/ / Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le Commissaire San-Antonio

San-Antonio chez les Mac

Frédéric Dard

Connaissez-vous Stinginess Castle ? Au fin fond des Highlands, en Ecosse, ce château se dresse sur une colline dans les brumes britanniques. Un nouveau fantôme le hante depuis quelques temps. Et un fantôme de poids ! Il a pour nom BERURIER ! Et si vous saviez ce que le Gros et votre valeureux San-Antonio magouillent dans ce château de cauchemar, vous en auriez la chair de poule. Un renseignement : si vous entendez un craquement dans la pièce d'à côté pendant que vous lisez ce chef-d'œuvre, ne cherchez pas, c'est le fantôme de quelque Mac !

San-Antonio

San-Antonio chez les Mac

À mon cher Marc PERRY, cette prose en forme de cornemuse, en affectueux hommage.

S.A.

CHAPITRE PREMIER

Dans lequel il est question de ce que vous savez… puis de ce que vous ne savez pas

— C’est gentil chez vous, assure ma dernière conquête en franchissant le seuil de notre pavillon. « »

Une fille tout ce qu’il y a de bien : grande, avec juste ce qu’il faut de moustache pour vous donner à penser que. Elle possède des yeux admirables, pris séparément (le gauche ne perd pas de vue la ligne bleue des Vosges, et le droit surveille attentivement les fluctuations de la marée à Brest). Une chevelure façon sirène, des formes qui transforment la main de l’homme en louche à potage, et une bouche tellement sensuelle qu’en l’apercevant, son tube de rouge à lèvres sort tout seul de son étui, vous mordez le topo ?

Elle s’appelle Irène, ce qui est son droit et elle a cinq ans de moins que moi, ce qui est son devoir puisqu’elle est née cinq ans après l’illustre San-Antonio.

J’ai rencontré ce sujet dans le train, ce qui est de bon augure, alors que je rentrais de Dordogne.

Félicie. ma brave femme de mère et moi-même, son fils unique et préféré, étions allés passer une quinzaine chez tatan Rose, la demi-sœur à m’man dont le mari (Alphonse) est garde-chasse là-bas.

En fait nous devions y séjourner un mois ; mais j’en avais eu vite classe de la « Verte douceur des soirs sur la Dordogne ». Moi, la chlorophylle, je ne la tolère que dans mon tube de Gibbs et encore, par petites quantités ! D’autant plus qu’il est un peu casse-bonbons, Alphonse. Ses exploits de 14–18, y en a plein les « Illustrations » empilées dans notre grenier. Poincaré qui lui touche la paluche ; Joffre qui lui cloque la croix de guerre avec félicitations du jury ; sa blessure au mollet et l’infirmière de l’hôpital de Chalon-sur-Saône qui lui jouait « Avec quoi soulèves-tu l’édredon » au trombone à coulisse ou à la clarinette baveuse, ça fait des lustres et des lustres (comme dit un de mes amis qui est dans le luminaire) que j’entends ça, avec les mêmes détails, le même vocabulaire, les mêmes clins d’yeux… Ça devenait franchement intenable, surtout qu’il flottait en Dordogne autant qu’à Londres. Alphonse sous la pluie, c’est l’enfer. Alors un matin j’ai passé un coup de grelot à Bérurier en lui demandant de me coller dare-dare un télégramme me rappelant à Paname pour une enquête. Je crois que Félicie n’a pas été dupe. M’man, pour la repasser, faut se lever matin et ne pas oublier d’allumer ses antibrouillards. Mais elle a fait comme si tout était normal, et elle a joint ses regrets à ceux de Rose et d’Alphonse.

Dans le train qui me ramenait à Pantruche, j’étais heureux comme un collégien. Les vraies vacances commençaient seulement. Y avait Irène dans mon compartiment, l’air sérieux, le maintien réservé. C’était pas Sophia Loren, mais je me suis amusé à lui faire du rentre dedans. Après quinze jours d’inaction dans le secteur calbar, j’aurais fait du gringue à une chèvre déguisée en cheftaine-scout. Pendant deux cents kilomètres, je m’étais heurté à sa réserve (avec mise en bouteille au château), et puis, au wagon-restaurant, je m’étais assis à ses côtés et le maître d’hôtel avait eu la bonne idée de lui filer une saucière de béarnaise sur le corsage.

Rien de tel que la béarnaise pour mettre du liant dans des relations. J’avais pris l’initiative des opérations : ma serviette, la carafe d’eau, l’engueulade-maison au maladroit ! Si vous m’aviez vu, Mesdames, vous ne voudriez jamais plus consommer de béarnaise sans m’avoir à vos côtés.

La glace était rompue. Je lui avais proposé de mon vin et elle m’avait fait goûter du sien ! Après le dessert, alors que tant d’autres circulent en couronne, Je lui avais fait accepter un Cointreau. Bref, en regagnant notre compartiment, et comme le train avait la bonne idée d’emprunter un tunnel, je lui avais roulé ma galoche-fantôme façon croisière dans le soufflet unissant deux wagons. C’était la première fois qu’on lui faisait ça dans un accordéon. Le côté musette et ferroviaire de la chose ne lui avait pas déplu. À cause d’un malencontreux cahot du rail, j’avais raté son amygdale gauche, mais elle ne m’en avait pas tenu rigueur, d’autant plus que pour me faire pardonner j’avais pratiqué sur sa personne un massage express assez complet, qui, partant de son hémisphère boréal s’était achevé dans son hémisphère austral. Bref, lorsque le dur s’était enfin dégagé du tunnel, nous nous étions retrouvés coincés entre la portière du wagon et la bedaine d’un colonel de carrière dont Irène, dans l’obscurité de l’action, pressait frénétiquement le stick en l’appelant chéri.

C’était la première fois qu’elle venait à Paris et elle augurait bien du voyage. Comme personne ne l’attendait et qu’elle ne savait où aller coucher, comme il était très tard et que notre pavillon était vide, je lui avais proposé de l’héberger et, après quelques minauderies de bon thon, comme disent les morues, elle avait fini par accepter.

— C’est vraiment très gentil, renchérit-elle. Vous êtes dans l’industrie ?

— Presque, fais-je sans me mouiller.

Je la drive jusqu’au premier, entièrement refait à neuf depuis notre commencement d’incendie[1], et j’ouvre la porte de ma chambre.

— Vous allez coucher ici ! dis-je.

— Et vous ? s’inquiète Irène.

— Moi aussi, assuré-je sans sourciller.

Elle roucoule :

— Ce n’est pas raisonnable.

— Pourquoi ! m’insurgé-je : il y a l’eau chaude et un matelas Simmons.

Miss Province me gazouille un rire d’opéra comique. C’est à ce moment précis qu’il se produit un fait anodin en apparence : le bigophone se met à carillonner. Vu l’heure avancée (minuit vingt-cinq vient de sonner au beffroi de la mairie) cet appel ne laisse pas que de m’inquiéter.

— Vous ne répondez pas ? s’étonne Irène.

C’est la question que je suis précisément en train de me poser avec accusé de réception.

Qui peut-ce être ?

M’man ? Le Vieux ? Un pote ? Un farceur ?

Je décide que c’est M’man qui veut s’assurer que j’ai fait bon voyage et je vais décrocher. Manque de bol, c’est le Vioque.

— Dieu soit loué ! crie-t-il dans sa passoire d’ébonite[2].

Très entre nous, je n’ai pour ma part guère envie de louer le Seigneur.

Si je m’écoutais, Je courrais porter l’appareil bigophonique dans la boîte à ordures et je reprendrais l’entretien captivant avec Irène. Seulement, moi, vous me connaissez ? Le devoir avant tout. Au lieu d’écouter mes bas instincts, j’écoute mon boss et comme je n’ai pas de la cire à cacheter dans les étiquettes, ça donne ceci :

— Je vous ai appelé à tout hasard, bien que vous sachant en vacances, mon cher San-Antonio, car il vient de se produire quelque chose de très exceptionnel chez un de mes amis, M. Petit-Littré, l’éditeur bien connu. Figurez-vous qu’il donnait une soirée en son hôtel de Neuilly lorsque brusquement, les deux tiers de ses invités se sont trouvés incommodés.

— La langouste n’était pas fraîche ? suggéré-je avec l’amertume que vous devinez si vous n’êtes pas trop lézardés du plafond.

Ça n’amuse pas le Tondu.

— C’est beaucoup plus important qu’une indisposition alimentaire, mon bon. Petit-Littré est une des rares personnes de la soirée à ne pas ressentir les symptômes en question. Affolé, ce brave ami m’a appelé : jugez de son embarras !

— Le sien n’est pas gastrique, ne puis-je m’empêcher de re-ironiser puisque j’ai un esprit fou (tellement fou qu’un de ces jours je vais me retrouver dans une maison de santé).

Lancé, le Vieux pérore :

— Il n’a pas voulu prévenir la police, vous comprenez… Ses hôtes appartiennent au tout Paris et…

Bien entendu, avec ces gens-là, il n’est pas question de la petite flicaille de quartier.

— Je vous demande sur un plan tout à fait amical, cher ami, d’aller voir sur place de quoi il retourne…

Faut-il vous l’envelopper, vous allez loin ? Emballé vite-fait, qu’il est, votre San-Antonio. Avec une faveur comme les œufs de Pâques ! Je maudis le Vieux, ses potes et ma foutue manie de décrocher mon téléphone quand il se met à carillonner au mitan de la nuit.

— Je vais y aller, monsieur le Directeur.

Il me refile l’adresse de Petit-Littré.

— Dès que vous aurez du nouveau, appelez-moi !

— C’est ça !

Je pose le combiné sur sa fourche et je me tourne vers Irène.

— Vous partez ? bredouille-t-elle, le persil flétri par la déception.

— Oui, une affaire urgente à traiter.

— À pareille heure !

— Un de nos gros clients prend l’avion du matin pour Rio et voudrait passer auparavant une commande de cent vingt milliards de dollars, je cours lui porter notre catalogue.

Elle branle le chef, en attendant mieux. Elle comprend.

— Vous vendez quoi ?

— Des appareils à faire du vent, expliqué-je. Vous allez faire un petit dodo ici en m’espérant, je n’en aurai pas pour bien longtemps.

Je troque mon prince de Galles fripé par le voyage en chemin de fer contre un bleu-marine croisé et je cours sortir ma M.G. du garage.

Vingt minutes plus tard, je m’annonce chez les Petit-Littré.

C’est la crèche façon Versailles ; pas du tout le genre de logement où on va faire pipi sur le palier ! Il y a deux étages, une cour intérieure plantée d’arbres bicentenaires, un perron un peu plus grand que la scène du Palais de Chaillot, et une grille en fer forgé à côté de laquelle la Porte Stanislas à Nancy ressemblerait à un panier à bouteilles.

Mon arrivée est attendue avec une impatience qui m’honore. À peine viens-je de claquer la portière de ma pompe qu’un larbin en veste blanche et nœud noir se précipite.

— Monsieur le Commissaire San-Antonio ? demande-t-il.

— Si fait, dis-je pour prouver à l’esclave que je sais me retenir de me moucher dans les rideaux lorsque je vais dans le monde.

— Monsieur vous attend dans le hall.

Je gravis la volée de marches en marbre rare de Carrare et je pénètre dans un hall aux proportions inhumaines.

Je découvre M. Petit-Littré affalé dans son fauteuil Louis XIII à os de mouton. Son visage ne m’est pas inconnu car c’est un homme célèbre. N’est-il pas l’éditeur heureux de Paul-Louis Muguet, le mineur de fond-poète qui obtint le Prix de l’Académie Française l’an dernier pour son ouvrage « Tous au Charbon » ? Ode à la fois futuriste et spéléologique dans laquelle se révèle le style sous-terrain, plus communément appelé « Style grisou ». Grâce auquel la littérature française s’est enrichie de la phrase sans verbe et sans épithètes ? N’est-ce pas également Petit-Littré qui découvrit tant de talents vigoureux qui sans lui seraient demeurés ignorés du gros public ? Je n’en veux citer pour exemple que les principaux : Minouchet, le bébé-prodige qui pondit : « Le lait à la bouche » alors qu’il n’avait que dix-huit mois et trois dents ; Valentine Bichu, qui décrocha le Goncourt avec « Le doigt d’une jeune fille rangée » ; Victor Sacrebleu et son pamphlet politique intitulé « Le vieil homme et l’amer ». Mais Petit-Littré n’est pas seulement un découvreur, il a apporté sa contribution directe à la gloire des classiques en éditant toute l’œuvre de Balzac, depuis l’exemplaire 00.01, sur papier maïs à bout filtre. Bref, c’est quelqu’un.

Il mesure environ un mètre trente-cinq, il a le dessus du crâne dénudé, ce qui n’est pas fait pour le grandir et il porte, outre la cinquantaine, d’énormes lunettes à montures de bois. Il a un regard bleu et proéminent et une petite voix d’eunuque à qui on raconterait des cochonneries.

Il Jaillit de son fauteuil comme de la pâte dentifrice lorsqu’on marche sur le tube et se précipite sur moi en frétillant.

— Léon Petit-Littré, se présente-t-il en me proposant une main qu’il doit ganter au rayon fillettes des Galeries.

Je considère ce minuscule individu. Dans son milieu, on l’a surnommé le nabot-Léon de l’édition.

— Commissaire San-Antonio, riposté-je.

J’engloutis sa pincée de cartilages dans ma dextre et j’attends ses explications.

— C’est inouï, fait-il. Absolument inouï. Veuilles me suivre.

Ça m’est d’autant plus facile que ses enjambées ne dépassent pas vingt-cinq centimètres.

Petit-Littré me drive jusqu’au grand salon. Là, un spectacle étourdissant m’attend. Une vingtaine de personnes en tenue de soirée gisent sur les canapés ou sur les tapis. Elles remuent faiblement en poussant des vagissements ou des rires fluets. Elles ne paraissent pas souffrir, mais elles sont inconscientes… Les dames ont des râles pâmés.

Leurs robes du soir sont retroussées Jusqu’au menton.

— Aberrant, n’est-ce pas ? me fait l’éditeur.

Je dois reconnaître que c’est la première fois que je vois un truc commak.

Cinq ou six invités ont échappé au carnage. Ils sont au centre de l’immense pièce et palabrent avec des mines soucieuses.

— Il faudrait appeler un médecin, dis-je.

— C’est fait, j’ai téléphoné au professeur Baldetrou, il va arriver dans un instant !

Je me penche sur un type affalé sous une table, les bras en croix. Il est le seul à porter une veste de smoking blanche.

— Lui, c’est le maître d’hôtel, m’avertit Petit-Littré.

Je palpe la poitrine de l’intéressé. Le cœur bat régulièrement, quoique un peu vite. Ses paupières frémissent et, parfois se soulèvent pour laisser filtrer un regard blanc et mort.

— C’est insensé, non ? me demande Petit-Littré.

J’en conviens. Franchement, les mecs, je ne regrette plus de m’être dérangé. Un spectacle pareil c’est payant, croyez-moi.

— Comment cela a-t-il débuté ? je demande.

Le nabot éponge son front de poupée avec sa pochette de soie.

— Le dîner s’est déroulé normalement. L’atmosphère était excellente. Noms sommes passés au salon. Et, au bout d’un moment, le général Glandu, ici présent…

Il me désigne un gros vieillard aux narines dilatées. C’est plutôt « ici absent » qu’il devrait dire…

— … Lorsque le général Glandu ici présent s’est mis à pousser de grands soupirs dans son fauteuil. Nous lui avons demandé ce qu’il avait. Il nous a répondu de façon incohérente. Comme nous nous apprêtions à appeler un médecin, croyant à une attaque, la princesse de la Roturière s’est jetée à terre en poussant des cris… Et les uns après les autres, toutes les personnes que vous voyez là ont suivi… Effarant, n’est-ce pas ?

— Vous-même n’avez rien ressenti ?

— Non, non plus d’ailleurs que les amis qui sont ici.

Il me désigne le groupe des gnaces qui sont hautement réprobateurs. Figures de bois, silence hostile. L’aventure ne les amuse pas. Ils ont un standing à conserver et ils sentent qu’il est engagé sur une pente savonnée. Demain, ils seront peut-être la proie des journalistes et la risée de Paname.

Marrant, tous ces gens qu’on a réunis pour une bouche-en-cul-de-poule-party et qui se vautrent sur le téhéran de Petit-Littré en vagissant.

— À priori, fais-je, j’ai l’impression que les personnes incommodées l’ont été par un aliment auquel vous-mêmes et les quelques convives que voici n’ont pas touché.

Petit-Littré hausse les épaules.

— Voyons, proteste-t-il, tout le monde a pris de tout !

— À table, oui m’empressé-je. Mais après ? Je suppose que vous avez servi des liqueurs, du champagne…

Il retire ses lunettes et son petit visage triangulaire s’éteint comme la devanture d’un magasin à sept heures du soir.

— Exact, je n’y avais pas songé…

Je poursuis mon raisonnement.

— Il convient de déterminer ce qu’ont bu les convives affectés et ce qu’ont bu les autres…

Les autres, c’est-à-dire les bien portants, acquiescent au bout de leur air soucieux. À ce moment-là, un monsieur grand et maigre à cheveux gris fait son entrée. La trousse de croco noire qu’il tient à la main me révèle sa qualité : le professeur Baldetrou.

D’ailleurs Petit, — tout petit — , Littré me largue pour lui japper aux mollets.

— Ah ! Professeur ! C’est insensé ! Merci d’être venu ! Avouez que c’est inouï !

Tandis qu’il explique, le professeur Baldetrou examine les gisants. Et moi, nature d’élite, pendant ce temps, je philosophe. Je me dis qu’au fond il est stupide de se réunir, de se faire beau, de se peindre, de se teindre, de se harnacher, de se décorer, de se laver les pieds et le reste, de s’amidonner, de se smokinger pour manger. Quoi de plus abominable que tous ces estomacs groupés en rond, en ovale ou en rectangle afin d’absorber la même nourriture ? Quoi de plus laid que ces bouches qui s’ouvrent sur de la boustifaille, que ces dents vraies ou fausses qui la broient, que ces gosiers qui l’avalent, que ces entrailles qui la digèrent ? Alors que la fonction organique inverse est considérée comme honteuse. En vertu de quoi la besogne du soutier serait-elle plus noble que celle du ramoneur, hein, je vous cause ?

Et pourquoi, au lieu d’organiser toujours des bouftances-parties, n’organiserait-on pas des gogues-surprises. Je sais : vous allez tordre le naze et dire que je tombe dans la scatologie alors que c’est pas tellement mon genre, mais je crois que je tiens là une idée sensas. Moi, si j’étais rupin à craquer, je crois bien que je me paierais une soirée de ce genre. Inoubliable, les gars. D’abord des cartons gravés. Gala ! San-Antonio vous convie à venir déféquer chez lui tel jour, à telle heure ! Tenue de soirée de rigueur ! Hein ? On en parlerait, je crois ? Et puis, vous imaginez le spectacle ? Le tout-Paname déculotté ? Au lieu d’une salle à bouffer, des ouatères grands comme la galerie des Glaces. Et ces maîtres d’hôtel qui iraient de l’un à l’autre, proposant des poires à lavement aux récalcitrants au lieu des apéritifs traditionnels.

Tous ces larbins promenant du faf à train sur des plateaux d’argent, je les vois : gants blancs, comme les Saint-Cyriens. Y aurait des grooms pour actionner les chasses d’eau ! Et pour créer l’ambiance, M. Jules Durand, baryton à l’Opéra de Paris dans son récital ! Un rêve, quoi !

Le Professeur Baldetrou se redresse.

— Ces gens ont absorbé une forte quantité de stupéfiant, déclare-t-il.

Petit-Littré pousse des clameurs, comme si son imprimeur lui avait livré des bouquins ne comprenant que des pages impaires.

— Mais vous plaisantez, mon bon ami ! Il n’y a jamais eu de stupéfiant chez moi et il n’y en aura jamais, Dieu merci !

— Je sais ce que je dis, riposte sèchement le prof.

Un silence gêné suit. Je le romps.

— Vous voulez dire, monsieur le Professeur, que tout ce monde a « avalé » un stupéfiant ?

— Exactement.

Je demande à Petit-Littré la permission de téléphoner et je vais tuber à la Grande Taule. Progressivement, je me replonge dans une atmosphère de boulot.

— Patron ?

— Ah ! San-Antonio, alors ?

— Il s’agit d’un stupéfiant que les invités de votre ami ont avalé. Pouvez-vous m’envoyer d’urgence un gars du labo, Favier par exemple. Il n’est pas en vacances ?

— Non, je pense qu’il sera chez lui !

— Merci.

Je raccroche avant que le Boss ne me distille ses recommandations d’usage. Un larbin est là, l’oreille traînante. Je lui fais signe d’approcher.

— Dites-moi, mon vieux, c’est vous qui avez servi les liqueurs ?

— En compagnie de Julien, oui…

Et il ajoute :

— Julien est allongé avec ces messieurs-dames !

— Il picolait ?

L’autre est un jeune gars brun au visage expressif. Il hausse les épaules.

— Cela lui arrivait.

— Je veux dire, pendant le service ?

— J’avais compris. Oui, Julien s’octroie un petit verre à la dérobée, il a eu des malheurs… Sa femme l’a quitté.

— Et que boit-il de préférence ?

— Du whisky.

Je hoche la hure.

— Monsieur Petit-Littré boit aussi du whisky ?

Mon interlocuteur ne comprend pas ce rapprochement. Il est vaguement choqué.

— Jamais. Monsieur boit seulement un peu de vin en mangeant, le reste du temps il n’absorbe que des jus de fruits.

Je gamberge trois secondes et je remercie d’un signe.

— Parfait.

Lorsque je rejoins les autres au salon, je trouve le professeur Baldetrou dans un fauteuil, un verre à la main, donnant un cours de narcotique aux rescapés. On me dit que des ambulances vont rappliquer afin d’emmener tout ce populo à la clinique du professeur.

J’opine.

— En attendant, mesdames et messieurs, fais-je, je voudrais savoir ce que vous avez bu après le repas. Vous, madame ?

— Du café, roucoule une rombière qui dissimule son goitre tant bien que mal avec une rivière de diamants.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— Vous, madame ?

— J’ai pris un champagne-orange, me dit une élégante personne.

— Et monsieur ?

Un grand binoclard décoré avec de la ficelle de pâtissier laisse tomber d’une voix plus froide que celle d’un serpent (comme dirait Ponson du Terrail) :

— Champagne !

— Et monsieur ?

Un barbichu me toise hargneusement avant de répondre.

— Whisky.

Je sursaute.

— Vous êtes sûr ?

— Je vous prie ! proteste le bonhomme ; Je sais encore ce que je fais…

Nous sommes interrompus par le professeur Baldetrou. Celui-ci est en train de se tordre sur son fauteuil en poussant des gémissements.

— Seigneur, lui aussi ! lamente Petit-Littré.

Le verre du toubib est encore sur la table basse. Je m’en saisis et le hume. C’est du scotch.

— Qui lui a versé à boire ? hurlé-je.

L’éditeur bredouille.

— Il s’est versé tout seul, tandis que vous téléphoniez, et J’avoue que Je n’ai pas pensé à…

Je remarque une bouteille de whisky près du verre.

— Il a bu de celui-ci ?

— Oui.

Je me tourne vers le barbichu.

— Et vous, monsieur ?

— Non, riposte Poilpoil, je n’aime que le Haig’s cinq étoiles.

En toute simplicité.

Je somme le larbin. Il s’annonce très vite car il se tenait derrière la lourde avec sa trompe d’eustache au niveau du trou de la serrure.

— Dites donc, l’attaqué-je en brandissant la bouteille. C’est de ce whisky-là que vous avez servi au cours de la soirée ?

— Oui, monsieur.

— O.K., merci.

J’enfonce mon doigt dans le goulot du flacon, je renverse ce dernier, puis je retire mon doigt et j’appuie délicatement la pointe de ma langue sur l’extrémité humide de mon index. Le scotch, ça me connaît, j’espère que vous n’en doutez pas ? Je crois déceler un goût bizarre à ce whisky. Pas d’erreur : voilà bien la source du mal. C’est du Mac Herrel in use for over 100 years, précise l’étiquette. Blended and Bottled by Daphné Mac Herrel, Scotland, ajoute-t-elle. Une marque pas très connue. Je le fais observer à Petit-Littré qui rosit de confusion derrière ses hublots.

Il se disculpe devant ses invités encore valides, soucieux de ne pas passer pour un peigne-zizi à leurs yeux sévères.

— Ce scotch m’a été offert par un de mes bons amis qui ne consomme que de celui-ci et prétend qu’il est meilleur que les marques courantes.

— Il vous en a offert beaucoup ?

— Une caissette de six bouteilles.

— Où sont les autres ? demandé-je au domestique.

— Une est vide, renseigne le loufiat. Celle-ci est entamée, les quatre autres sont là, non encore débouchées.

— Très bien, mettez-les-moi de côté, c’est pour emporter.

Là-dessus, Favier arrive, pas encore bien réveillé. Ses cheveux roux flamboient à la lumière des lustres. Il cligne des yeux et caresse ses joues où sa barbe de maïs a poussé.

Je l’attire à l’écart.

— Une affaire délicate, mon petit : drame de la bonne société.

Le rouquin me désigne les zigotos inanimés.

— Qu’est-ce qu’ils ont tous ?

— C’est toi qui me le diras. Analyse le contenu de cette bouteille et des quatre autres que le larbin va te remettre. Je te rejoindrai tout à l’heure au laboratoire, fais vite.

Il obéit, docile. Une bonne pâte, ce gars Favier. Toujours prêt, jamais mécontent. Et puis c’est tout à coup le brouhaha. Quatre ambulances radinent dans la rue en cornant tout ce qu’elles savent. Petit-Littré est dans ses tout petits souliers.

Il se rend compte que ça va être bougrement duraille d’écraser le scandale. Vingt brancards, ça fait du bidule. La réception mondaine tourne franchement à la catastrophe ferroviaire. Dehors, tout le quartier commence à se masser devant son hôtel.

Je le prends en pitié.

— Faites courir le bruit qu’une conduite de gaz a crevé, et tout le monde a été incommodé.

Il me pétrit l’avant-bras (il n’est pas assez grand pour m’empoigner au-dessus du coude).

— Mais oui, merci ! Le gaz ! C’est cela : le gaz !

— Donnez-moi donc le nom de l’ami qui vous a offert les six bouteilles de whisky, pendant que nous y sommes.

Du coup son enthousiasme flanche.

— Mais qu’allez-vous imaginer ! C’est quelqu’un qui est au-dessus de tout soupçon !

— Vous aussi, monsieur Petit-Littré êtes au-dessus de tout soupçon, et pourtant cette surprenante aventure a eu lieu chez vous !

— C’est un fait, reconnaît le nabot.

— Alors ?

À regret, il murmure :

— C’est un important industriel, M. Charles Olivieri…

— Qui habite ?

— 212, avenue Henri Martin.

— Merci.

CHAPITRE II

Dans lequel je joue la mouche du Scotch

Favier est seul dans la lumière blafarde de son labo. Sa blouse ex-blanche ressemble à la palette de Van Gogh. Il a les yeux cernés et les gestes fantomatiques.

À mon entrée il ne relève pas la tête, ayant reconnu mon pas, et se contente de murmurer :

— Ça va y être, M’sieur le Commissaire. M’sieur le Commissaire dit « merci », prend une chaise et s’y assied à califourchon. Je pense à la môme Irène qui doit en écraser dans mon pucier ; Je pense au minuscule Petit-Littré qui doit bourdonner dans la clinique du prof’ Baldetrou… Je pense… à la vie. Marrant ! Tous ces gens que je ne connaissais pas quelques heures plus tôt et qui, maintenant, sont au centre géométrique de mes préoccupations… je n’avais jamais vu Irène et, logiquement, je n’aurais jamais dû la connaître.

Pourtant je lui ai roulé la galoche princière entre deux wagons de la S.N.C.F. et, à l’heure où je vous cause, elle roupille chez moi. J’avais entendu parler de l’éditeur et de certains de ses invités, mais pour moi ils étaient des espèces d’entités.

Un petit poste à transistor diffuse en sourdine un truc d’Aznavour. Il aime bien le travail en musique, Favier.

Il achève de mater ses éprouvettes et fait un pas en arrière, comme un gastronome s’éloigne de la table après s’être assouvi.

— Héroïne, me dit-il.

— Raconte…

— Je ne puis encore vous donner les proportions, mais il y en a une quantité formidable dans ce whisky…

— Dans quelle bouteille ?

— Dans les cinq que j’ai apportées…

Je le regarde, un peu surpris tout de même.

— Tu veux dire que les bouteilles non décapsulées en contenaient ?

— Comme les autres !

Je me tais pour penser et il respecte mon silence. Au bout d’un instant d’intense gamberge, je le percute à nouveau.

— Le capsulage des bouteilles non débouchées était-il correct ou bien les avait-on bricolées ?

Favier sourit et s’éloigne en direction d’un petit réduit. Je l’entends barboter dans des bacs d’hyposulfite. Lorsqu’il réapparaît, il tient une photo toute ruisselante de format 13 x 18. Cette photo représente, grossi au moins quatre ou cinq fois, le goulot d’un flacon de Mac Herrel.

— Lorsque je me suis aperçu que les bouteilles pleines étaient droguées, j’ai tiré un cliché du capsulage avant de toutes les déboucher.

— Bravo, Favier.

Ça, c’est du flic consciencieux. C’est roux comme la Beauce en été et ça prend des initiatives du feu de Dieu.

— Ce cliché vous permet de constater que le capsulage était d’origine.

J’acquiesce.

— Tu crois que les convives de Petit-Littré risquent de passer l’arme à gauche ?

— Pas du tout. Ils élimineront très bien l’héroïne. Ils auront fait de beaux rêves, un point c’est tout.

— Eh bien, tâchons de les imiter. On va aller faire dodo, bonhomme.

Nous décarrons de la maison poulman. En bas, les gars du poste de garde me saluent :

— Alors ces vacances, déjà finies, M’sieur le Commissaire.

— J’en ai l’impression. Pas vous ?

Tout en pilotant ma petite M.G. je décide d’oublier cette affaire jusqu’à demain et de consacrer la fin de la notte, comme dirait M. Antonioni, au bonheur de la môme Irène.

Je dresse déjà la liste des félicités auxquelles elle aura droit. À une fille débarquant de sa province, faut un échantillonnage bien dosé.

Que diriez-vous par exemple du Ramoneur Savoyard, de la langue persillée hongroise, et du British Finger Incorpored ? Pour une prise de contact, ça me semble fort judicieux.

J’hésite à adjoindre à ces trois rubriques une quatrième qui fit mon succès : l’immatriculation rhodanienne, lorsque je tressaille. Pour regagner Saint-Cloud je n’ai pas pris par l’Etoile et le Bois ainsi que je le fais ordinairement, mais je suis passé par le Palais de Chaillot et l’avenue Henri Martin.

Vous mordez ? L’avenue Henri Martin, où demeure le zig ayant fourni le whisky drogué à Petit-Littré. Si après cela vous ne croyez pas à mon sixième sens, c’est que les cinq vôtres ont coulé une bielle.

Je coule pour ma part un regard à ma montre-bracelet, puis à celle de mon tableau de bord. L’une et l’autre sont d’accord sur un point : il est deux heures du matin.

On ne fait pas de visites à pareille heure et pourtant l’envie me démange d’aller discuter le bout de gras avec M. Olivieri. M’est avis que ce zigoto doit avoir, quand on sait lui parler, une conversation passionnante.

Justement me voici à la hauteur du 212. Je stoppe ma tire et je m’avance vers la grille. Olivieri, tout comme le nabot Léon de l’édition, pioge dans un hôtel particulier qui offre présentement la particularité d’être éteint de bas en haut. Je place mon index qui en a touché d’autres sur le bouton de la sonnette et j’appuie. J’attends un instant et, comme je presse une deuxième fois le bouton, je vois s’éclairer la fenêtre du gardien. Une persienne de fer se déplie partiellement et un type pas content demande :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Police, le renseigné-je.

Il hésite. Notre époque est bourrée de malfrats qui se prétendent de la poule et qui vous font le coup du lapin.

— Un instant !

Le bonhomme disparaît de sa fenêtre comme un coucou venait de chanter midi. Un temps assez long s’écoule. Puis je vois se pointer une silhouette massive le long de la grille.

Un homme d’une soixantaine d’années, baraqué façon lutteur, me dévisage sans joie à travers les barreaux. Il a mis un falzar sans passer les bretelles qui lui battent les meules et il a bourré le pan gigantesque de sa chemise de noye dans le futal, ce qui lui constitue un énorme bourrelet, autour du baquet.

— Vous avez votre plaque ?

— Voici !

Il examine, admet et colle dans la poche de son grimpant une arquebuse d’artilleur.

— C’est à quel sujet ?

— Il faut que je voie M. Olivieri.

— Maintenant ?

— Ça urge.

Je parle net. Dans ces cas-là, il ne faut pas prendre le ton de Jean Tissier.

— Bon.

Il ouvre.

— Je vais vous faire entrer chez moi. Faut que je prévienne son valet de chambre.

Nous pénétrons dans une espèce de poste de garde-salle à manger dans lequel flottent des relents de chou bouilli. Venant d’une pièce voisine, une voix de mémé s’inquiète :

— C’est vraiment un flic, Hector ?

— Ta gueule ! l’informe le gardien.

Il va à un appareil téléphonique, réfléchit et branche une fiche. Un petit voyant lumineux s’éclaire. Au bout de trente-trois secondes, il se produit un déclic.

— Albert ? demande le gardien.

L’autre doit bâiller que oui.

— Préviens Monsieur qu’un policier veut le voir tout de suite.

Je ne sais pas ce que bonnit le larbin, toujours est-il que le gardien l’écoute en émettant un petit ricanement mauvais.

— Ah ! j’sais pas, moi, conclut-il en raccrochant.

Il me regarde et demande :

— Rien de grave ?

— C’est à voir, expliqué-je.

Je perçois un trottinement derrière la porte, celle-ci s’entrebâille légèrement et j’aperçois un œil sommé d’une mèche de cheveux blancs. Madame l’épouse du gardien veut savoir à qui je ressemble. Le sachant, elle regagne sa couche matrimoniale.

Un peu inquiet dans sa Ford intérieure, le San-A, mes chéris. Cet Olivieri doit être encore un de ces grossiums bourrés de relations qui ne va pas apprécier ma visite nocturne. D’ici que ça chauffe pour mes plumes…

Un larbin surgit. Un vrai : gilet rayé et tout. Son œil est encore un peu comateux, mais à part ça, il est impec.

Il me toise du haut de sa grandeur.

— C’est vous qui voulez voir Monsieur ?

— C’est moi.

— Il est deux heures du matin…

Je regarde ma montre.

— Deux heures et quart, complété-je. Ayez la bonté de le prévenir de ma visite.

Mon assurance (je suis à l’Urbaine et la Seine) le déroute un chouïa.

— Très bien, si vous voulez me suivre…

Je fais à nouveau la connaissance d’un immense hall. Les murs de celui-ci sont tapissés de peau de suède. Il y a des peaux d’ours blancs par terre, des statues de marbre, des plantes rares, et un tableau de Picasso qui m’a l’air authentique. Croyez-moi, M. Olivieri n’attend pas d’avoir touché les allocations familiales pour aller acheter un kilo de sucre.

Le valeton me désigne une banquette recouverte de velours bleu nuit.

— Asseyez-vous, je vais aller réveiller Monsieur.

Et il s’engage dans le monumental escadrin. Je patiente un brin de moment, préparant des arguments. Si j’en crois la prudence du domestique, Olivieri doit être un mauvais coucheur qu’il ne fait pas bon réveiller.

La seule manière de m’en tirer vis-à-vis de l’industriel, c’est de lui brandir la bannière étoilée du scandale. On a les humbles avec du fric, les bourgeois avec des honneurs, les riches avec des menaces de déshonneur.

Le valet réapparaît très vite, l’air surpris.

— Monsieur n’est pas dans sa chambre, dit-il.

— Il n’est pas rentré ?

— Il n’était pas sorti.

— Lorsque vous avez cessé votre service, où était-il ?

— Ma femme (qui est femme de chambre) et moi sommes allés au cinéma : c’était notre jour.

— Lorsque vous êtes partis au cinéma, votre maître se trouvait où ?

— Dans son bureau.

— Et quand vous êtes revenus ?

— Tout était éteint, je l’ai cru couché…

— Il est peut-être sorti ?

— Le gardien nous l’aurait dit.

— Il s’est peut-être endormi dans son bureau ?

L’argument paraît valable à mon vis-à-vis. Il esquisse néanmoins une moue dubitative avant de se diriger vers une porte à double battant située au fond du hall.

Il frappe discrètement, ouvre, donne la lumière. Son immobilité et son mutisme me renseignent.

— Mort ? je demande en m’approchant.

Olivieri est couché sur le tapis. Il se tient sur le flanc, un bras recroquevillé sous lui, un autre allongé à l’équerre. Il y a un pistolet à crosse de nacre dans sa main droite. Je m’approche et, délicatement, je prends le revolver avec mon mouchoir. Je le sens : il n’a pas tiré depuis très longtemps. Je fais basculer le magasin et je constate que celui-ci est garni de pralines, prêt à offrir, quoi !

Je dépose l’arme sur le tapis et je me penche sur le cadavre. M. Olivieri est canné depuis au moins trois plombes et il est froid comme un Corneski. Il a une tache bleuâtre à la tempe et des marques de strangulation très nettes au cou. À priori, moi je vois le crime de la façon suivante : deux types sont venus discuter avec lui dans la soirée. Ils se sont faits menaçants et Olivieri leur a ordonné de déguerpir en les menaçant de son pétard. L’un des types avait une matraque et l’a estourbi de côté. L’autre alors a serré le goulot de l’industriel.

Albert, le larbin, commence à reprendre ses esprits.

— Ça alors, bavoche-t-il.

— C’est son revolver, n’est-ce pas ? je questionne en désignant la seringue élégante à crosse de nacre.

Du joujou de salon. Ça fait joli comme presse-papier mais quand on veut perforer la peau de ses contemporains, on a intérêt à prendre un vilebrequin.

— Oui, c’est son revolver. Il se trouvait dans le tiroir du bas de son bureau.

Je contemple le mort. C’était un solide quinquagénaire aux tempes grises. Il porte une veste d’intérieur en satin rouge à revers noirs, ça fait un brin dompteur, mais c’est joli cependant,

— M. Olivieri était marié ?

— Non, divorcé depuis dix ans.

— Il vivait seul ?

— Sa fille vient passer huit jours de temps en temps à la maison.

— Des maîtresses ?

— Je pense, mais pas ici.

— Allez chercher le gardien et sa femme.

Albert s’empresse. Pendant que Je me trouve seul, je procède à des investigations classiques. Je m’y livre sans espoir. Quelque chose me dit que je ne trouverai rien. On sent illico que ce bureau est anonyme, beau et froid. Le sous-main est vierge de tout papier. Dans les tiroirs, il n’y a que des objets impersonnels. Olivieri a sûrement ses bureaux ailleurs et celui-ci ne lui servait qu’à vérifier le livre de compte de ses domestiques ou à lire les cours de la bourse.

Les cendriers sont vides. Ordinairement, dans les romans policiers, on trouve toujours des mégots édifiants ; eh bien ! là ce n’est pas le cas. Aucun indice non plus sur les sièges et le tapis. On a étranglé Olivieri avec la ceinture de sa veste d’intérieur.

L’épais cordon de soie noir zigzague encore autour du mort, tel un hideux reptile.

Brouhaha ! Hector et Madame s’annoncent, affolés par la nouvelle.

— Ne touchez à rien ! enjoins-je.

Madame Hector est une petite vioque grassouillette avec une poitrine comme celle d’un pigeon. Elle a une merveilleuse verrue à aigrette sur le nez et elle pleure en faisant un bruit de pneu qui se dégonfle.

— Allons dans le hall, décidé-je.

Je referme la lourde.

Étrange société que la nôtre, mes frères ! Je les contemple tous les trois et je ressens une vague envie de rigoler. Ils sont cocasses.

— Vous êtes combien de domestiques ici ?

— Quatre, dit Albert. Il ne manque que ma femme.

— Allez la chercher !

Il s’éclipse.

— Vous êtes la cuisinière ? je demande à la femme du portier.

— Oui.

Hector murmure :

— Autrefois j’étais brigadier de gendarmerie.

Pourquoi ce renseignement ? Est-ce pour me fournir une attestation de moralité ? Est-ce pour me montrer qu’il est un peu de la partie et qu’étant données les circonstances…

— Dans la soirée, M. Olivieri a reçu des visites, n’est-ce pas ?

— Mais non, personne, affirment en chœur les conjoints.

— Enfin, bon Dieu ! Il n’a pas été trucidé par téléphone !

Le gardien secoue la tête avec une véhémente obstination.

— Personne n’a sonné, personne n’est entré. Ou alors y aurait fallu que ça soye en passant par-dessus la grille, et vous avez peut-être remarqué comment qu’elle est pointue ?

— Il y a une autre entrée, ici ?

— Celle du service.

— Qui se trouve ?

— Derrière la maison. Vers l’office.

— Quand Albert et sa femme sont allés au cinéma, ils sont passés par où ?

— Par le service, naturellement.

Les intéressés rappliquent. La femme de chambre est une blondasse à la figure consternée de taches de rousseur (Béru dixit). Elle cache dans les plis arachnéens d’une chemise en nylon transparent deux seins en goutte d’huile qui ont tendance à se faire la paire !

— Mais, c’est pas possible ! Je ne peux pas le croire, fait-elle. Où est-il, je veux le voir !

— Un moment ! coupé-je.

Elle m’avise, se ravise, et salue d’un petit hochement de tête effarouché.

— Lorsque vous êtes sortis tous les deux, attaqué-je, vous avez pris par la porte de service. L’avez-vous refermée derrière vous ?

— Naturellement, proteste Albert.

— À clé ?

— Ben voyons…

Son épouse légitime et marquée de roux lève le doigt comme une écolière demandant la permission d’aller au petit endroit.

— Oui ? invité-je.

— Je voudrais vous dire une chose : lorsqu’on est revenus, la porte n’était pas fermée à clé. J’ai rien dit à Albert pour ne pas me faire enguirlander, car j’ai pensé que c’était p’t’être moi qui avais oublié de fermer en m’en allant. Mais je suis sûre que non maintenant !

Elle apporte de l’eau à mon moulin, cette nana. Je la remercie d’un sourire bienveillant qui la trouble jusqu’en ses profondeurs.

Olivieri a, dans le courant de la soirée, reçu un coup de fil de gens qu’il voulait recevoir clandestinement. Il les a fait entrer chez lui par le service afin de ne pas attirer l’attention du gardien et de sa femme. La visite s’est terminée par son assassinat et les visiteurs sont repartis par le même chemin, en tirant seulement la porte sur eux.

— Parfait, murmure l’éminent San-Antonio (l’éminent se grise) maintenant nous allons changer de chapitre… Votre maître était amateur de whisky, à ce que je crois ?

Ils me regardent, éberlués, car ma question en un pareil instant est vraiment saugrenue.

— Oui, assez, se décide enfin Albert.

— D’où recevait-il ce whisky ?

— Directement de la fabrique. Il avait un amis écossais qui le lui fournissait. Je crois qu’il le payait moins cher et qu’il le trouvait meilleur que les autres marques.

— J’aimerais voir ce whisky…

Albert hoche la tronche.

D’un pas silencieux, il va au salon et revient avec une bouteille de Mac Herrel à peine entamée. J’ôte le bouchon et je goûte l’alcool. Celui-ci est de bon aloi, pas d’erreur.

— Il n’y en a pas d’autre ?

— Si, à la cave… On nous en a livré la semaine dernière.

— Qui ?

— La S.N.C.F…

— Eh bien ! Allons à la cave.

Ils pigent de moins en moins, ces braves mecs.

À deux heures du mat’ un flic les réveille, leur fait découvrir l’assassinat de leur patron, puis sans plus s’occuper du meurtre se met à leur parler de whisky… Avouez que c’est un peu beaucoup pour des videurs de pots de chambres à gages ?

C’est toujours Albert, le grand, le gourmé Albert qui me pilote.

Nous passons par l’office, descendons un escalier de pierre et déambulons au sous-sol. La cave à vin est fraîche, voûtée, bien rangée. Sur tout un côté de vénérables bouteilles font dodo dans leurs casiers répertoriés. Dans le fond s’empilent des caisses de champagne et de liqueurs.

Albert se cabre brusquement, comme tout à l’heure dans le bureau, lorsqu’il a découvert que son patron avait avalé son extrait de naissance.

Il me bigle péniblement comme s’il ne se rappelait plus l’orthographe de son blaze.

— Et alors, fais-je, vous avez des vapeurs, Albert ?

— C’est insensé, dit-il…

— Quoi donc ?

— Tout à l’heure, il y avait quatre caisses de scotch ici et elles ont disparu !

Je lui saisis le bras.

— Vous dites, mon cher baron ?

— Je vous jure que c’est la vérité, monsieur le commissaire. Je suis descendu avant le dîner pour chercher une bouteille de Bourgogne et elles y étaient… Là, vous voyez…[3]

Là, c’est du vide. Un carré de terre où l’on distingue les traces laissées par les angles d’une lourde caisse qu’on a traînée.

— Ces caisses étaient ouvertes ?

— Une seule. M. Olivieri avait offert six bouteilles de whisky à un de ses amis.

— À M. Petit-Littré, l’éditeur ?

L’esclave ouvre des vasistas grands comme des ronds de serviette.

— Comment le savez-vous ? balbutie-t-il.

Un sourire mystérieux est ma réponse.

CHAPITRE III

Dans lequel je prends une grande décision et un gros coéquipier

Quatre heures ! Et le Vioque est là, dans la lumière verte de son réflecteur de bureau, impec, rasé, cravaté, manucuré, amidonné, attentif.

Je viens de lui faire un compte rendu minutieux des événements et il est songeur. Il y a de quoi.

— En somme, résume-t-il, cet Olivieri avait reçu des bouteilles de scotch contenant de l’héroïne. Il l’ignorait puisqu’il en a offert à un ami. Les bouteilles en question servaient à la contrebande de ce stupéfiant ?

— C’est évident, Ceux qui les réceptionnaient devaient ensuite récupérer l’héroïne grâce à quelques combinaison chimique que Favier se fera un plaisir de nous expliquer. Peut-être en faisant évaporer le whisky ? Ou peut-être aussi les drogués absorbent-ils le whisky tel que, ce qui corse l’effet ?

— C’est génial, admet le Tondu en se caressant la coupole.

Il y a un silence.

— Poursuivons notre raisonnement, décide le Dabe, ces caisses de whisky truqué ont été envoyées à la suite d’une erreur à Olivieri.

— Les contrebandiers se sont aperçus de la méprise et ont voulu les récupérer. Les choses ont mal tourné pour Olivieri. Ils l’ont tué et se sont emparés des caisses.

Dans le fond, l’affaire est simple à piger.

— Cette histoire concerne le Yard, soupire le Vioque avec regret, je téléphonerai au chief inspector Morrisson sitôt qu’il fera jour.

Il me regarde, je le regarde, on se regarde ; le tout dans le silence le plus épais. À la fin je me marre comme ce type qui a fait fortune en créant une fabrique de sacs tyroliens pour bossus.

— Qu’avez-vous ? s’informe le déplumé en s’efforçant de maintenir son sérieux.

— Je crois, patron, que nos pensées sont aussi parallèles qu’une voie ferrée…

— C’est-à-dire ?

Déjà, l’homme chauve sourit.

— C’est-à-dire que nous aimerions bien, pour le prestige de la police française, mener à bien cette enquête sans en parler aux gars du Yard et leur servir le dénouement enveloppé dans du papier cadeau avec un beau ruban tricolore en guise de faveur.

Le boss se lève, contourne son burlingue et vient poser sa main délicate (que je n’ose toutefois qualifier de menotte) sur ma puissante épaule.

— Nous nous sommes compris ! dit-il. Alors ?

— Alors, je vais aller faire une virée en Écosse, dis-je, c’est bien ce que vous souhaitez ?

— Oui, mon cher ami. Mais je vous recommande la plus parfaite discrétion. Vous serez là-bas à titre officieux, rigoureusement officieux.

La mouillette, c’est pas le genre de la Grande maison. Il a toujours peur de se faire cueillir, le Vieux. Avec lui faut toujours accomplir des tours de force dans l’anonymat et la dignité.

— Cet extraordinaire trafic a sa source à la distillerie de whisky puisque des bouteilles pourvues du capsulage d’origine contenaient de l’héroïne.

— Probablement…

— Allez là-bas ! Démasquez les tenants et les aboutissants de l’organisation et prévenez-moi. Trop souvent nos confrères d’Outre-manche se gaussent de nous.

— Je ferai l’impossible, monsieur le directeur.

— Je le sais…

Il attire à lui un flacon de whisky et mate attentivement la petite étiquette blanche collée à l’envers de la bouteille.

— Le Mac Herrel est produit par une dame, fait-il. Une certaine Helen-Daphné Mac Herrel habitant Mybackside-Ischicken près de Glasgow…

Je note le blaze de la donzelle sur un calepin.

Déjà le boss ligote des horaires d’avion.

— Vous avez un vol d’Air France en direction de Glasgow à sept heures vingt-deux. Je vais faire procéder à une réservation…

— À deux réservations, rectifié-je.

Il sourcille, ce qui constitue sa culture physique de la journée.

— Vous emmenez quelqu’un avec vous ?

— Oui. Je préfère. Comme je ne pourrai pas compter sur l’appui de la police britannique, étant donné le caractère occulte de ma mission, et que je peux avoir besoin d’aide, je préfère que nous soyons deux.

— Vous avez raison. Qui emmenez-vous ?

J’hésite. Pas longtemps.

— Bérurier, fais-je.

Le Vioque opine, puis, avec un petit sourire équivoque :

— Dites-moi, mon cher, pourquoi faites-vous toujours appel à l’inspecteur Bérurier ? Nos services, Dieu merci, sont riches en effectifs…

C’est la première fois que Monsieur Peau de Fesse me pose cette question et je suis embarrassé.

— Eh bien ! murmuré-je, c’est assez difficile à expliquer. Voyez-vous, boss, Béru n’est pas très intelligent. C’est un rustre, un soiffard, un butor, mais il a des qualités qui en font néanmoins mon plus précieux collaborateur. D’abord, il m’est attaché comme un chien ; ensuite il est bon, courageux, tenace. Et enfin, il a par instant une espèce de jugeote matoise qui équivaut à du génie. Et puis, mieux que tout encore : je l’aime bien. Je le chahute et ça me repose…

Le Dabuche lève les bras.

— Juste ciel ! Arrêtez ce panégyrique ! Et emmenez votre Bérurier. Je vous fais donc retenir deux places…

— À notre arrivée à Glasgow, j’aimerais bien disposer d’une voiture, fais-je.

— Je vais arranger cela. Je vous fais porter à l’aéroport les billets et les devises.

— Entendu.

On se malaxe les phalanges et on se quitte.

L’aurore sème des germes de soleil dans le ciel lorsque je quitte la maison Royco (les poulets qui ont vraiment des goûts de potaches). Je bigle ma montrouze. Il me reste trois heures pour aller faire ma valise et récupérer le Monstrueux Béru dans sa tanière.

Je droppe jusqu’à Saint-Cloud. La porte n’est pas fermée à clé, me rappelant brusquement que j’héberge une souris. Mille tonnerres ! Il va falloir que je l’évacue en pleine noye, la môme Irène. Comme hôte, je me pose là. Je drive cette souris jusqu’à la maison, au moment de lui faire le coup du facteur et de la lavandière, je me barre, et voilà qu’à quatre heures et demie du mat’, je vais la virer du lit pour l’abandonner sur le pavé mouillé de Paris…

« Ça se fait pas.

Je monte à ma chambre. Elle dort comme une bienheureuse, les couvrantes tirées jusqu’au menton, le souffle paisible.

Décidément, je n’ai pas le cœur de la réveiller. Je décroche deux costars et mon smok de la penderie. Je vide le tiroir d’une commode pour y piquer mes plus belles lingeries et je vais faire ma valoche dans la chambre de Félicie. Avant de me tailler, j’écris un mot à l’intention de la roupilleuse :

« Chère Irène,

Un voyage d’affaires ! Je regrette. Vous laisserez les clés dans la boîte à lettres du jardin.

C’est bref, puissant, et ça dit éloquemment ce que ça veut dire. C’est bien la première fois que Votre San-Antonio casanovesque amène une grognace dans son pucier sans lui payer une croisière cosmique à bord de son vaisseau à carburant solide. Faut pas que j’y pense, parce qu’alors…

Je file.

Direction : le Béru’s office.

Une concierge en peignoir de pilou, aux cheveux enveloppés dans un foulard, traîne des poubelles sur le trottoir lorsque je stoppe devant les établissements Cornard and Co.

Elle se frotte le bas du dos en m’apercevant. C’est une dame mûre mais que personne ne doit cueillir. Elle a des seins qui font leur reddition et des valoches sous les yeux qui doivent provenir de chez Innovation.

Je file un coup de vasistas à l’intérieur des poubelles pour si des fois le Gros s’y trouverait ; mais il n’y est pas et je plonge sous le porche en lançant un joyeux : « Alors, on prend l’air ? » à la cerbère.

Elle m’interpelle :

— Vous allez chez Bérurier ?

— Oui.

— Je vous reconnais, assure-t-elle. Vous êtes son chef ?

— Voilà.

— Ils sont pas là !

Ça me stoppe dans le courant d’air sournois du porche.

— Où sont-ils donc ?

— L’été, ils couchent chez leur belle-sœur à la campagne.

— Où ?

— À Nanterre. Vous voulez l’adresse ?

— Et comment.

Elle ferme les yeux et récite :

— 228, avenue du général-Colombey.

— Mille mercis.

Il me reste une heure et demie pour retourner à Nanterre, choper le Gros au vol (si je puis dire) et le convoyer (toujours si je puis dire) Jusqu’à Orly. C’est faisable.

Quinze minutes plus tard, Je me trouve devant une maison basse non loin des Usines Simca (les anciennes). C’est ce que les Bérurier appellent « dormir à la campagne  ». Moi Je veux bien. Du reste, ils ont un autre air qu’à Paris puisqu’ils se trouvent entre les gazomètres et l’usine de produits chimiques.

Un Jardin de quatre-vingt-dix centimètres carrés, entièrement ensemencé de réséda sépare l’avenue de la porte (ou si l’on se trouve à l’intérieur de la maison, la porte de l’avenue). Coquette villa en fibrociment couverte en carton goudronné. Je me mets à tabasser à la lourde.

Au début rien ne bouge. Ensuite, il y a des grognements, des chuchotements, des crachats, des toux, des éternuements, des bâillements, des grattements de dos, des grattements de bas de dos, des grattements de ventre, des imprécations. Un homme que Je soupçonne de manquer de ferveur mêle étroitement le nom du Seigneur à celui de certains établissements qu’une dame fit clore pour de bon (n’ayant plus l’âge d’y sévir). Et puis enfin la porte s’ouvre. J’ai devant les yeux un bouton que Je pense être de braguette. Je regarde au-dessus de ce bouton et je découvre un nombril en parfait état de marche, à peine poussiéreux, et d’une contenance approximative de trois litres et demi. Par-dessus le nombril s’étend un chargement de fourrage qu’une main énorme malaxe mollement. Et, tout en haut du chargement, une voix demande :

— C’qu’v’s’avez à faire ch… le monde à c’t’heure-là ?

Ma curiosité native me pousse à contempler la bouche qui a émis cette phrase de bienvenue. J’aperçois tout là-haut une minuscule tronche de lézard.

— Je voudrais parler à Benoît, dis-je. Je suis son chef, le commissaire San-Antonio.

— Oh ! fait le gigantesque lézard (l’ensemble va chercher dans les deux mètres dix), j’ai entendu causer de vous par c’t’endoffé.

« Entrez !

J’entre.

J’entre dans une pièce qui a priori me semble être une cuisine car il y a un fourneau, un buffet et une pendulette-coucou. Mais au centre trône un énorme catafalque couronné de hardes. Qu’est-ce ? Mystère et Bérurier !

— Cendre ! hurle le dinosaure.

— Qu’est-ce c’est que ce b… ? fait le catafalque d’une voix qui doit être féminine. Je m’approche et je constate que ledit catafalque n’est en réalité qu’un fauteuil orthopédique pouvant adopter la position horizontale. Sur ce fauteuil il y a une chose énorme, mafflue, graisseuse, suintante, abominable. Cette chose est une femme. Une femme enveloppée dans une couverture aussi grande que la plage de lancement du porte-avions Béarn.

— Bonjour, madame, dis-je poliment au catafalque.

Celui-ci (je ne puis me résoudre à employer le féminin pour qualifier quelqu’un d’aussi effrayant) grogne quelque chose qui peut à la rigueur servir de salut après qu’on l’ait désinfecté à l’alcool à 90° et repeint au Ripolin express. Puis il enchaîne.

— Félix, remonte-moi, je veux voir !

Le géant à la tête de microbe enrhumé actionne une manivelle et le fauteuil, toujours lesté de son chargement, prend une position semi verticale, ce qui fait que le cétacé qui l’occupe se trouve relativement assis.

Contente d’avoir refait surface, la personne écarte douze kilogrammes de viande avariée pour me découvrir un sourire aussi émouvant que la bonde d’une citerne à purin.

Un remue-ménage a lieu dans une pièce voisine, puis la porte s’ouvre sur Berthe Bérurier. Spectacle étonnant. B.B. est en chemise de nuit. Un de ses nichons indisciplinés s’est évadé par l’échancrure et dévale la pente comme une avalanche.

— Oh ! Mais, fait la baleine du Gros, c’est le Commissaire ! Quel hasard ?

— J’ai besoin de Benoît, expliqué-je avec un maximum de sobriété dans la voix et dans le geste.

— Cendre ! barrit à nouveau le lézard.

— V’là ! meugle un Béru endormi.

La Gravosse me désigne le catafalque.

— Je vous présente ma sœur Geneviève.

Quelque chose s’échappe du monceau de bidoche pas fraîche : une main. Elle est épaisse comme un édredon et les doigts unis par la graisse ne se souviennent plus qu’à une époque ils eurent leur autonomie.

J’attrape la marchandise, je la lâche en affirmant que je suis enchanté.

Berthe a des bigoudis plein les crins. Elle les rajuste d’un geste bien de féminité, puis, d’un autre geste soulève le pan de sa chemise et se gratte furieusement l’entresol.

Quelqu’un apparaît, venant de la chambre voisine : Alfred le coiffeur. Lui porte un pyjama de soie bleu étourdissant. Élégant jusque dans la dorme, le merlan. Sa femme le suit, puis c’est ensuite un gamin obèse, une petite fille myope, un vieillard qui n’a pas eu le temps d’enfourner son râtelier ce qui lui donne une mâchoire de brochet, une mémé avec une pèlerine et un militaire habillé en soldat. Je commence à me sentir traqué par tout ce trèpe.

D’où ils sortent ces bonnes gens ? Je prends peur, moi ! La galerie des monstres, quand on a passé une nuit blanche, ça impressionne !

— Et alors, Béru ! je crie, tu arrives, oui ?

L’insoumis me répond par une question. Celle-ci concerne la partie charnue de sa personne, partie dont il se demande si elle ne serait pas en réalité du poulet.

Puis il s’annonce. Il a un futal, sa généreuse poitrine, réceptacle d’un cœur plus généreux encore, couverte de poils et de cicatrices a une belle couleur laiteuse. Béru c’est l’athlète polaire. Le soleil n’a jamais vu sa peau.

— Qu’est-ce tu viens maquiller dans ce b… ! s’étonne l’Enflure.

Cette fois le terme me paraît pleinement approprié. J’admire la richesse infinie de la langue française qui permet de qualifier gens et choses avec le maximum de nuance.

— Je te réquisitionne pour une affaire urgente. On prend l’avion dans trois quarts d’heure, fringue-toi vite !

Il disparaît.

— Où me remmenez-vous encore ? rouscaille la gravosse.

— À Glasgow, rétorqué-je.

— Misère, c’est au Japon, ça ! mugit la baleine.

Heureusement que Félix-le-lézard est là pour rectifier les erreurs géographiques de sa belle-sœur.

— T’es pas louf, Berthe ? C’est au Danemark.

— Qu’st-ce qu’est le plus loin ? s’inquiète Miss Monstre.

— Le Danemark, bien sûr, renseigne le dinosaure. Si tu connaîtrais la carte de la Mappemonde, tu le saurais.

Béru sort en galopant de la chambre commune.

Dans sa précipitation, il heurte la manivelle du fauteuil orthopédique. Ce dernier part brutalement dans sa position première. Ça fait un chahut du tonnerre de Zeus. On dirait qu’un quartier s’écroule. La frangine de B.B. se confond en imprécations. Elle plaint sa sœurette d’avoir un tel mari, elle dit qu’un manche pareil n’a pas le droit de vivre et que si c’était elle il pourrait retourner chez sa mère !

— Barrons-nous, fait le Gros, quand la montagne Sainte Geneviève se met à râler, j’aimerais mieux attraper la scarlatine !

Une fois dehors je lui demande, tandis qu’il s’installe dans ma chignole :

— Ton beauf, il est microcéphale, on dirait ?

— Penses-tu, fait Béru, il est plombier-zingueur.

CHAPITRE IV

Dans lequel je découvre le pays du whisky des gogos

Voyage sans incident. Notre coucou vole haut, ses hélices tournent rond, il a suffisamment d’essence pour nous conduire jusqu’en Écosse et il a à son bord une hôtesse de l’air qui filerait des démangeaisons dans la paume d’un manchot.

Notez que je ne contemple ses formes formidables que par intermittence car, parodiant l’effroyable Béru, je me hâte d’en écraser. Ce roupillon de trois heures me répare un peu. Enfin, le haut-jacteur grésille et annonce à messieurs les passagers qu’ils doivent agrafer leurs ceintures because on est à pas longtemps de Glasgow. J’éveille Béru et ceci met fin à un doute que nourrissait le commandant de bord quant au parfait fonctionnement de ses moteurs. Effectivement, le Mastar produisait un bruit de turbine chancelante au point qu’une vieille Américaine dure de la feuille a demandé au-dessus du Pas-de-Calais s’il n’y avait pas de mou dans un turboréacteur.

— Baisse le col de ta veste ! enjoins-je. Tu fais clodo frileux.

Le Mahousse obtempère.

— Et maintenant ? qu’il demande, en retirant son chapeau aussi gras que l’évier d’un restaurant pour mettre en ordre des tifs rétifs.

— Maintenant, tu fais clodo pas frileux.

Je me tais, médusé.

— Mais dis donc, Pépère, t’as pas mis de liquette !

— Qu’est-ce tu débloques encore ? ronchonne le Gros.

Ce que disant il porte sa main boudinée à sa poitrine et se rend à l’évidence.

— Mince, dans la bousculade du départ…

Sous sa veste il n’a que sa cravate. Assez bien nouée d’ailleurs autour de son cou de goret.

— Ça se remarque ? s’inquiète mon coéquipier.

— Pas beaucoup, fais-je, car grâce à ton abondant système pileux on dirait que tu portes un pull en mohair. Faudra tout de même t’acheter une limace, Gros.

Il promet et nous descendons du zinc.

Après le passage de la douane nous remarquons un grand type en tenue de chauffeur de big house qui fait les cent pas dans le hall de départ (hall de départ servant également de hall d’arrivée). Et juste comme j’aperçois le type, le haut-parleur annonce qu’un chauffeur de la maison Herst attend monsieur San-Antonio dans le grand hall pour mettre une voiture à sa disposition.

J’aborde donc l’escogriffe, Je lui dis qui je suis et il me salue avec déférence.

Cinq minutes plus tard, j’ai les clés et les fafs d’une imposante Bentley noire, un tout petit peu plus grande qu’un corbillard automobile.

Le Big rupiné.

— Là-dedans, déclare-t-il, je dois avoir l’air de la reine d’Angleterre.

— God save the queen, soupiré-je.

Mybackside-Ischicken est une coquette cité d’environ cinq mille âmes à une cinquantaine de kilomètres de Glasgow.

Lorsque nous passons devant la plaque portant le nom de l’agglomération, je décide de me rencarder un chouïa sur les whiskies Mac Herrel et j’arrête mon corbillard devant une auberge à l’enseigne laconique : « Hand of my sister in a turkish trouser ».

Le Big et moi pénétrons dans une salle pittoresque aux boiseries dûment encaustiquées. Un poêle de faïence, éteint because la saison et l’esprit d’économie des tauliers, trône au milieu de la pièce.

Une dame rondouillarde, avec un chignon posé comme une pomme sur le sommet de la tronche, des lunettes cerclées de fer et un sourire de bébé, s’empresse.

— Pour moi ça sera un muscadet-cassis, affirme Béru.

— Tu te crois encore à Nanterre, hé ! Big Apple, dis-je. Ici tu es au pays du whisky, ne l’oublie pas.

— Je suis pas sectaire, transige mon pote, je me ferai une raison.

Il se tourne vers la souriante aubergiste.

— Two viskies dans des mahousses glass ! commande-t-il.

Le sourire de la brave woman disparaît comme si on venait de la taper pour le denier du culte. Elle m’annonce que ça n’est pas l’heure de l’alcool. Une tâche effrayante m’attend : expliquer à Béru qu’en Grande-Bretagne on ne peut s’alcooliser toute la journée. Il m’écoute, le visage meurtri par la déception. Les poils de son nez frisent.

— Dis-y qu’on est Français, tente-t-il, et qu’on pas à entrer dans ces considérations.

Je me file en renaud.

— Écoute, Bonhomme, on va se farcir deux thés, j’ai à me documenter auprès de cette vieille tarte et je ne tiens pas à piétiner les lois de son pays.

Instantanément, le Gros s’enferme dans une silencieuse hostilité.

Lorsque la théière fumante est devant nous, je me lance à l’assaut de la femme au chignon. Heureusement elle est causante, et puis ça l’amuse de bavarder avec un frenchman.

En moins de temps qu’il n’en faut à Béru pour vider cent centilitres de Côtes du Rhône, j’apprends que la distillerie Mac Herrel est une des plus importantes de la région. Elle se trouve bien à Mybackside-Ischicken, mais les propriétaires demeurent à trois kilomètres d’ici, à Stingines et comme leur crèche s’appelle Stingines Castle, j’en déduis sans mal qu’ils sont les châtelains de l’endroit.

Le temps de boire une gorgée de thé, d’acheter une chemise blanche à Béru, et nous voici en route pour Stingines.

Le pays ne comporte qu’un seul hôtel qui est : « The Great Hôtel of the generous Scottish ». Nonobstant la longueur de son enseigne, c’est un établissement relativement modeste.

Il est tenu par un couple d’Écossais : M. et Mme Mac Hantine, lesquels sont assistés d’une soubrette de dix-huit printemps environ, pas mal roulée du tout. J’explique que nous sommes des touristes français en vadrouille au pays des cornemuses, et nous sommes accueillis comme Anquetil au Parc après qu’il eut remporté son cinquième Tour of France. Mac Hantine est un type d’une soixantaine de carats, chauve avec une moustache blonde, de bonnes joues luisantes et un ventre qui ne fait pas oublier la passion de l’Écosse pour le rugby. Sa bergère au contraire, est grande, mince, osseuse, mais pas antipathique pour autant.

On nous donne les deux meilleures chambres de l’établissement : les ouatères sont sur le même palier et il y a l’eau chaude dans la cuisine. C’est la soubrette qui coltine mes bagages. En considérant sa croupe, mon siège est fait. Ce brin de muguet est tout à fait ce qui me convient, non seulement pour le sentiment, mais pour les informations locales.

Je l’attaque sec en lui plaçant mon sourire 84 bis ponctué d’une œillade plus incisive que des rayons X. Elle rougit.

« Message capté », mon commandant !

Nous voilà seulâbres dans ma chambre. Elle m’explique comment il faut faire pour ouvrir les rideaux de la croisée. Ces Écossais sont des gars prodigieux : il suffit de tirer sur un cordon et les rideaux s’écartent. Elle m’apprend ensuite de quelle manière on actionne le robinet du lavabo : il suffit de le tourner dans le sens inverse à celui des aiguilles d’une montre. Prodigieux, non ? Puis elle me fait remarquer que le lit possède deux couvertures, aussi écossaises qu’elle, et qu’il y a des tiroirs à la commode.

Ayant fourni sa documentation, elle se tait et me regarde de ses grands yeux bleus, pleins d’innocence et d’admiration.

Je lui demande son blaze : elle s’appelle Katty Mapple. Je lui déclare qu’elle est très jolie, elle me croit. Bref, ça carbure. J’hésite à lui décerner la galoche façon Hôtel Terminus, mais je me ravise. Le temps travaille pour moi. Laissons-la s’habituer à mon physique séduisant. En attendant je la travaille sur le terrain national en lui refilant un billet d’une livre imprimé en Angleterre.

C’est la première fois de toute l’histoire de l’Écosse qu’un monsieur lâche un pareil pourboire. Je frémis : elle va me prendre pour un dingue, ameuter la garde et me faire boucler vite-fait dans un asile psychiatrique.

Il n’en est rien. Katty adopte le parti le plus sage : elle fourre le bifton dans sa fouille. Pour ce prix-là, elle repeindrait Buckingham Palace avec un pinceau à cils.

— Vous êtes une merveilleuse fille, déclaré-je en lui prenant le menton.

Elle me dit que oui, avec beaucoup de modestie et se sauve, non parce que je l’effraie, mais parce que la mère Mac Hantine l’appelle.

En se sauvant elle se heurte à un Bérurier goguenard.

— Y s’peut que je m’goure, dit le Gros, mais ça m’étonnerait pas que tu te la fasses rapidos, hein ? Moi, je vais te faire marrer, je crois que j’ai un ticket avec la patronne. Elle fait un peu gras d’os mais justement ça me changerait d’avec Berthe.

Il réfléchit un moment et, presque timide, s’informe :

— Dis donc, San-A. Comment t’est-ce qu’on dit « Vous me bottez » en anglais ?

Journée sans incident. Tandis que le Gros roupille à l’hôtel, je musarde dans le patelin. Sur une colline dominant un lac sauvage, aux eaux grises, se dresse le Castle de Stingines. Style gothique ! C’est de la crèche princière et féodale avec du lierre, des fenêtres à meneaux, des vitraux de cathédrale et des arbres tricentenaires. Je me balade jusqu’au pied de la colline et, comme je m’assieds dans l’herbe pour souffler, je vois sortir de la cour d’honneur une petite Triumph noire pilotée par une ravissante fille blonde dont les cheveux flottent dans le vent.

Je n’aperçois la fille que le temps d’un éternuement, mais ça suffit pour que je me rende compte à quel point la personne en question est belle. Je ne sais pas si c’est une habituée du Castle, mais je vous avoue que dans les deux cas j’ai très envie de la connaître. Et de faire la moue pour son chat, comme disait un tripier de mes relations.

Pensif, je regagne the Great Hotel of the Generous Scottish alors que le soir tombe lentement (à l’économie) sur cette magnifique campagne écossaise. Le Gros m’attend devant un triple scotch (car c’est l’heure H, ou plutôt l’heure W). Il a dû en boire d’autres, sa trogne est illuminée comme les pistes d’Orly un soir de brouillard.

Il m’accueille avec des gloussements d’hippopotame chatouillé.

— Dis voir, Gars, se confie-t-il. Mes actions sont vachement en hausse avec la taulière. Je l’ai paluchée dans l’escalier et elle s’est marrée, c’est bon signe, non ?

— Et comment !

On se met à table et la joie du digne flic s’évanouit comme une demoiselle enceinte assise sur une bouche de chaleur du métro.

Menu : gigot bouilli et pois bouillis. Le gigot ressemble à une vieille Spontex hors d’usage, les pois à un jeu de roulements à billes qui se serait fourvoyé dans une marmite.

Quand on en fait tomber un de son assiette on a l’impression de perdre un bouton de braguette.

Bérurier se lamente :

— Ces gens-là, ils ont appris à cuisiner dans une usine de produits chimiques. Ah ! si ma Berthe verrait ça, elle voudrait faire beau !

Comme sa faim est la plus forte, il absorbe sa Spontex et ses roulements en rechignant. Moi, pendant ce temps, je chambre la chambrière à tout va. Au moment où elle apporte le dessert (une tarte à la graisse de bœuf et aux pommes) je lui demande de bien vouloir passer dans ma chambre dans le courant de la nuit pour une communication de la plus grosse importance. Elle re-re-rougit et consent d’un battement de cils.

— Qu’est-ce que tu lui as demandé ? grogne Béru.

— La couleur du cheval noir d’Henry VIII, réponds-je.

Il est presque minuit (heure de l’observatoire de Greenwich) lorsque Katty gratte à ma lourde.

Elle a troqué sa jupe écossaise contre une robe de chambre écossaise et ses souliers écossais contre des pantoufles écossaises.

De qu’elle est entrée je me grouille de l’écosser afin de ne pas être en reste. Sous sa robe de chambre elle porte un soutien George VI écossais et un cache-Sussex écossais. Va falloir que je me tienne à carreaux, quoi[4].

On m’avait prévenu que les Anglaises étaient plutôt pour le marché commun, mais je ne croyais pas que ce fût à ce point.

Les accords de Rome elle est partante, Katty. Elle prend langue tout de suite. Et je vous jure qu’elle l’assimile ma méthode à six mille ! Oh ! la vache ! Comment qu’elle sait travailler dans la muqueuse ! Pas de science, mais une soif d’apprendre qui vous remue. Et je me remue, mes frères ! À moi la suspension Citroën ! Voir miss Mapple et mourir ! Je lui fais le cerveau magique, la toupie auvergnate, le tourbillon bulgare, la trompette bouchée, le caméléon-gobeur, le lave-glace à pédale, l’appareil à cacheter les enveloppes, la moulinette rouillée, le grand huit, le grand six, le grand 9, le grand Condé, la petite souris chercheuse, la langue de belle-mère, le coup de l’étrier, la boîte à celle, la selle de course, la course à pied, le pied à terre, la flamme sacrée, le trohu-ducavu maltais, la bougie-qui-se-dévisse, la feuille de vigne à trou, le défilé de la victoire, le prépuce à l’oreille, la main de masseur, l’amant de ma sœur, la sœur de maman, le monte-charge en panne, le passe-partouze diabolique, le tiroir secret, le subjonctif à ressort, le buvard en bois le conte de Pet-Rot, le lancier du Bengale, le gondolier manchot, le pétomane aphone (in petto man à faune) et la croisière suprême.

Cette gosse est douée. Elle me rappelle une petite vicelarde que j’ai connue naguère et qui ne faisait l’amour qu’avec des jumeaux parce qu’elle n’avait pas de miroir chez elle.

Le remue-ménage est à son comble, bien que ma chambre soit éloignée du grenier. Bérurier finit par cogner la cloison avec sa godasse.

— Eh ! dis, San-A., rugit le Gros, ménage un peu ta monture ; t’es filmé en Eurovision ou quoi !

Nous nous calmons. L’heure des chuchotages est enfin venue.

Je commence à exprimer à la gosse d’une façon purement verbale cette fois, ma joie de l’avoir connue. Je lui dis que son patelin est sensas et que j’ai repéré sur la hauteur un Castle wonderfull. Bien amené, non ?

De fil en aiguille, je la drive là où je veux, et elle m’en apprend long comme une conférence de M. Daniel Rollmops sur les Mac Herrel.

La distillerie appartient à la vieille Mac Herrel : Helen-Daphné. Cette old lady qui avoisine les soixante-dix carats vit dans un fauteuil à roulettes because elle a les cannes qui font, bravo.

Deux ans auparavant, c’était son neveu Archibald qui gérait l’affaire, mais ce digne homme a été tué en Afrique au cours d’un safari et la vioque qui vivait sur la Côte d’Azur en compagnie de sa petite nièce, Cynthia, est rentrée dare-dare pour reprendre les choses en main. Comme elle est trop vioque et trop impotente pour diriger directement l’usine elle s’est assuré la collaboration d’un technicien, un nommé Mac Ornish. La petite nièce, Cynthia, va sur ses vingt-cinq ans. Elle est belle, blonde, sportive et je suis prêt à vous parier une caravane de chameaux contre une caravane de belles-mères que c’est elle que j’ai aperçue au volant de la Triumph. Elle est fiancée à un fils à papa du coin : Sir Concy, fils du baronnet Exodus Concy. Mais les choses traînent, comme disait un taureau, et le mariage n’a pas l’air de se faire.

Lorsque l’aimable et généreuse Katty me quitte, avec les flûtes en forme de parenthèses, pour aller prendre un repos bien gagné, je procède à une rapide classification de mes personnages.

Ça m’étonnerait que la mère Mac Herrel se soit mouillée dans un trafic de stups. Quand on est une digne lady on a d’autres occupations moins frivoles. Ça n’est pas de l’âge de la nièce, ni de la condition du fils de baronnet. Non, à première vue, je suis assez porté à soupçonner le Mac Ornish. Ce mec dirige la distillerie. Il a donc toutes les facilités pour organiser l’astucieux commerce que vous savez. À voir.

À voir de près.

Ça ne va pas être commode d’entrer dans l’intimité de ces personnages, mes amis ! Pas commode du tout !

CHAPITRE V

Dans lequel il est démontré que j’ai plusieurs tours dans mon sac, et que Béru, lui, n’a qu’un sac dans son tour

Le lendemain, nous retournons à la ville, le Gros et le gars Mézigue. Nous y faisons chacun une emplette. Pour ma part j’achète des jumelles d’approche tandis que le Gros s’offre une canne à lancer avec moulinet supersonique, cuillère à thé et tout.

En effet, je procède à une période d’observation. Les services du Mastar me sont donc provisoirement inutiles. Comme il lutine de trop près la mère Mac Hantine et que le taulier commence à faire la gueule, je lui ai conseillé d’aller à la pêche dans le lac de Stingines qui passe pour extrêmement poissonneux. Une légende court même dans le patelin concernant un monstre qui habiterait le sein des eaux. L’animal apparaîtrait tous les cinquante ans environ.

— Tu vois que je me le fasse au lancer léger ? rêve Béru. Sûr qu’ils cloqueraient ma pomme dans leurs baveux…

Nous prenons donc quarante-huit heures de vraies vacances. Vautré dans l’herbe fraîche, je note toutes les allées et venues du château, et je fais connaissance avec les personnages. J’aperçois la vieille Daphné qu’un maître d’hôtel solennel comme toute l’Angleterre balade le matin et après le déjeuner dans les allées du parc ; j’aperçois le jeune sir Concy, lequel est à mon avis un triste sir, hautain, hargneux et maussade ; j’aperçois Mac Ornish, lequel couche au château après une journée passée à la distillerie, et surtout, oui, surtout, je contemple la blonde, la ravissante Cynthia. Chaque après-midi la jeune fille part à Mybackside-Ischicken au volant de sa petite bagnole, et à chaque crépuscule elle en revient, les cheveux au vent…

Le soir, après avoir chipoté l’abominable tambouille du père Mac Hantine, je vais au plumard pour y accueillir miss Katty.

Le premier jour de pêche de Béru est un succès : six truites dont la plus petite pèse au moins huit cents grammes. Il est aux anges, le Cradingue ! C’est sa fête ! Il veut se faire photographier avec ses trophées. Et le lendemain il remet le couvert avec onze pièces grandes commak. Du coup il en oublie les angles de la taulière et il chambre Mac Hantine jusqu’à ce que l’Écossais lui laisse cuisiner lui-même sa pêche. L’autre y consent moyennant l’assurance que Béru achètera de ses deniers le beurre destiné à la cuisson. On se régale.

— Demain, fait le Mahousse, j’espère faire encore mieux !

— Demain, lui dis-je, tu feras encore mieux, mais pas avec ta canne à lancer.

— Comment t’est-ce alors ?

— Tu vas procéder à un attentat.

Il vide son aquarium de Guinness, passe sa langue de vache sur ses babines et déclare en refermant son Opinel :

— Avec toi j’sais qu’on peut s’attendre à tout, mais j’aimerais bien que tu me fasses un dessin.

— Faut que je m’introduise à Stingines Castle, Pépère.

— Et alors ?

— Alors j’ai trouvé un moyen d’y être accueilli en fanfare.

— Cause, j’t’écoute !

— Tu vas te déguiser…

— En quoi ?

— En ce que tu voudras, l’essentiel étant que tu te rendes méconnaissable.

— Banco, ça me botte. Après ?

— Tu te masqueras.

— Ça me botte toujours. Continue.

— Tu te posteras sur la route du château, après le petit chemin creux conduisant au lac, tu vois où ?

— Comme si que j’y serais, alors ?

— Tu auras semé des clous sur la route cent mètres avant.

— Pourquoi fout’ ?

— Pour crever les pneus de la môme Cynthia, la nièce de la châtelaine.

— Je vois pas…

— Je t’emmènerai chez les Frères Lissac.

— Esplique, quoi !

— Ayant ses chaussons percés, la gosse sera bien forcée de stopper.

— Vu, after ?

— Alors tu surgiras de derrière un buisson, revolver au poing.

— Moi ?

— Toi ! Et tu lui diras simplement : money ! Surtout ne prononce pas un mot de français, hein ?

— Mais, monnaie, c’est du français, objecte le Gros.

— Pas avec un i grec.

— Et comment que ça s’entendra qu’y a un i grec, hé, navet ! Faudra peut-être que je dise « Monnaie i grec ! »

— Inspecteur Bérurier, sermonné-je, le fait que nous soyons en terre étrangère ne vous dispense pas de respecter vos supérieurs.

Le Gonflé secoue la tête.

— Bon, je m’excuse. Donc je fais l’attaque de la diligence.

— Ça te sera facile, tu as tellement bu des vins du Postillon.

— T’es p’t’être mon supérieur, mais pour ce qu’est de l’esprit t’as encore des leçons à apprendre, San-A. ! déclara Béru.

— Je me ferai inscrire à la même Faculté que toi. Bon, donc tu attaqueras la fille. Et alors, moi j’interviendrai.

— Le chevalier Bavard, quoi ! ricane l’Obèse.

— Exactement. Ma bagnole sera planquée dans le chemin creux. Dès que je te verrai aux prises avec la souris je m’annoncerai ; je te sauterai sur le paletot et je ferai semblant de te filer une avoinée.

— Merci. C’est tout ce qu’t’as à me proposer comme rôle ?

— Je pense aussi à toi pour un rôle de truffe dans un documentaire sur le pâté de foie.

— Alors, on se chicorne au bidon…

Soucieux il s’interrompt et hisse jusqu’à moi ses yeux de saint-bernard qui n’a pas eu sa soucoupe.

— Car ça sera vraiment au bidon, hein ?

— Tu voudrais pas que je t’abîme, non ? Dans l’état où tu es déjà !

— C’est tout ?

Haussement d’épaules méprisant.

— Oui. Tu te sauveras.

Il interpelle Katty et lui enjoint d’apporter une nouvelle chope de bière. La môme lui désigne la pendule pour lui signifier que l’heure de l’alcool est passée de cinq minutes. Alors le Mastar se fiche dans une rogne affreuse et je suis obligé d’user de mon influence pour lui obtenir une nouvelle Guinness.

Calmé, mon coéquipier demande :

— Et toi ?

— Mais quoi, Bonhomme ?

— Qu’est-ce que tu feras ? Le galantin ?

— Exactement. Et je raccompagnerai la petite jusqu’au Castle puisque les pneus de sa brouette seront percés.

— Y a une chose que tu oublies, commissaire de mes…

— Inspecteur Bérurier, s’il vous plaît !

— T’oublies que si que je sème des clous sur la route, tes boudins à toi crèveront aussi, ils sont pas en acier inoxydable que je suce ?

Quand je vous le dis que Béru est un homme plein de bon sens. De ce tas de saindoux sortent parfois des objections extrêmement pertinentes.

Il exulte devant mon embarras.

— Hein ! Hein ! Gros malin !

— Votre gueule, Bérurier, laissez-moi réfléchir.

— Fais tes besoins, ricane le Gros en éclusant sa onzième chope de Guinness (laquelle commence à n’être plus si good for him que ça).

— On pourrait mettre une bûche d’arbre en travers de la route pour la forcer à stopper ? suggéré-je, seulement ça ne crèverait pas ses pneus. Et je tiens aux pneus crevés, car ça me fournira le prétexte idéal pour la raccompagner à Stingines Castle.

Bérurier met élégamment sa main devant sa bouche, because les gaz dus à la bière, mais l’incongruité qu’il s’apprêtait à colmater est d’un autre ordre et il ne peut rien contre elle, sinon faire craquer le dossier de sa chaise afin de lui chercher une rime.

— J’ai mieux, fait-il sobrement en reniflant pêle-mêle de l’oxygène, du gaz carbonique, des brins de tabac et de la mousse de bière. Beaucoup mieux.

— Serait-ce possible !

— Je me coucherai en traviole de la route ; elle sera bien forcée de s’arrêter, ta pétasse, si qu’elle veut pas m’écraser…

— Je l’espère.

— J’aurai un couteau à la main et, tandis qu’elle descendra de sa charrette je percerai ses boudins avant.

— Bravo, Gros.

— Ensuite je ferai le numéro prévu en lever de rideau.

Je presse la dextre valeureuse du bon Béru.

— Tu n’es pas intelligent, Gros, mais tu es génial.

— Pas la peine d’en faire une pièce montée, repousse mon vaillant camarade. Ce truc-là il est connu comme le houblon !

À plat ventre sur le toit de ma Bentley, je sonde l’horizon au moyen de mes jumelles. Je distingue, à un lointain virage, la petite Triumph de miss Cynthia. La jeune fille est seule au volant. Le moment d’agir est venu. Je fourre deux de mes meilleurs doigts dans ma bouche et je module un long sifflement. Un autre coup de sifflet me parvient : Béru a perçu le signal. Maintenant ça va être à lui de jouer.

Un bruit de moteur croît rapidement. Cette gosse sait tenir un volant. Elle tape le cent vingt ! Pourvu qu’elle ait le temps de stopper. Vous ne voyez pas qu’elle me ratatine Bérurier ? Je ne m’en consolerais jamais.

Anxieux, je décris un demi-cercle sur le pavillon de mon corbillard. Je règle les jumelles et, par l’échancrure du feuillage, j’avise le Gros, les bras en croix sur la strada.

Son déguisement est soi-soi à Béru. Il est en Écossais, mon digne pote, Béru en kilt ! Ça ne fait pas vrai, vous avouerez ?

La Triumph débouche dans la ligne droite. Elle passe comme un trait noir devant le chemin où je me tiens dissimulé et c’est alors que retentissent les miaulements sauvages de ses freins. Un tourbillon de poussière blanche monte de la route. La bagnole stoppe à cinquante centimètres du mari de la B.B., laquelle a bien failli devenir veuve. Il est gonflé, le Gros, et pas seulement au gaz de ville ! Pour se livrer à ce petit exercice et laisser une voiture de course se ruer sur vous sans broncher il faut avoir des nerfs d’acier.

La blonde Cynthia saute de sa pompe et s’approche du gisant. Le gisant ne gît plus. J’entends d’ici le pfffff des pneus crevés, puis l’exclamation de surprise de la jeune fille qui voit se dresser un mastar masqué brandissant un pétard et mugissant « Money ! Money ! »

Plus une seconde à perdre. À toi de faire, San-A. L’acte deux va se jouer, avec dans le principal rôle le fameux commissaire San-Antonio, l’homme qui n’a peur ni des mouches ni des guêpières.

Je saute à terre, je bondis au volant, j’embraie, je démarre, je fonce, je vire, j’accélère, j’arrive, je freine, je descends, j’interviens…

Et il me faut une sacrée force de caractère pour ne pas éclater de rire. Béru, ma parole de flic, vaut le déplacement. Son accoutrement pulvériserait la rate d’un dératé.

Il a mis un kilt, mais il a conservé son calcif long par-dessous si bien qu’il ressemble plus à un Grec qu’à un Écossais. Il a boutonné sa veste à l’envers. Il porte un bas de femme sur le visage, ce qui rend son faciès effrayant, et il s’est coiffé d’un large béret à carreaux verts et rouges.

Je me précipite sur lui. Béru, jouant le Jeu, pointe son arquebuse sur moi. Je lui fais une manchette à grand spectacle : l’arme vole sur la route. Je lui cloque un crochet au menton, sans appuyer. Puis c’est un une-deux à la face. Le Gros chique au groggy et chute à genoux. C’est alors que l’imprévu se produit, comme toujours.

Miss Cynthia dont je n’ai pas encore eu le temps de m’occuper s’avance, armée d’une clé aussi anglaise qu’elle est écossaise et la propulse de toutes ses forces dans la théière du Gros.

Béru morfle l’arrivage dans les chailles et au bruit je comprends que son râtelier vient de déclarer forfait. On dirait qu’on a renversé une boîte de dominos.

— Oh ! n… de d… la p… ! hurle-t-il, en français et en zozotant.

Je le saisis par le cou pour l’aider à se relever et, mine de rien le protéger contre une nouvelle intervention de l’intrépide amazone.

— Barre-toi, patate ! lui chuchoté-je à l’oreille.

Il comprend que c’est le moment décisif de jouer à course-moi après je t’attrape et s’élance à travers champs.

Au lieu de le poursuivre, je perds du temps à chercher le revolver. Je le ramasse et je hurle en anglais d’Oxford :

— Hands up !

Mais Béru ne s’arrête pas, et ce pour deux raisons aussi valables l’une que l’autre ; primo il est convenu qu’il doit s’évaporer, deuxio il ne comprend pas la langue de Churchill.

Pour la beauté de la scène, je m’offre le luxe de tirer deux coups de feu dans sa direction. Mais Bibendum a disparu dans les joncs bordant le loch.

Je lance une exclamation rageuse et je me tourne vers la môme. Ma douleur ! Elle est un million neuf cent seize mille fois plus belle de près que de loin. Sa peau a un velouté que je n’ai jamais vu. Sa blondeur est authentique et franchement ses cheveux sont comme des fils d’or ; je sais que cette image est banale, mais elle traduit trop bien la réalité pour que je vous en dispense. Ses yeux ne sont pas bleus mais mauves, avec des petits points d’or. Sa bouche… Non, je peux pas vous dire… Faut être là, quoi ! Si au lieu d’aller vous faire tartir dans un burlingue, une usine, ou un collège vous veniez me rejoindre, bande de sous-développés, vous pigeriez !

Elle est bronzée, elle est parfaite. Rien ne cloche : ni la poitrine bien faite, ni les bras admirables et admirablement attachés, ni les chevilles bien proportionnées, ni le ventre plat, ni le cou léger, ni rien…

— Ce bandit ne vous a pas fait de mal ? m’inquiété-je, après qu’elle ait effacé ma silencieuse admiration.

J’ai parlé anglais, mais avec un accent pas piqué des hannetons car elle murmure :

— Vous êtes Français ?

Elle le murmure en français. Pour murmurer dans une langue, c’est comme pour s’y engueuler : il faut bien la posséder.

Bien sûr, elle aussi a un accent, mais si adorable qu’on a envie d’aller le lui chercher entre les dents.

— Ça s’entend ?

— Oui. Je ne sais comment vous remercier, vous êtes intervenu à temps.

— Grâces en soient rendues au hasard, fais-je. Quand je pense que j’ai hésité à venir de ce côté-ci… Il faut prévenir la police.

Elle hausse les épaules.

— Cet homme est sûrement un fou. Avez-vous remarqué son accoutrement ?

— Un fou armé est dangereux.

— Je téléphonerai à Mac Heusdress.

— Qui est-ce ?

— Le shérif.

Me souvenant alors des convenances, je m’incline.

— Mon nom est San-Antonio, fais-je.

Elle me tend la main.

— Enchantée, Cynthia Mac Herrel.

Notre poignée de paluches se prolonge juste ce qu’il faut pour en faire quelque chose de mieux qu’une banale poignée de main.

— La brute a crevé les pneus de mon auto, soupire la douce enfant.

— Qu’à cela ne tienne. Nous allons pousser votre Triumph sur le talus et je me ferai une joie de vous reconduire…

— Vous êtes très gentil.

Aussitôt dit aussitôt fait. Nous voilà partis enfin pour Stingines Castle.

La première partie de mon plan a parfaitement réussi. Béru a laissé ses dominos dans la bagarre, mais ça méritait ce sacrifice.

— Vous êtes en vacances ici ? demande Cynthia.

— Oui, dis-je. Je suis romancier et je me propose d’écrire un livre dont l’héroïne est Écossaise.

— Passionnant. Qu’avez-vous déjà écrit ?

Je récite, très vite et très négligemment, en maître qui ne veut pas qu’on violente sa modestie :

— La dame aux hortensias, le Comte de Montebello, À l’ombre des Vieilles Filles en pleurs, Le Nœud de couleuvres, Un certain fou-rire et Aimez-vous Brahbam, un bouquin sur les courses d’auto.

— J’ai dû lire certains de ces ouvrages, fait-elle.

— C’est possible, je suis traduit en quarante-deux langues, y compris l’Indoustan mimé et le monégasque.

Elle rit.

— Vous êtes très français.

— Pourquoi ?

— Vous aimez rire.

— Beaucoup, pas vous ?

— Je n’ose pas.

— À cause ?

— Vous savez bien que les Anglaises ont de grandes dents.

— Montrez les vôtres…

Elle obéit.

— Vous avez des dents admirables, dis-je avec sincérité, en pensant à celles de Bérurier.

Et j’ajoute :

— J’aimerais m’en faire un collier.

Tout en devisant, nous avons atteint Stingines Castle. La demeure est terriblement vaste et importante. Elle comporte deux tours pointues et un perron gigantesque.

Un majordome (celui que j’ai déjà aperçu à la jumelle) paraît sur le perron. On dirait qu’il joue un rôle de maître d’hôtel anglais dans une tournée de sous-préfecture et qu’il charge un peu trop.

— Mademoiselle n’a pas eu d’accident ? s’inquiète-t-il sans me regarder.

— Deux pneus crevés, James, dit Cynthia avec insouciance. Prévenez ma tante que je suis de retour avec un ami français…

Considérant cette phrase comme une présentation, le chef-larbin m’honore d’un signe de tête qui fait gémir ses vertèbres cervicales.

— C’est James Mayburn, notre majordome, annonce Cynthia en m’entraînant au salon.

Je ne sais pas si vous connaissez la salle Wagram, en tout cas laissez-moi vous assurer qu’à côté du grand salon de Mac Herrel elle a l’air d’une pissotière.

Quatorze fenêtres éclairent la pièce et une cheminée, à l’intérieur de laquelle on pourrait construire un pavillon de huit pièces avec garage, la chauffe pendant la mauvaise saison. C’est le dépôt des pères Noël que cet âtre…

La bergère m’en désigne une autre, capitonnée celle-là.

— Asseyez-vous, monsieur Saint-Antonio. Vous êtes d’origine espagnole ?

— Par un ami de mon père, fais-je sans rire.

Elle pouffe.

— Vous êtes follement amusant. On ne doit pas s’ennuyer avec vous.

— Je ne saurais vous répondre, miss, les personnes que je fréquente passant leur temps à réprimer des bâillements lorsqu’elles sont en ma compagnie.

Je la boucle car la dix-huitième porte du big salon[5] s’ouvre à deux battants. Poussée par le sépulcral James Mayburn, mistress Daphné Mac Herrel fait son entrée dans son fauteuil à roulettes.

CHAPITRE VI

Dans lequel je fais connaissance avec une belle collection de momies

La grande patronne du whisky Mac Herrel a tout ce qu’il faut pour obtenir de haute lutte son admission au musée des horreurs. À côté d’elle, Dracula a la frime de Sacha Distel.

Imaginez une vieille donzelle au visage hommasse : mâchoire carrée, arcade sourcilière proéminente, narines dilatées, moustache très développée. Elle a des cheveux de neige très abondants (les hivers sont rudes en Écosse) partagés par une raie large d’un doigt et tirés en bandeau sur les étiquettes.

Daphné porte une longue robe violette qui la fait ressembler à un vieil évêque et, autour de son long cou où tremblent les fanons de la légion, elle a mis une chaîne d’or un tout petit peu plus grosse que celle qui sert à amarrer le Queen Elizabeth. Je ne sais pas si cette douairière a été mariée un jour, si oui, je tire mon bada au téméraire qui a affronté ce morcif. Pour ma part je préférerais partir en voyage de noces avec une pelleteuse mécanique. La vioque a des paluches capables de masquer le portrait grandeur nature de Mary Marquet, et des nougats façon géant Atlas qu’elle doit faire chausser à la Seine comme à la ville par Onasis plutôt que par Bally.

Elle me dévisage sans pudeur à travers de petites lunettes ovales cerclées de fer. Cynthia la met au courant des événements. La vioque écoute sans piper (ce n’est plus de son âge), puis, lorsque sa nièce a terminé le récit, elle lève sa canne à pommeau d’argent comme un sergent-major donnant aux musiciens le signal d’attaquer. Le serviteur pousse alors le fauteuil jusqu’à moi.

Daphné me dit alors merci, d’une voix qui évoque un concours de pétomanes dans la crypte d’une cathédrale ! Elle parle couramment l’anglais et en profite pour me questionner sur mes travaux littéraires. Je lui confie le titre de mon prochain roman : « L’amant de Lady Gitalyne ». À toute vibure j’invente le sujet. C’est l’histoire d’un garde-chasse qui tombe amoureux de son patron : lord Gitalyne. La femme d’icelui qui est en secret amoureuse du garde-chasse met un piège à loup dans les vespasiennes de ce dernier, à la suite de quoi le garde-chasse entre, en clinique d’abord, dans un monastère ensuite. Lord Gitalyne se pend de désespoir et Lady Gitalyne se repent.

Mes interlocutrices opinent. Elles déclarent que c’est une histoire merveilleusement insolite et prophétisent que ça se vendra.

Daphné me demande où je loge. En apprenant que je suis descendu à l’auberge du pays, elle pousse des cris et me supplie de venir pioger au château. On m’avait souvent parlé de l’hospitalité écossaise, mais je croyais que c’était du bidon.

Je minaude au début, en les assurant de ma confusion, mais ces dames insistent. Comme la môme Cynthia est tout particulièrement pressante et que cette combinaison arrange prodigieusement mes petites affaires, je finis par accepter.

J’ai quelque nostalgie en songeant au pauvre Béru et c’est alors qu’il me vient une idée impressionnante. Une de ces idées qu’on devrait faire empailler pour les placer sur sa cheminée.

— Je ne suis pas seul à Stingines, fais-je, j’ai aussi mon valet de chambre.

Qu’à cela ne tienne. Il n’a qu’à venir s’installer au Castle ; la masure est suffisamment vaste !

Il est convenu que, dès demain, je viendrai avec ma brosse à dents chez les Mac Herrel. En attendant on me prie à dîner. Toujours confus, toujours ravi, j’accepte aussi.

— Un whisky ? me propose Cynthia.

— Volontiers.

James Mayburn apporte une boutanche de Mac Herrel. Du spécial deux étoiles (la promotion de l’élite).

Je feins d’être surpris par l’étiquette.

— Des parents à vous ? demandé-je en montrant le flacon.

— Nous ! rectifie la merveilleuse Cynthia. Nous sommes distillateurs depuis bon nombre d’années. En France on ne connaît pas notre marque car nous exportons peu, mais nous sommes, sans forfanterie, très prisés dans le Royaume-Uni.

Très prisés, c’est le mot ! Je pense à la dose d’héroïne que contenaient les boutanches de Petit-Littré. En tout cas, cet alcool est de bon aloi. On se lèverait la nuit pour en écluser. Je le dis à ces dames qui paraissent ravies.

— Voulez-vous que je vous fasse visiter le château et choisir votre appartement, Monsieur San-Antonio ? demande la môme.

— Avec joie, m’empressé-je.

Et je suis sincère. Pas mécontent de lui, votre San-A, mes choutes. Il a vachement bien usiné, reconnaissez. Le voilà dans la Citadelle et on allume les lampions pour l’accueillir. Il allume aussi les siens, croyez-moi.

La crèche est immense et plus gothique que le titre d’un journal allemand. Des couloirs, des couloirs, des couloirs… D’immenses salles, des lits à baldaquin, des cheminées gigantesques, des portes dérobées, des portes restituées, des poternes…

Au premier, dans l’aile sud, une chambre ronde me séduit particulièrement car elle me rappelle un film d’épouvante que j’ai beaucoup aimé. Elle est dotée d’un lit à colonnes tendu de satin verdâtre à fleurs de lys. Quand on roupille là-dedans on doit rêver qu’on est le Baron des Adrets. Une porte basse donne accès à un cabinet de toilette bizarroïde : la baignoire est en cuivre, les robinets ressemblent à des manivelles d’écluse, et on pourrait organiser un motocross dans le lavabo.

Pour se toiletter dans cette usine, faut avoir son brevet de mécanicien de marine.

Après le cabinet de toilette vient une autre chambre beaucoup plus petite.

— Si vous le permettez, dis-je à Cynthia, je m’installerai dans cet appartement. Mon valet de chambre pourra loger dans la pièce du fond et je l’aurai sous la main.

— Comme vous voudrez.

Elle me regarde avec des yeux brillants. J’ai dans l’idée, mes frères, que les Écossais ne sont pas des Casanovas et que les dames d’ici, quand elles veulent se faire reluire, emploient de préférence la lessive Saint-Marc. Tous blonds-rouquins avec des bouilles de bêtas et des yeux aussi éloquents que des trous dans du gruyère. Ils doivent regarder une gonzesse pendant douze ans avant d’oser lui adresser la parole, puis lui parler du temps pendant douze autres années avant de lui proposer la bagouze au finger. Tandis que nous autres, les frenshmen, on opère avec promptitude car on sait que la vie est brève et qu’il faut se manier le dargif si on veut avoir pris sa part du gâteau quand la grognace aux grandes chailles viendra nous couper l’herbe sous les flûtes. À un regard on pige si l’affaire est réalisable. Et si elle l’est on traite le marché tout de suite. Comme quoi faut toujours avoir du papier timbré et un stylo garni sur soi pour ne pas rater les occases.

La précipitation, on ne la largue qu’au dodo et c’est à cause de ça que les bergères du monde entier et des environs nous recherchent. Je crois vous l’avoir déjà bonni, mais il est bon de vous le répéter puisque vous avez une cervelle comme les arènes de Nîmes, ce qui importe c’est d’appliquer au pageot la politique du vieillard : l’étreinte de trois plombes !

Le jour où les bonshommes des autres patelins auront pigé ça, la France n’aura plus que la 2 CV Citroën pour assurer la permanence de son prestige. Seulement ils ne savent pas, les matous d’ailleurs. Tenez, prenez les Ricains par exemple. Eux, ils commencent par se poivrer avec une souris et ils ne s’aperçoivent même pas qu’ils s’envoient en l’air, faut que ça soye des maîtres chanteurs qui le leur apprennent. Les English c’est autre chose, mais c’est pas mieux. Eux ils sont refoulés jusqu’au faux col. C’est des mateurs hypocrites. Et quand le moment de concrétiser arrive, ils se comportent comme des lavedus. Pour les Allemands, c’est au piano que ça se passe. Ils jouent du Beethoven ou du Wagner pendant des heures avant de se brancher sur le 220. Et quand ils sont à pied d’œuvre, ils chiaient d’émotion, et la partenaire fait comme Hergé : Tintin.

Paraît que les Italiens, par contre, se défendent de première. Ça seraient des concurrents dangereux s’ils ne parlaient pas tant. Seulement ils parlent avant, ils parlent après, ils parlent « pendants  », et les nanas ont horreur de faire l’amour avec un phono.

Tandis que le Français, lui, il a la technique, il a la maîtrise, le contrôle, le brio. Il sait penser à autre chose au moment où d’autres ne penseraient plus à rien. Au lieu de causer il soliloque. Il se raconte des histoires. Le plaisir n’est rien si on ne sait pas le faire durer. Au contraire : il se retourne contre celui qui l’abrège. J’ai l’air de vous faire un cours, mais tout ce que je vous bonnis est judicieux. Moi je suis pour l’éducation sexuelle des générations montantes. La politique du Castor y a que ça. Le Français n’a pas de vaisseau cosmique, mais je crois que personne mieux que lui ne sait aller dans la lune. Je voudrais les voir les Titov et consorts avec leurs brancards. Ils s’envoient en l’air tout seuls, ces messieurs. Pendant ce temps leurs dames font ballon et rêvent à des fusées moins spatiales, moins spéciales. Elles font leur vaisselle avec Cosmos, en attendant que leur satellite devienne rouge. Mais je vous parie un voyage au Chili avec Philippe Clay contre un voyage en Grèce avec Bérurier qu’elles changeraient volontiers leur héros national contre un manœuvre de chez Renault.

Mais revenons à nos brebis.

Cynthia a les lèvres humides, les yeux humides, et le… le rose aux joues.

— Dire qu’un romancier français vient de me sauver la vie, soupire-t-elle.

— Ce sera désormais l’orgueil de la mienne, assuré-je.

Je lui prends la main, elle se laisse faire.

Je me dis que qui peut le moins peut le plus. Je lui lâche la main pour lui saisir la taille. Miss Mac Herrel ne proteste pas.

J’incline lentement la tête et nos lèvres se joignent. Les siennes ont un goût de fraise des bois. Comme j’adore les desserts je m’en flanque une puissante ration sans sucre. Elle noue ses bras dans mon dos et son corps se plaque contre le mien aussi étroitement qu’un timbre de quittance humecté au bas d’un effet à soixante-neuf jours. Je me dis que pour nous désunir il va falloir des démonte-pneus ou une lampe à dessouder.

— Hello ! fait une voix.

Nous nous séparons instantanément. Le temps de compter jusqu’à un et un type paraît dans l’encadrement de la porte. C’est un grand zig d’une vingt-huitaine d’années, au visage triste et blafard. On a l’impression qu’il a passé ses vacances dans le caveau de ses aïeux. Il a les cheveux bruns et plats, le front bombé, des gestes précieux.

— Oh ! je n’arrivais pas à vous découvrir, Cynthia, mon cœur.

Ayant gazouillé, il attend qu’on nous présente. À son regard je sens qu’il a senti que nous n’étions pas en train de parler des cours de la bourse.

— Sir Concy, mon fiancé, annonce Cynthia. Monsieur San-Antonio, un grand romancier français.

Poignée de main sèche et brève.

L’antipathie est spontanée, comme la sympathie. Au premier contact j’ai envie de le défringuer, de le ligoter, de le plonger dans un tonneau de miel et de l’installer sur une fourmilière. Et de son côté, Sir Concy aimerait me faire asseoir sur un paratonnerre avec un sac tyrolien chargé de briques sur les épaules et un rouleau compresseur sur les genoux.

Dehors une cloche aigrelette tinte.

— À table ! fait Cynthia.

J’ai déjà pris un certain nombre de repas dans ma vie, je pense que les plus bornés d’entre vous (et ils sont nombreux) s’en doutent, mais rarement je n’ai absorbé de la nourriture en de telles conditions. Ce dîner dans une salle à manger plus vaste que la salle des conférences au Palais de la Mutualité, en compagnie d’une vieillarde à roulettes et d’un sir Concy à basse mine est aussi joyeux qu’une opération de la rate. Outre le fiancé de Cynthia, on compte également le directeur de la distillerie, le très honorable Mac Ornish. Bien que votre degré d’instruction soit aussi bas qu’une tige de lierre rampant, vous avez dû voir déjà des gravures anglaises représentant M. Pickwick ?

Eh bien ! Mac Ornish, c’est ça : un bonhomme rondouillard, rouge comme un Conclave, avec une brioche carrossée par Lustucru ; des petites mains potelées ; des lèvres luisantes ; un nez fluorescent ; des cheveux blonds, rares et malades, étalés sur un crâne constellé de taches brunes ; des joues flasques ; des bajoues fluides ; des yeux en apostrophe ; une fossette profonde comme le fossé de Vincennes au menton ; un col cassé ; une cravate plantureuse ; et une voix de petit garçon enrhumé.

Il parle beaucoup alors que les autres mangent en silence. Son sujet préféré c’est le temps : celui qu’il fait aujourd’hui, celui qu’il fera demain. Les sujets de sa Gracieuse[6] Majesté sont les champions du temps tous terrains. Est-ce parce que leur île est cernée par les embruns (à 3 % indexés) ? Est-ce parce qu’ils sont un peuple de marins ? Est-ce parce qu’on s’enquiquine dans le Royaume-Uni plus que nulle part ailleurs in the world ? Toujours est-il que depuis des siècles et pour encore des millénaires, on parle du temps en Grande-Bretagne.

Ça dure comme ça pendant tout le repas. Ensuite on passe au salon. Je demande la permission de pousser le carrosse de tante Daphné et elle m’accorde cette insigne faveur. Ça paraît même la toucher profondément. Heureusement que j’ai mon permis de conduire poids lourds. Je drive la vioque à travers les gigantesques pièces. Bath cortège, les gars. Cynthia me file le train. Je sens son regard mauve posé sur ma prestance comme une abeille sur le pollen d’une rose. Derrière elle marche son fiancé, l’abominable Concy, puis, fermant la marche, Mac Ornish roule comme un tonneau sur les tapis.

Cigares, whiskies… Le moment est venu pour le fameux[7] San-A. de risquer sa botte secrète. Cette enquête, ma parole, ne ressemble pas aux autres. On dirait une partie d’échecs. Au lieu d’y aller à la castagne et de crever le décor, il faut avancer prudemment, bien mûrir chaque geste, bien penser chaque parole et ne jouer qu’à coup sûr.

Portant un toast à mes hôtes, je répète ma joie de me trouver parmi eux. Je leur assure que, sitôt rentré en France, je leur ferai livrer quelques caisses de Dom Pérignon pour les remercier de leur inoubliable accueil. C’est l’entrée en matière rêvée, comme disait un vidangeur de mes relations.

Je mets en parallèle whisky et champagne. Je disserte, je célèbre, je vante, je glorifie. Et pour finir je leur tourne une petite phrase pas mal foutue du tout :

— Pour nous autres Français, le whisky est une sorte d’entité. J’avoue que je ne voudrais pas quitter l’Écosse sans avoir visité une distillerie.

— La nôtre n’est pas très importante, s’empresse la mère Daphné, mais si cela vous tente, Mac Ornish se fera un plaisir de vous piloter, n’est-ce pas, très cher ?

Le rondouillard jubile. Il est ravi. Il insiste pour que nous convenions d’un rendez-vous. Et il est dit que Cynthia me conduira demain in afternoon à Mybackside-Ischicken pour la visite. Pas mal, non ? Ça va me permettre de repérer les lieux.

CHAPITRE VII

Dans lequel Béru me montre le tour qu’il avait dans son sac

En rentrant au volant de mon corbillard, je fais le point de la soirée et, par la même occasion, comme je ne suis pas fainéant, celui de la situation.

Jusqu’à présent tout s’est admirablement passé. Je me suis introduit dans la place et j’ai fait camarade avec les suspects (exception faite pour sir Concy qui a l’air de me chérir autant qu’une crise de coliques néphrétiques). Deux choses me tarabustent : les suspects n’ont pas l’air suspects du tout. Cette vieille lady impotente, sa ravissante nièce, leur jovial directeur, m’ont l’air aussi purs que de l’oxygène mis en conserve au sommet du mont Blanc. Par contre, la deuxième chose qui me tracasse, c’est le peu d’intérêt qu’a provoqué l’attaque de son altesse boulimique Béru 1er, roi des naves. Enfin, bon Dieu, quand un homme masqué crève les boudins de votre chignole et vous menace d’un revolver, il y a de quoi vous commotionner et commotionner votre entourage, non ?

Je suis bien certain que si pareille mésaventure vous arrivait, vous n’auriez pas fini d’ameuter la Garde et de nous en rebattre les éventails à moustiques. Or, les Mac Herrel ont encaissé l’incident avec un flegme plus que britannique. Ils n’ont même pas téléphoné au shérif. Ils ne se sont pas non plus donné la peine d’alerter un garagiste. Cette indifférence me trouble. À table, on a causé de la pluie de l’année dernière et du vilain nuage qui a assombri le ciel vers quatorze heures dix-huit ; c’est un peu raide, non ? comme le faisait remarquer un Iranien auquel on faisait subir le supplice du pal. Curieuse famille tout de même !

Le beau visage de la douce Cynthia se fait plus insistant à mon esprit. Quelle idée a cette merveille d’épouser un macaque comme Concy ? Histoire de gros sous ? Probable. Je ne vois pas d’autres explications. Je sais bien que vous avez des locdus tout ce qu’il y a de pas beaux qui sont en réalité des Casanovas de première, mais ça m’étonnerait que le Concy fasse partie de cette catégorie d’élite. Ça doit être aussi triste dans son calbar que dans un orphelinat pendant une épidémie de scarlatine. Avec sa bouille blafarde, ses yeux de faux dargif, et ses lèvres aussi sceptiques que septiques, on a plus envie de l’envoyer chercher dix kilos de pommes de terre dans sa casquette que de le mettre dans son dodo. Il est vrai que les gonzesses sont tellement braques ! Vous avez des sœurs dont les époux ressemblent à Anthony Parking et qui les doublent avec des gus lamentables. Faut jamais chercher à piger avec elles.

Remarquez, y a bien à dire et à redire sur les zigs aussi. Vous voyez des pin up boys accouplés souvent à des tarderies pas croyables. Moi j’en connais un, un gars presque aussi bien baraqué que moi et presque aussi beau[8] qui est marida avec une maigreur tellement maigre que quand elle marche on a l’impression qu’elle tricote sa jupe. Et pourtant il pourrait s’offrir des bêtes de race, le dont au sujet duquel je vous cause. Ses aspirations, il aurait le droit de les mettre en vitrine. Mais, va te faire peindre en jaune : il se contente de sa mocheté filiforme. Une frangine qui se fait une robe dans une cravate et qu’on croit enceinte de dix mois chaque fois qu’elle avale un noyau de cerise.

Tout ça pour vous exprimer mon aigreur relativement aux fiançailles Cynthia-Philipp Concy. Ce gnaf, j’aurais de la joie à lui faire porter un bada de bersaglier à deux plumes.

Bourré d’amertume, j’arrive à l’auberge du Generous Scottish. Je monte dans la carrée de Béru, mais il n’y a personne. Par contre, dans la mienne, la gosse Katty m’attend, habillée de bas en haut d’un costume d’Ève taillé sur mesure. Elle a pris un drôle d’abonnement à la lecture, ma soubrette.

— Vous n’avez pas aperçu mon petit camarade ? je demande en lui décernant le patin à compétition à fixation instantanée.

Elle éclate de rire, me saisit la main et m’entraîne jusqu’à la porte qu’elle en trouve légèrement. Un doigt sur la lèvre, elle me fait signe d’écouter. À l’étage au-dessus c’est la grande corrida avec mise à mort. Katty m’explique que le père Mac Hantine est à une conférence sur le développement du bas à avarice dans l’ancienne Écosse et que, mettant à profit son absence, mon glorieux collègue a rendu une petite visite à la taulière. On joue « Branle-bas de combat » là-haut, avec en fin de première partie la grande scène de « La Fureur d’aimer ».

J’ai idée que si Mac Hantine trouve la conférence tartignole et s’amène avant la fin d’icelle, y aura la grande fiesta écossaise avec cornemuses bouchées. Mais les choses vont leur train et, étant ce qu’elles sont, se terminent sur un score nul. Dix minutes plus tard je récupère Bérurier. Il est violet comme Monseigneur Dupanloup, le Gravos. L’œil injecté de sang, la bave aux lèvres, le cheveu collé au front par la sueur de sa frénésie, la brioche encore vibrante.

— Alors, Gros, demandé-je, cette planche à repasser ?

— Tu repasseras, bougonne-t-il. Ah ! la dévorante… J’sais pas ce qu’elle beuglait en english, mais c’était sûrement par le texte de la réglementation sur les débits de boisson. Jamais vu escaladeuse pareille ! Électrique qu’elle est, ma parole ! D’accord, elle cloque ses nichemards dans la table de nuit, mais avec ce qui lui reste elle sait se faire une personnalité, j’te jure…

Il a quelque chose sous le bras. Ce quelque chose n’est autre qu’une bouteille de scotch.

— Vise ce qu’elle m’a donné, triomphe Bazu. La prime à la qualité, quoi. Pour une Écossaise, c’t’un signe, non ? Viens qu’on s’en tape un gorgeon, San-A. Tu vois, dans le fond, ce patelin me plaît. Ça biche sur tous les tableaux : dans le lac comme dans le padock.

Nous pénétrons dans sa chambre après que j’aie congédié Katty sous un fallacieux prétexte.

— Et comment que ça s’est passé avec la blonde du château ? demande le Don Juan de la matucherie françouaise.

— On ne peut mieux.

— T’as un ticket ?

— J’en ai surtout un pour visiter la fabrique de scotch.

— Et après ? Tu t’imagines que ces messieurs-dames t’espliqueront comment qu’ils foutent des stup’ dans leur limonade ?

— Non, mais ça va me permettre de connaître les lieux. Et connaissant les lieux je pourrai y retourner de nuit, tu piges, désespoir des psychiatres ?

— Vu. Elle a pas trop renaudé, la gamine, à propos de la gression ? Je crois que c’a été une gression à grande mise en scène, non ?

— Parfaite. Non, elle n’a pas rouscaillé et sa tatan non plus. Entre nous et la planète Mars, ça me chiffonne un peu.

Le Mahousse qui se versait une rasade niagaresque dans son verre à dents (verre qui ne saurait lui servir à un autre usage), le Mahousse, répété-je, pose brusquement sa boutanche.

— Qu’est-ce qu’elle m’a refilé dans le porte-pipe ; t’as vu ?

Il met la main à sa poche et en retire une poignée de dents.

— Mon jeu de dominos est descendu en marche. Je t’avertis qu’il sera facturé à l’Administration. J’étais en exercice.

Il jacte comme s’il avait de la purée de patate brûlante dans le clapoir. Il reste encore quelques ratiches parcimonieuses après son piège à beefsteaks : des molaires surtout.

— Un dentier que jamais j’avais eu le pareil, soupire-t-il. De la mécanique de précision qu’avec laquelle j’aurais bouffé des cailloux !

— Des cailloux, mais pas des clés anglaises !

— Parle-moi z’en pas. Ça été si rapide que j’ai pas eu le temps de parer le coup. J’ai failli partir dans le sirop, San-A. ; et pourtant j’ai rien de la femmelette à vapeurs, hein ?

Il écluse cul sec son verre de raide.

Ensuite il va ouvrir un tiroir de sa commode et y prend un objet fauve et rectangulaire, de la dimension d’une brique. Il le jette sur le lit.

— Le produit de la quête, M’sieur le Commissaire de Médeux.

Je m’aperçois qu’il s’agit d’un petit sac à main en box-calf.

— Où as-tu pris ça ?

— Je l’ai pas pris, on me l’a donné.

— Qui ?

— Mais la blonde. Quand j’y ai fait voir mon parabellum en braillant : « Money », elle m’a tendu son sac. Je pouvais pas le lui refuser, c’était si gentiment offert…

Le Gravos ricane :

— Ben ouvre ! Elle a un drôle de rouge-baiser, cette gosse.

Je relève le rabat du sac à main et j’émets un sifflement qui me vaudrait un certain succès dans une fosse de reptiles.

La pochette de cuir renferme un pistolet. Pas de l’outil de salon mais un chouette suédois de 9 mm avec lequel on perforerait les Peter Sisters en enfilade aussi aisément qu’une pêche trop mûre.

— C’est pas avec ça qu’elle se fait les cils, tout de même ! rigole sa Majesté Béru en se versant une nouvelle rasade de scotch.

Je sens le canon de 1’arme et je perçois une confuse odeur de poudre. Ce bijou de famille a servi il y a peu de temps.

Je me dis que cette arme explique peut-être la résignation de la plus jeune des dames Mac Herrel à la suite de l’agression. Elle ne tenait pas à ce qu’on entreprenne des battues qui eussent peut-être permis d’arrêter le coupable et de découvrir que Cynthia avait dans son sac des accessoires de toilette un peu particuliers.

Outre la pétoire, le réticule contient le permis de conduire et la carte grise de la jeune fille, huit billets d’une livre, un peu de monnaie, et une minuscule clé de sûreté. M’est avis que cette clé n’ouvre pas une porte de Stingines-Castle où les serrures sont grandes comme des boîtes à lettres. En somme l’agression a été doublement payante et, une fois de plus, l’Effroyable s’est montré à la hauteur de sa tâche.

— Bonne journée, Gros, dis-je en buvant une gorgée de whisky à même le goulot.

— Bonne journée, sauf pour mes crochets. Avec quoi que je vais bouffer maintenant ?

— Chiale pas, on te fera du vermicelle. Et puisque t’as été de première je vais te faire une fleur, bonhomme.

— Quoi t’est-ce ? espère-t-il.

— Je te prends à mon service.

— Ça t’ennuierait de dérouler un peu le tapis, que je comprenne ?

Je lui raconte l’invitation qui m’a été faite et le stratagème que j’ai trouvé pour faire pénétrer aussi le Gravos à Stingines Castle.

Voilà l’édenté qui se met en suif ! Pas d’accord, qu’il est, Bérurier 1er.

— Sans charre, au moment où que je dégringole une déesse de l’amour comme Mme Hantine, tu veux que j’aille m’enfermer dans c’t’prison, là-haut ! Et pour y jouer les larbins ! Moi, Bérurier ! Que je me baisserais seulement pas pour ramasser le mouchoir d’une bourgeoise ! Que c’est pas dans mes principes ! Bérurier en esclave ! Tu t’entreprends et tu te laisses en route, San-A. C’est la fatigue ou quoi ? Un Bérurier en videur de pots de chambre ! Que mon père qu’était fermier avait des garçons de ferme ! Et tu voudrais que…

Je profite de ce qu’il déguste un doigt d’oxygène dans un bol d’air pour tonner :

— C’est fini cette comédie ! Inspecteur Bérurier, vous êtes ici en mission commandée ! Vous ferez ce que vous ordonne votre chef et sans donner le moindre signe de réprobation sinon il pourrait vous en cuire. Vu ?

Vaincu comme toujours, il baisse le ton, mais continue pourtant d’ergoter.

— Tu me connais, San-A., le travail m’a jamais fait peur. Jouer des rôles quand c’est qu’il le faut, j’sus pas contre non plus. À preuve c’t’après-midi ! Tu me demanderais de me déguiser en n’importe quoi de vexant, pour le boulot, d’accord, j’accepterais : je me fringuerais en ordonnateur des Pompes funèbres, en général, en député, en Lyonnais, en mère maquerelle, en mère Mac Herrel s’il le faudrait ; mais en larbin, c’est pas possible, pas un Bérurier, Tonio, jamais ! Chez nous, on n’a pas l’intelligence branchée sur la haute tension, je reconnais. Ça se peut qu’on soye cocu. On picole trop et on se lave p’t’être pas assez les pieds, nous sommes d’accord. Mais on a de la dignité, je m’escuse.

CHAPITRE VIII

Dans lequel je procède à des préparatifs, à mon installation, et à deux visites dont l’une manque se terminer mal pour le superman de la police française

À l’ouverture des magasins, nous investissons Mybackside-Ischicken afin de dénicher à mon nouveau valet de chambre une tenue ad-hoc. Après plusieurs déconvenues (l’Écossais est plutôt mince) nous trouvons un pantalon noir, une veste blanche et un nœud noir à Bérurier. Il est triste comme si ces préparatifs concernaient les funérailles de sa baleine. Néanmoins je suis venu à bout de ses curieuses réticences et il se laisse loquer en loufiat de grande house avec une résignation qui m’émeut. Béru, c’est une espèce de gros toutou qu’on mènerait chez le vétérinaire. Il est pas content mais soumis.

Nantis de cette aimable panoplie du parfait porte-coton, nous retournons à Stingines afin de faire nos adieux aux gens du Great Hotel of the generous Scottish. Katty a les larmes aux yeux et la mère Mac Hantine des rougeurs de damoiselle dont le beau chevalier (en l’occurrence Béru) s’en va guerroyer en Terre Sainte. Seul le taulier ne rechigne pas trop. Dans le fond, cette invasion française ne lui disait rien qui vaille.

Direction Castle !

En cours de route je donne des conseils à Béru sur la façon dont il devra se comporter. Il écoute en mâchouillant un bout de cigare. Il est amer, le mammouth. On devine que ses pensées sont aussi sombres que sa lingerie. Pour le doper, je lui sors une carotte grande commak, capable de faire avancer l’âne le plus rétif.

— Si on gagne dans ce coup-là, Béru, vu qu’il s’agit d’une affaire internationale, y aura des illuminations à la maison Poupoule, en notre honneur. Je suis sûr que le vieux ne refuserait pas d’appuyer ton avancement. Tiens, il me semble que je suis déjà en compagnie de l’inspecteur principal Bérurier.

Il se fend comme un melon trop mûr.

— Tu penses vrai ?

— Tout ce qu’il y a de vrai, ma grosse loque.

C’est fête au village.

— Tu vois, me dit l’Obèse, c’est pas que je soye cégaloman, mais j’aimerais prendre du galon pour montrer à Berthe qu’elle a pas épousé la patate qu’elle suppose.

Je constate, chemin faisant, que la Triumph de Miss Cynthia n’est plus sur le bord du chemin. On est venu lui changer ses boudins.

— Pourvu qu’elle ne te reconnaisse pas, fais-je au Gravos.

— Qui ça ?

— Cynthia.

— T’es louf ! proteste le Volumineux, déguisé comme j’étais, Berthe en personne m’aurait pas reconnu.

Berthe ! Elle vient toujours dans sa conversation, comme une mouche sur du sucre en poudre. Elle le bat, le trompe, le rabroue, le houspille, l’invective, l’insulte, le bafoue, le ridiculise, l’amoindrit, le piétine, le dévitamine, le souille, le corrompt, l’opprime, le comprime, le déprime, et pourtant il l’aime. Elle pèse cent vingt kilogrammes, elle a seize mentons, quarante-trois kilos de nichons, des verrues à poils. Elle est mafflue, ventrue, joufflue, lippue, têtue. Mais il l’aime.

C’est beau la vie.

Nous faisons notre entrée à Stingines Castle. Le majordome prend Béru en charge.

— James Mayburn, se présente-t-il.

— Je ne déteste pas non plus les miennes, rétorque Béru qui croit à une saillie.

Et d’administrer au maître d’hôtel compassé une formidable claque qui lui décroche le poumon gauche et le propulse contre la cloison. Ce témoignage de brutale cordialité n’est pas du goût de Mayburn qui rouscaille tout ce que ça peut. Mais comme il proteste en anglais et que le gars Béru n’entrave rien à la langue de Shakespeare, l’incident n’a pas de suite.

— Ménage un peu tes élans, bonhomme, conseillé-je. Nous sommes dans le pays du flegme, penses-y. Ici un gentleman peut s’asseoir sur une fourmilière sans lever un sourcil plus haut que l’autre ou voir sa souris se faire calcer en réprimant à peine un bâillement d’ennui.

Sa Majesté Benoît le Gros promet et se met à filer un train docile au vieux chnock. Dans le couloir nous croisons une accorte femme de chambre bien carénée et Béru, tout en coltinant nos valoches comme il sied à un parfait larbin, se détranche pour la mater. Ce faisant, il bute dans une console et un vase de Chine taillé dans la masse se met à plat sur le carreau. Indignation silencieuse de Mayburn.

Les valets de chambre français, il commence à les honnir, le commandant-loufiat. Je l’entends marmonner quelques paroles inaudibles.

— Qu’est-ce qu’il ronchonne, le Dabe ? s’inquiète Béru.

— Il dit que tu es une sombre crêpe, mens-je, et je ne suis pas loin de partager cette opinion.

Béru décoche au majordome un regard aussi sanguinolent qu’une livre de steak dans le filet.

— Ah ! il a dit ça ! Faudrait voir que ton mannequin à roulettes madère ses espressions, San-A. Ou que sinon je te lui fais une bouille grosse comme not’ Bentley et encore plus carrée.

Puis, faisant allusion au passage de la soubrette :

— Y a de la volaille à plumer dans le secteur, on dirait ? se réjouit le tombeur. Dommage que j’aie pas mon râtelier au complet, tu voudrais voir ce travail !

Pas d’autre incident à déplorer. On s’installe dans notre appartement. Moi dans la pièce principale, le Mastar dans la petite chambrette du fond.

Ensuite c’est le lunch et je vais présenter un gros paquet de respects à mes hôtesses. À midi, le fiancé ne tortore pas à la cabane, non plus que le directeur de la distillerie.

Nous sommes donc entre nous. La vieille Mac Herrel parle peu mais bouffe comme douze chancres. Quant à Cynthia, à peine avons-nous grignoté des hors-d’œuvre que sa jambe s’enroule autour de la mienne comme une bande Velpeau. Elle en veut, cette mignonne. Autant vous le dire tout de suite, elle en aura.

J’aimerais bien me faire une opinion à son sujet. L’histoire du revolver dans son sac à pognes me taraude la gamberge. On lui refilerait le bon Dieu avec tous les saints du Paradis sans confession, à cette pépée. Elle paraît faite pour l’amour, uniquement, et pourtant mademoiselle se baguenaude dans son Écosse natale avec une seringue de précision dont il est évident qu’on s’est récemment servi…

Tout en s’enroulant à ma personne par la tige, Cynthia me résume sa gentille existence. Elle est la fille d’une nièce de Daphné. Sa mère est morte en lui donnant le jour et la grand-tante l’a recueillie. Elles ont vécu le plus clair de leur temps à Nice, car c’était le fils de tatan Mac qui dirigeait la taule. Mais il a été buté en chassant le fauve et, courageusement, surmontant son chagrin avec un stoïcisme extraordinaire, Daphné, malgré son infirmité, est rentrée pour s’occuper de la distillerie. Elle y parvient très bien avec l’aide de Mac Ornish.

Le repas expédié, Cynthia me déclare tout de go :

— Ma tante a une requête à vous présenter…

La vioque fait signe à sa jeune protégée de poursuivre et Cynthia continue :

— Notre maître d’hôtel nous a quittées avant-hier et c’est provisoirement ce bon Mayburn qui sert à table. Mais vous l’avez vu, il est très âgé. Ce soir, nous avons un important dîner et si votre domestique pouvait aider Mayburn…

Ça me détraque l’aorte. Béru servant à table, vous voyez ça d’ici ?

— Bien volontiers, fais-je, mais vous le savez, je suis un artiste et mon valet de chambre pratique un service peu orthodoxe…

— Qu’est-ce que cela peut faire ! s’écrie Cynthia. Ce n’en sera que mieux. Vous venez ?

— Où ça ?

— Mais, visiter la distillerie, voyons !

Je me lève. Et comment que j’y vais !

Le grassouillet Mac Ornish nous attend dans un bureau meublé old England. Tout est victorien dans cette pièce, depuis son porte-plume jusqu’aux portraits décorant les murs et qui représentent les Mac Herrel ayant dirigé la boîte depuis sa fondation.

J’imaginais une usine formide et je suis tout surpris d’atterrir dans des bâtiments peu importants, nichés au fond d’une ruelle sans trottoirs.

Un grand portail de fer, à l’intérieur duquel s’ouvre une porte en fer également… À droite les bureaux, dans une petite maisonnette moyenâgeuse où devaient habiter les premiers Mac Herrel qui distillèrent. Une cour garnie de pavés ronds.

Au fond à gauche, la distillerie proprement dite avec, sous une verrière, les sacs de grains qui fourniront l’alcool. À droite, le service de mise en bouteilles. Machines à rincer les flacons, machine à les capsuler. Cet outil m’intéresse particulièrement. Mine de rien, je demande à Mac Ornish s’il n’existe pas d’autres capsuleuses, mais il me répond par la négative. Des rouquines belles comme des sacs de pommes de terre collent les étiquettes ; d’autres empaquettent les flacons. Tout s’opère en silence, avec rapidité et précision.

— Vous sortez beaucoup de flacons par jour ?

— Deux à trois cents seulement, m’assure le rondouillard.

Cynthia participe itou à la visite. Lorsque je ne pige pas un terme un peu technique (Mac Ornish ne parle qu’anglais), elle sert de traductrice. Quand je vous disais qu’elle était douée pour les langues, la mignonne !

J’ai droit à tout le processus de fabrication. On distille, puis on met à vieillir dans des fûts spéciaux.

Ceux-ci sont alignés dans un sous-sol adéquat, percé sous l’ensemble des bâtiments. Cette immense cave, c’est ce qu’il y a de plus impressionnant. Une lumière crue éclaire l’espèce d’immense crypte et les cuves hermétiques, rangées les unes à côté des autres, ressemblent à une horde de monstres accroupis. Sur chacune d’elles, il y a une plaque de cuivre portant un millésime. Cynthia me dit que c’est la date de mise en fût. Un très bon scotch a au moins dix-huit ans de vieillissement. Passionnant, non ?

J’éternue, car il fait vachement frais dans cet entrepôt souterrain. Je prends vite mon tire-gomme pour éponger le désastre. Trop vite même car je le fais choir. Et c’est en le ramassant que j’aperçois sur la terre battue quelque chose d’insolite : quelques minuscules taches pourpres.

Si nous étions dans un chais de viticulteur, je n’y prêterais pas attention, mais le whisky n’a Jamais été carmin, que je sache, hein ? Ces taches ont une forme d’étoile. C’est du sang, mes frères. Sans doute un ouvrier s’est-il blessé en manipulant la futaille ? Et pourtant ça me fait tiquer.

La visite s’achève peu après et je me retrouve enfin seul avec Cynthia. Elle porte une toilette mauve qui fait ressortir sa blondeur et elle sent bon comme un été à Capri. De la boîte de luxe.

— À propos, dis-je, vous avez des nouvelles de votre agresseur ?

— Rien. Tante Daphné n’a pas voulu que je porte plainte. Ici on se soucie terriblement du standing et on trouve qu’une enquête policière a toujours un petit côté humiliant, même quand on y tient le rôle de la victime…

C’est tout.

Elle me propose de prendre le thé dans un club mixte.

J’évite de lui dire que je préfère mettre de l’eau chaude dans ma baignoire plutôt que dans mon estomac et je vais déguster une tasse de Ceylan en grignotant de la pâtisserie ayant un goût de fleurs. Ah ! la drôle d’enquête, mes amis. Le San-A. préfère l’action, vous le savez ? Le côté rond de flûte, baise-paluche, petit doit levé sur la tasse de thé, c’est pas dans mes cordes et je commence à maudire mon impulsion. C’est bibi qui a proposé au vioque cette enquête. Dans la vie on en fait toujours trop, croyez-moi. Les hommes se comportent comme des comédiens de tournée miteuse.

Les chargeurs réunis. On ne vous demande rien et voilà que vous vous engagez dans les troupes-aéroportées, que vous lavez les chaussettes d’un cul-de-jatte ou que vous aidez un pote à payer sa chignole achetée à croum en plusieurs broches.

— Vous paraissez songeur ? murmure Cynthia en me saisissant la main.

Et d’enchaîner :

— Quel est votre prénom ?

— Antoine. Mais vous pouvez m’appeler Anthony, je suis bilingue.

Nous terminons agréablement la journée, sauf qu’au moment de reprendre la route de Stingines nous tombons sur sir Concy qui nous attend de toute évidence, au volant de sa Sprenett à double carburateur et, purgeur à huile de ricin.

Cynthia freine en l’apercevant. On se dit bonjour comme on mange des pommes de terre trop chaudes, et le cher Concy me propose de monter à son bord, afin, dit-il, de me faire apprécier sa tire.

Comme il est gênant de refuser, j’accepte.

À peine ai-je refermé la portière que cet individu, se prenant pour Moss dont il a la nationalité sans en avoir les réflexes, fait un démarrage sur les bouchons de roue. Je suis plaqué contre le dossier de mon siège tandis que mon estomac reste en suspens, à quarante centimètres de moi.

San-Antonio a des nerfs d’acier, de cela personne ne doute, j’en suis convaincu, sinon j’aimerais connaître le sceptique éventuel pour lui déguiser le nez en tomate éclatée. Au lieu de faire à gla-gla sur l’air de « J’ai le hoquet, Dieu me l’a fait », je sors ma lime à ongles et je m’astique la lunule exactement comme si je me trouvais dans une salle de cinoche pendant l’entracte et non dans une chignole à contre-petterie culbutée et stores vénitiens sur tambour dont l’aiguille du compteur est tombée amoureuse du nombre 190.

Cette impressionnante démonstration de force morale le calme un peu et Monsieur Duconnot ralentit. Ce zig, pas besoin d’avoir potassé les lignes de sa main pour comprendre qu’il a la ligne de cœur en paquet de ousson. Un jalmince ! La plus triste catégorie dans l’ordre des truffes. Les gnaces qui se détériorent les cellules grises à douter de leur bergère me cassent les noix. Comme si un type pouvait espérer s’annexer une femme fidèle !

Il n’y a pas de femmes fidèles, il n’y a que des femmes frigides. Vaut mieux partager un brasero que de s’assurer l’exclusivité d’une banquise, tout le monde sait cela, y compris les esquimaux (qu’ils s’appellent Gervais ou autrement) puisque lorsqu’ils vous accueillent ils commencent par vous proposer leur pin-up à l’huile de foie de morue.

Sir Concy crève de jalousie. Il a tout de suite pigé que sa fiancée s’en ressentait gros comme le Palais de Versailles pour moi, et il peut pas admettre. Alors, comme tous les torturés du battant, il a besoin d’une conversation avec ma pomme.

— Qu’êtes-vous venu faire à Stingines ? demande-t-il soudain, après une longue période de silence.

— Je crois vous l’avoir expliqué, balancé-je négligemment. J’écris un livre sur…

— Je ne pense pas.

Du coup je ne vois pas rouge, mais pourpre !

— Vraiment ?

— Je préfère vous dire que je n’ai pas coupé dans le récit de l’attentat contre Cynthia. Si les sujets de vos romans sont aussi mauvais que cette histoire-là, vous ne devez pas être un écrivain de premier plan.

Je continue de tiquer. J’suis pas méchant, mais je donnerais la moitié de vos revenus contre un ticket de métro deux fois perforé pour pouvoir m’expliquer avec cet affreux à ma manière laquelle est assez frappante.

— En somme, me contiens-je, vous mettez en doute la parole de votre fiancée ?

— Je mets en doute l’authenticité du bandit. C’est un mauvais scénario.

Je lui tapote l’épaule.

— Sir Concy, dis-je, vous rendez-vous compte que vous êtes en train de m’offenser gravement ?

Vachement bien tourné, non ? Vous devez avoir l’impression de vous être gouré de lecture et de batifoler dans un roman de cape et d’épée. À la cour de François the first on ne s’exprimait pas plus élégamment.

— Peut-être, reconnaît le triste sir Concy en crispant sa mâchoire de brochet.

— Alors je vais vous demander de bien vouloir me faire des excuses, m’emballé-je.

J’en peux plus. Et, manque de bol, ma soupape de sûreté est grippée et n’a pas encore pris son Aspro.

— Ça m’étonnerait, ricane l’affreux jeune daim.

— Pas moi, fais-je. Arrêtez votre trottinette de débile mental et vous allez voir…

— Vous croyez me faire peur ? demande-t-il.

— Pas encore, mais ça peut venir…

Au lieu de s’arrêter il appuie à fond de plancher sur la mécanique à faire défiler le paysage. Alors San-A. se met à jouer les Tarzan revus et corrigés par Lemmy Caution.

Un coup de talon dans la cheville lui fait ôter son pied de l’accélérateur. Un petit coup du tranchant de la main à la glotte l’asphyxie. Pendant qu’il essaie d’envoyer du renfort dans ses soufflets je chope le volant et je freine.

La Sprenett décrit quelques embardées et stoppe enfin en travers de la route. Je me penche sur Concy, j’ouvre sa portière et d’une bourrade je l’expédie sur le Mac Adam.

Me voici hors de la tire à mon tour. J’arrive à lui juste comme il se redresse.

— Alors, ces excuses ? je demande, ça vient ou vous les adressez par la poste ?

Il a les yeux injectés de sang.

— Je ne retire rien. Je pense que vous ayez mis au point cette sotte aventure afin d’entrer en contact avec Cynthia. La veille, je vous ai aperçu rôdant à proximité de Stingines Castle. C’est elle que vous guettiez. Vous l’avez peut-être connue lorsqu’elle vivait sur la Côte d’Azur et vous la poursuivez. Vous n’êtes qu’un salaud de Français, plus coureur de cotillons qu’un chien…

Je lui objecterais bien qu’un clebs n’a aucune raison de s’intéresser à de la lingerie féminine, mais ma colère est trop intense. Je ne peux plus parler. Tout ce que je peux faire c’est biller. Et ça part ! Seulement Môssieur a pris des leçons de boxe et de lutte, et pas par correspondance ! Il esquive brillamment mon gauche et contre du droit. Je déguste un crocheton en marbre de Carrare véritable qui me fait voir le Stromboli en pleine activité. Ce mignon est moins freluquet qu’on ne pense et ce n’est pas en soufflant dessus que je le ferai tomber. L’arrivée de Cynthia au volant de sa Triumph me dope. Elle pousse des exclamations et nous supplie d’arrêter la chicorne, mais autant lire du Verlaine à deux chiens enragés qui s’étripent.

Comme le Concy me vaporise sa droite je plonge et je lui file un coup de boule dans le buffet-deux-portes. Il part en arrière, se relève comme s’il était en caoutchouc et me place un une-deux que j’ai beaucoup de mal à amortir. J’sais pas si c’est à Cambridge ou à Oxford (et fais reluire) qu’on lui a enseigné à se battre, toujours est-il que ce vilain-pas-beau mérite haut la pogne d’obtenir sa licence pro.

Ça me ferait tartir de me laisser mettre K.O. par un Écossais, surtout en présence d’une ravissante nana qui s’en ressent pour ma personne. Courage, San-A., c’est pour la France éternelle que tu te bats !

À coriace, coriace et demi, comme disait un trois-quarts de rugby (un type très entier). Je serre les chailles pour laisser passer l’orage, s’agit de le mettre en confiance, de lui faire croire que je faiblis, qu’il a la gagne et qu’il ne me reste plus qu’un coup de plumeau à effacer pour m’endormir. Il perd de sa prudence, Concy. Il se découvre. Je vois son foie devant moi, bath comme sur une planche d’anatomie en couleurs et pas plus préservé qu’un funambule qui traverserait les Chutes du Niagara sur un fil de la Vierge sans filet et sans assurance. Le paquet, San-A. ! Vite ! Le bon gros paquet des big occases ! Vlan, ça part !

Et ça arrive.

Il biche ce coup de bélier juste où il faut et le bruit qu’il produit en l’encaissant rappelle étrangement celui d’un tramway freinant dans une descente. Il tombe. Par chance (for me) il part en avant ce qui me permet de le cueillir superbement par un une-deux aux arcades. Elles pètent l’une et l’autre comme les boutons de braguettes d’un monsieur qui a percé un trou dans la cloison d’une cabine de bain pour dame.

Voilà maintenant sir Concy allongé sur le goudron, les bras en croix, groggy comme il n’est pas permis et doté de lunettes de soleil maison !

— C’est affreux, sanglote Cynthia, en se penchant sur lui.

Elle prend son mignon mouchoir afin d’étancher le sang. Puis elle déniche un flask de raide dans la boîte à gants du fiancé et lui fait avaler une rasade d’alcool.

— Je suis navré, Cynthia, fais-je, mais ce garçon était mort de jalousie et il m’a gravement insulté.

— Vous êtes une brute et je vous déteste !

J’en suis tout déconfit. Je ne sais plus à quel sein me vouer, comme disait un nourrisson dont la nourrice était en panne sèche.

Concy a repris connaissance. Il se remet debout tant bien que mal en se massant le baquet.

— Darling, lui roucoule Cynthia, vous ne pouvez assister à notre soirée dans cet état, rentrez chez vous, je vous appellerai plus tard.

Il fait oui de la hure et grimpe dans sa calèche en titubant. Lorsqu’il a pris le large, Cynthia se tourne vers moi.

— Excusez-moi de m’être emportée contre vous, il s’agissait d’une petite ruse pour calmer sa jalousie. Vous l’avez proprement accommodé, plaisante-t-elle.

Je ne voudrais pas vous berlurer, mes chéris, mais cette fille paraît contente de la tripotée que j’ai administrée à son Julot.

Les gonzesses sont comme ça, quoi : des mamours au légitime en veux-tu en revoilà ! Mais elles sont prêtes à vendre la ferme et les chevaux pour vous faire plaisir si vous leur ramonez le pif.

— C’est tout la peine que ça vous fait ? je demande.

Elle redevient sérieuse.

— Voyons, Tony, vous avez bien compris que j’avais horreur de ce garçon.

— Mais c’est votre fiancé !

— Parce que tante Daphné l’a décidé. Question de gros vilains sous. Cette question-là est plus importante en Écosse que partout ailleurs.

— Mais, sapristi, vous êtes majeure ! Si ce type vous déplaît…

— Pour me déplaire, il me déplaît et croyez-moi, je recule sans cesse le mariage ; mais ma tante est une femme obstinée, je lui dois tout. Je n’ai pas de fortune et…

Compris. Elle ne voudrait pas se faire déshériter, la jolie Cynthia.

— Mon pauvre chou, je murmure.

Alors elle se coule contre moi, frémissante comme un roseau dans la brise du soir (Vous affolez pas, c’est ma minute de poésie) et je n’ai plus qu’à faire le recensement de ses quenottes du bout de la menteuse. Elle en a bien trente-deux. Et tout le monde ne peut pas en dire autant.

— Après le dîner, suggéré-je, venez donc me rejoindre dans mes appartements…

— Oh ! Tony, s’indigne la douce enfant.

Indignation-bidon. Il y a dans sa voix un petit je ne sais trop quoi qui dit déjà yes.

Dans la vie, ce qu’il faut toujours sauver, après les femmes et les enfants, ce sont les apparences.

— Nous bavarderons, me hâté-je d’ajouter.

CHAPITRE IX

Dans lequel je continue de traiter exactement les rubriques annoncées en tête du précédent chapitre[9]

Il est beau, Béru, dans sa veste d’un blanc immaculé, avec son nœud noir, son pantalon noir, ses gants blancs.

Rasé de frais, j’ai insisté pour. Le cheveu collé à plat sur la bouée, le teint frais. Une gravure de bœuf-mode ! C’est inouï ce qu’il porte bien l’uniforme. Du coup, ça le console de jouer son rôle de larbin. Il veut bien, se matant complaisamment à toutes les glaces.

Je lui fais une ultime répétition.

— Alors t’as bien pigé, Gros ? Les dames pour commencer. Et à gauche !

— Vu ! Tu me prends pour une crêpe ?

J’évite de répondre affirmativement et je poursuis :

— Lorsque tu verses à boire, vas-y mou, c’est pas pour toi, hein ?

— Des demi-godets façon régime… Tu l’as déjà dit ! proteste le mammouth.

Il lisse les poils de ses oreilles, les plie en torsades et se les enfouit dans les pavillons.

— Si la Berthe me verrait, tu parles d’une commotion, mon neveu !

Puis, soudain :

— À propos, faut que je te cause de quéque chose, San-A. Pendant que tu te farcissais la visite de l’usine à gnole, j’ai fouinassé dans le château.

Sa bouille d’intense brave homme a une expression mystérieuse.

— Et j’ai repéré du louche plutôt bizarre.

— Quoi donc ?

— Eh bien ! figure-toi que le Maychoses a piloté le wagonnet de la vieille jusqu’à une pièce qu’est tout à fait au fond du grand couloir principal.

— Et alors ?

— Attends. D’habitude, si t’as remarqué, quand c’est qu’il la conduit quelque part, il ne la quitte pas. Là, au contraire, une fois devant la lourde, la vioque a sorti une clé de son giron et c’est elle qu’a ouvert. Elle a rentré et Maytrucs s’est taillé. La mère Roulette a refermé à clé derrière elle et elle est allée en faisant marcher elle-même son teuf-teuf jusqu’à un bureau miniss.

— Comment le sais-tu ?

Le Gros se fend le pébroque :

— Dis, les larbins, c’est fait pour zieuter par les trous de serrure, non ?

— Après ?

— J’sais pas ce qu’a s’est mise à bricoler. Elle avait une cassette en fer et elle s’est mise à farfouiller dedans…

Il se tait, arrache un poil de son nez en un mouvement qui lui est familier car le Gravos est coutumier de ce genre d’ablation et mire le poil à la lumière de la lampe.

— Belle prise, admiré-je ; il fait au moins dans les huit centimètres.

— Je te le donne, annonce Béru en jetant son poil sur mon oreiller. Bon, où ce que j’en étais ? Ah ! oui… Quand elle a eu fini, Mme la Baronne s’est avancée, toujours en fauteuil, vers un meuble-classeur. Elle a rabattu le couvercle coulissant et a planqué sa cassette dedans.

— Merci du tuyau, fils ; c’est bon à savoir…

— Minute, patron, c’est pas tout.

— Dis, tu remplaces la huitième de France-Soir à toi tout seul !

— J’ai voulu voir, dehors, laquelle des pièces que c’était. Je m’ai repéré et j’ai pu la détracter. Elle est facile à reconnaître du reste.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle a la seule fenêtre qui soit munie de barreaux. Et je t’ajouterai que ces barreaux ont z’été posés depuis pas bien longtemps : le ciment est frais et ils sont à peine rouillés.

— Re-bravo, Bonne Pomme ! je crois que ton avancement se précise d’heure en heure.

— Ce sera pas du rabais, affirme immodestement Bérurier. Bon, je vais prendre mon service. Ce qu’il faut pas faire pour réussir dans la poule !

Quand je me pointe au big salon pour le dîner, tout le monde sont là, comme dit Bérurier. On me présente, je serre des mains, tout le monde glousse. Je suis l’attraction du jour chez des gens qui se font tartir. Il y a là le pasteur du village, le révérend Mac Hapott, sa femme qui est Anglaise, sa fille et son fils. Le pasteur est un grand sec habillé de maigre, avec peu de cheveux, un nez rougeoyant et des yeux pâles. Sa bergère est une personne pincée comme le binocle de son mari. Sa fille une grande bringue qui a fait sienne la devise de l’Empire Britannique : Dieu et mon doigt ; boutons on the frime, teint yellow, naze allongé. Le fils est roux, rouge, rouillé, roué, roussi, roulant, rouinier, et il bégaye.

Outre les Mac Hapott, je fais également la connaissance du lord maire, Mr Edward Sett, et enfin celui du baronnet Exodus Concy, père de Philipp, l’homme qui me doit la plus belle crise de foie de sa vie. Le papa Concy est un vieux rapace au nez crochu, au menton en forme de chausse-pied, aux petits yeux chafouins.

Je lui demande des nouvelles de son rejeton, mine de rien, et il annonce à la société consternée que Philipp a eu un petit accident de voiture : il a freiné trop brusquement et il est parti la tête la première dans le pare-brise, se fendant les deux arcades, le pauvre lapin. Je m’apitoie. On boit un drink et James Mayburn annonce que sa Grâce à roulettes est servie.

L’Enflure va devoir exécuter son triple saut périlleux. J’ai le palpitant qui me chahute un brin.

À table, je me trouve entre tante Daphné et Mrs Mac Hapott, ce qui n’a rien de réjouissant. Par contre, j’ai Cynthia en face de moi et nous pouvons emmêler nos pieds et nos regards.

Hors-d’œuvre : un saumon grand comme ça, à l’intérieur duquel Jonas pourrait emménager avec toute sa family. Il n’est pas mayonnaise, mais accommodé à une sauce tout ce qu’il y a d’anglaise. La mission du gars Béru ? Tenir le plat devant chaque convive tandis que Mayburn sert tour à tour les invités.

Je frémis comme pendant une émission de télé montrant une opération à cœur ouvert. Drôle de suspense, mes amis !

On sert tante Daphné sans encombre et on va pour alimenter la bergère du révérend lorsque sa Seigneurie Bérurienne éternue sur le saumon. Il se produit alors une inflammation de sa membrane pituitaire et il en découle (si je puis dire) la régurgitation d’un liquide aqueux et filant qui se met à trembloter à l’extrémité du nez bérurien. Le Gros veut ôter cette fâcheuse décoration, si peu appropriée à la solennité de l’instant. Il lève le coude droit afin de hisser sa manche à la hauteur de son nez, mais ce faisant, il compromet l’horizontalité du plat de saumon et la sauce piquante d’icelui tombe en une gracieuse cascade dans le cou de Mrs. Mac Hapott laquelle se met à pousser des clameurs comme si elle venait de découvrir un horse-guard à la place de son marchand de sermons dans la couche matrimoniale.

La consternation est générale, que dis-je : maréchale !

Je bredouille des excuses. Tante Daphné émet des petits cris. Le baronnet Concy dit que c’est dommage de gâcher une aussi jolie robe (imprimée, ça représente des hortensias mauves sur fond d’incendie) et une aussi bonne sauce. Mayburn réprimande Béru en anglais, lequel Béru lui répond en français :

— Ah ! vous, Maydeux, grogne l’Enflure, mettez-y une sourdine si vous voulez pas que je vous balance le reste dans le calbar.

Puis, après avoir déposé le saumon devant la tante Daphné, il se tourne vers la mère Mac Hapott.

— À nous deux, ma petite dame, fait mon collègue. Faut pas vous tracasser, on va réparer le malheur. Dites-vous bien qu’il vaut mieux ça qu’une jambe cassée.

D’autorité il saisit la serviette de la personne sinistrée, la trempe dans la carafe et se met à frotter la partie dorsale de Mme Mac Hapott. L’eau glacée fait à nouveau glapir la douairière. Le révérend n’est pas content. Il aime pas qu’on frotte sa gerce en public. C’est pas qu’elle soit lobée, mais dans son boulot on ne peut pas se permettre les fantaisies.

Son crétin de fils rigole comme un bosco. Le baronnet profite de la confusion pour s’empiffrer. C’est un super-radin.

Il doit avoir le porte-monnaie soudé à l’autogène et à l’église il s’évanouit au moment de la quête.

Enfin tout finit par rentrer dans l’ordre et le dîner se poursuit.

Béru, maintenant, a pour mission (dangereuse) de servir les vins. La vieille Mac a une cave de first quality, comme on dit à Paris. C’est du Pouilly fumé qu’elle sert avec le poiscaille. Béru, qui en connaît long comme une fin de mois de manœuvre sur le métier de sommelier, manœuvre avec classe et célérité. Il sert tout un chacun.

— Pas pour les enfants ! décrète sévèrement le pasteur en constatant qu’il a versé à ses chiares.

— Une goutte de picrate n’a jamais fait de mal à personne, va ! plaide le serviteur modèle.

Il montre la jeune fille boutonneuse.

— Ça y donnerait des couleurs à la demoiselle !

Mais le révérend reste inflexible.

— N’insistez pas, voyons, Benoît ! interviens-je.

Puis, au pasteur.

— Il fait le service à l’auvergnate, ne lui en veuillez pas.

Bérurier saisit le verre de l’adolescente pubère et, tout tranquillement, le porte à ses lèvres.

— Ça, déclare-t-il, c’est le service à la bourguignonne…

Il goûte le vin.

— Pas assez frais, dit Béru. Mais c’est du chouette. Vous le commandez directement à la propriété, madame Maquerelle ou si que vous avez un revendeur par ici ?

Mon regard injecté de sang le fait taire.

Lorsqu’il retourne à la desserte où Mayburn découpe le gigot bouilli à la confiture de pétales de rose, le maître d’hôtel lui fait de nouvelles observations. Comme précédemment, l’ami Bérurier s’emporte, ce qui nécessite une force peu commune.

— Écoutez, Maychoses, dit-il. Mettez-vous dans le bol que je donne seulement un coup de main en passant. Si vous êtes pas content, dites-le et j’irai à la pêche !

À partir de ce moment, pour surmonter sa nervosité, le Gros se met à picoler ; aussi, lorsqu’il amène le fromage il est complètement nase. Sa trogne violette capte toute la lumière des lustres et il sifflote entre ses gencives sans dents. C’est l’attraction. Les invités ont pris le parti le meilleur : celui de se gondoler. Oh, mollo bien sûr, mais on sent qu’ils n’ont plus le courage de se fâcher.

Le Gros palpe les fromegogues avec circonspection, donne des appréciations, des conseils, parle du calendos de chez nous, promet d’expédier un petit colis quand il sera rentré à la cabane. À sir Concy père qui réclame du gorgonzola, il déclare :

— Suffit, pépère ! Vous en avez déjà pris deux fois, faites gaffes à vot’cholestérol et, apostrophant la vieille Daphné, il lance en montrant la tête chenue du bonhomme :

— Dites, heureusement que tous vos invités ne bouffent pas autant que lui, sans quoi ce serait la faillite ! Il vient de faire l’opération survie, le baron, c’est pas possible !

Au dessert, nouvel incident qui rappelle le premier. Le Gros file de la crème Chantilly sur la cravate de Mac Ornish dont la trogne flamboie autant que la sienne.

Il répare de la même manière, avec une serviette humectée. C’en est trop, Mayburn vient le cueillir par un bras et l’évacue.

Il est temps. Si on lui laissait servir l’omelette flambée, Bérurier vengerait Jeanne d’Arc.

Je le retrouve une heure plus tard dans notre logement.

La nuit est venteuse et des courants d’air perfides miaulent dans les immenses couloirs déserts.

En gilet de flanelle sale, les bretelles sur les meules, il achève de biberonner une boutanche de whisky Mac Herrel cinq étoiles qu’il a dû chouraver à l’office.

— Espèce de poivrot ! fulminé-je, tu peux toujours te l’arrondir question de l’avancement !

Béru sanglote.

— Dis pas ça, San-A, tu me fends l’âme ! Qu’est-ce tu veux, je t’avais prévenu que j’étais pas doué pour être larbin.

— Passons sur tes maladresses, on ne peut pas demander à un éléphant de jouer du violon ; mais quelle grossièreté ! Quelle vulgarité !

— M…, gémit mon lascar, ça te réussit pas la vie de château ; voilà que tu deviens snob à c’t’heure. Tu sais, Mec, j’étais p’t être cafouilleux question service, mais je me suis aperçu de pas mal de trucs…

— Ah oui ?

— Ç’a t’intéresse, hein ? ricane-t-il. Eh bien ! figure-toi que le petit gros qui dirige l’usine à gnole…

— Mac Ornish ?

— Yes. Il a un pétard sur lui.

— Non ?

— Je l’ai vu et touché quand c’est que j’y ai essuyé la crème sur sa baveuse. Un beau calibre aussi. Dans c’te turne ils doivent faire la collection !

Je m’assieds sur mon lit. Cynthia avait un 9mm dans son sac à main, la vieille Daphné se boucle à clé malgré son infirmité pour manipuler une mystérieuse cassette. Sir Concy junior essaie de me casser la gu… et le directeur de la distillerie se met à table avec un pistolet. Drôle de gens, non ? Ça grouille là-dedans comme une brassée de serpents dans une marmite. On s’est levé un drôle de turbin.

— Et c’est pas tout ! affirme le Tonitruant.

— Tu vas peut-être me dire que la vieille paralytique a une mitraillette dans son slip ?

— Non, mais le père Mayclaouis est doué pour la bricole.

— Explique.

Le Mahousse cligne de l’œil et me chope par la main. Il me drive jusqu’au pageot à colonnes et me fait signe de grimper sur une chaise. J’obéis, impressionné par son esprit de décision.

— Faut toujours se gaffer des lits à arlequin, dit-il, sentencieusement.

— Pourquoi ? demandé-je, renonçant à rectifier les incertitude de son vocabulaire.

— Soulève la frange du vilebrequin.

Je soulève la frange du baldaquin.

Et je vois.

Enveloppé dans une chaussette de Bérurier, une espèce de fruit est accroché sous le brocard. Dominant ma répugnance, j’écarte la chaussette, ce qui constitue en soi un exploit considérable qui met durement à contribution mes sens olfactif et tactile. Le fruit est en réalité un micro.

— Le fil traverse toute la largeur du palanquin et la cloison, m’explique le Gros. On nous a à l’oreille, non ?

— On le dirait.

Je descends de mon perchoir.

— Pourquoi dis-tu que c’est Mayburn qui a posé cet appareillage ?

— Parce que je l’ai vu, en fin d’après-midi, qui entrait dans la pièce à côté avec une espèce de tourne-disque et un bon métrage de fil. Sur le coup j’y ai pas fait gaffe ; mais c’est ce soir, après mon service… Je m’ai mis à essayer ma canne à lancer dans ta chambre biscotte elle est plus grande que la mienne.

— Quelle idée ?

— Demain matin je vais à la pêche, j’ai le typhus, mon mieux ; me v’là mordu pour…

— On dit le virus, ne puis-je m’empêcher de corriger.

— C’est la même chose ! Toi et tes cours de grammaire vous commencez à me les sectionner ! Donc je m’entraîne. Pour lancer la cuillère, d’ici pas longtemps y aura pas meilleur que moi. Je visais la frange du brodequin. Tiens, la fleur de lys, là… Je la chope, je vais pour décrocher en me votant des félicitations et je découvre le poteau rose. On est repéré, Gars. Si j’ai un conseil à te donner c’est d’opérer rapidos et en ouvrant l’œil.

J’opine.

M’est avis que, nonobstant son service à table extrêmement pittoresque, l’inspecteur Bérurier a bien fait son boulot de flic.

— Écoute, décidé-je, tu vas aller te pieuter car j’attends une visite…

— La souris blonde ?

— Dix sur dix. Alors dégage le terrain de manœuvre.

Il soupire :

— Je pense à la taulière de l’hôtel, San-A. Cette mère Gras d’os elle en connaissait un rayon sur la question du casse-noisette. Je lui trouvais la maigreur reposante, à côté de ma Berthe qu’est si lourde à manœuvrer ! Maintenant y me semble que j’ai rêvé et que je me suis farci une caisse d’horloge… Enfin…

Il puise dans la poche de sa veste une seconde bouteille de Mac Herrel.

— Tu sais que je m’y fais, dit-il. Ça ne vaut pas le muscadet, mais avec ce sirop-là, t’as pas besoin de te faire calorifuger l’intérieur. Allez, tchao, et bonne bourre.

Il me file une claque qui démolirait le pont de Tancarville.

— C’est pour la paix que ton marteau travaille, chantonne-t-il en s’esbignant.

Je reste très peu de temps seul. Cinq minutes plus tard on gratte à ma porte. Je vais ouvrir et je me trouve en présence d’une Cynthia en Baby Doll qui couperait le souffle à un gonfleur automatique. Oh ! pardon. C’est de la personne de haut luxe. On serait preneur les yeux fermés (mais les mains ouvertes) et on oublierait de réclamer le bon de garantie. Quand elle prend un train de nuit, les chemins de fer britanniques doivent éviter d’accrocher un fourgon de queue !

— Brrr, ces couloirs sont glacials, fait-t-elle en courant à mon lit.

Sans façon elle plonge entre les draps, puis me regarde, amusée par mon expression ahurie.

— Qu’avez-vous, Tony ?

Ce que j’ai ! Les mecs qui jouent les porte-drapeaux dans les défilés militaires l’ont aussi, mais un peu plus haut.

On ne parle pas. On n’a rien à se dire. Le cinéma muet, c’est le plus expressif. Depuis qu’il est devenu parlant, le cinoche est moins éloquent. Alors je me tais. Et je lui projette en début de programme un documentaire sur la Vipère de broussailles, puis comme long métrage, et en grande première mondiale et écossaise : « la main de ma révérende sœur dans la culotte bouffante d’un zouave pontifical ».

J’sais pas si ça vient du climat, mais ce pays m’incite au dévergondage.

J’en suis à la quatrième bobine lorsque soudain Cynthia pousse un petit cri escamoté. J’interromps la séance pour regarder derrière moi, ce qui est assez difficile lorsqu’on pratique les délicates fonctions de projectionniste. Devinez ce que je vois ? Je vous le donne en (Cécil B… de) mille. Un fantôme !

Vous lisez bien, car j’écris bien : un fantôme !

Il est drapé dans un suaire blanc, et il avance lentement dans la pièce. Une lumière verdâtre brille à l’emplacement de sa tête. Il va d’une allure funambulesque, s’approchant de notre lit en un glissement feutré. Cynthia crierait d’horreur si je n’avais le réflexe de lui coller ma main sur la bouche. Surtout pas d’esclandre ! J’aime bien le surnaturel ; il agrémente la vie, mais je n’aime pas qu’il chanstique mes parties de jambons.

Le fantôme se rapproche encore et, soudain, bute sur une chaise. La lumière verdâtre bascule, tombe à terre et le fantôme se met à brailler :

— Oh ! b… de m…, je m’ai cassé le pouce du pied.

J’actionne la lumière. Un Béru bourré est là qui essaie de se dépêtrer de son drap de lit. À ses pieds endoloris gît la petite lampe électrique à feux vert et rouge qu’il serrait entre ses (j’allais dire ses dents) lèvres.

Furieux, je bondis du lit en costume d’Adam soigneusement amidonné, et je le saisis par le revers de son suaire.

— Espèce d’ignoble individu ! Grotesque ! Crétin ! Balourd ! Bas de plafond ! Résidu ! Écueil ! Fond de poubelle ! Demeuré ! Inconscient ! Débile mental ! Bœuf ! Malotru ! Expectoration ! Crasseux ! Minable ! Sous-produit ! Déjection ! Honte humaine ! Déshonneur vivant ! récité-je, passant sous silence les termes qui me paraissent pourtant le mieux convenir à cet être dégénéré.

Il pleure :

— Ben quoi ! Si qu’on peut plus plaisanter ! L’humour français, quoi !

D’un ultime coup de savate au bas des reins je le propulse hors de la pièce. Il rentre dans ses appartements en marmonnant des excuses et des jérémiades.

— Vous avez un bien surprenant domestique ! remarque Cynthia, pincée.

Je sors mon crochet des cas désespérés et je lui brode une fable-express. Béru est un ami de régiment. Il m’a sauvé la vie et je l’ai pris à mon service. Son pittoresque faisait très artiste… Vous mordez ? Seulement il boit. J’ai essayé de le renvoyer à plusieurs reprises, mais son désespoir est tel que… Bref, on finit par reprendre la projection interrompue.

J’attaque la bobine cinq, celle qui contient la grande scène au cours de laquelle le Cosaque du Don prend sa femme en croupe et lui fait un enfant en pleine bataille.

Elle trouve ça formidable, Cynthia. Elle crie bis et je grouille de réembobiner pour une seconde projection. Juste à cet instant, je perçois un glissement derrière moi. Mine de rien, j’avance ma main vers le commutateur et j’appuie : zéro. Le courant est coupé.

— Qu’est-ce que c’est ? chuchote ma ravissante partenaire. Encore lui ?

— Oui.

Je bondis du lit. La pièce est vide. Cette fois s’agissait-il d’un vrai fantôme ? Je cours jusqu’à la piaule du Gros. Il ronfle comme une course de hors-bord. Je le secoue, il pousse un barrissement et ouvre ses stores de batracien.

— Quoi t’est-ce ? bavoche l’Enflure.

— Y a encore fallu que tu reviennes faire le fantôme !

— T’es dingue, j’ai plus rebougé d’ici. Avec le branle que tu m’as sonné !

Je reviens dans la chambre. La lumière y brille copieusement ; une main mystérieuse a rétabli le courant.

— Vous avez dû vous tromper, fait la chère petite Cynthia.

Ses cheveux d’or composent une auréole de lumière derrière sa tête.

— Probablement, admets-je.

— Je crois qu’il vaut mieux que je regagne ma chambre, dit-elle, nerveuse soudain. Si tante Daphné savait que…

Elle rit, me file une bonne grosse galoche style bressan et disparaît.

Lorsqu’elle est sortie je regarde autour de moi avec hébétude. Je ne le répéterai jamais assez : la drôle d’enquête que voilà ! Méphisto est passé par-là !

Quelque chose me fait tiquer. Je ne sais trop quoi. Et puis si : je trouve. Mon veston que j’avais soigneusement posé sur le dossier d’un siège gît à terre. Je le ramasse, le palpe… Enfer et damnation ! Mon porte-carte d’identité a disparu, de même que le revolver trouvé dans le sac de Cynthia et que je conservais sur moi.

Cette fois je suis archi brûlé. Tellement brûlé qu’à côté de moi Jeanne d’Arc avait l’air d’être ignifugée. Ça urge de plus en plus.

Je regarde l’heure à ma montre[10] : une heure dix.

La noye est à moi. Je me refringue, mais en mettant cette fois, non plus mon bleu-croisé, mais un costar couleur de muraille, et je vais à la fenêtre après avoir bloqué la porte avec le dossier d’un fauteuil. Six mètres plus bas, c’est le gazon.

Je peux sauter mais pour remonter, bernique ! Bast, j’en serai quitte pour terminer la nuit dehors. Je prends appui sur l’appui (précisément) de la fenêtre et vlouff, je largue les amarres, l’atterrissage s’effectue normalement. Rasant les murs (j’ai un Sunbeam), je vais sur l’arrière de la masure, là où sont remisées les bagnoles. Tout est éteint à Stingines Castle. Je pousse ma Bentley jusqu’à la pente, puis je saute dedans et je me laisse glisser sur cinq cents mètres avant d’actionner le démarreur.

Direction Mybackside-Ischicken !

CHAPITRE X

Dans lequel j’achève de respecter la programmation du chapitre huit.

Je laisse mon corbillard à l’orée de l’impasse conduisant à la distillerie et je trotte jusqu’au portail. Là une première désillusion m’attend : je n’ai pas mon sésame. Il est resté chez nous à Saint-Cloud, car j’avais négligé de l’emmener en Dordogne pour les vacances. Or, ce damné portail est pourvu d’une serrure extrêmement costaud. L’attaquer avec ma lime à ongles équivaudrait à vouloir vider le lac du Bourget avec une cuillère à café. Reste la solution de l’escalader. Deuxième désillusion : il est garni de piques acérées braquées vers l’extérieur. Je fais néanmoins une ou deux tentatives qui s’avèrent infructueuses. Vais-je me laisser arrêter par de tels obstacles ? Que nenni !

Je retourne à ma voiture et je me mets à draguer dans la campagne environnante jusqu’à ce que j’aie trouvé un boqueteau. Là je coupe une branche de bouleau bien droite et longue d’au moins cinq ou six mètres. Je l’ébranche, l’effeuille et l’attache sur les ailes de la bagnole.

Retour à la distillerie. Ça sert d’être sportif.

Je ne pulvérise pas le record du monde au saut à la perche, mais je suis capable de franchir les trois mètres du portail.

Je dépose ma veste à terre, j’assure l’extrémité de la perche dans ma main et je recule en comptant mes pas. Il s’agit de sauter en évitant les piques férocement braquées vers l’en bas ; je dois ne pas lâcher ma perche afin de la faire basculer en même temps que moi de l’autre côté ; et enfin tâcher de bien me recevoir sur les pavés ronds de la cour. Supposez que je me casse une guitare, qu’est-ce que je pourrais bonnir comme justification de ma présence en ces lieux ? Que j’y attends le métro ? Il n’y en a pas à Mybackside.

Concentration de l’athlète.

Et puis vas-y, San-Antonio ! Ma foulée est nette, heurtée, rapide. Mes doigts s’enfoncent dans le bois.

Je pique la perche convenablement, je donne le coup de rein nécessaire. Mes pieds, mes jambes, quittent le sol de l’impasse. Mon torse se met à l’horizontale, s’élève encore. Ne pas lâcher la canne ! Je retombe de l’autre côté. Gare aux taches ! Bing ! Un courant électrique me secoue les nougats.

Je suis entier. Un peu endolori, mais me voici dans la place.

La perche par contre ne m’a pas suivi. Elle s’est bloquée entre deux piques du portail et elle ressemble à la barrière à demi-dressée d’un passage à niveau. Heureusement que la distillerie n’est pas sur une voie principale.

Je me dirige doit vers l’entrepôt. La porte est fermée à clé mais cette serrure est moins récalcitrante que l’autre et en dix minutes je parviens à lui faire entendre oraison, comme disait Bossuet.

Je dévale l’escalier à tâtons. Ce n’est qu’une fois en bas que j’actionne ma torche électrique, certain que nul ne la verra depuis l’extérieur. Je cherche les petites taches que j’ai aperçues sur le sol dans l’après-midi et je les trouve aisément. Je les humecte avec ma salive et je regarde mon doigt. C’est sûrement du sang. Vous devez vous dire, rouscailleurs comme je vous connais, que je fais bien des giries pour deux taches de sang ! C’est vrai. J’ai la gamberge fertile, que voulez-vous. On y sème un haricot et on récolte le vent ! Jusqu’à présent ça ne m’a pas trop mal réussi. D’ailleurs si je me suis fait poultok c’est parce que je jouissais d’un sixième sens, faut croire ?

Je me dis que ma torche électrique est insuffisante pour une exploration minutieuse des lieux ; je me dis en outre que ces lieux sont provisoirement inoccupés ; je me dis encore que je me trouve dans une cave et qu’il m’est possible d’utiliser l’éclairage-maison ; je me dis enfin que je serais une patate en ne le faisant pas.

Je le fais.

Pourquoi suis-je littéralement captivé par l’atmosphère bizarre de l’entrepôt ? Est-ce cette odeur d’alcool ? Est-ce cette touffeur souterraine ? Toujours est-il que, courbé en deux — ou plus exactement en trois — je me mets à rechercher d’autres taches avec une obstination dont seul un poulman est capable.

Je finis par découvrir, non plus des taches, mais une petite traînée sanglante sur la paroi d’un fût. Ce fût est neuf.

Je le cogne du doigt : il sonne le plein. La plaque de cuivre qui y est vissée annonce qu’il contient un alcool distillé cette année.

J’ai un instant de flottement. Les remugles de l’entrepôt me chavirent un petit peu. Une pensée aussi me chavire : je me dis que je suis au cœur du problème. J’ai fait ce voyage, accompli ces travaux d’approche dans le seul but de pouvoir explorer cette distillerie. Eh bien, puisque j’y suis, il faut que ça paie ! Je n’en sortirai qu’avec du positif.

San-A reprend l’examen du fût. Et comme il a le don d’observation plus poussé que celui de Sherlock Holmes, il constate que ce fût a été un peu martyrisé à coups de burin au niveau des deux cercles de fer supérieurs. Je m’explique car, ramollis de la coiffe comme vous l’êtes, vous seriez capables de ne pas piger. Avec un marteau et un burin, on a, récemment car les entailles sont toutes fraîches, ôté les cerceaux supérieurs du fût afin d’écarter les douves. Et si on a écarté les douves c’est pour pouvoir enlever le couvercle du fût, si tant est qu’on puisse appeler cela un couvercle ! Et si on a enlevé le couvercle, c’est parce qu’on voulait introduire dans le tonneau quelque chose qui était trop gros pour passer par la bonde. Vous voyez jusqu’où me mène, jusqu’où m’amène le petit jeu des « si » ?

La curiosité me démange comme un boisseau de morpions. Peut-être que je me berlure et que la futaille ne contient que de l’honnête scotch ? Mais peut-être aussi que le nez creux de San-A l’a conduit à une découverte de la plus hight importance.

Comment diantre explorer cette barrique maintenant qu’elle est pleine ? Si j’ouvre la bonde, la cave ressemblera bientôt à la piscine Molitor. Si je fais sauter les cercles ce sera un geyser de whisky qui me partira au nez. Pour transvaser le liquide dans un autre fût, il me faut un matériel ad-hoc et du temps… Ah ! Il y a de quoi réfléchir. Mais votre merveilleux commissaire, mesdames, a plus de ressources que M. Boussac.

Le v’là qui bombe dans un local voisin de l’entrepôt où l’on répare les fûts. Il s’empare d’un vilebrequin et d’une petite scie à main. Il revient, se juche sur le fût et se met en devoir de découper une lucarne dans la partie supérieure d’icelui. Le boulot me prend près d’un quart d’heure, mais je parviens à pratiquer un trou d’environ soixante centimètres de diamètre. Je retire le petit trapon à peu près rond résultant de cette scierie et je plonge le bras dans le fût. Il est effectivement plein de whisky jusqu’en haut. Je saisis ma torche électrique et j’amène son faisceau au ras du liquide ambré. Je distingue alors une masse sombre dans le tonneau. En y regardant de plus près, je m’aperçois qu’il s’agit d’un homme. Il a la position caractéristique d’un fœtus conservé dans un bocal. Je saute de mon fût et je furette pour trouver un crochet. Je n’en trouve pas, mais, plus industrieux qu’une abeille (d’ailleurs mon meilleur ami s’appelle Dard) j’en fabrique un avec un gros fil de fer et je me livre à la pêche au cadavre. Faut vivre ça pour y croire, mes amis. Qui m’aurait dit qu’un jour je pratiquerais ce sport ! Un mort dans un tonneau de scotch ! Y a qu’à moi que ça arrive, des trucs pareils. À moi et au défunt, natürlich. Quelle histoire !

Il me faut près d’une demi-heure pour parvenir à mes fins. Je finis pourtant par hisser le cadavre au niveau de la tisane et par l’alpaguer par son revers. Je le hisse hors du fût et je constate alors qu’il s’agit d’un monsieur de quarante-cinq ans environ, bien conservé (dans l’alcool à 43°), blond cendré, portant un complet d’alpaga bleu, une chemise blanche à col ouvert, des chaussures de daim. Ses poches sont rigoureusement vides. Mais détail intéressant : il porte sous l’aisselle gauche un étui à revolver américain. Un étui seulement, car l’arme a disparu. Vu sa macération sans doute assez prolongée dans l’alcool, il m’est impossible d’évaluer la date du décès, du moins puis-je en établir les causes : ce type a succombé d’une balle de 9mm logée en plein cœur et à bout portant (sa chemise est toute brûlée à l’endroit de l’impact).

Je ne puis m’empêcher de penser que le revolver trouvé dans le sac de Cynthia est de ce calibre et qu’il a servi naguère.

Que faire de ma trouvaille ? La porter aux objets trouvés ou aux objets perdus ? Si je m’écoutais, j’alerterais le Yard illico car cette fois c’est du tangible que j’aurais à lui présenter. Seulement, ce faisant, je perdrais le bénéfice de l’enquête. Nous ne deviendrions, nous les gars de Paris, que des rabatteurs et ce sont ces messieurs les rosbifs qui auraient droit aux couronnes de laurier.

Ne rien faire avant d’avoir mis le Vieux au parfum de ce « bisness »[11]. À lui de prendre les décisions qui s’imposent.

Je remets l’amateur de whisky dans le fût. J’ajuste le mieux possible l’espèce de sorte de trapon découpé par moi dans le dessus du tonneau et je frotte le tout avec de la poussière. Faut savoir que ce trou existe pour le découvrir. Même un gars qui grimperait à un escabeau ne pourrait apercevoir les traces de ma belle besogne.

Vous vous rendez compte si c’est ingénieux comme sépulture ? Normalement on ne devait pas toucher à ce fût avant dix-huit ans. Et même au moment de la mise en bouteilles, rien n’indique que le locataire eût été découvert…

Je quitte l’entrepôt, j’éteins la lumière après avoir remis tout en place. À quoi bon poursuivre mes investigations ? J’ai la preuve que cette maison Mac Herrel est une joyeuse pépinière de distingués truands.

Car ils ne vont pas nous faire croire que ce défunt dans le scotch-maison, c’est le secret de fabrication du cinq étoiles ?

Le vent souffle avec force.

Je regarde ma canne fichée dans les piques de protection du portail. Je me suis déjà servi de ce système sportif pour exécuter une dangereuse mission en Allemagne de l’Est, je crois.

Ce qui est duraille avec le coup de la perche, c’est de réussir des allers-retours. Heureusement que les piques acérées sont dirigées vers l’extérieur. Je prends un élan d’au moins dix mètres et je saute, bras levés, mains préhensives. Je saisis le sommet du portail. Un rétablissement, et me voilà en équilibre sur la barre supérieure après avoir acquis une ultime propulsion en posant le bout de mon pied gauche sur le rebord de la serrure. Le premier gymnaste de France, je vous dis. Un de ces quatre faudra venir le voir exécuter ses exercices au cheval d’arçon, votre San-A. Tout en blanc, comme un dominicain ! Avec l’écusson de sa grande maison brodé sur le baquet : pas un coq, mais un poulet ! Bath ! Mais ça sera pour plus tard because des besognes aussi urgentes qu’ingrates me sollicitent.

Je presse le pas vers la sortie de l’impasse, (la police française est souvent dans une impasse) et je n’en suis plus qu’à une cinquantaine de mètres, lorsque deux phares éblouissants m’inondent brusquement de leur lumière blanche, crue comme le parler de Béru. Une grosse auto radine, lentement. Son conducteur doit me voir comme en plein jour avec ses projos de D.C.A.

Je maudis le hasard qui me coince aussi salement. Puis, très vite, je pense à autre chose car l’auto, au lieu de s’arrêter, fonce sur moi. Il me faut un dix-millionième de seconde pour réaliser, mais quand j’ai pigé, mes tifs se mettent debout sur mon dôme, comme des écoliers quand l’inspecteur rentre dans leur classe.

Le chauffeur veut m’écraser. Et ça n’offre aucune difficulté vu que je suis dans cette impasse comme un rat dans une nasse. À gauche et à droite, des murs de briques. Au fond, le portail hermétiquement bouclé… C’est cuit, râpé, enveloppé dans de la paille d’emballage. D’ici moins de temps qu’il n’en faut à un postier pour oblitérer un timbre, votre ravissant San-A va être transformé en galette flamande. D’autant plus que la tuture dont au sujet de laquelle je vous cause est grande comme une camionnette. Mince d’emplâtre ! Un peu trop chargé en moutarde, le sinapisme. Je recule. L’auto avance. Tout se passe comme dans un cauchemar ; ça a le côté horrible et inexorable des cauchemars. Seulement mon Jazz ne sonnera pas pour me réveiller.

Si au moins j’avais encore le pétard de la môme Cynthia je me grouillerais de défourailler dans le pare-brise du Monsieur, histoire de lui boucher l’œil. J’ai un bref regard en arrière. Je ne suis plus qu’à une dizaine de mètres du fond. Le pilote m’ajuste sans se presser. Il déguste : c’est un gourmet.

À cette allure, je peux pas espérer le feinter en me jetant à gauche s’il me braque à droite ou lycée de Versailles.

Je respire un petit coup, juste le triste nécessaire, comme dit le Gravos, manière de m’oxygéner les idées. J’essaie un saut de carpe pour tâter les réflexes de l’écraseur. C’est un malin déguisé en pas-bête. Au lieu d’essayer de me cueillir il freine. Et il attend la suite.

La suite, c’est le génie portable de San-A, celui qui lui a valu le premier grand prix au festival du poulet le plus intelligent du monde et de sa banlieue, qui la lui sert.

En un éclair, j’ai réalisé que ce qui fait la force de mon agresseur, c’est qu’il me voit. Avec une brusquerie étonnante, enfin moi je la trouve étonnante et ce que vous en penserez m’indiffère ! je me jette à plat ventre à moins d’un mètre de la tire. Il a pigé, mais trop tard et il fonce. Un pneu passe au ras de mon visage et me déchausse le nougat droit. Bibi ne perd pas son temps à le récupérer.

Je rampe sous la guinde aussi vite que je le peux. L’autre commence une marche arrière. Drôle de jeu, hein ? Maintenant je suis « sous » la tire. Je me tourne sur le dos (because ma partie face est la plus délicate et la plus appréciée des dames).

Je saisis à pleines mains le pont arrière de l’auto et je redresse ma tête le plus possible. L’automobiliste-assassin recule d’une trentaine de mètres, puis s’arrête, étonné de ne pas avoir senti le volume de mon corps sous ses roues, étonné surtout de ne pas me voir, gisant, au milieu de l’impasse.

Il pige pas. Ce que je pige, par contre, c’est ma douleur.

Les pavés pointus m’ont râpé le dos et le dargif jusqu’au sang. C’est pas un mode de locomotion intéressant pour les grands voyages, vous savez ! La suspension laisse trop à désirer. Et puis le pot d’échappement brûle le dessus de ma main et me crache de l’essence carbonisée à la poire.

L’autre recule encore un peu, doucement, d’environ trois ou quatre mètres. Ne voyant toujours rien, il repart en avant. Peut-être suppose-t-il que j’ai été harponné par son pare-chocs ?

En l’entendant passer sa première, je lâche le pont. La guinde a un élan. Me voici dégagé. L’auto, maintenant, je l’ai dans le dos, et son conducteur aussi l’a dans le dos !

Le temps de m’apercevoir dans son rétroviseur, d’exécuter une manœuvre quelconque et je suis hors de l’impasse. Le plus beau cent mètres de ma vie, les gars ! Et avec une seule godasse !

Je cavale à ma Bentley, je m’y engouffre, je mets le contact. Voilà l’autre chignole qui surgit en marche arrière de l’impasse. Faut pas rater une occase pareille. Je démarre en seconde. Toute la sauce ! Et rrran ! On dirait que le chef cuistot de la Tour Eiffel vient de larguer sa batterie de cuisine par-dessus le bastingage. J’ai chopé la voiture adverse de plein fouet. Elle adopte illico la forme d’une banane. Pour ses virages à droite, il a plus à s’inquiéter le chauffeur : elle les prendra toute seule. Seulement, c’est les virages à gauche qui lui causeront des tracas.

Un coup à se faire retirer son permis de conduire les véhicules à essence.

Il ne perd pas de temps et se lance hors de sa pompe. Je recule pour me dégager du tas de ferraille, mais ça prend du temps et quand je parviens à m’arracher de là, la silhouette a disparu. Je note le numéro de la tire, j’inspecte l’intérieur, sans rien découvrir d’intéressant et, pensif, je vais récupérer ma godasse dans l’impasse.

CHAPITRE XI

Dans lequel Béru me prouve qu’il est un parfait pêcheur

Je pique une ronflette de deux plombes dans mon corbillard puis, lorsque l’aube aux doigts de feu se lève, je reprends la route de Stingines Castle.

La demeure ne s’est pas encore remise à fonctionner. Seule la cuisinière est levée. Étant donné la cuisine qu’elle pratique elle ferait aussi bien de rester pieutée.

Je vais sous la fenêtre de Béru because la lumière y brille. Je me saisis d’un caillou que je propulse adroitement dans une vitre. La frime du Gros ne tarde pas à apparaître. Je mets un doigt perpendiculairement devant ma bouche et je lui fais signe de radiner.

Je l’attends sur l’esplanade du château. Il y a là des arbres centenaires à la ramure somptueuse. Le panorama est merveilleux : on domine tout le lac et les collines avoisinantes. Ce paysage d’Écosse est magnifique, grave et mélancolique. Des cygnes sauvages s’ébattent dans les ajoncs bordant le lac.

Bérurier le Preux s’avance en boutonnant sa braguette. Il a mis ses bottes de pêche et coiffé son vieux bada verdi. Il tient sa canne à lancer sous le bras et il mâchouille son premier mégot de la journée.

— Déjà levé ? s’étonne-t-il.

— Tu vas à la pêche ? réponds-je.

— Oui, je vais à la pêche, fait le Mastar.

Et de rire.

— C’t’un petit changement à l’histoire du sourd, pas vrai, Mec ?

Il est de bonne humeur ce matin. Pas la moindre gueule de bois. Il est frais comme les truites qu’il espère attraper. Frais si l’on veut bien oublier sa barbe, sa crasse et ses yeux sanguinolents.

— Dis voir, murmure-t-il. Comment t’est-ce que t’as fait pour sortir de la turne ? Y avait une chaise qui bloquait la lourde ?

— Je me suis déguisé en fantôme comme un connard de ma connaissance ; ça permet de passer à travers les murs.

Il hausse ses remarquables épaules de déménageur en chômage.

— Quoi, tu vas pas remettre le couvert avec cette histoire. « C’est pas parce que t’as le sens de l’amour que je dois perdre çui de l’humour, non ? »

Content de sa boutade (de l’Amora extra-forte), il dote l’air matinal de quelques miasmes intimes et soupire.

— Je me serais bien bu un caoua avant de déhotter, mais dans cette taule, faut un guide patenté pour se diriger.

— Arrive, enjoins-je.

— Où ce que ?

Je le drive sans répondre vers une fenêtre nantie de forts barreaux.

— C’est bien celle du bureau de la vioque ? je demande.

— Yes, mon pote, rétorque mon compagnon en anglais.

— Dans quel classeur a-t-elle planqué sa fameuse cassette ?

— Çui qu’est à gauche…

Je regarde la vaste pièce aux meubles solennels et aux tableaux représentant des gens à mines et à mises sévères. Mes, yeux s’arrêtent à la serrure. Je fais la grimace. C’est un machin de sûreté ultra perfectionné. C’est pas avec une fourchette à escargots que je pourrais lui faire interpréter « l’Ouverture de la Flûte Enchantée ». Le Gros qui a suivi mon regard et vu ma grimace sourit.

— C’est pas du poulet, hein ?

— Comment s’ouvre le classeur ?

— Avec la tirette que t’aperçois en haut. Il est à volet.

Et voilà brusquement mon Bérurier qui devient grave comme un monsieur à qui un chirurgien distrait vient d’ôter les précieuses à la place des amygdales.

Je note le changement.

— Qu’est-ce qui te prend, l’Enflure ?

— Bouge pas, je vais t’épater.

Il n’existe que deux choses au monde susceptibles de me flanquer le grand frisson : quand ma Félicie tombe malade et quand Béru m’annonce qu’il va m’étonner.

Je claque donc des dents, ce qui donne un aimable solo de castagnettes et je demande en hachant mes syllabes menu, comme on hache du persil pour préparer des escargots à la parisienne :

— Que vas-tu faire ?

Il vit un instant décisif, Béru. L’heure n’est plus aux salades.

Il débloque son moulinet Luxor (licence Mauborgne) et glisse sa canne à pêche entre les barreaux de la croisée. La fenêtre n’est pas fermée complètement et c’est un jeu de la remonter avec le talon de la canne.

— Bouge pas, répète-t-il, ce qui s’avère rigoureusement superflu vu que je ne fais pas plus de mouvements qu’un ténor d’Opéra en train de bramer le grand air de « Vazymou-Sascasse ».

Il avance son bras très à l’intérieur, ferme un œil, vise en imprimant un très lent mouvement à sa canne à lancer.

Les poils de son nez flottent comme la crinière d’un garde républicain en tenue d’apparat.

Un mouvement sec et c’est parti. Un léger sifflement, très bref se fait entendre ; suivi presque aussitôt d’un cri de douleur.

Trop accaparé par son souci de viser juste, Béru ne s’est pas aperçu que sa cuillère, prolongée par un hameçon à trois branches, traînait par terre. Lorsqu’il a fouetté l’air, l’hameçon est remonté entre ses jambes, déchirant au passage un morceau de son falzar, ce qui n’est pas d’une gravité extrême, mais arrachant en outre une petite partie de lui-même.

Hébété, endolori, navré, penaud, mutilé (pas beaucoup, rassurez-vous, mesdames), déconfit, pelé, le Gros regarde le morceau d’étoffe et d’autre chose qui balance au bout de la cuillère.

— Si c’est avec ça que tu attrapes tes truites, dis-je, je regrette d’en avoir mangé.

Vexé, il dompte sa douleur et recommence en prenant bien soin cette fois de placer la cuillère au sommet de la canne.

Pssssssit !

Il a lancé. L’hameçon arrive à quelques centimètres de la boucle du classeur.

— Y s’en faut de peu, hein ? exulte le Gros, oubliant du coup ses déboires et ses démangeaisons.

Il embobine. Las, le perfide hameçon tombe du classeur sur le bureau et accroche les cornes d’un petit cerf de bronze servant d’encrier. Pas moyen de le dégager. Béru tire, l’encrier tombe. Fichu le tapis persan de Mme Mac Herrel.

— Va y avoir des pleurs et des grincements de dents, articule l’Infâme. Heureusement que je m’ai monté sur du douze centièmes, se réjouit-il, en hissant le cerf jusqu’à lui.

Il flatte l’animal gentiment. Après tout, n’est-ce pas son emblème au Gravos ?

— À refaire, dit-il. On se croirait à la Foire du Trône, hein, Tonio ? Quand c’est qu’on chope des petits pacsons dans la sciure avec une canne à pêche…

Je le laisse poursuivre car son système a du bon. Il réitère à deux reprises, puis, merveille des merveilles ! Une branche de l’hameçon passe dans la boucle de la tirette. Comme une tirette doit être tirée, il tire. Le volet tombe. La cuillère se décroche.

— C’est pas de la prouesse, ça ? triomphe mon valeureux camarade en me claquant le dos.

Je bigle ma tocante. Il va être sept heures incessamment et peut-être avant. Les Mac Herrel, leurs amis et leurs larbins ne vont pas tarder à se mettre à la verticale si ce n’est déjà fait.

Heureusement, le bureau se trouve dans un renfoncement, et il est impossible de nous voir d’une fenêtre de la façade. Nous ne pouvons être coincés que par l’extérieur.

— Tu vois la cassette ? désigne l’Enflé.

Je la vois.

— C’est elle qui faut cramponner maintenant, mais je me demande si avec du douze centièmes…

Je ne me le demande pas : je suis certain que le fil casserait. Je mesure la distance qui la sépare de notre fenêtre. Environ quatre mètres. C’est rageant tout de même !

Son Altesse le roi des Glands et moi tenons un conseil de guerre.

— Tu vois, soumet mon ami, le rêve ça serait d’avoir une pelle de boulanger.

— Il y a mieux, tranché-je. Trouve-moi une corde d’au moins six mètres.

— Où ?

— Dém… — toi !

Fort de ce conseil, le lancier d’élite s’éclipse.

J’ai un doux traczir dans les rotules, mes frères ! Je me dis que si je me fais piquer en cours d’exploit, il y aura de la casse.

Fort heureusement, Béru revient très vite avec un rouleau de cordes.

— Dans le garage, explique-t-il laconiquement.

Je le complimente d’un hochement de tête et je transforme le rouleau en lasso (comme le fit la maman de Gloria) en dotant l’une des extrémités d’un nœud tout ce qu’il y a de coulant.

— On dirait que tu vas tourner dans un vestiaire ! dit Béru.

— Western, le corrigé-je entre les dents.

— Tu veux pas m’espliquer ?

— Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira-t-à toi ! déclaré-je.

Je passe le lasso, puis mes bras valeureux à travers les barreaux. C’est pas la première fois que je lance le lasso. C’est un pote à moi qui m’a appris : un Texan.

Je rate une fois mais pas deux. Au deuxième jet la large boucle cerne le classeur. Je me hâte de tirer avant qu’elle ne tombe au pied du meuble. Par chance j’emprisonne celui-ci en son milieu.

— Et maintenant ? demande la voix visqueuse du Gros. (Depuis qu’il a ses ratiches dans sa poche, lorsqu’il parle, on dirait qu’il traverse un marécage avec des bottes d’égoutier).

— Maintenant, il est à nous.

Je commence à haler par petites saccades. Le classeur glisse sur le parquet, je lui fais parcourir un petit mètre, puis se pose soudain le problème du tapis. Le Persan encré l’empêche de glisser. Bérurier s’en aperçoit et ricane.

— Dans le dos la balayette, hein ?

— Au lieu de gouailler, Navrance humaine, tu ferais mieux d’accrocher le coin du tapis avec ta cuillère. En y allant mollo tu pourras le relever et le classeur passera.

Il admet, il exécute, il réussit, nous avons gain de cause.

Je poursuis mon travail de traction. Le classeur continue son petit bonhomme (en bois des Galeries Barbès) de chemin.

On dirait un automate. Plus qu’un mètre, plus que quatre-vingts centimètres, plus que cinquante…

Je tends la corde à Béru.

— Tiens-la tendue, Gros.

Je pousse mon bras entre les barreaux. Je force. Mon épaule en prend un vieux coup mais je saisis la poignée de la cassette.

Elle peut juste passer entre les barreaux en la tenant de profil.

— Et voilà le boulot, triomphe le Gros.

Je n’ouvre pas la boîte d’acier. Je ne savoure pas l’ivresse de la réussite. Inquiet, Je regarde le burlingue de la vioque à roulettes. C’est devenu un vrai chantier et quand la tante Daphné pénètrera dans son antre, elle aura un sacré coup au palpitant.

— Ah ! évidemment, le ménage aurait besoin d’être fait maintenant, admet l’Énorme.

— un peu, mon neveu.

— On va tout de suite piger que c’est nous, hein ? Surtout que Je peux plus récupérer ma cuillère maintenant qu’elle est accrochée dans le tapan Persis.

Je devrais être plus rayonnant qu’un apiculteur mais au contraire me voilà emmouscaillé jusqu’au fignedé. Que faire ? Une fois de plus, le dear Béru soumet la suggestion number one.

— Je te proposerais bien quèque chose, seulement t’es chiche de m’envoyer chez plumeau.

— Raconte !

— Si on foutait le feu au bureau ? Le classeur est en bois, le tapis en laine, ça prendrait comme dans une fabrique de celluloïd.

— Par ma foi, mon gentil Seigneur, exulté-je, que voilà donc une bonne, belle et généreuse idée.

— Je vais chercher un bidon d’essence, j’en ai vu au garage.

— Dac.

Maintenant, il est presque la demie de sept heures. Le temps presse. Lorsque Béru revient avec le bidon, j’asperge le classeur en vitesse, je frotte une allumette et la lance sur la mare de benzine.

Ça fait une légère explosion et tout s’enflamme avec un instantanéisme réconfortant,

— Embrase-moi, Valentine, embrase-moi ! chantonne le Gros.

Comme tous les êtres primitifs, il est ravi par le feu. Je lui tends le bidon.

— Reporte ta panoplie du parfait petit pyromane où tu l’as prise, conseillé-je.

— Et ensuite ? Je vais chercher les pompelards ?

— Ensuite, tu mets une nouvelle cuillère au bout de ton fil et tu vas à la pêche. Ça fait du reste plus d’une heure que tu y es, tu le sais bien ?

— Ben voyons !

On se quitte rapidos. Le gars Mézigue regagne sa chambre en catimini et se pieute comme s’il ignorait que le very old castle commence à griller. Maintenant il ne me reste plus qu’à ouvrir la cassette.

CHAPITRE XII

Dans lequel je rends des visites

Dans cette affaire, convenons-en, nous nous comportons davantage comme des malfaiteurs que comme des policiers.

Violation de domicile, détérioration de voiture, incendie volontaire, rien ne manque à notre palmarès. De quoi se faire embastiller pour un bout de temps au pays de sir Walter Scotch.

Dans mon pageot, je m’efforce de bricoler la serrure de la boîte métallique. Mais sans mon sésame, je suis aussi désorienté qu’un cul-de-jatte à qui on offrirait une paire d’échasses. Pas moyen de faire jouer le ressort.

Et voilà qu’il me vient une idée ; une de plus. Je me relève et je vais fouiller la petite poche ventrale de mon bénard.

C’est là que j’ai glissé la petite clé de sûreté trouvée en même temps que le revolver dans le sac à main de Cynthia.

Je l’essaie. Gagné, San-Antonio ! Ton esprit de déduction, ta vaste intelligence, ton génie d’enquêteur, toutes ces brillantes qualités jointes au courage le plus calculé, ton intrépidité, ta justesse de vue, ta modestie aussi (n’ayons pas peur des maux), t’ont une fois de plus permis de renverser les obstacles, et les situations, de scier les embûches. Bravo, San-Antonio. La petite clé de sûreté ouvre la cassette.

Et puisqu’elle ouvre la cassette, j’ouvre la cassette, comprenez-vous ? Comme ça, d’un seul mouvement, sans hésiter, tandis que le castle des Mac Herrel flambe allègrement.

La cassette contient une bonne centaine de coussinets en matière plastique du genre berlingot Dop. J’en éventre un. Il renferme de l’héroïne.

Ainsi donc la mère Daphné est au courant du trafic ? Que dis-je : elle le dirige puisque c’est elle qui détient la came que l’on choque ensuite dans les boutanches de whisky ! Elles sont marrantes, les grandes familles écossaises quand elles s’y mettent ! La vieille lady impotente fait des réserves d’héroïne, sa nièce se promène avec un 9mm qui a dû buter un homme ; leur directeur est armé, le futur mari essaie de me casser la bobine, le maître d’hôtel place des micros à la tête de mon lit ! Wonderful, que demande le peuple ?

Je me rends, lesté de la cassette, dans la salle of baths, et je colle la boîte dans la chasse d’eau. Puis je me zone une bonne fois et je m’endors comme un bébé en attendant les pompiers.

En fait de pompiers, c’est Cynthia qui radine une demi-heure plus tard.

— Tony ! Tony ! tonitrue-t-elle.

Je sursaute, me frotte les carreaux.

— Oh ! Darling, c’est vous ! Qu’arrive-t-il, vous semblez dans tous vos états !

— Il y a de quoi ! affirme ma belle conquête. Le château a failli griller. Figurez-vous que le feu a pris dans le bureau de tante Daphné.

— Le feu ! balbutié-je, surpris au plus haut point.

— Oui. La pièce a flambé entièrement, heureusement que les murs de Stingines Castle sont en pierre de taille, il n’a pu se propager.

— Il y avait des choses de valeur dans ce bureau ?

— Pas mal, oui. Mais des papiers surtout, des souvenirs de famille…

— Je suis navré, ma chérie.

Je me gratte le crâne.

— Comment se fait-il que je n’aie pas entendu les pompiers ?

— Nous ne les avons pas appelés. Il n’y en a pas à Stingines et le temps que ceux de Mybackside-Ischicken arrivent… Ce sont les domestiques qui sont venus à bout du sinistre avec les extincteurs de la maison.

— Il fallait m’appeler, je leur aurais donné un coup de main…

Curieuse scène qui, comme les cactus, ne manque pas de piquant. Ça se voit gros comme des fautes d’orthographe dans le rapport d’un brigadier de gendarmerie qu’elle me soupçonne. Mais nous jouons le jeu. C’est la guerre des nerfs. Nous nous observons tous, sans oublier les bonnes manières. Nous nous surveillons en dînant, en bavardant, en faisant the love. On essaie de se trucider, on se met le feu, on papote. Ah ! je m’en souviendrai. Quand un jour je raconterai ça à vos enfants, mes amis (à ceux que j’aurai faits à vos femmes, of course) ils ne voudront pas le croire !

On babille commako un petit moment, puis on se tait pendant un grand moment, laissant aux ressorts du sommier l’initiative de la conversation, et enfin on décide d’aller faire une promenade en ville.

Petit déjeuner silencieux qui me permet d’apprécier la maîtrise de tante Daphné. Son château a en partie grillé. Elle vient de paumer pour plusieurs millions d’héroïne, mais tout va très bien, Madame la Marquise.

Je demande à voir le désastre. C’est moche. Tout est noir, tout est en cendre, tout ce qui ne brûle pas est tordu dans la vaste pièce.

— J’espère que vous êtes assurées ? je demande à ces dames, en réprimant une folle envie de rire.

Elles me rassurent.

— Nous serons remboursées, affirme tatan Mac Herrel.

Son ton contient un je ne sais quoi qui flanquerait la chair de poule à une otarie. Il y a dans la phrase un terrible sous-entendu, une menace si menaçante que j’en arrive à me demander si elles me laisseront repartir sur mes deux pieds.

De l’affaire de la distillerie, il n’est pas question.

Après le breakfast nous partons à la ville, Cynthia et Bibi. Elle me fait visiter les remparts, le musée lapidaire, et un grand magasin. Passionnant. Je finis par la larguer à proximité d’un bureau de poste en lui disant… la vérité, à savoir que je vais téléphoner en France.

Un peu de franchise ne fait pas de mal quand on vit une situation aussi tendue qu’icelle, même s’il s’agit d’une franchise postale.

C’est sans doute la première fois qu’on réclame la France à la postière de Mybackside-Ischicken (une ravissante rousse-frisée, à la peau tavelée de taches de rousseur, au doux regard bleu et myope que des lunettes épaisses comme des plaques d’égout grossissent environ douze cents fois, à la poitrine aussi rebondie qu’un fronton de pelote basque, à la denture si forte que sa bouche ne peut la contenir, si bien que sa mâchoire supérieure se fait la paire et surplombe tout le reste du visage comme un balcon espagnol) car elle n’en croit pas ses oreilles de lapin. Je suis obligé de lui épeler le numéro du boss, puis de le lui écrire en lettres aussi capitales que la peine du même nom. Enfin, elle hoche la tête pensivement et se met à mouliner son appareil téléphonique.

Elle demande ensuite aux standardistes de Glasgow de demander à celles de Londres qu’elles veuillent bien demander à celles de Paris le numéro que je demande moi-même.

Ça dure une bonne dizaine de broquilles, laps de temps durant lequel la postière me fait du bathyscaphe à travers ses hublots. Ici on ne colle pas encore les timbres à l’éponge comme en France où le progrès balaie les vieilles traditions.

Les postes écossaises font encore appel aux muqueuses de ses employés, et, pour coller les timbres, ceux-ci continuent de promener leurs langues sur le derrière de la reine d’Angleterre.

Au bout de dix minutes, je me dis que si un aventurier se hasardait à patiner cette souris, il aurait la langue collée à vie à celle de la pourlécheuse d’effigies royales. Un frisson me parcourt l’échine dorsale (comme dit un fabricant de pléonasmes) et je suis fou de joie en entendant la douce enfant m’annoncer que j’ai la France éternelle à l’appareil.

La voix du Vioque :

— Tout de même !

Ça vous refroidit, des trucs pareils. Ça vous donne envie de boire à longueur de journée des infusions de queues de cerises pour pouvoir mieux compisser l’interlocuteur.

— Je me demandais, continue-t-il.

À mon silence, il pige que je suis ulcéré et il se grouille de rebecqueter le coup.

— Je me faisais un sang d’encre à votre sujet, mon cher ami…

Bon, on va pouvoir causer. En termes mesurés (au moyen d’une chaîne d’arpenteur) je lui fais un récit extrêmement succinct des événements. Je lui raconte tout : notre arrivée à Stingines, l’attentat-bidon contre Cynthia, le revolver et la clé dans son ridicule (comme dit le Gravos), mon hébergement au Castle, les gens qui s’y trouvent, la bagarre avec sir Concy, ma visite de nuit à la distillerie et la découverte que j’y ai faite ; l’attaque dont j’ai été victime de la part de l’homme à la camionnette ; la récupération de la cassette, tout quoi !

Ordinairement, lorsque je viens au rapport, le Vieux se met à gamberger dans un silence recueilli, même si ce silence est tarifé par les P.T. Cette fois, il déroge à la tradition et s’exclame :

— Mais c’est un travail fantastique que vous avez accompli, mon petit !

Son petit ! C’est la première fois. Dans les jours fastes j’avais eu droit à des mon cher San-Antonio, voire à des mon bon ami, mais c’est le premier « mon petit » que j’enregistre depuis le temps que je marne sous le haut patronage de son excellence le Tondu. J’en ai les larmes aux yeux et de l’humidité dans le sous-sol.

— Bérurier m’a été jusqu’à présent d’une aide plus que précieuse, monsieur le Directeur. C’est peut-être anticipé sur la conclusion de l’enquête, mais je me permets d’ores et déjà de solliciter votre appui bienveillant pour sa candidature aux fonctions d’inspecteur principal.

Le Vioque ne se mouille pas. Il n’aime pas qu’on lui réclame des faveurs. Pour les rubans, si on est pressé, on est prié de s’adresser à son confiseur habituel.

— Nous verrons. Je ne suis pas contre a priori. Quel est votre programme ?

— Je n’en crois pas mes supports à lunettes.

— C’est plutôt le vôtre que j’aimerais connaître, Patron. Dans l’état actuel des choses on peut fort bien passer la main au Yard. Je n’ai pas qualité pour appréhender ces gens et, en ce qui me concerne, j’ai déjà commis pas mal de délits qui pourraient m’attirer des ennuis incessamment. De plus nous sommes démasqués par ces fripouilles. Je crois qu’il convient de frapper vite.

— Non !

C’est net.

C’est sans jambage… J’attends les explications du bonhomme. Il me les fournit franco de port, avec surtaxe progressive.

— Vous devez aller jusqu’au bout, San-Antonio.

— Qu’appelez-vous le bout, patron ? questionné-je avec un zeste d’amertume dans le filet de voix.

— Si cette enquête avait lieu en France, nous ne la considérerions pas comme terminée dans son état actuel. Il resterait à définir la culpabilité de chacun, à trouver le meurtrier de l’homme qui macère dans le whisky, à percer l’identité de ce dernier, à savoir d’où vient l’héroïne, à connaître les acheteurs des bouteilles truquées, à… à…

— À vos souhaits, fais-je, supposant qu’après une telle nomenclature, le pelé ne peut plus qu’éternuer.

— Vous voyez ce que je veux dire. San-Antonio ?

— Parfaitement.

En réalité je ne vois qu’une chose, c’est que dorénavant le Mastodonte et moi sommes assis sur un baril de poudre avec un Corona entre les lèvres. Chaque seconde que nous allons vivre constituera une sorte d’espèce de rabe car ces malfrats, se sachant démasqués, ne vont pas nous faire de cadeaux, d’ailleurs ce n’est ni Noël, ni notre anniversaire après tout !

— Et puis, il y a autre chose, mon bon ami.

— Puis-je savoir quoi, chef ?

— Supposez que Mrs Daphné Mac Herrel soit innocente malgré les apparences ? Vous voyez d’ici le scandale ? Au lieu de nous valoir des lauriers, votre enquête nous couvrira d’opprobre ! Tout ceci se déroule dans la gentry d’outre-manche, mon bon.

— Elle n’est pas innocente ! assuré-je avec humeur. Enfin, sapristi, monsieur le Directeur (je lui cloque son titre pour faire passer ce qui va suivre). Elle détient une énorme quantité d’héroïne, il y a le cadavre d’un homme assassiné dans sa distillerie et vous doutez encore ?

Il ne se formalise pas, mais il ne lâche pas l’os non plus. Un obstiné, le Dabe. C’est comme ça qu’on fait les bonnes maisons et les grandes carrières.

— Disons qu’il y a une chance sur mille, sur dix mille, sur cent mille si vous voulez, pour qu’elle soit innocente. À cause de cette chance nous devons agir prudemment.

— O.K.

— Vous avez besoin de quelque chose ?

— Si fait. Comme je ne puis agir en titre, il m’est difficile d’enquêter au sujet de la voiture qui a essayé de m’écrabouiller dans l’impasse. Si vous pouviez par des voies détournées savoir le nom de son propriétaire, voici le numéro…

Je lui récite la plaque de mon rouleau compresseur de la nuit dernière. Il note rapidement le numéro sur son fameux bloc. Je sais qu’après avoir raccroché il griffonnera au-dessus et au-dessous des petits dessins biscornus.

— Vous aurez le renseignement dans deux heures au plus tard, je vous le télégraphierai au bureau de poste de Mybackside-Ischicken en poste restante en utilisant le code 116, vous vous en souvenez, j’espère ?

— Vous savez bien que j’ai une mémoire d’éléphant ! plaisanté-je.

On va se larguer. Le Vieux se racle le gosier.

— Bon travail, excellent travail, mon petit (ma parole, il va m’adopter si ça continue). Prenez bien garde à vous surtout. Et tenez-moi au courant.

Je dis bonsoir au Monsieur, je raccroche et je vais carmer mon infusion de parlote à la rouquine. J’ai droit à son sourire à un penny non oblitéré, émission 1948.

— Je reviendrai vous voir bientôt, promets-je.

Un carillon de cloches me fait penser à ce digne pasteur Mac Hapott. Au cours de la soirée, il m’a appris qu’il dirigeait la paroisse Saint Charpiny[12] au cœur de la ville. Je me la fais indiquer par un sergent de ville habillé en policeman et je vais rendre une petite visite au révérend.

Il est en train de réparer le vélo de son fils lorsque je m’annonce. Il me reconnaît et un sourire de bienvenue éclaire sa bouille sévère. Quand on voit la frime de Mac Hapott on se demande si le Paradis qu’il brade à ses ouailles vaut vraiment le déplacement.

— Je tenais à visiter votre église, mon révérend, mens-je.

L’entrepreneur de travaux bibliques me félicite et, abandonnant le pédalier de son rejeton, me pilote dans l’édifice en briques rouges qui s’élève au bout d’une pelouse irréellement tondue. Ça dure un bout de temps. Il me montre tout, me joue de l’harmonium et me fait essayer une prière modèle standard à supplication directe, contrition retardée et ferveur incorporée.

Ensuite de quoi il m’offre un scotch, ce qui est une excellente conclusion. Je retrousse mes manches et je me mets à faire rouler la conversation sur Stingines Castle. Le révérend ne tarit pas d’éloges sur ces dames. À l’en croire, la Daphné est une véritable sainte. (Elle doit lui fourguer du pognon à tout va pour ses œuvres).

— Rien de comparable avec ce malheureux sir Archibald, affirme-t-il en se signant.

J’apprends en loucedé qu’Archibald, le neveu de Daphné, celui qui dirigeait la distillerie, était un gars frivole. Il passait le plus clair de son temps dans les boîtes de nuit de Paname ou bien à la chasse aux grands fauves. À sa mort, la distillerie battait de l’aile.

Grâce à son énergie, la chère Daphné parvint à redresser une situation désespérée et à rendre au whisky Mac Herrel une place prépondérante sur le marka scottish.

— C’est un exploit d’autant plus remarquable, conclut Mac Hapott, que la digne personne avait passé sa vie loin des affaires. Depuis très longtemps elle vivait en France, à Nice, pour sa santé. Vous rendez-vous compte, mon cher monsieur, de la volonté qu’elle a dû déployer ? De la… de la… de la…

Je ne l’écoute plus. Je pense. Et comme je pense, donc je suis. Et je suis persuadé d’une chose, les gars c’est qu’à soixante-dix berges une honnête et respectable et tout et tout vieille lady ne se lance pas dans la contrebande des stups.

J’aimerais bien savoir la vie qu’elle a menée à Nice, Maâme Daphné. Peut-être qu’on découvrirait des trucs, des choses et des machins pas catholiques, ni mêmes anglicans. C’est pas your avis ?

— Elle a vécu longtemps à Nice ? je demande.

Le révérend devait se trouver déjà à quelques encablures du sujet car il se tait soudain et me défrime d’un air foutrement réprobateur. Mais comme c’est un homme poli, il me répond.

— Très longtemps. Je ne saurais vous dire exactement car lorsque j’ai pris cette paroisse il y a quinze ans, elle n’était déjà plus à Stingines.

— Et ce Mac Ornish, demandé-je, quel genre d’homme est-ce ?

— Un très excellent homme.

Je cherche à situer ce que peut être un très excellent homme dans la hiérarchie des valeurs humaines. Je le place provisoirement entre le pauvre c… et le bourgeois-bigot en me réservant le droit de réviser ce fichage hâtif.

— Comment Mrs Mac Herrel l’a-t-elle connu ?

— Par mon canal, fait sobrement le pasteur. Mr Mac Ornish était chef de fabrication dans une distillerie de la ville. Il méritait mieux, et je l’ai chaudement recommandé.

« C’est mon meilleur paroissien.

— Célibataire ?

— Oui. Sous ses apparences joviales, c’est un grand timide.

Je discutaille un bout de moment again with Mac Hapott et je les mets. Il s’excuse de ne pas appeler sa nana, seulement elle lui confectionne un plat mitonné qui est une spécialité écossaise ; et qui nécessite une grande attention. Il m’en donne la recette : un kilo de graisse de bœuf, un kilo de harengs hachés, un kilo[13] de farine de maïs, un foie de volaille, douze œufs durs, trois litres de lait, une pinte de bière, une pinte de bon sang (de porc), vous délayer et mettez cuire au bath Mary[14] pendant six heures trente-cinq minutes douze secondes. Vous placez ensuite le tout sur un lit de compote de pommes, vous arrosez de sirop d’érable (de lapin), vous saupoudrez de noix muscade (pour faire passer) et vous servez très chaud avec comme garniture des paupières de lézard vert frites avec des oignons de tulipe. Une merveille.

Deux heures s’étant écoulées, je retourne to the post office. Le télégramme est déjà là. La douce rouquine me le propose moyennant une modique taxe et un sourire. Je le décachète et je lis : « Les enfants de Marcel sont partis en vacances. Joseph ira les rejoindre demain. Amusez-vous bien. Julien ».

Je vais à l’écritoire et, sur une formule de télégramme je transcris en clair le message. Ça donne ceci :

« La camionnette appartient à sir Concy. »

Tiens, tiens, tiens !

Des gens honorables. Que dis-je, titrés en ce qui concernent certains. Une douairière impotente, une jeune héritière, un fils de baronnet, un directeur de distillerie à la foi édifiante, un vénérable (de lapin) maître d’hôtel blanchi sous le harnois… Et tout cela trafique ; tout cela tue. Un ramassis de fripouilles ignobles !

Il a raison, au fond le Vioque : c’est à n’y pas croire. Et il a reraison de vouloir un complément d’informations. Il est capital en effet de déterminer le rôle exact de chaque protagoniste dans l’affaire.

J’hésite un peu sur la conduite à tenir dans l’immédiat. Et puis je me décide à aller rendre une visite de courtoisie à Philipp Concy. J’aime pas qu’on me fasse des séances comme celle de cette nuit dans l’impasse.

La postière m’indique l’adresse du jeune requin. Il habite 18 Grattefort and Fayrluir Street, un studio luxueux dans le quartier résidentiel, l’honorable (de lapin) sir Concy.

Je remercie ma lécheuse de Majesté et je prends la première rue à droite, ensuite je traverse Golden Teeth bridge. Tout de suite after c’est Godmich’ Place et ses frondaisons. La rue de Concy prend au fond de la place. Il s’agit d’une voie tranquille bordée de maisons à un étage dont les porches victoriens comportent presque autant de degrés que le whisky des Mac Herrel.

Je sonne au 18. Je m’attends à ce qu’un larbin vienne délourder, mais au lieu de cela je reçois l’aboiement d’un interphone à quelques centimètres des trompes.

— Qu’est-ce que c’est ?

Je reconnais la voix de sir Concy.

— Je voudrais visionner votre collection d’estampes japonaises, dis-je.

Il grogne :

— Oh ! c’est vous.

Je ne cherche pas à nier l’évidence et je l’assure qu’effectivement c’est moi.

— J’ai à vous parler, ajouté-je.

Il actionne le bouton d’ouverture et la porte s’écarte.

Je pénètre dans un joli hall dont les murs sont garnis de trophées de chasse. Un escalier de bois est là qui me tend sa rampe.

— Montez au premier ! lance sir Concy.

J’obéis. Sur le palier du premier floor une porte capitonnée s’ouvre sur une chambre délicatement tendue de satin bleu. Un nid d’amour. Cet appartement est une garçonnière où le plus jeune des sir Concy vient faire ses fredaines. Il moule le château de papa dont le pont Lévy lui colle le tournis, pour batifoler dans sa bonbonnière de luxe.

Je l’aperçois, allongé sur son lit, dans une robe de chambre en velours noir à col écossais. Il lit un journal de la région.

— Tout seul ! m’étonné-je.

— Oui, je n’ai pas de domestiques ici. Une femme de ménage suffit, j’ai des goûts simples.

Il a du sparadrap au-dessus des yeux, because ses arcades que je lui ai un peu cabossées. Ça lui compose des sourcils de gugus et je me marre comme un melon entamé.

— Ça vous amuse ?

— Beaucoup. Vous ressemblez à un clown qui a enchanté ma jeunesse.

— C’est pour me dire ça que vous êtes venu ?

— Non.

— Alors ?

Sa voix est âpre, grinçante comme une girouette rouillée.

— Je viens au sujet de cette nuit.

— Je ne comprends pas.

— Je vais vous faire comprendre.

Je m’assieds sans façon au pied de son plumard. Ça le choque. C’est de la crapule maniérée.

— Je veux parler de l’affaire de l’impasse, vous savez, quand vous cherchiez à m’écraser contre le mur avec votre saloperie de camionnette !

— Mais je…

— Mais vous quoi donc, baron de mes choses ?

— C’est faux ! Vous m’insultez et…

Oh ! les aminches, ce coup de raisin qu’il attrape, votre San-A. ! Vous savez ce que c’est, voir rouge, hein ? Vous n’êtes pas daltoniens, que diable ! On est peinard, on discute. Et puis brusquement vous voilà en proie à une noire fureur. Vous démoliriez la Tour Eiffel à coups de poings et vous vous en feriez des cure-dents. J’exécute une ruade et mon talon lui part dans la margoulette. Il clape comme un alligator déguisé en caïman puis il saute du lit et voilà qu’on recommence à s’empoigner. Un vrai gag, je vous dis.

Il biche sa lampe de chevet (en porphyre Ruby-Rosa véritable) et me la propulse dans la vitrine. J’arrive pas à l’esquiver tout à fait et le pied me déchire le cuir chevelu au-dessus de l’oreille droite.

J’en vois trente-six chandelles, parmi lesquelles brille ma bonne étoile ! Seulement elle est branchée sur l’alternatif.

— Qu’est-ce que c’est ! mugis-je, des voies de fait sur son petit copain ?

Je lui mets une mandale à cinq doigts. Sa tête fait un écart de cent centimètres et Monsieur me fonce dessus. Nous tombons à la renverse sur le dodo. Quelqu’un qui nous verrait, je vous jure qu’il croirait que votre beau San-A. est en train de virer sa cuti, mes choutes. Et pourtant si on se roule sur un page, sir Concy et moi, c’est en tout bien tout honneur. Y a rien entre nous qu’une grêle de coups. On bascule de l’autre côté, on roule jusqu’à la cheminée. Concy fait un saut de carpe. Manque de bol, il se cogne la coquille contre le marbre et reste inerte. Se mettre soi-même K.O. c’est pas de veine, hein ?

J’attends un peu, puis, voyant qu’il reste inanimé je passe la main par sa robe de chambre pour tâter où en est son pauvre cœur meurtri.

Ça bat de façon satisfaisante.

Je vais dans la salle de bains attenante, je passe une serviette sous le lavabo d’eau froide et je reviens lui bassiner le visage. Au bout de quelques secondes il revient à lui.

— Ça va mieux ?

— J’ai mal au crâne !

Je m’en doute.

Il a sur le point culminant une aubergine grosse comme mon poing. J’aide le pauvre zig à s’allonger sur le lit.

— Écoutez, me dit-il, je ne suis pour rien dans l’attentat que vous me reprochez. Prenez le journal et regardez en dernière page…

J’obéis. En bas de la quatre, il y a un article concernant le vol d’une camionnette appartenant aux Concy. La machine aurait été chipée la veille au soir sur un chantier.

— Vous voyez bien ! triomphe Philipp. D’ailleurs j’ai passé toute la nuit ici en compagnie de deux de mes amis. Nous avons bu et joué aux échecs de dix heures du soir jusqu’à cinq heures ce matin. Vous désirez leur témoignage ? Il s’agit de sir Hacacheter et de lord Hatteur…

Quelque chose de désabusé donne à sa voix d’étranges inflexions. Il paraît triste. Il a trop dérouillé, le frère. Et si, après tout, il était innocent ?

Toujours cette idée fixe du Vieux qui me taraude.

— Je voudrais savoir qui vous êtes vraiment et ce que vous cherchez ici, dit-il. Votre comportement n’est pas naturel, monsieur San-Antonio.

Je hausse les épaules.

— Je vous le dirai un de ces jours si vous ne le savez pas. Pour le moment on va en rester là. Mettez-vous des compresses et prenez de l’aspirine.

— Vous retournez chez Cynthia ? grince-t-il.

— Chez sa tante plus exactement.

— Dites-lui que j’aimerais la voir. Elle ne m’a même pas téléphoné ce matin pour prendre de mes nouvelles.

— Elle n’a pas eu le temps, nous avons eu un début d’incendie à Stingines Castle, ça distrait.

Je le quitte.

Au fond je ne suis guère avancé. La camionnette a-t-elle réellement été volée ? Philipp a-t-il vraiment passé la notte avec des potes ? Sa hâte à me fournir un alibi ne me dit rien qui vaille.

Bon, il est temps de regagner Crapulard Castle.

CHAPITRE XIII

Dans lequel je retrouve la mère Patrie et Bérurier la mère O’Paff

— Mais N… de D…, y a donc pas z’une de ces truffes qui cause français !

Cette exclamation partant d’un groupe de domestiques attentifs m’indique la présence, au sein de celui-ci, du Valeureux.

Je m’avance et je trouve le Gravos, congestionné, un tronçon de canne à lancer à la main, faisant des gestes et postillonnant comme le courrier de Lyon.

— Eh bien, Pépé rose ! l’interpellé-je, qu’est-ce qui t’arrive ?

Il bouscule Mayburn, la femme de chambre, le jardinier, une lingère, la cuisinière (que la malédiction de Brillat-Savarin l’accompagne) et un valet de chambre.

— Ce qui m’arrive ! frémit l’Obèse. Ce qui m’arrive ? Regarde plutôt.

Et il brandit son moignon de canne.

— De la fibre de verre, fait-il. C’est pourtant costaud, non ! Ça plie mais ça ne rompt pas.

— Et alors, mon Gros ? T’as touché une baleine ?

— Pire !

— Explique…

— Figure-toi que je pêchais depuis une bonne heure quand soudain je me frotte les quinquets en apercevant une île pas loin de moi. C’t’île, que je te dise, depuis une heure je l’avais remarquée. Je me pense que c’est comme un mirage ou qu’alors j’ai du mou dans le focal. Et puis brèfle, je continue de pêcher. À un moment je lance en bordure de l’île. Et qu’est-ce que je vois ? L’île qu’ouvre un clapoir qu’à côté du sien çui d’un crocodile ça serait la bouche d’une fourmi. Elle me gobe ma cuillère. Et puis elle disparaît en sortant de l’eau une queue verdâtre longue d’au moins douze mètres… La secousse est terrible. Moi, je suis toujours monté gros, c’est de la prudence : on sait jamais sur qui on va tomber, Je tire à mort et c’est ma gaule qui craque ! Voilà ce qui me reste dans les pognes, mon pote ! Faut le voir pour y croire, hein ?

— T’avais emporté une bouteille de whisky ? questionné-je, méfiant.

— Natürlich, avoue le Gros, les matins sont frais, même en cette saison.

Puis s’emportant :

— Non mais qu’est-ce t’imagines ! Que J’étais naze ? Je te jure que non, la preuve, laisse-moi finir. Le monstre, car y a pas de suif, c’est bien le monstre dont à propos duquel on nous a causé. Le monstre, donc, Jaillit d’un coup hors de la flotte en faisant une gerbe grande comme commako. Du coup je prends les copeaux, mets-toi à ma place… Je sors mon feu et je lui file les huit dragées de mon magasin dans le corps. Ce bestiau-là a poussé un cri qu’on aurait dit une colonie de vacances qui basculerait dans un ravin. Et plouff ! Monsieur plonge pour de bon. Ça fait un bouillonnement qu’on aurait dit le Tétanos[15] en train de couler. Et moi je reste là comme un c…

— Comment espérais-tu rester ?

— Hein ?

Il est trop commotionné pour s’insurger.

— Il y a une mare de sang à la surface du lac. Je te parie qu’elle y est encore…

Je réfléchis.

Ou bien le Gros était beurré et il commence à faire du délirium à grand spectacle, ou bien il a eu maille à partir avec un gros poisson dont il gonfle les dimensions, ou bien, et ça me paraît invraisemblable, il existe bien un monstre dans le lac.

— C’est bien la pommade, hein ! dit-il. Non mais tu t’imagines que je sorte ce beefteak ! Tu vois un peu la prise du Bonhomme : un poissecaille de vingt mètres de long, avec du douze centièmes.

Je lui tapote le bras.

— Remets-toi, pépère. Tu pourrais faire frémir tes petits enfants en leur racontant ça !

— Mais j’ai pas d’enfants ! déplore momentanément Béru.

— Tu peux encore en faire puisque tu te spécialises dans les monstres !

Il fait claquer ses doigts.

— À propos de faire des enfants, faut que je te dise…

Inépuisable décidément !

— En revenant de la pêche j’étais tout retourné et pas moyen de me relever le battant : j’avais plus de whisky…

— Alors ?

— Je m’approche d’une petite maisonnette, j’sais pas si tu l’as remarquée, c’est sur la lande qui surplombe le lac.

— En effet, alors ?

— Je frappe, et qui c’est qui m’ouvre ? Gladys de Montrouge, une ancienne tapineuse que j’ai connue aut’fois quand c’est que j’étais aux mœurs. Je la reconnais, elle me reconnaît… Et on reste là, bec ouvert, à se bigler entre les carreaux. Sidérés que nous étions. Je m’ai rappelé alors qu’elle était Écossaise. Elle s’est retirée dans son bled quand elle a eu fait sa gagne et elle s’est épousé l’ancien garde-pêche du château, un dénommé Red O’Paff qu’est mort l’an passé… On a discuté. Gladys s’emm… ici, elle regrette Paname. Le grand air et les roseaux, d’après elle, ça vaut pas les bords de la Marne. À ce que j’ai cru piger, elle sombre dans la picolanche. L’ennui, quoi. Je vois, moi, je resterais longtemps loin de Paris, je crois que je finirais par me mettre aussi à la boisson. Y a des cas dans la vie où qu’on a droit aux circonférences exténuantes, avoue…

Le Graves en a un grand coup dans les galoches. Son regard d’épagneul lui pend sur les joues.

— Alors, fait-il, changeant brusquement de sujet, car c’est le vagabond de la conversation, Béru. Alors, Mec, cet incident ?

— Quel incident ?

— Je veux dire cet incendie ?

— Circonscrit. Je crois que tu as eu une idée…

— Lumineuse ? plaisante-t-il, l’humour ne perdant pas ses droits.

— Oui. Les saletés on les cache toujours avec de la cendre.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— Nos bagages.

— On rentre en France ! exulte-t-il.

— Moi oui, mais pas toi…

— Hein !

Son cri a été si violent que le plafond de notre chambre se lézarde. (J’ai omis de vous dire que tout en devisant nous avons regagné l’appartement).

— Rassure-toi, je ne m’en vais qu’un jour ou deux.

— À Paris ?

— Non, à Nice. Toi, pendant ce temps tu resteras planqué dans les parages et tu surveilleras le comportement de tout ce joli monde.

— Planqué où ?

— À l’hôtel de la mère Mac Hantine par exemple.

Il secoue sa tête de cocu satisfait.

— Je préfère aller demander à Gladys si qu’elle aurait pas une piaule pour moi. Je vais te dire, San-A., je cause pas l’anglais, et moi je suis l’homme qu’a besoin de s’esprimer.

— Je crois me souvenir que tu t’exprimais assez bien avec Mme Mac Hantine.

— C’est vrai, se remémore-t-il. Mais ça m’empêchera pas d’aller lui faire un solo de jarretelles si le cœur m’en dira. Dans la vie y a pas que le biberon-valseur, y a aussi les choses de l’esprit, mon pote ! On a beau z’être qu’un gibier de basse-cour, on a besoin de causer à son semblable…

Je fais un arrêt de volée et je bloque net sa philosophie cotonneuse.

— Tu logeras où tu voudras. Mais je veux du boulot sérieux. Je ferai le plus vite possible…

— Me laisser seulâbre dans ce pays où qu’y a que des monstres marins et où ce que les truands habitent des châteaux, c’est pas bien, San-A. Dans une affaire pareille on se quitte pas. C’est pas réglo…

— À propos, tranché-je, j’ai eu le Vieux au téléphone, je lui ai parlé de ton avancement, il s’est montré très favorable.

— Tu le jures ?

— Sur ta tête !

Le voici dopé à bloc. En moins de temps qu’il n’en faut à un téléspectateur pour fermer son poste quand on lui annonce une émission sur le gaz de Lacq, nous avons fait les valoches et pris congé de nos hôtesses. Je prétexte un contrat urgent à propos des droits d’adaptation cinématographique de ma vie de Robespierre que j’ai intitulée « Et mon culte, c’est du poulet  ». Ces dames se font une raison. Dignes, flegmatiques, maîtresses d’elles-mêmes (et de moi en ce qui concerne Cynthia) elles acceptent tous les bobards, encaissent toutes les salades sans rechigner. Des stoïciennes. Des vaillantes de l’acceptation.

Je remercie. Je dis à bientôt, je baise des mains, je pétris des phalanges et je me taille.

En cours de route je largue mon valet de chambre sur le sentier menant à la casba de la mère O’Paff.

— Prudence et observation ! intimé-je. Je ne serai pas long.

Vite décidé, hein ? C’est que, voyez-vous, votre adorable San-A. marche toujours au pifomètre. Quand on est poulardin, il convient de suivre ses impulsions. Elles vous conduisent toujours au bon endroit. Ainsi moi, en sortant de chez sir Concy, je me suis pris par la main pour m’emmener au pied du mur (in english to the foot of the wall). Une fois là, je me suis tenu le langage suivant : « Mon petit San-Antonio, dans cette boîte de cirage, qu’est-ce qui t’abasourdit le plus ? » J’ai étudié le problo et Je me suis répondu par la voie la plus directe : « Le comportement de la vieille Daphné ». La lady impotente qui a soixante-dix piges devenant cheftaine de gang, ça n’existe même pas dans les bouquins de mon vieil ami James Hadley Chase. Et je me suis encore affirmé ceci pendant que j’étais en tête à tête avec moi-même : « Tu es en train de t’empoigner avec des fantômes écossais (ceux qui ont les suaires les plus usagés de l’au-delà) et je te parie une serviette diplomatique contre une serviette de bain que c’est à Nice que se trouve the key of the problem. »

Et voilà !

À l’aéroport de Glasgow, j’apprends que j’ai un avion pour Paris dans un couple d’heures. Pour tromper le temps, je vais écluser quelques scotchs au buffet et, pour en gagner, je téléphone au Vieux.

— Je pars pour Nice entre deux avions, dis-je, en évaluant ce que ce moyen de locomotion pourrait avoir d’inconfortable si on le prenait à la lettre.

— Pourquoi, du nouveau ?

— Peut-être, mens-je, mais je préfère ne pas vous en parler maintenant, monsieur le Directeur. Pouvez-vous alerter les gars de la police niçoise afin qu’ils enquêtent sur Daphné Mac Herrel ? J’aimerais connaître l’endroit où elle habitait, de quelle manière elle vivait, qui elle fréquentait, etc…

Rire du vieux.

— Voilà quarante-huit heures que j’ai donné des instructions en conséquence, mon bon ami.

Chapeau ! Il connaît son turbin, Monsieur Décoiffé !

— Et alors ?

— On travaille doucement dans le Midi et je n’ai pas encore reçu leur rapport. Vous serez à Orly à quelle heure ?

— Vers les quatre heures de l’après-midi.

— Je vous retiens une place dans le premier avion à destination de Nice. Le Commissaire Fernaybranca vous attendra à l’arrivée. C’est lui qui est chargé de l’enquête.

— Parfait.

— Bérurier est avec vous ?

— Je l’ai laissé sur place pour surveiller ce joli monde.

— Vous avez raison. À bientôt.

Je raccroche et je vais recommander deux doigts de whisky à la barmaid à qui je sers un doigt de cour en attendant le départ de mon zoziau.

CHAPITRE XIV

Dans lequel le Commissaire Fernaybranca m’apprend des choses. Et dans lequel je montre des choses au Commissaire Fernaybranca

J’ai déjà vu le Commissaire Fernaybranca une fois à un congrès de la Basse-cour française. J’avais été frappé par la rapidité avec laquelle il s’endormait lorsque débutait une conférence.

Quelle maestria ! Quelle science de la ronflette ! Dix ans de mise au point ! La dorme silencieuse, avec les paupières entrouvertes ! Vous lui parliez et il vous répondait à travers son sommeil. Ou bien vous lui touchiez le bras et il ne sursautait pas, souriait doucement et demandait de sa belle voix frottée d’ail :

— Eh té, collègue ?

Quand je débarque à Nice je ne le vois pas. Je passe alors dans la salle d’attente et je l’avise, assis dans un fauteuil, les jambes croisées, le buste droit, la tête à peine inclinée sous son chapeau de paille au ruban américain. Sa veste d’alpaga est posée sur ses genoux et il a une allumette entre les dents. C’est un petit homme trapu, avec un début de ventre dû au pastis, une peau bistre, des cheveux d’Indien, d’un noir intense et huileux, et un curieux nez pareil à une pomme de terre mal foutue.

Je lui arrache d’un geste sec l’allumette des chailles. Suivant sa bonne habitude, il ne bronche pas. Simplement ses stores s’en-trouvent un peu plus et un léger sourire découvre sa dent en or (les commissaires de police de province ont toujours une dent en or sur le devant).

— Eh té, collègue !

Il jette sa veste sous son aisselle et me tend la main.

— Vous arrivez d’Écosse, à ce qu’on m’a dit ?

— Je jouais encore de la cornemuse ce matin !

Il me file une claque dans le dos.

— Vous êtes toujours le même, hé ?

— De plus en plus, fais-je. Et c’est ce qui fait mon charme.

— L’avion (il prononce avi-yon) ça ne vous a pas donné soif ?

— Oh ! que si…

— Moi ça me fait plus soif de l’attendre que de le prendre !

On va donc se cogner deux tournées de Casanis. Fernaybranca n’est pas pressé de parler boulot. À huit heures du soir, c’est-à-dire vingt heures pour les chefs de gare, il considère que le magasin est fermé.

— Vous venez minger à la maison ? La patronne a fait des pieds-paquets. Avé une bonne soupe de poissons, ça vous remettra de la cuisine écossaise.

J’accepte.

Et nous nous retrouvons dans la salle à minger provençale de Mme Fernaybranca sans avoir dit un mot des Mac Herrel. Depuis la fenêtre de la cuisine on découvre cinquante centimètres carrés de Méditerranée en parfait état et cela fait l’orgueil de mon collègue. Il me le montre comme s’il lui appartenait.

Vous ne pouvez pas savoir à quel point je me sens bien tout à coup. Dans cette odeur de safran, d’ail, de pastis et d’huile d’olive, la vie prend d’autres couleurs. L’accent chantant de mes hôtes est un gazouillis pour mes manettes surmenées.

— Tiens, remarqué-je en m’asseyant devant une confortable soupière dont la fumée ferait saliver une statue de sel, je crois bien que je suis heureux.

Fernaybranca éclate de son rire qui n’en finit pas.

— Vous avez des espressions, vous autres à Paris, qui ne sont pas banales !

Mme Fernaybranca est une accorte brune qui a des cheveux fous sous les oreilles en telle quantité qu’on pourrait la prendre pour la femme à barbe de la foire du trône.

— Alors, attaqué-je, en même temps que la soupe de poissons, que savez-vous de ma cliente, docteur ?

— Vous tenez à ce qu’on cause de ça, maintenant ?

— Excusez-moi, mais je suis dans cette affaire jusqu’au trognon, le temps presse et…

— Bon, bon…

Fernaybranca n’aime pas qu’on le bouscule dans le boulot.

Il avale bruyamment une cuillerée de soupe et, la bouche pleine, attaque :

— Depuis cinquante ans, la famille Mac Herrel possède une maison sur la Promenade des Anglais. Un grand truc rococo et pompeux, bien angliche, quoi ! Il y a dix-huit ans de ça, Mistresse (prononciation Fernaybranca) Mac Herrel est venue s’y installer d’une façon définitive à ce qu’on a cru. C’était une femme impotente et très tyrannique. Radine comme un Écossais ! Elle n’avait qu’une domestique pour s’occuper de toute la maison dont elle n’occupait en fait que deux ou trois pièces, le reste restant fermé avé les meubles sous des z’housses…

Il se tait pour avaler une seconde cuillerée, plus un verre de rosé de Provence. Sa mauvaise humeur l’a quitté. Un méridional, lorsqu’il parle, ne peut pas être sombre.

J’attends la suite et je l’obtiens.

— Les voisins se souviennent encore de cette vieille acariâtre que la bonne poussait dans un fauteuil roulant le long de la mer. Elle avait, paraît-il, une canne, et quand elle piquait des colères, elle frappait la domestique par-dessus son épaule, même que les genssss en étaient révoltés…

Je ne regrette pas d’être venu. Voilà que mes idées s’ordonnent à travers l’accent savoureux de mon collègue méditerranéen.

— Et puis ? pressé-je.

— Et puis un jour une petite jeune fille est arrivée chez elle. C’était sa nièce, que la pauvrette était orpheline. Alorss vous savez ce que la vieille a fait ?

— Non ? haleté-je.

— Elle a renvoyé sa bonne. Elle recueillait la nièce pour faire des économies, vous parlez d’une pingresse, hé ? Et c’est la mignonnette qui a fait le ménage et roulé le fauteuil. Sa tinte n’osait pas la cogner, mais elle lui était toujours après. Et je t’asticote ! Et je t’abreuve de sarcasses… Des gensss m’ont dit qu’elle avait presque toujours les larmes z’aux yeux, cette belle enfant. J’oubliais, son prénom c’était Cynthia. Pas très catholique, hé ? Mais joli quand même…

Je le laisse vider son assiettée de soupe, boire un nouveau godet de rosé et se grignoter un croûton frotté d’ail. L’haleine de mon collègue ressemble aux abords d’un restaurant à prix fixe sur le coup de midi.

Mme Fernaybranca qui a un cœur aussi gros qu’un édredon d’auberge et plus sensible que les pieds d’un facteur qui aurait mis des chaussures trop courtes, pleure dans son assiette.

On lui raconte les Deux Orphelines, la Porteuse de Bread, Vierge et Grand-Mère… C’est beau, c’est triste, l’adolescente aux cheveux d’or poussant le fauteuil à roulettes d’une fée Carabosse sur la Promenade des Rosbifs, ça vous essore le palpitant quand on est méridionale.

— Ensuite ? pressé-je.

— Eh bien, la chichoune est devenue une belle fille avé des roploplos comme le capot d’une Lancia…

— Oh ! Casimir ! proteste Mme Fernaybranca, choquée par la hardiesse de l’image et peut-être aussi un peu jalouse (elle a son usine France-Lait qui ressemble à deux sacs de plage).

Fernaybranca rigole, égrillard. Il ne met pas de l’ail que sur son pain : il en colle également dans sa conversation.

— Et puis un beau matin, la mère Mac Herrel a pris l’avion pour son patelin. Paraît que son neveu venait de se faire tuer en Afrique et qu’elle devait s’occuper des affaires.

Un silence, assez bref.

— C’est bien triste, conclut mon hôtesse.

— Très bien, Fernay, dis-je, vous venez de me fournir un excellent résumé de la situation. Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons entrer dans le détail…

— Vous n’aimeriez pas mieux qu’on entre dans les pieds-paquets de Palmyre ? plaisante-t-il.

— L’un n’empêche pas l’autre. Madame, votre soupe de poissons était divine.

Elle roucoule :

— Oh ! Monsieur le Commissaire, vous me passez la brosse !

Puis, toute contente, elle nous sort du four un plat si odorant que j’en ai les muqueuses survoltées.

— Qué détails ? fait mon confrère, revenant brusquement à nos brebis.

— À Nice, la vieille ne fréquentait personne ?

— Personne que son médecin…

— Vous avez le nom et l’adresse de ce toubib ?

Il sort son portefeuille et en extrait un morceau de nappe en papier couvert de notes.

— Docteur Grattefigue, 11, rue Gras du Bide…

— Bien, mais Cynthia, par contre, devait avoir des relations. Elle a sûrement fréquenté des institutions ; elle a eu des camarades ; elle a connu des commerçants ?

— Pas tellement. Quand elle est venue, elle avait quatorze ans. La vieille, au lieu de la foutre au lycée, l’a abonnée à des cours par correspondance afin que ses études complémentaires demeurassent anglaises. Vous parlez d’une brave vie qu’elle menait, la Cynthia : elle faisait la bonne, l’infirmière, et elle continuait toute seule ses études. Ce qu’elle fréquentait, si on peut dire, c’était seulement les commerçants du quartier.

Voilà, c’est tout ce que peut m’apprendre Fernaybranca. C’est beaucoup. Maintenant je vois mieux les tenants de l’affaire.

— Dites-moi, Casimir, les Mac Herrel ont toujours leur maison ?

— Oui, toujours.

— Ils l’ont louée ?

— Non, elle est fermée.

— Pour des radins, c’est perdre une source de revenus intéressante, non ?

— Té, c’est pourtant vrai.

Les pieds-paxons sont étourdissants. Voilà qui me fait oublier le gigot bouilli de Stingines ! Nous achevons le repas en parlant d’autres choses. Casimir me raconte la dernière histoire marseillaise. Je la connais depuis vingt ans, mais je lui fais le plaisir d’en rire. Pour ne pas être en reste je lui raconte l’histoire du pédé qui va trouver un psychiatre. Il ne la comprend pas, mais il me fait l’honneur de s’étouffer. Nous avons liquidé trois boutanches de rosé et une légère euphorie nous habite lorsque je déclare brusquement :

— Ah ! c’est pas le tout : maintenant, au travail !

Fernaybranca se claque les cuisses.

— Oh, ce qu’il est marrant. Y a qu’à Paris qu’on trouve des galéjades pareilles.

Mais comme je me lève de table et que j’ai l’air sérieux, il cesse de se fendre.

— Où allez-vous ?

— Chez les Mac Herrel, mon bon ami.

— Mais…

— Oui ?

— Je vous ai dit qu’il n’y avait plus personne depuis deux ans !

— Justement : la voie est libre.

— Comment allez-vous rentrer dans la maison ?

— Par la porte, je pense, si la serrure n’est pas trop réticente…

Un temps.

— Ça vous amuserait de venir avec moi ?

— Mais… Mais…

Il regarde sa femme, la bouteille vide, mon merveilleux visage au sourire enjôleur. Mes méthodes le laissent baba.

— À pareille heure ! soupire-t-il.

— Dans le Midi, je préfère travailler à la fraîcheur. Venez donc avec moi, collègue, et n’ayez pas peur : je prends tout sur les côtelettes.

Il me suit.

C’est une grande bâtisse peinte en ocre. Mais peinte depuis très longtemps et il y a de grandes traînées pisseuses sur la façade. Les balcons sont rouillés, le jardin est en friche. Seuls, deux gros palmiers conservent à la propriété son aspect de résidence de vacances.

Fernay, sur mes instances a bien voulu passer au commissariat pour se munir d’un passe. Nous ouvrons la grille sans difficulté.

Il fait une nuit enchanteresse. Les grillons mènent un tapage terrible dans le jardin. Depuis la terrasse d’une boîte de nuit en plein air, nous viennent des éclats de cuivre et les coups sourds et syncopés d’une contrebasse.

— Écoutez, San-Antonio, chuchote Fernay, mal à l’aise, tandis que nous remontons l’allée, ce que nous faisons là est illégal.

— À quoi nous servirait d’être les représentants de la loi si nous n’avions la possibilité de la contourner de temps à autre ? rétorqué-je.

Le temps qu’il assimile et nous avons gravi le perron. Quelques essais de clés et nous ouvrons. Une fade odeur de renfermé et de moisi nous saute à la gorge.

— Essayons de trouver le compteur ! dis-je.

— Parce que vous voulez éclairer ! s’alarme Fernaybranca.

— Les proprios sont à près de deux mille kilomètres d’ici, ça m’étonnerait qu’ils aperçoivent la lumière…

En m’aidant de ma torche électrique, je gagne l’office. J’y trouve le compteur, je remonte sa manette et la lumière vient.

Le spectacle est désolant. Le papier des murs pend en languettes humides, les plafonds sont lézardés, les lambris décollés, des toiles d’araignée s’accrochent un peu partout.

Nous visitons les pièces les unes après les autres. C’est le domaine de la Belle au Bois Pionçant. Des fauteuils sous des housses, des draps sur les lits et les tables. Cela a quelque chose de funèbre, de désolé…

— Hé bé, balbutie mon ami, c’est un brave cauchemar, hé ?

— Pas mal, oui, conviens-je.

Nous parcourons les deux étages, ouvrant toutes les portes, y compris celles des toilettes, des placards et des penderies.

— Dites, demande tout de go l’ami Casimir, au fait, qu’est-ce que vous cherchez ?

— Je l’ignore, réponds-je gravement, c’est bien pour cela que cette perquisition est passionnante.

Nous descendons maintenant à la cave. C’est un sous-sol très classique : chaufferie, cave à vin, débarras. Dans la chaufferie, la chaudière est entièrement rouillée et il ne reste presque plus de charbon. Dans la cave à vin nous ne trouvons que des bouteilles vides et des casiers. Le débarras ne renferme que des outils de jardinage aussi rouillés que la chaudière.

Fernaybranca n’a pas l’air content. Il avait une belote prévue au café de la Marine et de la Croix des Vaches réunis et au lieu de ça je le trimbale dans une villa pourrie où tout sent le vieux et la putréfaction. L’illustre collègue de Paname commence à lui courir sur le haricot. Il le goberge, le gave de pieds lacsompems, et en guise de remerciements…

— Vous voilà pas plus avancé, ricane-t-il.

Au moment où il prononce ces mots fatidiques, d’un ton fatigué, un gros rat part entre mes jambes. Ç’a été si fulgurant que je n’ai pas eu le temps de lui filer un coup de savate.

— Oh ! la sale bête ! gronde mon collègue. Mais d’où sortait-il donc !

— De par ici.

Je désigne un trou dans le sol de la cave. Chose étrange, ce trou de rat n’est pas situé au pied d’un mur mais au beau milieu du sol cimenté. Je saisis une tige d’osier qui se trouve là et je l’enfile dans le trou. La tige descend à la verticale d’un bon mètre avant de stopper.

Je me tourne vers Fernay.

Le roi du pastis ne ricane plus. Il est troublé.

— Ça veut dire quoi ? demande-t-il.

— Nous allons voir.

Je fouille parmi les outils et je découvre un pic. Je plante l’extrémité dans le trou à rat et j’exerce une forte pression. Un gros éclat de ciment part sur mon soulier.

— Vous ne remarquez rien, Casimir ? je demande à l’illustre poulardin de la Côte d’Azur.

— Si, répond-il. Sur une certaine surface, le ciment n’est pas pareil.

En soupirant, il se saisit d’une pioche et m’aide à creuser. Au bout de cinq minutes nous tombons la veste, au bout de dix nous remontons les manches, au bout de quinze nous nous crachons dans les mains, et au bout de vingt nous avons fait sauter une croûte de ciment épaisse d’une trentaine de centimètres. Il devient plus aisé d’agrandir le trou. Cette couche de ciment a été coulée par des gens qui n’avaient que des notions très élémentaires de maçonnerie. Trop de sable ! Quand on bille dessus il s’effrite ou fait des éclats. Nous dégageons plus d’un mètre carré de ciment. Nous suons comme au sortir d’un sauna.

— Vous me parlerez du digestif ! rouscaille Fernaybranca.

Nous posons les pics et les pioches pour saisir des pelles. J’ai des ampoules de 200 watts dans les paluches. Mais ça ne fait rien, une force incommensurable m’anime. Je déblaie la terre à tout berzingue, établissant un record pour la région Côte d’Azur où les terrassiers utilisent leurs pelles comme supports.

Une demi-heure d’efforts. Fernaybranca déclare forfait.

— Oh ! bonne mère ! soupire-t-il en s’asseyant sur une caisse, vous m’escagassez complètement, collègue. Du jardinage en cave, c’est la première fois que j’en fais !

Je ne réponds rien car je touche au but. Et ce but c’est un squelette tout tordu auquel adhèrent encore des lambeaux d’une étoffe qui fut une robe.

— Venez voir, Casimir…

Il vient, se penche et siffle.

— Vous pensiez trouver ça ?

— Avant de creuser, non. Je venais because mon sixième sens. Mais mon subconscient devait songer confusément à un truc de ce genre.

— Vous avez une idée sur qui ça peut être ?

— Ben voyons…

Je désigne Casimir et je déclare en me penchant sur le squelette :

— Permettez-moi de vous présenter le Commissaire Casimir Fernaybranca, Mrs Mac Herrel.

CHAPITRE XV

Dans lequel la Vérité sort du puits avec tout ce qu’il faut pour se sécher

Le docteur Grattefigue, malgré son nom qui pourrait sembler comique à d’aucuns, est un homme extrêmement sérieux. Toujours malgré son blaze il n’est pas gynécologue mais spécialiste des affections rhumatismales. C’est un grand type maigre et brun, aussi folichon qu’une photographie en couleurs des établissements Borniol. Il a des lunettes cerclées d’écaille noire et un air soucieux qui trahit soit des déboires conjugaux, soit une crise de foie.

Il s’est rendu sans enthousiasme à notre appel. Penché sur le squelette il hoche la tête :

— Il est absolument certain qu’il s’agit là de mon ancienne cliente. Je reconnais parfaitement sa déformation des membres inférieurs ainsi que sa déviation de la colonne vertébrale. J’ai pris d’elle suffisamment de radiographies (que je possède encore du reste) pour être certain de la chose.

Fernaybranca risque une plaisanterie :

— Avec un peu de patience vous auriez pu vous éviter de tirer ces photos d’intérieur, toubib. La preuve : son squelette, vous l’avez en chair et en os !

Ça ne fait rire personne et surtout pas le praticien que je soupçonne d’être abonné au Figaro Littéraire.

Nous remontons à l’air libre et je demande au toubib de nous accompagner au bistrot voisin afin d’y tenir une conversation de qualité dans un cadre plus approprié que cette cave-cimetière. Il se fait un peu tirer le lobe, mais finit par accepter.

Devant un grand verre d’eau minérale, il répond à mes questions.

— Vous êtes pratiquement la seule personne à Nice qui ait bien connu Daphné Mac Gregor, docteur, quel genre de femme était-ce ?

— Elle souffrait beaucoup. Son caractère était aussi biscornu que ses jambes ! De plus, son atavisme écossais en faisait la plus ladre des clientes. Elle ne me réglait mes honoraires qu’avec six mois de retard et en rechignant. Elle exigeait des prix spéciaux ; bref, vous voyez le genre ?

— Je vois. Et sa nièce ?

Le doc ôte ses bésicles et les bourbit avec une petite peau de chamois.

— Une délicieuse jeune fille qui jouait les orphelines à charge ! Mme Mac Herrel la considérait davantage comme sa bonne que comme sa nièce.

— Parlez-moi d’elle…

J’ai le cœur qui bat. Des trois hommes ici réunis je suis sûrement celui qui pourrait en raconter le plus long sur Cynthia.

— Elle était douce, jolie, docile… Sauf peut-être sur la fin où j’ai cru déceler comme une révolte en elle. La férule de sa tante lui devenait insupportable. Elle m’a supplié un jour, en cachette naturellement, de prescrire à la vieille dame des somnifères car même la nuit elle la tourmentait.

— Vous l’avez fait ?

— D’autant plus volontiers que la malade en avait besoin. Ses rhumatismes la faisaient cruellement souffrir…

— Cynthia ne fréquentait personne ?

— Pas à ma connaissance, je n’ai jamais rencontré âme qui vive en me rendant chez elle.

— Et vous n’avez jamais aperçu Cynthia avec quelqu’un ?

— Non.

Mais il s’arrête pile et je le devine sollicité par une idée.

— Vous pensez à quelque chose, docteur ? insisté-je aimablement.

— En effet.

— Eh bien, je vous écoute.

— C’est-à-dire…

— Il s’agit d’une affaire très grave, docteur. Nous en sommes au deuxième meurtre et vous avez le devoir de tout dire…

— Eh bien, figurez-vous qu’un soir, une nuit plutôt, comme je rentrais avec ma femme de chez des amis Cannois, j’ai aperçu la jeune fille dehors…

— Quelle heure pouvait-il être ?

— Environ deux heures du matin.

— Où était-elle ?

— Elle sortait d’un bar de nuit à la réputation assez douteuse : « Le Mirliton Doré » et elle se trouvait en compagnie d’un homme.

— Vous êtes certain qu’il s’agissait d’elle ?

— D’autant plus certain qu’elle m’a reconnu et s’est cachée derrière son compagnon.

— À quoi ressemblait-il ?

Il hausse les épaules.

— Je n’ai pas eu le temps de l’examiner. J’étais si surpris de voir cette fille dehors à pareille heure et dans un tel lieu… Il me semble toutefois qu’il s’agissait d’un garçon assez jeune et assez grand…

Je me permets de tapoter l’épaule rembourrée du toubib tant est grande ma satisfaction.

— Eh bien, vous venez de rendre un signalé service à la police, docteur. Bravo !

— C’est ici ! me dit Fernaybranca en tendant le doigt vers une porte basse, blottie au bas de quatre marches.

De la musique et une rumeur confuse s’échappent de l’endroit. Au-dessus de la porte une enseigne lumineuse représente un mirliton stylisé. Il y a écrit en lettres de néon, au-dessus du motif : « Au » puis en dessous : « Doré ».

— Quel genre de taule ?

— Pff, pas plus crapularde que beaucoup. Y a un peu de tout : des touristes, les jeunes dévergondés de la région…

Il me désigne une rangée de motos clinquantes devant le mur de la boîte.

— Des gars du mitan ?

— Aussi. Mais discrets.

Nous entrons. C’est un trou enfumé. On donnerait dix mille balles à un mineur, il refuserait de descendre dans cet antre.

Une musique hystérique s’échappe d’un appareil High Fi. C’est plein de trèpe. Sur une piste grande comme un timbre de quittance, quelques couples se frottent le lard en se chuchotant des promesses qu’ils tiennent déjà. On se rabat vers le comptoir. Quelques zigotos aussi douteux qu’une irruption de boutons s’écartent pour nous laisser le passage. M’est avis que le Commissaire est connu comme le houblon (Béru l’a déjà dit).

Le loufiat, un grand déplumé au grand nez, cligne de l’œil à son intention…

— Salut, quelle bonne surprise… Un petit remontant comme d’habitude ?

Fernaybranca rougit un chouïa à cause de la présence à ses côtés du fameux San-Antonio qu’il a tendance à prendre pour un révérend père.

— C’est ça, dit Casimir.

Il fait signe au barman.

— On peut te causer une seconde, Victor ?

Victor opine sans joie. Il doit becqueter à la grande gamelle et même s’y goinfrer, mais pas en public. Il nous verse deux vieillards maniaques (jeu de mot bérurien que je vous laisse le soin de déchiffrer) et s’approche en se grattant la nuque.

— Oui.

Je sors de ma fouille le permis de conduire de Cynthia que j’ai conservé après le hold-up du Gros. Je désigne la photo of identité qui l’illustre.

— Vous connaissez cette fille ?

Victor hoche sa bouille de termite poitrinaire.

— Ouais, y me semble, mais ça fait un bout de temps qu’on l’a pas vue par ici.

— Racontez un peu.

— Quoi ?

— Son comportement à l’époque où elle fréquentait le Mirliton…

Il secoue la bouille :

— Une drôle de souris. Elle est entrée un soir, toute seule. Elle s’est assise à la petite table du fond, là-bas et elle a commandé un alcool. Elle avait l’air d’une biche qui s’est échappée. Elle a bu en fermant les yeux, ça l’a fait tousser, et puis elle a payé et elle est repartie. Le tout a pas duré trois minutes.

— Et puis ?

— Elle est revenue le lendemain soir. Cette fois elle est restée plus longtemps. Elle a bu deux scotchs. Des gars ont voulu la chambrer, l’inviter à danser, elle ne leur a rien répondu.

« C’est devenu une habitude, la môme s’est amenée toutes les nuits. Elle avait pas d’heure fixe. Des fois c’était dix heures et d’autres fois une heure du mat’ ou plus…

Parbleu, elle attendait que la vieille mégère soit endormie. C’était pour cela qu’elle avait demandé à Grattefigue d’ordonner des barbituriques à la tatan Daphné. Elle étouffait. C’était sa soupape qui fonctionnait au Mirliton.

— Continuez, mon vieux, vous me passionnez.

— C’est vrai ? sourit piètrement le loufiat en matant les abords d’un œil aussi torve qu’un tire-bouchon.

— Officiel.

— Eh bien, au bout d’un certain temps, elle s’est laissée dégringoler en flamme par un julot.

— Qui était-ce ?

— Pff, un ancien comédien sans talent. Il avait échoué au Casino à la suite d’une tournée foireuse et depuis il bricolait…

— Qu’appelez-vous bricoler ?

Le barman regarde Fernaybranca. Mon collègue l’encourage d’un hochement de tête, alors le gars s’obstrue une narine avec le revers du pouce.

— Il s’expliquait dans la chnouf ?

— J’avais cru le comprendre, élude-t-il.

Les maillons s’enchaînent les uns aux autres à une vitesse dépassant celle de la lumière.

— Le blaze de ce dégourdi ?

— Ben, vous savez…

Fernaybranca a un petit claquement de langue agacé.

— Allonge, fils, fait-il sèchement, tu fais pas ta première communion cette année, non ?

— Il s’appelait Steve Marrow.

— C’était son vrai nom ?

— Je pense. Mais vous savez, je ne suis jamais allé photocopier son extrait de naissance.

— Où créchait-il, ici ?

— À l’hôtel du Pin Parasol.

— Vous disiez qu’il avait séduit la gamine ?

— En deux coups de cuillère à pot, peut-être parce qu’il était Anglais, comme elle ? Cette gosse farouche qui ne répondait même pas aux hommes qui lui parlaient poliment, lui est pour ainsi dire tombée dans les bras, comme un fruit mûr lâche sa branche.

— Jolie métaphore, et après ?

— Après rien… Ils ont continué de se voir pendant un certain temps, après quoi ils ont disparu.

Je vide mon verre.

— Remettez-nous ça, mon brave Victor, et prenez un glass avec nous !

— À quel hôtel descendez-vous ? s’inquiète brusquement Fernaybranca, lorsque nous sortons du Mirliton Doré après y avoir éclusé pas mal de vieillards tous plus maniaques les uns que les autres…

Son élocution est hésitante. Sa langue a tendance à vouloir en dire plus long que sa pensée et surtout à ne pas démarrer en même temps.

— Je pense, fais-je, que l’hôtel du Pin Parasol me conviendrait parfaitement.

CHAPITRE XVI

Dans lequel je me frappe la poitrine et je frappe la mâchoire de quelqu’un que vous connaissez déjà

La nuit écossaise brille avec une grande économie d’étoiles lorsque je stoppe ma Bentley de première classe non loin de la demeure habitée par la mère O’Paff. Les ajoncs de la lande frémissent, des chouettes hululent et des grenouilles pullulent sur les pourtours du lac.

À main droite, la massive silhouette de Stingines Castle se découpe sur l’horizon comme une citadelle redoutable. Un fantôme se baguenauderait dans cette campagne hostile que je n’en serais pas surpris. C’est vraiment un curieux bled.

L’ancienne tapineuse de Montrouge habite une minable baraque bourrée de courants d’air. Des vitres fêlées et ravaudées avec du papier collant achèvent de donner à la masure un aspect minable.

Je mets mes mains en porte-voix (ce qui vaut mieux que de les mettre en porte à faux) et je mugis, d’une voix pourtant sourde :

— Béru !

Ce, à différentes reprises, et sur un ton qui va croissant comme la lune et coassant comme les grenouilles.

Nobody ! Je siffle, je frappe à l’huis, aux vitres, aux volets, toujours en vain. Je vous parie un marécage contre une maréchaussée que Béru et la dame Gladys se sont poivrés au scotch. J’actionne le loquet de la lourde et, avec une surprenante docilité, celle-ci s’écarte devant moi, comme un monôme d’étudiants devant un car de police.

Cette pâle clarté qui tombe des étoiles me permet de distinguer une masse claire au milieu de la pièce. Je me grouille d’allumer et j’aperçois Gladys, vautrée sur le plancher, la joue à même les lattes disjointes, un bras allongé, les jupes retroussées, la bouche grande ouverte. Elle a beaucoup changé, cette honorable marchande d’amour. Avec la bouille qu’elle possède maintenant elle a eu raison de s’évacuer en Écosse. Et même à mon avis, elle aurait pu pousser sa retraite plus au Nord, en Islande ou au Détroit de Bering, for exemple, because elle est moins que comestible.

Elle a la trogne bouffie et couverte de pustules violacées. Ses cheveux qu’elle ne fait plus teindre ressemblent à la perruque d’un garde qui jouerait dans l’arrestation de Louis XVI. C’est l’ivrognesse dans toute son horreur.

Elle ronfle comme un bulldozer sur un chantier.

Je rappelle, d’une voix de centaure :

— Béru !

Puis, pour déclencher éventuellement chez ce damné pochard une réaction de son état second :

— On demande l’inspecteur Principal Bérurier au téléphone !

Zéro.

Je visite la carrée. C’est vite fait car elle se compose de deux pièces minables. Le Gros ne s’y trouve pas. Pourtant j’aperçois sa valise sur un amoncellement de caisses. La cabane pue le hareng fumé, la lampe fumeuse, la pièce enfumée, la fumée de tabac, le noir de fumée et la chaussure de caoutchouc surmenée.

Je reviens à la dame étendue sur le sol et je la secoue délicatement du bout du pied.

— Madame Gladys ! fais-je, ça vous ennuierait de revenir à vous deux secondes, j’ai à vous parler ?

Mais va te faire cuire un œuf ! Elle continue de ronfler, cette morue, et de cuver son whisky. Alors le valeureux Commissaire San-Antonio, celui qui remplace avantageusement le beurre, la margarine et le rond du bey du rha dada, s’empare délibérément — et par l’anse — d’un seau qu’il va remplir au puits voisin.

Une douche glacée, y a que ça pour ranimer les poivrots.

La vioque suffoque, éternue, ouvre un œil et se met à proférer des injures.

— Ça va mieux, Gladys ? je questionne d’un ton affable.

Son œil glauque me considère lourdement. Je la soulève par le corsage et je l’adosse au mur. Mais sa tête dodeline.

— Où est l’ami Bérurier ? questionné-je.

La mère O’Paff libère quelques borborygmes et me traite tour à tour : d’enfant de putain (ce qui laisserait entendre qu’elle envisage mon adoption favorablement) ; de fumier de lapin (je n’ai rien contre ces aimables herbivores non plus que contre leurs sous-produits) ; de sodomisé de frais (le mot frais a quelque chose de sain et de printanier qui corrige ce que d’aucuns trouveraient de péjoratif à l’épithète) ; et d’impuissant (ce qui est son droit vu que je ne me sentirai jamais le courage de lui infliger un démenti).

Je prends le meilleur parti, celui d’aller tirer un autre seau d’eau. Le plus calmement du monde je lui en flanque la moitié (en anglais : the half) au portrait. Nouvelle suffocation, nouvelle quinte de toux. Nouvelles injures encore plus corsées que les précédentes.

Pour lors, le célèbre San-Antonio délaisse momentanément cette exquise politesse qui en a fait en quelque sorte le Colbert de la police.

— Écoute, Gladys, l’interromps-je, si tu ne réponds pas à mes questions, je continue de te filer de la flotte à travers la hure jusqu’à ce que ton puits soit vide, tu m’entends ?

Et, comme preuve de ce que j’avance, je lui délivre le solde de tisane qui se trouve dans le seau.

— C’est O.K., chérie ?

— Qu’est-ce que vous me voulez, charogne ambulante ? s’inquiète enfin la copine du Gros.

— Mon ami Bérurier qui logeait chez vous !

— L’ai pas revu…

— Vous mentez. Et si vous mentez on vous collera en taule. Et si on vous colle au gnouf vous n’aurez pas de whisky. Et si vous n’avez plus de whisky, imbibée comme vous l’êtes, vous crèverez de délirium plus ou moins mince. Il y aura des chauves-souris et des cancrelats plein votre cellule, vous pigez, ma poupée !

— Toi t’es un ami de Béru, me lance-t-elle en français. T’es un frenchman à la c… Tous gueulards et fiers à bras.

Elle se tait et se fout à chialer comme les fontaines du Rond-point des Champs-Élysées.

— Ah ! misère, quelle idée j’ai eue de quitter Montrouge pour venir crever d’alcool dans ce pays de malheur !

Je suis touché comme un collégien.

— Allez, la mère, vous cassez pas le chou : chacun sa vie. Les bonheurs en technicolor, ça ne se fabrique qu’à Hollywood. Ça dure une heure trente-cinq sur la toile d’un ciné et ça fait ch… tout le monde. Je vous demande où est le Gros Béru…

Elle continue de chialer son scotch, pourtant elle répond à travers ses larmes :

— Je vous dis qu’il n’est pas rentré. L’a pris son lunch ici à midi, l’est sorti, l’est pas rentré…

— Vous ne savez pas où il allait ?

— Non. J’y ai demandé. Il m’a dit « Secret professionnel », le damné porc !

— Il vous avait dit qu’il rentrerait pour dîner, je suppose ?

— Bien sûr ! Même qu’il avait ramené de la ville un poulet froid et une paire de bouteilles de scotch…

— Que vous avez bues en l’attendant ?

— Oui.

— Vous n’avez vu personne ?

— Si.

Je dresse l’oreille.

— Qui ?

— Au début du tantôt, juste comme ce sacré dégoûtant de flic venait de partir, y’est venu un type qui m’a demandé après un certain San-Antonio.

— Ah oui ?

— Puisque je vous le dis, french boy de mes f…

— Alors ?

— Je lui ai répondu que je ne connaissais pas, et c’est la vraie vérité du Bon Dieu que je connais pas ce San-Antonio. Vous le connaissez seulement, vous ?

— Personne ne connaît personne, éludé-je sentencieusement. Que s’est-il passé ?

— J’ai cru que le gars allait m’étrangler. Il était pâle comme la mort et il grinçait des dents.

— Vous ne savez pas qui il était ?

— J’en ai une vague idée. Je l’ai aperçu souvent en compagnie de la fille de Stingines Castle. Un jeune aristo qui a une sale gu… et du sparadrap sur les paupières.

Sir Concy ! Il n’y a aucun doute : l’homme qui me cherchait n’est autre que le fiancé de Cynthia. Comment a-t-il su que Béru se trouvait chez la mère Gladys ? J’ai commis une imprudence en laissant mon pote seul ici. Il lui est sûrement arrivé quelque chose. Ces crapules ont pris peur et se sont emparés de lui. Au château, on n’a pas cru à mon départ… Misère ! Mon Béru ! Vous ne voyez pas qu’on me l’ait buté ! Alors que sa nomination était presque dans la fouille !

Ça me galvanise.

— Vous n’avez revu personne depuis cette visite, Gladys ?

— Non.

— Bien vrai ?

— Puisque Je vous le dis, morveux !

Et la voilà qui redevient mal embouchée comme tout. Elle me jure que si Je doute de sa parole elle va frotter sur mon nez une partie d’elle-même que J’estime tout à fait impropre à la consommation et qui, de toute façon, n’ennoblirait pas mon appendice nasal.

Je la laisse cuver en paix et Je saute dans ma Bentley de cérémonie (funèbre).

Minuit, l’heure du crime, carillonne au clocher de Saint-Charpiny lorsque je carillonne moi-même à la lourde de sir Concy.

Parlophone. La voix du triste sir :

— Hello !

— Ici, San-Antonio.

Rugissement. La porte s’ouvre, je grimpe l’escadrin. Un grand rectangle de lumière ocre se découpe sur le palier. Le fils du baronnet m’attend. Il est en smoking.

Juste comme j’arrive, une voix d’homme crie en anglais :

— Non, Phil ! contrôlez-vous !

Mais le gars ne se contrôle pas et me bondit sur la casaque.

Vous vous rendez comptez si ça commence à faire beaucoup ?

Maintenant ça devient aussi traditionnel que l’Angleterre elle-même, dès qu’on se trouve en présence l’un de l’autre on commence par se mettre une avoinée.

Il me cueille à la sauvage : coup de latte dans les sœurs Etienne, que j’esquive de peu en me mettant de profil et qui me vaut un bleu à la cuisse large comme un beefsteak de travailleur de force ; puis cueillette en crochets gauche-droite.

Je titube, je recule, je bascule, je chois. Au moment où je vais pour me relever, cette ordure à blason me virgule un coup de semelle dans les mandibules.

— Phil ! je vous prie, ça n’est pas correct, fait la voix précieuse.

À travers un brouillard, j’ai le temps d’apercevoir un grand jeune homme élégant et distingué, assis, jambes croisées dans un fauteuil.

Sir Concy ne prend pas garde à l’interruption.

Le voilà qui me savate encore. J’ai l’impression de passer le week-end dans une bétonneuse en folie. Ça m’arrive de tous les côtés. Et bing ! Et bang ! Et bong[16]. J’essaie de me parer, mais ça pleut là où je ne suis pas couvert.

Le grand jeune homme élégant s’est levé.

— Phil, je suis très déçu par votre attitude. Un gentleman…

Sir Concy s’arrête, épuisé par ses efforts. Le gars Bibi se paie trois litres d’oxygène de la bonne année et décide de jouer sa petite partition. Chacun son tour, non ?

J’y vais à la brutale. C’est le coup du rentre-dedans, tête première. Il prend ma coupole dans le plastron et s’en va faire des essais de verre de montre sur le plancher.

Plus régulier qu’il ne l’a été, je m’abstiens de l’assaisonner pendant qu’il est à terre. Je pousse même l’élégance jusqu’à l’aider à se relever en le halant par son nœud de smoking.

Pour assurer ma prise je donne un tour de poignet et le fils du baronnet étouffe.

— Espèce de vermine ! fulminé-je. Petite larve !

Il essaie de ruer mais je ne sens même plus ses soubresauts. D’une détente prodigieuse, je le catapulte contre le mur. Un magnifique sous-verre représentant une dame vêtue d’un éventail tombe et se brise. Sir Concy fait « hhhan » en touchant le mur.

Je m’approche, il est pantelant. Il veut cependant s’avancer sur moi mais je lui place quatorze manchettes style Delaporte, à toute vibure et sans chiqué.

Le jeune homme de bonne famille s’écroule alors sur le tapis, groggy.

Je me masse l’avant-bras doucement et J’exécute quelques mouvements gymniques.

— Magnifique, me fait le spectateur.

Il s’incline et avance son blaze :

— Sir Constence Haggravente, se présente-t-il. Je suis le meilleur ami de Philipp.

— Il vous faut de la constance, en effet, ne puis-je éviter de plaisanter.

Et, revenant fissa aux convenances :

— San-Antonio.

On se serre la main.

— Oh ! C’est donc vous, murmure Haggravente en fronçant les sourcils.

Son exclamation me paraît étrange. Sir Concy a donc parlé de moi à ses amis ;

Mon interlocuteur est un grand blond à l’œil clair, infiniment racé. Il se baladerait avec son pedigree autour du cou que ça ne serait pas plus éloquent.

— Pourquoi dites-vous que c’est donc moi ?

— Phil vous cherche depuis midi…

— On me l’a dit…

— Il voulait vous tuer.

— Il me l’a laissé sous-entendre.

— Il vous hait, je crois, profondément…

— Il me l’a fait comprendre.

— Il paraît que vous lui avez pris sa fiancée ?

— Je ne la lui ai pas prise, je l’ai seulement ramassée : elle était tombée dans mon lit.

Sir Constence Haggravente sourit.

— Amusant, murmure-t-il.

— Comment savez-vous tout cela, sir Haggravente ?

— Parce que Phil me l’a dit.

— Et il le tenait de qui, de son petit doigt ?

— Non, de l’ancien maître d’hôtel de ses parents, James Mayburn.

Je tique, ma montre tic-taque et mon cœur fait toc-toc.

— Racontez, je suis passionné.

— Lorsque Lady Daphné est revenue de France pour occuper le château, elle manquait de personnel. Phil, qui venait de faire la connaissance de Cynthia, lui a alors proposé Mayburn pour la dépanner.

Je pars d’un grand éclat de rire.

— Et il a chargé le domestique de me surveiller ?

— James lui est très dévoué. Phil était jaloux. La jalousie fait commettre bien des folies, même à un sujet de Sa Majesté, monsieur San-Antonio. Mayburn a placé un magnétophone dans votre chambre sur les directives de son ancien maître. Mais cela n’a rien donné car, paraît-il vous avez découvert l’appareil. Alors il a osé aller vérifier la nature de vos relations avec Miss Cynthia dans votre propre chambre…

— Ah ! le second fantôme ! m’exclamé-je, c’était donc ça !

— Pardon ?

— Non, rien, je pense tout haut…

Mais tout bas, je me dis que j’ai commis une erreur d’aiguillage en suspectant le majordome et en suspectant sir Concy. Je n’avais affaire qu’à un hyper-jaloux et à son complice.

— James est venu lui rapporter la cruelle vérité ce matin, murmure Haggravente. Phil est alors devenu fou.

« À propos de Phil, s’interrompt-il en se penchant sur ma victime, l’auriez-vous tué ?

Le fiancé est toujours inanimé. Ce pauvre gars se souviendra de moi. Il a le portrait en haillons. Ses arcades se sont rouvertes, son nez est éclaté, ses lèvres fendues, ses pommettes pétées comme des marrons trop cuits.

Nous lui versons du Mac Herrel dans la bouche et il finit par revenir à lui.

— Écoutez, mon vieux, murmuré-je, je suis navré pour vous, mais vous avez fait fausse route en vous amourachant de Cynthia. Cette fille est indigne de vous.

Sir Concy veut se précipiter sur moi, mais nous le maîtrisons.

— Si je puis me permettre, vous manquez un peu d’élégance, sermonne sir Constence Haggravente.

— Si je puis me permettre, laissez-moi terminer, dis-je. Je suis le commissaire San-Antonio, des services spéciaux français. Vous devez bien penser, messieurs, que si je suis venu enquêter jusqu’en Écosse, c’est qu’il s’agit d’une affaire extrêmement grave et importante.

Cette fois, Concy est sérieux et ne songe plus à m’éventrer. Il sent que ça n’est pas du bidon et, très pâle sous ses ecchymoses, il attend.

— Miss Cynthia Mac Herrel est compromise dans une double affaire de meurtre et de trafic de drogue, annoncé-je. C’est une fille complètement désaxée, dont la perversité est peut-être due à une enfance malheureuse… Cela, il appartiendra à des psychiatres de le préciser…

Je hausse les épaules.

— Expliquez-vous, murmure sir Concy.

— Plus tard. L’instant est trop critique. Sir Concy, qu’est devenu l’homme que je faisais passer pour mon valet de chambre ?

Il secoue la tête.

— Je l’ignore. Mais dites-moi, à propos de Cynthia…

— Je vous ai dit plus tard, Phil, lui fais-je amicalement en lui tapotant l’épaule… Je vous jure sur mon honneur de flic que je vous ai dit la vérité à son sujet. Soyez courageux comme vous l’avez été au cours de nos…, heu…, relations !

Il opine.

— Alors, mon inspecteur ?

Il secoue la tête.

— En apprenant mon infortune des lèvres de James, je me suis précipité au château, pensant vous y trouver, mais vous n’y étiez plus.

— Vous avez parlé de…, heu…, la chose à Cynthia ?

— J’ai fait une scène horrible.

— Et que vous a-t-elle dit ?

Il baisse la tête.

— Eh bien ?

— Qu’elle vous aimait.

Je n’en reviens pas.

— Pas possible !

— Si. Et elle a ajouté que la mort seule vous séparerait, elle et vous.

J’éclate alors d’un rire qui serait homérique si j’étais grec mais qui n’est que rabelaisien.

— Pas mal.

— Hein ?

— Elle a remonté la mécanique à fond. Elle comptait sur vous pour me trucider. Au lieu de jeter de l’eau sur le feu, elle a jeté de l’essence. Ensuite, Phil ?

V’là qu’il m’est devenu sympa, tout à coup avec sa pauvre bouille en quartier bombardé. C’est pas poilant, la vie ? (en anglais : the life). Il y a six minutes soixante-douze secondes nous nous brisions les cartilages et maintenant je l’appelle « Phil » sans qu’il songe à s’en offusquer.

— Je suis parti à votre recherche. Et en passant près de ce chemin de la lande, j’ai vu votre valet de chambre qui sortait de chez la vieille ivrognesse. Je me suis précipité chez la bonne femme pour la questionner. Elle ne savait rien ou n’a rien voulu me dire.

Je commence à être très sérieusement inquiet pour Béru. Ça aurait tourné au vinaigre pour mon vaillant équipier que je n’en serais pas autrement surpris. Que faire ?

Je vais m’accouder à la cheminée et, tout en contemplant dans la glace mon physique avenant, je tiens à mon reflet le langage suivant.

— San-A, mon Grand, tu avais une quinte de coupables présumés, à savoir : la fausse Daphné, sa nièce, Mac Ornish le directeur, sir Concy et James Mayburn. Maintenant, il ne t’en reste plus que trois. Avant de t’occuper du plat de résistance, c’est-à-dire de la vieille lady et de Cynthia, pourquoi n’aurais-tu pas une conversation à bâtons rompus (de préférence sur son râble) avec Mac Ornish ?

Les deux petits sirs respectent ma méditation. Lorsque je me retourne, je les découvre près de moi, au garde-à-vous dans leurs smokings.

— Phil, je murmure, vous êtes comment avec Mac Ornish ?

— Pas mal, pourquoi ?

— Vous allez lui téléphoner pour lui demander de venir vous rejoindre ici.

— Maintenant ?

— Oui. Dites-lui seulement qu’il s’agit d’une affaire extrêmement grave et que vous avez besoin de son aide. S’il vous questionne, répondez-lui que vous ne pouvez pas lui fournir d’explications au téléphone.

Le fils du baronnet s’exécute. Il sonne Stingines Castle. Il sonne longtemps car les occupants sont pieutés. Enfin on décroche et, par chance, c’est Mayburn qui répond.

Phil se fait connaître et enjoint à son ex-larbin de quérir le rondouillard distillateur de céréales.

Je m’empare de l’écouteur annexe et j’entends la voix ensommeillée de Mac Ornish.

— Que se passe-t-il, sir Concy ?

— Un événement grave. Je vous en supplie, venez me rejoindre d’urgence à mon domicile de Grattefort and Fayrluir Street.

— Mais…

— Ne me posez pas de questions, c’est terrible. Et surtout ne parlez pas à ces dames, Mac Ornish. Je compte sur vous, venez !

Il raccroche, ce qui est le meilleur moyen de couper court à des explications.

— Il ne nous reste plus qu’à attendre, fais-je en posant à mon tour l’écouteur.

— Un whisky ? propose sir Concy.

— Volontiers…

Pendant qu’il prépare trois glass corsés, je reprends ma séance de gamberge. Je vais vous dire, à titre très exceptionnel, à quoi je pense. Eh bien ! je pense que les relations entre Cynthia et Philipp ne sont pas normales. Je m’explique : de toute évidence elle se fout de ce garçon comme de son premier esquimau Gervais. Donc, si elle l’a fréquenté au point de se fiancer avec lui, c’est qu’il présente un certain intérêt. Lequel ? That is the question.

Maintenant, je sais que ça n’est pas la, tante Daphné qui veut de ce mariage, puisque la tante Daphné est clamsée depuis plus de deux piges.

Alors ?

— Dites, Phil, vous vous êtes connus comment, Cynthia et vous ?

— Père et moi sommes venus faire une visite de courtoisie à Lady Mac Herrel lorsqu’elle est venue habiter Stingines.

— Votre père la connaissait ?

— Il l’avait vue une vingtaine d’années plus tôt à une réception. Mais la vieille dame habitait Londres et ne venait ici qu’une fois l’an, pour Noël.

— Et ç’a été le coup de foudre ?

— De ma part, oui.

— Et de la sienne ?

— Elle n’a pas paru faire attention à moi, au début. Et puis un jour…

Il a la gorge qui se noue.

— Bon Dieu, c’est vrai.

— Qu’est-ce qui est vrai ?

— Elle est venue ici, toute seule, un après-midi. Jugez de ma surprise en ouvrant la porte de me trouver nez à nez avec elle.

— Que désirait-elle ?

Il secoue amèrement la tête. Sa glotte fait du yoyo et sa frime en compote reflète une grande détresse.

— Voilà, mon père est à la tête de beaucoup d’affaires.

« C’est un homme âpre au grain qui a monstrueusement développé sa fortune.

— Ne vous en plaignez pas, dear, fait sir Constence Haggravente d’un ton badin.

— Grand Dieu non ! Il a des entreprises de travaux publics, de transports en commun, des élevages de moutons, des champs d’orge et de seigle, des filatures et aussi une ligne de navigation entre l’Irlande et l’Écosse. C’est cette ligne que je dirige. C’est mon jouet, quoi. Il me l’a confiée parce qu’elle marche toute seule et que mon rôle consiste à aller fumer une cigarette au bureau de temps à autre.

— Joli jouet tout de même.

— Père me considère comme un minus, lamente sir Concy.

— Vous disiez que Cynthia était venue vous trouver, que voulait-elle ?

— Elle avait appris que je m’occupais de cette ligne et elle venait me demander de prendre dans la compagnie un ami à elle, un Français qu’elle avait connu à Cannes. C’était très délicat car un étranger ne peut avoir un grade dans notre flotte, même marchande, s’il n’est pas naturalisé.

— Qu’avez-vous fait ?

— J’ai engagé ce garçon tout de même et nous avons fermé les yeux sur son cas.

— Quelles fonctions occupe-t-il chez vous ?

— Il est commandant en second sur un de nos cargos, le « Rosy leaf » qui fait Dublin-Ayr.

— Son nom, please ?

— Félicien Deleur.

Je prends note. Je commence à piger la source du trafic.

En Irlande, il y a un des plus importants aéroports d’Europe : Shanon, plaque tournante du trafic Amérique-Europe. Mes gars doivent recevoir l’héroïne des States par air. Et c’est ce Deleur qui l’amène par mer d’Irlande en Écosse. En Écosse où elle est traitée de la manière que nous savons, puis réexpédiée…

On se vide un whisky, deux whiskies, trois whiskies et Mac Ornish sonne.

CHAPITRE XVII

Dans lequel il est prouvé que l’alcool conserve bel et bien

Plus rondouillard, plus rose-bébé, plus affable que jamais, Mac Ornish entre dans le studio de sir Concy.

En m’apercevant, sa figure s’éclaire.

— Je vous croyais reparti en France, cher monsieur ?

— Je n’ai fait qu’un aller-retour, mon bon ami. L’Écosse est pareille à son whisky : lorsqu’on a trempé le nez dedans une fois, on y revient toujours…

Tout en parlant, je me suis approché du bonhomme. Au moment où il s’y attend le moins, je lui fais une clé japonaise (dans ce pays, je ne puis décemment lui faire une clé anglaise) et il se retrouve à dame, les bras derrière le dos, ses petites flûtes courtaudes ramant désespérément. Il glapit :

— Mais qu’est-ce qui vous prend ! Quelle est cette plaisanterie de mauvais goût ! Messieurs, voyons !

— La boucle ! dis-je en anglais.

Et tout en disant en anglais, je palpe les poches du monsieur. Elles ne contiennent que son portefeuille et de l’argent.

— Mais c’est une agression, Seigneur Jésus ! s’époumone le poupard.

— Qu’avez-vous fait de votre revolver ? interrogé-je en lui cloquant un coup de tranchant sur le museau.

Il geint :

— Mais je n’ai pas de revolver !

— Espèce de gros sac ! L’autre soir, au dîner, vous en aviez un !

Il s’assied à terre, tire son mouchoir et s’éponge le front.

— C’est vrai, reconnaît-il sans se troubler outre mesure, mais dès le lendemain, je l’ai déposé chez le shérif.

— Pardon ?

Sa face replète est violette d’émotion. Il regarde San-A, il regarde sir Concy et son copain ; et il ne sait plus si c’est du lard ou du Bérurier.

— Ben oui. J’avais trouvé cette arme en rentrant dans la cour de la distillerie. Je l’avais empochée car c’est un objet qu’il vaut mieux ne pas laisser traîner, d’autant plus que celle-ci était chargée. Et le lendemain, je l’ai portée à la police. Allez-y voir si vous ne me croyez pas.

Il se remet debout en ahanant.

— En voilà des manières, proteste-t-il. Me molester comme un malfaiteur ! Mais, messieurs, auriez-vous perdu la tête, ou bien êtes-vous ivres ! Et cet appel téléphonique au milieu de la nuit ! Hmm !

Il râle vilain. Je me rappelle alors ce que m’a dit le révérend Mac Happot : « L’homme le plus édifiant de Stingines et des environs, ce Mac Ornish ! » Son histoire du pétard m’a l’air plausible. Allons, bon, me voilà avec un suspect de moins.

Je lui dévoile alors mon identité et le pourquoi du comment du chose qui m’a amené dans son patelin. Il n’en revient pas.

— Lady Mac Herrel compromise dans une affaire de stupéfiants ! Y songez-vous !

— Lady Mac Herrel est décédée, messieurs. Ce depuis vingt-cinq mois et pas d’une occlusion intestinale !

Exclamations ! Stupeur ! Etc… J’en passe, et sans mettre le clignotant !

— À plus tard les explications, coupé-je. Mac Ornish, vous avez une clé de la distillerie ?

— Évidemment !

— Eh bien, allons-y !

— Hein !

— Vite !

Aussitôt dit aussitôt fait. Nous nous embarquons à bord de ma Bentley-Funéraire, Mac Ornish, les deux zigs en smok et Bibi, fils unique et toujours préféré de Félicie.

En route, je pose des questions pertinentes au diro de la boîte. Il y fait des réponses satisfaisantes qui contribuent à éclairer ma loupiote. Par exemple, j’apprends que le service de mise en bouteilles soutire un fût par jour et que la production de certaines journées est enlevée sur les ordres de Mrs Daphné par un camionneur qui est censé les livrer à des amis à elle (ce que je crois volontiers).

— La pseudo Mrs Mac Herrel, se tenait-elle au courant de la mise en bouteilles des fûts ?

— Chaque soir, elle m’indique sur un plan le fût qui devra être soutiré le lendemain, je considérais cela comme une marotte de vieillard.

Drôle de marotte ! C’était tout bonnement la clé du trafic. La nuit, Cynthia ou un complice allait verser l’héroïne dans le fût désigné. Elle se dissolvait pendant la nuit et le lendemain on soutirait du whisky drogué que d’autres complices venaient chercher et expédiaient aux abonnés ! Un jour, il y a eu erreur et M. Olivieri a reçu une caisse de whisky truqué… Cette fatale erreur (fatale surtout pour Olivieri) devait faire découvrir le pot aux roses.

Pourquoi voulez-vous visiter la distillerie à pareille heure ? s’inquiète Mac Ornish.

À pareille heure ! Combien de fois l’aurai-je entendue, cette protestation ! C’est fou ce que les gens ont le souci de l’heure.

La vie, au fond, c’est une pendule. On regarde sa montre pour savoir ce qu’on va commander au café ; on la regarde pour se tâter le pouls, on la regarde pour savoir si on doit travailler, se baigner ou dormir. C’est un cauchemar. L’univers en douze parties subdivisées en soixante, re-sub-divisées en soixante ! Un cauchemar quand on y songe ! Des aiguilles tricotent notre destin. Une maille à l’endroit et le cœur à l’envers !

— Je ne veux pas visiter la distillerie, je veux seulement faire un tour à la cave.

Nous nous y rendons au pas de gymnastique. Devant mes escorteurs abasourdis, je cavale droit au fût recelant le cadavre. Il y a une immense flaque d’alcool au pied de celui-ci.

Je grimpe dessus et je pousse un cri de désespoir.

On a bricolé mon trappon ! En une seconde je viens de tout piger. Maintenant un disque de bois est cloué par-dessus. Ces vaches ont capturé Béru, l’ont assaisonné comme l’autre type et ont voulu que les deux gars se tinssent compagnie. Misère ! Trois fois misère ! Mon pauvre Béru ! En voulant desceller le fût ils ont vu qu’il était scié sur sa partie supérieure…

— Vite ! Des tenailles ! Un ciseau à froid ! Un marteau !

Ces messieurs en smoking dans une cave qui me brandissent des outils, c’est un spectacle que je n’oublierai jamais ! Jamais !

J’arrache le disque de bois, puis le trappon. Je plonge le faisceau de ma lampe à l’intérieur du tonneau. Et ce que j’appréhende se concrétise. Il y a deux cadavres au lieu d’un dans la futaille : celui de l’homme à l’étui et celui de Bérurier.

Je crie aux autres de m’aider. Nous brisons à coups de masse le haut du fût ; au contraire de ce tonnelier amoureux des contrepèteries qui passait la main entre deux caisses pour boucher le trou du fût. Je me penche, je saisis Bérurier par un bras ; sir Concy qui m’a rejoint le prend par un autre. Nous le sortons tout ruisselant de son étrange sarcophage. Nous l’étendons sur le sol…

Des larmes ruissellent sur mes joues.

Mon Béru, mon cher, mon brave, mon fidèle Béru ! Mort, noyé ! Dans un whisky, certes, mais noyé tout de même ! Alors c’est donc fini tes balourdises et tes coups de gueule, tes séances de châtaignes, tes nuits blanches, tes gueuletons, tes réflexions impayables ? Fini, dis, Béru ?

Et brusquement, à travers la buée qui voile mon regard, je distingue l’énorme masse ruisselante qui s’ébroue. Et une voix d’ivrogne brame aux échos de la cave ce chant altier :

« Cardons, cardons, car nous sommes matelassiers. »

Oui, c’est Béru. Il balance son hymne : les Matelassiers, avec un clapotis, des gargouillis, des bulles, des borborygmes, des soupirs, des gloussements.

« Car nous sommes matelassiers, mes frères ! Oui, nous sommes matelassiers. »

J’ignore le nom du compositeur de ce chef-d’œuvre impérissable du folklore français. Mais qu’il soit béni à jamais pour l’immense joie que je lui dois !

Enveloppé dans une couverture, confortablement allongé sur le canapé du bureau de Mac Ornish, le Gros claque des dents.

Il a des nausées et, spasmodiquement, souille le plancher.

Il a dû avaler au moins deux litres de scotch, le pauvre lapin !

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demandé-je.

Il a un long frémissement de bas en haut.

Son regard injecté de sang me considère.

— Ah ! T’es revenu, Commideux de mes saires ! gargouille-t-il. Pas trop… heug… tôt. Écoute, je… heug… vais te dire. On peut pas exhumer de l’avenir, mais… heug… jamais je reboirai du whisky ! Ah ! tonnerre de Dieu, la saloperie qu’y a là !.. Heug…

— Allons, mon frère au visage pâle, remettez-vous et narrez-nous !

Il détranche mes compagnons.

— Qu’est-ce que ces ouistitis foutent… heug… là, à me regarder comme des… heug…

— Ils m’ont aidé à te délivrer de ce fût. Dire que tu as failli périr dans un tonneau, toi, Bérurier ! On croit rêver ! Allez, explique !

Il balbutie.

— Z’auriez pas un peu d’eau ?

Je sais bien que notre époque est aux émotions fortes. Mais tout de même, entendre le Gros demander de la flotte, ça commotionne. On lui apporte un verre d’eau et à mon grand soulagement il s’en asperge la nuque.

— J’ai une de ces migraines, mon pote ! Ces vaches m’ont filé un coup de baguette magique sur la noix qu’un bœuf en aurait perdu ses cornes !

— Les tiennes sont mieux attachées, probablement ! Raconte voir un peu comment les choses se sont déroulées…

Il exhale un rot qui plaque Mac Ornish contre le mur, puis il éternue très fort.

— Cette vacherie de whisky, j’en ai partout, j’en suis complètement imbibé… Bon, eh ben, pendant que t’étais pas là, j’ai surveillé not’ monde… Pour cécoinces (il désigne Mac Ornish) rien à signa… beugler ! Mais cézigue… (il montre sir Concy avec une discrétion exquise) est allé faire un tabac du tonnerre au château. Je l’ai vu à la jumelle ! Il gesticulait ! Et il devait gueuler tellement que je m’étonnais de pas entendre. Enfin, il est parti… Moi je me suis tiré de chez Gladys pour essayer de savoir de quoi il retournait…

Il s’interrompt.

— Brrr, ça me colle des brûlures au zophage, cette gnole ! À partir de dorénavant, je boirai que du Muscadet et du Beaujolpif, t’as ma parole.

— Merci, je la mets précieusement de côté. Continue…

— Je crois, réfléchit le Mahousse, que j’ai commis z’une imprudence.

— En faisant quoi ?

— En revenant au château.

— Tu es revenu au château ?

— J’ai pris par les communs, comme on dit. Je m’ai annoncé en loucedé et j’ai expliqué aux larbins que j’avais oublié ma montre dans ma chambre. J’y suis été et je m’ai planqué dans un petit cagibi qui se trouve juste à côté.

— Espèce de Misérable protubérance imbécile ! fulminé-je, je t’avais recommandé la plus grande prudence pourtant.

Le Gravos secoue sa noble tête à laquelle il ne manque qu’une sauce vinaigrette pour la déguiser en tête de veau.

— La différence qu’y a entre moi et Bayard, fait-il, c’est que j’ai pas d’armure, rappelle-toi toujours de ça, Commissaire de…

— Suffit, poursuis !

— J’ai attendu quèques heures dans l’oscurité. Je voulais faire accroire aux autres loufiats que je m’étais barré, tu piges ?

— Parfaitement, after ?

Dans le fond, c’était pas tellement idiot et, une fois de plus, force m’est de saluer bien bas le courage indomptable du Preux Béru.

Les autres écoutent — du moins sir Concy et sir Constence Haggravente qui sortent d’Oxford (et fait reluire) et causent le français — avec une attention silencieuse. Mac Ornish, quant à lui, nous dévisage à tour de rôle pour suivre sur nos frimousse le sens des mots proférés par Bérurier.

— J’ai s’attendu la nuit avant de m’hasarder hors de la planquette, poursuit le rescapé du scotch. M’a fallu de la patience pour patienter là-dedans.

— Tu t’es endormi ? deviné-je.

Il rougit.

— Mettons que j’ai somnolé un chouïa. Dans un réduit c’est pas folichon et j’ai jamais supporté la castration.

Sir Constence Haggravente se tourne vers moi, soucieux.

— Ne dit-on pas aussi claustration ? me demande-t-il.

— On le dit « aussi ».

— Thank’s.

— Je peux causer, oui ? proteste le Gros qui redoute qu’on lui ôte ses effets autant qu’il réprouve la castration.

— Tu peux.

— Je m’ai donc fait une espédition dans la baraque. Comme je la connaissais, j’avais pas de mal à me repérer… J’sus descendu et j’ai vu du feu au salon. Je m’en ai approché, je m’ai baissé pour mater par le trohu de la serrure, et j’ai vu la môme blonde toute seule. Et puis tout par un coup, mon pote, je me ramasse sur la calbombe un de ces coups de goumi ! Je peux pas te dire si que j’ai vu des étoiles ! Le sirop, vite fait ! Comme si qu’on aurait coupé le courant. Vrran, partez !

— Et alors ?

— Alors fini. Je m’ai plus rendu compte de rien ; sauf peut-être, maintenant que j’y réfléchis, y me semble qu’on m’a trimbalé dans une bagnole. Quand j’ai repris connaissance j’étais dans cette vacherie de whisky, à barboter. Je me noyais et c’est ça qui m’a tiré des limbes. Au moment où que j’allais canner, j’ai pu respirer. Pour ça je devais me tenir juché sur un tas de j’sais pas quoi qui se trouvait dans la cuve aussi. En tenant ma bouille au ras du couvercle, j’arrivais à assorber un peu d’air.

« Seulement à tout bout de champ mon pied glissait et je repartais dans le fond de la cuve pour boire une tasse…

Il se tait.

— C’est tout, annonce-t-il.

— Je crois que nous sommes arrivés à temps pour te tirer de là, non ?

— Je le crois itou.

— Le tas dont tu parlais c’était un cadavre, mon chéri.

— Pas possible.

— Et tu as pu t’en tirer parce qu’ils t’ont jeté dans la cuve. Avec ton poids une partie du whisky a débordé, laissant ensuite un vide qui t’a permis de hisser ta splendide physionomie hors du liquide.

Je fais face à sir Concy.

— Eh bien, Phil, doutez-vous encore ?

— Non, Commissaire. Je m’aperçois un peu tard que je suis tombé amoureux d’un monstre.

Et maintenant ? demande Mac Ornish, à qui on vient de faire un résumé en anglais des péripéties béruriennes.

Je me tenais devant la fenêtre de son bureau, regardant la cour morose de la distillerie. Je rêvassais, ou plutôt je prenais conseil de Moi-même (un de mes bons amis que je délaisse un peu). Je me retourne.

— Maintenant, c’est l’hallali ! Mac Ornish, cette fois c’est vous qui allez appeler Stingines Castle. Vous demanderez Cynthia et lui direz qu’il vient d’arriver un grand malheur : Concy m’a trouvé et tué. Vous lui direz qu’il veut la voir une dernière fois avant d’aller se constituer prisonnier, vous pigez ?

— Je ne vois pas trop où vous voulez en venir, mais je vais faire ce que vous dites.

Et il bigophone à la gosse. Tout se passe admirablement et la pauvre Miss Cynthia affolée, dit qu’elle veut bien accorder une ultime entrevue à son fiancé meurtrier. Quelle noblesse d’âme ! Elle l’attend.

Mac Ornish raccroche.

— Fort bien, approuvé-je. Maintenant, puisque vous connaissez le shérif, Mac, téléphonez-lui pour lui demander de se rendre à Stingines Castle. Qu’il prenne un de ses hommes avec lui et se munisse de menottes !

Mac Ornish, subjugué par mon ton de commandement, se met à appeler le numéro. Il raccroche au bout d’un instant en annonçant « Pas libre ».

Un temps. Il recommence. Cette fois on répond.

— Mac Heusdress ! demande Mac Ornish.

— Il a bien de la chance, rigole le Gros.

Le Diro fait son petit baratin au shérif. Celui-ci lui répond longuement et Mac Ornish lui dit de patienter un moment. Mettant sa main sur l’appareil il m’annonce, sidéré.

— Cynthia vient de l’appeler. C’était avec elle qu’il était en communication. Elle lui a dit de monter à Stingines d’urgence pour appréhender son fiancé qui venait de commettre une grande folie !

Concy, le pauvre Concy, émet un gémissement et tombe assis devant le bureau de Mac Ornish. Il met sa tête dans ses mains et libère un long sanglot. Il me fait de la peine.

— Allons, Phil, je soupire, du cran. Les gonzesses ne valent jamais les larmes que nous versons pour elles !

Puis je fais signe à Mac Ornish de conclure avec le shérif.

CHAPITRE XVIII

Dans lequel il faut bien en finir…

Nous restons embusqués dans l’ombre du parc, Bérurier et moi, tandis que le trio composé de Concy, du Mac Ornish et d’Haggravente escalade le perron.

Lorsqu’ils sont à l’intérieur, je fais signe au Gros de me suivre.

En marchant, Béru fait un bruit de vache qui urine car ses fringues n’ont pas fini de restituer leur whisky.

Nous pénétrons dans le hall et nous nous approchons de la porte du salon. Je perçois des sanglots à l’intérieur.

— Oh ! Philipp, hoquète la donzelle, pourquoi vous être laissé emporter ? Tout cela est de ma faute ! Si je n’avais pas eu cette faiblesse pour ce Français de malheur…

— Vous êtes bien coupable, en effet, Cynthia, renchérit la fausse vieille Mac Herrel. Après un tel scandale, il ne vous restera plus qu’à faire une longue retraite dans un couvent…

Un temps. Ça renifle, ça soupire, ça sanglote…

— Ah ! les carnes ! me chuchote Béru à l’oreille.

Je lui intime l’ordre de la boucler. De l’autre côté de la porte Cynthia demande en reniflant :

— Comment cela s’est-il passé, Phil ?

Au silence de sir Concy, je comprends qu’il est à bout de nerfs et que si je n’interviens pas dare-dare, il est vraiment chiche de buter quelqu’un.

Je fais alors dans la salle une entrée très remarquée. En m’apercevant, Cynthia devient verte et tatan Daphné a ses mains agitées d’un tremblement qui n’est pas dû à son grand âge.

— Pas si mal que cela, vous le voyez, mon cœur…

— Mais, mais, bêle la douce brebis égarée.

C’est au tour du Noble Bérurier d’entrer. Il met le comble à la stupeur anéantie de ces dames. Il s’amène au mitan du salon, éternue, torche son nez enrichi d’une longue stalactite aux teintes jaspées et déclare :

— Alors, mes salopes ?

— Voilà un féminin qui me paraît singulier, dis-je.

Et ayant dit, je m’approche du fauteuil roulant de Tante Daphné, je le cramponne par le dossier et je le fais basculer. L’infirme se retrouve à terre, dans un grand frou-frou de jupons.

— Voyons, Commissaire ! sermonne l’aristocratique sir Constence Haggravente.

Au lieu de m’excuser auprès de la douairière, je la relève en la saisissant par le girond. Curieux : elle tient debout sur ses flûtes, brusquement.

— Tu vois, Steve, je gouaille, avec moi on fait des économies, pour les miracles, pas besoin d’aller à Lourdes !

La fausse vieille sort de son corsage un parabellum pour para ou pour bel homme, mais pas pour old lady.

Je m’attendais à un coup de ce genre, aussi ne lui laissé-je pas le temps de me braquer. Une manchette, une clé, un coup de latte ! Le revolver vole à travers le salon. Puis c’est au tour de sa perruque, et enfin son corsage déchiqueté dévoile un maillot de corps tissé pour un athlète.

— Voici Steve Marrow, messieurs, annoncé-je.

L’ayant présenté, je le foudroie d’un uppercut : le plus chouette de ma vie. Puis j’arrache un lambeau de son corsage et, avec du whisky Mac Herrel cinq étoiles (cuvée Maréchal Juin) je le débarrasse de son maquillage. Un type d’une trentaine d’années se découvre alors.

— Je vous présente l’assassin de Daphné Mac Herrel, et d’un autre monsieur qui, si mes déductions sont justes, devait être un gars de la brigade des stupéfiants américaine ; pas vrai, Cynthia ?

Elle s’est laissé choir dans un large fauteuil. Ses narines sont pincées, ses yeux presque révulsés. Pourtant elle approuve.

— L’autre type de la cuve est un collègue à moi. Nous sommes partis sur cette affaire en tenant chacun un des bouts de la ficelle. Lui avait le bout du départ, moi le bout de l’arrivée. Il descendait, je remontais.

« Nous nous sommes rencontrés trop tard pour lui. C’est Marrow qui l’a assassiné, n’est-ce pas ?

Elle bat des paupières en signe d’acquiescement.

— La sépulture était ingénieuse. Et l’autre nuit, la petite écrabouillage-party dans l’impasse de la distillerie, c’était aussi une prouesse à Marrow ?

Nouvel acquiescement. Je m’approche d’elle et je la regarde.

— Vous avez entrepris à Nice une besogne insensée, Steve et vous, Cynthia. Tellement insensée qu’elle a pu durer pendant deux ans. C’est un record !

— Expliquez-vous, supplie sir Concy.

Je regarde Béru qui vient d’allonger un coup de pompe dans les gencives de Marrow because l’ex-comédien avait des tendances à récupérer.

Il a des manières, ce Béru ! Dans le grand monde, je vous demande un peu.

— Les explications seront rapides, Phil. La vraie Daphné était une horrible mégère qui, pendant des années, a mené une vie épouvantable à sa nièce. J’espère pour Cynthia que cela lui vaudra une certaine compréhension de la part du jury.

« La petite étouffait sous la férule de sa tante. Quand elle a été adolescente, elle a eu besoin de s’évader et elle s’est mise à sortir la nuit pour aller dans des bars plus ou moins bien famés. Afin de pouvoir prolonger ces virées nocturnes, elle a commencé d’administrer des somnifères à la vieille.

« Une nuit, elle a fait la connaissance de ce voyou…

— Çui-là ? demande candidement le Délicat en votant un nouveau déblocage de semelle à clous dans les badigouinces de Marrow.

— Oui, celui-là même. Ancien comédien échoué sur la côte, acoquiné à des trafiquants de stup. Il est devenu l’amant de Cynthia. Pour cet être esseulé, refoulé, brimé, il a représenté le salut. Elle est devenue sa chose. Et un jour Steve a eu une idée faramineuse : tuer la vieille et prendre sa place dans la maison. C’était moins fou que cela y paraît à première vue. Daphné vivait seule à Nice, ne voyant personne, avait rompu toutes relations avec sa famille d’ailleurs peu nombreuse. Un chouette fromage ! Ils ont tué la vieille dans des circonstances qu’ils nous dévoileront bientôt, l’ont enterrée dans la cave de la villa et ont commencé une existence de rêve… Ils avaient du fric, ils s’aimaient, c’était la liberté. Et puis, à quelque temps de là, catastrophe. Le Mac Herrel qui dirigeait la distillerie et drivait la fortune se tue. Que faire ?

« Je suppose que Steve avait conservé ses bonnes relations parmi les trafiquants.

Je suppose également qu’il était un peu sous leur coupe et qu’ils ont fait pression sur lui. Toujours est-il qu’il a joué le jeu à bloc et qu’avec le plus infernal des culots, un art d’acteur consommé, et aussi l’assistance de Cynthia, il est venu à Stingines. La distillerie en soi constituait une petite affaire qui, d’après la rumeur publique, périclitait. Elle servit de plaque tournante aux trafiquants. Une affaire rocambolesque mais extraordinaire.

Je tapote l’épaule de Cynthia :

— Vous avez pigé tout de suite que j’étais un flic ?

— Nous avons pensé que vous enquêtiez sur la disparition de ce détective américain.

— C’est pourquoi vous avez agi avec prudence. Vous contentant de me surveiller étroitement. Marrow, la nuit où j’ai perquisitionné à la distillerie, me suivait, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Il est allé voler une voiture sur le chantier des Concy afin de détourner les soupçons sur Philipp dans le cas où les choses se gâteraient ?

— Oui.

— Vous étiez protégés par votre standing. Tant qu’on pensait que la fausse Daphné était bien la vraie, vous ne craigniez pas grand-chose. Une honorable lady impotente, pieuse, distinguée et si courageuse…

Je passe à un autre sujet.

— Où fut tué le poulet amerlock ?

— Dans le parc. Il guettait par la fenêtre du bureau. Nous avons incidemment découvert son manège et lui avons tendu un piège. J’ai pris la place de ma tante, de dos, dans son fauteuil. Et pendant ce temps, Steve…

— Ensuite, vous avez embarqué le cadavre à la distillerie ?

— Oui.

— Et c’est en le traînant dans la cour qu’il a perdu son revolver…

— Je sais, fait-elle, Mac Ornish nous a déclaré avoir trouvé une arme…

— Votre organisation est importante, mon chou ?

— Assez, murmure-t-elle. Mais je sais beaucoup moins de choses que Steve…

Ça y est ! La voilà qui lui fait déjà porter le bitos ! Ah ! c’est bien les femmes. Prêtes aux choses les plus insensées pour les julots qui les font reluire, et tout de suite démissionnaires quand il y a du tirage.

— Faites confiance aux gens du Yard, ils sauront l’amener aux confidences. Nous aurons les pédigrées de tous vos correspondants européens. Moi je me chargerai volontiers de l’équipe de France.

Dehors un bruit de bagnole. Des pas sonores dans le couloir. Un géant roux paraît. Ce que j’aurai côtoyé comme rouquins au cours de cette mission. Un vrai festival. De quoi vous dégoûter des carottes pendant le restant de vos jours.

C’est le shérif Mac Heusdress. Il s’avance vers Cynthia et déclare en souriant :

— J’espère que j’ai pas trop tardé, Miss ? J’ai eu des ennuis avec mon démarreur.

Il se tait en avisant Steve Marrow, à terre dans ses jupons retroussés.

Il se fait un grand silence, tout juste troublé par un léger glouglou. C’est Béru qui, revenant sur sa parole, se cogne une rasade de Mac Herrel.

CONCLUSION

Il est trois heures de l’après-midi le lendemain, quand je pousse la porte de mon pavillon de Saint-Cloud.

Qui aperçois-je, dans l’encadrement du perron ? Félicie ! Ma brave, ma chère, ma merveilleuse Félicie.

Je me précipite dans ses bras.

— Déjà rentrée, M’man ?

— Tu vois. Loin de toi, les vacances ne sont plus des vacances, tu sais, mon grand.

Elle m’entraîne à la salle à manger. Je m’immobilise, la bouche et les yeux grands ouverts. Irène, la môme que j’avais levée dans le train en revenant de Dordogne, est toujours là, tricotant paisiblement.

Elle rosit en me voyant et déclare en me tendant la main :

— Vous voyez, je vous ai attendu. Votre maman est très gentille, c’est elle qui a insisté…

Je bredouille, éperdu de stupeur :

— Ah bon ! Bien ! Hum ! Je… c’est-à-dire… oui… Bien sûr que… Mais néanmoins… Il est vrai…

M’man rit sous cape de ma confusion. Et moi je pense que ça va être drôlement coton de la virer, cette nana. Bonté divine, comment que je vais la décramponner !

Je suis aux prises avec ce problème, beaucoup plus délicat et embistrouillant que mon enquête, lorsque la porte s’ouvre avec fracas et le Gros que j’avais déposé devant sa porte entre sans saluer personne.

— San-A ! hurle-t-il, en brandissant France-Soir. San-A ! San-A ! Lis, mais lis donc ça, b… de m… !

Je m’empare machinalement du baveux et je lis en première page :

« Le Monstre du Lac de Stingines (Écosse) n’était pas un leurre. »

— Après ça tu viendras pas me raconter que je bluffe, hé, patate ! aboie Béru.

J’ai un haussement d’épaule agacé et je poursuis ma lecture.

« Ce matin, des pêcheurs matinaux qui parcouraient les rives de Stingines Lok eurent une forte émotion en découvrant, gisant au milieu des ajoncs, une bête effroyable, issue en droite ligne de la préhistoire et appartenant probablement à la famille des sauriens. L’animal mesure vingt-deux mètres de la tête à la queue. Il possède des nageoires dorsales et des pattes atrophiées comme les crocodiles. Il a été tué de huit balles de revolver bien groupées, de calibre 7mm 65 d’origine française. Le Muséum d’histoire naturelle de Londres offre mille livres de récompense à la personne qui a accompli cet exploit unique. »

Je lève une tête titubante d’admiration sur Béru.

— Ça fait combien, mille livres ? me demande-t-il doucement.

FIN