CHAPITRE III

Malgré son âge, l'étalon n'était pas toujours facile à diriger. Les garçons d'écurie d'Homana-Mujhar avaient appris à laisser son maître s'occuper de lui.

Brennan entra donc seul dans l'écurie de bois et de brique. Terreur avait la plus grande stalle.

Non loin de là, un autre bâtiment abritait les montures favorites du Mujhar.

Le prince ouvrit la porte de la stalle. L'étalon aplatit les oreilles et leva un sabot. Il changea de position et s'appuya brièvement sur Brennan, le poussant contre la paroi. Puis ses oreilles se redressèrent. Terreur souffla bruyamment et posa sa tête sur l'épaule de Brennan, attendant les doigts qui savaient exactement où le gratter.

Terreur ne pouvait pas comprendre les paroles murmurées à son oreille, mais il était sensible à leur ton, à leurs nuances et à l'affection qu'elles véhiculaient.

Le cheval ne sentit pas l'angoisse sous-jacente de Brennan. N'étant pas humain, il n'avait aucun moyen de comprendre ces sentiments. Et s'il l'avait été, les émotions de Brennan lui seraient probablement restées tout aussi étrangères. Ceux que les dieux n'avaient pas bénis étaient insensibles aux subtilités du non-dit.

Ian était un Cheysuli. Il faisait partie du peuple élu et il avait connu sa part d'angoisse et de désespoir. Même si le temps lui avait permis de les vaincre, il comprenait ces émotions quand elles touchaient son neveu.

Il s'approcha de la porte de la stalle, regarda Brennan s'occuper de son étalon, et remarqua la tension de ses épaules et son air soucieux. Il avait appris à repérer ce type de signes en étant l'homme lige du Mujhar.

— J'ai passé une bonne partie de ma vie à offrir mon assistance, ou simplement une oreille attentive, aux membres de ma famille qui en avaient besoin, dit Ian. Tu t'es toujours tenu à l'écart à cause de ta réserve naturelle. Mais je n'ai jamais connu un enfant du Lion qui n'ait pas un jour besoin de réconfort.

Brennan sursauta et se raidit. Puis il se retourna, une main toujours posée sur le dos de Terreur comme si ce contact lui donnait de la force. L'or de ses bracelets étincelait sous un rayon de soleil jouant à travers les volets.

— Es-tu envoyé par mon jehan ?

Ian posa les coudes sur le haut de la porte de la stalle et sourit avec sérénité. Ses bras, comme ceux de Brennan, portaient l'or cheysuli.

— Je ne suis pas toujours à ses ordres, tout comme toi. Fais-moi la grâce de croire que je me suis aperçu de ta souffrance indépendamment du Mujhar.

Brennan grimaça et détourna le regard. Perdu dans ses pensées, il lissa la robe noire du cheval,.

— Tu allais toujours voir mon jehan, ou Hart, puis Keely, après le départ de Hart. J'ai parfois eu envie de venir vers toi, mais tant d'autres réclamaient ton attention. Je pensais que ta compassion ne pourrait pas en supporter plus.

Les yeux de Ian se posèrent sur l'étalon.

Tout comme Terreur, l'homme était d'âge mûr. Ses cheveux, plus gris que noir, tournaient rapidement au blanc. On lui aurait donné une cinquantaine d'années, alors qu'il en avait près de soixante-dix. L'âge rattrapait les Cheysulis comme les autres races, mais il le faisait plus lentement pour eux. Rien dans l'attitude de Ian ne montrait un affaiblissement de son esprit ou de ses facultés.

— Les enfants de Niall ne peuvent échapper au fardeau parfois trop lourd de leur tahlmorra à part Maeve, peut-être... et je me demande souvent si nous ne nous trompons pas à son sujet. Comment affirmer qu'elle n'a aucune magie en elle ? Le sang de Niall est fort... même en Aidan.

Brennan grimaça. Ian, ayant soigneusement préparé l'appât, regarda son neveu avaler l'hameçon.

— Oui, soupira Brennan, le sang de la famille est puissant en Aidan... Y compris celui de Gisella. Tout le monde se pose des questions à ce sujet, quelle que soit la vérité. Tu sais et je sais que la folie de ma jehana n'est pas héréditaire, mais les Homanans s'en fichent. Ils voient qu'Aidan est différent, et ils jacassent au sujet de Gisella.

— On ne peut pas demander à un homme de dissimuler sa vraie nature, dit doucement Ian. Pourtant, Aidan le fait.

— Tu fais référence à ce que mon jehan m'a dit, concernant les rêves d'Aidan ?

— Il y a eu une époque où il t'en aurait parlé lui-même.

L'expression de Brennan s'assombrit.

— Pas depuis très longtemps. Il a changé, su’fali. A un moment, il a changé...

— Peut-être s'est-il senti obligé de le faire.

— Je ne voulais pas qu'il change ! Pourquoi ? Après toutes ces années de maladie... Après tant de soucis et de craintes...

Brennan soupira et ferma les yeux.

— Nous pensions qu'il mourrait, su'fali. Quand il était fiévreux, il parlait sans cesse. Nous avons appris à ne pas l'écouter.

— Parce que ses paroles n'avaient aucun sens.

Brennan hocha la tête en silence.

— Et maintenant, il ne parle plus du tout. Aidan n'est peut-être pas ce que tu attendais... Mais essayer de reforger une épée ne sert qu'à rendre l'acier cassant.

— Est-ce donc ce que j'ai fait ? s'écria Brennan. Il est un guerrier au même titre que nous. Il n'y a rien en lui que je souhaiterais changer. Malgré son enfance maladive, il est clair qu'il vivra et héritera du trône. Mais je suis incapable de deviner ce qu'il pense...

Brennan s'interrompit. L'étalon frémit, dérangé par le désespoir de son maître.

— L'as-tu déjà vu regarder à travers quelqu'un, su'fali ? Comme s'il était ailleurs...

Ian sentit sa sérénité s'éroder. Habituellement, les gens trouvaient facile de se confier à lui, ce qui n'était pas courant chez les Cheysulis. Traditionnellement, les guerriers ne montraient pas leurs émotions, pour ne pas révéler une faiblesse à un ennemi. Mais ces jours étaient passés. Les choses changeaient dans les clans — trop de choses, pensaient certains. Brennan, qui n'avait jamais eu besoin de personne, se tournait vers lui pour comprendre son fils.

Et Ian n'avait aucune réponse à lui fournir. II hocha la tête.

— Ainsi, tu l'as vu, toi aussi.

Ian soupira.

— Que puis-je te dire ? Aidan est très différent de nous sous certains aspects, et très semblable sous d'autres. Je retrouve Aileen et toi en lui. Peut-être avons-nous tort de chercher les ressemblances. Aidan est peut-être simplement Aidan...

— Et cet oiseau, dit Brennan. Ce corbeau...

— Teel est un lir, dit Ian avec un sourire.

— Il est plus que ça, je t'assure. As-tu vu l'expression des yeux d'Aidan quand il se plonge dans le lien mental ?

— Si Keely était là, elle pourrait sans doute nous dire de quoi ils parlent. Mais je doute que leurs conversations soient très différentes de celles que tu tiens avec ton lir. Et tu devrais voir ton expression quand Sleeta te parle mentalement.

— C'est vrai, elle est souvent difficile. Aidan m'a dit que Teel le harcèle parfois sans merci.

Ian se poussa quand Brennan ouvrit la porte pour quitter la stalle.

— Aidan a été malade pendant si longtemps. Il est passé si près de la mort. Cela marque un homme, Brennan. Comme ton père ou toi avez été marqués. Pensais-tu que ton fils échapperait au sort commun ?

— Le Lion réclame un homme capable de gouverner avec son intellect, pas avec des rêves.

— Est-ce pour cela que tu ne t'en es autorisé aucun ? murmura Ian.

Brennan ferma la porte de la stalle. Son expression se durcit.

— Tu sais ce que sont les responsabilités, su’fali. Quand il s'agit de faire la guerre, comment un roi pourrait-il se plonger dans ses rêves ?

— Quelle guerre livres-tu, harani ? Homana est en paix, tout comme Solinde, Erinn et Atvia.

— Personne ne comprend ce que c'est que de regarder Aidan et de se demander quel homme il deviendra. Quel homme il est !

Ian ne répondit pas tout de suite. Même si les Cheysulis prônaient le contrôle de soi, il savait combien il était dur de garder son équilibre quand les circonstances devenaient difficiles.

Son royal neveu, en dépit de sa maturité, était tout aussi capable de colère que Corin, son frère, ou sa sœur à la langue acérée, Keely. Ian pensa préférable de ne pas provoquer Brennan. De plus, faire entendre raison à un homme furieux était presque impossible.

Il regarda Brennan, soupesant sa tension.

— T'es-tu jamais demandé pourquoi il ne te dit rien ? Pourquoi il vient parler au Lion ? Si tu lui as donné des raisons de penser qu'il était... anormal.., pourquoi te ferait-il confiance ?

— Par les dieux, Ian, c'est un adulte ! Un guerrier !

— Tout ça a commencé quand il était enfant. Les enfants ont une vue différente des choses.

— Les enfants ont trop d'imagination. Souvent, ils se font peur à eux-mêmes. Crois-tu que je ne sache rien à ce sujet ? Encore maintenant, quand j'entre dans la stalle de Terreur, j'ai peur d'être enfermé.

— En as-tu honte ?

— J'ai été reclus dans la Matrice pendant très peu de temps. Pourtant, j'aurais juré que des jours avaient passé. J'ai pris des lirs de pierre pour de véritables animaux. Mon imagination m'a plongé dans la terreur. Et maintenant, il suffit qu'on m'enferme dans l'obscurité, et je perds la tête !

— C'est pour cela qu'un jehan, voyant les peurs de son fils nourries par son imagination, lui a répété qu'elles n'étaient pas réelles. Jusqu'à ce que l'enfant juge préférable de les garder pour lui.

— Ce n'étaient que des rêves, Ian ! Qu'aurais-je dû faire ? Le laisser se terroriser lui-même ?

— Je l'ignore, dit Ian en haussant les épaules. Mais Aidan continue de rêver. Quoi qu'il en soit, quelque chose est réel pour lui.

— Et je ne l’ai jamais accepté, dit Brennan en se laissant glisser contre le mur. Je ne suis pas le plus éclairé des hommes !

— Aileen comprendrait sans doute ce que tu ressens. L'avenir d'Aidan la concerne au même titre que toi.

— Elle ne m'en a jamais parlé.

— As-tu pensé à lui poser la question ?

— Aileen prend tout de suite sa défense. Elle ne tient pas compte de mes inquiétudes et n'accorde aucun poids à mes paroles. Il est son fils unique. Elle ne veut pas entendre de critiques à son sujet.

— Aileen n'est pas aveugle. Elle le défend vis-à-vis des autres. En est-il besoin avec toi ?

L'étalon passa la tête par la porte de sa stalle. Brennan l'écarta pour continuer à voir son oncle.

— J'ai le droit de m'inquiéter.

— Nul ne te le conteste. Mais Aileen pourrait t'ai-der à porter ce fardeau.

— Il faudrait qu'Aidan ait un fils.

Ian se figea.

— Pourquoi ? Tu crois qu'il vaudrait mieux remplacer ton fils par un petit-fils ?

— Non ! dit Brennan, trop vite. Mais il a vingt-trois ans. J'avais un fils à cet âge-là. Mon jehan en avait trois, plus deux filles.

— As-tu jamais pensé cela : si on vous en avait laissé le temps, Aileen et toi auriez pu avoir une union plus profonde ? Semblable à celle de Niall et de Deirdre ?

— Veux-tu dire que je devrais laisser du temps à Aidan ?

— Oui. Tu sais quel prix Aileen et toi avez payé. Pourquoi le faire payer aussi à ton fils ?

— Les rois doivent engendrer des fils, dit Brennan.

Ian perdit patience.

— Le roi actuel est bien vivant. Son héritier est en parfaite santé, et il a lui-même un fils. Pour le moment, le Lion n'a pas besoin d'autre chose.

Brennan ferma les yeux un instant.

— Et si mon fils était fou ? Aileen ne peut pas me donner d'autres enfants, et je refuse de la répudier. J'ai besoin qu'Aidan ait un héritier.

— Il n'est pas fou, dit Ian. Seulement... différent.

— Les rois ne peuvent pas être différents. Cela effraie les Homanans.

— Pas autant que cela t'effraie, toi, dit l'oncle de Brennan, de la compassion dans le regard.

Le ciel plombé ne montrait aucun signe d'amélioration. Aidan, parti de Mujhara après un petit déjeuner tardif, sentit son irritation augmenter proportionnellement au mauvais temps. Il en fit part à son lir, qui volait au-dessus de lui.

Certaines choses valent de supporter un peu d’inconfort, répondit Teel.

— Mais nous sommes en été, protesta Aidan. On se croirait au cœur de l'hiver !

Hier, tu te plaignais de la chaleur.. Tu n'es jamais content !

Peut-être, se dit Aidan. Mais la veille, il crevait de chaud, et maintenant il tremblait de froid. Assez pour lui faire regretter de n'avoir pas emporté un manteau.

Le vent changea de direction, soufflant des mèches rousses dans ses yeux. Son cheval, dérangé par la bourrasque, fit un écart violent. Aidan s'y était attendu et le retint.

— Du calme. Il vaut mieux que tu me laisses décider si nous irons au trot ou au galop !

Lir, dit la voix de Teel, l'orage menace.

Aidan s'en était aperçu, mais il ne répondit pas, occupé à empêcher sa monture de s'affoler. Il ne lui en voulait pas : eût-il été un cheval qu'il serait volontiers parti au galop.

— Et c'est l'été, marmonna Aidan. Je me demande comment sera l'hiver...

Il n'y avait rien d'autre à faire qu'à avancer, afin d'atteindre l'orée de la forêt, qui lui fournirait un abri. La piste, bordée d'arbres et de buissons, serait isolée du vent et lui permettrait de rallier la Citadelle en évitant le pire de la tempête.

Des débris de feuilles et de la poussière volaient partout. Aidan baissa la tête et plissa les yeux, poussant le cheval à aller un peu plus vite.

— Vas-y, dit-il au cheval louvet. Si tu as envie de courir, nous arriverons d'autant plus vite.

L'animal ne demandait pas mieux. Aidan fut presque déçu quand ils atteignirent l'orée des bois. Il aurait eu envie de continuer à galoper, mais il se retint. La bête avait besoin de repos et la piste, jonchée de débris, était dangereuse.

— Shansu, dit-il en tapotant le col de l'animal. Nous recommencerons une autre fois. Pour le moment, nous continuerons au pas.

Le cheval louvet était une bête d'âge moyen, habituellement calme. Mais l'orage l'avait énervé, car il se dressa sur les pattes arrière et agita la queue, manifestant son déplaisir.

— Par là, dit Aidan en lui montrant le chemin.

L'animal recula et se retourna vers l'endroit d'où ils arrivaient.

— Non, fit Aidan. Nous sommes allés à la Citadelle plus d'une fois. Tu n'as aucune raison de te conduire comme ça. S'il y avait du danger, mon lir m'aurait prévenu. J'ai davantage confiance en lui qu'en toi.

La bête ne bougea pas, frémissante.

Lir... Y a-t-il un danger devant nous ? demanda Aidan, intrigué.

Je croyais que tu me faisais confiance ? dit Teel, acide. Il n'y a rien que l'orage.

— Allons, mon garçon, crois-tu que je te voudrais du mal ? Avance !

Après avoir refusé obstinément de bouger, le cheval démarra d'un coup. Vers l'est, comme Aidan le voulait. Sans l'orage, il l'aurait laissé aller à sa guise, mais la piste était pleine de débris. Si la bête trébuchait et tombait...

Il tira sur les rênes pour tenter de ralentir l'animal.

Il avait dompté plus d'un poulain et gagné la confiance de nombreux chevaux, car il partageait le don de son père quand il s'agissait de s'occuper d'eux.

Mais celui-là ne voulut rien entendre.

Aidan sentit que le mors avait glissé et s'était logé entre les dents du cheval, n'offrant plus de contrôle à son cavalier.

Je pourrais prendre ma forme-lir et laisser cet idiot continuer à galoper sans moi...

L'idée de mettre l'animal en danger le retint. Son père lui avait enseigné à faire passer l'intérêt de ses bêtes avant le sien.

Sans ralentir, la bête quitta la piste et plongea dans le sous-bois, évitant de justesse un tronc d'arbre. Aidan évita aussi le tronc, mais pas la branche épaisse qui sembla se matérialiser devant lui.

Il leva un bras, sachant que c'était trop tard.

Lir...

Il n'eut pas le temps d'en dire plus. La branche le frappa à la poitrine et le fit tomber à terre.