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La Dame De Monsoreau Tome I

Alexandre Dumas

Le dimanche gras de l'année 1578, après la fête du populaire, et tandis que s'éteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse journée, commençait une fête splendide dans le magnifique hôtel que venait de se faire bâtir, de l'autre côté de l'eau et presque en face du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliée à la royauté de France, marchait l'égale des familles princières. Cette fête particulière, qui succédait à la fête publique, avait pour but de célébrer les noces de François d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi Henri III et l'un des favoris les plus intimes, avec Jeanne de Cossé-Brissac, fille du maréchal de France de ce nom. Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti à grand-peine au mariage, avait paru au festin avec un visage sévère qui n'avait rien d'approprié à la circonstance …' 'La Dame de Monsoreau' est, à la suite de 'La Reine Margot', le deuxième volet du somptueux ensemble historique que Dumas écrivit sur la Renaissance.

Alexandre Dumas

La Dame de Monsoreau Tome I

PREMIÈRE PARTIE

I Les noces de Saint-Luc.

Le dimanche gras de l'année 1578, après la fête du populaire, et tandis que s'éteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse journée, commençait une fête splendide dans le magnifique hôtel que venait de se faire bâtir, de l'autre côté de l'eau et presque en face du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliée à la royauté de France, marchait l'égale des familles princières. Cette fête particulière, qui succédait à la fête publique, avait pour but de célébrer les noces de François d'Épinay de Saint-Luc, grand ami du roi Henri III et l'un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de Cossé-Brissac, fille du maréchal de France de ce nom.

Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti à grand'peine au mariage, avait paru au festin avec un visage sévère qui n'avait rien d'approprié à la circonstance. Son costume, en outre, paraissait en harmonie avec son visage: c'était ce costume marron foncé sous lequel Clouet nous l'a montré assistant aux noces de Joyeuse, et cette espèce de spectre royal, sérieux jusqu'à la majesté, avait glacé d'effroi tout le monde, et surtout la jeune mariée, qu'il regardait fort de travers toutes les fois qu'il la regardait.

Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette fête, ne semblait étrange à personne; car la cause en était un de ces secrets de cœur que tout le monde côtoie avec précaution, comme ces écueils à fleur d'eau auxquels on est sûr de se briser en les touchant.

À peine le repas terminé, le roi s'était levé brusquement, et force avait été aussitôt à tout le monde, même à ceux qui avouaient tout bas leur désir de rester à table, de suivre l'exemple du roi. Alors Saint-Luc avait jeté un long regard sur sa femme, comme pour puiser du courage dans ses yeux, et, s'approchant du roi:

– Sire, lui dit-il, Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur d'accepter les violons que je veux lui donner à l'hôtel de Montmorency ce soir?

Henri III s'était alors retourné avec un mélange de colère et de chagrin, et, comme Saint-Luc, courbé devant lui, l'implorait avec une voix des plus douces et une mine des plus engageantes:

– Oui, monsieur, avait-il répondu, nous irons, quoique vous ne méritiez certainement pas cette preuve d'amitié de notre part.

Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait remercié humblement le roi. Mais Henri avait tourné le dos sans répondre à ses remercîments.

– Qu'a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc? avait alors demandé la jeune femme à son mari.

– Belle amie, répondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard, quand cette grande colère sera dissipée.

– Et se dissipera-t-elle? demanda Jeanne.

– Il le faudra bien, répondit le jeune homme.

Mademoiselle de Brissac n'était point encore assez madame de Saint-Luc pour insister; elle renfonça sa curiosité au fond de son cœur, se promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment où Saint-Luc serait bien obligé de les accepter.

On attendait donc Henri III à l'hôtel de Montmorency au moment où s'ouvre l'histoire que nous allons raconter à nos lecteurs. Or il était onze heures déjà, et le roi n'était pas encore arrivé.

Saint-Luc avait convié à ce bal tout ce que le roi et tout ce que lui-même comptait d'amis; il avait compris dans les invitations les princes et les favoris des princes, particulièrement ceux de notre ancienne connaissance, le duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou à l'avènement de Henri III au trône; mais M. le duc d'Anjou, qui ne s'était pas trouvé au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se trouver davantage à la fête de l'hôtel Montmorency.

Quant au roi et à la reine de Navarre, ils s'étaient, comme nous l'avons dit dans un ouvrage précédent, sauvés dans le Béarn, et faisaient de l'opposition ouverte en guerroyant à la tête des huguenots.

M. le duc d'Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l'opposition, mais de l'opposition sourde et ténébreuse, dans laquelle il avait toujours soin de se tenir en arrière, tout en poussant en avant ceux de ses amis que n'avait point guéris l'exemple de la Mole et de Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n'ont point encore oublié la terrible mort.

Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois des rencontres, dans lesquelles il était bien rare que quelqu'un des combattants ne demeurât point mort sur la place, ou tout au moins grièvement blessé.

Quant à Catherine, elle était arrivée au comble de ses vœux. Son fils bien-aimé était parvenu à ce trône qu'elle ambitionnait tant pour lui, ou plutôt pour elle; et elle régnait sous son nom, tout en ayant l'air de se détacher des choses de ce monde et de n'avoir plus souci que de son salut.

Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale, cherchait à rassurer son beau-père, fort ému de cette menaçante absence. Convaincu, comme tout le monde, de l'amitié que le roi Henri portait à Saint-Luc, il avait cru s'allier à une faveur, et voilà que sa fille, au contraire, épousait quelque chose comme une disgrâce. Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une sécurité que lui-même n'avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Quélus, vêtus de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints splendides, et dont les fraises énormes semblaient des plats supportant leur tête, ajoutaient encore à ses transes par leurs ironiques lamentations.

– Eh! mon Dieu! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de Quélus, je crois, en vérité, que pour cette fois tu es perdu. Le roi t'en veut de ce que tu t'es moqué de ses avis, et M. d'Anjou t'en veut de ce que tu t'es moqué de son nez. [1]

– Mais non, répondit Saint-Luc, tu te trompes, Quélus, le roi ne vient pas parce qu'il a été faire un pèlerinage aux Minimes du bois de Vincennes, et le duc d'Anjou est absent parce qu'il est amoureux de quelque femme que j'aurai oublié d'inviter.

– Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi à dîner? Est-ce là la physionomie paterne d'un homme qui va prendre le bourdon pour faire un pèlerinage? Et quant au duc d'Anjou, son absence personnelle, motivée par la cause que tu dis, empêcherait-elle ses Angevins de venir? En vois-tu un seul ici? Regarde, éclipse totale, pas même ce tranche-montagne de Bussy.

– Heu! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tête d'une façon désespérée, ceci me fait tout l'effet d'une disgrâce complète. En quoi donc, mon Dieu! notre maison, toujours si dévouée à la monarchie, a-t-elle pu déplaire à Sa Majesté?

Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel.

Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands éclats de rire, qui, bien loin de rassurer le maréchal, le désespéraient.

La jeune mariée, pensive et recueillie, se demandait, comme son père, en quoi Saint-Luc avait pu déplaire au roi.

Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, était le moins tranquille de tous.

Tout à coup, à l'une des deux portes par lesquelles on entrait dans la salle, on annonça le roi.

– Ah! s'écria le maréchal radieux, maintenant je ne crains plus rien, et, si j'entendais annoncer le duc d'Anjou, ma satisfaction serait complète.

– Et moi, murmura Saint-Luc, j'ai encore plus peur du roi présent que du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour, comme c'est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc d'Anjou ne vient pas.

Mais, malgré cette triste réflexion, il ne s'en précipita pas moins au-devant du roi, qui avait enfin quitté son sombre costume marron, et qui s'avançait tout resplendissant de satin, de plumes et de pierreries.

Mais, au moment où apparaissait à l'une des portes le roi Henri III, un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vêtu, chaussé, coiffé, fraisé et goudronné de même, apparaissait par la porte en face. De sorte que les courtisans, un instant emportés vers le premier, s'arrêtèrent comme le flot à la pile de l'arche, et refluèrent en tourbillonnant du premier au second roi.

Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des bouches ouvertes, des yeux effarés et des corps pirouettant sur une jambe:

– Çà, messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

Un long éclat de rire lui répondit.

Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu disposé à la patience, commençait de froncer le sourcil, quand Saint-Luc, s'approchant de lui:

– Sire, dit-il, c'est Chicot, votre bouffon, qui s'est habillé exactement comme Votre Majesté, et qui donne sa main à baiser aux dames.

Henri III se mit à rire. Chicot jouissait à la cour du dernier Valois d'une liberté pareille à celle dont jouissait, trente ans auparavant, Triboulet à la cour du roi François 1er, et dont devait jouir, quarante ans plus tard, Langely à la cour du roi Louis XIII.

C'est que Chicot n'était pas un fou ordinaire. Avant de s'appeler Chicot, il s'était appelé DE Chicot. C'était un gentilhomme gascon qui, maltraité, à ce qu'on assurait, par M. de Mayenne à la suite d'une rivalité amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu'il était, il l'avait emporté sur ce prince, s'était réfugié près de Henri III, et qui payait en vérités quelquefois cruelles la protection que lui avait donnée le successeur de Charles IX.

– Eh! maître Chicot, dit Henri, deux rois ici, c'est beaucoup.

– En ce cas, continue à me laisser jouer mon rôle de roi à ma guise, et joue le rôle du duc d'Anjou à la tienne; peut-être qu'on te prendra pour lui, et qu'on te dira des choses qui t'apprendront, non pas ce qu'il pense, mais ce qu'il fait.

– En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon frère d'Anjou n'est pas venu.

– Raison de plus pour que tu le remplaces. C'est dit: je suis Henri et tu es François. Je vais trôner, tu vas danser; je ferai pour toi toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu t'amuseras un peu, pauvre roi!

Le regard du roi s'arrêta sur Saint-Luc.

– Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il.

– Décidément, pensa Brissac, je m'étais trompé en croyant le roi irrité contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur.

Et il courut à droite et à gauche, félicitant chacun, et surtout se félicitant lui-même d'avoir donné sa fille à un homme jouissant d'une si grande faveur près de Sa Majesté.

Cependant Saint-Luc s'était rapproché de sa femme. Mademoiselle de Brissac n'était pas une beauté, mais elle avait de charmants yeux noirs, des dents blanches, une peau éblouissante; tout cela lui composait ce qu'on peut appeler une figure d'esprit.

– Monsieur, dit-elle à son mari, toujours préoccupée qu'elle était par une seule pensée, que me disait-on, que le roi m'en voulait? Depuis qu'il est arrivé, il ne cesse de me sourire.

– Ce n'est pas ce que vous me disiez au retour du dîner, chère Jeanne, car son regard, alors, vous faisait peur.

– Sa Majesté était sans doute mal disposée alors, dit la jeune femme; maintenant…

– Maintenant, c'est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les lèvres serrées. J'aimerais bien mieux qu'il me montrât les dents; Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous ménage quelque traître surprise… Oh! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et même, tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient à nous; retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui.

– Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voilà une étrange recommandation, et que, si je la suivais à la lettre, on pourrait croire…

– Ah! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu'on le crût.

Et, tournant le dos à sa femme, dont l'étonnement était au comble, il s'en alla faire sa cour à Chicot, qui jouait son rôle de roi avec un entrain et une majesté des plus risibles.

Cependant Henri, profitant du congé qui était donné à Sa Grandeur, dansait; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc.

Tantôt il l'appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui, drôle ou non, avait le privilège de faire rire Saint-Luc aux éclats. Tantôt il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits glacés que Saint-Luc trouvait délicieux. Enfin, si Saint-Luc disparaissait un instant de la salle où était le roi, pour faire les honneurs des autres salles, le roi l'envoyait chercher aussitôt par un de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire à son maître, qui ne paraissait content que lorsqu'il le revoyait.

Tout à coup, un bruit assez fort pour être remarqué au milieu de ce tumulte frappa les oreilles de Henri.

– Eh! eh! dit-il, il me semble que j'entends la voix de Chicot. Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fâche.

– Oui, sire, dit Saint-Luc sans paraître remarquer l'allusion de Sa Majesté, il se querelle avec quelqu'un, ce me semble.

– Voyez ce que c'est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire.

Saint-Luc s'éloigna.

En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait le roi en certaines occasions.

– J'ai fait des ordonnances somptuaires, cependant; mais, si celles que j'ai faites ne suffisent pas, j'en ferai encore, j'en ferai tant, qu'il y en aura assez; si elles ne sont pas bonnes, elles seront nombreuses au moins. Par la corne de Belzébuth, mon cousin, six pages, monsieur de Bussy, c'est trop!

Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing sur le côté, jouait le roi à s'y méprendre.

– Que parle-t-il donc de Bussy? demanda le roi en fronçant le sourcil.

Saint-Luc, de retour, allait répondre au roi, quand la foule, s'ouvrant, laissa voir six pages vêtus de drap d'or, couverts de colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur maître, toutes chatoyantes de pierreries. Derrière eux venait un homme jeune, beau et fier, qui marchait le front haut, l'œil insolent, la lèvre dédaigneusement retroussée, et dont le simple costume de velours noir tranchait avec les riches habits de ses pages.

– Bussy! disait-on, Bussy d'Amboise!

Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur, et se rangeait pour le laisser passer.

Maugiron, Schomberg et Quélus avaient pris place aux côtés du roi, comme pour le défendre.

– Tiens, dit le premier, faisant allusion à la présence inattendue de Bussy et à l'absence continue du duc d'Alençon, auquel Bussy appartenait; tiens, voici le valet, et l'on ne voit pas le maître.

– Patience, répondit Quélus, devant le valet il y avait les valets du valet, le maître du valet vient peut-être derrière le maître des premiers valets.

– Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne te fait guère honneur? Regarde donc ce pourpoint noir: mordieu! est-ce là un habit de noces?

– Non, dit Quélus, mais c'est un habit d'enterrement.

– Ah! murmura Henri, que n'est-ce le sien, et que ne porte-t-il d'avance son propre deuil?

– Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d'Anjou ne suit pas Bussy. Serais-tu aussi en disgrâce de ce côté-là?

Le aussi frappa Saint-Luc au cœur.

– Pourquoi donc suivrait-il Bussy? répliqua Quélus. Ne vous rappelez-vous plus que lorsque Sa Majesté fit l'honneur de demander à M. de Bussy s'il voulait être à elle, M. de Bussy lui fit répondre que, étant de la maison de Clermont, il n'avait besoin d'être à personne et se contenterait purement et simplement d'être à lui-même, certain qu'il se trouverait meilleur prince que qui que ce fût au monde?

Le roi fronça le sourcil et mordit sa moustache.

– Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien à M. d'Anjou, ce me semble.

– Alors, riposta flegmatiquement Quélus, c'est que M. d'Anjou est plus grand seigneur que notre roi.

Cette observation était la plus poignante que l'on pût faire devant Henri, lequel avait toujours fraternellement détesté le duc d'Anjou.

Aussi, quoiqu'il ne répondît pas le moindre mot, le vit-on pâlir.

– Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de charité pour mes convives; ne gâtez pas mon jour de noces.

Ces paroles de Saint-Luc ramenèrent probablement Henri à un autre ordre de pensées.

– Oui, dit-il, ne gâtons pas le jour de noces à Saint-Luc, messieurs.

Et il prononça ces paroles en frisant sa moustache avec un air narquois qui n'échappa point au pauvre marié.

– Tiens, s'écria Schomberg, Bussy est donc allié des Brissac, à cette heure?

– Pourquoi cela? dit Maugiron.

– Puisque voilà Saint-Luc qui le défend! Que diable! dans ce pauvre monde où l'on a assez de se défendre soi-même, on ne défend, ce me semble, que ses parents, ses alliés et ses amis.

– Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n'est ni mon allié, m mon ami, ni mon parent: il est mon hôte.

Le roi lança un regard furieux à Saint-Luc.

– Et d'ailleurs, se hâta de dire celui-ci, foudroyé par le regard du roi, je ne le défends pas le moins du monde.

Bussy s'était rapproché gravement derrière les pages et allait saluer le roi, quand Chicot, blessé qu'on donnât à d'autres qu'à lui la priorité du respect, s'écria:

– Eh là! là!… Bussy, Bussy d'Amboise, Louis de Clermont, comte de Bussy; puisqu'il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu reconnaisses que c'est à toi que l'on parle, ne vois-tu pas le vrai Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou? Celui à qui tu vas, c'est Chicot, c'est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises, que parfois j'en pâme de rire.

Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant lequel il allait s'incliner, lorsque Henri lui dit:

– N'entendez-vous pas, monsieur de Bussy? on vous appelle.

Et, au milieu des éclats de rire de ses mignons, il tourna le dos au jeune capitaine.

Bussy rougit de colère; mais, réprimant son premier mouvement, il feignit de prendre au sérieux l'observation du roi, et, sans paraître avoir entendu les éclats de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, sans paraître avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot:

– Ah! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement à des bouffons, que vous m'excuserez, je l'espère, d'avoir pris votre bouffon pour un roi.

– Hein! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc?

– Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soirée, avoir reçu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien.

– N'importe! maître Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du pied comme faisait le roi lorsqu'il voulait se donner de la majesté, c'est impardonnable!

– Sire, répliqua Bussy, pardonnez-moi, j'étais préoccupé.

– De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en pages, et par la mordieu! c'est empiéter sur nos prérogatives.

– Comment cela? dit Bussy, qui comprenait qu'en prêtant le collet au bouffon le mauvais rôle serait pour le roi. Je prie Votre Majesté de s'expliquer, et, si j'ai effectivement eu tort, eh bien, je l'avouerai en toute humilité.

– Du drap d'or à ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont, presque un prince, enfin, vous êtes vêtu de simple velours noir!

– Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c'est que, quand on vit dans un temps où les maroufles sont vêtus comme les princes, je crois de bon goût aux princes, pour se distinguer d'eux, de se vêtir comme des maroufles.

Et il rendit aux jeunes mignons, étincelants de parure, le sourire impertinent dont ils l'avaient gratifié un instant auparavant.

Henri regarda ses favoris pâlissants de fureur, qui semblaient n'attendre qu'un mot de leur maître pour se jeter sur Bussy. Quélus, le plus animé de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se fût déjà rencontré sans la défense expresse du roi, avait la main à la garde de son épée.

– Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela? s'écria Chicot, qui, ayant usurpé la place du roi, répondit ce que Henri eût dû répondre.

Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si outrée, que la moitié de la salle éclata de rire. L'autre moitié ne rit pas, et c'était tout simple: la moitié qui riait, riait de l'autre moitié.

Cependant trois amis de Bussy, supposant qu'il allait peut-être y avoir rixe, étaient venus se ranger près de lui. C'étaient Charles Balzac d'Entragues, que l'on nommait plus communément Antraguet, François d'Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot.

En voyant ces préliminaires d'hostilités, Saint-Luc devina que Bussy était venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou adresser quelque défi. Il trembla plus fort que jamais, car il se sentait pris entre les colères ardentes de deux puissants ennemis, qui choisissaient sa maison pour champ de bataille.

Il courut à Quélus, qui paraissait le plus animé de tous, et, posant la main sur la garde de l'épée du jeune homme:

– Au nom du ciel! lui dit-il, ami, modère-toi et attendons.

– Eh! parbleu! modère-toi toi-même! s'écria-t-il. Le coup de poing de ce butor t'atteint aussi bien que moi: qui dit quelque chose contre l'un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose contre nous tous touche au roi.

– Quélus, Quélus, dit Saint-Luc, songe au duc d'Anjou, qui est derrière Bussy, d'autant plus aux aguets qu'il est absent, d'autant plus à craindre qu'il est invisible. Tu ne me fais pas l'affront de croire, je le présume, que j'ai peur du valet, mais du maître.

– Eh! mordieu! s'écria Quélus, qu'a-t-on à craindre quand on appartient au roi de France? Si nous nous mettons en péril pour lui, le roi de France nous défendra.

– Toi, oui; mais moi! dit piteusement Saint-Luc.

– Ah dame! dit Quélus, pourquoi diable aussi te maries-tu, sachant combien le roi est jaloux dans ses amitiés?

– Bon! dit Saint-Luc en lui-même, chacun songe à soi; ne nous oublions donc pas, et, puisque je veux vivre tranquille au moins pendant les quinze premiers jours de mon mariage, tâchons de nous faire un ami de M. d'Anjou.

Et, sur cette réflexion, il quitta Quélus et s'avança au-devant de Bussy.

Après son impertinente apostrophe, Bussy avait relevé la tête et promené ses regards par toute la salle, dressant l'oreille pour recueillir quelque impertinence en échange de celle qu'il avait lancée. Mais tous les fronts s'étaient détournés, toutes les bouches étaient demeurées muettes. Les uns avaient peur d'approuver devant le roi, les autres d'improuver devant Bussy.

Ce dernier, voyant Saint-Luc s'approcher, crut enfin avoir trouvé ce qu'il cherchait.

– Monsieur, dit Bussy, est-ce à ce que je viens de dire que je dois l'honneur de l'entretien que vous paraissez désirer?

– À ce que vous venez de dire? demanda Saint-Luc de son air le plus gracieux. Que venez-vous donc de dire? Je n'ai rien entendu, moi. Non, je vous avais vu, et je désirais avoir le plaisir de vous saluer et de vous remercier, en vous saluant, de l'honneur que fait votre présence à ma maison.

Bussy était un homme supérieur en toutes choses; brave jusqu'à la folie, mais lettré, spirituel et de bonne compagnie. Il connaissait le courage de Saint-Luc, et comprit que le devoir du maître de maison l'emportait en ce moment sur la susceptibilité du raffiné. À tout autre, il eût répété sa phrase, c'est-à-dire sa provocation; mais il se contenta de saluer poliment Saint-Luc, et de répondre quelques mots gracieux à son compliment.

– Oh! oh! dit Henri voyant Saint-Luc près de Bussy, je crois que mon jeune coq a été chanter pouilles au capitan. Il a bien fait, mais je ne veux pas qu'on me le tue. Allez donc voir, Quélus… Non, pas vous, Quélus, vous avez trop mauvaise tête. Allez donc voir, Maugiron.

Maugiron partit comme un trait; mais Saint-Luc, aux aguets, ne le laissa point arriver jusqu'à Bussy; et, revenant vers le roi, il lui ramena Maugiron.

– Que lui as-tu dit, à ce fat de Bussy? demanda le roi.

– Moi, sire?

– Oui, toi.

– Je lui ai dit bonsoir, fit Saint-Luc.

– Ah! ah! voilà tout? maugréa le roi.

Saint-Luc s'aperçut qu'il avait fait une sottise.

– Je lui ai dit bonsoir, reprit-il, en ajoutant que j'aurais l'honneur de lui dire bonjour demain matin.

– Bon! fit Henri; je m'en doutais, mauvaise tête!

– Mais veuille Votre gracieuse Majesté me garder le secret, ajouta Saint-Luc en affectant de parler bas.

– Oh! pardieu! fit Henri III, ce n'est pas pour te gêner, ce que j'en dis. Il est certain que si tu pouvais m'en défaire sans qu'il en résultât pour toi quelque égratignure…

Les mignons échangèrent entre eux un rapide regard, que Henri III fit semblant de ne pas avoir remarqué.

– Car enfin, continua le roi, le drôle est d'une insolence…

– Oui, oui, dit Saint-Luc. Cependant, un jour ou l'autre, soyez tranquille, sire, il trouvera son maître.

– Heu! fit le roi, secouant la tête de bas en haut, il tire rudement l'épée! Que ne se fait-il mordre par quelque chien enragé! cela nous en débarrasserait bien plus commodément.

Et il jeta un regard de travers sur Bussy, qui, accompagné de ses trois amis, allait et venait, heurtant et raillant tous ceux qu'il savait être les plus hostiles au duc d'Anjou, et qui, par conséquent, étaient les plus grands amis du roi.

– Corbleu! s'écria Chicot, ne rudoyez donc pas ainsi mes mignons gentilshommes, maître Bussy! car je tire l'épée, tout roi que je suis, ni plus ni moins que si j'étais un bouffon.

– Ah! le drôle! murmura Henri; sur ma parole, il voit juste.

– S'il continue de pareilles plaisanteries, je châtierai Chicot, sire, dit Maugiron.

– Ne t'y frotte pas, Maugiron; Chicot est gentilhomme et fort chatouilleux sur le point d'honneur. D'ailleurs, ce n'est point lui qui mérite le plus d'être châtié, car ce n'est pas lui le plus insolent.

Cette fois il n'y avait plus à s'y méprendre: Quélus fit signe à d'O et à d'Épernon, qui, occupés ailleurs, n'avaient point pris part à tout ce qui venait de se passer.

– Messieurs, dit Quélus en les menant à l'écart, venez au conseil; toi, Saint-Luc, cause avec le roi et achève ta paix, qui me paraît heureusement commencée.

Saint-Luc préféra ce dernier rôle, et s'approcha du roi et de Chicot, qui étaient aux prises.

Pendant ce temps, Quélus emmenait ses quatre amis dans l'embrasure d'une fenêtre.

– Eh bien, demanda d'Épernon, voyons, que veux-tu dire? J'étais en train de faire la cour à la femme de Joyeuse, et je te préviens que si ton récit n'est pas des plus intéressants, je ne te pardonne pas.

– Je veux vous dire, messieurs, répondit Quélus, qu'après le bal je pars immédiatement pour la chasse.

– Bon, dit d'O, pour quelle chasse?

– Pour la chasse au sanglier.

– Quelle lubie te passe par la tête d'aller, du froid qui court, te faire éventrer dans quelque taillis?

– N'importe! j'y vais.

– Seul?

– Non pas, avec Maugiron et Schomberg. Nous chassons pour le roi.

– Ah! oui, je comprends, dirent ensemble Schomberg et Maugiron.

– Le roi veut qu'on lui serve demain une hure de sanglier à son déjeuner.

– Avec un collet renversé à l'italienne, dit Maugiron, faisant allusion au simple col rabattu qu'en opposition avec les fraises des mignons portait Bussy.

– Ah! ah! dit d'Épernon, bon! j'en suis alors.

– De quoi donc s'agit-il? demanda d'O; je n'y suis pas du tout, moi.

– Eh! regarde autour de toi, mon mignon.

– Bon! je regarde.

– Y a-t-il quelqu'un qui t'ait ri au nez?

– Bussy, ce me semble.

– Eh bien! ne te paraît-il pas que c'est là un sanglier dont la hure serait agréable au roi?

– Tu crois que le roi… dit d'O.

– C'est lui qui la demande, répondis Quélus.

– Eh bien, soit, en chasse; mais comment chasserons-nous?

– À l'affût, c'est plus sûr.

Bussy remarqua la conférence, et, ne doutant pas qu'il ne fût question de lui, il s'approcha en ricanant avec ses amis.

– Regarde donc, Entraguet, regarde donc, Ribeirac, dit-il, comme les voilà groupés; c'est touchant: on dirait Euryale et Nisus, Damon et Pithias, Castor et… Mais où est donc Pollux?

– Pollux se marie, dit Antraguet, de sorte que voilà Castor dépareillé.

– Que peuvent-ils faire là? demanda Bussy en les regardant insolemment.

– Gageons, dit Ribeirac, qu'ils complotent quelque nouvel amidon.

– Non, messieurs, dit en souriant Quélus, nous parlons chasse.

– Vraiment, seigneur Cupidon, dit Bussy; il fait bien froid pour chasser. Cela vous gercera la peau.

– Monsieur, répondit Maugiron avec la même politesse, nous avons des gants très chauds et des pourpoints doublés de fourrures.

– Ah! cela me rassure, dit Bussy; est-ce bientôt que vous chassez?

– Mais, cette nuit, peut-être, dit Schomberg.

– Il n'y a pas de peut-être; cette nuit sûrement, ajouta Maugiron.

– En ce cas, je vais prévenir le roi, dit Bussy; que dirait Sa Majesté si demain, à son réveil, elle allait trouver ses amis enrhumés?

– Ne vous donnez pas la peine de prévenir le roi, monsieur, dit Quélus; Sa Majesté sait que nous chassons.

– L'alouette? fit Bussy avec une mine interrogatrice des plus impertinentes.

– Non, monsieur, dit Quélus, nous chassons le sanglier. Il nous faut absolument une hure.

– Et l'animal?… demanda Antraguet.

– Est détourné, dit Schomberg.

– Mais encore faut-il savoir où il passera, demanda Livarot.

– Nous tâcherons de nous renseigner, dit d'O. Chassez-vous avec nous, monsieur de Bussy?

– Non, répondit celui-ci, continuant la conversation sur le même mode. Non, en vérité, je suis empêché. Demain il faut que je sois chez M. d'Anjou pour la réception de M. de Monsoreau, à qui Monseigneur, comme vous le savez, a fait accorder la place de grand veneur.

– Mais cette nuit? demanda Quélus.

– Ah! cette nuit, je ne puis encore: j'ai un rendez-vous dans une mystérieuse maison du faubourg Saint-Antoine.

– Ah! ah! fit d'Épernon, est-ce que la reine Margot serait incognito à Paris, monsieur de Bussy? car nous avons appris que vous aviez hérité de la Mole.

– Oui; mais depuis quelque temps j'ai renoncé à l'héritage, et c'est d'une autre personne qu'il s'agit.

– Et cette personne vous attend rue du faubourg Saint-Antoine? demanda d'O.

– Justement; je vous demanderai même un conseil, monsieur de Quélus.

– Dites; quoique je ne sois point avocat, je me pique de ne pas les donner mauvais, surtout à mes amis.

– On dit les rues de Paris peu sûres; le faubourg Saint-Antoine est un quartier fort isolé. Quel chemin me conseillez-vous de prendre?

– Dame! dit Quélus, comme le batelier du Louvre passera sans doute la nuit à nous attendre, à votre place, monsieur, je prendrais le petit bac du Pré-aux-Clercs, je me ferais descendre à la tour du coin, je suivrais le quai jusqu'au Grand-Châtelet, et par la rue de la Tixeranderie, je gagnerais le faubourg Saint-Antoine. Une fois au bout de la rue Saint-Antoine, si vous passez l'hôtel des Tournelles sans accident, il est probable que vous arriverez sain et sauf à la mystérieuse maison dont vous nous parliez tout à l'heure.

– Merci de l'itinéraire, monsieur de Quélus, dit Bussy. Vous dites le bac au Pré-aux-Clercs, la tour du coin, le quai jusqu'au Grand-Châtelet, la rue de la Tixeranderie et la rue Saint-Antoine. On ne s'en écartera pas d'une ligne, soyez tranquille.

Et, saluant les cinq amis, il se retira en disant tout haut à Balzac d'Entragues:

– Décidément, Antraguet, il n'y a rien à faire avec ces gens-là, allons-nous-en.

Livarot et Ribeirac se mirent à rire, suivant Bussy et d'Entragues, qui s'éloignèrent, mais qui, en s'éloignant, se retournèrent plusieurs fois.

Les mignons demeurèrent calmes; ils paraissaient décidés à ne rien comprendre.

Comme Bussy allait franchir le dernier salon où se trouvait madame de Saint-Luc, qui ne perdait pas des yeux son mari, Saint-Luc lui fit un signe, montrant de l'œil le favori du duc d'Anjou, qui s'éloignait. Jeanne comprit avec cette perspicacité qui est le privilège des femmes, et, courant au gentilhomme, elle lui barra le passage.

– Oh! monsieur de Bussy, dit elle, il n'est bruit que d'un sonnet que vous avez fait, à ce qu'on assure.

– Contre le roi, madame? demanda Bussy.

– Non; mais en honneur de la reine. Oh! dites-le-moi.

– Volontiers, madame, dit Bussy.

Et, offrant son bras à madame de Saint-Luc, il s'éloigna en récitant le sonnet demandé.

Pendant ce temps, Saint-Luc s'en revint tout doucement du côté des mignons, et il entendit Quélus qui disait:

– L'animal ne sera pas difficile à suivre avec de pareilles brisées; ainsi donc, à l'angle de l'hôtel des Tournelles, près la porte Saint-Antoine, en face l'hôtel Saint-Pol.

– Avec chacun un laquais? demanda d'Épernon.

– Non pas, Nogaret, non pas, dit Quélus, soyons seuls, sachons seuls notre secret, faisons seuls notre besogne. Je le hais, mais j'aurais honte que le bâton d'un laquais le touchât; il est trop bon gentilhomme.

– Sortirons-nous tous six ensemble? demanda Maugiron.

– Tous cinq, et non pas tous six, dit Saint-Luc.

– Ah! c'est vrai, nous avions oublié que tu avais pris femme. Nous te traitions encore en garçon, dit Schomberg.

– En effet, reprit d'O, c'est bien le moins que le pauvre Saint-Luc reste avec sa femme la première nuit de ses noces.

– Vous n'y êtes pas, messieurs, dit Saint-Luc; ce n'est pas ma femme qui me retient, quoique, vous en conviendrez, elle en vaille bien la peine; c'est le roi.

– Comment, le roi?

– -Oui, Sa Majesté veut que je la reconduise au Louvre.

Les jeunes gens le regardèrent avec un sourire que Saint-Luc chercha vainement à interpréter.

– Que veux-tu? dit Quélus, le roi te porte une si merveilleuse amitié, qu'il ne peut se passer de toi. D'ailleurs, nous n'avons pas besoin de Saint-Luc, dit Schomberg. Laissons-le donc à son roi et à sa dame.

– Heu! la bête est lourde, fit d'Épernon.

– Bah! dit Quélus, qu'on me mette en face d'elle; qu'on me donne un épieu, j'en fais mon affaire.

On entendit la voix de Henri qui appelait Saint-Luc.

– Messieurs, dit-il, vous l'entendez, le roi m'appelle; bonne chasse, au revoir.

Et il les quitta aussitôt. Mais, au lieu d'aller au roi, il se glissa le long des murailles encore garnies de spectateurs et de danseurs, et gagna la porte que touchait déjà Bussy, retenu par la belle mariée, qui faisait de son mieux pour ne pas le laisser sortir.

– Ah! bonsoir, monsieur de Saint-Luc, dit le jeune homme. Mais comme vous avez l'air effaré! Est-ce que, par hasard, vous seriez de la grande chasse qui se prépare? Ce serait une preuve de votre courage, mais ce n'en serait pas une de votre galanterie.

– Monsieur, répondit Saint-Luc, j'avais l'air effaré parce que je vous cherchais.

– Ah! vraiment?

– Et que j'avais peur que vous ne fussiez parti. Chère Jeanne, ajouta-t-il, dites à votre père qu'il tâche d'arrêter le roi; il faut que je dise deux mots en tête-à-tête à M. de Bussy.

Jeanne s'éloigna rapidement; elle ne comprenait rien à toutes ces nécessités; mais elle s'y soumettait, parce qu'elle les sentait importantes.

– Que voulez-vous me dire, monsieur de Saint-Luc? demanda Bussy.

– Je voulais vous dire, monsieur le comte, répondit Saint-Luc, que si vous aviez quelque rendez-vous ce soir, vous feriez bien de le remettre à demain, attendu que les rues de Paris sont mauvaises, et que si ce rendez-vous, par hasard, devait vous conduire du côté de la Bastille, vous ferez bien d'éviter l'hôtel des Tournelles, où il y a un enfoncement dans lequel plusieurs hommes peuvent se cacher. Voilà ce que j'avais à vous dire, monsieur de Bussy. Dieu me garde de penser qu'un homme comme vous puisse avoir peur. Cependant réfléchissez.

En ce moment on entendait la voix de Chicot, qui criait:

– Saint-Luc, mon petit Saint-Luc, voyons, ne te cache pas comme tu fais. Tu vois bien que je t'attends pour rentrer au Louvre.

– Sire, me voici, répondit Saint-Luc en s'élançant dans la direction de la voix de Chicot.

Près du bouffon était Henri III, auquel un page tendait déjà le lourd manteau fourré d'hermine, tandis qu'un autre lui présentait de gros gants montant jusqu'aux coudes, et un troisième le masque de velours doublé de satin.

– Sire, dit Saint-Luc en s'adressant à la fois aux deux Henri, je vais avoir l'honneur de porter le flambeau jusqu'à vos litières.

– Point du tout, dit Henri, Chicot va de son côté, moi du mien. Mes amis sont tous des vauriens qui me laissent retourner seul au Louvre tandis qu'ils courent le carême prenant. J'avais compté sur eux, et les voilà qui me manquent; or tu comprends que tu ne peux me laisser partir ainsi. Tu es un homme grave et marié, tu dois me ramener à la reine. Viens, mon ami, viens. Holà! un cheval pour M. Saint-Luc. Non pas; c'est inutile, ajouta-t-il en se reprenant, ma litière est large; il y a place pour deux.

Jeanne de Brissac n'avait pas perdu un mot de cet entretien, elle voulut parler, dire un mot à son mari, prévenir son père que le roi enlevait Saint-Luc; mais Saint-Luc, plaçant un doigt sur sa bouche, l'invita au silence et à la circonspection.

– Peste! dit-il tout bas, maintenant que je me suis ménagé François d'Anjou, n'allons pas nous brouiller avec Henri de Valois.- Sire, ajouta-t-il tout haut, me voici. Je suis si dévoué à Votre Majesté, que, si elle l'ordonnait, je la suivrais jusqu'au bout du monde.

Il y eut un grand tumulte, puis grandes génuflexions, puis grand silence pour ouïr les adieux du roi à mademoiselle de Brissac et à son père. Ils furent charmants.

Puis les chevaux piaffèrent dans la cour, les flambeaux jetèrent sur les vitraux leurs rouges reflets. Enfin, moitié riant, moitié grelottant, s'enfuirent, dans l'ombre et la brume, tous les courtisans de la royauté et tous les conviés de la noce.

Jeanne, demeurée seule avec ses femmes, entra dans sa chambre et s'agenouilla devant l'image d'une sainte en laquelle elle avait beaucoup de dévotion. Puis elle ordonna qu'on la laissât seule, et qu'une collation fût prête pour le retour de son mari.

M. de Brissac fit plus, il envoya six gardes attendre le jeune marié à la porte du Louvre, afin de lui faire escorte lorsqu'il reviendrait. Mais, au bout de deux heures d'attente, les gardes envoyèrent un de leurs compagnons prévenir le maréchal que toutes les portes étaient closes au Louvre, et qu'avant de fermer la dernière, le capitaine du guichet avait répondu:

– N'attendez point davantage, c'est inutile; personne ne sortira plus du Louvre cette nuit. Sa Majesté est couchée, et tout le monde dort.

Le maréchal avait été porter cette nouvelle à sa fille, qui avait déclaré qu'elle était trop inquiète pour se coucher, et qu'elle veillerait en attendant son mari.

II Comment ce n'est pas toujours celui qui ouvre la porte qui entre dans la maison.

La porte Saint-Antoine était une espèce de voûte en pierre, pareille à peu près à notre porte Saint-Denis et à notre porte Saint-Martin d'aujourd'hui. Seulement elle tenait par son côté gauche aux bâtiments adjacents à la Bastille, et se reliait ainsi à la vieille forteresse.

L'espace compris à droite entre la porte et l'hôtel de Bretagne était grand, sombre et boueux; mais cet espace était peu fréquenté le jour, et tout à fait solitaire quand venait le soir, car les passants nocturnes semblaient s'être fait un chemin au plus près de la forteresse, afin de se placer en quelque sorte, dans ce temps où les rues étaient des coupe-gorge, où le guet était à peu près inconnu, sous la protection de la sentinelle du donjon, qui pouvait non pas les secourir, mais tout au moins par ses cris appeler à l'aide et effrayer les malfaiteurs.

Il va sans dire que les nuits d'hiver rendaient encore les passants plus prudents que les nuits d'été.

Celle pendant laquelle se passent les événements que nous avons déjà racontés et ceux qui vont suivre était si froide, si noire et si chargée de nuages sombres et bas, que nul n'eût aperçu, derrière les créneaux de la forteresse royale, cette bienheureuse sentinelle qui, de son côté, eût été fort empêchée de distinguer sur la place les gens qui passaient.

En avant de la porte Saint-Antoine, du côté de l'intérieur de la ville, aucune maison ne s'élevait, mais seulement de grandes murailles. Ces murailles étaient, à droite, celles de l'église Saint-Paul; à gauche, celles de l'hôtel des Tournelles. C'est à l'extrémité de cet hôtel, du côté de la rue Sainte-Catherine, que la muraille faisait cet angle rentrant dont avait parlé Saint-Luc à Bussy.

Puis venait le pâté de maisons situées entre la rue de Jouy et la grande rue Saint-Antoine, laquelle avait, à cette époque, en face d'elle, la rue des Billettes et l'église Sainte-Catherine.

D'ailleurs, nulle lanterne n'éclairait toute la portion du vieux Paris que nous venons de décrire. Dans les nuits où la lune se chargeait d'illuminer la terre, on voyait se dresser, sombre, majestueuse et immobile, la gigantesque Bastille, qui se détachait en vigueur sur l'azur étoilé du ciel. Dans les nuits sombres, au contraire, on ne voyait là où elle était qu'un redoublement de ténèbres que trouait de place en place la pâle lumière de quelques fenêtres.

Pendant cette nuit, qui avait commencé par une gelée assez vive, et qui devait finir par une neige assez abondante, aucun passant ne faisait crier sous ses pas la terre gercée de cette espèce de chaussée aboutissant de la rue au faubourg, et que nous avons dit avoir été pratiquée par le prudent détour des promeneurs attardés. Mais, en revanche, un œil exercé eût pu distinguer, dans cet angle du mur des Tournelles, plusieurs ombres noires qui se remuaient assez pour prouver qu'elles appartenaient à de pauvres diables de corps humains fort embarrassés de conserver la chaleur naturelle que leur enlevait, de minute en minute, l'immobilité à laquelle ils semblaient s'être volontairement condamnés dans l'attente de quelque événement.

Cette sentinelle de la tour, qui ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir sur la place, n'eût pas davantage pu entendre, tant elle était faite à voix basse, la conversation de ces ombres noires. Pourtant cette conversation ne manquait pas d'un certain intérêt.

– Cet enragé Bussy avait bien raison, disait une de ces ombres; c'est une véritable nuit comme nous en avions à Varsovie, quand le roi Henri était roi de Pologne; et, si cela continue, comme on nous l'a prédit, notre peau se fendra.

– Allons donc, Maugiron, tu te plains comme une femme, répondit une autre ombre. Il ne fait pas chaud, c'est vrai; mais tire ton manteau sur tes yeux et mets les mains dans tes poches, tu ne t'apercevras plus du froid.

– En vérité, Schomberg, dit une troisième ombre, tu en parles fort à ton aise, et l'on voit bien que tu es Allemand. Quant à moi, mes lèvres saignent, et mes moustaches sont hérissées de glaçons.

– Moi, ce sont les mains, dit une quatrième voix. Sur ma parole, je parierais que je n'en ai plus.

– Que n'as-tu pris le manchon de ta maman, pauvre Quélus? répondit Schomberg. Elle te l'eût prêté, cette chère femme, surtout si tu lui avais conté que c'était pour la débarrasser de son cher Bussy, qu'elle aime à peu près comme la peste.

– Eh! mon Dieu! ayez donc de la patience, dit une cinquième voix. Tout à l'heure vous vous plaindrez, j'en suis sûr, que vous avez trop chaud.

– Dieu t'entende, d'Épernon, fit Maugiron en battant la semelle.

– Ce n'est pas moi qui ai parlé, dit d'Épernon, c'est d'O. Moi, je me tais, de peur que mes paroles ne gèlent.

– Que dis-tu? demanda Quélus à Maugiron.

– D'O disait, reprit Maugiron, que tout à l'heure nous aurions trop chaud, et je lui répondais: Que Dieu t'entende!

– Eh bien, je crois qu'il l'a entendu; car je vois là-bas quelque chose qui vient par la rue Saint-Paul.

– Erreur. Ce ne peut pas être lui.

– Et pourquoi cela?

– Parce qu'il a indiqué un autre itinéraire.

– Comme ce serait chose étonnante, n'est-ce pas, qu'il se fût douté de quelque chose et qu'il en eût changé!

– Vous ne connaissez point Bussy; où il a dit qu'il passerait, il passera, quand même il saurait que le diable est embusqué sur la route pour lui barrer le passage.

– En attendant, répondit Quélus, voilà deux hommes qui viennent.

– Ma foi, oui, répétèrent deux ou trois voix, reconnaissant la vérité de la proposition.

– En ce cas, chargeons, dit Schomberg.

– Un moment, dit d'Épernon; n'allons pas tuer de bons bourgeois, ou d'honnêtes sages-femmes. Tiens! ils s'arrêtent.

En effet, à l'extrémité de la rue Saint-Paul qui donne sur la rue Saint-Antoine, les deux personnes qui attiraient l'attention de nos cinq compagnons s'étaient arrêtées comme indécises.

– Oh! oh! dit Quélus, est-ce qu'ils nous auraient vus?

– Allons donc! à peine si nous nous voyons nous-mêmes.

– Tu as raison, reprit Quélus. Tiens! les voilà qui tournent à gauche… ils s'arrêtent devant une maison… Ils cherchent.

– Ma foi, oui.

– On dirait qu'ils veulent entrer, dit Schomberg. Eh! un instant… Est-ce qu'il nous échapperait?

– Mais ce n'est pas lui, puisqu'il doit aller au faubourg Saint-Antoine, et que ceux-là, après avoir débouché par Saint-Paul, ont descendu la rue, répondit Maugiron.

– Eh! dit Schomberg, qui vous répondra que le fin matois ne vous a pas donné une fausse indication, soit par hasard et négligemment, soit par malice et avec réflexion?

– Au fait, cela se pourrait, dit Quélus.

Cette supposition fit bondir comme une meute affamée toute la troupe des gentilshommes. Ils quittèrent leur retraite et s'élancèrent, l'épée haute, vers les deux hommes arrêtés devant la porte.

Justement l'un de ces deux hommes venait d'introduire une clef dans la serrure, la porte avait cédé et commençait à s'ouvrir, lorsque le bruit des assaillants fit lever la tête aux deux mystérieux promeneurs.

– Qu'est ceci? demanda en se retournant le plus petit des deux à son compagnon. Serait-ce par hasard à nous qu'on en voudrait, d'Aurilly?

– Ah! monseigneur, répliqua celui qui venait d'ouvrir la porte, cela m'en a bien l'air. Vous nommerez-vous ou garderez-vous l'incognito?

– Des hommes armés! un guet-apens!

– Quelque jaloux qui nous guette. Vrai Dieu! je l'avais bien dit, monseigneur, que la dame était trop belle pour n'être point courtisée.

– Entrons vite, d'Aurilly. On soutient mieux un siège en deçà qu'au delà des portes.

– Oui, monseigneur, quand il n'y a pas d'ennemis dans la place. Mais qui vous dit?…

Il n'eut pas le temps d'achever. Les jeunes gentilshommes avaient franchi cet espace, d'une centaine de pas environ, avec la rapidité de l'éclair. Quélus et Maugiron, qui avaient suivi la muraille, se jetèrent entre la porte et ceux qui voulaient entrer, afin de leur couper la retraite, tandis que Schomberg, d'O et d'Épernon s'apprêtaient à les attaquer de face.

– À mort! à mort! cria Quélus, toujours le plus ardent des cinq.

Tout à coup celui que l'on avait appelé monseigneur, et à qui son compagnon avait demandé s'il garderait l'incognito, se retourna vers Quélus, fit un pas, et se croisant les bras avec arrogance:

– Je crois que vous avez dit: À mort! en parlant à un fils de France, monsieur de Quélus, dit-il d'une voix sombre et avec un sinistre regard.

Quélus recula, les yeux hagards, les genoux fléchissants, les mains inertes.

– Monseigneur le duc d'Anjou! s'écria-t-il.

– Monseigneur le duc d'Anjou! répétèrent les autres.

– Eh bien, reprit François d'un air terrible, crions-nous toujours: À mort! à mort! mes gentilshommes?

– Monseigneur, balbutia d'Épernon, c'était une plaisanterie; pardonnez-nous.

– Monseigneur, dit d'O à son tour, nous ne soupçonnions pas que nous pussions rencontrer Votre Altesse au bout de Paris et dans ce quartier perdu.

– Une plaisanterie! répliqua François, sans même faire à d'O l'honneur de lui répondre, vous avez de singulières façons de plaisanter, monsieur d'Épernon. Voyons, puisque ce n'est pas à moi qu'on en voulait, quel est celui que menaçait votre plaisanterie?

– Monseigneur, dit avec respect Schomberg, nous avons vu Saint-Luc quitter l'hôtel Montmorency et venir de ce côté. Cela nous a paru étrange, de sorte que nous avons voulu savoir dans quel but un mari quittait sa femme la première nuit de ses noces.

L'excuse était plausible; car, selon toute probabilité, le duc d'Anjou apprendrait le lendemain que Saint-Luc n'avait point couché à l'hôtel Montmorency, et cette nouvelle coïnciderait avec ce que venait de dire Schomberg.

– M. de Saint-Luc? Vous m'avez pris pour M. de Saint-Luc, messieurs?

– Oui, monseigneur, reprirent en chœur les cinq compagnons.

– Et depuis quand peut-on se tromper ainsi à nous deux? dit le duc d'Anjou; M. de Saint-Luc a la tête de plus que moi.

– C'est vrai, monseigneur, dit Quélus; mais il est juste de la taille de M. d'Aurilly, qui a l'honneur de vous accompagner.

– Ensuite, la nuit est fort sombre, monseigneur, répliqua Maugiron.

– Puis, voyant un homme mettre une clef dans une serrure, nous l'avons pris pour le principal d'entre vous, murmura d'O.

– Enfin, dit Quélus, monseigneur ne peut pas supposer que nous ayons eu à son égard l'ombre d'une mauvaise pensée, pas même celle de troubler ses plaisirs.

Tout en parlant ainsi et tout en écoutant les réponses plus ou moins logiques que l'étonnement et la crainte permettaient de lui faire, François, par une habile manœuvre stratégique, avait quitté le seuil de la porte et suivi pas à pas d'Aurilly, son joueur de luth, compagnon ordinaire de ses courses nocturnes, et se trouvait déjà à une distance assez grande de cette porte, pour que, confondue avec les autres, elle ne pût pas être reconnue.

– Mes plaisirs! dit-il aigrement, et qui peut vous faire croire que je prenne ici mes plaisirs?

– Ah! monseigneur, en tout cas et pour quelque chose que vous soyez venu, répliqua Quélus, pardonnez-nous; nous nous retirons.

– C'est bien. Adieu, messieurs.

– Monseigneur, ajouta d'Épernon, que notre discrétion bien connue de Votre Altesse…

Le duc d'Anjou, qui avait déjà fait un pas pour se retirer, s'arrêta, et fronçant le sourcil:

– De la discrétion, monsieur de Nogaret! et qui donc vous en demande, je vous prie?

– Monseigneur, nous avions cru que Votre Altesse, seule à cette heure et suivie de son confident…

– Vous vous trompiez, voici ce qu'il faut croire et ce que je veux que l'on croie.

Les cinq gentilshommes écoutèrent dans le plus profond et le plus respectueux silence.

– J'allais, reprit d'une voix lente, et comme pour graver chacune de ses paroles dans la mémoire de ses auditeurs, le duc d'Anjou, j'allais consulter le juif Manassès, qui sait lire dans le verre et dans le marc du café. Il demeure, comme vous savez, rue de la Tournelle. En passant, d'Aurilly vous a aperçus et vous a pris pour quelques archers faisant leur ronde. Aussi, ajouta-t-il avec une espèce de gaieté effrayante pour ceux qui connaissaient le caractère du prince, en véritables consulteurs de sorciers que nous sommes, rasions-nous les murailles et nous effacions nous dans les portes pour nous dérober, s'il était possible, à vos terribles regards.

Tout en parlant ainsi, le prince avait insensiblement regagné la rue Saint-Paul, et se trouvait à portée d'être entendu des sentinelles de la Bastille, au cas d'une attaque, contre laquelle, sachant la haine sourde et invétérée que lui portait son frère, ne le rassuraient que médiocrement les excuses et les respects des mignons de Henri III.

– Et maintenant que vous savez ce qu'il faut en croire, et surtout ce que vous devez dire, adieu, messieurs. Il est inutile de vous prévenir que je désire ne pas être suivi.

Tous s'inclinèrent et prirent congé du prince, qui se retourna plusieurs fois pour les accompagner de l'œil, tout en faisant quelques pas lui-même du côté opposé.

– Monseigneur, dit d'Aurilly, je vous jure que les gens à qui nous venons d'avoir affaire avaient de mauvaises intentions. Il est tantôt minuit; nous sommes, comme ils le disaient, dans un quartier perdu; rentrons vite à l'hôtel, monseigneur, rentrons.

– Non pas, dit le prince l'arrêtant; profitons de leur départ, au contraire.

– C'est que Votre Altesse se trompe, dit d'Aurilly; c'est qu'ils ne sont pas partis le moins du monde; c'est qu'ils ont rejoint, comme monseigneur peut le voir lui-même, la retraite où ils étaient cachés; les voyez-vous, monseigneur, là-bas dans ce recoin, à l'angle de l'hôtel des Tournelles?

François regarda: d'Aurilly n'avait dit que l'exacte vérité. Les cinq gentilshommes avaient en effet repris leur position, et il était évident qu'ils méditaient un projet interrompu par l'arrivée du prince; peut-être même ne se postaient-ils dans cet endroit que pour épier le prince et son compagnon, et s'assurer s'ils allaient effectivement chez le juif Manassès.

– Eh bien, monseigneur, demanda d'Aurilly, que décidez-vous? Je ferai ce qu'ordonnera Votre Altesse, mais je ne crois pas qu'il soit prudent de demeurer.

– Mordieu! dit le prince, c'est cependant fâcheux d'abandonner la partie.

– Oui, je sais bien, monseigneur, mais la partie peut se remettre. J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Altesse que je m'étais informé: la maison est louée pour un an; nous savons que la dame loge au premier; nous avons des intelligences avec sa femme de chambre, une clef qui ouvre sa porte. Avec tous ces avantages nous pouvons attendre.

– Tu es sûr que la porte avait cédé?

– J'en suis sûr: à la troisième clef que j'ai essayée.

– À propos, l'as-tu refermée?

– La porte?

– Oui.

– Sans doute, monseigneur.

Avec quelque accent de vérité que d'Aurilly eût prononcé cette affirmation, nous devons dire qu'il était moins sûr d'avoir refermé la porte que de l'avoir ouverte. Cependant son aplomb ne laissa pas plus de doute au prince sur la seconde certitude que sur la première.

– Mais, dit le prince, c'est que je n'eusse pas été fâché de savoir moi-même…

– Ce qu'ils font là, monseigneur? Je puis vous le dire sans crainte de me tromper; ils sont réunis pour quelque guet-apens. Partons. Votre Altesse a des ennemis; qui sait ce que l'on oserait tenter contre elle?

– Eh bien, partons, j'y consens, mais pour revenir.

– Pas cette nuit au moins, monseigneur. Que Votre Altesse apprécie mes craintes: je vois partout des embuscades, et certes il m'est bien permis d'avoir de pareilles terreurs, quand j'accompagne le premier prince du sang… l'héritier de la couronne, que tant de gens ont intérêt à ne pas voir hériter.

Ces derniers mots firent une impression telle sur François, qu'il se décida aussitôt à la retraite; toutefois ce ne fut pas sans maugréer contre la disgrâce de cette rencontre et sans se promettre intérieurement de rendre aux cinq gentilshommes en temps et lieu le désagrément qu'il venait d'en recevoir.

– Soit! dit-il, rentrons à l'hôtel; nous y retrouverons Bussy, qui doit être revenu de ses maudites noces; il aura ramassé quelque bonne querelle et aura tué ou tuera demain matin quelqu'un de ces mignons de couchette, et cela me consolera.

– Soit, monseigneur, dit d'Aurilly, espérons en Bussy. Je ne demande pas mieux, moi; et j'ai, comme Votre Altesse, sous ce rapport, la plus grande confiance en lui.

Et ils partirent.

Ils n'avaient pas tourné l'angle de la rue de Jouy, que nos cinq compagnons virent apparaître, à la hauteur de la rue Tison, un cavalier enveloppé dans un grand manteau. Le pas sec et dur du cheval résonnait sur la terre presque pétrifiée, et, luttant contre cette nuit épaisse, un faible rayon de lune, qui tentait un dernier effort pour percer le ciel nuageux et cette atmosphère lourde de neige, argentait la plume blanche de son toquet. Il tenait en bride et avec précaution la monture qu'il dirigeait, et que la contrainte qu'il lui imposait de marcher au pas faisait écumer malgré le froid.

– Cette fois, dit Quélus, c'est lui.

– Impossible! dit Maugiron.

– Pourquoi cela?

– Parce qu'il est seul, et que nous l'avons quitté avec Livarot, d'Entragues et Ribeirac, et qu'ils ne l'auront pas laissé se hasarder ainsi.

– C'est lui, cependant, c'est lui, dit d'Épernon. Tiens! reconnais-tu son hum! sonore, et sa façon insolente de porter la tête? Il est bien seul.

– Alors, dit d'O, c'est un piège.

– En tout cas, piège ou non, dit Schomberg, c'est lui; et comme c'est lui: Aux épées! aux épées!

C'était en effet Bussy, qui venait insoucieusement par la rue Saint-Antoine, et qui suivait ponctuellement l'itinéraire que lui avait tracé Quélus; il avait, comme nous l'avons vu, reçu l'avis de Saint-Luc, et, malgré le tressaillement fort naturel que ces paroles lui avaient fait éprouver, il avait congédié ses trois amis à la porte de l'hôtel Montmorency.

C'était là une de ces bravades comme les aimait le valeureux colonel, lequel disait de lui-même: Je ne suis qu'un simple gentilhomme, mais je porte en ma poitrine un cœur d'empereur, et, quand je lis dans les vies de Plutarque les exploits des anciens Romains, il n'est pas à mon gré un seul héros de l'antiquité que je ne puisse imiter dans tout ce qu'il a fait.

Et puis Bussy avait pensé que peut-être Saint-Luc, qu'il ne comptait pas d'ordinaire au nombre de ses amis, et dont en effet il ne devait l'intérêt inattendu qu'à la position perplexe dans laquelle, lui, Saint-Luc, se trouvait, ne l'avait ainsi averti que pour l'engager à des précautions qui l'eussent pu rendre ridicule aux yeux de ses adversaires, en admettant qu'il eût des adversaires prêts à l'attendre. Or Bussy craignait plus le ridicule que le danger. Il avait, aux yeux de ses ennemis eux-mêmes, une réputation de courage qui lui faisait, pour la soutenir au niveau où elle s'était élevée, entreprendre les plus folles aventures. En homme de Plutarque, il avait donc renvoyé ses trois compagnons, vigoureuse escorte qui l'eût fait respecter même d'un escadron. Et seul, les bras croisés dans son manteau, sans autres armes que son épée et son poignard, il se dirigeait vers la maison où l'attendait, non pas une maîtresse, comme on eût pu le croire, mais une lettre que chaque mois lui envoyait, au même jour, la reine de Navarre, en souvenir de leur bonne amitié, et que le brave gentilhomme, selon la promesse qu'il avait faite à sa belle Marguerite, promesse à laquelle il n'avait pas manqué une seule fois, allait prendre, la nuit et lui-même, pour ne compromettre personne, au logis du messager.

Il avait fait impunément le trajet de la rue des Grands-Augustins à la rue Saint-Antoine, quand, en arrivant à la hauteur de la rue Sainte-Catherine, son œil actif, perçant et exercé, distingua dans les ténèbres, le long du mur, ces formes humaines que le duc d'Anjou, moins bien prévenu, n'avait point aperçues d'abord. Il y a d'ailleurs pour le cœur vraiment brave, à l'approche du péril qu'il devine, une exaltation qui pousse à sa plus haute perfection l'acuité des sens et de la pensée.

Bussy compta les ombres noires sur la muraille grise.

– Trois, quatre, cinq, dit-il, sans compter les laquais qui se tiennent sans doute dans un autre coin et qui accourront au premier appel des maîtres. On fait cas de moi, à ce qu'il paraît. Diable! voilà pourtant bien de la besogne pour un seul homme. Allons, allons! ce brave Saint-Luc ne m'a point trompé, et, dût-il me trouer le premier l'estomac dans la bagarre, je lui dirais: Merci de l'avertissement, compagnon.

Et, ce disant, il avançait toujours; seulement, son bras droit jouait à l'aise sous son manteau, dont, sans mouvement apparent, sa main gauche avait détaché l'agrafe.

Ce fut alors que Schomberg cria: Aux épées! et qu'à ce cri répété par ses quatre compagnons les gentilshommes bondirent au-devant de Bussy.

– Oui-da, messieurs, dit Bussy de sa voix aiguë, mais tranquille, on veut tuer, à ce qu'il parait, ce pauvre Bussy! C'est donc une bête fauve, c'est donc ce fameux sanglier que nous comptions chasser? Eh bien, messieurs, le sanglier va en découdre quelques uns, c'est moi qui vous le jure, et vous savez que je ne manque pas à ma parole.

– Soit! dit Schomberg; mais cela n'empêche pas que tu ne sois un grand malappris, seigneur Bussy d'Amboise, de nous parler ainsi à cheval, quand nous t'écoutons à pied.

Et, en disant ces paroles, le bras du jeune homme, vêtu de satin blanc, sortit du manteau, et étincela comme un éclair d'argent aux rayons de la lune, sans que Bussy pût deviner à quelle intention, si ce n'est à une intention de menace, correspondante au geste qu'il faisait.

Aussi allait-il répondre comme répondait d'ordinaire Bussy, lorsqu'au moment d'enfoncer les éperons dans le ventre de son cheval, il sentit l'animal plier et mollir sous lui. Schomberg, avec une adresse qui lui était particulière, et dont il avait déjà donné des preuves dans les nombreux combats soutenus par lui, tout jeune qu'il était, avait lancé une espèce de coutelas dont la large lame était plus lourde que le manche et l'arme, en taillant le jarret du cheval, était restée dans la plaie comme un couperet dans une branche de chêne.

L'animal poussa un hennissement sourd et tomba en frissonnant sur ses genoux.

Bussy, toujours préparé à tout, se trouva les deux pieds à terre et l'épée à la main.

– Ah! malheureux! dit-il, c'est mon cheval favori, vous me le payerez!

Et, comme Schomberg s'approchait, emporté par son courage, et calculant mal la portée de l'épée que Bussy tenait serrée au corps, comme on calcule mal la portée de la dent du serpent roulé en spirale, cette épée et ce bras se détendirent et lui crevèrent la cuisse.

Schomberg poussa un cri.

– Eh bien, dit Bussy, suis-je de parole? Un de décousu déjà. C'était le poignet de Bussy, et non le jarret de son cheval, qu'il fallait couper, maladroit!

Et, en un clin d'œil, tandis que Schomberg comprimait sa cuisse avec son mouchoir, Bussy eut présenté la pointe de sa longue épée au visage, à la poitrine des quatre autres assaillants, dédaignant de crier, car appeler au secours, c'est-à-dire reconnaître qu'il avait besoin d'aide, était indigne de Bussy; seulement, roulant son manteau autour de son bras gauche, et s'en faisant un bouclier, il rompit, non pas pour fuir, mais pour gagner une muraille contre laquelle il pût s'adosser afin de n'être point pris par derrière, portant dix coups à la minute, et sentant parfois cette molle résistance de la chair qui indique que les coups ont porté. Une fois il glissa et regarda machinalement la terre. Cet instant suffit à Quélus, qui lui porta un coup dans le côté.

– Touché! cria Quélus.

– Oui, dans le pourpoint, répondit Bussy, qui ne voulait pas même avouer sa blessure, comme touchent les gens qui ont peur.

Et, bondissant sur Quélus, il lia si vigoureusement son épée, que l'arme sauta à dix pas du jeune homme. Mais il ne put poursuivre sa victoire, car au même instant d'O, d'Épernon et Maugiron l'attaquèrent avec une nouvelle furie. Schomberg avait bandé sa blessure, Quélus avait ramassé son épée; il comprit qu'il allait être cerné, qu'il n'avait plus qu'une minute pour gagner la muraille, et que, s'il ne profitait pas de cette minute, il allait être perdu.

Bussy fit en arrière un bond qui mit trois pas entre lui et les assaillants; mais quatre épées le rattrapèrent bien vite, et cependant c'était encore trop tard, car Bussy venait, grâce à un autre bond, de s'adosser au mur. Là il s'arrêta, fort comme Achille ou comme Roland, et souriant à cette tempête de coups qui s'abîmaient sur sa tête et cliquetaient autour de lui.

Tout à coup il sentit la sueur à son front et un nuage passa sur ses yeux.

Il avait oublié sa blessure, et les symptômes d'évanouissement qu'il venait d'éprouver la lui rappelaient.

– Ah! tu faiblis! s'écria Quélus redoublant ses coups.

– Tiens! dit Bussy, juges-en.

Et du pommeau de son épée il le frappa à la tempe. Quélus roula sous ce coup de poing de fer.

Puis, exalté, furieux comme le sanglier qui, après avoir tenu tête aux chiens, fond sur eux, il poussa un cri terrible, et s'élança en avant. D'O et d'Épernon reculèrent; Maugiron avait relevé Quélus, et le tenait embrassé; Bussy brisa du pied l'épée de ce dernier, taillada d'un coup d'estoc l'avant-bras de d'Épernon. Un instant Bussy fut vainqueur; mais Quélus revint à lui, mais Schomberg, tout blessé qu'il était, rentra en lice, mais quatre épées flamboyèrent de nouveau. Bussy se sentit perdu une seconde fois. Il rassembla toutes ses forces pour opérer sa retraite, et recula pas à pas pour regagner son mur. Déjà la sueur glacée de son front, le tintement sourd de ses oreilles, une taie douloureuse et sanglante étendue sur ses yeux, lui annonçaient l'épuisement de ses forces. L'épée ne suivait plus le chemin que lui traçait la pensée obscurcie. Bussy chercha le mur avec sa main gauche, le toucha, et le froid du mur lui fit du bien; mais, à son grand étonnement, le mur céda. C'était une porte entrebâillée. Alors Bussy reprit espoir, et reconquit toutes ses forces pour ce moment suprême. Pendant une seconde, ses coups furent rapides, et si violents, que toutes les épées s'écartèrent ou se baissèrent devant lui. Alors il se laissa glisser de l'autre côté de cette porte, et, se retournant, il la poussa d'un violent coup d'épaule. Le pêne claqua dans la gâche. C'était fini, Bussy était hors de danger, Bussy était vainqueur, puisqu'il était sauvé.

Alors, d'un œil égaré par la joie, il vit à travers le guichet à l'étroit grillage les figures pâles de ses ennemis. Il entendit les coups d'épée furieux entamer le bois de la porte, puis des cris de rage, des appels insensés. Enfin, tout à coup il lui sembla que la terre manquait sous ses pieds, que la muraille vacillait. Il fit trois pas en avant et se trouva dans une cour, tourna sur lui-même et alla rouler sur les marches d'un escalier.

Puis il ne sentit plus rien, et il lui sembla qu'il descendait dans le silence et l'obscurité du tombeau.

III Comment il est difficile parfois de distinguer le rêve de la réalité.

Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous sa chemise, et de boucler le ceinturon de son épée par-dessus, ce qui avait fait une espèce de bandage à la plaie vive et brûlante d'où le sang s'échappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva là, il avait déjà perdu assez de sang pour que cette perte amenât l'évanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succombé.

Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcité par la colère et la souffrance, la vie persistât sous les apparences de l'évanouissement, soit que cet évanouissement cessât pour faire place à une fièvre qui fit place à un second évanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut voir, dans cette heure de rêve ou de réalité, pendant cet instant de crépuscule placé entre l'ombre de deux nuits.

Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpté, avec une tapisserie à personnages et un plafond peint. Ces personnages, dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mystérieux. Entre les deux fenêtres, un portrait de femme était placé, éclatant de lumière; seulement il semblait à Bussy que le cadre de ce portrait n'était autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile, fixé sur son lit comme par un pouvoir supérieur, privé de tous ses mouvements, ayant perdu toutes ses facultés, excepté celle de voir, regardait tous ces personnages d'un œil terne, admirant les fades sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques colères de ceux qui portaient des épées. Avait-il déjà vu ces personnages ou les voyait-il pour la première fois? C'est ce qu'il ne pouvait préciser, tant sa tête était alourdie.

Tout à coup la femme du portrait sembla se détacher du cadre, et une adorable créature, vêtue d'une longue robe de laine blanche, comme celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses épaules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils veloutés, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on pût voir circuler le sang qui la teintait de rose, s'avança vers lui. Cette femme était si prodigieusement belle, ses bras étendus étaient si attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter à ses pieds. Mais il semblait retenu à son lit par des liens pareils à ceux qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, dédaigneuse de la terre, l'âme immatérielle monte au ciel.

Cela le força de regarder le lit sur lequel il était couché, et il lui sembla que c'était un de ces lits magnifiques, sculptés sous François 1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broché d'or.

À la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond cessèrent d'occuper Bussy. La femme du portrait était tout pour lui, et il cherchait à voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il lui en dérobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage mystérieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses regards, il se mit à lui adresser un compliment en vers comme il les faisait, c'est-à-dire couramment.

Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard.

Bussy sentit la colère lui monter à la tête, et il entra dans une telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il eût eu la liberté de ses mouvements, il se fût certes jeté sur lui; il est même juste de dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible.

Comme il s'efforçait vainement de se détacher du lit auquel il semblait enchaîné, le nouveau venu parla.

– Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arrivé?

– Oui, maître, dit une voix si douce que toutes les fibres du cœur de Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant ôter votre bandeau.

Bussy fit un effort pour voir si la femme à la douce voix était bien la même que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il n'aperçut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui venait, selon l'invitation qui lui en avait été faite, d'ôter son bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards effarés.

– Au diable l'homme! pensa Bussy.

Et il essaya de formuler sa pensée par la parole ou par le geste, mais l'un lui fut aussi impossible que l'autre.

– Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du lit, vous êtes blessé, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous allons essayer de vous raccommoder.

Bussy voulut répondre; mais il comprit que cela était chose impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glacée, et les extrêmes bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent été traversés par cent mille épingles.

– Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de cœur et un accent de douloureux intérêt qui fit venir les larmes aux yeux de Bussy la voix douce qui avait déjà parlé, et que le blessé reconnut pour être celle de la dame du portrait.

– Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, répliqua le jeune homme; en attendant il est évanoui.

Ce fut là tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre comme le froissement d'une robe qui s'éloignait. Puis il crut sentir quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui restait d'éveillé en lui acheva de s'évanouir.

Plus tard il fut impossible à Bussy de fixer la durée de cet évanouissement.

Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur son visage; des voix rauques et discordantes écorchaient son oreille, il ouvrit les yeux pour voir si c'étaient les personnages de la tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans l'espérance que le portrait serait toujours là, il tourna la tête de tous côtés. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage. Quant au portrait, il avait complètement disparu. Bussy n'avait à sa droite qu'un homme vêtu de gris avec un tablier blanc retroussé à la ceinture et taché de sang; à sa gauche, qu'un moine génovéfain, qui lui soulevait la tête, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant des prières.

L'œil errant de Bussy s'attacha bientôt à une masse de pierres qui se dressait devant lui, et monta jusqu'à la plus grande hauteur de ces pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon flanqué de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et froid, légèrement doré par le soleil levant.

Bussy était purement et simplement dans la rue, ou plutôt sur le rebord d'un fossé, et ce fossé était celui du Temple.

– Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en donner en ouvrant les fenêtres, et j'eusse été mieux sur mon lit de damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma poche, à moins que vous ne vous soyez déjà payés vous-mêmes, ce qui serait prudent, quelque vingt écus d'or; prenez, mes amis, prenez.

– Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine de vous apporter, et vous étiez là, bien véritablement là. Nous vous y avons trouvé, en passant au point du jour.

– Ah! diable! dit Bussy; et le jeune médecin y était-il?

Les assistants se regardèrent.

– C'est un reste de délire, dit le moine en secouant la tête. Puis, revenant à Bussy:

– Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous confesser.

Bussy regarda le moine d'un air effaré.

– Il n'y avait pas de médecin, pauvre cher jeune homme, dit la vieille. Vous étiez là, seul, abandonné, froid comme un mort. Voyez, il y a un peu de neige, et votre place est dessinée en noir sur la neige.

Bussy jeta un regard sur son côté endolori, se rappela avoir reçu un coup d'épée, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir à la même place, fixé sur la plaie par le ceinturon de son épée.

– C'est singulier, dit-il.

Déjà, profitant de la permission qu'il leur avait donnée, les assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations pitoyables à son endroit.

– Là, dit-il quand le partage fut achevé, c'est fort bien, mes amis. Maintenant, conduisez-moi à mon hôtel.

– Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous pouvez monter.

– Est-ce vrai? dit Bussy.

– C'est la vérité du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval sommes à votre service, mon gentilhomme.

– C'est égal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser.

– Comment vous appelez-vous? demanda Bussy.

– Je m'appelle frère Gorenflot, répondit le moine.

– Eh bien, frère Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son derrière, j'espère que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon père, au plus pressé. J'ai froid, et je voudrais être à mon hôtel pour me réchauffer.

– Et comment s'appelle votre hôtel?

– Hôtel de Bussy.

– Comment! s'écrièrent les assistants, hôtel de Bussy!

– Oui, qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

– Vous êtes donc des gens de M. de Bussy.

– Je suis M. de Bussy lui-même.

– Bussy! s'écria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le fléau des mignons… Vive Bussy!

Et le jeune homme, enlevé sur les épaules de ses auditeurs, fut reporté en triomphe en son hôtel, tandis que le moine s'en allait comptant sa part des vingt écus d'or, secouant la tête et murmurant:

– Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'étonne plus qu'il n'ait pas voulu se confesser.

Une fois rentré dans son hôtel, Bussy fit appeler son chirurgien ordinaire, lequel trouva la blessure sans conséquence.

– Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas été pansée?

– Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, après tout, elle paraisse bien fraîche.

– Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donné le délire?

– Certainement.

– Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages portant des fleurs et des piques, ce plafond à fresques, ce lit sculpté et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux fenêtres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce médecin qui jouait à Colin-Maillard, et à qui j'ai failli crier casse-cou, ce serait donc du délire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec les mignons? Où me suis-je donc battu, déjà? Ah! oui, c'est cela. C'était près de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adossé à un mur; ce mur, c'était une porte, et cette porte a cédé heureusement. Je l'ai refermée à grand'peine, je me suis trouvé dans une allée. Là, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment où je me suis évanoui. Ou bien ai-je rêvé, maintenant? voici la question. Ah! et mon cheval, à propos? On doit avoir retrouvé mon cheval mort sur la place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un.

Le docteur appela un valet.

Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutilé, s'était traîné jusqu'à la porte de l'hôtel, et qu'on l'avait trouvé là, hennissant, à la pointe du jour. Aussitôt l'alarme s'était répandue dans l'hôtel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur maître, s'étaient mis à sa recherche, et la plupart d'entre eux n'étaient pas encore rentrés.

– Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi à l'état de rêve, et c'en était un en effet. Quelle probabilité y a-t-il qu'un portrait se détache de son cadre pour venir converser avec un médecin qui a les yeux bandés? C'est moi qui suis un fou. Et cependant, quand je me le rappelle, ce portrait était bien charmant. Il avait…

Bussy se mit à détailler le portrait, et, à mesure qu'il en repassait tout les détails dans sa mémoire, un frisson voluptueux, ce frisson de l'amour qui réchauffe et chatouille le cœur, passait comme un velours sur sa poitrine brûlante.

– Et j'aurais rêvé tout cela! s'écria Bussy, tandis que le docteur posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne fait pas de pareils rêves. – Récapitulons.

Et Bussy se mit à répéter pour la centième fois:

– J'étais au bal; Saint-Luc m'a prévenu qu'on devait m'attendre du côté de la Bastille. J'étais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je les ai renvoyés. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Châtelet, etc., etc. À l'hôtel des Tournelles, j'ai commencé d'apercevoir les gens qui m'attendaient. Ils se sont rués sur moi, m'ont estropié mon cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entré dans une allée; je me suis trouvé mal, et puis… ah! voilà! c'est cet et puis qui me tue; il y a une fièvre, un délire, un rêve, après cet et puis. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouvé sur le talus des fossés du Temple, où un moine génovéfain a voulu me confesser. – C'est égal, j'en aurai le cœur net, reprit Bussy après un silence d'un instant, qu'il employa encore à rappeler ses souvenirs. Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours pour cette égratignure, comme j'ai fait pour la dernière?

– C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda le chirurgien.

– Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent dans les jambes.

– Faites quelques pas.

Bussy sauta à bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait avancé en faisant assez allègrement le tour de sa chambre.

– Cela ira, dit le médecin, pourvu que vous ne montiez pas à cheval et que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour.

– À la bonne heure! s'écria Bussy, voilà un médecin! cependant j'en ai vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure gravée là, et, si je le rencontre jamais, je le reconnaîtrai, j'en réponds.

– Mon cher seigneur, dit le médecin, je ne vous conseille pas de le chercher; on a toujours un peu de fièvre après les coups d'épée; vous devriez cependant savoir cela, vous qui êtes à votre douzième.

– Oh! mon Dieu! s'écria tout à coup Bussy, frappé d'une idée nouvelle, car il ne songeait qu'au mystère de sa nuit, est-ce que mon rêve aurait commencé au delà de la porte, au lieu de commencer en deçà? Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'allée et d'escalier qu'il n'y avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces brigands-là, me croyant tué, m'auraient porté tout bellement jusqu'aux fossés du Temple, afin de dépister quelque spectateur de la scène? Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement rêvé le reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procuré le rêve qui m'agite, qui me dévore, qui me tue, je fais serment de les éventrer tous jusqu'au dernier!

– Mon cher seigneur, dit le médecin, si vous voulez vous guérir promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi.

– Excepté cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans écouter ce que lui disait le docteur. Celui-là, c'est autre chose; il s'est conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma première visite.

– Seulement, pas avant ce soir, à cinq heures, dit le médecin.

– Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et de demeurer seul.

– Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous êtes en toutes choses un singulier malade, agissez à votre guise, monseigneur; je ne vous recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un autre coup d'épée avant que celui-là soit guéri.

Bussy promit au médecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et, s'étant fait habiller, il appela sa litière et se fit porter à l'hôtel Montmorency.

IV Comment Mademoiselle de Brissac, autrement dit Madame de Saint-Luc, avait passé sa nuit de noces.

C'était un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantôme, son cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizième siècle. Nul homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conquêtes. Les rois et les princes avaient brigué son amitié. Les reines et les princesses lui avaient envoyé leurs plus doux sourires. Bussy avait succédé à la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la bonne reine, au cœur tendre, qui, après la mort du favori dont nous avons écrit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que Henri, son mari, s'en était ému, lui qui ne s'émouvait guère de ces sortes de choses, et que le duc François ne lui eût jamais pardonné l'amour de sa sœur, si cet amour n'eût acquis Bussy à ses intérêts. Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour à cette ambition sourde et irrésolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits.

Mais, au milieu de tous les succès de guerre, d'ambition et de galanterie, Bussy était demeuré ce que peut être une âme inaccessible à toute faiblesse humaine, et celui-là qui n'avait jamais connu la peur n'avait jamais non plus, jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés du moins, connu l'amour. Ce cœur d'empereur qui battait dans sa poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-même, était vierge et pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touché et qui sort de la mine où il a mûri sous le regard du soleil. Aussi n'y avait-il point dans ce cœur place pour les détails de pensée qui eussent fait de Bussy un empereur véritable. Il se croyait digne d'une couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de comparaison.

Henri III lui avait fait offrir son amitié, et Bussy l'avait refusée, disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis encore; que par conséquent semblable condition ne lui convenait pas. Henri III avait dévoré en silence cet affront, aggravé par le choix qu'avait fait Bussy du duc François pour son maître. Il est vrai que le duc François était le maître de Bussy comme le bestiaire est le maître du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le mange. Tel était ce Bussy que François poussait à soutenir ses querelles particulières. Bussy le voyait bien, mais le rôle lui convenait.

Il s'était fait une théorie à la manière de la devise des Rohan, qui disaient: «Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis.» Bussy se disait: – Je ne puis être roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et veut l'être, je serai roi de M. le duc d'Anjou.

Et, de fait, il l'était.

Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy redoutable, ils coururent prévenir M. de Brissac.

– M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tête aux rideaux de la portière.

– Non, monsieur, fit le concierge.

– Où le trouverai-je?

– Je ne sais, monsieur, répondit le digne serviteur. On est même fort inquiet à l'hôtel. M. de Saint-Luc n'est pas rentré depuis hier.

– Bah! fit Bussy tout émerveillé.

– C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

– Mais madame de Saint-Luc?

– Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose.

– Elle est à l'hôtel?

– Oui.

– Prévenez donc madame de Saint-Luc que je serais charmé si j'obtenais d'elle la permission de lui présenter mes respects.

Cinq minutes après, le messager revint dire que madame de Saint-Luc recevrait avec grand plaisir M. de Bussy.

Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier; Jeanne de Cossé était venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu de la salle d'honneur. Elle était fort pâle, et ses cheveux, noirs comme l'aile du corbeau, donnaient à cette pâleur le ton de l'ivoire jauni; ses yeux étaient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on eût suivi sur sa joue le sillon argenté d'une larme récente. Bussy, que cette pâleur avait d'abord fait sourire et qui préparait un compliment de circonstance à ces yeux battus, s'arrêta dans son improvisation à ces symptômes de véritable douleur.

– Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgré toute la crainte que votre présence me fait éprouver.

– Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne peut-elle vous annoncer un malheur?

– Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc, cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le.

– Entre moi et M. de Saint-Luc? répéta Bussy étonné.

– Oui, il m'a éloignée pour vous parler. Vous êtes au duc d'Anjou, il est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquiétude. Il est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint. Confessez-moi la vérité. Qu'est-il arrivé à M. de Saint-Luc?

– Madame, dit Bussy, voilà, en vérité, qui est merveilleux. Je m'attendais à ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma blessure, et c'est moi que l'on interroge.

– M. de Saint-Luc vous a blessé, il s'est battu! s'écria Jeanne. Ah! vous voyez bien…

– Mais non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main que je suis blessé. Il y a même plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-même a dû vous dire que nous étions maintenant comme Damon et Pythias!

– Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu?

– Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge était donc vrai?

– Que vous disait-il?

– Que M. de Saint-Luc n'était pas rentré depuis hier onze heures. Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari?

– Hélas! non.

– Mais où peut-il être?

– Je vous le demande.

– Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait de ce qui était arrivé, c'est fort drôle.

La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand étonnement.

– Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facultés. Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites.

Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est à dire l'ordre donné par Henri III à Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du Louvre, et la réponse des gardes, à laquelle, en effet, aucun retour n'avait succédé.

– Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends.

– Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne.

– Oui: Sa Majesté a emmené Saint-Luc au Louvre, et, une fois entré, Saint-Luc n'a pas pu en sortir.

– Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir?

– Ah! dame! dit Bussy embarrassé, vous me demandez de dévoiler les secrets d'État.

– Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis allée, au Louvre, mon père aussi.

– Eh bien?

– Eh bien, les gardes nous ont répondu qu'ils ne savaient ce que nous voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait être rentré au logis.

– Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy.

– Vous croyez?

– J'en suis sûr, et si vous voulez vous en assurer de votre côté…

– Comment?

– Par vous-même.

– Le puis-je donc?

– Certainement.

– Mais j'aurais beau me présenter au palais, on me renverra comme on a déjà fait, avec les mêmes paroles qu'on m'a déjà dites. Car, s'il y était, qui empêcherait que je ne le visse?

– Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je.

– Pourquoi faire?

– Pour voir Saint-Luc.

– Mais enfin s'il n'y est pas?

– Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi.

– C'est étrange.

– Non, c'est royal.

– Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous?

– Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc.

– Vous me confondez.

– Venez toujours.

– Comment l'entendez-vous? Vous prétendez que la femme de Saint-Luc ne peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous!

– Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux mener là… Une femme! fi donc!

– Alors, vous me raillez… et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel à vous!

– Eh! non, chère dame, écoutez: vous avez vingt ans, vous êtes grande, vous avez l'œil noir, vous avez la taille cambrée, vous ressemblez à mon plus jeune page… comprenez-vous… ce joli garçon à qui le drap d'or allait si bien hier soir?

– Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'écria Jeanne en rougissant.

– Écoutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose. C'est à prendre ou à laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites?

– Oh! je donnerais tout au monde pour cela.

– Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez rien à donner, moi!

– Oui… mais…

– Oh! je vous ai dit de quelle façon.

– Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement, prévenez ce jeune garçon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui enverrai une de mes femmes.

– Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que je destine à ces drôles pour le premier bal de la reine mère. Celui que je croirai le plus assorti à votre taille, je vous l'enverrai; puis vous me rejoindrez à un endroit convenu; ce soir, rue Saint-Honoré, près de la rue des Prouvelles, par exemple, et de là…

– De là?

– Eh bien, de là nous irons au Louvre ensemble.

Jeanne se mit à rire et tendit la main à Bussy.

– Pardonnez-moi mes soupçons, dit-elle.

– De grand cœur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre obligé.

Et, prenant congé de la jeune femme, il retourna chez lui faire les préparatifs de la mascarade.

Le soir, à l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrèrent à la hauteur de la barrière des Sergents. Si la jeune femme n'eût pas porté le costume de son page, Bussy ne l'eût pas reconnue. Elle était adorable sous son déguisement. Tous deux, après avoir échangé quelques paroles, s'acheminèrent vers le Louvre.

À l'extrémité de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils rencontrèrent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et leur barrait le passage.

Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs, à son cheval pie et au manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter.

– Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous étiez embarrassé, mon beau page, de savoir comment vous pourriez pénétrer dans le Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une triomphale entrée.

– Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou.

L'appel traversa l'espace, et, malgré le piétinement des chevaux et le chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince.

Le prince se retourna.

– Toi, Bussy! s'écria-t-il tout enchanté; je te croyais blessé à mort, et j'allais à ton logis de la Corne-du -Cerf, rue de Grenelle.

– Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans même remercier le prince de cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de personne, excepté la mienne. En vérité, monseigneur, vous me fourrez dans de beaux guets-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses positions. Hier, à ce bal de Saint-Luc, c'était un véritable coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps.

– Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en ferai compter les gouttes.

– Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberté ordinaire, et vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant, du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les lèvres trop serrées pour cela.

– Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras.

– Que verrai-je, monseigneur?

– Tu verras comme je vais parler à mon frère.

– Écoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour les mignons, cela.

– Sois tranquille, j'ai pris la chose à cœur.

– Me promettez-vous que la réparation sera belle?

– Je te promets que tu seras content. Tu hésites encore, je crois?

– Monseigneur, je vous connais si bien!

– Viens, te dis-je. On en parlera.

– Voilà votre affaire toute trouvée, glissa Bussy à l'oreille de la comtesse. Il va y avoir entre ces bons frères, qui s'exècrent, une esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez votre Saint-Luc.

– Eh bien, demanda le duc, te décides-tu, et faut-il que je t'engage ma parole de prince?

– Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger.

Et Bussy alla prendre son rang près du prince, tandis que le nouveau page, suivant son maître au plus près, marchait immédiatement derrière lui.

– Te venger! non, non, dit le prince, répondant à la menace de Bussy, ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me charge de la vengeance. Écoute, ajouta-t-il à voix basse, je connais les assassins.

– Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en informer?

– Je les ai vus.

– Comment cela? dit Bussy étonné.

– Où j'avais affaire moi-même, à la porte Saint-Antoine; ils m'ont rencontré, et ont failli me tuer à ta place. Ah! je ne me doutais pas que ce fût toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela…

– Eh bien, sans cela?…

– Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en laissant la menace en suspens.

– Non, monseigneur, dit Bussy, j'étais seul, et vous, monseigneur?

– Moi, j'étais avec Aurilly, et pourquoi étais-tu seul?

– Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont donné.

– Et ils t'ont blessé? demanda le prince avec sa rapidité à répondre par une feinte aux coups qu'on lui portait.

– Écoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai un joli coup d'épée tout au travers du flanc.

– Ah! les scélérats! s'écria le prince; Aurilly me le disait bien, qu'ils avaient de mauvaises idées.

– Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embûche! comment, vous étiez avec Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'épée que du luth! comment, il a dit à Votre Altesse que ces gens-là avaient de mauvaises pensées, vous étiez deux, et ils n'étaient que cinq, et vous n'avez pas guetté pour prêter main forte?

– Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embûche était dressée.

– Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les amis du roi Henri III, vous avez cependant bien dû songer qu'ils en voulaient à quelque ami à vous. Or, comme il n'y a guère que moi qui aie le courage d'être votre ami, il n'était pas difficile de deviner que c'était à moi qu'ils en voulaient.

– Oui, peut-être as-tu raison, mon cher Bussy, dit François, mais je n'ai pas songé à tout cela.

– Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eût trouvé que ce mot pour exprimer tout ce qu'il pensait de son maître.

On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut reçu au guichet par le capitaine et les concierges. Il y avait consigne sévère; mais, comme on le pense bien, cette consigne n'était pas pour le premier du royaume après le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du pont-levis avec toute sa suite.

– Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise solennelle; moi je vais dire deux mots à quelqu'un.

– Tu me quittes, Bussy? dit avec inquiétude le prince, qui avait un peu compté sur la présence de son gentilhomme.

– Il le faut; mais que cela n'empêche; soyez tranquille, au fort du tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je n'arriverai pas.

Puis, profitant de l'entrée du duc dans la grande salle, il se glissa, suivi de Jeanne, dans les appartements.

Bussy connaissait le Louvre comme son propre hôtel. Il prit un escalier dérobé, deux ou trois corridors solitaires, et arriva à une espèce d'antichambre.

– Attendez-moi ici, dit-il à Jeanne.

– Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayée.

– Il le faut, répondit Bussy; je dois vous éclairer le chemin et vous ménager les entrées.

V Comment Mademoiselle de Brissac, autrement dit Madame de Saint-Luc, s'arrangea pour passer la seconde nuit de ses noces autrement qu'elle n'avait passé la première.

Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, était devenu la chambre à coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommodé à son usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poète, avait dans cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et des étaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires bénis par le pape, des sachets parfumés venant d'Orient et une collection des plus belles épées d'escrime qui se pussent voir.

Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque son frère lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi que près de la chambre du roi était l'appartement de la nourrice de Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III était un prince très changeant dans ses amitiés, cet appartement avait été successivement occupé par Saint-Mégrin, Maugiron, d'O, d'Épernon, Quélus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'être, selon la pensée de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu, éprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enlevé le jeune homme à sa femme.

C'est qu'a Henri III, organisation étrange, prince futile, prince profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'à Henri III, toujours ennuyé, toujours inquiet, toujours rêveur, il fallait une éternelle distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries, les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumière, les caquetages, la prière ou la débauche. Aussi Henri III est-il à peu près le seul personnage de ce caractère que nous retrouvions dans notre monde moderne.

Henri III, l'hermaphrodite antique, était destiné à voir le jour dans quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves, d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son règne devait marquer une ère particulière de molles débauches et de folies inconnues, entre Néron et Héliogabale.

Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la nourrice, alla frapper à l'antichambre commune aux deux appartements.

Le capitaine des gardes vint ouvrir.

– M. de Bussy! s'écria l'officier étonné.

– Oui, moi même, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi désire parler à M. de Saint-Luc.

– Fort bien, répondit le capitaine; qu'on prévienne M. de Saint Luc que le roi veut lui parler.

À travers la porte restée entr'ouverte Bussy décocha un regard au page.

Puis, se retournant vers M. de Nancey:

– Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy.

– Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se rendre à la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou.

– Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au capitaine des gardes.

– Bien volontiers, répondit le capitaine.

– Entrez, Jean, dit Bussy à la jeune femme; et de la main il lui montra l'embrasure d'une fenêtre dans laquelle elle alla se réfugier.

Elle y était blottie à peine que Saint-Luc entra. Par discrétion, M. de Nancey se retira hors de la portée de la voix.

– Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la mine renfrognée. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy.

– Moi-même, cher Saint-Luc, et avant tout…

Il baissa la voix.

– Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu.

– Ah! dit Saint-Luc, c'était tout naturel, et il me répugnait de voir assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tué.

– Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-là, c'est énorme.

– Comment cela?

– Oui, j'en ai été quitte pour un joli coup d'épée que j'ai rendu avec usure, je crois, à Schomberg et à d'Épernon. Quant à Quélus, il doit remercier les os de son crâne. C'est un des plus durs que j'aie encore rencontrés.

– Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit Saint-Luc en bâillant à se démonter la mâchoire.

– Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc. D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort, à ce qu'il paraît?

– Royalement, c'est tout dire.

– Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en vaut un autre.

– Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup d'épée; c'est plus long, mais c'est plus sûr.

– Pauvre comte! dit Bussy, vous êtes donc prisonnier, comme je m'en doutais?

– Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi prétend qu'il n'y a que mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de brutalités que son bouffon.

– Eh bien, voyons: ne puis-je pas à mon tour, comme je vous l'offrais, vous rendre un service?

– Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutôt chez le maréchal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui doit être fort inquiète et qui trouve certainement ma conduite des plus étranges.

– Que lui dirai-je?

– Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-à-dire que je suis prisonnier, consigné au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de l'amitié comme Cicéron qui a écrit là-dessus, et de la vertu comme Socrate qui l'a pratiquée.

– Et que lui répondez-vous? demanda Bussy en riant.

– Morbleu! je lui réponds qu'à propos d'amitié, je suis un ingrat, et à propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empêche pas qu'il s'obstine et qu'il me répète en soupirant: «Ah! Saint-Luc, l'amitié n'est donc qu'une chimère! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un nom!» Seulement, après l'avoir dit en français, il le redit en latin et le répète en grec.

À cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la moindre attention, poussa un éclat de rire.

– Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. Bis repetita placent, à plus forte raison, ter. Mais est-ce là tout ce que je puis faire pour vous?

– Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur.

– Alors, c'est fait.

– Comment cela?

– Je me suis douté de tout ce qui est arrivé, et j'ai d'avance tout dit à votre femme.

– Et qu'a-t-elle répondu?

– Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un coup d'œil du côté de l'embrasure de la fenêtre, j'espère qu'elle se sera enfin rendue à l'évidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque chose de difficile, d'impossible même; il y aura plaisir à entreprendre cela.

– Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de mes fenêtres; je monterai en croupe derrière vous, et vous me conduirez près de ma femme. Libre à vous de continuer après, si bon vous semble, votre voyage vers la lune.

– Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener l'hippogriffe à votre femme, et que votre femme vienne vous trouver.

– Ici?

– Oui, ici.

– Au Louvre?

– Au Louvre même. Est-ce que ce ne serait pas plus drôle encore, dites?

– Oh! mordieu! je crois bien.

– Vous ne vous ennuierez plus?

– Non, ma foi.

– Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit?

– Demandez à Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui ai proposé trois coups d'épée. Ce coquin s'est fâché que c'était à crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcillé, moi. Mais je crois que si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je m'en ferai tuer.

– Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une bière que vous ne vous ennuyez dans votre prison, allez.

– Ma foi, je n'en sais rien.

– Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page?

– À moi?

– Oui, un garçon merveilleux.

– Merci, dit Saint-Luc, je déteste les pages. Le roi, m'a offert de faire venir celui des miens qui m'agréait le plus, et j'ai refusé. Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici ce qu'on fit à Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-même le programme du costume.

– Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours.

– Bussy, dit Saint-Luc dépité, ce n'est pas bien à vous de me railler ainsi.

– Laissez moi faire.

– Mais non.

– Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut.

– Mais non, non, non, cent fois non!

– Holà! page, venez ici.

– Mordieu! s'écria Saint-Luc.

Le page quitta sa fenêtre, et vint tout rougissant.

– Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupéfait de reconnaître Jeanne sous la livrée de Bussy.

– Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer?

– Non, vrai Dieu! non, s'écria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi qui vous dois une amitié éternelle!

– Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous regarde.

– C'est vrai, dit celui-ci.

Et, après avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en arrière.

En effet, M. de Nancey, étonné de la pantomime par trop expressive de Saint-Luc, commençait à prêter l'oreille, quand un grand bruit, venant de la galerie vitrée, le fit sortir de sa préoccupation.

– Ah! mon Dieu! s'écria M. de Nancey, voilà le roi qui querelle quelqu'un, ce me semble.

– Je le crois, en effet, répliqua Bussy jouant l'inquiétude; serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu?

Le capitaine des gardes assura son épée à son côté, et partit dans la direction de la galerie où, en effet, le bruit d'une vive discussion perçait voûtes et murailles.

– Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se retournant vers Saint-Luc.

– Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.

– Il y a que M. d'Anjou et le roi se déchirent en ce moment, et que, comme ce doit être un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de sûreté ce beau page que je vous donne; est-ce possible?

– Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'était pas, il faudrait bien que cela le devînt, mais heureusement j'ai fait le malade, je garde la chambre.

– En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos prières.

Et Bussy, tout joyeux d'avoir joué ce mauvais tour à Henri III, sortit de l'antichambre et gagna la galerie où le roi, rouge de colère, soutenait au duc d'Anjou, pâle de rage, que, dans la scène de la nuit précédente, c'était Bussy qui était le provocateur.

– Je vous affirme, sire, s'écriait le duc d'Anjou, que d'Épernon, Schomberg, d'O, Maugiron et Quélus l'attendaient à l'hôtel des Tournelles.

– Qui vous l'a dit?

– Je les ai vus moi-même, sire, de mes deux yeux vus.

– Dans l'obscurité, n'est-ce pas? la nuit était noire comme l'intérieur d'un four.

– Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus.

– À quoi donc? aux épaules?

– Non, sire, à la voix.

– Ils vous ont parlé?

– Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont chargé.

– Vous?

– Oui, moi.

– Et qu'alliez vous faire à la porte Saint-Antoine?

– Que vous importe?

– Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui.

– J'allais chez Manassès.

– Chez Manassès, un juif!

– Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur.

– Je vais où je veux, je suis le roi.

– Ce n'est pas répondre, c'est assommer.

– D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a été le provocateur.

– Bussy?

– Oui.

– Où cela?

– Au bal de Saint-Luc.

– Bussy a provoqué cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais Bussy n'est pas fou.

– Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi. D'ailleurs, il en était bien capable, puisque, malgré tout ce que vous dites, il a blessé Schomberg à la cuisse, d'Épernon au bras, et presque assommé Quélus.

– Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parlé de cela, je lui en ferai mon compliment.

– Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un exemple de ce batailleur.

– Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non seulement dans la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis votre frère, et s'il y a en France, excepté Votre Majesté, un seul homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu'à défaut du respect la crainte lui fasse baisser les yeux.

En ce moment, attiré par les clameurs des deux frères, parut Bussy, galamment habillé de satin vert tendre avec des nœuds roses.

– Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agréer mes très humbles respects.

– Pardieu! le voici, dit Henri.

– Votre Majesté, à ce qu'il paraît, me fait l'honneur de s'occuper de moi? demanda Bussy.

– Oui, répondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on m'ait dit, votre visage respire la santé.

– Sire, le sang tiré rafraîchit le visage, dit Bussy, et je dois avoir le visage très frais ce soir.

– Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri, plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice.

– Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne me plains pas.

Henri demeura stupéfait et regarda le duc d'Anjou.

– Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il.

– Je disais que Bussy a reçu un coup de dague qui lui traverse le flanc.

– Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi.

– Puisque le frère de Votre Majesté l'assure, dit Bussy, cela doit être vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir.

– Et, ayant un coup d'épée dans le flanc, dit Henri, vous ne vous plaignez pas?

– Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empêcher de me venger moi-même, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable duelliste, je me vengerais, je l'espère bien, de la main gauche.

– Insolent! murmura Henri.

– Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parlé de justice, eh bien, faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enquête, nommez des juges, et que l'on sache bien de quel côté venait le guet-apens, et qui avait prépare l'assassinat.

Henri rougit.

– Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer où sont les torts et envelopper tout le monde dans un pardon général. J'aime mieux que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fâché que Schomberg et d'Épernon se trouvent retenus chez eux par leurs blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel était le plus enragé de tous mes amis, à votre avis? Dites, cela doit vous être facile, puisque vous prétendez les avoir vus?

– Sire, dit le duc d'Anjou, c'était Quélus.

– Ma foi oui! dit Quélus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien vu.

– Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Quélus fassent la paix au nom de tous.

– Oh! oh! dit Quélus, que signifie cela, sire?

– Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, à l'instant même.

Quélus fronça le sourcil.

– Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du côté de Quélus et en imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette favour?

La saillie était si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de verve, que le roi lui-même se mit à rire.

Alors, s'approchant de Quélus:

– Allons, monsou, dit-il; le roi le vout.

Et il lui jeta les deux bras au cou.

– J'espère que cela ne vous engage à rien, dit tout bas Quélus à Bussy.

– Soyez tranquille, répondit Bussy du même ton. Nous nous retrouverons un jour ou l'autre.

Quélus, tout rouge et tout défrisé, se recula furieux.

Henri fronça le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une pirouette et sortit de la salle du conseil.

VI Comment se faisait le petit coucher du roi Henri III.

Après cette scène commencée en tragédie et terminée en comédie, et dont le bruit, échappé au dehors comme un écho du Louvre, se répandit par la ville, le roi, tout courroucé, reprit le chemin de son appartement, suivi de Chicot, qui demandait à souper.

– Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte.

– C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre quelque chose, ne fût-ce qu'un gigot.

Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il dégrafa son manteau, qu'il posa sur son lit, ôta son toquet, maintenu sur sa tête par de longues épingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avançant vers le couloir qui conduisait à la chambre de Saint-Luc, laquelle n'était séparée de la sienne que par une simple muraille:

– Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens.

– Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je désire même, continua-t-il en écoutant le pas de Henri qui s'éloignait, que tu me laisses le temps de te ménager une petite surprise.

Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout à fait éteint:

– Holà! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre.

Un valet accourut.

– Le roi a changé d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui et Saint-Luc. Surtout il a recommandé le vin; allez, laquais.

Le valet tourna sur ses talons et courut exécuter les ordres de Chicot, qu'il ne doutait pas être les ordres du roi.

Quant à Henri, il était passé, comme nous l'avons dit, dans l'appartement de Saint-Luc, lequel, prévenu de la visite de Sa Majesté, s'était couché et se faisait lire des prières par un vieux serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait été fait prisonnier avec lui. Sur un fauteuil doré, dans un coin, la tête entre ses deux mains, dormait profondément le page qu'avait amené Bussy.

Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'œil.

– Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il à Saint-Luc avec inquiétude.

– Votre Majesté, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autorisé à faire venir un page?

– Oui, sans doute, répondit Henri III.

– Eh bien, j'ai profité de la permission, sire.

– Ah! ah!

– Sa Majesté se repent-elle de m'avoir accordé cette distraction? demanda Saint-Luc.

– Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien, comment vas-tu?

– Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fièvre.

– En effet, dit le roi, tu as le visage empourpré, mon enfant; voyons le pouls, tu sais que je suis un peu médecin.

Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur.

– Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agité.

– Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en vérité je suis bien malade.

– Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre médecin.

– Merci! sire. Je déteste Miron.

– Je te garderai moi-même.

– Sire, je ne souffrirai pas…

– Je vais faire dresser un lit pour moi dans ta chambre, Saint-Luc. Nous causerons toute la nuit. J'ai mille choses à te raconter.

– Ah! s'écria Saint-Luc désespéré, vous vous dites médecin, vous vous dites mon ami, et vous voulez m'empêcher de dormir. Morbleu! docteur, vous avez une drôle de manière de traiter vos malades! Morbleu! sire, vous avez une singulière façon d'aimer vos amis.

– Eh quoi! tu veux rester seul, souffrant comme tu es!

– Sire, j'ai mon page Jean.

– Mais il dort.

– C'est comme cela que j'aime les gens qui me veillent; au moins ils ne m'empêchent point de dormir moi-même.

– Laisse-moi au moins te veiller avec lui. Je ne te parlerai que si tu te réveilles.

– Sire, j'ai le réveil très maussade, et il faut être bien habitué à moi pour me pardonner toutes les sottises que je dis avant d'être bien éveillé.

– Au moins, viens assister à mon coucher.

– Et je serai libre après de revenir me mettre au lit?

– Parfaitement libre.

– Eh bien, soit. Mais je ferai un triste courtisan, je vous en réponds. Je tombe de sommeil.

– Tu bâilleras tout à ton aise.

– Quelle tyrannie! dit Saint-Luc, quand vous avez tous vos autres amis.

– Ah! oui, ils sont dans un bel état, et Bussy me les a bien accommodés. Schomberg a la cuisse crevée; d'Épernon a le poignet tailladé comme une manche à l'espagnole; Quélus est encore tout étourdi de son coup de poing d'hier et de son embrassade d'aujourd'hui; reste d'O, qui m'ennuie à mourir, et Maugiron qui me boude. Allons! réveille ce grand bélître de page, et fais-toi passer une robe de chambre.

– Sire, si Votre Majesté veut me laisser.

– Pourquoi faire?

– Le respect…

– Allons donc!

– Sire, dans cinq minutes je serai chez Votre Majesté.

– Dans cinq minutes, soit! Mais pas plus de cinq minutes, entends-tu; et pendant ces cinq minutes trouve-moi de bons contes, Saint-Luc, que nous tâchions de rire un peu.

Et là-dessus, le roi, qui avait obtenu la moitié de ce qu'il voulait, sortit à moitié content.

La porte ne se fut pas plutôt refermée derrière lui, que le page se réveilla en sursaut, et d'un bond fut à la portière.

– Ah! Saint-Luc, dit-il quand le bruit des pas se fut perdu, vous allez encore me quitter. Mon Dieu! quel supplice! je meurs d'effroi ici. Si l'on allait découvrir!

– Ma chère Jeanne, dit Saint-Luc, Gaspard que voilà ici, et il lui montrait le vieux serviteur, vous défendra contre toute indiscrétion.

– Alors, autant vaut que je m'en aille, dit la jeune femme en rougissant.

– Si vous l'exigez absolument, Jeanne, dit Saint-Luc d'un ton attristé, je vous ferai reconduire à l'hôtel Montmorency, car la consigne n'est que pour moi. Mais si vous étiez aussi bonne que belle, si vous aviez dans le cœur quelques sentiments pour le pauvre Saint-Luc, vous l'attendriez quelques instants. Je vais tant souffrir de la tête, des nerfs et des entrailles, que le roi ne voudra pas d'un si triste compagnon et me renverra coucher.

Jeanne baissa les yeux.

– Allez donc, dit-elle, j'attendrai; mais je vous dirai comme le roi: Ne soyez pas longtemps.

– Jeanne, ma chère Jeanne, vous êtes adorable, dit, Saint-Luc, rapportez-vous-en à moi de revenir le plus tôt possible près de vous. D'ailleurs, il me vient une idée, je vais la mûrir un peu, et, à mon retour, je vous en ferai part.

– Une idée qui vous rendra la liberté?

– Je l'espère.

– Alors, allez.

– Gaspard, dit Saint-Luc, empêchez bien que personne n'entre ici. Puis, dans un quart d'heure, fermez la porte à clef; apportez-moi cette clef chez le roi. Allez dire à l'hôtel qu'on ne soit point inquiet de madame la comtesse, et ne revenez que demain.

Gaspard promit en souriant d'exécuter les ordres que la jeune femme écoutait en rougissant.

Saint-Luc prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et courut à la chambre de Henri, qui déjà s'impatientait.

Jeanne, toute seule et toute frémissante, se blottit dans l'ample rideau qui tombait des tringles du lit, et là, rêveuse, inquiète, courroucée, elle chercha de son côté, en jouant avec une sarbacane, un moyen de sortir victorieuse de l'étrange position où elle se trouvait.

Quand Saint-Luc entra chez le roi, il fut saisi du parfum âpre et voluptueux qu'exhalait la chambre royale. Les pieds de Henri foulaient, en effet, une jonchée de fleurs dont on avait coupé les tiges, de peur qu'elles n'offensassent la peau délicate de Sa Majesté; roses, jasmins, violettes, giroflées, malgré la rigueur de la saison, formaient un moelleux et odorant tapis au roi Henri III.

La chambre, dont le plafond avait été abaissé et décoré de belles peintures sur toile, était meublée, comme nous l'avons dit, de deux lits, l'un desquels était si large, que, quoique son chevet fût appuyé au mur, il tenait près du tiers de la chambre. Ce lit était d'une tapisserie d'or et de soie à personnages mythologiques, représentant l'histoire de Cenée ou de Cenis, tantôt homme et tantôt femme, laquelle métamorphose ne s'opérait pas, comme on peut le présumer, sans les plus fantasques efforts de l'imagination du peintre. Le ciel du lit était de toile d'argent lamée d'or et de figures de soie, et les armes royales richement brodées étaient appliquées à la portion du baldaquin qui, appliquée à la muraille, formait le chevet du lit.

Il y avait aux fenêtres même tapisserie qu'aux lits, et les canapés et les fauteuils étaient formés de même étoffe que celle du lit et des fenêtres. Au milieu du plafond, une chaîne d'or laissait pendre une lampe de vermeil, dans laquelle brûlait une huile qui répandait, en se consumant, un parfum exquis. À la droite du lit, un satyre d'or tenait à la main un candélabre où brûlaient quatre bougies roses parfumées aussi. Ces bougies, grosses comme des cierges, jetaient une lumière qui, jointe à celle de là lampe, éclairait suffisamment la chambre.

Le roi, les pieds nus posés sur les fleurs qui jonchaient le parquet, était assis sur sa chaise d'ébène incrustée d'or; il avait sur les genoux sept ou huit petits chiens épagneuls tout jeunes, et dont les frais museaux chatouillaient doucement ses mains. Deux serviteurs triaient et frisaient ses cheveux retroussés comme ceux d'une femme, sa moustache à crochet, et sa barbe rare et floconneuse.

Un troisième enduisait le visage du prince d'une couche onctueuse de crème rosé d'un goût tout particulier et d'odeurs des plus appétissantes.

Henri fermait les yeux et se laissait faire avec la majesté et le sérieux d'un dieu indien.

– Saint-Luc, disait-il, où est Saint-Luc?

Saint-Luc entra.

Chicot le prit par la main et l'amena devant le roi.

– Tiens, dit-il à Henri, le voici, ton ami Saint-Luc; ordonne-lui de se débarbouiller ou plutôt de se barbouiller aussi avec de la crème; car si tu ne prends cette indispensable précaution, il arrivera une chose fâcheuse: ou lui sentira mauvais pour toi, qui sens si bon, ou toi tu sentiras trop bon pour lui, qui ne sentira rien. Çà, les graisses et les peignes! ajouta Chicot en s'étendant sur un grand fauteuil en face du roi, j'en veux tâter aussi, moi.

– Chicot, Chicot! s'écria Henri; votre peau est trop sèche et absorberait une trop grande quantité de crème; à peine y en a-t-il assez pour moi; et votre poil est si dur, qu'il casserait mes peignes.

– Ma peau s'est séchée à tenir la campagne pour toi, prince ingrat! et si mon poil est si dur, c'est que les contrariétés que tu me donnes le tiennent continuellement hérissé; mais si tu me refuses la crème pour mes joues, c'est-à-dire pour mon extérieur, c'est bon, mon fils, je ne te dis que cela.

Henri haussa les épaules en homme peu disposé à s'amuser des facéties de son bouffon.

– Laissez-moi, dit-il, vous radotez.

Puis, se retournant vers Saint-Luc:

– Eh bien, mon fils, dit-il, ce mal de tête?

Saint-Luc porta la main à son front, et poussa un gémissement.

– Figure-toi, continua Henri, que j'ai vu Bussy d'Amboise. Aïe!… monsieur, dit-il au coiffeur, vous me brûlez.

Le coiffeur s'agenouilla.

– Vous avez vu Bussy d'Amboise, sire? dit Saint-Luc tout frissonnant.

– Oui, répondit le roi; comprends-tu ces imbéciles qui l'ont attaqué à cinq, et qui l'ont manqué? Je les ferai rouer. Si tu avais été là, dis donc, Saint-Luc?

– Sire, répondit le jeune homme, il est probable que je n'eusse pas été plus heureux que mes compagnons.

– Allons donc! que dis-tu? je gage mille écus d'or que tu touches dix fois Bussy, contre Bussy six. Pardieu! il faudra que demain nous voyions cela. Tires-tu toujours, mon enfant?

– Mais oui, sire.

– Je demande si tu t'exerces souvent.

– Presque tous les jours quand je me porte bien; mais, quand je suis malade, sire, je ne suis bon à rien absolument.

– Combien de fois me touchais-tu?

– Nous faisions jeu égal à peu près, sire.

– Oui, mais je tire mieux que Bussy. Par la mordieu! monsieur, dit Henri à son barbier, vous m'arrachez la moustache.

Le barbier s'agenouilla.

– Sire, dit Saint-Luc, indiquez-moi un remède pour le mal de cœur.

– Il faut manger, dit le roi.

– Oh! sire, je crois que vous vous trompez.

– Non, je t'assure.

– Tu as raison, Valois, dit Chicot, et comme j'ai grand mal de cœur ou d'estomac, je ne sais pas bien lequel, je suis l'ordonnance.

Et l'on entendit un bruit singulier pareil à celui qui résulte du mouvement très multiplié des mâchoires d'un singe.

Le roi se retourna et vit Chicot, qui, après avoir englouti à lui tout seul le double souper qu'il avait fait monter au nom du roi, faisait jouer bruyamment ses mandibules, tout en dégustant le contenu d'une tasse de porcelaine du Japon.

– Eh bien, dit Henri, que diable faites-vous là, monsieur Chicot?

– Je prends ma crème à l'intérieur, dit Chicot, puisque extérieurement elle m'est défendue.

– Ah! traître, s'écria le roi en faisant un demi-tour de tête si malencontreux que le doigt pâteux du valet de chambre emplit de crème la bouche du roi.

– Mange, mon fils, dit gravement Chicot, je ne suis pas si tyrannique que toi; intérieure ou extérieure, je te les permets toutes deux.

– Monsieur, vous m'étouffez, dit Henri au valet de chambre.

Le valet de chambre s'agenouilla comme avaient fait le coiffeur et le barbier.

– Qu'on aille me chercher mon capitaine des gardes, s'écria Henri, qu'on me l'aille chercher à l'instant même.

– Et pourquoi faire, ton capitaine des gardes? demanda Chicot, passant son doigt dans l'intérieur de la tasse de porcelaine, et faisant glisser ensuite son doigt entre ses lèvres.

– Pour qu'il passe son épée au travers du corps de Chicot, et que, si maigre qu'il puisse être, il en fasse un rôti à mes chiens.

Chicot se redressa, et, se coiffant de travers:

– Par la mordieu! dit-il, du Chicot à tes chiens, du gentilhomme à tes quadrupèdes! Eh bien, qu'il y vienne, mon fils, ton capitaine des gardes, et nous verrons.

Et Chicot tira sa longue épée, dont il s'escrima si plaisamment contre le coiffeur, contre le barbier, contre le valet de chambre, que le roi ne put s'empêcher de rire.

– Mais j'ai faim, dit le roi d'une voix dolente, et le coquin a mangé à lui seul tout le souper.

– Tu es un capricieux, Henri, dit Chicot. Je t'ai offert de te mettre à table, et tu as refusé. En tout cas, il reste ton bouillon. Moi, je n'ai plus faim et je vais me coucher.

Pendant ce temps, le vieux Gaspard était venu apporter la clef à son maître.

– Moi aussi, dit Saint-Luc, car je manquerais, si je restais plus longtemps debout, de respect à mon roi, en tombant devant lui dans des attaques nerveuses. J'ai le frisson.

– Tiens, Saint-Luc, dit le roi en tendant au jeune homme une poignée de petits chiens, emporte, emporte.

– Pourquoi faire? demanda Saint-Luc.

– Pour les faire coucher avec toi; ils prendront ton mal, et tu ne l'auras plus.

– Merci, sire, dit Saint-Luc en remettant les chiens dans leur corbeille, je n'ai pas de confiance dans votre recette.

– Je t'irai voir cette nuit, Saint-Luc, dit le roi.

– Oh! ne venez pas, sire, je vous en supplie, dit Saint-Luc, vous me réveilleriez en sursaut, et l'on dit que cela rend épileptique.

Et, sur ce, ayant salué le roi, il sortit de la chambre, poursuivi par les signes d'amitié que lui prodigua Henri tant qu'il put le voir.

Chicot avait déjà disparu.

Les deux ou trois personnes qui avaient assisté au coucher sortirent à leur tour.

Il ne resta près du roi que les valets, qui lui couvrirent le visage d'un masque de toile fine enduite de graisse parfumée. Des trous pour le nez, pour les yeux et pour la bouche étaient ménagés dans ce masque. Un bonnet d'une étoffe de soie et d'argent le fixait sur le front et aux oreilles.

Puis on passa les bras du roi dans une brassière de satin rose, bien douillettement doublée de soie fine et de ouate; puis on lui présenta des gants d'une peau si souple, qu'on eût dit qu'ils étaient de tricot. Ces gants montaient jusqu'aux coudes, et ils étaient oints intérieurement d'une huile parfumée qui leur donnait cette élasticité dont à l'extérieur on cherchait inutilement la cause.

Ces mystères de la toilette royale achevés, on fit boire à Henri son consommé dans une tasse d'or; mais, avant de le porter à ses lèvres, il en versa la moitié dans une autre tasse toute pareille à la sienne, et ordonna qu'on envoyât cette moitié à Saint-Luc, en lui souhaitant une bonne nuit.

Ce fut alors le tour de Dieu, qui, ce soir-là, sans doute à cause de la grande préoccupation du roi, fut traité assez légèrement. Henri ne fit qu'une seule prière sans même toucher à ses chapelets bénits; et, faisant ouvrir son lit bassiné avec de la coriandre, du benjoin et de la cannelle, il se coucha.

Puis, une fois accommodé sur ses nombreux oreillers, Henri ordonna que l'on enlevât la jonchée de fleurs qui commençait à épaissir l'air de la chambre. On ouvrit pendant quelques secondes les fenêtres pour renouveler cet air trop chargé de carbone. Après quoi un grand feu de sarments brûla dans la cheminée de marbre, et, rapide comme un météore, ne s'éteignit néanmoins qu'après avoir répandu sa douce chaleur dans tout l'appartement.

Alors le valet ferma tout, rideaux et portières, et fit entrer le grand chien favori du roi, qui s'appelait Narcisse. D'un bond, il sauta sur le lit du roi, trépigna, tourna un instant, puis il se coucha en s'allongeant en travers sur les pieds de son maître.

Enfin on souffla les bougies roses qui brûlaient aux mains du satyre d'or, on baissa la lumière de la veilleuse en y substituant une mèche moins forte, et le valet chargé de ces derniers détails sortit à son tour sur la pointe du pied.

Déjà plus tranquille, plus nonchalant, plus oublieux que ces moines oisifs de son royaume enfouis dans leurs grasses abbayes, le roi de France ne se donnait plus la peine de songer qu'il y eût une France.

Il dormait.

Une demi-heure après, les gens qui veillaient dans les galeries, et qui, de leurs différents postes, pouvaient distinguer les fenêtres de la chambre de Henri, virent à travers les rideaux s'éteindre tout à fait la lampe royale, et les rayons argentés de la lune remplacer sur les vitres la douce lumière rose qui les colorait. Ils pensèrent en conséquence que Sa Majesté dormait de mieux en mieux.

En ce moment, tous les bruits du dedans et du dehors s'étaient éteints, et l'on eût entendu la chauve-souris la plus silencieuse voler dans les sombres corridors du Louvre.

VII Comment, sans que personne sut la cause de cette conversion, le roi Henri se trouva converti du jour au lendemain.

Deux heures se passèrent ainsi.

Soudain un cri terrible retentit. Ce cri était parti de la chambre de Sa Majesté.

Cependant la veilleuse était toujours éteinte, le silence toujours profond, et nul bruit ne se faisait entendre, sauf cet étrange appel du roi.

Car c'était le roi qui avait crié.

Bientôt on distingua le bruit d'un meuble qui tombait, d'une porcelaine qui éclatait en morceaux, de pas insensés courant dans la chambre; puis ce furent des cris nouveaux mêlés à des aboiements de chiens. Aussitôt les lumières brillent, les épées reluisent dans les galeries, et les pas lourds des gardes appesantis par le sommeil ébranlent les piliers massifs.

– Aux armes! cria-t-on de toutes parts, aux armes! le roi appelle, courons chez le roi.

Et au même instant, s'élançant d'un pas rapide, le capitaine des gardes, le colonel des Suisses, les familiers du château, les arquebusiers de service, se précipitèrent dans la chambre royale, qu'un jet de flamme inonda aussitôt: vingt flambeaux illuminèrent la scène.

Près du fauteuil renversé, des tasses brisées, devant le lit en désordre et dont les draps et les couvertures étaient épars dans la chambre, Henri, grotesque et effrayant dans son attirail de nuit, se tenait, les cheveux hérissés, les yeux fixes.

Sa main droite était étendue, tremblante comme une feuille au vent.

Sa main gauche crispée se cramponnait à la poignée de son épée qu'il avait machinalement saisie.

Le chien, aussi agité que son maître, le regardait les pattes écartées, et hurlait.

Le roi paraissait muet à force de terreur, et tout ce monde, n'osant rompre le silence, s'interrogeant des yeux, attendait avec une anxiété terrible.

Alors parut à demi habillée, mais enveloppée dans un vaste manteau, la jeune reine, Louise de Lorraine, blonde et douce créature qui mena la vie d'une sainte sur cette terre, et que les cris de son époux avaient réveillée.

– Sire, dit-elle, plus tremblante que tout le monde, qu'y a-t-il donc? mon Dieu!… vos cris sont arrivés jusqu'à moi, et je suis venue.

– Ce… ce… ce n'est rien, dit le roi sans mouvoir ses yeux qui semblaient regarder dans l'air une forme vague et invisible pour tout autre que pour lui.

– Mais Votre Majesté a crié, reprit la reine… Votre Majesté est donc souffrante?

La terreur était peinte si visiblement sur les traits de Henri, qu'elle gagnait peu à peu tous les assistants. On reculait, on avançait, on dévorait des yeux la personne du roi pour s'assurer qu'il n'était pas blessé, qu'il n'avait pas été frappé de la foudre ou mordu par quelque reptile.

– Oh! sire, s'écria la reine, sire, au nom du ciel, ne nous laissez pas dans une pareille angoisse! Voulez-vous un médecin?

– Un médecin! dit Henri du même ton sinistre, non, le corps n'est point malade, c'est l'âme, c'est l'esprit; non, non, pas de médecin… un confesseur.

Chacun se regarda, on interrogea les portes, les rideaux, le parquet, le plafond. En aucun lieu n'était restée la trace de l'objet invisible qui avait si fort épouvanté le roi.

Cet examen était fait avec un redoublement de curiosité: le mystère se compliquait, le roi demandait un confesseur!

Aussitôt la demande faite, un messager a sauté sur son cheval, des milliers d'étincelles ont jailli du pavé de la cour du Louvre. Cinq minutes après Joseph Foulon, le supérieur du couvent de Sainte-Geneviève, était réveillé, arraché pour ainsi dire de son lit, et il arrivait chez le roi.

Avec le confesseur, le tumulte a cessé, le silence se rétablit, on s'interroge, on conjecture, on croit deviner, mais surtout on a peur… Le roi se confesse!

Le lendemain de grand matin, le roi, levé avant tout le monde, ordonne qu'on referme la porte du Louvre, qui ne s'est ouverte que pour laisser passer le confesseur.

Puis il fait venir le trésorier, le cirier, le maître des cérémonies, il prend ses heures reliées de noir et lit des prières, s'interrompt pour découper des images de saints, et tout à coup commande qu'on fasse venir tous ses amis.

À cet ordre on passa d'abord chez Saint-Luc; mais Saint-Luc était plus souffrant que jamais. Il languit, il est écrasé de fatigue. Son mal est dégénéré en accablement, son sommeil, ou plutôt sa léthargie a été si profonde, que seul de tous les commensaux du palais, quoiqu'une mince muraille le sépare seule du prince, il n'a rien entendu de la scène de la nuit. Aussi demande-t-il à rester au lit, il y fera toutes les prières que le roi lui ordonnera.

À ce déplorable récit, Henri fait le signe de la croix, ordonne qu'on lui envoie son apothicaire.

Puis il recommande qu'on apporte au Louvre toutes les disciplines du couvent des Génovéfains, il passe, vêtu de noir, devant Schomberg qui boite, devant d'Épernon qui a son bras en écharpe, devant Quélus encore tout étourdi, devant d'O et Maugiron qui tremblent. Il leur distribue, en passant, des disciplines, et leur ordonne de se flageller le plus rudement que leurs bras puissent frapper.

D'Épernon fait observer qu'ayant le bras droit en écharpe il doit être excepté de la cérémonie, attendu qu'il ne pourra rendre les coups qu'on lui donnera, ce qui fera pour ainsi dire un désaccord dans la gamme de la flagellation.

Henri III lui répond que sa pénitence n'en sera que plus agréable à Dieu.

Lui-même donne l'exemple. Il ôte son pourpoint, sa veste, sa chemise, et se frappe comme un martyr. Chicot a voulu rire et gausser selon son habitude, mais un regard terrible du roi lui a appris que ce n'était pas l'heure; alors il a pris comme les autres une discipline; seulement, au lieu de se frapper, il assomme ses voisins; et lorsqu'il ne trouve plus aucun torse à sa portée, il enlève des écailles de la peinture des colonnes et des boiseries.

Ce tumulte rassérène peu à peu le visage du roi, quoiqu'il soit visible que son esprit reste toujours profondément frappé.

Tout à coup il quitte sa chambre en ordonnant qu'on l'attende. Derrière lui, les pénitences cessent comme par enchantement. Chicot seul continue de frapper sur d'O, qu'il a en exécration. D'O le lui rend du mieux qu'il peut. C'est un duel de coups de martinet.

Henri est passé chez la reine. Il lui a fait don d'un collier de perles de vingt-cinq mille écus, l'a embrassée sur les deux joues, ce qui ne lui est pas arrivé depuis plus d'un an, et l'a suppliée de déposer les ornements royaux et de se couvrir d'un sac.

Louise de Lorraine, toujours bonne et douce, y consent aussitôt. Elle demande pourquoi son mari, en lui donnant un collier de perles, désire qu'elle se mette un sac sur les épaules.

– Pour mes péchés, répond Henri.

Cette réponse satisfait la reine, car elle connaît mieux que personne de quelle somme énorme de péchés son mari doit faire pénitence. Elle s'habille au gré de Henri, qui revient dans sa chambre en y donnant rendez-vous à la reine.

À la vue du roi, la flagellation recommence. D'O et Chicot, qui n'ont point cessé, sont en sang. Le roi les complimente, et les appelle ses vrais et seuls amis.

Au bout de dix minutes, la reine arrive, vêtue de son sac. Aussitôt on distribue des cierges à toute la cour, et, pieds nus, par cet horrible temps de givre et de neige, les beaux courtisans, les belles dames et les bons Parisiens, dévots au roi et à Notre-Dame, s'en vont à Montmartre, grelottant d'abord, mais échauffés bientôt par les coups furieux que distribue Chicot à tous ceux qui ont le malheur de se trouver à portée de sa discipline.

D'O s'est avoué vaincu, et a pris la file à cinquante pas de Chicot.

À quatre heures du soir, la promenade lugubre était terminée, les couvents avaient reçu de riches aumônes, les pieds de toute la cour étaient gonflés, les dos de tous les courtisans étaient écorches; la reine avait paru en public avec une énorme chemise de toile grossière, le roi avec un chapelet de têtes de mort. Il y avait eu larmes, cris, prières, encens, cantiques.

La journée, comme on le voit, avait été bonne.

En effet, chacun a souffert du froid et des coups pour faire plaisir au roi, sans que personne ait pu deviner pourquoi ce prince, qui avait si bien dansé l'avant-veille, se macérait ainsi le surlendemain.

Les huguenots, les ligueurs et les libertins ont regardé passer en riant la procession des flagellants, disant, en vrais dépréciateurs que sont ces sortes de gens, que la dernière procession était plus belle et plus fervente, ce qui n'était point vrai.

Henri est rentré à jeun avec de longues raies bleues et rouges sur les épaules; il n'a pas quitté la reine de tout le jour, et il a profité de tous les moments de repos, de toutes les stations aux chapelles, pour lui promettre des revenus nouveaux et faire des plans de pèlerinage avec elle.

Quant à Chicot, las de frapper et affamé par l'exercice inusité auquel l'a condamné le roi, il s'est dérobé un peu au-dessus de la porte Montmartre, et avec frère Gorenflot, ce même moine génovéfain qui a voulu confesser Bussy et qui est de ses amis, il est entré dans le jardin d'une guinguette fort en renom, où il a bu du vin épicé et mangé une sarcelle tuée dans les marais de la Grange-Batelière. Puis, au retour de la procession, il a repris son rang et est revenu jusqu'au Louvre, frappant de plus belle les pénitents et les pénitentes, et distribuant, comme il le disait lui-même, ses indulgences plénières.

Le soir arrivé, le roi se sentit fatigué de son jeûne, de sa course pieds nus et des coups furieux qu'il s'était donnés. Il se fit servir un souper maigre, bassiner les épaules, allumer un grand feu, et passa chez Saint-Luc, qu'il trouva allègre et dispos.

Depuis la veille, le roi était bien changé; toutes ses idées étaient tournées vers le néant des choses humaines, vers la pénitence et la mort.

– Ah! dit-il avec cet accent profond de l'homme dégoûté de la vie, Dieu a en vérité bien fait de rendre l'existence si amère.

– Pourquoi cela, sire? demanda Saint-Luc.

– Parce que l'homme fatigué de ce monde, au lieu de craindre la mort, y aspire.

– Pardon, sire, dit Saint-Luc, parlez pour vous; mais je n'y aspire pas du tout, à la mort.

– Écoute, Saint-Luc, dit le roi en secouant la tête; si tu faisais bien, tu suivrais mon conseil, je dirais plus, mon exemple.

– Bien volontiers, sire, si cet exemple me sourit.

– Veux-tu que nous laissions, moi ma couronne, toi ta femme, et que nous entrions dans un cloître? J'ai des dispenses de notre saint-père le pape; dès demain nous ferons profession. Je m'appellerai frère Henri…

– Pardon, sire, pardon, vous tenez peu à votre couronne que vous connaissez trop; mais, moi, je tiens beaucoup à ma femme que je ne connais pas encore assez. Donc je refuse.

– Oh! oh! dit Henri, tu vas mieux, à ce qu'il paraît.

– Infiniment mieux, sire; je me sens l'esprit tranquille, le cœur à la joie. J'ai l'âme disposée d'une manière incroyable au bonheur et au plaisir.

– Pauvre Saint-Luc! dit le roi en joignant les mains.

– C'était hier, sire, qu'il fallait me proposer cela. Oh! hier, j'étais quinteux, maussade, endolori. Pour rien je me serais jeté dans un puits. Mais, ce soir, c'est autre chose; j'ai passé une bonne nuit, une journée charmante. Et, mordieu! vive la joie.

– Tu jures, Saint-Luc, dit le roi.

– Ai-je juré, sire? C'est possible, mais vous jurez aussi quelquefois, vous, ce me semble.

– J'ai juré, Saint-Luc, mais je ne jurerai plus.

– Je n'ose pas dire cela. Je jurerai le moins possible. Voilà la seule chose à laquelle je veux m'engager. D'ailleurs, Dieu est bon et miséricordieux pour nos péchés, quand nos péchés tiennent à la faiblesse humaine.

– Tu crois donc que Dieu me pardonnera?

– Oh! je ne parle pas pour vous, sire. je parle pour votre serviteur. Peste! vous, vous avez péché… en roi… tandis que moi, j'ai péché en simple particulier; j'espère bien que, le jour du jugement, le Seigneur aura deux poids et deux balances.

Le roi poussa un soupir, murmura un Confiteor, se frappa la poitrine au meâ culpâ.

– Saint-Luc, dit-il à la fin, veux-tu passer la nuit dans ma chambre?

– C'est selon, demanda Saint-Luc, qu'y ferons-nous, dans la chambre de Votre Majesté?

– Nous allumerons toutes les lumières, je me coucherai, et tu me liras les litanies des saints.

– Merci, sire.

– Tu ne veux donc pas?

– Je m'en garderai bien.

– Tu m'abandonnes, Saint-Luc, tu m'abandonnes!

– Non, je ne vous quitte pas, au contraire.

– Ah! vraiment?

– Si vous voulez.

– Certainement, je le veux.

– Mais à une condition sine quâ non.

– Laquelle?

– C'est que Votre Majesté va faire dresser des tables, envoyer chercher des violons et des courtisanes, et, ma foi! nous danserons.

– Saint-Luc! Saint-Luc! s'écria le roi au comble de la terreur.

– Tiens! dit Saint-Luc. Je me sens folâtre, ce soir, moi. Voulez-vous boire et danser, sire?

Mais Henri ne répondait point. Son esprit, parfois si vif et si enjoué, s'assombrissait de plus en plus et semblait lutter contre une secrète pensée qui l'alourdissait, comme ferait un plomb attaché aux pattes d'un oiseau qui étendrait vainement ses ailes pour s'envoler.

– Saint-Luc, dit enfin le roi d'une voix funèbre, rêves-tu quelquefois?

– Souvent, sire.

– Tu crois aux rêves?

– Par raison.

– Comment cela?

– Eh oui! les rêves consolent de la réalité. Ainsi, cette nuit, j'ai fait un rêve charmant.

– Lequel?

– J'ai rêvé que ma femme…

– Tu penses encore à ta femme, Saint-Luc?

– Plus que jamais.

– Ah! fit le roi avec un soupir et regardant le ciel.

– J'ai rêvé, continua Saint-Luc, que ma femme avait, tout en gardant son charmant visage, car elle est jolie ma femme, sire…

– Hélas! oui, dit le roi. Ève était jolie aussi, malheureux! et Ève nous a tous perdus.

– Ah! voilà donc d'où vient votre rancune? Mais revenons à mon rêve, sire.

– Moi aussi, dit le roi, j'ai rêvé…

– Ma femme, donc, tout en gardant son charmant visage, avait pris les ailes et la forme d'un oiseau, et tout aussitôt, bravant guichets et grille, elle avait passé par-dessus les murailles du Louvre, et était venue donner du front contre mes vitres avec un charmant petit cri que je comprenais, et qui disait: «Ouvre-moi, Saint-Luc, ouvre-moi, mon mari.»

– Et tu as ouvert? dit le roi presque désespéré.

– Je le crois bien, s'écria Saint-Luc, et avec empressement encore!

– Mondain!

– Mondain tant que vous voudrez, sire.

– Et tu t'es réveillé alors?

– Non pas, sire, je m'en suis bien gardé; le rêve était trop charmant.

– Alors tu as continué de rêver?

– Le plus que j'ai pu, sire.

– Et tu espères, cette nuit…

– Rêver encore. Oui, n'en déplaise à Votre Majesté, voilà pourquoi je refuse l'offre obligeante qu'elle me fait d'aller lui lire des prières. Si je veille, sire, je veux au moins trouver l'équivalent de mon rêve. Ainsi, si, comme je l'ai dit à Votre Majesté, elle veut faire dresser les tables, envoyer chercher les violons…

– Assez, Saint-Luc, assez, dit le roi en se levant. Tu te perds et tu me perdrais avec toi si je demeurais plus longtemps ici. Adieu, Saint-Luc, j'espère que le ciel t'enverra, au lieu de ce rêve tentateur, quelque rêve salutaire qui t'amènera à partager demain mes pénitences et à nous sauver de compagnie.

– J'en doute, sire, et même j'en suis si certain, que, si j'ai un conseil à donner à Votre Majesté, c'est de mettre dès ce soir à la porte du Louvre le libertin de Saint-Luc, qui est tout à fait décidé à mourir impénitent.

– Non, dit Henri, non, j'espère que d'ici à demain la grâce le touchera comme elle m'a touché. Bonsoir, Saint-Luc, je vais prier pour toi.

– Bonsoir, sire, je vais rêver pour vous.

Et Saint-Luc commença le premier couplet d'une chanson plus que légère que le roi avait l'habitude de chanter dans ses moments de bonne humeur, ce qui activa encore la retraite du roi, qui ferma la porte, et rentra chez lui en murmurant:

– Seigneur, mon Dieu! votre colère est juste et légitime, car le monde va de mal en pis.

VIII Comment le roi eut peur d'avoir eu peur, et comment Chicot eut peur d'avoir peur.

En sortant de chez Saint-Luc, le roi trouva toute la cour réunie, selon ses ordres, dans la grande galerie.

Alors il distribua quelques faveurs à ses amis, envoya en province d'O, d'Épernon et Schomberg, menaça Maugiron et Quélus de leur faire leur procès s'ils avaient de nouvelles querelles avec Bussy, donna sa main à baiser à celui-ci, et tint longtemps son frère François serré contre son cœur.

Quant à la reine, il se montra envers elle prodigue d'amitiés et d'éloges, à tel point, que les assistants en conçurent le plus favorable augure pour la succession de la couronne de France.

Cependant l'heure ordinaire du coucher approchait, et l'on pouvait facilement voir que le roi retardait cette heure autant que possible; enfin l'horloge du Louvre résonna dix fois: Henri jeta un long regard autour de lui, il sembla choisir parmi tous ses amis celui qu'il chargerait de cette fonction de lecteur que Saint-Luc venait de refuser.

Chicot le regardait faire.

– Tiens! dit-il avec son audace accoutumée, tu as l'air de me faire les doux yeux, ce soir, Henri. Chercherais-tu par hasard à placer une bonne abbaye de dix mille livres de rente? Tudiable! quel prieur je ferais! Donne, mon fils, donne.

– Venez avec moi, Chicot, dit le roi. Bonsoir, messieurs, je vais me coucher.

Chicot se retourna vers les courtisans, retroussa sa moustache, et, avec une tournure des plus gracieuses, tout en roulant de gros yeux tendres:

– Bonsoir, messieurs, répéta-t-il, parodiant la voix de Henri; bonsoir, nous allons nous coucher.

Les courtisans se mordirent les lèvres; le roi rougit.

– Çà, mon barbier, dit Chicot, mon coiffeur, mon valet de chambre, et surtout ma crème.

– Non, dit le roi, il n'est besoin de rien de tout cela ce soir; nous allons entrer dans le carême, et je suis en pénitence.

– Je regrette la crème, dit Chicot.

Le roi et le bouffon rentrèrent dans la chambre que nous connaissons.

– Ah çà! Henri, dit Chicot, je suis donc le favori, moi? Je suis donc l'indispensable? Je suis donc très beau, plus beau que ce Cupidon de Quélus?

– Silence, bouffon! dit le roi; et vous, messieurs de la toilette, sortez.

Les valets obéirent; la porte se referma. Henri et Chicot demeurèrent seuls, Chicot regardait Henri avec une sorte d'étonnement.

– Pourquoi les renvoies-tu? demanda le bouffon. Ils ne nous ont pas encore graissés. Est-ce que tu comptes me graisser de ta main royale? Dame! c'est une pénitence comme une autre.

Henri ne répondit pas. Tout le monde était sorti de la chambre, et les deux rois, le fou et le sage, se regardaient.

– Prions, dit Henri.

– Merci, s'écria Chicot; ce n'est point assez divertissant. Si c'est pour cela que tu m'as fait venir, j'aime encore mieux retourner dans la mauvaise compagnie où j'étais. Adieu, mon fils. Bonsoir.

– Restez, dit le roi.

– Oh! oh! fit Chicot en se redressant, ceci dégénère en tyrannie. Tu es un despote, un Phalaris, un Denys. Je m'ennuie ici, moi; toute la journée tu m'as fait déchirer les épaules de mes amis à coups de nerf de bœuf, et voilà que nous prenons la tournure de recommencer ce soir. Peste! Ne recommençons pas, Henri. Nous ne sommes plus que nous deux ici, et à deux… tout coup porte.

– Taisez-vous, misérable bavard! dit le roi, et songez à vous repentir.

– Bon! nous y voilà. Me repentir, moi! Et de quoi veux-tu que je me repente? de m'être fait le bouffon d'un moine? Confiteor… Je me repens; meâ culpâ ; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute.

– Pas de sacrilège, malheureux! pas de sacrilège! dit le roi.

– Ah çà! dit Chicot, j'aimerais autant être enfermé dans la cage des lions ou dans la loge des singes que d'être enfermé dans la chambre d'un roi maniaque. Adieu! je m'en vais.

Le roi enleva la clef de la porte.

– Henri, dit Chicot, je te préviens que tu as l'air sinistre, et que, si tu ne me laisses pas sortir, j'appelle, je crie, je brise la porte, je casse la fenêtre. Ah mais! ah mais!

– Chicot, dit le roi du ton le plus mélancolique, Chicot, mon ami, tu abuses de ma tristesse.

– Ah! je comprends, dit Chicot, tu as peur de rester tout seul. Les tyrans sont comme cela. Fais-toi faire douze chambres comme Denys, ou douze palais comme Tibère. En attendant, prends ma longue épée, et laisse-moi reporter le fourreau chez moi, hein?

À ce mot de peur, un éclair était passé dans les yeux de Henri; puis, avec un frisson étrange, il s'était levé et avait parcouru la chambre.

Il y avait une telle agitation dans tout le corps de Henri, une telle pâleur sur son visage, que Chicot commença à le croire réellement malade, et qu'après l'avoir regardé d'un air effaré faire trois ou quatre tours dans sa chambre, il lui dit:

– Voyons, mon fils, qu'as-tu? conte tes peines à ton ami Chicot.

Le roi s'arrêta devant le bouffon, et, le regardant:

– Oui, dit-il, tu es mon ami, mon seul ami.

– Il y a, dit Chicot, l'abbaye de Valencey qui est vacante.

– Écoute, Chicot, dit Henri, tu es discret?

– Il y a aussi celle de Pithiviers, où l'on mange de si bons pâtés de mauviettes.

– Malgré tes bouffonneries, continua le roi, tu es homme de cœur.

– Alors ne me donne pas une abbaye, donne-moi un régiment.

– Et même tu es homme de bon conseil.

– En ce cas, ne me donne pas de régiment, fais-moi conseiller. Ah! non, j'y pense, j'aime mieux un régiment ou une abbaye. Je ne veux pas être conseiller; je serais forcé d'être toujours de l'avis du roi.

– Taisez-vous, taisez-vous, Chicot, l'heure approche, l'heure terrible.

– Ah! voilà que cela te reprend? dit Chicot.

– Vous allez voir, vous allez entendre.

– Voir quoi? entendre qui?

– Attendez, et l'événement même vous apprendra les choses que vous voulez savoir; attendez.

– Mais non, mais non, je n'attends pas mais quel chien enragé avait donc mordu ton père et ta mère la nuit où ils ont eu la fatale idée de t'engendrer?

– Chicot, tu es brave?

– Je m'en vante; mais je ne mets pas ainsi ma bravoure à l'épreuve, tudiable! Quand le roi de France et de Pologne crie la nuit de façon à faire scandale dans le Louvre, moi chétif, je suis dans le cas de déshonorer ton appartement. Adieu, Henri, appelle tes capitaines des gardes, tes suisses, tes portiers, et laisse-moi gagner au large; foin du péril invisible, foin du danger que je ne connais pas!

– Je vous commande de rester! fit le roi avec autorité.

– Voilà, sur ma parole, un plaisant maître qui veut commander à la peur; j'ai peur, moi. J'ai peur, te dis-je, à la rescousse! au feu!

Et Chicot, pour dominer le danger sans doute, monta sur une table.

– Allons, drôle, dit le roi, puisqu'il faut cela pour que tu te taises, je vais tout te raconter.

– Ah! ah! dit Chicot en se frottant les mains, en descendant avec précaution de sa table et en tirant son énorme épée: une fois prévenu, c'est bon; nous allons en découdre; raconte, raconte, mon fils. Il paraîtrait que c'est quelque crocodile, hein? Tudiable! la lame est bonne, car je m'en sers pour rogner mes cornes chaque semaine, et elles sont rudes, mes cornes. Tu disais donc, Henri, que c'est un crocodile?

Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, plaçant son épée nue entre ses cuisses, et entrelaçant la lame de ses deux jambes, comme les serpents, symbole de la paix, entrelacent le caducée de Mercure.

– La nuit dernière, dit Henri, je dormais…

– Et moi aussi, dit Chicot.

– Soudain un souffle parcourt mon visage.

– C'était la bête qui avait faim, dit Chicot, et qui léchait ta graisse.

– Je m'éveille à demi, et je sens ma barbe se hérisser de terreur sous mon masque.

– Ah! tu me fais délicieusement frissonner, dit Chicot en se pelotonnant dans son fauteuil et en appuyant son menton au pommeau de son épée.

– Alors, dit le roi avec un accent si faible et si tremblant, que le bruit des paroles arriva à peine à l'oreille de Chicot, alors une voix retentit dans la chambre avec une vibration si douloureuse, qu'elle ébranla tout mon cerveau.

– La voix du crocodile, oui. J'ai lu dans le voyageur Marco Polo que le crocodile a une voix terrible qui imite le cri des enfants; mais tranquillise-toi, mon fils; s'il vient, nous le tuerons.

– Écoute bien.

– Pardieu si j'écoute! dit Chicot en se détendant comme par un ressort; j'en suis immobile comme une souche et muet comme une carpe, d'écouter.

Henri continua d'un accent plus sombre et plus lugubre encore:

– Misérable pécheur! dit la voix…

– Bah! interrompit Chicot, la voix parlait? Ce n'était donc pas un crocodile?

– Misérable pécheur! dit la voix, je suis la voix de ton Seigneur Dieu.

Chicot fit un bond et se retrouva accroupi d'aplomb dans son fauteuil.

– La voix de Dieu? reprit-il.

– Ah! Chicot, répondit Henri, c'est une voix effrayante!

– Est-ce une belle voix? demanda Chicot, et ressemble-t-elle, comme dit l'Écriture, au son de la trompette?

– Es-tu là? entends-tu? continua la voix; entends-tu, pécheur endurci, es-tu bien décidé à persévérer dans tes iniquités?

– Ah! vraiment, vraiment, vraiment! dit Chicot; mais la voix de Dieu ressemble assez à celle de ton peuple, ce me semble.

– Puis, reprit le roi, suivirent mille autres reproches qui, je vous le proteste, Chicot, m'ont été bien cruels.

– Mais encore, dit Chicot, continue un peu, mon fils, raconte, raconte ce que disait la voix, que je sache si Dieu était bien instruit.

– Impie! s'écria le roi, si tu doutes, je te ferai châtier.

– Moi! dit Chicot, je ne doute pas: ce qui m'étonne seulement, c'est que Dieu ait attendu jusque aujourd'hui pour te faire tous ces reproches-là. Il est devenu bien patient depuis le déluge. En sorte, mon fils, continua Chicot, que tu as eu une peur effroyable?

– Oh! oui, dit Henri.

– Il y avait de quoi.

– La sueur me coulait le long des tempes, et la moelle était figée au cœur de mes os.

– Comme dans Jérémie, c'est tout naturel; je ne sais, ma parole de gentilhomme, ce qu'à ta place je n'eusse pas fait; et alors tu as appelé?

– Oui.

– Et l'on est venu?

– Oui.

– Et a-t-on bien cherché?

– Partout.

– Pas de bon Dieu?

– Tout s'était évanoui.

– À commencer par le roi Henri. C'est effrayant.

– Si effrayant, que j'ai appelé mon confesseur.

– Ah! bon; il est accouru?

– À l'instant même.

– Voyons un peu, sois franc, mon fils, dis la vérité, contre ton ordinaire. Que pense-t-il de cette révélation-là, ton confesseur?

– Il a frémi.

– Je crois bien.

– Il s'est signé; il m'a ordonné de me repentir, comme Dieu me le prescrivait.

– Fort bien! il n'y a jamais de mal à se repentir. Mais de la vision en elle-même, ou plutôt de l'audition, qu'en a-t-il dit?

– Qu'elle était providentielle; que c'était un miracle, qu'il me fallait songer au salut de l'État. Aussi ai-je, ce matin…

– Qu'as-tu fait ce matin, mon fils?

– J'ai donné cent mille livres aux jésuites.

– Très bien.

– Et haché à coups de discipline ma peau et celle de mes jeunes seigneurs.

– Parfait! Mais ensuite?

– Eh bien, ensuite… Que penses-tu, Chicot? Ce n'est pas au rieur que je parle, c'est à l'homme de sang-froid, à l'ami.

– Ah! sire, dit Chicot sérieux, je pense que Votre Majesté a eu le cauchemar.

– Tu crois?

– Que c'est un rêve que Votre Majesté a fait, et qu'il ne se renouvellera pas si Votre Majesté ne se frappe pas trop l'esprit.

– Un rêve? dit Henri en secouant la tête. Non, non; j'étais bien éveillé, je t'en réponds, Chicot.

– Tu dormais, Henri.

– Je dormais si peu, que j'avais les yeux tout grands ouverts.

– Je dors comme cela, moi.

– Oui, mais avec mes yeux je voyais, ce qui n'arrive pas quand on dort réellement.

– Et que voyais-tu?

– Je voyais la lune aux vitres de ma chambre, et je regardais l'améthyste qui est au pommeau de mon épée briller là où vous êtes, Chicot, d'une lumière sombre.

– Et la lampe, qu'était-elle devenue?

– Elle s'était éteinte.

– Rêve, cher fils, pur rêve!

– Pourquoi n'y crois-tu pas, Chicot? N'est-il pas dit que le Seigneur parle aux rois quand il veut opérer quelque grand changement sur la terre?

– Oui, il leur parle, c'est vrai, dit Chicot, mais si bas, qu'ils ne l'entendent jamais.

– Mais qui te rend donc si incrédule?

– C'est que tu aies si bien entendu.

– Eh bien, comprends-tu pourquoi je t'ai fait rester? dit le roi.

– Parbleu! répondit Chicot.

– C'est pour que tu entendes toi-même ce que dira la voix.

– Pour qu'on croie que je dis quelque bouffonnerie si je répète ce que j'ai entendu. Chicot est si nul, si chétif, si fou, que, le dit-il à chacun, personne ne le croira. Pas mal joué, mon fils.

– Pourquoi ne pas croire plutôt, mon ami, dit le roi, que c'est à votre fidélité bien connue que je confie ce secret?

– Ah! ne mens pas, Henri; car, si la voix vient, elle te reprochera ce mensonge, et tu as bien assez de tes autres iniquités. Mais n'importe! j'accepte la commission. Je ne suis pas fâché d'entendre la voix du Seigneur; peut-être dira-t-elle aussi quelque chose pour moi.

– Eh bien, que faut-il faire?

– Il faut te coucher, mon fils.

– Mais si, au contraire…

– Pas de mais.

– Cependant…

– Crois-tu par hasard que tu empêcheras la voix de Dieu de parler parce que tu resteras debout? Un roi ne dépasse les autres hommes que de la hauteur de la couronne, et, quand il est tête nue, crois-moi, Henri, il est de même taille et quelquefois plus petit qu'eux.

– C'est bien, dit le roi, tu restes?

– C'est convenu.

– Eh bien, je vais me coucher.

– Bon!

– Mais tu ne te coucheras pas, toi.

– Je n'aurai garde.

– Seulement, je n'ôte que mon pourpoint.

– Fais à ta guise.

– Je garde mou haut-de-chausses.

– La précaution est bonne.

– Et toi?

– Moi, je reste où je suis.

– Et tu ne dormiras pas?

– Ah! pour cela, je ne puis pas te le promettre; le sommeil est, comme la peur, mon fils, une chose indépendante de la volonté.

– Tu feras ce que tu pourras, au moins?

– Je me pincerai, sois tranquille; d'ailleurs, la voix me réveillera.

– Ne plaisante pas avec la voix, dit Henri, qui avait déjà une jambe dans le lit et qui la retira.

– Allons donc! dit Chicot; faudra-t-il que je te couche?

Le roi poussa un soupir, et, après avoir avec inquiétude sondé du regard tous les coins et tous les recoins de la chambre, il se glissa tout frissonnant dans son lit.

– Là! fit Chicot, à mon tour.

Et il s'étendit dans son fauteuil, arrangeant tout autour de lui et derrière lui les coussins et les oreillers.

– Comment vous trouvez-vous, sire?

– Pas mal, dit le roi, et toi?

– Très bien; bonsoir, Henri.

– Bonsoir, Chicot; mais ne t'endors pas.

– Peste! je n'en ai garde, dit Chicot en bâillant à se démonter la mâchoire.

Et tous deux fermèrent les yeux, le roi pour faire semblant de dormir, Chicot pour dormir réellement.

IX Comment la voix du seigneur se trompa et parla à Chicot, croyant parler au roi.

Le roi et Chicot restèrent pendant l'espace de dix minutes à peu près immobiles et silencieux. Tout à coup le roi se leva comme en sursaut et se mit sur son séant.

Au mouvement et au bruit qui le tiraient de cette douce somnolence qui précède le sommeil, Chicot en fit autant.

Tous deux se regardèrent avec des yeux flamboyants.

– Quoi? demanda Chicot à voix basse.

– Le souffle! dit le roi à voix plus basse encore, le souffle!

Au même instant une des bougies que tenait dans sa main le satyre d'or s'éteignit; puis une seconde, puis une troisième, puis enfin la dernière.

– Oh! oh! dit Chicot, quel souffle!

Chicot n'avait pas prononcé la dernière de ces syllabes, que la lampe s'éteignit à son tour, et que la chambre demeura éclairée seulement par les dernières lueurs du foyer.

– Casse-cou! dit Chicot en se levant tout debout.

– Il va parler, dit le roi en se courbant dans son lit; il va parler.

– Alors, dit Chicot, écoute.

En effet, au même instant on entendit une voix creuse et sifflante par intervalle qui disait dans la ruelle du lit:

– Pécheur endurci, es-tu là?

– Oui, oui, Seigneur; dit Henri, dont les dents claquaient.

– Oh! oh! dit Chicot, voilà une voix bien enrhumée pour venir du ciel! N'importe, c'est effrayant.

– M'entends-tu? demanda la voix.

– Oui, Seigneur, balbutia Henri, et j'écoute, courbé sous votre colère.

– Crois-tu donc m'avoir obéi, continua la voix, en faisant toutes les momeries extérieures que tu as faites aujourd'hui, sans que le fond de ton cœur ait été sérieusement atteint?

– Bien dit! s'écria Chicot, oh! bien touché!

Les mains du roi se choquaient en se joignant. Chicot s'approcha de lui.

– Eh bien, murmura Henri, eh bien, crois-tu maintenant, malheureux?

– Attendez, dit Chicot.

– Que veux-tu?

– Silence donc! Écoute: tire-toi tout doucement de ton lit et laisse-moi m'y mettre à ta place.

– Pourquoi cela?

– Afin que la colère du Seigneur tombe d'abord sur moi.

– Penses-tu qu'il m'épargnera pour cela?

– Essayons toujours.

Et, avec une affectueuse insistance, il poussa tout doucement le roi hors du lit et se mit en son lieu.

– Maintenant, Henri, dit-il, va t'asseoir dans mon fauteuil et laisse-moi faire.

Henri obéit; il commençait à deviner.

– Tu ne réponds pas, reprit la voix, preuve que tu es endurci dans le péché.

– Oh! pardon, pardon, Seigneur! dit Chicot en nasillant comme le roi.

Puis, s'allongeant vers Henri:

– C'est drôle, dit-il, comprends-tu, mon fils, le bon Dieu qui ne reconnaît pas Chicot?

– Ouais! fit Henri, que veut dire cela?

– Attends, attends, tu vas en voir bien d'autres!

– Malheureux! dit la voix.

– Oui, Seigneur, oui, répondit Chicot, oui, je suis un pécheur endurci, un affreux pécheur.

– Alors reconnais tes crimes, et repens-toi.

– Je reconnais, dit Chicot, avoir été un grand traître vis-à-vis de mon cousin de Condé, dont j'ai séduit la femme; et je me repens.

– Mais que dis-tu donc là? murmura le roi. Veux-tu bien te taire? Il y a longtemps qu'il n'est plus question de cela.

– Ah! vraiment, dit Chicot; passons à autre chose.

– Parle, dit la voix.

– Je reconnais, continua le faux Henri, avoir été un grand larron vis-à-vis des Polonais qui m'avaient élu roi, que j'ai abandonnés une belle nuit, emportant tous les diamants de la couronne; et je me repens.

– Eh! bélître! dit Henri, que rappelles-tu là? c'est oublié.

– Il faut bien que je continue de le tromper, reprit Chicot. Laissez-moi faire.

– Parle, dit la voix.

– Je reconnais, dit Chicot, avoir soustrait le trône de France à mon frère d'Alençon, à qui il revenait de droit, puisque j'y avais formellement renoncé en acceptant le trône de Pologne; et je me repens.

– Coquin! dit le roi.

– Ce n'est pas encore cela, reprit la voix.

– Je reconnais m'être entendu avec ma bonne mère Catherine de Médicis pour chasser de France mon beau-frère le roi de Navarre, après avoir détruit tous ses amis, et ma sœur la reine Marguerite, après avoir détruit tous ses amants; de quoi j'ai un repentir bien sincère.

– Ah! brigand que tu es! murmura le roi, les dents serrées de colère.

– Sire, n'offensons pas Dieu en essayant de lui cacher ce qu'il sait aussi bien que nous.

– Il ne s'agit pas de politique, poursuivit la voix.

– Ah! nous y voilà, poursuivit Chicot avec un accent lamentable. Il s'agit de mes mœurs, n'est-ce pas?

– À la bonne heure! dit la voix.

– Il est vrai, mon Dieu, continua Chicot, parlant toujours au nom du roi, que je suis bien efféminé, bien paresseux, bien mol, bien niais et bien hypocrite.

– C'est vrai! fit la voix avec un son caverneux.

– J'ai maltraité les femmes, la mienne surtout, une si digne femme!

– On doit aimer sa femme comme soi-même, et la préférer à toutes choses, dit la voix furieuse.

– Ah! s'écria Chicot d'un ton désespéré, j'ai bien péché alors.

– Et tu as fait pécher les autres en donnant l'exemple.

– C'est vrai, c'est encore vrai.

– Tu as failli damner ce pauvre Saint-Luc.

– Bah! fit Chicot, êtes-vous bien sûr, mon Dieu, que je ne l'aie pas damné tout à fait?

– Non; mais cela pourra bien lui arriver, et à toi aussi, si tu ne le renvoies demain matin, au plus tard, dans sa famille.

– Ah! ah! dit Chicot au roi, la voix me paraît amie de la maison de Cossé.

– Et si tu ne le fais duc et sa femme duchesse, continua la voix, pour indemnité de ses jours de veuvage anticipé.

– Et si je n'obéis pas? dit Chicot, laissant percer dans sa voix un soupçon de résistance.

– Si tu n'obéis pas, reprit la voix en grossissant d'une façon terrible, tu cuiras pendant l'éternité dans la grande chaudière où cuisent en t'attendant Sardanapale, Nabuchodonosor et le maréchal de Retz.

Henri III poussa un gémissement. La peur, à cette menace, le reprenait plus poignante que jamais.

– Peste! dit Chicot, remarques-tu, Henri, comme le ciel s'intéresse à M. de Saint-Luc? On dirait, le diable m'emporte, qu'il a le bon Dieu dans sa manche.

Mais Henri n'entendait pas les bouffonneries de Chicot, ou, s'il les entendait, elles ne pouvaient le rassurer.

– Je suis perdu, disait-il avec égarement, je suis perdu! et cette voix d'en haut me fera mourir.

– Voix d'en haut! reprit Chicot, ah! pour cette fois, tu te trompes. Voix d'à côté, tout au plus.

– Comment! voix d'à côté? demanda Henri.

– Eh! oui, n'entends-tu donc pas, mon fils, que la voix vient de ce mur-là? Henri, le bon Dieu loge au Louvre. Probablement que comme l'empereur Charles-Quint, il passe par la France pour descendre en enfer.

– Athée! blasphémateur!

– C'est honorable pour toi, Henri. Aussi je te fais mon compliment. Mais, je te l'avouerai, je te trouve bien froid à l'honneur que tu reçois. Comment! le bon Dieu est au Louvre, et n'est séparé de toi que par une cloison, et tu ne vas pas lui faire une visite? Allons donc, Valois; je ne te reconnais point là, et tu n'es pas poli.

En ce moment une branche perdue dans un coin de la cheminée s'enflamma, et, jetant une lueur dans la chambre, illumina le visage de Chicot.

Ce visage avait une telle expression de gaieté, de raillerie, que le roi s'en étonna.

– Eh quoi! dit-il, tu as le cœur de railler? tu oses…

– Eh! oui, j'ose, dit Chicot, et tu oseras toi-même tout à l'heure, ou la peste me crève! Mais raisonne donc, mon fils, et fais ce que je te dis.

– Que j'aille voir…

– Si le bon Dieu est bien effectivement dans la chambre à côté.

– Mais si la voix parle encore?

– Est-ce que je ne suis pas là pour répondre? Il est même très bon que je continue de parler en ton nom, cela fera croire à la voix qui me prend pour toi que tu y es toujours; car elle est noblement crédule, la voix divine, et ne connaît guère son monde. Comment! depuis un quart d'heure que je brais, elle ne m'a pas reconnu? C'est humiliant pour une intelligence.

Henri fronça le sourcil. Chicot venait d'en dire tant, que son incroyable crédulité était entamée.

– Je croîs que tu as raison, Chicot, dit-il, et j'ai bien envie…

– Mais va donc! dit Chicot en le poussant.

Henri ouvrit doucement la porte du corridor qui donnait dans la chambre voisine, qui était, on se le rappelle, l'ancienne chambre de la nourrice de Charles IX, habitée pour le moment par Saint-Luc. Mais il n'eut pas plutôt fait quatre pas dans le couloir, qu'il entendit la voix redoubler de reproches. Chicot y répondait par les plus lamentables doléances.

– Oui, disait la voix, tu es inconstant comme une femme, mou comme un sybarite, corrompu comme un païen.

– Hé! pleurnichait Chicot! hé! hé! est-ce ma faute, grand Dieu! si tu m'as fait la peau si douce, les mains si blanches, le nez si fin, l'esprit si changeant? Mais c'est fini, mou Dieu! à partir d'aujourd'hui, je ne veux plus porter que des chemises de grosse toile. Je m'enterrerai dans le fumier comme Job, et je mangerai de la bouse de vache comme Ézéchiel.

Cependant Henri continuait d'avancer dans le corridor, remarquant avec admiration qu'à mesure que la voix de Chicot diminuait, la voix de son interlocuteur augmentait, et que cette voix semblait sortir effectivement de la chambre de Saint-Luc.

Henri allait frapper à la porte, quand il aperçut un rayon de lumière qui filtrait à travers le large trou de la serrure ciselée.

Il se baissa au niveau de cette serrure et regarda.

Tout à coup Henri, qui était fort pâle, rougit de colère, se releva et se frotta les yeux comme pour mieux voir ce qu'il ne pouvait croire tout on le voyant.

– Par la mordieu! murmura-t-il, est-ce possible qu'on ait osé me jouer à ce point-là?

En effet, voici ce qu'il voyait par le trou de la serrure.

Dans un coin de cette chambre, Saint-Luc, en caleçon de soie et en robe de chambre, soufflait dans une sarbacane les paroles menaçantes que le roi prenait pour des paroles divines, et près de lui, appuyée à son épaule, une jeune femme en costume blanc et diaphane, arrachant de temps en temps la sarbacane de ses mains, y soufflait en grossissant sa voix toutes les fantaisies qui naissaient d'abord dans ses yeux malins et sur ses lèvres rieuses. Puis c'étaient des éclats de folle joie à chaque reprise de sarbacane, attendu que Chicot se lamentait et pleurait à faire croire au roi, tant l'imitation était parfaite et le nasillement naturel, que c'était lui-même qu'il entendait pleurer et se lamenter de ce corridor.

– Jeanne de Cossé dans la chambre de Saint-Luc! un trou dans la muraille! une mystification à moi! gronda sourdement Henri. Oh! les misérables! ils me le payeront cher!

Et sur une phrase plus injurieuse que les autres soufflée par madame de Saint-Luc dans la sarbacane, Henri se recula d'un pas, et d'un coup de pied fort viril pour un efféminé, enfonça la porte, dont les gonds se descellèrent à moitié et dont la serrure sauta.

Jeanne, demi-nue, se cacha avec un cri terrible sous les rideaux, dans lesquels elle s'enveloppa.

Saint-Luc, la sarbacane à la main, pâle de terreur, tomba à deux genoux devant le roi, pâle de colère.

– Ah! criait Chicot du fond de la chambre royale, ah! miséricorde! J'en appelle à la Vierge Marie, à tous les saints… Je m'affaiblis, je me meurs!

Mais, dans la chambre à côté, nul des acteurs de la scène burlesque que nous venons de raconter n'avait encore eu la force de parler, tant la situation avait rapidement tourné au dramatique.

Henri rompit le silence par un mot, et cette immobilité par un geste.

– Sortez! dit-il en étendant le bras.

Et, cédant à un mouvement de rage indigne d'un roi, il arracha la sarbacane des mains de Saint-Luc et la leva comme pour l'en frapper. Mais alors ce fut Saint-Luc qui se redressa, comme si un ressort d'acier l'eût mis sur ses jambes.

– Sire, dit-il, vous n'avez le droit de me frapper qu'à la tête, je suis gentilhomme.

Henri jeta violemment la sarbacane sur le plancher. Quelqu'un la ramassa, c'était Chicot, qui, ayant entendu le bruit de la porte brisée et jugeant que la présence d'un médiateur ne serait pas inutile, était accouru à l'instant même.

Il laissa Henri et Saint-Luc se démêler comme ils l'entendaient, et, courant droit au rideau sous lequel il devinait quelqu'un, il en tira la pauvre femme toute frémissante.

– Tiens! tiens! dit-il, Adam et Ève après le péché! et tu les chasses, Henri? demanda-t-il en interrogeant le roi du regard.

– Oui, dit Henri.

– Attends alors, je vais faire l'ange exterminateur.

Et, se jetant entre le roi et Saint-Luc, il tendit sa sarbacane en guise d'épée flamboyante sur la tête des deux coupables, et dit:

– Ceci est mon paradis que vous avez perdu par votre désobéissance. Je vous défends d'y rentrer.

Puis, se penchant à l'oreille de Saint-Luc, qui, pour la protéger, s'il était besoin, contre la colère du roi, enveloppait le corps de sa femme de son bras:

– Si vous avez un bon cheval, dit-il, crevez-le; mais faites vingt lieues d'ici à demain.

X Comment Bussy se mit à la recherche de son rêve, de plus en plus convaincu que c'était une réalité.

Cependant Bussy était rentré avec le duc d'Anjou, rêveurs tous deux: le duc, parce qu'il redoutait les suites de cette sortie vigoureuse, à laquelle il avait en quelque sorte été force par Bussy; Bussy, parce que les événements de la nuit précédente le préoccupaient par-dessus tout.

– Enfin, se disait-il en regagnant son logis après force compliments faits au duc d'Anjou sur l'énergie qu'il avait déployée; enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai été attaqué, c'est que je me suis battu, c'est que j'ai été blessé, puisque je sens là, au côté droit, ma blessure, qui est même fort douloureuse. Or, en me battant, je voyais, comme je vois là la croix des Petits-Champs, je voyais le mur de l'hôtel des Tournelles et les tours crénelées de la Bastille. C'est à la place de la Bastille, un peu en avant de l'hôtel des Tournelles, entre la rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Paul, que j'ai été attaqué, puisque je m'en allais faubourg Saint-Antoine chercher la lettre de la reine de Navarre. C'est donc là que j'ai été attaqué, près d'une porte ayant une barbacane, par laquelle, une fois cette porte refermée sur moi, j'ai regardé Quélus, qui avait les joues si pâles et les yeux si flamboyants. J'étais dans une allée; au bout de l'allée il y avait un escalier. J'ai senti la première marche de cet escalier, puisque j'ai trébuché contre. Alors je me suis évanoui. Puis a commencé mon rêve; puis je me suis retrouvé, par un vent très frais, couché sur le talus des fossés du Temple, entre un moine, un boucher et une vieille femme.

Maintenant, d'où vient que mes autres rêves s'effacent si vite et si complètement de ma mémoire, tandis que celui-ci s'y grave plus avant à mesure que je m'éloigne du moment où je l'ai fait?

– Ah! dit Bussy, voilà le mystère.

Et il s'arrêta à la porte de son hôtel, où il venait d'arriver en ce moment même, et, s'appuyant au mur, il ferma les jeux.

– Morbleu! dit-il, c'est impossible qu'un rêve laisse dans l'esprit une pareille impression. Je vois la chambre avec sa tapisserie à personnages, je vois le plafond peint, je vois mon lit en bois de chêne sculpté, avec ses rideaux de damas blanc et or. Je vois le portrait, je vois la femme blonde; je suis moins sûr que la femme et le portrait ne soient pas la même chose. Enfin, je vois la bonne et joyeuse figure du jeune médecin qu'on a conduit à mon lit les yeux bandés. Voilà pourtant bien assez d'indices. Récapitulons: une tapisserie, un plafond, un lit sculpté, des rideaux de damas blanc et or, un portrait, une femme et un médecin. Allons! allons! il faut que je me mette à la recherche de tout cela, et, à moins d'être la dernière des brutes, il faut que je le retrouve.

Et d'abord, dit Bussy, pour bien entamer la besogne, allons prendre un costume plus convenable pour un coureur de nuit; ensuite, à la Bastille!

En vertu de cette résolution assez peu raisonnable de la part d'un homme qui, après avoir manqué la veille d'être assassiné à un endroit, allait le lendemain, à la même heure ou à peu près, explorer le même endroit, Bussy remonta chez lui, fit assurer le bandage qui fermait sa plaie par un valet quelque peu chirurgien qu'il avait à tout hasard, passa de longues bottes qui montaient jusqu'au milieu des cuisses, prit son épée la plus solide, s'enveloppa de son manteau, monta dans sa litière, fit arrêter au bout de la rue du Roi-de-Sicile, descendit, ordonna à ses gens de l'attendre, et, gagnant la grande rue Saint-Antoine, s'achemina vers la place de la Bastille.

Il était neuf heures du soir à peu près; le couvre-feu avait sonné; Paris devenait désert. Grâce au dégel, qu'un peu de soleil et une plus tiède atmosphère avaient amené dans la journée, les mares d'eau glacée et les trous vaseux faisaient de la place de la Bastille un terrain parsemé de lacs et de précipices, que contournait comme une chaussée ce chemin frayé dont nous avons déjà parlé.

Bussy s'orienta; il chercha l'endroit où son cheval s'était abattu, et crut l'avoir trouvé; il fit les mêmes mouvements de retraite et d'agression qu'il se rappelait avoir faits; il recula jusqu'au mur et examina chaque porte pour retrouver le recoin auquel il s'était appuyé et le guichet par lequel il avait regardé Quélus. Mais toutes les portes avaient un recoin et presque toutes un guichet; il y avait une allée derrière les portes. Par une fatalité qui paraîtra moins extraordinaire quand on songera que le concierge était à cette époque une chose inconnue aux maisons bourgeoises, les trois quarts des portes avaient des allées.

– Pardieu! se dit Bussy avec un dépit profond, quand je devrais heurter à chacune de ces portes, interroger tous les locataires; quand je devrais dépenser mille écus pour faire parler les valets et les vieilles femmes, je saurai ce que je veux savoir. Il y a cinquante maisons; à dix maisons par soirée, c'est cinq soirées que je perdrai: seulement j'attendrai qu'il fasse un peu plus sec.

Bussy achevait ce monologue quand il aperçut une petite lumière tremblotante et pâle, qui s'approchait en miroitant dans les flaques d'eau, comme un fanal dans la mer.

Cette lumière s'avançait lentement et inégalement de son côté, s'arrêtant de temps en temps, obliquant parfois à gauche, parfois à droite, puis, d'autres fois, trébuchant tout à coup et se mettant à danser comme un feu follet, puis reprenant sa marche calme, puis enfin se livrant à de nouvelles divagations.

– Décidément, dit Bussy, c'est une singulière place que la place de la Bastille; mais n'importe, attendons.

Et Bussy, pour attendre plus à son aise, s'enveloppa de son manteau et s'emboîta dans l'angle d'une porte. La nuit était des plus obscures, et l'on ne pouvait pas se voir à quatre pas.

La lanterne continua de s'avancer, faisant les plus folles évolutions. Mais, comme Bussy n'était pas superstitieux, il demeura convaincu que la lumière qu'il voyait n'était pas un feu errant, de la nature de ceux qui épouvantaient si fort les voyageurs au moyen âge, mais purement et simplement un falot pendu au bout d'une main, qui se rattachait elle-même à un corps quelconque.

En effet, après quelques secondes d'attente, la conjecture se trouva juste: Bussy, à trente pas de lui à peu près, aperçut une forme noire, longue et mince comme un poteau; laquelle forme prit, petit à petit, le contour d'un être vivant, tenant la lanterne à son bras gauche, tantôt étendu, soit en face de lui, soit sur le côté, tantôt dormant le long de sa hanche. Cet être vivant paraissait, pour le moment, appartenir à l'honorable confrérie des ivrognes, car c'était à l'ivresse seulement qu'on pouvait attribuer les étranges circuits qu'il dessinait et l'espèce de philosophie avec laquelle il trébuchait dans les trous boueux et pataugeait dans les flaques d'eau.

Une fois, il lui arriva même de glisser sur une couche de glace mal dégelée, et un retentissement sourd, accompagné d'un mouvement involontaire de la lanterne, qui sembla se précipiter du haut en bas, indiqua à Bussy que le nocturne promeneur, mal assuré sur ses deux pieds, avait cherché un centre de gravité plus solide.

Bussy commença dès lors de se sentir cette espèce de respect que tous les nobles cœurs éprouvent pour les ivrognes attardés, et il allait s'avancer pour porter du secours à ce desservant de Bacchus, comme disait maître Ronsard, lorsqu'il vit la lanterne se relever avec une rapidité qui indiquait dans celui qui s'en servait si mal une plus grande solidité qu'on aurait pu le croire en s'en rapportant à l'apparence.

– Allons, murmura Bussy, encore une aventure, à ce qu'il paraît.

Et, comme la lanterne reprenait sa marche et paraissait s'avancer directement de son côté, il se renfonça plus avant que jamais dans l'angle de la porte.

La lanterne fit dix pas encore, et alors Bussy, à la lueur qu'elle projetait, s'aperçut d'une chose étrange, c'est que l'homme qui la portait avait un bandeau sur les yeux.

– Pardieu! dit-il, voilà une singulière idée de jouer au Colin-Maillard avec une lanterne, surtout par un temps et sur un terrain comme celui-ci! Est-ce que je recommencerais à rêver, par hasard?

Bussy attendit encore, et l'homme au bandeau fit cinq ou six pas.

– Dieu me pardonne, dit Bussy, je crois qu'il parle tout seul. Allons, ce n'est ni un ivrogne ni un fou: c'est un mathématicien qui cherche la solution d'un problème.

Ces derniers mots étaient suggérés à l'observateur par les dernières paroles qu'avait prononcées l'homme à la lanterne, et que Bussy avait entendues.

– Quatre cent quatre-vingt-huit, quatre cent quatre-vingt-neuf, quatre cent quatre-vingt-dix, murmurait l'homme à la lanterne; ce doit être bien près d'ici.

Et alors, de la main droite, le mystérieux personnage leva son bandeau, et, se trouvant en face d'une maison, il s'approcha de la porte.

Arrivé près de la porte, il l'examina avec attention.

– Non, dit-il, ce n'est pas celle-ci.

Puis il abaissa son bandeau, et se remit en marche en reprenant son calcul.

– Quatre cent quatre-vingt-onze, quatre cent quatre-vingt-douze, quatre cent quatre-vingt-treize, quatre cent quatre-vingt-quatorze; je dois brûler, dit-il.

Et il leva de nouveau son bandeau, et, s'approchant de la porte voisine de celle où Bussy se tenait caché, il l'examina avec non moins d'attention que la première.

– Hum! hum! dit-il, cela pourrait bien être; non, si, si, non; ces diables de portes se ressemblent toutes!

– C'est une réflexion que j'avais déjà faite, se dit en lui-même Bussy; cela me donne de la considération pour le mathématicien.

Le mathématicien replaça son bandeau et continua son chemin.

– Quatre cent quatre-vingt-quinze, quatre cent quatre-vingt-seize, quatre cent quatre-vingt-dix-sept, quatre cent quatre-vingt-dix-huit, quatre cent quatre-vingt-dix-neuf… S'il y a une porte en face de moi, dit le chercheur, ce doit être celle-là.

En effet, il y avait une porte, et cette porte était celle où Bussy se tenait caché; il en résulta que, lorsque le mathématicien présumé leva son bandeau, il se trouva que Bussy et lui étaient face à face.

– Eh bien? dit Bussy.

– Oh! fit le promeneur en reculant d'un pas.

– Tiens! dit Bussy.

– Ce n'est pas possible! s'écria l'inconnu.

– Si fait, seulement c'est extraordinaire. C'est vous qui êtes le médecin?

– Et vous le gentilhomme?

– Justement.

– Jésus! quelle chance!

– Le médecin, continua Bussy, qui hier soir a pansé un gentilhomme qui avait reçu un coup d'épée dans le côté…

– Droit.

– C'est cela, je vous ai reconnu tout de suite; c'est vous qui avez la main si douce, si légère et en même temps si habile.

– Ah! monsieur, je ne m'attendais pas à vous trouver là.

– Que cherchiez-vous donc?

– La maison.

– Ah! fit Bussy, vous cherchiez la maison?

– Oui.

– Vous ne la connaissez donc pas?

– Comment voulez-vous que je la connaisse? répondit le jeune homme, on m'y a conduit les yeux bandés.

– On vous y a conduit les yeux bandés?

– Sans doute.

– Alors vous êtes bien réellement venu dans cette maison?

– Dans celle-ci ou dans une des maisons attenantes; je ne puis dire laquelle, puisque je la cherche…

– Bon, dit Bussy, alors je n'ai pas rêvé!

– Comment, vous n'avez pas rêvé?

– Il faut vous dire, mon cher ami, que je croyais que toute cette aventure, moins le coup d'épée, bien entendu, était un rêve…

– Eh bien, dit le jeune médecin, vous ne m'étonnez pas, monsieur.

– Pourquoi cela?

– Je me doutais qu'il y avait un mystère là-dessous.

– Oui, mon ami, et un mystère que je veux éclaircir; vous m'y aiderez, n'est-ce pas?

– Bien volontiers.

– Bon; avant tout, deux mots.

– Dites.

– Comment vous appelle-t-on?

– Monsieur, dit le jeune médecin, je n'y mettrai pas de mauvaise volonté. Je sais bien qu'en bonne façon et selon la mode, à une question pareille, je devrais me camper fièrement sur une jambe et vous dire, la main sur la hanche: «Et vous, monsieur, s'il vous plaît?» Mais vous avez une longue épée, et je n'ai que ma lancette; vous avez l'air d'un digne gentilhomme, et je dois vous paraître un coquin, car je suis mouillé jusqu'aux os et crotté jusqu'au derrière. Je me décide donc à répondre tout franc à votre question: Je me nomme Remy le Haudouin.

– Fort bien, monsieur, merci mille fois. Moi, je suis le comte Louis de Clermont, seigneur de Bussy.

– Bussy d'Amboise! le héros Bussy! s'écria le jeune docteur avec une joie manifeste. Quoi! monsieur, vous seriez ce fameux Bussy, ce colonel, que… qui… oh!

– C'est moi-même, monsieur, reprit modestement le gentilhomme. Et maintenant que nous voilà bien éclairés l'un sur l'autre, de grâce, satisfaites ma curiosité, tout mouillé et tout crotté que vous êtes.

– Le fait est, dit le jeune homme, regardant ses trousses toutes mouchetées par la boue, le fait est que, comme Épaminondas le Thébain, je serai forcé de rester trois jours à la maison, n'ayant qu'un seul haut-de-chausses et ne possédant qu'un seul pourpoint. Mais, pardon, vous me faisiez l'honneur de m'interroger, je crois?

– Oui, monsieur, j'allais vous demander comment vous étiez venu dans cette maison.

– C'est à la fois très simple et très compliqué, vous allez voir, dit le jeune homme.

– Voyons.

– Monsieur le comte, pardon, jusqu'ici j'étais si troublé, que j'ai oublié de vous donner votre titre.

– Cela ne fait rien, allez toujours.

– Monsieur le comte, voici donc ce qui est arrivé: je loge rue Beautreillis, à cinq cent deux pas d'ici. Je suis un pauvre apprenti chirurgien, pas maladroit, je vous assure.

– J'en sais quelque chose, dit Bussy.

– Et qui ai fort étudié, continua le jeune homme, mais sans avoir de clients. On m'appelle, comme je vous l'ai dit, Remy le Haudouin: Remy de mon nom de baptême, et le Haudouin parce que je suis né à Nanteuil-le-Haudouin. Or, il y a sept ou huit jours, un homme ayant reçu, derrière l'Arsenal, un grand coup de couteau, je lui ai cousu la peau du ventre et resserré fort proprement dans l'intérieur de cette peau les intestins qui s'égaraient. Cela m'a fait dans le voisinage une certaine réputation, à laquelle j'attribue le bonheur d'avoir été hier, dans la nuit, réveillé par une petite voix flûtée.

– Une voix de femme? s'écria Bussy.

– Oui, mais, prenez-y garde, mon gentilhomme, tout rustique que je sois, je suis sûr que c'était une voix de suivante. Je m'y connais, attendu que j'ai plus entendu de ces voix-là que des voix de maîtresses.

– Et alors qu'avez-vous fait?

– Je me suis levé et j'ai ouvert ma porte; mais, à peine étais-je sur le palier, que deux petites mains, pas trop douces, mais pas trop dures non plus, m'ont appliqué sur le visage un bandeau.

– Sans rien dire? demanda Bussy.

– Si fait; en me disant: «Venez; n'essayez pas de voir où vous allez; soyez discret: voici votre récompense.

– Et cette récompense était?…

– Une bourse contenant des pistoles, qu'elle me remit dans la main.

– Ah! ah! et que répondîtes-vous?

– Que j'étais prêt à suivre ma charmante conductrice. Je ne savais pas si elle était charmante ou non, mais je pensai que l'épithète, pour être peut-être un peu exagérée, ne pouvait pas nuire.

– Et vous suivîtes sans faire d'observations, sans exiger de garanties?

– J'ai lu souvent de ces sortes d'histoires dans les livres, et j'ai remarqué qu'il en résultait toujours quelque chose d'agréable pour le médecin. Je suivis donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire; on me guida sur un sol dur; il gelait; et je comptai quatre cents, quatre cent cinquante, cinq cents, et enfin cinq cent deux pas.

– Bien, dit Bussy, c'était prudent; alors vous devez être à cette porte?

– Je ne dois pas en être loin, du moins, puisque cette fois j'ai compté jusqu'à quatre cent quatre-vingt-dix-neuf; à moins que la rusée péronnelle, et je la soupçonne de cette noirceur, ne m'ait fait faire des détours.

– Oui; mais, en supposant qu'elle ait songé à cette précaution, dit Bussy, elle a bien, quand le diable y serait, donné quelque indice, prononcé quelque nom?

– Aucun.

– Mais vous-même avez dû faire quelque remarque?

– J'ai remarqué tout ce qu'on peut remarquer avec des doigts habitués à remplacer quelquefois les yeux, c'est-à-dire une porte avec des clous; derrière la porte une allée; au bout de l'allée, un escalier.

– À gauche!

– C'est cela. J'ai compté les degrés même.

– Combien?

– Douze.

– Et l'entrée tout de suite?

– Un corridor, je crois, car on a ouvert trois portes.

– Bien.

– Puis j'ai entendu une voix, ah! celle-là, par exemple, c'était une voix de maîtresse, douce et suave.

– Oui, oui, c'était la sienne.

– Bon, c'était la sienne.

– J'en suis sûr.

– C'est déjà quelque chose que vous soyez sûr. Puis on m'a poussé dans la chambre où vous étiez couché, et l'on m'a dit d'ôter mon bandeau.

– C'est cela.

– Je vous ai aperçu alors.

– Où étais-je?

– Couché sur un lit.

– Sur un lit de damas blanc à fleurs d'or?

– Oui.

– Dans une chambre tendue en tapisserie?

– À merveille.

– Avec un plafond à personnages?

– C'est cela; de plus, entre deux fenêtres…

– Un portrait?

– Admirable.

– Représentant une femme de dix-huit à vingt ans?

– Oui.

– Blonde?

– Très bien.

– Belle comme tous les anges?

– Plus belle.

– Bravo! Alors qu'avez-vous fait?

– Je vous ai pansé.

– Et très bien, ma foi!

– Du mieux que j'ai pu.

– Admirablement, mon cher monsieur, admirablement; car ce matin la plaie était presque fermée et bien rose.

– C'est grâce à un baume que j'ai composé, et qui me paraît, à moi, souverain; car bien des fois ne sachant sur qui faire des expériences, je me suis troué la peau en différentes places, et, ma foi! les trous se refermaient en deux ou trois jours.

– Mon cher monsieur Remy, s'écria Bussy, vous êtes un homme charmant, et je me sens tout porté d'inclination vers vous. Mais après? voyons, dites.

– Après, vous tombâtes évanoui de nouveau. La voix me demandait de vos nouvelles.

– D'où vous demandait-elle cela?

– D'une chambre à côté.

– De sorte que vous n'avez pas vu la dame?

– Je ne l'ai pas aperçue.

– Vous lui répondîtes?

– Que la blessure n'était pas dangereuse, et que, dans vingt-quatre heures, il n'y paraîtrait plus.

– Elle parut satisfaite?

– Charmée; car elle s'écria: «Quel bonheur, mon Dieu!»

– Elle a dit: «Quel bonheur!» Mon cher monsieur Remy, je ferai votre fortune. Après, après?

– Après, tout était fini; puisque vous étiez pansé, je n'avais plus rien à faire là; la voix me dit alors: Monsieur Remy…

– La voix savait votre nom?

– Sans doute, toujours par suite de l'aventure du coup de couteau que je vous ai racontée.

– C'est juste, la voix vous dit: Monsieur Remy…

– Soyez homme d'honneur jusqu'au bout; ne compromettez pas une pauvre femme emportée par un excès d'humanité, reprenez votre bandeau, et souffrez, sans supercherie, que l'on vous reconduise chez vous.

– Vous promîtes?

– Je donnai ma parole.

– Et vous l'avez tenue?

– Vous le voyez bien, répondit naïvement le jeune homme, puisque je cherche la porte.

– Allons, dit Bussy, c'est un trait magnifique, un trait de galant homme; et, bien que j'en enrage au fond, je ne puis m'empêcher de vous dire: Touchez là, monsieur Remy.

Et Bussy, enthousiasmé, tendit la main au jeune docteur.

– Monsieur! dit Remy embarrassé.

– Touchez, touchez, vous êtes digne d'être gentilhomme.

– Monsieur, dit Remy, ce sera une gloire éternelle pour moi que d'avoir touché la main du brave Bussy d'Amboise; en attendant, j'ai un scrupule.

– Et lequel?

– Il y avait dix pistoles dans la bourse.

– Eh bien?

– C'est beaucoup trop pour un homme qui fait payer ses visites cinq sous, quand il ne fait pas ses visites pour rien; et je cherchais la maison…

– Pour rendre la bourse?

– Justement.

– Mon cher monsieur Remy, c'est trop de délicatesse, je vous jure; vous avez honorablement gagné cet argent, et il est bien à vous.

– Vous croyez? dit Remy intérieurement fort satisfait.

– Je vous en réponds; mais seulement ce n'est point la dame qui vous devait payer, car je ne la connais pas, et elle ne me connaît pas davantage.

– Voilà encore une raison, vous voyez bien.

– Je voulais dire seulement que, moi aussi, j'avais une dette envers vous.

– Vous, une dette envers moi?

– Oui, et je l'acquitterai. Que faites-vous à Paris? Voyons… parlez… Faites-moi vos confidences, mon cher monsieur Remy.

– Ce que je fais à Paris? Rien du tout, monsieur le comte; mais j'y ferais quelque chose si j'avais des clients.

– Eh bien, vous tombez à merveille; je vais vous en donner un d'abord: voulez-vous de moi? Je suis une fameuse pratique, allez! Il ne se passe pas de jour que je ne détruise chez les autres ou qu'on ne détériore en moi l'œuvre la plus belle du Créateur. Voyons… voulez-vous entreprendre de raccommoder les trous qu'on fera à ma peau et les trous que je ferai à la peau des autres?

– Ah! monsieur le comte, dit Remy, je suis d'un mérite trop mince…

– Non, au contraire, vous êtes l'homme qu'il me faut, ou le diable m'emporte! Vous avez la main légère comme une main de femme, et avec cela le baume Ferragus…

– Monsieur…

– Vous viendrez habiter chez moi…; vous aurez votre logis à vous, vos gens à vous; acceptez, ou, sur ma parole, vous me déchirerez l'âme. D'ailleurs, votre tâche n'est pas terminée: il s'agit de poser un second appareil, cher monsieur Remy.

– Monsieur le comte, répondit le jeune docteur, je suis tellement ravi, que je ne sais comment vous exprimer ma joie. Je travaillerai, j'aurai des clients!

– Mais non, puisque je vous dis que je vous prends pour moi tout seul… avec mes amis, bien entendu. Maintenant, vous ne vous rappelez aucune autre chose?

– Aucune.

– Ah bien, aidez-moi à me retrouver alors, si c'est possible.

– Comment?

– Voyons… vous qui êtes un homme d'observation, vous qui comptez les pas, vous qui tâtez les murs, vous qui remarquez les voix, comment se fait-il qu'après avoir été pansé par vous je me sois trouvé transporté de cette maison sur le revers des fossés du Temple?

– Vous?

– Oui… moi… Avez-vous aidé en quelque chose à ce transport?

– Non pas! je m'y serais fort opposé, au contraire, si l'on m'avait consulté. Le froid pouvait vous faire grand mal.

– Alors je m'y perds, dit Bussy; vous ne voulez pas chercher encore un peu avec moi?

– Je veux tout ce que vous voudrez, monsieur; mais j'ai bien peur que ce ne soit inutile; toutes ces maisons se ressemblent.

– Eh bien, dit Bussy, il faudra revoir cela le jour.

– Oui, mais le jour nous serons vus.

– Alors il faudra s'informer.

– Nous nous informerons, monseigneur.

– Et nous arriverons au but. Crois-moi, Remy, nous sommes deux maintenant, et nous avons une réalité, ce qui est beaucoup.

XI Quel homme c'était que M. le grand veneur Bryan de Monsoreau.

Ce n'était pas de la joie, c'était presque du délire qui agitait Bussy lorsqu'il eut acquis la certitude que la femme de son rêve était une réalité, et que cette femme lui avait en effet donné la généreuse hospitalité dont il avait gardé au fond du cœur le vague souvenir. Aussi ne voulut-il point lâcher le jeune docteur, qu'il venait d'élever à la place de son médecin ordinaire. Il fallut que, tout crotté qu'il était, Remy montât avec lui dans sa litière; il avait peur, s'il le lâchait un seul instant, qu'il ne disparût comme une autre vision; il comptait l'amener à l'hôtel de Bussy, le mettre sous clef pour la nuit, et, le lendemain, il verrait s'il devait lui rendre la liberté.

Tout le temps du retour fut employé à de nouvelles questions; mais les réponses tournaient dans le cercle borné que nous avons tracé tout à l'heure. Remy le Haudouin n'en savait guère plus que Bussy, si ce n'est qu'il avait la certitude, ne s'étant pas évanoui, de n'avoir pas rêvé.

Mais, pour tout homme qui commence à devenir amoureux, et Bussy le devenait à vue d'œil, c'était déjà beaucoup que d'avoir quelqu'un à qui parler de la femme qu'il aimait; Remy n'avait pas vu cette femme, c'est vrai; mais c'était encore un mérite de plus aux yeux de Bussy, puisque Bussy pouvait essayer de lui faire comprendre combien elle était en tout point supérieure à son portrait.

Bussy avait fort envie de causer toute la nuit de la dame inconnue, mais Remy commença ses fonctions de docteur en exigeant que le blessé dormît, ou tout du moins se couchât; la fatigue et la douleur donnaient le même conseil au beau gentilhomme, et ces trois puissances réunies l'emportèrent.

Mais ce ne fut pas cependant sans que Bussy eût installé lui-même son nouveau commensal dans trois chambres qui avaient été autrefois son habitation de jeune homme, et qui formaient une portion du troisième étage de l'hôtel Bussy. Puis, bien sûr que le jeune médecin, satisfait de son nouveau logement et de la nouvelle fortune que la Providence lui préparait, ne s'échapperait pas clandestinement de l'hôtel, il descendit au splendide appartement qu'il occupait lui-même au premier.

Le lendemain, en s'éveillant, il trouva Remy debout près de son lit. Le jeune homme avait passé la nuit sans pouvoir croire au bonheur qui lui tombait du ciel, et il attendait le réveil de Bussy pour s'assurer qu'à son tour il n'avait point rêvé.

– Eh bien, demanda Remy, comment vous trouvez-vous?

– À merveille, mon cher Esculape, et vous, êtes-vous satisfait?

– Si satisfait, mon excellent protecteur, que je ne changerais certes pas mon sort contre celui du roi Henri III, quoiqu'il ait dû, pendant la journée d'hier, faire un fier chemin sur la route du ciel; mais il ne s'agit point de cela, il faut voir la blessure.

– Voyez.

Et Bussy se tourna sur le côté, pour que le jeune chirurgien pût lever l'appareil.

Tout allait au mieux; les lèvres de la plaie étaient roses et rapprochées. Bussy, heureux, avait bien dormi, et, le sommeil et le bonheur venant en aide au chirurgien, celui-ci n'avait déjà presque plus rien à faire.

– Eh bien, demanda Bussy, que dites-vous de cela, maître Ambroise Paré?

– Je dis que je n'ose pas vous avouer que vous êtes à peu près guéri, de peur que vous ne me renvoyiez dans ma rue Beautreillis, à cinq cent deux pas de la fameuse maison.

– Que nous retrouverons, n'est-ce pas, Remy?

– Je le crois bien.

– Maintenant, tu dis donc, mon enfant? dit Bussy.

– Pardon! s'écria Remy les larmes aux yeux; vous m'avez tutoyé, je crois, monseigneur?

– Remy, je tutoie les gens que j'aime. Cela te contrarie-t-il, que je t'aie tutoyé?

– Au contraire! s'écria le jeune homme en essayant de saisir la main de Bussy et de la baiser; au contraire. Je craignais d'avoir mal entendu. O monseigneur de Bussy! vous voulez donc que je devienne fou de joie?

– Non, mon ami; je veux seulement que tu m'aimes un peu à ton tour; que tu te regardes comme de la maison, et que tu me permettes d'assister aujourd'hui, tandis que tu feras ton petit déménagement, à la prise d'estortuaire [2] du grand veneur de la cour.

– Ah! dit Remy, voilà que nous voulons déjà faire des folies?

– Eh non, au contraire, je te promets d'être bien raisonnable.

– Mais il vous faudra monter à cheval!

– Dame! c'est de toute nécessité.

– Avez-vous un cheval bien doux d'allure et bon coureur?

– J'en ai quatre à choisir.

– Eh bien, prenez pour vous aujourd'hui celui que vous voudriez faire monter à la dame au portrait; vous savez?

– Ah! si je sais, je le crois bien! Tenez, Remy, vous avez en vérité trouvé pour toujours le chemin de mon cour; je redoutais effroyablement que vous ne m'empêchassiez de me rendre à cette chasse, ou plutôt à ce semblant de chasse, car les dames de la cour et bon nombre de curieuses de la ville y seront admises. Or, Remy, mon cher Remy, tu comprends que la dame au portrait doit naturellement faire partie de la cour ou de la ville. Ce n'est pas une simple bourgeoise, bien certainement: ces tapisseries, ces émaux si fins, ce plafond peint, ce lit de damas blanc et or, enfin, tout ce luxe de si bon goût révèle une femme de qualité ou tout au moins une femme riche; si j'allais la rencontrer là!

– Tout est possible, répondit philosophiquement le Haudouin.

– Excepté de retrouver la maison, soupira Bussy.

– Et d'y pénétrer quand nous l'aurons retrouvée, ajouta Remy.

– Oh! je ne pense jamais à cela que lorsque je suis dedans, dit Bussy; d'ailleurs, quand nous en serons là, ajouta-t-il, j'ai un moyen.

– Lequel?

– C'est de me faire administrer un autre coup d'épée.

– Bon, dit Remy, voilà qui me donne l'espoir que vous me garderez.

– Sois donc tranquille, dit Bussy, il me semble qu'il y a vingt ans que je te connais; et, foi de gentilhomme, je ne saurais plus me passer de toi.

La charmante figure du jeune praticien s'épanouit sous l'expression d'une indicible joie.

– Allons, dit-il, c'est décidé; vous allez à la chasse pour chercher la dame, et moi, je retourne rue Beautreillis pour chercher la maison.

– Il serait curieux, dit Bussy, que nous revinssions ayant fait chacun notre découverte.

Et sur ce, Bussy et le Haudouin se quittèrent plutôt comme deux amis que comme un maître et un serviteur.

Il y avait en effet grande chasse commandée au bois de Vincennes pour l'entrée en fonctions de M. Bryan de Monsoreau, nommé grand veneur depuis quelques semaines. La procession de la veille et la rude entrée en pénitence du roi, qui commençait son carême le mardi gras, avaient fait douter un instant qu'il assistât en personne à cette chasse; car, lorsque le roi tombait dans ses accès de dévotion, il en avait parfois pour plusieurs semaines à ne pas quitter le Louvre, quand il ne poussait pas l'austérité jusqu'à entrer dans un couvent; mais, au grand étonnement de toute la cour, on apprit, vers les neuf heures du matin, que le roi était parti pour le donjon de Vincennes et courait le daim avec son frère monseigneur le duc d'Anjou et toute la cour.

Le rendez-vous était au rond-point du roi Saint-Louis. C'était ainsi qu'on nommait, à cette époque, un carrefour où l'on voyait encore, disait-on, le fameux chêne où le roi martyr avait rendu la justice. Tout le monde était donc rassemblé à neuf heures, lorsque le nouvel officier, objet de la curiosité générale, inconnu qu'il était à peu près à toute la cour, parut monté sur un magnifique cheval noir.

Tous les yeux se portèrent sur lui.

C'était un homme de trente-cinq ans environ, de haute taille; son visage marqué de petite vérole et son teint nuancé de taches fugitives, selon les émotions qu'il ressentait, prévenaient désagréablement le regard et le forçaient à une contemplation plus assidue, ce qui rarement tourne à l'avantage de ceux que l'on examine. En effet, les sympathies sont provoquées par le premier aspect; l'œil franc et le sourire loyal appellent le sourire et la caresse du regard.

Vêtu d'un justaucorps de drap vert tout galonné d'argent, ceint du baudrier d'argent, avec les armes du roi brodées en écusson; coiffé de la barrette à longue plume, brandissant de la main gauche un épieu, et, de la droite, l'estortuaire destiné au roi, M. de Monsoreau pouvait paraître un terrible seigneur, mais ce n'était certainement pas un beau gentilhomme.

– Fi! la laide figure que vous nous avez ramenée de votre gouvernement, monseigneur! dit Bussy au duc d'Anjou: sont-ce là les gentilshommes que votre faveur va chercher au fond des provinces? Du diable si l'on en trouverait un pareil dans Paris, qui est cependant bien grand et bien peuplé de vilains messieurs! On dit, et je préviens Votre Altesse que je n'en ai rien voulu croire, que vous avez voulu absolument que le roi reçût le grand veneur de votre main.

– Le seigneur de Monsoreau m'a bien servi, dit laconiquement le duc d'Anjou, et je le récompense.

– Bien dit, monseigneur; il est d'autant plus beau aux princes d'être reconnaissants, que la chose est rare; mais, s'il ne s'agit que de cela, moi aussi je vous ai bien servi, monseigneur, ce me semble, et je porterais le justaucorps de grand veneur autrement bien, je vous prie de le croire, que ce grand fantôme. Il a la barbe rouge, je ne m'en étais pas aperçu d'abord: c'est encore une beauté de plus.

– Je n'avais pas entendu dire, répondit le duc d'Anjou, qu'il fallût être moulé sur le modèle de l'Apollon ou de l'Antinoüs pour occuper les charges de la cour.

– Vous ne l'aviez pas entendu dire, monseigneur? reprit Bussy avec le plus grand sang-froid, c'est étonnant.

– Je consulte le cœur, et non le visage, répondit le prince; les services rendus et non les services promis.

– Votre Altesse va dire que je suis bien curieux, reprit Bussy; mais je cherche, et inutilement, je l'avoue, quel service ce Monsoreau a pu vous rendre.

– Ah! Bussy, dit le duc avec aigreur, vous l'avez dit: vous êtes bien curieux, trop curieux même.

– Voilà bien les princes! s'écria Bussy avec sa liberté ordinaire. Ils vont toujours questionnant: il faut leur répondre sur toutes choses, et, si vous les questionnez, vous, sur une seule, ils ne vous répondent pas.

– C'est vrai, dit le duc d'Anjou; mais sais-tu ce qu'il faut faire si tu veux te renseigner?

– Non.

– Va demander la chose à M. de Monsoreau lui-même.

– Tiens, dit Bussy, vous avez, ma foi, raison, monseigneur! et avec lui, qui n'est qu'un simple gentilhomme, il me restera au moins une ressource, s'il ne me répond pas.

– Laquelle?

– Ce sera de lui dire qu'il est un impertinent.

Et, sur cette réponse, tournant le dos au prince, sans réfléchir autrement, aux yeux de ses amis et le chapeau à la main, il s'approcha de M. de Monsoreau, qui, à cheval au milieu du cercle, point de mire de tous les yeux qui convergeaient sur lui, attendait avec un sang-froid merveilleux que le roi le débarrassât du poids de tous les regards tombant à plomb sur sa personne.

Lorsqu'il vit venir Bussy, le visage gai, le sourire à la bouche, le chapeau à la main, il se dérida un peu.

– Pardon, monsieur, dit Bussy, mais je vous vois là très seul. Est-ce que la faveur dont vous jouissez vous a déjà fait autant d'ennemis que vous pouviez avoir d'amis huit jours avant d'avoir été nommé grand veneur?

– Par ma foi, monsieur le comte, répondit le seigneur de Monsoreau, je n'en jurerais pas; seulement je le parierais. Mais puis-je savoir à quoi je dois l'honneur que vous me faites en troublant ma solitude?

– Ma foi, dit bravement Bussy, à la grande admiration que le duc d'Anjou m'a inspirée pour vous.

– Comment cela?

– En me racontant votre exploit, celui pour lequel vous avez été nommé grand veneur.

M. de Monsoreau pâlit d'une manière si affreuse, que les sillons de la petite vérole qui diapraient son visage semblèrent autant de points noirs dans sa peau jaunie; en même temps il regarda Bussy d'un air qui présageait une violente tempête.

Bussy vit qu'il venait de faire fausse route; mais il n'était pas homme à reculer; tout au contraire, il était de ceux qui réparent d'ordinaire une indiscrétion par une insolence.

– Vous dites, monsieur, répondit le grand veneur, que monseigneur vous a raconté mon dernier exploit?

– Oui, monsieur, dit Bussy, tout au long; ce qui m'a donné un violent désir, je l'avoue, d'en entendre le récit de votre propre bouche.

M. de Monsoreau serra l'épieu dans sa main crispée, comme s'il eût éprouvé le violent désir de s'en faire une arme contre Bussy.

– Ma foi, monsieur, dit-il, j'étais tout disposé à reconnaître votre courtoisie en accédant à votre demande; mais voici malheureusement le roi qui arrive, ce qui m'en ôte le temps; mais, si vous le voulez bien, ce sera pour plus tard.

Effectivement, le roi, monté sur son cheval favori, qui était un beau genêt d'Espagne de couleur isabelle, s'avançait rapidement du donjon au rond-point.

Bussy, en faisant décrire un demi-cercle à son regard, rencontra des yeux le duc d'Anjou; le prince riait de son plus mauvais sourire.

– Maître et valet, pensa Bussy, font tous deux une vilaine grimace quand ils rient; qu'est-ce donc quand ils pleurent?

Le roi aimait les belles et bonnes figures; il fut donc peu satisfait de celle de M. de Monsoreau, qu'il avait déjà vue une fois et qui ne lui revint pas davantage à la seconde qu'à la première fois. Cependant il accepta d'assez bonne grâce l'estortuaire que celui-ci lui présentait, un genou en terre, selon l'habitude.

Aussitôt que le roi fut armé, les maîtres piqueurs annoncèrent que le daim était détourné, et la chasse commença.

Bussy s'était placé sur le flanc de la troupe, de manière à voir défiler devant lui tout le monde; il ne laissa passer personne sans avoir examiné s'il ne retrouverait pas l'original du portrait, mais ce fut inutilement, il y avait de bien jolies, de bien belles, de bien séduisantes femmes à cette chasse, où le grand veneur faisait ses débuts; mais il n'y avait point la charmante créature qu'il cherchait.

Il en fut réduit à la conversation et à la compagnie de ses amis ordinaires. Antraguet, toujours rieur et bavard, lui fut une grande distraction dans son ennui.

– Nous avons un affreux grand veneur, dit-il à Bussy, qu'en penses-tu?

– Je le trouve horrible! quelle famille cela va nous faire si les personnes qui ont l'honneur de lui appartenir lui ressemblent! Montre-moi donc sa femme.

– Le grand veneur est à marier, mon cher, répliqua Antraguet.

– Et d'où sais-tu cela?

– De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait volontiers son quatrième mari, comme Lucrèce Borgia fit du comte d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derrière le cheval noir de M. de Monsoreau!

– Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy.

– D'une foule de pays.

– Situés?

– Vers l'Anjou.

– Il est donc riche?

– On le dit; mais voilà tout; il paraît que c'est de petite noblesse.

– Et qui est la maîtresse de ce hobereau?

– Il n'a pas de maîtresse: le digne monsieur tient à être unique dans son genre; mais voilà monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la main, viens vite.

– Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma curiosité. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi- on a de ces idées-là, tu sais, la première fois qu'on rencontre les gens- je ne sais pourquoi il me semble que j'aurai maille à partir avec lui, et puis ce nom, Monsoreau!

– Mont de la souris, reprit Antraguet, voilà l'étymologie: mon vieil abbé m'a appris cela ce matin: Mons Soricis.

– Je ne demande pas mieux, répliqua Bussy.

– Ah! mais attends donc, s'écria tout à coup Antraguet.

– Quoi?

– Mais Livarot connaît cela!

– Quoi, cela?

– Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre.

– Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot!

Livarot s'approcha.

– Ici vite, Livarot, ici: le Monsoreau?

– Eh bien? demanda le jeune homme.

– Renseigne-nous sur le Monsoreau.

– Volontiers.

– Est-ce long?

– Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et ce que j'en pense. J'en ai peur!

– Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous ce que tu en sais.

– Écoute!… Je revenais un soir…

– Cela commence d'une façon terrible, dit Antraguet.

– Voulez-vous me laisser finir?

– Oui.

– Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues, à travers le bois de Méridor; il y a de cela quelque six mois à peu près, quand tout à coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide, une haquenée blanche emportée dans le hallier; je pousse, je pousse, et, au bout d'une longue allée, assombrie par les premières ombres de la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il volait. Le même cri étouffé se fait alors entendre de nouveau, et je distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tué si, au moment même où je lâchais la détente, la mèche ne se fût éteinte.

– Eh bien, demanda Bussy, après?

– Après, je demandai à un bûcheron quel était ce monsieur au cheval noir qui enlevait les femmes; il me répondit que c'était M. de Monsoreau.

– Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever les femmes, n'est-ce pas, Bussy?

– Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins!

– Et la femme, qui était-ce? demanda Antraguet.

– Ah! voilà, on ne l'a jamais su.

– Allons! dit Bussy, décidément c'est un homme remarquable, et il m'intéresse.

– Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une réputation atroce.

– Cite-t-on d'autres faits?

– Non, rien; il n'a même jamais fait ostensiblement grand mal; de plus encore, il est assez bon, à ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui n'empêche pas que dans la contrée qui jusqu'aujourd'hui a eu le bonheur de le posséder on le craigne à l'égal du feu. D'ailleurs, chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-être, mais devant le diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc, à qui il était destiné d'abord et à qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a soufflé.

– Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet.

– Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc?

– Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot.

– Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici.

– Pas du tout, mon cher, parti cette nuit à une heure pour visiter les terres de sa femme.

– Exilé?

– Cela m'en a tout l'air.

– Saint-Luc exilé! impossible!

– C'est l'Évangile, mon cher.

– Selon Saint-Luc.

– Non, selon le maréchal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de sa propre bouche.

– Ah! voilà du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au Monsoreau.

– J'y suis, dit Bussy.

– À quoi es-tu?

– Je l'ai trouvé.

– Qu'as-tu trouvé?

– Le service qu'il a rendu à M. d'Anjou.

– Saint-Luc?

– Non, le Monsoreau.

– Vraiment?

– Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez avec moi.

Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes, marchait à quelques portées d'arquebuse en avant de lui.

– Ah! monseigneur, s'écria-t-il en rejoignant le prince, quel homme précieux que ce M. Monsoreau!

– Ah! vraiment?

– C'est incroyable!

– Tu lui as donc parlé? fit le prince toujours railleur.

– Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orné.

– Et lui as-tu demandé ce qu'il avait fait pour moi?

– Certainement, je ne l'abordais qu'à cette fin.

– Et il t'a répondu? demanda le duc, plus gai que jamais.

– À l'instant même, et avec une politesse dont je lui sais un gré infini.

– Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le prince.

– Il m'a courtoisement confessé, monseigneur, qu'il était le pourvoyeur de Votre Altesse.

– Pourvoyeur de gibier?

– Non, de femmes.

– Plaît-il? fit le duc, dont le front se rembrunit à l'instant même; que signifie ce badinage, Bussy?

– Cela signifie, monseigneur, qu'il enlève pour vous les femmes sur son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute l'honneur qu'il leur réserve, il leur met la main sur la bouche pour les empêcher de crier.

Le duc fronça le sourcil, crispa ses poings avec colère, pâlit et mit son cheval à un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurèrent en arrière.

– Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne.

– D'autant meilleure, répondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me semble, à tout le monde l'effet d'une plaisanterie.

– Diable! fit Bussy, il paraîtrait que je l'ai sanglé ferme, le pauvre duc!

Un instant après, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait:

– Eh! Bussy, où es-tu? viens donc!

– Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant.

Il trouva le prince éclatant de rire.

– Tiens! dit-il, monseigneur; il paraît que ce que je vous ai dit est devenu drôle.

– Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit.

– Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le mérite de faire rire un prince qui ne rit pas souvent.

– Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir le vrai.

– Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la vérité.

– Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons, conte-moi ta petite histoire; où donc as-tu pris ce que tu es venu me conter?

– Dans les bois de Méridor, monseigneur! Cette fois encore le duc pâlit, mais il ne dit rien.

– Décidément, murmura Bussy, le duc se trouve mêlé en quelque chose dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme à la haquenée blanche.

Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant à son tour de ce que le duc ne riait plus, s'il y a une manière de vous servir qui vous plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons, dussions-nous faire concurrence à M. de Monsoreau.

– Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais expliquer.

Le duc tira Bussy à part.

– Écoute, lui dit-il, j'ai rencontré par hasard à l'église une femme charmante: comme quelques traits de son visage, cachés sous un voile, me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aimée, je l'ai suivie et me suis assuré du lieu où elle demeure. Sa suivante est séduite, et j'ai une clef de la maison.

– Eh bien, jusqu'à présent, monseigneur, il me semble que voilà qui va bien.

– Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle.

– Ah! monseigneur, voilà que nous entrons dans le fantastique.

– Écoute, tu es brave, tu m'aimes, à ce que tu prétends?

– J'ai mes jours.

– Pour être brave?

– Non, pour vous aimer.

– Bien. Es-tu dans un de ces jours-là?

– Pour rendre service à Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons.

– Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire que pour soi-même.

– Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la cour à votre maîtresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est réellement aussi sage que belle? Cela me va.

– Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas.

– Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous.

– Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient chez elle.

– Il y a donc un homme?

– J'en ai peur.

– Un amant, un mari?

– Un jaloux, tout au moins.

– Tant mieux, monseigneur.

– Comment, tant mieux?

– Cela double vos chances.

– Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme.

– Et vous me chargez de m'en assurer.

– Oui, et si tu consens à me rendre ce service…

– Vous me ferez grand veneur à mon tour, quand la place sera vacante?

– Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que jamais je n'ai rien fait pour toi.

– Tiens! monseigneur s'en aperçoit?

– Il y a longtemps déjà que je me le dis.

– Tout bas, comme les princes se disent ces choses-là.

– Eh bien?

– Quoi, monseigneur?

– Consens-tu?

– À épier la dame?

– Oui.

– Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte médiocrement, et j'en aimerais mieux une autre.

– Tu t'offrais à me rendre service, Bussy, et voilà déjà que tu recules!

– Dame! vous m'offrez un métier d'espion, monseigneur.

– Eh non, métier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une sinécure; il faudra peut-être tirer l'épée.

Bussy secoua la tête.

– Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que soi-même; aussi faut-il les faire soi-même, fût-on prince.

– Alors tu me refuses?

– Ma foi oui, monseigneur.

Le duc fronça le sourcil.

– Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-même, et, si je suis tué ou blessé dans cette circonstance, je dirai que j'avais prié mon ami Bussy de se charger de ce coup d'épée à donner ou à recevoir, et que, pour la première fois de sa vie, il a été prudent.

– Monseigneur, répondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: «Bussy, j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en défaire.» Monseigneur, j'y suis allé; ils étaient cinq; j'étais seul; je les ai défiés; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaqué tous ensemble m'ont tué mon cheval, et cependant j'en ai blessé deux et j'ai assommé le troisième. Aujourd'hui vous me demandez de faire du tort à une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse.

– Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly, comme je l'ai déjà faite.

– Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son esprit.

– Quoi?

– Est-ce que vous étiez en train de monter votre faction, monseigneur, lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient?

– Justement.

– Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du côté de la Bastille?

– Elle demeure en face de Sainte-Catherine.

– Vraiment?

– C'est un quartier où l'on est égorgé parfaitement, tu dois en savoir quelque chose.

– Est-ce que Votre Altesse a guetté encore, depuis ce soir-là?

– Hier.

– Et monseigneur a vu?

– Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute pour voir si personne ne l'épiait, et qui, selon toute probabilité, m'ayant aperçu, s'est tenu obstinément devant cette porte.

– Et cet homme était seul, monseigneur? demanda Bussy.

– Oui, pendant une demi-heure à peu près,

– Et après cette demi-heure?

– Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne à la main.

– Ah! ah! fit Bussy.

– Alors l'homme au manteau… continua le prince.

– Le premier avait un manteau? interrompit Bussy.

– Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme à la lanterne se sont mis à causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposés à quitter leur poste de la nuit, je leur ai laissé la place et je suis revenu.

– Dégoûté de cette double épreuve?

– Ma foi oui, je l'avoue… De sorte qu'avant de me fourrer dans cette maison, qui pourrait bien être quelque égorgeoir…

– Vous ne seriez pas fâché qu'on y égorgeât un de vos amis.

– Ou plutôt que cet ami, n'étant pas prince, n'ayant pas les ennemis que j'ai, et d'ailleurs habitué à ces sortes d'aventures, étudiât la réalité du péril que je puis courir, et m'en vînt rendre compte.

– À votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme.

– Non pas.

– Pourquoi?

– Elle est trop belle.

– Vous dites vous-même qu'à peine vous l'avez vue.

– Je l'ai vue assez pour avoir remarqué d'admirables cheveux blonds.

– Ah!

– Des yeux magnifiques.

– Ah! ah!

– Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse.

– Ah! ah! ah!

– Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement à une pareille femme.

– Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche.

Le duc regarda Bussy de côté.

– Parole d'honneur, dit Bussy.

– Tu railles.

– Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir.

– Tu reviens donc sur ta décision?

– Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-père Grégoire XIII qui ne soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura à faire.

– Il y aura à te cacher à distance de la porte que je t'indiquerai, et, si un homme entre, à le suivre, pour t'assurer qui il est.

– Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derrière lui?

– Je t'ai dit que j'avais une clef.

– Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose à craindre, c'est que je suive un autre homme, et que la clef n'aille à une autre porte.

– Il n'y a pas à s'y tromper; cette porte est une porte d'allée; au bout de l'allée à gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches et tu te trouves dans le corridor.

– Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais été dans la maison?

– Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout expliqué.

– Tudieu! que c'est commode d'être prince, on vous sert votre besogne toute faite. Moi, monseigneur, il m'eût fallu reconnaître la maison moi-même, explorer l'allée, compter les marches, sonder le corridor. Cela m'eût pris un temps énorme, et qui sait encore si j'eusse réussi?

– Ainsi donc tu consens?

– Est-ce que je sais refuser quelque chose à Votre Altesse? Seulement vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte.

– Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un détour; nous passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir.

– À merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire à l'homme, s'il vient?

– Rien autre chose que de le suivre jusqu'à ce que tu aies appris qui il est.

– C'est délicat; si, par exemple, cet homme pousse la discrétion jusqu'à s'arrêter au milieu du chemin et à couper court à mes investigations?

– Je te laisse le soin de pousser l'aventure du côté qu'il te plaira.

– Alors, Votre Altesse m'autorise à faire comme pour moi.

– Tout à fait.

– Ainsi ferai-je, monseigneur.

– Pas un mot à tous nos jeunes seigneurs.

– Foi de gentilhomme!

– Personne avec toi dans cette exploration.

– Seul, je vous le jure.

– Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre la porte… tu viens chez moi… je te donne la clef… et ce soir…

– Je remplace monseigneur; voilà qui est dit.

Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de Monsoreau conduisait en homme de génie. Le roi fut charmé de la manière précise dont le chasseur consommé avait fixé toutes les haltes et disposé tous les relais. Après avoir été chassé deux heures, après avoir été tourné dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, après avoir été vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste à son lancer.

M. de Monsoreau reçut les félicitations du roi et du duc d'Anjou.

– Monseigneur, dit-il, je me trouve trop heureux d'avoir pu mériter vos compliments, puisque c'est à vous que je dois la place.

– Mais vous savez, monsieur, dit le duc, que pour continuer à les mériter, il faut que vous partiez ce soir pour Fontainebleau; le roi veut y chasser après demain et les jours suivants, et ce n'est pas trop d'un jour pour prendre connaissance de la forêt.

– Je le sais, Monseigneur, répondit Monsoreau, et mon équipage est déjà préparé. Je partirai cette nuit.

– Ah! voila! monsieur de Monsoreau, dît Bussy; désormais plus de repos pour vous. Vous avez voulu être grand veneur, vous l'êtes; il y a, dans la charge que vous occupez, cinquante bonnes nuits de moins que pour les autres hommes; heureusement encore que vous n'êtes point marié, mon cher monsieur.

Bussy riait en disant cela: le duc laissa errer un regard perçant sur le grand veneur; puis tournant la tête d'un autre côté, il alla faire ses compliments au roi sur l'amélioration qui depuis la veille paraissait s'être fait en sa santé.

Quant à Monsoreau, il avait, à la plaisanterie de Bussy, encore une fols pâli de cette pâleur hideuse qui lui donnait un si sinistre aspect.

XII Comment Bussy retrouva à la fois le portrait et l'original.

La chasse fut terminée vers les quatre heures du soir: et à cinq heures, comme si le roi avait prévu les désirs du duc d'Anjou, toute la cour rentrait à Paris par le faubourg Saint-Antoine.

M. de Monsoreau, sous le prétexte de partir à l'instant même, avait pris congé des princes, et se dirigeait avec ses équipages vers Fromenteau.

En passant devant la Bastille, le roi fit remarquer à ses amis la fière et sombre apparence de la forteresse: c'était un moyen de leur rappeler ce qui les attendait, si par hasard, après avoir été ses amis, ils devenaient ses ennemis,

Beaucoup comprirent et redoublèrent de déférence envers Sa Majesté.

Pendant ce temps, le duc d'Anjou disait tout bas à Bussy, qui marchait à ses côtés:

– Regarde bien, Bussy, regarde bien à droite, cette maison de bois qui abrite sous son pignon une petite statue de la Vierge; suis de l'œil la même ligne et compte, la maison à la Vierge comprise, quatre autres maisons.

– Bien, dit Bussy.

– C'est la cinquième, dit le duc, celle qui est juste en face de la rue Sainte-Catherine.

– Je la vois. Monseigneur; tenez, voici, au bruit de nos trompettes qui annoncent la roi, toutes les maisons qui se garnissent de curieux.

– Excepté celle que je t'indique, cependant, dit le duc, dont les fenêtres demeurent fermées,

– Mais dont un coin du rideau s'entr'ouvre, dit Bussy avec un effroyable battement de cœur.

– Sans que toutefois on puisse rien apercevoir. Oh! la dame est bien gardée, on se garde bien. En tout cas, voici la maison: à l'hôtel, je t'en donnerai la clef.

Bussy darda son regard par cette étroite ouverture: mais quoique ses yeux restassent constamment fixés sur elle, il ne vit rien.

En revenant à l'hôtel d'Anjou, le duc donna effectivement à Bussy la clef de la maison désignée, en lui recommandant de nouveau de faire bonne garde; Bussy promit tout ce que voulut le duc, et repassa par l'hôtel.

– Eh bien? dit-il à Remy.

– Je vous ferai la même question, monseigneur.

– Tu n'as rien trouvé?

– La maison est aussi inabordable le jour que la nuit. Je flotte entre cinq ou six maisons qui se touchent.

– Alors, dit Bussy, je crois que j'ai été plus heureux que toi, mon cher le Haudouin.

– Comment cela, monseigneur? vous avez donc cherché de votre côté?

– Non. Je suis passé dans la rue seulement.

– Et vous avez reconnu la porte?

– La Providence, mon cher ami, a des voies détournées et des combinaisons mystérieuses.

– Alors vous êtes sûr?

– Je ne dis pas que je suis sûr; mais j'espère.

– Et quand saurai-je si vous avez eu le bonheur de retrouver ce que vous cherchiez?

– Demain matin.

– En attendant, avez-vous besoin de moi?

– Aucunement, mon cher Remy.

– Vous ne voulez pas que je vous suive?

– Impossible.

– Soyez prudent, au moins, monseigneur.

– Ah! dit Bussy, la recommandation est inutile; je suis connu pour cela.

Bussy dîna en homme qui ne sait pas où ni de quelle façon il soupera; puis, à huit heures sonnant, il choisit la meilleure de ses épées, attacha, malgré l'ordonnance que le roi venait de promulguer, une paire de pistolets à sa ceinture, et se fit porter dans la litière, à l'extrémité de la rue Saint-Paul.

Arrivé là, il reconnut la maison à la statue de la Vierge, compta les quatre maisons suivantes, s'assura bien que la cinquième était la maison désignée, et alla, enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre, se blottir à l'angle de la rue Sainte-Catherine; bien décidé à attendre deux heures, et au bout de deux heures, si personne ne venait, à agir pour son propre compte.

Neuf heures sonnaient à Saint-Paul comme Bussy s'embusquait.

Il était là depuis dix minutes à peine, quand, à travers l'obscurité, il vit arriver, par la porte de la Bastille, deux cavaliers. À la hauteur de l'hôtel des Tournelles, ils s'arrêtèrent. L'un d'eux mit pied à terre, jeta la bride aux mains du second, qui, selon toute probabilité, était un laquais, et, après lui avoir vu reprendre le chemin par lequel ils étaient venus, après l'avoir vu se perdre, lui et ses deux chevaux, dans l'obscurité, il s'avança vers la maison confiée à la surveillance de Bussy.

Arrivé à quelques pas de la maison, l'inconnu décrivit un grand cercle, comme pour explorer les environs du regard; puis, croyant être sûr qu'il n'était point observé, il s'approcha de la porte et disparut.

Bussy entendit le bruit de cette porte qui se refermait derrière lui.

Il attendit un instant, de peur que le personnage mystérieux ne fût resté en observation derrière le guichet. Puis, quelques minutes s'étant écoulées, il s'avança à son tour, traversa la chaussée, ouvrit la porte, et, instruit par l'expérience, il la referma sans bruit.

Alors il se retourna: le guichet était bien à la hauteur de son œil, et c'était bien, selon toute probabilité, par ce guichet qu'il avait regardé Quélus.

Ce n'était pas tout, et Bussy n'était pas venu pour rester là. Il s'avança lentement, tâtonnant aux deux côtés de l'allée, au bout de laquelle, à gauche, il trouva la première marche d'un escalier.

Là, il s'arrêta pour deux raisons; d'abord il sentait ses jambes faiblir sous le poids de l'émotion, ensuite il entendait une voix qui disait:

– Gertrude, prévenez votre maîtresse que c'est moi, et que je veux entrer.

La demande était faite d'un ton trop impératif pour souffrir un refus; au bout d'un instant, Bussy entendit la voix d'une femme de chambre qui répondait:

– Passez au salon, monsieur; madame va venir vous y rejoindre.

Puis il entendit encore le bruit d'une porte qui se refermait.

Bussy alors pensa aux douze marches qu'avait comptées Remy; il compta douze marches à son tour, et se trouva sur le palier.

Il se rappela le corridor et les trois portes, fit quelques pas en retenant sa respiration et en étendant la main devant lui. Une première porte se trouva sous sa main, c'était celle par laquelle l'inconnu était entré; il poursuivit son chemin, en trouva une seconde, chercha, sentit une seconde clef, et, tout frissonnant des pieds à la tête, il fit tourner cette clef dans la serrure et poussa la porte.

La chambre dans laquelle se trouva Bussy était complètement obscure, moins la portion de cette chambre qui recevait, par une porte latérale, un reflet de lumières du salon.

Ce reflet portait sur une fenêtre, tendue de deux rideaux de tapisserie, qui firent passer un nouveau frisson de joie dans le cœur du jeune homme.

Ses yeux se portèrent sur la partie du plafond éclairée par cette même lumière, et il reconnut le plafond mythologique qu'il avait déjà remarqué; il étendit la main et sentit le lit sculpté.

Il n'y avait plus de doute pour lui; il se retrouvait dans cette chambre où il s'était réveillé, pendant cette nuit où il avait reçu la blessure qui lui avait valu l'hospitalité.

Ce fut un bien autre frisson encore qui passa par les veines de Bussy lorsqu'il toucha ce lit, et qu'il se sentit tout enveloppé de ce délicieux parfum qui s'échappe de la couche d'une femme jeune et belle.

Bussy s'enveloppa dans les rideaux du lit et écouta.

On entendait dans la chambre à côté le pas impatient de l'inconnu; de temps en temps il s'arrêtait, murmurant entre ses dents:

– Eh bien, viendra-t-elle?

À la suite de l'une de ces interpellations, une porte s'ouvrit dans le salon; la porte semblait parallèle à celle qui était déjà entr'ouverte. Le tapis frémit sous la pression d'un petit pied; le frôlement d'une robe de soie arriva jusqu'à l'oreille de Bussy, et le jeune homme entendit une voix de femme empreinte à la fois de crainte et de dédain, qui disait:

– Me voici, monsieur, que me voulez-vous encore?

– Oh! oh! pensa Bussy en s'abritant sous son rideau, si cet homme est l'amant, je félicite fort le mari.

– Madame, dit l'homme à qui l'on faisait cette froide réception, j'ai l'honneur de vous prévenir que, forcé de partir demain matin pour Fontainebleau, je viens passer cette nuit près de vous.

– M'apportez-vous des nouvelles de mon père? demanda la même voix de femme.

– Madame, écoutez-moi.

– Monsieur, vous savez ce qui a été convenu hier, quand j'ai consenti à devenir votre femme, c'est qu'avant toutes choses, ou mon père viendrait à Paris, ou j'irais retrouver mon père.

– Madame, aussitôt après mon retour de Fontainebleau, nous partirons, je vous en donne ma parole d'honneur; mais, en attendant…

– Oh! monsieur, ne fermez pas cette porte, c'est inutile, je ne passerai pas une nuit, pas une seule nuit sous le même toit que vous, que je ne sois rassurée sur le sort de mon père.

Et la femme qui parlait d'une façon si ferme souffla dans un petit sifflet d'argent qui rendit un son aigu et prolongé.

C'était la manière dont on appelait les domestiques à cette époque où les sonnettes n'étaient point encore inventées.

Au même instant la porte par laquelle était entré Bussy s'ouvrit de nouveau et donna passage à la suivante de la jeune femme; c'était une grande et vigoureuse fille de l'Anjou, qui paraissait attendre cet appel de sa maîtresse et qui, l'ayant entendu, se hâtait d'accourir.

Elle entra dans le salon, et, en entrant, elle ouvrit la porte.

Un jet de lumière pénétra alors dans la chambre où était Bussy, et entre les deux fenêtres il reconnut le portrait.

– Gertrude, dit la dame, vous ne vous coucherez point, et vous vous tiendrez toujours à la portée de ma voix.

La femme de chambre se retira, sans répondre, par le même chemin qu'elle était venue, laissant la porte du salon toute grande ouverte, et par conséquent le merveilleux portrait éclairé.

Pour Bussy, il n'y avait plus de doute; ce portrait, c'était bien celui qu'il avait vu.

Il s'approcha doucement pour coller son œil à l'ouverture que l'épaisseur des gonds laissait entre la porte et la muraille; mais si doucement qu'il marchât, au moment où son regard pénétrait dans la chambre, le parquet cria sous son pied.

À ce bruit, la femme se retourna; c'était l'original du portrait, c'était la fée du rêve.

L'homme, quoiqu'il n'eût rien entendu, en la voyant se retourner, se retourna aussi.

C'était le seigneur de Monsoreau.

– Ah! dit Bussy, la haquenée blanche… la femme enlevée… Je vais sans doute entendre quelque terrible histoire.

Et il essuya son visage, qui spontanément venait de se couvrir de sueur.

Bussy, nous l'avons dit, les voyait tous deux, elle pâle, debout et dédaigneuse.

Lui, assis, non moins pâle, mais livide, agitait son pied impatient et se mordait la main.

– Madame, dit enfin le seigneur de Monsoreau, n'espérez pas continuer longtemps avec moi ce rôle de femme persécutée et victime; vous êtes à Paris, vous êtes dans ma maison; et, de plus, vous êtes maintenant la comtesse de Monsoreau, c'est-à-dire ma femme.

– Si je suis votre femme, pourquoi refuser de me conduire à mon père? pourquoi continuer de me cacher aux yeux du monde?

– Vous avez oublié le duc d'Anjou, madame.

– Vous m'avez affirmé qu'une fois votre femme je n'avais plus rien à craindre de lui.

– C'est-à-dire…

– Vous m'avez affirmé cela.

– Mais encore, madame, faut-il que je prenne quelques précautions.

– Eh bien, monsieur, prenez ces précautions, et revenez me voir quand elles seront prises.

– Diane, dit le comte, au cœur duquel la colère montait visiblement, Diane, ne faites pas un jeu de ce lien sacré du mariage. C'est un conseil que je veux bien vous donner.

– Faites, monsieur, que je n'aie plus de défiance dans le mari, et je respecterai le mariage.

– Il me semblait cependant avoir, par la manière dont j'ai agi envers vous, mérité toute votre confiance.

– Monsieur, je pense que, dans toute cette affaire, mon intérêt ne vous a pas seul guidé, ou que, s'il en est ainsi, le hasard vous a bien servi.

– Oh! c'en est trop, s'écria le comte; je suis dans ma maison, vous êtes ma femme, et, dût l'enfer vous venir en aide, cette nuit même vous serez à moi.

Bussy mit la main à la garde de son épée et fit un pas en avant; mais Diane ne lui donna pas le temps de paraître.

– Tenez, dit-elle en tirant un poignard de sa ceinture, voilà comme je vous réponds.

Et, bondissant dans la chambre où était Bussy, elle referma la porte, poussa le double verrou, et, tandis que Monsoreau s'épuisait en menaces, heurtant les planches du poing:

– Si vous faites seulement sauter une parcelle du bois de cette porte, dit Diane, vous me connaissez, monsieur, vous me trouverez morte sur le seuil.

– Et, soyez tranquille, madame, dit Bussy en enveloppant Diane de ses bras, vous auriez un vengeur.

Diane fut près de pousser un cri; mais elle comprit que le seul danger qui la menaçât lui venait de son mari. Elle demeura donc sur la défensive, mais muette; tremblante, mais immobile.

M. de Monsoreau frappa violemment du pied; puis, convaincu sans doute que Diane exécuterait sa menace, il sortit du salon en repoussant violemment la porte derrière lui.

Puis on entendit le bruit de ses pas s'éloigner dans le corridor et décroître dans l'escalier.

– Mais vous, monsieur, dit alors Diane en se dégageant des bras de Bussy et en faisant un pas en arrière, qui êtes-vous et comment vous trouvez-vous ici?

– Madame, dit Bussy en rouvrant la porte et en s'agenouillant devant Diane, je suis l'homme à qui vous avez conservé la vie. Comment pourriez-vous croire que je suis entré chez vous dans une mauvaise intention, ou que je forme des desseins contre votre honneur?

Grâce au flot de lumière qui inondait la noble figure du jeune homme, Diane le reconnut.

– Oh! vous ici, monsieur! s'écria-t-elle en joignant les mains, vous étiez là, vous avez tout entendu?

– Hélas! oui, madame.

– Mais, qui êtes-vous? votre nom, monsieur?

– Madame, je suis Louis de Clermont, comte de Bussy.

– Bussy! vous êtes le brave Bussy! s'écria naïvement Diane, sans se douter de la joie que cette exclamation répandait dans le cœur du jeune homme. Ah! Gertrude, continua-t-elle en s'adressant à sa suivante, qui, ayant entendu sa maîtresse parler avec quelqu'un, entrait tout effarée; Gertrude, je n'ai plus rien à craindre, car, à partir de ce moment, je mets mon honneur sous la sauvegarde du plus noble et du plus loyal gentilhomme de France.

Puis, tendant la main à Bussy:

– Relevez-vous, monsieur, dit-elle, je sais qui vous êtes: il faut que vous sachiez qui je suis.

XIII Ce qu'était Diane de Méridor.

Bussy se releva tout étourdi de son bonheur, et entra avec Diane dans le salon que venait de quitter M. de Monsoreau.

Il regardait Diane avec l'étonnement de l'admiration; il n'avait pas osé croire que la femme qu'il cherchait pût soutenir la comparaison avec la femme de son rêve, et voilà que la réalité surpassait tout ce qu'il avait pris pour un caprice de son imagination.

Diane avait dix-huit ou dix-neuf ans, c'est-à-dire qu'elle était dans ce premier éclat de la jeunesse et de la beauté qui donne son plus pur coloris à la fleur, son plus charmant velouté au fruit; il n'y avait pas à se tromper à l'expression du regard de Bussy; Diane se sentait admirée, et elle n'avait pas la force de tirer Bussy de son extase.

Enfin elle comprit qu'il fallait rompre ce silence qui disait trop de choses.

– Monsieur, dit-elle, vous avez répondu à l'une de mes questions, mais point à l'autre: je vous ai demandé qui vous êtes, et vous me l'avez dit; mais j'ai demandé aussi comment vous vous trouvez ici, et à cette demande vous n'avez rien répondu.

– Madame, dit Bussy, aux quelques mots que j'ai surpris de votre conversation avec M. de Monsoreau, j'ai compris que les causes de ma présence ressortiraient tout naturellement du récit que vous avez bien voulu me promettre. Ne m'avez-vous pas dit de vous-même tout à l'heure que je devais savoir qui vous étiez?

– Oh! oui, comte, je vais tout vous raconter, répondit Diane, votre nom à vous m'a suffi pour m'inspirer toute confiance, car votre nom, je l'ai entendu souvent redire comme le nom d'un homme de courage, à la loyauté et à l'honneur duquel on pouvait tout confier.

Bussy s'inclina.

– Par le peu que vous avez entendu, dit Diane, vous avez pu comprendre que j'étais la fille du baron de Méridor, c'est-à-dire que j'étais la seule héritière d'un des plus nobles et des plus vieux noms de l'Anjou.

– Il y eut, dit Bussy, un baron de Méridor qui, pouvant sauver sa liberté à Pavie, vint rendre son épée aux Espagnols lorsqu'il sut le roi prisonnier, et qui, ayant demandé pour toute grâce d'accompagner François 1er à Madrid, partagea sa captivité, et ne le quitta que pour venir en France traiter de sa rançon.

– C'est mon père, monsieur, et si jamais vous entrez dans la grande salle du château de Méridor, vous verrez, donné en souvenir de ce dévouement, le portrait du roi François 1er de la main de Léonard de Vinci.

– Ah! dit Bussy, dans ce temps-là les princes savaient encore récompenser leurs serviteurs.

– À son retour d'Espagne, mon père se maria. Deux premiers enfants, deux fils, moururent. Ce fut une grande douleur pour le baron de Méridor, qui perdait l'espoir de se voir revivre dans un héritier. Bientôt le roi mourut à son tour, et la douleur du baron se changea en désespoir; il quitta la cour quelques années après et vint s'enfermer avec sa femme dans son château de Méridor. C'est là que je naquis comme par miracle, dix ans après la mort de mes frères.

Alors tout l'amour du baron se reporta sur l'enfant de sa vieillesse; son affection pour moi n'était pas de la tendresse, c'était de l'idolâtrie. Trois ans après ma naissance, je perdis ma mère; certes, ce fut une nouvelle angoisse pour le baron; mais, trop jeune pour comprendre ce que j'avais perdu, je ne cessai pas de sourire, et mon sourire le consola de la mort de ma mère.

Je grandis, je me développai sous ses yeux. Comme j'étais tout pour lui, lui aussi, pauvre père, il était tout pour moi. J'atteignis ma seizième année sans me douter qu'il y eût un autre monde que celui de mes brebis, de mes paons, de mes cygnes et de mes tourterelles, sans songer que cette vie dût jamais finir et sans désirer qu'elle finît.

Le château de Méridor était entouré de vastes forêts appartenant à M. le duc d'Anjou; elles étaient peuplées de daims, de chevreuils et de cerfs, que personne ne songeait à tourmenter, et que le repos dans lequel on les laissait rendait familiers; tous étaient plus ou moins de ma connaissance; quelques-uns étaient si bien habitués à ma voix, qu'ils accouraient quand je les appelais; une biche, entre autres, ma protégée, ma favorite, Daphné, pauvre Daphné! venait manger dans ma main.

Un printemps, je fus un mois sans la voir; je la croyais perdue et je l'avais pleurée comme une amie, quand tout à coup je la vis reparaître avec deux petits faons; d'abord les petits eurent peur de moi, mais, en voyant leur mère me caresser, ils comprirent qu'ils n'avaient rien à craindre et vinrent me caresser à leur tour.

Vers ce temps, le bruit se répandit que M. le duc d'Anjou venait d'envoyer un sous-gouverneur dans la capitale de la province. Quelques jours après, on sut que ce sous-gouverneur venait d'arriver et qu'il se nommait le comte de Monsoreau.

Pourquoi ce nom me frappa-t-il au cœur quand je l'entendis prononcer? Je ne puis m'expliquer cette sensation douloureuse que par un pressentiment.

Huit jours s'écoulèrent. On parlait fort et fort diversement dans tout le pays du seigneur de Monsoreau. Un matin, les bois retentirent du son du cor et de l'aboi des chiens; je courus jusqu'à la grille du parc, et j'arrivai tout juste pour voir passer, comme l'éclair, Daphné poursuivie par une meute; ses deux faons la suivaient.

Un instant après, monté sur un cheval noir qui semblait avoir des ailes, un homme passa, pareil à une vision; c'était M. de Monsoreau.

Je voulus pousser un cri, je voulus demander grâce pour ma pauvre protégée; mais il n'entendit pas ma voix ou n'y fit point attention, tant il était emporté par l'ardeur de sa chasse.

Alors, sans m'occuper de l'inquiétude que j'allais causer à mon père s'il s'apercevait de mon absence, je courus dans la direction où j'avais vu la chasse s'éloigner; j'espérais rencontrer, soit le comte lui-même, soit quelques-uns des gens de sa suite, et les supplier d'interrompre cette poursuite qui me déchirait le cœur.

Je fis une demi-lieue, courant ainsi, sans savoir où j'allais; depuis longtemps, biche, meute et chasseurs, j'avais tout perdu de vue. Bientôt je cessai d'entendre les abois; je tombai au pied d'un arbre et je me mis à pleurer. J'étais là depuis un quart d'heure à peu près, quand, dans le lointain, je crus distinguer le bruit de la chasse; je ne me trompais point, ce bruit se rapprochait de moment en moment; en un instant il fut à si peu de distance, que je ne doutai point que la chasse ne dût passer à portée de ma vue. Je me levai aussitôt et je m'élançai dans la direction où elle s'annonçait.

En effet, je vis passer dans une clairière la pauvre Daphné haletante: elle n'avait plus qu'un seul faon; l'autre avait succombé à la fatigue, et sans doute avait été déchiré par les chiens.

Elle-même se lassait visiblement; la distance entre elle et la meute était moins grande que la première fois, sa course s'était changée en élans saccadés, et en passant devant moi elle brama tristement.

Comme la première fois, je fis de vains efforts pour me faire entendre. M. de Monsoreau ne voyait rien que l'animal qu'il poursuivait; il passa plus rapide encore que je ne l'avais vu, le cor à la bouche et sonnant furieusement.

Derrière lui, trois ou quatre piqueurs animaient les chiens avec le cor et avec la voix. Ce tourbillon d'aboiements, de fanfares et de cris passa comme une tempête, disparut dans l'épaisseur de la forêt et s'éteignit dans le lointain.

J'étais désespérée; je me disais que, si je m'étais trouvée seulement cinquante pas plus loin, au bord de la clairière qu'il avait traversée, il m'eût vue, et qu'alors, à ma prière, il eût sans doute fait grâce au pauvre animal.

Cette pensée ranima mon courage; la chasse pouvait une troisième fois passer à ma portée. Je suivis un chemin tout bordé de beaux arbres, que je reconnus pour conduire au château de Beaugé. Ce château, qui appartenait à M. le duc d'Anjou, était situé à trois lieues à peu près du château de mon père. Au bout d'un instant je l'aperçus, et seulement alors je songeai que j’avais fait trois lieues à pied, et que j'étais seule et bien loin du château de Méridor.

J'avoue qu'une terreur vague s'empara de moi, et qu'à ce moment seulement je songeai à l'imprudence et même à l'inconvenance de ma conduite. Je suivis le bord de l'étang, car je comptais demander au jardinier, brave homme qui, lorsque j'étais venue jusque-là avec mon père, m'avait donné de magnifiques bouquets; je comptais, dis-je, demander au jardinier de me conduire, quand tout à coup la chasse se fit entendre de nouveau. Je demeurai immobile, prêtant l'oreille. Le bruit grandissait. J'oubliai tout. Presque au même instant, de l'autre côté de l'étang, la biche bondit hors du bois, mais poursuivie de si près, qu'elle allait être atteinte. Elle était seule, son second faon avait succombé à son tour; la vue de l'eau sembla lui rendre des forces; elle aspira la fraîcheur par ses naseaux, et se lança dans l'étang, comme si elle eût voulu venir à moi.

D'abord elle nagea rapidement, et parut avoir retrouvé toute son énergie. Je la regardais, les larmes aux yeux, les bras tendus, et presque aussi haletante qu'elle; mais insensiblement ses forces s'épuisèrent, tandis qu'au contraire celles des chiens, animés par la curée prochaine, semblaient redoubler. Bientôt les chiens les plus acharnés l'atteignirent, et elle cessa d'avancer, arrêtée qu'elle était par leurs morsures. En ce moment, M. de Monsoreau parut à la lisière du bois, accourut jusqu'à l'étang et sauta à bas de son cheval. Alors, à mon tour je réunis toutes mes forces pour crier: Grâce! les mains jointes. Il me sembla qu'il m'avait aperçue, et je criai de nouveau, et plus fort que la première fois. Il m'entendit, car il leva la tête, et je le vis courir à un bateau, dont il détacha l'amarre, et avec lequel il s'avança rapidement vers l'animal, qui se débattait, au milieu de toute la meute qui l'avait joint. Je ne doutais pas que, mû par ma voix, par mes gestes et par mes prières, ce ne fût pour lui porter secours que M. de Monsoreau se hâtait ainsi, quand tout à coup, arrivé à la portée de Daphné, je le vis tirer son couteau de chasse; un rayon de soleil, en s'y reflétant, en fit jaillir un éclair, puis l'éclair disparut; je jetai un cri: la lame tout entière s'était plongée dans la gorge du pauvre animal. Un flot de sang jaillit, teignant en rouge l'eau de l'étang. La biche brama d'une façon mortelle et lamentable, battit l'eau de ses pieds, se dressa presque debout, et retomba morte.

Je poussai un cri presque aussi douloureux que le sien, et je tombai évanouie sur le talus de l'étang.

Quand je revins à moi, j'étais couchée dans une chambre du château de Beaugé, et mon père, qu'on avait envoyé chercher, pleurait à mon chevet.

Comme ce n'était rien qu'une crise nerveuse produite par la surexcitation de la course, dès le lendemain je pus revenir à Méridor. Cependant, durant trois ou quatre jours, je gardai la chambre.

Le quatrième, mon père me dit que, pendant tout le temps que j'avais été souffrante, M. de Monsoreau, qui m'avait vue au moment où l'on m'emportait évanouie, était venu prendre de mes nouvelles; il avait été désespéré lorsqu'il avait appris qu'il était la cause involontaire de cet accident, et avait demandé à me présenter ses excuses, disant qu'il ne serait heureux que lorsqu'il entendrait sortir le pardon de ma bouche.

Il eût été ridicule de refuser de le voir; aussi, malgré ma répugnance, je cédai.

Le lendemain, il se présenta; j'avais compris le ridicule de ma position: la chasse est un plaisir que partagent souvent les femmes elles-mêmes; ce fut donc moi, en quelque sorte, qui me défendis de cette ridicule émotion, et qui la rejetai sur la tendresse que je portais à Daphné.

Ce fut alors le comte qui joua l'homme désespéré, et qui vingt fois me jura sur l'honneur que, s'il eût pu deviner que je portais quelque intérêt à sa victime, il eût eu grand bonheur à l'épargner; cependant ses protestations ne me convainquirent point, et le comte s'éloigna sans avoir pu effacer de mon cœur la douloureuse impression qu'il y avait faite.

En se retirant, le comte demanda à mon père la permission de revenir. Il était né en Espagne, il avait été élevé à Madrid: c'était pour le baron un attrait que de parler d'un pays où il était resté si longtemps. D'ailleurs, le comte était de bonne naissance, sous-gouverneur de la province, favori, disait-on, de M. le duc d'Anjou; mon père n'avait aucun motif pour lui refuser cette demande, qui lui fut accordée.

Hélas! à partir de ce moment cessa, sinon mon bonheur, du moins ma tranquillité. Bientôt je m'aperçus de l'impression que j'avais faite sur le comte. D'abord il n'était venu qu'une fois la semaine, puis deux, puis enfin tous les jours. Plein d'attentions pour mon père, le comte lui avait plu. Je voyais le plaisir que le baron éprouvait dans sa conversation, qui était toujours celle d'un homme supérieur. Je n'osais me plaindre; car de quoi me serais-je plainte? Le comte était galant avec moi comme avec une maîtresse, respectueux comme avec une sœur.

Un matin, mon père entra dans ma chambre avec un air plus grave que d'habitude, et cependant sa gravité avait quelque chose de joyeux.

– Mon enfant, me dit-il, tu m'as toujours assuré que tu serais heureuse de ne pas me quitter.

– Oh! mon père, m'écriai-je, vous le savez, c'est mon vœu le plus cher.

– Eh bien, ma Diane, continua-t-il en se baissant pour m'embrasser au front, il ne tient qu'à toi de voir ton vœu se réaliser.

Je me doutais de ce qu'il allait me dire, et je pâlis si affreusement, qu'il s'arrêta avant que d'avoir touché mon front de ses lèvres.

– Diane! mon enfant! s'écria-t-il, oh! mon Dieu! qu'as-tu donc?

– M. de Monsoreau, n'est-ce pas? balbutiai-je.

– Eh bien? demanda-t-il étonné.

– Oh! jamais, mon père, si vous avez quelque pitié pour votre fille, jamais!

– Diane, mon amour, dit-il, ce n'est pas de la pitié que j'ai pour toi, c'est de l'idolâtrie, tu le sais; prends huit jours pour réfléchir, et si, dans huit jours…

– Oh! non, non, m'écriai-je, c'est inutile, pas huit jours, pas vingt-quatre heures, pas une minute. Non, non, oh! non!

Et je fondis en larmes.

Mon père m'adorait; jamais il ne m'avait vue pleurer, il me prit dans ses bras et me rassura en deux mots; il venait de me donner sa parole de gentilhomme qu'il ne me parlerait plus de ce mariage.

Effectivement, un mois se passa sans que je visse M. de Monsoreau et sans que j'entendisse parler de lui. Un matin nous reçûmes, mon père et moi, une invitation de nous trouver à une grande fête que M. de Monsoreau devait donner au frère du roi qui venait visiter la province dont il portait le nom. Cette fête avait lieu à l'hôtel de ville d'Angers.

À cette lettre était jointe une invitation personnelle du prince, lequel écrivait à mon père qu'il se rappelait l'avoir vu autrefois à la cour du roi Henri, et qu'il le reverrait avec plaisir.

Mon premier mouvement fut de prier mon père de refuser, et certes j'eusse insisté si l'invitation eût été faite au nom seul de M. de Monsoreau; mais le prince était de moitié dans l'invitation, et mon père craignit par un refus de blesser Son Altesse.

Nous nous rendîmes donc à cette fête. M. de Monsoreau nous reçut comme si rien ne s'était passé entre nous; sa conduite vis-à-vis de moi ne fut ni indifférente ni affectée; il me traita comme toutes les autres dames, et je fus heureuse de n'avoir été, de son côté, l'objet d'aucune distinction, soit en bonne, soit en mauvaise part.

Il n'en fut pas de même du duc d'Anjou. Dès qu'il m'aperçut, son regard se fixa sur moi pour ne plus me quitter. Je me sentais mal à l'aise sous le poids de ce regard, et sans dire à mon père ce qui me faisait désirer de quitter le bal, j'insistai de telle façon, que nous nous retirâmes des premiers.

Trois jours après, M. de Monsoreau se présenta à Méridor; je l'aperçus de loin dans l'avenue du château, et je me retirai dans ma chambre.

J'avais peur que mon père ne me fit appeler; mais il n'en fut rien. Au bout d'une demi-heure, je vis sortir M. de Monsoreau, sans que personne m'eût prévenue de sa visite. Il y eut plus, mon père ne m'en parla point; seulement, je crus remarquer qu'après cette visite du sous-gouverneur il était plus sombre que d'habitude.

Quelques jours s'écoulèrent encore. Je revenais de faire une promenade dans les environs, lorsqu'on me dit en rentrant que M. de Monsoreau était avec mon père. Le baron avait demandé deux ou trois fois de mes nouvelles, et deux autres fois aussi s'était informé avec inquiétude du lieu où je pouvais être allée. Il avait donné ordre qu'on le prévînt de mon retour.

En effet, à peine étais-je rentrée dans ma chambre, que mon père accourut.

– Mon enfant, me dit-il, un motif dont il est inutile que tu connaisses la cause me force à me séparer de toi pendant quelques jours; ne m'interroge pas, seulement songe que ce motif doit être bien urgent puisqu'il me détermine à être une semaine, quinze jours, un mois peut-être sans te voir.

Je frissonnai, quoique je ne pusse deviner à quel danger j'étais exposée. Mais cette double visite de M. de Monsoreau ne me présageait rien de bon.

– Et où dois-je aller, mon père? demandai-je.

– Au château de Lude, chez ma sœur, où tu resteras cachée à tous les yeux. Quant à ton arrivée, on veillera à ce qu'elle ait lieu pendant la nuit.

– Ne m'accompagnez-vous pas?

– Non, je dois rester ici pour détourner les soupçons; les gens de la maison eux-mêmes ignoreront où tu vas.

– Mais qui me conduira donc?

– Deux hommes dont je suis sûr.

– O mon Dieu! mon père!

Le baron m'embrassa.

– Mon enfant, dit-il, il le faut.

Je connaissais tellement l'amour de mon père pour moi, que je n'insistai pas davantage, et ne lui demandai point d'autre explication. Il fut convenu seulement que Gertrude, la fille de ma nourrice, m'accompagnerait.

Mon père me quitta en me disant de me tenir prête.

Le soir, à huit heures, il faisait très sombre et très froid, car on était dans les plus longs jours de l'hiver; le soir, à huit heures, mon père me vint chercher. J'étais prête comme il me l'avait recommandé; nous descendîmes sans bruit, nous traversâmes le jardin; il ouvrit lui-même une petite porte qui donnait sur la forêt, et là nous trouvâmes une litière tout attelée et deux hommes: mon père leur parla longtemps, me recommandant à eux, à ce qu'il me parut; puis je pris ma place dans la litière; Gertrude s'assit près de moi. Le baron m'embrassa une dernière fois, et nous nous mîmes en marche.

J'ignorais quelle sorte de danger me menaçait et me forçait de quitter le château de Méridor. J'interrogeai Gertrude, mais elle était aussi ignorante que moi. Je n'osais adresser la parole à nos conducteurs, que je ne connaissais pas. Nous marchions donc silencieusement et par des chemins détournés, lorsque après deux heures de marche environ, au moment où, malgré mes inquiétudes, le mouvement égal et monotone de la litière commençait à m'endormir, je me sentis réveillée par Gertrude, qui me saisissait le bras, et plus encore par le mouvement de la litière qui s'arrêtait.

– Oh! mademoiselle, dit la pauvre fille, que nous arrive-t-il donc?

Je passai ma tête par les rideaux: nous étions entourés par six cavaliers masqués; nos hommes, qui avaient voulu se défendre, étaient désarmés et maintenus.

J'étais trop épouvantée pour appeler du secours; d'ailleurs, qui serait venu à nos cris?

Celui qui paraissait le chef des hommes masqués s'avança vers la portière:

– Rassurez-vous, mademoiselle, dit-il, il ne vous sera fait aucun mal, mais il faut nous suivre.

– Où cela? demandai-je.

– Dans un lieu où, bien loin d'avoir rien à craindre, vous serez traitée comme une reine.

Cette promesse m'épouvanta plus que n'eût fait une menace.

– Oh! mon père! mon père! murmurai-je.

– Écoutez, mademoiselle, me dit Gertrude, je connais les environs: je vous suis dévouée, je suis forte, nous aurons bien du malheur si nous ne parvenons pas à fuir.

Cette assurance que me donnait une pauvre suivante était loin de me tranquilliser. Cependant c'est une si douce chose que de se sentir soutenue, que je repris un peu de force.

– Faites de nous ce que vous voudrez, messieurs, répondis-je, nous sommes deux pauvres femmes, et nous ne pouvons nous défendre.

Un des hommes descendit, prit la place de notre conducteur et changea la direction de notre litière.

Bussy, comme on le comprend bien, écoutait le récit de Diane avec l'attention la plus profonde. Il y a dans les premières émotions d'un grand amour naissant un sentiment presque religieux pour la personne que l'on commence à aimer. La femme que le cœur vient de choisir est élevée, par ce choix, au-dessus des autres femmes; elle grandit, s'épure, se divinise; chacun de ses gestes est une faveur qu'elle vous accorde, chacune de ses paroles est une grâce qu'elle vous fait; si elle vous regarde, elle vous réjouit; si elle vous sourit, elle vous comble.

Le jeune homme avait donc laissé la belle narratrice dérouler le récit de toute sa vie sans oser l'arrêter, sans avoir l'idée de l'interrompre; chacun des détails de cette vie, sur laquelle il sentait qu'il allait être appelé à veiller, avait pour lui un puissant intérêt, et il écoutait les paroles de Diane muet et haletant, comme si son existence eût dépendu de chacune de ces paroles.

Aussi, comme la jeune femme, sans doute trop faible pour la double émotion qu'elle éprouvait à son tour, émotion dans laquelle le présent réunissait tous les souvenirs du passé, s'était arrêtée un instant, Bussy n'eut point la force de demeurer sous le poids de son inquiétude, et, joignant les mains:

– Oh! continuez, madame, dit-il, continuez!

Il était impossible que Diane pût se tromper à l'intérêt qu'elle inspirait; tout dans la voix, dans le geste, dans l'expression de la physionomie du jeune homme, était en harmonie avec la prière que contenaient ses paroles. Diane sourit tristement et reprit:

– Nous marchâmes trois heures à peu près; puis la litière s'arrêta. J'entendis crier une porte; on échangea quelques paroles; la litière reprit sa marche, et je sentis qu'elle roulait sur un terrain retentissant comme est un pont-levis. Je ne me trompais pas; je jetai un coup d'œil hors de la litière: nous étions dans la cour d'un château.

Quel était ce château? Ni Gertrude ni moi n'en savions rien. Souvent, pendant la roule, nous avions tenté de nous orienter, mais nous n'avions vu qu'une forêt sans fin. Il est vrai que l'idée était venue à chacune de nous qu'on nous faisait, pour nous ôter toute idée du lieu où nous étions, faire dans cette forêt un chemin inutile et calculé.

La porte de notre litière s'ouvrit, et le même homme qui nous avait déjà parlé nous invita à descendre.

J'obéis en silence. Deux hommes qui appartenaient sans doute au château nous étaient venus recevoir avec des flambeaux. Comme on m'en avait fait la terrible promesse, notre captivité s'annonçait accompagnée des plus grands égards. Nous suivîmes, les hommes aux flambeaux; ils nous conduisirent dans une chambre à coucher richement ornée, et qui paraissait avoir été décorée à l'époque la plus brillante, comme élégance et comme style, du temps de François 1er.

Une collation nous attendait sur une table somptueusement servie.

– Vous êtes chez vous, madame, me dit l'homme qui déjà deux fois nous avait adressé la parole, et, comme les soins d'une femme de chambre vous sont nécessaires, la vôtre ne vous quittera point; sa chambre est voisine de la vôtre.

Gertrude et moi échangeâmes un regard joyeux.

– Toutes les fois que vous voudrez appeler, continua l'homme masqué, vous n'aurez qu'à frapper avec le marteau de cette porte, et quelqu'un, qui veillera constamment dans l'antichambre, se rendra aussitôt à vos ordres.

Cette apparente attention indiquait que nous étions gardées à vue.

L'homme masqué s'inclina et sortit; nous entendîmes la porte se refermer à double tour.

Nous nous trouvâmes seules, Gertrude et moi.

Nous restâmes un instant immobiles, nous regardant à la lueur des deux candélabres qui éclairaient la table où était servi le souper. Gertrude voulut ouvrir la bouche; je lui fis signe du doigt de se taire; quelqu'un nous écoutait peut-être.

La porte de la chambre qu'on nous avait désignée comme devant être celle de Gertrude était ouverte; la même idée nous vint en même temps de la visiter; elle prit un candélabre, et, sur la pointe du pied, nous y entrâmes toutes deux.

C'était un grand cabinet destiné à faire, comme chambre de toilette, le complément de la chambre à coucher. Il avait une porte parallèle à la porte de l'autre pièce par laquelle nous étions entrées: cette deuxième porte, comme la première, était ornée d'un petit marteau de cuivre ciselé, qui retombait sur un clou de même métal. Clous et marteaux, on eût dit que le tout était l'ouvrage de Benvenuto Cellini.

Il était évident que les deux portes donnaient dans la même antichambre.

Gertrude approcha la lumière de la serrure, le pêne était fermé à double tour.

Nous étions prisonnières.

Il est incroyable combien, quand deux personnes, même de condition différente, sont dans une même situation et partagent un même danger; il est incroyable, dis-je, combien les pensées sont analogues, et combien elles passent facilement par-dessus les éclaircissements intermédiaires et les paroles inutiles.

Gertrude s'approcha de moi.

– Mademoiselle a-t-elle remarqué, dit-elle à voix basse, que nous n'avons monté que cinq marches en quittant la cour?

– Oui, répondis-je.

– Nous sommes donc au rez-de-chaussée?

– Sans aucun doute.

– De sorte que, ajouta-t-elle plus bas, en fixant les yeux sur les volets extérieurs, de sorte que…

– Si ces fenêtres n'étaient pas grillées… interrompis-je.

– Oui, et si mademoiselle avait du courage…

– Du courage, m'écriai-je, oh! sois tranquille, j'en aurai, mon enfant.

Ce fut Gertrude qui, à son tour, mit son doigt sur sa bouche.

– Oui, oui, je comprends, lui dis-je.

Gertrude me fit signe de rester ou j'étais, et alla reporter le candélabre sur la table de la chambre à coucher.

J'avais déjà compris son intention et je m'étais rapprochée de la fenêtre, dont je cherchais les ressorts.

Je les trouvai, ou plutôt Gertrude, qui était venue me rejoindre, les trouva. Le volet s'ouvrit.

Je poussai un cri de joie; la fenêtre n'était pas grillée.

Mais Gertrude avait déjà remarqué la cause de cette prétendue négligence de nos gardiens: un large étang baignait le pied de la muraille; nous étions gardées par dix pieds d'eau, bien mieux que nous ne l'eussions été certainement par les grilles de nos fenêtres.

Mais, en se reportant de l'eau à ses rives, mes yeux reconnurent un paysage qui leur était familier, nous étions prisonnières au château de Beaugé, où plusieurs fois, comme je l'ai déjà dit, j'étais venue avec mon père, et où, un mois auparavant, on m'avait recueillie le jour de la mort de ma pauvre Daphné.

Le château du Beaugé appartenait à M. le duc d'Anjou.

Ce fut alors qu'éclairée comme par la lueur d'un coup de foudre je compris, tout.

Je regardai l'étang avec une sombre satisfaction; c'était une dernière ressource contre la violence, un suprême refuge contre le déshonneur.

Nous refermâmes les volets. Je me jetai tout habillée sur mon lit, Gertrude se coucha dans un fauteuil et dormit à mes pieds.

Vingt fois pendant cette nuit je me réveillai en sursaut, en proie à des terreurs inouïes; mais rien ne justifiait ces terreurs que la situation dans laquelle je me trouvais; rien n'indiquait de mauvaises intentions contre moi: on dormait, au contraire, tout semblait dormir au château, et nul autre bruit que le cri des oiseaux de marais n'interrompait le silence de la nuit.

Le jour parut; le jour, tout en enlevant au paysage ce caractère effrayant que lui donne l'obscurité, me confirma dans mes craintes de la nuit: toute fuite était impossible sans un secours extérieur, et d'où nous pouvait venir ce secours?

Vers les neuf heures, on frappa à notre porte: je passai dans la chambre de Gertrude, en lui disant qu'elle pouvait permettre d'ouvrir.

Ceux qui frappaient et que je pouvais voir par l'ouverture de la porte de communication étaient nos serviteurs de la veille; ils venaient enlever le souper, auquel nous n'avions pas touché, et apporter le déjeuner.

Gertrude leur fit quelques questions, auxquelles ils sortirent sans avoir répondu.

Je rentrai alors; tout m'était expliqué par notre séjour au château de Beaugé et par le prétendu respect qui nous entourait. M. le duc d'Anjou m'avait vue à la fête donnée par M. de Monsoreau; M. le duc d'Anjou était devenu amoureux de moi; mon père avait été prévenu, et avait voulu me soustraire aux poursuites dont j'allais sans doute être l'objet; il m'avait éloignée de Méridor; mais, trahi, soit par un serviteur infidèle, soit par un hasard malheureux, sa précaution avait été inutile, et j'étais tombée aux mains de l'homme auquel il avait tenté vainement de me soustraire.

Je m'arrêtai à cette idée, la seule qui fût vraisemblable, et en réalité la seule qui fût vraie.

Sur les prières de Gertrude, je bus une tasse de lait et mangeai un peu de pain.

La matinée s'écoula à faire des plans de fuite insensés. Et cependant, à cent pas devant nous, amarrée dans les roseaux, nous pouvions voir une barque toute garnie de ses avirons. Certes, si cette barque eût été à notre portée, mes forces, exaltées par la terreur, jointes aux forces naturelles de Gertrude, eussent suffi pour nous tirer de captivité.

Pendant cette matinée, rien ne nous troubla. On nous servit le dîner comme on nous avait servi le déjeuner; je tombais de faiblesse. Je me mis à table, servie par Gertrude seulement; car, dès que nos gardiens avaient déposé nos repas, ils se retiraient. Mais tout à coup, en brisant mon pain, je mis à jour un petit billet.

Je l'ouvris précipitamment; il contenait cette seule ligne:

«Un ami veille sur vous. Demain vous aurez, de ses nouvelles et de celles de votre père.»

On comprend quelle fut ma joie: mon cœur battait à rompre ma poitrine. Je montrai le billet à Gertrude. Le reste de la journée se passa à attendre et à espérer.

La seconde nuit s'écoula aussi tranquille que la première; puis vint l'heure du déjeuner, attendue avec tant d'impatience; car je ne doutais point que je ne trouvasse dans mon pain un nouveau billet. Je ne me trompais pas; le billet était conçu en ses termes:

«La personne qui vous a enlevée arrive au château de Beaugé ce soir à dix heures; mais, à neuf, l'ami qui veille sur vous sera sous vos fenêtres avec une lettre de votre père, qui vous commandera la confiance, que sans cette lettre vous ne lui accorderiez peut-être pas.

«Brûlez ce billet.»

Je lus et relus cette lettre, puis je la jetai au feu, selon la recommandation qu'elle contenait. L'écriture m'était complètement inconnue, et, je l'avoue, j'ignorais d'où elle pouvait, venir.

Nous nous perdîmes en conjectures, Gertrude et moi; cent fois pendant la matinée nous allâmes à la fenêtre pour regarder si nous n'apercevions personne sur les rives de l'étang et dans les profondeurs de la forêt; tout était solitaire.

Une heure après le dîner, on frappa à notre porte; c'était la première fois qu'il arrivait que l'on tentât d'entrer chez nous à d'autres heures qu'à celles de nos repas; cependant, comme nous n'avions aucun moyen de nous enfermer en dedans, force nous fut de laisser entrer.

C'était l'homme qui nous avait parlé à la porte de la litière et dans la cour du château. Je ne pus le reconnaître au visage, puisqu'il était masqué lorsqu'il nous parla; mais, aux premières paroles qu'il prononça, je le reconnus à la voix.

Il me présenta une lettre.

– De quelle part venez-vous, monsieur? lui demandai-je.

– Que mademoiselle se donne la peine de lire, me répondit-il, et elle verra.

– Mais je ne veux pas lire cette lettre, ne sachant pas de qui elle vient.

– Mademoiselle est la maîtresse de faire ce qu'elle voudra. J'avais ordre de lui remettre cette lettre; je dépose cette lettre à ses pieds; si elle daigne la ramasser, elle la ramassera.

Et, en effet, le serviteur, qui paraissait un écuyer, plaça la lettre sur le tabouret où je reposais mes pieds et sortit.

– Que faire? demandai-je à Gertrude.

– Si j'osais donner un conseil à mademoiselle, ce serait de lire cette lettre. Peut-être contient-elle l'annonce de quelque danger auquel, prévenues par elle, nous pourrons nous soustraire.

Le conseil était si raisonnable, que je revins sur la résolution prise d'abord et que j'ouvris la lettre.

Diane, à ce moment, interrompit son récit, se leva, ouvrit un petit meuble du genre de ceux auquel nous avons conservé le nom italien de stippo, et d'un portefeuille de soie tira une lettre.

Bussy jeta un coup d'œil sur l'adresse.

«À la belle Diane de Méridor,» lut-il.

Puis, regardant la jeune femme:

– Cette adresse, dit-il, est de la main du duc d'Anjou.

– Ah! répondit-elle avec un soupir; il ne m'avait donc pas trompée!

Puis, comme Bussy hésitait à ouvrir la lettre:

– Lisez, dit-elle, le hasard vous a poussé du premier coup au plus intime de ma vie, je ne dois plus avoir de secrets pour vous.

Bussy obéit et lut:

«Un malheureux prince, que votre beauté divine a frappé au cœur, viendra vous faire ce soir, à dix heures, ses excuses de sa conduite à votre égard, conduite qui, lui-même le sent bien, n'a d'autre excuse que l'amour invincible qu'il éprouve pour vous.

«FRANÇOIS.»

– Ainsi cette lettre était bien du duc d'Anjou? demanda Diane.

– Hélas! oui, répondit Bussy, c'est son écriture et son seing.

Diane soupira.

– Serait-il moins coupable que je ne le croyais? murmura-t-elle.

– Qui, le prince? demanda Bussy.

– Non, lui, le comte de Monsoreau.

Ce fut Bussy qui soupira à son tour.

– Continuez, madame, dit-il, et nous jugerons le prince et le comte.

– Cette lettre, que je n'avais alors aucun motif de ne pas croire réelle, puisqu'elle s'accordait si bien avec mes propres craintes, m'indiquait, comme l'avait prévu Gertrude, le danger auquel j'étais exposée, et me rendait d'autant plus précieuse l'intervention de cet ami inconnu qui m'offrait son secours au nom de mon père. Je n'eus donc plus d'espoir qu'en lui.

Nos investigations recommençaient; mes regards et ceux de Gertrude, plongeant à travers les vitres, ne quittaient point l'étang et cette partie de la forêt qui faisait face à nos fenêtres. Dans toute l'étendue que nos regards pouvaient embrasser, nous ne vîmes rien qui parût se rapporter à nos espérances et les seconder.

La nuit arriva; mais, comme nous étions au mois de janvier, la nuit venait vite; quatre ou cinq heures nous séparaient donc encore du moment décisif: nous attendîmes avec anxiété.

Il faisait une de ces belles gelées d'hiver pendant lesquelles, si ce n'était le froid, on se croirait ou vers la fin du printemps ou vers le commencement de l'automne: le ciel brillait, tout parsemé de mille étoiles, et, dans un coin de ce ciel, la lune, pareille à un croissant, éclairait le paysage de sa lueur argentée; nous ouvrîmes la fenêtre de la chambre de Gertrude, qui devait, dans tous les cas, être moins rigoureusement observée que la mienne.

Vers sept heures, une légère vapeur monta de l'étang; mais, pareille à un voile de gaze transparente, cette vapeur n'empêchait pas de voir, ou plutôt nos yeux, s'habituant à l'obscurité, étaient parvenus à percer cette vapeur.

Comme rien ne nous aidait à mesurer le temps, nous n'aurions pas pu dire quelle heure il était, lorsqu'il nous sembla, sur la lisière du bois, voir à travers cette transparente obscurité se mouvoir des ombres. Ces ombres paraissaient s'approcher avec précaution, gagnant les arbres, qui, rendant les ténèbres plus épaisses, semblaient les protéger. Peut-être eussions-nous cru, au reste, que ces ombres n'étaient qu'un jeu de notre vue fatiguée, lorsque le hennissement d'un cheval traversa l'espace et arriva jusqu'à nous.

– Ce sont nos amis, murmura Gertrude.

– Ou le prince! répondis-je.

– Oh! le prince, dit-elle, le prince ne se cacherait pas.

Cette réflexion si simple dissipa mes soupçons et me rassura.

Nous redoublâmes d'attention.

Un homme s'avança seul; il me semblait qu'il quittait un autre groupe d'hommes, lequel était resté à l'abri sous un bouquet d'arbres.

Cet homme marcha droit à la barque, la détacha du pieu où elle était amarrée, descendit dedans, et la barque, glissant sur l'eau, s'avança silencieusement de notre côté.

À mesure qu'elle s'avançait, mes yeux faisaient des efforts plus violents pour percer l'obscurité.

Il me sembla d'abord reconnaître la grande taille, puis les traits sombres et fortement accusés du comte de Monsoreau; enfin, lorsqu'il fut à dix pas de nous, je ne conservai plus aucun doute.

Je craignais maintenant presque autant le secours que le danger.

Je restai muette et immobile, rangée dans l'angle de la fenêtre, de sorte qu'il ne pouvait me voir. Arrivé au pied du mur, il arrêta sa barque à un anneau, et je vis apparaître sa tête à la hauteur de l'appui de la croisée.

Je ne pus retenir un léger cri.

– Ah! pardon; dit le comte de Monsoreau, je croyais que vous m'attendiez.

– C'est-à-dire que j'attendais quelqu'un, monsieur, répondis-je, mais j'ignorais que ce quelqu'un fût vous.

Un sourire amer passa sur le visage du comte.

– Qui donc, excepté moi et son père, veille sur l'honneur de Diane de Méridor?