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Il y eut d’abord Tournus.

Tournus-la-Rose, balcon au-dessus de cette Saône qu’elle domine de ses deux tours, la petite et la grariàe| une à chaque bout de la longue nef. Dispositif unique qui ne fut pas adopté non plus pour « faire joli », comme disait Jean Treuverdot, dit « la Gazette ».

Ils étaient arrivés là le soir, par la petite route qui traverse les côtes chalonnaises, et lorsqu’ils débouchèrent sur le val de Saône, Gilbert poussa un cri.

Pour la première fois de sa vie, il voyait ce que la tuile creuse, celle que l’on appelle romaine, peut faire pour un paysage. Toute la ville ou presque était à toits plats rose-gris, en écailles qui s’étalent jusqu’à l’eau. Seules les tours de la basilique Saint-Philibert étaient coiffées de la petite bourguignonne, qui a la couleur d’un vieux madère. Et tout cela, doré par le soleil couchant, se détachait sur la plaine de Bresse, qui commençait sur l’autre rive de la rivière.

Germain avait arrêté la camionnette et ne disait rien. Il regardait, mais Gilbert avait le souffle coupé. Sans jamais avoir appris quoi que ce soit sur cette basilique, il sentait que sur cette haute rive de la rivière des rivières, un souffle montait du sol et transfigurait tout. (Ou bien était-ce à force de vivre avec ce vieux fou de Gazette dont le souvenir ne le quittait plus jamais ?)

Au fur et à mesure qu’ils s’étaient approchés du centre de la ville, il s’était senti attiré comme par un remous vers la falaise de cette façade nue, où le sculpteur n’a rien eu à dire, ses seuls ornements étant des bandes discrètes de contreforts plats et de petites arcatures à peine saillantes, humbles et pures.

Ils se jetèrent comme deux fous dans le narthex, puis dans la nef, et, pris aux tripes par ce tas de pierres façonné en voûtes, portées sur des piliers énormes, ils se sentirent « envoûtés », comme disait le pape des escargots.

Lorsqu’ils furent revenus de leur première extase, Gilbert s’aperçut qu’il n’y avait, dans tout l’édifice, aucun travail pour eux :

— Alors, dit-il pourquoi nous a-t-on fait venir ici ?

Germain eut un sourire et montra, du doigt, le sol :

— Là-dessous ! dit-il.

— La crypte ?

— Oui.

Gilbert frissonna : la crypte ? La chambre dolmenique ? Sous le sanctuaire ?

Ils descendirent dans l’église souterraine où le travail de restauration avait été très poussé par les maçons. Là enfin, ils trouvèrent des pierres parlantes : les chapiteaux. Sur les colonnes qui soutenaient les voûtes contrariées, ils s’alignaient dans la pénombre et les deux hommes en silence les étudièrent.

L’atmosphère était lourde et feutrée et leur suffoquait l’esprit. On ne pouvait même pas parler d’esprit, c’était le corps qui était environné, saisi et comme parcouru par des ondes. On sentait que sur ces voûtins étroits, solidement ramassés, pesait l’énorme massif de l’église supérieure. Son poids se concentrait là, en un point singulier, comme la lumière du soleil, passant à travers une lentille convenable, converge en un point et rassemble ses effets.

Ils restèrent là, baignant dans un fluide qui n’était plus de l’air, mais une onde, surchargée des dons secrets de la terre.

Quand ils revinrent au jour, ils se sentirent différents et pensèrent aux miracles, et à cette transmutation humaine dont se gaussait si fort l’archiprêtre de Saulieu. Gilbert pensait :

— Ah ça, c’est autre chose que l’académie Fumassier !

Et c’était vrai : ici, on donnait à la pierre une forme et un poids qui la transformaient en force. Comme aurait dit la Gazette, ce n’était pas pour faire joli, c’était de la sculpture utilitaire, ou sans doute de la sculpture incantatoire, de l’architecture harmonique… Va savoir ! Voilà des choses qui se formulaient mal dans la tête de Gilbert, faute de mots, mais qu’il sentait bien. Il traduisait :

— L’académie Fumassier? La galerie Karfunkelstein ? La sculpture impactuelle ? Les maîtres de l’informel ? De la merde de coucou à côté de ça !

Dès le lendemain, ils se mirent au travail avec fièvre. Les modèles étaient beaux, leur signification était riche, la pierre était franche, le travail avait un sens qui vous imbibait de force et de contentement! Dès lors, comment penser à une fille, fût-elle Ève Goë? Chaque matin Gilbert disait : « Je lui écrirai ce soir ! »

Mais le soir, il avait les poignets tellement grippés, les phalanges si talées, les paumes tant meurtries, qu’il n’aurait même pas pu ramasser un porte-plume sur la table…

… Et là-bas, dans les derniers rougeoiements du soleil, Ève attendait sur le tertre de la croix de mission.

Ce fut, pour Gilbert de la Rouéchotte, le commencement d’un grand vertige.

Ils vivaient avec les maçons et les goujats, campés sous la bâche, adossés au mur gouttereau. En levant les yeux on pouvait voir les deux tours haut pointées vers le ciel. A leur ombre, cela faisait une sorte de fraternité de travail où Gilbert s’ouvrait comme fleur au soleil, le premier à entonner couplet le matin et à payer tournée le soir, entre deux poignées de main, et le dernier à poser mailloche.

Souvent, ils revenaient au chantier après la soupe du soir. C’était pour revoir les choses et s’assurer que, dans leur travail de la journée, ils n’avaient pas trahi le modèle. Après quoi, dans la tiédeur du soir, ils marchaient le long du quai.

Ah ! les belles flâneries dans les crépuscules avec les frères maçons, Germain en tête, le long des berges où l’eau de Saône paraissait ralentir pour s’endormir, rose comme le ciel, dans ses grandes prairies ! On traînait ainsi en bande, remontant jusqu’à l’Arvolot, ou bien en aval, suivant le courant jusqu’à Farges, où l’on retrouvait encore le douzième siècle, entre fleuve, route et chemin de fer.

On était loin des hauteurs râpeuses de la Rouéchotte.

Là, c’était la douceur des paysages ouverts vers le sud, la vigne accrochée aux coteaux de rive droite, l’immensité des pâturages de rive gauche, la vie profonde du couloir millénaire où les convois se ruent vers la Méditerranée, l’Afrique, l’Asie, le monde entier.

On marchait en chantant, souriant aux filles en faisant le fier-à-bras, s’arrêtant aux enseignes pour y boire un pot, y croquer la friture ou se gaver d’une pauchouse.

Parfois on allait un peu plus loin, vers le Ruâ de Saint-Oyen, où un caboulot; construit en surplomb de la berge, servait le saucisson chaud. Gastronomie déjà beaujolaise qui épanouissait le palais tout neuf de notre Gilbert.

Et toujours les chants, cette voix dorée de Germain, clamant une inaltérable joie de vivre. Et l’on rentrait à nuit noire pour s’affaler sur le lit de camp, comme soldats en campagne. La vie gargouillait à plaisir dans la gorge de Gilbert qui ne pensait plus qu’au lendemain, au surlendemain, jamais à hier. Hier était une espèce de cadavre déjà sec confondu avec l’herbe du chemin.

Les dimanches, dans la camionnette, on suivait les petites routes tordues qui grimpent sur les hauts des côtes mâconnaises. On se faufilait jusqu’au col de Brancion. On voyait surgir, tout à coup dressées, la roche Vineuse, et celle de Solutré, comme des lames figées au moment qu’elles vont déferler. Et dans les vallées, tant de châteaux, de prieurés, de chapelles, de commanderies, de bourgades capricieuses vouées à leurs vignes, sous les friches où folâtraient les chèvres.

Gilbert criait grâce :

— Prou ! Prou ! disait-il à son aîné, tu me bailles le virot !

Lorsqu’ils s’arrêtaient en quelque bouchon :

— Et tout ça, c’est ma Bourgogne? S’extasiait-il.

— Si tu en doutes, tu n’as qu’à écouter les gens !

Et Gilbert écoutait, regardait : tous avaient cette même rondeur de phrase, faite d’« r » roulés, de syllabes épaisses et dodues. Et puis même tournure de pensée, même verdeur, mêmes propos coupants comme faucille, même malice des yeux plissés, mêmes jointures noueuses, même crâne rond.

— T’y retrouves tes frères, oui? disait Germain.

— Rien que des « Gazette » ! s’étonnait Gilbert.

— Les Celtes ! comme dirait le vieux lui-même ! Ils rencontraient aussi des hommes différents, épais, plus grands, à la peau plus rose, au cou d’auroch, au ventre de bonbonne. C’était là le Burgonde. Il était le plus souvent propriétaire, négociant, alors que l’autre n’était que son piocheur de vigne, son maître de chais ou quelque petit artisan vigneron. Le second : seigneur et administrateur. Le premier : moraliste et poète. Celui-ci riche, positif et puissant. Celui-là insouciant et philosophe.

Ainsi Gilbert avançait à la découverte de sa mère nourrice la Bourgogne. Il aurait pu maintenant les reconnaître entre mille, ses frères de lait, aussi bien que désigner, sans se tromper, le chapiteau, la voussure ou le tympan venu de chez lui, et non d’ailleurs.

Il leur arrivait d’entamer conversation avec l’un qui méchait ses fûts, avec l’autre qui bouéchait sa vigne. Un jour, à Milly, celui de Lamartine, un homme leur avait dit :

— Entrez donc, les gars, vous m’aiderez bien à boire une de mes bouteilles ? Tout seul, je n’ose pas !

C’était un après-midi de septembre, parfumé de buis en chaleur. Ils étaient entrés dans un chai frais et musqué où l’homme les avait précédés pour passer en revue, pipette en main, des rangées de fûts qu’il débondait d’un petit coup sec de maillet :

— Et celui-ci ? Vous me direz ce que vous en pensez… Et celui-là ? S’il est trop vert ?… Et cet autre ? s’il n’a pas une petite arrière-pensée de moisi ?… Et celui-là ? S’il lui manquerait pas, comme à la Marie, un petit quelque chose dans le corsage?… Ainsi on en goûta quinze, quinze jeunes beautés sans pourtant que le maître en trouvât une à son goût.

Ce n’était que la préface. Le « purgatoire », comme il disait.

— Voyons maintenant le premier chapitre du Paradis !

On changea de cave. Elle était encore plus sourde que la première. Crypte aussi, creusée dans le roc. On tâta ainsi sept ou huit gorgées (on ne comptait plus)? qui ne trouvèrent pas davantage grâce devant le patriarche. Ça deviendrait bon, mais il fallait attendre.

Le troisième chapitre avait des pages de plus en plus inoubliables. Quand on fut à la dernière, le maître dit :

— Vous avez tout goûté, messieurs. Maintenant choisissez ! Duquel voulez-vous boire ?

— Celui-ci ! disait Gilbert.

— Celui-là ! disait Germain.

— Pour ne pas faire de jaloux, nous allons monter une bouteille de chaque !

Et l’on revint sous la tonnelle qui pendait au perron de pierre. Un Bénigne passait, qui eut aussi sa chaise. Un Philibert survint, qui eut son tabouret, et voilà un bon tribunal pour entendre sérieusement les deux causes.

Comble de bonheur, une fille allait et revenait, chargée de paniers pleins. C’était la fille du maître. Germain abandonna le prétoire pour l’aider à porter corbeille. Bien lui en prit, car, pour avoir courtisé, à temps voulu, la fille, il était le seul capable de conduire, nuitamment, la camionnette de retour.

La fille se nommait Antoinette.

— Salutas, tertous ! chanta Germain. Puis, plus bas : « Au revoir Toinette ! Je reviendrai ! »

Elle le regarda partir d’un air qui voulait dire : « J’y compte bien ! »

Ainsi passaient les semaines, et Gilbert ne pensait plus qu’à s’enfoncer dans la montagne mâconnaise jusqu’au Brionnais, ivre de découvrir.

Un jour, il s’étonna que tant et tant d’églises eussent été construites aux onzième et douzième siècles, dans cette Bourgogne du Sud. Germain répondit, avec son air de douter jovialement de tout :

— Deux cent cinquante églises romanes en Saône-et-Loire ! Et je me suis laissé dire par un clergeon que tant de pierres empilées inquiétèrent un prélat (au diable son nom à coucher dehors avec un billet de logement !). Effrayé, il fit arrêter la construction de peur que la terre, alourdie de ce côté-là, ne bascule et ne tombe Dieu seul sait où !