CHAPITRE VIII

L'enfant reçut son nom trois jours plus tard, lors de la cérémonie officielle à laquelle toute la famille participait.

Debout sur une estrade, Hart tenait le bébé endormi dans ses bras, Ilsa à ses côtés.

— Nous sommes réunis aujourd'hui pour nommer cet enfant, né de deux races et de deux royaumes. Nul ne devrait tourner le dos à une partie de lui-même, car ce sont toutes ces parties qui font de nous ce que nous sommes. Ainsi, l'enfant sera nommé suivant la coutume de Solinde et celle d'Homana, afin qu'aucun dieu ne soit offensé, et aucune race oubliée.

« Un enfant solindien, surtout de sang royal, doit avoir un père-en-second, qui s'occupera de lui si un malheur frappait ses parents naturels.

Il défit les langes de l'enfant. Suivant la coutume cheysulie, il devait s'assurer que le nouveau-né était physiquement parfait.

Hart, qui avait été exclu des clans à cause de sa main coupée, trouverait sans doute difficile cette partie de la cérémonie, pensa Aidan.

Brennan avait essayé de persuader le conseil des clans de modifier la coutume, mais on le lui avait refusé, prétextant que trop de choses avaient déjà changé.

L'amour d'Ilsa adoucit sa douleur, comprit Aidan, regardant la femme radieuse debout à côté de Hart.

Ayant examiné l'enfant, Hart le montra à tout le monde.

— Je déclare, devant les dieux d'Homana, que cet enfant est parfaitement formé et digne d'être accepté dans les clans. En recevant son nom, il devient un véritable Cheysuli, destiné à avoir un lir et à servir la prophétie. Je le nomme Owain, fils de Hart et d'Ilsa, prince de Solinde et héritier du trône. Que les dieux lui accordent un tahlmorra digne de lui.

Aidan avança et salua Hart d'un signe de tête. Puis il prit la main du bébé et prononça la bénédiction traditionnelle d'un parent souhaitant santé et prospérité à l'enfant. Ensuite il se tourna vers l'assemblée.

— Cet enfant est celui des dieux. Qu'ils lui accordent de servir parfaitement la prophétie ainsi que le peuple de Solinde, qu'il gouvernera un jour. Tahlmorra lujhala mei wiccan, cheysu.

Ceux qui la connaissaient donnèrent la réponse traditionnelle.

— Ru'shalla-tu.

Qu'il en soit ainsi.

Son rôle dans la cérémonie terminé, Aidan retourna à sa place.

— Leijhana tu'sai, dit Hart. Le devoir du père-en-second est de prendre soin de l'enfant si quelque chose arrive à ses parents. Il doit l'élever comme le sien et lui offrir tout ce qu'il donnerait à ses propres petits. Quand l'enfant sera adulte, il quittera la maison de son père-en-second, mais il gardera sa reconnaissance à celui qui l'aura élevé. Le choix d'un père-en-second n'est jamais fait à la légère. C'est une marque d'honneur et de respect accordée à un homme dont la loyauté est sans faille.

« Souvent, on choisit un parent pour remplir ce rôle, car le même sang coule dans leurs veines. Mais il est possible de conférer cet honneur à quelqu'un d'autre.

Hart sourit.

— Tevis de Haute Roche, appela-t-il.

— Mon seigneur ?

— Acceptes-tu, en tant que père-en-second, de jurer d'élever le prince Owain comme ton propre fils, de le défendre et de le protéger ?

— Mon seigneur... Vous avez parlé d'un parent... Et le prince Aidan ?

— Le tahlmorra d'Aidan le pousse dans une autre direction. Nous aimerions que tu sois le père-en-second de notre fils.

Aidan comprit pourquoi Hart avait pris cette décision : une manœuvre de vrai politicien...

— Mon seigneur, je ferai comme bon vous semble. J'accepte l'honneur de servir le prince Owain en tant que père-en-second.

Tevis s'approcha de l'estrade et s'inclina devant Hart et Ilsa.

— Lève-toi, dit Hart. Prends sa main dans la tienne.

Tevis obéit.

— Je jure de t'élever comme mon propre enfant. De te servir et de t'accepter comme mon seigneur. Jamais je ne trahirai ta confiance.

Inclinant la tête, il embrassa la main minuscule du bébé.

Blythe avait les larmes aux yeux. Ilsa regarda Tevis avec fierté. Hart semblait satisfait et triomphant.

Tevis recula, s'inclina de nouveau, puis retourna à côté de Blythe. Aidan ne sentit rien de son état d'esprit à travers le kivarna. Son don était erratique, comme toujours, et refusait de se laisser contrôler.

Tevis croisa le regard d'Aidan et lui sourit avec sincérité.

Peut-être se contentera-t-il de ce qu'il a...

Plus tard dans la soirée, après avoir réussi à faire partir les femmes, les hommes s'attelèrent aux choses sérieuses : le bon vin, les récits d'aventures et le jeu.

Hart ramassa ses gains et les ajouta à son impressionnante pile.

Tevis gémit.

— Que quelqu'un l'arrête avant qu'il nous mette sur la paille.

— Ça ne sera pas moi, dit Aidan. Il ne me reste presque plus rien.

Hart montra la chevalière d'Aidan.

— Tu as ça.

— C'est l'emblème de mon rang, fit Aidan, choqué.

— Ça ne m'a jamais arrêté...

— Un homme digne de ce nom ne parie rien d'important.

— Et les maillons que tu portes à la ceinture ? Ils ne servent à rien. Pourquoi les as-tu, harani ?

— Parce que j'en ai envie. Quant à parier... Tenez, fit-il en poussant son dernier argent au centre de la table.

Hart mélangea les pièces de bezat et les distribua.

— Ah ! s'écria Tevis. La fortune me sourit enfin !

Fronçant les sourcils, Hart passa les pièces au jeune homme. Puis il se tourna vers Aidan.

— Il faut que tu continues à jouer.

— J'ai perdu, su'fali. C'étaient mes dernières pièces.

— Brennan n'est pas très généreux.

— Il me donne assez pour mes besoins. Je ne suis pas dépensier.

— N'importe. Tu es mon invité, tu dois jouer ! Je t'avancerai l'or nécessaire.

Ils jouèrent en silence.

— Tevis, à ton tour de tirer une pièce.

Les yeux de Tevis étaient rivés sur la coupe, mais Aidan eut l'impression qu'il ne la voyait pas. Il avait le regard d'un homme perdu dans ses pensées.

— Tevis ? fit Hart.

— Mon seigneur ?

— Tire une pièce. Pour Aidan.

— Oui... C'est un bezat. La pierre de mort.

— Aidan, tu as perdu ! Maintenant, c'est à Tevis et moi de nous départager.

La porte s'ouvrit à la volée. La nourrice de Dulcie entra, l'air affolé.

— Mon seigneur... Venez tout de suite, je vous en prie !

— Qu'y a-t-il, Helda ? demanda Hart, inquiet.

— Oh, mon seigneur... Le bébé...

Hart se leva d'un bond, laissant tomber sa coupe de vin. Aidan renversa son tabouret. Tevis, blanc comme un linge, les suivit hors du solarium.

Aidan arriva dans la nourricerie sur les talons de Hart. Ilsa était agenouillée près du berceau, l'enfant serré contre son sein. Son visage reflétait un chagrin indicible.

— Sortez ! cria Hart aux suivantes. Dehors !

Blythe entra, en vêtements de nuit.

— Que se passe-t-il ? Oh, non, pas Owain !

Ilsa ne semblait pas s'être aperçue de la présence de Hart. Il lui toucha l'épaule.

— Meijhana...

— Il est mort, dit-elle à voix basse.

Les mains tremblantes, Hart écarta les langes.

— Il est si froid... Froid comme la mort.

— Mais il était en parfaite santé pendant la cérémonie..., murmura Blythe.

— Rien de ce que je pourrais dire n'adoucira ta douleur, meijhana, souffla Hart en caressant la tête de son épouse.

— C'était aussi mon fils, dit soudain Tevis. J'étais son père-en-second...

Il avança vers la reine et le Cheysuli agenouillé près du corps sans vie de l'enfant qui ne monterait jamais sur le trône.

— Non, dit Blythe. Tu ne comprends pas. Le chagrin d'un Cheysuli est privé ; il doit être respecté.

Aidan s'interposa.

— Tevis, laissez-les seuls pour le moment. Qu'ils aient le temps de se reprendre...

Il posa une main sur le bras de Tevis...

... Et sentit des flammes infernales parcourir son corps, comme si son sang s'était transformé en une rivière de feu.

— C'est vous ! fit-il d'une voix rauque. Vous...

— Ne me touchez pas, dit Tevis.

— Vous ! cria Aidan, s'étranglant à demi. Vous avez tué l'enfant !

— Etes-vous devenu fou ? cria Blythe. Pourquoi Tevis aurait-il...

Hart se releva, agrippa le bras d'Aidan et lui fit faire volte-face.

— Que dis-tu ?

— Tevis a tué l'enfant, déclara Aidan.

Etait-il le seul à percevoir la vérité ? Le kivarna rendait les choses si claires et les intentions de Tevis si transparentes...

— Aidan, Tevis est resté toute la soirée avec nous...

— Je sais. Mais je l'ai senti...

Les derniers vestiges du déguisement de Tevis se dissipèrent devant les yeux d'Aidan.

— Par les dieux... Un Ihlini !

— Vous êtes fou ! cria Blythe.

Les barrières s'étaient écroulées. Aidan sentit l'ambition démesurée, la soif de pouvoir et la puissance qui habitaient l'homme. Et la haine. Tout cela au service d'un dieu si monstrueux que l'idée même en faisait frémir Aidan.

Tevis leva la main. Autour de ses doigts dansa le feu de dieu, révélant qui il était en réalité.

— Oui, cracha Tevis. Un rejeton des dieux : un enfant de la prophétie, comme toi !

— Ce n'était qu'un bébé sans défense ! cria Hart. Pourquoi l'avoir tué ?

— Parce que je dois éliminer toutes les vies, dit Tevis. Toutes...

— Tevis, murmura Blythe.

— ... Jusqu'à ce qu'il reste seulement notre lignée ! Si vous n'aviez pas engendré cet enfant, vous ne connaîtriez pas la douleur de sa perte. Tout est votre faute, seigneur de Solinde. Pour épargner cette souffrance à votre épouse, il vous suffisait d'une chose très simple...

— Une chose ?... fit Hart d'une voix distante.

— Me désigner héritier, mon seigneur. Me mettre sur le trône de Solinde après vous.

— Non ! hurla Blythe. Dieux, non ! NON !

— Ah, fit Tevis. Elle vient de comprendre qu'elle a couché avec un Ihlini. Comme la prophétie le dit : une Cheysulie et un Ihlini...

Ilsa se leva, le visage ravagé de chagrin.

— Vous avez toujours livré la guerre aux adultes, Ihlini. Quel mal pouvait vous faire cet enfant ?

Il haussa les épaules.

— A son âge, pas grand-chose. Mais il est important pour moi que personne ne survive. Asar-Suti a dit que pour retrouver notre domination sur le monde, nous devons d'abord exterminer les Cheysulis et ceux qui les servent.

— Comment avez-vous fait pour que nous ne nous apercevions pas de ce que vous êtes ? demanda Aidan. Comment avez-vous touché l'enfant, alors que vous étiez avec nous ?

Tevis montra la bague au saphir.

— Un souvenir de votre père, mon seigneur d'Homana. Quelque chose qu'il a donné à ma tante, il y a bien des années. Tout ce qui a été porté par un homme contient l'essence de sa personne. Avec nos arts ihlinis, nous en faisons un bouclier qui nous permet de nous déplacer librement au milieu des Cheysulis et des lirs. Quant à atteindre l'enfant, rien n'a été plus simple. J'ai imaginé que son cœur cessait de battre. Puis j'ai souhaité que cela se réalise. Un bon outil, cette bague. Brennan n'aurait jamais dû la donner à Rhiannon.

— Rhiannon est votre tante ?

Blythe gémit et Hart pâlit davantage.

Les traits de Tevis avaient peu changé, mais il semblait à la fois plus sauvage et plus raffiné.

— Dieux, fit Aidan. Strahan avait un fils !

— Qu'est-il arrivé à Tevis ? S'il a existé un jour...

— Je l'ai tué, en même temps que son père, quand j'ai appris qu'il devait se rendre au palais. J'ai utilisé le corps de Tevis pour les modifications nécessaires. Ceux qui le connaissaient voyaient Tevis, les autres me voyaient, moi.

Blythe, tremblante, mit ses mains sur sa bouche.

Ilsa fit un pas en avant, l'enfant assassiné toujours serré contre sa poitrine.

— Je te maudis ! Je suis de la plus ancienne Maison de Solinde, Ihlini. Et je te maudis !

Tevis lui sourit, inclinant la tête. Puis il se tourna vers Hart.

— J'ai tué le fils, il me reste à éliminer le père.

Quelque chose scintilla dans sa main. Aidan reconnut aussitôt la roue à rayons acérés appelée la Dent du Sorcier. L'objet jaillit de la main de l'Ihlini à la vitesse de l'éclair.

— Je me nomme Lochiel, dit-il. Ainsi, vous saurez qui je suis au moment de mourir.

Sans réfléchir, Aidan se jeta en avant. Il avait l'intention de détourner l'objet mortel de sa trajectoire. A l'instant où il tendit la main, il comprit qu'il venait de commettre une erreur fatale.

L'arme pénétra dans la paume de sa main, les rayons coupant les muscles, les os et les tendons. Puis elle ressortit de l'autre côté. Aidan sentit sa vue se brouiller.

Hart le rattrapa avant qu'il tombe. Le jeune homme eut juste le temps de se souvenir que les Ihlinis trempaient leurs armes dans un bain empoisonné. Blythe cria.

Aidan plongea dans l'inconscience.