/ Language: Français / Genre:prose_contemporary

Addiction

Henry-Pierre Jeudy

" Ce matin, je me lève décidé à ne pas prendre une cigarette après mon café, comme je l'ai fait depuis une trentaine d'années. Si l'envie est trop forte, je pourrai toujours me recoucher. " Fumer tue, paraît-il. Mais vivre aussi, alors pourquoi s'en faire ? C'est que l'esprit du temps est à l'hygiène de soi, au corps immaculé, à l'extermination des mauvaises habitudes. Le narrateur se donne donc trois jours pour arrêter de fumer. Niais on ne se défait pas facilement d'une pratique devenue une seconde nature : et voilà notre anti-héros contemporain arrêté, rêveur, au milieu des volutes de fumée. Plusieurs fois par jour, il prend une dernière cigarette en se posant la question obsédante : pourquoi fume-t-on ? La réponse, enfin, est au cœur de cette fiction théorique, élégante et burlesque loin, très loin des méthodes soporifiques supposées nous délivrer de la nicotine.

Henri-Pierre Jeudy

Addiction

«Fumer ne favorise le travail que de celui qui fume pour tenir quelque chose а la main, ou pour avoir а faire plusieurs mouvements machinaux, ou enfin pour produire un brouillard dans l'air, et se plaire а le regarder s'élever mollement et se déchirer très lentement, comme un être animé qui sans précipitation échapperait а des embrassades.»

Italo Svevo

I

Chaque fois que je me rendais à la campagne afin d'y rester quelques semaines, je pensais réunir les conditions idéales pour cesser de fumer. Il me fallait un rythme de vie différent, plus proche de la nature. Je me disais qu'au moment où l'envie d'allumer une cigarette me prendrait, je pourrais marcher dans la forêt ou le long de la rivière pour l'oublier. Quand, au retour d'une grande balade à bicyclette, je buvais un verre de vin blanc, j'avais tellement l'habitude de fumer que l'idée même de me refuser ce plaisir me semblait ridicule. J'avais beau compter le nombre de cigarettes que je consommais chaque jour, je trouvais toujours le moyen d'estimer que j'étais raisonnable. Il est vrai que je ne fumais pas comme un pompier, je me contentais d'acheter un paquet tous les deux jours. Il m'arrivait parfois de dépasser la dose que je m'étais prescrite, mais le lendemain je rétablissais la moyenne que je m'étais imposée en redoublant d'attention. J'ai compris que plus j'étais vigilant, plus je comptais régulièrement les cigarettes que je sortais du paquet, moins je me préparais à cesser de fumer. Lorsque j'ai acheté des chewing-gums à la nicotine, j'ai lu sur le prospectus que la première cigarette, celle qu'on fume le matin après le café, était le signe le plus déterminant de cette dépendance. Celle-là, comment aurais-je pu m'en passer ?

Ce matin, je me lève décidé à ne pas prendre une cigarette après mon café, comme je l'ai fait depuis une trentaine d'années. Si l'envie est trop forte, je pourrai toujours me recoucher. Au lit, je n'ai jamais fumé. Hier soir, je me suis dit que c'était la dernière. Je n'ai pas voulu imaginer que ce serait fini, que je ne fumerais plus jusqu'à ma mort. Je préfère penser que si j'arrête maintenant, je garde la possibilité de fumer de temps à autre. Il me faut passer par l'épreuve d'une cessation entière, mais non définitive. L'idée même qu'une plaisante habitude soit supprimée de ma vie me paraît insoutenable. J'ai l'impression de me retirer toute chance de redécouvrir un plaisir que j'aurais perdu. Je suis là, près de la table, je sais que le paquet n'est pas loin, je dois résister.

Certains osent me dire que je n'ai pas de volonté. Il est vrai que je déteste la volonté quand elle est prise pour une valeur morale. Au nom de quoi cette volonté devrait-elle se retourner contre moi ? Au nom de ma survie ? Quel sens puis-je donner aujourd'hui à la survie ? Les menaces qui sont susceptibles de précipiter l'heure de notre mort demeurent innombrables. Rien ne me garantit que je vivrai plus longtemps si je n'abuse plus de la nicotine, si je ne laisse pas ma langue et ma gorge submergées par des vagues de fumée chargées de goudron ou de je ne sais quelle autre substance toxique. Je ne peux pas me dire qu'une cigarette en moins, c'est une heure de gagnée. Si je devais appliquer le même raisonnement à bien des choses que je consomme, à l'air que je respire, je ne serais plus en mesure d'apprécier la vie. Qui plus est, il faudrait que je connaisse l'heure initialement prévue de ma mort pour savoir si j'ai vraiment gagné un temps supplémentaire d'existence.

Je ne suis pas dupe de mes fantaisies, je sais trop combien il m'est agréable de jouer à la dernière cigarette. Vous vous préparez à la fumer, vous vous dites que ce sera bientôt fini, que vous ne ferez plus le geste que vous êtes en train de faire, que vous garderez un souvenir de ce geste. Vous avez vu comment ceux qui ne fument plus cherchent parfois dans leur poche un paquet qui n'y est plus depuis des années, comment ils approchent l'index et le majeur de leurs lèvres. Le réflexe résiste. Vous pensez aussi à cette cigarette que le condamné à mort fume avec une superbe délectation avant son exécution, vous le voyez en train d'envoyer des volutes de fumée, à l'aube, en cet instant ultime où son dernier geste condense toute la puissance de la vie. Vous êtes ému, c'est le plus beau moment que vous vivez, vous avez envie qu'il se reproduise, vous cessez de fumer pendant plusieurs jours, vous reprenez votre première cigarette, vous en consommez d'autres pendant plusieurs semaines, et, de nouveau, vous vous mettez en condition d'arrêter, vous retrouvez alors cette circonstance qui vous fascine, celle de la dernière cigarette.

Il est incroyable que, dans des méthodes écrites pour en finir avec la cigarette, la dernière doive être consommée en éprouvant le plus grand dégoût. Pour savourer la joie d'être enfin libre de toute dépendance, il vous est conseillé de bien penser, en tirant les ultimes bouffées, à tous les poisons que vous avez ainsi absorbés depuis que vous fumez. Il vous est même enjoint d'imaginer qu'il est magnifique dans la vie de ne plus jamais faire ce geste que vous avez pris si longtemps pour un signe imparable de séduction. Il faut vous persuader que la dernière cigarette est l'essence même de l'horreur que vous avez vécue en fumant. Il faut qu'elle sente si mauvais qu'elle ne soit plus l'objet d'une tentation, à moins que vous n'ayez, comme bien des gens, une attraction particulière pour ce qui devrait vous dégoûter. Michelet, le célèbre historien, reniflait bien des urines avant de pouvoir écrire.

Le lendemain, j'adopte une autre tactique. Avant de me lever, durant ce temps où je demeure éveillé, songeant à ce que je ferai dans la journée, je me dis que la cigarette que j'ai fumée avant de me coucher pourrait devenir la dernière. Il suffirait que je la considère une fois pour toutes comme étant la dernière. N'ayant pas encore le goût du tabac dans la bouche, je devrais profiter de cette purification que la nuit vient de m'offrir. Ce serait plus aisé de procéder ainsi plutôt que d'attendre le milieu de la journée pour décider d'arrêter. Personne, me semble-t-il, n'a fumé sa dernière cigarette après le repas de midi. Il est impossible d'imaginer que pareille décision soit prise à un autre moment qu'en soirée. J'ai pourtant essayé de la prendre après avoir fumé la cigarette du petit déjeuner.

Il est sept heures, je m'approche de la fenêtre, je regarde au-dehors et je me dis que ce sera peut-être moins difficile que je ne le pensais. Deux heures plus tard, l'envie est là, tenace, je lui résiste, je marche de la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre, je respire à pleins poumons, je bois trois ou quatre verres d'eau, je fais des exercices, je sens l'envie s'amenuiser, du moins j'y crois. Quand je m'assieds de nouveau à mon bureau, je réussis à travailler pendant une heure, et là, brusquement, je retourne dans la cuisine pour me saisir du paquet de cigarettes que j'ai gardé par précaution. Il est évident que, si je ne l'avais pas eu, ce paquet, je serais sorti en acheter un autre.

Je sais, comme tout fumeur qui souhaite en finir avec sa consommation abusive de cigarettes, qu'il est nécessaire de séparer la dépendance du plaisir. C'est une épreuve philosophique. Comment puis-je me représenter que ce que je crois être un plaisir n'en est pas un ? Celui qui tente de fumer de manière épisodique tient, me semble-t-il, à circonscrire le plaisir pour l'isoler de l'obsession, pour lui conserver sa valeur exceptionnelle. Lorsque nous n'avons pas fumé pendant plusieurs heures, nous constatons combien la cigarette que nous venons d'allumer nous enivre, combien elle nous fait presque trébucher, si nous sommes debout, en provoquant l'effet d'une drogue que nous découvrons avec cette terrible sensation d'un trouble qui nous redonne l'envie irrésistible de continuer à fumer.

Comment se convaincre de ce fait pourtant évident que le plaisir n'est pas lié à l'habitude ? Le grand fumeur est assujetti à sa propre dépendance, il ne peut plus connaître le plaisir, il a un comportement comparable à celui d'une machine à vapeur. S'il n'a pas sa dose quotidienne, il est affolé, il n'est plus bon à rien. La seule solution, pour lui, est d'abandonner un pareil déterminisme qui le rend trop malheureux. Les anciens fumeurs louent la liberté qu'ils ont retrouvée, comme s'ils vivaient une autre vie depuis qu'ils ont cessé de fumer, comme s'ils pouvaient enfin respirer à pleins poumons. Ils affichent un bonheur qu'ils aiment rendre enviable au regard de ceux qui continuent à être asservis au terrible besoin de chercher un bureau de tabac à n'importe quelle heure du jour et de la nuit.

Si je ne prends aucune cigarette, j'ai l'impression d'être plongé dans un étrange état d'inertie, je ne parviens plus à associer les idées qui me préoccupent, ma mémoire se délite, je ne vois plus très bien ce qui m'entoure, je ne prête guère d'attention à ce qu'on me dit, je ne sais plus que penser de quoi que ce soit. Il faudrait que j'arrive à imaginer qu'étant debout, je sois encore au lit et que j'accepte la confusion mentale comme une source particulière de réflexion. Puisqu'en étant étendu je n'éprouve pas le besoin de fumer, il faudrait que, debout, je me vive comme étant allongé sur une couche. Il faudrait que mon point de vue sur le monde demeure le plus longtemps possible horizontal. Ce qui me chagrine le plus, c'est qu'en m'abstenant de fumer, je n'ai plus d'idées, comme si de la consommation régulière de nicotine advenait le rythme tout aussi cadencé des pensées. J'ai beau rester assis derrière mon bureau, dans l'expectative d'une réflexion qui va bientôt naître, je me sens vidé de l'intention même de réfléchir. La première cigarette me tire de cette effroyable situation. Elle est un véritable soulagement.

Dans le monde des entreprises, rares sont devenus les gens qui fument en travaillant. L'autorisation de consommer des cigarettes dans un boxe réservé à cette fonction, si elle limite les effets nocifs de la tabagie, laisse croire au fumeur qu'il peut toujours avoir un instant d'apaisement en répondant à son envie comme on satisfait un besoin pressant. Travaillant chez moi, je m'évertue pourtant à appliquer le même règlement. Toutes les heures, je quitte mon bureau pour aller fumer une cigarette dans la pièce à côté. Il est hors de question que je l'allume dans mon lieu de travail. Le temps de la fumer est pris pour celui d'une détente. Et je crois même qu'en la fumant, mes neurones retrouvent une intensité d'action qu'ils étaient en train de perdre.

Comme tant d'autres rumeurs, j'ai souvent pensé que si je cessais de consommer des cigarettes, je pourrais prendre un cigare, un vrai cigare une fois par semaine. Il est de coutume de croire que le cigare offre un plaisir qui nous délivre de l'addiction. Cette indépendance du plaisir, bien qu'elle puisse apparaître comme une pure fiction, suppose certaines règles du comportement. Le temps de fumer un cigare n'a pas de commune mesure avec celui de la consommation rapide de la cigarette, c'est un temps plus proche du moment consacré à la première ou à la dernière cigarette. Celui qui fume le cigare, même s'il demeure à côté de nous, semble vivre une absence discrète en présence des autres. Il se crée lentement une union entre lui et l'objet convoité, au point que l'un et l'autre ne semblent plus faire qu'un derrière des volutes de fumée dont le parfum devrait produire l'enchantement de l'entourage. La jubilation du fumeur de cigare est moins ostentatoire qu'elle ne paraît, elle se lit sur son visage quand ses yeux se réjouissent à l'instant où la fumée embaumée, après être restée dans la bouche sans jamais descendre dans les poumons, s'échappe peu à peu comme si son expulsion ne réclamait aucun effort. Aucun signe d'angoisse, de nervosité ne transparaît, la sérénité se répand dans le corps avec cette douceur que le monde est incapable de donner. La question existentielle, fumer ou ne pas fumer, n'a plus aucune raison d'être posée, elle est éludée telle une outrageante ineptie imposée par la déraison d'une conception trop parcimonieuse de la santé.

Isoler le temps de fumer, le prendre comme un temps qui pourrait paraître hors du temps. Se retirer dans le fumoir. Faire de ce temps celui d'une cérémonie. Telle serait l'alternative à une répétition si obsessionnelle qu'elle finit par abolir la félicité du moment où l'angoisse n'a plus lieu d'être.

II

Il est impossible d'ignorer les dangers que provoque le tabac. Les informations morbides qui circulent quant à la destruction évidente des autres et de soi-même ne semblent laisser aucune place à cette éventualité rassurante pour le rumeur que l'herbe à tous les maux contiendrait quelque effet bénéfique. Les risques de cancer sont si probants que de telles informations semblent se transformer en interdits. Comment extraire encore une cigarette de son paquet quand il est écrit sur l'emballage : « fumer tue ? » Vous n'avez ni l'intention de vous suicider ni celle de commettre un meurtre et, cependant, votre choix correspond à une semblable alternative qui, de fait, n'en est plus une. Le principe de cette affirmation péremptoire est de vous convaincre que vous ne choisissez pas, que vous êtes une victime consentante du travail de la mort. Vous imaginez être libre en fumant votre cigarette, mais seul a acquis la fierté de sa liberté, celui qui ressent combien il a vaincu le pouvoir de la mort en cessant de fumer.

Parfois l'ancien fumeur apprécie avec une joie inouïe la fumée de cigarette, qui lui rappelle une atmosphère perdue. Souvenir de sa jeunesse tardive quand il passait des nuits à cloper comme un malade en jouant au poker. Sans doute est-il satisfait au temps présent d'être sorti de cette période qui l'aurait conduit plus tôt au cimetière. Il serait pourtant bien tenté de tirer une petite bouffée, de flairer encore le tabac, il sait qu'il encourt le risque de replonger, il sait qu'il survit comme un récidiviste potentiel et que le moindre geste de goûter ce qu'il a abandonné depuis tant d'années deviendra l'occasion de recommencer. Il est persuadé que sa liberté actuelle ne saurait être compromise en cédant un instant à cette irrésistible tentation. Il a d'ailleurs appris à songer à autre chose dès qu'il sent monter en lui un tel désir. Au comble de l'ironie, l'ancien fumeur encourage ceux qui fument en leur disant qu'il n'y a aucune raison de perdre une pareille source de plaisir. Il leur explique combien il a souffert pendant des mois et même des années en cherchant à se débarrasser d'un attrait aussi obsessionnel. Un ancien fumeur m'a dit qu'aujourd'hui encore, vingt ans après avoir pris sa décision d'en finir, il se voyait dans ses rêves une cigarette à la bouche avec des volutes de fumée devant les yeux. Il m'a même dit que c'était pour lui aussi joyeux que l'érection du petit matin.

Les injonctions à ne plus fumer se déclinent comme autant de signes inéluctables de la décrépitude du corps : « Fumer provoque un vieillissement de la peau », « Fumer rend impuissant »... Il ne suffit pas de savoir que l'usage de la cigarette tue, il faut aussi comprendre comment, avant de connaître une fin précoce, la déchéance du corps se réalisera de différentes manières au point que nous sommes assurés d'avoir honte de nous-mêmes. Il faut avoir cette représentation devenue commune que les maux de notre corps, provoqués par le tabac et ses adjuvants, seront si reconnaissables que nous assisterons à notre lente dégénérescence jusqu'à l'expansion métastasique qui, détruisant nos organes, nous donnera le coup de grâce. Voilà la représentation obsédante que les rumeurs invétérés doivent avoir à l'esprit ! L'image d'un corps destiné à devenir une ruine avant de sombrer dans la mort.

Quand nous nous souvenons des anciennes publicités pour la consommation du tabac, nous ne pouvons oublier combien le port de la cigarette sur le bord de la lèvre inférieure était un signe de séduction. Pour circonvenir les femmes, pour que les hommes soient eux-mêmes éblouis, pour que l'atmosphère d'une rencontre garde son irrésistible attrait, il fallait que les diverses façons de tenir une cigarette, d'envoyer ou de retenir la fumée, manifestent la mystérieuse singularité de chacun. Ce qu'il était possible d'imaginer de la profondeur d'un être humain venait de l'allure que lui donnait sa manière de fumer. Depuis le regard pénétrant jusqu'à l'évanouissement passager de la vision la gamme des postures adoptées offrait les signes les plus harmonieux et les plus convaincants d'une connivence immédiate entre le corps et l'esprit. L'usage subtil de la cigarette apparaissait comme l'artifice le plus naturel dans les échanges privés ou publics.

Le symbole de la grande rupture, du retournement irréversible qui caractérise notre époque, est advenu le jour où le fier cow-boy qui ornait les paquets de Marlboro a été présenté dans un état pitoyable sur l'écran de la télévision. Lui pour qui la conquête de la vie s'exprimait par la majesté de l'acte de fumer une cigarette, a été exhibé au public du monde entier la tête, la gorge, la poitrine décomposées par le cancer. Lui qui affichait une souveraineté sans partage a dû articuler quelques mots inaudibles pour signifier à tous combien il n'en serait pas là s'il avait cessé de fumer. Voilà ce qui était attendu de lui : des regrets sincères et dramatiques. Personne ne lui a tendu la dernière cigarette, qui n'aurait pourtant pas changé son destin. D'autres vedettes de la publicité pour le tabac ont ensuite été montrées dans le même état déplorable comme si le pouvoir de leur séduction les avait conduites à la décrépitude et à la mort. La règle morale est simple : défier la mort par l'usage du tabac n'est en aucun cas un signe d'amour de la vie. Il est alors impossible d'accuser la publicité sur le tabac d'être mensongère, puisqu'elle présente inlassablement les indications de la nocivité du produit. En se désignant comme une marchandise qui tue, le tabac est le seul produit authentique sur le marché. On voit mal comment d'autres biens de consommation pourraient énoncer cette même vérité sans risquer d'entraîner des faillites. Si tout ce qui peut provoquer notre mort était annoncé, nous serions assiégés par des présages si morbides que la mort elle-même se présenterait comme une délivrance. La publicité sur le tabac a utilisé des métaphores fatales : le grand saut, le grand voyage, l'instant suprême... Elle n'a jamais dit qu'elle voulait notre mort ; elle est contrainte de l'énoncer afin de nous persuader que le plaisir et la mort sont des frères ennemis. Vous êtes libre d'être circonvenu par des tentations mortelles, mais vous devez savoir ce qui vous attend. La contagion du tabagisme est conjurée par la propagation menaçante de l'angoisse.

Je ne sais pas combien de fois j'ai tenté de fumer la dernière cigarette. Je sais seulement que l'angoisse ne me quittait plus depuis qu'un docteur avait remarqué que du lichen s'était formé sur mes parois buccales et sur ma langue. Il m'avait enjoint de ne plus fumer si je voulais me donner au moins une chance d'éviter un cancer. Il m'a aussi dit que le lichen était lié à l'angoisse, que son origine était psychosomatique, et que j'aurais d'autant plus de difficulté à cesser de fumer que je grillais une cigarette pour soulager mon état d'anxiété. Je me trouvais dans cette situation où je ne pouvais plus distinguer l'angoisse du plaisir. Je ne croyais pas que la cigarette n'eût qu'un effet de soulagement, j'en prenais souvent une lors de grands moments de joie. Je ne parvenais pas à m'effrayer en imaginant la dégradation qui s'opérait à l'intérieur de mon corps. Une amie m'avait pourtant dit que le lichen, à une période difficile de sa vie, avait envahi tout son corps, lequel s'était mis à ressembler à un tronc d'arbre assiégé par du lierre. Du moins l'avait-elle vu ainsi. Lorsque je passais ma langue sur la paroi buccale, je sentais bien que des rhizomes s'étaient formés et qu'ils ne disparaîtraient plus. Je n'avais pas vraiment peur, je pensais que le corps avait lui-même ses facultés de résistance à la détérioration, quelle que soit la forme que celle-ci prendrait. Je me souviens de cette femme qui tenait un café dans un village et qui fumait des Gauloises derrière son comptoir en conversant avec ses clients. Elle eut un cancer de la gorge. Peu de temps après l'avoir appris, elle changea le décor de son café. Elle retira les boiseries, les étagères, les bibelots, elle fit repeindre les murs en blanc, elle conserva trois ou quatre tables pour recevoir ses derniers clients, ceux qui accepteraient de venir ici sans fumer. Je la revois debout derrière son bar, les yeux hagards, le cou entouré d'un pansement, incapable de parler. C'était horrible : sur les murs, elle fit accrocher les radiographies de sa gorge et de ses poumons, en couleur, exposées comme les œuvres d'un artiste. Quand je suis venu dans son café, quelques semaines avant sa mort, je l'ai regardée en train d'observer les photographies de sa décrépitude. Le silence qui régnait dans cette salle était devenu insupportable, j'ai eu l'impression d'être assis là dans l'antre qui précède l'accès au tombeau. Je ne bougeais plus, je n'osais pas sortir, je me sentais condamné à attendre avec elle l'heure de son trépas en regardant les signes abstraits qui, de l'intérieur de son corps, l'avaient annoncée.

Pour elle, c'était trop tard. Elle n'avait plus aucune chance de retarder sa mort. Son changement d'existence n'était qu'une manière de l'accepter. Elle aurait fort bien pu, étant donné son état déplorable, continuer à fumer des cigarettes sans trop souffrir. Pourquoi fallait-il qu'elle exacerbe le moralisme infligé par l’anti-tabagisme en créant le théâtre quotidien de sa culpabilité ? Je pense aujourd'hui, quelques années après son enterrement auquel j'ai assisté, qu'elle n'a pas de cette façon fait allégeance à un pareil moralisme, mais qu'elle a plutôt parodié par l'horreur le pouvoir de la prédestination. En effet, comment croire à notre époque en un déterminisme prétendument scientifique qui rapporterait les innombrables causes de notre mort à une seule origine ? Et je pose cette question en toussant comme un perdu à cause de la cigarette que je viens de consommer.

Suis-je à ce point inconséquent ? Avec l'exposition de ses radiographies, cette femme ne me signale pas son regret désespéré de n'avoir pas écouté son médecin, de n'avoir pas suivi les injonctions morales qui l'auraient sauvée de son funeste destin, elle me dit que, s'il en est ainsi, puisqu'elle doit mourir, autant regarder ce qui se passe à l'intérieur du corps pour connaître l'œuvre de la mort. Elle ne veut pas dire : « Si je n'avais pas fumé, je n'en serais pas là », elle dit : « Voilà comment j'ai vécu, voilà comment je mourrai. » Elle rejoint la sagesse d'antan, celle qui conduisait les hommes à écrire au-dessus des crânes sculptés sur les pierres tombales : « Nous avons été comme vous, et bientôt vous serez comme nous. »

II est commun de considérer que la peur incite à ne plus fumer. La peur de la maladie, de la vieillesse prématurée, de la mort... Il faudrait compter sur elle, la peur, pour nous donner la volonté d'en finir. Il suffit qu'elle prenne une tournure obsessionnelle pour provoquer la stimulation de nos mécanismes de défense. La peur fait peur. Elle nous envahit, elle est contagieuse, nous lui octroyons toutes les raisons d'être qui suffisent à la rendre particulièrement virulente.

Il est difficile d'admettre en contrepartie que nous substituons des modes de destruction les uns aux autres, et qu'en ce sens, la peur de la mort peut nous rendre morbides. C'est là une question d'économie corporelle dont la finalité première demeure la représentation de la longévité. La peur nous permettrait de développer des mécanismes de protection qui nous garantiraient une plus longue durée de vie. La santé, dit-on, est le bien le plus précieux, mais les économies de survie ne sont guère radieuses, elles impliquent une gestion mortifère des besoins et des désirs par l'accroissement des interdits. Objet de tous les soins, le corps devient objet de toutes les mortifications.

On connaît le vieux principe du Nirvana : la volonté de réduire à zéro toute excitation est le destin même des pulsions de mort. Il faudrait s'approcher au plus près d'un état de mort pour se donner les chances de survivre le plus longtemps possible. L'équilibre obtenu grâce à une juste mesure entre l'excès et le défaut apparaît comme le souvenir d'une philosophie surannée, l'impératif de la survie se fonde désormais sur la lutte contre la virtualité même de l'excès.

Imaginer l'horreur, est-ce le meilleur moyen de se convaincre d'arrêter de fumer ? Je peux me construire une vision de l'état interne de mon corps, je peux me représenter la noirceur de ma gorge et de mes poumons provoquée par la fumée du tabac, je peux regarder mes dents jaunir, je peux même me figurer une avancée progressive, sournoise, des métastases, de ces cellules destructrices que les substances nocives excitent, je ne sais pas pourquoi la peur de ma mort ne m'effraie pas au point d'avoir la volonté d'en retarder la venue. Dois-je en déduire que je reste inconscient du malheur qui ne manquera pas de se produire ? Ou dois-je croire que je me fais complice de ma propre dégradation ? Bien que je ne supporte pas, comme tant d'autres, les manières discriminatoires avec lesquelles on tente de nous convaincre de cesser de fumer, je ne peux ignorer l'évidence de cette déchéance qui s'accomplit à l'intérieur de mon corps. L'un de mes amis qui ne fume plus depuis deux années me dit souvent qu'il est préférable de ne point s'arrêter, et pourtant il l'a fait. Il ne manifeste pas la moindre tentation de recommencer, il dit qu'il a trop souffert durant de longs mois au cours desquels il était persuadé d'avoir perdu la raison. Etait-ce le manque de nicotine qui le rendait fou ? Fallait-il qu'il subisse l'épreuve d'une telle déchéance mentale pour redécouvrir sa puissance intellectuelle sans le moindre recours à une drogue ? Maintenant, il a l'air d'être sauvé, il ne fait pas le fanfaron, il apprécie que les autres fument autour de lui. Nous, les autres, nous pourrions le prendre mal, puisqu'il semble nous dire qu'il est tiré d'affaire, qu'il ne reviendra jamais sur sa décision, parce qu'il ne veut pas revivre cette terrible période où il a bien cru qu'il ne serait plus lui-même.

Ce temps de la grande rupture, tel que mon ami l'a vécu, est peut-être une expérience fascinante. Un véritable changement d'existence. La consommation régulière des cigarettes soutient l'enchaînement des gestes quotidiens, la succession des activités, et sans doute la concaténation du langage. Imaginons que cette habitude de la continuité s'effondre, le sens de ce que nous sommes en train de faire va perdre lui aussi son pouvoir de nouer le présent au futur immédiat. Il faudra que j'accepte le désarroi dans lequel je serai plongé, que je l'apprécie même comme une possible qualité de la vie. Etre là, commencer de faire quelque chose, oublier ce qu'on avait entrepris, s'asseoir, attendre, réfléchir à ce qu'on devrait envisager de faire, se lever, regarder autour de soi, découvrir l'inertie, la voir s'installer dans notre corps, la voir créer ses propres effets de pesanteur, consentir à l'abandon sans le moindre objectif. Une expérience initiatique. Une autre manière d'être au monde. Et surtout ne plus songer un instant qu'il s'agit d'une affaire de volonté. C'est une autre vie qui commence, et pour qu'elle puisse prendre forme, il lui faut passer par cette période préalable durant laquelle le regard porté sur le monde n'est plus le même. Celui qui a cessé de fumer au nom de la survie ignore cette singulière expérience. Il a trop besoin des artifices de la morale et de la science pour se justifier.

Il faut que l'acte souverain d'allumer une cigarette soit préservé dans la manière de cesser de fumer. Il faut que l'acte de fumer devienne une pure abstraction sans jamais disparaître. Voilà ce que je me suis dit pour me préparer aux premiers jours, à ces fameux jours où tout basculera.

III

Le fumeur doit se représenter qu'il cherche à provoquer la mort des autres. Il doit accepter leur intolérance radicale comme l'expression d'un salut communautaire alors qu'il est a priori exclu de tout partage commun de l'espace. Et si par mégarde il sourit en allumant une cigarette, il semble manifester son plaisir sournois de faire le malheur des autres. Sa possibilité d'être courtois lui est retirée puisqu'il n'est plus en mesure d'apprécier les convenances. Il est sommé de se replier, de s'isoler, afin de reconnaître qu'il n'est plus un être social. Il lui faut comprendre que s'il veut revenir à la vie sociale, il doit d'abord passer par l'épreuve d'une terrible humiliation au moment même où il est en train de fumer. Ainsi doit-il s'enfermer dans des espaces réservés aux fumeurs, si exigus qu'il tousse avec ses compagnons de misère qui, eux aussi, crachent leurs poumons en pompant la fumée des cigarettes comme des locomotives qui ont fait leur temps. Ces espaces-là, qu'on découvre dans certains aéroports, sont vitrés de sorte que l'on peut voir les condamnés s'agiter dans une épaisse fumée comme s'ils étaient déjà asphyxiés. Il est vrai qu'ils ont encore la chance de pouvoir en sortir, et qu'ils sont libres de ne point y aller. On leur fournit seulement une expérience salutaire qui préfigure ce que pourrait être leur sort définitif.

La manière de répandre la fumée de sa cigarette autour de soi est devenue un viol de l'espace public. Le fumeur est un criminel, mais il est aussi un violeur parce qu'il s'approprie un territoire qui ne lui appartient pas. Il impose sa loi en simulant quelque attention à l'égard d'autrui pour jouer les séducteurs. Comble du vice : on a toujours l'impression qu'il lui faut un espace vierge pour jouir de sa cigarette comme si c'était la première. Il n'ose plus envoyer sa fumée dans les yeux des femmes, ce n'est plus le signe intempestif d'une déclaration d'amour. Il l'envoie de côté, il envahit l'espace par les alentours, et ses petits nuages de fumée tentent d'en rejoindre d'autres pour former des anneaux de complicité.

Désormais l'espace public a été conquis par les non-fumeurs, les fumeurs n'ont qu'à bien se tenir, ils sont sous haute surveillance. Les signes de tolérance se font rares. Dans un restaurant, le tenancier a fabriqué des pancartes en carton qu'il accroche au mur, au-dessus de la tête des clients. Sur le recto, il est écrit : Espace fumeur, sur le verso : Espace non-fumeur. Lorsque les clients fument, il utilise le recto ; lorsqu'ils ne fument pas, il retourne la pancarte.

Hélas, aux subtilités du civisme s'est substituée la rigueur du moralisme. On aurait pu imaginer une société dans laquelle la prévenance eût été l'arme de la bonne entente, mais la discrimination exacerbée semble demeurer la règle essentielle du maintien de la communauté.

Qui a vraiment le pouvoir ? Les fumeurs ou les non-fumeurs ? Vous l'avez toujours eu, disent les non-fumeurs, c'est à notre tour de l'avoir ! Vous nous avez pollué la vie pendant des décennies, c'est à notre tour de vous pourchasser. Nous ne sommes pas intolérants, nous sommes assurés d'avoir raison. Les arguments que vous osez encore nous donner, vous les fumeurs, nous les tenons pour nuls et non avenus, les nôtres sont légitimes et bienvenus. Donc, c'est la guerre.

La raison est du côté des non-fumeurs, mais elle ne leur suffit pas, ils veulent la guerre pour exercer leur « nouveau » pouvoir, celui de rendre coupable le fumeur qui tue. Ce dernier doit se persuader qu'il est voué à disparaître, que ses moyens de défense sont insensés au regard des normes établies sur des fondements scientifiques pour gérer un nouvel espace commun sans fumée.

Parfois, il faut tout de même le reconnaître, l'intelligence du non-fumeur se manifeste par son absence d'interdit. Elle ne vient point de sa tolérance ostensible, elle tient plutôt d'une résistance manifeste à la terreur. Le fumeur est sympathique aux yeux du non-fumeur récent parce qu'il garde, malgré sa dépendance, une certaine liberté à l'égard du terrorisme moral qui vise son extermination. Le non-fumeur récent sait qu'il a changé ses manières d'être au monde, qu'il n'est plus le même depuis qu'il a cessé de fumer. Au-delà des bonnes raisons qu'il avait de ne plus fumer, il se souvient que le jour où il a allumé sa dernière cigarette, il a assumé l'arbitraire de son choix. Mais il sait surtout que les non-fumeurs qui aboient les règles morales de la discrimination pourraient bien le faire en d'autres circonstances plus inquiétantes encore.

De la fenêtre, j'aperçois la forêt, j'observe la variation des teintes vertes ou ocres des arbres en me disant que les premiers signes de l'automne ont fait leur apparition. Je pense alors que si je ne fumais pas, je pourrais mieux m'abandonner à la contemplation de la nature. Mon regard serait capté par ce qui se présente à lui sans que je décide de ce que je vois. J'imagine un monde sans volonté individuée, un monde dans lequel les intentions pousseraient comme des fleurs, s'épanouiraient pour s'éteindre en laissant leur place à d'autres desseins plus obscurs que nous ne connaîtrions pas. Je l'ai vue mille fois, cette route qui entre dans la forêt, je peux fermer les yeux et en faire le tracé comme si je la voyais encore. Je l'ai vue derrière des volutes de fumée, elle était devenue plus floue, comme dans un léger bougé au cinéma. Ne plus voir les choses derrière cet écran de fumée. Choisir un regard qui ne serait plus sous l'effet de la nicotine pour laisser le paysage se construire tout seul.

Il y a ce leurre : découvrir une autre jeunesse. Marcher le long de la rivière au petit matin, aspirer l'air frais, le laisser entrer dans les poumons, gonfler la cage thoracique avant d'expirer. Avoir l'impression de vivre son propre corps comme un objet de la nature, comme un arbre, comme une fleur, ou plutôt comme un oiseau. Le bonheur d'être pénétré par la nature elle-même. Ainsi devrais-je penser avoir durant toute mon existence préparé la noirceur présente de mes organes. Pourquoi faudrait-il que je déteste ce que je suis aujourd'hui pour découvrir une autre jeunesse ?

Il paraîtrait souhaitable de croire que celui qui vient d'arrêter de fumer soit sous le coup d'une révélation. Il découvrirait la joie du salut comme un jeune initié qui fait son entrée dans une secte. Tout ce qu'il a vécu auparavant serait comparable à une longue période d'aveuglement, à ce temps durant lequel il n'aurait jamais su qu'il avait en lui la force de vivre à pleins poumons. La sortie du tunnel. Et derrière soi, l'horreur de l'encrassement. Pire que la guerre. Mais pourquoi la société a-t-elle laissé tant de gens mourir à petit feu ? Pourquoi ces centaines de milliers de cadavres de fumeurs ? Pourquoi un tel désastre opéré de manière si insidieuse par consentement mutuel à la crémation des organes ? Comment une société a-t-elle été capable de provoquer la mort en hécatombe de ses propres membres en orchestrant la publicité d'un produit qui tue ? Ces questions laissées sans réponses demeurent à l'origine de l'étrange perversité des pouvoirs publics qui ont habilement réussi à se dédouaner de leur responsabilité présumée. Si tous les morts, qui l'ont été à cause du tabagisme, étaient encore vivants, les caisses de retraite seraient dans l'impossibilité de leur assurer une survie décente. En faisant cette hypothèse, il est vrai qu'on finirait par croire qu'une société est idéale quand elle est apte à gérer la durée de vie de ses membres.

De fait, certains philosophes nous ont déjà alertés : la gestion bio-politique de la vie humaine se profile comme la destinée inéluctable de notre modernité. Une société pourrait s'octroyer le droit de vie ou de mort sur les individus qui la composent. Les médecins seraient en mesure de refuser une intervention chirurgicale sur le corps d'un fumeur récidiviste puisque celui-ci coûte trop cher à la Sécurité sociale. Les gens qui refuseraient de se plier aux règles de survie édictées par les pouvoirs politiques seraient peu à peu condamnés à disparaître. Triompherait un état d'exception général dans lequel la bonne conduite de l'individu deviendrait la garantie de sa durée de vie ainsi programmée. Comment un fumeur aurait-il droit à la vie puisqu'il tue les autres et qu'il pollue l'environnement ?

J'ose raconter ce qui m'est arrivé un jour où le temps était très gris à la campagne. La lumière du soleil ne perçait plus les nuages depuis la semaine précédente, il faisait froid, la bruine persistait, j'avais le bourdon, j'étais là enfermé, seul, je ne répondais plus au téléphone, je n'appelais personne, je n'allais plus dans le village, je n'utilisais plus ma voiture, je restais assis dans un fauteuil près de la cheminée, je regardais les flammes, j'imaginais déjà qu'il n'y aurait plus d'après. Je ne fumais pas, je n'en avais plus envie, je ne réussissais même pas à penser, les souvenirs m'avaient quitté, j'avais la tête vide. J'avais l'impression de suivre un destin qui m'était tracé comme une voie qui se termine au milieu d'une ville en impasse ou comme un chemin qui disparaît à tout jamais dans les champs. Je ne parvenais même plus à tenir un livre dans mes mains pour continuer au moins à lire. Il fallait, je ne sais pour quelle raison, que je ne sois pas distrait, que toute mon attention soit captée par ce vide qui m'envahissait au point de me rendre pénible le moindre geste. L'idée d'en finir était bien là, si puissante qu'elle suspendait toute autre idée qui aurait pu la menacer. L'idée d'en finir avait pénétré tout mon corps jusqu'aux extrémités, mes doigts et mes orteils ne bougeaient plus, je les sentais immobiles comme s'ils étaient traversés par une substance qui pétrifie. Je savais cependant qu'au dernier moment, je devrais quitter mon fauteuil pour rejoindre la grange plongée dans l'obscurité. C'était là que la scène aurait lieu, devant un tas de bois.

Je me suis levé, j'ai marché lentement dans le couloir, j'ai pris au passage le bandeau noir que j'avais posé sur le buffet, je suis arrivé dans la grange, je me suis approché du tas de bois, j'ai attrapé le paquet de cigarettes que j'avais placé la veille sur une bûche, j'ai allumé une cigarette avec une allumette, j'ai regardé la flamme s'éteindre, j'ai tiré trois bouffées, et je me suis mis le bandeau noir sur les yeux en laissant ma bouche bien dégagée.

Je les devinais alignés en face de moi, vêtus d'un uniforme. Sur leur tee-shirt était marqué en grosses lettres : Fumer tue, ils tenaient la crosse de leur fusil contre l'épaule, déjà prêts à tirer alors que personne ne leur en avait donné l'ordre. Moi, je fumais. J'étais en train de quitter le monde. Je voulais qu'ils m'exécutent avant la fin de ma dernière cigarette, je la laissais se consumer entre mes lèvres, j'étais très angoissé, et en même temps, je ressentais une étonnante délivrance, j'étais heureux d'échapper enfin à ce monde devenu si totalitariste. Ils semblaient prendre un malin plaisir à ne pas tirer, comme s'ils attendaient que j'écrase d'abord mon mégot avec mon pied pour leur confirmer que j'étais prêt. Je leur ai fait un signe, je m'en souviens, un signe injonctif, j'ai dressé le bras gauche, ils avaient l'index sur la gâchette, ils n'ont pas tiré. Je leur en voulais, ils gâchaient mon dernier plaisir, ils cherchaient à me laisser mourir frustré. Ils tenaient à ce que je quitte ce monde en regrettant d'avoir fumé. Ils ne m'accordaient même pas l'ultime plaisir qui m'aurait fait oublier en ce moment décisif mapropre condamnation à mort. Quand j'ai dû jeter le bout infime qui restait de ma cigarette, je me suis dit que j'allais en prendre une autre, je tenais à être en train de fumer à l'instant même où je serais fusillé. Je me suis tourné vers le tas de bois, j'ai tendu la main droite pour attraper le paquet. C'est à ce moment qu'ils ont tiré, ils m'ont tué pendant que j'avais le dos tourné. Ils n'ont pas accepté que ma dernière cigarette devienne l'avant-dernière.

IV

Je me souviens avoir assisté, étant encore enfant, à cette scène traditionnelle du cirque au cours de laquelle un homme coupe avec son fouet la cigarette que fume un adolescent. Son geste est d'une effrayante précision, il fait tourner le fouet au-dessus de sa tête et le lance brusquement pour sectionner le bout de la cigarette. L'adolescent demeure immobile, le moindre mouvement lui serait fatal, il continue à fumer jusqu'au moment où il ne reste que le mégot sur le bord de ses lèvres. Après avoir effectué plusieurs circonvolutions avec son fouet, l'homme vient frapper d'un coup sec le mégot qui s'envole pour atterrir sur la tête des spectateurs médusés. Je me suis toujours demandé si cet adolescent fumait en d'autres circonstances.

J'ai commencé à fumer tardivement. À trente-cinq ans, je crois. Je dois avoir gardé toute cette période de ma saine jeunesse comme une réserve d'air pur dans mes poumons. Du moins puis-je m'en persuader. Si je n'avais pas rencontré cette femme qui fumait toute la nuit, je n'aurais pas sombré dans la dépendance. Une histoire d'amour qui a mal tourné. Ce n'est guère original. Les nuits étaient longues, cette femme parlait sans cesse, m'entraînant dans les méandres de mon inconscient, elle aimait la crise, la crise pour elle-même, la crise qui fait fumer à outrance parce qu'elle n'a de limites que l'épuisement.

Je ne regrette rien. Ce serait désobligeant à son égard. J'ai trop d'orgueil aussi pour croire que ce qui m'est arrivé, je peux ne pas l'avoir voulu. Ce serait une terrible lâcheté de ma part de considérer que cette femme est à l'origine de ma malheureuse addiction. D'ailleurs suis-je si malheureux ? Quand je me souviens d'elle, bien qu'elle m'ait torturé, je souris en songeant à ma naïveté. Aujourd'hui, je ne me laisserais pas circonvenir de la sorte. Je n'ai plus aucune attraction pour des scènes interminables de crise, pour ce jeu de la mise en accusation et de la justification. Ce jeu, nous en conviendrons, ce terrible jeu qui nous pousse à fumer cigarette sur cigarette.

Quand je l'ai revue, beaucoup plus tard, elle avait décidé d'arrêter de fumer. Depuis plusieurs mois, m'a-t-elle dit, elle collait sur son bras gauche un timbre qui ne lui faisait pas l'effet qu'elle attendait. Elle était là, assise sur une chaise, à côté de sa table de cuisine, elle buvait de la bière, elle parlait, et chaque fois qu'elle touchait son paquet de cigarettes, elle le repoussait, puis le faisait glisser vers elle. Je ne savais trop que lui dire, nous vivions dans des mondes différents, elle me reprochait de l'avoir abandonnée, alors qu'elle ne s'était guère souciée de ce que je devenais. Elle me répétait qu'elle trouvait son visage bouffi, qu'elle ne parvenait pas à cesser de boire, qu'elle retardait le moment où elle prendrait une cigarette parce qu'elle était incapable de finir du jour au lendemain de fumer. Il lui aurait fallu une activité, elle n'en avait pas. Le temps passait, je la regardais, elle me disait que le timbre lui brûlait la peau. J'avais envie de m'enfuir.

Cette nuit-là, j'ai eu un rêve. Il faisait déjà noir, très noir quand l'autobus suivait la mer. Nous tentions d'apercevoir dans l'obscurité ininterrompue les plages immenses et désertes. Nous sommes descendus au pied d'une dune. Nous avons entendu une voix qui, par le moyen d'un haut-parleur, nous a appelés par nos noms. Notre venue était attendue. En contrebas, sur la plage, il y avait des cercueils, en partie enfouis dans le sable, disposés en lignes parallèles. Certains étaient restés ouverts. La voix nous a déclaré que, l'un et l'autre, nous devions nous installer là dans des bières inoccupées. Quelqu'un viendrait nous couvrir de sable jusqu'à la tête, une fois que nous aurions pris nos places respectives. Cette même voix nous répétait que nous étions libres de nos gestes, que nous pouvions repartir si nous le souhaitions. Nous ne l'avons pas fait. Je lui serrais la main si fort qu'elle ne risquait pas de s'échapper. Mais elle paraissait encore plus docile que moi. Nous nous sommes étendus chacun dans un cercueil, nous n'avions plus qu'à attendre la mort, comme les autres qui, autour de nous, avaient déjà commencé leur dernier sommeil.

Immobile, j'ai regardé la nuit sans étoiles, j'ai pris peur. Je ne devais pas rester là plus longtemps. Je me suis soulevé, le sable est tombé de côté, j'ai hurlé que je voulais fumer une cigarette. Personne n'était en mesure de me l'interdire. Je suis sorti de ma bière, j'ai marché jusqu'au bout de la plage, j'ai découvert un baraquement mal éclairé, je suis entré à l'intérieur, il y avait une grande pièce où des personnes assises sur des vieux tapis fumaient. Ces personnes ne parlaient pas, elles semblaient épuisées par un long voyage. Je suis resté debout près de la porte. Si je m'étais assis, j'aurais eu l'impression de me mettre moi aussi à attendre dans cette pièce obscure et délabrée. Attendre avant de retourner à ma place, je ne le voulais plus. J'avais retrouvé la force de partir, je savais que je ne subirais pas de représailles. C'était mon droit de partir. Je n'avais qu'à prendre la décision de le faire. Il me fallait pourtant un certain courage.

J'ai traversé la plage pour aller la chercher. Elle ne m'avait pas vu me lever. Peut-être avait-elle déjà fermé les yeux. Je craignais de ne pas reconnaître son cercueil. Je n'osais pas regarder de trop près tous ces visages tournés vers le ciel ténébreux. Quand je l'ai retrouvée, je me suis agenouillé auprès d'elle, j'ai écarté le sable qui la recouvrait, je lui ai dit que nous devions partir. Elle s'est levée. Elle était déjà très affaiblie. Pourquoi était-elle si disposée à mourir ? Nous avons marché longtemps, je l'ai portée dans mes bras. Et loin, très loin, nous nous sommes couchés sur le sable en attendant que le jour se lève, en fumant.

Est-il si inconséquent de croire que le désespoir lui-même puisse partir en fumée ? Pourquoi le désir de vivre coïncide-t-il, chez le fumeur, avec l'envie d'allumer une cigarette ? Et si pareille envie lui apparaît comme un instant de bonheur, c'est qu'elle ne peut pas être la négation d'un amour de la vie. Nous sommes surtout effrayés par la consommation effrénée de cigarettes qu'entraîné la montée de l'angoisse quand fumer devient la seule manière de s'abandonner au vertige d'une compensation toujours vouée à l'échec. Lorsque j'ai une insomnie, que je me lève à quatre heures du matin, je bois un café, je fume une cigarette. Celle-ci rompt la violence de l'éveil. Je pourrais m'installer dans un fauteuil et lire, j'entrerais dans un autre monde qui me ferait oublier le mien. L'impression de connaître un temps indéfini, un temps qui n'a pas de sens, me pousse à rester là, livré à des pensées fugitives, en attendant le retour du sommeil. Tous les gestes, que je répète sans même y réfléchir, calment les effets angoissants de cette veillée obligée. Si je ne les faisais pas, je resterais désemparé. Fumer une cigarette à cette heure de la nuit fait partie de ces marottes auxquelles nous n'accordons aucune attention particulière, puisqu'elles s'accomplissent justement pour chasser notre pensée. Au fond, l'addiction n'est peut-être pas aussi désastreuse qu'on veut nous le faire croire, elle est devenue au fil du temps le fruit mûr de nos vieilles habitudes. Personne n'est en mesure de critiquer le fait d'être dépendant de petites manies. Quand celles-ci ne sont pas désagréables au regard des autres, elles semblent même faire notre charme. Ce que nous devrions prendre pour une dépendance peut tout aussi bien ressembler à une gracieuse habitude que nous avons forgée au cours de la vie avec un certain bonheur.

Le chat est entré dans la pièce où je me trouve. Il me regarde, j'imagine qu'il se demande ce que je fais là au milieu de la nuit. Lui, il n'a qu'à suivre ses instincts. Il a des manies, certes, comme tous les autres chats, mais celles-ci lui ressemblent tellement qu'il ne serait plus lui-même s'il dérogeait à l'une d'entre elles. Ses manies, c'est lui, même si elles sont similaires à celles que manifestent d'autres chats. Jamais je ne songerai que sa façon de s'avancer avec une si belle nonchalance vers son écuelle pleine de lait puisse être prise pour l'effet d'une addiction. Pourtant, je ne dirai pas qu'il lape son lait comme je clope, bien qu'en le regardant de plus près, j'estime que nous le faisons de la même manière en manifestant le plaisir indéniable qui se love au cœur de la routine. Sa sagesse lui vient du fait que, s'il a fini de boire son lait, il ne recommencera que beaucoup plus tard. Je devrais en faire de même, je devrais attendre des heures, sans y penser, avant de prendre une autre cigarette.

Le chat vient de partir. La souris en profite pour sortir de son trou. Elle avance sur le parquet. Elle est aux aguets. Elle cherche à grignoter quelque chose. Je ne bouge pas. A la différence du chat, elle doit quérir sa nourriture par tous les moyens. Elle se glisse dans les cavités les plus exiguës, elle rogne le bois des meubles, elle tourne autour de l'évier dans la cuisine, elle absorbe les miettes de pain. La souris passe son temps à courir après ce qui lui fait défaut. Elle aussi ignore l'addiction puisqu'elle répond aux seules déterminations de son instinct. Je ne peux cependant pas lui attribuer un comportement obsessionnel, bien que ses manières de procéder me fassent songer aux compulsions que j'aurais moi-même ou que je constate chez les autres.

Le chat est revenu. Il a attrapé la souris. Elle est à moitié morte, elle se tortille sur le plancher, il la prend une seconde fois, il la lance devant lui, il lui donne un coup de patte pour qu'elle remue. Elle est inerte. Il la croque. Je l'entends la croquer. J'allume une cigarette. Je vois alors le chat retourner vers son écuelle, il se met à laper des traces de lait qui restaient dans son écuelle, comme si moi, je rallumais un mégot. Sans doute est-ce pour se rincer la gueule. Ou bien, il l'a fait comme on fume une moitié de cigarette après une lutte inégale, une lutte sans victoire, ce genre de lutte qu'on répète pour satisfaire la logique imperturbable du déterminisme de l'espèce. Une moitié de cigarette qui pue, qui fait tousser et cracher. Le goût horrible à partir duquel l'envie de fumer est malmenée : le mauvais goût du tabac refroidi.

J'irais bien me recoucher, le sommeil ne viendrait pas. Je décide tout de même de m'étendre sur le lit. J'écoute le silence de la nuit. Pensées fugitives. J'ai laissé la lampe de chevet allumée. Les lueurs de l'aube ne devraient pas tarder. Que ma joie demeure... Palpitations de tendresse, le cœur qui bat, la vie revient, elle réchauffe le corps, donne le sourire. Une douceur lente à naître, une douceur qui ravit. Et là-bas, un paysage lunaire, sans la moindre aspérité.

Ne tournez pas la page, je vous en supplie. Sur la page suivante, j'en suis sûr, vous verrez cette photographie d'un champ de tabac, les feuilles sont si belles qu'elles ne devraient pas être cueillies. Restons-en là, gardons cette surface lisse avec ses volumes arrondis dont la couleur pâle souligne la beauté de la forme. Et cette mulâtresse que j'ai vue rouler sur sa cuisse magnifique un long cigare. Une cuisse voluptueuse et musclée. Ce parfum du tabac sur sa peau, elle m'a offert le privilège de le sentir les yeux fermés, oubliant le regard des autres.

Tout à l'heure, lorsque je me lèverai, je commencerai les trois jours. Les célèbres trois premiers jours au cours desquels on tente de s'habituer à ne plus fumer. Puisque je ne serai jamais prêt, autant décider de le faire maintenant. Je ne vais pas me dire que trois jours ce n'est pas long. Il ne s'agit pas d'une épreuve temporaire, mais d'une mise en condition pour l'avenir. Il suffit d'en être persuadé. Comment pareille persuasion est-elle susceptible de durer ? Des amis m'ont conseillé de téléphoner, si je craquais, à un service d'assistance dont les membres, paraît-il, se mettent à l'écoute patiente de ceux ou celles qui viennent d'arrêter de fumer. L'idée même de soutien psychologique me fait horreur. Je refuse de me plaindre des effets d'une frustration que j'ai déjà du mal à accepter. Si je crois en ce que j'ai entendu dire, dans une semaine, je n'aurai plus l'envie tenace de prendre une cigarette. Il est pourtant difficile d'imaginer qu'une envie puisse disparaître d'une manière si aisée, surtout quand elle a toujours été agréable. Elle a pris une tournure trop naturelle pour ressembler à un simple artifice dont nous pourrions nous dispenser du jour au lendemain.

Le premier jour

Voilà, je ne dispose d'aucune cigarette, je viens d'appliquer mon timbre imprégné de nicotine sur le haut de mon bras gauche. Je me suis assis pour écrire. Il est huit heures. Le temps restera brumeux. Les hirondelles commencent à se rassembler sur les fils électriques. C'est la fin de l'été. J'ai posé mon mouchoir à droite près de la lampe. J'attends. Je ne sais pas ce que j'attends. Peut-être serais-je incapable de concentrer mon attention, d'avoir des idées, peut-être deviendrais-je en quelques heures un homme amorphe, je sens déjà l'indolence m'envahir, ma main qui est en train d'écrire a un aspect plutôt flasque, je la vois hésitante et fatiguée. Un tracteur passe. Une voix de femme, un appel qui vient du jardin avoisinant. J'écoute le bruit d'un moteur. Un autre jour, il m'aurait agacé. Je n'ai pas envie de fumer. Pour le moment, tout va bien. J'ai l'impression de guetter l'envie pour la supprimer avant qu'elle ne se développe. Le moteur ne tourne plus. C'est le silence. La journée finira bien par s'achever.

Que pourrais-je bien consigner sur mon carnet ? Je n'ai aucun symptôme particulier. Je me gratte le cuir chevelu, je l'ai déjà gratté hier quand je fumais encore. Je me mets plusieurs fois de suite l'index dans l'oreille — c'est une habitude. Depuis plus d'une heure, je suis derrière mon bureau, enfoncé dans le fauteuil, et je me sens devenir atrocement lymphatique. Qu'est-ce que ce sera le jour où je n'aurai même plus une dose de nicotine ?

J'ai sommeil. J'irais bien m'allonger pour attendre la soirée. Il faut que je découvre les plaisirs d'un autre rythme de vie. Je vais sortir, je vais aller dans le jardin jusqu'à la mare, je regarderai les plantes aquatiques, les poissons, les insectes, je regarderai aussi le reflet des pruniers à la surface de l'eau si claire qu'elle m'appellera à la méditation. Je dois découvrir un autre temps. Je peux me lever, rejoindre la fenêtre, observer le jardin, imaginer tout ce qui se passe et que je ne vois pas, avoir des souvenirs, changer de fauteuil, prendre un livre dans la bibliothèque, l'ouvrir à la page choisie au hasard d'un mouvement très calme des doigts, lire quelques phrases, le refermer, marcher encore jusqu'à la porte, passer la main sur le marbre de la cheminée, m'asseoir sur la chaise basse près du poêle en fonte noire.

Voilà, je suis dehors. Je me souviens de la dernière cigarette que j'ai fumée devant la cheminée, je m'en souviens comme s'il y avait déjà plusieurs années de passées depuis que j'ai pris ma décision. C'était hier. C'était hier tard dans la nuit, presque au petit matin. J'aurais dû la fumer avant minuit. Maintenant que j'y pense, j'ai voulu sans doute marquer le moment d'une rupture. Car bien des fumeurs souhaitent préserver, après avoir cessé de fumer, l'éventualité de recommencer.

Le plaisir de l'instant, ce plaisir qui nous envahit lorsque nous n'imaginons rien d'autre que ce que nous ressentons au temps présent, ce plaisir-là peut à lui seul être un principe de vie. Mais l'instant tire toute sa puissance du fait qu'il soit vécu comme le dernier, même s'il se reproduit. Le dernier ne veut plus dire la dernière fois, il signifie que l'instant se suffit à lui-même, qu'il est unique. Ainsi le regard que nous portons sur les choses pourrait être chaque fois le dernier, non en ce sens où nous allons mourir, mais parce que l'instant est destiné à s'évanouir de lui-même, à nous quitter. Son caractère exceptionnel lui vient de la banalité qu'il transfigure. Et lorsqu'il n'est plus là, ce dernier instant, nous découvrons qu'en lui repose la joie de vivre.

Il faut que je m'habitue à la lenteur de mes gestes. Je me suis assis dans le jardin près de la mare, lorsqu'un ami est arrivé avec des cèpes. Nous avons échangé quelques phrases, je lui ai demandé une cigarette. Je l'ai fumée, sans réel plaisir.

J'ai triché. Je n'ai pas triché avec moi-même, j'ai triché avec ceux ou celles pour qui je décris les sensations de la première journée sans cigarette. Je suis obligé de leur dire que j'ai cédé à la tentation, je ne peux pas faire semblant d'avoir résisté pour leur prouver mon infaillible volonté. Je ne suis pourtant pas étonné, je savais non pas que je tricherais, mais que je ferais l'expérience de fumer une cigarette quand j'aurais décidé d'arrêter de fumer. C'est insensé, semble-t-il, mais je souhaite éprouver ce que peut être une blessure de la volonté. Vous me direz que je me conduis comme un sophiste, que je cache de cette manière mon absence de volonté. Vous n'aurez pas tort, mais tout de même, cette cigarette-là était purement expérimentale. Si je l'ai fumée sans plaisir, ce n'est pas à cause d'un quelconque sentiment de culpabilité, c'est parce qu'elle n'avait aucune saveur. Et je l'ai justement choisie pour la raison qu'elle n'a pas le goût que j'attends de mes cigarettes. Chacun conviendra que l'apparition inopinée d'un dégoût est une arme imparable pour combattre ce pour quoi nous avons le plus d'attrait.

J'ai retiré mon timbre. Je ne souhaite plus d'aide. Si je craque, tant pis. Je dois m'habituer à la lenteur de mon esprit. Qu'importe si je ne pense à rien pendant plusieurs jours. Je ne serai pas un légume, mais une fleur. Je respirerai tôt le matin, je m'ouvrirai au soleil, je tendrai les bras vers le ciel, chanterai, et lorsque j'aurai épuisé le peu d'énergie qui me restera, je m'allongerai dans l'herbe en attendant midi.

Finalement, je retourne dans mon bureau. Je suis gêné d'avoir fumé. Ce que je vais consigner maintenant sur mon carnet est faussé. Je n'écrirai que demain. Demain sera mon vrai premier jour.

Le paradoxe est inouï : il s'agit de ne pas penser un instant à ce qui fait l'unique objet de nos préoccupations. Les armes de la distraction ne manquent pas, leur efficacité ne dure guère, l'envie revient après avoir été oubliée un moment, elle se fera d'autant plus vive qu'elle aura été durablement congédiée. Il faut dépenser beaucoup d'énergie à construire des alternatives qui nous paraissent aussi insensées les unes que les autres, des alternatives qui, ajoutées les unes aux autres, permettent au temps de passer malgré son insupportable lenteur.

Il est minuit. Je dois l'avouer, je viens de craquer. J'ai fumé une nouvelle cigarette. J'aurais pu monter l'escalier pour aller me coucher sans me laisser tenter, je ne l'ai pas fait.

Je crois toujours que je réussirai à contrôler la quantité de cigarettes que je fume. Il est vrai que je suis allé dîner chez des amis, que j'ai bu du vin, que je me suis senti mal, que j'ai peu parlé. Il faudrait que je sois seul, que je vive pendant quelques jours comme un ermite. L'acupuncteur que j'ai rencontré un jour me l'a dit, je fumais pour des raisons sociales, parce que la fumée elle-même me séparait des autres, me donnait une contenance, parce que j'ai besoin de ce halo derrière lequel je me retire selon ma convenance. Je suis sûr que si je me couchais à neuf heures le soir, je n'aurais pas envie de fumer. Je lirais davantage.

De plus, j'ai mal au ventre J'aimerais vomir. Les gens se battent en vieillissant contre les maux qui les préoccupent. Moi, j'ai l'impression d'accepter tout ce qui m'arrive comme si je devais intégrer les signes d'une décrépitude que je provoque. Je ne développe aucune résistance, je laisse mes organes, mes muscles faire avec ce qui advient, et cela diminue inéluctablement leur force. En somme, je me laisse vieillir, j'accepte mes petits malheurs comme des qualités de mon être. Est-ce la meilleure manière de se préparer à mourir ?

La nuit est noire, très noire. Je la regarde depuis la fenêtre. Je me souviens du jour où j'ai bourré ma première pipe, là, près de la cheminée. Je devais avoir quatorze ans. J'ai vomi. Mon ami d'enfance s'était allongé sur le divan, il avait tellement bu qu'il ne bougeait plus. Jamais je n'aurais imaginé, à cet âge, que je vivrais si longtemps.

J'ai pensé, adolescent, que je mourrais dans la fulgurance de la vie. A l'époque, les jeunes gens se défonçaient par amour fou de la vie. Aujourd'hui, ils ne le font même plus par désespoir, ils prennent l'habitude de se détruire parce que la vie perd de son intérêt, parce qu'elle ne leur offre plus d'illusions. Je songe à James Dean. Jamais l'injonction à cesser de fumer n'a été présentée publiquement comme un appel à la fureur de vivre. La confiance effrénée en notre propre corps, en ses capacités d'être et de vivre, est devenue un tabou. Il est de bon ton moral et sanitaire d'entretenir une méfiance constante à son égard comme s'il était capable de toutes les trahisons. Voilà ce qui nous est dit : il faut protéger notre corps malgré lui. Le bénéfice des interdits n'est pas de nous donner envie de vivre, mais de garantir, par la négative, notre survie.

J'ai ouvert la porte. Je regarde le ciel, il n'y a pas d'étoile. J'aspire l'air frais, je gonfle mes poumons, je pense à mes petits enfants. On m'a dit que si je voulais les voir vivre encore longtemps, il fallait que j'arrête de fumer. Eux-mêmes, ils ne m'ont jamais fait de remarques, ils n'ont pas écrasé mes cigarettes devant moi. Il est vrai que j'évite de fumer devant eux.

Je dois admettre, comme tout le monde, que les méfaits du tabac entrent dans la transmission génétique, que les symptômes de la dégénérescence par la nicotine concernent les lignées familiales. C'est la même chose que pour l'éthylisme transmissible d'une génération à l'autre.

La société contemporaine s'organise, elle s'acharne contre l'individu à risques pour faire oublier tout ce qu'elle développe comme potentiel de destruction. Les responsabilités incombent aux individus qui sont eux-mêmes pris pour des objets de menace alors que prolifèrent en toute liberté les substances cancérigènes.

Je devrais retourner dormir. Depuis mon lit, j'écouterai les bruits de la nuit. J'aime les oiseaux nocturnes, ils ont l'air de ne pas savoir où ils vont. Leur musique m'endort. Et lorsque je m'éveille, à quatre heures du matin, je les entends à nouveau, ils me rappellent qu'ils n'abandonneront jamais leur rôle. Ils accompagnent les noctambules, leur donnent une âme. Parfois les hiboux poursuivent leur chant longtemps après le lever du soleil. Pendant que j'écris, je l'écoute, il me calme comme si la nuit ne quittait plus le jour.

Le deuxième jour

Les gens qui ont cessé de fumer pendant plusieurs mois reprennent souvent leur première cigarette le jour où la mort d'un proche leur est annoncée. C'est l'affliction brutale qui les pousse à fumer de nouveau, comme s'ils n'avaient aucun autre moyen de chasser l'angoisse. C'est une compensation qu'ils apprécient parce qu'elle leur donne la sensation instantanée d'éviter la détresse. Ils attendent de la cigarette non point un changement d'état d'âme mais la possibilité d'une réversion, du passage d'un état d'âme en son contraire.

Quand je suis heureux, ou du moins si je crois l'être, je fume aussi une cigarette comme si je me faisais un cadeau. Mon envie irrésistible de fumer est également liée à l'irruption de la joie. Si elle ne dépendait que d'un genre d'état d'âme, il serait plus aisé de la combattre. Je ne saurais sans doute jamais pourquoi mes états d'âme subissent une variation aussi rapide. Je peux passer de la sérénité à l'angoisse en un temps record. J'ai toujours l'impression d'avoir un objet d'anxiété refoulé prêt à resurgir dès que mon esprit n'est occupé par rien. Il suffit que la représentation de ce qui me fait souffrir fasse retour sans crier gare pour que je sois immédiatement plongé dans un état mélancolique. L'angoisse et la joie sont les expressions alternatives d'un même état d'âme.

Les mouches sont de plus en plus nerveuses. Est-ce l'orage qui les affole ? J'en écrase quelques-unes avec la tapette. J'attends qu'elles se posent sur le mur ou sur un livre, et je frappe. Elles meurent d'un seul coup. J'en ai vu souvent agoniser quand elles sont collées sur le ruban gluant qui les attire. Elles battent des pattes jusqu'à l'épuisement. Comme elles se ressemblent toutes, il est impossible de savoir laquelle a trépassé sauf à se dire que c'est bien celle qu'on vient de frapper.

Il y a le battement régulier de l'horloge, celui de l'œil-de-bœuf près de la cheminée. Quand je me lève pour regarder durant quelques instants la progression des aiguilles, je ne dois pas être le seul à me dire que le temps met du temps à passer quand on ne fume plus. C'est une horloge de gare, elle a longtemps scandé le rythme des trains à vapeur qui circulaient sur une voie désormais désaffectée. Chaque minute de vie est-elle si précieuse ?

Dans la gare du bourg, le train s'arrêtait une minute. Il fallait se presser de monter ou de descendre. Je me remémore sur le quai de la gare cette belle femme vêtue d'une longue robe rose, d'un chapeau à larges bords, tenant un fume-cigarettes entre ses dents. Je crois que c'est ma tante. Je la revois comme si elle posait pour une carte postale, dont le rôle est de garder une minute de vie pour les temps à venir.

Je revois maintenant une autre femme, très vieille, étendue sur un lit, au milieu d'une pièce. Elle est devenue presque impotente. Elle se redresse parfois toute seule sur son lit pour fumer une cigarette. Un des rares gestes dont elle ait conservé la maîtrise. Je l'admire, je sais que je ne peux pas faire autrement que l'admirer. Elle est incontinente, mais elle garde la force de se relever pour fumer trois ou quatre fois par jour. Sa fille, infirmière de son métier, et qui n'a jamais consommé de cigarettes, la laisse faire. Elle estime même — elle me l'a dit — qu'au moment où sa mère fume, son regard sort du vide. Derrière le halo de fumée, le monde retrouve à ses yeux presque éteints un regain de séduction. Sa mère a d'ailleurs un sourire, un étrange sourire qui pourrait laisser croire qu'elle n'est pas encore prête à mourir. Un sourire qu'elle vole gracieusement à la mort.

Le vent se lève, les cimes des arbres s'agitent et le coucou chante de plus belle. J'ai l'impression d'être là, comme sur le quai d'une gare, attendant un train qui ne vient pas. Contrairement à l'idée qu'on pourrait se faire, je ne me sens pas du tout triste. Il faut dire que la représentation commune du bonheur est galvaudée par des modèles plutôt tyranniques de jubilation. J'ai besoin d'éprouver des beautés du monde. Les programmes d'activités et de festivités qui servent à se convaincre que la vie est belle m'ennuient. Seule compte la surprise de ce qui est beau. Pour ne pas la manquer, il faut aimer être là, inactif. Quand je garde ma main devant ma bouche, je sens encore l'odeur du tabac que dégage le majeur légèrement jauni. Je ferme les yeux, je fais semblant de me souvenir du temps lointain où je fumais. C'était il y a trois heures.

Il se met à pleuvoir. J'entends le bruit de la pluie sur les feuillages. En énonçant ce que j'entends, je ne pense à rien d'autre. Au loin, le crissement d'une tronçonneuse. Sans sa dose habituelle de nicotine, la mémoire ne doit pas fonctionner de la même manière — elle a déjà tant de trous. Heureusement d'ailleurs, si elle n'en avait pas, nous courberions l'échine sous le poids des souvenirs. Chaque fois que j'ai vu un homme avec une petite valve dans le cou, cet homme m'a déclaré d'une voix très grave, en articulant des mots qui ne semblaient déjà plus sortir de sa bouche, que, s'il avait su, il aurait arrêté de fumer depuis longtemps. L'idée qu'en fumant nous puissions vouloir délibérément notre propre mort est insupportable. Nous n'ignorons pas les risques que nous encourons, nous ne les sous-estimons pas non plus, nous invoquons pour nous rassurer les êtres que nous avons connus, qui sont décédés très âgés après avoir beaucoup fumé durant leur existence. Aurons-nous cette chance ? Nous pouvons imaginer que si le tabagisme tue aujourd'hui plus qu'il n'a tué autrefois, c'est qu'il était moins dangereux pour nos ancêtres qui vivaient dans un monde moins pollué. Considération qui, bien entendu, nous amène à penser qu'il sera d'autant plus nécessaire, pour les temps futurs, de cesser de fumer.

Sans doute y a-t-il un moment où toutes ces réflexions, même si elles ont encore un sens, deviennent inutiles. Pareils arguments ne conduisent pas à la décision de ne plus fumer. Il me faut plutôt supprimer un geste habituel de ma vie quotidienne, celui de ne plus extraire une cigarette de son paquet.

Le troisième jour

J'entends les bruits de la maison, je ne trouve rien à dire de mon état, sinon que j'ai horriblement envie de fumer. Le plaisir du matin, celui que le fumeur ressent quand il allume sa première cigarette, oubliant que ce geste est le signe indubitable de sa dépendance. Un plaisir inouï, celui d'une douceur inespérée d'être là, dans le monde, au moment où l'aube fera lentement s'éclipser les ombres nocturnes. Comment puis-je croire qu'au troisième jour je serai sauvé, surtout après avoir triché ?

Je voudrais être quelques mois plus tard malgré ma réticence à anticiper mon existence. Ceux qui ont cessé de fumer n'ont pas l'air de souffrir quand on les voit plus tard. Ils sont heureux d'en être sortis. Mais sortis de quoi ? Sortis de la vie elle-même ? Ils ont trouvé une issue, même si cette issue ne mène nulle part.

Combattre la nervosité. Faire quelques exercices physiques. Boire de l'eau. Éviter d'avoir des hallucinations ; aucune cigarette ne vient d'apparaître dans le champ de ma vision. Se plonger dans l'inertie. Ne plus bouger.

S'enfoncer dans le large fauteuil, près de la cheminée. Attendre que le temps passe. Qu'il passe à son allure. Ne pas chercher à le bousculer. Il passera comme bon lui semble. Ne rien chercher à comprendre. Surtout ne plus réfléchir, se laisser entraîner jusqu'au vide. Le vide sans couleur, sans odeur. Toucher le fond, s'il y en a un. Toucher le fond, c'est l'image usuelle pour nous persuader que nous disposons d'une conscience toujours bien intentionnée parce qu'elle nous permet de rebondir. Et là, seulement là, imaginer, si c'est possible, ce que pourrait être une autre vie. Aussi courte puisse-t-elle paraître, une autre vie tout de même.

Mes doigts tremblent sur les accoudoirs. Ils ont l'air d'avoir acquis leur autonomie. Ce ne sont plus vraiment mes doigts. Je les reconnais pourtant, mais ils s'agitent selon leur bon vouloir, je ne peux rien pour les arrêter. Peut-être faut-il que mes membres se séparent, qu'ils redécouvrent leur liberté d'action, qu'ils se délivrent de la dépendance dans laquelle je les ai installés. Quand mes membres m'auront quitté, quand ils pourront aller où ils le désirent sans être soumis aux effets de la nicotine, ils m'entraîneront, ils me pousseront à venir les rejoindre, la tête libre, la tête légère, joyeuse. Je les regarde s'agiter, mes doigts, ils me font déjà des signes curieux comme s'ils m'indiquaient la voie à suivre.

Mes jambes sont lourdes, elles me portent à peine. Même si je quitte le fauteuil pour marcher, je ne sens pas encore leur liberté. Il faut que je m'occupe l'esprit. Je ne vais pas me mettre à regarder un par un les objets que je vois et surtout ce meuble en coin sur lequel je déposais mon paquet de cigarettes. Pense à autre chose ! telle est l'injonction habituelle donnée à l'enfant privé de son jouet préféré. Est-il possible de penser à autre chose quand l'objet premier de la pensée vient de vous être retiré ? C'est pire : ce qui n'était pas un objet pour la pensée le devient quand il est justement retiré. Et que peut bien être cet « autre chose » ? Quelle forme serait-il susceptible d'avoir ? N'est-il pas plus judicieux de persévérer à rester là, dans ce temps qui consiste à glisser vers « autre chose » ?

Ou se gratter comme un animal. Cela fait toujours du bien de se gratter les cheveux, les bras, le ventre, le sexe. S'ébrouer comme un canard qui sort de l'eau pour patauger sur le bord de la rivière. Pousser des cris, imiter le coucou, le chien, l'oie, la poule. La basse-cour, penser à cette basse-cour qui n'a pas la prétention de penser. L'oie court dans tous les sens, le cou tendu comme un sexe en folie.

Fumer, est-ce vraiment la bonne manière de reprendre ses esprits après le vertige de folles étreintes ? Regardez ces hommes qui s'assoient sur le bord du lit pour allumer une clope après avoir fait l'amour. À quoi pensent-ils ? Le bonheur qu'ils viennent de connaître ne devrait pourtant pas les pousser à fumer cette cigarette comme de piteux héros d'un jour, qui se retrouvent nez à nez avec une réalité devenue si décevante après l'extase amoureuse.

Le fauteuil en face de moi est vide. Il me suffit de faire venir quelqu'un pour entreprendre une conversation. Je cherche qui je pourrais bien inviter. Old Joe, le chameau de Camel ? Les pattes repliées, la bosse contre le dossier, la tête dressée vers moi au bout de son cou tendu. « Salut Old Joe ! »

Le chameau ne me répond pas. Il a gardé un air béat. Je crois n'avoir jamais vu de toute ma vie une telle expression, celle de la condamnation à la béatitude. Old Joe garde son secret, il représente l'éternité d'une époque que nous pouvons garder en souvenir, grâce à lui.

Brusquement, j'entends une voix qui me dit : « Pauvre type ! » C'est lui, c'est Old Joe qui vient de parler. Il a changé d'air, il a pris un air affreusement goguenard. Il a été trahi, il en veut à tous les fumeurs, même s'il ne le montre pas, même s'il garde son air bonhomme. Pour continuer d'exister, non seulement il doit se cacher, mais il doit supporter aussi des enveloppes mensongères. Car lui, Old Joe, il peut dire au monde entier qu'il n'a jamais fumé.

Old Joe est parti, le chien qui fume [Célèbre restaurant des Halles à Paris] le remplace. Ainsi passe le temps. Nous n'avons rien à nous dire. Je le regarde. Il a l'air de poser pour une séquence publicitaire. Il est inspiré. Sa cigarette se consume au bout de son museau. Il n'aspire ni ne rejette la fumée. Il est là, absolument là, comme s'il était en porcelaine fine. Régulièrement, il agite la tête durant quelques secondes. C'est un signe d'approbation. J'ignore ce qu'il approuve. Je cherche à lui dire quelque chose, je ne trouve rien. Il est de bonne compagnie. Il peut rester avec moi, je ne serai plus tout seul. Je me demande s'il a du plaisir à fumer. J'ai plutôt l'impression qu'il fume pour fumer, parce qu'il s'appelle le chien qui fume. C'est un nominaliste, il se contente de faire ce que les noms indiquent.

Le soleil s'est levé, il perce la brume. J'ouvre la porte d'entrée. Je n'aperçois pas encore le clocher de l'église. Demain, quand je rentrerai à Paris, je ne fumerai plus. Je dois partir au Brésil. Le temps passé en avion m'aidera à maîtriser mon envie. Je range mes affaires, je me prépare à quitter la campagne.

Manque de chance, en triant mes papiers dans un tiroir, je tombe sur un cigare. Un gros cigare que j'ai oublié là un jour. Je le tiens dans ma main, je songe à le jeter à la poubelle. Je ne le fais pas. C'est un cigare de la Havane. Je le sors de son étui, je le passe sous mon nez, il a gardé son arôme. Il y a si longtemps que je n'ai pas fumé de cigare. Je l'allume, je tire quelques bouffées, je ferme les yeux. Je m'assieds de nouveau dans le fauteuil. Il me faut apprécier ce que je fumerai plus tard, lorsque j'aurai cessé de consommer des cigarettes.

VI

Les arguments que nous pouvons nous donner pour arrêter ou continuer de fumer demeurent aussi valables les uns que les autres. Ils finissent par devenir les litanies d'une légitimation trop convenue. Il faudrait que je trouve un autre moyen qui me sorte de ce cercle vicieux, qui m'empêche de pratiquer l'autojustification comme une véritable manie. Un moyen qui viendrait, pour ainsi dire, frapper de l'extérieur mes propres constructions mentales, briser le carcan de mes bonnes raisons, un moyen qui serait également dépourvu de toute intention morale. Je songe à l'acupuncture, ou mieux, à l'hypnotisme.

Je suis allé voir, il y a quelques années, un acupuncteur qui m'a planté des aiguilles en différents endroits du corps. Il est vrai qu'à l'époque, je n'étais pas déterminé à en finir avec les cigarettes. Je voulais apprécier quel pouvoir avait un acupuncteur sur ma tenue mentale. Je sais que j'aurais dû tenter l'expérience avec davantage de conviction, même si je croyais en l'efficacité possible de l'acupuncture.

Je suis resté une dizaine de minutes étendu dans la pénombre d'un cabinet, des aiguilles sur le cuir chevelu, sur les oreilles et les orteils. J'ai attendu en fermant les yeux que l'envie de fumer sorte de mon corps, qu'elle s'évanouisse en ne laissant aucune trace. J'ai pensé que là où s'était produit l'impact des aiguilles, là serait le lieu de l'extirpation du mal. Je me souviens avoir ridiculisé stupidement l'acupuncture en l'assimilant dans ma tête à une affaire d'ensorcellement.

Demain, lorsque je serai au Brésil, je tenterai l'hypnotisme avec un ami qui souhaite m'aider. Je dois être en état de suggestion, ne pas chercher à résister.

Arrivé à Rio, je suis entré dans un kiosque pour acheter un paquet de Marlboro. Ici, il n'y a pas l'inscription devenue rituelle sur le dos du paquet, Fumer tue, mais différentes photographies qui montrent avec un affreux réalisme les conditions déficientes du corps de celui qui fume. Un homme, torse nu, exhibe les cicatrices de son cancer du larynx, une sonde placée devant ses narines prouve qu'il a bien du mal à respirer, à avaler de la nourriture, son regard apeuré exprime sa tristesse irrémédiable, celle d'un être condamné à demeurer pour l'avenir dans cet état pitoyable. Sur un autre paquet, il est écrit que fumer provoque chez la femme une interruption brutale de la grossesse : un embryon de sept ou huit mois, mort, est enfermé dans un bocal. Un homme obèse, vêtu d'un short, montre sa jambe coupée : fumer provoque des maladies vasculaires qui entraînent l'amputation...

Pareils portraits ne semblent pas modifier la détermination des fumeurs, comme si de telles représentations de l'horreur ne stimulaient pas davantage leur angoisse. J'oubliais : sur un paquet, il y a tout de même cette inscription : Fumer rend impuissant. Elle est illustrée par une cigarette qui se consume toute seule, la cendre qui n'est pas encore tombée s'incline de plus en plus. Un mouvement suggestif, vision métaphorique de ce qui pend au nez du fumeur chronique. L'éternelle invocation de la peur si masculine de devenir impuissant. Car les femmes ne semblent pas concernées par un tel risque, à moins que le tabagisme ne provoque l'affaiblissement de la libido sans distinction de sexe.

J'ai donc décidé d'être hypnotisé. L'ami chez lequel je suis installé pour une dizaine de jours a souvent pratiqué l'hypnose. C'est un anthropologue qui n'a pas abandonné les pratiques animistes malgré ses recherches savantes. Je lui fais confiance, je crois en son pouvoir, même si j'en ris avec lui.

J'ai remarqué que les sorciers, ceux que j'ai connus, rient beaucoup, ils aiment montrer qu'ils sont eux-mêmes étonnés que tout ça marche. La puissance de la croyance demeure toujours surprenante quand elle esquive avec subtilité la voie de la rationalité. Elle se suffit à elle-même, elle n'a pas besoin de se mesurer aux compétences que requiert le savoir.

Mon ami a d'abord fait un test pour estimer si je suis un bon récepteur et si je prends bien l'expérience au sérieux. Le rire est possible avant ou après, mais non durant le moment où s'exerce le pouvoir de persuasion. C'est d'ailleurs ce qui me gêne : comment pourrais-je me laisser persuader au point de ne pas rire de ma propre subjugation ? Ce n'est pas l'abandon de la rationalité que je redoute, c'est l'ironie de la situation.

Mon ami me fait asseoir dans un fauteuil, près de la fenêtre qui donne sur la terrasse. Au-delà des immeubles et des montagnes, j'aperçois la mer. A vrai dire, je ne la vois pas vraiment, le temps est trop brumeux. Il me dit de poser mes mains sur mes cuisses, de détendre mes jambes, tandis qu'il reste debout en face de moi. Il frotte ses mains, il me demande de fermer les paupières. J'ai l'impression de tirer un rideau noir. Il passe ses mains au-dessus de ma tête, je sens de la chaleur, il me dit que je suis au bord d'un lac. Tout est paisible, je ne dois penser à rien, je vois ce lac, je ne bouge plus, je m'abandonne à la quiétude. Sur la partie déjà chaude de mon crâne, la chaleur devient plus intense. Le rayonnement de cette force se déplace, mon ami me dit que nies paupières se durcissent, que je ne pourrai plus les relever. Je tente de le faire, je n'y parviens pas. Est-ce réel ou est-ce pour lui faire plaisir ? Je n'en sais rien, je sens tout de même que mes paupières ont durci, que je devrais faire un effort pour les ouvrir. Après avoir compté jusqu'à cinq, mon ami me dit de les ouvrir, là maintenant. Je le revois, il me sourit, il me dit que le test est réussi, du moins le croit-il.

Le lendemain matin, la véritable séance d'hypnotisme aura lieu vers dix heures. Auparavant, mon ami est parti faire du karaté. Pendant son absence, j'ai fumé deux ou trois cigarettes.

Il m'a expliqué qu'il fallait associer la saveur du tabac à un très mauvais goût. C'est la seule façon, selon lui, d'anéantir l'envie de fumer. Si, dans la bouche, les substances que j'apprécie depuis si longtemps deviennent comparables à de l'essence pour les moteurs, j'éprouverai un dégoût immédiat. Ce qui me plaît, c'est l'idée de n'avoir point besoin de faire appel à ma volonté bien que je doute de la naissance aussi prompte d'un dégoût. Qu'une violente répulsion soit liée à une image déterminée, cela me semble plausible, mais que le dégoût puisse s'installer comme le fruit d'une simple inversion d'un bon goût, j'ai bien du mal à y croire.

L'idée reste pourtant séduisante. Il y a bien des gens qui, durant leur enfance, détestaient le melon, le camembert trop fait, la viande de cheval, et ces mêmes gens, plus tard, ont découvert une saveur plaisante à ces aliments qu'ils refusaient de mettre dans leur bouche. Le goût est si arbitraire qu'il peut être soumis au retournement en son contraire. Après tout, je n'ai jamais décidé d'aimer la saveur du tabac ; n'est-ce pas l'habitude qui s'est imposée à l'insu de ma propre inclination ?

Quand mon ami est revenu, nous nous sommes de nouveau installés dans son bureau, j'ai posé mes mains sur mes cuisses, je me suis laissé aller. J'avais l'impression de me contraindre à l'abandon au point d'être capable de le simuler. J'ai songé à la simulation de la jouissance, à cette incroyable aptitude que peuvent avoir certaines personnes à faire semblant de jouir avec un talent qui annule la suspicion.

La chaleur au-dessus de mon crâne est continue, elle envahit ma tête, je ne vois pas le lac, je vois la mer très calme. Je vois aussi un visage à la surface de l'eau. Le visage d'un mort. Mon ami tente de m'endormir, il compte jusqu'à cinq, lentement, j'entends le nombre trois, je ne crois pas que l'endormissement se produira, je le souhaite pourtant. Je me concentre sur cette image, le visage du mort, serein, comme la mer si tranquille. Je voudrais n'éprouver aucune résistance, j'entends le nombre quatre, je m'affole, il faut que je m'abandonne, que je ne sois plus moi ; si je pense encore, c'est que je me refuse à sombrer dans l'inconscience, peut-être ne devrais-je avoir aucune représentation, si je n'en ai pas, comment une suggestion est-elle en mesure de s'accomplir ? J'entends le nombre cinq, ma tête devrait tomber, je vois toujours la mer, je m'attache à la vision du visage de ce mort que je reconnais, celui d'un être cher qui vient de décéder, la nuit, pendant son sommeil. Son corps s'est raidi brusquement avant qu'il n'expire.

Mon ami me dit à l'oreille : « Tu ne fumeras plus... La cigarette a le goût de l'essence, de l'essence qu'on met dans les moteurs... » Il prononce ses phrases sur un ton persuasif. Je les entends mot par mot tandis que je vois la mer, le visage du mort, je suis trop conscient, je m'affole. La seule chose qui me calme, c'est l'image du mort, de l'eau qui passe sur sa bouche, de l'eau qui couvre et découvre ses yeux clos. Lorsque je m'éveille après avoir fait semblant de dormir, je me demande pourquoi je ne joue pas le jeu. Ai-je tellement la volonté de le jouer que je ne parviens pas à m'abandonner ?

Mon ami m'annonce qu'une autre séance sera nécessaire. A-t-il senti ma résistance ? Ai-je des moyens de défense qui me protègent de toutes les forces de persuasion ? Suis-je capable de simuler à la perfection un état dans lequel je ne me trouve pas ? Je dois me convaincre d'un dégoût que je ne suis pas sûr d'éprouver.

Le soir, quand je prends une cigarette, l'odeur ignoble de l'essence ne m'envahit pas la bouche. Au contraire, je ressens de l'ivresse comme si je fumais ma première cigarette après un long moment d'interruption. Il me faudra nécessairement faire appel à ma volonté. Jamais je ne parviendrai à ressentir un dégoût que je n'ai pas. Cette odeur d'essence, elle a été vive durant une heure, peut-être deux après la séance, puis elle s'est évanouie. J'ai tenté en vain de la conserver, mais il est impossible de préserver mentalement un mauvais goût. Il faudrait répéter régulièrement de telles séances pour créer un réflexe déterminé de rejet associé à ce mauvais goût.

Pour la seconde séance d'hypnotisme, je tente de me préparer en me disant que c'est ma dernière chance. Mon ami me confirme que ça devrait marcher. Je pense que si j'étais entre les mains de quelqu'un que je ne connais pas, je serais sans doute plus disposé à m'abandonner.

Les mains de mon ami dégagent une douce chaleur ; j'aimerais qu'elle anéantisse tout ce qui me vient à l'esprit. J'ai beau revoir la surface immobile de l'eau, je ne sens pas que mes paupières soient lourdes, terriblement lourdes. Je pourrais les ouvrir sans difficulté. Aucune force extérieure ne m'empêcherait de le faire. Chaque fois que mon ami parle d'essence, aucune image de bidon ou d'une pompe n'apparaît. Je ne devrais d'ailleurs pas avoir besoin d'une pareille figuration, le goût ou le dégoût sont relativement indépendants de la vision des choses. Pourquoi me faut-il encore une représentation ? J'aurais tant souhaité que ma tête tombe, que je ne m'appartienne plus durant un instant.

La mer se confond avec la brume et j'entends les oiseaux des tropiques. Je continue malgré moi à rester le sujet de mes sensations. La séance finie, je marche sur le tapis. Je fais quelques pas. Je ne sors pas du tapis, je longe les bords, la tête lourde. Ma tête me pèse de plus en plus, l'angoisse reviendra, elle est tenue au silence, mais elle reviendra, elle triomphe toujours des sérénités passagères.

Depuis la baie vitrée, je vois l'une des montagnes qui surplombent la ville de Rio. Au pied de celle-ci, la végétation dense cache quelques jolies maisons bourgeoises. La ville est une prostituée qui fume sur la plage en savourant l'odeur des milliers de corps qui déambulent. Des odeurs qui envoûtent, même si elles peuvent parfois paraître nauséabondes. Je me dis que le dégoût n'existe pas.

VII

Dans l'avion qui me ramène à Paris, je lis La Méthode simple pour en finir avec la cigarette. Ce livre aurait permis à des dizaines de milliers de fumeurs de cesser de fumer. Son auteur, tenu pour l'expert le plus célèbre dans l'assistance portée aux fumeurs qui veulent arrêter, était comptable. Il est devenu psychologue pour le bien des autres, pour sauver l'humanité des affres du tabagisme. Sa louable vocation lui a rapporté une petite fortune et une notoriété qu'il n'aurait jamais connues dans son entreprise. Selon lui, il ne s'agit pas d'apprendre à détester la cigarette mais d'accepter préalablement l'évidence de ce fait qu'elle est la cause d'un mal absolu. Le plaisir qu'elle procure, les illusions séduisantes qu'elle offre, n'existent pas, les facultés thérapeutiques que nous lui prêtons, sont de pures chimères. La seule réalité est qu'elle tue.

Pour réussir à admettre comme une certitude radicale l'impact terrifiant de sa désastreuse nocivité, il faut savoir reconnaître humblement une profonde erreur existentielle, celle d'avoir fumé. L'apologie contemporaine des séances de groupe au cours desquelles les gens expriment leurs manières de résister à la tentation de fumer se fonde sur le partage de leurs humiliations. Pour découvrir la chance d'être délivré d'une pareille addiction, il faut savoir s'humilier soi-même en manifestant de la honte vis-à-vis de ce qu'on a fait ou de ce qu'on continue à faire. Et s'humilier collectivement demeure le meilleur moyen d'éviter toute complaisance à l'égard de soi.

Il faut que s'opère cette association affligeante : l'horreur de la cigarette équivaut à l’horreur de soi fumant. Mais l'horreur de soi fumant, convenons-en, ne peut se départir de l'horreur de soi en général.

Je ne sais pas combien de temps je résisterai à la tentation de fumer. Je regarde les gens, je me demande souvent comment ils font pour vivre, pour aimer vivre, comment ils se donnent de bonnes raisons pour continuer à être ce qu'ils sont. Ils savent où ils vont, ce qu'ils vont faire de leur journée, ils ont des activités qui se succèdent ou qui se répètent, leur temps est si bien occupé qu'ils n'ont pas besoin de réfléchir à ce qu'ils pourraient faire d'autre s'ils n'avaient rien à faire.

Sans fumer, ma fébrilité cesse, elle perd sa puissance à imprimer un rythme aux gestes que je pourrais effectuer, aux intentions que je devrais avoir, ou aux idées qui semblent m'échapper. Sans doute faut-il que je sois patient, que j'attende le retour du mouvement au cœur de cette inertie qui m'immobilise. Je ne vais tout de même pas me morfondre tous les jours en comptant les heures qui précèdent le moment où je me coucherai. Je dois réussir à me convaincre qu'il s'agit là d'un état passager. Mais sa durée risque de me rendre dépressif. Je préfère voir les autres vivre. Chacun a une allure. Une démarche. Cette manière singulière d'avancer sur un trottoir, de s'arrêter sur le bord en attendant que le feu devienne rouge. Les corps passent un par un devant mes yeux. Leur translation anéantira peut-être mon envie de fumer.

Au fil des jours, l'envie disparaîtra, et un soir, beaucoup plus tard, lorsque la dépendance aura été congédiée, je prendrai un cigare. Je le choisirai avec plaisir, je me réconcilierai avec le vrai goût du tabac, je n'aurai plus besoin d'attendre la naissance du dégoût pour me persuader que je ne devrais plus fumer du tout. Ce sont l'addiction, la nervosité, le stress qui nous irritent, la manière de savourer un cigare réclame du temps, un temps indéfini, particulier, un temps qui n'a point besoin d'être répété comme dans l'usage fébrile des cigarettes. Le cigare n'est pas une alternative, il est un choix. Il faut avoir cessé de fumer pour en ressentir la volupté. Ce n'est pas une nouvelle habitude qui s'impose pour l'avenir, c'est le fruit occasionnel d'une résolution définitive de la dépendance.

Choisir le mouvement perpétuel, celui qui conduit à se coucher par épuisement. Oublier de compter le temps qui passe. Eviter de revenir en arrière. Suspendre la mémoire. Se regarder dans la glace, sourire en songeant que la teinte rousse des poils de la moustache finira par disparaître. Ouvrir la fenêtre, humer l'air. Prendre un bonbon à la menthe, juste un. Le laisser fondre dans la bouche. S'occuper, avoir des obligations. Dormir. Parachever ce qui est déjà commencé, prendre l'habitude de terminer calmement ce qui a été entrepris. Des cadences, un rythme du corps pour conjurer la tentation de l'impotence. Croire en une belle victoire sur l'impuissance, celle qui guette le fumeur chronique. Apprécier cette chance inouïe de sentir le désir retrouver son énergie juvénile. Et rire de tout et de rien, rire de cette manière si insensée qu'elle entraîne enfin l'ivresse. Il suffit de reconnaître à l'instinct de vie sa qualité d'être invincible.

Biographie de l'auteur

Henri-Pierre Jeudy est écrivain, philosophe et sociologue. Il a publié, entre autres, " Le Corps comme objet d'art " (Armand Colin), " Fictions théoriques " (Léo Scheer), " La Panique " (Galilée) et " L'art de ne pas être grand-père " (Circé).