et les petits chariots du grand huit continuent à démarrer seuls. Lorsque nous sommes à proximité de l’un d’eux, je fais signe à la petite et nous sautons dedans. Aussitôt, des clameurs s’élèvent chez les Frizous. Ils se ruent dans l’enceinte de l’attraction et entourent les piliers de bois de la construction.

Remarquez que notre effort est stérile, puisque le chariot accomplit un circuit fermé et qu’il reviendra à son point de départ. Mais puisque nous n’avons pas d’autre moyen pour reculer l’instant de la capture…

Nous dominons la fête ; cette perspective plongeante fait une curieuse impression sur une bande de soldats et de flics chargés de vous appréhender. Pour le moment, c’est nous qui appréhendons ! Et comment ! Nous sommes à deux mètres du faîte de cette rampe lorsque le chariot à crémaillère s’arrête. Thierry a ordonné au patron du manège de baisser la manette de l’interrupteur et nous voici coincés à vingt-cinq mètres de hauteur.

— Jetez votre revolver ! crie l’homme au pardessus à carreaux.

— Viens le chercher !

— Vous êtes pris, rendez-vous !

— Monte jusque-là respirer le bon air !

Mes reparties ne sont pas tellement spirituelles, mais elles asticotent la patience de Thierry.

— Ce mec-là doit être une huile chez les doryphores ! dis-je à Laura.

— Pourquoi ?

— Dame ! Il paraît avoir carte blanche pour conduire les opérations !

— Tout est fini ! dit-elle tristement.

— Il faut toujours dire peut-être.

— Voulez-vous me rendre un service ?

— Plutôt cent, ma douceur. Je suis prêt à faire n’importe quoi pour vous, dans la mesure où la situation le permet.

— Tirez-moi une balle dans la tête.

— S’il vous plaît ?

— Je vous demande de m’abattre. Je ne tiens pas à tomber vivante dans les mains de la Gestapo. Je sais trop de choses et… j’ai un peu peur de la torture ! ajoute-t-elle en baissant la tête.

— Ne dites pas de conneries, Laura. Un petit lot comme vous n’a pas le droit de tenir de pareils propos. Je me suis trouvé déjà dans des situations tout aussi périlleuses, et j’ai toujours réussi à m’en tirer, vous savez, comme dans les romans policiers.

Je suis le héros sympathique, et un héros sympathique ne calanche jamais dans une histoire bien construite. Cela peut vous paraître idiot, cette petite conversation tenue tout au haut d’une attraction foraine, alors qu’une troupe d’hommes en armes vous cerne et que quelque deux mille badauds vous regardent.

Et pourtant, c’est la pure vérité. Nous discutons le bout de gras bien paisiblement, comme si nous nous trouvions à la terrasse d’un quelconque café « du commerce et de l’Abyssinie réunis ».

— Vous attendez quoi ? je crie à Thierry. Qu’on vous pète un singe ?

— Jetez votre revolver et nous vous permettrons de descendre en rendant le courant.

Évidemment, ça les énerve, ces braves gens, de se donner en spectacle à la paisible population bruxelloise. Comme attraction, la nôtre enfonce toutes celles de la fête !

Je regarde derrière moi, c’est-à-dire un peu plus haut. Le sommet du grand huit se termine par une très brève plate-forme, ensuite c’est la descente vertigineuse.

Après quelques minutes de contemplation, je baisse la tête.

Alors je m’aperçois d’une chose grâce, je le répète, à la vue d’ensemble que nous avons d’ici : tous les Allemands qui nous traquent sont à l’intérieur de la palissade. Ce qui fait que, si nous parvenions à descendre par un des piliers de soutien qui sont plantés sur le cours, en dehors de cette enceinte, les cornichons seraient obligés de ressortir par la petite porte d’entrée pour se lancer à nos trousses.

— Mettez-vous devant moi ! ordonné-je à Laura.

D’en bas, nos poursuivants peuvent tout juste apercevoir nos têtes. Et encore bien mal, car il fait nuit.

Je quitte subrepticement mon imperméable, je le roule en boule et j’étrangle le milieu de cette boule au moyen de la ceinture, de façon à former un paquet en forme de huit. Je tiens l’autre extrémité de la ceinture. Si ça boume comme je le veux, on va se marrer d’ici peu de temps !

En bas, les Frizous se concertent.

— Une dernière fois, jetez votre arme ! crie Thierry. Sinon, nous ouvrons le feu !

C’est fou ce que mon feu les tracasse, ces oiseaux couleur bouse de vache ! Ils ont vu que je savais m’en servir, et ils ne tiennent pas à tenter une nouvelle expérience.

— O.K. ! dis-je. Le voilà !

Je lance mon revolver dans le tas, en souhaitant que l’un des types le prendra sur le groin et qu’il lui poussera une bath aubergine sur le croûton.

Rapidos, j’expose mon projet à Laura :

— Ils vont refoutre le courant. Le chariot va atteindre la plate-forme. Une fois là, j’essaierai de bloquer le système de la crémaillère en le coinçant avec mon imperméable. Ils ne pourront voir nos faits et gestes. Ils croiront à une panne et ils feront je ne sais quoi… J’espère que vous êtes agile et que vous ne craignez pas le vertige, car nous allons enjamber le rebord du toboggan et nous laisser glisser le long du pilier jusqu’en bas. Il fait trop sombre pour qu’ils puissent s’en apercevoir. Le pied du pilier se trouve entre un mur et la palissade d’enceinte. C’est bien le diable s’il y a quelqu’un là-dessous !

Je n’ai pas le temps d’achever mon exposé que déjà le chariot a repris son ascension interrompue. Je tiens l’imperméable tout prêt pour la petite opération envisagée. Si je ne parviens pas à bloquer la crémaillère, le chariot plongera pour les grandes sensations et ce sera la fin d’une existence bien remplie. Que dis-je ! De deux existences, car il ne faut pas trop compter sur leur pitié en ce qui concerne Laura. Ils ne pardonneront jamais à la jeune femme de m’avoir assisté au cours de cette incroyable soirée.

Nous touchons à la plate-forme. Hop ! D’un geste preste je balance l’imperméable sous le véhicule. Tout de suite j’évacue trois litres de sueur, parce que le chariot continue sa balade. Tout de même, je le sens qui renâcle. Ça patine dur là-dessous ! Va-t-il triompher de l’obstacle ? Le gouffre, le plongeon de la mort n’est plus qu’à dix centimètres, plus qu’à deux. Plus qu’à…

— Sautez ! ordonné-je à Laura.

Elle se laisse adroitement glisser hors du véhicule. À cet instant, le brave chariot stoppe, l’avant est engagé au-dessus du vide. Il était temps.

J’en descends à mon tour, et j’enjambe la butée qui borde le toboggan. Le gros pilier rond est là. Je l’embrasse comme un frère et je me laisse glisser si vite que mes paumes me brûlent.

Quand j’arrive au bas, Laura est déjà arrivée.

Nous échangeons un regard triomphant et, sans un mot, nous nous enfonçons dans l’ombre.

CHAPITRE XIV

Je crois bien que je n’ai jamais trouvé saveur plus merveilleuse à l’air nocturne que ce soir. On peut vous amener tous les alcools du monde, vous n’en dénicherez pas un qui soit davantage corsé que la liberté.

Je ne peux m’empêcher de rigoler en évoquant la tête que les Frisés vont faire quand ils s’apercevront que le chariot est vide.

Il va y avoir de la joie. Jamais le pseudo-Thierry n’aura autant l’air d’un melon que tout à l’heure…

Nous gagnons des ruelles paisibles et sombres. Après ce numéro de cirque dans les lumières de la fête, il me semble que je ne me lasserai jamais de l’obscurité.

Nos actions reprennent de la valeur, seulement le hic, c’est de trouver une planque.

Je crois le moment venu de toucher deux mots de mes préoccupations à Laura :

— Votre appartement est brûlé désormais ! lui dis-je. Vous avez de la famille ?

— Non.

— Tant mieux. Vous connaissez Bruxelles, moi pas. Vous ne voyez pas un coin tranquille où nous puissions nous terrer pendant quelque temps ?

— Il faudrait demander à Bourgeois…

— Bourgeois ! Sapristi, il faut le prévenir d’urgence, car il va lui arriver des pépins à lui aussi…

— N’ayez pas peur, me rassure Laura. Bourgeois n’est pas son véritable nom, et je n’ai jamais donné de précisions sur lui à Thierry.

— Vous avez dû être filée ; il y a longtemps que vous le connaissez, ce… Thierry ?

— Un mois à peine.

— Bon, nous en reparlerons. Le plus urgent est de passer un coup de tube à Bourgeois.

Nous arrivons précisément à la hauteur d’une petite taverne. J’y guide ma compagne. Il y a un perron à gravir. Nous nous trouvons dans une salle basse, très flamande, avec un parquet de bois, de la céramique un peu partout et des trucs en cuivre.

La bonne femme qui tient ce machin est grosse, propre et blonde. Elle a un petit air courtois qui me va droit au cœur.

— Téléphone ?

— Cette porte, au fond.

Je vais à la cabine et j’affranchis rapidement Bourgeois sur ce qui se passe. Il en reste comme deux ronds de flan.

— Prévenez les autres ! lui dis-je. Qu’ils prennent garde ; vous aussi, du reste ! Laura me dit qu’elle a été discrète — et ce doit être vrai, car ça m’a l’air d’être une petite bonne femme au poil — mais on ne sait jamais. L’espion a pu la faire suivre, que dis-je ! il a dû ! Changez vos adresses, vos codes, vos noms, vos mots de passe.

— Entendu.

— Où pouvons-nous nous planquer ? C’est que nous sommes sérieusement brûlés. Jeanne d’Arc ne l’était pas davantage.

Il me donne une adresse. Il s’agit d’une amie à lui qui tient un bistrot. Je peux y aller de sa part en disant : « Petite pluie abat grand vent. » Il paraît que cette phrase est magique et que, sitôt que je la lui aurai dite, elle me fera tout ce que je voudrai : depuis des crêpes flambées jusqu’à la brouette chinoise.

Je note donc, mentalement, cette bonne adresse, et je remercie Bourgeois.

— Deux genièvres ! commandé-je en revenant dans la grande salle.

L’alcool nous donne un coup de fouet salutaire. Je fais immédiatement remettre une tournée, après quoi je paie et dis « au revoir » à la grosse femme.

Au moment où nous nous apprêtons à mettre le pied sur le perron, voilà qu’une caravane de motocyclistes allemands débouche dans la rue.

Pas le moment d’aller chasser le papillon de nuit ! Notre trace a été retrouvée… C’est inouï ! Dans ce nom de Dieu d’univers, il y a toujours des pieds-plats qui repèrent vos faits et gestes.

Je tire Laura en arrière et je referme précipitamment la porte de la taverne.

— Que se passe-t-il ? demanda la tenancière.

Question embarrassante.

Le mieux est de ne pas y répondre.

Elle s’approche de la porte et jette un coup d’œil au dehors.

— Les Fritz ! fait-elle.

Son ton est plus éloquent que tous les mots. On sent que cette femme n’aime pas les vert-de-gris.

— C’est après vous qu’ils en ont ? me demande-t-elle.

Je m’abstiens toujours de répondre. Les motocyclistes s’arrêtent devant le perron de l’établissement.

— Oui ! murmure la grosse femme.

Elle prend nos deux verres restés sur le comptoir et les plonge dans le bassin de zinc.

— Prenez la petite porte de derrière, fait-elle, vous trouverez un escalier de bois dans la cour, il mène à un grenier. Au fond de ce grenier se trouve une fausse fenêtre ; en réalité, il s’agit d’une porte qui ouvre sur une pièce. Cachez-vous-y !

Jamais je ne l’aurais cru capable de parler aussi vite. Ses explications n’ont pas duré quatre secondes.

Comme je repousse la porte donnant sur les communs, j’entends un bruit de bottes martelant les marches. Nous sommes dans une courette encombrée de matériaux divers ; j’ai vite fait de repérer l’escalier de bois. Nous le gravissons en quatre enjambées et nous atteignons le grenier. Il est immense. Comme tous les greniers du monde, il abrite des vieux lits de fer, des malles, des haricots secs, des vieilles voitures d’enfants et des tuyaux de poêle rouillés.

Il prend le jour par une « tabatière ». Ça tombe pile, car il y a un lampadaire dans la rue, à hauteur du toit, ce qui éclaire suffisamment le grenier pour que nous puissions nous y diriger.

Au fond se trouve bien la fausse fenêtre dont a parlé la grosse cabaretière. Je m’y précipite. Puisqu’elle est truquée, elle doit comporter un loquet quelconque permettant de l’ouvrir…

Je tâtonne fébrilement et j’empoigne l’espagnolette. C’est une bénédiction : la fenêtre en toc s’ouvre comme une vraie fenêtre ! Nous pénétrons dans une minuscule pièce grande comme une cabine de barlu. Je repousse la fenêtre. Je découvre alors derrière elle une grande pièce de bois qui, une fois placée en travers, la ferme hermétiquement de l’intérieur. C’est bien le diable si les Fridolins viennent nous cueillir ici !

Nous n’y voyons absolument rien, et je n’ose battre le briquet, de crainte qu’un rais de lumière ne trahisse notre présence.

Laura me dit qu’elle vient de découvrir un lit. Nous nous asseyons, l’un à côté de l’autre, et nous attendons. Nos palpitants cognent si fort que nous avons l’impression d’être aux bords d’une cascade. Le temps s’écoule plus lentement que partout ailleurs dans le noir.

Enfin, un pas retentit. Un pas traînant, lourd et rassurant.

— Ouvrez, me dit l’hôtesse, c’est moi.

J’obéis.

Elle tient une torche électrique et sourit.

— L’alerte a été rude, hé ? Heureusement, ils n’étaient pas certains que c’étaient vous que des gamins aient vu circuler dans la rue… Ils m’ont questionnée ; je leur ai dit qu’il me semblait, en effet, avoir vu passer un couple correspondant à votre signalement quelques minutes auparavant. Ils m’ont crue et sont repartis.

Je lui tends la main :

— Vous êtes la plus chic bonne femme de tout le royaume de Belgique, madame ?…

— Broukère.

Je tressaille.

— Vous avez dit ?

— Broukère.

— Sapristi ! Nous sommes dans quelle rue, ici ?

— Rue de Charleroi.

Elle est raide, celle-là — comme disait une jeune mariée — le hasard est le plus astucieux des humoristes. Nous sommes à l’adresse que vient de m’indiquer Bourgeois.

— Incroyable ! fais-je.

— Qu’est-ce qui est incroyable ?

— Tout à l’heure, j’ai téléphoné à un ami pour lui dire que nous étions traqués et lui demander l’adresse d’une planque. Savez-vous ce qu’il m’a répondu ? D’aller chez Mme Broukère, rue de Charleroi, et de lui dire : « Petite pluie abat grand vent. » Et c’était de chez vous que je téléphonais !

Les deux femmes poussent les exclamations qui s’imposent. Oui, le hasard est un grand maître et tutti quanti !

— Demeurez ici le temps que vous voudrez ! nous dit la bonne grosse. Je vais aller vous chercher de quoi manger.

— Pendant que vous y êtes, apportez aussi de quoi boire.

— Ben, voyons ! s’exclame-t-elle.

Elle est tellement brave, cette vioque, que je lui saute au cou.

Des grognasses comme elle, il en faudrait des treize à la douzaine, moi je vous le dis !

Lorsque nous avons achevé l’omelette Parmentier et le veau froid qu’elle nous a montés, lorsque nous avons liquidé la bouteille de bourgogne qui accompagnait le festin, lorsqu’enfin nous avons souhaité le bonsoir à la mère Broukère, il se fait un curieux silence dans la petite chambre sous le toit.

— Dites donc, Laura, vous allez prendre le lit.

— Et vous ?

— Moi, eh bien, je… Je pagnoterai sur une couvrante, par terre.

CHAPITRE XV

Je ne sais pas s’il vous est arrivé de bivouaquer dans une pièce minuscule en compagnie d’une souris que vous ne connaissez que depuis quelques heures ? Je vous jure que cela produit un drôle d’effet.

Le sentiment de sécurité que j’éprouve me permet d’en éprouver un autre, plus complexe. Entortillé dans ma couvrante, je ne parviens pas à chasser de mon tiroir à méninges la silhouette de la petite Laura.

Comment qu’elle est fabriquée, cette poupée !

J’imagine son beau corps rompu de fatigue, sa poitrine qui se soulève… J’ai dans l’idée qu’elle a la plus belle paire de roberts de Bruxelles. Son souffle me fait évoquer sa bouche… Elle a des lèvres sensationnelles. Tout en elle est sensationnel !

Je tourne et je me retourne par terre.

— Vous ne dormez pas ? chuchote-t-elle.

— Non.

— Vous êtes mal sur ce plancher !

— J’en ai vu d’autres…

Il y a un silence. Un silence qui grince dans nos oreilles comme une poulie mal graissée.

Je me mets à genoux et je m’approche du lit. Je me guide à sa chaleur. Doucement j’avance mes mains ferventes.

Elle tressaille.

— Que faites-vous ?

Alors, croyez-moi si vous voulez, mais moi, San-Antonio, le gros dur, le caïd des caïds, le tombeur des tombeurs, je me liquéfie comme un collégien. Je me mets à bêler :

— Laura, Laura.

D’une voix tellement mal assurée qu’elle se coince dans mon corgnolon.

Elle balbutie :

— San-Antonio ! je vous en prie. Je vous en prie…

Et elle me repousse fermement.

Sans doute je ne suis pas son genre. Peut-être aussi qu’elle a dans le palpitant un Valentino auquel elle entend demeurer fidèle.

Navré du haut en bas je balbutie :

— Excusez-moi, Laura.

Et je retourne sur ma couvrante comme un clébard.

Je me mets en chien de fusil et je tâche d’en écraser. Chose étrange, j’y parviens sans difficulté.

Je ne sais depuis combien de temps je roupille lorsque quelque chose me fait sursauter.

Ce quelque chose c’est une paire de lèvres posées sur ma bouche.

« Tiens ! je me dis, la belle Andalouse a changé d’idée. » Ne croyez surtout pas que j’en sois surpris ; je sais par expérience que les bonnes femmes fondent, comme la vérole sur le clergé, sur les types qui n’insistent pas.

Suivez bien mon conseil, les potes : n’insistez jamais ! Voyez moi : je n’ai pas poussé ma sérénade à Laura, aussi elle n’a plus pu s’endormir et la voilà qui s’entortille après moi comme du lierre autour d’un tronc.

Je ne sais pas si la mère Broukère a sa chambre au-dessous de la nôtre. Si oui, elle doit se dire que les agents secrets ne sont pas si secrets que ça.

Quel chabanais, madsème !

* * *

Il est tard, le lendemain matin, lorsque nous nous éveillons. Quelqu’un frappe à la porte.

Je reconnais la voix de Bourgeois qui dit :

— C’est moi, les enfants, ouvrez !

Je passe un grimpant et je tire le drap sur la nudité de Laura.

Je fais basculer la barre de bois et Bourgeois apparaît. Il regarde d’un air hébété nos fringues jetées pêle-mêle sur le plancher. Le désordre ambiant ne laisse aucun doute sur ce qui s’est passé dans le secteur.

— Eh bien ! fait-il.

Laura détourne la tête, rouge de confusion. Moi je me marre autant que le gars qui fait de la réclame pour la poudre hilarante.

— Salut, Bourgeois, je dis. Ne faites pas ces yeux-là, mon bon, vous allez me faire croire que votre papa ne vous a rien dit lorsque vous avez atteint l’âge de la puberté.

— Laura ! murmure-t-il d’un ton incrédule. La chaste Laura !

Il paraît vraiment interloqué.

Si nous étions seuls, lui et moi, je l’affranchirais une bonne foi sur la soi-disant chasteté des gonzesses. Mais je crains de passer pour un mufle, aussi je prends le parti de jouer le jeu et je soupire :

— Que voulez-vous, lorsqu’on a passé des instants comme ceux d’hier, on se sent liés par une sorte de chaîne invisible…

Le Bourgeois, c’est peut-être un superman de la Résistance, mais question amour il a l’air aussi évolué qu’une portion de gruyère. Ma petite phrase qui sent pourtant son Écho de la mode de loin le fait chialer.

Il nous serre la main.

— Oui, oui, bégaie-t-il, mes enfants, c’est magnifique ! Toute la ville en parle. La Gestapo tenue en échec par un couple audacieux ! Ça, c’est un exploit, un exploit qui s’inscrira en lettres d’or dans l’histoire de cette guerre.

Si je ne l’arrête pas, d’ici dix minutes il va chanter La Brabançonne.

— Passez la main, dis-je. Quoi de neuf ?

Il revient à nos préoccupations.

— J’ai fait partir votre photographie hier au soir par avion, et Londres m’a, dès ce matin, adressé sa réponse par radio, la voici : Photo femme est celle Elsa Maurer, espionne autrichienne connue sous matricule B H 78.

J’ouvre des carreaux immenses.

Une espionne, la môme-caméra ! Une espionne ! Pour une surprise, c’en est une.

— Vous me voyez sur les fesses ! fais-je à mes compagnons. J’avoue que je suis complètement siphonné. Pourquoi cette fille a-t-elle agi de la sorte ? Pourquoi m’a-t-elle remis cette photo ? Pourquoi l’a-t-on descendue si elle appartient au S.R. allemand ?

Je réfléchis.

— De deux choses l’une, poursuis-je. Ou bien il s’agit d’une confusion de la part des services anglais — et j’en doute car les Britanniques n’avancent rien dont ils ne soient sûrs — ou bien elle a décidé de tourner casaque… Peut-être l’avenir nous apprendra-t-il la vérité…

Nous faisons à Bourgeois le récit détaillé de nos aventures de la veille.

— Vous le voyez, conclus-je, je n’ai pas perdu de temps puisque, grâce à mon flair et… au hasard, j’ai mis le doigt sur le personnage coupable des fameuses fuites.

— Mais je ne lui ai jamais rien dit, je vous le jure ! crie Laura. Il ne peut y avoir de fuites puisque c’est lui, au contraire, qui me fournissait des renseignements !

— Partant de vous, il a dû remonter aux autres et les faire surveiller. Il m’a l’air diantrement adroit, le bougre !

— Mais non, objecte Bourgeois, s’il était comme vous le dites « remonté » aux autres, nous aurions été arrêtés.

Il n’a pas achevé ces mots que la mère Broukère fait son apparition.

— Un grand malheur, un grand malheur, pleurniche-t-elle, les Allemands ont mis la main sur nos amis ; tous les six ont été appréhendés cette nuit !

Je me tourne vers Bourgeois.

— Nom d’une merde arabe ! Vous n’avez donc pas prévenu vos collaborateurs ainsi que je vous avais conseillé de le faire ?

— Il était trop tard, hier, ils étaient en mission. Ils ne devaient pas regagner leurs domiciles avant de passer chez moi.

— Quelle était cette mission ?

— Repérage de la péniche transportant l’eau lourde de Norvège en Allemagne.

— Où ont-ils été arrêtés ? questionné-je, en regardant la grosse cabaretière.

— Dans le train, entre Bruges et Bruxelles.

— Pardi ! Thierry avait leur signalement, ainsi que je le supposais. Lorsqu’il a vu que nous lui glissions entre les mains il a donné l’ordre d’arrêter toute la bande et a fait largement diffuser leurs portraits parlés.

Laura se jette à plat ventre sur le lit en sanglotant :

— C’est de ma faute, pleurniche-t-elle. C’est moi qui ai fait la connaissance de ce salopard !

— Mais non, lui dis-je, c’est lui qui a fait votre connaissance à vous.

« Il est rusé comme un renard, le bougre.

— Et puis, murmure tristement Bourgeois, vous n’avez rien fait sans me tenir au courant, Laura, votre responsabilité est dégagée.

J’éclate :

— Sacrés vingt dieux ! on est donc aussi gland en Belgique qu’en France ! Vous croyez que c’est le moment de parler de responsabilités et autres foutaises ? Ces six mecs sont chopés. Il faut voir si on peut les tirer là…

— Bravo ! crie la mère Broukère.

Avec ces cent dix kilos, c’est encore elle la plus énergique !

CHAPITRE XVI

Je demande à Bourgeois :

— Voyons, êtes-vous certain d’être en sécurité ? Il n’y a pas de raison que, grâce à Laura, Thierry ait pu avoir les autres et non vous.

— C’est que, répond-il, nous avions un système particulier pour nous réunir. Jamais mes collaborateurs ne sont venus à la maison, ou presque. Nos entrevues se déroulaient dans une église, séparément.

— C’est bien séparément aussi qu’ils ont été suivis. Pourquoi, en ce cas, ne pas croire que vous avez été repéré ?

Bourgeois, malgré la gravité de l’heure, sourit en regardant Laura.

— Nous nous retrouvions dans un… confessionnal, explique-t-il. Moi j’étais déguisé en prêtre et je m’entretenais avec chacun de mes… pénitents. Mon frère est curé d’une des paroisses de Bruxelles et c’est grâce à sa complaisance que j’avais pu mettre sur pied ce système.

Je le regarde avec un rien d’admiration.

— Bravo, apprécié-je. Voilà qui est bien combiné. Bon, ainsi on peut vous considérer comme blanc jusqu’à preuve du contraire ; tant mieux ! Vous allez rentrer chez vous dare-dare et essayer de connaître le lieu où ont été incarcérés vos amis. Lorsque vous aurez des tuyaux sûrs, prévenez-moi. Faites vite, car j’ai déjà des fourmis dans les jambes.

Il s’éclipse, suivi de la grosse cabaretière et je remets la traverse de bois dans sa position horizontale. Après quoi je choisis moi aussi la position horizontale parce que c’est la meilleure lorsqu’on n’a rien d’autre à faire qu’à attendre les événements.

Laura sanglote à mes côtés.

Je la prends par les épaules. Le contact de sa chair nue, brûlante, me fait frissonner. Toutefois je ne laisse rien apparaître de mon trouble.

— Ne te caille pas le sang, ma colombe, ça n’avancera à rien de bon.

— Tout de même, soupire-t-elle, mes camarades, si… gentils, si courageux…

— On les tirera de là.

Notez bien que je lance cela sans y attacher d’importance, comme on envoie une chiquenaude à un brin de paille qui vous chatouille le nez.

Mais elle sursaute et s’assied sur le lit. Elle ne prend pas garde à sa poitrine qui se dresse agressivement devant mon nez à m’en faire éclater les châsses.

— Tu serais capable de les faire évader ?

Je décèle du défi dans sa voix.

Toutes les gnères sont idem. Elles agissent toujours comme si vous étiez une touffe de cheveux mités accrochés après les dents d’un vieux peigne.

— Tu parles que j’en suis capable ! ricané-je. Je ne sais pas ce qu’il faut te faire comme démonstration pour te prouver que je suis exactement le genre de bipède qui remplace la graisse d’oie !

— C’est vrai, balbutie Laura. Tu es formidable, mon chéri.

Vers midi, la mère Broukère nous appelle. Elle a fermé son usine à bière et a préparé un confortable repas. Nous faisons la dînette tous les trois dans sa petite cuisine. Elle a trouvé le moyen de dénicher une seconde bouteille de bourgogne. Rappelez-vous que ça n’est pas dans son grenier mais dans sa cave que je voudrais être camouflé. Sûrement que je ferais des infidélités à Laura…

Nous achevons notre grappe de raisin au moment où Bourgeois rapplique. Il est congestionné et inquiet.

— Pas de casse de votre côté ?

— Non, fait-il en secouant la tête, calme plat. J’ai des détails sur l’arrestation des camarades. C’est bien dans le train, entre Bruges et Bruxelles, qu’ils ont été arrêtés, on les a incarcérés dans une école désaffectée qui sert d’annexe à la Gestapo. Malheureusement ces locaux sont si bien gardés qu’il n’y a rien à tenter.

— Il y a toujours quelque chose à tenter, je l’ai prouvé hier encore.

Cette fois, mon enthousiasme n’est guère communicatif.

Les nouvelles sont trop mauvaises pour laisser place à de l’espoir.

— Sacrebleu, hurlé-je, vous avez l’air de me prendre pour Tartarin. Si je vous dis que je vais risquer le paquet pour vos potes, c’est que je vais le faire, et tout de suite encore.

« Bourgeois, vous m’avez dit que votre frangin est curé. Quelle est sa paroisse ?

Le chef me l’indique.

— Ça se trouve où ?

— Dans la banlieue nord.

— O.K., rendez-vous chez lui dans une heure.

— Hein !

— Quoi !

— Il veut sortir !

Toutes ces exclamations me lapident.

— Vous ne pensez pas que je vais jouer au petit bonhomme du baromètre jusqu’à la fin de la guerre, non ? Vous avez un pétard à m’offrir ?

La mère Broukère passe la main à l’intérieur de son poste de radio et en ramène un 6,35 modèle courant.

— Ça peut vous rendre service ?

J’examine l’arme.

— Sans vous fâcher, la mère, cet outil ne vaut pas un bon tire-bouchon, mais je saurai m’en contenter.

Je glisse le petit feu dans la poche de mon pantalon.

— Parfait, dis-je, et maintenant il me faut un sac de charbon.

— Un quoi ?

— Un sac de charbon, vous savez ce que c’est ?

— Plein ?

— Bien entendu, plein !

— À la cave, dit la grosse femme.

Je descends dans ce sanctuaire et je jette un regard de sympathie aux rangées de bouteilles.

« À bientôt, mes chéries », leur chuchoté-je.

Je me précipite sur le tas de charbon. Je me roule dessus, j’y plonge mes paluches, mon visage. Puis j’emplis un sac et je remonte.

En passant devant une des glaces du bistrot, je me marre. J’ai vraiment l’air d’un charbonnier. Il faudrait être plus malin qu’un Frizou pour reconnaître San-Antonio sous cette couche de poussière.

— Allons, ouvrez la lourde ! Bourgeois ! dans une heure à l’église. Je pense que vous arriverez le premier. Dites à votre frangin qu’il ne s’émotionne pas.

Je sors.

* * *

Je crois que j’ai eu une bonne idée de me camoufler de la sorte, car les rues sont pleines de patrouilles.

Les Frizous ont dû recevoir des instructions expresses, cela se voit à la manière dont ils dévisagent les passants. J’ai idée qu’un pégreleu qui s’amuserait à crier « À bas Adolf ! » serait illico transformé en passoire. Je coltine mon sac de charbon à travers la ville en m’enguirlandant intérieurement pour l’avoir tant rempli. C’est qu’il ne fait pas chiqué du tout, ce sac !

Trois quarts d’heure plus tard je parviens sans encombre à l’église indiquée par Bourgeois. Je cherche la porte du presbytère et j’ai d’autant moins de peine à la dénicher que Bourgeois se tient debout dans l’encadrement.

Je pose enfin mon sac de charbon. Ouf ! J’ai l’épaule droite complètement paralysée.

Présentations. Je serre les salsifis du curé. C’est un bonhomme aussi sympa que son frère. Ils doivent être jumeaux, parce qu’ils se ressemblent comme deux nègres à poil dans un tunnel.

— M’sieur l’abbé, je lui dis, vous seriez gentil de me prêter une soutane.

Ma requête ne le déconcerte pas trop.

Sans mot dire, il passe dans une pièce voisine où je l’entends ouvrir une garde-robe qui, soit dit en passant, réclame de tous ses gonds une goutte d’huile.

— Celle-ci vous irait-elle ? demande-t-il. C’est celle de mon vicaire qui est sensiblement de la même taille que vous.

Il a pigé tout de suite, le brave homme.

Avant toute chose, je fais une virée dans son cabinet de toilette, histoire de me démaquiller un brin.

Lorsque je suis propre et luisant comme un… curé, je passe la soutane. C’est la première fois que je me déguise en ecclésiastique ; d’ordinaire je réprouve les déguisements, je préfère jouer franc-jeu, mais nous vivons une époque où les coups bas sont permis.

— Ça colle, comme ça ?

— Oui, fait le prêtre, ça… collera, à la condition toutefois que vous abandonniez votre parler pittoresque.

CHAPITRE XVII

Il faut que je vous dise, les gars, je suis comme un boomerang : je reviens toujours à mes moutons.

Le major Parkings m’a fait éjecter d’un avion avec un bath drap de lit dans le dos pour trouver le gars qui jetait la perturbation dans le réseau de Bourgeois et lui régler son compte. Je l’ai identifié, mais la seconde partie de ma mission n’est pas encore terminée. Thierry doit être abattu et il le sera, à moins qu’un de ces truands en vert prairie ne me fasse déguster auparavant mon extrait de naissance. Je suppose que, si l’on a conduit les compagnons de Laura dans cette école désaffectée, c’est que le pseudo-Thierry y a son P.C. Je peux tirer cette conclusion du fait que c’est lui qui s’est chargé de l’affaire jusqu’ici.

Je parviens à l’école et je prends les mesures du terrain où va se jouer la partie. Il s’agit d’un grand bâtiment de brique, très récent, que les sulfatés ont entouré de chevaux de frise. Il y a des sentinelles devant toutes les portes et un poste de garde à l’entrée principale.

Une grande animation règne aux abords du bâtiment. Des voitures cellulaires et des conduites intérieures entrent et sortent. Il me sera difficile de repérer Thierry au milieu de ce va-et-vient. Mais je compte sur la chance et mon œil de lézard.

La chance me sert admirablement car, en face de la vraie école servant de prison, se trouve une bâtisse à l’allure de prison qui est une école. C’est même un internat religieux ; la présence d’un curé devant sa façade n’attirera donc pas l’attention de ces messieurs.

L’abbé Bourgeois m’a muni d’un bréviaire. Je le potasse ardemment en allant et venant devant le pensionnat.

Il y a dessus un tas de prières et je les lis depuis la lettrine jusqu’au cul-de-lampe. P’t-être que ça amadouera mon ange gardien. En voilà un qui n’aura pas volé son auréole lorsqu’il prendra sa retraite !

Les minutes passent, puis les heures. Je prends de sérieuses crampes dans les tiges. Si j’attends encore longtemps, il va me pousser de la mousse sur les pieds.

Le crépuscule descend lentement sur la ville. L’air devient plus humide. Les passants ont le col de leur pardessus relevé. Ils descendent du trottoir pour passer devant la Gestapo. Ils ne regardent même pas la boîte ; elle leur flanque visiblement les jetons.

J’ai vu déjà deux fois les factionnaires changer.

J’ai peur que l’un d’eux, plus dégourdi que ses copains, ne trouve un peu suspectes mes allées et venues.

Ça n’est pas toujours marrant d’être agent secret, je vous le garantis sur facture.

Dire que des types s’imaginent que nous faisons un turf à la Nick Carter. Mes choses, oui ! Le dernier privé venu attaché à une maison spécialisée dans le bidet ferait l’affaire en ce moment.

Je décide de compter jusqu’à cent afin de donner une limite à mon calvaire. À cent, je regagnerai la crèche de maman Broukère.

Je n’ai pas compté jusqu’à douze qu’une voiture sort de l’école, pilotée par Thierry. Je la suis des yeux et je la vois stopper cent mètres plus loin devant un bureau de poste. Alors il se produit en moi comme un élan irraisonné. Je presse le pas en direction de l’auto, je jette un coup d’œil à la porte du bureau de poste, puis j’ouvre celle de l’auto et je m’accroupis à l’arrière, mon petit pétard à la main.

C’est là l’acte d’un zigue vachement bas de plafond, direz-vous ? Sans doute, mais je vous ferai respectueusement observer, bande de pieds plats, que les types pantouflards ne se sont jamais taillé une réputation de casseurs de gueule dans les services secrets.

Je préfère traverser un cerceau en flammes plutôt que d’attendre que le feu s’éteigne. Faut que ça saute avec bibi. Puisque je tiens Thierry, je ne veux plus le lâcher avant de l’avoir perforé comme la tranche d’un harmonica.

Mon attente est de courte durée. Il ramène sa viande presque tout de suite et s’installe au volant.

Nous roulons un bon bout de temps, à travers la ville, puis il cesse de passer à chaque instant ses vitesses et je comprends que nous marchons sur une route.

Ce serait peut-être l’heure d’abattre mes cartes, non ?

Tout doucement, je me redresse et m’assieds sur la banquette arrière.

J’approche le 6,35 de la nuque du salopard et je murmure :

— Belle nuit d’automne, pas vrai ?

Au mec, ça lui produit un effet indescriptible. Il fait une embardée dans le fossé et redresse de justesse sa direction.

— Pas beaucoup de réflexes, hé, Thierry ?

— Ah ! c’est vous, soupire-t-il.

— Tiens, tu ne me tutoies plus ?

— J’ai beaucoup trop d’admiration maintenant.

Je rigole.

— Pas mal le coup du grand huit, hein ?

— Excellent, je le raconterai à mes petits-enfants, plus tard.

— Je crois bien que tu ne les connaîtras jamais, tes petits-enfants, mon pauvre vieux.

— Ah, et pourquoi donc ?

— Parce que tu as sans doute assisté tout à l’heure à ton dernier coucher de soleil.

Il ne dit rien. Moi, je n’aime pas ces silences subits. Et comment que j’ai raison de ne pas les aimer. Prompt comme une langue de caméléon, Thierry a sorti avec sa main gauche un automatique du fourre-tout et, sans se retourner, magnifique de maestria, en s’aidant seulement du rétroviseur, il tire sur moi.

Tout ça avant que j’aie le temps de dire ouf. Pourtant, si je n’ai pas eu le temps de proférer cette onomatopée, j’ai eu celui de me jeter de côté et la rafale passe à deux centimètres de moi.

Lorsque j’entends le déclic navré du feu signifiant que le magasin est vide, je reprends ma position initiale.

— Non, mais, qu’est-ce qu’on vous apprend dans les écoles d’espionnage nazies ! Tu ne sais pas qu’il est imprudent, lorsqu’on se sert d’un automatique, de tirer en rafale ? Tu as bonne mine maintenant, avec ta pétoire vide comme un sifflet !

Il ne répond rien.

— Fais demi-tour, Toto !

Il continue en ligne droite et il écrase le champignon comme une brute. Nous dépassons le cent dix.

— Et alors ? murmure-t-il. Que comptez-vous faire ? M’abattre ? Vous allez, en ce cas, entrer en contact avec un arbre !

— Le coup est classique, dis-je, tu as un chou à la crème à la place du cerveau pour ne pas avoir trouvé autre chose…

— Ce sont les coups classiques les meilleurs.

Je retrousse ma soutane et j’enjambe le dossier du siège.

— Arrête, dis-je, arrête tout de suite, collègue, où je te fais bouffer du plomb sans plus attendre.

Afin de l’intimider, j’appuie le canon de mon arme contre sa tête.

En guise de réponse, il sourit. Il a du cran, le monsieur. Je l’assaisonnerais bien immédiatement, mais j’aimerais pouvoir le travailler un brin pour tenter d’avoir des indications précises concernant les six prisonniers. Comment le mettre « out » sans le buter ? Impossible de l’estourbir car je ne dispose pas du recul nécessaire.

C’est alors que je me remémore les conseils d’un vieux pote à moi que j’ai connu à San Francisco avant-guerre et qui était un peu tueur de son métier :

« Si tu veux te farcir un mec sans l’abîmer, disait-il, tire-lui une dragée contre l’occiput en tenant le feu de biais afin que la balle ne pénètre pas mais l’érafle seulement. »

J’opère ainsi, tranquillement. L’effet est merveilleux.

Thierry a un soubresaut et pique du nez. Vous pensez que je me démerde d’attraper le volant et d’appuyer sur la pédale du frein. Je réussis un stoppage très convenable. Je regarde Thierry. La balle ne l’a pas seulement éraflé mais a légèrement pénétré sous le cuir chevelu. Il saigne comme un goret.

Je défais la ceinture de ma soutane et je lui entrave les pattes, puis j’ôte la sienne et je lui lie les mains. De cette façon, il est vraiment hors d’état de nuire. Je le fais basculer à l’arrière et je prends sa place au volant.

— Pauvre tordu, murmuré-je en le regardant, tu te croyais fortiche, hein ?

Je fais demi-tour. Me voilà bien content de moi mais assez embarrassé cependant, car je me demande où je vais pouvoir transbahuter mon colibard.

Ça n’est vraiment pas un cadeau à faire à la mère Broukère, et il ne serait pas prudent de l’emmener chez Bourgeois, la voiture est une bagnole allemande et elle sera vite repérée.

J’aperçois un petit café sur la route. J’arrête la voiture à une certaine distance de manière à ce que les patrons de l’établissement ne puissent pas lire les numéros, puis je me catapulte dans l’établissement.

— Qu’est-ce que ce sera, monsieur le curé ?

C’est tout juste si je ne me retourne pas pour voir à quel curé parle l’aubergiste. Heureusement je réalise à temps.

— Un verre de bière, s’il vous plaît. Puis-je téléphoner ?

Il me désigne l’appareil fixe, au mur. Ça la fout mal qu’il n’y ait pas de cabine, je vais être obligé de débiter ma salade devant la brave homme de l’estanco.

— Allô ! Bourgeois ?

— Qui est à l’appareil ?

— L’abbé Antoine.

— Ah !

— Je voudrais vous confier un de mes pénitents. Où puis-je le mener pour qu’il soit tranquille ? Il a besoin de repos, c’est un pauvre homme qui a subi un choc… nerveux.

— Amenez-le à mon entrepôt, rue Slaken, 16.

— Fort bien, vous y allez ?

— Tout de suite.

Je me retourne vers le patron.

— Combien vous dois-je pour cette orgie romaine ? demande l’abbé San-Antonio au pauvre homme ahuri.

CHAPITRE XVIII

L’entrepôt de Bourgeois est une sorte de vaste hangar sis dans une rue paisible bordée de petites villas.

Il m’attend. Ce type-là est tout ce qu’il a de réglo sur le chapitre des rancards.

Je fous un coup de Klaxon prolongé et il ouvre le double vantail de bois. J’entre avec la carriole dans le hangar. La nuit est épaisse comme du goudron et les promeneurs éventuels ne peuvent voir qu’il s’agit d’une bagnole allemande.

Je sors le paquet de la voiture.

Thierry a repris ses sens et il fait une drôle de trompette.

— Bourgeois, dis-je, je vous présente le fameux Thierry.

Mon compagnon serre les poings.

— Crapule, grince-t-il.

— C’est aussi son nom, convins-je.

Je délie les flûtes du doryphore et je l’entraîne vers le fond de l’entrepôt.

— On peut disposer d’une de ces chaises ?

— Bien sûr, opine Bourgeois.

J’assieds Thierry et je l’attache après le siège.

Je sais par expérience qu’il n’y a rien de plus démoralisant que d’être lié dans cette position.

— Maintenant, Toto, fais-je après avoir toussoté, je crois le moment venu de parler à cœur ouvert. Voici comment je vois la situation : nos camarades ont été appréhendés hier par ta faute. Nous tenons à eux et nous te demandons de les faire libérer séance tenante. Tu vois, je ne vais pas par quatre chemins ; inutile de poétiser, les enluminures c’est pas le genre de l’établissement. De deux choses l’une : ou bien tu marches, et en ce cas nous t’expédions à Londres comme prisonnier cette nuit même, ou bien tu refuses et alors les types de la voirie te ramasseront demain matin avec les ordures ménagères. Tu entraves ?

Il a son éternel petit sourire.

— Allons, fait-il, je crois que je ne verrai pas le lever du soleil demain matin…

— Donc tu refuses ?

— Et comment !

Je tourne deux ou trois fois autour de lui en réfléchissant.

— C’est idiot, tu sais. Je ne parle pas de perdre la vie, mais de pousser les braves gens comme moi à vous travailler le cuir. J’ai horreur de charcuter un bonhomme, pourtant, lorsque la peau de six personnes est dans la balance il n’y a pas à hésiter…

— La torture, hein ? ricane-t-il. Je connais, je suis même un spécialiste de la question, sans jeu de mots.

— Tu crois que tu pourras la fermer ?

— Je ne crois pas, j’en suis certain.

— N’avance jamais des trucs de ce genre. Aucun homme n’est sûr de ne pas parler lorsqu’on le torture. C’est une question de temps. De temps et d’imagination.

— Eh bien… essayez !

Il est gonflé, le monsieur ! Bourgeois et moi échangeons un regard admiratif. C’est bath, un homme courageux. Je soupire, navré. Je ne m’en sens pas pour couper un zigue en rondelles. J’en ai vu, des vrais caïds, qui ne parlaient pas lorsqu’ils avaient décidé de la boucler. Vous auriez pu les faire asseoir sur un paratonnerre sans parvenir à leur faire dire le nom de jeune fille de leur grand-mère. Et puis tout à coup je me fiche en bourre !

Sans blague ! Je ne vais pas faire chanter mon âme de bluette… Qu’est-ce que c’est le bipède qui est devant moi ? Un émule de saint François d’Assise ou bien un fumier qui, de son propre aveu, torture et massacre les patriotes !

Merde arabe !

Je lui refile une double beigne aller-retour qui fait vibrer sa trompette comme une corde de guitare.

— Un simple galop d’essai, fais-je : pour créer l’ambiance.

Il est tout grave.

Je lui colle un taquet en y mettant tout mon disponible en calories. Sa pommette devient grosse comme une tomate. Je lui file un direct dans les gencives, simplement pour le faire saigner. Il y a des costauds que le sang — le leur évidemment — rend sentimentaux.

— Bon, déclaré-je, je sens que je retrouve ma forme. Bien entendu, je ne te demande pas encore si tu as changé d’avis. Ce petit travail ne représente même pas les hors-d’œuvre. C’est, pour te donner une comparaison, les olives qu’on croque à l’apéritif.

J’avise une scie, dans un coin. Je la prends. Puis, à coups de pied je démolis une caisse vide. J’en extrais deux planches que j’attache solidement de chaque côté de sa jambe gauche. Celle-ci est prise en sandwich.

Je l’allonge et fais reposer le talon sur une autre chaise. Puis, vous l’avez deviné, je commence à scier. Doucement. Le bois ne tarde pas à être tranché, je sens que j’arrive à la guibole. Les dents de la scie ne font plus le même bruit. Thierry se crispe. Il gémit sourdement. Moi, imperturbable, je poursuis mon hideux travail. Il est de bonne politique de ne plus lui parler, mais d’attendre qu’il intervienne. Le sang ruisselle dans la sciure. Bourgeois s’éloigne et je l’entends dégueuler derrière une armoire ancienne.

Je suppose que sa nausée est déterminante. Elle donne comme un ton à la torture. Elle en est le prolongement extérieur. Elle s’adresse au moral de Thierry comme la lame de ma scie s’adresse à son physique.

— Arrêtez, balbutie-t-il sourdement.

Je ne triomphe pas, toujours question de psychologie. Je dis simplement :

— Bon.

Intérieurement, je me marre car je ne lui ai fait qu’une simple entaille et, depuis quelques instants je faisais seulement semblant de scier. Mais sa douleur était si vive qu’il ne pouvait s’en rendre compte.

— Résumons-nous, dis-je, je ne vous demande pas de nous livrer des plans ou une formule susceptible de nuire à votre pays, simplement je désire que vous rendiez la liberté à des gens contre lesquels vous avez mené un combat inégal.

Le vouvoiement achève de l’ébranler.

— Dans mon portefeuille, fait-il, un carnet à souches.

Je le fouille et je trouve en effet un carnet à souches, il y a un texte allemand imprimé dessus.

— Bourgeois, vous comprenez l’allemand ?

— Oui.

— Qu’est-ce que c’est que ce machin-là ?

Il feuillette le carnet.

— Des bons de levées d’écrou.

— Parfait. Thierry va en remplir six, au nom de vos six collaborateurs, veillez à ce qu’il agisse régulièrement.

Je libère une main du prisonnier et je lui tends son propre stylo.

— Que tout soit O.K., sans quoi je vous scie les deux jambes sans hésiter, vous avez vu de quoi je suis capable ?

Il écrit fébrilement. À sa grimace, je comprends combien cela lui coûte. Il perd la face et ça l’emmaverde plus qu’un Japonais.

Lorsque c’est terminé, je vais dans l’auto où j’ai repéré, tout à l’heure, une capote d’officier. Je ne sais quelle impulsion me fait fouiller le véhicule. Dans une poche à soufflet de la portière gauche je déniche un petit cachet encreur. Je le rapporte ainsi que la capote à Bourgeois.

— À quoi sert ce tampon ?

Il l’examine et déchiffre le texte qui est gravé.

— C’est une griffe de la Gestapo.

— Bon, tamponnez les six feuilles de levées d’écrou !

Thierry a un petit tressaillement qui ne m’échappe pas.

— Ah ma gadoue ! tu pensais nous blouser, avoue ? Je parie que sans ce tampon on nous enchristait ! Heureusement que San-Antonio a le nez creux.

« Mon bon Bourgeois, poursuis-je, c’est à vous de jouer maintenant. J’aimerais me charger moi-même de la libération de vos hommes, mais comme je ne parle pas un traître mot d’allemand, c’est tout à fait impossible. Endossez cette capote et présentez-vous à la Gestapo avec les feuilles de levées d’écrou. Racontez aux services de nuit qu’il s’agit d’une confrontation. Prenez la bagnole. Faites au mieux.

Il est frémissant comme une biche nubile.

— À bientôt.

— À tout à l’heure, fais-je.

Il s’éclipse.

Nous demeurons seuls, Thierry et moi.

— Eh bien voilà, lui dis-je. Il ne me reste qu’à souhaiter que tout marche bien. Nous avons joué le jeu, toi et moi, c’est la guerre, pas ?

Il serre les dents, sa mâchoire se crispe.

— On se serait connus en 38, on aurait peut-être fait une paire d’amis, si on avait la possibilité de se rencontrer en 58, on le deviendrait.

— Français, hé ? fait-il. Vous êtes une bande de bavards larmoyants.

Je passe outre son interruption.

— Oui, on deviendrait peut-être copains en 58, mais c’est la guerre et alors…

Je prends le revolver.

— Conclusion normale, n’est-ce pas, Thierry ?

— Oui.

Ces 6,35 font peu de bruit en certain cas.

CHAPITRE XIX

Une heure plus tard, Bourgeois revient triomphalement avec ses prisonniers.

— Décidément, me fait-il, les Allemands ne sont pas dégourdis. Un gamin de dix ans aurait flairé du louche dans mon attitude… Le comble, c’est qu’ils se sont trompés !

— Comment ça ?

Il se rembrunit.

— Oui, il faut que je vous dise : Jane Spuken notre collaboratrice s’est suicidée ce matin, au cours d’un interrogatoire, en sautant de la fenêtre du troisième étage.

Je frémis en pensant que cet incident que nous ignorions aurait pu tout compromettre.

— Après quelques hésitations, l’officier de garde est allé me chercher une autre prisonnière. Vous le voyez, notre intervention aura sauvé la vie d’une inconnue.

Je m’avance vers le groupe des libérés et quelle n’est pas ma stupeur lorsque je découvre que la femme libérée par erreur n’est autre que l’infirmière qui veillait la môme-caméra à l’hosto de La Panne.

Elle me reconnaît itou et ouvre grand ses cocards.

— Mais… mais, bégaie-t-elle.

— La même surprise au carré, je lui fais. Comment se fait-il que vous vous trouviez dans les mains de la Gestapo de Bruxelles, charmante infirmière ?

Elle se renfrogne.

— C’est à cause de vous, me dit-elle.

— À cause de moi ?

— Oui, il paraît que vous avez tué le cafetier de La Panne et tiré sur la jeune femme. La police a fait une enquête. Une de mes collègues a dit nous avoir vu discuter un bon moment ensemble ; on m’a arrêtée. J’ai eu beau jurer que je ne savais rien, que je ne vous avais jamais vu, les Allemands n’ont pas voulu me croire et m’ont amenée ici.

— Eh bien, vous voyez que je répare les dégâts involontairement causés par ma petite personne, puisque c’est grâce à moi que vous voici libérée. Je tiens à préciser, afin de respecter la vérité, que je n’ai commis aucun délit à La Panne. Au fait, comment se porte la jeune femme ?

— Elle est morte.

— Dommage. J’aurais aimé avoir une conversation avec elle. C’était, paraît-il, une espionne nazie assez dangereuse, je ne vois pas bien le rôle qu’elle jouait. Enfin, paix à ses cendres.

Je serre la main des cinq hommes rescapés. Ce sont de braves types tout rouges de reconnaissance. Bourgeois les a rancardés à mon sujet et ils ont tendance à vouloir me considérer comme Dieu le père.

— Il faut les planquer d’urgence, dis-je à Bourgeois. Et vous aussi, car maintenant vous serez brûlé…

— Vous en faites pas pour moi, commissaire, j’ai pris soin de dissimuler mes traits. J’avais mis mes lunettes, histoire de changer un peu mon aspect.

— Je vois que je fais école…

— Pour nos amis, je vais les faire conduire chez des parents à moi qui ont une ferme dans le Limbourg. Ils y seront en sécurité.

Il regarde autour de lui.

— Et Thierry ?

— Parti.

Il fait un bond de deux mètres.

— Quoi !

— Il est allé retenir des places chez saint Pierre pour l’équipe d’Adolf. Oui, il le fallait…

« Aidez-moi à le charger dans la bagnole.

— Qu’allez-vous faire ?

— Conduire l’automobile contre un arbre, quelque part et y foutre le feu. Je préfère que les Allemands croient à un accident.

— Avec quoi l’avez-vous tué ?

— Avec le pistolet de la mère Broukère.

— En ce cas, comment espérez-vous faire croire à un accident si on le découvre avec une balle dans le corps ?

— Qui vous parle balle ?

« Je l’ai tué avec la crosse, c’est le meilleur usage qu’on puisse faire de cette sorte d’arme, et puis c’est tellement plus silencieux…

— Vous êtes un type…

— … terrible, inouï, formidable, je sais, on me le dit partout où je passe.

L’un des rescapés, un solide gaillard roux comme un brasero, me demande :

— Vous connaissez la région ?

— Non.

— Alors, laissez-moi m’occuper de la voiture et de son contenu.

— Faites vite, consent Bourgeois. Nous vous attendons ici…

Il s’adresse aux autres :

— Avant de partir, rendez-moi compte de votre mission.

J’interviens :

— Très bien, ce ne sont pas mes oignons à moi, non plus qu’à cette jeune fille. Si vous me permettez, nous allons nous éclipser.

— Vous allez chez Broukère ?

Il pense à la môme Laura qui doit m’attendre en se tordant les poignets. Si je m’annonce avec une gosseline de rechange, elle va faire une attaque. Deux bonnes femmes ensemble, ça donne infailliblement de l’électricité.

— Non, pas tout de suite. Rassurez ces dames sur mon compte, je passerai les voir demain matin ; nous pouvons même nous y fixer rendez-vous ?

— Où allez-vous vous cacher ?

— J’ai mon idée.

Il insiste :

— L’hôtel, ce serait de la dernière imprudence.

Il a raison.

Je suis perplexe. Je ne peux pourtant pas mouler la petite infirmière. Je l’ai déjà suffisamment mise dans le bain comme ça, la pauvrette. Avec ses gros nichons et son regard doux, elle a l’air complètement perdue.

Bourgeois me tire à l’écart.

— Mon frère l’abbé a un grand jardin derrière sa cure. Au fond du jardin se trouve un petit pavillon. Il ne doit pas y faire très chaud… Enfin, voici la clef du jardin.

— Merci, cher.

— À demain matin ?

— C’est ça. Et ne faites pas les marioles, tous, j’ai idée que ça va remuer avant longtemps !

* * *

Je tends un gros billet à la gosse.

— Tu n’es pas encore repérée. Va acheter de quoi briffer, et n’oublie pas du pinard. Ne lésine pas sur la qualité, c’est le roi d’Angleterre qui casque.

Je l’attends dans un renfoncement de porte. Je la vois pénétrer dans différentes boutiques. Elle parlemente. Sûr que les commerçants doivent la chinoiser avec des histoires de tickets ; mais avec du pèze on se passe de cartes d’alimentation.

Elle revient, les bras chargés de victuailles.

— À propos, lui dis-je, quel est ton prénom ?

— Thérèse.

— Thérèse ? Bon, c’est gentil.

« Ça ne te contrarie pas que je te tutoie ? Moi, vois-tu, je suis un sentimental : dès que je tombe sur une petite gamine gentille à croquer je suis fondant comme une glace à la framboise.

— Non, ça ne me fait rien, murmure-t-elle en rosissant.

— Faut pas m’en vouloir pour le lapin de l’autre soir, j’avais les Frisés au panier ; c’est une circonstance atténuante, je crois, non ?

— Je ne vous en veux pas.

— À la bonne heure.

Elle est charmante, cette petite. Ça n’est pas une beauté excitante comme Laura, mais elle dégage un certain charme.

Elle est saine comme une pouliche, pudique, timide… Vous comprenez, on ne peut espérer lui faire accomplir des exploits sensationnels, ni lui donner de la jugeote, mais ce qui séduit en elle, précisément c’est sa candeur naïve.

Nous trouvons le jardin du presbytère et la clef s’adapte dans la serrure de la porte de bois qui y donne accès de la rue.

Le pavillon est à main droite en entrant. C’est une cabane de deux mètres sur quatre où sont entreposés des branchages, de la paille, des outils, des sacs vides…

J’y déniche un morceau de bougie. Nous sommes champions dans cette cahute.

Nous avalons les provisions, puis je fabrique un lit dans la paille avec les sacs.

— Ça ne vaut pas une chambre à l’Imperator, dis-je à Thérèse, mais c’est préférable à un bat-flanc de cellule…

Elle se couche sans faire de manières.

— Tu permets que je fasse dodo dans la même niche ?

— Oui.

Elle a répondu dans un souffle.

Je m’allonge contre elle. Elle a la respiration saccadée d’une fille oppressée.

— Tu n’as pas l’air de respirer normalement, je lui dis. Ça doit venir de ton soutien-gorge qui est trop serré.

Je dégrafe son corsage. Elle ne bouge pas. Je palpe ses flotteurs. Drôle de surprise : elle a une confortable paire de roberts, pas aussi gros que l’ampleur de son corsage ne me le faisait supposer, mais fermes comme des pommes. C’est chaud, c’est doux comme un nid de tourterelles.

Thérèse se met à roucouler, toujours comme une tourterelle.

Je deviens colombophile, les gars !

Troisième partie

CHAPITRE XX

Il fait encore nuit lorsqu’un bruit insolite me fait sursauter. Un pas s’approche de la lourde du pavillon. Je me mets sur mon séant, le pétard à la main.

Je suis prêt à tout.

Un heurt discret à la porte.

Une voix, celle de Bourgeois :

— Commissaire !

Je vais lui ouvrir. Il est tout frileux, il sent le mouillé comme un chien de chasse et il a des paillettes de givre dans sa moustache.

— Ah, mon cher ami, murmure-t-il, je suis diablement embêté. J’ai eu l’occasion de faire partir mes hommes et j’ai sauté dessus, car la ville est en effervescence.

— Bien, et alors ? qu’est-ce qui ne tourne pas rond ?

— Le boulot.

— L’eau lourde ?

— Non, au contraire, de ce côté c’est O.K. Mes collaborateurs étaient parvenus à repérer la péniche qui la transportait et j’ai envoyé, hier au soir, un message radio à Londres. À l’heure présente il doit y avoir un bombardement soigné sur Ostende !

— Au fait, qu’est-ce que c’est que l’eau lourde ?

— Un truc très compliqué qui se fabrique en Norvège et qui est utilisé dans certaines recherches scientifiques.

Bourgeois jette de petits regards égrillards en direction de la môme Thérèse dont on aperçoit un bout de nichon en vadrouille. Il doit se dire que, comme don Juan, je me pose un peu là !

— Oui, reprend-il, je suis consterné. Londres m’envoie une information m’apprenant que von Gressen, le chef de la Gestapo en Belgique, assistera ce soir à une réception à l’ambassade d’Italie. C’est un type qui, d’ordinaire, ne sort jamais. L’occasion, dit Londres, est très belle pour se débarrasser de lui.

J’en conviens.

— M’est avis que oui.

— Seulement, soupire Bourgeois, Londres ne sait pas encore que je suis privé de moyens. Notre groupe est désorganisé maintenant. Je reste seul et encore je dois me tenir…

— À carreau ?

— À carreau, oui.

— En somme, vous voudriez que je m’occupe de cette affaire ?

Il ne s’attendait pas à une question aussi précise et il bafouille :

— C’est-à-dire… Ma foi, vous êtes si plein de fougue, de courage, d’initiative…

— Passez la paluche, Bourgeois. Je ne veux pas encore me marida, inutile de mettre au point mon apologie. C’est bon, je vais m’en occuper de votre gougnafier de von Machinchouette.

Il me prend les mains avec dévotion, comme font au cinéma les braves papas avec le héros qui a empêché leur fille bien-aimée de passer sous une locomotive ou un sadique.

— Ça va être coton, fais-je observer.

— Oui, n’est-ce pas ?

— J’aurai besoin de vous.

— J’y compte bien.

— De vous, ça veut peut-être dire de votre peau.

— Elle est depuis longtemps acquise à la bonne cause, ma peau, commissaire. Disposez d’elle comme bon vous semble.

— Vous n’avez pas ?….

— Quoi ?

— Une cigarette. J’ai la gueule de bois ce matin.

Il me tend un paquet de sèches et m’en allume une.

Tout en éjectant, dans l’aube louche, un chouette filet de fumée, je mijote mon histoire.

— Il faudrait une voiture rapide, une mitraillette, un solide pétard et des tenues de soirée.

— J’aurai tout cela.

— Parfait. Alors rendez-vous à huit heures chez maman Broukère.

* * *

Nous passons une journée orgiaque dans le petit pavillon du curé, à boire et paillarder.

Le gnace qui a dit que l’appétit venait en mangeant ne se gourait pas. La petite Thété n’était pas extraordinaire hier au soir, question de m’accompagner au septième ciel. Elle était beaucoup trop réservée malgré sa bonne volonté pour me faire grincer des dents et oublier ma date de naissance. Mais en quelques heures, elle a fait des progrès considérables et, s’il existait des examens de jambes en l’air, elle obtiendrait à coup sûr une mention bien.

Elle aime jouer à la bête à deux dos. Par moments je suis obligé de lui appliquer une main sur la bouche pour étouffer ses râles de plaisir. Nous aurions bonne mine si la servante du curé se pointait et nous trouvait à poil dans la paille.

Je suppose que Bourgeois a rancardé son frangin sur notre présence ici.

Pour passer le temps je lui fais le grand jeu, à Thérèse.

Vous pouvez être assurés qu’elle se souviendra du fils unique de Félicie. Si un jour elle épouse un mec qui n’a pas plus de tempérament qu’un traversin, elle ne lui fera pas la vie belle !

À sept heures du soir, nous arrêtons les frais. Je suis paisible comme un bœuf. Quant à Thérèse, elle tremble de faiblesse et d’épuisement. Elle sucre tellement les fraises qu’elle serait incapable de mettre un suppositoire à un type qui aurait l’aération du prose large comme l’entrée principale de la gare de Lyon.

— Mangeons une tranche de jambon et finissons cet excellent pommard, conseillé-je, sans quoi nous allons tomber en digue-digue. Et pour le turf qui m’attend on peut être n’importe quoi, sauf ramolli.

— Dis, murmure-t-elle, emmène-moi avec toi.

— Où ça ?

— J’ai tout entendu ce matin, lorsque le monsieur était là.

« Il paraît que vous allez à une soirée pour essayer de tuer un de ces sales types de la Gestapo. Je t’en prie, emmène-moi. Je pourrais peut-être t’être utile. Une femme, on ne s’en méfie pas…

— Tu plaisantes. Je n’ai pas l’habitude d’entraîner les bonnes femmes au casse-pipe.

— Je n’ai pas peur, tu sais. Pas avec toi.

Bref, elle me turlupine tellement que je finis par céder. Après tout, c’est vrai qu’elle peut m’être utile avec son air un peu gourdasse. Bien entendu, je ne lui parle pas de cette dernière raison.

* * *

Si les yeux de Laura étaient des pistolets, il ne me resterait plus qu’à jouer au général Ney en gueulant : « Droit au cœur, mais épargnez le visage. »

En me voyant entrer chez la mère Broukère avec une autre grognasse, elle sursaute comme si elle venait de s’asseoir sur un ménage de couleuvres.

Je prends un air dégagé et j’embrasse les deux femmes.

— Thérèse, une collaboratrice…

Les deux poupées balbutient un bref bonjour.

Je dois dire que la petite infirmière n’attache pas d’importance à l’air courroucé de Laura.

— Dites donc, madame Broukère, vous ne pourriez pas dénicher une toilette de soirée pour cette jeune personne ?

— Oh que si ! fait la grosse femme. Ma fille qui travaille à Paris, dans la couture, a laissé des robes ici qu’elle met lorsqu’elle vient pour épater ses amies. Venez dans sa chambre, mademoiselle.

Elles s’éclipsent.

— En somme, dit doucement Laura en détournant la tête, tu es très éclectique ?

— Sans blague, je m’exclame, tu es jalmince ? Y a vraiment pas de quoi ; t’as pas vu comment qu’elle est fagotée, cette mômaque ?

— Oh, ça va… une fois au lit.

— Quoi, une fois au lit ! Écoute, Laura, cette souris est une pauvre petite môme qui, par ma faute, a été embarquée dans une sale histoire à laquelle elle n’entrave que pouic. Je m’occupe d’elle parce que je ne suis pas un fumier. Je la traite en copine et rien d’autre !

— C’est ça, et tu l’emmènes en expédition avec nous.

— Parce qu’elle a une bouille qui inspire confiance.

— Ah oui ?

— Merde, regarde-la ! Elle a l’air aussi futée qu’un panier à salade. On lui donnerait le Bon Dieu sans confession.

— Tandis que moi…

— Moule !

— Comment ?

— Je te dis moule. Si tu es jalouse d’une pépée comme celle-ci, c’est que tu ne dois pas être sûre de ton sex-appeal.

C’est l’argument massue. Elle me tourne le dos et ne dit plus rien.

Je m’approche d’elle par-derrière et je glisse mes deux mains par l’échancrure de son corsage. Elle tente de m’envoyer faire cuire un œuf, mais ça lui est difficile dans cette position. Elle se renverse et me tend sa bouche. Nos dents s’entrechoquent ; je lui broute son rouge à lèvres.

— Qu’est-ce que je vais faire ?…

— Quand donc ?

— Pendant que tu ne seras pas là ?

— Une prière pour que tout se passe bien, ma chérie.

— Et si…

Je comprends ce qu’elle veut dire.

— Tu vas te taire, oui ! Tu finirais par nous porter la poisse.

CHAPITRE XXI

Thérèse, grâce à la maman Broukère, n’est pas trop mal fagotée. Certes, elle ressemble davantage à une charcutière en goguette qu’à Miss Paris, mais ça peut coller.

Bourgeois s’annonce, sapé comme un archiduc. Il est en habit et il porte la toilette avec distinction. Il a deux valises de chaque côté de lui. La première contient un smoking pour bibi avec les accessoires normaux, la seconde une mitraillette Thompson. En général ce ne sont pas deux choses qui vont de conserve et la canne à pommeau d’argent serait plus indiquée que cette quincaillerie, mais elle nous serait aussi moins utile.

Je me fringue avec l’aide de Laura.

— Vous avez un plan ? questionne anxieusement Bourgeois.

— Non. Nous verrons sur place.

Après des adieux rapides aux deux femmes nous partons.

Bourgeois est au volant. Il connaît la ville comme sa poche.

— L’ambassade d’Italie, c’est cet hôtel particulier brillamment éclairé, là-bas, me dit-il :

— D’ac. Arrêtez-vous ici et attendez-moi !

Je descends de l’auto et je passe un imperméable par-dessus mon smoking. Je mets le pétard de 9 mm que mon ami belge m’a apporté comme supplément d’artillerie et je coiffe un chapeau mou cabossé.

— Où allez-vous ?

— En reconnaissance. Ce n’est parce que nous sommes bien fringués qu’on nous ouvrira grandes les lourdes. Nous devons trouver une voie d’accès moins importante…

Je m’éloigne en direction de l’ambassade. Depuis le trottoir d’en face, j’aperçois un hall illuminé avec des plantes vertes, des drapeaux, des gardes en grande tenue… M’est avis que c’est pas par cet orifice que nous pouvons introduire notre rognure.

Je poursuis ma route. Il y a des plantons aux quatre coins du bâtiment. Plus une patrouille qui tourne autour. Ces mecs sont bien gardés, y a pas.

Je contourne l’immeuble et j’aperçois une porte de service sérieusement gardée, elle aussi. Des larbins entrent et sortent par là. J’aperçois même un gros cuisinier rital qui fume une cigarette en discutant avec l’un des factionnaires. Cela me donne une idée. Je retourne à la voiture.

— Alors ? me demande Bourgeois. Nous pourrons pénétrer dans la place ?

— Oui, j’espère ; mais il nous faudrait une caisse de champagne.

— Sans blague ?

— Je vous le dis.

— Retournons chez la mère Broukère.

Nous y cavalons. La grosse nous laisse prendre la caisse demandée.

— Ça me fait mal aux seins de penser que nous serons obligés de laisser cette bonne camelote sur place.

— Il faut bien faire des sacrifices ! soupire-t-elle. Prenez bien garde, mes petits…

J’adresse un clin d’œil à Laura, et nous voici repartis.

— Arrêtez devant le prochain fleuriste, il faut que notre contribution aux réjouissances soit totale.

Heureusement que les fleurs ne sont pas contingentées. Je me fends d’une gerbe grande comme un massif des Tuileries et je la colle dans les bras de Thérèse.

— Passez votre imperméable par-dessus votre habit, comme je l’ai fait, Bourgeois ; ainsi nous aurons l’air de deux maîtres d’hôtel. Nous entrerons en portant la caisse. Si un factionnaire demande des explications, dites que nous venons d’un grand établissement — celui que vous voudrez — comme extras, appelés par un coup de téléphone de l’ambassade. La même chose pour Thété. Mais je doute qu’on nous demande des explications. Si nous arrivions les mains vides, ce serait à craindre ; ainsi chargés, nous passerons inaperçus.

Je ne me suis pas trompé. Nous nous présentons devant le groupe de garde avec des airs parfaitement innocents. La voiture a été laissée dans une rue voisine et la mitraillette fait dodo au fond de la caisse de bouteilles. Si ces tordus s’avisent de reluquer de près le champagne, il va y avoir du pet ! Mais ils ne font pas attention à nous. Thérèse passe la première, derrière sa gerbe, et elle a le cran d’adresser un beau sourire aux factionnaires. Nous sommes dans un couloir bas de plafond, assez semblable à ces corridors de coulisses de théâtre. Des larbins vont et viennent.

Un maître d’hôtel italien nous demande dans un mauvais français :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Le champagne.

— Quel champagne ?

— Celui que Son Excellence a fait demander chez Buysmans ! dit Bourgeois.

Le Rital se gratte le blaze.

— Dans ce cas… Tenez, amenez-le dans ce réduit, le Frigidaire est déjà plein.

Nous contournons la cuisine à sa suite et nous pénétrons dans un réduit à balais.

Le maître d’hôtel nous regarde déposer la caisse. Si au moins il pouvait se barrer… Mais au contraire, il se penche et extrait une bouteille d’un des casiers, afin d’en examiner la marque. Puis il va pour la remettre, et c’est alors qu’il découvre la brave Thompson.

— Madre dé Dio ! balbutie-t-il.

Il en dirait certainement plus long, et d’une voix plus forte, mais je ne lui en laisse pas le temps. Je lui administre un coup de crosse de mon 9 mm sur la nuque, en faisant donner mes quatre-vingts kilos. Ça craque comme un sac de noix qui dévale un escalier, et le type se répand dans les toiles d’araignée. Je le fais basculer à l’autre extrémité du réduit, et je le dissimule au moyen des balais et des seaux entreposés là.

— Le bidule commence ! dis-je rapidement. À partir de tout de suite, il ne faut pas s’éterniser.

« Voilà exactement ce que nous allons faire : vous, Bourgeois, vous allez rester ici. Préparez la mitraillette et mettez-la à portée de la main. Vous surveillerez les couloirs entre ici et la salle de réception. Si vous voyez que j’arrive par là en galopant, attrapez votre sulfateuse et frayez-vous un chemin vers l’extérieur ; vous savez vous en servir ?

— Soyez tranquille.

— Bien. Thérèse va aller dans la grande salle. Tu as saisi, Thérèse ? Tu repéreras von Gressen ; au besoin, je te l’indiquerai discrètement. Il faudra que tu t’approches de lui et que tu lui parles. Tu lui diras : « Monsieur, j’ai une importante communication à vous faire au sujet de la mort de votre collaborateur Thierry. » Tu te souviendras ?

Thérèse répète avec application :

— J’ai une importante communication à vous faire au sujet de la mort de votre collaborateur Thierry.

— C’est ça ! Et tu ajouteras : « Pouvez-vous m’accorder une minute en particulier ? »

— Une minute en particulier ?

— Oui. Vous vous isolerez. Si c’est dans une pièce, parfait, je le liquide sans bruit. Si c’est seulement à l’écart dans la salle, tant pis ! Dans les deux cas, je m’approcherai de vous avec un plateau, comme si j’étais un serveur empressé. Dès que ce sera fait, ne t’occupe plus de rien, file jusqu’à la voiture. Surtout, ne cours pas, sois calme. S’il y a de la panique, gueule avec les autres. Bref, ne te singularise pas.

Je tends la main à Bourgeois.

— Au revoir, vieux, content de vous avoir connu.

Il blêmit.

— San-Antonio !

— Chut !

— Vous ne voulez pas dire ?

— Je ne veux rien dire. Le type qui saute du troisième étage de la tour Eiffel, avec un parapluie comme parachute, ne veut rien dire non plus. Simplement, je vous recommande de ne pas faire l’idiot. On ne peut prévoir à l’avance la façon dont tourneront les événements. Si vous voyez que c’est foutu pour moi, n’insistez pas et barrez-vous en douceur. Une fois le coup accompli — si j’y parviens — chacun pour soi.

Ouf !

Je me marre.

— Faites pas ces trompettes, les petits ; j’ai dans l’idée que notre étoile brille cette nuit !

Je m’empare d’un plateau chargé de verres, sur une desserte, et je fonce, en compagnie de Thérèse, vers la salle de réception.

Je pousse la porte à double battant. Et mes yeux se mettent à clignoter. C’est un beau coup d’œil ! C’est plein d’uniformes chamarrés et constellés de décorations, de toilettes rutilantes, de bijoux, de lumières, de dorures…

Au fond de l’immense pièce, un orchestre italien joue du Verdi. Le buffet monumental est assiégé. On dirait que ce sont ces locdus qui la pilent et non pas le bon populo.

Ils s’en mettent plein les croquantes, ces carnes ! Ah ! les pourris !

Ils sont au moins deux cents. Ça va être coton pour repérer le von Gressen dans cette foule.

Comment pourrai-je y parvenir sans donner l’éveil ?

Je cherche Thérèse du regard et je l’aperçois en grande conversation avec un officier supérieur allemand.

Pourvu qu’elle ne fasse pas d’impair !

Je m’approche d’un serveur, et je lui dis en prenant l’accent belge :

— Tu le connais, toi, le fameux général von Gressen, le directeur de la police allemande ?

Il me dit :

— Oui ! Sais-tu, c’est celui qui parle à la jeune fille en rose…

La jeune fille en rose, c’est Thérèse.

Elle a mis dans le mille, la poulette ; pas si cruche qu’elle en a l’air !

Pas si cruche qu’elle…

Bonté divine ! Comme un amnésique recouvre la mémoire à la suite d’une commotion, moi je recouvre ma jugeote. C’est un éblouissement, je comprends tout ! TOUT !..

Ma moelle épinière se transforme en gelée de groseille ; mon cerveau devient gros comme une noisette et, si un dégourdi me filait une olive quelque part, il serait assuré d’obtenir un litre d’huile.

Au reçu de la photo que j’ai prise à l’hôpital de La Panne, Londres a répondu qu’il s’agissait de l’espionne autrichienne Elsa Maurer. Ça n’était pas de la pauvre miss-caméra qu’ils parlaient, les services secrets, mais de l’infirmière, de cette vacherie de Thérèse qui était beaucoup plus visible que la blessée sur le document.

CHAPITRE XXII

La trouille me bourdonne dans les oreilles. Je me dis que cette fois je suis flambé comme une crêpe, et pas seulement moi, mais aussi Bourgeois, la mère Broukère, Laura et tout le reste de la bande.

Et ceci par ma faute ! J’ai commis la bêtise de manquer de pif, moi qui passe pour posséder le meilleur renifleur de France. Bon Dieu, c’était pourtant pas duraille de comprendre que la pauvre môme-caméra ne pouvait être une espionne puisqu’elle avait sacrifié sa vie pour avoir Thierry. L’espionne, c’est Thérèse, la soi-disant Thérèse… Thérèse qui s’était camouflée en innocente infirmière pour mieux surveiller, peut-être, Slaak.

Je la regarde. Elle doit affranchir à toute pompe le von Gressen. Sans aucun doute la Gestapo n’a pas été dupe des bulletins de levée d’écrou signés par Thierry ; au lieu d’enchrister Bourgeois, ils ont jugé plus habile de nous foutre Thérèse dans les bras pour tous nous coiffer.

Oui, elle alerte von Gressen ! Celui-ci regarde autour de lui d’un air inquiet. Il me cherche.

Si je n’agis pas immédiatement, tout est foutu.

Je contourne des groupes et, en me dissimulant de mon mieux, je m’approche par-derrière du chef de la Gestapo. Thérèse est tellement occupée à donner des détails qu’elle ne prête pas attention à moi pour le moment. Tant mieux. Ils doivent se manier le bocal pour mettre au point un moyen de nous appréhender sans casse, Bourgeois et moi.

Me voici à deux mètres du couple. Je fais mine de laisser tomber un gant. Je pose mon plateau sur un meuble et je m’accroupis derrière une bergère. D’où je suis, personne ne peut me voir, car je me trouve entre le divan et une embrasure de croisée. Je tire le 9 mm de sous mon aisselle. D’un pouce expérimenté, je repousse le cran de sûreté.

Je m’agenouille, replie mon bras gauche de façon à former support, car je tiens à ne pas rater l’Allemand. Il ne s’agit pas d’accomplir un numéro à la Buffalo Bill, après avoir travaillé cette gâchette extra-sensible, je n’irai pas au milieu de la piste pour saluer l’honorable public et recueillir ses applaudissements. Non, je n’aurai pas le temps de faire ouf que je serai criblé de tant de balles qu’on verra le jour à travers ma carcasse comme à travers un filet de pêche. Il s’agit de mettre dans la cible car, selon toute vraisemblance, ce coup de feu sera le dernier que je tirerai.

Je ferme un œil, j’élève le canon du feu et, quand la croix de fer épinglée sur la poitrine de von Truquemuche — lequel vient de se tourner de mon côté — est dans ma ligne de mire, je presse la gâchette.

Ça ne se passe pas du tout comme je l’avais escompté. Souvenez-vous une fois pour toutes, bande de décapsulés, que l’instant ne correspond jamais à l’idée qu’on s’en faisait. Au lieu de la brusque pagaïe que je prévoyais, tout continue à être normal pendant un moment. La musique y allait d’un tel courage, les bruits de conversations, de piétinements, de verrerie entrechoquée étaient si forts, que la détonation est passée inaperçue des invités, à l’exception de von Gressen, qui s’affale avec son bout de plomb dans le cœur, et de Thérèse qui a tout compris et se met à hurler…

Ses cris me servent admirablement, car un essaim se forme contre le couple.

Je voudrais régler son compte, à l’espionne : elle en sait trop long maintenant, mais il n’y a pas moyen de l’atteindre à travers les deux cents gougnafiers qui s’écrasent autour du corps de von Gressen.

Je m’éclipse avec une déconcertante facilité.

Dans le vestibule, je trouve Bourgeois.

— Allez ! dis-je brièvement.

— C’est fait ?

— Oui.

— Démerdons-nous !

Pour la première fois il vient, dans son enthousiasme, de prononcer une parole grossière. Il en est tout confus, comme si c’était le moment d’être confus !

— Où est la mitraillette ?

— Dans le placard !

— Partez !

— Et vous ? sursaute-t-il.

— Un autre compte à régler, mais il me faut l’artillerie lourde. La môme Thérèse n’est autre que la fameuse espionne identifiée par Londres sur la photo que vous avez envoyée. Il faut que je la liquide, car elle en sait trop long… Vous seriez tous perdus. Inutile que nous nous fassions massacrer tous les deux, taillez-vous, Bon Dieu !

La musique vient de s’interrompre tout net ! Des cris s’élèvent.

Alors, je demeure médusé. Bourgeois vient de bondir dans le placard ; il en ressort avec la Thompson et m’écarte d’une bourrade, en déclarant sourdement :

— À mon tour !

Il se précipite dans la grande salle.

Je vais pour lui courir aux fesses, mais je me ravise. Il veut jouer ses magnes tout seul. Il veut apporter sa carcasse à cette vacherie de guerre. Son heure vient de sonner et il l’a reconnue ; il y répond.

J’entends la grosse voix rocailleuse de la Thompson qui éclate comme un tonnerre et débite de la mort à toute allure dans la pièce voisine.

Puis d’autres coups de feu lui répondent, et la Thompson se tait. C’est le moment de me défiler sur la pointe des pattes. Bourgeois vient de se faire nettoyer du bal, c’est le cas de le dire. S’il n’a pas eu Thérèse, qu’est-ce que nous allons déguster !

Je me précipite vers la sortie, l’air complètement jojo, en hurlant :

— À l’aide ! Au secours ! On se tue !

Je fais des signes désespérés aux factionnaires.

Je gueule :

— Achtung ! en leur désignant l’intérieur de l’ambassade.

Comme un seul homme, ils s’engouffrent dans les bâtiments.

La voie est libre, provisoirement. Quel dommage que ce pauvre Bourgeois se soit fait mettre en l’air. Ça c’était un brave type, la crème des hommes, l’empereur des bons zigues. Je ne suis pas une fillette, mais je sens quelque chose de mouillé sur ma joue en pensant à cet homme de bien, il était fait pour être un bon petit commerçant pépère qui tape la belote en buvant des demis de gueuze avec son percepteur et le bourgmestre. Mais cette putain de guerre en a fait un héros à la noix, bien saignant, bien mort, auquel on cloquera une médaille à titre posthume, plus tard, et que tout le monde oubliera.

Je pense à tout ça en me dirigeant vers la voiture.

Je ne cours pas, je marche vite. Ce n’est pas le moment de se faire interpeller par un factionnaire.

Pourvu que ces cagnes de l’ambassade ne téléphonent pas aux services de police afin de faire établir des barrages. Il me faut un peu de temps pour ramasser Laura et la grosse femme. Où les emmènerai-je ? That is the question ! L’avenir a une drôle de couleur.

En apercevant la carriole je presse le pas. J’ouvre la portière et je vais pour me glisser sous le volant lorsqu’une voix dit :

— Les mains levées !

Une ombre se dresse de l’autre côté de l’auto.

Je l’identifie sans hésiter :

— La môme Thérèse !

— Soi-même ! fait-elle.

— Bourgeois t’a ratée, ordure ?

— C’est un manche ! Quand je l’ai vu entrer je suis partie par la sorte principale.

Elle contourne l’automobile par-devant et me dit :

— Tourne le dos !

J’obéis.

Elle passe sa main libre dans ma poche et y pêche mon 9 mm.

— Maintenant, monte dans l’auto.

— Tu ne m’assaisonnes pas tout de suite ?

— Non. J’ai un programme beaucoup plus réjouissant, mon joli.

Nous nous installons dans la voiture.

— Tu m’as eue, fait-elle, presque admirative. Je croyais pourtant que tu marchais.

— J’ai marché, dis-je, sincèrement, mais au dernier moment, en te voyant discuter avec von Gressen j’ai tout pigé.

— Tiens ! Et pourquoi donc ?

— Parce que tu es allée droit à lui en entrant, crétine !

Il y a un bref silence.

Je demande :

— Où allons-nous ?

— Où veux-tu que nous allions, sinon à la Gestapo ? Je te répète que j’ai un joli programme en perspective.

— Et si je refuse de conduire ?

— Tu ne refuseras pas ça.

— Admettons…

Elle lève son arme à la hauteur de mon nez.

— Je te fais sauter le nez. Ce serait dommage pour ton physique.

— Je comprends.

— Et, note bien, ça ne te tuerait pas.

— Tu tiens tant que cela à me conserver vivant ?

— Tu n’as pas idée de ce que j’ai besoin de ta vie. Je vais te faire payer ça, mon petit, chaque jour. Tu verras comme j’ai de l’imagination. Allez, en route !

Comme je débraie, le merveilleux intervient, comme il intervient toujours dans mes petites affaires lorsque je commence à perdre de la vitesse. Une forme sombre pareille à celle d’un chien bondit de la banquette arrière. Il ne s’agit pas d’un clébard mais de Laura. Celle-ci a empoigné le bras de Thérèse-Elsa Maurer et le tient renversé.

— Arrache-lui vite son revolver ! me crie-t-elle.

Je lui obéis. J’en profite également pour récupérer le mien. Sans attendre une nouvelle invitation de Laura, je file un coup de crosse sur la tête de l’espionne, presque aussi monumental que celui attribué gratuitement au maître d’hôtel italien, tout à l’heure.

Puis je démarre sans perdre une seconde de plus.

Grâce au ciel, ça tourne du bon côté. Nous pouvons retourner chez la maman Broukère. Sa planque est toujours valable.

— Comment se fait-il ? demandé-je.

Laura a un petit rire lointain.

— La jalousie, fait-elle, tu vois, ça a du bon parfois. Elle ne me disait rien cette fille, San-Antonio, je lui trouvais l’air gourde. Beaucoup trop gourde pour être vrai. Ça m’a fichu en rogne que tu l’emmènes, elle, en expédition. Malgré les adjurations de Mme Broukère, je suis venue. J’ai repéré l’auto, et je me suis assise en vous attendant.

— T’es la souris la plus monumentale que j’aie jamais rencontrée, Laura. Si j’étais ministre de quelque chose je te ferais balancer toutes les décorations existantes et j’en ferais instituer de nouvelles à ton intention.

CHAPITRE XXIII

— Alors ? questionne la maman Broukère.

Elle nous regarde pénétrer dans sa taverne. Notre silence lui donne à penser. Ce qu’elle ne semble pas entraver parfaitement, c’est pourquoi je tiens un pétard dans le dos de Thérèse.

— Ça n’a pas marché ? insiste-t-elle.

— Mission remplie, je dis. C’est la formule !

— Vous l’avez mouché, le von Gressen ?

— Bien comme il faut. Il doit être en train de s’expliquer avec saint Pierre, au sujet de son ordre de route pour l’enfer.

— Et… et Bourgeois ?

Nous baissons la tête comme font les personnages accablés au théâtre.

— Mon Dieu, soupire-t-elle.

Son gros visage mafflu se crispe. Il devient gris cendre. Une buée brille dans ses yeux.

— Un si brave homme !

— C’est la guerre, mame Broubrou… Il était patriote, Bourgeois, et ça lui a dit de faire cadeau de sa peau à la Belgique.

« Mais ça n’est pas tout, nous avons des dispositions à prendre pour éviter la grande casse. Allez me chercher une corde solide, nous allons saucissonner cette garce.

— Qu’est-ce qu’elle a fait ?

— Son boulot : c’est une espionne.

— Pas possible !

— Heureusement que je l’ai compris à temps, sans quoi vous ne m’auriez pas revu non plus.

Je regarde tendrement Laura qui vient de se laisser choir sur un siège.

— Et heureusement aussi que ma petite Laura était là. Elle a un sacré cran, cette gosse.

Brièvement je la mets au courant des chapitres précédents. Elle pousse des « Oïe ! » et des « Gotfordom ! ».

Je ligote sérieusement Thérèse-Elsa sur une chaise, suivant ma bonne habitude.

— Attendez-moi un instant, dis-je. Je vais aller semer l’auto.

— Ça n’est pas prudent ! s’écrie Laura. Je ne veux plus que tu sortes ! Le travail est terminé, maintenant il va falloir penser à nous, rien qu’à nous !

— Ce qui ne serait pas prudent ce serait de conserver ce véhicule dans les parages. N’oublie pas que c’est celui de Bourgeois, or Bourgeois doit déjà être identifié…

Sans en écouter davantage je me trisse.

J’enfile deux ou trois rues et je parviens à une place.

À ce moment un coup de sifflet retentit. Une voix gutturale crie :

— Halte !

Je regarde attentivement et j’aperçois deux soldats allemands qui s’approchent à pas rapides.

— Papirs !

— Voilà ! dis-je.

Je mets la main à ma poche intérieure tandis que l’un des sulfatés me braque le faisceau d’une torche électrique dans les mirettes et que l’autre passe le museau de sa mitraillette par l’ouverture de la portière.

Prompto je tire mon automatique et je mets du plomb dans le buffet de l’Allemand à la lampe.

Son collègue pousse un juron terrible en le recevant dans les bras. Il appuie sur sa gâchette ; mais sa belle marchandise va se perdre dans le plafond de la voiture, car le corps de son copain le gêne terriblement.

J’ouvre la portière de gauche et me laisse tomber à l’extérieur. En quelques bonds je contourne l’auto et j’envoie de mes nouvelles au second Frisé. La nuit et son silence se referment sur les détonations, puis, brusquement, un martèlement de bottes se fait entendre.

Je les mets en vitesse. J’ai la chance de parvenir dans une zone d’ombre avant qu’une patrouille chleuh ne débouche. En rasant les murs, je parviens à regagner l’établissement de Mme Broukère.

— Fermez vite l’estanco, maman ! dis-je. La ville commence à remuer comme un cadavre de vache exposé pendant quinze jours au soleil.

Elle se magne, la brave vieille, malgré son embonpoint.

Pendant qu’elle claquemure la boîte, je grimpe Thérèse, toujours ficelée, dans la cachette du grenier. Laura me suit avec une lampe à pétrole.

Une fois parvenu à destination je reluque l’espionne. On dirait qu’elle a eu des démêlés avec Joe Louis. Ses joues sont rouges et des cernes bleuâtres soulignent ses yeux.

— Ben quoi, m’exclamé-je, qu’est-ce qui lui est arrivé, à cette souris ?

Laura bafouille :

— Comme tu tardais et que j’ai entendu des coups de feu, j’ai cru, j’ai pensé que… qu’il était arrivé quelque chose et j’ai piqué une petite crise…

Je reluque la gogne boursouflée de l’Autrichienne.

— Mince de crise ! je murmure. Si j’avais tardé cinq minutes de plus elle allait ressembler au cousin germain d’un panier à salade, cette môme. Note bien que je ne t’en fais pas grief. Elle a mérité ça, ça et un tas de trucs plus compliqués qui vont peut-être lui arriver.

J’ôte son bâillon à Thérèse.

— On va discuter le bout de gras, tous les deux, hein, ma belle ?

— Pas loquace ce soir, grince-t-elle.

— Une femme l’est toujours plus ou moins, ma petite.

— Il y a des exceptions pour confirmer les règles !

Laura m’écarta et s’approcha de la chaise.

— Laissez-moi m’en occuper, fait-elle. Assez de salade comme ça. Cette gueuse est capable encore de te posséder en te le faisant au sentiment. Avec moi, pas de danger, et elle le sait. Regarde comme elle le sait.

En effet la môme judas a autant de couleur que la momie de Ramsès II. Ses lèvres tremblotent.

Je crois habile d’exploiter sa panique.

— Si tu ne réponds pas à mes questions, je vais boire un verre ou deux en bas pendant que Laura s’explique avec toi !

— Non, souffle-t-elle.

— Je ne veux pas te demander la lune, simplement de m’affranchir sur l’histoire de La Panne. Elle n’est pas limpide pour moi. Qui était la fille mise en l’air ?

— La maîtresse de Thierry.

— Une Allemande ?

— Non, une Luxembourgeoise.

— C’est bon, raconte.

Elle se racle le gosier.

— Eh bien, mes chefs m’avaient chargée de démasquer un habitant de La Panne, lequel était soupçonné d’organiser des réceptions de parachutages. Afin de ne pas attirer l’attention, je me suis embauchée comme infirmière de l’hôpital de l’endroit, c’était extrêmement facile puisqu’il est en partie réquisitionné par nos troupes. J’ai fait mon travail et je suis parvenue à découvrir l’activité de Slaak. J’ai prévenu mes services et Thierry est arrivé pour liquider le cafetier. Il s’en chargeait lui-même car il voulait fouiller son domicile suivant ses méthodes personnelles. Thierry, depuis quelque temps, s’était entiché d’une fille, une certaine Maud Brumert, celle que vous avez vue…

— Ensuite ?

— Je me méfiais de cette fille. Quand j’ai vu qu’il l’avait amenée avec lui, ça ne m’a pas plu et je l’ai surveillée. C’est ainsi que j’ai découvert qu’elle surveillait elle-même Thierry… J’étais présente lorsqu’elle a photographié son amant au sortir de la maison de Slaak. J’ai vu que je ne m’étais pas trompée sur son compte et j’ai aussitôt pris mes dispositions pour qu’elle soit liquidée à l’insu de Thierry, afin d’éviter des histoires à celui-ci, ce qui se serait infailliblement produit si la fille avait été arrêtée sur une délation de ma part.

— Bigre, tu vas vite en besogne…

— Oui.

— Et après ?

— Après, rien. On a amené la blessée à l’hôpital et je m’en suis occupée personnellement.

— Jusqu’au bout, alors ?

— Jusqu’au bout, oui. Je pensais pouvoir récupérer l’appareil photographique, mais celui-ci avait disparu. Lorsque vous avez demandé à la voir, j’ai compris que vous étiez mêlé à cette histoire et j’ai passé votre signalement à la Gestapo de La Panne.

— Ouais, ouais, ouais…

Je me gratte le pif.

— Dis donc, cela ne m’explique pas pourquoi cette souris que je n’avais jamais renouchée m’a glissé son appareil photographique dans la poche.

— Elle s’est confessée à moi avant de claquer, dit Thérèse.

— T’appelles ça une confession ! T’as du souffle !

Elle sourit.

— Elle rôdait dans les parages du café, car, vous comprenez, elle ne savait pas au juste ce qui s’était passé… Elle vous a vu entrer et sortir de l’établissement. Comme vous n’avez pas ameuté la police elle s’est dit que vous deviez être un résistant…

— En somme elle faisait de la résistance aussi, mais pour son compte personnel.

— C’est ça.

Laura me touche le bras.

— Tu as une cigarette ?

— Voilà.

Elle en allume deux, m’en met une dans le bec et dit d’un ton gourmand :

— Je crois que l’entretien avec Mademoiselle est fini. Nous n’avons plus besoin d’elle.

Je pige admirablement le sous-entendu. Ma mignonne Laura prend à toute allure un tempérament de louve et souhaite que je règle son compte à Thérèse.

Cette solution ne m’emballe pas. Je suis un grand sentimental et j’ai horreur de mettre en l’air une gonzesse avec laquelle j’ai fait les pieds au mur pendant vingt-quatre heures.

— Calme-toi ! fais-je. On va tâcher d’offrir un beau ticket de voyage à cette charmante souris… grise.

— Pour l’enfer ?

— Peut-être, mais via Londres.

CHAPITRE XXIV

Nous passons près de vingt-quatre heures dans la minuscule pièce secrète du grenier. L’espionne est toujours attachée après sa chaise et elle traverse des périodes de prostration. Quelquefois elle pleure, à d’autres reprises elle nous foudroie du regard comme si elle rêvait de nous arracher les yeux avec une cuillère à café.

Je sens que je vais devenir dingue entre ces deux femelles. Surtout que Laura se fait de plus en plus salace. Elle a compris qu’il s’était passé quelque chose entre l’Autrichienne et moi, et elle veut prendre sa revanche.

À force de me faire des papouilles, elle finit par m’émoustiller sérieusement.

Après tout je ne suis qu’un homme et, qui pis est, un homme provisoirement inoccupé.

Je finis par succomber à la tentation. Je n’ai pas pour habitude d’avoir un public dans ces sortes d’exercices. Mais la petite déesse de Laura s’emploie si bien que j’oublie la présence d’un tiers.

C’est fou l’esprit inventif que nous pouvons avoir !

Un feu d’artifice est moins impressionnant, même au moment du grand soleil, que notre numéro de prends-moi toute ! Je parie que Laura doit le faire exprès de gémir et de pousser des cris animaliers. Ah ! la gredine !

Lorsque la séance prend fin, je jette un coup d’œil à Thérèse. Celle-ci est un peu moins pâle qu’une aubergine ; la sueur lui dégouline sur les tempes et ses yeux sont fiévreux comme du charbon incandescent.

— Il est merveilleux ! lui dit Laura en me désignant.

Elle ne répond rien et détourne la tête. Il n’y a pas meilleure torture au fond…

La mère Broukère annonce tout à coup ses deux cent vingt livres.

— L’état de siège est proclamé, fait-elle. La ville est fouillée de fond en comble. Chaque maison passée au peigne fin. Ah, mes pauvres enfants, j’ai bien peur !

— Il faut absolument que nous levions l’ancre, dis-je.

— C’est impossible !

— Ne dites pas de bêtises. Je ne veux pas m’éterniser dans votre cagibi, j’ai du travail qui m’attend de l’autre côté du Chanel… Depuis la mort de Bourgeois, tout contact est rompu avec Londres. Or il a été convenu avec le major Parkings, mon chef, qu’un avion m’attendrait six jours après mon arrivée, à minuit, dans un champ près de Furnes. C’est ma dernière chance pour regagner Londres. Nous devons partir aujourd’hui même.

— Mais les routes sont gardées ! Vous serez arrêtés…

Je me gratte la tête.

— Dites-moi, madame Broukère, du grenier la vue plonge chez votre voisin de derrière. Qu’est-ce qu’il fiche, ce mec ?

— Il tient une succursale des pompes funèbres.

— C’est bien ce que je pensais… Eh bien, il va nous être utile.

Elle a un geste d’effroi.

— Y pensez-vous ! C’est un collaborateur notoire ! Jamais il ne consentirait à vous aider ; pire même, il vous dénoncerait immédiatement.

— Tant mieux.

— Comment, tant mieux ?

— Tant mieux qu’il soit hostile à notre cause, cela nous permet de le considérer en ennemi, donc de ne pas prendre de gants avec lui…

« Il habite seul ?

— Il est célibataire.

— Il est chez lui en ce moment ?

Elle va se poster à la lucarne donnant sur la cour de derrière.

— Oui, son portail est fermé et il y a du feu dans son bureau…

— Gi ! attendez-moi là, mes biches.

J’ouvre la lucarne et je me hisse sur les tuiles. De là, je saute sur le toit d’un appentis et je parviens sans encombre dans la cour des pompes funèbres. C’est un exercice de simple assouplissement. En rampant je traverse la zone de lumière. Puis je me redresse et je me plaque contre le mur, tout près de la porte vitrée du bureau où un bonhomme écrit. Il est grand et blondasse, il doit avoir dans les quarante berges. C’est un costaud sanguin qui doit savoir se bagarrer.

Je tire mon pétard et je pousse la porte vitrée.

Il se retourne d’un air contrarié, me regarde, regarde mon feu et me regarde encore. Son visage se transforme comme un paysage de montagne lorsque passent des nuages d’orage.

Ses pupilles s’élargissent et sa bouche s’ouvre comme l’obturateur d’un vieil appareil de photo.

— Pattes en l’air ! je lui fais.

Il s’exécute.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? balbutie-t-il.

— Tu vas le savoir. Va au fond de la pièce, dans cet angle, là-bas. Bien. Maintenant grimpe sur cette chaise et appuie-toi des mains contre le mur.

Il est docile comme un mouton. Je le contemple d’un air satisfait. Dans cette position il ne peut absolument rien tenter « à la surprise ».

Je rempoche mon arme.

— Tu as un corbillard automobile ?

Il est surpris par une question aussi saugrenue, mais il opine.

Je regarde les papiers étalés sur son bureau et qui sont rédigés en deux langues : flamand et français. Ils concernent un transport de cadavre. Un type claqué à Bruxelles doit être inhumé à Gand le lendemain. Ça m’a l’air d’être l’occasion rêvée.

— Tu as une cave ?

— Heu…

— Oui ou non ?

— Oui.

— Alors descendons-y !

Là il biche les jetons. Ses genoux font les castagnettes.

— Vous n’allez pas ?…

— Descends !

Il obtempère. Nous descendons un escalier raide comme une échelle et nous débouchons dans un sous-sol humide. Je ne puis réprimer un frisson. Il y a un tas de cercueils entreposés dans ce coin.

Je dis au croque-mort :

— Tu vas y passer, salopard !

Et je fais mine de chercher mon revolver.

Il ne perd pas son temps et se rue sur moi. Il me balance un bol qui m’aurait fait manger mes gencives s’il était parvenu à destination. Mais tout ça c’est de la frime, vous l’avez compris ? Je fais un saut en arrière et je brise son élan avec un direct du droit très sec. Il se ratatine comme un château de cartes. Je lui octroie un coup de savate sous le menton, histoire de lui donner sa dose de somnifère, après quoi je le ligote avec des courroies qui se trouvent là et je l’installe confortablement sur un tas de charbon.

Puis je remonte et je me mets en devoir de fouiller la cabane. J’y découvre des accessoires de croque-mort. Des voiles de deuil, des tentures à pompons…

Sans plus attendre, je dresse une échelle contre le toit de l’appentis et je cours chercher les femmes.

— Merveilleux, dis-je. Nous allons pouvoir filer.

— De quelle façon ?

— En corbillard.

— En cor…

— … billard, oui. Mon plan est simple. Je suis le croque-mort en grande tenue. Laura est la veuve éplorée (il y a ce qu’il faut pour la grimer) et cette enfant de garce — je désigne Thérèse — sera le défunt.

« Oui, ma vieille, tu voyageras dans un beau cercueil tout neuf… Ça te donnera à réfléchir.

« Madame Broukère, voulez-vous venir avec nous ?

— Non, fait-elle, ma place est ici.

— En ce cas je vous informe que j’ai planqué votre voisin dans sa cave. Comme je ne tiens pas à ce qu’il claque d’inanition, si par hasard personne ne l’a découvert avant demain soir, donnez l’alerte. Dites que vous avez jeté un coup d’œil dans sa cour et que vous croyez qu’il y a du louche. Je laisserai une chaise au milieu de la cour ou des papiers, afin de justifier votre « inquiétude ». Ainsi vous aurez l’air d’être une sympathisante et les vert-de-gris vous ficheront la paix.

Tout se déroule comme je l’avais annoncé. Nos déguisements sont parfaits, les papiers sont en règle et l’espionne, dûment attachée, est introduite dans un cercueil dans le couvercle duquel nous perçons quelques trous pour l’aération.

En route !

Un corbillard incite toujours au respect. Les hommes se découvrent sur notre passage et j’ai la satisfaction de voir que même des soldats allemands saluent. Les patrouilles nous arrêtent, mais elles vérifient rapidement nos paperasses et nous laissent poursuivre notre macabre randonnée.

CHAPITRE XXV

Tout se passe bien jusqu’aux environs de Gand. Là, nous tombons sur un barrage sérieux. L’officier qui dirige les opérations épluche nos feuilles de route ; heureusement qu’elles sont en règle. Il demande à voir le cercueil.

Je vous jure que j’ai le trouillomètre à zéro. Tandis que je vais glisser la boîte sur les petits rails de la voiture, je me dis que si cette carne de Thérèse a réussi à détendre un tant soit peu ses liens, elle va remuer et tout sera foutu.

L’officier regarde le cercueil.

— Ouvrez ! ordonne-t-il.

Un paquet de coton me bloque la glotte.

Je prends un air consterné.

— Impossible, fais-je. Voyez, monsieur l’officier, les scellés y sont. Si jamais je les fais sauter j’aurai des histoires terribles avec les familles. Elles sont à cheval sur les principes, les familles.

Il hausse les épaules de l’air de dire que les familles mécontentes, c’est le plus négligeable de ses soucis.

— Et si l’homme qui est là-dedans n’est pas mort ? Si c’est un terroriste que vous cachez ?

Je me force à rire.

— Monsieur l’officier plaisante ; j’ai moi-même procédé à la mise en bière.

Tant de naïveté le déconcerte.

— C’est bon, fait-il.

Au moment où je m’apprête à repousser le cercueil à l’intérieur de la voiture, une traction avant noire stoppe à notre hauteur. Elle est conduite par un seul homme. Et cet homme ! (Ma peau rétrécit comme une chemise bon marché dans la lessive). Cet homme n’est autre qu’Ulrich, le chef de la Gestapo de La Panne.

J’enfonce à fond ma bâche sur mes yeux et je me contracte un peu la bouillotte dans l’espoir insensé de modifier mon physique de théâtre.

Il parlemente avec l’officier. Celui-ci lui fait un salut militaire comme pour une grande personne et devient obséquieux. C’est fou ce que ces militaires ont peur de la Gesta. C’est, je crois bien, à eux qu’elle flanque le plus les jetons, la Gestapo.

Ulrich descend de sa voiture. Lui aussi considère le cercueil d’un air soupçonneux. Sapristi, quoi, elle n’a pourtant rien de sensationnel, cette caisse en bois. Ils la biglent comme s’il s’agissait du tombeau de Napoléon.

Soudain Ulrich extrait un revolver de sa poche et, posément, il tire quatre balles dans le cercueil, dans le sens de la longueur, et à dix centimètres d’intervalle.

— À toutes fins utiles, dit-il à mon intention.

Il ne m’accorde qu’un bref regard. Je dois avoir considérablement modifié mon aspect, car il ne me reconnaît pas. Il est vrai qu’il m’a très peu vu.

— Vous pouvez continuer, me dit avec raideur l’officier, lequel, je l’avoue, semble réprouver ces manières.

Je ne me le fais pas dire deux fois et j’escalade mon siège rapidos.

En m’éloignant, je regarde le groupe sur la route dans mon rétroviseur. Ulrich et l’officier discutent le bout de gras. M’est avis qu’ils échangent des propos aigres-doux. Les méthodes de la Gestapo doivent quelque peu déconcerter le militaire. Il est vrai qu’il a dû en voir bien d’autres !

Je jette un coup d’œil à Laura : elle est verte comme une feuille de radis. On dirait qu’elle va défaillir.

Moi-même j’éprouve comme une nausée à la pensée de la môme Thérèse perforée dans son cercueil.

Néanmoins je remonte Laura :

— C’est moche, hein ? je lui fais. Enfin elle n’a que ce qu’elle méritait…

Je n’ai pas fait quatre bornes que la voiture d’Ulrich jaillit dans mon rétroviseur.

Elle nous rattrape rapidement, mais, au lieu de nous doubler, la voici qui ralentit.

Oh là… Qu’est-ce à dire ? Cette espèce de musico de la torture se serait-il ravisé ? M’aurait-il identifié après coup comme cela se produit quelquefois ?

Je le surveille autant que je le puis dans le disque de glace.

Sa main gauche passe la portière. Un truc noir la termine. Et le truc noir se met à cracher du plomb dans mes pneus. J’éclate, évidemment. Il me faut une bonne dose d’habileté pour éviter que nous capotions, Laura, le cadavre de Thérèse et moi !

Quelques zigzags et je parviens à maîtriser mon corbillard.

— Baisse-toi, dis-je à Laura et gare aux taches, fillette !

Je m’empare moi aussi de mon pétard afin de pouvoir discuter d’égal à égal avec Ulrich et je me glisse hors de la bagnole noire.

— Rendez-vous ! ordonne l’Allemand.

— Des clous !

— Rendez-vous, répète-t-il. Je sais que vous êtes des terroristes !

— Tiens, c’est votre petit doigt qui vous l’a dit ?

— Du sang coule de votre fourgon, donc c’était un être vivant qui se trouvait dans le cercueil !

Il est fortiche, le mec.

Cette sacrée Thérèse nous fera endéver jusqu’au bout. Je regrette de ne pas l’avoir liquidée plus tôt.

En regardant la route que nous venons de suivre, j’aperçois effectivement une traînée sanglante.

L’instant est critique. Les premières maisons de Gand sont à moins de cent mètres ! Sûr et certain que quelque pied nickelé va alerter les autorités et que je serai bientôt obligé de soutenir un siège dans mon garde-manger à macchabs. Sans compter que des voitures allemandes peuvent surgir d’une seconde à l’autre.

Il convient de presser le mouvement.

Je quitte ma veste, la roule en boule et la balance à droite de la voiture. Aussitôt un jet de balles part dans cette direction. Pendant que l’Allemand mord à ma feinte, je descends de l’auto et je rampe sur la gauche. Lorsque j’arrive à la hauteur du dernier pneu je me mets à genoux. J’attends, l’arme prête sur mon bras replié en support. Ulrich finira bien par se découvrir.

Ça ne manque pas. Il se découvre fort peu du reste, mais c’est suffisant pour me permettre de risquer le gros coup. Je vois sa main au revolver qui dépasse le capot de sa traction. Je vise et : vlan ! je la lui fracasse.

Il lâche son arquebuse et se roule, en hurlant, dans la poussière.

— Hello, Ulrich, je lui fais, je t’avais bien dit qu’on se retrouverait.

— San-Antonio, balbutie-t-il.

— Soi-même. Tu sais bien que je suis un mec dans le format de Fantômas. Pour me posséder, il faut se lever de bonne heure.

Il fait une bizarre grimace.

— Vous êtes le plus fort, admet-il. Je suppose que vous allez m’abattre ?

— Penses-tu !

J’appelle Laura. La pauvrette est plus morte que vive.

— Arrive, chou. Je te présente M. Ulrich, un caïd de la Gestapo.

« Tu sais conduire ?

Elle me fait signe que oui.

— Alors prends le volant ; moi je m’installe derrière avec Monsieur, lequel a la bonté de nous prêter sa voiture.

En route !

— Où allons-nous ? questionne ma victime.

— À Londres.

— Vous dites ?

— Londres, London, quoi ! Un avion doit nous prendre ce soir ; j’espère — pour votre santé — qu’il y aura une place pour vous à bord. Ça me ferait plaisir d’apporter un petit souvenir de Belgique à mes amis anglais.

CONCLUSION

Un officier d’ordonnance, maigre comme un rayon de vélo, à l’œil bleu-des-mers-du-Sud et à la moustache en brosse à cils, m’introduit dans le bureau du major Parkings.

Ce dernier se dresse et vient à moi la main tendue.

— Félicitations, commissaire, voilà de la bonne ouvrage, comme on dit chez vous. Vous avez ajouté un chapitre de plus à votre légende.

— Passez la main, lui dis-je en souriant.

— Alors, un coup de rye ?

— All right, j’aime mieux ça.

Il décapsule un flacon aux formes et à la couleur intéressantes. Il m’en verse un plein verre, sans eau. Ce qui prouve qu’il estime mon estomac au même titre que mes capacités.

— Vous avez ramené deux personnes, paraît-il ? Un officier de la Gestapo — nous l’avons dans nos geôles — et aussi une jeune femme sur le compte de qui je sais fort peu de choses…

— Rien à voir avec le boulot, major, affirmé-je. C’est une souris qui me veut du bien. J’ai toujours la manie d’en ramener une de mes voyages.

Il sourit.

— Damné garçon, murmure-t-il. Vous en avez rencontré beaucoup de… souris, au cours de cette mission ?

— Trois, dis-je. Deux sont mortes, tuées par des balles nazies. Les souris ont la peau tendre cette année, vous savez, major !

FIN