CHAPITRE V

Blythe ferma la porte. Tevis l'attendait, comme elle le lui avait demandé.

Deux bagues étincelaient aux doigts du jeune homme : un saphir monté sur argent et une hématite sertie d'or— ses seules coquetteries.

— Nous nous inquiétons peut-être pour rien.

Il ne répondit pas. Il était en colère, mais il avait peur de le reconnaître et de ne pas en avoir le droit.

Avant de rencontrer Tevis, Blythe avait pensé que le « coup de foudre » existait seulement dans l'imagination exaltée des filles de cuisine.

Tevis et Blythe étaient du même âge et ils avaient des goûts communs. Leur attirance était devenue un désir physique d'autant plus exacerbé qu'ils savaient ne pas pouvoir y donner libre cours dans l'immédiat.

L'approbation de ses parents était acquise, comme le prouvait l'invitation faite à Tevis de rester aussi longtemps qu'il le souhaitait. C'était leur façon de dire que le jeune homme avait toutes les qualités requises pour épouser leur fille.

Blythe pensait à lui jour et nuit. Tevis était un paradoxe : un homme à la fois très masculin et doté d'une sensibilité féminine.

Blythe soupira et posa les mains sur la tête de Tevis, ses doigts caressant la courte chevelure brune qui mettait en valeur la forme élégante de son crâne.

Elle l'attira lentement contre son ventre. Ils n'avaient pas osé se toucher de la sorte avant ; c'était désormais une nécessité.

— Nous ne sommes pas sûrs de ce qu'il veut..., dit-elle, se forçant à garder un ton calme.

— Oh si ! L'héritier d'Homana est venu chercher une épouse à Solinde. Il n'en a pas fait mystère.

— Si tu allais trouver mon père, et que tu lui dises que tu veux m'épouser ?

— Comment le pourrais-je ? Il est le prince de Solinde, et je suis...

— ... de la famille de la reine de Solinde.

Hart utilisait toujours son titre homanan. Mais le Conseil solindien avait attribué celui de reine à Ilsa quand elle l'avait épousé. Une minable vengeance. Hart ne s'en souciait nullement.

— Il fera de toi la reine d'Homana, dit Tevis.

— Contre mon gré ? Tu crois ça ?

— Quelle femme ne souhaiterait pas...

— Celle qui préfère vivre dans une province du nord de Solinde, à Haute Roche !

— Tu es cheysulie, dit-il en fermant les yeux. J'ai entendu parler de la prophétie...

Elle lutta pour garder son calme.

— Je suis solindienne. Je préfère servir mon pays qu'une vieille superstition étrangère.

— Une « superstition étrangère » ? répéta Tevis en éclatant de rire. As-tu idée de ce que dirait ton père en t'entendant blasphémer de la sorte ?

— Il serait surpris. Et il ne manquerait pas de me parler de mon tahlmorra. Mais cela n'a rien à voir avec moi. Je suis bien plus qu'une simple Cheysulie !

— C'est vrai, fit-il en lui caressant le visage.

Elle se pencha vers lui.

— As-tu conscience de ce que je suis ? demanda Tevis.

— Le neveu d'un traître, répondit-elle, refusant d'enjoliver la réalité.

— On dira que c'est ma façon de prendre ma revanche.

Blythe sourit.

— Peut-être est-ce vrai.

— Tu es l'aînée. Et le trône de Solinde n'a pas d'héritier.

— Cela peut encore changer.

— Si l'enfant est une fille, et que la reine ne conçoive plus...

— Il n'y aura pas d'autre enfant. Ilsa et Hart en ont décidé ainsi. Dans ce cas, il me reviendra de porter l'héritier de Solinde.

— On m'accusera de t'avoir épousée pour ça !

— Qu'importe ! Il faut bien que j'épouse quelqu'un.

— Pourquoi pas Aidan ?

— Parce que ce n'est pas de lui que j'ai envie !

— Et si on te forçait la main ?

— Tu ne sais rien d'Aidan. Il ne voudra jamais d'une épouse amoureuse d'un autre homme.

— Blythe, si je te perdais... Si on t'arrachait à moi...

— Non, dit-elle.

— Crois-tu qu'on te laissera épouser un hobereau montagnard alors qu'un prince est sur les rangs ? Tu as trop de valeur pour ça !

Blythe défit sa ceinture et la laissa tomber sur le sol.

— Dans ce cas, je vais faire en sorte de n'avoir plus de valeur à leurs yeux. Aucun prince n'épouserait une femme ayant perdu sa vertu.

Il lui prit les mains.

— Non ! Pas comme ça !

— Les Cheysulies ont toujours eu la prérogative de décider qui elles veulent épouser. Je t'offre mes droits en toute liberté. Voyons ce qu'ils auront à dire contre ça !

Aidan abandonna sa forme humaine et s'envola. Il se demanda comment Hart supportait d'être à jamais prisonnier du sol à cause de la main manquante qui le privait de son équilibre et l'empêchait de voler comme Rael, son lir.

Etait-ce pour ça qu'il aimait tant Ilsa ? Avait-il compensé ce qu'il avait perdu en se tournant vers l'amour de sa femme et de ses enfants ?

Aidan savait pourtant que rien ne pouvait compenser la perte de la forme-lir pour un guerrier.

Tu devrais être reconnaissant de ce que les dieux t’ont donné, dit Teel.

Le corbeau parlait-il de la forme-lir, ou de la tâche que la Fileuse avait mentionnée ?

Depuis son arrivée, Aidan n'avait pas été dérangé par le rêve de la chaîne. Parce qu'il en possédait désormais deux maillons ? La preuve que les dieux avaient une tâche à lui confier... ou qu'il devenait fou.

Si je pouvais partager l'exaltation du vol avec Blythe...

Pourquoi désires-tu une femme amoureuse d'un autre homme ?

Il faillit perdre sa forme-lir: Respirant avec peine, il lança au corbeau :

Redescendons.

Reprenant trop vite sa forme humaine, il trébucha à l'atterrissage et se retrouva à quatre pattes. L'herbe était confortable. Il s'allongea sur le dos.

— Je suis un idiot, dit-il. Venu chercher une épouse, je décide de vouloir la première femme qui me tombe sous les yeux. Sans me soucier de lui demander son avis ! Comme si être l'héritier du trône d'Homana me dispensait de la plus élémentaire courtoisie.

« Blythe est belle, aimable, sensuelle... Et elle est amoureuse de Tevis.

Il s'aperçut que cela ne le gênait plus. Certes, elle aurait été une épouse parfaite, mais elle n'était plus disponible.

— Je veux que les choses restent simples, dit-il en souriant. On me laisse la liberté du choix. Combien de membres de ma famille auraient sans hésiter changé de place avec moi ?

Sa mère, pour commencer. Si elle avait été libre de le faire, elle aurait épousé Corin. Et fait d'Aidan l'héritier d'Atvia, non celui du Lion.

Mais j'aurais été différent si j'étais né de leur union. Mon tahlmorra aurait été autre...

Aidan décida qu'il était temps de rentrer à Lestra.

Il reprit sa forme-lir et s'envola.

J'aimerais que le bébé vienne au monde afin que je sois libre de partir pour Erinn.