5

 

Quand ils eurent terminé le chantier de Notre-Dame de Dijon, ce fut Vézelay.

Gilbert n’aurait jamais osé espérer cet honneur. Vézelay, pour le Bourguignon qu’il était, c’était La Mecque. Il y était venu avec son grand-père, en carriole, pour la Sainte-Madeleine, tous les vingt-deux juillet de son enfance, et il se souvenait de son émerveillement lorsque, passé la montée du Crot, on ’ attaquait la descente sur Saint-Père et que, d’un seul coup, à la Montjoie, on découvrait le tertre sacré couronné de cette longue basilique, bloquée, à chaque extrémité, par ses tours carrées,-dressées très haut dans le ciel d’été. Le grand-père alors, arrêtait Cocotte et, debout, se découvrait noblement et criait : « Mont-joie ! »

Le petit Gilbert d’alors, à peine conscient, se sentait pris d’une grande fierté et d’un grand respect. Jamais il n’aurait osé espérer l’honneur de participer à cette inexprimable grandeur.

Pourtant on leur avait demandé d’y venir restaurer les parties les plus délicates; il faut croire .qu’ils étaient fort réputés pour leur connaissance du roman bourguignon, le grand, celui des tympans.

Ce qu’il vit là, et qu’il n’avait jamais vu, n’ayant jamais feuilleté un livre d’art depuis les pèlerinages de sa petite enfance, l’intimida tellement qu’il ne put dormir les trois premières nuits.

Ces tourbillons de plis enchaînés les uns aux autres donnaient au grand Christ central un mouvement tellement majestueux que jamais Gilbert n’aurait osé les imiter. Il resta confondu devant ce rythme éblouissant de spirales. Toute une journée, il resta immobile dans le narthex et lorsqu’il ressentit véritablement un vertige, il ne put s’empêcher de penser à la Gazette. Oui, tous ces personnages dansaient ! Ils dansaient sous la conduite du plus grand d’entre eux, celui qui jaillissait de la mandorle. Les autres sautillaient, comme impatients de le suivre, mais lui tournait, dansant littéralement, sans qu’aucun doute fût possible.

Et tout à coup, à force de le regarder fixement, Gilbert le vit tourbillonner. Il lui avait suffi pour cela de fixer simultanément les deux spirales de plis : celle du genou et celle de la hanche. Les spirales secondaires, celle du coude gauche et celle de l’épaule droite, se mirent en mouvement à leur tour, comme des remous, dans une eau profonde, entraînent d’autres remous en sens inverse, créant de larges et lentes interférences, frangées de clapotis.

Oui cette danse de pierre évoquait l’eau, le tourbillon de la vie. Ou plutôt elle était la vie et le mouvement du monde.

Voilà pourquoi Gilbert pensait à la Gazette : à cause du « Rythme ! » Le Rythme ! Il entendait encore le vieux fou mélanger l’Espace et le Temps dans son chapeau et en sortir ce « Rythme » comme un prestidigitateur fait un lapin avec un foulard et une pincée de poudre de perlimpinpin. Il avait parfaitement compris, mais si on lui avait demandé de représenter ça en pierre, il en eût été incapable. Pourtant, là au tympan de Vézelay, un homme l’avait réussi, un homme qui ne sortait ni de l’académie Fumassier ni de l’Ecole polytechnique, certainement pas un intellectuel, mais un imagier, un tailleur de pierre, un brave pedzouille…

Pedzouille ! Et voilà que réapparaissait ce pied-d’oie signe du druide enseignant, du druide constructeur ! Gilbert les retrouverait donc partout, ces druides ?

Germain s’était approché de lui :

— Alors, compagnon ?

— Si le pape des escargots était là ! répondit Gilbert en désignant la merveille.

— Je serais curieux d’entendre ce qu’il dirait !

— Oh! moi, je l’entends très bien, il dirait : « Espèce de crapauds vérolés, la nef est le " chemin ", on doit le suivre en dansant et en tournant sous la voûte, comme un rotor dans un champ magnétique… Voilà ce que nous disent ces danseurs ! »

Gilbert s’arrêta de contrefaire la voix et la mimique du vieux ; il poussa Germain du coude :

— … Eh bien, regarde-le : il danse !

— C’est ma foi bon Dieu vrai ! fit l’autre. ! – Et même…

— Et même ?

— … Les plis s’envirotent… Comme des escargots !

— C’est vrai ! Des escargots! Ça alors !… On n’a jamais vu de plis s’entortiller comme ça ! Il y a une raison ?

— La clé ! L’escargot ! La giration du monde ! L’enroulement de tout !…

Et ils récitaient les phrases que la Gazette avait prononcées à Saint-Seine : « Tout cela explique que cet édifice est le " Lieu des Forts "… La cornue dont le contenu se divise… C’est ici qu’est capté et concentré le Spiritus mundi pour réaliser la mutation de l’homme…»

 Ils restèrent sans parler, le nez en l’air, à méditer cette pierre qu’ils allaient devoir travailler. Bouche cousue, l’œil plissé, ils étudièrent la façon dont les étranges sculpteurs avaient savamment mêlé les deux techniques du haut et du bas-relief, et surtout la manière dont les plis étaient traités, en médaille, sans profondeur et pourtant si vigoureux et si frémissants.

— C’est pas possible ! gémissait Germain, ces gars-là étaient plus forts que nous, tous autant que nous sommes !

Gilbert se contentait d’approuver du menton car il ne pouvait pas seulement ouvrir la bouche, il avait la mâchoire serrée et la glotte raide comme un étançon.

— Attention ! avait dit l’architecte des Monuments historiques, je vous recommande particulièrement ces plis !

— Laissez faire patron ! avait répondu Germain, je vais mettre là-dessus mon compagnon. Vous verrez, ce gars-là, c’est un vrai Jacques !

Et le travail commença, après qu’ils eurent essayé et perfectionné leurs outils en s’exerçant sur des moellons, désespérant de pouvoir jamais réussir à se fondre dans ce travail ancien si parfait et, pour tout dire, inimitable.

Aux heures de pause, ils n’osaient quitter la basilique, craignant de perdre le contact. A peine descendaient-ils la rue qui dégringole jusqu’aux portes du faubourg, aussitôt qu’en se retournant ils ne voyaient plus ni une tour ni la façade, ils se hâtaient de tourner bride et ils remontaient quatre à quatre ces ruelles biscornues. Le plus souvent, ils tournaient autour de l’édifice, grattant la pierre de l’ongle, flânant sur cet étroit plateau d’où surgit cette Sainte-Madeleine, aussi connue pour le moins que la grande Pyramide.

Ils étaient là, par un beau midi de juin, sur la terrasse qui surplombe la vallée de la Cure, regardant les lointains bleus du Morvan, lorsque Gilbert se leva brusquement :

— Non ? Pas possible ? Là-bas, c’est la Gazette !

Sur la route de Saint-Père, tout au fond de la vallée, un petit point noir s’avançait. Il attaquait les lacets de la longue montée sur Vézelay. Il fallait les yeux de tiercelet de Gilbert pour reconnaître d’aussi loin le vieux druide, certes, mais c’était sa façon de cheminer par à-coups, en titubant, s’arrêtant pour remonter besace, repartant, regardant le ciel, faisant de grands signes.

Ils le virent ensuite quitter la route, comme quelqu’un qui sait où il va, puis se faufiler entre les buissons, comme un putois en maraude, et, une demi-heure plus tard, ils le virent déboucher, épuisé et rouge comme coq-dinde, sur le plateau.

Aussitôt qu’il les vit, il eut un geste de triomphe, trouva la force de se dresser et, comme le coureur de Marathon, de pousser le cri de la victoire :

— Gilbert ! Gilbert ! Ève est debout ! Elle est guérie !

Puis, essoufflé, à bout de forces, il s’affala dans l’herbe.

— Regarde-moi dans quel état tu t’es mis ! lui dit Gilbert.

— J’en ai fait bien d’autres, du temps que je suivais le chemin des étoiles !

— Tais-toi donc, vieux beurdin !

— … Et puis j’ai fait un voyage magnifique, Gilbert. J’ai passé la nuit à l’abbaye de la Pierre-qui-Vire où le père abbé m’a reçu avec tous les honneurs !

— Bien sûr ! Trop flatté qu’il était !

— Il voulait que je reste pour leur parler de Wittizza…

— De Wittizza ? Qui c’est encore ce particulier-là ?

— C’est celui qui, sous le nom de saint Benoît d’Aniane, réalisa la fusion des frères de saint Benoît avec ceux de saint Colomban !… Tu entends,.Gilbert? La fusion…

— J’entends.

— Gilbert, tu le vois, une grande chose se prépare ! Les bénédictins commencent à admettre que cette fusion a été celle des traditions druidiques avec le christianisme !

— Calme-toi donc !

— Gilbert, tu entends : ils vont enfin me reconnaître !… On ne se moquera plus de moi, ni de toi, mon successeur…

— Tant mieux, tant mieux.

— … Et j’aurai rang d’évêque… et j’aurai droit de porter mitre !

— Allons donc !

— Sans pour autant faire la moindre concession…

—« Pardi !… Mais Ève ? Gazette, Ève ?

Le vieux ravala sa pomme d’Adam qui menaçait d’éclater.

— Mais je n’ai pas accepté cette invitation… J’avais à t’apporter la nouvelle : Ève est guérie. Gilbert !

— La mitre pour toi, la guérison pour elle, une bonne nouvelle n’est jamais seule ! Alors Ève ? Elle est guérie ? Pour de vrai ? Presque, oui !

— Mais raconte, bon d’là !

Le vieux mâchait sa langue.

— Gilbert, j’ai la salive épaisse ! si tu trouvais une chopine…

— Un prélat mitré ne chasse pas les chopines !

— Alors une bouteille, mais du bon, Gilbert, je vas trépasser ! Blanc ou rouge, je ne suis pas difficile !

— Eve ?

— Ma luette est grosse comme une noix de galle, Gilbert !

— Ève ?

— Je m’affaiblis, Gilbert, je le sens ! Tâte mon pouls !

— Sacré bon Dieu de foutu évêque ! Il l’aura sa bouteille !

Ils le traînèrent à l’ombre d’un grand tilleul; face à l’horizon du levant, où se creusaient déjà les ombres. Germain courut chercher boisson et pitance, lui passèrent tous deux serviette au menton, l’un fit l’échanson, l’autre le sommelier :

— Bois ! Mange, Gazette ! Ça va mieux ? Tu te sens revivre ?

L’autre, l’œil embusqué derrière ses paupières de tortue, mangeait, buvait.

— Monseigneur a-t-il suffisance ?

Il ne répondait pas. Gilbert s’emporta :

— Vas-tu quand même nous dire quelque chose ?

— Laisse ! Je rends grâce !

Il se mit à réciter ses patenôtres, puis, s’étant torché la moustache d’un ample revers de main :

— Ève ? Je l’ai vue, de ces yeux-là, sortir de la chambre à four, debout sur ses jambes ! Elle chantait, Gilbert ! Elle chantait. Elle m’a dit : « Gazette va vite le dire à Gilbert ! »

— Et le docteur, Gazette ?

— Il est venu tout de suite. Il l’a regardée. Il a dit : «Je n’y comprends rien! Une cicatrisation aussi rapide ! Une calcification aussi généralisée ! C’est prodigieux ! »

Et là Gazette se mit à rire :

— … Hihihihi ! Il n’y comprend rien ! Il est comme les gens d’Église : tout ce qui ne vient ni de la Faculté ni du Vatican, ils ne le comprennent pas ! Hihihihi !

— Tu sais que j’ai terminé les chapiteaux des Griottes? dit Gilbert.

— Je l’ai vu.

— Que j’ai scellé mon calvaire sur la pierre ?

— J’ai vu ça aussi.

— J’ai porté Ève dans mes bras, sous la dalle d’autel…

— Je sais.

— Elle a bu de l’eau !

— Je sais ça aussi ! Alors maintenant tu vois bien que tu en sais autant que moi, Gilbert.

Il prit la bouteille et, d’un trait, la vida.

— … Je vais pouvoir disparaître… Je te donnerai la verge d’Aaron !

— Ta crosse ?

— … Et tu seras mon successeur !

Le vieux glissait lentement sur l’herbe :

— … J’ai expliqué au docteur… la Vouivre… l’athanor… le Spiritus mundi… la mutation… Mais ouatte !… l’orgueil… et l’ignorance… de ces gens-là… est insondable !

Il venait de s’affaler complètement, sa musette sous la tête et il chantonnait sur un drôle d’air :

— Il se fait tard… Je me souviens… j’attends l’étoile du matin !…

— On n’a pas idée de trotter comme ça, à son âge ! dit Germain.

— Il vient de faire au moins cinquante kilomètres en deux jours, probable !

Vers les quatre heures du matin, La Gazette était assis sous le grand tilleul, face au levant, au-dessus du versant sauvage, juste dans l’axe de l’abside. Lorsqu’il entendit le chantier s’éveiller, il vint au narthex et, montant sur l’échafaudage, se planta derrière les sculpteurs sans dire un mot.

Il les regardait tortiller la râpe et le burin. Un goujat chantait à tue-tête, quelque part, dans le frais du matin.

—-Monseigneur a bien dormi ? demandèrent les compagnons sans se retourner.

— Comment dormir à côté de cet instrument? répondit le vieux, en débrouillant les poils de sa barbe.

— Quel instrument ?

— La basilique, pardi! Ça ronfle, là-dedans, ça ronfle !

— Qu’est-ce, qui ronfle, Gazette, dis-nous voir ?

—Tant de souvenirs, mon fils ! Tant de souvenirs !

Il s’avança au bord de l’échafaud, tendit le bras,prit sa voix de prophète manqué et cria :

— Tenez, la coterie, c’est d’ici que le rouquin a harangué les foules !…

— Le rouquin ?

— Mais votre saint Bernard ! Tout simplement.

— La croisade ? demanda Germain qui aimait faire jaser le vieux.

— La deuxième, oui. En 1116 !

Ils s’arrêtèrent de maillocher et un maçon se rapprocha, car on sentait venir le délire :

— Cette année-là, j’étais justement en train de construire ce narthex qui ne devait être terminé que quatre ans plus tard. Nous étions là, tous les Jacques de la grande coterie. Un beau chantier, bons dieux oui, un beau chantier ! Alors de grandes foules sont arrivées et se sont rassemblées ici. Pendant des jours et des jours il en est venu. Perchés sur nos planches, nous les voyions arriver de partout : du nord, remontant la vallée de la Cure, de l’est par la Montjoie de Fontette, par les charrières d’Asquins et du Gros-Mont ! On entendait leurs cris, leurs hymnes, les grincements de leur arroi. Il y en avait tellement que de loin on sentait le chaud de leur haleine ! Tout le long des routes ce n’étaient que bannières, flammes, oriflammes, gonfalons ! Et les couleurs cantonnées de noir et de rouge de Conrad de Hohenstaufen, et le blanc et l’or de Louis VII ! Ça campait partout, sur les glacis de la butte sacrée, sur les terrasses, sur le parvis, dans la basilique, et lui, le Bernard, n’a eu qu’à monter là-dessus, là où je suis, pour parler à cette foule !

— Leur dire quoi, Gazette ? Je parie que tu t’en souviens ?

— Boh ! Le tombeau du Seigneur profané par les infidèles ! La Terre Sainte souillée !… Est-ce que je sais ? Le boniment qu’il fallait pour les gonfler !… Malin, qu’il était, le Bernard ! N’importe quoi, pour lancer cette bande de loups maigres aux trousses de l’aventure, mais lui, il savait ce qu’il voulait ! Marche ! Il avait son idée !

— Et son idée, c’était ? fit une voix.

— Tu le demanderas à Ève Goë, la miraculée, je lui ai tout démêlé ça !

— Dis-nous aussi ! Allez Gazette !

On lui tendit la bouteille, à laquelle il puisa des forces, il ferma les yeux et resta un long moment en silence. On entendit ricaner les corneilles, puis il parla :

— Les druides avaient apporté la science et la philosophie. Jésus avait apporté l’amour. Il manquait quelques paramètres pour atteindre à l’universalité, et ces paramètres étaient contenus dans l’Arche de l’Alliance !

— Haha ! fit une voix de la Rouéchotte.

— Et où était-elle, cette Arche d’Alliance ? Je vous le demande ! cria le vieux.

— Dans-le-temple-de-Salomon-à-Jérusalem ! récitèrent ensemble Gilbert et Germain qui connaissaient cela comme leur Pater. Sans sourciller, le vieux continuait :

— Dans « les Rois », nous trouvons ceci : Salomon dit « l’Éternel a déclaré qu’il habiterait dans l’obscurité. J’ai achevé de construire une maison qui sera Ta résidence, ô Dieu, une demeure où tu habiteras éternellement ». Là-dessus Salomon a construit le Temple, et on n’a jamais plus entendu parler de l’Arche. Donc l’Arche est cachée dans le Temple !

— Ben voyons ! appuya Gilbert en clignant de l’œil à l’ingénieur des Monuments historiques qui venait d’arriver.

— Et voilà la raison profonde des croisades, mes biquets ! ajouta, en conclusion, la Gazette.

— Mais qu’est-ce qu’elle contenait donc, cette sacré bon Dieu d’Arche d’Alliance ? demanda Germain le Bourguignon.

Le vieux venait d’apercevoir le haut fonctionnaire. Il baissa la voix pour répondre :

— Elle contenait l’Équation du monde ! Mais taisons-nous, des oreilles profanes nous écoutent…

L’ingénieur s’avançait sur le plateau. La Gazette prit son air cafard et s’approcha du tympan. Il se mit à caresser l’admirable main, la grande belle dextre du Christ en gloire, le danseur divin. Puis, l’ayant considérée avec un grand respect, il se pencha, et, pieusement, baisa la paume, longuement.

— Que faites-vous là, monsieur? lui demanda l’ingénieur.

— Voyez, mon fils, je réponds à l’invitation qui m’est faite ici de glorifier la main humaine !

— La main ?

— Oui. Celle-ci est la première qui fut placée au départ sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, celui qui passe par Neuvy-Saint-Sépulchre et Orthez. On la retrouve partout sur le chemin des étoiles…

— Et où voyez-vous qu’il faille lui accorder un respect particulier, monsieur ?

La Gazette toisa l’autre, qui était presque deux fois plus grand que lui :

— Parce que, partout, elle est représentée disproportionnée !

— Naïveté ! Maladresse ! lança l’ingénieur avec un maigre sourire de doute.

— Je sais que la science officielle invoque la maladresse des autres chaque fois qu’elle ne comprend pas. Mais je vous le demande, monsieur, les gens qui ont fait cet édifice étaient-ils des maladroits ?

— Certainement pas.

— Alors pourquoi ont-il représenté cette main, par ailleurs parfaite, deux fois plus grosse qu’elle ne devrait être ?

— Je ne me suis jamais vraiment posé la question.

— C’est un tort, mon fils. Tout ce que l’on fit à cette époque est intentionnel. Tout est question, ici, et tout est réponse, et si une main est deux fois trop grosse, c’est qu’on a voulu dire quelque chose !

— Diable, vous m’intéressez, monsieur. Et qu’a-t-on voulu nous dire ?

— Que tout se fait par la main, que tout procède d’elle. Sans la main, pas de cathédrale… Pas d’automobile non plus !

Il se fit un silence.

— C’est une grande leçon d’humilité que donne le tympan de Vézelay à l’intellectuel, en vérité ! ajouta la Gazette.

— Si vous écoutez les boniments de la Gazette, monsieur l’architecte, vous n’avez pas fini ! s’écria Germain qui venait de donner un coup d’affûtage à ses burins.

— Mais ce que dit ce monsieur m’intéresse au plus haut point, mon cher Bourguignon ! répondit l’autre.

— Et ce tympan lui même est le portail de la connaissance, continuait le vieux chemineau. Voyez ces archivoltes, la première compte neuf cases, la deuxième vingt-sept médaillons, la troisième quarante-cinq coquilles ; les personnages vont par cinq, douze, treize, les autres par sept, vingt-quatre et vingt-cinq ! Tout est là. Méditez ces chiffres, mon fils, tripatouillez-les avec vos ordinateurs et vous verrez qu’ils suffisent, avec trois, quatre et cinq, à résoudre les quatre triangles et les sept angles que Pythagore à cru découvrir cinq siècles après nous… Quant à la quadrature du cercle…

— La quadrature du cercle? demanda l’ingénieur, haletant.

— Elle fera l’objet de notre prochain cours ! dit le vieux en gagnant prestement l’échelle, qu’il dégringola comme une loutre.

— Salutas la coterie ! lança-t-il lorsqu’il fut au sol. Et on le vit partir, en claudiquant. Il chantait :

— A moi le chemin des étoiles !

Il dévala les jardins et les vergers en terrasses, et les gens l’entendirent interpeller les alouettes :

— Le vieil homme a grand soif ! Le vieil homme a grand faim !… J’attends l’étoile du matin…

— Quel est cet homme ? avait dit l’ingénieur.

— C’est le pape des escargots ! lui fut-il répondu. Là-dessus, il s’était écarté, avait sorti de sa poche son stylobille, sa règle à calcul et sa table de logarithmes et s’était mis à faire des calculs.

 

Revenant de Vézelay en trois jours de marche, la Gazette déboucha dans la vallée comme un tourbillon d’orage.

— Le solstice qui le travaille ! disaient les gens. Il hurlait :

— Le Gilbert de la Rouéchotte vient de guérir l’Ève Goë ! Saint Bernard me l’avait bien dit, et Pierre l’Ermite, mon confrère, aussi ! Montjoie ! La Vouivre n’est pas morte !

Il mélangeait tout : les croisades et Saint-Jacques de-Compostelle, Jérusalem, Vézelay, saint Benoit et l’ingénieur des Monuments historiques.

Les gens répétèrent :

— Il y a eu un miracle aux Griottes !

Et tout de suite après :

— Les miracles reprennent aux Griottes !

Ailleurs :

— Le Gilbert de la Rouéchotte aurait le don !

Et, pour s’en assurer, on vint voir la miraculée.

Si bien que lorsque Gilbert arriva chez lui, ce samedi-là, il trouva la cour pleine de voitures. Des gens avaient quitté moisson pour monter la Combe-Ravine. Ils voulaient voir Eve, tâter ses plaies refermées, la regarder marcher. Ils arrivaient par paquets de cinq :

« On passait, par là, on s’est dit…»

Il y avait aussi une autre curiosité : cette Rouéchotte qui était devenue tout épine et que les Goë avaient remise en état ! Les Goë ? Bûcherons, sabotiers? Qui aurait pensé ça, hein ?

Il y avait aussi le docteur qui remballait ses outils et qui disait : « Calcification spectaculaire… jeune âge et vitalité exceptionnelle du sujet… Assez étonnant… Il faudra revoir ça dans six mois… Une radio s’impose -dès maintenant.

— Pas de radio ! hurla Gilbert. Vous allez encore me l’esquinter ! »

 Dans la grande salle, .la table était mise, des gens mangeaient et buvaient, et l’oncle Meulenot ne donnait pas sa part aux chats. Lorsqu’il vit Gilbert, il se leva et, lui donnant l’accolade : «"Sacré Gilbert ! Tu ne nous avais pas dit que tu étais " regôgnoux " ! »

Manon et Caïn, dans un coin, se regardaient le blanc de l’œil. Gilbert fila dans la chambre où Eve, fraîche comme une rose de mai, racontait son miracle à qui voulait l’entendre :

— … Gilbert m’a portée dans ses bras, m’a posée sous la pierre de l’autel, et j’ai attendu…

— Attendu quoi ?

Elle ne put répondre, car Gilbert était devant elle qui lui disait : « Ma Sainte Vierge ! Te voilà requinquée ? » Les curieux les laissèrent seuls, pas tellement par discrétion, mais parce que la chanson des fourchettes les appelait dans la grand-salle.

— C’est l’hôtel, ici ? lui demanda-t-il quand ils furent seuls.

— C’est comme ça depuis cinq jours. On a dû tuer le cochon de deux cent cinquante, et il n’en restera tantôt que la queue ! répondit-elle. Et moi qui ne pouvais remuer ni pied ni patte, j’ai pu faire le boudin, le pâté !

— Comme ça ? Du jour au lendemain ?

— Presque. J’étais toute revrochée par un grûillement terrible. Ça me remontait par les pieds jusque dans les cheveux ! J’en aurais crié ! Et tout par un coup, plus rien !

— Plus rien ?

— Alors j’ai essayé de me lever, j’ai pu. De marcher, j’ai pu ! Oh ! je n’étais pas trop brave, je trébeûlais comme un poulet d’un jour, mais je marchais, sans trop souffrir.

— Mais où ça s’est passé tout ça ?

— Aux Griottes ! Mes frères m’y conduisaient tous les jours, et j’ai bien bu une ballonge de ta fameuse eau celtique !

— Faut fêter ça, ma toute jolie ! Je te l’avais bien dit !

— Faut fêter ça ! clamait, en écho l’oncle Meulenot. J’ai justement apporté une feuillette que mon futur gendre va nous décharger en un tournemain !

Caïn, déjà, était debout, gonflant la poitrine :

— Tout seul ! Laissez-moi !

Tout le monde sortit dans la cour. On fit cercle autour de la camionnette et le grand Caïn, lentement, comme un hercule de foire, descendit, sans le moindre à-coup, la feuillette pleine, alors que Manon ravalait sa salive et roucoulait comme s’il l’eût violée.

On débonda et la miraculée vint trinquer, en disant gentiment : « J’ai assez bu d’eau comme ça ! Je peux bien, pour une fois ! »

Il arrivait encore une voiture : des gens de Nolay, avec un petit garçon qui s’était démis l’épaule trois mois plus tôt.

— Paraît qu’on remet les membres, ici ? disait le père.

— Qui vous a chanté cette chanson-là ?

— Des vignerons de Buxy, qui avaient rencontré la Gazette,

— Ça me fait repenser ! dit Eve. Il y a des gens ici qui t’attendent depuis ce matin.

— Des gens ? Moi ?

Elle le conduisit vers une famille qui grignotait chichement du bout des dents le jambon persillé, au bout du grand banc, sans rien dire. Ils venaient de Lormes, dans la Nièvre. L’homme se leva :

— C’est rapport à ma femme qui s’était fait un mauvais tour de reins l’an dernier. Les médecins l’ont manquée, ça s’est ressoudé de travers…

— Ma parole, c’est la cour des miracles ! cria Gilbert.

— On m’avait pourtant dit qu’on guérissait, ici !

— Qui vous a dit ça ?

— La Gazette !

Gilbert partit en levant ses grands bras :

— Mais non, mais non, c’est pas possible ! Voilà maintenant cette sacrée vieille bête de Gazette qui racole les stropiats dans tout le duché !

Puis se retournant, avec commisération :

— Que voulez-vous que je vous dise, braves gens ? C’est pas moi qui guéris, c’est la Vouivre ! Et la Vouivre est à tout le monde ! L’eau coule, la pierre pèse, l’air circule, il n’y a qu’à prendre ! C’est le cadeau du bon Dieu ! Si je vous disais autrement, je mentirais ! Allez donc boire à la fontaine des Griottes : vous n’avez qu’à tourner à gauche après le portail et suivre la charrière tout droit, à travers les grandes friches… C’est à une demi-heure ! Pas même !

Deux nouvelles voitures entraient dans la cour. Cette fois, c’étaient les journalistes de Dijon. Ils sortirent tout de suite leur, matériel et se mirent à photographier et à questionner les gens, ouvrant les écuries, allant et venant comme s’ils étaient nés là ; ils photographièrent Ève avec ses frères, alors que le père Goë rigolait dans sa grande moustache en disant : « Bande de corniauds ! »

Ils abordaient Gilbert :

— Le guérisseur ? C’est vous ?

— Moi ? Guérisseur ? Mais je ne suis rien du tout ! Un songe-creux, un gratte-cailloux, un use-bois ! Voilà ce que je suis ! Un chevalier de la mailloche, oui ! Pas même encore compagnon-fini !

— Mais vous reboutez ?

— Je reboute, je reboute, oui ! Je reboute les bras et les jambes du Jésus des Griottes quand ils sont cassés, mais c’est bien tout !

— Pourtant?…

Les photographes opéraient, les rédacteurs écoutaient, questionnaient, et le grand circaète Jean-le-Blanc, effrayé d’une telle affluence, glissait sur l’aile pour aller tournoyer un peu plus loin, au-dessus des grands bois silencieux.

 

Pour rester fidèle à la vérité, le chroniqueur de la Rouéchotte est bien obligé de raconter les événements mémorables qui suivirent la guérison d’Ève Goë,

Les journaux locaux avaient publié deux généreux articles sur « Ève la miraculée » et « Gilbert le sculpteur aux mains d’or ». Bien sûr, ni les Goë ni les deux tailleurs de pierre n’en avaient eu connaissance, car, depuis plus de trente ans, aucun journal n’était entré à la Rouéchotte, mais toute la Bourgogne les avait lus et, dès le lendemain, les stropiats arrivaient à Combe-Ravine.

N’en soyez pas étonnés : si vous parcourez la terre en quêtant service, vous ne trouverez que gens indifférents et glorieux, à croire que le monde est un riant paradis, mais proclamez que vous remettez les maux et calmez les douleurs, et vous verrez sortir de toutes les portes une fameuse procession de bancals et de crevats !

Eve, souriante, recevait ce pauvre peuple des douleurs. Elle eût voulu les voir tous repartir guéris, mais elle ne pouvait que leur dire :

— Mes pauvres gens faites comme moi : allez à la source des Griottes, et demandez votre guérison !

Mais nous vivons à une époque où tout ce qui vient de la nature et du silence est suspect. Sans boniment ni tintamarre, le remède ne vaut rien ! Ce qu’ils voulaient, c’était une technique, un technicien, de grands mots et des simagrées.

— Mais le guérisseur ?

— Il sera là samedi et dimanche, répondait Ève qui, élevée en anachorète, ne soupçonnait ni l’irrésistible acharnement des foules, ni la force aveugle et violente que donne la naïve et toute nouvelle certitude du droit au bonheur pour tous.

Certains apportaient des cadeaux : du pain d’épice, des bouteilles d’eau-de-vie ou de cassis, ou même un gibier, d’autres sortaient le portefeuille, et Ève les regardait en pleurant :

— Remportez tout ça, mes pauvres gens, nous ne pouvons rien ici pour vous ! Montez aux Griottes, dites une prière en touchant l’autel, buvez l’eau… et peut-être…

Mais sait-on encore dire une prière ? Et surtout peut-on encore espérer guérir sans bourse délier ? On a tellement accoutumé le monde à ne croire qu’aux dieux et aux médecins qui coûtent cher !

Aussi lorsque les deux sculpteurs revenaient de Vézelay, ou d’ailleurs, et que Germain filait chez sa Jeannette, Gilbert, montant Combe-Ravine, trouvait dans sa cour des gens .muets, obstinés, qui l’attendaient, assis dans les coins, tristes comme des chiens enragés.

— Je ne peux pas plus vous remettre vos maux que vos péchés, leur disait-il, comme honteux… C’est affaire de médecin !

— Les médecins ? ricanaient les autres, nous en avons vu dix, nous en avons vu cent ! Tous des incapables !

 

Enfin, un jour qu’il était là, en train de parlementer avec ses mendiants de santé, il se produisit un événement mémorable que je dois conter par le menu, car il vaut son pesant de moutarde.

Or donc, deux voitures entrèrent dans la cour parmi les aboiements des chiens attachés à la niche.

En descendirent… devinez qui ?

Si vous l’avez déjà trouvé, c’est que vous connaissez le front de ces gens-là, pour en avoir déjà pâti, sans doute, mais Gilbert, lui, bien que prévenu, n’avait jamais pensé revoir ces jocrisses : Regenheim et le baron Marchais !

Oui, le brochet et le renard argenté !

— Mon cher Gilbert ! Mon cher ami ! dirent-ils en se précipitant vers lui, permettez-nous de vous présenter M. Mullaire, promoteur, et M. Benami de la chaîne des Watson-France !

Gilbert, surpris, n’avait pas eu la présence d’esprit de lâcher les chiens, comme il l’avait promis,.mais il lui vint, tout à coup, une idée qui lui plut. Il salua courtoisement les quatre hommes et les invita à entrer en disant à sa fiancée :

— Eve, voici mes bienfaiteurs de Paris, le baron Marchais et monsieur Regenème, avec des amis. Papa Goë, allez donc dire à vos fils de venir nous retrouver ici, j’aurais plaisir à ce qu’ils passent du bon temps avec ces messieurs !

— Mon cher Gilbert, commençait Regenheim, encouragé par cet accueil, nous avons appris, par la presse, avec enthousiasme et émotion, la prodigieuse aventure qui vous est arrivée ! Quelle joie pour nous d’apprendre qu’un jeune homme si méritant que vous avait réussi…

— Je l’ai toujours dit, enchaînait Marchais, en lissant ses douces mèches mauves, Gilbert est un jeune homme de grande valeur. Nous savons que votre talent a été apprécié du Service des Monuments historiques et que vous avez acquis une réputation dans toute la Bourgogne…

— Le directeur des Monuments historiques me le disait encore l’autre jour, appuyait Regenheim.

— Votre talent peut rendre à la France monumentale, si riche et si prestigieuse, les plus grands services…

— Et ce don miraculeux que Dieu vous a donné mon cher Gilbert ! N’est-ce pas merveilleux !

— Quel don ?

— … Et modeste avec ça ! Mais nous savons tout Gilbert !

Gilbert se souvenait des derniers conseils de son père : « Quand tu entends des gens te parler de Dieu et de la France, rentre dans ta coquille et méfie-toi ! »

Il ouvrait donc de grands yeux modestes, se tortilla sur sa chaise, alors que les autres continuaient :

— Avec votre talent, d’une part, et ce don, d’autre part, vous possédez un capital formidable. Un capital qui dort encore, sans doute, mais que vous vous devez d’exploiter !

— Moi ? Un capital ? Exploiter ? Mais je ne vois pas… Je ne saurai jamais…

N’ayant pas l’expérience de ce monde de charognards, il n’avait pas encore deviné où ils voulaient en venir. Il tâtonnait, simulant la confusion, la niaiserie la cupidité, même. Il exultait, car il les tenait là devant lui, les deux rastaquouères, et il les sentait mordre à l’appât.

Il jura ses grands dieux que ce jour était un grand jour, parce qu’il retrouvait des amis qu’il avait bien cru perdre par la faute de son incorrection et de sa grossièreté, qu’il était bien soulagé de voir qu’il n’en était rien et que leur visite lui .prouvait qu’il était pardonné.

Après une heure de tergiversations, il dit :

— C’est de conseils que j’ai le plus besoin !

On entendait les pas des trois frères Goë qui se rapprochaient.

Les autres, enfin, abattirent leur jeu. Je voudrais employer ici les sophismes et le charabia de ces gens-là, mais il faut, pour évoluer avec aisance dans ce style, posséder à fond la littérature économico-sociologique qui assure avec succès, de nos jours, la vulgarisation des plus grandes foutaises et la réussite des plus magistrales escroqueries. Je sais que je n’y excelle pas |et je m’en excuse.

En quelques mots :

« On » voulait « aménager » cette belle région des Arrière-Côtes, du Haut-Auxois et de la Montagne, si -bellement placée sur le chemin de la Méditerranée, de la Suisse et de l’Italie. « On » désirait y « promouvoir » le tourisme, la construction de résidences secondaires. L’hôtellerie était appelée à jouer un rôle de premier plan dans ces beaux pays, hélas ! trop méconnus.

Ah ! gagnant serait celui qui saurait, à temps, tendre son tablier à cette manne providentielle qu’allaient déverser ici, à. pleines corbeilles, les foules drainées par des spécialistes de la publicité !

— Vrai ? disait Gilbert. Il y aurait tant d’argent que ça à gagner ? Mais comment ? Dites-moi ça ? Ça m’intéresse !

— M. Mullaire, ici présent, promoteur national, et M. Benami, de la chaîne Watson-France (il appuyait pur le mot France), expert en promotion hôtelière, tous deux délégués par le gouvernement au Service de la Prospective du Septième Plan, vont vous exposer cela, mon cher Gilbert.

— Voilà qui m’intéresse! disait Gilbert, parce que moi, j’en ai assez de manger de l’argent pour cultiver ronces et pierrailles !

— Bien sûr, mon cher Gilbert ! disais Marchais.

— On n’est plus au Moyen Age! disait Mullaire.

— Eh oui ! ajoutait l’autre, il faut se grouper pour débloquer ces régions marginales !

Les deux promoteurs-experts-assermentés sortaient de leur serviette des papiers et des plans qu’ils étalaient sur la table :

— Pour l’instant, disait Mullaire, nous ne faisons que dresser, très schématiquement, l’inventaire des richesses et possibilités touristiques de votre secteur, englobé d’ailleurs dans le plan directeur du Ministère, et c’est parce que ces messieurs vous connaissent que nous avons voulu vous voir tout d’abord et vous faire profiter « en priorité » de la constitution d’une « société de défense », une sorte de coopérative d’exploitation du capital touristique.

« Il s’agit de faire vite, monsieur Gilbert, avant que vous ne tombiez sous le coup de l’expropriation, et avant que les options soient prises !…

— Mais dites-moi ce qu’il faut que je fasse ! gémissait le sculpteur, moi je n’y connais rien !

— Il faut prendre des options, sans tarder, sur le plan général, mais pour vous ici, je vois très bien; par exemple, et très schématiquement, dès maintenant un hôtel de solitude et de relaxation de haut standing, équipé, bien entendu, d’un club hippique de grande randonnée, qui bénéficierait de subventions importantes à la construction, en vertu de la loi du 15 janvier 1971, une piscine, et cetera…

— Mais moi, là-dedans ? Moi ? Le Gilbert de la Rouéchotte ?

— J’y arrive, monsieur. Votre cas est particulier : il s’agirait premièrement, et très schématiquement, d’exploiter votre talent de sculpteur qui trouverait un débouché tout naturel auprès de la riche clientèle de ce complexe hôtelier. Cela aurait l’avantage de faire connaître ces artistes et artisans locaux, trop méconnus, et de servir ainsi la cause de la décentralisation artistique, si souhaitable ! Mais ceci n’est qu’un but accessoire. Un autre capital exploitable serait votre don de guérisseur…

— Mais je n’ai aucun don !

— Tout le monde y croit, c’est l’essentiel.

— C’est la Vouivre! messieurs, c’est ta Vouivre!

— Nous y voilà : nous sommes en pourparlers avec la commune pour lui acheter le terrain sur lequel se situe la source et la chapelle miraculeuses. Comme il ne figure pas à l’inventaire des Monuments historiques, la commune nous cédera volontiers l’ensemble, quant à la source elle-même nous en aurons le fermage, les démarches sont en cours. Et nous pourrons monter un grand complexe sanitaire, de cure, de cure miraculeuse ! Où opérerait le grand guérisseur Gilbert Meulenot, le berger sculpteur bourguignon ! et…

— Mais c’est défendu… de guérir des gens si on n’est pas médecin ! soufflait Gilbert.

— Mais justement, mon cher ! Un bon procès, que nous provoquerions s’il le faut, pour exercice illégal de la médecine est la meilleure des publicités ! A condition qu’il soit assorti d’une campagne de presse, où tous les cas de guérison seraient publiés… avec certificats médicaux.

— Mais j’ai bien peur qu’il n’y ait jamais de guérison !… Vous savez, messieurs, cette source, c’est une source comme une autre, ni plus ni moins ! Ce sont les gens qui parlent !

— Mais bien entendu, mon cher monsieur, cela va sans dire mais cela c’est l’affaire du spécialiste des public-relations. Ne vous en inquiétez pas ! D’ailleurs ce sont là, et très schématiquement, des projets d’avenir. Ce qui compte maintenant, et je crois que ces messieurs sont d’accord, c’est la constitution d’une société légale où vous apporteriez…

A ce moment, les trois frères Goë entrèrent, bloquant la porte. Gilbert leur dit :

— Voilà ces bons messieurs qui veulent promouvoir notre beau pays ! Ils veulent le débloquer de son isolement, comme ils disent, en prenant la place de ces idiots de paysans, pour leur montrer, très schématiquement, comment on s’enrichit sur la terre ancestrale des autres…

— Mais… Comment… Permettez ! ripostait le chœur des promoteurs.

— … en installant des centres hippiques dans nos pâturages, des piscines à la place de nos étangs…

— Messieurs ! C’est ignoble ! clamaient les quatre mousquetaires de la civilisation des loisirs, en constatant que la porte était solidement masquée par les quatre défenseurs du bon plaisir.

— Mais nous allons montrer à ces messieurs, et très schématiquement, que nous ne les avons pas attendus pour cultiver les loisirs et pratiquer le sport et la relaxation, dans nos régions marginales sous-développées ! continuait Gilbert. Puis il enchaînait : Camarades, prenez chacun votre ousiâ, et soyez des guides attentionnés et fermes !

Il y eut une très courtoise échauffourée, à l’issue de laquelle les promoteurs sortirent de la salle solidement colletés ; Caïn, lui, avait saisi Regenheim et, le soulevant à bout de bras à dix centimètres au-dessus du sol, lui disait :

— Un petit temps de galop, ça décrasse !

Ah! que les trois frères Goë étaient heureux! Ils empoignaient les bonshommes, les hissaient, à cru, sur le dos des trois juments en claironnant :

— Et pour commencer, le club hippique de la Rouéchotte !

Et ils fouaillaient le cheval pour lui faire faire, au galop de manège, le tour de cette cour fermée, dont ils avaient clenché le portail. Quand un des cavaliers tombait il était relevé par une poigne solide et remis en croupe.

— Relaxez-vous, bande de crapauds ! hurlait Gilbert . en faisant claquer le grand fouet de charretier, un beau perpignan de la grande époque des rouliers.

— Effacez les épaules ! Rentrez la pointe des pieds ! Et très schématiquement, bien entendu !

Et les trois juments, excitées par leurs cris de Zaporogues, faisaient écarts, voltes et ruades.

— Belle reprise! ricanait Dieu le Père Goë, en ajoutant : Bande de corniauds !

On avait gâté Regenheim en lui donnant Javotte, une jeunette, alezane, mauvaise tête, une lève-croupe vicieuse et morveuse qui ne supportait pas mieux le harnais que l’étalon. Elle dansait, partait, se cabrait, encensait. Tout à coup, enfin, elle fila d’un trait en direction du fumier, et s’arrêta net en donnant une croupade qui vida Regenheim dans la très belle flaque de purin qui, chaque jour, grâce à Dieu et aux dix vaches, prenait de l’importance.

— Après le manège, la piscine ! annonçait Adam, au comble de la joie.

Regenheim s’en sortit, à vrai dire, sans grand dommage, alors que les Goë, qu’un exercice violent mettait toujours en verve, dispersaient au vent les papiers et les plans des promoteurs.

On poussa les quatre visiteurs dans leurs voitures, ils démarrèrent en protestant et l’on n’entendit plus que le bruit du moteur. Quand le silence fut revenu, on s’aperçut que Germain était rentré. Il attendait, perché sur un chariot et riait. Gilbert se frottait les mains en disant :

— Voilà une bonne chose de faite !

— Puis, tout de suite, voyant Ève souriante sur le pas de la porte :

— Alors ? C’est pour quand, ces trois mariages?

 

La Gazette filait vers le sud, aussi vite qu’il pouvait trotter. Par Mont-Saint-Vincent et la vallée de la Fouillouse, il se dirigeait vers Cluny et les cimes du Maçonnais.

Il arrivait bientôt, dans les buis et les caillasses, au-dessus des premières vignes, dévalait sur les Bâtisses, où il savait trouver des amis ; il faisait son entrée dans la cour en poussant des cris d’orfraie alors que trois gamins s’enfuyaient, poursuivis par ses apostrophes. Il était bientôt assis sous la galerie couverte de cette maison de vignerons qui dominait l’enfilade des monts.

Il jeta sur la table un sac de girolles qu’il venait de cueillir en forêt de Goulènes, et toute la maisonnée fut bientôt rassemblée devant lui.

Il ne fit pas attendre l’auditoire, et tout en sirotant le vin frais, commença, de sa voix de clerc :

— Le 20 juin on a emmené la Banniche Gautherot à l’hôpital !

— Quoi donc qu’elle avait ?

— Une dépression nerveuse, qu’ils disent. Faut dire qu’elle s’était fait mettre la télévision l’année dernière…

— La télévision ? Mais quel rapport, Gazette ?

— Rapport de cause à effet : En une seule année, dans sa boîte a images, elle a assisté à deux cents grèves, dix-huit révolutions, cinquante-deux coups d’État, vingt-deux tremblements de terre. Elle qu’avait jamais rien vu, elle a pas pu supporter.

Il mâcha une gorgée de vin et ajouta, de sa voix numéro deux, celle du commentateur :

— C’est ce qu’on appelle l’information ! Ça fait partie du progrès !

— Raconte, Gazette ! dit le Nerveuillon en gigotant sur son banc.

— … Le deux juillet : on a emmené la femme du Châtré à l’hôpital.

— Elle aussi ? A cause de quoi ?

— Dépression nerveuse, pardi !

— Télévision ? demanda le Gravolon. ,

— Elle ne pouvait pas avoir d’enfants et elle en voulait ! Je continue : le 10 juillet, on a emmené la Marie du Tronchat à l’hôpital. Dépression nerveuse aussi ! Elle ne voulait pas avoir d’enfants et elle en avait !

Tout le monde riait : Sacré Gazette !

— Je continue ! Le onze, le Lazare des Gordots est mort : Infarctus du myocarde, qu’ils appellent ça !

— A quoi que t’attribues ça, toi, Gazette?

— Aux factures de sa moissonneuse-batteuse, de son tracteur et de tout le matériel qu’il pouvait pas payer !

La Gazette se levait, et d’une voix terrible :

— Le Progrès ! Mes amis ! Le Progrès ! Le voilà qui atteint nos régions marginales, enclavées et sous-développées. Et vous en crèverez tous ! L’égalité devant le Progrès ! La dépression nerveuse pour tous ! L’infarctus à la portée de toutes les bourses !

— Sacré vieux patarin! disait le patron, en riant jaune.

— Allez, Gazette, raconte ! disaient les jeunes. Tu ne nous a pas encore parlé de la Rouéchotte !

— J’y arrive, mes jolis ! A la Rouéchotte, les « promoteurs » ont montré leur nez !

— Jusque dans ce nid de buse ?

— … Ils étaient quatre : il y avait le brochet Regenheim, le renard argenté Marchais, la petite baronne…

— Tu les connais donc aussi, ceux-là, Gazette ? Tu connais tout le monde !

— Le Gilbert aussi les connaît, marche ! Ils lui ont escroqué toutes ses sculptures pour les vendre à prix d’or en Amérique, ils ont volé la statue de Notre-Dame-de-sous-Terre et notre Saint-Thibault…

— Ils râpent donc tout, ces attilas !

— Attilas, tu l’as dit ! Deux comme ça par diocèse, les ingénieurs après, et le pays n’a plus un brin d’herbe !

— Et nous, on crève le bec ouvert comme une carpe de trente livres sur un tas de gravier !

— Quoi donc qu’ils lui voulaient encore, au Gilbert ?

— Lui acheter la Rouéchotte, pour y faire leur cirque ! Un hôtel grand standinge, et tout le reste ! Ils veulent même acheter la chapelle des Griottes, et même la source ! Vous entendez ? Ils veulent acheter la Vouivre ! La Grande Vouivre libre ! Ils veulent acheter notre eau ! la chère petite eau de nos friches ! Ils veulent aussi acheter le don de Gilbert !…

— Alors ?

— Le Gilbert leur a laissé jouer leurs atouts, il les a endormis avec des hohohos, des hahahahas, et tout par un coup il te les a réveillés avec une volée d’étrivières, et avec les frères Goë il leur a fait faire une sacrée reprise de tape-cul sur ses juments ! La peau des fesses devait leur cuire, marche ! Alors, pour les refroidir, un bon plongeon dans la mare à purin !

— Voilà ce que j’appelle de la défense de la nature, moi ! clama le patron.

— Oui, s’ils étaient reçus comme ça partout, notre « environnement » serait bien gardé ! On ne serait pas obligés de payer un ministre pour s’en occuper !

Toute la compagnie but un coup, pour se remettre de telles émotions. La Gazette reprit souffle, puis, d’une voix plus grave :

— Trois beaux mariages, qu’il y a eu, à la Rouéchotte !

— Trois malheurs d’un coup, c’est beaucoup !

— Hélas ! Primo, c’était Caïn Goë qui s’encombrait de la Manon des Ruhautes…

— Un sacré sommier renforcé, qu’il leur faudra, à ces deux-là !

— Pas sûr : poulain fripon s’endort en limon !

— Deuxio : c’était le Germain, Bourguignon Compagnon Passant du Devoir, qui s’affublait de la Jeannette !

— Quelle Jeannette ?

— La Jeannette du brûle-moût !

— Pas longtemps qu’elle aura été Vierge Marie, celle-là !

Ici, la Gazette se découvrit :

— Troisio : Gilbert ! Ah ! Gilbert, le cher ange !

— Raconte-nous ça Gazette ! Le Gilbert ? La Gazette venait de fondre en sanglots :

— Gilbert… mon eubage… mon successeur… Hihihi !

— Bois un coup, Gazette, et dis-nous !

— Le Gilbert de la Rouéchotte a ruiné tout net tous les espoirs que je fondais sur lui…

— Comment ça ?

— Il s’est marié aussi !

— Marié ? Ce foutu gâte-bois ?

— Oui, marié… A l’Ève Goë, la Mal-tuée ! Hihihi ! Perdu pour toujours qu’il est ! Et dire qu’il venait tout juste d’entrouvrir le livre ! Dans quelque vingt ans, il pouvait être au sommet de la Connaissance !

Et le vieux druide, sanglotant, continuait :

— Hé oui ! Il a acheté une chemise blanche ! Des bretelles ! et même une cravate !

— Une cravate ? Bougre !

— La femme ! Oui, toujours la femme ! Quand vous voyez un homme qui fait une ânerie, cherchez la femme !

— Ça c’est bien vrai !

— Et ce n’est pas tout !… Il a ciré ses souliers !

— Non ?

— Me croie qui voudra : il a ciré ses souliers… et il s’est peigné !

— Pas possible !

— Et les trois filles ont traîné ces trois pauvres garçons devant maire et curé. Elles les ont fait traverser en cortège les villages, les fermes, et toute la friche des Griottes ! Trop fières qu’elles étaient de montrer à la face du monde leur pitoyable conquête, leurs otages, leurs trophées ! Elles les ont promenés jusqu’à Sombernon, à l’auberge du Vieux-Château, chez le François Vincenot, pour que les cinq cantons le sachent, et maintenant c’est fini ! Il n’y a plus d’espoir !

Le vieux druide montrait un chagrin si profond que l’Hippolyte remplissait son verre et sortait une assiette de lard froid :

— Mange un morceau, Gazette, et bois donc, cré vains dieux. Faut pas te laisser aller comme ça !

— Je ne m’en remettrai jamais, Hippolyte, jamais ! C’est fini ! Déjà hier, en dormant dans la grange de Montrecul, j’ai senti pénétrer le froid de la mort !

— Sacré vieux patarin ! tu es toujours le même !

— Non. Plus le même ! Cette fois c’est l’hallali !..: Quant à la triple noce, faut dire qu’ils ont bien déjeuné, chez le François Vincenot ! Un sacré repas ! Et bien bu aussi ! c’était toujours ça de pris sur l’adversité !

« Mais tout de suite après le rince-cochon, elles te les remmenaient là-haut, à la Rouéchotte, où elles font la loi maintenant !

— Plains-toi : il y aura maintenant trois cuisinières pour t’y faire la soupe et bassiner ton lit !

— Moi ? Retourner là-haut ? Pour trouver des grands cheveux dans tous les plats ? Renifler leurs onguents ? Jamais ! Voir mon. Gilbert sucé, gobé, bouffé, dévoré, réduit, consumé tout vivant comme ça ? Jamais !

« J’ai repris la route, jamais plus on ne me reverra à la Rouéchotte ! »

Il prenait sa crosse, la brandissait au-dessus de sa tête en criant : « Jamais ! Jamais ! »

— Maintenant que tu as mangé, ça a l’air d’aller mieux, hein? Tu parlais de mourir, mais te voilà reparti pour deux mille ans, on dirait ! disait le patron.

Et la Gazette dévalait le perron de pierre, traversait la cour au pas de gymnastique en hurlant encore « Jamais ! »