/ Language: Français / Genre:sf

Les femmes de Stepford

Ira Levin

Qu’arrive-t-il donc aux femmes de Stepford ? Ont-elles toujours été, ainsi que Joanna les découvre en s’installant dans cette ville, de véri­tables poupées ménagères, unique­ment préoccupées de l’entretien de leur intérieur et du bien-être de leur famille ? Ou alors sont-elles victimes de leurs maris, tous adhé­rents du « Club des Hommes », qui se réunissent chaque soir dans une vieille bâtisse mystérieuse interdite aux femmes ? Joanna, jeune femme libérée, tente de créer une association féminine avec l’aide de deux amies nouvel­lement arrivées. Quelle n’est pas sa stupeur de les voir, à leur tour, se transformer brusquement, à l’image des autres femmes de la ville. L’inquiétude devient rapidement de l’angoisse… Joanna réussira-t-elle à échapper à ce cauchemar aseptisé, clima­tisé, lot quotidien des femmes de Stepford ?

Ira Levin

Les femmes de Stepford

« Aujourd’hui, le combat prend une autre figure ; au lieu de vouloir enfermer l’homme dans un cachot, la femme essaye de s’en évader ; elle ne cherche plus à l’entraîner dans les régions de l’immanence, mais à émerger dans la lumière de la transcendance. C’est alors l’attitude des mâles qui change : c’est avec mauvaise grâce que l’homme « donne son renvoi » à la femme. »

SIMONE DE BEAUVOIR Le Deuxième Sexe

1

Cheveux roux, lèvres purpurines, robe bouton-d’or, la déléguée du Comité d’accueil souriait des yeux, des dents et de toute la juvénile vivacité de ses soixante ans bien sonnés.

— Vous allez sûrement vous plaire ici, annonça-t-elle à Joanna. C’est un endroit agréable et très bien habité. Vous ne pouviez mieux tomber.

De l’énorme sacoche en vieux cuir marron qu’elle portait en bandoulière, elle se mit en devoir de sortir à l’intention de Joanna des étuis de boissons et de petits déjeuners en poudre, un paquet-échantillon de lessive bio-dégradable, un carnet d’achats valable pour vingt-deux magasins du coin, deux savons de ménage et une liasse de tampons désodorisants.

— Oh ! c’est trop ! s’écria Joanna, debout sur son seuil, les bras chargés. Assez ! Arrêtez ! Merci !

La préposée à l’accueil, après avoir, en dépit des « Non, je vous en prie ! » de Joanna, couronné la pile d’un flacon d’eau de Cologne, se remit à fouiller dans son sac et en exhuma une paire de lunettes cerclée de rose et un petit calepin brodé.

— C’est moi qui assure la rubrique des Nouveaux Arrivés dans l’Éveil de Stepford, dit-elle avec un sourire en chaussant ses verres.

Et d’une nouvelle exploration dans les profondeurs de sa sacoche, elle ramena un stylo à bille dont elle actionna le déclic d’une pression d’ongle dûment vermillonné.

Joanna lui raconta d’où Walter et elle arrivaient, ce que faisait Walter et pour quelle firme il travaillait, le nom et l’âge de Pete et de Kim, ce qu’elle faisait, elle, avant leur naissance, et où son mari et elle avaient fait leurs études. Durant toutes ces explications, piétinant sur place, les bras encombrés, l’oreille aux aguets, elle était inquiète de ce que Pete et Kim pouvaient bien fabriquer dans la maison.

— Avez-vous quelque marotte, quelque passe-temps favori ?

Sur le point de couper court par un « Non ! » laconique, elle hésita : une réponse détaillée, imprimée dans le journal local, pourrait la signaler à l’attention de femmes de son rang, susceptibles de devenir des amies. Toutes celles qu’elle rencontrait depuis son arrivée, c’est-à-dire ses voisines, étaient plutôt sympathiques et serviables, mais elles semblaient complètement absorbées par leurs tâches ménagères. Sans doute, à les mieux connaître, s’apercevrait-elle qu’elles avaient des idées et des intérêts moins limités ; néanmoins il était peut-être sage de planter ce signal.

— Oui, plusieurs, répondit-elle donc. Je joue au tennis chaque fois que je le peux, et je suis une photographe semi-professionnelle.

— Vraiment ? dit la dame d’accueil en transcrivant.

Joanna sourit.

— C’est-à-dire qu’une agence a pris trois de mes œuvres, précisa-t-elle. D’autre part, je m’intéresse à la politique ainsi qu’au M.L.F. À ce dernier surtout. Et mon mari aussi.

— Lui, un homme ! s’exclama la dame, surprise. Voilà qui est rare.

— Pas tant que ça, répliqua Joanna. Il est loin de faire exception, vous savez.

Elle se retint d’énumérer les avantages qu’en pouvaient retirer les deux sexes et préféra allonger le cou pour écouter ce qui se passait au fond de la maison : dans la salle de séjour, la télé déversait des torrents de rire, Pete et Kim se disputaient, mais rien encore n’exigeait son intervention. Elle sourit à sa visiteuse.

— Mais il se passionne aussi pour le bateau, ainsi que pour le football, et il fait collection de vieux actes de justice, ajouta-t-elle pour compléter le volet du poteau indicateur réservé à Walter.

La dame transcrivit, referma son calepin et rentra d’un coup sec la bille de son stylo.

— Voilà qui est parfait, Mrs Eberhart, conclut-elle en souriant et en ôtant ses lunettes. Je suis certaine que vous allez vous plaire ici, et je tiens à vous souhaiter de tout cœur et en toute sincérité la bienvenue à Stepford. Si vous avez besoin de renseignements sur les magasins et services locaux, je vous en prie, n’hésitez pas à m’appeler ; vous trouverez mon numéro sur la couverture du carnet d’achats.

— Merci, j’aurai certainement recours à vous, dit Joanna. Et merci pour tous vos cadeaux.

— Essayez-les, ce sont de bons produits, dit la dame en se détournant. Et maintenant, au revoir !

Après l’échange d’adieux, Joanna la regarda descendre la courbe de l’allée en direction d’une Volkswagen rouge cabossée. Brusquement, des chiens masquèrent les vitres de la voiture, mêlée d’épagneuls noirs et fauves, qui sautaient et aboyaient, les griffes plaquées aux portières. Au-delà du véhicule, une tache blanche en mouvement s’imposa à l’attention de la jeune femme. Derrière le rideau d’arbrisseaux, au premier étage de la maison d’en face où vivaient les Claybrook, la tache blanche fit sa réapparition à une autre fenêtre, se baladant de carreau en carreau. Quelqu’un procédait au nettoyage des vitres. Joanna sourit : Donna Claybrook la regardait peut-être. La traînée blanche se déplaça vers un carreau inférieur, puis vers son voisin.

Au son d’un mugissement inattendu, la Volkswagen s’arracha au caniveau, et Joanna réintégra son vestibule en refermant d’un coup de reins la porte d’entrée.

* * *

Entre Pete et Kim, le ton de la discussion avait monté :

— Vache !

— Salaud !

— Ouïe !

— Arrête !

— Taisez-vous ! cria Joanna tout en déchargeant sa brassée d’échantillons sur la table de la cuisine.

— Elle fait que me donner des coups de pied, hurla Pete.

— C’est pas vrai, salope toi-même !

— Maintenant, ça suffit, coupa Joanna en s’approchant du hublot qui donnait sur la salle de séjour pour voir ce qui se passait.

Pete était allongé sur le tapis, beaucoup trop près de la télé, tandis que Kim, debout, cramoisie, se retenait à quatre de lui botter les fesses. Tous deux étaient encore en pyjama.

— Elle m’a flanqué deux coups de pied, larmoya Pete.

— Mais tu avais mis une autre chaîne ! Maman, il a changé ma chaîne !

— C’est pas vrai !

— J’étais en train de regarder Félix le Chat !

— Du calme, là-dedans ! ordonna Joanna. Plus un mot. Silence complet, total !

Ils braquèrent sur leur mère, Kim les grands yeux bleus de Walter, Pete ses prunelles sombres et graves qu’il tenait de sa mère.

Allez-y, foncez, mollissez pas ! glapit la télé.

— Primo, tu es beaucoup trop collé au poste, reprit Joanna. Deuxio, éteins la télé, et tertio, habillez-vous tous les deux. Cette grande tache verte que vous voyez dehors, c’est de l’herbe, et ce jaune qui l’éclaire, c’est du soleil.

Pete se releva et assena un coup de poing sur le cadran de la télé : l’image se réduisit à un point lumineux qui ne tarda pas à s’effacer. Kim éclata en sanglots.

Joanna fit, en grommelant, son entrée dans la pièce.

Elle s’accroupit, pressa Kim contre son épaule, frictionna le dos de son pyjama et déposa enfin un baiser sur ses boucles soyeuses.

— Calme-toi, voyons, dit-elle. Tu n’as pas envie de retourner jouer avec la gentille Allison ? Tu apercevras peut-être un autre écureuil.

Pete s’approcha et s’empara d’une mèche des cheveux de sa mère. Elle leva les yeux vers lui.

— Tu ne lui changeras plus sa chaîne ?…

— Promis, dit-il, en entortillant la mèche brune autour de son doigt.

— Quant à toi, fini les coups de pied, ajouta-t-elle à l’intention de Kim dont elle continua de caresser le dos, tout en essayant de planter des baisers sur une joue qui se dérobait.

* * *

Comme c’était le tour de Walter de faire la vaisselle et que Pete et Kim jouaient tranquillement dans la chambre de Pete, elle prit une rapide douche froide, enfila un short et un chemisier, chaussa des espadrilles et se brossa les cheveux.

Tout en nouant sa queue de cheval, elle alla jeter un coup d’œil sur ses enfants qui, assis par terre, s’amusaient avec la station orbitale de Pete.

Elle s’éloigna à pas de loup et descendit l’escalier recouvert d’une moquette neuve. La soirée s’annonçait bien. Enfin débarrassée de la corvée des rangements, elle se sentait fraîche, propre, et disposait de quelques minutes, dix ou quinze avec de la chance, pour s’asseoir dehors avec Walter contempler leurs arbres et jouir de leur « vue imprenable ».

Elle traversa le vestibule. La cuisine était propre comme un sou neuf, le lave-vaisselle ronflait. Devant l’évier, Walter, penché à la fenêtre, observait ce qui se passait chez les Van Sant. Une grande tache de sueur en forme de lapin triste maculait sa chemise. Il se retourna, sursauta et sourit.

— Depuis combien de temps es-tu là ? demanda-t-il en s’essuyant les mains au torchon.

— Je viens d’entrer, répondit-elle.

— Tu sembles ressuscitée.

— Ressuscitée, tu as dit le mot. Les gosses jouent comme des anges. Tu viens dehors ?

— D’accord, dit-il en repliant le torchon. Mais je ne resterai que quelques minutes. Il faut que j’aille parler à Ted.

Il glissa l’essuie-mains sur un bras du séchoir.

— C’est pourquoi je regardais chez eux, expliqua-t-il. Ils finissent tout juste de dîner.

— À quel sujet ?

— Je m’apprêtais justement à en discuter avec toi, dit-il alors qu’ils se dirigeaient vers le patio. J’ai changé d’avis : j’ai décidé de m’inscrire au Club des Hommes.

Elle s’arrêta pour le dévisager.

— Impossible de s’en désintéresser. Trop de décisions importantes y sont prises concernant la politique locale, les campagnes de bienfaisance, etc.

— Comment peux-tu adhérer à un truc aussi dépassé, aussi désuet…

— J’ai parlé dans le train à quelques-uns de ses membres, dit-il. Ted, Vic Stavros et divers autres types auxquels ils m’ont présenté. Ils s’accordent tous à reconnaître combien cette histoire d’en exclure les femmes est archaïque.

Il prit Joanna par le bras et ils poursuivirent leur marche.

— Mais on ne pourra y changer quelque chose qu’en procédant de l’intérieur, reprit-il. Et c’est à quoi je suis résolu à m’employer. Je vais m’inscrire samedi soir. Ted doit me renseigner sur la composition des différentes commissions. C’est ton soir avec ou ton soir sans ? ajouta-t-il en sortant une cigarette de son paquet.

— Oh ! avec, répondit Joanna qui tendit la main.

Ils s’arrêtèrent à l’extrémité du patio, dans le frais crépuscule bleuté, bruissant de grillons. Walter présenta la flamme de son briquet à la cigarette de Joanna avant d’allumer la sienne.

— Regarde-moi ce ciel, murmura-t-il. Il vaut tout le fric qu’il nous a coûté…

Elle leva les yeux – le ciel était mauve, bleu clair, bleu marine –, puis les reporta sur sa cigarette.

— Mais les institutions, ça se change aussi de l’extérieur, objecta-t-elle. À coups de pétitions, de manifs…

— Du dedans, c’est beaucoup plus simple, rétorqua Walter. Tu verras. Si ces gars du train reflètent l’état d’esprit général, ce sera le Club des Deux-Sexes en moins de rien. À nous le poker mixte et l’amour sur les billards.

— Si les gars du train sont tels que tu les présentes, dit-elle, ce serait déjà chose faite. Et puis flûte ! Si ça te chante, vas-y, inscris-toi. Je réfléchirai à des slogans pour les pancartes. J’aurai tout le temps après la rentrée des classes.

Il prit Joanna par les épaules.

— Patiente encore un peu. Si, dans six mois, le Club n’est pas ouvert aux femmes, je plaquerai tout et nous irons manifester ensemble. Coude à coude. Oui au Sexe, non au Sexisme !

— Mâles de Stepford !

— Mal de Stepford ! récita-t-elle en tendant la main vers le cendrier placé sur la table de pique-nique.

— Pas mauvais, ça.

— Attends que je m’y colle pour de vrai.

Ils finirent leur cigarette et, bras dessus, bras dessous, contemplèrent l’énorme tache sombre de leur pelouse et les grands arbres qui se détachaient en noir sur le ciel mauve et entre les troncs desquels brillaient des lumières : les fenêtres des maisons de Harvest Lane, la rue la plus proche.

— Konrad Lorenz a raison, déclara Joanna. Je me sens affreusement territoire.

Walter loucha du côté des Van Sant et consulta sa montre.

— Il faut que je rentre finir la vaisselle, dit-il, et il déposa un baiser sur la joue de Joanna.

Elle se retourna pour le prendre par le menton et l’embrasser sur la bouche.

— Je resterai encore quelques minutes dehors, dit-elle. Appelle-moi si jamais les gosses commencent leur cirque.

— O.K., répliqua-t-il en remontant vers la maison où il pénétra par la porte du salon.

Joanna frictionna ses bras qu’elle avait croisés : la soirée fraîchissait. Fermant les yeux, elle rejeta la tête en arrière pour respirer l’odeur des arbres, de l’herbe et de l’air pur : délicieux. Elle ouvrit les yeux pour contempler le petit point brillant d’une unique étoile dans le ciel bleu sombre à des milliards de kilomètres au-dessus d’elle.

— Étoile du soir, murmura-t-elle, sans terminer le dicton, tout en formant intérieurement des vœux.

Elle souhaitait… qu’ils soient heureux à Stepford. Que Pete et Kim s’adaptent bien à leur école, qu’elle et Walter se fassent de bons amis, qu’ils trouvent la plénitude. Que Walter supporte bien les trajets quotidiens jusqu’à New York – quoique l’idée de déménager soit venue d’abord de lui. Que leur vie à tous quatre soit enrichie plutôt qu’amoindrie, comme elle l’avait redouté, par leur départ de la grande ville – cette vieille cité crasseuse, grouillante, hantée par la violence, mais débordante de vitalité.

Une certaine animation chez les Van Sant attira son attention et la fit se retourner.

Se profilant en ombre chinoise sur le seuil de sa cuisine qu’illuminait un éclairage violent, Carol Van Sant s’appliquait à refermer le couvercle de sa poubelle. Elle se pencha vers le sol dans un scintillement de sa chevelure rousse et se releva armée d’un gros objet rond, un caillou, qu’elle posa sur ledit couvercle.

— Hou ! hou ! cria Joanna.

Carol se redressa et présenta de face sa haute silhouette toute en jambes et comme nue sous la robe violette dont les contours étaient soulignés par les lumières de la cuisine.

— Qui est là ? demanda-t-elle.

— Joanna Eberhart, répondit Joanna. Si je vous ai fait peur, excusez-moi.

Joanna s’approcha de la clôture qui séparait leurs propriétés respectives.

— Bonsoir Joanna, dit Carol avec son nasillement très Nouvelle-Angleterre. Non, rassurez-vous, je n’ai pas eu peur. Quelle belle soirée, n’est-ce pas ?

— Oui. Et d’autant plus belle que j’ai fini de défaire mes bagages.

Joanna était obligée de parler fort, bien qu’elle se trouvât maintenant le long du parterre qui bordait la clôture, car Carol, demeurée sur le pas de sa porte, était encore trop loin pour une vraie conversation.

— Kim est rentrée ravie de son après-midi avec Allison, poursuivit Joanna. Elles s’entendent merveilleusement.

— Kim est une petite fille charmante, dit Carol. Je me réjouis qu’Allison ait maintenant une si gentille voisine. Bonsoir, Joanna, ajouta-t-elle en se détournant pour rentrer chez elle.

— Hé là ! patientez encore une minute, cria Joanna.

Carol se retourna.

— Oui ?

Joanna aurait aimé que le parterre ni la barrière n’existent afin de pouvoir s’approcher davantage. Ou, sapristi, que Carol vienne lui parler par-dessus la clôture. Quelle urgence pouvait bien la réclamer dans cette foutue cuisine toute rutilante de cuivres sous ses néons ?

— Walter a l’intention de passer voir Ted, hurla-t-elle à cette silhouette quasi nue.

— Ce soir ?

— Une fois les gosses au lit, pourquoi ne viendriez-vous pas prendre une tasse de café avec moi ?

— Ça me ferait très plaisir, merci, dit Carol, mais je dois cirer le plancher du séjour.

— Maintenant ?

— Je ne vois pas d’autre moment avant la rentrée des classes.

— Écoutez, ça peut attendre, non ? C’est une question de trois jours !

Carol secoua la tête.

— Non, je ne l’ai déjà que trop négligé, dit-elle. Il est tout couvert de traces de pieds. D’ailleurs, ce soir, Ted doit aller au club.

— Il y va tous les soirs ?

— À peu près.

Nom de Dieu !

— Et vous restez à la maison faire le ménage ?

— On trouve toujours des trucs à briquer, répondit Carol. Vous savez ce que c’est. Maintenant, il faut que je range la cuisine. Bonsoir.

— Bonsoir, dit Joanna en regardant Carol (et ses seins plantureux) rentrer dans sa cuisine et fermer la porte. Elle la vit presque immédiatement réapparaître à la fenêtre de l’évier, occupée à régler le niveau d’eau puis à frotter énergiquement un objet indéterminé. Lisses et brillants, ses cheveux flamboyants auréolaient un visage au nez mince et à l’expression pensive et, sapristi, intelligente. Sa forte poitrine tendue de violet semblait battre la mesure au rythme de ses efforts.

Joanna regagna le patio. Non, grâce au ciel, cette obsession du ménage, jamais elle ne l’avait ressentie. Qui aurait pu reprocher à Ted de tirer avantage d’une « maso » qui ne demandait qu’à être exploitée ?

Qui ? En tout cas elle, Joanna !

Walter sortit de la maison, vêtu d’un veston léger.

— Je ne pense pas rester absent beaucoup plus d’une heure, annonça-t-il.

— Cette Carol Van Sant est incroyable, dit Joanna. Elle refuse de venir prendre une tasse de café sous prétexte qu’il lui faut cirer le plancher du séjour. Ted va tous les soirs au club, et elle reste boulonner à la maison.

— Ça alors ! dit Walter en hochant la tête.

— Comparée à elle, reprit Joanna, ma mère est une véritable Kate Millett.

Il éclata de rire.

— À tout à l’heure ! promit-il.

Et il lui déposa un baiser sur la joue avant de traverser le patio.

Elle lança un petit regard à son étoile, qui s’était mise à briller davantage.

Allons, ma vieille, au boulot, lui enjoignit-elle tout bas avant de disparaître dans la maison.

* * *

Le samedi matin les vit partir tous les quatre, solidement amarrés par une ceinture de sécurité, dans leur break brillant neuf. Joanna et Walter, le nez chaussé de lunettes de soleil, discutaient magasins et courses. Pete et Kim, eux, manœuvraient leurs vitres électroniques respectives avec une telle constance que Walter finit par leur interdire de continuer. L’arrivée de l’automne se signalait par une lumière crue qui conférait à toutes les formes une netteté de pierre précieuse. Ils se dirigèrent vers le centre commercial de Stepford (façades en boiserie blanche, style colonial, jolies comme des cartes postales) pour profiter de l’escompte accordé sur les produits pharmaceutiques et la quincaillerie, puis piquèrent droit au sud par la route 9 vers un nouveau shopping-center géant – chaussures en solde pour Pete et Kim (mais quelle queue !) et toboggan au prix normal ; ils obliquèrent alors par Eastbridge Road et firent halte à un restaurant McDonald’s (superhamburgers et milk-shakes au chocolat) avant de fouiner dans le magasin d’antiquités proche (table octogonale mais pas de vieux documents). Ils continuèrent ensuite de sillonner Stepford tous azimuts – Anvil Road, Cold Creek Road, Hunnicutt, Beaver Tail, Burgess Ridge – pour montrer à Pete et à Kim des lieux déjà rendus familiers à leurs parents par la chasse au logement, ainsi que leur nouvelle école et celle où ils iraient ensuite, ce chef-d’œuvre de camouflage qu’était l’incinérateur non polluant, et enfin les terrains de pique-nique où l’on construisait une piscine municipale. À la demande de Pete, Joanna chanta Bonjour Petite Étoile, puis tous reprirent en chœur Mac Namara’s Band où chacun finit par tenir la partie d’un instrument différent. Là-dessus, Kim se mit à vomir, tout en laissant à Walter le temps de se ranger, d’arrêter le moteur, de la détacher et, grâce à Dieu, de l’extraire in extremis de la voiture.

L’incident eut un effet lénitif. Ils retraversèrent le centre ville, lentement parce que Pete annonça qu’il avait, lui aussi, envie de vomir. Walter leur fit admirer la bibliothèque aux boiseries blanches et le cottage immaculé et deux fois centenaire qui abritait la Société d’Émulation.

Kim, le nez à sa portière, décolla de sa langue un bonbon acidulé réduit à l’état de pellicule pour demander :

— La grande maison là-haut, c’est quoi ?

— Le Club des Hommes, répondit Walter.

Pete se pencha autant que le lui permettait sa ceinture et se tortilla pour regarder à son tour.

— C’est là que tu iras ce soir ?

— Tout juste, répondit Walter.

— Comment est-ce qu’on y arrive ?

— Par un chemin qui prend plus haut dans la côte.

Ils avaient rejoint un camion sur la plate-forme duquel un homme en kaki était planté, les mains agrippées aux montants. Il avait des cheveux châtains et un long visage maigre à lunettes.

— On dirait Gary Claybrook, dit Joanna.

Walter donna un petit coup d’avertisseur et agita son bras gauche par la vitre. Leur voisin d’en face, après s’être penché pour voir de qui il s’agissait, sourit, eut un geste de la main, puis reprit sa position initiale.

— Hou ! hou ! Mr Claybrook ! cria Kim.

— Où est Jeremy ? hurla Pete.

— Il ne t’entend pas, voyons, dit Joanna.

— J’aimerais bien me balader comme lui en camion, annonça Pete.

— Moi aussi, soupira Kim en écho.

Haletant et crissant, le camion s’efforçait laborieusement de gravir la pente raide du virage qui s’amorçait à sa gauche. Gary Claybrook leur adressa un petit sourire gêné. La plate-forme du camion était à moitié remplie de petites caisses en carton.

— Qu’est-ce qu’il fait là ? Du travail au noir ? demanda Joanna.

— Sûrement pas, s’il gagne autant que le prétend Ted.

— Ah oui ?

— Qu’est-ce que c’est que ça, le travail au noir ? demanda Pete.

Les clignotants du camion rougeoyèrent. Le véhicule stoppa, son feu gauche allumé.

Joanna se mit en devoir d’expliquer en quoi consistait le travail au noir.

Une auto dévala la colline à fond de train et le camion entreprit de tourner à gauche.

— C’est ça le chemin dont tu parlais ? demanda Pete.

— Exactement, approuva Walter.

Kim abaissa encore plus sa vitre.

— Bonjour Mr Claybrook, cria-t-elle.

Celui-ci les salua de la main au moment où ils le dépassaient.

Détachant la boucle de sa ceinture, Pete, d’un bond, s’agenouilla sur la banquette.

— Tu m’y emmèneras un jour ? demanda-t-il en regardant par la vitre arrière.

— Hum !… navré, dit Walter. C’est interdit aux enfants.

— Oh ! la la ! qu’est-ce qu’ils ont comme palissade ! s’exclama Pete. On dirait une forteresse.

— C’est pour empêcher les femmes de pénétrer, expliqua Joanna, le regard fixé droit devant elle, une main sur la monture de ses lunettes de soleil.

Walter sourit.

— C’est vrai ? demanda Pete. C’est à ça qu’elle sert ?

— Pete a détaché sa ceinture ! lança Kim.

— Voyons, Pete ! s’écria Joanna.

Parvenus au bout de Norwood Road, ils obliquèrent vers l’ouest par Winter Hill Drive.

* * *

Question de principe, elle était résolue à ne se livrer à aucun travail domestique. Pourtant elle avait des tas de trucs à faire, dont certains lui tenaient particulièrement à cœur, comme d’ajuster les rayonnages du séjour – mais pas ce soir, non m’sieur. Ça pouvait attendre, sapristi ! Elle n’était ni une Carol Van Sant ni une Mary Ann Stavros – ce n’est pas elle qu’on surprendrait par la fenêtre en train de pousser un aspirateur lorsqu’elle irait baisser le store de Pete.

Non, m’sieur. Walter était au Club. Parfait. Il avait dû s’y rendre pour s’inscrire, et il lui faudrait y aller une ou deux fois par semaine pour que ça bouge un peu. Mais pendant ce temps-là, il ne fallait pas lui demander à elle de travailler dans la maison – du moins cette première fois – pas plus que Walter ne s’adonnerait à des activités ménagères quand elle sortirait – ce qu’elle mijotait pour le premier soir de clair de lune, où elle avait bien l’intention de descendre en ville afin de photographier les façades de style colonial (les carreaux bosselés de la quincaillerie risquaient de déformer – peut-être d’une façon intéressante – le reflet de la lune).

Sitôt Kim et Pete profondément endormis, elle descendit donc au sous-sol prendre quelques mesures et dresser des plans dans le débarras dont elle voulait faire sa chambre noire, puis, revenue en haut, après un petit coup d’œil sur Pete et Kim, elle se versa une vodka-tonic qu’elle emporta dans le bureau. Elle attrapa, en tournant les boutons de la radio, de vieux airs d’opérette sirupeux mais agréables, débarrassa soigneusement le milieu de la table des contrats et paperasses de Walter, et sortit sa loupe, son crayon rouge et les épreuves des derniers clichés de New York pris à la sauvette avant le départ. La plupart étaient pur massacre de pellicule – elle ne faisait jamais rien de bon dans la précipitation – mais elle en découvrit un qui provoqua son admiration : le négatif d’un jeune Noir, bien fringué, muni d’un porte-documents et dont le regard venimeux suivait un taxi vide qui venait de passer sans s’arrêter. Si son expression donnait bien à l’agrandissement, si l’arrière-plan dûment foncé faisait ressortir les contours flous du taxi, la photo devrait être assez remarquable – digne assurément d’intéresser une agence. Les débouchés ne manquaient pas pour les clichés dramatisant les tensions raciales.

Elle marqua d’un astérisque rouge le coin de l’épreuve et se remit en quête d’autres clichés satisfaisants sinon en totalité du moins partiellement utilisables. Puis, se rappelant sa vodka-tonic, elle vida lentement son verre.

À 11 heures et quart, la fatigue s’abattit sur elle. Elle rangea donc son matériel dans ses tiroirs personnels, remit en place les dossiers de Walter, éteignit la radio et emporta son verre dans la cuisine pour le rincer. Après avoir vérifié que les portes étaient bien fermées et éteint les lampes, celle du vestibule exceptée, elle monta au premier étage.

L’éléphant de Kim gisait à terre. Elle le ramassa et le fourra sous les draps auprès de l’oreiller ; puis elle remonta la couverture jusqu’aux épaules de l’enfant dont elle caressa légèrement les boucles.

Pete était allongé, la bouche ouverte, exactement comme elle l’avait trouvé tout à l’heure. Elle attendit de voir se soulever sa poitrine, puis ouvrit plus grande la porte, éteignit les lumières du palier et gagna leur chambre à Walter et à elle.

Elle se déshabilla, natta ses cheveux, s’enduisit le visage de crème, se brossa les dents et se coucha.

Minuit moins 20. Elle éteignit sa lampe.

Étendue à plat sur le dos, elle avança la jambe et le bras gauches. La présence de Walter à ses côtés lui manquait, mais la grande surface lisse et fraîche du drap était agréable. Combien de fois s’était-elle mise au lit seule depuis leur mariage ? Pas souvent. Les nuits où il avait dû s’absenter pour le compte de sa boîte, celles qu’elle avait passées à la maternité lors des naissances de Pete et de Kim ; le soir de 1965 où tout New York avait été paralysé par une panne de courant ; la fois où elle était retournée chez ses parents pour l’enterrement de l’oncle Bert – en tout une vingtaine ou une trentaine d’occasions en dix ans et des poussières. Ce n’était d’ailleurs pas un sentiment déplaisant. Elle avait l’impression d’être redevenue Joanna Ingalls. Tu te rappelles ?

Elle se demanda si Walter n’était pas en train de se cuiter. C’était de l’alcool que transportait le camion dans lequel roulait Gary Claybrook (à moins que les cartons aient été trop petits pour contenir des bouteilles). Mais comme Walter était parti dans la bagnole de Vic Stavros, il pouvait se soûler sans danger. Douteux d’ailleurs qu’il le fasse ; ça ne lui arrivait presque jamais. Que se passerait-il si c’était Vic Stavros qui ramassait une biture ? Les virages brusques de Norwood Road…

Et puis, merde ! À quoi bon se tourmenter ?

* * *

Des soubresauts ébranlaient le lit. Couchée dans le noir, elle apercevait, par la porte laissée ouverte, le noir plus noir encore de la salle de bains, ainsi que les reflets des poignées de la commode. Le lit continuait de la secouer à un rythme lent et régulier dont chaque battement s’accompagnait d’un faible grincement de ressort, inlassablement répété. C’était Walter le responsable ! Était-il victime d’un accès de fièvre, de delirium tremens ? Elle se retourna vivement et, s’appuyant sur un coude, elle se pencha sur lui, les yeux écarquillés, tâtonnant de sa main libre à la recherche de son front. Il posa sur elle un bref regard chaviré ; puis de tout son corps, il se détourna d’elle. Sitôt entrevu, le cône que dessinait la couverture à l’emplacement du sexe de Walter disparut, remplacé par le contour de ses hanches.

Se serait-il… masturbé ?

Elle se trouva sans voix.

Elle se redressa et s’assit.

— J’ai cru que tu piquais un accès de delirium, ou de fièvre.

Il resta immobile.

— Je n’ai pas voulu te réveiller, dit-il. Il est 2 heures passées.

Figée dans sa position, suffocante, elle chercha sa respiration.

Couché sur le côté, Walter ne disait mot.

Elle laissa errer son regard sur la chambre, sur ses fenêtres, sur ses meubles faiblement éclairés par la veilleuse de la salle de bains des enfants, tout en tirant sur ses nattes et en se massant les côtes.

— Vraiment, tu aurais pu me réveiller, finit-elle par dire. Je ne t’en aurais pas voulu.

Il ne répondit pas.

— Bon sang ! Tu n’es tout de même pas condamné à ces extrémités.

— Je n’ai pas voulu te réveiller, répéta-t-il. Tu dormais si bien.

— Surtout, la prochaine fois, n’hésite pas.

Il se remit sur le dos. Plus trace de cône.

— Tu as joui ? demanda-t-elle.

— Même pas.

— Sans blague ! Eh bien, dit-elle en lui souriant, maintenant, je suis réveillée !

Il se tourna vers elle et ils s’étreignirent bouche contre bouche. Il avait goût de scotch.

— Tu sais, c’est très joli, le respect de l’autre, mais il y a des limites, lui murmura-t-elle à l’oreille.

Cette fois ça marcha, pour Joanna du moins, mieux que jamais.

— Oh ! la la ! soupira-t-elle à son retour de la salle de bains. Je me sens encore toute en coton !

Carré contre son oreiller, Walter, qui avait allumé une cigarette, sourit, sans mot dire.

Elle se glissa tout près de lui et se nicha confortablement au creux de son bras, attirant sa main sur ses seins.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? s’enquit-elle. Ils t’ont montré des films pornos ou d’autres trucs ?

Il sourit.

— Même pas eu cette chance, répondit-il en glissant sa cigarette entre les lèvres de Joanna pour qu’elle en tire une bouffée. Ils m’ont raflé huit dollars au poker, et ils m’ont cassé les oreilles des visées perverses de la Commission d’urbanisme sur Eastbridge Road.

— Je t’imaginais en train de ramasser une biture.

— Moi ? Pour deux scotches ? Ce ne sont pas de grands buveurs. Et toi, qu’as-tu fait ?

Elle lui raconta sa soirée et lui parla des espoirs que lui donnait la photo du Noir. Il lui décrivit certains des types dont il avait fait la connaissance : le pédiatre que les Van Sant et les Claybrook lui avaient recommandé, l’illustrateur de presse qui était la grande célébrité de Stepford, deux autres avocats, un psychiatre, le chef de la police, le directeur du Centre commercial.

— Le psychiatre devrait être en faveur de l’admission des femmes, dit-elle.

— C’est effectivement le cas, dit Walter. Le Dr Verry aussi. Je n’ai sondé personne d’autre ; pour une première fois, j’ai préféré éviter d’afficher un militantisme trop marqué.

— Quand comptes-tu y retourner ? s’enquit-elle, soudain effrayée (pourquoi ?) à l’idée qu’il allait répondre : demain.

— Je n’en sais rien, répondit-il. Écoute ! Je n’ai aucune intention d’en faire une habitude à la façon de Ted et de Vic. J’envisage d’y aller dans une semaine environ. Et puis, bof ! Je n’en sais rien. C’est un peu province pour mon goût.

Elle sourit et se pressa davantage contre lui.

* * *

Elle était presque au tiers de l’escalier qu’elle descendait à tâtons, car, à cause de cette maudite rampe, elle devait maintenir le maudit panier à linge au niveau de son visage, quand, comme de juste, le téléphone deux fois maudit sonna.

Impossible de poser le panier qui risquait de tomber et, comme la place manquait pour tourner les talons et remonter, elle poursuivit sa lente descente aveugle en adressant mentalement des « J’arrive, j’arrive », à la sonnerie impatiente.

Enfin parvenue en bas, elle posa son panier et se rua à longues enjambées vers la table du bureau.

— Allô ! cria-t-elle dans l’appareil, sans affecter la moindre courtoisie.

— Bonjour ! Vous êtes Joanna Eberhart ?

La voix était sonore, joyeuse. Elle vous râpait l’oreille comme une crécelle. Une voix à la Peggy Clavenger. Mais celle-ci, aux dernières nouvelles, travaillait maintenant pour Paris-Match, et elle ne pouvait pas savoir que Joanna était mariée et encore moins où elle habitait.

— En effet, répondit-elle. Qui est à l’appareil ?

— Nous n’avons pas été officiellement présentées, dit la fausse Peggy Clavenger, mais je vais y remédier tout de suite. Bobbie, j’ai le plaisir de vous présenter Joanna Eberhart. Joanna, j’ai le plaisir de vous faire faire la connaissance de Bobbie Markowe – K.O.W.E. Voilà maintenant cinq semaines que Bobbie demeure dans le comté d’Ajax, et elle désire vivement rencontrer « une fana de la photo, une passionnée de politique du M.L.F. ». C’est-à-dire vous, Joanna, à en croire l’Éveil – ou si vous préférez le Sommeil – tout dépend de vos critères de la presse que j’ai sous les yeux. Cette description de vous est-elle exacte ? Est-il vrai que vous vous foutez éperdument des mérites respectifs des savons bleus ou roses ? Supporterez-vous le choc de voir la chemise du mari de la voisine plus blanche que celle de votre bonhomme ? Allô ! Joanna vous êtes toujours au bout du fil ? Allô ?

— Allô ! oui, dit Joanna. Je suis là. Et vachement, je vous le garantis. Bonjour !… Merde ! La publicité, ça paye !

* * *

— Quel plaisir de voir une cuisine bordélique, s’écria Bobbie. Elle n’arrive pas à la cheville de la mienne – on ne voit sur ses placards aucune petite empreinte de beurre de cacahuète – mais elle est chouette, très chouette. Félicitations !

— Vous ne risquez pas non plus de vous pâmer devant des salles de bains impeccables ! répondit Joanna. Vous voulez voir ?

— Non merci. Je suis seulement venue prendre une tasse de café.

— Vous n’êtes pas contre le café soluble ?

— En existerait-il d’autre, par hasard ?

Petite, trapue, pieds nus dans des sandales, Bobbie arborait un sweatshirt illustré d’un Charlie Brown et des jeans qui moulaient ses fesses charnues. Elle avait une grande bouche aux dents extraordinairement blanches, des yeux bleus auxquels rien ne semblait échapper, et d’épais cheveux noirs coupés court. À quoi il fallait ajouter des mains menues et des orteils sales. Et un mari prénommé Dave qui était analyste financier, et trois fils de dix, huit et six ans. Plus un grand berger d’Écosse et un corgi. Elle paraissait un peu plus jeune que Joanna, trente-deux, trente-trois ans. Elle but deux tasses de café et mangea une gaufrette au chocolat tout en décrivant ses voisines de Fox Hollow Lane.

— Je commence à croire qu’il existe un concours à l’échelon national, dont je n’aurais pas entendu parler, dit-elle en léchant ses doigts poisseux. À Noël prochain, pour la meilleure ménagère un million de dollars – et Paul Newman. Résultat, partout ça frotte, ça frotte, ça cire, ça cire, ça cire à qui mieux mieux.

— Il en est exactement de même par ici, dit Joanna. Même le soir. Quant aux hommes, ils fichent tous le camp…

— Au Club ! s’écria Bobbie.

Et elles se mirent à en discuter, parlant de sa ségrégation sexuelle démodée, scandaleuse dans une ville privée de toute organisation féminine, où il n’y avait même pas de ligue des électrices.

— Croyez-moi, j’ai passé le patelin au peigne fin, dit Bobbie. Je n’ai découvert qu’un Club de jardinage et quelques groupes de vieilles grenouilles de bénitier – pour lesquels je ne suis, en tout cas, pas éligible – les Markowe étant des Markowitz qui ont réussi. Il y a aussi la Société d’Émulation, mixte celle-là. Allez un jour y faire un tour. Vous y verrez des cadavres vivants. Un vrai musée de cire.

Dave faisait partie du Club, et, comme Walter, croyait possible de le changer de l’intérieur. Mais Bobbie ne se faisait aucune illusion.

— Vous verrez, il nous faudra nous enchaîner à la palissade avant d’obtenir quoi que ce soit. Vous l’avez vue, cette palissade. On croirait qu’elle dissimule un laboratoire d’héroïne.

Elles discutèrent alors de la possibilité d’organiser avec quelques voisines une séance de discussion, afin de secouer ces nanas et de leur faire prendre conscience du rôle plus actif qu’elles pouvaient jouer dans la vie de la communauté. Mais elles convinrent que les femmes rencontrées jusque-là semblaient peu réceptives à toute initiative, si limitée fût-elle, de libération. Elles parlèrent du Mouvement National des Femmes auquel elles appartenaient l’une et l’autre et des photos de Joanna.

— Bon Dieu ! mais elles sont sensass, s’exclama Bobbie devant les quatre agrandissements que Joanna avait accrochés dans le bureau. Elles sont formidables.

Joanna exprima ses remerciements.

— Fana de la photo ! Je m’étais imaginé que vous vous contentiez de photographier vos gosses ! Mais ça, c’est des petites merveilles !

— Maintenant que Kim entre au jardin d’enfants, je compte me mettre sérieusement au travail, dit Joanna.

Elle accompagna Bobbie à sa voiture.

— Et puis zut ! déclara Bobbie. Il faut au moins tenter le coup, hein ? Parlons à ces ménagères ; il doit bien y en avoir quelques-unes qui souffrent un peu de cette situation. Qu’en dites-vous ? Vous ne croyez pas que ce serait formidable si nous arrivions à former un groupe, peut-être même une section du M.N.F. et à ébranler vachement le Club des Hommes ? Dave et Walter se fourrent le doigt dans l’œil : le Club ne changera que si on l’y contraint. Les huiles, ça ne cède jamais qu’à la force. Qu’en dites-vous, Joanna ? On se risque ? On mène notre enquête ?

Joanna hocha affirmativement la tête.

— Vous avez raison, dit-elle. Elles ne peuvent quand même pas être toutes aussi satisfaites qu’elles en ont l’air.

* * *

Elle alla trouver Carol Van Sant.

— Grand Dieu ! non, Joanna, lui répondit Carol. Je ne crois pas que ce soit un genre de truc à m’intéresser. Mais c’est gentil d’avoir pensé à moi.

Absorbée dans le nettoyage de la cloison coulissante qui divisait en deux la chambre où dormaient Stacy et Allison, elle administrait de grands coups d’éponge jaune sur une section des plis en accordéon.

— Mais ce ne serait qu’une affaire de deux heures, protesta Joanna. Soit en fin d’après-midi, soit, si c’est plus pratique pour tout le monde, pendant les heures de classe.

Carol s’accroupit pour dépoussiérer le bas de la cloison.

— Désolée, mais je n’ai guère de loisirs pour ce genre de truc.

Joanna la considéra un instant.

— Ça ne vous irrite pas, finit-elle par dire, qu’à Stepford la principale organisation, la seule qui se préoccupe effectivement de l’avenir de la communauté, soit interdite aux femmes ? Ça ne vous paraît pas un peu archaïque ?

— Ar-cha-ïque ? répéta Carol tout en pressant sa grosse éponge dans un seau d’eau savonneuse.

Joanna la regarda, surprise.

— Démodé, expliqua-t-elle.

Carol essora son éponge au-dessus du seau.

— Absolument pas, dit-elle en se redressant pour attaquer la section voisine. Ted est mieux équipé que moi dans ce domaine, poursuivit-elle, de nouveau absorbée dans son lessivage vertical et attentive à ce que chaque coup d’éponge chevauche légèrement le précédent. De plus, les hommes ont besoin d’un endroit où se détendre autour d’un verre ou deux, conclut-elle.

— Et pas les femmes ?

— Beaucoup moins.

Carol secoua ses jolies boucles aux reflets roux, vivante publicité d’une marque de shampooing.

— Excusez-moi, Joanna, dit-elle sans interrompre sa tâche. Je n’ai tout simplement pas le temps d’assister à ce genre de réunion.

— J’ai compris, dit Joanna. Prévenez-moi au cas où vous changeriez d’avis.

— Vous ne m’en voudrez pas si je ne descends pas avec vous ?

— Bien sûr que non.

Elle alla trouver Barbara Chamalian, l’autre voisine de Carol.

— Merci, mais je ne vois pas comment je pourrais m’arranger, répondit Barbara.

Châtain, la mâchoire carrée, elle arborait une robe rose qui moulait un corps exceptionnellement bien proportionné.

— Lloyd est souvent retenu le soir à New York, et les jours où il rentre de bonne heure, il aime aller au Club. Ça m’embêterait de payer une baby-sitter juste…

— On pourrait se réunir pendant les heures de classe, insista Joanna.

— Non, je crois que mieux vaut ne pas compter sur moi, conclut Barbara avec un large sourire plein de séduction. Mais je suis ravie de vous connaître, ajouta-t-elle. Vous ne voulez pas entrer et me tenir un peu compagnie pendant que je repasse ?

— Non. Merci beaucoup, dit Joanna. J’ai encore d’autres filles à voir.

Elle s’entretint avec Marge McCormick (« Franchement, je ne pense pas que ça m’intéresserait ») et avec Kit Sundersen (« Je crains de n’en avoir pas le temps ; j’en suis navrée, croyez-le ») et avec Donna Claybrook (« C’est une excellente idée, mais je suis tellement occupée ces jours-ci. Toutefois, merci d’avoir pensé à moi »).

Elle tomba sur Mary-Ann Stavros dans une allée du centre commercial.

— Non, je ne crois pas avoir le temps de m’occuper de ce genre de truc. J’ai tant à faire dans la maison, vous savez.

— Mais il vous arrive de sortir de chez vous, non ? objecta Joanna.

— Bien sûr, dit Mary-Ann. C’est le cas, non, en ce moment ?

— Je veux dire sortir vraiment. Pour vous détendre.

Mary-Ann sourit en secouant ses longs cheveux lisses, couleur de blé mûr.

— Non, pas souvent, répondit-elle. J’éprouve rarement le besoin de me distraire. À bientôt !

Et elle s’éloigna en poussant son chariot, s’arrêta bientôt pour prendre sur une étagère une boîte de conserve qu’elle examina attentivement et réussit à caser dans son panier avant de poursuivre sa route.

Joanna la suivit des yeux, puis plongea son regard dans le panier d’une autre bonne femme qui la dépassait sans se presser. Mon Dieu, pensa-t-elle, elles vont jusqu’à ranger leurs provisions par ordre de grandeur ! Elle reporta son regard sur son propre fouillis de cartons, de boîtes de conserve et de flacons. Un coupable désir d’y mettre de l’ordre l’effleura. Plutôt crever ! et elle prit sur l’étagère un étui quelconque, du détergent en flocons – qu’elle jeta parmi le reste. Elle n’avait même pas besoin de ce foutu produit.

Elle parla enfin, dans la salle d’attente du Dr Verry, à la mère d’une camarade de classe de Kim ; et à Yvonne Weisgalt, l’autre voisine des Stavros ; et à Jill Burke qui habitait la maison suivante. Toutes repoussèrent son offre – ou bien elles n’avaient pas assez de temps, ou bien ça ne les intéressait pas de retrouver d’autres femmes pour discuter de leur expérience respective.

Bobbie eut encore plus de malchance, si l’on considère qu’elle s’entretint avec presque deux fois plus d’interlocutrices.

— J’ai dégotté une adhérente, annonça-t-elle à Joanna. Une veuve de quatre-vingts ans qui m’a forcée à entrer et m’a postillonné au nez pendant une grande heure. Dès que nous serons prêtes à prendre d’assaut le Club des Hommes, Eda Mae Hamilton est toute disposée à nous accompagner.

— Je crois qu’on ferait mieux de ne pas perdre le contact avec elle, dit Joanna.

— Non, nous n’avons pas encore dit notre dernier mot.

Et elles consacrèrent une matinée à rechercher, ensemble cette fois, des adhésions en vertu de la théorie (de Bobbie) qu’à deux elles arriveraient, en parlant par ambiguïtés délibérées, à créer l’impression encourageante d’une phalange féminine susceptible d’accueillir de nouvelles candidatures. Aucun succès.

— Bon Dieu de Bon Dieu ! grogna Bobbie qui, dans sa colère, gravissait à une allure de bolide la côte de Short Ridge Hull. Je flaire un micmac là-dessous. On est dans la Ville Oubliée par le Temps, tu ne crois pas ?

* * *

Un après-midi, Joanna abandonna Pete et Kim aux soins de la jeune Melinda Stavros et prit le train pour New York afin de retrouver Walter et leurs amis Shep et Sylvia Tackover dans un restaurant italien du quartier des théâtres. C’était sympathique de revoir Shep et Sylvia qui formaient un couple intelligent, pas compliqué et plein d’allant, et avaient su surmonter quelques coups durs, dont la noyade d’un fils de quatre ans. C’était bon aussi de se retrouver à New York ; Joanna jouissait du pittoresque et de l’agitation du bistrot bondé.

Walter et elle célébrèrent avec lyrisme la beauté et le calme de Stepford, les avantages d’habiter une maison plutôt qu’un appartement. Si elle ne dit mot du repliement des femmes sur leur foyer ou de l’absence d’intérêts extérieurs, ce fut, selon elle, par amour-propre, par répugnance à se poser en objet de commisération, fût-ce auprès de Shep et de Sylvia. Mais elle décrivit à ses amis Bobbie et son esprit pétillant, les magnifiques écoles de Stepford où les élèves ne connaissaient pas l’entassement. Walter n’aborda pas le sujet du Club des Hommes et elle non plus. Sylvia, qui travaillait au Comité d’urbanisme et de développement de New York, aurait piqué une crise.

Toutefois, sur le chemin du théâtre, Sylvia lui décocha un regard inquisiteur.

— C’est difficile de s’adapter, hein ?

— À certains égards, oui.

— Tu y arriveras, dit Sylvia en lui souriant. Et comment marche la photo ? Ça doit être formidable pour toi là-bas : tu abordes tout avec un œil neuf.

— Je n’ai encore rien fichu, dit-elle. Avec Bobbie, nous passons notre temps à cavaler à la recherche d’adhérentes pour le Mouvement. À dire vrai, la population est assez endormie.

— Tu as autre chose à faire que de militer, conseilla Sylvia. Ton boulot c’est, ce devrait être, la photo.

— Je sais, dit Joanna. Mais j’attends d’un jour à l’autre le plombier qui doit installer le bac de la chambre noire.

— Walter a l’air en bonne forme.

— Oui. En fait, on mène une vie très agréable.

La pièce, grand succès de comédie musicale de la saison dernière, se révéla décevante. Dans le train qui les ramenait chez eux, ils consacrèrent quelques minutes à commenter le spectacle ; puis Walter chaussa ses lunettes et sortit quelques paperasses, tandis que Joanna parcourait le Time qu’elle délaissa pour allumer une cigarette et contempler par la portière l’obscurité piquetée de petites lumières.

Sylvia avait raison ; son boulot, c’était la photo. Les bonnes femmes de Stepford pouvaient aller se faire pendre ailleurs. Excepté Bobbie, naturellement.

Leurs deux voitures les attendaient devant la gare : ils durent donc rentrer séparément. Joanna partit la première dans le break, suivie par Walter au volant de la Toyoto. Le centre de la ville était désert : ses trois réverbères lui donnaient l’air d’un décor de théâtre. Oui, elle y prendrait des clichés avant la finition de la chambre noire – tout là-haut, au local du Club, elle aperçut des phares d’autos et des fenêtres allumées, ainsi qu’une voiture qui s’apprêtait à s’engager sur la route.

Melinda Stavros leur souhaita la bienvenue, avec un sourire qui se termina en bâillement. Pete et Kim étaient au lit, apparemment profondément endormis.

Dans la salle de séjour, elle fut accueillie par des verres de lait et des assiettes vides éparpillés sur la table basse. Des boules de papier froissé jonchaient le divan aussi bien que le sol où trônait une bouteille de Coca-Cola également vide.

Au moins, elles ne réussissent pas à transmettre le virus à leurs filles ! constata intérieurement Joanna.

* * *

La troisième fois que Walter se rendit au Club, il téléphona aux alentours de 9 heures pour avertir Joanna qu’il ramenait chez eux la Commission d’initiative à laquelle il avait été élu lors de sa précédente visite. Le local était un chantier (Joanna percevait, à l’arrière-plan, des gémissements de machine) et ne comportait pas un endroit tranquille où discuter.

— Excellente idée, répondit-elle. Je suis au sous-sol en train de débarrasser la chambre noire. Vous aurez donc toute…

— Non, écoute-moi. Je tiens à ce que tu restes en haut avec nous pour participer à la discussion. Il y a parmi eux deux ou trois misogynes à tous crins ; ça ne leur fera pas de mal d’entendre une femme capable de faire des commentaires pertinents. Ce que j’attends de toi.

— Merci. Ils ne protesteront pas, tu crois ?

— Mais nous sommes chez nous !

— Vous ne seriez pas en panne de barmaid, par hasard ?

Il éclata de rire.

— Pas folle, la guêpe ! Bon, tu as marqué un point. Mais en tout cas, il nous faut une barmaid intelligente. Tu acceptes ? Ta présence peut être bénéfique.

— D’accord, dit-elle. Accorde-moi un quart d’heure et tu auras ta barmaid intelligente – aguichante qui plus est. J’ai de la bonne volonté, non ?

— Tu es un ange ! Je n’en attendais pas moins de toi.

* * *

Ils étaient en tout cinq et parmi eux un petit sexagénaire rougeaud, cordial, doté d’une moustache à la mousquetaire, pommadé à souhait : c’était Ike Mazzard, le célèbre illustrateur de presse.

— Je crains de n’éprouver guère de sympathie pour vous, annonça Joanna en lui serrant chaleureusement la main. Vous avez empoisonné ma jeunesse avec toutes vos créatures de rêve !

— Vous n’auriez certainement pas déparé ma collection, rétorqua-t-il en gloussant.

— Vous faites le pari ? proposa-t-elle.

Les quatre autres se situaient tous avant ou après la quarantaine. Le grand brun à l’arrogance désinvolte était le président du Club, Dale Coba. S’il sourit des lèvres à Joanna, ses yeux verts restèrent méprisants.

— Bonsoir, Joanna, enchanté !

Encore un de ces misogynes à tous crins, pensa-t-elle, pour lesquels les femmes sont tout juste bonnes à baiser.

Sa main était lisse, flasque.

Ses compagnons s’appelaient Anselm (ou Axhelm), Sundersen, Roddenberry.

— J’ai fait la connaissance de votre femme, dit-elle à Sundersen qui était pâle, bedonnant et intimidé. C’est bien vous qui habitez en face, de l’autre côté de la rue ?

— Oui, effectivement. Nous sommes les seuls Sundersen de Stepford.

— Je l’ai incitée à venir à une réunion, mais ça ne lui a pas été possible.

— Elle n’est pas très sociable.

Son regard se promenait partout autour de lui, mais refusait de se fixer sur Joanna.

— Excusez-moi, je n’ai pas saisi votre prénom, dit celle-ci.

— Herb, répondit-il, les yeux ailleurs.

Après les avoir tous installés dans le salon, elle alla chercher dans la cuisine des glaçons et de l’eau pétillante qu’elle apporta à Walter posté près du bar.

— Aguichante et intelligente, murmura-t-elle.

Il lui sourit. Elle retourna à la cuisine remplir des coupes de chips et de cacahuètes.

Aucune objection ne s’éleva du cercle masculin quand, le verre à la main, sur un « Vous permettez ? », elle alla s’asseoir à l’extrémité du canapé que Walter lui avait réservée. Ike Mazzard et Anselm-ou-Axhelm se levèrent alors que les autres se contentèrent d’esquisser le geste – à l’exception de Dale Coba, qui, assis de l’autre côté de la table basse, absorbait des poignées de cacahuètes et fixait sur elle ses yeux verts dédaigneux.

Ils discutèrent projet d’arbre de Noël et sauvegarde des sites. Roddenberry, dont le prénom était Frank, avait un visage avenant, au nez écrasé et au menton bleuâtre ; il bégayait légèrement. Quant à Coba, le surnom de Diz ne semblait guère lui convenir. Ils se demandèrent si cette année on ne devrait pas, conjointement avec la crèche, envisager des candélabres pour marquer la Chanukah juive, puisque la communauté comptait désormais pas mal d’Israélites. Et ils enchaînèrent sur quantité d’autres idées.

— Vous me laissez la parole ? demanda Joanna.

— Bien sûr, répondirent en chœur Frank Roddenberry et Herb Sundersen.

Coba, vautré dans son fauteuil, les mains croisées derrière la tête et les jambes allongées, était plongé dans la contemplation (assurément méprisante) du plafond.

— Croyez-vous, reprit-elle, qu’il serait possible d’organiser, le soir, des conférences pour adultes ou des colloques parents-adolescents, dans un des amphithéâtres de l’école ?

— Sur quels thèmes ? demanda Frank Roddenberry.

— Oh ! sur tous les sujets d’intérêt général. La drogue qui nous préoccupe tous, mais que l’Éveil semble escamoter, ou bien la signification du rock – je ne sais pas, moi – tout ce qui serait susceptible de sortir les gens d’eux-mêmes et les faire communiquer les uns avec les autres.

— Voilà qui est très intéressant, dit Claude Anselm (ou Axhelm) qui, du coup, se pencha en avant, croisa les jambes et se mit à se gratter la tempe.

Mince et blond, il avait le regard brillant et ne semblait pas tenir en place.

— Peut-être ainsi finirait-on par inciter les femmes à sortir de chez elles, lança Joanna. Au cas où vous l’ignoreriez, cette ville fait le désespoir des baby-sitters.

Sa remarque fut saluée d’un éclat de rire général qui la réconforta et la mit à l’aise. Elle proposa d’autres sujets d’entretiens éventuels. Walter en ajouta quelques-uns, imité par Herb Sundersen. De nouvelles idées vinrent sur le tapis ; Joanna mettait son grain de sel dans la discussion et les hommes (à l’exception de ce monstre de Coba) lui accordèrent toute leur attention. Ike Mazzard, Frank, Walter, Claude, Herb même gardaient les yeux fixés sur elle, donnaient des signes d’approbation ou la questionnaient gentiment. Elle se sentait en pleine forme et répondait à leurs questions avec esprit et bon sens.

Sœurs opprimées, ralliez-vous à mon étendard !

Tout à coup, elle s’aperçut, confuse, qu’Ike Mazzard, carré dans un fauteuil auprès de Dale Coba toujours perdu dans sa contemplation du plafond, faisait un croquis d’elle. De son crayon bleu, il couvrait de petits traits la feuille d’un carnet posé sur un genou élégamment moulé dans un pantalon rayé, tandis que son regard effectuait des allées et venues entre le modèle et l’œuvre.

Elle, Joanna, portraiturée par Ike Mazzard !

Les hommes s’étaient tus. Ils scrutaient le fond de leur verre, en faisant cliqueter leurs glaçons.

— Dites donc ! s’exclama-t-elle avec un sourire accompagné d’un petit tortillement gêné. Vous oubliez que je n’ai pas le type Ike Mazzard.

— Toutes les femmes sont mon type, rétorqua Mazzard qui reporta son sourire du modèle au croquis.

Elle eut un coup d’œil vers Walter qui sourit, embarrassé lui aussi, et haussa les épaules.

Son regard se fixa alors sur Mazzard, puis, sans que sa tête bougeât, sur les autres hommes : ils l’observaient complaisamment.

— Un ange passe, on dirait.

— Décontractez-vous, vous pouvez bouger, dit Mazzard qui tourna une page et se remit à griffonner.

Frank se décida à prendre la parole.

— Je ne pense pas que la n-nécessité d’un nouveau terrain de b-base-ball s’impose.

Elle entendit Kim hurler « Maman ! », mais Walter, après lui avoir effleuré le bras, posa son verre, se leva et passa devant Claude en s’excusant.

La discussion de nouveaux projets reprit. Joanna plaça un mot ou deux, sans bouger la tête mais toujours consciente que Mazzard gardait les yeux fixés sur elle et crayonnait. Moins facile qu’on ne croit de brandir le drapeau de la révolte quand Ike Mazzard vous croque ! Il était un peu exhibitionniste. Même dans son pyjama d’hôtesse de chez Pucci, elle n’avait rien ce soir-là qui exigeât d’être immortalisée. Pourquoi tous ces hommes étaient-ils si tendus ? Leur conversation semblait forcée et émaillée de trous. Herb Sundersen s’était même mis à rougir.

Elle eut soudain l’impression d’être nue, que Mazzard la campait dans des attitudes obscènes.

Elle croisa les jambes, elle aurait aimé aussi croiser les bras, mais en réprima l’envie. Bon Dieu ! Joanna, il fait son numéro d’artiste, c’est tout. Tu es habillée, voyons !

Walter revint et se pencha sur elle.

— Ce n’était qu’un cauchemar, lui chuchota-t-il avant de se redresser vers ses invités.

— Quelqu’un a encore soif ? Diz ? Frank ?

— Je reprendrai bien un petit coup, dit Mazzard, sans s’interrompre de regarder Joanna et de crayonner.

— Le petit coin, c’est par là ? demanda Herb en se levant.

La conversation se poursuivit plus détendue et sur un ton désormais plus désinvolte.

Nouveaux projets.

Vieux projets.

Mazzard, le sourire aux lèvres, rengaina son crayon dans sa poche intérieure.

— Ouf ! s’exclama Joanna en s’éventant.

Coba, les mains toujours croisées sur sa nuque, rentra un peu plus le menton dans sa cravate pour loucher sur le carnet ouvert à plat de Mazzard, qui se mit à en tourner les pages à l’intention du curieux.

— Tu m’épateras toujours, fit Coba, admiratif.

— Je peux voir ? demanda Joanna.

— Naturellement, répondit Mazzard qui se leva à demi, tout souriant, pour lui tendre l’album.

Walter, lui aussi, risqua un œil tandis que Frank se penchait pour mieux voir.

Des dessins d’elle, il y en avait sur des pages et des pages – petits, précis – et flatteurs comme tous les portraits de Mazzard. De face, de trois quarts, de profil. Souriante, grave, animée, méditative.

— Ils sont vraiment très beaux ! s’exclama Walter.

— Formidable, Ike ! s’écria Frank.

Claude et Herb vinrent se poster derrière le canapé.

Joanna se mit à feuilleter l’es pages.

— Ils sont… merveilleux, dit-elle. Que j’aimerais pouvoir dire qu’ils sont absolument ressemblants !

— Mais ils le sont, je le jure, protesta Mazzard.

— Me voilà comblée !

Elle lui rendit le carnet qu’il reposa sur ses genoux. Il feuilleta quelques pages et, ayant sorti son stylo, griffonna sa signature au bas d’un dessin qu’il arracha pour le lui offrir.

Le croquis la représentait de trois quarts, la mine grave. Il portait la signature familière : ike mazzard sans majuscules. Elle le montra à Walter.

— Merci, Ike, dit celui-ci.

— Tout le plaisir a été pour moi.

Elle sourit à Mazzard.

— Merci, dit-elle. Vous êtes maintenant pardonné d’avoir empoisonné ma jeunesse. Quelqu’un veut-il du café ? ajouta-t-elle en souriant à la ronde.

Tous acceptèrent, à l’exception de Claude qui désirait du thé.

Elle se rendit dans la cuisine et posa le dessin sur les sets individuels empilés sur le réfrigérateur. Portraiturée par Ike Mazzard ! Qui aurait cru ça d’elle jadis quand, à onze ans, elle se repaissait des magazines féminins de maman ? Ce qu’elle avait pu être idiote tout à l’heure d’en avoir fait une histoire ! C’était par pure gentillesse que Mazzard l’avait dessinée.

Le sourire aux lèvres, elle remplit d’eau la cafetière électrique, inséra le filtre où elle versa des cuillerées de café et brancha l’appareil. Alors qu’elle pressait sur le couvercle de plastique, elle se retourna : Coba, les bras croisés, adossé au chambranle de la porte, l’observait.

Plein d’assurance dans son col roulé vert jade (assorti bien sûr à la couleur de ses yeux) et dans son complet de velours gris ardoise, il lui souriait.

— J’adore le spectacle des femmes quand elles se livrent à leurs petits travaux domestiques, expliqua-t-il.

— Vous êtes alors bien tombé en venant vivre ici, rétorqua-t-elle en lançant sa cuiller dans l’évier avant d’aller ranger la boîte de café dans le réfrigérateur.

Coba, immobile, continuait de l’observer.

Si seulement Walter pouvait arriver !

— Au fait, pourquoi vous surnomme-t-on Diz ? demanda-t-elle en sortant une bouilloire pour le thé de Claude.

— Parce que j’ai travaillé à Disneyland.

Elle éclata de rire, tout en se dirigeant vers l’évier.

— Vous plaisantez !

— Absolument pas.

Elle se retourna pour le dévisager.

— Vous ne me croyez pas ? reprit-il.

— Non.

— Et pourquoi ça ?

Quelques secondes de réflexion éclairèrent Joanna.

— Pourquoi ? répéta-t-il. Dites-le-moi.

Et puis merde, elle lui lâcherait le paquet.

— Vous ne semblez pas homme enclin à rendre les gens heureux.

Torpillée à jamais, elle en était sûre, l’admission des femmes au trois fois sacro-saint Club des Hommes.

Coba la fusilla d’un regard méprisant.

— Que vous me connaissez mal !

En souriant, il abandonna son appui et tourna les talons.

* * *

— El Présidente ne m’emballe guère, dit-elle en se déshabillant.

— Moi non plus, convint Walter. Il est froid comme la glace. Mais il n’occupera pas le poste éternellement.

— Encore heureux, sinon les femmes n’y entreront jamais. À quand les nouvelles élections ?

— Sitôt après le Jour de l’An.

— Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?

— Il travaille chez Burnham-Massey, sur la route 9. Claude aussi d’ailleurs.

— Au fait, comment s’appelle-t-il exactement ?

— Claude ? Axhelm.

Kim se mit à pleurer ; elle était brûlante et ils ne se couchèrent pas avant 3 heures, occupés qu’ils étaient à lui prendre sa température, à compulser le Dr Spock, à téléphoner au Dr Verry, et à lui administrer des bains froids et des frictions à l’alcool.

* * *

Bobbie réussit enfin à dénicher une fille « réveillée ».

— Par comparaison du moins avec toutes ces buses, claironna-t-elle au téléphone. Elle s’appelle Charmaine Wimpers, et, en louchant un peu, on pourrait la prendre pour Raquel Welch. Ils habitent une maison moderne juchée tout en haut de Burgess Ridge. Elle a une bonne, un jardinier et – écoute-moi bien – un court de tennis.

— Sans blague !

— J’ai bien pensé que ça t’extrairait de ta cave. Tu es invitée à venir y jouer, et aussi à déjeuner. Je passe te prendre aux environs de 11 heures et demie.

— Aujourd’hui ? Impossible ! Kim garde la chambre.

— Encore ?

— Ne peux-tu pas reporter ça à mercredi ou à jeudi ? Ce serait plus sûr.

— Disons mercredi, répondit Bobbie. Je lui pose la question et je te rappelle.

* * *

Clac ! Vlan ! Pan ! Charmaine était forte, vachement forte. La balle zigzaguait d’un côté à l’autre du court, obligeant Joanna à bondir de droite et de gauche. Expédiée au fond du terrain, la pauvre, d’un smash magistral, réussit de justesse à sauver la situation. Elle se rua au filet. Mais d’un imparable revers, Charmaine avait plaqué son projectile dans un angle inaccessible et gagné le jeu, en même temps que le second set par six-trois, après une première victoire six-deux.

— Bon Dieu ! quelle pile vous m’avez flanquée ! Vous pouvez être fière, s’écria Joanna.

— Encore un set, proposa Charmaine en se dirigeant vers sa ligne de service. Du courage. Rien qu’un !

— Impossible ! Sinon, demain, je serai incapable de mettre un pied devant l’autre !

Joanna ramassa la balle.

— Allons, Bobbie, à ton tour !

Bobbie, elle, était assise en tailleur sur l’herbe à l’abri du grillage. Son visage reposait sur une sorte de collerette en matière brillante destinée à réfléchir le soleil.

— Miséricorde ! Je n’ai pas touché une raquette depuis ma dernière colonie de vacances, protesta-t-elle.

— Rien qu’un jeu, alors, supplia Charmaine. Joana, un dernier jeu !

— Battue à plate couture, mais c’était formidable, conclut Joanna alors qu’elles quittaient ensemble le tennis. Merci !

Charmaine, d’un coin de sa serviette, tapotait soigneusement ses joues aux pommettes saillantes.

— Vous avez besoin d’un peu d’entraînement, c’est tout. Votre service est impeccable.

— Pour le bénéfice que j’en ai tiré !

— Projetez-vous de venir jouer souvent ? Pour partenaires, j’en suis réduite, en ce moment, à deux petits jouvenceaux en état permanent d’érection.

— Envoyez-les-moi, dit Bobbie en se remettant debout.

Elles remontèrent le sentier dallé en direction de la maison.

— Vous avez un court sensationnel, dit Joanna tout en s’essuyant les bras.

— Il est à votre disposition, dit Charmaine. Je jouais tous les jours avec Ginnie Fischer – vous ne la connaissez pas ? – mais elle m’a plaquée. Vous ne suivrez pas son exemple, j’espère. Que diriez-vous de demain ?

— Demain, ça ne m’est pas possible.

Elles s’installèrent sur une terrasse à l’abri d’un parasol Cinzano, et la bonne, petite femme grisonnante prénommée Nettie, leur apporta un pichet de bloody-mary, une coupe de fromage blanc à la grecque et des crackers.

— Cette fille est formidable, dit Charmaine. C’est une Allemande, née sous le signe de la Vierge. Si je lui ordonnais de me lécher les bottes, elle le ferait. Et vous, vous êtes quoi ?

— Taureau… américain.

— Ordonnez-lui seulement de vous lécher les bottes et elle vous crachera à la figure, dit Bobbie. Vous ne croyez tout de même pas à ces histoires d’astres ?

— Bien sûr que si, répondit Charmaine, tout en servant les bloody-mary. Et vous y croiriez aussi si vous les abordiez sans préjugés.

Joanna observa leur hôtesse. Ce n’était pas Raquel Welch, mais il s’en fallait de peu.

— C’est pourquoi, poursuivait Charmaine, Ginnie Fischer m’a laissé choir ; elle est Gémeaux, donc versatile. Les Taureaux, eux, sont stables et sûrs. Je bois à nos innombrables parties de tennis.

— Ce Taureau d’Amérique a une maison, deux gosses et pas de Vierge germanique, coupa Joanna.

Charmaine, elle, avait un enfant, un fils de neuf ans du nom de Merrill. Ed, son mari, était producteur de télévision. Ils avaient emménagé à Stepford en juillet. Oui, Ed faisait partie du Club. Non, l’injustice sexiste la laissait parfaitement indifférente.

— Qu’il sorte tous les soirs si ça lui chante, je n’y vois aucun inconvénient, déclara-t-elle. Il est Bélier et moi Scorpion.

— Ah ! je comprends, dit Bobbie en se fourrant dans la bouche un cracker trempé dans le fromage blanc.

— C’est une très mauvaise combinaison, expliqua Charmaine. Si j’avais su jadis ce que je sais maintenant !

— Mauvaise en quel sens ? s’enquit Joanna.

— Nous avons commis une gaffe en nous mariant.

Et Charmaine de leur raconter par le menu les multiples incompatibilités, sociales, affectives et surtout sexuelles, qui les opposaient, Ed et elle. Nettie vint leur servir du homard à la Nieubourg accompagné d’une julienne de pommes de terre.

— Oh ! la la, ma ligne ! soupira Bobbie en se servant du homard, tandis que Charmaine continuait de leur donner des détails crus. – Ed était un maniaque sexuel, un vrai pervers.

— Il m’a fait faire en Angleterre une combinaison de caoutchouc qui a coûté Dieu sait combien. Du caoutchouc, je vous demande un peu. – Fais-la enfiler à une de tes secrétaires, lui ai-je dit. Moi, jamais je ne consentirai à endosser un truc pareil ! – Toute en fermetures à glissière et en cadenas. Les Scorpions sont des claustrophobes. Ils ne se laissent jamais enfermer. Auprès d’une Vierge, ça prendrait à tous les coups. Elles sont faites pour se soumettre. Mais un Scorpion n’en fera jamais qu’à sa tête.

— Si Ed avait su jadis ce que vous savez maintenant… commença Joanna.

— Ça n’aurait rien changé d’un iota, affirma Charmaine. Il est fou de moi. Le Bélier type.

Nettie apporta les tartes à la framboise et le café. Bobbie grommela. Charmaine leur évoqua d’autres pervers de sa connaissance. Ancien mannequin, elle avait rencontré beaucoup d’hommes.

Elle les raccompagna jusqu’à la voiture de Bobbie.

— Maintenant, écoutez-moi bien, dit-elle à Joanna. Je sais que vous êtes très occupée, mais dès que vous aurez un moment de libre, et quelle que soit l’heure, rappliquez. Inutile de téléphoner avant. Je suis presque tout le temps à la maison.

— Merci, comptez sur moi, dit Joanna. Et merci pour aujourd’hui. C’était fantastique.

— Venez quand vous voudrez, ajouta Charmaine en se penchant à leur portière. Écoutez-moi, toutes les deux. Vous voulez me faire plaisir ? Lisez alors les Signes solaires, par Linda Goodman. Vous verrez à quel point elle est dans le vrai. Vous le trouverez en livre de poche au drugstore du centre. Vous l’achèterez, promis ?

Elles se laissèrent convaincre et, en souriant, jurèrent de lire l’ouvrage.

— Ciao ! cria Charmaine, avec un signe de la main, en les suivant des yeux.

— Eh bien, dit Bobbie qui abordait le virage de l’allée. Si elle ne représente pas une recrue pour le M.N.F., elle n’est du moins pas amoureuse de son aspirateur.

— Elle est drôlement belle, dit Joanna.

— Je te l’avais dit. Même pour ce bled, où l’on doit reconnaître que si les nanas raisonnent mal, au moins elles présentent bien. Nom de Dieu, quel couple ! Que dis-tu de cette histoire de combinaison ? Et dire que j’accusais Dave d’avoir des idées tordues.

— Dave ? dit Joanna en la regardant ahurie.

Bobbie lui décocha un sourire en coin.

— N’escompte pas de moi une confession à cœur ouvert. Je suis Lion, et notre spécialité à nous, c’est de savoir changer de conversation. Vous n’avez pas envie, Walter et toi, d’aller samedi soir au cinéma ?

* * *

Ils avaient acheté la maison à un couple du nom de Pilgrim qui ne l’avait habitée que deux mois et était parti pour le Canada. Les Pilgrim l’avaient achetée à une certaine Mrs McGrath, qui l’avait achetée onze ans auparavant à celui qui l’avait construite. Si bien que la plupart du rebut contenu dans le débarras était l’héritage de Mrs McGrath. En fait, rebut était un terme injuste car le bric-à-brac en question comportait deux chauffeuses style colonial en bon état que Walter avait l’intention de dégarnir et de retapisser un de ces jours ; une encyclopédie complète en vingt volumes qui trônait maintenant sur les rayonnages de la chambre de Pete ; plus des caisses et des petits paquets d’outils et d’objets dépareillés qui, sans représenter des trouvailles, semblaient du moins utilisables éventuellement. Mrs McGrath s’était comportée en bonne petite fourmi.

Avant que le plombier ne soit venu aménager l’évier, Joanna avait déjà transféré la plupart des objets récupérables au fond de la cave. Maintenant elle déménageait le reste – pots de peinture et tuiles ignifugées – tandis que Walter assenait des coups de marteau sur un plan de travail en contre-plaqué, aidé par Pete qui lui tendait les clous. Kim elle, était allée à la bibliothèque avec les petites Van Sant et leur mère.

Joanna défit une liasse de journaux jaunis à l’intérieur de laquelle elle découvrit un tout petit pinceau, dont les poils soigneusement nettoyés étaient un peu raides mais encore flexibles. Alors qu’elle le réenveloppait dans le journal, une demi-page de l’Éveil, les mots CLUB DES FEMMES accrochèrent son regard. L’AUTEUR PARLE. Elle retourna la page, n’en croyant pas ses yeux.

— Renversant ! s’exclama-t-elle.

Pete tourna la tête vers elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Walter sans interrompre ses coups de marteau.

Elle posa le pinceau par terre, déploya la demi-page devant elle et se mit à lire.

Walter interrompit son travail et se retourna pour la regarder.

— Qu’est-ce qu’il y a ? répéta-t-il.

Elle poursuivit sa lecture et promena à deux reprises son regard de son journal à son mari.

— Tu sais… il y a eu ici un Club de Femmes, annonça-t-elle. Betty Friedan y a fait une conférence. La présidente en était Kit Sundersen, imagine-toi. Et elle avait pour adjointes la femme de Dale Coba et celle de Frank Roddenberry.

— Tu veux rire, hein ? dit-il.

Reportant son regard sur le journal, elle lut :

— « Betty Friedan, l’auteur de La Mystique féminine, a pris la parole l’autre soir au Club des Femmes de Stepford, réuni chez sa présidente Mrs Herbert Sundersen, dans sa résidence de Fairview Lane. Plus de cinquante auditrices applaudirent Mrs Friedan lorsque celle-ci se mit à souligner les inégalités et les frustrations qui assaillent la ménagère contemporaine… »

Elle lança un coup d’œil à Walter.

— Est-ce que je peux prendre ta place ? demanda Pete à son père. Walter lui tendit le marteau.

— À quelle date ça se passait ? demanda-t-il à Joanna.

— Ce n’est pas indiqué, le haut de la page manque. Il y a la photo des membres du comité. « Mrs Steven Margolies, Mrs Dale Coba, l’écrivain Betty Friedan, Mrs Herbert Sundersen, Mrs Frank Roddenberry, et Mrs Duane T. Anderson. »

Elle ouvrit grande la feuille à l’intention de Walter qui vint se planter à ses côtés pour lire, lui aussi.

— Voilà qui passe toute imagination, constata-t-il en contemplant la photo et l’article.

— Kit Sandersen ne m’en a pas touché le moindre mot quand j’ai été la trouver. Elle n’avait pas le temps d’assister à une réunion. Comme toutes les autres !

— Ça doit bien remonter à six ou sept ans, dit Walter en tâtant le journal jauni.

— Plus même. La Mystique féminine est parue alors que je travaillais encore. Andréas m’avait donné son exemplaire de presse. Tu te souviens ?

Il hocha la tête et se tourna vers Pete qui cognait à coups redoublés sur sa planche.

— Hé là ! doucement, conseilla-t-il. Tu vas tout saloper.

Il reporta son regard sur le journal.

— C’est fantastique ! dit-il. Peu à peu, le Club a dû tomber à l’eau, c’est tout.

— Avec cinquante membres, protesta Joanna. Et qui ont applaudi Betty Friedan au lieu de la siffler ?

— En tout cas, maintenant, il a disparu, non ? dit-il en laissant tomber le bout de feuille. À moins qu’il n’ait eu le pire agent de publicité qu’on puisse rêver, ajouta-t-il.

Et il retourna auprès de Pete.

— Dis-moi, tu as drôlement bien travaillé, mon garçon !

Joanna, incapable de détacher les yeux du journal, secoua la tête.

— Je n’arrive pas à y croire. Qui pouvaient être ces femmes ? Elles n’ont quand même pas toutes déménagé depuis.

— Calme-toi, dit Walter. Tu n’as pas encore interrogé toutes les habitantes de la ville.

— Bobbie l’a fait, ou quasi.

Elle plia soigneusement la feuille en quatre pour la ranger dans la caisse de son matériel. Le pinceau gisait toujours à terre.

— As-tu besoin d’un pinceau ?

Walter se retourna brusquement.

— Tu n’as tout de même pas la prétention de me transformer en peintre, par-dessus le marché ?

— Non, non, je l’ai trouvé enveloppé dans le journal.

Elle posa le pinceau et s’accroupit pour ramasser quelques tuiles éparses.

— Comment a-t-elle pu garder le silence, alors qu’elle était la présidente ? s’exclama-t-elle.

* * *

Sitôt Bobbie et Dave montés dans la voiture, elle leur fit part de sa découverte.

— Es-tu sûre qu’il ne s’agit pas d’un de ces gros titres à la gomme qu’on fait imprimer dans les foires, demanda Bobbie. Du genre DAVE MARKOWE BAISE ELISABETH TAYLOR.

— Il s’agit du Sommeil de Stepford, dit Joanna. Le bas de la première page. Regarde toi-même, si tu peux lire.

Elle leur tendit l’exemplaire qu’ils étalèrent sur leurs genoux. Walter alluma le plafonnier.

— Vous auriez gagné gros si vous m’aviez proposé un pari avant de me le montrer, dit Dave.

— Oh ! je n’y ai pas pensé !

— Plus de cinquante membres, murmura Bobbie. Qui diable ça pouvait être ? Que s’est-il passé ?

— C’est ce que je veux savoir, dit Joanna. Et aussi pourquoi Kit Sundersen ne m’a-t-elle rien dit ? Demain, j’irai la trouver.

Arrivés à Eastbridge, ils se joignirent à la queue pour la séance de 9 heures où l’on donnait un film anglais réservé aux adultes. Les autres couples, par groupes de cinq ou six, étaient gais, bavards et bruyants. Ils se retournaient à tout moment pour adresser des petits signes amicaux à des relations moins bien placées. Aucune tête connue, à l’exception d’un couple d’un certain âge que Bobbie identifia pour l’avoir rencontré à la Société d’Émulation. Il y avait aussi le jeune McCormick qui, solennel, la main dans celle d’une petite copine, s’efforçait de faire passer ses dix-sept ans pour les dix-huit exigés.

Après le film qu’ils s’accordèrent à qualifier de « vachement bon », ils se rendirent chez Bobbie. La maison était un chaos : les garçons n’étaient pas encore couchés et se livraient à des cavalcades, du haut en bas de la maison, avec le chien berger. Une fois que Bobbie et Dave eurent liquidé la baby-sitter, les gosses et le clebs, tout le monde s’attabla devant du café et une tarte au fromage blanc dans le salon dévasté par la tornade.

— Je savais bien que je n’étais pas la seule à être irrésistible, constata Joanna en apercevant, glissé dans le cadre du miroir de la cheminée, un croquis de Bobbie par Ike Mazzard.

— Toutes les femmes sont bonnes à dessiner pour Ike Mazzard, tu ne le savais pas ? répondit Bobbie en amarrant soigneusement l’esquisse à l’angle du cadre, avec pour tout résultat de la déséquilibrer encore davantage. Seigneur, qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être, serait-ce à moitié, aussi belle qu’il m’a portraiturée.

— Tu me plais telle que tu es, dit Dave debout derrière les jeunes femmes.

— Un amour, hein ? que mon mari, lança Bobbie à Joanna tout en se détournant pour déposer un baiser sur la joue de Dave. N’empêche que demain, dimanche, ce sera ton tour de te lever le premier.

* * *

— Joanna Eberhart, s’écria Kit Sundersen dont le visage s’éclaira. Comment ça va ? Vous entrez ?

— Volontiers, dit Joanna, si vous avez quelques minutes.

— Naturellement, suivez-moi, répondit Kit.

C’était une jolie femme, brune, avec des fossettes au creux des joues, à peine plus mûre par rapport à la photo peu flatteuse de l’Éveil. Dans les trente-trois ans, estima Joanna en pénétrant dans le vestibule. On avait l’impression que, sur le sol de vinyle ivoire, quelque écran de plastique translucide, sorti de la publicité télévisée, venait de se poser. Du salon fusaient des bruits de match de base-ball.

— Herb est enfermé là-dedans avec Gary Claybrook, dit Kit en repoussant la porte d’entrée. Voulez-vous leur dire un petit bonjour ?

Joanna s’approcha de la voûte cintrée du salon et risqua un œil à l’intérieur. Assis sur le canapé, Herb et Gary contemplaient une énorme télé-couleur installée à l’autre extrémité de la pièce. Gary, une moitié de sandwich à la main, mâchonnait. Un plateau de sandwiches et deux boîtes de bière étaient disposés devant eux sur un établi de cordonnier. La pièce de style colonial, immaculée, était beige, marron et vert. Joanna attendit qu’un joueur qui battait retraite attrape la balle.

— Salut, dit-elle enfin.

Herb et Gary se retournèrent et lui sourirent.

— Salut, Joanna, répondirent-ils en chœur. Comment va ? s’enquit Gary. Walter est avec vous ? demanda Herb.

— Très bien, merci. Non, je suis seule. Je suis simplement venue bavarder avec Kit. Vous regardez un beau match ?

Herb détourna d’elle son regard. Gary proféra un « Excellent ! » laconique.

Kit l’avait rejointe, fleurant un parfum que Joanna ne put nommer mais qui était sûrement celui adopté par la mère de Walter.

— Venez, je vous entraîne à la cuisine.

— Amusez-vous bien, dit-elle à Herb et Gary.

Ce dernier, sans s’arrêter de mâchonner sa tartine, lui sourit des yeux derrière ses lunettes, mais Herb se tourna vers elle.

— Merci. Faites-nous confiance.

Elle suivit Kit sur le vinyle plastifié.

— Vous prendrez bien une tasse de café ? proposa Kit.

— Non. Merci.

Elle pénétra dans la cuisine qui embaumait le café. Bien entendu, la pièce était immaculée. À l’exception du séchoir béant sur lequel étaient posés des vêtements et un panier à linge. Derrière le hublot de la machine à laver s’agitait une véritable tempête.

Là aussi le sol était plastifié.

— Le café est au chaud, dit Kit. Ça ne me dérangerait donc absolument pas.

— Dans ce cas, j’accepte.

Joanna s’assit auprès d’une table ronde peinte en vert, pendant que Kit sortait une tasse et une soucoupe d’un placard en ordre impeccable où l’on avait pris soin d’accrocher les tasses et de disposer les assiettes dans des casiers de rangement.

— Que ça fait du bien d’être au calme ! soupira Kit en refermant le placard pour se diriger vers le fourneau (dans sa courte robe bleu ciel, sa silhouette était presque aussi sensationnelle que celle de Charmaine). Les gosses sont chez Gary et Donna pour me permettre de faire la lessive de Mary McCormick. Elle a attrapé un virus quelconque, et aujourd’hui, elle peut à peine bouger.

— Ce n’est pas de chance, dit Joanna.

Kit, après avoir tapoté le couvercle du percolateur, se mit à verser le café.

— Je suis sûre que d’ici un jour ou deux, elle s’en sortira toute gaillarde. Qu’est-ce que je vous mets dans votre café, Joanna ?

— Du lait et pas de sucre, s’il vous plaît.

Kit emporta tasse et soucoupe vers le réfrigérateur.

— Au cas où vous seriez venue pour me reparler de cette fameuse réunion, dit-elle, je m’excuse, mais je suis toujours aussi bousculée.

— Là n’est pas l’objet de ma visite, répondit Joanna en regardant Kit ouvrir le frigo. Je voulais simplement savoir ce qu’il est advenu du Club des Femmes.

Kit, plantée devant le réfrigérateur éclairé, tournait le dos à Joanna.

— Le Club des Femmes ! s’exclama-t-elle. Mon Dieu, que c’est vieux ! Il s’est dispersé, figurez-vous.

— Pourquoi ? demanda Joanna.

Kit referma la porte du réfrigérateur et ouvrit un tiroir.

— Les unes sont parties vivre ailleurs.

Après avoir refermé le tiroir, elle se retourna pour poser une cuiller dans la soucoupe.

— Quant aux autres, elles y ont tout bonnement perdu intérêt. C’est mon cas.

Elle revint vers la table, les yeux fixés sur la tasse.

— On n’y faisait rien d’utile, expliqua-t-elle. Les réunions sont très vite devenues monotones.

Elle posa sa tasse et sa soucoupe sur la table et les poussa en face de Joanna.

— Vous avez assez de lait ?

— Oui, c’est parfait. Merci. Mais comment se fait-il que l’autre fois, vous ne m’en ayez rien dit ?

Kit sourit de toutes ses fossettes.

— Vous ne m’avez posé aucune question, expliqua-t-elle. Sinon, je vous en aurais parlé. Ce n’est pas un mystère. Voulez-vous un bout de gâteau ou des biscuits ?

— Rien, merci.

— Maintenant, je vais plier ce linge, dit Kit en quittant la table.

Sous les yeux de Joanna, elle ferma la porte du séchoir et attrapa un vêtement blanc qui, défroissé d’une secousse, se révéla être un T-shirt.

— Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez Bill McCormick pour qu’il ne soit pas fichu de faire marcher une machine à laver. Moi qui le prenais pour un de nos cracks de l’aérospatial.

— Il soigne Madge, répondit Kit en pliant le T-shirt. Que dites-vous de la blancheur de ma lessive ? demanda-t-elle toute fière de ranger le jersey aux plis impeccables dans le panier à linge.

Telle une actrice de bande publicitaire.

En fait, elle l’était, comprit brusquement Joanna. Elles l’étaient toutes, sans exception, ces femmes de Stepford. Des actrices de bande publicitaire, ravies de leur choix en matière de lessive, cire et produits de nettoyage ; de leurs shampooings comme de leurs désodorisants. De jolies actrices, fortes de poitrine mais faibles de talent, qui jouaient sans conviction les ménagères de banlieue, trop chochottes pour être vraies.

— Kit ! s’écria-t-elle.

Kit la regarda.

— Vous deviez être très jeune quand vous étiez la présidente du Club. J’en conclus que vous êtes intelligente, et que vous ne manquez pas de dynamisme. Maintenant, est-ce que vous êtes heureuse ? Dites-moi la vérité. Êtes-vous satisfaite de la vie que vous menez ? Vous paraît-elle enrichissante ?

Kit hocha la tête avec conviction.

— Oui, je suis heureuse. Je sens que je vis pleinement. Herb a de lourdes responsabilités que, sans moi, il n’assumerait pas aussi bien. Nous formons un bloc et, à nous deux, nous élevons une famille et procédons à des recherches en optique ; grâce à nos efforts, notre maison est nette et confortable, et enfin nous participons à la vie de la communauté.

— Par le truchement du Club des Hommes.

— Oui.

— Les séances du Club des Femmes étaient-elles plus ennuyeuses que les travaux domestiques ?

Kit parut réfléchir.

— Non. Mais elles étaient moins utiles. Vous ne buvez pas votre café. Il ne vous inspire pas ?

— Au contraire, mais j’attendais qu’il refroidisse, ajouta Joanna en saisissant sa tasse.

— Ah bon ! dit Kit dont le visage s’éclaira et qui se retourna vers sa lessive pour se mettre à plier le premier vêtement venu.

Joanna l’observait. Ne devrait-elle pas lui demander les noms des autres participantes. Non, celles-ci réagiraient comme Kit ; et au fond, qu’est-ce que cela changerait. Elle avala une gorgée. Le café était délicieusement savoureux, le meilleur même qu’elle ait bu depuis longtemps.

— Comment vont les enfants ? demanda Kit.

— Très bien.

Sur le point de s’enquérir de la marque du café, elle se retint et préféra vider sa tasse.

* * *

Les carreaux de la quincaillerie auraient peut-être brouillé de façon intéressante le reflet de la lune, mais vu les positions respectives de l’astre et de la devanture, il était impossible de le vérifier. C’est la vie ! Elle traîna un peu dans les parages pour s’imprégner de l’atmosphère nocturne de cette rue désormais déserte, bordée d’un côté par la rangée de boutiques blanches, et de l’autre par le flanc de la colline au pied de laquelle se dressaient la bibliothèque et le cottage qui abritait la Société d’Émulation. Elle gâcha quelques pellicules sur les réverbères et les corbeilles à papier – conventionnel en diable – et après tout, merde, ce n’était que du noir et blanc. Un chat, gris argent, précédé de l’ombre de ses pattes, descendit en trottinant l’allée qui menait à la bibliothèque ; il traversa la rue en direction du parking du centre commercial. Non, merci, les clichés de chat n’ont rien d’excitant.

Elle disposa son trépied sur le gazon de la bibliothèque et photographia les devantures en utilisant des lentilles de 50 millimètres et des temps de pose de dix, douze et quatorze secondes.

Une bizarre odeur de sûri, à relents médicinaux, flottait dans l’air – apportée derrière elle par la brise. Elle lui rappelait vaguement un souvenir d’enfance impossible à préciser. Un sirop qu’on lui avait administré ? Un jouet qu’on lui avait donné ?

À la lueur de la lune, elle chargea de nouveau son appareil, replia son trépied et traversa de nouveau la rue à la recherche d’un angle favorable d’où prendre la bibliothèque. L’endroit idéal trouvé, elle s’y installa. Sous l’éclairage vertical du clair de lune, les bardeaux blancs du flanc de l’édifice semblaient ourlés de noir. Les fenêtres laissaient voir, dans la salle faiblement éclairée, des murs tapissés de rayonnages de livres. Après avoir effectué sa mise au point avec un soin extrême, elle utilisa des temps de pose qui passèrent graduellement de huit jusqu’à dix-huit secondes. Un cliché, au moins, enregistrerait les rayonnages intérieurs sans surexposer le mur externe.

Elle retourna à la voiture prendre son chandail, puis, au retour, réexamina les lieux, son appareil à la main. Le cottage de la Société d’Émulation ? Non, il était trop ombragé par les arbres et, en tout cas, trop banal. Mais, là-haut sur la colline, le local du Club des Hommes lui parut d’un comique incongru. Cette bâtisse du XIXe siècle, trapue et symétrique, était en effet coiffée en bataille d’une antenne de télé étincelante. Les quatre hautes fenêtres du premier étage étaient grandes ouvertes et des silhouettes mouvantes y apparaissaient en ombre chinoise.

Elle était en train de remplacer ses lentilles de 50 par des 145, lorsque des faisceaux de phare balayèrent la chaussée. Leur éclat se fit de plus en plus brillant. Elle se retourna et fut aveuglée par un projecteur. Elle dut fermer presque les yeux pour terminer l’opération, puis portant sa main à hauteur de ses sourcils, elle plissa les paupières pour mieux voir de quoi il s’agissait.

La voiture s’arrêta, le rayon lumineux se déplaça et ne fut bientôt qu’un point orange. Joanna cligna plusieurs fois des yeux, encore éblouie par l’éclairage intense.

C’était une voiture de police, immobilisée à trente mètres d’elle environ, de l’autre côté de la rue, et à l’intérieur de laquelle une voix d’homme se livrait à un bavardage continu.

Joanna attendit.

Le véhicule redémarra, et, une fois arrivé à sa hauteur, s’arrêta. Le jeune policier, doté d’une moustache brune assez inattendue chez un représentant de la force publique, lui sourit.

— B’soir, madame !

Elle l’avait aperçu plusieurs fois, dont une dans la papeterie où il achetait un assortiment de toutes les couleurs de papier gaufré dont le magasin disposait.

— Bonsoir, répondit-elle gentiment.

Il était seul dans la voiture ; c’était donc à son micro qu’il parlait tout à l’heure – d’elle, Joanna ?

— Excusez-moi de vous avoir ainsi éblouie avec mon projecteur, dit-il. C’est à vous, cette voiture rangée là-bas devant la poste ?

— Oui, répondit-elle. Si je l’ai laissée là-bas, c’est parce que je…

— Il n’y a pas de mal, je faisais simplement ma ronde.

Il loucha sur l’appareil photographique.

— Vous avez là un bel instrument, dit-il. Quelle marque ?

— C’est un Pentax.

— Ah ! un Pentax, répéta-t-il.

Son regard abandonna l’appareil pour se fixer sur elle.

— Et vous vous en servez pour prendre des photos de nuit ?

— Oui, des poses, répondit-elle.

— Combien de secondes faut-il par un soir comme celui-ci ?

— Oh ! ça dépend.

Avide de précisions, il lui demanda quelle marque de pellicule elle utilisait, si elle était une photographe professionnelle, combien, approximativement, coûtait un Pentax, et quels en étaient les avantages par rapport aux autres marques.

Elle essaya de ne pas perdre patience. Ne devait-elle pas se féliciter d’habiter une ville où un policier avait tout loisir de s’arrêter bavarder quelques minutes ?

Finalement, il sourit.

— Eh bien, je ferais mieux de vous laisser continuer votre travail. B’soir.

— Bonsoir, répondit-elle également avec un sourire.

Il s’éloigna lentement. Le chat gris argent bondit dans le faisceau de ses phares.

Elle suivit un moment la voiture des yeux, puis se retourna vers son appareil et se mit à vérifier ses lentilles. Accroupie au niveau du viseur, elle obtint un bon cadrage du Club et verrouilla alors la tête du trépied. Ensuite de quoi, elle procéda à la mise au point, accentuant les contours de l’image de la grande maison carrée, à l’antenne en goguette, qu’elle obtenait dans le viseur. Deux de ses fenêtres étaient désormais noires ; un store s’abaissa, obscurcissant la troisième ; la même opération se reproduisit pour la quatrième.

Elle se redressa pour observer la maison proprement dite, puis reporta son regard sur les feux arrière déjà lointains de la voiture de police.

À coup sûr son conducteur avait émis un message à son sujet, puis il l’avait distraite avec ses questions le temps que le message soit exécuté et les stores baissés.

Ressaisis-loi, voyons, ma cocotte, tu deviens cinglée !

Elle regarda une fois de plus la bâtisse. Impossible qu’ils aient une radio là-haut. Et que pouvait redouter le policier ? Qu’elle photographie quelque orgie en cours ? Avec call-girls convoquées de New York (ou mieux encore recrutées sur place) ? UNE PHOTO SCANDALEUSEMENT EXPLOSIVE, Des épouses dites irréprochables, surprises dans des attitudes complaisamment lubriques, dimanche soir au Club des Hommes, par notre photographe, Mrs Sherlock Eberhart, de Fairview Lane.

Avec un petit sourire, elle s’accroupit de nouveau à la hauteur du viseur, améliora cadrage et mise au point, et prit trois clichés à dix, douze et quatorze secondes – de la façade aveugle.

Puis elle en prit trois encore de la poste flanquée de sa hampe vierge qui se découpait sur les nuages éclairés par la lune.

Elle rangeait son trépied dans le coffre de son auto, quand la voiture de police revint et ralentit à sa hauteur.

— J’espère que toutes vos photos seront réussies, lui cria le jeune policier.

— Merci ! Ravie d’avoir bavardé avec vous, lança-t-elle pour se faire pardonner sa réaction méfiante de New-Yorkaise.

— Bonne nuit !

* * *

Un associé de Walter, plus ancien que lui dans le cabinet, mourut d’une crise d’urémie, et l’on s’aperçut de l’existence d’erreurs troublantes dans la comptabilité des fonds qu’il gérait. Walter dut rester à New York deux nuits et tout un week-end, et les soirs suivants il rentra rarement chez lui avant 11 heures. Pete tomba dans le car scolaire et se cassa ses deux dents de devant. En route vers les Caraïbes où ils allaient en vacances, les parents de Joanna vinrent passer trois jours à l’improviste. (Ils adorèrent la maison, Stepford, et Carol Van Sant provoqua l’admiration de la mère de Joanna : « Si sereine, si efficace ! Prends modèle sur elle, Joanna ! »)

Le lave-vaisselle, puis la pompe tombèrent en panne. Survint ensuite le huitième anniversaire de Pete, qui se traduisit par des cadeaux, un goûter avec farces et attrapes et un gâteau. Kim, victime d’une angine, garda la chambre trois jours. Les règles de Joanna eurent un retard mais, Dieu et la pilule aidant, finirent par arriver.

Elle réussit à s’entraîner un peu au tennis ; du coup, sa technique s’améliora, sans égaler toutefois celle de Charmaine. Elle aménagea aux trois quarts sa chambre noire, procéda à quelques agrandissements de la photo du Noir au taxi et tira des clichés pris dans le centre de Stepford, dont deux se révélèrent très réussis. Elle fit aussi des photos de Pete, de Kim et de Scott Camalian s’exerçant aux agrès.

Bobbie et elle se voyaient presque tous les jours. Elles faisaient leurs courses ensemble, et parfois Bobbie arrivait après la classe avec ses deux plus jeunes fils, Adam et Kenny. Un jour, Joanna, Bobbie et Charmaine se mirent sur leur trente et un pour aller se taper deux cocktails et un gueuleton au restaurant français d’Eastbridge.

À la fin d’octobre, une fois les spéculations du défunt associé débrouillées, éclaircies, replâtrées, Walter reparut de nouveau à l’heure du dîner. Tout marchait à la maison, chacun se portait bien. Ils sculptèrent une énorme citrouille pour les festivités de Halloween, et Pete fit la tournée des voisins sous les traits d’un Batman édenté, flanqué de Kim déguisée en Docteur Jekyll, à moins que ce ne fût en Docteur Hyde (les deux prétendait-elle). Joanna, de son côté, après avoir distribué cinquante sacs de bonbons à ses petits quémandeurs, dut se rabattre sur des fruits et des gâteaux secs ; l’année prochaine, elle se montrerait plus prévoyante.

Le premier samedi de novembre, Walter et Joanna donnèrent un dîner : Bobbie et Dave, Charmaine et son mari Ed ; et, venus de New York, Shep et Sylvia, ainsi que Don Ferrault – un des associés de Walter – accompagné de sa femme, Lucy. L’extra locale, embauchée par Joanna pour servir et ranger, était ravie de travailler à Stepford, pour une fois.

— Dans le temps, il y en avait des réceptions ici ! s’exclama-t-elle. J’avais tout un cercle de dames qui se disputaient mes services ! Tandis que maintenant, je suis forcée d’aller à Norwood, à Eastbridge et à New Sharon. Pensez un peu ! Moi qui déteste conduire de nuit !

Malgré son embonpoint, Mary Migliardi avait conservé toute sa vivacité et son agilité.

— Tout ça, c’est la faute du Club des Hommes, ajouta-t-elle en piquant des cure-dents dans des crevettes disposées sur un plateau de bois. Depuis qu’il existe, tintin pour les réceptions. Monsieur sort et Madame, elle, reste à la maison. Si feu mon mari était encore de ce monde, il lui aurait fallu me passer sur le corps avant de s’y inscrire.

— Mais c’est une très vieille institution, n’est-ce pas ? dit Joanna qui remuait sa salade à bout de bras de peur de tacher sa robe.

— Vous rigolez, protesta Mary. C’est tout récent. Six ou sept ans, au plus. Avant il y avait la Ligue civique, le Rotary et les Anciens Combattants, énuméra-t-elle en continuant de piqueter ses crevettes à une cadence de machine. Mais sitôt sa création, ils ont tous fusionné. Sauf les Anciens Combattants qui sont restés à part. Six ou sept ans à tout casser. Vous n’avez pas que ça comme hors-d’œuvre, j’espère ?

— J’ai un roulé au fromage dans le frigo, dit Joanna.

Resplendissant dans un veston écossais, Walter surgit, un seau à glace à la main.

— Nous avons de la veine, dit-il en se dirigeant vers le réfrigérateur. La télé donne un documentaire sur les animaux. Pete se refuse à descendre. Je lui ai mis le poste portatif dans sa chambre.

Il ouvrit le freezer dont il sortit un sac de glaçons.

— Mary vient juste de m’apprendre combien le Club des Hommes est récent, dit Joanna.

— Récent n’est pas le mot, dit Walter.

Il déchira le haut du sac de plastique. Un petit carré de Kleenex adhérait à sa mâchoire, collé par une tache de sang séché.

— Six ou sept ans, répéta Mary.

— À des New-Yorkais comme nous, ça paraît vieux.

— À mes yeux, il pourrait tout aussi bien remonter au May-Flower, dit Joanna.

— Qu’est-ce qui a pu te fourrer cette idée dans le crâne ? demanda Walter en versant les glaçons dans son seau.

Joanna continuait de remuer sa salade.

— Bah ! répondit-elle après une hésitation, ses statuts, cette vieille bicoque…

— Avant, elle appartenait aux Terhune, dit Mary en couvrant d’une feuille de plastique le plateau de crevettes. Le club l’a achetée pour une bouchée de pain à une adjudication judiciaire où personne n’a poussé les enchères.

Le dîner fut un désastre. Victime d’une allergie imprécise, Lucy Ferrault n’arrêtait pas d’éternuer. Sylvia paraissait soucieuse. Bobbie, sur qui Joanna comptait pour animer la conversation, souffrait d’une laryngite. Charmaine jouait la vamp, provocante et offerte dans sa longue robe blanche décolletée jusqu’au nombril ; aguichés, Dave et Shep se montrèrent très intéressés. Walter (le monstre !) discutait de problèmes juridiques avec Don Ferrault. Ed Wimperis – énorme, adipeux et éméché dans son complet bien coupé – parlait télévision tout en tripotant le bras de Joanna à laquelle il expliquait lentement et en termes choisis en quoi les cassettes étaient destinées à tout bouleverser. Une fois passée à table, Sylvia oublia ses soucis pour déchiqueter à belles dents ces communes de banlieue qui s’engraissent à des taxes payées par l’industrie légère, tout en se retranchant derrière une zone d’un ou deux hectares. Ed Wimperis renversa son verre de vin. Joanna essaya de détourner la conversation sur des sujets plus légers, tandis que Bobbie, venu courageusement à la rescousse, rassemblait ce qui lui restait de voix pour expliquer comment elle avait pris sa laryngite, à savoir au cours d’un enregistrement que lui avait demandé un ami de Dave qui « se prend pour Pygmalion lui-même ». Mais Charmaine, qui connaissait le gars et avait même enregistré une bande pour lui, l’interrompit sèchement d’un : « Il ne faut jamais se moquer d’un Capricorne, eux au moins, ils agissent ! » et en profita pour monopoliser l’attention en dressant les thèmes astrologiques de chacun des convives. Le rôti était trop cuit et Walter eut des difficultés à le découper. Le soufflé avait levé, mais un peu moins qu’il n’aurait dû, ainsi que ne manqua pas de le souligner Mary en le passant à la ronde. Lucy Perrault éternua.

— On ne m’y reprendra plus jamais ! s’exclama Joanna en éteignant l’éclairage extérieur.

— Jamais sera encore trop tôt pour moi, soupira Walter dans un bâillement.

— Ah ! écoute, toi ! Comment as-tu pu rester dans ton coin à bavarder avec Don, et laisser trois bonnes femmes trôner comme des bûches sur le canapé ?

* * *

Sylvia téléphona pour s’excuser – une promotion qu’elle méritait vachement lui avait passé sous le nez – et Charmaine pour dire combien ils s’étaient amusés et remettre un rendez-vous de tennis en principe fixé au mardi suivant.

— Ed est devenu dingue, expliqua-t-elle. Il va prendre quelques jours de congé. Nous confions Merrill aux Da Costa – tu ne les connais pas, veinarde ! – et nous allons tous les deux « nous redécouvrir mutuellement ». Ce qui veut dire qu’il va me pourchasser autour du lit conjugal. Dire que je n’attends pas mes règles avant la semaine prochaine. Merde !

— Pourquoi ne pas le laisser t’attraper ? suggéra Joanna.

— Seigneur ! s’écria Charmaine. Écoute, je ne ressens aucun plaisir à me laisser enfiler par une grosse verge, c’est tout. Je n’ai jamais apprécié et je n’apprécierai jamais. Et, note bien, je ne suis pas lesbienne ; j’en ai tâté et ça n’a rien d’excitant. Tout simplement, faire l’amour ne m’intéresse pas. D’ailleurs, les autres femmes pensent comme moi, je crois, même les Poissons. Toi, ça t’intéresse ?

— Sans être nymphomane pour autant, dit Joanna, je puis te répondre que oui.

— Pour de bon, ou éprouves-tu seulement ce que tu es censée éprouver ?

— Pour de bon.

— Eh bien, à chacun son goût, conclut Charmaine. Disons jeudi. Ça te va ? Ed a, ce jour-là, une conférence qu’il ne peut, grâce à Dieu, pas sécher.

— Jeudi, d’accord. Sauf empêchement.

— Fais ton possible.

— Le temps se met au froid, on dirait.

— Eh bien, on jouera en pull-over !

* * *

Elle assista à une réunion de parents d’élèves. Les professeurs de Pete et de Kim étaient présents. Miss Turner et Miss Gair étaient deux femmes sympathiques, entre deux âges, toutes prêtes à répondre aux questions de Joanna sur les méthodes d’enseignement et l’application du programme de ramassage scolaire. L’audience était clairsemée : en dehors du groupe d’enseignants assis au fond de la salle, il n’y avait que neuf femmes et environ une douzaine d’hommes. La présidente de l’association était une séduisante blonde dénommée Mrs Hollingsworth, qui mena les débats avec une compétence tranquille et souriante.

Joanna acheta des vêtements d’hiver pour les enfants et deux pantalons de lainage pour elle-même. Elle fit des agrandissements sensationnels de « Fermée la nuit » et de « La bibliothèque de Stepford » avant de mener Pete et Kim chez le dentiste.

* * *

— Pas possible ! On avait pris rendez-vous ? s’écria Charmaine en s’effaçant pour laisser entrer Joanna.

— Bien sûr, dit celle-ci. Je t’avais répondu que je viendrais sauf empêchement.

Charmaine referma la porte en soupirant. Sur ses pantalons, elle portait un tablier et une blouse.

— Misère ! Excuse-moi, Joanna. J’avais complètement oublié.

— Il n’y a pas de mal. Va te changer.

— Impossible de jouer, annonça Charmaine. Primo, j’ai trop de travail sur les bras.

— Quel travail ?

— Du ménage.

Joanna sursauta.

— Nous avons mis Nettie à la porte, expliqua Charmaine. Incroyable à quel point elle était négligente. À première vue, la maison avait l’air propre, mais, sapristi ! il ne fallait pas regarder dans les coins. J’ai nettoyé la cuisine et la salle à manger hier, mais il me reste encore toutes les autres pièces. Je ne peux pas obliger Ed à vivre dans une porcherie.

Joanna regarda attentivement son amie.

— La bonne blague !

— Je ne plaisante pas, protesta Charmaine. Ed est un garçon merveilleux, alors que jusqu’ici je me suis montrée paresseuse et égoïste. Finies les parties de tennis et la lecture des traités d’astrologie. À dater de maintenant, je vais me consacrer à Ed et à Merrill. J’ai de la chance d’avoir un mari et un fils aussi merveilleux…

Joanna promena son regard entre la raquette soigneusement gainée d’écossais qu’elle tenait à la main et Charmaine.

— Magnifique, dit-elle en soupirant. Mais, sincèrement, je n’arrive pas à croire que tu renonces au tennis.

— Va constater par toi-même.

Joanna eut un regard interrogatif.

— Va voir, insista Charmaine.

Joanna fit volte-face et entra dans le salon qu’elle traversa en direction des grands panneaux vitrés. Entendant derrière elle les pas de Charmaine, elle en fit glisser un, et sortit sur la terrasse d’où elle vit alors ce qui se passait en bas de la pelouse sillonnée de sentiers dallés.

Un camion chargé de fragments de grillage était arrêté auprès du court sur l’herbe marquée de traces de pneus. Deux des côtés de la clôture, un long et un court, avaient disparu, et les deux autres gisaient à terre. Deux hommes agenouillés et armés de cisailles qu’ils ouvraient et fermaient alternativement dans un bruit de cliquetis s’escrimaient dessus. Une montagne de terre noire s’amoncelait au beau milieu du terrain. On ne voyait ni filet ni poteaux.

— Ed veut faire aménager un green de golf, expliqua Charmaine qui avait désormais rejoint Joanna.

— Mais il y avait là un si beau court de terre battue, protesta Joanna.

— Nous n’avions pas d’autre surface plane, expliqua Charmaine.

— Seigneur ! s’écria Joanna à la vue des hommes qui s’activaient avec leurs cisailles. Mais c’est dingue, Charmaine !

— Ed joue au golf, pas au tennis.

Joanna scruta le visage de son amie.

— Que t’a-t-il donc fait ? Il ne t’a tout de même pas hypnotisée ?

— Ne dis pas de bêtises, répondit Charmaine en souriant. Ed est un gars merveilleux. J’ai eu la veine de l’épouser et il est naturel que je lui en sois reconnaissante. Tu restes un moment ? Je vais te faire une tasse de café ? Je nettoie la chambre de Merrill, mais nous pourrons bavarder pendant ce temps-là.

— Volontiers, commença Joanna qui se reprit et eut un geste de dénégation. Et puis non, je… (Elle recula un peu sans quitter Charmaine des yeux.) Non, moi aussi j’ai des choses urgentes à faire, ajouta-t-elle avant de tourner les talons et de se diriger d’un pas rapide vers la terrasse.

— Excuse-moi d’avoir oublié de te prévenir, dit Charmaine en la poursuivant jusqu’au salon.

— Je ne t’en veux pas.

Joanna s’arrêta pile, et se retourna, les deux mains agrippées à sa raquette.

— On se verra un de ces jours, d’accord ?

— Oui, répondit Charmaine, son éternel sourire aux lèvres. Appelle-moi. Et n’oublie pas de faire mes amitiés à Walter.

* * *

Bobbie, qui était allée constater de visu, téléphona ses impressions.

— Je l’ai trouvée en train de déplacer tous les meubles de leur chambre. Leur installation remonte tout juste à juillet ; leur maison ne devait pas être crasseuse à ce point.

— La crise ne durera pas, dit Joanna. C’est impossible. Les gens ne changent pas ainsi.

— Des clous ! Dans un bled comme celui-ci !

— Que veux-tu dire ?

— Tais-toi donc, Kenny ! Donne-lui ce truc ! Écoute, Joanna ! J’ai à te parler. Pouvons-nous déjeuner ensemble demain ?

— Oui…

— Je passerai te prendre vers midi. Donne-lui ça, j’ai dit ! D’accord ? Midi. Surtout ne t’habille pas.

— Entendu. Kim, voyons ! Tu inondes partout…

Walter ne fut pas particulièrement surpris d’apprendre le changement survenu chez Charmaine.

— Ed a dû l’engueuler, dit-il en tortillant une fourchettée de spaghetti dans sa cuiller. Je ne crois pas qu’il gagne assez d’argent pour le train de vie qu’il mène. Une bonne, ça doit chercher de nos jours au moins cent dollars par semaine.

— Mais c’est toute son attitude qui a changé, insista Joanna. Elle ne râle même pas.

— Savez-vous combien Jeremy touche comme argent de poche ? demanda Pete.

— Il a deux ans de plus que toi, rétorqua Walter.

* * *

— Tu vas trouver ça absurde, mais je veux que tu m’écoutes sans rire, car, ou bien j’ai raison, ou bien je perds la boule et ta sympathie m’est nécessaire, dit Bobbie en grignotant la brioche de son hamburger au fromage.

Joanna avala une bouchée du sien.

— Je suis tout oreilles, accouche.

Elles s’étaient arrêtées au McDonald’s d’Eastbridge Road et mangeaient dans la voiture.

Bobbie mordit dans son hamburger, mastiqua et avala.

— Time, il y a quelques semaines, a publié un article, annonça-t-elle. Je l’ai cherché pour te l’apporter, mais j’avais dû jeter le numéro, s’excusa-t-elle en levant les yeux vers Joanna. On y précisait qu’à El Paso, Texas, le taux de criminalité est particulièrement bas. Je crois bien qu’il s’agissait d’El Paso. D’ailleurs qu’importe ! Une certaine ville du Texas jouit d’un taux de criminalité très bas, beaucoup plus bas que nulle part ailleurs dans cet État. Et la raison en serait que le sol y contient un produit chimique qui s’infiltre dit-on, dans la flotte, exerce sur les gens une action tranquillisante et diminue donc les tensions. C’est, parait-il, la vérité vraie.

— Je me souviens vaguement avoir lu ça, dit Joanna en hochant la tête, sa brioche à la main.

— Joanna ! Je crois qu’ici aussi, à Stepford, il se passe quelque chose d’analogue. C’est possible, non ? Avec toutes ces installations de pointe de la route 9, toutes ces foutaises d’industries électroniques, aérospatiales et autres, avec cette rivière qui coule juste derrière – qui sait quelles saloperies ne se répandent pas dans l’environnement.

— Que sous-entends-tu par là ? demanda Joanna.

— Réfléchis une seconde, dit Bobbie qui, ayant fermé sa main libre, dressa son petit doigt. Charmaine s’est transformée en hausfrau. La femme à qui tu as parlé, poursuivit-elle en levant son annulaire, l’ancienne présidente du club, est-ce qu’elle n’a pas changé, elle aussi, par rapport à ce qu’elle était jadis ?

Joanna approuva du chef.

À son tour, le médius de Bobbie se pointa en l’air.

— Et cette ex-partenaire de Charmaine que tu as remplacée, ne s’est-elle pas transformée, elle aussi ? Charmaine nous l’a bien dit.

Devenue grave, Joanna piqua une frite dans le sac posé entre elles sur la banquette.

— Et tu crois que… la cause en serait une substance chimique ? demanda-t-elle.

Bobbie hocha la tête.

— …qui suinterait des usines en question ou serait en suspension dans les environs, comme à El Paso ou ailleurs, compléta-t-elle avant d’attraper son café posé sur le tableau de bord. C’est sûrement ça, poursuivit-elle. Ce n’est pas l’effet d’une simple coïncidence que toutes les nanas de Stepford sont ce qu’elles sont. Et certaines de celles que nous avons sondées avaient sûrement appartenu à ce Club. Il y a quelques années, elles applaudissaient Betty Friedan, et regarde où elles en sont maintenant. Changées, elles aussi.

Joanna, sa frite liquidée, mordit dans son hamburger. Bobbie prit également une bouchée du sien et se mit à siroter son café.

— Il existe, reprit-elle, dans le sol, dans l’eau ou dans l’air, je l’ignore, un produit quelconque sous l’action duquel les femmes se mettent à s’intéresser exclusivement à leur intérieur. Qui sait de quoi les substances chimiques sont capables ? Les Prix Nobel eux-mêmes sont incapables de le préciser. Peut-être s’agit-il d’une sorte d’hormone : ce qui expliquerait le développement fantastique des seins de nos congénères. Impossible que ce détail t’ait échappé.

— Évidemment pas ! Chaque fois que je pénètre dans le supermarket, j’ai l’impression d’avoir régressé au stade pré-pubère.

— Moi aussi, je te jure, dit Bobbie qui reposa sa tasse sur le tableau de bord pour puiser dans le sac de frites. Que dis-tu de tout ça ? demanda-t-elle.

— À mon avis, c’est possible, répondit Joanna. N’empêche, ta théorie semble tellement… fantastique.

Sans achever sa phrase, elle tendit la main vers sa tasse derrière laquelle une tache de brouillard s’était formée sur le pare-brise.

— Pas plus fantastique que ce qui s’est passé à El Paso, rétorqua Bobbie.

— Si, davantage. Parce que seules les femmes sont touchées. Et Dave, qu’en pense-t-il ?

— Je ne lui en ai pas encore parlé. Je préférais connaître ta réaction à toi.

Joanna sirota son café.

— À mon avis, c’est dans le domaine des éventualités, finit-elle par dire. Je ne vois rien là d’absurde. La chose à faire je crois, c’est d’écrire en termes mesurés aux autorités – Services d’hygiène, ou Commission de l’environnement. Enfin à un organisme habilité à procéder à une enquête. Nous pourrons nous renseigner à la Bibliothèque.

Bobbie hocha la tête.

— Hum !… Mieux vaut laisser tomber. J’ai travaillé dans l’administration… Selon moi, la chose à faire, c’est foutre le camp d’ici. Après quoi tu pourras t’amuser à écrire des lettres.

Joanna lui lança un coup d’œil incrédule.

— Je parle sérieusement, reprit Bobbie. Un machin qui a pu faire de Charmaine une femme d’intérieur ne risque pas de rencontrer beaucoup de résistance chez moi. Ni chez toi.

— Oh ! Voyons, protesta Joanna.

— Joanna ! Il se passe des trucs ici. Je ne plaisante pas. Ce patelin, c’est Zombiville ! Or, Charmaine a emménagé en juillet, moi en août et toi en septembre.

— D’accord, mais ne hurle pas, je ne suis pas sourde.

Bobbie mâchonnait une énorme bouchée de son hamburger. Joanna, l’air toujours grave, buvait son café à petites gorgées.

— Même si je me trompe, reprit Bobbie, la bouche pleine, même s’il ne s’exerce aucune action chimique, précisa-t-elle après avoir avalé, est-ce vraiment ici que tu désires vivre ? Nous avons maintenant chacune une amie, toi au bout de deux mois, moi après trois. Est-ce là ta conception de la communauté idéale ? Pour ton dîner, j’ai été me faire coiffer à Norwood, où j’ai aperçu une douzaine de filles pressées, débraillées, vivantes, quoi ! J’avais envie de leur sauter au cou à toutes autant qu’elles étaient.

— Dégotte-toi des amies là-bas, dit Joanna en souriant. Tu as une bagnole, non ?

— Toi, ce que tu peux être indépendante ! s’exclama Bobbie en saisissant sa tasse de café. Je vais demander à Dave de déménager, annonça-t-elle. Nous vendrons la maison pour en acheter une à Norwood ou à Eastbridge. Ça nous coûtera tout au plus quelques soucis, quelques emmerdements et le prix du déménagement – mais si Dave se fait un peu tirer l’oreille, je suis toute prête à mettre mon diam au clou.

— Tu crois que ton mari marchera ?

— Il y aurait sacrément intérêt, s’il ne veut pas que je lui mène une vie d’enfer. En fait, j’ai toujours souhaité m’installer à Norwood. Un vrai guêpier de racistes, m’objectait monsieur. Eh bien, j’aimerais mieux être piquée par le dard des réac qu’empoisonnée par les miasmes de l’atmosphère du coin. De sorte que d’ici quelque temps, tu vas être réduite à ta seule compagnie, à moins que tu ne te décides à parler à Walter.

— D’un déménagement éventuel ?

Bobbie fit signe que oui, puis elle termina son café sans quitter Joanna des yeux.

Celle-ci secoua la tête.

— Je ne peux pas lui demander une chose pareille.

— Pourquoi pas ? Ce qu’il désire, c’est ton bonheur, non ?

— Je ne suis pas sûre de n’être pas heureuse ici. De plus, je viens de finir l’installation de ma chambre noire.

— Parfait, dit Bobbie. Encroûte-toi ici si ça te chante et deviens ta voisine d’à-côté.

— Écoute, Bobbie. Il ne peut pas s’agir d’une substance chimique. Bien sûr, c’est à envisager, mais, en toute franchise, je n’y crois pas…

Elles poursuivirent leur discussion tout en finissant de déjeuner, puis remontèrent Eastbridge Road avant de s’engager sur la 9. Après avoir longé le nouveau shopping center et les boutiques d’antiquaires, elles arrivèrent à hauteur des usines.

— Le boulevard des Poisons, annonça Bobbie.

Joanna regarda le bel alignement de ces bâtiments modernes à un étage, édifiés en retrait de la route, et séparés les uns des autres par de grandes pelouses vertes. Ulitz Optics (où travaillait Herb Sundersen), et Compu Tech (Vic Stavros, à moins qu’il ne fût chez Instatron ?), et Stevenson Biochemical, et Haig-darling Computers, et Burnham-Massey Microtech (Dale Coba et Claude Axhelm – hou-hou !), et Instatron, et Reed Saunders (Bill McCormick – comment va Marge ?), et Vesey Electronics, et AmeriChem Willis.

— Je te parie cinq dollars que partout là-dedans on fait des recherches sur des gaz neuro-actifs !

— Dans une zone habitée, tu veux rire !

— Pourquoi non ? Avec la bande qui fait la loi à Washington ?

— Oh ! Bobbie, voyons !

* * *

Walter s’aperçut qu’elle était soucieuse et lui en demanda la raison.

— Mais n’as-tu pas le dossier Koblenz à terminer ? protesta-t-elle.

— J’ai tout le week-end pour ça, rétorqua-t-il. Voyons, que se passe-t-il ?

Si bien que, tout en grattant les assiettes avant de les fourrer dans le lave-vaisselle, elle lui raconta comment Bobbie, forte des statistiques d’El Paso, ne songeait plus maintenant qu’à déménager.

— Tout cela me paraît un peu tiré par les cheveux, conclut Walter.

— À moi aussi. Mais les femmes d’ici paraissent vraiment avoir changé, et le résultat de cette transformation est plutôt catastrophique. Si Bobbie fiche le camp et si Charmaine ne retrouve pas son ancien moi qui, au moins, était…

— Ainsi, tu as envie de déménager ? demanda-t-il.

Elle le regarda et hésita. Les yeux bleus de Walter, qui attendait la réponse à sa question, ne révélaient rien de ses sentiments.

— Non, finit-elle par répondre. Pas maintenant que nous sommes complètement installés. La maison est agréable… Toutefois, je suis certaine que je me sentirais plus heureuse à Eastbridge ou à Norwood. Je regrette que nous n’ayons pas cherché par là-bas.

— Félicitations pour cette réponse dénuée d’ambiguïté, ironisa-t-il gentiment. Non et oui.

— Mettons 60 % contre et 40 % pour.

Il abandonna le plan de travail sur lequel il s’appuyait.

— Parfait, dit-il. Quand tu en arriveras au rapport 0 % nous partirons.

— Tu y consentirais ?

— Naturellement, si tu te sentais vraiment par trop malheureuse. Mais ça me déplairait de déménager en pleine année scolaire.

— Je te comprends.

— Toutefois, nous pourrions le faire l’été prochain. Je ne pense pas que nous y perdrions grand-chose, en dehors du temps passé, de prix du déménagement et de la remise en état des lieux.

— C’est ce que prétend Bobbie.

— À toi donc d’en décider.

Après avoir consulté sa montre, il sortit de la cuisine.

— Walter ! appela-t-elle en s’essuyant les mains à un torchon.

— Oui ?

Elle s’avança un peu pour l’apercevoir, debout dans le vestibule.

— Merci ! dit-elle avec un soupir de soulagement. Ça va beaucoup mieux.

— C’est toi qui restes bloquée ici toute la journée. Pas moi, et il lui sourit avant d’entrer dans le bureau.

Elle le suivit des yeux, puis se retourna pour surveiller par le hublot ce qui se passait dans la salle de séjour. Assis par terre, devant la télé, Pete et Kim étaient absorbés dans un face à face inattendu avec les présidents Kennedy et Johnson ; c’est-à-dire avec leurs images, rectifia-t-elle. Au bout de quelques secondes de contemplation, elle regagna son évier afin de gratter les dernières assiettes en souffrance.

* * *

Dave, lui aussi, fut d’accord pour déménager à la fin de l’année scolaire.

— Il a cédé si facilement que j’ai cru en tomber à la renverse, annonça Bobbie au téléphone, le lendemain matin. Il ne reste plus qu’à espérer que nous tiendrons le coup jusque-là.

— Bois de l’eau minérale, conseilla Joanna.

— Ne t’imagine pas que je n’y ai pas déjà songé. Je viens d’envoyer Dave en acheter.

Joanna éclata de rire.

— Vas-y, rigole, rétorqua Bobbie. Même si ça doit me coûter quelques cents par jour, prudence est mère de sûreté. Je suis en train d’écrire aux Services d’hygiène. Le problème est de savoir comment rédiger ma lettre sans me faire passer pour une vieille toquée. Es-tu prête à m’aider et à cosigner ?

— Naturellement, dit Joanna. Passe tout à l’heure. Walter est plongé dans un contrat ; peut-être consentira-t-il à nous refiler quelques subtils « attendus ! ».

* * *

Elle exécuta des collages de feuilles d’automne, seconda Walter dans la pose des surfenêtres et alla un soir le rejoindre à New York pour dîner avec ses associés flanqués de leurs épouses – l’habituelle corvée, empreinte de fausse cordialité et ponctuée de cris admiratifs et réciproques devant les toilettes de ces dames. L’agence envoya un chèque : deux cents dollars pour quatre reproductions de sa meilleure photo.

Elle rencontra au marché Madge McCormick – oui, elle avait été atteinte par un virus, mais maintenant, « merci, tout va très très bien », puis, à la quincaillerie Frank Roddenberry, « Bonjour, Joanna que devenez-vous ? » – et sur le trottoir, la dame du Comité d’accueil :

— Une famille noire est en train de s’installer dans Gwendolyn Lane. Mais à mon avis, c’est une bonne chose. Selon vous aussi ?

— Certainement.

— Prête à affronter l’hiver ?

— Je l’attends de pied ferme.

Et en souriant, elle lui montra le sac de graines pour oiseaux qu’elle venait d’acheter.

— L’hiver est magnifique ici, reprit la dame. C’est vous, n’est-ce pas, la fana de la photo ? Vous allez être à la fête !

Elle téléphona à Charmaine pour l’inviter à déjeuner.

— Impossible, Joanna, je suis désolée, répondit Charmaine. J’ai tellement à faire à la maison. Tu connais la musique…

* * *

Claude Axhelm surgit un samedi après-midi. C’était Joanna et non pas Walter qu’il venait voir. Il portait une serviette.

— Je prépare une étude à laquelle je consacre mes heures de loisirs, lança-t-il en faisant les cent pas dans la cuisine pendant que Joanna lui préparait une tasse de thé. Peut-être en avez-vous entendu parler ? Elle consiste pour une part à demander à tous les gens que je connais d’enregistrer pour moi des listes de mots et de syllabes sur bande magnétique. Les hommes le font au Club et les femmes à la maison.

— En effet, je suis au courant, répondit Joanna.

— Je demande à mes sujets de me dire où ils sont nés ainsi que tous les lieux où ils ont vécu et combien de temps ils y sont restés.

Il continuait de marcher de long en large, effleurant distraitement au passage les poignées de placard.

— À la fin, je compte fourrer toutes ces informations dans un ordinateur, en prenant soin de porter sur chacune des bandes les données géographiques correspondantes. Mais une fois en possession d’un nombre suffisant d’échantillons, je serai à même d’utiliser une bande où ces données ne figureront pas, poursuivit-il en promenant son index sur un rebord de table, et en rivant sur Joanna ses yeux brillants. Cette bande pourra d’ailleurs être très courte, ne compter que quelques mots et une phrase, mais qui permettra à la machine de fournir une analyse géographique de la personne, de son lieu de naissance comme de ses résidences successives. L’ordinateur sera ainsi une sorte de pygmalion électronique. Il ne s’agit pas, au reste, d’un simple jeu. La police pourrait, éventuellement, en tirer avantage.

— Mon amie Bobbie Marlowe, commença Joanna.

— La femme de Dave, n’est-ce pas ?

— … a attrapé une laryngite en enregistrant pour vous.

— Parce qu’elle a voulu aller trop vite, protesta Claude. Elle avait tout fini en deux soirs. Vous pouvez procéder plus lentement. Je vous laisse le magnétophone. Vous mettrez tout le temps que vous voudrez. Acceptez-vous ? Vous me rendriez bien service.

Walter arriva du patio où il venait de brûler des feuilles mortes, aidé par Pete et Kim. Claude et lui se serrèrent amicalement la main.

— Excuse-moi, dit-il à Joanna. J’étais censé te prévenir de la visite de Claude. Crois-tu que tu vas être capable de collaborer avec lui ?

— J’ai bien peu de temps libre, objecta-t-elle.

— Vous ferez ça à vos moments perdus, lui dit Claude. Peu m’importe si vous devez y mettre quelques semaines.

— Si donc vous ne voyez pas d’inconvénient à me laisser le magnétophone aussi longtemps…

— En échange, je vais vous faire un cadeau, dit Claude en ouvrant sa serviette sur la table. Je vous laisse une cartouche supplémentaire. Vous enregistrerez dessus toutes les petites berceuses et chansons que vous aimez à chanter à vos gosses et je vous en ferai un disque. Quand vous sortirez le soir, la baby-sitter pourra les leur faire entendre.

— Oh ! ce serait très amusant !

— Tu pourrais enregistrer Les Trois Petits Cochons, et Bonjour, petite étoile, suggéra Walter.

— Tout ce que vous voudrez et davantage, promit Claude.

— Il faut que je retourne au jardin, dit Walter. Mon feu n’est pas éteint. À bientôt, Claude.

— Certainement, répondit Claude.

Lorsque Joanna lui eut versé sa tasse de thé, il lui montra comment charger et utiliser le magnétophone qui, dans son étui de cuir noir, était un très beau modèle. Il lui donna aussi huit cartouches présentées dans des étuis jaunes, plus un classeur noir où ranger les feuilles volantes.

— Bon Dieu ! c’est un gros travail ! s’exclama-t-elle en feuilletant les pages froissées et rapetassées, dactylographiées sur trois colonnes.

— Ça va très vite, répondit Claude, il vous suffira de prononcer tous les mots très clairement de votre voix habituelle, et de faire un petit arrêt entre chacun d’eux. Veillez surtout à ce que le voyant reste au rouge. Vous voulez faire un essai ?

* * *

À la fin de novembre, ils célébrèrent Thanksgiving au foyer de Dan, le frère de Walter. La rencontre avait été arrangée par leur mère dans un but de réconciliation – les deux frères étant brouillés depuis un an à la suite d’une dispute autour de l’héritage de leur père. Mais la querelle se ralluma, d’autant plus âpre que les biens contestés avaient pris de la valeur. Walter et Dan hurlèrent, leur mère hurla plus fort, et Joanna dut fournir des explications embarrassées à Pete et à Kim dans la voiture qui les ramenait chez eux.

Elle prit des photos du fils aîné de Bobbie, Jonathan, penché sur son microscope, et d’hommes juchés sur un élévateur rouge, occupés à tailler des arbres sur la route de Norwood. Ce qu’elle visait, c’était se constituer un dossier d’au moins une douzaine de clichés de grande qualité, afin de persuader l’agence de lui octroyer un contrat.

* * *

La première neige fit son apparition un soir où Walter était au Club. De la fenêtre du bureau, Joanna la regarda tomber en flocons clairsemés, étincelants de blancheur, qui tourbillonnaient dans le halo du réverbère du trottoir. Rien de particulièrement excitant. Mais d’autres chutes se produiraient. Et alors viendrait le tour des rires, des photos réussies – et aussi des corvées de bottes et d’anoraks.

En face, assise à la fenêtre de son salon, Donna Claybrook s’activait à polir, à coups réguliers, machinaux, un objet qui semblait être un trophée sportif. Devant ce spectacle, Joanna secoua la tête. Jamais elles ne s’arrêtent, ces nanas de Stepford, pensa-t-elle.

Voilà qui sonnait comme le premier vers d’un poème !

Jamais elles ne s’arrêtent ces nanas de Stepford, Toujours au boulot, Rivées comme des robots. Oui, ça collait. Toujours rivées comme des robots à leur boulot jusqu’à la mort.

Elle sourit. Jamais l’Éveil ne publierait un texte semblable.

Elle alla s’asseoir à sa table de travail et ôta le stylo qui lui avait servi à marquer la page dactylographiée. Elle tendit l’oreille – là-haut tout était silencieux – et alluma le magnétophone. Le doigt sur sa feuille, elle se pencha sur le micro adossé au cadre du croquis qu’avait fait d’elle Ike Mazzard.

— Table, Tableau, Tablette, Tablier, dit-elle. Tablier. Tabou. Tabouret. Tac. Tact. Tactile. Tactique.

2

Elle ne consentirait à déménager, en vint-elle à conclure, que si elle trouvait la perfection absolue, c’est-à-dire une maison qui posséderait non seulement le nombre requis de pièces harmonieusement conçues, mais n’aurait pratiquement pas besoin de réfections et comporterait déjà une chambre noire ou quelque chose d’approchant. Et dont le prix n’excéderait pas les cinquante-deux mille cinq cents dollars qu’ils avaient payé (et devaient obtenir, Walter en était certain) pour la maison de Stepford.

C’était là beaucoup de conditions, et Joanna n’avait aucune intention de perdre trop de temps à essayer d’y satisfaire. N’empêche que par une claire et froide matinée du début de décembre, elle se décida à participer aux recherches de Bobbie.

Tous les matins, Bobbie partait en chasse à Norwood, à Eastbridge et à New Sharon. Dès qu’elle dégotterait un truc bien – et ses exigences étaient beaucoup plus souples que celles de Joanna – elle était décidée à harceler Dave en vue d’un déménagement immédiat, malgré le changement d’établissement en pleine année scolaire dont risquaient de pâtir les garçons. « Mieux vaut pour eux un petit bouleversement dans leur routine qu’une mère transformée en zombi », disait-elle. Elle s’était, effectivement, mise à l’eau minérale et ne mangeait aucun produit local.

— On peut, sais-tu, se procurer de l’oxygène en bouteille, lui annonça Joanna.

— Mes fesses ! Je t’imagine très bien tiraillée un jour entre l’Ajax et ton détergent habituel !

Cette matinée d’expédition incita Joanna à chercher plus sérieusement ; les femmes qu’elles rencontraient – propriétaires d’Eastbridge, un agent immobilier du nom de Miss Kirgassa – réveillées, vives et originales, soulignaient par contraste la suavité fade des habitantes de Stepford. De plus, Eastbridge offrait un vaste éventail d’activités collectives autant pour les femmes que pour les hommes et les femmes. On y créait même un comité du M.N.F.

— Pourquoi, lors de votre installation, n’avez-vous pas commencé par chercher dans le secteur, demanda Miss Kirgassa en abordant à une vitesse terrifiante une descente en zigzag.

— Mon mari avait entendu dire…, commença Joanna qui, cramponnée à son accotoir, le pied pressé sur des freins imaginaires, surveillait la route.

— C’est mort, chez vous. Ici tout bouge.

— N’empêche que nous aimerions bien y retourner pour rassembler nos affaires, cria Bobbie de sa banquette arrière.

Miss Kirgassa hennit un rire.

— Je peux conduire sur ces routes les yeux fermés, dit-elle. J’ai encore deux maisons à vous montrer après celle-ci.

— Voilà mes intentions, déclara Bobbie un peu plus tard sur la route qui les ramenait à Stepford. C’est décidé, je vais devenir agent immobilier. Tu sors, tu rencontres des gens et tu fourres ton nez dans tous les placards. En plus, tu aménages tes horaires à ta guise. Je parle sérieusement. Je vais m’informer des conditions exigées.

Elles reçurent une lettre de deux pages des Services d’hygiène où on les assurait que leur intérêt pour la protection de l’environnement était partagé par les administrations locales et régionales. Dans tout l’État, les installations industrielles étaient soumises à de sévères réglementations antipollution ci-dessous énumérées, et dont le respect était garanti non seulement par l’inspection fréquente desdites installations, mais aussi par l’examen périodique d’échantillons du sol, de l’eau et de l’air. Aucune nuisance n’avait été signalée dans la zone de Stepford, ni aucune présence de substance chimique naturelle apte à exercer une action tranquillisante ou dépressive. On leur promettait que leurs inquiétudes étaient sans fondement, mais on ne les remerciait pas moins de leur lettre.

— Foutaises que tout ça, conclut Bobbie qui ne renonça pas pour autant à son eau minérale et qui, chaque fois qu’elle venait voir Joanna, apportait son thermos de café.

* * *

Walter, couché sur le côté, lui tournait le dos lorsqu’elle émergea de la salle de bains. Elle s’assit au bord du lit, éteignit la lampe de chevet et se glissa sous les couvertures. Allongée à plat, elle se perdit dans la contemplation du plafond qui, lentement, révélait ses contours.

— Walter ?

— Mm…

— Ça t’a satisfait ?

— Bien sûr. Pas toi ?

— Si.

Une pause.

— J’ai eu l’impression du contraire, dit-elle. Depuis quelque temps, tu sembles n’éprouver plus aucun plaisir.

— Mais si, protesta-t-il. J’ai trouvé ça très bon. Comme d’habitude.

Les yeux toujours rivés au plafond, Joanna évoqua Charmaine qui se dérobait aux avances d’Ed (à moins qu’elle n’ait aussi changé à cet égard) et elle se rappela la remarque de Bobbie sur les idées tordues de Dave.

— Là-dessus, bonne nuit, dit Walter.

— N’y a-t-il pas de trucs, s’enquit-elle, que je… ne te fais pas et que tu attends de moi ? Ou que je fais et qui te déplaisent ?

Après un silence, il se décida à répondre.

— Tout ce que tu désires me va, c’est simple.

Il se retourna et s’appuya sur le coude pour la regarder.

— Tout à l’heure, ç’a été magnifique. Peut-être suis-je un peu fatigué en ce moment à cause des trajets.

Il déposa un baiser sur la joue de Joanna.

— Maintenant, dodo.

— Est-ce que… reprit Joanna, il n’y aurait pas quelque chose entre Esther et toi ?

— C’est un comble ! protesta-t-il. Elle sort avec une Panthère noire. Je ne couche avec personne.

— Une Panthère noire ?

— Don l’a appris de sa propre secrétaire. Nous ne parlons même pas fesses, Esther et moi. Je me borne à lui corriger ses fautes d’orthographe. Maintenant, c’est l’heure de dormir.

Et sur un dernier baiser, il se détourna d’elle.

Elle s’allongea sur le ventre et ferma les yeux. Mais elle dut s’agiter et remuer beaucoup avant de trouver la position confortable.

* * *

En compagnie de Bobbie et de Dave, ils allèrent voir un film à Nordwood, puis passèrent une autre soirée avec eux au coin du feu à jouer au Monopoly comme des gosses.

Le samedi soir, il y eut une grosse chute de neige et Walter, sans enthousiasme, se priva de son match dominical à la télé pour emmener Pete et Kim faire de la luge sur les pentes de Winter Hill, tandis que Joanna se rendait à New Sharon gâcher un rouleau et demi de pellicule couleur sur une réserve d’oiseaux.

Pete obtint le premier rôle dans la pièce que sa classe préparait pour Noël. Walter, un soir, se fit voler ou perdit son portefeuille pendant le trajet qui le ramenait chez lui.

Joanna apporta seize photos à son agence. Bob Silverberg, l’homme avec qui elle traitait d’habitude, flatta son amour-propre en les admirant, mais lui annonça qu’actuellement l’agence n’accordait plus de contrat à personne. Il garda néanmoins les clichés et lui dit qu’il la préviendrait d’ici à un jour ou deux si certains lui semblaient monnayables. Déçue, elle déjeuna avec sa vieille copine, Doris Lombardo, et fit quelques achats de Noël pour Walter et ses propres parents.

* * *

Dix des photos lui furent retournées, y compris « Fermée la Nuit » qu’elle décida immédiatement de soumettre au prochain concours de Saturday Review. Parmi les six que l’agence avait retenues figurait « Savant en herbe » qui représentait Johnny Markowe penché sur son microscope. Elle appela Bobbie pour le lui annoncer.

— Je lui donnerai dix pour cent du prix qu’on me donnera, ajouta-t-elle.

— Faut-il conclure que nous pourrons lui supprimer son argent de semaine ? demanda Bobbie.

— Mieux vaut pas. Jusqu’ici, ma meilleure photo a été chercher un peu plus de mille dollars, mais aucune des deux autres ne m’a rapporté plus de deux cents.

— Eh bien, ça ne serait pas si mal pour un gosse qui a la bobine de Peter Lorre ! Je me place du point de vue de Johnny, note, pas du tien. Écoute, j’allais justement t’appeler. Peux-tu te charger d’Adam pendant le week-end ? Tu acceptes ?

— Naturellement, Pete et Kim seront ravis. En quel honneur ?

— Dave vient d’avoir une idée formidable : nous allons passer un week-end en tête à tête. Ce sera une seconde lune de miel.

Cette dernière phrase éveilla en Joanna un écho : un sentiment de déjà vu, qu’elle s’empressa de refouler.

— Sensass ! s’exclama-t-elle.

— Nous avons déjà casé Johnny et Kenny chez les voisins, mais j’ai pensé qu’Adam s’amuserait mieux chez vous.

— Sûrement, et sa présence empêchera Pete et Kim de se disputer. Que comptez-vous faire ? Aller à New York ?

— Non, on va rester ici, bloqués par la neige avec un peu de chance. Je t’amènerai mon fils demain après la classe. Entendu ? Et je te le reprendrai dimanche dans la soirée.

— Parfait. Où en es-tu de ta chasse au logement ?

— Pas très loin. J’ai vu ce matin à Norwood une petite merveille, mais elle ne sera pas libre avant le 1er avril.

— Résigne-toi à patienter.

— Non merci ! On se voit tout à l’heure ?

— Impossible. J’ai mon ménage à faire. Sans blaguer.

— Tu vois ! Tu changes déjà. La magie de Stepford commence à agir.

* * *

Emmitouflée dans une écharpe orange et un manteau de fausse fourrure à rayures, une Noire était postée devant le bureau de la bibliothécaire, caressant du bout des doigts une pile de bouquins. Après avoir lancé un coup d’œil sur Joanna, elle lui fit un petit salut de la tête et esquissa un sourire. Joanna lui rendit salut et sourire. Le regard de la femme se détourna vers la chaise vide derrière le bureau et les rayonnages qui tapissaient le mur. Grande, l’inconnue avait le teint plutôt clair ; ses cheveux noirs coupés presque ras et ses grands yeux sombres lui donnaient l’air exotique et séduisant. Elle avait dans les trente ans.

Joanna s’approcha, elle aussi, du bureau, tout en ôtant ses gants pour sortir sa carte de sa poche. Elle laissa errer son regard de la plaque où se lisait le nom de Miss Austrian, posée en évidence sur la table, aux livres qu’effleuraient les longs doigts minces de la Noire : un Iris Murdoch et un Carson McCullers, et Le Parrain. Joanna loucha sur la fiche : Steinner, Par-delà la liberté et la dignité lui était réservé jusqu’au 12 novembre. Elle aurait aimé dire une phrase de bienvenue – cette jeune femme était sûrement la mère ou la fille de la famille noire dont avait parlé la dame du Comité d’accueil – mais elle ne voulait pas jouer à la Blanche libérale et paternaliste. S’il ne s’agissait pas d’une personne de couleur, lui adresserait-elle la parole ? Oui, dans une situation semblable, elle…

— Si nous en avions envie, nous pourrions emporter toute la bibliothèque, dit l’inconnue.

— Ça lui apprendrait à rester à son poste, ironisa Joanna en désignant du menton le bureau.

La jeune femme noire sourit.

— C’est toujours aussi désert ici ? demanda-t-elle.

— Je ne l’ai jamais encore vu aussi vide ; mais je n’y viens que l’après-midi ou le samedi.

— Vous êtes nouvelle à Stepford ?

— Notre arrivée remonte à trois mois.

— Moi, je ne suis ici que depuis trois jours.

— J’espère que vous vous y plairez.

— J’en ai l’impression.

Joanna tendit la main.

— Joanna Eberhart, annonça-t-elle avec un sourire.

— Ruth-Anne Hendry, dit la jeune femme en souriant et en serrant la main tendue.

Joanna parut chercher dans sa mémoire.

— Ce nom ne m’est pas inconnu, dit-elle. Je l’ai vu quelque part.

Le sourire de son interlocutrice s’élargit.

— Vous avez des gosses ?

Joanna, intriguée, fit signe que oui.

— Je suis l’auteur d’un livre d’enfants, Penny a un plan, dit la jeune femme. On peut le trouver ici. La première chose que j’ai faite, c’est de consulter le fichier.

— Ah ! mais j’y suis ! s’exclama Joanna. Kim l’a pris, il y a une quinzaine de jours, et elle l’a adoré. Moi aussi ; c’est si sympathique de tomber sur un bouquin où une petite fille a d’autres idées en tête que de préparer la dînette de ses poupées.

— Subtil moyen de propagande, précisa plaisamment Ruth-Anne Hendry.

— Et vous êtes aussi responsable des illustrations ? Je les ai trouvées sensationnelles.

— Merci.

— Vous êtes maintenant sur un autre livre ?

Ruth-Anne eut un hochement de tête affirmatif.

— J’en ai un en chantier, avoua-t-elle. Mais j’attends que nous soyons complètement installés pour m’y atteler vraiment.

— Excusez-moi, dit Miss Austrian qui arrivait toute boitillante du fond de la salle. C’est si calme ici le matin que (elle s’arrêta, battit des paupières et reprit sa marche claudicante) je suis restée travailler dans ma tanière. Il faudrait vraiment ici une cloche pour m’appeler. Bonjour Mrs Eberhart, ajouta-t-elle avec un sourire qu’elle reporta ensuite sur Ruth-Anne.

— Bonjour, répondit Joanna. Permettez-moi de vous présenter un de vos auteurs : Ruth-Anne Hendry : Penny a un plan.

— Pas possible ! s’écria Miss Austrian en se laissant pesamment tomber sur son fauteuil dont elle étreignit les accotoirs de ses mains roses et potelées. Il a beaucoup de succès, commenta-t-elle. Nous venons d’en mettre deux nouveaux exemplaires en circulation, les précédents étant déjà usagés.

— Cette bibliothèque est très sympathique, dit Ruth-Anne Hendry. Puis-je m’y inscrire ?

— Vous résidez à Stepford ?

— Oui, je viens d’emménager.

— Alors vous êtes la bienvenue ici, dit Miss Austrian qui prit dans un tiroir une fiche blanche qu’elle déposa à côté de la pile de livres.

* * *

Assise au comptoir du snack du centre commercial, vide à l’exception de deux réparateurs de téléphone, Ruth-Anne remua son café puis fixa Joanna droit dans les yeux.

— Répondez-moi franchement. Notre arrivée ici a-t-elle suscité beaucoup de réactions ?

— Aucune à ma connaissance, dit Joanna. Stepford n’est pas une ville susceptible de réagir… à quoi que ce soit. Elle n’offre aucun lieu de rencontre et d’échanges, sauf le Club des Hommes.

— Eux, ils se sont montrés corrects. Mais pour ce qui est des femmes, elles…

— Oh ! écoutez, coupa Joanna. Leur attitude n’a rien à voir avec la couleur de la peau, croyez-moi. Elles sont ainsi avec tout le monde. Pas une minute pour prendre une tasse de café avec vous ! Exact ? Rivées à leur ménage ?

Ruth-Anne approuva de la tête.

— Personnellement, je m’en fiche, dit-elle. Je suis très indépendante. Sinon, jamais je n’aurais accepté de m’exiler ici. Mais je…

Joanna lui décrivit alors les bonnes femmes de Stepford et lui raconta comment Bobbie projetait même de déménager quelque part ailleurs de peur de devenir comme elles.

Ruth-Anne sourit :

— Rien ne pourra jamais me transformer, moi, en hausfrau. Si ça leur plaît, tant mieux pour elles. Ce qui m’inquiétait, c’était la question de la couleur de la peau. À cause de mes filles.

Elle en avait deux, de quatre et six ans, et son mari, Royal, dirigeait le département de sociologie d’une des universités new-yorkaises. Joanna, à son tour, parla de Walter, de Pete, de Kim et de ses photos.

Elles échangèrent leurs numéros de téléphone.

— Je me suis faite ermite tout le temps où j’ai travaillé sur Penny, dit Ruth-Anne. Mais je vous appellerai un de ces jours.

— Non, c’est moi qui vous téléphonerai. Si vous êtes occupée, n’hésitez pas à me le dire. Je tiens à vous faire connaître Bobbie. Je suis sûre que vous sympathiserez, toutes les deux.

Elles regagnaient leurs voitures respectives, qu’elles avaient laissées devant la bibliothèque – quand Joanna aperçut Dale Coba qui l’observait de loin. Un agneau dans les bras, il était accompagné d’un petit groupe d’hommes qui installaient une crèche près du cottage de la Société d’Émulation. Elle lui adressa un signe de tête, et lui, brandissant l’agneau plus grand que nature, lui rendit aimablement son salut.

Elle expliqua à sa compagne de qui il s’agissait et lui demanda si elle savait que Stepford comptait Ike Mazzard parmi ses habitants.

— Qui ça ?

— Ike Mazzard. Le dessinateur.

Ruth n’en avait jamais entendu parler, ce qui donna à Joanna le sentiment d’être très vieille. Ou très blanche.

* * *

La présence d’Adam au week-end se révéla un succès mitigé. Le samedi, les trois enfants jouèrent à merveille ensemble dans la maison comme au-dehors. Mais le lendemain, qui fut un jour couvert et glacial, lorsque Walter revendiqua la salle de séjour pour regarder son match dominical (ce qui n’était que juste après le dimanche précédent consacré à la luge), Adam et Pete se transformèrent successivement en vaillants défenseurs d’un fort consistant en une table masquée d’une couverture, en explorateurs de caves (Défense d’entrer dans la chambre noire !) et, dans la chambre de Pete, en pionniers de la Galaxie, toutes incarnations qui, assez étrangement, partageaient un ennemi commun appelé Kim l’idiote. Vociférant des injures, ils préparaient sans relâche leurs défenses, tandis que la pauvre Kim, en authentique idiote, était obnubilée par le seul désir de jouer avec eux et se refusait à dessiner, à aider à classer des négatifs et même – au grand désespoir de Joanna – à faire de la pâtisserie. Adam et Pete se montrèrent imperméables aux menaces, Kim aux cajoleries et Walter à tout ce qui se passait autour de lui.

Joanna fut ravie de voir Bobbie et Dave venir chercher Adam.

Mais elle fut ravie aussi de sa bonne action en constatant combien ils semblaient en forme. Bobbie qui s’était fait coiffer était resplendissante – soit à cause de son maquillage, soit d’avoir fait l’amour, les deux conjugués, sans doute. Quant à Dave, il avait l’air assuré, excité, heureux. Ils apportèrent dans l’entrée une revigorante bouffée d’air froid.

— Salut, Joanna, comment cela s’est-il passé, s’écria Dave en frottant ses mains gantées de cuir.

— J’espère qu’Adam ne vous a pas créé d’ennuis ? s’enquit Bobbie drapée dans son manteau de rat d’Amérique.

— Pas l’ombre, répondit Joanna. Mais vous paraissez merveilleusement en forme, tous les deux !

— C’est plus qu’une apparence, rectifia Dave.

— Nous avons passé un week-end formidable, raconta Bobbie, radieuse. Merci de votre concours.

— Rengaine tes remerciements, rétorqua Joanna. Je médite de vous coller Pete un de ces week-ends.

— Nous serons ravis de le garder, dit Bobbie.

— Quand vous le voudrez, vous n’aurez qu’un mot à dire, renchérit Dave. Adam, c’est l’heure de partir, A-Adam !

— Il est en haut dans la chambre de Pete.

Dave mit ses mains gantées en porte-voix.

— A-Adam ! Nous sommes là. Ramasse tes affaires !

— Ôtez vos manteaux, proposa Joanna.

— Il nous reste encore à passer prendre John et Kenny, protesta Dave.

— Je suis sûre que vous avez besoin d’un peu de paix et de tranquillité, ajouta Bobbie. Ça devait être infernal.

— Je dois avouer que j’ai connu des dimanches plus reposants, reconnut Joanna. Hier, toutefois, tout a marché comme sur des roulettes.

— Bonsoir tout le monde, lança Walter qui sortait de la cuisine, un verre à la main.

— Bonsoir, Walter, répondit Bobbie.

— Salut, vieux, s’écria Dave.

— Alors, cette seconde lune de miel s’est bien passée ? demanda Walter.

— Mieux que la première, répliqua Dave. Un peu plus courte, seulement, ajouta-t-il avec un sourire entendu à l’intention de Walter.

Joanna regarda Bobbie, dans l’attente d’une réflexion pittoresque.

Mais celle-ci se contenta d’un sourire et tourna la tête vers l’escalier.

— Bonsoir, lapin-lapino, s’écria-t-elle. Tu as passé un bon week-end ?

— Je veux pas partir, protesta Adam, qui était posté en haut des marches, tout de guingois pour empêcher son gros sac en papier de toucher le sol.

Pete et Kim se tenaient derrière lui.

— Il peut rester encore une nuit ? demanda Kim.

— Non, ma chérie, demain il a classe, répondit Bobbie.

— Allons ! s’écria Dave. Descends, mon bonhomme. Il y a encore le reste de la tribu à aller chercher !

Adam obtempéra, la mine boudeuse, tandis que Joanna allait sortir son manteau et ses bottes du placard.

— À propos, fit Dave. J’ai eu des renseignements sur ces valeurs dont tu m’avais parlé.

— Tant mieux, dit Walter en entraînant Dave au salon.

Joanna passa le manteau d’Adam à Bobbie, qui la remercia et présenta le vêtement tout ouvert à Adam. Celui-ci posa son sac et enfourna ses bras dans les manches ainsi offertes.

— Je te donne un sac pour ça ? demanda Joanna, les bottes d’Adam à la main.

— Non, ne te donne pas ce mal, répondit Bobbie en faisant pivoter Adam pour l’aider à se boutonner.

— Tu sens bon, constata le gosse.

— Merci lapin-lapino !

Il leva les yeux au plafond.

— Je n’aime pas ce surnom. Avant il m’allait, mais plus maintenant, je suis trop grand.

— Je te demande pardon. Je ne recommencerai plus, dit-elle tendrement, et elle déposa un petit baiser sur son front.

Walter et Dave reparurent. Adam ramassa son sac et fit ses adieux à Pete et à Kim. Joanna tendit les bottes d’Adam à Bobbie et posa fugitivement sa joue contre la sienne. Encore toute fraîche de l’air du dehors, Bobbie, effectivement, sentait très bon.

— On s’appelle demain, hein ? dit Joanna.

— Entendu, répondit Bobbie.

Elles échangèrent un sourire. À la porte, Bobbie s’approcha de Walter et lui tendit la joue. Il hésita – Joanna se demanda pourquoi – avant d’y poser un baiser.

Après avoir embrassé Joanna, Dave donna une petite tape sur la manche de Walter.

— À bientôt, vieux, dit-il en empoignant Adam pour l’obliger à suivre sa mère.

— On peut aller dans le living maintenant ? s’enquit Pete.

— Je vous le livre, répondit Walter.

Pete s’élança au pas de course, Kim sur ses talons.

Joanna et Walter s’attardèrent devant la vitre glacée pour regarder Bobbie, Dave et Adam monter en voiture.

— C’est fantastique ! constata Walter.

— Tu ne trouves pas qu’ils tiennent la forme ? demanda Joanna. Même à notre dîner, Bobbie n’avait pas cet éclat. À propos, pourquoi ne l’as-tu pas embrassée ?

Walter garda le silence.

— Oh ! je n’en sais rien, répondit-il. Ça fait tellement show-business, ces baisers sur les joues.

— Je n’avais jamais encore remarqué que tu étais contre.

— Mettons que j’ai changé.

Joanna regarda les portières de la voiture se refermer et les phares s’allumer.

— Et si, nous aussi, nous passions un week-end en tête à tête, proposa-t-elle. Ils sont d’accord pour nous prendre Pete, et je suis sûre que les Van Sant se chargeraient de Kim.

— Ce serait sensass. D’accord. On fera ça tout de suite après Noël.

— Il y a aussi les Hendry, réfléchit-elle à haute voix. Ils ont une petite fille de six ans, et j’aimerais que Kim connaisse une famille noire.

L’auto démarra. Ses feux arrière s’éclairèrent. Walter referma la porte, tira le verrou et éteignit l’éclairage du jardin.

— Veux-tu un verre de quelque chose ? demanda-t-il.

— Et comment, s’écria Joanna. Après une journée pareille, j’en ai drôlement besoin.

* * *

Oh ! la la ! Quel lundi ! La chambre de Pete à remettre en état et toutes les autres à ranger, les draps à changer, la lessive (qu’elle avait bien entendu laissée s’accumuler) à faire, la liste des courses à dresser avant demain, et trois pantalons de Pete à rallonger. Telles étaient les corvées qu’elle avait à se taper, sans parler de tout ce qui lui restait sur les bras : les achats de Noël, les cartes de vœux à écrire, la confection du costume de Pete pour la pièce (Miss Turner, merci !). Grâce à Dieu, Bobbie ne téléphona pas – ce n’était pas un jour à papoter autour d’une tasse de café. A-t-elle raison ? se demandait Joanna. Suis-je en train de changer ? Ça non ; il fallait bien, une fois n’est pas coutume, se résigner à s’occuper de la maison, sinon où se retrouverait-on ? Chez Bobbie, par exemple. D’ailleurs une authentique nana de Stepford vaquerait, elle, à sa tâche avec une compétence sereine, au lieu d’emberlificoter l’aspirateur dans son raccord et de s’esquinter les ongles à libérer le foutu traîneau.

Pete se fit engueuler de ne jamais ranger ses jouets après usage, si bien qu’il passa une heure à bouder sans ouvrir la bouche. Quant à Kim, elle n’arrêtait pas de tousser.

Walter, dont c’était le tour de vaisselle, déclara forfait pour se précipiter dans la voiture déjà pleine d’Herb Sundersen. Une activité fébrile régnait au Club autour des préparatifs de l’arbre de Noël. (Au bénéfice de qui ? Y avait-il à Stepford des enfants nécessiteux ? Elle n’en avait pas vu trace.)

Elle sacrifia un drap pour couper le déguisement de Pete qui devait incarner un bonhomme de neige, fit une partie de dominos avec les deux enfants (Kim ne toussa qu’une fois – mais touchons du bois !) et écrivit ses adresses de cartes de Noël jusqu’à la lettre L avant d’aller se coucher à 10 heures. La lecture du Parrain ne tarda pas à la plonger dans le sommeil.

Le mardi se passa mieux. Après avoir mis de l’ordre dans la pagaille du petit déjeuner et fait les lits, elle appela Bobbie – aucune réponse (sans doute se livrait-elle à sa chasse à la maison) et descendit en ville pour les courses de la semaine. Elle y retourna après le déjeuner prendre des photos de la crèche et réussit à rentrer chez elle juste avant le car scolaire.

Walter ne partit pour le Club qu’une fois la vaisselle faite. Les jouets étaient destinés aux petits New-Yorkais vivant dans le ghetto ou hospitalisés. Rengaine tes critiques, Joanna Eberhart. Ou fallait-il dire Joanna Ingalls ? Ou Joanna Ingalls-Eberhart ?

Après avoir baigné et couché Pete et Kim, elle rappela Bobbie. Bizarre que Bobbie ne se soit pas manifestée depuis deux grands jours.

— Allô ! dit la voix au bout du fil.

— Ça fait des siècles que je ne t’ai entendue.

— Oui est à l’appareil ?

— Joanna.

— Ah ! Bonsoir ! Comment va ?

— Bien et toi ? Tu sembles épuisée.

— Non, je vais très bien.

— As-tu déniché l’oiseau rare, ce matin ?

— Quel oiseau rare ?

— La maison idéale, voyons !

— Ce matin, je me suis consacrée à faire mon marché, dit Bobbie.

— Pourquoi ne m’as-tu pas fait signe ?

— Je suis sortie très tôt.

— Moi, je suis descendue vers 10 heures. Nous avons dû nous manquer de peu.

Bobbie ne répondit pas.

— Bobbie ?

— Oui ?

— Tu es sûre que ça va ?

— Absolument. Je suis en plein repassage.

— À cette heure-ci ?

— Dave a besoin d’une chemise pour demain.

— Alors… Dans ce cas, appelle-moi le matin ; on pourra peut-être déjeuner ensemble. À moins que tu ne te remettes en quête de logement.

— Non, dit Bobbie.

— Donc j’attends ton coup de téléphone. D’accord ?

— Entendu, dit Bobbie, Ciao, Joanna.

— Ciao.

Elle raccrocha et resta à contempler son appareil, la main sur le combiné. La pensée – ridicule – lui vint que Bobbie avait changé comme l’avait fait Charmaine. Non, pas Bobbie, impossible ! Elle avait dû se bagarrer avec Dave, si gravement qu’elle préférait ne pas en parler encore. À moins qu’elle, Joanna, ne l’ait personnellement offensée sans s’en rendre compte ? Avait-elle, dimanche, laissé échapper sur le séjour d’Adam une réflexion que Bobbie aurait mal interprétée ? Mais non, elles s’étaient séparées aussi amicalement que d’habitude, joue contre joue, en promettant de s’appeler. (Pourtant, même ce soir-là, maintenant qu’elle y réfléchissait, Bobbie avait paru autre ; elle n’avait pas tenu ses propos coutumiers et ses gestes aussi étaient plus lents.) Peut-être Dave et elle avaient-ils fumé de la marijuana pendant le week-end ? Ils en avaient déjà tâté, à en croire Bobbie, deux ou trois fois, mais sans grand résultat. Ce coup-ci peut-être…

Elle griffonna quelques adresses supplémentaires.

Elle téléphona à Ruth-Anne Hendry, qui se montra chaleureuse et ravie qu’elle ait pris l’initiative de l’appeler. Elles discutèrent du Parrain que Ruth-Anne lisait avec autant de passion que Joanna et Ruth-Anne lui parla de son nouveau livre dont Penny était aussi l’héroïne. Elles convinrent de déjeuner ensemble la semaine suivante. Joanna en parlerait à Bobbie et elles iraient toutes trois au restaurant français d’Eastbridge. Ruth-Anne promit d’appeler Joanna le lundi matin.

Elle se remit à ses adresses puis lut le Skinner au lit en attendant le retour de Walter.

— J’ai parlé tout à l’heure à Bobbie, annonça-t-elle. Elle m’a paru tout autre, lessivée.

— Sans doute est-elle fatiguée de s’être démenée à ce point, dit Walter, en vidant ses poches de veston sur la commode.

— Mais dimanche aussi elle semblait changée, rétorqua Joanna. Elle n’a pas dit…

— Elle s’était maquillée, c’est tout. Tu ne vas pas réenfourcher ton dada de substances chimiques, non ?

D’un air perplexe, elle pressa le livre refermé sur ses genoux qui pointaient sous les couvertures.

— Dis-moi, Dave ne t’a fait aucune allusion à une nouvelle expérience de marijuana ?

— Non, répondit Walter, mais c’est peut-être là l’explication.

Ils firent l’amour mais, comme elle était nerveuse et tendue, elle ne put s’abandonner vraiment et le résultat fut plutôt médiocre.

* * *

Bobbie ne téléphona pas. Vers 1 heure, Joanna prit sa voiture pour aller la voir. Les chiens l’accueillirent par des aboiements hostiles quand elle descendit du break. Ils étaient attachés derrière la maison à une corde à linge, le corgi dressé sur ses pattes postérieures battait l’air en glapissant, le berger, hirsute, bien carré sur ses quatre pattes aboyait des ouoff, ouoff. La Chevrolet bleue de Bobbie était arrêtée dans l’allée.

Bobbie, dans son séjour immaculé – coussins soigneusement gonflés, boiseries étincelantes, magazines déployés en éventail sur la table vernie derrière le canapé, sourit à Joanna.

— Navrée, j’avais tant à faire que je t’ai complètement oubliée. As-tu déjeuné ? Viens dans la cuisine, je vais te faire un sandwich. À quoi le désires-tu ?

Elle avait tout de la Bobbie du dimanche précédent – belle, bien coiffée, maquillée. Et, sous son chandail vert, elle portait une espèce de soutien-gorge matelassé qui lui relevait les seins, et sous sa jupe marron plissée une gaine amincissante.

— Oui, j’ai changé, déclara-t-elle dans sa cuisine immaculée. Je me suis rendu compte combien j’étais flemmarde et égoïste. Il n’y a aucune honte à se montrer bonne femme d’intérieur. J’ai décidé d’imiter Dave et de faire consciencieusement mon boulot, ainsi que de soigner un peu plus ma présentation. Tu es bien sûre de ne pas vouloir un sandwich.

Joanna secoua la tête.

— Bobbie, dit-elle solennellement. Je… Tu ne vois pas ce qui est arrivé. Ce truc… ce virus qui se balade dans les parages… il t’a contaminée, toi, comme il a atteint Charmaine.

Bobbie sourit.

— Rien ne m’a contaminée, affirma-t-elle. Aucun virus ne se balade par ici. Tout ça, c’est des conneries. Stepford est un endroit sain et agréable à habiter.

— Tu… tu ne veux plus déménager ?

— Absolument pas. Ça aussi c’était une connerie. Je suis parfaitement heureuse ici. Accepteras-tu au moins une tasse de café ?

* * *

Elle appela Walter à son bureau.

— Oh ! bonjour, modula Esther. Que ça me fait plaisir d’entendre votre voix ! Il doit faire un temps magnifique par chez vous. Mais peut-être êtes-vous à New York ?

— Non, je vous appelle de chez moi. Pouvez-vous me passer Walter ?

— Désolée, mais il est en conférence.

— C’est très important. Je vous en prie, prévenez-le.

— Patientez une seconde.

Assise dans le bureau devant la table de travail, elle patienta, promenant son regard des papiers personnels et des enveloppes qu’elle avait sortis du tiroir du milieu au calendrier – mardi 14 décembre – et enfin au croquis d’Ike Mazzard.

— Je vous le passe, Mrs Eberhart, annonça Esther. Il n’est rien arrivé à Peter ou à Kim surtout ?

— Non, ils vont bien.

— Tant mieux. Ils doivent être si…

— Allô ! coupa Walter.

— Walter, c’est toi ?

— Oui. Allô ! Que se passe-t-il ?

— Walter, je veux que tu m’écoutes sans rouspéter, dit Joanna. Bobbie a vraiment changé, tu sais. Je sors de chez elle. La maison a l’air de… Pas une tache, figure-toi. Immaculée. Quant à Bobbie, elle est toute… Les livrets de la banque, tu les as sur toi ? Je les ai cherchés partout et impossible de les trouver. Walter ?

— Oui, je les ai pris. Je viens d’acheter quelques valeurs sur le conseil de Dave. Pourquoi en as-tu besoin ?

— Je veux voir où en sont nos comptes. J’ai visité l’autre jour à Eastbridge une maison qui…

— Joanna !

— … coûtait un peu plus que la nôtre, mais…

— Joanna, écoute-moi…

— Je ne resterai pas ici un autre…

— Écoute-moi, bon Dieu !

Les doigts de Joanna se crispèrent sur le combiné.

— Parle, dit-elle.

— Je vais faire mon possible pour rentrer de bonne heure. Ne fais rien avant mon arrivée. Tu m’entends ? Ne prend aucun engagement que ce soit. J’espère pouvoir me libérer d’ici une demi-heure.

— Je ne passerai pas un autre jour à Stepford, s’entêta-t-elle.

— Attends mon retour, veux-tu. Il est impossible de discuter de ça au téléphone.

— N’oublie pas tes livrets de banque, lui rappela-t-elle.

— Ne fais rien avant mon arrivée, surtout.

À l’autre bout du fil, elle entendit un clic suivi d’un silence.

Elle raccrocha.

Elle rangea papiers et enveloppes dans le tiroir qu’elle referma. Puis elle attrapa l’annuaire sur l’étagère pour chercher le numéro de Miss Kirgassa à Eastbridge.

La maison qu’elle convoitait, la maison St-Martin, était encore à vendre.

— En fait, je crois qu’ils ont baissé un peu leur prix depuis que vous l’avez visitée.

— Pouvez-vous me rendre un service ? Il est possible que nous nous y intéressions. Je le saurai définitivement demain. Voulez-vous bien demander aux propriétaires quel serait leur dernier prix dans l’éventualité d’une vente immédiate et me le faire savoir le plus tôt possible.

— Je vous rappelle immédiatement, répondit Miss Kirgassa. Savez-vous si Mrs Markowe a trouvé quelque chose ? Nous avions rendez-vous ce matin, mais elle ne s’est pas pointée.

— Elle a changé d’avis, elle ne déménage plus. Mais, moi, j’y suis décidée.

Elle appela Buck Raymond, leur notaire de Stepford.

— Une supposition, déclara-t-elle. Si nous mettions notre maison en vente demain, croyez-vous qu’elle se vendrait vite ?

— Aucun doute à ce sujet, répondit Buck. Il existe ici une demande constante de maisons. Je suis certain que vous récupéreriez le prix que vous avez payé, peut-être même un peu plus. Vous ne vous y plaisez pas ?

— Non.

— Désolé de l’apprendre. Voulez-vous que je la fasse visiter dès maintenant. J’ai dans mon bureau un couple qui serait…

— Non, non, pas encore, coupa-t-elle. Je vous donnerai une réponse demain.

* * *

— Voyons, dit Walter qui tentait de l’apaiser avec gestes à l’appui. Calme-toi un instant.

— Non, dit-elle en secouant la tête. Non ! Quelle que soit sa nature, le virus met quatre mois à opérer, ce qui signifie que j’ai encore un mois devant moi. Peut-être moins ; nous avons emménagé ici le 4 septembre.

— Joanna, pour l’amour du ciel !

— Charmaine s’est installée en juillet. Dès septembre, la transformation s’est opérée. Bobbie, elle, est arrivée en août, et nous voilà maintenant en décembre.

D’une volte-face, elle s’écarta de lui. Un filet d’eau coulait dans l’évier, elle assena un grand coup sur le robinet et la fuite cessa.

— Voyons, tu as pourtant reçu une réponse du Service d’hygiène, objecta Walter.

— Ce n’était qu’un ramassis de conneries, comme dirait Bobbie.

Elle se retourna et regarda Walter droit dans les yeux.

— Il y a quelque chose, il faut qu’il y ait quelque chose. Fais-moi plaisir et va voir Bobbie. Elle a des seins qui pointent jusque-là, et ses fesses sont tellement sanglées qu’on ne les voit pratiquement plus ! Son intérieur pourrait figurer dans une publicité télévisée. Comme celui de Carol, de Donna et de Kit Sundersen.

— Il fallait bien qu’elle se décide à le nettoyer un jour ou l’autre, on se serait cru dans une porcherie.

— Mais, Walter, elle a changé ! Elle ne parle plus comme avant, elle ne pense plus comme avant – et je n’ai aucune envie que ça m’arrive à moi.

— Non, nous ne…

Kim, les joues toutes rouges sous son capuchon bordé de fourrure, surgit du patio.

— Laisse-nous tranquilles, Kim, dit Walter.

— Je viens chercher le goûter, protesta Kim. On part se promener.

Joanna alla ouvrir la boîte en fer et en sortit des gâteaux secs qu’elle fourra dans les mitaines de Kim.

— Voici. Mais ne vous éloignez pas trop de la maison, la nuit va tomber.

— On ne peut pas avoir des gaufrettes ?

— Il n’y en a plus. Va-t’en.

Kim sortit. Walter referma la porte.

Joanna essuya les miettes collées sur sa main.

— La maison que j’ai en vue est plus jolie que la nôtre, dit-elle. Nous pourrions l’avoir pour cinquante-trois mille cinq cents dollars – le prix que nous obtiendrons pour celle-ci, m’a dit Buck Raymond.

— Nous ne déménagerons pas, s’obstina Walter.

— Mais tu as dit que tu étais d’accord.

— Pour l’été prochain, pas…

— L’été prochain, je ne serai plus moi-même !

— Joanna !…

— Tu ne comprends pas ? En janvier, ça va être mon tour.

— Rien ne peut t’arriver !

— C’est ce que j’avais dit à Bobbie. Quand je pense combien j’ai pu me moquer d’elle et de son eau minérale !

Walter s’approcha.

— Il n’y a rien dans l’eau, rien dans l’air, expliqua-t-il. Tes amies ont changé pour les raisons que je t’ai exposées : elles ont pris conscience de leur paresse et de leur négligence. Il était grand temps que Bobbie commence à se soucier de sa présentation. Toi aussi, tu pourrais peut-être t’en préoccuper un peu et consulter quelquefois ton miroir.

Elle ouvrit de grands yeux. Rougissant, il détourna la tête.

— Je parle sérieusement, dit-il en se décidant à regarder Joanna. Tu es une femme ravissante, mais tu te laisses bougrement aller, sauf s’il y a une sortie ou une soirée en perspective.

Sur ces mots, il partit se planter devant la cuisinière dont il se mit à tripoter un bouton.

Elle l’observait, figée sur place.

— Écoute ce qu’on va faire, commença-t-il.

— Tu tiens à me voir changer ?

— Bien sûr que non, ne fais pas l’idiote, répondit-il en faisant volte-face.

— Voilà ton idéal ? Une jolie petite hausfrau bien pomponnée ?

— J’ai dit simplement que…

— Et voilà pourquoi Stepford était le seul endroit où s’installer. Quelqu’un t’avait-il refilé le tuyau : emmène-la à Stepford, mon vieux Wally. L’air y contient un truc qui te la transformera en quatre mois.

— L’air d’ici ne contient rien, rétorqua Walter. Tout ce qu’on m’avait dit, c’est qu’il y avait de bonnes écoles et que les impôts n’étaient pas élevés. Maintenant, écoute-moi bien. J’essaye de me mettre à ta place et de raisonner en toute objectivité. Tu veux déménager parce que tu as peur de « changer » comme tu dis ; et moi, je crois que tu te montres déraisonnable, voire un peu hystérique, et qu’un déménagement maintenant risque d’entraîner pour nous tous et surtout pour les enfants des complications injustifiées.

Il se tut pour reprendre souffle.

— Bon, voilà ce que nous allons faire, poursuivit-il. Tu vas commencer par avoir un entretien avec Alan Hollingsworth, et s’il dit que tu…

— Qui ça ?

— Alan Hollingsworth, bredouilla-t-il gêné. Tu sais, le psychiatre. Si, d’après lui, tu ne passes pas par une sorte…

— Je n’ai nul besoin de psychiatre, protesta-t-elle. Et s’il m’en fallait un, je ne choisirais pas Alan Hollingsworth. J’ai aperçu sa femme à une réunion de parents d’élèves, elle fait partie du lot. Tu peux parier qu’il me déclarera cinglée.

— Alors, trouve quelqu’un d’autre, peu m’importe qui. S’il ne s’agit pas pour toi d’une crise hallucinatoire ou autre, nous déménagerons aussitôt que possible. J’irai voir cette maison demain matin, et je verserai même des arrhes dessus.

— Je n’ai nul besoin de psychiatre, répéta-t-elle. Ce dont j’ai besoin, c’est de quitter Stepford.

— Voyons, Joanna. J’ai le sentiment d’être vachement équitable. Tu nous demandes de bouleverser nos existences, mais je juge que tu nous dois à tous – et surtout à toi-même – de fournir la preuve que ta vision des choses est aussi claire que tu te l’imagines.

Elle fixa son regard sur lui.

— Alors ? s’enquit-il.

Elle ne dit mot, se contentant de regarder son mari.

— Alors, répéta-t-il. Ma proposition ne t’apparaît pas comme raisonnable ?

— C’est quand elle s’est retrouvée en tête à tête avec Dave que Bobbie a changé, et quand elle s’est retrouvée en tête à tête avec Ed que Charmaine a changé.

Découragé, il préféra regarder ailleurs.

— Et à moi, quand ça va-t-il m’arriver ? demanda-t-elle. Pendant notre week-end à deux.

— L’idée vient de toi, non ?

— L’aurais-tu proposée si je ne t’avais devancé ?

— Tu vois où tu en es arrivée. Es-tu seulement consciente de ce que tu dis ? Je veux que tu réfléchisses à mes conditions. Tu ne peux pas bouleverser ainsi notre existence à tous sur un coup de tête. Tu es absurde de compter là-dessus.

Il tourna les talons et quitta la pièce.

Figée sur place, elle porta la main à son front et ferma les yeux. Au bout de quelques minutes d’immobilité, elle laissa tomber sa main, ouvrit les paupières et secoua négativement la tête. Elle s’approcha alors du réfrigérateur qu’elle ouvrit pour en sortir un récipient couvert d’une feuille d’aluminium et un morceau de viande sous cellophane.

* * *

Assis à son bureau, il écrivait sur un bloc-notes jaune. Posée sur le cendrier, une cigarette émettait des volutes de fumée dans le cercle lumineux de la lampe. Il leva les yeux à l’arrivée de Joanna et ôta ses lunettes.

— Entendu, dit-elle. Je… verrai quelqu’un. Mais je préférerais une femme.

— Parfait. C’est une excellente idée.

— Demain tu iras déposer des arrhes sur la maison ?

— Promis, sauf si elle présente des vices majeurs.

— Pas de danger. C’est une bonne construction qui ne remonte qu’à dix ans. Et les conditions de prêt sont très avantageuses.

— Parfait.

Elle ne bougea pas, le regard rivé sur lui.

— Veux-tu vraiment que je change ?

— Non, mais j’aimerais de temps en temps que tu mettes un peu de rouge à lèvres. Ce n’est pas une très grande transformation que je te demande. Moi aussi, d’ailleurs, j’aimerais changer un peu, en perdant quelques kilos.

Elle se lissa les cheveux.

— Je crois que je vais descendre travailler un peu dans la chambre noire. Pete ne dort pas encore. Tu voudrais bien tendre l’oreille de temps en temps ?

— Volontiers, dit-il gentiment.

Après lui avoir lancé un dernier regard, elle se détourna et sortit du bureau.

* * *

Elle appela le bon vieux service d’hygiène qui la renvoya au Syndicat des médecins où elle obtint les noms et les numéros de téléphone de cinq psychiatres femmes. Les deux plus proches qui habitaient Eastbridge n’avaient pas une heure de disponible avant la mi-janvier, mais la troisième qui exerçait à Sheffield, un peu au nord de Norwood pouvait la recevoir le prochain samedi à 2 heures. Au téléphone, le Dr Margaret Fancher semblait charmante.

Elle liquida ses cartes de vœux et le costume de Pete ; acheta des livres et des jouets pour les enfants ainsi qu’une bouteille de champagne pour Bobbie et Dave. À New York, elle s’était procuré à l’intention de Walter une boucle de ceinture en or et, alors qu’elle avait eu l’intention de fouiner chez les antiquaires de la route 9 à la recherche de vieux documents, elle finit par se décider en faveur d’un cardigan havane.

Les premières cartes de Noël arrivèrent, envoyées par ses parents à elle, les collaborateurs de Walter, les McCormick, les Chamalian et les Van Sant. Elle les aligna sur une étagère du salon.

Elle reçut un chèque de l’Agence : cent vingt-cinq dollars.

Le vendredi après-midi, en dépit des cinq centimètres de neige et des flocons qui continuaient à tomber, elle fourra Pete et Kim dans le break et se rendit chez Bobbie.

L’accueil de Bobbie fut chaleureux, celui des gosses et des chiens démonstratif. Bobbie leur prépara du chocolat et Joanna porta le plateau dans la salle de séjour.

— Regarde où tu mets les pieds, prévint Bobbie, j’ai mis de la cire ce matin.

— Je m’en suis aperçue, dit Joanna.

Elle s’assit dans la cuisine et regarda Bobbie – la belle, la sculpturale Bobbie – en train de nettoyer le four, armée de serviettes en papier et d’une bombe décapante.

— Pour l’amour du ciel, dis-moi quel traitement tu as suivi, demanda Joanna.

— Je mange moins qu’avant, répondit Bobbie. Et je me donne plus d’exercice.

— Tu as bien dû perdre cinq kilos ?

— Non. Seulement un ou un demi. Mais je porte une gaine.

— Bobbie, s’il te plaît, dis-moi ce qui s’est passé le week-end dernier.

— Rien. Nous n’avons pas bougé de la maison.

— Tu n’as pas fumé ? Tu n’as pas pris des trucs ? De la drogue, par exemple ?

— Non. Ne sois pas idiote !

— Bobbie, tu n’es plus toi-même. En as-tu conscience ? Tu es devenue semblable aux autres !

— Franchement, Joanna, tu débloques. Bien sûr que je suis moi-même. Je me suis simplement rendu compte à quel point j’étais négligente et narcissique, tandis que maintenant j’accomplis ma tâche ponctuellement comme Dave remplit la sienne.

— Je sais, je sais, dit Joanna. Et lui, que pense-t-il de tout ça ?

— Il en est très heureux.

— Le contraire m’étonnerait.

— Ce produit est merveilleusement efficace. Tu le connais ?

Non, je ne suis pas folle, pensa Joanna. Je ne suis pas folle.

Johnny, avec deux copains, confectionnait un bonhomme de neige devant la maison voisine. Laissant Pete et Kim dans le break, Joanna alla lui dire bonjour.

— Salut, dit-il. Vous m’apportez des sous ?

— C’est encore trop tôt, répliqua-t-elle en se protégeant le visage contre les gros flocons qui tombaient. Johnny, ce que ta maman a pu changer, je n’y comprends rien !

— Pour ça oui, hein, elle a changé, approuva-t-il en hochant la tête.

— Je n’y comprends rien, répéta Joanna.

— Moi non plus, avoua-t-il. Elle ne crie plus, elle nous sert des petits déjeuners chauds…

Il jeta un coup d’œil inquiet vers la maison. Des flocons de neige s’accrochaient à son visage.

— J’espère que ça durera, mais je parie que non, conclut-il.

* * *

Petite, cinquante ans et des poussières, le Dr Fancher arborait une expression espiègle sur un visage qu’encadraient de courtes nattes brunes tirant sur le gris et où pointait un nez de guignol surmonté d’yeux bleu-gris et souriants. Elle portait une robe bleu marine, une alliance et une broche en or où étaient gravés les symboles chinois du Yang et du Yin. Son cabinet était égayé par des meubles Chippendale, des lithos de Paul Klee et des rideaux rayés translucides qui le protégeaient de la réverbération du soleil sur la neige. Joanna dédaigna le divan d’acajou dont l’appuie-tête était gainé d’une housse en papier, et préféra prendre place devant le bureau d’acajou sur lequel s’étalait un sous-main vert d’où s’échappaient comme autant de petits drapeaux une multitude de fiches blanches.

— C’est sur la suggestion de mon mari que je suis venue vous trouver, commença Joanna. Nous avons emménagé à Stepford au début de septembre, mais j’ai été prise du désir d’en partir aussitôt que possible. Nous avons versé des arrhes pour une maison d’Eastbridge, mais seulement sur mes instances. Mon mari a l’impression que je suis…, que je déraille un peu.

Et elle raconta au Dr Fancher pourquoi elle voulait déménager et lui décrivit les femmes de Stepford ainsi que la façon dont Charmaine, puis Bobbie avaient changé pour devenir semblables aux autres.

— Êtes-vous jamais allée à Stepford ? demanda-t-elle enfin.

— Une seule fois, répondit le Dr Fancher. On m’avait dit que ça valait le coup d’œil, ce qui est vrai. Et on m’a dit aussi que c’est une communauté fermée, sans échanges possibles.

— C’est le cas, croyez-moi.

Le Dr Fancher avait entendu parler de la ville du Texas au faible taux de criminalité.

— Il semble qu’il y ait du lithium là-dessous, ajouta-t-elle. J’ai lu dans la presse un article à ce sujet.

— Avec mon amie Bobbie, nous avons écrit au Service d’hygiène. On nous a répondu que Stepford ne comportait rien qui soit susceptible d’exercer une action nocive. Nous avons dû passer pour des cinglées. À l’époque, en fait, je jugeais les inquiétudes de Bobbie excessives. Si je l’ai aidée à rédiger cette lettre, c’était uniquement sur sa demande…

Joanna baissa les yeux sur ses mains jointes qu’elle se mit à frotter l’une contre l’autre.

Le Dr Fancher gardait le silence.

— J’ai commencé à soupçonner… reprit Joanna. Seigneur ! ce mot semble si…

Les yeux toujours baissés, elle continuait à tripoter ses mains.

— Vous avez commencé à soupçonner quoi ? demanda le Dr Fancher.

Joanna décroisa ses mains pour les essuyer sur sa jupe.

— J’ai commencé à soupçonner que, derrière tout cela, il y a les hommes.

Le Dr Fancher ne sourit ni ne marqua aucune surprise.

— Quels hommes ? demanda-t-elle.

Joanna était toujours perdue dans la contemplation de ses mains.

— Mon mari, répondit-elle. Le mari de Bobbie, celui de Charmaine.

Elle se décida à regarder le Dr Fancher.

— Tous les hommes, affirma-t-elle.

Et elle se lança alors dans une description du Club à l’intention du Dr Fancher.

— Il y a environ deux mois, je prenais, un soir, des photos du centre de la ville, commença-t-elle. On y a construit de ces boutiques style colonial au pied de la colline où est perché le Club. Ce soir-là, les fenêtres en étaient grandes ouvertes et il flottait dans l’air une odeur de produits pharmaceutiques ou chimiques. Puis les stores s’abaissèrent, peut-être parce que ma présence était connue : un policier en effet m’avait repérée et s’était arrêté pour me parler.

Elle se pencha en avant.

— Le long de la route 9, on a élevé une série d’installations industrielles de pointe. Beaucoup des cadres qu’elles emploient habitent à Stepford et appartiennent au Club. Tous les soirs il s’y passe des choses et ça ne se résume pas, je crois, à réparer des jouets pour les enfants nécessiteux ou à faire des parties de billard ou de poker. L’AmeriChem-Willis et Stevenson Biochemical y sont représentés. Peut-être y fabrique-ton, dans ce Club, un truc… dont le Service d’hygiène n’a jamais entendu parler…

Elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise et se remit à s’essuyer les mains sur ses cuisses, sans regarder le Dr Fancher.

Celle-ci entreprit de l’interroger sur ses origines familiales, sa passion de la photo et les divers emplois qu’elle avait pu occuper, ainsi que sur Walter et les enfants.

— Tout déménagement provoque un certain traumatisme, expliqua-t-elle. Particulièrement quand il s’effectue dans le sens New York-banlieue, pour une femme qui ne se contente pas du simple rôle de maîtresse de maison. Il peut donner alors l’impression d’un exil en Sibérie, précisa-t-elle en souriant à Joanna. Et la période des fêtes ne vient rien arranger. Elle tend, au contraire, pour tout le monde, à magnifier les angoisses. J’ai souvent pensé qu’une année il faudrait se donner de vraies vacances et laisser tomber toutes ces histoires.

Joanna esquissa un sourire.

Le Dr Fancher inclina le buste et s’accouda à son bureau, les mains jointes.

— Je comprends très bien que vous ne vous plaisiez pas dans une ville où les femmes ne songent qu’à leur intérieur, dit-elle à Joanna. Moi aussi, je réagirais comme vous. Aucune femme ayant d’autres intérêts ne s’en contenterait. Mais je me demande – et je pense que votre mari se pose aussi la question – si vous seriez heureuse, en ce moment, à Eastbridge ou ailleurs.

— Ça, j’en suis convaincue, affirma Joanna.

Le Dr Fancher contempla ses doigts en faisant tourner son alliance, puis leva les yeux sur Joanna.

— Les villes, déclara-t-elle, se créent peu à peu leur propre personnalité en fonction des gens qui choisissent d’y vivre. Récemment, des artistes et des écrivains ont commencé à venir s’installer ici, à Sheffield, et ceux qui les ont jugés trop bohèmes sont partis vivre ailleurs. Si bien que, maintenant, nous sommes une ville d’artistes et d’intellectuels ; pas exclusivement, bien sûr, mais suffisamment pour nous différencier de Norwood et de Kimball. Je suis certaine que Stepford a évolué de la même façon. Cela me paraît beaucoup plus probable que votre hypothèse d’un complot d’hommes visant à inventer quelque substance chimique destinée à laver les cerveaux féminins. En seraient-ils d’ailleurs vraiment capables ? Bien sûr, un tranquillisant serait à leur portée. Mais ces ménagères ne me paraissent pas sous l’effet d’un calmant. Elles se montrent travailleuses et actives au sein de leur champ limité d’intérêts. Même pour des chimistes très avancés, une telle découverte nécessiterait des recherches considérables.

— Je sais parfaitement combien tout cela peut vous paraître…, hasarda Joanna en se massant la tempe.

— Je ne vois là que l’idée d’une femme qui, comme beaucoup de ses pareilles aujourd’hui, éprouve, à juste titre, une méfiance et un ressentiment profonds à l’égard des hommes. D’une femme qui est tiraillée par des impératifs conflictuels ; plus fortement peut-être qu’elle n’en a conscience : d’un côté les vieilles traditions, et, de l’autre, les nouvelles conventions de la femme libérée.

Joanna secoua la tête.

— Si seulement vous pouviez voir à quoi ressemblent ces bonnes femmes de Stepford, De vraies actrices de films publicitaires. Non, même pas… Elles ont l’air… elles ont l’air…

Elle se pencha en avant.

— Il y a quatre ou cinq semaines, expliqua-t-elle, j’ai surpris mes enfants en train de regarder une émission de télé, où des incarnations de tous les présidents américains évoluaient, en se livrant à diverses contorsions. Abraham Lincoln lui-même s’est levé pour prononcer le discours de Gettysburg ; il était si ressemblant qu’on aurait…

Elle s’interrompit.

Après une brève attente, le Dr Fancher hocha la tête.

— Plutôt que d’imposer aux vôtres un déménagement immédiat, conseilla-t-elle, je crois que vous devriez envi…

— Disneyland, s’exclama Joanna. Cette émission avait été tournée à Disneyland.

Le Dr Fancher sourit.

— Je sais. Mes petits-enfants ont été là-bas l’été dernier, et ils m’ont raconté qu’ils y avaient « rencontré » Lincoln.

L’œil hagard, Joanna détourna la tête.

— Je pense que vous devriez envisager une psychothérapie, déclara le Dr Fancher, Ne serait-ce que pour identifier et décanter vos sentiments. Ensuite, vous pourrez déménager en toute connaissance de cause, peut-être à Eastbridge, peut-être à nouveau à New York ; peut-être d’ailleurs Stepford vous paraîtra-t-il moins étouffant.

Joanna se tourna vers elle.

— Voulez-vous y réfléchir pendant un jour ou deux et m’appeler ? Je suis certaine de pouvoir vous aider. Ça vaut bien quelques heures d’exploration, non ?

Joanna se contenta de hocher affirmativement la tête.

Le Dr Fancher attrapa un stylo dans un plumier et inscrivit quelques mots sur une feuille d’ordonnance.

Sans la quitter des yeux, Joanna se leva et prit son sac posé sur le bureau.

— Voici de quoi vous aider à patienter, dit le Dr Fancher. Ce sont des tranquillisants bénins. À prendre à raison de trois par jour.

Elle arracha la feuille qu’elle tendit en souriant à Joanna.

— Ne craignez rien ; ils ne vous inspireront pas la passion du ménage !

Joanna prit l’ordonnance.

Le Dr Fancher se leva.

— Je compte m’absenter la semaine de Noël. Mais nous pourrions commencer à partir du 3. Appelez-moi lundi ou mardi pour me dire ce que vous aurez décidé.

Joanna hocha affirmativement la tête.

Le Dr Fancher sourit.

* * *

Une intense activité régnait à la bibliothèque. Miss Austrian indiqua que les périodiques étaient au sous-sol. Première porte à gauche, rayon du bas. Surtout remettez tout dans l’ordre. Abstenez-vous de fumer. Éteignez en sortant.

Joanna descendit le petit escalier raide en tâtonnant le long du mur. Il n’y avait pas de rampe.

Première porte à gauche. Elle trouva le commutateur à l’intérieur. Une fluorescence irritante pour les yeux, une odeur de vieux papier, un gémissement de moteur qui tournait à l’aigu l’accueillirent.

La pièce était petite et basse. Des rayonnages chargés d’imprimés entouraient une table de lecture flanquée de quatre chaises de cuisine en chrome et plastique rouge.

Tout autour, couchés par piles de six, de gros volumes bruns cartonnés débordaient de l’étagère inférieure.

Joanna posa son sac sur la table et ôta son manteau qu’elle jeta sur l’une des chaises. Elle choisit un recueil semestriel qui datait de cinq ans et se mit à le feuilleter en partant de la fin.

FUSION DE LA LIGUE CIVIQUE ET DU CLUB DES HOMMES – Le projet d’union entre la Ligue Civique de Stepford et le Club des Hommes récemment approuvé par les membres des deux associations prendra effet au cours des prochaines semaines. Leurs présidents respectifs. Thomas C. et Dale Coba…

Elle continua de feuilleter, passant en revue les matches du Club de Juniors local et les tempêtes de neige, les cambriolages, les collisions et les débats sur le financement des écoles.

INTERRUPTION DES ACTIVITÉS DU CLUB DES FEMMES. Devant la diminution de ses effectifs, le Club des Femmes de Stepford va suspendre ses réunions bi-mensuelles, annonce Mrs Richard Ockrey qui, depuis deux mois seulement, remplace Mrs Hollingsworth, présidente démissionnaire : « Il ne s’agit que d’une interruption momentanée », nous a précisé Mrs Ockrey, que nous avons été interviewer dans sa résidence de Fox Hollow Lane. Une vaste campagne de recrutement est en préparation et nous projetons de reprendre nos réunions au début du printemps.

Que vous dites, Mrs Ockrey !

Elle continua de survoler des annonces pour de vieux films, des réclames pour des soldes de conserves, le récit de l’incendie de l’église méthodiste et celui de l’inauguration de l’usine d’incinération d’ordures.

ACHAT DE LA MAISON TERHUNE PAR LE CLUB DES HOMMES : Dale Coba, président du Club des…

Modification de la législation d’urbanisme, cambriolage à CompuTech…

Remontant toujours le temps, elle posa avec bruit le prochain tome sur celui qu’elle venait de consulter et l’ouvrit à la dernière page.

LA LIGUE CIVIQUE DES FEMMES VA-T-ELLE FERMER ?

Qu’y avait-il là de si surprenant ?

Si le déclin de ses effectifs se poursuit, la Ligue civique des femmes de Stepford risque d’être obligée de fermer ses portes. Telle est la mise en garde prononcée par Mrs Théodore Van Sant, de Fairview Lane…

Carol ?

Les pages volaient sous ses doigts.

Une période de sécheresse nécessita la distribution de secours, une autre menaça de virer à la catastrophe.

RÉÉLECTION DE DALE COBA AU CLUB DES HOMMES. – Dale Coba, d’Anvil Road, vient d’être reconduit pour deux ans à la présidence du très actif…

Il lui fallait remonter à deux ans en arrière.

Elle sauta trois tomes.

Cambriolage, incendie, vente de charité, blizzard.

Vite, vite, vite ! Feuilletons, feuilletons ! Cette fois elle s’y prenait des deux mains.

CRÉATION D’UN CLUB DES HOMMES. Après avoir remis en état la grange abandonnée de Switzer Lane qui depuis un an leur sert de lieu de réunion, une douzaine de citoyens de Stepford viennent de créer un Club des Hommes où ils seront heureux d’accueillir de nouveaux membres. Dale Coba d’Anvil Road en a été élu le président, Duane T. Anderson de Switzer Lane le vice-président, avec pour trésorier Robert Sumner Jr de Gwendolyn Lane. Le but de l’association, pour reprendre les propres termes utilisés par Mr Coba, est d’ordre « strictement récréatif : poker, discussions et échanges de tuyaux en matière de bricolage et autres passe-temps masculins ». La famille Coba semble jouir d’un don particulier pour les initiatives. Mrs Coba, en effet, a été une des co-fondatrices du Club des Femmes de Stepford dont, conjointement avec Mrs Anderson et Mrs Sumner elle a récemment préféré démissionné. Le Club des Hommes compte pour autres membres Claude Axhelm, Peter J. Duwicki, Frank Ferretti, Steven Margolies, Ike Mazzard, Frank Roddenberry, James J. Scofield, Herbert Sundersen et Martin I. Weiner. Pour tous renseignements sur les conditions d’inscription, prière de s’adresser à…

Sautant deux autres tomes, Joanna se limita désormais à la rubrique des « Nouveaux Arrivés » publiée en page deux de chaque numéro.

…Mr Ferretti est ingénieur-système au laboratoire de recherches de CompuTech Corporation.

…Propriétaire de nombreux brevets en teintures et plastiques, Mr Sumner vient d’être engagé par AmeriChem-Willis pour y effectuer des recherches sur les polymères de vinyle.

Les listes de « Nouveaux Arrivés » s’allongeaient à une cadence rapide, si bien que Joanna ne s’arrêtait que lorsqu’elle repérait un nom connu d’elle et survolait alors la notice en se répétant que son intuition ne l’avait bougrement pas trompée !

…Mr Duwicki, désigné par ses amis sous le surnom de Wick, appartient au département des microcircuits d’Instatron Corporation.

…Mr Weiner appartient aux services Sono-Trak d’Instatron Corporation.

…Mr Margolies travaille chez Reed Saunders, les fabricants de stabilisateurs dont les nouvelles installations de la route 9 entreront en service dès la semaine prochaine.

Elle remit les volumes en place et en sortit deux autres qu’elle posa lourdement sur la table.

…Mr Roddenberry est le chef adjoint des laboratoires systèmes et méthodes de CompuTech Corporation.

…Mr Sundersen effectue des recherches en matière de capteurs optiques pour le compte d’Ulitz Optics.

Et enfin, elle trouva ce qu’elle cherchait.

Cette fois, elle lut la notice entière.

Anvil Road compte désormais parmi ses nouveaux résidents Mr et Mrs Dale Coba et leurs fils, Dale Jr., quatre ans, et Darren, deux ans. La famille Coba nous arrive d’Anaheim, Californie, où ils ont séjourné deux ans. « Jusqu’à présent la région nous plaît, déclare Mrs Coba. Je ne sais pas ce que nous en penserons quand viendra l’hiver. Nous ne sommes pas habitués au froid. »

Diplômé comme sa femme de l’U.C.L.A., Mr Coba a complété ses études à l’Institut de Technologie de Californie. Ces six dernières années, il a travaillé à Disneyland, section « audioanimatronique » où il a collaboré à la fabrication des personnages animés et parlants qui figurent nos présidents successifs et ont fait l’objet d’un article dans le numéro d’août du National Géographie. Mr Coba a pour distractions favorites la chasse et le piano. Mrs Coba, elle, qui possède une maîtrise de langues vivantes, consacre ses loisirs à la traduction des classiques norvégiens.

Les travaux auxquels se livrera ici Mr Coba seront moins spectaculaires sans doute que ses activités à Disneyland ; ses compétences doivent en effet s’exercer dans la section recherche et développement de Burnham-Massey-Microtech.

Joanna gloussa.

Recherche et développement ! Moins spectaculaires sans doute ! Mon œil !

Son fou rire s’amplifia.

Irrésistible.

Voluptueux.

Toujours secouée de hoquets, elle se redressa et contempla l’encadré des « Nouveaux Arrivés ». Moins spectaculaires SANS DOUTE. Dieu de Dieu !

Hilare, elle referma le gros volume brun, le ramassa avec celui qui lui avait servi de support et les réintroduisit tous deux sur leur rayonnage.

— Mrs Eberhart ! appela d’en haut Miss Austrian. Il est 6 heures moins 5 ! On ferme !

Pour l’amour du ciel, rengaine tes rires.

— J’ai fini, cria-t-elle. Je range.

— Faites bien attention à tout remettre en ordre.

— Juré !

— Et pensez à éteindre !

— Jawohl !

Elle reclassa tous les volumes dans un ordre chronologique approximatif.

— Sans doute ! ricana-t-elle encore une fois. Mes fesses !

Elle reprit manteau et sac, tourna le commutateur et, toujours hilare, gravit l’escalier en haut duquel la guettait Miss Austrian.

— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? demanda celle-ci.

— Oh ! oui, répondit-elle en réprimant ses gloussements. Merci beaucoup, beaucoup. Vous êtes un puits de science, vous et votre bibliothèque. Merci encore. Bonsoir !

— Bonsoir, dit en écho Miss Austrian.

* * *

Elle traversa la rue en direction de la pharmacie car il lui fallait, à tout prix, un tranquillisant. C’était, là aussi, l’heure de la fermeture, et la boutique, déjà plongée dans la pénombre, était vide, à l’exception du ménage Cornell. Joanna tendit son ordonnance au pharmacien.

— Oui, dit celui-ci après lecture. Je peux vous le donner tout de suite.

Et il se dirigea vers son arrière-boutique.

Rassérénée, elle s’absorba dans la contemplation des peignes rangés dans leurs casiers. Un cliquetis de verre la fit se retourner. Dans un coin obscur de l’officine, Mrs Cornell, armée d’un chiffon, était plantée face au mur derrière un des comptoirs. Joanna la vit frotter un objet, puis essuyer l’étagère avant d’y remettre l’objet en place. C’était une grande blonde, aux longues jambes et à la poitrine avantageuse ; aussi jolie que, par exemple, un modèle d’Ike Mazzard. Soulevant un objet de l’étagère, elle le frotta, essuya l’étagère et y remis l’objet dans un cliquetis de verre ; puis elle prit un nouvel objet sur l’étagère et…

— Bonsoir, vous là-bas, lança Joanna.

Mrs Cornell tourna la tête.

— Ah ! mais c’est Mrs Eberhart, s’écria-t-elle, le visage éclairé d’un sourire. Bonsoir ! Comment ça va ?

— Bien, répondit Joanna. En pleine forme. Et vous ?

— Très bien aussi, dit Mrs Cornell, qui essuya l’objet qu’elle tenait à la main, épousseta l’étagère, y reposa l’objet dans un cliquetis de verre, avant d’en reprendre un autre sur l’étagère, de le frotter…

— Que vous travaillez bien ! dit Joanna.

— Oh ! j’enlève la poussière, c’est tout, répliqua Mrs Cornell sans s’interrompre dans sa tâche.

Dans l’arrière-boutique, quelqu’un pianotait sur une machine à écrire.

— Vous seriez capable, vous, de réciter par cœur le Discours de Gettysburg ?

— J’ai bien peur que non, répondit Mrs Cornell, sans cesser de frotter.

— Voyons, faites un petit effort. Tout le monde connaît ça : « il y a quatre-vingt-sept années… »

— Je sais le début, mais j’ai oublié la suite, dit Mrs Cornell qui replaça son objet sur l’étagère, dans un cliquetis de verre et en choisit un autre qu’elle entreprit d’essuyer.

— Ah ! je vois ! On peut s’en passer, murmura Joanna. Connaissez-vous les Trois petits cochons ? reprit-elle.

— Bien sûr, dit Mrs Cornell, toujours absorbée, dans son nettoyage.

— Je le porte à votre compte ? demanda la voix de Mr Cornell.

Joanna se retourna.

Le pharmacien lui tendit un petit flacon à bouchon blanc.

— Oui, répondit Joanna en s’emparant du médicament. Puis-je vous demander un peu d’eau ? Je voudrais prendre un cachet tout de suite.

Après un signe de tête affirmatif, il regagna son arrière-boutique.

Figée sur place, son flacon à la main, Joanna se mit à trembler. Un cliquetis de verre s’éleva derrière elle. Elle dévissa le bouchon et sortit le tampon d’ouate, révélant ainsi des comprimés blancs. Toujours tremblante elle en fit glisser un dans sa paume et réintroduisit le coton dans le flacon avant d’en revisser le bouchon. Un cliquetis de verre parvint à ses oreilles.

Mr Cornell réapparut avec un gobelet en carton contenant de l’eau.

— Merci, dit Joanna qui, une fois en possession du gobelet, posa le comprimé sur sa langue et but une gorgée pour le faire passer.

Mr Cornell écrivait sur un bloc. Le sommet blanchâtre de son crâne zébré de mèches brunes faisait penser à ces invertébrés qu’on trouve au creux des rochers. Joanna vida le reste de l’eau, se débarrassa du gobelet et glissa le flacon dans son sac, toujours sur l’arrière-fond de cliquetis de verre.

Empressé, Mr Cornell lui présenta le bloc et son propre stylo. Comme il était laid, avec ses petits yeux et son menton fuyant !

Elle prit le stylo.

— Vous avez une bien charmante épouse, dit-elle en apposant sa signature. Jolie, complaisante, soumise à son seigneur et maître. Vous êtes un favorisé du sort, ajouta-t-elle en lui rendant le stylo.

Il s’en empara, rouge de confusion.

— J’en suis parfaitement conscient, répondit-il en baissant les paupières.

— D’ailleurs, cette ville regorge d’hommes heureux. Bonsoir !

— Bonsoir, répondit le pharmacien.

— Bonsoir, cria Mrs Cornell. À bientôt !

Joanna sortit dans la rue illuminée à l’occasion de Noël. Quelques autos circulaient en faisant voler la neige.

Les fenêtres du Club étaient brillamment éclairées ; et aussi celles des maisons juchés plus haut sur la colline. Du rouge, du vert et de l’orange scintillaient à certaines d’entre elles.

Après avoir aspiré une bonne bouffée d’air nocturne, elle escalada un monticule de neige où ses bottes enfoncèrent jusqu’à la cheville, et traversa la rue.

Parvenue devant la crèche illuminée, elle s’abîma dans la contemplation de Marie, de Joseph et de l’Enfant environnés d’agneaux et de petits veaux. Tous ces personnages imitaient la vie à s’y méprendre mais fleuraient un peu Disneyland.

— Vous a-t-on donné la parole, par-dessus le marché ? demanda-t-elle à la Vierge et à Joseph.

Aucune réponse. Ils se contentèrent de sourire aux anges.

Au bout de quelques minutes, d’un pas redevenu ferme, elle reprit la direction de la bibliothèque.

Une fois dans sa voiture, elle appuya sur le démarreur et alluma les phares. Un demi-tour à gauche suivi d’une marche arrière lui permit de repasser devant la crèche avant d’aborder la grande montée.

* * *

Alors qu’elle remontait l’allée, la porte de la maison s’ouvrit.

— Où étais-tu passée ? demanda Walter.

Elle se mit à frotter énergiquement ses bottes contre le seuil.

— J’étais à la bibliothèque, répondit-elle enfin.

— Pourquoi n’as-tu pas téléphoné ? Avec toute cette neige, j’ai eu peur d’un accident…

— Les routes ont été dégagées, dit-elle en s’essuyant les semelles sur le tapis-brosse.

— Tu aurais quand même pu téléphoner, bon Dieu ! Il est 6 heures passées.

Elle entra. Il referma la porte derrière eux.

Elle posa son sac sur la chaise et entreprit d’ôter ses gants.

— Quelle impression t’a faite le Dr Fancher ? demanda-t-il.

— Je l’ai trouvée très gentille. Sympathique.

— Que t’a-t-elle dit ?

Après avoir glissé ses gants dans sa poche, elle se mit à déboutonner son manteau.

— Selon elle, j’aurais besoin d’un peu de psychothérapie, expliqua-t-elle. Il paraît que je suis tiraillée par des pressions conflictuelles.

Elle ôta son manteau.

— Voilà qui semble judicieux, dit Walter. À mes yeux, en tout cas. Mais toi, qu’en penses-tu ?

Elle regarda de bas en haut son manteau qu’elle brandissait par la doublure du col, puis le jeta sur le sac posé sur la chaise. Elle avait les mains froides et se mit à les frotter l’une contre l’autre sans les quitter des yeux.

Elle observa alors Walter. Il l’examinait avec attention, en penchant la tête. Une barbe naissante brouillait son teint et bleuissait son menton. Son visage était plus rond qu’elle ne l’imaginait – il prenait du poids – et, sous ses beaux yeux bleus s’amorçaient des poches. Quel âge avait-il maintenant ? Quarante ans à son prochain anniversaire. Le 3 mars.

— Selon moi, reprit Joanna, c’est une erreur, une erreur monumentale.

Elle décroisa les mains pour s’en masser les hanches.

— Je suis décidée, reprit-elle, à emmener Pete et Kim à New York. Chez Shep et…

— Bon Dieu, pourquoi ça ? interrompit Walter.

— … Sylvia ou à l’hôtel, poursuivit Joanna sans l’entendre. D’ici un jour ou deux je te téléphonerai. Ou je chargerai quelqu’un de t’appeler.

Il la regarda avec ahurissement.

— Je sais tout, dit-elle. J’ai compulsé les vieux Éveil. Je suis au courant des activités passées de Dale Coba et de ce qu’ils font maintenant, lui, et tous ces autres génies de CompuTech

Sans détacher d’elle son regard, il finit par cligner des paupières.

— Je ne comprends pas un mot de ce que tu dis là, s’obstina-t-il.

— Oh ! ça va !

Elle fit volte-face, traversa le vestibule, en allumant les lampes au passage, et entra dans la cuisine. Le hublot qui donnait sur la salle de séjour était un trou noir. Elle se retourna : Walter se tenait sur le seuil.

— Je n’ai pas la moindre idée de ce que tu racontes, commença-t-il.

Elle se glissa hors de la cuisine, attentive à éviter tout contact avec Walter.

— Assez de mensonges, dit-elle, une fois dans le vestibule. Dès l’instant où j’ai pris ma première photo, tu n’as pas cessé de me mentir.

Sur quoi elle se détourna et se mit à monter l’escalier.

— Pete ! Kim ! appela-t-elle.

— Ils ne sont pas là !

Penchée sur la rampe, elle surveillait la montée de Walter.

— Comme tu ne rentrais pas, expliqua-t-il, j’ai jugé préférable de les envoyer passer la nuit ailleurs. Je craignais que tu n’aies eu un accident.

Elle le toisa du haut des marches.

— Où sont-ils ? demanda-t-elle.

— Chez des amis. Ils y sont très bien.

— Quels amis ?

Il était arrivé au pied de l’escalier.

— Ils y sont très bien, répéta-t-il.

Elle se tourna face à lui, et ses mains rencontrant la rampe s’y accrochèrent.

— Notre week-end d’amoureux, hein ?

— Tu devrais aller l’allonger un peu, conseilla Walter qui prit position, une main plaquée au mur, l’autre posée sur la rampe. Tu raisonnes comme une pantoufle, Joanna, poursuivit-il. Pourquoi t’acharnes-tu contre Diz ? Que vient-il faire là-dedans ? Et qu’est-ce qui te prend de me traiter de menteur ?

— Comment y es-tu arrivé ? Tu leur as fait mettre les bouchées doubles ? C’est pourquoi vous étiez tous si occupés cette semaine ! Les jouets de Noël ? Des clous ! Des essayages sur mesure, plutôt !

— Franchement, je ne vois pas à quoi tu…

— Oui, le mannequin ! s’obstina Joanna qui se pencha encore davantage en se retenant à la balustrade. Le robot ! Elle est bien bonne. Le procureur désarçonné par une nouvelle accusation. Tu perds ton temps à t’occuper d’histoires de contrat et de dépôts de fonds. Ta vraie place est aux assises. Combien ça coûte ? Révèle-le-moi. Je crève de le savoir. Quel est le prix courant d’une bonne petite épouse, bien gironde, résignée et rivée à ses fourneaux ? Une fortune, je parierais. Ou s’en procure-t-on une contre des clopinettes, grâce à la solidarité du bon vieux Club des Hommes ? Et les vraies, celles de chair et d’os, quel est leur sort ? L’incinérateur d’ordures ? Le lac de Stepford ?

Toujours dans la même posture, Walter, ahuri, contemplait Joanna.

— Va t’allonger, lui conseilla-t-il.

— Je veux sortir.

Il secoua la tête.

— Non, pas dans ton état. Monte dans ta chambre.

Elle descendit un degré.

— Je refuse de rester ici de peur qu’on me…

— Tu ne sortiras pas, rétorqua-t-il. Monte dans ta chambre. Quand tu seras calmée, nous essaierons d’avoir une conversation sensée.

Joanna promena son regard des bras en croix de Walter à son propre manteau jeté sur la chaise ; elle pivota sur place et gravit rapidement l’escalier. Une fois dans sa chambre, elle ferma sa porte à clé et tourna le commutateur.

Parvenue devant sa commode, elle ouvrit grand un tiroir dont elle sortit un gros chandail blanc. D’une secousse, elle le déplia et introduisit ses bras dans les manches. À la porte, quelqu’un essayait d’ouvrir puis se décida à frapper.

— Joanna ?

— Écrase ! répliqua-t-elle en ajustant le chandail sur ses seins. J’ai suivi ton conseil : je me repose.

— Laisse-moi entrer une minute.

Les yeux fixés sur la porte, elle resta muette.

— Joanna, ouvre-moi !

— Pas maintenant. J’ai besoin d’être seule.

Elle continua d’observer la porte, sans un geste.

— Bon. À tout à l’heure !

Elle demeura quelques instants immobile à écouter le silence, puis revint à la commode dont elle ouvrit sans bruit un autre tiroir. Elle y fouilla pour en exhumer d’abord une paire de gants blancs qu’elle enfila, puis une longue écharpe rayée qu’elle s’enroula autour du cou.

Elle alla écouter à la porte, puis éteignit les lumières.

Elle se dirigea vers la fenêtre et leva le store. Les réverbères de la rue brillaient. Le salon des Claybrook était éclairé mais vide ; à l’étage, leurs fenêtres étaient obscures.

Silencieusement, elle releva le châssis de la fenêtre à guillotine, mais rencontra l’écran protecteur de la sur-vitre.

Merde ! celle-là, elle l’avait oubliée.

Elle tenta alors de pousser sur l’élément inférieur sans réussir à l’ébranler. Elle y assena des coups de ses poings gantés, toujours sans succès, elle se remit alors à pousser des deux mains. La sur-vitre céda, bascula de quelques centimètres, mais refusa de s’ouvrir davantage. Les deux petits bras métalliques qui la maintenaient étaient tendus au maximum. Il lui faudrait les démonter, si elle voulait parvenir à un résultat.

En bas, un cône lumineux se dessina sur la neige.

Walter était dans le bureau.

Elle se redressa pour écouter : derrière elle, un menu pépiement fait d’une série de longues, de brèves et de longues, sortit du téléphone posé sur la table de nuit.

Walter formait un numéro sur le cadran du téléphone du bureau.

Il appelait Dale Coba pour lui dire que Joanna était rentrée. Exécution du plan ! Branle-bas de combat !

À pas lents, précautionneux, elle gagna la porte, écouta, tourna la clé et ouvrit en silence le battant tout en le retenant d’une main. La carabine spatiale de Pete gisait devant la porte de sa chambre. La voix de Walter chuchotait tout bas.

Elle gagna l’escalier sur la pointe des pieds et amorça sa descente prudente et feutrée, le dos plaqué au mur, épiant anxieusement à travers les barreaux de la rampe du côté de la porte du bureau.

— …Je crains de ne pouvoir m’en sortir tout seul… (Ça, maître, c’est vachement certain !)

Mais la chaise près de la porte d’entrée était vide, son manteau, son sac (ses clés de voiture, son portefeuille) avaient disparu.

Pourtant, elle préférait encore emprunter la porte que de passer par la fenêtre.

Elle s’engagea dans le vestibule. Walter parlait toujours, puis se tut. C’était peut-être le moment de chercher son sac ?

En entendant Walter marcher dans le bureau, elle se réfugia dans la salle de séjour où elle demeura coite, le dos collé au mur.

Les pas de Walter résonnèrent dans le vestibule, s’approchèrent du seuil de la porte et s’arrêtèrent.

Elle retint son souffle.

Walter émit une série de sifflements brefs, comme c’était son habitude avant de s’attaquer à un problème essentiel, tel que d’installer les sur-vitres, de remonter un tricycle en pièces détachées (ou de tuer sa femme ?… à moins que ce ne fût la spécialité exclusive de Coba, le Nemrod ?). Elle ferma les yeux, essayant de ne pas penser, de peur que ses pensées ne signalent sa présence.

Lentement, les pas montèrent l’escalier.

Elle ouvrit les yeux et expira par petits coups pendant qu’il poursuivait son ascension.

Alors, sans bruit, elle traversa en hâte la pièce, contournant les fauteuils et la table qui supportait la lampe, déverrouilla la porte du patio et l’ouvrit, déverrouilla la contre-porte, la poussa, mais rencontra l’obstacle d’un amoncellement de neige.

Toutefois, elle réussit à se glisser à l’extérieur et, le cœur battant à tout rompre, se lança dans une course éperdue sur le tapis blanc marqué des empreintes du traîneau et des bottes des enfants ; son but, c’était la ligne noire des arbres. Elle courut, courut, s’agrippa fugitivement à un tronc avant de reprendre sa course précipitée, trébuchante, haletante entre les troncs. Et sans s’écarter du long rideau de conifères qui séparait les maisons de Fairview Lane de celles de Harvest Lane.

* * *

À tout prix, il lui fallait arriver jusqu’à Ruth-Anne. Là, elle trouverait de l’argent, un manteau et un téléphone pour appeler la station de taxi d’Eastbridge ou quelque relation de New York – Shep, Doris, Andréas – disposée à venir la chercher en voiture.

Pete et Kim étaient bien là où ils se trouvaient. Joanna ne pouvait se permettre aucune inquiétude à leur sujet tant qu’elle ne serait pas arrivée à New York. Là elle discuterait de leur problème avec des gens, consulterait un avocat et reprendrait les gosses à Walter. Sans doute étaient-ils merveilleusement chouchoutés par Bobbie, Carol ou Mary-Ann Stavros – ou plutôt par les bidules ainsi prénommés.

En outre, de toute urgence, il fallait avertir Ruth-Anne. Peut-être même pourraient-elles s’enfuir ensemble – bien que celle-ci disposât encore d’un répit.

Parvenue à l’extrémité de la futaie, elle guetta à droite et à gauche pour s’assurer qu’aucune voiture n’était en vue et traversa au pas de course Winter Hill Drive que bordait une autre rangée de sapins recouverts de neige moelleuse. Sous leur protection, elle prit son élan, les bras croisés sur la poitrine et ses mains mal défendues par des gants trop minces, blotties au creux de ses aisselles.

Gwendolyn Lane, où habitait Ruth-Anne, était situé à proximité de Short Ridge Hill, juste derrière chez Bobbie. Il lui faudrait près d’une heure pour y arriver. Plus, sans doute, avec cette neige qui tapissait le sol, et dans l’obscurité. Et elle n’osait pas faire du stop, de peur de tomber inopinément sur Walter.

Et pas seulement sur Walter, songea-t-elle brusquement. Tous, autant qu’ils étaient, allaient se mettre à sa recherche et sillonneraient les routes armés de torches et de projecteurs. Comment la laisseraient-ils jamais s’échapper et tout révéler ? Chaque homme représentait une menace, chaque voiture un danger. Avant de sonner à la porte de Ruth-Anne, il lui faudrait jeter un coup d’œil par les fenêtres pour s’assurer de l’absence du mari.

Seigneur ! parviendrait-elle à s’échapper ? Nulle avant elle n’y avait réussi.

Mais nulle peut-être n’avait essayé. Ni Bobbie ni Charmaine. Sans doute était-elle la première à avoir pigé à temps, en admettant qu’il ne soit pas déjà trop tard.

Elle abandonna Winter Hill Drive pour s’engouffrer dans Talcott Lane. Des phares trouèrent la nuit et, en face d’elle, de l’autre côté de la rue, une voiture surgit d’une allée. Elle s’accroupit à l’abri d’une auto en stationnement : les faisceaux lumineux la balayèrent puis disparurent. Elle se redressa pour regarder : la voiture roulait lentement et, ainsi que prévu, était nantie d’un projecteur qui lançait des taches brillantes sur les façades et les pelouses enneigées.

Sans ralentir son allure, elle longea les maisons silencieuses de Talcott Lane ; partout les fenêtres étaient illuminées et les portes ornées d’ampoules multicolores en l’honneur de Noël. Elle avait les pieds et les jambes glacés, mais se sentait euphorique. Au bout de la rue, elle allait tomber sur Old Norwood Road et opterait de là pour Chimney Road ou Hunnicutt.

Un chien cria rageusement à son passage ; mais elle poursuivit sa route et les aboiements cessèrent bientôt.

Se détachant en noir sur la neige piétinée, une branche d’arbre attira son attention. Elle y plaqua sa botte droite, la brisa en deux morceaux et reprit sa course, brandissant dans sa main gantée un rameau rigide, froid et humide.

* * *

Dans Pine Tree Lane, une torche électrique troua l’ombre. Joanna se faufila entre deux maisons et courut à travers la neige vers un buisson dissimulé sous un dôme immaculé derrière lequel elle se blottit, pantelante, la branche serrée dans sa main transie.

Elle risqua un œil alentour – et vit l’arrière de plusieurs maisons aux fenêtres éclairées. D’un toit jaillit une pluie d’étincelles rouges qui allèrent mourir en dansant parmi les étoiles.

La torche poursuivait sa marche ondoyante entre deux bâtisses. Joanna s’accroupit de nouveau derrière son buisson. Et, dans l’espoir de réchauffer ses genoux transis sous les bas transparents, elle en prit un au creux de son coude, tout en massant l’autre.

Une clarté falote progressa vers elle sur le tapis blanc et des cercles lumineux vinrent effleurer sa jupe et sa main gantée.

Elle attendit encore, encore, avant de se risquer à regarder. Elle aperçut alors les sombres contours d’une silhouette masculine qui se dirigeait vers les habitations, précédée d’un halo de neige éclairée.

Ce n’est qu’une fois l’inconnu disparu qu’elle se décida à se ruer vers la rue la plus proche : serait-ce Hickory Lane ? Switzer ? Elle n’en savait rien, mais toutes deux menaient à Short Ridge Road.

Ses bottes avaient beau être fourrées, elle n’en avait pas moins les pieds tout engourdis.

* * *

Brusquement aveuglée par un éclat brutal, elle fit volte-face et s’enfuit. Une lumière venait à sa rencontre, et elle obliqua dans une allée fraîchement dégagée, longea un mur de garage avant de s’élancer sur une longue pente toute blanche. Elle glissa, tomba et se remit debout, sans lâcher sa branche – les lumières dansantes venaient dans sa direction – pour reprendre sa course sur la neige unie.

Un faisceau lumineux se braqua sur elle. Elle se détourna et ne vit qu’un champ de neige sans la moindre cachette, refit demi-tour et resta figée sur place, haletante.

— N’approchez pas, hurla-t-elle aux lumières qui, deux d’un côté, une de l’autre, dansaient dans sa direction. N’approchez pas, répéta-t-elle en brandissant son morceau de bois.

Les torches poursuivirent leur progrès oscillant, puis ralentirent et stoppèrent, aveuglantes.

— Allez-vous-en, cria Joanna en s’abritant les yeux.

L’éblouissement perdit de son intensité.

— Éteignez les lampes. Nous ne vous voulons pas de mal, Mrs Eberhart.

— N’ayez pas peur. Nous sommes des amis de Walter.

La nuit se fit, Joanna abaissa la main.

— Et vos amis aussi. Je suis Frank Roddenberry. Vous me connaissez.

— Tranquillisez-vous. Personne ne vous veut du mal.

Des silhouettes plus noires que la nuit se dressaient devant elle.

— Restez où vous êtes, dit-elle, en levant plus haut sa branche.

— Balancez ce truc, il est inutile.

— Nous ne vous voulons aucun mal.

— Alors fichez le camp, hurla-t-elle.

— Tout le monde vous cherche, dit la voix de Frank Roddenberry. Walter est très inquiet.

— Sans blague ! répliqua-t-elle.

À quatre ou cinq mètres d’elle, trois hommes lui faisaient face.

— Vous auriez intérêt à ne pas vous balader ainsi, sans manteau, fit observer l’un d’eux.

— Fichez le camp ! répéta-t-elle.

— Posez ce machin par terre. Personne ne vous veut du mal.

— Mrs Eberhart, j’ai parlé à Walter au téléphone il n’y a pas cinq minutes, déclara le voisin de Frank. Nous savons ce qui vous trotte dans la tête. Ça ne tient pas debout. Croyez-moi, vous vous gourez complètement.

— Personne ne fabrique de robots, ajouta Frank.

— Vous nous prenez pour vachement plus ferrés qu’on n’est, reprit son voisin. Des robots capables de conduire des bagnoles ? De préparer des repas et d’égaliser les cheveux des gosses ?

— Et si ressemblants que les gosses n’y verraient que du feu, précisa un petit trapu aux épaules carrées qui n’avait encore rien dit.

— Vous devez nous prendre tous pour des cracks, s’exclama le voisin de Frank. Ce n’est pas le cas, je vous le jure.

— C’est pourtant vous qui nous avez envoyés sur la Lune, rétorqua Joanna.

— De qui parlez-vous ? Pas de moi. Frank, lu as envoyé quelqu’un sur la Lune ? Et toi, Bernie ?

— Sûrement pas, dit Frank.

— Non, Wynn, moi non plus, dit en riant le petit trapu. Pas à ma connaissance du moins.

— Je crains que vous ne vous confondiez avec d’autres gars, reprit le prénommé Wynn. Par exemple avec Léonard de Vinci ou Albert Einstein.

— Sacristi ! s’exclama Bernie. Nous n’avons aucune envie d’avoir des robots pour épouses. Nous préférons des femmes en chair et en os.

— Fichez le camp et laissez-moi continuer, insista Joanna.

Plus noires que la nuit, les trois silhouettes ne bougèrent pas d’un pouce.

— Joanna, dit Frank. Si vous aviez raison et si nous savions fabriquer des robots aussi extraordinairement ressemblants que vous le prétendez, ne croyez-vous pas que nous en profiterions pour gagner des sous avec.

— Exact, confirma Wynn. Si nous étions capables de telles prouesses techniques, nous serions tous riches, à l’heure qu’il est.

— Peut-être est-ce pour bientôt, dit Joanna. Vous n’en êtes qu’au début.

— Bon Dieu ! s’écria son interlocuteur, vous avez réponse à tout. C’est vous qui auriez dû être avocat, et pas Walter.

Frank et Bernie éclatèrent de rire.

— Voyons, Joanna, reprit le premier. Posez votre bâton.

— Fichez le camp et laissez-moi continuer, s’obstina Joanna.

— Pas question, rétorqua Wynn. Vous risquez d’attraper une pneumonie. Ou d’être renversée par une voiture.

— Je vais chez une amie, expliqua-t-elle. Dans quelques minutes, je serai au chaud. J’y serais déjà, si vous n’aviez pas… Oh ! Seigneur !…

— Laissez-nous vous fournir des preuves que vous vous trompez, proposa Wynn. Ensuite, nous vous reconduirons chez vous où vous recevrez tous les soins nécessaires.

Elle toisa la sombre silhouette d’où venait la voix.

— Quelles preuves ?

— Nous allons vous conduire à notre local, au Club des Hommes.

— Ça jamais !

— Une seconde de patience ! Laissez-moi parler, s’il vous plaît. Nous allons vous emmener au Club et vous pourrez l’inspecter de la cave au grenier. Je suis certain que, vu les circonstances, nul ne vous en empêchera. Et vous constaterez par vous-même que…

— Je ne mettrai pas les pieds dans ce…

— Vous constaterez qu’il n’y a aucun atelier de robots, poursuivit-il. Mais un bar, une salle de jeux et quelques autres pièces, c’est tout. Il y a aussi un appareil de projection et quelques films pornos – voilà notre grand secret.

— Tu oublies quelques machines à sous, ajouta Bernie.

— C’est vrai, il y a aussi ça.

— Je ne mettrai les pieds là-haut, affirma Joanna, que sous la protection d’un détachement de femmes en armes.

— Nous expulserons tous les occupants, promit Frank. Vous aurez le Club à vous toute seule.

— Je n’irai pas.

— Mrs Eberhart, reprit Wynn, nous faisons notre possible pour être gentils, mais il y a des limites à tout et nous refusons de passer la nuit à parlementer avec vous.

— Minute ! s’exclama le dénommé Bernie. J’ai une idée. Voyons, si l’une des femmes que vous qualifiez de robots… se coupait, par exemple, le doigt et se mettait à saigner… Seriez-vous alors convaincue qu’il s’agit d’une créature réelle ? Ou diriez-vous que nous avons fabriqué un robot avec du sang à fleur de peau ?

— Bernie ! Tu vas trop loin ! protesta Wynn.

— On ne peut demander à personne de se c-charcuter rien que pour… s’indigna Frank.

— Laissez-la répondre à ma question. Je vous écoute, Mrs Eberhart. Si elle saigne, serez-vous convaincue ?

— Bernie !…

— Laissez-la répondre, bon Dieu !

Joanna, immobile, les pupilles dilatées, hocha affirmativement la tête.

— Si elle saigne… Oui, je la croirai réelle.

— On ne va demander à personne de se couper le doigt. Au contraire, nous…

— Bobbie, elle acceptera, dit Joanna. En admettant que Bobbie il y ait encore. Vous savez, mon amie, Bobbie Markowe.

— De Fox Hollow Lane ? s’enquit Bernie.

— Précisément.

— Eh bien, annonça-t-il aux autres. C’est à deux minutes d’ici. Réfléchissez une seconde, je vous prie. Ça nous évitera tout le trajet jusqu’au centre de la ville, et nous n’aurons pas à forcer Mrs Eberhart à aller là où elle refuse de se rendre.

Nul ne dit mot.

— C-ça ne me parait pas une s-si mauvaise idée, se décida à bégayer Frank. On pourrait en p-parler à Mrs Markowe.

— Elle ne saignera pas, lança Joanna.

— Si, affirma Wynn. Et vous admettrez alors votre erreur et vous nous laisserez vous reconduire auprès de Walter sans discuter.

— Si jamais elle saigne, oui, d’accord.

— Parfait. Toi Frank, pars en avant savoir si elle est chez elle et la prévenir. Voyez, Mrs Eberhart, je pose ma torche par terre. Bernie et moi allons vous précéder. Quant à vous, vous allez ramasser la torche et nous suivre à la distance qui vous tranquillisera. Mais maintenez la torche pointée sur nous pour que nous sachions que vous êtes toujours là. Je vous laisse aussi mon pardessus. Enfilez-le. Je vous entends claquer des dents.

* * *

Elle était dans l’erreur, elle le savait. Elle était dans l’erreur, mais également transie, mouillée, fatiguée, affamée et tiraillée de trente-six manières par des pulsions conflictuelles. Y compris celle de faire pipi.

S’ils étaient des tueurs, elle serait déjà morte. La branche ne les aurait pas arrêtés. Trois hommes contre une femme !

Elle avançait lentement sur ses pieds endoloris. Elle leva son rameau, l’examina, le lâcha. Son gant était humide et maculé, ses doigts gelés. Après quelques exercices de flexion, elle finit par les fourrer au creux de son aisselle, tandis que de son autre main, elle maintenait braquée, du mieux qu’elle pouvait, la lourde torche électrique.

Les hommes la précédaient à pas comptés. Le plus petit portrait un pardessus brun et une casquette de cuir rouge, et son compagnon, une chemise verte et des pantalons marron glissés dans des bottes de même couleur. Ses cheveux blonds tiraient sur le roux.

La veste de mouton qu’il lui avait prêtée était confortable aux épaules de Joanna. Sa forte odeur – d’animal, de vie – était agréable à respirer.

Bobbie allait saigner ! C’était pure coïncidence que Dale Coba ait travaillé sur les robots de Disneyland, que Claude Axhelm se prenne pour Pygmalion, qu’Ike Mazzard dessine des portraits flatteurs. Coïncidence qu’elle ait sombré dans… la folie. Parfaitement, la folie. « Rien de catastrophique, avait dit le Dr Fancher en souriant. Je suis certaine de pouvoir vous aider. »

Bobbie allait saigner et Joanna, elle, rentrerait à la maison se réchauffer.

Auprès de Walter ?

À quand remontait cette méfiance qu’elle éprouvait à son égard, cette impression de néant entre elle et son mari ? Qui en portait la responsabilité ?

Le visage de Walter s’était arrondi. Pourquoi ne l’avait-elle pas remarqué plus tôt ? S’était-elle trop concentrée sur ses travaux photographiques ? Avait-elle passé trop de temps dans sa chambre noire ?

Lundi, elle appellerait le Dr Fancher et elle irait s’allonger sur le divan de cuir brun ; elle pleurerait peut-être un peu mais elle s’efforcerait de redevenir une femme heureuse.

Les deux hommes l’attendaient au coin de Fox Hollow Lane.

Elle se força à presser le pas.

* * *

Frank était posté sur le seuil éclairé de Bobbie.

Après avoir échangé quelques mots avec lui, les deux hommes se retournèrent vers Joanna qui montait lentement l’allée.

Frank sourit.

— Elle a dit oui, annonça-t-il. Si ça doit vous rassurer, elle le f-fera avec p-plaisir.

Joanna tendit la torche à l’homme à la chemise verte, et nota au passage combien son gros visage était tanné et énergique.

— Nous vous attendrons ici, dit-il en lui reprenant sa veste de mouton.

— Surtout, protesta Joanna, qu’elle ne se sente pas obligée…

— Non, non, allez-y. Sinon vos doutes risquent de resurgir.

Frank s’avança.

— Elle est dans sa cuisine.

Joanna entra dans la maison qui l’enveloppa de sa chaleur. D’en haut se déversaient des flots de rock-music aux accents tour à tour éclatants et feutrés.

Elle parcourut toute la longueur du vestibule, non sans plier et déplier ses doigts engourdis.

En pantalon rouge et tablier brodé d’une énorme marguerite, Bobbie l’attendait, souriante, dans la cuisine.

— Bonsoir, Joanna, lança-t-elle.

Et elle sourit, belle et plantureuse. Un robot, Bobbie ? Impossible !

— Bonsoir, répondit Joanna, qui, saisissant le montant de la porte, s’y appuya de tout son long et y reposa sa tempe.

— Navrée d’apprendre ta triste condition, dit Bobbie.

— Je suis tout aussi navrée de m’y trouver, crois-moi.

— Je ne vois aucun inconvénient à m’ouvrir un peu le doigt, si ça peut te tranquilliser, déclara Bobbie qui, d’un pas harmonieux, tranquille et gracieux, se dirigea vers un des plans de travail.

Elle tira sur un tiroir.

— Bobbie, commença Joanna.

Elle ferma les paupières puis les releva.

— Vous êtes bien Bobbie, n’est-ce pas ? se reprit-elle.

— Évidemment, rétorqua Bobbie, un couteau à la main. Viens par ici, ordonna-t-elle en s’approchant de l’évier. D’où tu es placée, tu ne verrais rien.

Là-haut, le rock se déchaîna.

— Que se passe-t-il ? demanda Joanna.

— Je l’ignore. Ce doit être Dave qui occupe les garçons. Approche-toi. Tu ne peux rien voir.

Son couteau était énorme, avec une lame pointue.

— Tu risques de t’amputer avec ce truc, fit observer Joanna.

— Je vais faire attention, répondit Bobbie avec un sourire. Approche-toi, ajouta-t-elle, engageante, brandissant son énorme couteau.

Joanna redressa la tête et lâcha son appui. Elle pénétra dans cette cuisine si étincelante, si immaculée – si inattendue de la part de Bobbie.

Elle s’arrêta net. Cette musique, c’est pour noyer mes hurlements, pensa-t-elle. Ce n’est pas son doigt que Bobbie va trancher mais ma propre…

— Approche-toi, l’invita gentiment Bobbie, toujours postée près de l’évier, armée de son couteau pointu.

Rien de catastrophique, docteur Fancher ? que de croire qu’il s’agit de robots et non de femmes ? Que de m’imaginer que Bobbie s’apprête à m’assassiner ? Vous êtes vraiment sûre de pouvoir m’aider ?

— Surtout, ne t’y crois pas obligée, dit-elle à Bobbie.

— Ça te tranquillisera, répondit celle-ci.

— Après le Jour de l’An, j’ai rendez-vous avec un psychiatre, dit Joanna. Mes angoisses seront dissipées. Du moins je l’espère.

— Approche, répéta Bobbie. Les hommes attendent.

Joanna s’avança vers Bobbie qui, debout près de l’évier, le couteau à la main, semblait si réelle de partout – la peau, les yeux, les mains, les seins palpitant sous le tablier – qu’il était impossible, tout bonnement impossible, qu’elle soit un robot. Un point c’est tout.

* * *

Sur le seuil de la maison, les hommes attendaient, l’haleine fumante, les mains enfouies au fond de leurs poches. Frank, lui, se déhanchait au rythme assourdissant du rock.

— Qu’est-ce qui peut prendre aussi longtemps ? demanda Bernie.

Ses compagnons haussèrent les épaules.

Les cuivres se firent plus stridents.

— Je vais téléphoner à Walter pour lui dire que nous avons trouvé sa femme, annonça Wynn.

Il entra dans le vestibule.

— Profites-en pour demander à Dave ses clés de voiture, lui cria Frank.

3

Le parking du supermarché était déjà bondé, mais elle réussit à se caser près de l’entrée, ce qui, ajouté à la tiédeur du soleil et à la douce odeur humide de l’air qui l’accueillirent à sa descente de voiture, lui rendit un peu plus supportable la corvée des courses.

Émergeant du magasin, Miss Austrian boitillait à sa rencontre, appuyée sur une canne, un petit sac en papier à la main et – incroyable ! – un aimable sourire sur son visage de Dame de Cœur. Pour elle, ce sourire ?

— Bonjour, Mrs Hendry, dit la bibliothécaire.

Tiens, les Noirs ne sont plus tabous, maintenant ?

— Bonjour, répondit-elle.

— Mars semble, dirait-on, nous quitter sur un sourire…

— En effet, n’empêche que, jusqu’ici, il nous a mené la vie dure.

Miss Austrian fit une pause pour mieux l’observer.

— Voilà des mois qu’on ne vous a vue à la bibliothèque, dit-elle. J’espère que vous ne nous avez pas délaissés au profit de la télévision.

— Pas de danger ! répondit Ruth-Anne en souriant. J’ai beaucoup travaillé, c’est tout.

— À un nouveau livre ?

— Oui.

— Félicitations. Avertissez-moi quand il sortira. Nous le commanderons.

— Comptez sur moi. D’ailleurs, vous allez bientôt me revoir. Mon bouquin est presque terminé.

— Bonne journée, dit, avec un aimable sourire, Miss Austrian qui repartit en boitillant.

Un exemplaire de vendu, c’était toujours ça, pensa Ruth-Anne.

Sans doute s’était-elle montrée trop chatouilleuse. Miss Austrian affichait peut-être la même froideur à l’égard de tous les nouveaux venus, fussent-ils blancs, tant qu’ils n’avaient pas fait la preuve de leur assiduité.

Elle franchit les portes automatiques du magasin et réussit à trouver un chariot disponible. Les allées accueillaient l’habituel défilé du samedi.

Elle s’avança d’un pas rapide, attrapant au passage les articles nécessaires et manœuvrant adroitement entre les rayons.

— Pardon ! S’il vous plaît ! Pardon !

Elle ne pouvait réprimer son agacement à la vue des autres clientes qui évoluaient, sereines et détachées, comme si elles ignoraient la notion même de transpiration. Comment pouvait-on être blanche à ce point-là ? Et ce soin qu’elles apportaient à ranger leurs provisions. Le temps qu’elles consacraient à parcourir une seule allée, Ruth-Anne aurait pu faire tout le magasin.

Joanna Eberhart arrivait dans sa direction, sensationnelle dans un manteau bleu pâle étroitement ceinturé. Sa ligne était impeccable et son visage plus joli que Ruth-Anne n’en avait gardé le souvenir, dans l’encadrement de ses cheveux noirs, soigneusement laqués et gracieusement ramenés en arrière par des bandeaux. Elle progressait lentement en regardant les étalages.

— Joanna ! appela Ruth-Anne.

Joanna s’arrêta et fixa sur elle ses yeux bruns qu’abritaient des cils bien fournis.

— Mais c’est Ruth-Anne ! s’exclama-t-elle en souriant. Bonjour ! Comment ça va ?

— Très bien, dit Ruth-Anne qui sourit à son tour. Inutile de vous demander comment vous allez. Vous avez une mine magnifique.

— Merci, répondit Joanna. Ces derniers temps, je me suis un peu plus occupée de ma personne.

— Ça vous a réussi !

— Excusez-moi de ne pas vous avoir téléphoné, dit Joanna.

— Oh ! je ne vous en veux pas.

Ruth-Anne rangea son chariot devant celui de Joanna pour libérer le passage.

— Je voulais toujours vous appeler, poursuivit Joanna. Mais j’ai tellement à faire à la maison. Vous savez ce que c’est.

— Ne vous excusez pas, protesta Ruth-Anne. Moi aussi, j’ai été très prise. J’ai presque fini mon livre. Il ne me reste plus qu’une grande illustration et quelques petites à faire.

— Félicitations.

— Merci. Et vous, où en êtes-vous ? Vous avez pris des photos intéressantes ?

— Non, répondit Joanna. La photo, je n’en fais plus beaucoup.

— Ce n’est pas vrai ?

— Si, dit Joanna. Mon talent n’avait rien d’extraordinaire et ça me prenait beaucoup d’un temps que j’aurais pu mieux utiliser autrement.

Ruth-Anne la scruta attentivement.

— Je vous appellerai un de ces jours, dès que j’y verrai un peu plus clair, annonça Joanna en souriant.

— Que faites-vous en dehors de votre ménage ? s’enquit Ruth-Anne.

— En fait, rien. M’occuper de la maison me suffit. Je m’étais fourré dans la tête qu’il me fallait avoir d’autres intérêts, mais maintenant, je me sens beaucoup plus en harmonie avec moi-même. Je suis aussi beaucoup plus heureuse, et ma famille également. C’est là l’essentiel, n’est-ce pas ?

— Oui, sûrement, acquiesça Ruth-Anne qui comparait leurs paniers respectifs.

Bourré d’un pêle-mêle d’articles, le sien formait contraste avec celui de Joanna. Elle dégagea son chariot pour permettre à Joanna de progresser.

— Peut-être allons-nous enfin pouvoir déjeuner ensemble, maintenant que j’arrive au bout de mes peines, ajouta-t-elle en regardant Joanna droit dans les yeux.

— Je l’espère, répliqua cette dernière. Ravie de vous avoir rencontrée.

— Moi aussi, dit Ruth-Anne.

Le sourire aux lèvres, Joanna s’éloigna puis s’arrêta, attrapa une boîte sur un rayon, l’examina et la rangea dans son panier avant de poursuivre sa route dans l’allée du magasin.

Ruth-Anne la suivit des yeux, puis fit demi-tour et prit la direction opposée.

* * *

Incapable de s’atteler à son travail, elle se mit à faire les cent pas et à tournicoter dans la petite pièce. Elle regarda par la fenêtre Chickie et Sara qui jouaient avec les petites Cohane, et feuilleta ensuite la pile des dessins qu’elle avait terminés, sans les trouver aussi drôles et réussis qu’elle se l’était imaginé.

Quand, finalement, elle se retrouva avec Penny debout à la barre de l’Ouragan des Mers, il était pratiquement 5 heures.

Elle descendit au bureau.

Enfoncé dans son fauteuil, Royal était plonge dans la lecture d’un gros ouvrage de sociologie. Moulés dans ses chaussettes bleues, ses pieds reposaient sur un pouf capitonné. Ses lunettes étaient tant bien que mal rafistolées au chatterton.

— Terminé ? demanda-t-il.

— Bon Dieu, non ! Je viens tout juste de m’y mettre.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Je n’en sais rien. Une idée m’est venue qui me turlupine. À propos, tu peux me rendre un service. Maintenant que j’ai démarré, je préférerais ne pas m’interrompre.

— Le dîner ?

— Tu veux bien emmener les gosses à la Pizza ou au McDonald’s ?

Il prit sa pipe posée sur la table.

— D’ac, répondit-il.

— Je tiens à terminer ma tâche, expliqua-t-elle. Sinon, le week-end me passera sous le nez.

Son livre ouvert en équilibre sur ses genoux, il allongea le bras pour attraper son cure-pipe.

Une fois à la porte, elle se retourna.

— Ça t’ennuie pas ? C’est sûr ?

Il fourrageait déjà dans le fourneau de sa pipe.

— Juré, dit-il avec un petit sourire en levant les yeux vers sa femme. Non, ça ne m’ennuie pas, répéta-t-il en écho.

FIN