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Le Coup D’état De Chéri-Bibi

Gaston Leroux

L'action se situe dans le Paris de la fin du XIXe siècle, après la Commune, dans un contexte politique trouble, hésitant entre les fantômes de la première révolution, la montée du collectivisme et un modèle républicain clientéliste et conservateur. Chéri-Bibi, ancien bagnard condamné à tort, entreprend un coup d'état destiné à assainir la République et ses institutions. Il utilise pour cela un personnage – le commandant Jacques, militaire idéaliste qui s'est illustré dans une guerre récente, et dont on apprendra, au fil de multiples rebondissements qu'il est son fils. Gaston Leroux met en scène toute une galerie de personnages haut en couleurs – la belle Sonia, les traîtres, les notables de la république, les citoyens ordinaires entraînés malgré eux, dans un contexte détonnant où tout peut arriver – et arrive. À la fois roman d'aventures et politique, nous sommes entraînés dans un tourbillon d'évènements, une déclinaison de traîtrises, d'actions héroïques, d'histoires d'amour et d'idéaux. Une description saisissante du Paris de la fin du XIXe siècle, et des couches de la population qui s'y croisent.

Gaston Leroux

Le Coup D’état De Chéri-Bibi

Publié sous le titre Chéri-Bibi, le marchand de cacahouètes en 81 feuilletons quotidiens dans Le Matin, du 16 juillet au 4 octobre 1925, puis en volume en 1926, Librairie Baudinière

I UNE SÉANCE TRAGIQUE

– Demandez les nouvelles de la dernière heure: «La République en danger! Le coup d’État dévoilé! L’interpellation de cet après-midi! La mise en accusation des coupables!»

Les camelots débouchaient au coin des grands boulevards et de la rue Royale.

À la hauteur d’un restaurant où déjeunaient des parlementaires, ceux-ci les appelèrent pour acheter les journaux et rentrèrent hâtivement dans l’établissement où l’on fit groupe autour d’eux.

– Alors, c’est bien pour cet après-midi?

– Mais, je vous l’ai dit: Carlier a les preuves!

– A-t-il les noms?

– Les noms sont dans toutes les bouches!

– Moi, je vous dis que Carlier ne marchera pas. Voilà plus de quinze jours qu’on dit qu’il a les preuves… Il n’a rien du tout! Subdamoun et sa bande sont aussi malins que lui!

– Ils ne sont pas encore devant la Haute-Cour!

– Ils y seront avant huit jours!

– À moins que nous ne les ayons fusillés!

– À moins que le coup d’État n’ait réussi!

– Cette blague! Vous y croyez, au coup d’État! Vous croyez que ça se fabrique comme ça? Tenez! voilà Mulot qui arrive de l’Intérieur… Eh bien! Mulot, avez-vous vu le ministre?

L’interpellé, depuis que presque tous ses amis étaient entrés dans le ministère, un ministère d’extrême-gauche farouche, ne décolérait pas.

Pourtant il avait le gouvernement de son opinion, mais il ne se consolait point de n’en pas faire partie.

Aussi rendait-il la vie dure aux ministres, les poussant aux mesures extrêmes, aux décisions les plus graves, les accusant de manquer de zèle dans l’application des principes et leur portant les ordres menaçants de Carlier qui avait toute l’extrême-gauche dans sa main.

Ah! on était loin de la politique précédente qui déjà avait soulevé tant de colère et autour de laquelle avaient été livrées de si cruelles batailles. Elle eût paru couleur de rose à côté du ministère Hérisson.

Carlier donnait des indications au gouvernement sur les parlementaires à surveiller, dénonçait les citoyens, sans preuve, affirmant qu’il fallait d’abord les arrêter et qu’on trouverait les preuves ensuite! À l’entendre, il n’y avait pas une minute à perdre depuis que les électeurs du neuvième district, en remplacement de leur vieux député réactionnaire, décédé, avaient envoyé à la Chambre ce jeune officier, «le commandant Jacques», «Jacques Ier» comme grondaient ceux qui déjà parlaient de dictature, ou «Subdamoun Ier», en rappel de l’attitude intransigeante de ce soldat, devant la commission de délimitation d’un bout de colonie que la France possédait en Afrique équatoriale. Cette attitude lui avait valu le blâme officiel du gouvernement, à la suite de quoi il avait donné sa démission. Pendant la Grande Guerre, les circonstances avaient fait qu’il avait commandé une division, devenue illustre: la division de fer. Et, depuis, il n’avait cessé de protester contre ce qu’il appelait: le sabotage de la victoire, et il s’était rué dans la politique comme à l’assaut d’une tranchée, prêt à tout nettoyer devant lui.

Peu à peu, une immense popularité l’avait consacré chef de tous les mécontents… et il y en avait!

C’était un noble: marquis, héritier du titre et du nom de Touchais, depuis que son frère aîné, Bernard de Touchais, avait succombé quelques années auparavant dans le tremblement de terre de San Francisco, après avoir à peu près ruiné sa famille. On se rappelle que le père avait fini tragiquement dans l’incendie du château de la Falaise, à Puys, près de Dieppe, incendie qui avait, crut-on alors, dévoré également le fameux Chéri-Bibi, de sinistre réputation.

Mulot consentit enfin à répondre au petit Coudry qui s’était assis à côté de lui.

– Oui, j’ai vu le ministre, je lui ai dit que nous en avions assez. Hérisson a compris. Ça va barder. Nous aurions déjà toute la ficelle du complot depuis longtemps si cet imbécile de Cravely l’avait voulu. Mais Cravely est à la fois, paraît-il, chef de la Sûreté et honnête homme; il aurait reculé devant un cambriolage. Voyez-vous un chef de la Sûreté qui recule devant un cambriolage, quand il s’agit de sauver la République!

Et Mulot cligna de l’œil du côté de Coudry, un gamin rageur que les dernières élections avaient jeté sur les bancs socialistes de la Chambre. Il passait son temps à aboyer aux chausses de tous les orateurs, coupant leurs meilleurs effets, quand ils n’étaient pas de son opinion.

– Savez-vous, reprit Mulot, après un silence, chez qui il a fallu «travailler»?

L’autre prononça un nom à voix basse: «Lavobourg».

Et Mulot fit un signe de tête affirmatif. Lavobourg était le premier vice-président de la Chambre.

– Décidément, il n’y a que de la trahison partout, déclara Coudry.

– Partout!

– C’est donc ça qu’on raconte, que Subdamoun Ier est tout le temps fourré chez l’amie de Lavobourg, la belle Sonia. C’est elle qui a dû remettre à Lavobourg les papiers du Subdamoun pour qu’ils soient plus en sûreté!

Tout ça va éclater dans quelques minutes. Allons, partons! Si Carlier a dit vrai, on va boucler tout le monde. C’est entendu avec le président Bonchamps, qui donnera l’ordre de fermer toutes les portes. Les arrestations auront lieu à la Chambre même. Ah! on va voir la figure des «Subdamoun»! Et le commandant Jacques va en faire une tête quand on le conduira à la Conciergerie.

À l’instant où Mulot et Coudry se disposaient à quitter le restaurant, un de leurs collègues sautait d’un taxi et se précipitait vers eux, les yeux fulgurants. C’était Joly, le questeur.

Il finissait de déjeuner, à la présidence, avec le président Bonchamps, un pur celui-là, un solide, sur qui la révolution pouvait compter, quand Bonchamps, tout à coup, s’était trouvé mal, avait porté les mains à sa poitrine avec un gémissement étouffé, et maintenant il râlait entre les mains des médecins.

– Bonchamps empoisonné! Bonchamps empoisonné!

Ce fut le cri qui se répandit en un instant dans les restaurants de la rue Royale, qui se vidèrent.

La troupe délirante des parlementaires traversait la place de la Concorde et le pont en ramassant sur son chemin les amis qui accouraient en hâte au Palais-Bourbon. Ils apprirent tout de suite que la garde de la Chambre avait été doublée et que les troupes étaient restées consignées dans les casernes, prêtes à tous les événements. Les amis du ministre pouvaient être tranquilles de ce côté depuis qu’Hérisson avait donné le gouvernement militaire de Paris à un civil, le citoyen Flottard, sans la signature duquel le général sous-gouverneur ne pouvait donner un ordre d’importance.

Mulot, Coudry et la bande s’engouffrèrent comme une trombe dans le vestibule, tournèrent sur la droite, vers les appartements de la présidence et furent arrêtés là par des huissiers qui donnaient de bonnes nouvelles du président.

Celui-ci allait déjà mieux; l’indisposition était passagère. Il faisait démentir lui-même les bruits d’empoisonnement. Il pensait pouvoir, présider la séance.

– Ouf! s’exclamait Mulot en entraînant Coudry dans la salle des Pas-Perdus, nous l’avons échappé belle. La présidence revient de droit à Lavobourg et il va être décrété d’accusation.

– Vous croyez que sa présence au fauteuil nous gênera si Carlier mange le morceau?

– C’est Carlier qu’il faudrait voir! Mais depuis ce matin, sept heures, qu’il a quitté son domicile, on ne sait ce qu’il est devenu, m’a dit le président du Conseil.

– Il ne doit pas perdre son temps, vous le connaissez.

– Voilà justement Hérisson, il faut que je lui parle.

En effet, le président du Conseil, ministre de l’Intérieur, traversait la salle des Pas-Perdus, son maroquin sous le bras.

À tous ceux qui l’accostaient, il disait sans s’arrêter:

– Avez-vous vu Carlier? Avez-vous vu Carlier?

Mais personne n’avait vu Carlier, et la figure naturellement morne et triste de ce petit Hérisson aux courtes jambes se faisait inquiète.

– Mon cher! je ne puis rien vous dire tant que je n’aurai point vu Carlier.

Enfin, celui-ci apparut, grand, courbé, la mâchoire mauvaise. On se jeta sur lui, comme à la curée. Mais il secoua la meute, emportant sa serviette bourrée de documents.

Il disparut de suite, emmenant Mulot cependant qu’un «garde à vous!» retentissait dans la salle des Pas-Perdus, jeté par l’officier de service pour le défilé du cortège présidentiel.

Mais ce n’était point Bonchamps qui venait présider la séance.

Il avait été repris de vomissements et Lavobourg le remplaçait; Lavobourg qui s’avançait entre les deux rangs de soldats, pâle comme s’il marchait déjà vers l’échafaud que les Mulot et les Coudry parlaient de dresser comme aux beaux jours de quatre-vingt-treize, pour châtier les traîtres à la République!

Après le passage de Lavobourg, le tumulte ne fit que grossir.

Le bruit courait que la liste des suspects serait lue du haut de la tribune.

Quand les groupes conservateur et agrarien traversèrent la salle, une véritable huée les accueillit et toutes les bouches crièrent: «Vive la République!»

Ah! la séance promettait d’être chaude! Les extrémistes ne cachaient plus leur dessein: Tous en prison! grondaient-ils. Si la Chambre ne reculait pas devant son devoir, elle nommerait une commission d’enquête à laquelle elle donnerait tous les pouvoirs judiciaires. Coudry ne voyait pas d’autre moyen de sauver la République!

Cependant, pour que toutes ces extravagances fussent, même en partie, justifiées, il fallait que Carlier apportât à la tribune des preuves; il avait à nouveau disparu, s’était enfermé avec Mulot.

Enfin ce dernier réapparut et cria à tous ceux qui l’entourèrent aussitôt: «Laissez-moi… je n’ai rien à vous dire! Je n’ai rien à vous dire!»

Coudry finit par le chambrer dans le moment où tous ses collègues se bousculaient vers la salle des séances pour assister au début de l’interpellation.

Mulot tremblait d’énervement. Il avait lu les papiers de Carlier, les papiers que l’on avait chipés chez Lavobourg. C’était quelque chose et ça n’était rien! Des projets de nouvelle Constitution! Tout le monde avait le droit d’en faire! Il n’était pas défendu de songer à réviser la Constitution!

Mais le coup d’État, où était-il? Et les noms des conjurés sur la liste compromettante! Carlier les attendait encore! Allait-on les lui apporter? Il jurait que oui!

Il en était tellement sûr qu’il ne demanderait pas le renvoi de son interpellation! Ce renvoi eût produit un effet désastreux. Il avait, du reste, avec les papiers Lavobourg, de quoi garder la Chambre en haleine… en attendant la liste!

– Où est-elle, cette liste? demanda Coudry.

– Eh! répliqua l’autre, en regardant autour de lui s’il n’était pas espionné… elle était chez le commandant et elle a disparu!

– C’est donc cela que la belle Sonia est si pâle! Je l’ai vue, tout à l’heure, dans la tribune, mon cher, on dirait une statue!

– Oh! elle essaie de tenir le coup, comme son ami Lavobourg! Mais c’est la figure de Subdamoun qu’il faudra voir et elle ne se montre pas vite.

– Il est peut-être déjà en fuite!

– Il faudrait demander ça à Cravely! Le voilà justement, Cravely!

Un personnage d’aspect encore assez vigoureux, malgré ses cheveux blancs, s’avançait, les mains dans les poches, le regard fureteur derrière les lunettes. M. le directeur de la Sûreté générale était sorti du rang. Et il avait toujours l’air d’être «sur la piste du crime» comme aux jours déjà lointains où il donnait la chasse aux plus fameux criminels.

– Eh bien! monsieur le directeur, c’est aujourd’hui que l’on sauve la République? fit Coudry.

– Elle est donc en danger? répliqua l’autre, et s’approchant de Mulot: Vous avez vu Carlier?

– Oui.

– Lui a-t-on apporté le morceau qu’il attendait?

– Pas encore. Mais c’est vous, le chef de la Sûreté, qui me demandez ça?

– Je suis venu ici pour m’instruire.

Et il passa, en sifflotant. Mulot haussa les épaules.

Ils entrèrent en séance pour entendre Lavobourg qui disait, d’une voix que l’on ne lui connaissait pas et d’un ton que l’on jugea peu naturel:

– Messieurs, j’ai reçu de M. Carlier une demande d’interpellation sur les mesures que compte prendre le gouvernement contre les ennemis de la République, conjurés dans le dessein avoué de renverser nos institutions par un véritable coup d’État.

Ce fut une explosion de cris, de rires nerveux, de réflexions cocasses au centre et à droite, pendant que toute l’extrême-gauche, debout, applaudissait à tout rompre.

Lavobourg agita sa sonnette d’un mouvement saccadé. Il essayait de se montrer calme, impartial et lointain, presque indifférent. La vérité était qu’il présidait comme en un rêve, ne pensant qu’au coup qui allait le frapper tout à l’heure, car il savait, non seulement qu’il avait été volé, mais surtout que la fameuse liste en tête de laquelle il se trouvait avait été dérobée chez le commandant.

Bien qu’il s’en défendît, son regard allait malgré lui à sa belle amie Sonia, la grande artiste qui l’avait jeté follement dans cette aventure. Elle dressait sa beauté de marbre entre le baron et la baronne d’Askof, ne portant pas plus d’attention à Lavobourg que s’il n’avait pas occupé le fauteuil de la présidence, adressant la parole par-dessus son épaule à un jeune homme qui n’était autre qu’un camarade de Jacques, le lieutenant Frédéric Heloni.

Mais Jacques, lui était toujours absent!

Et cependant avec quelle énergie il avait rassuré le matin même les plus affolés d’entre ses amis! «Rien n’était perdu!» prétendait-il, mais on ne l’avait pas revu et tous commençaient à regarder sa place vide!

Elle était tout là-haut, la place de l’absent, au dernier rang de la gauche, à la hauteur du président. Le commandant Jacques n’appartenait cependant à aucun groupe, pas même à celui des indépendants!

Soudain, comme le président du Conseil se levait à son banc et disait:

– Le gouvernement est à la disposition de la Chambre pour la discussion immédiate de l’interpellation de M. Carlier, Jacques apparut.

Aussitôt des huées partirent de l’extrême-gauche: «À bas Subdamoun!»

– À la Haute Cour! À la Haute Cour!

– Au dépôt, Jacques Ier. Décrétez-le d’accusation!

Et la voix perçante de Coudry: «Guillotinez-le!»

Tout un groupe réclamait le silence, suppliait les énergumènes de se taire, d’écouter Carlier qui était monté à la tribune.

Quant au commandant Jacques, il passa droit son chemin, écartant doucement mais d’une main sûre les députés qui grouillaient dans l’hémicycle et gravit les degrés jusqu’à sa place, sans avoir l’air d’entendre les menaces ni les injures.

Il était cependant d’aspect faible, presque fragile, mais une énergie indomptable se lisait dans son jeune regard noir, enfoncé sous l’arcade sourcilière et qui brillait par instant d’un insoutenable éclat. Il avait un fond de teint brûlé par les soleils d’Afrique et d’Extrême-Orient. Ses joues étaient creuses, le profil d’une aristocratie romaine, le visage sans un poil de barbe, les cheveux courts, la mèche en bataille. Il paraissait très jeune.

Sa taille moyenne était prise étroitement dans une redingote militaire boutonnée jusqu’au menton. Une âme de feu le soutenait, et, perçant à travers la grêle enveloppe, mettait autour de lui comme une splendeur!

– Messieurs! gronda Carlier d’une voix d’airain qui, mieux que la sonnette du président, commanda le silence. Messieurs! Je vous demande de sauver aujourd’hui la République! Une poignée de factieux a juré de la renverser!

– Vive la République! hurla Coudry. Je demande la parole!

Mulot eut toutes les peines du monde à le faire asseoir.

Carlier, à la tribune, s’était croisé les bras. On lui criait de l’extrême-gauche: «Continuez! Continuez!» Mais il n’avait point l’air de presser le mouvement.

Il s’attardait aux interruptions, attendait un silence impossible, bref, semblait vouloir gagner du temps. On s’en aperçut et, de tous les coins de la Chambre, des voix impatientes ou apeurées lui crièrent: «Des noms! Des noms!»

Il se retourna brusquement vers la gauche et lui jeta:

– Je les donnerai, moi, les noms! Je n’attendrai pas la commission d’enquête! Du reste, vous qui réclamez les noms, vous les connaissez comme moi! Vous savez quels sont les misérables qui, trahissant le mandat qu’ils ont reçu de la nation, sont prêts à mettre le pays à feu et à sang pour réaliser leur rêve monstrueux de dictature, derrière un soldat factieux que l’armée a rejeté de son sein!

Son doigt n’avait pas besoin de désigner Jacques pour que tous les yeux se tournassent vers le jeune homme, Allait-on entendre le son de sa voix? Mais Jacques ne bronchait pas. Une pareille impassibilité finit par exaspérer ses amis eux-mêmes.

– Mais répondez! Répondez donc!

Tranquillement il prenait des notes, avec un crayon d’or sur un petit calepin.

Au-dessus de lui, dans les tribunes publiques où l’on s’écrasait, mille têtes étaient penchées… Mais dans aucune de ces tribunes l’angoisse n’était plus grande que dans celle où venait de s’asseoir, au premier rang, une femme dont les admirables cheveux blancs encadraient une figure belle encore malgré les années. Ce profil qui avait conservé toute sa pureté première était celui de la marquise du Touchais, de la mère du commandant Jacques, de celle que les Dieppois appelaient autrefois la belle Cécily, lorsqu’elle était dans sa patrie d’origine et que maintenant la haute société parisienne entourait d’un respect profond.

À son côté, était assise sa dame de compagnie, qu’elle appelait «ma bonne Jacqueline» et qu’habillait un costume mi-religieux, mi-civil comme il convenait à l’ex-sœur Sainte-Marie-des-Anges, qui avait tant pleuré sur ce monstre de Chéri-Bibi, son redoutable frère.

Avec les deux vieilles dames était entrée une jeune fille, d’un charme troublant, que Sonia, placée dans la tribune, en face, ne quitta plus des yeux. C’était Mlle Lydie de la Morlière, que l’on disait fiancée au commandant Jacques.

Celui-ci écrivait toujours.

On criait de plus en plus à Carlier:

– Vos preuves! Vos preuves! Vos preuves!

Il ouvrit sa serviette pour faire prendre patience à la Chambre, cependant qu’il regardait de plus en plus fréquemment à sa gauche, du côté de la porte par où lui devait venir l’argument suprême. On lui avait dit: «Vous aurez la liste à trois heures!» et il était trois heures dix! Il commençait à avoir chaud.

– Messieurs! fit-il, en retirant un dossier de son maroquin, Messieurs! des passions ennemies de notre Constitution, des opinions subversives de l’ordre social actuel et de détestables souvenirs d’un despotisme néfaste ont jeté l’inquiétude dans les esprits!

– Assez de phrases, des preuves!

Soudain un huissier montait les degrés de la tribune et lui remettait un pli qu’il décacheta aussitôt et lut. Il montra une figure rayonnante:

– Des preuves, j’en avais, tonna-t-il, mais on vient de m’apporter la plus décisive de toutes! Je demande une suspension de séance de dix minutes!

Cette déclaration fut accueillie par des cris et par le tintamarre des pupitres.

Mais Hérisson se levait et demandait lui-même à la Chambre qu’elle accordât la suspension! La majorité désertait déjà les banquettes. Lavobourg se couvrit de son chapeau haut de forme. Il n’avait même pas eu à dire: «La séance est suspendue!» Et il descendait en s’appuyant à la rampe comme s’il était déjà blessé à mort!

Carlier avait quitté la séance. Traversant la salle des Pas-Perdus et le vestibule, on l’avait vu courir à un de ces petits bureaux-parloirs dans lesquels les députés pouvaient s’enfermer avec l’électeur en visite, recevoir leurs amis et leurs confidences.

Il fut bientôt rejoint par un individu que nul ne connaissait (pas même Cravely qui se trouva comme par hasard sur son passage, mais qui sournoisement faisait son métier): un grand diable d’aspect sévère et presbytérien dans sa longue redingote noire. Cet homme, comme Carlier, avait sous le bras une serviette en maroquin. La porte du parloir se referma sur eux et l’on attendit, dans une atmosphère de tempête.

L’impatience atteignit à l’exaspération quand on sut que le mystérieux commissionnaire à la redingote de quaker avait quitté le parloir depuis cinq minutes et que Carlier ne réapparaissait toujours point.

Il devait finir de ranger ses notes, prendre les dernières dispositions pour la suprême bataille.

Mais on trouva qu’il se recueillait trop longtemps et des amis vinrent frapper à la porte du parloir. On ne répondit pas.

Alors Malot prit sur lui d’ouvrir la porte.

Il recula d’horreur. Carlier était étendu sur la table, les vêtements défaits, le gilet ouvert, un couteau-poignard dans le cœur!

II LE CADAVRE À LA TRIBUNE

Le bruit du crime se répandit avec la rapidité de la foudre. Il y eût un si prodigieux tumulte, une telle bataille autour de ce cadavre qu’on dut faire pénétrer un peloton de gardes pour essayer de dégager les abords du parloir.

Mais ce fut en vain; rien n’empêcha les amis de Carlier d’emporter le corps sanglant de la victime vers la salle des séances où ils pénétrèrent en hurlant: «Mort aux assassins! Mort aux assassins!»

Coudry, soutenant le buste de Carlier et Mulot, qui s’était précipité tout de suite sur la serviette pour sauver les papiers s’il en était temps encore, montraient d’affreux visages décomposés par une haine héroïque.

Des cris, des poings dressés, la rage de ceux-ci, la consternation de ceux-là faisaient cortège à ce sinistre trophée qui fut déposé, au pied de la tribune, sur la table des sténographes.

Aussitôt, ses amis se massèrent autour du corps; d’autres, dans des transports frénétiques juraient de le venger; Pagès, qui avait conservé tout son sang-froid, essayait d’organiser ce désordre et s’entretenait tantôt avec le chef du gouvernement, qui avait fait mander le procureur général, et tantôt avec les questeurs, qui avaient fait fermer toutes les portes.

Mulot avait ouvert la serviette de Carlier et n’y avait rien trouvé des papiers dérobés chez Lavobourg. Aussitôt, il avait rejoint Cravely dans un couloir et le directeur de la Sûreté générale lui affirmait que pas un des complices n’échapperait et qu’ils auraient bientôt la clef de toute l’affaire, car il avait fait suivre, par un de ses plus fins limiers, le visiteur inconnu à sa sortie du parloir.

Des amis avaient conseillé à Lavobourg de ne plus se montrer s’il ne voulait pas être poignardé à son tour et sous le prétexte de le garder, Cravely, d’accord avec Joly, l’un des questeurs dont il était sûr, avait placé des agents auprès du vice-président et s’était ainsi assuré de sa personne.

C’est alors qu’un vieillard, qui avait une figure de mourant et que soutenaient les huissiers, laissa tomber ces mots du haut du fauteuil présidentiel:

– Messieurs, la séance continue.

C’était Bonchamps qui, dominant le mal mystérieux qui lui brûlait les entrailles, s’était, au bruit de l’assassinat, fait porter jusque-là pour ne point abandonner la présidence de la Chambre, en d’aussi tragiques circonstances, aux mains de la réaction.

Cette apparition inattendue, ce geste magnifique, ces paroles grandioses, ce calme suprême de la mort qu’il traînait déjà avec lui eurent le résultat immédiat d’apaiser un instant cette mer en furie.

La fureur d’un groupe qui s’était rué sur le commandant Jacques, lequel, entouré de ses amis, n’avait point bougé de son banc, resta comme suspendue.

Et la Chambre, tout entière, épouvantée de l’horrible crime, acclama le brave homme qui la rendait instantanément à la dignité d’elle-même.

Mais les acclamations se calmaient à peine que toute l’extrême-gauche se tourna vers un point unique, celui où le commandant Jacques se tenait toujours, les bras croisés; et la voix de Coudry, par-dessus toutes les autres, cria:

– L’assassin, le voilà!

– Je n’ai jamais versé le sang que sur les champs de bataille. Je demande la parole.

La phrase avait sonné comme un coup de clairon. C’était la première fois qu’on entendait cette voix et elle semblait sonner le ralliement dans un camp désemparé que l’ennemi attaquait de toutes parts. Il y eut un silence subit dans lequel éclata cette autre phrase prononcée par Hérisson qui, déjà, se disposait à gravir les degrés de la tribune:

– Je cède mon tour de parole à l’accusé.

Jacques reçut la phrase en plein cœur et on le vit blêmir encore pendant que l’extrême-gauche faisait un triomphe au président du Conseil. Cependant, il descendit d’un pas élastique vers l’hémicycle et fut, en deux bonds, à la tribune.

Là, il étendit la main au-dessus du cadavre de Carlier et s’écria:

– Je jure, sur le cadavre de Carlier, de vous retrouver son assassin. Je jure que si la commission d’enquête que vous allez nommer n’arrive point à faire la lumière sur ce crime, que je hais, je la ferai moi-même. Je jure que si vos commissaires et vos magistrats sont impuissants à découvrir la vérité, je n’aurai de cesse, moi, que je ne vous l’aie apportée, ici, dans mes deux mains qui ne connaissent point ce poignard, et qui n’ont jamais porté que l’épée de la France!

À ces mots, la moitié de la Chambre partit en bravos prolongés et il sembla bien qu’un grand nombre des partisans de Jacques se trouvaient comme soulagés d’un poids immense.

La voix de Mulot s’éleva:

– On a assassiné Carlier pour lui voler les papiers Lavobourg qui ne sont plus dans son portefeuille.

– Vous saviez donc, monsieur Mulot, que l’on avait volé M. Lavobourg? reprit Jacques du Touchais, et sans doute connaissez-vous le voleur? Eh bien! Vous êtes plus avancé que nous, qui ignorons l’assassin de Carlier. La pince-monseigneur a commencé, le poignard continue. Mais je jure que mes amis et moi sommes à l’écart de toutes ces ignominies. Et je vais vous dire pourquoi. Parce qu’il nous était indifférent, à mon ami Lavobourg et à moi, qu’on lût à cette tribune un papier sur lequel on avait tracé un semblant de Constitution. Est-il donc inconstitutionnel de vouloir réviser la Constitution? Vous tous, qui criez si fort, avez été en d’autres temps les premiers à la réclamer. Tous les bons citoyens la demandent aujourd’hui.

– Pour renverser la République! hurla Coudry.

– La République, qu’en avez-vous fait? Qu’avez-vous fait de cette France qui, si courageusement, s’était relevée des plus effroyables déchirements? Qu’avez-vous fait de cette nation qui étonnait l’Europe par sa prospérité constante et l’éclat de ses vertus?

– Et vous, que voulez-vous faire de la République? Pourriez-vous nous le dire?

– Je veux vous en chasser!

Ce fut terrible. Il y eut dans les dernières travées de l’extrême-gauche comme un raz de marée; une vague rugissante, un flot furieux déferla dans l’hémicycle et rebondit jusqu’à la tribune. Des poings levés, des coups, des figures hideuses, des bouches vociférantes pendant que dans les tribunes publiques des femmes clamaient leur effroi. Jacques avait été arraché de là-haut comme une plume, et il se retrouva en bas, les vêtements déchirés, le visage en sang et certainement il eût couru le risque d’être mis en pièces si tout à coup n’étaient arrivés, telle une trombe, trois personnages qui, comme des chats, avaient sauté des tribunes: le lieutenant Frédéric et deux énormes gaillards qui, si nous osons dire, dispersèrent le rassemblement «en cinq sec».

L’impétuosité d’un si exceptionnel envahissement eût été suivie certainement de bien terribles incidents si, tout à coup, la voix formidable d’un huissier ne s’était fait entendre:

– Silence, messieurs, M. le président Bonchamps se meurt. Cela faisait deux cadavres pour une seule séance: c’était assez.

Mais ces deux cadavres avaient sauvé la politique et peut-être la vie de ce jeune audacieux… On le laissa, suivi de ses gardes du corps, s’éloigner avec épouvante.

III LE PETIT HÔTEL DU MARAIS

Jamais, monsieur Barkimel, vous m’entendez bien? Jamais je ne vous pardonnerai de m’avoir fait attendre pendant six heures d’horloge, foi de Florent!

– Mon cher monsieur Florent, suppliait M. Barkimel, je vous jure que si j’avais pu vous rejoindre, je l’aurais fait tout de suite, car, en vérité, je ne demandais qu’à fuir cet horrible spectacle, mais nous étions prisonniers, entourés de gardes qui ne nous permettaient point de faire un pas! Tout cela sent la révolution!

– Fichez-moi la paix avec votre révolution. Il était entendu que votre carte de tribune devait nous servir à tour de rôle, vous avez manqué à votre parole, voilà tout!

Les deux amis, deux petits braves et honnêtes bourgeois, ex-boutiquiers à la retraite, se considérèrent une seconde avec des yeux terribles comme si chacun eût voulu faire peur à l’autre. Voyant qu’ils n’y réussissaient point, sans doute à cause de l’expérience qu’ils avaient de ce genre de querelle, ils se tendirent la main d’un même geste spontané.

– Nous sommes fous, Florent!

– Nous sommes fous, Barkimel!

– Ah! mon cher ami, quelle chose atroce que le transport de ce cadavre à la tribune avec son poignard dans le cœur! Une scène de la révolution, vous dis-je. J’ai vu une scène de la révolution!

– Vous avez vu un fait divers, répliqua Florent d’un ton sec, car il était fort vexé de n’avoir point assisté à cette scène-là et il ne manquait point d’en abaisser autant qu’il le pouvait le caractère, désespéré à l’idée du succès que ce satané Barkimel allait avoir le soir, dans les arrière-boutiques, en le racontant.

– Un fait divers. On vous en donnera tous les jours des faits divers comme celui-là, fit Barkimel, offusqué plus qu’on ne saurait dire: un fait divers!

Jamais M. Barkimel ne devait pardonner à M. Florent ce «fait divers-là».

– Bonchamps était malade depuis longtemps, fit Florent sur un ton calme, mais légèrement sarcastique, il fallait bien que ce brave homme mourût quelque part! Je ne vois pas qu’il y ait de quoi vous mettre dans des états! Ah! On voit que vous ne savez pas ce qu’est une révolution… Une vraie révolution comme celle de 1792, alors Robespierre! Avez-vous seulement lu son histoire à Robespierre?

– Fichez-moi la paix avec votre Robespierre! Vous ne voulez point que j’aie assisté à une scène de la révolution! Et vous prenez avantage de ce que vous avez tenu autrefois une papeterie accompagnée de bibliothèque circulante pour me jeter à la tête le nom de Robespierre!

– Tout le monde ne peut avoir été marchand de parapluies!

– Florent!

– Barkimel!

Encore un regard terrible. Encore une poignée de main.

– Et d’abord, en sommes-nous si loin du temps de Robespierre? À ce qu’il paraît que dans ce temps-là les mœurs ressemblaient fort à celles d’aujourd’hui! Réfléchissez! L’on danse partout! Il y a une corruption générale et des scandales publics! et un dictateur à l’horizon!

– En voilà des balivernes! Parlons de votre dictateur! Ça n’est pas le premier qui montre le bout de son dolman! Depuis qu’on est en république… on sait ce qu’en vaut l’aune, de cette marchandise-là!

– Taisez-vous, nous passons devant l’hôtel de sa mère! et vous ne diriez point cela si vous l’aviez vu tantôt!

Les deux amis, tout en devisant et en se chamaillant, étaient en effet arrivés, après avoir traversé le pont près de l’Hôtel de Ville, dans le quartier du Marais qu’ils habitaient. Avant de continuer leur route, ils levèrent un instant les yeux sur cette noble demeure où devait régner une si grande émotion après l’affreuse séance de la Chambre…

– Où tout cela va-t-il nous mener? demanda M. Barkimel en grelottant.

– Mais nulle part! déclara le sceptique Florent, ou du moins pas autre part que chez nous où nous allons faire un bon souper, puis un bon somme!

Au coin de la rue on entendait encore M. Barkimel qui disait:

– Laissez-moi! Je ne pourrais pas dormir cette nuit! Je vous dis que nous sommes en pleine révolution! Et c’est aussi l’avis de mon ami Hilaire, de la Grande Épicerie moderne et des Produits alimentaires réunis!

C’est dans ce quartier qui fut jadis si aristocratique et dont les hôtels, d’un art merveilleux, servent pour la plupart, aujourd’hui, au commerce, au négoce, que nous retrouvons la marquise du Touchais, après tant d’années écoulées à pleurer un bonheur trop rapide et à élever selon son cœur, dans l’exil, celui qui devait être un jour le commandant Jacques et qui venait d’échapper, dans une séance mémorable, au plus pressant danger.

Cet hôtel n’avait jamais appartenu aux Touchais. C’était l’ancien hôtel de la Morlière où Cécily était venue s’installer après la mort de Mme de la Morlière, mère de Lydie, une amie qu’elle avait beaucoup aimée et à qui elle avait promis de veiller sur Lydie, orpheline, comme sur sa fille.

Lydie était riche. À l’époque où nous plaçons ce nouveau récit, Cécily ne l’était plus. Il ne lui restait que le nécessaire pour tenir convenablement son rang; et cela, à la suite des folies de jeune homme de son fils aîné, Bernard.

Bernard s’était montré, dès son adolescence, très jaloux de Jacques, si jaloux qu’un jour on avait trouvé le petit Jacques la tête ensanglantée, le front ouvert par un coup terrible que lui avait porté son frère aîné, furieux de la résistance enfantine de son cadet à l’une de ses fantaisies.

Cécily, déjà si éprouvée, n’avait pu pardonner à Bernard une si cruelle alarme. Son fils aîné était déjà grand; elle l’envoya terminer son éducation en Angleterre.

Et Bernard ne voulut jamais revenir chez sa mère, disant qu’il se refusait à revoir Jacques, cause de son exil.

Adulte, il passa en Amérique. Aux. États-Unis il commit mille extravagances. Il se lança dans des entreprises, donna sa signature pour des sommes considérables, joua à la Bourse, perdit plusieurs fois une fortune et engagea l’honneur des Touchais. Cécily paya jusqu’au dernier sou, même avec la part de Jacques que celui-ci abandonna orgueilleusement à sa majorité.

Malgré les millions ainsi gaspillés, l’honneur même aurait peut-être fini par sombrer si le tremblement de terre de San Francisco n’avait mis fin à une aussi belle carrière.

Cécily n’avait plus qu’un fils, mais elle avait une fille, et combien charmante, dans cette gracieuse Lydie qu’elle avait fini d’élever à côté de Jacques. Celle-là encore petite-fille, celui-ci déjà grand garçon. Bientôt ils s’aimèrent.

Mais Jacques, qui n’avait plus de fortune, voulait apporter en cadeau de noces, à Lydie, la gloire.

– Nous nous marierons après le triomphe, lui avait-il dit!

Et la gloire, c’était cette prodigieuse aventure qui menaçait de tout emporter, de les broyer tous comme des fétus de paille… Lydie avait bien vu cela, dans ce tragique après-midi… si rempli d’horreur… pour elle et pour Cécily…

Les deux femmes étaient dans les bras l’une de l’autre, Lydie essuyant les larmes de Cécily, quand la vieille Jacqueline entra dans le salon, annonçant le lieutenant Frédéric Héloni.

– Faites-le entrer s’écrièrent-elles toutes deux en se levant vivement, tant elles avaient hâte de recevoir des nouvelles.

L’officier les rassura d’abord d’un mot:

– Tout va bien!

– Jacques?

– Quelques égratignures sans importance!…

– Oh! vous l’avez sauvé!

– Ne parlons pas de cela!

– Il va venir?

– Oui, un instant, avant le dîner.

– Mais, fit Lydie, haletante, nous ne savons pas ce qui s’est passé à la Chambre, après cette affreuse chose… Nous sommes parties dès que nous l’avons vu hors de danger… nous espérions qu’il accourrait ici!

– Voilà ce qui s’est passé, ça a été rapide. Après une suspension de séance pendant laquelle on a emporté les corps de Carlier et de Bonchamps, la séance a repris. Et la Chambre a voté en cinq minutes et à l’unanimité la nomination d’une commission d’enquête à laquelle l’extrême-gauche a fait donner les pouvoirs judiciaires les plus étendus! Mais il faut que ces pouvoirs soient ratifiés par le Sénat et celui-ci ne ratifiera pas… Nous sommes sûrs de la majorité du Sénat! Dans ces conditions, pour nous, c’est du temps de gagné et nous ne demandons pas autre chose pour le moment!

– Et l’assassinat de Carlier? interrogea avec une grande hésitation, Cécily.

– Pendant la suspension de séance, après le départ de Jacques, Hérisson eut une conférence avec le procureur général et les principaux du parti. Il paraît que le crime, en ce qui concerne Carlier, n’est pas absolument démontré.

– Oh! tant mieux! fit la marquise avec un long soupir. Frédéric reprit:

– Le poignard qu’on a trouvé plongé dans sa poitrine était une arme à lui et l’habit, le gilet étaient ouverts comme s’il avait voulu se frapper lui-même. Y a-t-il eu suicide? A-t-il perdu la tête en voyant que son visiteur ne lui apportait pas la preuve qu’il avait promise à la Chambre? Toutes ces hypothèses sont plausibles. Enfin (et la voix du lieutenant baissa le ton) les papiers qui nous avaient été volés ont été retrouvés.

– Où?

– … Chez Sonia… et ce n’est pas le moins étrange!

– Mais vous voyez donc que l’on a assassiné cet homme, ce Carlier, pour rentrer en possession de ces papiers! s’écria Cécily, qui tremblait singulièrement… et c’est un homme de votre parti!

– De notre parti… silence donc, madame!

– Oui, oui… de notre parti… Mais cette mort… Ce crime!

– Ah! ce n’est pas nous qui en sommes responsables… s’exclama l’officier…

– Ce crime m’épouvante! reprit Cécily en montrant plus d’effroi qu’elle n’en avait jamais ressenti dans cette période cependant si dangereuse pour son fils…

– Nous, il nous étonne! Mais puisqu’il nous sert, vous pensez bien que nous avons autre chose à faire que de nous y attarder pour le moment! Les événements vont se précipiter… Il faut que nous profitions de la mort de Bonchamps! Ce président vertueux et têtu, qui perdait la République pour mieux sauver la Constitution, nous gênait!

– Si je vous disais, soupira la malheureuse Cécily, que pendant cette atroce séance, quand je ne regardais pas mon fils, je le regardais, lui, le président Bonchamps et qu’en le voyant si cruellement souffrir, haleter, étouffer, je me demandais s’il n’était point vrai, comme le bruit en avait couru, qu’il fût empoisonné.

– Son médecin lui-même a démenti ces odieux propos! Et c’est vous, madame, qui vous en faites à nouveau l’écho!

– Ah! je n’ose plus penser!

– Nos mains sont pures. Jacques l’a dit, reprit Frédéric, mais nous ne sommes plus à un moment de la bataille où nous puissions choisir nos amis et nos ennemis!

– J’ai cru, pour mon compte, que je devenais folle… et le serais certainement devenue si vous ne vous étiez jeté dans la mêlée,… mon cher Frédéric…

– Oh! Je n’étais pas seul, fit-il modestement…

– C’est vrai, qu’avez-vous fait de nos deux braves gardes du corps? demanda la marquise…

– Ils sont dans la cuisine, madame… Jacqueline doit être en train de les gâter!

– Allez donc nous les chercher, mon cher, que je les remercie… Vous voulez bien?

– Oh! ils vont être dans une joie!

Héloni disparut et revint avec Jacqueline et les deux hommes: c’étaient deux admirables brutes, larges d’épaules et de poitrine, plantés sur leurs jambes comme sur des piliers de bronze, tournant entre leurs poings énormes une espèce de chapeau de toile cirée, comme on en voit aux petits enfants costumés en soi-disant marins, et qui devaient, lorsqu’ils étaient coiffés, donner un bien singulier cachet à leurs têtes formidables.

Ces têtes faisaient rire ou faisaient peur. Elles n’étaient cependant ni ridicules ni méchantes. Elles étaient pires. Elles étaient inquiétantes.

Ce n’étaient point deux petits anges.

Ils avaient déserté, tout là-bas, au fond de l’Extrême-Orient, au temps de leur service, racontaient-ils, parce qu’ils étaient les souffre-douleur d’un quartier-maître qui les faisait coller aux fers tous les huit jours. Et depuis, ils avaient bourlingué à travers le monde, ne songeant pas à rentrer en France, malgré la prescription, car ils n’avaient plus de famille. Frédéric les avait trouvés au Subdamoun au moment où l’on constituait la colonne d’expédition et ils s’étaient offerts, comme porteurs, tout simplement.

Or, pendant les combats, ils s’étaient conduits comme des héros, se jetant au-devant des coups et les épargnant à Jacques qui était revenu sans une blessure.

L’un s’appelait Jean-Jean et l’autre Polydore. Ils étaient à peu près de même taille, de même corpulence. Ce qui les distinguait un peu et trahissait leur origine, c’est que Jean-Jean avait l’accent normand du pays de Caux et Polydore, l’accent breton des environs de Brest.

Comme la marquise les félicitait et les remerciait de leur courage et de leur dévouement pour son fils, Jean-Jean, qui était l’orateur de l’association, assura qu’ils n’avaient d’autre but dans la vie que de se faire tuer pour le commandant, lequel leur avait appris «le chemin de l’honneur».

– As pas peur, Mame la marquise! Mame la marquise peut compter sur Polydore et Jean-Jean! à la vie, à la mort!

– Les braves types! fit Cécily quand ils se furent éloignés.

– Ça, dit Frédéric, je ne sais pas d’où ils viennent, mais je n’en connais pas de plus braves!

– Et sous leur écorce grossière, dit encore Cécily, attendrie, ils sont doux comme des agneaux! et ont des cœurs de petits communiants.

Frédéric sourit.

Le lieutenant resta seul avec Mlle de la Morlière.

Celle-ci lui demanda:

– Dites-moi la vérité. Où est Jacques? Si vous me dites où il est, vous serez récompensé!

– Vous avez quelque chose pour moi? interrogea l’officier avec empressement.

– Oui!

– Vous êtes allée au cours? Vous avez vu Marie-Thérèse? La jeune fille lui montra une lettre.

– Oh! donnez vite!

– Où est Jacques?

– Pourquoi vous le cacherais-je? fit Frédéric en prenant la lettre que la jeune fille lui abandonna, Jacques est chez Sonia Liskinne avec M. Lavobourg.

– Je m’en doutais, fit Lydie, tristement, il ne quitte plus cette femme, maintenant…?

– Vous ne parlez pas sérieusement, mademoiselle? Vous savez quels intérêts se débattent en ce moment, chez la belle Sonia…

– Chez la belle Sonia… Oui, elle est vraiment belle… Je la regardais tantôt à la Chambre… Savez-vous que je comprends qu’elle ait fait tourner bien des têtes? Vous non plus, vous ne la quittez plus! Vous étiez dans sa loge…

– Avec mes deux mathurins qui se cachaient dans le fond, prêts à tout événement… Ah! je vous jure que nous parlons d’autre chose que d’amour avec elle! C’est une femme qui vaut dix hommes! Entre nous, c’est le plus précieux auxiliaire de Jacques.

– Mon Dieu! murmura Lydie en pâlissant. Lisez votre lettre, monsieur Héloni… je ne vous regarde pas…

Et elle alla s’asseoir mélancoliquement auprès d’un guéridon sur lequel se trouvaient des illustrés qu’elle feuilleta.

– Merci, cher petit facteur, lui dit Frédéric qui avait lu… Vous retournerez demain au cours?

Et il lui tendit une autre lettre toute préparée. Lydie prit la lettre:

– Vous me faites faire un joli métier…

– Oh! mademoiselle, vous savez que j’aime Marie-Thérèse comme… comme Jacques vous aime… d’un amour aussi pur et aussi profond…

Lydie se leva et regardant l’officier bien en face:

– Frédéric, dit-elle… vous voyez, je vous appelle Frédéric, moi aussi… je vais vous parler comme une sœur. Frédéric, croyez-vous que Jacques m’aime toujours autant?

– Que voulez-vous dire? s’écria Frédéric, j’en suis sûr!

Cette sincérité évidente et cette spontanéité dans la réplique semblèrent apaiser un instant l’incompréhensible émoi de Mlle de la Morlière:

– Merci! dit-elle. Vous m’avez fait du bien! Évidemment, je suis un peu folle… Ce sont toutes ces émotions et puis que voulez-vous, mon cher Frédéric, ajouta-t-elle, en s’efforçant de sourire, depuis que j’ai vu la belle Sonia, il me semble que si j’étais homme une petite fille insignifiante comme moi compterait si peu… si peu auprès d’elle.

– C’est un sacrilège de parler ainsi! Tenez, voilà le commandant! Je vais tout lui dire.

– Non! Non! ne lui dites rien. Je vous en supplie.

Jacques arrivait. La jeune fille courut au-devant de lui, toute rouge d’une émotion qu’elle n’essayait pas de dissimuler.

– Ah! Jacques! quelle joie de vous revoir, après cette affreuse séance!

– Ma petite Lydie!

Elle se mit à pleurer doucement. Elle était jolie quand elle ne pleurait pas, mais les larmes la rendaient adorable.

En voyant couler ces larmes qu’il séchait à l’ordinaire si promptement, Jacques, cette fois, ne put retenir un mouvement d’énervement qui n’échappa point à Lydie.

Et, quand le commandant lui eut annoncé qu’il désirait embrasser tout de suite sa mère parce qu’il était dans la nécessité de retourner immédiatement chez M. Lavobourg (elle comprit: chez Sonia Liskinne), elle n’eut pas un mot pour se plaindre de cette nécessité-là, et rien, dans son attitude, ne put trahir la douleur aiguë qui vint la «pincer au cœur».

Cependant les jeunes gens se connaissaient si bien et l’amour de Jacques pour Lydie était, de son côté, si sincère que celui-ci eut la sensation immédiate de ce qui se passait à côté de lui, dans cette jeune et ardente poitrine qui ne battait que pour lui seul au monde; et il profita de l’instant où Frédéric paraissait très absorbé dans la contemplation d’un vieux tableau représentant un ancêtre de Mlle de la Morlière à la bataille de Marignan pour saisir dans ses bras l’héritière de ce valeureux guerrier et la consoler d’un baiser suivi d’une douce parole qui la fit pâlir de joie, elle, et le fit rougir, lui, de remords.

– Ma petite Lydie, je t’adore…

C’était vrai, mais ce qui était vrai aussi, c’est que le héros du Subdamoun pensait, dans le même moment, à la belle Sonia.

Cécily arriva. Elle eut un cri joyeux. La mère et le fils s’étreignirent à leur tour.

Ce n’était ni de l’admiration, ni de l’amour que Cécily avait pour Jacques, c’était de la dévotion. Si bien que, tout au fond d’elle-même, dans les minutes les plus redoutables, elle ne désespérait jamais car elle le voyait quasi invulnérable.

Elle ne l’avait point détourné de sa grande entreprise. Mais, en son âme simple où le bien et le mal ne se mêlaient jamais, elle était encore toute troublée de ces événements tragiques qui ressemblaient si fort à des assassinats et qui déblayaient singulièrement et si heureusement la route devant le héros en marche. Ce fut une bien autre affaire quand Jacques lui eut appris la dernière nouvelle:

– Figurez-vous que Cravely, raconta Jacques, avait fait suivre le mystérieux visiteur qui a laissé Carlier en si mauvais état. Or, cet homme, qui avait échappé un instant à son pisteur a été retrouvé.

– Eh bien? qu’est-ce qu’il a dit? demanda Cécily avec anxiété.

– Mais, ma mère, il n’a rien dit, parce qu’on l’a retrouvé pendu!

– Pendu!

– Oui, pendu à l’espagnolette de sa fenêtre! Cravely est dans un état de rage indescriptible, paraît-il.

Frédéric n’en revenait pas.

– Tout de même, dit-il, la journée finit mieux pour nous qu’elle n’a commencé.

Mais ils ne continuèrent pas sur ce ton. Comme ils s’étaient retournés du côté de la marquise, ils s’aperçurent avec effroi qu’elle semblait étouffer. Ils se précipitèrent. Marie-Thérèse lui fit respirer des sels; et Cécily revint à elle presque aussitôt. Elle s’excusa de l’alarme qu’elle avait causée, embrassa son fils en lui recommandant plus que jamais de la prudence et manifesta le désir d’aller se reposer. Elle s’éloigna au bras de Jacqueline qui était accourue.

– Pauvre maman! fit le commandant Jacques… elle doit être à bout de forces car ce n’est point le courage qui lui manque. Soignez-la bien, ma petite Lydie, aimez-la bien, ne la quittez pas pendant ces journées décisives où je n’aurai peut-être point le temps de venir ici, ne serait-ce que pour vous embrasser!

– Comptez sur moi, Jacques! s’écria la jeune fille en refoulant le sanglot qui déjà gonflait sa gorge… comptez sur moi… et triomphez!

Elle se laissa aller sur sa poitrine. Il lui donna un dernier baiser, cette fois en ne pensant qu’à elle, car il savait que s’il ne réussissait point, il ne la reverrait sans doute jamais et il partit entraînant rapidement Frédéric.

Ils avaient à peine franchi la porte de la rue que deux ombres, se détachant du mur, les suivaient. Mais ces deux ombres-là furent elles-mêmes suivies de deux autres ombres qui se confiaient leurs impressions à voix basse:

– C’est maintenant nous qui surveillons la rousse, disait Jean-Jean à Polydore… Que les temps sont changés!

Cécily était arrivée, épuisée, dans sa chambre et repoussait les soins de Jacqueline:

– Il s’agit bien de me soigner, dit-elle, quand on assassine tout le monde autour de mon fils!

– Que voulez-vous dire, madame la marquise? Je vous ai rarement vue dans cet état!

– Je vais tout te dire. Tu pourras me donner un bon conseil, et peut-être m’aider, car je veux tirer cette affaire au clair et il m’est impossible de rester plus longtemps sous le coup d’une aussi atroce imagination!

Te rappelles-tu Jacqueline ce soir où nous sommes allées avec Marie-Thérèse au concert classique de la Comédie de l’Élysée?

– Si je me le rappelle! fit Jacqueline, c’est le soir où madame la marquise, incommodée par la chaleur, car le théâtre était encore chauffé, comme en plein hiver, avait manifesté le désir de sortir un instant.

– Marie-Thérèse resta à sa place et nous sommes sorties toutes les deux. Tu te souviens de ce qui nous est alors arrivé, ma bonne Jacqueline?

– Mon Dieu! Madame la marquise, nous avons fait un petit tour sous les arbres et puis nous sommes rentrées.

– Tu ne te rappelles pas que nous étions alors au plus chaud des élections et qu’avant de rentrer nous avons dû nous arrêter pour laisser passer une bande de camelots qui criaient un journal du soir dans lequel Jacques était couvert d’injures.

– Ma foi non… et je ne vois pas où madame veut en venir…

– Tu ne te rappelles pas qu’au moment de pénétrer à nouveau dans le théâtre… j’ai donné une petite pièce d’argent à un pauvre vieux marchand de cacahuètes qui, depuis quelques instants, rôdait autour de nous?

– Ah! oui, madame, je me rappelle le pauvre vieux. Depuis quelques minutes, il m’intriguait. Il avait l’air si malheureux, si cassé par les ans, et si timide avec cela; et cependant il ne nous quittait pas des yeux. Il attendait certainement qu’on lui fît la charité.

– Il vous a parlé du commandant Jacques! Oh! je me rappelle très bien…

– Oui, c’est cela! Donc, ce pauvre bonhomme n’ignorait pas qui nous étions. Il me dit textuellement:

«- Dieu vous le rendra, ma bonne dame! Et puis, vous savez, ne craignez rien pour votre fils, le gouvernement a beau faire, il sera élu! C’est moi qui vous le dis, son concurrent n’existe plus!» Te rappelles-tu qu’il a dit: «Son concurrent n’existe plus»?

– C’est bien possible.

– Oh! moi, j’ai encore la phrase dans l’oreille… et elle m’est revenue, cette phrase, le lendemain quand les journaux du matin nous apprirent que, la veille au soir, le concurrent de Jacques avait été victime d’un accident d’auto en pleine montagne, accident dont il devait mourir quelques jours plus tard.

– Ce brave, repartit Jacqueline, avait appris qui vous étiez, madame, par les propos échangés entre les groupes qui sortaient du théâtre ou qui y étaient entrés en même temps que nous. On a publié la photographie de la mère du commandant Jacques un peu partout!

– C’est qu’il ne m’a pas dit: «Le concurrent de votre fils n’existe pas!» il m’a dit: «n’existe plus!»

– Alors, vous croyez qu’il était déjà au courant de l’accident! C’est possible…

– J’en doute, l’accident est arrivé à peu près à la même heure…

– Des camelots passaient qui devaient le savoir, un coup de téléphone est vite donné à un journal. C’était une nouvelle de premier ordre, le bruit s’en était répandu tout de suite au dehors.! Il vous en a fait part, ce brave homme se réjouissait d’un malheur qui faisait le bonheur de pas mal de gens…

– Ne parle pas ainsi, Jacqueline… Ta pensée, n’est pas chrétienne… Maintenant je vais te dire une chose que tu ne sais pas: j’ai revu le marchand de cacahuètes… aux Champs-Élysées… J’y suis retournée exprès pour le voir! Dès le lendemain… Après la nouvelle de l’accident! Ce que m’avait dit cet homme m’intriguait… Enfin, j’avais comme un besoin de savoir… Sa lamentable silhouette me hantait…

«Le lendemain, donc, à la tombée du jour, j’ordonnai au chauffeur de s’arrêter quelques minutes au coin de l’avenue. Je considérais depuis un moment les passants, quand, se détachant soudain de l’ombre, le bonhomme m’apparut.

«Il s’approcha de la portière plus courbé que jamais, et, en passant, me jeta d’une voix épuisée:

«- Eh! bien, madame la marquise, qu’est-ce que je vous disais, hier?

«Je lui fis signe d’approcher encore: il m’obéit en tremblant comme une feuille.

«- Vous connaissiez donc l’accident? lui demandai-je.

«D’abord, il ne me répondit pas. Je ne pouvais voir son visage tout emmitouflé d’un cache-nez. Tout à coup, il se redressa un peu; il avait une paire de lunettes noires à travers lesquelles, Jacqueline, je sentis, je te jure, je sentis son regard qui me brûlait. J’eus peur, j’ordonnai au chauffeur de continuer sa route. Alors, l’homme s’accrocha à la portière. “En cas de danger, menaçant le commandant Jacques, vous n’aurez qu’à revenir ici en auto, comme ce soir. Restez cinq minutes et repartez sans descendre!” Là-dessus, il disparut.

«Je pensais avoir eu affaire à un malheureux fou, à un pauvre détraqué et je m’efforçais de ne plus y penser. Comment expliquer que ce fût encore à lui que je pensai tout d’abord, le soir où nous apprîmes que tout était découvert et que la liste de Jacques et de Lavobourg avait été volée.

«Sans rien dire à personne, j’obéis à la suggestion du marchand de cacahuètes. Je fis sortir l’auto et je me fis conduire à la place qui m’avait été indiquée. J’attendis un quart d’heure… une demi-heure… Personne…

«Alors je me rappelai les termes exacts dont le singulier vieillard s’était servi: “Revenez ici en auto, comme ce soir! Restez là cinq minutes, et repartez sans descendre!”

«Il n’avait pas dit qu’il viendrait. C’était ma présence au fond d’une auto, pendant cinq minutes à ce coin de rue, qui signifiait le danger! Ainsi raisonnai-je et je rentrai à l’hôtel.

«Quelques heures plus tard, je me traitais de folle. Ce marchand de cacahuètes, je l’avoue, est maintenant mon cauchemar! Pourquoi m’a-t-il fait comprendre qu’il fallait s’adresser à lui si jamais mon fils courait un danger urgent! et comment se fait-il, oui, comment se fait-il, qu’après l’avertissement qu’il m’avait demandé et que je lui ai donné, tous les périls qui menaçaient Jacques se soient évanouis… si… si vite… si… tragiquement…

– Madame! À quoi pensez-vous, madame?

– Jacques, continua Cécily, de plus en plus agitée, Jacques redoutait par-dessus tout Bonchamps et Carlier, et ils sont morts! Jacques eût tout donné pour rentrer en possession de ces documents dérobés et il les possède à nouveau à la suite de la tragédie de tantôt, quel est ce mystère?

– Je suis trop petite personne, madame, pour élever mon humble voix en d’aussi terribles circonstances, dit Jacqueline… mais ce qui m’étonne par-dessus tout, c’est que madame puisse voir un lien quelconque entre ce pauvre mendiant et les événements qui la préoccupent…

Cécily ne répondit point d’abord à Jacqueline. Elle semblait réfléchir et elle se laissa dévêtir par elle, sans résistance… Seulement, quand elle fut couchée, elle dit à l’ex-sœur de Saint-Vincent-de-Paul:

– Jacqueline, je veux savoir qui est ce marchand de cacahuètes. Il ne doit pas être bien difficile à retrouver… Il n’y a qu’à le chercher le soir aux Champs-Élysées m’a-t-il dit… Jacqueline, il y a longtemps que tu as vu M. Hilaire?

– Oh! mon Dieu oui, il y a bien deux mois…

– Pourquoi ne vient-il plus nous voir? Il est toujours bien reçu ici. Il est peut-être malade!

– La dernière fois que je l’ai vu, ça a été pour lui faire des reproches, je dois l’avouer à madame la marquise, j’avais à me plaindre sincèrement de la livraison de la semaine, je suis allée moi-même à la Grande Épicerie moderne. Virginie n’était pas au comptoir. Il en a profité pour accuser Mme Hilaire des «erreurs» de la livraison et il m’a promis qu’il veillerait en personne à ce que pareille chose ne se renouvelât plus! Mais il paraissait très vexé car il a beaucoup d’amour-propre et il se considère maintenant comme un grand personnage.

– Il était très dévoué au feu marquis, ma bonne Jacqueline, du temps qu’il était son secrétaire et je dois dire qu’après le drame du château du Puys il s’est mis en quatre pour me rendre service… Tu iras le trouver demain de ma part. Certes! tu n’as nul besoin de lui confier quoi que ce soit de tout ce que je viens de te raconter… mais tu lui feras la description du marchand de cacahuètes et tu lui diras que j’ai intérêt à savoir exactement qui est ce personnage. Tu lui recommanderas le secret.

IV LA BELLE SONIA

Ce même soir, dès huit heures – on ne dînait qu’à neuf – le grand salon bleu de l’hôtel du boulevard Pereire, le fameux hôtel de Sonia Liskinne, était déjà plein d’invités.

C’était la tante Natacha qui recevait, en attendant la jolie maîtresse de céans qui se faisait désirer et que l’on excusait, car on savait qu’elle était rentrée très tard de la Chambre.

Il y avait là les grands républicains: Michel, Oudart, Barclet, sénateur, membre de l’Institut, qui croyaient fermement que la nouvelle idole travaillait pour eux, c’est-à-dire pour l’épuration de la République; ils le croyaient, parce qu’ils pensaient que Jacques, au fond, ne pouvait rien sans eux.

Les autres, qui n’étaient point de ce parti, partageaient les mêmes espérances et peut-être les mêmes illusions. C’est ainsi que le baron de la Chaume, l’un des plus assidus, qui représentait dans ce salon la vieille diplomatie, prudente et temporisatrice, susurrait à l’oreille de tous ceux qui l’approchaient que, s’il était vrai que le commandant Jacques ne pût rien commencer sans les grands démocrates, il ne pouvait rien finir sans les grands conservateurs.

À quoi, le petit Caze, de l’Action gauloise, qui eût volontiers traité la Chaume de vieille baderne, répliquait que ses amis et lui ne consentiraient à être les dupes de personne et que si le commandant tardait à montrer son drapeau, ils ne feraient qu’une bouchée de la «nouvelle idole».

On disait que «l’empire», car il existait aussi un parti impérialiste, était représenté très mystérieusement à l’hôtel du boulevard Pereire par le couple Askof.

Un singulier ménage que celui-là.

Le baron d’Askof était beaucoup plus jeune que sa femme, laquelle était une Délianof, Russe polonaise déjà mariée en premières noces au prince Galitza, mort tragiquement à la chasse aux loups. De ce premier mariage, elle avait une grande fille de dix-huit ans, Marie-Thérèse, qui fréquentait les mêmes cours que Mlle Lydie de la Morlière, la fiancée du commandant Jacques.

Où la princesse Galitza avait-elle été chercher ce baron d’Askof, un grand bel homme maigre qui étalait une magnifique barbe d’or, le seul or, prétendait-on, qu’il eût apporté dans la corbeille? On le disait d’origine hongroise, mais personne n’eût pu l’affirmer. Les Askof étaient inconnus avant que l’ex-princesse ramenât ce nouveau mari du fond des steppes pour l’imposer à la haute société cosmopolite, ce qui fut vite fait.

Elle paraissait adorer le baron, son «beau Georges», et s’en montrait jalouse, ce qui n’empêchait pas Georges de faire la cour à toutes les femmes, en général, et à Sonia Liskinne en particulier.

Il n’était pas le seul. Tous les hommes qui étaient là avaient été plus ou moins pris au charme irrésistible de la grande artiste, jusqu’à ce fou sympathique de Lespinasse, qui représentait le groupe agrarien, jusqu’au syndicaliste Bassouf, jusqu’au juif Lazare, principal commanditaire d’un grand journal. Jusqu’au vieux père Renard, un ouvrier à peine dégrossi que Sonia avait trouvé le moyen d’attirer chez elle.

«Par lui nous saurons à quoi nous en tenir sur les syndicats», avait dit Sonia au commandant.

Pour qu’on ne l’accusât point de faire uniquement de la politique, la maîtresse de céans prenait soin de mêler son monde. Ce soir-là, arrivèrent Lucienne Drice, de la Comédie; Yolande Pascal, du Grand-Théâtre, un petit diable noir comme un pruneau qui était l’amie du directeur du Crédit mécanique, société au capital de cent millions, une puissance: tout le monde de la grande industrie.

Ainsi, même avec les femmes, Sonia trouvait le moyen de tout faire servir à son dessein qui était le triomphe de Jacques, et celui de Lavobourg, bien entendu.

Mais Lavobourg faisait une si piètre figure à côté de Jacques.

Qu’aurait-il été sans elle ce Lavobourg! C’est à elle qu’il devait toute sa carrière politique et même sa vice-présidence!

Il le savait bien. Aussi n’avait-il pas «pipé», comme elle disait à Jacques, quand elle avait jeté d’emblée le pauvre homme, et sans lui demander son avis, dans la ténébreuse aventure.

Arrivèrent encore l’exquis Martinez, sculpteur, poète et danseur de tango, très à la mode, puis la Tiffoni, la première danseuse de l’Opéra; avec elle, c’était le parti modéré qui entrait.

Tout ce monde avait pu croire que, vu les circonstances, le fameux dîner du vendredi n’aurait pas lieu; aussi n’avait-on cessé de téléphoner à l’hôtel mais il avait été répondu que rien n’était changé aux habitudes de la maison.

Et les habitués étaient accourus.

Une ardente curiosité poussait les uns; ceux qui n’avaient pas assisté à la séance.

Les autres affectaient une grande circonspection. La chance extraordinaire de Jacques les confondait et, il faut bien le dire, leur faisait peur.

Lespinasse, qui n’y allait jamais par quatre chemins, montrait seul un enthousiasme débordant. Il répétait à Martinez les phrases de Jacques; son serment à la tribune, son cri: «Je vous en chasserai!»

Et, se retournant vers tous: Mais je vous dis qu’il n’a qu’à se présenter dans toutes les circonscriptions… un plébiscite!

– Et je sais ce qu’il a trouvé, fit-il en agitant ses grands bras et en faisant le simulacre d’exécuter un roulement avec des baguettes imaginaires… Il a retrouvé le tambour de Brumaire!

– Et voici Notre-Dame de Thermidor!

Sonia venait, en effet, de pénétrer dans le salon. Un murmure glorieux accompagna cette entrée sensationnelle. Martinez, citant le poète, déclara que les Parisiens n’avaient rien vu de plus beau:

«Quand, au son du canon, dansait la république,

Et quand la Tallien, soulevant sa tunique,

Faisait de ses pieds nus craquer les anneaux d’or!»

Jamais cependant elle n’était apparue aussi belle, aussi rayonnante, aussi séduisante. Avait-elle résolu de faire tourner toutes les têtes? ou, tentative encore plus importante, de s’emparer d’un cœur?

La chronique la disait, naturellement, fort amoureuse de son grand homme (et il ne s’agissait point de Lavobourg) et la chronique ajoutait que le grand homme, qui ne pensait qu’à la politique, se souciait peu de la femme.

Après avoir serré les mains, elle s’avança vers Lavobourg, qui apparaissait sur le seuil du salon.

– Mon Dieu! comme vous êtes pâle! Oh! ajouta-t-elle avec son beau rire un peu trop sonore de théâtre, il faut vous remettre, mon cher! Vous en verrez bien d’autres!

Lavobourg, de pâle qu’il était, devint jaune, et se courba, dissimulant mal une grimace qui voulait être un sourire pour déposer un baiser d’esclave sur ces jolies mains qui le tenaient captif.

Quand il put dire deux mots dans le particulier à Sonia, ce fut, du reste, pour lui faire part de sa folle angoisse:

– Qu’allons-nous faire? À quoi nous résoudre? Toute la police est à nos trousses. L’hôtel est surveillé. On dit que la commission d’enquête se réunira dès demain et prendra tout de suite des mesures exceptionnelles.

– Eh! mon cher, nous savons tout cela, mais encore elle ne peut ordonner d’arrestations préventives qu’après une séance de la Chambre où serait levée l’immunité parlementaire! Ils n’ont plus de preuves! Il faudra donc que la commission en trouve ou en invente; tout cela demandera bien vingt-quatre heures!

– Dans vingt-quatre heures, je ne réponds plus de rien: Hérisson a eu une importante entrevue avec Cravely!

«On dit couramment que, lundi, nous coucherons tous à la Santé…

– Ça, mon ami, c’est possible!

Lavobourg regarda attentivement sa maîtresse.

Elle en savait plus long que lui, comme toujours.

– Oui, vous m’avez compris, avoua-t-elle, d’une voix sourde… lundi, nous coucherons tous à la Santé, ou ils y coucheront, eux!

Et elle le laissa tout pantelant de la nouvelle et tout enivré de son parfum.

Le plus beau était que, s’il n’ignorait plus que «c’était pour lundi», il ne savait toujours point ce que l’on ferait lundi. Personne ne le savait, pas même Sonia.

Tout à coup il songea que, Bonchamps mort, c’était à lui que revenait toute la responsabilité de la police de la Chambre, lui qui commandait la force armée réservée à sa garde, lui qui pouvait convoquer l’assemblée exceptionnellement, en cas urgent, s’il le jugeait utile…

Il s’assit car il avait les jambes brisées. Son pouvoir, soudain entrevu, l’écrasait.

Sonia avait fait quelques pas. Tout à coup quelqu’un vint la rejoindre. C’était le baron d’Askof qui, depuis qu’elle était entrée, ne l’avait pas quittée de son regard ardent. Profitant de ce que la baronne s’était laissée entreprendre par une amie, il entraîna Sonia derrière un paravent qui semblait avoir été placé là pour isoler ceux qui avaient à échanger des propos graves et secrets, dans ce salon d’amour où l’on ne parlait que politique.

Et ce fut en effet de politique que le baron parla tout d’abord.

– Sonia, êtes-vous contente de votre grand homme?

– Mais oui, mon cher, quelle question!

– Sonia, les événements vous plaisent-ils?

Il me semble, mon cher, que je commence à vivre, et je n’ai pas oublié que c’est à vous que je le dois.

– Merci pour cette bonne parole. Vous n’avez donc pas oublié que c’est moi qui vous ai amené Jacques ici.

– Certes non.

– Et dans un moment où vous étiez lasse de tout.

– Oui, dans un moment où la vie ne m’avait jamais paru aussi plate, aussi peu digne d’être vécue.

– Et où, pour la première fois, j’osai vous parler de mon amour! Vous rappelez-vous ce que vous m’avez répondu?

– Oui, je vous ai dit que j’étais lasse de l’amour comme du reste et que mon cœur n’appartiendrait plus qu’à celui qui m’aiderait à accomplir une grande chose, une chose presque au-dessus des forces humaines.

– Et je vous ai répondu que je serais cet homme-là! Vous avez cru que je me vantais. Le soir même Jacques était chez vous! Et quand il fut parti je vous ai dit ce que je comptais faire avec Jacques et avec une femme comme vous pour le guider…

– Oh! Jacques n’avait besoin de personne! répliqua-t-elle vivement et en commençant de regarder plus attentivement son interlocuteur, ce qui l’amena à s’écarter légèrement.

– Jacques n’avait besoin de personne, répliqua-t-il, le croyez-vous? le croyez-vous vraiment?

Elle vit son masque dur. Pour rien au monde elle n’eût voulu le froisser, ni surtout le perdre dans ces minutes précieuses où Jacques avait plus que jamais besoin de tous ses collaborateurs.

– Mon cher, je vous dis que Jacques était assez grand pour se diriger tout seul, mais loin de moi la pensée d’oublier tout ce que vous avez fait pour lui!

– Et pour vous, tout est là! Il ne s’agit plus de Jacques, maintenant, mais de nous deux, uniquement de nous deux.

En prononçant ces derniers mots pleins d’audace et de menaces, il lui avait pris sa belle main qu’elle se garda de lui retirer… et il baisait le bout des doigts avec une humilité parfaite.

– Vous êtes un grand fou, dit-elle, et vous me prenez fort au dépourvu avec votre déclaration. Je ne pense plus qu’à la politique, moi. Laissez-moi un peu me reconnaître au milieu de tous ces événements et quand nous aurons triomphé, n’est-ce pas? eh bien! mais, ma foi, il sera encore temps de parler de tout cela!

Et elle se leva, mais elle fut étonnée de constater qu’il ne la regardait plus… ses yeux s’étaient détournés d’elle pour se fixer avec une haine indicible sur le nouveau personnage qui faisait son entrée dans le salon: C’était la nouvelle idole!

– Monsieur le commandant Jacques du Touchais! annonça le valet, Monsieur le lieutenant Frédéric Héloni.

Ils furent entourés tout de suite, félicités. Et pendant qu’on congratulait ainsi l’homme du jour, Sonia se disait: «Mon Dieu! ils le détestent tous! Il n’y a que moi qui l’aime!»

Mais Jacques s’en fut à elle et elle ne pensa plus qu’à lui plaire et à lui sourire. Malheureusement, il paraissait distrait.

Frédéric résumait à Mme d’Askof les journaux du soir qui, depuis quelque temps, étaient presque tous favorables au commandant. Ainsi, ces feuilles racontaient-elles, sans la moindre hésitation, que Carlier, ne pouvant apporter les preuves promises, s’était suicidé et que l’extrême-gauche, furieuse de la disparition de son leader, s’était ruée tout entière sur le commandant Jacques.

Enfin, elles complétaient ce tableau tragique en annonçant que Bonchamps, vaincu par tant d’émotion, s’était affaissé au fauteuil présidentiel, pour ne plus se relever.

On annonça que «Madame était servie» et l’on passa dans la salle à manger.

Chose extraordinaire: le commandant se montra gai… Il racontait avec des détails amusants la scène du pugilat dont il avait failli être victime.

– Ah! ils auraient pu vous tuer! fit Lespinasse. Songez que vous veniez de leur dire que vous vouliez les chasser du Parlement.

– Il paraît que Pagès prépare un grand discours pour lundi, fit Jacques avec un singulier sourire… un discours dans lequel il fera le procès de cette République dont j’ai parlé de l’exiler!

Et que lui répondrez-vous? demanda effrontément Caze. L’utopie en politique commence où le roi finit!

– Je vous donne rendez-vous lundi, monsieur, fit assez sèchement le commandant, et vous me direz alors si ma réponse vous plaît!

Puis, se tournant vers Michel et Barclet qu’il avait un immense intérêt à ménager:

– Nous avons raison, messieurs, la République a été détournée de ses destinées. Il s’agit de la sauver de ces hommes et de la ramener dans le droit chemin. Il s’agit aussi de faire en sorte qu’elle ne retombe plus dans les mêmes erreurs et pour cela, que faut-il? Ajouter quelques paragraphes à une Constitution qui, somme toute, est excellente!

Autour de lui, on s’étonna et l’on cessa de manger pour l’écouter: c’était la première fois qu’il daignait s’étendre en public sur cette question et chacun tâchait à démêler dans ses paroles ce qu’il fallait prendre et ce qu’il fallait laisser pour connaître enfin «le système du commandant!»

Et Jacques, d’une voix claire, parfois stridente et impérieuse, exposa son projet d’une Constitution comme il l’envisageait, vigoureuse et opérante et qui mettrait les responsabilités à la tête du gouvernement, dans les mains du chef de l’État.

Il termina son long exposé au milieu des approbations. Puis il fit signe à Sonia Liskinne de se lever.

Il trouvait qu’il y avait assez longtemps qu’on était à table. Il avait dit ce qu’il avait voulu dire. Et il savait que tout ce qu’il avait dit serait dans tous les journaux le lendemain matin. Maintenant il n’avait pas de temps à perdre. Ces gens ne l’intéressaient plus.

Il salua ces dames et sortit, accompagné de Sonia.

Dans le petit salon désert qu’ils traversaient, elle lui étreignit les mains.

– Oh! mon ami, mon ami! fit-elle en l’enveloppant de son irrésistible regard d’amour qui lui servait généralement pour la grande scène du deux, car, même quand elle était sincère, elle ne cessait jamais tout à fait d’être la grande comédienne… comme je vous aime ainsi! Comme vous avez été beau à la Chambre! Et comme vous leur avez parlé ici! Je vous admire: aux soldats, vous parlez comme un grand capitaine, aux politiciens, vous tenez le langage de la plus pure politique!

– Vous croyez! J’imagine, Sonia, répondit-il assez brusquement, que vous n’y entendez rien. Je viens de leur parler comme un caporal. Et c’est ce qui les séduit, ma chère.

– Vous avez encore raison. C’est moi qui suis une sotte.

– Non, vous êtes ma plus utile collaboratrice. Je ne pourrais rien sans vous.

– Alors, récompensez-moi. Souriez-moi. Vous ne m’avez même pas regardée ce soir. Dites-moi que je suis jolie, que ma toilette vous plaît!

– Vous êtes adorable, adieu!

– Vous viendrez travailler cette nuit?

– Oui, je ne m’accorde pas une minute de repos, pendant quarante-huit heures. Prévenez Askof. Ah! à propos! ce pauvre Lavobourg m’a bien l’air affaissé! Dites-lui donc qu’il sorte une autre mine.

– Dieu! que vous êtes méchant! Vous n’avez pas un mot aimable pour vos vrais amis.

À ce moment, un domestique, montant du vestibule, présenta au commandant un pli sur un plateau.

Jacques décacheta, fébrile, lut et demanda une bougie à la flamme de laquelle il brûla la missive. Il était redevenu instantanément calme et souriant.

– C’est bien? interrogea-t-elle.

– C’est parfait! répondit-il. Mon vieil ami, le général Mabel, commandant la place de Versailles, qui était un peu souffrant ces jours-ci, m’annonce qu’il est maintenant tout à fait d’aplomb.

Et il se sauva, sans plus de démonstration, la laissant toute pensive…

À elle aussi, il faisait un peu peur, cet homme qui semblait avoir le don de frapper à mort ceux qui lui faisaient obstacle et de rendre la santé à ceux dont il avait besoin!

V M. PETIT-BON-DIEU FILS

Derrière le boulevard Pereire, à deux pas de l’entrepôt du chemin de fer et des fortifications, se trouvait un cabaret qui avait la permission de rester ouvert toute la nuit.

Il devait cette faveur exceptionnelle à cette proximité de l’entrepôt où le travail ne cessait jamais tout à fait, avec ses locomotives que l’on entendait siffler à toute heure et le bruit du fer battu qui montait dans les ténèbres, percées çà et là des feux des forges.

Ce débit, de bien modeste apparence, avait pour enseigne:

MAISON PETIT-BON-DIEU FILS

Les employés qui avaient terminé leur besogne aux barrières venaient chez M. Petit-Bon-Dieu fils vider un verre et manger une croûte avant de rentrer chez eux.

Cette nuit-là, celle où nous avons fait connaissance, dans l’hôtel du boulevard, des amis de la belle Sonia, le cabaret était plein.

Il y avait de la tabagie dans cette pièce mais il y avait surtout du silence.

En somme, c’était ce silence qui eût pu paraître étrange; car enfin, il eût été si naturel que ces braves gens s’entretinssent entre eux d’événements qui bouleversaient tout Paris! mais ils n’en disaient mot, accablés sans doute par les travaux du jour.

Derrière le comptoir, le patron se tenait, les yeux mi-clos. C’était un gros endormi. Il était rond comme une barrique, tout jeune encore, une trentaine d’années, et rappelait par ses formes et son caractère emporté et cruel, sous des dehors bonasses, le fameux Petit-Bon-Dieu, son père, célèbre pour son compagnonnage en France avec le terrible Chéri-Bibi connu de l’Europe entière.

Petit-Bon-Dieu fils était né en prison, à Paris, d’une dame qui avait beaucoup aimé son père, et qui avait élevé le rejeton du bagnard dans l’admiration des hauts faits de Petit-Bon-Dieu père, victime, naturellement, de la société.

Elle lui avait appris plus tard comment le père évadé, installé sous un faux nom, cabaretier à Dieppe où ils devaient tous deux aller le rejoindre, avait été assassiné avec quelques camarades dans des conditions restées tout à fait mystérieuses.

Petit-Bon-Dieu fils avait juré de venger Petit-Bon-Dieu père, mais c’est en vain qu’il avait interrogé les escarpes avec lesquels sa chère maman n’avait point rompu toute relation.

Ceux-ci n’avaient pu lui donner aucun renseignement sérieux. La mère morte, le jeune homme continua de porter ce nom de Petit-Bon-Dieu comme un défi à la société.

Nous avons dit que le fils avait tous les défauts du père, mais il en avait un en plus qui devait le sauver de tous les autres et auquel il dut de tenir son rang dans le monde.

Après avoir ouvert à Paris des portières, il avait servi humblement dans des débits de bas étage. Il amassait toujours et depuis longtemps aurait pu s’établir à son compte, mais l’idée de toucher à son trésor le faisait hésiter devant la moindre entreprise.

Or, sur ces entrefaites, un vieux bonhomme, qu’il voyait depuis quelques mois vendre des olives et des cacahuètes dans les établissements de nuit et à la terrasse des débits, entra en conversation avec lui et lui parla de son père qu’il avait, racontait-il, beaucoup connu autrefois.

Il lui dit même qu’il savait comment Petit-Bon-Dieu père était mort; enfin, il promettait de lui fournir tous les éléments d’une belle vengeance si lui, Petit-Bon-Dieu fils, consentait à entrer dans une combinaison qu’il lui ferait connaître en temps et lieu. Pour le moment, il n’aurait qu’à s’établir marchand de vin et à s’installer dans un fonds qu’on lui offrait pour rien.

– Pour rien, c’est très beau, mais si je fais faillite!

– Tu ne feras pas faillite! Tu recevras cent louis par mois, et c’est moi-même qui te les compterai!

– Tope-là! s’écria Petit-Bon-Dieu!

– Seulement, faudra point faire le curieux, avait ajouté cet extraordinaire marchand de cacahuètes, et surtout, faudra pas interroger le client! T’auras qu’à dormir derrière le comptoir!

– Ça me va!

– Ah! si par hasard, tu t’étonnais un peu trop haut, devant des amis du dehors ou devant «la rousse», par exemple, de ce qui se passe chez toi, je ne te cache pas que je ne donnerais pas deux sous de ta peau!

– Brrr! fit Petit-Bon-Dieu. Voilà qui n’est guère rassurant. Écoutez, monsieur le marchand de cacahuètes, dans ces conditions-là, ce sera cent cinquante louis par mois.

– Je te les accorde, répliqua l’autre tout de suite, je te les accorde parce que je louerai au premier étage de ton établissement une chambre dans laquelle tu n’entreras jamais et dans laquelle tu laisseras pénétrer tous ceux qui, en passant, déposeront sur ton comptoir le nombre de cacahuètes voulu.

– Combien de cacahuètes?

– Le nombre en changera tous les jours! Tous les jours, tu recevras le mot d’ordre! Maintenant, encore une recommandation, à partir d’aujourd’hui, ne m’adresse jamais la parole.

– Et comment connaîtrai-je le mot d’ordre?

– Tous les jours, tu me verras venir chez toi, tantôt à une heure, tantôt à une autre. Je déposerai sur ton comptoir le nombre de cacahuètes qu’il faudra apporter pour passer ce jour-là.

– Compris! et les cent cinquante louis?

– Chaque mois, je déposerai devant toi, sur le comptoir, un cornet de cacahuètes dans lequel se trouveront les trois mille francs.

Nous savons maintenant dans quelles extraordinaires conditions M. Petit-Bon-Dieu s’était tout à coup établi marchand de vins.

Le curieux bistro s’était d’abord imaginé qu’il avait eu affaire, dans le marchand de cacahuètes, à un intermédiaire chargé de trouver dans les bas-fonds cosmopolites un personnage complaisant pour tenir l’une de ces maisons, où, dans l’arrière-boutique, se glisse la pègre. La pièce qui lui avait été louée au premier étage, et qui était munie de serrures compliquées dont il n’avait jamais eu la clef, devait servir de refuge, dans son idée, aux plus crapuleux conciliabules. Or, quel n’avait pas été son étonnement de constater que son établissement n’était fréquenté que par de braves ouvriers, d’honnêtes cheminots et de tranquilles employés d’octroi!

En vérité, il se félicitait d’une pareille aventure car il gagnait facilement son argent. Et jamais une bataille, jamais une querelle, jamais de gros mots! Bien mieux, tous ces gens-là étaient quasi muets.

Comme Petit-Bon-Dieu considérait le spectacle réconfortant de son débit, prospère, la porte d’entrée fut poussée et un misérable vieillard courbé et déformé par les ans fit son entrée.

Il portait la tête si rapprochée de terre que son dos en paraissait bossu; il était pauvrement vêtu d’un complet de velours râpé et tout rapiécé aux genoux et aux coudes. L’un de ses longs bras supportait un petit baquet de bois séparé en deux compartiments pleins, l’un d’olives, l’autre de cacahuètes.

Une casquette était enfoncée sur son crâne chauve. Quant à sa figure, on était presque toujours dans l’impossibilité de l’apercevoir, tant à cause de la position qu’elle occupait qu’à cause d’un énorme cache-nez gris de fer, tout élimé, qui en faisait plusieurs fois le tour.

Parfois ce lamentable individu levait un peu la tête et alors on voyait, au-dessus du cache-nez, une énorme paire de lunettes noires qui eût fait rire si le regard qui parvenait à percer ces verres opaques n’eût point fait peur.

Chose curieuse, tous les clients, ce soir-là, aimaient les cacahuètes et il en distribua pour quelques sous, à chacun, un petit paquet. Sur certaines tables, il déposa, par-dessus le marché, ici, deux cacahuètes, là, quatre, plus loin cinq.

Il arriva ainsi près du comptoir, et, devant Petit-Bon-Dieu, compta sept cacahuètes. Après quoi, il s’en retourna.

Certaine nuit, Petit-Bon-Dieu, intrigué, et manquant à la parole du contrat qui le liait, s’était montré curieux de savoir ce qu’était et où se rendait, en sortant de chez lui, l’extraordinaire vieillard.

Et il était sorti derrière lui, le suivant prudemment, tandis que le bonhomme remontait vers la rue de Rome.

Or, comme Petit-Bon-Dieu fils arrivait au coin de la rue Cardinet, il avait été assailli par une bande de vauriens qui déjà avaient sorti leurs couteaux.

Heureusement que le marchand de cacahuètes était arrivé pour le délivrer: «Laissez-le donc, leur avait-il dit. Monsieur est de mes amis.»

Le lendemain, Petit-Bon-Dieu avait une ration supplémentaire de cacahuètes dans un cornet de papier, et sur le cornet lui-même il avait pu lire cette phrase soigneusement dactylographiée: «La prochaine fois, je les laisserai faire!» Il se l’était tenu pour dit.

Après le départ du marchand, quelques-uns des clients s’en allèrent. D’autres se mirent à lire des journaux en regardant de temps en temps l’heure qu’il était.

À deux heures et demie du matin la porte du cabaret fut ouverte par un homme habillé comme un artiste, dont les épaules étaient recouvertes d’une cape très ample rejetée sur l’épaule et lui cachant une partie du visage. Le chapeau de feutre rabattu lui cachait l’autre.

Il traversa la pièce, s’arrêta une seconde au comptoir, déposa sous le nez de Petit-Bon-Dieu sept cacahuètes et entra dans l’office.

Là, il y avait un escalier en tire-bouchon qui grimpait à l’étage supérieur. L’homme eut vite fait de l’escalader; et bientôt il se trouva en face d’une porte dont il lui fallut ouvrir les trois serrures. Ceci fait, il entra dans une salle uniquement meublée d’une table ronde, d’un buffet et de quelques chaises de paille. Au mur, un porte-manteau.

L’homme, après avoir allumé une petite lanterne sourde, y suspendit son feutre et sa cape. Puis il s’en fut au buffet, en ouvrit les deux battants et les referma sur lui.

Il était enfermé dans ce buffet vide, dont le fond se déploya instantanément sur un geste qui commanda un déclic.

L’homme se courba et glissa dans une sorte de couloir qu’il referma derrière lui en mettant en jeu un mécanisme dont il paraissait connaître depuis longtemps l’usage.

Aussitôt, il s’en fut rapidement jusqu’au bout du couloir qui était des plus étroits. Là encore, il eut à ouvrir une porte. Il passa, referma la porte, éteignit sa lanterne sourde, et allongeant le bras, sa main rencontra un commutateur qu’il tourna.

VI INCIDENT

L’homme était dans un décor des plus gracieux, des plus riches et des plus galants. Il était dans le boudoir de la belle Sonia et cet homme, c’était Jacques.

Jacques se mit immédiatement au travail sur une petite table signée de Boule, entre un grand paravent de Coromandel qui se déployait devant la porte de la chambre à coucher et une coquette bibliothèque pratiquée dans la vieille boiserie grise, style Marie-Antoinette.

Ça n’était pas une chose banale que le spectacle de cet homme travaillant à bouleverser l’État par le plus prodigieux des coups de force, dans ce boudoir charmant où flottaient les parfums les plus délicats, sanctuaire de l’amour transformé en officine politique.

Jacques avait tiré de la poche intérieure de son vêtement deux longs portefeuilles qu’il avait vidés sur la table.

Il y avait là plusieurs centaines de feuillets, les uns à en-tête de la Chambre des députés, les autres à en-tête du Sénat.

Sur ces feuillets où s’étalaient des formules imprimées, il apparaissait des blancs que Jacques remplissait d’une écriture rapide.

Soudain, il leva la tête: un pas traversait le salon à côté et on introduisait une clef dans la serrure de la porte qui donnait sur cette pièce.

Sonia parut.

– Je vous sais gré de me rejoindre si tôt. Voulez-vous m’aider? dit-il; D’où venez-vous?

Et se remettant à écrire:

– Les domestiques, votre femme de chambre?

– Ils dorment. Vous savez bien que vous m’avez habituée à me passer de tout service depuis que vous m’avez «envahie»! Seulement, mon cher, ce soir, avant de partir, il faudra que vous m’ôtiez quelques agrafes!

Il la regarda. Elle laissa tomber son manteau et elle se montrait à lui telle qu’il ne l’avait pas encore vue, et cependant telle qu’elle avait été toute la soirée, dans une robe audacieuse qui avait fait sensation; mais jusque-là, en vérité, il avait été tellement préoccupé qu’en paraissant la voir il ne l’avait pas regardée…

– Sapristi! fit-il, il est étonnant qu’étant habillée de la sorte vous ayez encore besoin de quelqu’un pour vous déshabiller!

– Toujours aimable!

– Je vous ai demandé où vous êtes allée. Vous avez dû avoir un certain succès!

– Bast! fit-elle, on ne s’occupe que de vous! Nous sommes allés un instant à Magic, au bal d’Ispahan, avec Martinez et Lucienne Drice, puis on a soupé au dancing. Je voulais tâter le pouls de l’opinion.

– J’imagine qu’elle n’est point trop mauvaise?

– Très bonne! On ne parle que de «vos assassinats»… et l’on dit: «Il est très fort. Rien ne l’arrête!»

– J’espère que vous ne croyez point à toutes ces stupidités!

– Eh! eh! mon cher! est-ce que je sais, moi? Je vous connais si peu!

Elle était venue à lui, de sa démarche lente, royale, harmonieuse, et s’était assise près de lui, son corps le frôlant; et il était irrité par le chaud parfum de cette belle femme dans un moment où il avait besoin de tout son sang-froid.

– Comme vous froncez les sourcils! dit-elle. Je vous gêne?

– Oui, vous êtes vraiment trop belle!

– C’est le premier compliment de la journée. Maintenant, je puis me retirer?

– Non, restez! J’ai besoin de vous. Et ne soyez plus coquette pendant… pendant simplement vingt-quatre heures!

– Ce sera long! Mais que ne ferais-je pas pour vous? Allons! Je vous le promets! Parlons donc de choses sérieuses.

Et, instantanément, elle lui montra un masque grave, d’une beauté intelligente et sévère, dans l’encadrement des merveilleux colliers de perles qui faisaient le tour de son opulente chevelure d’or, glissaient de ses oreilles, encerclaient son cou, retombaient sur sa chair d’albâtre en girandoles.

Au-dessus de la table, elle avait joint ses mains longues, chargées de bagues, habiles à éprouver le bronze, l’ivoire, la soie, les belles étoffes, glissa entre elles un porte-plume.

– Écrivez, comme moi, sur tous ces feuillets, dans ces vides, ces mots: «Ce matin, lundi, cinq heures!» Puisque Askof n’est pas là, il faut bien que vous me serviez de secrétaire! Pourquoi n’est-il pas là, Askof?

– Parce que je lui ai dit que vous ne lui donneriez rendez-vous qu’à trois heures et demie du matin! Je voulais vous parler de cet homme avant que vous le revoyiez! Méfiez-vous de lui, mon cher ami… Il vous déteste… Il vous déteste parce qu’il m’aime…

– Je ne vois pas, exprima Jacques d’une façon froidement évasive qui serra le cœur de la belle Sonia… je ne vois pas, en vérité, la relation…

– Oh! je sais! je sais! Je sais que vous ne m’aimez pas. Mais il s’est peut-être imaginé que je vous aimais… et peut-être s’est-il imaginé aussi que vous m’aimiez!

– Ensuite? Ma belle amie, vous me stupéfiez. Le baron d’Askof sait que je suis fiancé depuis longtemps et il me connaît assez pour ne pas me faire l’injure de croire que si j’avais levé les yeux sur une personne comme vous, Sonia, qui êtes la plus belle et la plus intelligente des femmes, mon dessein n’aurait pas été de vous consacrer ma vie! Or, ma vie ne m’appartient plus!

Il avait prononcé toutes ces phrases rapidement, tout en continuant de travailler.

Quand il avait parlé de sa fiancée, le porte-plume avait tremblé dans les mains de Sonia…

– Enfin, poursuivit-il sans lever la tête, est-ce que mon attitude, toujours des plus correctes…

– Dites: des plus froides… corrigea-t-elle… Nous avons toujours l’air, quand nous sommes ensemble, de deux hommes d’affaires… Vous n’avez pas toujours été ainsi.

– Quoi?

– Oui, au début de nos relations, quand il s’agissait pour vous de me conquérir… Oh! de me conquérir à vos projets, de faire de moi votre chose dans le but d’accomplir votre dessein… rappelez-vous comme vous étiez galant, empressé… Mon cher, d’autres qu’Askof ont pu vous croire épris, moi, toute la première…

– Allons donc, vous voulez rire! Excusez-moi, Sonia, je dois vous paraître un peu…

– Oui, un peu brutal…

– Merci, je méritais un autre mot, mais vous êtes une femme trop supérieure pour n’avoir pas compris, dès le premier jour, qu’il ne pouvait y avoir dans ma pensée de place pour l’amour, à l’heure où elle était si entièrement, si férocement prise par l’abominable politique.

– Eh bien! mon cher, sans doute que vous me voyez plus supérieure que je ne le suis en réalité car… (ce disant, elle s’était levée et, dérangeant quelques livres dans la bibliothèque, elle avait glissé sa main dans une cachette profonde)… car, lorsque je recevais les billets que voici; j’ai eu la naïveté de vous croire amoureux, oui, mon cher!

Et elle jeta devant lui un sachet parfumé dont quelques lettres s’échappèrent. Il les parcourut, sourit et dit: «C’est pourtant vrai!»

– Vous me mentiez donc! Il n’y avait pas un mot sincère dans tous ces jolis compliments!

– Non, Sonia, je ne vous mentais pas! Si vous voulez absolument que je vous répète ce que je vous écrivais alors, je vous dirai encore: «Sonia, vous êtes adorable!» Et c’est même à cause de cela que je ne vous l’ai plus écrit! J’ai eu peur de vous adorer, ma chère amie, voilà toute l’histoire.

– Jacques, continua-t-elle d’une voix grave, j’ai vu aujourd’hui Mlle de la Morlière à la Chambre. Savez-vous bien qu’elle est jolie? Très jolie.

Jacques ne répondait pas… Il fronçait terriblement les sourcils. Elle eut l’incroyable courage de lui demander:

– Vous l’aimez, n’est-ce pas?

– Oui, répliqua l’autre, brusque et furieux.

Sonia n’avait pas bougé. Deux lourdes larmes coulaient maintenant le long de ses belles joues.

Alors, elle aussi, se mit à écrire… à écrire…, et puis ce fut elle qui reprit la parole, d’une voix qu’elle essayait d’affermir.

- Je vois, dit-elle, que c’est pour lundi, cinq heures du matin, ce jour-là vous triompherez, ou nous serons séparés pour toujours ou réunis dans la mort, ce qui est la même chose, car je ne vous survivrai pas. La vie m’ennuierait trop après des heures pareilles, excusez-moi donc, mon ami, si avant cette minute tragique j’ai voulu savoir… Je ne me reprocherai pas de vous avoir détourné une seconde de votre but et je me déclarerai satisfaite de ce triste entretien, s’il a pu vous mettre en garde contre Askof.

– C’est lui d’abord, interrompit Jacques, qui nous a fait connaître l’un à l’autre et, de cela, je lui serai éternellement reconnaissant. C’est lui qui a imaginé de faire communiquer votre hôtel avec ce débit de boissons et de faire creuser une porte dans le mur de mon appartement de l’avenue d’Iéna de telle sorte que, lorsqu’on me croit chez moi, je suis tranquillement ici, à démolir la Constitution, aidé par la plus aimable et la plus dévouée des secrétaires! C’est Askof encore qui a trouvé ce curieux moyen de communiquer entre nous, grâce au plus amusant et au plus insoupçonné des mots d’ordre «le truc des cacahuètes!»

– Oh! depuis que la liste volée nous est revenue dans un cornet de cacahuètes, vos cacahuètes m’épouvantent!

– Finissons-en avec ces bulletins, voulez-vous? Puisqu’il est entendu que nous nous méfions maintenant d’Askof, il est inutile, quand il viendra tout à l’heure, qu’il les voie…

– Mais comment ferez-vous parvenir ces bulletins de convocation? demanda Sonia, vous ne les confierez pas à la poste?

– Jamais de la vie! C’est à vous que je les confierai! C’est par votre entremise qu’ils parviendront à leur adresse. Il n’y a encore que vous et moi qui connaissions l’heure exacte à laquelle j’ai fixé l’extraordinaire convocation des Chambres. Ma chère amie, vous ferez signer ces bulletins par Lavobourg dans la journée de dimanche; sa signature légalisera en quelque sorte cette exceptionnelle convocation et déterminera les plus hésitants… Mais, comprenez-moi bien! À partir de la minute où Lavobourg aura signé, il ne faudra plus que Lavobourg vous quitte! Car alors nous serons trois à connaître l’affaire et je trouve que c’est beaucoup, mais, au fond, si Lavobourg ne vous quitte pas et si vous ne cessez de le surveiller, je serai tranquille.

– Je vous le promets, Lavobourg signera et ne me quittera pas. Mais pour faire parvenir ces convocations à leur adresse, comment ferai-je?

– Vous avez vu l’homme qui est venu tantôt de Versailles?

– Oh! parfaitement!

– Eh bien! cet homme qui est un ami sûr du général Mabel sera, dans la nuit de dimanche, au bal du Grand Parc avec vingt soldats de mon ancien bataillon du Subdamoun, caserné en ce moment à Versailles. Ces hommes me sont dévoués jusqu’à la mort. Ils seront à Paris dimanche, en civil. Ce sont eux qui déposeront à la dernière heure, entre les mains mêmes des parlementaires désignés, toutes les convocations après que vous les aurez remises à leur chef, l’émissaire que vous connaissez. J’ai fait retenir une loge pour vous au bal du Grand Parc qui commence à minuit et demi. Vous vous y rendrez avec des amis et Lavobourg, naturellement… À deux heures du matin, l’homme s’approchera de vous et vous lui donnerez le paquet sous le manteau.

– Tout cela est parfait!

– Ah! encore une grave besogne. Quand Lavobourg aura signé les bulletins, vous les mettrez vous-même sous enveloppe et vous inscrirez avec soin sur ces enveloppes les noms de la liste.

– Alors, dites-moi, Jacques… Il me semble… il me semble que je comprends… mais c’est bien audacieux ce que vous allez faire là… alors, vous… vous ne convoquez que les députés et sénateurs de la liste?

– Évidemment!

– Eh bien! et les autres?

– Les autres n’auront pas, par hasard, été touchés par la convocation qui se sera égarée ou qui leur arrivera trop tard… je tiens des bulletins en réserve que je ne leur ferai parvenir, à ceux-là, que lorsque tout sera terminé… et alors, nous serons en pleine légalité! Nous aurons déjà voté la révision de la Constitution!

– Et le président de la République dans tout cela?

– Nous laisserons le chef de l’État en dehors de toute l’affaire; il ne l’apprendra que lorsque les Chambres seront déjà à Versailles. Il n’aura pas à intervenir. On ne touchera pas à sa personne, ni à son grade, si j’ose dire. Et comme la loi n’aura pas été violée, il n’aura qu’à laisser faire. Son silence et son abstention, c’est tout ce qu’on lui demande, pour le moment.

– Et après? questionna Sonia, curieuse.

– Après, voici comment les choses vont se passer:

«À cinq heures du matin, les Chambres auront décidé la révision immédiate et la réunion de l’Assemblée nationale à Versailles pour le matin même. La séance durera dix minutes, pas plus. Là-dessus, les sénateurs et les députés qui représentent la nation et qui s’arrogent le droit de passer, en une pareille crise, au-dessus de la procédure inutilement dilatoire de l’inscription et de la publication au Journal officiel, se rendent à Versailles (des autos seront prêtes). À sept heures, l’Assemblée nationale entrera en séance et décidera de commencer la révision sur l’heure, émettra un vote déclarant suspect le gouvernement, nommera pour la durée des travaux de révision un gouvernement provisoire réduit à sa plus simple expression: un duumvirat!

– Qui seront les duumvirs?

– Moi et votre ami Lavobourg… chargés, comme on dit, d’expédier les affaires courantes, de veiller à la sécurité de l’Assemblée et de protéger ses travaux.

– Mais croyez-vous que l’Assemblée vous suivra dans cette voie?

– J’en suis sûr. D’ici là, je l’aurai effrayée. Ils feront ce que je voudrai. Le président du Sénat à qui revient la présidence de l’Assemblée aura, à Paris même, signé un ordre donnant au général Mabel, commandant la place de Versailles, la garde de l’Assemblée nationale. Quand l’Assemblée arrivera là-bas, elle trouvera avec joie toutes les troupes debout et mon fameux bataillon dans la cour du château, tout cela prêt à la soutenir et à la défendre, mais entendez-moi, Sonia, prêt aussi à la faire marcher, si j’en donne l’ordre à Mabel!

– Mon Dieu! tout ce que vous me dites-là est à peine croyable… Mais, à Paris, dès que le bruit des événements du matin se répandra et que l’on saura ce qui se passe à Versailles, le gouvernement, qui dispose de tout Paris, marchera contre Versailles!

– Vous oubliez qu’il marchera alors contre la loi!

– Eh! mon cher, ne jouons pas sur les mots. Il prétendra que c’est vous qui l’avez violée!

– Non, il ne prétendra pas cela, car je ne lui en laisserai pas le temps!

– Et Flottard! Vous oubliez Flottard! le gouverneur civil du gouvernement militaire de Paris! Il accourra avec ses troupes.

– Ah çà! mais Sonia, vous ne m’avez donc pas entendu? Je vous ai dit que l’Assemblée nommera immédiatement un gouvernement provisoire de duumvirs dont je serai le chef. Il n’y a pas cinq minutes, vous entendez, cinq minutes que j’aurai été chargé, moi, par l’Assemblée légale de la nation, de sa sécurité, que j’aurai expédié téléphoniquement l’ordre d’arrêter Flottard et tous les membres du gouvernement déclarés suspects et la plupart de nos plus fortes têtes!

– Jamais Cravely n’obéira!

– Me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que j’aie besoin de cet imbécile? C’est la préfecture qui marche, ma chère Sonia!

– J’ai toujours dit que le préfet de police était un parfait galant homme!

– Oh! il ne marchera que si nous réussissons! Il ne voudra rien faire avant le coup de téléphone de Versailles, mais alors, couvert par une pseudo-légalité, il sera à fond avec nous. Jusqu’à cette minute, il ne nous servira qu’à isoler ceux dont nous voulons être débarrassés. Certains fils téléphoniques reliant les ministères au Palais-Bourbon seront, à partir d’une certaine heure, dans l’impossibilité de servir! Oh! nous avons pensé à tout! On pigera ces bons messieurs de l’extrême-gauche au lit. Oh! on ne leur fera pas grand mal! Ils auront un réveil étonné, voilà tout! Et maintenant, avez-vous confiance?

– Quel homme vous faites, Jacques! Si vous réussissez, où vous arrêterez-vous?

– Moi, mais ma chère, vous oubliez que je suis avant tout un bon républicain.

Ils en avaient fini avec les bulletins. Il en fit un paquet qu’il enveloppa simplement dans un journal et le lui tendit:

– Tenez! Vous avez dans vos belles mains la destinée de la République…

Il savait ce qu’il faisait en se débarrassant entre ses mains du précieux colis. D’abord s’il pouvait redouter personnellement une hésitation dernière de ce cœur pusillanime de Lavobourg, il était sûr que celui-ci ne saurait point résister à Sonia et qu’il signerait sur sa prière ou sur son ordre. Ensuite, l’affaire maintenant était en route quoi qu’il arrivât!

La jeune femme accepta le dépôt avec une allégresse intérieure sans égale.

Elle s’était rapprochée de lui et le brûlait de la flamme ardente de son regard.

Il ne sut point lui résister quand elle lui prit la main et qu’elle l’entraîna en lui disant:

– Venez! Il faut que vous sachiez où, jusqu’à demain soir, je cache les bulletins… Si par hasard il m’arrivait un accident, il faut tout prévoir…

Déjà elle avait soulevé le rideau et pénétré avec lui dans sa chambre… Elle lui lâcha la main, fit de la lumière, parut ne pas s’occuper de lui, n’être nullement gênée par la présence de cet homme dans cette pièce où il n’avait jamais pénétré et où était préparé le repos de la célèbre Sonia Liskinne, dans un luxe rare et troublant.

Cependant, le parfum délicat et souverain dont toute cette intimité de jolie femme était imprégnée agissait sur lui comme sur un collégien, en dépit de toute sa force d’âme, et déjà il entendait à peine ce qu’elle lui disait.

Il regardait glisser la forme désirable sur le tapis où l’on avait jeté des peaux de bêtes; il la vit monter sur un tabouret qui lui faisait une sorte de piédestal, se hausser sur la pointe des cothurnes, ce qui lui permit d’atteindre aux rayons d’une petite bibliothèque qui se trouvait à la tête du lit.

– Tenez! c’est ici! Derrière ce livre… personne n’ira les chercher là… je les mets là avec la fameuse liste… Vous ne savez pas ce qu’il y a encore dans ma petite cachette? Tenez! le cornet de cacahuètes… le cornet de papier rose… que nous avons trouvé sur la table du boudoir avec la liste qui m’a été si mystérieusement rapportée à moi! Tout de même! quel curieux mystère! et pourquoi ces cacahuètes?

– Sans doute, répondit Jacques qui fit effort, lui aussi, pour dire quelque chose… sans doute pour nous faire comprendre que celui qui nous rapportait la liste volée était un de nos amis, Un de ceux qui viennent quelquefois travailler ici le soir avec moi… et qui connaît le chemin des cacahuètes et qui n’a pas voulu se désigner autrement… Alors? alors, ma chère Sonia, ne pensons plus aux cacahuètes!

Il avait dit cela d’une voix si étrange et si nouvelle… Elle le regarda du haut de son tabouret…

Il était près d’elle et il lui tendit la main pour qu’elle descendît. Elle prit cette main qui était brûlante et sauta légère comme Diane chasseresse.

Cependant, le haut talon de son cothurne la fit, un quart de seconde, chanceler.

Un quart de seconde! un quart de seconde! Il ne faut qu’un quart de seconde à l’Amour ou à la Mort qui guettent, poussés par la Destinée.

Pendant ce quart de seconde-là, Sonia glissa sur la poitrine de Jacques. Il l’y retint. Elle poussa un soupir et il lui donna un baiser. Et, pendant les secondes qui suivirent, et les minutes, et les heures… tout fut oublié!

VII LE BARON D’ASKOF

Par la petite porte secrète, à trois heures et demie du matin, le baron d’Askof arriva mystérieusement dans le boudoir de Sonia Liskinne.

Il s’assit et attendit le commandant.

Contrairement à son habitude celui-ci était en retard. Le baron s’étonna quelque peu et un quart d’heure s’écoula.

Askof commençait à s’énerver.

Il avisa soudain, sur la table, une sorte de sachet indien qu’il n’avait jamais vu. Que faisait là cet objet inconnu? Curieux, il s’en saisit et l’ouvrit.

Des lettres? Des lettres de l’écriture du commandant. Il les lut.

Et, pendant qu’il les lisait, un méchant sourire errait sur ses lèvres cruelles.

Ces lettres dataient de plusieurs mois:

«Belle Sonia, je vous ai vue en rêve toute la nuit. Et cependant je ne suis point amoureux, mais je sens que je vais le devenir si vous continuez à déployer pour moi des grâces dont je suis indigne. Oubliez que vous êtes une femme et nous collaborerons et nous ferons, tous deux, de grandes choses. Essayez de devenir laide pour me faire plaisir. Et surtout ne vous habillez plus comme hier soir, ne vous coiffez plus comme hier soir, ne me parlez plus avec le sourire d’hier soir! Appliquez-vous à être toujours avec moi le contraire de ce que vous avez été hier soir, ou alors je perds la tête, ma pauvre tête dont j’ai tant besoin! C’est entendu, hein? ma chère camarade.»

Une autre finissait par ces mots:

«Ils sont fous de vous, comme je les comprends. Moi, je ne vous aime pas; c’est plus!»

Un billet:

«Je n’oublierai jamais les deux heures passées à vos côtés, cet après-midi, vous êtes la plus étonnante des femmes. Comment pourrai-je me passer de vous?»

Et un rendez-vous:

«Cette huit, nous travaillerons de deux heures à quatre heures du matin, dans notre cher petit boudoir. Comptez sur moi. Oui, j’ai pensé à vous! Vous êtes extraordinaire avec vos reproches! Je ne pense qu’à vous! Je ne puis rien sans vous! Vous êtes l’objet de ma perpétuelle admiration! Avez-vous reçu mes fleurs?»

Et ces seuls mots sur un autre billet:

«Merci. Vous êtes l’unique!»

Froidement, Askof replaça les billets dans le sachet et mit le sachet dans sa poche.

À ce moment, il lui sembla entendre un léger murmure. Il prêta l’oreille. Il ne s’était point trompé; on parlait dans la chambre de Sonia.

Doucement, il se leva, passa derrière le paravent de Coromandel, souleva la lourde tapisserie et écouta ces deux voix qui étaient derrière la porte.

Alors, il laissa retomber la tapisserie et revint à sa chaise, plus pâle qu’un mort.

Soudain il se leva et, par la porte secrète, quitta le boudoir de la belle Sonia.

Quelques minutes plus tard, un homme, coiffé du képi et de la pèlerine des employés de l’octroi, sortait du débit de vin de Petit-Bon-Dieu fils, remontait la rue, traversait le pont du chemin de fer et sautait dans une auto fermée, qui stationnait à l’angle d’une petite rue transversale. Il donna une adresse au chauffeur: place du Palais-Bourbon, et la voiture partit à une allure folle.

L’homme mit la tête à la portière et regarda derrière lui. Il vit qu’une autre auto, sortie d’il ne savait où, le suivait et à la même allure.

Ayant vu cela, le baron d’Askof, car c’était bien lui, se rejeta au fond de sa voiture, se débarrassa de son manteau et de son képi, souleva un coussin, ouvrit un coffre, y prit un chapeau et un pardessus qu’il revêtit aussitôt, puis il attendit.

À deux pas de la Chambre des députés, habitait Lavobourg. C’est chez Lavobourg que le baron d’Askof se rendait.

Il sauta de l’auto et sonna. Avant qu’on ne lui ouvrît, il eut le temps d’apercevoir d’une part, à l’extrémité de la petite rue qui longeait le Palais-Bourbon, l’auto qui l’avait suivi et qui s’était arrêtée auprès du quai, à un endroit d’où il était facile de surveiller la porte de la maison habitée par Lavobourg, et, d’autre part, il pouvait voir, au coin de la rue du Palais, deux silhouettes qui appartenaient, à n’en pas douter, à deux agents de la Sûreté.

La porte ouverte, Askof gravit rapidement le premier étage et sonna de nouveau. Un domestique vint ouvrir.

– Prévenez M. Lavobourg qu’il faut que je lui parle à l’instant…

À ce moment, la porte du cabinet de travail s’ouvrit et Lavobourg parut.

– Qu’est-ce qu’il y a? Entrez donc!

Askof se jeta dans le bureau. Sa figure était encore affreusement bouleversée.

– Qu’est-ce qu’il y a? Il y a, mon cher, que vous êtes…

Et il lui dit le mot dans l’oreille, plus quelques détails.

– Qu’est-ce que vous me racontez-là? Pourquoi venez-vous me trouver à une pareille heure!

– Vous estimez que la nouvelle que je vous apporte n’en vaut pas la peine?

– Je ne vous crois pas!

– Eh bien, mon cher, allez chez elle, et nous en reparlerons quand vous reviendrez!

– Avec le commandant! mais c’est impossible… Je sais qu’elle était coquette avec lui comme avec tous, mais lui, il ne la regardait même pas! Que diable! Il a autre chose à faire! Qu’est-ce qui vous a dit ça?

– Personne… J’en reviens, moi, du boulevard Pereire, et je les ai surpris… par le chemin des cacahuètes… je me suis trouvé seul dans le boudoir… et je les ai entendus se parler dans la chambré… Ils y sont encore: allez-y!

Lavobourg chancela, il ne pouvait plus douter.

– Écoutez, Lavobourg, mon auto est en bas, montez dedans. Vous trouverez dans le coffre le manteau et le képi de l’employé d’octroi. Le mot d’ordre, ce soir: sept cacahuètes. Constatez simplement la chose et revenez. Je vous attends ici.

– J’y vais! fit l’autre.

– Eh bien! tenez… prenez mon pardessus, relevez le col, coiffez mon chapeau et jetez-vous vite dans mon auto. Les agents de la Sûreté qui surveillent votre porte croiront que c’est moi qui repars!

Askof entendit la porte de la rue qui se refermait et l’auto qui démarrait.

Alors il revint au bureau abandonné par Lavobourg. Il constata que le grand homme politique procédait à une besogne de prudence et de sécurité personnelle quand il était venu le déranger.

Sur les braises de la cheminée, des papiers, jugés compromettants sans doute, finissaient de se consumer.

Vingt minutes s’étaient à peine écoulées quand la porte se rouvrit pour laisser passage à Lavobourg, qui ne paraissait guère plus calme qu’au départ.

– Askof, j’ai tenté en vain de passer! Ne m’aviez-vous pas dit que le mot d’ordre était de «sept» cette nuit?

– Mais oui! et c’est celui qui m’a servi!

– Eh bien! quand je déposai les cacahuètes, l’homme du comptoir les regarda et me dit en secouant la tête:

– On ne passe pas!

Je voulus continuer mon chemin; il fit un signe et deux clients lâchèrent aussitôt leur tabouret… Je n’ai pas insisté… me voilà revenu… Ah! j’avais si grande envie de pénétrer ostensiblement dans l’hôtel! Mais quoi! c’était avertir l’autre et je ne l’aurais plus trouvé! Enfin, l’hôtel était surveillé par la police.

– Oh! fit Askof en sifflant… Oh! ce qu’ils sont forts! ce qu’ils sont forts! Ils se sont doutés qu’il y avait quelque chose de pas naturel dans mon départ précipité… et ils ont changé de mot d’ordre!

– Mais qui ils! reprit l’autre, extraordinairement fébrile. Me direz-vous, à la fin, pour qui nous travaillons, vous et moi? Me direz-vous qui se trouve derrière Jacques du Touchais? Car enfin, puisque vous le détestez, et ce n’est pas d’aujourd’hui que je le sais, il faut qu’il y ait quelque chose qui vous fasse agir… De qui êtes-vous l’esclave? Et de qui donc, moi, jusqu’à ce jour, ai-je été le pantin?

Askof, à cet appel, se souleva et se prit à marcher de long en large comme une bête qui s’apprête à prendre son élan pour briser les barreaux de sa cage, mais peu à peu cette agitation se calma et il revint s’asseoir à sa place, détendu déjà, presque calmé.

– Inutile! fit-il d’une voix sourde; je ne pourrais vous dire!

– Le parti pour lequel nous travaillons est donc bien puissant! Est-ce un parti politique? Un parti de finances? Un parti religieux?

L’autre secouait toujours la tête…

– Vous n’y êtes pas! fit-il. Vous retardez! C’est quelque chose de plus extraordinaire encore que tout cela! Et puis n’insistez pas! Je ne vous le dirai pas!

– Pourquoi?

– Parce que je tiens à ma peau! Écoutez, Lavobourg… il n’y a qu’un point sur lequel nous puissions nous entendre… c’est sur lui… sur le «commandant»! En somme, il ne s’agit que de celui-là. C’est celui-là que nous détestons, vous et moi!

– Ah! je le hais! je voudrais le tuer… Demain, je le provoquerai… nous nous battrons en duel!

– Et il vous tuera! Vous serez bien avancé! Non! nous pouvons mieux que ça! Et encore, moi, j’ai fait tout ce que j’ai pu, en venant vous trouver ici, en vous disant ce qu’il en était, en déchaînant votre colère! C’est à vous d’agir maintenant! Vous pouvez ruiner son affaire! Vous savez que c’est pour lundi! Vous pouvez le faire arrêter d’ici là! Et quand on aura mis la main dessus, on découvrira une partie du pot aux roses.

– L’assassinat de Carlier!

– N’essayez pas de me faire dire ce que je ne puis pas dire…

– Alors qu’est-ce que vous voulez que je fasse: aller trouver le président du Conseil?

– Qu’est-ce que vous lui direz? Que Jacques va tenter son coup lundi? Mais quel coup? Nous n’en savons encore rien, ni vous ni moi! Il n’y a que lui qui le sache! Lui, et peut-être Sonia… Mais je sais qu’il compte sur vous… que vous êtes au premier plan de la combinaison et que vous serez averti au dernier moment. Sans doute va-t-il vous dicter votre rôle demain… Eh bien, attendez tranquillement jusqu’à ce moment-là…

Lavobourg regarda Askof.

– Quand vous êtes arrivé dans le boudoir, fit-il avec une certaine hésitation honteuse… ils étaient dans la chambre?

– Je vous l’ai dit…

– Combien êtes-vous resté de temps dans le boudoir?

– Plus d’une demi-heure! Ah ça! mais, mon cher, que voulez-vous que je vous dise davantage? C’est le bruit de leurs baisers qui m’a averti!

Lavobourg fit entendre une sourde plainte et passa une main tremblante sur son visage en feu.

– C’est entendu! fit-il, c’est entendu, mon cher, vous pouvez compter sur moi…

– Alors, adieu!

– Vous verrai-je cet après-midi?

– Oui, sans doute à l’hôtel du boulevard Pereire… et si vous ne m’y voyez pas aujourd’hui… vous m’y verrez certainement dimanche, où nous sommes invités à déjeuner…

– Je saurai peut-être tout alors… J’aurai peut-être à vous faire signe!

– Eh! mon cher, gardez-vous-en bien! Il faut que vous agissiez seul! On ne se méfie point de vous! Moi, je ne puis faire un pas sans avoir sur mes talons la police de l’X mystérieux. On m’a vu entrer de nuit chez vous! Cela n’a pas d’importance! car cela m’est arrivé plusieurs fois et on vous croit sincèrement de la combinaison! Mais si je voulais tenter une démarche inquiétante ou douteuse… pénétrer chez Flottard par exemple… je serais mort avant d’avoir pu franchir le seuil de son cabinet… Oh! on ne m’a pas pris en traître, on m’a averti!

– Mais enfin, pardonnez-moi d’insister maintenant, puisque nous voilà des complices… qui est ce on, qui est cet X mystérieux?

– Mon cher, si je vous le disais, je pourrais craindre que les murs de cette maison ne s’effondrent pour nous ensevelir tous les deux!

VIII MOSSIEUR HILAIRE

Mossieur Hilaire, je vous prie, voulez-vous lâcher un instant votre politique pour vous occuper de votre commerce. Je vous demande pardon, messieurs, d’interrompre une conversation aussi intéressante, mais, n’est-ce pas? à côté des intérêts de la République, il y a ceux de la Grande Épicerie moderne.

Ainsi s’exprimait, dans un langage pompeux et choisi, Mme Virginie-Zénaïde-Félicité Hilaire, s’adressant à son mari d’abord et aux amis de son mari ensuite, trois des principaux membres du club de l’Arsenal qui avaient porté au secrétariat de ce cercle politique, célèbre pour ses opinions avancées et son influence à l’Hôtel de Ville, M. Hilaire lui-même.

Ce n’était point cependant que M. Hilaire se sentît un goût très prononcé pour les triomphes passagers de la vie publique, mais Mme Hilaire avait de l’ambition pour deux et elle rêvait d’être la femme d’un conseiller municipal.

Comme toujours, M. Hilaire avait cédé à Mme Hilaire dont il avait une sainte terreur.

C’était une femme de tête.

Elle trônait au comptoir-caisse, et le mot «trôner» n’est point de trop pour suggérer l’image de cette dame opulente et dominatrice, hissée au centre de cet appareil imposant qu’était le comptoir de la Grande Épicerie moderne.

Ah! Virginie, la petite servante du Pollet, avait engraissé depuis qu’elle avait connu ce pauvre petit garçon qu’était alors la Ficelle. (Chut! si la Ficelle nous entendait!) Et qu’ils avaient quitté tous deux leur premier établissement de la rue Saint-Roch.

– Une boîte de pois demi-fins, énuméra Mme Hilaire, une boîte de pois fins, une boîte de pois extra-fins! Ah! à propos, M. Hilaire, avons-nous encore des pommes coupées du Canada?

– En tout cas, je vous prie de croire qu’à l’enterrement de Carlier et de Bonchamps on se comptera; c’est mardi qu’on les enterre! Funérailles nationales! s’écria l’un des plus «conséquents» membres du club de l’Arsenal en chipant une poignée d’amandes dans un sac qui bâillait à sa portée.

– Monsieur Tholosée! fit entendre Mme Hilaire, voulez-vous aller voir avec vos amis au petit café du coin si j’y suis, car j’ai du travail par-dessus la tête! Je vous enverrai M. Hilaire quand je n’aurai plus besoin de lui! Allons, monsieur Hilaire, je vous ai demandé si nous avions encore des pommes coupées du Canada!

– C’est des têtes coupées qu’il nous faudrait! s’écria cette grande bringue de Tholosée en entraînant ses amis hors du magasin et en bousculant deux braves bourgeois qui se faisaient tout petits pour le laisser passer.

– Entrez donc, messieurs, c’est un grand fou, il n’est pas méchant! Eh bien, comment ça va, monsieur Florent? Et vous, monsieur Barkimel, vous m’avez l’air tout chose!

– Madame Hilaire, vous recevez des gens qui vous feront du tort! émit timidement M. Barkimel.

– Pourquoi donc? demanda M. Hilaire en se redressant, comme on dit, sur ses ergots, ce sont mes amis du club de l’Arsenal! Ils ne veulent que le bien du peuple. La preuve c’est qu’ils m’ont élu!

– Pour sauver la République! répliqua Florent en haussant les épaules.

– M. Hilaire n’est pas plus bête qu’un autre, fit Mme Hilaire, froissée… Et ce n’est pas lui qui se laissera éblouir par les galons d’un soldat de quatre sous. Vous pouvez le dire de ma part au Subdamoun!

– Tu vas un peu loin, Virginie, releva M. Hilaire, visiblement gêné.

– Fiche-moi la paix!

– Virginie… chacun peut avoir ses opinions; nous avons les nôtres, mais il est inutile de nous faire perdre la clientèle de Mme la marquise du Touchais!

– Qu’elle la garde, sa clientèle! Une pimbêche!

– Virginie, je t’en prie! s’écria M. Hilaire, hors de lui! Tu oublies donc?

– Qu’est-ce que j’oublie? Qu’est-ce que j’oublie? clama-t-elle.

Et carrément elle descendit du comptoir…

– Ah! Monsieur Hilaire, nous allons nous expliquer une fois pour toutes! et nous verrons si, à l’avenir, tu auras encore des mots à double entente qui «médusent» tes amis! Veux-tu me faire le plaisir de passer un instant dans la salle à manger?

M. Hilaire ne se le fit pas répéter deux fois…

La porte fut refermée avec fracas!

– Qu’est-ce qu’il va prendre! susurra M. Florent, consterné.

Mme Hilaire, dans la salle à manger obscure et humide, se laissait aller à la fougue de son caractère vindicatif.

– J’oublie quoi? Que j’ai été la domestique de Mme la marquise? Eh bien, oui, je l’oublie, parce qu’il me convient de ne point me rappeler un temps où si j’étais moins que rien, M. Hilaire, lui, n’était qu’un imbécile qui se laissait tondre la laine sur le dos!

– Virginie! Je t’en prie… On pourrait t’entendre… Ne crie pas si fort!

– Je crierai si ça me plaît… A-t-on jamais vu un tel dadais avec sa Mme la marquise! Tu en as plein la bouche quand tu prononces ces mots-là. Oh! ne fais pas le malin, tu sais. Au fond, je connais tes sentiments… Tu as beau faire le démocrate, tu ne demanderais peut-être pas mieux que de retourner lui cirer ses chaussures à Mme la marquise et à son Jacques de fils qui joue les petits Bonaparte que ça en est à crever de rire! Tais-toi! Tu n’as jamais eu qu’une âme de larbin!

– Virginie…

À ce moment, on frappa à la porte.

– C’est quelqu’un qui désirerait parler à M. Hilaire…

Virginie alla regarder à travers le carreau dont elle fit glisser le rideau, du bout des doigts.

– Tiens! fit-elle, voilà justement l’ancienne bonne sœur, la dame de compagnie de ta marquise! Je vais la recevoir, moi, ne te dérange pas!

Et elle rentra dans le magasin, se planta devant Jacqueline et lui dit:

– Madame désire?

Jacqueline, n’apercevant pas M. Hilaire, paraissait embarrassée. Elle dit, avec une certaine hésitation:

– Mon Dieu, madame, je désirerais avoir du savon…

– À quel parfum, madame? Nous en avons au…

– Oh! madame, simplement un morceau de savon de Marseille, pour la lessive…

– Bien, madame, mais je ne pouvais pas deviner, n’est-ce pas? Garçon, occupez-vous de Madame, et elle gravit les degrés du trône.

Quand elle fut servie, Jacqueline prit son courage à deux mains, car cette grosse dame qui la regardait d’une façon si majestueuse du haut de son comptoir lui faisait un peu peur et elle osa lui demander si monsieur Hilaire n’était pas là.

– Si, madame, il est là, mais je vous préviens qu’il est très occupé.

– J’aurais un petit mot à lui dire.

– Mais, madame, je le lui transmettrai.

– C’est de la part de Mme la marquise du Touchais…

– Que ce soit de la part de n’importe qui, madame, je suis Mme Hilaire! je vous prierai de me confier ce que vous avez à dire à mon mari.

À ce moment, la porte de la salle à manger s’ouvrit et M. Hilaire fit entendre ces mots résolus:

– Mademoiselle Jacqueline, voulez-vous passer dans la salle à manger, je vous prie?

Jacqueline, tout effarée, mais heureuse de cette intervention inattendue, s’empressa de profiter de l’invitation pour fuir la terrible Mme Hilaire…

Et la porte se referma sur celle qui avait été sœur Sainte-Marie-des-Anges et sur celui qui avait été la Ficelle.

À la caisse, Mme Hilaire suffoquait. Dévorant sa honte, elle se mit à faire de longues additions dans le dessein d’arriver à reconquérir son sang-froid.

Dans un coin du magasin, M. Florent et M. Barkimel qui s’étaient fait servir un petit porto au comptoir de dégustation, détournaient la tête pour qu’elle pût croire qu’ils ne s’étaient pas aperçus de l’incident.

Retournons dans la salle à manger où, avec une décision et une autorité dont il était lui-même étonné et, disons le mot, épouvanté, car il ne pouvait s’empêcher de songer aux terribles conséquences de son coup de tête, M. Hilaire avait fait entrer Mlle Jacqueline.

– Merci, monsieur Hilaire, dit la vieille demoiselle, je viens vous demander un service de la part de Mme la marquise.

– Dites vite! fit Hilaire, qui, le visage tourné du côté de la porte, craignait de voir apparaître son irascible épouse.

– Mme la marquise, en se promenant le soir près du Grand Parc ou en sortant du théâtre, a eu quelquefois l’occasion de rencontrer un vieillard tout courbé par les ans qui vend des olives et des cacahuètes. Elle voudrait savoir absolument qui est ce personnage, sa condition au juste, son nom et où il habite… et elle a songé à vous, qui lui avez toujours été si dévoué, jusqu’au moment où vous vous êtes lancé dans cette vilaine politique.

– Halte-là! s’exclama M. Hilaire, Mademoiselle Jacqueline! je ne vous permettrai point de dire que je ne suis plus dévoué à Mme la marquise. Jamais je n’oublierai qu’elle fut jadis à Dieppe la marraine de notre pauvre petit, qui n’eut point, du reste, l’occasion de profiter d’une aussi haute protection puisqu’il attrapa la coqueluche et en mourut! Paix à sa mémoire! Je rendrai à Mme la marquise le petit service qu’elle me demande! Demain, après-demain au plus tard, Mme la marquise saura ce qu’elle désire savoir! Dites-le-lui de ma part!

Il ouvrit la porte et tous deux rentrèrent dans le magasin.

– Je vous assure, mademoiselle Jacqueline, faisait tout haut M. Hilaire, je vous assure que nous ne pouvons baisser nos prix! Il y a une telle crise sur le commerce.

Ainsi conduisit-il Mlle Jacqueline jusqu’à la porte de la rue; puis il revint vers le comptoir.

Mais Mme Hilaire ne disait rien; elle ne le regardait même pas et continuait à faire des additions!

C’était le supplice qui commençait et M. Hilaire savait qu’il serait terrible.

Il poussa un soupir que Mme Hilaire ne voulut pas entendre, car cela entrait dans le supplice de M. Hilaire que sa femme fût sourde… Et ce n’était pas tout! À sa surdité et à son mutisme, elle ajouterait bientôt la mort par la faim! tout simplement…

Quand l’heure du déjeuner arriverait, Mme Hilaire déclarerait «qu’elle n’avait pas faim»… et effectivement elle s’assiérait à table mais ne toucherait à rien.

Et le soir, à dîner, elle repousserait également toute nourriture, comme une suffragette en prison.

Si bien que vers les dix heures, Mme Hilaire, qui n’aurait rien pris de la journée, ce qui était vraiment excessif pour une personne habituée comme elle à ne se priver de rien… ne manquerait point de se trouver mal et de s’écrouler sur le plancher.

C’est à ce moment que M. Hilaire devrait se précipiter sur sa victime en faisant entendre des cris de désespoir qui feraient rouvrir les yeux et la bouche de son épouse. Les yeux seraient mourants, la bouche dirait d’une voix expirante: «Porte-moi dans ma chambre!»

La chambre était au premier étage et Mme Hilaire pesait cent deux kilos!

Voilà pourquoi M. Hilaire soupirait.

IX NOUS DANSONS SUR UN VOLCAN

Cette journée du samedi fut particulièrement inquiétante pour M. Hilaire.

Si sa femme avait été de meilleure humeur, il eût pu espérer la faire consentir à aller voir les danses dans les établissements du Grand Parc mais, après la scène qu’ils avaient eue, il ne fallait plus y songer!

Vers le soir, les nouvelles devinrent si mauvaises et l’écho des rumeurs des faubourgs populaires si menaçant que M. Hilaire ne fut nullement étonné de voir entrer dans son magasin le citoyen Tholosée, qui tenait une feuille de la dernière heure et qui criait une fois de plus qu’il fallait sauver la République.

Il venait annoncer à M. Hilaire que tous les clubs, dans tous les districts, étaient convoqués le soir même en séance exceptionnelle pour prendre des résolutions et émettre des vœux destinés à soutenir et au besoin à forcer la main au gouvernement et à la commission d’enquête dans leurs poursuites «contre les assassins de Carlier et de Bonchamps!»

Ayant conseillé à M. Hilaire de se rendre de bonne heure, vers les sept heures et demie au plus tard, à son poste de secrétaire, Tholosée, de plus en plus excité, reprit le chemin de l’Arsenal.

Mais il laissait M. Hilaire dans la joie.

Sous prétexte de se rendre au club pour y accomplir des devoirs «inéluctables», M. Hilaire sortirait de bonne heure, et, ma foi, il ne serait pas autrement fâché de remplacer une soirée qui avait menacé d’abord d’être plutôt pénible, qui s’était annoncée ensuite comme exclusivement politique, de la remplacer, disons-nous, par une nuit de plaisir, de chants et de danses au Grand Parc. Il irait au bal, en compagnie de ses braves amis Barkimel et Florent, lesquels ne le gêneraient en rien dans ses recherches.

Fort de ce que le farouche Tholosée venait de dire devant sa femme et après avoir calculé que la défaillance de Mme Hilaire se produisait généralement vers les huit heures et demie après le dîner, il s’exprima ainsi:

– Tu vois, Virginie, que je ne pourrai pas dîner. Du reste, je suis comme toi, aujourd’hui je n’ai pas faim. Je partirai pour l’Arsenal à sept heures et demie.

Mais à sept heures et demie il dut déchanter quand toutes les portes du magasin ayant été fermées, il vit Mme Hilaire glisser dans sa poche la clef de la dernière ouverture basse percée dans la tôle et s’acheminer vers la salle à manger, où la bonne venait de découvrir une soupière fumante.

Mme Hilaire, sans paraître émue par les émanations du potage aux légumes, s’assit et se mit à lire le journal apporté par le citoyen Tholosée.

M. Hilaire la considéra d’un œil consterné.

– Virginie! lui dit-il de son ton le plus humble et le plus engageant, Virginie, as-tu bientôt fini de me faire de la peine? Tu sais que je dois être à sept heures et demie au club; pourquoi me refuses-tu la clef de la porte? Il faut que je m’en aille!

Silence de Virginie.

– On me blâmera et on me cassera… et tu seras bien avancée… toi qui désires avoir un mari conseiller municipal.

«Tu ne veux pas manger? Et tout à l’heure, il arrivera ce qui arrive chaque fois; épuisée par le besoin, vaincue par la faiblesse et victime de ton amour-propre, tu t’écrouleras sur le plancher, et je croirai une fois de plus que tu vas mourir, moi qui t’adore!

En effet, voilà soudain que Virginie laisse glisser sa tête sur son épaule, ouvre la bouche comme pour exhaler un dernier soupir et montre des yeux expirants; puis, elle s’écroule sur le plancher assez adroitement cependant pour ne point casser la chaise.

– Là! qu’est-ce que je te disais! s’écrie M. Hilaire, hors de lui. Cette fois, il ne pousse aucun cri de désespoir, mais montre tous les signes de la plus folle exaspération.

Et comme son malheur veut qu’il ait à côté de lui un baril de mélasse dans lequel trempe la pelle à servir, il charge cette pelle d’une abondante marchandise et envoie, à toute volée, son cataplasme sur la figure agonisante de Mme Hilaire.

Fin du silence de Virginie et résurrection de la bonne dame.

– Brigand! hurle-t-elle! Bandit! Cartouche! Robert Macaire! Balaoo! Chéri-Bibi!

– Enfin, tu parles!

Virginie s’était relevée sans l’aide de personne et, tout en vomissant ses injures encombrées d’un sirop qui lui coulait de toutes parts, elle s’était ruée sur son mari.

Mais ce dernier n’avait point quitté la pelle à mélasse et déclarait froidement qu’il n’hésiterait point à sacrifier le reste du tonneau si Mme Hilaire ne consentait à reprendre ses esprits.

Alors, vaincue, elle se mit à pleurer.

Ce n’était point un spectacle charmeur que celui de Mme Hilaire pleurant dans sa mélasse. Mais il apitoya ce bon M. Hilaire.

– Allons, poupée! fit-il, plus ému lui-même qu’il n’eût fallu le paraître en un pareil moment pour garder tout le bénéfice d’une telle victoire… je vois ce que c’est… Tu veux que je te porte dans ta chambre, comme les autres fois.

Et il porta Mme Hilaire dans leur chambre du premier étage, déployant une force peu commune pour son âge déjà mûr.

M. Hilaire ne redescendit de cette chambre que le lendemain matin pour l’ouverture du magasin, car le dimanche, le magasin, servi par un personnel restreint, était ouvert jusqu’à midi.

Mme Hilaire apparut bientôt à son tour.

Elle s’en fut à son comptoir et vaqua à ses occupations coutumières avec une mine satisfaite et une grâce nonchalante dont tout le monde fut charmé. M. Hilaire tout le premier.

«Au fond, songea-t-il, ce n’est pas une méchante femme. Elle est dépourvue de rancune.»

Sur ces entrefaites, survint Mlle Jacqueline, son livre de messe à la main. M. Hilaire s’empressa auprès d’elle, pour lui dire tout bas:

– Je ne sais rien encore, Mademoiselle Jacqueline! Il m’a été impossible de sortir hier soir… mais ce soir… soyez sûre.

Et il lui jeta tout haut:

– Qu’est-ce que Mlle Jacqueline désire?

Mais tout de suite il se rendit compte que son manège avait manqué de légèreté et de naturel. De son côté, Mlle Jacqueline rougit. Il rougit à son tour. Elle balbutia:

– Je désirerais des mendiants et des noisettes avelines, monsieur Hilaire.

– À quatre francs le demi-kilo?

– Oui.

En la servant, il risqua un coup d’œil du côté du comptoir. Mme Hilaire faisait ses additions. Elle ne devait s’être aperçue de rien.

– Vite, filez!

Jacqueline s’en alla. M. Hilaire revint au comptoir, les mains dans les poches, avec un air détaché:

– Ma bonne Virginie, fit-il à son exquise moitié, si tu veux, nous irons faire un petit tour cet après-midi!

Silence de Virginie.

– Je t’offre une promenade en voiture!

Silence de Virginie.

– Ce soir, nous pourrions aller au théâtre!

Silence de Virginie.

– Au bal!

Silence de Virginie.

M. Hilaire n’y tint plus. Il se claqua la cuisse, croisa les bras, fit:

– Oh! Oh! Oh!

Et puis, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il avait bondi jusqu’à la salle à manger où, en un tournemain, il s’était débarrassé de son tablier à bavette, avait revêtu son veston, qui pendait à une patère, et coiffé son chapeau melon du dimanche.

Une demi-minute plus tard, il était dans la rue.

Monsieur Hilaire! clama Mme Hilaire.

Mais M. Hilaire ne répondit point à cet appel qu’il jugea trop tardif et il continua hâtivement son chemin.

Au coin de la rue Saint-Antoine, il rencontra MM. Barkimel et Florent, qui venaient chez lui, effrayés par les nouvelles du jour.

– Nous dansons sur un volcan! dit M. Barkimel.

– Sur ce que vous voudrez, répliqua M. Hilaire, mais dansons!

Et il les entraîna.

Ce dimanche, malgré l’heure matinale, les rues étaient déjà animées d’une foule oisive, inquiète, prêtant l’oreille à tous les bruits, prompte à s’émouvoir et traduisant son émotion par des cris, des proclamations, des chants.

Il y avait des mouvements de troupe. Deux bataillons qui avaient quitté leur caserne pour venir renforcer la garde du Palais-Bourbon où continuait de siéger la commission d’enquête, furent acclamés.

Flottard, le gouverneur civil, qui passa à cheval, entre deux généraux, arborant un magnifique costume copié sur celui des commissaires aux armées, fut hué et acclamé tour à tour.

Un peu partout, de vigoureux horions furent échangés.

Les éditions spéciales des journaux vinrent apporter des nouvelles de la commission d’enquête.

En dépit du secret extraordinaire dont elle entourait ses travaux, on savait qu’elle avait décidé de demander, dès le début de la séance de lundi, la suspension de l’immunité et de l’inviolabilité parlementaires pour plus de cent cinquante députés et sénateurs dont on donnait les noms et qu’elle rendait responsables de l’assassinat de Carlier.

En tête de liste, on lisait le nom du commandant Jacques.

Mais revenons à nos trois promeneurs, à MM. Hilaire, Barkimel et Florent, qui, en arrivant place de l’Hôtel-de-Ville, furent si brutalement bousculés qu’ils se résolurent à passer sur la rive gauche. Mais là, ils trouvèrent l’université en ébullition et, pour fuir une charge de cavalerie, ils durent se réfugier dans une cour. Ils s’aperçurent qu’ils étaient en plein club des Francs-Archers, mais qu’ils avaient perdu M. Hilaire, lequel avait soudain disparu.

Paris était encombré maintenant de ces clubs que soutenaient mystérieusement les communistes internationaux, en attendant leur tour…

Les cercles populaires avaient établi leur tyrannie dans tous les districts et leurs orateurs ne se gênaient plus pour déclarer que «la Convention française n’avait rien fait de bon tant qu’elle n’avait pas été dominée par la Commune»! De là à prêcher un gouvernement de l’Hôtel de Ville, il n’y avait plus qu’un pas!

Sans compter que les clubs se permettaient d’envoyer des délégués au gouvernement, qui était obligé de les recevoir!

Ils lui signifiaient des réclamations et des résolutions, et même des dénonciations! De la dénonciation à la mise en accusation, il n’y avait pas loin non plus!

M. Florent secouait la tête devant les gémissements de ce pauvre M. Barkimel.

– Ils auront beau faire, ils n’approcheront jamais de ce club des Jacobins de dictatoriale mémoire, où les membres du Comité de Salut Public venaient prendre le mot d’ordre du peuple, où l’on donnait la liste des suspects, des accapareurs et des «agents de Pitt et de Cobourg» que le tribunal révolutionnaire se chargeait de son côté d’envoyer à la guillotine!

Au fond, M. Florent tremblait dans sa culotte; ce qu’il en disait, c’était pour rabaisser la superbe de M. Hilaire, secrétaire de l’Arsenal et pour étonner M. Barkimel par son érudition. Mais il commençait à n’être point plus rassuré que l’ex-marchand de parapluies!

Et ce fut lui qui, le premier, demanda à quitter cette cour où un orateur de carrefour s’écriait:

– Le peuple seul, citoyens, jouit du privilège de ne pas se tromper! Il faut que le peuple envoie des commissaires dans les provinces! Il faut qu’il destitue tous les généraux et qu’il les remplace par des enfants du peuple comme le firent les Français en 93! Il faut que les soldats élisent leurs officiers! et nous n’aurons plus à compter avec l’aventure d’un commandant Jacques qui est la honte de la République! Citoyens! Le monde a les yeux sur vous! Vous faites l’admiration de l’univers! Et c’est le club de l’Université et des Francs-Archers qui sauvera la France et l’Europe du dernier effort de la tyrannie!

– Sortons! souffla M. Florent en saisissant un pan de la jaquette de M. Barkimel!

– Oui, sortons, grelotta M. Barkimel. Cet homme me fait peur… il parle comme un bolchevick!

Et ils se dirigèrent vers la sortie.

Ils avaient perdu leur sauvegarde, ce bon M. Hilaire dont ils appréciaient par-dessus tout l’amitié tutélaire et qu’ils fréquentaient avec assiduité à cause de sa situation exceptionnelle au club de l’Arsenal.

Ils le retrouvèrent sur le trottoir, regardant de droite et de gauche et paraissant fort en peine…

– Mes amis, leur dit-il, vous n’avez point vu un vieux bonhomme qui a des lunettes noires, qui marche tout courbé et qui a au bras un petit baril plein d’olives et de cacahuètes! Tout à l’heure, il est entré une minute dans la cour du club des Francs-Archers, le temps de dire un mot à deux hommes qui se trouvaient à côté de vous. J’ai couru après lui, mais les deux hommes m’ont bousculé et je n’ai plus revu le marchand de cacahuètes. Je me suis retourné du côté des deux hommes et je ne les ai plus revus non plus!

– Et que voulez-vous faire avec votre marchand de cacahuètes? demanda M. Florent.

– Eh! bien, lui acheter des cacahuètes, répondit M. Hilaire.

Soudain il jeta un cri et se faufila avec une rapidité surprenante parmi les groupes.

MM. Barkimel et Florent crurent l’avoir perdu encore une fois. Mais ils le rejoignirent sur le quai et tout de suite il leur fit signe de se tenir tranquilles et de se taire.

Alors ils s’aperçurent que M. Hilaire suivait deux individus d’une tenue et d’une allure singulières.

Au premier abord, ces deux individus donnaient l’impression de matelots, avec leur déhanchement, leur façon de marcher en tanguant, leur manière de rouler les mâchoires comme s’ils exprimaient le jus d’une éternelle chique. Mais leur figure n’avait pas cet air bon enfant et naïf que l’on voit aux marins en bordée dans les villes. Il se dégageait de toute leur personne quelque chose de redoutable et ils étaient loin d’inspirer, à première vue, la confiance.

Enfin, ils parlaient le langage des pires apaches.

MM. Barkimel et Florent ne purent comprendre l’intérêt que pouvait avoir M. Hilaire à suivre ainsi ces formidables drôles. Ils firent comme lui cependant.

M. Hilaire était fort attentif à ce qui se disait devant lui, bien que MM. Florent et Barkimel restassent persuadés qu’il ne devait pas comprendre plus qu’eux cette étonnante conversation.

– Mon vieux Jean-Jean, papa n’a pas l’air à la rigolade aujourd’hui. Il a déposé douze cacahuètes sur la table au frangin qui jaspinait aux Francs-Archers!

– Douze, c’est une de moins que treize? répliqua Polydore.

– Et quand on en reçoit treize, m’est avis qu’on peut numéroter ses os!

– T’as vu que l’braillard a pâli! j’parie que v’là un frangin qu’a voulu écouler du Cravely plus que ça ne faisait plaisir à papa!

– Possible, il n’est pas encore à la coule! Il vient de tirer cinq longes (cinq années) en «Centrousse». Et à ce qu’il paraît qu’il n’a rien eu de plus pressé que de rouquiller au faubourg pour retrouver son ancienne tôle de la rue Saint-Margot. C’est là que papa l’a trouvé.

– Oui, maintenant, il faudra qu’il marche dret (droit) pour le mignard (le commandant).

Tout à coup, ils se retournèrent, car il leur semblait qu’ils étaient suivis d’un peu trop près.

Ils lancèrent un tel coup d’œil à MM. Barkimel et Florent que ceux-ci n’eurent plus la force ni d’avancer ni de reculer.

– Eh bien! fit M. Hilaire, qu’est-ce qui ne va pas?

– Est-ce que nous n’allons point bientôt quitter ces quais? exprima en tremblant M. Barkimel.

– Je serais d’avis, dit M. Florent, que nous fassions un petit tour au bois de Boulogne avant déjeuner!

– Ma foi! fit tout à coup M. Hilaire, ça va! Et, en deux bonds, il avait atteint le marchepied de l’autobus qui venait de s’arrêter et où venaient de monter justement MM. Jean-Jean et Polydore.

Les deux bourgeois suivirent et ne furent pas peu épouvantés de se retrouver sur la plate-forme côte à côte avec les deux terribles mathurins qui, cette fois, s’étaient mis à les dévisager d’une façon farouche.

– C’est-y que t’as un faible pour les «casseroles»? demanda Jean-Jean à Polydore.

– Pas pu que té, mon vieux! non, pas pu que té, répondit Polydore. Et, j’vas même te raconter eune petite histoire qui te fera ben gondoler à c’t’occas…

– J’la connais! fit Polydore! C’est l’histoire du nommé Gésier qui n’avait qu’un œil et à qui on avait dit: filez-le, couchez-le, levez-le et ouvrez l’œil!

– Juste! Pauv’ Gésier! il m’a filé, il m’a couché, il m’a levé. (Il m’a suivi le jour et la nuit.) Mais il n’ouvrira plus jamais l’œil! Tu te rappelles ce coup de savate!

– Quoi? La rousse de tous les pays peut bien nous f… la paix! On fait pas de mal! On est ses s’héros! On a fait l’Subdamoun… l’gouvernement nous a félicités!

– Quéqu’t’en dit, Polydore? Si on leur secouait l’médaillon?

– Je descends, je descends! grelotta entre ses dents M. Barkimel.

– Nous descendons au prochain arrêt, fit M. Florent, qui n’en menait pas plus large.

– Alors, vous me lâchez, fit tout haut M. Hilaire. Je croyais qu’on allait faire un tour au bois?

– Je n’en ai plus envie, déclara M. Barkimel.

À l’arrêt suivant, M. Barkimel et M. Florent se jetèrent hors de la voiture. Ils furent rejoints par M. Hilaire qui riait de leur effroi.

– Eh bien, vous êtes rien capons, vous savez!

– Je me demande, s’écria M. Florent sitôt que l’autobus eut disparu avec fracas, je me demande quelle sorte de plaisir vous pouvez bien trouver à écouter un langage aussi effroyable?

– Écoutez, mes amis, dit M. Hilaire qui semblait «avoir son idée», je vous offre à déjeuner dans un petit restaurant situé en face de la gare des Batignolles et qui a une spécialité de tête de veau dont vous me direz des nouvelles!

– J’adore la tête de veau! acquiesça M. Florent. En route donc!

Vers les midi et demi, les trois amis firent leur entrée dans un restaurant au coin de deux rues animées.

La salle était déjà à peu près pleine.

– Messieurs, fit Hilaire, qui semblait chercher quelque chose ou quelqu’un… si vous le voulez bien, puisque cette salle est pleine, nous allons monter dans le cabinet du premier étage.

MM. Florent et Barkimel, qui étaient arrivés en haut de l’escalier, poussèrent une sourde exclamation et eurent un mouvement de recul.

À une table, en face d’eux, contre la fenêtre, les deux formidables mathurins achevaient de déjeuner!

Et déjà, M. Barkimel entraînait à reculons M. Florent dans le trou du petit escalier en tire-bouchon d’où émergeait à demi le long corps de M. Hilaire.

– Qu’avez-vous? dit d’une voix calme M. Hilaire. Et pourquoi tout ce tapage?

Jean-Jean et Polydore s’étaient levés après avoir jeté un billet sur la table; ils se regardaient maintenant en allumant leur cigare de six sous et ils avaient l’air, dans leur épais mutisme, de se concerter du coin de l’œil sur le genre d’opération qui allait les débarrasser pour toujours de ces trois gêneurs qui les poursuivaient depuis le matin.

Leur dessein était devenu si visible et le grognement qu’ils firent subitement entendre en s’avançant droit sur le trio parut si épouvantable à MM. Barkimel et Florent que ceux-ci se mirent à pousser des cris d’écorchés.

Ils se jetèrent dans l’escalier. M. Hilaire qui les reçut dans ses bras prit aussitôt la parole en ces termes:

– Messieurs, je vous assure que vous vous méprenez étrangement; le hasard nous a conduits sur vos pas! Ces messieurs sont bel et bien d’inoffensifs bourgeois.

«L’un est mon ami Florent, qui a tenu jadis une papeterie dans le district du Marais, l’autre est mon ami Barkimel, qui fut marchand de parapluies dans les mêmes parages. Je les connais depuis quinze ans. Ils sont incapables, comme vous le voyez, de faire du mal à une mouche! et il a suffi que vous les regardiez de travers pour qu’ils s’évanouissent dans mes bras!

– Et vous, qui jactez si bien, qui êtes-vous donc? demanda M. Jean-Jean d’une voix terrible.

– Je suis M. Hilaire, directeur et propriétaire de la Grande Épicerie moderne, fournisseur du commandant Jacques, pour vous servir!

Cette déclaration produisit immédiatement son petit effet.

– Vous connaissez le commandant Jacques? demanda Jean-Jean sur un ton tout adouci.

– Si je le connais! Nous avons fait nos premières études ensemble! Et j’ai été longtemps au service de Mme la marquise du Touchais!

– Vous connaissez la marquise du Touchais? s’exclama Jean-Jean.

– Il connaît la daronne! répéta Polydore.

– Et Mlle Jacqueline, et Mlle Lydie et toute la famille, et j’en suis fier, croyez-le bien! Et si vous êtes de leurs amis, permettez-moi de vous le dire: les amis de mes amis sont mes amis! Le jour où, passant devant mon seuil, il vous plaira de venir boire à la santé du commandant, ce sera un beau jour pour la Grande Épicerie moderne.

– Puisqu’il en est ainsi, commençons tout de suite! proposa Jean-Jean. Une tournée à la santé du commandant!

Rassurés, MM. Barkimel et Florent serrèrent avec effusion les rudes mains de leurs nouveaux amis.

On appela le garçon. On but. On trinqua. On cria: «Vive le commandant!» et après une dernière accolade et un dernier coup d’œil sur la pendule, les deux mathurins descendirent.

M. Hilaire se précipita à la fenêtre.

M. Barkimel dit à M. Florent:

– Commandons le déjeuner, moi, je meurs de faim! Eh bien, qu’est-ce que vous regardez là, monsieur Hilaire?

– Eh! mais, ce sont mes deux hommes qui traversent le boulevard.

– Ces deux louches individus ont l’air de vous préoccuper vraiment! fit timidement M. Barkimel en tirant la manche de M. Hilaire.

– Savez-vous bien qu’ils auraient eu bien des excuses de nous casser la figure! ajouta M. Florent. Nous les suivons depuis ce matin!

– Sans doute, monsieur Hilaire, vous les avez entendus parler entre eux de ce restaurant et vous nous avez fait la mauvaise farce de nous amener ici sans nous prévenir!

Mais M. Hilaire, toujours à son poste d’observation, ne semblait rien entendre.

– Tenez! les voilà qui entrent dans ce bel hôtel, dit M. Barkimel qui s’était mis, lui aussi, à regarder à la fenêtre. Ma parole, ils entrent là comme chez eux!

Le garçon venait de remonter avec les couverts. M. Hilaire se retourna vers lui et l’interrogea.

– Dites-moi, garçon! quel est ce bel hôtel, là-bas, de l’autre côté du boulevard?

– Cet hôtel-là, répondit le garçon d’une voix caverneuse, c’est celui de Mlle Sonia Liskinne, et le monsieur qui descend de voiture et qui entre dans l’hôtel, c’est M. Lavobourg, vice-président de la Chambre des députés, qu’on dit son ami et qu’est un traître à la République! Ces messieurs ont choisi?

M. Hilaire commanda ce qu’il voulut. MM. Barkimel et Florent n’avaient plus faim.

X LE MARCHAND DE CACAHUÈTES

Lavobourg s’était fait annoncer à Sonia. C’était la première fois qu’il allait la revoir depuis son terrible entretien avec le baron d’Askof.

La veille, il s’était présenté à l’hôtel vers les cinq heures, mais on lui avait répondu que madame était sortie et qu’elle dînerait en ville.

Vers les onze heures, il était revenu à l’hôtel. On lui avait dit que madame s’était couchée, qu’elle avait eu un violent mal de tête, qu’elle avait prié qu’on la laissât reposer et qu’on avertît M. Lavobourg, s’il se présentait à l’hôtel, qu’elle comptait sur lui au déjeuner du lendemain.

Lavobourg avait passé la nuit du samedi au dimanche sans fermer l’œil. Il n’avait point revu Askof, mais il n’avait cessé de penser à lui et à ce qu’il lui avait dit. Et il n’était plus sûr de rien!

Il ne doutait point qu’Askof fût très épris de Sonia. Le baron avait peut-être parlé par jalousie. D’autre part, Lavobourg tenait d’Askof lui-même que celui-ci ne travaillait pour le commandant que contraint et forcé et qu’il détestait Jacques! Askof n’avait peut-être imaginé toute cette horrible fable des amants surpris que pour le déterminer, lui, Lavobourg, à une vengeance qui aurait fait surtout son affaire, à lui, Askof!

Peut-être aussi avait-il dit la vérité?

Lavobourg souffrait tellement de cette vérité-là qu’il était disposé de plus en plus à ne pas y croire!

– Bonjour, Lucien!

Elle venait d’entrer. Elle avait une de ces charmantes toilettes floues d’intérieur, robe de déjeuner intime, faite de quelques chiffons, dont toute la «façon» consistait dans l’art avec lequel elle les drapait autour de ses belles formes souples.

Rarement elle l’appelait ainsi par son petit nom.

«Lucien!» Il la regarda.

Elle lui dit tout de suite:

– Vite que je vous rassure… tout va bien! Il ne reste plus qu’une petite formalité dont je vous parlerai tantôt, et bientôt toutes vos transes seront finies… Voyons, racontez-moi tout ce que vous avez fait depuis que je ne vous ai vu.

– Et vous? fit-il brusquement. La réplique était partie malgré lui.

Surprise du ton dont cela avait été lancé, elle le fixa avec audace, peut-être avec trop d’audace:

– Comment: et moi?

– Oui, et vous? Voilà deux jours que je me présente à votre hôtel et deux jours qu’il m’est impossible de vous voir!

– Vous vous présentez à mon hôtel! On ne vous reçoit pas! Vous savez bien que vous êtes chez vous, dans mon hôtel… Mais vous êtes fabuleux, mon cher! Je dînais en ville, tout simplement… Voyons, Lucien, sérieusement, qu’est-ce que vous avez?

– Rien! Rien! fit-il en lui prenant les mains et en les couvrant de petits baisers précipités… rien…

– Et puis, dit-elle, de sa belle voix grave et richement timbrée, et puis, j’ai travaillé avec Jacques!

– Ah!

– Cela vous étonne? Pourquoi dites-vous: «ah!» de ce ton de mélodrame? Vous êtes toujours jaloux? Vous m’amusez, vous savez, avec votre jalousie? Ah! mon pauvre ami, si vous saviez ce que je compte peu pour lui!

– Oui, oui, vous dites toujours cela! Mais dois-je vous croire? Et il lui souriait maintenant.

Lui, il ne croyait plus, non, il ne croyait plus l’affreuse chose. Sonia était trop simple, trop franche et lui montrait un si honnête visage!

– Ne reparlons plus de ces enfantillages, supplia-t-il. Et causons un peu politique. Voyons! Est-ce que je vais bientôt être mis dans le grand secret?

– Tout de suite, mon cher, c’est-à-dire après le déjeuner… Vous saurez tout. Et c’est moi qui suis chargée de tout vous apprendre! Plaignez-vous! Nous allons passer un bel après-midi ensemble! Voici le programme de la journée:

«Déjeuner intime dans le petit boudoir. À ce déjeuner, il n’y aura que Jacques, que personne ne saura ici, Askof, qui viendra ostensiblement, vous et moi!

«L’après-midi, nous travaillons tous les deux. Le soir, nous dînons dans un restaurant du boulevard, vous, Askof et moi. Il faut que nous nous montrions, mon cher… Ensuite, nous irons au théâtre, et, à minuit et demi, au bal du Grand-Parc, où nous avons une loge.

«Quand on nous aura vus jusqu’à deux heures du matin, faisant la fête, le gouvernement sera peut-être rassuré sur la grrrande conspiration!

«À deux heures, nous rentrons ici tous les deux où nous retrouvons Jacques et où nous l’aidons dans son dernier travail. Ainsi on ne se quitte plus jusqu’à ce que… jusqu’à ce que nous ayons sauvé la République!

– Et il n’entre pas encore dans votre pensée que vous ayez à redouter quelque catastrophe?

– Tout est possible, mais je ne la crains pas!

– Je vous admire!

On annonça le baron.

Elle alla au-devant de lui, lui serra la main avec une grande cordialité et s’excusa de les laisser un instant tous les deux. Askof s’en fut tout de suite à Lavobourg:

– Eh bien?

– Eh bien! répéta Lavobourg en ouvrant négligemment un journal… Avez-vous du nouveau?

– Et vous?

– Moi? Ma foi non! Je vous dirai que je n’ai pas ouvert une feuille depuis quarante-huit heures… et que j’ai renoncé à comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe autour de moi! J’ai essayé de faire parler Sonia. Elle a renvoyé ses confidences à une heure encore indéterminée… J’ai essayé de vous faire parler, vous; vous avez été plus mystérieux à vous tout seul que tous les autres, réunis!

– Il me semble, fit Askof à voix basse, en regardant Lavobourg avec un certain étonnement, il me semble qu’il y, a un point sur lequel je n’ai pas été mystérieux avec vous!

– Oui, je sais… répondit brusquement Lavobourg en jetant son journal! L’histoire de Sonia et de Jacques! Eh! bien, je vous dirai la vérité, mon cher, je n’y crois pas!

Askof recula d’un pas. Certes, il ne s’attendait point à un pareil revirement.

– Alors, vous croyez que j’ai inventé cette histoire? Mais nous en reparlerons! Chut! la voilà!

Sonia rentrait.

– Vite, mes enfants! montons, leur jeta-t-elle joyeusement. Le commandant est arrivé!

Ils trouvèrent Jacques dans le petit boudoir où la table avait été dressée. Ce fut tante Natacha qui servit.

Le déjeuner commença d’abord dans le plus profond silence. Lavobourg observait Jacques et Sonia. Ils ne se regardaient même pas et paraissaient tout à fait à l’aise.

Enfin, le commandant se tourna vers Lavobourg:

– Mon cher Lavobourg, lui dit-il, nous touchons au but. Tout me fait croire que nous réussirons. En cas d’insuccès, je prendrai tout sur moi. Sonia va vous demander tout à l’heure un petit service. Il s’agit de signatures. Si l’affaire tourne mal, vous pourrez dire que ces signatures vous ont été extorquées de force et sous menace de mort. Je ne vous contredirai point. En cas de succès, vous partagerez ma fortune. Nous aurons un gouvernement provisoire avec un duumvirat. Nous nous partagerons le pouvoir!

Lavobourg ne trouvait rien à répondre. Il paraissait très occupé par son assiette et cependant les morceaux ne «passaient» que très difficilement.

– Eh bien! vous êtes sourd? dit Sonia, impatientée.

– Non, ma chère, répondit-il… Le commandant sait que je lui suis tout acquis et je lui souhaite le succès de son entreprise pour le pays. Quant aux dangers, je saurai en prendre ma part!

– Ce pauvre Lavobourg, dit en riant le commandant, est de beaucoup le plus brave de nous tous! Car au fond! il est le moins rassuré et il marche quand même! Il est bon que vous sachiez que c’est sur mon ordre que certains journaux ont répandu les bruits les plus sinistres, relativement aux desseins de la commission d’enquête. J’ai voulu impressionner un peu mes troupes avant d’aller au combat, pour qu’elles sachent bien qu’il n’y aura de salut que dans la victoire. Baruch, le président du Sénat, m’a fait savoir que l’état d’esprit de la Haute Assemblée était excellent et que la peur avait fait tomber les dernières hésitations! J’ai, d’autre part, de très bonnes nouvelles de l’armée. Elle est tout entière avec nous! Il ne tient qu’à nous d’avoir son concours. Elle nous le donnera si nous sommes la loi! ne serait-ce qu’un quart d’heure, une demi-heure! C’est suffisant! Après elle ne nous le retirera plus, car nous serons la force!

– Euh! fit Askof… tout cela est très beau, mais j’aimerais mieux des noms de généraux…

– Avec cela que vous ne les connaissez pas! dit Jacques. Mon cher Askof, je ne vous ai encore rien promis. Vous nous avez été si utile, et vous vous êtes montré si merveilleusement ingénieux pour la garde de nos petits secrets et la sécurité de nos chères personnes, que je ne sais que vous offrir. C’est bien simple, vous prendrez tout ce que vous voudrez, n’est-ce pas, Lavobourg?

Askof avait fait un signe à Lavobourg et, après avoir pris congé, s’était éloigné, disant qu’il n’avait pas un instant à perdre. Aussitôt Lavobourg fit:

– Ah! vous permettez! J’ai un mot à dire à Askof!

Et il quitta la pièce, refermant la porte sur Jacques et sur Sonia.

Alors Askof lui fit entendre de le suivre à pas de loup dans un petit corridor obscur qui, par derrière, rejoignait le mur du boudoir.

Là, il fit glisser une étoffe et lui désigna une fente dans la cloison à laquelle Lavobourg appliqua immédiatement un œil.

Ce qu’il vit ne fut point d’abord pour l’émouvoir:

Jacques et Sonia étaient debout tous deux. Jacques rangeait des papiers dans son portefeuille.

Puis ils échangèrent quelques mots insignifiants.

Enfin Jacques prononça:

– Et maintenant pour sortir, il faut que j’aille me redéguiser… Au revoir, Sonia…

Et il se pencha avec une extrême politesse sur la main qu’elle lui tendait. Mais comme il se relevait, elle lui prit la tête à pleines mains et lui planta sur les lèvres un baiser dont il se défendit à peine.

– Sonia, vous êtes folle! Vous êtes folle!

Et quand il put respirer:

– Et vous m’aviez promis d’être raisonnable!

– Jacques, je vous adore!

– Vous savez bien que c’est défendu! pendant quarante-huit heures! À ce soir…

Et il disparut par la petite porte derrière le grand portrait en pied.

Sonia resta quelques secondes immobile.

– Mais c’est vrai, que je suis folle!

Et tout à coup, elle murmura:

– Je ne pense plus à Lavobourg, moi! Où donc est-il passé?

Elle le trouva dans le fumoir, fumant comme un sapeur.

– Quelle tabagie! s’exclama-t-elle… je croyais que vous ne fumiez plus de cigare! et vous prenez de l’alcool, maintenant?

Lavobourg était étendu sur un divan et s’était fait servir une fine champagne.

Lavobourg stupéfia, cet après-midi-là, Sonia Liskinne par l’empressement plein de bonne humeur avec lequel il se soumit à tous ses caprices.

Il ne s’étonna de rien et quand il sut ce qu’on attendait de lui, il se mit immédiatement à la besogne et signa tous les bulletins de convocation qu’on lui présenta.

À six heures, le valet de chambre de Lavobourg, sur un coup de téléphone de son maître, vint avec une valise l’habiller.

Sonia avait dit en riant à son ami qu’il était son prisonnier, qu’elle ne lui permettrait pas de faire un pas sans elle, prétextant qu’on pouvait avoir besoin de lui d’un moment à l’autre.

En secret, il glissa un pli à son valet de chambre qui reçut la commission de courir chez Hérisson. Le valet de chambre le quitta et revint le trouver presque immédiatement. Au moment de sortir de l’hôtel, on lui avait fermé la porte au nez et deux individus l’avaient assez grossièrement invité à venir faire une partie de cartes avec eux, dans la loge du concierge.

– C’est bien, Jean, fit Lavobourg en reprenant le pli: qu’il mit dans sa poche, allez jouer aux cartes, mon ami, et ne faites ici que ce que l’on vous permettra de faire. Vous êtes aujourd’hui aux ordres de Mlle Liskinne.

Lavobourg alla trouver sa belle maîtresse et lui fit part de l’incident, sans en montrer, du reste, aucune méchante humeur.

– Vous faites bien de ne pas vous froisser, mon ami, lui dit Sonia. La consigne est générale. Le secret est dans cette maison. On ne doit plus en sortir… qu’avec moi! Askof va venir tout à l’heure. Bien que je vous recommande de ne rien lui dire qui ne soit absolument nécessaire, lui non plus ne nous quittera plus.

Et comme Askof entrait justement:

– Voici le baron! Eh bien! partons! Où allons-nous dîner?

Ils allèrent dîner au bois, puis ils passèrent une heure dans un petit théâtre à la mode. Partout, ils firent sensation. D’abord, Sonia était très en beauté et on admirait aussi «l’abatage» de Lavobourg que quelques-uns croyaient déjà sous les verrous.

Dès dix heures du soir, au Grand Parc, et dans les dancings, c’était une trépidation étourdissante et continue. Paris s’était mis là à virer, à tourner, à fox-trotter, à tanguer.

On jouissait de l’heure, dans la terreur du lendemain. Allait-on périr? Allait-on être sauvé? En attendant, dansons!

Et les modes, comme aux pires temps du Directoire, donnaient à cette cohue un air de mascarade.

C’étaient, dans la corbeille des loges, des Flores, des Hébés, des Grecques, des Orientales. Mais la plus belle et la plus admirée, ce soir-là, était, entre Lavobourg et le baron d’Askof, qui avaient la fièvre de ce merveilleux voisinage autant que de leur vengeance prochaine, c’était la belle Sonia.

Quand elle apparut dans sa loge et qu’elle laissa tomber son manteau, il y eut un murmure d’admiration.

Parmi ceux qui la dévisageaient avec le plus d’assiduité étaient trois personnages assis à une table à quelques pas de la loge.

C’étaient trois braves bourgeois qui ne devaient guère être habitués du lieu.

Ils paraissaient être plus offusqués par tout ce qu’ils voyaient que transportés d’enthousiasme! et la toilette de Sonia en particulier semblait exciter leurs critiques.

L’un d’eux fixait même l’artiste avec effronterie. Elle tourna la tête et ne s’occupa plus de ces trois imbéciles qui ne savaient point rendre hommage à la beauté quand celle-ci fait la grâce aux passants de lui montrer un peu de ses aimables secrets.

– Détourne la tête, courtisane éhontée, fit M. Barkimel à mi-voix, assez prudemment pour n’être entendu que de ses voisins, rougis si tu le peux encore, du scandale que tu provoques, femme indécente! mais tu ne feras pas baisser les yeux à un honnête homme!

Mais M. Florent était d’un avis différent. Il ne l’envoya pas dire à M. Barkimel. Les deux amis se chamaillèrent si bien que tout à coup M. Hilaire, visiblement agacé, se leva en priant ces messieurs de ne point se déranger et en leur annonçant qu’il serait de retour tout de suite. Et il sortit du bal. C’était la troisième fois qu’il se livrait à ce manège.

Il est incompréhensible! exprima M. Florent, et je me souviendrai de sa journée de congé!

Comme notre maître épicier venait de sortir, un monsieur, copieusement barbu, enveloppé d’un ample pardessus et coiffé d’un chapeau de feutre mou qui lui descendait sur les yeux, vint s’installer sur sa chaise.

– Cette chaise est prise, déclara M. Barkimel.

– Elle appartient à un de nos amis qui va venir et qui ne sera pas content de trouver sa place occupée, ajouta M. Florent.

Mais les deux braves bourgeois pouvaient dire tout ce qui leur plaisait, l’intrus ne paraissait même pas les entendre.

– Enfin, monsieur, êtes-vous sourd?

– Quoi? monsieur? Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que vous dites?

– Nous vous disons que cette chaise est retenue!

– Non, messieurs, non, cette chaise n’est pas retenue. Quand une chaise est retenue, on met quelque chose dessus, mais il n’y avait rien sur cette chaise. Je la garde.

– Ah ça! mais, monsieur, exprima M. Florent avec une grande dignité qui fit l’admiration de M. Barkimel, ah ça! nous prenez-vous pour des imbéciles!

Oui, messieurs! répondit l’homme au chapeau mou.

MM. Barkimel et Florent se regardèrent avec des yeux de flamme comme s’ils se consultaient pour réduire en bouillie cet impertinent personnage; puis, M. Florent, toujours avec la même dignité, laissa tomber ces mots:

– Du moment où vous le prenez sur ce ton, monsieur, nous n’avons plus rien à dire!

– Très bien! fit M. Barkimel.

L’homme, avec sa chaise, s’éloignait insensiblement de la table, se rapprochant ainsi de la loge occupée par la belle Sonia.

– Il a peur! dit M. Florent.

– Tu lui as bien «rivé son clou», dit M. Barkimel.

Sur ces entrefaites parut M. Hilaire, qui s’étonna de n’avoir plus de chaise.

– C’est monsieur qui vous l’a prise! expliqua M. Barkimel.

– Par exemple! s’écria M. Hilaire.

À ce moment, l’homme quitta la chaise et s’appuya de dos contre le coin de la loge de la belle Sonia et M. Hilaire courut reprendre son siège, ce qui fit sourire l’homme.

– Il n’a point «pipé», observa M. Barkimel. Au fond, c’est un lâche.

– Sans compter qu’il a de drôles de façons, cet olibrius, fit remarquer M. Florent. Regardez-le, comme il se glisse devant la loge, les mains derrière le dos!

– Moi, si j’étais à la place de la belle Sonia, je me méfierais! et je ne laisserais point pendre comme ça mon réticule!

– Tenez! voilà l’homme qui passe devant le réticule! Il est passé! et le réticule est parti!

– Au voleur! s’écria M. Hilaire d’une voix éclatante.

L’homme était déjà loin, se faufilant parmi les groupes du côté de la porte de sortie!

M. Hilaire se précipita: «Au voleur! Arrêtez cet homme!» M. Hilaire fut immédiatement entouré, bousculé et même frappé.

– Quel voleur? Quel voleur? lui criait-on, et on le rouait de coups.

M. Hilaire, dégagé par un garde municipal, put enfin donner des explications:

– C’est un homme qui a volé le réticule de la belle Sonia!

Tous les regards se tournèrent vers la loge de l’artiste.

– On vous a volé votre réticule? demanda le garde.

– Moi? répondit la belle Sonia, mais je n’avais pas de réticule!

– Mais enfin, je n’ai pas rêvé, s’écria M. Hilaire, exaspéré… Il y avait bien là, tout à l’heure, un réticule qui pendait hors de la loge et que madame tenait à la main!

– Cet homme est fou! dit la belle Sonia.

– Quand on a l’habitude de se divertir à ce genre de plaisanterie, fit un autre, on reste dans les bals musette!

– Monsieur n’a pas l’habitude de fréquenter le beau monde, fit tout à coup une voix étrange, sourde, rauque, rocailleuse, qui semblait sortir de terre.

À cette voix, M. Hilaire tressaillit.

Il aperçut un vieillard effroyablement cassé en deux par les ans qui se traînait ici et là, comme une larve, laissant derrière lui, à presque toutes les tables et sur le bord des loges, quelques-unes de ces petites cacahuètes dont il portait un petit baril plein, à son bras tremblant.

– Ah! voilà Papa Cacahuètes! voilà Papa Cacahuètes! criait-on à diverses tables.

M. Hilaire avait enfin trouvé le marchand de cacahuètes qu’il cherchait. Il était tel que Mlle Jacqueline le lui avait décrit. C’était bien lui qui intéressait tant la marquise du Touchais.

Alors, il oublia tout le reste pour ne plus s’occuper que de Papa Cacahuètes et il revint s’asseoir à sa table en épiant toutes les manœuvres du singulier vieillard.

M. Hilaire, en lui-même, se répétait: «Cette voix! Quelle est cette voix? J’ai déjà entendu cette voix-là quelque part, moi! Mais quand? Il me semble qu’il y a longtemps! longtemps! Bon! le voilà qui revient par ici! Attention! Il passe le long des loges! Voilà qu’on lui fait signe de la loge de la belle Sonia… Mais il s’en fiche! Il ne se presse pas plus pour ça! Là! Le voilà qui dépose un cornet de papier rose sur la loge. Mais qu’est-ce qu’elle a, la belle Sonia? Eh bien! et le monsieur à la barbe d’or qui est à côté d’elle, il ne va pas se trouver mal!»

De fait, dans la loge, le passage du Papa Cacahuètes faisait sensation. Sonia s’était d’abord amusée de ce vieillard bizarre, accueilli par les cris et les lazzis de tous. Puis elle s’était étonnée que la direction d’un établissement aussi riche permît à ce pauvre vieux de venir traîner ses loques au milieu de tout son luxe.

– Ah! c’est qu’il est bien difficile d’empêcher le père Cacahuètes de passer par où il veut! dit Askof! Il est connu dans tous les établissements de nuit! Il est l’ami de tous les fêtards, de toutes les noceuses… On dit qu’il a plus d’argent qu’il n’en a l’air et qu’à force de vendre des olives et des cacahuètes, il a amassé un petit magot… Il y a beaucoup de légendes qui courent sur le père Cacahuètes!

– J’ai entendu dire, émit Lavobourg, qu’il était de la police!

– C’est possible! répliqua le baron. Tout est possible dans cet ordre d’idées. Mais le père Cacahuètes me paraît bien vieux, bien délabré pour qu’on attache quelque prix à ses services!

– Qu’y aurait-il de surprenant à ce que la police usât de lui pour faire parvenir certains mots d’ordre! exprima Lavobourg à mi-voix. Nous en avons bien eu l’idée, nous!

– Justement! fit en riant le baron d’Askof… j’ai eu cette idée de cacahuètes en voyant certain soir le père Cacahuètes distribuer sa marchandise avec des airs de mélodrame à ses clients! Tenez, voilà le père Cacahuètes qui revient… faites-lui signe!

Lavobourg appela le bonhomme, Askof, au fond de la loge, le regard tranquille et le cœur en repos, regardait venir Papa Cacahuètes.

Le pauvre vieux s’avança sans se presser et demanda à Sonia, de son effroyable voix rauque et sourde:

– Olives? Cacahuètes?

– Cacahuètes! répondit Sonia.

– Pour combien, belle madame?

– Pour ce que vous voudrez.

Le bonhomme prit une cuiller et s’en servit pour verser sa marchandise dans un cornet de papier qu’il ferma et qu’il déposa sur le bord de la loge.

Sonia aussitôt ne put s’empêcher de jeter un léger cri…

Le cornet était de papier rose… exactement le même papier que celui qui contenait la fameuse liste qui avait été dérobée chez Jacques et retrouvée d’une façon si inexplicable chez elle!

– Oh! ce papier! dit-elle à voix basse.

Et elle avança sa main tremblante.

– Qu’est-ce qu’il y a, belle dame? demanda la voix rauque et sourde. C’est-y que ma marchandise ne vous plaît point?

– Si! Si! répondit hâtivement la belle Sonia, en finissant de développer le cornet.

Alors, sur le papier déplié, elle lut: «Vive le commandant Jacques!»

– Ne trouvez-vous point cela extraordinaire? murmura-t-elle en montrant le papier à Lavobourg.

– J’ai des devises pour tous les goûts, moi! Papa Cacahuètes se fiche pas mal de la politique! J’ai des devises: «Vive le commandant Jacques!» et j’en ai d’autres: «Vive le gouvernement!» Mais personne n’en veut, personne n’en veut du gouvernement! C’est bien dommage, il va me rester pour compte.

– Ça va, ça va! fit Lavobourg impatienté.

– C’est bon, je m’en vais, fit Papa Cacahuètes. Mais, t’nez, v’là quelques cacahuètes par-dessus le marché! c’est pour le monsieur qui vous accompagne, belle dame! non pas celui qui est si impatient, l’autre là-bas, celui qu’est au fond et qui ne dit rien!

Le baron tendit la main en souriant.

Le vieillard lui mit dedans un petit lot de cacahuètes, mais qu’il compta au fur et à mesure.

– Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze (à ce chiffre on vit le baron faire un mouvement de surprise)… douze (sa main trembla)… treize (le baron Askof s’appuya à la cloison)…

Sonia et Lavobourg le regardèrent. Il était devenu effroyablement pâle.

– Qu’avez-vous?

– Vous êtes malade?

– Non! oui! un étourdissement!

– Eh bien! partons, dit Sonia en se levant…

Elle jeta un coup d’œil sur Papa Cacahuètes qui, maintenant, bavardait avec les trois individus qui l’avaient dévisagée avec tant d’effronterie quand elle était arrivée dans sa loge.

– Appuyez-vous sur mon bras, dit-elle à Askof! vous me paraissez souffrir!

Si les légers incidents qui avaient marqué le passage de Papa Cacahuètes dans la loge de la belle Sonia avaient ému sérieusement la belle artiste, que dire de l’angoisse grandissante avec laquelle M. Hilaire écoutait maintenant la voix du vieux!

Ah! cette voix, ce qu’elle ressemblait à une autre voix qu’il avait bien chérie jadis! Une voix qu’il ne pouvait jamais entendre sans tressaillir, une voix qui lui avait inspiré toutes les peurs et tous les héroïsmes! Certes! ce n’était pas la même! Elle n’avait pas cet éclat horrible qui faisait trembler les entreponts aux temps prodigieux du Bayard quand elle commandait le chambardement général et la révolte des forçats!

Ô souvenir! Ô mémoire! Ô livre du passé qu’il avait bien pensé ne jamais rouvrir! Tant de sang effacé par tant d’honnêtes kilos de mélasse de la Grande Épicerie moderne.

Pauvre M. Hilaire! Pitoyable la Ficelle! Jadis mince comme un filin, aujourd’hui boudiné, grassouillet comme une andouille!

Voilà qu’il grelotte dans ses beaux habits du dimanche comme jadis dans les loques dont il recouvrait sa misérable silhouette, au temps où il fallait tant travailler pour mériter un peu de paix dans cette vallée de larmes!

M. Hilaire, comme tout le monde, acheta des cacahuètes.

– Dites donc, Papa Cacahuètes… fait-il en surmontant l’émotion qui lui étreint la gorge… savez-vous bien que j’en vends, moi aussi, des cacahuètes?

– Qué qu’vous voulez que ça me fasse! répond le bonhomme fort désagréablement!…

– À vous, rien, peut-être, mais à moi, ça me fait concurrence! explique M. Hilaire qui veut être aimable en dépit de toutes les rebuffades du vieux.

– Monsieur est dans l’épicerie! exprime M. Florent.

– Vous n’avez pas besoin de le dire, ça se voit!

– Combien je vous dois, mon brave homme? demande M. Hilaire, horriblement vexé.

– Il y a longtemps que Monseigneur est épicemard fit le bonhomme en empochant sa monnaie.

– Plus de quinze ans! répond M. Barkimel.

– Quinze ans! répéta Papa Cacahuètes. La Bourse de commerce n’a plus qu’à bien se tenir!

– Fichons le camp! commande aussitôt M. Hilaire dont la patience, cette fois, est à bout.

Mais le Papa Cacahuètes arrête un instant le bouillant M. Hilaire par les pans de son habit.

– Pardon, excuse, Monseigneur? Mais dites-moi un peu, dans votre boutique, c’est-y qu’on vendrait de la morue?

– Bien sûr qu’on vend de la morue. Et puis après?

– Mais d’la vraie, d’la bonne! D’la morue à l’espagnole?

À ces mots, M. Hilaire chancela. Ah! comme l’autre l’aimait, la morue à l’espagnole!

Tandis que, d’un air égaré, ses yeux cherchaient la silhouette du marchand de cacahuètes qui avait disparu, ses lèvres murmuraient pour lui, pour lui tout seul et si bas que nul n’eût pu les entendre, les syllabes fatidiques qui commencent par un C et par un B.

– Ch… B… B! Ch! B… B…!

Dans le même moment, un grand tumulte éclata dans l’assemblée. Un homme était monté sur une table et lisait tout haut la dernière édition d’un journal du soir, le Journal des Clubs, la feuille de Coudry. Et M. Hilaire, malgré le piètre état auquel la morue à l’espagnole avait réduit son «moi», put entendre ceci:

«Club de l’Arsenal. Présidence du citoyen Tholosée. Compte rendu de la séance de nuit. Le citoyen Tholosée a mis aux voix et a réussi à faire voter par une assemblée délirante d’enthousiasme «patriote» une motion tendant à ce que tous les clubs de la capitale demandent à la Chambre de rétablir la loi sur la peine de mort en matière politique et au gouvernement de faire dresser la guillotine du peuple sur la place de la Concorde quand cette place était digne de s’appeler place de la Liberté! En fin de séance, le citoyen Tholosée a fait voter le vœu que la première tête qui tombera sous le couteau politique fût celle du commandant Jacques du Touchais, traître au pays et à la République!»

Aussitôt, il y eut des cris, des acclamations, des injures, des horions! On criait: «Vive le commandant!» et «À mort le commandant!» ou «À la maison de fous, Tholosée!» «Au feu le club de l’Arsenal!» et, ce qui était plus important pour M. Hilaire: «À la rivière, le bureau de l’Arsenal!»

Aussitôt, M. Hilaire, qui s’était laissé tomber défaillant sur une chaise, se trouva seul comme par enchantement. M. Barkimel et M. Florent avaient disparu.

Puis tout à coup, il se trouve entouré d’un groupe des plus hostiles. – Il paraît que c’est vous le secrétaire de l’Arsenal?

– Moi! s’exclama M. Hilaire qui eut un trait de génie… moi! je ne sais pas lire!

Le malheur était qu’il avait les poches bourrées de journaux, ce dont on s’aperçut, et que ces journaux n’étaient point précisément de la nuance appréciée par les amis du commandant!

«À l’eau! À l’eau! le secrétaire du club de l’Arsenal!» et déjà deux forts gaillards faisaient mine de le charger sur leurs épaules.

Tout à coup, il y eut une voix rauque qui prononça:

– Voulez-vous bien laisser mon ami tranquille! vous n’allez pas lui faire du mal peut-être! C’est un épicemard qui me donne mes cacahuètes pour rien!

– Ah! bien! fallait le dire, Papa Cacahuètes!

Et ils lâchèrent ce pauvre M. Hilaire, qui déjà était plus mort que vif!

M. Hilaire regardait le marchand de cacahuètes qui était resté près de lui, avec une émotion indicible! Il ne pouvait dire dans sa reconnaissance que deux mots, et encore il n’osait pas les prononcer bien haut… «Cher… Bib! Cher! Bib!» soupirait-il les mains jointes, les genoux tremblants!

– Chut! fit l’étrange vieillard en levant un doigt sur sa bouche!

Et il lui fit le signe impératif de le suivre, tandis qu’il riait sourdement.

«Ah! c’est bien son rire, je reconnais son rire! On ne peut pas se tromper à un rire pareil! Il n’y a pas deux rires au monde comme le rire de Ch… B…»

De quel pays de damnation revenait donc ce revenant?

M. Hilaire, le physique malmené et le moral profondément atteint, ne sachant exactement s’il devait se réjouir ou s’épouvanter d’une aussi prodigieuse rencontre, M. Hilaire traversa, derrière cette larve redoutable qui rampait dans les ténèbres, le Grand Parc en tumulte.

XI UNE NUIT HISTORIQUE

L’histoire devait ranger cette nuit du dimanche au lundi qui précéda le plus audacieux des coups d’État parmi les «nuits historiques».

Les mystérieux émissaires du commandant avaient fait savoir à ses principaux «amis» qu’ils eussent à se tenir, cette nuit-là, prêts à toute éventualité.

Au Sénat, le président Baruch avait eu une longue conférence avec Michel, Oudard, Barclef et le grand juif Saroch. Celui-ci leur apprit qu’une tentative de corruption dirigée contre la vertu civique et révolutionnaire de Flottard, le gouverneur civil du gouvernement militaire, avait complètement échoué.

– Nous saurons nous passer de lui! dit Baruch à Oudard qui se lamentait. Le commandant m’a promis qu’à l’heure décisive il ne serait plus permis à Flottard de sortir de son hôtel!

Baruch était un petit vieillard sec et têtu qui avait appris à aimer la République aux côtés des «purs» et qui s’était juré de l’arracher aux révolutionnaires pour la ramener aux saines traditions des beaux jours qui avaient connu la toute-puissance du régime.

Pour cela, il n’avait pas hésité à mêler un instant sa fortune à celle d’un soldat dont le concours lui était absolument nécessaire mais il déclarait aux grands républicains qui étaient du complot et qui redoutaient l’avenir tout en déplorant le présent que du moment qu’il était là, lui, «la République n’avait rien à craindre».

Jacques l’avait tâté pour lui demander s’il voulait être du gouvernement provisoire, mais, né malin, Baruch avait refusé, voulant rester à la tête de l’assemblée et réserver ainsi le prochain avenir sans se brûler.

Au fond, il estimait que le règne du gouvernement provisoire serait très rapide, les travaux de révision de la Constitution devant être menés tambour battant, après quoi, «les grands républicains», maîtres à nouveau de la situation, seraient libres de se débarrasser de ce duumvirat éphémère, avec plus ou moins d’élégance, selon l’attitude de Jacques.

Cette nuit-là, que faisait Jacques? Enfermé dans le mystérieux et élégant réduit de l’hôtel du boulevard Pereire avec Frédéric Héloni, alors que la police de Cravely les croyait tous deux dans l’appartement de l’avenue d’Iéna, il donnait ses derniers ordres à son fidèle lieutenant et prenait ses suprêmes dispositions.

En bas, dans la salle de Petit-Bon-Dieu, une véritable garde, sous divers déguisements, l’attendait, armée jusqu’aux dents, garde qui devait l’accompagner à la Chambre et le défendre jusqu’à la mort contre toute tentative d’enlèvement, la seule qu’il redoutât avec la trahison qu’il fallait toujours prévoir.

Mais la trahison devait venir d’un point qu’il n’avait pas prévu. Elle pénétra dans l’hôtel avec Lavobourg qui rentrait en compagnie de Sonia du bal du Grand-Parc.

En chemin, l’auto avait déposé Askof à sa porte. Le malheureux avait fait pitié à Sonia qui n’avait vu aucun inconvénient à s’en séparer, au contraire. Son rôle était fini, à celui-là, pensait-elle, on n’avait plus besoin de lui. Comme depuis le soir elle n’avait cessé de se trouver entre Lavobourg et lui, elle était sûre qu’Askof ignorait encore les dispositions finales auxquelles on s’était arrêté.

Enfin, elle avait pleine confiance en Lavobourg qu’elle était heureuse de trouver si décidé à la minute décisive.

– C’est fait! déclara Sonia en entrant dans le boudoir. Mon réticule est parvenu à destination. En ce moment, on distribue les bulletins de convocation!

Jacques la remercia d’un signe de tête, puis il continua de dicter à Frédéric Héloni la proclamation que celui-ci devait porter à l’imprimerie immédiatement après le vote des deux assemblées décrétant la révision de la Constitution et la réunion des deux Chambres en Assemblée nationale à Versailles.

Mais cette proclamation ne devait être affichée et expédiée dans toute la France que sur le coup de téléphone de Versailles, du gouvernement provisoire.

À ce moment, on frappa à la petite porte secrète, derrière le portrait de Sonia.

Jacques alla lui-même ouvrir, entrebâilla la porte, reçut un pli, referma la porte et décacheta.

La lettre était écrite à la machine et n’était point signée mais elle portait un chiffre au coin de la page qui fit dire tout de suite à Jacques: «C’est de Mabel».

Il lut, brûla la lettre:

– Parfait! Mabel me dit que toutes les troupes de Versailles lui obéiront, qu’il en est absolument sûr. Dès cinq heures et quart, Mabel se tiendra au fond d’une auto qui stationnera au coin de la place de l’Étoile et de l’avenue du Bois. Il y attendra jusqu’à six heures l’ordre, signé du président du Sénat, lui donnant la garde de l’Assemblée nationale. Aussitôt qu’il l’aura reçu, il partira pour Versailles.

– Qui lui portera cet ordre? demanda Héloni.

– Moi, répondit Jacques, et je me rendrai à Versailles avec lui!

– Et qui vous portera, à vous, l’ordre du président du Sénat?

– Vous, Frédéric. Vous allez partir tout de suite pour le Sénat et vous mettre dès maintenant à la disposition de Baruch. Du Sénat, quand l’heure en sera venue, vous me ferez téléphoner à la Chambre, tout ce qui se passe dans la Haute Assemblée; enfin, vous m’apporterez l’ordre de Baruch pour Mabel aussitôt que vous l’aurez. C’est compris?

– Oui, mon commandant!

– Eh bien, embrassez-moi, Frédéric! Car si je ne vous revois pas avec cet ordre-là, il est probable que nous ne nous reverrons pas devant le poteau d’exécution!

Les deux hommes s’embrassèrent et Frédéric partit.

Lavobourg fumait étendu sur une chaise longue.

– Maintenant que nous sommes seuls, dit-il, je puis bien vous dire ce que je pense de votre proclamation… je n’en pense pas grand-chose de bon!

– Que voulez-vous dire? demanda Sonia, stupéfaite.

Quant à Jacques, il s’était arrêté en face de Lavobourg. Il ne comprenait pas plus que Sonia.

– Mon cher, dit-elle, en parvenant à dompter un mouvement de mauvaise humeur, vous avez eu tort de ne pas vous expliquer avant le départ de Frédéric. Maintenant il est trop tard. Que trouvez-vous donc à reprendre dans cette proclamation?

– Mais rien, absolument rien, je la juge inutile, voilà tout!

– Pourquoi! parlez!

– Je la trouve inutile parce que dans cinq minutes vous m’aurez assassiné comme vous avez fait assassiner Carlier.

Jacques et Sonia se dressèrent devant lui dans un même mouvement de surprise et de défense.

– Laissez-moi finir… fit Lavobourg, sans daigner s’apercevoir de l’émoi indescriptible dans lequel il jetait ses deux complices… Vous m’aurez assassiné ou sinon…

– Il a perdu la tête! s’exprima Jacques.

– Lucien! revenez à vous! Songez à la gravité de l’heure, à l’importance des minutes et ne divaguez pas! supplia Sonia, affolée.

– … ou sinon, continua froidement Lavobourg, en faisant tomber la cendre de sa cigarette, je serai appelé tout à l’heure à présider la Chambre, et comme je suis décidé à faire mon devoir, tout mon devoir, je vous jure que je n’ouvrirai la séance ou ne clôturerai le débat que lorsque tous les députés auront été convoqués, avertis par mes soins, et auront pu normalement prendre part au débat! Vous voyez, mon cher, conclut-il, que dans ces conditions votre proclamation n’a qu’une chance très relative de servir à quelque chose!

En entendant ces paroles terriblement simples où se déroulait de la façon la plus claire le plan de trahison de Lavobourg, plan qui ruinait tous leurs efforts, et qui les ferait échouer au but, Jacques et Sonia, qui ne pouvaient plus croire à la folie de cet homme, se regardèrent avec détresse, car ils comprenaient, avant même que l’autre se fût expliqué, que sa trahison payait la leur!

– Si vous n’êtes pas un lâche, Lavobourg, dit Jacques d’une voix sourde où il y avait moins de menace qu’une immense supplication, et si vous avez gardé quelque sens de votre devoir, je ne dis pas vis-à-vis de moi, mais vis-à-vis du pays qui attend de vous sa délivrance, vous viendrez à la Chambre avec moi, comme il était entendu, et vous saurez faire taire vos rancunes personnelles, quelles que puissantes et justifiées que vous puissiez, dans votre aberration momentanée, vous les imaginer et vous m’aiderez à sauver la République!

– Pas de grands mots, répliqua Lavobourg, vous rêvez tout simplement d’étouffer la République, eh bien! je ne vous y aiderai point et, il faut en prendre votre parti, vous n’y réussirez point! à cause de moi! Vous pouvez peut-être me supprimer, me délivrer d’une vie qui m’est désormais odieuse, car vous l’avez empoisonnée et vous savez bien ce que je veux dire…

Mais nous ne savons rien du tout! s’écria Sonia. Mais je te jure, Lucien, que ta conduite est incompréhensible!

Il ne l’interrompit même point, il ne se tourna point vers elle, il attendit simplement qu’elle eût cessé sa clameur de mensonge et son hypocrite protestation.

Alors il continua:

– J’aurai eu au moins cette consolation d’avoir ruiné votre entreprise et de vous avoir perdus.

Il ricana:

– Je vous vole la victoire! Mais nous sommes quittes: vous m’avez bien volé ma maîtresse!

– C’est faux! éclata Sonia en se redressant devant lui… et c’est un premier crime de ta part de le croire! Qui t’a raconté cette chose honteuse?

– Oh! madame! fit simplement Lavobourg… ayez au moins autant de pudeur que votre complice! Est-ce qu’il a protesté, lui?

– Assez! cette scène a trop duré, déclara brusquement Jacques, qui venait de prendre une résolution inébranlable. Je vais vous tuer, monsieur!

Lucien, d’un bond, fut debout. Il avait parlé de sa mort, mais il n’y avait point cru!

Jacques avait disparu un instant et il était maintenant devant Lavobourg, deux épées à la main. Il lui en jeta une.

«Ma mort ou celle de Lavobourg», voilà ce à quoi venait de se résoudre Jacques, «et, si je le tue, je trouverai, quoi qu’il dise, un autre président…, Mais je n’ai pas un instant à perdre!»

Ainsi arrangeait-il l’événement.

Lavobourg était de première force aux armes. Il se rua sur celle qu’on lui offrait avec d’autant plus d’enthousiasme que c’était une épée et qu’il avait redouté, une seconde, le poignard.

Sonia suivait toutes les péripéties du combat avec une angoisse tellement aiguë qu’elle gémissait comme si elle était transpercée elle-même par l’acier quand l’épée de Lavobourg partait à fond dans la direction du commandant.

À un moment, sur un coup droit de Lucien qui avait l’avantage de la taille et de l’«allonge», elle put croire Jacques cloué à la muraille.

Elle était tombée à genoux en criant:

– Ne le tue pas!

Mais Jacques avait paré le coup, relevé l’épée de son adversaire et, glissant sous elle, avait servi une botte terrible à Lavobourg, qui ne l’évita qu’en faisant un bond prodigieux.

Jacques, reprenant l’offensive, ramenait le combat au milieu de la pièce, et ce n’était pas un spectacle banal que celui de cette lutte à mort entre ces deux hommes, parmi les meubles renversés et suivie sur les genoux par cette femme râlant ses espoirs et ses terreurs au choc des épées.

Mais Jacques était trop pressé d’en finir et Lavobourg s’en aperçut. Dès lors, il changea de tactique. Il savait très bien que chaque minute perdue enlevait de sa force à son adversaire en lui ôtant de son sang-froid, pour qu’il n’en profitât point en jouant un jeu des plus serrés qui exciterait l’impatience de l’autre.

C’est là qu’il l’attendait. Jacques fit une lourde faute en se découvrant audacieusement pour tenter Lavobourg, et celui-ci, par un solide coup d’arrêt sur un retirement de bras, le toucha en pleine poitrine, mais l’épée, heureusement, glissa sur le sternum.

La chemise de Jacques fut immédiatement rouge de sang, et Sonia se jeta entre les deux combattants avec un affreux gémissement, mais ils la repoussèrent brutalement et elle s’en fut rouler à demi évanouie sur les tapis, tandis qu’ils continuaient de se porter des coups désespérés.

Jacques fut touché encore deux fois, à l’avant-bras et à la figure. Chacun de ses gestes répandait une pluie de sang.

Jacques pensait à trop de choses en se battant… Il pensait qu’on devait commencer à arriver au Palais-Bourbon et il sentit que s’il n’en finissait pas tout de suite avec Lavobourg, tout était perdu…

Le sang, coulant de son front, le gênait en l’aveuglant.

Il eut un cri de rage contre l’injustice du destin qui avait attendu la dernière minute pour le faire ainsi trébucher sur le seuil, et il se jeta sur Lavobourg, acculé à la porte de la chambre de Sonia, avec la résolution farouche de risquer le coup fourré; mais cette porte s’ouvrit tout à coup et quatre formidables bras enlevèrent Lavobourg comme une plume. Sonia était allée chercher elle-même ces bras-là et elle referma, haletante, sur les gardes du corps de Jacques et sur leur proie, cette porte qui n’avait encore était franchie que par l’amour et qui venait peut-être de s’ouvrir à l’assassinat!

Ce fut la première pensée de Jacques quand il eut compris ce qui venait de se passer et de quelle façon on venait de le débarrasser d’un adversaire qu’il n’avait pas réussi à tuer de sa main.

– Ne le tuez pas! cria-t-il en secouant la porte que les autres avaient refermée derrière eux au verrou.

– Non! non! Ils ne lui feront aucun mal! il est notre prisonnier! Laissez-moi vous panser, Jacques, et partez!

– Ah! vous ne les connaissez pas!

Et il appelait:

– Jean-Jean! Jean-Jean! Liez-le! Ne lui faites pas de mal! Bâillonnez-le, mais vous me répondez de sa vie sur la vôtre!

Elle lui montra l’heure à une petite pendule de Boulle sur la cheminée… C’était peut-être le seul objet qui fût resté debout dans le tumulte de la bataille…

– Quatre heures et demie!

Elle l’entraîna dans un cabinet de toilette, chercha la blessure sur sa poitrine; l’épée avait glissé le long des côtes; beaucoup de sang répandu pour une plaie sans gravité.

Elle procéda à un rapide pansement qu’il laissa faire sans dire un mot, car il rassemblait ses idées, tendait à nouveau les cordes de son piège un instant relâchées par un incident imbécile.

La blessure du front résultait d’un coup de «fouet». Il y colla du diachylum, ramena sa mèche dessus en bataille, ne s’occupa même pas du coup qu’il avait reçu au bras, remit son vêtement et courut à la petite porte secrète, suivi de Sonia qui lui donna le plus chaud des baisers, lui cria: «triomphe!» comme avait déjà dit la plus chaste des jeunes filles, et il disparut.

XII LES TREIZE CACAHUÈTES DU BARON D’ASKOF

Nous n’avons pas encore pénétré dans le charmant intérieur du baron et de la baronne d’Askof, lesquels habitaient un vaste appartement situé en face du square Monceau.

Le plus bel ornement de la famille était incontestablement Marie-Thérèse, l’amie de Lydie, une brune au teint ambré et rose, au profil très légèrement aquilin, au jeune front de volonté et aux grands yeux sombres singulièrement beaux, mais qui manquaient de douceur.

La mère de Marie-Thérèse était jalouse de sa fille. Elle trouvait insupportable d’avoir à ses côtés cette belle enfant qui lui volait des hommages. C’est surtout le second mariage de la baronne qui avait rompu tout lien de tendresse entre la mère et la fille.

Marie-Thérèse n’avait jamais pu voir Askof sans lui dire quelque chose de désagréable. Elle le trouvait bellâtre, vaniteux, inquiétant, sournois, redoutable.

Elle ne comprenait point que sa mère se fût laissée influencer par une «nature» aussi hostile; elle ne lui pardonnait surtout pas la rapidité avec laquelle la nouvelle union avait été contractée, après la mort tragique du père.

Et, à propos de cet accident, Marie-Thérèse osait à peine s’avouer à elle-même que d’Askof, qui avait été du nombre des chasseurs, était capable de tout!

Cependant, il y avait eu une sorte de trêve entre la mère et la fille depuis quelques mois.

En fait, Marie-Thérèse était maintenant uniquement occupée de ses affaires à elle qui se résumaient toutes dans son amour pour Frédéric Héloni.

Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés chez des amis communs et comme Marie-Thérèse fréquentait les mêmes cours que Lydie, les deux jeunes filles n’avaient bientôt plus eu de secrets l’une pour l’autre.

Cette nuit-là, Marie-Thérèse venait d’être surprise par la baronne dans le moment qu’elle répondait à Frédéric.

La dispute avait atteint aussitôt un diapason élevé.

– Vous me dites que Frédéric n’a pas le sou, mais Askof n’était pas riche non plus quand vous avez consenti à l’épouser! Vous dites qu’il n’en veut qu’à ma fortune… Askof a pris la vôtre et peut-être un peu de la mienne!

– Je sais depuis longtemps que je n’ai pas de plus cruelle ennemie que toi, mais je t’enfermerai dans un couvent jusqu’à ta majorité!

– En vérité! ma chère mère, je m’en échapperai, je vous le jure, pour crier partout que votre Askof a assassiné mon père à la chasse!

Véra reçut le coup et en fut si étourdie qu’il lui fut impossible d’abord de répondre. Elle jeta à sa fille un regard égaré et une teinte livide se répandit sur ses traits tout à l’heure enflammés. Enfin, elle reprit quelque force et quelque souffle pour s’écrier:

– Malheureuse! Comment oses-tu?

… Mais il était trop tard! Et sa fille ne le lui envoya pas dire:

– Trop tard, maman! Tu as avoué! Tu le savais, tu le savais! Mais moi, je ne le savais pas! Je m’en doutais tout simplement, et tu viens de me l’avouer!

– Je te jure, balbutia la mère éperdue.

– Ne jure pas! Papa t’entend! Papa t’entend! Sur ta part de paradis, ne jure pas! Tu comprends, maman, que je ne t’accuse pas! Non! Non! Ça non… Mais c’est lui qui l’a tué! Tu en es sûre comme j’en suis sûre maintenant! Et tu… Oh! je ne veux plus te voir!

– Et moi, gémit la baronne, je ne te connais plus! J’ai une fille qui délire, qui accuse sa mère, qui accuse son beau-père… et qui ne sait que me haïr… parce qu’on la prie de réfléchir avant de donner sa main à un intrigant en vérité!

– Ton Askof est un assassin et Frédéric est un honnête homme!

– Laisse-moi te dire… laisse-moi te dire que tu l’épouseras demain si tu veux! Tu feras tout ce que tu voudras!

À ce moment on frappa à la porte de la chambre de la jeune fille et une servante polonaise appela sa maîtresse. Le baron était rentré et demandait à voir à l’instant même la baronne.

Véra poussa un soupir, tourna vers sa fille une figure désespérée et, d’un pas traînant, elle sortit.

La porte se referma durement derrière elle. Elle eut la sensation qu’elle venait d’être jetée dehors comme une chienne.

Askof l’attendait dans sa chambre à lui.

Quand ils se virent, ils ne se reconnurent plus. Mais si elle était devenue en cinq minutes une chose laide et répugnante, son Georges avait une telle figure d’effroi, présentait un si pauvre visage de bête traquée à mort, que ce fut elle qui eût le premier cri:

– Qu’est-ce que tu as?

– Écoute, Véra, sais-tu ce qui m’arrive?

– Non! dis vite!

– Eh bien, ma petite… J’ai reçu treize cacahuètes!

Elle le regardait d’abord comme si elle n’avait pas bien entendu… et puis elle répéta d’un air hébété: treize? qu’est-ce que tu me dis? Treize?

– C’est lui-même qui me les a comptées! fit-il en se laissant glisser à côté d’elle sur un canapé qui reçut leur mutuelle, incroyable, extraordinaire terreur.

Maintenant, elle avait tout oublié de ce qui s’était passé entre sa fille et elle, rien n’existait plus pour elle que les treize cacahuètes!

Et elle entourait son Georges de ses bras tremblants.

– Qu’est-ce que tu as fait, mon pauvre petit? fit-elle en le regardant comme une mère peut regarder son enfant condamné à mort.

Il haussa les épaules:

– Est-ce que je sais, moi? Il me le dira ou me le fera dire peut-être avant que je crève!

– Tais-toi! tais-toi! ne dis pas cela! Si tu étais sûr de cela, tu ne me le dirais pas! Tu sais bien qu’il ne peut pas se passer de toi… Tu lui es trop utile! La dernière fois, il a bien pardonné! Il pardonnera encore cette fois!

Askof secoua la tête. «La dernière fois, il m’a averti. Il m’a dit que c’était “la dernière fois”! et, tu sais, quand il dit quelque chose! Enfin… que veux-tu? nous n’avons plus qu’à attendre!

– Mon pauvre petit! Mon pauvre petit! Et tu n’as pas essayé de fuir? Il eut un sourire sinistre.

– Où? Tu sais bien que si je n’étais pas rentré chez moi, directement, il me faisait régler mon compte! As-tu donc oublié ce qui est arrivé à Bastard? Sitôt qu’il eut reçu les treize, il a voulu prendre de l’air. Le lendemain, sa veuve allait reconnaître son cadavre au dépôt mortuaire! Non! vois-tu, je suis rentré!

– Mais nous ne serons donc jamais débarrassés de cet homme?

– Jamais!

– Mais il ne mourra donc jamais! Mais on ne le tuera donc jamais, lui!

– Le tuer! La mort lui obéit! Si tu savais! je ne t’ai dit que la moitié de ce que je sais de cet homme et moi-même je suis encore si ignorant de tant de choses qui constituent sa puissance! Tu souhaites qu’il disparaisse, malheureuse, tu souhaites par cela même notre ruine! Car crois bien qu’il a tout prévu et qu’il ne redoute nulle trahison. Un jour, il m’a dit: «Le lendemain de ma mort, même de ma mort naturelle, vous serez perdus, vous et les vôtres…

– Quel supplice! Ne me diras-tu donc jamais, Georges, ce que tu as fait pour être ainsi dans la main de ce monstre?

– Ce que j’ai fait! Il n’a eu qu’à ouvrir la main et j’y suis tombé! Je voulais de l’or et cette main en était pleine!

– Mais tout cet or, où le prend-il?

– Quand on a tous les secrets du monde, Véra, on a tout l’or du monde! Seulement, avec cet or, il m’a acheté! et sa main m’a retenu pour toujours! À cet homme, j’ai vendu mon âme et mon corps et mon intelligence, et mon cœur… et ma haine… oui, j’ai vendu jusqu’à cette chose sacrée: la haine! Écoute Véra, il faut que je te dise des choses, car demain… qui sait si demain je serai encore là pour te les dire?

– Tais-toi, Georges! tu ne le crois pas… et si cela arrivait, je te jure que je saurais te venger, moi!

Il se dressa devant elle dans une agitation subite.

– Le saurais-tu Véra, le saurais-tu?

– Je le tuerais! Moi-même, je le frapperais, pour qu’il sache bien que c’est toi que je venge, Askof!

– Ce que tu appelles me venger, Véra! faire mourir un homme comme tout le monde!

– Que voudrais-tu donc?

– Que tu le laisses vivre! Mais quelle agonie, quelle lente agonie serait la sienne, si tu t’y prenais bien! Écoute, je vais te dire certaines choses, et puis tu trouveras les autres, qui constituent une partie du secret de cet homme, dans une lettre cachetée que je te montrerai!

À ce moment, on entendit un singulier sifflement dans la rue. Askof se dressa, effaré, s’avança jusqu’à la fenêtre, souleva légèrement un rideau; il regarda dans le noir, dans la nuit épaisse du square. D’autres coups de sifflet plus éloignés se firent encore entendre, semblant se répondre les uns aux autres.

Askof laissa retomber le rideau et revint auprès de Véra, frissonnante.

– Je suis bien gardé, dit-il… Ils sont sûrs que cette nuit, pendant qu’on fait le coup et que l’autre cambriole la République… je ne pourrai pas le trahir!

Et il ricana atrocement en pensant à Lavobourg, qui devait faire cette besogne-là tout seul!

– Je suis sûre que tu as fait des bêtises! dit Véra en essayant de le confesser. Si tu n’avais rien fait, il ne te surveillerait pas ainsi et il n’aurait pas joué à te terrifier avec ces treize cacahuètes!

– Oui, j’ai fait des bêtises, avoua Askof en allumant une cigarette, puis en ouvrant sa cave à liqueurs, dans laquelle il prit le flacon de «vodka»… C’est moi qui ai donné les indications grâce auxquelles la police a pu mettre la main sur les papiers de Jacques et de Lavobourg… Tu as vu s’ils ont traîné longtemps dans la poche de Carlier, les papiers, ce qu’il a eu vite fait de les faire reprendre, le vieux, et comment! Mais quoi! j’avais perdu la tête! Quand je pense que l’autre va pouvoir réussir! que tout le pays l’attend! qu’il a pour lui les hommes, les femmes, la République! Ah! Véra! tu ne trouves pas ça monstrueux, toi?

– Ce que je trouve extraordinaire, vois-tu, Georges, dans cette affaire, c’est que tu marques tant de haine pour un homme qui ne t’a jamais fait de mal et qui, tout au plus, devrait te laisser indifférent! Tu ne m’as jamais dit pourquoi tu le détestais ainsi!

– Si! je te l’ai dit cent fois! Parce que tout le monde l’aime!

– Parce que Sonia Liskinne l’aime? corrigea Véra soupçonneuse et jalouse.

Alors il éclata:

– Le moment est venu de te dire pourquoi je le hais! Je le hais parce que c’est mon frère!

– Hein?

– Première confidence! ce ne sera pas la seule, aujourd’hui! ajouta-t-il, d’une voix basse et inquiète, mais écoute… écoute ce qui se passe dans la rue!

Et il retourna hâtivement à la fenêtre.

Trois coups de sifflet venaient de retentir à nouveau. De nouvelles ombres glissaient rapidement devant les grilles du jardin, semblant aller au-devant d’une petite troupe qui accourait… Et puis Askof ne vit plus rien… Tout se perdit dans la nuit.

Il lâcha le rideau, s’en fut à une table-bureau dont il souleva l’ébénisterie et il montra à Véra une grande enveloppe cachetée qui était très ingénieusement dissimulée là.

La lettre dont je t’ai parlé, dit-il dans un souffle et il laissa aussitôt retomber sur elle la plaquette qui dissimulait merveilleusement la cachette.

Véra, alors toute bouleversée de l’extraordinaire confidence, reprit:

– Son frère! Tu es donc un Touchais!

– Et le premier! fit Askof en vidant son verre plein de vodka… C’est moi qui devais porter le titre de marquis! C’est à moi qu’il appartient, à moi seul! Mais il me l’a volé! Jacques m’a tout volé! Comprends-tu pourquoi je le hais?

– Non, fit Véra en secouant la tête… non… je ne comprends pas! je sais qu’il avait un frère aîné qui est mort en Amérique… et à moins que tu ne sois ce frère-là!

– Je le suis!

– Tu n’es donc pas un Askof?

– Tu ne l’as jamais cru!

– J’ai cru tout ce qu’il t’a plu de me dire, Georges, tu le sais bien! Nous autres, quand nous aimons, nous ne demandons qu’une chose, c’est qu’on nous aime et le reste importe peu… Et il n’y a qu’un crime qui, compte pour nous, c’est la trahison de celui que nous aimons! Va donc; mon chéri, va! raconte-moi ton histoire: n’aie peur de rien! Puisque je t’aime tel que tu as été! Toi, le frère de Jacques! mais tu ne lui ressembles en rien!

– N’est-ce pas? Je te remercie de ce cri-là! Je le crois bâtard, ma chère! et c’est un bâtard qui m’a volé ma place, mon rang!

Et la fortune! ajouta Véra.

– Non! la fortune, c’est moi qui l’ai mangée! Il me fallait bien une revanche, hein? Ah! si tu savais ce qu’un gamin, gâté comme je l’ai été par une mère malheureuse, peut souffrir lorsque, grandelet, déjà, il voit tout à coup les caresses de sa mère se détourner de lui pour se répandre sur le nouveau-né, sur le petit frère inattendu, tard venu, qui, du jour au lendemain, devient le petit roi de la maison!

Pour en finir avec cette première période de mon histoire, sache qu’un beau jour je l’ai si bien arrangé à coups de bêche qu’il faillit en mourir!

Alors, on m’expédia, on m’exila en Angleterre. Depuis ce jour-là ma mère et mon frère ne m’ont jamais revu! Comprends-moi bien, ils ont pu apercevoir, connaître même le baron d’Askof, mais, pour eux, Bernard (c’était mon nom), Bernard est mort! D’Angleterre, j’étais allé en Amérique où là j’ai mangé carrément dans les affaires et dans certaines histoires où se trouvait engagé l’honneur de mon frère, toute la fortune ou à peu près!

Ce que fut ma vie à cette époque, toi qui me connais, tu peux l’imaginer! Je ne reculais devant rien! J’avais la joie infernale de savoir que chacune de mes nouvelles… disons de mes nouvelles imaginations… frappait les autres, là-bas, en France, les déchirait, les ruinait et enfin par un dernier coup, à San Francisco, j’avais rêvé de déshonorer à jamais le nom des Touchais, quand, soudain, un pauvre vieillard est venu frapper à ma porte.

Ce pauvre vieillard, tu l’as reconnu, c’était lui! C’était celui que tout le monde appelle ici «Papa Cacahuètes.»

– Mais son nom! son nom! supplia Sonia.

– Ne souhaite pas de savoir jamais son nom, Véra… tu ne le sauras que lorsque je serai mort! Alors, tu ouvriras cette lettre que je t’ai montrée et tu y liras en toutes lettres son nom!

– Et tu t’es donné à cet homme?

– Oui! Et quand cet homme est sorti de chez moi avec ma signature, je savais que je venais de m’asservir à l’une de ces natures infernales qui sont assez puissantes pour peser sur le destin du monde!

– Mais à qui? À qui t’étais-tu donné?

– Véra, quand j’ai dû, pour la première fois, te parler du marchand de cacahuètes…

– C’était la première fois que je te voyais aussi pâle, aussi défait…

– C’est que c’était la première fois que j’avais fait éclater sa colère. Et il a bien fallu que je me confesse à toi, que je te dise que ma vie dépendait de cet homme, qu’il était le maître de mes secrets et l’instrument d’une terrible association politique dont j’avais consenti à faire partie un jour de détresse, et à laquelle je devais obéir aveuglément! Or, je t’ai menti, Véra, quand je t’ai parlé d’association politique! L’homme à qui je me suis donné est le Roi du Bagne!

– Qu’est-ce que tu dis? fit, de plus en plus affolée, Véra… Qu’est-ce que c’est que cela: le Roi du Bagne?

– Ce que c’est, quelque chose comme le maître du crime sur la terre! Écoute, Véra, écoute! Il y a toujours eu à toutes les époques, et cela ne s’est pas passé seulement dans les romans – c’est de l’histoire – il y a toujours eu dans la vie des peuples un être qui s’est trouvé le chef de toute la géhenne humaine, autour duquel se sont groupés dans l’ombre tous les damnés et tous les condamnés, tous les réprouvés, tous ceux qui ont perdu le droit de tuer ou de voler au grand jour, parce qu’ils se sont fait prendre une fois… Cette troupe prodigieuse de l’ombre, dispersée et cachée, masquée sous un faux titre ou sous un faux nom, obéit à un roi, le Roi du Bagne! Le Dab du Pré! comme disent les bandits dans leur argot!

«C’est lui qui tient la caisse, lui qui fait parvenir l’argent là où on en a besoin, et qui le recueille quand la moisson est venue… C’est lui qui supprime ceux qui ne lui obéissent pas comme il lui plaît, au nom de l’intérêt de tous, et sans qu’il y ait possibilité du moindre recours contre lui!

«Ses troupes ne lui font jamais défaut…, ses cohortes ne s’affaiblissent pas! Le crime lui donne chaque année de nouveaux soldats… Et c’est organisé, son recrutement! Une merveille!

«Et cette armée du mal, qui la dirige? C’est lui! tu entends, lui! lui qui est le seul à savoir ce que sont devenus exactement tous ses hommes et qui continue à avoir l’œil sur eux et à percevoir l’impôt sur eux, sur leur prospérité et sur leur peur! Tour à tour, il les aide et les terrifie!

– Mais toi, fit Véra en frissonnant, toi, qu’as-tu donc fait pour accepter d’être un rouage dans cette épouvantable machine?

– Oh! le premier des rouages! Cet homme m’a offert d’être son bras droit… c’est sa puissance qu’il a étalée, Dieu sait avec quel orgueil, qui m’a séduit! Et puis, ma petite, si je n’avais pas accepté, c’était bien simple: je me rendais parfaitement compte que, après une proposition pareille, il ne me laisserait pas longtemps jouir de l’existence! Enfin, je te l’ai dit, j’étais à une minute de la vie où tout est perdu si le diable ne s’en mêle pas. Il est venu! Et en réalité, de moi, il n’avait besoin que d’une chose terrible… épouvantable…

– Que veux-tu dire encore?

– Je touche là, Véra, au mystère des mystères qui sera ma troisième et dernière confidence… Il n’a besoin de mon travail que pour le triomphe de mon frère!

– C’est cela qui est incompréhensible! murmura Véra… Comment est-il justement allé te chercher, toi, toi, le frère de Jacques pour faire triompher Jacques que tu hais?

– Il voulait me punir de ma haine! c’est lui qui me l’a dit depuis… Il voulait me châtier d’avoir failli le tuer, un jour, dans nos querelles d’enfants, et, en vérité, il ne pouvait inventer de plus extraordinaire supplice!

– Mais qu’est-ce que Jacques est donc à cet homme?

– Voici qu’un jour, dans une de ces heures de fureur souveraine qui font parfois de ce vieillard la chose la plus hideuse et la plus redoutable à voir, voici ce qu’il m’a dit, c’était un jour où j’avais déclaré que je n’étais pas devenu un Askof pour travailler plus longtemps à la gloire des Touchais… il me prit dans ses bras, tu entends, dans ses bras… ce pauvre vieillard… et ce n’était pas pour m’embrasser, je te prie de le croire! D’abord, je pensai qu’il allait m’étouffer. J’étais comme dans un étau et je redoutais que cet étau ne se resserrât jusqu’à la mort… mais tout à coup, il me rejeta dans un coin avec la force d’une catapulte. Et il me cracha ceci:

«- Toute ta vie, tu travailleras à cela et à bien d’autres choses encore! Toute ta vie pour avoir osé toucher à un cheveu du petit Jacques! Toute sa vie pour avoir fait pleurer sa mère, Cécily!

«Il ne dit point “la marquise”, il dit Cécily! et, si tu savais sur quel ton! avec quelle voix que je ne lui connaissais pas! Et le malheureux pleurait… oui, j’ai vu les larmes du Roi du Bagne. Il s’en alla. Cette façon dont il avait parlé de Jacques et de Cécily me donna beaucoup à réfléchir! Je t’ai dit que la marquise du Touchais, mariée mais bonne mère, n’avait pas toujours fait bon ménage avec mon père… Eh bien! je me suis mis à étudier cette période de l’histoire des Touchais, je me suis documenté…

«J’ai interrogé avec quelle prudence, tu peux m’en croire! J’ai calculé, j’ai raisonné et j’ai osé conclure… Ma mère, une Française… née Bourelier, une jeune fille très riche, mais du commun, avait pu avoir comme on dit quelque “connaissance” dans le pays… avant le mariage… un pauvre garçon qui aurait été par exemple fou d’amour de la demoiselle de la villa de la Falaise… la demoiselle se marie, devient marquise, est malheureuse comme les pierres… le pauvre garçon, lui, qui pendant ce temps, a “eu des malheurs” revient dans le pays! Je suis sûr qu’il a revu ma mère! Comment? Sous quel nom? sous quel déguisement? Comment l’a-t-il “aimée”? Là est le mystère, le mystère profond, insondable! Et je ne puis, sur ce garçon-là, t’en dire plus long parce qu’alors, je touche au secret qui se paie avec la mort! et que tu trouveras dans ma lettre, si je dois mourir!

«Eh bien, Véra, c’est là que tu tiens la formidable vengeance! Tu n’auras qu’à jeter publiquement le nom que tu trouveras dans cette lettre dans les jambes de Jacques du Touchais! Il trébuchera pour ne plus se relever jamais! Et le Papa Cacahuètes en mourra!

– Tu crois donc?

– Je crois que Jacques est son fils… je ne le crois pas, j’en suis sûr!

Et une fois encore Askof fut dressé haletant, sur ses jambes tremblantes. Dehors, un sifflet à roulettes faisait entendre une sorte de grelottement bizarre et sinistre.

– Le sifflet de la mort! murmura-t-il dans un souffle… Il sait «quand nous pensons à le trahir»! et il nous fait savoir par le «sifflet de la mort» ce qu’il en coûte! Mais, au fond, il ne peut pas me tuer! Il lui manquerait, après ma mort, de me faire souffrir! C’est son plaisir de me faire peur! Il ne peut pas s’en passer!

Véra réfléchissait profondément à tout ce qu’elle venait d’entendre…

– Ce qu’il y a d’extraordinaire, fit-elle, c’est qu’il ne se soit trouvé personne, sinon pour le dénoncer, du moins pour le signaler à la police, ce marchand de cacahuètes!

– Ma pauvre enfant! Le dénoncer à la police! On est venu vingt fois le dénoncer à la police… et pas seulement des gens de la bande… mais aussi des indicateurs officiels sont venus le dénoncer et aussi de braves bourgeois que les allures du père Cacahuètes inquiétaient, et encore des agents qui trouvaient ses manières suspectes. Ces gens-là sont allés trouver Cravely, le chef de la Sûreté, et lui ont signalé le vieillard! Cravely remerciait, faisait venir Papa Cacahuètes et lui disait:

«- Prenez garde, Cartel, vous allez être brûlé… On commence à se méfier de vous!

«Mais ma pauvre Véra, Papa Cacahuètes en est de la police à Cravely! C’est son principal indicateur. Il lui a donné assez de gages! Il lui a donné assez d’anciens bagnards qui avaient cessé de lui plaire! Papa Cacahuètes est le plus précieux auxiliaire de Cravely! Sais-tu ce que Papa Cacahuètes est pour Cravely? Un forçat en rupture de ban, nommé Cartel! Y es-tu?

«Et crois-tu que c’est fort, hein? un nommé Cartel, condamné à vingt ans de bagne pour escroquerie et tentative d’assassinat! qui est venu en France, qui a offert son travail au chef de la Sûreté et qui lui a rendu immédiatement de tels services que Cravely s’en est remis au père Cacahuètes, ma chère, de la surveillance du commandant Jacques!

«C’est là-dessus que Papa Cacahuètes a fourni au commandant Jacques deux héros qui ne le lâchent pas et qui l’avaient, du reste, accompagné au Subdamoun, les nommés Jean-Jean et Polydore… Eh bien “Papa” n’a pas caché à Cravely que ces deux types-là étaient eux-mêmes des évadés du bagne, et que, sous prétexte de surveiller le commandant, ils le gardaient pour la police dans laquelle ils rêvaient de faire une fin!

«Et c’est ce qui t’explique, ma petite, qu’on n’a pas touché aux deux mathurins en dépit de leur intervention un peu brutale au Parlement quand ils se sont rués dans l’hémicycle pour défendre leur commandant!

– Oh! fit Véra, vaincue, c’est génial!

– Tu as dit le mot, ma chérie… Non! il n’y a rien à faire contre lui! On n’a qu’à compter ses treize cacahuètes, qu’à écouter le sifflet de la mort et qu’à attendre ici le coup de foudre qui va peut-être me frapper! Le dénoncer à Cravely! Tu penses si Cravely doit rire! Il n’y a qu’une chose qui ne le ferait pas rire, Cravely! S’il recevait, par exemple, le secret qui est écrit là! (Et il montrait la place où il avait caché la lettre.) C’est à lui que tu le porteras, Véra!

– Pourquoi pas tout de suite?

– Parce que nous n’aurions plus qu’à disparaître… Attends donc que j’aie disparu! Cette lettre ne peut pas être le salut, elle ne peut être qu’une vengeance! et encore dans la main d’une personne qui sait que, sa vengeance accomplie, elle doit mourir!

XIII AIMER – MOURIR

Ils restèrent quelques instants silencieux puis Véra ne put retenir un gémissement désespéré.

– Quelle nuit! fit-elle, en se passant la main sur sa figure ravagée, vieillie, en quelques heures, de dix ans! Et sais-tu ce que me disait Marie-Thérèse avant que tu n’arrives? Que tu avais assassiné son père, à la chasse!

– Non!

– Ah! ce qu’elle te hait!

– Dame! répliqua Askof assez froidement, si elle croit que je lui ai tué son père? Mais c’est une idée qui ne me surprend guère… et que j’ai lue bien souvent dans ses mauvais yeux… Mais enfin, elle ne l’avait jamais encore formulée! Qu’est-ce qu’il lui a donc pris aujourd’hui?

– Je l’ai surprise écrivant et lisant des lettres d’amour.

– À qui? De qui?

– Frédéric!

– Frédéric Héloni?

– Oui, elle est férue de ce garçon, elle veut l’épouser! Au premier mot que j’ai prononcé pour l’en dissuader, elle m’a traitée avec une violence inouïe et m’a reproché mon second mariage et ton crime! C’est le mot dont elle s’est servi!

– Oui… Oui… C’est bon… Et alors?

– Et alors, je l’ai menacée de l’enfermer dans un couvent, puis, la voyant menaçante j’ai fini par lui dire qu’elle épouserait qui elle voudrait, que cela, après tout, m’était absolument égal!

Le baron avait son plus méchant sourire:

– Ces petites sont folles, dit-il. Décidément, le galon leur tourne la tête! Mlle de la Morlière aime Jacques, Marie-Thérèse aime Frédéric, c’est charmant, touchant, idyllique! Seulement, si elles savaient combien, au fond, ces beaux officiers se moquent d’elles et qu’ils n’en veulent qu’à leur galette!

– Tu as les preuves de cela, toi?

– Dans ma poche! les voici!

Et Askof tira de son portefeuille le coquet sachet qu’il avait ramassé sur la table du boudoir, sachet qui contenait les lettres de Jacques à Sonia Liskinne.

Il les fit passer sous les yeux de Véra qui ne put cacher le plaisir qu’elle prenait à cette lecture!

– Mais il y a tout ce qu’il nous faut là-dedans, s’exclama-t-elle… Il est impossible, en lisant ces lettres, de douter des liens qui unissent Jacques et Sonia… et, en ce qui concerne Frédéric, voici trois petits mots qui sont des plus explicites… La partie de campagne à quatre, hein? Jacques, Sonia, Frédéric et Lucienne Drice, l’actrice, et ces mots de Jacques: «Heureusement que Lucienne était fort occupée avec Frédéric; elle n’a pu rien entendre de notre conversation!» Ah! les pauvres petites chéries!

– Véra, je vais te prêter cela! Tu iras montrer ces lettres à Marie-Thérèse, mais il faut que Marie-Thérèse les montre aussi à Lydie! Voici comment tu vas t’y prendre; Marie-Thérèse te demandera de lui laisser pendant quelques heures ces papiers en sa possession… elle est très pieuse… Tu lui feras jurer sur le Christ qu’elle te rendra ces lettres après qu’elle les aura montrées à Mlle de la Morlière, tu lui feras jurer aussi qu’elle ne les montrera qu’à elle. Va, Véra, je t’attends!

La baronne ne se le fit pas répéter. Elle ramassa les lettres, les glissa dans le sachet et s’en alla frapper à la porte de sa fille. Marie-Thérèse lui ouvrit aussitôt.

La séance ne fut pas longue.

Sitôt que sa mère fut partie, Marie-Thérèse s’habilla, ouvrit sa porte et écouta. N’ayant entendu aucun bruit, elle se glissa dans le corridor, arriva au vestibule, la clef était dans la serrure. Marie-Thérèse fut bientôt sur le palier.

Elle descendit, demanda le cordon et se trouva dehors. Au coin de la rue un fiacre passait à vide. Elle appela, jeta l’adresse de la marquise du Touchais et monta.

Quelques minutes plus tard elle sonnait à un petit pavillon au coin de la cour de l’hôtel du Touchais.

Le concierge se leva, vint voir au judas de quoi il s’agissait. Il était trois heures et demie du matin.

– Il faut que je voie Mlle de la Morlière tout de suite!

Et comme il restait là, stupide, essayant de comprendre, elle lui dit:

– Si vous ne voulez pas me laisser entrer, faites-la prévenir par Mlle Jacqueline, mais surtout ne réveillez pas Mme la marquise.

– Écoutez, mademoiselle, nous allons bien voir… Entrez donc! et il finit par entrouvrir un battant de la porte cochère, puis l’ayant refermé soigneusement:

– Mlle Jacqueline se lève tous les jours à quatre heures pour aller à la messe de cinq heures à Saint-Paul; ça ne fera jamais qu’une demi-heure de prise sur son sommeil… Attendez-moi là, voulez-vous?

Deux minutes après, il revenait et faisait signe à Mlle Marie-Thérèse de le suivre.

La vieille Jacqueline, les yeux encore bouffis de sommeil, enveloppée dans un long châle, l’attendait anxieuse, ahurie, sur le seuil de sa chambre.

Elle la fit entrer:

Qu’y a-t-il?

– Laissez-moi aller trouver Lydie, tout de suite, tout de suite, ma bonne Jacqueline!

– Chut! pas si fort. Qu’y a-t-il? mon Dieu! Vous ne venez pas nous apprendre un malheur? Qui vous pousse à une heure pareille?

– Rassurez-vous, Jacqueline! il ne s’agit que de moi! Je ne veux plus rentrer chez mes parents… Je veux me mettre sous la protection de la marquise et de ma chère Lydie! Je suis si malheureuse, si vous saviez, Jacqueline… Laissez-moi voir Lydie tout de suite, voulez-vous?

– Attendez ici, je vais la prévenir! Quelle misère!

Elle s’enveloppa étroitement dans son châle et disparut. Bientôt elle revenait et conduisait à son tour la jeune fille dans la chambre de Lydie; puis elle les quitta, disant qu’elle allait s’habiller pour assister à la messe de cinq heures.

Lydie était restée assise sur son lit; elle n’avait pu prononcer une parole à l’entrée de Marie-Thérèse. Elle regardait son amie sans comprendre, mais elle redoutait quelque chose d’affreux.

Marie-Thérèse referma la porte au verrou. Puis elle s’en revint vers Lydie, qui put voir alors son effrayante pâleur. Elle n’eut même point la force de l’interroger, et. Marie-Thérèse dit simplement:

– Je veux mourir avec toi!

– Ils sont donc morts? s’exclama la malheureuse enfant en portant la main à son cœur…

– Non, Lydie, non, ils ne sont pas morts, mais ils ne nous aiment plus!

– Oh! Marie-Thérèse, c’est pour me dire cela que tu es venue si tôt!

– Oui, et pour te montrer cela… Tu me diras si c’est bien là l’écriture de Jacques… Moi j’ai bien cru la reconnaître…:

– Et moi, je reconnais ce parfum…

Lydie disait cela en retournant entre ses doigts tremblants le sachet au chiffre de Sonia que venait de lui remettre Marie-Thérèse…

Marie-Thérèse, impatiente, tira les lettres du sachet et commença de lire impitoyablement, à voix basse et oppressée… «Ma chère Sonia.»

Elle lut tout, cependant que Lydie, étendue sur son lit, fixait sur elle de grands yeux pleins de larmes… des larmes qui pleuraient son amour détruit, sa jeune vie perdue, car c’était sûr… elle ne pourrait pas survivre à cela!

Mais c’est en vain que Marie-Thérèse voulut lui faire jeter un regard sur les lettres… elle s’y refusa.

– Je n’ai point besoin de reconnaître son écriture, dit-elle… je reconnais ses phrases… ses mots… à moi aussi, il disait autrefois que j’étais: l’unique! Marie-Thérèse, comment allons-nous mourir?

– J’ai pensé, répondit doucement la fille de Véra en passant son bras sous la tête appesantie de son amie, j’ai pensé que ce serait très facile ici… Vous avez partout le chauffage au gaz, nous n’avons qu’à rester dans ta chambre… et qu’à ouvrir les robinets.

– Oui, c’est une bonne idée, affirma Lydie, justement c’est Jacqueline qui va ouvrir le compteur tous les matins, pour faire chauffer son café au lait dans sa chambre… avant son départ pour la messe… quand elle reviendra de la messe… Pour peu que nous lui donnions une ou deux courses à faire, nous serons sûrement mortes!

Marie-Thérèse embrassa tendrement Lydie puis, reprenant le sachet et les lettres, elle se dirigea vers le secrétaire-bureau qui était dans un coin de la chambre.

– Que fais-tu? Marie-Thérèse.

– Je prépare une commission pour Jacqueline! J’ai promis, j’ai même juré à ma mère que ces lettres seraient rendues au baron d’Askof, je vais les mettre sous enveloppe, ainsi que le sachet, et Jacqueline, au sortir de la messe, ira les porter chez moi.

– C’est ton beau-père qui a surpris cette correspondance? demanda Lydie.

– Oui, c’est la première fois qu’il me rend service. Ah! tu ne sais pas ce que j’ai appris également cette nuit? Que le baron avait tué mon père à la chasse? Ma mère le savait, je le lui ai dit à elle! Elle n’a pas eu la force de nier… ou si mal! Tu comprends si j’en ai assez de la vie! Vivre avec une famille pareille ou risquer d’épouser un… un Frédéric Héloni!

– Ma chérie, interrompit Lydie de sa voix la plus douce, ne disons point de mal de nos fiancés! Nous les avons tant aimés! Moi? je crois que j’aime toujours Jacques!

– Alors, laisse-moi mourir toute seule. Toi, tu as des amis, la famille de Jacques t’a adoptée, la marquise t’aime comme sa fille, tu peux être heureuse encore! Moi, je n’ai plus rien et je n’aime plus Frédéric… laisse-moi mourir toute seule!

– Pourquoi parles-tu ainsi, ma bonne Thérèse? C’est justement parce que j’aime toujours Jacques que je veux mourir!

Elle eut la force de se lever, de se traîner jusqu’au secrétaire, de prendre la place que lui cédait Marie-Thérèse qui venait de sceller sous enveloppe le sachet et les lettres.

Elle ouvrit un tiroir, y prit une fleur desséchée qu’elle y avait mise le soir où Jacques lui avait, pour la première fois, parlé le doux langage de l’amour, fleur qu’elle avait respirée ce soir-là, sur sa poitrine, à la boutonnière de son smoking, soir de lumière et de joie, où ils s’étaient juré d’être l’un à l’autre éternellement…

Elle se pencha sur son secrétaire.

«Jacques, vous avez cru que vous m’aimiez, mais vous n’aimiez que la gloire; celle-ci m’a trop fait attendre, et maintenant vous m’avez oubliée! Adieu! mon ami chéri, adieu pour toujours, je vous pardonne! Gardez en souvenir de moi cette fleur que j’avais conservée en souvenir de mon amour!»

Et elle signa son nom sur lequel tomba une larme.

Elle glissa la fleur dans la lettre, cacheta et écrivit sur l’enveloppe: «À porter avenue d’Iéna et à remettre au commandant».

– C’est fait, dit Lydie en tendant le pli à Marie-Thérèse, va remettre toi-même ces enveloppes à Jacqueline et dis-lui qu’elle porte tout cela, au sortir de la messe!

– Et si j’écrivais un mot aussi à Frédéric! fit Marie-Thérèse subitement. Moi, je désire qu’il sache une chose, c’est que c’est lui qui me tue et que je ne lui pardonne pas!

Et elle écrivit:

«Frédéric, votre conduite et celle de Jacques nous ont enlevé le goût de la vie! Adieu donc, messieurs, et soyez heureux avec ces dames!

Un dernier conseil: ne point pénétrer dans la chambre de Lydie avec de la lumière.»

XIV CHÉRI-BIBI ET LA FICELLE

M. Hilaire suivait donc le marchand de cacahuètes. Tout doucement l’autre s’était mis à remonter les quais.

Il ne devait pas être loin de trois heures du matin.

Des ombres singulières apparaissaient tout à coup et disparaissaient presque aussitôt, frôlant le père Cacahuètes qui, lui, ne paraissait s’étonner de rien, marchant toujours cahin-caha, son petit baril au bras avec l’allure d’une vieille qui revient de faire ses provisions.

De l’autre côté de l’eau, des coups de sifflet bizarres semblaient s’appeler et se répondre. La nuit était menaçante de mystère. Enfin M. Hilaire regrettait de n’être point couché tranquillement à côté de Mme Hilaire, son épouse.

Et cependant il venait de retrouver Chéri-Bibi!

Car c’était bien lui! Il ne pouvait plus en douter et les dernières paroles relatives à la morue espagnole dont il régalait jadis son ami avaient définitivement éclairci ses soupçons!

Chéri-Bibi, qu’il avait tant aimé, qu’il avait tant pleuré, était vivant! D’où venait donc que le cœur de M. Hilaire n’était point rempli d’une sublime allégresse?

Déchu moralement et physiquement, Chéri-Bibi n’était plus qu’une ruine! En vérité, cela, M. Hilaire osait à peine se le dire, au fond, tout au fond de son obscure conscience. N’eût-il point mieux valu pour Chéri-Bibi qu’il fût mort, mort héroïquement, superbement, dans l’incendie de la Falaise, sous les ruines fumantes de la maison du Touchais, ou au bagne quand il y était retourné, que de ressusciter à nouveau aux yeux attristés de la Ficelle (chut! de M. Hilaire) dans la lamentable carcasse d’un marchand de cacahuètes!

– Regardez-le, le pauvre, comme il traîne la patte! s’interpellait en douceur M. Hilaire… Si ça n’est pas à pleurer! Il doit être perclus de rhumatismes! Pourquoi n’est-il pas venu me trouver plus tôt? Sans doute parce qu’il avait honte… Je lui ferai une petite rente sans en parler à Mme Hilaire, pauvre Chéri-Bibi!

«Mais où va-t-il? Où va-t-il?»

«Ah! on entre dans le cul-de-sac historique» Oui. M. Hilaire reconnaît le cul-de-sac historique. C’est là que le duc d’Orléans fut assassiné au temps des Armagnacs. On était dans le quartier des Francs-Bourgeois, dans le quartier de M. Hilaire.

Quand M. Hilaire arriva au coin du cul-de-sac, qu’un pâle reflet de lune éclairait bien faiblement, il allongea la tête et vit Papa Cacahuètes en grande conversation avec un petit gars à casquette et à accroche-cœur sur les tempes, dont l’aspect seul causa à M. Hilaire une répugnance que nous renonçons à décrire.

«Voilà donc les gens qu’il fréquente maintenant!»

Le gars à casquette se trouvait entre les brancards d’une voiture à bras qui paraissait lourdement chargée de deux sacs. Il l’avait tirée jusque-là et, sans doute, attendait-il des ordres. C’est alors que Papa Cacahuètes lança un sifflement strident, qui fit bondir de l’ombre M. Hilaire, comme il lui arrivait autrefois quand Chéri-Bibi l’appelait pour une besogne pressée. M. Hilaire ne se rendit compte de la spontanéité touchante de son geste que lorsqu’il fut près de Papa Cacahuètes. M. Hilaire rougit dans l’ombre et Papa Cacahuètes se mit à rire à petits coups déplaisants en grinçant entre ses dents (car il les avait conservées toutes… une mâchoire terrible):

– Bravo! M. Hilaire!

L’épicier eut un haut-le-corps et fit un pas de retraite… Décidément, Chéri-Bibi allait le compromettre! il eut envie de lui souffler: «Ne me nommez pas, je suis dans mon quartier!»

Mais, après tout ce qu’il venait de voir, il était inutile d’apprendre à Chéri-Bibi qu’il habitait dans ce quartier-là!

«On ne s’est jamais rencontré, pensa-t-il, parce qu’il doit sortir pour aller vendre ses cacahuètes à l’heure où je me couche!»

Quand il eut fini de rire, le vieillard dit en montrant le jeune homme à la casquette:

– Monsieur Hilaire, je vous présente le jeune Mazeppa, employé chez un cafetier où il est chargé de vider les fonds de petits verres. Entre-temps, il fait mes commissions. Il vient de m’apporter deux sacs de cacahuètes que vous aurez la bonté de décharger avec moi, car Mazeppa est pressé, son patron le réclame! Je peux compter sur vous, monsieur Hilaire?

– Oui, oui! Mais comment donc!

M. Hilaire ne savait plus où se mettre. Ce fut bien autre chose quand M. Mazeppa, après avoir salué respectueusement Papa Cacahuètes, lui serra la main, à lui comme à un vrai «poteau».

Mais déjà Chéri-Bibi le mettait à la besogne.

Il dut soulever avec lui l’un des sacs. Jamais M. Hilaire n’aurait pensé qu’un sac de cacahuètes pouvait être aussi lourd!

Chose extraordinaire! Il pliait, lui, sous la charge, et Chéri-Bibi la soulevait sans effort apparent… «Tiens, tiens, pensa-t-il, il est moins déjeté que je pensais!»

Papa Cacahuètes avait poussé la porte basse de son caveau, car c’est là qu’il habitait, et il guidait l’expédition:

– Prends garde à te casser la margoulette, fit-il, de sa voix rauque… C’est déjà arrivé dans le temps, à c’t’endroit-là, au dab d’Orléans; pas la peine de r’commencer l’histoire, s’pas? Attention! Y a dix marches! dix marches à descendre, et nous sommes au premier étage!

Ils étaient dans une nuit profonde! M. Hilaire, suait, soufflait.

– T’as vieilli, la Ficelle! grogna le vieillard.

– Chut!

– Te demande pardon, monsieur Hilaire!

– Silence!

– Ben, comment veux-tu que je t’appelle?

– Ne m’appelez pas!

On entendit dans l’ombre comme une sorte de rugissement et M. Hilaire laissa échapper son sac qui continua de descendre sans lui!

– Remonte! fit la voix qui avait rugi.

M. Hilaire remonta à reculons, comme pour repousser l’agression de l’ombre.

Cependant, il parvint au niveau du cul-de-sac sain et sauf. Mais sous la clarté lunaire, la figure terrible du marchand de cacahuètes apparut, presque aussitôt.

Le vieillard était tremblant de fureur. Il s’en fut tout seul à la charrette qui dressait vers le ciel ses brancards suppliants; d’un seul effort et avec un «han» d’effroyable orgueil, Chéri-Bibi jeta sur son dos le second sac de cacahuètes: et alors, se retournant vers M. Hilaire et lui montrant l’extrémité de la ruelle où cliquetait la lueur blafarde du réverbère:

– Va-t-en! commanda-t-il.

Et il s’enfonça dans son caveau, la charge énorme du sac sur son épaule, et repoussant derrière lui, d’un coup de pied méprisant, la porte qui se referma, le séparant d’un compagnon indigne.

M. Hilaire se traîna jusqu’à la porte, il en secoua la clenche, il fit entendre les plus pitoyables gémissements, il eut des mots d’une douceur admirable, car son repentir était sincère.

Oui, il comprenait la colère de Chéri-Bibi et son indignité à lui, M. Hilaire!

Et il demandait pardon! «Chéri-Bibi! Chéri-Bibi! pardonne-moi, gémissait-il… Ouvre-moi ta porte… ouvre-moi ton cœur! C’est moi, la Ficelle, qui t’en supplie! C’est votre serviteur, monsieur le marquis, qui se traîne à vos pieds!»

Il ne put continuer ses beaux discours: l’émotion l’étouffait; les larmes le noyaient et certainement M. Hilaire menaçait de succomber à son désespoir quand la porte basse se rouvrit, quand une main le ramassa sur le pavé où il traînait ses soupirs et son remords et l’attira dans le trou, sous terre, dans cette nuit de cave où il se sentit tout à coup entre des bras puissants qui l’étreignaient et sur un cœur qui battait avec rudesse au rythme de la plus sublime amitié: celle qui pardonne!

– Mon bon Hilaire! Tu m’aimes donc toujours?

– Si je vous aime! Ah! monsieur le marquis!

– Non! non… dis-moi Chéri-Bibi, comme aux premiers jours! et tutoie-moi!

– . Si je t’aime, Chéri-Bibi! C’est-à-dire que je ne t’ai jamais autant aimé! Ma vie, mon bien, tout est à toi! tout t’appartient! Dispose de moi comme autrefois.

– Autrefois! Ah! La Ficelle! Autrefois! Tiens, laisse-moi pleurer, mon ami… Te rappelles-tu ce jour où nous descendions ensemble pour la première fois la côte de Dieppe? Nous arrivâmes au Pollet, je te montrai la boucherie où l’on m’avait mis jadis en apprentissage et où j’avais appris à donner mon premier coup de couteau…

– Si je me rappelle, monsieur le marquis! Avec quelle émotion vous regardiez l’étalage! Vous disiez: «Rien n’a changé!» Je reconnais le «saigneur», je reconnais le «tinet». Ici, il y a toujours eu de la viande coche!

– Et quand la marquise nous attendait, ma bonne et douce Cécily? et qu’elle nous saluait de loin, si gracieusement, en agitant son mouchoir de dentelles?

– D’une main, monsieur le marquis, car de l’autre, elle tenait votre enfant dans ses bras!

À cette évocation succéda un silence plein de larmes.

– Voyons, il faut être un peu raisonnable! Là, laisse-moi allumer un bout de chandelle… ne bouge pas! tu pourrais te casser une patte!

Bientôt, un modeste luminaire brilla au poing de Chéri-Bibi et il fit faire à M. Hilaire le tour de ses appartements. C’était quelque chose de bien triste, de bien nu, de bien moisi. Des caves! Ce n’était pas autre chose que des caves, au mobilier d’un sommaire qui faisait pitié à M. Hilaire, lequel avait une belle chambre à coucher en acajou pur Louis-Philippe.

M. Hilaire poussa un soupir.

– Mon bon la Ficelle, tu trouves que tout est bien pauvre ici? C’est que je ne t’ai pas tout montré. Viens! Maintenant tu vas voir mes richesses!

Il prit un trousseau de clefs et, au bout d’un humide couloir, il ouvrit une porte dissimulée derrière des planches. Alors, avec sa chandelle, il alluma dix bougies… M. Hilaire recula ébloui!

Les murs de cette petite cave toute resplendissante de lumière étaient couverts des portraits d’une femme et d’un enfant! Mais quels portraits! Jamais, sur les murs des basiliques byzantines, tant de joyaux, tant de perles, tant de colliers n’avaient été suspendus avec plus d’amour autour d’une icône de la vierge et de l’enfant Jésus!

C’étaient là les portraits de Cécily aux jours les plus heureux de sa beauté et de sa maternité. Et c’étaient les portraits du petit Jacques, à tous les âges, depuis le berceau.

– Ah! mon Dieu! exprima M. Hilaire, touché jusqu’au fond du cœur par ce spectacle merveilleux, je l’ai toujours dit que vous étiez un homme de famille.

– Je n’ai jamais demandé qu’à vivre tranquillement entre ma femme et mon fils, en bon époux et en bon père, répliqua le vieillard, et ce n’est pas de ma faute s’il en a été autrement!

Mais, M. Hilaire se mit à réfléchir que, si tous les joyaux qui étaient là étaient «du vrai», il y avait dans cette cave une bien jolie fortune!

– Tout ce que je gagne y passe! fit entendre Papa Cacahuètes, qui répondait ainsi à la pensée intime de M. Hilaire.

Et M. Hilaire eut un haut-le-corps…

Il songea que ce ne pouvait être avec la vente de quelques cacahuètes que le vieillard se payait le luxe d’offrir de tels bijoux à sa femme et à son fils!

Cependant Chéri-Bibi était en extase devant les portraits.

– Je ne manque jamais, expliqua le bonhomme, de leur offrir un petit cadeau pour leur fête, pour leur anniversaire et chaque fois que je retrouve sur le calendrier la date d’un événement heureux de notre bonne vie d’autrefois! Ma chère femme, mon cher enfant! Mon petit! Tiens, la Ficelle, je vais te montrer quelque chose…

Ce disant il ouvrit un coffre puis continua:

– Quand j’ai su qu’il allait entrer dans l’armée, j’en ai été plus fier que l’on ne saurait dire! À la bonne heure! Un Touchais! Un Touchais ne pouvait être qu’un soldat! un bel officier avec un beau sabre! et je lui ai offert son premier sabre! Tiens, voilà son premier sabre! Maintenant, je vais te montrer autre chose! Voici la croix de la Légion d’honneur de mon fils (il l’embrassa.) Figure-toi que je la lui avais offerte bien avant que le gouvernement la lui donnât; j’envoyais cette croix bien mystérieusement à la mère en lui faisant dire qu’un admirateur de son fils serait heureux qu’elle voulût bien accepter ce présent et l’attacher elle-même sur sa poitrine! Tu penses si je rêvais en attendant la réponse! Hélas! la réponse ne se fit pas attendre…, Cécily fit retourner la croix, disant qu’elle ne pouvait accepter le présent d’un inconnu… j’en ai pleuré huit jours! Elle l’avait sans doute trouvée trop riche! Regarde donc ces diamants! Ah! que j’ai pleuré! Mon fils est le plus intelligent, et le plus beau, et le plus fort! Il mettra la République dans sa poche! Il sera roi! Je lui fais faire une couronne en ce moment à Paris chez le premier joaillier de la rue de la Paix! Enfin… je vais te dire encore une chose! une chose ineffable… Je vois Cécily tous les jours!

– Tu vois Cécily! Vous voyez Mme la marquise, tous les jours?

– Comme je te vois, mon bon Hilaire!

– Mais elle ne sort jamais!

– Ah! tu sais cela, toi! Eh bien! mais c’est peut-être qu’elle me reçoit!

– Elle vous reçoit?

– Tu vois bien que je plaisante… Mais tiens! monte avec moi sur ce banc! regarde par cette petite ouverture grillagée et dis-moi ce que tu vois?

– Je vois, à la lumière de la lune, un jardin avec de vieux bancs de pierre moussue, du lierre sur les murs et de l’herbe dans les allées… un petit jardin bien triste.

– Il n’est point triste quand elle vient s’y promener, soupira Chéri-Bibi, et il me paraît alors plus grand que l’univers!

– C’est donc là qu’elle habite? demanda la Ficelle… Je suis allé pourtant quelquefois chez elle, mais je ne connaissais point le côté jardin de l’hôtel de la Morlière.

– Vois-tu, mon bon La Ficelle, du moment que Dieu m’a donné ce petit soupirail, je n’ai plus rien à lui refuser!

– À qui?

– À Dieu! Il peut me demander tous les crimes dont il a besoin, il les a!

M. Hilaire, maintenant tout à fait rassuré sur la santé de Chéri-Bibi, commençait à avoir un peu moins de pitié pour lui, en même temps qu’il lui rendait beaucoup de son admiration terrifiée d’antan; mais il ne parvenait point, après ce qu’il venait d’entendre, à se délivrer complètement d’une certaine inquiétude en ce qui le concernait, lui, M. Hilaire.

Aussi ce ne fut pas sans un certain émoi qu’il s’entendit interpeller, bien amicalement cependant, en ces termes pourtant engageants:

– Et toi, mon bon Hilaire, voyons, qu’est-ce que tu deviens?

Maintenant ils étaient revenus dans le taudis, entre un grabat, un vieux bureau à trois pattes et les deux sacs de cacahuètes qui gisaient toujours dans un coin.

– Eh bien, mais, répondit M. Hilaire avec un sourire un peu niais… eh bien, mais ça ne va pas trop mal…

– Et ta Virginie, reprit Chéri-Bibi, a-t-elle un caractère toujours difficile?

– Euh! euh!

– Mais enfin, elle ne te rend plus malheureux? Comme c’est moi qui ai fait le mariage, je ne m’en consolerais jamais! Et puis, tu sais… tu n’aurais qu’un mot à me dire… je lui aurais bientôt fait passer le goût de la mélasse à ta Virginie!

M. Hilaire se leva, épouvanté.

– Ciel! monsieur le marquis, ne touchez pas à ma femme!

– Eh là! je n’en ai nulle envie…

– S’il lui arrivait jamais malheur, je la connais, elle viendrait me tirer par les pieds toutes les nuits! Ah! monsieur le marquis, ne me faites pas peur! Qu’avez-vous donc cru? Mais nous faisons bon ménage depuis nos dernières aventures… nous sommes cités dans le voisinage comme des époux modèles… De temps en temps, nous avons une petite discussion. Mais dans tous les ménages, n’est-ce pas, on a ses heures d’impatience?

– Certainement!

– Et pourvu que je lui obéisse en tout et que je fasse ses quatre volontés, elle finit par me céder!

– Cette brave Virginie!

– Oh! elle a des qualités! Elle tient bien la caisse! Il n’y en pas une comme elle pour la comptabilité! Et elle m’est fidèle!

– Et toi, lui es-tu fidèle?

– Oh! ça, je vous le jure, monsieur le marquis! Je n’ai jamais oublié vos principes en cette matière et j’aurais été le dernier des misérables si je n’avais point profité de vos leçons et de votre exemple!

– C’est bien, ami la Ficelle, répondit Chéri-Bibi sur le ton le plus grave et en ne dissimulant pas sa satisfaction.

Chéri-Bibi n’avait jamais plaisanté sur le chapitre des mœurs.

– Mais je dois vous dire, continua M. Hilaire, que ma femme est tellement tyrannique (car elle est tyrannique) qu’elle m’a fait faire de la politique malgré moi!

Et M. Hilaire toussa.

– Eh! mon cher! Elle a bien fait, s’exclama Chéri-Bibi… Dans les temps troublés où nous sommes, nul n’a le droit de se désintéresser de la chose publique…

– Du moment que c’est votre avis, je suis heureux que Virginie se soit rencontrée avec vous sur ce point, soupira M. Hilaire, en essuyant quelques gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes.

– Alors ta femme a voulu que tu fasses de la politique? Sans doute a-t-elle de l’ambition pour toi, ta femme?

– Oui, monsieur le marquis, répondit M. Hilaire de plus en plus embarrassé. Elle désire que je sois conseiller municipal.

– Bravo! Bravo! Nous t’y aiderons, ma parole! Cela vaut mieux que de perdre son temps au club!

«Mon Dieu! gémit en lui-même M. Hilaire, pourvu qu’il ne sache jamais que je suis secrétaire de l’Arsenal!» et comme il se rappela soudain la lecture du journal du soir faite au dancing du Grand Parc, lecture qui lui avait appris, à lui, secrétaire du club de l’Arsenal, les derniers travaux de la nuit et l’adoption de la motion Tholosée réclamant la peine de mort contre le commandant Jacques, il eut comme une sorte de défaillance.

– Eh là! La Ficelle, tu n’es pas malade?

– Non! Non! J’ai eu comme un éblouissement… Ça m’arrive quelquefois…

– C’est la trop bonne nourriture, fit Chéri-Bibi. Il faut soigner ça la Ficelle… Tu habites loin, mon garçon?

– Non, pas très loin! Comme qui dirait à côté.

– Attends donc! Ah! ah! c’est donc cela? La Grande Épicerie moderne? C’est toi, Hilaire, qui est propriétaire de cette superbe épicerie? et de ces superbes produits alimentaires?

– C’est mon magasin!

– Tous mes compliments! Tu en as fait du chemin depuis la rue Saint-Roch!

«Maintenant, mon petit la Ficelle, parlons sérieusement…, mais aide-moi d’abord à vider ces deux sacs de cacahuètes!

D’un geste, le Vieillard avait tiré à lui le grabat, découvrant ainsi une trappe dans l’antique maçonnerie de cette bâtisse plusieurs fois centenaire. Il rabattit la trappe… Une fraîcheur humide et froide envahit le misérable sous-sol; en même temps, on entendit comme une espèce de glou-glou de source souterraine…

– Surtout, n’approche pas trop près! Cela coule dans les profondeurs et cela se perd on ne sait où, dans les catacombes… une source qui apparaît et disparaît, replonge sous la terre, emportant tout ce qu’on lui confie, ne le rendant jamais! Donne-lui quelques cacahuètes, la Ficelle!

Cet étrange langage n’était point pour rassurer M. Hilaire.

– Tiens! prends la pouche, par un coin, comme moi, soulève et secoue et tire en arrière! Là… Tu vois bien que ce n’est pas difficile!

Horreur! De la pouche, glissait, avec une grande quantité de cacahuètes, un cadavre! Et M. Hilaire reconnut l’orateur fougueux et si plein de vie et d’ardeur anarchiste qui tempêtait le matin même sur une table du club des Francs-Archers, M. Hilaire laissa tomber le sac vide!

Et Chéri-Bibi, du bout de son pied, fit rouler le corps jusqu’au bout de la trappe, le corps bascula, disparut… Quelques secondes plus tard, on entendit un sourd «floch»… et tout fut dit pour celui-là!

C’est en vain que Chéri-Bibi essaya d’emprunter le secours de son ami la Ficelle pour le second sac… la Ficelle n’était plus qu’une statue de l’épouvante… Chéri-Bibi vida donc le second sac tout seul et, encore, parmi les cacahuètes, apparut un second cadavre! Cette fois, M. Hilaire reconnut son ami Tholosée, du club de l’Arsenal! Il tomba à genoux en joignant les mains.

Mais Chéri-Bibi referma la trappe du pied.

Sans doute avait-il assez donné à la mort, ce jour-là!

Il considéra avec pitié la pauvre chose qui haletait dans un coin de son taudis.

– Pourquoi gémis-tu? exprima-t-il, d’une voix effroyablement calme, qu’importent quelques vagues humanités? Allons, debout, la Ficelle! Rappelle ton cœur et ton courage d’autrefois! Regarde-moi et ne te fie pas aux apparences! Vois… je suis aussi fort et plus terrible que jamais!

Ce disant le vieillard s’était redressé, ses jambes s’étaient détendues, sa taille avait grandi, sa poitrine, ses épaules, son torse magnifique se développaient dans toute leur ampleur… L’écharpe qui lui cachait le visage était tombée et, au-dessus de ce corps de Titan, apparut une tête démoniaque, illuminée par le flamboiement de forge du regard de Chéri-Bibi, du regard délivré un instant des lunettes noires…

– Pourquoi recules-tu épouvanté, demanda Chéri-Bibi, se croisant les bras sur son orgueilleuse poitrine? Autrefois, tu ne me craignais pas et ta parole amie était la seule qui me consolât aux heures de ma fatalité! Allons, debout, l’heure sonne encore! On a encore besoin de moi! Dieu, voyant un jour tout le mal qu’il fallait accomplir pour faire le bien, a reculé devant une pareille responsabilité et il a créé Chéri-Bibi!

Ce fut comme une apparition monstrueuse et magnifique du génie du mal… et soudain tout cela disparut comme par enchantement.

M. Hilaire ne vit plus devant lui que le chétif vieillard qui se tourna vers lui en disant:

– À propos, monsieur Hilaire, comment se fait-il que vous ne m’ayez pas encore parlé de vos fonctions à l’Arsenal?

M. Hilaire ne répondit pas. M. Hilaire, qui avait déjà éprouvé tant d’émotions au cours de cette nuit historique, était incapable d’articuler une syllabe. Il étouffait.

– L’Ar… l’Arsenal! moi, je ne suis pour rien là-dedans… c’est Virginie qui l’a voulu… on m’a nommé membre du club, membre du comité, on m’a nommé secrétaire, je n’y suis absolument pour rien!

– Et tes discours!

- Ah! ah! mes discours! Mon Dieu! mes discours! fit M. Hilaire qui pâlissait, pâlissait… Ils étaient bien anodins, mes discours… bien quelconques…

– Je te demande pardon!

– Comment, monsieur le marquis, on vous a parlé de mes discours?

– Eh! je les ai entendus!

– Vous les…

M. Hilaire s’affaissa sur la première marche de l’escalier.

– Voilà que tu manques d’air, maintenant! fit Chéri-Bibi… attends un peu! Je vais ouvrir la porte… et puis nous allons sortir… Ça te fera du bien et à moi aussi. Du reste, nous allons aller faire ensemble un petit tour à la campagne! Regarde, voici l’aurore! la belle aurore d’un beau jour! En route!

Et il l’entraîna, répétant les phrases de M. Hilaire qui lui étaient restées dans la mémoire. «Citoyens! assez de vaines paroles! des actes! Désignons à la vindicte publique tous ceux qui auront élevé la voix en faveur du rétablissement d’un odieux despotisme! et, s’il en est besoin que l’on nous rende la loi des suspects!»

– C’est Virginie! souffla M. Hilaire.

– Quoi! Virginie! C’est elle qui t’avait écrit ton discours! Et bien tu l’en féliciteras. Moi je trouve qu’elle a admirablement mené notre affaire!

– Vous… vous trouvez?

– Quand je t’ai entendu prononcer ce discours-là, je me suis dit: «Ça, c’est rudement fort! M. Hilaire est devenu le maître de la situation! Le club de l’Arsenal est à nous!»

– Ouf! soupira M. Hilaire, voilà justement ce que je me suis dit aussi: le club de l’Arsenal est à nous!

– Désormais, continua imperturbablement Chéri-Bibi, il pourra, ce terrible club, décider tout ce qu’il voudra, il ne le fera point sans nous!

– Oh! il ne peut rien faire sans nous, quelle consolation de se dire cela!

– Nous serons dans le secret des dieux!

– Évidemment! acquiesça M. Hilaire, avec un nouveau soupir.

– Et quelle force pour nous quand nous nous présenterons au nom du club de l’Arsenal!

- Rien ne nous résistera, murmura plaintivement M. Hilaire.

– Nous connaîtrons ainsi les amis et les ennemis du commandant Jacques! car tu dois être un «subdamoun» enragé, mon bon Hilaire!

– Enragé! monsieur le marquis!

– Dans le cas, reprit Chéri-Bibi, où notre entreprise contre la République de M. Hérisson ne réussirait point autant que nous devons l’espérer, c’est ta situation exceptionnelle dans ton quartier qui nous sauverait! Qui oserait te soupçonner? Ta cave deviendrait le sûr refuge de nos amis proscrits! C’est là qu’ils trouveraient une sécurité momentanée dont le besoin peut toujours se faire sentir, car, enfin, il faut tout prévoir!

– Heu! Heu! fit M. Hilaire qui se reprit à tousser.

– Mets ton foulard! conseilla sagement Papa Cacahuètes…

– Heu! Heu! bien entendu, ma cave! ma… cave est toujours là!

– Sans compter que Mme Hilaire, d’après ce que tu m’as dit, saurait se montrer à la hauteur des circonstances… C’est elle qui serait chargée de ravitailler les proscrits!

– Heu! Heu! Mme Hilaire…

– Quoi, Mme Hilaire?

– Eh bien! Entre nous, il vaudrait mieux ne rien dire à Mme Hilaire!

– Ne t’affole point, mon bon Hilaire, reprit d’un air bonasse l’excellent vieillard… Pour le moment, il ne s’agit que de victoire! Et nous allons tous les deux achever de l’organiser.

– Je croyais que nous partions pour la campagne?

– Oui! à Versailles! c’est là que nous allons achever d’organiser la victoire… mais avant de prendre le train, tu vas te munir d’une cinquantaine de laissez-passer au sceau du club de l’Arsenal.

– Grands dieux! s’exclama M. Hilaire.

– Que se passe-t-il encore? demanda Papa Cacahuètes… Ta conscience répugnerait-elle à de pareils moyens?

– Aucunement, aucunement! et je suis bien heureux, au contraire, d’avoir cette occasion de vous rendre service…

– Eh bien! alors?

– Eh bien! alors, ces laissez-passer, il faut que j’aille les chercher chez moi.

– Naturellement!

– Et si j’entre chez moi, ma femme, je le crains, fera quelques difficultés pour me laisser ressortir!

– Tu lui diras que c’est pour la grande cause, mon bon Hilaire, et elle te laissera faire tout ce que tu voudras!

– Ah! bon! vous ne la connaissez pas!

– Va, Hilaire! Va! Voici là ta splendide boutique! Ce n’est pas le moment de te montrer pusillanime! Va, mon ami, je t’attends!

L’ordre était catégorique, M. Hilaire ne se le fit pas répéter et c’est avec une angoisse inexprimable qu’il s’avança vers le seuil de son auguste demeure.

Il ouvrit en tremblant la petite porte basse percée dans la tôle de la devanture et la referma derrière lui.

Chéri-Bibi attendit. D’abord, rien ne vint attirer son attention, et puis, peu à peu, il s’intéressa à un certain murmure grossissant qui venait du premier étage. Il se faisait là-haut un certain tumulte. Ainsi on percevait nettement le bruit de la vaisselle cassée.

Et puis tout ce bruit sembla descendre, rouler du premier étage au rez-de-chaussée avec un fracas extraordinaire.

De grands coups sourds retentissaient entre les cloisons, comme si elles eussent été bombardées de projectiles. Une vitre se brisa, on entendit des cris, des lamentations, des supplications.

Chéri-Bibi se dit, sans autre émotion: «C’est Mme Hilaire qui se réveille» et il commençait à plaindre sérieusement son ami la Ficelle, quand son attention fut soudain attirée par une sorte de gémissement qui sortait de terre, à ses pieds.

C’est alors qu’il vit apparaître, à un soupirail, donnant sur les fameuses caves de la Grande Épicerie moderne, la tête ébouriffée, affolée et fortement contusionnée de ce pauvre M. Hilaire.

– Vite! aidez-moi à sortir de là, râlait le malheureux garçon… Elle arrive! Vite! sauvez-moi!

– Prends ma main! fit Chéri-Bibi en allongeant son énorme patte. L’autre s’y accrocha comme le naufragé s’accroche à la branche qui, seule, peut le sauver d’une catastrophe imminente.

… «Oh! hisse!»… et Chéri-Bibi sortit de l’enfer et de sa cave ce pauvre M. Hilaire, que Mme Hilaire continuait à chercher partout avec des imprécations dont l’écho fit filer les deux compères.

– As-tu au moins les cartes du club? demanda Papa Cacahuètes…

– Oui, oui! je les ai, souffla M. Hilaire en se frottant la tête… Ah! là! là! quelle tempête! quelle femme! Non! regardez-moi comme elle m’a arrangé! N’est-ce pas honteux?

Chéri-Bibi considéra M. Hilaire avec un certain apitoiement.

Non! Non! vraiment M. Hilaire n’était pas beau à regarder au sortir de sa cave, dans le matin blême de ce jour mémorable.

Il n’avait pas de faux col, plus de cravate: le plastron de sa chemise avait été arraché. Son beau veston du dimanche n’était plus qu’une loque; son couvre-chef naturellement était resté sur le champ de bataille et on aurait payé bien cher M. Hilaire pour qu’il consentît à aller le rechercher.

– Tout de même, reprit-il après quelques instant de silence… je ne puis courir les rues, ni même me promener à la campagne, dans cet appareil de désordre… Je suis fait comme un voleur… ou plutôt comme un volé!

– Je vais te dire comment tu es fait, répliqua Chéri-Bibi… Tu es fait comme un orateur de club qui a rencontré des contradicteurs payés par la réaction! Je t’en prie, monsieur Hilaire, garde tes loques!

Ils étaient arrivés au coin d’une rue. M. Hilaire mit sa main sur le bras de Papa Cacahuètes.

– Chut! Mlle Jacqueline! La reconnaissez-vous?

– Sœur Sainte-Marie-des-Anges! prononça Chéri-Bibi dans un souffle, cependant qu’il s’appuyait un peu contre son compagnon… comme elle est matinale! reprit-il avec un soupir… je parie qu’elle va encore prier pour moi!

– Elle va à la messe de cinq heures, à Saint-Paul…

XV BRUMAIRE

En arrivant au Palais-Bourbon, le commandant Jacques fut entrepris tout de suite par Michel et le patriote Lespinasse.

Et, pendant que les députés pénétraient en hâte et avec toutes les marques de la plus vive inquiétude dans la salle des séances où les huissiers, prévenus à la dernière minute par ceux des questeurs qui étaient de l’affaire, montraient des figures ahuries, tous trois eurent un premier entretien.

– Tout va bien, fit Michel. Ils ont une peur de tous les diables. Si vous réussissez, ils vous en seront longtemps reconnaissants; mais ne faites pas un faux pas ou ils vous jettent par terre. Ils sont venus presque tous ici en faisant les étonnés. Mais quoi! disent-ils, il n’était pas en leur pouvoir de ne pas obéir à une convocation régulière! Vous voilà prévenu! Tout ce qui semblera régulier, ils vous l’accorderont et ainsi se ménagent-ils une porte de sortie en cas d’insuccès. Le tout est de faire vite! Ah! ils voudraient bien être déjà à Versailles! et même en être revenus, et moi aussi, je ne vous le cache pas! Ils n’ont pas oublié que le coup de brumaire a failli rater parce qu’il a fallu deux jours!

– Le malheur! dit froidement le commandant, est que nous n’aurons pas Lavobourg!

La foudre, tombant entre les deux députés n’eût point produit un effet plus terrible.

– Quoi? balbutièrent-ils, quoi? pas Lavobourg? il va arriver Lavobourg! Il devrait déjà être là!

– Non! il ne viendra pas! Il nous lâche!

– C’est donc cela que vous êtes si pâle! Mais qui va présider la Chambre? gémit Michel.

Jacques n’écoutait plus Michel. Il regardait Lespinasse qui tremblait d’impatience et d’angoisse de voir que «tout fichait le camp», puisque tout reposait sur Lavobourg.

– Lespinasse, fit Jacques, en le brûlant de son regard… Vous avez été soldat et bon soldat! Vous allez m’obéir comme on obéit à un chef à la guerre!

– Ordonnez! mon commandant!

– Vous allez vous rendre chez Tissier.

– Le second vice-président de la Chambre… oui, mon commandant, il habite à deux pas… ce sera vite fait!

– Mais Tissier ne veut rien savoir! s’écria Michel. Je l’ai tâté moi-même… il laissera faire… et restera dans son lit!

– Silence, monsieur, je vous prie! (et se retournant vers Lespinasse, il lui remit un dossier). Vous montrerez ceci à Tissier… c’est l’un des dossiers de la commission d’enquête… Vous lui montrerez son nom sur la liste de ceux que l’on doit aujourd’hui même décréter d’accusation!

«S’il veut être sauvé, qu’il vienne! Ne lui dites pas que Lavobourg nous claque dans la main! Dites-lui au contraire que c’est Lavobourg qui préside! Enfin, amenez-le! Avec ce document, ce ne sera pas difficile!

– Compris! fit Lespinasse. Il faut que je vous l’amène ici, de gré ou de force! C’est entendu, commandant! Dans un quart d’heure, au plus tard, nous serons ici tous les deux!

– Vous me stupéfiez, exprima Michel qui soufflait bruyamment et s’épongeait déjà la sueur qui perlait sur son vaste front… Vous me stupéfiez! Jamais je n’aurais cru que Tissier, un ami de Pagès, fût sur la liste de la commission d’enquête!

– Il n’y était pas, répondit tranquillement Jacques… c’est moi qui l’y ai mis! Et j’ai imité pour cela l’écriture de Coudry, mon cher!

– Un faux! oh! s’exclama Michel avec admiration… vous n’avez pas reculé devant un faux?

– Ne perdons pas de temps, répondit Jacques… Rassurez les inquiets! Annoncez-leur que Lavobourg a fait dire qu’il serait là dans cinq minutes! Moi, je cours prendre des nouvelles du Sénat.

Et il courut au téléphone où il entra immédiatement en communication avec Frédéric.

Au Sénat tout marchait merveilleusement. Frédéric lui donna de rapides détails, le mit au courant de l’état des esprits.

Et ça n’avait pas été long: le président avait mis en discussion un projet de loi portant révision de la Constitution, projet rédigé par Oudard et Barclef. Et le projet avait été voté immédiatement, sans la moindre obstruction.

– Vous savez ce que j’attends de vous, fit Jacques à Frédéric, toujours au téléphone.

– Oui, l’ordre du président du Sénat donnant au général Mabel, commandant les troupes de Versailles, la mission de veiller sur la sécurité de l’Assemblée nationale… Le président est en train de le rédiger… je vous l’apporterai!

– Je vous attends ici! La Chambre aura fini son travail dans dix minutes! Que tout le monde parte pour Versailles!

– Ils ne veulent pas partir avant d’avoir reçu la nouvelle que la Chambre, elle aussi, a voté la révision de la Constitution!

– Ils vont la recevoir! À tout à l’heure, Frédéric.

Vingt députés auprès de la cabine téléphonique attendaient qu’il se tournât vers eux.

Il leur dit que tout était fini au Sénat, que la révision était votée! Alors une rumeur de joie et d’enthousiasme se répandit jusque dans la salle.

Mais, que faisait Lavobourg? Le bruit se répandit tout à coup qu’il avait trahi! et ce fut une consternation immédiate, une peur glacée qui se répandit en une seconde sur tous les groupes qui s’agitaient dans l’hémicycle.

Mais on rapporta presque aussitôt que le commandant l’avait fait mettre dans l’impossibilité de nuire, et chacun se regarda avec un effroi nouveau, cela sortait des moyens ordinaires! Cela devenait de «l’irrégulier»! Ils n’aimaient pas beaucoup ça! Et puis, tout à coup, ce furent des cris, des mouvements d’impatience, le tumulte des pupitres, un énervement extraordinaire…

«Pourquoi n’en finissait-on pas? Tout aurait pu être terminé depuis dix minutes! Pourquoi les avoir dérangés à cinq heures du matin pour délibérer à six heures!» et certains recommençaient à faire les innocents: «Pourquoi nous a-t-on convoqués? Sur quoi allons-nous avoir à délibérer? Sur la révision? Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus? C’est insensé, nous ne savons rien! On ne nous dit rien! Qu’est-ce que tout cela signifie?» et d’autres: «Nous sommes ici parce que c’est notre devoir d’être ici… mais, quoi qu’il arrive, nous nous en lavons les mains!»

Pendant ce temps, Jacques, fébrile, attendait son vice-président, que devait lui amener Lespinasse.

Comme il regardait avec anxiété du côté des quais blêmes et déserts, il ne fut pas peu stupéfait de voir se ranger au bord du trottoir un taxi dans lequel il reconnut Jacqueline.

Celle-ci descendit. Elle avait deux plis à la main, mais, arrêtée au seuil par les garçons en livrée, elle leur remit les lettres en leur montrant le commandant.

Jacques avait déjà fait un pas vers elle.

On lui apporta aussitôt cette correspondance. Elle lui était adressée, ainsi qu’à Frédéric Héloni, et il reconnut les deux écritures de Lydie et de Marie-Thérèse.

Or, dans le même instant, arrivait enfin Lespinasse entraînant Tissier.

Dès lors, rien n’exista plus pour lui que sa mission. Il était sûr désormais de triompher, s’il ne perdait pas une seconde, et il remit naturellement à plus tard «les affaires de cœur» et la lecture de sa lettre.

Tissier était pâle comme un mort! Lespinasse avait dû lui montrer la liste des accusés sur laquelle il avait lu son nom!

– On n’attendait plus que vous pour sauver la République, lui jeta le commandant.

Et il l’entraîna jusque dans la salle des séances, où leur entrée fut saluée d’une rumeur impatiente. Personne ne savait plus de quoi il s’agissait, ni ce qu’il fallait penser de l’absence de Lavobourg.

L’arrivée de Tissier qui avait conservé des liens d’amitié avec Pagès, malgré une politique sensiblement différente, fit craindre à certains que l’affaire ne fût déjà éventée et perdue.

Mais Jacques, poussant Tissier sur les degrés de la tribune présidentielle, s’écria:

– Messieurs, en l’absence de notre ami Lavobourg, victime d’un odieux attentat de nos adversaires, notre ami Tissier vient présider, comme c’est son devoir, cette séance où va se décider le sort de la République!

Des bravos frénétiques éclatèrent.

– Oh! alors, du moment que Tissier en était, on avait confiance! Lespinasse l’assit au fauteuil et Jacques bondit à la tribune.

– Messieurs, s’écria-t-il, le Sénat, suprême gardien de toutes les libertés républicaines, vient de nous donner l’exemple en votant la révision de la Constitution et en ordonnant la réunion immédiate de l’Assemblée nationale à Versailles! Si vous ne le suivez pas sur-le-champ dans la seule voie de salut qui nous reste, c’en est fait de la République et des républicains, je dénonce ici l’affreux complot ourdi par les fauteurs de terrorisme contre la patrie et la liberté!

La parole rude et enflammée de Jacques n’eut pas de peine à embraser toute cette troupe qui, maintenant, en avait trop entendu pour reculer.

Au milieu des cris, des interpellations, des bravos, Jacques lisait maintenant un rapport terrible sur les menées des clubs et le communisme envahissant la province. Enfin, après avoir jeté l’épouvante dans les cœurs en lisant la liste des suspects, dressée par la commission d’enquête, il terminait par un appel au courage et à l’énergie patriotique de la Chambre!

Aucun de ceux qui étaient là ne réclama d’explications. Le vote fut enlevé.

On tenait désormais le pivot sur lequel toute l’opération allait tourner. Il n’y aurait plus qu’à partir pour Versailles.

Sur ces entrefaites, Frédéric Héloni arriva avec le décret du président du Sénat, nommant le général Mabel gardien de l’Assemblée nationale.

Il fut accueilli par un véritable délire! Tous se croyaient sauvés, arrachés définitivement à la terreur révolutionnaire et les maîtres d’une nouvelle destinée!

Légalement, constitutionnellement, ils allaient donner un nouveau gouvernement à la France, et sans rien risquer personnellement, puisqu’ils avaient l’armée avec eux!

– À Versailles! À Versailles! À Versailles!

Déjà quelques députés qui venaient d’être avertis de ce qui se passait par des amis désireux de les entraîner, accouraient, les uns à pied, les autres en voiture, réclamant des explications, furieux d’avoir été tenus à l’écart.

Si l’affaire, au cours de la journée qui ne faisait que commencer, hésitait sur le succès, c’étaient ceux-là qui la précipiteraient et se montreraient les plus féroces.

Jacques et Frédéric quittèrent la Chambre les derniers après avoir serré deux cents mains et versé du courage dans tous les cœurs.

Comme ils montaient dans une auto qui devait les conduire à la place de l’Étoile, où les attendait le général Mabel, Jacques repensa aux lettres que lui avait remises Jacqueline et qu’il avait oubliées. Il les sortit de sa poche.

XVI CINQ MINUTES

– J’ai une lettre pour vous, dit-il à Frédéric Héloni, en lui passant le pli qui lui revenait et en commençant de décacheter le sien.

– Sans doute, une attention délicate de nos deux fiancées… continua-t-il, mais il n’acheva pas sa phrase.

Il poussait une sourde exclamation et Frédéric lui-même, qui avait lu, avait un cri de douleur.

– Chauffeur, arrêtez!

Ils se communiquèrent les lettres!

La phrase où Marie-Thérèse donnait ce dernier avis de pénétrer dans la chambre de Lydie sans lumière était terrible.

Héloni, qui était devenu d’une pâleur de cire, ne prononçait plus un mot.

Il savait de quel prix étaient alors les minutes pour le succès du coup d’État où Jacques avait engagé tant de braves gens. Il attendait dans l’horrible angoisse de son cœur la décision de Jacques.

– Le plus simple, fit tout à coup Jacques, d’une voix que Frédéric ne reconnut pas, serait que vous vous rendiez immédiatement chez ma mère et qu’après avoir donné l’alarme et pris des nouvelles vous me rejoigniez à Versailles, mais… mais il ne passe pas une voiture… pas une auto!

Ah! le combat terrible et rapide dans le cœur et la conscience de Jacques! Frédéric l’examinait avec des yeux d’épouvante. Il lisait clairement qu’il allait donner l’ordre au chauffeur de continuer son chemin; oui… il lisait cet affreux héroïsme dans les prunelles de son chef…

C’était la condamnation à mort de Marie-Thérèse et de Lydie.

Alors ne sachant plus beaucoup ce qu’il faisait, il tira sa montre et dit au hasard:

– Nous avons peut-être cinq minutes. Il ne nous faudrait que cinq minutes!

– Allons-y donc! hurla Jacques avec une fureur désespérée. Il jeta au chauffeur l’ordre d’aller à l’hôtel de la Morlière.

Ah! ils n’attendirent point que l’auto se fût complètement arrêtée pour se jeter dans l’hôtel.

Le concierge vit passer les deux hommes avec d’autant plus d’effroi qu’il fut presque jeté par terre dans leur course.

Déjà Jacques était à la porte de Lydie:

– Lydie! Lydie! supplia-t-il, en secouant la porte. C’est moi, Jacques! Ouvre-nous!

– Marie-Thérèse! ouvrez-nous! râlait de même Frédéric.

Puis, soudain, les deux hommes, prenant leur élan, se jetèrent d’un même effort contre la porte qui sauta.

Alors une épouvantable odeur de gaz se répandit dans le corridor et dans tout l’hôtel. Jacques courut aux fenêtres, brisa des carreaux et revint défaillant, rejoindre Frédéric, qui déjà emportait le corps de Marie-Thérèse…

Jacques emporta Lydie… On eût pu les croire mortes toutes les deux tant elles se laissaient aller inanimées entre leurs bras.

Jacques criait au concierge de courir chercher un médecin quand Cécily apparut.

Quel nouveau malheur venait donc frapper encore à sa porte? Elle aimait Lydie comme sa fille… Le destin allait-il lui prendre aussi celle-là?

Ce fut sur le lit de Jacqueline que l’on transporta les deux jeunes filles.

– Elles ont voulu se suicider, gémit Frédéric.

– Mais elles respirent encore! faisait Jacques avec un soupir d’espoir… Lydie ouvrit des paupières languissantes et poussa un soupir.

– De l’air! de l’air! cria Jacques.

Marie-Thérèse, à son tour, montra ses prunelles éteintes et Frédéric se laissa aller en sanglotant sur son cœur…

Il avait trouvé les deux jeunes filles étroitement enlacées sur le lit, comme si elles venaient de se donner le chaste et dernier baiser de la mort… Et il ne comprenait rien à ce drame épouvantable, car il n’était pas coupable, lui!

Le vrai coupable suppliait sa mère de lui sauver sa fiancée.

Sur ces entrefaites le médecin arriva et pratiqua immédiatement des saignées, posa des ventouses au niveau de la base du poumon, en avant et en arrière du cou, mais il ne put dire sur-le-champ si elles étaient sauvées.

– Nous saurons cela dans quelques minutes, fit-il.

Jacques, qui était aux genoux de Lydie, se leva alors et fit signe à Frédéric de le suivre.

– Vous n’attendez pas de savoir, leur demanda Cécily, étonnée, si votre fiancée va vivre ou mourir?

– Non, ma mère! Nous sommes sûrs, Frédéric et moi, que tout ce qu’il est possible de faire pour les sauver sera accompli par vos soins. Adieu, mère, nous n’avons plus le droit de rester une minute de plus ici! Ailleurs on nous attend! et c’est aussi une question de vie ou de mort! Quant à elles, quand elles vous entendront, dites-leur bien que nous les aimons toujours et faites-nous savoir au château de Versailles qu’elles sont sauvées.

L’auto refit la route de folie, mais quand Jacques et son lieutenant arrivèrent enfin à la place de l’Étoile, c’est en vain qu’ils cherchèrent partout l’auto du général Mabel et le général Mabel lui-même. Il n’y était plus!

XVII VERSAILLES

Jacques regarda sa montre:

– Nous sommes en retard de cinq minutés sur l’heure qu’il avait lui-même fixée comme dernière limite de son attente. C’est nous qui sommes en faute. Nous le retrouverons peut-être en route!

Et l’auto repartit comme une flèche. Elle traversa le bois, les villages, les campagnes…

Chemin faisant, ils cherchèrent encore à apercevoir l’auto du général Mabel; mais celui-ci devait être déjà à Versailles: il avait appris certainement ce qui s’était passé à la Chambre et au Sénat, peut-être même avait-il déjà vu le président du Sénat!

Les troupes, près de dix mille hommes dont il disposait, devaient être déjà autour du château!

Ils dépassèrent plusieurs autos dans lesquelles ils reconnurent des parlementaires amis.

Le vieux comte de Chaune disait alors en montrant Jacques à Warren, de la grande maison Warren qui mit plus de vingt de ses voitures à la disposition du Sénat:

– Ce garçon-là sera, ce soir, au-dessous de Paillasse ou au-dessus d’Épaminondas!

Ils arrivèrent à Versailles sans grand retard, mais furent stupéfaits en débouchant sur la place du château de n’apercevoir aucune troupe!

Où donc étaient les soldats de Mabel? Où donc était Mabel lui-même? Et où était le bataillon du Subdamoun qui aurait dû déjà se trouver dans la cour du château?

Un désordre indescriptible semblait régner dans la cour. L’absence de la force armée affolait tous les parlementaires. Les groupes se ruèrent vers Jacques dès qu’ils le virent descendre d’auto.

Eh bien? s’écria-t-on autour de lui… Et Mabel? Où est Mabel? On l’attend! On vous attend! Que se passe-t-il?

– Mabel arrive! leur cria Jacques. Entrez tout de suite dans la salle des séances! Où est le président du Sénat?

– Mais il attend Mabel! Il vous attend! Nous ne pouvons rien faire sans Mabel.

En s’élançant dans le palais, Jacques se heurta à Michel qui en sortait.

– Mabel! Mabel! lui cria Michel.

– Je le quitte! Mais tout le monde en séance! Tout le monde en séance! criait-il dans les corridors. Il faisait l’huissier, il était furieux de la mine déconfite, blême, avachie, de la plupart de ceux qui étaient là et qui ne croyaient plus à rien parce qu’ils ne voyaient pas les baïonnettes qu’on leur avait promises.

Il y avait déjà des députés qui haussaient les épaules. D’autres qui regrettaient d’être venus. D’autres qui raillaient les préoccupations somptuaires prises par le président du Sénat, qui avait voulu que l’affaire se passât dans sa décoration ordinaire et qui avait fait donner des ordres dans la nuit pour que, à l’aile gauche du château, devant l’édifice du Congrès, on dressât un dais de toile!

C’est dans le salon réservé ordinairement aux ministres, les jours de congrès, que Jacques trouva le président du Sénat avec les membres du bureau, et Oudard et Barclef. Il en ressortait presque aussitôt.

Sur une des banquettes de velours rouge à crépines d’or de la galerie des bustes, Jacques retrouva Frédéric:

– Venez! lui cria-t-il. Ces gens-là ne veulent rien faire sans Mabel et nous ne savons ce qu’il est devenu! Nous allons essayer de tout faire sans lui!

Dans la cour, sur la place, on courut derrière lui:

– Où allez-vous? Où allez-vous?

– J’ai rendez-vous avec Mabel. Dans cinq minutes, je suis là, avec le général et les troupes!

Il se fit conduire à la caserne où gîtait provisoirement le bataillon du Subdamoun, commandé par des officiers de l’armée coloniale auxquels il pouvait tout demander.

Celui qui l’avait remplacé à la tête de cette troupe d’élite était un camarade qui avait fait campagne avec lui, sous ses ordres, le commandant Daniel.

Il le trouva à la caserne, attendant impatiemment l’ordre de Mabel qui allait le mettre à la disposition de Jacques.

Il fut stupéfait de le voir pénétrer au quartier avec Frédéric et l’entraîna dans une salle.

– Que se passe-t-il?

– Vous ne savez pas ce qu’est devenu le général Mabel?

– Non!

– Moi non plus! Mais je viens de dire à tout le monde que je le quittais à l’instant. Voici l’ordre du président de l’Assemblée nationale qui lui ordonne d’assurer la sécurité des représentants du peuple. La Chambre et le Sénat ont, usant de leurs prérogatives constitutionnelles, décidé de réviser la Constitution. Si Mabel était là, il vous dirait, car la chose était entendue avec lui, de réunir vos hommes et de les conduire dans la cour du château pour vous mettre à la disposition du président de l’Assemblée nationale. Voulez-vous imaginer que vous avez vu Mabel et obéir ainsi à la loi? Dans une demi-heure, je serai nommé chef du gouvernement provisoire et je vous couvrirai, quoi qu’il arrive!

– Commandant, répondit Daniel, ma vie vous appartient! Les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

– Merci Daniel! Si vous ne m’aviez pas suivi, je n’avais plus qu’à me suicider! Faites sonner! Et au château, rapidement.

Daniel donna des ordres.

La caserne s’emplit aussitôt d’un remue-ménage guerrier.

– Ce n’est pas tout, fit Jacques à son camarade, si vous voulez me servir jusqu’au bout, vous téléphonerez aux chefs des différents corps que vous avez l’ordre de Mabel de rallier la place d’Armes et le château et que vous êtes chargé de leur transmettre cet ordre, auquel ils doivent obéir sur-le-champ.

– Compris! Tout ce que vous voudrez! Supérieurs et inférieurs sont aussi impatients d’agir que moi! Nous ne risquons rien avec eux, du moment qu’ils sont couverts par le décret du président de l’Assemblée nationale… Ah! pourquoi le général Mabel n’est-il pas là?

– Pas de vaines récriminations! Agissons!

Daniel courut au téléphone. Il en revint presque aussitôt.

– Le colonel Brasin marche! n’a demandé aucune explication, dit qu’il n’a qu’à obéir! Mais le général Lavigne, s’étonne de n’avoir pas vu Mabel et demande qu’on lui montre un ordre.

– Frédéric! Voilà où vous allez nous être utile! Vous allez passer chez le général Lavigne et lui montrer le décret du président de l’Assemblée nationale! et dans toutes les casernes et à tous les chefs de corps! Dites que vous faites cette tournée sur l’ordre du général Mabel. Je compte sur vous pour les emballer! Quant au général Mabel, il est censé attendre tout le monde au château! Il ne peut quitter en ce moment l’assemblée où il est à l’ordre du président!

– Entendu, commandant! Avec ce papier-là, je les ferai marcher à fond!

– Attendez que je vous donne un dernier ordre, car je ne pourrai plus m’occuper de vous! Quand vous m’amènerez la ligne, voilà ce que vous ferez: vous disposerez un cordon de troupes à une vingtaine de mètres des murs du château. Trois passages, ouverts place d’Armes, permettront aux parlementaires et aux ayants droit d’entrer.

– C’est compris!:

– Frédéric! Il ne faut pas que l’on vienne nous dire plus tard que les parlementaires n’ont pas pu passer! Hein? Vous saisissez?

– Certes!

– Cependant, comme nous sommes déjà de trois quarts d’heure en retard, vous vous arrangerez d’ici une demi-heure pour que personne ne passe plus, mais sans recevoir d’ordre pour cela! Tous ceux qui nous arriveront dans une demi-heure ne vous voudront peut-être pas beaucoup de bien, Frédéric! Je vous dis des choses que je devrais dire au général Mabel.

– Mon commandant! je ferai partout, comme s’il était là! Et je donnerai des ordres en son nom!

– Allez et bonne chance, mon ami!

Cinq minutes plus tard, Jacques était acclamé dans la cour de la caserne par tout le bataillon sous les armes!

Un enthousiasme indescriptible s’emparait de ces hommes à qui il n’avait pas été nécessaire d’expliquer ce que Jacques attendait.

– Camarades! leur cria Jacques, le moment est venu de sauver la France! En avant! suivez vos chefs!

Aussitôt les tambours, les clairons se firent entendre et le bataillon se mit en route vers la place d’Armes où il arriva dans le moment que le colonel Brasin survenait à la tête de son régiment.

L’effet produit fut foudroyant, Jacques paraissait plus que jamais le vrai maître de la situation. Il avait promis des soldats. Il en amenait.

Quand les parlementaires aperçurent les uniformes kakis de la coloniale d’une part et les capotes de la ligne de l’autre, ils ne purent s’empêcher d’applaudir comme des enfants.

Alors, c’était vrai? Ils avaient réussi? Ils étaient la loi et ils étaient la force? Et il ne dépendait plus que d’eux de débarrasser le pays une bonne fois de ces sectaires dont ils avaient la terreur! Ils ne pouvaient pas le croire!

Dans la salle du Congrès, les grands républicains comme Michel, Oudard et Barclef avaient pris enfin leur parti d’aboutir au plus tôt et de risquer le coup même sans le général Mabel dont la disparition était aussi inquiétante et aussi néfaste que celle de Lavobourg.

Et ils avaient imaginé de remplacer le dernier au gouvernement provisoire par Tissier, un vrai républicain, ami de Pagès, qui ne laisserait pas, lui, cambrioler la République, tout en la sauvant. Quand Tissier apprit qu’il allait être nommé, il fut stupéfait.

Au fond, il continuait à se laisser pousser par les autres, ne comprenant toujours rien à ce qui lui arrivait, ne se compromettant par aucune parole inutile et paraissant surtout ennuyé qu’on l’eût réveillé si tôt.

Sur ces entrefaites, Jacques accourut, cria:

– J’amène cinq mille hommes qui sont prêts à mourir pour vous, mon président! et le président fit son entrée avec un cortège dans la salle des séances.

Jacques, au moment où il en franchissait lui-même la porte, ne fut pas peu étonné d’apercevoir, des deux côtés de cette porte, deux magnifiques énormes huissiers à chaînes qui le saluèrent militairement au passage.

Il avait reconnu ses deux fidèles gardiens: Jean-Jean et Polydore. Mais, bien entendu, il ne s’attarda point à leur demander des explications.

Derrière lui, on se précipita. Députés, sénateurs envahissent les gradins. Une lueur blême tombe du vitrage du plafond éclairant d’un jour sinistre tout un groupe de «douteux», de «tard venus» qui ne savent pas encore «s’ils sont de l’affaire» et qui se réservent avec des mines hostiles.

Ils n’ont encore prononcé qu’un mot devant ceux qui les poussent:

– La loi! qu’on respecte d’abord la loi! et nous verrons après!

Or, le président, là-haut, se lève et lit le texte constitutionnel en vertu duquel l’assemblée se trouve réunie à Versailles pour réviser la Constitution!

On n’est pas plus légal! Qu’est-ce que «les légaux» veulent de plus?

Le commandant se précipite à la tribune.

– Messieurs! vous êtes les représentants de la nation! et si vous êtes ici, c’est que vous avez jugé, en votre âme et conscience, que l’état de choses dans lequel nous nous débattons ne saurait durer! En trois ans, il nous conduirait au despotisme! Mais nous voulons la République, sur les bases de l’égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique! Avec une bonne administration, tous les citoyens oublieront les factions dont on les fit membres, et il leur sera permis enfin d’être Français!

«N’est-il pas honteux de voir aujourd’hui le pays, comme aux pires heures de son histoire, terrorisé par les clubs et les sectes révolutionnaires! Il est temps de rendre aux défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont droit! À entendre quelques factions, nous serions bientôt des ennemis de la République, nous qui l’avons affermie par nos travaux et notre courage! Eh bien, encore aujourd’hui, nous sommes venus pour vous sauver de l’anarchie qui est à vos portes et qui, si vous tardez, viendrait vous empêcher de délibérer!

«La France veut la liberté pour tous!

«La nécessité qui s’impose, c’est de restaurer en France la notion du gouvernement avec l’idée de force réglée, d’action continue et de stabilité que le mot État implique!

«Assez de ce régime de châteaux de cartes qui s’effondrent au moindre souffle! Seul, un gouvernement, limité par de sérieuses garanties, mais assez fort, assez indépendant pour se soutenir autrement que par de tyranniques violences, peut nous pacifier à l’intérieur et à l’extérieur!

«Vous avez, messieurs, à discuter sur ce point et à modifier la Constitution!

«Mais de tels problèmes ne se résolvent pas en vingt-quatre heures! Pour y travailler, vous avez besoin d’une grande paix. Aussi, je vous adjure, au nom de la France, au nom de la République, de nommer jusqu’à la fin des travaux de l’Assemblée nationale, un gouvernement provisoire qui, sous la haute autorité du chef de l’État, dont nous laissons la personnalité en dehors de cette bataille, saura vous garder de vos ennemis!

«Messieurs! deux hommes suffisent à cette tâche qui, espérons-le, sera rapide: choisissez-les! Choisissez-les vite et bien! car j’entends déjà les rumeurs de la place publique! et des fauteurs de discorde! Que ces deux hommes soient forts et unis! Choisissez un vieux républicain comme Tissier et un soldat! Vous en avez besoin! Mais si vous connaissez un soldat plus républicain que moi! prenez-le!

C’est sur ces mots qu’il descendit.

Un tonnerre d’applaudissements accueillit sa péroraison en même temps qu’un grand tumulte traversait la place d’Armes, la cour du château, la galerie des tombeaux, dite aussi galerie des bustes, et se répercutait jusque dans la salle des séances du Congrès.

C’étaient une douzaine de députés de gauche à la tête desquels on voyait Mulot et Coudry. Ils écumaient, ils traînaient avec eux un membre hagard du gouvernement, le ministre des Travaux publics, le pauvre Taburet, le seul qu’ils avaient pu trouver au cours de leur brusque ruée à Versailles. Ils avaient été mis au courant des événements par des indiscrétions inévitables et redoutaient d’arriver trop tard. Heureusement qu’il n’en était rien. Ils racontaient qu’Hérisson était devenu fou et qu’il avait couru de ministère en ministère en jurant comme un possédé. On disait qu’il avait jeté le ministre de la Guerre dans son auto et qu’ils étaient arrivés comme des énergumènes chez Flottard… Enfin, peu à peu, tout se savait… et on accourait à Versailles de partout!

Quand il vit la horde glapissante faire irruption dans la salle du Congrès, Jacques comprit que, derrière ces douze-là, les autres allaient arriver!

Il courut à la porte et dit à Jean-Jean:

– Courez tout de suite auprès de M. Frédéric et dites lui qu’il ne laisse plus passer personne! Vous entendez! plus personne!

Et il rentra dans la fournaise.

Déjà on se battait, Coudry et Mulot criaient: «Vous êtes des voleurs, des assassins! vous avez voulu violer la Constitution! assassiner la République! mais on ne vous laissera pas faire! Assassins! Assassins!»

Lespinasse s’était jeté à la gorge de Coudry, et Mulot essayait de les séparer.

Pendant ce temps, Jacques, Michel, Oudard, Barclef précipitaient les événements. Ils avaient la majorité. Il fallait en user vite!

Le président mettait aux voix un projet de loi signé de vingt noms, notoirement républicains, nommant un gouvernement provisoire pour la durée des travaux de l’Assemblée.

Un instant, certains malins avaient pensé qu’il fallait prendre Jacques au mot et nommer un autre duumvir que le commandant avec Tissier, mais à la dernière minute le prodigieux tumulte causé par l’arrivée des révolutionnaires les rejeta tous dans les bras de Jacques.

Le président sentait qu’il n’y avait plus une minute à perdre et c’est ainsi que l’on avait catégoriquement mis de côté l’idée de réunir une commission qui aurait tenu une séance de cinq minutes et qui serait revenue avec un rapport bâclé.

Il fallait aller au vote tout de suite sur le projet et le rendre exécutoire à la minute.

L’Assemblée nationale, en son plein pouvoir, devait tout se permettre pour le salut de l’État.

Les plus trembleurs n’eussent point demandé mieux que le vote fût acquis par «assis et debout», mais le président s’y opposa. Il craignait les lâcheurs plus tard et il ne fallait point que la comédie dégénérât en farce.

Et puis, toute l’autorité du coup d’État viendrait de l’honnête dépouillement des bulletins et du vote régulier et public!

Encore une fois, que craignait-on? On n’avait qu’à laisser hurler les douze démocrates et leur dompteur Coudry et les autres n’avaient qu’à voter… Du reste, en un clin d’œil, on tira les noms des trente-six scrutateurs qui seraient chargés de dépouiller le vote et de pointer les bulletins.

L’appel nominal commence; au train dont vont les choses, tout sera fini dans trois quarts d’heure peut-être, car on se rue à la tribune pour voter et pas une seconde n’est perdue.

Ah! il y a des manquants, heureusement! Tous veulent du gouvernement provisoire, tous votent pour le commandant Jacques et pour Tissier. Duumvirs!

C’est alors que Pagès, venant d’on ne savait où, surgit dans la salle des séances comme un diable d’une trappe. Les yeux lui sortaient de la tête, ses cheveux se tenaient droits sur son front habité par l’horreur de l’attentat qui avait été perpétré et par la surprise de n’en avoir rien su. Il désigna tout à coup le commandant Jacques et prononça ces mots:

– Hors la loi!

XVIII HORS LES GRILLES

Hors les grilles du château, derrière les troupes immobiles et ne sachant encore à quel ordre elles allaient avoir à obéir, toute la ville se peuplait d’une façon bien singulière.

D’abord les habitants, réveillés dans des conditions tout à fait exceptionnelles, étaient accourus pour savoir ce qui se passait. Les bruits les plus contradictoires couraient.

Les membres des clubs les plus avancés de la ville s’étaient précipités aux renseignements avec force démonstrations de loyalisme révolutionnaire. De toute la banlieue parisienne des groupes de citoyens accouraient à Versailles.

Des fonctionnaires aussi débarquaient de la capitale avec des mines bouleversées et se ruaient aux grilles où, comme les autres, ils se heurtaient aux troupes.

Aucun titre, aucun grade ne leur servait de sauf-conduit.

Frédéric avait bien réglé son affaire, d’après les instructions de Jacques et, une fois la première bordée de démocrates arrivée de Paris et passée, il avait fait tout fermer.

Quand la seconde fournée survint avec Pagès, ce fut un beau chambard.

Pagès, traînant tout son monde derrière lui, demanda à parler au colonel Brasin d’abord, au général Lavigne ensuite. Les deux militaires furent intraitables. Ils avaient une consigne. Ils étaient là pour la faire observer. Ils n’étaient là que pour la faire observer. Ils n’étaient même là que pour cela! Et la consigne était de ne laisser passer personne!

– Et qui vous a donné cette consigne-là?

– Le général Mabel!

– Impossible! Le général Mabel est arrêté!

– Mabel, allons donc! Il est dans la salle du Congrès!

– Vous l’avez vu?

– Non! mais on est venu nous transmettre ses ordres! En voici assez, messieurs! Je ne suis qu’un soldat, je ne fais pas de politique… On m’a dit de venir ici avec ma troupe; j’y suis… De ne laisser passer personne… personne ne passera… J’obéis!

Et il tourna le dos aux parlementaires.

– Il est fou! fit Pagès entre ses dents. Venez! vous autres! Nous trouverons bien un trou pour passer…

Et ils s’en allèrent, mais derrière eux le bruit commença à courir de l’arrestation de Mabel et tous les officiers qui étaient là et qui n’avaient pas vu leur chef en cette grave occurrence commençaient à commenter cette extraordinaire nouvelle.

Brasin et Lavigne se sentirent beaucoup moins rassurés. S’était-on réellement moqué d’eux en leur donnant des ordres au nom de Mabel? Ils étaient maintenant tentés de le croire.

Ils se résolurent à ne plus faire un pas sans un ordre régulier et écrit et ils regrettaient déjà de ne pas avoir exigé ces garanties dès l’abord…

«D’autant plus, pensaient-ils, que si Mabel est réellement arrêté, le commandant Jacques peut faire tout ce qu’il voudra, l’affaire est ratée.»

Des échos en parvenaient à la foule. À certaines fenêtres de la place, de braves bourgeois armés de lorgnettes regardaient avec assiduité ce qui se passait dans l’immense cour du château, ils en tiraient des conclusions plus ou moins absurdes.

Enfin, ce fut tout à coup comme le déversement de la grande ville dans la petite.

Sur le «pavé», les autos bondissaient, roulaient, mugissaient. Des cars bondés encombraient les avenues pleines de patriotes ou de révolutionnaires qui chantaient ou hurlaient… Çà et là, on se battait.

L’extraordinaire nouvelle du coup d’État était allée réveiller les Parisiens, les avait fait sauter de leur lit, les avait jetés dans tous les véhicules et les amenait à Versailles, soit en curieux, soit en acteurs.

Beaucoup de femmes du monde étaient venues en auto, et des artistes aussi, dans des toilettes rapides, sommaires. Aussi les restaurants étaient-ils envahis.

Dans un hôtel très réputé, il y avait une foule élégante, d’autant plus compacte qu’on était là aux premières loges pour avoir des nouvelles et qu’il était à peu près impossible d’aller plus loin.

Soudain, un homme traversa l’une des salles, un chapeau de feutre sur les yeux, le col du pardessus relevé; et certains, qui l’avaient reconnu, se regardèrent: «Lavobourg!»… il n’en est donc pas!

C’était bien Lavobourg, en effet, qui descendait rapidement dans la cour.

Là, il se heurta à une vingtaine de gars «costauds» à mine patibulaire qui se faisaient servir à déjeuner sur le pouce en compagnie des cochers et des chauffeurs d’auto.

L’office avait commencé par soulever quelques difficultés, étant peu désireux d’entrer en affaires avec des messieurs qui n’étaient point de la clientèle ordinaire.

Mais alors, un certain marchand de cacahuètes qui était là avait eu une manière de dire au maître d’hôtel:

– Monsieur est bien dégoûté d’hésiter à entrer en relations avec les premiers patriotes du club de l’Arsenal! Monsieur ne sait certainement point que ces honnêtes citoyens sont des amis de monsieur que voilà, qui est lui-même secrétaire du comité du club de l’Arsenal! c’est-à-dire, mon petit père, que ce n’est point de la petite bière et que, par les temps qui courent, ils est bon d’avoir des amis partout!

Le maître d’hôtel avait compris et s’était empressé de faire servir à ces gens tout ce qu’ils avaient voulu.

Lavobourg parut un peu stupéfait de rencontrer ce joli monde dans ce restaurant élégant, mais ces messieurs s’étaient empressés de laisser le chemin libre au bourgeois «qui sans doute avait un rendez-vous d’amour»! Il passa.

– Tu n’as pas besoin de te cacher! on t’a reconnu! lui cria le marchand de cacahuètes.

Il hâta le pas. Il se rendait à un pavillon qui avait jadis été construit pour la Pompadour. Les chambres en donnaient directement, par des portes-fenêtres, sur le parc. On lui ouvrit. Il y eut une sourde exclamation. La porte fut refermée.

– Il a une figure de trahison! dit l’un.

– À ce qu’il paraît que c’est un ami du commandant! répondit un autre.

– À mort, le commandant!

– Vive la révolution sociale!

– Vive le club de l’Arsenal!

Il y en avait un parmi tous ces gens qui ne prononçait pas une parole et qui paraissait assez mélancolique… C’était M. Hilaire! Il ne pouvait s’empêcher de penser, bien qu’il fût entouré d’amis, aux graves inconvénients de la politique active qui prend des heures bien précieuses au commerce.

Et puis, il était bien obligé de se dire que Papa Cacahuètes usait de son influence politique et de ses cartes civiques avec une extraordinaire désinvolture.

Qu’étaient donc tous ces gens-là? Et à quoi Chéri-Bibi pouvait-il les faire servir pour le bien de la France, comme il le disait?

Enfin, M. Hilaire n’ignorait plus que, à quelques pas de lui, on tentait le plus audacieux des coups d’État et que grâce à Chéri-Bibi il se trouvait avoir dans tout ceci une responsabilité qu’il lui était, du reste, impossible de mesurer.

Si on ajoute à tous ces malheurs d’ordre public les raisons que M. Hilaire avait de ne pas se réjouir dans le particulier, après la scène conjugale qui avait apporté la perturbation dans les magasins de la Grande Épicerie moderne, on comprendra assez facilement, la mélancolie de M. Hilaire.

Comme il levait la tête, en proie à toutes ces tristes réflexions, il ne fut pas peu surpris d’apercevoir à la terrasse d’un petit café en face, les deux figures bonasses de ses compagnons de la nuit précédente, MM. Barkimel et Florent, lesquels se levèrent aussitôt et s’en allèrent comme s’ils ne l’avaient point vu.

Le fait était extraordinaire. Qu’étaient-ils donc venus faire à Versailles?

C’est ce que M. Barkimel était en train d’expliquer à M. Florent qui ne le savait pas encore.

M. Florent, après les émotions d’une journée et d’une nuit particulièrement mouvementée, dormait du sommeil du juste, quand il avait été brusquement tiré du lit, à une heure exceptionnellement matinale, par l’arrivée inopinée de M. Barkimel.

À toutes les questions que M. Florent avait posées à M. Barkimel, celui-ci n’avait consenti à répondre que par ces mots:

– Levez-vous!

– Mais enfin, me direz-vous?

– Levez-vous!

– Courons-nous quelque danger personnel?

– Nous avons un grand devoir à accomplir.

– Alors, me voilà, obtempéra M. Florent, tout en tremblant d’inquiétude.

Et M. Barkimel avait entraîné M. Florent à Versailles. Il paraissait fort préoccupé et continuait de ne point répondre à toutes les questions de son ami.

Arrivés dans la ville, ils ne furent pas peu étonnés d’assister à un spectacle dont, cependant, M. Barkimel prétendait avoir été averti.

– Vous êtes donc dans le secret des dieux? avait demandé M. Florent stupéfait.

– Je savais que l’on allait tenter de renverser la République, aujourd’hui, à Versailles, parfaitement! se rengorgea M. Barkimel.

– Vous saviez tout cela et vous nous amenez dans cette dangereuse cohue? Pourquoi faire?

– Nous devons nous opposer à ce qu’on renverse la République, monsieur Florent!

– Mais je vous ai toujours entendu dire qu’une bonne poigne!

– Moi? vous avez rêvé! Et si j’ai pu dire, en effet, qu’une bonne poigne est quelquefois nécessaire, j’ai toujours pensé qu’elle devait être au bout du bras d’un ferme républicain et non pas d’un soldat de fortune, monsieur Florent…

– Vraiment! vous me stupéfiez! et comment nous opposerons-nous à ce qu’on renverse la République?

– En surveillant M. Hilaire, tout simplement! Comprenez-vous, maintenant?

– Mais, de moins en moins! M. Hilaire a toujours été un des fervents de la Révolution.

– Monsieur Florent, taisez-vous, voici justement M. Hilaire. Je vous dirai ce qu’il faut en penser tout à l’heure…

– Écoutez, reprit Barkimel au bout d’un instant, voici ce qui m’est arrivé ce matin. Il pouvait être cinq heures. On frappe à ma porte à coups redoublés. Je me lève croyant qu’il y avait le feu, j’ouvre et je me trouve devant un monsieur très convenablement mis, habillé tout de noir, qui tenait humblement son chapeau melon à la main et me dit:

«- M. Barkimel, s’il vous plaît, puis-je vous dire un petit mot?

«Je lui réponds qu’on ne réveille pas les gens à une heure pareille! Il me dit que c’est pour mon bien et qu’il a quelque chose de très grave à me confier de la part d’un grand personnage qui désire, pour le moment, conserver l’anonymat. Je le fais entrer, je lui demande la permission de me remettre dans mon lit; il s’assied près de moi et, tout à coup, il me dit, me passant sa main sur la mienne:

«- Monsieur Barkimel, voulez-vous être décoré?

En entendant ce passage inattendu du récit de M. Barkimel, M. Florent devient cramoisi, puis violet. On dirait qu’il va étouffer; en vérité il suffoque!

Enfin M. Florent peut placer un mot:

– C’était un fumiste! fait-il.

C’est au tour de M. Barkimel de rougir.

– Pourquoi un fumiste? balbutia-t-il. Cet homme parlait très sérieusement et il me l’a prouvé ensuite… Pourquoi un fumiste?

– Pour rien, toussa M. Florent; continuez!

– Alors, je dis à cet homme, continue M. Barkimel, que mon plus grand bonheur serait d’être officier d’académie!

– Évidemment! acquiesça M. Florent en pâlissant.

«- Pour cela, que faut-il faire? demandai-je à mon visiteur.

«- Être un bon républicain, répondit-il, et un fidèle ami!

«- Un fidèle ami de qui?

«- Mais, par exemple, de M. Hilaire!

«- Ah! bien, ce ne sera pas difficile, m’écriai-je: j’ai toujours aimé la République et je ne quitte pas M. Hilaire.

«- Eh bien! quittez-le de moins en moins, conseilla le visiteur… Avec vous, je n’irai pas par quatre chemins, ajouta cet homme, car vous êtes d’une intelligence au-dessus de la moyenne… Sachez donc que les bons républicains de l’Arsenal sont bien étonnés de certains faits et gestes de M. Hilaire. Ils le trouvent tiède par moments et très bizarre dans d’autres… Ils ont besoin d’être sûrs du secrétaire d’un comité aussi influent… Or, ils n’ignorent pas que M. Hilaire est toujours fournisseur de la maison des Touchais, rendez-vous du Subdamoun et de tous ses aristocrates… Enfin hier, il aurait dû venir au club, où on l’attendait et où les plus graves résolutions ont été prises contre les menées dictatoriales de Jacques Ier! Nous ne l’avons pas vu! Pourquoi? Et voici le fait le plus mystérieux de tous! L’un des premiers personnages du club de l’Arsenal a disparu! n’est pas rentré de la nuit chez lui… et l’on a tout lieu de croire quelque méchant attentat! Je vous parle du citoyen Tholosée que vous connaissez peut-être!

«- Oui, fis-je, je connais le citoyen Tholosée, c’est un brave républicain… Je l’ai vu souvent chez M. Hilaire, j’avais plaisir à lui serrer la main!

– Quelle blague! s’écria M. Florent, vous m’avez dit cent fois que cet énergumène vous faisait peur!

– C’est justement parce qu’il me faisait peur, répliqua M. Barkimel, que je lui serrais la main avec plaisir… Il vaut mieux être bien que d’être mal avec les gens qui vous font peur.

– Après, fit M. Florent, d’un ton très sec.

– Eh bien! après… il a donc été entendu que je surveillerais M. Hilaire «pour son bien»!

– C’est du propre! s’écria M. Florent. Vous voilà mouchard, maintenant?

– Eh! monsieur Florent! calmez-vous! Je vous dis pour son bien! Pour qu’il ne lui arrive pas malheur! Pour le faire avertir à temps s’il en est besoin… Et par-dessus le marché, on me donne les palmes académiques!

M. Florent n’y tint plus.

Il s’arrêta brusquement, croisa les bras sur la poitrine et dit:

– Qu’en ferez-vous? Vous! Un ancien marchand de parapluies!

– Je les mettrai à ma boutonnière… répondit M. Barkimel, et ne vous montrez point si fâché, je vous prie… J’ai encore des choses à vous dire… Ce monsieur ne s’en est pas allé tout de suite… Il m’a dit: «Vous avez un ami également fort intelligent et qui est fort intime avec M. Hilaire.»

– Ah! il vous a dit cela, fit M. Florent, déjà charmé.

– Et il m’a dit que cet ami s’appelait M. Florent et que s’il voulait, lui aussi, servir la République… il y aurait aussi une décoration pour mon ami Florent!…

– Oh! s’exclama Florent dont les yeux se brouillèrent et qui serra la main de son ami.

– Cela vous fait plaisir, hein?

– Monsieur Barkimel, cela fait toujours plaisir à un honnête homme d’être décoré… et, comprenez-moi, quand cet homme a mérité, comme moi la décoration…

– Monsieur Florent, vous serez décoré! Il me l’a dit… Vous aurez le mérite agricole!

M. Florent, cette fois, chancela et devint livide:

– M. Barkimel, fit-il la gorge sèche, gardez-le! je ne mange pas de ce poireau-là! Non! non! Bon pour vous, monsieur Barkimel, de vendre un ami pour une décoration! mais M. Florent reste M. Florent! Adieu!

– Florent!

– Adieu! je vous dis! Je ne vous connais plus! Vous êtes un misérable! et d’ailleurs votre République est fichue!

– La République fichue! ce n’est tout de même pas vous qui la jetterez par terre!

– Elle est dans le sciau! Vous m’avez toujours fait rire avec votre révolution!

Et comme M. Florent était, dans le moment, entouré par une foule sympathique, il se tourna vers elle et, lui montrant M. Barkimel, qui avait cessé d’être son ami:

– En voilà encore un, fit-il, qui croit aux clubs et aux révolutionnaires! Aussitôt, M. Barkimel fut entrepris par un groupe hostile qui ne le lâcha que lorsqu’il eût crié: «Vive le commandant Jacques!»

Et Florent s’éloigna en ricanant diaboliquement. M. Barkimel s’en retourna pour surveiller M. Hilaire, la mort dans l’âme. «Ça, se disait-il, je ne le lui pardonnerai jamais!»

M. Hilaire et ses singuliers compagnons n’avaient point quitté la cour de l’hôtel. Et la porte, qui s’était refermée sur Lavobourg, ne s’était point rouverte. Nous avons dit qu’aussitôt que Lavobourg avait pénétré dans l’appartement, une sourde exclamation s’était fait entendre.

– Tu ne m’attendais pas? dit Lavobourg…

– Non! dit Sonia. Que viens-tu faire ici? Trahir encore?

C’était, en effet, Sonia Liskinne qui occupait, dans cet instant critique, le pavillon de la Pompadour.

Elle avait fait retenir l’appartement la nuit même, sachant les facilités qu’il comportait pour les communications directes avec le château.

Mais, certes, elle n’attendait pas Lavobourg!

Le prisonnier avait donc pu se défaire de ses liens? Ou les gens de Cravely l’avaient délivré, car on avait dû déjà perquisitionner dans son hôtel? Elle trembla pour Jacques et son entreprise…

– Qui donc a trahi la première? demanda Lavobourg d’une voix sourde! C’est bien à vous à parler, qui avez failli me faire assassiner! Ah! je savais bien que je vous trouverais ici… dans cet appartement… Il est si commode pour les amoureux de Versailles! Vous vous rappelez? ajouta-t-il avec un ricanement qui s’acheva presque dans les larmes! Ah! Sonia! vous n’avez plus aucune pudeur!

– Quoi qu’il arrive, dit-elle… je vous demande pardon.

– Vous n’avez pas à être pardonnée, fit-il, je me suis bien vengé!

– Qu’avez-vous fait encore? s’écria-t-elle, terriblement anxieuse.

– Je ne sais pas si Jacques réussira… C’est bien possible, mais au moins j’aurai eu cette consolation d’avoir tout fait pour qu’il échoue!

Elle le dressa devant elle, le secoua. Ses yeux étaient durs, sa bouche frémissante, ses mains le déchiraient!

– Quoi? quoi?

– Je suis allé prévenir Flottard, le gouverneur militaire de Paris, et je crois bien être arrivé à temps pour qu’il fasse de la bonne besogne! Avant de venir ici, j’ai eu aussi le plaisir d’apprendre que, grâce à moi, on avait pu mettre la main sur le général Mabel qui s’apprêtait à quitter la place de l’Étoile pour rentrer à Versailles se mettre à la tête de ses troupes. Mabel a été arrêté, jeté à la Conciergerie comme un malfaiteur!

Elle ne l’écoutait plus. Ceci était un coup terrible. Elle ne songeait qu’au moyen d’avertir Jacques qui, certainement, ne devait rien savoir.

À ce moment la porte de l’appartement sauta comme si elle avait été arrachée de ses gonds et une horde se précipita.

C’était la bande de Pagès qui cherchait de tous côtés une issue pour pénétrer dans le château et à qui l’on avait indiqué ce chemin-là!

Pagès salua, demanda pardon, mais tout à coup ceux qui l’entouraient et lui-même reconnurent Lavobourg et Sonia Liskinne.

Cela ne pouvait faire de doute dans l’esprit des envahisseurs qu’ils étaient cachés là pour conspirer contre l’État! De rumeur publique, ils étaient les principaux artisans du coup d’État.

Tous s’écrièrent: «Voilà nos otages! Voilà nos prisonniers! Ce sont les espions du Subdamoun!»

Mais, d’autre part, la bande était pressée de courir à l’Assemblée.

Heureusement se présentèrent de braves citoyens du club de l’Arsenal qui se proposèrent et qui furent acceptés sur présentation de leurs cartes civiques. Sonia et Lavobourg furent entourés par ces gars sinistres qui parlaient un argot redoutable.

Ils paraissaient obéir à un petit vieux dans lequel Sonia reconnut soudain son marchand de cacahuètes de la nuit.

Celui-ci, à la dérobée, lui fit un signe de bonne entente et elle respira.

Mais un de leurs geôliers d’occasion était revenu de la cour avec la nouvelle que le commandant Jacques venait d’être assassiné, elle poussa un cri déchirant cependant que le vieillard bondissait dans le parc avec des jambes de vingt ans!

XIX FAITES VOS JEUX! RIEN NE VA PLUS!

Revenons à Pagès qui, suivi de quelques amis, les plus farouches du parti, avait trouvé le moyen de pénétrer dans la salle du Congrès par une porte de service.

Tous répétèrent derrière lui: «Hors la loi! Hors la loi!» et ceux de leur parti qui étaient déjà aux prises avec les congressistes et que dirigeait l’impétueux Coudry clamèrent aussi en montrant le poing au commandant Jacques: «Hors la loi! Hors la loi!»

Jusqu’alors la grande majorité des représentants avait réussi à repousser hors de l’hémicycle les fanatiques de l’extrême-gauche et à défendre le vote qui se continuait en toute hâte, car la prétention des nouveaux arrivants était ni plus ni moins de l’empêcher, de le rendre impossible.

Au milieu de cette houle, Jacques essaie de détourner sur sa tête leur fureur.

Pendant ce temps, on vote.

Il crie. Il harangue. Il excite ses adversaires d’une voix de tonnerre qu’on ne lui soupçonnait pas et qui arrive à balancer les effets de Pagès.

– Vous êtes sur un volcan! Hâtez-vous de l’éteindre, crie-t-il aux représentants. Sauvons la liberté. Sauvons l’égalité!

– Hors la loi! Hors la loi! À mort le dictateur!

– Les partisans de l’échafaud, hurle Jacques, s’entourent de leurs complices et se préparent à exécuter leurs affreux desseins! Hâtez-vous! Moi, je ne veux que sauver la République!

– Hors la loi!

– Je crois avoir donné assez de gages de mon dévouement à la patrie! Vive la nation!

Dans un élan irrésistible, Coudry et les siens arrivent sur Jacques et ses partisans. C’est une mêlée!

– La liberté est violée! crie Jacques au président. Déclarez le voté clos et proclamez le résultat! Le pays n’a plus rien à faire avec cette bande de forcenés!

Mais sa voix n’est plus entendue et déjà d’autres députés, du parti adverse arrivent de Paris et pénètrent dans l’enceinte venant renforcer Pagès, Coudry et Mulot.

Le tumulte grandit. Des cris effroyables:

– À bas le dictateur! À bas le tyran! Hors la loi!

S’il n’avait pas près de lui deux solides huissiers qui envoient rouler à coups de poing ceux qui l’approchent de trop près, Jacques serait mis en pièces.

Il est aux prises avec les plus violents communistes qui ont franchi les banquettes.

Sa poitrine s’oppresse, sa vue se trouble. Mais on entend un bruit d’armes dans le couloir, c’est un peloton de la coloniale qui vient chercher son commandant en péril.

La bagarre devient effroyable, le tumulte inouï. Le vote est suspendu. Le président veut parler mais ne parvient pas à se faire entendre. Il n’y a que des soldats qui puissent mettre un peu d’ordre dans cet affreux gâchis. Ils finissent par arracher Jacques à l’étreinte des forcenés, lui font un rempart de leur corps. Il est entraîné au dehors.

On le voit arriver dans la cour soutenu par deux coloniaux, affreusement pâle, les traits bouleversés, la tête penchée sur l’épaule, presque évanoui.

À l’intérieur, les révolutionnaires, qui répètent leur cri de bataille, leurs «hors la loi» homicides se sont retournés du côté de l’estrade présidentielle, en escaladent déjà les marches; des urnes sont renversées, brisées… des poings tendus contre le président qui n’a plus d’espoir que dans l’intervention de la force armée et qui l’attend! Il a déclaré le vote clos.

Que les soldats arrivent! Ils peuvent encore tout sauver!

Dans la cour, sur la place d’Armes, sur le pavé extérieur, sur la terrasse, on crie: «Aux armes! aux armes!» Le bruit s’est répandu d’un attentat contre l’idole du jour et mille clameurs supplient l’armée de sauver la nation.

Mais cette force à qui va-t-elle obéir? À son chef: au général Mabel?

Mais Mabel n’est pas là et le bruit court qu’il est emprisonné. Obéira-t-elle au président de l’Assemblée? Mais on dit que les ministres, que les chefs du gouvernement accourent et que le président va être décrété d’accusation pour avoir violé la Constitution [1].

À Jacques? Sa renommée, sa popularité suffiront-elles à entraîner ces troupes qui n’ont jamais eu de contact direct avec lui!

Jacques ne peut véritablement disposer que de son bataillon!

Après un instant de faiblesse, il a reconquis toute sa force, toute son énergie. On se presse autour de lui. Il demande un cheval. Un capitaine lui cède le sien.

Il revient alors vers ses coloniaux qui le reçoivent avec une tempête d’acclamations.

Alors il réclame le silence et dénonce les révolutionnaires avec des paroles furibondes:

– Ce sont des misérables! Des traîtres à la patrie! J’allais leur indiquer les moyens de sauver la République et ils ont voulu m’assassiner!

Il est d’aspect sinistre:

– Soldats, puis-je compter sur vous? s’écrie Jacques.

Cette fois, il y eut une tempête d’acclamations mais seuls les coloniaux criaient… Les autres troupes restaient de pierre.

À ce moment, tout un groupe de représentants sortent en hurlant de la séance, portant le président qui est à moitié assommé.

Il semble bien alors que les révolutionnaires, par leurs excès incroyables et aussi par leur courage, car ils sont encore le petit nombre, sont tout à fait devenus les maîtres du terrain parlementaire. Cependant le président trouvera la force de crier aux soldats immobiles: «Sauvez la République! Expulsez ces factieux! Le vote est acquis! Le duumvirat est proclamé!»

– Vous l’avez entendu! s’écrie Jacques. Je confie à mes soldats le soin de délivrer la majorité des représentants de la nation! En avant, mes enfants!

Aussitôt il se met à la tête de la petite colonne qui entre dans le château; les tambours éclatent puissamment et pénètrent dans la galerie des bustes et font entendre des roulements ininterrompus pendant que les coloniaux s’ava