/ Language: Français / Genre:prose_classic,

Le Compte De MonteCristo Tome Iii

Alexandre Dumas

Victime d'un terrible complot, Edmond Dantès est emprisonné au Château d'If alors qu'il sur le point d'épouser celle qu'il aime. A sa libération et sous l'identité du compte de Monte-Cristo, sa vengeance n'épargnera personne…

Alexandre Dumas

LE COMTE DE MONTE-CRISTO Tome III

LVI. Andrea Cavalcanti.

Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de le précéder un jeune homme de tournure dégagée, assez élégamment vêtu, et qu’un cabriolet de place avait, une demi-heure auparavant, jeté à la porte de l’hôtel. Baptistin n’avait pas eu de peine à le reconnaître; c’était bien ce grand jeune homme aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs, dont le teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient été signalés par son maître.

Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était négligemment étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d’un petit jonc à pomme d’or.

En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.

«Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.

– Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j’ai l’honneur de parler, je crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?

– Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en accompagnant ces mots d’un salut plein de désinvolture.

– Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi? dit Monte-Cristo.

– Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m’a paru étrange.

– Simbad le marin, n’est-ce pas?

– Justement. Or, comme je n’ai jamais connu d’autre Simbad le marin que celui des Mille et une Nuits

– Eh bien, c’est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un Anglais plus qu’original, presque fou, dont le véritable nom est Lord Wilmore.

– Ah! voilà qui m’explique tout, dit Andrea. Alors cela va à merveille. C’est ce même Anglais que j’ai connu… à… oui, très bien!… Monsieur le comte, je suis votre serviteur.

– Si ce que vous me faites l’honneur de me dire est vrai, répliqua en souriant le comte, j’espère que vous serez assez bon pour me donner quelques détails sur vous et votre famille.

– Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme avec une volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis, comme vous l’avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d’or de Florence. Notre famille, quoique très riche encore puisque mon père possède un demi-million de rente, a éprouvé bien des malheurs, et moi-même, monsieur, j’ai été à l’âge de cinq ou six ans enlevé par un gouverneur infidèle; de sorte que depuis quinze ans je n’ai point revu l’auteur de mes jours. Depuis que j’ai l’âge de raison, depuis que je suis libre et maître de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de votre ami Simbad m’annonce qu’il est à Paris, et m’autorise à m’adresser à vous pour en obtenir des nouvelles.

– En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est fort intéressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette mine dégagée, empreinte d’une beauté pareille à celle du mauvais ange, et vous avez fort bien fait de vous conformer en toutes choses à l’invitation de mon ami Simbad, car votre père est en effet ici et vous cherche.»

Le comte, depuis son entrée au salon, n’avait pas perdu de vue le jeune homme, il avait admiré l’assurance de son regard et la sûreté de sa voix; mais à ces mots si naturels: Votre père est en effet ici et vous cherche, le jeune Andrea fit un bond et s’écria:

«Mon père! mon père ici?

– Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major Bartolomeo Cavalcanti.»

L’impression de terreur répandue sur les traits du jeune homme s’effaça presque aussitôt.

«Ah! oui, c’est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous dites, monsieur le comte, qu’il est ici, ce cher père.

– Oui, monsieur. J’ajouterai même que je le quitte à l’instant, que l’histoire qu’il m’a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m’a fort touché; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à ce sujet composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un jour des nouvelles qui lui annonçaient que les ravisseurs de son fils offraient de le rendre, ou d’indiquer où il était, moyennant une somme assez forte. Mais rien ne retint ce bon père; cette somme fut envoyée à la frontière du Piémont, avec un passeport tout visé pour l’Italie. Vous étiez dans le Midi de la France, je crois?

– Oui, monsieur, répondit Andrea d’un air assez embarrassé; oui, j’étais dans le Midi de la France.

– Une voiture devait vous attendre à Nice?

– C’est bien cela, monsieur; elle m’a conduit de Nice à Gênes, de Gênes à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-Beauvoisin, et de Pont-de-Beauvoisin à Paris.

– À merveille! il espérait toujours vous rencontrer en chemin, car c’était la route qu’il suivait lui-même; voilà pourquoi votre itinéraire avait été tracé ainsi.

– Mais, dit Andrea, s’il m’eût rencontré, ce cher père, je doute qu’il m’eût reconnu; je suis quelque peu changé depuis que je l’ai perdu de vue.

– Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.

– Ah! oui, c’est vrai, reprit le jeune homme, je n’y songeais pas à la voix du sang.

– Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète le marquis Cavalcanti, c’est ce que vous avez fait pendant que vous avez été éloigné de lui; c’est de quelle façon vous avez été traité par vos persécuteurs; c’est si l’on a conservé pour votre naissance tous les égards qui lui étaient dus; c’est enfin s’il ne vous est pas resté de cette souffrance morale à laquelle vous avez été exposé, souffrance pire cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des facultés dont la nature vous a si largement doué, et si vous croyez vous-même pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang qui vous appartient.

– Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j’espère qu’aucun faux rapport…

– Moi! J’ai entendu parler de vous pour la première fois par mon ami Wilmore, le philanthrope. J’ai su qu’il vous avait trouvé dans une position fâcheuse, j’ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question: je ne suis pas curieux. Vos malheurs l’ont intéressé, donc vous étiez intéressant. Il m’a dit qu’il voulait vous rendre dans le monde la position que vous aviez perdue, qu’il chercherait votre père, qu’il le trouverait; l’a cherché, il l’a trouvé, à ce qu’il paraît, puisqu’il est là; enfin il m’a prévenu hier de votre arrivée, en me donnant encore quelques autres instructions relatives à votre fortune; voilà tout. Je sais que c’est un original, mon ami Wilmore, mais en même temps, comme c’est un homme sûr, riche comme une mine d’or, qui, par conséquent, peut se passer ses originalités sans qu’elles le ruinent, j’ai promis de suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma question: comme je serai obligé de vous patronner quelque peu, je désirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivés, malheurs indépendants de votre volonté et qui ne diminuent en aucune façon la considération que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu étranger à ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous appelaient à faire si bonne figure.

– Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et à mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs qui m’ont éloigné de mon père, et qui, sans doute, avaient pour but de me vendre plus tard à lui comme ils l’ont fait ont calculé que, pour tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur personnelle, et même l’augmenter encore, s’il était possible; j’ai donc reçu une assez bonne éducation, et j’ai été traité par les larrons d’enfants à peu près comme l’étaient dans l’Asie Mineure les esclaves dont leurs maîtres faisaient des grammairiens, des médecins et des philosophes, pour les vendre plus cher au marché de Rome.»

Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n’avait pas tant espéré, à ce qu’il paraît, de M. Andrea Cavalcanti.

«D’ailleurs, reprit le jeune homme, s’il y avait en moi quelque défaut d’éducation ou plutôt d’habitude du monde, on aurait, je suppose, l’indulgence de les excuser, en considération des malheurs qui ont accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse.

– Eh bien, dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous regarde; mais, ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces aventures, c’est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les romans serrés entre deux couvertures de papier jaune, se défie étrangement de ceux qu’il voit reliés en vélin vivant, fussent-ils dorés comme vous pouvez l’être. Voilà la difficulté que je me permettrai de vous signaler, monsieur le vicomte; à peine aurez-vous raconté à quelqu’un votre touchante histoire, qu’elle courra dans le monde complètement dénaturée. Vous serez obligé de vous poser en Antony, et le temps des Antony est un peu passé. Peut-être aurez-vous un succès de curiosité, mais tout le monde n’aime pas à se faire centre d’observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-être.

– Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme en pâlissant malgré lui, sous l’inflexible regard de Monte-Cristo; c’est là un grave inconvénient.

– Oh! il ne faut pas non plus se l’exagérer dit Monte-Cristo; car, pour éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c’est un simple plan de conduite à arrêter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan est d’autant plus facile à adopter qu’il est conforme à vos intérêts; il faudra combattre, par des témoignages et par d’honorables amitiés, tout ce que votre passé peut avoir d’obscur.»

Andrea perdit visiblement contenance.

«Je m’offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit Monte-Cristo; mais c’est chez moi une habitude morale de douter de mes meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire douter les autres; aussi jouerais-je là un rôle hors de mon emploi, comme disent les tragédiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.

– Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considération de Lord Wilmore qui m’a recommandé à vous…

– Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m’a pas laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d’ailleurs, c’est pour que vous n’ayez besoin de personne que l’on a fait venir de Lucques M. le marquis Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu raide, un peu guindé; mais c’est une question d’uniforme, et quand on saura que depuis dix-huit ans il est au service de l’Autriche, tout s’excusera; nous ne sommes pas, en général, exigeants pour les Autrichiens. En somme, c’est un père fort suffisant, je vous assure.

– Ah! vous me rassurez, monsieur; je l’avais quitté depuis si longtemps, que je n’avais de lui aucun souvenir.

– Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des choses.

– Mon père est donc réellement riche, monsieur?

– Millionnaire… cinq cent mille livres de rente.

– Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me trouver dans une position… agréable?

– Des plus agréables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez à Paris.

– Mais j’y resterai toujours, en ce cas.

– Heu! qui peut répondre des circonstances, mon cher monsieur? l’homme propose et Dieu dispose…»

Andrea poussa un soupir.

«Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et… qu’aucune circonstance ne me forcera pas de m’éloigner, cet argent dont vous me parliez tout à l’heure m’est-il assuré?

– Oh! parfaitement.

– Par mon père? demanda Andrea avec inquiétude.

– Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de votre père, ouvert un crédit de cinq mille francs par mois chez M. Danglars, un des plus sûrs banquiers de Paris.

– Et mon père compte rester longtemps à Paris? demanda Andrea avec inquiétude.

– Quelque jours seulement, répondit Monte-Cristo, son service ne lui permet pas de s’absenter plus de deux ou trois semaines.

– Oh! ce cher père! dit Andrea visiblement enchanté de ce prompt départ.

– Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à l’accent de ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d’un instant l’heure de votre réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne M. Cavalcanti?

– Vous n’en doutez pas, je l’espère?

– Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez votre père, qui vous attend.»

Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.

Le comte le suivit des yeux, et, l’ayant vu disparaître, poussa un ressort correspondant à un tableau, lequel, en s’écartant du cadre, laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la vue dans le salon.

Andrea referma la porte derrière lui et s’avança vers le major, qui se leva dès qu’il entendit le bruit des pas qui s’approchaient.

«Ah! monsieur et cher père, dit Andrea à haute voix et de manière que le comte l’entendit à travers la porte fermée, est-ce bien vous?

– Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.

– Après tant d’années de séparation, dit Andrea en continuant de regarder du côté de la porte, quel bonheur de nous revoir!

– En effet, la séparation a été longue.

– Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.

– Comme vous voudrez, mon fils», dit le major.

Et les deux hommes s’embrassèrent comme on s’embrasse au Théâtre-Français, c’est-à-dire en se passant la tête par-dessus l’épaule.

«Ainsi donc nous voici réunis! dit Andrea.

– Nous voici réunis, reprit le major.

– Pour ne plus nous séparer?

– Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la France comme une seconde patrie?

– Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de quitter Paris.

– Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai.

– Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans doute des papiers à l’aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je sors.

– Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j’ai eu trop de peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous recommencions encore à nous chercher; cela prendrait la dernière partie de ma vie.

– Et ces papiers?

– Les voici.»

Andrea saisit avidement l’acte de mariage de son père, son certificat de baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une avidité naturelle à un bon fils, il parcourut les deux pièces avec une rapidité et une habitude qui dénotaient le coup d’œil le plus exercé en même temps que l’intérêt le plus vif.

Lorsqu’il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla sur son front; et regardant le major avec un étrange sourire:

«Ah çà! dit-il en excellent toscan, il n’y a donc pas de galère en Italie?…»

Le major se redressa.

«Et pourquoi cela? dit-il.

– Qu’on y fabrique impunément de pareilles pièces? Pour la moitié de cela, mon très cher père, en France on nous enverrait prendre l’air à Toulon pour cinq ans.

– Plaît-il? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air majestueux.

– Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major, combien vous donne-t-on pour être mon père?»

Le major voulut parler.

«Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l’exemple de la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour être votre fils: par conséquent, vous comprenez bien que ce n’est pas moi qui serai disposé à nier que vous soyez mon père.»

Le major regarda avec inquiétude autour de lui.

«Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d’ailleurs nous parlons italien.

– Eh bien, à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs une fois payés.

– Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fées?

– Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j’y croie.

– Vous avez donc eu des preuves?»

Le major tira de son gousset une poignée d’or.

«Palpables, comme vous voyez.

– Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu’on m’a faites?

– Je le crois.

– Et que ce brave homme de comte les tiendra?

– De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver à ce but, il faut jouer notre rôle.

– Comment donc?…

– Moi de tendre père…

– Moi, de fils respectueux.

– Puisqu’ils désirent que vous descendiez de moi…

– Qui, ils?

– Dame, je n’en sais rien, ceux qui vous ont écrit; n’avez vous pas reçu une lettre?

– Si fait.

– De qui?

– D’un certain abbé Busoni.

– Que vous ne connaissez pas?

– Que je n’ai jamais vu.

– Que vous disait cette lettre?

– Vous ne me trahirez pas?

– Je m’en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes.

– Alors lisez.»

Et le major passa une lettre au jeune homme.

Andrea lut à voix basse:

«Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous devenir sinon riche, du moins indépendant?

«Partez pour Paris à l’instant même, et allez réclamer à M. le comte de Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, n°30, le fils que vous avez eu de la marquise de Corsinari, et qui vous a été enlevé à l’âge de cinq ans.

«Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.

«Pour que vous ne révoquiez pas en doute l’attention qu’a le soussigné de vous être agréable, vous trouverez ci-joint:

«1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M. Gozzi, à Florence;

«2. Une lettre d’introduction près de M. le comte de Monte-Cristo sur lequel je vous crédite d’une somme de quarante-huit mille francs.

«Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir.

«Signé: ABBÉ BUSONI.»

– C’est cela.

– Comment, c’est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.

– Je dis que j’ai reçu la pareille à peu près.

– Vous?

– Oui, moi.

– De l’abbé Busoni?

– Non.

– De qui donc?

– D’un Anglais, d’un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le marin.

– Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l’abbé Busoni?

– Si fait; moi, je suis plus avancé que vous.

– Vous l’avez vu?

– Oui, une fois.

– Où cela?

– Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi savant que moi, et c’est inutile.

– Et cette lettre vous disait?…

– Lisez.»

«Vous êtes pauvre, et vous n’avez qu’un avenir misérable: voulez-vous avoir un nom, être libre, être riche?»

– Parbleu! fit le jeune homme en se balançant sur ses talons, comme si une pareille question se faisait!

«Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant de Nice par la porte de Gênes. Passez par Turin, Chambéry et Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir, et demandez-lui votre père.

«Vous êtes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront remis par le marquis, et qui vous permettront de vous présenter sous ce nom dans le monde parisien.

«Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous mettra à même de le soutenir.

«Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier à Nice, et une lettre d’introduction près du comte de Monte-Cristo, chargé par moi de pourvoir à vos besoins.

«SIMBAD LE MARIN.»

«Hum! fit le major, c’est fort beau!

– N’est-ce pas?

– Vous avez vu le comte?

– Je le quitte.

– Et il a ratifié?

– Tout.

– Y comprenez-vous quelque chose?

– Ma foi non.

– Il y a une dupe dans tout cela.

– En tout cas, ce n’est ni vous ni moi?

– Non, certainement.

– Et bien, alors!…

– Peu nous importe, n’est-ce pas?

– Justement, c’est ce que je voulais dire, allons jusqu’au bout et jouons serré.

– Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.

– Je n’en ai pas douté un seul instant, mon cher père.

– Vous me faites honneur, mon cher fils.»

Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre; le comte les trouva embrassés.

«Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît que vous avez retrouvé un fils selon votre cœur?

– Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.

– Et vous, jeune homme?

– Ah! monsieur le comte, j’étouffe de bonheur.

– Heureux père! heureux enfant! dit le comte.

– Une seule chose m’attriste, dit le major; c’est la nécessité où je suis de quitter Paris si vite.

– Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo vous ne partirez pas, je l’espère, que je ne vous aie présenté à quelques amis.

– Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.

– Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.

– À qui?

– Mais à monsieur votre père; dites-lui quelques mots de l’état de vos finances.

– Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.

– Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.

– Sans doute que je l’entends.

– Oui, mais comprenez-vous?

– À merveille.

– Il dit qu’il a besoin d’argent, ce cher enfant.

– Que voulez-vous que j’y fasse?

– Que vous lui en donniez, parbleu!

– Moi?

– Oui, vous.»

Monte-Cristo passa entre les deux hommes.

«Tenez! dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque à la main.

– Qu’est-ce que cela?

– La réponse de votre père.

– De mon père?

– Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin d’argent?

– Oui. Eh bien?

– Eh bien! il me charge de vous remettre cela.

– A compte sur mes revenus?

– Non, pour vos frais d’installation.

– Oh! cher père!

– Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu’il ne veut pas que je dise que cela vient de lui.

– J’apprécie cette délicatesse, dit Andrea, en enfonçant ses billets de banque dans le gousset de son pantalon.

– C’est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!

– Et quand aurons-nous l’honneur de revoir M. le comte? demanda Cavalcanti.

– Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?

– Samedi, si vous voulez… oui… tenez… samedi. J’ai à dîner à ma maison d’Auteuil, rue de la Fontaine, n°28, plusieurs personnes, et entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous présenterai à lui, il faut bien qu’il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre argent.

– Grande tenue? demanda à demi-voix le major.

– Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.

– Et moi? demanda Andrea.

– Oh! vous, très simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc, habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Véronique pour vous habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les donnera. Moins vous affecterez de prétention dans votre mise, étant riche comme vous l’êtes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaéton, allez chez Baptiste.

– À quelle heure pourrons-nous nous présenter? demanda le jeune homme.

– Mais vers six heures et demie.

– C’est bien, on y sera», dit le major en portant la main à son chapeau.

Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent. Le comte s’approcha de la fenêtre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras dessous.

«En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables! Quel malheur que ce ne soit pas véritablement le père et le fils!»

Puis après un instant de sombre réflexion:

«Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dégoût m’écœure encore plus que la haine.»

LVII. L’enclos à la luzerne.

Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener à cet enclos qui confine à la maison de M. de Villefort, et, derrière la grille envahie par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre connaissance.

Cette fois Maximilien est arrivé le premier. C’est lui qui a collé son œil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre entre les arbres et le craquement d’un brodequin de soie sur le sable des allées.

Enfin, le craquement tant désiré se fit entendre, et au lieu d’une ombre ce furent deux ombres qui s’approchèrent. Le retard de Valentine avait été occasionné par une visite de Mme Danglars et d’Eugénie, visite qui était prolongée au-delà de l’heure où Valentine était attendue. Alors, pour ne pas manquer à son rendez-vous, la jeune fille avait proposé à Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer à Maximilien qu’il n’y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il souffrait.

Le jeune homme comprit tout avec cette rapidité d’intuition particulière aux amants et son cœur fut soulagé. D’ailleurs, sans arriver à la portée de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manière que Maximilien pût la voir passer et repasser, et chaque fois qu’elle passait et repassait, un regard inaperçu de sa compagne, mais jeté de l’autre côté de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:

«Prenez patience, ami, vous voyez qu’il n’y a point de ma faute.»

Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants et à la taille inclinée comme un beau saule, et cette brune aux yeux fiers et à la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que dans cette comparaison entre deux natures si opposées, tout l’avantage, dans le cœur du jeune homme du moins, était pour Valentine.

Au bout d’une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles s’éloignèrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme Danglars était arrivé.

En effet, un instant après, Valentine reparut seule. De crainte qu’un regard indiscret ne suivît son retour, elle venait lentement; et, au lieu de s’avancer directement vers la grille, elle alla s’asseoir sur un banc, après avoir sans affectation interrogé chaque touffe de feuillage et plongé son regard dans le fond de toutes les allées.

Ces précautions prises, elle courut à la grille.

«Bonjour, Valentine, dit une voix.

– Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la cause?

– Oui, j’ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si liée avec cette jeune personne.

– Qui vous a donc dit que nous étions liées, Maximilien?

– Personne; mais il m’a semblé que cela ressortait de la façon dont vous vous donnez le bras, de la façon dont vous causiez: on eût dit deux compagnes de pension se faisant des confidences.

– Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle m’avouait sa répugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je lui avouais de mon côté que je regardais comme un malheur d’épouser M. d’Épinay.

– Chère Valentine!

– Voilà pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette apparence d’abandon entre moi et Eugénie; c’est que, tout en parlant de l’homme que je ne puis aimer, je pensais à l’homme que j’aime.

– Que vous êtes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en vous une chose que Mlle Danglars n’aura jamais: c’est ce charme indéfini qui est à la femme ce que le parfum est à la fleur, ce que la saveur est au fruit; car ce n’est pas le tout pour une fleur que d’être belle, ce n’est pas le tout pour un fruit que d’être beau.

– C’est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.

– Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux tout à l’heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice à la beauté de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu’un homme devînt amoureux d’elle.

– C’est que, comme vous le disiez, Maximilien, j’étais là, et que ma présence vous rendait injuste.

– Non… mais dites-moi… une question de simple curiosité, et qui émane de certaines idées que je me suis faites sur Mlle Danglars.

– Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous attendre à l’indulgence.

– Avec cela qu’entre vous vous êtes bien justes les unes envers les autres!

– Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements. Mais revenez à votre question.

– Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu’un qu’elle redoute son mariage avec M. de Morcerf?

– Maximilien, je vous ai dit que je n’étais pas l’amie d’Eugénie.

– Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans être amies, les jeunes filles se font des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions là-dessus. Ah! je vous vois sourire.

– S’il en est ainsi, Maximilien, ce n’est pas la peine que nous ayons entre nous cette cloison de planches.

– Voyons, que vous a-t-elle dit?

– Elle m’a dit qu’elle n’aimait personne, dit Valentine; qu’elle avait le mariage en horreur; que sa plus grande joie eût été de mener une vie libre et indépendante, et qu’elle désirait presque que son père perdît sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d’Armilly.

– Ah! vous voyez!

– Eh bien, qu’est-ce que cela prouve? demanda Valentine.

– Rien, répondit en souriant Maximilien.

– Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous à votre tour?

– Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez, Valentine.

– Voulez-vous que je m’éloigne?

– Oh! non! non pas! Mais revenons à vous.

– Ah! oui, c’est vrai, car à peine avons-nous dix minutes à passer ensemble.

– Mon Dieu! s’écria Maximilien consterné.

– Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mélancolie Valentine, et vous avez là une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer, pauvre Maximilien, vous si bien fait pour être heureux! Je me le reproche amèrement, croyez-moi.

– Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi; si cette attente éternelle me semble payée, à moi, par cinq minutes de votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction profonde, éternelle, que Dieu n’a pas créé deux cœurs aussi en harmonie que les nôtres, et ne les a pas presque miraculeusement réunis, surtout pour les séparer.

– Bon, merci, espérez pour nous deux, Maximilien: cela me rend à moitié heureuse.

– Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si vite?

– Je ne sais; Mme de Villefort m’a fait prier de passer chez elle pour une communication de laquelle dépend, m’a-t-elle fait dire, une portion de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu’ils la prennent ma fortune, je suis trop riche, et qu’après me l’avoir prise ils me laissent tranquille et libre; vous m’aimerez tout autant pauvre, n’est-ce pas, Morrel?

– Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m’importe richesse ou pauvreté, si ma Valentine était près de moi et que je fusse sûr que personne ne me la pût ôter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point que ce ne soit quelque nouvelle relative à votre mariage?

– Je ne le crois pas.

– Cependant, écoutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant que je vivrai je ne serai pas à une autre.

– Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?

– Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc vous dire que l’autre jour j’ai rencontré M. de Morcerf.

– Eh bien?

– M. Franz est son ami, comme vous savez.

– Oui; eh bien?

– Eh bien, il a reçu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain retour.»

Valentine pâlit et appuya sa main contre la grille.

«Ah! mon Dieu! dit-elle, si c’était cela! Mais non, la communication ne viendrait pas de Mme de Villefort.

– Pourquoi cela?

– Pourquoi… je n’en sais rien… mais il me semble que Mme de Villefort, tout en ne s’y opposant point franchement, n’est pas sympathique à ce mariage.

– Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l’adorer, Mme de Villefort.

– Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste sourire.

– Enfin, si elle est antipathique à ce mariage, ne fût-ce que pour le rompre, peut-être ouvrirait-elle l’oreille à quelque autre proposition.

– Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme de Villefort repousse, c’est le mariage.

– Comment? le mariage! Si elle déteste si fort le mariage, pourquoi s’est-elle mariée elle-même?

– Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu’il y a un an j’ai parlé de me retirer dans un couvent, elle avait, malgré les observations qu’elle avait cru devoir faire, adopté ma proposition avec joie; mon père même y avait consenti, à son instigation, j’en suis sûre; il n’y eut que mon pauvre grand-père qui m’a retenue. Vous ne pouvez vous figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre vieillard, qui n’aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si c’est un blasphème, et qui n’est aimé au monde que de moi. Si vous saviez, quand il a appris ma résolution, comme il m’a regardée, ce qu’il y avait de reproche dans ce regard et de désespoir dans ces larmes qui roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles! Ah! Maximilien, j’ai éprouvé quelque chose comme un remords, je me suis jetée à ses pieds en lui criant: «Pardon! pardon! mon père! On fera de moi ce qu’on voudra, mais je ne vous quitterai jamais.» Alors il leva les yeux au ciel!… Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de mon vieux grand-père m’a payée d’avance pour ce que je souffrirai.

– Chère Valentine! vous êtes un ange, et je ne sais vraiment pas comment j’ai mérité, en sabrant à droite et à gauche des Bédouins, à moins que Dieu ait considéré que ce sont des infidèles, je ne sais pas comment j’ai mérité que vous vous révéliez à moi. Mais enfin, voyons, Valentine, quel est donc l’intérêt de Mme de Villefort à ce que vous ne vous mariiez pas?

– N’avez-vous pas entendu tout à l’heure que je vous disais que j’étais riche, Maximilien, trop riche? J’ai, du chef de ma mère, près de cinquante mille livres de rente; mon grand-père et ma grand-mère, le marquis et la marquise de Saint-Méran, doivent m’en laisser autant; M. Noirtier a bien visiblement l’intention de me faire sa seule héritière. Il en résulte donc que, comparativement à moi, mon frère Édouard, qui n’attend, du côté de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or, Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entrée en religion, toute ma fortune, concentrée sur mon père, qui héritait du marquis, de la marquise et de moi, revenait à son fils.

– Oh! que c’est étrange cette cupidité dans une jeune et belle femme!

– Remarquez que ce n’est point pour elle, Maximilien, mais pour son fils, et que ce que vous lui reprochez comme un défaut, au point de vue de l’amour maternel, est presque une vertu.

– Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de cette fortune à ce fils.

– Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout à une femme qui a sans cesse à la bouche le mot de désintéressement?

– Valentine, mon amour m’est toujours resté sacré, et comme toute chose sacrée, je l’ai couvert du voile de mon respect et enfermé dans mon cœur; personne au monde, pas même ma sœur, ne se doute donc de cet amour que je n’ai confié à qui que ce soit au monde. Valentine, me permettez-vous de parler de cet amour à un ami?»

Valentine tressaillit.

«À un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu’à vous entendre parler ainsi! À un ami? et qui donc est cet ami?

– Écoutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu’un une de ces sympathies irrésistibles qui font que, tout en voyant cette personne pour la première fois, vous croyez la connaître depuis longtemps, et vous vous demandez où et quand vous l’avez vue, si bien que, ne pouvant vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez à croire que c’est dans un monde antérieur au nôtre, et que cette sympathie n’est qu’un souvenir qui se réveille?

– Oui.

– Eh bien, voilà ce que j’ai éprouvé la première fois que j’ai vu cet homme extraordinaire.

– Un homme extraordinaire?

– Oui.

– Que vous connaissez depuis longtemps alors?

– Depuis huit ou dix jours à peine.

– Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d’ami.

– Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois que cet homme sera mêlé à tout ce qui m’arrivera de bien dans l’avenir, que parfois son regard profond semble connaître et sa main puissante diriger.

– C’est donc un devin? dit en souriant Valentine.

– Ma foi, dit Maximilien, je suis tenté de croire souvent qu’il devine… le bien surtout.

– Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connaître cet homme, Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aimée pour me dédommager de tout ce que j’ai souffert.

– Pauvre amie! mais vous le connaissez!

– Moi?

– Oui. C’est celui qui a sauvé la vie à votre belle-mère et à son fils.

– Le comte de Monte-Cristo?

– Lui-même.

– Oh! s’écria Valentine, il ne peut jamais être mon ami, il est trop celui de ma belle-mère.

– Le comte, l’ami de votre belle-mère, Valentine? mon instinct ne faillirait pas à ce point; je suis sûr que vous vous trompez.

– Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n’est plus Édouard qui règne à la maison, c’est le comte: recherché de madame de Villefort, qui voit en lui le résumé des connaissances humaines; admiré, entendez-vous, admiré de mon père, qui dit n’avoir jamais entendu formuler avec plus d’éloquence des idées plus élevées; idolâtré d’Édouard, qui, malgré sa peur des grands yeux noirs du comte, court à lui aussitôt qu’il le voit arriver, et lui ouvre la main, où il trouve toujours quelque jouet admirable: M. de Monte-Cristo n’est pas ici chez mon père; M. de Monte-Cristo n’est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est chez lui.

– Eh bien, chère Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites, vous devez déjà ressentir ou vous ressentirez bientôt les effets de sa présence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c’est pour le tirer des mains des brigands; il aperçoit Mme Danglars, c’est pour lui faire un cadeau royal; votre belle-mère et votre frère passent devant sa porte, c’est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a évidemment reçu le pouvoir d’influer sur les choses. Je n’ai jamais vu des goûts plus simples alliés à une haute magnificence. Son sourire est si doux, quand il me l’adresse que j’oublie combien les autres trouvent son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi? S’il l’a fait, vous serez heureuse.

– Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde seulement pas, ou plutôt, si je passe par hasard, il détourne la vue de moi. Oh! il n’est pas généreux, allez! ou il n’a pas ce regard profond qui lit au fond des cœurs, et que vous lui supposez à tort; car s’il eût été généreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette maison, il m’eût protégée de cette influence qu’il exerce; et puisqu’il joue, à ce que vous prétendez, le rôle de soleil, il eût réchauffé mon cœur à l’un de ses rayons. Vous dites qu’il vous aime, Maximilien; eh! mon Dieu, qu’en savez-vous? Les hommes font gracieux visage à un officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache et un grand sabre, mais ils croient pouvoir écraser sans crainte une pauvre fille qui pleure.

– Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure.

– S’il en était autrement, voyons, Maximilien, s’il me traitait diplomatiquement, c’est-à-dire en homme qui, d’une façon ou de l’autre, veut s’impatroniser dans la maison, il m’eût, ne fût-ce qu’une seule fois honorée de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m’a vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui être bonne à rien, et il ne fait pas même attention à moi. Qui sait même si, pour faire sa cour à mon père, à Mme de Villefort ou à mon frère, il ne me persécutera point aussi en tant qu’il sera en son pouvoir de le faire? Voyons, franchement, je ne suis pas une femme que l’on doive mépriser ainsi sans raison; vous me l’avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille en voyant l’impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je suis mauvaise, et je vous dis là sur cet homme des choses que je ne savais pas même avoir dans le cœur. Tenez, je ne nie pas que cette influence dont vous me parlez existe, et qu’il ne l’exerce même sur moi; mais s’il l’exerce, c’est d’une manière nuisible et corruptrice, comme vous le voyez, de bonnes pensées.

– C’est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n’en parlons plus; je ne lui dirai rien.

– Hélas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne demande pas mieux que d’être convaincue; dites, qu’a donc fait pour vous ce comte de Monte-Cristo?

– Vous m’embarrassez fort, je l’avoue, Valentine, en me demandant ce que le comte a fait pour moi: rien d’ostensible, je le sais bien. Aussi, comme je vous l’ai déjà dit, mon affection pour lui est-elle tout instinctive et n’a-t-elle rien de raisonné. Est-ce que le soleil m’a fait quelque chose? Non; il me réchauffe, et à sa lumière je vous vois, voilà tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi? Non; son odeur récrée agréablement un de mes sens. Je n’ai pas autre chose à dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amitié pour lui est étrange comme la sienne pour moi. Une voix secrète m’avertit qu’il y a plus que du hasard dans cette amitié imprévue et réciproque. Je trouve de la corrélation jusque dans ses plus simples actions, jusque dans ses plus secrètes pensées entre mes actions et mes pensées. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je connais cet homme, l’idée absurde m’est venue que tout ce qui m’arrive de bien émane de lui. Cependant, j’ai vécu trente ans sans avoir eu besoin de ce protecteur, n’est-ce pas? n’importe, tenez, un exemple: il m’a invité à dîner pour samedi, c’est naturel au point où nous en sommes, n’est-ce pas? Eh bien, qu’ai-je su depuis? Votre père est invité à ce dîner, votre mère y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui sait ce qui résultera dans l’avenir de cette entrevue? Voilà des circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois là-dedans quelque chose qui m’étonne; j’y puise une confiance étrange. Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je vous le jure, à lire dans ses yeux s’il a deviné mon amour.

– Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et j’aurais véritablement peur pour votre bon sens, si je n’écoutais de vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que du hasard dans cette rencontre? En vérité, réfléchissez donc. Mon père, qui ne sort jamais, a été sur le point dix fois de refuser cette invitation à Mme de Villefort, qui, au contraire, brûle du désir de voir chez lui ce nabab extraordinaire, et c’est à grand-peine qu’elle a obtenu qu’il l’accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n’ai, à part vous, Maximilien d’autre secours à demander dans ce monde qu’à mon grand-père, un cadavre! d’autre appui à chercher que dans ma pauvre mère, une ombre!

– Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur moi, aujourd’hui, ne me convainc pas.

– Ni la vôtre non plus, dit Valentine, et j’avoue que si vous n’avez pas d’autre exemple à me citer…

– J’en ai un, dit Maximilien en hésitant; mais en vérité, Valentine, je suis forcé de l’avouer moi-même, il est encore plus absurde que le premier.

– Tant pis, dit en souriant Valentine.

– Et cependant, continua Morrel, il n’en est pas moins concluant pour moi, homme tout d’inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois, depuis dix ans que je sers, dû la vie à un de ces éclairs intérieurs qui vous dictent un mouvement en avant ou en arrière, pour que la balle qui devait vous tuer passe à côté de vous.

– Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur à mes prières de cette déviation des balles? Quand vous êtes là-bas, ce n’est plus pour moi que je prie Dieu et ma mère, c’est pour vous.

– Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant que je vous connusse, Valentine?

– Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, méchant, revenez donc à cet exemple que vous-même avouez être absurde.

– Eh bien, regardez par les planches, et voyez là-bas, à cet arbre, le cheval nouveau avec lequel je suis venu.

– Oh! l’admirable bête! s’écria Valentine, pourquoi ne l’avez-vous pas amené près de la grille? je lui eusse parlé et il m’eût entendue.

– C’est en effet, comme vous le voyez, une bête d’un assez grand prix, dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est bornée, Valentine, et que je suis ce qu’on appelle un homme raisonnable. Eh bien, j’avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique Médéah, je le nomme ainsi. Je demandai quel était son prix: on me répondit quatre mille cinq cents francs; je dus m’abstenir, comme vous le comprenez bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l’avoue, le cœur assez gros, car le cheval m’avait tendrement regardé, m’avait caressé avec sa tête et avait caracolé sous moi de la façon la plus coquette et la plus charmante. Le même soir j’avais quelques amis à la maison: M. de Château-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais sujets que vous avez le bonheur de ne pas connaître, même de nom. On proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour désirer gagner. Mais j’étais chez moi, vous comprenez, je n’avais autre chose à faire que d’envoyer chercher des cartes, et c’est ce que je fis.

«Comme on se mettait à table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa place, on joua, et, moi, je gagnai; j’ose à peine vous avouer cela, Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittâmes à minuit. Je n’y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand de chevaux. Tout palpitant, tout fiévreux, je sonnai; celui qui vint m’ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m’élançai de l’autre côté de la porte à peine ouverte. J’entrai dans l’écurie, je regardai au râtelier. Oh! bonheur! Médéah grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la lui applique moi-même sur le dos, je lui passe la bride, Médéah se prête de la meilleure grâce du monde à cette opération! Puis, déposant les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand stupéfait, je reviens ou plutôt je passe la nuit à me promener dans les Champs-Élysées. Eh bien, j’ai vu de la lumière à la fenêtre du comte, il m’a semblé apercevoir son ombre derrière les rideaux. Maintenant Valentine, je jurerais que le comte a su que je désirais ce cheval, et qu’il a perdu exprès pour me le faire gagner.

– Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous êtes trop fantastique, en vérité… vous ne m’aimerez pas longtemps… Un homme qui fait ainsi de la poésie ne saurait s’étioler à plaisir dans une passion monotone comme la nôtre… Mais, grand Dieu! tenez, on m’appelle… entendez-vous?

– Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison… votre doigt le plus petit, que je le baise.

– Maximilien, nous avions dit que nous serions l’un pour l’autre deux voix, deux ombres!

– Comme il vous plaira, Valentine.

– Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez?

– Oh! oui.»

Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt à travers l’ouverture, mais sa main tout entière par-dessus la cloison.

Maximilien poussa un cri, et s’élançant à son tour sur la borne, saisit cette main adorée et y appliqua ses lèvres ardentes; mais aussitôt la petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir Valentine, effrayée peut-être de la sensation qu’elle venait d’éprouver!

LVIII. M. Noirtier de Villefort.

Voici ce qui s’était passé dans la maison du procureur du roi après le départ de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que nous venons de rapporter.

M. de Villefort était entré chez son père, suivi de Mme de Villefort; quant à Valentine, nous savons où elle était.

Tous deux, après avoir salué le vieillard, après avoir congédié Barrois, vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans à son service, avaient pris place à ses côtés.

M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil à roulettes, où on le plaçait le matin et d’où on le tirait le soir, assis devant une glace qui réfléchissait tout l’appartement et lui permettait de voir, sans même tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui en sortait, et ce qu’on faisait tout autour de lui; M. Noirtier, immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs ses enfants, dont la cérémonieuse révérence lui annonçait quelque démarche officielle inattendue.

La vue et l’ouïe étaient les deux seuls sens qui animassent encore, comme deux étincelles, cette matière humaine déjà aux trois quarts façonnée pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il révéler au-dehors la vie intérieure qui animait la statue; et le regard qui dénonçait cette vie intérieure était semblable à une de ces lumières lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un désert qu’il y a encore un être existant qui veille dans ce silence et cette obscurité.

Aussi, dans cet œil noir du vieux Noirtier, surmonté d’un sourcil noir, tandis que toute la chevelure, qu’il portait longue et pendante sur les épaules, était blanche; dans cet œil, comme cela arrive pour tout organe de l’homme exercé aux dépens des autres organes, s’étaient concentrées toute l’activité, toute l’adresse, toute la force, toute l’intelligence, répandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit. Certes, le geste du bras, le son de la voix, l’attitude du corps manquaient, mais cet œil puissant suppléait à tout: il commandait avec les yeux; il remerciait avec les yeux; c’était un cadavre avec des yeux vivants, et rien n’était plus effrayant parfois que ce visage de marbre au haut duquel s’allumait une colère ou luisait une joie. Trois personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre paralytique: c’était Villefort, Valentine et le vieux domestique dont nous avons déjà parlé. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son père, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme, lorsqu’il le voyait, il ne cherchait pas à lui plaire en le comprenant, tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine était parvenue, à force de dévouement, d’amour et de patience, à comprendre du regard toutes les pensées de Noirtier. À ce langage muet ou inintelligible pour tout autre, elle répondait avec toute sa voix, toute sa physionomie, toute son âme, de sorte qu’il s’établissait des dialogues animés entre cette jeune fille et cette prétendue argile, à peu près redevenue poussière, et qui cependant était encore un homme d’un savoir immense, d’une pénétration inouïe et d’une volonté aussi puissante que peut l’être l’âme enfermée dans une matière par laquelle elle a perdu le pouvoir de se faire obéir.

Valentine avait donc résolu cet étrange problème de comprendre la pensée du vieillard pour lui faire comprendre sa pensée à elle; et, grâce à cette étude, il était bien rare que, pour les choses ordinaires de la vie, elle ne tombât point avec précision sur le désir de cette âme vivante, ou sur le besoin de ce cadavre à moitié insensible.

Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l’avons dit, il servait son maître, il connaissait si bien toutes ses habitudes, qu’il était rare que Noirtier eût besoin de lui demander quelque chose.

Villefort n’avait en conséquence besoin du secours ni de l’un ni de l’autre pour entamer avec son père l’étrange conversation qu’il venait provoquer. Lui-même, nous l’avons dit, connaissait parfaitement le vocabulaire du vieillard, et s’il ne s’en servait point plus souvent, c’était par ennui et par indifférence. Il laissa donc Valentine descendre au jardin, il éloigna donc Barrois, et après avoir pris sa place à la droite de son père, tandis que Mme de Villefort s’asseyait à sa gauche:

«Monsieur, dit-il, ne vous étonnez pas que Valentine ne soit pas montée avec nous et que j’aie éloigné Barrois, car la conférence que nous allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une communication à vous faire.»

Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce préambule, tandis qu’au contraire l’œil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu’au plus profond du cœur du vieillard.

«Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glacé et qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes sûrs, Mme de Villefort et moi, qu’elle vous agréera.»

L’œil du vieillard continua de demeurer atone; il écoutait: voilà tout.

«Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine.»

Une figure de cire ne fût pas restée plus froide à cette nouvelle que ne resta la figure du vieillard.

«Le mariage aura lieu avant trois mois», reprit Villefort.

L’œil du vieillard continua d’être inanimé.

Mme de Villefort prit la parole à son tour, et se hâta d’ajouter:

«Nous avons pensé que cette nouvelle aurait de l’intérêt pour vous, monsieur; d’ailleurs Valentine a toujours semblé attirer votre affection; il nous reste donc à vous dire seulement le nom du jeune homme qui lui est destiné. C’est un des plus honorables partis auxquels Valentine puisse prétendre; il y a de la fortune, un beau nom et des garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les goûts de celui que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous être inconnu. Il s’agit de M. Franz de Quenelle, baron d’Épinay.»

Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort prononça le nom de Franz, l’œil de Noirtier, que son fils connaissait si bien, frissonna, et les paupières, se dilatant comme eussent pu faire des lèvres pour laisser passer des paroles, laissèrent, elles, passer un éclair.

Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d’inimitié publique qui avaient existé entre son père et le père de Franz, comprit ce feu et cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperçus, et reprenant la parole où sa femme l’avait laissée:

«Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, près comme elle est d’atteindre sa dix-neuvième année, que Valentine soit enfin établie. Néanmoins, nous ne vous avons point oublié dans les conférences, et nous nous sommes assurés d’avance que le mari de Valentine accepterait, sinon de vivre près de nous, qui gênerions peut-être un jeune ménage, du moins que vous, que Valentine chérit particulièrement, et qui, de votre côté, paraissez lui rendre cette affection, vivriez près d’eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d’un pour veiller sur vous.»

L’éclair du regard de Noirtier devint sanglant.

Assurément il se passait quelque chose d’affreux dans l’âme de ce vieillard; assurément le cri de la douleur et de la colère montait à sa gorge, et, ne pouvant éclater, l’étouffait, car son visage s’empourpra et ses lèvres devinrent bleues.

Villefort ouvrit tranquillement une fenêtre en disant:

«Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal à M. Noirtier.»

Puis il revint, mais sans se rasseoir.

«Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plaît à M. d’Épinay et à sa famille; d’ailleurs sa famille se compose seulement d’un oncle et d’une tante. Sa mère étant morte au moment où elle le mettait au monde, et son père ayant été assassiné en 1815, c’est-à-dire quand l’enfant avait deux ans à peine, il ne relève donc que de sa propre volonté.

– Assassinat mystérieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont restés inconnus, quoique le soupçon ait plané sans s’abattre au-dessus de la tête de beaucoup de gens.»

Noirtier fit un tel effort que ses lèvres se contractèrent comme pour sourire.

«Or, continua Villefort, les véritables coupables, ceux-là qui savent qu’ils ont commis le crime, ceux-là sur lesquels peut descendre la justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu après leur mort, seraient bien heureux d’être à notre place, et d’avoir une fille à offrir à M. Franz d’Épinay pour éteindre jusqu’à l’apparence du soupçon.»

Noirtier s’était calmé avec une puissance que l’on n’aurait pas dû attendre de cette organisation brisée.

«Oui, je comprends», répondit-il du regard à Villefort; et ce regard exprimait tout ensemble le dédain profond et la colère intelligente.

Villefort, de son côté, répondit à ce regard, dans lequel il avait lu ce qu’il contenait, par un léger mouvement d’épaules.

Puis il fit signe à sa femme de se lever.

«Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agréez tous mes respects. Vous plaît-il qu’Édouard vienne vous présenter ses respects?»

Il était convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant les yeux, son refus en les clignant à plusieurs reprises, et avait quelque désir à exprimer quand il les levait au ciel.

S’il demandait Valentine, il fermait l’œil droit seulement.

S’il demandait Barrois, il fermait l’œil gauche.

À la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux.

Mme de Villefort, accueillie par un refus évident, se pinça les lèvres.

«Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle.

– Oui», fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacité.

M. et Mme de Villefort saluèrent et sortirent en ordonnant qu’on appelât Valentine, déjà prévenue au reste qu’elle aurait quelque chose à faire dans la journée près de M. Noirtier.

Derrière eux, Valentine, toute rose encore d’émotion, entra chez le vieillard. Il ne lui fallut qu’un regard pour qu’elle comprît combien souffrait son aïeul et combien de choses il avait à lui dire.

«Oh! bon papa, s’écria-t-elle, qu’est-il donc arrivé? On t’a fâché, n’est-ce pas, et tu es en colère?

– Oui, fit-il, en fermant les yeux.

– Contre qui donc? contre mon père? non; contre Mme de Villefort? non; contre moi?»

Le vieillard fit signe que oui.

«Contre moi?» reprit Valentine étonnée.

Le vieillard renouvela le signe.

«Et que t’ai-je donc fait, cher bon papa?» s’écria Valentine.

Pas de réponse, elle continua:

«Je ne t’ai pas vu de la journée; on t’a donc rapporté quelque chose de moi?

– Oui, dit le regard du vieillard avec vivacité.

– Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon père… Ah!… M. et Mme de Villefort sortent d’ici, n’est-ce pas?

– Oui.

– Et ce sont eux qui t’ont dit ces choses qui te fâchent? Qu’est-ce donc? Veux-tu que j’aille le leur demander pour que je puisse m’excuser près de toi?

– Non, non, fit le regard.

– Oh! mais tu m’effraies. Qu’ont-ils pu dire, mon Dieu!»

Et elle chercha.

«Oh! j’y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du vieillard. Ils ont parlé de mon mariage peut-être?

– Oui, répliqua le regard courroucé.

– Je comprends; tu m’en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c’est qu’ils m’avaient bien recommandé de ne t’en rien dire; c’est qu’ils ne m’en avaient rien dit à moi-même, et que j’avais surpris en quelque sorte ce secret par indiscrétion; voilà pourquoi j’ai été si réservée avec toi. Pardonne-moi, bon papa Noirtier.»

Redevenu fixe et atone, le regard sembla répondre: «Ce n’est pas seulement ton silence qui m’afflige.»

«Qu’est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-être que je t’abandonnerais, bon père, et que mon mariage me rendrait oublieuse?

– Non, dit le vieillard.

– Ils t’ont dit alors que M. d’Épinay consentait à ce que nous demeurassions ensemble?

– Oui.

– Alors pourquoi es-tu fâché?»

Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie.

«Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m’aimes?»

Le vieillard fit signe que oui.

«Et tu as peur que je ne sois malheureuse?

– Oui.

– Tu n’aimes pas M. Franz?»

Les yeux répétèrent trois ou quatre fois:

«Non, non, non.

– Alors tu as bien du chagrin, bon père?

– Oui.

– Eh bien, écoute, dit Valentine en se mettant à genoux devant Noirtier et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j’ai bien du chagrin, car, moi non plus, je n’aime pas M. Franz d’Épinay.»

Un éclair de joie passa dans les yeux de l’aïeul.

«Quand j’ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as été si fort fâché contre moi?»

Une larme humecta la paupière aride du vieillard.

«Eh bien, continua Valentine, c’était pour échapper à ce mariage qui fait mon désespoir.»

La respiration de Noirtier devint haletante.

«Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon père? Ô mon Dieu, si tu pouvais m’aider, si nous pouvions à nous deux rompre leur projet! Mais tu es sans force contre eux, toi dont l’esprit cependant est si vif et la volonté si ferme, mais quand il s’agit de lutter tu es aussi faible et même plus faible que moi. Hélas! tu eusses été pour moi un protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta santé; mais aujourd’hui tu ne peux plus que me comprendre et te réjouir ou t’affliger avec moi. C’est un dernier bonheur que Dieu a oublié de m’enlever avec les autres.»

Il y eut à ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots:

«Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi.

– Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine.

– Oui.»

Noirtier leva les yeux au ciel. C’était le signe convenu entre lui et Valentine lorsqu’il désirait quelque chose.

«Que veux-tu, cher père? voyons.»

Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses pensées à mesure qu’elles se présentaient à elle, et voyant qu’à tout ce qu’elle pouvait dire le vieillard répondait constamment non:

«Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte!»

Alors elle récita l’une après l’autre toutes les lettres de l’alphabet, depuis A jusqu’à N, tandis que son sourire interrogeait l’œil du paralytique; à N, Noirtier fit signe que oui.

«Ah! dit Valentine, la chose que vous désirez commence par la lettre N! c’est à l’N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui voulons-nous à l’N? Na, ne, ni, no.

– Oui, oui, oui, fit le vieillard.

– Ah! c’est no?

– Oui.»

Valentine alla chercher un dictionnaire qu’elle posa sur un pupitre devant Noirtier: elle l’ouvrit, et quand elle eut vu l’œil du vieillard fixé sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des colonnes. L’exercice, depuis six ans que Noirtier était tombé dans le fâcheux état où il se trouvait, lui avait rendu les épreuves si faciles, qu’elle devinait aussi vite la pensée du vieillard que si lui-même eût pu chercher dans le dictionnaire.

Au mot notaire, Noirtier fit signe de s’arrêter.

«Notaire, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa?»

Le vieillard fit signe que c’était effectivement un notaire qu’il désirait.

«Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine.

– Oui, fit le paralytique.

– Mon père doit-il le savoir?

– Oui.

– Es-tu pressé d’avoir ton notaire?

– Oui.

– Alors on va te l’envoyer chercher tout de suite, cher père. Est-ce tout ce que tu veux?

– Oui.»

Valentine courut à la sonnette et appela un domestique pour le prier de faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-père.

«Es-tu content? dit Valentine; oui… je le crois bien: hein? ce n’était pas facile à trouver, cela?»

Et la jeune fille sourit à l’aïeul comme elle eût pu faire à un enfant.

M. de Villefort entra ramené par Barrois.

«Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique.

– Monsieur, dit Valentine, mon grand-père désire un notaire.»

À cette demande étrange et surtout inattendue, M. de Villefort échangea un regard avec le paralytique.

«Oui», fit ce dernier avec une fermeté qui indiquait qu’avec l’aide de Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu’il désirait, il était prêt à soutenir la lutte.

«Vous demandez le notaire? répéta Villefort.

– Oui.

– Pour quoi faire?»

Noirtier ne répondit pas.

«Mais qu’avez-vous besoin d’un notaire?» demanda Villefort.

Le regard du paralytique demeura immobile et par conséquent muet, ce qui voulait dire: Je persiste dans ma volonté.

«Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine?

– Mais enfin, dit Barrois, prêt à insister avec la persévérance habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c’est apparemment qu’il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.»

Barrois ne reconnaissait d’autre maître que Noirtier et n’admettait jamais que ses volontés fussent contestées en rien.

«Oui, je veux un notaire», fit le vieillard en fermant les yeux d’un air de défi et comme s’il eût dit: Voyons si l’on osera me refuser ce que je veux.

«On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur; mais je m’excuserai près de lui et vous excuserai vous-même, car la scène sera fort ridicule.

– N’importe, dit Barrois, je vais toujours l’aller chercher.»

Et le vieux serviteur sortit triomphant.

LIX. Le testament.

Au moment où Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intérêt malicieux qui annonçait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se fronça.

Il prit un siège, s’installa dans la chambre du paralytique et attendit.

Noirtier le regardait faire avec une parfaite indifférence; mais, du coin de l’œil, il avait ordonné à Valentine de ne point s’inquiéter et de rester aussi.

Trois quarts d’heure après, le domestique rentra avec le notaire.

«Monsieur, dit Villefort après les premières salutations, vous êtes mandé par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie générale lui a ôté l’usage des membres et de la voix, et nous seuls, à grand-peine, parvenons à saisir quelques lambeaux de ses pensées.»

Noirtier fit de l’œil un appel à Valentine, appel si sérieux et si impératif, qu’elle répondit sur-le-champ:

«Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-père.

– C’est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais à monsieur en venant.

– Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en s’adressant à Villefort et à Valentine, c’est là un de ces cas où l’officier public ne peut inconsidérément procéder sans assumer une responsabilité dangereuse. La première nécessité pour qu’un acte soit valable est que le notaire soit bien convaincu qu’il a fidèlement interprété la volonté de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-même être sûr de l’approbation ou de l’improbation d’un client qui ne parle pas; et comme l’objet de ses désirs et de ses répugnances, vu son mutisme, ne peut m’être prouvé clairement, mon ministère est plus qu’inutile et serait illégalement exercé.»

Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de triomphe se dessina sur les lèvres du procureur du roi. De son côté, Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu’elle se plaça sur le chemin du notaire.

«Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-père est une langue qui se peut apprendre facilement, et de même que je la comprends, je puis en quelques minutes vous amener à la comprendre. Que vous faut-il, voyons, monsieur, pour arriver à la parfaite édification de votre conscience?

– Ce qui est nécessaire pour que nos actes soient valables, mademoiselle, répondit le notaire, c’est-à-dire la certitude de l’approbation ou de l’improbation. On peut tester malade de corps, mais il faut tester sain d’esprit.

– Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que mon grand-père n’a jamais mieux joui qu’à cette heure de la plénitude de son intelligence. M. Noirtier, privé de sa voix, privé du mouvement, ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne à plusieurs reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour causer avec M. Noirtier, essayez.»

Le regard que lança le vieillard à Valentine était si humide de tendresse et de reconnaissance, qu’il fut compris du notaire lui-même.

«Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille, monsieur?» demanda le notaire.

Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit après un instant.

«Et vous approuvez ce qu’elle a dit? c’est-à-dire que les signes indiqués par elle sont bien ceux à l’aide desquels vous faites comprendre votre pensée?

– Oui, fit encore le vieillard.

– C’est vous qui m’avez fait demander?

– Oui.

– Pour faire votre testament?

– Oui.

– Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament?»

Le paralytique cligna vivement et à plusieurs reprises ses yeux.

«Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille, et votre conscience sera-t-elle en repos?»

Mais avant que le notaire eût pu répondre, Villefort le tira à part:

«Monsieur, dit-il, croyez-vous qu’un homme puisse supporter impunément un choc physique aussi terrible que celui qu’a éprouvé M. Noirtier de Villefort, sans que le moral ait reçu lui-même une grave atteinte?

– Ce n’est point cela précisément qui m’inquiète, monsieur, répondit le notaire, mais je me demande comment nous arriverons à deviner les pensées, afin de provoquer les réponses.

– Vous voyez donc que c’est impossible», dit Villefort.

Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier arrêta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard appelait évidemment une riposte.

«Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquiète point: si difficile qu’il soit, ou plutôt qu’il vous paraisse de découvrir la pensée de mon grand-père, je vous la révélerai, moi, de façon à lever tous les doutes à cet égard. Voilà six ans que je suis près de M. Noirtier, et, qu’il le dise lui-même, si, depuis six ans, un seul de ses désirs est resté enseveli dans son cœur faute de pouvoir me le faire comprendre?

– Non, fit le vieillard.

– Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre interprète?»

Le paralytique fit signe que oui.

«Bien; voyons, monsieur, que désirez-vous de moi, et quel est l’acte que vous désirez faire?»

Valentine nomma toutes les lettres de l’alphabet jusqu’à la lettre T. À cette lettre, l’éloquent coup d’œil de Noirtier arrêta.

«C’est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est visible.

– Attendez», dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-père: «Ta… te…»

Le vieillard arrêta à la seconde de ces syllabes.

Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif elle feuilleta les pages.

«Testament, dit son doigt arrêté par le coup d’œil de Noirtier.

– Testament! s’écria le notaire, la chose est visible, monsieur veut tester.

– Oui, fit Noirtier à plusieurs reprises.

– Voilà qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire à Villefort stupéfait.

– En effet, répliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent ranger sur le papier, mot par mot, sans l’intelligente inspiration de ma fille. Or, Valentine sera peut-être un peu trop intéressée à ce testament pour être un interprète convenable des obscures volontés de M. Noirtier de Villefort.

– Non, non! fit le paralytique.

– Comment! dit M. de Villefort, Valentine n’est point intéressée à votre testament?

– Non, fit Noirtier.

– Monsieur, dit le notaire, qui, enchanté de cette épreuve, se promettait de raconter dans le monde les détails de cet épisode pittoresque; monsieur, rien ne me paraît plus facile maintenant que ce que tout à l’heure je regardais comme une chose impossible, et ce testament sera tout simplement un testament mystique, c’est-à-dire prévu et autorisé par la loi pourvu qu’il soit lu en face de sept témoins, approuvé par le testateur devant eux, et fermé par le notaire, toujours devant eux. Quant au temps, il durera à peine plus longtemps qu’un testament ordinaire; il y a d’abord les formules consacrées et qui sont toujours les mêmes, et quant aux détails, la plupart seront fournis par l’état même des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gérées, les connaissez. Mais d’ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable, nous allons lui donner l’authenticité la plus complète; l’un de mes confrères me servira d’aide et, contre les habitudes, assistera à la dictée. Êtes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en s’adressant au vieillard.

– Oui», répondit Noirtier, radieux d’être compris.

«Que va-t-il faire?» se demanda Villefort à qui sa haute position commandait tant de réserve, et qui d’ailleurs, ne pouvait deviner vers quel but tendait son père.

Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxième notaire désigné par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait deviné le désir de son maître, était déjà parti.

Alors le procureur du roi fit dire à sa femme de monter.

Au bout d’un quart d’heure, tout le monde était réuni dans la chambre du paralytique, et le second notaire était arrivé.

En peu de mots les deux officiers ministériels furent d’accord. On lut à Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer, pour ainsi dire l’investigation de son intelligence, le premier notaire se retournant de son côté, lui dit:

«Lorsqu’on fait son testament, monsieur, c’est en faveur de quelqu’un.

– Oui, fit Noirtier.

– Avez-vous quelque idée du chiffre auquel se monte votre fortune?

– Oui.

– Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement; vous m’arrêterez quand j’aurai atteint celui que vous croirez être le vôtre.

– Oui.»

Il y avait dans cet interrogatoire une espèce de solennité; d’ailleurs jamais la lutte de l’intelligence contre la matière n’avait peut-être été plus visible; et si ce n’était un sublime, comme nous allions le dire, c’était au moins un curieux spectacle.

On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire était assis à une table, tout prêt à écrire; le premier notaire se tenait debout devant lui et interrogeait.

«Votre fortune dépasse trois cent mille francs n’est-ce pas? · demanda-t-il.

Noirtier fit signe que oui.

«Possédez-vous quatre cent mille francs?» demanda le notaire.

Noirtier resta immobile.

«Cinq cent mille?

Même immobilité.

«Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille?»

Noirtier fit signe que oui.

«Vous possédez neuf cent mille francs?

– Oui.

– En immeubles?» demanda le notaire.

Noirtier fit signe que non.

«En inscriptions de rentes?»

Noirtier fit signe que oui.

«Ces inscriptions sont entre vos mains?»

Un coup d’œil adressé à Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui revint un instant après avec une petite cassette.

«Permettez-vous qu’on ouvre cette cassette? demanda le notaire.

Noirtier fit signe que oui.

On ouvrit la cassette et l’on trouva pour neuf cent mille francs d’inscriptions sur le Grand-Livre.

Le premier notaire passa, les unes après les autres, chaque inscription à son collègue; le compte y était, comme l’avait accusé Noirtier.

«C’est bien cela, dit-il; il est évident que l’intelligence est dans toute sa force et dans toute son étendue.»

Puis, se retournant vers le paralytique:

«Donc, lui dit-il, vous possédez neuf cent mille francs de capital, qui, à la façon dont ils sont placés, doivent vous produire quarante mille livres de rente à peu près?

– Oui, fit Noirtier.

– À qui désirez-vous laisser cette fortune?

– Oh! dit Mme de Villefort, cela n’est point douteux; M. Noirtier aime uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c’est elle qui le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus l’affection de son grand-père, et je dirai presque sa reconnaissance; il est donc juste qu’elle recueille le prix de son dévouement.»

L’œil de Noirtier lança un éclair comme s’il n’était pas dupe de ce faux assentiment donné par Mme de Villefort aux intentions qu’elle lui supposait.

«Est-ce donc à Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf cent mille francs?» demanda le notaire, qui croyait n’avoir plus qu’à enregistrer cette clause, mais qui tenait à s’assurer cependant de l’assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment par tous les témoins de cette étrange scène.

Valentine avait fait un pas en arrière et pleurait, les yeux baissés; le vieillard la regarda un instant avec l’expression d’une profonde tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la façon la plus significative.

«Non? dit le notaire; comment ce n’est pas Mlle Valentine de Villefort que vous instituez pour votre légataire universelle?»

Noirtier fit signe que non.

«Vous ne vous trompez pas? s’écria le notaire étonné; vous dites bien non?

– Non! répéta Noirtier, non!»

Valentine releva la tête; elle était stupéfaite, non pas de son exhérédation, mais d’avoir provoqué le sentiment qui dicte d’ordinaire de pareils actes.

Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse qu’elle s’écria:

«Oh! mon bon père, je le vois bien, ce n’est que votre fortune que vous m’ôtez, mais vous me laissez toujours votre cœur?

– Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant avec une expression à laquelle Valentine ne pouvait se tromper.

– Merci! merci!» murmura la jeune fille.

Cependant ce refus avait fait naître dans le cœur de Mme de Villefort une espérance inattendue; elle se rapprocha du vieillard.

«Alors c’est donc à votre petit-fils Édouard de Villefort que vous laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier?» demanda la mère.

Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine.

«Non, fit le notaire; alors c’est à monsieur votre fils ici présent?

– Non», répliqua le vieillard.

Les deux notaires se regardèrent stupéfaits; Villefort et sa femme se sentaient rougir, l’un de honte, l’autre de colère.

«Mais, que vous avons-nous donc fait, père, dit Valentine; vous ne nous aimez donc plus?»

Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa belle-fille, et s’arrêta sur Valentine avec une expression de profonde tendresse.

«Eh bien, dit-elle, si tu m’aimes, voyons, bon père, tâche d’allier cet amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je n’ai jamais songé à ta fortune: d’ailleurs, on dit que je suis riche du côté de ma mère, trop riche; explique-toi donc.»

Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine.

«Ma main? dit-elle.

– Oui, fit Noirtier.

– Sa main! répétèrent tous les assistants.

– Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre père est fou, dit Villefort.

– Oh! s’écria tout à coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n’est-ce pas, bon père?

– Oui, oui, oui, répéta trois fois le paralytique lançant un éclair à chaque fois que se relevait sa paupière.

– Tu nous en veux pour le mariage, n’est-ce pas?

– Oui.

– Mais c’est absurde, dit Villefort.

– Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est très logique et me fait l’effet de s’enchaîner parfaitement.

– Tu ne veux pas que j’épouse M. Franz d’Épinay?

– Non, je ne veux pas, exprima l’œil du vieillard.

– Et vous déshéritez votre petite-fille, s’écria le notaire parce qu’elle fait un mariage contre votre gré?

– Oui, répondit Noirtier.

– De sorte que sans ce mariage elle serait votre héritière?

– Oui.»

Il se fit alors un profond silence autour du vieillard.

Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes, regardait son grand-père avec un sourire reconnaissant; Villefort mordait ses lèvres minces; Mme de Villefort ne pouvait réprimer un sentiment joyeux qui, malgré elle, s’épanouissait sur son visage.

«Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette union. Seul maître de la main de ma fille, je veux qu’elle épouse M. Franz d’Épinay, et elle l’épousera.»

Valentine tomba pleurante sur un fauteuil.

«Monsieur, dit le notaire, s’adressant au vieillard, que comptez-vous faire de votre fortune au cas où Mlle Valentine épouserait M. Franz?

Le vieillard resta immobile.

«Vous comptez en disposer, cependant?

– Oui, fit Noirtier.

– En faveur de quelqu’un de votre famille?

– Non.

– En faveur des pauvres, alors?

– Oui.

– Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s’oppose à ce que vous dépouilliez entièrement votre fils?

– Oui.

– Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise à distraire.»

Noirtier demeura immobile.

«Vous continuez à vouloir disposer de tout?

– Oui.

– Mais après votre mort on attaquera le testament!

– Non.

– Mon père me connaît, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa volonté sera sacrée pour moi; d’ailleurs il comprend que dans ma position je ne puis plaider contre les pauvres.»

L’œil de Noirtier exprima le triomphe.

«Que décidez-vous, monsieur? demanda le notaire à Villefort.

– Rien, monsieur, c’est une résolution prise dans l’esprit de mon père, et je sais que mon père ne change pas de résolution. Je me résigne donc. Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir les hôpitaux; mais je ne céderai pas à un caprice de vieillard, et je ferai selon ma conscience.»

Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son père libre de tester comme il l’entendrait.

Le même jour le testament fut fait; on alla chercher les témoins, il fut approuvé par le vieillard, fermé en leur présence et déposé chez M. Deschamps, le notaire de la famille.

LX. Le télégraphe.

M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte de Monte-Cristo, qui était venu pour leur faire visite, avait été introduit dans le salon, où il les attendait; Mme de Villefort, trop émotionnée pour entrer ainsi tout à coup, passa par sa chambre à coucher, tandis que le procureur du roi, plus sûr de lui-même, s’avança directement vers le salon.

Mais si maître qu’il fût de ses sensations, si bien qu’il sût composer son visage, M. de Villefort ne put si bien écarter le nuage de son front que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarquât cet air sombre et rêveur.

«Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo après les premiers compliments, qu’avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arrivé au moment où vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?»

Villefort essaya de sourire.

«Non, monsieur le comte, dit-il, il n’y a d’autre victime ici que moi. C’est moi qui perds mon procès, et c’est le hasard, l’entêtement, la folie qui a lancé le réquisitoire.

– Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intérêt parfaitement joué. Vous est-il, en réalité, arrivé quelque malheur grave?

– Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d’amertume, cela ne vaut pas la peine d’en parler; presque rien, une simple perte d’argent.

– En effet, répondit Monte-Cristo, une perte d’argent est peu de chose avec une fortune comme celle que vous possédez et avec un esprit philosophique et élevé comme l’est le vôtre.

– Aussi, répondit Villefort, n’est-ce point la question d’argent qui me préoccupe, quoique, après tout, neuf cent mille francs vaillent bien un regret, ou tout au moins un mouvement de dépit. Mais je me blesse surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalité, je ne sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui renverse mes espérances de fortune et détruit peut-être l’avenir de ma fille par le caprice d’un vieillard tombé en enfance.

– Eh! mon Dieu! qu’est-ce donc? s’écria le comte. Neuf cent mille francs, avez-vous dit? Mais, en vérité, comme vous le dites, la somme mérite d’être regrettée, même par un philosophe. Et qui vous donne ce chagrin.

– Mon père, dont je vous ai parlé.

– M. Noirtier; vraiment! Mais vous m’aviez dit, ce me semble, qu’il était en paralysie complète, et que toutes ses facultés étaient anéanties?

– Oui, ses facultés physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment, il est occupé à dicter un testament à deux notaires.

– Mais alors il a parlé?

– Il a fait mieux, il s’est fait comprendre.

– Comment cela?

– À l’aide du regard; ses yeux ont continué de vivre, et vous voyez, ils tuent.

– Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d’entrer à son tour, peut-être vous exagérez-vous la situation?

– Madame…» dit le comte en s’inclinant.

Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire.

«Mais que me dit donc là M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et quelle disgrâce incompréhensible?…

– Incompréhensible, c’est le mot! reprit le procureur du roi en haussant les épaules, un caprice de vieillard!

– Et il n’y a pas moyen de le faire revenir sur cette décision?

– Si fait, dit Mme de Villefort; et il dépend même de mon mari que ce testament, au lieu d’être fait au détriment de Valentine, soit fait au contraire en sa faveur.»

Le comte, voyant que les deux époux commençaient à parler par paraboles, prit l’air distrait, et regarda avec l’attention la plus profonde et l’approbation la plus marquée Édouard qui versait de l’encre dans l’abreuvoir des oiseaux.

«Ma chère, dit Villefort répondant à sa femme, vous savez que j’aime peu me poser chez moi en patriarche, et que je n’ai jamais cru que le sort de l’univers dépendît d’un signe de ma tête. Cependant il importe que mes décisions soient respectées dans ma famille, et que la folie d’un vieillard et le caprice d’un enfant ne renversent pas un projet arrêté dans mon esprit depuis de longues années. Le baron d’Épinay était mon ami vous le savez, et une alliance avec son fils était des plus convenables.

– Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d’accord avec lui?… En effet, elle a toujours été opposée à ce mariage, et je ne serais pas étonnée que tout ce que nous venons de voir et d’entendre ne soit l’exécution d’un plan concerté entre eux.

– Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, à une fortune de neuf cent mille francs.

– Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu’il y a un an elle voulait entrer dans un couvent.

– N’importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire, madame!

– Malgré la volonté de votre père? dit Mme de Villefort, attaquant une autre corde: c’est bien grave!»

Monte-Cristo faisait semblant de ne point écouter, et ne perdait point un mot de ce qui se disait.

«Madame, reprit Villefort, je puis dire que j’ai toujours respecté mon père, parce qu’au sentiment naturel de la descendance se joignait chez moi la conscience de sa supériorité morale; parce qu’enfin un père est sacré à deux titres, sacré comme notre créateur, sacré comme notre maître; mais aujourd’hui je dois renoncer à reconnaître une intelligence dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le père, poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule à moi de conformer ma conduite à ses caprices. Je continuerai d’avoir le plus grand respect pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pécuniaire qu’il m’inflige, mais je resterai immuable dans ma volonté, et le monde appréciera de quel côté était la saine raison. En conséquence, je marierai ma fille au baron Franz d’Épinay, parce que ce mariage est, à mon sens, bon et honorable, et qu’en définitive je veux marier ma fille à qui me plaît.

– Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment sollicité l’approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier déshérite, dites-vous, Mlle Valentine, parce qu’elle va épouser M. le baron Franz d’Épinay?

– Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voilà la raison, dit Villefort en haussant les épaules.

– La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort.

– La raison réelle, madame. Croyez-moi, je connais mon père.

– Conçoit-on cela? répondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande, M. d’Épinay déplaît-il plus qu’un autre à M. Noirtier?

– En effet, dit le comte, j’ai connu M. Franz d’Épinay, le fils du général de Quenelle, n’est-ce pas, qui a été fait baron d’Épinay par le roi Charles X?

– Justement, reprit Villefort.

– Eh bien, mais c’est un jeune homme charmant, ce me semble!

– Aussi n’est-ce qu’un prétexte, j’en suis certaine, dit Mme de Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier ne veut pas que sa petite-fille se marie.

– Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause à cette haine?

– Eh! mon Dieu! qui peut savoir?

– Quelque antipathie politique peut-être?

– En effet, mon père et le père de M. d’Épinay ont vécu dans des temps orageux dont je n’ai vu que les derniers jours, dit Villefort.

– Votre père n’était-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois me rappeler que vous m’avez dit quelque chose comme cela.

– Mon père a été jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emporté par son émotion hors des bornes de la prudence, et la robe de sénateur que Napoléon lui avait jetée sur les épaules ne faisait que déguiser le vieil homme, mais sans l’avoir changé. Quand mon père conspirait, ce n’était pas pour l’Empereur, c’était contre les Bourbons; car mon père avait cela de terrible en lui, qu’il n’a jamais combattu pour les utopies irréalisables, mais pour les choses possibles, et qu’il a appliqué à la réussite de ces choses possibles ces terribles théories de la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen.

– Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c’est cela, M. Noirtier et M. d’Épinay se seront rencontrés sur le sol de la politique. M. le général d’Épinay, quoique ayant servi sous Napoléon, n’avait-il pas au fond du cœur gardé des sentiments royalistes, et n’est-ce pas le même qui fut assassiné un soir sortant d’un club napoléonien, où on l’avait attiré dans l’espérance de trouver en lui un frère?»

Villefort regarda le comte presque avec terreur.

«Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo.

– Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c’est bien cela, au contraire; et c’est justement à cause de ce que vous venez de dire que, pour voir s’éteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l’idée de faire aimer deux enfants dont les pères s’étaient haïs.

– Idée sublime! dit Monte-Cristo, idée pleine de charité et à laquelle le monde devait applaudir. En effet, c’était beau de voir Mlle Noirtier de Villefort s’appeler Mme Franz d’Épinay.»

Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s’il eût voulu lire au fond de son cœur l’intention qui avait dicté les paroles qu’il venait de prononcer.

Mais le comte garda le bienveillant sourire stéréotypé sur ses lèvres; et cette fois encore, malgré la profondeur de son regard, le procureur du roi ne vit pas au-delà de l’épiderme.

«Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour Valentine que de perdre la fortune de son grand-père, je ne crois pas cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M. d’Épinay recule devant cet échec pécuniaire; il verra que je vaux peut-être mieux que la somme, moi qui la sacrifie au désir de lui tenir ma parole; il calculera que Valentine d’ailleurs, est riche du bien de sa mère, administré par M. et Mme de Saint-Méran, ses aïeuls maternels, qui la chérissent tous deux tendrement.

– Et qui valent bien qu’on les aime et qu’on les soigne comme Valentine a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d’ailleurs, ils vont venir à Paris dans un mois au plus, et Valentine, après un tel affront, sera dispensée de s’enterrer comme elle l’a fait jusqu’ici auprès de M. Noirtier.»

Le comte écoutait avec complaisance la voix discordante de ces amours-propres blessés et de ces intérêts meurtris.

«Mais il me semble, dit Monte-Cristo après un instant de silence, et je vous demande pardon d’avance de ce que je vais dire, il me semble que si M. Noirtier déshérite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier avec un jeune homme dont il a détesté le père, il n’a pas le même tort à reprocher à ce cher Édouard.

– N’est-ce pas, monsieur? s’écria Mme de Villefort avec une intonation impossible à décrire: n’est-ce pas que c’est injuste, odieusement injuste? Ce pauvre Édouard, il est aussi bien le petit-fils de M. Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n’avait pas dû épouser M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin, Édouard porte le nom de la famille, ce qui n’empêche pas que, même en supposant que Valentine soit effectivement déshéritée par son grand-père, elle sera encore trois fois plus riche que lui.»

Ce coup porté, le comte écouta et ne parla plus.

«Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous prie, de nous entretenir de ces misères de famille, oui c’est vrai, ma fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd’hui les véritables riches. Oui, mon père m’aura frustré d’un espoir légitime, et cela sans raison; mais, moi, j’aurai agi comme un homme de sens, comme un homme de cœur. M. d’Épinay, à qui j’avais promis le revenu de cette somme, le recevra, dussé-je m’imposer les plus cruelles privations.

– Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant à la seule idée qui murmurât sans cesse au fond de son cœur, peut-être vaudrait-il mieux que l’on confiât cette mésaventure à M. d’Épinay, et qu’il rendît lui-même sa parole.

– Oh! ce serait un grand malheur! s’écria Villefort.

– Un grand malheur? répéta Monte-Cristo.

– Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqué, même pour des raisons d’argent jette de la défaveur sur une jeune fille; puis, d’anciens bruits, que je voulais éteindre, reprendraient de la consistance. Mais non, il n’en sera rien. M. d’Épinay, s’il est honnête homme, se verra encore plus engagé par l’exhérédation de Valentine qu’auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d’avarice: non, c’est impossible.

– Je pense comme M. de Villefort dit Monte-Cristo en fixant son regard sur Mme de Villefort; et si j’étais assez de ses amis pour me permettre de lui donner un conseil, je l’inviterais, puisque M. d’Épinay va revenir, à ce que l’on m’a dit du moins, à nouer cette affaire si fortement qu’elle ne se pût dénouer; j’engagerais enfin une partie dont l’issue doit être si honorable pour M. de Villefort.»

Ce dernier se leva, transporté d’une joie visible, tandis que sa femme pâlissait légèrement.

«Bien, dit-il, voilà tout ce que je demandais et je me prévaudrai de l’opinion d’un conseiller tel que vous dit-il en tendant la main à Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considère ce qui arrive aujourd’hui comme non avenu; il n’y a rien de changé à nos projets.

– Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu’il est, vous saura, je vous en réponds gré de votre résolution; vos amis en seront fiers et M. d’Épinay, dût-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne saurait être, sera charmé d’entrer dans une famille où l’on sait s’élever à la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir son devoir.»

En disant ces mots, le comte s’était levé et s’apprêtait à partir.

«Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort.

– J’y suis forcé, madame, je venais seulement vous rappeler votre promesse pour samedi.

– Craigniez-vous que nous ne l’oubliassions?

– Vous êtes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et parfois de si urgentes occupations…

– Mon mari a donné sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez de voir qu’il la tient quand il a tout à perdre, à plus forte raison quand il a tout à gagner.

– Et, demanda Villefort, est-ce à votre maison des Champs-Élysées que la réunion a lieu?

– Non pas, dit Monte-Cristo, et c’est ce qui rend encore votre dévouement plus méritoire: c’est à la campagne.

– À la campagne?

– Oui.

– Et où cela? près de Paris, n’est-ce pas?

– Aux portes, à une demi-heure de la barrière, à Auteuil.

– À Auteuil! s’écria Villefort. Ah! c’est vrai, madame m’a dit que vous demeuriez à Auteuil, puisque c’est chez vous qu’elle a été transportée. Et à quel endroit d’Auteuil?

– Rue de la Fontaine!

– Rue de la Fontaine! reprit Villefort d’une voix étranglée; et à quel numéro?

– Au n°28.

– Mais, s’écria Villefort, c’est donc à vous que l’on a vendu la maison de M. de Saint-Méran?

– M. de Saint-Méran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle donc à M. de Saint-Méran?

– Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le comte?

– Laquelle?

– Vous trouvez cette maison jolie, n’est-ce pas?

– Charmante.

– Eh bien, mon mari n’a jamais voulu l’habiter.

– Oh! reprit Monte-Cristo, en vérité, monsieur, c’est une prévention dont je ne me rends pas compte.

– Je n’aime pas Auteuil, monsieur, répondit le procureur du roi, en faisant un effort sur lui-même.

– Mais je ne serai pas assez malheureux, je l’espère, dit avec inquiétude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur de vous recevoir?

– Non, monsieur le comte… j’espère bien… croyez que je ferai tout ce que je pourrai, balbutia Villefort.

– Oh! répondit Monte-Cristo, je n’admets pas d’excuse. Samedi, à six heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que sais-je, moi? qu’il y a sur cette maison inhabitée depuis plus de vingt ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante légende.

– J’irai, monsieur le comte, j’irai, dit vivement Villefort.

– Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de prendre congé de vous.

– En effet, vous avez dit que vous étiez forcé de nous quitter, monsieur le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez même, je crois, nous dire pour quoi faire, quand vous vous êtes interrompu pour passer à une autre idée.

– En vérité, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j’oserai vous dire où je vais.

– Bah! dites toujours.

– Je vais, en véritable badaud que je suis, visiter une chose qui m’a bien souvent fait rêver des heures entières.

– Laquelle?

– Un télégraphe. Ma foi tant pis, voilà le mot lâché.

– Un télégraphe! répéta Mme de Villefort.

– Eh mon Dieu, oui, un télégraphe. J’ai vu parfois au bout d’un chemin, sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants pareils aux pattes d’un immense coléoptère, et jamais ce ne fut sans émotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant l’air avec précision, et portant à trois cents lieues la volonté inconnue d’un homme assis devant une table, à un autre homme assis à l’extrémité de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le gris du nuage ou sur l’azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce chef tout-puissant: je croyais alors aux génies, aux sylphes, aux gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l’envie ne m’était venue de voir de près ces gros insectes au ventre blanc, aux pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes de pierre le petit génie humain, bien gourmé, bien pédant, bien bourré de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voilà qu’un beau matin j’ai appris que le moteur de chaque télégraphe était un pauvre diable d’employé à douze cents francs par an, occupé tout le jour à regarder, non pas le ciel comme l’astronome, non pas l’eau comme le pêcheur, non pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l’insecte au ventre blanc, aux pattes noires, son correspondant, placé à quelque quatre ou cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d’un désir curieux de voir de près cette chrysalide vivante et d’assister à la comédie que du fond de sa coque elle donne à cette autre chrysalide, en tirant les uns après les autres quelques bouts de ficelle.

– Et vous allez là?

– J’y vais.

– À quel télégraphe? À celui du ministère de l’Intérieur ou de l’Observatoire?

– Oh! non pas, je trouverais là des gens qui voudraient me forcer de comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m’expliqueraient malgré moi un mystère qu’ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder les illusions que j’ai encore sur les insectes; c’est bien assez d’avoir déjà perdu celles que j’avais sur les hommes. Je n’irai donc ni au télégraphe du ministère de l’Intérieur, ni au télégraphe de l’Observatoire. Ce qu’il me faut, c’est le télégraphe en plein champ, pour y trouver le pur bonhomme pétrifié dans sa tour.

– Vous êtes un singulier grand seigneur, dit Villefort.

– Quelle ligne me conseillez-vous d’étudier?

– Mais la plus occupée à cette heure.

– Bon! celle d’Espagne, alors?

– Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu’on vous explique…

– Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je n’y veux rien comprendre. Du moment où j’y comprendrai quelque chose, il n’y aura plus de télégraphe, il n’y aura plus qu’un signe de M. Duchâtel ou de M. de Montalivet, transmis au préfet de Bayonne et travesti en deux mots grecs: . C’est la bête aux pattes noires et le mot effrayant que je veux conserver dans toute leur pureté et dans toute ma vénération.

– Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus rien.

– Diable, vous m’effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de Bayonne?

– Oui, va pour la route de Bayonne. C’est celui de Châtillon.

– Et après celui de Châtillon?

– Celui de la tour de Montlhéry, je crois.

– Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.»

À la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de déshériter Valentine, et qui se retiraient enchantés d’avoir fait un acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur.

LXI. Le moyen de délivrer un

jardinier des loirs qui mangent ses

pêches.

Non pas le même soir, comme il l’avait dit, mais le lendemain matin, le comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d’Enfer, prit la route d’Orléans, dépassa le village de Linas sans s’arrêter au télégraphe qui, justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras décharnés, et gagna la tour de Montlhéry, située, comme chacun sait, sur l’endroit le plus élevé de la plaine de ce nom.

Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et blanches.

Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la trouver. C’était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d’osier et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au courant du mécanisme et la porte s’ouvrit.

Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur douze de large, borné d’un côté par la partie de la haie dans laquelle était encadrée l’ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom de porte, et de l’autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute parsemée de ravenelles et de giroflées.

On n’eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu’elle pourrait raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux oreilles menaçantes qu’un vieux proverbe donne aux murailles.

On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge, sur lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l’œil de Delacroix, notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs années. Cette allée avait la forme d’un 8, et tournait en s’élançant, de manière à faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante. Jamais Flore, la riante et fraîche déesse des bons jardiniers latins, n’avait été honorée d’un culte aussi minutieux et aussi pur que l’était celui qu’on lui rendait dans ce petit enclos.

En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un terrain humide. Ce n’était cependant point l’humidité qui manquait à ce jardin: la terre noire comme de la suie, l’opaque feuillage des arbres, le disaient assez d’ailleurs l’humidité factice eût promptement suppléé à l’humidité naturelle, grâce au tonneau plein d’eau croupissante qui creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité d’humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux deux points opposés du cercle.

D’ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans les plates-bandes; une petite-maîtresse polit et émonde avec moins de soin les géraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinière de porcelaine que ne le faisait le maître jusqu’alors invisible du petit enclos.

Monte-Cristo arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle à son clou, et embrassa d’un regard toute la propriété.

«Il paraît, dit-il, que l’homme du télégraphe a des jardiniers à l’année, ou se livre passionnément à l’agriculture.»

Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette chargée de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant échapper une exclamation qui peignait son étonnement, et Monte-Cristo se trouva en face d’un bonhomme d’une cinquantaine d’années qui ramassait des fraises qu’il plaçait sur des feuilles de vigne.

Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.

Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et assiette.

«Vous faites votre récolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant.

– Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la main à sa casquette, je ne suis pas là-haut c’est vrai, mais je viens d’en descendre à l’instant même.

– Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos fraises, si toutefois il vous en reste encore.

– J’en ai encore dix, dit l’homme, car en voici onze, et j’en avais vingt et une, cinq de plus que l’année dernière. Mais ce n’est pas étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu’il faut aux fraises, voyez-vous, monsieur, c’est la chaleur. Voilà pourquoi, au lieu de seize que j’ai eues l’année passée, j’en ai cette année, voyez-vous, onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit. Oh! mon Dieu! il m’en manque deux, elles y étaient encore hier, monsieur, elles y étaient, j’en suis sûr, je les ai comptées. Il faut que ce soit le fils de la mère Simon qui me les ait soufflées, je l’ai vu rôder par ici ce matin. Ah! le petit drôle, voler dans un enclos! il ne sait pas où cela peut le mener.

– En effet, dit Monte-Cristo, c’est grave, mais vous ferez la part de la jeunesse du délinquant et de sa gourmandise.

– Certainement, dit le jardinier; ce n’en est pas moins fort désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c’est peut-être un chef que je fais attendre ainsi?»

Et il interrogeait d’un regard craintif le comte et son habit bleu.

«Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu’il faisait, à sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois n’exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu’il vous fait perdre votre temps.

– Oh! mon temps n’est pas cher, répliqua le bonhomme avec un sourire mélancolique. Cependant c’est le temps du gouvernement, et je ne devrais pas le perdre, mais j’avais reçu le signal qui m’annonçait que je pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire, car il y avait de tout dans l’enclos de la tour de Montlhéry, même un cadran solaire), et, vous le voyez. J’avais encore dix minutes devant moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus… D’ailleurs, croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent?

– Ma foi, non, je ne l’aurais pas cru, répondit gravement Monte-Cristo; c’est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains.

– Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les loirs?

– J’ai lu cela dans Pétrone, dit le comte.

– Vraiment? Ça ne doit pas être bon, quoi qu’on dise: Gras comme un loir. Et ce n’est pas étonnant monsieur, que les loirs soient gras, attendu qu’ils dorment toute la sainte journée, et qu’ils ne se réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l’an dernier, j’avais quatre abricots; ils m’en ont entamé un. J’avais un brugnon, un seul il est vrai que c’est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l’ont à moitié dévoré du côté de la muraille; un brugnon superbe et qui était excellent. Je n’en ai jamais mangé de meilleur.

– Vous l’avez mangé? demanda Monte-Cristo.

– C’est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien. C’était exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-là ne choisissent pas les pires morceaux. C’est comme le fils de la mère Simon, il n’a pas choisi les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette année, continua l’horticulteur, soyez tranquille, cela ne m’arrivera pas, dussé-je, quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder.»

Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au fond du cœur, comme chaque fruit son ver, celle de l’homme au télégraphe, c’était l’horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le cœur du jardinier.

«Monsieur était venu pour voir le télégraphe? dit-il.

– Oui, monsieur, si toutefois cela n’est pas défendu par les règlements.

– Oh! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu’il n’y a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que nous disons.

– On m’a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des signaux que vous ne compreniez pas vous-même.

– Certainement, monsieur, et j’aime bien mieux cela, dit en riant l’homme du télégraphe.

– Pourquoi aimez-vous mieux cela?

– Parce que, de cette façon, je n’ai pas de responsabilité. Je suis une machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne m’en demande pas davantage.»

«Diable! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard je serais tombé sur un homme qui n’aurait pas d’ambition! Morbleu! Ce serait jouer de malheur.»

«Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d’œil sur son cadran solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous plaît-il de monter avec moi?

– Je vous suis.»

Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisée en trois étages; celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches, râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille: c’était tout l’ameublement.

Le second était l’habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l’employé; il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage, un lit, une table, deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des haricots d’Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque; il avait étiqueté tout cela avec le soin d’un maître botaniste du Jardin des plantes.

«Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie, monsieur? demanda Monte-Cristo.

– Ce n’est pas l’étude qui est longue, c’est le surnumérariat.

– Et combien reçoit-on d’appointements?

– Mille francs, monsieur.

– Ce n’est guère.

– Non; mais on est logé, comme vous voyez.»

Monte-Cristo regarda la chambre.

«Pourvu qu’il n’aille pas tenir à son logement», murmura-t-il.

On passa au troisième étage: c’était la chambre du télégraphe. Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l’aide desquelles l’employé faisait jouer la machine.

«C’est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c’est une vie qui doit vous paraître un peu insipide?

– Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force de regarder; mais au bout d’un an ou deux on s’y fait; puis nous avons nos heures de récréation et nos jours de congé.

– Vos jours de congé?

– Oui.

– Lesquels?

– Ceux où il fait du brouillard.

– Ah! c’est juste.

– Ce sont mes jours de fête, à moi; je descends dans le jardin ces jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j’échenille: en somme, le temps passe.

– Depuis combien de temps êtes-vous ici?

– Depuis dix ans et cinq ans de surnumérariat, quinze.

– Vous avez?…

– Cinquante-cinq ans.

– Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension?

– Oh! monsieur, vingt-cinq ans.

– Et de combien est cette pension?

– De cent écus.

– Pauvre humanité! murmura Monte-Cristo.

– Vous dites, monsieur?… demanda l’employé.

– Je dis que c’est fort intéressant.

– Quoi?

– Tout ce que vous me montrez… Et vous ne comprenez rien absolument à vos signes?

– Rien absolument.

– Vous n’avez jamais essayé de comprendre?

– Jamais; pour quoi faire?

– Cependant, il y a des signaux qui s’adressent à vous directement.

– Sans doute.

– Et ceux-là vous les comprenez?

– Ce sont toujours les mêmes.

– Et ils disent?

– Rien de nouveau… vous avez une heure… ou à demain…

– Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc, ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement.

– Ah! c’est vrai; merci, monsieur.

– Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?

– Oui; il me demande si je suis prêt.

– Et vous lui répondez?…

– Par un signe qui apprend en même temps à mon correspondant de droite que je suis prêt, tandis qu’il invite mon correspondant de gauche à se préparer à son tour.

– C’est très ingénieux, dit le comte.

– Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il va parler.

– J’ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c’est plus de temps qu’il ne m’en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une question.

– Faites.

– Vous aimez le jardinage?

– Avec passion.

– Et vous seriez heureux, au lieu d’avoir une terrasse de vingt pieds, d’avoir un enclos de deux arpents?

– Monsieur, j’en ferais un paradis terrestre.

– Avec vos mille francs, vous vivez mal?

– Assez mal; mais enfin je vis.

– Oui; mais vous n’avez qu’un jardin misérable.

– Ah! c’est vrai, le jardin n’est pas grand.

– Et encore, tel qu’il est, il est peuplé de loirs qui dévorent tout.

– Ça, c’est mon fléau.

– Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le correspondant de droite va marcher?

– Je ne le verrais pas.

– Alors qu’arriverait-il?

– Que je ne pourrais pas répéter ses signaux.

– Et après?

– Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je serais mis à l’amende.

– De combien?

– De cent francs.

– Le dixième de votre revenu, c’est joli!

– Ah! fit l’employé.

– Cela vous est arrivé? dit Monte-Cristo.

– Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette.

– Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au signal, ou d’en transmettre un autre?

– Alors, c’est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma pension.

– Trois cents francs?

– Cent écus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai rien de tout cela.

– Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite réflexion, hein?

– Pour quinze mille francs?

– Oui.

– Monsieur, vous m’effrayez.

– Bah!

– Monsieur, vous voulez me tenter?

– Justement! Quinze mille francs, comprenez?

– Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à droite!

– Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.

– Qu’est-ce que c’est?

– Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-là?

– Des billets de banque!

– Carrés; il y en a quinze.

– Et à qui sont-ils?

– À vous, si vous voulez.

– À moi! s’écria l’employé suffoqué.

– Oh! mon Dieu, oui! à vous, en toute propriété.

– Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche.

– Laissez-le marcher.

– Monsieur, vous m’avez distrait, et je vais être à l’amende.

– Cela vous coûtera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout intérêt à prendre mes quinze billets de banque.

– Monsieur, le correspondant de droite s’impatiente, il redouble ses signaux.

– Laissez-le faire et prenez.»

Le comte mit le paquet dans la main de l’employé.

«Maintenant, dit-il, ce n’est pas tout: avec vos quinze mille francs vous ne vivrez pas.

– J’aurai toujours ma place.

– Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de votre correspondant.

– Oh! monsieur, que me proposez-vous là?

– Un enfantillage.

– Monsieur, à moins que d’y être forcé…

– Je compte bien vous y forcer effectivement.»

Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.

«Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous achèterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente.

– Un jardin de deux arpents?

– Et mille francs de rente.

– Mon Dieu! mon Dieu!

– Mais prenez donc!»

Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de l’employé.

«Que dois-je faire?

– Rien de bien difficile.

– Mais enfin?

– Répéter les signes que voici.»

Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois signes tout tracés, des numéros indiquant l’ordre dans lequel ils devaient être faits.

«Ce ne sera pas long, comme vous voyez.

– Oui, mais…

– C’est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.»

Le coup porta; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le bonhomme exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte, malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne comprenant rien à ce changement, commençait à croire que l’homme aux brugnons était devenu fou.

Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes signaux qui furent recueillis définitivement au ministère de l’Intérieur.

«Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo.

– Oui, répondit l’employé, mais à quel prix!

– Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n’avez fait de tort à personne, et vous avez servi les projets de Dieu.»

L’employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il était pâle, il était rouge; enfin, il se précipita vers sa chambre pour boire un verre d’eau; mais il n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à la fontaine, et il s’évanouit au milieu de ses haricots secs.

Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez Danglars.

«Votre mari a des coupons de l’emprunt espagnol? dit-il à la baronne.

– Je crois bien! il en a pour six millions.

– Qu’il les vende à quelque prix que ce soit.

– Pourquoi cela?

– Parce que don Carlos s’est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne.

– Comment savez-vous cela?

– Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais les nouvelles.»

La baronne ne se le fit pas répéter deux fois: elle courut chez son mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui ordonna de vendre à tout prix.

Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se débarrassa de tous ses coupons.

Le soir on lut dans le Messager:

Dépêche télégraphique.

«Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu’on exerçait sur lui à Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne. Barcelone s’est soulevée en sa faveur.»

Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l’agioteur, qui ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.

Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit.

Le lendemain on lut dans le Moniteur:

«C’est sans aucun fondement que le Messager a annoncé hier la fuite de don Carlos et la révolte de Barcelone.

«Le roi don Carlos n’a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la plus profonde tranquillité.

«Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné lieu à cette erreur.»

Les fonds remontèrent d’un chiffre double de celui où ils étaient descendus.

Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour Danglars.

«Bon! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au moment où on annonçait l’étrange revirement de Bourse dont Danglars avait été victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte que j’eusse payée cent mille.

– Que venez-vous donc de découvrir? demanda Maximilien.

– Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui lui mangeaient ses pêches.»

LXII. Les fantômes.

À la première vue, et examinée du dehors, la maison d’Auteuil n’avait rien de splendide, rien de ce qu’on pouvait attendre d’une habitation destinée au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicité tenait à la volonté du maître, qui avait positivement ordonné que rien ne fût changé à l’extérieur; il n’était besoin pour s’en convaincre que de considérer l’intérieur. En effet, à peine la porte était-elle ouverte que le spectacle changeait.

M. Bertuccio s’était surpassé lui-même pour le goût des ameublements et la rapidité de l’exécution: comme autrefois le duc d’Antin avait fait abattre en une nuit une allée d’arbres qui gênait le regard de Louis XIV, de même en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour entièrement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs blocs énormes de racines, ombrageaient la façade principale de la maison, devant laquelle, au lieu de pavés à moitié cachés par l’herbe, s’étendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient été posées le matin même et qui formait un vaste tapis où perlait encore l’eau dont on l’avait arrosé.

Au reste, les ordres venaient du comte; lui-même avait remis à Bertuccio un plan où étaient indiqués le nombre et la place des arbres qui devaient être plantés, la forme et l’espace de la pelouse qui devait succéder aux pavés.

Vue ainsi, la maison était devenue méconnaissable, et Bertuccio lui-même protestait qu’il ne la reconnaissait plus, emboîtée qu’elle était dans son cadre de verdure.

L’intendant n’eût pas été fâché, tandis qu’il y était, de faire subir quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement défendu qu’on y touchât en rien. Bertuccio s’en dédommagea en encombrant de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminées.

Ce qui annonçait l’extrême habileté de l’intendant et la profonde science du maître, l’un pour servir, l’autre pour se faire servir, c’est que cette maison, déserte depuis vingt années, si sombre et si triste encore la veille, tout imprégnée qu’elle était de cette fade odeur qu’on pourrait appeler l’odeur du temps, avait pris en un jour, avec l’aspect de la vie, les parfums que préférait le maître, et jusqu’au degré de son jour favori; c’est que le comte, en arrivant, avait là, sous sa main, ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux préférés; dans les antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il aimait le chant; c’est que toute cette maison, réveillée de son long sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait, s’épanouissait, pareille à ces maisons que nous avons depuis longtemps chéries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous laissons involontairement une partie de notre âme.

Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s’ils eussent toujours habité cette maison dans des escaliers restaurés de la veille, les autres peuplant les remises, où les équipages, numérotés et casés, semblaient installés depuis cinquante ans; et les écuries, où les chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne parlent à leurs maîtres.

La bibliothèque était disposée sur deux corps, aux deux côtés de la muraille, et contenait deux mille volumes à peu près; tout un compartiment était destiné aux romans modernes, et celui qui avait paru la veille était déjà rangé à sa place, se pavanant dans sa reliure rouge et or.

De l’autre côté de la maison, faisant pendant à la bibliothèque, il y avait la serre, garnie de plantes rares et s’épanouissant dans de larges potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille à la fois des yeux et de l’odorat, un billard que l’on eût dit abandonné depuis une heure au plus par les joueurs, qui avaient laissé mourir les billes sur le tapis.

Une seule chambre avait été respectée par le magnifique Bertuccio. Devant cette chambre, située à l’angle gauche du premier étage, à laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait sortir par l’escalier dérobé, les domestiques passaient avec curiosité et Bertuccio avec terreur.

À cinq heures précises, le comte arriva, suivi d’Ali, devant la maison d’Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivée avec une impatience mêlée d’inquiétude; il espérait quelques compliments, tout en redoutant un froncement de sourcils.

Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d’approbation ni de mécontentement.

Seulement, en entrant dans sa chambre à coucher, située du côté opposé à la chambre fermée, il étendit la main vers le tiroir d’un petit meuble en bois de rose, qu’il avait déjà distingué à son premier voyage.

«Cela ne peut servir qu’à mettre des gants, dit-il.

– En effet, Excellence, répondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y trouverez des gants.»

Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu’il comptait y trouver, flacons, cigares, bijoux.

«Bien!» dit-il encore.

Et M. Bertuccio se retira l’âme ravie, tant était grande, puissante et réelle l’influence de cet homme sur tout ce qui l’entourait.

À six heures précises, on entendit piétiner un cheval devant la porte d’entrée. C’était notre capitaine des spahis qui arrivait sur Médéah.

Monte-Cristo l’attendait sur le perron, le sourire aux lèvres.

«Me voilà le premier, j’en suis bien sûr! lui cria Morrel: je l’ai fait exprès pour vous avoir un instant à moi seul avant tout le monde. Julie et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que c’est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien soin de mon cheval?

– Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s’y connaissent.

– C’est qu’il a besoin d’être bouchonné. Si vous saviez de quel train il a été! Une véritable trombe!

– Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit Monte-Cristo du ton qu’un père mettrait à parler à son fils.

– Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire.

– Moi! Dieu m’en préserve! répondit le comte. Non. Je regretterais seulement que le cheval ne fût pas bon.

– Il est si bon, mon cher comte, que M. de Château-Renaud, l’homme le plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du ministère, courent après moi en ce moment, et sont un peu distancés, comme vous voyez, et encore sont-ils talonnés par les chevaux de la baronne Danglars, qui vont d’un trot à faire tout bonnement leurs six lieues à l’heure.

– Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo.

– Tenez, les voilà.»

En effet, au moment même, un coupé à l’attelage tout fumant et deux chevaux de selle hors d’haleine arrivèrent devant la grille de la maison, qui s’ouvrit devant eux. Aussitôt le coupé décrivit son cercle, et vint s’arrêter au perron, suivi de deux cavaliers.

En un instant Debray eut mis pied à terre, et se trouva à la portière. Il offrit sa main à la baronne, qui lui fit en descendant un geste imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui indiquait l’habitude de cette manœuvre, de la main de Mme Danglars dans celle du secrétaire du ministre.

Derrière sa femme descendit le banquier, pâle comme s’il fût sorti du sépulcre au lieu de sortir de son coupé.

Mme Danglars jeta autour d’elle un regard rapide et investigateur que Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour, le péristyle, la façade de la maison; puis, réprimant une légère émotion, qui se fût certes traduite sur son visage, s’il eût été permis à son visage de pâlir, elle monta le perron tout en disant à Morrel:

«Monsieur, si vous étiez de mes amis, je vous demanderais si votre cheval est à vendre.»

Morrel fit un sourire qui ressemblait fort à une grimace, et se retourna vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l’embarras où il se trouvait.

Le comte le comprit.

«Ah! madame, répondit-il, pourquoi n’est-ce point à moi que cette demande s’adresse?

– Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n’a le droit de ne rien désirer, car on est trop sûre d’obtenir. Aussi était-ce à M. Morrel.

– Malheureusement, reprit le comte, je suis témoin que M. Morrel ne peut céder son cheval, son honneur étant engagé à ce qu’il le garde.

– Comment cela?

– Il a parié dompter Médéah dans l’espace de six mois. Vous comprenez maintenant, baronne, que s’il s’en défaisait avant le terme fixé par le pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu’il a eu peur; et un capitaine de spahis, même pour passer un caprice à une jolie femme, ce qui est, à mon avis, une des choses les plus sacrées de ce monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.

– Vous voyez, madame… dit Morrel tout en adressant à Monte-Cristo un sourire reconnaissant.

– Il me semble d’ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal déguisé par son sourire épais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.»

Ce n’était pas l’habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles attaques sans y riposter, et cependant, au grand étonnement des jeunes gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne répondit rien.

Monte-Cristo souriait à ce silence, qui dénonçait une humilité inaccoutumée, tout en montrant à la baronne deux immenses pots de porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des végétations marines d’une grosseur et d’un travail tels, que la nature seule peut avoir cette richesse, cette sève et cet esprit.

La baronne était émerveillée.

«Eh! mais, on planterait là-dedans un marronnier des Tuileries! dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles énormités?

– Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela à nous autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c’est un travail d’un autre âge, une espèce d’œuvre des génies de la terre et de la mer.

– Comment cela et de quelle époque cela peut-il être?

– Je ne sais pas; seulement j’ai ouï dire qu’un empereur de la Chine avait fait construire un four exprès; que dans ce four, les uns après les autres, on avait fait cuire douze pots pareils à ceux-ci. Deux se brisèrent sous l’ardeur du feu; on descendit les dix autres à trois cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l’on demandait d’elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta ses coquilles; le tout fut cimenté par deux cents années sous ses profondeurs inouïes, car une révolution emporta l’empereur qui avait voulu faire cet essai et ne laissa que le procès-verbal qui constatait la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux cents ans on retrouva le procès-verbal, et l’on songea à retirer les vases. Des plongeurs allèrent, sous des machines faites exprès, à la découverte dans la baie où on les avait jetés; mais sur les dix on n’en retrouva plus que trois, les autres avaient été dispersés et brisés par les flots. J’aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que des monstres informes, effrayants, mystérieux, et pareils à ceux que voient les seuls plongeurs, ont fixé avec étonnement leur regard terne et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s’y réfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.»

Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosités, arrachait machinalement, et l’une après l’autre, les fleurs d’un magnifique oranger; quand il eut fini avec l’oranger, il s’adressa à un cactus, mais alors le cactus, d’un caractère moins facile que l’oranger, le piqua outrageusement.

Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s’il sortait d’un songe.

«Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui êtes amateur de tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux Gérard Dow, un Raphaël, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois Murillo, qui sont dignes de vous être présentés.

– Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.

– Ah! vraiment!

– Oui, on est venu le proposer au Musée.

– Qui n’en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo.

– Non, et qui cependant a refusé de l’acheter.

– Pourquoi cela? demanda Château-Renaud.

– Vous êtes charmant, vous; parce que le gouvernement n’est point assez riche.

– Ah! pardon! dit Château-Renaud. J’entends dire cependant de ces choses-là tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m’y habituer.

– Cela viendra, dit Debray.

– Je ne crois pas, répondit Château-Renaud.

– M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!» annonça Baptistin.

Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe fraîche, des moustaches grises, l’œil assuré, un habit de major orné de trois plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irréprochable de vieux soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre père que nous connaissons.

Près de lui, couvert d’habits tout flambant neufs, s’avançait, le sourire sur les lèvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux fils que nous connaissons encore.

Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du père au fils, et s’arrêtèrent tout naturellement plus longtemps sur ce dernier, qu’ils détaillèrent.

«Cavalcanti! dit Debray.

– Un beau nom, fit Morrel, peste!

– Oui, dit Château-Renaud, c’est vrai, ces Italiens se nomment bien, mais ils s’habillent mal.

– Vous êtes difficile, Château-Renaud, reprit Debray; ces habits sont d’un excellent faiseur, et tout neufs.

– Voilà justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l’air de s’habiller aujourd’hui pour la première fois.

– Qu’est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de Monte-Cristo.

– Vous avez entendu, des Cavalcanti.

– Cela m’apprend leur nom, voilà tout.

– Ah! c’est vrai, vous n’êtes pas au courant de nos noblesses d’Italie, qui dit Cavalcanti, dit race de princes.

– Belle fortune? demanda le banquier.

– Fabuleuse.

– Que font-ils?

– Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir à bout. Ils ont d’ailleurs des crédits sur vous, à ce qu’ils m’ont dit en me venant voir avant-hier. Je les ai même invités à votre intention. Je vous les présenterai.

– Mais il me semble qu’ils parlent très purement le français, dit Danglars.

– Le fils a été élevé dans un collège du Midi, à Marseille ou dans les environs, je crois. Vous le trouverez dans l’enthousiasme.

– De quoi? demanda la baronne.

– Des Françaises, madame. Il veut absolument prendre femme à Paris.

– Une belle idée qu’il a là!» dit Danglars en haussant les épaules.

Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre moment, eût présagé un orage, mais pour la seconde fois elle se tut.

«Le baron paraît bien sombre aujourd’hui, dit Monte-Cristo à Mme Danglars; est-ce qu’on voudrait le faire ministre, par hasard?

– Non, pas encore, que je sache. Je crois plutôt qu’il aura joué à la Bourse, qu’il aura perdu, et qu’il ne sait à qui s’en prendre.

– M. et Mme de Villefort!» cria Baptistin.

Les deux personnes annoncées entrèrent. M. de Villefort, malgré sa puissance sur lui-même, était visiblement ému. En touchant sa main, Monte-Cristo sentit qu’elle tremblait.

«Décidément, il n’y a que les femmes pour savoir dissimuler», se dit Monte-Cristo à lui-même et en regardant Mme Danglars, qui souriait au procureur du roi et qui embrassait sa femme.

Après les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occupé jusque-là du côté de l’office, se glissait dans un petit salon attenant à celui dans lequel on se trouvait. Il alla à lui.

«Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il.

– Son Excellence ne m’a pas dit le nombre de ses convives.

– Ah! c’est vrai.

– Combien de couverts?

– Comptez vous-même.

– Tout le monde est-il arrivé, Excellence?

– Oui.»

Bertuccio glissa son regard à travers la porte entrebâillée. Monte-Cristo le couvait des yeux.

«Ah! mon Dieu! s’écria-t-il.

– Quoi donc? demanda le comte.

– Cette femme!… cette femme!…

– Laquelle?

– Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!… la blonde!…

– Mme Danglars?

– Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c’est elle, monsieur, c’est elle!

– Qui, elle?

– La femme du jardin! celle qui était enceinte! celle qui se promenait en attendant!… en attendant!…»

Bertuccio demeura la bouche ouverte, pâle et les cheveux hérissés.

«En attendant qui?»

Bertuccio, sans répondre, montra Villefort du doigt, à peu près du même geste dont Macbeth montra Banco.

«Oh!… oh!… murmura-t-il enfin, voyez-vous?

– Quoi? qui?

– Lui!… M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois.

– Mais je ne l’ai donc pas tué?

– Ah çà! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le comte.

– Mais il n’est donc pas mort?

– Eh non! il n’est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper entre la sixième et la septième côte gauche, comme c’est la coutume de vos compatriotes, vous aurez frappé plus haut ou plus bas; et ces gens de justice, ça vous a l’âme chevillée dans le corps; ou bien plutôt rien de ce que vous m’avez raconté n’est vrai, c’est un rêve de votre imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi ayant mal digéré votre vengeance; elle vous aura pesé sur l’estomac; vous aurez eu le cauchemar, voilà tout. Voyons, rappelez votre calme, et comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de Château-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo Cavalcanti, huit.

– Huit! répéta Bertuccio.

– Attendez donc! attendez donc! vous êtes bien pressé de vous en aller, que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la gauche… tenez… M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.»

Cette fois Bertuccio commença un cri que le regard de Monte-Cristo éteignit sur ses lèvres.

«Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalité!

– Voilà six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit sévèrement le comte c’est l’heure où j’ai donné l’ordre qu’on se mît à table; vous savez que je n’aime point à attendre.»

Et Monte-Cristo entra dans le salon où l’attendaient ses convives, tandis que Bertuccio regagnait la salle à manger en s’appuyant contre les murailles.

Cinq minutes après, les deux portes du salon s’ouvrirent. Bertuccio parut, et faisant, comme Vatel à Chantilly, un dernier et héroïque effort:

«Monsieur le comte est servi», dit-il.

Monte-Cristo offrit le bras à Mme de Villefort.

«Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la baronne Danglars, je vous prie.»

Villefort obéit, et l’on passa dans la salle à manger.

LXIII. Le dîner.

Il était évident qu’en passant dans la salle à manger, un même sentiment animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence les avait menés tous dans cette maison, et cependant, tout étonnés et même tout inquiets que quelques-uns étaient de s’y trouver, ils n’eussent point voulu ne pas y être.

Et cependant des relations d’une date récente, la position excentrique et isolée, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient un devoir aux hommes d’être circonspects, et aux femmes une loi de ne point entrer dans cette maison où il n’y avait point de femmes pour les recevoir; et cependant hommes et femmes avaient passé les uns sur la circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosité, les pressant de son irrésistible aiguillon, l’avait emporté sur le tout.

Il n’y avait point jusqu’aux Cavalcanti père et fils qui, l’un malgré sa raideur, l’autre malgré sa désinvolture, ne parussent préoccupés de se trouver réunis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but, à d’autres hommes qu’ils voyaient pour la première fois.

Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l’invitation de Monte-Cristo, M. de Villefort s’approcher d’elle pour lui offrir le bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses lunettes d’or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.

Aucun de ces deux mouvements n’avait échappé au comte, et déjà, dans cette simple mise en contact des individus, il y avait pour l’observateur de cette scène un fort grand intérêt.

M. de Villefort avait à sa droite Mme Danglars et à sa gauche Morrel. Le comte était assis entre Mme de Villefort et Danglars.

Les autres intervalles étaient remplis par Debray, assis entre Cavalcanti père et Cavalcanti fils, et par Château-Renaud, assis entre Mme de Villefort et Morcerf.

Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris à tâche de renverser complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la curiosité qu’à l’appétit de ses convives l’aliment qu’elle désirait. Ce fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental à la manière dont pouvaient l’être les festins des fées arabes.

Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts et savoureux dans la corne d’abondance de l’Europe étaient amoncelés en pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons monstrueux étendus sur des larmes d’argent, tous les vins de l’Archipel, de l’Asie Mineure et du Cap, enfermés dans des fioles aux formes bizarres et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur de ces vins, défilèrent comme une de ces revues qu’Apicius passait, avec ses convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l’on pût dépenser mille louis à un dîner de dix personnes, mais à la condition que, comme Cléopâtre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de Médicis, on boirait de l’or fondu.

Monte-Cristo vit l’étonnement général, et se mit à rire et à se railler tout haut.

«Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n’est-ce pas, c’est qu’arrivé à un certain degré de fortune il n’y a plus de nécessaire que le superflu, comme ces dames admettront qu’arrivé à un certain degré d’exaltation, il n’y a plus de positif que l’idéal? Or, en poursuivant le raisonnement, qu’est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons pas. Qu’est-ce qu’un bien véritablement désirable? Un bien que nous ne pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me procurer des choses impossibles à avoir, telle est l’étude de toute ma vie. J’y arrive avec deux moyens: l’argent et la volonté. Je mets à poursuivre une fantaisie, par exemple, la même persévérance que vous mettez, vous, monsieur Danglars, à créer une ligne de chemin de fer; vous, monsieur de Villefort, à faire condamner un homme à mort, vous monsieur Debray, à pacifier un royaume, vous, monsieur de Château-Renaud, à plaire à une femme; et vous, Morrel, à dompter un cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux poissons, nés, l’un à cinquante lieues de Saint-Pétersbourg, l’autre à cinq lieues de Naples: n’est-ce pas amusant de les réunir sur la même table?

– Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars.

– Voici M. de Château-Renaud, qui a habité la Russie, qui vous dira le nom de l’un, répondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui est Italien, qui vous dira le nom de l’autre.

– Celui-ci, dit Château-Renaud, est, je crois, un sterlet.

– À merveille.

– Et celui-là, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie.

– C’est cela même. Maintenant, monsieur Danglars, demandez à ces deux messieurs où se pêchent ces deux poissons.

– Mais, dit Château-Renaud, les sterlets se pêchent dans la Volga seulement.

– Mais dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse des amproies de cette taille.

– Eh bien, justement, l’un vient de la Volga et l’autre du lac de Fusaro.

– Impossible! s’écrièrent ensemble tous les convives.

– Eh bien, voilà justement ce qui m’amuse, dit Monte-Cristo. Je suis comme Néron: cupitor impossibilium; et voilà, vous aussi, ce qui vous amuse en ce moment, voilà enfin ce qui fait que cette chair, qui peut-être en réalité ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va vous sembler exquise tout à l’heure, c’est que, dans votre esprit, il était impossible de se la procurer et que cependant la voilà.

– Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons à Paris?

– Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apporté ces deux poissons chacun dans un grand tonneau matelassé, l’un de roseaux et d’herbes du fleuve, l’autre de joncs et de plantes du lac; ils ont été mis dans un fourgon fait exprès; ils ont vécu ainsi, le sterlet douze jours, et la lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier s’en est emparé pour faire mourir l’un dans du lait, l’autre dans du vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars?

– Je doute au moins, répondit Danglars, en souriant de son sourire épais.

– Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l’autre sterlet et l’autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d’autres tonneaux et qui vivent encore.»

Danglars ouvrit des yeux effarés; l’assemblée battit des mains.

Quatre domestiques apportèrent deux tonneaux garnis de plantes marines, dans chacun desquels palpitait un poisson pareil à ceux qui étaient servis sur la table.

«Mais pourquoi deux de chaque espèce? demanda Danglars.

– Parce que l’un pouvait mourir, répondit simplement Monte-Cristo.

– Vous êtes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les philosophes ont beau dire, c’est superbe d’être riche.

– Et surtout d’avoir des idées, dit Mme Danglars.

– Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci madame; elle était fort en honneur chez les Romains, et Pline raconte qu’on envoyait d’Ostie à Rome, avec des relais d’esclaves qui les portaient sur leur tête, des poissons de l’espèce de celui qu’il appelle le mulus et qui, d’après le portrait qu’il en fait, est probablement la dorade. C’était aussi un luxe de l’avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir, car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un arc-en-ciel qui s’évapore, passait par toutes les nuances du prisme, après quoi on l’envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son mérite. Si on ne le voyait pas vivant, on le méprisait mort.

– Oui, dit Debray; mais il n’y a que sept ou huit lieues d’Ostie à Rome.

– Ah! ça, c’est vrai, dit Monte-Cristo; mais où serait le mérite de venir dix-huit cents ans après Lucullus, si l’on ne faisait pas mieux que lui?»

Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux énormes mais ils avaient le bon esprit de ne pas dire un mot.

«Tout cela est fort aimable, dit Château-Renaud cependant ce que j’admire le plus, je l’avoue, c’est l’admirable promptitude avec laquelle vous êtes servi. N’est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous n’avez acheté cette maison qu’il y a cinq ou six jours?

– Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo.

– Eh bien, je suis sûr qu’en huit jours elle a subi une transformation complète; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entrée que celle-ci, et la cour était pavée et vide, tandis qu’aujourd’hui la cour est un magnifique gazon bordé d’arbres qui paraissent avoir cent ans.

– Que voulez-vous? j’aime la verdure et l’ombre, dit Monte-Cristo.

– En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse délivrance, c’est par la route, je me rappelle, que vous m’avez fait entrer dans la maison.

– Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j’ai préféré une entrée qui me permît de voir le bois de Boulogne à travers ma grille.

– En quatre jours, dit Morrel, c’est un prodige!

– En effet, dit Château-Renaud, d’une vieille maison en faire une neuve, c’est chose miraculeuse; car elle était fort vieille la maison, et même fort triste. Je me rappelle avoir été chargé par ma mère de la visiter, quand M. de Saint-Méran l’a mise en vente, il y a deux ou trois ans.

– M. de Saint-Méran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait donc à M. de Saint-Méran avant que vous l’achetiez?

– Il paraît que oui, répondit Monte-Cristo.

– Comment, il paraît! vous ne savez pas à qui vous avez acheté cette maison?

– Ma foi non, c’est mon intendant qui s’occupe de tous ces détails.

– Il est vrai qu’il y a au moins dix ans qu’elle n’avait été habitée, dit Château-Renaud, et c’était une grande tristesse que de la voir avec ses persiennes fermées, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En vérité, si elle n’eût point appartenu au beau-père d’un procureur du roi, on eût pu la prendre pour une de ces maisons maudites où quelque grand crime a été commis.»

Villefort qui jusque-là n’avait point touché aux trois ou quatre verres de vins extraordinaires placés devant lui en prit un au hasard et le vida d’un seul trait.

Monte-Cristo laissa s’écouler un instant; puis, au milieu du silence qui avait suivi les paroles de Château-Renaud:

«C’est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la même pensée m’est venue la première fois que j’y entrai; et cette maison me parut si lugubre, que jamais je ne l’eusse achetée si mon intendant n’eût fait la chose pour moi. Probablement que le drôle avait reçu quelque pourboire du tabellion.

– C’est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Méran a voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille, fût vendue, parce qu’en restant trois ou quatre ans inhabitée encore, elle fût tombée en ruine.»

Ce fut Morrel qui pâlit à son tour.

«Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu! bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue de damas rouge, qui m’a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au possible.

– Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique?

– Est-ce que l’on se rend compte des choses instinctives? dit Monte-Cristo; est-ce qu’il n’y a pas des endroits où il semble qu’on respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n’en sait rien; par un enchaînement de souvenirs, par un caprice de la pensée qui nous reporte à d’autres temps, à d’autres lieux, qui n’ont peut-être aucun rapport avec les temps et les lieux où nous nous trouvons; tant il y a que cette chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de dîner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le café au jardin; après le dîner, le spectacle.»

Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.

Villefort et Mme Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur place; ils s’interrogeaient des yeux, froids, muets et glacés.

«Avez-vous entendu? dit Mme Danglars.

– Il faut y aller», répondit Villefort en se levant et en lui offrant le bras.

Tout le monde était déjà épars dans la maison, poussé par la curiosité, car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas à cette chambre, et qu’en même temps on parcourrait le reste de cette masure dont Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s’élança donc par les portes ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils furent passés à leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s’ils eussent pu le comprendre, eût épouvanté les convives bien autrement que cette chambre dans laquelle on allait entrer.

On commença en effet par parcourir les appartements, les chambres meublées à l’orientale avec des divans et des coussins pour tout lit, des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapissés des plus beaux tableaux des vieux maîtres; des boudoirs en étoffes de Chine, aux couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux; puis enfin on arriva dans la fameuse chambre.

Elle n’avait rien de particulier, si ce n’est que, quoique le jour tombât, elle n’était point éclairée et qu’elle était dans la vétusté, quand toutes les autres chambres avaient revêtu une parure neuve.

Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte lugubre.

«Hou! s’écria Mme de Villefort, c’est effrayant, en effet.»

Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu’on n’entendit pas.

Plusieurs observations se croisèrent, dont le résultat fut qu’en effet la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.

«N’est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement placé, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au pastel, que l’humidité a fait pâlir, ne semblent-ils pas dire, avec leurs lèvres blêmes et leurs yeux effarés: J’ai vu!»

Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue placée près de la cheminée.

«Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous asseoir sur cette chaise où peut-être le crime a été commis!»

Mme Danglars se leva vivement.

«Et puis, dit Monte-Cristo, ce n’est pas tout.

– Qu’y a-t-il donc encore? demanda Debray, à qui l’émotion de Mme Danglars n’échappait point.

– Ah! oui, qu’y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu’à présent j’avoue que je n’y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti?

– Ah! dit celui-ci, nous avons à Pise la tour d’Ugolin, à Ferrare la prison du Tasse, et à Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo.

– Oui; mais vous n’avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce que vous en pensez.

– Quelle sinistre cambrure d’escalier! dit Château-Renaud en riant.

– Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c’est le vin de Chio qui porte à la mélancolie, mais certainement je vois cette maison tout en noir.»

Quant à Morrel, depuis qu’il avait été question de la dot de Valentine, il était demeuré triste et n’avait pas prononcé un mot.

«Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abbé de Ganges quelconque, descendant pas à pas, par une nuit sombre et orageuse, cet escalier avec quelque lugubre fardeau qu’il a hâte de dérober à la vue des hommes, sinon au regard de Dieu!»

Mme Danglars s’évanouit à moitié au bras de Villefort, qui fut lui-même obligé de s’adosser à la muraille.

«Ah! mon Dieu! madame, s’écria Debray, qu’avez-vous donc? comme vous pâlissez!

– Ce qu’elle a? dit Mme de Villefort, c’est bien simple; elle a que M. de Monte-Cristo nous raconte des histoires épouvantables, dans l’intention sans doute de nous faire mourir de peur.

– Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous épouvantez ces dames.

– Qu’avez-vous donc? répéta tout bas Debray à Mme Danglars.

– Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j’ai besoin d’air, voilà tout.

– Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras à Mme Danglars et en s’avançant vers l’escalier dérobé.

– Non, dit-elle, non; j’aime encore mieux rester ici.

– En vérité, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est sérieuse?

– Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une façon de supposer les choses qui donne à l’illusion l’aspect de la réalité.

– Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une affaire d’imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutôt se représenter cette chambre comme une bonne et honnête chambre de mère de famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit visité par la déesse Lucine, et cet escalier mystérieux comme le passage par où, doucement et pour ne pas troubler le sommeil réparateur de l’accouchée, passe le médecin ou la nourrice, ou le père lui-même emportant l’enfant qui dort?…»

Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer à cette douce peinture, poussa un gémissement et s’évanouit tout à fait.

«Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-être faudrait-il la transporter à sa voiture.

– Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oublié mon flacon!

– J’ai le mien», dit Mme de Villefort.

Et elle passa à Monte-Cristo un flacon plein d’une liqueur rouge pareille à celle dont le comte avait essayé sur Édouard la bienfaisante influence.

«Ah!… dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort.

– Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j’ai essayé.

– Et vous avez réussi?

– Je le crois.»

On avait transporté Mme Danglars dans la chambre à côté. Monte-Cristo laissa tomber sur ses lèvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint à elle.

«Oh! dit-elle, quel rêve affreux!»

Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre qu’elle n’avait pas rêvé. On chercha M. Danglars, mais, peu disposé aux impressions poétiques, il était descendu au jardin, et causait, avec M. Cavalcanti père, d’un projet de chemin de fer de Livourne à Florence. Monte-Cristo semblait désespéré; il prit le bras de Mme Danglars et la conduisit au jardin où l’on retrouva M. Danglars prenant le café entre MM. Cavalcanti père et fils.

«En vérité, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effrayée?

– Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon la disposition d’esprit où nous nous trouvons.»

Villefort s’efforça de rire.

«Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d’une supposition, d’une chimère…

– Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m’en croirez si vous voulez, j’ai la conviction qu’un crime a été commis dans cette maison.

– Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du roi.

– Ma foi, répondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j’en profiterai pour faire ma déclaration.

– Votre déclaration? dit Villefort.

– Oui, et en face de témoins.

– Tout cela est fort intéressant, dit Debray; et s’il y a réellement crime, nous allons faire admirablement la digestion.

– Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez, monsieur de Villefort pour que la déclaration soit valable, elle doit être faite aux autorités compétentes.»

Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en même temps qu’il serrait sous le sien celui de Mme Danglars, il traîna le procureur du roi jusque sous le platane, où l’ombre était la plus épaisse.

Tous les autres convives suivaient.

«Tenez, dit Monte-Cristo, ici, à cette place même (et il frappait la terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres déjà vieux, j’ai fait creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant, ont déterré un coffre ou plutôt des ferrures de coffre, au milieu desquelles était le squelette d’un enfant nouveau-né. Ce n’est pas de la fantasmagorie cela, j’espère?»

Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le poignet de Villefort.

«Un enfant nouveau-né? répéta Debray; diable! ceci devient sérieux, ce me semble.

– Eh bien, dit Château-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je prétendais tout à l’heure que les maisons avaient une âme et un visage comme les hommes, et qu’elles portaient sur leur physionomie un reflet de leurs entrailles. La maison était triste parce qu’elle avait des remords; elle avait des remords parce qu’elle cachait un crime.

– Oh! qui dit que c’est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier effort.

– Comment! un enfant enterré vivant dans un jardin, ce n’est pas un crime? s’écria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-là, monsieur le procureur du roi?

– Mais qui dit qu’il a été enterré vivant?

– Pourquoi l’enterrer là, s’il était mort? Ce jardin n’a jamais été un cimetière.

– Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda naïvement le major Cavalcanti.

– Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, répondit Danglars.

– Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti.

– Je le crois… N’est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda Monte-Cristo.

– Oui, monsieur le comte», répondit celui-ci avec un accent qui n’avait plus rien d’humain.

Monte-Cristo vit que c’était tout ce que pouvaient supporter les deux personnes pour lesquelles il avait préparé cette scène; et ne voulant pas la pousser trop loin:

«Mais le café, messieurs, dit-il, il me semble que nous l’oublions.»

Et il ramena ses convives vers la table placée au milieu de la pelouse.

«En vérité monsieur le comte, dit Mme Danglars, j’ai honte d’avouer ma faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m’ont bouleversée; laissez-moi m’asseoir, je vous prie.»

Et elle tomba sur une chaise.

Monte-Cristo la salua et s’approcha de Mme de Villefort.

«Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon», dit-il.

Mais avant que Mme de Villefort se fût approchée de son amie, le procureur du roi avait déjà dit à l’oreille de Mme Danglars:

«Il faut que je vous parle.

– Quand cela?

– Demain.

– Où?

– À mon bureau… au parquet si vous voulez, c’est encore là l’endroit le plus sûr.

– J’irai.»

En ce moment Mme de Villefort s’approcha.

«Merci, chère amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n’est plus rien, et je me sens tout à fait mieux.»

LXIV. Le mendiant.

La soirée s’avançait; Mme de Villefort avait manifesté le désir de regagner Paris, ce que n’avait point osé faire Mme Danglars, malgré le malaise évident qu’elle éprouvait.

Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le signal du départ. Il offrit une place dans son landau à Mme Danglars, afin qu’elle eût les soins de sa femme. Quant à M. Danglars, absorbé dans une conversation industrielle des plus intéressantes avec M. Cavalcanti, il ne faisait aucune attention à tout ce qui se passait.

Monte-Cristo, tout en demandant son flacon à Mme de Villefort, avait remarqué que M. de Villefort s’était approché de Mme Danglars, et guidé par sa situation, il avait deviné ce qu’il lui avait dit, quoiqu’il eût parlé si bas qu’à peine si Mme Danglars elle-même l’avait entendu.

Il laissa, sans s’opposer à aucun arrangement, partir Morrel, Debray et Château-Renaud à cheval, et monter les deux dames dans le landau de M. de Villefort; de son côté, Danglars, de plus en plus enchanté de Cavalcanti père, l’invita à monter avec lui dans son coupé.

Quant à Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l’attendait devant la porte, et dont un groom, qui exagérait les agréments de la fashion anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes, l’énorme cheval gris de fer.

Andrea n’avait pas beaucoup parlé durant le dîner, par cela même que c’était un garçon fort intelligent, et qu’il avait tout naturellement éprouvé la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives riches et puissants, parmi lesquels son œil dilaté n’apercevait peut-être pas sans crainte un procureur du roi.

Ensuite il avait été accaparé par M. Danglars, qui, après un rapide coup d’œil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu timide, en rapprochant tous ces symptômes de l’hospitalité de Monte-Cristo, avait pensé qu’il avait affaire à quelque nabab venu à Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine.

Il avait donc contemplé avec une complaisance indicible l’énorme diamant qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et expérimenté, de peur qu’il n’arrivât quelque accident à ses billets de banque, les avait convertis à l’instant même en un objet de valeur. Puis, après le dîner, toujours sous prétexte d’industrie et de voyages, il avait questionné le père et le fils sur leur manière de vivre; et le père et le fils, prévenus que c’était chez Danglars que devaient leur être ouverts, à l’un, son crédit de quarante-huit mille francs, une fois donnés, à l’autre, son crédit annuel de cinquante mille livres, avaient été charmants et plein d’affabilité pour le banquier, aux domestiques duquel, s’ils ne se fussent retenus, ils eussent serré la main, tant leur reconnaissance éprouvait le besoin de l’expansion.

Une chose surtout augmenta la considération, nous dirons presque la vénération de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidèle au principe d’Horace: nil admirari, s’était contenté, comme on l’a vu, de faire preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures lamproies. Puis il avait mangé sa part de celle-là sans dire un seul mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosités étaient familières à l’illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait probablement, à Lucques, de truites qu’il faisait venir de Suisse, et de langoustes qu’on lui envoyait de Bretagne, par des procédés pareils à ceux dont le comte s’était servi pour faire venir des lamproies du lac Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec une bienveillance très prononcée ces paroles de Cavalcanti:

«Demain, monsieur, j’aurai l’honneur de vous rendre visite pour affaires.

– Et moi, monsieur, avait répondu Danglars, je serai heureux de vous recevoir.»

Sur quoi il avait proposé à Cavalcanti, si cependant cela ne le privait pas trop de se séparer de son fils, de le reconduire à l’hôtel des Princes.

Cavalcanti avait répondu que, depuis longtemps, son fils avait l’habitude de mener la vie de jeune homme; qu’en conséquence, il avait ses chevaux et ses équipages à lui, et que, n’étant pas venus ensemble, il ne voyait pas de difficulté à ce qu’ils s’en allassent séparément.

Le major était donc monté dans la voiture de Danglars, et le banquier s’était assis à ses côtés, de plus en plus charmé des idées d’ordre et d’économie de cet homme, qui, cependant, donnait à son fils cinquante mille francs par an ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent mille livres de rente.

Quant à Andrea, il commença, pour se donner bon air, à gronder son groom de ce qu’au lieu de le venir prendre au perron il l’attendait à la porte de sortie, ce qui lui avait donné la peine de faire trente pas pour aller chercher son tilbury.

Le groom reçut la semonce avec humilité, prit, pour retenir le cheval impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de la droite les rênes à Andrea, qui les prit et posa légèrement sa botte vernie sur le marchepied.

En ce moment, une main s’appuya sur son épaule. Le jeune homme se retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oublié quelque chose à lui dire, et revenait à la charge au moment du départ.

Mais, au lieu de l’un et de l’autre, il n’aperçut qu’une figure étrange, hâlée par le soleil, encadrée dans une barbe de modèle, des yeux brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s’épanouissant sur une bouche où brillaient, rangées à leur place et sans qu’il en manquât une seule, trente-deux dents blanches, aiguës et affamées comme celles d’un loup ou d’un chacal.

Un mouchoir à carreaux rouges coiffait cette tête aux cheveux grisâtres et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus déchirés couvrait ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux d’un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui s’appuya sur l’épaule d’Andrea, et qui fut la première chose que vit le jeune homme, lui parut d’une dimension gigantesque. Le jeune homme, reconnut-il cette figure à la lueur de la lanterne de son tilbury, ou fut-il seulement frappé de l’horrible aspect de cet interlocuteur? Nous ne saurions le dire; mais le fait est qu’il tressaillit et se recula vivement.

«Que me voulez-vous? dit-il.

– Pardon! notre bourgeois, répondit l’homme en portant la main à son mouchoir rouge, je vous dérange peut-être, mais c’est que j’ai à vous parler.

– On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour débarrasser son maître de cet importun.

– Je ne mendie pas, mon joli garçon, dit l’homme inconnu au domestique avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci s’écarta: je désire seulement dire deux mots à votre bourgeois, qui m’a chargé d’une commission il y a quinze jours à peu près.

– Voyons, dit à son tour Andrea avec assez de force pour que le domestique ne s’aperçût point de son trouble, que voulez-vous? dites vite, mon ami.

– Je voudrais… je voudrais… dit tout bas l’homme au mouchoir rouge, que vous voulussiez bien m’épargner la peine de retourner à Paris à pied. Je suis très fatigué, et, comme je n’ai pas si bien dîné que toi, à peine, si je puis me tenir.»

Le jeune homme tressaillit à cette étrange familiarité.

«Mais enfin, lui dit-il, voyons que voulez-vous?

– Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et que tu me reconduises.

Andrea pâlit, mais ne répondit point.

«Oh! mon Dieu, oui, dit l’homme au mouchoir rouge en enfonçant ses mains dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux provocateurs, c’est une idée que j’ai comme cela; entends-tu, mon petit Benedetto?»

À ce nom, le jeune homme réfléchit sans doute, car il s’approcha de son groom, et lui dit:

«Cet homme a effectivement été chargé par moi d’une commission dont il a à me rendre compte. Allez à pied jusqu’à la barrière; là, vous prendrez un cabriolet, afin de n’être point trop en retard.»

Le valet, surpris, s’éloigna.

«Laissez-moi au moins gagner l’ombre, dit Andrea.

– Oh! quant à cela, je vais moi-même te conduire en belle place; attends», dit l’homme au mouchoir rouge.

Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un endroit où il était effectivement impossible à qui que ce fût au monde de voir l’honneur que lui accordait Andrea.

«Oh! moi, lui dit-il, ce n’est pas pour la gloire de monter dans une belle voiture non, c’est seulement parce que je suis fatigué, et puis, un petit peu, parce que j’ai à causer d’affaires avec toi.

– Voyons, montez», dit le jeune homme.

Il était fâcheux qu’il ne fît pas jour, car ç’eût été un spectacle curieux que celui de ce gueux, assis carrément sur les coussins brochés, près du jeune et élégant conducteur du tilbury.

Andrea poussa son cheval jusqu’à la dernière maison du village sans dire un seul mot à son compagnon, qui, de son côté, souriait et gardait le silence, comme s’il eût été ravi de se promener dans une si bonne locomotive.

Une fois hors d’Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s’assurer sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors, arrêtant son cheval et se croisant les bras devant l’homme au mouchoir rouge:

«Ah çà! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma tranquillité?

– Mais, toi-même, mon garçon, pourquoi te défies-tu de moi?

– Et en quoi me suis-je défié de vous?

– En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis que tu vas voyager en Piémont et en Toscane, et pas du tout, tu viens à Paris.

– En quoi cela vous gêne-t-il?

– En rien; au contraire, j’espère même que cela va m’aider.

– Ah! ah! dit Andrea, c’est-à-dire que vous spéculez sur moi.

– Allons! voilà les gros mots qui arrivent.

– C’est que vous auriez tort, maître Caderousse, je vous en préviens.

– Eh! mon Dieu! ne te fâche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce que c’est que le malheur; eh bien, le malheur, ça rend jaloux. Je te crois courant le Piémont et la Toscane, obligé de te faire faccino ou cicerone; je te plains du fond de mon cœur, comme je plaindrais mon enfant. Tu sais que je t’ai toujours appelé mon enfant.

– Après? après?

– Patience donc, salpêtre!

– J’en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout à coup passer à la barrière des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury, avec des habits tout flambant neufs. Ah çà! mais tu as donc découvert une mine, ou acheté une charge d’agent de change?

– De sorte que, comme vous l’avouez, vous êtes jaloux?

– Non, je suis content, si content, que j’ai voulu te faire mes compliments, le petit! mais, comme je n’étais pas vêtu régulièrement, j’ai pris mes précautions pour ne pas te compromettre.

– Belles précautions! dit Andrea, vous m’abordez devant mon domestique.

– Eh! que veux-tu, mon enfant! je t’aborde quand je puis te saisir. Tu as un cheval très vif, un tilbury très léger; tu es naturellement glissant comme une anguille; si je t’avais manqué ce soir, je courais risque de ne pas te rejoindre.

– Vous voyez bien que je ne me cache pas.

– Tu es bien heureux, et j’en voudrais bien dire autant; moi, je me cache: sans compter que j’avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais tu m’as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu es bien gentil.

– Voyons, dit Andrea, que vous faut-il?

– Tu ne me tutoies plus, c’est mal, Benedetto, un ancien camarade; prends garde, tu vas me rendre exigeant.»

Cette menace fit tomber la colère du jeune homme: le vent de la contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot.

«C’est mal à toi-même, Caderousse, dit-il, de t’y prendre ainsi envers un ancien camarade, comme tu disais tout à l’heure; tu es Marseillais, je suis…

– Tu le sais donc ce que tu es maintenant?

– Non, mais j’ai été élevé en Corse; tu es vieux et entêté; je suis jeune et têtu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout doit se faire à l’amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue d’être mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire?

– Elle est donc bonne, la chance? ce n’est donc pas un groom d’emprunt, ce n’est donc pas un tilbury d’emprunt, ce ne sont donc pas des habits d’emprunt que nous avons là? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des yeux brillants de convoitise.

– Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m’abordes, dit Andrea s’animant de plus en plus. Si j’avais un mouchoir comme le tien sur ma tête, un bourgeron crasseux sur les épaules et des souliers percés aux pieds, tu ne me reconnaîtrais pas.

– Tu vois bien que tu me méprises, le petit, et tu as tort; maintenant que je t’ai retrouvé, rien ne m’empêche d’être vêtu d’elbeuf comme un autre, attendu que je te connais bon cœur: si tu as deux habits, tu m’en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de haricots, moi, quand tu avais trop faim.

– C’est vrai, dit Andrea.

– Quel appétit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon appétit?

– Mais oui, dit Andrea en riant.

– Comme tu as dû dîner chez ce prince d’où tu sors.

– Ce n’est pas un prince, mais tout bonnement un comte.

– Un comte? et un riche, hein?

– Oui, mais ne t’y fie pas; c’est un monsieur qui n’a pas l’air commode.

– Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n’a pas de projets sur ton comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse en reprenant ce mauvais sourire qui avait déjà effleuré ses lèvres, il faut donner quelque chose pour cela, tu comprends.

– Voyons, que te faut-il?

– Je crois qu’avec cent francs par mois…

– Eh bien?

– Je vivrais…

– Avec cent francs?

– Mais mal, tu comprends bien; mais avec…

– Avec?

– Cent cinquante francs, je serais fort heureux.

– En voilà deux cents», dit Andrea.

Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d’or.

«Bon, fit Caderousse.

– Présente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en trouveras autant.

– Allons! voilà encore que tu m’humilies!

– Comment cela?

– Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux avoir affaire qu’à toi.

– Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne.

– Allons, allons! je vois que je ne m’étais pas trompé, tu es un brave garçon, et c’est une bénédiction quand le bonheur arrive à des gens comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance.

– Qu’as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti.

– Bon! encore de la défiance!

– Non. Eh bien, j’ai retrouvé mon père.

– Un vrai père?

– Dame! tant qu’il paiera…

– Tu croiras et tu honoreras; c’est juste. Comment l’appelles-tu ton père?

– Le major Cavalcanti.

– Et il se contente de toi?

– Jusqu’à présent il paraît que je lui suffis.

– Et qui t’a fait retrouver ce père-là?

– Le comte de Monte-Cristo.

– Celui de chez qui tu sors?

– Oui.

– Dis donc, tâche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu’il tient bureau.

– Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire?

– Moi?

– Oui, toi.

– Tu es bien bon de t’occuper de cela, dit Caderousse.

– Il me semble, puisque tu prends intérêt à moi, reprit Andrea, que je puis bien à mon tour prendre quelques informations.

– C’est juste… je vais louer une chambre dans une maison honnête, me couvrir d’un habit décent, me faire raser tous les jours, et aller lire les journaux au café. Le soir, j’entrerai dans quelque spectacle avec un chef de claque, j’aurai l’air d’un boulanger retiré, c’est mon rêve.

– Allons, c’est bon! Si tu veux mettre ce projet à exécution et être sage, tout ira à merveille.

– Voyez-vous M. Bossuet!… et toi, que vas-tu devenir?… pair de France?

– Eh! eh! dit Andrea, qui sait?

– M. le major Cavalcanti l’est peut-être… mais malheureusement l’hérédité est abolie.

– Pas de politique, Caderousse!… Et maintenant que tu as ce que tu veux et que nous sommes arrivés, saute en bas de ma voiture et disparais.

– Non pas, cher ami!

– Comment, non pas?

– Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tête, presque pas de souliers, pas de papier du tout et dix napoléons en or dans ma poche, sans compter ce qu’il y avait déjà, ce qui fait juste deux cents francs; mais on m’arrêterait immanquablement à la barrière! Alors je serais forcé, pour me justifier, de dire que c’est toi qui m’as donné ces dix napoléons: de là information, enquête; on apprend que j’ai quitté Toulon sans donner congé, et l’on me reconduit de brigade en brigade jusqu’au bord de la Méditerranée. Je redeviens purement et simplement le n°106, et adieu mon rêve de ressembler à un boulanger retiré! Non pas, mon fils; je préfère rester honorablement dans la capitale.»

Andrea fronça le sourcil; c’était, comme il s’en était vanté lui-même, une assez mauvaise tête que le fils putatif de M. le major Cavalcanti. Il s’arrêta un instant, jeta un coup d’œil rapide autour de lui, et comme son regard achevait de décrire le cercle investigateur, sa main descendit innocemment dans son gousset, ou elle commença de caresser la sous-garde d’un pistolet de poche.

Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son compagnon, passait ses mains derrière son dos, et ouvrait tout doucement un long couteau espagnol qu’il portait sur lui à tout événement.

Les deux amis, comme on le voit, étaient dignes de se comprendre, et se comprirent; la main d’Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta jusqu’à sa moustache rousse, qu’elle caressa quelque temps.

«Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc être heureux?

– Je ferai tout mon possible, répondit l’aubergiste du pont du Gard en renfonçant son couteau dans sa manche.

– Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire pour passer la barrière sans éveiller les soupçons? Il me semble qu’avec ton costume tu risques encore plus en voiture qu’à pied.

– Attends, dit Caderousse tu vas voir.»

Il prit le chapeau d’Andrea, la houppelande à grand collet que le groom exilé du tilbury avait laissée à sa place, et la mit sur son dos, après quoi, il prit la pose renfrognée d’un domestique de bonne maison dont le maître conduit lui-même.

«Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tête?

– Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien t’avoir enlevé ton chapeau.

– Allons donc, dit Andrea, et finissons-en.

– Qui est-ce qui t’arrête? dit Caderousse, ce n’est pas moi, je l’espère?

– Chut!» fit Cavalcanti.

On traversa la barrière sans accident.

À la première rue transversale, Andrea arrêta son cheval, et Caderousse sauta à terre.

«Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau?

– Ah! répondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de m’enrhumer?

– Mais moi?

– Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence à me faire vieux; au revoir, Benedetto!»

Et il s’enfonça dans la ruelle, où il disparut.

«Hélas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas être complètement heureux en ce monde!»

LXV. Scène conjugale.

À la place Louis XV, les trois jeunes gens s’étaient séparés, c’est-à-dire que Morrel avait pris les boulevards, que Château-Renaud avait pris le pont de la Révolution, et que Debray avait suivi le quai.

Morrel et Château-Renaud, selon toute probabilité, gagnèrent leurs foyers domestiques, comme on dit encore à la tribune de la Chambre dans les discours bien faits, et au théâtre de la rue Richelieu, dans les pièces bien écrites; mais il n’en fut pas de même de Debray. Arrivé au guichet du Louvre, il fit un à-gauche, traversa le Carrousel au grand trot, enfila la rue Saint-Roch, déboucha par la rue de la Michodière et arriva à la porte de M. Danglars, au moment où le landau de M. de Villefort, après l’avoir déposé, lui et sa femme, au faubourg Saint-Honoré, s’arrêtait pour mettre la baronne chez elle.

Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour, jeta la bride aux mains d’un valet de pied puis revint à la portière recevoir Mme Danglars, à laquelle il offrit le bras pour regagner ses appartements.

Une fois la porte fermée et la baronne et Debray dans la cour:

«Qu’avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous êtes-vous trouvée mal à cette histoire, ou plutôt à cette fable qu’a racontée le comte?

– Parce que j’étais horriblement disposée ce soir, mon ami, répondit la baronne.

– Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela. Vous étiez au contraire dans d’excellentes dispositions quand vous êtes arrivée chez le comte. M. Danglars était bien quelque peu maussade, c’est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur. Quelqu’un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien que je ne souffrirai jamais qu’une impertinence vous soit faite.

– Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont vous vous êtes aperçu, et dont je ne jugeais pas qu’il valût la peine de vous parler.»

Il était évident que Mme Danglars était sous l’influence d’une de ces irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre compte elles-mêmes, ou que, comme l’avait deviné Debray, elle avait éprouvé quelque commotion cachée qu’elle ne voulait avouer à personne. En homme habitué à reconnaître les vapeurs comme un des éléments de la vie féminine, il n’insista donc point davantage, attendant le moment opportun, soit d’une interrogation nouvelle, soit d’un aveu proprio motu.

À la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornélie. Mlle Cornélie était la camériste de confiance de la baronne.

«Que fait ma fille? demanda Mme Danglars.

– Elle a étudié toute la soirée, répondit Mlle Cornélie, et ensuite elle s’est couchée.

– Il me semble cependant que j’entends son piano?

– C’est Mlle Louise d’Armilly qui fait de la musique pendant que mademoiselle est au lit.

– Bien, dit Mme Danglars; venez me déshabiller.»

On entra dans la chambre à coucher. Debray s’étendit sur un grand canapé, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle Cornélie.

«Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars à travers la portière du cabinet, vous vous plaignez toujours qu’Eugénie ne vous fait pas l’honneur de vous adresser la parole?

– Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui, reconnaissant sa qualité d’ami de la maison, avait l’habitude de lui faire mille caresses, je ne suis pas le seul à vous faire de pareilles récriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l’autre jour à vous-même de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancée.

– C’est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu’un de ces matins tout cela changera, et que vous verrez entrer Eugénie dans votre cabinet.

– Dans mon cabinet, à moi?

– C’est-à-dire dans celui du ministre.

– Et pourquoi cela?

– Pour vous demander un engagement à l’Opéra! En vérité, je n’ai jamais vu un tel engouement pour la musique: c’est ridicule pour une personne du monde!»

Debray sourit.

«Eh bien, dit-il, qu’elle vienne avec le consentement du baron et le vôtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tâcherons qu’il soit selon son mérite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi beau talent que le sien.

– Allez, Cornélie, dit Mme Danglars, je n’ai plus besoin de vous.»

Cornélie disparut, et, un instant après, Mme Danglars sortit de son cabinet dans un charmant négligé, et vint s’asseoir près de Lucien.

Puis, rêveuse, elle se mit à caresser le petit épagneul.

Lucien la regarda un instant en silence.

«Voyons, Hermine, dit-il au bout d’un instant, répondez franchement: quelque chose vous blesse, n’est-ce pas?

– Rien», reprit la baronne.

Et cependant, comme elle étouffait, elle se leva, essaya de respirer et alla se regarder dans une glace.

«Je suis à faire peur ce soir», dit-elle.

Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce dernier point, quand tout à coup la porte s’ouvrit.

M. Danglars parut; Debray se rassit.

Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec un étonnement qu’elle ne se donna même pas la peine de dissimuler.

«Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.»

La baronne crut sans doute que cette visite imprévue signifiait quelque chose, comme un désir de réparer les mots amers qui étaient échappés au baron dans la journée.

Elle s’arma d’un air digne, et se retournant vers Lucien, sans répondre à son mari:

«Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray», lui dit-elle.

Debray, que cette visite avait légèrement inquiété d’abord, se remit au calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqué au milieu par un couteau à lame de nacre incrustée d’or.

«Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne, en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien loin.»

Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fût parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de cette politesse il perçait une certaine velléité inaccoutumée de faire autre chose ce soir-là que la volonté de sa femme.

La baronne aussi fut surprise et témoigna son étonnement par un regard qui sans doute eût donné à réfléchir à son mari, si son mari n’avait pas eu les yeux fixés sur un journal, où il cherchait la fermeture de la rente.

Il en résulta que ce regard si fier fut lancé en pure perte, et manqua complètement son effet.

«Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous déclare que je n’ai pas la moindre envie de dormir, que j’ai mille choses à vous conter ce soir, et que vous allez passer la nuit à m’écouter, dussiez-vous dormir debout.

– À vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien.

– Mon cher monsieur Debray, dit à son tour le banquier, ne vous tuez pas, je vous prie, à écouter cette nuit les folies de Mme Danglars, car vous les écouterez aussi bien demain; mais ce soir est à moi, je me le réserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, à causer de graves intérêts avec ma femme.»

Cette fois, le coup était tellement direct et tombait si d’aplomb, qu’il étourdit Lucien et la baronne; tous deux s’interrogèrent des yeux comme pour puiser l’un dans l’autre un secours contre cette agression; mais l’irrésistible pouvoir du maître de la maison triompha et force resta au mari.

«N’allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray, continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance imprévue me force à désirer d’avoir ce soir même une conversation avec la baronne; cela m’arrive assez rarement pour qu’on ne me garde pas rancune.»

Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux angles, comme Nathan dans Athalie.

«C’est incroyable, dit-il, quand la porte fut fermée derrière lui, combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent facilement l’avantage sur nous!»

Lucien parti, Danglars s’installa à sa place sur le canapé, ferma le livre resté ouvert, et, prenant une pose horriblement prétentieuse, continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n’avait pas pour lui la même sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le prit par la peau du cou et l’envoya, de l’autre côté de la chambre, sur une chaise longue.

L’animal jeta un cri en traversant l’espace; mais, arrivé à sa destination, il se tapit derrière un coussin, et, stupéfait de ce traitement auquel il n’était point accoutumé, il se tint muet et sans mouvement.

«Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites des progrès? Ordinairement vous n’étiez que grossier; ce soir vous êtes brutal.

– C’est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu’ordinairement», répondit Danglars.

Hermine regarda le banquier avec un suprême dédain. Ordinairement ces manières de coup d’œil exaspéraient l’orgueilleux Danglars; mais ce soir-là il parut à peine y faire attention.

«Et que me fait à moi votre mauvaise humeur? répondit la baronne, irritée de l’impassibilité de son mari, est-ce que ces choses-là me regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez sur eux vos mauvaises humeurs!

– Non pas, répondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils, madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours et en troubler le calme. Mes commis sont gens honnêtes, qui me gagnent ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu’ils méritent, si je les estime selon ce qu’ils rapportent; je ne me mettrai donc pas en colère contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en colère, ce sont les gens qui mangent mes dîners, qui éreintent mes chevaux et qui ruinent ma caisse.

– Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous plus clairement, monsieur, je vous prie.

– Oh! soyez tranquille, si je parle par énigme, je ne compte pas vous en faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de temps.

– Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de dissimuler à la fois l’émotion de sa voix et la rougeur de son visage.

– Vous comprenez; au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre mauvaise volonté continue, je vous dirai que je viens de perdre sept cent mille francs sur l’emprunt espagnol.

– Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c’est moi que vous rendez responsable de cette perte?

– Pourquoi pas?

– C’est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs?

– En tout cas, ce n’est pas la mienne.

– Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous ai dit de ne jamais me parler caisse; c’est une langue que je n’ai apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari.

– Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n’avaient le sou ni les uns ni les autres.

– Raison de plus pour que je n’aie pas appris chez eux l’argot de la banque, qui me déchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit d’écus qu’on compte et qu’on recompte m’est odieux, et je ne sais que le son de votre voix qui me soit encore plus désagréable.

– En vérité dit Danglars, comme c’est étrange! et moi qui avais cru que vous preniez le plus vif intérêt à mes opérations!

– Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise?

– Vous-même.

– Ah! par exemple!

– Sans doute.

– Je voudrais bien que vous me fissiez connaître en quelle occasion.

– Oh! mon Dieu! c’est chose facile. Au mois de février dernier, vous m’avez parlé la première des fonds d’Haïti, vous aviez rêvé qu’un bâtiment entrait dans le port du Havre, et que ce bâtiment apportait la nouvelle qu’un paiement que l’on croyait remis aux calendes grecques allait s’effectuer. Je connais la lucidité de votre sommeil; j’ai donc fait acheter en dessous main tous les coupons que j’ai pu trouver de la dette d’Haïti, et j’ai gagné quatre cent mille francs, dont cent mille vous ont été religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez voulu, cela ne me regarde pas.

«En mars, il s’agissait d’une concession de chemin de fer. Trois sociétés se présentaient, offraient des garanties égales. Vous m’avez dit que votre instinct, et, quoique vous vous prétendiez étrangère aux spéculations, je crois au contraire votre instinct très développé sur certaines matières, vous m’avez dit que votre instinct vous faisait croire que le privilège serait donné à la société dite du Midi.

«Je me suis fait inscrire à l’instant même pour les deux tiers des actions de cette société. Le privilège lui a été, en effet, accordé; comme vous l’aviez prévu, les actions ont triplé de valeur, et j’ai encaissé un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous ont été remis à titre d’épingles. Comment avez-vous employé ces deux cent cinquante mille francs?

– Mais où donc voulez-vous en venir, monsieur? s’écria la baronne, toute frissonnante de dépit et d’impatience.

– Patience, madame, j’y arrive.

– C’est heureux!

– En avril, vous avez été dîner chez le ministre; on causa de l’Espagne, et vous entendîtes une conversation secrète; il s’agissait de l’expulsion de don Carlos; j’achetai des fonds espagnols. L’expulsion eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour où Charles V repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touché cinquante mille écus; ils étaient à vous, vous en avez disposé à votre fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n’en est pas moins vrai que vous avez reçu cinq cent mille livres cette année.

– Eh bien, après, monsieur?

– Ah! oui, après! Eh bien, c’est justement après cela que la chose se gâte.

– Vous avez des façons de dire… en vérité…

– Elles rendent mon idée, c’est tout ce qu’il me faut… Après, c’était il y a trois jours, cet après-là. Il y a trois jours donc, vous avez causé politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que don Carlos est rentré en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle se répand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il se trouve que la nouvelle était fausse, et qu’à cette fausse nouvelle j’ai perdu sept cent mille francs!

– Eh bien?

– Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c’est donc un quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille francs, c’est cent soixante-quinze mille francs.

– Mais ce que vous me dites là est extravagant, et je ne vois pas, en vérité, comment vous mêlez le nom de M. Debray à toute cette histoire.

– Parce que si vous n’avez point par hasard les cent soixante-quinze mille francs que je réclame, vous les emprunterez à vos amis, et que M. Debray est de vos amis.

– Fi donc! s’écria la baronne.

– Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon vous me forceriez à vous dire que je vois d’ici M. Debray ricanant près des cinq cent mille livres que vous lui avez comptées cette année, et se disant qu’il a enfin trouvé ce que les plus habiles joueurs n’ont pu jamais découvrir, c’est-à-dire une roulette où l’on gagne sans mettre au jeu, et où l’on ne perd pas quand on perd.»

La baronne voulut éclater.

«Misérable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que vous osez me reprocher aujourd’hui?

– Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous n’êtes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si elle a toujours été conséquente avec elle-même. Quelque temps avant notre rupture, vous avez désiré étudier la musique avec ce fameux baryton qui a débuté avec tant de succès au Théâtre-Italien; moi, j’ai voulu étudier la danse avec cette danseuse qui s’était fait une si grande réputation à Londres. Cela m’a coûté, tant pour vous que pour moi, cent mille francs à peu près. Je n’ai rien dit, parce qu’il faut de l’harmonie dans les ménages. Cent mille francs pour que l’homme et la femme sachent bien à fond la danse et la musique, ce n’est pas trop cher. Bientôt, voilà que vous vous dégoûtez du chant, et que l’idée vous vient d’étudier la diplomatie avec un secrétaire du ministre; je vous laisse étudier. Vous comprenez: que m’importe à moi, puisque vous payez les leçons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd’hui, je m’aperçois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me peut coûter sept cent mille francs par mois. Halte-là! madame, car cela ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leçons… gratuites, et je le tolérerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison; entendez-vous madame?

– Oh! c’est trop fort, monsieur! s’écria Hermine suffoquée, et vous dépassez les limites de l’ignoble.

– Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n’êtes pas restée en deçà, et que vous avez volontairement obéi à cet axiome du code: «La femme doit suivre son mari.»

– Des injures!

– Vous avez raison: arrêtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne me suis jamais, moi, mêlé de vos affaires que pour votre bien; faites de même. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; opérez sur la vôtre, mais n’emplissez ni ne videz la mienne. D’ailleurs, qui sait si tout cela n’est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux de me voir dans l’opposition, et jaloux des sympathies populaires que je soulève, ne s’entend pas avec M. Debray pour me ruiner?

– Comme c’est probable!

– Mais sans doute; qui a jamais vu cela… une fausse nouvelle télégraphique, c’est-à-dire l’impossible, ou à peu près; des signes tout à fait différents donnés par les deux télégraphes!… C’est fait exprès pour moi, en vérité.

– Monsieur, dit humblement la baronne, vous n’ignorez pas, ce me semble, que cet employé a été chassé, qu’on a parlé même de lui faire son procès, que l’ordre avait été donné de l’arrêter, et que cet ordre eût été mis à exécution s’il ne se fût soustrait aux premières recherches par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilité… C’est une erreur.

– Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au ministre, qui fait noircir du papier à MM. les secrétaires d’État, mais qui à moi me coûte sept cent mille francs.

– Mais, monsieur, dit tout à coup Hermine, puisque tout cela, selon vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela directement à M. Debray, venez-vous me le dire à moi? Pourquoi accusez-vous l’homme et vous en prenez-vous à la femme?

– Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je veux le connaître? est-ce que je veux savoir qu’il donne des conseils? est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c’est vous qui faites tout cela, et non pas moi!

– Mais il me semble que puisque vous en profitez…»

Danglars haussa les épaules.

«Folles créatures, en vérité, que ces femmes qui se croient des génies parce qu’elles ont conduit une ou dix intrigues de façon à n’être pas affichées dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous caché vos dérèglements à votre mari même, ce qui est l’A.B.C. de l’art, parce que la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu’une pâle copie de ce que font la moitié de vos amies les femmes du monde. Mais il n’en est pas ainsi pour moi; j’ai vu et toujours vu; depuis seize ans à peu près, vous m’avez caché une pensée peut-être, mais pas une démarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre côté, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me tromper: qu’en est-il résulté? c’est que, grâce à ma prétendue ignorance, depuis M. de Villefort jusqu’à M. Debray, il n’est pas un de vos amis qui n’ait tremblé devant moi. Il n’en est pas un qui ne m’ait traité en maître de la maison, ma seule prétention près de vous; il n’en est pas un, enfin, qui ait osé vous dire de moi ce que je vous en dis moi-même aujourd’hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous empêcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous défends positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.»

Jusqu’au moment où le nom de Villefort avait été prononcé, la baronne avait fait assez bonne contenance; mais à ce nom elle avait pâli, et se levant comme mue par un ressort, elle avait étendu les bras comme pour conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui arracher la fin du secret qu’il ne connaissait pas ou que peut-être, par quelque calcul odieux comme étaient à peu près tous les calculs de Danglars, il ne voulait pas laisser échapper entièrement.

«M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire?

– Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari, n’étant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-être étant l’un et l’autre, et voyant qu’il n’y avait aucun parti à tirer d’un procureur du roi, est mort de chagrin ou de colère de vous avoir trouvée enceinte de six mois après une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le sais, mais je m’en vante: c’est un de mes moyens de succès dans mes opérations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s’est-il fait tuer lui-même? parce qu’il n’avait pas de caisse à sauver. Mais, moi, je me dois à ma caisse. M. Debray, mon associé, me fait perdre sept cent mille francs, qu’il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos affaires; sinon, qu’il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze mille livres, et qu’il fasse ce que font les banqueroutiers, qu’il disparaisse. Eh, mon Dieu! c’est un charmant garçon, je le sais, quand ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.»

Mme Danglars était atterrée; cependant elle fit un effort suprême pour répondre à cette dernière attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant à Villefort, à la scène du dîner, à cette étrange série de malheurs qui depuis quelques jours s’abattaient un à un sur sa maison et changeaient en scandaleux débats le calme ouaté de son ménage. Danglars ne la regarda même pas, quoiqu’elle fît tout ce qu’elle put pour s’évanouir. Il tira la porte de la chambre à coucher sans ajouter un seul mot et rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son demi-évanouissement, put croire qu’elle avait fait un mauvais rêve.

LXVI. Projets de mariage.

Le lendemain de cette scène, à l’heure que Debray avait coutume de choisir pour venir faire, en allant à son bureau, une petite visite à Mme Danglars, son coupé ne parut pas dans la cour.

À cette heure-là, c’est-à-dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda sa voiture et sortit.

Danglars, placé derrière un rideau, avait guetté cette sortie qu’il attendait. Il donna l’ordre qu’on le prévînt aussitôt que madame reparaîtrait; mais à deux heures, elle n’était pas rentrée.

À deux heures il demanda ses chevaux, se rendit à la Chambre et se fit inscrire pour parler contre le budget.

De midi à deux heures, Danglars était resté à son cabinet, décachetant ses dépêches, s’assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui, toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se présenta à l’heure annoncée la veille pour terminer son affaire avec le banquier.

En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donné de violentes marques d’agitation pendant la séance et qui surtout avait été plus acerbe que jamais contre le ministère, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher de le conduire avenue des Champs-Élysées, n°30.

Monte-Cristo était chez lui; seulement il était avec quelqu’un, et il priait Danglars d’attendre un instant au salon.

Pendant que le banquier attendait, la porte s’ouvrit, et il vit entrer un homme habillé en abbé, qui, au lieu d’attendre comme lui, plus familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans l’intérieur des appartements et disparut.

Un instant après, la porte par laquelle le prêtre était entré se rouvrit, et Monte-Cristo parut.

«Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l’abbé Busoni, que vous avez pu voir passer, vient d’arriver à Paris; il y avait fort longtemps que nous étions séparés, et je n’ai pas eu le courage de le quitter tout aussitôt. J’espère qu’en faveur du motif vous m’excuserez de vous avoir fait attendre.

– Comment donc, dit Danglars, c’est tout simple; c’est moi qui ai mal pris mon moment, et je vais me retirer.

– Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu! qu’avez-vous donc? vous avez l’air tout soucieux; en vérité vous m’effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comètes, il présage toujours quelque grand malheur au monde.

– J’ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur moi depuis plusieurs jours, et que je n’apprends que des sinistres.

– Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute à la Bourse?

– Non, j’en suis guéri, pour quelques jours du moins; il s’agit tout bonnement pour moi d’une banqueroute à Trieste.

– Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo Manfredi?

– Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d’affaires avec moi. Jamais un mécompte, jamais un retard; un gaillard qui payait comme un prince… qui paie. Je me mets en avance d’un million avec lui, et ne voilà-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses paiements!

– En vérité?

– C’est une fatalité inouïe. Je tire sur lui six cent mille livres, qui me reviennent impayées, et de plus je suis encore porteur de quatre cent mille francs de lettres de change signées par lui et payables fin courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j’envoie toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire d’Espagne, cela me fait une gentille fin de mois.

– Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d’Espagne?

– Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que cela.

– Comment diable avez-vous fait une pareille école, vous un vieux loup-cervier?

– Eh! c’est la faute de ma femme. Elle a rêvé que don Carlos était rentré en Espagne; elle croit aux rêves. C’est du magnétisme, dit-elle, et quand elle rêve une chose, cette chose, à ce qu’elle assure, doit infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer: elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il est vrai que ce n’est pas mon argent, mais le sien qu’elle joue. Cependant, n’importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille francs sortent de la poche de la femme, le mari s’en aperçoit toujours bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un bruit énorme.

– Si fait, j’en avais entendu parler, mais j’ignorais les détails; puis je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse.

– Vous ne jouez donc pas?

– Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai déjà tant de peine à régler mes revenus, je serais forcé, outre mon intendant, de prendre encore un commis et un garçon de caisse. Mais, à propos d’Espagne, il me semble que la baronne n’avait pas tout à fait rêvé l’histoire de la rentrée de don Carlos. Les journaux n’ont-ils pas dit quelque chose de cela?

– Vous croyez donc aux journaux, vous?

– Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnête Messager faisait exception à la règle, et qu’il n’annonçait que les nouvelles certaines, les nouvelles télégraphiques.

– Eh bien, voilà ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c’est que cette rentrée de don Carlos était effectivement une nouvelle télégraphique.

– En sorte, dit Monte-Cristo, que c’est dix-sept cent mille francs à peu près que vous perdez ce mois-ci?

– Il n’y a pas d’à peu près, c’est juste mon chiffre.

– Diable! pour une fortune de troisième ordre, dit Monte-Cristo avec compassion, c’est un rude coup.

– De troisième ordre! dit Danglars un peu humilié; que diable entendez-vous par là?

– Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catégories dans les fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxième ordre, fortune de troisième ordre. J’appelle fortune de premier ordre celle qui se compose de trésors que l’on a sous la main, les terres, les mines, les revenus sur des États comme la France, l’Autriche et l’Angleterre, pourvu que ces trésors, ces mines, ces revenus, forment un total d’une centaine de millions; j’appelle fortune de second ordre les exploitations manufacturières, les entreprises par association, les vice-royautés et les principautés ne dépassant pas quinze cent mille francs de revenu, le tout formant un capital d’une cinquantaine de millions; j’appelle enfin fortune de troisième ordre les capitaux fructifiant par intérêts composés, les gains dépendant de la volonté d’autrui ou des chances du hasard, qu’une banqueroute entame, qu’une nouvelle télégraphique ébranle; les spéculations éventuelles, les opérations soumises enfin aux chances de cette fatalité qu’on pourrait appeler force mineure, en la comparant à la force majeure, qui est la force naturelle; le tout formant un capital fictif ou réel d’une quinzaine de millions. N’est-ce point là votre position à peu près, dites?

– Mais dame, oui! répondit Danglars.

– Il en résulte qu’avec six fins de mois comme celle-là, continua imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisième ordre serait à l’agonie.

– Oh! dit Danglars avec un sourire fort pâle, comme vous y allez!

– Mettons sept mois, répliqua Monte-Cristo du même ton. Dites-moi, avez-vous pensé à cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille francs font douze millions ou à peu près?… Non? Eh bien, vous avez raison, car avec des réflexions pareilles on n’engagerait jamais ses capitaux, qui sont au financier ce que la peau est à l’homme civilisé. Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c’est notre crédit; mais quand l’homme meurt, il n’a que sa peau, de même qu’en sortant des affaires, vous n’avez que votre bien réel, cinq ou six millions tout au plus; car les fortunes de troisième ordre ne représentent guère que le tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d’un chemin de fer n’est toujours, au milieu de la fumée qui l’enveloppe et qui la grossit, qu’une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq millions qui forment votre actif réel, vous venez d’en perdre à peu près deux, qui diminuent d’autant votre fortune fictive ou votre crédit; c’est-à-dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d’être ouverte par une saignée qui, réitérée quatre fois, entraînerait la mort. Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin d’argent? Voulez-vous que je vous en prête?

– Que vous êtes un mauvais calculateur! s’écria Danglars en appelant à son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l’apparence: à l’heure qu’il est, l’argent est rentré dans mes coffres par d’autres spéculations qui ont réussi. Le sang sorti par la saignée est rentré par la nutrition. J’ai perdu une bataille en Espagne, j’ai été battu à Trieste; mais mon armée navale de l’Inde aura pris quelques galions; mes pionniers du Mexique auront découvert quelque mine.

– Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et à la première perte elle se rouvrira.

– Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la faconde banale du charlatan, dont l’état est de prôner son crédit; il faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent.

– Dame! cela s’est vu.

– Que la terre manquât de récoltes.

– Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.

– Ou que la mer se retirât, comme du temps de Pharaon ; encore il y a plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire caravanes.

– Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit Monte-Cristo; et je vois que je m’étais trompé, et que vous rentrez dans les fortunes du second ordre.

– Je crois pouvoir aspirer à cet honneur, dit Danglars avec un de ces sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l’effet d’une de ces lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines; mais, puisque nous en sommes à parler d’affaires, ajouta-t-il, enchanté de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce que je puis faire pour M. Cavalcanti.

– Mais, lui donner de l’argent, s’il a un crédit sur vous et que ce crédit vous paraisse bon.

– Excellent! il s’est présenté ce matin avec un bon de quarante mille francs, payable à vue sur vous, signé Busoni, et renvoyé par vous à moi avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compté à l’instant même ses quarante billets carrés.»

Monte-Cristo fit un signe de tête qui indiquait toute son adhésion.

«Mais ce n’est pas tout, continua Danglars; il a ouvert à son fils un crédit chez moi.

– Combien, sans indiscrétion, donne-t-il au jeune homme?

– Cinq mille francs par mois.

– Soixante mille francs par an. Je m’en doutais bien, dit Monte-Cristo en haussant les épaules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que veut-il qu’un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois?

– Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille de francs de plus…

– N’en faites rien, le père vous les laisserait pour votre compte; vous ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de véritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crédit?

– Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence.

– Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s’en faut; mais tenez-vous cependant dans les termes de la lettre.

– Vous n’auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti?

– Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout à l’heure, mon cher monsieur Danglars.

– Et avec cela comme il est simple! Je l’aurais pris pour un major, rien de plus.

– Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie pas de mine. Quand je l’ai vu pour la première fois, il m’a fait l’effet d’un vieux lieutenant moisi sous la contre épaulette. Mais tous les Italiens sont comme cela, ils ressemblent à de vieux juifs quand ils n’éblouissent pas comme des mages d’Orient.

– Le jeune homme est mieux, dit Danglars.

– Oui, un peu timide, peut-être; mais, en somme, il m’a paru convenable. J’en étais inquiet.

– Pourquoi cela?

– Parce que vous l’avez vu chez moi à peu près à son entrée dans le monde, à ce que l’on m’a dit du moins. Il a voyagé avec un précepteur très sévère et n’était jamais venu à Paris.

– Tous ces Italiens de qualité ont l’habitude de se marier entre eux, n’est-ce pas? demanda négligemment Danglars; ils aiment à associer leurs fortunes.

– D’habitude ils font ainsi, c’est vrai; mais Cavalcanti est un original qui ne fait rien comme les autres. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il envoie son fils en France pour qu’il y trouve une femme.

– Vous croyez?

– J’en suis sûr.

– Et vous avez entendu parler de sa fortune?

– Il n’est question que de cela; seulement les uns lui accordent des millions, les autres prétendent qu’il ne possède pas un paul.

– Et votre opinion à vous?

– Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle.

– Mais, enfin…

– Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens condottieri, car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné des provinces; mon opinion, dis-je, est qu’ils ont enterré des millions dans des coins que leurs aînés seuls connaissent et font connaître à leurs aînés de génération en génération; et la preuve, c’est qu’ils sont tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la République, dont ils conservent un reflet à force de les regarder.

– Parfait, dit Danglars; et c’est d’autant plus vrai qu’on ne leur connaît pas un pouce de terre, à tous ces gens-là.

– Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais à Cavalcanti que son palais de Lucques.

– Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c’est déjà quelque chose.

– Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu’il habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l’ai déjà dit, je crois le bonhomme serré.

– Allons, allons, vous ne le flattez pas.

– Écoutez, je le connais à peine: je crois l’avoir vu trois fois dans ma vie. Ce que j’en sais, c’est par l’abbé Busoni et par lui-même; il me parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien toujours que, quoique j’aie la plus grande confiance dans l’abbé Busoni personnellement, moi, je ne réponds de rien.

– N’importe, merci du client que vous m’avez envoyé; c’est un fort beau nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, à qui j’ai expliqué ce que c’étaient que les Cavalcanti, en est tout fier. À propos, et ceci est un simple détail de touriste, quand ces gens-là marient leurs fils, leur donnent-ils des dots?

– Eh, mon Dieu! c’est selon. J’ai connu un prince italien, riche comme une mine d’or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se mariaient malgré lui, se contentait de leur faire une rente de trente écus par mois. Admettons qu’Andrea se marie selon les vues de son père, il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c’était avec la fille d’un banquier, par exemple, peut-être prendrait-il un intérêt dans la maison du beau-père de son fils; puis, supposez à côté de cela que sa bru lui déplaise: bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de son coffre-fort, donne un double tour à la serrure, et voilà maître Andrea obligé de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant des cartes ou en pipant des dés.

– Ce garçon-là trouvera une princesse bavaroise ou péruvienne; il voudra une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose.

– Non, tous ces grands seigneurs de l’autre côté des monts épousent fréquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment à croiser les races. Ah çà! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là?

– Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraîtrait pas une mauvaise spéculation; et je suis un spéculateur.

– Ce n’est pas avec Mlle Danglars, je présume? vous ne voudriez pas faire égorger ce pauvre Andrea par Albert?

– Albert? dit Danglars en haussant les épaules; ah! bien oui, il se soucie pas mal de cela.

– Mais il est fiancé avec votre fille, je crois?

– C’est-à-dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois causé de ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert…

– N’allez-vous pas me dire que celui-ci n’est pas un bon parti?

– Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble!

– La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n’en doute pas, surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies.

– Oh! ce n’est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, à propos?

– Eh bien!

– Pourquoi donc n’avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre dîner?

– Je l’avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec Mme de Morcerf, à qui on a recommandé l’air de la mer.

– Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui être bon.

– Pourquoi cela?

– Parce que c’est l’air qu’elle a respiré dans sa jeunesse.»

Monte-Cristo laissa passer l’épigramme sans paraître y faire attention.

«Mais enfin, dit le comte, si Albert n’est point aussi riche que Mlle Danglars, vous ne pouvez nier qu’il porte un beau nom.

– Soit, mais j’aime autant le mien, dit Danglars.

– Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a cru l’orner; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n’avoir point compris que, selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour qu’on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de vingt ans.

– Et voilà justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu’il essayait de rendre sardonique, voilà pourquoi je préférerais M. Andrea Cavalcanti à M. Albert de Morcerf.

– Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le cèdent pas aux Cavalcanti?

– Les Morcerf!… Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous êtes un galant homme, n’est-ce pas?

– Je le crois.

– Et, de plus, connaisseur en blason?

– Un peu.

– Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle du blason de Morcerf.

– Pourquoi cela?

– Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m’appelle Danglars au moins.

– Après?

– Tandis que lui ne s’appelle pas Morcerf.

– Comment, il ne s’appelle pas Morcerf?

– Pas le moins du monde.

– Allons donc!

– Moi, quelqu’un m’a fait baron, de sorte que je le suis; lui s’est fait comte tout seul, de sorte qu’il ne l’est pas.

– Impossible.

– Écoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami, ou plutôt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais bon marché de mes armoiries, attendu que je n’ai jamais oublié d’où je suis parti.

– C’est la preuve d’une grande humilité ou d’un grand orgueil, dit Monte-Cristo.

– Eh bien, quand j’étais petit commis, moi, Morcerf était simple pêcheur.

– Et alors on l’appelait?

– Fernand.

– Tout court?

– Fernand Mondego.

– Vous en êtes sûr?

– Pardieu! il m’a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.

– Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille?

– Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis, tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant, qu’on a dites de lui et qu’on n’a jamais dites de moi.

– Quoi donc?

– Rien.

– Ah! oui je comprends; ce que vous me dites là me rafraîchit la mémoire à propos du nom de Fernand Mondego; j’ai entendu prononcer ce nom-là en Grèce.

– À propos de l’affaire d’Ali-Pacha?

– Justement.

– Voilà le mystère, reprit Danglars, et j’avoue que j’eusse donné bien des choses pour le découvrir.

– Ce n’était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.

– Comment cela?

– Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grèce?

– Pardieu!

– À Janina?

– J’en ai partout…

– Eh bien, écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel rôle a joué dans la catastrophe d’Ali-Tebelin un Français nommé Fernand.

– Vous avez raison! s’écria Danglars en se levant vivement, j’écrirai aujourd’hui même!

– Faites.

– Je vais le faire.

– Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse…

– Je vous la communiquerai.

– Vous me ferez plaisir.»

Danglars s’élança hors de l’appartement, et ne fit qu’un bond jusqu’à sa voiture.

LXVII. Le cabinet du procureur du

roi.

Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons Mme Danglars dans son excursion matinale.

Nous avons dit qu’à midi et demi Mme Danglars avait demandé ses chevaux et était sortie en voiture.

Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine, et fit arrêter au passage du Pont-Neuf.

Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement, comme il convient à une femme de goût qui sort le matin.

Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa course, la rue du Harlay.

À peine fut-elle dans la voiture, qu’elle tira de sa poche un voile noir très épais, qu’elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit miroir de poche, qu’on ne pouvait voir d’elle que sa peau blanche et la prunelle étincelante de son œil.

Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la cour du Harlay; il fut payé en ouvrant la portière, et Mme Danglars s’élançant vers l’escalier, qu’elle franchit légèrement, arriva bientôt à la salle des Pas-Perdus.

Le matin, il y a beaucoup d’affaires et encore plus de gens affairés au Palais; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes, Mme Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.

Il y avait encombrement dans l’antichambre de M. de Villefort; mais Mme Danglars n’eut pas même besoin de prononcer son nom, dès qu’elle parut, un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n’était point la personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et, sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au cabinet de M. de Villefort.

Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte: il entendit la porte s’ouvrir, l’huissier prononcer ces paroles: «Entrez, madame!» et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement; mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l’huissier, qui s’éloignait, qu’il se retourna vivement, alla pousser les verrous, tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.

Puis lorsqu’il eut acquis la certitude qu’il ne pouvait être ni vu ni entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé:

«Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.»

Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le cœur lui battait si fortement qu’elle se sentait près de suffoquer.

«Voilà, dit le procureur du roi en s’asseyant à son tour et en faisant décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme Danglars, voilà bien longtemps, madame, qu’il ne m’est arrivé d’avoir ce bonheur de causer seul avec vous; et, à mon grand regret, nous nous retrouvons pour entamer une conversation bien pénible.

– Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pénible pour moi que pour vous.»

Villefort sourit amèrement.

«Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt qu’aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans notre passé! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon! Hélas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!

– Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon émotion, n’est-ce pas? ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m’assieds à mon tour honteuse et tremblante,!… Oh! tenez, j’ai besoin de toute ma raison pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge menaçant.»

Villefort secoua la tête et poussa un soupir.

«Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n’est pas dans le fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l’accusé.

– Vous? dit Mme Danglars étonnée.

– Oui, moi.

– Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s’exagère la situation, dit Mme Danglars, dont l’œil si beau s’illumina d’une fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez à l’instant même, ont été tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-delà du plaisir, il y a toujours un peu de remords c’est pour cela que l’Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour soutien, à nous autres pauvres femmes, l’admirable parabole de la fille pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l’avoue, en me reportant à ces délires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me les pardonnera, car sinon l’excuse, du moins la compensation s’en est bien trouvée dans mes souffrances; mais vous, qu’avez-vous à craindre de tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le scandale anoblit?

– Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l’hypocrisie sans raison. Si mon front est sévère c’est que bien des malheurs l’ont assombri, si mon cœur s’est pétrifié, c’est afin de pouvoir supporter les chocs qu’il a reçus. Je n’étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n’étais pas ainsi ce soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d’une table de la rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et autour de moi; ma vie s’est usée à poursuivre des choses difficiles et à briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce qu’on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on veut l’obtenir ou auxquels on tente de l’arracher. Ainsi, la plupart des mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d’eux, déguisées sous la forme spécieuse de la nécessité; puis, la mauvaise action commise dans un moment d’exaltation, de crainte et de délire, on voit qu’on aurait pu passer auprès d’elle en l’évitant. Le moyen qu’il eût été bon d’employer, qu’on n’a pas vu, aveugle qu’on était, se présente à vos yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n’ai-je pas fait cela au lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont presque toujours le crime des autres.

– En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit Mme Danglars, si j’ai commis une faute, cette faute fût-elle personnelle, j’en ai reçu hier la sévère punition.

– Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et cependant…

– Eh bien?

– Eh bien, je dois vous dire… rassemblez tout votre courage, madame, car vous n’êtes pas encore au bout.

– Mon Dieu! s’écria Mme Danglars effrayée, qu’y a-t-il donc encore?

– Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien, figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir… affreux certainement… sanglant peut-être!…»

La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si épouvantée de son exaltation, qu’elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri mourut dans sa gorge.

«Comment est-il ressuscité, ce passé terrible s’écria Villefort; comment, du fond de la tombe et du fond de nos cœurs où il dormait, est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos fronts?

– Hélas! dit Hermine, sans doute le hasard!

– Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n’y a point de hasard!

– Mais si; n’est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard qui a fait tout cela? n’est-ce point par hasard que le comte de Monte-Cristo a acheté cette maison? n’est-ce point par hasard qu’il a fait creuser la terre? n’est-ce point par hasard, enfin, que ce malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente créature sortie de moi, à qui je n’ai jamais pu donner un baiser, mais à qui j’ai donné bien des larmes. Ah! tout mon cœur a volé au-devant du comte lorsqu’il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des fleurs.

– Eh bien, non, madame; et voilà ce que j’avais de terrible à vous dire, répondit Villefort d’une voix sourde: non, il n’y a pas eu de dépouille trouvée sous les fleurs; non, il n’y a pas eu d’enfant déterré; non, il ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir: il faut trembler!

– Que voulez-vous dire? s’écria Mme Danglars toute frémissante.

– Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres, n’a pu trouver ni squelette d’enfant ni ferrure de coffre, parce que sous ces arbres il n’y avait ni l’un ni l’autre.

– Il n’y avait ni l’un ni l’autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée, indiquait la terreur; il n’y avait ni l’un ni l’autre! répéta-t-elle encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper.

– Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent fois non!…

– Mais ce n’est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant, monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?

– C’est là; mais écoutez-moi, écoutez-moi madame, et vous allez me plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.

– Mon Dieu! vous m’effrayez! mais n’importe parlez, je vous écoute.

– Vous savez comment s’accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que moi, presque aussi haletant que vous, j’attendais votre délivrance. L’enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix: nous le crûmes mort.»

Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s’élancer de sa chaise.

Mais Villefort l’arrêta en joignant les mains comme pour implorer son attention.

«Nous le crûmes mort, répéta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et l’enfouis à la hâte. J’achevais à peine de le couvrir de terre, que le bras du Corse s’étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser, comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un frisson glacé me parcourut tout le corps et m’étreignit à la gorge… Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n’oublierai jamais votre sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu’au bas de l’escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice; un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles; pendant trois mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher à la vie, on m’ordonna le soleil et l’air du Midi. Quatre hommes me portèrent de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône, puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je descendis jusqu’à Arles, puis d’Arles, je repris ma litière et continuai mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je n’entendais plus parler de vous, je n’osai m’informer de ce que vous étiez devenue. Quand je revins à Paris, j’appris que, veuve de M. de Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars.

«À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m’était revenue? Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d’enfant qui, chaque nuit, dans mes rêves s’envolait du sein de la terre, et planait au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à peine de retour à Paris, je m’informai; la maison n’avait pas été habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d’être louée pour neuf ans. J’allai trouver le locataire, je feignis d’avoir un grand désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui appartenait au père et à la mère de ma femme; j’offris un dédommagement pour qu’on rompît le bail; on me demanda six mille francs: j’en eusse donné dix mille, j’en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis que j’en étais sorti, n’était entré dans la maison.

«Il était cinq heures de l’après-midi, je montai dans la chambre rouge et j’attendis la nuit.

«Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée.

«Ce Corse qui m’avait déclaré la vendetta, qui m’avait suivi de Nîmes à Paris; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m’avait frappé, m’avait vu creuser la fosse, il m’avait vu enterrer l’enfant; il pouvait en arriver à vous connaître; peut-être vous connaissait-il… Ne vous ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?… Ne serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait que je n’étais pas mort de son coup de poignard? Il était donc urgent qu’avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces de ce passé, que j’en détruisisse tout vestige matériel; il n’y aurait toujours que trop de réalité dans mon souvenir.

«C’était pour cela que j’avais annulé le bail, c’était pour cela que j’étais venu, c’était pour cela que j’attendais.

«La nuit arriva, je la laissai bien s’épaissir; j’étais sans lumière dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion embusqué; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n’osais me retourner. Mon cœur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que je croyais que ma blessure allait se rouvrir, enfin, j’entendis s’éteindre, l’un après l’autre, tous ces bruits divers de la campagne. Je compris que je n’avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre.

«Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu’un autre homme, mais lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l’escalier, que nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un anneau d’or, lorsque j’ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres, je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus près de crier; il me semblait que j’allais devenir fou.

«Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis l’escalier marche à marche; la seule chose que je n’avais pu vaincre, c’était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la rampe; si je l’eusse lâchée un instant, je me fusse précipité.

«J’arrivai à la porte d’en bas; en dehors de cette porte, une bêche était posée contre le mur. Je m’étais muni d’une lanterne sourde; au milieu de la pelouse, je m’arrêtai pour l’allumer, puis je continuai mon chemin.

«Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les arbres n’étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.

«L’effroi m’étreignait si fortement le cœur, qu’en approchant du massif je tirai un pistolet de ma poche et l’armai. Je croyais toujours voir apparaître à travers les branches la figure du Corse.

«J’éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai les yeux tout autour de moi; j’étais bien seul; aucun bruit ne troublait le silence de la nuit, si ce n’est le chant d’une chouette qui jetait son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit.

«J’attachai ma lanterne à une branche fourchue que j’avais déjà remarquée un an auparavant, à l’endroit même où je m’arrêtai pour creuser la fosse.

«L’herbe avait, pendant l’été, poussé bien épaisse à cet endroit, et, l’automne venu, personne ne s’était trouvé là pour la faucher. Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident que c’était là que j’avais retourné la terre. Je me mis à l’œuvre.

«J’en étais donc arrivé à cette heure que j’attendais depuis plus d’un an!

«Aussi, comme j’espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche; rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n’était le premier. Je crus m’être abusé, m’être trompé de place; je m’orientai, je regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m’avaient frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me rappelai que j’avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je m’appuyais à un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel destiné à servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui venait de quitter l’ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher, je tombai en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le trou: rien! toujours rien! le coffret n’y était pas.

– Le coffret n’y était pas? murmura Mme Danglars suffoquée par l’épouvante.

– Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort; non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l’assassin, ayant déterré le coffre et croyant que c’était un trésor, avait voulu s’en emparer, l’avait emporté; puis s’apercevant de son erreur, avait fait à son tour un trou et l’y avait déposé; rien. Puis il me vint cette idée qu’il n’avait point pris tant de précautions, et l’avait purement et simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans la chambre et j’attendis.

– Oh! mon Dieu!

– Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le massif; j’espérais y retrouver des traces qui m’auraient échappé pendant l’obscurité. J’avais retourné la terre sur une superficie de plus de vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j’avais fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.

«Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que j’avais faite qu’il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie; mais cette nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le cœur serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun espoir.

– Oh! s’écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.

– Je l’espérai un instant, dit Villefort, mais je n’eus pas ce bonheur; cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées: Pourquoi cet homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je.

– Mais vous l’avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.

– Eh! non, madame, ce ne pouvait plus être cela; on ne garde pas un cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l’on fait sa déposition. Or, rien de tout cela n’était arrivé.

– Eh bien, alors?… demanda Hermine toute palpitante.

– Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus effrayant pour nous: il y a que l’enfant était vivant peut-être, et que l’assassin l’a sauvé.»

Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de Villefort:

«Mon enfant était vivant! dit-elle; vous avez enterré mon enfant vivant, monsieur! Vous n’étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l’avez enterré! ah!…»

Mme Danglars s’était redressée et elle se tenait devant le procureur du roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et presque menaçante.

«Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose», répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet homme si puissant était près d’atteindre les limites du désespoir et de la folie.

«Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!» s’écria la baronne, retombant sur sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.

Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l’orage maternel qui s’amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez Mme Danglars la terreur qu’il éprouvait lui-même.

«Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son tour et en s’approchant de la baronne pour lui parler d’une voix plus basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu’un sait qu’il vit, quelqu’un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d’un enfant déterré où cet enfant n’était plus, ce secret c’est lui qui l’a.

– Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!» murmura Mme Danglars.

Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.

«Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mère obstinée.

– Oh! que je l’ai cherché! reprit Villefort en se tordant les bras: que de fois je l’ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois j’ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un million d’hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai pour la centième fois ce que le Corse avait pu faire de l’enfant: un enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s’apercevant qu’il était vivant encore, l’avait-il jeté dans la rivière.

– Oh! impossible! s’écria Mme Danglars; on assassine un homme par vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!

– Peut-être, continua Villefort, l’avait-il mis aux Enfants-Trouvés.

– Oh! oui, oui! s’écria la baronne, mon enfant est là! monsieur!

– Je courus à l’hospice, et j’appris que cette nuit même, la nuit du 20 septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé d’une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre H.

– C’est cela, c’est cela! s’écria Mme Danglars, tout mon linge était marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m’appelle Hermine. Merci, mon Dieu! mon enfant n’était pas mort!

– Non, il n’était pas mort!

– Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire mourir de joie, monsieur! Où est-il? où est mon enfant?»

Villefort haussa les épaules.

«Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un romancier? Non, hélas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six mois environ, était venue réclamer l’enfant avec l’autre moitié de la serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi exige, et on le lui avait remis.

– Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir.

– Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J’ai feint une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers, d’adroits agents, je les mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces jusqu’à Châlons; à Châlons, on les a perdues.

– Perdues?

– Oui, perdues; perdues à jamais.»

Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri pour chaque circonstance.

«Et c’est tout, dit-elle; et vous vous êtes borné là?

– Oh! non, dit Villefort, je n’ai jamais cessé de chercher, de m’enquérir, de m’informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j’ai donné quelque relâche. Mais, aujourd’hui, je vais recommencer avec plus de persévérance et d’acharnement que jamais; et je réussirai, voyez-vous; car ce n’est plus la conscience qui me pousse, c’est la peur.

– Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.

– Oh! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort, puisqu’elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué les yeux de cet homme, tandis qu’il nous parlait?

– Non.

– Mais l’avez-vous examiné profondément parfois?

– Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m’a frappée seulement, c’est que de tout ce repas exquis qu’il nous a donné, il n’a rien touché, c’est que d’aucun plat il n’a voulu prendre sa part.

– Oui, oui! dit Villefort, j’ai remarqué cela aussi. Si j’avais su ce que je sais maintenant, moi non plus je n’eusse touché à rien; j’aurais cru qu’il voulait nous empoisonner.

– Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.

– Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d’autres projets. Voilà pourquoi j’ai voulu vous voir, voilà pourquoi j’ai demandé à vous parler, voilà pourquoi j’ai voulu vous prémunir contre tout le monde, mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus profondément encore qu’il ne l’avait fait jusque-là ses yeux sur la baronne, vous n’avez parlé de notre liaison à personne?

– Jamais, à personne.

– Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n’est-ce pas?

– Oh! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant; jamais! je vous le jure.

– Vous n’avez point l’habitude d’écrire le soir ce qui s’est passé dans la matinée? vous ne faites pas de journal?

– Non! Hélas! ma vie passe emportée par la frivolité; moi-même, je l’oublie.

– Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez?

– J’ai un sommeil d’enfant; ne vous le rappelez-vous pas?»

Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de Villefort.

«C’est vrai, dit-il si bas qu’on l’entendit à peine.

– Eh bien? demanda la baronne.

– Eh bien, je comprends ce qu’il me reste à faire, reprit Villefort. Avant huit jours d’ici, je saurai ce que c’est que M. de Monte-Cristo, d’où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants qu’on déterre dans son jardin.»

Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le comte s’il eût pu les entendre.

Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la reconduisit avec respect jusqu’à la porte.

Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de l’autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en l’attendant, dormait paisiblement sur son siège.

LXVIII. Un bal d’été.

Le même jour, vers l’heure où Mme Danglars faisait la séance que nous avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n°27 et s’arrêtait dans la cour.

Au bout d’un instant la portière s’ouvrait, et Mme de Morcerf en descendait appuyée au bras de son fils.

À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle que, commandant un bain et ses chevaux, après s’être mis aux mains de son valet de chambre, il se fit conduire aux Champs-Élysées, chez le comte de Monte-Cristo.

Le comte le reçut avec son sourire habituel. C’était une étrange chose: jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le cœur ou dans l’esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l’on peut dire cela, forcer le passage de son intimité trouvaient un mur.

Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui tendre la main.

De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais sans la lui serrer.

«Eh bien, me voilà, dit-il, cher comte.

– Soyez le bienvenu.

– Je suis arrivé depuis une heure.

– De Dieppe?

– Du Tréport.

– Ah! c’est vrai.

– Et ma première visite est pour vous.

– C’est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût dit toute autre chose.

– Eh bien, voyons, quelles nouvelles?

– Des nouvelles! vous demandez cela à moi, à un étranger!»

– Je m’entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous avez fait quelque chose pour moi?

– M’aviez-vous donc chargé de quelque commission? dit Monte-Cristo en jouant l’inquiétude.

– Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l’indifférence. On dit qu’il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance: eh bien! au Tréport, j’ai reçu mon coup électrique; vous avez, sinon travaillé pour moi, du moins pensé à moi.

– Cela est possible, dit Monte-Cristo. J’ai en effet pensé à vous; mais le courant magnétique dont j’étais le conducteur agissait, je l’avoue, indépendamment de ma volonté.

– Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.

– C’est facile, M. Danglars a dîné chez moi.

– Je le sais bien, puisque c’est pour fuir sa présence que nous sommes partis, ma mère et moi.

– Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti.

– Votre prince italien?

– N’exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.

– Se donne, dites-vous?

– Je dis: se donne.

– Il ne l’est donc pas?

– Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne; n’est-ce pas comme s’il l’avait?

– Homme étrange que vous faites, allez! Eh bien?

– Eh bien, quoi?

– M. Danglars a donc dîné ici?

– Oui.

– Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?

– Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père, Mme Danglars, M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien Morrel, et puis qui encore… attendez donc… ah! M. de Château-Renaud.

– On a parlé de moi?

– On n’en a pas dit un mot.

– Tant pis.

– Pourquoi cela? Il me semble que, si l’on vous a oublié, on n’a fait, en agissant ainsi, que ce que vous désiriez!

– Mon cher comte, si l’on n’a point parlé de moi, c’est qu’on y pensait beaucoup, et alors je suis désespéré.

– Que vous importe, puisque Mlle Danglars n’était point au nombre de ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu’elle pouvait y penser chez elle.

– Oh! quant à cela, non, j’en suis sûr: ou si elle y pensait, c’est certainement de la même façon que je pense à elle.

– Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous détestez?

– Écoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars était femme à prendre en pitié le martyre que je ne souffre pas pour elle et m’en récompenser en dehors des convenances matrimoniales arrêtées entre nos deux familles, cela m’irait à merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une maîtresse charmante, mais comme femme, diable…

– Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser sur votre future?

– Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c’est vrai mais exacte du moins. Or, puisqu’on ne peut faire de ce rêve une réalité; comme pour arriver à un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c’est-à-dire qu’elle vive avec moi, qu’elle pense près de moi, qu’elle chante près de moi, qu’elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi, et cela pendant tout le temps de ma vie, alors je m’épouvante. Une maîtresse, mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c’est autre chose, cela se garde éternellement, de près ou de loin c’est-à-dire. Or, c’est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fût-ce même de loin.

– Vous êtes difficile, vicomte.

– Oui, car souvent je pense à une chose impossible.

– À laquelle?

– À trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui.»

Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.

«Ainsi, votre père a été bien heureux, dit-il.

– Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte: un ange du ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais. J’arrive du Tréport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa mère serait une complaisance ou une corvée mais, moi, j’ai passé quatre jours en tête-à-tête avec elle, plus satisfait, plus reposé, plus poétique, vous le dirais-je, que si j’eusse emmené au Tréport la reine Mab ou Titania.

– C’est une perfection désespérante, et vous donnez à tous ceux qui vous entendent de graves envies de rester célibataires.

– Voilà justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu’il existe au monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d’épouser Mlle Danglars. Avez-vous quelquefois remarqué comme notre égoïsme revêt de couleurs brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait à la vitre de Marlé ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu’il est notre diamant; mais si l’évidence vous force à reconnaître qu’il en est d’une eau plus pure, et que vous soyez condamné à porter éternellement ce diamant inférieur à un autre, comprenez-vous la souffrance?

– Mondain! murmura le comte.

– Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour où Mlle Eugénie s’apercevra que je ne suis qu’un chétif atome et que j’ai à peine autant de cent mille francs qu’elle a de millions.»

Monte-Cristo sourit.

«J’avais bien pensé à autre chose, continua Albert; Franz aime les choses excentriques, j’ai voulu le rendre malgré lui amoureux de Mlle Danglars; mais à quatre lettres que je lui ai écrites dans le plus affriandant des styles, Franz m’a imperturbablement répondu: «Je suis excentrique, c’est vrai, mais mon excentricité ne va pas jusqu’à reprendre ma parole quand je l’ai donnée.»

– Voilà ce que j’appelle le dévouement de l’amitié: donner à un autre la femme dont on ne voudrait soi-même qu’à titre de maîtresse.»

Albert sourit.

«À propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous importe, vous ne l’aimez pas, je crois?

– Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, où donc avez-vous vu que je n’aimais pas M. Franz? J’aime tout le monde.

– Et je suis compris dans tout le monde… merci.

– Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j’aime tout le monde à la manière dont Dieu nous ordonne d’aimer notre prochain, chrétiennement; mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons à M. Franz d’Épinay. Vous dites donc qu’il arrive.

– Oui, mandé par M. de Villefort, aussi enragé, à ce qu’il paraît, de marier Mlle Valentine que M. Danglars est enragé de marier Mlle Eugénie. Décidément, il paraît que c’est un état des plus fatigants que celui de père de grandes filles; il me semble que cela leur donne la fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois à la minute, jusqu’à ce qu’ils en soient débarrassés.

– Mais M. d’Épinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en patience.

– Mieux que cela, il le prend au sérieux; il met des cravates blanches et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande considération.

– Méritée, n’est-ce pas?

– Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme sévère, mais juste.

– À la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voilà un au moins que vous ne traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.

– Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d’épouser sa fille, répondit Albert en riant.

– En vérité, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous êtes d’une fatuité révoltante.

– Moi?

– Oui, vous. Prenez donc un cigare.

– Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?

– Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous débattre d’épouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce n’est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le premier.

– Bah! fit Albert avec de grands yeux.

– Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le cou dans les portes, que diable! Voyons, sérieusement, reprit Monte-Cristo en changeant d’intonation, avez-vous envie de rompre?

– Je donnerais cent mille francs pour cela.

– Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prêt à en donner le double pour atteindre au même but.

– Est-ce bien vrai, ce bonheur-là? dit Albert, qui cependant en disant cela ne put empêcher qu’un imperceptible nuage passât sur son front. Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?

– Ah! te voilà bien, nature orgueilleuse et égoïste! À la bonne heure, je retrouve l’homme qui veut trouer l’amour-propre d’autrui à coups de hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.

– Non! mais c’est qu’il me semble que M. Danglars…

– Devait être enchanté de vous n’est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un homme de mauvais goût, c’est convenu, et il est encore plus enchanté d’un autre…

– De qui donc?

– Je ne sais pas, moi; étudiez, regardez, saisissez les allusions à leur passage, et faites-en votre profit.

– Bon, je comprends; écoutez, ma mère… non! pas ma mère, je me trompe, mon père a eu l’idée de donner un bal.

– Un bal dans ce moment-ci de l’année?

– Les bals d’été sont à la mode.

– Ils n’y seraient pas, que la comtesse n’aurait qu’à vouloir, et elle les y mettrait.

– Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent à Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous charger d’une invitation pour MM. Cavalcanti?

– Dans combien de jours a lieu votre bal?

– Samedi.

– M. Cavalcanti père sera parti.

– Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d’amener M. Cavalcanti fils?

– Écoutez, vicomte, je ne le connais pas.

– Vous ne le connaissez pas?

– Non; je l’ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre jours, et je n’en réponds en rien.

– Mais vous le recevez bien, vous!

– Moi, c’est autre chose; il m’a été recommandé par un brave abbé qui peut lui-même avoir été trompé. Invitez-le directement, à merveille, mais ne me dites pas de vous le présenter; s’il allait plus tard épouser Mlle Danglars, vous m’accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper la gorge avec moi; d’ailleurs, je ne sais pas si j’irai moi-même.

– Où?

– À votre bal.

– Pourquoi n’y viendrez-vous point?

– D’abord parce que vous ne m’avez pas encore invité.

– Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-même.

– Oh! c’est trop charmant; mais je puis en être empêché.

– Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous sacrifier tous les empêchements.

– Dites.

– Ma mère vous en prie.

– Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant.

– Ah! comte, dit Albert, je vous préviens que Mme de Morcerf cause librement avec moi; et si vous n’avez pas senti craquer en vous ces fibres sympathiques dont je vous parlais tout à l’heure, c’est que ces fibres-là vous manquent complètement, car pendant quatre jours nous n’avons parlé que de vous.

– De moi? En vérité vous me comblez!

– Écoutez, c’est le privilège de votre emploi: quand on est un problème vivant.

– Ah! je suis donc aussi un problème pour votre mère? En vérité, je l’aurais crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils écarts d’imagination!

– Problème, mon cher comte, problème pour tous, pour ma mère comme pour les autres; problème accepté, mais non deviné, vous demeurez toujours à l’état d’énigme: rassurez-vous. Ma mère seulement demande toujours comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu’au fond, tandis que la comtesse G… vous prend pour Lord Ruthwen, ma mère vous prend pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La première fois que vous viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l’un et l’esprit de l’autre.

– Je vous remercie de m’avoir prévenu, dit le comte en souriant, je tâcherai de me mettre en mesure de faire face à toutes les suppositions.

– Ainsi vous viendrez samedi?

– Puisque Mme de Morcerf m’en prie.

– Vous êtes charmant.

– Et M. Danglars?

– Oh! il a déjà reçu la triple invitation; mon père s’en est chargé. Nous tâcherons aussi d’avoir le grand d’Aguesseau, M. de Villefort; mais on en désespère.

– Il ne faut jamais désespérer de rien, dit le proverbe.

– Dansez-vous, cher comte?

– Moi?

– Oui, vous. Qu’y aurait-il d’étonnant à ce que vous dansassiez?

– Ah! en effet, tant qu’on n’a pas franchi la quarantaine… Non, je ne danse pas; mais j’aime à voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle?

– Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec vous!

– Vraiment?

– Parole d’honneur! et je vous déclare que vous êtes le premier homme pour lequel ma mère ait manifesté cette curiosité.»

Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu’à la porte.

«Je me fais un reproche, dit-il en l’arrêtant au haut du perron.

– Lequel?

– J’ai été indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars.

– Au contraire, parlez-m’en encore, parlez-m’en souvent, parlez-m’en toujours; mais de la même façon.

– Bien! vous me rassurez. À propos, quand arrive M. d’Épinay?

– Mais dans cinq ou six jours au plus tard.

– Et quand se marie-t-il?

– Aussitôt l’arrivée de M. et de Mme de Saint-Méran.

– Amenez-le-moi donc quand il sera à Paris. Quoique vous prétendiez que je ne l’aime pas, je vous déclare que je serai heureux de le voir.

– Bien, vos ordres seront exécutés, seigneur.

– Au revoir!

– À samedi, en tout cas, bien sûr, n’est-ce pas?

– Comment donc! c’est parole donnée.»

Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand il fut remonté dans son phaéton, il se retourna, et trouvant Bertuccio derrière lui:

«Eh bien? demanda-t-il.

– Elle est allée au Palais, répondit l’intendant.

– Elle y est restée longtemps?

– Une heure et demie.

– Et elle est rentrée chez elle?

– Directement.

– Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j’ai maintenant un conseil à vous donner, c’est d’aller voir en Normandie si vous ne trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parlée.»

Bertuccio salua, et, comme ses désirs étaient en parfaite harmonie avec l’ordre qu’il avait reçu, il partit le soir même.

LXIX. Les informations.

M. de Villefort tint parole à Mme Danglars, et surtout à lui-même, en cherchant à savoir de quelle façon M. le comte de Monte-Cristo avait pu apprendre l’histoire de la maison d’Auteuil.

Il écrivit le même jour à un certain M. de Boville, qui, après avoir été autrefois inspecteur des prisons, avait été attaché, dans un grade supérieur, à la police de sûreté, pour avoir les renseignements qu’il désirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste près de qui l’on pourrait se renseigner.

Les deux jours expirés, M. de Villefort reçut la note suivante:

«La personne que l’on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue particulièrement de Lord Wilmore, riche étranger, que l’on voit quelquefois à Paris et qui s’y trouve en ce moment; il est connu également de l’abbé Busoni, prêtre sicilien d’une grande réputation en Orient, où il a fait beaucoup de bonnes œuvres.»

M. de Villefort répondit par un ordre de prendre sur ces deux étrangers les informations les plus promptes et les plus précises; le lendemain soir, ses ordres étaient exécutés, et voici les renseignements qu’il recevait:

L’abbé, qui n’était que pour un mois à Paris, habitait, derrière Saint-Sulpice, une petite maison composée d’un seul étage au-dessus d’un rez-de-chaussée; quatre pièces, deux pièces en haut et deux pièces en bas, formaient tout le logement, dont il était l’unique locataire.

Les deux pièces d’en bas se composaient d’une salle à manger avec table, deux chaises et buffet en noyer, et d’un salon boisé peint en blanc, sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour lui-même, l’abbé se bornait aux objets de stricte nécessité.

Il est vrai que l’abbé habitait de préférence le salon du premier. Ce salon, tout meublé de livres de théologie et de parchemins, au milieu desquels on le voyait s’ensevelir, disait son valet de chambre, pendant des mois entiers, était en réalité moins un salon qu’une bibliothèque.

Ce valet regardait les visiteurs au travers d’une sorte de guichet, et lorsque leur figure lui était inconnue ou ne lui plaisait pas, il répondait que M. l’abbé n’était point à Paris, ce dont beaucoup se contentaient, sachant que l’abbé voyageait souvent et restait quelquefois fort longtemps en voyage.

Au reste, qu’il fût au logis ou qu’il n’y fût pas, qu’il se trouvât à Paris ou au Caire, l’abbé donnait toujours, et le guichet servait de tour aux aumônes que le valet distribuait incessamment au nom de son maître.

L’autre chambre, située près de la bibliothèque, était une chambre à coucher. Un lit sans rideaux quatre fauteuils et un canapé de velours d’Utrecht jaune formaient avec un prie-Dieu tout son ameublement.

Quant à Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C’était un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages. Il louait en garni l’appartement qu’il habitait dans lequel il venait passer seulement deux ou trois heures par jour, et où il ne couchait que rarement. Une de ses manies était de ne vouloir pas absolument parler la langue française, qu’il écrivait cependant, assurait-on, avec une assez grande pureté.

Le lendemain du jour où ces précieux renseignements étaient parvenus à M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de la rue Férou, vint frapper à une porte peinte en vert olive et demanda l’abbé Busoni.

«M. l’abbé est sorti dès le matin, répondit le valet.

– Je pourrais ne pas me contenter de cette réponse, dit le visiteur, car je viens de la part d’une personne pour laquelle on est toujours chez soi. Mais veuillez remettre à l’abbé Busoni…

– Je vous ai déjà dit qu’il n’y était pas, répéta le valet.

– Alors quand il sera rentré, remettez-lui cette carte et ce papier cacheté. Ce soir, à huit heures M. l’abbé sera-t-il chez lui?

– Oh! sans faute, monsieur, à moins que M. l’abbé ne travaille, et alors c’est comme s’il était sorti.

– Je reviendrai donc ce soir à l’heure convenue», reprit le visiteur.

Et il se retira.

En effet, à l’heure indiquée, le même homme revint dans la même voiture, qui cette fois, au lieu de s’arrêter au coin de la rue Férou, s’arrêta devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra.

Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit que sa lettre avait fait l’effet désiré.

«M. l’abbé est chez lui? demanda-t-il.

– Oui, il travaille dans sa bibliothèque; mais il attend monsieur», répondit le serviteur.

L’étranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la superficie était inondée de la lumière que concentrait un vaste abat-jour, tandis que le reste de l’appartement était dans l’ombre, il aperçut l’abbé, en habit ecclésiastique, la tête couverte de ces coqueluchons sous lesquels s’ensevelissait le crâne des savants en us du Moyen Âge.

«C’est à monsieur Busoni que j’ai l’honneur de parler? demanda le visiteur.

– Oui, monsieur, répondit l’abbé, et vous êtes la personne que M. de Boville, ancien intendant des prisons, m’envoie de la part de M. le préfet de Police?

– Justement, monsieur.

– Un des agents préposés à la sûreté de Paris?

– Oui, monsieur», répondit l’étranger avec une espèce d’hésitation, et surtout un peu de rougeur.

L’abbé rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de s’asseoir à son tour.

«Je vous écoute, monsieur, dit l’abbé avec un accent italien des plus prononcés.

– La mission dont je me suis chargé, monsieur, reprit le visiteur en pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine à sortir, est une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui près duquel on la remplit.

L’abbé s’inclina.

«Oui, reprit l’étranger, votre probité, monsieur l’abbé, est si connue de M. le préfet de Police, qu’il veut savoir de vous, comme magistrat, une chose qui intéresse cette sûreté publique au nom de laquelle je vous suis député. Nous espérons donc, monsieur l’abbé, qu’il n’y aura ni liens d’amitié ni considération humaine qui puissent vous engager à déguiser la vérité à la justice.

– Pourvu, monsieur, que les choses qu’il vous importe de savoir ne touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prêtre, monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine.

– Oh! soyez tranquille, monsieur l’abbé, dit l’étranger, dans tous les cas nous mettrons votre conscience à couvert.»

À ces mots l’abbé, en pesant de son côté sur l’abat jour, leva ce même abat-jour du côté opposé, de sorte que, tout en éclairant en plein le visage de l’étranger, le sien restait toujours dans l’ombre.

«Pardon, monsieur l’abbé, dit l’envoyé de M. le préfet de Police, mais cette lumière me fatigue horriblement la vue.»

L’abbé baissa le carton vert.

«Maintenant, monsieur, je vous écoute, parlez.

– J’arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo?

– Vous voulez parler de M. Zaccone, je présume?

– Zaccone!… Ne s’appelle-t-il donc pas Monte-Cristo!

– Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutôt un nom de rocher, et non pas un nom de famille.

– Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de Monte-Cristo et M. Zaccone c’est le même homme…

– Absolument le même.

– Parlons de M. Zaccone.

– Soit.

– Je vous demandais si vous le connaissiez?

– Beaucoup.

– Qu’est-il?

– C’est le fils d’un riche armateur de Malte.

– Oui, je le sais bien, c’est ce qu’on dit; mais, comme vous le comprenez, la police ne peut pas se contenter d’un on-dit.

– Cependant, reprit l’abbé avec un sourire tout affable, quand cet on-dit est la vérité, il faut bien que tout le monde s’en contente, et que la police fasse comme tout le monde.

– Mais vous êtes sûr de ce que vous dites?

– Comment! si j’en suis sûr!

– Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune façon votre bonne foi. Je vous dis: Êtes-vous sûr?

– Écoutez, j’ai connu M. Zaccone le père.

– Ah! ah!

– Oui, et tout enfant j’ai joué dix fois avec son fils dans leurs chantiers de construction.

– Mais cependant ce titre de comte?

– Vous savez, cela s’achète.

– En Italie?

– Partout.

– Mais ces richesses qui sont immenses à ce qu’on dit toujours…

– Oh! quant à cela, répondit l’abbé, immenses c’est le mot.

– Combien croyez-vous qu’il possède, vous qui le connaissez?

– Oh! il a bien cent cinquante à deux cent mille livres de rente.

– Ah! voilà qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de trois, de quatre millions!

– Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions de capital.

– Mais on parlait de trois à quatre millions de rente!

– Oh! cela n’est pas croyable.

– Et vous connaissez son île de Monte-Cristo?

– Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome en France, par mer, la connaît, puisqu’il est passé à côté d’elle et l’a vue en passant.

– C’est un séjour enchanteur, à ce que l’on assure.

– C’est un rocher.

– Et pourquoi donc le comte a-t-il acheté un rocher?

– Justement pour être comte. En Italie, pour être comte, on a encore besoin d’un comté.

– Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M. Zaccone.

– Le père?

– Non, le fils.

– Ah! voici où commencent mes incertitudes, car voici où j’ai perdu mon jeune camarade de vue.

– Il a fait la guerre?

– Je crois qu’il a servi.

– Dans quelle arme?

– Dans la marine.

– Voyons, vous n’êtes pas son confesseur?

– Non, monsieur; je le crois luthérien.

– Comment, luthérien?

– Je dis que je crois; je n’affirme pas. D’ailleurs, je croyais la liberté des cultes établie en France.

– Sans doute, aussi n’est-ce point de ses croyances que nous nous occupons en ce moment, c’est de ses actions; au nom de M. le préfet de Police, je vous somme de dire ce que vous savez.

– Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-père le pape l’a fait chevalier du Christ, faveur qu’il n’accorde guère qu’aux princes, pour les services éminents qu’il a rendus aux chrétiens d’Orient; il a cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux princes ou aux États.

– Et il les porte?

– Non, mais il en est fier, il dit qu’il aime mieux les récompenses accordées aux bienfaiteurs de l’humanité que celles accordées aux destructeurs des hommes.

– C’est donc un quaker que cet homme-là?

– Justement, c’est un quaker, moins le grand chapeau et l’habit marron, bien entendu.

– Lui connaît-on des amis?

– Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.

– Mais enfin, il a bien quelque ennemi?

– Un seul.

– Comment le nommez-vous?

– Lord Wilmore.

– Où est-il?

– À Paris dans ce moment même.

– Et il peut me donner des renseignements?

– Précieux. Il était dans l’Inde en même temps que moi.

– Savez-vous où il demeure?

– Quelque part dans la Chaussée-d ’Antin; mais j’ignore la rue et le numéro.

– Vous êtes mal avec cet Anglais?

– J’aime Zaccone et lui le déteste; nous sommes en froid à cause de cela.

– Monsieur l’abbé, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais venu en France avant le voyage qu’il vient de faire à Paris?

– Ah! pour cela, je puis vous répondre pertinemment. Non, monsieur, il n’y est jamais venu, puisqu’il s’est adressé à moi, il y a six mois, pour avoir les renseignements qu’il désirait. De mon côté, comme j’ignorais à quelle époque je serais moi-même de retour à Paris, je lui ai adressé M. Cavalcanti.

– Andrea?

– Non; Bartolomeo, le père.

– Très bien, monsieur; je n’ai plus à vous demander qu’une chose, et je vous somme, au nom de l’honneur, de l’humanité et de la religion, de me répondre sans détour.

– Dites, monsieur.

– Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a acheté une maison à Auteuil?

– Certainement, car il me l’a dit.

– Dans quel but, monsieur?

– Dans celui d’en faire un hospice d’aliénés dans le style de celui fondé par le baron de Pisani, à Palerme. Connaissez-vous cet hospice?

– De réputation, oui, monsieur.

– C’est une institution magnifique.»

Et là-dessus, l’abbé salua l’étranger en homme qui désire faire comprendre qu’il ne serait pas fâché de se remettre au travail interrompu. Le visiteur, soit qu’il comprît le désir de l’abbé, soit qu’il fût au bout de ses questions, se leva à son tour.

L’abbé le reconduisit jusqu’à la porte.

«Vous faites de riches aumônes, dit le visiteur, et quoiqu’on vous dise riche, j’oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre côté, daignerez-vous accepter mon offrande?

– Merci, monsieur, il n’y a qu’une seule chose dont je sois jaloux au monde, c’est que le bien que je fais vienne de moi.

– Mais cependant…

– C’est une résolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous trouverez: hélas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des misères à coudoyer!»

L’abbé salua une dernière fois en ouvrant la porte l’étranger salua à son tour et sortit.

La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.

Une heure après, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n°5, elle s’arrêta. C’était là que demeurait Lord Wilmore.

L’étranger avait écrit à Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous que celui-ci avait fixé à dix heures. Aussi, comme l’envoyé de M. le préfet de Police arriva à dix heures moins dix minutes, lui fut-il répondu que Lord Wilmore, qui était l’exactitude et la ponctualité en personne, n’était pas encore rentré, mais qu’il rentrerait pour sûr à dix heures sonnantes.

Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n’avait rien de remarquable et était comme tous les salons d’hôtel garni.

Une cheminée avec deux vases de Sèvres modernes, une pendule avec un Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque côté de cette glace une gravure représentant, l’une Homère portant son guide, l’autre Bélisaire demandant l’aumône, un papier gris sur gris, un meuble en drap rouge imprimé de noir: tel était le salon de Lord Wilmore.

Il était éclairé par des globes de verre dépoli qui ne répandaient qu’une faible lumière, laquelle semblait ménagée exprès pour les yeux fatigués de l’envoyé de M. le préfet de Police.

Au bout de dix minutes d’attente, la pendule sonna dix heures; au cinquième coup, la porte s’ouvrit, et Lord Wilmore parut.

Lord Wilmore était un homme plutôt grand que petit, avec des favoris rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il était vêtu avec toute l’excentricité anglaise, c’est-à-dire qu’il portait un habit bleu à boutons d’or et haut collet piqué, comme on les portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de même étoffe empêchaient de remonter jusqu’aux genoux.

Son premier mot en entrant fut:

«Vous savez, monsieur, que je ne parle pas français.

– Je sais, du moins, que vous n’aimez pas à parler notre langue, répondit l’envoyé de M. le préfet de Police.

– Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne la parle pas, je la comprends.

– Et moi, reprit le visiteur en changeant d’idiome, je parle assez facilement l’anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne vous gênez donc pas, monsieur.

– Hao!» fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n’appartient qu’aux naturels les plus purs de la Grande-Bretagne.

L’envoyé du préfet de Police présenta à Lord Wilmore sa lettre d’introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis, lorsqu’il eut terminé sa lecture:

«Je comprends, dit-il en anglais; je comprends très bien.»

Alors commencèrent les interrogations.

Elles furent à peu près les mêmes que celles qui avaient été adressées à l’abbé Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualité d’ennemi du comte de Monte-Cristo, n’y mettait pas la même retenue que l’abbé, elles furent beaucoup plus étendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo, qui, selon lui, était, à l’âge de dix ans, entré au service d’un de ces petits souverains de l’Inde qui font la guerre aux Anglais; c’est là qu’il l’avait, lui Wilmore, rencontré pour la première fois, et qu’ils avaient combattu l’un contre l’autre. Dans cette guerre, Zaccone avait été fait prisonnier, avait été envoyé en Angleterre, mis sur les pontons, d’où il s’était enfui à la nage. Alors avaient commencé ses voyages, ses duels, ses passions; alors était arrivée l’insurrection de Grèce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu’il était à leur service, il avait découvert une mine d’argent dans les montagnes de la Thessalie, mais il s’était bien gardé de parler de cette découverte à personne. Après Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolidé, il demanda au roi Othon un privilège d’exploitation pour cette mine, ce privilège lui fut accordé. De là cette fortune immense qui pouvait, selon Lord Wilmore monter à un ou deux millions de revenu, fortune qui néanmoins, pouvait tarir tout à coup, si la mine elle-même tarissait.

«Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France?

– Il veut spéculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis, comme il est chimiste habile et physicien non moins distingué, il a découvert un nouveau télégraphe dont il poursuit l’application.

– Combien dépense-t-il à peu près par an? demanda l’envoyé de M. le préfet de Police.

– Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il est avare.»

Il était évident que la haine faisait parler l’Anglais, et que, ne sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice.

«Savez-vous quelque chose de sa maison d’Auteuil?

– Oui, certainement.

– Eh bien, qu’en savez-vous?

– Vous demandez dans quel but il l’a achetée?

– Oui.

– Eh bien, le comte est un spéculateur qui se ruinera certainement en essais et en utopies: il prétend qu’il y a à Auteuil, dans les environs de la maison qu’il vient d’acquérir, un courant d’eau minérale qui peut rivaliser avec les eaux de Bagnères, de Luchon et de Cauterets. Il veut faire de son acquisition un badhaus comme disent les Allemands. Il a déjà deux ou trois fois retourné tout son jardin pour retrouver le fameux cours d’eau; et comme il n’a pas pu le découvrir, vous allez le voir, d’ici à peu de temps, acheter les maisons qui environnent la sienne. Or, comme je lui en veux, j’espère que dans son chemin de fer, dans son télégraphe électrique ou dans son exploitation de bains, il va se ruiner; je le suis pour jouir de sa déconfiture, qui ne peut manquer d’arriver un jour ou l’autre.

– Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur.

– Je lui en veux, répondit Lord Wilmore, parce qu’en passant en Angleterre il a séduit la femme d’un de mes amis.

– Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas à vous venger de lui?

– Je me suis déjà battu trois fois avec le comte, dit l’Anglais: la première fois au pistolet; la seconde à l’épée; la troisième à l’espadon.

– Et le résultat de ces duels a été?

– La première fois, il m’a cassé le bras; la seconde fois, il m’a traversé le poumon; et la troisième, il m’a fait cette blessure.»

L’Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu’aux oreilles, et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne.

«De sorte que je lui en veux beaucoup, répéta l’Anglais, et qu’il ne mourra, bien sûr, que de ma main.

– Mais, dit l’envoyé de la préfecture, vous ne prenez pas le chemin de le tuer, ce me semble.

– Hao! fit l’Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux jours Grisier vient chez moi.»

C’était ce que voulait savoir le visiteur, ou plutôt c’était tout ce que paraissait savoir l’Anglais. L’agent se leva donc, et après avoir salué Lord Wilmore, qui lui répondit avec la raideur et la politesse anglaises, il se retira.

De son côté, Lord Wilmore, après avoir entendu se refermer sur lui la porte de la rue, rentra dans sa chambre à coucher, où, en un tour de main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mâchoire et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les dents de perles du comte de Monte-Cristo.

Il est vrai que, de son côté, ce fut M. de Villefort, et non l’envoyé de M. le préfet de Police, qui rendra chez M. de Villefort.

Le procureur du roi était un peu tranquillisé par cette double visite, qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui avait rien appris non plus d’inquiétant. Il en résulta que, pour la première fois depuis le dîner d’Auteuil, il dormit la nuit suivante avec quelque tranquillité.

LXX. Le bal.

On en était arrivé aux plus chaudes journées de juillet, lorsque vint se présenter à son tour, dans l’ordre des temps, ce samedi où devait avoir lieu le bal de M. de Morcerf.

Il était dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l’hôtel du comte se détachaient en vigueur sur un ciel où glissaient, découvrant, une tenture d’azur parsemée d’étoiles d’or, les dernières vapeurs d’un orage qui avait grondé menaçant toute la journée.

Dans les salles du rez-de-chaussée, on entendait bruire la musique et tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes éclatantes de lumière passaient tranchantes à travers les ouvertures des persiennes.

Le jardin était livré en ce moment à une dizaine de serviteurs, à qui la maîtresse de maison, rassurée par le temps qui se rassérénait de plus en plus, venait de donner l’ordre de dresser le souper.

Jusque-là on avait hésité si l’on souperait dans la salle à manger ou sous une longue tente de coutil dressée sur la pelouse. Ce beau ciel bleu, tout parsemé d’étoiles, venait de décider le procès en faveur de la tente et de la pelouse.

On illuminait les allées du jardin avec les lanternes de couleur, comme c’est l’habitude en Italie, et l’on surchargeait de bougies et de fleurs la table du souper, comme c’est l’usage dans tous les pays où l’on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les luxes, quand on veut le rencontrer complet.

Au moment où la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, après avoir donné ses derniers ordres, le