/ Language: Français / Genre:prose_classic,

Le Vicomte De Bragelonne. Tome I

Alexandre Dumas

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…

Alexandre Dumas

Le vicomte de Bragelonne. Tome I

Chapitre I – La lettre

Vers le milieu du mois de mai de l'année 1660, à neuf heures du matin, lorsque le soleil déjà chaud séchait la rosée sur les ravenelles du château de Blois, une petite cavalcade, composée de trois hommes et de deux pages, rentra par le pont de la ville sans produire d'autre effet sur les promeneurs du quai qu'un premier mouvement de la main à la tête pour saluer, et un second mouvement de la langue pour exprimer cette idée dans le plus pur français qui se parle en France:

– Voici Monsieur qui revient de la chasse.

Et ce fut tout.

Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui de la rivière conduit au château, plusieurs courtauds de boutique s'approchèrent du dernier cheval, qui portait, pendus à l'arçon de la selle, divers oiseaux attachés par le bec.

À cette vue, les curieux manifestèrent avec une franchise toute rustique leur dédain pour une aussi maigre capture, et après une dissertation qu'ils firent entre eux sur le désavantage de la chasse au vol, ils revinrent à leurs occupations. Seulement un des curieux, gros garçon joufflu et de joyeuse humeur, ayant demandé pourquoi Monsieur, qui pouvait tant s'amuser, grâce à ses gros revenus, se contentait d'un si piteux divertissement:

– Ne sais-tu pas, lui fut-il répondu, que le principal divertissement de Monsieur est de s'ennuyer?

Le joyeux garçon haussa les épaules avec un geste qui signifiait clair comme le jour: «En ce cas, j'aime mieux être Gros-Jean que d'être prince.» Et chacun reprit ses travaux.

Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mélancolique et si majestueux à la fois qu'il eût certainement fait l'admiration des spectateurs s'il eût eu des spectateurs; mais les bourgeois de Blois ne pardonnaient pas à Monsieur d'avoir choisi cette ville si gaie pour s'y ennuyer à son aise; et toutes les fois qu'ils apercevaient l'auguste ennuyé, ils s'esquivaient en bâillant ou rentraient la tête dans l'intérieur de leurs chambres, pour se soustraire à l'influence soporifique de ce long visage blême, de ces yeux noyés et de cette tournure languissante. En sorte que le digne prince était à peu près sûr de trouver les rues désertes chaque fois qu'il s'y hasardait.

Or, c'était de la part des habitants de Blois une irrévérence bien coupable, car Monsieur était, après le roi, et même avant le roi peut-être, le plus grand seigneur du royaume En effet, Dieu, qui avait accordé à Louis XIV, alors régnant, le bonheur d'être le fils de Louis XIII, avait accordé à Monsieur l'honneur d'être le fils de Henri IV. Ce n'était donc pas, ou du moins ce n'eût pas dû être un mince sujet d'orgueil pour la ville de Blois, que cette préférence à elle donnée par Gaston d'Orléans, qui tenait sa cour dans l'ancien château des États.

Mais il était dans la destinée de ce grand prince d'exciter médiocrement partout où il se rencontrait l'attention du public et son admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l'habitude. C'est peut-être ce qui lui donnait cet air de tranquille ennui. Monsieur avait été fort occupé dans sa vie.

On ne laisse pas couper la tête à une douzaine de ses meilleurs amis sans que cela cause quelque tracas. Or, comme depuis l'avènement de M. Mazarin on n'avait coupé la tête à personne, Monsieur n'avait plus eu d'occupation, et son moral s'en ressentait. La vie du pauvre prince était donc fort triste. Après sa petite chasse du matin sur les bords du Beuvron ou dans les bois de Cheverny, Monsieur passait la Loire, allait déjeuner à Chambord avec ou sans appétit, et la ville de Blois n'entendait plus parler, jusqu'à la prochaine chasse, de son souverain et maître. Voilà pour l'ennui extra-muros; quant à l'ennui à l'intérieur, nous en donnerons une idée au lecteur s'il veut suivre avec nous la cavalcade et monter jusqu'au porche majestueux du château des États. Monsieur montait un petit cheval d'allure, équipé d'une large selle de velours rouge de Flandre, avec des étriers en forme de brodequins; le cheval était de couleur fauve; le pourpoint de Monsieur, fait de velours cramoisi, se confondait avec le manteau de même nuance, avec l'équipement du cheval, et c'est seulement à cet ensemble rougeâtre qu'on pouvait reconnaître le prince entre ses deux compagnons vêtus l'un de violet, l'autre de vert. Celui de gauche, vêtu de violet, était l'écuyer; celui de droite, vêtu de vert, était le grand veneur. L'un des pages portait deux gerfauts sur un perchoir, l'autre un cornet de chasse, dans lequel il soufflait nonchalamment à vingt pas du château.

Tout ce qui entourait ce prince nonchalant faisait tout ce qu'il avait à faire avec nonchalance.

À ce signal, huit gardes qui se promenaient au soleil dans la cour carrée accoururent prendre leurs hallebardes, et Monsieur fit son entrée solennelle dans le château. Lorsqu'il eut disparu sous les profondeurs du porche, trois ou quatre vauriens, montés du mail au château derrière la cavalcade, en se montrant l'un à l'autre les oiseaux accrochés, se dispersèrent, en faisant à leur tour leurs commentaires sur ce qu'ils venaient de voir; puis, lorsqu'ils furent partis, la rue, la place et la cour demeurèrent désertes. Monsieur descendit de cheval sans dire un mot, passa dans son appartement, où son valet de chambre le changea d'habits; et comme Madame n'avait pas encore envoyé prendre les ordres pour le déjeuner, Monsieur s'étendit sur une chaise longue et s'endormit d'aussi bon cœur que s'il eût été onze heures du soir.

Les huit gardes, qui comprenaient que leur service était fini pour le reste de la journée, se couchèrent sur des bancs de pierre, au soleil; les palefreniers disparurent avec leurs chevaux dans les écuries, et, à part quelques joyeux oiseaux s'effarouchant les uns les autres, avec des pépiements aigus, dans les touffes des giroflées, on eût dit qu'au château tout dormait comme Monseigneur.

Tout à coup, au milieu de ce silence si doux, retentit un éclat de rire nerveux, éclatant, qui fit ouvrir un œil à quelques-uns des hallebardiers enfoncés dans leur sieste. Cet éclat de rire partait d'une croisée du château, visitée en ce moment par le soleil, qui l'englobait dans un de ces grands angles que dessinent avant midi, sur les cours, les profils des cheminées. Le petit balcon de fer ciselé qui s'avançait au-delà de cette fenêtre était meublé d'un pot de giroflées rouges, d'un autre pot de primevères, et d'un rosier hâtif, dont le feuillage, d'un vert magnifique, était diapré de plusieurs paillettes rouges annonçant des roses. Dans la chambre qu'éclairait cette fenêtre, on voyait une table carrée vêtue d'une vieille tapisserie à larges fleurs de Harlem; au milieu de cette table, une fiole de grès à long col, dans laquelle plongeaient des iris et du muguet; à chacune des extrémités de cette table, une jeune fille. L'attitude de ces deux enfants était singulière: on les eût prises pour deux pensionnaires échappées du couvent. L'une, les deux coudes appuyés sur la table, une plume à la main, traçait des caractères sur une feuille de beau papier de Hollande; l'autre, à genoux sur une chaise, ce qui lui permettait de s'avancer de la tête et du buste par-dessus le dossier et jusqu'en pleine table, regardait sa compagne écrire. De là mille cris, mille railleries, mille rires, dont l'un, plus éclatant que les autres, avait effrayé les oiseaux des ravenelles et troublé le sommeil des gardes de Monsieur. Nous en sommes aux portraits, on nous passera donc, nous l'espérons, les deux derniers de ce chapitre.

Celle qui était appuyée sur la chaise, c'est-à-dire la bruyante, la rieuse, était une belle fille de dix-neuf à vingt ans, brune de peau, brune de cheveux, resplendissante, par ses yeux, qui s'allumaient sous des sourcils vigoureusement tracés, et surtout par ses dents, qui éclataient comme des perles sous ses lèvres d'un corail sanglant. Chacun de ses mouvements semblait le résultat du jeu d'une mime; elle ne vivait pas, elle bondissait.

L'autre, celle qui écrivait, regardait sa turbulente compagne avec un œil bleu, limpide et pur comme était le ciel ce jour-là. Ses cheveux, d'un blond cendré, roulés avec un goût exquis, tombaient en grappes soyeuses sur ses joues nacrées; elle promenait sur le papier une main fine, mais dont la maigreur accusait son extrême jeunesse. À chaque éclat de rire de son amie, elle soulevait, comme dépitée, ses blanches épaules d'une forme poétique et suave, mais auxquelles manquait ce luxe de vigueur et de modelé qu'on eût désiré voir à ses bras et à ses mains.

– Montalais! Montalais! dit-elle enfin d'une voix douce et caressante comme un chant, vous riez trop fort, vous riez comme un homme; non seulement vous vous ferez remarquer de MM. les gardes, mais vous n'entendrez pas la cloche de Madame, lorsque Madame appellera.

La jeune fille qu'on appelait Montalais, ne cessant ni de rire ni de gesticuler à cette admonestation, répondit:

– Louise, vous ne dites pas votre façon de penser, ma chère; vous savez que MM. les gardes, comme vous les appelez, commencent leur somme, et que le canon ne les réveillerait pas; vous savez que la cloche de Madame s'entend du pont de Blois, et que par conséquent je l'entendrai quand mon service m'appellera chez Madame. Ce qui vous ennuie, c'est que je ris quand vous écrivez; ce que vous craignez, c'est que Mme de Saint-Remy, votre mère, ne monte ici, comme elle fait quelquefois quand nous rions trop; qu'elle ne nous surprenne, et qu'elle ne voie cette énorme feuille de papier sur laquelle, depuis un quart d'heure, vous n'avez encore tracé que ces mots: Monsieur Raoul. Or vous avez raison, ma chère Louise, parce que, après ces mots, Monsieur Raoul, on peut en mettre tant d'autres, si significatifs et si incendiaires, que Mme de Saint-Remy, votre chère mère, aurait droit de jeter feu et flammes. Hein! n'est-ce pas cela, dites?

Et Montalais redoublait ses rires et ses provocations turbulentes. La blonde jeune fille se courrouça tout à fait; elle déchira le feuillet sur lequel, en effet, ces mots, Monsieur Raoul, étaient écrits d’une belle écriture, et, froissant le papier dans ses doigts tremblants, elle le jeta par la fenêtre.

– Là! là! dit Mlle de Montalais, voilà notre petit mouton, notre Enfant Jésus, notre colombe qui se fâche!… N'ayez donc pas peur, Louise; Mme de Saint-Remy ne viendra pas, et si elle venait, vous savez que j'ai l'oreille fine.

D'ailleurs, quoi de plus permis que d'écrire à un vieil ami qui date de douze ans, surtout quand on commence la lettre par ces mots: Monsieur Raoul?

– C'est bien, je ne lui écrirai pas, dit la jeune fille.

– Ah! en vérité, voilà Montalais bien punie! s'écria toujours en riant la brune railleuse. Allons, allons, une autre feuille de papier, et terminons vite notre courrier. Bon! voici la cloche qui sonne, à présent! Ah! ma foi, tant pis! Madame attendra, ou se passera pour ce matin de sa première fille d'honneur!

Une cloche sonnait, en effet; elle annonçait que Madame avait terminé sa toilette et attendait Monsieur, lequel lui donnait la main au salon pour passer au réfectoire. Cette formalité accomplie en grande cérémonie, les deux époux déjeunaient et se séparaient jusqu'au dîner, invariablement fixé à deux heures.

Le son de la cloche fit ouvrir dans les offices, situées à gauche de la cour, une porte par laquelle défilèrent deux maîtres d'hôtel, suivis de huit marmitons qui portaient une civière chargée de mets couverts de cloches d'argent.

L'un de ces maîtres d'hôtel, celui qui paraissait le premier en titre, toucha silencieusement de sa baguette un des gardes qui ronflait sur un banc; il poussa même la bonté jusqu'à mettre dans les mains de cet homme, ivre de sommeil, sa hallebarde dressée le long du mur, près de lui; après quoi, le soldat, sans demander compte de rien, escorta jusqu'au réfectoire la viande de Monsieur, précédée par un page et les deux maîtres d'hôtel.

Partout où la viande passait, les sentinelles portaient les armes.

Mlle de Montalais et sa compagne avaient suivi de leur fenêtre le détail de ce cérémonial, auquel pourtant elles devaient être accoutumées. Elles ne regardaient au reste avec tant de curiosité que pour être sûres de n'être pas dérangées. Aussi marmitons, gardes, pages et maîtres d'hôtel une fois passés, elles se remirent à leur table, et le soleil, qui, dans l'encadrement de la fenêtre, avait éclairé un instant ces deux charmants visages, n'éclaira plus que les giroflées, les primevères et le rosier.

– Bah! dit Montalais en reprenant sa place, Madame déjeunera bien sans moi.

– Oh! Montalais, vous serez punie, répondit l'autre jeune fille en s'asseyant tout doucement à la sienne.

– Punie! ah! oui, c'est-à-dire privée de promenade; c'est tout ce que je demande, que d'être punie! Sortir dans ce grand coche, perchée sur une portière; tourner à gauche, virer à droite par des chemins pleins d'ornières où l'on avance d'une lieue en deux heures; puis revenir droit sur l'aile du château où se trouve la fenêtre de Marie de Médicis, en sorte que Madame ne manque jamais de dire: «Croirait-on que c'est par là que la reine Marie s'est sauvée… Quarante-sept pieds de hauteur!… La mère de deux princes et de trois princesses!» Si c'est là un divertissement, Louise, je demande à être punie tous les jours, surtout quand ma punition est de rester avec vous et d'écrire des lettres aussi intéressantes que celles que nous écrivons.

– Montalais! Montalais! on a des devoirs à remplir.

– Vous en parlez bien à votre aise, mon cœur, vous qu'on laisse libre au milieu de cette cour. Vous êtes la seule qui en récoltiez les avantages sans en avoir les charges, vous plus fille d'honneur de Madame que moi-même, parce que Madame fait ricocher ses affections de votre beau-père à vous; en sorte que vous entrez dans cette triste maison comme les oiseaux dans cette tour, humant l'air, becquetant les fleurs, picotant les graines, sans avoir le moindre service à faire, ni le moindre ennui à supporter. C'est vous qui me parlez de devoirs à remplir! En vérité, ma belle paresseuse, quels sont vos devoirs à vous, sinon d'écrire à ce beau Raoul? Encore voyons-nous que vous ne lui écrivez pas, de sorte que vous aussi, ce me semble, vous négligez un peu vos devoirs.

Louise prit son air sérieux, appuya son menton sur sa main, et d'un ton plein de candeur:

– Reprochez-moi donc mon bien-être, dit-elle. En aurez-vous le cœur? Vous avez un avenir, vous; vous êtes de la cour; le roi, s’il se marie, appellera Monsieur près de lui; vous verrez des fêtes splendides, vous verrez le roi, qu'on dit si beau, si charmant.

– Et de plus je verrai Raoul, qui est près de M. le prince, ajouta malignement Montalais.

– Pauvre Raoul! soupira Louise.

– Voilà le moment de lui écrire, chère belle; allons, recommençons ce fameux Monsieur Raoul, qui brillait en tête de la feuille déchirée.

Alors elle lui tendit la plume, et, avec un sourire charmant, encouragea sa main, qui traça vite les mots désignés.

– Maintenant? demanda la plus jeune des deux jeunes filles.

– Maintenant, écrivez ce que vous pensez, Louise, répondit Montalais.

– Êtes-vous bien sûre que je pense quelque chose?

– Vous pensez à quelqu'un, ce qui revient au même, ou plutôt ce qui est bien pis.

– Vous croyez, Montalais?

– Louise, Louise, vos yeux bleus sont profonds comme la mer que j'ai vue à Boulogne l'an passé. Non, je me trompe, la mer est perfide, vos yeux sont profonds comme l'azur que voici là-haut, tenez, sur nos têtes.

– Eh bien! puisque vous lisez si bien dans mes yeux, dites-moi ce que je pense, Montalais.

– D'abord, vous ne pensez pas Monsieur Raoul; vous pensez Mon cher Raoul.

– Oh! – Ne rougissez pas pour si peu. Mon cher Raoul, disons-nous, vous me suppliez de vous écrire à Paris, où vous retient le service de M. le prince. Comme il faut que vous vous ennuyiez là-bas pour chercher des distractions dans le souvenir d'une provinciale…

Louise se leva tout à coup.

– Non, Montalais, dit-elle en souriant, non, je ne pense pas un mot de cela. Tenez, voici ce que je pense.

Et elle prit hardiment la plume et traça d'une main ferme les mots suivants:

«J'eusse été bien malheureuse si vos instances pour obtenir de moi un souvenir eussent été moins vives. Tout ici me parle de nos premières années, si vite écoulées, si doucement enfuies, que jamais d’autres n'en remplaceront le charme dans le cœur.»

Montalais, qui regardait courir la plume, et qui lisait au rebours à mesure que son amie écrivait, l'interrompit par un battement de mains.

– À la bonne heure! dit-elle, voilà de la franchise, voilà du cœur, voilà du style! Montrez à ces Parisiens, ma chère, que Blois est la ville du beau langage.

– Il sait que pour moi, répondit la jeune fille, Blois a été le paradis.

– C'est ce que je voulais dire, et vous parlez comme un ange.

– Je termine, Montalais.

Et la jeune fille continua en effet:

«Vous pensez à moi, dites-vous, monsieur Raoul; je vous en remercie; mais cela ne peut me surprendre, moi qui sais combien de fois nos cœurs ont battu l'un près de l'autre.»

– Oh! oh! dit Montalais, prenez garde, mon agneau, voilà que vous semez votre laine, et il y a des loups là-bas.

Louise allait répondre, quand le galop d'un cheval retentit sous le porche du château.

– Qu'est-ce que cela? dit Montalais en s'approchant de la fenêtre. Un beau cavalier, ma foi!

– Oh! Raoul! s'écria Louise, qui avait fait le même mouvement que son amie, et qui, devenant toute pâle, tomba palpitante auprès de sa lettre inachevée.

– Voilà un adroit amant, sur ma parole, s'écria Montalais, et qui arrive bien à propos!

– Retirez-vous, retirez-vous, je vous en supplie! murmura Louise.

– Bah! il ne me connaît pas; laissez-moi donc voir ce qu'il vient faire ici.

Chapitre II – Le messager

Mlle de Montalais avait raison, le jeune cavalier était bon à voir.

C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, grand, élancé, portant avec grâce sur ses épaules le charmant costume militaire de l'époque. Ses grandes bottes à entonnoir enfermaient un pied que Mlle de Montalais n'eût pas désavoué si elle se fût travestie en homme. D'une de ses mains fines et nerveuses il arrêta son cheval au milieu de la cour, et de l'autre souleva le chapeau à longues plumes qui ombrageait sa physionomie grave et naïve à la fois.

Les gardes, au bruit du cheval, se réveillèrent et furent promptement debout.

Le jeune homme laissa l'un d'eux s'approcher de ses arçons, et s'inclinant vers lui, d'une voix claire et précise, qui fut parfaitement entendue de la fenêtre où se cachaient les deux jeunes filles:

– Un messager pour Son Altesse Royale, dit-il.

– Ah! ah! s'écria le garde; officier, un messager!

Mais ce brave soldat savait bien qu'il ne paraîtrait aucun officier, attendu que le seul qui eût pu paraître demeurait au fond du château, dans un petit appartement sur les jardins.

Aussi se hâta-t-il d'ajouter:

– Mon gentilhomme, l'officier est en ronde, mais en son absence on va prévenir M. de Saint-Remy, le maître d'hôtel.

– M. de Saint-Remy! répéta le cavalier en rougissant.

– Vous le connaissez?

– Mais oui… Avertissez-le, je vous prie, pour que ma visite soit annoncée le plus tôt possible à Son Altesse.

– Il paraît que c'est pressé, dit le garde, comme s'il se parlait à lui-même, mais dans l'espérance d'obtenir une réponse.

Le messager fit un signe de tête affirmatif.

– En ce cas, reprit le garde, je vais moi-même trouver le maître d'hôtel.

Le jeune homme cependant mit pied à terre, et tandis que les autres soldats observaient avec curiosité chaque mouvement du beau cheval qui avait amené ce jeune homme, le soldat revint sur ses pas en disant:

– Pardon, mon gentilhomme, mais votre nom, s'il vous plaît?

– Le vicomte de Bragelonne, de la part de Son Altesse M. le prince de Condé.

Le soldat fit un profond salut, et, comme si ce nom du vainqueur de Rocroi et de Lens lui eût donné des ailes, il gravit légèrement le perron pour gagner les antichambres.

M. de Bragelonne n'avait pas eu le temps d'attacher son cheval aux barreaux de fer de ce perron, que M. de Saint-Remy accourut hors d'haleine, soutenant son gros ventre avec l'une de ses mains, pendant que de l'autre il fendait l'air comme un pêcheur fend les flots avec une rame.

– Ah! monsieur le vicomte, vous à Blois! s'écria-t-il; mais c'est une merveille! Bonjour, monsieur Raoul, bonjour!

– Mille respects, monsieur de Saint-Remy.

– Que Mme de La Vall… je veux dire que Mme de Saint-Remy va être heureuse de vous voir! Mais venez. Son Altesse Royale déjeune, faut-il l'interrompre? la chose est-elle grave?

– Oui et non, monsieur de Saint-Remy. Toutefois, un moment de retard pourrait causer quelques désagréments à Son Altesse Royale.

– S'il en est ainsi, forçons la consigne, monsieur le vicomte. Venez. D'ailleurs, Monsieur est d'une humeur charmante aujourd'hui. Et puis, vous nous apportez des nouvelles, n'est-ce pas?

– De grandes, monsieur de Saint-Remy.

– Et de bonnes, je présume?

– D'excellentes.

– Venez vite, bien vite, alors! s'écria le bonhomme, qui se rajusta tout en cheminant.

Raoul le suivit son chapeau à la main, et un peu effrayé du bruit solennel que faisaient ses éperons sur les parquets de ces immenses salles.

Aussitôt qu'il eut disparu dans l'intérieur du palais, la fenêtre de la cour se repeupla, et un chuchotement animé trahit l'émotion des deux jeunes filles; bientôt elles eurent pris une résolution, car l'une des deux figures disparut de la fenêtre: c'était la tête brune; l'autre demeura derrière le balcon, cachée sous les fleurs, regardant attentivement, par les échancrures des branches, le perron sur lequel M. de Bragelonne avait fait son entrée au palais.

Cependant l'objet de tant de curiosité continuait sa route en suivant les traces du maître d'hôtel. Un bruit de pas empressés, un fumet de vin et de viandes, un cliquetis de cristaux et de vaisselle l'avertirent qu'il touchait au terme de sa course.

Les pages, les valets et les officiers, réunis dans l'office qui précédait le réfectoire, accueillirent le nouveau venu avec une politesse proverbiale en ce pays; quelques-uns connaissaient Raoul, presque tous savaient qu'il venait de Paris, On pourrait dire que son arrivée suspendit un moment le service. Le fait est qu'un page qui versait à boire à Son Altesse, entendant les éperons dans la chambre voisine, se retourna comme un enfant, sans s'apercevoir qu'il continuait de verser, non plus dans le verre du prince, mais sur la nappe.

Madame, qui n'était pas préoccupée comme son glorieux époux, remarqua cette distraction du page.

– Eh bien! dit-elle.

M. de Saint-Remy, qui introduisait sa tête par la porte, profita du moment.

– Pourquoi me dérangerait-on? dit Gaston en attirant à lui une tranche épaisse d'un des plus gros saumons qui aient jamais remonté la Loire pour se faire prendre entre Paimbœuf et Saint-Nazaire.

– C'est qu'il arrive un messager de Paris. Oh! mais, après le déjeuner de Monseigneur, nous avons le temps.

– De Paris! s'écria le prince en laissant tomber sa fourchette; un messager de Paris, dites-vous? Et de quelle part vient ce messager?

– De la part de M. le prince, se hâta de dire le maître d'hôtel.

On sait que c'est ainsi qu'on appelait M. de Condé.

– Un messager de M. le prince? fit Gaston avec une inquiétude qui n'échappa à aucun des assistants, et qui par conséquent redoubla la curiosité générale.

Monsieur se crut peut-être ramené au temps de ces bienheureuses conspirations où le bruit des portes lui donnait des émotions, où toute lettre pouvait renfermer un secret d'État, où tout message servait une intrigue bien sombre et bien compliquée. Peut-être aussi ce grand nom de M. le prince se déploya-t-il sous les voûtes de Blois avec les proportions d’un fantôme.

Monsieur repoussa son assiette.

– Je vais faire attendre l'envoyé? demanda M. de Saint-Remy.

Un coup d'œil de Madame enhardit Gaston, qui répliqua:

– Non pas, faites-le entrer sur-le-champ, au contraire. À propos, qui est-ce?

– Un gentilhomme de ce pays, M. le vicomte de Bragelonne.

– Ah! oui, fort bien!… Introduisez, Saint-Remy, introduisez.

Et lorsqu'il eut laissé tomber ces mots avec sa gravité accoutumée, Monsieur regarda d'une certaine façon les gens de son service, qui tous pages, officiers et écuyers, quittèrent la serviette, le couteau, le gobelet, et firent vers la seconde chambre une retraite aussi rapide que désordonnée. Cette petite armée s'écarta en deux files lorsque Raoul de Bragelonne, précédé de M. de Saint-Remy, entra dans le réfectoire. Ce court moment de solitude dans lequel cette retraite l'avait laissé avait permis à Monseigneur de prendre une figure diplomatique. Il ne se retourna pas, et attendit que le maître d'hôtel eût amené en face de lui le messager.

Raoul s'arrêta à la hauteur du bas-bout de la table, de façon à se trouver entre Monsieur et Madame. Il fit de cette place un salut très profond pour Monsieur, un autre très humble pour Madame, puis se redressa et attendit que Monsieur lui adressât la parole.

Le prince, de son côté, attendait que les portes fussent hermétiquement fermées, il ne voulait pas se retourner pour s'en assurer, ce qui n'eût pas été digne; mais il écoutait de toutes ses oreilles le bruit de la serrure, qui lui promettait au moins une apparence de secret. La porte fermée, Monsieur leva les yeux sur le vicomte de Bragelonne et lui dit:

– Il paraît que vous arrivez de Paris, monsieur?

– À l'instant, monseigneur.

– Comment se porte le roi?

– Sa Majesté est en parfaite santé, monseigneur.

– Et ma belle-sœur?

– Sa Majesté la reine mère souffre toujours de la poitrine. Toutefois, depuis un mois, il y a du mieux.

– Que me disait-on, que vous veniez de la part de M. le prince? On se trompait assurément.

– Non, monseigneur. M. le prince m'a chargé de remettre à Votre Altesse Royale une lettre que voici, et j'en attends la réponse.

Raoul avait été un peu ému de ce froid et méticuleux accueil; sa voix était tombée insensiblement au diapason de la voix basse. Le prince oublia qu'il était cause de ce mystère, et la peur le reprit.

Il reçut avec un coup d'œil hagard la lettre du prince de Condé, la décacheta comme il eût décacheté un paquet suspect, et, pour la lire sans que personne pût en remarquer l'effet produit sur sa physionomie, il se retourna.

Madame suivait avec une anxiété presque égale à celle du prince chacune des manœuvres de son auguste époux. Raoul, impassible, et un peu dégagé par l'attention de ses hôtes, regardait de sa place et par la fenêtre ouverte devant lui les jardins et les statues qui les peuplaient.

– Ah! mais, s'écria tout à coup Monsieur avec un sourire rayonnant, voilà une agréable surprise et une charmante lettre de M. le prince! Tenez, madame.

La table était trop large pour que le bras du prince joignît la main de la princesse; Raoul s'empressa d'être leur intermédiaire; il le fit avec une bonne grâce qui charma la princesse et valut un remerciement flatteur au vicomte.

– Vous savez le contenu de cette lettre, sans doute? dit Gaston à Raoul.

– Oui, monseigneur: M. le prince m'avait donné d'abord le message verbalement, puis Son Altesse a réfléchi et pris la plume.

– C'est d'une belle écriture, dit Madame, mais je ne puis lire.

– Voulez-vous lire à Madame, monsieur de Bragelonne, dit le duc.

– Oui, lisez, je vous prie, monsieur.

Raoul commença la lecture à laquelle Monsieur donna de nouveau toute son attention.

La lettre était conçue en ces termes:

«Monseigneur, Le roi part pour la frontière; vous aurez appris que le mariage de Sa Majesté va se conclure; le roi m'a fait l'honneur de me nommer maréchal des logis pour ce voyage, et comme je sais toute la joie que Sa Majesté aurait de passer une journée à Blois, j'ose demander à Votre Altesse Royale la permission de marquer de ma craie le château qu'elle habite.

Si cependant l'imprévu de cette demande pouvait causer à Votre Altesse Royale quelque embarras, je la supplierai de me le mander par le messager que j'envoie, et qui est un gentilhomme à moi, M. le vicomte de Bragelonne. Mon itinéraire dépendra de la résolution de Votre Altesse Royale, et au lieu de prendre par Blois, j'indiquerai Vendôme ou Romorantin. J'ose espérer que Votre Altesse Royale prendra ma demande en bonne part, comme étant l'expression de mon dévouement sans bornes et de mon désir de lui être agréable.»

– Il n'est rien de plus gracieux pour nous, dit Madame, qui s'était consultée plus d'une fois pendant cette lecture dans les regards de son époux. Le roi ici! s'écria-t-elle un peu plus haut peut-être qu'il n'eût fallu pour que le secret fût gardé.

– Monsieur, dit à son tour Son Altesse, prenant la parole, vous remercierez M. le prince de Condé, et vous lui exprimerez toute ma reconnaissance pour le plaisir qu'il me fait.

Raoul s'inclina.

– Quel jour arrive Sa Majesté? continua le prince.

– Le roi, monseigneur, arrivera ce soir, selon toute probabilité.

– Mais comment alors aurait-on su ma réponse, au cas où elle eût été négative?

– J'avais mission, monseigneur, de retourner en toute hâte à Beaugency pour donner contrordre au courrier, qui fût lui-même retourné en arrière donner contrordre à M. le prince.

– Sa Majesté est donc à Orléans?

– Plus près, monseigneur: Sa Majesté doit être arrivée à Meung en ce moment.

– La cour l'accompagne?

– Oui, monseigneur.

– À propos, j'oubliais de vous demander des nouvelles de M. le cardinal.

– Son Éminence paraît jouir d'une bonne santé, monseigneur.

– Ses nièces l'accompagnent sans doute?

– Non, monseigneur; Son Éminence a ordonné à Mlles de Mancini de partir pour Brouage. Elles suivent la rive gauche de la Loire pendant que la cour vient par la rive droite.

– Quoi! Mlle Marie de Mancini quitte aussi la cour? demanda Monsieur, dont la réserve commençait à s'affaiblir.

– Mlle Marie de Mancini surtout, répondit discrètement Raoul.

Un sourire fugitif, vestige imperceptible de son ancien esprit d'intrigues brouillonnes, éclaira les joues pâles du prince.

– Merci, monsieur de Bragelonne, dit alors Monsieur; vous ne voudrez peut-être pas rendre à M. le prince la commission dont je voudrais vous charger, à savoir que son messager m'a été fort agréable; mais je le lui dirai moi-même. Raoul s'inclina pour remercier Monsieur de l'honneur qu'il lui faisait.

Monseigneur fit un signe à Madame, qui frappa sur un timbre placé à sa droite.

Aussitôt M. de Saint-Remy entra, et la chambre se remplit de monde.

– Messieurs, dit le prince, Sa Majesté me fait l'honneur devenir passer un jour à Blois; je compte que le roi, mon neveu, n'aura pas à se repentir de la faveur qu'il fait à ma maison.

– Vive le roi! s'écrièrent avec un enthousiasme frénétique les officiers de service, et M. de Saint-Remy avant tous.

Gaston baissa la tête avec une sombre tristesse; toute sa vie, il avait dû entendre ou plutôt subir ce cri de: «Vive le roi!» qui passait au-dessus de lui. Depuis longtemps, ne l'entendant plus, il avait reposé son oreille, et voilà qu'une royauté plus jeune, plus vivace, plus brillante, surgissait devant lui comme une nouvelle, comme une plus douloureuse provocation.

Madame comprit les souffrances de ce cœur timide et ombrageux; elle se leva de table, Monsieur l'imita machinalement, et tous les serviteurs, avec un bourdonnement semblable à celui des ruches, entourèrent Raoul pour le questionner.

Madame vit ce mouvement et appela M. de Saint-Remy.

– Ce n'est pas le moment de jaser, mais de travailler, dit-elle avec l'accent d'une ménagère qui se fâche.

M. de Saint-Remy s'empressa de rompre le cercle formé par les officiers autour de Raoul, en sorte que celui-ci put gagner l'antichambre.

– On aura soin de ce gentilhomme, j'espère, ajouta Madame en s'adressant à M. de Saint-Remy.

Le bonhomme courut aussitôt derrière Raoul.

– Madame nous charge de vous faire rafraîchir ici, dit-il; il y a en outre un logement au château pour vous.

– Merci, monsieur de Saint-Remy, répondit Bragelonne. Vous savez combien il me tarde d'aller présenter mes devoirs à M. le comte mon père.

– C'est vrai, c'est vrai, monsieur Raoul, présentez-lui en même temps mes bien humbles respects, je vous prie.

Raoul se débarrassa encore du vieux gentilhomme et continua son chemin.

Comme il passait sous le porche tenant son cheval par la bride, une petite voix l'appela du fond d'une allée obscure.

– Monsieur Raoul! dit la voix.

Le jeune homme se retourna surpris, et vit une jeune fille brune qui appuyait un doigt sur ses lèvres et qui lui tendait la main. Cette jeune fille lui était inconnue.

Chapitre III – L'entrevue

Raoul fit un pas vers la jeune fille qui l'appelait ainsi.

– Mais mon cheval, madame, dit-il.

– Vous voilà bien embarrassé! Sortez; il y a un hangar dans la première cour, attachez là votre cheval et venez vite.

– J'obéis, madame.

Raoul ne fut pas quatre minutes à faire ce qu'on lui avait recommandé; il revint à la petite porte, où, dans l'obscurité, il revit sa conductrice mystérieuse qui l'attendait sur les premiers degrés d'un escalier tournant.

– Êtes-vous assez brave pour me suivre, monsieur le chevalier errant? demanda la jeune fille en riant du moment d'hésitation qu'avait manifesté Raoul.

Celui-ci répondit en s'élançant derrière elle dans l'escalier sombre. Ils gravirent ainsi trois étages, lui derrière elle, effleurant de ses mains, lorsqu'il cherchait la rampe, une robe de soie qui frôlait aux deux parois de l'escalier. À chaque faux pas de Raoul, sa conductrice lui criait un chut! sévère et lui tendait une main douce et parfumée.

– On monterait ainsi jusqu'au donjon du château sans s'apercevoir de la fatigue, dit Raoul.

– Ce qui signifie, monsieur, que vous êtes fort intrigué, fort las et fort inquiet; mais rassurez-vous, nous voici arrivés.

La jeune fille poussa une porte qui, sur-le-champ, sans transition aucune, emplit d'un flot de lumière le palier de l'escalier au haut duquel Raoul apparaissait, tenant la rampe. La jeune fille marchait toujours, il la suivit; elle entra dans une chambre, Raoul entra comme elle. Aussitôt qu'il fut dans le piège, il entendit pousser un grand cri, se retourna, et vit à deux pas de lui, les mains jointes, les yeux fermés, cette belle jeune fille blonde, aux prunelles bleues, aux blanches épaules, qui, le reconnaissant, l'avait appelé Raoul.

Il la vit et devina tant d'amour, tant de bonheur dans l'expression de ses yeux, qu'il se laissa tomber à genoux tout au milieu de la chambre, en murmurant de son côté le nom de Louise.

– Ah! Montalais! Montalais! soupira celle-ci, c'est un grand péché que de tromper ainsi.

– Moi! Je vous ai trompée?

– Oui, vous me dites que vous allez savoir en bas des nouvelles, et vous faites monter ici Monsieur.

– Il le fallait bien. Comment eût-il reçu sans cela la lettre que vous lui écriviez?

Et elle désignait du doigt cette lettre qui était encore sur la table. Raoul fit un pas pour la prendre; Louise, plus rapide, bien qu'elle se fût élancée avec une hésitation classique assez remarquable, allongea la main pour l'arrêter. Raoul rencontra donc cette main toute tiède et toute tremblante; il la prit dans les siennes et l'approcha si respectueusement de ses lèvres, qu'il y déposa un souffle plutôt qu'un baiser.

Pendant ce temps, Mlle de Montalais avait pris la lettre, l'avait pliée soigneusement, comme font les femmes, en trois plis, et l'avait glissée dans sa poitrine.

– N'ayez pas peur, Louise, dit-elle; Monsieur n'ira pas plus la prendre ici, que le défunt roi Louis XIII ne prenait les billets dans le corsage de Mlle de Hautefort.

Raoul rougit en voyant le sourire des deux jeunes filles, et il ne remarqua pas que la main de Louise était restée entre les siennes.

– Là! dit Montalais, vous m'avez pardonné, Louise, de vous avoir amené Monsieur; vous, monsieur, ne m'en voulez plus de m'avoir suivie pour voir Mademoiselle. Donc, maintenant que la paix est faite, causons comme de vieux amis. Présentez-moi, Louise, à M. de Bragelonne.

– Monsieur le vicomte, dit Louise avec sa grâce sérieuse et son candide sourire, j'ai l'honneur de vous présenter Mlle Aure de Montalais, jeune fille d'honneur de Son Altesse Royale Madame, et de plus mon amie, mon excellente amie.

Raoul salua cérémonieusement.

– Et moi! Louise, dit-il, ne me présentez-vous pas aussi à Mademoiselle?

– Oh! elle vous connaît! elle connaît tout!

Ce mot naïf fit rire Montalais et soupirer de bonheur Raoul, qui l'avait interprété ainsi: Elle connaît tout notre amour.

– Les politesses sont faites, monsieur le vicomte, dit Montalais; voici un fauteuil, et dites-nous bien vite la nouvelle que vous nous apportez ainsi courant.

– Mademoiselle, ce n'est plus un secret. Le roi, se rendant à Poitiers, s'arrête à Blois pour visiter Son Altesse Royale.

– Le roi ici! s'écria Montalais en frappant ses mains l'une contre l'autre; nous allons voir la cour! Concevez-vous cela, Louise? la vraie cour de Paris! Oh! mon Dieu! Mais quand cela, monsieur?

– Peut-être ce soir, mademoiselle; assurément demain.

Montalais fit un geste de dépit.

– Pas le temps de s'ajuster! pas le temps de préparer une robe! Nous sommes ici en retard comme des Polonaises! Nous allons ressembler à des portraits du temps de Henri IV!… Ah! monsieur, la méchante nouvelle que vous nous apportez là!

– Mesdemoiselles, vous serez toujours belles.

– C'est fade!… nous serons toujours belles, oui, parce que la nature nous a faites passables; mais nous serons ridicules, parce que la mode nous aura oubliées… Hélas! ridicules! on me verra ridicule, moi?

– Qui cela? dit naïvement Louise.

– Qui cela? vous êtes étrange, ma chère!… Est-ce une question à m'adresser? On, veut dire tout le monde; on, veut dire les courtisans, les seigneurs; on, veut dire le roi.

– Pardon, ma bonne amie, mais comme ici tout le monde a l'habitude de nous voir telles que nous sommes…

– D'accord; mais cela va changer, et nous serons ridicules, même pour Blois; car près de nous on va voir les modes de Paris, et l’on comprendra que nous sommes à la mode de Blois! C'est désespérant!

– Consolez-vous, mademoiselle.

– Ah bast! au fait, tant pis pour ceux qui ne me trouveront pas à leur goût! dit philosophiquement Montalais.

– Ceux-là seraient bien difficiles, répliqua Raoul fidèle à son système de galanterie régulière.

– Merci, monsieur le vicomte. Nous disions donc que le roi vient à Blois?

– Avec toute la cour.

– Mlles de Mancini y seront-elles?

– Non pas, justement.

– Mais puisque le roi, dit-on, ne peut se passer de Mlle Marie?

– Mademoiselle, il faudra bien que le roi s'en passe. M. le cardinal le veut. Il exile ses nièces à Brouage.

– Lui! l'hypocrite!

– Chut! dit Louise en collant son doigt sur ses lèvres roses.

– Bah! personne ne peut m'entendre. Je dis que le vieux Mazarino Mazarini est un hypocrite qui grille de faire sa nièce reine de France.

– Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait épouser à Sa Majesté l'infante Marie-Thérèse.

Montalais regarda en face Raoul et lui dit:

– Vous croyez à ces contes, vous autres Parisiens? Allons, nous sommes plus forts que vous à Blois.

– Mademoiselle, si le roi dépasse Poitiers et part pour l'Espagne, si les articles du contrat de mariage sont arrêtés entre don Luis de Haro et Son Éminence, vous entendez bien que ce ne sont plus des jeux d'enfant.

– Ah çà! mais, le roi est le roi, je suppose?

– Sans doute, mademoiselle, mais le cardinal est le cardinal.

– Ce n'est donc pas un homme, que le roi? Il n'aime donc pas Marie de Mancini?

– Il l'adore.

– Eh bien! il l'épousera; nous aurons la guerre avec l'Espagne; M. Mazarin dépensera quelques-uns des millions qu'il a de côté; nos gentilshommes feront des prouesses à l'encontre des fiers Castillans, et beaucoup nous reviendront couronnés de lauriers, et que nous couronnerons de myrte. Voilà comme j'entends la politique.

– Montalais, vous êtes une folle, dit Louise, et chaque exagération vous attire, comme le feu attire les papillons.

– Louise, vous êtes tellement raisonnable que vous n'aimerez jamais.

– Oh! fit Louise avec un tendre reproche, comprenez donc, Montalais! La reine mère désire marier son fils avec l'infante; voulez vous que le roi désobéisse à sa mère? Est-il d'un cœur royal comme le sien de donner le mauvais exemple? Quand les parents défendent l'amour, chassons l'amour!

Et Louise soupira; Raoul baissa les yeux d'un air contraint. Montalais se mit à rire.

– Moi, je n'ai pas de parents, dit-elle.

– Vous savez sans doute des nouvelles de la santé de M. le comte de La Fère, dit Louise à la suite de ce soupir, qui avait tant révélé de douleurs dans son éloquente expansion.

– Non, mademoiselle, répliqua Raoul, je n'ai pas encore rendu visite à mon père; mais j'allais à sa maison, quand Mlle de Montalais a bien voulu m'arrêter; j'espère que M. le comte se porte bien. Vous n'avez rien ouï dire de fâcheux, n'est-ce pas?

– Rien, monsieur Raoul, rien, Dieu merci!

Ici s'établit un silence pendant lequel deux âmes qui suivaient la même idée s'entendirent parfaitement, même sans l'assistance d'un seul regard.

– Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup Montalais, on monte!…

– Qui cela peut-il être? dit Louise en se levant tout inquiète.

– Mesdemoiselles, je vous gêne beaucoup; j'ai été bien indiscret sans doute, balbutia Raoul, fort mal à son aise.

– C'est un pas lourd, dit Louise.

– Ah! si ce n'est que M. Malicorne, répliqua Montalais, ne nous dérangeons pas.

Louise et Raoul se regardèrent pour se demander ce que c'était que M. Malicorne.

– Ne vous inquiétez pas, poursuivit Montalais, il n'est pas jaloux.

– Mais, mademoiselle… dit Raoul.

– Je comprends… Eh bien! il est aussi discret que moi.

– Mon Dieu! s'écria Louise, qui avait appuyé son oreille sur la porte entrebâillée, je reconnais les pas de ma mère!

– Mme de Saint-Remy! Où me cacher? dit Raoul, en sollicitant vivement la robe de Montalais, qui semblait un peu avoir perdu la tête.

– Oui, dit celle-ci, oui, je reconnais aussi les patins qui claquent. C'est notre excellente mère!… Monsieur le vicomte, c'est bien dommage que la fenêtre donne sur un pavé et cela à cinquante pieds de haut. Raoul regarda le balcon d'un air égaré, Louise saisit son bras et le retint.

– Ah çà! suis-je folle? dit Montalais, n'ai-je pas l'armoire aux robes de cérémonie? Elle a vraiment l'air d'être faite pour cela.

Il était temps, Mme de Saint-Remy montait plus vite qu'à l'ordinaire; elle arriva sur le palier au moment où Montalais, comme dans les scènes de surprises, fermait l'armoire en appuyant son corps sur la porte.

– Ah! s'écria Mme de Saint-Remy, vous êtes ici, Louise?

– Oui! madame, répondit-elle, plus pâle que si elle eût été convaincue d'un grand crime.

– Bon! bon!

– Asseyez-vous, madame, dit Montalais en offrant un fauteuil à Mme de Saint-Remy, et en le plaçant de façon qu'elle tournât le dos à l'armoire.

– Merci, mademoiselle Aure, merci; venez vite, ma fille, allons.

– Où voulez-vous donc que j'aille, madame?

– Mais, au logis; ne faut-il pas préparer votre toilette?

– Plaît-il? fit Montalais, se hâtant de jouer la surprise, tant elle craignait de voir Louise faire quelque sottise.

– Vous ne savez donc pas la nouvelle? dit Mme de Saint-Remy.

– Quelle nouvelle, madame, voulez-vous que deux filles apprennent en ce colombier?

– Quoi!… vous n'avez vu personne?…

– Madame, vous parlez par énigmes et vous nous faites mourir à petit feu! s'écria Montalais, qui, effrayée de voir Louise de plus en plus pâle, ne savait à quel saint se vouer.

Enfin elle surprit de sa compagne un regard parlant, un de ces regards qui donneraient de l'intelligence à un mur.

Louise indiquait à son amie le chapeau, le malencontreux chapeau de Raoul qui se pavanait sur la table.

Montalais se jeta au-devant, et, le saisissant de sa main gauche, le passa derrière elle dans la droite, et le cacha ainsi tout en parlant.

– Eh bien! dit Mme de Saint-Remy, un courrier nous arrive qui annonce la prochaine arrivée du roi. Ça, mesdemoiselles, il s'agit d'être belles!

– Vite! vite! s'écria Montalais, suivez Mme votre mère, Louise, et me laissez ajuster ma robe de cérémonie.

Louise se leva, sa mère la prit par la main et l'entraîna sur le palier.

– Venez, dit-elle.

Et tout bas:

– Quand je vous défends de venir chez Montalais, pourquoi y venez-vous?

– Madame, c'est mon amie. D'ailleurs, j'arrivais.

– On n'a fait cacher personne devant vous?

– Madame!

– J'ai vu un chapeau d'homme, vous dis-je: celui de ce drôle, de ce vaurien!

– Madame! s'écria Louise.

– De ce fainéant de Malicorne! Une fille d'honneur fréquenter ainsi… fi!

Et les voix se perdirent dans les profondeurs du petit escalier.

Montalais n'avait pas perdu un mot de ces propos que l'écho lui renvoyait comme par un entonnoir.

Elle haussa les épaules, et, voyant Raoul qui, sorti de sa cachette, avait écouté aussi:

– Pauvre Montalais! dit-elle, victime de l'amitié!… Pauvre Malicorne!… victime de l'amour!

Elle s'arrêta sur la mine tragi-comique de Raoul, qui s'en voulut d'avoir en un jour surpris tant de secrets.

– Oh! mademoiselle, dit-il, comment reconnaître vos bontés?

– Nous ferons quelque jour nos comptes, répliqua-t-elle; pour le moment, gagnez au pied, monsieur de Bragelonne, car Mme de Saint-Remy n'est pas indulgente, et quelque indiscrétion de sa part pourrait amener ici une visite domiciliaire fâcheuse pour nous tous. Adieu!

– Mais Louise… comment savoir?…

– Allez! allez! le roi Louis XI savait bien ce qu'il faisait lorsqu'il inventa la poste.

– Hélas! dit Raoul.

– Et ne suis-je pas là, moi, qui vaux toutes les postes du royaume? Vite à votre cheval! et que si Mme de Saint-Remy remonte pour me faire de la morale, elle ne vous trouve plus ici.

– Elle le dirait à mon père, n'est-ce pas? murmura Raoul.

– Et vous seriez grondé! Ah! vicomte, on voit bien que vous venez de la cour: vous êtes peureux comme le roi. Peste! à Blois, nous nous passons mieux que cela du consentement de papa! Demandez à Malicorne.

Et, sur ces mots, la folle jeune fille mit Raoul à la porte par les épaules; celui-ci se glissa le long du porche, retrouva son cheval, sauta dessus et partit comme s'il eût les huit gardes de Monsieur à ses trousses.

Chapitre IV – Le père et le fils

Raoul suivit la route bien connue, bien chère à sa mémoire, qui conduisait de Blois à la maison du comte de La Fère. Le lecteur nous dispensera d'une description nouvelle de cette habitation. Il y a pénétré avec nous en d'autres temps; il la connaît. Seulement, depuis le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient pris une teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus harmonieux; les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait ses bras grêles par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi, touffu, luxuriant, jetait au loin, sous ses rameaux gonflés de sève, l'ombre épaisse des fleurs ou des fruits pour le passant.

Raoul aperçut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le colombier dans les ormes, et les volées de pigeons qui tournoyaient incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour du cône de briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent autour d'une âme sereine. Lorsqu'il s'approcha, il entendit le bruit des poulies qui grinçaient sous le poids des seaux massifs; il lui sembla aussi entendre le mélancolique gémissement de l'eau qui retombe dans le puits, bruit triste, funèbre, solennel, qui frappe l'oreille de l'enfant et du poète rêveurs, que les Anglais appellent splass, les poètes arabes gasgachau, et que nous autres Français, qui voudrions bien être poètes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase: le bruit de l'eau tombant dans l'eau. Il y avait plus d'un an que Raoul n'était venu voir son père. Il avait passé tout ce temps chez M. le prince.

En effet, après toutes ces émotions de la Fronde dont nous avons autrefois essayé de reproduire la première période, Louis de Condé avait fait avec la cour une réconciliation publique, solennelle et franche. Pendant tout le temps qu'avait duré la rupture de M. le prince avec le roi, M. le prince, qui s'était depuis longtemps affectionné à Bragelonne, lui avait vainement offert tous les avantages qui peuvent éblouir un jeune homme. Le comte de La Fère, toujours fidèle à ses principes de loyauté et de royauté, développés un jour devant son fils dans les caveaux de Saint-Denis, le comte de La Fère, au nom de son fils, avait toujours refusé. Il y avait plus: au lieu de suivre M. de Condé dans sa rébellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne, combattant pour le roi. Puis, lorsque M. de Turenne, à son tour, avait paru abandonner la cause royale, il avait quitté M. de Turenne, comme il avait fait de M. de Condé. Il résultait de cette ligne invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Condé n'avaient été vainqueurs l'un de l'autre que sous les drapeaux du roi, Raoul avait, si jeune qu'il fût encore, dix victoires inscrites sur l'état de ses services, et pas une défaite dont sa bravoure et sa conscience eussent à souffrir. Donc Raoul avait, selon le vœu de son père, servi opiniâtrement et passivement la fortune du roi Louis XIV, malgré toutes les tergiversations, qui étaient endémiques et, on peut dire, inévitables à cette époque.

M. de Condé, rentré en grâce, avait usé de tout, d'abord de son privilège d'amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui avaient été accordées et, entre autres choses, Raoul. Aussitôt M. le comte de La Fère, dans son bon sens inébranlable, avait renvoyé Raoul au prince de Condé.

Un an donc s'était écoulé depuis la dernière séparation du père et du fils; quelques lettres avaient adouci, mais non guéri, les douleurs de son absence. On a vu que Raoul laissait à Blois un autre amour que l'amour filial.

Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de Montalais, deux démons tentateurs, Raoul, après le message accompli, se fût mis à galoper vers la demeure de son père en retournant la tête sans doute, mais sans s'arrêter un seul instant, eût-il vu Louise lui tendre les bras.

Aussi, la première partie du trajet fut-elle donnée par Raoul au regret du passé qu'il venait de quitter si vite, c'est-à-dire à l'amante; l'autre moitié à l'ami qu'il allait retrouver, trop lentement au gré de ses désirs. Raoul trouva la porte du jardin ouverte et lança son cheval sous l'allée, sans prendre garde aux grands bras que faisait, en signe de colère, un vieillard vêtu d'un tricot de laine violette et coiffé d'un large bonnet de velours râpé. Ce vieillard, qui sarclait de ses doigts une plate-bande de rosiers nains et de marguerites, s'indignait de voir un cheval courir ainsi dans ses allées sablées et ratissées.

Il hasarda même un vigoureux hum! qui fit retourner le cavalier. Ce fut alors un changement de scène; car aussitôt qu'il eut vu le visage de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit à courir dans la direction de la maison avec des grognements interrompus qui semblaient être chez lui le paroxysme d'une joie folle. Raoul arriva aux écuries, remit son cheval à un petit laquais, et enjamba le perron avec une ardeur qui eût bien réjoui le cœur de son père.

Il traversa l'antichambre, la salle à manger et le salon sans trouver personne; enfin, arrivé à la porte de M. le comte de La Fère, il heurta impatiemment et entra presque sans attendre le mot: Entrez! que lui jeta une voix grave et douce tout à la fois. Le comte était assis devant une table couverte de papiers et de livres: c'était bien toujours le noble et le beau gentilhomme d'autrefois, mais le temps avait donné à sa noblesse, à sa beauté, un caractère plus solennel et plus distinct. Un front blanc et sans rides sous ses longs cheveux plus blancs que noirs, un œil perçant et doux sous des cils de jeune homme, la moustache fine et à peine grisonnante, encadrant des lèvres d'un modèle pur et délicat, comme si jamais elles n'eussent été crispées par les passions mortelles; une taille droite et souple, une main irréprochable mais amaigrie, voilà quel était encore l'illustre gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l'éloge sous le nom d'Athos. Il s'occupait alors de corriger les pages d'un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. Raoul saisit son père par les épaules, par le cou, comme il put, et l'embrassa si tendrement, si rapidement, que le comte n'eut pas la force ni le temps de se dégager, ni de surmonter son émotion paternelle.

– Vous ici, vous voici, Raoul! dit-il, est-ce bien possible?

– Oh! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir!

– Vous ne me répondez pas, vicomte. Avez-vous un congé pour être à Blois, ou bien est-il arrivé quelque malheur à Paris?

– Dieu merci! monsieur, répliqua Raoul en se calmant peu à peu, il n'est rien arrivé que d'heureux; le roi se marie, comme j'ai eu l’honneur de vous le mander dans ma dernière lettre, et il part pour l'Espagne. Sa Majesté passera par Blois.

– Pour rendre visite à Monsieur?

– Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre à l’improviste, ou désirant lui être particulièrement agréable, M. le prince m'a-t-il envoyé pour préparer les logements.

– Vous avez vu Monsieur? demanda le comte vivement.

– J'ai eu cet honneur.

– Au château?

– Oui, monsieur, répondit Raoul en baissant les yeux, parce que, sans doute, il avait senti dans l'interrogation du comte plus que de la curiosité.

– Ah! vraiment, vicomte?… Je vous fais mon compliment. Raoul s'inclina.

– Mais vous avez encore vu quelqu'un à Blois?

– Monsieur, j'ai vu Son Altesse Royale, Madame.

– Très bien. Ce n'est pas de Madame que je parle.

Raoul rougit extrêmement et ne répondit point.

– Vous ne m'entendez pas, à ce qu'il paraît, monsieur le vicomte? insista M. de La Fère sans accentuer plus nerveusement sa question, mais en forçant l'expression un peu plus sévère de son regard.

– Je vous entends parfaitement, monsieur, répliqua Raoul, et si je prépare ma réponse, ce n'est pas que je cherche un mensonge, vous le savez, monsieur.

– Je sais que vous ne mentez jamais. Aussi, je dois m'étonner que vous preniez un si long temps pour me dire: oui ou non.

– Je ne puis vous répondre qu'en vous comprenant bien, et si je vous ai bien compris, vous allez recevoir en mauvaise part mes premières paroles. Il vous déplaît sans doute, monsieur le comte, que j'aie vu…

– Mlle de La Vallière, n'est-ce pas?

– C'est d'elle que vous voulez parler, je le sais bien, monsieur le comte, dit Raoul avec une inexprimable douceur.

– Et je vous demande si vous l'avez vue.

– Monsieur, j'ignorais absolument, lorsque j'entrai au château, que Mlle de La Vallière pût s'y trouver; c'est seulement en m'en retournant, après ma mission achevée, que le hasard nous a mis en présence. J'ai eu l'honneur de lui présenter mes respects.

– Comment s'appelle le hasard qui vous a réuni à Mlle de La Vallière?

– Mlle de Montalais, monsieur.

– Qu'est-ce que Mlle de Montalais?

– Une jeune personne que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vue. Elle est fille d'honneur de Madame.

– Monsieur le vicomte, je ne pousserai pas plus loin mon interrogatoire, que je me reproche déjà d'avoir fait durer. Je vous avais recommandé d'éviter Mlle de La Vallière, et de ne la voir qu'avec mon autorisation. Oh! je sais que vous m'avez dit vrai, et que vous n'avez pas fait une démarche pour vous rapprocher d'elle. Le hasard m'a fait du tort; je n'ai pas à vous accuser. Je me contenterai donc de ce que je vous ai déjà dit concernant cette demoiselle. Je ne lui reproche rien, Dieu m'en est témoin; seulement il n'entre pas dans mes desseins que vous fréquentiez sa maison. Je vous prie encore une fois, mon cher Raoul, de l'avoir pour entendu. On eût dit que l'œil si limpide et si pur de Raoul se troublait à cette parole.

– Maintenant, mon ami, continua le comte avec son doux sourire et sa voix habituelle, parlons d'autre chose. Vous retournez peut-être à votre service?

– Non, monsieur, je n'ai plus qu'à demeurer auprès de vous tout aujourd'hui. M. le prince ne m'a heureusement fixé d'autre devoir que celui-là, qui était si bien d'accord avec mes désirs.

– Le roi se porte bien?

– À merveille.

– Et M. le Prince aussi?

– Comme toujours, monsieur.

Le comte oubliait Mazarin: c'était une vieille habitude.

– Eh bien! Raoul, puisque vous n'êtes plus qu'à moi, je vous donnerai, de mon côté, toute ma journée. Embrassez-moi… encore… encore… Vous êtes chez vous, vicomte… Ah! voici notre vieux Grimaud!… Venez, Grimaud, M. le vicomte veut vous embrasser aussi.

Le grand vieillard ne se le fit pas répéter; il accourait les bras ouverts. Raoul lui épargna la moitié du chemin.

– Maintenant, voulez-vous que nous passions au jardin, Raoul? Je vous montrerai le nouveau logement que j'ai fait préparer pour vous à vos congés, et, tout en regardant les plantations de cet hiver et deux chevaux de main que j'ai changés, vous me donnerez des nouvelles de nos amis de Paris.

Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au jardin avec lui.

Grimaud regarda mélancoliquement partir Raoul, dont la tête effleurait presque la traverse de la porte, et, tout en caressant sa royale blanche, il laissa échapper ce mot profond:

– Grandi!

Chapitre V – Où il sera parlé de Cropoli, de Cropole et d'un grand peintre inconnu

Tandis que le comte de La Fère visite avec Raoul les nouveaux bâtiments qu'il a fait bâtir, et les chevaux neufs qu'il a fait acheter, nos lecteurs nous permettront de les ramener à la ville de Blois et de les faire assister au mouvement inaccoutumé qui agitait la ville. C'était surtout dans les hôtels que s'était fait sentir le contrecoup de la nouvelle apportée par Raoul.

En effet, le roi et la cour à Blois, c'est-à-dire cent cavaliers, dix carrosses, deux cents chevaux, autant de valets que de maîtres, où se caserait tout ce monde, où se logeraient tous ces gentilshommes des environs qui allaient arriver dans deux ou trois heures peut-être, aussitôt que la nouvelle aurait élargi le centre de son retentissement, comme ces circonférences croissantes que produit la chute d'une pierre dans l'eau d'un lac tranquille?

Blois, aussi paisible le matin, nous l'avons vu, que le lac le plus calme du monde, à l'annonce de l'arrivée royale, s'emplit soudain de tumulte et de bourdonnement. Tous les valets du château, sous l'inspection des officiers, allaient en ville quérir les provisions, et dix courriers à cheval galopaient vers les réserves de Chambord pour chercher le gibier, aux pêcheries du Beuvron pour le poisson, aux serres de Cheverny pour les fleurs et pour les fruits. On tirait du garde-meuble les tapisseries précieuses, les lustres à grands chaînons dorés; une armée de pauvres balayaient les cours et lavaient les devantures de pierre, tandis que leurs femmes foulaient les prés au-delà de la Loire pour récolter des jonchées de verdure et de fleurs des champs. Toute la ville, pour ne pas demeurer au-dessous de ce luxe de propreté, faisait sa toilette à grand renfort de brosses, de balais et d'eau.

Les ruisseaux de la ville supérieure, gonflés par ces lotions continues, devenaient fleuves au bas de la ville, et le petit pavé, parfois très boueux, il faut le dire, se nettoyait, se diamantait aux rayons amis du soleil.

Enfin, les musiques se préparaient, les tiroirs se vidaient; on accaparait chez les marchands cires, rubans et nœuds d'épées; les ménagères faisaient provision de pain, de viandes et d'épices. Déjà même bon nombre de bourgeois, dont la maison était garnie comme pour soutenir un siège, n'ayant plus à s'occuper de rien, endossaient des habits de fête et se dirigeaient vers la porte de la ville pour être les premiers à signaler ou à voir le cortège. Ils savaient bien que le roi n'arriverait qu'à la nuit, peut-être même au matin suivant. Mais qu'est-ce que l'attente, sinon une sorte de folie, et qu'est-ce que la folie, sinon un excès d'espoir? Dans la ville basse, à cent pas à peine du château des États, entre le mail et le château, dans une rue assez belle qui s'appelait alors rue Vieille, et qui devait en effet être bien vieille, s'élevait un vénérable édifice, à pignon aigu, à forme trapue et large ornée de trois fenêtres sur la rue au premier étage, de deux au second, et d'un petit œil-de-bœuf au troisième.

Sur les côtés de ce triangle on avait récemment construit un parallélogramme assez vaste qui empiétait sans façon sur la rue, selon les us tout familiers de l'édilité d'alors. La rue s'en voyait bien rétrécie d'un quart, mais la maison s'en trouvait élargie de près de moitié; n'est-ce pas là une compensation suffisante?

Une tradition voulait que cette maison à pignon aigu fût habitée, du temps de Henri III, par un conseiller des États que la reine Catherine était venue, les uns disent visiter, les autres étrangler. Quoi qu'il en soit, la bonne dame avait dû poser un pied circonspect sur le seuil de ce bâtiment.

Après le conseiller mort par strangulation ou mort naturellement, il n'importe, la maison avait été vendue, puis abandonnée, enfin isolée des autres maisons de la rue. Vers le milieu du règne de Louis XIII seulement, un Italien nommé Cropoli, échappé des cuisines du maréchal d’Ancre, était venu s'établir en cette maison. Il y avait fondé une petite hôtellerie où se fabriquait un macaroni tellement raffiné, qu'on en venait quérir ou manger là de plusieurs lieues à la ronde.

L'illustration de la maison était venue de ce que la reine Marie de Médicis, prisonnière, comme on sait, au château des États, en avait envoyé chercher une fois.

C'était précisément le jour où elle s'était évadée par la fameuse fenêtre. Le plat de macaroni était resté sur la table, effleuré seulement par la bouche royale.

De cette double faveur faite à la maison triangulaire, d'une strangulation et d'un macaroni, l'idée était venue au pauvre Cropoli de nommer son hôtellerie d'un titre pompeux. Mais sa qualité d'Italien n'était pas une recommandation en ce temps-là, et son peu de fortune soigneusement cachée l'empêchait de se mettre trop en évidence. Quand il se vit près de mourir, ce qui arriva en 1643, après la mort du roi Louis XIII, il fit venir son fils, jeune marmiton de la plus belle espérance, et, les larmes aux yeux, il lui recommanda de bien garder le secret du macaroni, de franciser son nom, d'épouser une Française, et enfin, lorsque l'horizon politique serait débarrassé des nuages qui le couvraient – on pratiquait déjà à cette époque cette figure, fort en usage de nos jours dans les premiers Paris et à la Chambre, – de faire tailler par le forgeron voisin une belle enseigne, sur laquelle un fameux peintre qu'il désigna tracerait deux portraits de la reine avec ces mots en légende: Aux Médicis. Le bonhomme Cropoli, après ces recommandations, n'eut que la force d'indiquer à son jeune successeur une cheminée sous la dalle de laquelle il avait enfoui mille louis de dix francs, et il expira. Cropoli fils, en homme de cœur, supporta la perte avec résignation et le gain sans insolence.

Il commença par accoutumer le public à faire sonner si peu l'i final de son nom, que, la complaisance générale aidant, on ne l'appela plus que M. Cropole, ce qui est un nom tout français.

Ensuite il se maria, ayant justement sous la main une petite Française dont il était amoureux, et aux parents de laquelle il arracha une dot raisonnable en montrant le dessous de la dalle de la cheminée. Ces deux premiers points accomplis, il se mit à la recherche du peintre qui devait faire l'enseigne.

Le peintre fut bientôt trouvé.

C'était un vieil Italien émule des Raphaël et des Carrache, mais émule malheureux. Il se disait de l'école vénitienne, sans doute parce qu'il aimait fort la couleur. Ses ouvrages, dont jamais il n'avait vendu un seul, tiraient l'œil à cent pas et déplaisaient formidablement aux bourgeois, si bien qu'il avait fini par ne plus rien faire.

Il se vantait toujours d'avoir peint une salle de bains pour Mme la maréchale d'Ancre, et se plaignait que cette salle eût été brûlée lors du désastre du maréchal.

Cropoli, en sa qualité de compatriote, était indulgent pour Pittrino. C'était le nom de l'artiste. Peut-être avait-il vu les fameuses peintures de la salle de bains. Toujours est-il qu'il avait dans une telle estime, voire dans une telle amitié, le fameux Pittrino, qu'il le retira chez lui. Pittrino, reconnaissant et nourri de macaroni, apprit à propager la réputation de ce mets national, et, du temps de son fondateur, il avait rendu par sa langue infatigable des services signalés à la maison Cropoli.

En vieillissant, il s'attacha au fils comme au père, et peu à peu devint l'espèce de surveillant d'une maison où sa probité intègre, sa sobriété reconnue, sa chasteté proverbiale, et mille autres vertus que nous jugeons inutile d'énumérer ici, lui donnèrent place éternelle au foyer, avec droit d'inspection sur les domestiques. En outre, c'était lui qui goûtait le macaroni, pour maintenir le goût pur de l'antique tradition; il faut dire qu'il ne pardonnait pas un grain de poivre de plus, ou un atome de parmesan en moins. Sa joie fut bien grande le jour où, appelé à partager le secret de Cropole fils, il fut chargé de peindre la fameuse enseigne.

On le vit fouiller avec ardeur dans une vieille boîte, où il retrouva des pinceaux un peu mangés par les rats, mais encore passables, des couleurs dans des vessies à peu près desséchées, de l'huile de lin dans une bouteille, et une palette qui avait appartenu autrefois au Bronzino, ce diou de la pittoure, comme disait, dans son enthousiasme toujours juvénile, l'artiste ultramontain.

Pittrino était grandi de toute la joie d'une réhabilitation. Il fit comme avait fait Raphaël, il changea de manière et peignit à la façon d'Albane deux déesses plutôt que deux reines. Ces dames illustres étaient tellement gracieuses sur l'enseigne, elles offraient aux regards étonnés un tel assemblage de lis et de roses, résultat enchanteur du changement de manière de Pittrino; elles affectaient des poses de sirènes tellement anacréontiques, que le principal échevin, lorsqu'il fut admis à voir ce morceau capital dans la salle de Cropole, déclara tout de suite que ces dames étaient trop belles et d'un charme trop animé pour figurer comme enseigne à la vue des passants.

– Son Altesse Royale Monsieur, fut-il dit à Pittrino, qui vient souvent dans notre ville, ne s'arrangerait pas de voir Mme son illustre mère aussi peu vêtue, et il vous enverrait aux oubliettes des États, car il n'a pas toujours le cœur tendre, ce glorieux prince. Effacez donc les deux sirènes ou la légende, sans quoi je vous interdis l'exhibition de l'enseigne. Cela est dans votre intérêt, maître Cropole, et dans le vôtre, seigneur Pittrino.

Que répondre à cela? Il fallut remercier l'échevin de sa gracieuseté; c'est ce que fit Cropole.

Mais Pittrino demeura sombre et déçu.

Il sentait bien ce qui allait arriver. L'édile ne fut pas plutôt parti que Cropole, se croisant les bras:

– Eh bien! maître, dit-il, qu'allons-nous faire?

– Nous allons ôter la légende, dit tristement Pittrino. J'ai là du noir d'ivoire excellent, ce sera fait en un tour de main, et nous remplacerons les Médicis par les Nymphes ou les Sirènes, comme il vous plaira.

– Non pas, dit Cropole, la volonté de mon père ne serait pas remplie. Mon père tenait…

– Il tenait aux figures, dit Pittrino.

– Il tenait à la légende, dit Cropole.

– La preuve qu'il tenait aux figures, c'est qu'il les avait commandées ressemblantes, et elles le sont, répliqua Pittrino.

– Oui, mais si elles ne l'eussent pas été, qui les eût reconnues sans la légende? Aujourd'hui même que la mémoire des Blésois s'oblitère un peu à l'endroit de ces personnes célèbres, qui reconnaîtrait Catherine et Marie sans ces mots: Aux Médicis?

– Mais enfin, mes figures? dit Pittrino désespéré, car il sentait que le petit Cropole avait raison. Je ne veux pas perdre le fruit de mon travail.

– Je ne veux pas que vous alliez en prison et moi dans les oubliettes.

– Effaçons Médicis, dit Pittrino suppliant.

– Non, répliqua fermement Cropole. Il me vient une idée, une idée sublime… votre peinture paraîtra, et ma légende aussi… Médici ne veut-il pas dire médecin en italien?

– Oui, au pluriel.

– Vous m'allez donc commander une autre plaque d'enseigne chez le forgeron; vous y peindrez six médecins, et vous écrirez dessous: Aux Médicis… ce qui fait un jeu de mots agréable.

– Six médecins! Impossible! Et la composition? s'écria Pittrino.

– Cela vous regarde, mais il en sera ainsi, je le veux, il le faut. Mon macaroni brûle.

Cette raison était péremptoire; Pittrino obéit. Il composa l'enseigne des six médecins avec la légende; l'échevin applaudit et autorisa. L'enseigne eut par la ville un succès fou. Ce qui prouve bien que la poésie a toujours eu tort devant les bourgeois, comme dit Pittrino. Cropole, pour dédommager son peintre ordinaire, accrocha dans sa chambre à coucher les nymphes de la précédente enseigne, ce qui faisait rougir Mme Cropole chaque fois qu'elle les regardait en se déshabillant le soir.

Voilà comment la maison au pignon eut une enseigne, voilà comment, faisant fortune, l'hôtellerie des Médicis fut forcée de s'agrandir du quadrilatère que nous avons dépeint.

Voilà comment il y avait à Blois une hôtellerie de ce nom ayant pour propriétaire maître Cropole et pour peintre ordinaire maître Pittrino.

Chapitre VI – L'inconnu

Ainsi fondée et recommandée par son enseigne, l'hôtellerie de maître Cropole marchait vers une solide prospérité. Ce n'était pas une fortune immense que Cropole avait en perspective, mais il pouvait espérer de doubler les mille louis d'or légués par son père, de faire mille autre louis de la vente de la maison et du fonds, et libre enfin, de vivre heureux comme un bourgeois de la ville. Cropole était âpre au gain, il accueillit en homme fou de joie la nouvelle de l'arrivée du roi Louis XIV.

Lui, sa femme, Pittrino et deux marmitons firent aussitôt main basse sur tous les habitants du colombier, de la basse-cour et des clapiers, en sorte qu'on entendit dans les cours de l'Hôtellerie des Médicis autant de lamentations et de cris que jadis on en avait entendu dans Rama.

Cropole n'avait pour le moment qu'un seul voyageur.

C'était un homme de trente ans à peine, beau, grand, austère, ou plutôt mélancolique dans chacun de ses gestes et de ses regards. Il était vêtu d'un habit de velours noir avec des garnitures de jais; un col blanc, simple comme celui des puritains les plus sévères, faisait ressortir la teinte mate et fine de son cou plein de jeunesse; une légère moustache blonde couvrait à peine sa lèvre frémissante et dédaigneuse. Il parlait aux gens en les regardant en face, sans affectation, il est vrai, mais sans scrupule; de sorte que l'éclat de ses yeux bleus devenait tellement insupportable que plus d'un regard se baissait devant le sien, comme fait l'épée la plus faible dans un combat singulier. En ce temps où les hommes, tous créés égaux par Dieu, se divisaient, grâce aux préjugés, en deux castes distinctes, le gentilhomme et le roturier, comme ils se divisent réellement en deux races, la noire et la blanche, en ce temps, disons-nous, celui dont nous venons d'esquisser le portrait ne pouvait manquer d'être pris pour un gentilhomme, et de la meilleure race. Il ne fallait pour cela que consulter ses mains, longues, effilées et blanches, dont chaque muscle, chaque veine transparaissaient sous la peau au moindre mouvement, dont les phalanges rougissaient à la moindre crispation.

Ce gentilhomme était donc arrivé seul chez Cropole. Il avait pris sans hésiter, sans réfléchir même, l'appartement le plus important, que l'hôtelier lui avait indiqué dans un but de rapacité fort condamnable, diront les uns, fort louable, diront les autres, s'ils admettent que Cropole fût physionomiste et jugeât les gens à première vue. Cet appartement était celui qui composait toute la devanture de la vieille maison triangulaire: un grand salon éclairé par deux fenêtres au premier étage, une petite chambre à côté, une autre au-dessus. Or, depuis qu'il était arrivé, ce gentilhomme avait à peine touché au repas qu'on lui avait servi dans sa chambre. Il n'avait dit que deux mots à l'hôte pour le prévenir qu'il viendrait un voyageur du nom de Parry, et recommander qu'on laissât monter ce voyageur. Ensuite, il avait gardé un silence tellement profond, que Cropole en avait été presque offensé, lui qui aimait les gens de bonne compagnie. Enfin, ce gentilhomme s'était levé de bonne heure le matin du jour où commence cette histoire, et s'était mis à la fenêtre de son salon, assis sur le rebord et appuyé sur la rampe du balcon, regardant tristement et opiniâtrement aux deux côtés de la rue pour guetter sans doute la venue de ce voyageur qu'il avait signalé à l'hôte. Il avait vu, de cette façon, passer le petit cortège de Monsieur revenant de la chasse, puis avait savouré de nouveau la profonde tranquillité de la ville, absorbé qu'il était dans son attente.

Tout à coup, le remue-ménage des pauvres allant aux prairies, des courriers partant, des laveurs de pavé, des pourvoyeurs de la maison royale, des courtauds de boutiques effarouchés et bavards, des chariots en branle, des coiffeurs en course et des pages en corvée; ce tumulte et ce vacarme l'avaient surpris, mais sans qu'il perdît rien de cette majesté impassible et suprême qui donne à l'aigle et au lion ce coup d'œil serein et méprisant au milieu des hourras et des trépignements des chasseurs ou des curieux.

Bientôt les cris des victimes égorgées dans la basse-cour, les pas pressés de Mme Cropole dans le petit escalier de bois si étroit et si sonore, les allures bondissantes de Pittrino, qui, le matin encore, fumait sur la porte avec le flegme d'un Hollandais, tout cela donna au voyageur un commencement de surprise et d'agitation.

Comme il se levait pour s'informer, la porte de la chambre s’ouvrit.

L'inconnu pensa que sans doute on lui amenait le voyageur si impatiemment attendu.

Il fit donc, avec une sorte de précipitation, trois pas vers cette porte qui s'ouvrait.

Mais au lieu de la figure qu'il espérait voir, ce fut maître Cropole qui apparut, et derrière lui, dans la pénombre de l'escalier, le visage assez gracieux, mais rendu trivial par la curiosité, de Mme Cropole, qui donna un coup d'œil furtif au beau gentilhomme et disparut. Cropole s'avança l'air souriant, le bonnet à la main, plutôt courbé qu'incliné.

Un geste de l'inconnu l'interrogea sans qu'aucune parole fût prononcée.

– Monsieur, dit Cropole, je venais demander comment dois-je dire: Votre Seigneurie, ou Monsieur le comte, ou Monsieur le marquis?…

– Dites «Monsieur», et dites vite, répondit l'inconnu avec cet accent hautain qui n'admet ni discussion ni réplique.

– Je venais donc m'informer comment Monsieur avait passé la nuit, et si Monsieur était dans l'intention de garder cet appartement.

– Oui.

– Monsieur, c'est qu'il arrive un incident sur lequel nous n'avions pas compté.

– Lequel?

– Sa Majesté Louis XIV entre aujourd'hui dans notre ville et s'y repose un jour, deux jours peut-être.

Un vif étonnement se peignit sur le visage de l'inconnu.

– Le roi de France vient à Blois?

– Il est en route, monsieur.

– Alors, raison de plus pour que je reste, dit l'inconnu.

– Fort bien, monsieur; mais Monsieur garde-t-il tout l'appartement?

– Je ne vous comprends pas. Pourquoi aurais-je aujourd'hui moins que je n'ai eu hier?

– Parce que, monsieur, Votre Seigneurie me permettra de le lui dire, hier je n'ai pas dû, lorsque vous avez choisi votre logis, fixer un prix quelconque qui eût fait croire à Votre Seigneurie que je préjugeais ses ressources… tandis qu'aujourd'hui…

L'inconnu rougit. L'idée lui vint sur-le-champ qu'on le soupçonnait pauvre et qu'on l'insultait.

– Tandis qu'aujourd'hui, reprit-il froidement, vous préjugez?

– Monsieur, je suis un galant homme, Dieu merci! et, tout hôtelier que je paraisse être, il y a en moi du sang de gentilhomme; mon père était serviteur et officier de feu M. le maréchal d'Ancre. Dieu veuille avoir son âme!…

– Je ne vous conteste pas ce point, monsieur; seulement, je désire savoir, et savoir vite, à quoi tendent vos questions.

– Vous êtes, monsieur, trop raisonnable pour ne pas comprendre que notre ville est petite, que la cour va l'envahir, que les maisons regorgeront d'habitants, et que, par conséquent, les loyers vont acquérir une valeur considérable.

L'inconnu rougit encore.

– Faites vos conditions, monsieur, dit-il.

– Je les fais avec scrupule, monsieur, parce que je cherche un gain honnête et que je veux faire une affaire sans être incivil ou grossier dans mes désirs… Or, l'appartement que vous occupez est considérable, et vous êtes seul…:

– Cela me regarde.

– Oh! bien certainement; aussi je ne congédie pas Monsieur.

Le sang afflua aux tempes de l'inconnu; il lança sur le pauvre Cropole, descendant d'un officier de M. le maréchal d'Ancre, un regard qui l'eût fait rentrer sous cette fameuse dalle de la cheminée, si Cropole n'eût pas été vissé à sa place par la question de ses intérêts.

– Voulez-vous que je parte? expliquez-vous, mais promptement.

– Monsieur, monsieur, vous ne m'avez pas compris. C'est fort délicat, ce que je fais; mais je m'exprime mal, ou peut-être, comme Monsieur est étranger, ce que je reconnais à l'accent…

En effet, l'inconnu parlait avec le léger grasseyement qui est le caractère principal de l'accentuation anglaise, même chez les hommes de cette nation qui parlent le plus purement le français.

– Comme Monsieur est étranger, dis-je, c'est peut-être lui qui ne saisit pas les nuances de mon discours. Je prétends que Monsieur pourrait abandonner une ou deux des trois pièces qu'il occupe, ce qui diminuerait son loyer de beaucoup et soulagerait ma conscience; en effet, il est dur d'augmenter déraisonnablement le prix des chambres, lorsqu'on a l'honneur de les évaluer à un prix raisonnable.

– Combien le loyer depuis hier?

– Monsieur, un louis, avec la nourriture et le soin du cheval.

– Bien. Et celui d'aujourd'hui?

– Ah! voilà la difficulté. Aujourd'hui c'est le jour d'arrivée du roi; si la cour vient pour la couchée, le jour de loyer compte. Il en résulte que trois chambres à deux louis la pièce font six louis. Deux louis, monsieur, ce n'est rien, mais six louis sont beaucoup.

L'inconnu, de rouge qu'on l'avait vu, était devenu très pâle.

Il tira de sa poche, avec une bravoure héroïque, une bourse brodée d'armes, qu'il cacha soigneusement dans le creux de sa main. Cette bourse était d'une maigreur, d'un flasque, d'un creux qui n'échappèrent pas à l’œil de Cropole.

L'inconnu vida cette bourse dans sa main. Elle contenait trois louis doubles, qui faisaient une valeur de six louis, comme l'hôtelier le demandait.

Toutefois, c'était sept que Cropole avait exigés. Il regarda donc l'inconnu comme pour lui dire: Après?

– Il reste un louis, n'est-ce pas, maître hôtelier?

– Oui, monsieur, mais…

L'inconnu fouilla dans la poche de son haut-de-chausses et la vida; elle renfermait un petit portefeuille, une clef d'or et quelque monnaie blanche.

De cette monnaie il composa le total d'un louis.

– Merci, monsieur, dit Cropole. Maintenant, il me reste à savoir si Monsieur compte habiter demain encore son appartement, auquel cas je l'y maintiendrais; tandis que si Monsieur n'y comptait pas, je le promettrais aux gens de Sa Majesté qui vont venir.

– C'est juste, fit l'inconnu après un assez long silence, mais comme je n'ai plus d'argent, ainsi que vous l'avez pu voir, comme cependant je garde cet appartement, il faut que vous vendiez ce diamant dans la ville ou que vous le gardiez en gage.

Cropole regarda si longtemps le diamant, que l'inconnu se hâta de dire:

– Je préfère que vous le vendiez, monsieur, car il vaut trois cents pistoles. Un juif, y a-t-il un juif dans Blois? vous en donnera deux cents, cent cinquante même, prenez ce qu'il vous en donnera, ne dût-il vous en offrir que le prix de votre logement. Allez!

– Oh! monsieur, s'écria Cropole, honteux de l'infériorité subite que lui rétorquait l'inconnu par cet abandon si noble et si désintéressé, comme aussi par cette inaltérable patience envers tant de chicanes et de soupçons; oh! monsieur, j'espère bien qu'on ne vole pas à Blois comme vous le paraissez croire, et le diamant s'élevant à ce que vous dites…

L'inconnu foudroya encore une fois Cropole de son regard azuré.

– Je ne m'y connais pas, monsieur, croyez-le bien, s'écria celui-ci.

– Mais les joailliers s'y connaissent, interrogez-les, dit l'inconnu Maintenant, je crois que nos comptes sont terminés, n'est-il pas vrai, monsieur l'hôte?

– Oui, monsieur, et à mon regret profond, car j'ai peur d'avoir offensé Monsieur.

– Nullement, répliqua l'inconnu avec la majesté de la toute puissance.

– Ou d'avoir paru écorcher un noble voyageur… Faites la part, monsieur, de la nécessité.

– N'en parlons plus, vous dis-je, et veuillez me laisser chez moi.

Cropole s'inclina profondément et partit avec un air égaré qui accusait chez lui un cœur excellent et du remords véritable. L'inconnu alla fermer lui-même la porte, regarda, quand il fut seul, le fond de sa bourse, où il avait pris un petit sac de soie renfermant le diamant, sa ressource unique.

Il interrogea aussi le vide de ses poches, regarda les papiers de son portefeuille et se convainquit de l'absolu dénuement où il allait se trouver.

Alors il leva les yeux au ciel avec un sublime mouvement de calme et de désespoir, essuya de sa main tremblante quelques gouttes de sueur qui sillonnaient son noble front, et reporta sur la terre un regard naguère empreint d'une majesté divine.

L'orage venait de passer loin de lui, peut-être avait-il prié du fond de l'âme.

Il se rapprocha de la fenêtre, reprit sa place au balcon, et demeura là immobile, atone, mort, jusqu'au moment où, le ciel commençant à s'obscurcir, les premiers flambeaux traversèrent la rue embaumée, et donnèrent le signal de l'illumination à toutes les fenêtres de la ville.

Chapitre VII – Parry

Comme l'inconnu regardait avec intérêt ces lumières et prêtait l'oreille à tous ces bruits, maître Cropole entrait dans sa chambre avec deux valets qui dressèrent la table.

L'étranger ne fit pas la moindre attention à eux. Alors Cropole, s'approchant de son hôte, lui glissa dans l'oreille avec un profond respect:

– Monsieur, le diamant a été estimé.

– Ah! fit le voyageur. Eh bien?

– Eh bien! monsieur, le joaillier de Son Altesse Royale en donne deux cent quatre-vingts pistoles.

– Vous les avez?

– J'ai cru devoir les prendre, monsieur; toutefois, j'ai mis dans les conditions du marché que si Monsieur voulait garder son diamant jusqu'à une rentrée de fonds… Le diamant serait rendu.

– Pas du tout; je vous ai dit de le vendre.

– Alors j'ai obéi ou à peu près, puisque, sans l'avoir définitivement vendu, j'en ai touché l'argent.

– Payez-vous, ajouta l'inconnu.

– Monsieur, je le ferai, puisque vous l'exigez absolument.

Un sourire triste effleura les lèvres du gentilhomme.

– Mettez l'argent sur ce bahut, dit-il en se détournant en même temps qu'il indiquait le meuble du geste.

Cropole déposa un sac assez gros, sur le contenu duquel il préleva le prix du loyer.

– Maintenant, dit-il, Monsieur ne me fera pas la douleur de ne pas souper… Déjà le dîner a été refusé; c'est outrageant pour la maison des Médicis. Voyez, monsieur, le repas est servi, et j'oserai même ajouter qu'il a bon air.

L'inconnu demanda un verre de vin, cassa un morceau de pain et ne quitta pas la fenêtre pour manger et boire.

Bientôt l'on entendit un grand bruit de fanfares et de trompettes; des cris s'élevèrent au loin, un bourdonnement confus emplit la partie basse de la ville, et le premier bruit distinct qui frappa l'oreille de l'étranger fut le pas des chevaux qui s'avançaient.

– Le roi! le roi! répétait une foule bruyante et pressée.

– Le roi! répéta Cropole, qui abandonna son hôte et ses idées de délicatesse pour satisfaire sa curiosité.

Avec Cropole se heurtèrent et se confondirent dans l'escalier Mme Cropole, Pittrino, les aides et les marmitons. Le cortège s'avançait lentement, éclairé par des milliers de flambeaux, soit de la rue, soit des fenêtres.

Après une compagnie de mousquetaires et un corps tout serré de gentilshommes, venait la litière de M. le cardinal Mazarin. Elle était traînée comme un carrosse par quatre chevaux noirs. Les pages et les gens du cardinal marchaient derrière. Ensuite venait le carrosse de la reine mère, ses filles d'honneur aux portières, ses gentilshommes à cheval des deux côtés. Le roi paraissait ensuite, monté sur un beau cheval de race saxonne à large crinière. Le jeune prince montrait, en saluant à quelques fenêtres d'où partaient les plus vives acclamations, son noble et gracieux visage, éclairé par les flambeaux de ses pages.

Aux côtés du roi, mais deux pas en arrière, le prince de Condé, M. Dangeau et vingt autres courtisans, suivis de leurs gens et de leurs bagages, fermaient la marche véritablement triomphale.

Cette pompe était d'une ordonnance militaire.

Quelques-uns des courtisans seulement, et parmi les vieux, portaient l'habit de voyage; presque tous étaient vêtus de l'habit de guerre. On en voyait beaucoup ayant le hausse-col et le buffle comme au temps de Henri IV et de Louis XIII.

Quand le roi passa devant lui, l'inconnu, qui s'était penché sur le balcon pour mieux voir, et qui avait caché son visage en l'appuyant sur son bras, sentit son cœur se gonfler et déborder d'une amère jalousie.

Le bruit des trompettes l'enivrait, les acclamations populaires l'assourdissaient; il laissa tomber un moment sa raison dans ce flot de lumières, de tumulte et de brillantes images.

– Il est roi, lui! murmura-t-il avec un accent de désespoir et d'angoisse qui dut monter jusqu'au pied du trône de Dieu.

Puis, avant qu'il fût revenu de sa sombre rêverie, tout ce bruit, toute cette splendeur s'évanouirent. À l'angle de la rue il ne resta plus au-dessous de l'étranger que des voix discordantes et enrouées qui criaient encore par intervalles: «Vive le roi!» Il resta aussi les six chandelles que tenaient les habitants de l'Hôtellerie des Médicis, savoir: deux chandelles pour Cropole, une pour Pittrino, une pour chaque marmiton.

Cropole ne cessait de répéter:

– Qu'il est bien, le roi, et qu'il ressemble à feu son illustre père!

– En beau, disait Pittrino.

– Et qu'il a une fière mine! ajoutait Mme Cropole, déjà en promiscuité de commentaires avec les voisins et les voisines.

Cropole alimentait ces propos de ses observations personnelles, sans remarquer qu'un vieillard à pied, mais traînant un petit cheval irlandais par la bride, essayait de fendre le groupe de femmes et d'hommes qui stationnait devant les Médicis.

Mais en ce moment la voix de l'étranger se fit entendre à la fenêtre.

– Faites donc en sorte, monsieur l'hôtelier, qu'on puisse arriver jusqu'à votre maison.

Cropole se retourna, vit alors seulement le vieillard, et lui fit faire passage.

La fenêtre se ferma.

Pittrino indiqua le chemin au nouveau venu, qui entra sans proférer une parole.

L'étranger l'attendait sur le palier, il ouvrit ses bras au vieillard et le conduisit à un siège, mais celui-ci résista.

– Oh! non pas, non pas, milord, dit-il. M'asseoir devant vous! jamais!

– Parry, s'écria le gentilhomme, je vous en supplie… vous qui venez d'Angleterre… de si loin! Ah! ce n'est pas à votre âge qu'on devrait subir des fatigues pareilles à celles de mon service. Reposez-vous…

– J'ai ma réponse à vous donner avant tout, milord.

– Parry… je t'en conjure, ne me dis rien… car si la nouvelle eût été bonne, tu ne commencerais pas ainsi ta phrase. Tu prends un détour c'est que la nouvelle est mauvaise.

– Milord, dit le vieillard, ne vous hâtez pas de vous alarmer. Tout n'est pas perdu, je l'espère. C'est de la volonté, de la persévérance qu'il faut, c'est surtout de la résignation.

– Parry, répondit le jeune homme, je suis venu ici seul, à travers mille pièges et mille périls: crois-tu à ma volonté? J'ai médité ce voyage dix ans, malgré tous les conseils et tous les obstacles: crois-tu à ma persévérance? J'ai vendu ce soir le dernier diamant de mon père, car je n'avais plus de quoi payer mon gîte, et l'hôte m'allait chasser.

Parry fit un geste d'indignation auquel le jeune homme répondit par une pression de main et un sourire.

– J'ai encore deux cent soixante-quatorze pistoles, et je me trouve riche; je ne désespère pas, Parry: crois-tu à ma résignation?

Le vieillard leva au ciel ses mains tremblantes.

– Voyons, dit l'étranger, ne me déguise rien: qu'est-il arrivé?

– Mon récit sera court, milord; mais au nom du Ciel ne tremblez pas ainsi!

– C'est d'impatience, Parry. Voyons, que t'a dit le général?

– D'abord, le général n'a pas voulu me recevoir.

– Il te prenait pour quelque espion.

– Oui, milord, mais je lui ai écrit une lettre.

– Eh bien?

– Il l'a reçue, il l'a lue milord.

– Cette lettre expliquait bien ma position, mes vœux?

– Oh! oui, dit Parry avec un triste sourire… elle peignait fidèlement votre pensée.

– Alors, Parry?…

– Alors le général m'a renvoyé la lettre par un aide de camp, en me faisant annoncer que le lendemain, si je me trouvais encore dans la circonscription de son commandement, il me ferait arrêter.

– Arrêter! murmura le jeune homme; arrêter! toi, mon plus fidèle serviteur!

– Oui, milord.

– Et tu avais signé Parry, cependant!

– En toutes lettres, milord; et l'aide de camp m'a connu à Saint-James, et, ajouta le vieillard avec un soupir, à White Hall!

Le jeune homme s'inclina, rêveur et sombre.

– Voilà ce qu'il a fait devant ses gens, dit-il en essayant de se donner le change… mais sous main… de lui à toi… qu'a-t-il fait? Réponds.

– Hélas! milord, il m'a envoyé quatre cavaliers qui m'ont donné le cheval sur lequel vous m'avez vu revenir. Ces cavaliers m'ont conduit toujours courant jusqu'au petit port de Tenby, m'ont jeté plutôt qu'embarqué sur un bateau de pêche qui faisait voile vers la Bretagne et me voici.

– Oh! soupira le jeune homme en serrant convulsivement de sa main nerveuse sa gorge, où montait un sanglot… Parry, c'est tout, c'est bien tout?

– Oui, milord, c'est tout!

Il y eut après cette brève réponse de Parry un long intervalle de silence; on n'entendait que le bruit du talon de ce jeune homme tourmentant le parquet avec furie.

Le vieillard voulut tenter de changer la conversation.

– Milord, dit-il, quel est donc tout ce bruit qui me précédait? Quels sont ces gens qui crient: «Vive le roi!»… De quel roi est-il question, et pourquoi toutes ces lumières?

– Ah! Parry, tu ne sais pas, dit ironiquement le jeune homme, c'est le roi de France qui visite sa bonne ville de Blois; toutes ces trompettes sont à lui, toutes ces housses dorées sont à lui, tous ces gentilshommes ont des épées qui sont à lui. Sa mère le précède dans un carrosse magnifiquement incrusté d'argent et d'or! Heureuse mère! Son ministre lui amasse des millions et le conduit à une riche fiancée. Alors tout ce peuple est joyeux, il aime son roi, il le caresse de ses acclamations, et il crie: «Vive le roi! vive le roi!»

– Bien! bien! milord, dit Parry, plus inquiet de la tournure de cette nouvelle conversation que de l'autre.

– Tu sais, reprit l'inconnu, que ma mère à moi, que ma sœur, tandis que tout cela se passe en l'honneur du roi Louis XIV, n'ont plus d'argent, plus de pain; tu sais que, moi, je serai misérable et honni dans quinze jours, quand toute l'Europe apprendra ce que tu viens de me raconter!… Parry… Y a-t-il des exemples qu'un homme de ma condition se soit…

– Milord, au nom du Ciel!

– Tu as raison, Parry, je suis un lâche, et si je ne fais rien pour moi, que fera Dieu? Non, non, j'ai deux bras, Parry, j'ai une épée…

Et il frappa violemment son bras avec sa main et détacha son épée accrochée au mur.

– Qu'allez-vous faire, milord?

– Parry, ce que je vais faire? ce que tout le monde fait dans ma famille: ma mère vit de la charité publique, ma sœur mendie pour ma mère, j'ai quelque part des frères qui mendient également pour eux; moi, l'aîné, je vais faire comme eux tous, je m'en vais demander l'aumône!

Et sur ces mots, qu'il coupa brusquement par un rire nerveux et terrible, le jeune homme ceignit son épée, prit son chapeau sur le bahut, se fit attacher à l'épaule un manteau noir qu'il avait porté pendant toute la route, et serrant les deux mains du vieillard qui le regardait avec anxiété:

– Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange, dors, sois heureux; soyons bien heureux, mon fidèle ami, mon unique ami: nous sommes riches comme des rois!

Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement par terre, se remit à rire de cette lugubre façon qui avait tant effrayé Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et se préparait à recevoir et à installer les voyageurs devancés par leurs laquais; il se glissa par la grande salle dans la rue, où le vieillard, qui s'était mis à la fenêtre, le perdit de vue après une minute.

Chapitre VIII – Ce qu'était Sa Majesté Louis XIV à l'âge de vingt-deux ans

On l'a vu par le récit que nous avons essayé d'en faire, l'entrée du roi Louis XIV dans la ville de Blois avait été bruyante et brillante, aussi la jeune majesté en avait-elle paru satisfaite. En arrivant sous le porche du château des États, le roi y trouva, environné de ses gardes et de ses gentilshommes, Son Altesse Royale le duc Gaston d'Orléans, dont la physionomie, naturellement assez majestueuse, avait emprunté à la circonstance solennelle dans laquelle on se trouvait un nouveau lustre et une nouvelle dignité. De son côté, Madame, parée de ses grands habits de cérémonie, attendait sur un balcon intérieur l'entrée de son neveu. Toutes les fenêtres du vieux château, si désert et si morne dans les jours ordinaires, resplendissaient de dames et de flambeaux.

Ce fut donc au bruit des tambours, des trompettes et des vivats, que le jeune roi franchit le seuil de ce château, dans lequel Henri III, soixante-douze ans auparavant, avait appelé à son aide l'assassinat et la trahison pour maintenir sur sa tête et dans sa maison une couronne qui déjà glissait de son front pour tomber dans une autre famille. Tous les yeux, après avoir admiré le jeune roi, si beau, si charmant, si noble, cherchaient cet autre roi de France, bien autrement roi que le premier, et si vieux, si pâle, si courbé, que l'on appelait le cardinal Mazarin.

Louis était alors comblé de tous ces dons naturels qui font le parfait gentilhomme: il avait l'œil brillant et doux, d'un bleu pur et azuré; mais les plus habiles physionomistes, ces plongeurs de l'âme, en y fixant leurs regards, s'il eût été donné à un sujet de soutenir le regard du roi, les plus habiles physionomistes, disons-nous, n'eussent jamais pu trouver le fond de cet abîme de douceur. C'est qu'il en était des yeux du roi comme de l'immense profondeur des azurs célestes, ou de ceux plus effrayants et presque aussi sublimes que la Méditerranée ouvre sous la carène de ses navires par un beau jour d'été, miroir gigantesque où le ciel aime à réfléchir tantôt ses étoiles et tantôt ses orages. Le roi était petit de taille, à peine avait-il cinq pieds deux pouces; mais sa jeunesse faisait encore excuser ce défaut, racheté d'ailleurs par une grande noblesse de tous ses mouvements et par une certaine adresse dans tous les exercices du corps.

Certes, c'était déjà bien le roi, et c'était beaucoup que d'être le roi à cette époque de respect et de dévouement traditionnels; mais, comme jusque-là on l'avait assez peu et toujours assez pauvrement montré au peuple, comme ceux auxquels on le montrait voyaient auprès de lui sa mère, femme d'une haute taille, et M. le cardinal, homme d'une belle prestance, beaucoup le trouvaient assez peu roi pour dire: Le roi est moins grand que M. le cardinal.

Quoi qu'il en soit de ces observations physiques qui se faisaient, surtout dans la capitale, le jeune prince fut accueilli comme un dieu par les habitants de Blois, et presque comme un roi par son oncle et sa tante, Monsieur et Madame, les habitants du château. Cependant, il faut le dire, lorsqu'il vit dans la salle de réception des fauteuils égaux de taille pour lui, sa mère, le cardinal, sa tante et son oncle, disposition habilement cachée par la forme demi-circulaire de l'assemblée, Louis XIV rougit de colère, et regarda autour de lui pour s'assurer par la physionomie des assistants si cette humiliation lui avait été préparée; mais comme il ne vit rien sur le visage impassible du cardinal, rien sur celui de sa mère, rien sur celui des assistants, il se résigna et s'assit, ayant soin de s'asseoir avant tout le monde.

Les gentilshommes et les dames furent présentés à Leurs Majestés et à M. le cardinal. Le roi remarqua que sa mère et lui connaissaient rarement le nom de ceux qu'on leur présentait, tandis que le cardinal, au contraire, ne manquait jamais, avec une mémoire et une présence d'esprit admirables, de parler à chacun de ses terres, de ses aïeux ou de ses enfants, dont il leur nommait quelques-uns, ce qui enchantait ces dignes hobereaux et les confirmait dans cette idée que celui-là est seulement et véritablement roi qui connaît ses sujets, par cette même raison que le soleil n'a pas de rival, parce que seul le soleil échauffe et éclaire.

L'étude du jeune roi, commencée depuis longtemps sans que l'on s'en doutât, continuait donc, et il regardait attentivement, pour tâcher de démêler quelque chose dans leur physionomie, les figures qui lui avaient d'abord paru les plus insignifiantes et les plus triviales. On servit une collation. Le roi, sans oser la réclamer de l'hospitalité de son oncle, l'attendait avec impatience. Aussi cette fois eut-il tous les honneurs dus, sinon à son rang, du moins à son appétit, quant au cardinal, il se contenta d'effleurer de ses lèvres flétries un bouillon servi dans une tasse d'or. Le ministre tout-puissant qui avait pris à la reine mère sa régence, au roi sa royauté, n'avait pu prendre à la nature un bon estomac. Anne d'Autriche, souffrant déjà du cancer dont six ou huit ans plus tard elle devait mourir, ne mangeait guère plus que le cardinal. Quant à Monsieur, encore tout ébouriffé du grand événement qui s'accomplissait dans sa vie provinciale, il ne mangeait pas du tout.

Madame seule, en véritable Lorraine, tenait tête à Sa Majesté; de sorte que Louis XIV, qui, sans partenaire, eût mangé à peu près seul, sut grand gré à sa tante d'abord, puis ensuite à M. de Saint-Remy, son maître d'hôtel, qui s'était réellement distingué.

La collation finie, sur un signe d'approbation de M. de Mazarin, le roi se leva, et sur l'invitation de sa tante, il se mit à parcourir les rangs de l'assemblée.

Les dames observèrent alors, il y a certaines choses pour lesquelles les femmes sont aussi bonnes observatrices à Blois qu'à Paris, les dames observèrent alors que Louis XIV avait le regard prompt et hardi, ce qui promettait aux attraits de bon aloi un appréciateur distingué. Les hommes, de leur côté, observèrent que le prince était fier et hautain, qu'il aimait à faire baisser les yeux qui le regardaient trop longtemps ou trop fixement, ce qui semblait présager un maître. Louis XIV avait accompli le tiers de sa revue à peu près, quand ses oreilles furent frappées d'un mot que prononça Son Éminence, laquelle s'entretenait avec Monsieur.

Ce mot était un nom de femme.

À peine Louis XIV eut-il entendu ce mot, qu'il n'entendit ou plutôt qu'il n'écouta plus rien autre chose, et que, négligeant l'arc du cercle qui attendait sa visite, il ne s'occupa plus que d'expédier promptement l'extrémité de la courbe.

Monsieur, en bon courtisan, s'informait près de Son Éminence de la santé de ses nièces. En effet, cinq ou six ans auparavant, trois nièces étaient arrivées d'Italie au cardinal: c'étaient Mlles Hortense, Olympe et Marie de Mancini.

Monsieur s'informait donc de la santé des nièces du cardinal; il regrettait, disait-il, de n'avoir pas le bonheur de les recevoir en même temps que leur oncle; elles avaient certainement grandi en beauté et en grâce, comme elles promettaient de le faire la première fois que Monsieur les avait vues.

Ce qui avait d'abord frappé le roi, c'était un certain contraste dans la voix des deux interlocuteurs. La voix de Monsieur était calme et naturelle lorsqu'il parlait ainsi, tandis que celle de M. de Mazarin sauta d'un ton et demi pour lui répondre au-dessus du diapason de sa voix ordinaire.

On eût dit qu'il désirait que cette voix allât frapper au bout de la salle une oreille qui s'éloignait trop.

– Monseigneur, répliqua-t-il, Mlles de Mazarin ont encore toute une éducation à terminer, des devoirs à remplir, une position à apprendre. Le séjour d'une cour jeune et brillante les dissipe un peu.

Louis, à cette dernière épithète, sourit tristement. La cour était jeune, c'est vrai, mais l'avarice du cardinal avait mis bon ordre à ce qu’elle ne fût point brillante.

– Vous n'avez cependant point l'intention, répondait Monsieur, de les cloîtrer ou de les faire bourgeoises?

– Pas du tout, reprit le cardinal en forçant sa prononciation italienne de manière que, de douce et veloutée qu'elle était, elle devint aiguë et vibrante; pas du tout. J'ai bel et bien l'intention de les marier, et du mieux qu'il me sera possible.

– Les partis ne manqueront pas, monsieur le cardinal, répondait Monsieur avec une bonhomie de marchand qui félicite son confrère.

– Je l'espère, monseigneur, d'autant plus que Dieu leur a donné à la fois la grâce, la sagesse et la beauté.

Pendant cette conversation, Louis XIV, conduit par Madame, accomplissait, comme nous l'avons dit, le cercle des présentations.

– Mlle Arnoux, disait la princesse en présentant à Sa Majesté une grosse blonde de vingt-deux ans, qu'à la fête d'un village on eût prise pour une paysanne endimanchée, Mlle Arnoux, fille de ma maîtresse de musique.

Le roi sourit. Madame n'avait jamais pu tirer quatre notes justes de la viole ou du clavecin.

– Mlle Aure de Montalais, continua Madame, fille de qualité et bonne servante.

Cette fois ce n'était plus le roi qui riait, c'était la jeune fille présentée, parce que, pour la première fois de sa vie, elle s'entendait donner par Madame, qui d'ordinaire ne la gâtait point, une si honorable qualification.

Aussi Montalais, notre ancienne connaissance, fit-elle à Sa Majesté une révérence profonde, et cela autant par respect que par nécessité, car il s'agissait de cacher certaines contractions de ses lèvres rieuses que le roi eût bien pu ne pas attribuer à leur motif réel. Ce fut juste en ce moment que le roi entendit le mot qui le fit tressaillir.

– Et la troisième s'appelle? demandait Monsieur.

– Marie, monseigneur, répondait le cardinal.

Il y avait sans doute dans ce mot quelque puissance magique, car, nous l'avons dit, à ce mot le roi tressaillit, et, entraînant Madame vers le milieu du cercle, comme s'il eût voulu confidentiellement lui faire quelque question, mais en réalité pour se rapprocher du cardinal:

– Madame ma tante, dit-il en riant et à demi-voix, mon maître de géographie ne m'avait point appris que Blois fût à une si prodigieuse distance de Paris.

– Comment cela, mon neveu? demanda Madame.

– C'est qu'en vérité il paraît qu'il faut plusieurs années aux modes pour franchir cette distance. Voyez ces demoiselles.

– Eh bien! je les connais.

– Quelques-unes sont jolies.

– Ne dites pas cela trop haut, monsieur mon neveu, vous les rendriez folles.

– Attendez, attendez, ma chère tante, dit le roi en souriant, car la seconde partie de ma phrase doit servir de correctif à la première. Eh bien! ma chère tante, quelques-unes paraissent vieilles et quelques autres laides, grâce à leurs modes de dix ans.

– Mais, Sire, Blois n'est cependant qu'à cinq journées de Paris.

– Eh! dit le roi, c'est cela, deux ans de retard par journée.

– Ah! vraiment, vous trouvez? C'est étrange, je ne m'aperçois point de cela, moi.

– Tenez, ma tante, dit Louis XIV en se rapprochant toujours de Mazarin sous prétexte de choisir son point de vue, voyez, à côté de ces affiquets vieillis et de ces coiffures prétentieuses, regardez cette simple robe blanche. C'est une des filles d'honneur de ma mère, probablement, quoique je ne la connaisse pas. Voyez quelle tournure simple, quel maintien gracieux! À la bonne heure! c'est une femme, cela, tandis que toutes les autres ne sont que des habits.

– Mon cher neveu, répliqua Madame en riant, permettez-moi de vous dire que, cette fois, votre science divinatoire est en défaut. La personne que vous louez ainsi n'est point une Parisienne, mais une Blésoise.

– Ah! ma tante! reprit le roi avec l'air du doute.

– Approchez, Louise, dit Madame.

Et la jeune fille qui déjà nous est apparue sous ce nom s'approcha, timide, rougissante et presque courbée sous le regard royal.

– Mlle Louise-Françoise de La Baume Le Blanc, fille du marquis de La Vallière, dit cérémonieusement Madame au roi.

La jeune fille s'inclina avec tant de grâce au milieu de cette timidité profonde que lui inspirait la présence du roi, que celui-ci perdit en la regardant quelques mots de la conversation du cardinal et de Monsieur.

– Belle-fille, continua Madame, de M. de Saint-Remy, mon maître d'hôtel, qui a présidé à la confection de cette excellente daube truffée que Votre Majesté a si fort appréciée.

Il n'y avait point de grâce, de beauté ni de jeunesse qui pût résister à une pareille présentation. Le roi sourit. Que les paroles de Madame fussent une plaisanterie ou une naïveté, c'était, en tout cas, l'immolation impitoyable de tout ce que Louis venait de trouver charmant et poétique dans la jeune fille.

Mlle de La Vallière, pour Madame, et par contrecoup pour le roi, n'était plus momentanément que la belle-fille d'un homme qui avait un talent supérieur sur les dindes truffées.

Mais les princes sont ainsi faits. Les dieux aussi étaient comme cela dans l'Olympe. Diane et Vénus devaient bien maltraiter la belle Alcmène et la pauvre Io, quand on descendait par distraction à parler, entre le nectar et l'ambroisie, de beautés mortelles à la table de Jupiter.

Heureusement que Louise était courbée si bas qu'elle n'entendit point les paroles de Madame, qu'elle ne vit point le sourire du roi. En effet, si la pauvre enfant, qui avait tant de bon goût que seule elle avait imaginé de se vêtir de blanc entre toutes ses compagnes; si ce cœur de colombe, si facilement accessible à toutes les douleurs, eût été touché par les cruelles paroles de Madame, par l'égoïste et froid sourire du roi, elle fût morte sur le coup.

Et Montalais elle-même, la fille aux ingénieuses idées, n'eût pas tenté d'essayer de la rappeler à la vie, car le ridicule tue tout, même la beauté.

Mais par bonheur, comme nous l'avons dit, Louise, dont les oreilles étaient bourdonnantes et les yeux voilés, Louise ne vit rien, n'entendit rien, et le roi, qui avait toujours l'attention braquée aux entretiens du cardinal et de son onde, se hâta de retourner près d'eux. Il arriva juste au moment où Mazarin terminait en disant:

– Marie, comme ses sœurs, part en ce moment pour Brouage. Je leur fais suivre la rive opposée de la Loire à celle que nous avons suivie, et si je calcule bien leur marche, d'après les ordres que j'ai donnés, elles seront demain à la hauteur de Blois.

Ces paroles furent prononcées avec ce tact, cette mesure, cette sûreté de ton, d'intention et de portée, qui faisaient de signor Giulio Mazarini le premier comédien du monde.

Il en résulta qu'elles portèrent droit au cœur de Louis XIV, et que le cardinal, en se retournant sur le simple bruit des pas de Sa Majesté, qui s'approchait, en vit l'effet immédiat sur le visage de son élève, effet qu'une simple rougeur trahit aux yeux de Son Éminence. Mais aussi, qu'était un tel secret à éventer pour celui dont l'astuce avait joué depuis vingt ans tous les diplomates européens?

Il sembla dès lors, une fois ces dernières paroles entendues, que le jeune roi eût reçu dans le cœur un trait empoisonné.

Il ne tint plus en place, il promena un regard incertain, atone, mort, sur toute cette assemblée. Il interrogea plus de vingt fois du regard la reine mère, qui, livrée au plaisir d'entretenir sa belle-sœur, et retenue d'ailleurs par le coup d'œil de Mazarin, ne parut pas comprendre toutes les supplications contenues dans les regards de son fils. À partir de ce moment, musique, fleurs, lumières, beauté, tout devint odieux et insipide à Louis XIV. Après qu'il eut cent fois mordu ses lèvres, détiré ses bras et ses jambes, comme l'enfant bien élevé qui, sans oser bâiller, épuise toutes les façons de témoigner son ennui, après avoir inutilement imploré de nouveau mère et ministre, il tourna un œil désespéré vers la porte, c'est-à-dire vers la liberté.

À cette porte, encadrée par l'embrasure à laquelle elle était adossée, il vit surtout, se détachant en vigueur, une figure fière et brune, au nez aquilin, à l'œil dur mais étincelant, aux cheveux gris et longs, à la moustache noire, véritable type de beauté militaire, dont le hausse-col, plus étincelant qu'un miroir, brisait tous les reflets lumineux qui venaient s'y concentrer et les renvoyait en éclairs. Cet officier avait le chapeau gris à plume rouge sur la tête, preuve qu'il était appelé là par son service et non par son plaisir. S'il y eût été appelé par son plaisir, s'il eût été courtisan au lieu d'être soldat, comme il faut toujours payer le plaisir un prix quelconque, il eût tenu son chapeau à la main.

Ce qui prouvait bien mieux encore que cet officier était de service et accomplissait une tâche à laquelle il était accoutumé, c'est qu'il surveillait, les bras croisés, avec une indifférence remarquable et avec une apathie suprême, les joies et les ennuis de cette fête. Il semblait surtout, comme un philosophe, et tous les vieux soldats sont philosophes, il semblait surtout comprendre infiniment mieux les ennuis que les joies; mais des uns il prenait son parti, sachant bien se passer des autres. Or, il était là adossé, comme nous l'avons dit, au chambranle sculpté de la porte, lorsque les yeux tristes et fatigués du roi rencontrèrent par hasard les siens.

Ce n'était pas la première fois, à ce qu'il paraît, que les yeux de l'officier rencontraient ces yeux-là, et il en savait à fond le style et la pensée, car aussitôt qu'il eut arrêté son regard sur la physionomie de Louis XIV, et que, par la physionomie, il eut lu ce qui se passait dans son cœur, c'est-à-dire tout l'ennui qui l'oppressait, toute la résolution timide de partir qui s'agitait au fond de ce cœur, il comprit qu'il fallait rendre service au roi sans qu'il le demandât, lui rendre service presque malgré lui, enfin, et hardi, comme s'il eût commandé la cavalerie un jour de bataille:

– Le service du roi! cria-t-il d'une voix retentissante.

À ces mots, qui firent l'effet d'un roulement de tonnerre prenant le dessus sur l'orchestre, les chants, les bourdonnements et les promenades, le cardinal et la reine mère regardèrent avec surprise Sa Majesté. Louis XIV, pâle mais résolu, soutenu qu'il était par cette intuition de sa propre pensée qu'il avait retrouvée dans l'esprit de l'officier de mousquetaires, et qui venait de se manifester par l'ordre donné, se leva de son fauteuil et fit un pas vers la porte.

– Vous partez, mon fils? dit la reine, tandis que Mazarin se contentait d'interroger avec son regard, qui eût pu paraître doux s'il n'eût été si perçant.

– Oui, madame, répondit le roi, je me sens fatigué et voudrais d'ailleurs écrire ce soir.

Un sourire erra sur les lèvres du ministre, qui parut, d'un signe de tête, donner congé au roi.

Monsieur et Madame se hâtèrent alors pour donner des ordres aux officiers qui se présentèrent.

Le roi salua, traversa la salle et atteignit la porte. À la porte, une haie de vingt mousquetaires attendait Sa Majesté.

À l'extrémité de cette haie se tenait l'officier impassible et son épée nue à la main.

Le roi passa, et toute la foule se haussa sur la pointe des pieds pour le voir encore. Dix mousquetaires, ouvrant la foule des antichambres et des degrés, faisaient faire place au roi.

Les dix autres enfermaient le roi et Monsieur, qui avait voulu accompagner Sa Majesté.

Les gens du service marchaient derrière. Ce petit cortège escorta le roi jusqu'à l'appartement qui lui était destiné.

Cet appartement était le même qu'avait occupé le roi Henri III lors de son séjour aux États.

Monsieur avait donné ses ordres. Les mousquetaires, conduits par leur officier, s'engagèrent dans le petit passage qui communique parallèlement d'une aile du château à l'autre.

Ce passage se composait d'abord d'une petite antichambre carrée et sombre, même dans les beaux jours.

Monsieur arrêta Louis XIV.

– Vous passez, Sire, lui dit-il, à l'endroit même où le duc de Guise reçut le premier coup de poignard.

Le roi, fort ignorant des choses d'histoire, connaissait le fait, mais sans en savoir ni les localités ni les détails.

– Ah! fit-il tout frissonnant. Et il s'arrêta.

Tout le monde s'arrêta devant et derrière lui.

– Le duc, Sire, continua Gaston, était à peu près où je suis; il marchait dans le sens où marche Votre Majesté; M. de Loignac était à l'endroit où se trouve en ce moment votre lieutenant des mousquetaires; M. de Sainte-Maline et les ordinaires de Sa Majesté étaient derrière lui et autour de lui. C'est là qu'il fut frappé.

Le roi se tourna du côté de son officier, et vit comme un nuage passer sur sa physionomie martiale et audacieuse.

– Oui, par-derrière, murmura le lieutenant avec un geste de suprême dédain.

Et il essaya de se remettre en marche, comme s'il eût été mal à l'aise entre ces murs visités autrefois par la trahison.

Mais le roi, qui paraissait ne pas mieux demander que d'apprendre, parut disposé à donner encore un regard à ce funèbre lieu. Gaston comprit le désir de son neveu.

– Voyez, Sire, dit-il en prenant un flambeau des mains de M. de Saint-Remy, voici où il est allé tomber. Il y avait là un lit dont il déchira les rideaux en s'y retenant.

– Pourquoi le parquet semble-t-il creusé à cet endroit? demanda Louis.

– Parce que c'est à cet endroit que coula le sang, répondit Gaston, que le sang pénétra profondément dans le chêne, et que ce n'est qu'à force de le creuser qu'on est parvenu à le faire disparaître, et encore, ajouta Gaston en approchant son flambeau de l'endroit désigné, et encore cette teinte rougeâtre a-t-elle résisté à toutes les tentatives qu'on a faites pour la détruire.

Louis XIV releva le front. Peut-être pensait-il à cette trace sanglante qu'on lui avait un jour montrée au Louvre, et qui, comme pendant à celle de Blois, y avait été faite un jour par le roi son père avec le sang de Concini.

– Allons! dit-il.

On se remit aussitôt en marche, car l'émotion sans doute avait donné à la voix du jeune prince un ton de commandement auquel de sa part on n'était point accoutumé.

Arrivé à l'appartement réservé au roi, et auquel on communiquait, non seulement par le petit passage que nous venons de suivre, mais encore par un grand escalier donnant sur la cour:

– Que Votre Majesté, dit Gaston, veuille bien accepter cet appartement, tout indigne qu'il est de la recevoir.

– Mon oncle, répondit le jeune prince, je vous rends grâce de votre cordiale hospitalité.

Gaston salua son neveu, qui l'embrassa, puis il sortit. Des vingt mousquetaires qui avaient accompagné le roi, dix reconduisirent Monsieur jusqu'aux salles de réception, qui n'avaient point désempli malgré le départ de Sa Majesté.

Les dix autres furent postés par l'officier, qui explora lui-même en cinq minutes toutes les localités avec ce coup d'œil froid et dur que ne donne pas toujours l'habitude, attendu que ce coup d'œil appartenait au génie.

Puis, quand tout son monde fut placé, il choisit pour son quartier général l'antichambre dans laquelle il trouva un grand fauteuil, une lampe, du vin, de l'eau et du pain sec.

Il raviva la lampe, but un demi-verre de vin, tordit ses lèvres sous un sourire plein d'expression, s'installa dans le grand fauteuil et prit toutes ses dispositions pour dormir.

Chapitre IX – Où l'inconnu de l'hôtellerie des Médicis perd son incognito

Cet officier qui dormait ou qui s'apprêtait à dormir était cependant, malgré son air insouciant, chargé d'une grave responsabilité. Lieutenant des mousquetaires du roi, il commandait toute la compagnie qui était venue de Paris, et cette compagnie était de cent vingt hommes; mais, excepté les vingt dont nous avons parlé, les cent autres étaient occupés de la garde de la reine mère et surtout de M. le cardinal. M. Giulio Mazarini économisait sur les frais de voyage de ses gardes, il usait en conséquence de ceux du roi, et largement, puisqu'il en prenait cinquante pour lui, particularité qui n'eût pas manqué de paraître bien inconvenante à tout homme étranger aux usages de cette cour. Ce qui n'eût pas manqué non plus de paraître, sinon inconvenant, du moins extraordinaire à cet étranger, c'est que le côté du château destiné à M. le cardinal était brillant, éclairé, mouvementé. Les mousquetaires y montaient des factions devant chaque porte et ne laissaient entrer personne, sinon les courriers qui, même en voyage, suivaient le cardinal pour ses correspondances.

Vingt hommes étaient de service chez la reine mère; trente se reposaient pour relayer leurs compagnons le lendemain. Du côté du roi, au contraire, obscurité, silence et solitude. Une fois les portes fermées, plus d'apparence de royauté. Tous les gens du service s'étaient retirés peu à peu.

M. le prince avait envoyé savoir si Sa Majesté requérait ses bons offices et sur le non banal du lieutenant des mousquetaires, qui avait l'habitude de la question et de la réponse, tout commençait à s'endormir, ainsi que chez un bon bourgeois. Et cependant il était aisé d'entendre, du corps de logis habité par le jeune roi, les musiques de la fête et de voir les fenêtres richement illuminées de la grande salle.

Dix minutes après son installation chez lui, Louis XIV avait pu reconnaître, à un certain mouvement plus marqué que celui de sa sortie, la sortie du cardinal, lequel, à son tour, gagnait son lit avec grande escorte des gentilshommes et des dames.

D'ailleurs, il n'eut, pour apercevoir tout ce mouvement, qu'à regarder par la fenêtre, dont les volets n'avaient pas été fermés. Son Éminence traversa la cour, reconduite par Monsieur lui-même, qui lui tenait un flambeau; ensuite passa la reine mère, à qui Madame donnait familièrement le bras, et toutes deux s'en allaient chuchotant comme deux vieilles amies. Derrière ces deux couples tout défila, grandes dames, pages, officiers; les flambeaux embrasèrent toute la cour comme d'un incendie aux reflets mouvants; puis le bruit des pas et des voix se perdit dans les étages supérieurs.

Alors personne ne songeait plus au roi, accoudé à sa fenêtre et qui avait tristement regardé s'écouler toute cette lumière, qui avait écouté s'éloigner tout ce bruit; personne, si ce n'est toutefois cet inconnu de l'hôtellerie des Médicis, que nous avons vu sortir enveloppé dans son manteau noir.

Il était monté droit au château et était venu rôder, avec sa figure mélancolique, aux environs du palais, que le peuple entourait encore, et voyant que nul ne gardait la grande porte ni le porche, attendu que les soldats de Monsieur fraternisaient avec les soldats royaux, c'est-à-dire sablaient le Beaugency à discrétions, ou plutôt à indiscrétion, l'inconnu traversa la foule, puis franchit la cour, puis vint jusqu'au palier de l'escalier qui conduisait chez le cardinal.

Ce qui, selon toute probabilité, l'engageait à se diriger de ce côté, c'était l'éclat des flambeaux et l'air affairé des pages et des hommes de service.

Mais il fut arrêté net par une évolution de mousquet et par le cri de la sentinelle.

– Où allez-vous, l'ami? lui demanda le factionnaire.

– Je vais chez le roi, répondit tranquillement et fièrement l'inconnu.

Le soldat appela un des officiers de Son Éminence, qui, du ton avec lequel un garçon de bureau dirige dans ses recherches un solliciteur du ministère, laissa tomber ces mots:

– L'autre escalier en face.

Et l'officier, sans plus s'inquiéter de l'inconnu, reprit la conversation interrompue.

L'étranger, sans rien répondre, se dirigea vers l'escalier indiqué.

De ce côté, plus de bruit, plus de flambeaux. L'obscurité, au milieu de laquelle on voyait errer une sentinelle pareille à une ombre.

Le silence, qui permettait d'entendre le bruit de ses pas accompagnés du retentissement des éperons sur les dalles.

Ce factionnaire était un des vingt mousquetaires affectés au service du roi, et qui montait la garde avec la raideur et la conscience d'une statue.

– Qui vive? dit ce garde.

– Ami, répondit l'inconnu.

– Que voulez-vous?

– Parler au roi.

– Oh! oh! mon cher monsieur, cela ne se peut guère.

– Et pourquoi?

– Parce que le roi est couché.

– Couché déjà?

– Oui.

– N'importe, il faut que je lui parle.

– Et moi je vous dis que c'est impossible.

– Cependant…

– Au large!

– C'est donc la consigne?

– Je n'ai pas de compte à vous rendre. Au large!

Et cette fois le factionnaire accompagna la parole d'un geste menaçant; mais l'inconnu ne bougea pas plus que si ses pieds eussent pris racine.

– Monsieur le mousquetaire, dit-il, vous êtes gentilhomme?

– J'ai cet honneur.

– Eh bien! moi aussi je le suis, et entre gentilshommes on se doit quelques égards.

Le factionnaire abaissa son arme, vaincu par la dignité avec laquelle avaient été prononcées ces paroles.

– Parlez, monsieur, dit-il, et si vous me demandez une chose qui soit en mon pouvoir…

– Merci. Vous avez un officier, n'est-ce pas?

– Notre lieutenant, oui, monsieur.

– Eh bien! je désire parler à votre lieutenant.

– Ah! pour cela, c'est différent. Montez, monsieur.

L'inconnu salua le factionnaire d'une haute façon, et monta l'escalier, tandis que le cri: «Lieutenant, une visite!» transmis de sentinelle en sentinelle, précédait l'inconnu et allait troubler le premier somme de l’officier.

Traînant sa botte, se frottant les yeux et agrafant son manteau, le lieutenant fit trois pas au-devant de l'étranger.

– Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-il.

– Vous êtes l'officier de service, lieutenant des mousquetaires?

– J'ai cet honneur, répondit l'officier.

– Monsieur, il faut absolument que je parle au roi.

Le lieutenant regarda attentivement l'inconnu, et dans ce regard, si rapide qu'il fût, il vit tout ce qu'il voulait voir, c'est-à-dire une profonde distinction sous un habit ordinaire.

– Je ne suppose pas que vous soyez un fou, répliqua-t-il, et cependant vous me semblez de condition à savoir, monsieur, qu'on n'entre pas ainsi chez un roi sans qu'il y consente.

– Il y consentira, monsieur.

– Monsieur, permettez-moi d'en douter; le roi rentre il y a un quart d'heure, il doit être en ce moment en train de se dévêtir. D’ailleurs, la consigne est donnée.

– Quand il saura qui je suis, répondit l'inconnu en redressant la tête, il lèvera la consigne.

L'officier était de plus en plus surpris, de plus en plus subjugué.

– Si je consentais à vous annoncer, puis-je au moins savoir qui j'annoncerais, monsieur?

– Vous annonceriez Sa Majesté Charles II, roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.

L'officier poussa un cri d'étonnement, recula, et l'on put voir sur son visage pâle une des plus poignantes émotions que jamais homme d'énergie ait essayé de refouler au fond de son cœur.

– Oh! oui, Sire: en effet, j'aurais dû vous reconnaître.

– Vous avez vu mon portrait?

– Non, Sire.

– Ou vous m'avez vu moi-même autrefois à la cour, avant qu'on me chassât de France?

– Non Sire, ce n'est point encore cela.

– Comment m'eussiez-vous reconnu alors, si vous ne connaissiez ni mon portrait ni ma personne?

– Sire, j'ai vu Sa Majesté le roi votre père dans un moment terrible.

– Le jour…

– Oui.

Un sombre nuage passa sur le front du prince; puis, l'écartant de la main:

– Voyez-vous encore quelque difficulté à m'annoncer? dit-il.

– Sire, pardonnez-moi, répondit l'officier, mais je ne pouvais deviner un roi sous cet extérieur si simple; et pourtant, j'avais l'honneur de le dire tout à l'heure à Votre Majesté, j'ai vu le roi Charles Ier… Mais, pardon, je cours prévenir le roi.

Puis, revenant sur ses pas:

– Votre Majesté désire sans doute le secret pour cette entrevue? demanda-t-il.

– Je ne l'exige pas, mais si c'est possible de le garder…

– C'est possible, Sire, car je puis me dispenser de prévenir le premier gentilhomme de service; mais il faut pour cela que Votre Majesté consente à me remettre son épée.

– C'est vrai. J'oubliais que nul ne pénètre armé chez le roi de France.

– Votre Majesté fera exception si elle le veut, mais alors je mettrai ma responsabilité à couvert en prévenant le service du roi.

– Voici mon épée, monsieur. Vous plaît-il maintenant de m'annoncer à Sa Majesté?

– À l'instant, Sire.

Et l'officier courut aussitôt heurter à la porte de communication, que le valet de chambre lui ouvrit.

– Sa Majesté le roi d'Angleterre! dit l'officier.

– Sa Majesté le roi d'Angleterre! répéta le valet de chambre.

À ces mots, un gentilhomme ouvrit à deux battants la porte du roi, et l'on vit Louis XIV sans chapeau et sans épée, avec son pourpoint ouvert, s'avancer en donnant les signes de la plus grande surprise.

– Vous, mon frère! vous à Blois! s’écria Louis XIV en congédiant d'un geste le gentilhomme et le valet de chambre qui passèrent dans une pièce voisine.

– Sire, répondit Charles II, je m'en allais à Paris dans l'espoir de voir Votre Majesté, lorsque la renommée m'a appris votre prochaine arrivée en cette ville. J'ai alors prolongé mon séjour, ayant quelque chose de très particulier à vous communiquer.

– Ce cabinet vous convient-il, mon frère?

– Parfaitement, Sire, car je crois qu'on ne peut nous entendre.

– J'ai congédié mon gentilhomme et mon veilleur: ils sont dans la chambre voisine. Là, derrière cette cloison, est un cabinet solitaire donnant sur l'antichambre, et dans l'antichambre vous n'avez vu qu'un officier, n'est-ce pas?

– Oui, Sire.

– Eh bien! parlez donc, mon frère, je vous écoute.

– Sire, je commence, et veuille Votre Majesté prendre en pitié les malheurs de notre maison.

Le roi de France rougit et rapprocha son fauteuil de celui du roi d'Angleterre.

– Sire, dit Charles II, je n'ai pas besoin de demander à Votre Majesté si elle connaît les détails de ma déplorable histoire.

Louis XIV rougit plus fort encore que la première fois, puis étendant sa main sur celle du roi d'Angleterre:

– Mon frère, dit-il, c'est honteux à dire, mais rarement le cardinal parle politique devant moi. Il y a plus: autrefois je me faisais faire des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il a fait cesser ces lectures et m'a ôté La Porte, de sorte que je prie mon frère Charles de me dire toutes ces choses comme à un homme qui ne saurait rien.

– Eh bien! Sire, j'aurai, en reprenant les choses de plus haut, une chance de plus de toucher le cœur de Votre Majesté.

– Dites, mon frère, dites.

– Vous savez, Sire, qu'appelé en 1650 à Édimbourg, pendant l'expédition de Cromwell en Irlande, je fus couronné à Scone. Un an après, blessé dans une des provinces qu'il avait usurpées, Cromwell revint sur nous. Le rencontrer était mon but, sortir de l'Écosse était mon désir.

– Cependant, reprit le jeune roi, l'Écosse est presque votre pays natal, mon frère.

– Oui; mais les Écossais étaient pour moi de cruels compatriotes! Sire, ils m'avaient forcé à renier la religion de mes pères; ils avaient pendu lord Montrose, mon serviteur le plus dévoué, parce qu'il n'était pas covenantaire, et comme le pauvre martyr, à qui l'on avait offert une faveur en mourant, avait demandé que son corps fût mis en autant de morceaux qu’il y avait de villes en Écosse, afin qu'on rencontrât partout des témoins de sa fidélité, je ne pouvais sortir d'une ville ou entrer dans une autre sans passer sur quelque lambeau de ce corps qui avait agi, combattu, respiré pour moi.

«Je traversai donc, par une marche hardie, l'armée de Cromwell, et j'entrai en Angleterre. Le Protecteur se mit à la poursuite de cette fuite étrange, qui avait une couronne pour but. Si j'avais pu arriver à Londres avant lui, sans doute le prix de la course était à moi, mais il me rejoignit à Worcester.

«Le génie de l'Angleterre n'était plus en nous, mais en lui. Sire, le 3 septembre 1651, jour anniversaire de cette autre bataille de Dunbar, déjà si fatale aux Écossais, je fus vaincu. Deux mille hommes tombèrent autour de moi avant que je songeasse à faire un pas en arrière. Enfin il fallut fuir.

«Dès lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec acharnement, je me coupai les cheveux, je me déguisai en bûcheron. Une journée passée dans les branches d'un chêne donna à cet arbre le nom de chêne royal, qu'il porte encore.

«Mes aventures du comté de Strafford, d'où je sortis menant en croupe la fille de mon hôte, font encore le récit de toutes les veillées et fourniront le sujet d'une ballade. Un jour j'écrirai tout cela, Sire, pour l'instruction des rois mes frères.

«Je dirai comment, en arrivant chez M. Norton, je rencontrai un chapelain de la cour qui regardait jouer aux quilles, et un vieux serviteur qui me nomma en fondant en larmes, et qui manqua presque aussi sûrement de me tuer avec sa fidélité qu'un autre eût fait avec sa trahison. Enfin, je dirai mes terreurs; oui, Sire, mes terreurs, lorsque, chez le colonel Windham, un maréchal qui visitait nos chevaux déclara qu'ils avaient été ferrés dans le nord.

– C'est étrange, murmura Louis XIV, j'ignorais tout cela. Je savais seulement votre embarquement à Brighelmsted et votre débarquement en Normandie.

– Oh! fit Charles, si vous permettez, mon Dieu! que les rois ignorent ainsi l'histoire les uns des autres, comment voulez-vous qu'ils se secourent entre eux!

– Mais dites-moi, mon frère, continua Louis XIV, comment, ayant été si rudement reçu en Angleterre, espérez-vous encore quelque chose de ce malheureux pays et de ce peuple rebelle?

– Oh Sire! c'est que, depuis la bataille de Worcester, toutes choses sont bien changées là-bas! Cromwell est mort après avoir signé avec la France un traité dans lequel il a écrit son nom au-dessus du vôtre. Il est mort le 3 septembre 1658, nouvel anniversaire des batailles de Worcester et de Dunbar.

– Son fils lui a succédé…

– Mais certains hommes, Sire, ont une famille et pas d'héritier. L'héritage d'Olivier était trop lourd pour Richard.

«Richard, qui n'était ni républicain ni royaliste; Richard, qui laissait ses gardes manger son dîner et ses généraux gouverner la république; Richard a abdiqué le protectorat le 22 avril 1659. Il y a un peu plus d'un an, Sire.

«Depuis ce temps, l'Angleterre n'est plus qu'un tripot où chacun joue aux dés la couronne de mon père. Les deux joueurs les plus acharnés sont Lambert et Monck. Eh bien! Sire, à mon tour, je voudrais me mêler à cette partie, où l'enjeu est jeté sur mon manteau royal. Sire, un million pour corrompre un de ces joueurs, pour m'en faire un allié, ou deux cents de vos gentilshommes pour les chasser de mon palais de White Hall, comme Jésus chassa les vendeurs du temple.

– Ainsi, reprit Louis XIV, vous venez me demander…

– Votre aide; c'est-à-dire ce que non seulement les rois se doivent entre eux, mais ce que les simples chrétiens se doivent les uns aux autres; votre aide, Sire, soit en argent soit en hommes; votre aide, Sire, et dans un mois, soit que j'oppose Lambert à Monck, ou Monck à Lambert, j'aurai reconquis l'héritage paternel sans avoir coûté une guinée à mon pays, une goutte de sang à mes sujets, car ils sont ivres maintenant de révolution, de protectorat et de république, et ne demandent pas mieux que d'aller tout chancelants tomber et s'endormir dans la royauté; votre aide, Sire, et je devrai plus à Votre Majesté qu'à mon père. Pauvre père! qui a payé si chèrement la ruine de notre maison! Vous voyez, Sire, si je suis malheureux, si je suis désespéré, car voilà que j'accuse mon père.

Et le sang monta au visage pâle de Charles II, qui resta un instant la tête entre ses deux mains et comme aveuglé par ce sang qui semblait se révolter du blasphème filial.

Le jeune roi n'était pas moins malheureux que son frère aîné; il s'agitait dans son fauteuil et ne trouvait pas un mot à répondre. Enfin, Charles II, à qui dix ans de plus donnaient une force supérieure pour maîtriser ses émotions, retrouva le premier la parole.

– Sire, dit-il, votre réponse? je l'attends comme un condamné son arrêt. Faut-il que je meure?

– Mon frère, répondit le prince français à Charles II, vous me demandez un million, à moi! mais je n'ai jamais possédé le quart de cette somme! mais je ne possède rien! Je ne suis pas plus roi de France que vous n'êtes roi d'Angleterre. Je suis un nom, un chiffre habillé de velours fleurdelisé, voilà tout. Je suis un trône visible, voilà mon seul avantage sur Votre Majesté. Je n'ai rien, je ne puis rien.

– Est-il vrai! s'écria Charles II.

– Mon frère, dit Louis en baissant la voix, j'ai supporté des misères que n'ont pas supportées mes plus pauvres gentilshommes. Si mon pauvre La Porte était près de moi, il vous dirait que j'ai dormi dans des draps déchirés à travers lesquels mes jambes passaient; il vous dirait que, plus tard, quand je demandais mes carrosses, on m'amenait des voitures à moitié mangées par les rats de mes remises; il vous dirait que, lorsque je demandais mon dîner, on allait s'informer aux cuisines du cardinal s'il y avait à manger pour le roi. Et tenez, aujourd'hui encore aujourd'hui que j'ai vingt-deux ans, aujourd'hui que j'ai atteint l'âge des grandes majorités royales, aujourd'hui que je devrais avoir la clef du trésor, la direction de la politique, la suprématie de la paix et de la guerre, jetez les yeux autour de moi, voyez ce qu'on me laisse: regardez cet abandon, ce dédain, ce silence, tandis que là-bas, tenez, voyez là-bas, regardez cet empressement, ces lumières, ces hommages! Là! là! voyez-vous, là est le véritable roi de France, mon frère.

– Chez le cardinal?

– Chez le cardinal, oui.

– Alors, je suis condamné, Sire.

Louis XIV ne répondit rien.

– Condamné est le mot, car je ne solliciterai jamais celui qui eût laissé mourir de froid et de faim ma mère et ma sœur, c'est-à-dire la fille et la petite-fille de Henri IV, si M. de Retz et le Parlement ne leur eussent envoyé du bois et du pain.

– Mourir! murmura Louis XIV.

– Eh bien! continua le roi d'Angleterre, le pauvre Charles II, ce petit-fils de Henri IV comme vous, Sire, n'ayant ni Parlement ni cardinal de Retz, mourra de faim comme ont manqué de mourir sa sœur et sa mère.

Louis fronça le sourcil et tordit violemment les dentelles de ses manchettes.

Cette atonie, cette immobilité, servant de masque à une émotion si visible, frappèrent le roi Charles, qui prit la main du jeune homme.

– Merci, dit-il, mon frère; vous m'avez plaint, c'est tout ce que je pouvais exiger de vous dans la position où vous êtes.

– Sire, dit tout à coup Louis XIV en relevant la tête, c'est un million qu'il vous faut, ou deux cents gentilshommes, m'avez-vous dit?

– Sire, un million me suffira.

– C'est bien peu.

– Offert à un seul homme, c'est beaucoup. On a souvent payé moins cher des convictions; moi, je n'aurai affaire qu'à des vénalités.

– Deux cents gentilshommes, songez-y, c'est un peu plus qu'une compagnie, voilà tout.

– Sire, il y a dans notre famille une tradition, c'est que quatre hommes, quatre gentilshommes français dévoués à mon père, ont failli sauver mon père, jugé par un Parlement, gardé par une armée, entouré par une nation.

– Donc, si je peux vous avoir un million ou deux cents gentilshommes, vous serez satisfait, et vous me tiendrez pour votre bon frère?

– Je vous tiendrai pour mon sauveur, et si je remonte sur le trône de mon père, l'Angleterre sera, tant que je régnerai, du moins, une sœur à la France, comme vous aurez été un frère pour moi.

– Eh bien! mon frère, dit Louis en se levant, ce que vous hésitez à me demander, je le demanderai, moi! ce que je n'ai jamais voulu faire pour mon propre compte, je le ferai pour le vôtre. J'irai trouver le roi de France, l'autre, le riche, le puissant, et je solliciterai, moi, ce million ou ces deux cents gentilshommes et nous verrons!

– Oh! s'écria Charles, vous êtes un noble ami, Sire, un cœur créé par Dieu! Vous me sauvez, mon frère, et quand vous aurez besoin de la vie que vous me rendez, demandez-la-moi!

– Silence! mon frère, silence! dit tout bas Louis. Gardez qu'on ne vous entende! Nous ne sommes pas au bout. Demander de l'argent à Mazarin! c'est plus que traverser la forêt enchantée dont chaque arbre enferme un démon; c'est plus que d'aller conquérir un monde!

– Mais cependant, Sire, quand vous demandez…

– Je vous ai déjà dit que je ne demandais jamais, répondit Louis avec une fierté qui fit pâlir le roi d'Angleterre.

Et comme celui-ci, pareil à un homme blessé, faisait un mouvement de retraite:

– Pardon, mon frère, reprit-il: je n'ai pas une mère, une sœur qui souffrent; mon trône est dur et nu, mais je suis bien assis sur mon trône. Pardon, mon frère, ne me reprochez pas cette parole: elle est d'un égoïste; aussi la rachèterai je par un sacrifice. Je vais trouver M. le cardinal. Attendez-moi, je vous prie. Je reviens.

Chapitre X – L'arithmétique de M. de Mazarin

Tandis que le roi se dirigeait rapidement vers l'aile du château occupée par le cardinal, n'emmenant avec lui que son valet de chambre, l’officier de mousquetaires sortait, en respirant comme un homme qui a été forcé de retenir longuement son souffle, du petit cabinet dont nous avons déjà parlé et que le roi croyait solitaire. Ce petit cabinet avait autrefois fait partie de la chambre; il n'en était séparé que par une mince cloison. Il en résultait que cette séparation, qui n'en était une que pour les yeux, permettait à l'oreille la moins indiscrète d'entendre tout ce qui se passait dans cette chambre.

Il n'y avait donc pas de doute que ce lieutenant des mousquetaires n'eût entendu tout ce qui s'était passé chez Sa Majesté. Prévenu par les dernières paroles du jeune roi, il en sortit donc à temps pour le saluer à son passage et pour l'accompagner du regard jusqu'à ce qu'il eût disparu dans le corridor.

Puis, lorsqu'il eut disparu, il secoua la tête d'une façon qui n'appartenait qu'à lui, et d'une voix à laquelle quarante ans passés hors de la Gascogne n'avaient pu faire perdre son accent gascon:

– Triste service! dit-il; triste maître!

Puis, ces mots prononcés, le lieutenant reprit sa place dans son fauteuil, étendit les jambes et ferma les yeux en homme qui dort ou qui médite. Pendant ce court monologue et la mise en scène qui l'avait suivi, tandis que le roi, à travers les longs corridors du vieux château, s'acheminait chez M. de Mazarin, une scène d'un autre genre se passait chez le cardinal.

Mazarin s'était mis au lit un peu tourmenté de la goutte, mais comme c'était un homme d'ordre qui utilisait jusqu'à la douleur, il forçait sa veille à être la très humble servante de son travail. En conséquence, il s'était fait apporter par Bernouin, son valet de chambre, un petit pupitre de voyage, afin de pouvoir écrire sur son lit. Mais la goutte n'est pas un adversaire qui se laisse vaincre si facilement, et comme, à chaque mouvement qu'il faisait, de sourde la douleur devenait aiguë:

– Brienne n'est pas là? demanda-t-il à Bernouin.

– Non, monseigneur, répondit le valet de chambre. M. de Brienne, sur votre congé, s'est allé coucher; mais si c'est le désir de Votre Éminence, on peut parfaitement le réveiller.

– Non, ce n'est point la peine. Voyons cependant. Maudits chiffres!

Et le cardinal se mit à rêver tout en comptant sur ses doigts.

– Oh! des chiffres! dit Bernouin. Bon! si Votre Éminence se jette dans ses calculs, je lui promets pour demain la plus belle migraine! et avec cela que M. Guénaud n'est pas ici.

– Tu as raison, Bernouin. Eh bien! tu vas remplacer Brienne, mon ami. En vérité, j'aurais dû emmener avec moi M. de Colbert. Ce jeune homme va bien, Bernouin, très bien. Un garçon d'ordre!

– Je ne sais pas, dit le valet de chambre, mais je n'aime pas sa figure, moi, à votre jeune homme qui va bien.

– C'est bon, c'est bon, Bernouin! On n'a pas besoin de votre avis. Mettez-vous là, prenez la plume, et écrivez.

– M'y voici; monseigneur. Que faut-il que j'écrive?

– Là, c'est bien, à la suite de deux lignes déjà tracées.

– M'y voici.

– Écris. Sept cent soixante mille livres.

– C'est écrit.

– Sur Lyon…

Le cardinal paraissait hésiter.

– Sur Lyon, répéta Bernouin.

– Trois millions neuf cent mille livres.

– Bien, monseigneur.

– Sur Bordeaux, sept millions.

– Sept, répéta Bernouin.

– Eh! oui, dit le cardinal avec humeur, sept.

Puis, se reprenant:

– Eh! monseigneur, que ce soit à dépenser ou à encaisser, peu m'importe, puisque tous ces millions ne sont pas à moi.

– Ces millions sont au roi; c'est l'argent du roi que je compte. Voyons, nous disions?… Tu m'interromps toujours!

– Sept millions, sur Bordeaux.

– Ah! oui, c'est vrai. Sur Madrid, quatre. Je t'explique bien à qui est cet argent, Bernouin, attendu que tout le monde a la sottise de me croire riche à millions. Moi, je repousse la sottise. Un ministre n'a rien à soi, d'ailleurs. Voyons, continue. Rentrées générales, sept millions. Propriétés, neuf millions. As-tu écrit, Bernouin?

– Oui, monseigneur.

– Bourse, six cent mille livres; valeurs diverses, deux millions. Ah! j'oubliais: mobilier des différents châteaux…

– Faut-il mettre de la couronne? demanda Bernouin.

– Non, non, inutile; c'est sous-entendu. As-tu écrit, Bernouin?

– Oui, monseigneur.

– Et les chiffres?

– Sont alignés au-dessous les uns des autres.

– Additionne, Bernouin.

– Trente-neuf millions deux cent soixante mille livres, monseigneur.

– Ah! fit le cardinal avec une expression de dépit, il n'y a pas encore quarante millions!

Bernouin recommença l'addition.

– Non, monseigneur, il s'en manque sept cent quarante mille livres.

Mazarin demanda le compte et le revit attentivement.

– C'est égale dit Bernouin, trente-neuf millions deux cent soixante mille livres, cela fait un joli denier.

– Ah! Bernouin, voilà ce que je voudrais voir au roi.

– Son Éminence me disait que cet argent était celui de Sa Majesté.

– Sans doute, mais bien clair, bien liquide. Ces trente-neuf millions sont engagés, et bien au-delà.

Bernouin sourit à sa façon, c'est-à-dire en homme qui ne croit que ce qu'il veut croire, tout en préparant la boisson de nuit du cardinal et en lui redressant l'oreiller.

– Oh! dit Mazarin lorsque le valet de chambre fut sorti, pas encore quarante millions! Il faut pourtant que j'arrive à ce chiffre de quarante-cinq millions que je me suis fixé.

«Mais qui sait si j'aurai le temps! Je baisse, je m'en vais, je n'arriverai pas. Pourtant, qui sait si je ne trouverai pas deux ou trois millions dans les poches de nos bons amis les Espagnols? Ils ont découvert le Pérou, ces gens-là, et, que diable! il doit leur en rester quelque chose.

Comme il parlait ainsi, tout occupé de ses chiffres et ne pensant plus à sa goutte, repoussée par une préoccupation qui, chez le cardinal, était la plus puissante de toutes les préoccupations, Bernouin se précipita dans sa chambre tout effaré.

– Eh bien! demanda le cardinal, qu'y a-t-il donc?

– Le roi! Monseigneur, le roi!

– Comment, le roi! fit Mazarin en cachant rapidement son papier. Le roi ici! le roi à cette heure! Je le croyais couché depuis longtemps. Qu'y a-t-il donc?

Louis XIV put entendre ces derniers mots et voir le geste effaré du cardinal se redressant sur son lit, car il entrait en ce moment dans la chambre.

– Il n'y a rien, monsieur le cardinal, ou du moins rien qui puisse vous alarmer; c'est une communication importante que j'avais besoin de faire ce soir-même à Votre Éminence, voilà tout.

Mazarin pensa aussitôt à cette attention si marquée que le roi avait donnée à ses paroles touchant Mlle de Mancini, et la communication lui parut devoir venir de cette source. Il se rasséréna donc à l'instant même et prit son air le plus charmant, changement de physionomie dont le jeune roi sentit une joie extrême, et quand Louis se fut assis:

– Sire, dit le cardinal, je devrais certainement écouter Votre Majesté debout, mais la violence de mon mal…

– Pas d'étiquette entre nous, cher monsieur le cardinal, dit Louis affectueusement; je suis votre élève et non le roi, vous le savez bien, et ce soir surtout, puisque je viens à vous comme un requérant, comme un solliciteur, et même comme un solliciteur très humble et très désireux d'être bien accueilli.

Mazarin, voyant la rougeur du roi, fut confirmé dans sa première idée, c'est-à-dire qu'il y avait une pensée d'amour sous toutes ces belles paroles. Cette fois, le rusé politique, tout fin qu'il était, se trompait: cette rougeur n'était point causée par les pudibonds élans d'une passion juvénile, mais seulement par la douloureuse contraction de l'orgueil royal.

En bon oncle, Mazarin se disposa à faciliter la confidence.

– Parlez, dit-il, Sire, et puisque Votre Majesté veut bien un instant oublier que je suis son sujet pour m'appeler son maître et son instituteur, je proteste à Votre Majesté de tous mes sentiments dévoués et tendres.

– Merci, monsieur le cardinal, répondit le roi. Ce que j'ai à mander à Votre Éminence est d'ailleurs peu de chose pour elle.

– Tant pis, répondit le cardinal tant pis, Sire. Je voudrais que Votre Majesté me demandât une chose importante et même un sacrifice… mais, quoi que ce soit que vous me demandiez, je suis prêt à soulager votre cœur en vous l'accordant, mon cher Sire.

– Eh bien! voici de quoi il s'agit, dit le roi avec un battement de cœur qui n'avait d'égal en précipitation que le battement de cœur du ministre: je viens de recevoir la visite de mon frère le roi d'Angleterre.

Mazarin bondit dans son lit comme s'il eût été mis en rapport avec la bouteille de Leyde ou la pile de Volta, en même temps qu'une surprise ou plutôt qu’un désappointement manifeste éclairait sa figure d'une telle lueur de colère que Louis XIV, si peu diplomate qu'il fut, vit bien que le ministre avait espéré entendre toute autre chose.

– Charles II! s'écria Mazarin avec une voix rauque et un dédaigneux mouvement des lèvres. Vous avez reçu la visite de Charles II!

– Du roi Charles II, reprit Louis XIV, accordant avec affectation au petit-fils de Henri IV le titre que Mazarin oubliait de lui donner. Oui, monsieur le cardinal, ce malheureux prince m'a touché le cœur en me racontant ses infortunes. Sa détresse est grande, monsieur le cardinal, et il m'a paru pénible à moi, qui me suis vu disputer mon trône, qui ai été forcé, dans des jours d'émotion, de quitter ma capitale; à moi, enfin, qui connais le malheur, de laisser sans appui un frère dépossédé et fugitif.

– Eh! dit avec dépit le cardinal, que n'a-t-il comme vous, Sire, un Jules Mazarin près de lui! sa couronne lui eût été gardée intacte.

– Je sais tout ce que ma maison doit à votre Éminence, repartit fièrement le roi, et croyez bien que pour ma part, monsieur, je ne l'oublierai jamais. C'est justement parce que mon frère le roi d'Angleterre n'a pas près de lui le génie puissant qui m'a sauvé, c'est pour cela, dis-je, que je voudrais lui concilier l'aide de ce même génie, et prier votre bras de s'étendre sur sa tête, bien assuré, monsieur le cardinal, que votre main, en le touchant seulement, saurait lui remettre au front sa couronne, tombée au pied de l'échafaud de son père.

– Sire, répliqua Mazarin, je vous remercie de votre bonne opinion à mon égard, mais nous n'avons rien à faire là-bas: ce sont des enragés qui renient dieu et qui coupent la tête à leurs rois. Ils sont dangereux, voyez-vous, Sire, et sales à toucher depuis qu'ils se sont vautrés dans le sang royal et dans la boue covenantaire. Cette politique-là ne m'a jamais convenu, et je la repousse.

– Aussi pouvez-vous nous aider à lui en substituer une autre.

– Laquelle?

– La restauration de Charles II, par exemple.

– Eh! mon Dieu! répliqua Mazarin, est-ce que par hasard le pauvre Sire se flatterait de cette chimère?

– Mais oui, répliqua le jeune roi, effrayé des difficultés que semblait entrevoir dans ce projet l'œil si sûr de son ministre; il ne demande même pour cela qu'un million.

– Voilà tout. Un petit million, s'il vous plaît? fit ironiquement le cardinal en forçant son accent italien. Un petit million, s'il vous plaît, mon frère? Famille de mendiants, va!

– Cardinal, dit Louis XIV en relevant la tête, cette famille de mendiants est une branche de ma famille.

– Êtes-vous assez riche pour donner des millions aux autres, Sire? avez-vous des millions?

– Oh! répliqua Louis XIV avec une suprême douleur qu'il força cependant, à force de volonté, de ne point éclater sur son visage; oh! oui, monsieur le cardinal, je sais que je suis pauvre, mais enfin la couronne de France vaut bien un million, et pour faire une bonne action, j'engagerai, s'il le faut, ma couronne. Je trouverai des juifs qui me prêteront bien un million?

– Ainsi, Sire, vous dites que vous avez besoin d'un million? demanda Mazarin.

– Oui, monsieur, je le dis.

– Vous vous trompez beaucoup, Sire, et vous avez besoin de bien plus que cela. Bernouin!… Vous allez voir, Sire, de combien vous avez besoin en réalité… Bernouin!

– Eh quoi! cardinal, dit le roi, vous allez consulter un laquais sur mes affaires?

– Bernouin! cria encore le cardinal sans paraître remarquer l'humiliation du jeune prince. Avance ici, et dis-moi le chiffre que je te demandais tout à l'heure, mon ami.

– Cardinal, cardinal, ne m'avez-vous pas entendu? dit Louis pâlissant d'indignation.

– Sire, ne vous fâchez pas; je traite à découvert les affaires de Votre Majesté, moi. Tout le monde en France le sait, mes livres sont à jour. Que te disais-je de me faire tout à l'heure, Bernouin?

– Votre Éminence me disait de lui faire une addition.

– Tu l'as faite, n'est-ce pas?

– Oui, monseigneur.

– Pour constater la somme dont Sa Majesté avait besoin en ce moment? Ne te disais-je pas cela? Sois franc, mon ami.

– Votre Éminence me le disait.

– Eh bien! quelle somme désirais-je?

– Quarante-cinq millions, je crois.

– Et quelle somme trouverions-nous en réunissant toutes nos ressources?

– Trente-neuf millions deux cent soixante mille francs.

– C'est bien, Bernouin, voilà tout ce que je voulais savoir; laisse-nous maintenant, dit le cardinal en attachant son brillant regard sur le jeune roi, muet de stupéfaction.

– Mais cependant… balbutia le roi.

– Ah! vous doutez encore! Sire, dit le cardinal. Eh bien! voici la preuve de ce que je vous disais. Et Mazarin tira de dessous son traversin le papier couvert de chiffres, qu'il présenta au roi, lequel détourna la vue, tant sa douleur était profonde.

– Ainsi, comme c'est un million que vous désirez, Sire, que ce million n'est point porté là, c'est donc de quarante-six millions qu’a besoin Votre Majesté. Eh bien! il n'y a pas de juifs au monde qui prêtent une pareille somme, même sur la couronne de France. Le roi, crispant ses poings sous ses manchettes, repoussa son fauteuil.

– C'est bien, dit-il, mon frère le roi d'Angleterre mourra donc de faim.

– Sire, répondit sur le même ton Mazarin, rappelez-vous ce proverbe que je vous donne ici comme l'expression de la plus saine politique: «Réjouis-toi d'être pauvre quand ton voisin est pauvre aussi.»

Louis médita quelques moments, tout en jetant un curieux regard sur le papier dont un bout passait sous le traversin.

– Alors, dit-il, il y a impossibilité à faire droit à ma demande d'argent, monsieur le cardinal?

– Absolue, Sire.

– Songez que cela me fera un ennemi plus tard s'il remonte sans moi sur le trône.

– Si Votre Majesté ne craint que cela, qu'elle se tranquillise, dit vivement le cardinal.

– C'est bien, je n'insiste plus, dit Louis XIV.

– Vous ai-je convaincu, au moins, Sire? dit le cardinal en posant sa main sur celle du roi.

– Parfaitement.

– Toute autre chose, demandez-la, Sire, et je serai heureux de vous l'accorder, vous ayant refusé celle-ci.

– Toute autre chose, monsieur?

– Eh! oui, ne suis-je pas corps et âme au service de Votre Majesté? Holà! Bernouin, des flambeaux, des gardes pour Sa Majesté! Sa Majesté rentre dans ses appartements.

– Pas encore, monsieur, et puisque vous mettez votre bonne volonté à ma disposition, je vais en user.

– Pour vous, Sire? demanda le cardinal, espérant qu'il allait enfin être question de sa nièce.

– Non, monsieur, pas pour moi, répondit Louis, mais pour mon frère Charles toujours.

La figure de Mazarin se rembrunit, et il grommela quelques paroles que le roi ne put entendre.

Chapitre XI – La politique de M. de Mazarin

Au lieu de l'hésitation avec laquelle il avait un quart d'heure auparavant abordé le cardinal, on pouvait lire alors dans les yeux du jeune roi cette volonté contre laquelle on peut lutter, qu'on brisera peut-être par sa propre impuissance, mais qui au moins gardera, comme une plaie au fond du cœur, le souvenir de sa défaite.

– Cette fois, monsieur le cardinal, il s'agit d'une chose plus facile à trouver qu'un million.

– Vous croyez cela, Sire? dit Mazarin en regardant le roi de cet œil rusé qui lisait au plus profond des cœurs.

– Oui, je le crois, et lorsque vous connaîtrez l'objet de ma demande…

– Et croyez-vous donc que je ne le connaisse pas, Sire?

– Vous savez ce qui me reste à vous dire?

– Écoutez, Sire, voilà les propres paroles du roi Charles…

– Oh! par exemple!

– Écoutez. Et si cet avare, ce pleutre d'Italien, a-t-il dit…

– Monsieur le cardinal!…

– Voilà le sens, sinon les paroles. Eh! mon Dieu! je ne lui en veux pas pour cela, Sire; chacun voit avec ses passions.

«Il a donc dit: Et si ce pleutre d'Italien vous refuse le million que nous lui demandons, Sire; si nous sommes forcés, faute d'argent, de renoncer à la diplomatie, eh bien! nous lui demanderons cinq cents gentilshommes…

Le roi tressaillit, car le cardinal ne s'était trompé que sur le chiffre.

– N'est-ce pas, Sire, que c'est cela? s'écria le ministre avec un accent triomphateur; puis il a ajouté de belles paroles, il a dit: J'ai des amis de l'autre côté du détroit; à ces amis il manque seulement un chef et une bannière.

«Quand ils me verront, quand ils verront la bannière de France, ils se rallieront à moi, car ils comprendront que j'ai votre appui. Les couleurs de l'uniforme français vaudront près de moi le million que M. de Mazarin nous aura refusé.

«(Car il savait bien que je le refuserais, ce million.) Je vaincrai avec ces cinq cents gentilshommes, Sire, et tout l'honneur en sera pour vous. Voilà ce qu'il a dit, ou à peu près, n'est-ce pas? en entourant ces paroles de métaphores brillantes, d'images pompeuses, car ils sont bavards dans la famille! Le père a parlé jusque sur l'échafaud.

La sueur de la honte coulait au front de Louis. Il sentait qu'il n'était pas de sa dignité d'entendre ainsi insulter son frère, mais il ne savait pas encore comment on voulait, surtout en face de celui devant qui il avait vu tout plier, même sa mère. Enfin il fit un effort.

– Mais, dit-il, monsieur le cardinal, ce n'est pas cinq cents hommes, c'est deux cents.

– Vous voyez bien que j'avais deviné ce qu'il demandait.

– Je n'ai jamais nié, monsieur, que vous n'eussiez un œil profond, et c'est pour cela que j'ai pensé que vous ne refuseriez pas à mon frère Charles une chose aussi simple et aussi facile à accorder que celle que je vous demande en son nom, monsieur le cardinal, ou plutôt au mien.

– Sire, dit Mazarin, voilà trente ans que je fais de la politique. J'en ai fait d'abord avec M. le cardinal de Richelieu, puis tout seul.

«Cette politique n'a pas toujours été très honnête, il faut l'avouer; mais elle n'a jamais été maladroite. Or, celle que l'on propose en ce moment à Votre Majesté est malhonnête et maladroite à la fois.

– Malhonnête, monsieur!

– Sire, vous avez fait un traité avec M. Cromwell.

– Oui; et dans ce traité même M. Cromwell a signé au-dessus de moi.

– Pourquoi avez-vous signé si bas, Sire? M. Cromwell a trouvé une bonne place, il l'a prise; c'était assez son habitude. J'en reviens donc à M. Cromwell. Vous avez fait un traité avec lui, c'est-à-dire avec l'Angleterre, puisque quand vous avez signé ce traité M. Cromwell était l'Angleterre.

– M. Cromwell est mort.

– Vous croyez cela, Sire?

– Mais sans doute, puisque son fils Richard lui a succédé et a abdiqué même.

– Eh bien! voilà justement! Richard a hérité à la mort de Cromwell, et l'Angleterre à l'abdication de Richard. Le traité faisait partie de l'héritage, qu'il fût entre les mains de M. Richard ou entre les mains de l'Angleterre. Le traité est donc bon toujours, valable autant que jamais. Pourquoi l'éluderiez-vous, Sire? Qu'y a-t-il de changé? Charles II veut aujourd'hui ce que nous n'avons pas voulu il y a dix ans; mais c'est un cas prévu. Vous êtes l'allié de l'Angleterre, Sire, et non celui de Charles II. C'est malhonnête sans doute, au point de vue de la famille, d'avoir signé un traité avec un homme qui a fait couper la tête au beau-frère du roi votre père, et d'avoir contracté une alliance avec un Parlement qu'on appelle là-bas un Parlement Croupion; c'est malhonnête, j'en conviens, mais ce n'était pas maladroit au point de vue de la politique, puisque, grâce à ce traité, j'ai sauvé à Votre Majesté, mineure encore, les tracas d'une guerre extérieure, que la Fronde… vous vous rappelez la Fronde, Sire (le jeune roi baissa la tête), que la Fronde eût fatalement compliqués. Et voilà comme quoi je prouve à Votre Majesté que changer de route maintenant sans prévenir nos alliés serait à la fois maladroit et malhonnête. Nous ferions la guerre en mettant les torts de notre côté; nous la ferions, méritant qu'on nous la fît, et nous aurions l'air de la craindre, tout en la provoquant; car une permission à cinq cents hommes, à deux cents hommes, à cinquante hommes, à dix hommes, c'est toujours une permission. Un Français, c'est la nation; un uniforme, c'est l'armée. Supposez, par exemple, Sire, que vous avez la guerre avec la Hollande, ce qui tôt ou tard arrivera certainement, ou avec l'Espagne, ce qui arrivera peut-être si votre mariage manque (Mazarin regarda profondément le roi), et il y a mille causes qui peuvent faire manquer votre mariage; eh bien! approuveriez-vous l'Angleterre d'envoyer aux Provinces-Unies ou à l'infante un régiment, une compagnie, une escouade même de gentilshommes anglais? Trouveriez-vous qu'elle se renferme honnêtement dans les limites de son traité d'alliance?

Louis écoutait; il lui semblait étrange que Mazarin invoquât la bonne foi, lui l'auteur de tant de supercheries politiques qu'on appelait des mazarinades.

– Mais enfin, dit le roi, sans autorisation manifeste, je ne puis empêcher des gentilshommes de mon État de passer en Angleterre si tel est leur bon plaisir.

– Vous devez les contraindre à revenir, Sire, ou tout au moins protester contre leur présence en ennemis dans un pays allié.

– Mais enfin, voyons, vous, monsieur le cardinal, vous un génie si profond, cherchons un moyen d'aider ce pauvre roi sans nous compromettre.

– Et voilà justement ce que je ne veux pas, mon cher Sire, dit Mazarin. L'Angleterre agirait d'après mes désirs qu'elle n'agirait pas mieux; je dirigerais d'ici la politique d'Angleterre que je ne la dirigerais pas autrement.

«Gouvernée ainsi qu'on la gouverne, l'Angleterre est pour l'Europe un nid éternel à procès. La Hollande protège Charles II: laissez faire la Hollande; ils se fâcheront, ils se battront; ce sont les deux seules puissances maritimes; laissez-les détruire leurs marines l'une par l'autre; nous construirons la nôtre avec les débris de leurs vaisseaux, et encore quand nous aurons de l'argent pour acheter des clous.

– Oh! que tout ce que vous me dites là est pauvre et mesquin, monsieur le cardinal!

– Oui, mais comme c'est vrai, Sire, avouez-le. Il y a plus: j'admets un moment la possibilité de manquer à votre parole et d'éluder le traité; cela se voit souvent, qu'on manque à sa parole et qu'on élude un traité, mais c'est quand on a quelque grand intérêt à le faire ou quand on se trouve par trop gêné par le contrat; eh bien! vous autoriseriez l'engagement qu'on vous demande; la France, sa bannière, ce qui est la même chose, passera le détroit et combattra; la France sera vaincue.

– Pourquoi cela?

– Voilà ma foi un habile général, que Sa Majesté Charles II, et Worcester nous donne de belles garanties!

– Il n'aura plus affaire à Cromwell, monsieur.

– Oui, mais il aura affaire à Monck, qui est bien autrement dangereux.

«Ce brave marchand de bière dont nous parlons était un illuminé, il avait des moments d'exaltation, d'épanouissement, de gonflement, pendant lesquels il se fendait comme un tonneau trop plein; par les fentes alors s'échappaient toujours quelques gouttes de sa pensée, et à l'échantillon on connaissait la pensée tout entière. Cromwell nous a ainsi, plus de dix fois, laissé pénétrer dans son âme, quand on croyait cette âme enveloppée d'un triple airain, comme dit Horace. Mais Monck! Ah! Sire, Dieu vous garde de faire jamais de la politique avec M. Monck! C'est lui qui m'a fait depuis un an tous les cheveux gris que j'ai!

«Monck n'est pas un illuminé, lui, malheureusement, c'est un politique; il ne se fend pas, il se resserre. Depuis dix ans il a les yeux fixés sur un but, et nul n'a pu encore deviner lequel.

«Tous les matins, comme le conseillait Louis XI, il brûle son bonnet de la nuit. Aussi, le jour où ce plan lentement et solitairement mûri éclatera, il éclatera avec toutes les conditions de succès qui accompagnent toujours l'imprévu.

«Voilà Monck, Sire, dont vous n'aviez peut-être jamais entendu parler, dont vous ne connaissiez peut-être pas même le nom, avant que votre frère Charles II, qui sait ce qu'il est, lui, le prononçât devant vous, c'est-à-dire une merveille de profondeur et de ténacité, les deux seules choses contre lesquelles l'esprit et l'ardeur s'émoussent. Sire, j'ai eu de l'ardeur quand j'étais jeune, j'ai eu de l'esprit toujours. Je puis m'en vanter, puisqu'on me le reproche. J'ai fait un beau chemin avec ces deux qualités, puisque de fils d'un pêcheur de Piscina, je suis devenu Premier ministre du roi de France, et que dans cette qualité, Votre Majesté veut bien le reconnaître, j'ai rendu quelques services au trône de Votre Majesté. Eh bien! Sire, si j'eusse rencontré Monck sur ma route, au lieu d'y trouver M. de Beaufort, M. de Retz, ou M. le prince, eh bien, nous étions perdus. Engagez-vous à la légère, Sire, et vous tomberez dans les griffes de ce soldat politique. Le casque de Monck, Sire, est un coffre de fer au fond duquel il enferme ses pensées, et dont personne n'a la clef. Aussi, près de lui, ou plutôt devant lui, je m'incline, Sire, moi qui n'ai qu'une barrette de velours.

– Que pensez-vous donc que veuille Monck, alors?

– Eh! si je le savais, Sire, je ne vous dirais pas de vous défier de lui, car je serais plus fort que lui; mais avec lui j'ai peur de deviner; de deviner! vous comprenez mon mot? car si je crois avoir deviné, je m'arrêterai à une idée, et, malgré moi, je poursuivrai cette idée. Depuis que cet homme est au pouvoir là-bas, je suis comme ces damnés de Dante à qui Satan a tordu le cou, qui marchent en avant et qui regardent en arrière: je vais du côté de Madrid, mais je ne perds pas de vue Londres. Deviner, avec ce diable d'homme, c'est se tromper, et se tromper, c'est se perdre. Dieu me garde de jamais chercher à deviner ce qu'il désire; je me borne, et c'est bien assez, à espionner ce qu'il fait; or, je crois – vous comprenez la portée du mot je crois? je crois, relativement à Monck, n'engage à rien -, je crois qu'il a tout bonnement envie de succéder à Cromwell. Votre Charles II lui a déjà fait faire des propositions par dix personnes; il s'est contenté de chasser les dix entremetteurs sans rien leur dire autre chose que: «Allez-vous-en, ou je vous fais pendre!» C'est un sépulcre que cet homme! Dans ce moment-ci, Monck fait du dévouement au Parlement Croupion; de ce dévouement, par exemple, je ne suis pas dupe: Monck ne veut pas être assassiné. Un assassinat l'arrêterait au milieu de son œuvre, et il faut que son œuvre s'accomplisse; aussi je crois, mais ne croyez pas ce que je crois, je dis je crois par habitude; je crois que Monck ménage le Parlement jusqu'au moment où il le brisera. On vous demande des épées, mais c'est pour se battre contre Monck. Dieu nous garde de nous battre contre Monck, Sire, car Monck nous battra, et battu par Monck, je ne m'en consolerais de ma vie! Cette victoire, je me dirais que Monck la prévoyait depuis dix ans. Pour Dieu! Sire, par amitié pour vous, si ce n'est par considération pour lui, que Charles II se tienne tranquille; Votre Majesté lui fera ici un petit revenu; elle lui donnera un de ses châteaux. Eh! eh! attendez donc! mais je me rappelle le traité, ce fameux traité dont nous parlions tout à l'heure! Votre Majesté n'en a pas même le droit, de lui donner un château!

– Comment cela?

– Oui, oui, Sa Majesté s'est engagée à ne pas donner l'hospitalité au roi Charles, à le faire sortir de France même. C'est pour cela que vous ferez comprendre à votre frère qu'il ne peut rester chez nous, que c'est impossible, qu'il nous compromet, ou moi-même…

– Assez, monsieur! dit Louis XIV en se levant. Que vous me refusiez un million, vous en avez le droit: vos millions sont à vous; que vous me refusiez deux cents gentilshommes, vous en avez le droit encore, car vous êtes Premier ministre, et vous avez, aux yeux de la France, la responsabilité de la paix et de la guerre; mais que vous prétendiez m'empêcher, moi le roi, de donner l'hospitalité au petit-fils de Henri IV, à mon cousin germain, au compagnon de mon enfance! là s'arrête votre pouvoir, là commence ma volonté.

– Sire, dit Mazarin, enchanté d'en être quitte à si bon marché, et qui n'avait d'ailleurs si chaudement combattu que pour en arriver là; Sire, je me courberai toujours devant la volonté de mon roi; que mon roi garde donc près de lui ou dans un de ses châteaux le roi d'Angleterre, que Mazarin le sache, mais que le ministre ne le sache pas.

– Bonne nuit, monsieur, dit Louis XIV, je m'en vais désespéré.

– Mais convaincu, c'est tout ce qu'il me faut, Sire, répliqua Mazarin.

Le roi ne répondit pas, et se retira tout pensif, convaincu, non pas de tout ce que lui avait dit Mazarin, mais d'une chose au contraire qu'il s'était bien gardé de lui dire, c'était de la nécessité d'étudier sérieusement ses affaires et celles de l'Europe, car il les voyait difficiles et obscures.

Louis retrouva le roi d'Angleterre assis à la même place où il l'avait laissé.

En l'apercevant, le prince anglais se leva; mais du premier coup d'œil il vit le découragement écrit en lettres sombres sur le front de son cousin.

Alors, prenant la parole le premier, comme pour faciliter à Louis l'aveu pénible qu'il avait à lui faire:

– Quoi qu'il en soit, dit-il, je n'oublierai jamais toute la bonté, toute l'amitié dont vous avez fait preuve à mon égard.

– Hélas! répliqua sourdement Louis XIV, bonne volonté stérile, mon frère!

Charles II devint extrêmement pâle, passa une main froide sur son front, et lutta quelques instants contre un éblouissement qui le fit chanceler.

– Je comprends, dit-il enfin, plus d'espoir!

Louis saisit la main de Charles II.

– Attendez, mon frère, dit-il, ne précipitez rien, tout peut changer; ce sont les résolutions extrêmes qui ruinent les causes; ajoutez, je vous en supplie, une année d'épreuve encore aux années que vous avez déjà subies. Il n'y a, pour vous décider à agir en ce moment plutôt qu'en un autre, ni occasion ni opportunité; venez avec moi, mon frère, je vous donnerai une de mes résidences, celle qu'il vous plaira d'habiter; j'aurai l'œil avec vous sur les événements, nous les préparerons ensemble; allons, mon frère, du courage!

Charles II dégagea sa main de celle du roi, et se reculant pour le saluer avec plus de cérémonie:

– De tout mon cœur, merci, répliqua-t-il, Sire, mais j'ai prié sans résultat le plus grand roi de la terre, maintenant je vais demander un miracle à Dieu.

Et il sortit sans vouloir en entendre davantage, le front haut, la main frémissante, avec une contraction douloureuse de son noble visage, et cette sombre profondeur du regard qui, ne trouvant plus d'espoir dans le monde des hommes, semble aller au-delà en demander à des mondes inconnus.

L'officier des mousquetaires, en le voyant ainsi passer livide, s'inclina presque à genoux pour le saluer.

Il prit ensuite un flambeau, appela deux mousquetaires et descendit avec le malheureux roi l'escalier désert, tenant à la main gauche son chapeau, dont la plume balayait les degrés.

Arrivé à la porte, l'officier demanda au roi de quel côté il se dirigeait, afin d'y envoyer les mousquetaires.

– Monsieur, répondit Charles II à demi-voix, vous qui avez connu mon père, dites-vous, peut-être avez-vous prié pour lui? Si cela est ainsi, ne m'oubliez pas non plus dans vos prières. Maintenant je m'en vais seul, et vous prie de ne point m'accompagner ni de me faire accompagner plus loin.

L'officier s'inclina et renvoya ses mousquetaires dans l'intérieur du palais.

Mais lui demeura un instant sous le porche pour voir Charles II s'éloigner et se perdre dans l'ombre de la rue tournante.

– À celui-là, comme autrefois à son père, murmura-t-il, Athos, s'il était là, dirait avec raison: «Salut à la Majesté tombée!»

Puis, montant les escaliers:

– Ah! le vilain service que je fais! dit-il à chaque marche. Ah! le piteux maître! La vie ainsi faite n'est plus tolérable, et il est temps enfin que je prenne mon parti!… Plus de générosité, plus d'énergie! continua-t-il.

«Allons, le maître a réussi, l'élève est atrophié pour toujours. Mordioux! je n'y résisterai pas. Allons, vous autres, continua-t-il en entrant dans l'antichambre, que faites-vous là à me regarder ainsi? Éteignez ces flambeaux et rentrez à vos postes! Ah! vous me gardiez? Oui, vous veillez sur moi, n'est-ce pas, bonnes gens? Braves niais! je ne suis pas le duc de Guise, allez, et l'on ne m'assassinera pas dans le petit couloir. D'ailleurs, ajouta-t-il tout bas, ce serait une résolution, et l'on ne prend plus de résolutions depuis que M. le cardinal de Richelieu est mort. Ah! à la bonne heure, c'était un homme, celui-là! C'est décidé, dès demain je jette la casaque aux orties!

Puis, se ravisant:

– Non, dit-il, pas encore! J'ai une superbe épreuve à faire, et je la ferai; mais celle-là, je le jure, ce sera la dernière, mordioux!

Il n'avait pas achevé, qu'une voix partit de la chambre du roi.

– Monsieur le lieutenant! dit cette voix.

– Me voici, répondit-il.

– Le roi demande à vous parler.

– Allons, dit le lieutenant, peut-être est-ce pour ce que je pense. Et il entra chez le roi.

Chapitre XII – Le roi et le lieutenant

Lorsque le roi vit l'officier près de lui, il congédia son valet de chambre et son gentilhomme.

– Qui est de service demain, monsieur? demanda-t-il alors. Le lieutenant inclina la tête avec une politesse de soldat et répondit:

– Moi, Sire.

– Comment, encore vous?

– Moi toujours.

– Comment cela se fait-il, monsieur?

– Sire, les mousquetaires, en voyage, fournissent tous les postes de la maison de Votre Majesté, c'est-à-dire le vôtre, celui de la reine mère et celui de M. le cardinal, qui emprunte au roi la meilleure partie ou plutôt la plus nombreuse partie de sa garde royale.

– Mais les intérims?

– Il n'y a d'intérim, Sire, que pour vingt ou trente hommes qui se reposent sur cent vingt. Au Louvre, c'est différent, et si j'étais au Louvre, je me reposerais sur mon brigadier; mais en route, Sire, on ne sait ce qui peut arriver et j'aime assez faire ma besogne moi-même.

– Ainsi, vous êtes de garde tous les jours?

– Et toutes les nuits, oui, Sire.

– Monsieur, je ne puis souffrir cela, et je veux que vous vous reposiez.

– C'est fort bien, Sire, mais moi, je ne le veux pas.

– Plaît-il? fit le roi, qui ne comprit pas tout d'abord le sens de cette réponse.

– Je dis, Sire, que je ne veux pas m'exposer à une faute. Si le diable avait un mauvais tour à me jouer, vous comprenez, Sire, comme il connaît l'homme auquel il a affaire, il choisirait le moment où je ne serais point là. Mon service avant tout et la paix de ma conscience.

– Mais à ce métier-là, monsieur, vous vous tuerez.

– Eh! Sire, il y a trente-cinq ans que je le fais, ce métier-là, et je suis l'homme de France et de Navarre qui se porte le mieux. Au surplus, Sire, ne vous inquiétez pas de moi, je vous prie; cela me semblerait trop étrange, attendu que je n'en ai pas l'habitude.

Le roi coupa court à la conversation par une question nouvelle.

– Vous serez donc là demain matin? demanda-t-il.

– Comme à présent, oui, Sire.

Le roi fit alors quelques tours dans sa chambre; il était facile de voir qu'il brûlait du désir de parler, mais qu'une crainte quelconque le retenait. Le lieutenant, debout, immobile, le feutre à la main, le poing sur la hanche, le regardait faire ses évolutions, et tout en le regardant, il grommelait en mordant sa moustache:

«Il n'a pas de résolution pour une demi-pistole, ma parole d'honneur! Gageons qu'il ne parlera point.»

Le roi continuait de marcher, tout en jetant de temps en temps un regard de côté sur le lieutenant.

«C'est son père tout craché, poursuivait celui-ci dans son monologue secret; il est à la fois orgueilleux, avare et timide. Peste soit du maître, va!»

Louis s'arrêta.

– Lieutenant? dit-il.

– Me voilà, Sire.

– Pourquoi donc, ce soir, avez-vous crié là-bas, dans la salle: «Le service du roi, les mousquetaires de Sa Majesté»?

– Parce que vous m'en avez donné l'ordre, Sire.

– Moi?

– Vous-même.

– En vérité, je n'ai pas dit un seul mot de cela, monsieur.

– Sire, on donne un ordre par un signe, par un geste, par un clin d'œil, aussi franchement, aussi clairement qu'avec la parole. Un serviteur qui n'aurait que des oreilles ne serait que la moitié d'un bon serviteur.

– Vos yeux sont bien perçants alors, monsieur.

– Pourquoi cela, Sire?

– Parce qu'ils voient ce qui n'est point.

– Mes yeux sont bons, en effet, Sire, quoiqu'ils aient beaucoup servi et depuis longtemps leur maître; aussi, toutes les fois qu'ils ont quelque chose à voir, ils n'en manquent pas l'occasion. Or, ce soir ils ont vu que Votre Majesté rougissait à force d'avoir envie de bâiller; que Votre Majesté regardait avec des supplications éloquentes, d'abord Son Éminence, ensuite Sa Majesté la reine mère, enfin la porte par laquelle on sort; et ils ont si bien remarqué tout ce que je viens de dire, qu'ils ont vu les lèvres de Votre Majesté articuler ces paroles: «Qui donc me sortira de là?»

– Monsieur!

– Ou tout au moins ceci, Sire: «Mes mousquetaires!» Alors je n'ai pas hésité. Ce regard était pour moi, la parole était pour moi; j'ai crié aussitôt: «Les mousquetaires de Sa Majesté!» Et d'ailleurs, cela est si vrai, Sire, que Votre Majesté, non seulement ne m'a pas donné tort, mais encore m'a donné raison en partant sur-le-champ.

Le roi se détourna pour sourire; puis, après quelques secondes, il ramena son œil limpide sur cette physionomie si intelligente, si hardie et si ferme, qu'on eût dit le profil énergique et fier de l'aigle en face du soleil.

– C'est bien, dit-il après un court silence, pendant lequel il essaya, mais en vain, de faire baisser les yeux à son officier.

Mais voyant que le roi ne disait plus rien, celui-ci pirouetta sur ses talons et fit trois pas pour s'en aller en murmurant: «Il ne parlera pas, mordioux! il ne parlera pas!»

– Merci, monsieur, dit alors le roi.

«En vérité, poursuivit le lieutenant, il n'eût plus manqué que cela, être blâmé pour avoir été moins sot qu'un autre.»

Et il gagna la porte en faisant sonner militairement ses éperons.

Mais arrivé sur le seuil, et sentant que le désir du roi l'attirait en arrière, il se retourna.

– Votre Majesté m'a tout dit? demanda-t-il d'un ton que rien ne saurait rendre et qui, sans paraître provoquer la confiance royale, contenait tant de persuasive franchise, que le roi répliqua sur-le-champ:

– Si fait, monsieur, approchez.

«Allons donc! murmura l'officier, il y vient enfin!»

– Écoutez-moi.

– Je ne perds pas une parole, Sire.

– Vous monterez à cheval, monsieur, demain, vers quatre heures du matin, et vous me ferez seller un cheval pour moi.

– Des écuries de Votre Majesté?

– Non, d'un de vos mousquetaires.

– Très bien, Sire. Est-ce tout?

– Et vous m'accompagnerez.

– Seul?

– Seul.

– Viendrai-je quérir Votre Majesté, ou l'attendrai-je?

– Vous m'attendrez.

– Où cela, Sire?

– À la petite porte du parc.

Le lieutenant s'inclina, comprenant que le roi lui avait dit tout ce qu'il avait à lui dire.

En effet, le roi le congédia par un geste tout aimable de sa main. L'officier sortit de la chambre du roi et revint se placer philosophiquement sur sa chaise, où, bien loin de s'endormir, comme on aurait pu le croire, vu l'heure avancée de la nuit, il se mit à réfléchir plus profondément qu'il n'avait jamais fait.

Le résultat de ces réflexions ne fut point aussi triste que l'avaient été les réflexions précédentes.

«Allons, il a commencé, dit-il; l'amour le pousse, il marche, il marche! Le roi est nul chez lui, mais l'homme vaudra peut-être quelque chose. D'ailleurs, nous verrons bien demain matin… Oh! oh! s’écria-t-il tout à coup en se redressant, voilà une idée gigantesque, mordioux! et peut-être ma fortune est-elle dans cette idée-là!»

Après cette exclamation, l'officier se leva et arpenta, les mains dans les poches de son justaucorps, l'immense antichambre qui lui servait d'appartement.

La bougie flambait avec fureur sous l'effort d'une brise fraîche qui, s'introduisant par les gerçures de la porte et par les fentes de la fenêtre, coupait diagonalement la salle. Elle projetait une lueur rougeâtre, inégale, tantôt radieuse, tantôt ternie, et l'on voyait marcher sur la muraille la grande ombre du lieutenant, découpée en silhouette comme une figure de Callot, avec l'épée en broche et le feutre empanaché.

«Certes, murmurait-il, ou je me trompe fort, ou le Mazarin tend là un piège au jeune amoureux; le Mazarin a donné ce soir un rendez-vous et une adresse aussi complaisamment que l'eût pu faire M. Dangeau lui-même. J'ai entendu et je sais la valeur des paroles. «Demain matin, a-t-il dit, elles passeront à la hauteur du pont de Blois.» Mordioux! c'est clair, cela! et surtout pour un amant! C'est pourquoi cet embarras, c'est pourquoi cette hésitation, c'est pourquoi cet ordre: «Monsieur le lieutenant de mes mousquetaires, à cheval demain, à quatre heures du matin.» Ce qui est aussi clair que s'il m'eût dit: «Monsieur le lieutenant de mes mousquetaires, demain, à quatre heures du matin, au pont de Blois, entendez-vous?» Il y a donc là un secret d'État que moi, chétif, je tiens à l'heure qu'il est. Et pourquoi est-ce que je le tiens? Parce que j'ai de bons yeux, comme je le disais tout à l'heure à Sa Majesté. C'est qu'on dit qu'il l'aime à la fureur, cette petite poupée d'Italienne! C'est qu'on dit qu'il s'est jeté aux genoux de sa mère pour lui demander de l'épouser! C'est qu'on dit que la reine a été jusqu'à consulter la cour de Rome pour savoir si un pareil mariage, fait contre sa volonté, serait valable! Oh! si j'avais encore vingt-cinq ans! si j'avais là, à mes côtés, ceux que je n'ai plus! si je ne méprisais pas profondément tout le monde, je brouillerais M. de Mazarin avec la reine mère, la France avec l'Espagne, et je ferais une reine de ma façon; mais, bah!»

Et le lieutenant fit claquer ses doigts en signe de dédain.

«Ce misérable Italien, ce pleutre, ce ladre vert, qui vient de refuser un million au roi d'Angleterre, ne me donnerait peut-être pas mille pistoles pour la nouvelle que je lui porterais. Oh! mordioux! voilà que je tombe en enfance! voilà que je m'abrutis! Le Mazarin donner quelque chose, ha! ha! ha!»

Et l'officier se mit à rire formidablement tout seul.

«Dormons, dit-il, dormons, et tout de suite. J'ai l'esprit fatigué de ma soirée, demain il verra plus clair qu'aujourd'hui.»

Et sur cette recommandation faite à lui-même, il s'enveloppa de son manteau, narguant son royal voisin.

Cinq minutes après, il dormait les poings fermés, les lèvres entrouvertes, laissant échapper, non pas son secret, mais un ronflement sonore qui se développait à l'aise sous la voûte majestueuse de l'antichambre.

Chapitre XIII – Marie de Mancini

Le soleil éclairait à peine de ses premiers rayons les grands bois du parc et les hautes girouettes du château, quand le jeune roi, réveillé déjà depuis plus de deux heures, et tout entier à l'insomnie de l'amour, ouvrit son volet lui-même et jeta un regard curieux sur les cours du palais endormi.

Il vit qu'il était l'heure convenue: la grande horloge de la cour marquait même quatre heures un quart.

Il ne réveilla point son valet de chambre, qui dormait profondément à quelque distance; il s'habilla seul, et ce valet, tout effaré, arrivait, croyant avoir manqué à son service, lorsque Louis le renvoya dans sa chambre en lui recommandant le silence le plus absolu. Alors il descendit le petit escalier, sortit par une porte latérale, et aperçut le long du mur du parc un cavalier qui tenait un cheval de main.

Ce cavalier était méconnaissable dans son manteau et sous son chapeau.

Quant au cheval, sellé comme celui d'un bourgeois riche, il n'offrait rien de remarquable à l'œil le plus exercé.

Louis vint prendre la bride de ce cheval; l'officier lui tint l'étrier, sans quitter lui-même la selle, et demanda d'une voix discrète les ordres de Sa Majesté.

– Suivez-moi, répondit Louis XIV.

L'officier mit son cheval au trot derrière celui de son maître, et ils descendirent ainsi vers le pont.

Lorsqu'ils furent de l'autre côté de la Loire:

– Monsieur, dit le roi, vous allez me faire le plaisir de piquer devant vous jusqu'à ce que vous aperceviez un carrosse; alors vous reviendrez m'avertir; je me tiens ici.

– Votre Majesté daignera-t-elle me donner quelques détails sur le carrosse que je suis chargé de découvrir?

– Un carrosse dans lequel vous verrez deux dames et probablement aussi leurs suivantes.

– Sire, je ne veux point faire d'erreur; y a-t-il encore un autre signe auquel je puisse reconnaître ce carrosse?

– Il sera, selon toute probabilité, aux armes de M. le cardinal.

– C'est bien, Sire, répondit l'officier, entièrement fixé sur l'objet de sa reconnaissance.

Il mit alors son cheval au grand trot et piqua du côté indiqué par le roi. Mais il n'eut pas fait cinq cents pas qu'il vit quatre mules, puis un carrosse poindre derrière un monticule.

Derrière ce carrosse en venait un autre. Il n'eut besoin que d'un coup d'œil pour s'assurer que c'étaient bien là les équipages qu'il était venu chercher.

Il tourna bride sur-le-champ, et se rapprochant du roi:

– Sire, dit-il, voici les carrosses. Le premier, en effet, contient deux dames avec leurs femmes de chambre; le second renferme des valets de pied, des provisions, des hardes.

– Bien, bien, répondit le roi d'une voix tout émue. Eh bien! allez, je vous prie, dire à ces dames qu'un cavalier de la cour désire présenter ses hommages à elles seules.

L'officier partit au galop.

– Mordioux! disait-il tout en courant, voilà un emploi nouveau et honorable, j'espère! Je me plaignais de n'être rien, je suis confident du roi. Un mousquetaire, c'est à en crever d'orgueil!

Il s'approcha du carrosse et fit sa commission en messager galant et spirituel.

Deux dames étaient en effet dans le carrosse: l'une d'une grande beauté, quoique un peu maigre; l'autre moins favorisée de la nature, mais vive, gracieuse, et réunissant dans les légers plis de son front tous les signes de la volonté. Ses yeux vifs et perçants, surtout, parlaient plus éloquemment que toutes les phrases amoureuses de mise en ces temps de galanterie. Ce fut à celle-là que d'Artagnan s'adressa sans se tromper, quoique, ainsi que nous l'avons dit, l'autre fût plus jolie peut-être.

– Mesdames, dit-il, je suis le lieutenant des mousquetaires, et il y a sur la route un cavalier qui vous attend et qui désire vous présenter ses hommages.

À ces mots, dont il suivait curieusement l'effet, la dame aux yeux noirs poussa un cri de joie, se pencha hors de la portière, et, voyant accourir le cavalier, tendit les bras en s'écriant:

– Ah! mon cher Sire!

Et les larmes jaillirent aussitôt de ses yeux. Le cocher arrêta ses chevaux, les femmes de chambre se levèrent avec confusion au fond du carrosse, et la seconde dame ébaucha une révérence terminée par le plus ironique sourire que la jalousie ait jamais dessiné sur des lèvres de femme.

– Marie! chère Marie! s'écria le roi en prenant dans ses deux mains la main de la dame aux yeux noirs.

Et, ouvrant lui-même la lourde portière, il l'attira hors du carrosse avec tant d'ardeur qu'elle fut dans ses bras avant de toucher la terre. Le lieutenant, posté de l'autre côté du carrosse, voyait et entendait sans être remarqué.

Le roi offrit son bras à Mlle de Mancini, et fit signe aux cochers et aux laquais de poursuivre leur chemin.

Il était six heures à peu près; la route était fraîche et charmante; de grands arbres aux feuillages encore noués dans leur bourre dorée laissaient filtrer la rosée du matin suspendue comme des diamants liquides à leurs branches frémissantes; l'herbe s'épanouissait au pied des haies; les hirondelles, revenues depuis quelques jours, décrivaient leurs courbes gracieuses entre le ciel et l'eau; une brise parfumée par les bois dans leur floraison courait le long de cette route et ridait la nappe d'eau du fleuve; toutes ces beautés du jour, tous ces parfums des plantes, toutes ces aspirations de la terre vers le ciel, enivraient les deux amants, marchant côte à côte, appuyés l'un à l'autre, les yeux sur les yeux, la main dans la main, et qui, s'attardant par un commun désir, n'osaient parler, tant ils avaient de choses à se dire.

L'officier vit que le cheval abandonné errait çà et là et inquiétait Mlle de Mancini. Il profita du prétexte pour se rapprocher en arrêtant le cheval, et, à pied aussi entre les deux montures qu'il maintenait, il ne perdit pas un mot ni un geste des deux amants. Ce fut Mlle de Mancini qui commença.

– Ah! mon cher Sire, dit elle, vous ne m'abandonnez donc pas, vous?

– Non, répondit le roi: vous le voyez bien, Marie.

– On me l'avait tant dit, cependant: qu'à peine serions-nous séparés, vous ne penseriez plus à moi!

– Chère Marie, est-ce donc d'aujourd'hui que vous vous apercevez que nous sommes entourés de gens intéressés à nous tromper?

– Mais enfin, Sire, ce voyage, cette alliance avec l'Espagne? On vous marie!

Louis baissa la tête.

En même temps l'officier put voir luire au soleil les regards de Marie de Mancini, brillants comme une dague qui jaillit du fourreau.

– Et vous n'avez rien fait pour notre amour? demanda la jeune fille après un instant de silence.

– Ah! mademoiselle, comment pouvez-vous croire cela! Je me suis jeté aux genoux de ma mère; j'ai prié, j'ai supplié; j'ai dit que tout mon bonheur était en vous; j'ai menacé…

– Eh bien? demanda vivement Marie.

– Eh bien! la reine mère a écrit en cour de Rome, et on lui a répondu qu'un mariage entre nous n'aurait aucune valeur et serait cassé par le Saint-Père. Enfin, voyant qu'il n'y avait pas d'espoir pour nous, j'ai demandé qu'on retardât au moins mon mariage avec l'infante.

– Ce qui n'empêche point que vous ne soyez en route pour aller au-devant d'elle.

– Que voulez-vous! à mes prières, à mes supplications, à mes larmes, on a répondu par la raison d'État.

– Eh bien?

– Eh bien! que voulez-vous faire, mademoiselle, lorsque tant de volontés se liguent contre moi?

Ce fut au tour de Marie de baisser la tête.

– Alors, il me faudra vous dire adieu pour toujours, dit-elle. Vous savez qu'on m'exile, qu'on m'ensevelit; vous savez qu'on fait plus encore, vous savez qu'on me marie, aussi, moi!

Louis devint pâle et porta une main à son cœur.

– S'il ne se fût agi que de ma vie, moi aussi j'ai été si fort persécutée que j'eusse cédé, mais j'ai cru qu'il s'agissait de la vôtre, mon cher Sire, et j'ai combattu pour conserver votre bien.

– Oh! oui, mon bien, mon trésor! murmura le roi, plus galamment que passionnément peut-être.

– Le cardinal eût cédé, dit Marie, si vous vous fussiez adressé à lui, si vous eussiez insisté. Le cardinal appeler le roi de France son neveu! comprenez-vous, Sire! Il eût tout fait pour cela, même la guerre; le cardinal, assuré de gouverner seul, sous le double prétexte qu'il avait élevé le roi et qu'il lui avait donné sa nièce, le cardinal eût combattu toutes les volontés, renversé tous les obstacles. Oh! Sire, Sire, je vous en réponds. Moi, je suis une femme et je vois clair dans tout ce qui est amour.

Ces paroles produisirent sur le roi une impression singulière. On eût dit qu'au lieu d'exalter sa passion, elles la refroidissaient. Il ralentit le pas et dit avec précipitation:

– Que voulez-vous, mademoiselle! tout a échoué.

– Excepté votre volonté, n'est-ce pas, mon cher Sire?

– Hélas! dit le roi rougissant, est-ce que j'ai une volonté, moi!

– Oh! laissa échapper douloureusement Mlle de Mancini, blessée de ce mot.

– Le roi n'a de volonté que celle que lui dicte la politique, que celle que lui impose la raison d'État.

– Oh! c'est que vous n'avez pas d'amour! s'écria Marie; si vous m'aimiez, Sire, vous auriez une volonté.

En prononçant ces mots, Marie leva les yeux sur son amant, qu'elle vit plus pâle et plus défait qu'un exilé qui va quitter à jamais sa terre natale.

– Accusez-moi, murmura le roi, mais ne me dites point que je ne vous aime pas.

Un long silence suivit ces mots, que le jeune roi avait prononcés avec un sentiment bien vrai et bien profond.

– Je ne puis penser, Sire, continua Marie, tentant un dernier effort, que demain, après-demain, je ne vous verrai plus; je ne puis penser que j'irai finir mes tristes jours loin de Paris, que les lèvres d'un vieillard, d'un inconnu, toucheraient cette main que vous tenez dans les vôtres; non, en vérité, je ne puis penser à tout cela, mon cher Sire, sans que mon pauvre cœur éclate de désespoir.

Et, en effet, Marie de Mancini fondit en larmes. De son côté, le roi, attendri, porta son mouchoir à ses lèvres et étouffa un sanglot.

– Voyez, dit-elle, les voitures se sont arrêtées; ma sœur m'attend, l'heure est suprême: ce que vous allez décider sera décidé pour toute la vie! Oh! Sire, vous voulez donc que je vous perde? Vous voulez donc, Louis, que celle à qui vous avez dit: «Je vous aime» appartienne à un autre qu'à son roi, à son maître, à son amant? Oh! du courage, Louis! un mot, un seul mot! dites: «Je veux!» et toute ma vie est enchaînée à la vôtre, et tout mon cœur est à vous à jamais.

Le roi ne répondit rien.

Marie alors le regarda comme Didon regarda Énée aux Champs élyséens, farouche et dédaigneuse.

– Adieu, donc, dit-elle, adieu la vie, adieu l'amour, adieu le Ciel!

Et elle fit un pas pour s'éloigner; le roi la retint, lui saisit la main, qu'il colla sur ses lèvres, et, le désespoir l'emportant sur la résolution qu'il paraissait avoir prise intérieurement, il laissa tomber sur cette belle main une larme brûlante de regret qui fit tressaillir Marie comme si effectivement cette larme l'eût brûlée.

Elle vit les yeux humides du roi, son front pâle, ses lèvres convulsives, et s'écria avec un accent que rien ne pourrait rendre:

– Oh! Sire, vous êtes roi, vous pleurez, et je pars!

Le roi, pour toute réponse, cacha son visage dans son mouchoir.

L'officier poussa comme un rugissement qui effraya les deux chevaux. Mlle de Mancini, indignée, quitta le roi et remonta précipitamment dans son carrosse en criant au cocher:

– Partez, partez vite!

Le cocher obéit, fouetta ses chevaux, et le lourd carrosse s’ébranla sur ses essieux criards, tandis que le roi de France, seul, abattu, anéanti, n'osait plus regarder ni devant ni derrière lui.

Chapitre XIV – Où le roi et le lieutenant font chacun preuve de mémoire

Quand le roi, comme tous les amoureux du monde, eut longtemps et attentivement regardé à l'horizon disparaître le carrosse qui emportait sa maîtresse; lorsqu'il se fut tourné et retourné cent fois du même côté, et qu'il eut enfin réussi à calmer quelque peu l'agitation de son cœur et de sa pensée, il se souvint enfin qu'il n'était pas seul. L'officier tenait toujours le cheval par la bride, et n'avait pas perdu tout espoir de voir le roi revenir sur sa résolution. «Il a encore la ressource de remonter à cheval et de courir après le carrosse: on n'aura rien perdu pour attendre.» Mais l'imagination du lieutenant des mousquetaires était trop brillante et trop riche; elle laissa en arrière celle du roi, qui se garda bien de se porter à un pareil excès de luxe.

Il se contenta de se rapprocher de l'officier, et d'une voix dolente:

– Allons, dit-il, nous avons fini… À cheval.

L'officier imita ce maintien, cette lenteur, cette tristesse et enfourcha lentement et tristement sa monture. Le roi piqua, le lieutenant le suivit.

Au pont, Louis se retourna une dernière fois. L'officier, patient comme un dieu qui a l'éternité devant et derrière lui, espéra encore un retour d'énergie. Mais ce fut inutilement, rien ne parut. Louis gagna la rue qui conduisait au château et rentra comme sept heures sonnaient. Une fois que le roi fut bien rentré et que le mousquetaire eut bien vu, lui qui voyait tout, un coin de tapisserie se soulever à la fenêtre du cardinal, il poussa un grand soupir comme un homme qu'on délie des plus étroites entraves, et il dit à demi-voix:

– Pour le coup, mon officier, j'espère que c'est fini!

Le roi appela son gentilhomme.

– Je ne recevrai personne avant deux heures, dit-il, entendez-vous, monsieur?

– Sire, répliqua le gentilhomme, il y a cependant quelqu’un qui demandait à entrer.

– Qui donc?

– Votre lieutenant de mousquetaires.

– Celui qui m'a accompagné?

– Oui, Sire.

– Ah! fit le roi. Voyons, qu'il entre. L'officier entra.

Le roi fit signe, le gentilhomme et le valet de chambre sortirent. Louis les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent refermé la porte, et lorsque les tapisseries furent retombées derrière eux:

– Vous me rappelez par votre présence, monsieur, dit le roi, ce que j'avais oublié de vous recommander, c'est-à-dire la discrétion la plus absolue.

– Oh! Sire, pourquoi Votre Majesté se donne-t-elle la peine de me faire une pareille recommandation? on voit bien qu'elle ne me connaît pas.

– Oui, monsieur, c'est la vérité; je sais que vous êtes discret; mais comme je n'avais rien prescrit…

L'officier s'inclina.

– Votre Majesté n'a plus rien à me dire? demanda-t-il.

– Non, monsieur, et vous pouvez vous retirer.

– Obtiendrai-je la permission de ne pas le faire avant d'avoir parlé au roi, Sire?

– Qu'avez-vous à me dire? Expliquez-vous, monsieur.

– Sire, une chose sans importance pour vous, mais qui m'intéresse énormément, moi. Pardonnez-moi donc de vous en entretenir. Sans l'urgence, sans la nécessité, je ne l'eusse jamais fait, et je fusse disparu, muet, et petit, comme j'ai toujours été.

– Comment, disparu! Je ne vous comprends pas.

– Sire, en un mot, dit l'officier, je viens demander mon congé à Votre Majesté.

Le roi fit un mouvement de surprise, mais l'officier ne bougea pas plus qu'une statue.

– Votre congé, à vous, monsieur? et pour combien de temps, je vous prie?

– Mais pour toujours, Sire.

– Comment, vous quitteriez mon service, monsieur? dit Louis avec un mouvement qui décelait plus que de la surprise.

– Sire, j'ai ce regret.

– Impossible.

– Si fait, Sire: je me fais vieux; voilà trente-quatre ou trente-cinq ans que je porte le harnais; mes pauvres épaules sont fatiguées; je sens qu'il faut laisser la place aux jeunes.

«Je ne suis pas du nouveau siècle, moi! j'ai encore un pied pris dans l'ancien; il en résulte que tout étant étrange à mes yeux, tout m'étonne et tout m'étourdit. Bref! j'ai l'honneur de demander mon congé à Votre Majesté.

– Monsieur, dit le roi en regardant l'officier, qui portait sa casaque avec une aisance que lui eût enviée un jeune homme, vous êtes plus fort et plus vigoureux que moi.

– Oh! répondit l'officier avec un sourire de fausse modestie. Votre Majesté me dit cela parce que j'ai encore l'œil assez bon et le pied assez sûr, parce que je ne suis pas mal à cheval et que ma moustache est encore noire; mais, Sire, vanité des vanités que tout cela; illusions que tout cela, apparence, fumée, Sire! J'ai l'air jeune encore, c'est vrai, mais je suis vieux au fond, et avant six mois, j'en suis sûr, je serai cassé, podagre, impotent. Ainsi donc, Sire…

– Monsieur, interrompit le roi, rappelez-vous vos paroles, d’hier, vous me disiez à cette même place où vous êtes que vous étiez doué de la meilleure santé de France, que la fatigue vous était inconnue, que vous n'aviez aucun souci de passer nuits et jours à votre poste. M'avez-vous dit cela, oui ou non? Rappelez vos souvenirs, monsieur.

L'officier poussa un soupir.

– Sire, dit-il, la vieillesse est vaniteuse, et il faut bien pardonner aux vieillards de faire leur éloge que personne ne fait plus. Je disais cela, c'est possible; mais le fait est, Sire, que je suis très fatigué et que je demande ma retraite.

– Monsieur, dit le roi en avançant sur l'officier avec un geste plein de finesse et de majesté, vous ne me donnez pas la véritable raison; vous voulez quitter mon service, c'est vrai, mais vous me déguisez le motif de cette retraite.

– Sire, croyez bien…

– Je crois ce que je vois, monsieur; je vois un homme énergique, vigoureux, plein de présence d'esprit, le meilleur soldat de France, peut-être, et ce personnage-là ne me persuade pas le moins du monde que vous ayez besoin de repos.

– Ah! Sire, dit le lieutenant avec amertume, que d'éloges! Votre Majesté me confond, en vérité! Énergique, vigoureux, spirituel, brave, le meilleur soldat de l'armée! mais, Sire, Votre Majesté exagère mon peu de mérite, à ce point que si bonne opinion que j'aie de moi, je ne me reconnais plus en vérité. Si j'étais assez vain pour croire à moitié seulement aux paroles de Votre Majesté, je me regarderais comme un homme précieux, indispensable; je dirais qu'un serviteur, lorsqu'il réunit tant et de si brillantes qualités, est un trésor sans prix. Or, Sire, j'ai été toute ma vie, je dois le dire, excepté aujourd'hui, apprécié, à mon avis, fort au-dessous de ce que je valais. Je le répète, Votre Majesté exagère donc.

Le roi fronça le sourcil, car il voyait une raillerie sourire amèrement au fond des paroles de l'officier.

– Voyons, monsieur, dit-il, abordons franchement la question. Est-ce que mon service ne vous plaît pas, dites? Allons, point de détours, répondez hardiment, franchement, je le veux.

L'officier, qui roulait depuis quelques instants d'un air assez embarrassé son feutre entre ses mains, releva la tête à ces mots.

– Oh! Sire, dit-il, voilà qui me met un peu plus à l'aise. À une question posée aussi franchement, je répondrai moi-même franchement. Dire vrai est une bonne chose, tant à cause du plaisir qu'on éprouve à se soulager le cœur, qu'à cause de la rareté du fait. Je dirai donc la vérité à mon roi, tout en le suppliant d'excuser la franchise d'un vieux soldat.

Louis regarda son officier avec une vive inquiétude qui se manifesta par l'agitation de son geste.

– Eh bien! donc, parlez, dit-il; car je suis impatient d'entendre les vérités que vous avez à me dire.

L'officier jeta son chapeau sur une table, et sa figure, déjà si intelligente et si martiale, prit tout à coup un étrange caractère de grandeur et de solennité.

– Sire, dit-il, je quitte le service du roi parce que je suis mécontent. Le valet, en ce temps-ci, peut s'approcher respectueusement de son maître comme je le fais, lui donner l'emploi de son travail, lui rapporter les outils, lui rendre compte des fonds qui lui ont été confiés, et dire: «Maître, ma journée est faite, payez-moi, je vous prie, et séparons-nous.»

– Monsieur, monsieur! s'écria le roi, pourpre de colère.

– Ah! Sire, répondit l'officier en fléchissant un moment le genou, jamais serviteur ne fut plus respectueux que je ne le suis devant Votre Majesté; seulement, vous m'avez ordonné de dire la vérité. Or, maintenant que j'ai commencé de la dire, il faut qu'elle éclate, même si vous me commandiez de la taire.

Il y avait une telle résolution exprimée dans les muscles froncés du visage de l'officier, que Louis XIV n'eut pas besoin de lui dire de continuer; il continua donc, tandis que le roi le regardait avec une curiosité mêlée d'admiration.

– Sire, voici bientôt trente-cinq ans, comme je le disais, que je sers la maison de France; peu de gens ont usé autant d'épées que moi à ce service, et les épées dont je parle étaient de bonnes épées, Sire. J'étais enfant, j'étais ignorant de toutes choses excepté du courage, quand le roi votre père devina en moi un homme. J'étais un homme, Sire, lorsque le cardinal de Richelieu, qui s'y connaissait, devina en moi un ennemi. Sire, l'histoire de cette inimitié de la fourmi et du lion, vous l'eussiez pu lire depuis la première jusqu'à la dernière ligne dans les archives secrètes de votre famille. Si jamais l'envie vous en prend, Sire, faites-le; cette histoire en vaut la peine, c'est moi qui vous le dis. Vous y lirez que le lion, fatigué, lassé, haletant, demanda enfin grâce, et, il faut lui rendre cette justice, qu'il fit grâce aussi. Oh! ce fut un beau temps, Sire, semé de batailles, comme une épopée du Tasse ou de l'Arioste! Les merveilles de ce temps-là, auxquelles le nôtre refuserait de croire, furent pour nous tous des banalités. Pendant cinq ans, je fus un héros tous les jours, à ce que m'ont dit du moins quelques personnages de mérite; et c'est long, croyez-moi, Sire, un héroïsme de cinq ans! Cependant je crois à ce que m'ont dit ces gens-là, car c'étaient de bons appréciateurs: on les appelait M. de Richelieu, M. de Buckingham, M. de Beaufort, M. de Retz, un rude génie aussi, celui-là, dans la guerre des rues! enfin, le roi Louis XIII, et même la reine, votre auguste mère, qui voulut bien me dire un jour: Merci! Je ne sais plus quel service j'avais eu l'honneur de lui rendre. Pardonnez-moi, Sire, de parler si hardiment; mais ce que je vous raconte là, j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté, c'est de l'histoire.

Le roi se mordit les lèvres et s'assit violemment dans un fauteuil.

– J'obsède Votre Majesté, dit le lieutenant. Eh! Sire, voilà ce que c'est que la vérité! C'est une dure compagne, elle est hérissée de fer; elle blesse qui elle atteint, et parfois aussi qui la dit.

– Non, monsieur, répondit le roi; je vous ai invité à parler, parlez donc.

– Après le service du roi et du cardinal, vint le service de la régence, Sire; je me suis bien battu aussi dans la Fronde, moins bien cependant que la première fois. Les hommes commençaient à diminuer de taille. Je n'en ai pas moins conduit les mousquetaires de Votre Majesté en quelques occasions périlleuses qui sont restées à l'ordre du jour de la compagnie. C'était un beau sort alors que le mien! J'étais le favori de M. de Mazarin: Lieutenant par-ci! lieutenant par-là! lieutenant à droite! lieutenant à gauche! Il ne se distribuait pas un horion en France que votre très humble serviteur ne fût chargé de la distribution; mais bientôt il ne se contenta point de la France, M. le cardinal! il m'envoya en Angleterre pour le compte de M. Cromwell. Encore un monsieur qui n'était pas tendre, je vous en réponds, Sire. J'ai eu l'honneur de le connaître, et j'ai pu l'apprécier. On m'avait beaucoup promis à l'endroit de cette mission; aussi, comme j'y fis tout autre chose que ce que l'on m'avait recommandé de faire, je fus généreusement payé, car on me nomma enfin capitaine de mousquetaires, c'est-à-dire à la charge la plus enviée de la cour, à celle qui donne le pas sur les maréchaux de France; et c'est justice, car qui dit capitaine de mousquetaires dit la fleur du soldat et le roi des braves!

– Capitaine, monsieur, répliqua le roi, vous faites erreur, c'est lieutenant que vous voulez dire.

– Non pas, Sire, je ne fais jamais d'erreur; que Votre Majesté s'en rapporte à moi sur ce point: M. de Mazarin m'en donna le brevet.

– Eh bien?

– Mais M. de Mazarin, vous le savez mieux que personne, ne donne pas souvent; et même parfois reprend ce qu'il donne: il me le reprit quand la paix fut faite et qu'il n'eut plus besoin de moi. Certes, je n'étais pas digne de remplacer M. de Tréville, d'illustre mémoire; mais enfin, on m'avait promis, on m'avait donné, il fallait en demeurer là.

– Voilà ce qui vous mécontente, monsieur? Eh bien! je prendrai des informations. J'aime la justice, moi, et votre réclamation, bien que faite militairement, ne me déplaît pas.

– Oh! Sire, dit l'officier, Votre Majesté m'a mal compris, je ne réclame plus rien maintenant.

– Excès de délicatesse, monsieur; mais je veux veiller à vos affaires et plus tard…

– Oh! Sire, quel mot! Plus tard! Voilà trente ans que je vis sur ce mot plein de bonté, qui a été prononcé par tant de grands personnages, et que vient à son tour de prononcer votre bouche. Plus tard! voilà comment j'ai reçu vingt blessures, et comment j'ai atteint cinquante-quatre ans sans jamais avoir un louis dans ma bourse et sans jamais avoir trouvé un protecteur sur ma route, moi qui ai protégé tant de gens! Aussi, je change de formule, Sire, et quand on me dit: Plus tard, maintenant, je réponds: Tout de suite. C'est le repos que je sollicite, Sire. On peut bien me l'accorder: cela ne coûtera rien à personne.

– Je ne m'attendais pas à ce langage, monsieur, surtout de la part d'un homme qui a toujours vécu près des grands. Vous oubliez que vous parlez au roi, à un gentilhomme qui est d'aussi bonne maison que vous, je suppose, et quand je dis plus tard, moi, c'est une certitude.

– Je n'en doute pas, Sire; mais voici la fin de cette terrible vérité que j'avais à vous dire: Quand je verrais sur cette table le bâton de maréchal, l'épée de connétable, la couronne de Pologne, au lieu de plus tard, je vous jure, Sire, que je dirais encore tout de suite. Oh! excusez-moi, Sire, je suis du pays de votre aïeul Henri IV: je ne dis pas souvent, mais je dis tout quand je dis.

– L'avenir de mon règne vous tente peu, à ce qu'il paraît, monsieur? dit Louis avec hauteur.

– Oubli, oubli partout! s'écria l'officier avec noblesse; le maître a oublié le serviteur, et voilà que le serviteur en est réduit à oublier son maître. Je vis dans un temps malheureux, Sire! Je vois la jeunesse pleine de découragement et de crainte, je la vois timide et dépouillée, quand elle devrait être riche et puissante. J'ouvre hier soir, par exemple, la porte du roi de France à un roi d'Angleterre dont moi, chétif, j'ai failli sauver le père, si Dieu ne s'était pas mis contre moi, Dieu, qui inspirait son élu Cromwell!

«J'ouvre, dis-je, cette porte, c'est-à-dire le palais d'un frère à un frère, et je vois, tenez, Sire, cela me serre le cœur! et je vois le ministre de ce roi chasser le proscrit et humilier son maître en condamnant à la misère un autre roi, son égal; enfin je vois mon prince, qui est jeune beau, brave, qui a le courage dans le cœur et l'éclair dans les yeux, je le vois trembler devant un prêtre qui rit de lui derrière les rideaux de son alcôve, où il digère dans son lit tout l'or de la France, qu'il engloutit ensuite dans des coffres inconnus. Oui, je comprends votre regard, Sire. Je me fais hardi jusqu'à la démence; mais que voulez-vous! je suis un vieux, et je vous dis là, à vous, mon roi, des choses que je ferais rentrer dans la gorge de celui qui les prononcerait devant moi.

«Enfin, vous m'avez commandé de vider devant vous le fond de mon cœur, Sire, et je répands aux pieds de Votre Majesté la bile que j'ai amassée depuis trente ans, comme je répandrais tout mon sang si Votre Majesté me l'ordonnait.

Le roi essuya sans mot dire les flots d'une sueur froide et abondante qui ruisselait de ses tempes.

La minute de silence qui suivit cette véhémente sortie représenta pour celui qui avait parlé et pour celui qui avait entendu des siècles de souffrance.

– Monsieur, dit enfin le roi, vous avez prononcé le mot oubli, je n'ai entendu que ce mot; je répondrai donc à lui seul. D'autres ont pu être oublieux, mais je ne le suis pas, moi, et la preuve, c'est que je me souviens qu'un jour d'émeute, qu'un jour ou le peuple furieux, furieux et mugissant comme la mer, envahissait le Palais-Royal; qu'un jour enfin où je feignais de dormir dans mon lit, un seul homme, l'épée nue, caché derrière mon chevet, veillait sur ma vie, prêt à risquer la sienne pour moi, comme il l'avait déjà vingt fois risquée pour ceux de ma famille. Est-ce que ce gentilhomme, à qui je demandai alors son nom, ne s'appelait pas M. d'Artagnan, dites, monsieur?

– Votre Majesté a bonne mémoire; répondit froidement l'officier.

– Voyez alors, monsieur, continua le roi, si j'ai de pareils souvenirs d'enfance, ce que je puis en amasser dans l'âge de raison.

– Votre Majesté a été richement douée par Dieu, dit l'officier avec le même ton.

– Voyons, monsieur d'Artagnan, continua Louis avec une agitation fébrile, est-ce que vous ne serez pas aussi patient que moi? est-ce que vous ne ferez pas ce que je fais? voyons.

– Et que faites-vous, Sire?

– J'attends.

– Votre Majesté le peut, parce qu'elle est jeune; mais moi, Sire, je n'ai pas le temps d'attendre: la vieillesse est à ma porte, et la mort la suit, regardant jusqu'au fond de ma maison. Votre Majesté commence la vie; elle est pleine d'espérance et de fortune à venir; mais moi, Sire, moi, je suis à l'autre bout de l'horizon, et nous nous trouvons si loin l'un de l'autre, que je n'aurais jamais le temps d'attendre que Votre Majesté vînt jusqu'à moi.

Louis fit un tour dans la chambre, toujours essuyant cette sueur qui eût bien effrayé les médecins, si les médecins eussent pu voir le roi dans un pareil état.

– C'est bien, monsieur, dit alors Louis XIV d'une voix brève; vous désirez votre retraite? vous l'aurez. Vous m'offrez votre démission du grade de lieutenant de mousquetaires?

– Je la dépose bien humblement aux pieds de Votre Majesté, Sire.

– Il suffit. Je ferai ordonnancer votre pension.

– J'en aurai mille obligations à Votre Majesté.

– Monsieur, dit encore le roi en faisant un évident effort sur lui-même, je crois que vous perdez un bon maître.

– Et moi, j'en suis sûr, Sire.

– En retrouverez-vous jamais un pareil?

– Oh! Sire je sais bien que Votre Majesté est unique dans le monde; aussi ne prendrai-je désormais plus de service chez aucun roi de la terre, et n'aurai plus d'autre maître que moi.

– Vous le dites?

– Je le jure à Votre Majesté.

– Je retiens cette parole, monsieur.

D'Artagnan s'inclina.

– Et vous savez que j'ai bonne mémoire, continua le roi.

– Oui, Sire, et cependant je désire que cette mémoire fasse défaut à cette heure à Votre Majesté, afin qu'elle oublie les misères que j’ai été forcé d'étaler à ses yeux. Sa Majesté est tellement au-dessus des pauvres et des petits, que j'espère…

– Ma Majesté, monsieur, fera comme le soleil, qui voit tout, grands et petits, riches et misérables, donnant le lustre aux uns, la chaleur aux autres, à tous la vie. Adieu, monsieur d'Artagnan, adieu, vous êtes libre.

Et le roi, avec un rauque sanglot qui se perdit dans sa gorge, passa rapidement dans la chambre voisine.

D'Artagnan reprit son chapeau sur la table où il l'avait jeté, et sortit.

Chapitre XV – Le proscrit

D'Artagnan n'était pas au bas de l'escalier que le roi appela son gentilhomme.

– J'ai une commission à vous donner, monsieur, dit-il.

– Je suis aux ordres de Votre Majesté.

– Attendez alors.

Et le jeune roi se mit à écrire la lettre suivante, qui lui coûta plus d'un soupir, quoique en même temps quelque chose comme le sentiment du triomphe brillât dans ses yeux.

«Monsieur le cardinal, Grâce à vos bons conseils, et surtout grâce à votre fermeté, j'ai su vaincre et dompter une faiblesse indigne d'un roi. Vous avez trop habilement arrangé ma destinée pour que la reconnaissance ne m'arrête pas au moment de détruire votre ouvrage. J'ai compris que j'avais tort de vouloir faire dévier ma vie de la route que vous lui aviez tracée. Certes, il eût été malheureux pour la France, et malheureux pour ma famille, que la mésintelligence éclatât entre moi et mon ministre.

C'est pourtant ce qui fût certainement arrivé si j'avais fait ma femme de votre nièce. Je le comprends parfaitement, et désormais n'opposerai rien à l'accomplissement de ma destinée. Je suis donc prêt à épouser l'infante Marie-Thérèse. Vous pouvez fixer dès cet instant l'ouverture des conférences.

Votre affectionné, Louis.»

Le roi relut la lettre, puis il la scella lui-même.

– Cette lettre à M. le cardinal, dit-il.

Le gentilhomme partit. À la porte de Mazarin, il rencontra Bernouin qui attendait avec anxiété.

– Eh bien? demanda le valet de chambre du ministre.

– Monsieur, dit le gentilhomme, voici une lettre pour Son Éminence.

– Une lettre! Ah! nous nous y attendions, après le petit voyage de ce matin.

– Ah! vous saviez que Sa Majesté…

– En qualité de Premier ministre, il est des devoirs de notre charge de tout savoir. Et Sa Majesté prie, supplie, je présume?

– Je ne sais, mais il a soupiré bien des fois en l'écrivant.

– Oui, oui, oui, nous savons ce que cela veut dire. On soupire de bonheur comme de chagrin, monsieur.

– Cependant, le roi n'avait pas l'air fort heureux en revenant, monsieur.

– Vous n'aurez pas bien vu. D'ailleurs, vous n'avez vu Sa Majesté qu'au retour, puisqu'elle n'était accompagnée que de son seul lieutenant des gardes. Mais moi, j'avais le télescope de Son Éminence, et je regardais quand elle était fatiguée. Tous deux pleuraient, j'en suis sûr.

– Eh bien! était-ce aussi de bonheur qu'ils pleuraient?

– Non, mais d'amour, et ils se juraient mille tendresses que le roi ne demande pas mieux que de tenir. Or, cette lettre est un commencement d'exécution.

– Et que pense Son Éminence de cet amour, qui, d'ailleurs, n'est un secret pour personne?

Bernouin prit le bras du messager de Louis, et tout en montant l'escalier:

– Confidentiellement, répliqua-t-il à demi-voix, Son Éminence s'attend au succès de l'affaire. Je sais bien que nous aurons la guerre avec l'Espagne; mais bah! la guerre satisfera la noblesse. M. le cardinal d’ailleurs dotera royalement, et même plus que royalement, sa nièce. Il y aura de l'argent, des fêtes et des coups; tout le monde sera content.

– Eh bien! à moi, répondit le gentilhomme en hochant la tête, il me semble que voici une lettre bien légère pour contenir tout cela.

– Ami, répondit Bernouin, je suis sûr de ce que je dis; M. d'Artagnan m'a tout conté.

– Bon! et qu'a-t-il dit? voyons!

– Je l'ai abordé pour lui demander des nouvelles de la part du cardinal, sans découvrir nos desseins, bien entendu, car M. d'Artagnan est un fin limier.

«- Mon cher monsieur Bernouin, a-t-il répondu, le roi est amoureux fou de Mlle de Mancini. Voilà tout ce que je puis vous dire.

«- Eh! lui ai-je demandé, est-ce donc à ce point que vous le croyez capable de passer outre aux desseins de Son Éminence?

«- Ah! ne m'interrogez pas; je crois le roi capable de tout. Il a une tête de fer, et ce qu'il veut, il le veut bien. S'il s'est chaussé dans la cervelle d'épouser Mlle de Mancini, il l'épousera.

«Et là-dessus il m'a quitté et est allé aux écuries, a pris un cheval, l'a sellé lui-même, a sauté dessus, et est parti comme si le diable l'emportait.

– De sorte que vous croyez…?

– Je crois que M. le lieutenant des gardes en savait plus qu'il n'en voulait dire.

– Si bien qu'à votre avis, M. d'Artagnan…

– Court, selon toutes les probabilités, après les exilées pour faire toutes démarches utiles au succès de l'amour du roi.

En causant ainsi, les deux confidents étaient arrivés à la porte du cabinet de Son Éminence. Son Éminence n'avait plus la goutte, elle se promenait avec anxiété dans sa chambre, écoutant aux portes et regardant aux fenêtres.

Bernouin entra, suivi du gentilhomme qui avait ordre du roi de remettre la lettre aux mains mêmes de Son Éminence.

Mazarin prit la lettre; mais avant de l'ouvrir il se composa un sourire de circonstance, maintien commode pour voiler les émotions de quelque genre qu'elles fussent. De cette façon, quelle que fût l'impression qu'il reçût de la lettre, aucun reflet de cette impression ne transpira sur son visage.

– Eh bien! dit-il lorsqu'il eut lu et relu la lettre, à merveille, monsieur. Annoncez au roi que je le remercie de son obéissance aux désirs de la reine mère, et que je vais tout faire pour accomplir sa volonté.

Le gentilhomme sortit. À peine la porte avait-elle été refermée, que le cardinal, qui n'avait pas de masque pour Bernouin, ôta celui dont il venait momentanément de couvrir sa physionomie, et avec sa plus sombre expression:

– Appelez M. de Brienne, dit-il.

Le secrétaire entra cinq minutes après.

– Monsieur, lui dit Mazarin, je viens de rendre un grand service à la monarchie, le plus grand que je lui aie jamais rendu. Vous porterez cette lettre, qui en fait foi, chez Sa Majesté la reine mère, et lorsqu'elle vous l'aura rendue, vous la logerez dans le carton B, qui est plein de documents et de pièces relatives à mon service.

Brienne partit, et comme cette lettre si intéressante était décachetée, il ne manqua pas de la lire en chemin. Il va sans dire que Bernouin, qui était bien avec tout le monde, s'approcha assez près du secrétaire pour pouvoir lire par-dessus son épaule. La nouvelle se répandit dans le château avec tant de rapidité, que Mazarin craignit un instant qu'elle ne parvînt aux oreilles de la reine avant que M. de Brienne lui remît la lettre de Louis XIV. Un moment après, tous les ordres étaient donnés pour le départ, et M. de Condé, ayant été saluer le roi à son lever prétendu, inscrivait sur ses tablettes la ville de Poitiers comme lieu de séjour et de repos pour Leurs Majestés. Ainsi se dénouait en quelques instants une intrigue qui avait occupé sourdement toutes les diplomaties de l'Europe. Elle n'avait eu cependant pour résultat bien clair et bien net que de faire perdre à un pauvre lieutenant de mousquetaires sa charge et sa fortune. Il est vrai qu'en échange il gagnait sa liberté.

Nous saurons bientôt comment M. d'Artagnan profita de la sienne. Pour le moment, si le lecteur le permet, nous devons revenir à l'Hôtellerie des Médicis, dont une fenêtre venait de s'ouvrir au moment même où les ordres se donnaient au château pour le départ du roi. Cette fenêtre qui s'ouvrait était celle d'une des chambres de Charles. Le malheureux prince avait passé la nuit à rêver, la tête dans ses deux mains et les coudes sur une table, tandis que Parry, informe et vieux, s'était endormi dans un coin, fatigué de corps et d'esprit.

Singulière destinée que celle de ce serviteur fidèle, qui voyait recommencer pour la deuxième génération l'effrayante série de malheurs qui avaient pesé sur la première. Quand Charles II eut bien pensé à la nouvelle défaite qu'il venait d'éprouver, quand il eut bien compris l'isolement complet dans lequel il venait de tomber en voyant fuir derrière lui sa nouvelle espérance, il fut saisi comme d'un vertige et tomba renversé dans le large fauteuil au bord duquel il était assis. Alors Dieu prit en pitié le malheureux prince et lui envoya le sommeil, frère innocent de la mort. Il ne s'éveilla donc qu'à six heures et demie, c'est-à-dire quand le soleil resplendissait déjà dans sa chambre et que Parry, immobile dans la crainte de le réveiller, considérait avec une profonde douleur les yeux de ce jeune homme déjà rougis par la veille, ses joues déjà pâlies par la souffrance et les privations. Enfin le bruit de quelques chariots pesants qui descendaient vers la Loire réveilla Charles. Il se leva, regarda autour de lui comme un homme qui a tout oublié, aperçut Parry, lui serra la main, et lui commanda de régler la dépense avec maître Cropole.

Maître Cropole, forcé de régler ses comptes avec Parry, s'en acquitta, il faut le dire, en homme honnête; il fit seulement sa remarque habituelle, c'est-à-dire que les deux voyageurs n'avaient pas mangé, ce qui avait le double désavantage d'être humiliant pour sa cuisine et de le forcer de demander le prix d'un repas non employé, mais néanmoins perdu.

Parry ne trouva rien à redire et paya.

– J'espère, dit le roi, qu'il n'en aura pas été de même des chevaux. Je ne vois pas qu'ils aient mangé à votre compte, et ce serait malheureux pour des voyageurs qui, comme nous, ont une longue route à faire de trouver des chevaux affaiblis.

Mais Cropole, à ce doute, prit son air de majesté, et répondit que la crèche des Médicis n'était pas moins hospitalière que son réfectoire.

Le roi monta donc à cheval, son vieux serviteur en fit autant, et tous deux prirent la route de Paris sans avoir presque rencontré personne sur leur chemin, dans les rues et dans les faubourgs de la ville. Pour le prince, le coup était d'autant plus cruel que c'était un nouvel exil. Les malheureux s'attachent aux moindres espérances, comme les heureux aux plus grands bonheurs, et lorsqu'il faut quitter le lieu où cette espérance leur a caressé le cœur, ils éprouvent le mortel regret que ressent le banni lorsqu'il met le pied sur le vaisseau qui doit l'emporter pour l'emmener en exil C'est apparemment que le cœur déjà blessé tant de fois souffre de la moindre piqûre; c'est qu'il regarde comme un bien l'absence momentanée du mal, qui n'est seulement que l'absence de la douleur; c'est qu'enfin, dans les plus terribles infortunes, Dieu a jeté l'espérance comme cette goutte d'eau que le mauvais riche en enfer demandait à Lazare. Un instant même l'espérance de Charles II avait été plus qu'une fugitive joie. C'était lorsqu'il s'était vu bien accueilli par son frère Louis. Alors elle avait pris un corps et s'était faite réalité; puis tout à coup le refus de Mazarin avait fait descendre la réalité factice à l'état de rêve. Cette promesse de Louis XIV sitôt reprise n'avait été qu'une dérision. Dérision comme sa couronne, comme son sceptre, comme ses amis, comme tout ce qui avait entouré son enfance royale et qui avait abandonné sa jeunesse proscrite. Dérision! tout était dérision pour Charles II, hormis ce repos froid et noir que lui promettait la mort.

Telles étaient les idées du malheureux prince alors que, couché sur son cheval dont il abandonnait les rênes, il marchait sous le soleil chaud et doux du mois de mai, dans lequel la sombre misanthropie de l'exilé voyait une dernière insulte à sa douleur.

Chapitre XVI – Remember!

Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers Blois, qu'il venait de quitter depuis une demi-heure à peu près, croisa les deux voyageurs, et, tout pressé qu'il était, leva son chapeau en passant près d'eux. Le roi fit à peine attention à ce jeune homme, car ce cavalier qui les croisait était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois, faisait des signes d'amitié à un homme debout devant la grille d'une belle maison blanche et rouge, c'est-à-dire de briques et de pierres, à toit d'ardoises, située à gauche de la route que suivait le prince.

Cet homme, vieillard grand et maigre, à cheveux blancs, nous parlons de celui qui se tenait près de la grille, cet homme répondait aux signaux que lui faisait le jeune homme par des signes d'adieu aussi tendres que les eût faits un père. Le jeune homme finit par disparaître au premier tournant de la route bordée de beaux arbres, et le vieillard s'apprêtait à rentrer dans la maison, lorsque les deux voyageurs, arrivés en face de cette grille, attirèrent son attention.

Le roi, nous l'avons dit, cheminait la tête baissée, les bras inertes, se laissant aller au pas et presque au caprice de son cheval; tandis que Parry, derrière lui, pour se mieux laisser pénétrer de la tiède influence du soleil, avait ôté son chapeau et promenait ses regards à droite et à gauche du chemin. Ses yeux se rencontrèrent avec ceux du vieillard adossé à la grille, et qui, comme s'il eût été frappé de quelque spectacle étrange, poussa une exclamation et fit un pas vers les deux voyageurs. De Parry, ses yeux se portèrent immédiatement au roi, sur lequel ils s'arrêtèrent un instant.

Cet examen, si rapide qu'il fût, se refléta à l'instant même d'une façon visible sur les traits du grand vieillard; car à peine eut-il reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu, car il n'y avait qu'une reconnaissance positive qui pouvait expliquer un pareil acte; à peine, disons-nous, eut-il reconnu le plus jeune des deux voyageurs, qu'il joignit d'abord les mains avec une respectueuse surprise, et, levant son chapeau de sa tête, salua si profondément qu'on eût dit qu'il s'agenouillait.

Cette démonstration, si distrait ou plutôt si plongé que fût le roi dans ses réflexions, attira son attention à l'instant même. Charles, arrêtant donc son cheval et se retournant vers Parry:

– Mon Dieu! Parry, dit-il, quel est donc cet homme qui me salue ainsi? Me connaîtrait-il, par hasard?

Parry, tout agité, tout pâle, avait déjà poussé son cheval du côté de la grille.

– Ah! Sire, dit-il en s'arrêtant tout à coup à cinq ou six pas du vieillard toujours agenouillé, Sire, vous me voyez saisi d'étonnement, car il me semble que je reconnais ce brave homme. Eh! oui, c'est bien lui-même. Votre Majesté permet que je lui parle?

– Sans doute.

– Est-ce donc vous, monsieur Grimaud? demanda Parry.

– Oui, moi, dit le grand vieillard en se redressant, mais sans rien perdre de son attitude respectueuse.

– Sire, dit alors Parry, je ne m'étais pas trompé, cet homme est le serviteur du comte de La Fère, et le comte de La Fère, si vous vous en souvenez, est ce digne gentilhomme dont j'ai si souvent parlé à Votre Majesté, que le souvenir doit en être resté, non seulement dans son esprit, mais encore dans son cœur.

– Celui qui assista le roi mon père à ses derniers moments? demanda Charles.

Et Charles tressaillit visiblement à ce souvenir.

– Justement, Sire.

– Hélas! dit Charles.

Puis, s'adressant à Grimaud, dont les yeux vifs et intelligents semblaient chercher à deviner sa pensée:

– Mon ami, demanda-t-il, votre maître, M. le comte de La Fère, habiterait-il dans les environs?

– Là, répondit Grimaud en désignant de son bras étendu en arrière la grille de la maison blanche et rouge.

– Et M. le comte de La Fère est chez lui en ce moment?

– Au fond, sous les marronniers.

– Parry, dit le roi, je ne veux pas manquer cette occasion si précieuse pour moi de remercier le gentilhomme auquel notre maison doit un si bel exemple de dévouement et de générosité. Tenez mon cheval, mon ami, je vous prie.

Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul chez Athos, comme un égal chez son égal. Charles avait été renseigné par l'explication si concise de Grimaud, au fond, sous les marronniers; il laissa donc la maison à gauche et marcha droit vers l'allée désignée. La chose était facile; la cime de ces grands arbres, déjà couverts de feuilles et de fleurs, dépassait celle de tous les autres. En arrivant sous les losanges lumineux et sombres tour à tour qui diapraient le sol de cette allée, selon le caprice de leurs voûtes plus ou moins feuillées, le jeune prince aperçut un gentilhomme qui se promenait les bras derrière le dos et paraissant plongé dans une sereine rêverie. Sans doute, il s'était fait souvent redire comment était ce gentilhomme, car sans hésitation Charles II marcha droit à lui. Au bruit de ses pas, le comte de La Fère releva la tête, et voyant un inconnu à la tournure élégante et noble qui se dirigeait de son côté, il leva son chapeau de dessus sa tête et attendit. À quelques pas de lui, Charles II, de son côté, mit le chapeau à la main; puis, comme pour répondre à l'interrogation muette du comte:

– Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir près de vous un devoir. J'ai depuis longtemps l'expression d'une reconnaissance profonde à vous apporter. Je suis Charles II, fils de Charles Stuart, qui régna sur l'Angleterre et mourut sur l'échafaud.

À ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines; mais à la vue de ce jeune prince debout, découvert devant lui et lui tendant la main deux larmes vinrent un instant troubler le limpide azur de ses beaux yeux.

Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main:

– Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles; il a fallu que ce fût le hasard qui me rapprochât de vous. Hélas! ne devrais-je pas avoir près de moi les gens que j'aime et que j'honore, tandis que j'en suis réduit à conserver leurs services dans mon cœur et leurs noms dans ma mémoire, si bien que sans votre serviteur, qui a reconnu le mien, je passais devant votre porte comme devant celle d'un étranger.

– C'est vrai, dit Athos, répondant avec la voix à la première partie de la phrase du prince, et avec un salut à la seconde; c'est vrai, Votre Majesté a vu de biens mauvais jours.

– Et les plus mauvais, hélas! répondit Charles, sont peut-être encore à venir.

– Sire, espérons!

– Comte, comte! continua Charles en secouant la tête, j'ai espéré jusqu'à hier soir, et c'était d'un bon chrétien, je vous le jure. Athos regarda le roi comme pour l'interroger.

– Oh! l'histoire est facile à raconter, dit Charles II: proscrit, dépouillé, dédaigné, je me suis résolu, malgré toutes mes répugnances, à tenter une dernière fois la fortune. N'est-il pas écrit là-haut que, pour notre famille, tout bonheur et tout malheur viennent éternellement de la France! Vous en savez quelque chose, vous, monsieur, qui êtes un des Français que mon malheureux père trouva au pied de son échafaud le jour de sa mort, après les avoir trouvés à sa droite les jours de bataille.

– Sire, dit modestement Athos, je n'étais pas seul, et mes compagnons et moi avons fait, dans cette circonstance, notre devoir de gentilshommes, et voilà tout. Mais Votre Majesté allait me faire l'honneur de me raconter…

– C'est vrai. J'avais la protection, pardon de mon hésitation, comte, mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui comprenez toutes choses, le mot est dur à prononcer, j'avais, dis-je, la protection de mon cousin le stathouder de Hollande; mais, sans l'intervention, ou tout au moins sans l'autorisation de la France, le stathouder ne veut pas prendre d'initiative. Je suis donc venu demander cette autorisation au roi de France, qui m'a refusé.

– Le roi vous a refusé, Sire!

– Oh! pas lui: toute justice doit être rendue à mon jeune frère Louis; mais M. de Mazarin.

Athos se mordit les lèvres.

– Vous trouvez peut-être que j'eusse dû m'attendre à ce refus, dit le roi, qui avait remarqué le mouvement.

– C'était en effet ma pensée, Sire, répliqua respectueusement le comte, je connais cet Italien de longue main.

– Alors j'ai résolu de pousser la chose à bout et de savoir tout de suite le dernier mot de ma destinée; j'ai dit à mon frère Louis que, pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je tenterais la fortune moi-même en personne, comme j'ai déjà fait, avec deux cents gentilshommes, s'il voulait me les donner, et un million, s'il voulait me le prêter.

– Eh bien! Sire?

– Eh bien! monsieur, j'éprouve en ce moment quelque chose d'étrange, c'est la satisfaction du désespoir. Il y a dans certaines âmes, et je viens de m'apercevoir que la mienne est de ce nombre, une satisfaction réelle dans cette assurance que tout est perdu et que l'heure est enfin venue de succomber.

– Oh! j'espère, dit Athos, que Votre Majesté n'en est point encore arrivée à cette extrémité.

– Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver l'espoir dans mon cœur, il faut que vous n'ayez pas bien compris ce que je viens de vous dire. Je suis venu à Blois, comte, pour demander à mon frère Louis l'aumône d'un million avec lequel j'avais l'espérance de rétablir mes affaires, et mon frère Louis m'a refusé. Vous voyez donc bien que tout est perdu.

– Votre Majesté me permettra-t-elle de lui répondre par un avis contraire?

– Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire, à ce point que je ne sache pas envisager ma position?

– Sire, j'ai toujours vu que c'était dans les positions désespérées qu'éclatent tout à coup les grands revirements de fortune.

– Merci, comte, il est beau de retrouver des cœurs comme le vôtre, c'est-à-dire assez confiants en Dieu et dans la monarchie pour ne jamais désespérer d'une fortune royale, si bas qu'elle soit tombée.

«Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remèdes que l'on dit souverains et qui cependant, ne pouvant guérir que les plaies guérissables, échouent contre la mort; Merci de votre persévérance à me consoler, comte; merci de votre souvenir dévoué, mais je sais à quoi m'en tenir.

«Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j'étais si bien convaincu, que je prenais la route de l'exil avec mon vieux Parry; je retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit ermitage que m'offre la Hollande. Là, croyez-moi, comte, tout sera bientôt fini, et la mort viendra vite; elle est appelée si souvent par ce corps que ronge l'âme et par cette âme qui aspire aux cieux!

– Votre Majesté a une mère, une sœur, des frères; Votre Majesté est le chef de la famille, elle doit donc demander à Dieu une longue vie au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majesté est proscrite, fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle doit donc aspirer aux combats, aux dangers, aux affaires, et non pas au repos des cieux.

– Comte, dit Charles II avec un sourire d'indéfinissable tristesse, avez-vous entendu dire jamais qu'un roi ait reconquis son royaume avec un serviteur de l'âge de Parry et avec trois cents écus que ce serviteur porte dans sa bourse!

– Non, Sire; mais j'ai entendu dire, et même plus d'une fois, qu'un roi détrôné reprit son royaume avec une volonté ferme, de la persévérance, des amis et un million de francs habilement employés.

– Mais vous ne m'avez donc pas compris? Ce million, je l'ai demandé à mon frère Louis; qui me l'a refusé.

– Sire, dit Athos, Votre Majesté veut-elle m'accorder quelques minutes encore à écouter attentivement ce qui me reste à lui dire?

Charles II regarda fixement Athos.

– Volontiers, monsieur, dit-il.

– Alors je vais montrer le chemin à Votre Majesté, reprit le comte en se dirigeant vers la maison.

Et il conduisit le roi vers son cabinet et le fit asseoir.

– Sire, dit-il, Votre Majesté m'a dit tout à l'heure qu'avec l'état des choses en Angleterre un million lui suffirait pour reconquérir son royaume?

– Pour le tenter du moins, et pour mourir en roi si je ne réussissais pas.

– Eh bien! Sire, que Votre Majesté, selon la promesse qu'elle m'a faite, veuille bien écouter ce qui me reste à lui dire.

Charles fit de la tête un signe d'assentiment Athos marcha droit à la porte, dont il ferma le verrou après avoir regardé si personne n'écoutait aux environs, et revint.

– Sire, dit-il, Votre Majesté a bien voulu se souvenir que j'avais prêté assistance au très noble et très malheureux Charles Ier, lorsque ses bourreaux le conduisirent de Saint-James à White Hall.

– Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours.

– Sire, c'est une lugubre histoire à entendre pour un fils, qui sans doute se l'est déjà fait raconter bien des fois; mais cependant je dois la redire à Votre Majesté sans en omettre un détail.

– Parlez, monsieur.

– Lorsque le roi votre père monta sur l'échafaud, ou plutôt passa de sa chambre à l'échafaud dressé hors de sa fenêtre, tout avait été pratiqué pour sa fuite. Le bourreau avait été écarté, un trou préparé sous le plancher de son appartement, enfin moi-même j'étais sous la voûte funèbre que j'entendis tout à coup craquer sous ses pas.

– Parry m'a raconté ces terribles détails, monsieur. Athos s'inclina et reprit:

– Voici ce qu'il n'a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit, s'est passé entre Dieu, votre père et moi, et jamais la révélation n'en a été faite, même à mes plus chers amis:

«- Éloigne-toi, dit l'auguste patient au bourreau masqué, ce n'est que pour un instant, et je sais que je t'appartiens; mais souviens-toi de ne frapper qu'à mon signal. Je veux faire librement ma prière.

– Pardon, dit Charles II en pâlissant; mais vous, comte, qui savez tant de détails sur ce funeste événement, de détails qui, comme vous le disiez tout à l'heure, n'ont été révélés à personne, savez-vous le nom de ce bourreau infernal, de ce lâche, qui cacha son visage pour assassiner impunément un roi?

Athos pâlit légèrement.

– Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire.

– Et ce qu'il est devenu?… car personne en Angleterre n'a connu sa destinée.

– Il est mort.

– Mais pas mort dans son lit, pas mort d'une mort calme et douce, pas de la mort des honnêtes gens?

– Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la colère des hommes et la tempête de Dieu. Son corps percé d'un coup de poignard a roulé dans les profondeurs de l'océan. Dieu pardonne à son meurtrier!

– Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte n'en voulait pas dire davantage.

– Le roi d'Angleterre, après avoir, ainsi que j'ai dit, parlé au bourreau voilé, ajouta: «Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que lorsque je tendrai les bras en disant: Remember

– En effet, dit Charles d'une voix sourde, je sais que c'est le dernier mot prononcé par mon malheureux père. Mais dans quel but, pour qui?

– Pour le gentilhomme français placé sous son échafaud.

– Pour lors à vous, monsieur?

– Oui, Sire, et chacune des paroles qu'il a dites, à travers les planches de l'échafaud recouvertes d'un drap noir, retentissent encore à mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre.

«- Comte de La Fère, dit-il, êtes-vous là?

«- Oui, Sire, répondis-je.

«Alors le roi se pencha.

Charles II, lui aussi, tout palpitant d'intérêt, tout brûlant de douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une à une les premières paroles que laisserait échapper le comte. Sa tête effleurait celle d'Athos.

– Alors, continua le comte, le roi se pencha.

«- Comte de La Fère, dit-il, je n'ai pu être sauvé par toi. Je ne devais pas l'être. Maintenant, dussé-je commettre un sacrilège, je te dirai: «Oui, j'ai parlé aux hommes; oui, j'ai parlé à Dieu, et je te parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que j'ai crue sacrée, j'ai perdu le trône de mes pères et diverti l'héritage de mes enfants.»

Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme dévorante glissa entre ses doigts blancs et amaigris.

«- Un million en or me reste, continua le roi. Je l'ai enterré dans les caves du château de Newcastle au moment où j'ai quitté cette ville.

Charles releva sa tête avec une expression de joie douloureuse qui eût arraché des sanglots à quiconque connaissait cette immense infortune.

– Un million! murmura-t-il, oh! comte!

«- Cet argent, toi seul sais qu'il existe, fais-en usage quand tu croiras qu'il en est temps pour le plus grand bien de mon fils aîné. Et maintenant, comte de La Fère, dites-moi adieu!

«- Adieu, adieu Sire! m'écriai-je.

Charles II se leva et alla appuyer son front brûlant à la fenêtre.

– Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononça le mot «Remember!» adressé à moi. Vous voyez, Sire, que je me suis souvenu.

Le roi ne put résister à son émotion. Athos vit le mouvement de ses deux épaules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les sanglots qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoqué lui-même par le flot de souvenirs amers qu'il venait de soulever sur cette tête royale. Charles II, avec un violent effort, quitta la fenêtre, dévora ses larmes et revint s'asseoir auprès d'Athos.

– Sire, dit celui-ci, jusqu'aujourd'hui j'avais cru que l'heure n'était pas encore venue d'employer cette dernière ressource, mais les yeux fixés sur l'Angleterre, je sentais qu'elle approchait. Demain j'allais m'informer en quel lieu du monde était Votre Majesté, et j'allais aller à elle. Elle vient à moi, c'est une indication que Dieu est pour nous.

– Monsieur, dit Charles d'une voix encore étranglée par l'émotion, vous êtes pour moi ce que serait un ange envoyé par Dieu; vous êtes mon sauveur suscité de la tombe par mon père lui-même; mais croyez-moi, depuis dix années les guerres civiles ont passé sur mon pays, bouleversant les hommes, creusant le sol; il n'est probablement pas plus resté d'or dans les entrailles de ma terre que d'amour dans les cœurs de mes sujets.

– Sire, l'endroit où Sa Majesté a enfoui le million est bien connu de moi, et nul, j'en suis bien certain, n'a pu le découvrir. D'ailleurs le château de Newcastle est-il donc entièrement écroulé; l'a-t-on démoli pierre à pierre et déraciné du sol jusqu'à sa dernière fibre?

– Non, il est encore debout, mais en ce moment le général Monck l'occupe et y campe. Le seul endroit où m'attend un secours, où je possède une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis.

– Le général Monck, Sire, ne peut avoir découvert le trésor dont je vous parle.

– Oui, mais dois-je aller me livrer à Monck pour le recouvrer, ce trésor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec la destinée, puisqu'elle me terrasse à chaque fois que je me relève. Que faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que Monck a déjà chassé une fois?

– Non, non, comte, acceptons ce dernier coup.

– Ce que Votre Majesté ne peut faire, ce que Parry ne peut plus tenter, croyez-vous que moi je puisse y réussir?

– Vous, vous comte, vous iriez!

– Si cela plaît à Votre Majesté, dit Athos en saluant le roi, oui, j'irai, Sire.

– Vous si heureux ici, comte!

– Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu'il me reste un devoir à accomplir, et c'est un devoir suprême que m'a légué le roi votre père de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de son argent. Ainsi, que Votre Majesté me fasse un signe, et je pars avec elle.

– Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute étiquette royale et se jetant au cou d'Athos, vous me prouvez qu'il y a un Dieu au ciel, et que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui gémissent sur cette terre.

Athos, tout ému de cet élan du jeune homme, le remercia avec un profond respect, et s'approchant de la fenêtre:

– Grimaud, dit-il, mes chevaux.

– Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous êtes, en vérité, un homme merveilleux.

– Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus pressé que le service de Votre Majesté. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, c'est une habitude contractée depuis longtemps au service de la reine votre tante et au service du roi votre père. Comment la perdrais-je précisément à l'heure où il s'agit du service de Votre Majesté?

– Quel homme! murmura le roi.

Puis, après un instant de réflexion:

– Mais non, comte, je ne puis vous exposer à de pareilles privations. Je n'ai rien pour récompenser de pareils services.

– Bah! dit en riant Athos, Votre Majesté me raille, elle a un million. Ah! que ne suis je riche seulement de la moitié de cette somme, j'aurais déjà levé un régiment. Mais, Dieu merci! il me reste encore quelques rouleaux d'or et quelques diamants de famille. Votre Majesté, je l'espère, daignera partager avec un serviteur dévoué.

– Avec un ami. Oui, comte, mais à condition qu'à son tour cet ami partagera avec moi plus tard.

– Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de l'or et des bijoux, voilà maintenant que nous sommes trop riches. Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs.

La joie fit affluer le sang aux joues pâles de Charles II. Il vit s'avancer jusqu'au péristyle deux chevaux d'Athos, conduits par Grimaud, qui s'était déjà botté pour la route.

– Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le monde, je suis allé à Paris. Je vous confie la maison, Blaisois.

Blaisois s'inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille.

Chapitre XVII – Où l'on cherche Aramis, et où l'on ne retrouve que Bazin

Deux heures ne s'étaient pas écoulées depuis le départ du maître de la maison, lequel à la vue de Blaisois, avait pris le chemin de Paris, lorsqu'un cavalier monté sur un bon cheval pie s'arrêta devant la grille, et, d'un holà! sonore, appela les palefreniers, qui faisaient encore cercle avec les jardiniers autour de Blaisois, historien ordinaire de la valetaille du château. Ce holà! connu sans doute de maître Blaisois lui fit tourner la tête et il s'écria:

– Monsieur d'Artagnan!… Courez vite, vous autres, lui ouvrir la porte!

Un essaim de huit ardélions courut à la grille, qui fut ouverte comme si elle eût été de plumes. Et chacun de se confondre en politesses, car on savait l'accueil que le maître avait l'habitude de faire à cet ami, et toujours, pour ces sortes de remarques, il faut consulter le coup d'œil du valet.

– Ah! dit avec un sourire tout agréable M. d'Artagnan qui se balançait sur l'étrier pour sauter à terre, où est ce cher comte?

– Eh! voyez, monsieur, quel est votre malheur, dit Blaisois, quel sera aussi celui de M. le comte notre maître, lorsqu'il apprendra votre arrivée! M. le comte, par un coup du sort, vient de partir il n'y a pas deux heures.

D'Artagnan ne se tourmenta pas pour si peu.

– Bon, dit-il, je vois que tu parles toujours le plus pur français du monde; tu vas me donner une leçon de grammaire et de beau langage, tandis que j'attendrai le retour de ton maître.

– Voilà que c'est impossible, monsieur, dit Blaisois; vous attendriez trop longtemps.

– Il ne reviendra pas aujourd'hui?

– Ni demain, monsieur, ni après-demain. M. le comte est parti pour un voyage.

– Un voyage! dit d'Artagnan, c'est une fable que tu me contes.

– Monsieur, c'est la plus exacte vérité. Monsieur m'a fait l'honneur de me recommander la maison, et il a ajouté de sa voix si pleine d’autorité et de douceur… c'est tout un pour moi: «Tu diras que je pars pour Paris.»

– Eh bien! alors, s'écria d'Artagnan, puisqu'il marche sur Paris, c'est tout ce que je voulais savoir, il fallait commencer par là, nigaud… Il a donc deux heures d'avance?

– Oui, monsieur.

– Je l'aurai bientôt rattrapé. Est-il seul?

– Non, monsieur.

– Qui donc est avec lui?

– Un gentilhomme que je ne connais pas, un vieillard, et M. Grimaud.

– Tout cela ne courra pas si vite que moi… Je pars…

– Monsieur veut-il m'écouter un instant, dit Blaisois, en appuyant doucement sur les rênes du cheval.

– Oui, si tu ne me fais pas de phrases ou que tu les fasses vite;

– Eh bien! monsieur, ce mot de Paris me paraît être un leurre.

– Oh! oh! dit d'Artagnan sérieux, un leurre?

– Oui, monsieur, et M. le comte ne va pas à Paris, j'en jurerais.

– Qui te fait croire?

– Ceci: M. Grimaud sait toujours où va notre maître, et il m'avait promis, la première fois qu'on irait à Paris, de prendre un peu d'argent que je fais passer à ma femme.

– Ah! tu as une femme?

– J'en avais une, elle était de ce pays, mais Monsieur la trouvait bavarde, je l'ai envoyée à Paris: c'est incommode parfois, mais bien agréable en d'autres moments.

– Je comprends, mais achève: tu ne crois pas que le comte aille à Paris?

– Non, monsieur, car alors Grimaud eût manqué à sa parole, il se fût parjuré, ce qui est impossible.

– Ce qui est impossible, répéta d'Artagnan tout à fait rêveur, parce qu'il était tout à fait convaincu. Allons, mon brave Blaisois, merci.

Blaisois s'inclina.

– Voyons, tu sais que je ne suis pas curieux… J'ai absolument affaire à ton maître… ne peux-tu… par un petit bout de mot… toi qui parles si bien, me faire comprendre… Une syllabe, seulement… je devinerai le reste.

– Sur ma parole, monsieur, je ne le pourrais… J'ignore absolument le but du voyage de Monsieur… Quant à écouter aux portes, cela m'est antipathique, et d'ailleurs, c'est défendu ici.

– Mon cher, dit d'Artagnan, voilà un mauvais commencement pour moi. N'importe, tu sais l'époque du retour du comte au moins?

– Aussi peu, monsieur, que sa destination.

– Allons, Blaisois, allons, cherche.

– Monsieur doute de ma sincérité! Ah! Monsieur me chagrine bien sensiblement!

– Que le diable emporte sa langue dorée! grommela d'Artagnan. Qu'un rustaud vaut mieux avec une parole!… Adieu!

– Monsieur, j'ai l'honneur de vous présenter mes respects.

«Cuistre! se dit d'Artagnan. Le drôle est insupportable.»

Il donna un dernier coup d'œil à la maison, fit tourner son cheval, et partit comme un homme qui n'a rien dans l'esprit de fâcheux ou d'embarrassé.

Quand il fut au bout du mur et hors de toute vue:

– Voyons, dit-il en respirant brusquement, Athos était-il chez lui?… Non. Tous ces fainéants qui se croisaient les bras dans la cour eussent été en nage si le maître avait pu les voir. Athos en voyage?… c'est incompréhensible.

«Ah bah! celui-là est mystérieux en diable… Et puis, non, ce n'est pas l'homme qu'il me fallait. J'ai besoin d'un esprit rusé, patient. Mon affaire est à Melun, dans certain presbytère de ma connaissance. Quarante-cinq lieues! quatre jours et demi! Allons, il fait beau et je suis libre. Avalons la distance.

Et il mit son cheval au trot, s'orientant vers Paris. Le quatrième jour, il descendait à Melun, selon son désir.

D'Artagnan avait pour habitude de ne jamais demander à personne le chemin ou un renseignement banal. Pour ces sortes de détails, à moins d'erreur très grave, il s'en fiait à sa perspicacité jamais en défaut, à une expérience de trente ans, et à une grande habitude de lire sur les physionomies des maisons comme sur celles des hommes. À Melun, d'Artagnan trouva tout de suite le presbytère, charmante maison aux enduits de plâtre sur de la brique rouge, avec des vignes vierges qui grimpaient le long des gouttières, et une croix de pierre sculptée qui surmontait le pignon du toit. De la salle basse de cette maison un bruit, ou plutôt un fouillis de voix, s'échappait comme un gazouillement d'oisillons quand la nichée vient d'éclore sous le duvet. Une de ces voix épelait distinctement les lettres de l'alphabet. Une voix grasse et flûtée tout à la fois sermonnait les bavards et corrigeait les fautes du lecteur. D'Artagnan reconnut cette voix, et comme la fenêtre de la salle basse était ouverte, il se pencha tout à cheval sous les pampres et les filets rouges de la vigne, et cria:

– Bazin, mon cher Bazin, bonjour!

Un homme court, gros, à la figure plate, au crâne orné d'une couronne de cheveux gris coupés court simulant la tonsure, et recouvert d'une vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu'il entendit d'Artagnan. Ce n'est pas se leva qu'il aurait fallu dire, c'est bondit. Bazin bondit en effet et entraîna sa petite chaise basse, que des enfants voulurent relever avec des batailles plus mouvementées que celles des Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. Bazin fit plus que bondir, il laissa tomber l'alphabet qu'il tenait et sa férule.

– Vous! dit-il, vous, monsieur d'Artagnan!

– Oui, moi. Où est Aramis… non pas, M. le chevalier d'Herblay… non, je me trompe encore, M. Le vicaire général?

– Ah! monsieur, dit Bazin avec dignité, Monseigneur est en son diocèse.

– Plaît-il? fit d'Artagnan.

Bazin répéta sa phrase.

– Ah çà! mais, Aramis a un diocèse?

– Oui, monsieur. Pourquoi pas?

– Il est donc évêque?

– Mais d'où sortez-vous donc, dit Bazin assez irrévérencieusement, que vous ignoriez cela?

– Mon cher Bazin, nous autres païens, nous autres gens d'épée, nous savons bien qu'un homme est colonel, ou mestre de camp, ou maréchal de France; mais qu'il soit évêque, archevêque ou pape… diable m'emporte! si la nouvelle nous en arrive avant que les trois quarts de la terre en aient fait leur profit.

– Chut! chut! dit Bazin avec de gros yeux, n'allez pas me gâter ces enfants, à qui je tâche d'inculquer de si bons principes.

Les enfants avaient en effet tourné autour de d'Artagnan, dont ils admiraient le cheval, la grande épée, les éperons et l'air martial. Ils admiraient surtout sa grosse voix; en sorte que, lorsqu'il accentua son juron, toute l'école s'écria: «Diable m'emporte!» avec un bruit effroyable de rires, de joies et de trépignements qui combla d'aise le mousquetaire et fit perdre la tête au vieux pédagogue.

– Là! dit-il, taisez-vous donc, marmailles!… Là… vous voilà arrivé, monsieur d'Artagnan, et tous mes bons principes s'envolent… Enfin, avec vous, comme d'habitude, le désordre ici… Babel est retrouvée!… Ah! bon Dieu! ah! les enragés!

Et le digne Bazin appliquait à droite et à gauche des horions qui redoublaient les cris de ses écoliers en les faisant changer de nature.

– Au moins, dit-il, vous ne débaucherez plus personne ici.

– Tu crois? dit d'Artagnan avec un sourire qui fit passer un frisson sur les épaules de Bazin.

– Il en est capable, murmura-t-il.

– Où est le diocèse de ton maître?

– Mgr René est évêque de Vannes.

– Qui donc l'a fait nommer?

– Mais M. le surintendant, notre voisin.

– Quoi! M. Fouquet?

– Sans doute.

– Aramis est donc bien avec lui?

– Monseigneur prêchait tous les dimanches chez M. le surintendant, à Vaux; puis ils chassaient ensemble.

– Ah!

– Et Monseigneur travaillait souvent ses homélies… non, je veux dire ses sermons, avec M. le surintendant.

– Bah! il prêche donc en vers, ce digne évêque?

– Monsieur, ne plaisantez pas des choses religieuses, pour l'amour de Dieu!

– Là, Bazin, là! en sorte qu'Aramis est à Vannes?

– À Vannes, en Bretagne.

– Tu es un sournois, Bazin, ce n'est pas vrai.

– Monsieur, voyez, les appartements du presbytère sont vides.

«Il a raison», se dit d'Artagnan en considérant la maison dont l'aspect annonçait la solitude.

– Mais Monseigneur a dû vous écrire sa promotion.

– De quand date-t-elle?

– D'un mois.

– Oh! alors, il n'y a pas de temps perdu. Aramis ne peut avoir eu encore besoin de moi. Mais voyons, Bazin, pourquoi ne suis-tu pas ton pasteur?

– Monsieur, je ne puis, j'ai des occupations.

– Ton alphabet?

– Et mes pénitents.

– Quoi! tu confesses? tu es donc prêtre?

– C'est tout comme. J'ai tant de vocation!

– Mais les ordres?

– Oh! dit Bazin avec aplomb, maintenant que Monseigneur est évêque, j'aurai promptement mes ordres ou tout au moins mes dispenses.

Et il se frotta les mains.

«Décidément, se dit d'Artagnan, il n'y a pas à déraciner ces gens-là.»

– Fais-moi servir, Bazin.

– Avec empressement, monsieur.

– Un poulet, un bouillon et une bouteille de vin.

– C'est aujourd'hui samedi, jour maigre, dit Bazin.

– J'ai une dispense, dit d'Artagnan.

Bazin le regarda d'un air soupçonneux.

– Ah çà! maître cafard, pour qui me prends-tu? dit le mousquetaire; si toi, qui es le valet, tu espères des dispenses pour commettre des crimes, je n'aurai pas, moi, l'ami de ton évêque, une dispense pour faire gras selon le vœu de mon estomac? Bazin, sois aimable avec moi, ou, de par Dieu! je me plains au roi, et tu ne confesseras jamais. Or, tu sais que la nomination des évêques est au roi, je suis le plus fort.

Bazin sourit hypocritement.

– Oh! nous avons M. le surintendant, nous autres, dit-il.

– Et tu te moques du roi, alors?

Bazin ne répliqua rien, son sourire était assez éloquent.

– Mon souper, dit d'Artagnan, voilà qu'il s'en va vers sept heures.

Bazin se retourna et commanda au plus âgé de ses écoliers d'avertir la cuisinière. Cependant d'Artagnan regardait le presbytère.

– Peuh! dit-il dédaigneusement, Monseigneur logeait assez mal Sa Grandeur ici.

– Nous avons le château de Vaux, dit Bazin.

– Qui vaut peut-être le Louvre? répliqua d'Artagnan en goguenardant.

– Qui vaut mieux, répliqua Bazin du plus grand sang-froid du monde.

– Ah! fit d'Artagnan.

Peut-être allait-il prolonger la discussion et soutenir la suprématie du Louvre; mais le lieutenant s'était aperçu que son cheval était demeuré attaché aux barreaux d'une porte.

– Diable! dit-il, fais donc soigner mon cheval. Ton maître l'évêque n'en a pas comme celui-là dans ses écuries.

Bazin donna un coup d'œil oblique au cheval et répondit:

– M. le surintendant en a donné quatre de ses écuries, et un seul de ces quatre en vaut quatre comme le vôtre.

Le sang monta au visage de d'Artagnan. La main lui démangeait, et il contemplait sur la tête de Bazin la place où son poing allait tomber. Mais cet éclair passa. La réflexion vint, et d'Artagnan se contenta de dire:

– Diable! diable! j'ai bien fait de quitter le service du roi. Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a-t-il de mousquetaires?

– Il aura tous ceux du royaume avec son argent, répliqua Bazin en fermant son livre et en congédiant les enfants à grands coups de férule.

– Diable! diable! dit une dernière fois d'Artagnan.

Et comme on lui annonçait qu'il était servi, il suivit la cuisinière qui l'introduisit dans la salle à manger, où le souper l'attendait.

D'Artagnan se mit à table et attaqua bravement le poulet.

– Il me paraît, dit d'Artagnan en mordant à belles dents dans la volaille qu'on lui avait servie et qu'on avait visiblement oublié d'engraisser, il me paraît que j'ai eu tort de ne pas aller chercher tout de suite du service chez ce maître-là.

«C'est un puissant seigneur, à ce qu'il paraît, que ce surintendant. En vérité, nous ne savons rien, nous autres à la cour, et les rayons du soleil nous empêchent de voir les grosses étoiles, qui sont aussi des soleils, un peu plus éloignés de notre terre, voilà tout.

Comme d'Artagnan aimait beaucoup, par plaisir et par système, à faire causer les gens sur les choses qui l'intéressaient, il s'escrima de son mieux sur maître Bazin; mais ce fut en pure perte: hormis l'éloge fatigant et hyperbolique de M. le surintendant des finances, Bazin, qui, de son côté, se tenait sur ses gardes, ne livra absolument rien que des platitudes à la curiosité de d'Artagnan, ce qui fit que d'Artagnan, d'assez mauvaise humeur, demanda à aller se coucher aussitôt que son repas fut fini.

D'Artagnan fut introduit par Bazin dans une chambre assez médiocre, où il trouva un assez mauvais lit; mais d'Artagnan n'était pas difficile. On lui avait dit qu'Aramis avait emporté les clefs de son appartement particulier, et comme il savait qu'Aramis était un homme d'ordre et avait généralement beaucoup de choses à cacher dans son appartement, cela ne l'avait nullement étonné. Il avait donc, quoiqu'il eût paru comparativement plus dur, attaqué le lit aussi bravement qu'il avait attaqué le poulet, et comme il avait aussi bon sommeil que bon appétit, il n'avait guère mis plus de temps à s'endormir qu'il n'en avait mis à sucer le dernier os de son rôti.

Depuis qu'il n'était plus au service de personne, d'Artagnan s'était promis d'avoir le sommeil aussi dur qu'il l'avait léger autrefois; mais de si bonne foi que d'Artagnan se fût fait cette promesse, et quelque désir qu'il eût de se la tenir religieusement, il fut réveillé au milieu de la nuit par un grand bruit de carrosses et de laquais à cheval. Une illumination soudaine embrasa les murs de sa chambre; il sauta hors de son lit tout en chemise et courut à la fenêtre.

«Est-ce que le roi revient, par hasard? pensa-t-il en se frottant les yeux, car en vérité voilà une suite qui ne peut appartenir qu'à une personne royale.»

– Vive M. le surintendant! cria ou plutôt vociféra à une fenêtre du rez-de-chaussée une voix qu'il reconnut pour celle de Bazin, lequel, tout en criant, agitait un mouchoir d'une main et tenait une grosse chandelle de l'autre.

D'Artagnan vit alors quelque chose comme une brillante forme humaine qui se penchait à la portière du principal carrosse; en même temps de longs éclats de rire, suscités sans doute par l'étrange figure de Bazin, et qui sortaient du même carrosse, laissaient comme une traînée de joie sur le passage du rapide cortège.

– J'aurais bien dû voir, dit d'Artagnan, que ce n'était pas le roi; on ne rit pas de si bon cœur quand le roi passe. Hé! Bazin! cria-t-il à son voisin qui se penchait aux trois quarts hors de la fenêtre pour suivre plus longtemps le carrosse des yeux, hé! qu'est-ce que cela?

– C'est M. Fouquet, dit Bazin d'un air de protection.

– Et tous ces gens?

– C'est la cour de M. Fouquet.

– Oh! oh! dit d'Artagnan, que dirait M. de Mazarin s'il entendait cela? Et il se recoucha tout rêveur en se demandant comment il se faisait qu'Aramis fût toujours protégé par le plus puissant du royaume.

«Serait-ce qu'il a plus de chance que moi ou que je serais plus sot que lui? Bah!»

C'était le mot concluant à l'aide duquel d'Artagnan devenu sage terminait maintenant chaque pensée et chaque période de son style. Autrefois, il disait «Mordioux!» ce qui était un coup d'éperon. Mais maintenant il avait vieilli, et il murmurait ce bah! philosophique qui sert de bride à toutes les passions.

Chapitre XVIII – Où d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que Mousqueton

Lorsque d'Artagnan se fut bien convaincu que l'absence de M. le vicaire général d'Herblay était réelle, et que son ami n'était point trouvable à Melun ni dans les environs, il quitta Bazin sans regret, donna un coup d'œil sournois au magnifique château de Vaux, qui commençait à briller de cette splendeur qui fit sa ruine, et pinçant ses lèvres comme un homme plein de défiance et de soupçons, il piqua son cheval pie en disant:

– Allons, allons, c'est encore à Pierrefonds que je trouverai le meilleur homme et le meilleur coffre. Or, je n'ai besoin que de cela, puisque moi j'ai l'idée.

Nous ferons grâce à nos lecteurs des incidents prosaïques du voyage de d'Artagnan, qui toucha barre à Pierrefonds dans la matinée du troisième jour. D'Artagnan arrivait par Nanteuil-le-Haudouin et Crépy. De loin, il aperçut le château de Louis d'Orléans, lequel, devenu domaine de la Couronne, était gardé par un vieux concierge. C'était un de ces manoirs merveilleux du Moyen Age, aux murailles épaisses de vingt pieds, aux tours hautes de cent.

D'Artagnan longea ses murailles, mesura ses tours des yeux et descendit dans la vallée. De loin il dominait le château de Porthos, situé sur les rives d'un vaste étang et attenant à une magnifique forêt. C'est le même que nous avons déjà eu l'honneur de décrire à nos lecteurs; nous nous contenterons donc de l'indiquer. La première chose qu'aperçut d'Artagnan après les beaux arbres, après le soleil de mai dorant les coteaux verts, après les longues futaies de bois empanachées qui s'étendent vers Compiègne, ce fut une grande boîte roulante, poussée par deux laquais et traînée par deux autres. Dans cette boîte il y avait une énorme chose vert et or qui arpentait, traînée et poussée, les allées riantes du parc. Cette chose, de loin, était indétaillable et ne signifiait absolument rien; de plus près, c'était un tonneau affublé de drap vert galonné; de plus près encore, c'était un homme ou plutôt un poussah dont l'extrémité inférieure, se répandant dans la boîte, en remplissait le contenu; de plus près encore, cet homme, c'était Mousqueton, Mousqueton blanc de cheveux et rouge de visage comme Polichinelle.

– Eh pardieu! s'écria d'Artagnan, c'est ce cher M. Mousqueton!

– Ah!… cria le gros homme, ah! quel bonheur! quelle joie! c'est M. d'Artagnan!… Arrêtez, coquins!

Ces derniers mots s'adressaient aux laquais qui le poussaient et qui le tiraient. La boîte s'arrêta, et les quatre laquais, avec une précision toute militaire, ôtèrent à la fois leurs chapeaux galonnés et se rangèrent derrière la boîte.

– Oh! monsieur d'Artagnan, dit Mousqueton, que ne puis-je vous embrasser les genoux! Mais je suis devenu impotent, comme vous le voyez.

– Dame! mon cher Mousqueton, c'est l'âge.

– Non, monsieur, ce n'est pas l'âge: ce sont les infirmités, les chagrins.

– Des chagrins, vous, Mousqueton? dit d'Artagnan en faisant le tour de la boîte; êtes-vous fou, mon cher ami? Dieu merci! vous vous portez comme un chêne de trois cents ans.

– Ah! les jambes, monsieur, les jambes! dit le fidèle serviteur.

– Comment, les jambes?

– Oui, elles ne veulent plus me porter.

– Les ingrates! Cependant, vous les nourrissez bien, Mousqueton, à ce qu'il me paraît.

– Hélas! oui, elles n'ont rien à me reprocher sous ce rapport-là, dit Mousqueton avec un soupir; j'ai toujours fait tout ce que j’ai pu pour mon corps; je ne suis pas égoïste.

Et Mousqueton soupira de nouveau.

«Est-ce que Mousqueton veut aussi être baron, qu'il soupire de la sorte?» pensa d'Artagnan.

– Mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton, s'arrachant à une rêverie pénible, mon Dieu! que Monseigneur sera heureux que vous ayez pensé à lui.

– Bon Porthos, s'écria d'Artagnan; je brûle de l'embrasser!

– Oh! dit Mousqueton attendri, je le lui écrirai bien certainement, monsieur.

– Comment, s'écria d'Artagnan, tu le lui écriras?

– Aujourd'hui même, sans retard.

– Il n'est donc pas ici?

– Mais, non, monsieur.

– Mais est-il près? est-il loin?

– Eh! le sais-je, monsieur, le sais-je? fit Mousqueton.

– Mordioux! s'écria le mousquetaire en frappant du pied, je joue de malheur! Porthos si casanier!

– Monsieur, il n'y a pas d'homme plus sédentaire que Monseigneur. Mais…

– Mais quoi?

– Quand un ami vous presse…

– Un ami?

– Eh! sans doute; ce digne M. d'Herblay.

– C'est Aramis qui a pressé Porthos?

– Voici comment la chose s'est passée, monsieur d'Artagnan. M. d'Herblay a écrit à Monseigneur…

– Vraiment?

– Une lettre, monsieur, une lettre si pressante qu'elle a mis ici tout à feu et à sang!

– Conte-moi cela, cher ami, dit d'Artagnan, mais renvoie un peu ces messieurs, d'abord.

Mousqueton poussa un «Au large, faquins!» avec des poumons si puissants, qu'il eût suffi du souffle sans les paroles pour faire évaporer les quatre laquais. D'Artagnan s'assit sur le brancard de la boîte et ouvrit ses oreilles.

– Monsieur, dit Mousqueton, Monseigneur a donc reçu une lettre de M. le vicaire général d'Herblay, voici huit ou neuf jours; c'était le jour des plaisirs… champêtres; oui, mercredi par conséquent.

– Comment cela! dit d'Artagnan; le jour des plaisirs champêtres?

– Oui, monsieur; nous avons tant de plaisirs à prendre dans ce délicieux pays que nous en étions encombrés; si bien que force a été pour nous d'en régler la distribution.

– Comme je reconnais bien l'ordre de Porthos! Ce n'est pas à moi que cette idée serait venue. Il est vrai que je ne suis pas encombré de plaisirs, moi.

– Nous l'étions, nous, dit Mousqueton.

– Et comment avez-vous réglé cela, voyons? demanda d'Artagnan.

– C'est un peu long, monsieur.

– N'importe, nous avons le temps, et puis vous parlez si bien, mon cher Mousqueton, que c'est vraiment plaisir de vous entendre.

– Il est vrai, dit Mousqueton avec un signe de satisfaction qui provenait évidemment de la justice qui lui était rendue, il est vrai que j'ai fait de grands progrès dans la compagnie de Monseigneur.

– J'attends la distribution des plaisirs, Mousqueton, et avec impatience; je veux savoir si je suis arrivé dans un bon jour.

– Oh! monsieur d'Artagnan, dit mélancoliquement Mousqueton, depuis que Monseigneur est parti, tous les plaisirs sont envolés!

– Eh bien! mon cher Mousqueton, rappelez vos souvenirs.

– Par quel jour voulez-vous que nous commencions?

– Eh pardieu! commencez par le dimanche, c'est le jour du Seigneur.

– Le dimanche, monsieur?

– Oui.

– Dimanche, plaisirs religieux: Monseigneur va à la messe, rend le pain bénit, se fait faire des discours et des instructions par son aumônier ordinaire. Ce n'est pas fort amusant, mais nous attendons un carme de Paris qui desservira notre aumônerie et qui parle fort bien, à ce que l'on assure; cela nous éveillera, car l'aumônier actuel nous endort toujours. Donc le dimanche, plaisirs religieux. Le lundi, plaisirs mondains.

– Ah! ah! dit d'Artagnan, comment comprends-tu cela, Mousqueton? Voyons un peu les plaisirs mondains, voyons.

– Monsieur, le lundi, nous allons dans le monde; nous recevons, nous rendons des visites; on joue du luth, on danse, on fait des bouts rimés, enfin on brûle un peu d'encens en l'honneur des dames.

– Peste! c'est du suprême galant, dit le mousquetaire, qui eut besoin d'appeler à son aide toute la vigueur de ses muscles mastoïdes pour comprimer une énorme envie de rire.

– Mardi, plaisirs savants.

– Ah! bon! dit d'Artagnan, lesquels? Détaille-nous un peu cela, mon cher Mousqueton.

– Monseigneur a acheté une sphère que je vous montrerai, elle remplit tout le périmètre de la grosse tour, moins une galerie qu'il a fait faire au-dessus de la sphère; il y a des petites ficelles et des fils de laiton après lesquels sont accrochés le soleil et la lune. Cela tourne; c'est fort beau. Monseigneur me montre les mers et terres lointaines; nous nous promettons de ne jamais y aller. C'est plein d'intérêt.

– Plein d'intérêt, c'est le mot, répéta d'Artagnan. Et le mercredi?

– Plaisirs champêtres, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, monsieur le chevalier: nous regardons les moutons et les chèvres de Monseigneur; nous faisons danser les bergères avec des chalumeaux et des musettes, ainsi qu'il est écrit dans un livre que Monseigneur possède en sa bibliothèque et qu'on appelle Bergeries. L'auteur est mort, voilà un mois à peine.

– M. Racan, peut-être? fit d'Artagnan.

– C'est cela, M. Racan. Mais ce n'est pas le tout. Nous pêchons à la ligne dans le petit canal, après quoi nous dînons couronnés de fleurs. Voilà pour le mercredi.

– Peste! dit d'Artagnan, il n'est pas mal partagé, le mercredi. Et le jeudi? que peut-il rester à ce pauvre jeudi?

– Il n'est pas malheureux, monsieur, dit Mousqueton souriant. Jeudi, plaisirs olympiques. Ah! monsieur, c'est superbe! Nous faisons venir tous les jeunes vassaux de Monseigneur et nous les faisons jeter le disque, lutter, courir. Monseigneur jette le disque comme personne. Et lorsqu'il applique un coup de poing, oh! quel malheur!

– Comment, quel malheur!

– Oui, monsieur, on a été obligé de renoncer au ceste. Il cassait les têtes, brisait les mâchoires, enfonçait les poitrines. C'est un jeu charmant, mais personne ne voulait plus le jouer avec lui.

– Ainsi, le poignet…

– Oh! monsieur, plus solide que jamais. Monseigneur baisse un peu quant aux jambes, il l'avoue lui-même; mais cela s'est réfugié dans les bras, de sorte que…

– De sorte qu'il assomme les bœufs comme autrefois.

– Monsieur, mieux que cela, il enfonce les murs. Dernièrement, après avoir soupé chez un de ses fermiers, vous savez combien Monseigneur est populaire et bon, après souper il fait cette plaisanterie de donner un coup de poing dans le mur, le mur s'écroule, le toit glisse, et il y a trois hommes d'étouffés et une vieille femme.

– Bon Dieu! Mousqueton, et ton maître?

– Oh! Monseigneur! il a eu la tête un peu écorchée. Nous lui avons bassiné les chairs avec une eau que les religieuses nous donnent. Mais rien au poing.

– Rien?

– Rien, monsieur.

– Foin des plaisirs olympiques! ils doivent coûter trop cher, car enfin les veuves et les orphelins…

– On leur fait des pensions, monsieur, un dixième du revenu de Monseigneur est affecté à cela.

– Passons au vendredi, dit d'Artagnan.

– Le vendredi, plaisirs nobles et guerriers. Nous chassons, nous faisons des armes, nous dressons des faucons, nous domptons des chevaux. Enfin, le samedi est le jour des plaisirs spirituels: nous meublons notre esprit, nous regardons les tableaux et les statues de Monseigneur, nous écrivons même et nous traçons des plans; enfin, nous tirons les canons de Monseigneur.

– Vous tracez des plans, vous tirez les canons…

– Oui, monsieur.

– Mon ami, dit d'Artagnan, M. du Vallon possède en vérité l’esprit le plus subtil et le plus aimable que je connaisse; mais il y a une sorte de plaisirs que vous avez oubliés, ce me semble.

– Lesquels, monsieur? demanda Mousqueton avec anxiété.

– Les plaisirs matériels.

Mousqueton rougit.

– Qu'entendez-vous par là, monsieur? dit-il en baissant les yeux.

– J'entends la table, le bon vin, la soirée occupée aux évolutions de la bouteille.

– Ah! monsieur, ces plaisirs-là ne comptent point, nous les pratiquons tous les jours.

– Mon brave Mousqueton, reprit d'Artagnan, pardonne-moi, mais j'ai été tellement absorbé par ton récit plein de charmes, que j'ai oublié le principal point de notre conversation, c'est à savoir ce que M. le vicaire général d'Herblay a pu écrire à ton maître.

– C'est vrai, monsieur, dit Mousqueton, les plaisirs nous ont distraits. Eh bien! monsieur, voici la chose tout entière.

– J'écoute, mon cher Mousqueton.

– Mercredi…

– Jour des plaisirs champêtres?

– Oui. Une lettre arrive; il la reçoit de mes mains. J'avais reconnu l'écriture.

– Eh bien?

– Monseigneur la lit et s'écrie: «Vite, mes chevaux! mes armes!»

– Ah! mon Dieu! dit d'Artagnan, c'était encore quelque duel!

– Non pas, monsieur, il y avait ces mots seulement: «Cher Porthos, en route si vous voulez arriver avant l'équinoxe. Je vous attends.»

– Mordioux! fit d'Artagnan rêveur, c'était pressé à ce qu'il paraît.

– Je le crois bien. En sorte, continua Mousqueton, que Monseigneur est parti le jour même avec son secrétaire pour tâcher d'arriver à temps.

– Et sera-t-il arrivé à temps?

– Je l'espère. Monseigneur qui est haut à la main, comme vous le savez, monsieur, répétait sans cesse: «Tonne Dieu! qu'est-ce encore que cela, l'équinoxe? N'importe, il faudra que le drôle soit bien monté, s'il arrivait avant moi.»

– Et tu crois que Porthos sera arrivé le premier? demanda d'Artagnan.

– J'en suis sûr. Cet équinoxe, si riche qu'il soit, n'a certes pas des chevaux comme Monseigneur!

D'Artagnan contint son envie de rire, parce que la brièveté de la lettre d'Aramis lui donnait fort à penser. Il suivit Mousqueton, ou plutôt le chariot de Mousqueton, jusqu'au château; il s'assit à une table somptueuse, dont on lui fit les honneurs comme à un roi, mais il ne put rien tirer de Mousqueton: le fidèle serviteur pleurait à volonté, c'était tout. D'Artagnan, après une nuit passée sur un excellent lit, rêva beaucoup au sens de la lettre d'Aramis, s'inquiéta des rapports de l'équinoxe avec les affaires de Porthos, puis n'y comprenant rien, sinon qu'il s’agissait de quelque amourette de l'évêque pour laquelle il était nécessaire que les jours fussent égaux aux nuits, d'Artagnan quitta Pierrefonds comme il avait quitté Melun, comme il avait quitté le château du comte de La Fère. Ce ne fut cependant pas sans une mélancolie qui pouvait à bon droit passer pour une des plus sombres humeurs de d'Artagnan. La tête baissée, l'œil fixe, il laissait pendre ses jambes sur chaque flanc de son cheval et se disait, dans cette vague rêverie qui monte parfois à la plus sublime éloquence; «Plus d'amis, plus d'avenir, plus rien! mes forces sont brisées, comme le faisceau de notre amitié passée. Oh! la vieillesse arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son crêpe funèbre tout ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma jeunesse, puis elle jette ce doux fardeau sur son épaule et le porte avec le reste dans ce gouffre sans fond de la mort.» Un frisson serra le cœur du Gascon, si brave et si fort contre tous les malheurs de la vie, et pendant quelques moments les nuages lui parurent noirs, la terre glissante et glaiseuse comme celle des cimetières.

– Où vais-je… se dit-il; que veux-je faire?… seul… tout seul, sans famille, sans amis… Bah! s'écria-t-il tout à coup.

Et il piqua des deux sa monture, qui, n'ayant rien trouvé de mélancolique dans la lourde avoine de Pierrefonds, profita de la permission pour montrer sa gaieté par un temps de galop qui absorba deux lieues.

«À Paris!» se dit d'Artagnan.

Et le lendemain il descendit à Paris.

Il avait mis dix jours à faire ce voyage.

Chapitre XIX – Ce que d'Artagnan venait faire à Paris

Le lieutenant mit pied à terre devant une boutique de la rue des Lombards, à l'enseigne du Pilon-d'Or. Un homme de bonne mine, portant un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une bonne grosse main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval pie.

– Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c'est vous!

– Bonjour, Planchet! répondit d'Artagnan en faisant le gros dos pour entrer dans la boutique.

– Vite, quelqu'un, cria Planchet, pour le cheval de M. d'Artagnan, quelqu'un pour sa chambre, quelqu'un pour son souper!

– Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d'Artagnan aux garçons empressés.

– Vous permettez que j'expédie ce café, cette mélasse et ces raisins cuits? dit Planchet, ils sont destinés à l'office de M. le surintendant.

– Expédie, expédie.

– C'est l'affaire d'un moment, puis nous souperons.

– Fais que nous soupions seuls, dit d'Artagnan, j'ai à te parler.

Planchet regarda son ancien maître d'une façon significative.

– Oh! tranquillise-toi, ce n'est rien que d'agréable, dit d'Artagnan.

– Tant mieux! tant mieux!…

Et Planchet respira, tandis que d'Artagnan s'asseyait fort simplement dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait connaissance des localités. La boutique était bien garnie; on respirait là un parfum de gingembre, de cannelle et de poivre pilé qui fit éternuer d'Artagnan. Les garçons, heureux d'être aux côtés d'un homme de guerre aussi renommé qu'un lieutenant de mousquetaires qui approchait la personne du roi, se mirent à travailler avec un enthousiasme qui tenait du délire, et à servir les pratiques avec une précipitation dédaigneuse que plus d'un remarqua.

Planchet encaissait l'argent et faisait ses comptes entrecoupés de politesses à l'adresse de son ancien maître.

Planchet avait avec ses clients la parole brève et la familiarité hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n'attend personne. D'Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous analyserons plus tard. Il vit peu à peu la nuit venir; et enfin, Planchet le conduisit dans une chambre du premier étage, où, parmi les ballots et les caisses, une table fort proprement servie attendait deux convives.

D'Artagnan profita d'un moment de répit pour considérer la figure de Planchet, qu'il n'avait pas vu depuis un an.

L'intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage n'était pas boursouflé. Son regard brillant jouait encore avec facilité dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle toutes les saillies caractéristiques du visage humain, n'avait encore touché ni à ses pommettes saillantes, indice de ruse et de cupidité, ni à son menton aigu, indice de finesse et de persévérance. Planchet trônait avec autant de majesté dans sa salle à manger que dans sa boutique. Il offrit à son maître un repas frugal, mais tout parisien: le rôti cuit au four du boulanger, avec les légumes, la salade, et le dessert emprunté à la boutique même. D'Artagnan trouva bon que l'épicier eût tiré de derrière les fagots une bouteille de ce vin d'Anjou qui, durant toute la vie de d'Artagnan, avait été son vin de prédilection.

– Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de bonhomie, c'était moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j'ai le bonheur que vous buviez le mien.

– Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps, j'espère, car à présent me voilà libre.

– Libre! Vous avez congé, monsieur?

– Illimité!

– Vous quittez le service? dit Planchet stupéfait.

– Oui, je me repose.

– Et le roi? s'écria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi pût se passer des services d'un homme tel que d'Artagnan.

– Et le roi cherchera fortune ailleurs… Mais nous avons bien soupé, tu es en veine de saillies, tu m'excites à te faire des confidences, ouvre donc tes oreilles.

– J'ouvre.

Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, décoiffa une bouteille de vin blanc.

– Laisse-moi ma raison seulement.

– Oh! quand vous perdrez la tête, vous, monsieur…

– Maintenant, ma tête est à moi, et je prétends la ménager plus que jamais. D'abord causons finances… Comment se porte notre argent?

– À merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j'ai reçues de vous sont placées toujours dans mon commerce, où elles rapportent neuf pour cent; je vous en donne sept, je gagne donc sur vous.

– Et tu es toujours content?

– Enchanté. Vous m'en apportez d'autres?

– Mieux que cela… Mais en as-tu besoin?

– Oh! que non pas. Chacun m'en veut confier à présent. J'étends mes affaires.

– C'était ton projet.

– Je fais un jeu de banque… J'achète les marchandises de mes confrères nécessiteux, je prête de l'argent à ceux qui sont gênés pour les remboursements.

– Sans usure?…

– Oh! monsieur, la semaine passée j'ai eu deux rendez-vous au boulevard pour ce mot que vous venez de prononcer.

– Comment!

– Vous allez comprendre: il s'agissait d'un prêt… L'emprunteur me donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais si le remboursement n'avait pas lieu à une époque fixe. Je prête mille livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize cents livres. Il l'apprend et réclame cent écus. Ma foi, j'ai refusé… prétendant que je pouvais ne les vendre que neuf cents livres. Il m'a dit que je faisais de l’usure. Je l'ai prié de me répéter cela derrière le boulevard. C'est un ancien garde, il est venu; je lui ai passé votre épée au travers de la cuisse gauche.

– Tudieu! quelle banque tu fais! dit d'Artagnan.

– Au-dessus de treize pour cent je me bats, répliqua Planchet; voilà mon caractère.

– Ne prends que douze, dit d'Artagnan, et appelle le reste prime et courtage.

– Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire?

– Ah! Planchet, c'est bien long et bien difficile à dire.

– Dites toujours.

D'Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrassé de sa confidence et défiant du confident.

– C'est un placement? demanda Planchet.

– Mais, oui.

– D'un beau produit?

– D'un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet.

Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur que les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur.

– Est-ce Dieu possible!

– Je crois qu'il y aura plus, dit froidement d'Artagnan, mais enfin j'aime mieux dire moins.

– Ah diable! fit Planchet se rapprochant… Mais, monsieur, c'est magnifique!… Peut-on mettre beaucoup d'argent?

– Vingt mille livres chacun, Planchet.

– C'est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps?

– Pour un mois.

– Et cela nous donnera?

– Cinquante mille livres chacun; compte.

– C'est monstrueux!… Il faudra se bien battre pour un jeu comme celui-là?

– Je crois en effet qu'il se faudra battre pas mal, dit d'Artagnan avec la même tranquillité; mais cette fois, Planchet, nous sommes deux, et je prends les coups pour moi seul.

– Monsieur, je ne souffrirai pas…

– Planchet, tu ne peux en être, il te faudrait quitter ton commerce.

– L'affaire ne se fait pas à Paris?

– Non.

– Ah! à l'étranger?

– En Angleterre.

– Pays de spéculation, c'est vrai, dit Planchet… pays que je connais beaucoup… Quelle sorte d'affaire, monsieur, sans trop de curiosité?

– Planchet, c'est une restauration.

– De monuments?

– Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall.

– C'est important… Et en un mois vous croyez?…

– Je m'en charge.

– Cela vous regarde, monsieur, et une fois que vous vous en mêlez…

– Oui, cela me regarde… je suis fort au courant… cependant je te consulterai volontiers.

– C'est beaucoup d'honneur… mais je m'entends mal à l'architecture.

– Planchet… tu as tort, tu es un excellent architecte, aussi bon que moi pour ce dont il s'agit.

– Merci…

– J'avais, je te l'avoue, été tenté d'offrir la chose à ces Messieurs, mais ils sont absents de leurs maisons… C'est fâcheux, je n'en connais pas de plus hardis ni de plus adroits.

– Ah çà! il paraît qu'il y aura concurrence et que l'entreprise sera disputée?

– Oh! oui, Planchet, oui…

– Je brûle d'avoir des détails, monsieur.

– En voici, Planchet, ferme bien toutes les portes.

– Oui, monsieur.

Et Planchet s'enferma d'un triple tour.

– Bien, maintenant, approche-toi de moi.

Planchet obéit.

– Et ouvre la fenêtre, parce que le bruit des passants et des chariots rendra sourds tous ceux qui pourraient nous entendre.

Planchet ouvrit la fenêtre comme on le lui avait prescrit, et la bouffée de tumulte qui s'engouffra dans la chambre, cris, roues, aboiements et pas, assourdit d'Artagnan lui-même, selon qu'il l'avait désiré. Ce fut alors qu'il but un verre de vin blanc et qu'il commença en ces termes:

– Planchet, j'ai une idée.

– Ah! monsieur, je vous reconnais bien là, répondit l'épicier, pantelant d'émotion.

Chapitre XX – De la société qui se forme rue des Lombards à l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'idée de M. d'Artagnan

Après un instant de silence, pendant lequel d'Artagnan parut recueillir non pas une idée, mais toutes ses idées:

– Il n'est point, mon cher Planchet, dit-il, que tu n'aies entendu parler de Sa Majesté Charles Ier, roi d'Angleterre?

– Hélas! oui, monsieur, puisque vous avez quitté la France pour lui porter secours; que malgré ce secours il est tombé et a failli vous entraîner dans sa chute.

– Précisément; je vois que tu as bonne mémoire, Planchet.

– Peste! monsieur, l'étonnant serait que je l'eusse perdue, cette mémoire, si mauvaise qu'elle fût. Quand on a entendu Grimaud qui, vous le savez, ne raconte guère, raconter comment est tombée la tête du roi Charles, comment vous avez voyagé la moitié d'une nuit dans un bâtiment miné, et vu revenir sur l'eau ce bon M. Mordaunt avec certain poignard à manche doré dans la poitrine, on n'oublie pas ces choses-là.

– Il y a pourtant des gens qui les oublient, Planchet.

– Oui, ceux qui ne les ont pas vues ou qui n'ont pas entendu Grimaud les raconter.

– Eh bien! tant mieux, puisque tu te rappelles tout cela, je n'aurai besoin de te rappeler qu'une chose, c'est que le roi Charles Ier avait un fils.

– Il en avait même deux, monsieur, sans vous démentir, dit Planchet; car j'ai vu le second à Paris, M. le duc d'York, un jour qu'il se rendait au Palais-Royal, et l'on m'a assuré que ce n'était que le second fils du roi Charles Ier. Quant à l'aîné, j'ai l'honneur de le connaître de nom, mais pas de vue.

– Voilà justement, Planchet, où nous en devons venir: c'est à ce fils aîné qui s'appelait autrefois le prince de Galles, et qui s'appelle aujourd'hui Charles II, roi d'Angleterre.

– Roi sans royaume, monsieur, répondit sentencieusement Planchet.

– Oui, Planchet, et tu peux ajouter malheureux prince, plus malheureux qu'un homme du peuple perdu dans le plus misérable quartier de Paris.

Planchet fit un geste plein de cette compassion banale que l’on accorde aux étrangers avec lesquels on ne pense pas qu'on puisse jamais se trouver en contact. D'ailleurs, il ne voyait, dans cette opération politico-sentimentale, poindre aucunement l'idée commerciale de M. d'Artagnan, et c’était à cette idée qu'il en avait principalement. D'Artagnan, qui avait l'habitude de bien comprendre les choses et les hommes, comprit Planchet.

– J'arrive, dit-il. Ce jeune prince de Galles, roi sans royaume, comme tu dis fort bien, Planchet, m'a intéressé, moi, d'Artagnan. Je l'ai vu mendier l'assistance de Mazarin, qui est un cuistre, et le secours du roi Louis, qui est un enfant, et il m'a semblé, à moi qui m'y connais, que dans cet œil intelligent du roi déchu, dans cette noblesse de toute sa personne, noblesse qui a surnagé au-dessus de toutes les misères, il y avait l'étoffe d'un homme de cœur et d'un roi.

Planchet approuva tacitement: tout cela, à ses yeux du moins, n'éclairait pas encore l'idée de d'Artagnan. Celui-ci continua:

– Voici donc le raisonnement que je me suis fait. Écoute bien, Planchet, car nous approchons de la conclusion.

– J'écoute.

– Les rois ne sont pas semés tellement dru sur la terre que les peuples en trouvent là où ils en ont besoin. Or ce roi sans royaume est à mon avis une graine réservée qui doit fleurir en une saison quelconque, pourvu qu'une main adroite, discrète et vigoureuse, la sème bel et bien, en choisissant sol, ciel et temps.

Planchet approuvait toujours de la tête, ce qui prouvait qu'il ne comprenait toujours pas.

– Pauvre petite graine de roi! me suis-je dit, et réellement j'étais attendri, Planchet, ce qui me fait penser que j'entame une bêtise. Voilà pourquoi j'ai voulu te consulter, mon ami.

Planchet rougit de plaisir et d'orgueil.

– Pauvre petite graine de roi! je te ramasse, moi, et je vais te jeter dans une bonne terre.

– Ah! mon Dieu! dit Planchet en regardant fixement son ancien maître, comme s'il eût douté de tout l'éclat de sa raison.

– Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan, qui te blesse?

– Moi, rien, monsieur.

– Tu as dit: «Ah! mon Dieu!»

– Vous croyez?

– J'en suis sûr. Est-ce que tu comprendrais déjà?

– J'avoue, monsieur d'Artagnan, que j'ai peur…

– De comprendre?

– Oui.

– De comprendre que je veux faire remonter sur le trône le roi Charles II, qui n'a plus de trône? Est-ce cela?

Planchet fit un bond prodigieux sur sa chaise.

– Ah! Ah! dit-il tout effaré; voilà donc ce que vous appelez une restauration, vous!

– Oui, Planchet, n'est-ce pas ainsi que la chose se nomme?

– Sans doute, sans doute. Mais avez-vous bien réfléchi?

– À quoi?

– À ce qu'il y a là-bas?

– Où?

– En Angleterre.

– Et qu'y a-t-il, voyons, Planchet?

– D'abord, monsieur, je vous demande pardon si je me mêle de ces choses-là, qui ne sont point de mon commerce; mais puisque c'est une affaire que vous me proposez… car vous me proposez une affaire, n'est-ce pas?

– Superbe, Planchet.

– Mais puisque vous me proposez une affaire, j'ai le droit de la discuter.

– Discute, Planchet; de la discussion naît la lumière.

– Eh bien! puisque j'ai la permission de Monsieur, je lui dirai qu'il y a là-bas les parlements d'abord.

– Eh bien! après?

– Et puis l'armée.

– Bon. Vois-tu encore quelque chose?

– Et puis la nation.

– Est-ce tout?

– La nation, qui a consenti la chute et la mort du feu roi, père de celui-là, et qui ne se voudra point démentir.

– Planchet, mon ami, dit d'Artagnan, tu raisonnes comme un fromage. La nation… la nation est lasse de ces messieurs qui s'appellent de noms barbares et qui lui chantent des psaumes. Chanter pour chanter, mon cher Planchet, j'ai remarqué que les nations aimaient mieux chanter la gaudriole que le plain-chant. Rappelle-toi la Fronde; a-t-on chanté dans ces temps-là! Eh bien! c'était le bon temps.

– Pas trop, pas trop; j'ai manqué y être pendu.

– Oui, mais tu ne l'as pas été?

– Non.

– Et tu as commencé ta fortune au milieu de toutes ces chansons-là?

– C'est vrai.

– Tu n'as donc rien à dire?

– Si fait! j'en reviens à l'armée et aux parlements.

– J'ai dit que j'empruntais vingt mille livres à M. Planchet, et que je mettais vingt mille livres de mon côté; avec ces quarante mille livres je lève une armée.

Planchet joignit les mains; il voyait d'Artagnan sérieux, il crut de bonne foi que son maître avait perdu le sens.

– Une armée!… Ah! monsieur, fit-il avec son plus charmant sourire, de peur d'irriter ce fou et d'en faire un furieux. Une armée… nombreuse?

– De quarante hommes, dit d'Artagnan.

– Quarante contre quarante mille, ce n'est point assez. Vous valez bien mille hommes à vous tout seul, monsieur d'Artagnan, je le sais bien; mais où trouverez-vous trente-neuf hommes qui vaillent autant que vous? ou, les trouvant, qui vous fournira l'argent pour les payer?

– Pas mal, Planchet… Ah! diable! tu te fais courtisan.

– Non, monsieur, je dis ce que je pense, et voilà justement pourquoi je dis qu'à la première bataille rangée que vous livrerez avec vos quarante hommes, j'ai bien peur…

– Aussi ne livrerai-je pas de bataille rangée, mon cher Planchet, dit en riant le Gascon. Nous avons, dans l'Antiquité, des exemples très beaux de retraites et de marches savantes qui consistaient à éviter l’ennemi au lieu de l'aborder. Tu dois savoir cela, Planchet, toi qui as commandé les Parisiens le jour où ils eussent dû se battre contre les mousquetaires, et qui as si bien calculé les marches et les contremarches, que tu n'as point quitté la place Royale.

Planchet se mit à rire.

– Il est de fait, répondit-il, que si vos quarante hommes se cachent toujours et qu'ils ne soient pas maladroits, ils peuvent espérer de n’être pas battus; mais enfin, vous vous proposez un résultat quelconque?

– Sans aucun doute. Voici donc, à mon avis, le procédé à employer pour replacer promptement Sa Majesté Charles II sur le trône.

– Bon! s’écria Planchet en redoublant d'attention, voyons ce procédé. Mais auparavant il me semble que nous oublions quelque chose.

– Quoi?

– Nous avons mis de côté la nation, qui aime mieux chanter des gaudrioles que des psaumes, et l'armée, que nous ne combattons pas; mais restent les parlements, qui ne chantent guère.

– Et qui ne se battent pas davantage. Comment, toi, Planchet, un homme intelligent, tu t'inquiètes d'un tas de braillards qui s'appellent les croupions et les décharnés! Les parlements ne m'inquiètent pas, Planchet.

– Du moment où ils n'inquiètent pas Monsieur, passons outre.

– Oui, et arrivons au résultat. Te rappelles-tu Cromwell, Planchet?

– J'en ai beaucoup ouï parler, monsieur.

– C'était un rude guerrier.

– Et un terrible mangeur, surtout.

– Comment cela?

– Oui, d'un seul coup il a avalé l'Angleterre.

– Eh bien! Planchet, le lendemain du jour où il avala l'Angleterre, si quelqu'un eût avalé M. Cromwell?…

– Oh! monsieur, c'est un des premiers axiomes de mathématiques que le contenant doit être plus grand que le contenu.

– Très bien!… Voilà notre affaire, Planchet.

– Mais M. Cromwell est mort, et son contenant maintenant, c’est la tombe.

– Mon cher Planchet, je vois avec plaisir que non seulement tu es devenu mathématicien, mais encore philosophe.

– Monsieur, dans mon commerce d'épicerie, j'utilise beaucoup de papier imprimé; cela m'instruit.

– Bravo! Tu sais donc, en ce cas-là… car tu n'as pas appris les mathématiques et la philosophie sans un peu d'histoire… qu’après ce Cromwell si grand, il en est venu un tout petit.

– Oui; celui-là s'appelait Richard, et il a fait comme vous, monsieur d'Artagnan, il a donné sa démission.

– Bien, très bien! Après le grand, qui est mort; après le petit, qui a donné sa démission, est venu un troisième. Celui-là s'appelle M. Monck; c'est un général fort habile, en ce qu'il ne s'est jamais battu; c'est un diplomate très fort, en ce qu'il ne parle jamais, et qu'avant de dire bonjour à un homme, il médite douze heures, et finit par dire bonsoir; ce qui fait crier au miracle, attendu que cela tombe juste.

– C'est très fort, en effet, dit Planchet; mais je connais, moi, un autre homme politique qui ressemble beaucoup à celui-là.

– M. de Mazarin, n'est-ce pas?

– Lui-même.

– Tu as raison, Planchet; seulement, M. de Mazarin n'aspire pas au trône de France; cela change tout, vois-tu. Eh bien! ce M. Monck, qui a déjà l'Angleterre toute rôtie sur son assiette et qui ouvre déjà la bouche pour l'avaler, ce M. Monck, qui dit aux gens de Charles II et à Charles II lui-même: «Nescio vos…»

– Je ne sais pas l'anglais, dit Planchet.

– Oui, mais moi, je le sais, dit d'Artagnan. Nescio vos signifie: «Je ne vous connais pas.» Ce M. Monck, l'homme important de l'Angleterre elle-même, quand il l'aura engloutie…

– Eh bien? demanda Planchet.

– Eh bien! mon ami, je vais là-bas, et avec mes quarante hommes je l'enlève, je l'emballe, et je l'apporte en France, où deux partis se présentent à mes yeux éblouis.

– Et aux miens! s'écria Planchet, transporté d'enthousiasme. Nous le mettons dans une cage et nous le montrons pour de l'argent.

– Eh bien! Planchet, c'est un troisième parti auquel je n'avais pas songé et que tu viens de trouver, toi.

– Le croyez-vous bon?

– Oui, certainement; mais je crois les miens meilleurs.

– Voyons les vôtres, alors.

– 1° je le mets à rançon.

– De combien?

– Peste! un gaillard comme cela vaut bien cent mille écus.

– Oh! oui.

– Tu vois: 1° je le mets à rançon de cent mille écus.

– Ou bien?…

– Ou bien, ce qui est mieux encore, je le livre au roi Charles, qui, n'ayant plus ni général d'armée à craindre, ni diplomate à jouer, se restaurera lui-même, et, une fois restauré, me comptera les cent mille écus en question. Voilà l'idée que j'ai eue; qu'en dis-tu, Planchet?

– Magnifique, monsieur! s'écria Planchet tremblant d'émotion. Et comment cette idée-là vous est-elle venue?

– Elle m'est venue un matin au bord de la Loire, tandis que le roi Louis XIV, notre bien-aimé roi, pleurnichait sur la main de Mlle de Mancini.

– Monsieur, je vous garantis que l'idée est sublime. Mais…

– Ah! il y a un mais.

– Permettez! Mais elle est un peu comme la peau de ce bel ours, vous savez, qu'on devait vendre, mais qu'il fallait prendre sur l’ours vivant. Or, pour prendre M. Monck, il y aura bagarre.

– Sans doute, mais puisque je lève une armée.

– Oui, oui, je comprends, parbleu! un coup de main. Oh! alors, monsieur, vous triompherez, car nul ne vous égale en ces sortes de rencontres.

– J'y ai du bonheur, c'est vrai, dit d'Artagnan, avec une orgueilleuse simplicité; tu comprends que si pour cela j'avais mon cher Athos, mon brave Porthos et mon rusé Aramis, l'affaire était faite; mais ils sont perdus, à ce qu'il paraît, et nul ne sait où les retrouver. Je ferai donc le coup tout seul. Maintenant, trouves-tu l'affaire bonne et le placement avantageux?

– Trop! trop!

– Comment cela?

– Parce que les belles choses n'arrivent jamais à point.

– Celle-là est infaillible, Planchet, et la preuve, c'est que je m'y emploie. Ce sera pour toi un assez joli lucre et pour moi un coup assez intéressant. On dira: «Voilà quelle fut la vieillesse de M. d'Artagnan»; et j'aurai une place dans les histoires et même dans l'histoire, Planchet.

– Monsieur! s’écria Planchet, quand je pense que c'est ici, chez moi, au milieu de ma cassonade, de mes pruneaux et de ma cannelle que ce gigantesque projet se mûrit, il me semble que ma boutique est un palais.

– Prends garde, prends garde, Planchet; si le moindre bruit transpire, il y a Bastille pour nous deux; prends garde, mon ami, car c'est un complot que nous faisons là: M. Monck est l'allié de M. de Mazarin; prends garde.

– Monsieur, quand on a eu l'honneur de vous appartenir, on n'a pas peur, et quand on a l'avantage d'être lié d'intérêt avec vous, on se tait.

– Fort bien, c'est ton affaire encore plus que la mienne, attendu que dans huit jours, moi, je serai en Angleterre.

– Partez, monsieur, partez; le plus tôt sera le mieux.

– Alors, l'argent est prêt?

– Demain il le sera, demain vous le recevrez de ma main. Voulez-vous de l'or ou de l'argent?

– De l'or, c'est plus commode. Mais comment allons-nous arranger cela? Voyons.

– Oh! mon Dieu, de la façon la plus simple: vous me donnez un reçu, voilà tout.

– Non pas, non pas, dit vivement d'Artagnan, il faut de l'ordre en toutes choses.

– C'est aussi mon opinion… mais avec vous, monsieur d'Artagnan…

– Et si je meurs là-bas, si je suis tué d'une balle de mousquet, si je crève pour avoir bu de la bière?

– Monsieur, je vous prie de croire qu'en ce cas je serais tellement affligé de votre mort, que je ne penserais point à l'argent.

– Merci, Planchet, mais cela n'empêche. Nous allons, comme deux clercs de procureur, rédiger ensemble une convention, une espèce d'acte qu'on pourrait appeler un acte de société.

– Volontiers, monsieur.

– Je sais bien que c'est difficile à rédiger, mais nous essaierons.

Planchet alla chercher une plume, de l'encre et du papier.

D'Artagnan prit la plume, la trempa dans l'encre et écrivit:

«Entre messire d'Artagnan, ex-lieutenant des mousquetaires du roi, actuellement demeurant rue Tiquetonne, Hôtel de la Chevrette,

Et le sieur Planchet, épicier, demeurant rue des Lombards, à l'enseigne du Pilon-d'Or,

A été convenu ce qui suit:

Une société au capital de quarante mille livres est formée à l'effet d'exploiter une idée apportée par M. d'Artagnan. Le sieur Planchet, qui connaît cette idée et qui l'approuve en tous points, versera vingt mille livres entre les mains de M. d'Artagnan. Il n'en exigera ni remboursement ni intérêt avant le retour d'un voyage que M. d'Artagnan va faire en Angleterre.

De son côté, M. d'Artagnan s'engage à verser vingt mille livres qu'il joindra aux vingt mille déjà versées par le sieur Planchet. Il usera de ladite somme de quarante mille livres comme bon lui semblera, s'engageant toutefois à une chose qui va être énoncée ci-dessous.

Le jour où M. d'Artagnan aura rétabli par un moyen quelconque Sa Majesté le roi Charles II sur le trône d'Angleterre, il versera entre les mains de M. Planchet la somme de…»

– La somme de cent cinquante mille livres, dit naïvement Planchet voyant que d'Artagnan s'arrêtait.

– Ah! diable! non, dit d'Artagnan, le partage ne peut passe faire par moitié, ce ne serait pas juste.

– Cependant, monsieur, nous mettons moitié chacun, objecta timidement Planchet.

– Oui, mais écoute la clause, mon cher Planchet, et si tu ne la trouves pas équitable en tout point quand elle sera écrite, eh bien! nous la rayerons.

Et d'Artagnan écrivit:

«Toutefois, comme M. d'Artagnan apporte à l'association, outre le capital de vingt mille livres, son temps, son idée, son industrie et sa peau, choses qu'il apprécie fort, surtout cette dernière, M. d'Artagnan gardera, sur les trois cent mille livres, deux cent mille livres pour lui, ce qui portera sa part aux deux tiers.»

– Très bien, dit Planchet.

– Est-ce juste? demanda d'Artagnan.

– Parfaitement juste, monsieur.

– Et tu seras content moyennant cent mille livres?

– Peste! je crois bien. Cent mille livres pour vingt mille livres!

– Et à un mois, comprends bien.

– Comment, à un mois?

– Oui, je ne te demande qu'un mois.

– Monsieur, dit généreusement Planchet, je vous donne six semaines.

– Merci, répondit fort civilement le mousquetaire.

Après quoi, les deux associés relurent l'acte.

– C'est parfait, monsieur, dit Planchet, et feu M. Coquenard, le premier époux de Mme la baronne du Vallon, n'aurait pas fait mieux.

– Tu trouves? Eh bien! alors, signons.

Et tous deux apposèrent leur parafe.

– De cette façon, dit d'Artagnan, je n'aurai obligation à personne.

– Mais moi, j'aurai obligation à vous, dit Planchet.

– Non, car si tendrement que j'y tienne, Planchet, je puis laisser ma peau là-bas, et tu perdras tout. À propos, peste! cela me fait penser au principal, une clause indispensable, je l'écris: «Dans le cas où M. d'Artagnan succomberait à l'œuvre; la liquidation se trouvera faite et le sieur Planchet donne dès à présent quittance à l'ombre de messire d'Artagnan des vingt mille livres par lui versées dans la caisse de ladite association.»

Cette dernière clause fit froncer le sourcil à Planchet; mais lorsqu'il vit l'œil si brillant, la main si musculeuse, l'échine si souple et si robuste de son associé, il reprit courage, et sans regret, haut la main, il ajouta un trait à son parafe. D'Artagnan en fit autant. Ainsi fut rédigé le premier acte de société connu; peut-être a-t-on un peu abusé depuis de la forme et du fond.

– Maintenant, dit Planchet en versant un dernier verre de vin d'Anjou à d'Artagnan, maintenant, allez dormir, mon cher maître.

– Non pas, répliqua d'Artagnan, car le plus difficile maintenant reste à faire, et je vais rêver à ce plus difficile.

– Bah! dit Planchet, j'ai si grande confiance en vous, monsieur d'Artagnan, que je ne donnerais pas mes cent mille livres pour quatre-vingt-dix mille.

– Et le diable m'emporte! dit d'Artagnan, je crois que tu aurais raison.

Sur quoi d'Artagnan prit une chandelle, monta à sa chambre et se coucha.

Chapitre XXI – Où d'Artagnan se prépare à voyager pour la maison Planchet et Compagnie

D'Artagnan rêva si bien toute la nuit, que son plan fut arrêté dès le lendemain matin.

– Voilà! dit-il en se mettant sur son séant dans son lit et en appuyant son coude sur son genou et son menton dans sa main, voilà! Je chercherai quarante hommes bien sûrs et bien solides, recrutés parmi des gens un peu compromis, mais ayant des habitudes de discipline. Je leur promettrai cinq cents livres pour un mois, s'ils reviennent; rien, s'ils ne reviennent pas, ou moitié pour leurs collatéraux. Quant à la nourriture et au logement, cela regarde les Anglais, qui ont des bœufs au pâturage, du lard au saloir, des poules au poulailler et du grain en grange. Je me présenterai au général Monck avec ce corps de troupe. Il m'agréera. J'aurai sa confiance, et j'en abuserai le plus vite possible.

Mais, sans aller plus loin, d'Artagnan secoua la tête et s'interrompit.

– Non, dit-il, je n'oserais raconter cela à Athos; le moyen est donc peu honorable. Il faut user de violence, continua-t-il, il le faut bien certainement, sans avoir en rien engagé ma loyauté. Avec quarante hommes je courrai la campagne comme partisan. Oui, mais si je rencontre, non pas quarante mille Anglais, comme disait Planchet, mais purement et simplement quatre cents? Je serai battu, attendu que, sur mes quarante guerriers, il s'en trouvera dix au moins de véreux, dix qui se feront tuer tout de suite par bêtise.

«Non, en effet, impossible d'avoir quarante hommes sûrs; cela n'existe pas. Il faut savoir se contenter de trente. Avec dix hommes de moins j'aurai le droit d'éviter la rencontre à main armée, à cause du petit nombre de mes gens, et si la rencontre a lieu, mon choix est bien plus certain sur trente hommes que sur quarante. En outre, j'économise cinq mille francs, c'est-à-dire le huitième de mon capital, cela en vaut la peine. C'est dit, j'aurai donc trente hommes. Je les diviserai en trois bandes, nous nous éparpillerons dans le pays avec injonction de nous réunir à un moment donné; de cette façon, dix par dix, nous ne donnons pas le moindre soupçon, nous passons inaperçus. Oui, oui, trente, c'est un merveilleux nombre. Il y a trois dizaines; trois, ce nombre divin. Et puis, vraiment, une compagnie de trente hommes, lorsqu'elle sera réunie, cela aura encore quelque chose d'imposant. Ah! malheureux que je suis, continua d'Artagnan, il faut trente chevaux; c'est ruineux. Où diable avais-je la tête en oubliant les chevaux? On ne peut songer cependant à faire un coup pareil sans chevaux. Eh bien! soit! ce sacrifice, nous le ferons, quitte à prendre les chevaux dans le pays; ils n'y sont pas mauvais, d'ailleurs.

«Mais j'oubliais, peste! trois bandes, cela nécessite trois commandants, voilà la difficulté: sur les trois commandants, j'en ai déjà un, c'est moi; oui, mais les deux autres coûteront à eux seuls presque autant d'argent que tout le reste de la troupe. Non, décidément, il ne faudrait qu'un seul lieutenant.

«En ce cas, alors, je réduirai ma troupe à vingt hommes. Je sais bien que c'est peu, vingt hommes; mais puisque avec trente j'étais décidé à ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore avec vingt. Vingt, c'est un compte rond; cela d'ailleurs réduit de dix le nombre des chevaux, ce qui est une considération; et alors, avec un bon lieutenant…

«Mordieu! ce que c'est pourtant que patience et calcul! N'allais-je pas m'embarquer avec quarante hommes, et voilà maintenant que je me réduis à vingt pour un égal succès. Dix mille livres d'épargnées d'un seul coup et plus de sûreté, c'est bien cela. Voyons à cette heure: il ne s'agit plus que de trouver ce lieutenant; trouvons-le donc, et après… Ce n'est pas facile, il me le faut brave et bon, un second moi-même.

«Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut un million et que je ne paierai à mon homme que mille livres, quinze cents livres au plus, mon homme vendra le secret à Monck. Pas de lieutenant, mordioux! D'ailleurs, cet homme fût-il muet comme un disciple de Pythagore, cet homme aura bien dans la troupe un soldat favori dont il fera son sergent; le sergent pénétrera le secret du lieutenant, au cas où celui-ci sera honnête et ne voudra pas le vendre.

«Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout pour cinquante mille livres. Allons, allons! c'est impossible! Décidément le lieutenant est impossible. Mais alors plus de fractions, je ne puis diviser ma troupe en deux et agir sur deux points à la fois sans un autre moi-même qui…Mais à quoi bon agir sur deux points, puisque nous n'avons qu'un homme à prendre? À quoi bon affaiblir un corps en mettant la droite ici, la gauche là? Un seul corps, mordioux! un seul, et commandé par d'Artagnan; très bien! Mais vingt hommes marchant d'une bande sont suspects à tout le monde; il ne faut pas qu'on voie vingt cavaliers marcher ensemble, autrement on leur détache une compagnie qui demande le mot d'ordre, et qui, sur l'embarras qu'on éprouve à le donner, fusille M. d'Artagnan et ses hommes comme des lapins. Je me réduis donc à dix hommes; de cette façon; j'agis simplement et avec unité; je serai forcé à la prudence, ce qui est la moitié de la réussite dans une affaire du genre de celle que j'entreprends: le grand nombre m'eût entraîné à quelque folie peut-être Dix chevaux ne sont plus rien à acheter ou à prendre, Oh! excellente idée et quelle tranquillité parfaite elle fait passer dans mes veines! Plus de soupçons, plus de mots d'ordre, plus de danger. Dix hommes, ce sont des valets ou des commis. Dix hommes conduisant dix chevaux chargés de marchandises quelconques sont tolérés, bien reçus partout.

«Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie, de France. Il n'y a rien à dire. Ces dix hommes, vêtus comme des manœuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton à la croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se laissent jamais inquiéter, parce qu'ils n'ont pas de mauvais desseins. Ils sont peut-être au fond un peu contrebandiers, mais qu'est-ce que cela fait? la contrebande n'est pas comme la polygamie, un cas pendable. Le pis qui puisse nous arriver, c'est qu'on confisque nos marchandises.

«Les marchandises confisquées, la belle affaire! Allons, allons, c'est un plan superbe. Dix hommes seulement, dix hommes que j'engagerai pour mon service, dix hommes qui seront résolus comme quarante, qui me coûteront comme quatre, et à qui, pour plus grande sûreté, je n'ouvrirai pas la bouche de mon dessein, et à qui je dirai seulement: «Mes amis, il y a un coup à faire.» De cette façon, Satan sera bien malin s'il me joue un de ses tours. Quinze mille livres d'économisées! c'est superbe sur vingt.

Ainsi réconforté par son industrieux calcul, d'Artagnan s'arrêta à ce plan et résolut de n'y plus rien changer. Il avait déjà, sur une liste fournie par son intarissable mémoire, dix hommes illustres parmi les chercheurs d'aventures, maltraités par la fortune ou inquiétés par la justice. Sur ce, d'Artagnan se leva et se mit en quête à l'instant même, en invitant Planchet à ne pas l'attendre à déjeuner, et même peut-être à dîner. Un jour et demi passé à courir certains bouges de Paris lui suffit pour sa récolte, et sans faire communiquer les uns avec les autres ses aventuriers, il avait colligé, collectionné, réuni en moins de trente heures une charmante collection de mauvais visages parlant un français moins pur que l'anglais dont ils allaient se servir. C'étaient pour la plupart des gardes dont d'Artagnan avait pu apprécier le mérite en différentes rencontres, et que l'ivrognerie, des coups d'épée malheureux, des gains inespérés au jeu ou les réformes économiques de M. de Mazarin avaient forcés de chercher l'ombre et la solitude, ces deux grands consolateurs des âmes incomprises et froissées. Ils portaient sur leur physionomie et dans leurs vêtements les traces des peines de cœur qu'ils avaient éprouvées. Quelques-uns avaient le visage déchiré; tous avaient des habits en lambeaux.

D'Artagnan soulagea le plus pressé de ces misères fraternelles avec une sage distribution des écus de la société; puis ayant veillé à ce que ces écus fussent employés à l'embellissement physique de la troupe, il assigna rendez-vous à ses recrues dans le nord de la France, entre Berghes et Saint-Omer. Six jours avaient été donnés pour tout terme, et d'Artagnan connaissait assez la bonne volonté, la belle humeur et la probité relative de ces illustres engagés, pour être certain que pas un d'eux ne manquerait à l'appel. Ces ordres donnés, ce rendez-vous pris, il alla faire ses adieux à Planchet, qui lui demanda des nouvelles de son armée. D'Artagnan ne jugea point à propos de lui faire part de la réduction qu'il avait faite dans son personnel; il craignait d'entamer par cet aveu la confiance de son associé. Planchet se réjouit fort d'apprendre que l'armée était toute levée, et que lui, Planchet, se trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir, soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français. Planchet compta donc en beaux louis doubles vingt mille livres à d'Artagnan, pour sa part à lui, Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en beaux louis doubles, pour la part de d'Artagnan. D'Artagnan mit chacun des vingt mille francs dans un sac et pesant chaque sac de chaque main:

– C'est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il; sais-tu que cela pèse plus de trente livres?

– Bah! votre cheval portera cela comme une plume.

D'Artagnan secoua la tête.

– Ne me dis pas de ces choses-là, Planchet; un cheval surchargé de trente livres, après le portemanteau et le cavalier, ne passe plus si facilement une rivière, ne franchit plus si légèrement un mur ou un fossé, et plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai que tu ne sais pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie dans l'infanterie.

– Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment embarrassé.

– Écoute, dit d'Artagnan, je paierai mon armée à son retour dans ses foyers. Garde-moi ma moitié de vingt mille livres, que tu feras valoir pendant ce temps-là.

– Et ma moitié à moi? dit Planchet.

– Je l'emporte.

– Votre confiance m'honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez pas?

– C'est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors, Planchet, pour le cas où je ne reviendrais pas, donne-moi une plume pour que je fasse mon testament.

D'Artagnan prit une plume, du papier et écrivit sur une simple feuille:

«Moi, d'Artagnan, je possède vingt mille livres économisées sou à sou depuis trente-trois ans que je suis au service de Sa Majesté le roi de France. J'en donne cinq mille à Athos, cinq mille à Porthos, cinq mille à Aramis, pour qu'ils les donnent, en mon nom et aux leurs, à mon petit ami Raoul, vicomte de Bragelonne. Je donne les cinq mille dernières à Planchet, pour qu'il distribue avec moins de regret les quinze mille autres à mes amis.

«En fin de quoi j'ai signé les présentes.

«D'Artagnan.

Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu'avait écrit d'Artagnan.

– Tiens, dit le mousquetaire à Planchet, lis.

Aux dernières lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet.

– Vous croyez que je n'eusse pas donné l'argent sans cela? Alors, je ne veux pas de vos cinq mille livres.

D'Artagnan sourit.

– Accepte, Planchet, accepte, et de cette façon tu ne perdras que quinze mille francs au lieu de vingt, et tu ne seras pas tenté de faire affront à la signature de ton maître et ami, en cherchant à ne rien perdre du tout.

Comme il connaissait le cœur des hommes et des épiciers, ce cher M. d'Artagnan! Ceux qui ont appelé fou Don Quichotte, parce qu'il marchait à la conquête d'un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et ceux qui ont appelé fou Sancho, parce qu'il marchait avec son maître à la conquête du susdit empire, ceux-là certainement n'eussent point porté un autre jugement sur d'Artagnan et Planchet.

Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus fins esprits de la cour de France. Quant au second, il s'était acquis à bon droit la réputation d'une des plus fortes cervelles parmi les marchands épiciers de la rue des Lombards, par conséquent de Paris, par conséquent de France.

Or, à n'envisager ces deux hommes qu'au point de vue de tous les hommes, et les moyens à l'aide desquels ils comptaient remettre un roi sur son trône que comparativement aux autres moyens, le plus mince cerveau du pays où les cerveaux sont les plus minces se fût révolté contre l'outrecuidance du lieutenant et la stupidité de son associé. Heureusement d'Artagnan n'était pas homme à écouter les sornettes qui se débitaient autour de lui, ni les commentaires que l'on faisait sur lui. Il avait adopté la devise: «Faisons bien et laissons dire.» Planchet, de son côté, avait adopté celle-ci: «Laissons faire et ne disons rien.» Il en résultait que, selon l'habitude de tous les génies supérieurs, ces deux hommes se flattaient intra pectus d'avoir raison contre tous ceux qui leur donnaient tort.

Pour commencer, d'Artagnan se mit en route par le plus beau temps du monde, sans nuages au ciel, sans nuages à l'esprit, joyeux et fort, calme et décidé, gros de sa résolution, et par conséquent portant avec lui une dose décuple de ce fluide puissant que les secousses de l'âme font jaillir des nerfs et qui procurent à la machine humaine une force et une influence dont les siècles futurs se rendront, selon toute probabilité, plus arithmétiquement compte que nous ne pouvons le faire aujourd'hui. Il remonta, comme aux temps passés, cette route féconde en aventures qui l'avait conduit à Boulogne et qu'il faisait pour la quatrième fois. Il put presque, chemin faisant, reconnaître la trace de son pas sur le pavé et celle de son poing sur les portes des hôtelleries; sa mémoire, toujours active et présente, ressuscitait alors cette jeunesse que n'eût, trente ans après, démentie ni son grand cœur ni son poignet d'acier. Quelle riche nature que celle de cet homme! Il avait toutes les passions, tous les défauts, toutes les faiblesses, et l'esprit de contrariété familier à son intelligence changeait toutes ces imperfections en des qualités correspondantes. D'Artagnan, grâce à son imagination sans cesse errante, avait peur d'une ombre, et honteux d'avoir eu peur, il marchait à cette ombre, et devenait alors extravagant de bravoure si le danger était réel; aussi, tout en lui était émotions et partant jouissance. Il aimait fort la société d'autrui, mais jamais ne s'ennuyait dans la sienne, et plus d'une fois, si on eût pu l'étudier quand il était seul, on l'eût vu rire des quolibets qu'il se racontait à lui-même ou des bouffonnes imaginations qu'il se créait justement cinq minutes avant le moment où devait venir l'ennui.

D'Artagnan ne fut pas peut-être aussi gai cette fois qu'il l’eût été avec la perspective de trouver quelques bons amis à Calais au lieu de celle qu'il avait d'y rencontrer les dix sacripants; mais cependant la mélancolie ne le visita point plus d'une fois par jour, et ce fut cinq visites à peu près qu'il reçut de cette sombre déité avant d'apercevoir la mer à Boulogne, encore les visites furent-elles courtes.

Mais, une fois là, d'Artagnan se sentit près de l'action, et tout autre sentiment que celui de la confiance disparut, pour ne plus jamais revenir. De Boulogne, il suivit la côte jusqu'à Calais. Calais était le rendez-vous général, et dans Calais il avait désigné à chacun de ses enrôlés l'hôtellerie du Grand-Monarque, où la vie n'était point chère, où les matelots faisaient la chaudière, où les hommes d'épée, à fourreau de cuir, bien entendu, trouvaient gîte, table, nourriture, et toutes les douceurs de la vie enfin, à trente sous par jour. D'Artagnan se proposait de les surprendre en flagrant délit de vie errante, et de juger par la première apparence s'il fallait compter sur eux comme sur de bons compagnons.

Il arriva le soir, à quatre heures et demie, à Calais.

Chapitre XXII – D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie

L'hôtellerie du Grand-Monarque était située dans une petite rue parallèle au port, sans donner sur le port même; quelques ruelles coupaient, comme des échelons coupent les deux parallèles de l'échelle, les deux grandes lignes droites du port et de la rue. Par les ruelles on débouchait inopinément du port dans la rue et de la rue dans le port.

D'Artagnan arriva sur le port, p