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La communication fut coupée et Erlendur démarra la voiture. Sigurdur Oli et Elinborg le virent reculer à travers la foule et disparaître au bout de la rue. Ils se regardèrent et haussèrent les épaules comme s’il y avait bien longtemps qu’ils avaient renoncé à comprendre le personnage.
Il avait à peine quitté la rue qu’il contactait la police de Keflavik. Il l’envoya directement chez Elin afin qu’elle s’occupe d’un homme dans les parages, vêtu d’une doudoune bleue, d’un jeans et de baskets blanches aux pieds. Elin lui avait donné une description de l’homme. Il précisa au policier en service de n’utiliser ni gyrophare ni sirène mais de s’y prendre aussi discrètement que possible pour ne pas effrayer l’individu.
– Qu’est-ce qui lui prend, à cette bonne femme, se dit en lui-même Erlendur en éteignant le téléphone.
Il roula aussi vite qu’il put pour sortir de Reykjavik, traversa Hafnarfjördur et se retrouva sur la route de Keflavik. La circulation était dense et lente, la visibilité mauvaise, mais il slaloma entre les voitures et mordit même sur un terre-plein pour doubler les autres. Il ne prêta aucune attention aux feux tricolores et arriva à Keflavik en une demi-heure. Le fait que les voitures banalisées de la police criminelle aient été récemment équipées de gyrophares bleus à placer sur le toit en cas d’urgence l’avait aidé. La mesure l’avait fait rire quand elle avait été mise en place. Il se rappelait avoir vu des appareils semblables dans des séries policières à la télé et trouvait stupide d’utiliser un tel gadget à Reykjavik.
Deux voitures de police étaient garées devant la maison d’Elin quand Erlendur arriva. Elin l’attendait à l’intérieur en compagnie de trois autres policiers. Elle les avait informés que l’homme avait disparu dans l’obscurité juste avant l’arrivée des voitures de police. Elle leur avait indiqué l’endroit où l’homme s’était tenu et la direction dans laquelle il s’était enfui mais ils n’étaient pas parvenus à le retrouver et n’avaient pas remarqué d’allées et venues. Les policiers se trouvaient désemparés face à Elin qui refusait de leur dire qui était l’homme en question et pour quelle raison il était dangereux ; il ne semblait avoir eu d’autre tort que celui de se promener sous la pluie. Quand ils se tournèrent vers Erlendur avec leurs questions, il leur répondit que l’homme avait à voir avec une enquête en cours à Reykjavik. Il leur demanda de l’informer au cas où ils trouveraient un homme correspondant à la description d’Elin.
Elin était terriblement choquée et Erlendur pensa qu’il était plus raisonnable de la débarrasser le plus vite possible de la présence des policiers dans la maison. Il y parvint sans grande difficulté. Ils prétendirent qu’ils avaient mieux à faire que d’écouter les radotages de bonnes femmes, tout en prenant bien garde qu’Elin n’entende pas.
– Je pourrais jurer que c’était lui qui était là juste devant, dit Elin à Erlendur quand ils se retrouvèrent seuls tous les deux. Je ne sais absolument pas comment c’est possible mais c’était bien lui.
Erlendur la regardait, écoutait ses paroles et se rendait compte qu’elle était tout à fait sérieuse. Il savait qu’elle avait été soumise à une forte pression au cours des derniers jours.
– Elin, ce n’est pas possible. Holberg est mort. J’ai vu son cadavre à la morgue. Il réfléchit et ajouta : j’ai vu son cœur.
Elin le regarda.
– Est-ce qu’il était noir ? demanda-t-elle et les mots du médecin légiste revinrent à la mémoire d’Erlendur quand il avait affirmé ne pas pouvoir dire si le cœur appartenait à un homme bon ou mauvais.
– Le médecin m’a dit qu’il aurait pu arriver à cent ans, répondit Erlendur.
– Vous me croyez folle, n’est-ce pas ? observa Elin. Vous croyez que je suis en train de m’imaginer tout ça. Que c’est une façon de me rendre intéressante à cause de…
– Holberg est mort, interrompit Erlendur. Que faut-il que je croie ?
– Alors c’était quelqu’un qui lui ressemblait comme un frère, reprit Elin.
– Décrivez-le-moi plus précisément, s’il vous plaît.
Elin se leva, alla jusqu’à la fenêtre du salon et indiqua un endroit à travers la pluie.
– C’est là qu’il se tenait, sur l’allée qui mène à la rue entre les maisons. Il était debout, immobile, et regardait vers chez moi. Je ne sais pas s’il m’a vue. J’ai essayé de me cacher. J’étais en train de lire, je me suis levée pour allumer la lumière quand il a fait trop noir dans le salon, alors j’ai jeté un œil à la fenêtre. Il était tête nue et on aurait dit qu’il se fichait complètement que la pluie battante lui tombe dessus. Même s’il était bien là, d’une certaine manière, il avait quand même l’air d’être absent.
Elin s’accorda un instant de réflexion.
– Il avait les cheveux bruns et j’ai l’impression qu’il devait avoir la quarantaine. Il était de taille moyenne.
– Elin, dit Erlendur. Il fait nuit noire dehors. Il tombe une pluie battante. Vous voyez à peine à travers la vitre. L’allée n’est pas éclairée. Vous portez des lunettes. Êtes-vous en train de me dire que…
– La nuit commençait à tomber et je ne me suis pas précipitée immédiatement sur le téléphone. J’ai bien regardé l’homme, d’abord depuis cette fenêtre, ensuite depuis celle de la cuisine. J’ai mis un certain temps à me rendre compte qu’il s’agissait de Holberg ou de quelqu’un qui lui ressemblait. Certes, l’allée n’est pas éclairée mais la circulation dans cette rue est considérable, à chaque fois qu’une voiture passait, elle éclairait l’homme de façon à ce que je distingue clairement son visage.
– Comment pouvez-vous en être aussi sûre ?
– Il ressemblait à Holberg jeune, répondit Elin. Rien à voir avec le vieillard dont la photo est parue dans la presse.
– Vous avez rencontré Holberg quand il était jeune ?
– Oui, je l’ai rencontré. Un jour, Kolbrun a tout à coup été convoquée à la police criminelle. Ils prétendaient qu’ils avaient besoin de précisions concernant un point de détail. C’était un beau mensonge. Une certaine Marion Briem était chargée de l’enquête. D’ailleurs, qu’est-ce que c’est que ce nom ? Marion Briem ! On a demandé à Kolbrun de se rendre à Reykjavik. Elle m’a demandé de l’accompagner, ce que j’ai fait. Elle était convoquée à une heure précise, je crois que c’était dans la matinée. Nous sommes entrées dans le bâtiment, cette Marion Briem nous a accueillies et nous a conduites dans une pièce. Au bout d’un moment, la porte s’est ouverte tout à coup et Holberg est entré. Marion se tenait derrière lui sur le pas de la porte.
Elin marqua une pause.
– Et que s’est-il passé ?
– Ma sœur a fait une crise de nerfs. Holberg a souri, fait des trucs avec sa langue et Kolbrun s’est agrippée à moi comme si elle était en train de se noyer. Elle n’arrivait pas à respirer. Holberg a éclaté de rire et elle a eu des convulsions. Ses yeux se sont révulsés, sa bouche s’est mise à écumer et elle est tombée à terre. Marion a fait ressortir Holberg de la pièce et c’est là que j’ai vu le monstre pour la première et la dernière fois, je ne suis pas prête d’oublier sa sale gueule.
– Et c’est ce visage que vous avez revu ce soir derrière votre fenêtre ?
Elin hocha la tête.
– Je reconnais que j’ai mal réagi et, évidemment, ce n’était pas Holberg lui-même, cependant cet homme lui ressemblait parfaitement.
Erlendur se demanda s’il devait raconter à Elin ce qu’il soupçonnait depuis quelques jours. Il se demandait ce qu’il pouvait lui dire et si ce qu’il lui raconterait correspondrait à quelque chose dans la réalité. Ils restèrent assis en silence pendant qu’il réfléchissait. C’était le soir et Erlendur pensa à Eva Lind. Il sentit à nouveau sa douleur dans la poitrine et se mit à se gratter comme s’il pouvait la faire disparaître ainsi.
– Quelque chose ne va pas ? demanda Elin
– Nous sommes en train de travailler sur une piste depuis quelques jours mais je ne sais pas si elle va nous mener quelque part, dit Erlendur. Cependant, l’événement qui vient de se produire corrobore cette thèse. Si Holberg a fait d’autres victimes, s’il a violé une autre femme, alors il n’est pas exclu que cette femme ait eu un enfant de lui, tout comme Kolbrun. J’ai réfléchi à cette possibilité à cause du message que nous avons retrouvé sur le cadavre. Il n’est pas impensable qu’elle ait eu un fils. Celui-ci pourrait aujourd’hui avoir la quarantaine si tant est que le viol ait eu lieu avant 1964. Et il est donc possible que ce soit lui qui était là ce soir, devant votre domicile.
Elin regarda Erlendur, abasourdie.
– Le fils de Holberg ? Est-ce possible ?
– Vous me dites que la ressemblance était parfaite.
– Oui, mais…
– Je ne fais que considérer cette éventualité. Quelque part dans toute cette affaire, il y a un chaînon manquant et ce pourrait bien être cet homme.
– Mais enfin, pourquoi ? Et qu’est-ce qu’il vient faire ici ?
– Cela ne vous semble pas évident ?
– Qu’y a-t-il d’évident là-dedans ?
– Vous êtes la tante de sa sœur, expliqua Erlendur et il vit une expression d’étonnement se dessiner sur le visage d’Elin au fur et à mesure que son esprit saisissait où il voulait en venir.
– Audur était sa sœur, soupira-t-elle. Mais comment a-t-il eu connaissance de mon existence ? Comment sait-il où j’habite ? Comment peut-il me relier à Holberg ? Les journaux n’ont absolument pas parlé de son passé, rien dit des viols qu’il a commis ni mentionné qu’il avait une fille. Personne ne connaissait l’existence d’Audur. Comment est-ce que cet homme sait qui je suis ?
– Il répondra peut-être à ces questions quand nous le retrouverons.
– Pensez-vous que ce soit lui, l’assassin de Holberg ?
– Maintenant, voilà que vous me demandez s’il a tué son propre père, observa Erlendur.
Elin réfléchit.
– Seigneur Dieu, dit-elle ensuite.
– Je n’en sais rien, poursuivit Erlendur. Si jamais vous le voyez à nouveau ici devant la maison, alors, téléphonez-moi tout de suite.
Elin s’était levée, elle alla à la fenêtre donnant sur l’allée et jeta un regard à l’extérieur comme si elle s’attendait à y revoir l’homme.
– Je sais que j’ai été un peu hystérique quand je vous ai appelé pour vous parler de Holberg, parce que j’ai cru, un moment, qu’il pouvait s’agir de lui. Ça m’a causé un tel choc de le voir. Je n’ai ressenti aucune peur. C’était plutôt de la colère mais il y avait quelque chose dans l’attitude de cet homme, la façon dont il se tenait, l’inclinaison de sa tête. Il se dégageait de lui une sorte de mélancolie : on pouvait lire une grande tristesse sur son visage. Je me suis fait la réflexion qu’il était impossible que cet homme se sente bien. Est-ce qu’il avait des contacts avec son père ? Vous le savez ?
– En soi, je ne suis même pas sûr que cet individu-là existe réellement, dit Erlendur. Ce que vous avez vu renforce une théorie précise. Nous ne disposons d’aucun indice sur cet homme. On n’a pas trouvé de photo de lui en communiant chez Holberg si c’est le sens de votre question. En revanche, Holberg a reçu des coups de téléphone chez lui peu avant d’être assassiné et ces coups de fil l’ont secoué. Nous n’en savons pas plus.
Erlendur avait pris son portable et il demanda à Elin de bien vouloir l’excuser un instant.
– Quoi de neuf ? demanda Erlendur dès que Sigurdur Oli eut décroché.
– Dans quel pétrin tu nous as collés ? cria Sigurdur Oli sans rien cacher de sa colère. Ils sont allés jusqu’au tuyau à merde et ça grouillait de bestioles dégueulasses, il y avait des millions de petites bestioles dégoûtantes sous cette putain de dalle. C’est répugnant. Où diable est-ce que tu peux bien être ?
– A Keflavik. Des signes de Grétar ?
– Non, pas de putains de signes de ce putain de Grétar, répondit Sigurdur Oli en éteignant le téléphone.
– Une dernière chose, Erlendur, reprit Elin, qui vient juste de me venir à l’esprit, quand vous parlez de parenté avec Audur. Je vois maintenant que je ne me suis pas trompée. Je ne l’ai pas compris sur le moment mais il y avait aussi une autre expression sur le visage de l’homme, une expression que je pensais bien ne plus jamais revoir. C’était une expression sortie du passé que je n’ai pourtant jamais oubliée.
– Et c’était quoi ? demanda Erlendur.
– C’est pour cette raison que je n’ai pas eu peur de l’homme.
– Quelle expression avait-il sur le visage ?
– Je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment. Il me rappelait aussi Audur. Il y avait quelque chose en lui qui me faisait penser à elle.