VARIATIONS SUR LA MORT224

1 – C’est parce qu’elle ne repose sur rien, parce que l’ombre même d’un argument lui fait défaut que nous persévérons dans la vie. La mort est trop exacte ; toutes les raisons se trouvent de son côté. Mystérieuse pour nos instincts, elle se dessine, devant notre réflexion, limpide, sans prestiges, et sans les faux attraits de l’inconnu.

À force de cumuler des mystères nuls et de monopoliser le non-sens, la vie inspire plus d’effroi que la mort : c’est elle qui est le grand Inconnu.

Où peut mener tant de vide et d’incompréhensible ? Nous nous agrippons aux jours parce que le désir de mourir est trop logique, partant inefficace. Que si la vie avait un seul argument pour elle – distinct, d’une évidence indiscutable – elle s’anéantirait ; les instincts et les préjugés s’évanouissent au contact de la Rigueur. Tout ce qui respire se nourrit d’invérifiable, un supplément de logique serait funeste à l’existence, – effort vers l’Insensé… Donnez un but précis à la vie : elle perd instantanément son attrait. L’inexactitude de ses fins la rend supérieure à la mort ; – un grain de précision la ravalerait à la trivialité des tombeaux. Car une science positive du sens de la vie dépeuplerait la terre en un jour ; et nul forcené ne parviendrait à y ranimer l’improbabilité féconde du Désir.

COALITION CONTRE LA MORT225

Comment imaginer la vie des autres, alors que la sienne paraît à peine concevable ? On rencontre un être, on le voit plongé dans un monde impénétrable et injustifiable, dans un amas de convictions et de désirs qui se superposent à la réalité comme un édifice morbide. S’étant forgé un système d’erreurs, il souffre pour des motifs dont la nullité effraie l’esprit et se donne à des valeurs dont le ridicule crève les yeux. Ses entreprises sembleraient-elles autre chose que vétilles, et la symétrie fébrile de ses soucis serait-elle mieux fondée qu’une architecture de balivernes ? À l’observateur extérieur, l’absolu de chaque vie se dévoile interchangeable, et toute destinée, pourtant inamovible dans son essence, arbitraire. Lorsque nos convictions nous paraissent les fruits d’une frivole démence, comment tolérer la passion des autres pour eux-mêmes et pour leur propre multiplication dans l’utopie de chaque jour ? Par quelle nécessité celui-ci s’enferme-t-il dans un monde particulier de prédilections, celui-là dans un autre ?

Lorsque nous subissons les confidences d’un ami ou d’un inconnu, la révélation de ses secrets nous remplit de stupeur. Devons-nous rapporter ses tourments au drame ou à la farce ? Cela dépend en tout point des bienveillances ou des exaspérations de notre fatigue. Chaque destinée n’étant qu'une ritournelle qui frétille autour de quelques taches de sang, c’est à nos humeurs de voir dans l’agencement de ses souffrances un ordre superflu et distrayant, ou un prétexte de pitié.

Comme il est malaisé d’approuver les raisons qu’invoquent les êtres, toutes les fois qu’on se sépare de chacun d’eux, la question qui vient à l’esprit est invariablement la même : comment se fait-il qu’il ne se tue pas ? Car rien n’est plus naturel que d’imaginer le suicide des autres. Quand on a entrevu, par une intuition bouleversante et facilement renouvelable, sa propre inutilité, il est incompréhensible que n’importe qui n’en ait fait autant. Se supprimer semble un acte si clair et si simple ! Pourquoi est-il si rare, pourquoi tout le monde l’élude-t-il ? C’est que, si la raison désavoue l’appétit de vivre, le rien qui fait prolonger les actes est pourtant d’une force supérieure à tous les absolus ; il explique la coalition tacite des mortels contre la mort ; il est non seulement le symbole de l’existence, mais l’existence même ; il est le tout. Et ce rien, ce tout ne peut donner un sens à la vie, mais il la fait néanmoins persévérer dans ce qu’elle est : un état de non-suicide.

LA DÉRISION D’UNE « VIE NOUVELLE »226

Cloués à nous-mêmes, nous n’avons pas la faculté de nous écarter du chemin inscrit dans l’innéité de notre désespoir. Nous faire exempter de la vie parce qu’elle n’est pas notre élément ? Personne ne délivre des certificats d’inexistence. Il nous faut persévérer dans la respiration, sentir l’air brûler nos lèvres, accumuler des regrets au cœur d’une réalité que nous n’avons pas souhaitée, et renoncer à donner une explication au Mal qui entretient notre perte. Quand chaque moment du temps se précipite sur nous comme un poignard, et que notre chair, à l’instigation des désirs, refuse de se pétrifier, – comment affronter un seul instant ajouté à notre sort ? À l’aide de quels artifices trouverions-nous la force d’illusion pour aller en quête d’une autre vie, d’une vie nouvelle ?

C’est que tous les hommes qui jettent un regard sur leurs ruines passées s’imaginent – pour éviter les ruines à venir – qu’il est en leur pouvoir de recommencer quelque chose de radicalement nouveau. Ils se font une promesse solennelle, et attendent un miracle qui les sortirait de ce gouffre médiocre où le destin les a plongés. Mais rien n’advient. Tous continuent d’être les mêmes, modifiés seulement par l’accentuation de ce penchant à déchoir qui est leur marque. Nous ne voyons autour de nous que des inspirations et des ardeurs dégradées : tout homme promet tout, mais tout homme vit pour connaître la fragilité de son étincelle et le manque de génialité de la vie. L’authenticité d’une existence consiste dans sa propre ruine. La floraison de notre devenir : chemin d’apparence glorieuse, et qui conduit à un échec ; l’épanouissement de nos dons : camouflage de notre gangrène… Sous le soleil triomphe un printemps de charognes ; la Beauté elle-même n’est que la mort qui se pavane dans les bourgeons…

Je n’ai connu aucune vie « nouvelle » qui ne fût illusoire et compromise en ses racines. J’ai vu chaque homme avancer dans le temps pour s’isoler dans une rumination angoissée et retomber en lui-même, avec, en guise de renouvellement, la grimace imprévue de ses propres espoirs.

LA VIE SANS OBJET227

Idées neutres comme des yeux secs ; regards mornes qui enlèvent aux choses tout relief ; autoauscultations qui réduisent les sentiments à des phénomènes d’attention ; vie vaporeuse, sans pleurs et sans rires, – comment vous inculquer une sève, une vulgarité printanière ? Et comment supporter ce cœur démissionnaire, et ce temps trop émoussé pour transmettre encore à ses propres saisons le ferment de la croissance et de la dissolution ?

Lorsque tu as vu dans toute conviction une souillure et dans tout attachement une profanation, tu n’as plus le droit d’attendre, ici-bas ou ailleurs, un sort modifié par l’espoir. Il te faut choisir un promontoire idéal, ridiculement solitaire, ou une étoile de farce, rebelle aux constellations. Irresponsable par tristesse, ta vie a bafoué ses instants ; or, la vie, c’est la piété de la durée, le sentiment d’une éternité dansante, le temps qui se dépasse, et rivalise avec le soleil…

CONDITIONS DE LA TRAGÉDIE228

Si Jésus avait fini sa carrière sur la croix, et qu’il ne se fût pas engagé à ressusciter, – quel beau héros de tragédie ! Son côté divin a fait perdre à la littérature un admirable sujet. Il partage ainsi le sort, esthétiquement médiocre, de tous les justes. Comme tout ce qui se perpétue dans le cœur des hommes, comme tout ce qui s’expose au culte et ne meurt pas irrémédiablement, il ne se prête guère à cette vision d’une fin totale qui marque une destinée tragique. Pour cela il eût fallu que personne ne le suivît et que la transfiguration ne vînt pas l’élever à une illicite auréole. Rien de plus étranger à la tragédie que l’idée de rédemption, de salut et d’immortalité ! – Le héros succombe sous ses propres actes, sans qu’il lui soit donné d’escamoter sa mort par une grâce surnaturelle ; il ne se continue – en tant qu’existence – d’aucune manière, il reste distinct dans la mémoire des hommes comme un spectacle de souffrance ; n’ayant point de disciples, sa destinée infructueuse ne féconde rien sinon l’imagination des autres. Macbeth s’effondre sans l’espoir d’un rachat : point d’extrême-onction dans la tragédie…

Le propre d’une foi, dût-elle échouer, est d’éluder l’Irréparable. (Qu’aurait pu faire Shakespeare d’un martyr ?) Le véritable héros combat et meurt au nom de sa destinée, et non pas au nom d’une croyance. Son existence élimine toute idée d’échappatoire ; les chemins qui ne le mènent pas à la mort lui sont des impasses ; il travaille à sa « biographie » ; il soigne son dénouement et met, instinctivement, tout en œuvre pour se composer des événements funestes. La fatalité étant sa sève, toute issue ne saurait être qu’une infidélité à sa perte. C’est ainsi que l’homme du destin ne se convertit jamais à quelque croyance que ce soit : il manquerait sa fin. Et, s’il était immobilisé sur la croix, ce n’est pas lui qui lèverait les yeux vers le ciel : sa propre histoire est son seul absolu, comme sa volonté de tragédie son seul désir…

INVOCATION À L’INSOMNIE229

J’avais dix-sept ans, et je croyais à la philosophie. Ce qui ne s’y rapportait pas me semblait péché ou ordure : les poètes ? saltimbanques propres à l’amusement des femmelettes ; l’action ? imbécillité en délire ; l’amour, la mort ? prétextes de bas étage se refusant à l’honneur de concepts. Odeur nauséabonde d’un univers indigne du parfum de l’esprit… Le concret, quelle tache ! se réjouir ou souffrir, quelle honte ! Seule l’abstraction me paraissait palpiter ; je m’abandonnais à des exploits ancillaires de peur qu’un objet plus noble ne me fît enfreindre mes principes et ne me livrât aux déchéances du cœur. Je me répétais : le bordel seul est compatible avec la métaphysique ; et je guettais – pour fuir la poésie – les yeux des bonniches et les soupirs des grues.

… Lorsque tu vins, Insomnie, secouer ma chair et mon orgueil, toi qui changes la brute juvénile, en nuances les instincts, en attises les rêves, toi qui, en une seule nuit, dispenses plus de savoir que les jours conclus dans le repos, et, à des paupières endolories, te découvres événement plus important que les maladies sans nom ou les désastres du temps ! Tu me fis entendre le ronflement de la santé, les humains plongés dans l’oubli sonore, tandis que ma solitude englobait le noir d’alentour et devenait plus vaste que lui. Tout dormait, tout dormait pour toujours. Plus d’aube : je veillerai ainsi jusqu’à la fin des âges ; on m’attendra alors pour me demander compte de l’espace blanc de mes songes… Chaque nuit était pareille aux autres, chaque nuit était éternelle. Et je me sentais solidaire de tous ceux qui ne peuvent dormir, de tous ces frères inconnus. Comme les vicieux et les fanatiques, j’avais un secret ; comme eux, j’eusse constitué un clan, à qui tout excuser, tout donner, tout sacrifier : le clan des sans-sommeil. J’accordais du génie au premier venu dont les paupières fussent lourdes de fatigue, et n’admirais point l’esprit qui pût dormir, fût-il gloire d’État, de l’Art ou des Lettres. J’eusse voué un culte à un tyran qui – pour se venger de ses nuits – eût défendu le repos, puni l’oubli, légiféré le malheur et la fièvre.

Et c’est alors que je fis appel à la philosophie : mais point d’idée qui console dans le noir, point de système qui résiste aux veilles. Les analyses de l’insomnie défont les certitudes. Las d’une telle destruction, j’en étais à me dire : plus d’hésitation : dormir ou mourir…, reconquérir le sommeil ou disparaître…

Mais cette reconquête n’est pas aisée : lorsqu’on s’en rapproche, on s’aperçoit combien on est marqué par les nuits. Vous aimez ?… vos élans seront à jamais corrompus ; vous sortirez de chaque « extase » comme d’une épouvante de délices ; aux regards de votre trop immédiate voisine vous opposerez un visage de criminel ; à ses ébats sincères vous répondrez par les irritations d’une volupté envenimée ; à son innocence par une poésie de coupable, car tout deviendra pour vous poésie, mais une poésie de la faute… Idées cristallines, enchaînement heureux de pensées ? Vous ne penserez plus : ce sera une irruption, une lave de concepts, sans consistance et sans suite, des concepts vomis, agressifs, partis des entrailles, châtiments que la chair s’inflige à elle-même, l’esprit étant victime des humeurs et hors de cause… Vous souffrirez de tout, et démesurément : les brises vous paraîtront des bourrasques ; les attouchements, des poignards ; les sourires, des gifles ; les bagatelles, des cataclysmes.

C’est que les veilles peuvent cesser ; mais leur lumière survit en vous : on ne voit pas impunément dans les ténèbres, on n’en recueille pas sans danger l’enseignement ; il y a des yeux qui ne pourront plus rien apprendre du soleil, et des âmes malades de nuits dont elles ne guériront jamais…

SUR UN ENTREPRENEUR D’IDÉES230

Il embrasse tout, et tout lui réussit ; rien dont il ne soit point contemporain. Tant de vigueur dans les artifices de l’intellect, tant d’aisance à aborder tous les secteurs de l’esprit et de la mode – depuis la métaphysique jusqu’au cinéma – éblouit, doit éblouir. Aucun problème ne lui résiste, point de phénomène qui lui soit étranger, nulle tentation qui le laisse indifférent. C’est un conquérant, et qui n’a qu’un secret : son manque d’émotion ; rien ne lui coûte d’affronter quoi que ce soit, puisqu’il n’y met aucun accent. Ses constructions sont magnifiques, mais sans sel : des catégories y resserrent des expériences intimes, rangées comme dans un fichier de désastres ou un catalogue d’inquiétudes. Y sont classées les tribulations de l’homme, de même que la poésie de sa déchirure. L’Irrémédiable est passé en système, voire en revue, étalé comme un article de circulation courante, vraie manufacture d’angoisses. Le public s’en réclame ; le nihilisme de boulevard et l’amertume des badauds s’en repaissent. Penseur sans destin, infiniment vide et merveilleusement ample, il exploite sa pensée, la veut sur toutes les lèvres. Point de fatalité qui le poursuive : né à l’époque du matérialisme, il en eût suivi le simplisme et lui eût donné une extension insoupçonnable ; du romantisme, il en aurait constitué une Somme de rêveries ; surgi en pleine théologie, il eût manié Dieu comme n’importe quel autre concept. Son adresse à prendre de front les grands problèmes déroute : tout y est remarquable, sauf l’authenticité. Foncièrement a-poète, s’il parle du néant, il n’en a pas le frisson ; ses dégoûts sont réfléchis ; ses exaspérations, dominées et comme inventées après coup ; – mais sa volonté, surnaturellement efficace, est en même temps si lucide, qu’il pourrait être poète s’il le voulait, et, j’ajouterais, saint, s’il y tenait… N’ayant ni préférences ni préventions, ses opinions sont des accidents ; on regrette qu’il y croie : seule intéresse la démarche de sa pensée. L’entendrais-je prêcher en chaire que je ne serais pas surpris, tant il est vrai qu’il se place au-delà de toutes les vérités, qu’il les maîtrise et qu’aucune ne lui est nécessaire ni organique…

Avançant comme un explorateur, il conquiert domaine après domaine ; ses pas non moins que ses pensées sont des entreprises ; son cerveau n’est point l’ennemi de ses instincts ; il s’élève au-dessus des autres, n’ayant éprouvé ni lassitude, ni cette mortification haineuse qui paralyse les désirs. Fils d’une époque, il en exprime les contradictions, l’inutile foisonnement ; et, lorsqu’il s’élança à la conquérir, il y mit tant de suite et d’obstination que son succès et sa renommée égalent ceux du glaive et réhabilitent l’esprit par des moyens qui, jusqu’ici, lui étaient odieux ou inconnus.

VÉRITÉS DE TEMPÉRAMENT231

En face des penseurs dénués de pathétique, de caractère et d’intensité, et qui se moulent sur les formes de leur temps, d’autres se dressent chez lesquels on sent, qu’apparus n’importe quand, ils eussent été pareils à eux-mêmes, insoucieux de leur époque, puisant leurs pensées dans leur fond propre, dans l’éternité spécifique de leurs tares. Ils ne prennent de leur milieu que les dehors, quelques particularités de style, quelques tournures caractéristiques d’une évolution donnée. Épris de leur fatalité, ils évoquent des irruptions, des fulgurances tragiques et solitaires, tout proches de l’apocalypse et de la psychiatrie. Un Kierkegaard, un Nietzsche – fussent-ils surgis dans la période la plus anodine, leur inspiration n’eût pas été moins frémissante ni moins incendiaire. Ils périrent dans leurs flammes ; quelques siècles plus tôt, ils eussent péri dans celles du bûcher vis-à-vis des vérités générales, ils étaient prédestinés à l’hérésie. Il importe peu qu’on soit englouti dans son propre feu ou dans celui qu’on vous prépare : les vérités de tempérament doivent se payer d’une manière ou d’une autre. Les viscères, le sang, les malaises et les vices se concertent pour les faire naître. Imprégnées de subjectivité, l’on perçoit un moi derrière chacune d’elles : tout devient confession : un cri de chair se trouve à l’origine de l’interjection la plus anodine ; même une théorie d’apparence impersonnelle ne sert qu’à trahir son auteur, ses secrets, ses souffrances : point d’universalité qui ne soit son masque : jusqu’à la logique, tout lui est prétexte à autobiographie ; son « moi » a infesté les idées, son angoisse s’est convertie en critère, en unique réalité.

VISAGES DE LA DÉCADENCE232

[…] Si, par hasard ou par miracle, les mots s’envolaient, nous serions plongés dans une angoisse et une hébétude intolérables. Ce mutisme subit nous exposerait au plus cruel supplice. C’est l’usage du concept qui nous rend maîtres de nos frayeurs. Nous disons : la Mort – et cette abstraction nous dispense d’en ressentir l’infini et l’horreur. En baptisant les choses et les événements nous éludons l’Inexplicable : l’activité de l’esprit est une tricherie salutaire, un exercice d’escamotage ; elle nous permet de circuler dans une réalité adoucie, confortable et inexacte. Apprendre à manier les concepts – désapprendre à regarder les choses… La réflexion naquit un jour de fuite ; la pompe verbale en résulta. Mais lorsqu’on revient à soi et que l’on est seul – sans la compagnie des mots – on redécouvre l’univers inqualifié, l’objet pur, l’événement nu ; où puiser l’audace de les affronter ? On ne spécule plus sur la mort, on est la mort ; au lieu d’orner la vie et de lui assigner des buts, on lui enlève sa parure et on la réduit à sa juste signification : un euphémisme pour le Mal. Les grands mots : destin, infortune, disgrâce se dépouillent de leur éclat ; et c’est alors que l’on perçoit la créature aux prises avec des organes défaillants, vaincue sous une matière prostrée et ahurie. Retirez à l’homme le mensonge du Malheur ; donnez-lui le pouvoir de regarder au-dessous de ce vocable : il ne pourrait un seul instant supporter son malheur. C’est l’abstraction, les sonorités sans contenu, dilapidées et boursouflées, qui l’ont empêché de sombrer, et non pas les religions et les instincts.

Lorsque Adam fut chassé du Paradis, au lieu de vitupérer son persécuteur, il s’empressa de baptiser les choses : c’était l’unique manière de s’en accommoder et de les oublier ; – les bases de l’idéalisme furent posées. Et ce qui ne fut qu’un geste, une réaction de défense chez le premier balbutieur, devint théorie chez Platon, Kant et Hegel.

Pour ne pas nous appesantir sur notre accident, nous convertissons en entité jusqu’à notre nom : comment mourir quand on s’appelle Pierre ou Paul ? Chacun de nous, attentif plutôt à l’apparence immuable de son nom qu’à la fragilité de son être, s’abandonne à une illusion d’immortalité ; l’articulation évanouie, nous serions totalement seuls ; le mystique qui épouse le silence a renoncé à sa condition de créature. Imaginons-le, de plus, sans foi – mystique nihiliste, – et nous avons le couronnement désastreux de l’aventure terrestre.

…Il n’est que trop naturel de penser que l’homme, las des mots, à bout du rabâchage des temps, débaptisera les choses et jettera leurs noms et le sien en un grand autodafé où s’engloutiront ses espoirs. Nous courons tous vers ce modèle final, vers l’homme muet et nu…

VISAGES DE LA DÉCADENCE233

234Je ressens l’âge de la Vie, sa vieillesse, sa décrépitude. Depuis des ères incalculables, elle roule sur la surface du globe grâce au miracle de cette fausse immortalité qu’est l’inertie ; elle s’attarde encore dans les rhumatismes du Temps, dans ce temps plus ancien qu’elle, exténué d’un délire sénile, du ressassement de ses instants, de sa durée radoteuse.

Et je ressens toute la pesanteur de l’espèce, et j’en ai assumé toute la solitude. Que ne disparaît-elle ! – mais son agonie s’allonge vers une éternité de pourriture. Je laisse à chaque instant la latitude de me détruire : ne pas rougir de respirer est d’une fripouille. Plus de pacte avec la vie, plus de pacte avec la mort : ayant désappris d’être, je consens à m’effacer. Le Devenir, – quel forfait !

Passé par tous les poumons, l’air ne se renouvelle plus. Chaque jour vomit son lendemain, et je m’efforce en vain d’imaginer la figure d’un seul désir. Tout m’est à charge : fourbu ainsi qu’une bête de somme à laquelle on eût attelé la Matière, je traîne les planètes.

Que l’on m’offre un autre univers – ou je succombe.

FLUCTUATIONS DE LA VOLONTÉ235

« Connaissez-vous cette fournaise de la volonté où rien ne résiste à vos désirs, où la fatalité et la gravitation perdent leur empire et se subtilisent devant la magie de votre pouvoir ? Assuré que votre regard ressusciterait un mort, que votre main posée sur la matière la ferait frémir, qu’à votre contact les pierres palpiteraient, que tous les cimetières s’épanouiraient dans un sourire d’immortalité, vous vous répétez : « Désormais il n’y aura plus qu’un printemps éternel, une danse de prodiges, et la fin de tous les sommeils. J’ai apporté un autre feu : les dieux pâlissent et les créatures jubilent ; la consternation s’est emparée des voûtes et le tapage est descendu dans les tombes. »

…Et l’amateur de paroxysmes, essoufflé, ne se tait que pour reprendre, avec l’accent du quiétisme, des paroles d’abandon : « Avez-vous jamais éprouvé cette somnolence qui se transmet aux choses, cette mollesse qui anémie les sèves, et les fait rêver d’un automne vainqueur des autres saisons ? Sur mon passage les espoirs s’endorment, les fleurs s’étiolent, les instincts fléchissent : tout cesse de vouloir, tout se repent d’avoir voulu. Et chaque être me chuchote : « J’aimerais qu’un autre vécût ma vie, fût-il Dieu, fût-il limace. Je soupire après une volonté d’inaction, un infini non déclenché, une atonie extatique des déments, une hibernation en plein soleil, et qui engourdirait tout, du porc à la libellule…»

IMMUNITÉ CONTRE LE RENONCEMENT236

Tout ce qui a trait à l’éternité tourne inévitablement en lieu commun. Le monde finit par accepter n’importe quelle révélation et se résigne à n’importe quel frisson, pourvu que la formule en ait été trouvée. L’idée de la futilité universelle – plus dangereuse que tous les fléaux – s’est dégradée en évidence : tous l’admettent et personne ne s’y conforme. La frayeur d’une vérité ultime a été apprivoisée ; devenue refrain, les hommes n’y pensent plus, car ils ont appris par cœur une chose qui, entrevue seulement, devrait les précipiter vers l’abîme ou le salut. La vision de la nullité du Temps a fait naître les saints et les poètes, et les désespoirs de quelques isolés, épris d’anathème… Cette vision n’est pas étrangère aux foules : elles ressassent : « à quoi ça sert ? » ; « qu’est-ce que ça fait ? » ; « on en verra bien d’autres » ; « plus ça change plus c’est la même chose », – et pourtant rien n’arrive, rien n’intervient : pas un saint, pas un poète de plus… Si elles se conformaient à une seule de ces rengaines, la face du monde en serait transformée. Mais l’éternité – surgie d’une pensée antivitale – ne saurait être un réflexe humain sans danger pour l’exercice des actes : elle devient lieu commun, pour qu’on puisse l’oublier par une répétition machinale. La sainteté est une aventure comme la poésie. Les hommes disent : « Tout passe », – mais combien saisissent la portée de cette terrifiante banalité ? combien fuient la vie, la chantent ou la pleurent ? Qui n’est pas imbu de la conviction que tout est vain ? Mais qui ose en affronter les suites ? L’homme à vocation métaphysique est plus rare qu’un monstre – et pourtant chaque homme contient virtuellement les éléments de cette vocation. Il a suffi à un prince hindou de voir un infirme, un vieillard et un mort pour tout comprendre ; nous qui les voyons, nous ne comprenons rien, car rien ne change dans notre vie. Nous ne pouvons renoncer à quoi que ce soit ; cependant les évidences de la vanité sont à notre portée. Malades d’espoir, nous attendons toujours ; et la vie n’est que l’attente devenue hypostase. Nous attendons tout – même le Rien – plutôt que d’être réduits à une suspension éternelle, à une condition de divinité neutre ou de cadavre. Ainsi, le cœur qui s’est fait un axiome de l’Irréparable, en espère encore des surprises. Inhumanité vit amoureusement dans les événements qui la nient…

L’IRRÉFUTABLE DÉCEPTION237

Tout abonde dans son sens, l’alimente et l’affermit ; elle couronne – savante, irrécusable – événements, sentiments, pensées ; point d’instant qui ne la consacre, d’élan qui ne la rehausse, de réflexion qui ne la confirme. Divinité dont le royaume n’a pas de bornes, plus puissante que la fatalité qui la sert et l’illustre, trait d’union entre la vie et la mort, elle les rassemble, les confond et s’en nourrit. Auprès de ses arguments et de ses vérifications, les sciences paraissent un ramassis de lubies. Rien ne saurait diminuer la ferveur de ses dégoûts : est-il vérités, fleurissant dans un printemps d’axiomes, qui puissent défier son dogmatisme visionnaire, son orgueilleuse insanité ? Aucune température de jeunesse ni même le dérangement de l’esprit ne résistent à ses certitudes, et ses triomphes sont proclamés d’une même voix par la sagesse et par la démence. Devant son empire sans lacune, devant sa souveraineté sans limites, nos genoux se plient ; tout commence par l’ignorer, tout finit par s’y soumettre ; nul acte qui ne la fuie, nul qui ne s’y ramène. Dernier mot ici-bas, elle seule ne déçoit point…

LA MISÈRE : EXCITANT DE L’ESPRIT238

Pour tenir l’esprit en éveil, il n’y a pas que le café, la maladie, l’insomnie ou l’obsession de la mort ; la misère y contribue en égale mesure sinon plus efficacement : la terreur du lendemain tout comme celle de l’éternité, les ennuis d’argent de même que les frayeurs métaphysiques, excluent le repos et l’abandon. – Toutes nos humiliations viennent de ce que nous ne pouvons pas nous résoudre à mourir de faim. Cette lâcheté, nous la payons cher. Vivre en fonction des hommes, sans vocation de mendiant ! S’abaisser devant ces ouistitis vêtus, chanceux infatués ! être à la merci de ces caricatures indignes du mépris ! C’est la honte de solliciter quoi que ce soit qui excite l’envie d’anéantir cette planète, avec ses hiérarchies et les dégradations qu’elles comportent. La société n’est pas un mal, elle est un désastre : quel stupide miracle qu’on puisse y vivre ! Lorsqu’on la contemple, entre la rage et l’indifférence, il devient inexplicable que personne n’ait pu en démolir l’édifice, qu’il n’y ait pas eu jusqu’à présent des esprits de bien, désespérés et décents, pour la raser et en effacer la trace.

Il est plus qu’une ressemblance entre quêter un sou dans la cité et attendre une réponse du silence de l’univers. L’avarice préside aux cœurs et à la matière. Fi de cette existence chiche ! elle thésaurise les écus et les mystères : les bourses sont aussi inaccessibles que les profondeurs de l’Inconnu. Mais, qui sait ? il se peut qu’un jour cet Inconnu s’étale et ouvre ses trésors ; jamais, tant qu’il aura du sang dans les veines, le Riche ne déterrera ses deniers… Il vous avouera ses hontes, ses vices, ses crimes : il mentira sur sa fortune ; il vous fera toutes les confidences, vous disposerez de sa vie : vous ne partagerez pas son dernier secret, son secret pécuniaire…

La misère n’est pas un état transitoire : elle coïncide avec la certitude que, quoi qu’il arrive, vous n’aurez jamais rien, que vous êtes né en deçà du circuit des biens, que vous devez combattre pour respirer, qu’il faut conquérir jusqu’à l’air, jusqu’à l’espoir, jusqu’au sommeil, et que, lors même que la société disparaîtrait, la nature ne serait pas moins inclémente ni moins pervertie. Aucun principe paternel ne veilla à la Création : partout des trésors enfouis : voilà Harpagon démiurge, le Très-Haut pingre et cachottier. C’est Lui qui implanta en vous la terreur du lendemain : point ne faut s’étonner que la religion elle-même soit une forme de cette terreur.

Pour les indigents de toujours, la misère est comme un excitant qu’ils auraient pris une fois pour toutes, sans possibilité d’en annuler l’effet ; ou comme une science infuse qui, avant toute connaissance de la vie, en aurait pu décrire l’enfer…

LE CORRUPTEUR239

« Tes heures, où se sont-elles écoulées ? Le souvenir d’un geste, la marque d’une passion, l’éclat d’une aventure, une belle et fugitive démence, – rien de tout cela dans ton passé ; aucun délire ne porte ton nom, aucun vice ne t’honore. Tu as glissé sans traces ; mais quel fut donc ton rêve ? »

— « J’aurais voulu semer le Doute jusqu’aux entrailles du globe, en imbiber la matière, le faire régner là où l’esprit ne pénétra jamais, et, avant d’atteindre la moelle des êtres, secouer la quiétude des pierres, y introduire l’insécurité et les défauts du cœur. Architecte, j’eusse construit un temple à la Ruine ; prédicateur, révélé la farce de la prière ; roi, arboré l’emblème de la rébellion. Comme les hommes couvent une envie secrète de se répudier, j’eusse excité partout l’infidélité à soi, plongé l’innocence dans la stupeur, multiplié les traîtres à eux-mêmes, empêché la multitude de croupir dans le pourrissoir des certitudes. »

TRIBULATIONS240 D’UN MÉTÈQUE241

Issu de quelque tribu infortunée, il arpente les boulevards de l’Occident. Amoureux de patries successives, il n’en espère plus aucune : figé dans un crépuscule intemporel, citoyen du monde – et de nul monde, – il est inefficace, sans nom et sans vigueur. Les peuples sans destin ne sauraient en donner un à leurs fils qui, assoiffés d’autres horizons, s’en éprennent et les épuisent ensuite pour unir eux-mêmes en spectres de leurs admirations et de leurs lassitudes. N’ayant rien à aimer chez eux, ils placent leur amour ailleurs, dans d’autres contrées, où leur ferveur étonne les indigènes. Trop sollicités, les sentiments s’usent et se dégradent, en premier lieu l’admiration… Et le Métèque qui se dissipa sur tant de routes, s’écrie : « Je me suis forgé d’innombrables idoles, ai dressé partout trop d’autels, et me suis agenouillé devant une foule de dieux. Maintenant, las d’adorer, j’ai gaspillé la dose de délire qui m’échut en partage. On n’a de ressources que pour les absolus de son engeance, une âme comme un pays ne s’épanouissant qu’à l’intérieur de ses frontières : je paye pour les avoir franchies, pour m’être fait de l’Indéfini une patrie, et de divinités étrangères un culte, pour m’être prosterné devant des siècles qui exclurent mes ancêtres. D’où je viens, je ne saurais plus le dire : dans les temples, je suis sans croyance ; dans les cités, sans ardeur ; près de mes semblables, sans curiosité ; sur la terre, sans certitudes. – Donnez-moi un désir précis, et je renverserai le monde. Délivrez-moi de cette honte des actes qui me fait jouer chaque matin la comédie de la résurrection et chaque soir celle de la mise au tombeau ; dans l’intervalle, rien que ce supplice dans le linceul de l’ennui… Je rêve de vouloir – et tout ce que je veux me paraît sans prix. Comme un vandale rongé par la mélancolie, je me dirige sans but, moi sans moi, vers je ne sais plus quels coins… pour découvrir un dieu abandonné, un dieu lui-même athée, et m’endormir à l’ombre de ses derniers doutes et de ses derniers miracles. »

SUR LA MÉLANCOLIE242

Quand on ne peut se délivrer de soi, on se délecte à se dévorer. En vain en appellerait-on au Seigneur des Ombres, au dispensateur d’une malédiction précise : on est malade sans maladie, et réprouvé sans vices. La mélancolie est l’état de rêve de l’égoïsme : plus aucun objet en dehors de soi, plus de motif de haine ou d’amour, mais cette même chute dans une fange languissante, ce même retournement de damné sans enfer, ces mêmes réitérations d’une ardeur de périr… Alors que la tristesse se contente d’un cadre de fortune, il faut à la mélancolie une débauche d’espace, un paysage d’infini pour y épandre sa grâce maussade et vaporeuse, son mal sans contour, qui, ayant peur de guérir, redoute une limite à sa dissolution et à son ondoiement. Elle s’épanouit, – fleur la plus étrange de l’amour-propre, – parmi les poisons dont elle extrait sa sève et la vigueur de toutes ses défaillances. Se nourrissant de ce qui la corrompt, elle cache, sous son nom mélodieux, l’Orgueil de la Défaite et l’Apitoiement sur soi…

RESTAURATION D’UN CULTE243

Ayant usé ma qualité d’homme, rien ne m’est plus d’aucun profit. Je n’aperçois partout que des bestiaux à idéal qui s’attroupent pour bêler leurs espoirs… Ceux mêmes qui ne vécurent point ensemble, on les y contraint comme fantômes, sinon à quelle fin a-t-on conçu la « communion » des saints ?… À la poursuite d’un véritable solitaire, je passe les âges en revue, et n’y trouve et n’y jalouse que le Diable… La raison le bannit, le cœur l’implore… Esprit de mensonge, Prince des Ténèbres, le Maudit, l’Ennemi, – combien il m’est doux de me remémorer les noms qui flétrirent sa solitude ! et combien je le chéris depuis qu’on le relègue jour après jour ! Puissé-je le rétablir dans son premier état ! Je crois en Lui de toute mon incapacité de croire. Sa compagnie m’est nécessaire : l’être seul va vers le plus seul, vers le Seul… Je me dois d’y tendre : ma puissance d’admirer – de peur de demeurer sans emploi – m’y oblige. Me voilà face à mon modèle : en m’y attachant, je punis ma solitude de n’être point totale, j’en forge une autre qui la dépasse : c’est ma façon d’être humble…

On remplace Dieu comme on peut ; car tout dieu est bon, pourvu qu’il perpétue dans l’éternité notre désir d’une solitude capitale…

PHYSIONOMIE D’UN ÉCHEC244

Des songes monstrueux peuplent les épiceries et les églises : je n’y ai surpris personne qui ne vécût dans le délire. Comme le moindre désir cèle une source d’insanité, il suffit de se conformer à l’instinct de conservation pour mériter l’asile. La vie, – accès de démence secouant la matière… Je respire : c’en est assez pour qu’on m’enferme. Incapable d’atteindre aux clartés de la mort, je rampe dans l’ombre des jours, et ne suis encore que par la volonté de n’être plus.

J’imaginais autrefois pouvoir broyer l’espace d’un coup de poing, jouer avec les étoiles, arrêter la durée ou la manœuvrer au gré de mes caprices. Les grands capitaines me paraissaient de grands timides, les poètes, de pauvres balbutieurs ; ne connaissant point la résistance que nous opposent les choses, les hommes et les mots, et croyant sentir plus que l’univers ne le permettait, je m’adonnais à un infini suspect, à une cosmogonie issue d’une puberté inapte à se conclure… Qu’il est aisé de se croire un dieu par le cœur, et combien il est difficile de l’être par l’esprit ! Et avec quelle quantité d’illusions ai-je dû naître pour pouvoir en perdre une chaque jour ! La vie est un miracle que l’amertume détruit. L’intervalle qui me sépare de mon cadavre m’est une blessure ; cependant j’aspire en vain aux séductions de la tombe : ne pouvant me dessaisir de rien, ni cesser de palpiter, tout en moi m’assure que les vers chômeraient sur mes instincts. Aussi incompétent dans la vie que dans la mort, je me hais, et dans cette haine je rêve d’une autre vie, d’une autre mort. Et, pour avoir voulu être un sage comme il n’en fut jamais, je ne suis qu’un fou parmi les fous…

APOTHÉOSE DU VAGUE245

On pourrait appréhender l’essence des peuples – plus encore que celle des individus – par leur façon de participer au vague. Les évidences où ils vivent ne dévoilent que leur caractère transitoire, leurs périphéries, leurs apparences.

Ce qu’un peuple peut exprimer n’a qu’une valeur historique : c’est sa réussite dans le devenir ; mais ce qu’il ne peut exprimer, son échec dans l’éternel, c’est la soif infructueuse de soi-même : son effort à s’épuiser dans l’expression étant frappé d’impuissance, il y supplée par certains mots, – allusions à l’indicible…

Combien de fois, dans nos pérégrinations en dehors de l’intellect, n’avons-nous pas reposé nos troubles à l’ombre de ces Sehnsucht, yearning, saudade, de ces fruits sonores éclos pour des cœurs trop mûrs ! Soulevons le voile de ces mots : cachent-ils un même contenu ? Est-il possible que la même signification vive et meure dans les ramifications verbales d’une souche d’indéfini ? Peut-on concevoir que des peuples si divers éprouvent la nostalgie de la même manière ?

Celui qui s’évertuerait à trouver la formule du mal du lointain deviendrait victime d’une architecture mal construite. Pour remonter à l’origine de ces expressions du vague il faut pratiquer une régression affective vers leur essence, se noyer dans l’ineffable et en sortir avec les concepts en lambeaux. Une fois perdus l’assurance théorique et l’orgueil de l’intelligible, on peut essayer de tout comprendre, de tout comprendre pour soi-même. On arrive alors à se réjouir dans l’inexprimable, à passer ses jours en marge du compréhensible et à se vautrer dans la banlieue du sublime. Pour échapper à la stérilité, il faut s’épanouir au seuil de la raison…

Vivre dans l’attente, dans ce qui n’est pas encore, c’est accepter le déséquilibre stimulant que suppose l’idée d’avenir. Toute nostalgie est un dépassement du présent. Même sous la forme du regret, elle prend un caractère dynamique : on veut forcer le passé, agir rétroactivement, protester contre l’irréversible. La vie n’a de contenu que dans la violation du temps. L’obsession de l’ailleurs, c’est l’impossibilité de l’instant ; et cette impossibilité est la nostalgie même.

Que les Français se soient refusés à éprouver et surtout a cultiver l’imperfection de l’indéfini, n’est pas sans avoir un accent révélateur. Sous forme collective, ce mal n’existe pas en France : le cafard n’a pas de qualité métaphysique et l’ennui est singulièrement dirigé. Les Français repoussent toute complaisance envers le Possible ; leur langue même élimine toute complicité avec ses dangers. Y a-t-il un autre peuple qui se trouve plus à son aise dans le monde, pour qui le chez soi ait plus de sens et plus de poids, pour qui l’immanence offre plus d’attraits ?

Pour désirer fondamentalement autre chose, il faut être désinvesti de l’espace et du temps, et vivre dans un minimum de parenté avec le lieu et le moment. Ce qui fait que l’histoire de la France offre si peu de discontinuités, c’est cette fidélité à son essence, qui flatte notre inclination à la perfection et déçoit le besoin d’inachevé qu’implique une vision tragique. La seule chose contagieuse en France est la lucidité, l’horreur d’être dupe, d’être victime de quoi que ce soit. C’est pour cela qu’un Français n’accepte l’aventure qu’en pleine conscience ; il veut être dupe ; il se bande les yeux ; l’héroïsme inconscient lui semble à juste titre un manque de goût, un sacrifice inélégant. Mais l’équivoque brutale de la vie exige que prédomine à tout instant l’impulsion, et non la volonté, d’être cadavre, d’être métaphysiquement dupe.

Si les Français ont chargé de trop de clarté la nostalgie, s’ils lui ont enlevé certains prestiges intimes et dangereux, la Sehnsucht, par contre, épuise ce qu’il y a d’insoluble dans les conflits de l’âme allemande, tiraillée entre la Heimat et l’Infini.

Comment trouverait-elle un apaisement ? D’un côté, la volonté d’être plongé dans l’indivision du cœur et du sol ; de l’autre, d’absorber toujours l’espace dans un désir inassouvi. Et comme l’étendue n’offre pas de limites, et qu’avec elle s’accroît le penchant à de nouvelles errances, le but recule au fur et à mesure de la progression. De là, le goût exotique, la passion pour les voyages, la délectation dans le paysage en tant que paysage, le manque de forme intérieure, la profondeur tortueuse, tout à la fois séduisante et rebutante. Il n’y a pas de solution à la tension entre la Heimat et l’Infini : c’est être enraciné et déraciné en même temps, et n’avoir pu trouver un compromis entre le foyer et le lointain. L’impérialisme, constante funeste dans son ultime essence, n’est-il pas la traduction politique et vulgairement concrète de la Sehnsucht ?

On ne saurait trop insister sur les conséquences historiques de certaines approximations intérieures. Or, la nostalgie en est une ; elle nous empêche de nous reposer dans l’existence ou dans l’absolu ; elle nous oblige à flotter dans l’indistinct, à perdre nos assises, à vivre à découvert dans le temps.

Être arraché au sol, exilé dans la durée, coupé de ses racines immédiates, c’est désirer une réintégration dans les sources originelles d’avant la séparation et la déchirure. La nostalgie, c’est justement se sentir éternellement loin de chez soi ; et, en dehors des proportions lumineuses de l’Ennui, et de la postulation contradictoire de l’Infini et de la Heimat, elle prend la forme du retour vers le fini, vers l’immédiat, vers un appel terrestre et maternel. Ainsi que l’esprit, le cœur forge des utopies ; et de toutes la plus étrange est celle d’un univers natal, où l’on se repose de soi-même, un univers, – oreiller cosmique de toutes nos fatigues.

Dans l’aspiration nostalgique on ne désire pas quelque chose de palpable, mais une sorte de chaleur abstraite, hétérogène au temps et proche d’un pressentiment paradisiaque. Tout ce qui n’accepte pas l’existence comme telle, confine à la théologie. La nostalgie n’est qu’une théologie sentimentale, où l’Absolu est construit avec les éléments du désir, où Dieu est l’Indéterminé élaboré par la langueur.

Exercices négatifs
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