2

 

Mais là-bas, à Paris, il y avait, en effet, un petit carnet. Le petit carnet de Regenheim et du baron.

Chaque fois que ces deux hommes venaient à l’atelier, Gilbert trouvait que le premier ressemblait à un brochet, et l’autre à un renard. Un renard argenté, car la mèche de cheveux qui lui restait, et qu’il utilisait savamment, était d’un beau blanc, tirant sur le mauve.

Chaque fois que ces deux dangereux animaux venaient voir le berger bourguignon, ils lui disaient :

— Alors ? On progresse ?

— Je ne peux pas travailler !

— Mais pourquoi ?

— Peut-être que vos académiciens m’en coupent l’envie ; ou bien peut-être que…

— Peut-être…?

— Peut-être que, comme disait la Gazette, je n’ai plus le contact…

— Le contact ?

— … Le contact, qu’il disait, avec le sol bourguignon…

— … C’est ridicule.

— … Les courants… qu’il appelait ça… ou encore « la Vouivre ».

— Trêve de plaisanteries ! coupait le baron.

— La vérité, c’est que je ne peux plus travailler…

— Période d’adaptation… euh… bien compréhensible… euh… Mais ça viendra, ça viendra ! disait Regenheim.

— Ton tempérament… (mon Dieu qu’il fait froid ici!…) ton tempérament saura bien s’expliciter ! minaudait le baron.

— Tu es une nature. Une nature, ça surnage ! ajoutait l’autre.

Gilbert tirait sur les poils de sa barbe :

— En attendant, je ne sculpte pas ; je ne vends rien et je vis à vos crochets !

— Ça viendra… Ne t’impatiente pas !

— Je vous dois des sous…

— Tu nous dois des sous, euh… c’est entendu, mais… Et le baron sortait alors le petit carnet. Il l’ouvrait à la page du compte « Gilbert ».

— Tu vois, disait-il, tu n’es pas tout seul : regarde, tous ces jeunes gens me doivent des sous, comme tu dis…

Il feuilletait alors le carnet en disant :

— Tiens, regarde, ami. Tous ces gens-là me doivent de l’argent ! Les uns me remboursent en espèces, lorsqu’ils en ont, les autres en nature… J’aide ainsi les jeunes artistes talentueux… C’est ma passion…

— C’est sa passion ! répétait Regenheim en souriant. Là-dessus, il additionnait, gravement, passait sa jolie main fine sur ses tempes délicates, refermait le petit carnet d’un air gêné :

— Je crois que je pourrai tenir le coup !… Ah ! mon Dieu que c’est terrible d’avoir des goûts si raffinés !

Il remettait ses gants :

— Mais travaille, mon garçon, sculpte! Sculpte, mon petit ! Sois bien gentil !

Il sortait en laissant derrière lui un parfum tellement désagréable aux narines de l’habitant de la Rouéchotte qu’il ouvrait la tabatière et respirait à grandes goulées. Mais il ne tardait pas à refermer car l’air qu’il avalait lors (c’était tout simplement l’air de Paris) lui paraissait irrespirable.

Une autre fois, le petit baron avait dit :

— Mon petit Gilbert, je t’en prie, fiche-moi cette femme à la porte ! Elle me dégoûte !

— Moi aussi.

— D’ailleurs je t’interdis de recevoir des femmes ici. Elles t’empêchent de travailler…

Il contemplait ses ongles roses :

— … Et puis elles sont dégoûtantes! Il soupirait à fendre l’âme :

— Ah ! si seulement tu travaillais !… Je t’en supplie mon petit Gilbert, travaille ! Je ne pourrai pas toujours te nourrir à ne rien faire !

Et Pâques était venu.

Gilbert n’avait pas de calendrier, ne comptant pas les jours, mais il avait senti dans son corps que c’était la Résurrection. Peut-être avait-il entendu, dominant le bruit de la rue, le chant des cloches de Notre-Dame. Il s’était alors mis à tourner en rond dans son atelier qui ressemblait à une fosse. Vera, qu’il n’avait pas encore mise à la porte, replaçait sa brosse à dents et sa savonnette dans sa valise cabossée, faisait sécher sur une ficelle tendue ses petites culottes transparentes, grosses comme la main d’un zouave, puis elle avait commencé à laver, dans une cuvette, la chemise et le caleçon de Gilbert, sans dire un mot, résignée, le regard buté.

— Laisse ! lui avait dit Gilbert.

— C’est mon boulot : tu me loges et tu me nourris, je te dois bien ça…

— Je te nourris avec l’argent d’un autre. De l’argent que je n’ai pas gagné ; je n’y ai aucun mérite !

Elle était en pyjama, la veste à peine boutonnée. Nue là-dessous, les cheveux en désordre, une cigarette aux lèvres. Elle ne faisait pas de manières pour se pencher en avant et tendre le bras juste devant lui.

Alors il avait pensé à Ève et il était sorti sans rien dire. Il s’était jeté dans la rue et avait marché sans savoir. Il avait erré dans la laideur du quatorzième arrondissement et tout à coup il s’était mis à descendre vers la Seine et, comme l’aiguille se tourne vers le pôle, comme la fleur se tourne vers le soleil, il était arrivé à Notre-Dame.

Comme il contournait l’abside, haubanée, comme on sait, par ses arcs-boutants, il tomba sur un drôle de chantier caché dans les buis qui contournent les chapelles absidiales : des moellons étaient là, empilés près d’une scie à pierre. Tout près, gisaient des gargouilles brisées, des roses ébréchées, des modillons lépreux, des galbes érodés, des claveaux rongés par le temps. Sur le sol, des poussières et des brisures de pierre.

Gilbert accrocha ses grands doigts au grillage qui le séparait de ces trésors. Là, il n’en fallait pas douter, on sculptait la pierre. Gilbert comprit confusément que les pierres de la cathédrale, comme les cellules d’un corps vivant, mouraient une à une, depuis les temps, et que les hommes qui travaillaient là les remplaçaient au fur et à mesure.

Enfin une enclave de fraîcheur et de vie dans ce Paris brûlant et vide ! Enfin la Terre Sainte !

— Il est fermé ce chantier? demanda-t-il à un gardien qui s’approchait.

— Diable ! dit l’autre avec l’accent rouergat, le jour de Pâques, vous voudriez qu’ils travaillent ? ces pauvres bougres ?… Vous êtes du métier, peut-être ?

— Oui, dit Gilbert en rougissant.

— Hé bé, revenez sur semaine, jeune homme, et vous y trouverez des compagnons.

— Je reviendrai ! dit Gilbert.

Plus facilement qu’il ne pensait il put trouver son chemin pour remonter à Montparnasse et comme il arrivait très tard près de son atelier, il aperçut Vera, debout sur le trottoir, au coin d’une petite ruelle, son petit sac pendu au bout du bras. Un homme venait de l’aborder. Ils parlèrent un instant puis l’homme s’éloigna. Elle s’approcha lentement d’un autre qui, les mains dans les poches, ralentissait en passant près d’elle. Elle fit alors promptement demi-tour, s’engagea dans le passage, où l’homme la suivit, et il les vit entrer dans son propre atelier.

Il crut comprendre alors de quelle façon Vera-Françoise Le Belloc’h, de Ker Daniel en Plouvorn, abusait gentiment de l’hospitalité qu’il lui offrait. Il attendit que l’homme fût ressorti pour entrer chez lui.

Il trouva Vera occupée à sa toilette et n’eut pas le courage de lui dire un mot de reproche car elle se mit aussitôt à faire la cuisine en disant : « Je ne t’attendais pas si tôt. »

Ils mangèrent en silence, puis Vera se dévêtit devant lui, non sans ostentation, et se pelotonna sur son matelas. Gilbert s’étendit sur son sommier et, pour la première fois de sa vie, ne put s’endormir avant minuit.

Tout à coup, dans la nuit, il pensa :

— Demain, lundi de Pâques ! C’est le pèlerinage des Griottes.

Et il se surprit à ricaner amèrement. Ainsi se passa le jour de Pâques pour Gilbert de la Rouéchotte. Lundi de Pâques.

Les mirabelliers et les prunelliers sont fleuris. Sur le coup de huit heures, on croit voir voleter partout leurs pétales, mais c’est la neige qui tombe.

— La neige du coucou ! crie la Gazette à tout venant. C’est le printemps! C’est le pèlerinage des Griottes!

Mais personne ne l’écoute.

— Que cette neigeotte ne vous décourage pas, bandes d’otus ! A midi vous crèverez de chaud !

Et il avance. Il traverse Bessey, Bligny, passe par Thorey, le Pont-d’Ouche. Il répète :

— C’est le pèlerinage des Griottes !

— Ils vont voir, pense-t-il en riant sous cape, ils vont voir si le pèlerinage est supprimé ! Je vais courir par tous les villages et je vais rameuter tout le monde ! Ils vont tous me suivre et nous monterons là-haut en chantant, et l’évêque verra si le pèlerinage des Griottes est supprimé !

Et il rit.

— C’est le pèlerinage des Griottes ! crie-t-il en passant en Bruant. Mais il regarde derrière lui et il s’aperçoit que personne ne le suit. Les gens ont d’autres choses à faire que d’aller au pèlerinage des Griottes : ils lavent leur automobile pour aller se tuer sur l’autoroute toute neuve qui fait une saignée blanche dans les monts. Tous rient en le regardant passer, crosse en main, la croix celte dessinée à la craie sur sa capote rapiécée, un bandeau de linge blanc ceignant son front sous son chapeau, un bandeau marqué de trois traits figurant une patte d’oie.

Alors il se fâche et jette l’anathème. Furieux, il marche. Le voilà qui attaque, dans les bois de foyards, la longue montée. Il marche en chantant des hymnes inconnus. Peut-être même les invente-t-il au fur et à mesure. Il traverse maintenant les grandes friches, petit point noir sur l’immensité fauve des grandes herbes couchées par l’hiver. Puis il gagne la source de Vivre-Haute. C’est là qu’il voit, au loin, une fille qui, elle aussi, monte en pèlerinage. Elle est seule. Elle porte un panier noir à couvercle, et c’est à cela qu’il la reconnaît : c’est Ève Goë. Elle l’a entendu bramer et elle l’attend.

— Nous serons deux pèlerins, Eve, pas davantage, va !

— Je n’aurais pas voulu manquer ! dit-elle doucement.

Et ils descendent ensemble à la fontaine Bélise. La Gazette s’y arrête et marmonne des phrases incompréhensibles.

— C’est pour qui, ton charabia ? demande Ève qui s’amuse.

— A la fontaine Bélise, pardi, je prie Belisa, épouse et sœur de Belen, grand dieu des Gaules, un et inconnaissable !

Là-dessus il se remet en route en chantant, d’une voix angélique, le suave Salve Regina de Cîteaux, le plus beau gémissement d’amour pour une femme vierge qu’ait jamais poussé un homme cloîtré.

Lorsqu’il en est aux sublimes supplications : O démens, o pia, o dulcis virgo Maria !, sa voix se fait toute fluette, toute tendue, et il ne lui reste plus qu’un souffle pour sangloter amen.

— Je ne te comprends pas, Gazette, dit Ève : là-bas tu priais je ne sais quelle déesse païenne et tout de suite après voilà que tu chantes la Vierge Marie ?

— C’est la même, ma mie! La terre nourricière fécondée sans autre recours que celui du ciel, le pur espoir des hommes !

— Et tu te dis tantôt druide, tantôt évêque ?

— Mais c’est tout un… Ou plutôt ce devrait être…

— Et ta crosse. Gazette ? On dit que c’est un crochet que tu as courbé au feu pour chaparder plus facilement les pommes en passant le long des vergers ?

Il se penche à son oreille et murmure :

— C’est le sceptre d’Osiris, le dieu ressuscité, symbole du renouveau de la nature qui renaît de sa pourriture. Il figure à la partie supérieure du pschent des Pharaons, puis on le voit dans la main d’Aaron, puis c’est le bâton de Moïse qui refleurit… C’est aussi, hélas ! la crosse de l’évêque, qui n’en mérite pas tant, car c’est l’attribut des Grands Initiés et les évêques d’aujourd’hui ne sont plus que de Grands Ignorants, des jean-foutre mitres qui suppriment les pèlerinages sur les lieux dolmeniques, changent la place géométrique de l’autel dans les sanctuaires, construisent des églises qui ne sont que des halles mortes, sans références aux astres, ni à l’écliptique, ni au Nombre, ni à l’heptagone.

Il hurle tout à coup :

— L’heptagone ! L’étoile à sept branches ! symbole de l’Incarnation ! L’imprégnation du quaternaire matériel par la Trinité ! Quatre et trois sept, quatre et trois sept, quatre et trois sept…

Ainsi la Gazette repartait dans son éternel monologue que seul peut-être le chanoine Robelot eût pu comprendre. Pour lors, le vieux frayait le chemin, un de ces vieux sentiers jadis battus et maintenant effacés. Ève chantonnait derrière lui en suçant une herbe sèche.

Lorsqu’ils arrivèrent, il ne neigeait plus depuis belle lurette. Un clair soleil faisait briller comme soc le clocher de Châteauneuf. Ils s’assirent un instant. Comme il avait posé sa fameuse crosse, la fille fit le geste de la prendre, mais d’un bond il fut sur elle et la lui retira brutalement des mains.

— Laisse la science au savant, fille! La femme la plus pure n’est pas digne de l’empoigner !

Elle éclata de rire.

— C’est de quel bois ? dit-elle, on dirait du noisetier?

— C’est du coudrier rouge, ma mie, l’arbre le plus sensible au respir de la vouivre. C’est le bois des trouveurs de source.

— Et ces marques qui sont gravées dessus ?

— C’est la gamme.

— La gamme ? fit-elle en gloussant, c’est donc aussi un instrument de musique ?

— Tout est musique, ma mie, parce que tout est harmonie, et l’harmonie est rapport…

Il lui montra les crans : « Voici l’intervalle de seconde, l’intervalle de tierce, de quarte, celui de quinte, jusqu’à l’intervalle d’octave; le monde est construit là-dessus. »

— Je ne comprends pas, dit Eve. J’ai beau écouter ta gamme, je n’entends goutte.

— L’harmonie régit les rapports. Elle s’exprime en nombres. Avec ma canne, on peut construire l’univers ou une cathédrale. Une cathédrale qui fonctionne… On peut mettre en harmonie le monument avec la Terre !

Il planta sa canne en terre, marqua d’un fétu la longueur de son ombre, puis la coucha et lut sur sa tige comme sur une horloge :

— Dans une heure ce sera le zénith. Au soleil il est onze heures. Il est donc midi de votre heure…

— Ta gamme donne aussi l’heure, Gazette ?

— Tout est en harmonie avec le temps, ma mie. La seconde est neuf huitièmes, la tierce est six huitièmes, la quarte est vingt-sept vingtièmes, la quinte est de trois demis, la sixte est de huit cinquièmes… Dans une cathédrale la tierce donne les chapiteaux du chœur, la quinte donne le chapiteau du triforium et l’octave donne les chapiteaux de base de la voûte, voilà pourquoi… Mais que vais-je dire là à une pissouse, dont le nom est fendu en deux comme une vulve ? Ève,.. Ève ! vulve du monde !

Il prit la fille par la main :

— Viens donc plutôt que je te montre notre œuvre ! Il lui fit visiter la petite chapelle, lui montra la croisée d’ogives puis l’eau noire au fond du puits en disant :

— L’eau et la pierre se répondent, juste sur le même ton. Mais attention ! C’est là le secret ! Il faut connaître le Nombre qui régit le rapport ! Attention !…

Ève caressait les murs :

— Ainsi, c’est Gilbert qui a fait ça ?

— Oui, Gilbert de la Rouéchotte, mon vicaire, mon eubage.

Elle eut une petite mine chiffonnée pour dire :

— Toi qui sais tout, Gazette, montre-le-moi, mon Gilbert. Où est-il ?

— Et d’abord, ce n’est pas « ton » Gilbert. C’est le mien.

— Si tu veux. Mais dis-moi où il est à cette heure. Le vieux décortiqua une cigarette qui traînait dans sa poche, jeta le tabac dans sa grande bouche édentée, ferma les yeux, mit les mains en avant. On le vit se raidir puis, d’une voix haut perchée :

— Gilbert ?… Le pauvre cher enfant !… Je le vois. Il est au centre d’un triangle…

— D’un triangle ?

— Oui. A l’un des angles il y a un juif qui ressemble à un brochet, à l’autre angle il y a la prostituée… au troisième angle il y a le pédéraste !

Ève n’avait retenu que la prostituée :

— Mais c’est affreux ! cria-t-elle.

— Ma mie, c’est l’inévitable trinité qui. gravite autour de l’homme de talent ! répondit le vieux fou en crachant le jus noir de sa chique.

— Mais cette femme ?…

— Elle ? C’est la moins dangereuse.

— Mais qu’est-ce qu’elle lui fait ?

— Elle le protège…

— Et lui ?

— Lui ? Il ne la connaît pas.

— Ah ! bon, fit la fille tranquillisée.

Un vol de ramiers mauves passa, avec un bruit de soie.

— Et les autres, qu’est-ce qu’ils lui font ?

— Les autres ?:.. Ah ! les chareignes ! Ils s’apprêtent à le dépouiller !

— Le dépouiller !

— Oui. C’était nécessaire. Comme ça il reviendra comme il faut, les mains vides, ayant tout perdu, tout gagné…

— Tout perdu ?

— Mais gagné la connaissance et l’humilité ! Après, il sera disponible. Il reviendra nu, et je lui donnerai ma crosse et je pourrai mourir ! Oui, mourir enfin ! J’en ai assez de traîner comme ça depuis les temps…

Ève commençait à pleurer doucement :

— Mais que fait-il, maintenant ?

— Le juif est près de lui… il l’enduit de salive comme le boa enrobe sa proie avant de l’engloutir…

Ève sanglotait maintenant à en perdre le souffle. Il lui prit la main et l’entraîna près de la dalle du puits. Il la souleva :

— Tu vas toucher la Vierge Noire, qui n’est autre que Belisama, la Vierge-de-sous-terre. Elle te donnera le réconfort…

Il descendit les quelques marches du puits, chercha la statuette dans sa petite niche et ne l’y trouvant pas sortit de la caverne comme un fou, et se mit à courir en criant :

— Au voleur ! Au voleur !… On a volé Belisama ! On a volé la Vierge Noire !…

En deux minutes, il eut disparu.

Une heure plus tard, il entrait en trombe dans l’église du village. Il trouva le jeune abbé en pull-over rouge et en salopette, en train de fixer sur un tailloir un beau haut-parleur tout neuf.

— Curé!… Curé!… On a volé la Vierge Noire des Griottes.

— La Vierge Noire ? ricana le curé.

— Oui, celle de sous terre, dans le puits celtique !…

— Passez-moi donc plutôt la pince qui est là sur le banc ! dit le curé, alors que le vieux s’échauffait :

— Mais il faut faire quelque chose… Porter plainte… Il faut…

La Gazette était resté la bouche ouverte, les yeux révulsés, l’index pointé vers une petite niche vide : Là!… Là!… râla-t-il. Là ! Le Saint-Thibault !… On l’a volé aussi !

C’était une statuette en bois polychrome qu’on promenait jadis au bout d’un bâton doré, pour la fête du village. Il n’était plus sur son reposoir.

— J’ai vendu le Saint-Thibault, la Vierge Noire et tout le saint-frusquin ! dit l’abbé en tournant posément une vis.

— Vendu?…

— Oui. Il me fallait de l’argent pour sonoriser l’église et équiper le foyer des jeunes, et faire tant de choses utiles… J’ai vendu tout ça à un brave commerçant en antiquités qui passait par là…

— Quand ?… Dis-moi quand, cureton ?

— A peu près au moment où Gilbert de la Rouéchotte est parti.

— C’était un grand bonhomme qui ressemblait à un brochet ?

— Si on veut, oui, répondit en riant le clerc électricien. Un certain Regenheim…

— Le diable ! hurla la Gazette. Tu as vendu nos encolpions au diable, foutu curé !

— Je ne sais si c’est au diable, mais les billets qu’il m’a donnés…

La Gazette s’était enfui. On l’entendait qui dévalait la grand-rue en clamant :

— … Le curé a vendu la Vierge-de-sous-terre!… Il a vendu Saint-Thibault, le grand Druide ! Votre maître !

Et les gens sur le pas de leur porte riaient en disant : « Encore la Gazette qu’a pas soif ! »

 

Là-bas, au fond du quatorzième arrondissement, en ce mardi de Pâques, Gilbert recevait effectivement la visite de Regenheim, et l’on verra comment la Gazette ne disait pas des paroles en l’air.

— Ça ne peut pas durer comme ça, jeune homme ! disait Regenheim. Tu ne produis rien, tu ne travailles pas et le baron Marchais te loge, te nourrit, paie tes cours…

— Je le sais pardi bien.

— On n’a pas idée d’un garçon ingrat comme toi !

— Ne dites pas ça, monsieur Regenheim (il prononçait Regenème), je veux rembourser !

— Rembourser ? Mais avec quoi mon pauvre petit ?

— Je trouverai bien…

— … J’ai honte, oui mon petit Gilbert, j’ai honte, moi, Maurice Regenheim, honorablement connu sur la place de Paris, de t’avoir présenté au baron Marchais. Jamais je ne vivrai assez pour me faire pardonner de l’avoir engagé à faire ces dépenses pour un ingrat qui se moque de lui !…

— Je ne me moque pas de lui, vous le savez bien, mais ici je ne peux pas travailler.

L’autre s’était assis sur le grabat et se lamentait, au bord des larmes :

— Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu, geignait-il. Je trouve un artiste dans le besoin, je le présente au baron qui ne peut pas voir souffrir les jeunes sans leur distribuer son argent ! Un homme qui se saigne aux quatre veines pour leur donner les moyens de cultiver leur talent ! Et voilà qu’au lieu de travailler, mon protégé se vautre dans le vice et la débauche, traîne avec une femme de mauvaise vie…

— Vous allez vous taire, hein ?

— Et voilà maintenant qu’il me brutalise ! Moi qui ai tant fait pour lui !

— D’accord, je vous dois, mais arrêtez de m’injurier ! cria Gilbert, et laissez cette femme !

Maintenant Regenheim pleurait tout à fait :

— Hi hi ! Mais que vous ai-je fait, seigneur Dieu ? Et comment vais-je dédommager ce bon baron Marchais ?

C’est à ce moment que Vera était sortie en tempête du cagibi où elle se réfugiait chaque fois que l’un des deux hommes arrivait :

— Mais puisqu’il vous dit qu’il vous paiera! cria-t-elle.

— Mais avec quoi ma pauvre enfant ?

— Je ne suis pas votre pauvre enfant, je suis une femme de mauvaise vie !… Et ne pleurnichez pas comme ça, vous me dégoûtez !

— Et elle aussi m’injurie ? Ah ! c’est vraiment trop injuste pour moi ! Voilà comment je suis payé de mon dévouement !

— Combien lui faut-il, à votre baron ?

La fille cherchait dans son sac, y prenait une liasse de billets, la jetait sur la table. A cette vue, Regenheim s’arrêta de pleurer :

— Mais je ne sais pas exactement ma chère petite. Je ne suis pas un comptable moi et je n’ai jamais fait attention aux choses de l’argent ! Hélas !

— Combien ? qu’on en finisse avec vos jérémiades ! insista-t-elle.

Gilbert s’était levé :

— Toi, Vera, retourne à ton cagibi. C’est une affaire d’hommes, ça !

— Mon argent est aussi une affaire d’hommes. Ce sont des hommes qui me l’ont donné.

— Tais-toi et fous le camp, tu m’entends ! Je n’ai jamais demandé un centime à une femme, je ne commencerai pas avec toi. Regenheim très gentiment disait :

— Mais laisse-la faire, mon petit ! Si elle veut payer… Ça la regarde!… Elle te doit bien ça! Elle a vécu avec toi sur l’argent que te donnait le baron ! Elle a du cœur cette petite !

Gilbert ramassait la poignée de billets et la remettait de force dans le sac, le jetait sur la table en disant : « Reprends ça. Je ne suis pas un maquereau, moi !

— C’est pour ne plus voir sa sale gueule de poisson avarié ! cria-t-elle. Je lui donne ses sous et on ne le revoit plus !

— Fous le camp ! hurla Gilbert, ou je vas te reveuiller moi ! »

Vera mit ses bas en se retroussant jusqu’aux fesses, ramassa son sac, prit sa valise cabossée.

— Tu as tort, disait Regenheim doucement, puisqu’elle veut payer !

Elle sortit en claquant la porte et on entendit le tac tac décroissant de ses hauts talons pointus.

— Enfin… je vois que tu es un bon garçon, plein de noblesse. Tu as de l’honneur ! dit Regenheim.

— Je vous paierai, mais ne me demandez pas de sculpter ni de faire le guignol dans vos académies. Donnez-moi du travail, n’importe quoi ! J’en ai assez de mendier !

— Mon pauvre enfant, voyons les choses calmement, disait doucement l’antiquaire. Tu dois peut-être cent mille anciens francs au baron…

— Cent mille ? Déjà ? C’est plus que je ne dépense en un an à la Rouéchotte ! coupa Gilbert, tout capon.

— A Paris, l’argent file vite !

— Diable ! On paie le poireau ! On paie le persil ! On paie même l’eau !

— Mais ça ne fait jamais que mille nouveaux francs ! ajouta Regenheim qui continua en souriant : « Je veux te défendre contre toi-même, contre ta paresse. Pour t’obliger à travailler, tu vas me signer un petit papier. Tu vas t’engager sur ton honneur à faire deux sculptures par mois. Deux par mois, que diable, ce n’est pas la mer à boire, hein ? »

Regenheim sortait un papier de sa poche et le dépliait en disant :

— J’ai pensé à ça depuis un moment. Ça me travaille. J’ai une dette envers le baron et ça m’empêche de dormir…

— Moi aussi !

— Je m’en doute, mon cher enfant, te connaissant comme je te connais. Alors voilà ce que j’ai combiné, comme ça, dans ma pauvre petite tête : tu vas me signer ce papier : « Je reconnais devoir, à M. Lois Marchais, demeurant à Paris, rue tatatata, mille francs, qu’il m’a prêtés pour me permettre de me livrer à la sculpture. Je m’engage à lui rembourser cette somme aussitôt que ma production artistique me le permettra, soit en espèces, soit en nature. Je m’engage en outre (ça c’est pour t’obliger à travailler) à produire deux sculptures par mois. »

Il posa le papier sur la table.

— Avec ça, ton honneur est sauf. Tu n’as rien demandé, tu n’as pas mendié. On t’a fait une avance, c’est tout ! Tu vas signer tout simplement ici et tu seras bien obligé de travailler ! Le papa Regenheim a bon cœur et il veut ton bien !

Gilbert relu le papier :

— Ça me va ! dit-il… Deux sculptures par mois, c’est bien le diable si je n’y arrive pas…

— Surtout n’en parle pas au baron, lui si délicat, si timide ; il serait vexé de savoir que j’ai été dur pour toi. Mais si j’ai été dur, c’est pour ton bien !

Il lui tendit son stylo et Gilbert signa.

Or, à ce moment, en ce mardi de Pâques, la Gazette eut comme un malaise. Le père et le frère Goë, en remontant à la Communauté, le trouvèrent affalé sur le chemin, l’œil perdu dans les lointains où l’Arroux se glissait vers la Loire. Ils l’interpellèrent, mais il ne répondit pas. A la maison, ils lui versèrent un verre de vin, trinquèrent, burent à leur tour, mais lui ne bougea pas.

— Malade, que t’es ? lui demandèrent-ils. Il se mit alors à réciter, tout d’une traite :

— Le curé a vendu la Vierge Noire, il a vendu Saint-Thibault et Gilbert a vendu… a vendu…

— Va lui chercher l’eau de vipère ! dit le père Goë. Il aura pris froid au ventre par ce temps de remuement de sève. On gèle à neuf heures, on brûle à dix !

Ève apporta la bouteille renflée où une vipère avait été noyée dans l’eau-de-vie de prune, lâchant son venin pour renforcer l’alcool. Ils lui en versèrent une rasade qu’il but d’un trait.

— Aïe ! Cré mille loups-garous, ça revorche ! dit-il.

— Ça remonte ! affirmèrent les autres.

Ils lui en versèrent encore un plein verre, dont il fit cul sec, puis il se leva, gagna en titubant la grange où il tomba, tout d’une masse, sur la paille folle, alors que Caïn, Abel, Adam Goë et leur père, les mains au ventre, riaient de tout leur cœur.