/ Language: Français / Genre:antique, / Series: Saga Cortès

La valse lente des tortues

PancolKatherine


antiquePancol,KatherineLa valse lente des tortuesfraPancol,Katherinecalibre 0.8.3412.1.20127b7147d5-a73b-4682-9cfd-ad8f45db0d581.0

Katherine Pancol

La valse lente

des tortues

ROMAN

Albin Michel

Éditions Albin Michel, 2008.

ISBN 978-2-253-12940-0

Pour Roman

« C’est horrible de vivre une époque où au mot sentiment, on vous répond sentimentalisme. Il faudra bien pourtant qu’un jour vienne où l’affectivité sera reconnue comme le plus grand des sentiments et rejettera l’intellect dominateur. »

Romain GARY

Première partie

— Je viens chercher un paquet, déclara Joséphine Cortès en s’approchant du guichet de la poste, rue de Longchamp, dans le seizième arrondissement de Paris.

— France ou étranger ?

— Je ne sais pas.

— À quel nom ?

— Joséphine Cortès… C.O.R.T.È.S…

— Vous avez l’avis de passage ?

Joséphine Cortès tendit l’imprimé jaune « Vous avez reçu un colis ».

— Une pièce d’identité ? demanda, d’un ton las, l’employée, une fausse blonde au teint brouillé qui clignait des yeux dans le vide.

Joséphine sortit sa carte d’identité et la posa sous les yeux de la préposée qui avait entamé une conversation sur un nouveau régime chou rouge, radis noir avec une collègue. L’employée s’empara de la carte, souleva une fesse puis une autre et descendit du tabouret en se frottant les reins.

Elle se dandina vers un couloir et disparut. L’aiguille noire des minutes progressait sur le cadran blanc de l’horloge. Joséphine eut un sourire embarrassé pour la file d’attente qui s’allongeait derrière elle.

C’est pas de ma faute si mon colis a été remisé dans un endroit où on ne le trouve pas, semblait-elle s’excuser en courbant l’échine. Pas de ma faute s’il est allé à Courbevoie avant d’être entreposé ici. Et puis d’abord, d’où peut-il bien venir ? Peut-être Shirley, d’Angleterre ? Elle connaît ma nouvelle adresse pourtant. Cela ressemblerait à Shirley d’envoyer ce fameux thé qu’elle achète chez Fortnum & Mason, un pudding et des chaussettes fourrées pour que je puisse travailler sans avoir froid aux pieds. Shirley dit toujours qu’il n’y a pas d’amour mais des détails d’amour. L’amour sans les détails, ajoute-t-elle, c’est la mer sans le sel, le bulot sans la mayonnaise, le muguet sans les clochettes. Shirley lui manquait. Elle était partie vivre à Londres avec son fils, Gary.

La préposée revint en tenant un paquet de la taille d’une boîte à chaussures.

— Vous faites collection de timbres ? demanda-t-elle à Joséphine en se hissant sur la chaise haute qu’elle fit couiner sous son poids.

— Non…

— Moi, oui. Et je peux vous dire qu’ils sont magnifiques !

Elle les contemplait en clignant des yeux, puis elle poussa le paquet vers Joséphine qui déchiffra son nom et son ancienne adresse à Courbevoie sur le papier grossier qui servait d’emballage. La ficelle, tout aussi grossière, s’effilochait à chaque bout formant une guirlande de pompons sales à force d’avoir traîné sur les étagères de la poste.

— C’est parce que vous avez déménagé que je le trouvais plus. Il vient de loin. Du Kenya. Il en a fait du chemin ! Vous aussi…

Elle avait dit cela d’un ton sarcastique et Joséphine rougit. Elle bafouilla une excuse inaudible. Si elle avait déménagé, ce n’était pas qu’elle n’appréciait plus sa banlieue, oh ! la la ! non, elle aimait Courbevoie, son ancien quartier, son appartement, le balcon à la balustrade rouillée et, pour tout dire, elle n’aimait pas du tout sa nouvelle adresse, elle s’y sentait étrangère, déplacée. Non, si elle avait déménagé, c’était parce que sa fille aînée, Hortense, ne supportait plus de vivre en banlieue. Et quand Hortense avait une idée en tête, il ne restait plus qu’à l’exécuter sinon elle vous foudroyait de son mépris. Grâce à l’argent que Joséphine avait gagné avec les droits d’auteur de son roman, Une si humble reine, et à un important emprunt à la banque, elle avait pu acheter un bel appartement dans un beau quartier. Avenue Raphaël, près de la Muette. Au bout de la rue de Passy et de ses boutiques de luxe, sur le bord du bois de Boulogne. Moitié ville, moitié campagne, avait souligné, avec emphase, l’homme de l’agence immobilière. Hortense s’était jetée au cou de Joséphine, « merci, ma petite maman, grâce à toi, je vais revivre, je vais devenir une vraie Parisienne ! ».

— S’il n’avait tenu qu’à moi, je serais restée à Courbevoie, marmonna Joséphine, confuse, sentant le bout de ses oreilles rougir et la brûler.

C’est nouveau ça, avant je ne rougissais pas pour un oui, pour un non. Avant, j’étais à ma place, même si je ne m’y sentais pas toujours bien, c’était ma place.

— Bon… Les timbres ? Vous les gardez ?

— C’est que j’ai peur d’abîmer l’emballage en les découpant…

— C’est pas grave, allez !

— Je vous les rapporterai si vous voulez…

— Puisque je vous dis que c’est pas grave ! Je disais ça comme ça, parce que je les trouvais beaux sur le moment… mais je les ai déjà oubliés !

Son regard se porta sur la personne suivante dans la file d’attente et elle ignora ostensiblement Joséphine qui remettait sa carte d’identité dans son sac, avant de laisser la place et de quitter la poste.

Joséphine Cortès était timide, à la différence de sa mère ou de sa sœur qui se faisaient obéir ou aimer d’un regard, d’un sourire. Elle avait une manière de s’effacer, de s’excuser d’être là qui allait jusqu’à la faire bégayer ou rougir. Elle avait cru, un moment, que le succès allait l’aider à prendre confiance en elle. Son roman Une si humble reine caracolait toujours en tête des meilleures ventes plus d’un an après sa sortie. L’argent ne lui avait donné aucune assurance. Elle finissait même par le prendre en horreur. Il avait changé sa vie, ses relations avec les autres. La seule chose qu’il n’a pas changée, ce sont les rapports avec moi-même, soupira-t-elle en cherchant des yeux un café pour se poser et ouvrir ce mystérieux paquet.

Il doit bien exister des moyens pour ignorer cet argent. L’argent supprime l’angoisse des lendemains qui grimacent, mais dès qu’on en amasse, on croule sous les embarras. Où le placer ? À quel taux ? Qui va s’en occuper ? Certainement pas moi, protesta Joséphine en traversant dans un passage piéton et en évitant une moto de justesse. Elle avait demandé à son banquier, monsieur Faugeron, de le garder sur son compte, de lui en virer une certaine somme chaque mois, une somme qu’elle jugeait suffisante pour vivre, payer les impôts, l’achat d’une nouvelle voiture, les frais de scolarité et le quotidien d’Hortense à Londres. Hortense savait comment utiliser l’argent. Ce n’est pas elle qui aurait eu le tournis devant les relevés de banque. Joséphine s’était fait une raison : sa fille aînée, à dix-sept ans et demi, se débrouillait mieux qu’elle, à quarante-trois.

On était fin novembre et la nuit tombait sur la ville. Un vent vif soufflait, dépouillant les arbres de leurs dernières feuilles qui tournoyaient en valse rousse jusqu’au sol. Les passants avançaient en regardant leurs pieds de peur de se faire gifler par une bourrasque. Joséphine releva le col de son manteau et consulta sa montre. Elle avait rendez-vous à sept heures avec Luca place du Trocadéro à la brasserie Le Coq.

Elle regarda le paquet. Il n’y avait pas de nom d’expéditeur. Un envoi de Mylène ? Ou de monsieur Wei ?

Elle remonta l’avenue Poincaré, atteignit la place du Trocadéro et pénétra dans la brasserie. Elle avait une bonne heure à attendre avant que Luca la rejoigne. Depuis qu’elle avait déménagé, ils se donnaient toujours rendez-vous dans cette brasserie. C’était un vœu de Joséphine. Une façon pour elle d’apprivoiser son nouveau quartier. Elle aimait créer des habitudes. « Je trouve cet endroit trop bourgeois ou trop touristique, disait Luca d’une voix sourde, il n’a pas d’âme, mais puisque vous y tenez… » C’est toujours dans les yeux qu’on voit si les gens sont tristes ou heureux. Le regard, on ne peut pas le maquiller. Luca avait les yeux tristes. Même quand il souriait.

Elle poussa la porte en verre et chercha une table libre. Elle en vit une et s’y installa. Personne ne la regardait et elle se sentit soulagée. Peut-être était-elle en train de devenir une vraie Parisienne ? Elle porta la main au chapeau en tricot vert amande qu’elle avait acheté la semaine précédente, songea un instant à l’enlever puis choisit de le garder. Si elle l’enlevait, elle serait décoiffée et n’oserait pas se repeigner. Cela ne se faisait pas de se coiffer en public. C’était un principe de sa mère. Elle sourit. Elle avait beau ne plus voir sa mère, elle la portait toujours en elle. Le chapeau vert amande à soufflets en laine tricotée ressemblait à trois pneus joufflus et se terminait par une galette plate en velours côtelé, piquée d’une petite tige en flanelle rêche comme celle qui termine le classique béret. Elle avait aperçu ce couvre-chef dans la vitrine d’une boutique, rue des Francs-Bourgeois dans le Marais. Elle était entrée, avait demandé le prix et l’avait essayé. Il lui donnait un air fripon de femme désinvolte au nez retroussé. Il ombrait ses yeux marron d’une lueur dorée, gommait ses joues rondes, allégeait sa silhouette. Avec ce chapeau, elle se créait une personnalité. La veille, elle était allée voir le professeur principal de Zoé, madame Berthier, pour parler de la scolarité de sa fille cadette, de son changement d’établissement, de sa faculté d’adaptation. À la fin de l’entretien, madame Berthier avait enfilé son manteau et posé sur sa tête le chapeau vert amande à trois soufflets joufflus.

— J’ai le même, avait dit Joséphine. Je ne l’ai pas mis parce que je n’osais pas.

— Vous devriez ! En plus, il tient chaud et il ne ressemble à rien de ce qu’on voit d’habitude. On le repère de loin !

— Vous l’avez acheté rue des Francs-Bourgeois ?

— Oui. Dans une toute petite boutique.

— Moi aussi. Quelle coïncidence !

Le fait de partager le même couvre-chef les avait plus rapprochées que leur longue conversation au sujet de Zoé. Elles étaient sorties ensemble du collège, et, tout en parlant, avaient pris la même direction.

— Vous venez de Courbevoie, m’a dit Zoé ?

— J’y ai vécu presque quinze ans. J’aimais bien. Même s’il y avait des problèmes…

— Ici, ce ne sont pas les enfants qui posent problème, ce sont les parents !

Joséphine l’avait regardée, étonnée.

— Ils croient tous avoir enfanté un génie et nous reprochent de ne pas détecter le Pythagore ou le Chateaubriand qui dort en eux. Ils les abrutissent de leçons particulières, de cours de piano, de tennis, de vacances à l’étranger dans des collèges huppés et les gamins, épuisés, dorment en classe ou vous répondent comme si vous étiez leur larbin…

— Vraiment ?

— Et quand vous tentez de rappeler aux parents que ce ne sont encore que des enfants, ils vous prennent de haut et vous affirment que les autres peut-être mais le leur, sûrement pas ! Mozart avait sept ans lorsqu’il écrivit sa Petite Musique de nuit – une ritournelle assommante entre nous – et leur progéniture, c’est du Mozart ! Pas plus tard qu’hier, j’ai eu une prise de bec avec un père, un banquier bardé de diplômes et de décorations, qui se plaignait que son fils n’ait que quatorze de moyenne. Tiens ! Il est dans le même groupe que Zoé… Je lui ai fait remarquer que c’était déjà bien, il m’a regardée comme si je l’avais insulté. Son fils ! La chair de sa chair ! Seulement quatorze de moyenne ! J’ai senti le napalm dans son haleine. Vous savez, c’est dangereux d’être prof aujourd’hui et ce n’est pas tant les enfants que je redoute, que les parents !

Elle avait éclaté de rire en donnant une claque sur son chapeau afin que le vent ne l’emporte pas.

Arrivées devant l’immeuble de Joséphine, elles avaient dû se séparer.

— J’habite un peu plus loin, avait dit madame Berthier en montrant une rue sur la gauche. Je veillerai sur Zoé, promis !

Elle avait fait quelques pas puis s’était retournée.

— Et demain, mettez votre chapeau ! Comme ça, on se reconnaîtra, même de loin. On ne peut pas le manquer !

C’est sûr, pensa Joséphine : il se dressait tel un cobra en dehors de son panier ; elle s’attendait à ce que le son d’une flûte résonne et qu’il se mette à onduler. Elle avait ri, avait fait signe que promis, elle sortirait avec son bibi à soufflets dès le lendemain. Elle verrait bien si Luca l’apprécierait.

Ils se voyaient régulièrement depuis un an et se vouvoyaient toujours. Deux mois auparavant, à la rentrée de septembre, ils avaient essayé de se tutoyer, mais c’était trop tard. C’était comme s’ils avaient introduit deux inconnus dans leur intimité. Deux personnes qui se disaient « tu » et qu’ils ne connaissaient pas. Ils avaient repris le vouvoiement qui, s’il surprenait, leur convenait tout à fait. Leur manière de vivre à deux leur convenait aussi : chacun chez soi, une indépendance pointilleuse. Luca écrivait un ouvrage d’érudition pour un éditeur universitaire : une histoire des larmes du Moyen Âge à nos jours. Il passait la plupart de son temps en bibliothèque. À trente-neuf ans, il vivait comme un étudiant, habitait un studio à Asnières, une bouteille de Coca et un morceau de pâté se morfondaient dans son frigo, il ne possédait ni voiture ni télévision et portait, quel que soit le temps, un duffle-coat bleu marine qui lui servait de seconde maison. Il transportait dans ses larges poches tout ce dont il avait besoin dans la journée. Il avait un frère jumeau, Vittorio, qui le tourmentait. Joséphine n’avait qu’à observer la ride entre ses yeux pour savoir si les nouvelles du frère étaient bonnes ou mauvaises. Quand le sillon se creusait, l’orage s’annonçait. Elle ne posait pas de questions. Ces jours-là, Luca restait muet, sombre. Il prenait sa main, la plaçait dans sa poche de duffle-coat avec les clés, les stylos, les carnets, les bonbons pour la gorge, les tickets de métro, le portable, les paquets de Kleenex, le portefeuille en vieux cuir rouge. Elle avait appris à reconnaître chaque objet du bout des doigts. Elle parvenait même à identifier la marque des sachets de bonbons. Ils se voyaient le soir, quand Zoé dormait chez une amie ou en fin de semaine, quand elle partait rejoindre son cousin Alexandre à Londres.

Un vendredi sur deux, Joséphine conduisait Zoé à la gare du Nord. Philippe et Alexandre, son fils, venaient la chercher à Saint Pancras. Philippe avait offert à Zoé un abonnement sur l’Eurostar et Zoé partait, impatiente de retrouver sa chambre dans l’appartement de son oncle à Notting Hill.

— Parce que tu as ta propre chambre là-bas ? s’était exclamée Joséphine.

— J’ai même une penderie avec plein de vêtements pour pas que je trimbale de valise ! Il pense à tout, il est trop bien, Philippe, comme tonton !

Joséphine reconnaissait dans cette attention la délicatesse et la générosité de son beau-frère. Chaque fois qu’elle avait un problème, qu’elle hésitait devant une décision à prendre, elle appelait Philippe.

Il répondait toujours je suis là, Jo, tu peux tout me demander, tu le sais bien. Elle entendait son ton bienveillant, elle était aussitôt rassurée. Elle se serait bien attardée dans la chaleur de cette voix, dans la tendresse qu’elle devinait derrière le léger changement d’intonation qui suivait son « Allô, Philippe, c’est Jo », mais un avertissement montait en elle attention, danger ! C’est le mari de ta sœur ! Garde tes distances, Joséphine !

Antoine, son mari, le père de ses deux filles, était mort six mois auparavant. Au Kenya. Il y dirigeait un élevage de crocodiles pour le compte d’un homme d’affaires chinois, monsieur Wei, avec lequel il s’était associé. Ses affaires périclitaient, il s’était mis à boire, avait entamé un étrange dialogue avec les reptiles qui le narguaient en refusant de se reproduire, déchiquetaient leurs grillages de protection, et dévoraient les employés. Il passait ses nuits à déchiffrer les yeux jaunes des crocodiles qui flottaient sur les étangs. Il voulait leur parler, s’en faire des amis. Une nuit, il s’était immergé dans l’eau et avait été happé par l’un d’eux. C’est Mylène qui lui avait raconté la fin tragique d’Antoine. Mylène, la maîtresse d’Antoine, celle qu’il avait choisie pour l’accompagner dans son aventure au Kenya. Celle pour qui il l’avait quittée. Non ! Il ne m’a pas quittée pour elle, il m’a quittée parce qu’il n’en pouvait plus de ne pas avoir de travail, de traîner toute la journée, de dépendre de mon salaire pour vivre. Mylène a été un prétexte. Un échafaudage pour se reconstruire.

Joséphine n’avait pas eu le courage de dire à Zoé que son père était mort. Elle lui avait expliqué qu’il était parti explorer d’autres parcs à crocodiles en pleine jungle, sans portable, qu’il ne tarderait pas à donner des nouvelles. Zoé hochait la tête et répondait : « Alors maintenant, je n’ai plus que toi, maman, faudrait pas qu’il t’arrive quelque chose », et elle touchait du bois pour éloigner ce malheur. « Mais non, il ne m’arrivera rien, je suis invincible comme la reine Aliénor d’Aquitaine qui a vécu jusqu’à soixante-dix-huit ans sans faiblir ni gémir ! » Zoé réfléchissait un instant et reprenait, pratique : « Mais s’il t’arrivait quelque chose, maman, je ferais quoi ? Je pourrai jamais retrouver papa toute seule, moi ! » Joséphine avait songé à lui envoyer des cartes postales signées « Papa », mais répugnait à devenir faussaire. Un jour ou l’autre, il faudrait bien lui dire la vérité. Ce n’était jamais le bon moment. Et d’ailleurs, y avait-il un moment idéal pour annoncer à une adolescente de treize ans et demi que son père était mort dans la gueule d’un crocodile ? Hortense l’avait appris. Elle avait pleuré, agressé Joséphine, puis avait décrété que c’était mieux comme ça, son père souffrait trop de ne pas réussir sa vie. Hortense n’aimait pas les émotions, elle trouvait que c’était une perte de temps, d’énergie, une complaisance suspecte qui ne menait qu’à l’apitoiement. Elle avait un seul but dans la vie : réussir, et personne, personne ne pourrait l’en détourner. Elle aimait son père, certes, mais elle ne pouvait rien pour lui. Chacun est responsable de son destin, il avait perdu la main, il en avait payé le prix.

Déverser des torrents de larmes sur lui ne l’aurait pas ressuscité.

C’était en juin dernier.

Il semblait à Joséphine qu’une éternité était passée.

Son bac en poche, mention « Très bien », Hortense était partie étudier en Angleterre. Parfois, elle rejoignait Zoé chez Philippe et passait le samedi avec eux mais, la plupart du temps, elle arrivait en coup de vent, embrassait sa petite sœur et repartait aussitôt. Elle s’était inscrite au Saint Martins College à Londres et travaillait d’arrache-pied. « C’est la meilleure école de stylisme du monde, assurait-elle à sa mère. Je sais, ça coûte cher mais on a les moyens, maintenant, non ? Tu verras, tu ne regretteras pas ton investissement. Je vais devenir une styliste mondialement connue. » Hortense n’en doutait pas. Joséphine non plus. Elle faisait toujours confiance à sa fille aînée.

Que d’événements en près d’un an ! En quelques mois, ma vie a été bouleversée. J’étais seule, abandonnée par mon mari, maltraitée par ma mère, poursuivie par mon banquier, assaillie par les dettes, je venais de finir d’écrire un roman pour ma sœur, pour que ma chère sœur, Iris Dupin, signe le livre et puisse briller en société.

Et aujourd’hui…

Aujourd’hui, les droits de mon roman ont été achetés par Scorsese et on parle de Nicole Kidman pour incarner Florine, mon héroïne. On ne compte plus les traductions étrangères et je viens de recevoir mon premier contrat en chinois.

Aujourd’hui, Philippe vit à Londres avec Alexandre. Iris dort dans une clinique de la région parisienne, soignée pour une dépression.

Aujourd’hui, je cherche un sujet pour mon deuxième roman car l’éditeur m’a convaincue d’en écrire un autre. Je cherche, je cherche et je ne trouve pas.

Aujourd’hui, je suis veuve. Le décès d’Antoine a été établi par la police locale, déclaré à l’ambassade de France de Nairobi et reporté au ministère des Affaires étrangères en France. Je suis Joséphine Plissonnier, veuve Cortès. Je peux, sans pleurer, penser à Antoine, à sa mort affreuse.

Aujourd’hui, j’ai refait ma vie : j’attends Luca pour aller au cinéma. Luca aura acheté Pariscope et on choisira ensemble un film. C’est toujours Luca qui choisissait, mais il faisait semblant de lui laisser l’initiative. Elle mettrait sa tête sur son épaule, sa main dans sa poche et elle dirait : « Choisissez, vous. » Il dirait : « D’accord, je choisis, mais vous ne vous plaindrez pas ensuite ! »

Elle ne se plaignait jamais. Elle s’étonnait toujours qu’il prenne du plaisir à être avec elle. Quand elle dormait chez lui, qu’elle le sentait assoupi contre elle, elle s’amusait à fermer les yeux longuement puis à les rouvrir pour découvrir, comme si elle ne l’avait jamais vu, le décor austère de son studio, la lumière blanche qui filtrait à travers les lamelles des stores, les piles de livres entassés à même le sol. Au-dessus de chaque pile, une main distraite avait posé une assiette, un verre, un couvercle de casserole, un journal qui menaçait de glisser. Un appartement de vieux garçon. Elle savourait son état de maîtresse des lieux. C’est chez lui, et c’est moi qui dors dans son lit. Elle se serrait contre lui, embrassait furtivement la main, une main sèche comme un sarment de vigne noir, passée sous sa taille. J’ai un amant. Moi, Joséphine Plissonnier, veuve Cortès, j’ai un amant. Ses oreilles rougirent et elle glissa un regard circulaire dans le café pour vérifier que personne ne l’observait. Pourvu qu’il aime mon chapeau ! S’il fronce le nez, je l’écrase et j’en fais un béret. Ou je le roule dans ma poche et ne le remets plus jamais.

Son regard revint sur le paquet. Elle défit la ficelle grossière et relut l’adresse. MADAME JOSÉPHINE CORTÈS. Ils n’avaient pas eu le temps de divorcer. En auraient-ils eu le courage ? Mari et femme. On ne se marie pas que pour le meilleur, on se marie pour les erreurs, les faiblesses, les mensonges, les dérobades. Elle n’était plus amoureuse d’Antoine, mais il restait son mari, le père d’Hortense et de Zoé.

Elle ôta délicatement le papier, regarda encore une fois les timbres – irait-elle les donner à l’employée de la poste ? –, entrouvrit la boîte à chaussures. Une lettre était posée sur le dessus.

Madame,

Voici ce que nous avons retrouvé d’Antoine Cortès, votre mari, après ce malencontreux accident qui lui coûta la vie. Soyez certaine que nous compatissons tous et que nous gardons un chaleureux souvenir de ce compagnon et collègue toujours prêt à rendre service et à payer une tournée. La vie ne sera plus jamais la même sans lui et sa place au bar restera vide en gage de fidélité.

Ses amis et collègues du Crocodile Café à Monbasa.

Suivaient les signatures, toutes illisibles, d’anciennes connaissances d’Antoine. Même si elle avait pu les déchiffrer, cela ne l’aurait guère avancée : elle n’en connaissait aucune.

Joséphine replia la lettre et écarta le papier journal qui enveloppait les effets d’Antoine. Elle retira une montre de plongée, une belle montre au large cadran noir entouré d’une rosace de chiffres romains et arabes, une chaussure de sport orange taille 39 – il souffrait d’avoir de petits pieds –, une médaille de baptême qui représentait un angelot de profil, posant son menton sur le dos de sa main ; au dos de la médaille était gravé son prénom suivi de sa date de naissance, le 26 mai 1963. Enfin, scotchée sur un morceau de carton jauni, une longue mèche de cheveux châtains accompagnée d’une légende gribouillée à la main : « Cheveux d’Antoine Cortès, homme d’affaires français. » Ce fut cette mèche de cheveux qui bouleversa Joséphine. Le contraste entre ces cheveux fins, soyeux, et l’allure que voulait se donner Antoine. Il n’aimait pas son prénom, il préférait Tonio. Tonio Cortès. Ça avait de l’allure. Une allure de matamore, de grand chasseur de fauves, d’homme qui ne craint rien alors qu’il était habité par la peur de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur.

Ses doigts effleurèrent la mèche de cheveux. Mon pauvre Antoine, tu n’étais pas fait pour ce monde-là, mais pour un monde feutré, léger, un monde d’opérette où l’on peut bomber le torse en toute impunité, un monde où tes rodomontades auraient effrayé les crocodiles. Ils n’ont fait qu’une bouchée de toi. Pas seulement les reptiles immergés dans les marécages. Tous les crocodiles de la vie qui ouvrent leurs mâchoires pour nous dévorer. Le monde est rempli de ces sales bêtes.

C’est tout ce qu’il restait d’Antoine Cortès : une boîte en carton qu’elle tenait sur ses genoux. En fait, elle avait toujours tenu son mari sur ses genoux. Elle lui avait donné l’illusion d’être le chef, mais avait toujours été responsable.

— Et pour vous, ma petite dame, ce sera quoi ?

Le garçon, planté devant elle, attendait.

— Un Coca light, s’il vous plaît.

Le garçon repartit d’un pas élastique. Il fallait qu’elle fasse de l’exercice. Elle s’empâtait. Elle avait choisi cet appartement pour aller courir dans les allées du bois de Boulogne. Elle se redressa, rentra le ventre et se promit de rester droite pendant de longues minutes afin de se muscler.

Des passants flânaient sur le trottoir. D’autres les dépassaient en les bousculant. Ils ne s’excusaient pas. Un couple de jeunes marchait, enlacés. Le garçon avait passé son bras sur l’épaule de la fille qui tenait des livres contre sa poitrine. Il lui murmurait quelque chose à l’oreille et elle l’écoutait.

Quel va être le sujet de mon prochain roman ? Le situer aujourd’hui ou dans mon cher XIIe siècle ? Lui, au moins, je le connais. Je connais la sensibilité de cette époque, les codes amoureux, les règles de la vie en société. Qu’est-ce que je sais de la vie d’aujourd’hui ? Pas grand-chose. J’apprends, en ce moment. J’apprends les rapports avec les autres, les rapports avec l’argent, j’apprends tout. Hortense en sait plus que moi. Zoé est encore une enfant même si elle change à vue d’œil. Elle rêve de ressembler à sa sœur. Moi aussi, quand j’étais enfant, ma sœur était mon modèle.

J’idolâtrais Iris. Elle était mon maître à penser. Aujourd’hui, elle dérive dans la pénombre d’une chambre de clinique. Ses grands yeux bleus abritent un regard devenu désert. Elle m’effleure d’un œil tandis que l’autre s’échappe dans un vague ennui. Elle m’écoute à peine. Une fois, alors que je l’engageais à faire un effort avec le personnel, si attentionné envers elle, elle m’a répondu : « Comment veux-tu que j’arrive à vivre avec les autres quand je n’arrive pas à vivre avec moi-même ? » – et sa main était retombée, inerte, sur la couverture.

Philippe venait la voir. Il payait les notes des médecins, il payait la note de la clinique, il payait le loyer de leur appartement à Paris, il payait le salaire de Carmen. Chaque jour, Carmen, duègne fidèle et entêtée, faisait des bouquets pour Iris qu’elle lui apportait après une heure et demie de transports en commun et deux changements d’autobus. Iris, incommodée par l’odeur des fleurs, les renvoyait et elles fanaient devant sa porte. Carmen achetait des petits gâteaux au thé chez Mariage Frères, installait la couverture en cachemire rose sur le lit blanc, disposait un livre à portée de main, vaporisait un parfum d’intérieur léger et attendait. Iris dormait. Carmen repartait vers dix-huit heures sur la pointe des pieds. Elle revenait le lendemain, chargée de nouvelles offrandes. Joséphine souffrait du dévouement silencieux de Carmen et du silence d’Iris.

— Fais-lui un signe, dis-lui quelques mots… Elle vient chaque jour et tu ne la regardes pas. Ce n’est pas gentil.

— Je n’ai pas à être gentille, Joséphine, je suis malade. Et puis elle me fatigue avec son amour. Laisse-moi tranquille !

Quand elle n’était pas désabusée, quand elle reprenait un peu de vie et de couleurs, elle pouvait se montrer très méchante. La dernière fois que Joséphine était allée lui rendre visite, le ton, au début neutre, anodin, était monté très vite.

— Je n’ai eu qu’un seul talent, avait déclaré Iris en se contemplant dans un petit miroir de poche qui se trouvait en permanence sur sa table de chevet, j’ai été jolie. Très jolie. Et même ça, c’est en train de m’échapper ! Tu as vu cette ride, là ? Elle n’existait pas hier soir. Et demain, il y en aura une autre et une autre et une autre…

Elle avait reposé le miroir en le faisant claquer sur le dessus de la table en Formica et avait lissé ses cheveux noirs coupés en un carré net et court. Une coiffure qui la rajeunissait de dix ans.

— J’ai quarante-sept ans et j’ai tout raté. Ma vie de femme, ma vie de mère, ma vie tout court… Et tu voudrais que j’aie envie de me réveiller ? Pour quoi faire ? Je préfère dormir.

— Mais Alexandre ? avait soufflé Joséphine, sans croire elle-même à l’argument qu’elle avançait.

— Ne te fais pas plus bête que tu ne l’es, Jo, tu sais très bien que je n’ai jamais été une mère pour lui. J’ai été une apparition, une connaissance, je ne pourrais même pas dire une copine : je m’ennuyais en sa compagnie et je le soupçonne aussi de s’être ennuyé avec moi. Il est plus proche de toi, sa tante, que de moi, sa mère, alors…

La question qui brûlait les lèvres de Joséphine et qu’elle n’osait pas poser concernait Philippe. Tu n’as pas peur qu’il refasse sa vie avec une autre ? Tu n’as pas peur de te retrouver toute seule ? Cela aurait été trop brutal.

— Essaie alors de devenir un être humain bien…, avait-elle conclu. Il n’est jamais trop tard pour devenir quelqu’un de bien.

— Qu’est-ce que tu peux être chiante, Joséphine ! On dirait une bonne sœur égarée dans un bordel qui essaie de sauver les âmes perdues ! Tu viens jusqu’ici me donner des leçons. La prochaine fois, épargne-toi le déplacement et reste chez toi. Il paraît que tu as déménagé ? Dans un bel appartement, dans un beau quartier. C’est notre chère mère qui me l’a appris. Entre parenthèses, elle meurt d’envie d’aller te rendre visite, mais refuse de t’appeler la première.

Elle avait eu un faible sourire, un sourire méprisant. Ses grands yeux bleus, qui prenaient toute la place dans son visage depuis qu’elle était malade, s’étaient assombris d’une humeur jalouse, méchante.

— Tu as de l’argent, maintenant. Beaucoup d’argent. Grâce à moi. C’est moi qui ai fait le succès de ton livre, ne l’oublie jamais. Sans moi, tu aurais été incapable de trouver un éditeur, incapable de répondre à un journaliste, de te mettre en scène, de te faire scalper en direct pour attirer l’attention sur toi ! Alors épargne-moi tes sermons et profite de cet argent. Qu’il serve au moins à l’une de nous deux !

— Tu es injuste, Iris.

Elle s’était redressée. Une mèche de cheveux noirs échappés du carré parfait pendait devant ses yeux. Elle avait crié, pointant son doigt vers Joséphine :

— On avait passé un pacte ! Je te donnais tout l’argent et tu me laissais la gloire ! Moi, j’ai respecté notre marché. Pas toi ! Toi, tu as voulu les deux : l’argent ET la gloire !

— Tu sais très bien que ce n’est pas vrai. Je ne voulais rien du tout, Iris, rien du tout. Je ne voulais pas écrire le livre, je ne voulais pas l’argent du livre, je voulais juste pouvoir élever Hortense et Zoé de manière décente.

— Ose me dire que tu n’as pas télécommandé cette petite peste d’Hortense pour aller me dénoncer en direct à la télévision ! « Ce n’est pas ma tante qui a écrit le livre, c’est ma mère… » Ose le dire ! Ah ! Ça t’a bien arrangée qu’elle vienne tout déballer ! Tu t’es drapée dans ta dignité et tu as tout récupéré, tu as même eu ma peau. Si je suis là, aujourd’hui, dans ce lit à crever à petit feu, c’est de ta faute, Joséphine, de ta faute !

— Iris… Je t’en prie…

— Et ça te suffit pas ? Tu viens me narguer ! Qu’est-ce qu’il te faut encore ? Mon mari ? Mon fils ? Mais prends-les, Joséphine, prends-les !

— Tu ne peux pas penser ce que tu dis. C’est impossible. On s’est tellement aimées toutes les deux, en tout cas, moi, je t’ai aimée et je t’aime encore.

— Tu me dégoûtes, Jo. J’ai été ta plus fidèle alliée. J’ai toujours été là, toujours payé pour toi, toujours veillé sur toi. La seule fois où je te demande de faire quelque chose pour moi, tu me trahis. Parce que tu t’es bien vengée ! Tu m’as déshonorée ! Pourquoi crois-tu que je reste enfermée dans cette clinique à somnoler, abrutie de somnifères ? Parce que je n’ai pas le choix ! Si je sors, tout le monde me montrera du doigt. Je préfère crever ici. Et ce jour-là, tu auras ma mort sur la conscience et on verra bien comment tu feras pour vivre. Parce que je te lâcherai pas ! Je viendrai te tirer par les pieds la nuit, tes petits pieds chauds enlacés aux grands pieds froids de mon mari que tu guignes en secret. Tu crois que je le sais pas ? Tu crois que j’entends pas les trémolos dans sa voix quand il parle de toi ? Je ne suis pas totalement abrutie. J’entends son attirance. Je t’empêcherai de dormir, je t’empêcherai de tremper tes lèvres dans les coupes de champagne qu’il te tendra et, quand il posera ses lèvres sur ton épaule, je te mordrai, Joséphine !

Ses bras décharnés dépassaient de sa robe de chambre, ses mâchoires crispées roulaient deux petites boules dures sous la peau, ses yeux brûlaient de la haine la plus féroce que jamais femme jalouse jeta sur une rivale. Ce fut cette jalousie, cette haine de fauve qui glaça Joséphine. Elle murmura, comme si elle se faisait un aveu à elle-même :

— Mais tu me hais, Iris…

— Enfin, tu comprends ! Enfin, on ne va plus être obligées de jouer la comédie des sœurs qui s’aiment !

Elle criait en secouant violemment la tête. Puis baissant la voix, ses yeux brûlants plantés dans ceux de sa sœur, elle lui fit signe de partir.

— Va-t’en !

— Mais Iris…

— Je ne veux plus te voir. Pas la peine de revenir ! Bon débarras !

Elle appuya sur la sonnette pour appeler l’infirmière et se laissa tomber sur ses oreillers, les mains plaquées sur les oreilles, sourde à toute tentative de Joséphine pour relancer le dialogue et faire la paix.

C’était trois semaines auparavant.

Elle n’en avait parlé à personne. Ni à Luca, ni à Zoé, ni à Hortense, ni même à Shirley qui n’avait jamais aimé Iris. Joséphine n’avait pas besoin qu’on fasse le procès de sa sœur dont elle connaissait les qualités et les défauts.

Elle m’en veut, elle m’en veut d’avoir pris la première place, celle qui lui revenait de droit. Ce n’est pas moi qui ai poussé Hortense à tout révéler au grand jour, ce n’est pas moi qui ai rompu le contrat. Mais comment faire accepter la vérité à Iris ? Elle était trop meurtrie pour l’entendre. Elle accusait Joséphine d’avoir détruit sa vie. Il est plus facile d’accuser les autres que de se remettre en cause. C’est Iris qui avait eu l’idée de faire écrire un roman à Joséphine qu’elle signerait, elle qui l’avait appâtée en lui donnant tout l’argent du livre – elle avait tout manigancé. Joséphine s’était laissé manœuvrer. Elle était faible face à sa sœur. Mais où réside précisément la limite entre la faiblesse et la lâcheté ? La faiblesse et la duplicité ? N’avait-elle pas été heureuse quand Hortense avait déclaré à la télévision que le vrai auteur d’Une si humble reine était sa mère et non sa tante ? J’ai été bouleversée, c’est vrai, mais plus par la démarche d’Hortense qui, à sa façon, me disait qu’elle m’aimait, qu’elle m’estimait que par le fait d’être réhabilitée en tant qu’écrivain. Je me fiche de ce roman. Je me fiche de cet argent. Je me fiche de ce succès. Je voudrais que tout redevienne comme avant. Qu’Iris m’aime, qu’on parte en vacances toutes les deux, qu’elle soit la plus jolie, la plus brillante, la plus élégante, je voudrais qu’on s’écrie en chœur « Cric et Croc croquèrent le Grand Cruc qui croyait les croquer », comme quand on était petites. Je voudrais redevenir celle qui compte pour du beurre. Je ne suis pas à l’aise dans mes nouveaux habits de femme qui réussit.

C’est alors qu’elle aperçut son reflet dans la glace du café.

D’abord, elle ne se reconnut pas.

C’était Joséphine Cortès, cette femme-là ?

Cette femme élégante, dans ce beau manteau beige à larges revers de velours brun glacé ? Cette belle femme aux cheveux de castor brillants, à la bouche bien dessinée, aux yeux remplis d’une lumière étonnée ? C’était elle ? Le chapeau à soufflets joufflus crânait et signait la nouvelle Joséphine. Elle lança un regard à cette parfaite étrangère. Enchantée de faire votre connaissance. Que vous êtes jolie ! Que vous semblez belle et libre ! Je voudrais tellement vous ressembler, je veux dire, être à l’intérieur aussi belle et lumineuse que le reflet qui danse sur la glace. Là, à vous regarder, j’ai l’impression étrange d’être double : vous et moi. Et pourtant nous ne faisons qu’une.

Elle regarda le verre de Coca posé devant elle. Elle n’y avait pas touché. Les glaçons avaient fondu formant une buée sur les parois du verre. Elle hésita à y imprimer la marque de ses doigts. Pourquoi ai-je commandé un Coca ? Je déteste le Coca. Je déteste les bulles qui remontent dans le nez en mille fourmis rouges. Je ne sais jamais quoi commander dans un café, alors je dis Coca comme tout le monde ou café. Coca, café, Coca, café.

Elle leva la tête vers l’horloge de la brasserie : sept heures et demie ! Luca n’était pas venu. Elle sortit son portable de son sac, composa son numéro, tomba sur son répondeur qui énonçait « Giambelli » en détachant les syllabes et laissa un message. Ils ne se verraient pas ce soir.

Cela valait peut-être mieux. Chaque fois qu’elle revivait cette scène terrible avec sa sœur, elle sentait le désespoir l’envahir et ses forces la déserter. Elle n’avait plus envie de rien. Envie d’aller s’asseoir sur le trottoir et de regarder passer des inconnus, les parfaits étrangers de la rue. Dès qu’on aime quelqu’un, faut-il obligatoirement souffrir ? Est-ce la rançon à payer ? Elle ne savait qu’aimer. Elle ne savait pas se faire aimer. C’était deux choses bien différentes.

— Vous ne buvez pas votre Coca, ma petite dame ? demanda le garçon en faisant rebondir son plateau sur ses cuisses. Il a mauvais goût ? C’est pas un bon cru ? Vous voulez que je vous le change ?

Joséphine sourit faiblement et secoua la tête.

Joséphine décida de ne plus attendre. Elle irait rejoindre Zoé et dînerait avec elle. En partant, elle lui avait laissé un repas froid sur la table de la cuisine, un blanc de poulet avec une salade de haricots verts, un petit-suisse aux fruits, et un mot : « Je suis au cinéma avec Luca, je serai de retour vers vingt-deux heures. Je viendrai te faire un baiser avant que tu t’endormes, je t’aime, ma beauté, mon amour, Maman. » Elle n’aimait pas la laisser seule le soir, mais Luca avait insisté pour la voir. « Il faut que je vous parle, Joséphine, c’est important. » Joséphine fronça les sourcils. Il avait prononcé ces mots-là, elle avait oublié.

Elle composa le numéro de la maison. Annonça à Zoé que finalement, elle rentrait dîner, puis fit signe au garçon de lui apporter la note.

— Elle est sous la soucoupe, ma petite dame. Décidément vous n’avez pas l’air dans votre assiette !

Elle lui laissa un généreux pourboire et sortit.

— Hé ! vous oubliez votre paquet !

Elle se retourna, le vit qui brandissait le colis d’Antoine. Elle l’avait laissé sur la chaise. Et si j’étais une sans-cœur ? J’oublie les restes d’Antoine, je trahis ma sœur, j’abandonne ma fille pour aller au cinéma avec mon amant et quoi encore ?

Elle prit le paquet et le plaça contre son cœur, sous son manteau.

— J’voulais vous dire… J’aime beaucoup votre galure ! lui lança le garçon.

Elle sentit ses oreilles rougir sous le chapeau.

Joséphine chercha un taxi, mais n’en vit aucun. C’était la mauvaise heure. L’heure à laquelle les gens regagnent leur domicile ou vont au restaurant, au cinéma, au théâtre. Elle décida de rentrer chez elle à pied. Il tombait une pluie fine et glacée. Elle referma ses bras sur le colis qu’elle tenait toujours sous son manteau. Qu’est-ce que je vais en faire ? Je ne peux pas le garder dans l’appartement. Si jamais Zoé le trouvait… J’irai le mettre à la cave.

Il faisait nuit noire. L’avenue Paul-Doumer était déserte. Elle longea le mur du cimetière d’un pas rapide. Aperçut la station-service. Seules les vitrines des magasins étaient éclairées. Elle déchiffrait les noms des rues qui traversaient l’avenue, essayait de les mémoriser. Rue Schlœsing, rue Pétrarque, rue Scheffer, rue de la Tour… On lui avait raconté que Brigitte Bardot avait accouché de son fils dans ce bel immeuble, à l’angle de la rue de la Tour. Elle avait passé toute sa grossesse enfermée chez elle, les rideaux tirés : il y avait des photographes sur chaque branche d’arbre, sur chaque balcon. Les appartements voisins avaient été loués à prix d’or. Elle était prisonnière chez elle. Et si d’aventure elle sortait, une mégère la poursuivait dans l’ascenseur, la menaçait de lui crever les yeux avec une fourchette, la traitait de salope. Pauvre femme, pensa Joséphine, si c’est la rançon de la célébrité, autant rester inconnu. Après le scandale provoqué par Hortense à la télévision, des journalistes avaient essayé d’approcher Joséphine, de la photographier. Elle était partie rejoindre Shirley à Londres et, de là, elles s’étaient enfuies à Moustique, dans la grande maison blanche de Shirley. À son retour, elle avait déménagé et avait réussi à rester anonyme. On connaissait son nom, mais aucune photo d’elle n’avait paru dans la presse. Parfois, quand elle disait Joséphine Cortès, C.O.R.T.È.S., un visage se relevait et la remerciait d’avoir écrit Une si humble reine. Elle ne recevait que des témoignages bienveillants, affectueux. Personne ne l’avait encore menacée avec une fourchette.

Au bout de l’avenue Paul-Doumer commençait le boulevard Émile-Augier. Elle habitait un peu plus loin, dans les jardins du Ranelagh. Elle aperçut un homme qui faisait des tractions, suspendu à une branche. Un homme élégant, en imperméable blanc. C’était cocasse de le voir ainsi, si élégant, accroché à une branche, montant et descendant en tirant sur ses bras. Elle ne voyait pas son visage : il lui tournait le dos.

Ce pourrait être le début d’un roman. Un homme accroché à une branche. Il ferait nuit noire comme ce soir. Il aurait gardé son imperméable et se hisserait en comptant chaque effort. Les femmes se retourneraient sur lui en se dépêchant de regagner leur logis. Allait-il se pendre ou se jeter à l’assaut d’un passant ? Un désespéré ou un meurtrier ? C’est alors que l’histoire commencerait. Elle faisait confiance à la vie pour lui envoyer des indices, des idées, des détails qu’elle convertirait en histoires. C’est comme ça qu’elle avait écrit son premier livre. En ouvrant grands les yeux sur le monde. En écoutant, en observant, en reniflant. C’est comme ça aussi qu’on ne vieillit pas. On vieillit quand on s’enferme, quand on refuse de voir, d’entendre ou de respirer. La vie et l’écriture, ça va souvent ensemble.

Elle avança au milieu du parc. C’était une nuit sans lune, une nuit sans lumière aucune. Elle se sentit perdue dans une forêt hostile. La pluie brouillait les lumières des feux arrière des voitures, faibles lueurs qui jetaient un éclat incertain sur le parc. Une branche poussée par une rafale de vent vint lui frôler la main. Joséphine sursauta. Son cœur s’emballa et se mit à battre fort. Elle haussa les épaules et allongea le pas. Il ne peut rien se passer dans ces quartiers-là. Chacun est occupé chez soi à goûter une bonne soupe aux légumes frais ou à regarder la télé en famille. Les enfants ont pris leur bain, mis leur pyjama et coupent leur viande pendant que leurs parents racontent leur journée. Il n’y a pas de forcené qui déambule pour chercher querelle et sortir un couteau. Elle se força à penser à autre chose.

Cela ne ressemblait pas à Luca de ne pas l’avoir prévenue. Il était arrivé quelque chose à son frère. Quelque chose de grave pour qu’il oublie leur rendez-vous. « Il faut que je vous parle, Joséphine, c’est important. » À cette heure-ci, il devait se trouver dans un commissariat en train de tirer Vittorio d’un mauvais pas. Il laissait toujours tout tomber pour aller le retrouver. Vittorio refusait de la rencontrer, je n’aime pas cette fille, elle t’accapare, elle a l’air gourde, en plus. Il est jaloux, avait commenté Luca, amusé. Vous ne m’avez pas défendue quand il a dit que j’étais gourde ? Il avait souri et avait dit je suis habitué, il voudrait que je ne m’occupe que de lui, il n’était pas comme ça avant, il devient de plus en plus fragile, de plus en plus irritable, c’est pour ça que je ne veux pas que vous le voyiez, il pourrait être très désagréable et je tiens à vous, beaucoup. Elle n’avait retenu que la fin de la phrase et avait glissé sa main dans sa poche.

Ainsi ma chère mère voudrait venir inspecter mon nouvel appartement, mais refuse de l’avouer. Henriette Plissonnier n’appelait jamais la première. On lui devait respect et allégeance. Le soir où je lui ai tenu tête a été mon premier soir de liberté, mon premier acte d’indépendance. Et si tout avait commencé ce soir-là ? La statue de Grande Commandeuse avait été déboulonnée et Henriette Grobz avait chu, les quatre fers en l’air. Cela avait été le début des malheurs d’Henriette. Aujourd’hui, elle vivait seule dans le grand appartement que lui avait laissé, généreusement, Marcel Grobz, son mari. Il avait fui vers une compagne plus clémente à qui il avait fait un petit : Marcel Grobz junior. Il faudrait que j’appelle Marcel, songea Joséphine, qui avait plus de tendresse pour son beau-père que pour sa génitrice.

Les branches des arbres se balançaient, mimant une chorégraphie menaçante. On aurait dit le ballet de la Mort : de longues branches noires comme des haillons de sorcières. Elle frissonna. Un paquet de pluie glacée vint lui piquer les yeux, des petites aiguilles lui hachèrent le visage. Elle ne voyait plus rien. Il n’y avait qu’un seul réverbère qui éclairait sur les trois qui bordaient l’allée. Un pinceau de lumière blanche striée par la pluie montait vers le ciel. L’eau se dressait, débordait, retombait en brume fine. Elle jaillissait, tournoyait, se dérobait, se déchirait avant de réapparaître. Joséphine s’appliqua à suivre la traînée lumineuse jusqu’à ce qu’elle se perde dans le noir, repartit chercher une autre gerbe tremblante, attentive à suivre sa trajectoire de pluie.

Elle ne vit pas une silhouette se faufiler derrière elle.

Elle n’entendit pas les pas précipités de l’homme qui s’approchait.

Elle se sentit tirée en arrière, écrasée par un bras, bâillonnée par une main, pendant que de l’autre, un homme la frappait à plusieurs reprises en plein cœur. Elle pensa aussitôt qu’on voulait lui dérober son paquet. Son bras gauche réussit à maintenir le colis d’Antoine, elle se débattit, résista de toutes ses forces mais suffoqua. Elle étouffait, crachait et finit par tout lâcher en se laissant tomber à terre. Elle eut juste le temps d’apercevoir des semelles de chaussures de ville lisses, propres, qui la frappaient sur tout le corps. Elle se protégea de ses bras, se roula en boule. Le paquet glissa. L’homme sifflait des injures, salope, salope, enculée de mes fesses, sale conne, tu la ramèneras plus, tu prendras plus tes grands airs de pétasse, tu vas la fermer, connasse, tu vas la fermer ! Il martelait des obscénités en redoublant ses coups. Joséphine ferma les yeux. Demeura inerte, un filet de sang coulait de sa bouche, les semelles s’éloignèrent et elle resta allongée sur le sol.

Elle attendit longtemps, puis elle se redressa, s’appuya sur les mains, les genoux, se releva. Happa l’air. Aspira profondément. Constata que du sang coulait de sa bouche, de sa main gauche. Buta contre le colis resté à terre. Le ramassa. Le dessus du paquet était lacéré. Sa première pensée fut : Antoine m’a sauvée. Si je n’avais pas porté ce colis sur mon cœur, ce colis contenant les restes de mon mari, la chaussure de jogging à la semelle épaisse, je serais morte. Elle songea au rôle protecteur des reliques au Moyen Âge. On gardait sur soi, enfermés dans un médaillon ou une bourse en cuir, un bout de robe de sainte Agnès, une lamelle de semelle de saint Benoît et on était protégé. Elle posa ses lèvres sur le papier d’emballage et remercia saint Antoine.

Elle palpa son ventre, sa poitrine, son cou. Elle n’avait pas été blessée. Soudain, elle sentit une douleur cuisante dans la main gauche : il lui avait entaillé le dessus de la main qui saignait abondamment.

Elle avait si peur que ses jambes se dérobaient. Elle alla se réfugier derrière un gros arbre qui la dissimulait et, appuyée contre l’écorce humide et rêche, tenta de reprendre son souffle. Sa première pensée fut pour Zoé. Surtout ne rien lui dire, ne rien lui dire. Elle ne supporterait pas de savoir sa mère en danger. C’est un hasard, ce n’est pas moi qui étais visée, c’est un fou, ce n’est pas moi qu’il voulait tuer, ce n’est pas moi, c’est un fou, qui pourrait m’en vouloir au point de me tuer, ce n’est pas moi, c’est un fou. Les mots se heurtaient dans sa tête. Elle appuya sur ses genoux, vérifia qu’elle tenait debout et se dirigea vers la grande porte en bois verni qui marquait l’entrée de son immeuble.

Sur la table de l’entrée, Zoé avait laissé un mot : « Maman chérie, je suis à la cave avec Paul, un voisin. Je crois bien que je me suis fait un copain. »

Joséphine alla dans sa chambre et referma la porte. À bout de souffle. Elle enleva son manteau, le jeta sur le lit, ôta son pull, sa jupe, découvrit une traînée de sang sur la manche du manteau, deux longues déchirures verticales sur le pan gauche, le roula en boule, alla chercher un grand sac-poubelle, y enfouit tous ses vêtements et jeta le sac au fond de sa penderie. Elle s’en débarrasserait plus tard. Elle inspecta ses bras, ses jambes, ses cuisses. Il n’y avait aucune trace de blessure. Elle alla prendre une douche. En passant devant la grande glace fixée au-dessus du lavabo, elle porta la main à son front et s’aperçut dans le miroir. Livide. En sueur. Les yeux hagards. Elle toucha ses cheveux, chercha son chapeau. Elle l’avait perdu. Il avait dû rouler à terre. Elle fut submergée par les larmes. Devait-elle aller le rechercher afin de faire disparaître tout indice qui permettrait de l’identifier ? Elle ne s’en sentit pas le courage.

Il l’avait frappée. En pleine poitrine. Avec un couteau. Une lame fine. J’aurais pu mourir. Elle avait lu dans un journal qu’il y avait une quarantaine de serial killers en liberté en Europe. Elle s’était demandé combien il y en avait en France. Pourtant, les mots orduriers qu’il avait prononcés semblaient démontrer qu’il avait un compte à régler. « Tu la ramèneras plus, tu prendras plus tes grands airs de pétasse, tu vas la fermer, connasse, tu vas la fermer ! » Ils résonnaient, lancinants. Il a dû me prendre pour une autre. J’ai payé pour quelqu’un d’autre. Il fallait absolument qu’elle se dise ça, sinon la vie deviendrait impossible. Il lui faudrait se méfier de tout le monde. Elle aurait peur tout le temps.

Elle prit une douche, se lava les cheveux, les sécha, enfila un tee-shirt, un jean, se maquilla pour dissimuler d’éventuelles marques, mit un soupçon de rouge à lèvres, s’examina dans la glace en se forçant à sourire. Il ne s’est rien passé, Zoé ne doit rien savoir, prendre l’air gai, faire comme si de rien n’était. Elle ne pourrait en parler à personne. Obligée de vivre avec ce secret. Ou le dire à Shirley. Je peux tout dire à Shirley. Cette pensée la rasséréna. Elle souffla bruyamment, expulsant la tension, l’angoisse qui lui écrasait la poitrine. Avaler une dose d’arnica pour ne pas avoir de bleus. Dans l’armoire à pharmacie, elle prit un petit tube, le déboucha, versa la dose sous la langue, la laissa fondre. Peut-être alerter la police ? Les prévenir qu’un meurtrier rôdait ? Oui mais… Zoé le saurait. Ne rien dire à Zoé. Elle ouvrit la trappe de la baignoire, y cacha le colis d’Antoine.

Personne n’irait fouiller là.

Dans le salon, elle se servit un grand verre de whisky et partit rejoindre Zoé à la cave.

— Maman, je te présente Paul…

Un garçon de l’âge de Zoé, maigre comme un héron, une huppe de cheveux blonds crêpelés, le torse moulé dans un tee-shirt noir, s’inclina devant Joséphine. Zoé guettait le regard approbateur de sa mère.

— Bonjour, Paul. Tu habites dans l’immeuble ? demanda Joséphine d’une voix blanche.

— Au troisième. Je m’appelle Merson. Paul Merson. J’ai un an de plus que Zoé.

Il semblait important, à ses yeux, de préciser qu’il était plus âgé que cette gamine qui le contemplait, les yeux mangés de dévotion.

— Et vous vous êtes rencontrés comment ?

Elle faisait un effort pour parler comme si elle n’entendait pas les coups secs et hachés de son cœur.

— J’ai entendu du bruit dans la cave, ça faisait boum-boum, je suis descendue et j’ai trouvé Paul qui jouait de la batterie. Regarde, maman, il a aménagé sa cave en studio de musique.

Zoé invita sa mère à jeter un œil dans le studio de Paul. Il avait installé une batterie acoustique, une grosse caisse, une caisse claire, trois toms, un Charleston et deux cymbales. Un tabouret à vis noir complétait l’ensemble et des baguettes reposaient sur la caisse claire. Sur une chaise, étaient rangées des partitions. Une ampoule se balançait au plafond, dispersant une lumière hésitante.

— Très bien, commenta Joséphine en se retenant pour ne pas éternuer, la poussière lui chatouillait les narines. Très beau matériel. Du vrai professionnel.

Elle disait n’importe quoi. Elle n’y connaissait rien.

— Normal. C’est une Tama Swingstar. Je l’ai eue pour Noël dernier et à Noël prochain, je vais avoir une Ride Giantbeat de chez Paiste.

Elle l’écoutait, impressionnée par la précision de ses réponses.

— Et la cave, tu l’as insonorisée ?

— Ben oui… Faut bien parce que ça fait du boucan quand je joue. Je répète ici et je vais jouer chez un copain qui a une maison à Colombes. Chez lui, on peut jouer sans gêner personne. Ici, les gens y râlent… Surtout le type d’à côté.

Il montra du menton la cave jouxtant la sienne.

— Peut-être que tu n’as pas assez insonorisé…, suggéra Zoé en regardant les murs de la cave recouverts d’un épais isolant blanc.

— Faut pas exagérer ! C’est une cave. On vit pas dans sa cave. Papa dit qu’il a fait le maximum, mais que ce mec est un râleur professionnel. Jamais content. D’ailleurs, à chaque réunion de copropriétaires, il s’engueule avec quelqu’un.

— Il a peut-être de bonnes raisons…

— Papa dit que non. Que c’est un emmerdeur. Il s’énerve pour un oui, pour un non. Si une voiture est garée sur un passage piéton, il devient hystérique ! Nous, on le connaît bien, ça fait dix ans qu’on habite ici, alors vous savez…

Il dodelina de la tête comme un adulte à qui on ne la fait pas. Il était plus grand que Zoé, mais il restait encore des traces d’enfance sur son visage et ses épaules étroites n’avaient pas encore pris l’ampleur de celles d’un homme.

— Merde ! le voilà ! aux abris ! murmura Paul.

Il referma la porte de la cave sur Zoé et lui. Joséphine vit arriver un homme de grande taille, très bien habillé, qui fendait l’air d’une allure de propriétaire comme si les couloirs de la cave lui appartenaient.

— Bonsoir, parvint-elle à déglutir en s’effaçant contre le mur.

— Bonsoir, fit l’homme qui passa à côté d’elle sans la voir.

Il était vêtu d’un costume de ville gris foncé et d’une chemise blanche. Le costume épousait chaque muscle d’un torse puissant, le nœud de cravate brillait, épais, et les manchettes immaculées de la chemise étaient fermées par deux perles grises. Il sortit des clés de sa poche, ouvrit la porte de sa cave et la referma derrière lui.

Paul réapparut quand il fut sûr que l’homme n’était plus là.

— Il a rien dit ?

— Non, répondit Joséphine. Il ne m’a même pas vue, je crois.

— C’est pas un marrant. Il perd pas son temps en bavardages.

— C’est ton père qui dit ça ? demanda Joséphine, amusée par le sérieux du garçon.

— Non. C’est maman. Elle connaît tout le monde dans l’immeuble. Il paraît qu’il a une cave vachement bien installée. Avec un atelier et tous les outils possibles ! Et chez lui, il a un aquarium. Très grand, avec des grottes, des plantes, des décors fluorescents, des îles artificielles. Mais pas de poissons dedans !

— Elle en sait des choses, ta maman ! déclara Joséphine, comprenant qu’elle en apprendrait beaucoup sur les habitants de l’immeuble en parlant avec Paul.

— Et encore elle a jamais été invitée chez lui ! Elle y est entrée une fois, quand ils étaient pas là, avec la concierge, parce que leur alarme s’était déclenchée et qu’il fallait bien l’arrêter. Il a été fou furieux quand il l’a appris. Personne va chez eux. Moi, je connais les enfants, eh bien, jamais ils m’invitent. Leurs parents veulent pas. Jamais ils descendent jouer dans la cour. Ils sortent quand les parents sont pas là, sinon ils sont bouclés chez eux ! Alors qu’au second, chez les Van den Brock, on est toujours invités et ils ont un grand écran qui fait tout le mur du salon avec deux enceintes et le son Dolby stéréo. Madame Van den Brock, quand il y a un anniversaire, elle fait des gâteaux et elle invite tout le monde. Moi, je suis copain avec Fleur et Sébastien, je pourrais les présenter à Zoé si elle veut.

— Ils sont sympas, eux ? demanda Joséphine.

— Oui, hyper-sympas. Lui, il est médecin. Et sa femme, elle chante dans les chœurs de l’Opéra. Elle a une super-belle voix. Elle fait souvent des vocalises et on l’entend dans l’escalier. Elle me demande toujours des nouvelles de ma musique. Elle m’a proposé de venir jouer sur son piano si je voulais. Fleur joue du violon, Sébastien du saxo…

— Moi aussi, je voudrais bien apprendre à jouer de quelque chose…, dit Zoé qui devait se sentir délaissée.

Elle levait sur Paul une figure soumise de petite fille défaillant à l’idée qu’on ne la regarde pas et ses yeux dorés, sous son buisson de cheveux auburn, lançaient des appels au secours.

— Tu n’as jamais joué d’un instrument ? demanda Paul, surpris.

— Ben non…, répondit Zoé, embarrassée.

— Moi, j’ai commencé par le piano, le solfège et tout le bataclan, pis j’en ai eu marre, je suis passé à la batterie. C’est plus fun pour faire un groupe…

— T’as un groupe ? Il s’appelle comment ?

— « Les Vagabonds ». C’est moi qui ai trouvé le nom… C’est bien, non ?

Joséphine assistait à l’échange entre les deux gamins et sentait le calme revenir en elle. Paul, si sûr de lui, ayant un avis sur tout, et Zoé, au bord du désespoir parce qu’elle n’arrivait pas à attirer son attention. Son visage était tendu, ses sourcils froncés, ses lèvres scellées en une moue désespérée. Joséphine l’entendait chercher dans sa tête comme on racle un fond de moule à gâteau des détails alléchants pour se faire mousser aux yeux du garçon. Elle avait beaucoup grandi pendant l’été, mais son corps s’attardait encore dans les replis doux et moelleux de l’enfance.

— Tu veux pas nous montrer un tout petit peu comment tu joues ? quémanda Zoé à bout d’arguments pour le séduire.

— Ce n’est peut-être pas le bon moment, intervint Joséphine. Elle montra des yeux la cave du voisin. Une autre fois, peut-être…

— Ah ! lâcha Zoé, désappointée.

Elle avait renoncé et traçait des grands cercles avec la pointe de sa chaussure.

— Maintenant c’est l’heure d’aller dîner, continua Joséphine, et je suis sûre que Paul aussi va bientôt remonter…

— J’ai déjà dîné. Il retroussa ses manches, s’empara des baguettes, ébouriffa ses cheveux et commença à ranger. Vous pouvez refermer la porte derrière vous, s’il vous plaît ?

— Salut Paul ! cria Zoé. À plus !

Elle lui fit un petit signe de la main à la fois timide et hardi, qui signifiait je voudrais bien qu’on se revoie… si tu es d’accord, bien sûr.

Il ne prit pas la peine de répondre. Il n’avait que quinze ans et refusait de se laisser éblouir par une fille à l’éclat indécis. Il était à cet âge délicat où on habite un corps qu’on ne connaît pas très bien, et où, pour se donner une contenance, on peut se montrer cruel sans le vouloir. La manière négligente dont il traitait Zoé démontrait qu’il entendait être le plus fort et que, s’il devait y avoir une victime, ce serait elle.

L’homme élégant au costume gris attendait devant l’ascenseur. Il s’effaça pour les laisser entrer les premières. Leur demanda à quel étage elles allaient et appuya sur le bouton du chiffre 5. Puis enfonça le bouton 4.

— Ainsi vous êtes les nouvelles venues…

Joséphine approuva.

— Bienvenue dans l’immeuble. Je me présente : Hervé Lefloc-Pignel. J’habite au quatrième.

— Joséphine Cortès et Zoé, ma fille. Nous habitons au cinquième. J’ai une autre fille, Hortense, qui vit à Londres.

— Je voulais habiter au cinquième, mais l’appartement n’était pas libre quand on s’est installés. Il était occupé par un couple de personnes âgées, monsieur et madame Legrattier. Ils sont morts tous les deux dans un accident de voiture. C’est un bel appartement. Vous avez de la chance.

On peut dire ça comme ça, pensa Joséphine, gênée par le ton expéditif de l’homme pour évoquer le décès des précédents propriétaires.

— Je l’ai visité quand il a été mis en vente, poursuivit-il, mais nous avons hésité à déménager. Aujourd’hui, je le regrette…

Il eut un sourire rapide puis se reprit. Il était très grand, austère. Le visage taillé à la serpe, tout en angles, en anfractuosités. Ses cheveux noirs, raides, séparés par une raie nette sur le côté retombaient en une mèche sur le front, ses yeux bruns étaient très écartés, ses sourcils dessinaient deux larges traits noirs, et son nez, un peu épaté, était cabossé sur le dessus. Ses dents très blanches révélaient un émail impeccable et les soins d’un excellent dentiste. Il est vraiment immense, se dit Joséphine, essayant de le jauger d’un œil discret, il doit mesurer plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Large d’épaules, droit, le ventre plat. Elle l’imagina une raquette de tennis dans les bras, recevant un trophée. Un très bel homme. Il tenait un sac en tissu blanc qu’il portait bien à plat sur ses paumes de mains ouvertes.

— On a emménagé en septembre, juste au moment de la rentrée des classes. Ça a été un peu bousculé, mais maintenant ça va.

— Vous verrez, l’immeuble est très agréable, les gens plutôt accueillants et le quartier sans problème.

Joséphine fit une légère grimace.

— Vous ne trouvez pas ?

— Si, si, s’empressa de répondre Joséphine. Mais les allées ne sont pas très éclairées, le soir.

Elle eut soudain les tempes moites et sentit ses genoux trembler.

— C’est un détail. Le quartier est beau, paisible et nous ne sommes envahis ni par des bandes de jeunes désagréables, ni par ces graffitis qui défigurent les immeubles. J’aime tant la pierre blonde des immeubles parisiens, je ne supporte pas de la voir dégradée.

Sa voix s’était teintée de colère.

— Et puis il y a des arbres, des fleurs, des pelouses, on entend chanter les oiseaux tôt le matin, parfois on aperçoit un écureuil qui détale, c’est important pour les enfants de rester en contact avec la nature. Tu aimes les animaux ? demanda-t-il à Zoé.

Celle-ci gardait les yeux fixés au sol. Elle devait se souvenir de ce que lui avait dit Paul sur son voisin de cave et gardait ses distances, voulant rester solidaire de son nouveau copain.

— Tu as donné ta langue au chat ? demanda l’homme en se penchant vers elle avec un grand sourire.

Zoé secoua la tête négativement.

— Elle est timide, s’excusa Joséphine.

— Je suis pas timide, protesta Zoé. Je suis réservée.

— Oh ! s’exclama-t-il. Votre fille a du vocabulaire et le sens de la nuance !

— C’est normal, je suis en troisième.

— Comme mon fils Gaétan… Et tu vas à quelle école ?

— Rue de la Pompe.

— Comme mes enfants.

— Vous en êtes content ? demanda Joséphine qui craignait que le mutisme poli de Zoé ne devienne embarrassant.

— Certains professeurs sont excellents, d’autres incapables. Il faut alors que les parents comblent les manques des enseignants. Je vais à toutes les réunions de parents d’élèves. Je vous y verrai sûrement.

L’ascenseur était arrivé au quatrième et il sortit, portant son sac blanc avec soin, les bras tendus en avant. Il se retourna, s’inclina et leur fit un grand sourire.

— T’as vu, dit Zoé, ça bougeait dans le sac !

— Mais non ! Il a dû remonter un confit ou une cuisse de chevreau. Il doit avoir un congélateur dans sa cave. Cet homme est sûrement un chasseur. Tu as entendu comment il parlait de la nature ?

Zoé n’avait pas l’air convaincu.

— Je te dis que ça bougeait !

— Zoé, arrête d’inventer des histoires tout le temps !

— J’aime bien me raconter des histoires, moi. Ça rend la vie moins triste. Quand je serai grande, je serai écrivain, j’écrirai Les Misérables

Elles dînèrent rapidement. Joséphine réussit à dissimuler les égratignures de sa main droite. Zoé bâilla à plusieurs reprises en finissant son petit-suisse.

— Tu as sommeil, mon bébé… Va vite te coucher.

Zoé partit en titubant vers sa chambre. Quand Joséphine vint l’embrasser, elle dormait à moitié. Posé sur l’oreiller, usé par les nombreux passages en machine à laver, gisait son doudou. Zoé dormait toujours avec lui. Elle poussait même la ferveur jusqu’à demander à sa mère n’est-ce pas qu’il est beau, Nestor, maman ? Hortense dit qu’il est moche comme un pou boiteux ! Joséphine avait du mal à ne pas être d’accord avec Hortense, mais elle mentait héroïquement, essayant de traquer une once de beauté dans le chiffon informe, borgne et délavé. À son âge, elle devrait pouvoir s’en passer, se dit Joséphine, elle ne va jamais grandir sinon… Ses boucles auburn s’emmêlaient sur le drap blanc du lit, sa main reposait toute molle et, de son petit doigt, elle caressait ce qui était autrefois la jambe de Nestor et ressemblait à une grosse figue molle. Une couille, affirmait Hortense, ce qui arrachait des cris de dégoût à Zoé. Maman, maman, elle dit que Nestor a deux grosses couilles à la place des jambes !

Joséphine souleva la main de Zoé et joua avec les doigts en déposant un baiser sur chacun d’eux. Papa baiser, maman baiser, Hortense baiser, Zoé baiser, mais qui est donc le petit dernier ? c’était le rituel du coucher. Combien de temps encore sa fille lui accorderait-elle sa main pour réciter la ritournelle magique qui rendait les nuits douces et heureuses ? Elle sentit une triste tendresse l’étreindre. Zoé ressemblait encore à un bébé : joues rondes et rouges, petit nez, yeux étirés de chatte gourmande, fossettes et plis aux poignets. L’âge qu’on dit ingrat n’avait pas encore déformé son corps. Joséphine s’en était étonnée auprès de la pédiatre qui l’avait rassurée, ça va venir d’un coup, c’est une lente, votre petite fille. Elle prend son temps. Un matin, elle se réveillera et vous ne la reconnaîtrez plus. Elle aura des seins, elle tombera amoureuse, elle ne vous parlera plus. Profitez au lieu de vous inquiéter ! Et puis, elle n’a peut-être pas envie de grandir. J’en vois de plus en plus qui se raccrochent à l’enfance comme à une bassine de confiture.

Hortense, barbare affûtée, avait longtemps toisé cette petite sœur si fragile. L’une soumise, mendiant l’affection et la reconnaissance, l’autre intraitable, se taillant son chemin à coups de sabre. Zoé, limpide, tendre. Hortense, obscure, inflexible, dure. Avec mes deux filles, je ferais une huître parfaite. Hortense pour la carapace et Zoé à l’intérieur.

— Tu te sens bien dans ta nouvelle chambre, mon amour ?

— J’aime bien l’appartement, mais j’aime pas les gens, ici. J’aimerais bien retourner à Courbevoie. Les gens dans cet immeuble, ils sont bizarres…

— Ils sont pas bizarres, chérie, ils sont différents.

— Pourquoi ils sont différents ?

— À Courbevoie, tu connaissais tout le monde, tu avais des amis à chaque étage, c’était facile de se parler, de se rencontrer. On passait d’un appartement à l’autre. Sans cérémonial. Ici, ils sont plus…

Elle cherchait ses mots. La fatigue pesait sur ses paupières et l’engourdissait.

— Plus guindés, plus chics… Moins familiers.

— Tu veux dire qu’ils sont raides et froids ? Comme des cadavres.

— Je n’aurais pas employé ces mots-là, mais tu n’as pas tort, chérie.

— Le monsieur qu’on a vu dans l’ascenseur, je le sens tout froid à l’intérieur. On dirait qu’il a des écailles sur tout le corps pour pas qu’on l’approche et qu’il vit tout seul dans sa tête…

— Et Paul ? Tu trouves aussi qu’il est raide et froid ?

— Oh, non ! Paul…

Elle s’arrêta puis murmura dans un souffle :

— Paul, il a le zazazou, maman. J’aimerais bien être son amie.

— Mais tu vas devenir son amie, chérie…

— Tu crois que lui, il trouve que j’ai le zazazou ?

— En tout cas, il t’a parlé, il t’a proposé de te présenter les Van den Brock. Ça veut dire qu’il veut te revoir et qu’il te trouve plutôt mignonne.

— T’es sûre ? Moi, je trouve qu’il avait pas l’air si intéressé que ça. Les garçons, ils s’intéressent pas à moi. Hortense, elle, elle a le zazazou.

— Hortense a quatre ans de plus que toi. Attends d’avoir son âge et tu verras !

Zoé observa sa mère, pensive, comme si elle avait envie de la croire, mais que c’était trop difficile, pour elle, d’imaginer qu’elle pourrait un jour égaler sa sœur en séduction et en beauté. Elle préféra renoncer, soupira. Ferma les yeux et cala son visage contre l’oreiller en roulant la jambe de son doudou entre ses doigts.

— Maman, je veux pas devenir une grande personne. Parfois, si tu savais, j’ai tellement peur…

— De quoi ?

— Je ne sais pas. C’est ça qui me fait encore plus peur.

Sa réflexion était tellement juste que Joséphine en fut effrayée.

— Maman… comment on sait qu’on est grande ?

— Quand on peut prendre une décision très importante toute seule, sans rien demander à personne.

— Toi, t’es grande… T’es même très très grande !

Joséphine aurait aimé lui dire que souvent, elle doutait, souvent elle s’en remettait à la chance, au hasard, au lendemain. Elle décidait en suivant son instinct, tentait de corriger le tir si elle s’était trompée ou soufflait de soulagement si elle avait eu raison. Mais elle attribuait toujours sa réussite au hasard. Et si on ne devenait jamais définitivement grand ? se dit-elle en caressant le nez, les joues, le front, les cheveux de Zoé, en écoutant son souffle qui s’apaisait. Elle resta à son chevet le temps qu’elle s’endorme, puisant dans la présence rassurante de sa fille la force de ne plus penser à ce qui s’était passé, puis regagna sa chambre.

Elle ferma les yeux et essaya de dormir ; chaque fois qu’elle allait basculer dans le sommeil, elle entendait les insultes de l’homme et sentait les coups de pied redoubler sur son corps. Elle avait mal partout. Elle se leva, alla fouiller dans un sac en plastique que lui avait donné Philippe. Ce sont des somnifères trouvés dans la table de nuit d’Iris. Je ne veux pas qu’elle les garde à portée de main. On ne sait jamais. Prends-les, Jo, range-les chez toi.

Elle prit un Stilnox, considéra le petit bâtonnet blanc, se demanda quelle était la dose recommandée. Décida d’en prendre une moitié. L’avala avec un verre d’eau. Elle ne voulait plus penser à rien. Dormir, dormir, dormir.

Demain, samedi, elle appellerait Shirley.

Parler à Shirley l’apaiserait. Shirley remettait tout en place.

Est-ce un délit de ne pas prévenir la police ? Je devrais peut-être aller les voir et demander l’anonymat. Est-ce qu’ils pourraient m’accuser de complicité plus tard si le type recommençait ? Elle hésita, voulut se relever, mais sombra dans le sommeil.

Le lendemain matin, elle fut réveillée par Zoé qui sautait sur son lit en brandissant le courrier. Elle leva les bras pour se protéger de la lumière.

— Mais, chérie, quelle heure est-il ?

— Onze heures et demie, maman, onze heures et demie !

— Mon Dieu, j’ai dormi jusqu’à maintenant ! Tu es levée depuis longtemps ?

— Lalalilalaire ! Je viens juste de me réveiller, je suis allée voir sur le paillasson s’il y avait du courrier et devine ce que j’ai trouvé ?

Joséphine se redressa, porta la main à la tête. Zoé brandissait une liasse d’enveloppes.

— Un catalogue pour Noël ? Des idées de cadeaux ?

— Pas du tout, m’man, pas du tout ! Bien mieux encore…

Dieu que sa tête était lourde ! Un régiment défilait avec des bottes cloutées. Chaque membre lui faisait mal quand elle bougeait.

— Une lettre d’Hortense ?

Hortense n’écrivait jamais. Elle téléphonait. Zoé secoua la tête.

— T’es froide, maman, mais froide ! Tu brûles pas du tout !

— Je donne ma langue au chat.

— Du sensationnel de chez sensationnel ! Du super-hyper-ultra-costaud-démentiel ! Une nouvelle que tu appuies dessus et que tu décroches la lune et toutes les galaxies du monde ! Kisses and love and peace all around the world ! Que la force soit avec toi, ma sœur. Yo ! brother !

Elle ponctuait chaque cri d’un vigoureux coup de pied qui la faisait rebondir sur le matelas tel un Sioux en transe célébrant sa victoire et faisant tournoyer un scalp.

— Arrête de sauter, chérie. J’ai la tête qui va éclater !

Zoé jeta les pieds en l’air et se laissa tomber de tout son poids sur le lit. Ébouriffée, triomphante, le visage fendu d’un sourire de gagnante au Loto, elle claironna :

— Une carte postale de papa ! Une carte de mon papounet ! Il va bien, il est toujours au Kenya, il dit qu’il a pas pu nous joindre parce qu’il était perdu dans la jungle avec plein de crocodiles autour, mais que pas une minute, maman, tu m’entends ? pas une minute, il a arrêté de penser à nous ! Et il m’embrasse de toutes ses forces de papounet chéri ! Lalalilalaire ! J’ai retrouvé mon papounet !

En une dernière galipette de joie, elle se jeta contre sa mère qui grimaça de douleur : Zoé lui avait écrasé la main.

— Je suis heureuse, maman, je suis heureuse, t’as pas idée ! Je peux te le dire maintenant, je croyais qu’il était mort. Qu’il avait été mangé par un crocodile. Tu te rappelles comme j’avais peur quand j’allais le voir là-bas avec toutes ces sales bêtes autour ? Eh bien, j’étais sûre qu’un jour ou l’autre, il se ferait manger tout cru !

Elle ouvrit une large bouche et croqua l’air en faisant Groumph, Groumph voulant imiter le bruit des mâchoires d’un crocodile mastiquant sa proie.

— Il est vivant, maman, il est vivant ! Il va venir sonner à la porte bientôt…

Elle se redressa, alarmée.

— Au secours ! Il a pas notre nouvelle adresse ! Il va jamais nous retrouver !

Joséphine tendit la main pour attraper la carte postale. Elle provenait bien du Kenya. La date sur les timbres indiquait qu’elle avait été postée, un mois auparavant, de Mombasa, et l’adresse était, bien sûr, celle de Courbevoie. Elle reconnut l’écriture d’Antoine, son style fanfaron.

Mes petites chéries,

Juste un mot pour vous dire que je vais bien et que je suis revenu à la civilisation après un long séjour dans la jungle hostile. J’ai triomphé de tout, des bêtes féroces, des fièvres, des marécages, des moustiques et surtout jamais, jamais je n’ai cessé de penser à vous. Je vous aime de toutes mes forces. À très vite.

Papa.

À soixante-sept ans, Marcel Grobz était, enfin, un homme heureux et ne s’en lassait pas. Il récitait oraisons, prières, grâces et neuvaines dès potron-minet afin que perdure sa félicité. Merci, mon Dieu, merci de me baigner de vos faveurs, de m’asperger de bonheur, de me saupoudrer de délices, de me picoter le train de ravissements, de me gaver de volupté, de me tortillonner de bien-être, de me renverser de béatitude, de me tsunamiser d’euphorie. Merci, merci, merci !

Il se le disait le matin en posant le pied à terre. Se le répétait devant la glace en se rasant. Le psalmodiait en enfilant son pantalon. Invoquait Dieu et ses Saints en faisant son nœud de cravate, promettait de donner dix euros au premier mendiant dans la rue, s’aspergeait d’« Eau de Cologne Impériale » Guerlain, augmentait son obole en bouclant sa ceinture, puis se traitait de rat musqué et, battant sa coulpe, ajoutait deux autres mendiants à régaler. C’est que j’aurais pu finir à la rue, moi aussi, si je n’avais pas été sauvé des griffes d’Henriette et recueilli sur le sein généreux de Choupette. Combien de pauvres hères trébuchent parce qu’une main secourable ne s’est pas tendue vers eux au moment où ils sombraient ?

Enfin, douché, rasé, sanglé, fleurant bon la lavande et le génépi, il pénétrait dans la cuisine pour rendre hommage à la cause de tant de ravissement, le chou à la crème de la féminité, l’Everest de la sensualité : Josiane Lambert, sa compagne, dûment rebaptisée Choupette.

Devant sa cuisinière Aga en fonte recouverte de trois couches d’émail vitrifié, Choupette s’affairait. Elle préparait les œufs au plat de son homme. Revêtue d’un déshabillé rose, qui la parait de voiles vaporeux, elle veillait, le sourcil froncé, la mine grave, à l’excellence de ses gestes. Elle savait mieux que personne jeter l’œuf dans la poêle chaude, saisir l’albumine visqueuse, dorer le jaune puis le crever, retourner l’ensemble, saisir à nouveau puis, enfin, à la dernière minute, d’une délicate virgule du poignet, lâcher une giclée de vinaigre balsamique et servir en faisant glisser dans l’assiette préalablement tiédie par ses soins. Pendant ce temps, de larges tranches de pain complet aux graines de lin grillaient dans un toaster Magimix à quatre gueules chromées. Le bon beurre salé normand baignait dans le beurrier à l’ancienne, des tranches de jambon à l’os et des œufs de saumon reposaient dans un plat blanc à liseré doré.

Tout ceci demandait une extrême concentration que Marcel Grobz avait du mal à respecter. Séparé depuis vingt minutes à peine de Choupette, il la cherchait comme le chien lancé sur la trace du cerf fouille de la truffe les feuilles mortes et marque l’arrêt dès qu’il sent le cervidé à portée de babines. L’arrêt chez Marcel Grobz se traduisait par un lancer de bras sur l’épaule de Choupette, un pincement à la taille et un gros baiser claqué sur le bout de chair satinée qui dépassait de la nuisette.

— Laisse-moi, Marcel, marmonna Josiane, le regard rivé sur la dernière étape de la cuisson des œufs.

Il recula à regret, alla s’asseoir devant son couvert dressé sur un set de table en lin blanc. Un verre de jus d’orange fraîchement pressé, un flacon de vitamines « 60 ans et plus », une soucoupe en laque de Chine contenant une cuillerée de pollen de châtaignier complétaient l’ensemble. Son œil se mouilla.

— Que de soins, que d’attentions, que de raffinement ! Tu sais, Choupette, le meilleur de tout, c’est l’amour que tu me donnes. Je ne serais rien qu’une calebasse vide sans lui. Le monde entier ne serait rien sans l’amour. C’est une force de frappe insensée que la plupart des humains négligent. Ils préfèrent se consacrer au pognon, les imbéciles ! Alors qu’en cultivant l’amour, l’amour humble de tous les jours, l’amour que tu distribues à tout le monde sans faire de chichis, tu t’enrichis, tu t’agrandis, tu resplendis, tu te bonifies !

— Tu parles en faisant des rimes maintenant ? demanda Josiane en posant une large assiette sur le set en lin blanc. À quand l’alexandrin, Racine ?

— C’est le bonheur, Choupette. Il me rend lyrique, heureux, beau même. Tu trouves pas que je suis devenu beau ? Les femmes se retournent sur moi dans la rue et me goûtent de l’œil. Je fais le badin, je ne dis rien, mais je biche, je biche…

— C’est parce que tu parles tout seul qu’elles te reluquent !

— Non, Choupette, non ! C’est tout l’amour que je reçois qui me transforme en astre solaire. Elles veulent se frotter à moi pour se réchauffer. Regarde-moi : depuis que nous vivons ensemble, j’embellis, je rajeunis, je rayonne, je me muscle même !

Il se frappa le ventre qu’il avait rentré et se maintenait plaqué contre le dos de la chaise en grimaçant.

— Tutt ! Tutt ! Marcel Grobz… Ne deviens pas bêtement sentimental et commence par avaler ton jus d’orange sinon les vitamines vont s’évaporer et il faudra que tu happes l’air.

— Choupette ! Je suis sérieux. Et heureux, si heureux… Je pourrais m’envoler si je ne me retenais pas !

Nouant sa large serviette autour du cou pour épargner la chemise blanche, il enchaîna aussitôt, la bouche pleine :

— Comment va l’héritier ? A-t-il bien dormi ?

— Il s’est réveillé vers huit heures, je l’ai changé, je l’ai nourri et hop ! au lit. Il dort encore et il est hors de question que tu ailles le réveiller !

— Juste un petit baiser léger sur le bout de son pied droit…, supplia Marcel.

— Je te connais. Tu vas ouvrir toute grande ta gueule et le dévorer !

— Il adore ça. Il roucoule de plaisir sur la table à langer. Je l’ai changé trois fois, hier. Je l’ai badigeonné de Mytosil. Il a une de ces paires de couilles ! Féroces ! Mon fils sera un loup affamé, une lance de Bengali, une arbalète à ailerons profilés qui ira se planter dans le cœur des filles et ailleurs !

Il éclata de rire, se frotta les mains à l’idée de tant de truculence à venir.

— Pour le moment, il dort et toi, tu as rendez-vous au bureau.

— Un samedi, tu te rends compte ! Me donner rendez-vous un samedi matin à l’aube !

— Il est midi ! Tu parles d’une aube !

— On a dormi tout ce temps ?

— Tu as dormi tout ce temps !

— N’empêche qu’on a bien fait la fête, hier, avec René et Ginette ! Qu’est-ce qu’on a picolé ! Et Junior qui dormait comme une bûche de Noël ! Allez… Choupette, laisse-moi le manger de baisers avant que je file…

Le visage de Marcel Grobz se plissa en une supplique tremblante, il joignit les mains, mima le communiant fervent, mais Josiane Lambert demeura inflexible.

— Les bébés, faut que ça dorme. Surtout à sept mois !

— Mais il en fait douze de plus ! T’as vu : il a déjà quatre dents et quand je lui parle, il comprend tout. Tiens, l’autre jour, je me demandais si je devais installer une nouvelle usine en Chine, je parlais tout haut, croyant qu’il était occupé à jouer avec ses pieds – t’as vu comme il triture ses pieds, je suis sûr qu’il apprend à compter ! – eh bien, il a relevé sa petite gueule d’amour et il a fait oui. Deux fois de suite ! Je te jure, Choupette, il m’a dit oui, vas-y, fonce ! J’ai cru que j’avais la berlue.

— Mais tu as la berlue, Marcel Grobz. Tu perds complètement la boule.

— Je crois même qu’il m’a dit go, daddy, go ! Parce qu’il parle anglais aussi. Tu le sais ça ?

— À sept mois !

— Parfaitement !

— Parce que tu l’endors avec des méthodes Assimil ? Tu ne crois quand même pas que ça marche ? Tu m’inquiètes, Marcel, tu m’inquiètes.

Chaque soir, en couchant son fils, Marcel Grobz enclenchait un CD pour apprendre l’anglais. Il l’avait acheté au rayon « enfants » chez WH Smith, rue de Rivoli. Il se couchait sur la moquette, près du berceau, ôtait ses chaussures, glissait un oreiller sous sa nuque, et répétait dans le noir les phrases de la leçon numéro 1. My name is Marcel, what’s your name ? I live in Paris, where do you live ? I have a wife… Enfin a nearly wife, rectifiait-il dans le noir. La voix anglaise, féminine et douce, le berçait. Il s’endormait et n’avait jamais dépassé la première leçon.

— Il parle pas couramment, je te l’accorde, mais il balbutie quelques mots. Moi, j’ai entendu go-Da-ddy-go en tout cas. J’en mettrais ma main au feu !

— Eh bien, retire-la tout de suite ou tu vas finir manchot ! Marcel, reprends-toi. Ton fils est normal, juste normal, ce qui ne l’empêche pas d’être un bébé très beau, très vif, très futé… Mais ne va pas m’en faire un empereur de Chine polyglotte et biznessman ! À quand ses premiers jetons à ton conseil d’administration ?

— Moi, je te dis simplement ce que je vois et ce que j’entends. J’invente rien. Tu me crois pas, c’est ton droit, mais le jour où il va te dire hello mummy, how are you ? ou la même chose en chinois, parce que j’entends bien lui faire apprendre le chinois dès qu’il aura fini l’anglais, ne le laisse pas choir de stupeur ! Je te préviens, c’est tout.

Et il enfonça une mouillette beurrée dans ses œufs frits, la fit racler dans son assiette jusqu’à en barbouiller les bords.

Josiane lui tournait le dos, mais le surveillait dans le reflet de la vitre. Il mangeait, gaillard, avalait ses mouillettes en moulinant des bras comme un Tarzan de répertoire. Il souriait dans le vide, s’arrêtait de mastiquer pour tendre l’oreille et guetter le gazouillis de son fils. Puis, dépité, il reprenait sa mastication. Elle ne put s’empêcher de sourire. Marcel senior et Marcel junior, ils allaient faire une sacrée paire de rusés compères. C’est vrai, reconnut-elle, que Junior a la tête farcie de matière grise et la comprenette rapide. À sept mois, il se tenait droit dans sa chaise de bébé et tendait un doigt impérieux vers l’objet de son désir. Si elle refusait de s’exécuter, il fronçait les yeux et lui balançait un regard Scud. Quand elle parlait au téléphone, il écoutait, la tête penchée et opinait. Parfois il semblait vouloir dire quelque chose, mais s’énervait comme s’il ne trouvait pas ses mots. Un jour, il avait même claqué des doigts ! Elle n’était pas très au courant du comportement habituel des bébés, mais force lui était de constater que Junior était très en avance. De là à lui prêter une compétence pour les affaires de son père, il n’y avait qu’un pas qu’elle se refusait à franchir. Junior grandira à la vitesse normale. Je refuse qu’il devienne un prix d’excellence, un crâne d’œuf prétentieux. Je le veux barbouillé de bouillie, en barboteuse, les fesses à l’air, afin que je puisse le dorloter à satiété. Je l’ai attendu trop longtemps pour le lâcher dans la cour des grands en Pampers.

La vie avait donné deux hommes à Josiane, un grand et un petit, deux hommes qui brodaient son bonheur à petits points serrés. Il était hors de question qu’elle les lui reprenne. Elle n’avait jamais été très généreuse avec elle, la vie. Pour une fois qu’elle lui servait un bon jeu, elle ne laisserait personne lui voler le moindre grain de bonheur, elle moudrait le plus petit ergot pour en extraire la pulpe. J’ai mes créances de bonheur à faire valoir, moi. À mon tour d’avoir le cul cousu de médailles ! Faut me rembourser, allez-y et n’essayez pas de me carotter. Fini le temps où je gobais du malheur ! Fini le temps où, petite secrétaire famélique, je servais d’odalisque à Marcel, mon patron, propriétaire de la chaîne de meubles Casamia, milliardaire en bois divers, en accessoires de maison, tapis, luminaires, babioles bariolées. Marcel l’avait élevée au rang de femme qui partageait sa vie et avait répudié sa revêche épouse, Henriette au long nez ! Fin de l’histoire, début de mon bonheur.

Elle avait repéré Henriette rôdant autour de leur immeuble, s’effaçant à l’angle de la rue pour passer inaperçue. Avec sa galette sur la tête, on ne voyait qu’elle. Pour jouer les privés, faut prendre le risque d’être décoiffé sinon on a vite fait d’être démasqué. Et pas la peine de prétendre qu’elle allait chez Hédiard se remplir le ventre de delicatessen. Une fois peut-être, mais pas trois. Ça ne lui disait rien qui vaille, ce grand échalas qui tricotait des genoux pour espionner leur bonheur. Elle frissonna. Elle rôde, elle rôde, elle cherche quelque chose. Guette une occasion. Elle embouteille le divorce avec ses prétentions. Refuse de céder le moindre pouce de terrain. Menace par-ci, menace par-là. Danger, danger, chiffon rouge, rumina Josiane. Elle s’était toujours empêtrée dans des bras qui lui versaient du malheur sur la tête, maintenant qu’elle était arrivée à bon port, elle n’allait pas se laisser dépouiller ou embrouiller. Méfiance, chanta une voix ancienne qu’elle connaissait trop bien. Méfiance et l’œil ouvert sur tout ce qui bouge et fleure le fumier.

La sonnerie du téléphone la tira de sa rêverie. Elle étendit le bras pour décrocher.

— Bonjour, dit-elle, encore empreinte du flux sombre de ses pensées.

C’était Joséphine, la fille cadette d’Henriette Grobz.

— Vous voulez parler à Marcel ? répliqua-t-elle, d’une voix sèche.

Elle tendit l’appareil à son homme.

Quand on se marie avec un homme de cet âge-là, faut le prendre avec tous ses bagages. Et Marcel, il avait la collection complète : de la boîte à pilules à la malle postale. Henriette, Iris, Joséphine, Hortense, Zoé lui avaient servi de famille si longtemps qu’elle ne pouvait les effacer d’un coup de chamoisine. Ce n’était pas l’envie qui lui en manquait.

Marcel s’essuya la bouche et se leva pour prendre le téléphone. Josiane préféra quitter la pièce. Elle alla dans la buanderie chercher le linge dans le panier. Se mit à trier le blanc et la couleur. Se concentrer sur cette tâche ménagère lui faisait du bien. Henriette, Joséphine. Quelle allait être la prochaine revenante ? La petite Hortense ? Celle qui faisait marcher les hommes sur les mains ?

— C’est Jo, dit Marcel sur le pas de la porte. Il lui arrive un truc pas commun : son mari, Antoine…

— Celui qui s’est fait bouffer par un crocodile ?

— Celui-là même… Figure-toi que Zoé, sa fille, a reçu une carte postale de lui, postée il y a un mois du Kenya. Il est vivant !

— Et quel rapport avec toi ?

— J’avais reçu la maîtresse d’Antoine, une dénommée Mylène, au mois de juin pour lui donner des tuyaux sur le monde des affaires en Chine. Elle voulait se lancer dans les cosmétiques, elle avait un financier chinois et désirait des renseignements pratiques. On a parlé pendant une heure, et puis je ne l’ai jamais revue.

— T’es sûr de ça ?

L’œil de Marcel s’alluma. Il aimait éveiller la jalousie de Josiane. Ça lui rendait de la jeunesse, de l’éclat dans les branches.

— Sûr et certain…

— Et Joséphine voudrait que tu lui donnes les coordonnées de cette fille…

— Exact. Je les ai quelque part au bureau.

Il marqua une pause en grattant le cadre de la porte.

— On pourrait l’inviter à dîner un de ces soirs, je l’ai toujours bien aimée, cette gamine…

— Elle est plus vieille que moi !

— Oh ! t’exagères ! Un an ou deux de plus.

— Un an ou deux de plus, c’est plus vieux ! À moins que tu comptes à l’envers, répliqua Josiane, piquée.

— Mais je l’ai connue toute petite, Choupette ! Elle avait encore des couettes et jouait au Diabolo ! Je l’ai vue grandir cette mouflette.

— T’as raison ! J’ai les nerfs qui frisent aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi… On est trop bien, Marcel, on est trop bien, il va nous arriver un vieux corbeau, un truc tout noir, plein de malheur qui pue et qui croasse.

— Mais non ! Mais non ! On l’a pas volé notre bonheur. C’est à notre tour de faire péter les cotillons.

— Et depuis quand elle est morale, la vie ? Depuis quand elle est juste ? T’as vu ça où, toi ?

Elle posa la main sur la tête de Marcel et lui frictionna le crâne. Il se laissa faire en s’ébrouant sous la caresse.

— Encore de l’amour, Choupette, encore… Je t’aime si fort, je donnerais mon testicule gauche pour toi.

— Pas le droit ?

— Le gauche pour toi, le droit pour Junior…

Iris tendit le bras pour attraper son miroir. Sa main tâtonna sur le dessus de la table de nuit et ne le trouva pas. Elle se redressa, enragée. On le lui avait volé. On avait eu peur qu’elle le brise et s’ouvre les veines. Mais pour qui me prennent-ils ? Pour une folle dingo qui se découpe en morceaux. Et pourquoi n’aurais-je pas le droit de mettre fin à mes jours ? Pourquoi me refuseraient-ils cette dernière liberté ? Pour ce qu’elle me réserve la vie ! Elle est finie, à quarante-sept ans et demi. Les rides se creusent, l’élastine s’évapore, les corps adipeux s’agglutinent dans les recoins. Ils se cachent, au début, pour accomplir leurs outrages. Puis, quand ils vous ont bien grignotée, quand vous n’êtes plus qu’une masse molle et flasque, ils prennent leurs aises et poursuivent leur œuvre de démolition sans se gêner. Je peux le constater chaque jour. Avec mon petit miroir, j’inspecte la peau derrière le genou, j’espionne l’amas de graisse qui profite tel un glouton. Et ce n’est pas en restant allongée toute la journée que je vais le chasser. Je dépéris dans ce lit. Mon teint devient cireux comme une coulée de bougie de sacristie. Je le lis dans l’œil des médecins. Me regardent pas. Me parlent comme à un verre gradué qu’on remplit de médicaments. Je ne suis plus une femme, je suis devenue une cornue de laboratoire.

Elle s’empara d’un verre et le fracassa contre le mur.

— Je veux me voir ! hurla-t-elle, je veux me voir ! Rendez-moi mon miroir.

C’était son meilleur ami et son pire ennemi. Il réfléchissait l’éclat liquide, profond, changeant de ses yeux bleus ou signalait la ride. Parfois, en le tournant vers la fenêtre, il l’enluminait et elle rajeunissait. En le tournant vers le mur, il lui infligeait dix ans de plus.

— Mon miroir ! rugit-elle en frappant le drap de ses poignets. Mon miroir ou je me tranche la gorge. Je ne suis pas malade, je ne suis pas folle, j’ai été trahie par ma sœur. C’est une maladie que vous ne pouvez pas soigner.

Elle attrapa une cuillère à soupe avec laquelle elle buvait son sirop, la nettoya avec le haut du drap et la retourna pour apercevoir son reflet. Elle n’aperçut qu’un visage déformé comme s’il avait été mangé par un essaim d’abeilles. Elle la jeta contre le mur.

Mais qu’est-ce qui m’est arrivé pour que je me retrouve seule, sans amis, sans mari, sans enfant, coupée du reste du monde ?

Et d’ailleurs est-ce que j’existe encore ?

On n’est plus personne quand on est seule. Le souvenir de Carmen vint lui porter la contradiction, mais elle le repoussa en pensant elle, elle ne compte pas, elle m’a toujours aimée et elle m’aimera toujours. Et d’ailleurs, elle m’ennuie, Carmen. La fidélité m’ennuie, la vertu me pèse, le silence m’arrache les oreilles. Je veux du bruit, des éclats de rire, du champagne, des abat-jour roses, des regards d’hommes qui me désirent, des calomnies d’amies. Bérengère n’est pas venue me voir. Elle a mauvaise conscience, alors elle se tait quand on dit du mal de moi dans les dîners parisiens, elle se tait jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus et rejoigne la meute en s’écriant : « vous êtes méchantes, cette pauvre Iris n’a pas mérité de croupir dans une clinique, elle a juste été imprudente », et les autres de s’exclamer en staccato aigu « imprudente ? Comme tu es bonne ! Malhonnête, tu veux dire ! Carrément malhonnête ! » Ainsi, libérée de sa fidélité d’amie, elle reprend, gourmande, dégustant chaque mot, se laissant glisser dans le marécage du ragot : « C’est vrai que c’est pas bien ce qu’elle a fait. Pas bien du tout ! » et rejoint, affriolée, le cercle des médisantes qui, chacune à sa façon, ajoute une tare à l’absente. « Et c’est bien fait pour elle, conclut la plus acerbe, elle ne pourra plus nous écraser de son mépris, elle n’est plus personne. » Fin de l’oraison funèbre et choix d’une nouvelle proie.

Elles n’ont pas tort, reconnut Iris, en contemplant la chambre blanche, les draps blancs, les stores blancs. Qui suis-je en réalité ? Personne. Je n’ai aucune consistance. J’ai tout raté, je peux servir de définition au mot « échec » dans le dictionnaire. Échec, nom commun, masculin singulier, voir Iris Dupin. Je ferais mieux de reprendre mon nom de jeune fille, je ne vais pas rester longtemps mariée. Joséphine va tout me prendre. Mon livre, mon mari, mon fils, mon argent.

Est-ce qu’on peut vivre coupée de sa famille, de ses amis, de son mari, de son enfant ? Coupée de soi, aussi. Je vais devenir un pur esprit. Me fondre dans le néant, m’apercevoir que je n’ai jamais eu aucune consistance. Que je n’ai toujours été qu’une apparence.

Avant, j’existais parce que les autres me regardaient, me prêtaient des pensées, des talents, un style, une élégance. Avant, j’existais parce que j’étais la femme de Philippe Dupin, que j’avais la Carte Bleue de Philippe Dupin, le carnet d’adresses de Philippe Dupin. On me craignait, on me respectait, on m’encensait de louanges mensongères. Je pouvais moucher Bérengère, impressionner ma mère. J’avais réussi.

Elle renversa la tête en arrière et éclata d’un rire furieux. Quelle pauvre réussite que celle qui ne vous appartient pas, celle qu’on ne se forge pas, qu’on ne construit pas pierre à pierre ! Quand on la perd, on peut aller s’accroupir dans la rue et tendre la main.

Il n’y a pas si longtemps, quand Iris n’était pas malade, un soir qu’elle rentrait d’avoir fait des courses les bras chargés de paquets, qu’elle courait pour attraper un taxi, elle avait croisé un mendiant calé sur ses genoux, le regard baissé, la nuque ployée. Il disait merci monsieur, merci madame, à voix étouffée, à chaque pièce qui tombait dans son gobelet. Ce n’était pas le premier qu’elle rencontrait mais celui-là, elle ne savait pas pourquoi, il lui avait sauté aux yeux. Elle avait pressé le pas, détourné le regard. Pas le temps de lui faire la charité, le taxi allait s’éloigner, ce soir, ils sortaient, il lui fallait se mettre en beauté, prendre un bain, choisir la robe parmi les dizaines de tenues pendues sur les cintres, se coiffer, se maquiller. En rentrant, elle avait dit à Carmen, je ne vais pas ressembler à ce mendiant dans la rue, dis ? je ne veux pas devenir pauvre. Carmen lui avait promis que jamais ça ne lui arriverait, qu’elle s’userait les doigts à faire des ménages pour qu’elle continue à briller. Elle l’avait crue. Elle avait étalé le masque de beauté à la cire d’abeille, s’était laissée glisser dans l’eau chaude du bain et avait fermé les yeux.

Et pourtant, je ne suis pas loin de ressembler à une mendiante, songea-t-elle en soulevant le drap pour chercher le miroir. Il a peut-être glissé. J’ai oublié de le remettre à sa place, il se cache dans un pli.

Mon miroir, rendez-moi mon miroir, je veux me voir, m’assurer que j’existe, que je ne me suis pas évaporée. Que je peux plaire encore.

Les médicaments qu’on lui donnait le soir commençaient à faire leur effet, elle délira encore un moment, vit son père qui lisait le journal au pied de son lit, sa mère qui vérifiait si les épingles de son chapeau étaient bien enfoncées, Philippe qui la conduisait en robe blanche le long de l’allée centrale de l’église. Je ne l’ai jamais aimé. Je n’ai jamais aimé personne et je voudrais qu’on m’aime. Ma pauvre fille ! Tu es pitoyable. Un jour, mon prince viendra, un jour mon prince viendra… Gabor. Il était mon prince charmant. Gabor Minar. Le metteur en scène que tout le monde adule, dont le nom jette tant de lumière qu’on veut se blottir sous son projecteur. J’étais prête à tout quitter pour lui : mari, enfant, Paris. Gabor Minar. Elle cracha son nom comme un reproche. Je ne l’ai pas aimé, pauvre, inconnu, je me suis jetée à sa tête quand il a été célèbre. Il me faut toujours la signature des autres. Même pour aimer. Quelle dérisoire amante je fais !

Iris était lucide, ce qui amplifiait son malheur. Elle pouvait être injuste le temps d’un accès de colère, mais retrouvait vite la raison et se maudissait. Maudissait sa lâcheté, sa frivolité. La vie m’a tout donné à la naissance et je n’en ai rien fait. Je me suis laissée flotter sur l’écume de la facilité.

Si elle avait eu un peu d’estime pour elle-même, elle aurait pu alors, grâce à cette lucidité impitoyable qui, parfois, la faisait plus noire qu’elle n’était, se corriger et commencer à s’aimer. L’estime de soi, on ne l’obtient pas en la décrétant. Cela demande un effort, du travail et, rien qu’à cette idée, elle plissa le nez de dégoût. Et puis, je n’ai plus le temps, constata-t-elle, pratique. On ne recommence pas sa vie à quarante-sept ans et demi. On la rapièce, on la colmate, mais on ne fait pas de neuf.

Non, se dit-elle, sentant le sommeil l’envahir, luttant pour trouver une solution, il me faut vite, vite un nouveau mari. Plus riche, plus fort, plus important que Philippe. Un mari immense. Qui m’émerveille, qui me subjugue, devant lequel je m’agenouille comme une petite fille. Qui prenne ma vie en main, qui me replace dans la marche du monde. Avec de l’argent, des relations, des dîners en ville. Je suis encore jolie. Dès que je sortirai d’ici, je redeviendrai la belle et magnifique Iris.

Ma première pensée positive depuis que je suis enfermée ici, marmonna-t-elle en remontant le drap sous son menton, peut-être suis-je en train de guérir ?

Le dimanche matin, Luca appela. La veille, Joséphine avait laissé trois messages sur son portable. Sans réponse. Ce n’est pas bon signe, s’était-elle dit en tapotant l’émail de ses dents. La veille aussi, elle avait appelé Marcel Grobz pour obtenir les coordonnées de Mylène. Il fallait qu’elle lui parle. Savoir si elle avait, elle aussi, reçu une carte d’Antoine. Si elle savait où il se trouvait, ce qu’il faisait et si, enfin, il était vraiment vivant. Je ne peux pas le croire, je ne peux pas le croire, répétait Joséphine. La lettre dans le paquet parlait de sa mort horrible. C’était bien une lettre de condoléances, pas un faire-part de naissance.

Cette nouvelle la perturbait. Elle en avait presque oublié l’agression dont elle avait été victime. En fait, les deux incidents se heurtaient dans sa tête et la rendaient à la fois tremblante et perplexe. Elle avait beaucoup de mal à répondre à Zoé qui, euphorique à l’idée que son père allait bientôt réapparaître, posait mille questions, esquissait des projets, des retrouvailles, des baisers et ne tenait pas en place. On aurait dit une danseuse de cancan frénétique, couronnée de boucles enfantines.

Elles étaient en train de prendre leur petit déjeuner quand le téléphone sonna.

— Joséphine, c’est Luca.

— Luca ! mais où étiez-vous ? Je vous ai appelé toute la journée, hier.

— Je ne pouvais pas vous parler. Êtes-vous libre cet après-midi, on pourrait aller se promener autour du lac ?

Joséphine réfléchit rapidement. Zoé allait au cinéma avec une fille de sa classe, elle avait trois heures de libres.

— À quinze heures près des barques ? proposa Joséphine.

— J’y serai.

Il raccrocha sans un mot. Joséphine garda le téléphone en l’air et se surprit à être triste. Il avait été lapidaire. Pas une once de tendresse dans sa voix. Les larmes montèrent, elle les bloqua en plissant les yeux.

— Ça va pas, maman ?

Zoé levait vers elle un regard inquiet.

— C’est Luca. J’ai peur qu’il ne soit arrivé quelque chose à son frère, tu sais, Vittorio.

— Ah…, fit Zoé, soulagée que l’air soucieux de sa mère concerne un étranger.

— Tu veux d’autres tartines ?

— Oh oui ! S’il te plaît, m’man.

Joséphine se leva, alla couper du pain et le fit griller.

— Avec du miel ? demanda-t-elle.

Elle prenait soin de parler avec entrain pour que Zoé ne décèle pas la tristesse dans sa voix. Elle se sentait le cœur vidé. Avec Luca, je suis heureuse par intermittence. Je lui vole mon bonheur, le grappille. J’entre en lui par effraction. Il ferme les yeux, fait semblant de ne pas me voir, me laisse le dévaliser. Je l’aime à son corps défendant.

— Le bon miel d’Hortense ?

Joséphine acquiesça.

— Elle ne serait pas contente de savoir qu’on y goûte quand elle est pas là.

— Mais tu ne vas pas finir le pot !

— On sait jamais, dit Zoé dans un sourire glouton. C’est un pot tout neuf. Tu l’as acheté où ?

— Sur le marché. Le marchand m’a dit qu’avant de l’ouvrir il fallait le faire tiédir au bain-marie à feu doux pour qu’il soit bien liquide et ne se gélifie pas quand il aura refroidi.

À l’idée qu’elle allait préparer cette cérémonie du miel pour le plaisir de Zoé, le souvenir de Luca s’effaça et elle se détendit.

— Tu es trop mignonne, sourit Joséphine en ébouriffant les cheveux de Zoé. Tu devrais te démêler les cheveux, tu vas avoir des nœuds.

— Je voudrais être un koala… J’aurais pas besoin de me coiffer.

— Tiens-toi droite !

— La vie est dure quand on n’est pas un koala ! soupira Zoé en se redressant. Elle revient quand Hortense, m’man ?

— Je ne sais pas…

— Et Gary, il vient quand ?

— Aucune idée, chérie.

— Et Shirley ? t’as des nouvelles ?

— J’ai essayé de l’appeler hier, mais ça ne répondait pas. Elle a dû partir en week-end.

— Ils me manquent… Dis, m’man, on n’a pas beaucoup de famille, nous ?

— C’est vrai. On est assez pauvres en famille, répondit Jo sur le ton de la plaisanterie.

— Et Henriette ? Tu pourrais pas te réconcilier avec elle ? Ça ferait au moins une grand-mère. Même si elle veut pas qu’on l’appelle comme ça !

Tout le monde appelait Henriette par son prénom, elle refusait qu’on la nomme « Mamie » ou « Grand-mère ».

Zoé avait insisté sur le une. Antoine n’avait pas de famille, non plus. Fils unique, ses parents étaient décédés depuis longtemps, il s’était disputé avec ses oncles, tantes, cousins et ne les avait jamais revus.

— Tu as un oncle et un cousin, c’est déjà ça.

— C’est peu. Les filles dans ma classe, elles ont des vraies familles…

— Elle te manque vraiment, Henriette ?

— Des fois, oui.

— On dit pas « des fois », mais « parfois », chérie amour…

Zoé hocha la tête, mais ne se reprit pas. À quoi pense-t-elle, se dit Joséphine en contemplant sa fille. Sa mine s’était assombrie. Elle réfléchissait. Toute sa figure s’était arrêtée sur une pensée qu’elle creusait en silence, le menton dans les mains, le front têtu. Joséphine suivait sur le visage de sa fille la progression de sa réflexion, respectant ce tête-à-tête avec elle-même. Ses yeux fonçaient, s’éclaircissaient et ses sourcils se tordaient, se relâchaient. Enfin, Zoé lança son regard dans celui de sa mère et, la mine anxieuse, demanda :

— Dis, m’man, tu trouves que je ressemble à un homme ?

— Pas du tout ! Pourquoi dis-tu ça ?

— Je ne suis pas carrée d’épaules ?

— Mais non ! Quelle drôle d’idée !

— Parce que j’ai acheté Elle. Toutes les filles, dans ma classe, elles le lisent…

— Et alors…

— On ne devrait jamais lire Elle. Elles sont trop belles, les filles dans ce journal… Je serai jamais comme elles.

Elle avait la bouche pleine et engloutissait sa quatrième tartine.

— Moi, en tous les cas, je te trouve jolie et pas carrée d’épaules.

— Mais toi, c’est normal, t’es ma mère. Les mères trouvent toujours leur fille belle. Elle te disait pas ça, Henriette ?

— Pas vraiment, non ! Elle me disait que j’étais pas jolie, mais qu’en se concentrant bien, on pouvait me trouver intéressante.

— Comment t’étais, petite ?

— Moche comme un pou qui louche !

— T’avais le zazazou ?

— Pas vraiment.

— Alors comment t’as fait pour plaire à papa ?

— On va dire qu’il a vu ma beauté « intéressante ».

— Il a l’œil, papa, hein maman ? Tu crois qu’il va revenir quand ?

— Aucune idée, mon amour… Tu as du travail à faire pour lundi ?

Zoé fit oui de la tête.

— Tu le fais avant d’aller au cinéma parce que après, tu n’auras pas la tête à travailler.

— Et on pourra se regarder un film toutes les deux ce soir ?

— Deux films dans la même journée ?

— Oui, mais si on regarde un chef-d’œuvre, ce n’est pas pareil, c’est de la culture générale. Plus tard, moi, je serai metteur en scène. Je filmerai Les Misérables

— Mais qu’est-ce que tu as avec Les Misérables, en ce moment, Zoé ?

— Je trouve ça trop beau, maman. Cosette, elle me fait pleurer avec son seau et sa poupée… et puis après, elle vit une belle histoire d’amour avec Marius et tout s’arrange. Elle n’a plus jamais de trous dans le cœur.

Et qu’est-ce qu’on fait quand l’amour creuse un trou dans le cœur, un trou tellement gros qu’on dirait un trou d’obus, tellement énorme qu’on pourrait voir le ciel à travers ? se demandait Joséphine en allant retrouver Luca. Qui pourra me dire ce qu’il ressent pour moi ? Je n’ose pas lui dire « je vous aime », j’ai peur que ce ne soit un trop grand mot. Je sais bien que dans mes « je vous aime », il y a un « m’aimez-vous ? », que je n’ose pas prononcer de peur qu’il ne s’éloigne les mains dans les poches de son duffle-coat. Une femme amoureuse est-elle forcément une femme inquiète, douloureuse ?

Il attendait près des barques. Assis sur un banc, les mains dans les poches, les jambes allongées, son grand nez l’entraînant vers le sol, une mèche de cheveux bruns barrant son visage. Elle s’arrêta et le regarda avant de l’aborder. Le malheur, c’est que je ne sais pas être légère en amour. Je voudrais me jeter au cou de celui que j’aime, mais j’ai si peur de l’effrayer que je tends un visage humble pour recevoir son baiser. Je l’aime à la dérobée. Quand il lève les yeux sur moi, quand il attrape mon regard, je me mets à l’unisson de son humeur. Je deviens l’amoureuse qu’il veut que je sois. Je m’enflamme à distance, me contrôle dès qu’il s’approche. Vous ne savez pas ça, Luca Giambelli, vous me croyez souris apeurée, mais si vous pouviez poser la main sur l’amour qui bout en moi vous seriez brûlé au troisième degré. Je me plais à ce rôle : vous faire sourire, vous apaiser, vous enchanter, je me travestis en douce et patiente infirmière et prends les miettes que vous voulez bien me donner pour les transformer en tartines épaisses. Un an qu’on se voit et je n’en sais pas plus sur vous que ce que vous m’avez murmuré lors d’un premier rendez-vous. En amour, vous ressemblez à un homme qui n’a pas d’appétit.

Il l’avait aperçue. Il se leva. L’embrassa sur la joue en un léger baiser presque fraternel. Joséphine se rétracta, sentant déjà la douleur floue que ce baiser faisait naître. Je vais lui parler, aujourd’hui, décida-t-elle avec la hardiesse des grands timides. Je vais lui raconter mes malheurs. Ça sert à quoi un amoureux si on doit lui cacher ses peines et ses angoisses ?

— Ça va, Joséphine ?

— Ça pourrait aller mieux…

Allez, se dit-elle, courage, sois-toi même, parle-lui, parle de l’agression, parle de la carte postale.

— J’ai passé deux jours épouvantables, enchaîna-t-il. Mon frère a disparu vendredi après-midi, le jour où je devais vous retrouver dans cette brasserie que je n’aime pas et que vous aimez tant.

Il se tourna vers elle et esquissa un sourire moqueur.

— Il avait rendez-vous chez le médecin qui le soigne pour ses accès de violence et il n’est pas venu. On l’a cherché partout, il n’a réapparu que ce matin. Il était dans un sale état. J’ai craint le pire. Je suis désolé de vous avoir posé un lapin.

Il avait pris la main de Joséphine et le contact de sa longue main, chaude et sèche, la troubla. Elle posa la joue sur la manche de son duffle-coat. Elle s’y frotta comme pour dire ce n’est pas grave, je vous pardonne.

— Je vous ai attendu et puis je suis allée dîner avec Zoé. Je me suis dit que vous aviez dû avoir un ennui avec… euh… avec Vittorio.

Cela lui semblait drôle d’appeler par son prénom un homme qu’elle ne connaissait pas et qui la détestait. Cela lui procurait le sentiment d’une intimité truquée. Pourquoi me déteste-t-il ? Je ne lui ai rien fait.

— Quand il est revenu chez lui, ce matin, je l’attendais. J’ai passé toute la journée d’hier et toute la nuit à l’attendre, assis sur son canapé. Il m’a regardé comme s’il ne me connaissait pas. Il était hagard. Il a foncé sous la douche et n’a pas desserré les dents. Je l’ai convaincu de prendre un somnifère et de dormir, il ne tenait pas debout.

Sa main étreignit la main de Joséphine comme pour lui faire passer la détresse de ses deux jours à attendre, à craindre le pire.

— Vittorio m’inquiète, je ne sais plus quoi faire.

Deux femmes jeunes, minces, qui faisaient leur jogging, s’arrêtèrent à leur hauteur. Essoufflées, elles se tenaient les côtes et consultaient leur montre pour calculer le temps qu’il leur restait à cavaler. L’une d’elles déclara d’un ton saccadé :

— Alors je lui ai dit : mais qu’est-ce que tu veux exactement ? Et il m’a dit, tu sais ce qu’il a osé me dire, que tu arrêtes de me harceler ! Le harceler, moi ? Je vais te dire un truc, je crois bien que je vais arrêter. Je ne le supporte plus. Et puis quoi encore ? Lui servir de geisha ? M’écraser ? Lui faire de bons petits plats et ouvrir les jambes quand il l’ordonne ? Plutôt vivre seule. Au moins, j’aurai la paix et j’aurai moins de boulot !

La jeune femme serra les bras sur sa poitrine en signe de résolution furieuse, ses longs yeux bruns exaspérés grinçaient de colère. Sa copine acquiesça en reniflant. Puis donna le signal de reprise de la course.

Luca les regarda s’éloigner.

— Je ne suis pas le seul à avoir des problèmes !

C’est le moment de narrer tes infortunes, vas-y, s’exhorta Joséphine.

— Moi aussi… J’ai des problèmes.

Luca leva un sourcil étonné.

— Il m’est arrivé une chose très désagréable et une chose surprenante, déclara Jo d’un ton qu’elle voulait badin. Je commence par laquelle ?

Un labrador noir se précipita devant eux et se jeta à l’eau. Luca détourna son attention pour le regarder plonger dans l’eau verdâtre du lac. L’eau était si grasse qu’à la surface se dessinaient des cercles irisés. La gueule ouverte, le chien haletait en nageant. Son maître lui avait jeté une balle et il pédalait pour l’attraper. Son pelage noir et luisant accrochait des perles liquides, des gerbes d’eau éclaboussaient son sillage ; les canards faisaient de brusques écarts et se posaient un peu plus loin, méfiants.

— Ces chiens sont incroyables ! s’exclama Luca. Regardez !

L’animal revenait. Il s’ébroua en faisant gicler l’eau et alla déposer la balle aux pieds de son maître. Il agita la queue et aboya pour que le jeu reprenne. Et comment j’enchaîne, moi ? se demanda Joséphine, suivant des yeux la balle qui repartait et le chien qui se jetait à l’eau.

— Vous me disiez, Joséphine ?

— Je disais qu’il m’est arrivé deux choses, une violente et l’autre étrange.

Elle se forçait à sourire pour rendre sa narration légère.

— J’ai reçu une carte d’Antoine… euh… vous savez, mon mari…

— Mais je croyais qu’il était…

Il n’osait pas prononcer le mot et Joséphine le lui souffla :

— Mort ?

— Oui. Vous m’aviez dit que…

— Je le croyais aussi.

— C’est étrange, en effet.

Joséphine attendit qu’il pose une question, émette une hypothèse, crie son étonnement, n’importe quoi qui permette de commenter cette nouvelle, mais il se contenta de froncer les sourcils et poursuivit :

— Et l’autre nouvelle, la violente ?

Quoi ? se dit Joséphine, je lui dis qu’un mort rédige des cartes postales, achète un timbre, le colle sur la carte, la glisse dans une boîte aux lettres et il me dit : « Quoi d’autre ? » Ça lui paraît normal. Les morts se relèvent la nuit pour rédiger leur courrier. D’ailleurs, les morts ne sont pas morts et font la queue à la poste, c’est pour cela qu’il faut toujours attendre. Elle déglutit et lâcha tout à trac :

— Et j’ai failli être assassinée !

— Assassinée, vous ? Joséphine ? C’est impossible !

Et pourquoi pas ? Je ne ferais pas un beau cadavre, peut-être ? Je n’ai pas la tête de l’emploi ?

— Vendredi soir, en rentrant de notre rendez-vous manqué, j’ai été poignardée en plein cœur. Là !

Elle se frappa la poitrine pour accentuer le tragique de sa phrase et se trouva ridicule. Elle n’était pas crédible en victime de fait divers. Il pense que je fais mon intéressante pour rivaliser avec son frère.

— Ça ne tient pas debout, votre histoire ! Si vous aviez été poignardée, vous seriez morte…

— J’ai été sauvée par une chaussure. La chaussure d’Antoine…

Elle lui expliqua calmement ce qui s’était passé. Il l’écouta en suivant un vol de pigeons.

— Vous l’avez dit à la police ?

— Non. Je ne voulais pas que Zoé l’apprenne.

Il la regarda, dubitatif.

— Enfin, Joséphine ! Si vous avez été agressée, vous devez aller trouver la police !

— Comment ça « si » ? J’ai été agressée.

— Imaginez que cet homme s’en prenne à quelqu’un d’autre, vous serez responsable ! Vous aurez une mort sur la conscience.

Non seulement il ne la prenait pas dans ses bras pour la rassurer, non seulement il ne lui disait pas je suis là, je vais vous protéger, mais il la culpabilisait et pensait à la prochaine victime. Elle lui lança un regard désarmé, mais que fallait-il pour l’émouvoir, cet homme-là ?

— Vous ne me croyez pas ?

— Mais si… Je vous crois. Je vous conseille simplement d’aller déposer plainte contre X.

— Vous avez l’air bien renseigné !

— Avec mon frère, j’ai l’habitude des commissariats. Je connais presque tous ceux de Paris.

Elle le dévisagea, stupéfaite. Il était revenu à son histoire à lui. Il avait effectué un petit détour pour l’écouter puis avait refermé la boucle sur son propre malheur. C’est lui, mon amoureux, mon homme magnifique ? L’homme qui écrit un livre sur les larmes, cite Jules Michelet : « larmes précieuses, elles ont coulé en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s’amoncelant vers le ciel, se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui montent vers le Seigneur ». Un cœur sec, oui. Un raisin de Corinthe. Il lui passa le bras sur l’épaule, l’attira vers lui et, d’une voix douce et lasse, lui murmura :

— Joséphine, je ne peux pas gérer les problèmes de tout le monde. Restons légers, voulez-vous ? Je suis bien avec vous. Vous êtes mon seul espace de gaieté, de rire, de tendresse. Ne le saccageons pas. S’il vous plaît…

Joséphine opina d’un hochement de tête résigné.

Ils poursuivirent leur promenade autour du lac, croisant d’autres joggers, d’autres chiens nageurs, des enfants à bicyclette, des pères qui les suivaient, le dos en équerre pour les maintenir en selle, un géant noir au torse majestueux et trempé de sueur qui courait à moitié nu. Elle songea à lui demander : « Et de quoi vouliez-vous me parler l’autre soir quand on avait rendez-vous à la brasserie ? Ça avait l’air important », mais renonça.

La main de Luca, sur son épaule, la caressait avec, lui semblait-il, l’envie de s’échapper.

Ce jour-là, un petit morceau de son cœur se détacha de Luca.

Le soir, Joséphine alla se réfugier sur son balcon.

Quand elle s’était mise en quête d’un nouvel appartement, sa première question à l’agent immobilier, avant de connaître le prix, l’ensoleillement, l’étage, le quartier, la station de métro, l’état du toit et des gouttières, était toujours : « Y a-t-il un balcon ? un vrai balcon où je peux m’asseoir, allonger mes jambes et regarder les étoiles. »

Son nouvel appartement possédait un balcon. Un grand et beau balcon, avec une balustrade noire, ventrue, cossue, qui dessinait des motifs en fer forgé enchaînés comme les lettres d’une maîtresse d’école au tableau.

Joséphine voulait un balcon pour parler aux étoiles.

Parler à son père, Lucien Plissonnier, mort un 13 juillet alors qu’elle avait dix ans, que les pétards éclataient que les gens dansaient sur des estrades de bal, que les feux d’artifice éclaboussaient le ciel et faisaient hurler les chiens à la mort. Sa mère s’était remariée avec Marcel Grobz qui s’était révélé un beau-père bon, généreux, mais ne savait pas très bien comment se placer entre sa femme revêche et les deux fillettes. Alors il ne se plaçait pas. Il les aimait de loin comme un touriste qui a son billet de retour dans la poche.

C’est une habitude qu’elle avait prise quand elle avait du vague à l’âme. Elle attendait qu’il fasse nuit, s’enveloppait dans une couette, s’installait sur le balcon et parlait aux étoiles.

Tout ce qu’ils ne s’étaient pas dit de son vivant, ils se le disaient maintenant en passant par la Voie lactée. Bien sûr, reconnaissait Joséphine, ce n’est pas très rationnel, bien sûr on pourrait dire que je suis folle, m’enfermer, me poser des pinces sur la tête et envoyer de l’électricité, mais je m’en fiche. Je sais qu’il est là, qu’il m’écoute et d’ailleurs, il me fait des signes. On se met d’accord sur une étoile, la toute petite au bout de la Grande Ourse, et il la fait briller plus fort. Ou il l’éteint. Ça ne marche pas à chaque fois, ce serait trop facile. Il lui arrive de ne pas me donner de réponse. Mais, quand je suis naufragée, il me lance une bouée. Parfois aussi, il fait clignoter une ampoule dans la salle de bains, un phare de vélo dans la rue ou un réverbère. Il aime les luminaires.

Elle suivait toujours le même rituel. Elle se posait dans un coin du balcon, pliait les jambes, posait ses coudes sur les genoux, levait la tête vers le ciel. D’abord, elle repérait la Grande Ourse, puis la petite étoile au bout et se mettait à parler. Chaque fois qu’elle prononçait ce tout petit mot « papa », les yeux lui piquaient et quand elle disait : « Papa ! Mon petit papa chéri », à tous les coups, elle pleurait.

Ce soir-là, elle s’installa sur le balcon, scruta le ciel, repéra la Grande Ourse, lui envoya un baiser, chuchota papa, papa… j’ai du chagrin, un gros chagrin qui m’empêche de respirer. D’abord l’agression dans le parc, ensuite la carte postale d’Antoine et puis tout à l’heure, la réaction de Luca, sa froideur, son indifférence polie. Comment fait-on avec les sentiments qui débordent ? Si on les exprime mal, on fait tout à l’envers. Quand on a des fleurs à offrir, on ne les donne pas la tête en bas, les tiges en l’air, sinon l’autre ne voit que les épines et se pique. Moi, je fais ça avec les sentiments, je les offre à l’envers.

Elle fixait la petite étoile. Il lui semblait qu’elle s’allumait, s’éteignait, s’allumait encore comme pour dire vas-y, ma chérie, je t’écoute, parle.

Papa, ma vie est devenue un tourbillon. Et je me noie.

Tu te souviens quand, petite, j’ai failli me noyer, que tu me regardais sur le rivage sans pouvoir rien faire parce que la mer était déchaînée et que tu ne savais pas nager… Tu te souviens ?

La mer était calme quand on est parties, maman, Iris et moi. Maman nageait en tête de son crawl puissant, Iris suivait et moi, plus loin derrière, j’essayais de ne pas me faire semer. Je devais avoir sept ans. Et puis, d’un seul coup, le vent s’est levé, des vagues de plus en plus fortes ont déferlé, les courants nous ont entraînées, on dérivait et tu n’étais plus qu’un tout petit point sur la plage qui agitait les bras et s’affolait. On allait mourir. C’est alors que maman a choisi de sauver Iris. Elle ne pouvait pas nous sauver toutes les deux, peut-être, mais elle a choisi Iris. Elle l’a calée sous son bras, l’a remorquée jusqu’à la plage, me laissant seule, buvant des bols et des bols d’eau salée, me cognant aux vagues, rebondissant comme un galet. Quand j’ai compris qu’elle m’avait abandonnée, j’ai essayé de nager jusqu’à elle, de l’agripper, elle s’est retournée en criant laisse-moi, laisse-moi et elle m’a rejetée. D’un coup d’épaule. Je ne sais plus comment j’ai fait pour reprendre pied, pour me poser sur le rivage, je ne sais plus, j’ai eu l’impression qu’une main m’empoignait, me prenait par les cheveux et me ramenait à terre.

Je sais que j’ai failli me noyer.

Aujourd’hui, c’est pareil. Les courants sont trop forts, ils m’entraînent trop loin. Trop loin, trop vite. Trop seule. Je suis triste, papa. Triste de subir la colère d’Iris, la violence d’un inconnu, le retour improbable de mon mari, l’indifférence de Luca. C’est trop. Je ne suis pas assez costaud.

La petite étoile s’était éteinte.

Tu veux dire que je me plains pour rien, que ce n’est pas grave ? Ce n’est pas juste. Tu le sais bien.

Et comme si son père là-haut reconnaissait la vertu accusée et se souvenait du crime ancien déguisé, la petite étoile se remit à briller.

Ah ! tu te souviens. Tu n’as pas oublié. J’ai survécu une fois, est-ce que je survivrai cette fois ?

C’est la vie.

Elle a bon dos, la vie. Jamais, elle ne vous octroie une longue période de repos, toujours elle vous remet à l’ouvrage.

On n’est pas sur terre pour se tourner les pouces.

Mais moi, je n’arrête pas. Je me démène comme une enragée. Tout tient debout sur mes seules épaules.

La vie m’a gâtée aussi ? Tu as raison.

La vie me gâtera encore ? Tu sais très bien que je me fiche de l’argent, que je me fiche du succès, que je préférerais un bel amour, un homme que je vénérerais, que je chérirais, tu le sais. Toute seule, je ne peux rien.

Il va arriver, il est là, pas loin.

Quand ? Quand ? Papa, dis-moi !

La petite étoile ne répondait plus.

Joséphine enfonça la tête entre ses genoux. Elle écouta le vent, elle écouta la nuit. Un silence de cloître l’enveloppa, elle s’y abrita. Elle imagina un long couloir de couvent, des dalles inégales, des piliers ronds en pierre blanche, un jardin enserré comme une tache verte, une voûte cintrée qui en appelle une autre et une autre et une autre. Elle entendit les cloches légères qui sonnaient au lointain, lançant leurs notes claires à intervalles réguliers. Elle égrena dans sa main un rosaire, récita des grâces et des prières qu’elle ne connaissait pas. Les complies, les vêpres et les matines, une liturgie qu’elle inventait et qui remplaçait le bréviaire. Elle lâcha sa peur, ses questions et ne pensa plus. Elle s’en remit au vent, écouta la chanson que lui soufflait le bruissement des branches, composa quelques notes, chantonna en sourdine.

Une pensée traversa son esprit : si Luca n’a pas trouvé ça grave, c’est peut-être parce que je ne trouve pas ça grave, moi non plus.

Si Luca ne m’accorde pas plus d’attention, c’est parce que je ne m’accorde pas d’attention.

Luca me traite comme je me traite moi-même.

Il n’a pas entendu le danger dans mes mots, ni la peur dans ma voix, il n’a pas senti les coups de couteau parce que je ne les ai pas sentis.

Je sais que ça m’est arrivé, mais je ne ressens rien. On me poignarde, mais je ne cours pas porter plainte, réclamer protection, vengeance ou assistance. On me poignarde et je ne dis rien.

Ça glisse sur moi.

J’énonce un fait, les mots sont là, je les articule à haute voix, mais l’émotion ne les colore pas. Mes mots sont muets.

Il ne les entend pas. Il ne peut pas les entendre. Ce sont les mots d’une morte, disparue depuis longtemps.

Je suis cette morte qui décolore ses mots. Qui décolore sa vie.

Depuis ce jour où ma mère a choisi de sauver Iris.

Ce jour-là, elle m’a barrée de sa vie, elle m’a barrée de la vie. C’était comme si elle me disait, tu ne vaux pas la peine d’exister donc tu n’existes plus.

Et moi, petite fille de sept ans, grelottant dans l’eau glacée, je reste interloquée. Frappée de stupeur par ce geste, le coude qui se relève et me rejette dans la vague.

Je suis morte, ce jour-là. Je suis devenue une morte qui porte le masque d’une vivante. J’agis, sans jamais établir de lien entre ce que je fais et moi. Je ne suis plus réelle. Je deviens virtuelle.

Tout glisse.

Quand je réussis à sortir de l’eau, que papa m’emporte dans ses bras en traitant ma mère de criminelle, je me dis elle ne pouvait pas faire autrement, elle ne pouvait pas nous sauver toutes les deux, elle a choisi Iris. Je ne me révolte pas. Je trouve ça normal.

Tout glisse sur moi. Je ne revendique rien. Je ne m’approprie rien.

Je suis reçue à l’agrégation de lettres, ah bon…

Je suis recrutée au CNRS, trois élus sur cent vingt-trois candidats, ah bon…

Je me marie, je deviens une femme appliquée, douce sur laquelle s’évapore l’amour distrait de son mari.

Il me trompe ? C’est normal, il va mal. Mylène l’apaise, le réconforte.

Je n’ai aucun droit, rien ne m’appartient puisque je n’existe pas.

Mais je continue à faire comme si j’étais vivante. Une, deux, une, deux. J’écris des articles, je fais des conférences, je publie, je prépare une thèse, je vais bientôt finir comme directeur de recherche, j’aurai alors atteint le sommet de ma carrière. Ah bon…

Ça ne résonne pas en moi, ça ne m’apporte aucune joie.

Je deviens mère. Je mets au monde une fille, puis une autre.

Alors je m’anime. Je retrouve l’enfant en moi. La petite fille grelottante sur la plage. Je la prends dans mes bras, je la berce, je lui baise le bout des doigts, je lui raconte des histoires pour l’endormir, je lui réchauffe son miel, je lui donne tout mon temps, tout mon amour, toutes mes économies. Je l’aime. Rien n’est assez beau pour la petite fille morte à sept ans, que je réanime avec des soins, des compresses, des baisers.

Ma sœur me demande d’écrire un livre qu’elle signera. J’accepte.

Le livre devient un immense succès. Ah bon…

Je souffre d’en être dépossédée, mais je ne proteste pas.

Quand ma fille Hortense va dire la vérité à la télé, qu’elle me projette en pleine lumière, je disparais, je ne veux pas qu’on me voie, je ne veux pas qu’on me connaisse. Il n’y a rien à voir, rien à connaître : je suis morte.

Rien ne peut me toucher puisque depuis ce jour-là, dans la mer furieuse des Landes, j’ai cessé d’exister.

Depuis ce jour-là, les choses m’arrivent, mais ne s’impriment pas en moi.

Je suis morte. Je fais de la figuration dans ma propre vie.

Elle releva la tête vers les étoiles. Il lui sembla que la Voie lactée était illuminée, elle clignotait de mille éclats nacrés.

Elle se dit qu’elle irait acheter des camélias blancs. Elle aimait beaucoup les camélias blancs.

— Shirley ?

— Joséphine !

Dans la bouche de Shirley, son prénom résonnait telle une sonnerie de clairon. Elle prenait appui sur la première syllabe, s’élevait dans les airs et dessinait des arabesques de sons : Joooséphiiine ! Il fallait alors se mettre à l’unisson de peur de subir un interrogatoire en règle : « Qu’est-ce que tu as ? Ça va pas ? tu n’as pas le moral ? Tu me caches quelque chose… »

— Shiiiirley ! Tu me manques ! Reviens vivre à Paris, je t’en supplie. J’ai un grand appartement maintenant, je peux te loger, toi et ta suite.

— Je n’ai pas de page enamouré, en ce moment. J’ai bouclé la ceinture de chasteté. Abstinence est ma volupté !

— Alors viens…

— Il n’est pas impossible, en effet, que je débarque un de ces jours, que je fasse un petit tour chez les arrogantes grenouilles.

— Pas un tour, une occupation, une bonne guerre de Cent Ans !

Shirley éclata de rire. Le rire de Shirley ! Il posait du papier peint sur les murs, accrochait des rideaux, des tableaux, emplissait toute la pièce.

— Tu viens quand ? demanda Joséphine.

— À Noël… Avec Hortense et Gary.

— Mais tu resteras un peu ? La vie n’est plus pareille sans toi.

— Dis donc, c’est une déclaration d’amour ça.

— Les déclarations d’amour et d’amitié se ressemblent.

— Alors… comment tu te débrouilles dans ton nouvel appartement ?

— J’ai l’impression d’être invitée chez moi. Je m’assieds du bout des fesses sur les canapés, je frappe avant d’entrer dans le salon et je reste dans la cuisine, c’est la pièce où je me sens le mieux.

— Ça ne m’étonne pas de toi !

— J’ai choisi cet appartement pour faire plaisir à Hortense et elle est partie vivre à Londres…

Elle lâcha un gros soupir qui signifiait, c’est toujours comme ça avec Hortense. On dépose son offrande devant une porte close.

— Zoé est comme moi. On se sent étrangères, ici. C’est comme si on avait changé de pays. Les gens sont froids, distants, pincés. Ils portent des costumes croisés et des noms composés. Il n’y a que la concierge qui a l’air vivante. Elle s’appelle Iphigénie, elle change de couleur de cheveux tous les mois, passe du rouge iroquois au bleu glacier, je ne la reconnais jamais, mais son sourire est vrai quand elle m’apporte le courrier.

— Iphigénie ! Elle va mal finir, celle-là ! Immolée par son père ou son mari…

— Elle vit dans la loge avec ses deux enfants, un garçon de cinq ans et une fille de sept ans. Elle sort les poubelles tous les matins à six heures et demie.

— Laisse-moi deviner : elle va devenir ta copine… Je te connais.

Ce n’est pas impossible, se dit Joséphine. Elle chante en faisant le ménage dans les escaliers, danse avec le tuyau de l’aspirateur, fait éclater des bulles géantes de Malabar qui lui recouvrent le visage. La seule fois où Joséphine avait frappé à la porte de la loge, Iphigénie lui avait ouvert, déguisée en cow-boy.

— J’ai essayé de t’appeler samedi et dimanche, ça ne répondait pas.

— J’étais partie à la campagne, dans le Sussex, chez des amis. De toute façon, j’allais t’appeler. Comment va la vie ?

Joséphine murmura ça pourrait aller mieux… puis elle raconta tout en détail. Shirley lâcha plusieurs « oh ! shit ! Joooséphiiine ! » pour marquer sa stupeur, son effroi, demanda des détails, réfléchit, puis décida de prendre les problèmes un par un.

— Commençons par le mystérieux tueur. Luca a raison, tu dois aller parler aux flics. C’est vrai qu’il peut recommencer ! Imagine qu’il tue une femme sous tes fenêtres…

Joséphine opina.

— Essaie de te souvenir de tout quand tu feras ta déposition. Parfois, c’est un détail qui les met sur la piste.

— Il avait des semelles lisses.

— Ses semelles de chaussures ? Tu les as vues ?

— Oui. Des semelles lisses et propres comme si les chaussures sortaient de la boîte. Des belles chaussures, tu sais, genre Weston ou Church.

— Ah…, fit Shirley. Ce n’est pas un voyou de banlieue s’il roule en Church. Et puis, c’est pas bon pour l’enquête.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on n’apprend rien de semelles lisses. Ni le poids ni la taille de la personne. Ni ses derniers trajets. Alors qu’une bonne semelle usée livre des renseignements précieux. Tu as une idée de son âge ?

— Non. Il était vigoureux, ça, c’est sûr. Ah si ! Il avait une voix nasillarde quand il débitait ses obscénités. Une voix qui partait du nez. Je me souviens très bien. Il parlait comme ça…

Elle se mit à nasiller en répétant les propos de l’homme.

— Et puis il sentait bon. Je veux dire, il ne sentait pas la sueur ou les pieds.

— Ce qui indique qu’il a fait ça de sang-froid, sans paniquer. Il a préparé son acte, l’a pensé. L’a mis en scène. Il doit éprouver un sentiment de revanche, de vengeance. Il répare un tort qui lui a été fait. J’ai appris ça quand j’étais dans le renseignement. Tu dis donc qu’il n’y a pas eu de décharge d’humeur aqueuse ?

Le terme, s’il étonna Joséphine, ne la surprit pas. Le passé de Shirley, sa connaissance d’un univers de violence revenait dans ces simples mots « décharge d’humeur aqueuse ». Shirley, pour cacher le secret de sa naissance, avait été, un temps, engagée dans les services secrets de Sa Gracieuse Majesté. Elle avait suivi une formation de garde du corps, avait appris à se battre, à se défendre, à lire sur les visages les moindres intentions, les moindres pulsions. Elle avait fréquenté des hommes prêts à tout, déjoué des complots, appris à pénétrer des esprits criminels. Joséphine admirait son sang-froid. Chacun de nous peut basculer dans le crime, l’étonnant, ce n’est pas que ça arrive, c’est plutôt que ça n’arrive pas plus souvent, avait-elle l’habitude de répondre quand Joséphine l’interrogeait.

— Ça ne peut donc pas être Antoine, conclut Jo.

— Tu y as pensé ?

— Après… après avoir reçu la carte postale. Je n’ai pas beaucoup dormi et je me suis dit que c’était peut-être lui… J’ai honte, mais oui…

— Antoine transpirait abondamment si j’ai bonne mémoire, n’est-ce pas ?

— Oui. Il ruisselait de peur à l’approche de l’épreuve. Il avait l’air d’être passé sous un jet.

— Donc ce n’est pas lui. À moins qu’il ait changé… Mais tu y as pensé, tout de même.

— Oh ! j’ai honte…

— Je te comprends, sa réapparition, en effet, est bizarre. Soit il a écrit cette carte et a demandé qu’on la poste après sa mort, soit il est vivant et rôde près de chez toi. Connaissant ton mari et son sens de la mise en scène, on peut tout imaginer. Il se racontait tellement d’histoires. Il se voulait tellement grand, tellement important ! Il a peut-être voulu prolonger sa mort comme ces acteurs cabots qui mettent des heures à mourir sur scène, rallongeant leur tirade pour voler la vedette aux autres.

— Tu es méchante, Shirley.

— Pour les gens comme lui c’est vexant de mourir, d’une seconde à l’autre tu trépasses, on t’oublie, on te met dans un trou et tu n’es plus personne.

Elle était lancée et Joséphine ne pouvait plus l’arrêter.

— En envoyant cette carte, Antoine se paie une tranche de vie supplémentaire, il vous empêche de l’oublier et on parle de lui.

— C’est sûr que ça m’a fait un choc… mais c’est cruel pour Zoé. Elle y croit dur comme fer, elle.

— Il s’en fiche pas mal ! Il est trop égoïste. Je n’ai jamais eu beaucoup d’estime pour ton mari.

— Arrête ! Il est mort !

— J’espère bien. Manquerait plus qu’il vienne faire le planton devant votre porte !

Joséphine entendit le bruit d’une bouilloire qui sifflait. Shirley dut couper le gaz car le sifflement mourut dans un soupir aigu. Tea time. Joséphine imagina Shirley, dans sa cuisine, le combiné coincé sur l’épaule, versant l’eau presque bouillante sur les feuilles odorantes. Elle possédait un assortiment de thés enfermés dans des boîtes en métal coloré qui, lorsqu’on en soulevait le couvercle, délivraient des odeurs enivrantes. Thé vert, thé rouge, thé noir, thé blanc, Prince Igor, Tsar Alexandre, Marco Polo. Trois minutes et demie d’infusion, puis Shirley enlevait les feuilles de la théière. Elle surveillait le temps de pause avec minutie.

— Quant à l’indifférence de Luca, que veux-tu que je te dise ? poursuivit Shirley passant d’un sujet à l’autre sans se laisser distraire. Il est comme ça depuis le début et tu l’entretiens dans cette distance affectueuse. Tu l’as posé sur un piédestal, tu lui balances myrrhe et encens et te prosternes à ses pieds. Tu as toujours fait ça avec les hommes, tu t’excuses de respirer, tu les remercies de baisser les yeux sur toi.

— Je crois que j’aime pas qu’on m’aime…

— … et pourtant ? Allez, Jo, allez…

— … et pourtant j’ai l’impression d’être en permanence la gueule grande ouverte, affamée d’amour.

— Il faudrait te soigner !

— Justement… J’ai décidé de me soigner.

Joséphine raconta ce qu’elle venait de comprendre en regardant les étoiles et en parlant à la Grande Ourse.

— Parce que tu parles toujours aux étoiles !

— Oui.

— Remarque, ça vaut une thérapie et c’est gratuit.

— Je suis sûre que de là-haut, il m’entend et il me répond.

— Si tu le crois… Moi, je n’ai pas besoin de me hisser dans les étoiles pour t’affirmer que ta mère est une criminelle et toi, une pauvre pomme qui se laisse marcher dessus depuis sa naissance.

— Je sais, je viens juste de le comprendre. À quarante-trois ans… Je vais aller au commissariat. Tu as raison. C’est si bon de te parler, Shirley. Tout s’éclaire quand je te parle.

— C’est toujours plus simple de voir les choses de l’extérieur, quand on n’est pas concernée. Et l’écriture, ça avance ?

— Pas vraiment. Je tourne en rond. Je cherche un sujet pour un roman et je ne trouve pas. Je commence mille histoires le jour qui s’évanouissent la nuit. J’ai eu l’idée d’Une si humble reine en parlant avec toi, tu te souviens ? On était dans ma cuisine à Courbevoie. Il faudrait que tu reviennes me tenir la main…

— Fais-toi confiance.

— C’est pas mon fort, la confiance en moi…

— Tu n’es pas pressée.

— Je n’aime pas ne rien faire de mes journées.

— Va au cinéma, promène-toi, regarde les gens aux terrasses des cafés. Laisse ton imagination vagabonder et, un jour, sans que tu saches pourquoi, tu auras l’idée d’une histoire.

— L’histoire d’un homme qui poignarde les femmes seules dans les parcs, la nuit, et d’un mari qu’on croyait mort et qui envoie des cartes postales !

— Pourquoi pas ?

— Non ! J’ai envie d’oublier tout ça. Je vais me remettre à mon HDR.

— À ton quoi ?

— HDR, habilitation à diriger les recherches.

— Et ça consiste en quoi, cette… chose ?

— C’est un ensemble de publications comprenant une thèse, et tous les travaux réalisés sous forme d’articles, de conférences que tu présentes devant un jury. Ça constitue un gros pavé. J’en ai déjà à peu près dix-sept kilos !

— Et ça sert à quoi ?

— À être intégré à l’école doctorale d’une université. À avoir une chaire…

— Et gagner plein de sous !

— Non ! Les universitaires ne sont pas attirés par l’argent. Ils le méprisent. C’est le couronnement d’une carrière. On devient une sommité, on vous parle avec respect, on vient vous consulter du monde entier. Tout ce dont j’ai besoin pour restaurer mon image.

— Joséphine, tu es épatante !

— Attends, je n’en suis pas là ! J’ai encore deux, trois ans de dur labeur avant de pouvoir me présenter à la soutenance.

Et ça, c’est une autre paire de manches. Il s’agit de défendre son travail devant un jury, des hommes grognons et machistes la plupart du temps. Le dossier est épluché en détail et, à la première faute, ils vous éjectent. Ce jour-là, il est recommandé de porter une jupe qui godaille, des sandales, d’avoir les jambes tressées de poils et le dessous de bras en barbe de poireau.

Comme si elle avait suivi le cours secret de ses pensées, Shirley s’exclama :

— Jo, tu es maso !

— Je sais, j’ai aussi décidé de travailler là-dessus et d’apprendre à me défendre ! J’ai pris plein de bonnes résolutions en parlant aux étoiles !

— La Voie lactée t’a tapé sur le ciboulot ! Et ta vie amoureuse, dans ce tumulte de matière grise, tu la mets où ?

Joséphine s’empourpra.

— Quand j’ai fini de compulser mes grimoires et que j’ai couché Zoé…

— C’est bien ce que je pensais : mince comme du papier à cigarettes !

— Tout le monde ne peut pas s’envoyer en l’air avec un homme en noir !

— Touché !

— Qu’est-ce qu’il devient l’homme en noir ?

— Je n’arrive pas à l’oublier. C’est terrible. J’ai décidé de ne plus le voir, mon cœur ne veut plus, ma tête refuse, mais chaque pore de ma peau hurle au manque. Jo, tu sais quoi ? L’amour ça naît dans le cœur mais ça vit sous la peau. Et lui, il est tapi sous ma peau. En embuscade. Oh, Jo ! Si tu savais comme il me manque…

Parfois, se souvint Shirley, il me pinçait l’intérieur de la cuisse, ça me faisait un bleu, j’aimais cette douleur, j’aimais cette couleur que je gardais comme une trace de lui, une preuve de ces instants où j’aurais pu accepter de mourir parce que je savais que ce qui suivrait ne pourrait être que du fade, du rien du tout, de la respiration artificielle. Je pensais à lui en regardant le bleu, je le caressais, je le chérissais, je ne te dirai pas tout ça, petite Jo…

— Et tu fais quoi pour ne plus y penser ? demanda Joséphine.

— Je serre les dents… Et j’ai monté une association qui lutte contre l’obésité. Je vais dans les écoles et j’apprends aux enfants à se nourrir. On est en train de fabriquer une société d’obèses.

— Aucune de mes deux filles n’est concernée.

— Forcément… tu leur concoctes des bons petits plats équilibrés depuis qu’elles sont bébés. À ce propos, ta fille et mon fils ne se quittent plus.

— Hortense et Gary ? Tu veux dire qu’ils sont amoureux ?

— Je ne sais pas, mais ils se voient beaucoup.

— On les interrogera quand ils viendront à Paris.

— J’ai vu Philippe aussi. L’autre jour, à la Tate. Il était en arrêt devant un tableau rouge et noir de Rothko.

— Seul ? demanda Joséphine, étonnée de sentir son cœur s’emballer.

— Euh… Non. Il était avec une jeune femme blonde. Il me l’a présentée comme une experte en tableaux qui l’aide à acheter des œuvres d’art. Il se constitue une collection. Il a beaucoup de temps libre depuis qu’il s’est éloigné du monde des affaires…

— Elle est comment l’experte ?

— Pas mal.

— Si tu n’étais pas mon amie, tu irais jusqu’à dire qu’elle est même…

— Pas mal du tout. Tu devrais venir à Londres, Jo. Il est séduisant, riche, beau, oisif. Pour le moment, il vit seul avec son fils, c’est une proie parfaite pour les louves affamées.

— Je ne peux pas, tu le sais bien.

— Iris ?

Joséphine se mordit les lèvres sans répondre.

— Tu sais, l’homme en noir… Quand on se retrouvait à l’hôtel, quand il m’attendait dans la chambre au sixième étage, allongé sur le lit… Je ne pouvais pas attendre l’ascenseur. J’avalais les escaliers à toute allure, j’enfonçais la porte, je me jetais contre lui.

— Moi, tu sais, je suis plutôt tortue dans mes transports.

Shirley soupira bruyamment.

— Faudrait peut-être changer, Jo.

— Me transformer en Amazone ? Je tomberais de cheval au premier temps de trot !

— Tu tomberais une fois et puis tu remonterais en selle.

— Tu crois que je n’ai jamais été amoureuse, vraiment amoureuse ?

— Je crois que tu as encore beaucoup de choses à découvrir et c’est tant mieux. La vie n’a pas fini de t’étonner !

Joséphine songea, si je mettais autant de soin à apprendre la vie que j’en mets à travailler sur ma thèse, je serais peut-être plus délurée.

Son regard fit le tour de sa cuisine. On dirait un laboratoire tellement elle est propre et blanche. Je vais aller au marché acheter des guirlandes d’ail et d’oignons, des poivrons verts et rouges, des pommes jaunes, des paniers, des ustensiles en bois, des torchons, des serviettes, coller des photos et des calendriers, inonder les murs de vie. Parler avec Shirley l’apaisait, lui donnait envie d’accrocher des lampions partout. Shirley était plus que sa meilleure amie. C’était celle à qui elle pouvait tout dire sans que ça porte à conséquence ni être prise en otage.

— Viens vite, souffla-t-elle dans l’appareil avant de raccrocher. J’ai besoin de toi.

Le lendemain matin, Joséphine se rendit au commissariat de police de son quartier. Après une longue attente dans un couloir qui sentait le produit de nettoyage à la cerise, elle fut introduite dans un bureau étroit, sans fenêtre, éclairé par un plafonnier jaunâtre qui donnait un air d’aquarium à la pièce.

Elle exposa les faits à l’officier de police. C’était une femme, jeune, les cheveux châtains tirés en arrière, les lèvres minces, le nez aquilin. Elle portait un chemisier bleu pâle, un treillis bleu marine, une petite boucle dorée à l’oreille gauche. La plaque sur son bureau donnait son nom : GALLOIS. Elle lui fit décliner ses nom, prénom, adresse. La raison de sa présence dans les locaux de la police. Elle l’écouta sans qu’un muscle de son visage bouge. S’étonna que Joséphine ait attendu tout ce temps pour déclarer l’agression. Elle avait l’air de trouver cela louche. Proposa à Joséphine de voir un médecin. Joséphine déclina. Elle lui demanda une description de l’individu, si elle avait noté un détail qui pourrait aider l’enquête. Joséphine mentionna les semelles lisses et propres, la voix nasillarde, l’absence de sudation. L’officier de police leva un sourcil, surprise par ce détail, puis continua à taper sa déposition. Elle lui fit préciser si quelqu’un avait une raison de lui en vouloir, s’il y avait eu vol ou viol. Elle parlait d’une voix mécanique, sans aucune émotion. Elle énonçait des faits.

Joséphine eut envie de pleurer.

C’est quoi ce monde où la violence est devenue si banale qu’on ne relève plus la tête de son clavier pour s’émouvoir, partager ? se demanda-t-elle en retrouvant le bruit de la rue et la lumière du jour.

Elle resta immobile à contempler les voitures qui s’alignaient en une longue file impatiente. Un camion bloquait la rue. Le chauffeur prenait tout son temps pour décharger sa cargaison, portant les cartons un à un sans se presser, considérant la rue embouteillée d’un air satisfait. Une femme aux lèvres hurlantes de rouge passa la tête par la vitre de sa voiture et explosa : « C’est quoi ce bordel ? Merde ! Ça va durer longtemps ? » Elle cracha sa cigarette et enfonça le klaxon de ses deux paumes de main.

Joséphine sourit tristement et repartit en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre le concert de protestations.

Hortense enjamba la pile de vêtements posés à même le sol du salon de l’appartement qu’elle partageait avec sa colocataire, une Française anémique et blafarde qui écrasait ses cigarettes au hasard, multipliant les trous partout sans le moindre regret. Jean, string, collant, tee-shirt, col roulé, veste, elle s’était déshabillée sur place et avait tout laissé choir.

Elle s’appelait Agathe, suivait des cours dans la même école qu’Hortense, mais ne montrait pas le même entrain à travailler ou à ranger l’appartement. Elle se levait quand elle entendait le réveil, sinon elle restait au lit et attrapait le cours suivant. La vaisselle s’empilait dans l’évier du coin cuisine, le linge sale de plusieurs jours recouvrait ce qui, autrefois, avait dû ressembler à des canapés, la télé restait allumée en permanence et des cadavres de bouteilles vides jonchaient la table basse en verre au milieu des magazines découpés, des croûtes de pizzas sèches et des vieux mégots de joints brunâtres qui débordaient des cendriers.

— Agathe ! hurla Hortense.

Et comme Agathe demeurait enfouie sous les draps, dans sa chambre, Hortense entama un réquisitoire violent contre le laisser-aller de sa colocataire, le ponctuant de coups de pied dans la porte de sa chambre.

— Ça peut plus durer ! T’es dégueulasse ! Tu fous le bordel dans ta chambre, mais pas dans les parties communes ! Je viens de passer une heure à nettoyer la salle de bains, y a des touffes de cheveux partout, tout est bouché, les tubes de dentifrice coulent, un vieux Tampax traîne dans le lavabo, mais t’as été élevée où ? Tu vis pas seule ici ! Je te préviens, je vais chercher un autre appartement. J’en peux plus !

Le pire, songea Hortense, c’est que je ne peux pas partir. Le bail est à nos deux noms, deux mois de loyer versés à l’avance et puis j’irais où ? Elle le sait pertinemment cette bordélique, bonne à rien qu’à s’affamer pour rentrer dans ses jeans et tortiller du cul devant des vieux qui bavent en regardant danser son arrière-train.

Elle contempla le dessus de la table basse, dégoûtée, alla chercher un sac-poubelle et y enfouit tout ce qui traînait sur et sous la table. Elle se boucha le nez, referma le sac et le balança sur le palier en attendant de le descendre. Ça la ferait peut-être réagir de devoir repêcher son jean parmi les ordures. Même pas sûr, maugréa-t-elle, elle s’en achètera un autre avec l’argent d’un de ses vieux baveux à tête de mafieux qui fument le cigare dans le salon pendant que l’anémique colle ses faux cils dans la salle de bains. Mais où va-t-elle les chercher ? Rien qu’à les voir se pointer dans leur manteau en poil de chameau au col relevé, on a envie de prendre ses jambes à son cou et de se réfugier dans un terrier. Ils me collent l’angoisse tous ces types qui défilent, le soir. Elle va finir dans un bordel au Caire, si ça continue.

— Tu m’entends, pétasse ?

Elle tendit l’oreille. Agathe ne broncha pas.

Elle enfila des gants en caoutchouc, prit une éponge, du Domestos, un produit qui se vantait de tuer tous les germes, d’effacer toutes les taches, entreprit de récurer l’appartement. Gary passait la chercher dans une heure, il était hors de question qu’il mette un pied dans cette porcherie.

Les longs poils emmêlés de la moquette retenaient des morceaux de chips, des Bics, des pinces à cheveux, des vieux Kleenex, des Smarties. L’aspirateur eut un hoquet, mais avala un peigne sans s’étrangler. Hortense eut une moue satisfaite : au moins un truc qui marchait. Quand j’aurai de l’argent, je prendrai un appartement toute seule, marmonna-t-elle en essayant de décoller un vieux chewing-gum pris dans les poils de la moquette. Quand j’aurai de l’argent, j’aurai une femme de ménage, quand j’aurai de l’argent…

Tu n’as pas d’argent, alors ferme-la et nettoie, gronda-t-elle tout bas.

C’est sa mère qui payait l’appartement, l’école, le gaz, l’électricité, la council tax, les fringues, le téléphone et le sandwich de midi dans le parc. En fait, sa mère payait tout. Et rien n’était gratuit à Londres. Deux livres le Tropicana du matin, dix livres le sandwich du déjeuner, mille deux cents livres pour un appartement de deux chambres avec salon. Dans un beau quartier, certes. Notting Hill, Royal Borough of Chelsea & Kensington. Les parents d’Agathe devaient avoir de l’argent ou alors c’était les vieux en poil de chameau qui l’entretenaient. Elle n’arrivait pas à savoir. Elle sentit l’odeur du produit de nettoyage et grimaça. Je vais puer le Domestos. Ce truc-là, ça passe à travers les gants.

Elle se retourna vers la chambre d’Agathe et balança un nouveau coup de pied dans la porte.

— Suis pas ta boniche ! Va falloir que tu te mettes ça dans la tête !

— Too bad ! répondit l’autre. Et trop tard. J’ai été élevée avec des boniches, j’en avais deux à la maison, ça te cloue le bec, pauvresse !

Hortense contempla la porte close, stupéfaite. Pauvresse ! Elle avait osé l’appeler pauvresse !

Mais qu’est-ce qui m’a pris de la choisir, elle, entre toutes les autres ? J’avais de la colle dans les yeux, ce jour-là. C’est à cause de son air. Elle avait l’air d’avoir l’air. Hautaine, sûre d’elle, pressée, ripolinée Prada-Vuitton-Hermès. Elle visait les beaux quartiers et l’appartement vaste. Affichait les moyens et l’assurance d’une fille délurée. Lui avait juste demandé : « T’habites où à Paris ? » pour savoir si elle était fréquentable. Hortense avait répondu « La Muette », l’autre avait laissé tomber : « OK, tu feras l’affaire. » Comme si elle lui faisait l’aumône. Bingo, j’ai ferré le turbot ! avait pensé Hortense. Elle s’était dit qu’en se mettant dans son sillage, elle profiterait de son argent, de ses relations. Le seul truc qu’elle m’a apporté, c’est de pouvoir entrer au Cuckoo Club sans faire la queue. Tu parles d’un avantage ! Quelle gourde j’ai été ! Je me suis laissé bluffer comme une provinciale qui débarque dans la capitale avec deux nattes dans le dos et un tablier à carreaux.

Gary vivait dans un grand appartement, sur Green Park, juste derrière Buckingham Palace, mais il avait été clair : il ne voulait pas le partager. « Cent cinquante mètres carrés, rien que pour toi, c’est injuste », rageait Hortense. – Peut-être, mais c’est comme ça. J’ai besoin de silence, d’espace, besoin de lire, d’écouter ma musique, de penser, de marcher en long, en large et en paix, je ne veux pas que tu me houspilles et, que tu le veuilles ou non, Hortense, tu prends de la place. – Mais je me ferai toute petite, je resterai dans ma chambre ! – Non, avait conclu Gary. N’insiste pas ou tu vas ressembler à ces filles que je déteste, qui geignent et qui harcèlent. »

Hortense s’était arrêtée net. Il était hors de question qu’elle ressemblât à qui que ce soit, elle était unique et travaillait dur pour le rester. Il était hors de question aussi qu’elle perde l’amitié de Gary. Ce garçon était sûrement le célibataire de son âge le plus convoité de Londres. Du sang royal coulait dans ses veines, personne n’était censé le savoir, mais elle, elle le savait. Elle avait entendu sa mère parler avec Shirley. Et patati et patata, to make a long story short, Gary était le petit-fils de la reine. Sa mamie habitait Buckingham. Il y entrait les mains dans les poches et ne s’y perdait jamais. Il recevait des invitations pour des soirées, des ouvertures de boîtes, des expositions, des brunches, des lunches, des dîners. Les cartons s’entassaient sur la table de l’entrée, il les brassait, distrait. Il portait toujours le même col roulé noir, la même veste informe, le même pantalon qui godaillait sur des pompes infâmes. Il se moquait de son look. Il se moquait de ses cheveux noirs, de ses grands yeux verts, de tous les détails qu’elle soulignait pour le mettre en valeur. Il détestait sortir pour se montrer. Elle devait le supplier pour qu’il accepte et l’emmène avec lui.

— C’est pour mes relations, Gary, on n’est personne sans relations et toi, tu connais tout le monde à Londres.

— Erreur, grossière erreur ! Ma mère connaît tout le monde, pas moi. Moi, je dois faire mes preuves et vois-tu, j’ai aucune envie de faire mes preuves. J’ai dix-neuf ans, je suis ce que je suis, j’essaie de m’améliorer, c’est du boulot. Je vis comme je l’entends et j’aime ça. Et c’est pas toi qui vas me faire changer, sorry !

— Mais tu n’as qu’à apparaître et les preuves sont faites, trépignait Hortense, énervée par le manque de frivolité de Gary. Ça te coûte rien et ça peut me rapporter gros ! Ne sois pas égoïste. Pense à moi !

— No way.

Il n’en démordait pas. Elle avait beau le tancer, le relancer, il l’ignorait et remettait ses écouteurs sur les oreilles. Il voulait être musicien, poète ou philosophe. Prenait des cours de piano, de philo, de théâtre, de littérature. Regardait des vieux films en mangeant des chips écologiques, écrivait ses pensées sur des cahiers quadrillés et s’entraînait à imiter la démarche saccadée des écureuils dans Hyde Park. Il lui arrivait parfois de bondir dans le grand salon, les bras en crochets et les dents en avant.

— Gary ! T’es ridicule !

— Je suis un écureuil magnifique ! Le roi des écureuils au pelage étincelant !

Il imitait l’écureuil, récitait des tirades d’Oscar Wilde ou de Chateaubriand, des dialogues de Scarface ou des Enfants du paradis. « Si les riches souhaitaient tous être aimés, que resterait-il aux pauvres ? » Il se renversait dans un fauteuil qui avait appartenu à George V et méditait la beauté de la phrase en se tenant le menton.

Il était, elle devait le reconnaître, charmant, brillant, original.

Il refusait la société de consommation. Tolérait le portable, mais ignorait les gadgets à la mode. Quand il s’achetait des vêtements, il les prenait à la pièce. Même si les chemises étaient en promotion, deux pour le prix d’une.

— Mais prends la deuxième, c’est gratos ! insistait Hortense.

— Je n’ai qu’un torse, Hortense !

En plus, rumina-t-elle en reniflant ses gants, il est beau. Grand, beau, riche, royal, le tout dans cent cinquante mètres carrés sur Green Park. Aucun effort à faire. C’est injuste.

Elle passa l’aspirateur sur les accoudoirs d’un vieux fauteuil club en cuir et songea, bien sûr, il y en a d’autres qui me courent après, mais ils sont moches. Ou petits. Je déteste les hommes petits. C’est la race la plus méchante, la plus aigrie, la plus rancunière qui existe. Un homme petit est un homme méchant. Il ne pardonne pas au monde sa petite taille. Gary peut être flegmatique, insouciant : il est magnifique. Et il n’a pas à se soucier de la triste réalité. Il en est dispensé. C’est ce que j’aime dans l’argent, d’ailleurs : il vous dispense de la réalité.

Quand j’aurai de l’argent, je serai dispensée de réalité.

Elle se pencha par-dessus l’aspirateur et n’en crut pas ses yeux. Il y avait des bêtes dans les poils de la moquette. Une colonie grouillante de cafards. Elle écarta les poils, plaqua le tuyau de l’aspirateur sur les insectes et imagina leur mort horrible. Bien fait ! Et après, je foutrai le feu au sac pour être sûre qu’ils sont crevés. Elle les imagina crépitant dans les flammes, leurs pattes tordues, leur carapace fondue, leurs poumons asphyxiés. Cette pensée lui arracha un sourire et elle poursuivit son nettoyage avec délectation. J’aspirerais bien Agathe avec les cafards. Ou je l’étranglerais lentement avec les collants qu’elle laisse traîner. Elle suffoquerait, sa langue sortirait, grotesque et démesurée, elle deviendrait violette, elle se tordrait, elle supplierait…

— Ma chère Hortense, lui avait dit Gary un jour qu’ils descendaient Oxford Street, tu devrais aller te faire psychanalyser, tu es un monstre.

— Parce que je dis ce que je pense ?

— Parce que tu oses penser ce que tu penses !

— Hors de question, je perdrais ma créativité. Je ne veux pas devenir normale, je veux être une névrosée géniale comme Mademoiselle Chanel ! Tu crois qu’elle s’est fait psychanalyser, elle !

— Je n’en sais rien, mais je vais me renseigner.

— J’ai des défauts, je les connais, je les comprends et je me pardonne. Un point, c’est tout. Quand tu ne triches pas avec toi-même, tu as des réponses à tout. Ce sont les gens qui se racontent des histoires qui vont s’allonger chez les psy, moi, je m’assume. Je m’aime. Je trouve que je suis une fille formidable, belle, intelligente, douée. Pas la peine de faire des efforts pour plaire aux autres.

— C’est bien ce que je disais : tu es un monstre.

— Je peux te dire un truc, Gary, j’ai tellement vu ma mère se faire entuber que je me suis juré d’entuber le monde entier avant qu’on ne touche à un seul de mes cheveux.

— Ta mère est une sainte qui ne mérite pas d’avoir une fille comme toi.

— Une sainte qui m’a fait prendre en horreur la bonté et la charité ! Elle m’a servi de psy à l’envers : elle m’a confortée dans toutes mes névroses. Je l’en remercie d’ailleurs, ce n’est qu’en s’affirmant différente, résolument différente et débarrassée de tous les bons sentiments, qu’on réussit.

— On réussit quoi, Hortense ?

— On avance, on ne perd pas de temps, on s’affranchit, on règne, on fait ce qu’on veut en gagnant plein d’argent. Comme Mademoiselle Chanel, je te dis. Quand j’aurai réussi, je deviendrai humaine. Ça deviendra un hobby, une occupation délicieuse.

— Ce sera trop tard. Tu seras seule, sans amis.

— C’est facile pour toi de dire ça. Tu es né avec un service de petites cuillères en or dans la bouche. Moi, il me faut ramer, ramer, ramer…

— T’as pas les mains très calleuses pour une rameuse !

— Les cals, je les ai à l’âme.

— Parce que t’as une âme ? Ravi de l’apprendre.

Elle s’était tue, mortifiée. Bien sûr que j’ai une âme. Je ne l’exhibe pas, c’est tout. Quand Zoé l’avait appelée pour lui annoncer que son père avait envoyé une carte postale, elle avait eu un pincement au cœur. Et quand Zoé lui avait demandé d’une petite voix tremblante la prochaine fois que je viens à Londres, dis, je pourrais rester dormir chez toi ? elle avait dit oui, Zoétounette. C’est bien le signe qu’elle avait une âme, non ?

Les émotions sont une perte de temps. On n’apprend rien en pleurant. Aujourd’hui, tout le monde pleure à la télé pour un oui, pour un non. C’est dégoûtant. Ça produit des générations d’assistés, de chômeurs, d’aigris. Ça fait un pays comme la France où tout le monde gémit et joue les victimes. Elle avait les victimes en horreur. Avec Gary, elle pouvait parler. Elle n’avait pas besoin de faire semblant d’être une succursale de la Croix-Rouge. Il n’était pas souvent d’accord avec elle, mais il écoutait et lui donnait la réplique.

Son regard fit le tour du salon. Ordre parfait, bonne odeur de propreté, Gary pourrait entrer sans glisser sur un string ou un reste de guacamole.

Elle se regarda dans la glace : parfaite aussi.

Elle allongea ses longues jambes, les contempla, satisfaite, prit le dernier numéro de Harper’s Bazaar. « 100 astuces beauté à piquer aux stars, aux pros, aux copines ». Elle le parcourut, en déduisit qu’elle n’avait rien à apprendre, passa à l’article suivant : le jean, oui mais lequel ? Elle bâilla. C’était le trois centième qu’elle lisait sur le même sujet. Faudrait leur ramoner la tête aux rédactrices de mode. Un jour, c’est elle qu’on viendrait interviewer. Un jour, je créerai ma marque. Dimanche dernier, aux Puces de Camden Market, elle avait acheté un jean Karl Lagerfeld. Une occasion que le vendeur lui avait certifiée authentique. Presque neuf, s’était-il vanté, c’est le modèle préféré de Linda Evangelista. Dorénavant ce sera le mien ! avait-elle claironné en divisant par deux le prix. Garde ton baratin pour les demi-portions que ça impressionne, avec moi, ça ne marche pas ! Il faudrait bien sûr le customiser, le transformer en événement : elle ajouterait des jambières, une veste cintrée, une grosse écharpe qui dégouline.

C’est alors qu’Agathe émergea de sa chambre brandissant une bouteille de Marie Brizard qu’elle tétait à même le goulot. Elle avança en somnambule, rota, se laissa tomber sur le canapé, chercha ses vêtements, se frotta les yeux et s’envoya une nouvelle rasade de liqueur pour se réveiller. Elle n’avait pas pris la peine de se démaquiller et le rimmel coulait sur ses joues blafardes.

— Ouaou ! C’est propre ! T’as passé l’appartement au jet ?

— Je préfère ne pas aborder ce sujet ou je vais te ratatiner.

— Et je peux savoir où t’as mis mes affaires ?

— Tu veux dire le tas de chiffons par terre ?

La blonde famélique hocha la tête.

— À la poubelle. Sur le palier. Avec les vieux mégots, des poils de moquette et les restes de pizza.

La famélique hurla :

— T’as fait ça ?

— Et je recommencerai tant que tu ne rangeras pas.

— C’était mon jean préféré ! Un jean de couturier, deux cent trente-cinq pounds !

— Et tu as trouvé cet argent où, boudin anémique ?

— Je t’interdis de me parler comme ça !

— Je dis ce que je pense, et encore je me retiens. Tu m’inspires des adjectifs bien plus violents que je bannis par bonne éducation.

— Tu vas me le payer ! Je vais t’envoyer Carlos au cul, tu vas voir !

— Ton loufiat basané ? Excuse-moi, mais il m’arrive au menton et en montant sur une chaise encore !

— Rigole, rigole… Tu rigoleras moins quand il te déchirera les seins à la tenaille !

— Mon Dieu, j’ai peur ! Je tremble de peur.

Agathe tituba jusqu’à la porte, sa bouteille à la main, pour récupérer son bien. Gary se tenait sur le seuil et s’apprêtait à sonner. Il entra, fit quelques pas, attrapa le Harper’s Bazaar et le glissa dans sa poche.

— Tu lis des journaux de gonzesses, maintenant ? cria Hortense.

— Je cultive mon côté féminin…

Hortense jeta un dernier regard sur sa colocataire à quatre pattes qui extirpait son jean du sac à ordures en poussant des cris de goret effrayé.

— Viens, on se casse…, lança-t-elle en empoignant son sac à main.

Dans l’escalier, ils croisèrent le fameux Carlos, un mètre cinquante-huit, soixante-dix kilos, les cheveux teints en noir corbeau, la peau trouée par une vieille acné rebelle. Il les dévisagea.

— Qu’est-ce qu’il a ? Il veut ma photo ? demanda Gary en se retournant.

Les deux hommes s’affrontèrent du regard.

Hortense attrapa Gary par le bras et l’entraîna.

— T’occupe ! C’est un des baveux qui lui tournent autour.

— Vous vous êtes encore disputées ?

Elle s’arrêta, se tourna vers lui, dessina la moue la plus suppliante, la plus émouvante qu’elle avait dans son répertoire et demanda, câline :

— Dis, tu ne voudrais pas que je vienne ha…

— Non ! Hortense ! Il n’en est pas question ! Tu te débrouilles avec ta coloc, mais je reste chez moi, tranquille et seul !

— Elle m’a menacée de m’arracher les seins avec une tenaille !

— On dirait que tu es tombée sur une plus coriace que toi. Ça va être un match intéressant à suivre ! Tu me gardes une place au premier rang ?

— Avec ou sans pop-corn ?

Gary gloussa. Cette fille avait vraiment de la repartie. Il n’était pas né celui qui la bâillonnerait ou lui ferait baisser les yeux. Il faillit dire allez, d’accord, viens habiter chez moi, mais se reprit.

— Avec pop-corn, mais sucré ! Et plein de sucre dessus !

Autour du lit, gisaient les vêtements dont ils s’étaient débarrassés à la hâte avant de plonger dans le lit king size qui occupait la moitié de la chambre. Il y avait des cœurs rouges imprimés sur les rideaux, de la moquette rose acrylique au sol et une gaze transparente surplombait le lit, dessinant une sorte de dais médiéval.

Où suis-je ? se demanda Philippe Dupin en faisant le tour de la chambre des yeux. Un ours brun en peluche à qui il manquait un œil de verre, ce qui lui donnait l’air sincèrement désolé, un méli-mélo de petits coussins en tapisserie dont un qui proclamait WON’T YOU BE MY SWEETHEART ? I’M SO LONELY, des cartes postales représentant des chatons dans des positions acrobatiques, un poster de Robbie William en bad-boy tirant la langue, un éventail de photos de filles éclatant de rire et s’envoyant des baisers.

Mon Dieu ! quel âge a-t-elle ? La veille, dans le pub, il lui avait donné vingt-huit, trente ans. En contemplant les murs, il n’en était plus si sûr. Il ne se rappelait plus très bien comment il l’avait abordée. Des bouts de dialogue lui revenaient. Toujours les mêmes. Seul le pub ou la fille changeait.

— Can I buy you a beer ?

— Sure.

Ils en avaient bu une, deux, trois, debout au bar, levant et baissant le coude en regardant d’un œil l’écran de la télé qui retransmettait un match de foot. Manchester-Liverpool. Les supporters hurlaient et tapaient le cul des verres sur le bar. Ils portaient des tee-shirts de leur équipe et se donnaient des coups dans les côtes à chaque action d’éclat. Derrière le bar, un garçon en chemise blanche se démenait et criait les commandes à un autre dont le bras semblait soudé au percolateur.

Elle avait des cheveux blonds très fins, la peau pâle, un rouge à lèvres foncé qui laissait des marques sur son verre. Ça faisait un feston de baisers rouge sang. Elle avalait les bières. Enchaînait les cigarettes. Dans le journal, il avait lu un article qui s’alarmait du nombre de femmes enceintes qui fumaient pour avoir un bébé tout petit qui ne leur fasse pas mal à la naissance. Il avait regardé son ventre : creux, très creux. Elle n’était pas enceinte.

Puis il avait chuchoté :

— Fancy a shag ?

— Sure. My place or your place ?

Il préférait aller chez elle. Chez lui, il y avait Alexandre et Annie, la nounou.

En ce moment, je passe mon temps à me réveiller dans des chambres que je ne connais pas avec des corps inconnus. J’ai l’impression d’être un pilote de ligne qui change d’hôtel et de partenaire tous les soirs. En étant plus sévère, on pourrait dire aussi que je suis retombé en pleine puberté. Bientôt je vais regarder Bob l’Éponge avec Alexandre, on apprendra par cœur les dialogues de Carlo le Calamar.

Il eut envie de rentrer chez lui pour voir dormir son fils. Alexandre était en train de changer, de s’affirmer. Il s’était mis très vite au système anglais. Buvait du lait, mangeait des muffins, avait appris à traverser sans se faire écraser, prenait le métro ou le bus tout seul. Il allait au lycée français, mais était devenu un vrai petit Britannique. En quelques mois. Philippe avait dû imposer l’usage du français à la maison pour qu’Alexandre n’oublie pas sa langue maternelle. Il avait engagé une nounou française. Annie était bretonne. De Brest. Trapue, la cinquantaine. Alexandre semblait bien s’entendre avec elle. Son fils l’accompagnait dans les musées, posait des questions quand il ne comprenait pas, demandait quand est-ce qu’on sait avant tout le monde si ça va être beau ou laid ? Parce que Picasso, quand il a commencé à tout peindre de travers, plein de gens ont trouvé ça laid. Maintenant on trouve ça beau… Alors ? Parfois, ses questions étaient plus philosophiques : faut-il aimer pour vivre ou vivre pour aimer ? Ou ornithologiques : les pingouins, papa, ils attrapent le sida ou pas ?

Le seul sujet qu’il n’abordait jamais était sa mère. Quand ils allaient la voir dans sa chambre à la clinique, il restait assis sur une chaise, les mains posées sur les genoux, les yeux dans le vague. Une seule fois, Philippe les avait laissés seuls, pensant que sa présence les empêchait de se parler.

Dans la voiture, au retour, Alexandre l’avait averti : « Plus jamais, tu me laisses seul avec maman, papa. Elle me fait peur. Vraiment peur. Elle est là, mais elle est pas là, ses yeux sont vides. » Puis sur un ton savant de médecin, tout en bouclant sa ceinture, il avait ajouté : « Elle a beaucoup maigri, tu ne trouves pas ? »

Il avait tout son temps pour s’occuper de son fils et il ne s’en privait pas. Il avait gardé la présidence de son cabinet d’avocats à Paris, mais sa fonction se limitait à un rôle de surveillance. Il encaissait les dividendes, qui n’étaient pas négligeables, loin de là, mais n’était plus soumis à aucune des obligations qui le forçaient, il y a un an encore, à faire de la présence quotidienne et harassante. Il lui arrivait de travailler sur des dossiers difficiles quand on lui demandait son avis. Il trouvait parfois des clients, un travail de rabatteur qui ne lui déplaisait pas, il suivait le début des dossiers. Après, il passait la main. Un jour, il retrouverait l’envie de se battre, de travailler.

Pour le moment, il n’avait pas de désir particulier. C’était comme une gueule de bois qui ne passait pas. La rupture avec Iris avait été à la fois violente et progressive. Il s’était détaché d’elle peu à peu, avait dérivé, apprivoisant l’idée de ne plus vivre avec elle, et lorsque avait eu lieu la confrontation entre Iris et Gabor Minar au Waldorf Astoria, à New York, cela avait été comme un sparadrap qu’on arrache d’un coup. Douloureux, mais satisfaisant. Il avait vu sa femme se jeter dans les bras d’un autre, sous ses yeux, comme s’il n’existait pas. Cela lui avait fait mal. Et, en même temps, il s’était senti libéré. Un autre sentiment, un mélange de mépris et de pitié, avait remplacé l’amour qu’il avait éprouvé pour Iris pendant de longues années. J’ai aimé une image, une très belle image, mais j’étais moi aussi une illustration. L’illustration de la réussite. Un homme plein d’assurance, de morgue, de certitudes. Un homme fier d’aller vite, fier de réussir. Un homme qui reposait sur du vide.

Sous le sparadrap, un autre homme avait poussé, débarrassé des apparences, des faux-semblants, des mondanités. Un homme qu’il apprenait à connaître, qui le déconcertait parfois. Quel avait été le rôle de Joséphine dans l’émergence de cet homme-là ? Il s’interrogeait. Elle avait joué un rôle, il en était sûr. À sa manière à elle, discrète et effacée. Joséphine est comme une brume bienfaisante qui vous enveloppe et vous donne envie de déplier vos poumons. Il se souvenait de leur premier baiser volé dans son bureau à Paris. Il lui avait pris le poignet, l’avait attirée vers lui et…

Il avait choisi de s’installer à Londres. Quitter ses habitudes parisiennes pour faire le point dans une ville étrangère. Il y avait des amis, ou plutôt des relations, appartenait à un club. Ses parents habitaient près de lui. Paris n’était qu’à trois heures. Il y allait souvent. Il emmenait Alexandre voir Iris. Il n’appelait jamais Joséphine. Ce n’était pas encore le moment. C’est une drôle de période que je traverse. Je suis en attente. Au point mort. Je ne sais plus rien. Je dois tout réapprendre.

Il dégagea un bras et se redressa. Chercha sa montre qu’il avait posée sur la moquette. Sept heures et demie. Il fallait qu’il rentre.

Comment s’appelle-t-elle déjà ? Debbie, Dottie, Dolly, Daisy ?

Il enfila son caleçon, sa chemise, se préparait à mettre son pantalon lorsque la fille se retourna, cligna des yeux, leva le bras pour se protéger de la lumière.

— Il est quelle heure ?

— Six heures.

— Mais c’est le milieu de la nuit !

Il pouvait sentir les relents de bière dans son haleine et s’écarta.

— Il faut que je rentre, j’ai… euh… j’ai un enfant qui m’attend et…

— Et une femme ?

— Euh… oui.

Elle se retourna d’un coup et serra son oreiller dans ses bras.

— Debbie…

— Dottie.

— Dottie… Ne sois pas triste.

— Je ne suis pas triste.

— Si. Je lis sur ton dos que tu es triste.

— Même pas…

— Il faut vraiment que je rentre.

— Est-ce que tu traites toutes les femmes de la même façon, Eddy ?

— Philippe.

— Est-ce que tu les achètes avec cinq bières, les baises et puis au revoir et même pas merci !

— On va dire qu’en ce moment, je ne suis pas très élégant, tu as raison. Mais je ne veux surtout pas te faire de peine.

— C’est raté.

— Debbie, tu sais…

— Dottie !

— On était d’accord tous les deux, je ne t’ai pas violée.

— N’empêche. On part pas comme un voleur après avoir pris son pied. C’est désobligeant pour celle qui reste.

— Je dois vraiment partir.

— Comment veux-tu que j’aie une belle image de moi après ça ? Hein ? Ça va me foutre le cafard pour toute la journée ! Et, avec un peu de chance, je vais être triste demain aussi !

Elle lui tournait toujours le dos et parlait en mordant son oreiller.

— Je peux faire quelque chose pour toi ? Tu as besoin d’argent, de conseils, d’une oreille attentive ?

— Va te faire foutre, connard ! Je ne suis ni une pute ni une paumée ! Je suis comptable chez Harvey & Fridley.

— OK. J’aurai au moins essayé.

— Essayé quoi ? hurla la fille dont il n’arrivait pas à se rappeler le prénom. Essayé d’être humain deux minutes et demie ? C’est raté.

— Écoute, euh…

— Dottie.

— On a partagé un taxi et un lit, une nuit, on ne va pas en faire un drame. Ce n’est pas la première fois que tu ramasses un homme dans un pub…

— MAIS C’EST MON ANNIVERSAIRE AUJOURD’HUI ! ET JE VAIS ME RETROUVER TOUTE SEULE COMME D’HABITUDE !

Il la prit dans ses bras. Elle le repoussa. Il la serra contre lui. Elle résista de toutes ses forces.

— Bon anniversaire…, chuchota-t-il.

— Dottie. Bon anniversaire, Dottie.

— Bon anniversaire, Dottie.

Il hésita à lui demander son âge, mais eut peur de la réponse. Il la berça un instant sans rien dire. Elle se laissa aller contre lui.

— Je m’excuse, dit-il, OK ? Je m’excuse vraiment.

Elle se retourna et le dévisagea, dubitative. Il avait l’air sincère. Et triste. Elle haussa les épaules, et se dégagea. Il lui caressa les cheveux.

— J’ai soif, dit-il. Pas toi ? On a trop bu hier…

Elle ne répondit pas. Elle fixait les cœurs rouges de ses rideaux. Il disparut dans la cuisine. Revint avec une tranche de pain de mie tartinée de marmelade sur laquelle il avait planté cinq allumettes. Il les alluma l’une après l’autre et entonna : « Happy birthday… »

— Dottie, murmura-t-elle, les yeux brillants de larmes en fixant les allumettes.

— Happy birthday, happy birthday sweet Dottie, happy birthday to you…

Elle souffla, il détacha la montre Cartier, qu’Iris lui avait achetée pour Noël, l’attacha au poignet de Dottie qui le laissa faire, émerveillée.

— Pour sûr, t’es différent…

Ne pas lui demander son numéro. Ne pas dire je t’appelle, on se revoit. Ce serait lâche. Il ne la reverrait pas. Elle avait raison : l’espoir est un poison violent. Il en savait quelque chose, lui qui n’arrêtait pas d’espérer.

Il prit sa veste, son écharpe. Elle le regarda partir sans rien dire.

Il claqua la porte et se retrouva dans la rue. Cligna des yeux en regardant le ciel. Est-ce le même ciel gris qui va jusqu’à Paris ? Elle doit dormir, à cette heure-ci. Est-ce qu’elle a reçu mon camélia blanc ? Est-ce qu’elle l’a mis sur son balcon ?

Ce n’est pas comme ça qu’il l’oublierait. Il arrêtait d’y penser pendant quelques jours, puis le manque revenait le tenailler. Il suffisait d’un rien. D’un nuage gris, d’un camélia blanc.

Un camion s’arrêta à sa hauteur. Il commençait à bruiner. Une brume légère qui ne mouillait pas. Il releva son col et décida de rentrer à pied.

Blaise Pascal, un jour, écrivit : « Il y a des passions qui resserrent l’âme et la rendent immobile, et il y en a qui la grandissent et la font se répandre au-dehors. » Henriette Grobz, depuis que Marcel Grobz l’avait quittée pour se mettre en ménage avec sa secrétaire, Josiane Lambert, s’était découvert une passion qui lui étouffait l’âme : la vengeance. Elle ne pensait plus qu’à une chose : rendre à Marcel, au centuple, la monnaie de l’humiliation qu’il lui avait infligée. Elle voulait pouvoir lui dire un jour, tu m’as pris ma situation, tu m’as volé mon confort, tu as saccagé mon sanctuaire, je te châtie, Marcel, je te traîne dans la boue, toi et ta gourgandine. Il ne vous restera que les yeux écorchés de douleur pour pleurer et vous verrez votre fils chéri grandir en guenilles, privé de toutes les espérances dont vous le parez pendant que je caracolerai sur un tas d’or et vous écraserai de mon mépris.

Elle éprouvait le besoin de blesser Marcel Grobz, de le marquer au fer rouge comme une marchandise qui lui avait autrefois appartenu et qu’on lui avait reprise. Il a osé ! s’étranglait-elle, il a osé ! Il l’avait dépouillée de ses droits, de ses privilèges, de cette rente à vie qu’elle s’était assurée en l’épousant, lui, ce porc répugnant dont le seul attrait consistait en une belle et ronde fortune. Il l’avait grugée par un habile tour de passe-passe administratif, elle qui croyait s’être tricoté un contrat en béton armé qui la mettait à vie à l’abri du besoin. Il lui avait volé son or. Son gros tas d’or sur lequel elle veillait avec les yeux d’une mère éperdue.

Elle avait oublié sa bonté, sa générosité, l’enfer qu’elle lui avait fait vivre en le traitant comme un pauvre intrus de respirer son air, de manger à sa table. Elle oubliait que, pour l’humilier, elle lui infligeait l’usage de trois fourchettes à table, le port de pantalons serrés, le respect scrupuleux d’une syntaxe impossible. Elle oubliait qu’elle l’avait proscrit du lit conjugal, remisé dans un cagibi à peine assez grand pour contenir un lit et une table de chevet, elle ne retenait qu’une seule chose : ce misérable avait eu l’outrecuidance de se rebeller et de prendre la fuite avec son argent.

Vengeance, vengeance ! criait tout son être dès le réveil. Et de parcourir son appartement désolé, privé des énormes bouquets de fleurs que lui livrait autrefois le fleuriste Veyrat, de constater qu’il n’y avait plus de maître d’hôtel pour établir les menus, plus de lingère pour soigner sa garde-robe, plus de domestique pour lui apporter son petit déjeuner au lit, plus de chauffeur pour la promener dans Paris, plus de rendez-vous quotidiens chez le couturier, le pédicure, le masseur, le coiffeur, la manucure. Ruinée. La veille, place Vendôme, au moment de payer le nouveau bracelet de sa montre Cartier, elle avait dû s’asseoir en voyant le montant de la note. Elle n’achetait plus ses produits de beauté en parfumerie, mais en pharmacie, s’habillait chez Zara, avait renoncé à l’agenda Hermès et au champagne blanc de blanc de Ruinart. Chaque journée amenait un nouveau sacrifice.

Marcel Grobz payait le loyer de l’appartement et lui versait une pension, mais cela ne suffisait pas à la voracité d’Henriette qui avait connu des jours de magnificence où il lui suffisait d’ouvrir son chéquier pour obtenir ce qu’elle voulait. Le doux bruit de la plume de son stylo en or sur le chèque blanc… Le dernier sac Vuitton, des châles en cachemire comme s’il en pleuvait, des aquarelles douces à ses yeux usés, des truffes blanches de chez Hédiard ou deux places au premier rang salle Pleyel, une pour son sac à main, l’autre pour elle. Elle ne supportait pas la promiscuité. L’argent de Marcel Grobz était un sésame dont elle avait abusé et qui lui avait été retiré brusquement comme on confisque sa tétine au bébé qui suçote, heureux.

Elle n’avait plus d’argent, elle n’était plus rien. L’autre avait tout.

L’autre. Elle en faisait des cauchemars chaque nuit, se réveillait, la chemise trempée. La colère la suffoquait. Il fallait qu’elle boive un grand verre d’eau pour dénouer la rage qui lui écrasait la poitrine. Elle finissait ses nuits aux lueurs tremblantes de l’aube à remâcher une revanche qu’elle ne finissait pas d’enluminer. Josiane Lambert, j’aurai ta peau et celle de ton fils, sifflait-elle, enfoncée dans le moelleux de ses oreillers. Encore heureux qu’il n’ait pas emporté la literie ! Elle aurait été obligée de dormir sur des oreillers Monoprix.

Il fallait que prenne fin cette infamie. Cela ne viendrait pas d’une nouvelle union, ce n’est pas à soixante-huit ans qu’on appâte les hommes avec ce qu’il nous reste de charmes, cela ne pouvait provenir que d’une action qu’elle allait entreprendre pour rentrer dans ses droits. D’une vengeance mûrie, préméditée.

Laquelle ? Elle ne savait pas encore.

Pour passer ses nerfs, elle tournait autour du domicile de sa rivale, la filait, promenant l’héritier dans un landau anglais, moussant de dentelles et de couvertures en laine peignée, suivie par la voiture au volant de laquelle se tenait Gilles, le chauffeur, au cas où l’usurpatrice viendrait à se fatiguer. Elle suffoquait de rage, mais cavalait derrière l’attelage de la mère et du fils en tricotant de ses longues jambes maigres, protégée, croyait-elle, par le large couvre-chef qu’elle ne quittait jamais.

Elle avait songé au vitriol. Asperger la mère et l’enfant, les défigurer, les aveugler, inscrire sur leur visage une lèpre éternelle. Ce projet la transfigurait, un large sourire illuminait sa face sèche, plâtrée de poudre blanche, elle jubilait. Elle se renseigna sur les moyens de se procurer ce concentré d’acide sulfurique, fit une enquête, en étudia les effets ; cette idée la charma quelque temps, puis elle se ravisa. Marcel Grobz l’accuserait et son courroux serait terrible.

Sa vengeance devait être secrète, anonyme, silencieuse.

Elle décida alors d’étudier le terrain de sa rivale. Elle tenta de soudoyer la petite bonne qui travaillait chez Marcel, de la faire parler des amis, des relations, de la famille de sa patronne. Elle savait s’adresser aux subalternes, se mettre à leur niveau, épouser leurs points de vue, renchérir sur leurs peurs imaginaires, elle en rajoutait, les flattait, caressait leurs rêves, se montrait bonne amie, bonne fille pour soutirer le renseignement dont elle avait besoin : cette Josiane, n’avait-elle pas un amant ?

— Oh, non… Madame ne ferait pas ça, rougissait la domestique. Elle est trop bonne. Et puis trop franche aussi. Quand elle a quelque chose sur le cœur, elle le dit. Elle est pas du genre à dissimuler…

Une sœur, un frère indigne qui viendrait la ponctionner quand le gros plein de soupe avait le dos tourné ? La petite bonne, après avoir placé les billets pliés en quatre dans la poche de sa veste, disait, je ne crois pas, Madame Josiane a l’air bien éprise et Monsieur aussi, ils se mangent de baisers et, s’il n’y avait pas Junior pour les surveiller, ils se culbuteraient toute la journée dans la cuisine, dans l’entrée, dans le salon, c’est sûr que pour s’aimer, ils s’aiment. Ils sont comme deux berlingots collés.

Henriette tapait du pied de colère.

— Parce qu’ils se frottent encore l’un contre l’autre ? C’est répugnant !

— Oh non, madame, c’est charmant ! Si vous les voyiez. Ça vous donne de l’espérance, on croit fort à l’amour quand on travaille pour eux.

Henriette s’éloignait en se bouchant le nez.

Alors, elle tenta d’amadouer la concierge de l’immeuble pour obtenir des renseignements qui, judicieusement utilisés, auraient pu lui servir mais elle renonça. Elle ne se voyait pas enlever l’enfant ni payer un homme de main pour supprimer la mère.

Elle et Marcel n’étaient pas encore divorcés, elle faisait mille difficultés, inventait mille obstacles, repoussait la date fatidique où il reprendrait sa liberté et pourrait convoler en justes noces. C’était son seul atout : elle était encore mariée, et pas près de divorcer. La loi la protégeait.

Il lui fallait battre le fer de manière sûre et subtile. Marcel n’était pas niais. Il pouvait se révéler impitoyable. Elle l’avait vu à l’ouvrage. Il ratatinait des ennemis redoutables avec son sourire d’enfant de chœur. Il emberlificotait l’adversaire en trois coups de pelote.

Je vais trouver, je vais trouver, se disait-elle chaque jour en tricotant des jambes avenue des Ternes, avenue Niel, avenue de Wagram, avenue Foch, suivant le carrosse de cet enfant qu’elle abominait. Ces parcours l’épuisaient. Sa rivale, plus jeune et plus vive, menait son landau avec entrain. Elle rentrait chez elle, les pieds en sang, et méditait, les orteils déployés dans une bassine d’eau salée. Je m’en suis toujours sortie, ce n’est pas aujourd’hui que je vais laisser ce vieux dégoûtant saisi par la débauche me réduire à néant.

Il lui arrivait parfois, au petit matin, quand le jour pointait à travers les rideaux, de s’offrir un luxe qu’elle goûtait fort du fait de sa rareté : des larmes. Elle versait de chiches larmes froides en réfléchissant à sa vie qui aurait dû être lumineuse, douce si l’infortune ne s’était pas acharnée sur elle. Acharnée, répétait-elle, en délivrant un sanglot rageur. Je n’ai vraiment pas eu de chance, la vie est une loterie et j’ai été mal servie. Sans parler de mes filles, ricanait-elle, droite dans son lit. L’une, ingrate et commune, ne veut plus me voir, l’autre, frivole et gâtée, a laissé passer la chance de sa vie en voulant devenir madame de Sévigné. Quelle drôle d’idée ! Avait-elle besoin de se travestir en auteur à succès ? Elle avait tout. Un mari riche, un appartement magnifique, une maison à Deauville, de l’argent à jeter par les fenêtres. Et je vous prie de croire, ajoutait-elle comme si elle s’adressait à une amie imaginaire assise au pied de son lit, qu’elle ne les fermait jamais les fenêtres ! Il a fallu qu’elle se prenne pour une autre, qu’elle se livre à des rêveries stériles, se donne l’air d’être un écrivain. Aujourd’hui, elle dépérit dans une clinique. Je ne vais pas la voir : elle me déprime. Et puis, c’est si loin et les transports en commun, mon Dieu ! comment font les gens pour s’entasser chaque jour dans ces wagons à bétail humain. Non merci !

Un jour qu’elle questionnait la petite bonne sur les relations de Marcel et de sa putain – c’est ainsi qu’elle appelait Josiane quand elle soliloquait –, elle apprit que Joséphine était attendue à dîner, prochainement. Ils en parlaient. Joséphine chez l’ennemi ! Elle pourrait être son cheval de Troie. Il lui fallait absolument se réconcilier avec elle. Elle était si sotte, si naïve, elle n’y verrait que du feu.

Sa détermination fut renforcée lorsqu’un jour où elle attendait que le feu passe au rouge et qu’elle puisse continuer sa filature, elle eut la surprise de voir la voiture de Marcel se garer à sa hauteur.

— Alors la vieille, claironna Gilles, le chauffeur, on gambade, on s’aère ? On redécouvre les plaisirs de la marche à pied ?

Elle avait détourné la tête, fixant le sommet des arbres, se concentrant sur les marrons qui éclataient dans leur coque brune. Les marrons, elle les aimait glacés. Elle les achetait chez Fauchon. Elle avait oublié que ça poussait sur des arbres.

Il avait klaxonné pour qu’elle revienne à lui et avait enchaîné :

— On chercherait pas plutôt des noises au patron en filant le train de sa belle et de son fils ? Vous croyez que je vous ai pas repérée depuis le temps que vous galopez derrière eux ?

Heureusement il n’y avait personne pour s’étonner de ce dialogue déplacé. Elle baissa les yeux jusqu’à lui et le fusilla du regard. Il en profita pour porter la touche finale :

— Je vous conseille de déguerpir et vite fait, sinon j’en parle au patron. Et votre chèque de fin de mois pourrait bien y passer !

Ce jour-là, Henriette abandonna ses filatures. Il fallait absolument qu’elle trouve un moyen de nuire, un moyen invisible, anonyme. Une vengeance à distance, où elle n’apparaisse pas.

Elle n’allait pas se laisser tuer par le chagrin, elle allait tuer son chagrin.

Joséphine vérifia qu’elle portait bien le médaillon, claqua la porte et sortit. Elle s’était souvenue des règles de prudence édictées par Hildegarde de Bingen afin d’écarter le danger : porter en sachet sous le cou les reliques d’un saint protecteur ou des fragments de cheveux, d’ongles, de peau du chef de famille mort. Elle avait placé la mèche de cheveux d’Antoine dans un médaillon et le portait autour du cou. Elle était persuadée qu’Antoine l’avait sauvée en s’interposant, sous forme de colis postal, entre le meurtrier et elle ; il pouvait donc la protéger d’un nouvel assaut si l’assassin récidivait. Qu’importe qu’on la prenne pour une timbrée !

Après tout, la croyance en des reliques protectrices avait perduré suffisamment longtemps dans l’histoire de France pour y apporter un peu de crédit. Ce n’est pas parce que je vis à une époque qui se veut scientifique et rationnelle que je n’ai pas le droit de croire au surnaturel. Les miracles, les saints, les manifestations de l’au-delà faisaient partie de la vie de tous les jours au Moyen Âge. On était même allé jusqu’à prêter des dons de guérisseur à un chien. Au XIIe siècle, dans la paroisse de Châtillon-sur-Chalaronne. Il s’appelait Guignefort. Il avait été martyrisé par son maître et enterré à la sauvette par une paysanne, qui avait pris l’habitude de poser des fleurs sur la tombe du pauvre cabot chaque fois qu’elle passait dans la clairière. Un jour qu’elle y avait emmené son fils de quinze mois qui avait une forte fièvre et des pustules sur le visage, elle avait posé l’enfant sur la tombe, le temps d’aller cueillir, comme d’habitude, des fleurs dans les champs. Quand elle revint, l’enfant, le visage lisse comme lavé, gazouillait et tapait des mains pour célébrer la délivrance du mal qui le tourmentait. La paysanne narra à tous cette aventure qu’on baptisa miracle. Les femmes du village prirent l’habitude de se rendre en pèlerinage sur la tombe du chien dès qu’un enfant était malade. Elles revenaient en chantant, louant le chien et ses pouvoirs surnaturels. Bientôt on vint de partout déposer les enfants malades sur la tombe de Guignefort. On en fit un saint. Saint Guignefort, aboyez pour nous. On lui récitait des prières, on lui édifiait un autel, on déposait des offrandes. Cela fit tant de bruit qu’en 1250, un dominicain, Étienne de Bourbon, interdit ces pratiques superstitieuses, mais les pèlerinages continuèrent jusqu’au XXe siècle.

Elle avait prévu de travailler en bibliothèque puis de se rendre à l’école de Zoé à dix-huit heures trente pour la traditionnelle réunion parents-professeurs. Tu n’oublies pas, maman ? Tu ne restes pas coincée dans un donjon à respirer un lys ? Elle avait souri et promis d’être à l’heure.

Elle était donc assise dans le métro, dans le sens de la marche, le nez contre la vitre. Elle réfléchissait à l’organisation de son travail, les livres qu’il allait falloir retenir, les fiches à remplir, le sandwich et le café qu’elle prendrait sur un zinc. Elle avait une étude à faire sur la toilette des jeunes filles. Le costume changeait selon les régions et on pouvait dire d’où venait une femme d’après son habit. La jeune fille du peuple portait une robe et un chaperon avec une ceinture et des petites bourses accrochées à la ceinture car, au Moyen Âge, il n’y avait pas de poches. Par-dessus la robe, on mettait un surcot, une sorte de manteau souvent fourré de ventre d’écureuil qu’on appelait le vair. Aujourd’hui, on se ferait arracher les yeux et les oreilles si on portait de la fourrure de ventre d’écureuil !

Elle tourna la tête et jeta un coup d’œil sur son voisin qui étudiait un cours d’électricité. Un exposé sur le triphasé. Tenta de lire ses notes. C’était un enchevêtrement de flèches rouges et de ronds bleus, de racines carrées et de divisions. Un titre souligné à l’encre rouge disait : « Qu’est-ce qu’un transformateur parfait ? » Joséphine sourit. Elle avait lu : « Qu’est-ce qu’un homme parfait ? » Son histoire avec Luca languissait. Elle n’allait plus dormir chez lui : il avait recueilli son frère. Vittorio était de plus en plus agité. Luca s’inquiétait de son état mental. J’hésite à le laisser seul et je ne veux pas le faire enfermer. Il fait une vraie fixation sur vous. Je dois lui prouver que lui seul compte pour moi. D’autre part, l’éditeur avait avancé la date de parution de son livre sur les larmes, et il devait corriger ses épreuves. Il l’appelait, parlait de films, d’expositions où ils se rendraient ensemble, mais ne lui donnait pas rendez-vous. Il me fuit. Une question la taraudait : qu’avait-il voulu lui dire ce fameux soir où il n’était pas venu à leur rendez-vous ? « Il faut absolument que je vous parle, c’est important… » Faisait-il allusion à la violence de son frère ? Vittorio avait-il menacé de s’en prendre à elle ? Ou l’avait-il agressé, lui, Luca ?

Une gêne s’était installée entre eux après qu’elle lui eut raconté l’agression dont elle avait été victime. Elle en venait à penser qu’elle aurait dû se taire. Ne pas l’importuner avec ses problèmes. Puis elle se reprenait et s’invectivait, mais non ! enfin Jo, arrête de te prendre pour quantité négligeable ! Tu es une personne formidable ! Il faut que je m’entraîne à le penser. Je suis une personne formidable, je vaux la peine d’exister. Je ne suis pas une motte de beurre.

Luca était un mystère comme l’exposé sur le courant triphasé de son voisin. Il me faudrait un circuit fléché pour que je le comprenne et l’atteigne en plein cœur.

En face d’elle, deux étudiants examinaient les petites annonces à la recherche d’un appartement et s’exclamaient devant la cherté des loyers.

Ils avaient de bonnes têtes. Joséphine eut envie de les inviter à s’installer chez elle, elle possédait une chambre de service au sixième étage, mais elle se retint. La dernière fois qu’elle avait cédé à un élan de générosité, elle avait dû supporter la présence de madame Barthillet et de son fils Max chez elle : elle n’arrivait plus à les mettre à la porte. Elle n’avait plus de nouvelles des Barthillet. À la station Passy, le métro devenait aérien. C’était le passage qu’elle préférait : quand la rame sortait du ventre de la terre et s’élançait dans le ciel. Elle se tourna vers la fenêtre, guettant la lumière. D’un seul coup, les quais apparurent, éclaboussés de soleil. Elle cligna des yeux. Cela la surprenait toujours.

Un métro, venant en direction opposée, s’arrêta contre le sien. Elle détailla les gens assis dans la voiture. Elle les observait, leur inventait des vies, des amours, des regrets. Essayait de deviner ceux qui étaient en couple, tentait d’attraper sur les lèvres des bouts de dialogue. Son regard caressa une première dame, forte, enveloppée dans un manteau à gros carreaux, qui fronçait les sourcils. Pas très heureux les carreaux quand on est gros, et ces sourcils ! je la déclare acariâtre et vieille fille. Son fiancé a fui, un jour, et elle l’attend pour lui dire son fait, un rouleau à pâtisserie caché derrière son dos. Puis une autre femme, toute mince, avec un trait d’eye-liner vert pistache sur chaque paupière. Elle devait faire des mots croisés parce qu’elle suçait un crayon, penchée sur un journal. Elle ne portait pas d’alliance, avait les ongles rouges, Joséphine décida qu’elle était informaticienne, célibataire, qu’elle n’avait pas d’enfant et ne faisait jamais la vaisselle. Le samedi soir, elle sortait dans des boîtes, dansait jusqu’à trois heures du matin et rentrait toute seule. À côté d’elle, un homme, les épaules basses, un col roulé rouge, une veste grise, trop grande, un peu râpée, lui tournait le dos. Une femme voulut s’asseoir et il se déplaça pour la laisser passer. Elle vit son visage et resta figée sur place. Antoine ! C’était Antoine. Il ne regardait pas dans sa direction, ses yeux flottaient dans le vague, mais c’était lui. Elle frappa de toutes ses forces contre la vitre, cria Antoine ! Antoine ! se dressa, martela le verre, l’homme tourna la tête, la regarda, étonné, et lui fit un petit signe de la main. Comme s’il était embarrassé et lui demandait de se calmer.

Antoine !

Il avait une large balafre sur la joue droite et son œil droit était fermé.

Antoine ?

Elle n’en était plus sûre du tout.

Antoine ?

Il n’avait pas l’air de la connaître.

Les portes se refermèrent. Le métro s’ébranla. Joséphine se laissa retomber sur le siège, la tête dévissée en arrière pour tenter d’apercevoir encore une fois l’homme qui ressemblait à Antoine.

Ce n’est pas possible. S’il était vivant, il serait venu nous voir. Il n’a pas notre adresse, chuchota la petite voix de Zoé. Mais ça se trouve une adresse ! J’ai bien reçu son colis, moi ! Il va la demander à Henriette !

Mais elle ne pouvait pas le sacquer, répliqua la petite voix de Zoé.

Le garçon tournait la page de son cours d’électricité triphasée. Les étudiants encerclaient au feutre rouge un appartement rue de la Glacière. Deux pièces, sept cent cinquante euros. Un homme, monté à la station Passy, feuilletait une revue sur les résidences secondaires. Financement et fiscalité. Il portait une chemise blanche, un costume gris à rayures bleu ciel et une cravate à pois bleus. L’homme qu’elle avait pris pour Antoine portait un col roulé rouge. Antoine détestait les cols roulés. Antoine détestait le rouge. C’est une couleur pour camionneur, affirmait-il.

Elle passa l’après-midi à la bibliothèque, mais eut beaucoup de mal à travailler. Elle n’arrivait pas à se concentrer. Revoyait le wagon et ses occupants, la grosse femme à carreaux, la femme menue aux deux traits d’eye-liner vert et… Antoine en col roulé rouge. Elle secouait la tête et reprenait l’étude de ses textes. Sainte Hildegarde de Bingen, protégez-moi, dites-moi que je ne suis pas folle. Pourquoi revient-il me torturer ?

À six heures moins le quart, elle rangea ses dossiers, ses livres et reprit le métro en sens inverse. À la station Passy, elle chercha des yeux un homme en col roulé rouge. Il est peut-être devenu clochard. Il vit dans une rame de métro. Il a choisi la ligne 6 parce qu’elle est aérienne, qu’on y voit Paris comme sur une carte postale, qu’il peut admirer la tour Eiffel qui scintille. La nuit, il dort dans un vieux manteau sous une arche du métro aérien. Ils sont nombreux à se réfugier sous le métropolitain. Il ne sait pas où j’habite. Il erre tel un ermite. Il a perdu la mémoire.

À dix-huit heures trente, elle pénétra dans le collège de Zoé. Chaque professeur recevait dans une salle d’étude. Les parents faisaient la queue dans le couloir, attendant que leur tour vienne pour parler des problèmes ou des exploits de leur enfant.

Elle inscrivit sur une feuille le nom des professeurs, le numéro de leur salle et l’heure à laquelle elle était attendue. Alla faire la queue devant son premier rendez-vous, le professeur d’anglais, miss Pentell.

La porte était ouverte et miss Pentell, assise derrière son bureau. Elle avait sous les yeux les notes de l’élève et des commentaires sur sa conduite en classe. Chaque entretien était censé durer cinq minutes, mais il n’était pas rare que des parents anxieux prolongent l’entrevue dans l’espoir de faire remonter la cote de leur progéniture. Les autres parents, qui patientaient sur le seuil de la salle de classe, soupiraient en regardant leur montre. Il y avait souvent des échanges acerbes, parfois même des altercations. Elle avait déjà assisté à des prises de bec mémorables où des pères solennels se transformaient en vociférateurs violents.

Certains lisaient le journal en attendant, des mères papotaient, échangeaient des adresses de cours particuliers, de stages de vacances, des téléphones de filles au pair. D’autres avaient l’oreille collée à leur portable, d’autres enfin tentaient de resquiller en passant devant tout le monde, soulevant des concerts de protestations.

Elle entrevit son voisin, monsieur Lefloc-Pignel, qui sortait d’une salle de cours. Il lui fit un petit signe de main amical. Elle lui sourit. Il était seul, sans sa femme. Puis ce fut son tour de s’entretenir avec le professeur d’anglais. Miss Pentell lui assura que tout allait bien, Zoé avait un très bon niveau, un accent parfait, une aisance remarquable dans la langue de Shakespeare, un très bon comportement en classe. Elle n’avait rien à signaler de particulier. Joséphine rougit devant tant de compliments et renversa sa chaise en se levant.

Il en fut de même pour les professeurs de maths, d’espagnol, de SVT, d’histoire, de géographie, elle cheminait de salle en salle, recueillant louanges et lauriers. Tous la félicitaient d’avoir une fille brillante, drôle, consciencieuse. Très bonne camarade aussi. On l’a nommée tutrice d’un élève en difficulté. Joséphine recevait ces compliments comme autant de satisfecit qu’elle se décernait. Elle aussi aimait l’effort, la perfection, la précision. Elle rayonnait de bonheur et marchait allégrement vers son dernier rendez-vous, madame Berthier.

Monsieur Lefloc-Pignel attendait à la porte de la classe. Son salut fut moins chaleureux qu’auparavant. Il se tenait appuyé contre le chambranle de la porte ouverte, en frappait le panneau de son index, faisant un bruit régulier et irritant qui dut importuner madame Berthier car elle leva la tête et demanda d’un ton las : « Pouvez-vous arrêter ce bruit, s’il vous plaît ? »

Sur une chaise, à côté d’elle, posé bien à plat et toujours aussi joufflu, reposait son chapeau vert à soufflets.

— Vous ne gagnerez pas de temps et vous m’empêchez de me concentrer, souligna madame Berthier.

Monsieur Lefloc-Pignel tapota le cadran de sa montre pour lui indiquer qu’elle était en retard. Elle hocha la tête, écarta les mains en signe d’impuissance et se pencha vers une mère qui avait l’air désespérée, les épaules voûtées, les pieds en dedans, ses longues manches de manteau couvrant ses doigts. Monsieur Lefloc-Pignel se contint un moment, puis reprit son martèlement, l’index replié, comme s’il cognait à la porte.

— Monsieur Lefloc-Pignel, dit madame Berthier en lisant son nom sur la liste des parents, je vous serais reconnaissante d’attendre votre tour patiemment.

— Je vous serais reconnaissant de respecter vos horaires. Vous avez déjà trente-cinq minutes de retard ! C’est inadmissible.

— Je prendrai le temps nécessaire.

— Quel genre de professeur êtes-vous si vous ne savez pas que l’exactitude est une politesse qu’il convient d’enseigner aux élèves ?

— Quel genre de parent êtes-vous si vous êtes incapable d’écouter les autres et de vous adapter ? répliqua madame Berthier. Nous ne sommes pas dans une banque, ici, nous nous occupons d’enfants.

— Vous n’avez pas de leçons à me donner !

— C’est dommage, sourit madame Berthier, je vous aurais bien pris comme élève et vous auriez été obligé de filer doux !

Il se cabra comme piqué au sang.

— C’est toujours comme ça, dit-il, prenant Joséphine à partie. Les premiers rendez-vous, ça va, et ensuite, les retards s’enchaînent. Aucune discipline ! Et elle, à chaque fois, elle fait exprès de me faire attendre ! Elle croit que je ne m’en aperçois pas, mais je ne suis pas dupe !

Il avait élevé la voix de façon à ce que madame Berthier l’entende.

— Savez-vous qu’elle a traîné les enfants à la Comédie-Française, le soir, en pleine semaine, vous êtes au courant, n’est-ce pas ?

Madame Berthier avait emmené sa classe voir Le Cid. Zoé avait été enchantée. Elle avait troqué Les Misérables contre les stances du Cid et déambulait, tragique, dans le couloir en récitant : « Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie… ? »

Joséphine avait beaucoup de mal à ne pas éclater de rire devant ce don Diègue imberbe en pyjama rose.

— Et ils se sont couchés à minuit. C’est un scandale. Un enfant a besoin de sommeil. Son équilibre, le développement de son cerveau en dépendent.

Il parlait de plus en plus fort. Il avait été rejoint par une mère d’élève qui alimentait sa colère en renchérissant.

— En plus, elle nous a demandé huit euros par enfant ! glapit-elle.

— Quand on pense à l’argent qu’on verse avec nos impôts ! s’exclama un autre père.

— C’est un théâtre subventionné, grogna la mère. Il pourrait offrir les places aux enfants des collèges et des lycées.

— Absolument ! renchérit une autre qui grossit le groupe de mécontents. Faut être pauvre pour qu’on s’occupe de vous dans ce fichu pays !

— Vous ne dites rien ? lança Lefloc-Pignel, outré que Joséphine reste coite.

Ses pommettes s’enflammèrent, elle rabattit ses cheveux pour qu’on ne voie pas la pointe de ses oreilles s’empourprer. Madame Berthier se leva et vint fermer la porte d’un coup sec. Les parents restèrent interdits.

— Elle m’a claqué la porte au nez ! s’exclama Lefloc-Pignel.

Il fixait la porte, livide.

— Quand je vous disais que les professeurs, ils les recrutent en banlieue maintenant ! dit une mère en pinçant les lèvres.

— Quand les élites se délitent, on ne répond plus de rien ! grogna un père. Pauvre France !

Joséphine aurait donné n’importe quoi pour se trouver ailleurs. Elle décida d’organiser sa fuite.

— Je crois qu’en attendant, je vais aller voir… euh… le professeur d’EPS !

Une mère la jaugea et, dans son regard, Joséphine perçut le mépris d’un général devant le soldat qui déserte. Elle s’éloigna. Devant chaque salle, il y avait un père ou une mère qui trépignait, invoquait Jules Ferry. Un père menaçait d’en parler au ministre dont il était proche. Elle eut un élan de solidarité envers les professeurs et décida d’alléger leur peine en séchant ses deux derniers rendez-vous.

Elle fit un compte rendu à Zoé. Souligna la bonne opinion qu’avaient d’elle ses professeurs, lui raconta les scènes d’émeute auxquelles elle avait failli assister.

— Toi, tu es restée zen, parce que tu étais contente, fit remarquer Zoé. Peut-être que les autres parents, ils ont plein de problèmes avec leurs enfants et ils s’énervent…

— Ils mélangent tout. Ce n’est pas la faute des professeurs.

Elle commença à débarrasser. Zoé vint lui entourer la taille de ses bras.

— Je suis très fière de toi, mon amour, murmura Joséphine.

Zoé lui rendit son câlin et resta blottie contre elle.

— Il va revenir quand papa, tu crois ? soupira-t-elle au bout d’un moment.

Joséphine sursauta. Elle avait oublié l’homme du métro.

Elle resserra son étreinte. Revit le col roulé rouge. La joue balafrée, l’œil fermé. Murmura, je ne sais pas, je ne sais pas.

Le lendemain matin, Iphigénie, en lui apportant le courrier, l’informa qu’une femme avait été poignardée, la veille, sous les frondaisons de Passy. À côté du corps, on avait retrouvé un chapeau, un drôle de chapeau à soufflets, vert amande… Exactement comme le vôtre, madame Cortès !

Deuxième partie

La recette disait : « Facile, raisonnable, temps de préparation et de cuisson : 3 h. » Ce soir, c’était Noël. Joséphine préparait une dinde. Une dinde farcie de vrais marrons, et non une de ces purées congelées insipides qui collent au palais. Le marron est moelleux, parfumé lorsqu’il est frais, fade et pâteux, cryogénisé. Elle préparait aussi des purées de céleri, carottes, navets pour accompagner la dinde. Des entrées, une salade, un plateau de fromages qu’elle était allée choisir chez Barthélemy, rue de Grenelle, et une bûche de Noël avec des nains et des champignons en meringue.

Qu’est-ce que j’ai ? Tout me pèse et m’ennuie. J’aime préparer la dinde de Noël, d’habitude ; chaque ingrédient m’apporte son lot de souvenirs, je remonte jusqu’à mon enfance ; debout sur un tabouret, je regardais officier mon père dans son grand tablier blanc, où était brodé en lettres bleues : JE SUIS LE CHEF ET ON M’OBÉIT. J’ai gardé ce tablier, il me ceint la taille, je passe les doigts sur les lettres en relief et relis mon passé en braille.

Son regard tomba sur la dinde pâle et flasque qui reposait sur le papier gras du boucher. Plumée, les ailes repliées, le ventre gonflé, la chair rougie, piquée de points noirs, elle offrait crûment sa misère de dinde faite aux pattes. À côté était posé un long couteau à lame étincelante.

Madame Berthier avait été poignardée. Quarante-six coups de couteau en plein cœur. On l’avait retrouvée, inerte, cuisses ouvertes, couchée sur le dos. Joséphine avait été convoquée au commissariat. L’officier de police avait rapproché les deux agressions. Mêmes circonstances, même mode opératoire. Elle avait dû expliquer à nouveau comment la chaussure d’Antoine placée sur son cœur l’avait sauvée. Le capitaine Gallois, qui l’avait reçue la première fois, l’écoutait, les lèvres pincées. Joséphine pouvait lire dans ses pensées « elle a été sauvée par une pompe ».

— Vous êtes un miracle vivant, avait dit la femme policier en secouant la tête comme si elle n’arrivait pas à y croire. Madame Berthier a reçu des coups extrêmement violents. La profondeur des entailles est évaluée entre dix et douze centimètres. L’homme est fort ; il sait manier l’arme blanche, ce n’est pas un amateur.

En entendant ces chiffres macabres, Joséphine avait serré ses mains entre ses cuisses pour réprimer le tremblement qui la secouait.

— La semelle de la chaussure devait être drôlement épaisse, énonça le capitaine comme si elle essayait de se convaincre. Il a frappé à l’emplacement du cœur. Comme pour vous.

Elle lui avait demandé d’apporter le colis d’Antoine afin de l’analyser.

— Vous connaissiez madame Berthier ?

— Elle était le professeur principal de ma fille. Nous étions rentrées un soir ensemble de l’école. J’étais allée la voir au sujet de Zoé.

— Vous n’aviez parlé de rien qui vous ait marquée ?

Joséphine sourit. Elle allait rapporter un détail cocasse. Le capitaine croirait qu’elle le faisait exprès ou qu’elle ne la prenait pas au sérieux.

— Si. Nous avions le même chapeau. Un drôle de chapeau à trois étages, un peu extravagant, que je n’osais pas porter et qu’elle m’a encouragée à mettre… J’avais peur de me faire remarquer.

La femme s’était penchée, avait pris une photo.

— Celui-là ?

— Oui. Le soir où je me suis fait agresser, je le portais, avait murmuré Joséphine en regardant la photo du bibi crâneur. Je l’ai perdu dans le parc… Pas eu le courage d’aller le rechercher.

— Rien d’autre qui vous aurait intriguée ?

Joséphine avait hésité, un autre détail cocasse… puis elle avait ajouté :

— Elle n’aimait pas la Petite Musique de nuit de Mozart, elle trouvait que c’était une ritournelle assommante. Il y a peu de gens qui osent dire ça. C’est vrai que c’est assez répétitif comme mélodie.

Le lieutenant de police lui avait jeté un regard mi-agacé, mi-dédaigneux.