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Le premier quartier de la lune rousse provoquait chez la Gazette une très grande agitation. Quelques jours avant la lunaison, où qu’il fût, il se mettait en route, de ferme en ferme, payant son pain et sa paille de menues nouvelles et de grandioses prophéties. Il gagnait ainsi Saint-Germain-Source-Seine. On le voyait, un beau matin, non loin de Fromenteau, sur l’immense plateau sec où le mont Tasselot érige sa pyramide usée par les vents de Champagne et de Lorraine. Au lever du soleil il était à son sommet.

Là, comme chaque année, il s’orientait. On voyait tournoyer sa crosse, on entendait trembloter sa voix et il partait droit devant lui. Son itinéraire paraissait bizarre mais lui, décidé, suivait sans hésiter un chemin jalonné de mystérieuses connivences.

Cette année-là, comme Gilbert entrait au violon de Saint-Germain-des-Prés, on le voyait donc se diriger vers Malain. Il arrivait ainsi au rebord de la haute falaise de Baulme-la-Roche et là, s’asseyait pour admirer une fois de plus le cirque de Mesmont qui se creusait à ses pieds. En face, les hautes barrières forestières du Plan de Suzan, de la montagne de Velars et du mont Afrique, coupées comme au couteau par le ravin qu’y avait creusé l’Ouche.

Au milieu de cette conque verte, où blanchissait déjà l’écume de l’épine en fleur, la butte sacrée de Mesmont qu’il saluait ainsi :

— Salut ville sacrée ! Salut sainte métropole aux confins des pays lingon, séquane, mandubien et éduen !

Il tendait l’oreille : « J’entends encore les clameurs de la grande bataille !… J’entends les trompes faites de cornes d’auroch et la voix puissante des prêtres de Belen ! »

Ce qu’il entendait, c’était le rapide de Paris à Marseille qui, à ses pieds, surgissant du tunnel de Blaisy, grondait en se faufilant dans les combes noires, comme un aspic, minuscule dans la profondeur. Il descendait vers Dijon, la Saône, le Rhône, la Méditerranée.

La Gazette se gardait bien de descendre dans les bas-fonds, par les raidillons. Il gagnait Sombernon, le sommet de la Brenne, en contournant l’à-pic. Là il rencontrait Porcherot, l’ancien forestier, buvait avec lui la chopine à l’Auberge du Vieux-Château, chez le François Vincenot.

— Salutas, peux garde ! disait-il au forestier.

— Alors te voilà revenu ? On ne veut pas tarder à voir sortir les mousserons !

— La lune me conduit, tu le sais ! C’est elle qui réveille ma mie…

— Parle pas des absents, Gazette !

— Ma verge d’Araon a frémi !

— Les frémissements doivent plus être bien drus !

— Les sèves sont en marche !

— Sapré vieux fou ! ricanait le peux garde.

Puis la Gazette continuait par les hauteurs d’Aubigny, saluait les tumulus de Civry, buvait aux sources de la Vandenesse, et longeait les à-pics de Baume, dont le soleil du matin sculptait tes crevasses et, de là, gagnait Maconge.

Un géographe pouvait voir qu’il longeait ainsi, du haut des belvédères, la ligne de faîte qui partage les eaux entre Seine, Loire et Rhône. En réalité, et si l’on y regarde de plus près, on peut voir qu’il suivait à peu près la grande faille qui coupe la région en deux et gagne le vieux Morvan. Les savants d’aujourd’hui l’appellent la faille de Mâlain. Lui y voyait la tête de la grande Vouivre, ce serpent par lequel tes Celtes personnifiaient les courants mystérieux. Pas à pas, il en suivait tes méandres, jalonnés par tes hauts lieux druidiques, sur tes crêtes, aujourd’hui désertes, où l’on n’entend plus que les pattes de renards gratter sur tes cailloux.

Au fur et à mesure qu’il avançait vers le granit morvandiau, son agitation croissait. A Maconge, il était au comble de l’excitation, car, après avoir passé te canal de Bourgogne, il butait sur tes travaux de l’autoroute. Là, il se signait, et piquait une grande colère, «’emportant contre cette foutue saignée :

— Assez de mal, qu’on a eu ici, lui disait le contremaître.

— Vous ne m’étonnez pas mes jolis ! Et pourquoi avez-vous eu tant de mal, pourriez-vous me te dire ?

— On a rencontré un affleurement d’arkose qui a cassé nos forets !

— Pardi! hurlait te vieux, c’était le dos de la Vouivre !

« Et vous appelez ça de l’arkose ? Vous avez blessé le dos de la Grande Vouivre ! La carapace de la Vouivre !

Vous avez arraché las écaillas qu’elle se fait en se retournant dans sa caverne ! »

A la nuit, il arrivait à Maconge, montait sur le calvaire-reposoir, où il voyait encore un dolmen, et les bras en croix prêchait les chiens du village qui lui faisaient un joli concert.

— Oui mes tout beaux, leur disait-il, vous avez reconnu le Grand Druide ! Vous! qui êtes toujours auprès des fils du Tonnerre et qu’on retrouve au bout du chemin des étoiles ! Puis il vaticinait :

— Salut, Maconge, toit du monde celtique ! Maître des trois versants ! Centre sacré du triangle des eaux ! Tête de la Vouivre source d’éternelle jeunesse !

Alors il se débrayettait et se tournant successivement vers trois points qu’il connaissait, il pissait trois fois en disant :

— Une goutte pour la Manche, une goutte pour l’Atlantique, une goutte pour la Méditerranée !

Alors les gars qui l’avaient suivi dans la nuit noire se mettaient à battre le fond de vieilles casseroles en hurlant. La Gazette croyait entendre la clameur des vieilles castes sacerdotales des Éduens et entrait en transe. Les gars le prenaient sur leurs épaules pour lui faire un triomphe dérisoire. Ils le promenaient dans l’obscurité autour du pâtis pour finalement s’affaler dans une troche d’orties. Et la Gazette racontait :

— Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. « Le cancer a rongé le foie du Daudis de la Grenette.

Le cancer a bouffé l’utérus de l’Amélie Gagne pain. La cancer a grignoté le gésier du Baptiste des Gommes. Tous morts qu’ils sont ! Le cancer a sucé le poumon du Lazare Cuxot, et les tripes du Mimi Barbouillé de Vodans. Tous morts qu’ils sont !

— Tous ? demandaient les gars en claquant des dents.

— Tous ! Et voilà ce qu’il en coûte de se laver tous les matins avec du savon, de mettre des engrais chimiques dans la terre, notre mère à tous !

— … Et Gilbert ? demandaient les gars, Gilbert ? » Le Grand Druide se recueillait :

— Gilbert ? Foutre bleu, je le vois en prison !

— En prison ? le Gilbert ?

— Oui, mais il est sorti du triangle maudit, et si la police le maintient dans ses ergastules, il en ressortira purifié ! Hosanna ! Je continue : les chantiers de l’autoroute ont blessé le dos de la Grande Vouivre. Coupé son souffle, qu’ils ont ! Et déjà il n’y a plus d’eau à Commute, à Montoillot, à Chailly, à Chezilly et dans tout le pays d’Arnay !

— Alors comme ça, le Gilbert est en prison ? demandaient les frères Goë, qui ne manquaient pas une frairie.

Le lendemain matin, Ève apprenait ainsi que Gilbert était condamné, et la rumeur s’en répandait dans tout le pays.

La Gazette, lui, continuait, son étonnant pèlerinage. Rien ne l’arrêtait, ni buisson, ni bouchure, ni breuil, ni chaume.

Si on l’avait suivi, on l’aurait vu se précipiter vers la source de l’Arroux à Culètre, embrasser le menhir de Pierre-Pointe, gravir les hautes friches de Corabeuf et de Santosse, noyées dans le ciel de mai, pour déboucher enfin sur le cirque du Bout-du-Monde et les falaises de Cormot d’où jaillissent les eaux lustrales de la Cozanne, qui .coulent vers les vignes.

Là il s’asseyait au bord de l’abîme, interpellant les grands nuages blancs qui passaient. A ses pieds, battaient contre le rocher les dernières vagues de la vigne qui s’infiltraient par les hautes côtes de Beaune, ourlées de pierres sèches et d’amandiers. Derrière lui, une tempête d’arbres avec leur écume de buissons et des odeurs de source, partout.

Bien des gens avaient tenté de le suivre, mais ouiche ! bien qu’il fût déjà à deux jours de marche de son point de départ, il trottait encore comme un chevreuil.

— Il y a du bouc dans cet homme-là ! soufflaient les poursuivants. Pour sûr c’est un pied-fourchu ! Mais il a beau courir, on aura son secret !

Mais au coin d’une murée, il disparaissait. On pouvait croire qu’il s’était envolé.

Plus loin, on lui demandait :

— Alors, Gazette, toujours jeune ?

— Pardi ! La belle endormie rajeunit ses amants ! disait-il. Plus je la caresse et plus elle me comble !

On riait :

— Dis voir un peu comment qu’elle te caresse ?

Il trottinait encore, grimpant à travers friches et vignes folles sur le versant du mont de Rème puis gravissant les escarpements de Rome-Château.

Il y parvenait, le soir. Un rideau violet montait des profondeurs de la Saône, alors que le village perché de Saint-Sernin, éclairé en plein, entre ses murs de pierre sèche, faisait son picotin sauvage, tout rose de plaisir, tout en haut, au risque de culbuter au fond des Maranges.

On se demandait où il passait la nuit.

On se demandait même s’il dormait, car le lendemain, aux mêmes heures du crépuscule, on le trouvait, plus vert que jamais, trogne rouge et chanson aux lèvres, au Mont-Saint-Vincent, aux confins du Charolais, à cheval sur les vallées de la Guize et de l’Arconce, puis le lendemain à la butte de Suinet la nuit suivante sur ta montagne de Saint-Cyr.

Par les crêtes, il avait ainsi traversé, du nord au sud tout le pays bourguignon. Il ne s’arrêtait que lorsque les gens ne roulaient plus les « r », au col des Écharneaux, et cela se situait juste à l’endroit où, par chance, la République avait placé le pointillé qui sépare la Saône-et-Loire du département du Rhône.

Si on lui demandait ce qu’il allait y faire, il disait :

— Mon diocèse va jusque-là, il est juste que j’y aille aussi.

Quand on lui payait à boire, il racontait son périple : « Comme tous les ans j’ai caressé la grande Vouivre de la tête à la queue. Voilà le secret de mon éternelle jeunesse !

— Et quel âge as-tu, Gazette ?

— Certains disent que je suis né le même jour que Convictiolan, roi des Eduens, comptez !

— Pour rester jeune et vigueuriot comme t’es, comment que tu as fait, dis voir ?

— Moi ? Je suis resté finalement collé à la mamelle de la Terre. Je la suce comme l’enfant suce sa mère. J’ai échappé à la barbarie romaine, j’ai échappé à la barbarie de la religion de Rome, j’ai conservé le symbole, la liberté et la lumière. Eux ? Au nom de la religion, ils ont brisé les symboles religieux, au nom de la liberté, ils ont brisé les portes de la liberté, au nom de la lumière, ils ont brisé les portes de la lumière, au nom de Dieu, ils ont étouffé le sens du sacré !

— On ne peut pas parler avec toi, Gazette, tu mélanges tout!… Tu réponds toujours à côté. On n’y comprend rien !

— Tant pis pour vous ! » criait-il en éclatant de rire, et il repartait vers le nord.

Je ne sais comment il s’y prenait, avec ses vieilles petites jambes un peu torses, mais moins d’une semaine plus tard, on le voyait au signal druidique d’Uchon, à la chapelle de la Certenue, en forêt de Planoise, et, par la cascade de Brise-Cou, il tombait sans crier gare sur les premières maisons d’Autun qui dégringolaient en désordre vers le tertre sacré où, au-dessus de l’amas des toits biscornus de la ville, se dresse, à l’endroit qu’il faut, la cathédrale, au milieu d’un des sites les plus beaux de France.

Là, il courait reprendre l’interminable dispute avec l’abbé Robelot :

— Salut, chanoine ! lui disait-il.

— Salut, pape des escargots ! Ta santé est bonne, je te vois dru comme une grive draine !

— Je reviens de mon grand périple, je suis plein de force !

— Sûr que la marche est un exercice salutaire !

— Au diable la marche ! Je te parle des forces psychiques !

— Je vois : celles que donnent les courants telluriques.

— … Quand on sait les capter aux sources, oui !

A cette réponse, le chanoine riait jusqu’à la pituite.

— Tu peux rire chanoine !… Oh ! Je sais que pour toi le pardon et les grâces ne s’obtiennent qu’à confesse. Mais pour nous…

A ce moment le chanoine sortait le pot de fromage fort et coupait des tranches de pain. Il faisait ensuite des rôties qu’il mettait à griller devant le feu de sa cuisinière dont il abattait la porte. C’est alors qu’un parfum vigoureux se répandait bientôt dans la cuisine, et au fur et à mesure que montait cette croustillante et vibrante odeur, la voix de la Gazette mollissait pour n’être plus qu’un murmure courtois, de plus en plus modeste et consentant ! Et il mangeait. Le chanoine le regardant dévorer les rôties disait :

— Que voilà donc un sage qui sait profiter des bienfaits de la terre, notre mère à tous !

La Gazette se calmait. Il devenait doux et conciliant, récitant inlassablement, entre ses gencives sans dents :

— J’ai vu les sources de Jeute! Ah! quelle honte, chanoine ! Les sources de Jeute sont maintenant prisonnières ! Ils les ont captées dans le ciment ! Comment veux-tu que les choses se passent selon le plan si on emprisonne les sources de Jeute ? La Jouvence parfaite dans des tuyaux !… Et à Meilly ils ont percé la peau du dos de la Vouivre avec leurs monstres de ferraille, pour que passe l’autoroute ! Et on s’étonne des malheurs qui nous arrivent !… Et puis j’ai vu Tasselot, j’ai vu Mesmont, j’ai vu Rème et Sène, j’ai vu Mont-Saint-Vincent et j’ai vu Suin, j’ai vu la montagne de Saint-Cyr…

— Si je te suis bien, tu visites toutes les hauteurs bourguignonnes ?

— Pas toutes, non !

Il se penchait à l’oreille du curé pour murmurer :

— A la lune rousse, je relève tous les Grands Jalons !

— Les grands jalons ?

— Oui… Mais n’en parlons pas davantage : c’est affaire d’initié ! Mais par-dessus tout, ce que j’ai vu, chanoine, c’est la Bourgogne. Pour moi, le périple de la lune rousse, c’est la fête des retrouvailles ! Toujours la plus belle, qu’elle est !

Il se mettait ainsi à délirer d’amour pour son pays, les yeux chavirés, et avec des termes tellement précis qu’on aurait pu croire qu’il parlait d’une femme qu’il aurait vraiment aimée.

— Et Gilbert ? demandait le chanoine pour changer de robinet et boire un peu de tous les crus du vieux fou.

— Ah ! Gilbert, disait la Gazette changeant de mine et de voix, Gilbert ! J’avais commencé son initiation et puis il a voulu partir… Pour lors, le cher ange est en prison.

— En prison ?

— Oui. Je l’y ai vu cette nuit. Il était entre les quatre murs d’un cachot.

— Tiens tiens ?

— Et puis je l’en ai vu sortir… Mais pour sûr qu’il se prépare pour lui des heures terribles !