/ Language: Français / Genre:prose_classic,

La Dame De Monsoreau Tome Iii

Alexandre Dumas

Le dimanche gras de l'année 1578, après la fête du populaire, et tandis que s'éteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse journée, commençait une fête splendide dans le magnifique hôtel que venait de se faire bâtir, de l'autre côté de l'eau et presque en face du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliée à la royauté de France, marchait l'égale des familles princières. Cette fête particulière, qui succédait à la fête publique, avait pour but de célébrer les noces de François d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi Henri III et l'un des favoris les plus intimes, avec Jeanne de Cossé-Brissac, fille du maréchal de France de ce nom. Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti à grand-peine au mariage, avait paru au festin avec un visage sévère qui n'avait rien d'approprié à la circonstance …' 'La Dame de Monsoreau' est, à la suite de 'La Reine Margot', le deuxième volet du somptueux ensemble historique que Dumas écrivit sur la Renaissance.

Alexandre Dumas

La Dame de Monsoreau Tome III

TROISIÈME PARTIE

I Ce que venait annoncer M. Le Comte de Monsoreau.

Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Méridor rencontré comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui l'avait amené, comme s'il eût été de sa plus intime connaissance, il y avait certes là de quoi faire réfléchir les moins soupçonneux. En s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement; en s'approchant, il remarqua la dégradation du mur à cet endroit; c'était une véritable échelle, qui menaçait de devenir une brèche; les pieds semblaient s'être creusé des échelons dans la pierre, et les ronces, arrachées fraîchement, pendaient à leurs branches meurtries.

Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'œil, puis, de l'ensemble, il passa aux détails.

Le cheval méritait le premier rang, il l'obtint.

L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brodée d'argent. Dans un des coins était un double F, entrelaçant un double A.

C'était, à n'en pas douter, un cheval des écuries du prince, puisque le chiffre faisait: François d'Anjou.

Les soupçons du comte, à cette vue, devinrent de véritables alarmes. Le duc était donc venu de ce côté; il y venait donc souvent, puisque, outre le cheval attaché, il y en avait un second qui savait le chemin.

Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste, qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout.

C'était d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux.

Mais, tant qu'il resterait de ce côté du mur, il était évident qu'il ne verrait rien.

En conséquence, il attacha son cheval près du cheval voisin, et commença bravement l'escalade.

C'était chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses places toutes faites pour se poser, la courbe du bras était dessinée sur les pierres à la surface de la crête du mur, et l'on avait soigneusement élagué, avec un couteau de chasse, un chêne, dont, à cet endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empêchaient le geste.

Tant d'efforts furent couronnés d'un entier succès. M. de Monsoreau ne fut pas plutôt établi à son observatoire, qu'il aperçut, au pied d'un arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille appartenait sans conteste à une femme, et le manteau noir à un homme; d'ailleurs, il n'y avait point à chercher bien loin, l'homme et la femme se promenaient à cinquante pas de là, les bras enlacés, tournant le dos au mur, et cachés d'ailleurs par le feuillage du buisson.

Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitué le mur à ses violences, un moellon se détacha du chaperon et tomba, brisant les branches, jusque sur l'herbe: là, il retentit avec un écho mugissant.

À ce bruit, il paraît que les personnages dont le buisson cachait les traits à M. de Monsoreau se retournèrent et l'aperçurent, car un cri de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frôlement dans le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux chevreuils effrayés.

Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui monter au front: il avait reconnu la voix de Diane.

Incapable dès lors de résister au mouvement de fureur qui l'emportait, il s'élança du haut du mur, et, son épée à la main, se mit à fendre buissons et rameaux pour suivre les fugitifs.

Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc; pas une ombre au fond des allées, pas une trace dans les chemins, pas un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des fauvettes, qui, habitués à voir les deux amants, n'avaient pu être effrayés par eux.

Que faire en présence de la solitude? que résoudre? où courir? Le parc était grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait, rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas.

M. de Monsoreau songea que la découverte qu'il avait faite suffisait pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-même sous l'empire d'un sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de déployer vis-à-vis d'un rival aussi redoutable que l'était François; car il ne doutait pas que ce rival ne fût le prince. Puis, si, par hasard, ce n'était pas lui, il avait près du duc d'Anjou une mission pressée à accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant près du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilité ou de son innocence.

Puis, une idée sublime lui vint. C'était de franchir le mur à l'endroit même où il l'avait déjà escaladé, et d'enlever avec le sien le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc.

Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva au pied du mur, haletant et couvert de sueur.

Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au faîte et retomba de l'autre côté; mais, de l'autre côté, plus de cheval, ou, pour mieux dire, plus de chevaux. L'idée qu'il avait eue était si bonne, qu'avant de lui venir, à lui, elle était venue à son ennemi, et que son ennemi en avait profité.

M. de Monsoreau, accablé, laissa échapper un rugissement de rage, montrant le poing à ce démon malicieux, qui, bien certainement, riait de lui dans l'ombre déjà épaisse du bois; mais, comme chez lui la volonté n'était pas facilement vaincue, il réagit contre les fatalités successives qui semblaient prendre à tâche de l'accabler: en s'orientant à l'instant même, malgré la nuit qui descendait rapidement, il réunit toutes ses forces et regagna Angers par un chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance.

Deux heures et demie après, il arrivait à la porte de la ville, mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la pensée avait donné des forces au corps, et c'était toujours le même homme volontaire et violent à la fois.

D'ailleurs, une idée le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou plutôt les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par quelle porte un homme était entré avec deux chevaux; il viderait sa bourse, il ferait des promesses d'or, et il connaîtrait le signalement de cet homme. Alors, quel qu'il fût, prochainement ou plus tard, cet homme lui payerait sa dette.

Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'être placée et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures à peu près, rentrer un cheval sans maître, qui avait repris tout seul le chemin du palais.

Il avait alors pensé qu'il était arrivé quelque accident au cavalier, et que le cheval intelligent avait regagné seul le logis.

Monsoreau se frappa le front: il était décidé qu'il ne saurait rien.

Alors il s'achemina à son tour vers le château ducal.

Là, grande vie, grand bruit, grande joie; les fenêtres resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme des fours embrasés, envoyant par leurs soupiraux des parfums de venaison et de girofle capables de faire oublier à l'estomac qu'il est voisin du cœur.

Mais les grilles étaient fermées, et là une difficulté se présenta: il fallait se les faire ouvrir.

Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut point le reconnaître.

– Vous étiez droit, et vous êtes voûté, lui dit-il.

– C'est la fatigue.

– Vous étiez pâle, et vous êtes rouge.

– C'est la chaleur.

– Vous étiez à cheval, et vous rentrez sans cheval.

– C'est que mon cheval a eu peur, a fait un écart, m'a désarçonné et est rentré sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval?

– Ah! si fait, dit le concierge.

– En tout cas, allez prévenir le majordome.

Le concierge, enchanté de cette ouverture qui le déchargeait de toute responsabilité, envoya prévenir M. Remy.

M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.

– Et d'où venez-vous, mon Dieu! dans un pareil état? lui demanda-t-il.

Monsoreau répéta la même fable qu'il avait déjà faite au concierge.

– En effet, dit le majordome, nous avons été fort inquiets, quand nous avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que j'avais eu l'honneur de prévenir de votre arrivée.

– Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau.

– Fort inquiet.

– Et qu'a-t-il dit?

– Qu'on vous introduisît près de lui aussitôt votre arrivée.

– Bien! le temps de passer à l'écurie seulement, voir s'il n'est rien arrivé au cheval de Son Altesse.

Et Monsoreau passa à l'écurie, et reconnut, à la place où il l'avait pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin de réparer ses forces.

Puis, sans même prendre le soin de changer de costume, – Monsoreau pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait l'emporter sur l'étiquette, – sans même changer, disons-nous, le grand veneur se dirigea vers la salle à manger.

Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-même, réunis autour d'une table magnifiquement servie et splendidement éclairée, attaquaient les pâtés de faisans, les grillades fraîches de sanglier et les entremets épicés, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si généreux et si velouté, ou de ce perfide, suave et pétillant vin d'Anjou, dont les fumées s'extravasent dans la tête avant que les topazes qu'il distille dans le verre soient tout à fait épuisées.

– La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune fille et déjà ivre comme un vieux reître; au complet comme la cave de Votre Altesse.

– Non pas, non pas, dit Ribérac, il nous manque un grand veneur. Il est, en vérité, honteux que nous mangions le dîner de Son Altesse, et que nous ne le prenions pas nous-mêmes.

– Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu importe lequel, fût-ce M. de Monsoreau.

Le duc sourit, il savait seul l'arrivée du comte.

Livarot achevait à peine sa phrase et le prince son sourire que la porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra.

Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante, qu'elle retentit au milieu du silence général.

– Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorisés du ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie à l'instant ce que nous désirons.

Monsoreau, décontenancé de cet aplomb du prince, qui, dans les cas pareils, n'était pas habituel à Son Altesse, salua d'un air assez embarrassé et détourna la tête, ébloui comme un hibou tout à coup transporté de l'obscurité au grand soleil.

– Asseyez-vous là et soupez, dit le duc en montrant à M. de Monsoreau une place en face de lui.

– Monseigneur, répondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai qu'après m'être acquitté près de Votre Altesse d'un message de la plus haute importance.

– Vous venez de Paris, n'est-ce pas?

– En toute hâte, monseigneur.

– Eh bien! j'écoute, dit le duc.

Monsoreau s'approcha de François, et, le sourire sur les lèvres, la haine dans Je cœur, il lui dit tout bas:

– Monseigneur, madame la reine mère s'avance à grandes journées; elle vient voir Votre Altesse.

Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixés, laissa percer une joie soudaine.

– C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme toujours, je vous trouve fidèle serviteur; continuons de souper, messieurs.

Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait éloigné un instant pour écouter M. de Monsoreau.

Le festin recommença; le grand veneur, placé entre Livarot et Ribérac, n'eut pas plutôt goûté les douceurs d'un bon siège, et ne se fut pas plutôt trouvé en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout à coup l'appétit.

L'esprit reprenait le dessus sur la matière.

L'esprit, entraîné dans de tristes pensées, retournait au parc de Méridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brisé venait d'accomplir, repassait, comme un pèlerin attentif, par ce chemin fleuri qui l'avait conduit à la muraille.

Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur dégradé; il revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son cœur.

Alors, indifférent au bruit, à la lumière, au repas même, oubliant à côté de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans sa propre pensée, laissant son front se couvrir peu à peu de nuages, et chassant de sa poitrine un sourd gémissement qui attirait l'attention des convives étonnés.

– Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince; en vérité, vous feriez bien d'aller vous coucher.

– Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre assiette.

– Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tête; en effet, je suis écrasé de fatigue.

– Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne délasse comme cela.

– Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie.

– Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre est encore plein.

– À votre santé, comte, dit Ribérac en levant son verre.

Monsoreau fut forcé de faire raison au gentilhomme, et vida le sien d'un seul trait.

– Il boit cependant très bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet.

– Oui, répondit le prince, qui essayait de lire dans le cœur du comte; oui, à merveille.

– Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse, comte, dit Ribérac; vous connaissez le pays.

– Vous y avez des équipages, des bois, dit Livarot.

– Et même une femme, ajouta Antraguet.

– Oui, répéta machinalement le comte, oui, des équipages, des bois et madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.

– Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.

– Je tâcherai, monseigneur.

– Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tâcherez, voilà une belle réponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait lever dix.

Monsoreau pâlit malgré lui; le vieux taillis était justement cette partie du bois où Roland venait de le conduire.

– Ah! oui, oui, demain, demain! s'écrièrent en chœur les gentilshommes.

– Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc.

– Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, répondit Monsoreau; mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un instant, je suis bien fatigué pour conduire une chasse demain. Puis, j'ai besoin de visiter les environs et de savoir où en sont nos bois.

– Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc était son rival.

– Accordé! accordé! crièrent les jeunes gens avec gaieté. Nous donnons vingt-quatre heures à M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout ce qu'il a à y faire.

– Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de les bien employer.

– Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau à son appartement!

M. de Monsoreau salua et sortit, soulagé d'un grand fardeau, la contrainte.

Les gens affligés aiment la solitude plus encore que les amants heureux.

II Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frère bien-aimé le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit.

Une fois le grand veneur sorti de la salle à manger, le repas continua plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.

La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribué à maintenir les jeunes gentilshommes; car, sous le prétexte et même sous la réalité de la fatigue, ils avaient démêlé cette continuelle préoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette tache de tristesse mortelle qui faisait le caractère particulier de sa physionomie.

Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gêné en sa présence, eut repris son air tranquille:

– Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entré notre grand veneur, commencé de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.

Et Livarot continua.

Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilège de savoir mieux que Livarot lui-même ce qui s'était passé, nous substituerons notre récit à celui du jeune homme. Peut-être y perdra-t-il comme couleur, mais il y gagnera comme étendue, puisque nous savons ce que Livarot ne pouvait savoir, c'est-à-dire ce qui s'était passé au Louvre.

Vers le milieu de la nuit, Henri III fut réveillé par un bruit inaccoutumé qui retentissait dans le palais, où cependant, le roi une fois couché, le silence le plus profond était prescrit.

C'étaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles, des courses rapides dans les galeries, des imprécations à faire ouvrir la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous ces blasphèmes, ces mots répétés par des milliers d'échos:

– Que dira le roi? que dira le roi?

Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, après avoir soupé avec Sa Majesté, s'était laissé aller au sommeil dans un grand fauteuil, les jambes enlacées à sa rapière.

Les rumeurs redoublaient.

Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant:

– Chicot! Chicot!

Chicot ouvrit un œil. C'était un garçon prudent qui appréciait fort le sommeil et qui ne se réveillait jamais tout à fait du premier coup.

– Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je rêvais que tu avais un fils.

– Écoute! dit Henri, écoute!

– Que veux-tu que j'écoute? Il me semble cependant que tu me dis bien assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur mes nuits.

– Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en étendant la main dans la direction du bruit.

– Oh! oh! s'écria Chicot; en effet, j'entends des cris.

– Que dira le roi? que dira le roi? répéta Henri. Entends-tu?

– Il y a deux choses à soupçonner: ou ton lévrier Narcisse est malade, ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthélemy de catholiques.

– Aide-moi à m'habiller, Chicot.

– Je le veux bien; mais aide-moi à me lever, Henri.

– Quel malheur! quel malheur! répétait-on dans les antichambres.

– Diable! ceci devient sérieux, dit Chicot.

– Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.

– Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dépêcher de sortir par la petite porte, afin de voir et de juger par nous-mêmes le malheur, au lieu de nous le laisser raconter.

Presque aussitôt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la porte dérobée et se trouva dans le corridor qui conduisait aux appartements du duc d'Anjou.

C'est là qu'il vit des bras levés au ciel et qu'il entendit les exclamations les plus désespérées.

– Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera étranglé dans sa prison. Ventre-de-biche! Henri, je te fais mon compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais.

– Eh! non, malheureux! s'écria Henri, ce ne peut être cela.

– Tant pis, dit Chicot.

– Viens, viens.

Et Henri entraîna le Gascon dans la chambre du duc.

La fenêtre était ouverte et garnie d'une foule de curieux entassés les uns sur les autres pour contempler l'échelle de corde accrochée aux trèfles de fer du balcon.

Henri devint pâle comme la mort.

– Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blasé que je le croyais.

– Enfui! évadé! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les gentilshommes se retournèrent.

Il y avait des éclairs dans les yeux du roi; sa main serrait convulsivement la poignée de sa miséricorde.

Schomberg s'arrachait les cheveux, Quélus se bourrait le visage de coups de poing, et Maugiron frappait, comme un bélier, de la tête dans la cloison.

Quant à d'Épernon, il avait disparu sous le spécieux prétexte de courir après M. le duc d'Anjou.

La vue du martyre que, dans leur désespoir, s'infligeaient ses favoris calma tout à coup le roi.

– Hé là! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le milieu du corps.

– Non, mordieu! j'en crèverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune homme en prenant du champ pour se briser la tête non plus sur la cloison, mais sur le mur.

– Holà! aidez-moi donc à le retenir, cria Henri.

– Eh! compère, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous tout bonnement votre épée au travers du ventre.

– Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux.

Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait les joues.

– Oh! Quélus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler à Schomberg quand il a été trempé dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon ami!

Quélus s'arrêta.

Schomberg seul continuait à se dépouiller les tempes; il en pleurait de rage.

– Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je t'en prie!

– J'en deviendrai fou.

– Bah! dit Chicot.

– Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voilà pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un affreux malheur. Je suis perdu! Voilà la guerre civile dans mon royaume… Ah! qui a fait ce coup-là? qui a fourni l'échelle? Par la mordieu! je ferai pendre toute la ville.

Une profonde terreur s'empara des assistants.

– Qui est le coupable? continua Henri; où est le coupable? Dix mille écus à qui me dira son nom! cent mille écus à qui me le livrera mort ou vif!

– Qui voulez-vous que ce soit, s'écria Maugiron, sinon quelque Angevin?

– Pardieu! tu as raison, s'écria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les Angevins, ils me le payeront!

Et, comme si cette parole eût été une étincelle communiquant le feu à une traînée de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces retentit contre les Angevins.

– Oh! oui, les Angevins! cria Quélus.

– Où sont-ils? hurla Schomberg.

– Qu'on les éventre! vociféra Maugiron.

– Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi.

Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira son épée avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat à droite et à gauche, il rossa les mignons et battit les murs en répétant avec des yeux farouches:

– Oh! ventre-de-biche! oh! mâle-rage! ah! damnation! les Angevins, mordieu! mort aux Angevins!

Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri des mères Israélites fut entendu par tout Raina.

Cependant Henri avait disparu.

Il avait songé à sa mère, et, se glissant hors de la chambre sans mot dire, il était allé trouver Catherine, un peu négligée depuis quelque temps, et qui, renfermée dans son indifférence affectée, attendait, avec sa pénétration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa politique.

Lorsque Henri entra, elle était à demi couchée, pensive, dans un grand fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un peu jaunâtres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains potelées, mais pâles, à une statue de cire exprimant la méditation qu'à un être animé qui pense.

Mais, à la nouvelle de l'évasion de François, nouvelle que Henri donna, au reste, sans ménagement aucun, tout embrasé qu'il était de colère et de haine, la statue parut se réveiller tout à coup, quoique le geste qui annonçait ce réveil se bornât, pour elle, à s'enfoncer davantage encore dans son fauteuil et à secouer la tête sans rien dire.

– Eh! ma mère, dit Henri, vous ne vous écriez pas?

– Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine.

– Comment! cette évasion de votre fils ne vous paraît pas criminelle, menaçante, digne des plus grands châtiments?

– Mon cher fils, la liberté vaut bien une couronne, et rappelez-vous que je vous ai, à vous-même, conseillé de fuir quand vous pouviez atteindre cette couronne.

– Ma mère, on m'outrage.

Catherine haussa les épaules.

– Ma mère, on me brave.

– Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voilà tout.

– Ah! dit Henri, voilà comme vous prenez mon parti!

– Que voulez-vous dire, mon fils?

– Je dis qu'avec l'âge les sentiments s'émoussent; je dis…

Il s'arrêta.

– Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel.

– Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois.

– Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous êtes mon fils bien-aimé, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est aussi mon fils.

– Ah! trêve à la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous connaissons ce que cela vaut.

– Eh! vous devez le connaître mieux que personne, mon fils; car, vis-à-vis de vous, ma morale a toujours été de la faiblesse.

– Et, comme vous en êtes aux repentirs, vous vous repentez.

– Je sentais bien que nous en viendrions là, mon fils, dit Catherine; voilà pourquoi je gardais le silence.

– Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste à faire, puisque, chez ma mère même, il n'y a plus de compassion pour moi. Je trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de m'éclairer dans cette rencontre.

– Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour vous tirer d'embarras.

Et elle le laissa s'éloigner sans faire un geste, sans dire un mot pour le retenir.

– Adieu, madame, répéta Henri. Mais, près de la porte, il s'arrêta.

– Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne prétends pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi, je le sais; mais priez vos conseillers de bien réfléchir avant d'émettre leur avis, et de bien réfléchir encore avant de mettre cet avis à exécution.

– Oh! oui, dit Henri, se rattachant à ce mot de sa mère et en profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est difficile, n'est-ce pas, madame?

– Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au ciel, bien grave, Henri.

Le roi, frappé de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans les yeux de sa mère, revint près d'elle.

– Quels sont ceux qui l'ont enlevé? en avez-vous quelque idée, ma mère?

Catherine ne répondit point.

– Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.

Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un esprit supérieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit d'autrui.

– Les Angevins? répéta-t-elle.

– Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit.

Catherine fit encore un mouvement d'épaules.

– Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils, enfin!

– Quoi donc! madame!… Que voulez-vous dire?… Expliquez-vous, je vous en supplie.

– À quoi bon m'expliquer?

– Votre explication m'éclairera.

– Vous éclairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes prières.

– Non, parlez, parlez, ma mère, je vous écoute. Oh! vous êtes encore, vous serez toujours notre âme à nous tous. Parlez.

– Inutile; je n'ai que des idées de l'autre siècle, et la défiance fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, à son âge, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon fils, impossible!

– Eh bien! soit, ma mère, dit Henri; refusez-moi votre secours, privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre tous les Angevins qui sont à Paris.

– Faire pendre tous les Angevins! s'écria Catherine avec cet étonnement qu'éprouvent les esprits supérieurs lorsqu'on dit devant eux quelque énormité.

– Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, brûler. À l'heure qu'il est, mes amis courent déjà la ville pour rompre les os à ces maudits, à ces brigands, à ces rebelles!…

– Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'écria Catherine emportée par le sérieux de la situation; ils se perdraient eux-mêmes, ce qui ne serait rien; mais ils vous perdraient avec eux.

– Comment cela?

– Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc éternellement des jeux pour ne pas voir!

Et elle joignit les mains.

– Les rois ne sont rois qu'à la condition qu'ils vengeront les injures qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce cas surtout, tout mon royaume se lèvera pour me défendre.

– Fou, insensé, enfant, murmura la Florentine.

– Mais pourquoi cela, comment cela?

– Pensez-vous qu'on égorgera, qu'on brûlera, qu'on pendra des hommes comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribérac, sans faire couler des flots de sang?

– Qu'importe! pourvu qu'on les égorge.

– Oui, sans doute, si on les égorge; montrez-les-moi morts, et, par Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les égorgera pas; mais on aura levé pour eux l'étendard de la révolte; mais on leur aura mis nue à la main l'épée qu'ils n'eussent jamais osé tirer du fourreau pour un maître comme François. Tandis qu'au contraire, dans ce cas-là, par votre imprudence, ils dégaineront pour défendre leur vie; et votre royaume se soulèvera, non pas pour vous, mais contre vous.

– Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'écria Henri.

– A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en fronçant le sourcil et en pressant ses dents de ses lèvres minces et rougies avec du carmin.

– Cependant, si c'étaient les Angevins, ils mériteraient une punition, ma mère.

– Oui, si c'étaient eux, mais ce ne sont pas eux.

– Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frère?

– Ce ne sont pas les amis de votre frère, car votre frère n'a pas d'amis.

– Mais qui est-ce donc?

– Ce sont vos ennemis à vous, ou plutôt votre ennemi.

– Quel ennemi?

– Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un, comme votre frère Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-même je n'en ai jamais eu qu'un, le même toujours, incessamment.

– Henri de Navarre, vous voulez dire?

– Eh! oui, Henri de Navarre.

– Il n'est pas à Paris!

– Eh! savez-vous qui est à Paris ou qui n'y est pas? savez-vous quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous êtes tous sourds, vous êtes tous aveugles.

– Henri de Navarre! répéta Henri.

– Mon fils, à chaque désappointement qui vous arrivera, à chaque malheur qui vous arrivera, à chaque catastrophe qui vous arrivera et dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hésitez pas, ne vous enquérez pas, c'est inutile. Écriez-vous, Henri: «C'est Henri de Navarre,» et vous serez sûr d'avoir dit vrai… Frappez du côté où il sera, et vous serez sûr d'avoir frappé juste… Oh! cet homme!… cet homme! voyez-vous, c'est l'épée que Dieu a suspendue au-dessus de la maison de Valois.

– Vous êtes donc d'avis que je donne contre-ordre à l'endroit des Angevins?

– À l'instant même, s'écria Catherine, sans perdre une minute, sans perdre une seconde. Hâtez-vous, peut-être est-il déjà trop tard; courez, révoquez ces ordres; allez, ou vous êtes perdu.

Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec une force et une énergie incroyables. Henri s'élança hors du Louvre, cherchant à rallier ses amis.

Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des figures géographiques sur le sable.

III Comment Chicot et la reine mère se trouvant être du même avis, le roi se rangea à l'avis de Chicot et de la reine mère.

Henri s'assura que c'était bien le Gascon, qui, non moins attentif qu'Archimède, ne paraissait pas décidé à se retourner, Paris fût-il pris d'assaut.

– Ah! malheureux, s'écria-t-il d'une voix tonnante, voilà donc comme tu défends ton roi?

– Je le défends à ma manière, et je crois que c'est la bonne.

– La bonne! s'écria le roi, la bonne, paresseux!

– Je le maintiens et je le prouve.

– Je suis curieux de voir cette preuve.

– C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande bêtise, mon roi; nous avons fait une immense bêtise.

– En quoi faisant?

– En faisant ce que nous avons fait.

– Ah! ah! fit Henri frappé de la corrélation de ces deux esprits éminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au même résultat.

– Oui, répondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux Angevins! et, maintenant que j'y réfléchis, il ne m'est pas bien prouvé que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis, dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, à l'heure qu'il est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me déplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont chassé les Angevins de la ville, ce qui te déplairait fort, à toi, mais ce qui, en échange, réjouirait énormément ce cher M. d'Anjou.

– Mordieu! s'écria le roi, crois-tu donc que les choses sont déjà si avancées que tu dis là?

– Si elles ne le sont pas davantage.

– Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette pierre.

– Je fais une besogne excessivement pressée, mon fils.

– Laquelle?

– Je trace la configuration des provinces que ton frère va faire révolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune d'elles pourra fournir à la révolte.

– Chicot! Chicot! s'écria le roi, je n'ai donc autour de moi que des oiseaux de mauvais augure!

– Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, répondit Chicot, car il chante à son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en vérité, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce que tu dois entendre. Regarde!

– Quoi!

– Regarde ma carte géographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui ressemble assez à une tartelette; tu vois? c'est là que ton frère s'est réfugié; aussi je lui ai donné la première place, hum! L'Anjou, bien mené, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, à lui seul, peut nous fournir, quand je dis nous, c'est à ton frère, l'Anjou peut fournir à ton frère dix mille combattants.

– Tu crois?

– C'est le minimum. Passons à la Guyenne. La Guyenne, tu la vois, n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble à un veau marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'étonner de trouver là quelques mécontents; c'est un vieux foyer de révolte, et à peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantée de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils seront bien aguerris, bien éprouvés, sois tranquille. Puis, à gauche de la Guyenne, nous avons le Béarn et la Navarre, tu vois? ces deux compartiments qui ressemblent à un singe sur le dos d'un éléphant. On a fort rogné la Navarre, sans doute; mais, avec le Béarn, il lui reste encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose que le Béarn et la Navarre, très pressés, bien poussés, bien pressurés par Henriot, fournissent à la Ligue cinq du cent de la population, c'est seize mille hommes. Récapitulons donc: dix mille pour l'Anjou.

Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa baguette.

Ci. 10, 000

Huit mille pour la Guyenne, ci. 8, 000

Seize mille pour le Béarn et la Navarre, ci. 16, 000

Total 34, 000

– Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec mon frère?

– Pardieu!

– Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite?

Chicot regarda Henri fixement.

– Henriquet, dit-il, voilà une idée qui n'est pas de toi.

– Pourquoi cela?

– Parce qu'elle est trop forte, mon fils.

– N'importe de qui elle est; je t'interroge, réponds. Crois-tu que Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frère?

– Eh! fit Chicot, j'ai entendu du côté de la rue de la Ferronnerie un Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me paraît assez concluant.

– Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'écria le roi.

– Ma foi, oui, répondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui seulement.

– Il était donc à Paris?

– Je le crois.

– Et qui peut te le faire croire!

– Mes yeux.

– Tu as vu Henri de Navarre?

– Oui.

– Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi était venu me braver jusque dans ma capitale!

– On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot.

– Après?

– Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voilà tout.

Henri demeura pensif.

– Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Béarn! mon frère François et mon cousin Henri!

– Sans compter les trois Guise, bien entendu.

– Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble?

– Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize mille pour le Béarn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de M. de Guise, comme lieutenant général de les armées; total, cinquante-neuf mille hommes; réduisons-les à cinquante mille, à cause des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.

– Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.

– Ce qui ne les empêchera pas de se réunir contre toi, quitte à s'exterminer entre eux quand ils t'auront exterminé toi-même.

– Tu as raison, Chicot, ma mère a raison, vous avez raison tous deux; il faut empêcher un esclandre; aide-moi à réunir les Suisses.

– Ah bien oui, les Suisses! Quélus les a emmenés.

– Mes gardes.

– Schomberg les a pris.

– Les gens de mon service au moins.

– Ils sont partis avec Maugiron.

– Comment!… s'écria Henri, et sans mon ordre!

– Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta peau, et même sur la peau des autres, puissance entière. Mais, quand il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci regarde M. de Schomberg, M. de Quélus et M. de Maugiron. Quant à d'Épernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache.

– Mordieu! s'écria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe?

– Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'aperçois bien tard que tu n'es que le septième ou huitième roi de ton royaume.

Henri se mordit les lèvres en frappant du pied.

– Eh! fit Chicot en cherchant à distinguer dans l'obscurité.

– Qu'y a-t-il? demanda le roi.

– Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voilà tes hommes.

Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui accouraient, suivis à distance de quelques autres hommes à cheval et de beaucoup d'hommes à pied.

Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux hommes debout près des fossés et à demi perdus dans l'obscurité.

– Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici!

– Holà, dit Schomberg, qui m'appelle?

– Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaître la voix et s'approcha.

– Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi.

– Moi-même, qui courais après vous, et qui, ne sachant où vous rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait?

– Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant.

– Ah! viens, Quélus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus ainsi sans ma permission.

– Il n'en est plus besoin, dit un troisième que le roi reconnut pour Maugiron, puisque tout est fini.

– Tout est fini? répéta le roi.

– Dieu soit loué, dit d'Épernon, apparaissant tout à coup sans que l'on sût d'où il sortait.

– Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.

– Alors vous les avez tués? dit le roi.

Mais il ajouta tout bas:

– Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.

– Vous les avez tués? dit Chicot; ah! si vous les avez tués, il n'y a rien à dire.

– Nous n'avons pas eu cette peine, répondit Schomberg, les lâches se sont enfuis comme une volée de pigeons; à peine si nous avons pu croiser le fer avec eux.

Henri pâlit.

– Et avec lequel avez-vous croisé le fer? demanda-t-il.

– Avec Antraguet.

– Au moins celui-là est demeuré sur le carreau?

– Tout au contraire, il a tué un laquais de Quélus.

– Ils étaient donc sur leur garde? demanda le roi.

– Parbleu! je le crois bien, s'écria Chicot, qu'ils y étaient; vous hurlez: «Mort aux Angevins!» vous remuez les canons, vous sonnez les cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous voulez que ces honnêtes gens soient plus sourds que vous n'êtes bêtes.

– Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voilà une guerre civile allumée.

Ces mots firent tressaillir Quélus.

– Diable! fit-il, c'est vrai.

– Ah! vous commencez à vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux! Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore.

– Nous nous réservons, répondit Schomberg, pour défendre la personne et la couronne de Sa Majesté.

– Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.

– Mais enfin, dit Quélus, vous qui nous gourmandez à tort et à travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures; ou tout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme nous.

– Moi! dit Chicot.

– Certainement, et même vous vous escrimiez contre les murailles en criant: «Mort aux Angevins!»

– Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou, chacun le sait; mais vous qui êtes tous des gens d'esprit…

– Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout à l'heure nous aurons bien assez la guerre.

– Qu'ordonne Votre Majesté? dit Quélus.

– Que vous employiez la même ardeur à calmer le peuple que vous avez mise à l'émouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que demain les bourgeois prennent ce qui s'est passé pour une échauffourée de gens ivres.

Les jeunes gens s'éloignèrent l'oreille basse, transmettant les ordres du roi aux officiers qui les avaient accompagnés dans leur équipée.

Quant à Henri, il revint chez sa mère, qui, active, mais anxieuse et assombrie, donnait des ordres à ses gens.

– Eh bien! dit-elle, que s'est-il passé?

– Eh bien! ma mère, il s'est passé ce que vous avez prévu.

– Ils sont en fuite?

– Hélas! oui.

– Ah! dit-elle, et après?

– Après, voilà tout, et il me semble que c'est bien assez.

– La ville?

– La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiète, je la tiens sous ma main.

– Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.

– Qui vont se révolter, se soulever, continua Henri.

– Que comptez-vous faire?

– Je ne vois qu'un moyen.

– Lequel?

– C'est d'accepter franchement la position.

– De quelle manière?

– Je donne le mot aux colonels, à mes gardes, je fais armer mes milices, je retire l'armée de devant la Charité, et je marche sur l'Anjou.

– Et M. de Guise?

– Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arrêter, s'il est besoin.

– Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous réussissent.

– Que faire alors?

Catherine inclina sa tête sur sa poitrine, et réfléchit un instant.

– Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.

– Ah! s'écria Henri avec un dépit profond, je suis donc bien mal inspiré aujourd'hui!

– Non, mais vous êtes troublé; remettez-vous d'abord, et ensuite nous verrons.

– Alors, ma mère, ayez des idées pour moi; faisons quelque chose, remuons-nous.

– Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.

– Pour quoi faire?

– Pour le départ d'un ambassadeur.

– Et à qui le députerons-nous?

– À votre frère.

– Un ambassadeur à ce traître! Vous m'humiliez, ma mère.

– Ce n'est pas le moment d'être fier, fit sévèrement Catherine.

– Un ambassadeur qui demandera la paix?

– Qui l'achètera, s'il le faut.

– Pour quels avantages, mon Dieu?

– Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour pouvoir faire prendre en toute sécurité, après la paix faite, ceux qui se sont sauvés pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que vous voudriez les tenir.

– Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par homme.

– Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une voix pénétrante qui alla remuer jusqu'au fond du cœur de Henri la haine et la vengeance.

– Je crois que vous avez raison, ma mère, dit-il; mais qui leur enverrons-nous?

– Cherchez parmi tous vos amis.

– Ma mère, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme à qui je puisse confier une pareille mission.

– Confiez-la à une femme alors.

– À une femme, ma mère? est-ce que vous consentiriez?

– Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend peut-être à mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement, que j'arriverai à Angers avant que les amis de votre frère lui-même n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.

– Oh! ma mère! ma bonne mère! s'écria Henri avec effusion en baisant les mains de Catherine, vous êtes toujours mon soutien, ma bienfaitrice, ma Providence!

– C'est-à-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins autant de pitié que de tendresse.

IV Où il est prouvé que la reconnaissance était une des vertus de M. de Saint-Luc.

Le lendemain du jour où M. de Monsoreau avait fait, à la table de M. le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand matin, et descendit dans la cour du palais.

Il s'agissait de retrouver le palefrenier à qui il avait déjà eu affaire, et, s'il était possible, de tirer de lui quelques renseignements sur les habitudes de Roland.

Le comte réussit à son gré. Il entra sous un vaste hangar, où quarante chevaux magnifiques grugeaient, à faire plaisir, la paille et l'avoine des Angevins.

Le premier coup d'œil du comte fut pour chercher Roland; Roland était à sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs.

Le second fut pour chercher le palefrenier.

Il le reconnut debout, les bras croisés, regardant, selon l'habitude de tout bon palefrenier, de quelle façon, plus ou moins avide, les chevaux de son maître mangeaient leur provende habituelle.

– Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de monseigneur de revenir à l'écurie tout seuls, et les dresse-t-on à ce manège-là?

– Non, monsieur le comte, répondit le palefrenier. À quel propos Votre Seigneurie me demande-t-elle cela?

– À propos de Roland.

– Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'étonne pas de la part de Roland, c'est un cheval très intelligent.

– Oui, dit Monsoreau, je m'en suis aperçu; la chose lui était-elle donc déjà arrivée?

– Non, monsieur; d'ordinaire il est monté par monseigneur le duc d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point facilement à terre.

– Roland ne m'a point jeté à terre, mon ami, dit le comte, piqué qu'un homme, cet homme fût-il un palefrenier, pût croire que lui, le grand veneur de France, avait vidé les arçons; car, sans être de la force de M. le duc d'Anjou, je suis assez bon écuyer. Non, je l'avais attaché au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. À mon retour, il était disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait volé, ou que quelque seigneur, passant par les chemins, m'avait fait la méchante plaisanterie de le ramener, voilà pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer à l'écurie.

– Il est rentré seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire hier à monsieur le comte.

– C'est étrange, dit Monsoreau.

Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation:

– Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu?

– Il le montait presque tous les jours, avant que ses équipages ne fussent arrivés.

– Son Altesse est rentrée tard hier?

– Une heure avant vous, à peu près, monsieur le comte.

– Et quel cheval montait le duc? n'était-ce pas un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs et une étoile au front?

– Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn, que voici.

– Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement?

– Je ne connais personne ayant un pareil cheval.

– C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland.

– Monsieur le comte désire Roland?

– Oui. Le prince t'aurait-il donné l'ordre de me le refuser?

– Non, monseigneur, l'écuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de mettre toutes les écuries à votre disposition.

Il n'y avait pas moyen de se fâcher contre un prince qui avait de pareilles prévenances.

M. de Monsoreau fit de la tête un signe au palefrenier, lequel se mit à seller le cheval.

Lorsque cette première opération fut finie, le palefrenier détacha Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte.

– Écoute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et réponds-moi.

– Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier.

– Combien gagnes-tu par an?

– Vingt écus, monsieur.

– Veux-tu gagner dix années de tes gages d'un seul coup?

– Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je?

– Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs et une étoile au milieu du front.

– Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez là est bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite à Son Altesse.

– Oui; mais deux cents écus, c'est un assez joli denier pour qu'on risque de prendre quelque peine à les gagner.

– Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher, tant s'en faut.

– Allons, dit le comte, ta bonne volonté me plaît. Voici d'abord dix écus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu.

– Merci, mon gentilhomme.

– C'est bien; tu diras au prince que je suis allé reconnaître le bois pour la chasse qu'il m'a commandée.

Le comte achevait à peine ces mots, que la paille cria derrière lui sous les pas d'un nouvel arrivant.

Il se retourna.

– Monsieur de Bussy! s'écria le comte.

– Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous à Angers, quel miracle!

– Et vous, monsieur, qu'on disait malade!

– Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon médecin m'ordonne-t-il un repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah! ah! vous allez monter Roland, à ce qu'il paraît? C'est une bête que j'ai vendue à M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la monte presque tous les jours.

Monsoreau pâlit.

– Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal.

– Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du premier coup, dit Bussy.

– Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance, répliqua le comte, je l'ai monté hier.

– Ce qui vous a donné l'envie de le monter encore aujourd'hui?

– Oui, dit le comte.

– Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous préparer une chasse?

– Le prince désire courir un cerf.

– Il y en a beaucoup, à ce que je me suis laissé dire, dans les environs.

– Beaucoup.

– Et de quel côté allez-vous détourner l'animal?

– Du côté de Méridor.

– Ah! très bien, dit Bussy en pâlissant à son tour malgré lui.

– Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau.

– Non, mille grâces, répondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la fièvre qui me reprend.

– Allons, bien, s'écria du seuil de l'écurie une voix sonore, voilà encore M. de Bussy levé sans ma permission.

– Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voilà sûr d'être grondé. Adieu, comte. Je vous recommande Roland.

– Soyez tranquille.

Bussy s'éloigna, et M. de Monsoreau sauta en selle.

– Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous êtes si pâle, que je crois presque moi-même que vous êtes malade.

– Sais-tu où il va? demanda Bussy.

– Non.

– Il va à Méridor.

– Eh bien! aviez-vous espéré qu'il passerait à côté?

– Que va-t-il arriver, mon Dieu! après ce qui s'est passé hier?

– Madame de Monsoreau niera.

– Mais il a vu.

– Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue.

– Diane n'aura pas cette force-là.

– Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas mieux les femmes!

– Remy, je me sens très mal.

– Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce matin…

– Quoi?

– Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux écrevisses.

– Eh! je n'ai pas faim.

– Raison de plus pour que je vous ordonne de manger.

– Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scène tragique à Méridor. En vérité, j'eusse dû accepter de l'accompagner quand il me l'a proposé.

– Pour quoi faire?

– Pour soutenir Diane.

– Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai déjà dit et je vous le répète; et, comme il faut que nous en fassions autant, venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie debout. Pourquoi êtes-vous sorti malgré mon ordonnance?

– J'étais trop inquiet, je n'ai pu y tenir.

Remy haussa les épaules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes, devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers par la même porte que la veille.

Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu s'assurer si c'était par hasard ou par habitude que cet animal, dont chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc. En conséquence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le cou.

Roland n'avait pas manqué à ce que son cavalier attendait de lui. À peine hors de la porte, il avait pris à gauche; M. de Monsoreau l'avait laissé faire; puis à droite, et M. de Monsoreau l'avait laissé faire encore.

Tous deux s'étaient donc engagés dans le charmant sentier fleuri, puis dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, à mesure que Roland approchait de Méridor, son trot s'allongeait; enfin son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au même endroit que la veille.

Seulement, le lieu était solitaire et silencieux; aucun hennissement ne s'était fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attaché ni errant.

M. de Monsoreau mit pied à terre; mais, cette fois, pour ne pas courir la chance de revenir à pied, il passa la bride de Roland dans son bras et se mit à escalader la muraille.

Mais tout était solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les longues allées se déroulaient à perte de vue, et quelques chevreuils bondissants animaient seuls le gazon désert des vastes pelouses.

Le comte jugea qu'il était inutile de perdre son temps à guetter des gens prévenus, qui, sans doute effrayés par son apparition de la veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre endroit. Il remonta à cheval, longea un petit sentier, et, après un quart d'heure de marche, dans laquelle il avait été obligé de retenir Roland, il était arrivé à la grille.

Le baron était occupé à faire fouetter ses chiens pour les tenir en haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il aperçut son gendre et vint cérémonieusement au-devant de lui.

Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les poésies de Marot. Gertrude, sa fidèle suivante, brodait à ses côtés.

Le comte, après avoir salué le baron, aperçut les deux femmes. Il mit pied à terre et s'approcha d'elles.

Diane se leva, s'avança de trois pas au-devant du comte et lui fit une grave révérence.

– Quel calme, ou plutôt quelle perfidie! murmura le comte; comme je vais faire lever la tempête du sein de ces eaux dormantes!

Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son cheval; puis, se tournant vers Diane:

– Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment d'entretien.

– Volontiers, monsieur, répondit Diane.

– Nous faites-vous l'honneur de demeurer au château, monsieur le comte? demanda le baron.

– Oui, monsieur; jusqu'à demain, du moins.

Le baron s'éloigna pour veiller lui-même à ce que la chambre de son gendre fût préparée selon toutes les lois de l'hospitalité.

Monsoreau indiqua à Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et lui-même s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard qui eût intimidé l'homme le plus résolu.

– Madame, dit-il, qui donc était avec vous dans le parc hier soir?

Diane leva sur son mari un clair et limpide regard.

– À quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, à force de volonté sur elle-même, elle était parvenue à chasser toute émotion.

– À six heures.

– De quel côté?

– Du côté du vieux taillis.

– Ce devait être quelque femme de mes amies, et non moi, qui se promenait de ce côté-là.

– C'était vous, madame, affirma Monsoreau.

– Qu'en savez-vous? dit Diane.

Monsoreau, stupéfait, ne trouva pas un mot à répondre; mais la colère prit bientôt la place de cette stupéfaction.

– Le nom de cet homme? dites-le-moi.

– De quel homme?

– De celui qui se promenait avec vous.

– Je ne puis vous le dire, si ce n'était pas moi qui me promenais.

– C'était vous, vous dis-je! s'écria Monsoreau en frappant la terre du pied.

– Vous vous trompez, monsieur, répondit froidement Diane.

– Comment osez-vous nier que je vous aie vue?

– Ah! c'est vous-même, monsieur?

– Oui, madame, c'est moi-même. Comment donc osez-vous nier que ce soit vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous à Méridor?

– Voilà encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici.

– Madame de Saint-Luc?

– Oui, madame de Saint-Luc, mon amie.

– Et M. de Saint-Luc?…

– Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, à eux, est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez vus.

– Ce n'était pas M. de Saint-Luc; ce n'était pas madame de Saint-Luc. C'était vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne connais pas, lui, mais que je connaîtrai, je vous le jure.

– Vous persistez donc à dire que c'était moi, monsieur?

– Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai entendu le cri que vous avez poussé.

– Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je consentirai à vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut mieux que je me retire.

– Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous resterez.

– Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espère que vous vous contiendrez devant eux.

En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparaître au bout d'une allée, appelés par la cloche du dîner, qui venait d'entrer en branle, comme si l'on n'eût attendu que M. de Monsoreau pour se mettre à table.

Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans doute, par leur présence, tirer Diane d'un grand embarras, ils s'approchèrent vivement.

Madame de Saint-Luc fit une grande révérence à M. de Monsoreau; Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois échangèrent quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du comte, prit celui de Diane.

On s'achemina vers la maison.

On dînait à neuf heures, au manoir de Méridor: c'était une vieille coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conservée le baron dans toute son intégrité.

M. de Monsoreau se trouva placé entre Saint-Luc et sa femme; Diane, éloignée de son mari par une habile manœuvre de son amie, était placée, elle, entre Saint-Luc et le baron.

La conversation fut générale. Elle roula tout naturellement sur l'arrivée du frère du roi à Angers et sur le mouvement que cette arrivée allait opérer dans la province.

Monsoreau eût bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il avait affaire à des convives rétifs: il en fut pour ses frais.

Ce n'est pas que Saint-Luc refusât le moins du monde de lui répondre; tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant esprit, et Diane, qui, grâce au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder le silence, remerciait son ami par des regards éloquents.

– Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte; voilà l'homme duquel j'extirperai le secret que je désire savoir, et cela par un moyen ou par un autre.

M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, étant entré à la cour juste comme celui-ci en sortait.

Et, sur cette conviction, il se mit à répondre au jeune homme de façon à doubler la joie de Diane et à ramener la tranquillité sur tous les points.

D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'œil des signes à madame de Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire:

– Soyez tranquille, madame, je mûris un projet.

Nous verrons dans le chapitre suivant quel était le projet de M. de Saint-Luc.

V Le projet de M. de Saint-Luc.

Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et, l'emmenant hors du château:

– Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous avoir trouvé ici, moi que la solitude de Méridor effrayait d'avance!

– Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec une pareille compagne, il me semble que je trouverais un désert trop peuplé.

– Je ne dis pas non, répondit Monsoreau en se mordant les lèvres. Cependant…

– Cependant quoi?

– Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontré ici.

– Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite épée d'or, vous êtes, en vérité, fort poli; car je ne croirai jamais que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille femme et en face d'une si riche nature.

– Bah! dit Monsoreau, j'ai passé la moitié de ma vie dans les bois.

– Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai désespéré lorsqu'il me faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientôt.

– Pourquoi le quitteriez-vous?

– Eh! monsieur, l'homme est-il maître de sa destinée? C'est la feuille de l'arbre que le vent détache et promène par la plaine et par les vallons, sans qu'il sache lui-même où il va. Vous êtes heureux, vous.

– Heureux, de quoi?

– De demeurer sous ces magnifiques ombrages.

– Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non plus.

– Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi.

– Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de la belle nature, et je me défie, moi, de ce parc que vous trouvez si beau.

– Plaît-il? fit Saint-Luc.

– Oui, répéta Monsoreau.

– Vous vous défiez de ce parc, avez-vous dit; et à quel propos?

– Parce qu'il ne me paraît pas sûr.

– Pas sûr! en vérité! dit Saint-Luc étonné. Ah! je comprends: à cause de l'isolement, voulez-vous dire?

– Non. Ce n'est point précisément à cause de cela; car je présume que vous voyez du monde à Méridor?

– Ma foi non! dit Saint-Luc avec une naïveté parfaite, pas une âme.

– Ah! vraiment?

– C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

– Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite?

– Pas depuis que j'y suis, du moins.

– De cette belle cour qui est à Angers, pas un gentilhomme ne se détache de temps en temps?

– Pas un.

– C'est impossible!

– C'est comme cela cependant.

– Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins.

– Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai aperçu la plume d'un seul.

– Alors, j'ai tort sur ce point.

– Oui, parfaitement tort. Revenons donc à ce que vous disiez d'abord, que le parc n'était pas sûr. Est-ce qu'il y a des ours?

– Oh! non pas.

– Des loups?

– Non plus.

– Des voleurs?

– Peut-être. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est fort jolie, à ce qu'il m'a paru.

– Mais oui.

– Est-ce qu'elle se promène souvent dans le parc?

– Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi me faites-vous cette question?

– Pour rien; et, lorsqu'elle se promène, vous l'accompagnez?

– Toujours, dit Saint-Luc.

– Presque toujours? continua le comte.

– Mais où diable voulez-vous en venir?

– Eh mon Dieu! à rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque à rien du moins.

– J'écoute.

– C'est qu'on me disait…

– Que vous disait-on? Parlez.

– Vous ne vous fâcherez pas?

– Jamais je ne me fâche.

– D'ailleurs, entre maris, ces confidences-là se font; c'est qu'on me disait que l'on avait vu rôder un homme dans le parc.

– Un homme?

– Oui.

– Qui venait pour ma femme?

– Oh! je ne dis point cela.

– Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de Monsoreau; c'est on ne peut plus intéressant; et qui donc a vu cela? je vous prie.

– À quoi bon?

– Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens!

– Écoutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas que ce soit pour madame de Saint-Luc.

– Et pour qui donc?

– Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane.

– Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela.

– Comment! vous aimeriez mieux cela?

– Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus égoïste que les maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutôt! ajouta Saint-Luc.

– Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entré?

– Je fais mieux que de le croire, j'ai vu.

– Vous avez vu un homme dans le parc?

– Oui, dit Saint-Luc.

– Seul?

– Avec madame de Monsoreau.

– Quand cela? demanda le comte.

– Hier.

– Où donc?

– Mais ici, à gauche, tenez.

Et, comme Monsoreau avait dirigé sa promenade et celle de Saint-Luc du côté du vieux taillis, il put, d'où il était, montrer la place à son compagnon.

– Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais état; il faudra que je prévienne le baron qu'on lui dégrade ses clôtures.

– Et qui soupçonnez-vous?

– Moi! qui je soupçonne?

– Oui, dit le comte.

– De quoi?

– De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma femme.

Saint-Luc parut se plonger dans une méditation profonde dont M. de Monsoreau attendit avec anxiété le résultat.

– Eh bien! dit-il.

– Dame! fit Saint-Luc, je ne vois guère que…

– Que… qui?… demanda vivement le comte.

– Que… vous… dit Saint-Luc en se découvrant le visage.

– Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte pétrifié.

– Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de ces choses-là; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous?

– Allons, vous ne voulez pas me répondre; avouez cela, cher ami; mais ne craignez rien… Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un énorme service que j'attends de vous.

Saint-Luc se gratta l'oreille.

– Je ne vois toujours que vous, dit-il.

– Trêve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je vous en préviens, elle est de conséquence.

– Vous croyez?

– Mais je vous dis que j'en suis sûr.

– C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous?

– Il vient à la dérobée, parbleu.

– Souvent?

– Je le crois bien: ses pieds sont imprimés dans la pierre molle du mur, regardez plutôt.

– En effet.

– Ne vous êtes-vous donc jamais aperçu de ce que je viens de vous dire?

– Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu.

– Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; après?

– Après, je ne m'en suis pas inquiété; j'ai cru que c'était vous.

– Mais quand je vous dis que non.

– Je vous crois, mon cher monsieur.

– Vous me croyez?

– Oui.

– Eh bien! alors…

– Alors c'est quelque autre.

Le grand veneur regarda d'un œil presque menaçant Saint-Luc, qui déployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance.

– Ah! fit-il d'un air si courroucé, que le jeune homme leva la tête.

– J'ai encore une idée, dit Saint-Luc.

– Allons donc!

– Si c'était…

– Si c'était?

– Non.

– Non?

– Mais si.

– Parlez.

– Si c'était M. le duc d'Anjou.

– J'y avais bien pensé, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des renseignements: ce ne pouvait être lui.

– Eh! eh! le duc est bien fin.

– Oui, mais ce n'est pas lui.

– Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous voulez que je vous dise, moi, que cela est.

– Sans doute; vous qui habitez le château, vous devez savoir…

– Attendez! s'écria Saint-Luc.

– Y êtes-vous?

– J'ai encore une idée. Si ce n'était ni vous ni le duc, c'était sans doute moi.

– Vous, Saint-Luc?

– Pourquoi pas?

– Vous, qui venez à cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez venir par le dedans?

– Eh! mon Dieu! je suis un être si capricieux, dit Saint-Luc.

– Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparaître au haut du mur?

– Dame! on la prendrait à moins.

– Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commençait à n'être plus maître de son irritation.

– Je ne dis pas non.

– Mais vous vous moquez de moi, à la fin! s'écria le comte pâlissant, et voilà un quart d'heure de cela.

– Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en regardant Monsoreau avec une fixité qui fit frissonner celui-ci malgré son courage féroce; il y a vingt minutes.

– Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte.

– Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur, avec toutes vos questions de sbire?

– Ah! j'y vois clair maintenant.

– Le beau miracle! à dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites.

– Je vois que vous vous entendez avec le traître, avec le lâche que j'ai failli tuer hier.

– Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami.

– Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai à sa place.

– Bah! dans votre maison! comme cela, tout à coup! sans dire gare!

– Croyez-vous donc que je me gênerai pour punir un misérable? s'écria le comte exaspéré.

– Ah! monsieur de Monsoreau, répliqua Saint-Luc, que vous êtes donc mal élevé! et que la fréquentation des bêtes fauves a détérioré vos mœurs! Fi!…

– Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en se plaçant devant Saint-Luc, les bras croisés et le visage bouleversé par l'expression effrayante du désespoir qui le mordait au cœur.

– Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins du monde; vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.

Le comte, hors de lui, mit la main à son épée.

– Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez… Je vous prends vous-même à témoin que je suis parfaitement calme.

– Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te provoque.

– Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre côté du mur, monsieur de Monsoreau; de l'autre côté du mur, nous serons sur un terrain neutre.

– Que m'importe? s'écria le comte.

– Il m'importe à moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez vous.

– À la bonne heure! dit Monsoreau en se hâtant de franchir la brèche.

– Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient pas bien; il faut qu'elle ait été fort ébranlée. N'allez pas vous blesser, au moins; en vérité, je ne m'en consolerais pas.

Et Saint-Luc se mit à franchir la muraille à son tour.

– Allons! allons! hâte-toi, dit le comte en dégaînant.

– Et moi qui viens à la campagne pour mon agrément! dit Saint-Luc se parlant à lui-même; ma foi, je me serai bien amusé.

Et il sauta de l'autre côté du mur.

VI Comment M. de Saint-Luc montra à M. de Monsoreau le coup que le roi lui avait montré.

Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'épée à la main, et en faisant des appels furieux avec le pied.

– Y es-tu? dit le comte.

– Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place, le dos au soleil; ne vous gênez pas.

Monsoreau fit un quart de conversion.

– À la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette façon je verrai clair à ce que je fais.

– Ne me ménages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement.

– Ah çà! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument?

– Si je le veux!… oh! oui… je le veux!

– L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son épée à son tour.

– Tu dis…

– Je dis… Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits.

– Eh bien?

– Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus.

Et il se mit en garde, toujours riant.

Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable agilité à Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une agilité égale.

– Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de son ennemi, vous tirez fort agréablement l'épée, et tout autre que moi ou Bussy eût été tué par votre dernier dégagement.

Monsoreau pâlit, voyant à quel homme il avait affaire.

– Vous êtes peut-être étonné, dit Saint-Luc, de me trouver si convenablement l'épée dans la main; c'est que le roi, qui m'aime beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des leçons, et m'a montré, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout à l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous êtes tué d'un coup enseigné par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous.

– Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspéré en se fendant à fond pour porter un coup droit qui eût traversé une muraille.

– Dame! on fait ce qu'on peut, répliqua modestement Saint-Luc en se jetant de côté, forçant, par ce mouvement, son adversaire de faire une demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux.

– Ah! ah! dit-il, voilà où je voulais vous voir, en attendant que je vous voie où je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien conduit ce coup-là, hein? Aussi, je suis content, vrai, très content! Vous aviez tout à l'heure cinquante chances seulement sur cent d'être tué; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.

Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui connaissait pas, et que personne n'eût soupçonnées dans ce jeune homme efféminé, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups au grand veneur, qui les para, tout étourdi de cet ouragan mêlé de sifflements et d'éclairs; le sixième fut un coup de prime composé d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil l'empêcha de voir la première moitié, et dont il ne put voir la seconde, attendu que l'épée de Saint-Luc disparut tout entière dans sa poitrine.

Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chêne déraciné qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel côté tomber.

– Là! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances complètes; et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la touffe que je vous ai indiquée.

Les forces manquèrent au comte; ses mains s'ouvrirent, son œil se voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, à la pourpre desquels il mêla son sang.

Saint-Luc essuya tranquillement son épée et regarda cette dégradation de nuances qui, peu à peu, change en un masque de cadavre le visage de l'homme qui agonise.

– Ah! vous m'avez tué, monsieur, dit Monsoreau.

– J'y tâchais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couché là, près de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fâché de ce que j'ai fait! Vous m'êtes sacré à présent, monsieur; vous êtes horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous étiez brave.

Et, tout satisfait de cette oraison funèbre, Saint-Luc mit un genou en terre près de Monsoreau, et lui dit:

– Avez-vous quelque volonté dernière à déclarer, monsieur? et, foi de gentilhomme, elle sera exécutée. Ordinairement, je sais cela, moi, quand on est blessé, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher à boire.

Monsoreau ne répondit pas. Il s'était retourné la face contre terre, mordant le gazon et se débattant dans son sang.

– Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitié, amitié, tu es une divinité bien exigeante!

Monsoreau ouvrit un œil alourdi, essaya de lever la tête et retomba avec un lugubre gémissement.

– Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus à lui… C'est bien aisé à dire: ne pensons plus à lui… Voilà que j'ai tué un homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps à la campagne.

Et aussitôt, enjambant le mur, il prit sa course à travers le parc et arriva au château.

La première personne qu'il aperçut fut Diane; elle causait avec son amie.

– Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc.

Puis, s'approchant du groupe charmant formé par les deux femmes:

– Pardon, chère dame, fit-il à Diane; mais j'aurais vraiment bien besoin de dire deux mots à madame de Saint-Luc.

– Faites, cher hôte, faîtes, répliqua madame de Monsoreau; je vais retrouver mon père à la bibliothèque. Quand tu auras fini avec M. de Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant à son amie, tu viendras me reprendre, je serai là.

– Oui, sans faute, dit Jeanne.

Et Diane s'éloigna en les saluant de la main et du sourire.

Les deux époux demeurèrent seuls.

– Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous paraissez sinistre, cher époux.

– Mais oui, mais oui, répondit Saint-Luc.

– Qu'est-il donc arrivé?

– Eh! mon Dieu! un accident!

– À vous? dit Jeanne effrayée.

– Pas précisément à moi, mais à une personne qui était près de moi.

– À quelle personne donc?

– À celle avec laquelle je me promenais.

– À monsieur de Monsoreau?

– Hélas! oui. Pauvre cher homme!

– Que lui est-il donc arrivé?

– Je crois qu'il est mort!…

– Mort! s'écria Jeanne avec une agitation bien naturelle à concevoir, mort!

– C'est comme cela.

– Lui qui, tout à l'heure, était là, parlant, regardant!…

– Eh! justement, voilà la cause de sa mort; il a trop regardé et surtout trop parlé.

– Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras de son mari.

– Quoi?

– Vous me cachez quelque chose.

– Moi! absolument rien, je vous jure, pas même l'endroit où il est mort.

– Et où est-il mort?

– Là-bas, derrière le mur, à l'endroit même où notre ami Bussy avait l'habitude d'attacher son cheval.

– C'est vous qui l'avez tué, Saint-Luc?

– Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'étions que nous deux, je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas difficile de deviner lequel des deux a tué l'autre.

– Malheureux que vous êtes!

– Ah! chère amie, dit Saint-Luc, il m'a provoqué, insulté; il a tiré l'épée du fourreau.

– C'est affreux!… c'est affreux!… ce pauvre homme!

– Bon! dit Saint-Luc, j'en étais sûr! Vous verrez qu'avant huit jours on dira saint Monsoreau.

– Mais vous ne pouvez rester ici! s'écria Jeanne; vous ne pouvez habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tué.

– C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voilà pourquoi je suis accouru pour vous prier, chère amie, de faire vos apprêts de départ.

– Il ne vous a pas blessé, au moins?

– À la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voilà une question qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact.

– Alors nous partirons.

– Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment à l'autre, on peut découvrir l'accident.

– Quel accident? s'écria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensée comme quelquefois on revient sur ses pas.

– Ah! fit Saint-Luc.

– Mais, j'y pense, dit Jeanne, voilà madame de Monsoreau veuve.

– Voilà justement ce que je me disais tout à l'heure.

– Après l'avoir tué?

– Non, auparavant.

– Allons, tandis que je vais la prévenir…

– Prenez bien des ménagements, chère amie!

– Mauvaise nature! pendant que je vais la prévenir, sellez les chevaux vous-même, comme pour une promenade.

– Excellente idée. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs, chère amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tête commence un peu à s'embarrasser.

– Mais où allons-nous?

– À Paris.

– À Paris! Et le roi?

– Le roi aura tout oublié; il s'est passé tant de choses depuis que nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est probable, ma place est à ses côtés.

– C'est bien; nous partons pour Paris alors.

– Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre.

– Pour écrire à qui?

– À Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte.

– C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour écrire dans ma chambre.

Saint-Luc y monta aussitôt, et, d'une main qui, quoi qu'il en eût, tremblait quelque peu, il traça à la hâte les lignes suivantes:

«Cher ami,

«Vous apprendrez, par la voie de la Renommée, l'accident arrivé à M. de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du côté du vieux taillis, une discussion sur les effets et les causes de la dégradation des murs et l'inconvénient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette discussion, M. de Monsoreau est tombé sur une touffe de coquelicots et de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tué roide.

«Votre ami pour la vie, «SAINT-LUC.

«P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraître un peu invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrivé, nous avions tous deux l'épée à la main.

«Je pars à l'instant même pour Paris, dans l'intention de faire ma cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas très sûr après ce qui vient de se passer.»

Dix minutes après, un serviteur du baron courait à Angers porter cette lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane éplorée, et surtout fort embarrassée pour raconter au baron la triste histoire de cette rencontre.

Elle avait détourné les yeux quand Saint-Luc avait passé.

– Servez donc vos amis! avait dit celui-ci à sa femme; décidément tous les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant.

VII Où l'on voit la reine mère entrer peu triomphalement dans la bonne ville d'Angers.

L'heure même où M. de Monsoreau tombait sous l'épée de Saint-Luc, une grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers, fermées, comme on sait, avec le plus grand soin.

Les gardes, prévenus, levèrent un étendard, et répondirent par des symphonies semblables.

C'était Catherine de Médicis qui venait faire son entrée à Angers, avec une suite assez imposante.

On prévint aussitôt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla trouver le prince, qui se mit dans le sien.

Certes, les airs joués par les trompettes angevines étaient de fort beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber les murs de Jéricho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas.

Catherine se pencha hors de sa litière pour se montrer aux gardes avancées, espérant que la majesté d'un visage royal ferait plus d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la reine, la saluèrent même avec courtoisie, mais les portes demeurèrent fermées.

Catherine envoya un gentilhomme aux barrières. On fit force politesses à ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entrée pour la reine mère, en insistant pour que Sa Majesté fût reçue avec honneur, on lui répondit qu'Angers, étant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans quelques formalités indispensables.

Le gentilhomme revint très mortifié vers sa maîtresse, et Catherine laissa échapper alors dans toute l'amertume de sa réalité, dans toute la plénitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard selon les proportions qu'avait prises l'autorité royale:

– J'attends! murmura-t-elle.

Et ses gentilshommes frémissaient à ses côtés.

Enfin Bussy, qui avait employé près d'une demi-heure à sermonner le duc et à lui forger cent raisons d'État, toutes plus péremptoires les unes que les autres, Bussy se décida. Il fit seller son cheval avec force caparaçons, choisit cinq gentilshommes des plus désagréables à la reine mère, et, se plaçant à leur tête, alla, d'un pas de recteur, au-devant de Sa Majesté.

Catherine commençait à se fatiguer, non pas d'attendre, mais de méditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.

Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un génie rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir quiconque le délivrerait dans les dix premiers siècles de sa captivité; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui briserait le couvercle du vase.

Catherine en était là. Elle s'était promis d'abord de gracieuser les gentilshommes qui s'empresseraient de venir à sa rencontre. Ensuite elle fit vœu d'accabler de sa colère celui qui se présenterait le premier.

Bussy parut tout empanaché à la barrière, et regarda vaguement, comme un factionnaire nocturne qui écoute plutôt qu'il ne voit.

– Qui vive? cria-t-il.

Catherine s'attendait au moins à des génuflexions; son gentilhomme la regarda pour connaître ses volontés.

– Allez, dit-elle, allez encore à la barrière; on crie: «Qui vive!» Répondez, monsieur, c'est une formalité…

Le gentilhomme vint aux pointes de la herse.

– C'est madame la reine mère, dit-il, qui vient visiter la bonne ville d'Angers.

– Fort bien, monsieur, répliqua Bussy; veuillez tourner à gauche, à quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne.

– La poterne! s'écria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour Sa Majesté!

Bussy n'était plus là pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous cape, il s'était dirigé vers l'endroit où, d'après ses instructions, devait descendre Sa Majesté la reine mère.

– Votre Majesté a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme… La poterne!

– Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par là, puisque c'est par là qu'on entre.

Et l'éclair de son regard fit pâlir le maladroit qui venait de s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposée à sa souveraine.

Le cortège tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit.

Bussy, à pied, l'épée nue à la main, s'avança au dehors de la petite porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui les plumes des chapeaux balayaient la terre.

– Soit, Votre Majesté, la bienvenue dans Angers, dit-il.

Il avait à ses côtés des tambours qui ne battirent pas, et des hallebardiers qui ne quittèrent pas le port d'armes.

La reine descendit de litière, et, s'appuyant sur le bras d'un gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, après avoir répondu ce seul mot:

– Merci, monsieur de Bussy.

C'était toute la conclusion des méditations qu'on lui avait laissé le temps de faire.

Elle avançait, la tête haute. Bussy la prévint tout à coup et l'arrêta même par le bras.

– Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majesté se heurterait.

– Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?… C'est la première fois que j'entre ainsi dans une ville.

Ces paroles, prononcées avec un naturel parfait, avaient pour les courtisans habiles un sens, une profondeur et une portée qui firent réfléchir plus d'un assistant, et Bussy lui-même se tordit la moustache en regardant de côté.

– Tu as été trop loin, lui dit Livarot à l'oreille.

– Bah! laisse donc, répliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien d'autres.

On hissa la litière de Sa Majesté par-dessus le mur avec un palan, et elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses amis remontèrent à cheval escortant des deux côtés la litière.

– Mon fils! dit tout à coup Catherine; je ne vois pas mon fils d'Anjou!

Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui étaient arrachés par une irrésistible colère. L'absence de François en un pareil moment était le comble de l'insulte.

– Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majesté ne peut douter que Son Altesse ne se fût empressée de faire elle-même les honneurs de sa ville.

Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie.

– Malade! mon pauvre enfant, malade! s'écria-t-elle. Ah! messieurs, hâtons-nous… est-il bien soigné, au moins?

– Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise comme pour savoir si réellement dans cette femme il y avait une mère.

– Sait-il que je suis ici? reprit Catherine après une pause qu'elle employa utilement à passer la revue de tous les gentilshommes.

– Oui, certes, madame, oui.

Les lèvres de Catherine se pincèrent.

– Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion.

– Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette à ces indispositions subites.

– C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy?

– Mon Dieu, oui, madame.

On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le passage de la litière.

Bussy courut devant par les montées, et, entrant tout essoufflé chez le duc:

– La voici, dit-il… Gare!

– Est-elle furieuse?

– Exaspérée.

– Elle se plaint?

– Oh! non; c'est bien pis, elle sourit.

– Qu'a dit le peuple?

– Le peuple n'a pas sourcillé; il regarde cette femme avec une muette frayeur: s'il ne la connaît pas, il la devine.

– Et elle?

– Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts.

– Diable!

– C'est ce que j'ai pensé, oui, monseigneur. Diable, jouez serré!

– Nous nous maintenons à la guerre, n'est-ce pas?

– Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez encore que cinq.

– Bah! tu me crois donc bien faible?… Êtes-vous tous là? Pourquoi Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc.

– Je le crois à Méridor… Oh! nous nous passerons bien de lui.

– Sa Majesté la reine mère! cria l'huissier au seuil de la chambre.

Et aussitôt Catherine parut, blême et vêtue de noir, selon sa coutume.

Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec une agilité qu'on n'aurait pas soupçonnée en ce corps usé par l'âge, Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers.

– Elle va l'étouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu!

Elle fit plus, elle pleura.

– Méfions-nous, dit Antraguet à Ribérac, chaque larme sera payée un muid de sang.

Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy fit un signe, et les assistants s'éloignèrent. Lui, comme s'il était chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement.

– Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens, mon cher monsieur de Bussy? dit tout à coup Catherine. Après mon fils, c'est vous qui êtes notre ami le plus cher, et maître du logis, n'est-ce pas? je vous demande cette grâce.

Il n'y avait pas à hésiter.

– Je suis pris, pensa Bussy.

– Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire à Votre Majesté, je m'en y vais.

– Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au Louvre, je vais revenir.

Et il sortit, sans avoir pu adresser même un signe au duc. Catherine s'en défiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde.

Catherine chercha tout d'abord à savoir si son fils était malade ou feignait seulement la maladie. Ce devait être toute la base de ses opérations diplomatiques.

Mais François, en digne fils d'une pareille mère, joua miraculeusement son rôle. Elle avait pleuré, il eut la fièvre.

Catherine, abusée, le crût malade; elle espéra donc avoir plus d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et à tel point, qu'il s'en étonna et en demanda la raison.

– Vous avez couru un si grand danger, répliqua-t-elle, mon enfant!

– En me sauvant du Louvre, ma mère?

– Oh! non pas, après vous être sauvé.

– Comment cela?

– Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse évasion…

– Eh bien?…

– Étaient vos plus cruels ennemis…

– Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir.

– Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'éternel fléau de nôtre race… Je le reconnais bien.

– Ah! ah! s'écria François, elle le sait.

– Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout gagné?

– C'est impossible, répliqua-t-il, on vous trompe, ma mère.

– Pourquoi?

– Parce qu'il n'est pour rien dans mon évasion, et qu'y fût-il pour quelque chose, je suis sauf comme vous voyez… Il y a deux ans que je n'ai vu le roi de Navarre.

– Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit Catherine sentant que le coup n'avait pas porté.

– Quoi encore, ma mère? répliqua-t-il en regardant souvent dans son alcôve la tapisserie qui s'agitait derrière la reine.

Catherine s'approcha de François, et d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre épouvantée:

– La colère du roi! fit-elle, cette furieuse colère qui vous menace!

– Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frère est dans une furieuse colère, je le crois; mais je suis sauf.

– Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus audacieux.

La tapisserie trembla.

– J'en suis sûr, répondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne mère, que vous êtes venue vous-même me l'annoncer.

– Comment cela? dit Catherine inquiète de ce calme.

– Parce que, continua-t-il après un nouveau regard à la cloison, si vous n'aviez été chargée que de m'apporter ces menaces, vous ne fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hésité à me fournir un otage tel que Votre Majesté.

Catherine effrayée leva la tête.

– Un otage, moi! dit-elle.

– Le plus saint et le plus vénérable de tous, répliqua-t-il en souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup d'œil triomphant adressé à la boiserie.

Catherine laissa tomber ses bras, comme écrasée; elle ne pouvait deviner que Bussy, par une porte secrète, surveillait son maître et le tenait en échec sous son regard, depuis le commencement de l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit à chaque hésitation.

– Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous apporte, vous avez parfaitement raison.

– J'écoute, ma mère, dit François, vous savez avec quel respect; je crois que nous commençons à nous entendre.

VIII Les petites causes et les grands effets.

Catherine avait eu, dans cette première partie de l'entretien, un désavantage visible. Ce genre d'échecs était si peu prévu, et surtout si inaccoutumé, qu'elle se demandait si son fils était aussi décidé dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit événement changea tout à coup la face des choses.

On a vu des batailles aux trois quarts perdues être gagnées par un changement de vent, et vice versa ; Marengo et Waterloo en sont un double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes machines.

Bussy était, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret, aboutissant à l'alcôve de M. le duc d'Anjou, placé de façon à n'être vu que du prince; de sa cachette, il passait la tête par une fente de la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa cause.

Sa cause, comme on le comprend, était la guerre à tout prix: il fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller ainsi le mari et visiter la femme.

Cette politique, extrêmement simple, compliquait cependant au plus haut degré toute la politique de France; aux grands effets les petites causes.

Voilà pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes, avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils effrayants enfin, Bussy poussait son maître à la férocité. Le duc, qui avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement on ne peut plus féroce.

Catherine était donc battue sur tous les points et ne songeait plus qu'à faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit événement, presque aussi inattendu que l'entêtement de M. le duc d'Anjou, vint à sa rescousse.

Tout à coup, au plus vif de la conversation de la mère et du fils, au plus fort de la résistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la conversation, il porta, sans se retourner, la main à l'endroit sollicité, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet, il trouva un bras, et après le bras une épaule, et après l'épaule un homme.

Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna.

L'homme était Remy.

Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il attira doucement son maître dans la chambre voisine.

– Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte très impatient, et pourquoi me dérange-t-on dans un pareil moment?

– Une lettre, dit tout bas Remy.

– Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une conversation aussi importante que celle que je faisais avec monseigneur le duc d'Anjou!

Remy ne parut aucunement désarçonné par cette boutade.

– Il y a lettre et lettre, dit-il.

– Sans doute, pensa Bussy; d'où vient cela?

– De Méridor.

– Oh! fit vivement Bussy, de Méridor! Merci, mon bon Remy, merci!

– Je n'ai donc plus tort?

– Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Où est cette lettre?

– Ah! voilà ce qui m'a fait juger qu'elle était de la plus haute importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'à vous seul.

– Il a raison. Est-il là?

– Oui.

– Amène-le.

Remy ouvrit une porte et fit signe à une espèce de palefrenier de venir à lui.

– Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte.

– Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy.

Et il lui mit une demi-pistole dans la main.

– Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la lettre.

– Et c'est elle qui te l'a remise!

– Non, pas elle, lui.

– Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'écriture.

– M. de Saint-Luc!

– Ah! ah!

Bussy avait pâli légèrement; car, à ce mot: lui, il avait cru qu'il était question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le privilège de faire pâlir Bussy chaque fois que Bussy pensait à lui.

Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette émotion que tout individu doit craindre de manifester quand il reçoit une lettre importante, et qu'il n'est pas César Borgia, Machiavel, Catherine de Médicis ou le diable.

Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car à peine eût-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pâle qu'il était, il devint pourpre, resta un instant étourdi, et, sentant qu'il allait tomber, fut forcé de se laisser aller sur un fauteuil près de la fenêtre.

– Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait produit la lettre qu'il apportait.

Et il le poussa par les épaules.

Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et il avait peur qu'on ne lui reprît sa demi-pistole.

Remy revint au comte, et le secouant par le bras:

– Mordieu! s'écria-t-il, répondez-moi à l'instant même; ou, par saint Esculape, je vous saigne des quatre membres.

Bussy se releva; il n'était plus rouge, il n'était plus étourdi, il était sombre.

– Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi.

Et il tendit la lettre à Remy. Remy lut avidement.

– Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expédier une âme en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas à deux fois.

– C'est incroyable! balbutia Bussy.

– Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre position changée du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche comme Ambroise Paré.

– Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.

– Il me semble, répondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose à faire pour cela, et qu'elle l'était déjà plus qu'elle n'était celle de son mari.

– Monsoreau mort!

– Mort! répéta le Baudoin, c'est écrit.

– Oh! il me semble que je fais un rêve, Remy. Quoi! je ne verrai plus cette espèce de spectre, toujours prêt à se dresser entre moi et le bonheur? Remy, nous nous trompons,

– Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombé sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort! J'avais déjà remarqué qu'il était très dangereux de tomber sur des coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les femmes.

– Mais alors, dit Bussy, sans écouter toutes les facéties de Remy, et suivant seulement les détours de sa pensée, qui se tordait en tous sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir rester à Méridor. Je ne le veux pas… Il faut qu'elle aille autre part, quelque part où elle puisse oublier.

– Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on oublie assez bien à Paris.

– Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons obscurément, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage pour nous ne sera que le lendemain des félicités de la veille.

– C'est vrai, dit Remy; mais pour aller à Paris…

– Eh bien!

– Il nous faut quelque chose.

– Quoi?

– Il nous faut la paix en Anjou.

– C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu et perdu inutilement!

– Cela veut dire que vous allez monter à cheval et courir à Méridor.

– Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma présence serait presque inconvenante.

– Comment la verrai-je? me présenterai-je au château?

– Non; va d'abord au vieux taillis, peut-être se promènera-t-elle là en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'aperçois pas, va au château.

– Que lui dirai-je?

– Que je suis à moitié fou.

Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'expérience lui avait appris à compter comme sur un autre lui-même, il courut reprendre sa place dans le corridor à l'entrée de l'alcôve derrière la tapisserie.

Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que sa présence lui avait fait perdre.

– Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une mère ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant.

– Vous voyez pourtant, ma mère, répondit le duc d'Anjou, que cela arrive quelquefois.

– Jamais quand elle le veut.

– Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui, satisfait de cette fière parole, chercha Bussy pour en être récompensé par un coup d'œil approbateur.

– Mais je le veux! s'écria Catherine; entendez-vous bien, François? je le veux.

Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les paroles étaient impératives et la voix était presque suppliante.

– Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant.

– Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront aisés pour arriver à ce but.

– Ah! ah! fit François. Diable!

– Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous? parlez! commandez!

– Oh! ma mère! dit François presque embarrassé d'une si complète victoire, qui ne lui laissait pas la faculté d'être un vainqueur rigoureux.

– Écoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous ne cherchez pas à noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce n'est pas possible. Vous n'êtes ni un mauvais Français ni un mauvais frère.

– Mon frère m'a insulté, madame, et je ne lui dois plus rien; non, rien comme à mon frère, rien comme à mon roi.

– Mais moi, François, moi! vous n'avez pas à vous en plaindre, de moi?

– Si fait, madame, car vous m'avez abandonné, vous! reprit le duc en pensant que Bussy était toujours là et pouvait l'entendre comme par le passé.

– Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien! soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-égorger ses enfants.

Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de mourir.

– Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le cœur! s'écria François qui n'avait pas le cœur navré du tout.

Catherine fondit en larmes.

Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours des regards inquiets du côté de l'alcôve.

– Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos prétentions au moins, que nous sachions à quoi nous en tenir.

– Que voulez-vous vous-même? voyons, ma mère, dit François; parlez, je vous écoute.

– Je désire que vous reveniez à Paris, cher enfant, je désire que vous rentriez à la cour du roi votre frère, qui vous tend les bras.

– Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend les bras, c'est le pont-levis de la Bastille.

– Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mère, sur le sang de notre Seigneur Jésus-Christ (Catherine se signa), vous serez reçu par le roi, comme si c'était vous qui fussiez le roi, et lui le duc d'Anjou.

Le duc regardait obstinément du côté de l'alcôve.

– Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes?

– Eh! madame, votre fils m'en a donné, et des gardes d'honneur même, puisqu'il avait choisi ses quatre mignons.

– Voyons, ne me répondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera, vous les choisirez vous-même; vous aurez un capitaine, s'il le faut, et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy.

Le duc, ébranlé par cette dernière offre, à laquelle il devait penser que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcôve, tremblant de rencontrer un œil flamboyant et des dents blanches, grinçant dans l'ombre. Mais, ô surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux, et applaudissant par de nombreuses approbations de tête.

– Qu'est-ce que cela signifie? se demandât-il; Bussy ne voulait-il donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?- Alors, dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-même, je dois donc accepter?

– Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des épaules et de la tête.

– Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir à Paris?

– Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui allait toujours en croissant.

– Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si difficile de revenir à Paris?

– Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous étions convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me conseille la paix et les embrassades.

– Eh bien! demanda Catherine avec anxiété, que répondez-vous?

– Ma mère, je réfléchirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec Bussy de cette contradiction, et demain…

– Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagné la bataille.

– Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-être raison.

Et tous deux se séparèrent après s'être embrassés.

IX Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui était une preuve qu'il n'était pas tout a fait mort.

Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare. Remy s'avouait cela à lui-même, tout en courant sur un des meilleurs chevaux des écuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il venait, sur ce point, après M. de Monsoreau; force lui avait donc été d'en prendre un autre.

– J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin à lui-même; et, de son côté, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voilà pourquoi je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur pour deux.

Puis il ajoutait, en respirant à pleine poitrine:

– En vérité, je crois que mon cœur n'est plus assez large.

Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je vais faire à madame Diane.

Si elle est gourmée, cérémonieuse, funèbre, des salutations, des révérences muettes, et une main sur le cœur; si elle sourit, des pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'exécuterai à moi tout seul.

Quant à M. de Saint-Luc, s'il est encore au château, ce dont je doute, un vivat et des actions de grâces en latin. Il ne sera pas funèbre, lui, j'en suis sûr…

Ah! j'approche.

En effet, le cheval, après avoir pris à gauche, puis à droite, après avoir suivi le sentier fleuri, après avoir traversé le taillis et la haute futaie, était entré dans le fourré qui conduisait à la muraille.

– Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand veneur; ceux sur lesquels il est tombé ne pouvaient pas être plus beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme!

Remy approchait de plus en plus de la muraille.

Tout à coup le cheval s'arrêta, les naseaux ouverts, l'œil fixe; Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas à ce temps d'arrêt, faillit sauter par-dessus la tête de Mithridate.

C'était ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et place de Roland.

Remy, que la pratique avait fait écuyer sans peur, mit ses éperons dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il avait sans doute reçu ce nom à cause de la ressemblance que son caractère obstiné présentait avec celui du roi du Pont.

Remy, étonné, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle arrêtait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de sang, que peu à peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se couronnait d'une petite mousse rose.

– Tiens! s'écria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc aurait transpercé M. de Monsoreau?

Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui.

À dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un corps qui paraissait plus roide encore.

Les jambes étaient allongées, le corps était adossé à la muraille.

– Tiens! le Monsoreau! fit Remy. Hic obiit Nemrod. Allons, allons, si la veuve le laisse ainsi exposé aux corbeaux et aux vautours, c'est bon signe pour nous, et l'oraison funèbre se fera en pirouettes, en ronds de jambe et en polonaise.

Et Remy, ayant mis pied à terre, fit quelques pas en avant dans la direction du corps.

– C'est drôle! dit-il, le voilà mort ici, parfaitement mort, et cependant le sang est là-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de là-bas ici, ou plutôt ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charité même, l'aura adossé à ce mur pour que le sang ne lui portât point à la tête. Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace; mort roide, là, une, deux!

Et Remy passa dans le vide un dégagement avec son doigt.

Tout à coup, il recula stupide, et la bouche béante: les deux yeux qu'il avait vu ouverts s'étaient refermés, et une pâleur, plus livide encore que celle qui l'avait frappé d'abord, s'était étendue sur la face du défunt.

Remy devint presque aussi pâle que M. de Monsoreau; mais, comme il était médecin, c'est-à-dire passablement matérialiste, il marmotta en se grattant le bout du nez:

– Credere portentis mediocre. S'il a fermé les yeux, c'est qu'il n'est pas mort.

Et comme, malgré son matérialisme, la position était désagréable, comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il n'était convenable, il s'assit ou plutôt il se laissa glisser au pied de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face à face avec le cadavre.

– Je ne sais pas trop, se dit-il, où j'ai lu qu'après la mort il se produisait certains phénomènes d'action, qui ne décèlent qu'un affaissement de la matière, c'est-à-dire un commencement de corruption.

Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie même après sa mort; c'est bien la peine. Oui, ma foi, non seulement les yeux sont fermés tout de bon, mais encore la pâleur a augmenté, color albus, chroma chlôron comme dit Galien; color albus, comme dit Cicéron qui était un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon épée d'un pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien trépassé.

Et Remy se disposait à faire cette charitable épreuve; déjà même il portait la main à son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent de nouveau.

Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa comme mû par un ressort, et une sueur froide coula sur son front.

Cette fois les yeux du mort restèrent écarquillés.

– Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous voilà dans une belle position.

Alors une pensée se présenta naturellement à l'esprit du jeune homme.

– Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort.

Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un œil si effaré, qu'on eût dit qu'il pouvait lire dans l'âme de ce passant de quelle nature étaient ses intentions.

– Fi! s'écria tout à coup Remy, fi! la hideuse pensée. Dieu m'est témoin que, s'il était là tout droit, sur ses jambes, brandissant sa rapière, je le tuerais du plus grand cœur. Mais tel qu'il est maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un crime, ce serait une infamie.

– Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs.

– Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis médecin, et, par conséquent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque le droit de dire qu’il n'est pas mon semblable, mais il est de la même espèce, – genus homo.

– Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de médecin.

– Au secours! répéta le blessé.

– Me voilà, dit Remy.

– Allez me chercher un prêtre, un médecin.

– Le médecin est tout trouvé, et peut-être vous dispensera-t-il du prêtre.

– Le Haudoin! s'écria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel hasard?

Comme on le voit, M. de Monsoreau était fidèle à son caractère; dans son agonie il se défiait et interrogeait.

Remy comprit toute la portée de cette interrogation. Ce n'était pas un chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire. La question était donc presque naturelle.

– Comment êtes-vous ici? redemanda Monsoreau, à qui les soupçons rendaient quelque force.

– Pardieu! répondit le Haudoin, parce qu'à une lieue d'ici j'ai rencontré M. de Saint-Luc.

– Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blêmissant de douleur et de colère à la fois.

– Alors il m'a dit: «Remy, courez dans le bois, et, à l'endroit appelé le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort.»

– Mort! répéta Monsoreau.

– Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous êtes vaincu.

– Et maintenant, dites-moi, vous parlez à un homme, ne craignez donc rien, dites-moi, suis-je blessé mortellement?

– Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais tâcher, voyons.

Nous avons dit que la conscience du médecin l'avait emporté sur le dévouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec toutes les précautions d'usage, il lui enleva son manteau, son pourpoint et sa chemise.

L'épée avait pénétré au-dessus du téton droit, entre la sixième et la septième côte.

– Hum! fit Rémi, souffrez-vous beaucoup?

– Pas de la poitrine, du dos.

– Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos?

– Au-dessous de l'omoplate.

– Le fer aura rencontré un os, fit Remy: de là la douleur.

Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siège d'une souffrance plus vive.

– Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontré du tout, et il est entré comme il est sorti. Peste! le joli coup d'épée, monsieur le comte; à la bonne heure, il y a plaisir à soigner les blessés de M. de Saint-Luc. Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.

Monsoreau s'évanouit; mais Remy ne s'inquiéta point de cette faiblesse.

– Ah! voilà, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit être. Il tâta les mains et les jambes: froides aux extrémités. Il appliqua l'oreille à la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa doucement dessus: matité du son. Diable, diable, le veuvage de madame Diane pourrait bien n'être qu'une affaire de chronologie.

En ce moment, une légère mousse rougeâtre et rutilante vint humecter les lèvres du blessé.

Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il déchira une bande de la chemise du blessé, et lui comprima le bras.

– Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane n'est peut-être pas veuve. Mais s'il ne coule pas!… Ah! ah! il coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma foi! on est médecin avant tout.

Le sang, en effet, après avoir, pour ainsi dire, hésité un instant, venait de jaillir de la veine; presque en même temps qu'il se faisait jour, le malade respirait et ouvrait les yeux.

– Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout était fini.

– Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est même possible…

– Que j'en réchappe.

– Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez, ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil, elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrête. Ah! c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. Là! attendez, que j'essuie vos lèvres.

Et Remy passa un mouchoir sur les lèvres du comte.

– D'abord, dit le blessé, j'ai craché le sang à pleine bouche.

– Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voilà déjà l'hémorrhagie arrêtée. Bon! cela va bien, ou plutôt tant pis!

– Comment! tant pis?

– Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le bonheur de vous guérir.

– Comment! vous avez peur?

– Oui, je m'entends.

– Vous croyez donc que j'en reviendrai?

– Hélas!

– Vous êtes un singulier docteur, monsieur Remy.

– Que vous importe, pourvu que je vous sauve?… Maintenant, voyons.

Remy venait d'arrêter la saignée: il se leva.

– Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte.

– Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est pas l'embarras, je devrais bien plutôt lui donner le conseil de crier.

– Je ne vous comprends pas.

– Heureusement. Maintenant vous voilà pansé.

– Eh bien?

– Eh bien! je vais au château chercher du renfort.

– Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps?

– Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement; tâchez de ne pas tousser, ne dérangeons pas ce précieux caillot. Quelle est la maison la plus voisine?

– Le château de Méridor.

– Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite ignorance.

– Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille.

– Bien, j'y cours.

– Merci, homme généreux! s'écria Monsoreau.

– Si tu savais, en effet, à quel point je le suis, balbutia Remy, tu me remercierais bien davantage.

Et, remontant sur son cheval, il se lança au galop dans la direction indiquée.

Au bout de cinq minutes, il arriva au château, dont tous les habitants, empressés et remuants comme des fourmis dont on a forcé la demeure, cherchaient dans les fourrés, dans les retraits, dans les dépendances, sans pouvoir trouver la place où gisait le corps de leur maître: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donné une fausse adresse.

Remy tomba comme un météore au milieu d'eux et les entraîna sur ses pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de Monsoreau ne put s'empêcher de le regarder avec surprise.

Une pensée bien secrète, bien voilée, apparut à son esprit, et, dans une seconde, elle ternit l'angélique pureté de cette âme.

– Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que Remy s'éloignait emportant civière, charpie, eau fraîche, enfin toutes les choses nécessaires au pansement.

Esculape lui-même n'eût pas fait plus avec ses ailes de divinité.

X Comment le duc d'Anjou alla à Méridor pour faire à madame de Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui.

Aussitôt l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mère, le premier s'était empressé d'aller trouver Bussy pour connaître la cause de cet incroyable changement qui s'était fait en lui.

Bussy, rentré chez lui, lisait pour la cinquième fois la lettre de Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus agréables.

De son côté, Catherine, retirée chez elle, faisait venir ses gens, et commandait ses équipages pour un départ qu'elle croyait pouvoir fixer au lendemain ou au surlendemain au plus tard.

Bussy reçut le prince avec un charmant sourire.

– Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine de passer chez moi?

– Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication.

– À moi?

– Oui, à toi.

– J'écoute, monseigneur.

– Comment! s'écria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap contre les suggestions de ma mère, et de soutenir vaillamment le choc; je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont émoussés sur moi, tu viens me dire: «Ôtez votre cuirasse, monseigneur; ôtez-la.»

– Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce que j'ignorais dans quel but était venue madame Catherine. Mais maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et pour la plus grande fortune de Votre Altesse…

– Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus grande fortune; comment comprends-tu donc cela?

– Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent certaines personnes, que vous songiez à devenir roi de France.

Le duc regarda sournoisement Bussy.

– Quelques-uns vous le conseilleront peut-être, monseigneur, dit le jeune homme; mais ceux-là, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous en débarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se trompent.

Le duc fit la grimace.

– D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions de livres, des alliances à l'étranger; et puis, enfin, voulez-vous aller contre votre seigneur?

– Monseigneur ne s'est pas gêné d'aller contre moi, dit le duc.

– Ah! si vous le prenez sur ce pied-là, vous avez raison; déclarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si vous grandissez, je grandirai avec vous.

– Qui te parle d'être roi de France? repartit aigrement le duc; tu discutes là une question que jamais je n'ai proposé à personne de résoudre, pas même à moi.

– Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal.

– Nous sommes d'accord?

– Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit signée, un subside à l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage à rien. De cette façon, nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons… Dieu sait où!

– Mais, une fois à Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc.

– Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mère?

– Elle m'a offert bien des choses.

– Je comprends, cela vous inquiète?

– Oui.

– Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de gardes, cette compagnie fût-elle commandée par Bussy.

– Sans doute elle a offert cela.

– Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Ribérac enseigne. Laissez-nous à nous quatre composer cette compagnie comme nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte à vos talons, si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous passerez, même le roi.

– Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai.

– Songez-y, monseigneur.

– Oui; mais que lisais-tu là si attentivement, quand je suis arrivé?

– Ah! pardon, j'oubliais, une lettre.

– Une lettre.

– Qui vous intéresse encore plus que moi; où diable avais-je donc la tête de ne pas vous la montrer tout de suite.

– C'est donc une grande nouvelle.

– Oh! mon Dieu oui, et même une triste nouvelle: M. de Monsoreau est mort.

– Plaît-il! s'écria le duc avec un mouvement si marqué de surprise, que Bussy, qui avait les yeux fixés sur le prince, crut, au milieu de cette surprise, remarquer une joie extravagante.

– Mort, monseigneur.

– Mort, M. de Monsoreau?

– Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels?

– Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout à coup.

– C'est selon. Si l'on vous tue.

– Il a donc été tué?

– Il paraît que oui.

– Par qui?

– Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle.

– Ah! ce cher Saint-Luc, s'écria le prince.

– Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher Saint-Luc!

– Il est des amis de mon frère, dit le duc, et, du moment où nous nous réconcilions, les amis de mon frère sont les miens.

– Ah! monseigneur, à la bonne heure, et je suis charmé de vous voir dans de pareilles dispositions.

– Et tu es sûr…?

– Dame! aussi sûr qu'on peut l'être. Voici un billet de Saint-Luc qui m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incrédule que vous, et que je doutais, monseigneur, j'ai envoyé mon chirurgien Remy, pour constater le fait, et présenter mes compliments de condoléance au vieux baron.

– Mort! Monsoreau mort! répéta le duc d'Anjou; mort tout seul.

– Le mot lui échappait comme le cher Saint-Luc lui avait échappé. Tous deux étaient d'une effroyable naïveté.

– Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui l'a tué.

– Oh! je m'entends, dit le duc.

– Monseigneur l'avait-il par hasard donné à tuer par un autre? demanda Bussy.

– Ma foi non, et toi.

– Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis obligé de la faire moi-même.

– Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire.

– Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez, à ce pauvre comte?

– Non, c'est toi qui lui en voulais.

– Moi, c'était tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en rougissant malgré lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part de Votre Altesse, une affreuse humiliation.

– Tu t'en souviens encore?

– Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont il était le serviteur, l'ami, l'âme damnée…

– Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy.

– Seller les chevaux, et pourquoi faire?

– Pour aller à Méridor, je veux faire mes compliments de condoléance à madame Diane. D'ailleurs, cette visite était projetée depuis longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi, mais j'ai le cœur aux compliments aujourd'hui.

– Ma foi, se dit Bussy en lui-même, à présent que le Monsoreau est mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la défendrai bien tout seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons de l'occasion.

Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux.

Un quart d'heure après, tandis que Catherine dormait ou feignait de dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix gentilshommes, montés sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers Méridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux.

À l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du château vint au bord du fossé demander le nom des visiteurs.

– Le duc d'Anjou! cria le prince.

Aussitôt le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit accourir tous les serviteurs au pont-levis.

Bientôt ce fut une course rapide dans les appartements, dans les corridors et sur les perrons; les fenêtres des tourelles s'ouvrirent; on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron parut au seuil, tenant à la main les clefs de son château.

– C'est incroyable comme Monsoreau est peu regretté, dit le duc; vois donc, Bussy, comme tous ces gens-là ont des figures naturelles.

Une femme parut sur le perron.

– Ah! voilà la belle Diane, s'écria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu?

– Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais, ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy.

Diane sortait en effet de la maison, mais immédiatement derrière Diane sortait une civière, sur laquelle, couché, l'œil brillant de fièvre ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable à un sultan des Indes sur son palanquin qu'à un mort sur sa couche funèbre.

– Oh! oh! Qu'est ceci? s'écria le duc, s'adressant à son compagnon, devenu plus blanc que le mouchoir à l'aide duquel il essayait d'abord de dissimuler son émotion.

– Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un violent effort, sa main en l'air.

– Tout beau! fit une voix derrière lui, vous allez rompre le caillot.

– C'était Remy, qui, fidèle jusqu'au bout à son rôle de médecin, faisait au blessé cette prudente recommandation.

Les surprises ne durent pas longtemps à la cour, sur les visages du moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupéfaction en sourire.

– Oh! mon cher comte, s'écria-t-il, quelle heureuse surprise! Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous étiez mort?

– Venez, venez, monseigneur, dit le blessé, venez, que je baise la main de Votre Altesse. Dieu merci! non seulement je ne suis pas mort, mais encore j'en réchapperai, je l'espère, pour vous servir avec plus d'ardeur et de fidélité que jamais.

Quant à Bussy, qui n'était ni prince ni mari, ces deux positions sociales où la dissimulation est de première nécessité, il sentait une sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce trésor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal à voir, si près de son possesseur.

– Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son Altesse, recevez tous mes remercîments, car c'est presque à vous que je dois la vie.

– Comment! à moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le raillait.

– Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui levait des bras désespérés au ciel, et qui eût voulu se cacher dans les entrailles de la terre; c'est à lui que mes amis doivent de me posséder encore.

Et, malgré les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il gardât le silence, et que lui prenait pour des recommandations hygiéniques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse, l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui.

Le duc fronça le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression effrayante.

Le pauvre garçon, caché derrière Monsoreau, se contenta de répliquer par un geste qui voulait dire:

– Hélas! ce n'est point ma faute.

– Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouvé un jour mourant comme il m'a trouvé moi-même. C'est un lien d'amitié entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme lorsqu'il aime, c'est de tout son cœur.

Bussy crut remarquer que l'éclair qui avait un instant brillé en prononçant ces paroles dans l'œil fiévreux du comte était à l'adresse de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien.

– Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main à Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire à être un séjour de bénédictions et de joie. Quant à vous, Monsoreau, reposez-vous; le repos sied aux blessés.

– Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera à Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et, partout où vous irez, j'irai.

Pour le coup, on eût cru que le duc démêlait la véritable pensée du comte, car il quitta la main de Diane.

Dès lors Monsoreau respira.

– Approchez d'elle, dit tout bas Remy à l'oreille de Bussy.

Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore.

– Voilà bien du changement, monsieur le comte, dit Diane à demi-voix.

– Hélas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore!

Il va sans dire que le baron déploya, à l'égard du prince et des gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale hospitalité.

XI Du désagrément des litières trop larges et des portes trop étroites.

Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau lui donnait une liberté dont il se fût bien gardé de ne point user. Les jaloux ont ce privilège qu'ayant rudement fait la guerre pour conserver leur bien ils ne sont point épargnés, quand une fois les braconniers ont mis le pied sur leurs terres.

– Madame, disait Bussy à Diane, je suis en vérité le plus misérable des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseillé au prince de retourner à Paris et de s'accommoder avec sa mère; il a consenti, et voilà que vous restez en Anjou.

– Oh! Louis, répondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts effilés la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux? Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe comme un frisson sur mon cœur, vous les oubliez donc, vous?

– Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et voilà pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort à plaindre. Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je retourne à Paris, à cent lieues de vous! Mon cœur se brise, Diane, et je me sens lâche.

Diane regarda Bussy; tant de douleur éclatait dans ses yeux, qu'elle baissa la tête et qu'elle se prit à réfléchir.

Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains jointes.

– Eh bien! dit tout à coup Diane, vous irez à Paris, Louis, et moi aussi.

– Comment! s'écria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau?

– Je le quitterais, répondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non, croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous.

– Blessé, malade comme il est, impossible!

– Il viendra, vous dis-je.

Et aussitôt, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince, lequel répondait de fort mauvaise humeur à Monsoreau, dont Ribérac, Antraguet et Livarot entouraient la litière.

À l'aspect de Diane, le front du comte se rasséréna; mais cet instant de calme ne fut pas de longue durée, il passa comme passe un rayon de soleil entre deux orages.

Diane s'approcha du duc, et le comte fronça le sourcil.

– Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse passionnée pour les fleurs. Venez, je veux montrer à Votre Altesse les plus belles fleurs de tout l'Anjou.

François lui offrit galamment la main.

– Où conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau inquiet.

– Dans la serre, monsieur.

– Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre.

– Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul.

Diane sourit à Bussy d'une façon qui promettait merveilles.

– Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous quittez l'Anjou, et je me charge du reste.

– Bien! fit Bussy.

Et il s'approcha du prince, tandis que la litière du Monsoreau tournait derrière un massif.

– Monseigneur, dit-il, pas d'indiscrétion surtout; que le Monsoreau ne sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder.

– Pourquoi cela?

– Parce qu'il pourrait prévenir la reine-mère de nos intentions pour s'en faire une amie, et que, sachant la résolution prise, madame Catherine pourrait bien être moins disposée à nous faire des largesses.

– Tu as raison, dit le duc. Tu t'en défies donc?

– Du Monsoreau? parbleu!

– Eh bien! moi aussi; je crois, en vérité, qu'il a fait exprès le mort.

– Non, par ma foi, il a bel et bien reçu un coup d'épée à travers la poitrine; cet imbécile de Remy, qui l'a tiré d'affaire, l'a cru lui-même mort un instant; il faut, en vérité, qu'il ait l'âme chevillée dans le corps.

On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une façon plus charmante que jamais.

Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir après; mais, quand sa litière se présenta pour passer, on s'aperçut qu'il était impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, était longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses, et la litière de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur.

À la vue de cette porte trop étroite et de cette litière trop large, le Monsoreau poussa un rugissement.

Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes désespérés de son mari.

Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le cœur de laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait parfaitement clair, demeura près de Monsoreau en lui disant avec une parfaite tranquillité:

– Vous vous entêtez inutilement, monsieur le comte; cette porte est trop étroite, et jamais vous ne passerez par là.

– Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs étrangères qui répandent les parfums les plus vénéneux. Monseigneur!…

Mais François n'écoutait pas. Malgré sa prudence accoutumée, heureux de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfonçait dans les verdoyants détours.

Bussy encourageait Monsoreau à patienter avec la douleur; mais, malgré les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'évanouit.

Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le blessé fût reconduit dans sa chambre.

– Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire?

– Eh! pardieu! dit Bussy, achève ce que tu as si bien commencé: reste près de lui, et guéris-le.

Puis il annonça à Diane l'accident arrivé à son mari.

Diane quitta aussitôt le duc d'Anjou et s'achemina vers le château.

– Avons-nous réussi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa à ses côtés.

– Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu Gertrude.

Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane. Aussitôt que Diane fût éloignée, les recommandations du comte lui revinrent à l'esprit, et il sortit du bâtiment.

Ribérac, Livarot et Antraguet le suivirent.

Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari, à qui Remy faisait respirer des sels.

Le comte ne tarda pas à rouvrir les yeux.

Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy avait prévu ce premier mouvement, et le comte était attaché sur son matelas.

Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il aperçut Diane debout à son chevet.

– Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour vous dire que ce soir nous partons pour Paris.

Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention à Remy que s'il n'était pas là.

– Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre blessure?

– Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce soir nous partirons.

– Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira.

– Il me plaît ainsi; faites donc vos préparatifs, je vous prie.

– Mes préparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir quelle cause a amené cette subite détermination?

– Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs à montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez larges pour que ma litière entre partout.

Diane s'inclina.

– Mais, madame, dit Remy.

– M. le comte le veut, répondit Diane, mon devoir est d'obéir.

Et Remy crut reconnaître, à un signe de la jeune femme, qu'il devait cesser ses observations.

Il se tut tout en grommelant:

– Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la médecine.

Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'apprêtait à quitter Méridor. Il témoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui avait fait et remonta à cheval.

Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc que sa maîtresse, retenue près du comte, ne pouvait avoir l'honneur de lui présenter ses hommages, et tout bas, à Bussy, que Diane partait le soir.

On partit.

Le duc avait les volontés dégénérescentes, ou plutôt les perfectionnements de ses caprices.

Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante lui fut une amorce.

Comme il ignorait la résolution prise par le grand veneur, tout le long du chemin il ne cessa de méditer sur le danger qu'il y aurait à obéir trop facilement aux désirs de la reine-mère.

Bussy avait prévu cela, et il comptait bien sur ce désir de rester.

– Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai réfléchi.

– Bon! monseigneur. Et à quoi? demanda le jeune homme.

– Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux raisonnements de ma mère.

– Vous avez raison; elle se croit déjà bien assez profonde politique comme cela.

– Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutôt en traînant huit jours; en donnant quelques fêtes auxquelles nous appellerons la noblesse, nous montrerons à notre mère combien nous sommes forts.

– Puissamment raisonné, monseigneur. Cependant il me semble…

– Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grâce à ce délai, j'arracherai de nouvelles conditions à ma mère; c'est moi qui te le dis.

Bussy parut réfléchir profondément.

– En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tâchez qu'au lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le roi, par exemple…

– Eh bien! le roi?

– Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est très irascible, le roi.

– Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer mon frère de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera les huit jours dont j'ai besoin.

– Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy.

Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire.

– Si je changeais de résolution, n'est-ce pas? dit-il.

– Eh! malgré la promesse faite à votre frère, vous en changerez si l'intérêt vous y pousse, n'est-ce pas?

– Dame! fit le prince.

– Très bien! et alors on enverra votre ambassadeur à la Bastille.

– Nous ne le préviendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons une lettre.

– Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prévenez-le.

– Mais alors personne ne voudra se charger de la mission.

– Allons donc!

– Tu connais un homme qui s'en chargera, toi?

– Oui, j'en connais un.

– Lequel?

– Moi, monseigneur.

– Toi?

– Oui, moi… J'aime les négociations difficiles.

– Bussy, mon cher Bussy, s'écria le duc, si tu fais cela, tu peux compter sur mon éternelle reconnaissance.

Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont lui parlait Son Altesse.

Le duc crut qu'il hésitait.

– Et je te donnerai dix mille écus pour ton voyage, ajouta-t-il.

– Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus généreux: est-ce que l'on paye ces choses-là?

– Ainsi tu pars?

– Je pars.

– Pour Paris?

– Pour Paris.

– Et quand cela?

– Dame! quand vous voudrez.

– Le plus tôt serait le mieux.

– Oui, eh bien!

– Eh bien?

– Ce soir, si vous voulez, monseigneur.

– Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc réellement?

– Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse, vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi de la reine-mère quelque bonne abbaye.

– J'y songe déjà, mon ami.

– Alors adieu, monseigneur.

– Adieu, Bussy… Ah! n'oublie pas une chose.

– Laquelle?

– Prends congé de ma mère.

– J'aurai cet honneur.

En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus léger qu'un écolier pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la récréation, fit sa visite à Catherine, et s'apprêta pour partir aussitôt que le signal du départ lui viendrait de Méridor.

Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'était senti si faible après cette émotion éprouvée, qu'il avait jugé lui-même qu'il avait besoin de cette nuit de repos.

Mais, vers sept heures, le même palefrenier qui avait apporté la lettre de Saint-Luc vint annoncer à Bussy que, malgré les larmes du vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour Paris dans une litière qu'escortaient à cheval Diane, Remy et Gertrude.

Cette litière était portée par huit hommes qui, de lieue en lieue, devaient se relayer.

Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval sellé depuis la veille et prit le même chemin.

XII Dans quelles dispositions était le roi Henri III quand M. de Saint-Luc reparut a la cour.

Depuis le départ de Catherine, le roi quelle que fût sa confiance dans l'ambassadeur qu'il avait envoyé dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne songeait plus qu'à s'armer contre les tentatives de son frère.

Il connaissait, par expérience, le génie de sa maison; il savait tout ce que peut un prétendant à la couronne, c'est-à-dire l'homme nouveau contre le possesseur légitime, c'est-à-dire contre l'homme ennuyeux et prévu.

Il s'amusait, ou plutôt il s'ennuyait, comme Tibère, à dresser des listes de proscription, où l'on inscrivait, par ordre alphabétique, tous ceux qui ne se montraient pas zélés à prendre le parti du roi.

Ces listes devenaient chaque jour plus longues.

Et à l'S et à l'L, c'est-à-dire plutôt deux fois qu'une, le roi inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc.

Au reste, la colère du roi contre l'ancien favori était bien servie par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des courtisans et par les amères récriminations de la fuite en Anjou de l'époux de Jeanne de Cossé, fuite qui était une trahison depuis le jour où le duc, fuyant lui-même, avait dirigé sa course vers cette province.

En effet, Saint-Luc fuyant à Méridor ne devait-il pas être considéré comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant préparer les logements du prince à Angers?

Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette émotion, Chicot, encourageant les mignons à affiler leurs dagues et leurs rapières, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majesté Très Chrétienne, Chicot, disons-nous, était magnifique à voir.

D'autant plus magnifique à voir, que, tout en ayant l'air de jouer le rôle de la mouche du coche, Chicot jouait en réalité un rôle beaucoup plus sérieux. Chicot, petit à petit, et pour ainsi dire homme par homme, mettait sur pied une armée pour le service de son maître.

Tout à coup, une après-midi, tandis que le roi soupait avec la reine, dont, à chaque péril politique, il cultivait la société plus assidûment, et que le départ de François avait naturellement amenée près de lui, Chicot entra les bras étendus et les jambes écartées, comme les pantins que l'on écarte à l'aide d'un fil.

– Ouf! dit-il.

– Quoi? demanda le roi.

– M. de Saint-Luc, fit Chicot.

– M. de Saint-Luc! exclama Sa Majesté.

– Oui.

– À Paris?

– Oui.

– Au Louvre?

– Oui.

Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et tout tremblant.

Il eût été difficile de dire quel sentiment l'animait.

– Pardon, dit-il à la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'État qui ne regardent point les femmes.

– Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'État.

La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre à son mari.

– Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plaît; je vais entrer dans mon cabinet.

– Oh! sire, dit la reine avec ce tendre intérêt qu'elle eut constamment pour son ingrat époux, ne vous mettez pas en colère, je vous prie.

– Dieu le veuille! répondit Henri sans remarquer l'air narquois avec lequel Chicot tortillait sa moustache.

Henri s'éloigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit.

Une fois dehors:

– Que vient-il faire ici, le traître? demanda Henri d'une voix émue.

– Qui sait? fit Chicot.

– Il vient, j'en suis sûr, comme député des États d'Anjou. Il vient comme ambassadeur de mon frère; car ainsi vont les rébellions: ce sont des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les révoltés pêchent toutes sortes de bénéfices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et qui, de provisoires et précaires, deviennent peu à peu fixes et immuables. Celui-ci a flairé la rébellion, et il s'en est fait un sauf-conduit pour venir m'insulter ici.

– Qui sait? dit Chicot.

Le roi regarda le laconique personnage.

– Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un pas inégal et qui décelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un peu abusif peut-être, lui n'ayant pas commis, après tout, de crime qualifié, hein?

– Qui sait? continua Chicot.

– Ah! fit Henri, tu répètes, comme mon papegeai [1], toujours la même chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton éternel: Qui sait?

– Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes éternelles questions?

– On répond quelque chose, au moins.

– Et que veux-tu que je te réponde? Me prends-tu, par hasard, pour le Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour Manto? Eh! c'est toi-même qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes suppositions!

– Monsieur Chicot…

– Après, monsieur Henri?

– Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies.

– N'aie pas de douleur, mordieu!

– Mais tout le monde me trahit!

– Qui sait? ventre-de-biche! qui sait?

Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, où, sur l'étrange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient déjà réunis tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutôt à la tête desquels brillait Crillon, l'œil en feu, le nez rouge et la moustache hérissée comme un dogue qui demande le combat.

Saint-Luc était là, debout, au milieu de tous ces menaçants visages, sentant bruire autour de lui toutes ces colères, et ne se troublant pas le moins du monde. Chose étrange! il avait amené sa femme, et l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit.

Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les insolents du même regard dont ils le regardaient.

Par égard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'étaient écartés, malgré leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'étaient tus, malgré leur désir de lui adresser quelques paroles désagréables.

C'était dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori.

Jeanne, modestement enveloppée dans sa mante de voyage, attendait, les yeux baissés.

Saint-Luc, drapé fièrement dans son manteau, attendait; de son côté, avec une attitude qui semblait plutôt appeler que craindre la provocation.

Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce que revenait faire Saint-Luc à cette cour où chacun, désireux de se partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile.

En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente était grande, lorsque le roi parut.

Henri entra, tout agité, tout occupé de s'exciter lui-même. Cet essoufflement perpétuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle la dignité chez les princes.

Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes qu'aurait dû prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de Saint-Luc, ce qu'aurait dû commencer par faire Henri III.

– Ah! monsieur, vous ici? s'écria tout d'abord le roi, sans faire attention à ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau des arènes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannières, que la couleur rouge.

– Oui, Sire, répondit simplement et modestement Saint-Luc en s'inclinant avec respect.

Cette réponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de calme et de déférence communiqua si peu à son esprit aveuglé ces sentiments de raison et de mansuétude que doit exciter la réunion du respect des autres et de la dignité de soi-même, que le roi continua sans intervalle:

– Vraiment, votre présence au Louvre me surprend étrangement.

À cette agression brutale, un silence de mort s'établit autour du roi et de son favori.

C'était le silence qui s'établit en un champ clos autour de deux adversaires qui vont vider une question suprême.

Saint-Luc le rompit le premier.

– Sire, dit-il avec son élégance habituelle et sans paraître troublé le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que d'une chose: c'est que, dans les circonstances où elle se trouve, Votre Majesté ne m'ait pas attendu.

– Qu'est-ce à dire, monsieur? répliqua Henri avec un orgueil tout à fait royal et en relevant sa tête, qui, dans les grandes circonstances, prenait une incomparable expression de dignité.

– Sire, répondit Saint-Luc, Votre Majesté court un danger.

– Un danger! s'écrièrent les courtisans.

– Oui, messieurs, un danger grand, réel, sérieux, un danger dans lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de tous ceux qui lui sont dévoués; et, convaincu que, dans un danger pareil à celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes très humbles services.

– Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire: Qui sait?

Henri III ne répondit point tout d'abord. Il regarda l'assemblée; l'assemblée était émue et offensée; mais Henri distingua bientôt dans le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la plupart des cœurs.

Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont était incapable la majorité de l'assemblée, c'est-à-dire quelque chose de bien.

Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout à coup.

– Monsieur, répondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos services nous sont dus.

– Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais, Sire, répondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la mienne, heureux que Votre Majesté veuille bien me compter toujours au nombre de ses débiteurs.

Henri, désarmé par cette douceur et cette humilité persévérantes, fit un pas vers Saint-Luc.

– Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit?

– Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait le roi, qu'il n'y avait plus dans son maître ni reproche ni colère, je reviens purement et simplement pour revenir, et cela à franc étrier. Maintenant, Votre Majesté peut me faire jeter à la Bastille dans une heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire, l'Anjou est en feu; la Touraine va se révolter; la Guyenne se lève pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le midi de la France.

– Et il y est bien aidé, n'est-ce pas? s'écria le roi.

– Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni conseils ni représentations n'arrêtent le duc; et M. de Bussy, tout ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frère sur la terreur que Votre Majesté lui a inspirée.

– Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle!

Et il sourit dans sa moustache.

– Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voilà un habile homme!

Et, poussant le roi du coude:

– Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poignée de main à M. de Saint-Luc.

Ce mouvement entraîna le roi. Il laissa Chicot faire son compliment à l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui posant la main sur l'épaule:

– Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il.

– Ah! Sire, s'écria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouvé mon maître bien-aimé!

– Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas reconnu en te voyant passer.

À ces mots, une voix féminine se fit entendre.

– Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir déplu à Votre Majesté.

Quoique cette voix fût douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette voix lui était aussi antipathique que l'était à Auguste le bruit du tonnerre.

– Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais oublié…

Jeanne se jeta à ses genoux.

– Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de Saint-Luc.

Jeanne saisit la main du roi et la porta à ses lèvres.

Henri la retira vivement.

– Allez, dit Chicot à la jeune femme, allez, convertissez le roi, ventre-de-biche! vous êtes assez jolie pour cela.

Mais Henri tourna le dos à Jeanne, et, passant son bras autour du col de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements.

– Ah çà! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc?

– Dites, Sire, répondit le courtisan, que la grâce est accordée!

– Madame, dit Chicot à Jeanne indécise, une bonne femme ne doit pas quitter son mari… surtout lorsque son mari est en danger.

Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc.

XIII Où il est traité de deux personnages importants de cette histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vus.

Il est un des personnages de cette histoire, il en est même deux, des faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte.

Avec l'humilité d'un auteur de préface antique, nous nous empresserons d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute l'importance.

Il s'agit d'abord d'un énorme moine, aux sourcils épais, aux lèvres rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes épaules, dont le col diminue chaque jour de tout ce que prennent de développement la poitrine et les joues.

Il s'agit ensuite d'un fort grand âne dont les côtes s'arrondissent et se ballonnent avec grâce.

Le moine tend chaque jour à ressembler à un muid calé par deux poutrelles.

L'âne ressemble déjà à un berceau d'enfant soutenu par quatre quenouilles.

L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Geneviève, où toutes les grâces du Seigneur viennent le visiter.

L'autre habite l'écurie du même couvent, où il vit à même d'un râtelier toujours plein.

L'un répond au nom de Gorenflot.

L'autre devrait répondre au nom de Panurge.

Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus prospère qu'aient jamais rêvé un âne et un moine. Les Génovéfains entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux divinités de troisième ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le paon de Junon et les colombes de Vénus, les frères servants engraissent Panurge en l'honneur de son maître.

La cuisine de l'abbaye fume perpétuellement; le vin des clos les plus renommés de Bourgogne coule dans les verres les plus larges. Arrive-t-il un missionnaire ayant voyagé dans les pays lointains pour la propagation; arrive-t-il un légat secret du pape apportant des indulgences de la part de Sa Sainteté, on lui montre le frère Gorenflot, ce double modèle de l'église prêchante et militante, qui manie la parole comme saint Luc et l'épée comme saint Paul; on lui montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est-à-dire au milieu d'un festin. On a échancré une table pour le ventre sacré de Gorenflot, et l'on s'épanouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur que Gorenflot engloutit à lui tout seul la ration des huit plus robustes appétits du couvent.

Et quand le nouveau venu a pieusement contemplé cette merveille:

– Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, le frère Gorenflot aime la table et cultive les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se dévouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de Gargantua.

Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement devant ses larges narines; les petites huîtres de Flandre, dont il engloutit un millier en se jouant, bâillent et se contournent en vain dans leur conque nacrée; les bouteilles aux différentes formes restent intactes, quoique débouchées; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas faim, Gorenflot rêve.

Alors le bruit court que le digne Génovéfain est en extase, comme saint François, ou en pamoison, comme sainte Thérèse, et l'admiration redouble.

Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus même un saint, c'est un demi-dieu; quelques-uns même vont jusqu'à dire que c'est un dieu complet.

– Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la rêverie du frère Gorenflot.

Et l'on s'écarte avec respect.

Le prieur seul attend le moment où frère Gorenflot donne un signe quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec affabilité et l'interroge avec respect.

Gorenflot lève la tête et regarde le prieur avec des yeux hébétés.

Il sort d'un autre monde.

– Que faisiez-vous, mon digne frère? demande le prieur.

– Moi? dit Gorenflot.

– Oui, vous; vous faisiez quelque chose.

– Oui, mon père, je composais un sermon.

– Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement débité dans la nuit de la sainte Ligue.

Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot déplore son infirmité.

– Oui, dit-il en poussant un soupir dans le même genre. Ah! quel malheur que je n'aie pas écrit celui-là!

– Un homme comme vous a-t-il besoin d'écrire, mon cher frère? Non, il parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu est en lui, la parole de Dieu coule de ses lèvres.

– Vous croyez, dit Gorenflot.

– Heureux celui qui doute, répond le prieur.

En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les nécessités de la position, et qui est engagé par ses antécédents, médite un sermon. Foin de Marcus Tullius, de César, de saint Grégoire, de saint Augustin, de saint Jérôme et de Tertullien, la régénération de l'éloquence sacrée va commencer à Gorenflot. Rerum novus ordo nascitur.

De temps en temps aussi, à la fin de son repas, ou au milieu de ses extases, Gorenflot se lève, et, comme si un bras invisible le poussait, va droit à l'écurie; arrivé là, il regarde avec amour Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le pelage plantureux où ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente plus de hennir, il se roule.

Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes à Panurge: l'un lui offre des gâteaux, l'autre des biscuits, l'autre des macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton favorable offraient des gâteaux au miel à Cerbère.

Panurge se laisse faire; il a le caractère accommodant; d'ailleurs, lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon à méditer, lui qui n'a d'autre réputation à soutenir que sa réputation d'entêtement, de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien à désirer, et qu'il est le plus heureux des ânes.

Le prieur le regarde avec attendrissement.

– Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts.

Gorenflot a appris que l'on dit en latin ita pour dire oui; cela le sert merveilleusement, et, à tout ce qu'on lui dit, il répond ita avec une fatuité qui ne manque jamais son effet.

Encouragé par cette adhésion perpétuelle, l'abbé lui dit parfois:

– Vous travaillez trop, mon cher frère, cela vous rend triste de cœur.

Et Gorenflot répond à messire Joseph Foulon, comme Chicot répond parfois à Sa Majesté Henri III:

– Qui sait?

– Peut-être nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur, désirez-vous qu'on change le frère cuisinier? vous le savez, cher frère: Quaedam saturationes minus succedunt.

– Ita, répond éternellement Gorenflot en redoublant de tendresse pour son âne.

– Vous caressez bien votre Panurge, mon frère, dit le prieur; la manie des voyages vous reprendrait-elle?

– Oh! répond alors Gorenflot avec un soupir.

Le fait est que c'est là le souvenir qui tourmente Gorenflot. Gorenflot, qui avait d'abord trouvé son éloignement du couvent un immense malheur, a découvert dans l'exil des joies infinies et inconnues dont la liberté est la source. Au milieu de son bonheur, un ver le pique au cœur: c'est le désir de la liberté; la liberté avec Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir pourquoi, peut-être parce que, de temps en temps, il le bat.

– Hélas! dit timidement un jeune frère qui a suivi le jeu de la physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et que le séjour du couvent fatigue le révérend père.

– Pas précisément; dit Gorenflot; mais je sens que je suis né pour une vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prêche de la borne.

Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maître Claude Bonhommet, à la salle basse de la Corne-d'Abondance.

Depuis la soirée de la Ligue, ou plutôt depuis la matinée du lendemain où il est rentré à son couvent, on ne l'a pas laissé sortir; depuis que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoublé de prudence.

Gorenflot est si simple, qu'il n'a même pas pensé à user de sa position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: «Frère, il est défendu de sortir,» et il n'est point sorti.

On ne se doutait point de cette flamme intérieure qui lui rendait pesante la félicité du couvent.

Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui dit un matin:

– Très cher frère, nul ne doit combattre sa vocation; la vôtre est de militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le Seigneur vous a confiée; seulement, veillez bien sur votre précieuse vie, et revenez pour le grand jour.

– Quel grand jour? demande Gorenflot absorbé dans sa joie.

– Celui de la Fête-Dieu.

– Ita! dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais, ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chrétiennement par des aumônes, donnez-moi quelque argent.

Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit à Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main.

– Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter à la bourse du prieur.

– Vous avez votre texte, n'est-ce pas, très cher frère? demanda Joseph Foulon.

– Oui, certainement.

– Confiez-le-moi.

– Volontiers, mais à vous seul.

Le prieur s'approcha de Gorenflot et prêta une oreille attentive.

– Écoutez.

– J'écoute.

– Le fléau qui bat le grain se bat lui-même, dit Gorenflot.

– Oh! magnifique! oh! sublime! s'écria le prieur.

Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire Joseph Foulon, répétèrent d'après lui: «Magnifique! sublime!»

– Et maintenant, mon père, suis-je libre, demanda Gorenflot avec humilité.

– Oui, mon fils, s'écria le révérend abbé, allez et marchez dans la voie du Seigneur.

Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir.

C'était le jour même où Saint-Luc était arrivé de Méridor. Les nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en émotion.

Gorenflot, après avoir suivi la rue Saint-Étienne, venait de prendre à droite et de dépasser les Jacobins, quand tout à coup Panurge tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe.

– Qui va là? s'écria Gorenflot effrayé.

– Ami, répliqua une voix que Gorenflot crut reconnaître.

Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins, qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait sur son âne, il était quelque temps à reprendre son centre de gravité.

– Que demandez-vous? dit-il.

– Voudriez-vous, mon respectable frère, reprit la voix, m'indiquer le chemin de la Corne-d'Abondance?

– Morbleu! s'écria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en personne.

– Justement, répondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent, mon très cher frère, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais, maintenant que nous sommes bien seuls, me voilà. Bonjour, frocard. Ventre-de-biche! je te trouve maigri.

– Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraissé, parole d'honneur.

– Je crois que nous nous flattons tous les deux.

– Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous paraissez bien chargé.

– C'est un quartier de daim que j'ai volé à Sa Majesté, dit le Gascon; nous en ferons des grillades.

– Cher monsieur Chicot! s'écria le moine; et sous l'autre bras?

– C'est un flacon de vin de Chypre envoyé par un roi à mon roi.

– Voyons, dit Gorenflot.

– C'est mon vin à moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en écartant son manteau, et toi, frère moine?

– Oh! oh! s'écria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en s'ébaudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh! oh!

Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit trembler à droite et à gauche les vitres des maisons, il chanta, tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant:

La musique a des appas,

Mais on ne fait que l'entendre.

Les fleurs ont le parfum tendre,

Mais l'odeur ne nourrit pas.

Sans que notre main y touche,

Un beau ciel flatte nos yeux;

Mais le vin coule en la bouche,

Mais le vin se sent, se touche

Et se boit; je l'aime mieux

Que musique, fleurs et cieux.

C'était la première fois que Gorenflot chantait depuis près d'un mois.

XIV Comment les trois principaux personnages de cette histoire firent le voyage de Méridor à Paris

Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, où Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des intentions dont celui-ci était loin de soupçonner la gravité, et revenons à M. de Monsoreau, qui suit en litière le chemin de Méridor à Paris, et à Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la même route.

Non seulement il n'est pas difficile à un cavalier bien monté de rejoindre des gens qui vont à pied, mais encore il court un risque, c'est celui de les dépasser.

La chose arriva à Bussy.

On était à la fin de mai, et la chaleur était grande, surtout vers le midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit bois qui se trouvait sur la route; et, comme il désirait que son départ fût connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla à ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans l'épaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un cheval était chargé de provisions: on put donc faire la collation sans avoir recours à personne.

Pendant ce temps, Bussy passa.

Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une litière portée par des paysans.

Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane était devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses étriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la petite troupe à la poursuite de laquelle il s'était mis. Mais, contre son attente, tout à coup les renseignements lui manquèrent; les voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontré personne, et, en arrivant aux premières maisons de la Flèche, il acquit la conviction qu'au lieu d'être en retard il était en avance, et qu'il précédait au lieu de suivre.

Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontré sur sa route, et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrogé l'air de ses naseaux fumants au moment où il y était entré.

Son parti fut pris à l'instant même; il s'arrêta au plus mauvais cabaret de la rue, et, après s'être assuré que son cheval ne manquerait de rien, moins inquiet de lui-même que de sa monture, à la vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa près d'une fenêtre, en ayant le soin de se cacher derrière un lambeau de toile qui servait de rideau.

Ce qui avait surtout déterminé Bussy dans le choix qu'il avait fait de cette espèce de bouge, c'est qu'il était situé en face la meilleure hôtellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit halte dans cette hôtellerie.

Bussy avait deviné juste; vers quatre heures de l'après-midi, il vit apparaître un coureur, qui s'arrêta à la porte de l'hôtellerie.

Une demi-heure après, vint le cortège.

Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse, de Remy et de Gertrude;

En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq lieues en cinq lieues.

Le coureur avait mission de préparer les relais des paysans. Or, comme Monsoreau était trop jaloux pour ne pas être généreux, cette manière de voyager, tout inusitée qu'elle était, ne souffrait ni difficulté ni retard.

Les personnages principaux entrèrent les uns après les autres dans l'hôtellerie; Diane resta la dernière, et il sembla à Bussy qu'elle regardait avec inquiétude autour d'elle. Son premier mouvement fut de se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les perdait.

La nuit vint, Bussy espérait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou que Diane paraîtrait à quelque fenêtre; il s'enveloppa de son manteau et se mit en sentinelle dans la rue.

Il attendit ainsi jusqu'à neuf heures du soir; à neuf heures du soir, le coureur sortit.

Cinq minutes après, huit hommes s'approchèrent de la porte: quatre entrèrent dans l'hôtellerie.

– Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente idée qu'aurait M. de Monsoreau.

Effectivement, tout venait à l'appui de cette probabilité: la nuit était douce, le ciel tout parsemé d'étoiles, une de ces brises qui semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air, caressante et parfumée.

La litière sortit la première.

Puis vinrent à cheval Diane, Remy et Gertrude.

Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir près de la litière.

Les quatre hommes de relais allumèrent des torches et marchèrent aux deux côtés de la route.

– Bon, dit Bussy, j'aurais commandé moi-même les détails de cette marche, que je n'eusse pas mieux fait.

Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit à la poursuite du cortège.

Cette fois, il n'y avait point à se tromper de route ou à le perdre de vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait.

Monsoreau ne laissait point Diane s'éloigner un instant de lui.

Il causait avec elle, ou plutôt il la gourmandait. Cette visite dans la serre servait de texte à d'inépuisables commentaires et à une foule de questions envenimées.

Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rêvait et Gertrude boudait Remy.

La cause de cette bouderie était facile à expliquer: Remy ne voyait plus la nécessité d'être amoureux de Gertrude, depuis que Diane était amoureuse de Bussy.

Le cortège s'avançait donc, les uns disputant, les autres boudant, quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portée de la vue, donna, pour prévenir Remy de sa présence, un coup de sifflet d'argent avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs à l'hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.

Le son en était aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout à l'autre de la maison, et faisait accourir bêtes et gens.

Nous disons bêtes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes forts, se plaisait à dresser des chiens au combat, des chevaux indomptables et des faucons sauvages.

Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs chenils, les chevaux dans leurs écuries, les faucons sur leurs perchoirs.

Remy le reconnut à l'instant même. Diane tressaillit et regarda le jeune homme, qui fit un signe affirmatif.

Puis il passa à sa gauche, et lui dit tout bas:

– C'est lui.

– Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame?

– À moi? personne, monsieur.

– Si fait, une ombre a passé près de vous, et j'ai entendu une voix.

– Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; êtes-vous jaloux aussi de M. Remy?

– Non; mais j'aime à entendre parler tout haut, cela me distrait.

– Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maîtresse.

– Pourquoi cela?

– Pour deux raisons.

– Lesquelles?

– La première, parce qu'on peut dire des choses qui n'intéressent pas monsieur le comte, ou des choses qui l'intéressent trop.

– Et de quel genre étaient les choses que M. Remy vient de dire à madame?

– Du genre de celles qui intéressent trop monsieur.

– Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir.

– Je disais, monsieur le comte, que si vous vous démenez ainsi, vous serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route.

On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau devenir aussi pâle que celui d'un cadavre.

Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait.

– Il vous attend à l'arrière, dit d'une voix à peine intelligible Remy à Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra.

Remy avait parlé si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il fît un effort, renversa sa tête en arrière, et vit Diane qui le suivait.

– Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne réponds pas de l'hémorragie.

Depuis quelque temps, Diane était devenue courageuse. Avec son amour était née l'audace, que toute femme véritablement éprise pousse d'ordinaire au delà des limites raisonnables. Elle tourna bride et attendit.

Au même moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride à tenir à Gertrude, et s'approchait de la litière pour occuper le malade.

– Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fièvre.

Cinq secondes après, Bussy était à ses côtés.

Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour s'entendre; ils restèrent pendant quelques instants suavement embrassés.

– Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te suis.

– Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces, si je te sais toujours ainsi près de moi!

– Mais le jour, il nous verra.

– Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai, mon Louis. Au détour des routes, au sommet des monticules, la plume de ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment où le jour baisse, où le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton doux fantôme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai heureuse, bien heureuse!

– Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimée, tu ne peux savoir toi-même tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix.

– Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy lui a dit que la fraîcheur du soir était bonne pour ses blessures, quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en temps, je resterai en arrière; de temps en temps, je pourrai te presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main, tout ce que j'aurai pensé de toi dans le courant du jour.

– Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy.

– Vois-tu, dit Diane, je crois que nos âmes sont assez étroitement unies, pour que, même à distance l'un de l'autre, même sans nous parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensée.

– Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane! Diane!

Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides argentées, et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.

Tout à coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux, Diane de crainte. Bussy de colère.

– Madame Diane, criait cette voix, où êtes-vous? Madame Diane, répondez!

Ce cri traversa l'air comme une funèbre évocation.

– Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublié, murmura Diane. C'est lui, je rêvais! O doux songe! réveil affreux!

– Écoute, s'écriait Bussy, écoute, Diane; nous voici réunis. Dis un mot, et rien ne peut plus t'enlever à moi. Diane, fuyons. Qui nous empêche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la liberté! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu m'appartiens éternellement.

Et le jeune homme la retenait doucement.

– Et mon père? dit Diane.

– Quand le baron saura que je t'aime… murmura-t-il.

– Oh! fit Diane. Un père, que dis-tu là?

Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-même.

– Rien par violence, chère Diane, dit-il, ordonne et j'obéirai.

– Écoute, dit Diane en étendant la main, notre destinée est là; soyons plus forts que le démon qui nous persécute; ne crains rien, et tu verras si je sais aimer.

– Il faut donc nous séparer, mon Dieu! murmura Bussy.

– Comtesse! comtesse! cria la voix. Répondez, ou, dussé-je me tuer, je saute au bas de cette infernale litière.

– Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se tuerait.

– Tu le plains?

– Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire.

Et Bussy la laissa partir.

En deux élans, Diane était revenue près de la litière: elle trouva le comte à moitié évanoui.

– Arrêtez! murmura le comte, arrêtez!

– Morbleu! disait Remy, n'arrêtez pas! il est fou, s'il veut se tuer, qu'il se tue.

Et la litière marchait toujours.

– Mais après qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est là, à mes côtés. Venez, madame, et répondez-lui; bien certainement M. le comte a le délire.

Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumière épandu par les torches.

– Ah! fit Monsoreau épuisé, où donc étiez-vous?

– Où voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrière vous?

– À mes côtés, madame, à mes côtés; ne me quittez pas.

Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrière; elle savait que Bussy la suivait. Si la nuit eût été éclairée par un rayon de lune, elle eût pu le voir.

On arriva à la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut partir. Il avait hâte, non point d'arriver à Paris, mais de s'éloigner d'Angers.

De temps en temps, la scène que nous venons de raconter se renouvelait.

Remy disait tout bas:

– Qu'il étouffe de rage, et l'honneur du médecin sera sauvé.

Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il était arrivé à Paris et il allait sensiblement mieux.

C'était décidément un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne l'eût voulu lui-même.

Pendant les dix jours qu'avait duré le voyage, Diane avait, à force de tendresses, démoli toute cette grande fierté de Bussy.

Elle l'avait engagé à se présenter chez Monsoreau, et à exploiter l'amitié qu'il lui témoignait.

Le prétexte de la visite était tout simple: la santé du comte.

Remy soignait le mari, et remettait les billets à la femme.

– Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.

XV Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva à Paris, et la réception qui lui fut faite.

Cependant on ne voyait reparaître au Louvre ni Catherine ni le duc d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frères prenait de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.

Le roi n'avait reçu aucun message de sa mère, et, au lieu de conclure selon le Proverbe: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles,» il se disait, au contraire, en secouant la tête:

– Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!

Les mignons ajoutaient:

– François, mal conseillé, aura retenu votre mère.

François, mal conseillé; en effet, toute la politique de ce règne singulier et des trois règnes précédents se réduisait là.

Mal conseillé avait été le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon ordonné, du moins autorisé la Saint-Barthélemy; mal conseillé avait été François II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal conseillé avait été Henri II, le père de cette race perverse, lorsqu'il fit brûler tant d'hérétiques et de conspirateurs avant d'être tué par Montgomery, qui, lui-même, avait été mal conseillé, disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement pénétré dans la visière du casque de son roi.

On n'ose pas dire à un roi:

«Votre frère a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme c'est l'usage dans votre famille, à vous détrôner, à vous tondre ou à vous empoisonner; il veut vous faire à vous ce que vous avez fait à votre frère aîné, ce que votre frère aîné a fait au sien, ce que votre mère vous a tous instruits à vous faire les uns aux autres.»

Non, un roi de ce temps-là surtout, un roi du seizième siècle eût pris ces observations pour des injures, car un roi était, en ce temps-là, un homme, et la civilisation seule en a pu faire un fac-similé de Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme un roi constitutionnel.

Les mignons disaient donc à Henri III:

– Sire, votre frère est mal conseillé.

Et, comme une seule personne avait à la fois le pouvoir et l'esprit de conseiller François, c'était contre Bussy que se soulevait la tempête, chaque jour plus furieuse et plus près d'éclater.

On en était, dans les conseils publics, à trouver des moyens d'intimidation, et, dans les conseils privés, à chercher des moyens d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc d'Anjou envoyait un ambassadeur.

Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la répandit?

Il serait aussi facile de dire comment se soulèvent les tourbillons de vent dans l'air, les tourbillons de poussière dans la campagne, les tourbillons de bruit dans les villes.

Il y a un démon qui met des ailes à certaines nouvelles et qui les lâche comme des aigles dans l'espace.

Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une conflagration générale. Le roi en devint pâle de colère, et les courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maître, se firent livides.

On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on jura entre autres choses:

Que, si c'était un vieillard, cet ambassadeur serait bafoué, berné, embastillé;

Que, si c'était un jeune homme, il serait pourfendu, troué à jour, déchiqueté en petits morceaux, lesquels seraient envoyés à toutes les provinces de France comme un échantillon de la royale colère.

Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapières, de prendre des leçons d'escrime, et de jouer de la dague contre les murailles.

Chicot laissa son épée au fourreau, laissa sa dague dans sa gaîne, et se mit à réfléchir profondément.

Le roi, voyant Chicot réfléchir, se souvint que Chicot avait, un jour, dans un point difficile, qui s'était éclairci depuis, été de l'avis de la reine mère, laquelle avait eu raison.

Il comprit donc que, dans Chicot, était la sagesse du royaume, et il interrogea Chicot.

– Sire, répliqua celui-ci après avoir mûrement réfléchi, ou monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous en envoie pas.

– Pardieu, dit le roi, c'était bien la peine de te creuser la joue avec le poing pour trouver ce beau dilemme.

– Patience, patience, comme dit, dans la langue de maître Machiavelli, votre auguste mère, que Dieu conserve; patience!

– Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'écoute.

– S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire; s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne, c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le ménager. Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec elles; recevons leur ambassadeur, et témoignons-lui toutes sortes de plaisir de le voir. Cela n'engage à rien. Vous rappelez-vous comment votre frère a embrassé ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?

– Alors tu approuves la politique de mon frère Charles IX?

– Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard nous trouvons moyen, non pas de nuire à un pauvre diable de héraut d'armes, d'envoyé, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous trouvons moyen de saisir au collet le maître, le moteur, le chef, le très grand et très honoré prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai, seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les claquemurer dans un fort plus sûr que le Louvre, oh! sire, faisons-le.

– J'aime assez ce prélude, dit Henri III.

– Peste, tu n'es pas dégoûté, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.

– Va!

– Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous tes amis?

– Beugler!

– Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour des lions. Je dis beugler… parce que… Tiens, Henri, cela fait, en vérité, mal au cœur de voir des gaillards plus barbus que les singes de ta ménagerie jouer, comme des petits garçons, au fantôme, et essayer de faire peur à des hommes en criant: «Hou! hou!…» Sans compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront que c'est à cause d'eux, et ils se croiront des personnages.

– Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes seuls amis.

– Veux-tu que je te gagne mille écus, ô mon roi, dit Chicot.

– Parle.

– Gage avec moi que ces gens-là resteront fidèles à toute épreuve, et moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien à moi, corps et âme, d'ici à demain soir.

L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit à son tour réfléchir Henri. Il ne répondit point.

– Ah! dit Chicot, voilà que tu rêves aussi; voilà que tu enfonces ton joli poing dans ta charmante mâchoire. Tu es plus fort que je ne croyais, mon fils, car voilà que tu flaires la vérité.

– Alors que me conseilles-tu?

– Je te conseille d'attendre, mon roi. La moitié de la sagesse du roi Salomon est dans ce mot-là. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches- en gré au moins à ton frère, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier à tes drôles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom, ne le dégrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez avantageusement lui-même.

– C'est vrai, Chicot.

– Encore une nouvelle leçon que tu me dois; heureusement que nous ne comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours que je me suis vu dans la nécessité de soûler un moine, et, quand je fais de ces tours de force-là, j'en ai pour une semaine à être gris.

– Un moine! Est-ce ce bon Génovéfain dont tu m'as parlé?

– Justement. Tu lui as promis une abbaye.

– Moi?

– Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui après ce qu'il a fait pour toi.

– Il m'est donc toujours dévoué?

– Il t'adore. À propos, mon fils…

– Quoi?

– C'est dans trois semaines la Fête-Dieu.

– Après?

– J'espère bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession.

– Je suis le roi très chrétien, et c'est de mon devoir de donner à mon peuple l'exemple de la religion.

– Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands couvents de Paris?…

– Comme d'habitude.

– L'abbaye Sainte-Geneviève en est, n'est-ce pas?…

– Sans doute; c'est le second où je compte me rendre.

– Bon.

– Pourquoi me demandes-tu cela?

– Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je voulais savoir. Bonsoir, Henri.

En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre.

– Quel est ce bruit? dit le roi.

– Allons, dit Chicot, il est écrit que je ne dormirai pas, Henri.

– Eh bien?

– Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service. Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable.

En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort effaré.

– Qu'y a-t-il? demanda le roi.

– Sire, répondit le capitaine, c'est l'envoyé de M. le duc d'Anjou qui descend au Louvre.

– Avec une suite? demanda le roi.

– Non, tout seul.

– Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un brave.

– Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que démentait sa froide pâleur, allons, qu'on réunisse toute ma cour dans la grande salle et que l'on m'habille de noir; il faut être lugubrement vêtu quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frère!

XVI Lequel n'est autre chose que la suite du précédent, écourté par l'auteur pour cause de fin d'année.

Le trône de Henri III s'élevait dans la grande salle.

Autour de ce trône se pressait une foule frémissante et tumultueuse.

Le roi vint s'y asseoir, triste et le front plissé.

Tous les yeux étaient tournés vers la galerie par laquelle le capitaine des gardes devait introduire l'envoyé.

– Sire, dit Quélus en se penchant à l'oreille du roi, savez-vous le nom de cet ambassadeur?

– Non; mais que m'importe?

– Sire, c'est M. de Bussy. L'insulte n'est-elle pas triple?

– Je ne vois pas en quoi il peut y avoir insulte, dit Henri s'efforçant de garder son sang-froid.

– Peut-être Votre Majesté ne le voit-elle pas, dit Schomberg; mais nous le voyons bien, nous.

Henri ne répliqua rien. Il sentait fermenter la colère et la haine autour de son trône, et s'applaudissait intérieurement de jeter deux remparts de cette force entre lui et ses ennemis.

Quélus, pâlissant et rougissant tour à tour, appuya les deux mains sur la garde de ton épée.

Schomberg ôta ses gants et tira à moitié son poignard hors du fourreau.

Maugiron prit son épée des mains d'un page et l'agrafa à sa ceinture.

D'Épernon se troussa les moustaches jusqu'aux yeux et se rangea derrière ses compagnons.

Quant à Henri, semblable au chasseur qui entend rugir ses chiens contre le sanglier, il laissait faire ses favoris et souriait.

– Faites entrer, dit-il.

À ces paroles, un silence de mort s'établit dans la salle, et, du fond de ce silence, on eût dit qu'on entendait gronder sourdement la colère du roi.

Alors un pas sec, alors un pied dont l'éperon sonnait avec orgueil sur la dalle, retentit dans la galerie.

Bussy entra le front haut, l'œil calme et le chapeau à la main.

Aucun de ceux qui entouraient le roi n'attira le regard hautain du jeune homme. Il s'avança droit à Henri, salua profondément, et attendit qu'on l'interrogeât, fièrement posé devant le trône, mais avec une fierté toute personnelle, fierté de gentilhomme qui n'avait rien d'insultant pour la majesté royale.

– Vous ici, monsieur de Bussy? je vous croyais au fond de l'Anjou.

– Sire, dit Bussy, j'y étais effectivement; mais, comme vous le voyez, je l'ai quitté.

– Et qui vous amène dans notre capitale?

– Le désir de présenter mes bien humbles respects à Votre Majesté.

Le roi et les mignons se regardèrent. Il était évident qu'ils attendaient autre chose de l'impétueux jeune homme.

– Et… rien de plus? dit assez superbement le roi.

– J'y ajouterai, sire, l'ordre que j'ai reçu de Son Altesse monseigneur le duc d'Anjou, mon maître, de joindre ses respects aux miens.

– Et le duc ne vous a rien dit autre chose?

– Il m'a dit qu'étant sur le point de revenir avec la reine mère il désirait que Votre Majesté sût le retour d'un de ses plus fidèles sujets.

Le roi, presque suffoqué de surprise, ne put continuer son interrogatoire.

Chicot profita de l'interruption pour s'approcher de l'ambassadeur.

– Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il.

Bussy se retourna, étonné d'avoir un ami dans toute l'assemblée.

– Ah! monsieur Chicot, salut, et de tout mon cœur, répliqua Bussy. Comment se porte M. de Saint-Luc?

– Mais, fort bien. Il se promène en ce moment avec sa femme du côté des volières.

– Et voilà tout ce que vous aviez à me dire, monsieur de Bussy? demanda le roi.

– Oui, sire; s'il reste quelque autre nouvelle importante, monseigneur le duc d'Anjou aura l'honneur de vous l'annoncer lui-même.

– Très bien! dit le roi.

Et, se levant tout silencieux de son trône, il descendit les deux degrés.

L'audience était finie, les groupes se rompirent.

Bussy remarqua du coin de l'œil qu'il était entouré par les quatre mignons, et comme enfermé dans un cercle vivant plein de frémissement et de menaces.

À l'extrémité de la salle, le roi causait bas avec son chancelier.

Bussy fit semblant de ne rien voir et continua de s'entretenir avec Chicot.

Alors, comme s'il fût entré dans le complot et qu'il eût résolu d'isoler Bussy, le roi appela.

– Venez çà, Chicot, on a quelque chose à vous dire par ici.

Chicot salua Bussy avec une courtoisie qui sentait son gentilhomme d'une lieue.

Bussy lui rendit son salut avec non moins d'élégance, et demeura seul dans le cercle.

Alors il changea de contenance et de visage. De calme qu'il avait été avec le roi, il était devenu poli avec Chicot; de poli il se fit gracieux.

Voyant Quélus s'approcher de lui:

– Eh! bonjour, monsieur de Quélus, lui dit-il; puis-je avoir l'honneur de vous demander comment va votre maison?

– Mais assez mal, monsieur, répliqua Quélus.

– Oh! mon Dieu, s'écria Bussy, comme s'il eût souci de cette réponse; et qu'est-il donc arrivé?

– Il y a quelque chose qui nous gêne infiniment, répondit Quélus.

– Quelque chose? fit Bussy avec étonnement; eh! n'êtes-vous pas assez puissants, vous et les autres, et surtout vous, monsieur de Quélus, pour renverser ce quelque chose?

– Pardon, monsieur, dit Maugiron en écartant Schomberg qui s'avançait pour placer son mot dans cette conversation qui promettait d'être intéressante, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un que voulait dire M. de Quélus.

– Mais, si ce quelqu'un gène M. de Quélus, dit Bussy, qu'il le pousse comme vous venez de faire.

– C'est aussi le conseil que je lui ai donné, monsieur de Bussy, dit Schomberg, et je crois que Quélus est décidé à le suivre.

– Ah! c'est vous, monsieur de Schomberg, dit Bussy, je n'avais pas l'honneur de vous reconnaître.

– Peut-être, dit Schomberg, ai-je encore du bleu sur la figure?

– Non pas, vous êtes fort pâle, au contraire. Sériez-vous indisposé, monsieur?

– Monsieur, dit Schomberg, si je suis pâle, c'est de colère.

– Ah çà! mais vous êtes donc comme M. de Quélus, gêné par quelque chose ou par quelqu'un?

– Oui, monsieur.

– C'est comme moi, dit Maugiron, moi aussi, j'ai quelqu'un qui me gêne.

– Toujours spirituel, mon cher monsieur de Maugiron, dit Bussy; mais, en vérité, messieurs, plus je vous regarde, plus vos figures renversées me préoccupent.

– Vous m'oubliez, monsieur, dit d'Épernon en se campant fièrement devant Bussy.

– Pardon, monsieur d'Épernon, vous étiez derrière les autres, selon votre habitude, et j'ai si peu le plaisir de vous connaître, que ce n'était point à moi de vous parler le premier.

C'était un spectacle curieux que le sourire et la désinvolture de Bussy, placé entre ces quatre furieux, dont les yeux parlaient avec une éloquence terrible. Pour ne pas comprendre où ils en voulaient venir, il eût fallu être aveugle ou stupide.

Pour avoir l'air de ne pas comprendre, il fallait être Bussy.

Il garda le silence, et le même sourire demeura imprimé sur ses lèvres.

– Enfin! dit avec un éclat de voix et en frappant de sa botte sur la dalle, Quélus, qui s'impatienta le premier.

– Monsieur, dit-il, remarquez-vous comme il y a de l'écho dans cette salle? Rien ne renvoie le son comme les murs de marbre, et les voix sont doublement sonores sous les voûtes de stuc; bien au contraire, quand on est en rase campagne, les sons se divisent, et je crois, sur mon honneur, que les nuées en prennent leur part. J'avance cette proposition d'après Aristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs?

Maugiron crut avoir compris l'invitation de Bussy, et il s'approcha du jeune homme pour lui parler à l'oreille.

Bussy l'arrêta,

– Pas de confidence ici, monsieur, je vous en supplie, lui dit-il; vous savez combien Sa Majesté est jalouse; elle croirait que nous médisons.

Maugiron s'éloigna, plus furieux que jamais.

Schomberg prit sa place, et, d'un ton empesé:

– Moi, dit-il, je suis un Allemand très lourd, très obtus, mais très franc; je parle haut pour donner à ceux qui m'écoutent toutes facilités de m'entendre; mais, quand ma parole, que j'essaye de rendre la plus claire possible, n'est pas entendue parce que celui à qui je m'adresse est sourd, ou n'est pas comprise parce que celui à qui je m'adresse ne veut pas comprendre, alors je…

– Vous?… dit Bussy en fixant sur le jeune homme, dont la main agitée s'écartait du centre, un de ces regards comme les tigres seuls en font jaillir de leurs incommensurables prunelles, regards qui semblent sourdre d'un abîme et verser incessamment des torrents de feu; vous?

Schomberg s'arrêta.

Bussy haussa les épaules, pirouetta sur le talon et lui tourna le dos.

Il se trouva en face de d'Épernon.

D'Épernon était lancé, il ne lui était pas possible de reculer.

– Voyez, messieurs, dit-il, comme M. de Bussy est devenu provincial dans la fugue qu'il vient de faire avec M. le duc d'Anjou; il a de la barbe et il n'a pas de nœud à l'épée; il a des bottes noires et un feutre gris.

– C'est l'observation que j'étais en train de me faire à moi-même, mon cher monsieur d'Épernon. En vous voyant si bien mis, je me demandais où quelques jours d'absence peuvent conduire un homme. Me voilà forcé, moi, Louis de Bussy, seigneur de Clermont, de prendre modèle de goût sur un petit gentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous prie; vous êtes si près de moi, que vous m'avez marché sur le pied, et M. de Quélus aussi, ce que j'ai senti malgré mes bottes, ajouta-t-il avec un sourire charmant.

En ce moment, Bussy, passant entre d'Épernon et Quélus, tendit la main à Saint-Luc, qui venait d'entrer.

Saint-Luc trouva cette main ruisselante de sueur. Il comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et il entraîna Bussy hors du groupe d'abord, puis hors de la salle.

Un murmure étrange circulait parmi les mignons et gagnait les autres groupes de courtisans.

– C'est incroyable! disait Quélus, je l'ai insulté, et il n'a pas répondu.

– Moi, dit Maugiron, je l'ai provoqué, et il na pas répondu.

– Moi, dit Schomberg, ma main s'est levée à la hauteur de son visage, et il n'a pas répondu.

– Moi, je lui ai marché sur le pied, criait d'Épernon, marché sur le pied, et il n'a pas répondu.

Et il semblait se grandir de toute l'épaisseur du pied de Bussy.

– Il est clair qu'il n'a pas voulu entendre, dit Quélus. Il y a quelque chose là-dessous.

– Ce qu'il y a, dit Schomberg, je le sais, moi.

– Et qu'y a-t-il?

– Il y a qu'il sent qu'à nous quatre nous le tuerons, et qu'il ne veut pas qu'on le tue.

En ce moment, le roi vint aux jeunes gens. Chicot lui parlait à l'oreille.

– Eh bien! disait le roi, que disait donc M. de Bussy? Il m'a semblé entendre parler haut de ce côté.

– Vous voulez savoir ce que disait M. de Bussy, sire? demanda d'Épernon.

– Oui, vous savez que je suis curieux, répliqua Henri en souriant.

– Ma foi, rien de bon, sire, dit Quélus; il n'est plus Parisien.

– Et qu'est-il donc?

– Il est campagnard; il se range.

– Oh! oh! fit le roi, qu'est-ce à dire?

– C'est-à-dire que je vais dresser un chien à lui mordre les mollets, dit Quélus; et encore qui sait si, à travers ses bottes, il s'en apercevra.

– Et moi, dit Schomberg, j'ai une quintaine dans ma maison, je l'appellerai Bussy.

– Moi, dit d'Épernon, j'irai plus droit et plus loin. Aujourd'hui je lui ai marché sur le pied, demain je le soufflèterai. C'est un faux brave, un brave d'amour-propre. Il se dit: «Je me suis assez battu pour l'honneur, je veux être prudent pour la vie.»

– Eh quoi! messieurs, dit Henri avec une feinte colère, vous avez osé maltraiter chez moi, dans le Louvre, un gentilhomme qui est à mon frère?

– Hélas! oui, dit Maugiron, répondant à la feinte colère du roi par une feinte humilité, et, quoique nous l'avons fort maltraité, sire, je vous jure qu'il n'a rien répondu.

Le roi regarda Chicot en souriant, et, se penchant à son oreille:

– Trouves-tu toujours qu'ils beuglent, Chicot? demanda-t-il. Je crois qu'ils ont rugi, hein!

– Eh! dit Chicot, peut-être ont-ils miaulé. Je connais des gens à qui le cri du chat fait horriblement mal aux nerfs. Peut-être M. de Bussy est-il de ces gens-là. Voilà pourquoi il sera sorti sans répondre.

– Tu crois? dit le roi.

– Qui vivra verra, répondit sentencieusement Chicot.

– Laisse donc, dit Henri, tel maître, tel valet.

– Voulez-vous dire par ces mots, sire, que Bussy soit le valet de votre frère? Vous vous tromperiez fort.

– Messieurs, dit Henri, je vais chez la reine, avec qui je dîne. À tantôt! Les Gelosi [2] viennent nous jouer une farce; je vous invite à les venir voir.

L'assemblée s'inclina respectueusement, et le roi sortit par la grande porte.

Précisément alors M. de Saint-Luc entra par la petite.

Il arrêta du geste les quatre gentilshommes qui allaient sortir.

– Pardon, monsieur de Quélus, dit-il en saluant, demeurez-vous toujours rue Saint-Honoré?

– Oui, cher ami. Pourquoi cela? demanda Quélus.

– J'ai deux mots à vous dire.

– Ah! ah!

– Et vous, monsieur de Schomberg, oserais-je m'enquérir de votre adresse?

– Moi, je demeure rue Béthisy, dit Schomberg étonné.

– D'Épernon, je sais la vôtre.

– Rue de Grenelle.

– Vous êtes mon voisin. Et vous, Maugiron?

– Moi, je suis du quartier du Louvre.

– Je commencerai donc par vous, si vous le permettez; ou plutôt, non, par vous, Quélus…

– À merveille! Je crois comprendre; vous venez de la part de M. de Bussy?

– Je ne dis pas de quelle part je viens, messieurs. J'ai à vous parler, voilà tout.

– À tous quatre?

– Oui.

– Eh bien! mais, si vous ne voulez pas parler au Louvre, comme je le présume, parce que le lieu est mauvais, nous pouvons nous rendre chez l'un de nous. Nous pouvons tous entendre ce que vous avez à nous dire à chacun en particulier.

– Parfaitement.

– Allons chez Schomberg alors, rue Béthisy; c'est à deux pas.

– Oui, allons chez moi, dit le jeune homme.

– Soit, messieurs, dit Saint-Luc.

Et il salua encore.

– Montrez-nous le chemin, monsieur de Schomberg.

– Très volontiers.

Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre en se tenant par-dessous le bras et en occupant toute la largeur de la rue.

Derrière eux marchaient leurs laquais, armés jusqu'aux dents.

On arriva ainsi rue de Béthisy, et Schomberg fit préparer le grand salon de l'hôtel.

Saint-Luc s'arrêta dans l'antichambre.

XVII Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui lui avait été donnée par Bussy.

Laissons un moment Saint-Luc dans l'antichambre de Schomberg, et voyons ce qui s'était passé entre lui et Bussy.

Bussy avait, comme nous l'avons vu, quitté la salle d'audience avec son ami, en adressant des saluts à tous ceux que l'esprit de courtisanerie n'absorbait pas au point de négliger un homme aussi redoutable que Bussy.

Car, en ces temps de force brutale, où la puissance personnelle était tout, un homme pouvait, s'il était vigoureux et adroit, se tailler un petit royaume physique et moral dans le beau royaume de France.

C'était ainsi que Bussy régnait à la cour du roi Henri III.

Mais ce jour-là, comme nous l'avons vu, Bussy avait été assez mal reçu dans son royaume.

Une fois hors de la salle, Saint-Luc s'arrêta, et, le regardant avec inquiétude:

– Est-ce que vous allez vous trouver mal, mon ami? lui demanda-t-il, en vérité, vous pâlissez à faire croire que vous êtes sur le point de vous évanouir.

– Non, dit Bussy; seulement j'étouffe de colère.

– Bon! faites-vous donc attention aux propos de tous ces drôles?

– Corbleu! s'y j'y fais attention, cher ami; vous allez en juger.

– Allons, allons, Bussy, du calme.

– Vous êtes charmant! du calme; si l'on vous avait dit la moitié de ce que je viens d'entendre, du tempérament dont je vous connais, il y aurait déjà eu mort d'homme.

– Enfin, que désirez-vous?

– Vous êtes mon ami, Saint-Luc, et vous m'avez donné une preuve terrible de cette amitié.

– Ah! cher ami, dit Saint-Luc, qui croyait Monsoreau mort et enterré, la chose n'en vaut pas la peine; ne me parlez donc plus, de cela, vous me désobligeriez. Certainement, le coup était joli, et surtout il a réussi galamment; mais je n'en ai pas le mérite: c'est le roi qui me l'avait montré tandis qu'il me retenait prisonnier au Louvre.

– Cher ami.

– Laissons donc le Monsoreau où il est, et parlons de Diane. A-t-elle été un peu contente, la pauvre petite? Me pardonne-t-elle? À quand la noce? À quand le baptême?

– Eh! cher ami, attendez donc que le Monsoreau soit mort.

– Plaît-il? fit Saint-Luc en bondissant comme s'il eût marché sur un clou aigu.

– Eh! cher ami, les coquelicots ne sont pas une plante si dangereuse que vous l'aviez cru d'abord, et il n'est point du tout mort pour être tombé dessus; tout au contraire, il vit, et il est plus furieux que jamais.

– Bah! vraiment!

– Oh! mon Dieu, oui! il ne respire que vengeance, et il a juré de vous tuer à la première occasion. C'est comme cela.

– Il vit?

– Hélas! oui.

– Et quel est donc l'âne bâté de médecin qui l'a soigné?

– Le mien, cher ami.

– Comment! je n'en reviens pas, reprit Saint-Luc, écrasé par cette révélation. Ah çà, mais je suis déshonoré alors, vertubleu! moi qui ai annoncé sa mort à tout le monde. Il va trouver ses héritiers en deuil. Oh! mais je n'en aurai pas le démenti, je le rattraperai, et, à la prochaine rencontre, au lieu d'un coup d'épée, je lui en donnerai quatre, s'il le faut.

– À votre tour, calmez-vous, cher Saint-Luc, dit Bussy. En vérité, Monsoreau me sert mieux que vous ne pensez. Figurez-vous que c'est le duc qu'il soupçonne de vous avoir dépêché contre lui; c'est du duc qu'il est jaloux.- Moi, je suis un ange, un ami précieux, un Bayard; je suis son cher Bussy, enfin. C'est tout naturel, c'est cet animal de Remy qui l'a tiré d'affaire.

– Quelle sotte idée il a eue là!

– Que voulez-vous?… une idée d'honnête homme; il se figure que, parce qu'il est médecin, il doit guérir les gens.

– Mais c'est un visionnaire que ce gaillard-là!

– Bref, c'est à moi qu'il se prétend redevable de la vie; c'est à moi qu'il confie sa femme.

– Ah! je comprends que ce procédé vous fasse attendre plus tranquillement sa mort; mais il n'en est pas moins vrai que j'en suis tout émerveillé.

– Cher ami!

– D'honneur! je tombe des nues.

– Vous voyez qu'il ne s'agit pas pour le moment de M. de Monsoreau.

– Non! jouissons de la vie pendant qu'il est encore sur le flanc. Mais, pour le moment de sa convalescence, je vous préviens que je me commande une cotte de mailles et que je fais doubler mes volets en fer. Vous, informez-vous donc auprès du duc d'Anjou si sa bonne mère ne lui aurait pas donné quelque recette de contre-poison. En attendant, amusons-nous, très cher, amusons-nous!

Bussy ne put s'empêcher de sourire. Il passa son bras sous celui de Saint-Luc.

– Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vous voyez que vous ne m'avez rendu qu'une moitié de service.

Saint-Luc le regarda d'un air étonné.

– C'est vrai, dit-il; voudriez-vous donc que je l'achevasse? ce serait dur; mais enfin, pour vous, mon cher Bussy, je suis prêt à faire bien des choses, surtout s'il me regarde avec cet œil jaune. Pouah!

– Non, très cher, non, je vous l'ai déjà dit, laissons là le Monsoreau, et, si vous me redevez quelque chose, rapportez ce quelque chose à un autre emploi.

– Voyons, dites, je vous écoute.

– Êtes-vous très bien avec ces messieurs de la mignonnerie?

– Ma foi, poil à poil, comme chats et chiens au soleil; tant que le rayon nous échauffe tous, nous ne nous disons rien; si l'un de nous seulement prenait la part de lumière et de chaleur des autres, oh! alors, je ne réponds plus de rien: griffes et dents joueraient leur jeu.

– Eh bien! mon ami, ce que vous me dites là me charme.

– Ah! tant mieux!

– Admettons que le rayon soit intercepté.

– Admettons, soit.

– Alors montrez-moi vos belles dents blanches, allongez vos formidable griffes, et ouvrons la partie.

– Je ne vous comprends pas.

Bussy sourit.

– Vous allez, s'il vous plaît, cher ami, aborder M. de Quélus.

– Ah! ah! fit Saint-Luc.

– Vous commencez à comprendre, n'est-ce pas?…

– Oui.

– À merveille. Vous lui demanderez quel jour il lui plairait de me couper la gorge ou de se la faire couper par moi.

– Je le lui demanderai, cher ami.

– Cela ne vous fâche point?

– Moi, pas le moins du monde. J'irai quand vous voudrez, tout de suite, si cela peut vous être agréable.

– Un moment. En allant chez M. de Quélus, vous me ferez, par la même occasion, le plaisir de passer chez M. de Schomberg, à qui vous ferez la même proposition, n'est-ce pas?

– Ah! ah! dit Saint-Luc, à M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y allez, Bussy!

Bussy fit un geste qui n'admettait pas de réplique.

– Soit, dit Saint-Luc, votre volonté sera faite.

– Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron, à qui j'ai vu le hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez à se joindre aux autres, n'est-ce pas?…

– Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au moins?

– Non pas.

– Comment, non pas?

– De là, vous vous rendrez chez M. d'Épernon. Je ne vous arrête pas longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon; mais enfin il fera nombre.

Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque côté de son corps et regarda Bussy.

– Quatre? murmura-t-il.

– C'est cela même, cher ami, dit Bussy en faisant de la tête un signe d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas à un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de procéder vis-à-vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous possédez à un si suprême degré.

– Oh! cher ami.

– Je m'en rapporte à vous pour faire cela… galamment. Que la chose soit accommodée de façon seigneuriale, n'est-ce pas?

– Vous serez content, mon ami.

Bussy tendit en souriant la main à Saint-Luc.

– À la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons donc rire à notre tour.

– Maintenant, cher ami, les conditions.

– Quelles conditions?

– Les vôtres.

– Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs.

– Vos armes?

– Les armes de ces messieurs.

– Le jour, le lieu et l'heure?

– Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs.

– Mais enfin…

– Ne parlons pas de ces misères-là; faites et faites vite, cher ami. Je me promène là-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y retrouverez, la commission faite.

– Alors, vous attendez?

– Oui.

– Attendez donc. Dame! ce sera peut-être un peu long.

– J'ai le temps.

Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens encore réunis dans la salle d'audience, et comment il entama l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'hôtel de Schomberg, où nous l'avons laissé, attendant cérémonieusement, et selon toutes les lois de l'étiquette en vogue à cette époque, tandis que les quatre favoris de Sa Majesté, se doutant de la cause de la visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste salon.

Cela fait, les portes s'ouvrirent à deux battants, et un huissier vint saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son manteau avec sa rapière, sur la poignée de laquelle il appuyait sa main gauche, marcha, le chapeau à la main droite, jusqu'au milieu du seuil de la porte, où il s'arrêta avec une régularité qui eût fait honneur au plus habile architecte.

– M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier.

Saint-Luc entra.

Schomberg, en sa qualité de maître de maison, se leva et vint au-devant de son hôte, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau sur sa tête.

Cette formalité donnait à la visite sa couleur et son intention.

Schomberg répondit par un salut, puis, se tournant vers Quélus:

– J'ai l'honneur de vous présenter, dit-il, M. Jacques de Lévis, comte de Quélus.

Saint-Luc fit un pas vers Quélus et salua, à son tour, profondément.

– Je cherchais monsieur, dit-il.

Quélus salua.

Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle.

– J'ai l'honneur de vous présenter M. Louis de Maugiron.

Même salutation de la part de Saint-Luc, même réponse de Maugiron.

– Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc.

Pour d'Épernon ce fut la même cérémonie, faite avec le même flegme et la même lenteur.

Puis, à son tour, Schomberg se nomma lui-même et reçut le même compliment.

Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout.

– Monsieur le comte, dit-il à Quélus, vous avez insulté M. le comte Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous présente ses très humbles civilités et vous appelle en combat singulier, tel jour et à telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec telles armes qu'il vous plaira jusqu'à ce que mort s'en suive… Acceptez-vous?

– Certes, oui, répondit tranquillement Quélus, et M. le comte de Bussy me fait beaucoup d'honneur.

– Votre jour, monsieur le comte.

– Je n'ai pas de préférence; seulement j'aimerais mieux demain qu'après-demain, après-demain que les jours suivants.

– Votre heure?

– Le matin.

– Vos armes?

– La rapière et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux instruments.

Saint-Luc s'inclina.

– Tout ce que vous déciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de Bussy.

Puis il s'adressa à Maugiron, qui répondit la même chose; puis successivement aux deux autres.

– Mais, dit Schomberg, qui reçut comme maître de maison le compliment le dernier, nous ne songeons pas à une chose, monsieur de Saint-Luc.

– À laquelle?

– C'est que, s'il nous plaisait, – le hasard fait parfois des choses bizarres, – s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le même jour et la même heure, M. de Bussy pourrait être fort embarrassé.

Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les lèvres.

– Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrassé comme doit l'être tout gentilhomme en présence de quatre vaillants comme vous; mais il dit que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est déjà présenté aux Tournelles, près la Bastille.

– Et il nous combattrait tout quatre? dit d'Épernon.

– Tous quatre, reprit Saint-Luc.

– Séparément? demanda Schomberg.

– Séparément ou à la fois; le défi est tout ensemble individuel et collectif.

Les quatre jeunes gens se regardèrent; Quélus rompit le premier le silence.

– C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colère; mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolément faire chacun notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous succédant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore…

Quélus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pensée, firent un signe d'assentiment.

– Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons pas à assassiner un galant homme, c'est que le hasard décidât lequel de nous écherra à M. de Bussy.

– Mais, dit vivement d'Épernon, les trois autres?

– Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croisés.

– Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Quélus en se retournant vers ses compagnons.

– Oui, dirent-ils d'une commune voix.

– Il me serait même particulièrement agréable, dit Schomberg, que M. de Bussy invitât à cette fête M. de Livarot.

– Si j'osais émettre une opinion, dit Maugiron, je désirerais que M. de Balzac d'Antraguet en fût.

– Et la partie serait complète, dit Quélus, si M. de Ribérac voulait bien accompagner ses amis.

– Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos désirs à M. le comte de Bussy, et je crois pouvoir vous répondre d'avance qu'il est trop courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus, messieurs, qu'à vous remercier bien sincèrement de la part de M. le comte.

Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre têtes des gentilshommes provoqués s'abaisser au niveau de la sienne.

Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu'à la porte du salon.

Dans la dernière antichambre; il trouva les quatre laquais rassemblés.

Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant:

– Voici pour boire à la santé de vos maîtres.

XVIII En quoi M. de Saint-Luc était plus civilisé que M. de Bussy, des leçons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la belle Diane.

Saint-Luc revint très fier d'avoir si bien fait sa commission.

Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce qui n'était pas naturel chez un homme aussi brave à la nouvelle d'un bon et brillant duel.

– Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voilà tout hérissé.

– Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous n'ayez pas dit: «Tout de suite.»

– Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable! laissez-leur le temps de venir. Et puis, où est la nécessité de vous faire si vite une litière de morts et de mourants?

– C'est que je voudrais mourir le plus tôt possible.

Saint-Luc regarda Bussy avec cet étonnement que les gens parfaitement organisés éprouvent tout d'abord à la moindre apparence d'un malheur même étranger.

– Mourir! quand on a votre âge, votre maîtresse et votre nom!

– Oui! j'en tuerai, je suis sûr, quatre, et je recevrai un bon coup qui me tranquillisera éternellement.

– Des idées noires! Bussy.

– Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce prétendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un à écharper…

Saint-Luc répondit à cette sortie par un éclat de rire qui fit envoler toute une volée de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit jardin du Louvre.

– Ah! s'écria-t-il, que voilà un homme innocent! Dire que les femmes aiment ce Bussy, un écolier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre.

– Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme marié!

– Nihil facilius, comme disait le jésuite Triquet, mon pédagogue; vous êtes l'ami de M. de Monsoreau?

– Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce butor m'appelle son ami.

– Eh bien, soyez son ami.

– Oh!… abuser de ce titre.

– Prorsus absurdum! disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre ami?

– Mais il le dit.

– Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amitié est de faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est ainsi que Sa Majesté définit l'amitié, et le roi est lettré.

Bussy se mit à rire.

– Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'êtes pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indifférent, et alors lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas content.

– Au fait, dit Bussy, je le déteste.

– Et lui vous craint.

– Vous croyez qu'il ne m'aime pas?

– Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez.

– Est-ce toujours la logique du père Triquet?

– Non, c'est la mienne.

– Je vous en fais mon compliment.

– Elle vous satisfait?

– Non. J'aime mieux être homme d'honneur.

– Et laisser madame de Monsoreau guérir moralement et physiquement son mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle s'attachera au seul homme qui lui reste…

Bussy fronça le sourcil.

– Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle est de bon conseil. Après s'être fait un bouquet dans les parterres de la reine mère, elle sera de bonne humeur. Écoutez-la, elle parle d'or.

En effet, Jeanne arrivait radieuse, éblouissante de bonheur et pétillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un réveil joyeux, un riant augure.

Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que ce n'est pas le plénipotentiaire Dubois qui a rapporté cette mode d'Angleterre avec le traité de la quadruple alliance.

– Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une tresse d'or.

– Ils se meurent, dit Bussy.

– Bon! ils sont blessés, et ils s'évanouissent, dit Saint-Luc; je gage que vous allez les faire revenir à eux, Jeanne.

– Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie.

– En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas à sourire au comte de Monsoreau, et il a formé le dessein de se retirer.

– Et de lui laisser Diane? s'écria Jeanne avec effroi.

Bussy, inquiet de cette première démonstration, ajouta:

– Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir.

Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'était pas évangélique.

– Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Décidément les hommes sont tous des ingrats!

– Bon! fît Saint-Luc, voilà la morale de ma femme.

– Ingrat, moi! s'écria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour en le soumettant aux lâches pratiques de l'hypocrisie.

– Eh! monsieur, ce n'est là qu'un méchant prétexte, dit Jeanne. Si vous étiez bien épris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement; n'être plus aimé.

– Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher.

– Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices tels…

– Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne d'un galant homme.

Bussy pâlit à cette seule idée.

– Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai.

– Madame! madame!

– Vous êtes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices… Et nous, n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer à se faire massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits à un homme en déployant une force, une volonté dont Samson et Annibal eussent été incapables; dompter la bête féroce de Mars pour l'atteler au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'héroïsme! Oh! je le jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle fait chaque jour.

– Merci, répondit Saint-Luc avec un salut révérencieux, qui fit éclater Jeanne de rire.

Bussy hésitait.

– Et il réfléchit! s'écria Jeanne; il ne tombe pas à genoux, il ne fait pas son mea culpa!

– Vous avez raison, répliqua Bussy, je ne suis qu'un homme, c'est-à-dire une créature imparfaite et inférieure à la plus vulgaire des femmes.

– C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu.

– Que m'ordonnez-vous?

– Allez tout de suite rendre visite…

– À M. de Monsoreau?

– Eh! qui vous parle de cela?… à Diane.

– Mais ils ne se quittent pas, ce me semble.

– Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle pas toujours près d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il était jaloux?

Bussy se mit à rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce fut un trio d'hilarité qui attira aux fenêtres tout ce qui se promenait de courtisans dans les galeries.

– Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu.

Et sur ce, ils se séparèrent, Bussy ayant recommandé à Saint-Luc de ne rien dire de la provocation adressée aux mignons.

Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit.

Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de promettre que sa blessure serait guérie avant trois semaines.

Diane posa un doigt sur ses lèvres: c'était sa manière de saluer.

Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le duc d'Anjou avait chargé Bussy, la visite à la cour, le malaise du roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit Bussy. Diane ne fit qu'en rire.

Monsoreau, tout pensif à ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers lui, et lui dit à l'oreille:

– Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas?

– Je le crois, répliqua Bussy.

– Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain homme; je le connais, il est perfide: je vous réponds qu'il n'hésite jamais au bord d'une trahison.

– Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette trahison du duc.

– C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous êtes mon ami, et je veux vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une position difficile, demandez-moi conseil.

– Monsieur! monsieur! il faut dormir après le pansement, dit Remy; allons, dormez!

– Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant cette année.

– À vos ordres, répondit Bussy.

XIX Les précautions de M. de Monsoreau.

Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours, Bussy s'en était aperçu et leur rendait pleinement justice.

Être un homme d'autrefois eût été grand et beau pour la postérité; mais c'était n'être plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de Plutarque, qui avait cessé d'être son auteur favori depuis que l'amour l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que du présent, se montrait désormais peu friand d'un article d'histoire près de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence.

Diane était plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro reconnaît innés dans l'espèce: aimer et tromper. Elle n'avait jamais eu l'idée de pousser jusqu'à la spéculation philosophique ses opinions sur ce que Charron et Montaigne appellent l'honneste.

– Aimer Bussy, c'était sa logique, – n'être qu'à Bussy, c'était sa morale, – frissonner de tout son corps au simple contact de sa main effleurée, c'était sa métaphysique.

M. de Monsoreau, – il y avait déjà quinze jours que l'accident lui était arrivé, – M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en mieux. Il avait évité la fièvre, grâce aux applications d'eau froide, ce nouveau remède que le hasard ou la Providence avait découvert à Ambroise Paré, quand il éprouva tout à coup une grande secousse: il apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver à Paris avec la reine mère et ses Angevins.

Le comte avait raison de s'inquiéter: car, le lendemain de son arrivée, le prince, sous prétexte de venir prendre de ses nouvelles, se présenta dans son hôtel de la rue des Petits-Pères. Il n'y a pas moyen de fermer sa porte à une Altesse royale qui vous donne une preuve d'un si tendre intérêt: M. de Monsoreau reçut le prince, et le prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.

Aussitôt le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur son bras, et, malgré les cris de Remy, fit trois fois le tour de son fauteuil.

Après quoi il se rassit dans ce même fauteuil, autour duquel il venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de circonvallation; il avait l'air très satisfait, et Diane devina à son sourire qu'il méditait quelque sournoiserie.

Mais ceci rentre dans l'histoire privée de la maison de Monsoreau. Revenons donc à l'arrivée de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient à la partie épique de ce livre.

Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indifférent aux observateurs, que le jour où Monseigneur François de Valois fit sa rentrée au Louvre. Voici ce qu'ils remarquèrent:

Beaucoup de morgue de la part du roi;

Une grande tiédeur de la part de la reine mère;

Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait dire:

– Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive, cette fâcheuse mine?

Toute cette réception était assaisonnée des regards rutilants, flamboyants, dévorants, de MM. de Livarot, de Ribérac et d'Antraguet, lesquels, prévenus par Bussy, étaient bien aises de faire comprendre à leurs futurs adversaires que, s'il y avait empêchement au combat, cet empêchement, pour sûr, ne viendrait pas de leur part.

Chicot, ce jour-là, fit plus d'allées et de venues que César la veille de la bataille de Pharsale.

Puis tout rentra dans le calme plat.

Le surlendemain de sa rentrée au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une seconde visite au blessé.

Monsoreau, instruit des moindres particularités de l'entrevue du roi avec son frère, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour l'entretenir dans les plus hostiles dispositions.

Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre.

Après quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la première fois.

Le même soir, Diane prévint Bussy que M. de Monsoreau méditait bien certainement quelque chose.

Un instant après, Monsoreau et Bussy se trouvèrent seuls.

– Quand je pense, dit Monsoreau à Bussy, que ce prince, qui me fait si bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait assassiner par M. de Saint-Luc!

– Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte, Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-même que vous l'aviez provoqué, que vous aviez tiré l'épée le premier, et que vous avez reçu le coup en combattant.

– D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obéissait aux instigations du duc d'Anjou.

– Écoutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'épée vous venait d'Antraguet, de Livarot ou de Ribérac, je ne dis pas… mais de Saint-Luc…

– Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstiné dans son opinion.

Bussy eût pu lui répondre, que s'il connaissait mal l'histoire de France, il connaissait en échange parfaitement celle de l'Anjou, et surtout de la partie de l'Anjou où était enclavé Méridor.

Enfin Monsoreau en vint à se lever et à descendre dans le jardin.

– Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous déménagerons.

– Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'êtes pas en bon air dans la rue des Petits-Pères, ou la distraction vous manque-t-elle?

– Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M. d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amène toujours avec lui une trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs éperons m'agace horriblement les nerfs.

– Mais où allez-vous?

– J'ai ordonné qu'on mît en état ma petite maison des Tournelles.

Bussy et Diane, car Bussy était toujours là, échangèrent un regard amoureux de souvenir.

– Comment, cette bicoque! s'écria étourdiment Remy.

– Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau.

– Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connaît pas les habitations de M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeuré rue Beautreillis?

Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupçon dans son esprit.

– Oui, oui, j'irai là, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la fenêtre, on voit, à trois cents pas de distance, ceux qui viennent vous faire visite.

– De sorte? demanda Remy.

– De sorte qu'on peut les éviter quand on veut, dit Monsoreau, surtout quand on se porte bien.

Bussy se mordit les lèvres, il craignait qu'il ne vînt un temps où Monsoreau l'éviterait à son tour.

Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison, Bussy blessé, évanoui sur son lit.

Remy réfléchit; aussi fut-il le premier des trois qui parla.

– Vous ne le pouvez pas, dit-il.

– Et pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur le docteur?

– Parce qu'un grand veneur de France a des réceptions à faire, des valets à entretenir, des équipages à soigner. Qu'il ait un palais pour ses chiens, cela se conçoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est impossible.

– Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai.

– Et puis, dit Remy, car je suis le médecin du cœur comme celui du corps, ce n'est pas votre séjour ici qui vous préoccupe.

– Qu'est-ce donc?

– C'est celui de madame.

– Eh bien?

– Eh bien, faites déménager la comtesse.

– M'en séparer! s'écria Monsoreau en fixant sur Diane un regard où il y avait, certes, plus de colère que d'amour.

– Alors, séparez-vous de votre charge, donnez votre démission de grand veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous mécontenterez le roi, et si vous le faites…

– Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serrées, mais je ne quitterai pas la comtesse.

Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand bruit de chevaux et de voix.

Monsoreau frémit.

– Encore le duc! murmura-t-il.

– Oui, justement, dit Remy en allant à la fenêtre.

Le jeune homme n'avait point achevé que, grâce au privilège qu'ont les princes d'entrer sans être annoncés, le duc entra dans la chambre.

Monsoreau était aux aguets, il vit que le premier coup d'œil de François avait été pour Diane.

Bientôt les galanteries intarissables du duc l'éclairèrent mieux encore; il apportait à Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient trois ou quatre en leur vie ces patients et généreux artistes qui illustrèrent un temps où, malgré cette lenteur à les produire, les chefs-d'œuvre étaient plus fréquents qu'aujourd'hui.

C'était un charmant poignard au manche d'or ciselé; ce manche était un flacon; sur la lame courait toute une chasse, burinée avec un merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et ciel, s'y confondaient dans un pêle-mêle harmonieux qui forçait le regard à demeurer longtemps fixé sur cette lame d'azur et d'or.