/ Language: Français / Genre:thriller,

Le huitième péché

Philipp Vandenberg

La ville de Rome dissimule bien des mystères. L'antiquaire Lukas Malberg qui y mène des recherches sur un manuscrit précieux, est habitué aux découvertes surprenantes. Mais pas à trouver des cadavres. Tout semble indiquer que la femme s'est suicidée, mais de curieuses coïncidences et un carnet en latin sèment le doute. Désormais, pour Malberg, il ne s'agit plus de travailler sur de poussiéreux manuscrits, mais d'exhumer certains des secrets les mieux gardés du Vatican. Des recherches scientifiques seraient en effet en cours pour décoder... le gène de Dieu! D'étranges cardinaux, des meurtres non résolus et une confrérie secrète forment une intrigante énigme qui mêle religion, histoire et science. Le nouveau thriller de Vandenberg, l'un des maîtres du genre, surnommé par la presse internationale le "Dan Brown allemand".

Philipp Vandenberg

Le huitième péché

Traduit de l'allemand par Brigitte Déchin et Bernadette Guesnard-Meisser

City

© City Editions 2009 pour la traduction française.

© 2008 by Verlagsgruppe Lübbe GmbH & Co, Bergisch Gladbach

Publié en Allemagne sous le titre original : "Die achte Sünde"

Couverture : DavidPaire.com

ISBN : 9782824600901

Code Hachette : 50 9404 0

Rayon : Thriller poche

Collection dirigée par Christian English & Frédéric Thibaud

Catalogue et manuscrits : www.city-editions.com

Conformément au Code de la propriété intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l'autorisation préalable de l'éditeur.

Dépôt légal : premier trimestre 2012

Imprimé en France

Prologue

Il eut beau sonner à plusieurs reprises, la porte de l'appartement resta close. Il tendit le bras et frappa cette fois avec son poing. Les deux hommes vêtus de noir qui l'accompagnaient paraissaient déconcertés.

- Mais enfin, ouvrez donc ! hurla-t-il, en colère. Nous ne voulons que votre bien. Au nom de Dieu, le Très-Haut, ouvrez !

- Je ne vous connais pas. Que voulez-vous ? Fichez le camp ! cria une femme apeurée, derrière la porte.

Il y avait de l'inquiétude dans cette voix, mais elle n'avait pas l'hystérie qu'il s'attendait à y trouver.

En d'autres circonstances, don Anselmo eût immédiatement fait demi-tour. Mais, fort de son expérience dans un domaine où il officiait depuis quarante ans, il ne savait que trop bien qu'il fallait parfois revenir à la charge pour parvenir à ses fins.

Or, dans ce cas précis, tout était différent, complètement différent. Don Anselmo s'était longtemps demandé s'il devait céder à la pression venue du sommet de la hiérarchie et s'il devait vraiment accomplir cet acte horrible.

Au cours de sa vie de prêtre, il était intervenu des centaines, voire des milliers de fois, pour délivrer ces malheureux êtres humains des maux insupportables qui les accablaient, chassant de leurs corps le diable et les démons malins aux noms insolites, les incubes, les Hénoch ou les Léviathan.

Et pourtant, chaque fois, il devait se faire violence pour surmonter ses propres réticences.

Ce n'était pas tant du fait de l'effort physique que la procédure requérait, qu'à cause de tous les aléas qu'impliquait la besogne. Ce qu'il avait vécu dans de telles circonstances resterait à jamais gravé dans sa mémoire.

D'autant que certains démons, tels que Baal, avec ses trois têtes, ou Forcas, le monsieur muscles, le fourbe et le perfide, ne reculaient pas devant lui, mais au contraire s'insinuaient en lui.

Une fois, Abu Gosch, le démon du sang, le tortionnaire, qui avait des années durant habité une vierge estropiée de Pérouse, s'était emparé de lui lors de la cérémonie d'exorcisme sans qu'il s'en aperçoive.

Lorsqu'il avait commencé à s'automutiler et que, s'armant d'une paire de ciseaux, il avait voulu se couper les organes génitaux - lesquels ne lui étaient, certes, d'aucune utilité -, un de ses coreligionnaires attentifs l'avait retenu.

On était allé quérir en toute hâte une relique de sainte Marguerite de Cortona. Son application sur le corps de don Anselmo avait fait reculer le démon. Dans sa jeunesse, Marguerite avait vécu dans la débauche et le péché, mais, plus tard, à force de mortifications et de flagellations, elle avait retrouvé le chemin de la foi. Elle s'était profondément entaillé les cuisses et le bas-ventre.

Don Anselmo tambourina de nouveau contre la porte, violemment, et appuya sur le bouton de la sonnette.

- Avez-vous oublié notre rendez-vous ?

- Un rendez-vous ? Je n'ai rendez-vous avec personne.

- Mais si, la semaine dernière. Vous ne vous souvenez pas ?

- La semaine dernière, je n'étais pas encore arrivée, dit la voix dans l'appartement.

- Je sais, mentit don Anselmo qui ne voulait pas fournir à la femme une occasion supplémentaire de s'alarmer.

- Symptomatique, murmura le plus vieux de ses deux compagnons, celui au crâne chauve et lustré, un homme de belle taille, aux environs de la cinquantaine, hâlé comme un guide de haute montagne. Nous autres neurologues parlons de schizophrénie neurasthénique. Le phénomène n'est pas rare, les patients atteints perdent la mémoire des événements proches.

- Vous délirez, explosa don Anselmo. Il s'agit ici d'Isacaron, le démon qui trouble l'entendement et concentre toute l'énergie de l'être sur les tentations et les plaisirs, ou sur le sexe, comme on dit de nos jours.

L'autre acolyte, un jeune homme enveloppé, aux joues rouges et aux cheveux courts, baissa les yeux, et fixa ses chaussures bien cirées.

Tout dans son comportement portait à croire qu'il s'agissait d'un jeune séminariste.

Le novice, visiblement terrorisé, avait les mains crispées sur la poignée d'un attaché-case en cuir noir, une sorte de valise qui contenait les outils nécessaires aux exorcismes : une étole violette, deux bouteilles remplies d'eau, un gros cierge blanc, une capsule de nickel contenant la mèche pulvérisée d'un cierge bénit, un crucifix en laiton de quinze centimètres de large sur vingt-cinq de haut, des sangles achetées dans un magasin d'accessoires d'automobiles et un livre format in-octavo, relié de maroquin rouge sur lequel figurait en lettres d'or le titre suivant :

RITUALE ROMANUM. EDITIO PRIMA POST TYPICAN (Rituel catholique romain. Édition originale).

Un étage plus bas, un témoin indésirable, une femme attirée par le bruit, levait vers eux des yeux intrigués à travers les barreaux de la rampe. Le séminariste, l'ayant immédiatement aperçue, s'empressa de faire un signe de tête au padre, tout en pointant son doigt sur la cage d'escalier.

Don Anselmo se pencha par-dessus la rampe et lança à mi-voix :

- Circulez, il n'y a rien à voir ici !

La femme disparut sur-le-champ. Ils entendirent, quelques étages plus bas, une porte se refermer.

Subitement, la porte de l'appartement s'ouvrit. Une femme, une madone dans le style du dix-neuvième siècle, vêtue d'un léger peignoir bleu ciel, le teint pâle, sans maquillage, les cheveux mi-longs relevés à la hâte, ce qui dénotait chez elle une certaine nonchalance, s'encadra dans le chambranle.

Qu'elle est belle, se dit don Anselmo, qui ne l'avait jamais rencontrée en personne, mais qui savait, pour avoir été prévenu, à quoi il devait s'attendre.

Ce fut donc lui qui retrouva le premier son sang-froid.

Tandis que les deux autres, pétrifiés sur place, buvaient des yeux cette créature comme s'il se fût agi d'ambroisie, le padre glissa le pied dans l'entrebâillement. Un souffle d'air chaud s'échappait de l'appartement, ce qui n'avait rien d'anormal en cette saison où les nuits n'apportent aucune fraîcheur, surtout dans les derniers étages.

En dépit de la chaleur, la jolie femme gênée et pudique face à ces trois hommes maintenait à deux mains le col de son peignoir fermé.

- Vous êtes de la police ? Vous avez un mandat de perquisition ? demanda-t-elle avec inquiétude en dévisageant les trois hommes.

Don Anselmo lui mit un papier sous le nez.

- Nous ne sommes pas de la police, signora. Vous savez pertinemment pourquoi nous sommes là !

Mais la signora était bien trop perturbée pour pouvoir lire le document, d'autant qu'il était écrit en latin. Elle ne vit que les armes papales sur l'en-tête et le nom de l'expéditeur, Città del Vaticano, ainsi que les mots en gras :

NORMA OBSERVANDA CIRCA EXORCIZANDAM A DÆMONIO

Le peu de latin qu'elle avait appris au lycée lui permit de déchiffrer ceci :

INSTRUCTIONS GÉNÉRALES À OBSERVER LORS DE L'EXORCISATION D'UN DÉMON

La belle signora comprit brusquement et respira un grand coup. Une exorcisation !

Elle en avait déjà entendu parler, elle avait même vu L'Exorciste, ce film d'épouvante, cette production hollywoodienne. Mais, pour elle, tout cela relevait de la fiction. Elle ne pouvait imaginer que de telles choses puissent encore exister aujourd'hui.

- Écoutez, il doit y avoir erreur sur la personne ! dit-elle en haussant le ton. Vous ne croyez tout de même pas sérieusement que je suis possédée du démon ?

Don Anselmo sourit de façon énigmatique :

- Il n'est pas rare que Satan s'empare des plus belles créatures que Dieu le Père a créées.

La belle signora partit d'un grand éclat de rire forcé.

Elle rit tant qu'elle en avala de travers et toussa à s'en décoller la plèvre. Il s'en fallut de peu qu'elle ne meure étouffée.

Le padre lança un regard entendu au neurologue qui acquiesça d'un hochement de tête. Il tendit alors le bras et écarta la jeune femme pour entrer.

- Nous aimerions ne pas attirer l'attention davantage, dit-il.

Ses compagnons le suivirent sans dire un mot et sans lever les yeux. La signora était trop abasourdie pour les en empêcher.

- Ah, au fait, je m'appelle don Anselmo, dit le padre en embrassant du regard le salon meublé avec goût. Je vous présente le neurologue, le docteur... qu'importe son nom, du reste. Et voici Angelo, futur théologien aux débuts prometteurs, lequel m'assistera lors de la liberatio. Angelo s'inclina maladroitement, comme l'artiste de cirque qui pénètre sur la piste, et tendit l'attaché-case au padre.

- Écoutez, ça rime à quoi, tout ça ? demanda la belle signora, debout devant le canapé au milieu de la pièce, sans perdre des yeux le téléphone.

Tandis que le padre vidait le contenu de l'attaché-case sur la table basse, elle envisageait le moyen de se tirer de cette fâcheuse situation.

Elle regardait avec terreur chaque objet que don Anselmo tirait de la mallette.

- Mais, qu'est-ce que c'est que cette mascarade ? demanda-t-elle avec colère. Veuillez sortir immédiatement de cet appartement !

Lorsqu'elle vit les quatre sangles que le padre étalait sur la table, elle poussa un hurlement strident. Puis elle sentit le gros séminariste s'approcher d'elle par-derrière. Avec une force prodigieuse, il la poussa sur le canapé.

Le dottore s'approcha d'elle, une seringue à la main. Quand elle aperçut l'objet, elle se débattit comme une forcenée. Peine perdue, l'aiguille s'enfonçait déjà dans sa cuisse. Le plafond se mit à tanguer. Puis elle sombra dans une agréable torpeur.

Elle observa ensuite avec un grand détachement le séminariste qui entravait ses jambes et qui passait des sangles autour de ses poignets. Elle n'opposa aucune résistance lorsqu'il la souleva dans ses bras vigoureux et la porta jusqu'à la chambre attenante.

Après l'avoir déposée sur le lit surmonté d'un baldaquin tendu de voiles vaporeux, le séminariste fit passer les sangles sous le sommier, les noua les unes aux autres et les serra étroitement.

Le médecin, la main droite palpant la carotide de la femme, prit son pouls.

- Quarante-six, dit-il en arquant les sourcils. Difficile sans indications préalables d'administrer la bonne dose à un patient.

-C'est Isacaron qui a pris possession d'elle ! s'écria don Anselmo, les yeux brillants. Mais je vais l'expulser de ce corps magnifique, poursuivit l'exorciste, le visage éclairé d'un sourire diabolique.

À présent, c'était à lui d'agir.

Il endossa nerveusement l'étole violette avant de dévisser les bouchons des bouteilles remplies d'eau. Il versa dans le creux de sa main un peu de liquide venant d'une des bouteilles et en aspergea la signora.

Elle ne broncha pas. Il renouvela la procédure avec de l'eau de la deuxième bouteille et, cette fois, la belle signora commença à balancer la tête de gauche à droite. Son corps s'arc-bouta et elle s'écria d'une voix blanche :

- Que me faites-vous ? Bande de salopards ! Détachez-moi ! À trois contre une faible femme ! Vous n'avez pas honte ?

Le séminariste recula comme si la flamme du Saint-Esprit était descendue sur lui. Il ferma les yeux. On eût dit qu'il souffrait d'entendre de tels propos. L'esprit tendu, le médecin guettait la réaction du padre. Mais don Anselmo restait de marbre.

- C'est le démon qui parle et qui s'exprime ainsi, susurra-t-il.

Puis, se tournant vers le neurologue :

- Vous vous demandez peut-être pourquoi je l'ai aspergée de deux eaux différentes. Eh bien, je voulais m'assurer que nous n'avions pas affaire ici à un cas d'hystérie. Car les hystériques réagissent de la même façon que les possédés ; ils cherchent par exemple à se rendre intéressants. La signora relèverait alors de vos compétences, docteur, et non de celles de l'exorciste. Voilà pourquoi j'ai commencé avec l'Exorcismus probativus. J'ai aspergé la signora avec de l'eau ordinaire et elle n'a montré, comme vous avez pu le constater, aucune réaction. La deuxième bouteille, quant à elle, était remplie d'eau bénite. Vous avez bien vu que le démon a réagi.

Le séminariste interrompit son maître :

- Don Anselmo... Don Anselmo...

- Taisez-vous, lui ordonna le padre en saisissant le Rituale romanum rouge.

Il l'ouvrit d'un geste assuré, directement à la page recherchée. De la main droite, il se saisit du crucifix et commença le rituel, un genou à terre devant la signora qui tremblait de tout son corps :

Père tout-puissant, Dieu unique, hâte-toi d'arracher à la ruine cette créature que tu as créée à ton image. Déchaîne, ô Seigneur, tes foudres sur la bête qui ravage ta vigne. Puisse tes puissants serviteurs la chasser et l'amener à délaisser ta servante, afin qu'elle n'ose plus longtemps retenir prisonnière celle que tu as cru digne d'être faite à ton image.

La belle signora tirait sur les sangles qui cisaillaient et meurtrissaient douloureusement ses poignets. Elle se tortillait autant que le permettait sa position, offrant ainsi son corps parfait en pâture aux trois hommes. Elle respirait avec difficulté.

Le séminariste, lui-même au bord de l'évanouissement, dut ouvrir son col romain trempé de sueur.

Depuis qu'à l'âge d'un an et demi il avait été sevré du sein maternel, jamais il ne lui avait été donné de contempler de si près des attributs sexuels mineurs. Il jeta un regard réprobateur à don Anselmo, non sans avoir auparavant contemplé avec jouissance le spectacle excitant et abject qui s'offrait à ses yeux.

Le neurologue, qui avait plutôt un penchant naturel pour son propre sexe et qui, de surcroît, était habitué à ces symptômes proches de l'hystérie, se montra moins impressionné. Il se contenta de faire remarquer que la procédure pouvait détériorer l'état psychique tout autant que l'état physique de la signora.

- J'insiste pour que nous interrompions la procédure ! s'exclama-t-il au milieu des cris, des plaintes et des gémissements de la belle femme.

Don Anselmo ne sembla pas l'entendre.

Il aspergea d'eau bénite la signora qui se débattait. Elle criait sa souffrance avec une telle force que l'exorciste lui-même dut hausser le ton :

Je t'ordonne, qui que tu sois, Esprit immonde, je t'ordonne ainsi qu'à tes compagnons, à vous tous qui possédez cette servante de Dieu, de dire vos noms et d'indiquer par un quelconque signe le jour et l'heure de votre sortie. Et qu'à moi, indigne serviteur de Dieu, tu obéisses à l'instant même en tout ce que je te commanderai, afin que tu ne puisses faire du tort en aucune manière à cette créature de Dieu, ou à ceux qui sont ici présents !

À peine don Anselmo avait-il terminé son exhortation que la belle signora se mit à hurler avec ce qui lui restait encore de voix :

- Au secours, au secours ! Il y a quelqu'un qui m'entend ? Au secours ! Au secours !

Ses cris étaient si stridents que le padre fit signe au séminariste de plaquer un coussin sur le visage de la femme afin qu'elle n'alerte pas tout l'immeuble.

- Arrêtez ! Vous ne pouvez pas faire une chose pareille ! lança le dottore au séminariste en essayant de lui arracher le coussin des mains.

Mais le jeune homme, par la grâce de Dieu conjuguée à celle de la jeunesse vigoureuse, repoussa brutalement le neurologue qui trébucha et tomba.

- Je ne me laisserai pas faire ! cria le dottore, hors de lui. Il se releva et se dirigea en boitillant vers la sortie. Vous pouvez considérer notre collaboration comme terminée ! cria-t-il encore avant de claquer violemment la porte.

Le coussin étouffait les cris de la belle signora qui continuait à se débattre avec des mouvements convulsifs.

Ce spectacle faisait naître chez le séminariste de nouvelles pensées impures. Que les anges du ciel doivent être beaux, si le diable sur terre revêt déjà une apparence aussi tentante, se disait-il.

Don Anselmo, que l'âge mettait en grande partie à l'abri de telles pensées, ne se laissait pas distraire dans l'accomplissement de sa tâche.

- Je te conjure, antique serpent, par le Juge des vivants et des morts, retire-toi promptement de cette jeune fille qui se réfugie dans le sein de l'Église. C'est Dieu le Père qui te l'ordonne. C'est Dieu le Fils qui te l'ordonne. C'est Dieu le Saint-Esprit qui te l'ordonne. Il te commande par la foi du Saint Apôtre Paul. Il te commande par le sang des martyrs. Par la communion des saints. Par la force de la foi chrétienne. Recule donc, tentateur, ennemi de la vertu.

- Don Anselmo ! s'écria le séminariste. Don Anselmo ! Regardez !

Il tremblait de tout son corps.

1

Alberto, le chauffeur du cardinal, enfonça l'accélérateur. Le moteur de la petite Fiat hurla comme un animal blessé. Le cardinal Gonzaga, assis raide et figé comme une statue égyptienne sur la banquette arrière, rappela à son chauffeur d'une voix pâteuse qu'ils devaient arriver à destination avant l'aube.

- Je sais, Éminence !

Alberto jeta un regard sur l'horloge du tableau de bord qui indiquait 22 h 10.

Le passager à côté d'Alberto finit par sortir de son silence. Le monsignor n'avait pas desserré les dents depuis qu'ils avaient pris l'autostrada, un peu après Florence, en direction de Bologne.

En général, monsignor Soffici, le secrétaire privé du cardinal, n'avait rien d'un taiseux. Mais la situation était telle qu'il avait la gorge nouée.

Soffici s'éclaircit ostensiblement la voix sans détacher les yeux des feux arrière du véhicule qui les précédait.

- Si nous nous retrouvons dans le fossé, cela ne servira à personne, certainement pas à vous, et encore moins à notre sainte mère l'Église - si vous me permettez cette remarque, Éminence !

- Balivernes !

Gonzaga, accablé par la chaleur étouffante de cette nuit d'août, essuya dans la manche de sa veste noire la sueur qui perlait sur son crâne dégarni.

Alberto l'observait dans le rétroviseur.

- C'est à vous que revient l'idée de ce trajet en voiture banalisée, Éminence. Votre véhicule de service possède la climatisation. Dans votre situation, cela aurait été un confort non négligeable.

- Inutile de me le rappeler !

Le monsignor crut bon de se mêler à la conversation.

- Oh oui ! Que cela aurait été bien, de voyager dans une limousine noire aux armes du Vatican ! Mieux encore, escortée par la police, avec les clignotements bleus des gyrophares, le tout étant annoncé au journal télévisé : Cette nuit, sur l'autostrada qui relie Florence à Bologne, son Éminence le cardinal de la curie Philippo Gonzaga transportera...

Le cardinal interrompit brutalement la tirade de son secrétaire.

- Taisez-vous ! Plus un mot. Je ne me suis pas plaint. Nous avons décidé qu'il serait plus discret de quitter Rome dans une petite Fiat et de passer le Brenner de nuit. Basta !

- Je ne voulais pas vous contrarier, Éminence, s'excusa Alberto, avant que les trois hommes ne retombent dans le silence.

Alberto taillait la campagne à cent soixante kilomètres/heure. Sur la banquette arrière, le cardinal scrutait à travers le pare-brise la route que les phares dessinaient devant eux.

Soffici, un quadragénaire svelte, aux cheveux en brosse et aux lunettes à montures dorées, remuait les lèvres par moments, comme s'il marmonnait des prières à voix basse. De sa bouche s'échappaient des sons semblables à ceux d'un robinet qui goutte.

- Vous ne pourriez pas prier en silence ? intervint le cardinal à bout de nerfs.

Le monsignor, penaud comme un enfant qu'on aurait réprimandé, cessa aussitôt de remuer les lèvres.

Après Modène, au moment où l'A1 continue vers l'ouest, en direction de Milan, et où l'A22 bifurque vers le nord, l'Alléluia de Haendel couvrit subitement le ronronnement du moteur. La mélodie s'échappait de la poche intérieure du veston de Soffici. Le secrétaire, que la nervosité rendait maladroit, finit par extraire son téléphone portable de sa poche et regarda l'écran. Il se contorsionna pour tendre le petit appareil vers la banquette arrière.

- Pour vous, Éminence !

Gonzaga, qui avait l'esprit ailleurs, tendit la main sans regarder son secrétaire.

- Donnez !

Puis il pressa l'appareil contre son oreille.

Pronto !

Il écouta un long moment avant de répondre :

- J'ai compris le mot de passe. J'espère que nous pourrons respecter l'horaire. J'ajoute que je me fais l'effet d'une momie égyptienne, j'ai l'impression d'être ce...

Il hésita. Soffici lui vint en aide.

- Toutankhamon.

- C'est cela même. Toutankhamon. Loué soit le Seigneur !

Le cardinal Gonzaga rendit le téléphone.

- Si les choses tournent mal, vous n'aurez qu'à télécharger une autre mélodie sur votre mobile, dit-il sur un ton sarcastique.

Le secrétaire se retourna vers lui.

- Et que pourrait-il arriver de pire, désormais, Éminence ?

Gonzaga leva les bras au ciel, comme s'il allait entonner un Te Deum, mais ses propos fleuraient plutôt le blasphème :

- Ces derniers temps, nous avons mis Notre-Seigneur Jésus-Christ un peu trop à contribution. Je ne serais pas étonné de voir, au tout dernier moment, notre entreprise échouer.

Les trois passagers se turent un long moment. Puis Gonzaga murmura, comme si quelqu'un avait pu espionner leur conversation :

- Le mot de passe est « Apocalypse 20,7 ». Alberto, vous m'avez compris ?

- « Apocalypse 20,7 », répéta le chauffeur en hochant la tête. Quand sommes-nous attendus ?

- À trois heures trente. En tout cas avant le lever du jour.

Madonna mia ! Comment vais-je y arriver ?

- Avec l'aide de Dieu... et de la pédale d'accélérateur !

L'autoroute traversait la plaine du Pô en une interminable ligne droite propice à la somnolence, quand on roule à grande vitesse, de nuit. Alberto luttait contre la fatigue. Le but de leur voyage lui revint tout à coup à l'esprit. Une entreprise absurde, que seuls lui et le secrétaire du cardinal, le monsignor Soffici, connaissaient. Après un long silence, le cardinal s'adressa de nouveau à Soffici :

- Voilà un mot de passe chargé de sens. Vous connaissez le texte de l'Apocalypse.

- Naturellement, Éminence.

- Y compris le verset 7 du livre 20 ?

Soffici bredouilla :

- Je ne me souviens pas précisément de celui-ci ; en revanche, je peux vous citer tous les autres de mémoire.

- Ce ne sera pas nécessaire. Soffici, ceci explique que vous ne soyez à ce jour que monsignor.

- Si je peux me permettre une remarque, Éminence, j'accepte en toute humilité ce titre que ma fonction me confère !

Gonzaga excellait dans l'art d'humilier constamment et perfidement son jeune secrétaire. Soffici ne jouissait que d'une seule liberté : celle de penser.

Dans le véhicule, l'air empestait le Pour Monsieur de Chanel, un parfum pour homme auquel il n'était pas facile de s'habituer. Le cardinal l'achetait à un prix défiant toute concurrence dans une jolie boutique de la gare du Vatican.

Il avait pris l'habitude de frictionner sa calvitie rose avec cette eau de senteur depuis que le bedeau de Santa Maria Maggiore lui avait confié, sous le sceau du secret, après un office pontifical, que ce traitement favorisait la repousse des cheveux.

Même de sa place à l'arrière, dans l'obscurité de la nuit, le cardinal ne perdait pas une miette des mouvements convulsifs de la tête qui accompagnaient chacune des pensées de son secrétaire.

- Je vais vous dire ce qui est écrit dans le livre 20, au verset 7.

- Ne vous donnez pas cette peine, l'interrompit Soffici. Ce n'était qu'un trou de mémoire passager. Je vous cite la phrase en question : « Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison. »

- Vous m'impressionnez, monsignor, répondit Gonzaga. Mais je dois avouer que je ne vois pas le rapport avec notre mission.

Alberto, qui était depuis le début initié aux secrets de l'affaire, réprima un ricanement embarrassé. Il reporta son attention sur la voiture qui collait à leur pare-chocs arrière depuis au moins trente kilomètres. Lorsqu'il accélérait, le véhicule importun le rattrapait, et lorsqu'il ralentissait, l'autre s'adaptait à sa vitesse.

Décidé à semer ce poursuivant désagréable, Alberto fit une pointe de vitesse. La Fiat se trouvait alors quelque part entre Mantoue et Vérone. Le véhicule qui les suivait déboîta soudain dans un hurlement de moteur, les doubla pour se rabattre juste devant leur capot, ce qui obligea Alberto à donner un violent coup de frein, suivi par une bordée de jurons que le secrétaire tenta d'enrayer par des toussotements discrets. Il vit sortir de la fenêtre un bras prolongé par un bâton muni d'un clignotant rouge : Police.

- Il ne manquait plus que cela, soupira Alberto qui obtempéra de mauvaise grâce aux sommations du policier.

Les représentants de l'ordre avaient bien préparé leur coup. Une aire de stationnement plongée dans l'obscurité se trouvait à quelque trois cents mètres de là. Ils firent signe à Alberto de les y suivre.

À peine Alberto avait-il immobilisé la voiture que trois hommes armés de mitraillettes bondirent du véhicule de police et encerclèrent la Fiat.

Soffici garda les mains jointes et se mit à réciter ses prières, cette fois tout haut. Le cardinal, raide, immobile, comme mort sur la banquette arrière, ne broncha pas. Et c'est plutôt avec flegme que son chauffeur envisageait la situation délicate où ils se trouvaient.

Il baissa sa vitre sans dire un mot. Aveuglé par la torche braquée sur lui, il cligna des yeux.

- Descendez !

Alberto se plia à l'injonction, lentement et avec une mauvaise volonté manifeste. À peine était-il sorti que deux carabiniers l'empoignaient sous les aisselles, un à droite et l'autre à gauche, et lui plaquaient les mains sur le toit de la voiture. Alberto, dont le flegme en toutes circonstances était légendaire et témoignait d'un tempérament tout sauf italien, poussa un cri de douleur pour le moins incongru au vu de la situation.

Néanmoins, lorsqu'il sentit dans son dos le canon de la mitraillette du troisième carabinier, il se calma.

- Écoutez ! s'écria-t-il quand les policiers à la recherche d'une arme eurent fini de le fouiller de haut en bas. Je suis le chauffeur de son Éminence le cardinal Gonzaga de la curie.

- Ben voyons... rétorqua le chef du trio. Et moi, je suis l'Empereur de Chine. Papiers !

Alberto fit un signe en direction du coffre. Le chef lâcha sa victime pour se diriger vers l'arrière du véhicule. Il éclaira brièvement l'intérieur de la voiture et sursauta.

- Il est mort ? demanda-t-il en se tournant vers Alberto. Là, lui !

- C'est le cardinal Gonzaga !

- Vous me l'avez déjà dit, on y reviendra plus tard. Cet homme paraît vraiment être mort.

- Il a ses raisons.

- Je ne demande qu'à les entendre.

Le cardinal avait suivi, par la porte avant entrouverte, l'échange verbal entre le policier et son chauffeur. Il leva solennellement la main droite.

Le fonctionnaire recula d'un pas.

- J'aurais vraiment juré qu'il était mort, dit-il à ses collègues.

Alberto dut ensuite ouvrir le coffre sous l'œil vigilant des deux carabiniers postés de part et d'autre du véhicule.

Madonna ! s'exclama l'un d'eux, un grand type dégingandé qui dépassait les autres d'une bonne tête. Ce devait être le chef du commando d'intervention. En tout cas, il ne s'attendait certainement pas à trouver dans le coffre de la petite Fiat une étole pourpre soigneusement pliée sur une soutane noire gansée d'un passement rouge, tout aussi soigneusement pliée, le tout assorti d'une petite calotte de la même couleur pourpre.

Alberto sortit d'un porte-documents en maroquin rouge un passeport où figurait en lettres d'or la mention : Cité du Vatican. Il le tendit au carabinier. Celui-ci jeta un regard désemparé à ses collègues, puis, voyant qu'ils maintenaient leurs armes pointées sur les passagers de la Fiat, il leur ordonna sans desserrer les dents de baisser les canons.

Certes, la photo sur le passeport du cardinal datait un peu - le temps n'épargne personne, pas même un cardinal -, mais l'authenticité du document ne pouvait en aucun cas être mise en doute. Nom : S. E. Philippo Gonzaga, cardinal de la curie, domicile : Cité du Vatican.

Le policier écarta ses collègues et se mit au garde-à-vous devant la lunette arrière derrière laquelle Gonzaga restait toujours figé dans la même position.

- Mes excuses, Éminence ! cria le carabinier à travers la vitre close. Mais je ne pouvais pas savoir que votre Éminence circulait dans une vieille Fiat. Je n'ai fait que mon devoir...

Gonzaga jeta un regard méprisant au policier dépité, descendit la vitre juste assez pour y passer la main et exiger que son passeport lui fût rendu. Le carabinier le lui tendit du bout des doigts avec déférence. Il le salua, puis, d'un mouvement énergique de la tête, ordonna à ses collègues de disparaître.

- Nous voici tirés d'affaire pour cette fois, soupira Alberto en s'écroulant sur le siège du conducteur.

2

Ce lundi-là, le train de nuit reliant Munich à Rome arriva avec du retard à la Stazione Termini. Non seulement Malberg avait mal dormi, mais le petit-déjeuner servi par le contrôleur des wagons-lits était infect.

De fort mauvaise humeur, Malberg parcourut le quai en traînant sa valise. Dans un italien irréprochable, il indiqua son adresse au chauffeur de taxi :

- Via Giulia 62. Hôtel Cardinal. Per favore.

C'était une erreur, car l'homme en profita pour raconter sa vie à cet étranger qui parlait si bien sa langue. Malberg ne retint rien de l'ennuyeux récit si ce n'est l'existence de cinq filles.

L'hôtel était situé à proximité de la Piazza Navona, dans le quartier des antiquaires et des bouquinistes. Malberg était déjà descendu quelques fois ici. À la réception aux murs tendus de tissu rouge, le concierge l'accueillit donc avec force amabilités.

Une fois dans sa chambre, il défit sans entrain sa valise - faire et défaire ses bagages l'insupportait -, puis il prit le téléphone et composa un numéro de portable à onze chiffres.

Il attendit un bon moment avant que l'on décroche.

- Allô ? répondit une voix ensommeillée.

- Marlène ?

Malberg hésita.

- Lukas, c'est toi ? Où es-tu ? Quelle heure est-il ?

- Une question après l'autre ! dit Malberg joyeusement. Oui, c'est moi. Je viens d'arriver à l'hôtel Cardinal. Il est dix heures vingt-cinq. D'autres questions ?

Au bout du fil, la femme eut une exclamation amusée.

- Lukas, tu ne changeras jamais ! Toujours le mot pour rire !

- Nous avions rendez-vous, tu te souviens ?

- Je sais, mais je ne suis vraiment pas du matin. Écoute, je passe te chercher dans une heure. Ensuite nous nous rendrons ensemble chez la marquise. À tout de suite !

Lukas regarda le combiné, surpris. On aurait dit qu'il attendait encore un au revoir, mais Marlène avait raccroché depuis belle lurette.

Il connaissait bien le caractère lunatique de Marlène, sa manie de prendre des décisions sur un coup de tête ou de suivre ses élans d'enthousiasme. Ils avaient partagé pendant deux ans le même banc à l'école.

Mais, comme c'est si fréquemment le cas, ils s'étaient ensuite perdus de vue et ne s'étaient retrouvés que pour fêter les vingt ans de leur baccalauréat. Lénou - c'était le surnom un peu cavalier qu'il avait donné autrefois à Marlène - l'avait surpris.

On pouvait même aller jusqu'à dire qu'elle l'avait séduit. Lénou, la petite bourgeoise d'autrefois, était devenue une superbe femme très sexy.

Peu de temps après le bac, elle avait abandonné ses études de biologie. Marlène était incapable d'expliquer ou ne voulait pas expliquer ce qui l'avait amenée à s'installer à Rome. Elle n'avait pas non plus dit de quoi elle vivait au juste.

Toujours est-il que, contrairement à toutes les autres filles de la classe, elle n'était pas mariée. Ce qui ne manquait pas de surprendre.

Lukas Malberg, bouquiniste de profession, vivait à Munich où il avait pignon sur rue. Marlène lui avait fait très forte impression.

Lorsqu'elle lui avait téléphoné la semaine dernière, elle avait fait allusion, en passant, à une marquise ruinée de sa connaissance, qui voulait se séparer de la collection de livres de feu son mari - une collection qui comptait entre autres quelques ouvrages précieux datant du quinzième siècle.

Malberg lui avait immédiatement manifesté son intérêt. En réalité, il n'avait pas entrepris ce voyage à Rome uniquement à cause des livres.

Malberg était un sémillant célibataire, Marlène une femme attirante. Et Rome offrait le décor idéal pour une aventure plaisante.

Marlène n'était évidemment pas à l'heure. Lukas s'y attendait. La circulation dans Rome rend hasardeux tout rendez-vous précis. Vers midi et demi, elle n'était toujours pas arrivée ; Malberg appela la jeune femme sur son mobile. Il fut transféré sur sa boîte vocale.

Il essaya de la joindre à son numéro de fixe, et tomba sur un disque : « Le numéro que vous avez demandé n'est pas disponible actuellement. »

Pensant s'être trompé en numérotant, Lukas renouvela son appel.

Après la troisième tentative, il renonça. Perplexe, il observa la rue par la fenêtre. Au bout d'une demi-heure d'attente, il décida d'appeler à nouveau.

« Le numéro que vous avez demandé n'est pas disponible actuellement. »

Malberg s'inquiétait. Si Marlène avait eu un contretemps, pourquoi ne l'avait-elle pas appelé ?

Sur une petite feuille, il avait noté son adresse à côté des numéros de téléphone : Via Gora 23. Devant la porte de l'hôtel, Malberg héla un taxi.

Avec ses cinq étages, comme presque tous les immeubles de la rue, celui situé dans le Trastevere donnait l'impression d'être un peu à l'abandon.

Datant du siècle dernier, son porche majestueux, flanqué de deux hautes colonnes, ne pouvait masquer la nécessité d'une rénovation.

Malberg avait appris de la bouche même de Marlène qu'elle habitait un vaste appartement sous les toits avec terrasse et vue sur le Tibre et le Palatin.

Il se dirigea vers l'ascenseur en passant devant une plantureuse concierge qui l'observa avec un air faussement détaché par la porte entrebâillée de sa loge. Il avisa le nom de la gardienne sur une plaque : Fellini. Cela le fit sourire. L'incroyable ascenseur en acajou foncé, avec ses vitres taillées en biseau, descendit au rez-de-chaussée ; avant même qu'il ait posé un pied à l'intérieur, la machine poussait déjà des cris plaintifs et des gémissements qui retentirent dans toute la cage d'escalier. Malberg, qui nourrissait une grande méfiance à l'égard de tout moyen de locomotion n'opérant pas sur la terre ferme, opta pour l'escalier.

L'air y était étouffant. Cela sentait la cire et le produit d'entretien. Deux hommes, qui dévalaient les marches à toute vitesse, faillirent le renverser.

- Eh ! leur cria-t-il. Vous ne pouvez pas faire un peu attention !

Mais ils étaient déjà loin. Arrivé au dernier étage, Malberg, en nage, s'épongea le front.

Il avisa une porte à deux battants, peinte en blanc, sans plaque, et une sonnette en laiton fixée au mur.

Il sonna.

Aucun bruit ne lui parvenait de l'intérieur de l'appartement.

Malberg attendit un moment avant de sonner à nouveau, sans obtenir plus de réponse ; puis il sonna une troisième et une quatrième fois, toujours sans succès. Il tambourina et cria :

- C'est moi, Lukas ! Pourquoi n'ouvres-tu pas ?

C'est alors que la porte, qui n'était pas fermée, s'entrebâilla. Lukas marqua une hésitation avant d'entrer avec prudence.

- Marlène ? Tout va bien ? Marlène ?

Il tendit l'oreille, la bouche ouverte.

- Marlène ?

Pas de réponse.

Malberg sentit l'angoisse s'emparer de lui. Tout à coup, il eut peur, sans comprendre exactement pourquoi.

- Marlène ?

Il posait un pied devant l'autre avec d'infinies précautions, s'attachant à ne faire aucun bruit. Un parfum de lys, âpre sans être désagréable, flottait dans l'air. Il aperçut, sans vraiment les voir, les murs tapissés de brocart d'or, les magnifiques appliques et le mobilier ancien du couloir.

Le salon joliment meublé, avec ses grands canapés confortables et son épaisse moquette américaine, était sens dessus dessous.

Marlène n'avait pas exagéré : la vue sur Rome était à couper le souffle. Voilà un endroit où il devait faire bon vivre.

Avant même que Malberg ait eu la possibilité de se laisser aller à ses rêveries, la réalité le rattrapait : il aperçut le téléphone par terre. La prise avait été arrachée. Qu'est-ce qui avait bien pu se passer ? Malberg se penchait pour ramasser le téléphone lorsque son regard tomba sur la porte de la salle de bains : elle était ouverte.

Il aperçut une grosse flaque d'eau qui brillait sur le carrelage noir. Malberg approcha. Il comprit soudain que l'odeur de lys venait de la baignoire, d'une essence de bain qui avait dû coûter les yeux de la tête. Lorsqu'il entra, son cœur battait à tout rompre.

Comme subjugué, il regarda la splendide baignoire d'angle : Marlène était allongée dans l'eau qui débordait, la tête sous l'eau, les yeux ouverts révulsés, la bouche tordue, comme si, dans son agonie, elle avait poussé un dernier cri de douleur.

Ses longs cheveux noirs ondoyaient comme des plantes aquatiques. Son superbe corps bronzé avait quelque chose d'effrayant. Ses bras et ses jambes repliés faisaient penser à un cadavre d'oiseau échoué sur la plage à marée montante.

- Marlène, bégaya Malberg avec des sanglots dans la voix, sachant bien qu'il n'y avait plus rien à faire. Marlène...

Il n'aurait su dire combien de temps il était resté là, paralysé, sur le seuil. Il entendit tout à coup des voix dans la cage d'escalier. Il devait disparaître le plus rapidement possible de cet appartement. Si on le trouvait là, les soupçons se porteraient immédiatement sur lui. L'hypothèse que Marlène ait pu attenter à ses jours lui semblait absurde.

Malberg se retourna et jeta encore un regard rapide dans le salon luxueux. Il découvrit sur un petit guéridon un agenda ouvert.

Marlène avait pu y inscrire son nom, son adresse et son numéro de téléphone : il devait donc emporter ce carnet. Il le fit disparaître aussitôt dans la poche de son veston. Puis il quitta l'appartement en refermant sans bruit la porte derrière lui.

Comment pouvait-il quitter l'immeuble sans se faire remarquer ? La maison n'était pas assez grande pour qu'un visiteur étranger puisse passer inaperçu.

Il avait descendu deux étages sur la pointe des pieds lorsque le vieil ascenseur au centre de la cage d'escalier se mit en branle. À travers les barreaux de la rampe, Malberg aperçut une femme d'un certain âge. Elle ne sembla pas le remarquer. Une fois arrivé au rez-de-chaussée, il attendit un instant.

La porte de la loge était encore entrouverte. À l'intérieur, le transistor allumé diffusait de la musique. Malberg hésita. La concierge ne manquerait pas de le voir lorsqu'il passerait. Le hasard lui vint en aide.

Un chat gras au poil hirsute, tenant quelque chose dans sa gueule, s'échappa soudain de la loge.

La matrone aux cheveux courts, avec ses créoles scintillantes, poursuivit en hurlant la bête jusque dans la rue. Malberg en profita pour se faufiler hors de l'immeuble.

Dans la Via Gora, en direction du Tibre, il se força à marcher d'un pas nonchalant.

Il était dans tous ses états. Il frissonnait et n'avait qu'une seule envie : s'enfuir à toutes jambes ; mais son petit doigt lui disait que, s'il cédait à cette pulsion, il risquait d'éveiller les soupçons.

Malberg était étrangement perturbé par la mort de Marlène. Il se sentait presque coupable. Sa voix était si gaie au téléphone.

Pourquoi avait-il tant tardé à venir ? Il était arrivé trop tard. Soudain, il éclata en sanglots. Il ne retint pas ses larmes, qui ruisselèrent sur son visage.

Qu'avait-il bien pu se passer au cinquième étage du numéro 23 de la Via Gora ? Il y a trois heures, ils se parlaient encore au téléphone et maintenant, elle était morte. Assassinée ! Marlène !

Pendant qu'il obliquait dans la Viale di Trastevere, une artère plus passante qui mène tout droit au Tibre, l'image du corps de Marlène dans l'eau ressurgit devant lui. Il leva les yeux vers le soleil éblouissant, cherchant à oublier ce cauchemar.

Il poursuivit son chemin, les paupières quasiment fermées, avec une seule idée en tête : quitter ces lieux ! Il tendit le bras pour héler un taxi, mais tous passèrent à côté de lui sans s'arrêter.

En désespoir de cause, afin qu'on le remarque, il se campa au milieu de la chaussée. C'est alors qu'il ressentit un terrible choc dans le dos qui lui coupa le souffle.

L'espace d'un instant, il crut qu'il volait. Puis un deuxième coup l'atteignit à la tête et il perdit conscience.

3

Lorsque Lukas Malberg revint à lui, il aperçut, penché au-dessus de lui, le visage ingrat d'une infirmière. À proximité, un bip strident et régulier lui déchirait les tympans.

- Où suis-je ?

- À l'hôpital Santa Lucia. Vous avez eu un accident.

Ce n'est qu'à cet instant que Malberg ressentit une vive douleur dans le crâne. Il ne se sentait pas bien et avait du mal à respirer. Il tenta de se concentrer, mais en vain.

- Un accident ? Je ne me souviens pas.

- Cela n'a rien d'étonnant. Vous souffrez d'un traumatisme crânien. Mais vous pouvez dire que vous avez eu de la chance. Vous vous en tirez bien. Vous ne souffrez que d'une simple plaie à la tête.

Malberg se tâta le front et découvrit un petit pansement.

- Un accident, vous avez dit ?

- Sur la Via di Trastevere. Le chauffard a pris la fuite.

Malberg avait beau se triturer les méninges, il n'avait pas le moindre souvenir, même vague, d'un accident. Tout à coup, cela lui revint.

Une image surgit devant ses yeux : le cadavre de Marlène dans la baignoire. Il poussa un long soupir.

- Ne vous faites pas de souci, poursuivit l'infirmière. Vous serez sur pied d'ici une semaine. À présent, vous avez surtout besoin de repos.

Malberg regarda l'infirmière d'un air soupçonneux.

- Et à part cela ?

- Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?

- Je veux dire : il ne s'est rien passé d'autre ?

L'infirmière secoua la tête.

- Je peux vous abandonner un instant, n'est-ce pas ?

- Oui, bien sûr, répondit Malberg.

Se retrouvant seul dans cette pièce blanche, il prit peur. Le moniteur auquel il était relié émettait des bips en continu.

Malberg se concentra pour rassembler ses souvenirs : le train de nuit pour Rome, l'arrivée à l'hôtel Cardinal, le coup de fil à Marlène, puis le cauchemar : Marlène noyée dans la baignoire.

L'appareil s'emballa ; au même moment, l'infirmière entra dans la chambre en compagnie d'un médecin.

Dottore Lizzani, se présenta le médecin sur un ton détaché en lui tendant la main. Comment vous appelez-vous ?

- Lukas Malberg.

- Vous êtes allemand ?

- Oui, docteur, mais je n'arrive pas à me souvenir de l'accident.

Lizzani lança un regard entendu à l'infirmière. Puis il demanda à brûle-pourpoint :

- Trois fois neuf ?

Malberg s'énerva.

- À quoi rime cette question ? Dottore ! Je suis incapable de me souvenir de l'accident, voilà tout.

- Trois fois neuf ? insista le médecin.

- Vingt-sept, marmonna le patient de mauvaise grâce, avant d'ajouter, non sans agacement : si je ne me trompe pas...

Le docteur Lizzani ne se laissa pas distraire.

- Avez-vous des parents à Rome, que nous pourrions prévenir ?

- Non.

- Vous êtes ici en vacances ?

- Non, plutôt en déplacement professionnel.

Et c'est sur le ton d'une conversation professionnelle que le dialogue entre le médecin et son patient se poursuivit.

- Nous allons vous garder ici quelques jours en observation, signor Malberg. Ne vous inquiétez pas pour ces trous de mémoire concernant l'accident. C'est tout à fait normal. Vos souvenirs vont revenir petit à petit.

- Et les fils ? demanda Malberg en jetant un regard noir à l'appareil auquel il était relié.

- L'infirmière va vous enlever ça.

Quand l'infirmière eut quitté la pièce en emportant les écheveaux de fils, Malberg regarda autour de lui. Mis à part le moniteur dont les câbles pendaient comme les tentacules d'une pieuvre, il n'y avait rien à voir.

Des murs blancs, une penderie blanche et une chaise blanche avec ses habits posés dessus. Sur la table de nuit en métal laqué blanc, il aperçut son portefeuille et, à côté, le petit carnet qu'il avait pris dans l'appartement de Marlène. À voir cet objet, il eut un choc. Il se sentit mal.

Il se mit à feuilleter l'agenda. Ses mains tremblaient. L'écriture maladroite de petite fille ne correspondait pas à l'assurance qu'affichait Marlène quand on la voyait. Mais ce qu'il y découvrit l'étonna plus encore : pas de noms, pas d'adresses, rien que des mots incompréhensibles, comme un message codé. Que signifiaient-ils ?

Lætare : Maleachi

Sexagesima : Jona

Remiscere : Sacharja

Ocul : Nahum

Malberg avait eu tort de redouter que son nom pût être consigné dans ce petit carnet. Il ne contenait d'ailleurs aucun nom normal. Perplexe, il reposa l'agenda.

Marlène ! Il revit tout à coup sa tête plongée sous l'eau, et ses longs cheveux qui flottaient tout autour, pareils à des algues. Cette vision resterait à jamais gravée dans sa mémoire.

C'est alors que surgirent les premières questions : dans la panique du moment, avait-il réagi correctement ? N'aurait-il pas mieux fait de prévenir la police ? Quelle raison avait-il de s'enfuir ? N'était-il pas par-là même devenu suspect ? Et la concierge ? Ne l'avait-elle vraiment pas vu ? Si une confrontation devait avoir lieu, le reconnaîtrait-elle ?

Des rafales d'idées et d'hypothèses se bousculaient dans son cerveau confus. Les images se superposaient les unes aux autres, ajoutant à sa perplexité. Et, au milieu de tout cela, Marlène, les yeux écarquillés sous l'eau. Comme elle avait dû souffrir avant que la mort ne vienne la délivrer !

Jamais de sa vie il n'avait encore vu la mort de si près. Lorsqu'il apprenait par le journal ou la télévision la disparition de quelqu'un, il en prenait acte, mais cela ne l'avait encore jamais vraiment touché.

La mort de Marlène, elle, l'affectait au plus profond de lui-même. À présent, il prenait conscience de tous les espoirs qu'il avait placés dans ses retrouvailles avec sa belle camarade de classe.

En proie à une vive agitation, il se leva. Il fallait qu'il sache ce qui était arrivé à son amie. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas rester ici plus longtemps. Il était encore trop faible, mais sa décision était prise : demain, il quitterait l'hôpital.

4

La route était étroite, sinueuse et escarpée. Après le long trajet nocturne, c'était maintenant Soffici, le secrétaire du cardinal, qui était au volant. Alberto dormait à sa droite. Même les cahots causés par les profonds nids-de-poules de la chaussée dépourvue de revêtement ne le réveillaient pas.

Soffici abordait en première les épingles à cheveux serrées. De part et d'autre de la route, les branches basses du sous-bois venaient fouetter le pare-brise.

- Pourvu qu'aucun véhicule n'arrive en face, finit par remarquer le cardinal secrétaire d'État Gonzaga, qui se taisait depuis un long moment.

Il se tenait toujours aussi droit et figé sur la banquette arrière. Il n'avait pas fermé l'œil de tout le trajet.

Ils avaient quitté l'autoroute après Wiesbaden et, depuis, Gonzaga s'était chargé d'indiquer la route en suivant un itinéraire noté sur une feuille de papier.

Leur périple devait les mener sur la rive droite du Rhin jusqu'au château fort de Layenfels. Dans la très ancienne petite bourgade de Lorch, la route nationale bifurqua dans la vallée de la Wisper bordée de riches vignobles. Puis ils arrivèrent à un croisement.

Gonzaga, trop fier pour porter des lunettes, tenait la feuille à bout de bras.

- Maintenant, c'est sur la gauche, dit-il d'une voix pâteuse.

Il se mit à pleuvoir.

- Êtes-vous certain, Éminence, que nous sommes toujours sur la bonne route ? demanda Soffici avec une pointe d'inquiétude dans la voix.

Gonzaga ne répondit pas. Il vérifia une fois encore l'itinéraire.

- Comment en serais-je certain ? C'est la première fois que je fais ce trajet. Cette maudite route doit bien mener quelque part, non ? finit-il par dire sur un ton peu aimable.

Le secrétaire tressaillit, Alberto se réveilla brutalement. Constatant la maladresse de Soffici, il proposa de reprendre le volant.

Soffici immobilisa le véhicule et coupa le moteur.

La route escarpée, envahie par la végétation, était si étroite que Soffici et Alberto eurent du mal à sortir de la voiture pour changer de place.

Il régnait à cet endroit le plus parfait silence, que seules venaient troubler les gouttes de pluie tombant sur les buissons.

Tandis qu'Alberto reprenait le volant, le cardinal baissa sa vitre. Une odeur fraîche de mousse montait du sol. Gonzaga prit une grande inspiration. Un chien aboyait dans le lointain.

- On continue ! ordonna le cardinal.

Alberto mit le contact, mais la voiture refusa de démarrer.

- Il ne manquait plus que ça ! s'écria Gonzaga, ulcéré, en soufflant par le nez.

- Par la Sainte Vierge ! s'exclama Alberto qui se sentait responsable de cet incident. Ma voiture ne m'a encore jamais laissé en plan. C'est la première fois, Éminence.

Gonzaga eut un geste agacé, puis frappa sur l'épaule de Soffici.

Le monsignor comprit le message du cardinal secrétaire d'État. Alberto fouilla dans la boîte à gants et en ressortit une casquette qu'il tendit à Soffici.

- Ce ne doit plus être bien loin ! lui cria encore Gonzaga par sa vitre ouverte. Au bout de quelques mètres, Soffici disparut au détour d'un virage.

Dans de tels moments, le monsignor maudissait son patron.Ce n'était pas pour rien qu'à la curie, on le surnommait en cachette Gonzaga le Chacal. On ne savait jamais comment il allait vous traiter.

Toujours est-il que le second du pape avait plus d'ennemis que d'amis au Vatican. Pour être plus précis : Soffici ne connaissait personne dont il aurait pu dire qu'il était un ami de Gonzaga.

Cela n'empêchait cependant pas le monsignor de se montrer fidèle et dévoué à son patron. Pour un homme comme lui, accomplir sa mission revenait à servir le Très-Haut. Lorsque Gonzaga lui avait dévoilé son entreprise en confidence, Soffici avait sans état d'âme prêté solennellement serment d'emporter avec lui ce secret dans la tombe.

La montée devenait de plus en plus pénible. Soffici, pas sportif pour deux sous, haletait et cherchait à reprendre son souffle. Les buissons mouillés en bordure de la chaussée lui giflaient le visage. Tout cela ne contribuait pas vraiment à améliorer son humeur.

Soudain, après un virage en épingle à cheveux, il vit apparaître un mur à travers des branches. Soffici s'arrêta. Il était à présent trempé jusqu'aux os.

Il leva les yeux vers le ciel et reconnut, dominant les arbres, les murailles et les tours d'une imposante forteresse.

- Jésus Marie... murmura-t-il à mi-voix.

Avec ses créneaux, ses tours et ses tourelles, l'édifice ne le rassurait guère. Il s'était imaginé que le château Layenfels serait plus accueillant.

Soffici s'approcha du porche à pas hésitants. Il avisa une guérite à côté d'une porte fermée par une grille. Bien qu'il fît déjà jour, une lumière brillait derrière la minuscule fenêtre de la petite maison du gardien. Tout ceci renforçait l'impression menaçante et mystérieuse que dégageaient ces lieux. Soffici avait du mal à croire que cette forteresse, perchée au-dessus du Rhin, pouvait réellement servir les desseins auxquels Gonzaga avait fait allusion.

Aucun son ne franchissait les murailles du château, pas une voix ni un bruit de pas, rien. Soffici se mit sur la pointe des pieds pour regarder par la fenêtre : la minuscule pièce ressemblait à une cellule de moine. Des murs nus, une table rustique, une chaise, une couche sans matelas en face de la fenêtre et, au-dessus, un vieux téléphone accroché au mur. Sur le grabat, un gardien somnolait, les mains jointes. L'ampoule, qui brillait au plafond, l'empêchait de dormir vraiment.

Ce tableau était rendu inquiétant par la présence d'un pistolet-mitrailleur posé sur une chaise, à portée de sa main.

Au moment où Soffici allait attirer l'attention du gardien en frappant à la vitre, il entendit un bruit de moteur. Alberto avait réussi à remettre sa Fiat en route. La voiture progressait très lentement sur le chemin escarpé.

Le veilleur tressaillit, se redressa et saisit son arme avant de se diriger vers la fenêtre. Soffici se retrouva face à un visage pâle, émacié.

- Le code ! lui intima le gardien.

- Le code... répéta Soffici et, voyant le pistolet-mitrailleur braqué sur lui, il bégaya :

- « Apocalypse 20, 7 ».

Le gardien au teint pâle referma la porte, décrocha le combiné du téléphone et transmit l'information.

La lourde grille de fer se releva toute seule et disparut dans le mur au-dessus de la tour d'entrée.

Alberto immobilisa la voiture. Un instant après, le veilleur se posta devant le porche d'entrée et fit signe au véhicule d'avancer dans la cour de la forteresse. On les attendait.

Des silhouettes vêtues de noir affluèrent du cloître qui entourait la cour hexagonale. En un clin d'œil, elles eurent encerclé le véhicule.

Soffici s'approcha et aida le cardinal secrétaire d'État à s'extirper de la voiture. Son patron paraissait guindé et presque embarrassé à la vue de tous ces gens à l'affût. Un homme grand et mince, vêtu d'un long manteau sombre, les cheveux longs rejetés en arrière, s'approcha de Gonzaga et lui demanda, sans le saluer, sur un ton plutôt détaché :

- Tout s'est-il bien passé ?

L'homme en question s'appelait Anicet.

Le cardinal secrétaire d'État avait l'habitude qu'on s'adressât à lui avec plus de déférence. Son ministère lui conférait la dignité suprême, et il n'était pas prêt à s'en défaire, y compris dans cette situation.

- Bonjour, monsieur le cardinal, fit-il, dédaignant de répondre à la question de son interlocuteur. Quelle horrible contrée !

Les deux hommes partageaient un passé commun. Ils se connaissaient parfaitement l'un l'autre. Mais le fâcheux de la situation tenait au fait qu'Anicet avait le cardinal secrétaire d'État à sa merci. D'où la haine de Gonzaga à l'égard d'Anicet, lequel se faisait appeler pompeusement le Grand Maître. Un titre qui ne sied pas à un chrétien, pas même à un cardinal.

- Pour en revenir à votre question, finit par dire le cardinal, oui, tout s'est bien passé.

La pointe de cynisme transparaissant dans la réponse de Gonzaga n'échappa pas à Anicet, qui n'en laissa toutefois rien paraître. Son visage ingrat s'éclaira même d'un sourire courtois lorsqu'il invita le cardinal à le suivre.

Le château de Layenfels avait été érigé au milieu du dix-neuvième siècle par un Anglais nostalgique, sur le modèle des forteresses médiévales.

La construction n'en avait toutefois jamais été achevée, pour la bonne raison que, par un Vendredi saint glacial, James Thomas Bulwer - l'Anglais en question - s'était un peu trop penché par-dessus le garde-corps du donjon et avait fait une chute de trente mètres qui lui avait coûté la vie.

Un Prussien, fabricant de boutons, qui avait par la suite acheté la construction en l'état, n'y avait guère été plus heureux : sa maîtresse berlinoise, danseuse de cabaret et buveuse aguerrie, l'avait par jalousie tué d'une balle de revolver avant l'achèvement des travaux.

Depuis, on racontait qu'une malédiction planait sur la forteresse de Layenfels. Au fil du temps, l'édifice était tombé en ruine, car il ne s'était pas trouvé d'acquéreur qui fût prêt à payer, en plus du prix d'achat, la somme considérable que représentaient la restauration et l'achèvement de la construction.

On devine l'étonnement des élus de la bourgade de Lorsch, qui avaient entre-temps acquis le château, lorsqu'ils virent un beau jour surgir un Italien du nom de Tecina. L'homme, à l'apparence soignée, portait des vêtements de luxe et conduisait une Mercedes 500 bleu foncé. Cependant, c'était là tout ce que l'on pouvait dire de lui avec certitude.

Certains prétendirent qu'il était avocat et qu'il agissait comme homme de paille d'un ordre obscur, d'autres firent état de liens avec la mafia russe. Personne n'avait de preuves. Le fait est que Tecina paya rubis sur l'ongle, le prix d'achat et la restauration. Les doutes concernant la provenance de l'argent passèrent au second plan.

Le cardinal secrétaire d'État croyait connaître le secret qui se cachait derrière les murailles de la forteresse de Layenfels. Un secret qui occupait toutes ses pensées. Et, dès qu'il s'attardait sur le sujet, les plus vives inquiétudes s'emparaient de lui, à tel point qu'il en avait des nausées. Il considérait de plus comme une humiliation d'obtempérer aux ordres d'Anicet et de le suivre docilement comme un chien.

Ils gravirent les marches en pierre qui menaient au premier étage du château. L'escalier très raide ne possédait pas de rambarde à laquelle on eût pu se tenir. Fatigué, épuisé, engoncé dans son précieux carcan, Gonzaga peina pour arriver tout en haut.

L'un derrière l'autre, les hommes vêtus de noir suivaient le cardinal, comme lors d'une procession. Certains murmuraient des paroles incompréhensibles, d'autres accomplissaient le trajet en silence.

Une fois sur le palier, une porte étroite bardée de fer forgé s'ouvrait sur la salle des chevaliers, tout en longueur, que surplombait une majestueuse voûte en berceau. La vaste salle, très claire, était dépourvue d'ameublement, à l'exception d'une table de réfectoire.

Un peu perdu, le cardinal Gonzaga chercha des yeux son secrétaire. Il finit par le repérer au milieu de l'assistance, qui comptait une bonne centaine d'hommes. Soffici accourut pour aider son patron à enlever son manteau. Les hommes en noir, pareils à des chiens voraces qui ont flairé le sang du gibier abattu, se pressèrent autour du cardinal lorsqu'ils découvrirent ce qui se cachait sous le manteau. Tous les cous se tendirent en même temps, comme s'ils avaient obéi à un signal inaudible.

Seul Anicet résista à la force invisible qui émanait de Gonzaga. Le visage empreint d'une expression à mi-chemin entre le triomphe et la curiosité, il observait avec beaucoup d'intérêt la manière dont Soffici retirait le linge ocre et rêche que le cardinal portait autour de sa taille, comme un corset.

Tandis que Gonzaga faisait trois tours sur lui-même, le secrétaire déroula le linge et le plia plusieurs fois. Puis il déposa le tout sur la table au milieu de la salle. Les hommes, qui suivaient avec beaucoup d'attention le déroulement des opérations, gardaient le silence.

In nomine Domini, murmura Anicet, sur un ton satisfait en commençant à étaler le linge.

Des centaines de paires d'yeux ne perdirent pas une miette des gestes du Grand Maître. Bien que tous dans la salle fussent avertis de ce qui se déroulait devant eux, l'atmosphère était tendue à l'extrême.

Anicet avait déployé le linge dans le sens de la longueur sur plus de deux mètres. Le cardinal se porta à l'autre bout de la table et, avec le Grand Maître, étendit le linge qui était encore plié en deux.

- C'est le début de la fin, lança Anicet sur un ton triomphal.

Jusqu'à cet instant, le Grand Maître avait su maîtriser sa voix et ses émotions. Mais à présent, à la vue du linge déplié, il suffoquait. Il répéta une fois encore :

- Le début de la fin.

Les hommes autour de lui affichaient des regards sceptiques, certains montraient des signes de trouble. Un petit homme rougeaud au crâne chauve s'agrippa à son voisin et enfouit son visage contre sa poitrine, comme si le spectacle était insoutenable. Un autre secoua la tête comme pour dire : « Non, ce n'est pas possible ! » Un troisième, dont la tonsure trahissait le passé monacal, bien qu'il portât, à la place de l'habit, un costume sombre, se frappa violemment la poitrine comme s'il tombait en extase.

Sous leurs yeux se trouvait le linceul dans lequel Jésus de Nazareth avait été enveloppé après sa mort sur la croix. Le lin présentait les traces sombres d'un supplicié en négatif.

On reconnaissait nettement le recto et le verso du corps à une distance de cinquante centimètres l'un de l'autre. Et il suffisait de fixer suffisamment l'endroit où devait s'être trouvé le visage pour que l'image prenne des formes en trois dimensions.

Le cardinal secrétaire d'État respirait avec difficulté.

À l'émotion que provoquait chez lui ce spectacle s'ajoutait la colère que lui inspiraient Anicet et la confrérie.

Le Grand Maître s'approcha de Gonzaga. Sans détacher les yeux de la précieuse relique, et comme s'il avait pu lire dans ses pensées, il concéda :

- Je peux comprendre que vous me haïssiez, cardinal. Mais, croyez-moi, je n'avais pas le choix.

5

Lukas Malberg quitta la clinique Santa Cecilia au bout de trois jours, contre l'avis du médecin qui insista pour qu'il évite tout effort et surtout tout énervement.

C'était plus facile à dire qu'à faire. Malberg tenta tout d'abord de s'éclaircir les idées dans sa chambre d'hôtel, où régnait une chaleur étouffante en cette période estivale, autour de ferragosto.

Le mystère enveloppant la mort de Marlène avait entamé ses facultés de jugement et de réflexion. Après avoir réfléchi pendant des heures, il en vint même à se demander sérieusement s'il avait vraiment vécu tout cela ou s'il ne l'avait pas tout simplement rêvé.

Pensif, il passa la main sur le dos de la reliure du petit carnet qui, lui, au moins, était réel. Il fallait qu'il sache ce qui s'était passé.

En proie à d'affreux doutes, il tira de sa poche le bout de papier sur lequel il avait noté les numéros de téléphone de Marlène et, prenant le combiné, en composa un. À sa grande surprise, il entendit une sonnerie.

- Allô ?

Malberg se figea de peur, incapable de poursuivre.

Une voix féminine répéta la question, plus énergiquement cette fois :

- Allô ? Qui est à l'appareil ?

- Lukas Malberg, bégaya-t-il. Marlène, c'est toi ?

- Marquise Lorenza Falconieri à l'appareil. Vous avez dit Malberg ? Le bouquiniste de Munich ?

- Oui, répondit-il d'une voix ténue tout en jetant un regard étonné sur son bout de papier.

- Je dois vous apprendre une bien triste nouvelle, commença la marquise sur un ton hésitant. Marlène est morte.

- Morte, répéta Malberg.

- Oui, la police ne sait pas encore s'il s'agit d'un accident ou d'un suicide...

- Un accident ou un suicide ! Un suicide, jamais de la vie...

- On ne le sait pas encore, répéta la marquise d'une voix neutre et contenue. Vous voulez dire que Marlène n'était pas de ce genre de femmes capables de mettre fin à leurs propres jours ? Possible. Je ne la connaissais pas suffisamment pour en juger. D'ailleurs, qui est capable de lire pareilles choses dans un être humain ? Alors, ce doit être un accident.

- Ce n'était pas un accident ! rugit Malberg.

Il tressaillit en entendant ses propres paroles.

La marquise garda le silence pendant un court instant, avant de demander sur un ton méfiant :

- Et comment pouvez-vous en être si sûr ?

Gêné, Malberg garda le silence. Il avait le sentiment désagréable de s'empêtrer dans une affaire qui ne le regardait pas. Il tenait dans la main gauche le bout de papier avec les numéros de téléphone de Marlène. Celui de la marquise y figurait aussi.

Apparemment, dans son agitation, il avait confondu les deux numéros.

- Vous êtes donc intéressé par mes livres, reprit la marquise sur un ton inattendu, comme s'il se fût agi d'une discussion d'affaires plus que d'une conversation concernant la mort d'une femme qu'ils connaissaient personnellement.

- Je suis bouquiniste, répondit-il. Je vends et j'achète des beaux livres.

- Je connais très bien votre métier, signore. Le marquis - paix à son âme -, avait acquis une grande partie de sa collection dans des ventes aux enchères, mais aussi chez des bouquinistes en Allemagne. Il était obsédé par l'acquisition de certains livres pour lesquels il déboursait des fortunes. Jamais le commun des mortels ne pourrait imaginer la valeur de ces ouvrages. C'est pourquoi je compte sur votre discrétion, au cas où nous ferions affaire. Quand pouvez-vous venir ?

- Quand cela vous convient-il, marquise ?

- Disons, vers cinq heures ?

- Parfait.

- Vous avez mon adresse, signor Malberg.

- Je l'ai notée, en effet.

- Ah, une dernière chose : ne vous laissez pas impressionner par les lieux en arrivant. Les trois étages inférieurs sont inhabités. Vous me trouverez au quatrième. Buon giorno !

Malberg se rendit à pied chez la marquise dont la maison se situait non loin de son hôtel, dans une rue adjacente à la Via dei Coronari, entre la Piazza Navona et le méandre que décrit le Tibre à cet endroit-là.

La chaleur étouffante de l'été plombait les rues. La plupart des Romains avaient quitté la ville poussiéreuse qui empestait les gaz d'échappement. Malberg essayait autant que possible de marcher à l'ombre.

Heureusement que la marquise l'avait prévenu de l'état de son immeuble, sans quoi il n'y aurait même pas prêté attention et serait passé sans s'arrêter devant cette maison laide, plutôt en piteux état, ou qui avait du moins connu des jours meilleurs. Chose étrange, pour qui savait que cette demeure abritait une véritable marquise.

Il manquait des morceaux de stuc aux encadrements des fenêtres. Le crépi de la façade se fissurait et la porte d'entrée en bien n'avait pas vu un pinceau depuis l'époque du Piranèse.

Malberg entra dans la cage sombre de l'escalier, dont l'odeur humide et froide lui rappela immédiatement celle de l'immeuble de Marlène.

Lorsqu'il arriva au dernier palier, il tomba sur une femme menue, entièrement vêtue de noir, aux yeux sombres et aux cheveux soigneusement tirés en arrière. Son maquillage était parfait et ses jambes, mises en valeur par des bas noirs et des chaussures à hauts talons, l'étaient tout autant.

L'expression de son visage était aussi sévère que son apparence extérieure. Elle tendit la main à Malberg et s'écria d'une voix éraillée :

Signore !

Elle ne dit rien d'autre. Malberg poursuivit.

- Malberg, Lukas Malberg. C'est très gentil à vous de me recevoir, marquise !

- Oh ! Un homme qui connaît les bonnes manières ! répondit la marquise en gardant un moment la main de Malberg dans la sienne.

Il était visible que la marquise avait pleuré. Mais Malberg était gêné. Le ton qu'elle employait le mettait mal à l'aise. Se moquait-elle de lui ?

- Si vous voulez bien me suivre, signore, poursuivit-elle en passant devant lui.

Lukas Malberg ne l'avait imaginée ni si petite, ni si menue, ni si belle, ni aussi charmante. Elle devait avoir dans les quarante-cinq ans, peut-être même cinquante. En tout cas, elle avait une certaine classe, une classe qui ne tient pas à l'âge.

Lorenza Falconieri fit entrer Malberg dans une vaste pièce dont les quatre murs étaient tapissés de bibliothèques du sol au plafond.

Au centre de la pièce se trouvait un petit guéridon noir dont le pied figurait les pattes d'un lion, une bergère, un canapé fatigué garni d'un tissu dans les teintes bleu-vert, avec des motifs représentant des plumes de paon.

- Un café ? proposa la marquise après avoir prié Malberg de prendre place.

- Très volontiers, si cela ne vous dérange pas.

Elle quitta la pièce, et Malberg put tout à loisir contempler la bibliothèque. À eux seuls, les dos des livres étaient déjà fort prometteurs.

- N'hésitez pas à jeter un coup d'œil aux livres, lui lança la marquise depuis la cuisine. C'est bien pour cela que vous êtes venu.

Malberg se dirigea vers les rayonnages faisant face à la fenêtre. Il prit un volume relié en maroquin dont il regarda la première et la dernière page en hochant admirativement la tête. Puis il prit un deuxième, un troisième et un quatrième volume.

- Je suppose que vous savez ce que vous possédez là, dit-il lorsque la marquise revint avec un plateau d'argent qu'elle déposa sur le guéridon.

Lorenza Falconieri s'assit sur le canapé et remarqua l'admiration qu'inspirait à Malberg l'ouvrage qu'il tenait entre ses mains.

- Pour être franche, non, répondit-elle. Je sais seulement que le marquis a englouti des sommes colossales dans ces livres anciens. Je ne m'y connais malheureusement pas. Je suis donc obligée de me fier à l'expert que vous êtes.

Malberg souleva le gros volume, comme il aurait fait d'un trophée.

- Ceci est le quatrième tome d'une bible de Koberger, un incunable datant de l'an 1483, d'une extraordinaire rareté. Mais, ce qui est encore plus rare, c'est que vous détenez également les trois autres volumes. C'est unique, et cela a naturellement un prix.

Il ouvrit le livre à la dernière page et pointa son doigt sur le dernier paragraphe.

- Regardez là, le colophon !

- Le colophon ?

- La signature ou la marque de l'imprimeur. Au quinzième siècle, lorsque l'imprimerie n'en était qu'à ses balbutiements, chaque imprimeur consignait le jour de l'achèvement du livre par une courte notice sur la dernière page, semblable à une signature sur un tableau. Regardez : Explicit Biblia Anthonij Koberger anno salutis M. CCCC. LXXXIII. V. Decembris - cela signifie que cette bible a été terminée par Anton Koberger le 5 décembre de l'an de grâce 1483.

- Intéressant, dit la marquise, visiblement étonnée. J'avoue que je ne me suis jamais intéressée aux ouvrages de mon mari. Pour être tout à fait franche, je les ai même haïs.

Malberg s'assit à côté d'elle.

- Haïs ? Comment peut-on haïr des livres ?

- Laissez-moi vous l'expliquer, signore ! dit-elle, ses yeux noirs étincelant soudain de colère. La passion de mon mari dépassait largement ses possibilités financières. Afin d'en assumer le coût, il en développa une seconde, celle du jeu. Il a passé sa vie dans les casinos de Baden-Baden, de Vienne et de Monte-Carlo. Il gagnait même parfois des sommes élevées, jusqu'au jour où il m'a annoncé que nous étions ruinés. Trois semaines plus tard, le marquis mourait. D'un infarctus.

- Je suis désolé, marquise.

- Marquise ! Marquise ! s'emporta Lorenza Falconieri. Croyez-moi, signore, ce titre de noblesse est pour moi plutôt embarrassant. Je le ressens comme une insulte. Vous voyez vous-même dans quel état de délabrement se trouve l'immeuble. Je n'ai pas les moyens de le rénover. Les locataires ont déménagé. Et il est presque impossible de trouver un acquéreur pour ce genre de bien. Voilà le triste héritage du marquis. Appelez-moi Lorenza.

- Enchanté, bégaya Malberg, gêné. Vous pouvez m'appeler Lukas.

- Lukas ?

Le ton avec lequel la marquise parlait pouvait laisser croire à son interlocuteur qu'elle se moquait de lui. Malberg ne savait pas sur quel pied danser.

- Eh bien, Lukas, que me proposez-vous pour la bible de Koberger ?

- Difficile de dire...

- Combien ? insista la marquise.

- Voilà, expliqua Malberg, la bible n'est pas paginée, les pages ne comportent pas de numéro. Il me faudrait d'abord vérifier que les quatre volumes sont bien complets. Si c'est le cas, je vous en offre vingt mille euros.

Lorenza regardait Lukas d'un œil pensif.

- Vous ne feriez pas une mauvaise affaire, continua Malberg. Et puis, les autres livres m'intéressent aussi.

- Je vous fais confiance. Marlène m'avait dit que je pouvais avoir en vous une confiance aveugle, dit-elle avant que son visage ne se rembrunisse soudain. Comment une chose pareille a-t-elle pu se produire ?... C'est horrible.

Malberg hocha la tête, embarrassé.

- Vous continuez à croire à un accident ?

- Pas vous ? Comment se fait-il que vous paraissiez si sûr que cela n'en est pas un ?

La marquise jeta à Malberg un regard plein de reproches.

Il porta instinctivement la main à la poche dans laquelle il avait glissé le carnet de Marlène. Il n'aurait pas été raisonnable de se confier à une femme qu'il ne connaissait pas. Il haussa les épaules. Puis il demanda :

- Mais comment avez-vous appris la mort de Marlène, au juste ?

- Par la police. Mon numéro était mémorisé dans le téléphone de Marlène. Un commissaire m'a dit qu'on l'avait retrouvée morte, dans sa baignoire. Il m'a demandé si j'étais disposée à leur fournir des renseignements sur elle. J'étais dans tous mes états. Le commissaire m'a posé quelques questions banales. Je ne sais plus ce que j'ai répondu. Il m'a donné un numéro au cas où je me souviendrais de quelque chose qui pourrait contribuer à élucider cette mort.

- Et alors ? Vous êtes-vous souvenue de quelque chose ?

Lorenza secoua la tête, puis se leva et se dirigea vers la fenêtre. Elle ne voulait pas que Malberg voie ses yeux remplis de larmes.

Mal à l'aise, il s'agitait dans son fauteuil. Il aurait aimé lui dire quelques mots pour la consoler, mais lesquels ? Il finit par se lever.

- Vous permettez que je continue à regarder les livres ?

- Oui, naturellement, dit Lorenza avant de disparaître.

La vue de tous ces livres rares, tous en excellent état, fit oublier à Malberg, l'espace d'un instant, le terrible destin de Marlène. Il comprit vite que la collection complète dépassait de très loin la somme qu'il était en mesure d'investir.

À lui seul, le volume des Chroniques de Nuremberg, datant de 1493, de Hartmann Schedel, médecin et historien à Nuremberg, valait le prix d'une moyenne cylindrée. Le livre contenait plus de mille lithographies représentant les villes importantes du Moyen Âge. Les collectionneurs étaient prêts à débourser des fortunes pour acquérir une telle pièce.

Un livre de format in-quarto, à l'aspect plutôt insignifiant, déclencha chez le bouquiniste une sorte de fébrilité. Il lui fallut un bon moment pour réaliser qu'il s'agissait là de l'édition légendaire des comédies de Terence, un exemplaire que collectionneurs et bouquinistes du monde entier recherchaient depuis cinquante ans.

Dans l'ouvrage, publié en 1519, le réformateur Philipp Melanchton avait noté des corrections manuscrites destinées à une nouvelle édition.

Il existait une liste exhaustive des propriétaires de ce livre depuis l'époque de Melanchton, il y avait près de cinq cents ans. Au dix-neuvième siècle, l'ouvrage avait quitté l'Allemagne pour l'Angleterre.

C'est là qu'un collectionneur juif l'avait acheté lors d'une vente aux enchères et l'avait rapporté en Allemagne. Ce même collectionneur, fuyant les nazis, l'avait emporté en cachette lorsqu'il s'était embarqué pour New York où, pressé par la nécessité, il l'avait vendu à un collectionneur de Floride.

Par la suite, les héritiers de ce dernier l'avaient mis en vente. Mais, avant même que les spécialistes en aient eu vent, le trésor du bibliophile avait trouvé un nouveau propriétaire, un Européen, disait-on. On n'en avait plus jamais entendu parler.

Malberg remarqua que ses mains tremblaient. Il aurait voulu dire à la marquise quel trésor elle possédait là. Mais il se ravisa, car ce n'était pas dans son intérêt.

D'un autre côté, taire cette information eût tenu de la malhonnêteté. Mais ne vivait-on pas dans un monde essentiellement malhonnête ? Un monde dans lequel l'ignorant est toujours la victime du plus malin ?

En tant que bouquiniste, il gagnait sa vie en achetant bon marché des livres qu'il revendait avec bénéfice. Devait-il faire une offre à la marquise ? De quel montant ? Dix mille euros ? Vingt mille euros ? Sans doute donnerait-elle sur-le-champ son accord à cette transaction.

Il pourrait lui faire un chèque, le marché serait conclu normalement. Et lui, de son côté, il aurait fait l'affaire de sa vie.

- Un autre café ?

Malberg sursauta. Il était si profondément plongé dans ses pensées qu'il n'avait pas entendu Lorenza arriver.

- Excusez-moi. À en juger par votre attitude, votre métier vous absorbe complètement.

Malberg eut un sourire contraint. Il observa la marquise qui lui versait un café.

- Exceptionnelle, cette collection, vraiment exceptionnelle, remarqua-t-il, histoire de meubler la conversation.

Le timbre strident de la sonnette libéra Malberg de son embarras.

- Excusez-moi encore un instant, dit la marquise en quittant la pièce.

Malberg écouta d'une oreille distraite la conversation animée qui se déroulait sur le pas de la porte entre la marquise et un homme à la voix de fausset.

Cela ne l'intéressait pas. Déconcerté, il remit le précieux livre en place. Quelle attitude devait-il adopter ?

Tout à ses pensées, il fixait une porte, sur sa gauche, qui donnait dans une autre pièce. Sans intention particulière, pendant que Lorenza discutait avec son visiteur, Malberg ouvrit cette porte.

Il pénétra dans un boudoir meublé dans un genre plutôt douteux. Le lit, la bergère tendue de brocart, la commode surmontée d'un miroir laqué blanc n'étaient pas du goût de Malberg.

Au moment où il allait sortir de la pièce, son regard tomba sur une série de photos de format standard, accrochées au mur en face du lit.

Elles représentaient toutes la même personne, nue, ou bien en tenue légère : Marlène.

Malberg ne pouvait détacher son regard de ces charmants portraits. Il se refusa à tirer la moindre conclusion de cette découverte. Mais il était troublé. La marquise pouvant revenir d'une minute à l'autre, il préféra quitter la pièce.

À peine avait-il refermé la porte du boudoir qu'elle réapparaissait effectivement dans la bibliothèque. Elle s'excusa poliment, sans faire état des raisons de sa courte absence.

- Mais je suis certaine que vous ne vous êtes pas ennuyé.

Malberg secoua la tête en se forçant à sourire. Ce qu'il avait vu dans le boudoir de la marquise l'avait déstabilisé. Il venait de faire une découverte qui reléguait à l'arrière-plan l'ensemble de ses préoccupations professionnelles.

Pendant qu'il continuait à sortir d'autres ouvrages des rayonnages, sous le regard placide de Lorenza, et les feuilletait en feignant de s'y intéresser,

Malberg se demandait ce qui pouvait bien pousser une femme à suspendre des photos de son amie nue en face de son lit.

Il n'y avait qu'une seule explication possible.

Malberg n'avait rien contre le fait qu'une femme en aime une autre, mais, compte tenu de ce qui venait d'arriver à Marlène, la relation étroite qu'entretenaient ces deux femmes soulevait naturellement bien des questions.

Désormais incapable de se concentrer sur les précieux livres, il remit à sa place l'ouvrage qu'il avait dans les mains, expliquant sur un ton hésitant, pour répondre aux regards interrogateurs de Lorenza, qu'il ne voulait pas la déranger plus longtemps.

Il reviendrait vers elle dans les prochains jours pour lui faire une offre concrète.

6

La nuit tombait déjà lorsque Malberg sortit de l'immeuble. La Via dei Coronari était calme, ce qui n'avait rien d'étonnant puisque la plupart des Romains avaient fui la ville pour passer le mois d'août à la mer ou à la campagne. Quant aux touristes, ils préféraient les trattorias de la Piazza Navona, ou celles du Trastevere, situé sur l'autre rive du Tibre.

Malberg prit la direction de son hôtel. Sa chemise lui collait à la peau. La chaleur du soir ne pouvait expliquer qu'en partie cette transpiration abondante, causée avant tout par l'idée qu'un drame passionnel avait pu se jouer entre Lorenza et Marlène.

En se remémorant son entrevue avec la marquise, il se souvint qu'elle avait encore les yeux gonflés de larmes au moment où elle l'avait accueilli, mais qu'elle avait très vite engagé la conversation sur l'objet de sa venue.

Et elle avait réagi vivement aux doutes qu'il avait émis concernant les causes de sa mort.

D'un côté, elle prétendait ne pas bien connaître Marlène et, de l'autre, elle avait dans sa chambre une série de photos de Marlène nue. Comment expliquer cette contradiction dans son discours ?

Il y avait quelque chose qui clochait, mais quoi ?

Malberg arriva à l'hôtel, monta dans sa chambre, prit une douche froide, puis il enfila un pantalon léger en lin et un polo.

Il demanda au réceptionniste s'il y avait un restaurant dans le coin où il pourrait manger du poisson. En guise de réponse, celui-ci l'avertit qu'une jeune femme l'attendait devant la porte donnant sur le patio de l'hôtel. La jolie femme en question s'avançait déjà vers Malberg.

- Je m'appelle Caterina Lima et je travaille pour le Guardiano.

Malberg ne put cacher son étonnement.

- Et que puis-je faire pour vous, signorina ? Je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrés. Je n'aurais certainement pas oublié une femme aussi jolie que vous.

Caterina sourit sans se laisser troubler, car elle était habituée à ce qu'on lui fasse de tels compliments.

- La marquise Falconieri m'a dit que vous étiez un ami de Marlène Ammer. Je veux dire : que vous aviez été un ami. C'est elle qui m'a informée que je pourrais vous trouver ici, dans cet hôtel.

- Qu'entendez-vous par le terme « ami » ? répliqua Malberg sur un ton brusquement très différent. Nous avons été dans la même classe pendant quelques années, puis nous nous sommes perdus de vue. Cela arrive fréquemment. Il y a quelque temps, nous nous sommes revus. (Il marqua un silence.) Mais en quoi cela vous intéresse-t-il ?

- Eh bien... Voilà, commença la journaliste lentement, en cherchant ses mots. En tant que reporter, on est amené à avoir des contacts avec des personnes importantes...

- Je l'imagine bien, signorina.

- Et une de ces personnes m'a conseillé de m'intéresser de plus près à la mort d'une certaine Marlène Ammer. Je peux compter sur votre discrétion, n'est-ce pas ?

Malberg, subitement inquiet, entraîna d'un signe de la main la jeune femme dans la cour intérieure de l'hôtel.

- Et évidemment, la marquise vous a aussi parlé de moi ? s'enquit Malberg, une fois qu'ils se furent assis dans les fauteuils blancs en rotin.

- Oui, répondit Caterina. Elle n'aurait pas dû ?

Malberg haussa les épaules sans répondre.

- Je sais par mon informateur au sein de la préfecture de police que l'enquête concernant Marlène Ammer a été classée sans suite ; l'ordre venait de « très haut ». Et cela bien que - à cet instant, elle se pencha vers Malberg en le regardant d'un air entendu - bien que tous les indices portent à croire qu'il s'agit d'un meurtre. L'enquête a conclu à une mort accidentelle à la suite d'une chute dans la baignoire.

- L'ordre venait de très haut, dites-vous ?

- Exact.

Malberg se tut un instant. Effectivement, cela paraissait tout à fait étrange. Il regarda la journaliste.

- Et vous doutez de cette conclusion ?

Caterina acquiesça.

- Mon informateur est parfaitement fiable !

Malberg eut un sourire amer.

- Vous savez, je ne suis pas un spécialiste en matière d'assassinat et de meurtre. Pour être franc, je n'ai encore jamais eu affaire à la police. Quel intérêt un homme qui travaille à la préfecture de police peut-il bien avoir à relancer une enquête déjà close ?

- Les raisons peuvent être multiples. Il pourrait par exemple avoir personnellement connu Marlène Ammer.

- Possible, mais invraisemblable.

- Ou bien, une histoire de rivalités entre chefs.

- C'est déjà plus vraisemblable.

- Si nous excluons une vengeance de la mafia, on pourrait imaginer l'implication dans le meurtre d'un secrétaire d'État du ministère de l'Intérieur, ou même celle du ministre lui-même...

- Je crois, l'interrompit Malberg, que vous surestimez l'importance de Lénou.

- Lénou ?

- C'est ainsi que nous l'appelions, autrefois.

- Lénou ! C'est étrange. Excusez ma remarque idiote. Vous permettez que je vous pose quelques questions ?

Malberg acquiesça. Pourquoi la marquise avait-elle lancé cette journaliste à ses trousses ? Que savait-elle de lui ?

- Quel genre de personne était Marlène ? s'enquit la journaliste avec prudence.

- En tout cas, elle n'était pas de celles qui sont désespérées de vivre et qui se noient dans une baignoire, répondit Malberg, agacé. Lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois, elle ne donnait pas l'impression d'être maladroite au point de faire une chute dans une salle de bains.

- Si je vous comprends bien, vous penchez vous aussi pour la thèse du meurtre ? Pourquoi ? Avez-vous des indices allant dans ce sens ?

Malberg sursauta. Dès le début, il avait été persuadé que Marlène avait été assassinée. Tout à coup, les deux hommes qui l'avaient bousculé dans l'escalier lui revinrent à l'esprit. Mais il ne pouvait pas en parler à la journaliste. Il la fixa sans dire un mot.

Ce n'est qu'à cet instant qu'il remarqua qu'elle était vraiment très belle. Sa tenue décontractée, pour ne pas dire négligée, l'avait peut-être empêché de s'en apercevoir plus tôt. Caterina portait un jean délavé rose et un corsage d'une couleur indéfinissable dont seuls les trois boutons à l'encolure attiraient l'attention, parce qu'ils étaient déboutonnés et qu'ils offraient une vue imprenable sur la naissance de ses seins, lesquels semblaient être de toute beauté. Caterina était grande. Et Malberg aimait les femmes grandes.

En regardant ses longs cheveux blonds noués en chignon, il douta que le blond soit leur couleur naturelle, d'autant que des sourcils bruns, presque noirs, surplombaient ses yeux en amandes.

Les sourcils et les cheveux ne sont pas toujours de la même couleur ; ce n'est pas une loi de la nature, mais quand même... Le mignon petit nez de Caterina, ses lèvres aussi pulpeuses que celles de Sophia Loren firent momentanément oublier à Malberg la raison de leur rencontre. Elle parlait vite, comme une Italienne du Nord. Malberg, qui maîtrisait bien la langue, avait néanmoins du mal à la suivre.

Les regards de Malberg n'avaient pas échappé à Caterina.

- Excusez ma tenue pour le moins décontractée, mais quand je suis sortie de chez moi ce matin, je ne savais pas que j'allais vous rencontrer.

Se sentant pris sur le fait, Malberg se tira de son embarras en répondant à sa question :

- Oui, je crois à l'hypothèse du meurtre.

- Je comprends, dit la journaliste avant de réfléchir un instant en dodelinant de la tête. Pardonnez ma curiosité, mais quelle relation entreteniez-vous avec la signora Ammer ?

- Vous voulez savoir si nous avions une liaison ? répondit Malberg en s'efforçant de sourire. La réponse est non. C'était une ancienne camarade de classe. Ça n'allait pas plus loin.

- Et elle n'a jamais été mariée ?

- Non. En tout cas, pas à ma connaissance.

- Étonnant. Il paraît qu'elle était très attirante.

- C'est vrai. Elle s'était incroyablement métamorphosée, avec le temps. Le vilain petit canard était devenu un beau cygne. Jusqu'à la fin du lycée, elle était tout, sauf jolie. Mais lorsque je l'ai revue après toutes ces années, j'en ai presque eu le souffle coupé. L'insignifiante Lénou était devenue une Marlène très séduisante.

- Marlène Ammer avait-elle encore des parents ?

- Pas que je sache. Elle m'a raconté que sa mère était décédée il y a deux ans. Son père avait trouvé la mort quelques années plus tôt dans un accident de voiture. Non, elle n'a pas laissé de famille.

- Avait-elle des ennemis ? A-t-elle fait des allusions donnant à penser qu'elle se sentait menacée ?

Malberg s'efforçait de garder la tête froide.

La touffeur du soir et les questions précises de la journaliste ne lui facilitaient pas les choses, vu la situation où il se trouvait.

- Écoutez-moi, signorina Lima : quand on se revoit après vingt ans, on a beaucoup de choses à se raconter. On ne peut pas parler de tout.

- Je comprends, s'excusa Caterina, avant de poser une autre question dans la seconde qui suivit :

- Au fait, comment avez-vous appris la mort de la jeune femme ?

Malberg tressaillit. La journaliste avait-elle remarqué sa réaction ? Il tenta de n'en rien laisser paraître :

- C'est la marquise qui m'a informé. Elle ne vous l'a pas dit ?

- Non, je ne me souviens pas qu'elle en ait parlé.

Caterina Lima posa le bout de l'index sur ses lèvres, comme si elle réfléchissait.

Malberg n'était pas du genre à se laisser cuisiner par une journaliste. D'autant qu'il n'y avait aucune raison à cela. Mais la conversation prenait lentement l'allure d'un interrogatoire. Malberg se retrouvait tout à coup dans le rôle de celui qui va devoir se défendre. Ce qui était inadmissible pour lui : il se leva.

- Je regrette de ne pas pouvoir vous être plus utile. Je vous ai dit ce que je savais de Marlène. Je vous prie de m'excuser, j'ai un rendez-vous.

- Mais non, signore, vous m'avez beaucoup aidée. Je vous prie d'excuser mes questions directes, je n'en suis qu'au début de mes investigations. Permettez que je vous laisse ma carte au cas où quelque chose d'important vous reviendrait à l'esprit.

Malberg répondit plus par politesse que par conviction :

- Cela va de soi. Je vais certainement rester à Rome quelques jours encore. Vous savez où me trouver.

Et, l'air absorbé, il glissa la carte dans la poche de son polo.

7

De grosses gouttes de pluie s'écrasaient contre les vitres du château de Layenfels. Une planche de bois et une simple couverture de laine n'offraient pas les conditions idéales pour trouver un sommeil réparateur. Soffici, le secrétaire du cardinal, fixait dans l'obscurité les poutres massives du plafond.

Alberto, qui partageait la minuscule pièce avec Soffici, se retournait d'un côté et de l'autre.

Un homme vêtu de noir les avait invités en quelques mots à s'installer pour la nuit dans cette pièce haute de plafond, d'une dizaine de mètres carrés tout au plus, dépourvue de tout mobilier, exception faite de deux grabats en bois, d'une chaise pour poser les vêtements, d'un lavabo dans un coin et, quand même, de l'eau courante.

- Vous non plus n'arrivez pas à dormir, monsignor ? chuchota Alberto dans l'obscurité.

- L'Inquisition n'était certainement pas plus sévère avec ses délinquants, bâilla Soffici, une pointe d'ironie dans la voix.

- Où est le cardinal ? Tout d'un coup, il a disparu.

- Aucune idée. Pour être franc, cela m'est plutôt égal en ce moment. Comment Gonzaga a-t-il pu en arriver là ? C'est de sa faute si nous nous retrouvons dans cette situation.

- Sauf erreur de ma part, c'est bien l'Église qui a inventé le célibat. En tout cas, on n'en trouve pas la trace dans la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

- Félicitations ! On remarque bien là que vous n'êtes pas un chauffeur ordinaire, mais que vous êtes au service d'un cardinal secrétaire d'État.

- Monsignor, renchérit Alberto avec enthousiasme, vous oubliez que j'ai fait trois semestres de théologie à la Gregoriana avant de rencontrer Elisabetta.

- Je sais, Alberto, je sais.

- C'est un peu, reprit Alberto après un moment de silence, comme si je me sentais ici en prison. Qui sont ces hommes pour avoir de tels comportements ? Des hommes ? Non, des monstres, voilà le mot qui est le plus juste.

- Chhhhut ! s'écria le secrétaire du cardinal. Vous savez que le cardinal nous a interdit de parler de notre entreprise et de ces gens. Nous devons avoir toujours présent à l'esprit que les murs ont des oreilles.

- Vous voulez dire qu'on nous surveille et qu'on nous écoute ?

Soffici ne répondit pas.

Alberto se leva et alla à tâtons jusqu'au lavabo. Il ouvrit le robinet et laissa couler l'eau.

- À quoi jouez-vous ? s'enquit le monsignor pendant qu'Alberto regagnait sa couche dans le noir.

- Monsignor, vous devriez regarder plus souvent des films policiers ! Vous sauriez comment on peut neutraliser un dispositif d'écoute.

- Ah !

- Oui. Le bruit de l'eau couvre tous les chuchotements. Et comme les micros utilisés ne transmettent que le bruit le plus intense, nous pouvons nous entretenir sans problème à voix basse. Pensez-vous que nous puissions jamais ressortir vivants d'ici ?

- Je crois que je peux vous rassurer, Alberto. Ces gens sont bien trop malins. Je ne pense pas qu'ils aient l'intention de faire disparaître dans une sombre oubliette un cardinal, son secrétaire et son chauffeur. Cela attirerait bien trop l'attention. Et si les Fideles Fidei Flagrantes ont peur d'une chose, c'est bien de l'opinion publique...

Fideles Fidei Flagrantes, laissez-moi rire ! se moqua Alberto.

- Vous savez ce que cela veut dire ?

- Si ma connaissance du latin - acquise à la sueur de mon front - ne me joue pas de tours, ce signifie à peu près : « Les Fidèles qui brûlent pour la foi. »

- Très juste. Cela paraît cynique, voire macabre quand on considère qu'ils comptent parmi eux des personnages si peu recommandables. Un mafioso en activité pourrait encore prendre des leçons chez eux.

Les premières lueurs de l'aube filtraient au travers des vitres. Alberto alla vers le lavabo et s'aspergea la figure d'eau. Puis il s'assit sur le bord de son lit et marmonna :

- Si seulement je savais ce que ces types ont derrière la tête... Et vous, monsignor, qu'en pensez-vous ? Qu'est-ce qui peut amener ces soi-disant gardiens de la foi à s'en prendre au linceul de Notre-Seigneur Jésus...

- ... dont il se pourrait bien qu'il s'agisse d'un faux datant du Moyen Âge. Croyez-moi, Alberto, cette question m'empêche de dormir depuis que Gonzaga m'a mis au courant de l'affaire.

Alberto gardait les yeux rivés sur la fenêtre, les deux mains calées sous le menton. Il sursauta lorsque quelqu'un enfonça la poignée de la porte.

Une silhouette noire entra dans la pièce l'instant d'après. L'homme portait un plateau avec des petits-déjeuners et une bougie allumée.

La flamme vacillante projetait une lumière étrange sur son doux visage.

Sans dire un mot, il referma la porte derrière lui et posa le plateau sur la chaise. Au moment de sortir, il se retourna :

- Tout cela peut vous sembler un peu étrange, murmura-t-il, mais notre Grand Maître n'apprécie pas la lumière électrique. Le château n'est pas équipé de l'électricité, hormis dans quelques pièces. Dieu, Notre-Seigneur, qui fait le jour et la nuit comme il l'entend, pourrait s'il le voulait transformer d'un geste la nuit en jour et le jour en nuit. Le Grand Maître prétend que la lumière électrique est l'œuvre du diable.

Soffici fut le premier à retrouver l'usage de la parole :

- Cette affirmation est en contradiction flagrante avec les recherches qui s'effectuent ici en secret et qui nécessitent une installation électrique.

L'inconnu en habit noir pétrissait sans relâche ses propres mains.

- Ce n'est malheureusement pas la seule contradiction dont les Fideles Fidei Flagrantes s'accommodent...

Soffici examina attentivement l'homme, de taille moyenne, qui devait avoir dans les trente ans et donnait l'impression d'être aussi mal à l'aise qu'un novice.

- Ce que vous venez de dire n'a rien d'une profession de foi en faveur de votre confrérie.

Le moine avala sa salive. Puis il répondit avec amertume :

- Vous avez bien raison.

- Mais vous êtes entré de votre plein gré dans la confrérie... Ou bien y avez-vous été contraint ?

- J'y suis entré de mon plein gré. Mais on m'a attiré avec des promesses qui se sont avérées mensongères. Les cieux annoncés se sont transformés en purgatoire, et même en enfer, si vous voyez ce que je veux dire.

- C'est à n'y rien comprendre, répondit Soffici, étonné que cet homme se confie ainsi à eux, sans aucune méfiance.

- Mais alors, pourquoi ne quittez-vous pas les Flagrantes ?

- D'ici, on ne ressort jamais. Dans mon cas, ce serait impossible !

Le monsignor bondit sur ses pieds.

- Qu'est-ce que cela signifie ?

- Cela signifie qu'il y a une entrée dans le château de Layenfels, mais qu'il n'y a pas de sortie. En tout cas, pas pour ceux qui appartiennent aux Flagrantes. Celui qui entre dans la confrérie quitte définitivement la vie qu'il a menée auparavant. Son origine, sa formation, son état, jusqu'à son nom sont, du jour au lendemain, effacés à jamais. Sauf pour quelques-uns, très peu nombreux. Je m'appelle Zephyrinus.

- Zephyrinus ?

- C'est le nom de l'un de ces saints qui ne sont plus vénérés depuis qu'ils ont été rayés du calendrier par le concile Vatican II, sous prétexte qu'ils tiendraient avant tout de la légende et qu'ils ne résisteraient pas à un examen historique.

- Je suis au courant, mon frère. Mais pourquoi les Flagrantes choisissent-ils ces prénoms anciens ?

- Pour protester contre le penchant des papes pour la libéralisation. À l'intérieur de ces murs, il se passe des choses que personne ne comprend - mis à part certains élus, peu nombreux, qui conservent aussi leurs noms de laïcs. Je ne compte malheureusement pas parmi ceux-là.

- Pourquoi ne vous a-t-on pas admis dans ce petit cercle ?

- Pourquoi donc, croyez-vous ! J'apportais une fortune assez conséquente que j'avais reçue en héritage et je venais ici dans l'espoir d'y mener une vie tranquille.

Zephyrinus tendit à chacun une vieille tasse et une tranche de pain sec. Soffici et Alberto avaient déjà connu des petits-déjeuners plus copieux. Mais, comme ils n'avaient rien avalé depuis douze heures, ils se contentèrent de mastiquer leur pain sec en silence.

- Vous êtes-vous déjà demandé ce qui se passait ici actuellement ? s'enquit Soffici, la bouche à moitié pleine.

- Vous faites allusion au suaire de Notre-Seigneur ?

- Exactement !

- Oh, vous savez, il se passe tant de choses bizarres dans la forteresse de Layenfels qu'on ne se pose même plus de questions.

Il s'interrompit. Un bruit leur parvenait du couloir.

- Je vous en prie, fermez le robinet, chuchota Zephyrinus, soudain en proie à une grande agitation.

Alberto s'exécuta. Ils scrutèrent le silence. Des pas se rapprochèrent, puis s'éloignèrent. Au bout d'un moment, Alberto rouvrit le robinet.

- Pourquoi faites-vous cela ? demanda Zephyrinus.

- Nous avons nos raisons, répondit Alberto qui ne faisait pas confiance au frère, en dépit des propos critiques qu'il venait de tenir. Dites-moi plutôt ce qu'il en est du cardinal, demanda-t-il alors à brûle-pourpoint, en reposant sa tasse vide sur le plateau. Où est Gonzaga ?

- Soyez sans crainte, il a passé la nuit non loin d'ici, dans une cellule individuelle. Ce matin, lorsque je lui ai apporté le petit-déjeuner, je l'ai trouvé en train de ronfler comme un sonneur.

- Ce qui m'intéresserait... commença Soffici. Enfin, on dit que les Flagrantes sont immensément riches, qu'ils ont des comptes au Lichtenstein et des rentrées d'argent provenant de biens immobiliers...

Un sourire amer passa sur le visage bouffi de Zephyrinus.

- Ce n'est pas tout. Dans les caves du château, il y a un ancien cachot, transformé en coffre-fort, dans lequel s'entasse une quantité de lingots d'or qui ferait pâlir les administrateurs de la Banque centrale européenne.

- Vous l'avez vu de vos yeux, cet or ? demanda Alberto.

Zephyrinus haussa les épaules.

- Non. Nul d'entre nous n'a accès à ce cachot. Mais tous en parlent.

Soffici secoua la tête.

- Ce ne serait pas la première, ni la seule confrérie qui, sous le couvert de la foi, œuvrerait pour le diable. Mais je ne veux pas vous offenser !

- Aucunement, répondit le frère. Les Flagrantes interprètent l'Écriture comme bon leur semble. Ils se réfèrent constamment à l'Apocalypse de saint Jean, où il est dit : « Je te conseille de m'acheter de l'or fin pour faire fortune. »

Monsignor était très étonné.

- La révélation secrète de saint Jean semble jouer un rôle important chez les Flagrantes.

- Je vais vous dire pourquoi, renchérit le frère. Le texte de l'Apocalypse contient tant d'énigmes qu'on peut pratiquement tout en dire, et le contraire de tout... Mais je vous prie de bien vouloir m'excuser, je crois que j'ai beaucoup trop parlé. Dieu vous garde !

Zephyrinus disparut avec son plateau aussi silencieusement qu'il était venu.

Alberto ouvrit la fenêtre pour respirer l'air frais du petit matin. Il reconnut, dans la lumière blême de l'aube, le chemin de terre par lequel ils étaient arrivés. Des nappes de brume montaient du Rhin qui coulait derrière les arbres et les bosquets.

Une odeur de feuilles humides flottait dans l'air. On entendait le bruit irrégulier d'un train express qui longeait la rive du fleuve.

Le cardinal secrétaire d'État entra en trombe dans la pièce, suivi d'un frère qu'ils n'avaient pas encore rencontré.

- Nous partons, déclara Gonzaga, apparemment très troublé.

Cette nouvelle fit à Soffici et à Alberto l'effet d'une délivrance. Aucun d'eux n'osa poser de questions. Ils suivirent sagement le frère.

La Fiat d'Alberto les attendait dans la cour du château.

Alberto aimait sa voiture. Une attitude fréquente chez les hommes.

Mais jamais encore jusqu'au moment où il mit le contact, ce matin-là, il n'avait ressenti une si grande affection pour elle. Soffici prit place sur le siège du passager, et Gonzaga s'installa sur la banquette arrière.

Personne ne se montra. Le porche à l'entrée était ouvert. Alberto enfonça l'accélérateur, et la voiture s'arracha dans un vrombissement libératoire. Les abondantes pluies de la nuit avaient creusé de profondes rigoles sur le chemin de terre. Alberto ralentit et commença la descente en roulant au pas.

Au détour du premier virage, un homme, les bras écartés, leur barra soudain le passage.

- Mais c'est Zephyrinus ! s'exclama le monsignor ébahi. D'où sort-il ?

Avec son habit déchiré et ses bras étendus, Zephyrinus ressemblait à un épouvantail.

- Qui c'est, celui-là ? Vous connaissez son nom ? grogna le cardinal, de mauvaise humeur.

Avant même que Soffici ait pu répondre, Zephyrinus était déjà à la hauteur de la voiture, côté conducteur. Alberto baissa la vitre.

- Je vous en prie, haleta Zephyrinus, emmenez-moi !

- Mais comment avez-vous fait pour arriver là ? demanda Alberto.

Zephyrinus tendit son doigt vers le ciel et Alberto sortit la tête par la portière. Au-dessus d'eux, une corde se balançait encore par une fenêtre ouverte.

- Vous avez...

- Oui, répondit Zephyrinus d'une voix atone.

La voix de Gonzaga retentit à l'arrière du véhicule. Il s'impatientait.

- Que veut cet homme ? Continuons !

- Je vous en prie ! Pour l'amour de Dieu ! supplia le frère.

- Roulez ! s'écria Gonzaga, hors de lui.

Alberto lança à son voisin un regard interrogateur, mais celui-ci ne réagit pas. Alberto connaissait le sort qui serait réservé à Zephyrinus s'ils le laissaient là.

- Allez ! cria le cardinal.

Alors Alberto ferma sa vitre. Il eut juste le temps d'entrevoir le visage désespéré du frère, puis on entendit un coup de feu. Un flot de sang gicla sur la vitre de la voiture. Sans un mot, sans un geste, Zephyrinus s'écroula. Quelques secondes interminables s'écoulèrent avant que tous comprennent ce qui s'était passé. Lorsque Soffici vit le sang dégouliner le long de la vitre, son estomac se révulsa. Il sortit la tête de la voiture et vomit. Alors Gonzaga répéta, hors de lui :

- Roulez, Alberto !

Alberto desserra lentement le frein à main et démarra.

8

Une sonnerie intempestive tira Malberg de son sommeil. Un mince rayon de soleil filtrait au travers des rideaux de sa chambre d'hôtel. Le réveil près de son lit affichait 8 h 50. Malberg avait horreur que le téléphone sonne avant 10 heures.

- Malberg ! répondit-il d'un ton grincheux.

- Lorenza Falconieri à l'appareil, fit la marquise d'une voix vive.

- Vous ? Que me vaut l'honneur d'un coup de fil si matinal ? grommela Malberg encore à moitié endormi.

- J'espère que je ne vous ai pas réveillé. J'ai à peine fermé l'œil cette nuit. À cause de la chaleur ! Mais j'ai beaucoup réfléchi.

- Et où en êtes-vous de vos réflexions ?

Malberg s'attendait à ce que la marquise évoque sa relation avec Marlène. Mais ce ne fut pas le cas.

- Je suis prête à vous céder l'ensemble des ouvrages pour deux cent cinquante mille euros, à condition que l'affaire soit bouclée dans les deux semaines à venir. Si nous ne faisons pas affaire ensemble, je passerai une annonce dans une revue spécialisée.

- Deux cent cinquante mille euros !

Soudain, Malberg était complètement réveillé. D'après ce qu'il avait pu en voir, la collection valait sans doute le triple, voire le quadruple. Il y avait néanmoins un petit problème : comment pouvait-il rassembler une somme pareille en l'espace de deux semaines ? Malberg avait des revenus plutôt satisfaisants, mais il avait un train de vie coûteux. Il possédait une belle librairie à Munich, très bien située dans la Ludwigstraße. Au loyer de cette boutique s'ajoutaient celui de son appartement à Munich-Grünwald et ses frais de personnel, ce qui représentait en tout trente mille euros mensuels. Certains mois, il avait des difficultés à équilibrer son budget.

- Malberg ? Vous m'entendez ?

- Oui, oui, bégaya Malberg, perdu dans ses calculs. Je réfléchis au moyen de rassembler si rapidement une telle somme. Deux cent cinquante mille euros, cela ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval.

- Je sais, répondit la marquise. Mais nous savons tous les deux que la collection vaut beaucoup plus que cela. Réfléchissez à ma proposition. Vous avez deux semaines, deux semaines à partir d'aujourd'hui, pas un jour de plus.

- J'ai compris.

Lorenza Falconieri mit rapidement fin à la conversation, laissant son interlocuteur perplexe.

Malberg était toujours en bisbille avec son banquier, Harald Janik de la HVB. Chaque fois que le bouquiniste demandait un crédit pour un achat important, le banquier trouvait toujours mille faux-fuyants, prétextant que le prêt d'une telle somme sans garanties pouvait lui faire perdre son emploi. Investir dans du vieux papier imprimé - pour reprendre les termes du banquier - présentait des risques.

Malberg devait agir vite, et c'est ce qu'il fit.

Il réserva par téléphone le vol LH 3859 assurant la liaison Rome/Fiumicino-Munich, départ 13 h 00, arrivée 14 h 37. Puis il sauta dans un taxi et se rendit chez la marquise où il prit, avec son appareil photo numérique, quelques clichés de la collection. Deux heures plus tard, il s'envolait pour l'Allemagne.

À Munich, il se rendit directement de l'aéroport au siège de la HVB sur la Promenadenplatz. L'immeuble imposant, datant des années de fondation du Reich, puait l'argent comme tous les bâtiments abritant des établissements bancaires.

Malberg avait réfléchi et arrêté une stratégie qu'il comptait mettre en œuvre pendant les négociations. Il avait fait imprimer à l'aéroport en format 30 x 40 les photos qu'il avait prises le matin même.

Au grand étonnement de Malberg, le banquier se montra bien moins réticent qu'il ne l'avait craint. Les photos éveillèrent même chez lui un grand intérêt.

Malberg n'arrivait pas à s'expliquer le changement d'attitude de Janik. Mais il réalisa soudain qu'il n'avait pas encore évoqué le montant dont il avait besoin si rapidement.

- À combien estimez-vous le tout ? demanda Janik d'un air condescendant.

Malberg avala sa salive.

- Vous voulez connaître la valeur de cette collection sur le marché, ou le montant exact de l'acquisition ?

- En tant que banquier, pour ce qui est de l'attribution d'un prêt, les deux m'intéressent, naturellement.

- En ce qui concerne la valeur marchande, on peut évaluer la collection à deux, voire trois millions.

Harald Janik émit un sifflement.

- Et à combien se monte le prix d'achat ?

- Deux cent cinquante mille euros.

- Et vous voulez emprunter la totalité de ce montant.

- Absolument.

- Si vous pouvez patienter une minute.

Le banquier se leva de son bureau aux pieds en inox d'une propreté irréprochable, et disparut.

Malberg réfléchit à l'attitude à adopter en cas de refus. Mais il n'eut pas le temps de trouver une solution, car Janik ne tarda pas à revenir.

- Je connais votre sérieux dans les affaires, commença-t-il sur un ton amical dont il n'était pas coutumier. Bien que nous ne puissions pas vérifier votre évaluation, nous vous faisons confiance. Je viens de recevoir de la direction le feu vert pour vous accorder un crédit à hauteur de deux cent cinquante mille euros pour douze mois au taux du jour - mais à une condition !

- Laquelle ?

- Que vous proposiez à notre banque les fleurons de cette collection à prix préférentiel.

Malberg ne savait plus que penser. Il regarda attentivement Janik pour vérifier que le banquier ne plaisantait pas.

Ce regard n'échappa pas à Janik.

- Ma générosité vous étonne peut-être.

- Pour être franc, oui.

- Permettez-moi de vous dire que notre politique d'investissements s'oriente de plus en plus vers le marché de l'art et des antiquités. L'époque de la croissance à deux chiffres sur le marché immobilier est révolue. Les œuvres d'art les plus remarquables appartiennent aujourd'hui soit à l'État, soit aux grandes banques. Parallèlement à l'investissement, l'image de l'entreprise joue un rôle non négligeable. Sous quelle forme voulez-vous les deux cent cinquante mille euros ? En espèces ou préférez-vous un chèque de banque ?

- Un chèque de banque, répondit Malberg presque gêné.

Il n'aurait jamais envisagé que la négociation se déroulerait aussi facilement.

Lorsqu'il se remémorait les réticences de Janik chaque fois qu'il avait fait une demande de crédit par le passé, il avait du mal à croire à son bonheur. Toujours est-il que Malberg quitta la banque une demi-heure plus tard en possession de son chèque d'un montant de deux cent cinquante mille euros.

Avant de reprendre l'avion pour Rome, Malberg se rendit à sa librairie dans la Ludwigstraße afin de s'assurer que tout allait bien. Mademoiselle Kleinlein, une bibliothécaire diplômée proche de la retraite, dirigeait l'affaire depuis près de dix ans. Son apparence physique n'était pas nécessairement un atout commercial, mais ce manque à gagner était largement compensé par ses compétences. Elle savait identifier tous les imprimeurs du quinzième siècle à la typographie qu'ils employaient, et elle connaissait toutes les éditions parues dans les cinquante premières années consécutives à l'invention de l'imprimerie. Et comme on en comptait deux mille, ce n'était pas rien.

Lorsque Malberg entra dans sa librairie, mademoiselle Kleinlein - c'était elle qui tenait à ce qu'on l'appelât ainsi - s'occupait d'un client qui s'intéressait à un missel enluminé datant du seizième siècle. Malberg l'avait acheté lors d'une vente aux enchères en Hollande, il y avait de cela trois ou quatre ans, et, chose curieuse, ce livre n'avait pas à ce jour trouvé d'acquéreur.

Mademoiselle Kleinlein était en train de vanter avec force patience et rhétorique l'intérêt des gravures en couleurs et des textes. Pendant ce temps, dans le bureau, Malberg jeta un œil au bilan hebdomadaire. Il savait d'expérience que le mois d'août était le plus creux de l'année, car les conservateurs de musées et les collectionneurs étaient en vacances.

La discussion était toutefois laborieuse. Prêtant une oreille distraite à ce qui se disait, Malberg eut l'impression que le client hésitait à dépenser quatre mille euros.

- Excusez-moi de vous interrompre, dit-il en sortant du bureau, mais vous avez là un missel extraordinairement bien conservé. Regardez ces gravures magnifiques ! Les couleurs sont d'époque, nous les avons examinées à la lampe à quartz. Pour ce qui est du prix, je suis prêt à faire un effort. Disons trois mille cinq cents !

Malberg feuilletait avec précaution le précieux livre. Ce faisant, il enregistra inconsciemment les dates indiquées pour les évangiles dans la sainte messe : sexagima, oculi, lætare. Il marqua un temps d'arrêt et tira de la poche de sa veste le petit carnet de Marlène, sous le regard interrogateur de mademoiselle Kleinlein. Le client décida d'acheter le livre, mais Malberg ne s'intéressait déjà plus à l'affaire.

Pourquoi n'avait-il pas tout de suite fait le lien ! Ces étranges notes renvoyaient à des jours du calendrier. Malberg s'empressa de refermer le calepin. Il se retira dans l'arrière-boutique et s'installa devant le secrétaire Biedermeier qui lui servait de bureau. La tête appuyée dans les mains, il observait le carnet ouvert devant lui.

Quel secret se cachait derrière ces mystérieuses inscriptions ? Malberg se demanda tout à coup s'il s'agissait bien de l'écriture de Marlène. Il avait trouvé le carnet dans l'appartement de la jeune femme, mais cela ne signifiait pas pour autant qu'elle avait écrit ces mots de sa propre main. Malberg poussa un soupir. Il aurait voulu pouvoir oublier ces horribles événements dans lesquels il n'avait pas joué un rôle bien reluisant. Mais le fantôme de Marlène semblait le poursuivre.

Une fois l'achat conclu, mademoiselle Kleinlein entra dans le bureau et déposa sept billets de cinq cents euros sur la table. Elle était bien trop respectueuse pour demander à Malberg la raison de son comportement singulier.

- Mademoiselle Kleinlein, finit par dire Malberg sans lever les yeux du calepin, la Bible n'a pas de secret pour vous. En tout cas vous connaissez mieux que moi l'Ancien Testament. Qu'évoquent pour vous les mots inscrits ici ?

Mademoiselle Kleinlein rougit en entendant les compliments de son patron. Il faut dire qu'il n'en fallait pas beaucoup pour décontenancer cette demoiselle d'un certain âge, peu habituée à ce qu'on l'encense. Elle tripota longuement ses trop grosses lunettes d'écaille avant de les recaler convenablement sur son nez, puis commença à feuilleter le calepin en mouillant chaque fois son doigt pour tourner les pages.

Malberg, qui ne la quittait pas des yeux, nota qu'elle hochait imperceptiblement la tête à chaque page. Elle finit par lever son regard vers lui :

- D'où cela sort-il ? En tout cas, pas de la Bible de Martin Luther.

- Je m'en serais douté, grommela Malberg. Ce qui m'intéresse, c'est la signification de tout ceci.

- Pas très orthodoxe... J'entends par là que ces inscriptions sont assez énigmatiques. Lætare, sexagima, reminiscere, oculi, ce sont des repères dans le calendrier de l'année liturgique. Et ce sont toujours des dimanches.

- Et les noms notés là-derrière ? Car il s'agit bien de noms, n'est-ce pas ?

- Sans aucun doute. Si je ne me trompe pas...

Dans une des étagères, mademoiselle Kleinlein prit un lexique de la Bible qui avait apparemment déjà beaucoup servi.

- J'ai encore une bonne mémoire, dit-elle d'un air triomphal en remontant la monture de ses lunettes sur son nez.

- La Bible hébraïque, commença-t-elle à lire, se décompose en deux livres : celui des premiers prophètes, à partir de Josué jusqu'au deuxième livre des Rois, et celui des derniers prophètes, lequel se scinde en deux autres parties, celle des « grands » et celle des « petits » prophètes. Les grands prophètes sont Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et Daniel. Les douze petits prophètes sont Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahoum, Habaquq, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie.

- Nahoum, Zacharie, Malachie, murmura Malberg. Certains de ces noms apparaissent également dans le carnet.

- Exact. Mais si vous me permettez une remarque : tout cela n'a aucun sens. À moins que...

- À moins que ?

- Euh... non, j'avais eu une idée, mais elle était absurde. Non, oublions !

Malberg ne voulut pas insister. Il craignait que mademoiselle Kleinlein ne lui pose des questions embarrassantes. Et puis, il pensait être arrivé à la même conclusion que son employée.

9

Le trajet le long du Rhin en direction de Francfort se déroula dans une ambiance maussade. Ni le cardinal secrétaire d'État Gonzaga ni le monsignor Soffici ne desserrèrent les dents. Alberto se tut également, gardant les yeux rivés sur la route.

Les événements des dernières vingt-quatre heures avaient profondément bouleversé les trois hommes. Aucun d'eux ne s'attarda, ne serait-ce qu'un instant, sur ce paysage romantique de la vallée du Rhin que le soleil couchant d'août plongeait dans une lumière dorée. À l'échangeur de Wiesbaden, Alberto obliqua vers l'A3 en direction de l'aéroport.

La circulation dense des automobilistes qui se rendaient à leur travail l'obligea à ralentir. Venant du nord-ouest, ils virent atterrir une succession d'avions, volant parfois si bas qu'Alberto rentrait instinctivement la tête dans les épaules.

Parmi les trois personnages, il en était un qui, plus que les autres, souffrait de ce silence prolongé : c'était Soffici. Il se creusait la cervelle pour comprendre les causes de leur mutisme. Était-ce la honte qui les privait de l'usage de la parole, ou bien l'incompréhension face aux événements auxquels ils s'étaient tous trois retrouvés mêlés. Soffici eut un soupir de soulagement lorsqu'Alberto stoppa la voiture à la dépose-minute, devant l'aérogare A. Gonzaga sortit sans dire un mot. Il se contenta de hocher la tête en silence lorsqu'Alberto sortit sa petite valise du coffre et la lui tendit. Le cardinal disparut derrière les portes vitrées du hall tandis qu'Alberto et Soffici reprenaient la route.

Gonzaga était en possession de deux billets simples. L'un était au nom du dottore Fabrizi, l'autre à celui de Mr. Gonzaga. L'un était valable pour un vol Francfort-Milan, l'autre pour un vol Milan-Rome. Gonzaga avait tout prévu.

L'hôtesse du guichet Alitalia lui conseilla de se dépêcher. Sur le grand panneau d'affichage, les petites lampes vertes signalant l'embarquement en cours clignotaient déjà. Gonzaga hâta le pas. Pas question de rater l'avion. Il arriva à la dernière minute à la porte 36 et embarqua dans un Boeing 737, en classe affaires. L'avion était à moitié vide.

D'interminables minutes s'écoulèrent encore avant que l'appareil ne se mette en branle pour prendre la file des avions attendant l'autorisation de décoller. Lorsque le Boeing décolla enfin, le cardinal éprouva un sentiment de délivrance.

L'anxiété des derniers jours fit place à du soulagement. Le cauchemar se terminait enfin.

Après une ascension rapide, le Boeing prit la direction du sud. Gonzaga regardait tranquillement par le hublot. La bouche d'aération sifflotait au-dessus de lui. Le signal indiquant de maintenir sa ceinture attachée s'éteignit enfin, et le cardinal s'assoupit. Une grosse fatigue s'abattit sur lui, conséquence de la responsabilité qui avait pesé sur ses épaules pendant les deux derniers jours. Il essaya de s'endormir vraiment.

- Puis-je vous parler ?

Dans un demi-sommeil, Gonzaga entendit la voix de l'homme assis à côté de lui, qu'il n'avait pas encore remarqué. Pendant le décollage, le siège était vide, mais il était à présent occupé. Gonzaga le regarda et eut un mouvement de recul. L'inconnu portait un chapeau qui dissimulait en partie seulement son cuir chevelu marbré de cicatrices violacées laissées par des brûlures. Il n'avait ni cils ni sourcils.

- Je voudrais vous proposer une affaire, dit à voix basse l'homme défiguré.

- Une affaire ? répéta Gonzaga en fronçant les sourcils. Merci, je ne suis pas...

L'homme lui coupa la parole.

- Si vous avez à cœur de préserver notre sainte mère l'Église de la catastrophe, alors vous feriez bien de m'écouter, monsieur le cardinal.

- Écoutez-moi bien : je ne sais pas ce que vous me voulez et je ne comprends pas pourquoi vous m'appelez « monsieur le cardinal ». Alors, je vous en prie, laissez-moi tranquille !

Incrédule, l'homme secoua la tête. Ce faisant, il agita quelque chose dans sa main que Gonzaga prit d'abord pour un anodin bout de plastique.

- Monsieur le cardinal, cessons ce petit jeu. Un costume de flanelle Cerutti ne parvient pas à dissimuler l'identité d'un cardinal secrétaire d'État, déclara l'homme avec un sourire insolent.

Gonzaga tenta à toute vitesse de faire le lien entre les événements de la nuit précédente et l'individu qui était assis à côté de lui. Peine perdue.

- Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? demanda Gonzaga avec méfiance.

- Mon nom n'a pas d'importance. Je désire seulement vous proposer une affaire.

- Soit. Je vous écoute

- Ceci est un minuscule morceau du linceul de Notre-Seigneur.

Gonzaga eut l'impression qu'il venait de prendre une décharge électrique à travers tout le corps. Il porta son regard sur le petit morceau de cellophane que l'homme lui tendait sous le nez : un minuscule morceau d'étoffe, guère plus grand qu'un timbre, entre deux feuilles de plastique soudées.

La couleur ocre et le tissage de l'étoffe ressemblaient à s'y méprendre à ceux du suaire de Turin qu'il avait apporté au château de Layenfels.

Gonzaga s'efforça de ne pas laisser transparaître sa nervosité.

- En admettant qu'il s'agisse bien ici d'un morceau du linceul de Notre-Seigneur, pour reprendre vos mots, il reste encore à savoir en quoi cela a un rapport avec moi.

- Sur ce point, cardinal Gonzaga, c'est à vous de voir. Mais vous pourriez faire disparaître cette pièce dans le coffre Alpha des archives secrètes du Vatican. Vous pourriez aussi le détruire. Ce serait peut-être même la meilleure solution.

Gonzaga était en proie à une agitation croissante.

L'homme défiguré, assis à ses côtés, non content de le connaître très précisément, était aussi au courant de la mission Apocalypse 20,7. Comment expliquer autrement son apparition ?

Mais le plus troublant était que cet homme fût si bien informé sur les archives secrètes du Vatican. Seul quelqu'un y ayant accès pouvait connaître ce genre de détails. Sinon, comment aurait-il su que les lettres de l'alphabet grec servaient à désigner les coffres des archives ? Et comment aurait-il su que le coffre Alpha recelait les plus grands secrets de la chrétienté, des documents qui n'avaient pas d'existence officielle, comme par exemple le rapport d'autopsie de Jean-Paul Ier, ce pape retrouvé mort dans son lit, trente-trois jours seulement après son intronisation, ou encore ce document, le Constitutum Constantini, falsifié au Moyen Âge par un trait de plume qui avait permis à l'Église de devenir le plus riche propriétaire foncier de l'Occident ?

- Il faudrait tout d'abord soumettre ce morceau d'étoffe à un examen approfondi, remarqua le cardinal. J'ajouterai, et cela vous étonnera sans doute, qu'il manque en tout trois minuscules morceaux de tissu dans le linceul de Turin. Des sœurs expertes en la matière ont tout récemment réussi à les remplacer.

- Ce que vous me racontez là, je le sais déjà, monsieur le cardinal. Mais il y a quelque chose qui différencie cette pièce des deux autres : elle est la seule à porter des traces de sang. Inutile de vous expliquer la valeur que ce détail lui confère.

Gonzaga ne pouvait détacher son regard du minuscule trapèze d'étoffe. On distinguait nettement une ombre jaunâtre, tirant sur le brun, en forme de goutte. Oui, il se souvenait exactement de cette partie manquante, qui avait été rapiécée depuis. Mon Dieu, comment cet homme avait-il réussi à entrer en possession de cette relique ?

Le cardinal n'osait pas poser la question à l'inconnu. Il était sûr de ne pas obtenir de réponse, ou tout au plus d'entendre un mensonge. Gonzaga cherchait désespérément l'indice qui lui permettrait d'établir un lien entre les événements de ces derniers jours et l'offre inattendue de cet inconnu.

Mais le temps lui manquait pour élaborer une explication, ou même une simple hypothèse qui lui aurait permis de donner une interprétation rationnelle de cette situation. D'ailleurs, Gonzaga était bien trop déconcerté pour être en mesure de tirer des conséquences logiques de ces événements troublants.

Le voisin de Gonzaga interrompit là ses réflexions :

- Vous n'avez pas encore demandé le prix, dit-il avec un regard interrogateur. Il est vrai qu'une telle pièce, contrairement à un tableau du Titien ou du Caravage, n'a pas de valeur marchande. Mais je pense qu'elle peut être estimée dans une échelle de prix comparable. Qu'en pensez-vous ?

Gonzaga n'avait aucune idée de ce que pouvait coûter un Titien ou un Caravage. Il se refusait d'ailleurs à l'envisager sous cet angle. Comment pouvait-on comparer une goutte de sang du Christ avec une toile peinte par la main de l'homme ?

- Soyons clairs. poursuivit l'inconnu. J'aurais également pu proposer cette relique aux Flagrantes. Mais je voulais jouer franc jeu et la proposer d'abord au Vatican. Ce petit morceau d'étoffe a sans doute plus de valeur pour l'Église que pour qui que ce soit d'autre.

Ce type était donc au courant. Gonzaga en avait des sueurs froides. Certes, il pouvait s'agir d'une monstrueuse escroquerie. Mais cet homme était trop bien informé pour être un simple truand. Hors de question de prendre à la légère quelqu'un qui connaissait les appellations des coffres des archives secrètes du Vatican.

- Je ne sais pas ce que vous attendez de moi, commença Gonzaga en cherchant ses mots. Vous seriez-vous imaginé que j'allais aussitôt tirer un chèque de ma poche ? Et puis quoi encore ?

- Monsieur le cardinal, dit l'étranger d'un ton soudain plus pressant, vous seriez bien avisé de nous prendre au sérieux, nous et l'offre que nous vous faisons !

- « Nous » ? Dois-je comprendre que vous n'agissez pas seul, mais que vous avez derrière vous une organisation criminelle ?

L'homme était visiblement en colère ; pour se calmer, ou simplement pour ne pas montrer sa gêne, il caressa le plastique transparent sans répondre.

- Dites-moi enfin votre prix ! insista le cardinal.

- Faites-moi une offre et multipliez la somme par deux !

Gonzaga écumait de rage. Ce type était sûr de son coup.

Après un long silence, l'inconnu se leva de son siège et se pencha vers Gonzaga. Il n'en parut que plus menaçant.

- Prenez le temps de réfléchir. Je vous rappellerai dans les prochains jours.

Sur ce, il disparut derrière le rideau gris argenté qui séparait la classe affaires de la classe économique.

Gonzaga regardait par le hublot, l'air absent. Il était comme tétanisé. L'avion glissait à cinq mille mètres au-dessus des hauts sommets enneigés des Alpes suisses. Gonzaga avait conscience de s'être engagé dans un jeu dangereux.

Un jeu extrêmement dangereux.

10

En arrivant le lendemain à Rome, Lukas Malberg trouva à son hôtel un message de Caterina Lima : Appelez-moi d'urgence. Il y a du nouveau concernant Marlène Ammer.

Les mystérieuses lignes consignées dans le calepin de Marlène avaient pour un temps distrait Malberg de l'affaire du siècle qu'il était sur le point de conclure. Voulant en terminer aujourd'hui, il avait préparé un contrat, prévoyant l'acquisition de la collection complète de livres du marquis Falconieri contre un montant de deux cent cinquante mille euros.

Il resterait ensuite à résoudre le problème du transport de la précieuse cargaison de Rome à Munich.

Après s'être installé dans sa chambre à l'hôtel Cardinal, Malberg prit son téléphone pour appeler la journaliste.

Caterina semblait être dans cet état de fébrilité dont les journalistes sont coutumiers. Toujours est-il qu'elle lui proposa de se retrouver au Colline Emiliane pour déjeuner. Et comme Caterina, en dehors de son excitation au téléphone, dégageait aussi une bonne dose de charme auquel Malberg était tout sauf insensible, il accepta sans hésiter et se mit en route. Le restaurant se trouvait dans une petite rue calme donnant sur la Via Degli Avignonesi ; il n'était connu que de quelques privilégiés qui vantaient la cuisine extraordinaire d'Emilia Romagna. Malberg était attendu.

Il avait conservé de Caterina le souvenir d'une jeune femme décontractée, pour ne pas dire négligée, avec des nattes et sans maquillage. Il fut surpris de la trouver en jupe courte avec un corsage blanc au décolleté profond. Ses cheveux tombaient sur ses épaules, ses lèvres étaient soulignées d'un léger trait de rouge. Lors de leur première rencontre, Caterina n'avait pas cessé de parler, déversant à toute vitesse des flots de paroles. Aujourd'hui, elle donnait presque l'impression d'être abattue. Elle parlait très lentement, pesant ses mots, mais, surtout, elle s'exprimait à voix basse en regardant autour d'elle dans le restaurant à moitié vide pour s'assurer que personne n'épiait leur conversation. C'est en tout cas l'impression qu'avait Malberg.

- Cette histoire avec Marlène sent le roussi, commença-t-elle tout bas, elle sent même très mauvais.

Elle glissa une photocopie à Malberg.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Le rapport d'autopsie de l'Institut médicolégal de la faculté de médecine. Le médecin légiste de service, un certain dottore Martino Weber, a constaté la présence d'hématomes à l'arrière du crâne. Elle avait aussi le nez cassé, des touffes de cheveux arrachées et il y avait des traces de sédatif dans le sang. Weber a aussi trouvé sous les ongles des morceaux de peau qui indiquent que Marlène s'est débattue.

Malberg hocha la tête en silence. Pendant que Caterina parlait, la vision de Marlène, de son corps nu dans l'eau, lui revenait à l'esprit. Il prit une grande inspiration comme s'il allait se lancer dans une explication, comme pour lui dire que tout cela corroborait ce qu'il avait vu de ses propres yeux. Mais il préféra se taire.

- Et, en dépit de tout cela, l'affaire a été classée sans suite ! poursuivit Caterina. Vous comprenez, vous ?

La journaliste était très énervée. Ils commandèrent des pâtes et un pichet de vin. Caterina attendait une réponse à la question qu'elle venait de poser. Mais Malberg gardait le silence. Les deux hommes dans la cage d'escalier ! Il ne pouvait pas s'imaginer que les choses aient pu dégénérer à ce point entre la marquise et Marlène. C'était impossible.

Mais il n'était pas exclu qu'elles aient entretenu une relation d'un genre bien particulier. Il émanait de Lorenza Falconieri une froideur susceptible d'attirer aussi bien les hommes que les femmes. Il n'avait pas vu Marlène depuis des lustres. Que savait-il d'elle, au juste ? Apparemment, elle s'était complètement métamorphosée au fil des années... Mais pour quelle raison les enquêteurs avaient-ils renoncé à faire toute la lumière sur le crime dont elle avait été victime ? Pourquoi avait-on classé l'affaire sans suite ?

Tandis qu'il remuait d'un air ennuyé sa fourchette dans ses pâtes, Malberg sentit que la journaliste l'observait attentivement. Il était certain que Caterina Lima en savait plus que ce qu'elle voulait bien dire. Elle se méfiait de lui.

Au moment même où il s'apprêtait à lui raconter la vérité, à lui confesser qu'il avait été le premier à découvrir le meurtre, Caterina Lima le prit de court :

- Je ne sais pas sur quel pied danser avec vous. En fait, je ferais mieux de m'abstenir de vous voir.

- Que voulez-vous dire ? Vous enquêtez sur ce meurtre pour le compte de votre journal, non ?

- Oui. C'est ce que je faisais jusqu'à hier. Mais, depuis, on m'a mis sur la touche de façon particulièrement malpropre. Bruno Bafile, mon rédacteur en chef, m'a convoquée à onze heures, après la conférence de la rédaction, et m'a annoncé que j'étais relevée, séance tenante, de mes fonctions de journaliste auprès de la police, et mutée au service variétés. Il a ajouté que le dossier Marlène Ammer était mort.

- Mort ?

- Oui, c'est ce que nous disons dans notre jargon de journalistes quand on met fin aux investigations.

- Je ne comprends pas.

- Moi non plus, signore.

- Cela se passe-t-il souvent comme ça ?

- Oui, bien sûr. Quand on n'avance absolument plus dans les recherches, quand il s'avère par exemple qu'un meurtre n'en était pas un, mais qu'il s'agissait d'un accident comme il en arrive des milliers, alors, on arrête tout et on passe à autre chose...

- Mais ce n'était pas un accident ! C'était un assassinat !

- C'est ce que vous croyez, je le sais. Ma mutation dans un autre service ne m'en paraît que plus étrange. J'ai l'impression qu'on m'a mise au placard pour m'empêcher de faire des dégâts. Cela donne du piquant à l'affaire.

- Et qu'envisagez-vous, à présent ?

- Je ne lâche pas. Je poursuis. Officieusement, cela va de soi. Je me suis créé un bon réseau de relations dans la police ; il serait absurde de ne pas l'exploiter. Les histoires qui alimentent la rubrique variétés ne m'intéressent absolument pas. Qu'est-ce que j'en ai à faire, de savoir que Gina Lollobrigida a un amant de trente ans son cadet ou que Mario Andretti a dix filles naturelles ? Ce qui me fascine, ce sont les tréfonds de l'âme humaine. Dès la semaine prochaine, je vais me chercher un nouveau boulot, et basta.

La franchise de Caterina n'était pas pour déplaire à Malberg. Elle n'était pas prête à lâcher cette affaire. Elle subodorait qu'elle était sur un gros coup, peut-être bien plus important qu'il ne l'avait lui-même imaginé.

- Comment comprenez-vous le cas Marlène Ammer ? demanda Malberg avec précaution. Vous songez à un crime de la mafia ?

Caterina partit d'un rire forcé. Elle répondit, moqueuse :

- Et pourquoi pas le KGB ou la CIA ? Restons sérieux : les mobiles des meurtres sont le plus souvent banals, passionnels. Ils sont, pour la plupart, dus à l'égarement des sentiments, perpétrés par amour, jalousie, haine ou vengeance. C'est justement cela qui rend - qui rendait, devrais-je dire - ma profession si intéressante.

Malberg opina et fit semblant de s'intéresser au dossier qu'elle lui avait donné. À la vérité, il se demandait pourquoi la journaliste tenait tant à cette affaire. Dans une ville aussi grande que Rome, où le taux de criminalité était élevé, les meurtres étaient monnaie courante. Un étrange doute s'empara de Malberg pendant qu'il écoutait Caterina d'une oreille distraite.

Il regardait la jeune femme assise en face de lui et se demandait si elle n'était pas en train de le mener en bateau. Il aurait préféré être aimable avec elle. Elle était très belle. Mais Marlène se dressait entre eux, comme un obstacle, en quelque sorte.

- Et maintenant, qu'avez-vous l'intention de faire ? s'empressa de demander Malberg.

- Il faudrait que nous nous penchions sérieusement sur la vie de Marlène Ammer. C'est la seule possibilité pour nous d'y voir un peu plus clair dans cette sombre affaire.

Malberg nota évidemment le « nous » qu'elle avait employé, cela signifiait qu'elle l'incluait dans ses investigations, comme si cela allait de soi.

- Je peux compter sur votre aide, n'est-ce pas ?

- Bien sûr. J'ai vraiment besoin de savoir pourquoi Marlène est morte.

Caterina avala une gorgée de vin.

- C'était une amie de la marquise, dit-elle, songeuse. Je crois qu'en l'état actuel des choses, cette femme est la seule personne qui puisse nous aider à avancer. Vous connaissez bien Lorenza Falconieri ?

- « Bien » n'est pas le mot qui convient. Je ne l'ai rencontrée qu'une seule fois. J'ai trouvé que c'était une belle femme, même si elle a dû, je suppose, être encore plus belle dans sa jeunesse. Sa collection de livres m'intéresse. À vrai dire, je lui ai fait une offre qu'elle a acceptée.

- Une bonne affaire ?

- Je le crois. Ma profession consiste à acheter à bon marché des collections entières pour revendre ensuite les livres à l'unité, en réalisant un bénéfice.

La journaliste esquissa un sourire.

- Qu'y a-t-il de si drôle à cela ?

-Pardonnez-moi, signore. Je m'étais fait jusqu'à aujourd'hui une autre idée de ce qu'on appelle un bouquiniste.

- Ah bon ? Et laquelle ?

- Eh bien, j'imaginais un homme original, un peu poussiéreux et sec... enfin bref, ressemblant aux livres anciens qu'il vend.

Malberg eut un sourire gêné.

- J'espère que vous allez réviser votre opinion !

- En ce qui vous concerne, certainement !

Comme tous les hommes, Malberg n'était pas insensible aux flatteries. Il faut dire qu'il était plutôt bien de sa personne : grand, sportif, bien que ne pratiquant aucun sport, les cheveux bruns et fournis ; il avait quelque chose de George Clooney, comme le lui avait dit une de ses anciennes amies.

- Seriez-vous éventuellement prêt à m'accompagner chez la marquise ? s'enquit Caterina.

- J'avais justement l'intention d'aller la voir.

Ils se mirent en route ensemble une demi-heure plus tard.

Au cours de la nuit, la chaleur humide et lourde des dernières semaines avait fait place à des températures plus agréables. L'automne s'annonçait timidement.

Lorsque le taxi quitta la Via dei Coronari pour s'engager dans l'étroite rue où se trouvait la maison de la marquise, Caterina devint subitement fébrile.

- Arrêtez-vous ici, intima-t-elle au chauffeur en lui désignant le trottoir opposé.

Une voiture de la garde civile était stationnée devant l'entrée de la maison de la marquise. Un homme en uniforme était posté devant la porte.

Malberg interrogea la journaliste du regard.

- Qu'est-ce que cela signifie ?

Caterina haussa les épaules.

- Attendez-moi ici !

Elle se dirigea vers le fonctionnaire, puis revint après avoir échangé quelques mots avec lui.

- Il paraît que la police vient d'intervenir. Il n'a pas voulu me donner de plus amples renseignements, ni me dire en quoi consistait cette intervention. Un instant, s'il vous plaît !

Pendant que Malberg payait le taxi, Caterina s'éloigna et passa un coup de fil sur son mobile. Elle parlait en faisant de grands gestes, comme toutes les Italiennes lorsqu'elles téléphonent. Puis elle changea d'attitude, s'étonna et se tut. Lorsqu'elle revint vers Malberg, elle semblait perplexe.

- Ils viennent d'arrêter la marquise, dit-elle pensivement.

- C'était donc bien ça ! ne put s'empêcher de répondre Malberg.

- Qu'est-ce que ça veut dire : bien ça !

- La marquise a tué Marlène. Mon Dieu !

Signore, qu'est-ce que vous me racontez là ? Je viens d'appeler mon indic de la garde civile. Il m'a affirmé qu'il existait des preuves accablantes contre Lorenza Falconieri. Depuis la mort de son mari, elle serait à la tête d'un gang international de receleurs spécialisés dans le commerce de codex et d'incunables volés.

- La marquise ? s'étonna Malberg qui parut plus amusé que surpris. Elle m'a assuré qu'elle n'y connaissait absolument rien dans ce domaine. Et elle ne donnait vraiment pas l'impression de mentir en disant cela.

- C'est à cela qu'on reconnaît les professionnels du crime. Les assassins ont rarement des têtes d'assassins. Et les receleurs, qui brassent des millions, se plaisent à donner d'eux l'image de personnes nécessiteuses. On voit bien que vous ne connaissez pas ces milieux.

Pendant qu'ils discutaient, la marquise sortait de l'immeuble délabré, encadrée par deux carabiniers. Elle portait un tailleur de lin clair à manches courtes et des sandalettes à talons hauts.

En apercevant Malberg, elle s'immobilisa un instant, haussa les épaules en inclinant la tête sur le côté comme pour dire : « Désolée, mais nous ne ferons pas affaire ensemble. » Puis elle monta dans le véhicule de police qui attendait.

- C'est un collectionneur résidant à Monte-Carlo qui a levé le lièvre, remarqua Caterina tandis qu'elle regardait la voiture des carabiniers s'éloigner. La marquise lui a proposé un très vieux volume portant des annotations du réformateur Melanchthon pour la modique somme d'un demi-million. Ce qu'elle ignorait, c'est que l'ouvrage avait justement été volé dans l'appartement de ce dernier, deux ans auparavant. Manque de chance.

Malberg partit d'un rire tonitruant, comme pour sortir d'un cauchemar. Devant le regard perplexe de Caterina, il glissa la main dans la poche intérieure de sa veste, en sortit le chèque de banque qu'il tint du bout des doigts sous le nez de la journaliste.

- Deux cent cinquante mille euros ? Mais... vous n'aviez quand même pas l'intention de... ?

- Si ! Et je pensais faire l'affaire du siècle. Toujours est-il qu'une étrange providence vient de me sauver de la faillite.

- Alors, bravo d'avoir loupé le coche au dernier moment !

- Oui, fit Malberg en secouant la tête. Je ne comprends même pas comment j'ai pu y croire. J'aurais dû me méfier lorsqu'elle m'a proposé l'ensemble pour deux cent cinquante mille euros. Mais l'appât du gain m'a aveuglé. Dieu soit loué, je m'en suis encore bien sorti.

Malberg était tout à ses pensées lorsque la journaliste lui posa tout à coup une question :

- Pensez-vous qu'il puisse y avoir un lien entre le meurtre perpétré sur Marlène Ammer et les affaires louches de la marquise ? Les deux femmes se connaissaient, n'est-ce pas ?

- C'est vrai, concéda Malberg. Ce ne serait pas le premier meurtre perpétré à cause d'un livre précieux.

11

Une jeune fille svelte et gracieuse faisait son jogging sur la promenade du Rhin, à Cologne. Sa queue de cheval se balançait joyeusement au rythme de ses foulées. Une agréable fraîcheur montait du fleuve qui coulait paresseusement dans la lumière du petit matin.

La jeune fille s'arrêtait fréquemment pour se retourner en criant : « Shakespeare ! Shakespeare ! »

Émergeant de quelque recoin, une boule de poils blancs, un mignon petit westie, se lançait alors à la poursuite de sa maîtresse qui avait repris sa course.

De façon singulière, les femmes aiment donner à leurs chiens des noms de grands poètes ou de grands artistes.

Un phénomène qui conserve autant de mystère que l'Apocalypse de saint Jean...

Arrivé à la hauteur de l'embarcadère de la compagnie de croisières Cologne-Düsseldorf, Shakespeare poussa de furieux aboiements, comme si une douzaine de rottweilers enragés étaient à ses trousses.

La jeune fille tenta en vain de rassurer la petite bête, elle l'appela, revint sur ses pas, et c'est alors qu'elle fit une macabre découverte.

Pendant la nuit, le Rhin avait charrié le cadavre d'un homme nu, qui avait échoué entre les piliers de l'embarcadère. Il flottait en surface, à plat ventre, les bras étendus en croix.

Ce cadavre de sexe masculin donna du fil à retordre à la police de Cologne.

Il s'avéra rapidement qu'il ne pouvait s'agir ni d'un accident ni d'un suicide, puisque le visage de cet homme d'une quarantaine d'année présentait un impact de balle, laquelle avait réduit en bouillie la moitié gauche de la calotte crânienne, entraînant la mort sur le coup.

Compte tenu de l'état du cadavre et du débit du fleuve, les enquêteurs conclurent que l'homme avait été assassiné entre Bingen et Neuwied.

L'autopsie, pratiquée deux jours plus tard, confirma les hypothèses émises au début de l'enquête : l'homme avait été abattu à une assez grande distance par une arme de gros calibre, probablement une mitraillette d'origine russe.

On trouva deux projectiles dans sa tête, mais aucune trace de brûlure ni de poudre.

Le médecin légiste du CHU de Cologne releva aussi des blessures à la cuisse droite, sans lien avec le meurtre, qui devaient remonter à plusieurs années. Il n'était donc plus possible d'en déterminer l'origine.

Les médecins consignèrent dans leur compte rendu d'autopsie qu'il y avait environ quatre-vingts pour cent de chances pour qu'il se soit écoulé une douzaine d'heures entre le crime et l'immersion du cadavre dans le Rhin.

Ils ne trouvèrent aucune trace d'eau dans les poumons de l'homme.

On pouvait donc en déduire que la victime n'avait pas été tuée alors qu'elle était dans l'eau ou qu'elle y nageait. Les analyses ne révélèrent pas la présence d'alcool ou de drogue dans le sang.

Le dossier reçut la référence K-0103-2174, et le procureur de la République entama une procédure d'information judiciaire contre X.

Le lendemain, une photo de l'homme défiguré faisait la une du Kölner Express, assortie d'une légende en gros caractères :

UN MEURTRE MYSTÉRIEUX

Appel à témoins

12

Il était encore tôt. Le cardinal Gonzaga était assis devant deux piles de dossiers soigneusement entassés dans son bureau situé dans le palais du Saint-Siège apostolique, directement en dessous des appartements privés du pape. Des voix lui parvenaient par la fenêtre entrouverte qui donnait directement sur la place Saint-Pierre. Il reconnut les pères franciscains, bavards comme des pies, qui se rendaient du Palazzo del Tribunale aux confessionnaux de la Basilique... Gonzaga apposait machinalement sa signature au bas des documents ; il ne semblait pas vraiment être à ce qu'il faisait, car son regard pensif se tournait sans cesse vers la fenêtre, comme si toute cette paperasserie l'ennuyait. Il finit par poser son stylo noir pour s'adosser à son fauteuil, tout en remettant en place la ceinture rouge qui épousait les contours de son ventre, sous sa soutane noire.

Le secrétaire du cardinal entra dans la pièce sans frapper.

- Bonjour, Éminence, le courrier !

- Quelque chose d'important ? demanda Gonzaga en jetant un regard rapide aux lettres déjà ouvertes.

- Autant que je puisse en juger, non, Éminence. À moins que...

- Oui ?

Soffici extirpa une feuille du tas de courrier.

- Un courriel de l'archange Gabriel !

- C'est un peu niais, vous ne trouvez pas ?

- L'idée n'est pas de moi, mais de sœur Judith, de l'Ordre des sœurs servantes de l'Eucharistie, qui s'occupe du service Internet. Elle a donné à ses ordinateurs des noms d'archanges : Michel, Raphaël et Gabriel.

Gonzaga s'efforça de sourire. Chose qu'il ne savait pas faire. Comme il se plaisait à le dire, derrière un sourire, c'est le diable qui se cache.

Depuis sept ans qu'il exerçait cette fonction de cardinal secrétaire d'État, Gonzaga avait appris que seule une bonne dose de cynisme permettait de supporter le fardeau de sa charge. Soudain, il se figea à la lecture du message imprimé :

Éminence. Ce fut pour moi une joie, pour ne pas dire un plaisir, de vous rencontrer dans le ciel. En ce qui concerne la proposition que je vous ai faite, je suis prêt à vous céder cet échantillon du sang de Notre-Seigneur contre une somme de cent mille dollars, un montant qui me paraît convenable. Je me permettrai de vous contacter dans les jours qui viennent, afin de mettre au point les modalités de la transaction, en usant du pseudonyme suivant : Gueule-brûlée.

Le cardinal était plus choqué par le nom du signataire que par l'insolence du texte.

- Un fou, remarqua Soffici avec un haussement d'épaules qui cachait mal sa perplexité. Nous recevons presque quotidiennement des lettres de ce genre. Mais il faut avouer que celle-ci se différencie des autres par son art consommé de la formulation. Que veut-il dire lorsqu'il écrit qu'il vous a rencontré dans le ciel ?

Gonzaga se leva et commença à marcher de long en large, les mains jointes derrière le dos. Il finit par fermer la fenêtre, comme s'il craignait les oreilles indiscrètes :

- Soffici, vous êtes un secrétaire dévoué dont je n'ai jamais eu à me plaindre à ce jour. Je vous ai mis sans hésiter dans le secret en ce qui concernait l'affaire du linceul de Notre-Seigneur.

- J'ignore, Éminence, où vous voulez en venir. Ai-je jamais commis une indiscrétion qui vous aurait donné matière à redire ?

À entendre le secrétaire, on aurait pu croire qu'il avait presque mauvaise conscience.

- Non, pas le moins du monde. Je voulais seulement attirer une fois encore votre attention sur le fait que la situation est explosive. Je vous prie donc de ne parler à personne de ce que je vais vous dire, ne serait-ce que sous la forme d'une allusion. Personne, quand bien même il serait membre de la curie, ne doit rien en savoir.

Soffici acquiesça en silence.

- Lors de mon vol Francfort-Milan, commença Gonzaga à voix basse, un inconnu est venu inopinément s'asseoir à côté de moi et m'a mis sous le nez un petit morceau d'étoffe dans un sachet plastique ; le tout n'étant guère plus grand qu'un timbre-poste de forme trapézoïdale.

- Que Dieu nous garde ! Je redoute le pire. Le morceau d'étoffe manquant du linceul !

- Votre pressentiment ne vous trompe pas, Soffici. Sauf que cette histoire est encore plus funeste que vous ne l'envisagez. Ce minuscule morceau de lin présente une indéniable trace de sang...

- Non ! Mais je croyais l'affaire définitivement liquidée depuis notre séjour au château de Layenfels.

- C'est ce que je croyais, moi aussi.

- Avez-vous une idée de l'identité de ce mystérieux homme d'affaires ?

- L'inconnu ne m'a pas dit son nom. Et quand bien même il l'aurait fait, le nom qu'il m'aurait donné aurait probablement été faux. On ne peut que plaindre cet homme très reconnaissable à son visage défiguré par d'horribles cicatrices de brûlures, qu'il tentait de dissimuler sous un grand chapeau noir.

- Éminence, quelles sont vos intentions ? Vous ne songez quand même pas à céder à ses exigences ? Je veux dire par là que cent mille dollars représentent une somme conséquente pour un petit bout de tissu dont on ne sait même pas s'il est authentique. Mais d'un autre côté...

Gonzaga se tut pendant un long instant. Puis il répondit d'une voix hésitante :

- Que sont cent mille dollars comparés aux dégâts que cette relique peut occasionner ? Vous savez de quoi je veux parler.

- Je sais, dit Soffici en hochant vigoureusement la tête. Mais... il s'agit bel et bien d'un chantage...

En guise de réplique, le téléphone sonna. Soffici décrocha et écouta le correspondant avant de passer le combiné à Gonzaga :

- C'est pour vous !

- Avez-vous reçu mon message ?

Le cardinal reconnut immédiatement la voix.

- Oui, répondit-il à voix basse.

- Bien. Je vous attends demain après la tombée de la nuit, à vingt et une heures, avec l'argent dans un sac plastique.

- Et où cela ?

- Sur la Piazza del Popolo. Je suppose que vous viendrez avec votre chauffeur et que vous serez assis derrière à droite, comme d'habitude. Dites-lui de se mettre sur la file extérieure du rond-point et de tourner autour de l'obélisque jusqu'à ce que je vous fasse signe avec ma lampe de poche. Je dessinerai une croix avec ma lampe. Dites alors au chauffeur de s'arrêter. Il n'y en aura pas pour longtemps. Dix secondes tout au plus.

- Mais...

- Il n'y a pas de mais. L'argent en échange de la marchandise. Vous me faites confiance, je vous fais confiance. L'opportunité ne se présentera pas deux fois.

L'inconnu raccrocha.

- Éminence ! s'exclama Soffici, le regard soucieux, en se campant devant le secrétaire d'État. Ne me dites pas que vous avez accepté ce marché ?

- Si, Soffici, si.

- Cent mille...

- ... dollars, oui.

- Et comment comptez-vous faire avec la comptabilité, Éminence ?

- Ne vous inquiétez pas pour cela. J'en fais mon affaire. Il existe un fonds secret auquel on peut avoir recours en pareille circonstance. Inutile donc que vous vous torturiez les méninges.

Soffici s'inclina avec déférence. Il n'ignorait pas l'existence de ces fonds secrets destinés à financer les besoins exceptionnels de l'Église. Dans la curie, on parlait de sommes faramineuses amassées sur des comptes occultes, disponibles en cas d'événements particuliers. On disait que cet argent provenait de ce qu'il était convenu d'appeler des dons, effectués par des personnes haut placées qui avaient ainsi acheté la nullité de leur mariage. Ce fonds échappait à toute vérification comptable. Le secrétaire d'État Gonzaga était le seul à y avoir accès.

- L'affaire comporte des risques, remarqua le monsignor Soffici, la mine absorbée. Peu importe qui se cache derrière cet inconnu, ce genre de personne détient des informations accessibles aux seuls initiés. Autrement, comment expliquer qu'il ait pu vous téléphoner sur votre ligne directe ? Les sœurs de la Famiglia Paolina, qui gèrent le central téléphonique, n'auraient jamais fait suivre un appel anonyme.

Gonzaga leva les yeux vers son secrétaire.

- Vous êtes donc d'avis qu'ils ont un des contacts jusque derrière les murailles léonines.

Le cardinal tira un immense mouchoir de la poche de sa soutane pour éponger la sueur qui perlait sur son crâne dégarni. Soffici grimaça de dépit. Puis il contempla les ongles de sa main droite avant de répondre, en gardant le regard baissé :

- Qui sait, Éminence ?

13

Malberg se rendit le lendemain au domicile de Marlène au 23 de la Via Gora. Il était encore complètement sous le choc des événements de la veille, et de l'arrestation de la marquise. C'est dans un état second qu'il avait pris congé de la journaliste et était rentré s'enfermer dans sa chambre d'hôtel avec une bouteille de Barbaresco achetée chez le caviste du quartier. Le vin lourd n'avait pas manqué de faire bientôt son effet, expédiant Malberg au pays des rêves pour dix bonnes heures.

Et les rêves avaient été aussi confus et inexplicables que la situation dans laquelle le bouquiniste s'était retrouvé à son corps défendant. Mais son intuition lui disait qu'il devait effectuer ses premières investigations là où tout avait commencé.

Au moment même où Malberg arrivait chez Marlène et s'étonnait de trouver la porte de l'immeuble fermée, une signora élégamment vêtue en sortit. Elle lui tint même la porte pour qu'il puisse entrer.

Dans la cage d'escalier, il régnait un silence de mort. Une odeur de peinture fraîche flottait dans l'air. En dépit de l'intérêt que Malberg portait à la concierge, dont il espérait tirer quelques informations sur les fréquentations de Marlène, il préféra se rendre directement au cinquième et dernier étage.

Comme la première fois, il préféra l'escalier à l'ascenseur. Pendant qu'il gravissait rapidement les marches, le corps sans vie de Marlène dans la baignoire surgissait devant ses yeux, comme si ce spectacle devait rester gravé à jamais dans sa mémoire.

Une fois parvenu en haut, Malberg s'arrêta un moment, perplexe. Il crut d'abord s'être trompé d'étage, mais il constata que l'escalier n'allait pas plus loin. Il se souvenait d'une double porte blanche et d'une sonnette fixée au mur.

Au lieu de cela, il se trouvait devant un mur blanc. À gauche, en face du palier, se trouvait une petite porte en fer-blanc qui devait mener au grenier, renfermant, imagina-t-il, toutes sortes d'objets hétéroclites et inutiles.

À cet instant, l'ascenseur se mit en branle. Malberg reconnut, venant du rez-de-chaussée, le sifflement plaintif et assourdi qu'il avait déjà entendu quelques jours auparavant.

C'est un peu trop pour moi, se dit Malberg. Il semble bien que je n'arrive plus à faire la part des choses entre ce qui est réel et ce qui se passe dans mon esprit.

Il secoua la tête, incrédule. Sa mémoire lui jouait-elle des tours ?

Depuis l'enfance, les cages d'escaliers l'avaient toujours impressionné : il les trouvait inquiétantes, angoissantes, elles suscitaient en lui une sorte de peur phobique, dont il était en ce moment victime. Il devait s'être trompé d'étage.

Il rebroussa chemin. À l'étage inférieur, il y avait deux portes d'appartement, une à gauche et une à droite, toutes les deux blanches, mais qui ne ressemblaient ni l'une ni l'autre à celle de l'appartement de Marlène. Malberg sonna à droite. Personne. Il finit par essayer à gauche. Un chien aboya, il entendit des pas.

Un vieil homme aux cheveux noirs en bataille lui ouvrit. Il avait du mal à calmer le dogue excité. Lorsqu'il vit Malberg, il lui claqua la porte au nez avant même que ce dernier ait pu dire un seul mot.

Stupéfait, Malberg redescendit jusque tout en bas. Il s'arrêta devant la loge de la concierge et tendit l'oreille. Il entendit de la musique classique. Comme il n'y avait pas de sonnette, il frappa.

S'attendant à voir apparaître la concierge aux cheveux courts, il resta sans voix lorsque la porte s'ouvrit. Il avait devant lui une religieuse d'un certain âge, au visage creusé et sévère. Elle portait un habit marron et par-dessus une chasuble noire sans manches.

- Oui ? Que désirez-vous ? demanda-t-elle d'une voix grave et enrouée.

Elle se forçait manifestement à être aimable.

Incapable d'articuler le moindre mot, Malberg évita le regard de la religieuse et tenta de jeter un coup d'œil à l'intérieur. Autant qu'il pût en juger, tout semblait y être parfaitement rangé.

- Je voulais parler à la concierge, bredouilla-t-il.

- La concierge ? Ici, il n'y a pas de concierge, dit-elle avant d'ajouter, sur un ton condescendant, « mon fils ».

Malberg chercha en vain une plaque sur la porte.

- Mais, lors de ma dernière visite, il y avait une concierge ici. La quarantaine, un peu forte, avec les cheveux courts...

La religieuse glissa ses deux mains dans les manches de son habit, accentuant par ce geste la distance qu'elle entendait garder vis-à-vis de son interlocuteur. Elle plissa les yeux et observa de la tête aux pieds l'inconnu qui se trouvait devant elle.

- Et quand êtes-vous venu ? finit-elle par demander.

- Il n'y a pas si longtemps de cela, une semaine peut-être.

- Vous devez faire erreur.

La religieuse eut un sourire contraint, ou plutôt cynique, comme si elle avait voulu dire « pauvre fou ».

- Et l'appartement au cinquième étage ? C'est sans doute aussi une erreur de ma part ?

Malberg s'énervait. Le visage austère de la femme s'assombrit et elle lui répondit de sa voix enrouée :

- J'ignore de quoi vous parlez, signore. Au cinquième étage de cette maison, il y a le grenier. Rien d'autre. Êtes-vous sûr que vous vous sentez bien ?

Malberg était démangé par un envie de sauter à la gorge de cette religieuse qui se moquait ouvertement de lui. Il aurait aimé la traiter d'idiote et lui lancer à la figure qu'il avait vu l'appartement de ses propres yeux, qu'il était habité par une femme du nom de Marlène Ammer, laquelle avait été odieusement assassinée. Et que tout ce qui se passait ici n'était qu'une mise en scène perverse destinée à maquiller un meurtre.

Mais il se contint. Et si c'était un piège ? On voulait peut-être le pousser dans ses retranchements pour voir ce qu'il savait vraiment. Peut-être était-il déjà suivi ? La police pouvait-elle déjà savoir qu'il avait trouvé Marlène morte ?

Il n'avait même pas d'alibi. Impossible d'ailleurs d'en avoir un, puisqu'il s'était trouvé immédiatement après le crime dans l'appartement même de Marlène. Malberg percevait de mieux en mieux combien la situation était délicate.

Dans le lointain, il entendit la voix de la religieuse qui réitérait sa question :

- Vous sentez-vous bien ?

- Oui, oui, très bien. Je vous prie de m'excuser, je me suis sans doute trompé de maison.

La religieuse acquiesça d'un signe de tête. Malberg prit rapidement congé et disparut.

Il fit les cent pas sur le trottoir d'en face pendant un bon quart d'heure. Il gardait les yeux rivés sur la porte d'entrée du 23, Via Gora, sans savoir lui-même ce qu'il attendait au juste. Désemparé, il finit par renoncer et se décida à rejoindre son hôtel à pied.

Au moment où il traversait le Tibre sur le Ponte Sisto, son téléphone portable se mit à sonner.

- Caterina à l'appareil. Je suis contente de vous avoir. J'ai du nouveau !

- Moi aussi ! dit Malberg en s'arrêtant pour contempler les eaux sales du fleuve du haut du pont.

- Racontez-moi, demanda la journaliste intriguée.

- Je suis allée chez Marlène.

- Et alors ? Mais parlez, bon sang !

- Et alors, rien. Rien du tout.

- Qu'est-ce que vous voulez dire ?

- Je veux dire que l'appartement n'existe plus. Il n'aurait d'ailleurs jamais existé, et Marlène n'aurait jamais habité dans cette maison.

- C'est que vous vous êtes trompé d'adresse. C'est tout à fait possible, vu les circonstances. D'ailleurs, dans certains quartiers de Rome, toutes les maisons se ressemblent.

- Possible, mais je connais la maison, je connais l'appartement dans lequel Marlène vivait. Je l'ai vu de mes propres yeux !

- Quand ?

- Le jour où Marlène a été assassinée...

Après un silence qui lui sembla éternel, Malberg entendit la voix préoccupée de Caterina.

- Vous voulez dire que...

- Oui, j'ai vu Marlène. Elle était dans sa baignoire. Elle était morte.

- Ce n'est pas vrai.

- Si.

- Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite ?

Malberg avala sa salive.

- Vous voulez entendre la vérité ?

- Naturellement. Vous êtes encore là ? s'enquit-elle après un bref silence.

- Je ne savais pas si je pouvais vous faire confiance. Voilà la vérité.

Caterina se tut un instant avant de reprendre :

- Je comprends. Et qu'est-ce qui vous a conduit à réviser votre opinion ? demanda-t-elle sur un ton où l'on pouvait déceler une certaine déception.

- Je ne pense pas que ce soit vraiment le moment de me confesser ou de me repentir. Mais, si vous voulez, je vous fais mes excuses.

- Pas la peine, répondit Caterina avec moquerie, avant d'ajouter, très sérieusement : le procureur de la République vient de délivrer le permis d'inhumer. J'ai appris par hasard que Marlène sera enterrée aujourd'hui à quatorze heures dans le cimetière Campo Verano.

- Tout cela est bien précipité. Vous ne trouvez pas ?

- Trop rapide. Je vais me rendre sur place pour observer de loin ce qui se passe.

- Vous n'imaginez tout de même pas sérieusement que vous allez trouver l'assassin de Marlène au cimetière.

- Non, mais la façon dont les choses se dérouleront là-bas m'intéresse. D'ailleurs, on rencontre des gens très intéressants lors des enterrements.

Les propos de Caterina lui parurent bien ironiques, mais peut-être se faisait-il tout simplement des idées.

- J'aimerais bien y assister moi aussi, juste pour voir, dit Malberg après avoir réfléchi un moment.

Il jeta un regard sur le cadran de sa montre. Il était presque quatorze heures.

- Où l'enterrement a-t-il lieu ?

- Au Campo Verano. C'est près de San Lorenzo fuori le Mura. Vous devriez vous mettre en route immédiatement. Je vous attends près de l'entrée principale.

Malberg dut traverser en taxi tout le centre-ville. À cette heure, dans les parages de la Stazione Termini, la circulation était dense. Il n'arriva à destination qu'au bout d'une heure environ.

De nombreuses personnes se pressaient devant le cimetière où les enterrements se succédaient toutes les demi-heures. Caterina semblait nerveuse. Malberg ne comprenait pas pourquoi.

- Il faut que je vous montre quelque chose, dit-elle en l'entraînant par le bras.

Ils arrivèrent devant un panneau posé à côté de l'entrée principale, sur lequel étaient répertoriés tous les enterrements de la journée, ainsi que les numéros des tombes.

- Vous ne remarquez rien ? demanda Caterina pendant que Malberg cherchait le nom de Marlène dans la liste.

Malberg hocha la tête.

- Êtes-vous sûre que nous sommes au bon endroit ?

Du bout du doigt, Caterina lui désigna une ligne de la liste : 14 h, Sconosciuto, 312 E.

- « Inconnu » ? Pourquoi inconnu ? demanda Malberg en se tournant vers Caterina.

- Quelqu'un semble avoir intérêt à ce que l'installation de la signora Marlène Hammer dans sa dernière demeure s'effectue dans la plus grande discrétion. Venez !

La tombe 312 E se trouvait dans la partie la plus reculée du cimetière.

Après être passés devant les mausolées pompeux de familles romaines influentes, ils arrivèrent, au bout d'une assez longue marche, à travers le désert des pierres tombales, à la concession indiquée.

Caterina tira Malberg par la manche.

- Regardez !

À quelques mètres d'eux, une douzaine d'hommes distingués, en noir, se tenaient devant une tombe ouverte.

Un prêtre en chasuble, flanqué de deux enfants de chœur qui balançaient des encensoirs, parlait sur un ton patelin. À cette distance, il était difficile de comprendre ce qu'il disait.

À l'abri des regards, cachés derrière une pierre tombale, ils crurent entendre :

- ... elle n'était pas une mauvaise femme, même si les apparences jouaient contre elle... Marie-Madeleine, la pécheresse, n'était-elle pas la plus fidèle compagne de Notre-Seigneur ? Que celui qui n'a jamais péché lui lance la première pierre.

Malberg aperçut du coin de l'œil que Caterina tirait de sa poche un appareil photo dans lequel elle glissa une nouvelle carte mémoire.

Puis elle actionna le zoom pour prendre rapidement plusieurs clichés en rafale.

- Ne me demandez pas pourquoi j'agis ainsi, murmura-t-elle, comme pour anticiper sa question.

Malberg observait attentivement chacune des personnes présentes. Soudain, l'assemblée s'agita. Deux des hommes à l'air si distingué étaient en train de se taper dessus !

- C'est incroyable ! C'est bien la première fois que je vois une chose pareille ! dit Malberg.

- Nous ferions mieux de nous éclipser avant qu'on ne nous remarque, répondit Caterina.

Se retournant pour s'éloigner, elle resta figée de stupeur : elle se trouvait nez à nez avec un type très grand, en costume sombre, un de ces hommes tout ce qu'il y a de plus chic, au visage taillé à la serpe et au regard menaçant.

Caterina eut le réflexe de dissimuler l'appareil photo derrière son dos.

- Vous seriez bien aimable de cesser immédiatement vos activités, dit l'homme en noir d'une voix haut perchée qui contrastait avec son allure.

- Je ne vois pas de quoi vous parlez, répliqua Caterina, qui avait été prompte à se ressaisir.

- Cette cérémonie est strictement privée, insista l'inconnu, je ne souhaite pas qu'on prenne des photographies. Veuillez me donner votre carte mémoire !

Caterina hésita. Elle jeta un regard à Malberg qui hocha imperceptiblement la tête. Elle ouvrit alors maladroitement l'appareil et tendit la carte mémoire. L'homme s'en empara, la cassa en deux entre le pouce et l'index, et glissa les morceaux dans la poche de son costume croisé.

Puis il croisa les bras avant d'ajouter sur un ton menaçant :

- Et maintenant, vous feriez mieux de déguerpir avant que je fasse preuve de plus de fermeté.

Malberg et Caterina préférèrent s'exécuter, d'autant que l'assistance commençait à regarder dans leur direction.

Ils avaient déjà tourné les talons lorsque l'homme en noir leur jeta encore, à mi-voix :

- Et retenez bien ceci : il est parfois préférable d'enterrer non seulement la personne, mais aussi la vérité.

- Vous comprenez ce qu'il a voulu dire ? s'enquit Malberg une fois qu'ils eurent rejoint l'entrée principale.

Caterina ne réagit pas. Elle finit par secouer la tête.

- Je suis de plus en plus persuadée que je tiens le scoop de ma vie.

14

Le laboratoire du château de Layenfels était équipé d'appareils et d'instruments qui auraient fait pâlir d'envie les chercheurs de n'importe quelle université. Ordinateurs hyper-performants grands comme des armoires, microscope électronique, spectromètres à interférences et centrifugeuses, scanners ultramodernes, dispositif permettant de réaliser des expériences par thermoluminescence, ainsi qu'une douzaine d'écrans plats à haute résolution répartis dans toutes les pièces. Le tout fonctionnant en réseau.

Les laboratoires, agencés en enfilade, occupaient tout l'étage supérieur de la massive forteresse.

Ce matin-là, le calme et la concentration qui planaient sur ces lieux contrastaient avec l'agitation qui y régnait habituellement.

Le professeur en biologie moléculaire Richard Murath était assis devant l'écran de son ordinateur, dans son laboratoire ; il était entouré du docteur en cytologie Dulazek, du généalogiste Jo Willenborg, du professeur en toxicologie Masic, du chimiste Eric Van de Beek ainsi que de l'hématologue Ulf Gruna. Lorsqu'Anicet, pâle et les cheveux mouillés peignés comme toujours en arrière, entra dans le laboratoire, Murath leva brièvement les yeux avant de recommencer à pianoter sur son clavier.

Personne ne parlait. Fascinés, les hommes fixaient l'écran.

La tension se lisait sur les lèvres serrées de Murath. Il tentait de faire coïncider deux très longues rangées de codes-barres. À chaque échec, il secouait la tête. Il semblait désespéré de n'arriver à aucun résultat en dépit de ses tentatives répétées. Il écarta sa souris et fit pivoter son fauteuil chromé.

- Êtes-vous certain de ne pas avoir été floué ? demanda-t- il tout bas à l'adresse d'Anicet.

Le visage blême de ce dernier s'empourpra aussitôt. On eût dit qu'il allait exploser de colère. Anicet eut du mal à se calmer. Mais avant qu'il ait eu le temps de répondre, le généalogiste Jo Willenborg posait la main sur son avant-bras :

- Ne prenez pas mal la question de Murath. Notre professeur est un de ces scientifiques qui attachent plus d'importance à leurs travaux qu'à la réalité. Cet énergumène arriverait à vous convaincre qu'un lièvre s'apparente à un hérisson et vice-versa, du moment qu'il trouverait une hypothèse de biologie moléculaire lui permettant d'étayer son propos.

Dulazek, le chercheur de biologie moléculaire, rit tout haut, tandis que les autres échangeaient des regards consternés.

- La science, dit alors Dulazek sur un ton conciliant, commence à devenir intéressante à partir du moment où elle cesse d'exister pour la plupart des gens.

Et Masic, le toxicologue, qui avait la réputation d'avoir dans la tête les formules de milliers de substances susceptibles d'interrompre vos fonctions vitales, et d'être en mesure de transformer une miette de pain en un poison sournois, poursuivit :

- Là où la connaissance s'arrête commence la foi, et chacun s'accorde à dire que c'est aussi là que se situe le plus grand problème de l'humanité.

Un murmure d'approbation parcourut l'assistance. L'air absent, Anicet continuait de garder les yeux rivés sur l'écran.

Chacun des hommes présents savait pertinemment que le mutisme d'Anicet n'augurait rien de bon. Il ne tarderait pas à décharger sa bile. Tout le monde connaissait sa manière d'agir.

Parmi les Fideles Fidei Flagrantes, Anicet était le seul dont on connût le parcours. Cardinal de son état, il avait même été pressenti comme un papabile particulièrement prometteur, mais, lors de la dernière élection, on lui avait préféré un successeur ultraconservateur. Il n'avait jamais digéré cet échec et avait juré de se venger de l'Église.

Les autres frères résidant dans le château de Layenfels partageaient avec lui des destins similaires : chacun dans son domaine était une sommité, mais une sommité toujours méconnue, harcelée, déçue.

Ils avaient tous derrière eux une carrière ratée et étaient tous prêts à se venger de l'humanité en employant tous les moyens à leur disposition.

La loi stricte - et les lois qui régnaient au château de Layenfels étaient particulièrement draconiennes - obligeait tous les Flagrantes à garder le secret absolu sur leur propre passé.

On savait de Murath, surnommé le Cerveau, que, exaspéré de ne pas avoir reçu le prix Nobel, il avait brutalement mis fin à sa carrière universitaire ; il avait quitté sa femme, était parti pour une destination inconnue et avait trouvé refuge dans une confrérie.

C'est en tout cas ce que l'on pouvait lire dans la presse, où il était aussi question d'une découverte révolutionnaire dans le domaine de la recherche génétique, une découverte qui dépassait l'entendement et qui, de ce fait, avait été sciemment ignorée par le comité Nobel.

Murath et Anicet s'étaient liés d'amitié, bien qu'ils eussent des caractères aussi opposées que l'eau et le feu. Leur appétit de connaissance les avait soudés comme deux fers rouges, en dépit de leurs motivations qui étaient différentes.

Lorsqu'Anicet répondit à Murath, il paraissait étonnamment maître de lui, presque conciliant.

- Oui, je suis absolument certain qu'il s'agit bien du linceul de Jésus de Nazareth ; ce n'est pas un faux, c'est la pièce originale. Sachez qu'avant de me lancer dans ce projet, j'ai reconstitué le parcours accompli par le linceul avec tous les moyens dont je disposais. Et soyez certain, professeur, qu'en ma qualité de cardinal de la curie et de directeur des archives secrètes du Vatican, j'avais à l'époque des moyens et des possibilités que d'autres rêveraient d'avoir.

- Je n'en doute pas un instant, remarqua le chimiste Van de Beek avec une pointe d'ironie.

Van de Beek était un homme extrêmement sûr de lui, redouté pour ses remarques acerbes.

Anicet poursuivit, sans relever la phrase de Van de Beek.

- À l'époque où la génétique moléculaire remportait ses premières victoires, dans les années cinquante et soixante, une lettre de John Tyson, professeur à Harvard, est parvenue à la curie. Elle attirait l'attention sur ses recherches - il faut ajouter qu'il avait été jusque-là un homme très croyant - susceptibles d'ébranler la doctrine chrétienne. Il y faisait allusion au linceul de Turin et esquissait un scénario catastrophe pour l'avenir de l'Église. Inutile de vous expliquer la chose plus en détail. Le pieux professeur de Harvard disait en substance qu'il serait préférable que la relique la plus importante de la chrétienté s'avérât être un faux.

- C'est plutôt absurde, déclara Willenborg, le généalogiste. Mais je crois savoir pourquoi.

- Moi aussi, renchérit Ulf Gruna, l'hématologue. La chose est très simple.

- Nous le savons tous pertinemment, l'interrompit Anicet.

Dulazek hocha la tête.

Mais Ulf Gruna, qui avait coutume de dire que le sang, c'était la vie, ne se satisfaisait pas de la réponse évasive d'Anicet. Il se tourna vers lui :

- Comment pouvez-vous être si sûr que Gonzaga ne nous a pas trompés ?

Alors, Anicet perdit tout son calme.

- J'ignore ce que vous recherchez avec vos attaques. Il me semblait jusqu'à présent que nous étions tous solidaires. Il serait peut-être bon que vous vous souveniez que Gonzaga est cardinal secrétaire d'État !

- Nous y voilà ! Justement, il a eu, de par sa fonction, toute latitude de faire fabriquer un autre faux.

Anicet eut un sourire méprisant.

- L'homme se garderait bien de nous mener en bateau. Inutile de vous dire les répercussions que cela pourrait avoir sur sa carrière. Le seul fait qu'il nous ait livré chez nous le suaire de Turin montre bien à quel point vos objections sont absurdes. De plus, je connais le suaire comme ma propre housse de couette depuis qu'il est conservé dans les archives secrètes du Vatican...

Willenborg interrompit le flot de paroles d'Anicet.

- Vous êtes d'avis que vous connaissez ce suaire comme le fond de votre poche. Vous pensez qu'il s'agit de l'original. Mais vous ne pouvez pas prouver, du moins pour le moment, qu'il s'agisse vraiment de l'original et non de la copie commandée, si je ne m'abuse, par le Vatican lui-même.

Anicet sentit tous les regards peser sur lui. Un tressaillement de ses lèvres trahissait son manque d'assurance. Il avala sa salive, mais se garda bien de répondre.

- Il est certain, reprit Murath, qu'il existe dans les entrepôts qui se trouvent sous la basilique Saint-Pierre, où sont conservées des choses totalement extravagantes comme des momies datant du début de l'ère chrétienne, des étoffes permettant à un bon faussaire d'exécuter une copie digne de foi, à l'aide de chlorure de sodium. C'est ce qui est arrivé, semble-t-il, à cet objet.

Il lança un coup d'œil agacé à l'écran sur lequel deux colonnes de codes-barres continuaient de défiler.

Anicet souffla bruyamment, leva son index qui tremblait comme une feuille morte agitée par une brise d'automne et lança au professeur :

- Je vous suggère de chercher où vous avez commis l'erreur, vous-mêmes, dans votre analyse. Vous avez à votre disposition les instruments les plus modernes et les plus coûteux, et vous n'êtes pas capables de formuler des résultats concrets. Que vous doutiez de l'authenticité de la relique, soit, mais alors, apportez les preuves de ce que vous avancez. Tant que vous n'aurez pas fourni ces preuves, nous partons du principe que le linceul apporté par le cardinal Gonzaga est bien celui dans lequel Jésus de Nazareth a été enseveli. Me suis-je bien fait comprendre ?

Murath marmonna quelque chose comme :

- Alors, il faut que nous reprenions tout depuis le début.

Puis il dit d'une voix forte et distincte :

- Vous êtes bien conscient que cela va retarder nos plans de plusieurs semaines, n'est-ce pas ?

Anicet leva les deux mains :

- Nous devrions prendre modèle sur la curie. Au Vatican, on ne compte pas en jours ou en semaines, ni même en mois. Je suis certain que, s'il existait une unité de mesure plus grande, ces messieurs ne compteraient même pas en années. Que signifient quelques semaines de plus ou de moins !

Le docteur Dulazek nourrissait une animosité tenace envers Murath ; les deux hommes s'affrontaient sur certains points litigieux dans leurs domaines scientifiques respectifs.

Personne ne s'étonna donc de l'entendre émettre, dans la foulée, une question provocante :

- Quelqu'un peut-il me dire, après mûre réflexion, si l'hypothèse de Murath est vraiment recevable ? Je m'explique : se peut-il que nous soyons en train de rechercher la solution d'un problème sans savoir si ledit problème existe vraiment ?

Murath se rengorgea comme un paon devant son écran. Mais avant qu'il ait pu trouver une réponse pertinente, Dulazek poursuivait :

- Comprenez-moi, j'apprécie beaucoup notre collègue. Mais il ne serait pas le premier à penser qu'une hypothèse scientifique importante se comporte comme un atome lors de la fission nucléaire.

- Et comment un atome se comporte-t-il lors de la fission nucléaire, si je peux me permettre cette question ? demanda Anicet.

- Il se divise. Rien de plus.

Murath se leva d'un bond et fondit sur Dulazek.

- Cytologue à la manque ! Misérable ! cria-t-il hors de lui en saisissant l'autre à la gorge.

Ni Dulazek ni les autres participants ne purent empêcher Murath de précipiter son adversaire au sol et de lui serrer si fort le cou que le visage du cytologue devint violet.

Le professeur Masic, le toxicologue aux bras puissants, parvint in extremis à arracher Dulazek aux mains du chercheur en biologie moléculaire, qui écumait de rage.

15

Malberg était sans nouvelles de Caterina depuis deux jours. S'étant sentie trahie, elle cherchait à se venger en gardant le silence. En taisant sa présence sur les lieux dans les minutes qui avaient suivi l'assassinat de Marlène, il avait commis une erreur que, rétrospectivement, il devait reconnaître. Il ne pouvait même pas en vouloir à Caterina d'envisager qu'il pût y avoir un lien entre lui et le meurtre.

Il ne connaissait pas son adresse personnelle, et son nom ne figurait pas dans l'annuaire.

Malberg décida d'aller voir la jeune femme sur son lieu de travail, au service de rédaction du Guardiano dans la Via del Corso.

Le hall d'entrée de l'immeuble baroque était gardé par deux agents de sécurité vêtus de noir, qui gratifiaient chaque visiteur d'un regard soupçonneux.

La concierge, une femme soignée entre deux âges, salua Malberg d'un signe de tête amical et lui demanda poliment :

- Que puis-je faire pour vous, signore ?

- J'aimerais parler à la signora Caterina Lima.

- Vous avez rendez-vous, signore ?

- Non. À vrai dire... dit Malberg en cherchant ses mots, il s'agit plutôt d'une affaire privée. Mais en fait...

La concierge blonde fronça les sourcils.

- Si vous voulez bien vous asseoir ! lui suggéra-t-elle sur un ton sans réplique en lui indiquant un canapé gris. Qui dois-je annoncer ?

- Malberg.

Le bouquiniste observait les allées et venues dans le hall d'entrée lorsque, soudain, Caterina surgit devant lui.

Elle semblait inquiète. Malberg comprit à ses yeux apeurés qu'il n'avait pas choisi le bon moment pour lui rendre visite.

- Vous avez du courage, dit-elle à voix basse en l'entraînant vers le côté, avant même que Malberg ait pu dire un seul mot.

Il la regarda sans comprendre.

- Le procureur de la République a requis ce matin même un mandat d'arrêt contre vous.

Malberg partit d'un rire hystérique. Caterina plaqua aussitôt la main sur sa bouche.

- Taisez-vous, je vous en prie. La situation est vraiment grave. Vous êtes soupçonné d'avoir trempé dans le meurtre de Marlène Ammer.

- Moi ?

- Au cours de ses investigations, la police a trouvé une lettre portant votre nom, dans laquelle vous annonciez votre arrivée le jour du crime. Vous savez qu'en Italie, on ne plaisante pas avec les déclarations d'entrée sur le territoire. En comparant les données enregistrées dans les ordinateurs de la police, on a pu déduire que vous étiez descendu à l'hôtel Cardinal pour en ressortir, selon des témoins, peu de temps après, et ceci quelques heures avant le crime.

- Et comment avez-vous su tout cela ?

- Comme je vous l'ai déjà dit, une journaliste chargée - excusez-moi, anciennement chargée - de tout ce qui touche à la police, a d'excellents contacts avec les services qui effectuent ce type de recherche.

- Je suis donc un assassin, constata Malberg cyniquement.

- Mais ce n'est pas tout ! Le bruit court que vous avez extorqué deux cent cinquante mille euros à une banque allemande et que vous vous promenez avec un chèque de banque équivalant à cette somme. Votre situation est très délicate, Lukas.

Comme absent, Malberg regardait dans le vague. Il accusait le coup.

- Et vous croyez que ces accusations reposent sur des faits tangibles ? balbutia-t-il d'une voix blanche.

Caterina inclina la tête sur le côté comme pour dire : que croiriez-vous, si vous étiez à ma place ?

- Je dois avouer que, depuis ce matin, depuis que j'ai appris les accusations qui pèsent sur vous, je ne cesse de me demander si vous n'auriez pas pu assassiner Marlène. Vous êtes un homme cultivé, ouvert, capable d'imaginer une histoire qui vous laverait de tout soupçon. J'avoue aussi que je m'en suis voulu de vous avoir fait aveuglément confiance. J'étais incapable de prendre du recul dans cette histoire incroyable. Seulement voilà, ce matin, il s'est passé quelque chose de curieux.

Elle regarda Malberg, longuement et intensément.

- Quelque chose de curieux, répéta Malberg à voix basse.

Il avait pâli et paraissait désemparé, désarmé, comme s'il allait d'un instant à l'autre passer aux aveux et dire : « Oui, c'est moi qui ai tué Marlène Ammer. »

Caterina s'assura que personne ne pouvait entendre leur conversation. Puis elle commença d'une voix traînante :

- Ce matin, lorsqu'on a déposé les journaux du jour sur mon bureau...

Elle fut interrompue par un haut-parleur : « Caterina Lima est priée d'appeler d'urgence le 47-30. Caterina Lima est priée d'appeler d'urgence le 47-30. »

- Je vous prie de m'excuser un moment, dit-elle.

Elle se dirigea vers un téléphone mural où elle composa le numéro. Après avoir échangé quelques mots avec son interlocuteur, elle raccrocha et revint vers Malberg.

- Le chef du service. Si vous êtes d'accord, nous pouvons nous rencontrer cet après-midi, quelque part en ville, en tout cas pas ici ni dans les parages. Par exemple devant la station de taxis de la Stazione Termini. Disons à treize heures. Ah oui ! ce que je voulais encore ajouter : il serait préférable que vous ne retourniez pas à votre hôtel.

Le regard de Malberg suivit Caterina qui s'engouffrait dans un ascenseur.

Elle arriva un peu après 13 h à l'endroit convenu. Soulagé, Malberg se dirigea vers elle. Il s'était demandé si elle viendrait vraiment à ce rendez-vous. Il fallait bien reconnaître que ce qu'elle lui avait révélé entre deux portes n'était pas de nature à susciter sa confiance. Sur le chemin de la gare, il s'était torturé l'esprit, essayant de trouver ce que Caterina avait bien pu lire dans le journal.

Ils commandèrent des pâtes dans une trattoria au coin de la Via Cavour et de la Via Giovanni Giolitti. Sans entrain, Malberg tournait sa fourchette dans ses linguines trop cuits. Caterina tira de son sac le Corriere et l'ouvrit à la rubrique locale.

Elle lui montra un article sur deux colonnes, assorti d'une photo.

LE CARDINAL SECRÉTAIRE D'ÉTAT PHILIPPO GONZAGA IMPLIQUÉ DANS UN ACCIDENT

Caterina lut l'article à mi-voix :

Hier, le cardinal secrétaire d'État Gonzaga a été légèrement blessé dans un accident de voiture survenu sur la Piazza del Popolo. Le cardinal avait pris place dans l'automobile personnelle de son chauffeur. Ce dernier, sans raison apparente, a brutalement immobilisé le véhicule. La camionnette de livraison expresse qui les suivait n'a pas eu le temps de freiner et a percuté la voiture du cardinal. Le dignitaire de l'Église, qui n'avait pas sa ceinture, a été violemment projeté dans le pare-brise et a perdu connaissance. Le cardinal Gonzaga et son chauffeur ont été transportés à la clinique Gimelli. La petite voiture, désormais bonne pour la casse, a dû être remorquée. C'est à cette occasion qu'il a été découvert dans l'habitacle un sac plastique contenant cent mille dollars. Aux questions soulevées par la présence d'une somme pareille dans cette voiture, le Vatican n'a pas encore donné de réponse. D'où vient cet argent ? À qui était-il destiné ? Pourquoi le secrétaire d'État circulait-il dans la voiture de son chauffeur, et non dans son véhicule de fonction ? Gonzaga et son employé ont, à l'heure qu'il est, quitté la clinique.

Malberg regardait Caterina sans comprendre.

- Pour être franc, dans la situation qui est la mienne aujourd'hui, ce genre de nouvelle ne m'intéresse pas le moins du monde, dit-il sur un ton réprobateur.

- Vous allez tout de suite changer d'avis, rétorqua Caterina froidement.

Sans autre explication, elle posa une photo sur la table, à côté de l'article de journal. On y voyait une douzaine d'hommes, vêtus de noir, qui assistaient à l'enterrement de Marlène.

- Je croyais que vous aviez donné votre carte mémoire au grand type du cimetière ?

Caterina eut un sourire enjoué.

- Oh, vous savez, avec le temps, les reporters finissent par avoir des réflexes très professionnels en pareil cas. Comme d'extraire discrètement une carte mémoire importante de leur appareil photo et de la faire disparaître dans leur poche.

- Je ne vois cependant toujours pas le lien entre les photos et l'article.

- Et maintenant ?

Caterina brandissait à deux mains une photo, de toute évidence un agrandissement, devant le visage de Malberg.

-C'est... c'est... bredouilla Malberg. Mais c'est...

- Le cardinal secrétaire d'État Gonzaga !

- Mais que faisait-il à l'enterrement de Marlène ?

- C'est la question que je me pose aussi.

Malberg repoussa son assiette et passa ses mains sur son visage. Caterina affichait un air triomphant, comme un joueur de cartes qui surprend son adversaire en sortant un as.

- Toujours est-il que la présence du cardinal secrétaire d'État n'était peut-être pas fortuite.

- Bien sûr que non. Il doit y avoir un lien entre Marlène et le cardinal.

- Si vous voulez mon avis... proposa Caterina.

- Je vous en prie !

- Il y avait certes un lien avec le cardinal secrétaire d'État, mais pas uniquement avec lui. Regardez de plus près ces hommes vêtus de noir.

Caterina tendit une autre photo à Malberg.

- Ce que vous insinuez, c'est qu'on imaginerait ces visages cireux légèrement rougeauds sortant d'un col de soutane noire plutôt que du lit d'une femme ?

- C'est exactement cela.

- Mais, enfin, qu'est-ce que Marlène pouvait bien avoir à faire avec le Vatican pour que les hautes autorités envoient toute une délégation à son enterrement ?

- C'est de fait une question dont nous devrions chercher la réponse.

Malberg considéra longuement Caterina.

- À vous entendre, je constate que votre méfiance à mon égard s'est un peu atténuée.

- Oui. On pourrait même faire plus simple dans la formulation, mais... dit-elle en riant. Notez néanmoins au passage que cela ne fait pas disparaître le mandat d'arrêt lancé contre vous.

- Mais nous possédons désormais des preuves du fait que Marlène était mêlée à une drôle d'histoire...

- À une drôle d'histoire ? Le fait que la moitié de la curie soit présente à l'enterrement de Marlène ne constitue pas une preuve en soi. C'est simplement un indice. Une piste qui, après enquête, ne débouchera peut-être nulle part. En revanche, il est étrange que Marlène ait été enterrée de façon anonyme. Quelle était la formule exacte, déjà ? Sconosciuto, inconnue ! Ces étranges enchaînements de circonstances, et la façon dont les événements semblent être intriqués, me paraissent en tout cas hautement suspects.

- En effet.

Malberg tira de sa poche le petit carnet de Marlène.

- Regardez cela.

Caterina le dévisagea, perplexe.

- Qu'est-ce que c'est ? De quoi s'agit-il ?

- Le calepin de Marlène, je l'ai trouvé dans son appartement.

Intriguée, Caterina feuilleta l'agenda.

- Et ces mots incompréhensibles ? Que signifient-ils ?

- Je peux vous le dire. Le premier mot désigne un jour du calendrier liturgique. Prenons par exemple oculi : c'est le premier dimanche de carême.

Caterina était pendue à ses lèvres.

- Et les mots qui suivent ?

- Ce sont les noms de certains prophètes de l'Ancien Testament.

- En d'autres termes... commença Caterina qui avait tout de suite fait le rapprochement.

- ... les personnes que Marlène a de toute évidence rencontrées doivent avoir quelque chose à faire avec l'Église, termina Malberg.

- Nous ne nous trompons donc pas dans nos suppositions, dit Caterina avant d'observer un instant de réflexion. Je redoute que les investigations nécessaires ne dépassent largement nos modestes capacités.

- Vous avez peur, Caterina ?

- Évidemment que j'ai peur. Il n'y a que les imbéciles qui prétendent n'avoir jamais peur.

- Que dois-je faire ? Aller trouver la police et leur dire : « Me voici, j'étais certes dans l'appartement, mais je n'ai rien à voir avec le meurtre... » ?

- Cela ne nous avancerait guère. On vous arrêterait et vous n'auriez pas la moindre chance de prouver votre innocence. De plus, les prisons romaines n'ont pas vraiment bonne réputation. Voici ma proposition : dans un premier temps, vous allez vous cacher chez moi. Ce sera un peu étroit, mais je ne vois pas d'autre possibilité pour le moment.

- Vous feriez cela pour moi ?

- Vous avez mieux à proposer ? Vous voyez ! Il ne peut pas y avoir d'endroit plus sûr. Allez, venez !

Caterina Lima vivait dans le Trastevere, Via Pascar, non loin de la gare. Les immeubles se ressemblaient tous : dotés de cinq ou six étages, ils dataient du siècle dernier, et certains étaient plus anciens encore, avec leurs encadrements massifs aux fenêtres et leurs porches d'entrée majestueux qui contrastaient nettement avec les murs décrépits des cages d'escaliers.

Quant à la population du Trastevere, dans nulle autre grande ville la richesse et la pauvreté, l'élégance et la déchéance, la vieillesse et la jeunesse ne se côtoyaient de si près. Depuis une cinquantaine d'années, le Trastevere, à l'origine un quartier pauvre de Rome, s'était peu à peu transformé en une zone résidentielle recherchée. Dans le coude du Tibre, à proximité de la basilique Santa Cecilia, se trouvait même une enclave devenue quasiment inabordable.

Mais, entre les anciens immeubles transformés en appartements de luxe et les restaurants chics, il restait encore de la place pour les gens simples et fiers, qui continuaient de célébrer chaque été la Festa de Nuantri, la « Fête des autres ».

Caterina venait d'expliquer tout cela à Malberg dans le taxi qui les emmenait vers le Trastevere. Mais il ne l'avait écoutée que d'une oreille distraite. Conscient d'être plus que jamais dépendant de l'aide que lui apporterait Caterina, il échafaudait des plans pour la suite des événements. La tournure qu'avaient pris les événements l'avait transformé, lui le chasseur des assassins de Marlène, en gibier traqué par la police. Un temps, il avait envisagé de renoncer, d'accepter simplement le fait que Marlène n'était plus de ce monde ; mais à présent, il commençait à comprendre qu'il n'avait pas d'autre choix que de faire la lumière sur ce crime.

- Nous voici arrivés !

La voix de Caterina le fit tressaillir.

Après les descriptions de la jeune femme, Malberg s'attendait au pire. Il ne put cependant s'empêcher d'éprouver une certaine déception lorsqu'il découvrit le vieil immeuble à la façade lépreuse dans lequel vivait Caterina.

- C'est au deuxième étage, lui dit-elle pendant qu'il gravissait les marches dans la cage d'escalier décorée de carreaux de faïence bleue.

À la grande surprise de Malberg, elle sonna à la porte de l'appartement et, peu de temps après, un jeune homme mince, sportif, aux cheveux bruns, leur ouvrit.

Caterina l'embrassa sur la joue.

- Paolo, dit-elle en se tournant vers Malberg.

Puis, à l'adresse de Paolo :

- Voici le signor Malberg, de Monaco di Baviera. Il va habiter chez nous pour quelque temps.

Paolo tendit la main à Malberg, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde que Caterina débarque avec un homme qui allait vivre avec eux.

Que tu es bête de t'être imaginé qu'une femme si belle puisse vivre seule, pensa Malberg.

16

Soffici gravissait en toute hâte le vaste escalier en pierre qui menait au deuxième étage du Palais apostolique. Il avait une pile de journaux sous le bras gauche et, pour ne pas trébucher, il relevait de la main droite sa soutane. Contrairement à son habitude, il grimpait les marches deux par deux.

Une fois arrivé sur le palier, il ralentit l'allure pour traverser d'un pas délibérément nonchalant le couloir qui menait au secrétariat d'État. Sans bruit et sans attirer l'attention, il franchit la haute porte en chêne, flanquée d'une plaque discrète : Monsignor Giancarlo Soffici, Segretariato.

Soffici laissa tomber les journaux sur son bureau. Il enleva délicatement ses lunettes et essuya son visage avec un mouchoir, comme pour effacer de sa mémoire ce qu'il venait de lire.

Puis il ouvrit les journaux, l'un après l'autre, et découpa avec une paire de ciseaux les articles qui relataient le mystérieux accident du cardinal secrétaire d'État.

Il était courant que ces messieurs de la curie reçoivent sur leur bureau des journaux censurés à l'intérieur de ces murs. Habituellement, les censeurs se contentaient d'extraire les images au contenu obscène, avec une préférence pour les appendices sexuels féminins mineurs - auxquels venaient s'ajouter, bien entendu, les parties encore plus suggestives de leur anatomie -, ainsi que des photos de jeunes et beaux éphèbes. Dieu seul sait pourquoi !

Soffici n'avait pas encore mené sa tâche à bien lorsque le cardinal secrétaire d'État apparut à la porte de ses appartements.

- Je ne vous attendais pas de si bonne heure, Éminence, bégaya Soffici, embarrassé. Comment vous sentez-vous ?

Par-dessus son habit de cardinal - soutane boutonnée du haut en bas, cingulum et mozetta rouges - Gonzaga portait une minerve gris foncé dont émergeait son crâne dégarni comme un champignon dans une champignonnière. Enveloppé dans un nuage de Pour Monsieur, il ne manqua pas de remarquer les efforts déployés par Soffici pour faire disparaître les coupures de journaux sous un tas de dossiers.

- Ne vous donnez pas cette peine, monsignor, dit le cardinal sans répondre à la question que lui posait son secrétaire. Un membre bien intentionné de la curie a déposé le Corriere sur mon bureau. Je suppose que cette délicate intention n'est pas de votre fait.

- Éminence, par la Vierge Marie et tous les saints...

- Restons-en là. Je vous ai dit que jamais je ne vous soupçonnerais d'une telle bassesse.

Les mains croisées derrière le dos, Gonzaga contemplait le magnifique plafond à caissons qui ornait le bureau, comme toutes les autres pièces de l'étage. Puis il s'adressa de nouveau à Soffici :

- Nous nous sommes fourrés dans une histoire idiote. J'ai eu beau invoquer le Saint-Esprit, je n'ai trouvé aucune explication plausible à leur donner. À moins que vous n'ayez eu une idée de votre côté ?

- Vous voulez dire une réponse à donner à la question suivante : pourquoi un cardinal secrétaire d'État, circulant dans la voiture privée de son chauffeur, s'arrête en pleine nuit au beau milieu d'un rond-point ?

- Oui, à cette question aussi. Mais je suis surtout dans l'embarras pour expliquer les cent mille dollars dans le sac plastique. Pourquoi n'ai-je pas transporté cet argent dans une mallette ! Je me suis conduit comme un mafioso napolitain.

- Et qu'est devenu l'argent ?

- Ne vous inquiétez pas, monsignor. Un commissaire l'a restitué au centime près, moyennant un reçu. Ce n'est pas là que le bât blesse. Il s'agit maintenant de justifier les circonstances dans lesquelles cet accident a eu lieu. Je ne peux même pas en vouloir aux journaux de prendre cet événement comme prétexte pour donner libre cours aux spéculations les plus folles.

Soffici jetait un regard noir aux journaux étalés devant lui sur le bureau. Il se taisait.

Gonzaga secoua la tête et garda le silence un moment.

- Pour publier de tels articles, reprit-il, il faut tout de même être une crapule et un mécréant. Puisse Dieu châtier leur orgueil ! Le jour du Jugement dernier, les hommes devront rendre des comptes pour chaque mot inutile qu'ils auront prononcé !

- Matthieu, 12, 36.

- Qui ?

- L'évangéliste Matthieu...

- Qu'importe. Il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Matthieu, 13, 50, pensa Soffici, tout en se gardant bien de le dire tout haut ; il connaissait les accès de colère dont son patron était capable. Nul n'ignorait que Gonzaga tirait bon nombre de ses formules du Nouveau Testament.

Durant le silence qui suivit, John Duca, écumant de rage, en agitant un journal comme il l'aurait fait d'un fanion, fit soudain irruption dans la pièce.

- Éminence, je suis d'avis que vous nous devez à tous des explications !

Soffici, effrayé, regarda Gonzaga. Il était tout à fait inhabituel que quelqu'un s'adressât sur un ton aussi direct au cardinal secrétaire d'État. John Duca, professeur en droit canon, comme son prédécesseur, et de surcroît docteur honoris causa des universités de Bologne, Genève et Édimbourg, dirigeait l'IOR, l'Istituto per le Opere di Religione.

L'institution répondant à cette noble dénomination n'était autre que la banque du Vatican, une entreprise qui brassait des milliards, dont le siège se trouvait dans un complexe de bâtiments aux allures de forteresse, lovée comme une maîtresse sans prétention dans le sein du Palais apostolique.

Vue du ciel, cette annexe construite en pierres de taille avait la forme d'un D. Cette géométrie particulière avait incité les esprits moqueurs à y voir la première lettre du mot Diabolo.

John Duca, vêtu comme toujours de sobre flanelle grise et cravaté de gris argent, était considéré comme un banquier inflexible.

Contrairement à ses prédécesseurs, on lui prêtait une réputation d'intégrité absolue, qualité qui dans ce métier ne va pas toujours de soi. Bien qu'il n'ait pas étudié la finance et qu'il n'ait jamais travaillé dans ce domaine, il avait pris ses fonctions au pied levé, du jour au lendemain, et il avait réussi à redresser les finances de l'État du Vatican, qui en 2002 perdait encore 13,5 millions d'euros.

Désormais, l'entreprise générait des bénéfices. Grâce à ces bons résultats, John Duca passait pour un faiseur de miracles et un prétendant à « l'honneur des autels », formule consacrée pour désigner la canonisation.

- Comprenons-nous bien, fit Duca en se plantant devant le cardinal secrétaire d'État. Peu m'importe que vous ayez prélevé cette somme sur vos fonds secrets, vous trouverez le moyen d'en justifier l'emploi. Mais mon inquiétude est autre. Je me demande si votre façon d'agir n'est pas susceptible de faire resurgir de mauvais souvenirs dans l'opinion publique.

Gonzaga se détourna avec raideur. Sa minerve le contraignait à un maintien qui lui donnait une allure de pantin de bois.

- Vous croyez que je l'ai fait exprès, s'insurgea le cardinal secrétaire d'État. Cet accident était peut-être le fruit de la Providence divine.

John Duca fronça les sourcils et fit une moue.

- Éminence, il a fallu dix ans de labeur acharné pour faire oublier les obscures manœuvres financières de la curie. Vous me permettrez peut-être de vous faire remarquer à l'occasion que ma contribution n'a pas été négligeable !

Le cardinal secrétaire d'État lança à Duca un regard méprisant, comme s'il était sur le point de lui dire : « Votre contribution ? vraiment la vôtre ? »

Duca perçut bien la teneur de ce regard et poursuivit :

- À moins que vous n'ayez déjà oublié dans quelle situation le malheureux évêque Paul Marcinkus de Chicago, la patrie d'Al Capone, ou le mafioso Michele Sidona de Patti, près de Messine, nous avaient plongés ? Le pape Paul VI qui, comme chacun sait, haïssait l'argent comme le péché, avait confié au clan de Gambino à New York, qui se spécialisait dans le blanchiment, autant d'argent qu'il en aurait fallu pour détruire Saint-Pierre et le reconstruire.

- Taisez-vous ! Je ne veux plus rien entendre !

Gonzaga caressait nerveusement son crâne dégarni. Une légère odeur de transpiration flottait dans la pièce.

- Voulez-vous m'empêcher de dire la vérité ? répondit Duca d'une voix forte. Ce n'est un secret pour personne : les papes n'ont jamais su gérer l'argent. Et ceux qui en avaient conscience ont immanquablement fait confiance aux mauvais conseillers. Après que Michele Sidona eut été écarté pour raisons d'État dans les années soixante-dix, Marcinkus s'est mis au service d'un certain Roberto Calvi, un individu tout aussi peu recommandable, et il lui a confié des millions de la curie. L'homme, directeur à l'époque de la Banco Ambrosiano à Milan, avait dilapidé 1,4 milliard de dollars appartenant à des investisseurs. Nous savons tous comment l'aventure s'est terminée. On a retrouvé Calvi pendu sous le pont Blackfiars à Londres. Michele Sidona est mort dans la prison de Voghera après avoir savouré un plat de pâtes assaisonné à la mort aux rats. Quant au monsignor Marcinkus, il a eu de l'avancement, il a été nommé cardinal. Mais la pourpre ne lui a pas procuré de véritable satisfaction, puisqu'il n'avait désormais pour liberté que celle dont on jouit à l'intérieur des murs du Vatican. Sur le territoire national, la police l'aurait arrêté.

- Certes, concéda Gonzaga, c'était une époque funeste dont je ne suis en aucune manière responsable. Mais pourquoi me racontez-vous tout cela ?

Soffici, qui était resté de marbre pendant tout le discours du banquier, hocha vivement la tête.

- Parce que cette histoire, dit Duca en frappant du plat de la main le journal, est susceptible de réveiller des souvenirs ! Vous savez les conséquences que cela pourrait avoir. À l'époque, le nombre de personnes en rupture avec l'Église grimpa dramatiquement en flèche. Et cela n'a pas été vraiment bénéfique pour la situation économique de notre sainte mère l'Église.

Le cardinal secrétaire d'État se tourna vers son secrétaire.

- Monsignor, vous allez sur-le-champ rédiger un rectificatif que vous ferez parvenir à tous les journaux qui ont publié cette information !

- Grand Dieu, Éminence ! s'écria Duca, en proie à une vive agitation. Cela reviendrait à jeter de l'huile sur le feu.

- Comment cela ? Les journaux sont obligés de publier tous les rectificatifs, qu'ils soient ou non conformes à la réalité...

Soffici s'approcha tout près de Gonzaga et lui murmura d'une voix étouffée :

- Cela signifie-t-il que vous niez la façon dont les choses se sont déroulées ? Éminence, il y a des témoins qui ont vu l'accident et le sac plein d'argent. Un rectificatif ne serait absolument pas crédible. Sans compter que ce serait pécher contre le droit apodictique, qui prescrit de ne pas porter de faux témoignage.

- Épargnez-nous vos réflexions, monsignor. La morale catholique a déjà fait suffisamment de dégâts dans l'Église. Je me permets de vous rappeler le différend avec Martin Luther. Et puis, Pierre lui-même ne s'en est pas tenu aux commandements lorsqu'il a menti par trois fois et trahi son Seigneur avant que le coq ne chante deux fois.

- Marc, 14, s'empressa de signaler Soffici.

Et Gonzaga poursuivit :

- Cependant, le Seigneur l'a choisi pour être son représentant sur la Terre.

John Duca reprit la parole :

- Qu'est-ce à dire, Éminence ? Autant que je sache, il n'y a aucun passage dans l'Écriture sainte stipulant que le mensonge est la condition préalable à l'obtention du poste de représentant de Dieu sur la Terre.

- Bien sûr que non. Je veux seulement dire par là qu'il y a des situations dans lesquelles un être humain est tout à fait en droit de recourir au mensonge. A fortiori lorsque, comme c'est le cas présentement, cela peut permettre d'éviter de sérieux ennuis à notre sainte mère l'Église.

Le banquier secoua la tête et, avant de claquer la porte derrière lui, jeta dans un geste de colère son journal sur les autres étalés sur le bureau.

Le cardinal secrétaire d'État émit un sifflement d'indignation. Il marmonna ensuite quelques mots en hochant la tête :

- Voilà un homme qui n'est pas digne du poste qu'il occupe. N'êtes-vous pas aussi de cet avis, monsignor ?

17

Durant vingt-quatre heures, Caterina avait entretenu le flou sur sa relation avec Paolo. Ce n'était cependant pas difficile à deviner. Le lendemain matin, au cours du petit-déjeuner qui, comme partout en Italie, était du genre frugal, Caterina et Paolo échangèrent des propos vifs, une fois de plus sur des questions d'argent. Paolo, ajusteur de profession, avait perdu son emploi en raison de petites activités parallèles douteuses dont il persistait à nier énergiquement l'existence. Il imputait son licenciement à la situation économique désastreuse dont toute la société ressentait les conséquences. Malberg assistait en silence à ce débat, lorsque Caterina, au plus fort de la discussion, lança à Paolo :

- Il y a belle lurette que je t'aurais mis dehors si tu n'étais pas mon frère !

Bien qu'il eût nettement compris le mot fratello. Malberg crut d'abord avoir mal entendu. Il finit par oser s'immiscer dans la conversation :

- Si j'ai bien compris, vous êtes frère et sœur ?

- Oui, répondit Caterina d'un ton brusque. Je ne vous l'avais pas dit ?

- En tout cas, je ne m'en souviens pas.

Caterina recouvra tout à coup sa bonne humeur et lui dit avec un sourire :

- Néanmoins, comparée à la vôtre, sa situation n'est pas si délicate. Vous ne croyez pas ?

Malberg opina docilement du chef. Paolo se leva et disparut en claquant la porte de l'appartement.

Caterina haussa les épaules, comme pour s'excuser du comportement de Paolo.

- Vous savez, nous ne nous sommes jamais bien entendus. Ce n'est pas sorcier : si l'on veut, nous travaillons pour les mêmes, mais chacun avec des objectifs diamétralement opposés. Moi comme journaliste chargée de l'information auprès de la police et Paolo comme, disons, petit malfrat. Je ne vous cacherai pas que Paolo a déjà fait de la prison. Mais, dans le fond, ce n'est pas un mauvais bougre, vous pouvez me croire. Il ne choisit pas toujours très bien ses fréquentations, c'est tout.

Caterina souffrait manifestement de la vie que menait son frère.

- Vous n'avez pas besoin de vous excuser pour votre frère, dit Malberg d'un ton conciliant. J'espère seulement que je ne serai pas un trop gros poids pour vous.

- Pas de souci, répondit-elle en riant. Mais il faudra que vous vous occupiez vous-même de vos repas. Il y a une excellente pizzeria juste au coin de la rue. Voici les clés de l'appartement. À présent, je vous prie de m'excuser. Je serai de retour vers seize heures. J'ai désormais des horaires réguliers, c'est là le seul avantage de ma nouvelle affectation. Avant, j'étais toujours en service. À plus tard !

Malberg préféra passer la journée dans l'appartement de Caterina. Il n'avait pas peur de sortir de la maison, il se sentait plutôt à l'abri dans ce quartier, car il croyait ne pas avoir laissé derrière lui de traces qui auraient pu mettre la police sur sa piste.

Il resta donc dans ce petit deux-pièces, avec sa cuisine et sa salle de bains vieillotte, équipée d'une douche à l'italienne encore plus vieillotte.

Deux des fenêtres du séjour et celle de la chambre de Caterina donnaient sur la rue, tandis que celle de la cuisine et celle de la salle de bains s'ouvraient sur une cour intérieure peuplée le matin de matrones bavardes et l'après-midi d'enfants bruyants. Le mobilier de l'appartement sortait tout droit d'un catalogue de vente par correspondance, à l'exception d'un gros secrétaire dix-neuvième en bois sombre.

Le cadre n'était pas vraiment fait pour lui remonter le moral. Malberg s'assit donc devant le secrétaire, cala son menton dans ses mains et se mit à réfléchir. Il se remémora calmement tout ce qui s'était passé depuis l'assassinat de Marlène.

Né sous le signe de la Vierge, ascendant Lion, il avait l'habitude d'analyser rationnellement les choses et d'agir ensuite en conséquence. Mais il avait beau chercher la clé, le détail qui permettrait d'éclairer les événements des derniers jours, ses réflexions débouchaient toujours sur la même impasse. Il avait l'impression de tourner en rond.

Quel rôle le cardinal secrétaire d'État Gonzaga avait-il joué dans la vie de Marlène ? Ou, pour être plus précis : dans la mort de Marlène ? Pourquoi cet enterrement en secret, et anonyme ? Pourquoi l'appartement de Marlène avait-il été muré comme un mausolée ? Pourquoi avait-on fait table rase de son passé ?

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Malberg commença à dessiner de mémoire le plan de l'appartement de Marlène. Il esquissa maladroitement le palier, la grande porte d'entrée, la salle de bains dans laquelle il avait trouvé la jeune femme et la porte qui menait au grenier. Soudain, il se figea.

Bien sûr, son schéma ne tenait qu'approximativement compte des mesures exactes du lieu, mais Malberg imaginait assez bien l'existence, entre le salon de Marlène et le grenier, d'une autre pièce ou d'une porte de communication.

Lors de sa première visite, il ne s'était bien évidemment pas penché sur la disposition des pièces. Lorsqu'il y était retourné et qu'il avait inspecté le grenier, il n'avait gardé, dans le fatras de choses inutiles et de vieux meubles, que le souvenir d'une horrible armoire datant de l'époque de Vittorio Emmanuel.

Malberg passa toute la journée dans cet environnement étrange, à ruminer ses interrogations. Devait-il se rendre de nouveau dans cet immeuble duquel l'appartement de Marlène semblait avoir disparu comme par enchantement ? Il était sûr d'une chose : le fait que la porte avait été murée et que la concierge avait disparu faisait partie d'un plan destiné à effacer toutes traces susceptibles de rappeler le souvenir de Marlène.

Comment entrer dans l'immeuble et pénétrer dans le grenier sans être vu ? Malberg était bien incapable de répondre à cette question. Ce qu'il savait néanmoins avec certitude, c'était qu'il ne devait pas être pris sur le fait et qu'il ne devait prendre aucun risque.

Caterina se faisait attendre. Comme Malberg n'avait pas très envie de se retrouver en tête-à-tête avec Paolo, qui ne tarderait sûrement pas à rentrer, il sortit, s'acheta un journal et s'assit à la terrasse d'une petite trattoria, à l'ombre du store.

Il feuilletait sans grand enthousiasme les différentes rubriques de la gazette tout en sirotant un campari lorsqu'il se sentit tout à coup observé. Un type d'âge moyen, le visage basané et les cheveux gris coupés court, le dévisageait avec insistance en plissant les yeux. Il était du genre un peu négligé et buvait un macchiato après l'autre.

Malberg trouvait suspect cet inconnu, bien qu'il n'eût au demeurant rien d'antipathique. Il faut dire que ses nerfs étaient à vif avec tout ce qu'il avait vécu ces derniers jours, et qu'il devait s'attendre à ce que la police ne fût pas la seule à le rechercher. Il fit un geste nonchalant à l'adresse du serveur et paya. Il s'apprêtait à partir lorsque l'inconnu se leva et s'approcha de lui.

Scusi, signore, dit l'homme en s'asseyant en face de lui. Je ne veux pas vous importuner.

- Nous nous connaissons ? demanda Malberg d'un air délibérément dégagé.

L'inconnu lui tendit la main par-dessus la table.

- Je m'appelle Giacopo Barbieri. Vous êtes allemand ?

- Oui. Pourquoi cette question ?

- Vous parlez bien italien. Vous vivez depuis longtemps ici ?

Malberg secoua la tête.

- Je suis ici pour affaires.

- Je vois.

- En quoi cela vous regarde-t-il ?

- Pardonnez-moi, vous avez raison. Je devrais plutôt me présenter. Je suis détective privé. Ou bonne à tout faire, ou homme de peine, comme il vous plaira. Il y a un an encore, j'étais policier, plus ou moins bien payé. Et, un jour, j'ai fait une bêtise. Ou plutôt, je me suis fait pincer alors que je commettais cette bêtise. Au temps pour moi. Toujours est-il que j'ai été viré du jour au lendemain. Depuis, je survis grâce à des petits boulots. Et vous ?

- Je suis ici pour acheter des livres. En Allemagne, les deux tiers des livres anciens sont partis en fumée lors de la dernière guerre. Le comble pour un pays qui a vu naître l'imprimerie ! Rome a largement été épargnée par les bombes, et ses innombrables églises et cloîtres recèlent en tout cas plus de livres et de bibliothèques que n'importe quelle autre ville.

- Mais les livres que vous recherchez ne se trouvent certainement pas sur les marchés aux puces ? dit l'homme avec un sourire en coin.

- Exact. Vous savez, c'est une question de relations. Dans mon métier, on ne survit que grâce à ses contacts. Mais pourquoi voulez-vous savoir tout cela ?

- Parce que cela m'intéresse. Et que je pourrais peut-être même vous être utile, signor Malberg.

Malberg tressaillit. Avait-il dit son nom à cet inconnu ? Il ne le savait plus.

- Et de quelle manière voulez-vous m'être utile ? demanda-t-il.

- Je crois savoir que vous vous trouvez dans une situation assez délicate.

- Une situation délicate ? Qu'entendez-vous par là ?

L'inconnu haussa les épaules et regarda par terre. Il ne semblait pas être disposé à s'étendre sur le sujet.

- Que voulez-vous insinuer ? insista Malberg. Comment savez-vous qui je suis ?

L'autre eut un sourire arrogant que Malberg n'était pas en mesure d'interpréter. Sa réponse fut tout aussi énigmatique :

- Je suis celui qu'on ne connaît pas.

Perplexe, Malberg regarda l'homme assis à ses côtés.

- À votre avis, de qui Caterina Lima tient-elle ses informations ? poursuivit ce dernier. Certes, j'ai été limogé de la police, mais cela ne m'empêche pas d'avoir encore accès à tous les services, par des voies détournées. Je sais que vous êtes recherché.

Malberg resta pétrifié sur place. Caterina l'avait-elle fait suivre ? Quel rôle jouait-elle vraiment dans ce mystérieux assassinat ? Leur rencontre n'avait-elle vraiment été que le fruit du hasard ? Quant à ce Giacopo Barbieri, pouvait-il lui faire confiance ? En qui pouvait-il d'ailleurs encore avoir confiance ?

- Dites-moi, reprit Malberg après un long et vain moment de réflexion, y a-t-il longtemps que vous me suivez ?

Barbieri fit une grimace.

- Je m'attendais à cette question. La réponse est non. Caterina m'a demandé de garder un œil sur vous parce qu'elle craint que vous ne commettiez une erreur préjudiciable à l'enquête qu'elle a menée jusqu'à ce jour. Cela peut vous paraître bizarre, signor Malberg, mais, croyez-moi, Caterina ne vous veut que du bien.

- Une erreur ? Qu'entendez-vous par là ?

- Il s'agit avant tout d'éviter votre arrestation.

- Je ne dois donc plus me risquer dans la rue, si ce n'est la nuit et, là encore, déguisé en courant d'air... C'est ce que vous voulez dire ?

- Ne dites pas de bêtises. Rome est une ville immense et, même si vous êtes recherché, vous n'avez pratiquement rien à craindre tant que vous respecterez certaines règles et que vous ne mettrez pas les enquêteurs sur votre piste.

- Pourriez-vous être un peu plus clair ?

- Bien sûr. Vous ne devez en aucun cas retourner à votre hôtel.

- Je m'en doutais. Mais encore ?

- J'espère que, ces deux derniers jours, vous n'avez pas utilisé votre téléphone portable ?

- Non. Je me suis uniquement servi du téléphone de l'hôtel. Pourquoi est-ce si important ?

- La police est en mesure de déterminer le plus facilement du monde, et à vingt mètres près, l'endroit d'où vous téléphonez.

- Je l'ignorais !

- C'est bien pour cela que je vous le dis. Pas question non plus de retirer de l'argent avec votre carte de crédit dans un distributeur automatique. Tous ces appareils sont équipés de caméras vidéo qui photographient toute personne retirant de l'argent. En revanche, vous pouvez payer sans problème avec votre carte de crédit dans un magasin. Enfin, vous devriez éviter de griller un feu rouge ou de vous trouver sur un des lieux ayant un lien quelconque avec votre affaire.

- Avec mon affaire ! répéta Malberg, outré. Il n'y a pas d'affaire Malberg. Il s'agit de l'assassinat de Marlène Ammer et des raisons qui font que sa mort ne doit pas être divulguée.

- Je le sais, et vous avez entièrement raison, répondit Barbieri sur un ton conciliant. Mais, dans la situation actuelle, cela ne vous sert à rien. Évitez en tout cas tous les lieux en rapport avec cette enquête. Vu le zèle déployé dans l'affaire Ammer, vous pouvez être sûr que la tombe et l'appartement de la signora assassinée ainsi que, probablement, la maison de la marquise, sont surveillés.

À l'évidence, pensa Malberg, ce Barbieri est au courant de tous les détails.

- Alors, vous n'êtes pas sans savoir, commença Malberg d'un ton un peu hésitant, que le cardinal secrétaire d'État Gonzaga était présent à l'enterrement de Marlène.

- Je vais vous dire une chose, répondit Barbieri en secouant la tête. J'ai travaillé presque vingt ans dans la police, et jamais je n'ai été confronté à une affaire aussi énigmatique. Les tenants et aboutissants de cette histoire nous échappent complètement. À en juger par les événements qui ont suivi l'assassinat de Marlène Ammer, on est tenté de penser qu'un crime encore plus grand se cache derrière ce meurtre.

Et il faut que ce soit moi, pensa Malberg, qui sois mêlé à pareil imbroglio. Le visage de Marlène s'imposa soudain à lui, tel qu'il l'avait vu lors de leur dernière rencontre d'anciens élèves : les yeux foncés, les lèvres pulpeuses et les pommettes saillantes.

Il entendit sa voix douce, cette voix qui avait tant changé depuis qu'ils avaient partagé les bancs de l'école.

Puis il revit les ruelles étroites de la petite ville bavaroise, l'escalier en pierre menant à l'hôtel de ville, la vieille école des jésuites et ses couloirs sonores, le fleuve qui traversait la ville. Ces images lui revenaient à l'esprit, aussi fraîches que si elles avaient daté d'hier. Comment le destin avait-il pu sortir Marlène de son univers parfaitement réglé pour la jeter dans ce chaos qui l'avait conduite à la mort ?

Lors de leur dernière rencontre, ils avaient eu une longue conversation ; en y repensant, il se rendit compte qu'il avait beaucoup plus parlé de lui qu'elle ne l'avait fait d'elle-même.

Certes, c'est souvent ainsi que se déroulent les retrouvailles après tant d'années. On évoque avant tout des anecdotes et des souvenirs. Malberg se reprochait maintenant ce manque d'attention.

La sieste, plus longue dans le Trastevere que dans les autres quartiers de Rome, touchait à sa fin. Les rues s'animaient : des enfants criaient, les rideaux de fer des petites boutiques se relevaient, on s'interpellait du haut des étages des immeubles.

Malberg, qui était resté silencieux durant de longues minutes, se tourna vers Barbieri.

- Je sais que vous allez penser que je prends des risques, mais il faut absolument que je retourne dans l'immeuble où vivait Marlène. On a muré son appartement, on a fait croire qu'elle n'avait jamais vécu à cet endroit. Il y a certainement une raison à cela. Sur place, je trouverai peut-être un indice...

- Muré, avez-vous dit ? Vous comptez vous munir d'un marteau-piqueur ? Et que pensez-vous trouver dans un appartement vide ? Croyez-moi, vous feriez mieux de ne pas prendre ce risque inutile.

Barbieri se saisit du journal de Malberg et griffonna un numéro de téléphone sur le bord d'une page.

- En cas d'urgence. Au cas où vous auriez besoin de moi.

18

Peu avant minuit, dans le château de Layenfels, une fenêtre s'entrouvrit sans que personne ne le remarquât. Peu de temps après, une flèche à pointe métallique apparut dans l'embrasure. Elle était dirigée vers le bas, directement sur le toit du bâtiment situé à la perpendiculaire. Presque sans bruit, la flèche fendit l'air baigné dans un pâle clair de lune, et toucha, en un éclair, une petite silhouette posée dans la gouttière. La petite chose émit un cri avant de s'écraser sur le pavé, trois étages plus bas. Silence.

Environ dix minutes plus tard, l'hématologue Ulf Gruna et le spécialiste en biologie cellulaire, le professeur Dulazek, sortirent dans la cour du château par une porte en ogive. Dulazek portait une boîte d'herboriste d'une trentaine centimètres de long et d'une dizaine de centimètres de haut.

- J'ignorais que vous étiez un tireur émérite, murmura Dulazek tout en scrutant la cour intérieure, une main au-dessus des yeux.

- Cela remonte déjà à quelques années, répondit Gruna en chuchotant. Pendant mes études en Angleterre, j'ai fait partie d'un club de tir à l'arc. Nous nous entraînions deux fois par semaine et, depuis, je n'ai jamais cessé de m'exercer.

- Une flèche comme celle-ci n'est pas inoffensive !

- Exact. Il faut pourtant préciser que ce n'est pas tant la flèche qui est déterminante, que l'arc. Avec un bon arc bien bandé, vous pouvez sans problème tuer une personne à une distance de deux cents mètres.

- Et sans faire le moindre bruit !

- De surcroît. Et contrairement à une arme à feu. Là ! s'exclama-t-il en montrant du doigt un coin reculé de la cour.

La flèche de Gruna avait transpercé un pigeon qui était couché dans la gouttière.

Dulazek ouvrit la boîte d'aluminium, en sortit une pipette en verre enveloppée dans un linge blanc et un scalpel, avant de tendre le récipient vide à Gruna. Celui-ci souleva le pigeon au bout de la flèche et le mit dans la boîte.

- Nous devons faire vite, chuchota Ulf Gruna, qui néanmoins ne se départait pas de son calme.

Dulazek acquiesça.

À la lueur d'une torche électrique, ils gravirent l'étroit escalier en colimaçon qui menait au laboratoire d'hématologie, situé en deuxième position dans l'enfilade de pièces. Gruna avait tout préparé.

Il obtura la seule fenêtre qui donnait sur la cour du château et alluma la lumière. L'éclat vif des néons les éblouit.

À l'aide du scalpel, le professeur Dulazek coupa la tête de l'oiseau. Gruna recueillit dans une pipette le sang qui coulait. Le flot se tarit juste au moment où la pipette était pleine.

- Cela devrait suffire, constata Gruna avec satisfaction.

Il replaça la tête et le corps du pigeon dans la boîte métallique, éteignit la lumière et releva le store opaque.

Dulazek retint Gruna par le bras.

- J'ai l'impression d'avoir entendu des pas.

- Au milieu de la nuit ?

- Vous savez bien qu'Eric Van de Beek, tout comme Anicet, travaille la nuit. Mais je n'ai jamais vu de lumière à cette heure-ci.

Ils tendirent l'oreille dans l'obscurité pendant un moment. Puis le professeur Dulazek secoua la tête.

- Venez, nous n'avons pas beaucoup de temps.

Le faisceau dansant de la lampe de poche mena les deux hommes vers le laboratoire du professeur Murath, la plus grande pièce, située à l'autre bout du couloir qui desservait tous les laboratoires. Ce bureau possédait trois fenêtres qui, contrairement aux autres, donnaient sur l'extérieur, côté Rhin.

Gruna ferma la porte et alluma la lumière.

Sur la longue table en verre dépoli éclairée par en dessous se trouvaient encore les préparatifs que le biologiste avait effectués pour faire son expérience, laquelle devait permettre de « bouleverser l'ordre du monde ». C'est ainsi que Murath avait qualifié sa découverte et, du même coup, convaincu la confrérie des Fideles Fidei Flagrantes de s'emparer de ce qu'on disait être l'original du linceul de Turin.

Il y a quatre jours, Murath avait échoué lors de sa première tentative.

L'échec avait semé la discorde parmi les Flagrantes qui s'étaient divisés en deux clans. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait. Les uns qualifiaient en cachette Murath de fanfaron qui ne cherchait qu'à se faire valoir, tandis que les autres restaient intimement persuadés que Murath, le Cerveau, avait seulement besoin d'un peu de temps pour fournir la preuve ultime qui corroborerait son hypothèse.

Soucieux de ne laisser aucune empreinte, Dulazek enfila des gants en latex et prit la pipette qui contenait le sang. Son index obturait la mince ouverture de la tige de verre.

- Vous aimez aussi peu que moi le Cerveau, remarqua Gruna à voix basse, tout en suivant avec circonspection chaque geste de Dulazek.

- Difficile de le nier ! répondit le biologiste en levant les yeux. Je n'apprécie pas les scientifiques qui se prennent pour le bon Dieu. Et je vous dis cela en tant qu'agnostique !

- Si je vous comprends bien, vous considérez l'hypothèse de Murath comme une vaste fumisterie ?

- Fumisterie ? Non, au contraire. Je crains même que Murath n'ait raison avec sa théorie. Le fait est qu'il en est tellement convaincu qu'il poursuivra ses investigations jusqu'à ce qu'il ait apporté la preuve qu'il recherche. Et alors, que Dieu nous garde.

- Dieu ?

- Oui, car c'est bien de cela qu'il s'agit, en fin de compte. Qu'importe le nom que vous lui donnez : Dieu, l'Absolu, le Bien, l'Esprit, la Raison ou la Lumière. Ça n'a pas d'importance.

Tout en regardant le professeur soulever les couvercles de trois coupelles en verre de la taille d'une paume de main, Gruna, qui ne cachait pas sa surprise, répondit :

- Et moi qui vous prenais pour un scientifique... Mais ce sont là des raisonnements dignes d'un philosophe des religions !

- Ah bon ? rétorqua Dulazek avec quelque ironie. Il se peut que votre spécialité, l'hématologie, ne vous amène pas aux confins de la science et de la philosophie. La cytologie et la biologie moléculaire, quant à elles, entraînent presque quotidiennement le chercheur dans une confrontation brutale avec la philosophie. Et c'est là que les avis divergent fondamentalement.

Dulazek leva les yeux vers son interlocuteur :

- Avez-vous déjà observé Murath avec un peu plus d'attention ?

- Observer est un bien grand mot ! J'ai évidemment remarqué que le professeur est un drôle de type. Mais il ne faut pas être particulièrement observateur pour arriver à ce constat. Tout le monde sait cela au château de Layenfels.

- Ce n'est pas non plus ce que je voulais dire. Avez-vous essayé de trouver une logique dans ses marottes ?

Ulf Gruna ne savait trop que répondre.

- Pour être franc, je dois avouer que, jusqu'à présent, je ne me suis pas le moins du monde intéressé à sa personnalité. La seule chose qui me fascine chez lui, ce sont ses recherches.

À l'aide d'une pincette, Dulazek sortit de la première coupelle un fil de deux centimètres de long qu'il imbiba d'un peu de sang de pigeon.

Il renouvela l'opération sur un morceau d'étoffe de quelques millimètres et sur un minuscule morceau de lin, de la taille d'un ongle, qui se trouvaient dans les deux autres coupelles.

- Mais pourquoi diable du sang de pigeon ? demanda Dulazek, plus pour lui-même qu'à l'adresse de l'hématologue.

Il pensait que sa question resterait sans réponse. Mais, au bout d'un moment, Gruna répondit :

- En présence d'oxygène, le sang de pigeon s'oxyde plus vite que le sang de tout autre animal, à sang chaud ou à sang froid. Il est donc impossible de dater ce sang. Jusqu'à ce jour, ce phénomène reste inexpliqué.

Le visage de Dulazek s'éclaira d'un large sourire, un sourire plein de fiel.

- Si sa deuxième expérience se solde par un échec, j'espère que Murath renoncera à son projet. Vous avez vu sa tête, devant l'écran, lorsqu'il a dû convenir devant tout le monde que cela ne fonctionnait pas ?

- Bien sûr. Je crois d'ailleurs que tous ceux qui assistaient à la scène ont alors ressenti une certaine satisfaction. Murath a beau être un scientifique exceptionnel, il n'en est pas moins un type écœurant.

- La combinaison n'est d'ailleurs pas si rare. Mais vous parliez à l'instant des marottes de Murath.

- Vous savez, à Layenfels, nous avons tous des manies. Sinon, nous ne serions pas ici. Nous souffrons tous, chacun à sa manière, de nos difficultés. Mais cela a pris chez Murath des proportions inquiétantes. Si vous voulez mon avis, le professeur est un psychopathe. Je ne sais pas si vous avez remarqué la façon dont il évite la lumière du jour. En plus, il déteste la viande, et le vin, et il refuse toute forme de propriété ou de travail physique, comme un manichéen ou un cathare.

- Tout comme Anicet !

Dulazek opina.

- C'est sans doute la raison pour laquelle ils s'entendent si bien. Mais, ajouta le scientifique après avoir marqué une longue pause, comme pour rassembler ses pensées, cela n'a rien à voir avec les sombres machinations ourdies par les agnostiques qu'ils sont, des hommes qui ne croient à rien d'autre qu'à eux-mêmes.

Gruna leva les mains pour montrer son désaccord.

- Comme vous y allez ! Cathare, manichéen, c'est un peu beaucoup à la fois. Pourriez-vous donner quelques explications supplémentaires à un hématologue ignare dans ce domaine ? Jusqu'ici, je croyais que nous étions tous membres de la confrérie des Fideles Fidei Flagrantes. Il y a déjà assez de règles, et suffisamment contraignantes, pour aller en rajouter. Il est parfois difficile de se conformer à tous les préceptes que nous nous imposons.

Tandis qu'il remettait exactement le matériel de Murath là où il l'avait trouvé en arrivant, puis qu'il retirait ses gants de latex, Dulazek poursuivit son explication :

- Les manichéens et les cathares sont apparus au début du Moyen Âge, mais, de nos jours, ces mouvements religieux font encore des ravages. Les cathares sont arrivés du sud-est de l'Europe au douzième siècle. Ils se nommaient eux-mêmes les « Purs », ou les « Bons Hommes ». Ils ne tardèrent pas à faire des adeptes ici, en Rhénanie. Leur mouvement s'étendit aussi en Angleterre, dans le sud de la France et en Italie du Nord. L'Église, qui voyait en eux des hérétiques, les persécuta, puisqu'ils rejetaient l'Ancien Testament et la hiérarchie catholique. Mais le pire était qu'ils prétendaient que Jésus n'avait pas revêtu le corps terrestre, car tout ce qui est issu de la terre est foncièrement vil.

- On comprend sans difficulté que cela ait déplu au pape de Rome. Et les manichéens ?

- Le manichéisme prend naissance dans les premiers temps du christianisme. Il remonte à un certain Mani de Babylone, qui au troisième siècle se nommait l'Illuminé. Il fut à ce qu'on dit crucifié, comme Jésus. Il créa une nouvelle religion alliant le christianisme et la doctrine du Bouddha, dans laquelle un roi des Ténèbres, une sorte de diable, joue un rôle important. Il poussa son refus radical du monde jusqu'à prêcher l'abstinence complète. Pour les manichéens, Jésus n'est qu'un envoyé éonien du Maître de la Lumière. De telles hérésies ne pouvaient trouver grâce aux yeux de l'Église, qui interdit ces pratiques et doctrines dès le Moyen Âge. Cela n'empêcha pas l'apparition récurrente de foyers manichéens qui, la plupart du temps, étaient aussi obscurs et mystérieux que l'Apocalypse elle-même.

- Vous auriez fait un théologien hors pair !

- Je sais, remarqua Dulazek avec une sorte d'ironie. Je vais vous confier un secret : avant de me tourner vers la recherche, j'ai d'abord été bénédictin.

- Un vrai ? Avec la robe et la tonsure ?

Dulazek pencha la tête. Gruna découvrit sur son crâne, au milieu de ses cheveux grisonnants, un cercle recouvert d'un léger duvet.

- Cela vous poursuit toute votre vie, marmonna Dulazek.

- Et, pourquoi avez-vous... ?

- Vous voulez dire, pourquoi j'ai jeté le froc aux orties ?

Gruna acquiesça, curieux d'entendre ce qu'allait lui dire Dulazek.

- Parce que j'ai compris, au bout de six mois passés chez les bénédictins, que je faisais fausse route. Un couvent est un gigantesque boxon dans lequel chacun tente, avec plus ou moins de succès, de maîtriser ses problèmes psychiques. En vain d'ailleurs, le plus souvent. La vie quotidienne du couvent m'a permis de me consacrer à la philosophie de la religion. Et plus j'approfondissais, plus je comprenais que la foi chrétienne est une utopie, une religion qui s'appuie sur des fondements pseudo-scientifiques, lesquels ne résistent pas à un examen objectif sérieux. C'est ainsi que je me suis intéressé aux sciences naturelles. Je ne suis d'ailleurs pas docteur ès sciences, mais simplement docteur en théologie. Personne ne se doute de rien, ici. Dites, vous n'allez pas me trahir ?

- Bien sûr que non ! rétorqua Gruna avec indignation.

Ils descendirent sans dire un mot, en se guidant avec la lampe de poche, l'escalier en colimaçon par lequel ils étaient montés. Arrivés sur le palier du premier étage, à l'endroit où leurs chemins se séparaient, puisque leurs chambres respectives se trouvaient à l'opposé l'une de l'autre, Gruna s'immobilisa et demanda en chuchotant à Dulazek :

- Pardonnez ma curiosité, mais quel objectif poursuivez- vous en sabotant les travaux de Murath ? Vous savez que je suis de votre côté, vous pouvez donc sans crainte me dire la vérité.

- La vérité ? Elle est toute simple. Je ne souhaite pas que Murath réussisse.

La voix de Dulazek était dure et impitoyable.

19

Les premiers problèmes de vie commune apparurent dans les jours qui suivirent. Lukas Malberg remarqua qu'il n'était pas facile de vivre à trois dans un espace aussi exigu. Pendant cette période qu'il passa chez Caterina, ce fut surtout le foutoir que Paolo mettait dans l'appartement qui lui posa des problèmes.

La situation était encore aggravée par l'arrivée, à peine Caterina hors de la maison, des soi-disant amis de Paolo, qui commençaient dès le matin à boire de l'alcool : des acteurs sans engagement, des mécaniciens automobiles qui se sentaient des vocations de pilotes de course et des types portant des bagues en or, au gagne-pain douteux, que Malberg préférait ne pas connaître. Peu de temps avant le retour de Caterina, cette faune disparaissait en abandonnant sur place des verres sales et des nuages de fumée.

Cette compagnie, qui comptait une jeune fille très attirante, laquelle était censée prêter sa voix de velours à la synchronisation de bandes-son, ne disait rien qui vaille à Malberg. Il décida donc de se chercher un autre toit.

Lorsqu'il mit Caterina au courant de ses plans, il se heurta à son incompréhension.

- Je conçois que la situation ne soit pas facile, mais, compte tenu des circonstances particulières, c'est peut-être la solution la plus sûre. Je sais que vous êtes habitué à mieux, mais c'est tout ce que j'ai à vous proposer, voilà tout.

- C'est ridicule, dit Malberg en essayant de calmer Caterina. Une petite chambre me suffirait ; j'ai besoin de calme. Et, de plus, je crois qu'il est temps de mettre fin à cette sous-location avant que nous n'en venions tous les trois aux mains.

Caterina haussa les épaules. Elle était vexée.

- Comme vous voudrez.

Assis devant la télévision allumée, Paolo, qui avait suivi la conversation sans y prêter apparemment attention, intervint :

- Je crois que j'ai une proposition à vous faire.

- Toi ? rétorqua Caterina qui prenait rarement son frère au sérieux. Le signor Malberg a besoin d'une chambre ou d'un appartement où il n'aura pas besoin de faire une déclaration de séjour.

- Tout à fait, opina Paolo. Un instant.

Il s'empara du téléphone. Après une courte conversation, il raccrocha et se tourna vers Malberg.

- À deux rues d'ici, la signora Papperitz loue des chambres à des artistes, des peintres, des écrivains...

- Et à des types louches, coupa Caterina. À part cela, il faut reconnaître que ce n'est pas une mauvaise idée.

Malberg n'arrivait pas à se défaire de l'impression que Paolo était content de se débarrasser de lui.

- La signora Papperitz ? demanda-t-il. Une Allemande ?

- Oh que non ! Une Romaine pure souche, répondit Paolo. Elle a des ancêtres allemands, un peintre qui a séjourné pendant un certain temps à Rome, il y a cent cinquante ans. C'est du moins ce qu'elle prétend. Vous pouvez aller voir la chambre demain, et vous lui transmettrez le bonjour de Paolo. Via Luca 22, ajouta-t-il avec un clin d'œil.

Le soir venu, il se passa quelque chose d'étrange avant que Malberg ne quitte l'appartement de Caterina. Et la chose se produisit sans qu'il s'y attendît le moins du monde - ou plutôt, cela faisait un bon moment qu'il ne s'y attendait plus.

Paolo était sorti. Il passait la moitié de la nuit dehors, comme à son habitude. Malberg et Caterina avaient bu un verre ou deux. Pas suffisamment pour être ivres, mais juste assez pour oublier leur retenue habituelle et se lancer dans une conversation animée.

Malberg ne savait toujours pratiquement rien de Caterina, mais elle, de son côté, avait su l'amener habilement à parler de lui. Était-ce délibéré ou seulement fortuit ? Toujours est-il qu'il y avait de la tension dans l'air, le genre de tension qui précède généralement le moment magique où deux êtres se sentent attirés l'un vers l'autre.

Jusqu'alors, ils n'avaient pas dépassé le stade de la politesse distante. Rétrospectivement, du reste, la méfiance qu'ils avaient nourrie l'un envers l'autre n'était pas sans fondement.

Deux êtres appartenant à deux univers différents s'étaient rapprochés et, tout en poursuivant le même objectif, aucun des deux n'avait su se frayer un chemin dans l'intimité de l'autre.

Malberg répondit sans réticences aux questions franches de Caterina. Lorsqu'il était jeune, il avoua avoir fait feu de tout bois : à l'époque où il avait seize ans, une employée pulpeuse du salon de coiffure d'en face, la dénommée Elvira, blonde décolorée, les cheveux crêpés et exactement deux fois plus âgée que lui, l'avait débauché. À moins que ce ne fût l'inverse ? Il ne se souvenait plus exactement. Cette relation n'avait rien eu à voir avec l'amour. Une banale aventure sexuelle, et encore. Quoi qu'il en soit, ils avaient dû se voir cinq fois au plus.

Pendant sa première année d'études de lettres, une certaine Zdenka lui avait fait des avances. Elle était non seulement très attirante, mais de surcroît intelligente, avec des yeux noirs et des cheveux de jais. Malberg avait cru avoir rencontré le grand amour avec cette fille d'immigrés yougoslaves.

Ils avaient tous les deux vingt-deux ans. Ils convolèrent, n'eurent pas d'enfants et restèrent mariés en tout et pour tout trois ans et demi.

Depuis, il avait collectionné les liaisons. La plus longue avait duré cinq ans, et il en gardait un souvenir tout à fait agréable.

Il assumait la responsabilité de tous ces échecs. Il s'était entendu plus d'une fois reprocher d'être avant tout en ménage avec ses livres, et de n'être capable que d'un mariage morganatique.

Pendant que Malberg parlait, Caterina le regardait attentivement. Elle finit par dire sur un ton presque attristé :

- D'une certaine manière, vous me faites de la peine.

Malberg réfléchit un court instant avant de demander :

- Et pourquoi cela ?

- Parce que vous restez toujours maître de vos sentiments.

- C'est vrai, mais cela ne devrait pas vous faire de la peine.

Caterina le regarda avec assurance. Ses yeux, tristes il y a un instant encore, étincelèrent subitement de mille feux. C'est alors que tout bascula.

Les sens de Malberg s'affolèrent lorsque Caterina lui demanda de but en blanc :

- Lukas, ça vous dirait de faire l'amour avec moi ?

Croyant avoir mal entendu, il s'enfonça encore plus profondément dans le fauteuil en rotin.

Était-il éveillé ? Rêvait-il ? Il aurait été incapable de le dire. Que devait-il répondre à cette question insolite ? Il hésitait. Il y a certaines questions qu'on ne pose pas. Parce qu'elles ne sont pas convenables. Et celle-ci en faisait partie. Elle appelait une réponse aussi peu convenable. On ne peut y répondre simplement par oui ou non. Il aurait été assez discourtois de dire : « D'accord, je suis libre » ; et carrément méprisant de répondre par un : « Si ça vous dit... »

Malberg tergiversait encore que Caterina prenait déjà les devants. Elle s'était levée, avait remonté sa jupe courte et s'était assise sur ses cuisses. Leurs yeux se cherchèrent. La main de Caterina s'insinua entre ses jambes. Elle caressa Malberg, qui ferma les yeux et s'abandonna au plaisir.

Le sourire, les lèvres pulpeuses et les regards charmeurs de la jeune femme l'avaient troublé dès le premier instant. Malberg était tout sauf timide, mais, en l'occurrence, il avait refoulé, volontairement ou involontairement, tous les fantasmes que Caterina faisait naître en lui. Ils avaient un but en commun : élucider une affaire à haut risque. Une relation amoureuse ne pouvait qu'entraver leur entreprise.

Ces réflexions s'évanouirent en un instant lorsque Malberg sentit la langue de Caterina fouiller fébrilement sa bouche. Ils s'embrassèrent longuement et passionnément. La main de Caterina se fraya un chemin à travers les différentes épaisseurs de vêtements pour s'emparer de son sexe. Malberg gémit de plaisir. Il passa ses mains dans ses cheveux.

Puis elle s'écarta légèrement de lui, entrouvrit ses jambes et ne prononça qu'un seul mot :

- Viens !

Malberg la prit fougueusement et la pénétra.

Ses petits cris l'excitèrent encore davantage. Il ne se souvenait pas avoir jamais éprouvé autant de plaisir, mais il ignorait pourquoi : était-ce dû au fait qu'il n'avait pas fait l'amour depuis longtemps, ou à la surprise que lui avait causée l'assaut inattendu de Caterina ?

Épuisés, ils s'effondrèrent par terre et restèrent allongés l'un contre l'autre en reprenant peu à peu leur souffle. Caterina fut la première à retrouver l'usage de la parole. Elle se tourna vers lui et s'appuya sur un coude :

- J'espère que cela t'a plu, dit-elle en relevant une mèche de cheveux qui tombait sur le front de Lukas.

Malberg la regarda, puis referma les yeux sans dire un mot. Un sourire s'esquissa sur ses lèvres.

20

Lorsqu'il se réveilla le lendemain matin, vers 10 h, Lukas Malberg eut du mal à retrouver ses esprits. Il avait passé la nuit sur le canapé qui lui avait déjà servi de lit les jours précédents. Comme cela lui arrivait souvent, Paolo n'était pas rentré, et Caterina avait déjà quitté la maison.

Quelle femme ! pensa Malberg en frottant ses yeux encore bouffis de sommeil. Son regard tomba alors sur un bout de papier glissé dans sa chaussure droite. Il le prit et lut :

J'espère que je n'ai pas trop

bouleversé ta vie. Bisou. Caterina.

Il ne put s'empêcher de rire.

En dépit des derniers événements, Malberg s'en tint à son projet. Il se rendit donc chez la signorina Papperitz. La maison de la Via Luca se distinguait des autres immeubles du quartier par son aspect extérieur extrêmement soigné. Même la cage d'escalier, d'ordinaire piteuse dans la plupart des logements du Trastevere, paraissait au premier abord accueillante et agréable.

Au premier étage, il découvrit la plaque de cuivre signalant l'hôtel garni : Papperitz-Camere-Rooms.

Malberg appuya sur le bouton de la sonnette.

La porte s'ouvrit. Lukas distingua dans la pénombre d'un couloir la silhouette plantureuse d'une sexagénaire au maquillage outrancier sans doute destiné à détourner l'attention de son triple menton.

Et, bien qu'on fût un jeudi, qui plus est de septembre, mois que ne vient troubler aucune fête du calendrier grégorien, la signora portait un tailleur sombre et chic, comme si elle s'apprêtait à se rendre à l'église. Elle observa le visiteur avec méfiance et, comme elle ne semblait pas disposée à le saluer ni à s'enquérir du but de sa visite, Malberg prit les devants :

- Bonjour, je me présente : Lukas Malberg. Je cherche un logement pour quelques semaines. Je viens de la part de Paolo Lima.

- Paolo Lima ? Tiens, tiens. (Le visage sombre de la signora s'éclaira tout à coup.) Un bon à rien, mais pas méchant. Entrez !

La signora précéda Malberg dans un couloir sombre aux murs couverts de papier peint rouge et ornés de grands tableaux, et l'introduisit dans un grand salon dont les trois vastes fenêtres donnaient sur la rue. Une odeur de cire et de renfermé flottait dans l'air. De lourds rideaux drapés sur les côtés protégeaient la pièce du soleil. Le peu de lumière filtrant encore à l'intérieur était absorbé par un immense tapis d'Orient élimé aux motifs rouges et bleus, d'au moins une trentaine de mètres carré.

À la vue des quatre tables de styles différents, mais toutes de couleur sombre, deux rondes et deux carrées, disposées dans la pièce qui comportait en outre une crédence noire et un buffet, on devinait qu'il s'agissait de la salle du petit-déjeuner. Essoufflée, la signora Papperitz s'affala sur une chaise et, sans proposer à Malberg de s'asseoir, alla droit au but :

- Vous pouvez payer quatre semaines d'avance ?

Surpris, Malberg bredouilla :

- Bien sûr.

- Bien, répondit la signora. Vous comprenez, je ne vous connais pas. Or j'ai déjà eu des expériences désagréables avec certaines personnes que Paolo m'avait envoyées.

- Bien sûr, répéta Malberg qui n'était pas certain de pouvoir supporter très longtemps ce lieu poussiéreux.

- Inutile de vous faire la liste des grands noms que j'ai hébergés, commença la logeuse en clignant de ses yeux larmoyants.

Malberg s'attendait à des patronymes prestigieux comme Lucino Visconti, Claudia Cardinale ou Klaus Kinski. Au lieu de cela, la dame énuméra des noms que Malberg n'avait encore jamais entendus, et qui n'auraient pas été plus familiers à un Romain pur jus.

- Si je déclare votre séjour, continua-t-elle, cela vous fera cent cinquante euros la semaine. Dans le cas contraire : deux cents. Puisque c'est Paolo Lima qui vous envoie, je suppose que vous ne tenez pas absolument à être enregistré auprès des services de la police.

- Cela me conviendrait mieux comme ça, effectivement. Mais laissez-moi vous expliquer...

- Gardez vos explications pour vous, signore... votre nom, déjà ?

- Malberg, Lukas Malberg, de Monaco di Baviera.

- Bien, signor Lukas. Tenons-nous-en au prénom. J'ai déjà oublié votre nom. Je vais vous montrer votre chambre, si vous le voulez bien. C'est la seule dont je dispose pour un monsieur soumis aux contraintes qui sont les vôtres. Si vous voulez bien me suivre.

Le ton autoritaire de la signora et l'ambiance quelque peu sordide de cet hôtel ne plaisaient guère à Malberg qui caressait l'idée de prendre poliment congé. Mais la logeuse l'avait déjà entraîné dans une chambre spacieuse, dotée d'un beau mobilier ancien, avec une petite salle de bains indépendante.

Le soleil du matin pénétrait par deux fenêtres qui s'ouvraient sur une petite place carrée, avec au centre une fontaine. Malberg ne se serait jamais attendu à trouver ici un tel confort.

- Vous acceptez les chèques ? demanda Malberg.

- Pourquoi pas ? S'ils ne sont pas en bois.

La signora Papperitz prit un air sévère.

- Les visites de dames ne sont tolérées que jusqu'à vingt-deux heures !

Puis elle ajouta :

- Le plus important, maintenant.

Le plus important ? Malberg se demandait de quoi la logeuse allait bien pouvoir lui parler. Elle lui montra une petite lampe fixée au mur à droite de la porte.

- Lorsque cette lampe clignote, c'est qu'il y a danger. Comme vous le savez, nous avons des directives très strictes concernant les déclarations de séjour, et les contrôles inopinés ne sont pas rares. Au cas où des contrôleurs se présenteraient, je vous le signalerai en allumant cette lampe depuis l'entrée.

- Et alors ? Je ne peux pas m'évanouir en fumée.

Pour la première fois, l'ombre d'un sourire s'esquissa sur le visage figé de maquillage de la signora. Son sourire témoignait d'une assurance que Malberg n'aurait jamais soupçonnée chez une vieille dame réservée. La signora Papperitz se dirigea très dignement vers une armoire datant du seizième siècle dont Malberg, en pénétrant dans la pièce, avait déjà admiré les exubérances baroques, les colonnes torsadées de chaque côté et les incrustations de marqueterie sur les deux portes.

Malberg pensait que l'armoire devait lui servir à ranger ses affaires. Or, lorsque la signora Papperitz ouvrit la porte, il s'aperçut que le meuble était plein de vieux vêtements, vraisemblablement entreposés là depuis des années. Au grand étonnement de Malberg, elle écarta d'un geste brusque les vestes, les jupes et les tailleurs usés, qui dissimulaient une deuxième porte fermée par un simple loquet. Elle tira le verrou d'un coup sec vers le haut. La porte s'ouvrit et Malberg découvrit une autre petite pièce à laquelle on ne pouvait apparemment accéder que de cette manière.

- Venez, dit la signora en se penchant pour traverser l'armoire.

La pièce tout en longueur était éclairée par une haute fenêtre étroite, qui n'était qu'à moitié aussi large que les autres fenêtres de la pension. Les murs nus étaient blanchis à la chaux ; le mobilier austère ne comptait qu'une table, une chaise, un canapé fatigué et une vieille petite armoire.

- En cas de nécessité, vous serez ici en sécurité. N'oubliez pas de refermer les deux portes derrière vous ni de remettre les vêtements à leur place.

Malberg ne put se défendre d'éprouver une certaine admiration pour la vieille dame.

- Vous avez certainement déjà entendu parler de Lorenzo Lorenzoni, remarqua-t-elle sèchement en fronçant ses sourcils dessinés au crayon noir.

- Vous voulez parler du parrain dont on a repêché le cadavre dans le Tibre, il y a quelques années ?

La signora hocha la tête et porta un regard appuyé sur le canapé.

- Non ! s'écria Malberg, offusqué.

- Si. Il a été mon hôte trois mois durant. Il me doit toujours le loyer du dernier mois. Un jour, il m'a dit qu'il avait envie de prendre l'air. Mais il n'est jamais revenu. Le lendemain, son cadavre flottait dans le Tibre.

Malberg était mal à l'aise. En était-il rendu au point de devoir se cacher dans une planque de la mafia ? Il s'apprêtait à prendre congé et à remercier son hôtesse, lorsqu'il comprit qu'il en était effectivement rendu là. N'était-il pas soupçonné de meurtre ?

En admettant qu'il renonce à rechercher l'assassin de Marlène, il n'en était pas pour autant un homme libre. Il devait s'attendre à ce qu'on l'arrête à la première occasion. Ici, il pourrait se sentir à peu près en sécurité. La petite pièce n'avait sans doute pas été aérée depuis longtemps.

Malberg prit une grande inspiration avant de sortir son chéquier de la poche intérieure de son veston. Il remplit un chèque et le signa d'une main distraite, puis il tendit le papier à la signora.

La signora Papperitz jeta un coup d'œil rapide au chèque, puis elle y déposa un baiser, comme elle le faisait pour tous les chèques. Elle faisait d'ailleurs également des baisers aux billets de banque, ce qui, du point de vue de l'hygiène, paraissait encore plus sujet à caution que ses démonstrations d'amour pour un chèque. Tout en se faufilant par la porte de l'armoire, elle se retourna encore une fois vers Malberg :

- Le téléphone n'est bien sûr pas compris dans le prix !

Après avoir quitté à son tour la chambre dérobée et fermé la petite porte et la porte de l'armoire, Malberg contempla sa nouvelle demeure. Il lui était déjà arrivé d'être plus confortablement logé, mais, compte tenu des circonstances, il n'avait pas le choix.

Ici, il pourrait se sentir à peu près bien. Satisfait, il s'étendit sur le canapé qui devait lui servir de lit, croisa les mains derrière la tête et réfléchit.

La nuit passée avec Caterina avait relégué provisoirement Marlène à l'arrière-plan. Il repensait sans cesse à ce moment inattendu et était préoccupé par la suite qu'il donnerait à cette aventure. Car il tenait absolument à ce qu'il y ait une suite. Les sentiments qu'il portait à Caterina étaient bien trop forts pour qu'il se contente d'une aventure avec elle.

Il était déjà presque midi. Malberg se mit à compter les heures qui le séparaient du moment où Caterina rentrerait chez elle. Bizarre. Il avait fait l'amour avec une douzaine de femmes - grosso modo, car il n'avait jamais tenu de comptabilité exacte.

Or, il ne savait absolument pas comment se comporter avec Caterina.

Ce manque d'assurance pouvait s'expliquer de deux manières : soit par les circonstances inhabituelles qui avaient présidé à leur rencontre, soit par le fait qu'ils se connaissaient à peine.

Pendant que Malberg était ainsi allongé, absorbé dans ses pensées, il gardait les yeux rivés sur l'armoire. Un sourire s'esquissa sur son visage. Dans quel milieu avait-il fourré les pieds ! Une pension louche tenue par une logeuse non moins louche. Une armoire dotée d'une porte dérobée donnant sur une pièce attenante non moins dérobée. Malberg retint son souffle.

Il se trouvait subitement à la croisée de nouveaux chemins.

21

Anicet atterrit à l'aéroport romain de Fiumicino sous les traits d'un honnête homme d'affaires. Le taxi, conduit par un Tunisien, le déposa sur la pittoresque Piazza Trinità dei Monti, à l'hôtel Hassler, qui donnait sur les Escaliers d'Espagne. Une chambre avec une vue superbe sur la ville avait été réservée à son nom.

Après s'être rafraîchi et attardé quelques minutes à admirer la perspective sur les toits de la ville, Anicet décida de se rendre à pied au café Aragno, proche de la Piazza Colonna. C'est là, et non dans le café degli Inglesi ou dans le café del Buon Gusto, où tout le monde connaissait tout le monde, qu'il avait pris rendez-vous, dans la plus absolue discrétion.

Il était d'ailleurs déjà attendu lorsqu'il arriva au café Aragno. John Duca, directeur de l'IOR, vêtu comme à son habitude de flanelle grise, semblait en colère. Le bonjour qu'ils échangèrent manquait de cordialité. Rien d'étonnant à cela puisque que les deux hommes n'étaient pas véritablement des amis. Ils ne s'accordaient que sur un seul point : leur ennemi commun. Ce qui était, Dieu merci, suffisant.

- Que prendrez-vous ? demanda John Duca avec courtoisie.

- Un café, répondit Anicet sèchement.

Duca passa commande et engagea la conversation :

- Vous permettez que je vous appelle Anicet ?

Anicet acquiesça, l'air renfrogné.

- Je vous en prie. Puisque c'est le nom que je porte depuis que j'ai raccroché ma mitre au portemanteau. Allons droit au fait.

- Vous avez fait une allusion au téléphone.

- Parfaitement. Il s'agit du suaire de Turin.

- Allons donc !

Cette remarque eut le don d'énerver Anicet.

- Vous n'allez pas rire longtemps. Voici les faits : il y a quelques jours encore, ma confrérie était persuadée qu'elle détenait le suaire de Jésus de Nazareth.

- Ah oui ? répondit Duca avec affectation. Je me vois dans l'obligation de vous décevoir, Anicet. Autant que je sache, le suaire est conservé, depuis peu de temps, dans les archives secrètes du Vatican. À l'initiative du cardinal Moro, on lui a substitué une copie. Cela signifie qu'à l'heure qu'il est, la copie se trouve à Turin, et l'original au Vatican.

Anicet prit un air grave :

- Ça, c'est ce que vous croyez !

- Qu'entendez-vous par là ?

- Le coffre dans lequel se trouvait le linceul au Vatican est vide.

- Anicet, vous me pardonnerez de vous demander ce qui vous permet d'en être aussi sûr !

- Ce linceul est entre les mains de la confrérie des Fideles Fidei Flagrantes.

- C'est absolument impossible.

Anicet eut un rire arrogant

- Et pour couronner le tout, sachez que c'est le cardinal secrétaire d'État en personne qui est venu nous remettre cette relique, pour ainsi dire de son propre chef.

- Gonzaga ?

- C'est bien le nom de son Éminence, n'est-ce pas ?

- Une minute ! l'interrompit Duca. Nous combattons tous les deux le même adversaire. Je suis d'avis que nous devrions jouer cartes sur table sans essayer de nous tromper mutuellement. Donc, je récapitule : vous prétendez que Gonzaga vous a livré, ou plutôt a livré à votre confrérie le linceul. C'est complètement absurde !

- Je n'ose pas vous contredire ! Mais toute cette histoire est d'autant plus absurde que le suaire conservé dans les archives secrètes du Vatican, celui qui est actuellement en notre possession, n'est pas l'original, mais une copie diablement bien faite.

- Mais alors, cela voudrait dire que le linceul conservé à Turin est bien l'original !

- C'est une des possibilités.

- Et quelles sont les autres ?

Anicet pinça les lèvres.

- J'aimerais l'entendre de votre bouche !

- Vous suggérez qu'il y aurait une autre copie en circulation ?

- Mon cher John, cette hypothèse serait déraisonnable, car vous multiplieriez par cent le risque que la supercherie soit découverte. Non, je ne pense pas que Gonzaga soit assez bête pour monter un coup pareil. Il semble que nous soyons confrontés à une situation qui échappe à toute explication logique.

Désemparé, John Duca remuait sa cuillère dans sa tasse de café. Au bout d'un moment, il leva les yeux et regarda autour de lui pour s'assurer que personne ne les observait. Il avait l'habitude de ce genre de rencontres. Ce type particulier d'affaires ne se négociait jamais dans de bons restaurants, ni à l'intérieur du Vatican où les longs couloirs avaient des milliers d'yeux, où les vastes salles avaient des milliers d'oreilles. Quand on organisait des rencontres qui devaient rester secrètes, il fallait se mêler à la foule anonyme.

- Tel que je vous connais, reprit Duca, ce n'est pas la relique sacrée de Notre-Seigneur qui vous intéresse dans cette affaire...

- Vous avez parfaitement raison.

- Mais alors, au nom du ciel, pourquoi avez-vous donc besoin de l'original ? Cet original n'est absolument pas revendable.

Anicet se taisait et, presque gêné, détournait le regard.

- Permettez-moi donc de vous poser une seule question, poursuivit Duca. Qu'attendez-vous au juste de moi ? À moins que vous n'ayez imaginé que j'ai, d'une façon ou d'une autre, quelque chose à voir avec cette affaire ?

- Grand Dieu ! Non !

Anicet avait levé les deux mains, sans toutefois donner l'impression d'être très convaincu de ce qu'il disait.

- Inutile de faire tant de démonstrations, je ne sais que trop bien quelle antipathie vous me vouez, dit Duca. Alors, qu'est-ce que vous voulez ?

- Un renseignement. Un simple renseignement.

- Et lequel ?

- Donnez-moi le nom et l'adresse de l'homme qui a falsifié le linceul avec tant de perfection.

John Duca ne réagit pas. Il continua de fixer le lointain.

Anicet poursuivit son discours :

- Cet homme est un génie, un artiste de tout premier plan, un archéologue, un alchimiste, et en même temps un scientifique. À ce qu'il me semble, il a en outre une formation théologique. Si je devais le comparer à quelqu'un, le seul nom qui me viendrait à l'esprit serait celui de Léonard de Vinci. Mais il est mort il y a cinq siècles et, depuis lors, personne n'a été capable de l'égaler.

Duca répondit d'un air plutôt condescendant :

- Cher ami, pour quelle raison devrais-je vous donner le nom de ce génie, si tant est que je le sache ?

Anicet lissa ses longs cheveux en arrière. C'était un geste qui trahissait toujours chez lui un état d'inquiétude et de tension extrême. Il finit par s'emporter.

- Cessez tout de suite votre petit jeu ! Je crois que vous surestimez vos capacités, et que vous sous-estimez les miennes. Mais puisque vous refusez de comprendre, nous pouvons passer à la vitesse supérieure. Je n'aurai qu'un seul mot : Ordo JP.

Anicet observa avec une satisfaction évidente le tressaillement autour des lèvres de John Duca, et poursuivit :

- Je sais que vous allez demander maintenant ce que signifie Ordo JP... Mais, avant que vous ne le fassiez, j'aimerais vous montrer quelque chose.

Anicet sortit lentement de la poche de son veston une liasse de feuilles pliées et les étala devant Duca.

- D'où tenez-vous cela ? lui demanda le banquier, très agité.

Ignorant cette question, Anicet poursuivit :

Ordo JP, c'était le plan détaillé de l'assassinat du pape Jean-Paul Ier, dans lequel une bonne douzaine de membres de la curie étaient impliqués. Et parmi eux, ajouta-t-il en tendant une feuille sous le nez de son interlocuteur, se trouve un nom qui devrait vous intéresser : celui d'un certain John Duca. Les autres notices se contentent de décrire le processus exact de ce qui devait se passer entre le 8 et le 28 septembre 1978, jour où le pape se coucha pour ne plus se réveiller...

- Ça suffit ! souffla John Duca d'une voix étouffée, tout en repoussant les papiers qu'Anicet avait étalés devant lui.

Au bout d'un moment, pendant lequel les deux hommes se toisèrent sans échanger une parole, Duca rompit le silence :

- Mes compliments. Vous êtes bien informé. Et en dépit du fait qu'à l'époque déjà vous ayez appartenu au camp adverse. Vous savez donc également comment les choses se sont déroulées. Lorsque Jean-Paul fut élu pape, il avait l'intention d'assainir le marigot dans lequel baignait l'IOR. Or, il signait là son arrêt de mort. Trop de personnes à l'intérieur et à l'extérieur de la curie avaient quelque chose à se reprocher. Ils tremblaient pour leur carrière et pour leur fortune, pour les fonds placés en Suisse, au Lichtenstein et à Saint-Marin. Pour sauver l'Église de la faillite, il n'y avait qu'une seule solution : réduire au silence Jean-Paul, un homme honnête, mais d'une piété naïve. C'est Gonzaga qui a élaboré les plans de l'Ordo JP. Je suis aujourd'hui convaincu que Gonzaga a pris prétexte des malversations de l'IOR pour éliminer Jean-Paul. Je suis sûr que Gonzaga espérait, tout comme vous, être élu pape à son tour. C'est pour moi la seule chose qui puisse expliquer l'amertume qui le ronge.

- Qui avait connaissance de ce complot ?

- Tous les hommes importants de la curie, ainsi que la plupart des cardinaux, à l'exception de quelques-uns. Pourquoi croyez-vous que le candide Polonais Woytila ait été élu pape ? Il venait d'un pays communiste et ignorait tout des affaires d'argent. C'était l'homme providentiel. Mais pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela ?

- Peut-être parce que vous avez mauvaise conscience...

John Duca haussa les épaules.

- Dans l'affaire, je me suis contenté de fournir le sulfate de nicotine, un poison insidieux, dont une goutte suffit pour tuer un homme. Gonzaga avait appris que le pape fraîchement élu avait l'habitude de boire un verre d'eau tous les soirs avant de s'endormir. La suite est allée de soi. Et comme, jusqu'à ce jour, aucun pape n'a jamais été autopsié - et pour cause - il n'y a pratiquement aucun risque que l'assassinat soit découvert.

- Parfait, remarqua Anicet avec un sourire sardonique, vraiment parfait. Je comprends mieux maintenant comment un bénédictin, ignorant tout des affaires d'argent comme vous l'étiez alors, a pu devenir le chef de l'Istituto per le Opere di Religione.

John Duca baissa la tête et regarda Anicet par en dessous.

- J'attends de vous que vous vous taisiez. Dans le cas où vous feriez état demain dans la presse de mes propos, je nierais tout et vous accuserais de mensonges.

- John, vous êtes un sot !

À ces mots, Anicet ouvrit le bouton supérieur de son veston et tira un mince câble blanc, relié d'un côté à une petite boule guère plus grosse qu'une cerise et, de l'autre, à un petit boîtier de la taille d'une boîte d'allumettes : un minuscule magnétophone.

Voyant qu'Anicet l'avait pris au piège, Duca se leva d'un bond, se pencha au-dessus de la table, renversa sa tasse de café qui se fracassa par terre, et tenta d'arracher l'appareil.

S'attendant à l'attaque, Anicet se contenta de saisir la main droite de son interlocuteur qu'il tordit violemment. John Duca poussa un petit étouffé.

Dans le café, il n'y avait que trois tables occupées, dont deux par des touristes anglais, tandis qu'un barbu d'un certain âge était assis à la troisième. L'altercation ne semblait pas le préoccuper. Au vu de son regard de dément, on était tenté de croire qu'il ne comprenait plus grand-chose du monde qui s'agitait autour de lui.

- Vous êtes un salaud, siffla Duca quand Anicet relâcha sa main.

- Et vous, alors ? rétorqua Anicet en remettant l'appareil dans la poche de son pantalon. Vous pouvez être tranquille d'ailleurs. Je ne ferai sans doute aucun usage de cet enregistrement.

- Qu'entendez-vous par « sans doute » ?

Le banquier fixait Anicet d'un regard haineux.

Anicet attendit qu'une serveuse ait fait disparaître la vaisselle cassée. À peine la jeune femme eut-elle terminé qu'il répondit :

- Je veux que vous me donniez le nom du faussaire. Je veux savoir qui est le génie à qui nous devons ce chef-d'œuvre - car il s'agit bien d'un chef-d'œuvre.

John Duca parut presque soulagé. Il s'attendait à des exigences de tout autre nature. Néanmoins, il y avait un petit problème.

- Je crains que vous ne me croyiez pas. J'ignore le nom de cet homme. Je ne me suis jamais occupé de cette affaire. C'est Moro qui l'a conduite, presque pour son propre compte. Croyez-moi !

Anicet soutenait sa tête de la main gauche tandis que de la droite il essuyait machinalement le marbre de la table.

- La copie du linceul doit avoir coûté une fortune. Je ne peux pas m'imaginer que le cardinal Moro ait payé ce faux de sa poche.

- Bien sûr que non.

- Je doute aussi qu'on puisse se procurer une copie comme celle-ci pour quelques milliers d'euros. Ceci signifie que votre comptabilité en a gardé la trace sous la forme d'un virement ou d'un chèque. Le Vatican débourse chaque année plusieurs millions pour des travaux de restauration. Un virement à un faussaire passerait inaperçu dans ces conditions. Mais, à en croire les journaux, la curie se comporte de manière assez désinvolte...

- Vous faites allusion à la regrettable aventure arrivée au cardinal Gonzaga sur la Piazza del Popolo ?

- Je vais vous dire ce que j'en pense exactement : il me paraît effectivement étrange qu'un cardinal secrétaire d'État se promène la nuit avec cent mille dollars dans un sac plastique. Mais vous en savez certainement beaucoup plus que moi sur cette affaire.

- Encore une fois, je crains de vous décevoir. Mais Gonzaga s'est fourré tout seul dans ce guêpier.

- Et, comme de bien entendu, c'était uniquement pour le bien de notre sainte mère l'Église !

Duca ne releva pas la remarque sarcastique.

- Donnez-moi trois jours. Je me fais fort de trouver le faussaire.

- Vous avez dit trois jours ? ricana Anicet. Dieu a créé le monde en sept jours, et vous avez besoin de trois jours pour trouver une adresse.

- Mais ce n'est pas aussi simple que...

- J'attends votre appel demain à dix heures. Je suis descendu à l'hôtel Hassler. Et n'oubliez pas ce que j'ai dans la poche de mon pantalon.

Peu avant 10 h, on frappa à la porte. Anicet laissa entrer le garçon qui apportait le petit-déjeuner. Il but une gorgée de cappuccino. Il allait prendre une bouchée de croissant lorsque le téléphone sonna.

John Duca lui demanda sans même lui dire bonjour :

- Vous avez de quoi écrire ?

- J'écoute, répondit Anicet, tout aussi laconique, en saisissant un stylo.

- Ernest de Coninck, Luisentraat 84, Anvers.

- Un Belge ? s'écria Anicet, stupéfait. Vous en êtes sûr ?

John Duca mit un long moment à répondre, comme s'il jouissait de l'effet de surprise qu'il venait de créer.

- Comment cela, sûr ? Voici les faits : étant donné le délai limité dont je disposais, je n'ai pu trouver que deux virements de deux cent cinquante mille euros, effectués par le cardinal Moro. Les transactions ont eu lieu à seize mois d'intervalle, toutes les deux venant créditer le même compte à la Netherlandsbank d'Anvers. Bénéficiaire : Ernest de Coninck.

- Ce n'est pas une preuve, l'interrompit Anicet.

- Patience ! Vous allez changer d'avis tout de suite. En plus de ces deux virements, le secrétariat du cardinal Moro a réservé deux vols Alitalia en l'espace de seize mois. Un aller-retour Rome-Bruxelles au nom de Gonzaga, et un aller-retour Bruxelles-Rome au nom de Coninck.

- Voilà qui est très intéressant !

- Il semble probable que Moro ait apporté l'original du linceul à Anvers et que le faussaire ait rapporté à son tour l'original et la copie à Rome.

- J'espère que votre hypothèse se confirmera. Dans le cas contraire, que Dieu vous préserve.

Anicet raccrocha et quitta Rome le jour même.

22

En dépit de l'austérité de la signora Papperitz, il faisait bon vivre dans sa pension. Tout d'abord parce que Malberg pouvait conserver un parfait anonymat. Le reste des pensionnaires, trois célibataires et une femme aussi attirante qu'arrogante qui devait avoir la quarantaine, se levaient tôt et partaient travailler avant même que Malberg n'aille prendre son petit-déjeuner.

Le soir, chacun se retirait dans sa chambre, si bien que les rencontres étaient rares. De plus, la signora Papperitz avait pour habitude de quitter tous les jours la maison aux alentours de 17 h pour ne revenir que deux heures plus tard. Le moment était alors propice pour retrouver Caterina.

Lorsqu'ils s'étaient revus pour la première fois dans ce cadre étranger, ils n'étaient pas très à l'aise. Cela tenait moins à Caterina qu'à Malberg lui-même, stressé par ces derniers jours, mais surtout par cette passion naissante qui le dévorait.

Sa vie affective était sérieusement perturbée, alors qu'il était toujours parvenu jusqu'à présent à en juguler efficacement les débordements.

Caterina remarqua aussitôt qu'il y avait de la tension dans l'air.

- Si tu veux, dit-elle en inclinant la tête sur le côté, nous pouvons tout simplement oublier ce qui s'est passé hier.

- Oublier ?

Malberg se leva d'un bond et se mit à arpenter la pièce, les mains enfoncées dans ses poches.

- Tu parles sérieusement ? demanda-t-il.

Caterina haussa les épaules.

- J'ai l'impression que, rétrospectivement, cela te gêne. Mais ce qui est arrivé est arrivé. C'était un accident, en quelque sorte. Excuse-moi, je crois que je raconte n'importe quoi.

- Ne dis pas de bêtises ! répondit Malberg en passant la main dans ses cheveux. Simplement, nous ne nous connaissons quasiment pas. Et les circonstances de notre rencontre n'étaient pas particulièrement propices à ce que nous tombions amoureux l'un de l'autre.

- Entre nous, il y a Marlène. Est-ce que je me trompe ?

- Qu'est-ce que tu racontes, voyons ! Marlène a été assassinée. Marlène est morte !

- Tu l'aimais, n'est-ce pas ?

Malberg se figea et regarda Caterina sans répondre.

Caterina se jeta alors dans ses bras et enfouit son visage dans le creux de son épaule.

- Je le savais, murmura-t-elle.

- Non, non, ce n'est pas ce que tu crois, dit Malberg tout bas en caressant tendrement les cheveux de Caterina. Marlène était sans aucun doute une femme attirante. J'en ai connu beaucoup d'autres. Mais elle ne te ressemblait pas. C'est seulement que j'ai la curieuse impression de devoir faire la lumière sur sa mort. Et, pour l'instant, cela passe avant tout le reste. Jamais je n'oublierai la vision de Marlène morte dans sa baignoire. Et je ne serai pas tranquille tant que je n'aurai pas découvert les circonstances de sa mort et le nom de son assassin.

- Alors, cela signifie que je peux encore avoir un peu d'espoir ?

Malberg rit.

- Petite bécasse. Reste à savoir si tu voudras encore de moi.

Il l'embrassa sur le front, puis sur la bouche.

- On arrête les baisers ! déclara Caterina en se dégageant de ses bras. Qu'est-ce que tu envisages faire ?

- Il faut impérativement que je revoie l'appartement de Marlène. J'ignore qui en a muré l'entrée, mais je sais que celui-là avait une bonne raison de le faire. La question est...

- ... de savoir comment on entre dans un appartement dont l'entrée n'existe plus.

- Il y a peut-être une deuxième entrée, comme ici, déclara Malberg en pointant le doigt sur la vieille armoire. Dans le grenier jouxtant l'appartement de Marlène, il y a un monstre de ce genre. Je suis sûr qu'elle dissimule un autre accès à l'appartement. Mais comment faire pour entrer, ne serait-ce que dans l'immeuble ?

- Paolo ! rétorqua Caterina. Très peu de serrures lui résistent.

Remarquant le regard sceptique de Malberg, elle ajouta :

- Tu peux lui faire confiance, Lukas. Ce garçon t'aime bien.

Ils convinrent de se retrouver à 22 h devant un kiosque à journaux de la Via Gora ; de là, on pouvait observer tranquillement le numéro 23. Lorsque Malberg arriva, Paolo et Caterina l'y attendaient déjà, en jean et chaussures de sport. Malberg se sentit un peu trop chic dans son costume de lin clair.

Mais, n'ayant pas pu retourner à l'hôtel ni renouveler sa garde-robe, par manque de temps, il n'avait que ça à se mettre.

Par son calme, la Via Gora se distinguait de la plupart des rues du Trastevere où se succédaient à n'en plus finir les trattorias et les restaurants. Les lampadaires accrochés aux façades éclairaient l'étroite ruelle d'une lumière blafarde qui mettait en valeur les vieilles façades. Malberg observa le numéro 23.

Il tendit soudain le bras vers les fenêtres du cinquième étage.

- Regardez ! Il y a de la lumière dans l'appartement de Marlène ! C'est incroyable !

- Là-haut, au cinquième ? demanda Caterina pendant que Paolo s'étonnait, la main en visière au-dessus des yeux comme pour mieux voir :

- Mais je croyais que l'on ne pouvait plus accéder à l'intérieur ?

Le frère et la sœur regardèrent Malberg d'un air dubitatif, si bien qu'il se sentit acculé. Désespéré, il plaqua les deux mains sur son visage :

- Mais, enfin, je ne suis tout de même pas fou !

Le regard de Caterina restait posé sur Lukas.

- Tu es sûr de toi ? Tu sais, dans le feu de l'action, on voit parfois certaines choses...

- Je sais ce que j'ai vu ! coupa brutalement Malberg, en colère.

Caterina était troublée par ce Lukas Malberg qu'elle ne connaissait pas.

- Raison de plus pour aller voir ce qui se passe vraiment là-haut, intervint Paolo. Attendez ici !

Paolo traversa la Via Gora avec la nonchalance du badaud. À la hauteur du numéro 23, il jeta un dernier coup d'œil à droite et à gauche avant de sortir quelque chose de la poche de son pantalon. Il s'attaqua à la serrure.

Au bout de dix secondes à peine, il se retourna et siffla entre son pouce et son index. Malberg et Caterina traversèrent la rue à leur tour et pénétrèrent dans l'entrée sombre.

Paolo tendit une lampe de poche à Lukas, qui les précéda à pas feutrés dans l'escalier. Il reconnut immédiatement l'odeur de cire et de détergent. Devancé par le faisceau dansant de sa torche, il gravit les marches jusqu'au dernier étage.

- Ici ! chuchota Malberg en décrivant un rectangle sur le mur à l'aide de sa lampe C'est ici que se trouvait la porte de l'appartement de Marlène.

Entre-temps, Paolo avait trouvé à gauche la porte coupe-feu qui s'ouvrait sur les combles. Malberg éclaira le verrou de la porte.

- Fastoche, murmura Paolo.

Et, en effet, une dizaine de secondes lui suffirent pour crocheter cette deuxième serrure.

Sans le moindre bruit, les trois comparses disparurent derrière la porte de métal. Ils se retrouvèrent dans un vaste grenier tout en longueur, dont la plus grande partie disparaissait dans l'obscurité.

Néanmoins, ils pouvaient distinguer les trois conduits de cheminées dont l'enduit s'écaillait, et la charpente assez basse qui les obligeait à baisser la tête pour se frayer un passage dans ce bric-à-brac inquiétant digne d'un décor de film d'Alfred Hitchcock : des meubles anciens dont les brocanteurs auraient raffolé, une demi-douzaine de bicyclettes et plusieurs poussettes, la plus vieille datant du siècle passé, des caisses de munitions de la dernière guerre, des sacs éventrés remplis de vêtements usagés, une échelle posée contre un conduit de cheminée, une machine à coudre à pédale et un des tout premiers postes de télévision. Le tout avait quelque chose d'un peu inquiétant... et de terriblement poussiéreux.

Lukas Malberg pointa le faisceau de sa lampe sur la grosse l'armoire, à droite de la porte.

Paolo s'attendait à ce qu'elle fût fermée à clé. À l'instant où il se penchait sur la serrure, les deux portes s'ouvrirent d'elles-mêmes.

Malberg s'approcha pour éclairer l'intérieur du meuble. Il ne s'attendait pas nécessairement à y découvrir une deuxième porte, comme chez la signora Papperitz. Cependant, il ne put dissimuler une certaine déception après avoir inspecté le fond de l'armoire, qu'il malmena du reste sans se soucier de ce qu'elle contenait.

- Il faut écarter l'armoire du mur, dit Malberg en essuyant avec sa manche la sueur qui perlait sur son front. Allez, donne-moi un coup de main ! ajouta-t-il en se tournant vers Paolo.

Caterina tenait la lampe pendant que Lukas et Paolo déplaçaient l'armoire par à-coups. La tâche était d'autant plus difficile qu'ils ne devaient surtout pas attirer l'attention.

Ils avaient presque atteint leur objectif lorsqu'à l'intérieur du meuble une étagère s'effondra avec tout ce qu'elle supportait, à savoir une douzaine de vieux plats et de verres...

Malberg, Caterina et Paolo se figèrent d'effroi. Le fracas qui avait retenti aurait suffi à réveiller tout l'immeuble.

- On se casse ! murmura Paolo.

Caterina rattrapa son frère par le bras gauche.

Malberg, l'index posé sur les lèvres, tendit l'oreille. Silence. D'un instant à l'autre, les portes allaient s'ouvrir dans la cage d'escalier, des pas retentiraient : ils seraient découverts.

Mais rien de tel ne se produisit. Ils n'entendirent pas le moindre bruit. Le silence était pesant.

Comment se faisait-il que personne n'ait entendu un pareil boucan ?

Ils restèrent ainsi immobiles durant quelques minutes, osant à peine respirer, en proie aux plus vives angoisses. Malberg gardait sa lampe braquée sur la porte. Paolo fut le premier à retrouver ses esprits.

- Ça ne tient pas la route, tout ça ! ne cessait-il de marmonner. Il y a forcément quelqu'un qui a entendu...

Quoi qu'il en soit, l'armoire était maintenant suffisamment éloignée du mur pour que Malberg puisse jeter un œil derrière.

- Rien, remarqua-t-il, déçu. Pas de porte dérobée, rien.

Paolo le rejoignit et commença à sonder le mur qui se trouvait derrière le meuble. Il secoua la tête. Puis il prit la lampe des mains de Malberg pour inspecter les coins et les recoins du grenier. Malberg, désespéré, se tenait à l'écart dans l'obscurité.

Sentant soudain la main de Caterina se poser sur son épaule, il posa sa main sur la sienne.

- Dès le début, tu ne m'as pas cru, remarqua-t-il tout bas.

- Arrête !

- Tu crois que j'ai tout inventé. L'appartement muré, peut-être même l'assassinat de Marlène, dit-il sur un ton résigné.

- Et l'enterrement ? Et le mystérieux calepin ? Et l'avis de recherche lancé contre toi ?

Malberg baissa la tête.

- Moi-même, je ne sais plus que croire.

- Hé ! leur lança Paolo d'une voix étouffée en faisant des grands signes avec la lampe qu'il braqua au-dessus de l'armoire.

Il fallait y regarder à deux fois pour apercevoir la petite porte ménagée dans le mur décrépit.

- L'échelle ! s'écria Paolo à voix basse.

Malberg appuya l'échelle contre le mur et grimpa avec prudence.

La porte, dépourvue de poignée, ne comportait qu'une simple serrure. Il semblait donc fort peu probable qu'ils parviennent à l'ouvrir sans clé ni outillage spécial.

- Laisse-moi faire, s'impatientait Paolo.

Cette fois, il crocheta la serrure avec un bout de rayon de roue de bicyclette. Il lui suffit d'une petite secousse pour ouvrir la porte par laquelle filtra aussitôt un rai de lumière qui vint éclairer la charpente poussiéreuse du grenier.

- Qu'est-ce que tu vois ? demanda Caterina à Paolo, qui descendit de l'échelle sans répondre.

Une fois en bas, il lui dit en étouffant sa voix :

- Ça donne sur une sorte de mezzanine avec un canapé, un beau secrétaire et un fauteuil. Tout semble plutôt bien en ordre, ajouta-t-il en pointant son doigt vers le haut. Je ne serais pas étonné qu'une tête apparaisse là, tout à coup.

Malberg et Caterina se regardèrent.

- Et maintenant ? demanda Paolo qui piaffait d'impatience.

Sans dire un mot, Malberg gravit l'échelle et disparut par la porte. Il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait, il ne faisait que céder à l'impulsion qui était en lui depuis des semaines.

- Hé ho ! fit-il tout haut, hésitant. Il y a quelqu'un ?

Par-dessus la balustrade de la mezzanine, il aperçut en contrebas le salon qu'il connaissait déjà, plongé dans une lumière tamisée ; mais pourquoi y avait-il de la lumière s'il n'y avait personne ?

- Hé ho ! répéta-t-il, sans obtenir la moindre réponse.

Malberg emprunta l'escalier ouvert situé à l'autre bout de la mezzanine en s'évertuant à descendre les quatorze marches le plus discrètement possible. Il régnait toujours dans l'appartement le plus parfait silence.

Une fois en bas, il promena les yeux dans le salon autour de lui. Tétanisé, il tournait lentement sur lui-même. Son regard s'arrêta involontairement sur la porte de la salle de bains. Il se sentait oppressé ; il entendait le sang battre contre ses tempes.

Les yeux rivés sur la porte, il s'attendait à voir Marlène apparaître, tout en ayant parfaitement conscience que c'était impossible. Elle serait enveloppée dans son peignoir blanc, la tête enrubannée d'une serviette, et elle lui dirait : « Pourquoi arrives-tu si tard ? Je t'ai attendu. Nous avions bien rendez-vous ? » Et Malberg répondrait : « Tout à fait, mais j'ai fait un mauvais rêve. Je n'ai pas envie d'en parler. L'essentiel est que nous nous soyons retrouvés. Oublions vite ce qui s'est passé. » Il s'avancerait alors vers elle, la prendrait dans ses bras et lui murmurerait à l'oreille : « Tu n'as plus rien à craindre désormais. »

- Lukas ! Lukas !

Malberg se figea en entendant prononcer son nom. Il sentit deux mains énergiques qui le secouaient. Il lui fallut quelques secondes avant de comprendre que la femme qu'il tenait dans ses bras n'était pas Marlène, mais Caterina.

- Où est Paolo ? demanda-t-il dans son désarroi, après être revenu à la réalité.

Caterina tenait toujours fermement Malberg.

- Ne t'inquiète pas, Paolo monte la garde devant la porte.

Malberg se dégagea brusquement des bras de Caterina et lui montra la porte de la salle de bains.

- Ça s'est passé là, là ! balbutia-t-il, la gorge nouée, incapable de poursuivre.

Caterina hocha la tête, puis elle se dirigea vers la porte en se retournant encore une fois, comme pour avoir son autorisation. Devant l'absence complète de réaction de Lukas, elle enfonça la poignée, alluma la lumière et disparut. Malberg la suivit d'un pas hésitant dans la salle de bains d'une propreté extrême, carrelée de faïence blanche, avec sa robinetterie impeccablement briquée. On se serait cru dans un bloc opératoire.

Cette impression était encore renforcée par l'absence complète d'objets courants : il n'y avait ni serviette, ni morceau de savon, ni gobelet, ni shampooing. Et, donc, rien qui eût pu fournir un indice concernant l'assassinat de Marlène.

En sortant de la salle de bains, Malberg s'arrêta devant ce qu'il pensait être la porte d'entrée. Il fit signe à Caterina. Avant d'abaisser la poignée de la porte à double battant, il marqua un temps d'arrêt. Puis il ouvrit la porte.

Derrière, il découvrit un mur en maçonnerie grossière.

Caterina secoua la tête, incrédule. Un sourire de triomphe passa sur le visage de Malberg.

- Alors, tu me crois maintenant ? demanda-t-il sans attendre de réponse de la jeune femme. Puis il referma la porte qui ne donnait sur rien.

Le salon offrait l'image d'un confort de bon goût. En face de la porte de la salle de bains se trouvait une bibliothèque qui occupait tout le mur jusqu'au plafond, avec une porte aménagée au centre, laquelle s'ouvrait sur la chambre.

Elle n'était pas fermée, comme si quelqu'un avait quitté la pièce en toute hâte. Malberg hésita, éprouvant une certaine réticence à entrer ainsi dans ce qui avait été la chambre de Marlène. Mais il finit par se décider et poussa la porte avec précaution. De la main droite, il chercha à tâtons l'interrupteur. Deux appliques munies chacune de trois ampoules projetèrent dans la pièce une vive lumière. Un grand lit occupait presque tout le mur en face de la porte.

Malberg eut un léger mouvement de recul en apercevant les photos frivoles identiques à celles qu'il avait déjà découvertes dans la chambre de la marquise Falconieri, accrochées au-dessus du lit.

- C'est elle ? demanda Caterina après avoir regardé les photos de plus près.

- Hum, hum, répondit Malberg en feignant de prendre un air détaché.

- C'était une femme très séduisante.

Caterina regardait les photos d'un œil jaloux.

Malberg fit semblant de ne pas avoir entendu. Il se dirigea vers l'armoire qui se trouvait sur sa gauche. Elle regorgeait de vêtements, de jupes et de tailleurs, tous plus élégants les uns que les autres. Pas de doute, Marlène avait les moyens.

De retour dans le salon, Malberg se mit à la recherche d'indices qui auraient peut-être pu lui fournir de plus amples renseignements sur la vie de Marlène. Entre les trois portes-fenêtres qui donnaient sur la terrasse, il aperçut toute une série de photos, au moins deux douzaines, toutes de formats différents. Sur l'un des clichés, pris l'année du bac, Malberg se découvrit lui-même, avec Marlène qui se trouvait au rang derrière lui. Comme elle avait changé !

Sur les autres photos, on la voyait seule, en voyage : devant la tour Eiffel, dans le désert juchée sur un chameau, aux Caraïbes à bord d'un bateau de croisière. Mais aussi en compagnie d'un homme, sur une gondole à Venise, au sommet de l'Empire State Building à New York et devant la porte de Brandebourg à Berlin.

- Qui est cet homme ? s'enquit Caterina qui examinait aussi les photos.

- Aucune idée, répondit Malberg, qui n'avait jamais vu cette personne de sa vie.

Nettement plus âgé que Marlène, l'homme était grand, avait les cheveux gris clairsemés, et ne semblait pas particulièrement sympathique. La fréquence avec laquelle il apparaissait sur les photos permettait de penser qu'il ne s'agissait sans doute pas d'une vague connaissance ni d'une liaison de courte durée.

Marlène n'avait jamais évoqué devant Malberg l'existence d'un compagnon. Lukas avait plutôt eu l'impression qu'elle était fière de sa condition de célibataire et qu'elle ne voulait pas entendre parler d'hommes. Non, les photos au mur ne lui apportaient aucune information. Le doute commença à s'insinuer dans son esprit : en cherchant des indices dans l'appartement de Marlène, ne faisait-il pas complètement fausse route ? De cet ordre strict et de cette propreté impeccable, il n'y avait qu'une seule et unique conclusion à tirer : les responsables de la mort de Marlène avaient fait disparaître toutes les traces qui auraient permis de découvrir la moindre preuve.

Déçu, il ouvrit sans entrain l'abattant d'un secrétaire baroque qui se trouvait à gauche de la porte de la salle de bains. Ici comme dans le reste de l'appartement, la propreté et l'ordre avaient quelque chose d'insolent : le papier à lettres et les enveloppes empilés avec soin, les trombones rangés dans une coupelle en plastique transparent, plusieurs rouleaux de scotch, un coupe-papier et des ciseaux, mais pas une seule lettre personnelle, pas de notes, aucun document écrit à la main. En somme, rien. Malberg tenta d'ouvrir un petit tiroir au milieu du secrétaire, qui résista un peu. Tirant plus vivement la poignée, il entendit un petit bruit métallique avant que le tiroir ne cède. Il était vide.

En voulant le refermer, Malberg sentit quelque chose qui bloquait. En y regardant de plus près, il découvrit un petit médaillon suspendu au bout d'une chaîne. Caterina s'approcha :

- Que signifie cette curieuse inscription sur le médaillon ?

Malberg haussa les épaules.

- On dirait une sorte de croix runique.

Il réfléchit un court instant avant d'empocher l'objet.

Il se dirigea ensuite vers un coffre-fort aménagé dans le mur, à hauteur des yeux. La porte, qui mesurait environ trente centimètres sur cinquante et était munie d'une serrure à combinaison, était entrebâillée. Lorsqu'il l'ouvrit, des relents âcres de produit d'entretien s'en échappèrent. Comme il fallait s'y attendre, le coffre-fort était vide.

- Ces gens n'ont rien laissé au hasard, murmura Malberg. Ce sont des professionnels à qui rien, absolument rien n'a échappé.

Caterina se contenta de hocher la tête tout en promenant son regard sur les livres.

- Et cela ne fait que renforcer le caractère mystérieux de toute cette histoire.

Les livres, entre mille et douze cents volumes, n'étaient pas assez anciens pour éveiller l'intérêt de Malberg. Il s'agissait en majeure partie d'ouvrages scientifiques sur des sujets divers, de livres d'art et de guides de voyage. Il n'y avait quasiment pas de romans.

Le regard de Malberg s'arrêta sur un petit livre relié de maroquin rouge. Il le reconnut immédiatement. C'était un livre qu'il avait offert à Marlène lors de la dernière réunion des anciens de l'école : un roman d'aventures dont l'intrigue se déroulait dans le milieu scolaire, qui était intitulé Vin chaud.

C'était le livre préféré de Malberg.

Il le prit et l'ouvrit à la première page où il relut ce qu'il y avait écrit lui-même en guise de dédicace :

En souvenir de nos années passées

ensemble à l'école et de notre première

réunion d'anciens élèves - Lukas.

Il caressa les pages doucement, presque tendrement, puis se figea soudain. Entre les pages 160 et 161, il venait de découvrir la facture d'un billet d'avion de la Lufthansa. Malberg posa le livre pour mieux étudier le bout de papier.

- De quoi s'agit-il ? demanda Caterina qui observait Malberg.

- C'est une facture concernant un vol pour Francfort, au nom de Marlène Ammer.

Malberg marqua un temps, puis s'écria d'une voix étouffée :

- Mais la date ! La date !

Caterina s'empara à son tour du papier et leva vers Malberg des yeux interrogateurs.

- Le 26 août ?

- Marlène a été assassinée le lendemain du jour où elle devait se rendre à Francfort. Nous nous étions mis d'accord sur les dates, nous devions passer quelques jours ensemble à Rome ! Elle ne m'avait rien dit de ses projets de voyage.

- Je ne comprends pas, dit Caterina en plaçant la facture sous la lampe pour mieux la voir. Elle a peut-être changé la date de son départ.

- Oui, c'est le plus probable, dit Malberg avec une pointe de résignation dans la voix.

Il promena des yeux hagards dans la pièce. Marlène avait-elle cherché à fuir quelque chose ? Que voulait-elle faire à Francfort ? Qui pouvait avoir voulu l'empêcher de partir ? Malberg constatait, non sans amertume, que cette femme qui avait subitement pris tant de place dans sa vie était en réalité une parfaite inconnue.

Cette facture dans le livre était la seule pièce à conviction qui avait échappé à la police, à ceux qui poursuivaient Marlène ou à tous ceux qui se cachaient encore derrière cette mise en scène. Avait-elle dissimulé à dessein ce papier dans le livre qu'il lui avait offert ? Avait-elle voulu lui laisser un message ? Il avait eu une chance sur mille de le découvrir. Et si elle avait voulu lui fournir une information, pourquoi n'avait-elle pas choisi de lui laisser un indice plus évident ? Que signifiait cette comédie ?

Malberg réfléchissait. Mais plus il remâchait l'ensemble des données, et plus il était convaincu que la présence de la facture dans ce livre ne pouvait qu'être due au hasard. Marlène pouvait avoir été en train de le lire à l'instant où les tueurs avaient sonné à sa porte.

Et comme elle préférait que personne ne soit au courant de ses projets de voyage, elle l'avait dissimulé dans le livre qu'elle avait reposé sur l'étagère. Il secoua la tête.

Caterina rendit le papier à Malberg, dont la perplexité l'interpellait. De par son métier, elle excellait dans l'art d'interpréter les faits. Malheureusement, dans ce cas précis, elle ne voyait absolument pas comment analyser la situation.

Et puis, elle se sentait mal à l'aise dans cet appartement étranger, qui fleurait l'ombre et le mystère.

- Paolo, tu es encore là ? chuchota-t-elle.

- Oui, pas de souci, lui répondit-il tout bas depuis la mezzanine. Mais je ne serais pas fâché de voir cette soirée se terminer bientôt. Il est presque quatre heures du matin. La pile de la lampe donne des signes de faiblesse. Quant à moi, je dors debout. Ce genre de divertissement n'est plus de mon âge !

Malberg ne releva pas la plaisanterie de Paolo.

- Il a raison, restons-en là.

Il prit le livre, dans lequel il remit la facture.

- Nous ferions mieux de quitter les lieux.

Caterina acquiesça, soulagée de quitter l'appartement de cette étrange femme.

- Surtout, n'éteins pas la lumière ! murmura-t-elle en tournant les talons.

23

Six hommes vêtus de noir siégeaient sous le portrait de saint Borromée, élevé au rang de cardinal secrétaire d'État par son oncle, le pape Pie IV, au seizième siècle. Ce tableau monumental qui décorait le bureau du préfet de la Congrégation de la Foi constituait le seul ornement de cette pièce au demeurant très dépouillée. Elle n'avait pour tout ameublement qu'un gigantesque bureau tout au fond et, au milieu, deux tables de réfectoire formant une sorte de T, flanquées de rangées de chaises inconfortables qui offraient toutes une vue directe sur le crucifix suspendu au mur.

Dans un premier temps, la rencontre se déroula dans le silence. Dès que quelqu'un entrait, les autres le gratifiaient d'un simple hochement de tête.

C'était l'usage dans ce genre de réunion. Le cardinal Bruno Moro, directeur du Saint-Office, avait la réputation de ne pas apprécier les paroles inutiles. En revanche, le moment choisi pour la rencontre était inhabituel. Les aiguilles bleutées de sa Rolex - un cadeau que son ancien évêque lui avait fait pour ses soixante-dix ans - indiquaient 23 h. À cette heure-là, habituellement, la paix du Seigneur régnait sur la cité du Vatican.

Tandis que Moro, assis derrière son bureau, était encore plongé dans ses dossiers, les arrivants s'installaient l'un après l'autre à la table du milieu, posaient l'un après l'autre la main droite sur la main gauche et regardaient dans le vide, comme s'ils attendaient la proclamation du Jugement dernier. Monsignor Giobanni Sacchi, le secrétaire privé du dernier pape, était assis face aux grandes fenêtres : les cheveux coupés en brosse, les lunettes bon marché cerclées de métal, son visage était déjà empreint d'effroi à la pensée de la nuit qu'il était sur le point de passer sur un mince lit de fagots. Le bruit courait en effet que Sacchi s'infligeait ce genre de mortifications, à l'instar de saint Dominique. Sacchi occupait le poste élevé de préfet des archives secrètes de sa Sainteté. Il dirigeait donc le service des archives du Vatican.

En vertu du pouvoir qui lui était conféré, il veillait sur des documents dont un simple chrétien n'aurait jamais été en droit d'avoir connaissance. Ils concernaient les couvents secrets où l'on élevait les enfants naturels de prêtres et d'évêques, ou certains saints qui, de leur vivant, avaient été bien moins saints que ce que voulaient bien laisser penser leurs pieuses effigies accrochées dans les églises ; ou encore les graves manquements de certains papes peu recommandables, les annulations de mariages de personnalités haut placées et leurs justifications peu crédibles.

Frantisek Sawatzki avait pris place aux côtés de l'évêque. Avec ses cheveux blancs et son dos voûté, on eût dit que les étroites épaules de ce quinquagénaire ployaient sous le poids de la misère du monde. En tant que préfet du Conseil pour les affaires publiques de l'Église, il revenait à Sawatzki la tâche ingrate de transcrire en langage compréhensible par tout un chacun les décisions solitaires de sa Sainteté. Mais il lui incombait également d'étouffer dans l'œuf les polémiques susceptibles de dégénérer, à propos par exemple du prépuce de Notre-Seigneur Jésus, ou de son Ascension, car il est réputé être monté aux cieux corps et âme, en emportant avec lui l'intégralité de sa personne, et pourtant certaines parties de lui sont encore vénérées sur terre comme autant de reliques.

Assis tout près du préfet, mais à cent lieues de telles pensées blasphématoires, Archibald Salzmann fixait en faisant la moue la table sombre d'où s'élevait une odeur tenace de cire. Salzmann était rentré à la curie par la petite porte, ce qui lui valait de nombreux envieux du côté du clergé, et s'était hissé au rang de pro-secrétaire pour l'Éducation en dépit de sa jeunesse - il avait à peine la soixantaine.

Il était donc responsable de l'ensemble des universités catholiques et des institutions d'enseignement. Il ne serait même pas venu à l'idée de ceux qui l'enviaient de contester son incroyable culture universelle.

John Duca avait pris place en face de lui, dos aux fenêtres. Le directeur de l'IOR, vêtu comme à l'accoutumée de flanelle grise, un petit sourire ironique au coin des lèvres - une expression qui le distinguait nettement des autres soutanes noires - semblait plutôt s'ennuyer.

À la droite de Duca se tenait le professeur Jack Tyson, fils du célébrissime professeur de Harvard John Tyson, qui avait mis le Vatican en difficulté en proposant d'échanger le linceul de Turin contre une copie ; il faisait passer le temps en pianotant sur la table. Une oreille fine aurait pu reconnaître facilement l'air du Pont de la rivière Kwaï.

Ce petit bruit agaçait le monsignor Abate, secrétaire privé du cardinal Bruno Moro, qui avait pris place à côté de Tyson, devant une pile de feuilles blanches, armé d'un crayon noir bien taillé afin de consigner la moindre phrase qui serait énoncée autour de cette table. Le cardinal était en effet d'avis que seuls les écrits restaient. Abate gratifia Tyson d'un regard noir qui ne fut suivi d'aucun effet ; il secoua alors la tête avec une telle véhémence que le professeur arrêta de tambouriner et éleva même la main en guise d'excuse.

Mis à part Tyson, fraîchement arrivé du Massachusetts en avion pour assister à ce colloque, et autorisé pour la première fois de sa vie à jeter un regard derrière les murailles léonines, toutes les personnes présentes partageaient une farouche aversion pour le cardinal secrétaire d'État Philippo Gonzaga.

La voix enrouée de Moro interrompit le silence tendu qui régnait dans la pièce. Il quitta son bureau pour s'installer au bout de la longue table :

- Si je vous ai priés de venir ici à cette heure tardive, c'est parce qu'un crime monstrueux a été perpétré entre ces murs.

Le cardinal fit un signe autoritaire au préfet des archives secrètes.

Le visage de Sacchi se renfrogna encore un peu plus et il marmonna sans lever les yeux :

- Le suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le suaire original, a disparu de la salle des coffres.

Frantisek Sawatzki se leva d'un bond et s'écria, au comble de l'agitation :

- Qu'entendez-vous par « disparu », mon frère ? Auriez-vous la bonté de vous exprimer avec plus de précision ?

- « Disparu » signifie qu'il n'est plus là ! répondit le préfet des archives secrètes en levant les yeux.

- Un moment, intervint Archibald Salzmann. Les archives secrètes du Vatican sont, autant que je sache, aussi protégées que la Banque d'Angleterre. Il n'y a que trois personnes sur cette planète qui aient librement accès à ces salles. Ce sont sa Sainteté, le cardinal secrétaire d'État Gonzaga, et vous, monsignor, en votre qualité de directeur des archives secrètes. Cela réduit considérablement le nombre de suspects, ne pensez-vous pas ?

Sacchi hocha énergiquement la tête et promena un regard désemparé sur l'assistance ; ses montures de métal brillaient, comme pour repousser les regards hostiles et réprobateurs qui étaient braqués sur lui.

- Je me trouve confronté à une énigme. J'ignore comment cela a pu se produire, bégaya-t-il d'une voix éteinte.

- Et depuis quand, Éminence, êtes-vous au courant de ce désastre ? s'enquit John Duca en se tournant vers le cardinal.

- Depuis trois semaines, répondit Moro en serrant nerveusement les accoudoirs de son siège. Je voulais laisser monsignor Sacchi élucider l'affaire avant de vous en faire part.

- Qui d'autre est au courant ? demanda Archibald Salzmann, le pro-secrétaire pour l'Éducation en se tortillant sur sa chaise.

Sacchi s'apprêtait à répondre, mais le cardinal lui coupa la parole :

- Lorsque monsignor Sacchi m'a informé, je l'ai prié de ne pas en faire part à sa Sainteté. Il faut qu'il profite en toute tranquillité de ses vacances à Castel Gandolfo. Et lorsque Sacchi a voulu demander des comptes au cardinal secrétaire d'État Gonzaga, celui-ci a eu un coup de sang, tout à fait indigne d'un chrétien. Il a porté ses soupçons sur le préfet des archives secrètes.

Le secrétaire privé du cardinal consignait avec ardeur les propos que les uns et les autres tenaient.

- Par la Sainte Vierge Marie et tous les saints ! s'écria Salzmann en frappant du plat de la main sur la table.

- En fin de compte, il n'y a que deux suspects : monsignor Sacchi et le cardinal secrétaire d'État Gonzaga !

- Si vous voulez mon avis...

Moro joignit les mains comme s'il était sur le point de réciter une prière fervente. Les jointures de ses doigts en blanchirent. Il poursuivit :

- Nous tous, qui sommes rassemblés ici, n'éprouvons guère de sympathie pour Gonzaga - que Dieu nous pardonne. Mais les Évangiles n'exigent pas de nous que nous chérissions le mal.

- Éminence, exprimez plus clairement votre pensée, l'interrompit Frantisek Sawatzki. Gonzaga représente un danger pour la curie. Un danger qui s'aggrave de jour en jour. Il doit disparaître.

Le monsignor Abate jeta un regard interrogateur au cardinal Moro : devait-il vraiment consigner ces paroles ? Mais le préfet du Saint-Office pointa le doigt sur les feuilles, et Abate suivit dévotement l'injonction.

- Si j'ai bien compris, remarqua Archibald Salzmann à mi-voix, vous envisagez de le relever de ses fonctions ? La dernière fois qu'un tel événement a eu lieu, c'était au Moyen Âge, et il a fallu employer la force !

Le cardinal Moro haussa les épaules sans répondre. John Duca demanda la parole, d'un ton hésitant qui ne lui ressemblait pas du tout.

- Si je puis me permettre une remarque, j'ai l'impression que ces derniers temps la curie n'a pas eu la main très heureuse dans le choix de ses cardinaux...

- Vous faites allusion à l'ex-cardinal Tecina ? demanda le pro-secrétaire Salzmann.

- Tout à fait.

- Mais c'est de l'histoire ancienne ! Il se serait, dit-on, retiré dans une forteresse qui domine le Rhin. Il n'a sans doute toujours pas digéré sa défaite lors de l'élection du pape.

- Tecina ? demanda Sawatzki.

- Entre-temps, il a inversé et son nom et sa personnalité, expliqua Duca.

- C'est-à-dire ? s'enquit Sawatzki.

- L'ex-cardinal ne lit plus son nom de gauche à droite comme le ferait tout bon chrétien, mais de droite à gauche, comme ceux qui sont hostiles à notre foi.

- A-n-i-c-e-t , épela monsignor Abate à mi-voix.

Instinctivement, le cardinal Moro se signa.

Et Archibald Salzmann, le pro-secrétaire pour l'Éducation, renchérit :

- C'est le nom d'un démon, le nom de l'antéchrist et la personnification du mal.

Le cardinal plissa les yeux pour dévisager Duca.

- Comment savez-vous donc...

- Je crois, commença Duca, mal à l'aise, que je vous dois une explication.

Indigné, le cardinal Moro intervint :

- Voilà qui aiguise ma curiosité !

Duca hocha la tête.

- Je serai bref : il y a quelques jours, j'ai rencontré l'ex-cardinal qui se nomme maintenant Anicet...

Une rumeur de désapprobation parcourut l'austère assemblée.

- Traître.

- C'est impossible !

- Et ensuite ?

Duca éleva les deux mains.

- Vous serez moins prompts à juger ma conduite lorsque vous connaîtrez les raisons de cette rencontre. Anicet tient la curie entière sous sa coupe. Il a sorti devant moi, sur la table, une liste de l'Ordo JP en menaçant de la faire publier si nous ne cédions pas à ses exigences. Inutile de vous rappeler les noms qui figurent sur cette liste.

Et tout à coup, ce fut le silence, terrible.

Moro secoua la tête.

- L'ex-cardinal, un maître chanteur ! Et l'objet du chantage ?

- Le linceul de Notre-Seigneur Jésus !

Toutes les personnes réunies autour de la table fixaient John Duca comme si celui-ci venait de les menacer de la damnation éternelle.

- Comment cet individu a-t-il pu entrer en possession de ces informations concernant le suaire ? murmura Moro de sa voix enrouée. Il n'y avait qu'une douzaine d'initiés, parmi lesquels le professeur John Tyson. Or ce dernier a juré solennellement d'emporter avec lui ce secret dans la tombe. C'est bien cela, n'est-ce pas ?

Moro transperça Jack Tyson du regard.

Celui-ci se défendit avec force gestes.

- Cardinal, John, mon père, ne m'a raconté que peu de temps avant sa mort dans quelle affaire il s'était fourvoyé en adressant sa fameuse lettre au pape. Vous pouvez être certains d'une chose : même si je connais les détails de cette affaire, je suis et resterai aussi muet qu'une tombe à ce sujet.

Moro observa les hommes assis de part et d'autre de la table. Son regard finit par s'arrêter sur John Duca :

- Et que voulait donc Tecina, ou Anicet, quel que soit le nom que se donne cet être habité par le malin ?

- Il a prétendu que sa confrérie était en possession du linceul de Notre-Seigneur Jésus.

- Impossible !

- Je suis de votre avis. Mais Anicet n'a pas voulu en démordre. Selon lui, un homme au-dessus de tout soupçon aurait livré en personne la relique à la forteresse des Fideles Fidei Flagrantes.

- Inutile de poursuivre, directeur de l'IOR, l'interrompit le cardinal Moro. Cet homme ne pouvait être que Philippo Gonzaga !

Giovanni Sacchi poussa un cri strident, comme si un poignard venait de se ficher dans son dos.

- Gonzaga, le cardinal secrétaire d'État, soupira-t-il en secouant la tête à plusieurs reprises.

- Il y a néanmoins quelque chose qui cloche, poursuivit John Duca, et c'est la raison pour laquelle je m'adresse à vous aujourd'hui. Des scientifiques de renom, membres de la confrérie d'Anicet, ont prétendu que Gonzaga ne leur avait pas remis le véritable linceul, mais cette fameuse copie commandée par la curie elle-même.

- Mais c'est tout à fait impossible ! s'indigna le cardinal dont la figure s'empourpra. Cela signifierait que le linceul de Turin est le véritable linceul. Or, toutes les études publiées à ce sujet prétendaient le contraire. Non, c'est complètement absurde !

- C'est bien ce que j'ai dit, moi aussi. Mais Anicet pense qu'il y a peut-être une explication toute simple. Le faussaire n'aurait pas fabriqué une, mais deux copies !

Tassé sur lui-même, monsignor Sawatzki inclina la tête si bas que son menton vint presque à toucher le plateau de la table.

- Pour ce qui est du faussaire, dit-il pensivement, cela signifie qu'il a réalisé un double profit.

- Mes frères, commença Archibald Salzmann, en supposant que vous ayez raison, la question n'en demeure pas moins de savoir où se trouve à présent le véritable linceul de Notre-Seigneur Jésus.

Salzmann lança à l'assemblée un regard interrogateur :

- Qui peut se cacher derrière ce sacrilège ?

- Je ne vois qu'une seule personne possible, répondit le cardinal Moro.

Sacchi opina.

Monseigneur Sawatzki fit de même.

- Le cardinal secrétaire d'État Philippo Gonzaga, dit John Duca en haussant les épaules, comme s'il avait honte de donner une telle réponse.

- Gonzaga, Gonzaga, Gonzaga ! s'exclama le cardinal Moro avec une violence qui allait crescendo. J'en viens parfois à croire que Dieu nous a envoyé le diable en la personne du cardinal, afin de nous mettre à l'épreuve !

Abate, le secrétaire de Moro, baissa la tête et joignit les mains comme s'il allait se mettre à prier. Il avait cessé depuis un bon moment de consigner les propos qu'il entendait. L'expérience avait appris à Abate que l'écrit pouvait devenir le fer de lance de l'adversaire.

Le cardinal Moro se tourna alors vers John Duca :

- Mon frère, avez-vous obtenu davantage d'informations sur les cent mille dollars que Gonzaga avait sur lui lors de son accident ?

- Hélas, non. Comme vous le savez, le cardinal secrétaire d'État dispose de fonds propres auxquels il peut avoir recours en des occasions exceptionnelles. Cet argent se trouve sur un compte occulte qui n'apparaît sur aucun bilan de la Banque du Vatican ni de l'Istituto per le Opere di Religione. L'état de ce compte est consigné, autant que je sache, dans un des sept coffres des archives secrètes, à l'endroit même où le linceul de notre Seigneur était également entreposé.

Tous les regards se tournèrent vers Giovanni Sacchi, le directeur des archives secrètes.

Celui-ci secoua la tête :

- Non, non, et non ! Que le Seigneur me préserve de la tentation. Lorsque j'ai pris mes fonctions de préfet des archives secrètes, j'ai fait devant Dieu le serment solennel de respecter toutes les lois de notre mère l'Église. Et notamment celle qui me prescrit de ne livrer à personne les secrets que je détiens. Lorsque mon heure aura sonné, j'emporterai mon savoir avec moi dans la tombe.

- Quand bien même la pérennité de notre sainte mère l'Église devrait-elle être mise en péril ?

- La loi de l'Église ne supporte pas d'exception. Éminence, ce n'est pas à vous que je vais expliquer cela. De plus, je ne faute pas si je vous dis que je sais où Gonzaga conserve les dossiers de ses comptes.

Un climat de méfiance s'installait.

Monseigneur Sawatzki lançait des regards incrédules de côté, en évitant de croiser celui du préfet des archives secrètes. Il rompit tout à coup le pesant silence :

- Qui nous dit que Gonzaga a reçu cet argent sale en contrepartie du suaire de Notre-Seigneur ? Compte tenu de la signification de cet objet, la somme de cent mille dollars relèverait du blasphème. Et Gonzaga n'est pas homme à vendre le suaire contre un plat de lentilles.

- Se pourrait-il, intervint Archibald Salzmann, que nous pensions tous la même chose ?

Le cardinal opina :

- L'argent du silence !

Et Salzmann de reprendre :

- Gonzaga voulait acheter le silence d'un complice !

John Duca acquiesça avant de poursuivre :

- Nous devrions faire surveiller le cardinal secrétaire d'État. Ses fréquents voyages, ses mystérieuses réunions au sein de la curie, tout cela fait de lui un suspect de premier ordre.

Le visage émacié de Bruno Moro grimaça.

- Mon frère, comment entendez-vous procéder ?

- Gonzaga a, de par sa fonction, la mission de maintenir le contact de la curie avec le reste du monde. Il est à la fois le ministre des Affaires étrangères de l'État de l'Église et le Premier ministre à l'intérieur des murailles léonines. Cela implique une foule de conférences, de colloques et de réunions. Comment voulez-vous faire suivre cet homme sans vous faire remarquer ?

Monseigneur Abate intervint dans le débat :

- Si je puis me permettre une remarque, il faudrait que nous tentions de gagner à notre cause Giancarlo Soffici, le secrétaire du cardinal secrétaire d'État.

La proposition rencontra un écho mitigé. Sawatzki et Salzmann jugeaient l'opération trop risquée. Monsignor Sawatzki remarqua que ce serait comme si Gonzaga avait demandé au monsignor Abate d'espionner son patron, le cardinal Moro. Abate se confierait immédiatement à Moro, cela allait de soi.

Pour sa part, John Duca considérait Soffici comme un homme martyrisé par l'arrogance et l'avidité de pouvoir dont faisait preuve le cardinal secrétaire d'État ; en dépit de la position qu'il occupait et de son âge avancé, il n'avait même pas encore réussi à devenir vicaire du Saint-Siège.

- Je pourrais bien m'imaginer... commença-t-il.

- C'est à Gonzaga qu'il revient au premier chef de proposer Soffici à la nomination de vicaire, intervint Moro, coupant ainsi court aux réflexions de John Duca.

- Éminence, répliqua ce dernier, vous n'allez quand même pas croire que sa Sainteté n'accéderait pas à votre souhait de voir Soffici promu ? On trouvera toujours une raison plausible. Ce serait même une véritable humiliation pour le cardinal secrétaire d'État Gonzaga. Et je suis absolument certain que Soffici fondrait de reconnaissance. En procédant de la sorte, nous mettrions Gonzaga dans un joli pétrin.

- L'idée n'est pas mauvaise !

Pour la première fois de la soirée, un sourire éclaira le visage de Moro. Un sourire mauvais.

Monseigneur Sacchi se leva alors et s'écria, au comble de l'agitation :

- Mes frères, êtes-vous conscients que nous sommes une fois de plus en train de guérir le mal par le mal ? N'avons-nous pas déjà accumulé suffisamment de fautes ? Nous, les hommes de l'Église dans la lignée de saint Pierre, nous nous comportons comme les Pharisiens au temple, ceux-là mêmes que Notre-Seigneur a chassés de sa maison. Nous nous intéressons plus à la turpitude et au crime qu'à la foi et à la rédemption. La soif du pouvoir et le désir d'influence sur la hiérarchie apostolique ne reculent même plus devant le crime. Que dit le prophète Jérémie ? « Je vous le dis, vous avez mis votre confiance dans des paroles mensongères et sans valeur. Et vous venez alors et entrez dans le temple qui porte mon nom, vous me regardez en face et vous dites : «Nous sommes sauvés !» Mais vous continuez vos actes immondes. Croyez-vous que cette maison soit un repaire de brigands ? »

Il était hors de lui. Il enleva ses lunettes cerclées de métal pour les nettoyer avec un mouchoir blanc. Puis il s'effondra sur sa chaise.

Le cardinal Moro dévisagea Sacchi, longuement et intensément. Il n'était pas habitué à de tels accès de colère de la part du préfet des archives secrètes, d'ordinaire plutôt effacé. Lorsque leurs regards se croisèrent, le préfet du Saint-Office commença d'une voix basse menaçante :

- Monseigneur, la noblesse de cœur et la foi en la Loi, qui vous honorent, ne doivent pas vous faire oublier que le diable s'est introduit dans nos murs et s'est emparé des plus hauts dignitaires du Vatican. Et l'histoire de l'Église nous apprend que, dans les cas extrêmes, seuls le feu et le glaive peuvent venir à bout du malin. Mes frères, comment pouvons-nous nous sortir de ces difficultés dans lesquelles l'Église s'est trouvée empêtrée par un malheureux concours de circonstances ? Voilà la question que je vous pose, continua-t-il en haussant le ton. Répondez, monsignor !

Sacchi, le regard fixe, ne répondit rien.

Le discours de Moro s'enflamma :

- Ne comprenez-vous donc pas qu'il en va de mon existence, de la vôtre, de notre existence à tous ? Et qu'il ne s'agit pas seulement de nous, mais de la pérennité de l'Église ? Le cardinal secrétaire d'État Gonzaga est une clé du problème.

- Quels sont les arguments qui s'opposent à ce qu'il soit démis de ses fonctions ? s'enquit Giovanni Sacchi prudemment.

- Éminence, vous appartenez, autant que je sache, aux vingt-cinq auditeurs de la commission ?

- Hélas, mon frère, cette solution serait bien la plus difficile à mettre en œuvre pour régler nos problèmes. La Sacra Romana Rota est composée de différents groupuscules et de multiples courants conservateurs et progressistes, élitistes et populistes. Il est donc particulièrement difficile de dégager une majorité. De plus, une telle procédure, supervisée par la Signature apostolique, sera examinée par plusieurs instances. Cela peut prendre des années, voire des décennies, avant qu'un jugement soit prononcé. Pendant ce temps-là, le diable aurait tout le temps de parachever son œuvre. Je crains qu'il ne nous faille trouver une autre solution. Je m'adresse maintenant à vous, professeur Tyson ! La raison pour laquelle je vous ai fait venir...

Le cardinal Moro se tut, le regard tourné vers la porte. Il avait reconnu le bruit que fait une poignée quand on l'abaisse. Les autres l'entendirent aussi. La tête chauve de Gonzaga apparut dans l'entrebâillement de la porte.

- J'ai vu de la lumière, expliqua le cardinal secrétaire d'État, un peu gêné. Se peut-il que le Saint-Office tienne conseil à une heure aussi tardive ?

Comme il s'avançait après avoir refermé la porte derrière lui, l'odeur entêtante de son parfum se répandait autour de lui et tout l'auditoire eut l'impression de respirer l'odeur du diable.

24

Malberg n'avait presque plus d'argent. S'il allait en tirer au distributeur avec sa carte de crédit, il laisserait des traces. Mais il n'avait pas le choix, il lui fallait du liquide. Il aurait aussi pu téléphoner à mademoiselle Kleinlein pour lui demander d'effectuer un virement sur le compte de Caterina. Mais la manœuvre était risquée. Il décida donc de se rendre en voiture à Munich, en empruntant la petite Nissan de Caterina. Il promit d'être de retour le lendemain soir.

Une fois à Munich, il préféra ne pas s'aventurer près de chez lui, à Grünwald. Il se rendit directement à son magasin de la Ludwigstraße. Il était environ 16 h lorsqu'il y arriva. Il vérifia que personne ne l'observait avant d'entrer dans la boutique. Un homme grand et élégant en sortait justement, un paquet sous le bras. Malberg le vit monter dans une grosse voiture qui l'attendait. Elle démarra et prit la direction du centre-ville.

- Vous, monsieur Malberg ? s'étonna mademoiselle Kleinlein en le voyant entrer. Vous ne me croirez jamais si je vous raconte tout ce qui s'est passé ici. La police est déjà venue deux fois !

- Je sais, je sais, dit Malberg en s'efforçant de calmer sa gérante.

Il l'entraîna dans l'arrière-boutique, où se trouvait le bureau. Il lui expliqua brièvement les événements qui s'étaient produits, et l'assura qu'il n'avait rien à voir avec l'assassinat de Marlène. Il ajouta au passage que l'achat de livres chez la marquise avait échoué au dernier moment.

- J'ai besoin d'argent, dit-il lorsqu'il eut terminé.

- Pas de problème, dit mademoiselle Kleinlein. Je viens de vendre à l'instant l'exemplaire des Chroniques de Nuremberg, pour quarante-six mille euros.

Elle ouvrit une boîte métallique posée sur le bureau, dans laquelle elle conservait habituellement les recettes du jour.

- Un Russe ou un Ukrainien, ajouta-t-elle. Un connaisseur. Il n'a même pas essayé de marchander et il a payé cash.

Malberg considéra d'un œil satisfait les liasses de billets de cinq cents euros. Il examina de plus près l'un des billets et estima qu'il était authentique.

- Consignez dans les comptes : dix mille euros à usage personnel, et déposez le reste à la banque. Ah, autre chose !

Malberg sortit de sa poche le livre qu'il avait pris dans l'appartement de Marlène, dont il retira le chèque de banque qu'il portait sur lui depuis des jours.

- Veuillez aller restituer ce chèque et demandez un reçu. Mais soyez vigilante ! Vous savez que n'importe qui peut l'encaisser ; si vous le perdiez, ce serait une catastrophe !

Mademoiselle Kleinlein hocha la tête, visiblement vexée. Fallait-il vraiment que Malberg lui explique ce qu'était un chèque de banque ?

- Et que va-t-il se passer ? Je veux dire, que faisons-nous maintenant ? Avez-vous l'intention d'aller à la police ? demanda prudemment l'employée.

- Absolument pas ! grogna Malberg. Avant que quelqu'un se soit rendu compte que j'étais là, j'aurai déjà disparu. Il faut que je retourne à Rome, car il n'y a que là-bas que j'arriverai à savoir ce qui s'est vraiment passé. Vous vous en tirerez très bien, toute seule, pendant quelques semaines. Vous me tiendrez au courant par téléphone, mais pas d'ici, ni sur mon téléphone mobile. Toutes les lignes doivent déjà être sur écoute. Y a-t-il quelqu'un en qui vous ayez confiance, chez qui je pourrais, le cas échéant, laisser un message ?

- Ma sœur Margot, répondit mademoiselle Kleinlein.

Elle nota son numéro sur un bloc-notes, puis arracha la feuille qu'elle tendit à Malberg.

- Vous devriez jeter un œil au courrier, ajouta-t-elle en montrant un tas de lettres. Je crois qu'il y a aussi des choses pour vous.

Elle mit de côté dix mille euros puis fourra le reste de l'argent et le chèque de banque dans son sac à main.

- Dépêchez-vous, les banques ne vont pas tarder à fermer ! lui cria encore Malberg avant de verrouiller la porte du magasin derrière elle, et d'y accrocher la pancarte « Fermé ».

Le bureau n'était éclairé que par une toute petite fenêtre grillagée qui s'ouvrait sur la cour intérieure. Le soleil n'entrait pas dans la pièce, pas même en été. Bien qu'il fît encore jour, Malberg dut allumer la lampe à abat-jour jaune, un chef-d'œuvre de mauvais goût datant des années 1930.

À l'aide d'un coupe-papier, il commença à ouvrir les lettres empilées devant lui. Il avait l'esprit tout à fait ailleurs lorsque son regard tomba sur le bloc-notes dont mademoiselle Kleinlein avait arraché un feuillet, quelques minutes auparavant.

Malberg écarta un courrier sans importance et se mit à crayonner la première feuille du bloc-notes en inclinant la mine, comme il le faisait lorsqu'il était enfant, pour décalquer des pièces de monnaie.

Après quelques coups de crayon, il vit apparaître le numéro de téléphone que mademoiselle Kleinlein venait d'écrire.

Subitement, il se figea. Il ressortit de sa poche le livre qu'il avait emporté et l'ouvrit. La facture concernant le billet d'avion se trouvait toujours entre les pages 160 et 161. La première fois qu'il avait feuilleté le livre dans l'appartement de Marlène, il avait déjà remarqué quelque chose.

Marlène avait manifestement utilisé cette page comme support pour prendre des notes. Avec d'infinies précautions, Malberg crayonna l'empreinte laissée sur la page. L'entreprise était d'autant plus délicate que dans sa précipitation, il risquait de tout gâcher.

Dès les premiers coups de crayon, deux lignes de lettres apparurent, puis, en dessous, un numéro de téléphone :

tel - nkfu - of

m - iserp - z

+49 69215-02

Malberg respira un grand coup. Tenait-il là l'indice tant espéré ?

Quarante-neuf, c'était l'indicatif de l'Allemagne, 69 celui de Francfort, les chiffres qui suivaient ressemblaient à des numéros internes d'entreprise. Malberg avait envie de se jeter sur le téléphone pour tenter de savoir qui se cachait derrière ce numéro. Mais cela aurait été trop risqué.

Il poussa un soupir de soulagement lorsque mademoiselle Kleinlein revint enfin et lui tendit le reçu pour la restitution du chèque de banque.

- Il faut que je parte, bredouilla-t-il en reprenant le livre qui contenait la facture du billet d'avion. Il y glissa les billets de cinq cents euros, ainsi que le papier où figurait le numéro de téléphone de la sœur de mademoiselle Kleinlein, et prit congé.

- À bientôt, mademoiselle Kleinlein !

Arrivé à la porte du magasin, Malberg pivota sur ses talons et regarda une dernière fois les étagères, comme s'il faisait ses adieux à ses précieux livres. Mademoiselle Kleinlein remarqua son comportement étrange.

- Et quand comptez-vous revenir ? demanda-t-elle timidement.

- Je n'en ai pas la moindre idée, répondit Malberg. J'ai encore bien des choses à régler. De votre côté, faites de votre mieux !

Comme il était épuisé, il décida de passer la nuit dans un hôtel fréquenté par des représentants de commerce, dans la périphérie sud de la ville. Pompeusement appelé Le Diplomate, l'établissement jouissait d'une réputation sérieuse. De plus, il y avait au sous-sol un restaurant grec qui proposait les meilleurs calamars de la ville.

Les enregistrements dans les fichiers des hôtels étant nettement moins contraignants en Allemagne qu'en Italie, le réceptionniste n'exigea aucune pièce d'identité, si bien que Malberg put réserver au nom d'Andreas Walter. La chambre était au deuxième étage, donnant sur un couloir où se trouvaient un distributeur de boissons et une machine à cirer les chaussures.

Il s'affala dans l'unique fauteuil de la pièce en poussant un petit soupir et ouvrit le livre, dont le contenu littéraire était devenu plus qu'accessoire.

Il prit le téléphone et composa nerveusement le numéro qui était apparu sur la page.

Il agissait comme dans un état second, sans savoir sur qui il allait tomber. Il ne savait pas non plus ce qu'il allait dire, il pensait seulement que ce numéro devait avoir un rapport quelconque avec Marlène.

Lorsqu'il entendit qu'on décrochait, il resta un instant en apnée. Tout à coup, son esprit était en alerte.

- Hôtel Frankfurter Hof, bonjour, répondit une voix charmante.

Malberg, perplexe, essayait de tirer une conclusion de ce qu'il entendait. Il fixait désespérément les lettres imprimées en négatif sur la page de texte.

Il pouvait maintenant reconstruire facilement la première ligne : Frankfurter Hof ; puis la deuxième : Am Kaiserplatz. Le nom de l'hôtel, et son adresse.

Il entendit tout à coup la voix de la réceptionniste qui s'impatientait.

- Allô ? Allô !

La jeune femme raccrocha.

Déçu, Malberg laissa retomber le combiné. Il savait que Marlène avait l'intention de se rendre à Francfort. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'elle ait réservé une chambre d'hôtel pour la durée de son séjour. Encore une impasse. C'était désespérant.

25

Lorsqu'Anicet descendit du taxi devant le numéro 84 de la Luisenstraat, à Anvers, il pleuvait. Tout comme ses voisines, la maison étroite et haute, située entre le Stadhuis et le Veemarkt, possédait quatre étages.

Anicet ne s'était pas annoncé. D'abord, parce qu'Ernest de Coninck n'avait pas le téléphone - du moins, son nom ne figurait pas dans l'annuaire -, et ensuite parce qu'Anicet s'attendait à ce que le faussaire refuse toute visite dès le moment où il aurait compris de quoi il retournait.

La sonnette du numéro 84 ne portait pas de nom ; Anicet sonna une première fois, sans succès. Puis il appuya longuement sur le bouton. Une fenêtre s'ouvrit alors au troisième étage. Un crâne dégarni et un visage osseux prolongé par une longue barbe blanche de père Noël apparurent dans l'encadrement. Anicet se dit qu'il avait déjà vu ce vieillard quelque part.

- Monsieur de Coninck ? lança-t-il, la tête levée vers la fenêtre.

- Il n'y a personne de ce nom ici, rétorqua sèchement le vieillard qui referma violemment la fenêtre.

Anicet essuya les gouttes de pluie qui ruisselaient sur son visage. Il entendit alors une voix de femme qui provenait du premier étage de la maison d'en face.

- Vous devez demander le Maître ou, mieux encore, Leonardo. Il ne répond jamais quand on l'appelle de Coninck... C'est un original, vous savez !

Avant même qu'Anicet ait pu poser une question, le visage de la vieille femme disparaissait derrière un rideau.

Bizarre, pensa-t-il. Mais, désireux de parvenir à ses fins, il sonna une troisième fois, avec insistance.

Lorsque le crâne réapparut dans l'entrebâillement de la fenêtre, Anicet cria :

- Maître Leonardo, un mot seulement. J'aimerais vous parler, vous parler de votre métier.

Dans la seconde qui suivit, un objet métallique tomba à toute vitesse sur Anicet, qui fit un bond sur le côté et réussit à l'éviter de justesse. Une clef d'environ une dizaine de centimètres qui se balançait au bout d'une longue ficelle.

Contrairement à sa première impression, Anicet comprit qu'il ne fallait pas y voir un projectile destiné à l'agresser, mais une invitation à entrer.

À peine eut-il ouvert la porte que la clé lui fut arrachée des mains. Elle s'éleva dans les airs aussi vite qu'elle en était descendue.

Anicet se retrouva dans une entrée voûtée, chichement éclairée par une ampoule au mur. Il distingua au fond un escalier, aussi raide qu'une échelle de meunier.

En posant le pied sur la première marche, il déclencha des craquements et des grincements qui ne firent qu'amplifier au fur et à mesure qu'il montait.

Arrivé en haut, il se retrouva nez à nez avec un vieillard décharné portant des hauts-de-chausses rouges et un gilet à basques moyenâgeux. Ce n'est qu'en le voyant ainsi qu'Anicet comprit pourquoi il pensait l'avoir déjà vu. Ernest de Coninck ressemblait à s'y méprendre à Léonard de Vinci.

On aurait même pu croire qu'il était le génie de la Renaissance en personne.

- Je vous salue, messire Léonard, dit Anicet, évitant soigneusement d'adopter un ton que le vieillard aurait pu trouver moqueur. Je m'appelle Anicet.

- Vous êtes curé, ce n'est pas à moi qu'on va donner le change ! s'exclama Leonardo hors de lui. Je vous hais tous.

- Je ne suis pas curé, croyez-moi, s'exclama Anicet vivement.

Sous son trench-coat, il portait un costume gris, une cravate verte avec des imprimés. Il se demandait ce qui pouvait amener le vieillard à le prendre pour un curé. Il est vrai que les hommes d'Église ont une physionomie bien spécifique, avec leurs joues légèrement rouges, leur visage bouffi et leur regard artificiellement enflammé.

Après des années d'abstinence, Anicet pensait s'être débarrassé depuis longtemps de ces traits caractéristiques. Mais, de toute évidence, il se trompait.

Pour ne pas s'enfoncer davantage, il décida de s'expliquer :

- Très bien, maître, je vais vous dire la vérité. J'ai été cardinal de la curie, mais cela remonte à fort longtemps.

- C'est bien ce que je disais. Je les reconnais entre mille, marmonna Leonardo, qui ajouta aussitôt : qu'est-ce que vous voulez ?

- Je voulais vous parler du suaire de Jésus de Nazareth.

- Connais pas.

- Messire Leonardo ! Pas la peine de jouer au plus fin avec moi. Nous savons tous les deux de quoi il retourne.

Le vieillard qui, jusqu'alors, s'était tenu à une certaine distance, s'approcha de lui.

Anicet remarqua que sa barbe tremblait et que ses yeux, profondément enfoncés dans les orbites, étincelaient.

- Vous savez qui je suis ? demanda le vieillard d'une voix étranglée.

- Naturellement. Vous êtes Leonardo, l'homme de génie.

Le vieillard sourit tristement en caressant sa barbe ondulée.

Son visage changea d'expression en l'espace de quelques secondes et il demanda, d'une voix sèche :

- Qui êtes-vous ? Qui vous envoie ?

- Comme je viens de le dire, j'étais membre de la curie, j'ai même fait partie des papabile avant d'être la victime d'intrigues au sein du Vatican. J'ai donc jeté du jour au lendemain mon écharpe rouge aux orties et j'ai fondé la confrérie des Fideles Fidei Flagrantes, une communauté d'hommes de génie que la vie a déçus. Chacun des membres de la confrérie est une sommité dans son domaine. Nous sommes aujourd'hui une centaine, installés au château de Layenfels.

Intrigué, Leonardo observait son interlocuteur.

- Quel est votre objectif ?

- Rendre le monde meilleur.

- Quatre mots bien prétentieux.

- Exact. Nous voulons éradiquer la bêtise de cette planète.

Leonardo se rapprocha encore, contraignant Anicet à faire un pas en arrière. L'ex-cardinal pouvait littéralement voir les pensées se bousculer dans la tête du vieillard.

- Et quel rôle joue le suaire de Notre-Seigneur Jésus là-dedans ?

- Un rôle tout à fait décisif. Mais que seul l'original peut jouer !

- Qu'est-ce que cela veut dire ?

Leonardo donnait tout à coup des signes de nervosité. Il tripotait sa barbe entre le pouce et l'index.

- Qu'entendez-vous par là ?

- À la demande de la curie, vous avez fabriqué une copie du suaire de Turin.

- Exact. Et alors ?

- La copie est malheureusement si parfaite qu'on ne peut pas la distinguer de l'original.

- À qui le dites-vous ! Mais qu'est-ce qui vous amène ici ?

- Cela même. Je dois savoir ce qui permet de distinguer la copie de l'original.

Leonardo ricana.

- Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous le dire...

Anicet toisa le vieillard avec mépris.

- J'admire votre art, messire Leonardo. Jusqu'à présent, personne n'avait réussi à réaliser une copie parfaite du suaire. Vous êtes le premier, et vous serez sans doute le dernier.

Le vieil homme fut sensible au compliment.

- En voilà au moins un qui sait apprécier mon travail, marmonna-t-il par-devers lui.

- Êtes-vous... commença Anicet avec hésitation. Êtes-vous un autodidacte ? demanda-t-il pour entretenir la conversation.

- Autodidacte ? Leonardo eut un rire méprisant. Vous croyez sérieusement qu'on peut apprendre tout seul à faire tout cela ?

En disant cela, il désigna d'un geste ample les tableaux et les sculptures qui remplissaient l'atelier, lequel occupait tout le premier étage.

Anicet jeta un regard rapide autour de lui. Il avait l'impression d'être écrasé par les poutres massives du plafond. Il put distinguer dans la pénombre le portrait inachevé de saint Jérôme qui se trouve dans les musées du Vatican, L'Adoration des rois, œuvre également inachevée, qu'on retrouve au musée des Offices à Florence, La Madone dans la grotte, exposée à la National Gallery de Londres, et Le Portrait d'un musicien, qui se trouve à l'Ambrosiana de Milan.

Il y avait aussi des terres cuites de différentes sculptures et des plans, ainsi que des croquis d'appareils optiques et mécaniques. Au milieu de tout cela, des douzaines de feuilles en écriture spéculaire, le tout formant un fatras inextricable.

- Non, poursuivit Leonardo, j'ai eu un maître. Le grand Andrea del Verrochio.

Puis il ajouta, comme s'il avait surpris le regard sceptique d'Anicet :

- Vous me croyez, n'est-ce pas ?

- Pourquoi devrais-je douter de ce que vous me dites, messire Leonardo ? répondit Anicet, sans savoir que ce mensonge lui vaudrait la confiance de Leonardo.

- Les gens d'ici pensent que je suis un vieux fou, poursuivit le vieillard en faisant une grimace, comme si cette idée lui faisait mal. Ils ne veulent pas admettre que je suis Leonardo, originaire du village de Vinci près d'Empoli, celui-là même qui ferma les yeux le 2 mai de l'an 1519 au château du Cloux près d'Amboise et qui fut inhumé en l'église de Saint-Florentin. Vous croyez à la réincarnation, n'est-ce pas ?

- Je ne suis ni orphique ni pythagoricien, mais lorsque je considère vos œuvres, il me prend l'envie de réviser mes idées sur la métempsychose. Il me semble que Leonardo da Vinci est ressuscité.

Le vieillard buvait les paroles d'Anicet.

- Lorsqu'il m'arrive de temps à autre de vendre une de mes œuvres, on me prend pour un faussaire ou un copiste. Or je ne suis jamais allé au Louvre, je n'ai même pas vu de l'extérieur le musée des Offices, et encore moins le Vatican à Rome. Des copies ou des faux ! Et puis quoi, encore ! Comment ferais-je pour réaliser des faux ou des copies de mes propres œuvres ? Regardez, poursuivit Leonardo avec enthousiasme en montrant le portrait de La Madone dans la grotte, il y a déjà trois versions de ce tableau : la première se trouve à la National Gallery, à Londres, la deuxième au Louvre, à Paris, et j'ai terminé la troisième hier. Cela fait-il de moi un faussaire pour autant ?

- Certainement pas, messire Leonardo !

Le vieil homme se rapprocha encore un peu et posa sa main sur sa joue comme s'il voulait lui confier un secret :

- Pour la plupart, les gens sont idiots. Et parmi les plus idiots, il faut nommer ces cuistres que sont les universitaires et les professeurs. Ils s'imaginent être en mesure de porter un jugement sur une œuvre d'art, alors qu'ils n'ont jamais tenu un pinceau de leur vie, et encore moins un ciseau à bois. Ils considèrent que ma Mona Lisa est l'œuvre la plus importante au monde. Alors que moi, j'ai bâclé le portrait de dame Gioconda de Florence en trois jours : elle avait oublié l'anniversaire de son mari, il lui fallait un cadeau dans les plus brefs délais. L'œuvre la plus importante au monde ! Laissez-moi rire !

- Permettez-moi tout de même, maître Leonardo, de vous dire que c'est une œuvre extraordinaire.

- Oui, ce n'est pas trop mauvais. Aujourd'hui, je ferais mieux. Quoique...

- Quoique ?

- Vous savez, ces dernières années, j'ai quelque peu perdu l'envie de peindre. L'avenir n'appartient pas à l'art, mais à la science. L'architecture, la mécanique, la chimie et l'optique vont plus changer le monde que l'art n'a jamais été en mesure de le faire.

La tirade de Leonardo sur le monde de l'art et de la science permit à Anicet de réfléchir au moyen de recentrer la conversation sur le suaire de Turin sans s'attirer les foudres de cet illuminé qui avait l'intime conviction d'être la réincarnation de Leonardo da Vinci.

Et voilà qu'au grand étonnement de son interlocuteur, le vieil homme aborda lui-même le sujet :

- À présent, vous allez bien sûr me demander pourquoi je me suis prêté à la mascarade que fut la réalisation d'un faux du suaire de Turin. J'aimerais vous répondre en vous posant à mon tour une question.

Anicet ne quittait pas Leonardo des yeux. Celui-ci eut un petit sourire et finit par dire, après une pause interminable :

- Est-ce que vous cracheriez sur un demi-million d'euros ?

- Un demi-million ?

- Un demi-million ! Qui plus est tout droit sorti des caisses de l'Église ! Et puis, ce défi me fascinait : réaliser ce qui, par définition, est considéré comme impossible à faire.

- Je comprends ce que vous voulez dire par là. Il s'agissait pour vous de fabriquer une copie du linceul qui résiste aussi à l'épreuve des examens scientifiques.

- Du moins superficiellement. La copie ne devait pas, et c'était délibéré de ma part, résister à une analyse rigoureuse. C'était la consigne que j'avais reçue du cardinal Moro. J'ai mis longtemps avant de saisir, ne serait-ce que vaguement, ce qui se tramait vraiment derrière tout ça. Toujours est-il que j'ai fini par comprendre que la copie du suaire était plus importante pour ces hauts dignitaires du Vatican que l'original.

Anicet hocha la tête.

- Mais vous ignorez la raison pour laquelle Moro et la curie attachent tant d'importance à cette copie ?

- Disons que j'ai une hypothèse. Au début, je n'en avais pas la moindre idée. Je pensais que les robes pourpres avaient besoin d'une copie pour des expositions et autres manifestations, ou bien qu'ils craignaient que l'original ne fût volé, ce qui les aurait rendus vulnérables aux chantages les plus indignes. Il y a plusieurs degrés dans la foi en Jésus de Nazareth, mais il n'en demeure pas moins que, pour un milliard de personnes à travers le monde, le Christ est le fils de Dieu, ce qui confère à son linceul une valeur inestimable.

Les deux hommes se regardèrent un long moment dans les yeux, comme si chacun voulait évaluer la confiance qu'il pouvait avoir dans l'autre. Anicet avait de gros doutes : pouvait-on prendre pour argent comptant les propos du vieillard ? Ne présentait-il pas des signes caractéristiques de schizophrénie paranoïaque, comme on en rencontre souvent chez les surdoués et les individus extrêmement intelligents ?

Quant à Leonardo, bizarrement, il avait entièrement confiance en l'inconnu qui se trouvait face à lui. Peut-être parce que ce dernier paraissait le prendre au sérieux.

Anicet se lança avec prudence :

- Ce qui m'intéresserait serait de savoir comment vous avez réussi à confectionner la copie d'un objet que les experts s'accordent unanimement à reconnaître comme impossible à reproduire. Impossible, pour la simple et unique raison que, jusqu'à présent, personne n'a été en mesure d'expliquer scientifiquement comment l'empreinte a pu apparaître sur le linceul. Je me suis moi-même longuement penché sur les publications concernant le sujet, mais aucune théorie n'est satisfaisante. Ce qui rend difficiles toutes les tentatives d'explication, c'est que Jésus de Nazareth a laissé sur le linceul une trace qui s'apparente à un cliché radiologique.

- À qui le dites-vous ! sourit Leonardo avec l'assurance de celui qui sait. Nous ne connaissons la silhouette de l'homme du linceul que depuis l'an 1898, lorsque l'objet a été photographié pour la première fois, avec un des premiers appareils photo à plaques. On a soudain découvert par le négatif réaliste la figure d'un homme doté de capacités surnaturelles.

- De capacités surnaturelles ? Messire Leonardo, expliquez- moi ce que vous entendez par là.

- Bon. Laissons de côté, si vous voulez bien, la question de savoir si le mort enseveli dans ce linceul était bien le Dieu et le Sauveur attendu depuis tant de millénaires. Selon moi, ce qui est certain, c'est que cet homme, ce dieu, ou qui qu'il fût, possédait des dons surnaturels. Je suppose qu'il émanait de lui une sorte de radiation qui est à l'origine de ces ombres visibles sur le drap.

- Une théorie hardie, messire Leonardo ! Mais vous êtes précisément connu pour votre témérité. Si je suis bien informé, vous avez déjà inventé, il y a de cela cinq siècles, le parachute et le sous-marin...

- Et les gens m'ont pris pour fou. C'est à la cour du duc de Milan que je fus le plus inventif. Mais c'est aussi à cette époque que j'ai essuyé les pires attaques de la part de l'Église. Je n'eus pas d'autre solution que de rédiger mes écrits en écriture spéculaire, afin que le premier petit bénédictin venu ne fût pas en mesure de les retourner contre moi. Il faut que vous sachiez qu'à l'époque, les miroirs étaient des objets rares et précieux. Les moines, voués à refuser la vanité, n'étaient pas autorisés à utiliser cet instrument du diable. Jusqu'à aujourd'hui, j'ai conservé cette façon de faire ; par nostalgie mais aussi parce que je n'aime pas changer mes habitudes.

- Vous parliez d'une radiation qui aurait pu être à l'origine de cette empreinte apparue sur le suaire.

- Exact. Aujourd'hui, je suis même convaincu que c'est là la seule explication plausible. D'abord, parce que les analyses chimiques ont conclu qu'il ne s'agissait pas d'une teinture qui aurait été appliquée. On n'a retrouvé aucune trace de pigment. Ensuite, des expériences ont été conduites, qui consistaient à placer des personnes dans la même position que celle du linceul de Turin, qu'on enduisait de solutions à base de bitume avant de les recouvrir d'un linge. Le résultat parlait de lui-même : les empreintes étaient déformées et n'avaient pas la moindre ressemblance avec le modèle. Si l'on considère l'original, on a l'impression que la trace laissée par le mort sur le linceul a été comme soufflée.

- Je n'en admire que plus votre audace d'avoir osé fabriquer une copie du linceul. Vous avez éveillé ma curiosité. Ne pourriez-vous pas me livrer votre secret, ou du moins quelques éléments qui me permettraient de comprendre un peu ?

Le vieil homme secoua si violemment la tête que sa barbe, entraînée par le mouvement, remua au même rythme.

- J'ai signé un contrat qui stipule que, si je devais révéler à qui que ce soit le plus petit mot concernant le déroulement de cette affaire, je serais voué à la damnation éternelle et je devrais restituer les cinq cent mille euros.

- Dans ce cas, on peut dire que vous avez déjà rompu le contrat depuis longtemps, messire Leonardo... Mais soyez sûr de pouvoir me faire absolument confiance. Lorsque je repartirai demain pour le château de Layenfels, j'aurai tout oublié, ma venue ici comme notre rencontre.

Leonardo hésita un instant avant de faire un signe à Anicet :

- Suivez-moi !

Un deuxième escalier, aménagé dans le mur lui-même, menait vers l'étage supérieur. Le vieil homme gravissait les marches quatre à quatre, à une telle vitesse qu'Anicet, qui avait du mal à le suivre, eut tout à coup des doutes sur l'âge véritable de son curieux hôte. Arrivé en haut, il découvrit une pièce presque vide, un laboratoire sommairement aménagé, avec des armoires vitrées et une table à expériences installée en face des trois fenêtres qui donnaient sur la rue. Des projecteurs suspendus au plafond conféraient à la pièce une allure de studio de photographe.

Le sol, de même que les murs, étaient recouverts d'un carrelage de faïence blanche. Le laboratoire, comme l'atelier du dessous, occupait tout l'étage.

Le plus impressionnant était un grand dais noir, d'environ deux mètres cinquante de large sur une hauteur presque identique, et qui se trouvait à droite dans la pièce.

Avec un plaisir non dissimulé, Leonardo goûta pendant quelques instants la perplexité d'Anicet. Il affichait le sourire triomphant de celui qui domine la situation. Puis il commença presque comme si de rien n'était :

- Voilà déjà cinq siècles que j'ai inventé la camera obscura. Vous avez dû en entendre parler. C'est un miracle de la nature, simple et époustouflant à la fois. Cet appareil en est un modèle un peu grossier, je le concède, mais qui correspond à mes besoins. J'aimerais vous montrer quelque chose.

Ouvrant une porte étroite, à peine visible sur le côté du dais, il poussa Anicet à l'intérieur.

- Vous n'avez rien à craindre. Mais si vous voulez savoir comment la copie du suaire de Turin a été faite, il faut vous plier à cette expérience.

Lorsqu'Anicet eut pénétré dans la camera obscura, Leonardo ferma la porte.

Un silence pesant régnait à l'intérieur de l'appareil. Anicet entendit comme dans le lointain Leonardo qui allumait les projecteurs du plafond. Mais il ne voyait rien.

Pendant ce temps, Leonardo se débarrassait de ses vêtements. Puis il retira l'obturateur sur le devant de l'appareil et se positionna, nu et misérable, devant le mur blanc qui se trouvait en face.

Il cachait son sexe avec sa main droite. Sa main gauche soutenait son poignet droit. Ses deux jambes étaient parallèles et avaient pris la position habituelle des momies.

Leonardo se tint ainsi immobile durant quelques minutes, les yeux fermés. Il savait ce qui se passait à l'intérieur de la boîte noire.

Anicet, que très peu de choses étaient en mesure de désarçonner, fixait, désemparé, voire choqué, l'image qui se projetait sous ses yeux. Le mince rayon de lumière qui passait par le trou pratiqué dans le dais projetait une silhouette floue sur l'écran blanc.

Et plus il regardait l'image inversée, plus il devenait évident que l'homme qu'il voyait, la tête en bas, sur l'écran, ressemblait à s'y méprendre au personnage ayant laissé son empreinte sur le suaire de Turin.

Anicet s'empressa de sortir de la camera obscura. Il était comme abasourdi. Sans prêter attention à la nudité de Leonardo, il s'écria, au comble de l'agitation :

- Vous êtes un sorcier, messire Leonard, un magicien et un fabricant de fantômes. Et, qui plus est, vous faites tout cela excellemment !

Tandis que le vieil homme se rhabillait, Anicet ne cessait de secouer la tête, comme s'il n'arrivait toujours pas à croire ce qu'il venait de voir.

- Et comment avez-vous fait pour transférer votre image sur l'écran ?

Leonardo esquissa un sourire avant de répondre :

- Il est vrai que c'était là la partie la plus ardue de l'entreprise. Mais je me suis souvenu d'un opuscule, aujourd'hui disparu, que j'avais rédigé il y a cinq siècles de cela. À l'époque, j'avais trouvé comment fixer l'image de la camera obscura et comment la transposer sur un écran. Je vous explique ?

- Mais oui ! affirma Anicet.

- Je me souvenais seulement que l'argent ou l'or jouaient un rôle dans ce procédé. J'ai donc commencé à faire des expériences avec ces deux métaux et, au bout de quelques semaines, je suis arrivé à un résultat étonnant : lorsqu'on dilue de l'argent et de l'or dans de l'acide sulfurique, on obtient du sulfate d'argent Ag2SO4. Si on trempe du lin dans cette solution, l'étoffe, après séchage, s'avère être sensible à la lumière comme la pellicule d'un appareil photo - mais certes plus légèrement.

- Et c'est vous qui avez posé comme modèle pour Jésus de Nazareth...

- Par pitié ! Ne me rappelez pas cette épreuve ! Il a fallu que je reste pendant seize heures, sans bouger, dans la chaleur des projecteurs. Pour me rendre compte que cela n'avait servi à rien, ou presque ! Il s'avéra en effet que l'exposition était toujours trop courte. L'esquisse de négatif était plus pâle que celle de l'original.

- Vous avez dû tout recommencer à zéro !

- Vous en avez de bonnes, vous ! Le lin que Moro m'avait fourni était unique. Bien que datant du quatorzième siècle, il avait le même tissage que le suaire de Turin : un motif à chevrons, trois à un. Cela signifie que, lors du tissage, la trame se trouvait d'abord sous trois fils de chaîne, puis au-dessus, puis de nouveau en dessous, et ainsi de suite. Un procédé de tissage qui a perduré pendant plus de mille ans. J'ignore d'où Moro tenait ce lin.

- Et comment avez-vous réussi à accentuer le contraste de l'image projetée ? Autant que je sache, il n'y a pas eu un seul expert pour émettre un doute quant à l'authenticité du suaire de Turin, bien qu'il se fût agi de la copie réalisée par vos soins.

Leonardo leva les mains et répondit :

- Comme c'est souvent le cas dans la vie, quand il y a urgence, le hasard vole à votre secours. Je réalisais à l'époque mon autoportrait et, comme vous le savez, en peinture, on utilise de l'œuf. Les maîtres primitifs italiens fabriquaient leurs couleurs avec du jaune d'œuf qu'ils mélangeaient à des pigments. Pendant des années, le blanc a servi de sous-couche. C'est ce qu'on appelle la sous-couche à l'albumine. On se sert aussi de blancs battus en neige comme fond pour appliquer la dorure. Pour mon autoportrait, je me suis servi d'œufs cuits. Je devais bien en avoir une centaine à ma disposition. Mais mes tentatives pour rendre plus naturelle la couleur de ma peau - je me représentais nu - ne débouchèrent nulle part. Déçu, j'ai dévoré une douzaine d'œufs durs, avec une bonne dose de sel et de poivre et, dans un accès de colère, j'en ai lancé une autre bonne douzaine contre les murs ; l'un d'eux a atterri sur la copie trop claire du linceul.

- Si je comprends bien, vous avez encore un peu plus dégradé la copie ?

- Dégradé ? Au contraire ! Trois jours plus tard, l'endroit où l'œuf avait touché la copie présentait des contrastes aussi accentués que l'original. Le phénomène est dû à la formation d'une mince couche de sulfate d'argent provoquée par la présence de traces d'hydrogène sulfuré.

- Génial, messire Leonardo ! Absolument génial ! Mais il y avait aussi le problème des traces de brûlure et de sang qui se trouvent sur l'original.

- Bah ! Ça, c'était le cadet de mes soucis ! Pour les taches de brûlure, qui datent de l'année 1532, lorsque le linceul a failli disparaître dans l'incendie de la chapelle du château de Chambéry, un vieux fer à repasser rempli de braises a fait l'affaire. Le reste a été produit par du sodium polysulfuré qui a donné au lin ces teintes jaunes tirant sur le brun. Et pour ce qui est des traces de sang, il n'y avait qu'une seule solution : le sang de pigeon qui, sous l'effet de l'oxygène, vieillit à vue d'œil.

Anicet réfléchit longtemps avant de poser une autre question :

- Maître Leonardo, est-il possible que l'original de Turin ait été fabriqué de la même manière ?

Le vieil homme fit une grimace et son front se barra d'une ride de colère.

- Écoutez-moi bien, commença-t-il en martelant ses mots, s'il y a quelqu'un qui peut confirmer l'authenticité du linceul de Turin, c'est bien moi. Et je vous le redis : voilà environ deux mille ans, cette étoffe de lin a servi à envelopper un homme qui possédait des forces surnaturelles. Quant à savoir si l'homme était mort, ou semblait être mort, s'il était le fils de Dieu ou un prédicateur quelconque comme il y en avait beaucoup à l'époque, c'est une tout autre question. C'est une question de foi. Mon métier, c'est l'art, pas la foi. Ce qui est certain, c'est que le lin qui m'a servi de modèle est aussi authentique que ma Mona Lisa au Louvre. Ce Jésus-là ne connaissait pas la camera obscura. Je ne l'ai inventée que mille cinq cents ans plus tard. Et ce n'est que grâce à cette invention qu'il est possible de fabriquer une copie qui résiste à toute expertise.

- Pardonnez mes doutes, intervint Anicet, mais c'est précisément la question de l'authenticité qui m'a amené ici.

Leonardo faisait les cent pas dans son laboratoire. Anicet essayait en vain de s'imaginer ce qui se passait dans sa tête. Mais, soudain, la sonnette retentit. Leonardo lança à Anicet un regard interrogateur.

- Vous attendez de la visite ? s'enquit Anicet prudemment.

Leonardo secoua la tête.

- Venez, je vais vous faire sortir. Il serait préférable pour vous qu'on ne vous voie pas ici !

Il poussa le visiteur dans l'escalier en lui faisant signe de se presser.

Pendant qu'ils dévalaient les marches, la sonnette retentit à nouveau. Arrivé au rez-de-chaussée, Leonardo entrouvrit une étroite porte en bois qui donnait sur l'arrière-cour.

- Prenez à droite, toujours à droite, expliqua Leonardo à Anicet. Vous allez tomber sur une étroite ruelle qui débouche, non loin d'ici, sur la Luisenstraat.

La sonnette retentit une troisième fois, trahissant l'impatience du visiteur.

- Revenez demain, souffla Leonardo, j'ai encore quelque chose d'important à vous dire. Et passez par l'entrée de derrière !

Puis la porte se referma. Lorsqu'il sortit dans la rue, Anicet aperçut une grosse cylindrée de couleur sombre qui n'était pas garée là lorsqu'il était entré. Il remarqua tout de suite la plaque minéralogique peu commune : CV-5. Une voiture de la curie romaine.

26

La pluie avait cessé de tomber lorsqu'Anicet partit vers Scheldeufer. La circulation était dense sur le quai Jordan. Il croisait des gens, le portable collé à l'oreille. Beaucoup de juifs orthodoxes tout de noir vêtus, avec des papillotes. Anicet eut subitement du mal à revenir à la réalité.

Ernest de Coninck, qui se faisait appeler Leonardo, l'avait entraîné l'espace de quelques instants dans un autre univers. Et Anicet ne cessait de s'étonner d'avoir écouté aveuglément et sans réticence les propos de cet homme. Il avait complètement perdu de vue ce qui l'avait conduit à cet endroit. Certes, il avait appris beaucoup de choses, mais il n'avait pas posé suffisamment de questions.

Il remonta lentement le fleuve, les mains enfoncées dans les poches de son trench-coat. Perdu dans ses pensées, il suivait des yeux les péniches qui glissaient poussivement sur l'eau. Arrivé au bout du quai Plantin, il héla un taxi.

Vingt minutes plus tard, le chauffeur taciturne, un Indonésien au visage doux, le déposa devant l'hôtel Firean dans la Karel Oomsstraat.

Ce petit hôtel à l'écart du bruit de la circulation se distinguait par sa façade pimpante de style Belle Époque et son entrée surplombée d'une marquise en fer forgé. Il était déjà tard. Un vent violent soufflait dans les rues. Anicet préféra rester à l'hôtel. À l'étage intermédiaire, à gauche de l'entrée, se trouvait un restaurant, dont la carte était limitée mais raffinée. Après avoir dégusté un poisson excellent, il regagna sa chambre au premier étage.

Les mains croisées sous la nuque, Anicet était allongé sur son lit et regardait un tableau accroché au mur devant lui. Il représentait une ancienne vue d'Anvers, la copie d'une œuvre d'un des innombrables peintres flamands que la ville avait engendrés.

Anicet laissait libre cours à ses pensées. Ce Leonardo est sans nul doute un homme de génie qui maîtrise l'art de la peinture comme Leonardo da Vinci, et qui en a assimilé tous les dons à un point tel qu'il s'identifie à son illustre modèle. Anicet ne savait que penser de ce comportement.

Était-il vraiment fou ou jouait-il seulement le rôle du fou pour mieux se moquer de l'humanité tout entière ?

Quelle que fût la vérité, il n'en restait pas moins qu'Ernest de Coninck, alias Leonardo, était une personnalité fascinante. On l'aurait cru créé tout exprès pour la confrérie des Fideles Fidei Flagrantes. Anicet devait tout mettre en œuvre pour le gagner à leur cause. Il échafauda une stratégie.

Les génies, il en avait fait l'expérience au château de Layenfels, étaient vaniteux...

Anicet s'endormit sur cette idée. Il se réveilla au son de la cloche d'une église. Encore somnolent, il mit de l'ordre dans ses pensées en se rasant. Puis il prit son petit-déjeuner et régla sa note.

Il fit à pied le bout de chemin qui le séparait de la Luisenstraat. La pluie s'était calmée et la brise fraîche du matin était revigorante.

Leonardo lui avait conseillé de passer par-derrière.

Anicet s'engagea donc dans la petite ruelle dont les pavés étaient encore humides.

Il passa à côté des poubelles dans la cour intérieure et arriva à la porte par laquelle Leonardo l'avait fait sortir la veille. Il n'y avait pas de sonnette. Anicet frappa du poing sur le bois.

À l'intérieur, personne ne réagit. Anicet appuya sur la poignée. La porte n'était pas fermée.

- Maître Leonardo ! cria Anicet après avoir pénétré dans le couloir voûté. Maître Leonardo !

Comme la veille, la lumière était allumée. Anicet rejoignit à l'autre bout du couloir l'escalier pentu qui menait à l'étage.

Il gravit lentement les marches, l'une après l'autre, en espérant que le grincement bruyant attirerait l'attention de Leonardo sur son visiteur matinal.

- Maître Leonardo ! cria-t-il de nouveau, Maître L...

La voix d'Anicet s'étrangla soudain. Leonardo pendait à une corde accrochée au plafond de l'atelier. Une langue blanche comme de la viande avariée pendait de sa bouche ouverte.

Ses yeux exorbités, telles deux boules de verre laiteux, fixaient le vide. Sa tête, penchée sur le côté, laissait voir la naissance irrégulière de sa barbe.

Comme la veille, Leonardo portait son gilet et ses hauts-de-chausses rouges. Son bras gauche pendait le long de son corps. Le bras droit était légèrement replié et cachait son sexe, exactement comme sur le plus grand de ses chefs-d'œuvre, le suaire de Turin. Hasard ? Ou ultime message ?

Leonardo se mit tout à coup à tournoyer sur lui-même. Anicet laissa échapper un cri de stupeur. Mais il remarqua bientôt que c'était le courant d'air qui entraînait le cadavre dans cette danse macabre.

Ce spectacle inattendu avait paralysé les facultés de réflexion d'Anicet. Il retrouva lentement ses esprits. Que s'était-il passé ? L'attitude de Leonardo, la veille au soir, ne laissait en rien présager qu'il eût été las de la vie.

Anicet regarda autour de lui. Le désordre qui régnait dans l'atelier était le même qu'hier. Tous les tableaux se trouvaient à leur place, du moins dans la mesure où Anicet pouvait s'en souvenir.

Il remarqua seulement un escabeau d'environ deux mètres de haut, qui se trouvait juste à droite à côté de l'escalier. Il doutait de l'avoir vu la veille à cet endroit.

Soudain, il comprit : Leonardo était accroché à au moins un mètre et demi du sol, or rien ne permettait de comprendre comment il avait pu fixer la corde à la poutre. Il n'y avait même pas de chaise, ici, et d'ailleurs une chaise aurait été bien trop basse.

Il restait l'échelle, et celle-ci était appuyée au mur.

La certitude que Leonardo ne s'était pas suicidé gagna peu à peu Anicet. En même temps, il comprit qu'il était temps de quitter les lieux, et ce le plus rapidement possible.

27

Sur toute la durée du trajet en direction de Santa Maddalena, Caterina se demandait comment la marquise Falconieri avait pu tomber si bas. Santa Maddalena était le nom de la prison pour femmes dans laquelle Lorenza Falconieri était incarcérée depuis deux semaines.

Les aristocrates désargentés n'avaient rien d'exceptionnel en Italie, mais qu'une marquise dévie à ce point du droit chemin n'était pas vraiment courant. Dans l'exercice de son métier de journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires, Caterina avait acquis une certaine expérience dans les démarches à mener pour obtenir un droit de visite dans une prison.

Elle devait absolument parler à la marquise. N'avait-elle pas été l'amie de Marlène ? Peut-être serait-elle en mesure de faire un peu la lumière sur son existence mystérieuse.

Pendant que le chauffeur de taxi se frayait un chemin à travers la circulation dense du matin, Caterina ne pouvait s'empêcher de penser que Lorenza Falconieri pouvait même avoir été mêlée, d'une manière ou d'une autre, à l'assassinat de Marlène. Ne serait-ce qu'en tant que complice. Mais pour quelle raison ?

Un vent froid soulevait de petits nuages de poussière sur le parking devant le bâtiment lugubre en briques, dont l'architecture martiale était déjà impressionnante en soi. L'entrée de la prison était très étroite, comparée aux dimensions des bâtiments auxquels elle donnait accès. Ce détail répondait certainement à une volonté délibérée. Toujours est-il que Caterina ressentit une certaine angoisse lorsque la porte d'entrée se referma derrière elle.

Elle se retrouva dans le sas d'entrée devant un guichet avec une vitre blindée, percée d'une ouverture ovale, surmontée de la consigne : Parler ici. Caterina exposa sa requête : elle désirait parler à la marquise Falconieri.

Une matrone à lunettes, aux cheveux coupés très court, boudinée dans une espèce d'uniforme, aboya dans le judas :

- Parente ?

Caterina, qui s'attendait à cette question, répondit sur le même ton :

- Au deuxième degré.

La matrone lui jeta un regard perplexe à travers la vitre blindée.

- Ma mère et la sœur de la marquise sont de la même famille.

La femme en uniforme réfléchit un instant, du moins donna-t-elle cette impression, avant de tendre par l'ouverture ovale un formulaire à Caterina, en lui demandant avec une politesse subite :

- Merci de remplir ceci. Et donnez-moi votre carte d'identité, s'il vous plaît.

Caterina s'exécuta, puis une commande actionnant l'ouverture automatique grésilla à côté du guichet. Elle put alors entrer. Une autre femme en uniforme l'attendait derrière une table, dans une pièce aveugle carrelée de blanc et éclairée par un néon éblouissant. Elle lui ordonna de poser son sac sur la table.

Puis elle passa le long du corps de Caterina un instrument qui ressemblait à une raquette de tennis. Elle finit par faire entrer Caterina dans un long corridor où une autre surveillante l'attendait. Contre toute attente, cette dernière lui fit un signe de tête amical et la pria de la suivre.

Le parloir se trouvait au sous-sol. Il était éclairé par deux ouvertures étroites en pavés de verre, pratiquées dans le plafond. L'ameublement se réduisait à une table et deux chaises, ainsi qu'une autre chaise qui se trouvait à côté de la porte, laquelle était dépourvue de poignée. Caterina s'assit à la table.

La marquise arriva un bon moment après.

- Vous ? dit-elle, étonnée. Vous êtes la dernière personne que je m'attendais à voir !

La marquise portait une jupe gris-bleu et un corsage de la même couleur, dont se dégageait une odeur de désinfectant. Elle avait relevé à la hâte ses cheveux en chignon. Elle semblait pâle et résignée.

- Je suis ici pour parler de Marlène Ammer, déclara Caterina tout de go.

- Alors vous êtes venue pour rien ! répliqua aussitôt la marquise, de mauvaise humeur, en feignant de se lever pour quitter la pièce.

Caterina posa son bras sur celui de la marquise.

- Marquise, je vous en prie !

- Je ne veux plus rien avoir à faire avec les journalistes, jeta Lorenza Falconieri d'un ton acerbe. Je n'ai eu que de mauvaises expériences avec eux, vous comprenez ?

- Marquise, je ne viens pas en tant que journaliste, mais à titre privé. Je vous prie de me croire !

- Qu'entendez-vous par « à titre privé » ?

- Vous souvenez-vous de Lukas Malberg ?

- Le bouquiniste allemand ? dit la marquise avec un sourire sardonique. Comment pourrais-je l'oublier ? C'est à lui que je dois tout ce bordel !

Caterina tressaillit. Elle ne s'attendait pas à tant de vulgarité de la part de la marquise.

- Vous faites erreur, s'empressa-t-elle néanmoins d'ajouter. Malberg n'est pour rien dans toute cette affaire. C'est un collectionneur de livres répondant au nom de Jean Andres qui a tout déclenché. Il a prétendu que vous aviez tenté de lui vendre des livres appartenant à sa propre collection, lesquels avaient disparu depuis six ou sept ans à la suite d'un cambriolage. Il a pu apporter la preuve de ce qu'il avançait en produisant des photos.

- Jean Andres ! s'exclama la marquise en secouant la tête, incrédule. J'aurais dû m'en douter ! Quand il est venu sur recommandation, il est allé tout droit vers quelques-uns des exemplaires les plus intéressants, comme s'ils lui appartenaient déjà. Il n'a pas posé de questions sur leur provenance. Lorsque je lui ai donné le prix, il m'a dit qu'il voulait réfléchir. Comment ai-je pu être aussi bête !

La marquise se frappa le front du plat de la main.

- Vous voyez bien que ce n'est pas Malberg qui vous a trahie. Il était seulement le dernier à s'être intéressé à votre collection !

Lorenza Falconieri cala son visage entre ses deux mains et fixa le mur qui se trouvait en face d'elle. Elle paraissait profondément désespérée. Elle regrettait certainement d'être tombée dans le banditisme sous l'influence de son mari.

- Et qu'attendez-vous de moi ? demanda la marquise après un long silence.

- La mort de Marlène Ammer soulève de nombreux mystères. Lukas Malberg ne peut pas continuer à vivre ainsi sans connaître la vérité. Il ne peut pas se contenter de reprendre sa vie normale et de faire comme si de rien n'était.

- Pas étonnant, quand on sait comme il s'intéressait à Marlène, répliqua la marquise avec un rire sec.

Caterina haussa les épaules comme pour dire : « Peut-être. » Il était indéniable que Malberg avait été fasciné par la belle Marlène. Elle poussa un soupir.

- Il ne s'agit pas de cela, dit-elle sur un ton décidé, écartant une bouffée de jalousie. La signora Marlène a été assassinée. Et, quel que soit l'angle sous lequel on essaie de faire la lumière sur les circonstances de sa mort, on se heurte toujours à un mur de silence. Le procureur général et la police, même le Vatican et mon hebdomadaire semblent vouloir étouffer l'affaire. Quant à vous, madame, avez-vous aussi une bonne raison de faire comme si rien ne s'était passé ?

- Vous n'allez tout de même m'accuser vous aussi du meurtre de Marlène ! s'écria la marquise, hors d'elle.

- Pas du tout, rétorqua Caterina, tout aussi énervée. Mais si vous n'êtes pas impliquée, pourquoi ne dites-vous pas ce que vous savez ? Je ne peux m'empêcher de penser que Marlène menait une double vie et qu'elle s'est enferrée dans une histoire qui a fini par lui coûter la vie.

- Et vous, en quoi cela vous regarde-t-il ? demanda Lorenza Falconieri, les lèvres pincées. Ne m'avez-vous pas dit que votre visite était à caractère privé ?

- Vous avez raison. Au départ, je m'étais surtout intéressée à l'affaire, mais aujourd'hui, je pense surtout... à la tranquillité d'esprit de Lukas Malberg.

Caterina rougit.

- Ah bon, c'était donc ça !

- Oui, c'est effectivement ça.

- Vous et Malberg...

- Oui.

Le regard de Lorenza Falconieri se figea à nouveau, et elle se tut. On pouvait quasiment voir les pensées se bousculer dans sa tête. Elle finit par exploser :

- Les hommes sont tous des salauds. Et ce Malberg ne fait pas exception à la règle. Mais vous êtes sans doute encore trop jeune pour vous en rendre compte.

Caterina sentit une colère inouïe l'envahir. Elle aurait volontiers giflé cette mégère aigrie.

Mais son instinct lui disait de se maîtriser. Si tu ne gardes pas ton calme, tu n'auras plus aucune chance de tirer quoi que ce soit de la marquise, se répétait-elle.

- Vous aimiez beaucoup Marlène, n'est-ce pas ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.

Agacée, la marquise plissa le front et serra les lèvres, comme pour s'empêcher de répondre. Mais l'instant d'après, elle était à nouveau en pleine possession de ses moyens.

- Nous nous sentions simplement attirées l'une vers l'autre, expliqua-t-elle froidement. Nous étions liées par un destin commun : nous n'avions pas de chance avec les hommes. Les hommes sont tous des...

- Ça, vous l'avez déjà dit, marquise. Pensez-vous qu'il soit possible que la mort de Marlène soit liée aux relations qu'elle aurait entretenues avec un ou des hommes ?

Les yeux dans le vide, Lorenza Falconieri garda le silence.

Caterina poursuivit son interrogatoire :

- Cela serait-il possible ? Mais répondez, bon sang !

- Ce n'est pas cela, répondit la marquise après avoir longtemps hésité.

- Mais alors, qu'est-ce que c'est ? Marlène Ammer a tout de même été assassinée ! Si vous étiez aussi proches que vous le dites, elle mérite que vous contribuiez à faire la lumière sur les circonstances de sa mort. Vous ne croyez pas ?

Lorenza pencha la tête de côté, impassible.

- Je ne sais pas à quoi tout cela peut bien rimer. Ni vous ni ce Malberg ne trouverez jamais ce qui s'est vraiment passé. Et quand bien même vous trouveriez, vous auriez tôt fait de le regretter, croyez-moi. La vie n'a plus aucun sens pour moi. Je devrais m'estimer heureuse d'être ici, en détention préventive. En prison, on peut encore se sentir à peu près en sécurité. Et maintenant, je vous prie de m'excuser.

Elle se leva, alla vers la porte et frappa.

On entendit des pas qui approchaient. Avant que la porte ne s'ouvre, la marquise se retourna encore une fois. Comme si le fait de laisser Caterina dans le flou était pour elle une jouissance suprême, elle dit avec un sourire sournois :

- Jamais vous n'apprendrez la vérité...

- Pourquoi ? Je vous en conjure !

- Connaissez-vous la Révélation de saint Jean, dans l'Apocalypse ?

Caterina secoua la tête.

- C'est bien ce que je pensais. Lisez le chapitre 20, verset 7.

Le rire de la marquise ébranla Caterina jusqu'au tréfonds.

On ouvrit la porte de l'extérieur et Lorenza Falconieri disparut.

28

De retour de Munich, Malberg prit un taxi qui le conduisit au Corso Vittorio Emanuele, puis il longea à pied la Via dei Baullari en direction du Campo dei Fiori.

En cette fin de matinée, sous la statue de bronze du sinistre dominicain Giordano Bruno, un marché coloré battait son plein. Personne ne levait les yeux vers l'irréductible philosophe planté sur son haut socle de pierre.

Cela n'était d'ailleurs pas possible, car la multitude des tentes surplombant les étals ne permettait pas de voir le ciel. Pourtant, Giordano Bruno aurait bien mérité un peu d'attention. Il était mort sur le bûcher, quatre siècles plus tôt et sept ans après avoir été condamné à mort pour hérésie par la Sainte Inquisition, à l'endroit où l'on devait plus tard ériger ce monument à sa mémoire.

Malberg, qui s'y connaissait aussi bien en histoire qu'en littérature, avait donné rendez-vous ici à Caterina. Il n'avait pas l'intention de s'apitoyer avec elle sur le sort de Bruno. Il lui avait expliqué au téléphone que la cohue d'un marché se prêtait fort bien à une rencontre discrète.

Dans la chaleur de la matinée, Caterina faisait pour la huitième fois le tour du monument lorsque deux mains se posèrent subitement sur sa taille. Elle se retourna et Malberg la prit dans ses bras.

- Je suis si contente que tu sois là, dit Caterina, un peu confuse, en se dégageant des bras de Lukas.

- Et moi, donc. C'est très éprouvant de ne pouvoir confier ses problèmes à personne.

- As-tu avancé ? Au téléphone, tu as fait une allusion.

Malberg essuya du revers de la main la sueur qui perlait sur son front.

- Tu sais, ce qui est déprimant, c'est que, dès que tu tiens un nouvel élément dont tu penses qu'il va te faire progresser, de nouvelles questions surgissent aussitôt. Mais, viens, nous allons en parler au calme. J'ai une faim de loup.

Caterina regarda à gauche et à droite, puis, levant l'index de la main gauche, elle demanda :

- Connais-tu les filetti di baccalà ?

- Les filetti quoi ?

Di baccalà.

- La consonance est en tout cas exotique. Et, ça se mange ?

- Des filets de cabillaud ! Tout près d'ici, au Largo dei Labrai, il y a un petit restaurant. Et les meilleurs filetti di baccalà de toute la ville !

- On attend quoi, alors ?

Lukas prit Caterina par la main. Ils se faufilèrent entre les pyramides de tomates, de courgettes, d'aubergines, devant les étals de champignons séchés et d'antipasti dont l'odeur suffisait à vous mettre l'eau à la bouche, et ils quittèrent la place. À cette heure de la journée - il était presque midi -, les marchands proposaient leurs marchandises à des prix défiant toute concurrence. Au milieu du brouhaha du marché, haussant la voix pour qu'elle puisse l'entendre, Malberg demanda à Caterina :

- Et toi, où en es-tu ?

- Je suis dans la même situation que toi, répondit-elle tout en marchant. J'ai rendu visite à la marquise, en prison. J'espérais y apprendre quelque chose sur la double vie que menait Marlène. Mais je n'ai rien appris de décisif, mises à part quelques allusions obscures qui ne m'ont rien apporté. J'ai eu par moments l'impression que la marquise déraillait un peu. Tu connais la Révélation de saint Jean ?

- L'Apocalypse ?

- Oui, exactement.

- Et qu'est-ce que saint Jean a à voir avec Marlène ?

- Eh bien, la marquise n'a cessé de répéter combien se mêler de cette affaire était dangereux, et puis elle s'est mise à rire comme une démente et m'a dit que je devais lire la Révélation de saint Jean. Elle m'a même signalé le chapitre exact que je devais étudier. Attends... dit Caterina en tirant un bout de papier de son décolleté. Voilà : chapitre 20, verset 7. Est-ce que cela te dit quelque chose ?

Malberg resta cloué sur place. Il avait écouté d'une oreille distraite ce que lui disait Caterina, parce que son attention avait été attirée par une femme qui hélait une cliente :

Signora Fellini, de beaux épinards à moitié prix !

Ce n'était pas l'offre alléchante de la marchande qui avait frappé Malberg, mais le nom : signora Fellini. Le patronyme n'était pas particulièrement courant, or c'était celui de la concierge figurant sur la plaque dans l'immeuble où Marlène avait habité. Malberg se trouvait tout près de la femme, et put l'observer à son aise. Elle ne le connaissait pas, mais lui l'avait entraperçue le jour où il avait quitté précipitamment la maison après y avoir découvert le cadavre de Marlène. La ressemblance était flagrante : grande, cheveux courts, à la mode, créoles rutilantes aux oreilles. Pourtant, elle ne ressemblait pas vraiment à celle qu'il avait vue.

De loin, la signora Fellini donnait presque l'impression d'être soignée. C'était surtout la robe élégante qu'elle portait qui troublait Malberg au plus haut point. Il aurait pu jurer que Marlène avait porté la même robe vert foncé de Ferragamo à la réunion des anciens élèves où ils s'étaient revus.

Malberg ne connaissait rien à la mode, mais la coupe de la robe, qui mettait en valeur la silhouette de celle qui la portait, l'avait amené à faire spontanément un compliment à son ancienne amie d'école.

- Lukas ?

Caterina, qui avait remarqué les regards de Malberg, l'attira vers elle.

- Mais enfin, Lukas, veux-tu cesser de reluquer cette femme avec autant d'insistance ! Elle n'est pas si terrible que cela !

Malberg l'arrêta d'un geste de la main, comme pour lui faire comprendre que là n'était pas la question, puis il lui dit à voix basse :

- Tu ne me croiras jamais, mais cette femme est la concierge de l'immeuble de Marlène.

- Celle qui est supposée n'avoir jamais existé parce que l'appartement a toujours été habité par des religieuses ?

- Celle-là même.

Caterina eut un regard incrédule.

- Tu parles sérieusement ? Ou tu cherches un prétexte ? Tu peux me dire sans crainte que tu la trouves séduisante. Les hommes sont parfois attirés par les femmes les plus ordinaires. Pour ma part, je la trouve plutôt commune. Et la robe ne lui va pas du tout. Elle la moule beaucoup trop.

- Possible, dit Malberg qui souriait malgré la tension qu'il ressentait. Mais, crois-moi, c'est la signora Fellini, celle-là même qui a disparu de la maison de la Via Gora.

Caterina plissait les yeux pour mieux détailler la femme qui s'était mise sur son trente et un.

- Tu es sûr de ne pas te tromper ? Tu comprends, avec tout ce qui t'est arrivé depuis quelque temps, je ne t'en voudrais pas si tu commençais à avoir des hallucinations.

- Regarde la robe !

- Un chiffon, mais du genre hors de prix ! Combien a-t-elle pu la payer ? Et le sac ! C'est un Hermès !

Tout en continuant à observer la signora Fellini, Malberg se rapprocha de Caterina.

- Elle porte une robe qui a appartenu à Marlène. Je suis certain que Marlène la portait la dernière fois que je l'ai vue - la dernière fois que je l'ai vue en vie.

La stupeur se lisait sur le visage de Caterina. La femme s'éloignait et risquait de disparaître dans la cohue du marché.

- Viens, insista Malberg, suivons-la pour voir ce qu'elle va faire.

- Que peut-elle faire sur le Campo dei Fiori, si ce n'est ses courses : finocchio, cipolle, pomodori !

Caterina n'arrivait pas à croire à l'histoire que lui racontait Malberg. Néanmoins, comme ils continuaient à suivre des yeux la signora, elle se mit à raisonner :

- Mais alors, cela signifierait que cette personne a pénétré dans l'appartement de Marlène.

Malberg haussa les épaules.

- Le fait qu'elle se promène ici en prenant des allures de grande dame laisse en tout cas supposer qu'elle a encaissé une coquette somme en échange de son silence.

- Tu crois qu'elle peut connaître les circonstances de la mort de Marlène ?

- Il ne serait pas absurde de le penser, n'est-ce pas ?

La signora Fellini flânait apparemment sans but précis. Elle errait dans le marché sans rien acheter. Elle allait tantôt à gauche, tantôt à droite pour revenir finalement à l'endroit où Malberg l'avait découverte. On aurait pu penser qu'elle s'efforçait de semer d'éventuels poursuivants.

Tout à coup, après avoir jeté un regard à sa montre, elle pressa le pas et quitta le Campo dei Fiori pour se diriger vers la Piazza Farnese. Elle passa à droite des deux fontaines qui ornent la place pour continuer directement vers le Palazzo dans lequel se trouve l'ambassade de France.

Puis elle fit tranquillement les cent pas à l'ombre de l'imposant édifice, comme si elle attendait quelqu'un.

Cachés derrière une des fontaines, Caterina et Lukas l'observaient. Au bout de dix minutes, la signora Fellini sembla s'impatienter. C'est à cet instant qu'un homme en vespa survint. Il portait un jean, un tee-shirt rouge et un casque noir avec une visière en plexiglas. Il semblait avoir tout son temps. Il mit très calmement son engin sur sa béquille et s'approcha de la signora tout en défaisant la bride de son casque. Elle s'adressa à lui, lui reprocha vivement, semblait-il, son retard. Elle finit par tirer avec précaution une enveloppe de son sac pour la remettre à l'inconnu.

- Étrange, dit Malberg sans regarder Caterina. Tu ne trouves pas ?

- Oui, plutôt, répondit celle-ci, les yeux rivés sur la scène qui se déroulait devant eux.

L'homme ouvrit l'enveloppe et donna l'impression de compter des billets de banque. Mais la somme ne semblait pas le satisfaire. Dans un geste de colère, il froissa l'enveloppe et la mit dans la poche droite de son jean. C'est à cet instant qu'il enleva son casque d'un geste brusque et se mit à invectiver la femme.

- Luuuukas ? (La voix de Caterina était totalement désemparée.) Luuukas ! Dis-moi que ce n'est pas vrai.

Elle serrait la main de Malberg à lui broyer les doigts.

- Mais c'est Paolo ! s'exclama Malberg, sidéré. C'est ton frère !

Caterina s'agrippait à Malberg, elle enfouit son visage contre sa poitrine.

- Il me semble que tu me dois une explication, remarqua Malberg avec aigreur.

Caterina le regarda avec de grands yeux écarquillés.

- Lukas, je suis aussi étonnée que toi. Tu ne penses tout de même pas...

- N'essaie pas de me faire croire que tu n'étais pas au courant du double jeu que jouait ton frère !

La voix de Malberg trahissait une grande colère. Caterina sursauta.

- Par la Sainte Vierge et tout ce qui m'est sacré, je ne savais pas qu'il était de mèche avec cette femme. Je ne sais même pas ce que tout cela signifie. Paolo est une petite frappe, mais pas un assassin !

Caterina se détourna. Elle avait les larmes aux yeux.

Malberg resta impassible.

- Tu sais ce que cela signifie, dit-il. Quelles que soient les personnes qui se cachent derrière ces assassins, elles étaient toujours très bien informées sur le moindre de mes pas. La chambre prétendument si sûre, dans la pension Papperitz, ce n'était qu'une duperie. Il y a même sans doute un dispositif d'écoute dans la pièce. Et la manière dont Paolo a joué les ignorants, lorsque nous cherchions une entrée dans l'appartement de Marlène, révèle ses grands talents d'acteur ; nous devrions aller féliciter ton frère pour ce morceau de bravoure !

- Comment peux-tu être aussi injuste ? Ne me rends pas responsable du fait que Paolo a mal tourné !

- Ton frère qui m'aime tant... C'est bien ce que tu m'as dit, n'est-ce pas ?

Malberg ne décolérait pas. L'idée que Caterina ait pu aussi l'abuser le mettait en fureur.

- Tu partages avec ton frère le même appartement, vous vivez ensemble, comme un couple, et tu veux me faire croire que tu ignorais tout ? Tu veux vraiment que je gobe ça ? Tu ne trouves pas que c'est un peu beaucoup me demander ?

- Lukas, je t'en prie, crois-moi.

- J'aimerais pouvoir le faire, mais cela me paraît impossible. Je me suis trompé sur ton compte. Dommage. Pour ma part, j'étais sincère.

« Moi aussi », s'apprêtait à répondre Caterina, mais elle n'en eut pas le temps. Lukas s'était déjà retourné et marchait à grandes enjambées en direction du Campo dei Fiori.

Dans la panique, Malberg se mit à courir. Il était sens dessus dessous, et plus il s'éloignait de la Piazza Farnese, plus ses idées s'embrouillaient. Il évitait les gens qu'il croisait, il changeait de trottoir tous les cinquante mètres, il s'arrêtait, se retournait pour voir s'il était suivi, accélérait le pas pour ralentir tout de suite après. Que faire ? La question ne cessait de résonner dans sa tête. Et si tu te constituais prisonnier ? Une voix lointaine et hésitante répéta aux oreilles de Malberg : « Et si tu te constituais prisonnier ? »

Non ! il n'avait pas tué Marlène. Mais pourrait-il en apporter la preuve ? Ou plutôt : quelqu'un parviendrait-il à prouver que c'était lui, l'assassin ? Ce ne serait pas difficile. Il devait avoir laissé ses empreintes partout dans l'appartement de Marlène. Et c'était avec lui que Marlène avait rendez-vous ce jour-là.

C'était lui qui n'avait pas appelé la police lorsqu'il avait découvert le corps sans vie. Malberg en avait des sueurs froides. Que savaient les véritables assassins de Marlène ? Étaient-ils à sa recherche ? Avaient-ils l'intention de le réduire au silence ?

Terrorisé, Malberg courait dans les ruelles étroites lorsque la Via Luca surgit soudain devant lui. Quand la pension de la signora Papperitz apparut sous ses yeux, il sut immédiatement ce qu'il était venu chercher ici. À cette heure de la journée, le calme régnait dans l'immeuble. Malberg monta rapidement l'escalier. Il s'arrêta devant la porte pour reprendre son souffle et se calmer. Puis il appuya sur la sonnette.

La femme de chambre lui ouvrit et le salua aimablement. Malberg lui répondit sur le même ton. Heureusement, la signora Papperitz s'était absentée. Malberg se força à parcourir lentement le long corridor.

Une fois dans sa chambre, il rassembla hâtivement ses affaires - c'est-à-dire le peu de chose qu'il avait ici - et les fourra dans un sac de voyage en toile.

Il jeta un dernier regard autour de lui, puis quitta discrètement les lieux.

Jamais encore il ne s'était senti aussi démuni, aussi désemparé. Que devait-il faire ? En qui pouvait-il avoir confiance ? Qui pouvait l'aider ? Il déambula pendant un bon moment comme un somnambule le long du Tibre sur le Lungotevere dei Tebaldi, passa sur le Ponte Sisto qui enjambait les eaux sales du fleuve et prit sans réfléchir la direction du Trastevere.

Appuyé contre une table haute, il avala un sandwich et but un caffè latte dans une panicoteca aux murs couverts de miroirs. Il n'avait pas faim, mais il voulait calmer les grognements de son estomac.

Soudain Malberg remarqua un individu qui le fixait dans le miroir. Il le regardait de ses yeux enfoncés dans leurs orbites. Ses cheveux en désordre tombaient sur son visage buriné. L'homme n'avait pas l'air d'être en bonne santé. Il était pâle, on aurait dit un homme aux abois. Malberg fut sur le point de lui crier : « Pauvre imbécile, pourquoi tu me regardes comme ça ! » Il mit un long moment avant de comprendre que l'homme dans le miroir, ce type négligé, complètement au bout du rouleau, contre lequel le monde entier semblait s'être ligué, c'était lui, Lukas Malberg. Ce type qui, à son corps défendant et sans se rendre coupable de quoi que ce fût, avait été entraîné dans une affaire qui avait complètement bouleversé son existence.

- Je voudrais retrouver la vie qui fut la mienne, bredouilla-t-il comme une prière, avec désespoir.

Le ventilateur fixé au plafond de la panicoteca soufflait une fraîcheur agréable dans ses cheveux collés par la sueur. Il voulut passer son mouchoir dans sa nuque. Lorsqu'il sortit celui-ci de sa poche, un bout de papier qu'il y avait glissé plusieurs jours auparavant tomba par terre : Giacopo Barbieri. À côté du nom, il y avait un numéro de téléphone à sept chiffres.

- Je peux téléphoner ? demanda Malberg au fornaio chauve en posant une pièce sur le comptoir. Puis il composa le numéro.

Barbieri répondit avec la formule usuelle :

Pronto !

- Malberg à l'appareil. Vous vous souvenez de moi ?

- Mais bien sûr, signor Malberg, j'avais l'intention de vous contacter. Que puis-je faire pour vous ?

- Permettez-moi de vous poser une question, dit Malberg avant de marquer un temps de réflexion. Quel genre de rapport entretenez-vous avec Caterina Lima ?

Signore, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

- Je veux savoir si vous êtes un ami intime de Caterina. Ou bien, êtes-vous lié à elle par un quelconque engagement ?

- Pas que je sache, répondit Barbieri sans hésitation. Mais pourquoi ces questions ?

- Voilà. J'ai de bonnes raisons de croire que Caterina Lima ne joue pas franc jeu. Du moins son frère, Paolo, qui reçoit de l'argent de personnes qui ont un lien avec l'assassinat dont Marlène Ammer a été victime.

- Ce n'est pas vrai !

- Si. J'ai vu de mes yeux une femme remettre de l'argent à Paolo. Caterina était avec moi. Elle prétend n'être au courant de rien. Pour ma part, je pense qu'elle n'est pas aussi blanche qu'elle veut me le faire croire.

Barbieri se tut pendant un long moment.

- Vous êtes sûr ? Je ne connais Caterina que professionnellement, mais je me souviens d'elle comme d'une personne absolument intègre que les petits délits de son frère mettaient très mal à l'aise. Mais ce que vous me dites là n'a rien à voir avec les entourloupes minables de Paolo. Lorsqu'elle m'a demandé de garder un œil sur vous, c'était plutôt pour vous protéger.

- Écoutez-moi, je ne peux pas me permettre de courir le moindre risque, l'interrompit Malberg. Êtes-vous prêt à m'aider ?

- Bien sûr.

- À une condition : pas question de mettre Caterina au courant.

- Vous avez ma parole, signore.

- Vous n'êtes pas sans savoir que, grâce à l'intervention de Paolo, j'ai trouvé refuge dans une pension de la Via Luca.

- En effet, je suis au courant.

- J'en suis parti parce que j'ai de bonnes raisons de penser que ma cachette n'est pas sûre.

Barbieri souffla bruyamment.

- Dans tous les cas, vous avez eu le bon réflexe.

- Je cherche désormais une nouvelle planque. Un hébergement qui ne nécessiterait pas de déclaration de séjour, cela va sans dire !

- Hum... réfléchit Barbieri. Ce ne sera pas facile sans mettre d'autres personnes au courant. Mais si, dans un premier temps, vous pouviez vous contenter d'une petite place dans un deux-pièces et demie, je pourrais vous proposer un endroit qui soit sûr dans l'immédiat.

Étant donné les circonstances, Malberg n'allait pas faire le difficile. Une heure plus tard, il appuyait sur une sonnette sur laquelle figurait le nom de Barbieri. La maison se trouvait dans une petite rue, derrière le cimetière protestant, entre le Monte Testaccio et la pyramide Cestius. Comme tous les immeubles alentour, elle avait connu des jours meilleurs. Mais, pour le moment, le simple fait de pouvoir se cacher était plus important pour Malberg que le confort moderne.

- J'espère que vous n'avez pas téléphoné de votre téléphone portable ! lui dit Giacopo Barbieri en l'accueillant sur le pas de la porte.

- Soyez sans crainte, répondit Malberg. Je me suis bien souvenu de ce que vous m'aviez dit : pas d'hôtel, pas de chèques, pas de carte de crédit, pas de portable.

- Bien, acquiesça Barbieri en faisant entrer Malberg dans l'appartement. Vous devriez également éviter les lieux où vous avez mené des investigations.

Malberg opina, bien qu'il ne comprît pas la raison de cette mise en garde. Au premier coup d'œil, l'appartement de Barbieri correspondait exactement à l'image qu'on se fait de celui d'un célibataire. La vaisselle sale s'entassait depuis cinq jours dans l'évier. Barbieri remarqua les regards de Malberg :

- Vous devez m'excuser. Je n'attendais personne. Il arrive que ce soit le bazar complet, ici. La fin de ma carrière à la criminelle a aussi signé la fin de mon mariage. Pour être franc, je ne le regrette pas vraiment. Vous êtes marié ?

- Moi ? Non. Je me suis marié à vingt-deux ans et, à vingt-cinq ans, j'étais de nouveau libre. Depuis, je suis ce qu'on peut appeler un célibataire endurci. Mais si je peux me permettre d'être tout aussi franc : jusqu'à présent, ma vie est plus le résultat d'opportunités manquées que la conséquence de la rigidité de mes principes.

- Et c'est là que cette Marlène Ammer intervient dans votre vie... Vous en étiez très amoureux, n'est-ce pas ?

- Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

- L'expérience professionnelle, répondit froidement Barbieri.

Malberg eut un sourire embarrassé.

- J'avoue que, lorsque nous nous sommes revus, Marlène a déclenché chez moi des sentiments plutôt forts. Si je suis venu à Rome, ce n'était pas uniquement pour voir cette collection de livres. Pouvez-vous imaginer ce que j'ai ressenti en découvrant Marlène morte dans sa baignoire ?

Barbieri hocha la tête en silence.

La pièce que Barbieri proposa à Malberg n'était qu'un réduit flanqué d'une petite fenêtre tout en hauteur qui s'ouvrait néanmoins sur de la verdure. Il y régnait une fraîcheur agréable. Une simple banquette et une armoire en contre-plaqué datant des années soixante suffiraient, dans un premier temps, pour le dépanner. Et, bien que cet appartement modeste fût tout sauf confortable, Malberg s'y sentait bien.

Le spectacle qu'offraient Barbieri et Malberg en train de faire la vaisselle prêtait à rire. Tandis que Malberg essuyait une assiette avec un torchon, consciencieusement, comme s'il avait l'intention de gagner le concours de la meilleure ménagère, il demanda tout à coup :

- Vous avez lu le rapport d'autopsie de Marlène Ammer. Quelle impression en avez-vous retirée ?

- Pour être franc... commença Barbieri.

- Je vous le demande !

- Eh bien, depuis le début de cette affaire je soupçonne l'existence de deux rapports d'autopsie, chacun présentant un contenu différent. Le vrai, et un rapport maquillé. Ce genre de chose n'est bien sûr possible qu'à grand renfort de dessous de table.

- Vous avez déjà eu affaire à des cas semblables dans votre carrière ? demanda Malberg en scrutant le visage de son interlocuteur.

- Pas souvent, répondit Barbieri. Mais je me souviens de deux cas...

- Et comment cela s'est-il passé ?

L'ex-policier hésita et détourna les yeux. Il semblait ne pas être disposé à répondre. Il finit par se racler bruyamment la gorge.

- Dans les deux cas, la mafia était de la partie.

- La mafia ?

- Vous pouvez vous imaginer le fin mot de l'histoire !

- Non, dites-le-moi.

- Le procureur, qui avait dénoncé l'autopsie sujette à caution, a été relevé de ses fonctions. Il a disparu quelque part dans le Piémont. On n'a jamais plus entendu parler de lui.

- Mais vous ne croyez tout de même pas sérieusement que la mafia ait quelque chose à voir avec la mort de Marlène Ammer !

- Ce qui vous dérange, c'est que l'on peut faire aussi certains recoupements avec la curie. Ne vous laissez pas induire en erreur. Ceux qui tirent les ficelles dans la mafia savent aussi à la perfection arranger des mises en scène où se côtoient des éléments qui n'ont apparemment aucun lien entre eux. Je me souviens du cas d'un médecin biologiste réputé. Il dirigeait à Ostie un laboratoire dans lequel on pratiquait des tests sur des sportifs pour dépister le dopage. Personne n'aurait jamais osé accuser de magouille ce scientifique renommé. Mais le professeur avait une passion secrète : la roulette. Et cette passion l'avait entraîné à contracter d'immenses dettes. Un jour, un inconnu lui proposa d'effacer l'ardoise, à la seule condition qu'il échange certains échantillons d'urine de chevaux après les courses. Des années durant, tout se déroula pour le mieux, sans que personne n'ait vent de quoi que ce fût. Même pas lorsque des canassons poussifs se mirent à gagner des courses. Toute l'affaire ne fut découverte que lorsque la femme du professeur dénonça son mari par vengeance. Il l'avait trompée avec une femme plus jeune.

Malberg secoua la tête. Son passé lui avait appris que la vie est une suite d'histoires invraisemblables. Mais l'éventualité que Marlène fût en relation avec la mafia lui paraissait tout de même absurde.

- Caterina m'a raconté que, lors des obsèques de la signora Ammer, vous aviez observé un groupe de messieurs distingués, tous habillés de noir, poursuivit Barbieri.

- L'un d'eux, celui à la calvitie, était le cardinal secrétaire d'État Gonzaga, précisa Malberg. C'est un fait avéré.

- Mouais... Cela n'exclut pas pour autant que les autres messieurs n'aient été des membres de la soi-disant noble société. Comprenez-moi bien : je ne veux pas insinuer que la signora ait trempé dans des affaires mafieuses. Je veux seulement dire qu'il ne faut pas exclure d'avance cette possibilité.

- Et cela signifie ? s'enquit Malberg, désemparé.

Barbieri haussa les épaules.

- Nous devrions coopérer et coucher sur le papier toutes les informations que vous avez jusqu'à présent trouvées sur cette affaire. Je suis sûr que, pour l'instant, vous avez encore tout en mémoire : les personnes, les lieux, les témoignages et les recherches. Mais le cerveau humain n'est pas un ordinateur et, sauf votre respect, je doute que vous vous souveniez de tout. Mon expérience à la criminelle m'a appris que c'est souvent dans les détails que l'on trouve la solution. Dans des détails que le cerveau humain a depuis longtemps jugés assez inutiles pour être oubliés.

Malberg hocha la tête, il était d'accord avec ce que disait Barbieri.

- Ce qui ne facilite pas les choses, c'est je n'arrive pas à discerner la moindre logique dans l'ensemble des événements.

29

Aveuglée par la blancheur du soleil, la marquise Falconieri clignait des yeux, l'air désabusé. Elle se trouvait devant la porte de la prison de femmes et avait troqué son triste uniforme pour ses propres vêtements. Son tailleur de lin semblait bien trop grand pour elle, sa jupe était froissée comme un tablier de paysanne des Pouilles, et ses cheveux étaient tirés en arrière. Le charme qui émanait jadis de son visage avait fait place à une expression amère.

Sur les conseils de l'avocat commis d'office, Lorenza Falconieri avait fait des aveux complets : elle était au courant des escroqueries de son mari et, après la mort de celui-ci, elle avait tenté d'écouler la précieuse marchandise qu'il recelait.

Dans un deuxième temps, son avocat avait réussi à convaincre le juge d'application des peines que sa cliente ne prendrait pas la fuite.

Le tribunal l'avait libérée, avec pour seule obligation de se présenter une fois par semaine au commissariat de police le plus proche.

Et la voilà, avec un sac à la main contenant ses effets personnels, en train d'attendre le taxi que la direction de la prison lui avait commandé. La marquise était mal à l'aise, elle n'avait pas le sentiment d'être libre. Elle continuait de se sentir prisonnière, prisonnière de son passé douteux. Et, bien qu'elle fût - du moins provisoirement - en liberté, elle avait l'impression de voir encore le monde qui l'entourait à travers les barreaux de sa cellule.

Lorsque le taxi arriva enfin, le chauffeur affichait un sourire narquois. Lorenza Falconieri fit comme si de rien n'était et lui indiqua sa destination : Via dei Coronari. Aucun chauffeur de taxi romain ne connaissait la petite rue dans laquelle elle habitait.

Le premier kilomètre se fit en silence. La marquise regrettait d'avoir pris place à la droite du chauffeur, car il n'arrêtait pas de la dévisager.

- Vous feriez mieux de vous concentrer sur la circulation, lui conseilla-t-elle.

- Certainement, signora, répondit l'homme avec une politesse exagérée.

Et il osa poser la question, en lui souriant avec un air de défi :

- Combien de temps ?

- Qu'est-ce que vous entendez par là ?

Le chauffeur montra derrière lui avec le pouce de sa main droite :

- Je veux dire, combien de temps êtes-vous restée à Santa Maddalena ?

- Cela ne vous regarde pas ! Pourquoi voulez-vous le savoir ?

Le chauffeur haussa les épaules.

- Bah, comme ça ! Une fois, j'ai eu une cliente, la quarantaine, agréable à regarder, elle venait aussi de sortir de Santa Maddalena. Quand je lui ai demandé où elle voulait aller, elle m'a répondu : « N'importe où, après quinze ans derrière ces murs. » Quinze ans, vous vous rendez compte ! Elle a dépensé dans la course presque tout l'argent qu'elle avait gagné en tôle. Avant qu'elle ne descende du taxi, c'était déjà le soir, je n'ai pu m'empêcher de lui demander pour quelle raison elle était restée si longtemps en prison. Vous savez pourquoi, signora ? Elle avait tué sa rivale d'un coup de revolver. Et elle disait qu'elle serait prête à le refaire. J'étais bien content de la voir descendre de la voiture.

- De ce point de vue là, vous n'avez rien à craindre de moi, remarqua Lorenza Falconieri d'un ton sec. Je n'ai eu le plaisir de rester dans ces murs que pendant deux semaines, et je n'ai tué personne.

- Seulement deux semaines ? (La voix du chauffeur de taxi trahissait une certaine déception.) Vous devez avoir un excellent avocat.

Peu désireuse de poursuivre cette conversation, la marquise se contenta de hocher la tête.

- Quelqu'un vous attend ? demanda le chauffeur, interrompant ainsi un long moment de silence.

Lorenza ne répondit pas. Indifférente, elle regardait droit devant elle à travers le pare-brise.

- Je pose seulement la question parce qu'une Mercedes noire nous suit depuis Santa Maddalena. Mais ce n'est peut-être qu'un hasard.

- C'est ce que je crois aussi, répliqua la marquise, visiblement à bout de nerfs.

Qui aurait bien pu venir la chercher ou même la suivre ? Elle n'avait elle-même appris sa libération que le matin même.

Lorsque le taxi tourna dans la Via dei Coronari, la marquise sortit un billet de vingt euros de son sac à main et le tendit au chauffeur.

- Vous pouvez garder la monnaie. Si vous pouviez m'arrêter là-devant, au coin...

La marquise descendit et s'engagea dans la ruelle étroite bordée de maisons délabrées. À midi, le trottoir de gauche, où se trouvait son immeuble, était à l'ombre. Lorenza Falconieri appréciait l'agréable fraîcheur de la ruelle. Tout en marchant, elle fouillait dans son sac pour sortir ses clés lorsqu'elle entendit un coup de klaxon strident.

Se retournant, elle fut aveuglée par un soudain éclair, qui provenait de la vitre d'une grosse voiture noire. Il n'y eut pas de détonation. En tout cas, la marquise n'entendit rien. Elle ressentit seulement un grand coup au niveau de la poitrine.

Un coup si violent qu'elle en eut le souffle coupé. Elle essaya de respirer. En vain. L'effort qu'elle fit n'eut qu'un seul effet : à gauche, là où le cœur bat, un flot de sang gicla et se répandit sur ses vêtements.

Plusieurs secondes s'étaient déjà écoulées, durant lesquelles la voiture noire d'où avait jailli cet éclair aveuglant avait eu le temps de prendre la fuite. Ce n'est qu'à ce moment-là que la marquise comprit qu'on venait de lui tirer dessus. Elle n'avait pas mal. Le choc inhibe toute sensation de douleur.

Allait-elle mourir ici, maintenant ? Une balle en plein cœur, n'était-ce pas une blessure mortelle ? Elle s'était toujours imaginé la mort comme un moment de souffrance. Mais où était la souffrance ?

Au lieu d'avoir mal, elle ressentait comme un engourdissement. Tous les bruits se feutrèrent. Elle n'entendait plus que le râle saccadé de sa respiration.

Lorenza Falconieri remarqua que ses genoux se dérobaient sous elle. Elle marchait à quatre pattes sur le pavé, comme un chien. Des futilités lui traversaient l'esprit. Avait-elle payé sa dernière note de téléphone ? Portait-elle des sous-vêtements propres ? Qui allait dévisser la plaque qui portait son nom, à côté de la porte d'entrée ? Puis elle perdit l'équilibre et bascula sans un mot sur le côté, où elle resta allongée en chien de fusil. Des flots de sang s'échappaient de sa bouche.

La marquise fixait le ciel.

- Vous m'entendez ?

Un visage qu'elle ne connaissait pas.

- Oui, répondit la marquise, mais sa réponse n'arriva pas à son destinataire.

- Vous m'entendez ? continuait la voix, encore et encore. Vous m'entendez ?

Puis la voix s'éloigna, faiblit et s'éteignit. Tout à coup, ce fut le silence. Un silence comme elle n'en avait encore jamais connu.

30

Pronto !

Caterina faillit laisser échapper le combiné. Elle était encore complètement endormie. Les journalistes ne sont pas des lève-tôt et, dans ce milieu, un coup de fil à 8 h du matin frise carrément la provocation. De plus, après sa dispute d'hier avec Malberg, la jeune femme n'avait pratiquement pas fermé l'œil de la nuit.

- Je m'appelle Mesomedes, Achille Mesomedes, du parquet de Rome.

- Et c'est pour me dire cela que vous me téléphonez en plein milieu de la nuit ? répondit Caterina de mauvaise humeur.

- Je vous prie de m'excuser, signora Lima, je peux naturellement vous rappeler plus tard.

- Non, non, c'est bon ! De quoi s'agit-il ?

- De l'affaire Marlène Ammer.

Caterina recouvra brusquement tous ses esprits.

- Et qu'ai-je à voir là-dedans ?

- J'ai demandé qu'on me ressorte le dossier, poursuivit le magistrat, et je dois dire qu'il y a là toute une série de choses qui ne collent pas. Je dirais même qu'en l'état actuel, le dossier pose plus de questions qu'il ne fournit de réponses. C'est ainsi que j'ai lu dans votre journal l'article que vous aviez écrit, et que j'en ai déduit que vous aviez enquêté sur l'affaire. J'aimerais m'entretenir brièvement avec vous. J'ai l'intention de tout reprendre à zéro. Je considère donc que la moindre information a son importance.

- Vous ne manquez pas de courage, monsieur le procureur ! À ma connaissance, le dossier Marlène Ammer a été clos en dépit des nombreuses questions et des nombreux éléments qui sont restés obscurs. J'ai supposé que la consigne venait du sommet de la hiérarchie. Croyez-vous pouvoir encore infléchir quoi que ce soit ?

- Je crois encore en la justice, signora, et c'est mon premier poste de procureur.

- J'espère que ce ne sera pas le dernier, dit Caterina sans réfléchir.

- Qu'entendez-vous par là ?

- Vous savez... hésita-t-elle, pesant chacun de ses mots. Tous ceux qui, jusqu'à présent, se sont penchés sur cette affaire, se sont heurtés à un mur. Ou bien on les a espionnés, ou bien...

- Ou bien quoi ?

- Ou bien on leur a graissé la patte pour les inciter à mettre fin à leurs investigations.

- Et vous ?

- Non, on ne m'a pas proposé d'argent. Mais on m'a mutée dans un autre service. Et donc, de fait, on m'a écartée.

- Intéressant ! constata Mesomedes, vraiment intéressant.

- Vous pouvez employer le terme qui vous convient. Moi, je dirais plutôt mystérieux, vraiment mystérieux.

Tout à coup, Caterina pensa que le magistrat essayait seulement de lui tirer les vers du nez à cause de Malberg. À peine avait-elle envisagé cette éventualité que Mesomedes lui parlait justement de lui, comme si de rien n'était :

- Vous avez aussi fait la connaissance de ce bouquiniste qui est recherché, n'est-ce pas ? Savez-vous où il se trouve actuellement ?

Caterina hésita. Que savait ce Mesomedes ? Lui tendait-il un piège ? En admettant même qu'elle se fût prêtée au jeu, elle n'aurait vraiment pas pu lui dire où se trouvait Malberg à l'heure actuelle.

Après leur dispute, lorsqu'elle avait tenté de le joindre à la pension, il n'était déjà plus là. Et Paolo aussi avait disparu.

Signora Lima, vous êtes encore là ?

La voix du procureur était froide et autoritaire :

- Je vous ai demandé si vous connaissiez l'endroit où se trouve ce Malberg ?

- Malberg ? Non. Mais pourquoi cette question ?

- Parce que vous faites allusion à lui dans votre reportage.

- Oui, c'est exact, je me souviens. Mais, en fait, pourquoi est-il recherché ? demanda-t-elle, jouant les ingénues.

- D'après mes informations, ce Malberg est sans doute le dernier à avoir vu Marlène Ammer vivante. Du moins, il lui a téléphoné peu de temps avant sa mort. C'est ce qu'a révélé l'enquête.

- Ah bon ! Et vous pensez que c'est lui l'assassin ?

- Disons plutôt que Malberg est soupçonné de meurtre. Le simple fait qu'il ait disparu de la circulation fait de lui le suspect numéro un.

- Êtes-vous certain qu'il ait disparu délibérément ? Je veux dire par là qu'il ne sait peut-être même pas qu'il est recherché. Il est possible qu'il soit actuellement en voyage à l'étranger, en Angleterre ou aux États-Unis pour faire de nouvelles acquisitions.

- C'est tout à fait possible, mais assez peu vraisemblable. D'après l'enquête effectuée en Allemagne, même ses employés ne savent pas où il est actuellement. Je n'arrive pas à me défaire de l'idée qu'il traîne encore ici, à Rome.

Il fit une courte pause.

- Seriez-vous prête à me rencontrer ?

- C'est une convocation ?

- Pas du tout. Une simple demande.

- Soit, si vous pensez que cela peut vous être utile.

- Quand cela vous conviendrait-il, signora ?

- Aujourd'hui après le travail, vers dix-huit heures.

- Bien. Et où ?

- Vous connaissez le petit café dans la via Marsal, en face de l'entrée de la Stazione Termini ?

- Non, mais je le trouverai. Dix-huit heures. Je vous remercie, signora.

Mesomedes attendait déjà lorsque Caterina entra dans le petit café ; elle venait directement du siège de son journal. L'homme était jeune, très jeune même, pour ce poste de procureur.

Il avait l'allure et la tenue adaptées à la fonction : coupe de cheveux stricte, costume croisé gris et chaussures à lacets parfaitement cirées.

Pas forcément ma tasse de thé, pensa Caterina. Mais on ne lui demandait pas non plus de l'épouser.

- Je vais être franc avec vous, commença Mesomedes après qu'ils eurent pris place dans le fond du café. J'agis de ma propre initiative. En effet, comme vous l'avez dit très justement, l'affaire Marlène Ammer est officiellement classée. Mais, en tant que jeune magistrat, on ne peut faire carrière que si l'on arrive à faire quelques coups d'éclat. Or, je me suis mis dans la tête de faire carrière. Et comme cela est particulièrement difficile si l'on suit la voie hiérarchique, je me suis dit que j'allais reprendre depuis le début des affaires à sensation déjà classées. Le cas Marlène Ammer en fait partie, ça me paraît une évidence.

- Ah, bon ! s'étonna Caterina.

La franchise du jeune procureur le rendait presque sympathique. Elle était prête à l'aider, d'autant qu'il ne lui était pas antipathique. Et puis, dans cette affaire, Caterina avait quelques atouts en main.

- Et que puis-je faire pour vous ? finit-elle par demander.

Mesomedes ouvrit sa vieille mallette noire qu'il tenait coincée entre ses jambes sous la table et commença à chercher fébrilement quelque chose dans une pile de feuilles.

- Lorsqu'on lit votre reportage dans le Guardiano, on a l'impression que vous en savez beaucoup plus long sur l'affaire Ammer que ce que vous avez relaté dans votre article, déclara-t-il lorsqu'il eut enfin trouvé ce qu'il cherchait.

- Votre impression ne vous trompe pas, répondit Caterina, sur la réserve.

- Il y a là une piste qui, en admettant que je puisse la vérifier, va dans une tout autre direction. Inutile de nous jouer mutuellement la comédie : nous ne croyons ni l'un ni l'autre que Marlène Ammer s'est noyée dans sa baignoire. Quant à l'hypothèse que Malberg ait assassiné la signora, elle relève plus de la supposition qu'elle ne se fonde sur la disparition de Malberg peu de temps après la mort de Marlène Ammer. N'importe quel avocat à peu près compétent serait capable de faire lever le mandat d'arrêt. Les preuves apportées à ce jour sont insuffisantes.

- Alors pourquoi ne levez-vous pas tout simplement ce mandat d'arrêt ? Malberg n'aurait plus rien à craindre et il pourrait peut-être même contribuer à éclaircir cette affaire.

Mesomedes prit une profonde inspiration.

- Vous savez, signora, notre justice est une vieille dame poussive, empotée et prétentieuse. Elle aime qu'on la prie ou qu'on lui demande des faveurs. Lancer un mandat d'arrêt est assez simple, le lever est une procédure bien plus compliquée.

- Mais vous avez dit que vous croyiez en la justice !

- L'homme juste souffre le martyr. Ceci a déjà été dit dans les Psaumes. Mais revenons à nos moutons !

Mesomedes étala plusieurs feuillets sur la table.

- C'est une copie du rapport d'autopsie de Marlène Ammer. Vous savez à quelle conclusion le médecin légiste, Martino Weber, est arrivé ? Marlène Ammer est morte noyée dans sa baignoire. Il faut dire que cela arrive assez fréquemment, surtout dans les cas où il y a eu absorption d'alcool. Mais il n'est nullement question d'ébriété dans le rapport de l'institut médicolégal. En revanche, on y trouve signalés des hématomes au niveau des épaules et de la poitrine. On pourrait donc penser que la signora a été maintenue sous l'eau et qu'elle s'est débattue. Mais j'ai trouvé un autre indice plus intéressant. On a découvert des traces de parfum sur le peignoir de la signora. Oliban, opoponax, benjoin, baume d'aloès et écorce de cannelle.

- De l'écorce de cannelle, voyez-vous ça, répéta Caterina avec une pointe de cynisme dans la voix.

Le jeune procureur ne se laissa pas distraire.

- Je ne connaissais pas non plus ces essences, signora. Je me suis renseigné auprès de l'institut de chimie criminologique. Le résultat va vous étonner : l'oliban, le benjoin, l'opoponax, le baume d'aloès et l'écorce de cannelle sont des gommes-résines, c'est-à-dire de la sève sous forme déshydratée que l'on utilise dans la fabrication de l'encens.

- De l'encens ?

L'étonnement se lisait sur le visage de Caterina.

- Mais ce n'est pas tout, poursuivit Mesomedes, la résine de benjoin et le baume d'aloès sont extrêmement rares et, par conséquent, très chers. Le benjoin de Siam et le benjoin de Sumatra contiennent de l'acide benzoïque et de l'acide cinnamique, mais également de la vanilline en petite quantité. Ils sont utilisés dans la fabrication de parfums de luxe. Le baume d'aloès est encore plus recherché. On emploie essentiellement cette résine dans la fabrication des parfums orientaux. Les deux essences sont donc bien trop précieuses pour être brûlées. À l'échelle mondiale, il existe cependant un producteur, un seul, qui fabrique de l'encens composé à partir de ce mélange. Un gramme de cet encens coûterait, dit-on, cinq cents euros. Ce producteur se trouve en Lombardie, et il n'a qu'un seul et unique client : le Vatican.

Caterina prit une profonde inspiration. Des milliers d'idées se bousculaient dans sa tête. Spontanément, elle eut envie de plonger la main dans son sac.

Mais la jeune femme retrouva son sang-froid en quelques secondes et eut tôt fait de maîtriser ses émotions.

- Je peux ajouter quelque chose à ce sujet, remarqua-t-elle avec un calme feint. Toutefois...

- Vous ne le regretterez pas, signora, dit Mesomedes qui devança l'hésitation de Caterina. Si je vous ai bien comprise, la levée du mandat d'arrêt à l'encontre de Malberg vous tient à cœur.

- Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

- Vous savez, dans mon métier, on est extrêmement attentif. Je serais un piètre magistrat si je n'étais pas capable de tirer des conclusions de la plus petite allusion.

Caterina se tortillait sur sa chaise et, naturellement, Mesomedes ne perdait pas une miette de son agitation.

- Je ne veux rien vous promettre, continua-t-il, mais si l'affaire évolue bien, je vous assure que j'interviendrai pour que le mandat d'arrêt à l'encontre de Malberg soit levé.

- Je vous prends au mot, répliqua Caterina en transperçant le procureur des yeux.

Elle hésita encore un instant : devait-elle mettre son projet à exécution ? Puis elle se décida soudain et tira une enveloppe de son sac à main. Elle la tendit à Mesomedes.

Celui-ci l'interrogea du regard.

Caterina garda le silence et se contenta de faire un signe, lui indiquant qu'il pouvait ouvrir l'enveloppe. Le procureur s'exécuta.

Il tira de l'enveloppe quatre photos au format 13 x 18 et la copie d'un article. Un peu perplexe, il étala les documents devant lui.

La coupure de journal se rapportait à l'accident du cardinal secrétaire d'État Philippo Gonzaga. Elle était illustrée par une photo du cardinal.

- Et ces clichés-là ? De quoi s'agit-il ? demanda Mesomedes en secouant la tête.

- Ce sont des photos que j'ai prises pendant l'enterrement de Marlène Ammer. Vous reconnaîtrez peut-être le chauve en costume noir. En temps normal, il est vêtu de pourpre.

- Gonzaga ! s'écria le procureur, stupéfait.

- Et ici, et là, et là.

Caterina pointait du doigt sur les autres clichés le cardinal secrétaire d'État Philippo Gonzaga. Mesomedes passait les photos au crible.

- Vous avez raison, signora. Êtes-vous sûre que ces photos ont été faites à l'occasion de l'enterrement de Marlène Ammer ?

- Sûre et certaine.

- Bizarrement, on ne retrouve dans les dossiers aucune trace de l'enterrement.

- Cela m'aurait étonnée.

- Mais comment avez-vous su...

- En tant que journaliste, on a des sources d'informations dont même un procureur n'oserait rêver. Et, de votre côté, vous n'ignorez pas que vous ne pouvez m'obliger, eu égard à la loi relative à la presse, à vous donner le nom de mes informateurs.

- Je le sais, signora. Et je sais que vous le savez.

Caterina eut un sourire satisfait.

- Mais, s'il vous faut une preuve supplémentaire, je peux vous raconter ce qui s'est passé ensuite : je venais juste de prendre ces photos lorsqu'un homme s'est approché de moi. Il m'a ordonné de lui remettre la carte mémoire de mon appareil. Il était si menaçant que j'ai été contrainte de m'exécuter. J'ai ouvert mon appareil photo et je lui ai remis non pas la carte mémoire, mais la puce électronique. Un vieux tour de passe-passe très pratiqué dans le milieu journalistique.

Mesomedes émit un petit sifflement qui témoignait de l'admiration qu'il portait à la jeune femme.

- Voilà qui jette un éclairage radicalement nouveau sur cette mystérieuse affaire. Et si je me souviens bien de l'article à propos de l'accident du cardinal secrétaire d'État, je peux voir Gonzaga sous un autre angle. Pourquoi un cardinal circule-t-il à Rome la nuit à bord de la voiture de son chauffeur, avec cent mille dollars dans un sac plastique ? Certainement pas pour faire l'aumône.

- Non, pas vraiment, je suis de votre avis.

- Et ce Malberg, il n'apparaît pas sur les clichés ?

- Malberg ? Mais pourquoi Malberg ?

- Disons que... qu'il pourrait y avoir certains liens entre Malberg et la curie...

Caterina sursauta.

- Ce n'est pas possible, commença-t-elle à marmonner sans réfléchir. Qu'est-ce qui vous amène à dire cela ? Je pense que Malberg est un type honnête qui s'est trouvé embarqué dans cette affaire à la suite d'un concours de circonstances. Pour répondre à votre question : non, Malberg n'apparaît pas sur les clichés.

- Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il n'ait pas assisté de loin à la scène.

Caterina eut soudain des sueurs froides. Elle ne savait que penser du jeune Achille Mesomedes.

Soit il était beaucoup plus malin qu'il ne le paraissait, soit il était aussi naïf que ses réactions pouvaient le laisser croire.

En tout état de cause, il savait faire preuve de l'intuition qui distingue le bon procureur du mauvais.

Elle avait presque l'impression que Mesomedes voulait la pousser dans ses derniers retranchements. En savait-il plus qu'il n'en disait ? Ne faisait-elle pas depuis longtemps l'objet d'une filature ?

Mesomedes cala son visage dans ses mains, et ses yeux parcoururent, une fois encore, les photos étalées devant lui. Il finit par dire sans lever les yeux :

- Les traces d'encens sur les vêtements de la signora prennent maintenant un sens. Il est néanmoins assez étrange que la piste dans l'affaire Ammer mène au Vatican. Ce qui est clair, c'est que cela implique des complications juridiques. En effet, du point de vue du droit des nations, le Vatican est, avec ses quarante-quatre hectares, le plus petit État du monde et, donc, un État dans l'État. Il échappe à la juridiction italienne. Néanmoins, par le passé, les crimes de sang ont toujours été jugés selon le droit italien. Vous pouvez vous imaginer que ce genre de cas se compte sur les doigts de la main.

- Surtout s'il s'agit d'un cardinal !

- Si ma mémoire est bonne, le dernier en date à avoir été jugé remonte à la Renaissance. Et, à l'époque, l'Italie n'existait pas encore, du moins pas sous la forme politique qu'elle a aujourd'hui. Notez toutefois que la piste d'un crime qui mène au Vatican n'aboutit pas nécessairement dans les appartements d'un cardinal.

Caterina opina, mais elle n'en pensait pas moins. De minute en minute, la conversation devenait plus inconfortable pour elle. Elle se demandait comment y mettre un terme.

Le procureur leva les yeux, comme s'il avait deviné ses pensées. Et la jeune femme se sentit gênée lorsque Mesomedes évoqua sa fatigue :

- Vous avez certainement eu une journée épuisante, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Êtes-vous déjà au courant du décès tragique de la marquise Falconieri ? Dans votre article, vous faisiez allusion à elle.

- Quoi ? La marquise est...

- Morte, oui. Elle a été abattue, juste après sa libération.

- Mais ce n'est pas possible !

Signora Lima, dans ce pays, tout est possible.

Caterina avala péniblement sa salive.

- Et le meurtrier ?

- C'est un collègue qui est chargé de l'enquête.

Mesomedes eut un haussement d'épaules.

- Quand cela s'est-il passé ?

- Aujourd'hui, vers midi, devant chez elle. Le crime porte la signature de la mafia. Des témoins disent avoir vu la voiture du tireur. La police a retrouvé la marquise baignant dans une mare de sang. On connaît cette façon de procéder, elle est courante à Naples.

- Mais cela signifierait que la mafia est impliquée dans l'affaire Marlène Ammer. La marquise et Marlène étaient amies !

- Il me semble improbable qu'il y ait un lien quelconque avec l'affaire Ammer. Je crois plutôt qu'il faut rechercher le mobile de l'assassinat du côté de la marquise et de ses escroqueries. Dans ce genre de cas, la mafia manque totalement d'humour.

Le procureur parlait comme si le dossier était déjà classé et archivé. Il s'était déjà fait son idée. Et faire le rapprochement entre la mort de Lorenza Falconieri et l'assassinat de Marlène ne l'intéressait pas.

Le doute quant aux véritables intentions du jeune magistrat s'insinua de nouveau dans l'esprit de Caterina. S'il comptait sérieusement faire toute la lumière sur la mort de Marlène, il lui faudrait envisager d'autres hypothèses pour expliquer le meurtre de la marquise.

La plupart des crimes commis par la mafia n'étaient jamais élucidés. Elle se souvint soudain de sa dernière conversation avec Lorenza Falconieri, et surtout de son allusion mystérieuse à l'Apocalypse.

- Connaissez-vous bien la Bible ? demanda Caterina après un long moment de silence.

- Qu'entendez-vous par « bien connaître la Bible » ?

- Connaissez-vous la Révélation de saint Jean ?

Mesomedes eut un rire embarrassé.

- Pourquoi me demandez-vous cela ?

- Seulement comme ça.

Caterina pensa qu'il était préférable de ne pas évoquer sa visite à la prison. Elle avait plutôt intérêt à ce que son nom n'apparaisse dans aucun dossier.

Le procureur jeta un regard à sa montre.

- Je vous ai retenue bien longtemps, mais vous m'avez été d'une aide précieuse. J'aimerais garder les photos, si vous le voulez bien. Permettez-vous que je vous recontacte, si j'avais encore une question ?

- Naturellement, dit Caterina en se levant, soulagée d'être débarrassée de ce type.

31

Comme tous les premiers jeudis du mois, le cardinal secrétaire d'État Gonzaga quitta le Vatican vers 9 h 30 à l'arrière de sa voiture de fonction, une Mercedes 500 S. Et, comme tous les premiers jeudis du mois, la voiture passa par le portail qui menait au Cortile di San Damaso. Il se dirigeait vers le palais du Quirinal, résidence du président de la République italienne.

D'ordinaire, Alberto, le chauffeur du cardinal, prenait toujours le même itinéraire. Mais, cette fois-ci, c'était Soffici qui était au volant. Il traversa le Ponte Vittorio Emanuele et prit la direction de l'est, sur le Corso du même nom.

Cet entretien d'une heure avec le chef de l'État était un rituel bien établi, qui servait surtout à échanger des informations sur des questions politiques et des affaires d'État.

Comme la plupart du temps, la rencontre entre le président et le cardinal secrétaire d'État se déroula dans une atmosphère guindée, et nulle information inédite ne fut échangée. Mais la convention était respectée.

Au bout d'environ une heure de dialogue, Gonzaga prit le chemin du retour. Soffici venait de s'engager sous le grand porche du Quirinal lorsque Gonzaga lui suggéra de faire un détour par la Trinité des Monts, une église qui domine l'escalier espagnol, et dont le commun des mortels ignore qu'elle fut construite par les Français. De tels détours n'avaient rien d'exceptionnel et n'attiraient guère l'attention, grâce aux vitres fumées derrière lesquelles le cardinal effectuait ses périples urbains.

Lorsque la voiture tourna dans l'étroite Via Canova, à quelques mètres de l'église San Giacomo, une moto avec deux hommes lui barra la route. Dans le rétroviseur, Soffici aperçut une autre moto, portant elle aussi deux individus.

Mais, avant même qu'il ait réagi et verrouillé les portes, les deux passagers en combinaison de cuir noir sautèrent des motos. L'un d'eux ouvrit la portière avant, l'autre la portière arrière. Soffici regarda, comme hypnotisé, la seringue dont l'homme vêtu de noir le menaçait. Puis il sentit une piqûre dans le cou et perdit aussitôt conscience.

Le cardinal commença à se débattre lorsqu'il comprit que le même sort l'attendait. Extrêmement vif, l'homme en noir planta la seringue dans la nuque de Gonzaga, qui eut l'impression que son corps se refroidissait en quelques secondes.

Cette étrange sensation annihila toute douleur, toute faculté de réflexion. Il ne ressentit plus que le froid et le vide.

Aucun passant n'avait remarqué l'agression. L'homme vêtu de cuir qui avait mis le chauffeur hors d'état de nuire repoussa celui-ci sur le siège du passager et s'installa au volant. L'autre homme culbuta le cardinal sur le côté avant de s'installer à sa place.

Puis la voiture fonça vers le nord tandis que les deux motards disparaissaient dans la direction opposée.

Plongé dans un univers de glace, Gonzaga reprit conscience par intermittence. Il grelottait. Il avait mal aux bras comme s'il les avait élevés mille fois en prononçant le Dominus vobiscum.

Il remarqua bien qu'il tremblait, sans toutefois comprendre pourquoi. Jusqu'au moment où il prit conscience de la situation dans laquelle il se trouvait. Oubliant les tremblements qui agitaient son corps, Philippo Gonzaga, le cardinal chauve, constata non sans inquiétude qu'il était, les mains liées, fixé à un crochet de boucher. Ses pieds touchaient à peine le sol en ciment.

Sur des crochets identiques, des carcasses de porcs coupées en deux pendaient à sa gauche et à sa droite. Cela sentait le sang coagulé. Et, avec ce froid, il pouvait voir la buée qui sortait de sa bouche comme lorsqu'on fait une promenade en hiver dans les monts Albains. Les tonnes de viande suspendue au plafond étaient éclairées par la lumière crue des néons.

Gonzaga essaya vainement de tirer sur le crochet. Cela ne servit à rien, sinon à enfoncer encore plus profondément les liens dans sa chair.

Grelottant de froid, le cardinal essaya sans grand succès de rassembler ses idées. Un ventilateur se mit en route, répandant un air froid qui accentua encore les tremblements de Gonzaga.

Il ignorait depuis combien de temps il se trouvait là. Il avait mal à la tête, ne sentait plus ses bras, un flux glacé montait le long de ses jambes comme les tentacules d'une pieuvre.

Gonzaga n'avait que deux idées en tête. D'abord, il se demandait qui se cachait derrière cette attaque. Puis il se persuadait qu'on n'allait pas le tuer. À quoi aurait servi toute cette mise en scène, si c'était seulement pour l'assassiner ?

Le cardinal entendit un crachotement provenant d'un haut-parleur fixé quelque part au plafond, puis une voix déformée d'homme.

- Gonzaga, j'espère que vous avez conscience de la situation dans laquelle vous vous trouvez. La température de votre prison est actuellement de moins quatre degrés. Dans les quatre-vingt-dix minutes à venir, elle va baisser pour atteindre moins dix-huit degrés. Je crains que vous n'ayez pas choisi le bon costume pour affronter une telle température.

- Écoutez, répondit le cardinal, et sa voix semblait résonner dans un seau vide, je ne sais ni qui vous êtes ni quelles sont vos intentions, mais je suis persuadé que vous ne voulez pas me tuer.

- Je n'en serais pas aussi sûr à votre place, répondit la voix du haut-parleur.

Gonzaga crut reconnaître cette voix qui mettait l'accent sur chaque voyelle, mais où l'avait-il déjà entendue ?

La voix poursuivit :

- Au bout de trente minutes à moins dix-huit degrés, le rythme cardiaque se ralentit, vous vous évanouissez. Vingt minutes plus tard, c'est l'arrêt cardiaque. Dans deux ou trois semaines, on transportera votre corps avec les quartiers de porcs dans une boucherie industrielle de la Citavecchia pour la suite du conditionnement. Vous feriez donc bien de réfléchir pour savoir si vous voulez vraiment jouer les héros.

- Qu'est-ce que vous voulez ? demanda Gonzaga d'une voix tremblante. Dites-le donc enfin !

- Le - suaire - de - Turin.

La voix détachait chaque mot.

- Ce ne sera pas possible.

- C'est-à-dire ?

- Le linceul de Notre-Seigneur ne se trouve plus au Vatican.

- Écoutez-moi bien, Gonzaga, nous ne sommes pas en train de négocier l'obtention d'une copie ! Je parle de l'original.

- L'original se trouve en Allemagne.

- Non, Gonzaga, non, justement !

Dans la mesure où les circonvolutions gelées de son cerveau le lui permettaient encore, le cardinal conçut l'idée que seule la confrérie des Fideles Fidei Flagrantes pouvait se cacher derrière ce rapt. Il essaya de se souvenir de la voix d'Anicet, mais en vain.

- Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

- Gonzaga, vous feriez mieux de ne pas poser tant de questions et de répondre aux miennes. J'ai l'impression que les années passées sous la pourpre cardinalesque vous ont fait perdre le sens des réalités. Il vous reste encore environ quatre-vingts minutes, ni plus ni moins. Quatre-vingts minutes qui vont décider de votre vie. J'ai du mal à imaginer que vous teniez à voir votre nom gravé dans le Martyrologium romanum.

Gonzaga hésita. N'était-ce pas quand même la voix d'Anicet ? Toutefois, celui qui parlait venait d'employer une expression qui dénotait sa formation théologique. Le Martyrologium, publié pour la première fois vers la fin du seizième siècle, contenait les noms de tous les saints reconnus par l'Église, ainsi que les jours où l'on célébrait leur fête.

- Un martyr mort congelé, ce serait en tout cas du jamais vu, ajouta l'inconnu.

- Arrêtez !

Gonzaga haussa le ton aussi fort que les conditions le lui permettaient.

- Si vous voulez me tuer, faites-en à votre guise ! À moins que vous ne vouliez de l'argent ? Dites-moi combien, je paierai.

- Vous pensez que le monde entier peut s'acheter. Mais quel est cet état d'esprit abject, monsieur le cardinal !

- Et vous donc !

Gonzaga faisait preuve d'un étonnant culot, auquel les circonstances présentes n'étaient pas vraiment propices. Il demanda brusquement :

- Vous travaillez pour Anicet, l'ancien cardinal Tecina ?

L'homme du haut-parleur ne s'attendait pas à cette question qui le laissa sans voix. La réponse ne parvint qu'après quelques secondes de silence :

- Je dirais plutôt qu'Anicet travaille pour moi.

Gonzaga ne comprenait pas ce que cela signifiait. Mais il avait l'impression que l'interlocuteur était de plus en plus nerveux.

- Combien de temps me reste-t-il ? demanda-t-il sur un ton provocateur.

- Si vous ne répondez pas à ma question, soixante-quinze minutes. Si vous parlez, nous vous détachons immédiatement et nous vous laissons sortir au chaud. Les carcasses de porcs sont conservées à une température de moins neuf degrés. Dehors, il fait vingt-huit degrés. Plus vingt-huit, cela va sans dire !

Ces chiffres concrets provoquèrent chez Gonzaga un véritable choc. Ses tremblements s'accentuèrent. Il frissonna.

Il doutait de pouvoir tenir encore le coup pendant soixante-quinze minutes.

- Alors ? fit la voix, plus insistante. Où est le suaire de Turin ? L'original !

- Au château de Layenfels. Je l'y ai moi-même apporté. Il faut me croire !

La voix de Gonzaga s'étrangla. Des cristaux de glace s'étaient formés sur ses lèvres.

Il tenta d'essuyer sa bouche sur son épaule, mais il ne pouvait pas tourner sa tête coincée entre ses bras attachés vers le haut.

- J'ai dit l'original ! hurla la voix dans le haut-parleur. L'original !

- Par la Vierge Marie et tous les saints ! C'est l'original que j'ai apporté au château de Layenfels ! Comme vous le savez peut-être, je ne l'ai pas vraiment fait de mon plein gré.

- Faites-moi grâce des détails. Ma compassion a des limites.

- J'ai apporté l'original en Allemagne. C'est la vérité.

- Très bien. Puisque vous le prenez ainsi... Je vous rappellerai dans quinze minutes. Qui sait, entre-temps vous aurez peut-être retrouvé la mémoire et vous saurez me dire où se trouve le véritable suaire de Turin...

Gonzaga entendit un crachotement sec, puis le silence se fit.

Les compresseurs de refroidissement ronronnaient tranquillement comme s'ils pleuraient en silence.

Des images incohérentes surgirent dans l'esprit du cardinal. Il se souvint des herbes agitées par le vent dans les prairies de Castel Gandolfo, en été, lorsqu'il rendait visite au pape.

Des images lui revinrent du trajet pour se rendre à Layenfels, du linceul entourant sa taille, des rayons du soleil qui filtraient, l'après-midi, à travers les hautes fenêtres du Palais apostolique et dessinaient des rais de lumière dans les pièces, comme on en voit sur les portraits de saints exécutés par les peintres raphaéliques ; il vit encore l'image floue d'une madone aux cheveux noirs, aux yeux foncés, au corsage ouvert d'où sortaient deux seins généreux.

Tout à coup, il eut peur. Peur de perdre conscience avant que l'inconnu ne se manifeste de nouveau. Pris de panique, il se mit à crier d'une voix vibrante que le froid refoulait presque dans sa gorge.

- Eh ! espèce de lâche ! Est-ce qu'il y a quelqu'un qui m'entend ?

Le souffle court, le cardinal suivait du regard le nuage de vapeur qui sortait de sa bouche pour disparaître entre les carcasses de porcs. Aucune réponse. Même pas un sifflement dans le haut-parleur. Sans remuer les lèvres, Philippo Gonzaga se mit à articuler le Credo en latin.

Il avait déjà récité des milliers et des milliers de fois cette profession de foi, mécaniquement, comme un automate.

Mais maintenant, dans cet environnement horrible, où le froid attaquait ses membres, où il craignait de perdre conscience d'un moment à l'autre, il réfléchissait sérieusement à la signification de ces mots : Credo in unum deum, patrem omnipotentem, factorem cæli et terræ, visibilium omnium et invisibilium. Et in unum dominum Jesum Christum, filium dei unigenitum. Et ex patre natum ante omnia sæcula...

- Vous m'entendez ? retentit la voix de l'inconnu dans le haut-parleur, interrompant les pieuses pensées du cardinal. Plus que quelques minutes, et nous aurons atteint la température idéale de moins dix-huit degrés.

Gonzaga voulut répondre, mais il en fut incapable. Il avait peur que sa mâchoire ne se brise s'il la remuait.

Il avait l'impression d'être un marbre de Michel-Ange. Il eût suffi d'un coup de marteau pour le faire éclater en mille morceaux.

Des morceaux de son corps à lui, de ses jambes, de ses bras et de ses doigts, qui se briseraient sur le sol en béton.

- Gonzaga, vous m'entendez ?

C'était de nouveau la voix inconnue qui l'appelait.

Il se taisait.

- Damnation ! Il est en train de s'évanouir ! Remontez la température ! Un cardinal mort ne nous serait plus d'aucune utilité. Un cadavre de cardinal ne peut que nous attirer des ennuis.

Ce furent les dernières paroles qu'entendit le cardinal secrétaire d'État Philippo Gonzaga avant de sombrer.

32

Dans la nuit, il s'était mis à pleuvoir. Les premières pluies depuis deux mois et demi d'un été sec.

Ignorant les recommandations de Barbieri, Malberg se mit en route de bon matin en direction du cimetière du Campo Varano, là où Marlène avait été enterrée dans l'anonymat.

Si on lui avait demandé pourquoi il bravait toutes les mises en garde et pourquoi il voulait se rendre là-bas, il n'aurait su que répondre. Quelque chose le poussait à retourner sur ce lieu.

La malhonnêteté de Paolo, le frère de Caterina, l'avait dépité, et il n'avait pas encore digéré cette déception. Il souffrait davantage encore de la trahison de Caterina.

Elle n'avait plus donné de ses nouvelles depuis leur dispute sur le Campo dei Fiori. Malberg considérait son silence comme la preuve flagrante de sa duplicité. L'avait-elle trahi parce qu'elle était jalouse de Marlène ? Malberg haussa les épaules. Il en était arrivé au point où la vie n'est supportable que lorsqu'on a un peu d'alcool dans le sang.

En chemin, il s'était arrêté dans une petite épicerie pour acheter une bouteille d'Averna, qu'il tenait à la main. La vinasse avait remplacé le café du matin.

Lorsqu'il pénétra dans le grand cimetière, de grosses gouttes de pluie s'écrasaient sur son visage. Ses vêtements mouillés lui collaient au corps. À le voir, on l'aurait pris pour un des innombrables clochards qui arpentaient les abords immédiats de la Stazione Termini.

Malberg avait mémorisé l'endroit exact où se trouvait la tombe, mais, dans son émotion d'alors, il avait dû confondre certains repères.

Toujours est-il qu'il mit un certain temps à se repérer au milieu de l'immense champ de pierres tombales, de mausolées aux allures de temples, ornés de kyrielles d'angelots kitsch et de messages larmoyants gravés dans les dalles pompeuses.

En dépit de l'heure matinale, il y avait autant d'animation dans le cimetière que sur un marché romain. Tous ceux qui étaient là n'écoutaient que leur chagrin, qu'ils tentaient de dominer chacun à sa manière. Devant une modeste tombe, surchargée néanmoins de décorations funéraires, il aperçut une vieille femme assise sous un parapluie, qui lisait à haute voix le journal à son défunt mari, comme elle le faisait sans doute chaque matin depuis de nombreuses années.

Sur une autre tombe dans laquelle, d'après l'épitaphe, était enterrée la femme d'un forain, s'entassaient des ours en peluche, des fleurs en soie et des cœurs en pain d'épice comme autant de lots gagnants d'un stand de tir ambulant.

On entendait dans le lointain la voix d'un orateur dont les paroles emmiellées métamorphosaient un avare en généreux bienfaiteur, qui n'avait « cessé d'être un exemple pour nous tous ».

Après avoir longtemps erré, Malberg tomba sur la parcelle qu'il cherchait, la 312 E. Mais, à l'endroit où il aurait dû trouver la tombe de Marlène, il tomba sur une dalle de marbre noir dont l'épitaphe gravée dans la pierre le laissa profondément perplexe :

JÉZABEL

Ne crains pas ce que tu vas souffrir.

Jézabel ? Malberg regarda autour de lui. Il était absolument sûr que c'était la tombe de Marlène. Jézabel ? Que pouvait bien vouloir dire cette étrange inscription ?

Mais, après tout ce qu'il avait vécu jusqu'à présent, Malberg n'était pas autrement surpris par cette nouvelle machination diabolique. Dans de tels moments, il se sentait livré pieds et poings liés à un adversaire beaucoup plus puissant que lui.

Pendant qu'il réfléchissait au sens que pouvaient avoir le nom et l'inscription, il entendit soudain un bruit de moteur derrière lui.

Se retournant, il aperçut une petite pelle mécanique qui se dirigeait droit sur lui. L'époque où les fossoyeurs creusaient les tombes à la force des bras était révolue. Le temps des fossoyeurs est fini, pensa-t-il, ils ont été remplacés par de simples excavateurs.

Il ne prêta guère attention à l'engin, préférant boire une gorgée de vin, fermer les yeux et tenter d'établir un contact avec Marlène, qui était étendue là, sous deux mètres et demi de terre.

Sa tentative échoua, car l'excavateur s'immobilisa non loin de lui, dans la rangée adjacente. Les circuits hydrauliques poussèrent un sifflement quand le conducteur de la pelle mécanique coupa le moteur. L'employé ouvrit la porte vitrée.

Malberg regarda avec étonnement une petite personne râblée s'extraire de l'étroite machine. S'agissait-il d'un homme ou d'une femme ? Il ou elle avait un visage bouffi et blafard. Ses cheveux étaient coupés si court qu'on voyait le cuir chevelu briller. La petitesse de cette personne, homme ou femme, était compensée par la taille de ses yeux. Jamais Malberg n'avait vu de si grands yeux.

Ce n'est que lorsque cette petite personne se dirigea vers lui que Malberg crut comprendre, à sa façon de se mouvoir, qu'il s'agissait d'un homme. Les fossoyeurs sont toujours des personnages singuliers. Mais celui qui venait vers lui en le saluant aimablement était à n'en pas douter encore plus singulier que les autres.

Il agitait étrangement les mains et les bras, sans prononcer un seul mot, du moins pas un seul mot qui fût audible. Il articulait différentes syllabes sans produire le moindre son. Malberg finit par comprendre que le conducteur de l'engin était sourd-muet.

Il pointa l'index une fois sur Malberg, une fois sur la tombe de Marlène. Malberg crut comprendre que l'homme lui demandait s'il avait un lien de parenté avec la personne qui était enterrée ici.

Malberg acquiesça.

L'homme au visage doux posa alors sa main droite sur son cœur et regarda Malberg de ses grands yeux.

Oui, acquiesça Malberg de nouveau. Il l'avait aimée. Il fut surpris de constater la facilité avec laquelle on pouvait se faire comprendre sans paroles. Il finit par sortir la bouteille de sa poche, il dévissa le bouchon et la tendit au petit homme.

L'homme déclina l'offre. Mais lorsque Malberg eut bu une grande gorgée, le petit homme s'empara à son tour de la bouteille. Il avala de travers et fut pris d'une quinte de toux.

Lorsqu'il reprit son souffle, il fit un signe pour dire à quel point il avait apprécié l'Averna. Le tout assorti d'un sourire laborieux.

- C'est toi qui as creusé cette tombe ? s'enquit Malberg en veillant bien à ce que le conducteur de l'engin pût lire les mots sur ses lèvres.

- Oui, dit celui-ci en désignant la pelle mécanique arrêtée à proximité.

Il se passa alors quelque chose d'inattendu. Le petit homme désigna la tombe de Marlène avant de poser son index en croix sur ses lèvres, comme pour dire : « Je n'ai pas le droit d'en parler. »

- Comment cela, tu n'as pas le droit d'en parler ?

Étonné, Malberg observa les gestes qu'il faisait : on eût dit qu'il faisait passer de l'argent de sa main droite dans sa main gauche.

- On t'a donné de l'argent pour que tu gardes le silence ?

L'employé hocha la tête.

- Qui ?

La question de Malberg se heurta à un refus énergique. Non, le petit homme ne voulait pas répondre à cette question.

Il changea complètement d'attitude lorsque Malberg tira un billet de cinquante euros de sa poche et le lui tendit. Il joignit les mains comme pour prier. Puis il se mit à agiter énergiquement les bras en indiquant une direction bien précise.

- Un religieux t'a payé pour que tu te taises ?

Oui. En s'aidant de ses deux mains, le fossoyeur esquissa une forme ressemblant à un grand chapeau. Il le fit avec tant de précision que Malberg n'eut aucun mal à comprendre ce qu'il voulait dire.

- Un évêque ou un cardinal du Vatican ?

Oui. Ses yeux si expressifs se mirent à briller. Il était fier d'arriver à se faire comprendre aussi bien.

- Un homme que tu connaissais ?

Oui.

- N'était-ce pas par hasard Philippo Gonzaga, le cardinal secrétaire d'État ?

Oui, c'était lui. Le fossoyeur tapota du bout de son index la paume de sa main gauche.

- Et le nom qui est écrit sur la pierre tombale ? Jézabel, tu sais ce que cela signifie ?

Le petit homme secoua vigoureusement la tête.

Malberg soupçonna subitement son interlocuteur de savoir plus de choses qu'il n'était prêt à en dire. Il devait sans doute faire preuve de plus de générosité pour amener le fossoyeur à parler.

Car celui qui l'avait auparavant soudoyé, cet homme qui se promenait avec cent mille dollars en poche, n'avait pas dû se contenter de donner cinquante euros au témoin dont il avait voulu acheter le silence.

Tout en réfléchissant au montant de la somme qui ferait céder le petit homme, Malberg but encore une gorgée au goulot.

Il n'avait pas remarqué qu'on l'observait depuis un moment. Lorsqu'il voulut faire disparaître la bouteille dans la poche de sa veste, une silhouette s'approcha de lui par-derrière et essaya d'attraper la bouteille. Malberg se retourna.

C'était Caterina. Son regard était plein de reproches. Elle ne dit pas un mot.

- À quoi ça rime, ça ? bégaya Malberg, mal à l'aise. Comment savais-tu que j'étais ici ?

Le fossoyeur fit un geste d'impuissance avant de remonter dans son engin qui s'éloigna en pétaradant.

- Je ne le savais pas, répondit Caterina, mais j'ai eu une sorte de pressentiment : j'étais certaine que tu finirais par atterrir ici un jour ou l'autre.

- Tiens donc, un pressentiment !

Malberg eut un rire amer et reprit une gorgée d'alcool.

- Manque de chance, je ne me suis pas méfié et je t'ai fait confiance. Que t'ont-ils proposé pour toutes les informations que je t'ai données ? Bravo, tu as merveilleusement bien joué ton rôle, tu mériterais presque un Oscar ! En tout cas, je n'avais même pas remarqué que j'avais affaire à une comédienne. Génial, la partie de jambes en l'air ! Chapeau, la comédie de l'amour et de la passion ! Où apprend-on ce genre de choses ? Chez les dames qui vendent leurs charmes dans le Trastevere ?

Caterina leva le bras et lui colla une grande gifle.

- Tu es ivre. Et tu es injuste envers moi. Je peux te jurer que j'ignorais tout des magouilles de Paolo. C'est vrai que Paolo n'est pas vraiment le type en qui on peut avoir aveuglément confiance, mais c'est mon frère. Jusqu'à présent, il m'a toujours dit la vérité sur ses petits boulots, ou les petites escroqueries qui lui permettent de gagner sa vie. Je lui ai proposé de partager mon appartement pour avoir l'œil sur lui. Paolo est un instable qui pète les plombs dès qu'il voit du fric. Pour l'argent, il est prêt à tout, même à se salir les mains, là où d'autres y répugnent. Crois-moi, s'il y a quelqu'un que Paolo a profondément déçu, c'est bien moi.

Malberg se frotta la joue.

- Arrête, tu vas me faire pleurer. Tu t'imagines quoi ? Que je vais te faire confiance, ne serait-ce qu'un tout petit peu ?

Caterina haussa les épaules comme pour dire : « Qu'est-ce je peux faire si tu ne veux pas me croire ? » Puis elle répondit :

- En tout cas, j'ai flanqué Paolo à la porte. J'ai jeté ses affaires sur le palier - il n'avait d'ailleurs pas grand-chose à lui - et j'ai fait changer la serrure de l'appartement. Je ne veux plus rien avoir à faire avec mon frère. Il n'a même pas essayé de se disculper. Quand il est parti, il pleurait comme un gosse, jurant ses grands dieux qu'il voulait réparer le mal qu'il avait fait.

- Tu peux me raconter ce que tu veux, rétorqua Malberg, buté.

- Je t'en prie, Lukas, tu dois me croire ! Surtout maintenant, car il semble que nous ayons enfin avancé dans l'affaire Marlène Ammer.

Malberg tendit l'oreille.

- Un jeune procureur, un certain Mesomedes, a pris contact avec moi, poursuivit Caterina. Il veut reprendre l'affaire à zéro.

- C'est la meilleure, s'étrangla Malberg. Juste au moment où le dossier a été clos sur un ordre venu du sommet de la hiérarchie. Et il vient exprès te voir pour cela ? Je suppose que c'est encore une de ces histoires que tu affectionnes.

- Le magistrat m'a demandé si je savais où tu te trouvais, continua Caterina sans réagir à la remarque de Lukas. Je lui ai dit que je n'en avais aucune idée.

- Alors là, j'en ai, de la veine, rétorqua Malberg sur un ton cynique.

- Tu peux franchement être odieux, dit Caterina en le fixant avec colère. Qu'importe, je vais te donner une autre nouvelle.

Lukas Malberg fit comme si les paroles de Caterina ne l'intéressaient pas outre mesure. Impassible, il gardait les yeux fixés sur la pierre tombale noire portant le nom de Jézabel. Jézabel ?

N'était-ce pas une figure de l'Ancien Testament, la fille d'un roi phénicien mariée au roi israélite Achab ? Malberg connaissait certes moins bien la Bible que sa gérante mademoiselle Kleinlein, mais Jézabel, il en était sûr, c'était cette femme impie qui, comme il est écrit dans l'Apocalypse de saint Jean, débauche les serviteurs.

Pendant qu'il réfléchissait en vain à la signification de la phrase inscrite sur la pierre, Ne crains pas ce dont tu dois souffrir, il entendit la voix de Caterina, comme venant de très loin :

- La marquise est morte.

Surpris, Malberg regarda Caterina.

- Tu peux répéter ce que tu viens de dire ?

- La marquise est morte. On a tiré sur elle d'une voiture, juste après sa libération. Comme tu le sais, la veille, j'étais allée lui rendre visite en prison dans l'espoir d'en apprendre un peu plus sur sa relation avec Marlène Ammer.

- Et ça a donné quoi ?

Caterina secoua la tête.

- Pour être franche, rien, ou presque rien.

- Qu'entends-tu par là ?

- Rien qui puisse t'aider, toi, ni m'aider, moi. Elle s'est contentée de faire des réflexions sur les hommes en général, disant que les hommes sont tous autant qu'ils sont...

- ... des salauds ?

- C'est exactement le mot qu'elle a employé.

- Une phrase qu'affectionnent les femmes déçues. Il est d'ailleurs possible qu'il y ait parfois du vrai dans la formulation... Et c'est tout ce que tu as appris ?

- J'ai eu l'impression qu'elle avait tiré un trait sur sa vie.

- Comment cela ?

- Je ne sais pas. Elle a expliqué que, dans la mesure où elle tenait encore à la vie, elle devait s'estimer heureuse d'être en prison, car là, au moins, elle était en sécurité. Elle savait qu'elle était en danger. Je n'ai pas compris ce qu'elle insinuait. Aucune personne sensée n'en aurait conclu que des mafiosi l'avaient dans le collimateur.

Gêné et perplexe, Malberg essuya la pluie qui mouillait son visage dans la manche de sa veste. Caterina poursuivit son récit :

- C'est le procureur Achille Mesomedes qui m'a appris que la marquise avait été assassinée. Sinon, je ne le saurais pas. Ce cas ressemble étrangement à la mort de Marlène Ammer. Il s'agit d'un assassinat, mais aucun journal ne juge utile d'en parler.

Perdu dans ses réflexions, Malberg hocha la tête.

- Et lorsque j'ai pris congé d'elle, Lorenza Falconieri m'a répété que jamais nous ne découvririons la clé de cette histoire, continua Caterina.

- Tu me l'as déjà raconté sur le Campo dei Fiori.

- Oui. Mais quand elle m'a quittée, lorsqu'elle était déjà sur le pas de la porte, elle a fait une dernière remarque qui n'a cessé depuis de me préoccuper. Elle m'a demandé si je connaissais l'Apocalypse de saint Jean. Je ne suis pas bonne sœur et, à l'école, je ne me suis pas vraiment intéressée à l'Ancien Testament. Je lui ai donc répondu que non. La marquise a fini par me dire que je devrais me pencher sur le chapitre 20, verset 7. Puis elle a éclaté de rire. On aurait dit une folle. La scène était macabre.

- Moi non plus, je ne connais pas l'Apocalypse par cœur, dit Malberg en s'efforçant d'afficher un petit sourire ironique sans y parvenir vraiment.

- Pas besoin. Je me suis renseignée entre-temps.

- Et qu'as-tu trouvé ?

Lorsque les mille ans seront révolus, Satan sera relâché de sa prison. Tu as une idée de ce que cela peut bien signifier ? Je ne vois pas le rapport avec le meurtre de la marquise, ni avec la mort de Marlène Ammer.

Malberg n'entendit pas la question de Caterina. Avant même qu'elle ait terminé sa phrase, il se sauvait à toutes jambes comme s'il avait le diable aux trousses et disparaissait dans le labyrinthe des tombes.

33

Lorsque le bedeau de San Sebastiano voulut pénétrer dans l'église située sur la Via Appia, un peu avant 6 h du matin, il s'immobilisa, effrayé. Cela faisait plus de trente ans qu'il officiait ici, et jamais il n'avait manqué de fermer à clé la petite porte de la sacristie. Pourtant, ce matin-là, la clé ne lui fut pas utile, car la porte n'était pas verrouillée.

Avec sa barbe hirsute et ses cheveux blancs, le dénommé Salvatore, serviteur de l'Église, ressemblait à un prophète de l'Ancien Testament. Il mit cet oubli sur le compte de son grand âge et commença à préparer les ornements sacerdotaux dans la sacristie. Les femmes de ménage venaient d'arriver et se dispersaient dans l'église pour effectuer leur travail.

Le bedeau venait juste de terminer ses préparatifs lorsqu'il entendit, par la porte donnant sur l'autel, un cri aigu provenant de la nef.

Salvatore sortit en trombe de la sacristie. Depuis le chœur, il aperçut les femmes de ménage rassemblées au fond de l'église autour d'un confessionnal.

Salvatore se mit à courir aussi vite que le lui permettaient ses vieilles jambes pour voir ce qui s'était passé.

- Lucia voulait balayer l'intérieur du confessionnal, cria la chef de l'équipe, et c'est là qu'elle l'a découvert !

- Quoi ?

La femme de ménage lui montra la porte ouverte du confessionnal. Salvatore se signa. Un homme chauve était assis, affaissé sur le banc ; il avait les yeux fermés, comme s'il était mort.

- Par la Vierge Marie ! s'écria Salvatore, sa barbe de prophète tremblant comme une feuille dans le vent. On dirait... On dirait son Éminence Gonzaga, le cardinal secrétaire d'État !

Une femme de ménage d'un certain âge tomba à genoux en joignant les mains. Une autre entama une litanie funèbre larmoyante, comme on en entend en Italie du Sud. Les deux autres enfouirent leurs visages dans leurs mains.

Salvatore s'approcha du corps inerte du cardinal. Son visage était d'une pâleur mortelle, ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. Ce n'est qu'au bout de quelques instants qu'il remarqua que la tempe droite du cardinal palpitait, presque imperceptiblement.

- Il est en vie ! s'écria le bedeau au comble de l'agitation. Vite, appelez les secours !

Une des femmes courut vers le téléphone qui se trouvait dans la sacristie et, deux minutes après, on entendit un hurlement de sirène se rapprocher.

Salvatore venait juste d'ouvrir le portail principal lorsque l'ambulance s'immobilisa devant les marches, sirène hurlante et gyrophare allumé.

Le médecin, un jeune homme svelte d'à peine trente ans, parcourut la distance qui le séparait du confessionnal au pas de course, suivi de deux infirmiers qui portaient une civière.

- C'est le cardinal secrétaire d'État, dit le bedeau en écartant les femmes de ménage. Faites vite !

Le médecin, tout de blanc vêtu, colla l'oreille sur la poitrine du cardinal, puis souleva ses paupières pour tester ses réflexes. Lorsqu'il voulut prendre le pouls du patient, il fut surpris de découvrir dans la main droite du cardinal une boîte d'ampoules de Dormicum 5 x 2 ml. Un des infirmiers jeta un regard interrogateur au médecin, qui paraissait désorienté.

- Un anesthésiant, se contenta-t-il de remarquer d'une voix neutre.

- Cela signifie qu'on a endormi le cardinal en lui injectant ce produit, et qu'on l'a ensuite déposé ici ?

Le médecin urgentiste opina avant d'examiner le creux du bras droit du patient inconscient, puis celui du bras gauche.

- Là, dit-il, montrant les deux marques de piqûre. Le pouls est au plus à quarante. Deux centimètres cubes d'Alenxade.

L'infirmier tendit une seringue et une ampoule au médecin qui fit une injection au cardinal.

Quelques secondes plus tard, celui-ci s'éveilla, ouvrant d'abord l'œil gauche, puis le droit. Les femmes de ménage reculèrent, effrayées comme des poules. Des cris hystériques retentirent dans la nef :

Miracolo ! Miracolo !

Le médecin s'approcha très près du visage du cardinal :

- Éminence, vous m'entendez ?

- Bien sûr, je ne suis pas sourd ! répondit Gonzaga d'une voix ferme. Où suis-je ?

- À San Sebastiano, sur la Via Appia. Savez-vous comment vous êtes arrivé jusqu'ici ? s'enquit l'urgentiste prudemment.

Gonzaga se secoua.

- J'ai froid, répondit-il en se frottant les deux bras. Évidemment, dans une chambre froide à moins dix-huit degrés...

- Ce sont les femmes de ménage qui l'ont découvert, intervint le bedeau, visiblement soucieux qu'on ne remarque pas les curieux propos du cardinal. L'entrée de l'église n'était pas fermée à clé, bien que je puisse jurer par la Vierge Marie que je l'avais verrouillée hier soir quand j'ai fait ma dernière ronde d'inspection.

Visiblement inquiet, l'urgentiste observait le cardinal.

- Nous devons avertir la police. On vous a de toute évidence injecté un anesthésiant avant de vous transporter ici.

- Ne mêlez pas la police à cela ! siffla Gonzaga tout bas. Je ne souhaite pas que la police intervienne. Je vous prie d'observer la plus grande discrétion. C'est au titre de cardinal secrétaire d'État du Vatican que je vous le demande. Vous m'avez bien compris ?

- Comme vous le souhaitez, Excellence, répondit le médecin. Il me semble toutefois opportun de vous faire transporter à la clinique Gimelli pour y effectuer des examens. J'ignore combien de temps vous êtes resté sans connaissance. Il se pourrait que vous en gardiez des séquelles. Je vous conseille très vivement...

- Surtout pas l'hôpital ! s'écria le cardinal en agitant les mains dans tous les sens. Je veux éviter tout scandale, vous me comprenez ?

- Bien sûr.

Au prix d'un effort considérable, Gonzaga tenta de se sortir de la position inconfortable dans laquelle il se trouvait. Lorsqu'un des infirmiers voulut lui prêter main-forte, le cardinal le repoussa avec une telle violence que l'homme faillit en perdre l'équilibre.

- Si j'ai besoin d'aide, je saurai vous le faire savoir, grogna Gonzaga.

Puis, après avoir tourné les yeux vers le portail ouvert devant lequel l'ambulance attendait avec son gyrophare bleu allumé, le cardinal secrétaire d'État s'emporta :

- Éteignez-moi ces illuminations diaboliques ! Que vont ressentir les pieux chrétiens en voyant un véhicule d'intervention stationné devant l'église San Sebastiano !

- Ne pourrions-nous pas au moins vous ramener au Vatican ? demanda le médecin d'une voix pleine d'inquiétude. Que m'importe ce qui s'est passé, Éminence, c'est votre affaire, j'en conviens, et vous avez vos raisons pour taire cette affaire à l'opinion publique. Mais, en tant que médecin, il est de mon devoir d'attirer votre attention sur les risques que vous prenez pour votre santé.

- Docteur, votre zèle vous honore, répondit Gonzaga, mais il n'a pas de raison d'être. Accordez-moi encore quelques minutes, jusqu'à ce que j'aie complètement récupéré.

- Comme vous le souhaitez, Éminence...

Le ton que le médecin employait disait clairement qu'il ne cautionnait en rien le comportement du cardinal secrétaire d'État.

Les infirmiers quittèrent l'église en emportant la civière, le médecin s'installa sur le dernier banc de la nef et sortit de sa mallette de secours le carnet dans lequel il consignait toutes ses interventions. À intervalles réguliers, il jetait des regards attentifs à Gonzaga.

Le cardinal inspirait et expirait avec difficulté. Il faisait lourd dans l'église, et l'air ne semblait pas convenir à l'amélioration de son état.

- Vous ne préféreriez pas sortir ? lui demanda le médecin.

Préoccupé, le cardinal ne réagit pas. Pourquoi l'avoir amené justement ici, dans la basilique San Sebastiano ? Était-ce un hasard ou le fruit d'un calcul ?

Sous l'église se trouvaient des galeries de plusieurs kilomètres de long : des catacombes. Le cardinal n'ignorait rien des sous-sols des églises.

Les catacombes de San Sebastiano étaient un lieu de pèlerinage annuel fréquenté par plusieurs milliers de fidèles. Elles n'étaient pas aussi étendues que celles de saint Calixte qui se trouvaient à quelques rues de là. Sous cette église, les galeries se superposaient sur quatre étages et formaient un véritable labyrinthe de vingt kilomètres de couloirs dans lesquels il était aisé de se perdre.

Les galeries de San Sebastiano avaient été à l'origine du terme même de « catacombe ». Les Romains appelaient catacombas ce lieu mystérieux sur lequel une église avait déjà été érigée du temps de l'empereur Constantin. Les apôtres Pierre et Paul, morts en martyrs, auraient été ensevelis ici, bien avant la construction de Saint-Pierre. Ce n'est que plus tard que l'église et les catacombes avaient été vouées à saint Sébastien, mort dans des circonstances atroces en ces lieux. Des tireurs d'élite romains s'étaient servis de cet homme sans défense comme d'une cible vivante et, comme il donnait encore des signes de vie, ils l'avaient assommé à coups de massue.

C'est à cela que Gonzaga pensait, les yeux perdus dans le vide. Tout à coup, la voix glaciale de la chambre froide lui revint à l'esprit. « Je ne peux imaginer que vous ayez absolument envie de voir votre nom figurer dans le Martyrologium romanum. Un martyr mort congelé, cela serait du jamais vu ! »

Tout cela ne relève pas du hasard, se dit subitement le cardinal. Bien qu'il fît chaud, il frissonna. Soit l'auteur de son enlèvement avait une formation théologique, soit il possédait une bonne connaissance des langues anciennes et de l'histoire antique. Soit les deux à la fois ?

Le médecin remarqua les tremblements du cardinal.

Venant du fond de l'église, le bedeau de San Sebastiano réapparut.

- Vous devriez sortir à l'air frais, conseilla l'urgentiste.

Gonzaga sortit, soutenu par le médecin et le bedeau. Arrivé dehors, il s'assit sur une pierre en saillie dans le mur.

- Tout va pour le mieux, dit le cardinal, qui s'était vite rétabli. Un horrible souvenir m'est revenu à la mémoire. Puis-je utiliser votre téléphone portable ? dit-il en se tournant vers le médecin.

L'urgentiste lui tendit l'appareil. Gonzaga composa un numéro et attendit.

- Pour l'amour de Dieu, mais décrochez donc ! s'écria-t-il, impatient.

Voyant le regard désapprobateur du médecin, il ajouta, avec beaucoup plus de retenue :

- Soffici, mon frère, répondez !

L'appel finit par être transféré sur un répondeur : Votre correspondant est injoignable pour le moment.

34

Malberg était en train de se raser. Il observait d'un air maussade l'image que lui renvoyait le miroir. Il ne se reconnaissait pas. Il est vrai qu'il eût été étonnant, compte tenu des circonstances, qu'il ait l'air jeune et reposé.

Tout en poursuivant ses ablutions dans la petite salle de bains de Barbieri, Malberg se demandait pourquoi la marquise était morte et pourquoi lui était encore vivant. Soit il était quantité négligeable dans l'affaire Marlène Ammer, soit il présentait encore quelques avantages dont les uns ou les autres pourraient tirer parti.

Durant une bonne partie de la nuit, il avait essayé de faire avec Barbieri le bilan des derniers événements. Ils avaient discuté à n'en plus finir et vidé deux bouteilles de Castelli qui n'avaient pas arrangé leur état. Lukas Malberg avait proposé à Giacopo Barbieri qu'ils se tutoient.

Vers 1 h 30 du matin, ils s'effondraient chacun dans son lit après s'être promis de mettre au point une stratégie dès le lendemain matin.

Quand ils prirent ensemble le petit-déjeuner, qui ressemblait par sa frugalité à une collation du matin dans un couvent de trappistes, Malberg marmonna d'une voix enrouée :

- Au fait, hier soir, il y a une chose que je ne t'ai pas dite. Or, je n'arrête pas d'y penser.

Barbieri le regarda, intrigué.

- Hier au cimetière, quand j'étais sur la tombe de Marlène, j'ai eu une étrange vision. J'en suis d'ailleurs à me demander si mon imagination ne m'a pas joué des tours. Il pleuvait à verse, et Caterina était en train de me noyer sous un flot de paroles. Au moment où elle citait la phrase tirée de l'Apocalypse, Satan sera libéré de son cachot, j'ai vu tout à coup derrière la pierre tombale une silhouette sombre, un homme avec un long manteau noir. Il était sorti du sol, comme par magie, et il nous fixait.

- Tu ne veux tout de même pas me dire que c'était le diable en personne ! l'interrompit Barbieri.

- J'aurais juré qu'il s'agissait du cardinal Gonzaga.

- Et puis ? demanda Barbieri, tout excité.

- Et puis, rien, hormis que j'ai complètement paniqué et que j'ai pris mes jambes à mon cou, expliqua Malberg, gêné.

- Tu crois que c'est toi qu'il cherchait ?

- Après l'histoire avec Paolo, je n'exclurais pas cette éventualité.

Barbieri repoussa la vaisselle du petit-déjeuner, puis il alla chercher un bloc-notes qu'il posa devant lui sur la table de la cuisine, s'arma d'un stylo bille et griffonna sur la feuille : Marquise Lorenza Falconieri. Puis il traça une croix à côté.

Lorsqu'il rencontra le regard interrogateur de Malberg, il se lança dans une explication :

- Je crois que la marquise joue un rôle-clé dans cette affaire. Si nous parvenons à trouver des informations sur sa vie, nous tomberons forcément sur son assassin. Et si nous connaissons son assassin, nous pourrons aussi remonter à l'assassin de Marlène.

- Et le tour est joué ! se moqua gentiment Malberg. Tu crois vraiment que la marquise et Marlène ont été victimes d'un seul et même assassin ? Mais c'est ridicule !

- Je n'ai jamais prétendu ce genre de choses. Je me suis contenté de dire que si nous arrivions à élucider la mort de la marquise, nous trouverions sans doute des indices sur la mort de Marlène.

- Et comment comptes-tu t'y prendre pour en savoir plus sur la vie de la marquise ? Elle est morte, et sa mort va passer à la trappe, tout comme celle de Marlène. Ce ne sera pas simple.

Barbieri fronça les sourcils et prit une attitude presque arrogante :

- Quand on aime les choses simples, on ferait mieux de ne pas se mêler d'affaires criminelles.

Malberg opina du chef, donnant raison à son interlocuteur.

- Et comment comptes-tu procéder ?

- Nous commencerions par le plus simple.

- Qui serait ?

- D'observer nuit et jour la maison de la marquise, afin de voir ce qui s'y passe.

- Que veux-tu qu'il s'y passe ? Rien.

- Il se peut que tu aies raison.

- Alors, à quoi bon se donner cette peine ?

- Dans des affaires apparemment perdues d'avance comme celle-ci, l'enquêteur se saisit du moindre petit indice. Tiens-le-toi pour dit !

Lukas fit une grimace.

- Si cela peut te faire plaisir.

- Je me trompe, ou tu débordes d'enthousiasme ? ironisa Barbieri.

- Ne m'en veux pas, mais ton plan ne me dit rien qui vaille.

- Tu as mieux à proposer ?

Malberg garda le silence.

- Bon, reprit Barbieri. Je te fais une proposition. Nous nous mettons en planque trois jours. Si, au bout de ces trois jours, cela ne donne rien, nous arrêtons les frais et nous envisageons autre chose. N'oublie pas que la marquise n'est pas la personne qui nous intéresse au premier chef. Celle qui nous concerne, c'est Marlène Ammer.

Malberg opina distraitement. Il avait trop de choses dans la tête. Entre la marquise et Marlène, il devait y avoir un lien au-delà de leur relation personnelle.

- Au fait, commença Malberg, songeur, après s'être raclé la gorge, tu sais que la marquise s'intéressait à Marlène en tant que femme ?

- Qu'est-ce que tu entends par là ?

- Que Marlène l'intéressait sur le plan sexuel !

- La marquise aurait été lesbienne ? Qu'est-ce qui te fait dire cela ?

- Eh bien, je me suis rendu chez la marquise pour me faire une idée de sa collection de livres, qui s'est révélée depuis lors être de la marchandise volée. Tout à fait par hasard, j'ai pu jeter un coup d'œil dans sa chambre. Il y avait des photos, disons... intéressantes, au-dessus de son lit...

- ... des photos de Marlène ?

- Exact. Marlène dans des poses suggestives, en guêpière, avec des porte-jarretelles et des bas noirs.

Barbieri émit un sifflement.

- Et Marlène Ammer ? Elle aussi, elle était lesbienne ?

- J'ai du mal à l'imaginer. Et puis, dans l'appartement de Marlène, j'ai vu des photos d'elle en compagnie d'un inconnu, un homme, s'entend !

- Cela ne veut pas dire grand-chose, répliqua Giacopo Barbieri d'un ton ferme. Il n'y a pas besoin d'être un bouquiniste allemand pour remarquer qu'il y a des femmes qui aiment aussi bien les femmes que les hommes.

Malberg ne réagit pas à la plaisanterie de Barbieri.

- En Italie, l'homosexualité fait l'objet d'une tolérance bien moins grande qu'en Allemagne, poursuivit Barbieri.

- Mais on ne tue pas quelqu'un parce qu'il est homosexuel !

Barbieri haussa les épaules.

- Partout, il y a des esprits dérangés. Il se peut très bien qu'un détraqué se promène en ce moment dans la nature.

35

Le cardinal Bruno Moro secoua la tête et gronda de sa voix grave :

- Gonzaga, encore et toujours Gonzaga ! Dieu seul sait à quelle rude épreuve il nous soumet en la personne de ce cardinal secrétaire d'État !

Dans un mouvement de colère, le grand homme maigre aux cheveux roux se redressa dans son fauteuil.

Depuis des heures, Moro, le directeur du Saint-Office, était en réunion avec Salzmann, le pro-secrétaire pour l'Éducation, et Sawatzki, le préfet du Conseil pour les affaires publiques de l'Église, afin de déterminer la conduite à adopter.

La disparition de Philippo Gonzaga et de son secrétaire Giancarlo Soffici après leur visite au président de la République devait être tenue secrète.

Alors que Frantisek Sawatzki insistait pour que la police romaine fût informée, Archibald Salzmann et le cardinal Moro ne voulaient pas en entendre parler. Moro, surtout, redoutait un scandale s'il devait s'avérer que Gonzaga avait de nouveau entrepris une des sorties en solitaire dont il avait le secret.

On s'était déjà perdu en conjectures sur le fait que, contrairement à ses habitudes, Gonzaga était conduit par Soffici, son secrétaire, et non par Alberto, son chauffeur, jusqu'à ce qu'on finisse par apprendre qu'Alberto, cloué au lit par une grippe, n'avait tout simplement pas pu assumer ses fonctions.

Après trois heures de débat, le regard rivé sur le portrait de saint Borromée, le cardinal Moro décida de temporiser jusqu'au lendemain matin 6 h.

Si Gonzaga et son secrétaire ne réapparaissaient pas d'ici là, on préviendrait la police, laquelle déclencherait les recherches.

À peine en avait-il terminé de ses explications que son secrétaire privé, le monsignor Abate, entrait dans la pièce et se penchait vers lui pour lui glisser un mot à l'oreille.

- Monsignor ! Vous pouvez sans crainte parler à haute voix, s'échauffa Moro. Contrairement à ce qui se passe chez d'autres membres de la curie, chez moi, il n'y a pas de secrets.

Le secrétaire dit alors :

- Éminence, un procureur attend devant la porte et souhaite parler à un membre de la curie.

Moro, Sawatzki et Salzmann se regardèrent, alarmés. Chacun d'eux avait des raisons d'être préoccupé, mais pas nécessairement des raisons identiques. Cela revenait donc finalement au même, et cela ne présageait rien de bon.

- Faites entrer le procureur, dit Moro à l'adresse de son secrétaire, en accompagnant ses paroles d'un geste auguste de la main.

Le jeune magistrat se présenta.

- Je m'appelle Achille Mesomedes et je suis attaché au parquet de Rome.

Moro, Sawatzki et Salzmann se présentèrent à leur tour et indiquèrent la fonction qu'ils occupaient au sein de la curie.

- Qu'est-ce qui vous amène ? demanda Moro, bien qu'il supposât que la présence de leur interlocuteur avait un rapport avec la disparition de Gonzaga.

Sans dire un mot, Mesomedes tira de son attaché-case une enveloppe dont il sortit une demi-douzaine de grandes photos qu'il étala sur la table devant les grands dignitaires présents.

- Ces clichés ont été pris lors d'un enterrement dans le cimetière du Campo Verano, commenta Mesomedes. Je suppose que certaines des personnes qui apparaissent ici ne vous sont pas totalement inconnues.

Salzmann regarda de plus près une des photos :

- C'est le cardinal Philippo Gonzaga, dit-il.

Moro prit à son tour la photo :

- J'ignore ce que cela signifie.

- Reconnaissez-vous d'autres personnes ? demanda le procureur avec insistance.

- Pourquoi posez-vous ces questions ? Je pensais que vous nous apportiez une information concernant le lieu où se trouve actuellement le cardinal Philippo Gonzaga.

Moro tendit les clichés à Mesomedes tout en l'interrogeant du regard.

Le jeune magistrat ne cacha pas sa surprise :

- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Éminence. Mes recherches concernent la réouverture d'un dossier qui a été classé un peu précipitamment. Il s'agit de l'affaire Marlène Ammer, la femme retrouvée morte dans sa baignoire. Le rapport d'autopsie a conclu à une mort par noyade après ingestion de barbituriques.

- Excusez-moi, l'interrompit le cardinal, mais, si vous êtes venu pour nous parler de cela, vous avez perdu votre temps.

- Pas du tout, rétorqua Mesomedes. J'aimerais seulement savoir pourquoi le cardinal Gonzaga ainsi que d'autres membres de la curie ont assisté à l'inhumation de cette femme. Et je cherche à savoir comment certaines senteurs ont pu imprégner le peignoir de la victime.

- Jeune homme, l'interrompit de nouveau Moro, cette fois avec un petit sourire condescendant, vous ne voulez tout de même pas nous demander d'expliquer la présence de parfum chez une dame à la réputation douteuse...

- Certes non, monsieur le cardinal. Il ne s'agit pas de parfum, mais d'encens !

- D'encens ?

Moro se figea, effrayé.

- Et même d'un encens bien particulier, ajouta Mesomedes. Olbano n° 7, celui-là même qui n'est utilisé qu'au Vatican.

- Ainsi, vous ne venez pas pour nous parler de la disparition du cardinal secrétaire d'État ?

- Il a disparu ?

Monsignor Sawatzki hocha la tête avec véhémence.

- Depuis deux jours, juste après sa visite officielle au président de la République.

Le cardinal Bruno Moro fut le premier à comprendre la méprise. Il minimisa l'information :

- Il faut que vous sachiez que Gonzaga est un homme très occupé, qui plus est un peu original. Il lui arrive de suivre des voies aussi solitaires que singulières...

Mesomedes hocha la tête pour montrer qu'il saisissait parfaitement les allusions de son interlocuteur.

- Je me souviens en effet de certains articles dans la presse...

- Vous voulez parler de l'accident de son Éminence sur la Piazza del Popolo, et du sac en plastique renfermant cent mille dollars ?

- Exactement !

- En fin de compte, il s'est avéré que la presse avait donné une mauvaise information. Ce qui est beaucoup plus important, c'est que Dieu tout-puissant ait préservé l'intégrité physique et la vie de son Éminence.

Moro prit la photographie des mains du procureur pour la regarder à nouveau. Puis il la lui rendit en disant :

- Tout bien considéré, je suis certain que la personne que l'on voit ici n'est pas le cardinal Gonzaga.

- Et cette personne-là ? demanda Mesomedes en pointant du doigt un autre homme.

Moro fronça les sourcils comme pour aiguiser son regard et finit par secouer la tête :

- Bizarre, remarqua Mesomedes. Lorsque je suis entré dans cette pièce et que je vous ai vu pour la première fois, j'aurais pu jurer que cette deuxième personne sur la photo, c'était vous.

- Ridicule !

Le cardinal sortit un mouchoir blanc de sa soutane et se moucha avec force bruit, inutilement d'ailleurs. Ceci donna au préfet du Saint-Office un certain temps pour réfléchir.

Lorsque la cérémonie fut terminée, et le mouchoir dûment remis à sa place, le cardinal reprit la parole, sur un tout autre ton cette fois :

- S'agit-il d'un interrogatoire ? À ma connaissance, la curie n'a pas demandé son aide au parquet de Rome... Vous me semblez manquer encore d'expérience dans vos fonctions... Vous devriez savoir que vous n'avez absolument aucun droit sur le territoire du Vatican. Alors, vous allez me faire le plaisir de reprendre vos photos et de disparaître, signor...

- Mesomedes !

Sans se démonter, le jeune procureur ajouta :

- En ce qui concerne votre allusion à mon manque d'expérience, j'admets que vous puissiez avoir raison. Mais il ne s'agit en rien ici d'un interrogatoire. Tout au plus de la déposition d'un témoin. J'avais espéré que vous me donneriez des informations me permettant de faire la lumière sur cette affaire.

- Et c'est ici, au Vatican, que vous recherchez cette lumière ? Au fait, qui vous a donné carte blanche pour rouvrir ce dossier ?

- Éminence, c'est à mon tour à présent de relever votre manque d'expérience en ce qui concerne les affaires judiciaires. L'affaire dont il est question ici s'est produite sur le territoire italien et relève donc de la justice italienne. Et, en ce qui me concerne, j'appartiens au parquet de Rome. Je n'ai besoin d'aucune autorisation spéciale pour mon enquête. Encore moins quand il s'agit d'un assassinat.

- Assassinat ? (Monsignor Sawatzki joignit les mains comme pour prier et leva les yeux au ciel.) Le cinquième commandement !

Sur le bureau du cardinal, le téléphone sonna.

Abate, le secrétaire privé de son Éminence, qui avait suivi la conversation de loin, décrocha :

- Monsieur le cardinal secrétaire d'État ! s'écria-t-il.

Moro se précipita sur le téléphone et arracha le combiné des mains d'Abate.

- Mon frère ! Nous étions tous très inquiets de ne pas savoir où vous vous trouviez !... Bien sûr, vous n'avez pas de comptes à me rendre !... Qu'entendez-vous par hypocrite ?... Nous sommes tous dans le même bateau, dans la barque de Pierre... Au revoir, mon frère.

Il raccrocha. Puis il murmura à voix basse :

- Gonzaga est réapparu. Que Dieu ait pitié de nous.

Mesomedes s'inclina poliment avant de quitter la pièce sans ajouter un mot. Il en avait assez entendu.

Voilà qui ne me paraît pas très catholique, pensa-t-il. C'est quand même un comble, en ces lieux.

36

Ils observaient depuis deux jours la maison de la marquise, toujours sans résultat. Le vieil immeuble était pratiquement inhabité depuis la mort de Lorenza Falconieri.

Malberg et Barbieri, qui se relayaient toutes les trois heures, commençaient à s'ennuyer ferme. Le premier jour, pendant qu'il arpentait la ruelle, Malberg avait encore réfléchi à la mort étrange des deux femmes. Le deuxième jour, il s'était mis à compter ses pas du bout de la rue jusqu'à la Via dei Coronari dans laquelle elle débouchait.

Il n'arrivait jamais au même nombre, car la longueur de ses enjambées variait selon les moments de la journée. Le matin, il faisait de plus grands pas que l'après-midi.

Finalement, Malberg se trouvait conforté dans son intuition : surveiller cette maison ne les faisait pas avancer d'un pouce. À cela s'ajoutait qu'il devenait de plus en plus difficile de monter ainsi la garde sans se faire remarquer.

Au soir du deuxième jour, un homme apparut au bout de la rue. D'un pas assuré, il s'avança vers la maison de la marquise, appuya sur une sonnette, attendit un moment, puis s'éloigna en se retournant encore une fois et en regardant vers l'étage du haut.

Un instant, Malberg envisagea d'aller parler à cet homme. Mais il se ravisa et décida de le suivre.

L'homme avait le visage défiguré par des cicatrices de brûlures. Il n'avait ni cils ni sourcils, et il faisait peur. Les passants qui venaient à sa rencontre s'écartaient ou changeaient de trottoir.

Malberg eut tout loisir d'observer ce manège pendant qu'il suivait l'inconnu.

Tout à la filature de l'homme au visage brûlé, Malberg ne prêtait que peu d'attention à la circulation dans les rues de Rome.

C'est ainsi qu'il traversa une rue sans regarder, au moment où une voiture arrivait. Il ne dut qu'aux bons réflexes du conducteur de ne pas être renversé.

Après s'être excusé auprès de ce dernier, il se rendit compte que l'inconnu au visage défiguré avait disparu entre les véhicules.

- Il est possible que cela n'ait aucune importance, dit Malberg une fois de retour chez Barbieri, mais cet homme a sonné chez la marquise. Malheureusement, je l'ai ensuite perdu de vue.

- Un homme au visage brûlé, dis-tu ? Entre deux âges, le front haut et dégarni, environ un mètre quatre-vingt-dix, maigre ?

On reconnaissait nettement le langage d'un commissaire de police criminelle.

- Tu le connais ? demanda Malberg, très agité.

- Connaître, ce n'est pas le mot. Mais j'ai déjà aperçu cet homme, le premier jour, dans l'après-midi. Pour être franc, j'ai plutôt eu l'impression que c'était lui qui m'observait. Du moins c'est ce que j'ai pensé, car il est resté planté une heure entière au coin de la Via dei Coronari, et chaque fois que je me suis approché de lui, il a évité mon regard tout en feignant de s'ennuyer. À ses pieds, il y avait au moins dix mégots...

- Je m'en veux d'avoir perdu sa trace. Reste à savoir s'il voulait vraiment aller chez la marquise.

- Tu as bien dit qu'il avait sonné.

- Oui, c'est ce que j'ai vu.

- Il ignore donc que la marquise est morte !

- Rien d'étonnant, puisqu'aucun journal n'a fait état du meurtre.

- Alors, il ne manquera pas de revenir.

Malberg soupira profondément.

- Je crains le pire. Penses-tu que nous devrions poursuivre notre surveillance, demain ?

- Lukas, dit Barbieri en posant les mains sur les épaules de Malberg, c'est notre seul espoir. L'homme reviendra une troisième fois chez la marquise. Celui qui peut passer de précieuses heures à attendre quelqu'un ne renonce pas aussi facilement.

- Tu as raison, répondit Malberg.

Les deux jours suivants ne furent guère couronnés de succès. Le découragement commença à gagner aussi Barbieri.

La tension monta entre les deux hommes, d'autant que Malberg était désormais convaincu que l'homme au visage brûlé était le seul qui pût contribuer à faire avancer leur enquête. Ils avaient quitté leur poste après avoir encore effectué une journée entière de surveillance. Une fois la nuit tombée, Malberg retourna jusqu'à l'immeuble de la marquise. Il ne savait pas lui-même ce qui l'y poussait.

Il connaissait maintenant de vue certains habitants de la rue. Il se cacha dans l'obscurité d'une porte cochère, en face de la maison de la marquise, et se mit à attendre.

Il n'était pas là depuis deux minutes que, derrière lui, la porte s'ouvrit brutalement. Avant même qu'il ait pu se retourner ou s'écarter, Malberg sentit le canon froid d'un revolver pointé dans son dos. Incapable de dire un mot, il leva les bras en l'air.

- Que voulez-vous ? Pourquoi me suivez-vous ? dit une voix étouffée et aiguë, qui évoquait le timbre d'un castrat.

- Je ne vois pas ce que vous voulez dire, balbutia Malberg.

Il était comme paralysé. La peur lui coupait les bras et les jambes.

Il pensa à la marquise, froidement assassinée à quelques mètres de là, de l'autre côté de la rue.

L'inconnu ne lâcha pas prise et, appuyant toujours le canon du pistolet dans le dos de Malberg, poursuivit :

- Je vous observe depuis des jours. Alors dites-moi ce que vous cherchez.

- Rien, répondit Malberg, éperdu, vraiment rien...

Il ressentit aussitôt un coup violent à l'arrière du crâne. Il vient de tirer sur moi ! pensa-t-il, et il fut pris de panique. Il avait épouvantablement mal. Il essaya de tâter la plaie que venait d'occasionner le projectile, de sentir le sang couler le long de sa nuque. Rien. Il finit par comprendre que l'inconnu n'avait fait que le frapper à la tête.

- Alors ? recommença la voix derrière lui.

Malberg était comme paralysé. Ses muscles étaient tétanisés. Il n'avait aucune envie de jouer les héros.

- Il s'agit de la marquise Falconieri...

- C'est bien ce que je pensais. Pour quelle autre raison surveilleriez-vous une maison complètement vide ? Vous connaissez la marquise ?

- Pas vraiment. Nous nous sommes rencontrés une fois. Je voulais acheter la collection de livres de son mari.

- Ah bon. Et combien voulait-elle pour ces vieux bouquins ?

- Deux cent cinquante mille euros.

- Et vous étiez prêt à payer cette somme ?

- Oui, naturellement. La collection vaut plusieurs fois ce prix. Malheureusement, il s'est avéré que ces précieux livres avaient tous été volés. Mais vous le savez déjà, je suppose.

- Je ne sais rien du tout ! répliqua l'inconnu.

Puis il empoigna Malberg par les épaules et le fit pivoter vers lui.

Malberg se retrouva face à un canon muni d'un silencieux. C'était un objet gros comme le pouce, de dix centimètres de long, un tuyau aux reflets bleutés vissé sur l'orifice du revolver. Derrière se trouvait un visage déformé par d'anciennes cicatrices de brûlures, sans cils ni sourcils. Malberg s'y était presque attendu. Il avait aperçu de loin le visage du brûlé, mais, vu d'aussi près, il était encore plus effrayant.

Malberg eut l'impression que l'homme défiguré savourait l'effet qu'il produisait sur lui ; d'interminables secondes s'égrenèrent, sans qu'il prononce un seul mot.

Comment expliquer le comportement de son agresseur ? Voulait-il l'intimider ? À quoi bon, il était déjà magistralement parvenu à ses fins en le piégeant de la sorte. D'une voix tremblante où se mêlaient la colère et le désespoir, Malberg dit :

- Allez-vous cesser de pointer ce truc sur moi ! Vous allez me faire peur, à la fin !

Malberg n'aurait jamais pensé que l'homme défiguré obtempérerait et baisserait son arme. C'est pourtant ce qu'il fit. En l'espace d'un instant,

Malberg reprit de l'assurance. Il fixa l'homme sans rien dire, comme s'il pouvait le tenir en échec par son seul regard.

C'est lui, pensa-t-il soudain, c'est cet homme défiguré qui a tiré sur la marquise. Cette pensée n'était pas de nature à lui faire conserver le peu de confiance qu'il avait retrouvé.

- J'ai l'impression, finit-il par dire, que nous nous sommes gênés mutuellement en poursuivant des objectifs tout à fait distincts. Au fait, je m'appelle Malberg, Lukas Malberg, et je suis bouquiniste à Munich.

Il attendait que l'homme défiguré décline à son tour son identité, mais il en resta pour ses frais.

- Il va de soi que vous n'êtes pas obligé de dévoiler votre nom, suggéra Malberg d'un ton provocant.

- Les noms ne signifient rien, répondit l'autre. Appelez-moi simplement Gueule-brûlée. C'est ainsi que m'appellent tous mes amis, ajouta-t-il en grimaçant.

Le mot « ami » sonnait faux dans la bouche de cet homme. Lukas avait du mal à s'imaginer que ce type puisse avoir des amis. Il était plutôt du genre à tuer père et mère et à vivre en solitaire.

Une terrible pensée s'empara tout à coup de Malberg. Il dévisagea discrètement Gueule-brûlée, duquel émanait tant d'inflexibilité qu'on pouvait s'attendre à tout de sa part. Était-il possible qu'il ait assassiné Marlène ?

- Où aviez-vous connu Marlène Ammer ? demanda Malberg à brûle-pourpoint, se demandant lui-même d'où il tirait le courage de poser une telle question.

Il guetta avec inquiétude la réaction de son interlocuteur.

- Marlène Ammer ? Qui est-ce ?

Un instant, Gueule-brûlée parut déstabilisé. Malberg n'avait pas envisagé cette réaction.

- Je suis censé connaître cette personne ?

- C'était une amie de la marquise Falconieri.

- Pourquoi parlez-vous au passé ?

- La marquise est morte.

- Je sais, je voulais seulement voir si vous le saviez aussi. Pour un bouquiniste qui s'occupe de vieux papiers, je dois dire que vous comprenez vite. Est-ce que ça vous dirait de vous investir dans une affaire que j'avais conclue avec la marquise ? poursuivit-il immédiatement.

- Cela dépend de la nature du marché. S'il s'agit de livres anciens, j'ai déjà donné, merci.

- Vous m'avez dit que vous étiez prêt à mettre deux cent cinquante mille euros pour les livres ?

- Sans sourciller. Si la collection de la marquise n'avait pas été l'objet d'un recel.

Gueule-brûlée prit un air de joueur de poker :

- Je vous propose un marché dans lequel la mise est plus modeste, mais les chances de gagner sont plus élevées. Cela vous intéresse ?

- Pourquoi pas, dit Malberg en faisant mine de se laisser convaincre.

En réalité, cette offre douteuse ne l'intéressait pas le moins du monde. Il était persuadé que Gueule-brûlée faisait partie de cette faune innombrable d'escrocs professionnels qui peuplent par centaines les faubourgs de Rome.

Mais il fallait le faire patienter. Du moins jusqu'à ce qu'il ait démêlé les liens qui existaient entre lui et la marquise, et peut-être même entre lui et Marlène.

- Avez-vous cent mille dollars en liquide ? s'enquit l'homme.

- Comment cela en liquide ? Je n'ai pas cet argent sur moi.

- Je m'en doutais un peu. Je veux dire : dans quel délai pouvez-vous disposer de cette somme en liquide ? À condition que nous fassions affaire.

- Écoutez, Gueule-brûlée, je ne comprends rien à vos propos. Arrêtons-nous là. Je ne vais pas accepter de me lancer dans une affaire alors que je ne sais même pas de quoi il retourne. Ça frise le ridicule. Expliquez-vous un peu.

Gueule-brûlée se tortillait comme un ver.

L'homme qui avait fait si peur à Malberg, un instant auparavant, paraissait acculé.

- Ce n'est pas si simple à expliquer en deux ou trois phrases, commença-t-il. C'est une affaire dans laquelle le Vatican est impliqué, concernant un objet que la curie serait prête à acquérir pour une somme bien supérieure à celle que je vous demande, moyennant évidemment d'habiles négociations.

- N'importe quoi ! s'emporta Malberg. Vous n'imaginez tout de même pas que je vais croire ce que vous me racontez. Si les circonstances sont telles que vous les décrivez, dites-moi une chose : pourquoi vous ne le faites pas vous-même ?

Gueule-brûlée fit maladroitement disparaître son revolver dans la poche intérieure de sa veste. Malberg ne put s'empêcher de penser qu'il cherchait à gagner du temps.

- J'ai essayé, finit-il par répondre, mais la tentative a échoué. Vous savez, je suis plutôt spécialisé dans les gros travaux, les sales besognes, les missions concrètes : un coup de feu, deux au maximum, et on n'en parle plus. Ou bien le cambriolage : l'objectif est précis, trois jours d'observation et de mise en place, puis l'affaire est expédiée en quinze ou vingt minutes. Mais traiter avec un cardinal de la curie, ce n'est pas facile, vous comprenez ?

En écoutant Gueule-brûlée, Malberg commençait à se demander s'il ne pouvait pas y avoir un lien entre ce type et le mystérieux accident du cardinal secrétaire d'État Philippo Gonzaga. Les cent mille dollars que Gonzaga avait avec lui dans un sac plastique étaient-ils pour Gueule-brûlée ?

Malberg n'avait pas la moindre envie de se lancer dans des affaires louches. Mais il se méfiait de Gueule-brûlée comme de la peste.

Il avait encore peur, pas moins qu'à l'instant où il avait senti le canon froid du revolver dans son dos. Lukas feignit donc de s'intéresser à ce que lui disait son interlocuteur.

- Vous savez, expliquait Gueule-brûlée, pour quelqu'un comme moi, la seule chose qui compte encore, c'est l'argent. Je me fiche de mon apparence, du moment que mon porte-monnaie est bien rempli. Tout peut s'acheter. Dire que l'argent ne fait pas le bonheur, c'est complètement idiot. Si c'était vrai, tous les pauvres seraient heureux.

Malberg hocha la tête ; il avait l'esprit ailleurs.

- Vous vouliez m'expliquer votre affaire, finit-il par dire.

Gueule-brûlée secoua la tête.

- Pas ici et pas aujourd'hui !

- Bien sûr, acquiesça Malberg à qui cette suggestion convenait à merveille. Mais vous comprendrez que je ne commencerai à rassembler l'argent qu'à partir du moment où j'aurai tous les éléments en main.

- Le contraire m'aurait étonné, répondit l'homme défiguré. On n'est jamais trop prudent. Le monde est tellement pourri. Je propose que nous nous retrouvions demain matin à dix heures.

- D'accord. Et où ?

- Devant la Pietà de Michel-Ange, dans la basilique Saint-Pierre. À droite en entrant.

- Pardon ?

- Vous avez compris ce que je viens de vous dire.

Avant même que Malberg ait pu exprimer son étonnement, Gueule-brûlée disparaissait en direction de la Via dei Coronari.

37

Lorsque Malberg arriva chez Barbieri, il fut surpris de constater que celui-ci avait de la visite.

Caterina était là, avec son corsage blanc et sa jupe particulièrement courte. Elle n'avait pas attaché ses cheveux, qui lui tombaient sur les épaules, et elle s'était juste mis une touche de rouge sur les lèvres, comme le jour de leur deuxième rencontre au Colline Emiliane sur la Via degli Avignonesi. C'était dans cette tenue qu'elle lui avait déjà fait tourner la tête.

- Ce n'est pas ce que tu crois, lui dit Barbieri pour répondre à ses regards noirs. Elle attendait devant ma porte lorsque je suis rentré.

- C'est bon, je ne vous dérange pas, grogna Lukas qui se retourna aussitôt pour partir.

Mais avant qu'il n'arrive à la porte, Caterina l'avait rattrapé et lui barrait le chemin.

- Ce que tu peux être têtu ! dit-elle en passant ses bras autour de son cou et en glissant une jambe entre ses cuisses. Comment pourrais-je te convaincre que j'ai été moi-même dupée par Paolo ?

Malberg sentait la chaleur de son corps et l'odeur du parfum que dégageaient ses cheveux. Il eut envie de l'attirer contre lui, mais il était encore trop méfiant. Il avait tant besoin, pourtant, de quelqu'un en qui avoir confiance. Il remarqua le désir dans les yeux de Caterina. Mon Dieu, pensa-t-il, s'il existe au monde une femme qui peut me faire oublier mes soucis, c'est bien Caterina. Il fallait qu'il parvienne à oublier Marlène.

Il adopta une attitude distante et détourna le regard tout en essayant de se dégager des bras de Caterina. Le doute s'insinuait pour la première fois dans son esprit : avait-il été injuste envers la jeune femme ?

- Écoute donc au moins ce que Caterina a à te dire ! lança Barbieri du fond de la pièce.

Sans grand enthousiasme, Lukas s'assit en face de Barbieri à la table de la cuisine. Caterina lui tendit un morceau de papier avec une adresse dans le Lungotevere Marzio, un quartier plutôt recherché entre le Ponte Cavour et le Ponte Umberto, sur la rive gauche du Tibre.

- C'est quoi ? demanda Malberg en feignant de garder son calme.

- La nouvelle adresse de la signora Fellini, répondit Caterina. De la part de Paolo, ajouta-t-elle timidement. Il a dit qu'il regrettait ce qu'il avait fait. Il veut réparer ses sottises. Il veut sincèrement t'aider !

- C'est ce qu'il a déjà prétendu une fois, remarqua Lukas avec colère.

- Je sais. Entre-temps, il m'a raconté comment les choses s'étaient passées. À la suite de notre incursion dans l'appartement de Marlène, Paolo a appris par une voisine de la signora Fellini - la voisine en question habite deux immeubles plus loin - qu'un inconnu avait proposé à ladite signora beaucoup d'argent en échange de son silence. La signora avait vu dans la maison de la Via Gora certaines choses dont elle ne devait pas parler. La somme proposée devait être conséquente, car elle lui a permis de s'installer sans tarder dans le plus beau quartier de la ville. Du jour au lendemain, la concierge a donc radicalement changé de style de vie. Je ne sais pas comment Paolo a réussi à dénicher la nouvelle adresse de la signora. Mais, au cours de ses recherches, il a découvert une suite d'indices qui l'ont conduit tout droit au Vatican. Maintenant, Paolo sait des choses qu'il n'aurait jamais dû savoir. Compte tenu de l'importance de ces choses, il a voulu en tirer profit et a cherché à imposer ses conditions. En retour, on a tenté d'acheter son silence avec une somme ridicule. La signora Fellini a été chargée de lui remettre l'argent. C'est cette scène, et leur altercation, que nous avons observées.

Malberg gardait le silence.

- Et où se trouve Paolo maintenant ? s'enquit Barbieri.

- Je ne sais pas, répondit Caterina. Il m'a tout raconté au téléphone. Il avait l'impression d'être suivi. Il valait mieux qu'il disparaisse provisoirement de la circulation. Lukas ! Paolo veut absolument te parler. Je sais que ce n'est pas facile pour toi, mais il faut que tu lui pardonnes !

Les paroles de Caterina mirent Malberg dans une rage folle.

- Mais bien sûr ! Le délicieux petit frère en a de bonnes, c'est tellement simple : « Excuse-moi, je ne recommencerai plus. » Merci, mais je me débrouille très bien tout seul. Je peux me passer de l'aide d'un petit délinquant véreux.

Malberg froissa le bout de papier qu'il lança avec mépris dans un coin de la pièce.

Il avait les nerfs à vif. L'horrible visage de Gueule-brûlée surgit soudain devant lui. Cela commençait à faire trop.

- Tu es fou ou quoi ? s'énerva Barbieri en ramassant la boule de papier. Paolo est peut-être en mesure de nous aider ! Où peut-on le joindre ? demanda-t-il en se tournant vers Caterina.

Elle secoua la tête :

- Il n'a même pas fait une allusion à l'endroit où il se trouve actuellement. Je crois qu'il avait peur. Mais il a dit qu'il m'appellerait dans les prochains jours.

Giacopo eut un regard réprobateur pour Malberg.

- Si tu refuses de parler avec Paolo, c'est moi qui le ferai.

- Je ne peux pas t'en empêcher, répliqua Malberg.

Il se leva et remit la chaise à sa place en la poussant sous la table, comme il l'aurait fait dans un bistro.

- N'oublie pas le plus important : emporte avec toi une bonne somme, car, sans argent, pas de Paolo. Et maintenant, vous m'excuserez, j'ai besoin de m'aérer.

Une fois dans la rue, il respira à pleins poumons l'air frais de la nuit. Il avait froid ; il remonta