/ Language: Français / Genre:prose_classic,

La Dame De Monsoreau Tome Ii

Alexandre Dumas

Le dimanche gras de l'année 1578, après la fête du populaire, et tandis que s'éteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse journée, commençait une fête splendide dans le magnifique hôtel que venait de se faire bâtir, de l'autre côté de l'eau et presque en face du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliée à la royauté de France, marchait l'égale des familles princières. Cette fête particulière, qui succédait à la fête publique, avait pour but de célébrer les noces de François d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi Henri III et l'un des favoris les plus intimes, avec Jeanne de Cossé-Brissac, fille du maréchal de France de ce nom. Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti à grand-peine au mariage, avait paru au festin avec un visage sévère qui n'avait rien d'approprié à la circonstance …' 'La Dame de Monsoreau' est, à la suite de 'La Reine Margot', le deuxième volet du somptueux ensemble historique que Dumas écrivit sur la Renaissance.

Alexandre Dumas

La Dame de Monsoreau Tome II

DEUXIÈME PARTIE

I Comment frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut fait a son couvent.

Nous avons laissé notre ami Chicot en extase devant le sommeil non interrompu et devant le ronflement splendide de frère Gorenflot; il fit signe à l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumière, après lui avoir recommandé sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne frère de la sortie qu'il avait faite à dix heures du soir, et de la rentrée qu'il venait de faire à trois heures du matin.

Comme maître Bonhomet avait remarqué une chose, c'est que dans les relations qui existaient entre le fou et le moine, c'était toujours le fou qui payait, il tenait le fou en grande considération, tandis qu'il n'avait au contraire qu'une vénération fort médiocre pour le moine. Il promit en conséquence à Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur les événements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans l'obscurité, ainsi que la chose venait de lui être recommandée.

Bientôt Chicot s'aperçut d'une chose qui excita son admiration, c'est que frère Gorenflot ronflait et parlait en même temps. Ce qui indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience bourrelée de remords, mais un estomac surchargé de nourriture.

Les paroles que prononçait Gorenflot dans son sommeil formaient, recousues les unes aux autres, un affreux mélange d'éloquence sacrée et de maximes bachiques.

Cependant Chicot s'aperçut que, s'il restait dans une obscurité complète, il aurait grand'peine à accomplir la restitution qui lui restait à faire pour que Gorenflot, à son réveil, ne se doutât de rien; en effet, il pouvait, dans les ténèbres, marcher imprudemment sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les différentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa léthargie.

Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour éclairer un peu la scène.

Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura:

– Mes frères! voici un vent féroce: c'est le souffle du Seigneur, c'est son haleine qui m'inspire.

– Et il se remit à ronfler.

Chicot attendit un instant que le sommeil eût bien repris toute son influence, et commença de démailloter le moine.

– Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empêchera le raisin de mûrir.

Chicot s'arrêta au milieu de son opération, qu'il reprit un instant après.

– Vous connaissez mon zèle, mes frères, continua le moine, tout pour l'Église et pour monseigneur le duc de Guise.

– Canaille! dit Chicot.

– Voilà mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain…

– Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour lui passer sa robe.

– Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frère Gorenflot a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frère Gorenflot a dompté le vin.

Chicot haussa les épaules.

Ce mouvement intempestif fit ouvrir un œil au moine, et, au-dessus de lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistré à cette douteuse lueur.

– Ah! pas de fantômes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme s'il se plaignait à quelque démon familier, oublieux des conventions qu'il avait faites avec lui.

– Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa robe et en ramenant son capuchon sur sa tête.

– À la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a fermé la porte du chœur, et le vent ne vient plus.

– Réveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien égal.

– Le Seigneur a entendu ma prière, murmura le moine, et l'aquilon qu'il avait envoyé pour geler les vignes s'est changé en doux zéphyr.

– Amen! dit Chicot.

Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe, après avoir le plus vraisemblablement possible disposé les bouteilles vides et les assiettes salies, il s'endormit côte à côte avec son compagnon.

Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hôte grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, réussirent à percer l'épaisse vapeur qui assoupissait les idées de Gorenflot.

Il se souleva, et parvint, à l'aide de ses deux mains, à s'établir sur la partie que la nature prévoyante a donnée à l'homme pour être son principal centre de gravité.

Cet effort accompli, non sans difficulté. Gorenflot se mit à considérer le pêle-mêle significatif de la vaisselle; puis Chicot, qui, disposé, grâce à la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras, de manière à tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine, Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui faisait honneur à ce fameux talent d'imitation dont nous avons déjà parlé.

– Grand jour! s'écria le moine; corbleu! grand jour! il paraît que j'ai passé la nuit ici.

Puis, rassemblant ses idées:

– Et l'abbaye! dit-il; oh! oh!

Il se mit à resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait pas cru devoir prendre.

– C'est égal, dit-il, j'ai fait un étrange rêve: il me semblait être mort et enveloppé dans un linceul taché de sang.

Gorenflot ne se trompait pas tout à fait; il avait pris, en se réveillant à moitié, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et les taches de vin pour des gouttes de sang.

– Heureusement que c'était un rêve, dit Gorenflot en regardant de nouveau autour de lui.

Dans cet examen, ses yeux s'arrêtèrent sur Chicot, qui, sentant que le moine le regardait, ronfla de double force.

– Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec admiration.

– Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est pas dans ma position, lui.

Et il poussa un soupir qui monta à l'unisson du ronflement de Chicot, de sorte que le soupir eût probablement réveillé le Gascon, si le Gascon eût dormi véritablement.

– Si je le réveillais pour lui demander avis? il est homme de bon conseil.

Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason de l'orgue, passa à l'imitation du tonnerre.

– Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi. Je trouverai bien un bon mensonge sans lui.

Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la peine à éviter le cachot. Ce n'est pas encore précisément le cachot, c'est le pain et l'eau qui en sont la conséquence. Si j'avais du moins quelque argent pour séduire le frère geôlier!

Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse assez ronde qu'il cacha sous son ventre.

Ce n'était pas une précaution inutile; plus contrit que jamais, Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles mélancoliques:

– S'il était éveillé, il ne me refuserait pas un écu; mais son sommeil m'est sacré… et je vais le prendre.

À ces mots, frère Gorenflot, qui, après être demeuré un certain temps assis, venait de s'agenouiller, se pencha à son tour vers Chicot et fouilla délicatement dans la poche du dormeur.

Chicot ne jugea point à propos, malgré l'exemple donné par son compagnon, de faire appel à son démon familier, et le laissa fouiller à son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint.

– C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le chapeau peut-être.

Tandis que le moine se mettait en quête, Chicot vidait sa bourse dans sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son haut-de-chausses.

– Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'étonne. Mon ami Chicot, qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent. Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies.

Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la bourse vide.

– Jésus! murmura-t-il, et l'écot, qui le payera?

Cette pensée produisit sur le moine une profonde impression, car il se mit aussitôt sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu aviné, mais cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine sans lier conversation avec l'hôte, malgré les avances que celui-ci lui faisait, et s'enfuit.

Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche, et, s'accoudant contre la fenêtre, que mordait déjà un rayon de soleil, il oublia Gorenflot dans une méditation profonde.

Cependant le frère quêteur, sa besace sur l'épaule, poursuivait son chemin avec une mine composée qui pouvait paraître aux passants du recueillement, et qui n'était que de la préoccupation, car Gorenflot cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de soldat attardé, mensonge dont le fond est toujours le même, tandis que la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur.

Du plus loin que frère Gorenflot aperçut les portes du couvent, elles lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de fâcheux indices de la présence de plusieurs moines conversant sur le seuil et regardant tour à tour avec inquiétude vers les quatre points cardinaux.

Mais, à peine eut-il débouché de la rue Saint-Jacques, qu'un grand mouvement opéré par les frères au moment même où ils l'aperçurent lui donna une des plus horribles frayeurs qu'il eût éprouvées de sa vie.

– C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me désignent, ils m'attendent; on m'a cherché cette nuit; mon absence a fait scandale; je suis perdu!

Et la tête lui tourna; une folle idée de fuir lui vint à l'esprit; mais plusieurs religieux venaient déjà à sa rencontre; on le poursuivrait indubitablement. Frère Gorenflot se rendait justice, il n'était pas taillé pour la course; il serait rejoint, garrotté, traîné au couvent; il préféra la résignation.

Il s'avança donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient hésiter à venir lui parler.

– Hélas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaître, je suis une pierre d'achoppement.

Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant à Gorenflot:

– Pauvre cher frère! dit-il.

Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel.

– Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre.

– Ah! mon Dieu!

– Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisième, il a dit qu'aussitôt rentré au couvent on vous conduisît près de lui.

– Voilà ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui.

– Ah! c'est vous! s'écria le frère portier, venez vite, vite, le révérend prieur Joseph Foulon vous demande.

Et le frère portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou plutôt le traîna jusque dans la chambre du prieur.

Là aussi les portes se refermèrent.

Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courroucé de l'abbé; il se sentait seul, abandonné de tout le monde, en tête-à-tête avec un supérieur qui devait être irrité, et irrité justement.

– Ah! c'est vous enfin! dit l'abbé.

– Mon révérend… balbutia le moine.

– Que d'inquiétudes vous nous avez données! dit le prieur.

– C'est trop de bontés, mon père, reprit Gorenflot, qui ne comprenait rien à ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas.

– Vous avez craint de rentrer après la scène de cette nuit, n'est-ce pas?

– J'avoue que je n'ai point osé rentrer, dit le moine, dont le front distillait une sueur glacée.

– Ah! cher frère, cher frère, dit l'abbé, c'est bien jeune et bien imprudent ce que vous avez fait là.

– Laissez-moi vous expliquer, mon père…

– Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie…

– Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car j'étais embarrassé de le faire.

– Je le comprends à merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme vous a entraîné; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est un sentiment sacré; mais les vertus outrées deviennent presque vices, les sentiments les plus honorables, exagérés, sont répréhensibles.

– Pardon, mon père, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous?

– De celle que vous avez faite cette nuit.

– Hors du couvent? demanda timidement le moine.

– Non pas, dans le couvent.

– J'ai fait une sortie dans le couvent, moi?

– Oui, vous.

Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commençait à comprendre qu'il jouait aux propos interrompus.

– Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace m'a épouvanté.

– Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc été bien audacieux?

– Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez été téméraire.

– Hélas! il faut pardonner aux écarts d'un tempérament encore mal assoupli; je me corrigerai, mon père.

– Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empêcher de craindre pour vous et pour nous les conséquences de cet éclat. Si la chose s'était passée entre nous, ce ne serait rien.

– Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde?

– Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait là plus de cent laïques qui n'ont pas perdu un mot de votre discours.

– De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus étonné.

– J'avoue qu'il était beau, j'avoue que les applaudissements ont dû vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tête; mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les rues de Paris, au point d'offrir de revêtir une cuirasse et de faire appel aux bons catholiques, le casque en tête et la pertuisane sur l'épaule, vous en conviendrez, c'est trop fort.

Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes les expressions de l'étonnement.

– Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier. Cette sève religieuse qui bout, dans votre cœur généreux vous ferait tort à Paris, où il y a tant d'yeux méchants qui vous épient. Je désire que vous alliez la dépenser…

– Où cela, mon père? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire un tour de cachot.

– En province.

– Un exil? s'écria Gorenflot.

– En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, très cher frère.

– Et que peut-il donc m'arriver?

– Un procès criminel, qui amènerait, selon toute probabilité, la prison éternelle, sinon la mort.

Gorenflot pâlit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il avait encouru la prison perpétuelle et même la peine de mort pour s'être grisé dans un cabaret et avoir passé une nuit hors de son couvent.

– Tandis qu'en vous soumettant à cet exil momentané, mon très cher frère, non seulement vous échappez au danger, mais encore vous plantez le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette nuit, dangereux et même impossible sous les yeux du roi et de ses mignons maudits, devient en province plus facile à exécuter. Partez donc au plus vite, frère Gorenflot; peut-être même est-il déjà trop tard, et les archers ont-ils reçu l'ordre de vous arrêter.

– Ouais! mon révérend père, que dites-vous là? balbutia le moine en roulant des yeux épouvantés; car, à mesure que le prieur, dont il avait d'abord admiré la mansuétude, parlait, il s'étonnait des proportions que prenait un péché, à tout prendre, très véniel.- Les archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi?

– Vous n'avez point affaire à eux; mais ils pourraient bien avoir affaire à vous.

– Mais on m'a donc dénoncé? dit frère Gorenflot.

– Je le parierais. Partez donc, partez.

– Partir! mon révérend, dit Gorenflot atterré. C'est bien aisé à dire; mais comment vivrai-je quand je serai parti?

– Eh! rien de plus facile. Vous êtes le frère quêteur du couvent; voilà vos moyens d'existence. De votre quête vous avez nourri les autres jusqu'à présent; de votre quête vous vous nourrirez. Et puis, soyez tranquille, mon Dieu! le système que vous avez développé vous fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout ne revenez pas que l'on ne vous prévienne.

Et le prieur, après avoir tendrement embrassé frère Gorenflot, le poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnée de succès, à la porte de sa cellule.

Là, toute la communauté était réunie, attendant frère Gorenflot.

À peine parut-il, que chacun s'élança vers lui, et que chacun voulut lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la vénération allait jusqu'à baiser le bas de sa robe.

– Adieu, disait l'un en le pressant sur son cœur; adieu, vous êtes un saint homme, ne m'oubliez point dans vos prières.

– Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens!

– Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la foi, adieu! Godefroy de Bouillon était bien peu de chose auprès de vous.

– Adieu! martyr, lui dit un troisième en baisant le bout de son cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la lumière arrivera.

Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers, et d'épithètes en épithètes, porté jusqu'à la porte de la rue, qui se referma derrière lui dès qu'il l'eut franchie.

Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait rendre, et finit par sortir de Paris à reculons, comme si l'ange exterminateur lui eût montré la pointe de son épée flamboyante.

Le seul mot qui lui échappa en arrivant à la porte fut celui-ci:

– Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas; miséricorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis.

II Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu'il était somnambule, et déplora amèrement cette infirmité.

Jusqu'au jour néfaste où nous sommes arrivés, jour où tombait sur le pauvre moine cette persécution inattendue, frère Gorenflot avait mené la vie contemplative, c'est-à-dire que, sortant de bon matin quand il voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil, confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais pensé à se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au reste, de la Corne d'Abondance; ces extra étaient soumis aux caprices des fidèles, et ne pouvaient se prélever que sur les aumônes en argent, auxquelles frère Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint Jacques, une halte; après cette halte, ces aumônes rentraient au couvent, diminuées de la somme que frère Gorenflot avait laissée en route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons repas et les bons convives. Mais Chicot était très fantasque dans sa vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis il était quinze jours, un mois, six semaines sans reparaître, soit qu'il restât enfermé avec le roi, soit qu'il l'accompagnât dans quelque pèlerinage, soit enfin qu'il exécutât pour son propre compte un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot était donc un de ces moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le monde commençait au supérieur de la maison, c'est-à-dire au colonel du couvent, et finissait à la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Église, cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression pittoresque que nous employions tout à l'heure à l'égard des défenseurs de la patrie, ne s'était-il jamais figuré qu'un jour il lui fallût laborieusement se mettre en route et chercher les aventures.

Encore s'il eût eu de l'argent! mais la réponse du prieur à sa demande avait été simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de saint Luc.

– Cherche, et tu trouveras.

Gorenflot, en songeant qu'il allait être obligé de chercher au loin, se sentait las avant de commencer.

Cependant le principal était de se soustraire d'abord au danger qui le menaçait, danger inconnu, mais pressant, d'après ce qui avait paru ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'était pas de ceux qui peuvent déguiser leur physique et échapper aux investigations par quelque habile métamorphose; il résolut donc de gagner au large d'abord, et, dans cette résolution, franchit d'un pas assez rapide la porte Bordelle, dépassa prudemment, et en se faisant le plus mince possible, la guérite des veilleurs de nuit et le poste des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbé de Sainte-Geneviève lui avait fait fête, ne fussent des réalités trop saisissantes.

Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut à cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers du fossé, disposée en manière de fauteuil, cette première herbe du printemps qui s'efforce de percer la terre déjà verdoyante; lorsqu'il vit le soleil joyeux à l'horizon, la solitude à droite et à gauche, la ville murmurante derrière lui, il s'assit sur le talus de la route, emboîta son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de l'index le bout carré d'un nez de dogue, et commença une rêverie accompagnée de gémissements.

Sauf la cythare qui lui manquait, frère Gorenflot ne ressemblait pas mal à l'un de ces Hébreux qui, suspendant leur harpe au saule, fournissaient, au temps de la désolation de Jérusalem, le texte du fameux verset: Super flumina Babylonis, et le sujet d'une myriade de tableaux mélancoliques.

Gorenflot gémissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure à laquelle on dînait au couvent, car les moines, en arrière de la civilisation, comme il convient à des gens détachés du monde, suivaient encore, en l'an de grâce 1578, les pratiques du bon roi Charles V, lequel dînait à huit heures du matin, après sa messe.

Autant vaudrait compter les grains de sable soulevés par le vent au bord de la mer pendant un jour de tempête que d'énumérer les idées contradictoires qui vinrent, l'une après l'autre, éclore dans le cerveau de Gorenflot à jeun.

La première idée, celle dont il eut le plus de peine à se débarrasser, nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au couvent, de déclarer à l'abbé que bien décidément il préférait le cachot à l'exil, de consentir même, s'il le fallait, à subir la discipline, le fouet, le double fouet et l'in pace, pourvu que l'on jurât sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait même à réduire à cinq par jour.

À cette idée, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart d'heure le cerveau du pauvre moine, en succéda une autre un peu plus raisonnable: c'était d'aller droit à la Corne d'Abondance, d'y mander Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui exposer la situation déplorable dans laquelle il se trouvait à la suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui, Gorenflot, avait eu la faiblesse de céder, et d'obtenir de ce généreux ami une pension alimentaire.

Ce plan arrêta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'était un esprit judicieux, et l'idée n'était pas sans mérite.

C'était enfin, autre idée qui ne manquait pas d'une certaine audace, de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement ses quêtes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins fertiles, les petites rues où certaines commères, élevant de succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras fondu à jeter dans le sac du quêteur, il voyait, dans le miroir reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison à perron où l'été se fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but principal, du moins frère Gorenflot aimait à se l'imaginer ainsi, de jeter au sac du frère quêteur, en échange de sa fraternelle bénédiction, tantôt un quartier de gelée de coings séchés, tantôt une douzaine de noix confites, et tantôt une boîte de pommes tapées, dont l'odeur seule eût fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les idées de frère Gorenflot étaient surtout tournées vers les plaisirs de la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non sans une certaine inquiétude, à ces deux avocats du diable qui, au jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire, le digne moine suivait, non sans remords peut-être, mais enfin suivait la pente fleurie qui mène à l'abîme au fond duquel hurlent incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux péchés mortels.

Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui paraissait-il celui auquel il était naturellement destiné; mais, pour accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans Paris, et risquer de rencontrer à chaque pas les archers, les sergents, les autorités ecclésiastiques, troupeau dangereux pour un moine vagabond.

Et puis un autre inconvénient se présentait: le trésorier du couvent de Sainte-Geneviève était un administrateur trop soigneux pour laisser Paris sans frère quêteur; Gorenflot courait donc le risque de se trouver face à face avec un collègue qui aurait sur lui cette incontestable supériorité d'être dans l'exercice légitime de ses fonctions.

Cette idée fit frémir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi.

Il en était là de ses monologues et de ses appréhensions quand il vit poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientôt ébranla la voûte sous le galop de sa monture.

Cet homme mit pied à terre près d'une maison située à cent pas à peu près de l'endroit où était assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit, et cheval et cavalier disparurent dans la maison.

Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envié le bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par conséquent pouvait le vendre.

Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut à son manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y avait un massif d'arbres à quelque distance et devant le massif un gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion d'une nouvelle espèce.

– Voilà bien certainement quelque guet-apens qui se prépare, murmura Gorenflot. Si j'étais moins suspect aux archers, j'irais les prévenir, ou, si j'étais plus brave, je m'y opposerais.

À ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec une certaine inquiétude, aperçut, dans un des regards rapides qu'il jetait à droite et à gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant toujours son menton. Cette vue le gêna; il feignit de se promener d'un air indifférent derrière les moellons.

– Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille… on dirait que je connais cela…; mais non, c'est impossible.

En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos à Gorenflot, s'affaissa tout à coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqué sous lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui venaient de la porte de la ville.

En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la porte Bordelle. Aussitôt qu'il les eut aperçus, l'homme aux moellons se fit plus petit encore, si c'était possible; et, rampant plutôt qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le plus gros, il se blottit derrière, dans la posture d'un chasseur à l'affût.

La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis qu'au contraire l'homme embusqué semblait la dévorer des yeux.

– C'est moi qui ai empêché le crime de se commettre, se dit Gorenflot, et ma présence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces manifestations de la volonté divine, comme il m'en faudrait une autre à moi pour me faire déjeuner.

La cavalcade passée, le guetteur rentra dans la maison.

– Bon! dit Gorenflot, voilà une circonstance qui va me procurer, ou je me trompe fort, l'aubaine que je désirais. Homme qui guette n'aime pas être vu. C'est un secret que je possède, et, ne valût-il que six deniers, eh bien, je le mettrai à prix.

Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, à mesure qu'il approchait, il se remémorait la tournure martiale du cavalier, la longue rapière qui battait ses mollets, et l'œil terrible avec lequel il avait regardé passer la cavalcade; puis il se disait:

– Je crois décidément que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se laisserait point intimider.

À la porte, Gorenflot était tout à fait convaincu, et ce n'était plus le nez qu'il se grattait, mais l'oreille.

Tout à coup, sa figure s'illumina:

– Une idée, dit-il.

C'était un tel progrès que l'éveil d'une idée dans le cerveau endormi du moine, qu'il s'étonna lui-même que cette idée fût venue; mais, on le disait déjà en ce temps-là, nécessité est mère de l'industrie.

– Une idée, répéta-t-il, et une idée un peu ingénieuse! Je lui dirai: «Monsieur, tout homme a ses projets, ses désirs, ses espérances; je prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose.» Si ses projets sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumône. Et moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai. C'est à savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont inconnus, quand on a conçu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me dira le docteur, je le ferai; par conséquent ce ne sera plus moi qui serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je m'abstiendrai. En attendant, j'aurai déjeuné avec l'aumône de cet homme aux mauvaises intentions.

En conséquence de cette détermination, Gorenflot s'effaça contre les murs et attendit.

Cinq minutes après, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme apparurent, l'un portant l'autre.

Gorenflot s'approcha.

– Monsieur, dit-il, si cinq Pater et cinq Ave pour la réussite de vos projets peuvent vous être agréables…

L'homme tourna la tête du côté de Gorenflot.

– Gorenflot! s'écria-t-il.

– Monsieur Chicot! fit le moine tout ébahi.

– Où diable vas-tu donc comme cela, compère? demanda Chicot.

– Je n'en sais rien, et vous?

– C'est différent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant moi.

– Bien loin?

– Jusqu'à ce que je m'arrête. Mais toi, compère, puisque tu ne peux pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupçonne une chose.

– Laquelle?

– C'est que tu m'espionnais.

– Jésus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en préserve! Je vous ai vu, voilà tout.

– Vu, quoi?

– Guetter le passage des mules.

– Tu es fou.

– Cependant, derrière ces pierres, avec vos yeux attentifs…

– Écoute, Gorenflot, je veux me faire bâtir une maison hors les murs; ces moellons sont à moi, et je m'assurais qu'ils étaient de bonne qualité.

– Alors c'est différent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce que lui répondait Chicot, je me trompais.

– Mais enfin, toi-même, que fais-tu hors des barrières?

– Hélas! monsieur Chicot, je suis proscrit, répondit Gorenflot avec un énorme soupir.

– Hein? fit Chicot.

– Proscrit, vous dis-je.

Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et balança sa tête d'avant en arrière avec le regard impératif de l'homme à qui une grande catastrophe donne le droit de réclamer la pitié de ses semblables. – Mes frères me rejettent de leur sein, continua-t-il; je suis excommunié, anathématisé.

– Bah! et pourquoi cela?

– Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son cœur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en sais rien.

– Ne serait-ce pas que vous auriez été rencontré cette nuit, courant le guilledou, compère?

– Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien ce que j'ai fait depuis hier soir.

– C'est-à-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'à dix, mais non depuis dix jusqu'à trois.

– Comment, depuis dix heures jusqu'à trois?

– Sans doute, à dix heures vous êtes sorti.

– Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilatés par la surprise.

– Si bien sorti, que je vous ai demandé où vous alliez.

– Où j'allais; vous m'avez demandé cela?

– Oui!

– Et que vous ai-je répondu?

– Vous m'avez répondu que vous alliez prononcer un discours.

– Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ébranlé.

– Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre discours; il était fort long.

– Il était en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote.

– Il y avait même de terribles choses contre le roi Henri III dans votre discours.

– Bah! dit Gorenflot.

– Si terribles, que je ne serais pas étonné qu'on vous poursuivît comme fauteur de troubles.

– Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien éveillé en vous parlant?

– Je dois vous dire, compère, que vous me paraissiez fort étrange; votre regard surtout était d'une fixité qui m'effrayait; on eût dit que vous étiez éveillé sans l'être, et que vous parliez tout en dormant.

– Cependant, dit Gorenflot, je suis sûr de m'être réveillé ce matin à la Corne d'Abondance, quand le diable y serait.

– Eh bien, qu'y a-t il d'étonnant à cela?

– Comment! ce qu'il y a d'étonnant, puisque vous dites que j'en suis sorti à dix heures, de la Corne d'Abondance!

– Oui; mais vous y êtes rentré à trois heures du matin, et, comme preuve, je vous dirai même que vous aviez laissé la porte ouverte, et que j'ai eu très froid.

– Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela.

– Vous voyez bien! répliqua Chicot.

– Si ce que vous me dites est vrai…

– Comment! si ce que je vous dis est vrai? compère, c'est la vérité. Demandez plutôt à maître Bonhomet.

– À maître Bonhomet?

– Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois même dire que vous étiez gonflé d'orgueil à votre retour, et que je vous ai dit:

– «Fi donc! compère, l'orgueil ne sied point à l'homme, surtout quand cet homme est un moine.»

– Et de quoi étais-je orgueilleux?

– Du succès qu'avait eu votre discours, des compliments que vous avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau.

– Alors tout m'est expliqué, dit Gorenflot.

– C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez été à cette assemblée? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblée de la Sainte-Union. C'est cela.

Gorenflot laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un gémissement.

– Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais.

– Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie?

– Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit domine la matière à tel point, que, tandis que la matière dort, l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande à la matière, qui, tout endormie qu'elle est, est forcée d'obéir.

– Eh! compère, dit Chicot, cela ressemble fort à quelque magie; si vous êtes possédé, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est point naturel, cela; arrière, Belzébuth, vade retro, Satanas!

Et Chicot fit faire un écart à son cheval.

– Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot. Tu quoque, Brute. Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part.

Et le moine désespéré essaya de moduler un sanglot.

Chicot eut pitié de cet immense désespoir, qui n'en paraissait que plus terrible pour être concentré.

– Voyons, dit-il, que m'as-tu dit?

– Quand cela?

– Tout à l'heure.

– Hélas! je n'en sais rien, je suis prêt à devenir fou, j'ai la tête pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot.

– Tu m'as parlé de voyager?

– C'est vrai, je vous ai dit que le révérend prieur m'avait invité à voyager.

– De quel côté? demanda Chicot.

– Du côté où je voudrai, répondit le moine.

– Et tu vas?

– Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel. – À la grâce de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, prêtez-moi deux écus pour m'aider à faire mon voyage.

– Je fais mieux que cela, dit Chicot.

– Ah! voyons, que faites-vous?

– Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais.

– C'est vrai, vous me l'avez dit.

– Eh bien, je vous emmène.

Gorenflot regarda le Gascon avec défiance et en homme qui n'ose pas croire à une pareille faveur.

– Mais à condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous permets d'être très impie. Acceptez-vous ma proposition?

– Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!… Mais avons-nous de l'argent pour voyager?

– Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie à partir du col.

Gorenflot fit un bond de joie.

– Combien? demanda-t-il.

– Cent cinquante pistoles.

– Et où allons-nous?

– Tu le verras, compère.

– Quand déjeunons nous?

– Tout de suite.

– Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquiétude.

– Pas sur mon cheval, corbœuf! tu le tuerais.

– Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire?

– Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je t'achèterai un âne.

– Vous êtes mon roi, monsieur Chicot; vous êtes mon soleil. Prenez l'âne un peu fort; vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous?

– Ici, morbleu! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si tu sais lire.

En effet, on était arrivé devant une espèce d'auberge. Gorenflot suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut:

«Ici, jambons, œufs, pâtés d'anguilles et vin blanc.»

Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de Gorenflot à cette vue: sa figure s'épanouit, ses yeux s'écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l'air en signe de joyeux remercîment, et, balançant son énorme corps avec une sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son ravissement pouvait seul servir d'excuse:

Quand l'ânon est deslâché,

Quand le vin est débouché,

L'un redresse son oreille,

L'autre sort de la bouteille.

Mais rien n'est si éventé

Que le moine en pleine treille,

Mais rien n'est si desbasté

Que le moine en liberté.

– Bien dit, s'écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps, mettez-vous à table, mon cher frère; moi, je vais vous faire servir et chercher un âne.

III Comment frère Gorenflot voyagea sur un âne nommé Panurge, et apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas.

Ce qui rendait Chicot si indifférent du soin de son propre estomac, pour lequel, tout fou qu'il était ou qu'il se vantait d'être, il avait d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine, c'est qu'avant de quitter l'hôtel de la Corne d'Abondance il avait copieusement déjeuné.

Puis les grandes passions nourrissent, à ce qu'on dit, et Chicot, dans ce moment même, avait une grande passion.

Il installa donc frère Gorenflot à une table de la petite maison, et on lui passa par une sorte de tour du jambon, des œufs et du vin, qu'il se mit à expédier avec sa célérité et sa continuité ordinaires.

Cependant Chicot était allé dans le voisinage s'enquérir de l'âne demandé par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre un bœuf et un cheval, cet âne pacifique, objet des vœux de Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un corps assez dodu sur quatre jambes effilées comme des fuseaux. En ce temps, un pareil âne coûtait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux et fut béni pour sa magnificence.

Lorsque Chicot revint avec sa conquête, et qu'il entra avec elle dans la chambre même où dînait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber la moitié d'un pâté d'anguilles et de vider sa troisième bouteille, Gorenflot, enthousiasmé de la vue de sa monture et d'ailleurs disposé par les fumées d'un vin généreux à tous les sentiments tendres, Gorenflot sauta au cou de son âne, et, après l'avoir embrassé sur l'une et l'autre mâchoire, il introduisit entre les deux une longue croûte de pain, qui fit braire d'aise celui-ci.

– Oh! oh! dit Gorenflot, voilà un animal qui a une belle voix, nous chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci.

Et il baptisa incontinent son âne du nom de Panurge.

Chicot jeta un coup d'œil sur la table et vit que, sans tyrannie aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restât de son dîner où il en était.

Il se mit donc à dire de cette voix à laquelle Gorenflot ne savait point résister:

– Allons, en route, compère, en route. À Melun nous goûterons.

Le ton de voix de Chicot était si impératif, et Chicot, au milieu de ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse, qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot répéta:

– À Melun! à Melun!

Et, sans plus tarder, Gorenflot, à l'aide d'une chaise, se hissa sur son âne vêtu d'un simple coussin de cuir, d'où pendaient deux lanières en guise d'étriers. Le moine passa ses sandales dans les deux lanières, prit la longe de l'âne dans sa main droite, appuya son poing gauche sur la hanche, et sortit de l'hôtel, majestueux comme le dieu auquel Chicot avait avec quelque raison prétendu qu'il ressemblait.

Quant à Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier consommé, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun au petit trot de leurs montures.

On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arrêta un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'étendre sur l'herbe et dormir. Chicot, de son côté, fit un calcul d'étapes d'après lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, à dix lieues par jour, il mettrait douze jours.

Panurge brouta du bout des lèvres une touffe de chardons.

Dix lieues était raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des forces combinées d'un âne et d'un moine.

Chicot secoua la tête.

– Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui dormait sur le revers de ce fossé ni plus ni moins que sur le plus doux édredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que le frocard fasse au moins quinze lieues par jour.

Comme on le voit, frère Gorenflot était depuis quelque temps destiné aux cauchemars.

Chicot le poussa du coude afin de le réveiller, et, quand il serait réveillé, de lui communiquer son observation.

Gorenflot ouvrit les yeux.

– Est-ce que nous sommes à Melun? dit-il, j'ai faim.

– Non, compère, dit Chicot, pas encore, et voilà justement pourquoi je vous éveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement.

– Eh! cela vous fâche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au ciel, et c'est très fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse? Plus de temps nous mettrons à faire la route, plus de temps nous demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite nous irons, mieux la foi sera propagée; moins vite nous irons, mieux vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques jours à Melun; on y mange, à ce que l'on assure, d'excellents pâtés d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et raisonnée entre le pâté d'anguilles de Melun et celui des autres pays. Que dites-vous de cela, monsieur Chicot?

– Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le plus vite possible; de ne pas goûter à Melun, et de souper seulement à Montereau, pour regagner le temps perdu.

Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend pas.

– Allons! en route, en route! dit Chicot.

Le moine, qui était couché tout de son long, les mains croisées sous sa tête, se contenta de s'asseoir sur son derrière en poussant un gémissement.

– Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrière et voyager à votre guise, compère, vous en êtes le maître.

– Non pas, dit Gorenflot, effrayé de cet isolement auquel il venait d'échapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot, je vous aime trop pour vous quitter.

– Alors, en selle, compère, en selle!

Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s'établir dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la manière des femmes: il prétendait que cela lui était plus commode pour causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait deux points d'appui: la crinière et la queue.

Chicot prit le grand trot: l'âne suivit en brayant.

Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui était moins difficile qu'à un autre de maintenir son centre de gravité.

De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la route, et, ne voyant pas à l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de vitesse.

Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et d'impatience sans en demander la cause, préoccupé qu'il était de demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu:

– Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot.

– Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons.

– Mais nous allons à Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-même, vous aviez même ajouté d'abord…

– Nous n'allons pas, compère, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant son cheval.

– Comment! nous n'allons pas! s'écria le moine; mais nous ne quittons pas le trot!

– Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à son cheval.

Panurge, entraîné par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier.

Les suffocations de Gorenflot redoublèrent.

– Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'écria-t-il aussitôt qu'il put parler, vous appelez cela un voyage d'agrément; mais je ne m'amuse pas du tout, moi.

– En avant! en avant! répondit Chicot.

– Mais la côte est dure.

– Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant.

– Oui, mais moi, je n'ai pas la prétention d'être un bon cavalier.

– Alors, restez en arrière.

– Non pas, ventrebleu! s'écria Gorenflot, pour rien au monde.

– Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant!

Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus.

– Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s'arrête.

– Alors, adieu, compère, fit Chicot.

Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon; mais il se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du cœur et qui portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses sandales les flancs de l'âne en fureur, il le força de reprendre le galop.

– Je tuerai mon pauvre Panurge, s'écria lamentablement le moine pour porter un coup décisif à l'intérêt de Chicot, puisqu'il ne paraissait avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr.

– Eh bien, tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune façon ralentir sa marche; tuez-le, nous achèterons une mule.

Comme s'il eût compris ces paroles menaçantes, l'âne quitta le milieu de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied.

– À moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière.

– Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivière, je vous garantis que vous nagerez tout seul.

– Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sûr. Et quand on pense que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule!

Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire:

– Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous m'affligiez de cette infirmité?

Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval d'un temps si court et si saccadé, que l'animal, surpris, plia sur ses jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol.

Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son chemin.

– Arrête, corbœuf! arrête, cria Chicot.

Mais l'âne s'était fait à l'idée de galoper, et l'idée d'un âne est chose tenace.

– Arrêteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une balle de pistolet.

– Quel diable d'homme est-ce là! se dit Gorenflot, et par quel animal a-t-il été mordu?

Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible, et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était menacé, il exécuta une manœuvre pour laquelle la manière dont il était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser glisser de sa monture à terre.

– Voilà! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrêter.

Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, à la vue d'une manœuvre si habilement exécutée.

Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux et ses menaces.

Cette précaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au premier coup d'œil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l'affût derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux.

Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours la longe de Panurge entre les mains.

– Ah çà! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience, expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous faisons: tout à l'heure il fallait courir ventre à terre, maintenant il faut demeurer court à l'endroit où nous sommes.

– Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de bonne race et si je n'avais pas été volé en le payant vingt-deux livres; maintenant l'expérience est faite, et je suis on ne peut plus satisfait.

Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille réponse, et il se préparait à le faire voir à son compagnon, lorsque sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant à l'oreille de n'entrer dans aucune discussion.

Il se contenta donc de répondre, sans même cacher sa mauvaise humeur:

– N'importe, je suis fort las, et j'ai très faim.

– Eh bien, qu'à cela ne tienne, reprit Chicot en frappant gaillardement sur l'épaule du frocard, moi aussi je suis las, moi aussi j'ai faim, et à la première hôtellerie que nous trouverons sur notre…

– Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine à croire au retour qu'annonçaient les premières paroles du Gascon.

– Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou deux poulets fricassés et un broc du meilleur vin de la cave.

– Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sûr, cette fois? voyons.

– Je vous le promets, compère.

– Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans retard à la recherche de cette bienheureuse hôtellerie. Viens, Panurge, tu auras du son.

L'âne se mit à braire de plaisir.

Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son âne par la longe.

L'auberge tant désirée apparut bientôt à la vue des voyageurs; elle s'élevait entre Corbeil et Melun; mais, à la grande surprise de Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna au moine de remonter sur son âne, et commença d'exécuter un détour par la gauche pour passer derrière la maison; au reste, par un seul coup d'œil, Gorenflot, dont la compréhension faisait de rapides progrès, se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs, dont Chicot paraissait suivre les traces, étaient arrêtées devant la porte.

– C'est donc au gré de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que vont se disposer les événements de notre voyage et se régler les heures de nos repas? C'est triste.

Et il poussa un profond soupir.

Panurge, qui, de son côté, vit qu'on l'écartait de la ligne droite, que tout le monde, même les ânes, sait être la plus courte, s'arrêta court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il était décidé à prendre racine à l'endroit même où il se trouvait.

– Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon âne lui-même ne veut plus avancer.

– Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends!

Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, où il tailla une baguette longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible à la fois.

Panurge n'était pas un de ces quadrupèdes stupides qui ne se préoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne pressentent les événements que lorsque ces événements leur tombent sur le dos. Il avait suivi la manœuvre de Chicot, pour lequel il commençait sans doute à ressentir la considération qu'il méritait, et dès qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait déroidi ses jambes et était parti au pas relevé.

– Il va, il va! cria le moine à Chicot.

– N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un âne et d'un moine, un bâton n'est jamais inutile.

Et le Gascon acheva de cueillir le sien.

IV Comment frère Gorenflot troqua son âne contre une mule, et sa mule contre un cheval.

Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient à leur terme, pour cette journée du moins; après le détour fait, on reprit le grand chemin, et l'on s'arrêta à trois quarts de lieue plus loin, dans une auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait que la nutrition n'était que la préoccupation secondaire de Chicot. Il ne mangeait que de la moitié de ses dents, tandis qu'il regardait de tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles. Cette préoccupation dura jusqu'à dix heures; cependant, comme à dix heures Chicot n'avait rien vu ni rien entendu, il leva le siége, ordonnant que son cheval et l'âne du moine, renforcés d'une double ration d'avoine et de son, fussent prêts au point du jour.

À cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui n'était qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas arrosé d'une quantité suffisante de vin généreux, poussa un soupir.

– Au point du jour? dit-il.

– Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te lever à cette heure-là!

– Pourquoi donc? demanda Gorenflot.

– Et les matines?

– J'avais une exemption du supérieur, répondit le moine.

Chicot haussa les épaules, et le mot fainéants avec un s, lettre qui indiquait la pluralité, vint mourir sur ses lèvres.

– Mais oui, fainéants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc?

– L'homme est né pour le travail, dit sentencieusement le Gascon.

– Et le moine pour le repos, dit le frère; le moine est l'exception de l'homme.

Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-même, Gorenflot fit une sortie pleine de dignité et gagna son lit, que Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser dans la même chambre que le sien.

Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, si frère Gorenflot n'eût point dormi du plus profond sommeil il eût pu voir Chicot se lever, s'approcher de la fenêtre et se mettre en observation derrière le rideau.

Bientôt, quoique protégé par la tenture, Chicot fit un pas rapide en arrière, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eût été éveillé, il eût entendu claqueter sur le pavé les fers des trois mules.

Chicot alla aussitôt à Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'à ce que celui-ci ouvrit les yeux.

– Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillité? balbutia Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite.

– Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons.

– Mais le déjeuner? fit le moine.

– Il est sur la route de Montereau.

– Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort ignare en géographie.

– Montereau, dit le Gascon, est la ville où l'on déjeune; cela vous suffit-il?

– Oui, répondit laconiquement Gorenflot.

– Alors, compère, fit le Gascon, je descends pour payer notre dépense et celle de nos bêtes; dans cinq minutes, si vous n'êtes pas prêt, je pars sans vous.

Une toilette de moine n'est pas longue à faire; cependant Gorenflot mit six minutes. Aussi, en arrivant à la porte, vit-il Chicot qui, exact comme un Suisse, avait déjà pris les devants.

Le moine enfourcha Panurge, qui, excité par la double ration de foin et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop de lui-même, et eut bientôt conduit son cavalier côte à côte du Gascon.

Le Gascon était droit sur les étriers, et de la tête aux pieds ne faisait pas un pli.

Gorenflot se dressa sur les siens, et vit à l'horizon les trois mules et les trois cavaliers qui descendaient derrière un monticule.

Le moine poussa un soupir en songeant combien il était triste qu'une influence étrangère agît ainsi sur sa destinée.

Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on déjeuna à Montereau.

La journée eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et celle du lendemain présenta à peu près la même série d'événements. Nous passerons donc rapidement sur les détails; et Gorenflot commençait à se faire tant bien que mal à cette existence accidentée, quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa gaieté; depuis midi, il n'avait pas aperçu l'ombre des trois voyageurs qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal.

Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons. Chicot demeura dans son impassibilité.

Le jour naissait à peine, qu'il était sur pied, secouant son compagnon; le moine s'habilla, et, dès le départ, on prit un trot qui se changea bientôt en galop frénétique.

Mais on eut beau courir, pas de mules à l'horizon.

Vers midi, âne et cheval étaient sur les dents.

Chicot alla droit à un bureau de péage établi sur le pont de Villeneuve-le-Roi pour les bêtes à pied fourchu.

– Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montés sur des mules, qui ont dû passer ce matin?

– Ce matin, mon gentilhomme? répondit le péager; non; hier, à la bonne heure.

– Hier?

– Oui, hier soir, à sept heures.

– Les avez-vous remarqués?

– Dame! comme on remarque des voyageurs.

– Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes.

– Il m'a paru qu'il y avait un maître et deux laquais.

– C'est bien cela, dit Chicot.

Et il donna un écu au péager.

Puis, se parlant à lui-même:

– Hier soir, à sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage!

– Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge.

En effet, le pauvre animal, surmené depuis deux jours, tremblait sur ses quatre jambes et communiquait à Gorenflot l'agitation de son pauvre corps.

– Et votre cheval lui-même, continua Gorenflot, voyez dans quel état il est.

En effet, le noble animal, si ardent qu'il fût et à cause même de son ardeur, était ruisselant d'écume, et une chaude fumée sortait par ses naseaux, tandis que le sang paraissait prêt à jaillir de ses yeux.

Chicot examina rapidement les deux bêtes, et parut se ranger à l'avis de son compagnon.

Gorenflot respirait, quant tout à coup:

– Là! frère quêteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande résolution.

– Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'écria Gorenflot, dont le visage se décomposa d'avance sans même qu'il sût ce qui allait lui être proposé.

– Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup, comme on dit, le taureau par les cornes.

– Bah! fit Gorenflot; toujours la même plaisanterie! Nous quitter, et pourquoi?

– Vous allez trop doucement, compère.

– Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous avons galopé ce matin cinq heures de suite!

– Ce n'est point encore assez.

– Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tôt; car enfin je présume que nous arriverons.

– Mon cheval ne veut pas aller, et votre âne refuse le service.

– Alors comment faire?

– Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant.

– Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route à pied?

– Nous monterons sur des mules.

– Et en avoir?

– Nous en achèterons.

– Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice,

– Ainsi?

– Ainsi, va pour la mule.

– Bravo! compère, vous commencez à vous former; recommandez Bayard et Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos acquisitions.

Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il était chargé; pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge, il avait apprécié, nous ne dirons pas ses qualités, mais ses défauts, et il avait remarqué que ces trois défauts éminents étaient ceux auxquels lui-même était enclin, la paresse, la luxure et la gourmandise. Cette remarque l'avait touché, et ce n'était qu'avec regret que Gorenflot se séparait de son âne; mais Gorenflot était non seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il était de plus égoïste, et il préférait encore se séparer de Panurge que se séparer de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse.

Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce jour-là: de sorte que le soir, à la porte d'un maréchal, Chicot eut la joie d'apercevoir les trois mules.

– Ah! fit-il, respirant pour la première fois.

– Ah! soupira à son tour le moine.

Mais l'œil exercé du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni leur maître, ni ses valets; les mules en étaient réduites à leur ornement naturel, c'est-à-dire qu'elles étaient complètement dépouillées; quant au maître et aux laquais, ils étaient disparus.

Bien plus, autour de ces animaux étaient des gens inconnus qui les examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'était un maquignon d'abord, et puis le maréchal avec deux franciscains; ils faisaient tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient.

Un frisson parcourut tout le corps de Chicot.

– Va devant, dit-il à Gorenflot, approche-toi des franciscains; tire-les à part, interroge-les; de moines à moines, vous n'aurez pas de secrets, j'espère; informe-toi adroitement de qui viennent ces mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs propriétaires; puis reviens me dire tout cela.

Gorenflot, inquiet de l'inquiétude de son ami, partit au grand trot de sa mule, et revint l'instant d'après.

Voilà l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous où nous sommes?

– Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la seule chose qu'il m'importe de savoir.

– Si fait, il vous importe encore de savoir, à ce que vous m'avez dit du moins, ce que sont devenus les propriétaires de ces mules.

– Oui, va.

– Celui qui semble un gentilhomme…

– Bon.

– Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une route qui raccourcit le chemin, à ce qu'il paraît, et qui passe par Château-Chinon et Privas.

– Seul?

– Comment, seul?

– Je demande s'il a pris cette route seul.

– Avec un laquais.

– Et l'autre laquais?

– L'autre laquais a continué son chemin.

– Vers Lyon?

– Vers Lyon.

– À merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il à Avignon? Je croyais qu'il allait à Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant à lui-même, je te demande là des choses que tu ne peux savoir.

– Si fait… je le sais, répondit Gorenflot. Ah! voilà qui vous étonne!

– Comment, tu le sais?

– Oui, il va à Avignon, parce que S.S. le pape Grégoire XIII a envoyé à Avignon un légat chargé de ses pleins pouvoirs.

– Bon, dit Chicot, je comprends… et les mules?

– Les mules étaient fatiguées; ils les ont vendues à un maquignon, qui veut les revendre à des franciscains.

– Combien?

– Quinze pistoles la pièce.

– Comment donc ont-ils continué leur route?

– Sur des chevaux qu'ils ont achetés.

– À qui?

– À un capitaine de reîtres qui se trouve ici en remonte.

– Ventre de biche! compère, s'écria Chicot; tu es un homme précieux, et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprécie.

Gorenflot fit la roue.

– Maintenant, continua Chicot, achève ce que tu as si bien commencé.

– Que faut-il faire?

Chicot mit pied à terre, et, jetant la bride au bras du moine:

– Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux franciscains; ils te doivent la préférence.

– Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les dénonce à leur supérieur.

– Bravo, compère, tu te formes.

– Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route?

– À cheval, morbleu, à cheval!

– Diable! fit le moine en se grattant l'oreille.

– Allons donc, dit Chicot, un écuyer comme toi!

– Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais où vous retrouverai-je?

– Sur la place de la ville.

– Allez m'y attendre.

Et le moine s'avança d'un pas résolu vers les franciscains, tandis que Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit bourg.

Là il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reîtres qui buvait d'un joli petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux renseignements, qui confirmèrent en tous points ceux que lui avait donnés Gorenflot.

En un instant, Chicot eut traité avec le remonteur de deux chevaux que celui-ci porta à l'instant même comme morts en route, et que, grâce à cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux.

Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides, quand Chicot vit, par une petite rue latérale, déboucher le moine portant les deux selles sur sa tête et les deux brides à ses mains.

– Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compère?

– Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos mules.

– Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire.

– Oui-da! fit le moine.

– Et tu as vendu les mules?

– Dix pistoles chacune.

– Qu'on t'a payées?

– Voici l'argent.

Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espèce.

– Ventre de biche! s'écria Chicot, tu es un grand homme, compère.

– Voilà comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuité.

– À l'œuvre! dit Chicot.

– Ah! mais j'ai soif, dit le moine.

– Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos bêtes; mais pas trop.

– Une bouteille.

– Va pour une bouteille.

Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent à Chicot.

Chicot eut un instant l'idée de laisser au moine les vingt pistoles diminuées du prix des deux bouteilles; mais il réfléchit que, du jour où Gorenflot posséderait deux écus, il n'en serait plus le maître. Il prit donc l'argent sans que le moine s'aperçût même du moment d'hésitation qu'il venait d'éprouver, et se mit en selle.

Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reîtres, qui était un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot, service en échange duquel, aussitôt qu'il fut juché sur son cheval, Gorenflot lui donna sa bénédiction.

– À la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voilà un gaillard bien béni!

Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lança son cheval sur ses traces; d'ailleurs, il faisait des progrès en équitation; au lieu d'empoigner la crinière d'une main et la queue de l'autre, comme il faisait autrefois, il saisit à deux mains le pommeau de selle, et, avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien.

Il finit par y mettre plus d'activité que son patron, car toutes les fois que Chicot changeait d'allure et modérait son cheval, le moine, qui préférait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah à sa monture.

De si nobles efforts méritaient d'être récompensés; le lendemain soir, un peu en avant de Châlons, Chicot avait retrouvé maître Nicolas David, toujours déguisé en laquais, qu'il ne perdit plus de vue jusqu'à Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du huitième jour après leur départ de Paris.

C'était à peu près le moment où, suivant une route opposée, Bussy, Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au château de Méridor.

V Comment Chicot et son compagnon s'installèrent à l'hôtellerie du Cygne de la Croix, et comment ils y furent reçus par l'hôte.

Maître Nicolas David, toujours déguisé en laquais, se dirigea vers la place des Terreaux et choisit la principale hôtellerie de la place, qui était celle du Cygne de la Croix.

Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour s'assurer qu'il y avait trouvé de la place et que, par conséquent, il n'en sortirait pas.

– As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit le Gascon à son compagnon de voyage.

– Pas la moindre, répondit celui-ci.

– Tu vas donc entrer là, tu feras prix pour une chambre retirée: tu diras que tu attends ton frère, et, en effet, tu m'attendras sur le seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu'à la nuit close; à la nuit close je reviendrai, je te trouverai à ton poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connaîtras le plan de la maison, tu me conduiras à la chambre sans que je me heurte aux gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu?

– Parfaitement, dit Gorenflot.

– Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contiguë, s'il est possible, à celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte qu'elle ait des fenêtres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui sort, ne prononce mon nom sous aucun prétexte, et promets des monts d'or au cuisinier.

En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre Chicot par la main et le conduisit à la chambre en question. Le moine, rusé comme l'est toujours un homme d'Église, si sot d'ailleurs que la nature l'ait créé, fit observer à Chicot que leur chambre, située sur un autre palier que celle de Nicolas David, était contiguë à cette chambre, et qu'elle n'en était séparée que par une cloison de bois et de chaux, facile à percer, si on le voulait.

Chicot écouta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui eût écouté l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre à l'épanouissement de l'un les paroles de l'autre.

Puis, lorsque le moine eut fini:

– Tout ce que tu viens de me dire mérite récompense, répondit Chicot, tu auras ce soir du vin de Xérès à souper, Gorenflot; oui, tu en auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compère.

– Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit être agréable.

– Ventre de biche! répliqua Chicot en prenant possession de la chambre, tu la connaîtras dans deux heures, c'est moi qui te le dis.

Chicot fit demander l'hôte.

On trouvera peut-être que le narrateur de cette histoire promène, à la suite de ses personnages, son récit dans un bien grand nombre d'hôtelleries: à ceci il répondra que ce n'est point sa faute si ses personnages, les uns pour servir les désirs de leur maîtresse, les autres pour fuir la colère du roi, vont, les uns au nord et les autres au midi. Or, placé qu'il est entre l'antiquité, qui se passait d'auberge grâce à l'hospitalité fraternelle, et la vie moderne, où l'auberge s'est transformée en table d'hôte, force lui est de s'arrêter dans les hôtelleries où doivent se passer les scènes importantes de son livre; d'ailleurs, les caravansérais de notre Occident se présentaient à cette époque sous une triple forme qui n'était pas à dédaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son caractère: cette triple forme était l'auberge, l'hôtellerie et le cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agréables maisons de baigneurs qui n'ont point leur équivalent de nos jours, et qui, léguées par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient à l'antiquité le multiple agrément de ses profanes tolérances.

Mais ces établissements étaient encore renfermés, sous le règne du roi Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore que l'hôtellerie, l'auberge et le cabaret.

Or nous sommes dans une hôtellerie.

C'est ce que fit très bien sentir l'hôte, lorsqu'il répondit à Chicot, qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il eût à prendre patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arrivé avant lui, avait le droit de priorité.

Chicot devina que ce voyageur était son avocat.

– Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot.

– Vous croyez donc que l'hôte et votre homme en sont aux secrets?

– Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons aperçue, et qui, je le présume, est celle de l'hôte…

– Elle-même, dit le moine.

– Consent à causer avec un homme habillé en laquais.

– Ah! dit Gorenflot, il a changé d'habit; je l'ai aperçu: il est maintenant vêtu tout de noir.

– Raison de plus, dit Chicot. L'hôte est sans doute de l'intrigue.

– Voulez-vous que je tâche de confesser sa femme? dit Gorenflot.

– Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la ville.

– Bah! et le souper? dit Gorenflot.

– Je le ferai préparer en ton absence, tiens, voilà un écu pour te mettre en train.

Gorenflot prit l'écu avec reconnaissance.

Le moine, dans le courant du voyage, s'était déjà plus d'une fois livré à ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grâce à son titre de frère quêteur, il risquait de temps en temps à Paris. Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui étaient encore plus chères. Gorenflot maintenant aspirait la liberté par tous les pores, et il en était arrivé à ce que son couvent ne se présentât déjà plus à son souvenir que sous l'aspect d'une prison.

Il sortit donc avec la robe retroussée sur le côté et son écu dans sa poche.

À peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison à la hauteur de l'œil. Cette ouverture, grande comme celle d'une sarbacane, ne lui permettait pas, à cause de l'épaisseur des planches, de voir distinctement les différentes parties de la chambre; mais, en collant son oreille à ce trou, il entendait assez distinctement les voix.

Cependant, grâce à la disposition des personnages et à la place qu'ils occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot pût voir distinctement l'hôte, qui causait avec Nicolas David.

Quelques mots échappaient, comme nous l'avons dit, à Chicot; mais ce qu'il saisit de la conversation cependant suffit à lui prouver que David faisait grand étalage de sa fidélité envers le roi, parlant même d'une mission qui lui était confiée par M. de Morvilliers.

Tandis qu'il parlait ainsi, l'hôte écoutait respectueusement sans doute, mais avec un sentiment qui était au moins de l'indifférence, car il répondait peu. Chicot crut même remarquer, soit dans ses regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marquée chaque fois qu'il prononçait le nom du roi.

– Eh! eh! dit Chicot, notre hôte serait-il ligueur, par hasard? mordieu, je le verrai bien!

Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de maître Nicolas David, Chicot attendit que l'hôte lui vînt rendre visite à son tour.

Enfin la porte s'ouvrit.

L'hôte tenait son bonnet à la main, mais il avait absolument la même physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait vu causant avec l'avocat.

– Asseyez-vous là, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que nous fassions un arrangement définitif, écoutez, s'il vous plaît, mon histoire.

L'hôte parut écouter défavorablement cet exorde, et fit même signe de la tête qu'il désirait rester debout.

– À votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot.

L'hôte fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il n'avait besoin de la permission de personne.

– Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot.

– Oui, monsieur, dit l'hôte.

– Silence! il n'en faut rien dire… ce moine est proscrit.

– Bah! fit l'hôte, serait-ce donc quelque huguenot déguisé?

Chicot prit un air de dignité offensée.

– Huguenot! dit-il avec dégoût, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots. Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles énormités.

– Ah! monsieur, reprit l'hôte, cela s'est vu.

– Jamais dans ma famille, seigneur hôtelier! Ce moine, au contraire, est l'ennemi le plus acharné qui se soit jamais déchaîné contre les huguenots, de sorte qu'il est tombé dans la disgrâce de S.M. Henri III, qui les protège, comme vous savez.

L'hôte paraissait commencer à prendre un vif intérêt à la persécution de Gorenflot.

– Silence! dit-il en approchant un doigt de ses lèvres.

– Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des gens du roi, par hasard?

– J'en ai peur, dit l'hôte avec un signe de tête; là, à côté, il y a un voyageur.

– C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite, mon parent et moi; car, proscrit, menacé…

– Et où iriez-vous?

– Nous avons deux ou trois adresses que nous a données un aubergiste de nos amis, maître la Hurière.

– La Hurière, vous connaissez la Hurière?

– Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le soir de la Saint-Barthélemy.

– Allons, dit l'hôte, je vois que vous êtes tous deux, votre parent et vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Hurière. J'avais même envie, quand j'achetai cette hôtellerie, de prendre en témoignage d'amitié la même enseigne que lui: À la Belle-Étoile; mais l'hôtellerie était connue sous la dénomination de l'hôtellerie du Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort; ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent…

– À eu l'imprudence de prêcher contre les huguenots; qu'il a eu un succès énorme, et que Sa Majesté Très Chrétienne, furieuse de ce succès, qui lui dévoilait la disposition des esprits, le cherchait pour le faire emprisonner.

– Et alors? demanda l'hôte avec un accent d'intérêt auquel il n'y avait point à se tromper.

– Ma foi, je l'ai enlevé, dit Chicot.

– Et vous avez bien fait, pauvre cher homme.

– M. de Guise m'avait bien offert de le protéger.

– Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafré?

– Henri le saint.

– Oui, vous l'avez dit, Henri le saint.

– Mais j'ai craint la guerre civile.

– Alors, dit l'hôte, si vous êtes des amis de M. de Guise, vous connaissez ceci?

Et l'hôte fit de la main à Chicot un espèce de signe maçonnique à l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient.

Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passée au couvent Sainte-Geneviève, avait remarqué, non seulement ce signe, qui avait été vingt fois répété devant lui, mais encore le signe qui y répondait.

– Parbleu, dit-il, et vous ceci?

Et Chicot à son tour fit le second signe.

– Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous êtes ici chez vous: ma maison est la vôtre; regardez-moi comme un ami, je vous regarde comme un frère, et, si vous n'avez pas d'argent…

Chicot, pour toute réponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique déjà un peu entamée, présentait encore une corpulence assez honorable.

La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agréable, même à l'homme généreux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le mérite de son offre sans avoir eu besoin de la mettre à exécution.

– Bien, dit l'hôte.

– Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre voyage nous est payé par le trésorier de la Sainte-Union. Indiquez-nous donc une hôtellerie où nous n'ayons rien à craindre.

– Morbleu, dit l'hôte, vous ne serez nulle part plus en sûreté qu'ici, messieurs: c'est moi qui vous le dis.

– Mais vous parliez tout à l'heure d'un homme qui logeait là, à côté.

– Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je lui vois faire, foi de Bernouillet, il déménagera.

– Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot.

– C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fidèles, peut-être pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets à la porte.

– Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut avoir ses ennemis près de soi; on les surveille au moins.

– Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration.

– Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je vois bien que nous sommes frères.

– Oh! oui, bien certainement, dit l'hôte; ce qui me le fait croire…

– Je vous le demande.

– C'est qu'il est arrivé ici déguisé on laquais, puis, qu'il a passé une espèce d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais, attendu que, sous un manteau jeté sur une chaise, j'ai vu passer la pointe d'une longue rapière. Puis il m'a parlé du roi comme personne n'en parle; puis enfin il m'a avoué qu'il avait une mission de M. de Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor.

– De l'Hérode, comme je l'appelle.

– Du Sardanapale!

– Bravo!

– Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hôte.

– Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste.

– Je le crois bien.

– Mais pas un mot de mon parent.

– Pardieu.

– Ni de moi?

– Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un.

Gorenflot parut sur le seuil.

– Oh! c'est lui, le digne homme! s'écria l'hôte.

Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs.

Ce signe frappa Gorenflot d'étonnement et d'effroi.

– Répondez, répondez donc, mon frère, dit Chicot. Notre hôte sait tout, il en est.

– Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il?

– De la Sainte-Union, dit Bernouillet à demi-voix.

– Vous voyez bien que vous pouvez répondre; répondez donc.

Gorenflot répondit, ce qui combla de joie l'aubergiste.

– Mais, dit Gorenflot, qui avait hâte de changer la conversation, on m'a promis du xérès.

– Du vin de Xérès, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins de ma cave sont à votre disposition, mon frère.

Gorenflot promena son regard de l'hôte à Chicot et de Chicot au ciel. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, et il était évident que, dans son humilité toute monacale, il reconnaissait que son bonheur dépassait de beaucoup ses mérites.

Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du xérès, le second jour avec du malaga, le troisième jour avec de l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'était encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agréable, et il en revint au chambertin.

Pendant ces quatre jours où Gorenflot avait fait ses expériences œnophiles, Chicot n'était pas sorti de sa chambre, et avait guetté du soir au matin l'avocat Nicolas David.

L'hôte, qui attribuait cette réclusion de Chicot à la peur qu'il avait du prétendu royaliste, s'évertuait à faire mille tours à celui-ci.

Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait donné rendez-vous à Pierre de Gondy à l'hôtellerie du Cygne de la Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que le messager de messieurs de Guise ne le retrouvât point, de sorte qu'en présence de l'hôte il paraissait insensible à tout. Il est vrai que, la porte fermée derrière maître Bernouillet, Nicolas David donnait à Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle divertissant de ses fureurs solitaires.

Dès le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant déjà des mauvaises intentions de son hôte, il lui était échappé de dire, en lui montrant le poing, on plutôt en montrant le poing à la porte par laquelle il était sorti:

– Encore cinq ou six jours, drôle, et tu me le payeras.

Chicot en savait assez, il était sûr que Nicolas David ne quitterait pas l'hôtellerie qu'il n'eût la réponse du légat.

Mais, à l'approche de ce sixième jour, qui était le septième de l'arrivée dans l'auberge, Nicolas David, à qui l'hôte, malgré les instances de Chicot, avait signifié le prochain besoin qu'il aurait de sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade.

L'hôte insista pour qu'il quittât son logement tandis qu'il pouvait marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, prétendant que le lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il était plus mal.

Ce fut l'hôte qui vint annoncer cette nouvelle à son ami le ligueur.

– Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami d'Hérode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan plan plan.

On appelait, parmi les ligueurs, passer la revue de l'amiral, enjamber de ce monde dans l'autre.

– Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir?

– Fièvre abominable, mon cher frère, fièvre tierce, fièvre quartaine, avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim de démon, il a voulu m'étrangler et bat mes valets; les médecins n'y comprennent rien.

Chicot réfléchit.

– L'avez-vous vu? demanda-t-il.

– Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'étrangler!

– Comment était-il?

– Pâle, agité, défait, criant comme un possédé.

– Que criait-il?

– Prenez garde au roi. On veut du mal au roi.

– Le misérable!

– Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir.

– Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon!

– À chaque minute.

– Ventre de biche! dit Chicot, laissant échapper son juron favori.

– Dites donc, reprit l'hôte; ce serait drôle s'il allait mourir.

– Très drôle, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourût pas avant l'arrivée de l'homme d'Avignon.

– Pourquoi cela? plus tôt mourra-t-il, plus tôt en serons-nous débarrassés.

– Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu'à vouloir perdre l'âme et le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser…

– Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fièvre, quelque imagination que la maladie lui a mise en tête, et il n'attend personne.

– Bah! qui sait? dit Chicot.

– Ah! vous êtes d'une bonne pâte de chrétien, vous! répliqua l'hôte.

– Rends le bien pour le mal, dit la loi divine.

L'hôte se retira émerveillé.

Quant à Gorenflot, demeuré parfaitement en dehors de toutes ces préoccupations, il engraissait à vue d'œil: au bout de huit jours, l'escalier qui conduisait à sa chambre criait sous son poids et commençait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que Gorenflot annonça un soir, avec terreur, à Chicot que l'escalier maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'état déplorable où était tombée la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que de varier les menus et d'harmoniser les différents crus de Bourgogne avec les différents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hôte ébahi répétait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir:

– Et dire que c'est un torrent d'éloquence que ce gros père!

VI Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa le moine.

Enfin, le jour qui devait débarrasser l'hôtellerie de son hôte arriva ou parut arriver. Maître Bernouillet se précipita dans la chambre de Chicot avec des éclats de rire tellement immodérés, que celui-ci dut attendre quelque temps avant d'en connaître la cause.

– Il se meurt, s'écriait le charitable aubergiste, il expire, il crève enfin!

– Et cela vous fait rire à ce point? demanda Chicot.

– Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux.

– Quel tour?

– Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez joué, mon gentilhomme.

– Moi, un tour au malade?

– Oui!

– De quoi s'agit-il? que lui est-il arrivé?

– Ce qui lui est arrivé! Vous savez qu'il criait toujours après son homme d'Avignon!

– Eh bien, cet homme serait-il venu enfin?

– Il est venu.

– L'avez-vous vu?

– Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la voie?

– Et comment était-il?

– L'homme d'Avignon? petit, mince et rose.

– C'est cela! laissa échapper Chicot.

– Là, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoyé, puisque vous le reconnaissez.

– Le messager est arrivé! s'écria Chicot en se levant et en frisant sa moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compère Bernouillet.

– Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui avez fait le tour, vous me direz qui cela peut être. Il y a une heure donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un petit homme s'arrêtèrent devant la porte.

– Maître Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que c'est sous ce nom que cet infâme royaliste s'est fait inscrire.

– Oui, monsieur, répondis-je.

– Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrivée.

– Volontiers, monsieur, mais je dois vous prévenir d'une chose.

– De laquelle?

– Que maître Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt.

– Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard.

– Mais vous ne savez peut-être pas qu'il se meurt d'une fièvre maligne.

– Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de diligence.

– Comment? vous persistez?

– Je persiste.

– Malgré le danger?

– Malgré tout, je vous dis qu'il faut que je le voie.

Le petit homme se fâchait et parlait avec un ton impératif qui n'admettait pas de réplique; en conséquence, je le conduisis à la chambre du moribond.

– De sorte qu'il est là? dit Chicot en étendant la main dans la direction de cette chambre.

– Il y est; n'est-ce pas que c'est drôle?

– Excessivement drôle, dit Chicot.

– Quel malheur de ne pas pouvoir entendre!

– Oui, c'est un malheur.

– La scène doit être bouffonne.

– Au dernier degré; mais qui donc vous empêche d'entrer?

– Il m'a renvoyé.

– Sous quel prétexte?

– Sous prétexte qu'il allait se confesser.

– Qui vous empêche d'écouter à la porte?

– Eh! vous avez raison, dit l'hôte en s'élançant hors de la chambre.

Chicot, de son côté, courut à son trou.

Pierre de Gondy était assis au chevet du lit du malade: mais ils parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de leur conversation.

D'ailleurs, l'eût-il entendue, cette conversation, tirant à sa fin, lui eût appris peu de chose; car, après cinq minutes, M. de Gondy se leva, prit congé du mourant et sortit.

Chicot courut à la fenêtre.

Un laquais, monté sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval dont avait parlé l'hôte: un instant après l'ambassadeur de MM. de Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui conduisait à la grande rue de Paris.

– Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la généalogie; en tout cas, je le rejoindrai toujours, dussé-je crever dix chevaux pour le rejoindre.

Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le nôtre surtout, et je soupçonne… Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son idée à une autre, je vous demande un peu où est ce drôle de Gorenflot.

En ce moment l'hôte rentra.

– Eh bien? demanda Chicot.

– Il est parti, dit l'hôte.

– Le confesseur?

– Qui n'est pas plus un confesseur que moi.

– Et le malade?

– Il s'est évanoui après la conférence.

– Vous êtes sûr qu'il est toujours dans sa chambre?

– Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au cimetière.

– C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frère aussitôt qu'il reparaîtra.

– Même s'il est ivre?

– En quelque état qu'il soit.

– C'est donc urgent?

– C'est pour le bien de la chose.

Bernouillet sortit précipitamment: c'était un homme plein de zèle.

C'était au tour de Chicot d'avoir la fièvre; il ne savait s'il devait courir après Gondy ou pénétrer chez David; si l'avocat était aussi malade que le prétendait l'aubergiste, il était probable qu'il avait chargé M. de Gondy de ses dépêches. Chicot arpentait donc sa chambre comme un fou, se frappant le front et cherchant une idée parmi les millions de globules bouillonnant dans son cerveau.

On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppé dans ses rideaux.

Tout à coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit: c'était celle du moine.

Gorenflot, poussé par l'hôte, qui voulait inutilement le faire taire, montait une à une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix avinée:

Le vin Et le chagrin

Se battent dans ma tête;

Ils y font un tel train

Que c'est une tempête.

Mais l'un est le plus fort: C'est le vin!

Si bien que le chagrin En sort Grand train.

Chicot courut à la porte.

– Silence donc, ivrogne! cria-t-il.

– Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu!

– Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez…

– Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en descendant les escaliers quatre à quatre.

– Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa chambre, et causons sérieusement, si tu peux.

– Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compère. Je suis sérieux comme un âne qui boit.

– Ou qui a bu, dit Chicot en levant les épaules.

Puis il le conduisit à un siège sur lequel Gorenflot se laissa aller en poussant un ah! plein de jubilation.

Chicot alla fermer la porte et revint à Gorenflot avec un visage si sérieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'écouter.

– Voyons, qu'y a-t-il encore? dit le moine, comme si ce mot résumait toutes les persécutions que Chicot lui faisait endurer.

– Il y a, répondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la débauche, tu pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient ce qu'elle peut, corbœuf!

Gorenflot leva ses deux gros yeux étonnés sur son interlocuteur.

– Moi? dit-il.

– Oui, toi; regarde, tu es ignoble à voir. Ta robe est déchirée, tu t'es battu en chemin, tu as l'œil gauche cerclé de noir.

– Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus étonné des reproches auxquels Chicot ne l'avait point habitué.

– Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue! de la boue blanche, ce qui prouve que tu as été t'enivrer dans les faubourgs.

– C'est ma foi vrai, dit Gorenflot.

– Malheureux! un moine génovéfain! si tu étais cordelier encore!

– Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri.

– C'est-à-dire que tu mérites que le feu du ciel te consume jusqu'aux sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne.

– Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela.

– Il y a aussi des archers à Lyon.

– Oh! grâce, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non pas à pleurer, mais à beugler comme un taureau.

– Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je te le demande, te livres-tu à de pareils déportements? quand nous avons un voisin qui se meurt.

– C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondément contrit.

– Voyons, es-tu chrétien, oui ou non?

– Si je suis chrétien! s'écria Gorenflot en se levant, si je suis chrétien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril de saint Laurent.

Et, le bras étendu comme pour jurer, il se mit à chanter, de façon à briser les vitres:

Je suis chrétien,

C'est mon seul bien.

– Assez, dit Chicot en le bâillonnant avec la main, si tu es chrétien, ne laisse pas mourir ton frère sans confession.

– C'est juste, où est mon frère? que je le confesse, dit Gorenflot, c'est-à-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif.

Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque entièrement.

– Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence à voir clair.

– C'est bien heureux, répondit Chicot, décidé à profiter de ce moment de lucidité.

– Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je confesse?

– Notre malheureux voisin qui se meurt.

– Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot.

– Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que des secours temporels. Tu vas l'aller trouver.

– Croyez-vous que je sois suffisamment préparé, monsieur Chicot? demanda timidement le moine.

– Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le ramèneras au bien s'il est égaré, tu l'enverras droit au paradis s'il en cherche la route.

– J'y cours.

– Attends donc, il faut que je t'indique la marche à suivre.

– Pourquoi faire? on sait son état peut-être, depuis vingt ans qu'on est moine.

– Oui, mais ce n'est pas seulement ton état qu'il faut que tu fasses aujourd'hui, c'est aussi ma volonté.

– Votre volonté?

– Et si tu l'exécutes ponctuellement, entends-tu bien? je te place cent pistoles à la Corne d'Abondance, à boire ou à manger, à ton choix.

– À boire et à manger, j'aime mieux cela.

– Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne moribond.

– Je le confesserai, ou la peste m'étouffe. Comment faut-il que je le confesse?

– Écoute: ta robe te donne une grande autorité, tu parles au nom de Dieu et au nom du roi; il faut, par ton éloquence, contraindre cet homme à te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon.

– Pourquoi faire le contraindre à me remettre ces papiers?

Chicot regarda en pitié le moine.

– Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il.

– C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais.

– Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser.

– Alors, s'il vient de se confesser?

– Tu lui répondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui.

– Mais il se fâchera.

– Que t'importe, puisqu'il se meurt?

– C'est juste.

– Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu parleras de ce que tu voudras; mais, d'une façon ou de l'autre, tu lui tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon.

– Et s'il refuse?

– Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathématiseras.

– Ou je les lui prendrai de force.

– Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment dégrisé pour exécuter ponctuellement mes instructions?

– Ponctuellement, vous allez voir.

Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes, bien qu on eût pu, avec de l'attention, les trouver hébétés; sa bouche n'articula plus que des paroles scandées avec modération, son geste devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant.

Puis il se dirigea vers la porte avec solennité.

– Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donné les papiers, serre-les bien dans une main et frappe de l'autre à la muraille.

– Et s'il me les refuse?

– Frappe encore.

– Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper?

– Oui.

– C'est bien.

Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie à une émotion indéfinissable, collait son oreille à la muraille, afin de percevoir jusqu'au moindre bruit.

Dix minutes après, le craquement du plancher lui annonça que Gorenflot entrait chez son voisin, et bientôt il le vit apparaître dans le cercle que son rayon visuel pouvait embrasser.

L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'étrange apparition.

– Eh! bonjour, mon frère, dit Gorenflot s'arrêtant au milieu de la chambre et équilibrant ses larges épaules.

– Que venez-vous faire ici, mon père? murmura le malade d'une voix affaiblie.

– Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous êtes en danger, et je viens vous parler des intérêts de votre âme.

– Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un peu mieux.

Gorenflot secoua la tête.

– Vous le croyez? dit-il.

– J'en suis sûr.

– Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession.

– Satan serait attrapé, dit le malade; je viens de me confesser à l'instant même.

– À qui?

– À un digne prêtre qui vient d'Avignon.

Gorenflot secoua la tête.

– Comment! ce n'est pas un prêtre?

– Non.

– Comment le savez-vous?

– Je le connais.

– Celui qui sort d'ici?

– Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que, si difficiles à démonter que soient en général les avocats, celui-ci se troubla.

– Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme n'était pas un prêtre, il faut vous confesser.

– Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte; mais je veux me confesser à qui me plaît.

– Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils, et puisque me voilà…

– Comment! je n'aurai pas le temps! s'écria le malade avec une voix qui se développa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux! quand je vous affirme que je suis sûr d'en réchapper!

Gorenflot secoua une troisième fois la tête.

– Et moi, dit-il avec le même flegme, je vous affirme à mon tour, mon fils, que je ne compte sur rien de bon à votre égard; vous êtes condamné par les médecins et aussi par la divine Providence; c'est cruel à vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous là, soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard; il y a la balance, la balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie, puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-même le disait, mon fils, et ce n'était qu'un païen. Allons, confessez-vous, mon cher enfant.

– Mais je vous assure, mon père, que je me sens déjà plus fort, et c'est probablement un effet de votre sainte présence.

– Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour jeter un dernier éclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant près du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations.

– Mes intrigues, mes complots, mes machinations! répéta Nicolas David en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et qui paraissait le connaître si bien.

– Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles à entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains entrelacées; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez les papiers, et peut-être Dieu permettra-t-il que je vous absolve.

– Et quels papiers? s'écria le malade d'une voix aussi forte et aussi vigoureusement accentuée que s'il eût été en pleine santé.

– Les papiers que ce prétendu prêtre vient de vous apporter d'Avignon.

– Et qui vous a dit que ce prétendu prêtre m'avait apporté des papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troublé dans le commencement de béatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil.

Gorenflot pensa que le moment était venu de montrer de la vigueur.

– Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers, les papiers, ou pas d'absolution.

– Eh! je me moque bien de ton absolution, bélître, s'écria David en bondissant hors du lit et en sautant à la gorge de Gorenflot.

– Eh! mais, s'écria celui-ci, vous avez donc la fièvre chaude? vous ne voulez donc pas vous confesser, vous?

Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqué sur la gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuée par un sifflement qui ressemblait fort à un râle.

– Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzébuth, s'écria l'avocat David, et quant à la fièvre chaude, tu vas voir si elle me serre au point de m'empêcher de t'étrangler.

Frère Gorenflot était robuste, mais il en était malheureusement à ce moment de réaction où l'ivresse agit sur le système nerveux et le paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en même temps que, par une réaction opposée, les facultés commencent à reprendre de la vigueur.

Il ne put donc, en réunissant toutes ses forces, que se soulever sur son siège, empoigner la chemise de l'avocat à deux mains, et le repousser violemment loin de lui.

Il est juste de dire que, tout paralysé qu'il était, frère Gorenflot repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au milieu de la chambre.

Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue épée qu'avait remarquée maître Bernouillet, laquelle était suspendue à la muraille derrière ses habits, il la tira du fourreau et en vint présenter la pointe au col du moine, qui, épuisé par cet effort suprême, était retombé sur son fauteuil.

– C'est à ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou tu vas mourir!

Gorenflot, complètement dégrisé par la désagréable pression de cette pointe froide sur sa chair, comprit la gravité de la situation.

– Oh! dit-il, vous n'étiez donc pas malade, c'était donc une comédie que cette prétendue agonie?

– Tu oublies que ce n'est point à toi d'interroger, dit l'avocat, mais de répondre.

– Répondre à quoi?

– À ce que je te vais demander.

– Faites.

– Qui es-tu?

– Vous le voyez bien, dit le moine.

– Ce n'est pas répondre, fit l'avocat en appuyant l'épée un degré plus fort.

– Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je vous réponde, vous ne saurez rien du tout.

– Tu as raison, ton nom?

– Frère Gorenflot.

– Tu es donc un vrai moine?

– Comment, un vrai moine? je le crois bien.

– Pourquoi te trouves-tu à Lyon?

– Parce que je suis exilé.

– Qui t'a conduit dans cet hôtel?

– Le hasard.

– Depuis combien de jours y es-tu?

– Depuis seize jours.

– Pourquoi m'espionnais-tu?

– Je ne vous espionnais pas.

– Comment savais-tu que j'avais reçu des papiers?

– Parce qu'on me l'avait dit.

– Qui te l'avait dit?

– Celui qui m'a envoyé vers vous.

– Qui t'a envoyé vers moi?

– Voilà ce que je ne puis dire.

– Et ce que tu me diras cependant.

– Oh là! s'écria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie.

– Et moi je tue.

Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut à la pointe de l'épée de l'avocat.

– Son nom? dit celui-ci.

– Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu.

– Oui, va, et ton honneur est à couvert. Celui qui t'a envoyé vers moi?…

– C'est…

Gorenflot hésita encore, il lui en coûtait de trahir l'amitié.

– Achève donc, dit l'avocat en frappant du pied.

– Ma foi, tant pis! c'est Chicot.

– Le fou du roi?

– Lui-même!

– Et où est-il?

– Me voilà! dit une voix.

Et Chicot, à son tour, parut sur la porte, pâle, grave, et l'épée nue à la main.

VII Comment Chicot, après avoir fait un trou avec une vrille, en fit un avec son épée.

Maître Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait être son ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur.

Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de côté, et rompre ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'épée de l'avocat.

– À moi, tendre ami, cria-t-il, à moi, à l'aide, au secours, à la rescousse, on m'égorge.

– Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous?

– Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi.

– Enchanté de vous rencontrer, reprit le Gascon.

Puis, se retournant vers le moine:

– Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta présence comme moine était fort nécessaire ici tout à l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais à présent que monsieur se porte à merveille, ce n'est plus un confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire à un gentilhomme.

David essaya de ricaner avec mépris.

– Oui, à un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le palier, et d'empêcher qui que ce soit au monde de venir me déranger dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur.

Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver à distance de Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait parcourir en serrant les murs le plus près possible; puis, arrivé à la porte, il s'élança dehors, plus léger de cent livres qu'il ne l'était en entrant.

Chicot ferma la porte derrière lui, et, toujours avec le même flegme, poussa le verrou.

David avait d'abord considéré ce préambule avec un saisissement qui résultait de l'imprévu de la situation; mais, bientôt, se reposant sur sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il était seul à seul avec Chicot, il s'était remis, et, quand le Gascon se retourna, après avoir fermé la porte, il le trouva appuyé au pied du lit, son épée à la main et le sourire sur les lèvres.

– Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et la facilité, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que vous êtes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'épée comme Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement égal.

David se mit à rire.

– La plaisanterie est bonne, dit-il.

– Oui, répondit Chicot; elle me paraît telle, du moins, puisque c'est moi qui la fais, et elle vous paraîtra bien meilleure tout à l'heure à vous qui êtes homme de goût. Savez-vous ce que je viens chercher en cette chambre, maître Nicolas?

– Le reste des coups de lanière que je vous redevais au nom du duc de Mayenne, le jour où vous avez si lestement sauté par une fenêtre.

– Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai à celui qui me les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est certaine généalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il portait, a portée à Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous a remise tout à l'heure.

David pâlit.

– Quelle généalogie? dit-il.

– Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de Charlemagne en droite ligne.

– Ah! ah! dit David, vous êtes donc espion, monsieur; je vous croyais seulement bouffon, moi?

– Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon pour en rire.

– Me faire pendre!

– Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prétention d'être décapité, j'espère; c'est bon pour les gentilshommes.

– Et comment vous y prendrez-vous pour cela?

– Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vérité, voilà tout. Il faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assisté le mois passé à ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Geneviève, entre LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier.

– Vous?

– Oui, j'étais logé dans le confessionnal en face du vôtre; on y est fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins, que j'ai été obligé, pour en sortir, d'attendre que tout fût fini, et que la chose a été fort longue à se terminer. J'ai donc assisté aux discours de M. de Monsoreau, de la Hurière et d'un certain moine dont j'ai oublié le nom, mais qui m'a paru fort éloquent. Je connais l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a été moins amusante; mais en échange la petite pièce a été drôle; on jouait la généalogie de MM. de Lorraine, revue, augmentée et corrigée par maître Nicolas David. C'était une fort drôle de pièce, à laquelle il ne manquait plus que le visa de Sa Sainteté.

– Ah! vous connaissez la généalogie? dit David se contenant à peine et mordant ses lèvres avec colère.

– Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvée infiniment ingénieuse, surtout à l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant ému d'un tendre intérêt pour un homme si ingénieux, Comment? me suis-je dit, je laisserais pendre ce brave monsieur David, un maître d'armes très agréable, un avocat de première force, un de mes bons amis, enfin, et cela quand je puis au contraire non seulement lui sauver la corde, mais encore faire sa fortune, à ce brave avocat, ce bon maître, cet excellent ami, le premier qui m'ait donné la mesure de mon cœur en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la résolution, rien ne me retenant, de voyager avec vous, c'est-à-dire derrière vous. Vous êtes sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne m'avez pas vu, cela ne m'étonne point, j'étais bien caché; de ce moment-là, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivés à Lyon; je dis nous sommes, parce que, une heure après vous, j'étais installé dans le même hôtel que vous, non seulement dans le même hôtel, mais encore dans la chambre à côté; dans celle-ci, tenez, qui n'est séparée de la vôtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je n'étais pas venu de Paris à Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour vous perdre de vue ici. Non, j'ai percé un petit trou à l'aide duquel j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous êtes tombé malade; l'hôte voulait vous mettre à la porte; vous aviez donné rendez-vous à M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur qu'il ne vous trouvât point autre part, ou du moins qu'il ne vous retrouvât point assez vite. C'était un moyen, je n'en ai été dupe qu'à moitié; cependant, comme à tout prendre vous pouviez être malade réellement, comme nous sommes tous mortels, vérité dont je tâcherai de vous convaincre tout à l'heure, je vous ai envoyé un brave moine, mon ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener à la résipiscence; mais point, pécheur endurci que vous êtes, vous avez voulu lui perforer la gorge avec votre rapière, oubliant cette maxime de l'Évangile: «Qui frappe de l'épée périra par l'épée.» C'est alors, cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons, nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la chose ensemble; voyons, dites, à cette heure que vous êtes au courant, voulez-vous l'arranger, la chose?

– Et de quelle façon?

– De la façon dont elle se fût arrangée si vous eussiez été véritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eût confessé et que vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous eusse pardonné et j'eusse même dit de grand cœur un in manus pour vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour le mort; et ce qui me reste à vous dire, le voici: Monsieur David, vous êtes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possédez tout. Il serait fâcheux qu'un homme comme vous disparût tout à coup du monde, où il est destiné à faire une si belle fortune. Eh bien, cher monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous à moi, rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi.

– Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas David.

– Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drôle, cher monsieur David?

– De plus en plus, répondit l'avocat en caressant son épée.

– Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublié; vous ne me croyez pas peut-être, cher monsieur David, car vous êtes d'une nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est incrusté dans mon cœur comme la rouille dans le fer. Non, je vous hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous qui n'aimez rien que vous-même? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi, tout niais, tout corrompu, tout abâtardi qu'il est; le roi qui m'a donné un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui assassine de nuit, à la tête de quinze bandits, un seul gentilhomme, sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce pauvre Saint-Mégrin; n'en étiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non, tant mieux, je le croyais tout à l'heure, et je le crois bien plus encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il règne tranquillement, mon pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les généalogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la généalogie, et, foi de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune.

Pendant cette longue exposition de ses idées, qu'il n'avait même faite si longue que dans ce but, Chicot avait observé David en homme intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se détendre une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'œil fauve de l'avocat; pas une bonne pensée n'éclaira ses traits assombris; pas un retour de cœur n'amollit sa main crispée sur l'épée.

– Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de l'éloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de débarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus à la probité ni à l'humanité. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David.

Et Chicot fit à reculons un pas vers la porte sans perdre de vue l'avocat.

Celui-ci fit un bond en avant.

– Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'écria l'avocat; non pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des secrets comme ceux de la généalogie, on meurt! Quand on menace Nicolas David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entré, on meurt!

– Vous me mettez parfaitement à mon aise, répondit Chicot avec le même calme; je n'hésitais que parce que je suis sûr de vous tuer. Crillon, en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte particulière, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons, remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge où vous vouliez saigner mon ami Gorenflot.

Chicot n'avait point achevé ces paroles, que David, avec un sauvage éclat de rire, s'élança sur lui; Chicot le reçut l'épée au poing.

Les deux adversaires étaient à peu près de la même taille; mais les vêtements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tête, tant son épée agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait annoncé Chicot, il avait affaire à un rude adversaire; Chicot, faisant des armes presque tous les jours avec le roi, était devenu un des plus forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de quelque façon qu'il cherchât à l'attaquer.

Il fit un pas de retraite.

– Ah! ah! dit Chicot, vous commencez à comprendre, n'est-ce pas? Eh bien, encore une fois, les papiers.

David, pour toute réponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un second combat s'engagea plus long et plus acharné que le premier, quoique Chicot se contentât de parer et n'eût pas encore porté un coup. Cette seconde lutte se termina, comme la première, par un pas de retraite de l'avocat.

– Ah! ah! dit Chicot, à mon tour maintenant.

Et il fit un pas en avant.

Pendant qu'il marchait, Nicolas David dégagea pour l'arrêter. Chicot para prime, lia l'épée de son adversaire tierce sur tierce, et l'atteignit à l'endroit qu'il avait indiqué d'avance; il lui enfonça la moitié de sa rapière dans la gorge.

– Voilà le coup, dit Chicot.

David ne répondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en crachant une gorgée de sang.

Chicot à son tour fit un pas de retraite. Tout blessé à mort qu'il est, le serpent peut encore se redresser et mordre.

Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se traîner vers son lit comme pour défendre encore son secret.

– Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire, comme un reître. Je ne savais pas l'endroit où tu avais caché tes papiers, et voilà que tu me l'apprends.

Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie, Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la catastrophe qui le menaçait, n'avait pas songé à cacher mieux.

Au moment même où il le déroulait pour s'assurer que c'était bien le papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant aussitôt, rendait le dernier soupir.

Chicot parcourut d'abord d'un œil étincelant de joie et d'orgueil le parchemin rapporté d'Avignon par Pierre de Gondy.

Le légat du pape, fidèle à la politique du souverain pontife depuis son avènement au trône, avait écrit au bas:

Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit.

– Voilà, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi très chrétien.

Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche la plus sûre de son justaucorps, c'est-à-dire dans celle qui s'appuyait sur sa poitrine.

Puis il prit le corps de l'avocat, qui était mort sans presque répandre de sang, la nature de la plaie ayant concentré l'hémorragie au dedans, le replaça dans le lit, la face tournée contre la ruelle, et, rouvrant la porte, appela Gorenflot.

Gorenflot entra.

– Comme vous êtes pâle! dit le moine.

– Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont causé quelque émotion.

– Il est donc mort? demanda Gorenflot.

– Il y a tout lieu de le croire, répondit Chicot.

– Il se portait si bien tout à l'heure!

– Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles à digérer, et, comme Anacréon, il est mort pour avoir avalé de travers.

– Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'étrangler, moi, un homme d'Église; voilà ce qui lui aura porté malheur.

– Pardonnez-lui, compère, vous êtes chrétien.

– Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur.

– Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez les cires, et que vous marmottiez quelques prières près de son corps.

– Pourquoi faire?

C'était le mot de Gorenflot, on se le rappelle.

– Comment! pourquoi faire? Pour n'être point pris et conduit dans les prisons de la ville comme meurtrier.

– Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait m'étrangler.

– Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y réussir, la colère lui a mis le sang en mouvement; un vaisseau se sera brisé dans sa poitrine, et bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui êtes la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire un mauvais parti.

– Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine.

– D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, à Lyon, un official un peu coriace.

– Jésus! murmura le moine.

– Faites donc ce que je vous dis, compère.

– Que faut-il que je fasse?

– Installez-vous ici, récitez avec onction toutes les prières que vous savez, et même celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera venu et que vous serez seul, sortez de l'hôtellerie, sans lenteur et sans précipitation; vous connaissez le travail du maréchal ferrant qui fait le coin de la rue?

– Certainement, c'est à lui que je me suis donné ce coup hier soir, dit Gorenflot montrant son œil cerclé de noir.

– Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez là votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner d'explication à personne; ensuite, pour peu que le cœur vous en dise, vous connaissez la route de Paris; à Villeneuve-le-Roi vous vendrez votre cheval; et vous reprendrez Panurge.

– Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir, je l'aime. Mais d'ici là, ajouta le moine d'un ton piteux, comment vivrai-je?

– Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes amis, comme on fait au couvent de Sainte-Geneviève; tenez.

Et Chicot tira de sa poche une poignée d'écus qu'il mit dans la large main du moine.

– Homme généreux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi rester avec vous à Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale du royaume, puis la ville est hospitalière.

– Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage point à me suivre.

– Que votre volonté soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot résigné.

– À la bonne heure! dit Chicot, te voilà comme je t'aime, compère.

Et il installa le moine près du lit, descendit chez l'hôte, et, le prenant à part:

– Maître Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand événement s'est passé dans votre maison.

– Bah! répondit l'hôte avec des yeux effarés, qu'y a-t il donc?

– Cet enragé royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable hanteur de huguenots…

– Eh bien?

– Eh bien, il a reçu la visite ce matin d'un messager de Rome.

– Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit.

– Eh bien! notre saint-père le pape, à qui toute justice temporelle est dévolue en ce monde, notre saint-père le pape l'envoyait directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilité, le conspirateur ne se doutait pas dans quel but.

– Et dans quel but l'envoyait-il?

– Montez dans la chambre de votre hôte, maître Bernouillet, levez un peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le saurez.

– Holà! vous m'effrayez.

– Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez vous, maître Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le pape.

Puis Chicot glissa dix écus d'or dans la main de son hôte et gagna l'écurie, d'où il fit sortir les deux chevaux.

Cependant l'hôte avait grimpé ses escaliers plus leste que l'oiseau, et était entré dans la chambre de Nicolas David.

Il y trouva Gorenflot en prières.

Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait reçues, releva les couvertures.

La blessure était bien à la place indiquée, encore vermeille; mais le corps était déjà froid.

– Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en faisant un signe d'intelligence à Gorenflot.

– Amen! répondit le moine.

Ces événements se passaient à peu près vers le même temps où Bussy remettait Diane de Méridor entre les bras du vieux baron, qui la croyait morte.

VIII Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Méridor n'était point morte.

Pendant ce temps, les derniers jours d'avril étaient arrivés.

La grande cathédrale de Chartres était tendue de blanc, et sur les piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'époque où nous sommes arrivés que le feuillage était encore une rareté), et sur les piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaçaient les fleurs absentes.

Le roi, pieds nus, comme il était venu depuis la porte de Chartres, se tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous ses courtisans et tous ses amis s'étaient trouvés fidèlement au rendez-vous. Mais les uns, écorchés par le pavé de la rue, avaient repris leurs souliers; les autres, affamés ou fatigués, se reposaient ou mangeaient dans quelque hôtellerie de la route, où ils s'étaient glissés en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le courage de demeurer dans l'église sur la dalle humide, avec les jambes nues sous leurs longues robes de pénitents.

La cérémonie religieuse qui avait pour but de donner un héritier à la couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame, dont, vu la grande quantité de miracles qu'elles avaient faits, la vertu prolifique ne pouvait être mise en doute, avaient été tirées de leurs châsses d'or, et le peuple, accouru en foule à cette solennité, s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand les deux tuniques en sortirent.

Henri III, en ce moment, au milieu du silence général, entendit un bruit étrange, un bruit qui ressemblait à un éclat de rire étouffé, et il chercha par habitude si Chicot n'était pas là, car il lui sembla qu'il n'y avait que Chicot qui dût avoir l'audace de rire en un pareil moment.

Ce n'était pas Chicot cependant qui avait ri à l'aspect des deux saintes tuniques; car Chicot, hélas! était absent, ce qui attristait fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout à coup sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler depuis. C'était un cavalier que son cheval encore fumant venait d'amener à la porte de l'église, et qui s'était fait un chemin, avec ses habits et ses bottes tout souillés de boue, au milieu des courtisans affublés de leurs robes de pénitents ou coiffés de sacs, mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus.

Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le chœur avec l'apparence du respect; car ce cavalier était homme de cour; cela se voyait dans son attitude encore plus que dans l'élégance des habits dont il était couvert.

Henri, mécontent de voir ce cavalier arrivé si tard faire tant de bruit, et différer si insolemment par ses habits de ce costume monacal qui était d'ordonnance ce jour-là, lui adressa un coup d'œil plein de reproche et de dépit.

Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et franchissant quelques dalles où étaient sculptées des effigies d'évêques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'était la mode alors), il alla s'agenouiller près de la chaise de velours de M. le duc d'Anjou, lequel, absorbé dans ses pensées bien plutôt que dans ses prières, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait autour de lui.

Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se retourna vivement, et à demi-voix s'écria: Bussy!

– Bonjour, monseigneur, répondit le gentilhomme, comme s'il eût quitté le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fût rien passé d'important depuis qu'il l'avait quitté.

– Mais, lui dit le prince, tu es donc enragé?

– Pourquoi cela, monseigneur?

– Pour quitter n'importe quel lieu où tu étais, et pour venir voir à Chartres les chemises de Notre-Dame.

– Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai à vous parler tout de suite.

– Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?

– Probablement parce que la chose était impossible.

– Mais que s'est-il passé depuis tantôt trois semaines que tu as disparu?

– C'est justement de cela que j'ai à vous parler.

– Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'église?

– Hélas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fâche.

– Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble à mon logis.

– J'y compte bien, monseigneur.

En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la chemise assez grossière de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses femmes, était occupée à en faire autant.

Alors le roi se mit à genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura un moment sous un vaste poêle, priant de tout son cœur, tandis que les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la terre.

Après quoi, le roi se releva, ôta sa tunique sainte, salua l'archevêque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la cathédrale.

Mais, sur la route, il s'arrêta: il venait d'apercevoir Bussy.

– Ah! monsieur, dit-il, il paraît que nos dévotions ne sont point de votre goût, car vous ne pouvez vous décider à quitter l'or et la soie, tandis que votre roi prend la bure et la serge?

– Sire, répondit Bussy avec dignité, mais en pâlissant d'impatience sous l'apostrophe, nul ne prend à cœur comme moi le service de Votre Majesté, même parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les pieds sont le plus déchirés; mais j'arrive d'un voyage long et fatigant, et je n'ai su que ce matin le départ de Votre Majesté pour Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour venir joindre Votre Majesté: voilà pourquoi je n'ai pas eu le temps de changer d'habit, ce dont Votre Majesté ne se serait point aperçue au reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prières aux siennes, j'étais resté à Paris.

Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait regardé ses amis, dont quelques-uns avaient haussé les épaules aux paroles de Bussy, il craignit de les désobliger en faisant bonne mine au gentilhomme de son frère, et il passa outre.

Bussy laissa passer le roi sans sourciller.

– Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas?

– Quoi?

– Que Schomberg, que Quélus et que Maugiron ont haussé les épaules à ton excuse?

– Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy très calme.

– Eh bien?

– Eh bien, croyez-vous que je vais égorger mes semblables ou à peu près dans une église? Je suis trop bon chrétien pour cela.

– Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou étonné, je croyais que tu n'avais pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir.

Bussy haussa les épaules à son tour, et, à la sortie de l'église, prenant le prince à part.

– Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il.

– Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses à m'apprendre.

– Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez pas, j'en suis sûr.

Le duc regarda Bussy avec étonnement.

– C'est comme cela, dit Bussy.

– Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis à toi.

Le duc alla prendre congé de son frère, qui, par une grâce toute particulière de Notre-Dame, disposé sans doute à l'indulgence, donna au duc d'Anjou la permission de retourner à Paris quand bon lui semblerait.

Alors, revenant en toute hâte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans une des chambres de l'hôtel qui lui était assigné pour logement:

– Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi là et raconte-moi ton aventure; sais-tu que je t'ai cru mort?

– Je le crois bien, monseigneur.

– Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en réjouissance de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respiré librement pour la première fois depuis que tu sais tenir une épée? Mais il ne s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitté pour te mettre à la poursuite d'une belle inconnue! Quelle était cette femme et que dois-je attendre?

– Vous devez récolter ce que vous avez semé, monseigneur, c'est-à-dire beaucoup de honte!

– Plaît-il? fit le duc, plus étonné encore de ces étranges paroles que du ton irrévérencieux de Bussy.

– Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que je répète.

– Expliquez-vous, monsieur, et laissez à Chicot les énigmes et les anagrammes.

– Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en appeler à votre souvenir.

– Mais qui est cette femme?

– Je croyais que monseigneur l'avait reconnue.

– C'était donc elle? s'écria le duc.

– Oui, monseigneur.

– Tu l'as vue?

– Oui.

– T'a-t-elle parlé?

– Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Après cela, peut-être monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et l'espérance qu'elle l'était?

Le duc pâlit, et demeura comme écrasé par la rudesse des paroles de celui qui eût dû être son courtisan.

– Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez poussé au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a échappé au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore absous, car, en conservant la vie, elle a trouvé un malheur plus grand que la mort.

– Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrivé? demanda le duc tout tremblant.

– Monseigneur, il lui est arrivé qu'un homme lui a conservé l'honneur, qu'un homme lui a sauvé la vie; mais cet homme s'est fait payer son service si cher, que c'est à regretter qu'il l'ait rendu.

– Achève, voyons.

– Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Méridor, pour échapper aux bras déjà étendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas être la maîtresse, la demoiselle de Méridor s'est jetée aux bras d'un homme qu'elle exècre.

– Que dis-tu?

– Je dis que Diane de Méridor s'appelle aujourd'hui madame de Monsoreau.

À ces mots, au lieu de la pâleur qui couvrait ordinairement les joues de François, le sang reflua si violemment à son visage, qu'on eût cru qu'il allait lui jaillir par les yeux.

– Sang du Christ! s'écria le prince furieux; cela est-il bien vrai?

– Pardieu! puisque je le dis, répliqua Bussy avec son air hautain.

– Ce n'est point ce que je voulais dire, répéta le prince, et je ne suspectais point votre loyauté, Bussy; je me demandais seulement s'il était possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eût eu l'audace de protéger contre mon amour une femme que j'honorais de mon amour.

– Et pourquoi pas? dit Bussy.

– Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi?

– J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre honneur se fourvoyait.

– Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, écoutez, s'il vous plaît; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas.

– Et vous avez tort, mon prince, car vous n'êtes qu'un gentilhomme toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme.

– Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'être le juge de M. de Monsoreau.

– Moi?

– Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traître, traître envers moi?

– Envers vous?

– Envers moi, dont il connaissait les intentions.

– Et les intentions de Votre Altesse étaient?…

– De me faire aimer de Diane sans doute!

– De vous faire aimer?

– Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence.

– C'étaient là vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire ironique.

– Sans doute, et ces intentions, je les ai conservées jusqu'au dernier moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la logique dont il était capable.

– Monseigneur! monseigneur! que dites-vous là? Cet homme vous a poussé à déshonorer Diane?

– Oui.

– Par ses conseils!

– Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres?

– Oh! s'écria Bussy, si je pouvais croire cela!

– Attends une seconde, tu verras.

Et le duc courut à une petite caisse que gardait toujours un page dans son cabinet, et en tira un billet qu'il donna à Bussy:

– Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince.

Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut:

«Monseigneur,

Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques, car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez une tante qui demeure au château de Lude; je m'en charge donc, et vous n'avez pas besoin de vous en inquiéter. Quant aux scrupules de la demoiselle, croyez bien qu'ils s'évanouiront dès qu'elle se trouvera en présence de Votre Altesse; en attendant, j'agis… et ce soir… elle sera au château de Beaugé.

De Votre Altesse, le très respectueux serviteur,

BRYANT DE MONSOREAU.»

– Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince après que le gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois.

– Je dis que vous êtes bien servi, monseigneur.

– C'est-à-dire que je suis trahi, au contraire.

– Ah! c'est juste! j'oubliais la suite.

– Joué! le misérable. Il m'a fait croire à la mort d'une femme…

– Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse.

– Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire.

– Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion là-dessus; je le crois si vous le croyez.

– Que ferais-tu à ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait lui-même?

– Il a fait accroire au père de la jeune fille que c'était vous qui étiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est présenté au château de Beaugé avec une lettre du baron de Méridor; enfin il a fait approcher une barque des fenêtres du château, et il a enlevé la prisonnière; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a poussée, de terreurs en terreurs, à devenir sa femme.

– Et ce n'est point là une déloyauté infâme? s'écria le duc.

– Mise à l'abri sous la vôtre, monseigneur, répondit le gentilhomme avec sa hardiesse ordinaire.

– Ah! Bussy!… tu verras si je sais me venger!

– Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose pareille.

– Comment?

– Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous reprocherez son infamie à ce Monsoreau, et vous le punirez.

– Et de quelle façon?

– En rendant le bonheur à mademoiselle de Méridor.

– Et le puis-je?

– Certainement.

– Et comment cela?

– En lui rendant la liberté.

– Voyons, explique-toi.

– Rien de plus facile; le mariage a été forcé, donc le mariage est nul.

– Tu as raison.

– Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en digne gentilhomme et en noble prince.

– Ah! ah! dit le prince soupçonneux, quelle chaleur! cela t'intéresse donc, Bussy?

– Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intéresse, monseigneur, c'est qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un prince perfide et un homme sans honneur.

– Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage?

– Rien de plus facile, en faisant agir le père.

– Le baron de Méridor?

– Oui.

– Mais il est au fond de l'Anjou.

– Il est ici, monseigneur, c'est-à-dire à Paris.

– Chez toi?

– Non, près de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu jusqu'à présent, c'est-à-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon génie.

– C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure qu'il est très influent dans toute la province.

– Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute chose, c'est qu'il est père, c'est que sa fille est malheureuse, et qu'il est malheureux du malheur de sa fille.

– Et quand pourrais-je le voir?

– Aussitôt votre retour à Paris.

– Bien.

– C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur?

– Oui.

– Foi de gentilhomme?

– Foi de prince.

– Et quand partez-vous?

– Ce soir; m'attends-tu?

– Non, je cours devant.

– Va, et tiens-toi prêt.

– Tout à vous, monseigneur. Où retrouverai-je Votre Altesse?

– Au lever du roi, demain, vers midi.

– J'y serai, monseigneur; adieu.

Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant dans sa litière et qu'il mit quinze heures à faire, le jeune homme, qui revenait à Paris le cœur gonflé d'amour et de joie, le dévora en cinq heures pour consoler plus tôt le baron, auquel il avait promis assistance, et Diane, à laquelle il allait porter la moitié de sa vie.

IX Comment Chicot revint au Louvre et fut reçu par le roi Henri III.

Tout dormait au Louvre, car il n'était encore que onze heures du matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec précaution; les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas.

On laissait reposer le roi, fatigué de son pèlerinage.

Deux hommes se présentèrent en même temps à la porte principale du Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraîcheur incomparable; l'autre, sur un andalous tout floconneux d'écume.

Ils s'arrêtèrent de front à la porte et se regardèrent; car, venus par deux chemins opposés, ils se rencontraient là seulement.

– Monsieur de Chicot, s'écria le plus jeune des deux en saluant avec politesse, comment vous portez-vous ce matin?

– Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, à merveille, monsieur, répondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son grand seigneur et son homme délicat.

– Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy.

– Et vous aussi, je présume?

– Non. Je viens pour saluer monseigneur le duc d'Anjou. Vous savez, monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le bonheur d'être des favoris de Sa Majesté?

– C'est un reproche que je ferai au roi et non à vous, monsieur.

Bussy s'inclina.

– Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage.

– Oui, monsieur, je chassais, répliqua Chicot. Mais, de votre côté, ne voyagiez-vous point aussi?

– En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur, continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service?

– Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment.

– Eh bien, vous allez pénétrer dans le Louvre, vous le privilégié, tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire prévenir le duc d'Anjou que j'attends.

– M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute assister au lever de Sa Majesté; que n'entrez-vous avec moi, monsieur?

– Je crains le mauvais visage du roi.

– Bah!

– Dame! il ne m'a point jusqu'à présent habitué à ses plus gracieux sourires.

– D'ici à quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera.

– Ah! ah! vous êtes donc nécromancien, monsieur de Chicot?

– Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy.

Ils entrèrent en effet, et se dirigèrent, l'un vers le logis de M. le duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir déjà dit, l'appartement qu'avait habité jadis la reine Marguerite, l'autre vers la chambre du roi.

– Henri III venait de s'éveiller; il avait sonné sur le grand timbre, et une nuée de valets et d'amis s'était précipitée dans la chambre royale: déjà le bouillon de volaille, le vin épicé et les pâtes de viandes étaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son auguste maître, et commença, avant de dire bonjour, par manger au plat et boire à l'écuelle d'or.

– Par la mordieu! s'écria le roi ravi, quoiqu'il jouât la colère, c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un pendard!

– Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant sans façon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil à fleurs de lis d'or où était assis Henri III lui-même, nous oublions donc ce petit retour de Pologne où nous avons joué le rôle de cerf, tandis que les magnats jouaient celui de chiens. Taïaut! taïaut!…

– Allons, voilà mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus entendre que des choses désagréables. J'étais bien tranquille cependant depuis trois semaines.

– Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drôlement gouverné ce beau royaume de France?

– Monsieur Chicot!

– Nos peuples tirent-ils la langue, hein?

– Drôle!

– A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frisés? Ah! pardon! monsieur de Quélus, je ne vous voyais pas.

– Chicot, nous nous brouillerons.

– Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie!

Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pâtes de viandes dorées à la poêle.

Le roi se mit à rire: c'était toujours par là qu'il finissait.

– Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence?

– J'ai, dit Chicot, imaginé le plan d'une petite procession en trois actes.

Premier acte. – Des pénitents habillés d'une chemise et d'un haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant réciproquement, montent du Louvre à Montmartre.

Deuxième acte. – Les mêmes pénitents, dépouillés jusqu'à la ceinture et se fouettant avec des chapelets de pointes d'épine, descendent de Montmartre à l'abbaye de Sainte-Geneviève.

Troisième acte. – Enfin, ces mêmes pénitents tout nus, se découpant mutuellement, à grands coups de martinet, des lanières sur les omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Geneviève au Louvre.

J'avais bien pensé, comme péripétie inattendue, à les faire passer par la place de Grève, où le bourreau les eût tous brûlés depuis le premier jusqu'au dernier; mais j'ai pensé que le Seigneur avait gardé là-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et je ne veux pas lui ôter le plaisir de faire lui-même la grillade. – Ça, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous.

– Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris?

– As-tu bien fouillé le Louvre?

– Quelque paillard, ton ami, t'aura confisqué.

– Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisqué tous les paillards.

– Je me trompais donc?

– Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout.

– Nous verrons que tu faisais pénitence.

– Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que c'était, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les sales animaux!

En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un profond respect.

– Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons.

– Quand il plaira à Votre Majesté. Je reçois la nouvelle que nous avons force sangliers à Saint-Germain-en-Laye.

– C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je me le rappelle, a manqué être tué à une chasse au sanglier; et puis les épieux sont durs, et cela fait des ampoules à nos petites mains. N'est-ce pas, mon fils?

M. de Monsoreau regarda Chicot de travers.

– Tiens, dit le Gascon à Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand veneur a rencontré un loup.

– Pourquoi cela?

– Parce que, comme les Nuées du poète Aristophane, il en a retenu la figure, l'œil surtout; c'est frappant.

M. de Monsoreau se retourna, et dit en pâlissant à Chicot:

– Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vécu à la cour, et je vous préviens que, devant mon roi, je n'aime point à être humilié, surtout lorsqu'il s'agit de son service.

– Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous êtes tout le contraire de nous, qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la dernière bouffonnerie.

– Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau.

– Il vous a nommé grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet.

Monsoreau lança un regard terrible au Gascon.

– Allons, allons, dit Henri, qui prévoyait une querelle, parlons d'autre chose, messieurs.

– Oui, dit Chicot, parlons des mérites de Notre-Dame de Chartres.

– Chicot, pas d'impiétés, dit le roi d'un ton sévère.

– Des impiétés, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un homme d'Église, tandis que je suis un homme d'épée. Au contraire, c'est moi qui te préviendrai d'une chose, mon fils.

– Et de laquelle?

– C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne peut plus mal.

– Comment cela?

– Sans doute. Nôtre-Dame avait deux chemises accoutumées à se trouver ensemble, et tu les as séparées. À ta place, je les eusse réunies, Henri, et il y eût eu chance au moins pour qu'un miracle se fit.

Cette allusion un peu brutale à la séparation du roi et de la reine fit rire les amis du roi.

Henri se détira les bras, se frotta les yeux et sourit à son tour.

– Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison.

Et il parla d'autre chose.

– Monsieur, dit tout bas Monsoreau à Chicot, vous plairait-il, sans faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette fenêtre?

– Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir.

– Eh bien, alors, tirons à l'écart.

– Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur.

– Trêve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans l'embrasure où celui-ci l'avait précédé. Nous sommes face à face, nous nous devons la vérité, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le bouffon; un gentilhomme vous défend, entendez-vous bien ce mot, vous défend de rire de lui; il vous invite surtout à bien réfléchir avant de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois où vous vouliez me conduire tout à l'heure, il pousse une collection de bâtons volants et autres, tout à fait dignes de faire suite à ceux qui vous ont si rudement étrillés de la part de M. de Mayenne.

– Ah! fit Chicot sans s'émouvoir en apparence, bien que son œil noir eût lancé un sombre éclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois à M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre débiteur comme je suis le sien, et que je vous plaçasse sur la même ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part égale de ma reconnaissance?

– Il me semble que, parmi vos créanciers, monsieur, vous oubliez de compter le principal.

– Cela m'étonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente mémoire; quel est donc ce créancier, je vous prie?

– Maître Nicolas David.

– Oh! pour celui-là, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire sinistre; je ne lui dois plus rien, il est payé.

En ce moment, un troisième interlocuteur vint se mêler à la conversation.

C'était Bussy.

– Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu à mon aide. Voici M. de Monsoreau qui m'a détourné comme vous voyez, et qui veut me mener ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe, monsieur de Bussy, qu'il a affaire à un sanglier, et que le sanglier revient sur le chasseur.

– Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort à M. le grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous êtes, c'est-à-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prévenir que M. le duc d'Anjou désire vous parler.

– À moi? fit Monsoreau inquiet.

– À vous-même, monsieur, dit Bussy.

Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait l'intention de pénétrer jusqu'au fond de son âme, mais fut forcé de s'arrêter à la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy étaient pleins de sérénité.

– M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au gentilhomme.

– Non, monsieur, je cours prévenir Son Altesse que vous vous rendez à ses ordres, tandis que vous prendrez congé du roi.

Et Bussy s'en retourna comme il était venu, se glissant, avec son adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans.

Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la lettre que nos lecteurs connaissent déjà. Entendant du bruit aux portières, il crut que c'était Monsoreau qui se rendait à ses ordres, et cacha cette lettre.

Bussy parut.

– Eh bien? dit le duc.

– Eh bien, monseigneur, le voici.

– Il ne se doute de rien?

– Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy; n'est-ce pas votre créature? Tiré du néant par vous, ne pouvez-vous pas le réduire au néant?

– Sans doute, répondit le duc avec cet air préoccupé que lui donnait toujours l'approche des événements où il fallait développer quelque énergie.

– Vous paraît-il moins coupable qu'il ne l'était hier?

– Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y réfléchit.

– D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne à un seul point: il a enlevé par trahison une jeune fille noble; il l'a épousée frauduleusement et par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-même la résolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui.

– C'est arrêté ainsi.

– Et au nom du père, au nom de la jeune fille, au nom du château de Méridor, au nom de Diane, j'ai votre parole?

– Vous l'avez.

– Songez qu'ils sont prévenus, qu'ils attendent dans l'anxiété le résultat de votre entrevue avec cet homme.

– La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi.

– Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez réellement un grand prince, monseigneur.

Et il prit la main du duc, cette main qui avait signé tant de fausses promesses, qui avait manqué à tant de serments jurés, et il la baisa respectueusement.

En ce moment on entendit des pas dans le vestibule.

– Le voici, dit Bussy.

– Faites entrer M. de Monsoreau, cria François avec une sévérité qui parut de bon augure à Bussy.

Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sûr d'atteindre enfin au résultat ambitionné par lui, ne put empêcher son regard de prendre, en saluant Monsoreau, une légère teinte d'ironie orgueilleuse; le grand veneur reçut, de son côté, le salut de Bussy avec ce regard vitreux derrière lequel il retranchait les sentiments de son âme, comme derrière une infranchissable forteresse.

Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons déjà, dans ce même corridor où la Mole, une nuit, avait failli être étranglé par Charles IX, Henri III, le duc d'Alençon et le duc de Guise, avec la cordelière de la reine mère. Ce corridor, ainsi que le palier auquel il correspondait, était pour le moment encombré de gentilshommes qui venaient faire leur cour au duc.

Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place, autant pour la considération dont il jouissait par lui-même que pour sa faveur près du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses sensations en lui-même, et, sans rien laisser apercevoir de la terrible angoisse qu'il concentrait dans son cœur, il attendit le résultat de cette conférence où tout son bonheur à venir était en jeu.

La conversation ne pouvait manquer d'être animée: Bussy avait assez vu de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas détruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors il romprait.

Tout à coup l'éclat bien connu de la voix du prince se fît entendre. Cette voix semblait commander.

Bussy tressaillit de joie.

– Ah! dit-il, voilà le duc qui me tient parole. Mais à cet éclat il n'en succéda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant avec inquiétude, un profond silence régna bientôt parmi les courtisans.

Inquiet, troublé dans son rêve commencé, soumis maintenant au flux des espérances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'écouler minute par minute près d'un quart d'heure.

Tout à coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit à travers les portières sortir de cette chambre des voix enjouées.

Bussy savait que le duc était seul avec le grand veneur, et que, si leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait être rien moins que joyeuse en ce moment.

Cette placidité le fit frissonner.

Bientôt les voix se rapprochèrent, la portière se souleva. Monsoreau sortit à reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu'à la limite de sa chambre, en disant:

– Adieu! notre ami. C'est chose convenue.

– Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela?

– Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourné vers le prince, c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen à présent, c'est la publicité.

– Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mystères.

– Alors, dit le grand veneur, dès ce soir je la présenterai au roi.

– Marchez sans crainte, j'aurai tout préparé.

Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots à l'oreille.

– C'est fait, monseigneur, répondit celui-ci.

Monsoreau salua une dernière fois le duc, qui, sans voir Bussy, caché qu'il était par les plis d'une portière à laquelle il se cramponnait pour ne pas tomber, examinait les assistants.

– Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient déjà devant une faveur à l'éclat de laquelle semblait pâlir celle de Bussy; messieurs, permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Méridor, ma femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la présente ce soir à la cour.

Bussy chancela; quoique le coup ne fût déjà plus inattendu, il était si violent, qu'il pensa en être écrasé.

Ce fut alors qu'il avança la tête, et que le duc et lui, tous deux pâles de sentiments bien opposés, échangèrent un regard de mépris de la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou.

Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des compliments et des félicitations.

Quant à Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci vit ce mouvement, et le prévint en laissant retomber la portière; en même temps, derrière la portière, la porte se referma, et l'on entendit le grincement de la clef dans la serrure.

Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux à ses tempes et à son cœur. Sa main, rencontrant la dague pendue à son ceinturon, la tira machinalement à moitié du fourreau; car, chez cet homme, les passions prenaient un premier élan irrésistible; mais l'amour, qui l'avait poussé à cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur amère, profonde, lancinante, étouffa la colère: au lieu de se gonfler, le cœur éclata.

Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'énergie du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'être choquées au plus fort de leur ascension, deux vagues courroucées qui semblaient vouloir escalader le ciel.

Bussy comprit que, s'il restait là, il allait donner le spectacle de sa douleur insensée; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret, descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine.

Le baron et Diane attendaient la réponse promise par Bussy; ils virent le jeune homme apparaître, pâle, le visage bouleversé et les yeux sanglants.

– Madame, s'écria Bussy, méprisez-moi, haïssez-moi; je croyais être quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais pouvoir quelque chose, et je ne peux pas même m'arracher le cœur. Madame, vous êtes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme légitime reconnue à cette heure, et qui doit être présentée ce soir. Mais je suis un pauvre fou, un misérable insensé, ou plutôt, ou plutôt, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc d'Anjou qui est un lâche et un infâme.

Et, laissant le père et la fille épouvantés, fou de douleur, ivre de rage, Bussy sortit de la chambre, se précipita par les montées, sauta sur son cheval, lui enfonça ses deux éperons dans le ventre, et, sans savoir où il allait, lâchant les rênes, ne s'occupant que d'étreindre son cœur grondant sous sa main crispée, il partit, semant sur son passage le vertige et la terreur.

X Ce qui s'était passé entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand veneur.

Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'était opéré dans les façons du duc d'Anjou à l'égard de Bussy.

Le duc, lorsqu'il reçut M. de Monsoreau, après les exhortations de son gentilhomme, était monté sur le ton le plus favorable aux projets de ce dernier. Sa bile, facile à s'irriter, débordait d'un cœur ulcéré par les deux passions dominantes dans ce cœur: l'amour-propre du duc avait reçu sa blessure; la peur d'un éclat, dont menaçait Bussy, au nom de M. de Méridor, fouettait plus douloureusement encore la colère de François.

En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant, d'épouvantables explosions, quand le cœur qui les renferme, pareil à ces bombes saturées de poudre, est assez solidement construit, assez hermétiquement clos pour que la compression double l'éclat.

M. d'Alençon reçut donc le grand veneur avec un de ces visages sévères qui faisaient trembler à la cour les plus intrépides, car on savait les ressources de François en matière de vengeance.

– Votre Altesse m'a mandé? dit Monsoreau fort calme et avec un regard aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitué à manier l'âme du prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on eût dit, pour transporter la figure de l'être vivant aux objets inanimés, qu'il demandait compte à l'appartement des projets au maître.

– Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a personne derrière ces tentures; nous pourrons causer librement et surtout franchement.

Monsoreau s'inclina.

– Car vous êtes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France, et vous avez de l'attachement pour ma personne?

– Je le crois, monseigneur.

– Moi, j'en suis sûr, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion, m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aidé mes entreprises, oubliant souvent vos intérêts, exposant votre vie.

– Altesse!…

– Je le sais. Dernièrement encore, il faut que je vous le rappelle, car, en vérité, vous avez tant de délicatesse, que jamais chez vous aucune allusion, même indirecte, ne remet en évidence les services rendus. Dernièrement, pour cette malheureuse aventure…

– Quelle aventure, monseigneur?

– Cet enlèvement de mademoiselle de Méridor; pauvre jeune fille!

– Hélas! murmura Monsoreau de façon que la réponse ne fût pas sérieusement applicable au sens des paroles de François.

– Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un terrain sûr.

– Ne la plaindriez-vous pas, Altesse?

– Moi! oh! vous savez si j'ai regretté ce funeste caprice! Et tenez, il a fallu toute l'amitié que j'ai pour vous, toute l'habitude que j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je n'eusse pas enlevé la jeune fille.

Monsoreau sentit le coup.

– Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur, répliqua-t-il, votre bonté naturelle vous conduit à exagérer: vous n'avez pas plus causé la mort de cette jeune fille, que moi-même…

– Comment cela?

– Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'à la mort de mademoiselle de Méridor?

– Oh! non.

– Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un malheur comme le hasard en cause tous les jours.

– -Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le cœur de Monsoreau, la mort a tout enveloppé dans son éternel silence…

Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau levât les yeux aussitôt, et se dit:

– Ce ne sont pas des remords…

– Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc à Votre Altesse?

– Pourquoi hésiteriez-vous? dit aussitôt le prince avec un étonnement mêlé de hauteur.

– En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hésiterais.

– Qu'est-ce à dire?

– Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi éminent par son intelligence et sa noblesse de cœur, la franchise doit entrer désormais comme un élément principal dans cette conversation.

– Désormais?… Que signifie?

– C'est que, au début, Votre Altesse n'a pas jugé à propos d'user avec moi de cette franchise.

– Vraiment! riposta le duc avec un éclat de rire qui décelait une furieuse colère.

– Écoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que Votre Altesse voulait me dire.

– Parlez donc, alors.

– Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-être mademoiselle de Méridor n'était pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux qui se croyaient ses meurtriers.

– Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, à me faire faire cette réflexion consolante! Vous êtes un fidèle serviteur, sur ma parole! vous m'avez vu sombre, affligé; vous m'avez ouï parler des rêves funèbres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la sensibilité n'est pas banale, Dieu merci… et vous m'avez laissé vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'épargner tant de souffrances!… Comment faut-il que j'appelle cette conduite, monsieur?…

Le duc prononça ces paroles avec tout l'éclat d'un courroux prêt à déborder.

– Monseigneur, répondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige contre moi une accusation…

– Traître! s'écria tout à coup le duc en faisant un pas vers le grand veneur, je la dirige et je l'appuie… Tu m'as trompé! tu m'as pris cette femme que j'aimais.

Monsoreau pâlit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude calme et presque fière.

– C'est vrai, dit-il.

– Ah! c'est vrai… l'impudent, le fourbe!

– Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle à un gentilhomme, à un bon serviteur.

Le duc se mit à rire convulsivement.

– À un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible qu'avant cette terrible menace.

Le duc s'arrêta sur ce seul mot.

– Que voulez-vous dire? murmura-t-il.

– Je veux dire, reprit avec douceur et obséquiosité Monsoreau, que, si monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-même la prendre.

Le duc ne trouva rien à répondre, stupéfait de tant d'audace.

– Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment mademoiselle de Méridor…

– Moi aussi! répondit François avec une inexprimable dignité.

– C'est vrai, monseigneur, vous êtes mon maître; mais mademoiselle de Méridor ne vous aimait pas.

– Et elle t'aimait, toi?

– Peut-être, murmura Monsoreau.

– Tu mens! tu mens! tu l'as violentée comme je la violentais. Seulement, moi, le maître, j'ai échoué; toi, le valet, tu as réussi. C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison.

– Monseigneur, je l'aimais.

– Que m'importe, à moi?

– Monseigneur…

– Des menaces, serpent?

– Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tête comme le tigre qui médite son élan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis pas un de vos valets comme vous disiez tout à l'heure. Ma femme est à moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas même le roi. Or j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise.

– Vraiment! dit François en s'élançant vers le timbre d'argent placé sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras.

– Vous vous trompez, monseigneur, s'écria Monsoreau en se précipitant vers la table pour empêcher le prince d'appeler. Arrêtez cette mauvaise pensée qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une fois, si vous me faisiez une injure publique…

– Tu rendras cette femme, te dis-je.

– La rendre, comment?… Elle est ma femme, je l'ai épousée devant Dieu.

Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne quitta point son attitude irritée.

– Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes!

– Il sait donc tout? murmura Monsoreau.

– Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai, fusses-tu cent fois engagé devant tous les dieux qui ont régné dans le ciel.

– Ah! monseigneur, vous blasphémez, dit Monsoreau.

– Demain, mademoiselle de Méridor sera rendue à son père; demain tu partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras vendu ta charge de grand veneur: voilà mes conditions, sinon, prends garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre.

Et le prince, saisissant une coupe de cristal émaillée, présent de l'archiduc d'Autriche, la lança comme un furieux vers Monsoreau qui fut enveloppé de ses débris.

– Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant à François stupéfait.

– Pourquoi cela… maudit?

– Parce que je demanderai ma grâce au roi de France, au roi élu à l'abbaye de Sainte-Geneviève, et que ce nouveau souverain, si bon, si noble, si heureux de la faveur divine, toute récente encore, ne refusera pas d'écouter le premier suppliant qui lui présentera une requête.

Monsoreau avait accentué progressivement ces mots terribles; le feu de ses yeux passait peu à peu dans sa parole, qui devenait éclatante.

François pâlit à son tour, fît un pas en arrière, alla pousser la lourde tapisserie de la porte d'entrée, puis, saisissant Monsoreau par la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eût été au bout de ses forces:

– C'est bien… c'est bien…, comte, cette requête, présentez-la-moi plus bas… je vous écoute.

– Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout à coup tranquille, humblement comme il convient au très humble serviteur de Votre Altesse.

François fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut à portée de regarder derrière les tapisseries, il y regarda chaque fois. Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent pas été entendues.

– Vous disiez? demanda-t-il.

– Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour, noble seigneur, est la plus impérieuse des passions… Pour me faire oublier que Votre Altesse avait jeté les yeux sur Diane, il fallait que je ne fusse plus maître de moi.

– Je vous le disais, comte, c'est une trahison.

– Ne m'accablez pas, monseigneur, voilà quelle est la pensée qui me vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier prince du monde chrétien.

Le duc fit un mouvement.

– Car vous l'êtes… murmura Monsoreau à l'oreille du duc; entre ce rang suprême et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile à dissiper… Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et, comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais, ébloui de votre rayonnement futur qui m'empêchait presque de voir la pauvre petite fleur que je désirais, moi chétif, près de vous, mon maître, je me suis dit: Laissons le prince à ses rêves brillants, à ses projets splendides; là est son but; moi, je cherche le mien dans l'ombre… À peine s'apercevra-t-il de ma retraite, à peine sentira-t-il glisser la chétive perle que je dérobe à son bandeau royal.

– Comte! comte! dit le duc, enivré malgré lui par la magie de cette peinture.

– Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur?

À ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapissé de cuir doré, le portrait de Bussy, qu'il aimait à regarder parfois comme il avait jadis aimé à regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait l'œil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-même avec son œil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter à prendre courage.

– Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je tiens rigueur, Dieu m'en est témoin; c'est parce qu'un père en deuil, un père indignement abusé, réclame sa fille; c'est parce qu'une femme, forcée à vous épouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en un mot, le premier devoir d'un prince est la justice.

– Monseigneur!

– C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai justice…

– Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la reconnaissance est le premier devoir d'un roi.

– Que dites-vous?

– Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa couronne… Or, monseigneur…

– Eh bien?…

– Vous me devez la couronne, sire!

– Monsoreau! s'écria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux premières attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix basse et tremblante, êtes-vous donc alors un traître envers le roi comme vous fûtes un traître envers le prince?

– Je m'attache à qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix de plus en plus élevée.

– Malheureux!…

Et le duc regarda encore le portrait de Bussy.

– Je ne puis! dit-il… Vous êtes un loyal gentilhomme, Monsoreau, vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait.

– Pourquoi cela, monseigneur?

– Parce que c'est une action indigne de vous et de moi… Renoncez à cette femme. Eh! mon cher comte… encore ce sacrifice; mon cher comte, je vous en dédommagerai par tout ce que vous me demanderez…

– Votre Altesse aime donc encore Diane de Méridor? fit Monsoreau pâle de jalousie.

– Non! non! je le jure, non!

– Eh bien, alors, qui peut arrêter Votre Altesse? Elle est ma femme; ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi dans les secrets de ma vie?

– Mais elle ne vous aime pas.

– Qu'importe?

– Faites cela pour moi, Monsoreau…

– Je ne le puis…

– Alors… dit le duc plongé dans la plus horrible perplexité… alors…

– Réfléchissez, sire!

Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononcé par le comte venait d'y faire monter.

– Vous me dénonceriez?

– Au roi détrôné pour vous, oui, Votre Majesté; car, si mon nouveau prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais à l'ancien.

– C'est infâme!

– C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour être infâme.

– C'est lâche!

– Oui, Votre Majesté, mais j'aime assez pour être lâche.

Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arrêta d'un seul regard, d'un seul sourire.

– Vous ne gagneriez rien à me tuer, monseigneur, dit-il; il est des secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de clémence, moi le plus humble de vos sujets!

Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les déchirait avec les ongles.

– Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme qui vous a le mieux servi en toute chose.

François se leva.

– Que demandez-vous? dit-il.

– Que Votre Majesté…

– Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie?

– Oh! monseigneur!

Et Monsoreau s'inclina.

– Dites, murmura François.

– Monseigneur, vous me pardonnerez?

– Oui.

– Monseigneur, vous me réconcilierez avec M. de Méridor?

– Oui.

– Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle de Méridor?

– Oui, fit le duc d'une voix étouffée.

– Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour où elle paraîtra en cérémonie au cercle de la reine, à qui je veux avoir l'honneur de la présenter?

– Oui, dit François; est-ce tout?

– Absolument tout, monseigneur.

– Allez, vous avez ma parole.

– Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous conserverez le trône où je vous ai fait monter! Adieu, sire.

Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au prince.

– Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'à savoir comment le duc a été instruit.

XI Comment se tint le conseil du roi.

Le jour même, M. de Monsoreau avait, selon son désir manifesté au duc d'Anjou, présenté sa femme au cercle de la reine mère et à celui de la reine.

Henri, soucieux comme à son ordinaire, avait été se coucher, prévenu par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand conseil.

Henri ne fit pas même de questions au chancelier; il était tard, Sa Majesté avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne déranger ni le repos ni le sommeil du roi.

Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maître, et savait qu'au contraire de Philippe de Macédoine le roi endormi ou à jeun n'écouterait pas avec une lucidité suffisante les communications qu'il avait à lui faire.

Il savait aussi que Henri, dont les insomnies étaient fréquentes, – c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-même, – songerait au milieu de la nuit à l'audience demandée, et la donnerait avec une curiosité aiguillonnée selon la gravité de la circonstance.

Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prévu.

Après un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se réveilla; la demande du chancelier lui revint en tête, il s'assit sur son lit, se mit à penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le long de ses matelas, passa ses caleçons de soie, chaussa ses pantoufles, et, sans rien changer à sa toilette de nuit, qui le rendait pareil à un fantôme, il s'achemina, à la lueur de sa lampe, qui, depuis que le souffle de l'Éternel était passé dans l'Anjou avec Saint-Luc, ne s'éteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la chambre de Chicot, la même où s'étaient si heureusement célébrées les noces de mademoiselle de Brissac.

Le Gascon dormait à plein sommeil et ronflait comme une forge.

Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir à le réveiller.

À la troisième fois cependant, le roi ayant accompagné le geste de la voix et appelé Chicot à tue-tête, le Gascon ouvrit un œil.

– Chicot! répéta le roi.

– Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot.

– Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi veille?

– Ah! mon Dieu! s'écria Chicot, feignant de ne pas reconnaître le roi, est-ce que Sa Majesté a pris une indigestion?

– Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi!

– Qui, toi?

– Moi, Henri.

– Décidément, mon fils, ce sont les bécassines qui t'étouffent. Je t'avais cependant prévenu; tu en as trop mangé hier soir, comme aussi de ces bisques aux écrevisses.

– Non, dit Henri, car à peine y ai-je goûté.

– Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonné. Ventre de biche! que tu es pâle! Henri.

– C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi.

– Tu n'es donc pas malade?

– Non.

– Alors pourquoi me réveilles-tu?

– Parce que le chagrin me persécute.

– Tu as du chagrin?

– Beaucoup.

– Tant mieux.

– Comment, tant mieux?

– Oui, le chagrin fait réfléchir; et tu réfléchiras qu'on ne réveille un honnête homme à deux heures du matin que pour lui faire un cadeau. Que m'apportes-tu, voyons?

– Rien, Chicot; je viens causer avec toi.

– Ce n'est point assez.

– Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir à la cour.

– Tu reçois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire?

– Il venait me demander audience.

– Ah! voilà un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui entres dans la chambre des gens à deux heures du matin sans dire gare.

– Que pouvait-il avoir à me dire, Chicot?

– Comment! malheureux, s'écria le Gascon, c'est pour me demander cela que tu me réveilles?

– Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma police.

– Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas.

– Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de Morvilliers est toujours très bien renseigné.

– Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu d'entendre de pareilles sornettes!

– Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri.

– Oui, corbœuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons.

– Lesquelles?

– Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il?

– Oui, si elle est bonne.

– Et tu me laisseras tranquille après?

– Certainement.

– Eh bien, un jour, non, c'était un soir.

– Peu importe!

– Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quélus et Schomberg…

– Tu m'as battu?

– Oui, bâtonné, bâtonné, tous trois.

– À quel propos?

– Vous aviez insulté mon page, vous avez reçu les coups, et M. de Morvilliers ne vous en a rien dit.

– Comment! s'écria Henri, c'était toi, scélérat? c'était toi, sacrilège?

– Moi-même, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon fils, que je frappe bien quand je frappe?

– Misérable!

– Tu avoues donc que c'est la vérité?

– Je te ferai fouetter, Chicot.

– Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voilà tout ce que je te demande.

– Tu sais bien que c'est vrai, malheureux!

– As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers?

– Oui, puisque tu étais là quand il est venu.

– Lui as-tu raconté le fâcheux accident qui était arrivé la veille à un gentilhomme de tes amis?

– Oui.

– Lui as-tu ordonné de retrouver le coupable?

– Oui.

– Te l'a-t-il retrouvé?

– Non.

– Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal faite.

Et, se retournant vers le mur, sans vouloir répondre davantage, Chicot se remit à ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ôta au roi toute espérance de le tirer de ce second sommeil.

Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, à défaut d'autre interlocuteur, se mit à déplorer, avec son lévrier Narcisse, le malheur qu'ont les rois de ne jamais connaître la vérité qu'à leurs dépens.

Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes amitiés du roi. Cette fois il se composait de Quélus, de Maugiron, de d'Épernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six mois.

Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en papier, et les alignait méthodiquement, pour faire, disait-il, une flotte à Sa Majesté très chrétienne, à l'instar de la flotte du roi très catholique.

On annonça M. de Morvilliers.

L'homme d'État avait pris son plus sombre costume et son air le plus lugubre. Après un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il s'approcha du roi:

– Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majesté?

– Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez.

– Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de dénoncer un complot bien terrible à Votre Majesté.

– Un complot! s'écrièrent tous les assistants.

Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe galiote à deux têtes, dont il voulait faire la barque amirale de la flotte.

– Un complot, oui, Majesté, dit M. de Morvilliers, baissant la voix avec ce mystère qui présage les terribles confidences.

– Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol?

À ce moment M. le duc d'Anjou, mandé au conseil, entra dans la salle, dont les portes se refermèrent aussitôt.

– Vous entendez, mon frère, dit Henri après le cérémonial. M. de Morvilliers nous dénonce un complot contre la sûreté de l'État.

Le duc jeta lentement sur les gentilshommes présents ce regard si clair et si défiant que nous lui connaissons.

– Est-il bien possible?… murmura-t-il.

– Hélas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menaçant.

– Contez-nous cela, répliqua Chicot en mettant sa galiote terminée dans le bassin de cristal placé sur la table.

– Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le chancelier.

– J'écoute, dit Henri.

Le chancelier prit sa voix la plus voilée, sa pose la plus courbée, son regard le plus affairé.

– Sire, dit-il, depuis très longtemps je veillais sur les menées de quelques mécontents…

– Oh! fit Chicot… quelques?… Vous êtes bien modeste, monsieur de Morvilliers!…

– C'étaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des boutiquiers, des gens de métiers ou de petits clercs de robe… il y avait de ci, de là, des moines et des écoliers.

– Ce ne sont pas là de bien grands princes, dit Chicot avec une parfaite tranquillité, et en recommençant un nouveau vaisseau à deux pointes.

Le duc d'Anjou sourit forcément.

– Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les mécontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre ou la religion…

– C'est fort sensé, dit Henri. Après?

Le chancelier, heureux de cet éloge, poursuivit:

– Dans l'armée, j'avais des officiers dévoués à Votre Majesté qui m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors j'ai mis des hommes en campagne.

– Toujours fort sensé, dit Chicot.

Et enfin, continua Morvilliers, je réussis à faire décider par mes agents un homme de la prévôté de Paris.

– À quoi faire? dit le roi.

– À espionner les prédicateurs qui vont excitant le peuple contre Votre Majesté.

– Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu?

– Ces gens reçoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais d'un parti fort hostile à la couronne. Ce parti, je l'ai étudié.

– Fort bien, dit le roi.

– Très sensé, dit Chicot.

– Et j'en connais les espérances, ajouta triomphalement Morvilliers.

– C'est superbe! s'écria Chicot.

Le roi fit signe au Gascon de se taire.

Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur.

– Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages de Votre Majesté des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage à toute épreuve, d'une avidité insatiable, c'est vrai, mais que j'avais soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le sacrifice d'une forte somme d'argent, je connaîtrais le premier rendez-vous des conspirateurs.

– Voilà qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye!

– Eh! qu'à cela ne tienne, s'écria Henri, voyons… chancelier, le but de ce complot, l'espérance des conspirateurs?…

– Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthélemy.

– Contre qui?

– Contre les huguenots. Les assistants se regardèrent surpris.

– Combien cela vous a-t-il coûté, à peu près? demanda Chicot.

– Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre.

Chicot se retourna vers le roi.

– Si tu veux, pour mille écus, je te dis le secret de M. de Morvilliers, s'écria le Gascon.

Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage qu'on n'eût pu s'y attendre.

– Dis, répliqua le roi.

– C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commencée depuis dix ans. M. de Morvilliers a découvert ce que tout bourgeois parisien sait comme son pater.

– Monsieur… interrompit le chancelier.

– Je dis la vérité… et je le prouverai, s'écria Chicot d'un ton d'avocat.

– Dites-moi le lieu de la réunion des ligueurs, alors.

– Très volontiers, 1° la place publique; 2° la place publique; 3° les places publiques.

– Monsieur Chicot veut rire, dit en grimaçant le chancelier, et leur signe de ralliement?

– Ils sont habillés en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils marchent, répondit gravement Chicot.

Un éclat de rire général accueillit cette explication. M. de Morvilliers crut qu'il serait de bon goût de céder à l'entraînement, et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre:

– Enfin, dit-il, mon espion a assisté à l'une de leurs séances, et cela dans un lieu que M. Chicot ne connaît pas.

Le duc d'Anjou pâlit.

– Où cela? dit le roi.

– À l'abbaye Sainte-Geneviève!

Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la barque amirale.

– L'abbaye Sainte-Geneviève! dit le roi.

– C'est impossible, murmura le duc.

– Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant avec triomphe toute l'assemblée.

– Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils décidé? demanda le roi.

– Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrôlé s'armerait, que chaque province recevrait un envoyé de la métropole insurrectionnelle, que tous les huguenots chéris de Sa Majesté, ce sont leurs expressions…

Le roi sourit.

– Seraient massacrés à un jour désigné.

– Voilà tout? demanda Henri.

– Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique.

– Est-ce bien tout? dit le duc.

– Non, monseigneur…

– Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait volé.

– Parlez, chancelier, dit le roi.

– Il y a des chefs…

Chicot vit s'agiter sur le cœur du duc son pourpoint, que soulevaient les battements.

– Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est étonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent soixante-quinze mille livres.

– Ces chefs… leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces chefs?

– D'abord, un prédicateur, un fanatique, un énergumène, dont j'ai acheté le nom dix mille livres.

– Et vous avez bien fait.

– Le frère génovéfain Gorenflot!

– Pauvre diable! fit Chicot avec une commisération véritable. Il était dit que cette aventure ne lui réussirait pas!

– Gorenflot! dit le roi en écrivant ce nom; bien… après…

– Après… dit le chancelier avec hésitation, mais, sire, c'est tout…

Et Morvilliers promena encore sur l'assemblée son regard inquisiteur et mystérieux, qui semblait dire: Si Votre Majesté était seule, elle en saurait bien davantage.

– Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici… dites.

– Oh! sire, celui que j'hésite à nommer a aussi des amis bien puissants…

– Près de moi?

– Partout.

– Sont-ils plus puissants que moi? s'écria Henri pâle de colère et d'inquiétude.

– Sire, un secret ne se dit pas à haute voix. Excusez-moi, je suis homme d'État.

– C'est juste.

– C'est fort sensé! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'État.

– Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons présenter au roi nos très humbles respects, si la communication ne peut être faite en notre présence.

M. de Morvilliers hésitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste, craignant que le chancelier, tout naïf qu'il semblait être, n'eût réussi à découvrir quelque chose de moins simple que ses premières révélations.

Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de demeurer en place, à Chicot de faire silence, aux trois favoris de détourner leur attention.

Aussitôt M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majesté; mais il n'avait pas fait la moitié du mouvement compassé selon toutes les règles de l'étiquette, qu'une immense clameur retentit dans la cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Quélus et d'Épernon se précipitèrent vers la fenêtre; M. d'Anjou porta la main à son épée, comme si tout ce bruit menaçant eût été dirigé contre lui.

Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la chambre.

– Tiens! M. de Guise, s'écria-t-il le premier, M. de Guise qui entre au Louvre!

Le roi fit un mouvement.

– C'est vrai, dirent les gentilshommes.

– Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou.

– Voilà qui est bizarre… n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit à Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque hébété de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire à l'oreille.

– Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait à mon cousin de Guise? demanda-t-il à voix basse au magistrat.

– Oui, sire, c'est lui qui présidait la séance, répondit le chancelier sur le même ton.

– Et les autres?…

– Je n'en connais pas d'autres…

Henri consulta Chicot d'un coup d'œil.

– Ventre de biche! s'écria le Gascon en se posant royalement; faites entrer mon cousin de Guise!

Et, se penchant vers Henri:

– En voilà un, lui dit-il à l'oreille, dont tu connais assez le nom, à ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes tablettes.

Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas.

– Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour le roi!

Le duc de Guise était assez avant dans la galerie pour entendre ces paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait résolu d'aborder le roi.

XII Ce que venait faire M. de Guise au Louvre.

Derrière M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des courtisans, des gentilshommes; derrière cette brillante escorte venait le peuple, escorte moins brillante, mais plus sûre et surtout plus redoutable. Seulement les gentilshommes étaient entrés au palais et le peuple était resté à la porte.

C'était des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment même où le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, pénétrait dans la galerie.

À la vue de cette espèce d'armée qui faisait cortège au héros parisien chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris les armes, et, rangés derrière leur brave colonel, lançaient au peuple des regards menaçants, au triomphateur des provocations muettes.

Guise avait remarqué l'attitude de ces soldats que commandait Grillon; il adressa un petit salut plein de grâce au colonel, qui, l'épée au poing, se tenait à quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura roide et impassible dans sa dédaigneuse immobilité.

Cette révolte d'un homme et d'un régiment contre son pouvoir si généralement établi frappa le duc. Son front devint un instant soucieux; mais, à mesure qu'il s'approchait du roi, son front s'éclaircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de Henri III, il y entra en souriant.

– Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait semblé les entendre.

– Sire, répondit le duc, les trompettes ne sonnent à Paris que pour le roi, en campagne que pour le général, et je suis trop familier à la fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; là-bas elles n'en feraient point assez pour un prince.

Henri se mordit les lèvres.

– Par la mordieu! dit-il après un silence employé à dévorer des yeux le prince lorrain, vous êtes bien reluisant, mon cousin? est-ce que vous arrivez du siège de la Charité d'aujourd'hui seulement?

– D'aujourd'hui seulement, oui, sire, répondit le duc avec une légère rougeur.

– Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur.

Henri III répétait les mots quand il avait trop d'idées à cacher, comme on épaissit les rangs des soldats devant une batterie de canons qui ne doit être démasquée qu'à un certain moment.

– Beaucoup d'honneur, répéta Chicot avec une intonation si exacte, qu'on eût pu croire que ces deux mots venaient encore du roi.

– Sire, dit le duc, Votre Majesté veut railler sans doute: comment ma visite pourrait-elle honorer celui de qui vient tout honneur?

– Je veux dire, monsieur de Guise, répliqua Henri, que tout bon catholique a l'habitude, au retour de la campagne, d'aller voir Dieu d'abord, dans quelqu'un de ses temples; le roi ne vient qu'après Dieu. Honorez Dieu, servez le roi: vous savez, mon cousin, c'est un axiome moitié religieux, moitié politique.

La rougeur du duc de Guise fut cette fois plus distincte; le roi, qui avait parlé en regardant le duc bien en face, vit cette rougeur, et, son regard, comme guidé par un mouvement instinctif, étant passé du duc de Guise au duc d'Anjou, il vit avec étonnement que son bon frère était aussi pâle que son beau cousin était rouge.

Cette émotion, se traduisant de deux façons si opposées, le frappa. Il détourna les yeux avec affectation, et prit un air affable, velours sous lequel personne mieux que Henri III ne savait cacher ses griffes royales.

– En tout cas, duc, dit-il, rien n'égale ma joie de vous voir échappé à toutes ces mauvaises chances de la guerre, quoique vous cherchiez le danger, dit-on, d'une façon téméraire. Mais le danger vous connaît, mon cousin, il vous fuit.

Le duc s'inclina devant le compliment.

– Aussi je vous dirai, mon cousin, ne soyez pas si ambitieux de périls mortels; car ce serait en vérité bien dur pour des fainéants comme nous, qui dormons, qui mangeons, qui chassons, et qui, pour toutes conquêtes, inventons de nouvelles modes et de nouvelles prières…

– Oui, sire, dit le duc, se rattachant à ce dernier mot. Nous savons que vous êtes un prince éclairé et pieux, et qu'aucun plaisir ne peut vous faire perdre de vue la gloire de Dieu et les intérêts de l'Église. C'est pourquoi nous sommes venus avec tant de confiance vers Votre Majesté.

– Regarde donc la confiance de ton cousin, Henri, dit Chicot en montrant au roi les gentilshommes qui, par respect, se tenaient hors de l'appartement, il en a laissé un tiers à la porte de ton cabinet et les deux autres tiers à celle du Louvre.

– Avec confiance? répéta Henri; ne venez-vous point toujours avec confiance près de moi, mon cousin?

– Sire, je m'entends; cette confiance dont je parle a rapport à la proposition que je compte vous faire.

– Ah! ah! vous avez à me proposer quelque chose, mon cousin? Alors parlez avec confiance, comme vous dites, avec toute confiance. Qu'avez-vous à nous proposer?

– L'exécution d'une des plus belles idées qui aient encore ému le monde chrétien depuis que les croisades sont devenues impossibles.

– Parlez, duc.

– Sire, continua le duc, mais cette fois en haussant la voix de manière à être entendu de l'antichambre, sire, ce n'est pas un vain titre que celui de roi très chrétien, il oblige à un zèle ardent pour la défense de la religion. Le fils aîné de l'Église, et c'est votre titre, sire, doit être toujours prêt à défendre sa mère.

– Tiens, dit Chicot, mon cousin qui prêche avec une grande rapière au côté et une salade en tête; c'est drôle! ça ne m'étonne plus que les moines veuillent faire la guerre; Henri, je te demande un régiment pour Gorenflot.

Le duc feignit de ne pas entendre; Henri croisa ses jambes l'une sur l'autre, posa son coude sur son genou et emboîta son menton dans sa main.

– Est-ce que l'Église est menacée par les Sarrasins, mon cher duc? demanda-t-il, ou bien aspireriez-vous par hasard au titre de roi… de Jérusalem?

– Sire, reprit le duc, cette grande affluence de peuple qui me suivait en bénissant mon nom ne m'honorait de cet accueil, croyez-le bien, que pour payer l'ardeur de mon zèle à défendre la foi. J'ai déjà eu l'honneur de parler à Votre Majesté, avant son avènement au trône, d'un projet d'alliance entre tous les vrais catholiques.

– Oui, oui, dit Chicot; oui, je m'en souviens, moi, la Ligue, ventre de biche! Henri, la Ligue, par Saint-Barthélemy; la Ligue, mon roi; sur ma parole, tu es bien oublieux, mon fils, de ne point te souvenir d'une si triomphante idée.

Le duc se retourna au bruit de ces paroles, et laissa tomber un regard dédaigneux sur celui qui les avait prononcées, ne sachant pas combien ces paroles avaient de poids sur l'esprit du roi, surchargées qu'elles étaient des révélations toutes récentes de M. de Morvilliers.

Le duc d'Anjou en fut ému, lui, et appuyant un doigt sur ses lèvres, il regarda fixement le duc de Guise, pâle et immobile comme la statue de la Circonspection.

Cette fois le roi ne s'apercevait point du signe d'intelligence qui reliait entre eux les intérêts des deux princes; mais Chicot, s'approchant de son oreille, sous prétexte de planter une de ses deux poules dans les chaînettes en rubis de sa toque, lui dit tout bas:

– Vois ton frère, Henri.

L'œil de Henri se leva rapide; le doigt du duc s'abaissa presque aussi prompt; mais il était déjà trop tard. Henri avait vu le mouvement et deviné la recommandation.

– Sire, continua le duc de Guise, qui avait bien vu l'action de Chicot, mais qui n'avait pu entendre ses paroles, les catholiques ont, en effet, appelé cette association la sainte Ligue, et elle a pour but principal de fortifier le trône contre les huguenots, ses ennemis mortels.

– Bien dit! s'écria Chicot. J'approuve pedibus et nutu.

– Mais, continua le duc, c'est peu de s'associer, sire, c'est peu de former une masse, si compacte qu'elle soit, il faut lui imprimer une direction. Or, dans un royaume comme la France, plusieurs millions d'hommes ne se rassemblent pas sans l'aveu du roi.

– Plusieurs millions d'hommes! fit Henri n'essayant aucun effort pour dissimuler une surprise qu'on eût pu, avec raison, interpréter comme de la frayeur.

– Plusieurs millions d'hommes, répéta Chicot, léger noyau des mécontents, et qui, s'il est planté, comme je n'en doute point, par des mains habiles, fera pousser de jolis fruits.

Pour cette fois, la patience du duc parut être à bout; il serra ses lèvres dédaigneuses, et, pressant la terre d'un pied dont il n'osait point la frapper:

– Je m'étonne, sire, dit-il, que Votre Majesté souffre qu'on m'interrompe si souvent quand j'ai l'honneur de lui parler de matières si graves.

Chicot, à cette démonstration, dont il parut sentir toute la justesse, tourna autour de lui des yeux furibonds, et, imitant la voix glapissante de l'huissier du Parlement:

– Silence, donc! s'écria-t-il, ou, ventre de biche! on aura affaire à moi.

– Plusieurs millions d'hommes! reprit le roi, qui avait peine à avaler le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique; mais, en face de ces plusieurs millions d'associés, combien y a-t-il donc de protestants dans mon royaume?

Le duc parut chercher.

– Quatre, dit Chicot.

Cette nouvelle saillie fit éclater de rire les amis du roi, tandis que Guise fronçait le sourcil et que les gentilshommes de l'antichambre murmuraient hautement contre l'audace du Gascon.

Le roi se tourna lentement vers la porte d'où venaient ces murmures, et, comme, lorsqu'il le voulait, Henri avait un regard plein de dignité, les murmures cessèrent.

Puis, ramenant ce même regard sur le duc, sans rien changer à son expression:

– Voyons, monsieur, dit-il, que demandez-vous?… Au but… au but…

– Je demande, sire, car la popularité de mon roi m'est plus chère encore peut-être que la mienne, je demande que Votre Majesté montre clairement qu'elle nous est aussi supérieure dans son zèle pour la religion catholique que pour toutes les autres choses, et qu'elle ôte ainsi tout prétexte aux mécontents de recommencer les guerres.

– Ah! s'il ne s'agit que de guerre, mon cousin, dit Henri, j'ai des troupes, et rien que sous vos ordres vous tenez, je crois, dans le camp que vous venez de quitter pour me donner ces excellents conseils, près de vingt-cinq mille hommes.

– Sire, quand je parle de guerre, j'aurais dû peut-être m'expliquer.

– Expliquez-vous, mon cousin; vous êtes un grand capitaine, et j'aurai, vous n'en doutez pas, plaisir à vous entendre discourir sur de pareilles matières.

– Sire, je voulais dire que, par le temps qui court, les rois sont appelés à soutenir deux guerres, la guerre morale, si je puis m'exprimer ainsi, et la guerre politique, la guerre contre les idées et la guerre contre les hommes.

– Mordieu! dit Chicot, comme c'est puissamment exposé!

– Silence! fou, dit le roi.

– Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables, mortels; on les joint, on les attaque, on les bat; et, quand on les a battus, on leur fait leur procès et on les pend, ou mieux encore.

– Oui, dit Chicot, on les pend sans leur faire leur procès; c'est plus court et plus royal.

– Mais les idées, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi. Sire, elles se glissent invisibles et pénétrantes; elles se cachent surtout aux yeux de ceux-là qui veulent les détruire; abritées au fond des âmes, elles y projettent de profondes racines; et plus on coupe les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines intérieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idée, sire, c'est un nain géant qu'il faut surveiller nuit et jour; car l'idée qui rampait hier à vos pieds demain dominera votre tête. Une idée, sire, c'est l'étincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voilà pourquoi, sire, des millions de surveillants sont nécessaires.

– Voilà les quatre huguenots de France à tous les diables, s'écria Chicot; ventre de biche! je les plains.

– Et c'était pour veiller à cette surveillance, continua le duc, que je proposais à Votre Majesté de nommer un chef à cette sainte union.

– Vous avez parlé, mon cousin? demanda Henri au duc.

– Oui, sire, et sans détour, comme a pu le voir Votre Majesté.

Chicot poussa un soupir effrayant, tandis que le duc d'Anjou, remis de sa frayeur première, souriait au prince lorrain.

– Eh bien! dit le roi à ceux qui l'entouraient, que pensez-vous de cela, messieurs?

Chicot, sans rien répondre, prit son chapeau et ses gants; puis, empoignant une peau de lion par la queue, il la traîna dans un coin de l'appartement, et se coucha dessus.

– Que faites-vous, Chicot? demanda le roi.

– Sire, dit Chicot, la nuit, prétend-on, est bonne conseillère. Pourquoi prétend-on cela? parce que la nuit on dort. Je vais dormir, sire; et demain, à tête reposée, je rendrai réponse à mon cousin de Guise.

Et il s'allongea jusqu'aux ongles de l'animal.

Le duc lança au Gascon un furieux regard, auquel en rouvrant un œil celui-ci répondit par un ronflement pareil au bruit du tonnerre.

– Eh bien, sire, demanda le duc, que pense Votre Majesté?

– Je pense que, comme toujours, vous avez, raison, mon cousin; convoquez donc vos principaux ligueurs, venez à leur tête, et je choisirai l'homme qu'il faut à la religion.

– Et quand cela, sire? demanda le duc.

– Demain.

Et, en prononçant ce dernier mot, il divisa habilement son sourire. Le duc de Guise en eut la première partie, le duc d'Anjou la seconde.

Ce dernier allait se retirer avec la cour, mais, au premier pas qu'il fit dans cette intention:

– Restez, mon frère, dit Henri, j'ai à vous parler.

Le duc de Guise appuya un instant sa main sur son front comme pour y comprimer un monde de pensées, et partit avec toute sa suite, qui se perdit sous les voûtes.

Un instant après on entendit les cris de la foule qui saluait sa sortie du Louvre, comme elle avait salué son entrée.

Chicot ronflait toujours, mais nous n'oserions pas répondre qu'il dormait.

XIII Castor et Pollux.

Le roi avait congédié tous les favoris, en même temps qu'il retenait son frère.

Le duc d'Anjou, qui, pendant toute la scène précédente, avait réussi à conserver l'attitude d'un homme indifférent, excepté aux yeux de Chicot et du duc de Guise, accepta sans défiance l'invitation de Henri. Il n'avait aucune connaissance de ce coup d'œil que le Gascon lui avait fait envoyer par le roi, et qui avait surpris son doigt indiscret trop près de ses lèvres.

– Mon frère, dit Henri après s'être assuré qu'à l'exception de Chicot personne n'était resté dans le cabinet et en marchant à grands pas de la porte à la fenêtre, savez-vous que je suis un prince bien heureux?

– Sire, dit le duc, le bonheur de Votre Majesté, si véritablement Votre Majesté se trouve heureuse, n'est qu'une récompense que le ciel doit à ses mérites.

Henri regarda son frère.

– Oui, bien heureux, reprit-il; car, lorsque les grandes idées ne me viennent pas, à moi, elles viennent à ceux qui m'entourent. Or c'est une grande idée que celle que vient d'avoir mon cousin de Guise.

Le duc s'inclina en signe d'assentiment.

Chicot ouvrit un œil, comme s'il n'entendait pas si bien les deux yeux fermés, et comme s'il avait besoin de voir le visage du roi pour mieux comprendre ses paroles.

– En effet, continua Henri, réunir sous une même bannière tous les catholiques, faire du royaume l'Église, armer ainsi, sans en avoir l'air, toute la France, depuis Calais jusqu'au Languedoc, depuis la Bretagne jusqu'à la Bourgogne, de manière que j'aie toujours une armée prête à marcher contre l'Anglais, le Flamand ou l'Espagnol, sans que jamais le Flamand, l'Espagnol ni l'Anglais puissent s'en alarmer, savez-vous, François, que c'est là une magnifique pensée?

– N'est-ce pas, sire? dit le duc d'Anjou enchanté de voir que son frère abondait dans les vues du duc de Guise, son allié.

– Oui, et j'avoue que je me sens porté de tout mon cœur à récompenser largement l'auteur d'un si beau projet.

Chicot ouvrit les deux yeux; mais il les referma aussitôt: il venait de surprendre sur la figure du roi un de ces imperceptibles sourires, visibles pour lui seul qui connaissait son Henri mieux que personne, et ce sourire lui suffisait.

– Oui, continua le roi, je le répète, un tel projet mérite récompense, et je ferai tout pour celui qui l'a conçu; est-ce véritablement le duc de Guise, François, qui est le père de cette belle idée, ou plutôt de cette belle œuvre? car l'œuvre est commencée, n'est-ce pas, mon frère?

Le duc d'Anjou fit signe qu'effectivement la chose avait reçu un commencement d'exécution.

– De mieux en mieux, reprit le roi. J'avais dit que j'étais un prince bien heureux, j'aurais dû dire trop heureux, François, puisque, non seulement ces idées viennent à mes proches, mais encore que, dans leur empressement à être utiles à leur roi et à leur parent, ils exécutent ces idées; mais je vous ai déjà demandé, mon cher François, dit Henri en posant sa main sur l'épaule de son frère, je vous ai déjà demandé si c'était bien à mon cousin de Guise que je devais être reconnaissant de cette royale pensée.

– Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait déjà eue il y a plus de vingt ans, et la Saint-Barthélemy seule en a empêché l'exécution, on plutôt momentanément en a rendu l'exécution inutile.

– Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri, je l'aurais fait papéfier à la mort de Sa Sainteté Grégoire XIII; mais il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable bonhomie qui faisait de lui le premier comédien de son royaume, il n'en est pas moins vrai que son neveu a hérité de l'idée et l'a fait fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je le ferai… Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne fût pas, François?

– Sire, dit François complètement trompé aux paroles de son frère, vous vous exagérez les mérites de votre cousin; l'idée n'est qu'un héritage, comme je vous l'ai déjà dit, et un homme l'a fort aidé à cultiver cet héritage.

– Son frère le cardinal, n'est-ce pas?

– Sans doute, il s'en est occupé; mais ce n'est point lui encore.

– C'est donc Mayenne?

– Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur.

– C'est vrai. Comment supposer qu'une idée politique vînt à un pareil boucher? Mais à qui donc dois-je être reconnaissant de cette aide donnée à mon cousin de Guise, François?

– À moi, sire, dit le duc.

– À vous! fit Henri, comme s'il était au comble de l'étonnement.

Chicot rouvrit un œil.

Le duc s'inclina.

– Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde déchaîné contre moi, les prédicateurs contre mes vices, les poètes et les faiseurs de pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la situation était devenue si perplexe, que je maigrissais à vue d'œil et faisais des cheveux blancs chaque jour, une idée pareille vous est venue, François? à vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est faible et les rois sont aveugles), à vous que je ne regardais pas toujours comme mon ami! Ah! François, que je suis coupable!

Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main à son frère.

Chicot rouvrit les deux yeux.

– Oh! mais, continua Henri, c'est que l'idée est triomphante. Ne pouvant lever d'impôts ni lever de troupes sans faire crier; ne pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voilà que l'idée de M. de Guise, ou plutôt la vôtre, mon frère, me donne à la fois armée, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure, François, une seule chose est nécessaire.

– Laquelle?

– Mon cousin a parlé tout à l'heure de donner un chef à tout ce grand mouvement.

– Oui, sans doute.

– Ce chef, vous le comprenez bien, François, ce ne peut être aucun de mes favoris; aucun n'a à la fois la tête et le cœur nécessaires à une si grande fortune. Quélus est brave, mais le malheureux n'est occupé que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu'à sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit, ses meilleurs amis sont forcés de l'avouer. D'Épernon est brave, mais c'est un franc hypocrite, à qui je ne me fierais pas un seul instant, quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, François, dit Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges des rois que d'être forcés sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez, ajouta Henri, quand je puis parler à cœur ouvert comme en ce moment, ah! je respire.

Chicot referma les deux yeux.

– Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise a eu cette idée, idée au développement de laquelle vous avez pris si bonne part, François, c'est à lui que doit revenir la charge de la mettre à exécution.

– Que dites-vous, sire? s'écria François haletant d'inquiétude.

– Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand prince.

– Sire, prenez garde!

– Un bon capitaine, un adroit négociateur.

– Un adroit négociateur surtout, répéta le duc.

– Eh bien, François, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne convient pas à M. de Guise? voyons.

– Mon frère, dit François, M. de Guise est bien puissant déjà.

– Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force.

– Le duc de Guise tient l'armée et la bourgeoisie; le cardinal de Lorraine tient l'Église; Mayenne est un instrument aux mains des deux frères; vous allez réunir bien des forces dans une seule maison.

– C'est vrai, dit Henri, j'y avais déjà songé, François.

– Si les Guise étaient princes français encore, cela se comprendrait: leur intérêt serait de grandir la maison de France.

– Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains.

– D'une maison toujours en rivalité avec la nôtre.

– Tenez, François, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voilà ce qui me fait maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette élévation de la maison de Lorraine à côté de la nôtre; il ne se passe pas de jour, voyez-vous, François, que ces trois Guise, – vous l'avez bien dit, à eux trois ils tiennent tout, – il n'y a pas de jour que, soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin, par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enlève quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes prérogatives, sans que moi, pauvre, faible et isolé que je suis, je puisse réagir contre eux. Ah! François, si nous avions eu cette explication plus tôt, si j'avais pu lire dans votre cœur comme j'y lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse résisté mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop tard.

– Pourquoi cela?

– Parce que ce serait une lutte, et qu'en vérité toute lutte me fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue.

– Et vous aurez tort, mon frère, dit François.

– Mais qui voulez-vous que je nomme, François? Qui acceptera ce poste périlleux, oui, périlleux? Car ne voyez-vous pas quelle était son idée, au duc? c'était que je le nommasse chef de cette Ligue.

– Eh bien?

– Eh bien, tout homme que je nommerai à sa place deviendra son ennemi.

– Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuyée à la vôtre, n'ait rien à craindre de la force et de la puissance de nos trois Lorrains réunis.

– Eh! mon bon frère, dit Henri avec l'accent du découragement, je ne sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites.

– Regardez autour de vous, sire.

– Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez véritablement mes amis.

– Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque mauvais tour?

Et il referma ses deux yeux.

– Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frère?

Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber des yeux.

– Eh quoi! s'écria-t-il.

François fit un mouvement de tête.

– Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, François. La tâche est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez à faire faire l'exercice à tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs prédicateurs; ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans les rues de Paris transformées en abattoir; il faut être triple comme M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tué le jour de la Saint-Barthélemy; que vous en semble, François?

– Trop bien tué, sire?

– Oui, peut-être. Mais vous ne répondez pas à ma question, François. Quoi! vous aimeriez faire le métier que je viens de dire! vous vous frotteriez aux cuirasses faussées de ces badauds et aux casseroles qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous feriez populaire, vous, le suprême seigneur de notre cour? Mort de ma vie, mon frère, comme on change avec l'âge!

– Je ne ferais peut-être pas cela pour moi, sire; mais je le ferais certes pour vous.

– Bon frère, excellent frère, dit Henri en essuyant du bout du doigt une larme qui n'avait jamais existé.

– Donc, dit François, cela ne vous déplairait pas trop, Henri, que je me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier à M. de Guise?

– Me déplaire à moi! s'écria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me déplaît pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous aviez pensé à la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous aussi, vous aviez eu un petit bout de l'idée, que dis-je, un petit bout? le grand bout! D'après ce que vous m'avez dit, c'est merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entouré, en vérité, que d'esprits supérieurs; et je suis le grand âne de mon royaume.

– Oh! Votre Majesté raille.

– Moi! Dieu m'en préserve; la situation est trop grave. Je le dis comme je le pense, François; vous me tirez d'un grand embarras, d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, François, je suis malade, mes facultés baissent. Miron m'explique cela souvent; mais, voyons, revenons à la chose sérieuse; d'ailleurs, qu'ai-je besoin de mon esprit, si je puis m'éclairer à la lumière du vôtre? Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein?

François tressaillit de joie.

– Oh! dit-il, si Votre Majesté me croyait digne de cette confiance!

– Confiance? ah! François, confiance? du moment où ce n'est pas M. de Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me défie? de la Ligue elle même? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger? Parle, mon bon François, dis-moi tout.

– Oh! sire, fit le duc.

– Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frère n'en serait pas le chef, ou, mieux encore, du moment où mon frère en serait le chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela, et notre pédagogue ne nous a pas volé notre argent; non, ma foi, je n'ai pas de défiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes d'épée en France pour être sûr de dégainer en bonne compagnie contre la Ligue, le jour où la Ligue me gênera trop les coudes.

– C'est vrai, sire, répondit le duc avec une naïveté presque aussi bien affectée que celle de son frère, le roi est toujours le roi.

– Chicot rouvrit un œil.

– Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement à moi aussi il me vient une idée; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des jours comme cela.

– Quelle idée? mon frère, demanda le duc, déjà inquiet, parce qu'il ne pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplît sans empêchement.

– Eh! notre cousin de Guise, le père, ou plutôt qui se croit le père de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement bouté dans l'esprit d'en être le chef. Il voudra aussi du commandement?

– Du commandement, sire?

– Sans doute; sans aucun doute même, il n'a probablement nourri la chose que pour que la chose lui profitât. Il est vrai que vous dites l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, François, ce n'est pas un homme à être victime du Sic vos non vobis… vous connaissez Virgile, nidificatis, aves.

– Oh! sire.

– François, je gagerais qu'il en a la pensée. Il me sait si insoucieux!

– Oui; mais, du moment où vous lui aurez signifié votre volonté, il cédera.

– Ou fera semblant de céder. Et je vous l'ai déjà dit: Prenez garde, François, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai même plus, je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas même le roi, ne toucherait comme lui, en les étendant, d'une main aux Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, à don Juan d'Autriche et à Élisabeth. Bourbon avait l'épée moins longue que mon cousin de Guise n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal à François 1er, notre aïeul.

– Mais, dit François, si Votre Majesté le tient pour si dangereux, raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le prendre entre mon pouvoir et le vôtre, et alors, à la première trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son procès.

Chicot rouvrit l'autre œil.

– Son procès! François, son procès! c'était bon pour Louis XI, qui était puissant et riche, de faire faire des procès et de faire dresser des échafauds. Mais moi, je n'ai pas même assez d'argent pour acheter tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin.

En disant ces mots, Henri, qui, malgré sa puissance sur lui-même, s'était animé sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put soutenir l'éclat.

Chicot referma les deux yeux.

Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes.

Le roi le rompit le premier.

– Il faut donc tout ménager, mon cher François, dit-il; pas de guerres civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le batailleur et de Catherine la rusée; j'ai un peu de l'astuce de ma bonne mère; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire à l'amiable.

– Sire, s'écria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement, n'est-ce pas?

– Je le crois bien.

– Vous tenez à ce que je l'aie?

– Énormément.

– Vous le voulez, enfin?

– C'est mon plus grand désir; mais il ne faut pas cependant que cela déplaise trop à mon cousin de Guise.

– Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez à ma nomination que cet empêchement, je me charge, moi, d'arranger la chose avec le duc.

– Et quand cela?

– Tout de suite.

– Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre visite? Oh! mon frère, songez-y; l'honneur est bien grand!

– Non pas, sire, je ne vais point le trouver.

– Comment cela?

– Il m'attend.

– Où?

– Chez moi.

– Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salué sa sortie du Louvre.

– Oui, mais, après être sorti par la grande porte, il sera rentré par la poterne. Le roi avait droit à la première visite du duc de Guise; mais j'ai droit, moi, à la seconde.

– Ah! mon frère, dit Henri, que je vous sais gré de soutenir ainsi nos prérogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez donc, François, et accordez-vous.

Le duc prit la main de son frère et s'inclina pour la baiser.

– Que faites-vous, François? dans mes bras, sur mon cœur, s'écria Henri, c'est là votre véritable place.

Et les deux frères se tinrent embrassés à plusieurs reprises; puis, après une dernière étreinte, le duc d'Anjou, rendu à la liberté, sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut à son appartement. Il fallait que son cœur, comme celui du premier navigateur, fût cerclé de chêne et d'acier pour ne pas éclater de joie.

Le roi, voyant son frère parti, poussa un grincement de colère, et, s'élançant par le corridor secret qui conduisait à la chambre de Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une espèce de tambour d'où l'on pouvait entendre aussi facilement l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses prisonniers.

– Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux à la fois et en s'asseyant sur son derrière, que c'est touchant les scènes de famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant à la réunion de Castor et Pollux, après leurs six mois de séparation.

XIV Comment il est prouvé qu'écouter est le meilleur moyen pour entendre.

Le duc d'Anjou avait rejoint son hôte, le duc de Guise, dans cette chambre de la reine de Navarre, où autrefois le Béarnais et de Mouy avaient, à voix basse et la bouche contre l'oreille, arrêté leurs projets d'évasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent ménagées de manière à laisser arriver les paroles même dites à demi-voix à l'oreille de celui qui avait intérêt à les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas non plus ce détail si important; mais, complètement séduit par la bonhomie de son frère, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance.

Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire au moment où, de son côté, son frère entrait dans la chambre, de sorte qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'échappa au roi.

– Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise.

– Eh bien, duc! la séance est levée.

– Vous étiez bien pâle, monseigneur.

– Visiblement? demanda le duc avec inquiétude.

– Pour moi, oui, monseigneur!

– Le roi n'a rien vu?

– Rien, du moins à ce que je crois, et Sa Majesté a retenu Votre Altesse?

– Vous l'avez vu, duc.

– Sans doute pour lui parler de la proposition que j'étais venu lui faire?

– Oui, monsieur.

Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III, placé de manière à ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit le sens.

– Et que dit Sa Majesté, monseigneur? demanda le duc de Guise.

– Le roi approuve l'idée; mais plus l'idée est gigantesque, plus un homme tel que vous, mis à la tête de cette idée, lui semble dangereux.

– Alors nous sommes près d'échouer.

– J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me paraît supprimée.

– Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naître, finir avant d'avoir commencé.

– Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et mordante, retentissant à l'oreille de Henri penché sur son observatoire.

Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbé pour écouter à son trou, comme lui écoutait au sien.

– Tu m'as suivi, coquin! s'écria le roi.

– Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon fils, tu m'empêches d'entendre.

Le roi haussa les épaules; mais, comme Chicot était, à tout prendre, le seul être humain auquel il eût entière confiance, il se remit à écouter.

Le duc de Guise venait de reprendre la parole.

– Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eût tout de suite annoncé son refus; il m'a fait assez mauvais accueil pour m'oser dire toute sa pensée. Veut-il m'évincer par hasard?

– Je le crois, dit le prince avec hésitation.

– Il ruinerait l'entreprise alors?

– Assurément, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engagé l'action, j'ai dû vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai fait.

– En quoi, monseigneur?

– En ceci: que le roi m'a laissé à peu près maître de vivifier ou de tuer à jamais la Ligue.

– Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard étincela malgré lui.

– Écoutez, cela est toujours soumis à l'approbation des principaux meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable à l'entreprise; si, au lieu d'élever le duc de Guise à ce poste, il y plaçait le duc d'Anjou?

– Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni comprimer le sang qui lui montait au visage.

– Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os.

Mais, à la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur cette matière, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout à coup de s'étonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et presque joyeuse:

– Vous êtes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez fait cela.

– Je l'ai fait, répondit le duc.

– Bien rapidement!

– Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai profité; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrêté, et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu.

– Comment cela, monseigneur?

– Parce que je ne sais encore à quoi cela nous mènera.

– Je le sais bien, moi, dit Chicot.

– C'est un petit complot, dit Henri en souriant.

– Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informé, à ce que tu prétends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous écouter, cela devient intéressant.

– Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas à quoi cela nous mènera, car Dieu seul le sait, mais à quoi cela peut nous servir, reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armée; or, comme je tiens la première, comme mon frère le cardinal tient l'Église, rien ne pourra nous résister tant que nous resterons unis.

– Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'héritier présomptif de la couronne.

– Ah! ah! fit Henri.

– Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu sépares toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres.

– Puis, monseigneur, tout héritier présomptif de la couronne que vous êtes, calculez les mauvaises chances.

– Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait déjà, et que je ne les aie pas cent fois pesées toutes?

– Il y a d'abord le roi de Navarre.

– Oh! il ne m'inquiète pas, celui-là; il est tout occupé de ses amours avec la Fosseuse.

– Celui-là, monseigneur, celui-là vous disputera jusqu'aux cordons de votre bourse; il est râpé, il est maigre, il est affamé, il ressemble à ces chats de gouttière à qui la simple odeur d'une souris fait passer des nuits tout entières sur une lucarne, tandis que le chat engraissé, fourré, emmitouflé, ne peut, tant sa patte est lourde, tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous guette; il est à l'affût, il ne perd de vue ni vous ni votre frère; il a faim de votre trône. Attendez qu'il arrive un accident à celui qui est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles élastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire sentir sa griffe, de Pau à Paris; vous verrez, monseigneur, vous verrez.

– Un accident à celui qui est assis sur le trône? répéta lentement François en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise.

– Eh! eh! fit Chicot, écoute Henri: ce Guise dit ou plutôt va dire des choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit.

– Oui, monseigneur, répéta le duc de Guise. Un accident! Les accidents ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et peut-être même mieux que moi. Tel prince est en bonne santé, qui tout à coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues années, qui n'a déjà plus que des heures à vivre.

– Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide.

– Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour l'entendre, le roi et Chicot furent forcés de redoubler d'attention, c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences fatales; mais mon frère Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il a supporté autrefois les fatigues de la guerre, et il y a résisté: à plus forte raison résistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus qu'une suite de récréations, récréations qu'il supporte aussi bien qu'il supporta autrefois la guerre.

– Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc: c'est que les récréations auxquelles se livrent les rois en France ne sont pas toujours sans danger: comment est mort votre père, le roi Henri II par exemple, lui qui aussi avait échappé heureusement aux dangers de la guerre, dans une de ces récréations dont vous parlez? Le fer de la lance de Montgommery était une arme courtoise, c'est vrai, mais pour une cuirasse, et non pas pour un œil; aussi le roi Henri II est mort, et c'est là un accident, que je pense. Vous me direz que, quinze ans après cet accident, la reine mère a fait prendre M. de Montgommery, qui se croyait en plein bénéfice de prescription, et l'a fait décapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort. Quant à votre frère, le feu roi François, voyez comme sa faiblesse d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur, un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en était un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois entendu dire au camp, par la ville et à la cour même, que cette maladie mortelle avait été versée dans l'oreille du roi François II par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu qu'il portait un autre nom très connu.

– Duc! murmura François en rougissant.

– Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur depuis quelque temps; qui dit roi dit aventuré. Voyez Antoine de Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans l'épaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi, n'eût été nullement mortel, et à la suite duquel il est cependant mort. L'œil, l'oreille et l'épaule ont causé bien du deuil en France, et cela me rappelle même que votre M. de Bussy a fait de jolis vers à cette occasion.

– Quels vers? demanda Henri.

– Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas?

– Non.

– Mais tu serais donc décidément un vrai roi, que l'on te cache ces choses-là! Je vais te les dire, moi; écoute:

Par l'oreille, l'épaule et l'œil,

La France eut trois rois au cercueil.

Par l'oreille, l'œil et l'épaule,

Il mourut trois rois dans la Gaule…

Mais chut! chut! J'ai dans l'idée que ton frère va dire quelque chose de plus intéressant encore.

– Mais le dernier vers?

– Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait un dizain.

– Que veux-tu dire?

– Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille; mais écoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui.

En effet, en ce moment le dialogue recommença.

– Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de vos parents et de vos alliés n'est pas tout entière dans les vers de Bussy.

– Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude.

– Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mère du Béarnais, qui est morte par le nez pour avoir respiré une paire de gants parfumés qu'elle achetait au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens qui, en ce moment-là, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous, monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris?

Le duc ne fit d'autre réponse qu'un mouvement de sourcil qui donna à son regard enfoncé une expression plus sombre encore.

– Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le duc; en voilà un cependant qui mérite d'être relaté. Lui, ce n'est ni par l'œil, ni par l'oreille, ni par l'épaule, ni par le nez, que l'accident l'a saisi, c'est par la bouche.

– Plaît-il? s'écria François.

Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son frère qui reculait d'épouvante.

– Oui, monseigneur, par la bouche, répéta Guise; c'est dangereux, les livres de chasse dont les pages sont collées les unes aux autres, et qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt à sa bouche à chaque instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme, fût-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue.

– Duc! duc! répéta deux fois le prince, je crois qu'à plaisir vous forgez des crimes.

– Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes? Monseigneur, je relate des accidents, voilà tout; des accidents, entendez-vous bien? Il n'a jamais été question d'autre chose que d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivée au roi Charles IX à la chasse?

– Tiens, dit Chicot, voilà du nouveau pour toi, qui es chasseur, Henri; écoute, écoute, ce doit être curieux.

– Je sais ce que c'est, dit Henri.

– Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'étais pas encore présenté à la cour; laisse-moi donc écouter, mon fils.

– Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua le prince lorrain; je veux parler de cette chasse où, dans la généreuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frère, vous fîtes feu avec une telle précipitation, qu'au lieu d'atteindre l'animal que vous visiez, vous atteignîtes celui que vous ne visiez pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre chose combien il faut se défier des accidents. À la cour, en effet, tout le monde connaît votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse ne manque son coup, et vous avez dû être bien étonné d'avoir manqué le vôtre, surtout lorsque la malveillance a propagé que cette chute du roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre n'avait si heureusement mis à mort le sanglier que Votre Altesse avait manqué, elle.

– Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si cruellement en brèche, quel intérêt avais-je donc à la mort du roi mon frère, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III?

– Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait déjà un trône vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frère aîné eût incontestablement choisi le trône de France. Mais c'était encore un pis-aller fort désirable que le trône de Pologne; il y a bien des gens qui, à ce qu'on m'assure, ont ambitionné le pauvre petit trônelet du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours d'un degré, et c'était alors à vous que profitaient les accidents. Le roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le roi Henri III?

Henri III regarda Chicot, qui à son tour regarda le roi, non plus avec cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire dans l'œil du fou, mais avec un intérêt presque tendre qui s'effaça presque aussitôt sur son visage bronzé par le soleil du Midi.

– Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou plutôt essayant de mettre fin à cet entretien dans lequel venait de percer tout le mécontentement du duc de Guise.

– Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous l'avons dit tout à l'heure. Or vous, vous êtes l'accident inévitable du roi Henri III, surtout si vous êtes chef de la Ligue, attendu qu'être chef de la Ligue, c'est presque être le roi du roi, sans compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident du règne prochain de Votre Altesse, c'est-à-dire le Béarnais.

– Prochain! l'entends-tu? s'écria Henri III.

– Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot.

– Ainsi… dit le duc de Guise.

– Ainsi, répéta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis, n'est-ce pas?

– Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter, monseigneur.

– Et vous, ce soir?

– Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne, et ce soir Paris sera curieux.

– Que fait-on donc ce soir à Paris? demanda Henri.

– Comment! tu ne devines pas?

– Non.

– Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue, publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donné ce matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes accidents, car tu en as deux, toi…- Tes accidents ne perdent pas de temps.

– C'est bien, dit le duc d'Anjou: à ce soir, duc.

– Oui, à ce soir, dit Henri.

– Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras à courir les rues de la capitale ce soir, Henri?

– Sans doute.

– Tu as tort, Henri.

– Pourquoi cela?

– Gare les accidents!

– Je serai bien accompagné, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec moi.

– Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutôt dix fois qu'une, plutôt cent fois que dix.

Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'éteignirent.

– Encore un mot, dit le roi en arrêtant Chicot, qui tendait à s'éloigner: – Que penses-tu de tout ceci?

– Je pense que chacun des rois vos prédécesseurs ignorait son accident: Henri II n'avait pas prévu l'œil; François II n'avait pas prévu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prévu l'épaule; Jeanne d'Albret n'avait pas prévu le nez; Charles IX n'avait pas prévu la bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, maître Henri, car, ventre de biche! vous connaissez votre frère, n'est-ce pas, sire?

– Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra.

XV La soirée de la Ligue.

Paris, tel que nous le connaissons, n'a plus dans ses fêtes qu'un bruit plus ou moins grand, qu'une foule plus ou moins considérable; mais c'est toujours le même bruit; c'est toujours la même foule; le Paris d'autrefois avait plus que cela. Le coup d'œil était beau, à travers ces rues étroites, au pied de ces maisons à balcons, à poutrelles et à pignons, dont chacune avait son caractère, de voir les myriades de gens pressés qui se ruaient vers un même point, occupés en chemin de se regarder, de s'admirer, de se huer les uns les autres, à cause de l'étrangeté de celui-ci ou de celui-là. C'est qu'autrefois habits, armes, langage, geste, voix, allure, tout faisait un détail curieux, et ces mille détails assemblés sur un seul point composaient un tout des plus intéressants.

Or voilà ce qu'était Paris, à huit heures du soir, le jour où M. de Guise, après sa visite au roi et sa conversation avec M. le duc d'Anjou, imagina de faire signer la Ligue aux bourgeois de la bonne ville, capitale du royaume.

Une foule de bourgeois vêtus de leurs plus beaux habits, comme pour une fête, ou couverts de leurs plus belles armes, comme pour une revue ou un combat, se dirigeaient vers les églises: la contenance de tous ces hommes mus par un même sentiment, et marchant vers un même but, était à la fois joyeuse et menaçante, surtout lorsqu'ils passaient devant un poste de Suisses ou de chevau-légers. Cette contenance, et notamment les cris, les huées et les bravades qui l'accompagnaient, eussent donné de l'inquiétude à M. de Morvilliers, si ce magistrat n'eût connu ses bons Parisiens, gens railleurs et agaçants, mais incapables de faire du mal les premiers, à moins qu'un méchant ami ne les y pousse, ou qu'un ennemi imprudent ne les provoque.

Ce qui ajoutait encore au bruit que faisait cette foule, et surtout à la variété du coup d'œil qu'elle présentait, c'est que beaucoup de femmes, dédaignant de garder la maison pendant un si grand jour, avaient, de gré ou de force, suivi leurs maris; quelques-unes avaient fait mieux encore: elles avaient amené la kyrielle de leurs enfants; et c'était une chose curieuse à voir que ces marmots attelés aux monstrueux mousquets, aux sabres gigantesques ou aux terribles hallebardes de leurs pères. En effet, dans tous les temps, dans toutes les époques, dans tous les siècles, le gamin de Paris aima toujours à traîner une arme quand il ne pouvait pas encore la porter, ou à l'admirer chez autrui quand il ne peut pas la traîner lui-même.

De temps en temps un groupe, plus animé que les autres, faisait voir le jour aux vieilles épées en les tirant du fourreau: c'était surtout lorsqu'on passait devant quelque logis flairant son huguenot que cette démonstration hostile avait lieu. Alors les enfants criaient à tue-tête: «À la Saint-Barthélemy!… my! my!» tandis que les pères criaient: «Aux fagots les parpaillots! aux fagots! aux fagots!»

Ces cris attiraient d'abord aux croisées quelque figure pâle de vieille servante ou de noir ministre, et causaient ensuite un bruit de verrous à la porte de la rue. Alors le bourgeois, heureux et fier d'avoir, comme le lièvre de la Fontaine, fait peur à plus poltron que soi, continuait son chemin triomphal et colportait en d'autres lieux sa bruyante et inoffensive menace.

Mais c'était rue de l'Arbre-Sec surtout que le rassemblement était le plus considérable. La rue était littéralement interceptée, et la foule se portait, pressée et tumultueuse, vers un falot brillant, suspendu au-dessous d'une enseigne, que bon nombre de nos lecteurs reconnaîtront quand nous leur dirons que cette enseigne représentait un poulet au naturel tournant sur fond d'azur, avec cette légende: À la Belle-Étoile.

Au seuil de ce logis, un homme remarquable par son bonnet de coton carré, selon la mode de l'époque, lequel recouvrait une tête parfaitement chauve, pérorait et argumentait. D'une main ce personnage brandissait une épée nue, et de l'autre il agitait un registre aux feuilles à demi couvertes déjà de signatures, en criant:

– Venez, venez, braves catholiques; entrez à l'hôtellerie de la Belle-Étoile, où vous trouverez bon vin et bon visage; venez, le moment est propice; cette nuit, les bons seront séparés des méchants; demain matin, l'on connaîtra le bon grain et l'on connaîtra l'ivraie; venez, messieurs: vous qui savez écrire, venez et écrivez; vous qui ne savez pas écrire, venez encore et confiez vos noms et vos prénoms, soit à moi maître la Hurière, soit à mon aide M. Croquentin.

En effet, M. Croquentin, jeune drôle du Périgord, vêtu de blanc comme Éliacin, et le corps entouré d'une corde dans laquelle un couteau et une écritoire se disputaient l'espace compris entre la dernière et l'avant-dernière côte, M. Croquentin, disons-nous, écrivait d'avance les noms de ses voisins, et en tête celui de son respectable patron, maître la Hurière.

– Messieurs, c'est pour la messe! criait à tue-tête l'aubergiste de la Belle-Étoile; messieurs, c'est pour la sainte religion!

– Vive la sainte religion, messieurs! vive la messe! Ah!…

Et il étranglait d'émotion et de lassitude, car cet enthousiasme durait depuis quatre heures de l'après-midi.

Il en résultait que beaucoup de gens, animés du même zèle, signaient sur le registre de maître la Hurière s'ils savaient écrire, et livraient leurs noms à Croquentin s'ils ne le savaient pas.

La chose était d'autant plus flatteuse pour la Hurière, que le voisinage de Saint-Germain-l'Auxerrois lui faisait une terrible concurrence, mais heureusement les fidèles étaient nombreux à cette époque, et les deux établissements, au lieu de se nuire, s'alimentaient: ceux qui n'avaient pas pu pénétrer dans l'église pour aller déposer leurs noms sur le maître-autel où l'on signait tâchaient de se glisser jusqu'aux tréteaux où la Hurière tenait son double secrétariat, et ceux qui avaient échoué au double secrétariat de la Hurière gardaient l'espérance d'être plus heureux à Saint-Germain-l'Auxerrois.

Quand le registre de la Hurière et celui de Croquentin furent pleins tous deux, le maître de la Belle-Étoile en fit incontinent demander deux autres, afin qu'il n'y eût aucune interruption dans les signatures, et les invitations recommencèrent de plus belle de la part de l'hôtelier et de son chef, fier de ce premier résultat, qui devait faire enfin à maître la Hurière, dans l'esprit de M. de Guise, la haute position à laquelle il aspirait depuis si longtemps.

Tandis que les signataires des nouveaux registres se livraient aux élans d'un zèle qui allait sans cesse s'augmentant, et refluaient, comme nous l'avons dit, d'une rue et même d'un quartier à l'autre, on vit arriver, à travers la foule, un homme de haute taille, lequel, se frayant un passage en distribuant bon nombre de bourrades et de coups de pieds, parvint jusqu'au registre de M. Croquentin.

Arrivé là, il prit la plume des mains d'un honnête bourgeois qui venait d'apposer sa signature ornée d'un parafe tremblotant, et traça son nom en lettres d'un demi-pouce sur une page toute blanche qui se trouva noire du coup, et sabrant un héroïque parafe enjolivé d'éclaboussure et tortillé comme le labyrinthe de Dédale, il passa la plume à un aspirant qui faisait queue derrière lui.

– Chicot! lut le futur signataire. Peste, voici un monsieur qui écrit superbement.

Chicot, car c'était lui, qui, n'ayant pas, comme nous l'avons vu, voulu accompagner Henri, courait la Ligue pour son propre compte. Chicot, après avoir fait acte de présence au registre de M. Croquentin, passa aussitôt à celui de maître la Hurière. Celui-ci avait vu la flamboyante signature, et il avait envié pour lui un si glorieux parafe. Chicot fut donc reçu, non pas à bras ouverts, mais à registre ouvert, et, prenant la plume d'un marchand de laine de la rue de Béthisy, il écrivit une seconde fois son nom avec une griffe cent fois plus magnifique encore que la première; après quoi il demanda à la Hurière s'il n'avait pas un troisième registre.

La Hurière n'entendait pas raillerie: c'était un mauvais hôte hors de son auberge. Il regarda Chicot de travers, Chicot le regarda en face. La Hurière murmura le nom de parpaillot; Chicot mâchonna celui de gargotier. La Hurière lâcha son registre pour porter la main à son épée; Chicot déposa la plume pour être à même de tirer la sienne du fourreau; enfin, selon toute probabilité, la scène allait se terminer par quelques estocades dont l'hôtelier de la Belle-Étoile eût, sans aucun doute, été le mauvais marchand, lorsque Chicot se sentit pincé au coude et se retourna.

Celui qui le pinçait, c'était le roi, déguisé en simple bourgeois, et ayant à ses côtés Quélus et Maugiron, déguisés comme lui, et portant, outre leur rapière, chacun une arquebuse sur l'épaule.

– Eh bien! eh bien! dit le roi, qu'y a-t-il? de bons catholiques qui se disputent entre eux! par la mordieu! c'est d'un mauvais exemple.

– Mon gentilhomme, dit Chicot sans faire semblant de reconnaître Henri, prenez-vous-en à qui de droit; voilà un maraud qui braille après les passants pour qu'on signe sur son registre, et, quand on a signé, il braille plus haut encore.

L'attention de la Hurière fut détournée par de nouveaux amateurs, et une bousculade sépara de l'établissement du fanatique hôtelier Chicot, le roi et les mignons, qui se trouvèrent dominer l'assemblée, montés qu'ils étaient sur le seuil d'une porte.

– Quel feu! dit Henri, et qu'il fait bon ce soir pour la religion dans les rues de ma bonne ville!

– Oui, sire; mais il fait mauvais pour les hérétiques, et Votre Majesté sait qu'on la tient pour telle. Regardez à gauche encore, là, bien, que voyez-vous?

– Ah! ah! la large face de M. de Mayenne et le museau pointu du cardinal!

– Chut, sire; on joue à coup sûr quand on sait où sont nos ennemis et que nos ennemis ne savent point où nous sommes.

– Crois-tu donc que j'aie quelque chose à craindre?

– Eh, bon Dieu! dans une foule comme celle-ci, on ne peut répondre de rien. On a un couteau tout ouvert dans sa poche, ce couteau entre ingénument dans le ventre du voisin, sans savoir ce qu'il fait, par ignorance; le voisin pousse un juron et rend l'âme. Tournons d'un autre côté, sire.

– Ai-je été vu?

– Je ne crois pas; mais vous le serez indubitablement si vous restez plus longtemps ici.

– Vive la messe! vive la messe! cria un flot de peuple qui venait des halles et s'engouffrait, comme une marée qui monte, dans la rue de l'Arbre-Sec.

– Vive M. de Guise! vive le cardinal! vive M. de Mayenne! répondit la foule stationnant à la porte de la Hurière, laquelle venait de reconnaître les deux princes lorrains.

– Oh! oh! quels sont ces cris? dit Henri III en fronçant le sourcil.

– Ce sont des cris qui prouvent que chacun est bien à sa place et devrait y rester: M. de Guise dans les rues et vous au Louvre; allez au Louvre, sire, allez au Louvre.

– Viens-tu avec nous?

– Moi? oh! non pas! tu n'as pas besoin de moi, mon fils, tu as tes gardes du corps ordinaires. En avant, Quélus! en avant, Maugiron! Moi, je veux voir le spectacle jusqu'au bout. Je le trouve curieux, sinon amusant.

– Où vas-tu?

– Je vais mettre mon nom sur les autres registres. Je veux que demain il y ait mille autographes de moi qui courent les rues de Paris. Nous voilà sur le quai, bonsoir, mon fils; tire à droite, je tirerai à gauche; chacun son chemin; je cours à Saint-Merry entendre un fameux prédicateur.

– Oh! oh! qu'est-ce encore que ce bruit? dit tout à coup le roi, et pourquoi court-on ainsi du côté du pont Neuf?

Chicot se haussa sur la pointe des pieds, mais il ne put rien voir qu'une masse de peuple criant, hurlant, se bousculant, et qui paraissait porter quelqu'un ou quelque chose en triomphe.

Tout à coup les ondes du populaire s'ouvrirent au moment où le quai, en s'élargissant en face de la rue des Lavandières, permit à la foule de se répandre à droite et à gauche, et, comme le monstre apporté par le flot jusqu'aux pieds d'Hippolyte, un homme, qui semblait être le personnage principal de cette scène burlesque, fut poussé par ces vagues humaines jusqu'aux pieds du roi.

Cet homme était un moine monté sur un âne; le moine parlait et gesticulait.

L'âne brayait.

– Ventre de biche! dit Chicot, sitôt qu'il eut distingué l'homme et l'animal qui venaient d'entrer en scène l'un portant l'autre: je te parlais d'un fameux prédicateur qui prêchait à Saint-Merry; il n'est plus nécessaire d'aller si loin; écoute un peu celui-là.

– Un prédicateur à âne? dit Quélus.

– Pourquoi pas? mon fils.

– Mais c'est Silène! dit Maugiron.

– Lequel est le prédicateur? dit Henri, ils parlent tous deux en même temps.

– C'est celui du bas qui est le plus éloquent, dit Chicot; mais c'est celui du haut qui parle le mieux le français; écoute, Henri, écoute.

– Silence! cria-t-on de tous côtés, silence!

– Silence! cria Chicot d'une voix qui domina toutes les voix.

Chacun se tut. On fit cercle autour du moine et de l'âne. Le moine entama l'exorde:

– Mes frères, dit-il, Paris est une superbe ville; Paris est l'orgueil du royaume de France, et les Parisiens sont un peuple de gens spirituels, la chanson le dit. Et le moine se mit à chanter à pleine gorge:

Parisien, mon bel ami,

Que tu sais de sciences!

Mais à ces mots, ou plutôt à cet air, l'âne mêla son accompagnement si haut et avec tant d'acharnement, qu'il coupa la parole à son cavalier.

Le peuple éclata de rire.

– Tais-toi, Panurge, tais-toi donc, cria le moine, tu parleras à ton tour; mais laisse-moi parler le premier.

L'âne se tut.

– Mes frères, continua le prédicateur, la terre est une vallée de douleur où l'homme, pour la plupart du temps, ne peut se désaltérer qu'avec ses larmes.

– Mais il est ivre mort! dit le roi.

– Parbleu! fit Chicot.

– Moi qui vous parle, continua le moine, tel que vous me voyez, je reviens d'exil comme les Hébreux, et depuis huit jours nous ne vivons que d'aumônes et de privations, Panurge et moi.

– Qu'est-ce que Panurge? demanda le roi.

– Le supérieur de son couvent, selon toute probabilité, dit Chicot. Mais laisse-moi écouter, le bonhomme me touche.

– Qui m'a valu cela, mes amis? C'est Hérodes. Vous savez de quel Hérodes je veux parler.

– Et toi aussi, mon fils, dit Chicot, je t'ai expliqué l'anagramme.

– Drôle!

– À qui parles-tu, à moi, au moine ou à l'âne?

– À tous les trois.

– Mes frères, continua le moine, voici mon âne que j'aime comme une brebis; il vous dira que nous sommes venus de Villeneuve-le-Roi ici en trois jours pour assister à la grande solennité de ce soir, et comment sommes-nous venus?

La bourse vide,

Le gosier sec.

Mais rien ne nous a coûté, à Panurge et à moi.

– Mais qui diable appelle-t-il donc Panurge? demanda Henri, que ce nom pantagruélique préoccupait.

– Nous sommes donc venus, continua le moine, et nous sommes arrivés pour voir ce qui se passe; seulement, nous voyons, mais nous ne comprenons pas. Que se passe-t-il, mes frères? Est-ce aujourd'hui qu'on dépose Hérodes? est-ce aujourd'hui que l'on met frère Henri dans un couvent?

– Oh! oh! dit Quélus, j'ai bien envie de mettre cette grosse futaille en perce; qu'en dis-tu, Maugiron?

– Bah! dit Chicot, tu te fâches pour si peu, Quélus? Est-ce que le roi ne s'y met pas tous les jours, dans un couvent? Crois-moi donc, Henri, si on ne te fait que cela, tu n'auras pas à te plaindre, n'est-ce pas, Panurge?

L'âne, interpellé par son nom, dressa les oreilles et se mit à braire d'une façon terrible.

– Oh! Panurge; oh! dit le moine, avez-vous des passions? Messieurs, continua-t-il, je suis sorti de Paris avec deux compagnons de route: Panurge, qui est mon âne, et M. Chicot, qui est le fou de Sa Majesté. Messieurs, pouvez-vous me dire ce qu'est devenu mon ami Chicot?

Chicot fit la grimace.

– Ah! dit le roi, c'est ton ami?

Quélus et Maugiron éclatèrent de rire.

– Il est beau, continua le roi, ton ami, et respectable surtout; comment l'appelle-t-on?

– C'est Gorenflot, Henri; tu sais ce cher Gorenflot dont M. de Morvilliers t'a déjà touché deux mots.

– L'incendiaire de Sainte-Geneviève?

– Lui-même.

– En ce cas, je vais le faire pendre.

– Impossible!

– Pourquoi cela?

– Parce qu'il n'a pas de cou.

– Mes frères, continua Gorenflot, mes frères, vous voyez un véritable martyr. Mes frères, c'est ma cause que l'on défend en ce moment, ou plutôt c'est celle de tous les bons catholiques. Vous ne savez pas ce qui se passe en province et ce que brassent les huguenots. Nous avons été obligés d'en tuer un à Lyon qui prêchait la révolte. Tant qu'il en restera une seule couvée par toute la France, les bons cœurs n'auront pas un instant de tranquillité. Exterminons donc les huguenots. Aux armes, mes frères, aux armes!

Plusieurs voix répétèrent: Aux armes!

– Par la mordieu! dit le roi, fais taire ce soûlard, ou il va nous faire une seconde Saint-Barthélemy.

– Attends, attends, dit Chicot.

Et, prenant une sarbacane des mains de Quélus, il passa derrière le moine et lui allongea de toute sa force un coup de l'instrument creux et sonore sur l'omoplate.

– Au meurtre! cria le moine.

– Tiens! c'est toi! dit Chicot en passant sa tête sous le bras du moine; comment vas-tu, frocard?

– À mon aide, monsieur Chicot, à mon aide, s'écria Gorenflot, les ennemis de la foi veulent m'assassiner; mais je ne mourrai pas sans que ma voix se fasse entendre. Au feu les huguenots! aux fagots le Béarnais!

– Veux-tu te taire, animal!

– Au diable les Gascons! continua le moine. En ce moment, un second coup, non pas de sarbacane, mais de bâton, tomba sur l'autre épaule de Gorenflot, qui, cette fois, poussa véritablement un cri de douleur.

Chicot, étonné, regarda autour de lui; mais il ne vit que le bâton. Le coup avait été détaché par un homme qui venait de se perdre dans la foule, après avoir administré cette correction volante à frère Gorenflot.

– Oh! oh! dit Chicot, qui diable nous venge ainsi? Serait-ce quelque enfant du pays? Il faut que je m'en assure.

Et il se mit à courir après l'homme au bâton, qui se glissait le long du quai, escorté d'un seul compagnon.

XVI La rue de la Ferronnerie.

Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en fût servi avec avantage pour rejoindre l'homme qui venait de bâtonner Gorenflot, si quelque chose d'étrange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son compagnon, ne lui eût fait comprendre qu'il y avait danger à provoquer brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir éviter. En effet, les deux fuyards cherchaient visiblement à se perdre dans la foule, ne se détournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis.

Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas l'air de les suivre: c'était de les précéder. Tous deux regagnaient la rue Saint-Honoré par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au coin de cette dernière, il les dépassa, et, toujours courant, il alla s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais.

Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honoré, longeant les maisons du côté de la halle au blé, et, le chapeau rabattu sur les sourcils, le manteau drapé jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas pressé, et qui avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie. Chicot continua de les précéder.

Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arrêtèrent de nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux.

Pendant ce temps, Chicot avait continué de gagner du terrain et était arrivé, lui, au milieu de la rue.

Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prête à tomber en ruines, tant elle était vieille, stationnait une litière attelée de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'œil autour de lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant inquiète et collant son visage à la jalousie; une illumination lui vint que la litière attendait les deux hommes; il tourna derrière elle, et, protégé par son ombre combinée avec celle de la maison, il se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'étalage aux marchands de légumes qui, deux fois par semaine, faisaient, à cette époque, un marché rue de la Ferronnerie.

À peine y était-il blotti, qu'il vit apparaître les deux hommes à la tête des chevaux, où de nouveau ils s'arrêtèrent inquiets; un d'eux alors réveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-là laissa échapper un cap dé diou des mieux accentués, tandis que l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derrière avec la pointe de son poignard.

– Oh! oh! dit Chicot, je ne m'étais donc pas trompé: c'étaient des compatriotes; cela ne m'étonne plus qu'ils aient si bien étrillé Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons.

La jeune femme, reconnaissant à son tour les deux hommes pour ceux qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portière de la lourde machine. Chicot alors l'aperçut plus distinctement: elle pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans; elle était fort belle et fort pâle; et, s'il eût fait jour, à la moite vapeur qui humectait ses cheveux d'un blond doré et ses yeux cerclés de noir, à ses mains d'un blanc mat, à l'attitude languissante de tout son corps, on eût pu reconnaître qu'elle était en proie à un état de maladie dont ses fréquentes défaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien vite donné le secret.

Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle était jeune, pâle et blonde.

Les deux hommes s'approchèrent de la litière, et se trouvèrent naturellement placés entre elle et le banc sous lequel Chicot s'était tapi.

Le plus grand des deux prit à deux mains la main blanche que la dame lui tendait par l'ouverture de la litière, et, posant le pied sur le marchepied et les deux bras sur la portière:

– Eh bien! ma mie, demanda-t-il à la dame, mon petit cœur, mon mignon, comment allons-nous?

La dame répondit en secouant la tête avec un triste sourire et en montrant son flacon de sels.

– Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais d'être malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce maladie à me reprocher!

– Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame à Paris? dit l'autre homme assez rudement: c'est une malédiction, par ma foi, qu'il faut que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue à votre pourpoint.

– Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parlé le premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si grande douleur que de se séparer de ce qu'on aime!

Et il échangea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur.

– Cordioux! vous me damnez, sur mon âme, quand je vous entends parler, reprit l'aigre compagnon; êtes-vous donc venu à Paris pour faire l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Béarn est assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces promenades jusqu'à la Babylone où vous avez failli vingt fois nous faire éreinter ce soir. Retournez là-bas, si vous voulez mugueter aux rideaux des litières; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues que des intrigues politiques, mon maître.

Chicot, à ce mot de maître, eût bien voulu lever la tête; mais il ne pouvait guère, sans être vu, risquer un pareil mouvement.

– Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquiétez point de ce qu'il dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait, comme vous, des vapeurs et des défaillances s'il ne grondait plus.

– Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'écria le marronneur, montez dans la litière, si vous voulez dire des tendresses à madame, et vous risquerez moins d'être reconnu qu'en vous tenant ainsi dans la rue.

– Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. Là, faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne pouvant me tenir à vos genoux, je m'asseye à vos côtés.

– Non seulement je le permets, sire, répondit la jeune dame, mais je le désire ardemment,

– Sire, murmura Chicot, qui, emporté par un mouvement irréfléchi, voulait lever la tête et se la heurta douloureusement au banc de grès; sire! que dit-elle donc là?

Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission donnée, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un nouveau poids.

Puis le bruit d'un long et tendre baiser succéda au grincement.

– Mordioux! s'écria le compagnon demeuré en dehors de la litière, l'homme est en vérité un bien stupide animal.

– Je veux être pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot; mais attendons: tout vient à point pour qui sait attendre.

– Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquiéter le moins du monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait depuis longtemps habitué, celui qu'on appelait sire; ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons Parisiens, qui m'exècrent de toute leur âme et qui me tueraient sans miséricorde s'ils savaient où me venir prendre pour cela; voici mes Parisiens qui travaillent de leur mieux à m'aplanir le chemin du trône, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. Où sommes-nous, d'Aubigné? je veux, quand je serai roi, faire élever, à cet endroit même, une statue au génie du Béarnais.

– Du Béarn…

Chicot s'arrêta; il venait de se faire une deuxième bosse juxtaposée à la première.

– Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire pas bon, dit d'Aubigné, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait aux choses quand il était las de s'en prendre aux hommes.

– Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute reconnu déjà le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trône, fort et puissant, mais peut-être moins aimé que je ne le suis à cette heure, et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu'à l'heure de ma mort. Oh! mes amours, répétez-moi encore que vous m'aimez, car, à votre voix, mon cœur se fond.

Et le Béarnais, dans un sentiment de mélancolie qui parfois l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tête sur l'épaule de sa maîtresse.

– Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effrayée, vous trouvez-vous mal, sire?

– Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubigné, beau soldat, beau général, beau roi qui s'évanouit.

– Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'évanouissais près de vous, ce serait de bonheur.