CHAPITRE 3
Demain, les langues

Un dialecte qui a réussi

— Après toutes les péripéties du néolithique, les langues, vous l’avez dit, se sont diversifiées selon leur destin habituel. Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, combien compte-t-on de langues vivantes sur la planète ?

— Ça, c’est une colle ! On ne le sait pas ; en tout cas, pas exactement. Le Summer Institute of Linguistics, une organisation missionnaire américaine, avance le chiffre de 6 912 langues vivantes. C’est le nombre de langues dans lesquelles il faudrait traduire la Bible pour toucher tout le monde. L’Unesco en reconnaît 6 000… Disons donc entre 6 000 et 7 000 : cela vous donne une fourchette qui ne doit pas être très loin de la réalité mais qui reste une estimation assez vague.

— Est-ce donc si difficile de recenser les langues ?

— Mais oui. Il n’est pas toujours aisé de distinguer deux langues lorsqu’elles sont très proches. En théorie, on les distingue lorsque les locuteurs ne se comprennent pas. Mais l’intercompréhension est un phénomène graduel : où mettre la frontière ? Là où les locuteurs ne se comprennent pas à 20 %, à 40 % ou à 60 % ? Prenons l’exemple du Québec : vous comprenez les habitants de Montréal, mais une bonne partie du vocabulaire et des tournures de phrases vous échappent ; vous pouvez discuter avec eux, mais votre compréhension n’est pas de 100 %. Si vous vous enfoncez dans le Québec rural, vous allez rencontrer des gens que vous ne comprendrez plus. Le québécois citadin, le québécois rural et le français sont-ils des langues différentes ? Pour être honnête, le distinguo entre langue et dialecte est des plus flous. Pour un linguiste, il n’y a pas de différence fondamentale : une langue, c’est un dialecte qui a réussi. Le suédois et le norvégien sont considérés comme deux langues différentes, pourtant les Norvégiens et les Suédois se comprennent très bien, mieux qu’un Savoyard et un Picard parlant leurs dialectes. Le norvégien et le suédois ont réussi : ils sont portés par des États, tandis que le savoyard et le picard sont restés confinés dans leurs régions.

— D’où la formule : « Une langue est un dialecte avec une armée de terre » ?

— Exactement. En théorie, les linguistes parlent de « dialectes » lorsqu’une langue commence à se diversifier en variantes plus ou moins intercompréhensibles. Mais en même temps, dans un sens plus populaire, le statut de langue ou de dialecte dépend non de critères linguistiques mais de raisons politiques. Ce sont les États qui décident si telle langue est officielle ou non, si elle est autorisée pour rédiger les documents administratifs ou non, si elle est enseignée à l’école ou non… L’Inde, par exemple, compte ainsi dix-huit langues constitutionnelles aux côtés de l’hindi et de l’anglais ; mais on parle dans la péninsule plus de quatre cents langues dont, je crois, un peu plus de soixante sont enseignées dans les écoles. Tout cela pour dire que le nombre exact de langues parlées dans le monde n’est pas vraiment une question primordiale pour les linguistes. Ce qui les intéresse, c’est de retracer, comme nous l’avons vu, l’histoire des langues, de les décrire, de comprendre leur structure interne, de les classer selon différents critères pour mieux embrasser leur diversité. Et de déterminer ce que toutes les langues ont en commun et en quoi consiste la faculté humaine de langage.

Dans la jungle des pronoms

— Justement, pour un profane les langues ont l’air extrêmement diverses : entre le chinois qui ne conjugue pas les verbes et le basque qui utilise six modes et quatre voix, entre le français qui, à l’oral, marque à peine le pluriel des noms et le peul qui, lui, change à la fois leur consonne initiale et leur terminaison au point de les rendre quasi méconnaissables (comme dans wuro, « le village », et gure, « les villages »)… on a le vertige ! Comment les linguistes s’y retrouvent-ils ?

— L’éventail est très large… mais il n’est pas infini. Justement, tout le travail des linguistes-typologues aujourd’hui est d’évaluer la diversité connue des langues et de voir si certaines caractéristiques sont toujours présentes, autrement dit s’il existe des universaux. Par exemple, les langues ont toujours des noms et des verbes, mais pas toujours des adjectifs : ainsi, en chinois, les mots que nous traduisons comme des adjectifs se comportent comme des verbes. Ensuite, il s’agit d’étudier tous les traits caractéristiques des langues et les relations d’implication ou d’exclusion entre ces traits pour essayer d’en tirer des lois générales. Par exemple, on sait que si une langue a un mot spécial pour le pronom réfléchi de première personne ou de deuxième personne, alors elle doit aussi en avoir un pour la troisième. En revanche, il y a des langues, comme le français, où seule la troisième personne a un pronom réfléchi, qui n’est que cela : « il se frappe » ; en effet, les pronoms réfléchis de première et deuxième personne, mett te, servent aussi de pronoms non réfléchis. L’accumulation d’observations de ce genre devrait permettre de déterminer quels sont les types fréquents, les types rares, et les types qui n’existent pas… En fait, il s’agit de restreindre la notion de langue humaine possible, ou au moins de langue humaine attestée.

— C’est, là encore, un travail de classification ?

— Oui. Mais d’abord il faut comprendre qu’il n’existe pas de système unifié, accepté par tous, de classification des langues sur la base de leurs caractéristiques grammaticales ou de prononciation. Il y a des milliers de caractéristiques et chacune donne une classification simple : pour la prononciation, on peut distinguer des langues selon les types de sons qu’elles possèdent, la structure de leurs mots, les séquences de sons qu’elles autorisent ou interdisent ; ou selon l’existence d’un système d’accent, comme en anglais et en japonais, ou d’un système de tons, comme en bantou et en chinois, où ma prononcé sur un ton haut et plat signifie maman, sur un ton moyen montant chanvre, sur un ton tombant puis remontant cheval, sur un ton haut tombant injurier…

— Une autre façon de classer les langues est de s’intéresser à leur morphologie, à la manière dont sont construits les mots…

— En effet. Traditionnellement, on distingue les langues agglutinantes, les langues flexionnelles et les langues isolantes. Dans une langue agglutinante, les préfixes ou les suffixes, dont chacun a un sens bien précis et identifiable, s’accrochent à la queue leu leu aux racines verbales ou nominales. Les langues isolantes, elles, ne contiennent que des mots invariables – et des mots composés de mots invariables simples – et n’ont en principe aucun affixe pour marquer le genre ou le pluriel ou les déclinaisons. Les vraies langues isolantes sont très rares. On cite souvent le chinois, mais ce n’est pas tout à fait vrai : le mandarin a un petit nombre de suffixes verbaux… mais, disons, le chinois se rapproche du type isolant.

« La souris mange le chat »

— Si je comprends bien, en chinois on ne peut pas distinguer les phrases « le chat mange une souris » et « les chats mangeront des souris » ?

— Bien sûr que si ! Il n’y a pas de difficulté particulière à traduire ces phrases en chinois. Mais dans cette langue, à la différence du français, le pluriel et le futur ne seront pas exprimés par des suffixes comme « -s » et « -ront » : on utilisera des mots grammaticaux, des nombres, des adverbes… On dira quelque chose comme « ce chat est en train de manger une souris » ou « il y a des chats (qui) vont manger souris » ; si vous laissez souris sans préciser le nombre, cela veut dire qu’il y en a une quantité indéterminée. Vous pouvez préciser que l’action est en cours en utilisant une locution comme en train de, pour indiquer qu’elle va se passer, vous pouvez mettre un verbe auxiliaire devant le verbe manger (ici ce serait yào). Enfin, le dernier groupe est celui des langues flexionnelles : comme dans les langues agglutinantes, il y a des racines et des affixes, mais, d’une part, chaque affixe n’a pas un sens unique et bien défini (par exemple, le suffixe « -ront » dans mangeront signale à la fois le futur, le sujet au pluriel et le sujet à la troisième personne), d’autre part, il arrive que l’affixe et la racine soient étroitement fondus l’un dans l’autre – on aura en anglais I drink / I drank / I have drunk (je bois / je buvais / j’ai bu), ou mouse/ mice (une souris / des souris). Beaucoup de langues européennes sont flexionnelles à des degrés divers. Le latin est très fléchi : ce sont les fameuses déclinaisons et conjugaisons ! Le français l’est beaucoup moins, surtout à l’oral ; on distingue souvent le genre (petit/petite), mais rarement le nombre : petit/petits se prononcent de la même façon, tout comme mange dans je mange, tu manges, il mange, ils mangent… Dans les langues romanes, la perte des déclinaisons a été compensée par une rigidification de la syntaxe : l’ordre des mots dans la phrase n’a pas beaucoup d’importance en latin, en revanche « le chat mange la souris » et « la souris mange le chat » n’ont pas du tout le même sens en français. D’ailleurs, l’ordre des mots dans la phrase est un autre critère pour classer les langues du monde.

— C’est-à-dire ?

— Il semble qu’une caractéristique importante des langues soit l’ordre de l’objet et du verbe : est-ce que, dans la phrase déclarative, l’objet vient avant ou après le verbe ? Pourquoi ?
Cela présuppose l’existence d’autres règles de syntaxe. Par exemple, dans une langue où l’objet vient avant le verbe, on s’attend à ce que l’adjectif soit placé avant le nom, le complément du nom, avant le nom, les adverbes, avant le verbe, et on s’attend à ce qu’il y ait des postpositions plutôt que des prépositions ; on s’attend aussi à ce que la langue utilise plutôt des suffixes que des préfixes. Si l’objet vient après le verbe, on trouve généralement l’inverse : l’adjectif après le nom, le complément du nom après le nom, les adverbes après le verbe, des prépositions et des préfixes. Évidemment, ce ne sont pas des lois d’airain. Ce sont plutôt des tendances statistiques.

— Aujourd’hui, après deux siècles d’analyse, peut-on dire que certaines langues sont plus complexes que d’autres ?

— Ce n’est pas inconcevable en théorie, mais, si c’est le cas, il faut bien avouer que nous ne savons pas lesquelles sont les plus complexes et lesquelles les plus simples ! Pour répondre, il faudrait d’abord que nous sachions mesurer la complexité des langues, ce que nous ne savons pas faire de manière objective. Au XIXe siècle, un linguiste comme August Schleicher – celui de la fable – pensait qu’il y avait une certaine gradation : pour lui, les langues isolantes étaient plus primitives que les langues agglutinantes, elles-mêmes étant moins avancées que les langues flexionnelles. Que ces dernières, donc, si bien représentées par les langues indo-européennes, étaient des langues supérieures. Aujourd’hui on sait que c’est faux. Mais déjà à l’époque on avait du mal à concilier cette hypothèse avec l’existence du chinois : il était difficile de dire que la langue de Confucius était la langue la plus arriérée de l’humanité !

— Arriérée, certainement pas. Reste que, lorsque l’on voit des langues aussi différentes que le sont le chinois et le turc ou le basque et le français, on ne peut pas s’empêcher de se demander si n’importe quel texte, n’importe quelle idée, est traduisible en n’importe quelle langue…

— Mais bien sûr que oui ! Toutes les langues de toutes les ethnies du monde permettent de dire absolument tout ce qu’on veut. Les langues des chasseurs papous ne possèdent certes pas un vocabulaire administratif étendu, ni un vocabulaire informatique, mais ce ne sont pas de vraies lacunes : le vocabulaire, comme vous le savez, se crée ou s’emprunte. Dans leur structure, leurs langues permettent toutes d’énoncer n’importe quelle idée. Et tout est traduisible d’une langue à une autre.

— Absolument tout ? Certaines théories, comme l’hypothèse Sapir-Whorf, supposent que la langue modèle tellement la pensée que les locuteurs de langues structurées différemment seraient incapables de penser le monde de la même manière…

— On manque de preuves claires pour l’affirmer. Il semblerait plutôt que la langue soit assez autonome par rapport à la pensée, et que, en tout cas, le fait de parler une langue ne conduise pas ses locuteurs à raisonner d’une manière particulière. Nous avons tous le même cerveau, en dehors de nos expériences personnelles, et les langues empruntent les mêmes chemins, et je pense aux changements stéréotypés dans la grammaire ou le sens des mots que nous avons évoqués précédemment.

Langues en vote de disparition

— Revenons à la diversité des langues parlées aujourd’hui. Cette richesse, fruit de notre longue histoire, n’est-elle pas menacée ? On ne cesse de nous alerter sur la prochaine extinction des langues.

— C’est une réalité. Selon les spécialistes de la prospective linguistique, environ trois mille langues, soit 50 % d’entre elles, seront rayées de la planète d’ici à la fin du siècle – les plus pessimistes avancent le chiffre de 90 % ! Il est très facile de prédire la mort d’une langue : il suffit de regarder la pyramide des âges de ses locuteurs ; si son socle s’amenuise, si les jeunes générations ne l’apprennent plus, elle est condamnée à plus ou moins long terme. Aujourd’hui, malheureusement, un très grand nombre de langues sont dans ce cas.

— Mais est-ce vraiment une catastrophe ? Après tout, nous l’avons vu, ce n’est pas la première vague d’extinction linguistique de notre histoire.

— La disparition d’une langue est toujours un drame : c’est l’anéantissement d’une architecture complexe, fruit d’une très longue évolution, la perte définitive d’une culture, de toute une littérature orale – car il s’agit souvent de langues non écrites –, d’une somme de traditions, de chansons, de contes, de légendes… et peut-être d’idées importantes pour l’humanité. Sans compter, on l’a vu, que le vocabulaire d’une langue, sa grammaire contiennent une quantité d’informations qui peuvent permettre de reconstruire l’histoire d’une population, les étapes de ses contacts avec les autres langues, ses relations de parenté, etc. De ce point de vue, la mort de certaines langues est une perte énorme pour notre compréhension de l’histoire de l’humanité. Je pense au tasmanien : lorsque les Anglais sont arrivés en Tasmanie au XIXe siècle, ils ont exterminé la population. Non seulement les aborigènes ont été éliminés comme des bêtes nuisibles, mais leur culture et leur histoire ont été gommées de la mémoire du monde parce que personne n’a enregistré leur langue. Or les quelques mots qui nous en restent ne montrent pas de parenté évidente avec les langues australiennes voisines. Avec le tasmanien, nous avons perdu une pièce très importante du puzzle.

— Pourquoi les langues meurent-elles à ce point ?

— Elles s’éteignent parce que ce sont les locuteurs eux-mêmes qui choisissent de les abandonner : des hommes, des femmes bilingues décident de ne pas transmettre leur première langue à leurs enfants, afin qu’ils ne parlent que la langue dominante et partent avec de meilleures chances dans la société. C’est leur choix, qui n’est pas forcément un mauvais calcul ; il n’est, en tout cas, pas moralement condamnable. C’est ce qui s’est passé après la conquête de la Gaule par César : la majorité de la population de la Gaule a sciemment décidé de ne plus apprendre le gaulois aux enfants afin qu’ils s’intègrent mieux dans le monde romain. Au bout de cinq cents ans, vers le milieu du Ier millénaire, plus personne ne parlait gaulois en France, tout le monde parlait une langue issue du latin, en train d’évoluer vers le français – et nous n’avons conservé que quelques dizaines de mots de cette langue celtique, comme chêne ou alouette. La même chose se passe aujourd’hui au Mexique, où les Amérindiens délaissent leur langue pour l’espagnol… Ce choix est l’affaire des individus, mais on pourrait souhaiter que les États les encouragent à préserver leur langue plutôt qu’à l’abandonner.

— Ce qui est nouveau aujourd’hui, n’est-ce pas l’accélération de ces extinctions ?

— Oui. Notre histoire est jonchée de langues disparues, mais le bilan des morts et des naissances est désormais très déficitaire. C’est un effet secondaire de la mondialisation : les États porteurs de l’industrialisation, du développement, de l’économie de marché propagent leurs langues… et tuent les autres. Les langues qui l’emportent sont incontestablement celles qui offrent à leurs utilisateurs de plus grandes possibilités de promotion sociale. C’est comme cela depuis le néolithique, lorsque se sont développées les langues portées par les agriculteurs dotés des technologies les plus avancées… Nous sommes dans la continuité de ce processus.

Vive le bilinguisme !

— Alors, allons-nous tous parler anglais ou chinois, comme le prédisent certains ?

— On ne peut pas exclure que, dans un avenir lointain, l’ensemble de l’humanité parle une seule langue, mais pour les quelques siècles à venir cela semble assez improbable. Pas comme première langue en tout cas. La domination d’une culture au niveau mondial ne dure pas assez longtemps pour qu’elle puisse imposer sa langue au monde entier ! Beaucoup de langues vont disparaître, on l’a vu, et le poids des plus parlées va encore augmenter. Mais la plupart des langues protégées par un État et probablement une bonne partie de celles qui ont une écriture vont s’en sortir.

— On voit bien pourquoi l’écriture est un facteur de protection. Justement : combien y a-t-il de langues écrites ?

— Encore une colle ! Je ne connais pas de statistiques fiables. Tout simplement parce qu’il est difficile de distinguer les situations où une écriture existe en étant peu ou pas du tout utilisée (c’est souvent le cas lorsque des missionnaires ont couché les langues par écrit pour mieux évangéliser les populations) de celles où une écriture est effectivement en usage. Je dirais, pour ne pas botter en touche, qu’il existe au moins soixante-cinq langues avec une importante population de jeunes lecteurs, puisque c’est le nombre de langues dans lesquelles ont été traduits les « Harry Potter » ! Le site www.omniglot.com, quant à lui, donne une traduction de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme dans trois cent quatorze langues. C’est une autre indication… Le français est une langue écrite, et une langue officielle dans plusieurs pays. Il est toujours transmis aux enfants, avec une pyramide des âges encore saine, et il continue d’être appris comme seconde langue par de nombreux adultes qui immigrent vers les pays francophones. Il n’a pas de souci à se faire avant longtemps.

— Mais, en même temps, d’aucuns s’inquiètent d’une dégénérescence du français, envahi par les termes anglais, malmené par des jeunes à l’écriture SMS…

— Quoi qu’en disent les puristes, il est normal que les langues changent. Si elles ne le faisaient pas, le français n’existerait pas : nous parlerions toujours latin ! Le changement est normal, il est sain. Il n’y a aucune raison d’avoir peur de l’« invasion » de l’anglais. L’emprunt à d’autres langues est une des formes du changement. Allons-nous rendre aux Anglais les mots redingote et paquebot ? Les langues évoluent sans cesse. Dans un sens très concret, le changement est un signe de vitalité.

— Revenons un instant à la mort annoncée de milliers de langues. Face à cette situation, les linguistes n’ont-ils pas un rôle à jouer ?

— Si, bien sûr. D’abord, leur rôle est, autant que possible, d’enregistrer ces langues avant qu’elles ne disparaissent. Ensuite, certains linguistes ont lancé des programmes pour tenter de sauver certaines d’entre elles et parfois leurs efforts sont couronnés de succès : par exemple, l’hawaïen, le maori, le gallois… semblent relever la tête. Cela arrive lorsque les locuteurs perçoivent leur langue comme un emblème de leur identité et décident de la sauver, souvent avec l’aide des linguistes. Mais ces efforts, qui ne sont donc pas forcément voués à l’échec, sont très lourds. Tout serait plus facile si les gouvernements comprenaient que le bilinguisme est tout à fait naturel, ce qui est loin d’être toujours le cas. En France, on a une peur panique du bilinguisme. Depuis la Révolution, les gouvernements successifs ont tout fait pour propager le français au détriment des autres langues régionales. Résultat : elles sont toutes – le breton, le basque, le provençal, le picard… – en très mauvaise posture ; sauf, peut-être, l’alsacien, adossé à l’allemand. On observe en ce moment le même processus en Chine, où le gouvernement cherche à instaurer l’unité linguistique en imposant le mandarin. Mais c’est une erreur de croire que le monolinguisme est la seule voie de salut possible à l’échelle d’un pays. Des populations entières peuvent être bilingues ou trilingues. Regardez les Hollandais : même si la majorité des adultes parlent l’anglais, ils n’ont pas pour autant abandonné leur langue, à laquelle ils sont très attachés.

— Vous voulez dire que le bilinguisme est une chance, une richesse…

— Évidemment. Lorsque les Anglais ont débarqué en Nouvelle-Guinée, les Papous, pour la plupart plurilingues, ont mis en doute l’intelligence des nouveaux venus : ils ne parlaient qu’anglais ! Tout à l’heure vous m’avez demandé si nous allions tous parler anglais ou chinois… La réponse est non, mais je suis persuadé que l’existence d’une langue internationale est un avantage pour les hommes. Le chinois, l’arabe, le latin, le français ont tour à tour servi de langue internationale dans différentes régions du monde. Aujourd’hui l’anglais a pris une extension mondiale. C’est la langue du débat scientifique, la langue des échanges internationaux ; c’est par elle que les idées passent. Apprenons-le comme seconde langue pour prendre notre place dans ces débats. Mais rien ne nous oblige à abandonner le français. Faciliter les échanges était l’intention des créateurs de l’esperanto, une langue inventée de toutes pièces au début du siècle dernier. L’esperanto ne se porte pas si mal – la preuve : il évolue ! – mais il n’est pas devenu la langue universelle rêvée. Alors, dans le même esprit, je dirais qu’il ne faut pas avoir peur de l’anglais. Et ne pas avoir peur non plus de nos langues régionales. L’avenir, c’est le plurilinguisme !