/ Language: Français / Genre:prose_classic,

Le Vicomte De Bragelonne Tome Iv

Alexandre Dumas

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…

Alexandre Dumas

Le vicomte de Bragelonne Tome IV

Chapitre CXCVII – Roi et noblesse

Louis se remit aussitôt pour faire un bon visage à M. de La Fère. Il prévoyait bien que le comte n’arrivait point par hasard. Il sentait vaguement l’importance de cette visite; mais à un homme du ton d’Athos, à un esprit aussi distingué, la première vue ne devait rien offrir de désagréable ou de mal ordonné.

Quand le jeune roi fut assuré d’être calme en apparence, il donna ordre aux huissiers d’introduire le comte.

Quelques minutes après, Athos, en habit de cérémonie, revêtu des ordres que seul il avait le droit de porter à la Cour de France, Athos se présenta d’un air si grave et si solennel, que le roi put juger, du premier coup, s’il s’était ou non trompé dans ses pressentiments.

Louis fit un pas vers le comte et lui tendit avec un sourire une main sur laquelle Athos s’inclina plein de respect.

– Monsieur le comte de La Fère, dit le roi rapidement, vous êtes si rare chez moi, que c’est une très bonne fortune de vous y voir.

Athos s’inclina et répondit:

– Je voudrais avoir le bonheur d’être toujours auprès de Votre Majesté.

Cette réponse, faite sur ce ton, signifiait manifestement: «Je voudrais pouvoir être un des conseillers du roi pour lui épargner des fautes.»

Le roi le sentit, et, décidé devant cet homme à conserver l’avantage du calme avec l’avantage du rang:

– Je vois que vous avez quelque chose à me dire, fit-il.

– Je ne me serais pas, sans cela, permis de me présenter chez Votre Majesté.

– Dites vite, monsieur, j’ai hâte de vous satisfaire.

Le roi s’assit.

– Je suis persuadé, répliqua Athos d’un ton légèrement ému, que Votre Majesté me donnera toute satisfaction.

– Ah! dit le roi avec une certaine hauteur, c’est une plainte que vous venez formuler ici?

– Ce ne serait une plainte, reprit Athos, que si Votre Majesté… Mais, veuillez m’excuser, Sire, je vais reprendre l’entretien à son début.

– J’attends.

– Le roi se souvient qu’à l’époque du départ de M. de Buckingham, j’ai eu l’honneur de l’entretenir.

– À cette époque, à peu près… Oui, je me le rappelle; seulement, le sujet de l’entretien… je l’ai oublié.

Athos tressaillit.

– J’aurai l’honneur de le rappeler au roi, dit-il. Il s’agissait d’une demande que je venais adresser à Votre Majesté, touchant le mariage que voulait contracter M. de Bragelonne avec Mlle de La Vallière.

– Nous y voici, pensa le roi. Je me souviens, dit-il tout haut.

– À cette époque, poursuivit Athos, le roi fut si bon et si généreux envers moi et M. de Bragelonne, que pas un des mots prononcés par Sa Majesté ne m’est sorti de la mémoire.

– Et?… fit le roi.

– Et le roi, à qui je demandais Mlle de La Vallière pour M. de Bragelonne, me refusa.

– C’est vrai, dit sèchement Louis.

– En alléguant, se hâta de dire Athos, que la fiancée n’avait pas d’état dans le monde.

Louis se contraignit pour écouter patiemment.

– Que… ajouta Athos, elle avait peu de fortune.

Le roi s’enfonça dans son fauteuil.

– Peu de naissance.

Nouvelle impatience du roi.

– Et peu de beauté, ajouta encore impitoyablement Athos.

Ce dernier trait, enfoncé dans le cœur de l’amant le fit bondir hors mesure.

– Monsieur, dit-il, voilà une bien bonne mémoire!

– C’est toujours ce qui m’arrive quand j’ai l’honneur si grand d’un entretien avec le roi, repartit le comte sans se troubler.

– Enfin, j’ai dit tout cela, soit!

– Et j’en ai beaucoup remercié Votre Majesté, Sire, parce que ces paroles témoignaient d’un intérêt bien honorable pour M. de Bragelonne.

– Vous vous rappelez aussi, dit le roi en pesant sur ces paroles, que vous aviez pour ce mariage une grande répugnance?

– C’est vrai, Sire.

– Et que vous faisiez la demande à contrecœur?

– Oui, Votre Majesté.

– Enfin, je me rappelle aussi, car j’ai une mémoire presque aussi bonne que la vôtre, je me rappelle, dis-je, que vous avez dit ces paroles: «Je ne crois pas à l’amour de Mlle de La Vallière pour M. de Bragelonne.» Est-ce vrai?

Athos sentit le coup, il ne recula pas.

– Sire, dit-il, j’en ai déjà demandé pardon à Votre Majesté, mais il est certaines choses dans cet entretien qui ne seront intelligibles qu’au dénouement.

– Voyons le dénouement, alors.

– Le voici. Votre Majesté avait dit qu’elle différait le mariage pour le bien de M. de Bragelonne.

Le roi se tut.

– Aujourd’hui, M. de Bragelonne est tellement malheureux, qu’il ne peut différer plus longtemps de demander une solution à Votre Majesté.

Le roi pâlit. Athos le regarda fixement.

– Et que… demande-t-il… M. de Bragelonne? dit le roi avec hésitation.

– Absolument ce que je venais demander au roi dans la dernière entrevue: le consentement de Votre Majesté à son mariage.

Le roi se tut.

– Les questions relatives aux obstacles sont aplanies pour nous, continua Athos. Mlle de La Vallière, sans fortune, sans naissance et sans beauté, n’en est pas moins le seul beau parti du monde pour M. de Bragelonne, puisqu’il aime cette jeune fille.

Le roi serra ses mains l’une contre l’autre.

– Le roi hésite? demanda le comte sans rien perdre de sa fermeté ni de sa politesse.

– Je n’hésite pas… je refuse, répliqua le roi.

Athos se recueillit un moment.

– J’ai eu l’honneur, dit-il d’une voix douce, de faire observer au roi que nul obstacle n’arrêtait les affections de M. de Bragelonne, et que sa détermination semblait invariable.

– Il y a ma volonté; c’est un obstacle, je crois?

– C’est le plus sérieux de tous, riposta Athos.

– Ah!

– Maintenant, qu’il nous soit permis de demander humblement à Votre Majesté la raison de ce refus.

– La raison?… Une question? s’écria le roi.

– Une demande, Sire.

Le roi, s’appuyant sur la table avec les deux poings:

– Vous avez perdu l’usage de la Cour, monsieur de La Fère, dit-il d’une voix concentrée. À la Cour, on ne questionne pas le roi.

– C’est vrai, Sire; mais, si l’on ne questionne pas, on suppose.

– On suppose! que veut dire cela?

– Presque toujours la supposition du sujet implique la franchise du roi…

– Monsieur!

– Et le manque de confiance du sujet, poursuivit intrépidement Athos.

– Je crois que vous vous méprenez, dit le monarque entraîné malgré lui à la colère.

– Sire, je suis forcé de chercher ailleurs ce que je croyais trouver en Votre Majesté. Au lieu d’avoir une réponse de vous, je suis forcé de m’en faire une à moi-même.

– Monsieur le comte, dit-il, je vous ai donné tout le temps que j’avais de libre.

– Sire, répondit le comte, je n’ai pas eu le temps de dire au roi ce que j’étais venu lui dire, et je vois si rarement le roi, que je dois saisir l’occasion.

– Vous en étiez à des suppositions; vous allez passer aux offenses.

– Oh! Sire, offenser le roi, moi? Jamais! J’ai toute ma vie soutenu que les rois sont au-dessus des autres hommes, non seulement par le rang et la puissance mais par la noblesse du cœur et la valeur de l’esprit. Je ne me ferai jamais croire que mon roi, celui qui m’a dit une parole, cachait avec cette parole une arrière-pensée.

– Qu’est-ce à dire? quelle arrière-pensée?

– Je m’explique, dit froidement Athos. Si, en refusant la main de Mlle de La Vallière à M. de Bragelonne, Votre Majesté avait un autre but que le bonheur et la fortune du vicomte…

– Vous voyez bien, monsieur, que vous m’offensez.

– Si, en demandant un délai au vicomte, Votre Majesté avait voulu éloigner seulement le fiancé de Mlle de La Vallière…

– Monsieur! Monsieur!

– C’est que je l’ai ouï dire partout, Sire. Partout l’on parle de l’amour de Votre Majesté pour Mlle de La Vallière.

Le roi déchira ses gants, que, par contenance, il mordillait depuis quelques minutes.

– Malheur! s’écria-t-il, à ceux qui se mêlent de mes affaires! J’ai pris un parti: je briserai tous les obstacles.

– Quels obstacles? dit Athos.

Le roi s’arrêta court, comme un cheval emporté à qui le mors brise le palais en se retournant dans sa bouche.

– J’aime Mlle de La Vallière, dit-il soudain avec autant de noblesse que d’emportement.

– Mais, interrompit Athos, cela n’empêche pas Votre Majesté de marier M. de Bragelonne avec Mlle de La Vallière. Le sacrifice est digne d’un roi; il est mérité par M. de Bragelonne, qui a déjà rendu des services et qui peut passer pour un brave homme. Ainsi donc, le roi, en renonçant à son amour, fait preuve à la fois de générosité, de reconnaissance et de bonne politique.

– Mlle de La Vallière, dit sourdement le roi, n’aime pas M. de Bragelonne.

– Le roi le sait? demanda Athos avec un regard profond.

– Je le sais.

– Depuis peu, alors; sans quoi, si le roi le savait lors de ma première demande, Sa Majesté eût pris la peine de me le dire.

– Depuis peu.

Athos garda un moment le silence.

– Je ne comprends point alors, dit-il, que le roi ait envoyé M. de Bragelonne à Londres. Cet exil surprend à bon droit ceux qui aiment l’honneur du roi.

– Qui parle de l’honneur du roi, monsieur de La Fère?

– L’honneur du roi, Sire, est fait de l’honneur de toute sa noblesse. Quand le roi offense un de ses gentilshommes, c’est-à-dire quand il lui prend un morceau de son honneur, c’est à lui-même, au roi, que cette part d’honneur est dérobée.

– Monsieur de La Fère!

– Sire, vous avez envoyé à Londres le vicomte de Bragelonne avant d’être l’amant de Mlle de La Vallière, ou depuis que vous êtes son amant?

Le roi, irrité, surtout parce qu’il se sentait dominé, voulut congédier Athos par un geste.

– Sire, je vous dirai tout, répliqua le comte; je ne sortirai d’ici que satisfait par Votre Majesté ou par moi-même. Satisfait si vous m’avez prouvé que vous avez raison; satisfait si je vous ai prouvé que vous avez tort. Oh! vous m’écouterez, Sire. Je suis vieux, et je tiens à tout ce qu’il y a de vraiment grand et de vraiment fort dans le royaume. Je suis un gentilhomme qui a versé son sang pour votre père et pour vous, sans jamais avoir rien demandé ni à vous ni à votre père. Je n’ai fait de tort à personne en ce monde, et j’ai obligé des rois! Vous m’écouterez! Je viens vous demander compte de l’honneur d’un de vos serviteurs que vous avez abusé par un mensonge ou trahi par une faiblesse. Je sais que ces mots irritent Votre Majesté; mais les faits nous tuent, nous autres; je sais que vous cherchez quel châtiment vous ferez subir à ma franchise; mais je sais, moi, quel châtiment je demanderai à Dieu de vous infliger, quand je lui raconterai votre parjure et le malheur de mon fils.

Le roi se promenait à grands pas, la main sur la poitrine, la tête roidie, l’œil flamboyant.

– Monsieur, s’écria-t-il tout à coup, si j’étais pour vous le roi, vous seriez déjà puni; mais je ne suis qu’un homme, et j’ai le droit d’aimer sur la terre ceux qui m’aiment, bonheur si rare!

– Vous n’avez pas plus ce droit comme homme que comme roi; ou, si vous vouliez le prendre loyalement, il fallait prévenir M. de Bragelonne au lieu de l’exiler.

– Je crois que je discute, en vérité! interrompit Louis XIV avec cette majesté que lui seul savait trouver à un point si remarquable dans le regard et dans la voix.

– J’espérais que vous me répondriez, dit le comte.

– Vous saurez tantôt ma réponse, monsieur.

– Vous savez ma pensée, répliqua M. de La Fère.

– Vous avez oublié que vous parliez au roi, monsieur; c’est un crime!

– Vous avez oublié que vous brisiez la vie de deux hommes; c’est un péché mortel, Sire!

– Sortez, maintenant!

– Pas avant de vous avoir dit: Fils de Louis XIII, vous commencez mal votre règne, car vous le commencez par le rapt et la déloyauté! Ma race et moi, nous sommes dégagés envers vous de toute cette affection et de tout ce respect que j’avais fait jurer à mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en présence des restes de vos nobles aïeux. Vous êtes devenu notre ennemi, Sire, et nous n’avons plus affaire désormais qu’à Dieu, notre seul maître. Prenez-y garde!

– Vous menacez?

– Oh! non, dit tristement Athos, et je n’ai pas plus de bravade que de peur dans l’âme. Dieu, dont je vous parle, Sire, m’entend parler; il sait que, pour l’intégrité, pour l’honneur de votre couronne, je verserais encore à présent tout ce que m’ont laissé de sang vingt années de guerre civile et étrangère. Je puis donc vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace l’homme; mais je vous dis, à vous: Vous perdez deux serviteurs pour avoir tué la foi dans le cœur du père et l’amour dans le cœur du fils. L’un ne croit plus à la parole royale, l’autre ne croit plus à la loyauté des hommes, ni à la pureté des femmes. L’un est mort au respect et l’autre à l’obéissance. Adieu!

Cela dit, Athos brisa son épée sur son genou, en déposa lentement les deux morceaux sur le parquet, et, saluant le roi, qui étouffait de rage et de honte, il sortit du cabinet.

Louis, abîmé sur sa table, passa quelques minutes à se remettre, et, se relevant soudain, il sonna violemment.

– Qu’on appelle M. d’Artagnan! dit-il aux huissiers épouvantés.

Chapitre CXCVIII – Suite d'orage

Sans doute nos lecteurs se sont déjà demandé comment Athos s’était si bien à point trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme romancier, étant surtout d’enchaîner les événements les uns aux autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions prêt à répondre et nous répondons à cette question.

Porthos, fidèle à son devoir d’arrangeur d’affaires avait, en quittant le Palais-Royal, été rejoindre Raoul aux Minimes du bois de Vincennes, et lui avait raconté, dans ses moindres détails, son entretien avec M. de Saint-Aignan; puis il avait terminé en disant que le message du roi à son favori n’amènerait, probablement, qu’un retard momentané, et qu’en quittant le roi de Saint-Aignan s’empresserait de se rendre à l’appel que lui avait fait Raoul.

Mais Raoul, moins crédule que son vieil ami, avait conclu, du récit de Porthos, que, si de Saint-Aignan allait chez le roi, de Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan contait tout au roi, le roi défendrait à de Saint-Aignan de se présenter sur le terrain. Il avait donc, en conséquence de cette réflexion, laissé Porthos garder la place, au cas, fort peu probable, où de Saint-Aignan viendrait, et encore avait-il bien engagé Porthos à ne pas rester sur le pré plus d’une heure ou une heure et demie. Ce à quoi Porthos s’était formellement refusé, s’installant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y prendre racine, faisant promettre à Raoul de revenir de chez son père chez lui, Raoul, afin que le laquais de Porthos sût où le trouver si M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous.

Bragelonne avait quitté Vincennes et s’était acheminé tout droit chez Athos, qui, depuis deux jours, était à Paris.

Le comte était déjà prévenu par une lettre de d’Artagnan.

Raoul arrivait donc surabondamment chez son père, qui, après lui avoir tendu la main et l’avoir embrassé, lui fit signe de s’asseoir.

– Je sais que vous venez à moi comme on vient à un ami, vicomte, quand on pleure et quand on souffre; dites-moi quelle cause vous amène.

Le jeune homme s’inclina et commença son récit. Plus d’une fois, dans le cours de ce récit, les larmes coupèrent sa voix et un sanglot étranglé dans sa gorge suspendit la narration. Cependant il acheva.

Athos savait probablement déjà à quoi s’en tenir, puisque nous avons dit que d’Artagnan lui avait écrit; mais, tenant à garder jusqu’au bout ce calme et cette sérénité qui faisaient le côté presque surhumain de son caractère, il répondit:

– Raoul, je ne crois rien de ce que l’on dit; je ne crois rien de ce que vous craignez, non pas que des personnes dignes de foi ne m’aient pas déjà entretenu de cette aventure, mais parce que, dans mon âme et dans ma conscience, je crois impossible que le roi ait outragé un gentilhomme. Je garantis donc le roi, et vais vous rapporter la preuve de ce que je dis.

Raoul, flottant comme un homme ivre entre ce qu’il avait vu de ses propres yeux et cette imperturbable foi qu’il avait dans un homme qui n’avait jamais menti, s’inclina et se contenta de répondre:

– Allez donc, monsieur le comte; j’attendrai.

Et il s’assit, la tête cachée dans ses deux mains. Athos s’habilla et partit. Chez le roi, il fit ce que nous venons de raconter à nos lecteurs, qui l’ont vu entrer chez Sa Majesté et qui l’ont vu en sortir.

Quand il rentra chez lui, Raoul, pâle et morne n’avait pas quitté sa position désespérée. Cependant au bruit des portes qui s’ouvraient, au bruit des pas de son père qui s’approchait de lui, le jeune homme releva la tête.

Athos était pâle, découvert, grave; il remit son manteau et son chapeau au laquais, le congédia du geste et s’assit près de Raoul.

– Eh bien! monsieur, demanda le jeune homme en hochant tristement la tête de haut en bas, êtes-vous bien convaincu, à présent?

– Je le suis, Raoul; le roi aime Mlle de La Vallière.

– Ainsi, il avoue? s’écria Raoul.

– Absolument, dit Athos.

– Et elle?

– Je ne l’ai pas vue.

– Non; mais le roi vous en a parlé. Que dit-il d’elle?

– Il dit qu’elle l’aime.

– Oh! vous voyez! vous voyez, monsieur!

Et le jeune homme fit un geste de désespoir.

– Raoul, reprit le comte, j’ai dit au roi, croyez-le bien, tout ce que vous eussiez pu lui dire vous-même, et je crois le lui avoir dit en termes convenables, mais fermes.

– Et que lui avez-vous dit, monsieur?

– J’ai dit, Raoul, que tout était fini entre lui et nous, que vous ne seriez plus rien pour son service; j’ai dit que, moi-même, je demeurerais à l’écart. Il ne me reste plus qu’à savoir une chose.

– Laquelle, monsieur?

– Si vous avez pris votre parti.

– Mon parti? À quel sujet?

– Touchant l’amour et…

– Achevez, monsieur.

– Et touchant la vengeance; car j’ai peur que vous ne songiez à vous venger.

– Oh! monsieur, l’amour… peut-être un jour, plus tard, réussirai-je à l’arracher de mon cœur. J’y compte, avec l’aide de Dieu et le secours de vos sages exhortations. La vengeance, je n’y avais songé que sous l’empire d’une pensée mauvaise, car ce n’était point du vrai coupable que je pouvais me venger; j’ai donc déjà renoncé à la vengeance.

– Ainsi, vous ne songez plus à chercher une querelle à M. de Saint Aignan?

– Non, monsieur. Un défi a été fait; si M. de Saint-Aignan l’accepte, je le soutiendrai; s’il ne le relève pas, je le laisserai à terre.

– Et de La Vallière?

– Monsieur le comte n’a pas sérieusement cru que je songerais à me venger d’une femme, répondit Raoul avec un sourire si triste, qu’il attira une larme aux bords des paupières de cet homme qui s’était tant de fois penché sur ses douleurs et sur les douleurs des autres.

Il tendit sa main à Raoul, Raoul la saisit vivement.

– Ainsi, monsieur le comte, vous êtes bien assuré que le mal est sans remède? demanda le jeune homme.

Athos secoua la tête à son tour.

– Pauvre enfant! murmura-t-il.

– Vous pensez que j’espère encore, dit Raoul, et vous me plaignez. Oh! c’est qu’il m’en coûte horriblement, voyez-vous, pour mépriser, comme je le dois, celle que j’ai tant aimée. Que n’ai-je quelque tort envers elle, je serais heureux et je lui pardonnerais.

Athos regarda tristement son fils. Ces quelques mots que venait de prononcer Raoul semblaient être sortis de son propre cœur. En ce moment, le laquais annonça M. d’Artagnan. Ce nom retentit, d’une façon bien différente, aux oreilles d’Athos et de Raoul.

Le mousquetaire annoncé fit son entrée avec un vague sourire sur les lèvres. Raoul s’arrêta; Athos marcha vers son ami avec une expression de visage qui n’échappa point à Bragelonne. D’Artagnan répondit à Athos par un simple clignement de l’œil; puis, s’avançant vers Raoul et lui prenant la main:

– Eh bien! dit-il s’adressant à la fois au père et au fils, nous consolons l’enfant, à ce qu’il paraît?

– Et vous, toujours bon, dit Athos, vous venez m’aider à cette tâche difficile.

Et, ce disant, Athos serra entre ses deux mains la main de d’Artagnan. Raoul crut remarquer que cette pression avait un sens particulier à part celui des paroles.

– Oui, répondit le mousquetaire en se grattant la moustache de la main qu’Athos lui laissait libre, oui, je viens aussi…

– Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, non pour la consolation que vous apportez, mais pour vous-même. Je suis consolé.

Et il essaya d’un sourire plus triste qu’aucune des larmes que d’Artagnan eût jamais vu répandre.

– À la bonne heure! fit d’Artagnan.

– Seulement, continua Raoul, vous êtes arrivé comme M. le comte allait me donner les détails de son entrevue avec le roi. Vous permettez, n’est-ce pas, que M. le comte continue?

Et les yeux du jeune homme semblaient vouloir lire jusqu’au fond du cœur du mousquetaire.

– Son entrevue avec le roi? fit d’Artagnan d’un ton si naturel, qu’il n’y avait pas moyen de douter de son étonnement. Vous avez donc vu le roi, Athos?

Athos sourit.

– Oui, dit-il, je l’ai vu.

– Ah! vraiment, vous ignoriez que le comte eût vu Sa Majesté? demanda Raoul à demi rassuré.

– Ma foi, oui! tout à fait.

– Alors, me voilà plus tranquille, dit Raoul.

– Tranquille, et sur quoi? demanda Athos.

– Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi; mais, connaissant l’amitié que vous me faites l’honneur de me porter, je craignais que vous n’eussiez un peu vivement exprimé à Sa Majesté ma douleur et votre indignation, et qu’alors le roi…

– Et qu’alors le roi? répéta d’Artagnan. Voyons, achevez, Raoul.

– Excusez-moi à votre tour, monsieur d’Artagnan, dit Raoul. Un instant j’ai tremblé, je l’avoue, que vous ne vinssiez pas ici comme M. d’Artagnan, mais comme capitaine de mousquetaires.

– Vous êtes fou, mon pauvre Raoul, s’écria d’Artagnan avec un éclat de rire dans lequel un exact observateur eût peut-être désiré plus de franchise.

– Tant mieux! dit Raoul.

– Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille?

– Dites, monsieur; venant de vous, l’avis doit être bon.

– Eh bien! je vous conseille, après votre voyage, après votre visite chez M. de Guiche, après votre visite chez Madame, après votre visite chez Porthos, après votre voyage à Vincennes, je vous conseille de prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze heures, et, à votre réveil, fatiguez-moi un bon cheval.

Et, l’attirant à lui, il l’embrassa comme il eût fait de son propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il était visible que le baiser était plus tendre et la pression plus forte encore chez le père que chez l’ami.

Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant à les pénétrer toutes les forces de son intelligence. Mais son regard s’émoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur la figure calme et douce du comte de La Fère.

– Et où allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que Bragelonne s’apprêtait à sortir.

– Chez moi, monsieur, répondit celui-ci de sa voix douce et triste.

– C’est donc là qu’on vous trouvera, vicomte, si l’on a quelque chose à vous dire?

– Oui, monsieur. Est-ce que vous prévoyez avoir quelque chose à me dire?

– Que sais-je! dit Athos.

– Oui, de nouvelles consolations, dit d’Artagnan en poussant tout doucement Raoul vers la porte.

Raoul, voyant cette sérénité dans chaque geste des deux amis, sortit de chez le comte, n’emportant avec lui que l’unique sentiment de sa douleur particulière.

– Dieu soit loué, dit-il, je puis donc ne plus penser qu’à moi.

Et, s’enveloppant de son manteau, de manière à cacher aux passants son visage attristé, il sortit pour se rendre à son propre logement, comme il l’avait promis à Porthos.

Les deux amis avaient vu le jeune homme s’éloigner avec un sentiment pareil de commisération.

Seulement, chacun d’eux l’avait exprimé d’une façon différente.

– Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant échapper un soupir.

– Pauvre Raoul! avait dit d’Artagnan en haussant les épaules.

Chapitre CXCIX – Heu! miser!

«Pauvre Raoul!» avait dit Athos. «Pauvre Raoul!» avait dit d’Artagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul devait être un homme bien malheureux.

Aussi, lorsqu’il se trouva seul en face de lui-même, laissant derrière lui l’ami intrépide et le père indulgent, lorsqu’il se rappela l’aveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait sa bien-aimée Louise de La Vallière, il sentit son cœur se briser, comme chacun de nous l’a senti se briser une fois à la première illusion détruite, au premier amour trahi.

– Oh! murmura-t-il, c’en est donc fait! Plus rien dans la vie! Rien à attendre, rien à espérer! Guiche me l’a dit, mon père me l’a dit, M. d’Artagnan me l’a dit. Tout est donc un rêve en ce monde! C’était un rêve que cet avenir poursuivi depuis dix ans! Cette union de nos cœurs, c’était un rêve! Cette vie toute d’amour et de bonheur, c’était un rêve!

Pauvre fou de rêver ainsi tout haut et publiquement, en face de mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis s’attristent de mes peines et que mes ennemis rient de mes douleurs!…

Ainsi, mon malheur va devenir une disgrâce éclatante, un scandale public. Ainsi, demain, je serai montré honteusement au doigt!

Et, malgré le calme promis à son père et à d’Artagnan, Raoul fit entendre quelques paroles de sourde menace.

– Et cependant, continua-t-il, si je m’appelais de Wardes, et que j’eusse à la fois la souplesse et la vigueur de M. d’Artagnan, je rirais avec les lèvres, je convaincrais les femmes que cette perfide, honorée de mon amour, ne me laisse qu’un regret, celui d’avoir été abusé par ses semblants d’honnêteté; quelques railleurs flagorneraient le roi à mes dépens; je me mettrais à l’affût sur le chemin des railleurs, j’en châtierais quelques-uns. Les hommes me redouteraient et, au troisième que j’aurais couché à mes pieds, je serais adoré par les femmes.

Oui, voilà un parti à prendre, et le comte de La Fère lui-même n’y répugnerait pas. N’a-t-il pas été éprouvé, lui aussi, au milieu de sa jeunesse, comme je viens de l’être? N’a-t-il pas remplacé l’amour par l’ivresse? Il me l’a dit souvent. Pourquoi, moi, ne remplacerais-je pas l’amour par le plaisir?

Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-être! L’histoire d’un homme est donc l’histoire de tous les hommes? une épreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de l’humanité tout entière n’est qu’un long cri.

Mais qu’importe la douleur des autres à celui qui souffre? La plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie béante sur la nôtre? Le sang qui coule à côté de nous tarit-il notre sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l’angoisse particulière? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa douleur, chacun pleure ses propres larmes.

Et, d’ailleurs, qu’a été la vie pour moi jusqu’à présent? Une arène froide et stérile où j’ai combattu pour les autres toujours, pour moi jamais.

Tantôt pour un roi, tantôt pour une femme.

Le roi m’a trahi, la femme m’a dédaigné.

Oh! malheureux!… Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier à toutes le crime de l’une d’elles?

Que faut-il pour cela?… N’avoir plus de cœur, ou oublier qu’on en a un; être fort, même contre la faiblesse; appuyer toujours, même lorsque l’on sent rompre.

Que faut-il pour en arriver là? Être jeune, beau, fort, vaillant, riche. Je suis ou je serai tout cela.

Mais l’honneur? Qu’est-ce que l’honneur? Une théorie que chacun comprend à sa façon. Mon père me disait: «L’honneur, c’est le respect de ce que l’on doit aux autres, et surtout de ce qu’on se doit à soi-même.» Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de Saint-Aignan surtout me diraient: «L’honneur consiste à servir les passions et les plaisirs de son roi.» Cet honneur-là est facile et productif. Avec cet honneur-là, je puis garder mon poste à la Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon régiment à moi. Avec cet honneur-là, je puis être duc et pair.

La tache que vient de m’imprimer cette femme, cette douleur avec laquelle elle vient de briser mon cœur, à moi, Raoul, son ami d’enfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave capitaine qui se couvrira de gloire à la première rencontre, et qui deviendra cent fois plus que n’est aujourd’hui Mlle de La Vallière, la maîtresse du roi; car le roi n’épousera pas Mlle de La Vallière, et plus il la déclarera publiquement sa maîtresse, plus il épaissira le bandeau de honte qu’il lui jette au front en guise de couronne, et, à mesure qu’on la méprisera comme je la méprise, moi, je me glorifierai.

Hélas! nous avions marché ensemble, elle et moi, pendant le premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la jeunesse, et voilà que nous arrivons à un carrefour où elle se sépare de moi, où nous allons suivre une route différente qui ira nous écartant toujours davantage l’un de l’autre; et, pour atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis désespéré, je suis anéanti!

Ô malheureux!…

Raoul en était là de ses réflexions sinistres, quand son pied se posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il était arrivé là sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment il était venu; il poussa la porte, continua d’avancer et gravit l’escalier.

Comme dans la plupart des maisons de cette époque, l’escalier était sombre et les paliers étaient obscurs. Raoul logeait au premier étage; il s’arrêta pour sonner. Olivain parut, lui prit des mains l’épée et le manteau. Raoul ouvrit lui-même la porte qui, de l’antichambre, donnait dans un petit salon assez richement meublé pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par Olivain, qui, connaissant les goûts de son maître, s’était empressé d’y satisfaire, sans s’inquiéter s’il s’apercevrait ou ne s’apercevrait pas de cette attention.

Il y avait dans le salon un portrait de La Vallière que La Vallière elle-même avait dessiné et avait donné à Raoul. Ce portrait, accroché au-dessus d’une grande chaise longue recouverte de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au reste, Raoul cédait à son habitude; c’était, chaque fois qu’il rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et s’arrêta à le regarder tristement.

Il avait les bras croisés sur la poitrine, la tête doucement levée, l’œil calme et voilé, la bouche plissée par un sourire amer.

Il regarda l’image adorée; puis tout ce qu’il avait dit repassa dans son esprit, tout ce qu’il avait souffert assaillit son cœur, et, après un long silence:

– Ô malheureux dit-il pour la troisième fois.

À peine avait-il prononcé ces deux mots, qu’un soupir et une plainte se firent entendre derrière lui.

Il se retourna vivement, et, dans l’angle du salon, il aperçut, debout, courbée, voilée, une femme qu’en entrant il avait cachée derrière le déplacement de la porte, et que depuis il n’avait pas vue, ne s’étant pas retourné.

Il s’avança vers cette femme, dont personne ne lui avait annoncé la présence, saluant et s’informant à la fois, quand tout à coup la tête baissée se releva, le voile écarté laissa voir le visage, et une figure blanche et triste lui apparut.

Raoul se recula, comme il eût fait devant un fantôme.

– Louise! s’écria-t-il avec un accent si désespéré, qu’on n’eût pas cru que la voix humaine pût jeter un pareil cri sans que se brisassent toutes les fibres du cœur.

– Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir et de m’écouter? dit Louise, l’interrompant avec sa plus douce voix.

Bragelonne la regarda un instant; puis, secouant tristement la tête, il s’assit ou plutôt tomba sur une chaise.

– Parlez, dit-il.

Elle jeta un regard à la dérobée autour d’elle. Ce regard était une prière et demandait bien mieux le secret qu’un instant auparavant ne l’avaient fait ses paroles.

Raoul se releva, et, allant à la porte qu’il ouvrit:

– Olivain, dit-il, je n’y suis pour personne.

Puis, se retournant vers La Vallière:

– C’est cela que vous désirez? dit-il.

Rien ne peut rendre l’effet que fit sur Louise cette parole qui signifiait: «Vous voyez que je vous comprends encore, moi.»

Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour éponger une larme rebelle; puis, s’étant recueillie un instant:

– Raoul, dit-elle, ne détournez point de moi votre regard si bon et si franc; vous n’êtes pas un de ces hommes qui méprisent une femme parce qu’elle a donné son cœur, dût cet amour faire leur malheur ou les blesser dans leur orgueil.

Raoul ne répondit point.

– Hélas! continua La Vallière, ce n’est que trop vrai; ma cause est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui m’arrive. Comme je dirai la vérité, je trouverai toujours mon droit chemin, dans l’obscurité, dans l’hésitation, dans les obstacles que j’ai à braver, pour soulager mon cœur qui déborde et veut se répandre à vos pieds.

Raoul continua de garder le silence.

La Vallière le regardait d’un air qui voulait dire: «Encouragez-moi! par pitié, un mot!»

Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer.

Chapitre CC – Blessures sur blessures

Mlle de La Vallière, car c’était bien elle, fit un pas en avant.

– Oui, Louise, murmura-t-elle.

Mais dans cet intervalle, si court qu’il fût, Raoul avait eu le temps de se remettre.

– Vous, mademoiselle? dit-il.

Puis, avec un accent indéfinissable:

– Vous ici? ajouta-t-il.

– Oui, Raoul, répéta la jeune fille; oui, moi, qui vous attendais.

– Pardon; lorsque je suis rentré, j’ignorais…

– Oui, et j’avais recommandé à Olivain de vous laisser ignorer…

Elle hésita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui répondre, il se fit un silence d’un instant, silence pendant lequel on eût pu entendre le bruit de ces deux cœurs qui battaient, non plus à l’unisson l’un de l’autre, mais aussi violemment l’un que l’autre.

C’était à Louise de parler. Elle fit un effort.

– J’avais à vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je vous visse… moi-même… seule… Je n’ai point reculé devant une démarche qui doit rester secrète; car personne, excepté vous, ne la comprendrait, monsieur de Bragelonne.

– En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effaré, tout haletant, et moi même, malgré la bonne opinion que vous avez de moi, j’avoue…

– Tout à l’heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi.

Elle baissa les yeux.

De son côté, Raoul détourna les siens pour ne rien voir.

– M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, répéta-t-elle, et il m’a dit que vous saviez tout.

Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette blessure après tant d’autres blessures; mais il lui fut impossible de rencontrer les yeux de Raoul.

– Il m’a dit que vous aviez conçu contre moi une légitime colère.

Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dédaigneux retroussa ses lèvres.

– Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous avez ressenti contre moi autre chose que de la colère. Raoul, attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parlé jusqu’à la fin.

Le front de Raoul se rasséréna par la force de sa volonté; le pli de sa bouche s’effaça.

– Et d’abord, dit La Vallière, d’abord, les mains jointes, le front courbé, je vous demande pardon comme au plus généreux, comme au plus noble des hommes. Si je vous ai laissé ignorer ce qui se passait en moi, jamais du moins je n’eusse consenti à vous tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande à genoux, répondez-moi, fût-ce une injure. J’aime mieux une injure de vos lèvres qu’un soupçon de votre cœur.

– J’admire votre sublimité, mademoiselle, dit Raoul en faisant un effort sur lui-même pour rester calme. Laisser ignorer que l’on trompe, c’est loyal; mais tromper, il paraît que ce serait mal, et vous ne le feriez point.

– Monsieur, longtemps, j’ai cru que je vous aimais avant toute chose, et, tant que j’ai cru à mon amour pour vous, je vous ai dit que je vous aimais. À Blois, je vous aimais. Le roi passa à Blois; je crus que je vous aimais encore. Je l’eusse juré sur un autel; mais un jour est venu qui m’a détrompée.

– Eh bien! ce jour-là, mademoiselle, voyant que je vous aimais toujours, moi, la loyauté devait vous ordonner de me dire que vous ne m’aimiez plus.

– Ce jour-là, Raoul, le jour où j’ai lu jusqu’au fond de mon cœur le jour où je me suis avoué à moi-même que vous ne remplissiez pas toute ma pensée, le jour où j’ai vu un autre avenir que celui d’être votre amie, votre amante, votre épouse, ce jour-là, Raoul, hélas! vous n’étiez plus près de moi.

– Vous saviez où j’étais, mademoiselle; il fallait écrire.

– Raoul, je n’ai point osé. Raoul, j’ai été lâche. Que voulez-vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que vous m’aimiez, que j’ai tremblé à la seule idée de la douleur que j’allais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, qu’en ce moment où je vous parle, courbée devant vous, le cœur serré, des soupirs plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n’ai d’autre défense que ma franchise, je n’ai pas non plus d’autre douleur que celle que je lis dans vos yeux.

Raoul essaya de sourire.

– Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous m’aimiez, vous; vous étiez sûr de m’aimer; vous ne vous trompiez pas vous-même, vous ne mentiez pas à votre propre cœur, tandis que moi, moi!…

Et toute pâle, les bras tendus au-dessus de sa tête, elle se laissa tomber sur les genoux.

– Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m’aimiez, et vous en aimiez un autre!

– Hélas! oui, s’écria la pauvre enfant; hélas! oui, j’en aime un autre; et cet autre… mon Dieu! laissez-moi dire, car c’est ma seule excuse, Raoul; cet autre, je l’aime plus que je n’aime ma vie, plus que je n’aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me défendre, mais pour vous dire: Vous savez ce que c’est qu’aimer? Eh bien, j’aime! J’aime à donner ma vie, à donner mon âme à celui que j’aime! S’il cesse de m’aimer jamais, je mourrai de douleur, à moins que Dieu ne me secoure, à moins que le Seigneur ne me prenne en miséricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonté, quelle qu’elle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi donc, Raoul, si, dans votre cœur, vous croyez que je mérite la mort.

– Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang à l’amant trahi.

– Vous avez raison dit-elle.

Raoul poussa un profond soupir.

– Et vous aimez sans pouvoir oublier? s’écria Raoul.

– J’aime sans vouloir oublier, sans désir d’aimer jamais ailleurs, répondit La Vallière.

– Bien! fit Raoul. Vous m’avez dit, en effet, tout ce que vous aviez à me dire, tout ce que je pouvais désirer savoir. Et maintenant, mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon, c’est moi qui ai failli être un obstacle dans votre vie, c’est moi qui ai eu tort, c’est moi qui, en me trompant, vous aidais à vous tromper.

– Oh! fit La Vallière, je ne vous demande pas tant, Raoul.

– Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus instruit que vous dans les difficultés de la vie, c’était à moi de vous éclairer; je devais ne pas me reposer sur l’incertain, je devais faire parler votre cœur, tandis que j’ai fait à peine parler votre bouche. Je vous le répète, mademoiselle, je vous demande pardon.

– C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-elle. Vous me raillez!

– Comment, impossible?

– Oui, il est impossible d’être bon, d’être excellent, d’être parfait à ce point.

– Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout à l’heure vous allez peut-être dire que je ne vous aimais pas.

– Oh! vous m’aimez comme un tendre frère; laissez-moi espérer cela, Raoul.

– Comme un tendre frère? Détrompez-vous, Louise. Je vous aimais comme un amant, comme un époux, comme le plus tendre des hommes qui vous aiment.

– Raoul! Raoul!

– Comme un frère? Oh! Louise, je vous aimais à donner pour vous tout mon sang goutte à goutte, toute ma chair lambeau par lambeau, toute mon éternité heure par heure.

– Raoul, Raoul, par pitié!

– Je vous aimais tant, Louise, que mon cœur est mort, que ma foi chancelle, que mes yeux s’éteignent; je vous aimais tant, que je ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel.

– Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, épargnez-moi! s’écria La Vallière. Oh! si j’avais su!…

– Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous êtes heureuse; je lis votre joie à travers vos larmes; derrière les larmes que verse votre loyauté, je sens les soupirs qu’exhale votre amour. Louise, Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous, je vous en conjure. Adieu! adieu!

– Pardonnez-moi, je vous en supplie!

– Eh! n’ai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais toujours?

Elle cacha son visage entre ses mains.

– Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c’est vous dire ma sentence de mort. Adieu!

La Vallière voulut tendre ses mains vers lui.

– Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il.

Elle voulut s’écrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle baisa cette main et s’évanouit.

– Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans sa chaise, qui attend à la porte.

Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se précipiter vers La Vallière, pour lui donner le premier et le dernier baiser; puis, s’arrêtant tout à coup:

– Non, dit-il, ce bien n’est pas à moi. Je ne suis pas le roi de France, pour voler!

Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La Vallière toujours évanouie.

Chapitre CCI – Ce qu'avait deviné Raoul

Raoul parti, les deux exclamations qui l’avaient suivi exhalées, Athos et d’Artagnan se retrouvèrent seuls, en face l’un de l’autre.

Athos reprit aussitôt l’air empressé qu’il avait à l’arrivée de d’Artagnan.

– Eh bien! dit-il, cher ami, que veniez-vous m’annoncer?

– Moi? demanda d’Artagnan.

– Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause?

Athos sourit.

– Dame! fit d’Artagnan.

– Je vais vous mettre à votre aise, cher ami. Le roi est furieux, n’est-ce pas?

– Mais je dois vous avouer qu’il n’est pas content.

– Et vous venez?…

– De sa part, oui.

– Pour m’arrêter, alors?

– Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami.

– Je m’y attendais. Allons!

– Oh! oh! que diable! fit d’Artagnan, comme vous êtes pressé, vous!

– Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos.

– J’ai le temps. N’êtes-vous pas curieux, d’ailleurs, de savoir comment les choses se sont passées entre moi et le roi?

– S’il vous plaît de me le raconter, cher ami, j’écouterai cela avec plaisir.

Et il montra à d’Artagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci s’étendit en prenant ses aises.

– J’y tiens, voyez-vous, continua d’Artagnan, attendu que la conversation est assez curieuse.

– J’écoute.

– Eh bien! d’abord, le roi m’a fait appeler.

– Après mon départ?

– Vous descendiez les dernières marches de l’escalier, à ce que m’ont dit les mousquetaires. Je suis arrivé. Mon ami, il n’était pas rouge, il était violet. J’ignorais encore ce qui s’était passé. Seulement, à terre, sur le parquet, je voyais une épée brisée en deux morceaux.

– Capitaine d’Artagnan! s’écria le roi en m’apercevant.

– Sire, répondis-je.

– Je quitte M. de La Fère, qui est un insolent!

– Un insolent? m’écriai-je avec un tel accent, que le roi s’arrêta court.

– Capitaine d’Artagnan, reprit le roi les dents serrées, vous allez m’écouter et m’obéir.

– C’est mon devoir, Sire.

– J’ai voulu épargner à ce gentilhomme, pour lequel je garde quelques bons souvenirs, l’affront de ne pas le faire arrêter chez moi.

– Ah! ah! dis-je tranquillement.

– Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse…

Je fis un mouvement.

– S’il vous répugne de l’arrêter vous-même, continua le roi, envoyez-moi mon capitaine des gardes.

– Sire, répliquai-je, il n’est pas besoin du capitaine des gardes puisque je suis de service.

– Je ne voudrais pas vous déplaire, dit le roi avec bonté; car vous m’avez toujours bien servi, monsieur d’Artagnan.

– Vous ne me déplaisez pas, Sire, répondis-je. Je suis de service, voilà tout.

– Mais, dit le roi avec étonnement, il me semble que le comte est votre ami?

– Il serait mon père, Sire, que je n’en serais pas moins de service.

Le roi me regarda; il vit mon visage impassible et parut satisfait.

– Vous arrêterez donc M. le comte de La Fère? demanda-t-il.

– Sans doute, Sire, si vous m’en donnez l’ordre.

– Eh bien! l’ordre, je vous le donne.

Je m’inclinai.

– Où est le comte, Sire?

– Vous le chercherez.

– Et je l’arrêterai en quelque lieu qu’il soit, alors?

– Oui… cependant, tâchez qu’il soit chez lui. S’il retournait dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route.

Je saluai; et, comme je restais en place:

– Eh bien? demanda le roi.

– J’attends, Sire?

– Qu’attendez-vous?

– L’ordre signé.

Le roi parut contrarié.

En effet, c’était un nouveau coup d’autorité à faire, c’était réparer l’acte arbitraire, si toutefois arbitraire il y a.

Il prit la plume lentement et de mauvaise humeur puis il écrivit:

«Ordre à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine-lieutenant de mes mousquetaires, d’arrêter M. le comte de La Fère partout où on le trouvera.»

Puis il se tourna de mon côté.

J’attendais sans sourciller. Sans doute il crut voir une bravade dans ma tranquillité, car il signa vivement; puis, me remettant l’ordre:

– Allez! s’écria-t-il.

J’obéis, et me voici.

Athos serra la main de son ami.

– Marchons, dit-il.

– Oh! fit d’Artagnan, vous avez bien quelques petites affaires à arranger avant de quitter comme cela votre logement?

– Moi? Pas du tout.

– Comment!…

– Mon Dieu, non. Vous le savez, d’Artagnan, j’ai toujours été simple voyageur sur la terre, prêt à aller au bout du monde à l’ordre de mon roi, prêt à quitter ce monde pour l’autre à l’ordre de mon Dieu. Que faut-il à l’homme prévenu? Un portemanteau ou un cercueil. Je suis prêt aujourd’hui comme toujours, cher ami. Emmenez-moi donc.

– Mais Bragelonne?…

– Je l’ai élevé dans les principes que je m’étais faits à moi-même, et vous voyez qu’en vous apercevant il a deviné à l’instant même la cause qui vous amenait. Nous l’avons dépisté un moment; mais, soyez tranquille, il s’attend assez à ma disgrâce pour ne pas s’effrayer outre mesure. Marchons.

– Marchons, dit tranquillement d’Artagnan.

– Mon ami, dit le comte, comme j’ai brisé mon épée chez le roi, et que j’en ai jeté les morceaux à ses pieds, je crois que cela me dispense de vous la remettre.

– Vous avez raison; et, d’ailleurs, que diable voulez-vous que je fasse de votre épée?

– Marche-t-on devant vous ou derrière vous?

– On marche à mon bras, répliqua d’Artagnan.

Et il prit le bras du comte de La Fère pour descendre l’escalier.

Ils arrivèrent ainsi au palier.

Grimaud, qu’ils avaient rencontré dans l’antichambre, regardait cette sortie d’un air inquiet. Il connaissait trop la vie pour ne pas se douter qu’il y eût quelque chose de caché là-dessous.

– Ah! c’est toi, mon bon Grimaud? dit Athos. Nous allons…

– Faire un tour dans mon carrosse, interrompit d’Artagnan avec un mouvement amical de la tête.

Grimaud remercia d’Artagnan par une grimace qui avait visiblement l’intention d’être un sourire, et il accompagna les deux amis jusqu’à la portière. Athos monta le premier; d’Artagnan le suivit sans avoir rien dit au cocher. Ce départ, tout simple et sans autre démonstration, ne fit aucune sensation dans le voisinage. Lorsque le carrosse eut atteint les quais:

– Vous me menez à la Bastille, à ce que je vois? dit Athos.

– Moi? dit d’Artagnan. Je vous mène où vous voulez aller, pas ailleurs.

– Comment cela? fit le comte surpris.

– Pardieu! dit d’Artagnan, vous comprenez bien, mon cher comte, que je ne me suis chargé de la commission que pour que vous en fassiez à votre fantaisie. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous fasse écrouer comme cela brutalement, sans réflexion. Si je n’avais pas prévu cela, j’eusse laissé faire M. le capitaine des gardes.

– Ainsi?… demanda Athos.

– Ainsi, je vous le répète, nous allons où vous voulez.

– Cher ami, dit Athos en embrassant d’Artagnan, je vous reconnais bien là.

– Dame! il me semble que c’est tout simple. Le cocher va vous mener à la barrière du Cours-la-Reine; vous y trouverez un cheval que j’ai ordonné de tenir tout prêt, avec ce cheval, vous ferez trois postes tout d’une traite, et, moi, j’aurai soin de ne rentrer chez le roi, pour lui dire que vous êtes parti, qu’au moment où il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps, vous aurez gagné Le Havre, et, du Havre, l’Angleterre, où vous trouverez la jolie maison que m’a donnée mon ami M. Monck, sans parler de l’hospitalité que le roi Charles ne manquera pas de vous offrir… Eh bien! que dites-vous de ce projet?

– Menez-moi à la Bastille, dit Athos en souriant.

– Mauvaise tête! dit d’Artagnan; réfléchissez donc.

– Quoi?

– Que vous n’avez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous parle d’après moi. Une prison est mortelle aux gens de notre âge. Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison. Rien que d’y penser, la tête m’en tourne!

– Ami, répondit Athos, Dieu m’a fait, par bonheur, aussi fort de corps que d’esprit Croyez-moi, je serai fort jusqu’à mon dernier soupir.

– Mais ce n’est pas de la force, mon cher, c’est de la folie.

– Non, d’Artagnan, c’est une raison suprême. Ne croyez pas que je discute le moins du monde avec vous cette question de savoir si vous vous perdriez en me sauvant. J’eusse fait ce que vous faites, si la fuite eût été dans mes convenances. J’eusse donc accepté de vous ce que, sans aucun doute, en pareille circonstance, vous eussiez accepté de moi. Non! je vous connais trop pour effleurer seulement ce sujet.

– Ah! si vous me laissiez faire, dit d’Artagnan, comme j’enverrais le roi courir après vous!

– Il est le roi, cher ami.

– Oh! cela m’est bien égal; et, tout roi qu’il est, je lui répondrais parfaitement: «Sire, emprisonnez, exilez, tuez tout en France et en Europe; ordonnez-moi d’arrêter et de poignarder qui vous voudrez, fût-ce Monsieur, votre frère; mais ne touchez jamais à un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux!…»

– Cher ami, répondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader d’une chose, c’est que je désire être arrêté, c’est que je tiens à une arrestation par dessus tout.

D’Artagnan fit un mouvement d’épaules.

– Que voulez-vous! continua Athos, c’est ainsi: vous me laisseriez aller, que je reviendrais de moi-même me constituer prisonnier. Je veux prouver à ce jeune homme que l’éclat de sa couronne étourdit, je veux lui prouver qu’il n’est le premier des hommes qu’à la condition d’en être le plus généreux et le plus sage. Il me punit, il m’emprisonne, il me torture, soit! Il abuse, et je veux lui faire savoir ce que c’est qu’un remords, en attendant que Dieu lui apprenne ce que c’est qu’un châtiment.

– Mon ami, répondit d’Artagnan, je sais trop que, lorsque vous avez dit non, c’est non. Je n’insiste plus; vous voulez aller à la Bastille?

– Je le veux.

– Allons-y!… À la Bastille! continua d’Artagnan en s’adressant au cocher.

Et, se rejetant dans le carrosse, il mâcha sa moustache avec un acharnement qui, pour Athos, signifiait une résolution prise ou en train de naître.

Le silence se fit dans le carrosse, qui continua de rouler, mais pas plus vite, pas plus lentement. Athos reprit la main du mousquetaire.

– Vous n’êtes point fâché contre moi, d’Artagnan? dit-il.

– Moi? Eh! pardieu! non. Ce que vous faites par héroïsme, vous, je l’eusse fait, moi, par entêtement.

– Mais vous êtes bien d’avis que Dieu me vengera, n’est-ce pas, d’Artagnan?

– Et je connais sur la terre des gens qui aideront Dieu, dit le capitaine.

Chapitre CCII – Trois convives étonnés de souper ensemble

Le carrosse était arrivé devant la première porte de la Bastille. Un factionnaire l’arrêta, et d’Artagnan n’eut qu’un mot à dire pour que la consigne fût levée. Le carrosse entra donc.

Tandis que l’on suivait le grand chemin couvert qui conduisait à la cour du Gouvernement, d’Artagnan dont l’œil de lynx voyait tout, même à travers les murs, s’écria tout à coup:

– Eh! qu’est-ce que je vois?

– Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami?

– Regardez donc là-bas!

– Dans la cour?

– Oui; vite, dépêchez-vous.

– Eh bien! un carrosse.

– Bien!

– Quelque pauvre prisonnier comme moi qu’on amène.

– Ce serait trop drôle!

– Je ne vous comprends pas.

– Dépêchez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir de ce carrosse.

Justement un second factionnaire venait d’arrêter d’Artagnan. Les formalités s’accomplissaient. Athos pouvait voir à cent pas l’homme que son ami lui avait signalé.

Cet homme descendit, en effet, de carrosse à la porte même du Gouvernement.

– Eh bien! demanda d’Artagnan, vous le voyez?

– Oui; c’est un homme en habit gris.

– Qu’en dites-vous?

– Je ne sais trop; c’est, comme je vous le dis, un homme en habit gris qui descend de carrosse: voilà tout.

– Athos, je gagerais que c’est lui.

– Qui lui?

– Aramis.

– Aramis arrêté? Impossible!

– Je ne vous dis pas qu’il est arrêté, puisque nous le voyons seul dans son carrosse.

– Alors, que fait-il ici?

– Oh! il connaît Baisemeaux, le gouverneur, répliqua le mousquetaire d’un ton sournois. Ma foi! nous arrivons à temps!

– Pour quoi faire?

– Pour voir.

– Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va prendre de l’ennui, d’abord de me voir, ensuite d’être vu.

– Bien raisonné.

– Malheureusement, il n’y a pas de remède quand on rencontre quelqu’un dans la Bastille; voulût-on reculer pour l’éviter, c’est impossible.

– Je vous dis, Athos, que j’ai mon idée; il s’agit d’épargner à Aramis l’ennui dont vous parliez.

– Comment faire?

– Comme je vous dirai, ou, pour mieux m’expliquer, laissez-moi conter la chose à ma façon; je ne vous recommanderai pas de mentir, cela vous serait impossible.

– Eh bien! alors?

– Eh bien! je mentirai pour deux; c’est si facile avec la nature et l’habitude du Gascon!

Athos sourit. Le carrosse s’arrêta où s’était arrêté celui que nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement même.

– C’est entendu? fit d’Artagnan bas à son ami.

Athos consentit par un geste. Ils montèrent l’escalier. Si l’on s’étonne de la facilité avec laquelle ils étaient entrés dans la Bastille, on se souviendra qu’en entrant, c’est-à-dire au plus difficile, d’Artagnan avait annoncé qu’il amenait un prisonnier d’État.

À la troisième porte, au contraire, c’est-à-dire une fois bien entré, il dit seulement au factionnaire:

– Chez M. de Baisemeaux.

Et tous deux passèrent. Ils furent bientôt dans la salle à manger du gouverneur, où le premier visage qui frappa les yeux de d’Artagnan fut celui d’Aramis, qui était assis côte à côte avec Baisemeaux, et attendait l’arrivée d’un bon repas, dont l’odeur fumait par tout l’appartement.

Si d’Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il tressaillit en voyant ses deux amis, et son émotion fut visible.

Cependant Athos et d’Artagnan faisaient leurs compliments, et Baisemeaux, étonné, abasourdi de la présence de ces trois hôtes, commençait mille évolutions autour d’eux.

– Ah çà! dit Aramis, par quel hasard?…

– Nous vous le demandons, riposta d’Artagnan.

– Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? s’écria Aramis avec l’affectation de l’hilarité.

– Eh! eh! fit d’Artagnan, il est vrai que les murs sentent la prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous m’avez invité à dîner l’autre jour?

– Moi? s’écria Baisemeaux?

– Ah çà! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous souvenez pas?

Baisemeaux pâlit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et finit par balbutier:

– Certes… je suis ravi… mais… sur l’honneur… je ne… Ah! misérable mémoire!

– Eh! mais j’ai tort, dit d’Artagnan comme un homme fâché.

– Tort, de quoi?

– Tort de me souvenir, à ce qu’il paraît.

Baisemeaux se précipita vers lui.

– Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus pauvre tête du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines.

– Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d’Artagnan avec aplomb.

– Oui, oui, répliqua le gouverneur hésitant, je me souviens.

– C’était chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles histoires sur vos comptes avec MM. Louvières et Tremblay.

– Ah! oui, parfaitement!

– Et sur les bontés de M. d’Herblay pour vous.

– Ah! s’écria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux gouverneur, vous disiez que vous n’aviez pas de mémoire, monsieur Baisemeaux!

Celui-ci interrompit court le mousquetaire.

– Comment donc! c’est cela; vous avez raison. Il me semble que j’y suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci, cher monsieur d’Artagnan, à cette heure comme aux autres, prié ou non prié, vous êtes le maître chez moi, vous et monsieur d’Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos.

– J’ai bien pensé à tout cela, répondit d’Artagnan. Voici pourquoi je venais: n’ayant rien à faire ce soir au Palais-Royal, je voulais tâter de votre ordinaire, quand, sur la route, je rencontrai M. le comte.

Athos salua.

– M. le comte, qui quittait Sa Majesté, me remit un ordre qui exige prompte exécution. Nous étions près d’ici; j’ai voulu poursuivre, ne fût-ce que pour vous serrer la main et vous présenter Monsieur, dont vous me parlâtes si avantageusement chez le roi, ce même soir où…

– Très bien! très bien! M. le comte de La Fère, n’est-ce pas?

– Justement.

– M. le comte est le bienvenu.

– Et il dînera avec vous deux, n’est-ce pas? tandis que moi, pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels que vous êtes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos l’eût pu faire.

– Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un même sentiment de surprise joyeuse.

La nuance fut saisie par d’Artagnan.

– Je vous laisse à ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et il frappa doucement sur l’épaule d’Athos, qui, lui aussi, s’étonnait et ne pouvait s’empêcher de le témoigner un peu; nuance qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n’étant pas de la force des trois amis.

– Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur.

– Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai pour le dessert.

– Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux.

– Ce serait me désobliger.

– Vous reviendriez? dit Athos d’un air de doute.

– Assurément, dit-il en lui serrant la main confidentiellement.

Et il ajouta plus bas:

– Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas affaires, pour l’amour de Dieu!

Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l’obligation de se tenir discret et impénétrable. Baisemeaux reconduisit d’Artagnan jusqu’à la porte.

Aramis, avec force caresses, s’empara d’Athos, résolu de le faire parler; mais Athos avait toutes les vertus au suprême degré. Quand la nécessité l’exigeait, il eût été le premier orateur du monde, au besoin; il fût mort avant de dire une syllabe, dans l’occasion.

Ces trois messieurs se placèrent donc, dix minutes après le départ de d’Artagnan, devant une bonne table meublée avec le luxe gastronomique le plus substantiel.

Les grosses pièces, les conserves, les vins les plus variés, apparurent successivement sur cette table servie aux dépens du roi, et sur la dépense de laquelle M. Colbert eût trouvé facilement à s’économiser deux tiers, sans faire maigrir personne à la Bastille.

Baisemeaux fut le seul qui mangeât et qui bût résolument. Aramis ne refusa rien et effleura tout; Athos après le potage et les trois hors-d’œuvre, ne toucha plus à rien.

La conversation fut ce qu’elle devait être entre trois hommes si opposés d’humeur et de projets.

Aramis ne cessa de se demander par quelle singulière rencontre Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d’Artagnan n’y était plus, et pourquoi d’Artagnan ne s’y trouvait plus quand Athos y était resté. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit d’Aramis, qui vivait de subterfuges et d’intrigues, il regarda bien son homme et le flaira occupé de quelque projet important. Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intérêts, en se demandant pourquoi d’Artagnan avait quitté la Bastille si étrangement vite, en laissant là un prisonnier si mal introduit et si mal écroué.

Mais ce n’est pas sur ces personnages que nous arrêterons notre examen. Nous les abandonnons à eux-mêmes, devant les débris des chapons, des perdrix et des poissons mutilés par le couteau généreux de Baisemeaux.

Celui que nous poursuivrons, c’est d’Artagnan, qui, remontant dans le carrosse qui l’avait amené, cria au cocher, à l’oreille:

– Chez le roi, et brûlons le pavé!

Chapitre CCIII – Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille

M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprès de La Vallière, ainsi qu’on l’a vu dans un des précédents chapitres; mais, quelle que fût son éloquence, il ne persuada point à la jeune fille qu’elle eût un protecteur assez considérable dans le roi, et qu’elle n’avait besoin de personne au monde quand le roi était pour elle.

En effet, au premier mot que le confident prononça de la découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris et s’abandonna tout entière à une douleur que le roi n’eut pas trouvée obligeante, si, d’un coin de l’appartement, il eût pu en être le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s’en formalisa comme aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce qu’il avait vu et entendu. C’est là que nous le retrouvons, fort agité, en présence de Louis, plus agité encore.

– Mais, dit le roi à son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé sa narration, qu’a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout à l’heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je passe chez elle?

– Je crois, Sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le chemin.

– Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au cœur? murmura Louis XIV entre ses dents.

– Oh! Sire, cela n’est pas possible, car c’est vous que Mlle de La Vallière aime, et cela de tout son cœur. Mais, vous savez, M. de Bragelonne appartient à cette race sévère qui joue les héros romains.

Le roi sourit faiblement. Il savait à quoi s’en tenir. Athos le quittait.

– Quant à Mlle de La Vallière, continua de Saint-Aignan, elle a été élevée chez Madame douairière, c’est-à-dire dans la retraite et l’austérité. Ces deux fiancés-là se sont froidement fait de petits serments devant la lune et les étoiles, et, voyez-vous, Sire, aujourd’hui, pour rompre cela c’est le diable!

De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au contraire, du simple sourire Louis passa au sérieux complet. Il ressentait déjà ce que le comte avait promis à d’Artagnan de lui donner: des remords. Il songeait qu’en effet ces deux jeunes gens s’étaient aimés et juré alliance; que l’un des deux avait tenu parole, et que l’autre était trop probe pour ne pas gémir de s’être parjuré.

Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le cœur du roi. Il ne prononça plus une parole, et, au lieu d’aller chez sa mère, ou chez la reine, ou chez Madame pour s’égayer un peu et faire rire les dames, ainsi qu’il le disait lui-même, il se plongea dans le vaste fauteuil où Louis XIII, son auguste père, s’était tant ennuyé avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de jours et d’années.

De Saint-Aignan comprit que le roi n’était pas amusable en ce moment-là. Il hasarda la dernière ressource et prononça le nom de Louise. Le roi leva la tête.

– Que fera Votre Majesté ce soir? Faut-il prévenir Mlle de La Vallière?

– Dame! il me semble qu’elle est prévenue, répondit le roi.

– Se promènera-t-on?

– On sort de se promener, répliqua le roi.

– Eh bien! Sire?

– Eh bien! rêvons, de Saint-Aignan, rêvons chacun de notre côté; quand Mlle de La Vallière aura bien regretté ce qu’elle regrette le remords faisait son œuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle nous donner de ses nouvelles!

– Ah! Sire, pouvez-vous ainsi méconnaître ce cœur dévoué?

Le roi se leva rouge de dépit; la jalousie mordait à son tour. De Saint-Aignan commençait à trouver la position difficile, quand la portière se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa première idée fut qu’il lui arrivait un billet de La Vallière; mais, à la place d’un messager d’amour, il ne vit que son capitaine des mousquetaires debout et muet dans l’embrasure.

– Monsieur d’Artagnan! fit-il. Ah!… Eh bien?

D’Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la même direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent été clairs pour tout le monde; à bien plus forte raison le furent-ils pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et d’Artagnan se trouvèrent seuls.

– Est-ce fait? demanda le roi.

– Oui, Sire, répondit le capitaine des mousquetaires d’une voix grave, c’est fait.

Le roi ne trouva plus un mot à dire. Cependant l’orgueil lui commandait de n’en pas rester là. Quand un roi a pris une décision, même injuste, il faut qu’il prouve à tous ceux qui la lui ont vu prendre, et surtout il faut qu’il se prouve à lui-même qu’il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un moyen presque infaillible, c’est de chercher des torts à la victime.

Louis, élevé par Mazarin et Anne d’Autriche, savait, mieux qu’aucun prince ne le sut jamais, son métier de roi. Aussi essaya-t-il de le prouver en cette occasion. Après un moment de silence, pendant lequel il avait fait tout bas les réflexions que nous venons de faire tout haut:

– Qu’a dit le comte? reprit-il négligemment.

– Mais rien, Sire.

– Cependant, il ne s’est pas laissé arrêter sans rien dire?

– Il a dit qu’il s’attendait à être arrêté, Sire.

Le roi releva la tête avec fierté.

– Je présume que M. le comte de La Fère n’a pas continué son rôle de rebelle? dit-il.

– D’abord, Sire, qu’appelez-vous rebelle? demanda tranquillement le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l’homme qui, non seulement se laisse coffrer à la Bastille, mais qui encore résiste à ceux qui ne veulent pas l’y conduire?

– Qui ne veulent pas l’y conduire? s’écria le roi. Qu’entends-je là, capitaine? Êtes-vous fou?

– Je ne crois pas, Sire.

– Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arrêter M. de La Fère?…

– Oui, Sire.

– Et quels sont ces gens-là?

– Ceux que Votre Majesté en avait chargés, apparemment, dit le mousquetaire.

– Mais c’est vous que j’en avais chargé, s’écria le roi.

– Oui, Sire, c’est moi.

– Et vous dites que, malgré mon ordre, vous aviez l’intention de ne pas arrêter l’homme qui m’avait insulté?

– C’était absolument mon intention, oui, Sire.

– Oh!

– Je lui ai même proposé de monter sur un cheval que j’avais fait préparer pour lui à la barrière de la Conférence.

– Et dans quel but aviez-vous fait préparer ce cheval?

– Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fère pût gagner Le Havre et, de là, l’Angleterre.

– Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? s’écria le roi étincelant de fierté sauvage.

– Parfaitement.

Il n’y avait rien à répondre à des articulations faites sur ce ton. Le roi sentit une si rude résistance, qu’il s’étonna.

– Vous aviez au moins une raison, monsieur d’Artagnan, quand vous agissiez ainsi? interrogea le roi avec majesté.

– J’ai toujours une raison, Sire.

– Ce n’est pas la raison de l’amitié, au moins, la seule que vous puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je vous avais mis bien à l’aise sur ce chapitre.

– Moi, Sire?

– Ne vous ai-je pas laissé le choix d’arrêter ou de ne pas arrêter M. le comte de La Fère?

– Oui, Sire; mais…

– Mais quoi? interrompit le roi impatient.

– Mais en me prévenant, Sire, que, si je ne l’arrêtais pas, votre capitaine des gardes l’arrêterait, lui.

– Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment où je ne vous forçais pas la main?

– À moi, oui, Sire; à mon ami, non.

– Non?

– Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes, mon ami était toujours arrêté.

– Et voilà votre dévouement, monsieur? un dévouement qui raisonne, qui choisit? Vous n’êtes pas un soldat, monsieur!

– J’attends que Votre Majesté me dise ce que je suis.

– Eh bien! vous êtes un frondeur!

– Depuis qu’il n’y a plus de Fronde, alors, Sire…

– Mais, si ce que vous dites est vrai…

– Ce que je dis est toujours vrai, Sire.

– Que venez-vous faire ici? Voyons.

– Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fère est à la Bastille…

– Ce n’est point votre faute, à ce qu’il paraît.

– C’est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu’il y est, il est important que Votre Majesté le sache.

– Ah! monsieur d’Artagnan, vous bravez votre roi!

– Sire…

– Monsieur d’Artagnan, je vous préviens que vous abusez de ma patience.

– Au contraire, Sire.

– Comment, au contraire?

– Je viens me faire arrêter aussi.

– Vous faire arrêter, vous?

– Sans doute. Mon ami va s’ennuyer là-bas, et je viens proposer à Votre Majesté de me permettre de lui faire compagnie; que Votre Majesté dise un mot, et je m’arrête moi-même; je n’aurai pas besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en réponds.

Le roi s’élança vers la table et saisit une plume pour donner l’ordre d’emprisonner d’Artagnan.

– Faites attention que c’est pour toujours, monsieur, s’écria-t-il avec l’accent de la menace.

– J’y compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsqu’une fois vous aurez fait ce beau coup-là, vous n’oserez plus me regarder en face.

Le roi jeta sa plume avec violence.

– Allez-vous-en! dit-il.

– Oh! non pas, Sire, s’il plaît à Votre Majesté.

– Comment, non pas?

– Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi s’est emporté, c’est un malheur, mais je n’en dirai pas moins au roi ce que j’ai à lui dire.

– Votre démission, monsieur, s’écria le roi!

– Sire, vous savez que ma démission ne me tient pas au cœur, puisque, à Blois, le jour où Votre Majesté a refusé au roi Charles le million que lui a donné mon ami le comte de La Fère, j’ai offert ma démission au roi.

– Eh bien! alors, faites vite.

– Non, Sire; car ce n’est point de ma démission qu’il s’agit ici; Votre Majesté avait pris la plume pour m’envoyer à la Bastille, pourquoi change-t elle d’avis?

– D’Artagnan! tête gasconne! qui est le roi de vous ou de moi! Voyons.

– C’est vous, Sire, malheureusement.

– Comment, malheureusement?

– Oui, Sire; car, si c’était moi…

– Si c’était vous, vous approuveriez la rébellion de M. d’Artagnan, n’est-ce pas?

– Oui, certes!

– En vérité?

Et le roi haussa les épaules.

– Et je dirais à mon capitaine des mousquetaires, continua d’Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et non avec des charbons enflammés, je lui dirais: «Monsieur d’Artagnan, j’ai oublié que je suis le roi. Je suis descendu de mon trône pour outrager un gentilhomme.»

– Monsieur, s’écria le roi, croyez-vous que c’est excuser votre ami que de surpasser son insolence?

– Oh! Sire, j’irai bien plus loin que lui, dit d’Artagnan, et ce sera votre faute. Je vous dirai, ce qu’il ne vous a pas dit, lui, l’homme de toutes les délicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez sacrifié son fils, et il défendait son fils; vous l’avez sacrifié lui-même; il vous parlait au nom de l’honneur, de la religion et de la vertu, vous l’avez repoussé, chassé, emprisonné. Moi, je serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez! Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs à révérences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie! voulez-vous qu’on vous aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous? Si vous préférez la bassesse, l’intrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai plus, les seuls modèles de la vaillance d’autrefois; nous qui avons servi et dépassé peut-être en courage, en mérite, des hommes déjà grands dans la postérité. Choisissez, Sire, et hâtez-vous. Ce qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours assez de courtisans. Hâtez-vous, et envoyez-moi à la Bastille avec mon ami; car, si vous n’avez pas su écouter le comte de La Fère, c’est-à-dire la voix la plus douce et la plus noble de l’honneur; si vous ne savez pas entendre d’Artagnan, c’est-à-dire la plus franche et la plus rude voix de la sincérité, vous êtes un mauvais roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voilà ce que j’avais à vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-là.

Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il était évident que la foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas étonné davantage; on eût cru que le souffle lui manquait et qu’il allait expirer. Cette rude voix de la sincérité, comme l’appelait d’Artagnan, lui avait traversé le cœur, pareille à une lame.

D’Artagnan avait dit tout ce qu’il avait à dire. Comprenant la colère du roi, il tira son épée, et, s’approchant respectueusement de Louis XIV, il la posa sur la table.

Mais le roi, d’un geste furieux, repoussa l’épée, qui tomba à terre et roula aux pieds de d’Artagnan.

Si maître que le mousquetaire fût de lui, il pâlit à son tour, et frémissant d’indignation:

– Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut l’exiler, il peut le condamner à mort; mais, fût-il cent fois roi, il n’a jamais le droit de l’insulter en déshonorant son épée. Sire, un roi de France n’a jamais repoussé avec mépris l’épée d’un homme tel que moi. Cette épée souillée, songez-y, Sire, elle n’a plus désormais d’autre fourreau que mon cœur ou le vôtre. Je choisis le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience!

Puis se précipitant sur son épée:

– Que mon sang retombe sur votre tête, Sire! s’écria-t-il.

Et, d’un geste rapide, appuyant la poignée de l’épée au parquet, il en dirigea la pointe sur sa poitrine.

Le roi s’élança d’un mouvement encore plus rapide que celui de d’Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la main gauche, saisissant par le milieu la lame de l’épée, qu’il remit silencieusement au fourreau.

D’Artagnan, roide, pâle et frémissant encore, laissa, sans l’aider, faire le roi jusqu’au bout.

Alors, Louis, attendri, revenant à la table, prit la plume, écrivit quelques lignes, les signa, et étendit la main vers d’Artagnan.

– Qu’est-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine.

– L’ordre donné à M. d’Artagnan d’élargir à l’instant même M. le comte de La Fère.

D’Artagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia l’ordre, le passa sous son buffle et sortit.

Ni le roi ni le capitaine n’avaient articulé une syllabe.

– Ô cœur humain! boussole des rois! murmura Louis resté seul, quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles d’un livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant.

Chapitre CCIV – Rivaux politiques

D’Artagnan avait promis à M. de Baisemeaux d’être de retour au dessert, d’Artagnan tint parole. On en était aux vins fins et aux liqueurs, dont la cave du gouverneur avait la réputation d’être admirablement garnie, lorsque les éperons du capitaine des mousquetaires retentirent dans le corridor et que lui-même parut sur le seuil.

Athos et Aramis avaient joué serré. Aussi, aucun des deux n’avait pénétré l’autre. On avait soupé, causé beaucoup de la Bastille, du dernier voyage de Fontainebleau, de la future fête que M. Fouquet devait donner à Vaux. Les généralités avaient été prodiguées, et nul, hormis de Baisemeaux, n’avait effleuré les choses particulières.

D’Artagnan tomba au milieu de la conversation, encore pâle et ému de sa conversation avec le roi De Baisemeaux s’empressa d’approcher une chaise. D’Artagnan accepta un verre plein et le laissa vide. Athos et Aramis remarquèrent tous deux cette émotion de d’Artagnan. Quant à de Baisemeaux, il ne vit rien que le capitaine des mousquetaires de Sa Majesté auquel il se hâta de faire fête. Approcher le roi, c’était avoir tous droits aux égards de M. de Baisemeaux. Seulement, quoique Aramis eût remarqué cette émotion, il n’en pouvait deviner la cause. Athos seul croyait l’avoir pénétrée. Pour lui, le retour de d’Artagnan et surtout le bouleversement de l’homme impassible signifiaient: «Je viens de demander au roi quelque chose que le roi m’a refusé.» Bien convaincu qu’il était dans le vrai, Athos sourit, se leva de table et fit un signe à d’Artagnan, comme pour lui rappeler qu’ils avaient autre chose à faire que de souper ensemble.

D’Artagnan comprit et répondit par un autre signe. Aramis et Baisemeaux, voyant ce dialogue muet, interrogeaient du regard. Athos crut que c’était à lui de donner l’explication de ce qui se passait.

– La vérité, mes amis, dit le comte de La Fère avec un sourire, c’est que vous, Aramis, vous venez de souper avec un criminel d’État, et vous, monsieur de Baisemeaux, avec votre prisonnier.

Baisemeaux poussa une exclamation de surprise et presque de joie. Ce cher M. de Baisemeaux avait l’amour-propre de sa forteresse. À part le profit, plus il avait de prisonniers, plus il était heureux; plus ces prisonniers étaient grands, plus il était fier.

Quant à Aramis, prenant une figure de circonstance:

– Oh! cher Athos, dit-il, pardonnez-moi, mais, je me doutais presque de ce qui arrive. Quelque incartade de Raoul ou de La Vallière, n’est-ce pas?

– Hélas! fit Baisemeaux.

– Et, continua Aramis, vous, en grand seigneur que vous êtes, oubliant qu’il n’y a plus que des courtisans, vous avez été trouver le roi et vous lui avez dit son fait?

– Vous avez deviné, mon ami.

– De sorte, dit de Baisemeaux, tremblant d’avoir soupé si familièrement avec un homme tombé dans la disgrâce de Sa Majesté; de sorte, monsieur le comte?…

– De sorte, mon cher gouverneur, dit Athos, que mon ami M. d’Artagnan va vous communiquer ce papier qui passe par l’ouverture de son buffle, et qui n’est autre, certainement, que mon ordre d’écrou.

De Baisemeaux tendit la main avec sa souplesse d’habitude.

D’Artagnan tira, en effet, deux papiers de sa poitrine, et en présenta un au gouverneur. Baisemeaux déplia le papier et lut à demi-voix, tout en regardant Athos par-dessus le papier, en s’interrompant:

– «Ordre de détenir dans mon château de la Bastille…» Très bien… «Dans mon château de la Bastille… M. le comte de La Fère.» oh! monsieur, que c’est pour moi un douloureux honneur de vous posséder!

– Vous aurez un patient prisonnier, monsieur dit Athos de sa voix suave et calme.

– Et un prisonnier qui ne restera pas un mois chez vous, mon cher gouverneur, dit Aramis, tandis que de Baisemeaux, l’ordre à la main, transcrivait sur son registre d’écrou la volonté royale.

– Pas même un jour, ou plutôt, pas même une nuit, dit d’Artagnan en exhibant le second ordre du roi; car maintenant, cher monsieur de Baisemeaux, il vous faudra transcrire aussi cet ordre de mettre immédiatement le comte en liberté.

– Ah! fit Aramis, c’est de la besogne que vous m’épargnez, d’Artagnan.

Et il serra d’une façon significative la main du mousquetaire en même temps que celle d’Athos.

– Eh quoi! dit ce dernier avec étonnement, le roi me donne la liberté?

– Lisez, cher ami, repartit d’Artagnan.

Athos prit l’ordre et lut.

– C’est vrai, dit-il.

– En seriez-vous fâché? demanda d’Artagnan.

– Oh! non, au contraire. Je ne veux pas de mal au roi, et le plus grand mal qu’on puisse souhaiter aux rois, c’est qu’ils commettent une injustice. Mais vous avez eu du mal, n’est-ce pas? oh! avouez-le mon ami.

– Moi? Pas du tout! fit en riant le mousquetaire. Le roi fait tout ce que je veux.

Aramis regarda d’Artagnan et vit bien qu’il mentait.

Mais Baisemeaux ne regarda rien que d’Artagnan, tant il était saisi d’une admiration profonde pour cet homme qui faisait faire au roi tout ce qu’il voulait.

– Et le roi exile Athos? demanda Aramis.

– Non, pas précisément; le roi ne s’est pas même expliqué là-dessus, reprit d’Artagnan; mais je crois que le comte n’a rien de mieux à faire, à moins qu’il ne tienne à remercier le roi…

– Non, en vérité, répondit en souriant Athos.

– Eh bien! je crois que le comte n’a rien de mieux à faire, reprit d’Artagnan, que de se retirer dans son château. Au reste, mon cher Athos, parlez, demandez; si une résidence vous est plus agréable que l’autre, je me fais fort de vous faire obtenir celle-là.

– Non, merci, dit Athos; rien ne peut m’être plus agréable, cher ami, que de retourner dans ma solitude, sous mes grands arbres, au bord de la Loire. Si Dieu est le suprême médecin des maux de l’âme, la nature est le souverain remède. Ainsi, monsieur, continua Athos en se retournant vers Baisemeaux, me voilà donc libre?

– Oui, monsieur le comte, je le crois, je l’espère, du moins, dit le gouverneur en tournant et retournant les deux papiers, à moins, toutefois, que M. d’Artagnan n’ait un troisième ordre.

– Non, cher monsieur de Baisemeaux, non, dit le mousquetaire, il faut vous en tenir au second et nous arrêter là.

– Ah! monsieur le comte, dit Baisemeaux s’adressant à Athos, vous ne savez pas ce que vous perdez! Je vous eusse mis à trente livres, comme les généraux; que dis-je! à cinquante livres, comme les princes, et vous eussiez soupé tous les soirs comme vous avez soupé ce soir.

– Permettez-moi, monsieur, dit Athos, de préférer ma médiocrité.

Puis, se retournant vers d’Artagnan:

– Partons, mon ami, dit-il.

– Partons, dit d’Artagnan.

– Est-ce que j’aurai cette joie, demanda Athos, de vous posséder pour compagnon, mon ami?

– Jusqu’à la porte seulement, très cher, répondit d’Artagnan; après quoi, je vous dirai ce que j’ai dit au roi: «Je suis de service.»

– Et vous, mon cher Aramis, dit Athos en souriant m’accompagnez-vous? La Fère est sur la route de Vannes.

– Moi, mon ami, dit le prélat, j’ai rendez-vous ce soir à Paris, et je ne saurais m’éloigner sans faire souffrir de graves intérêts.

– Alors, mon cher ami, dit Athos, permettez-moi que je vous embrasse, et que je parte. Mon cher monsieur Baisemeaux, grand merci de votre bonne volonté, et surtout de l’échantillon que vous m’avez donné de l’ordinaire de la Bastille.

Et, après avoir embrassé Aramis et serré la main à M. de Baisemeaux; après avoir reçu les souhaits de bon voyage de tous deux, Athos partit avec d’Artagnan.

Tandis que le dénouement de la scène du Palais-Royal s’accomplissait à la Bastille, disons ce qui se passait chez Athos et chez Bragelonne.

Grimaud, comme nous l’avons vu, avait accompagné son maître à Paris; comme nous l’avons dit, il avait assisté à la sortie d’Athos; il avait vu d’Artagnan mordre ses moustaches; il avait vu son maître monter en carrosse; il avait interrogé l’une et l’autre physionomie, et il les connaissait toutes deux depuis assez longtemps pour avoir compris, à travers le masque de leur impassibilité, qu’il se passait de graves événements.

Une fois Athos parti, il se mit à réfléchir. Alors il se rappela l’étrange façon dont Athos lui avait dit adieu, l’embarras imperceptible pour tout autre que pour lui de ce maître aux idées si nettes, à la volonté si droite. Il savait qu’Athos n’avait rien emporté que ce qu’il avait sur lui, et, cependant, il croyait voir qu’Athos ne partait pas pour une heure, pas même pour un jour. Il y avait une longue absence dans la façon dont Athos, en quittant Grimaud, avait prononcé le mot adieu.

Tout cela lui revenait à l’esprit avec tous ses sentiments d’affection profonde pour Athos, avec cette horreur du vide et de la solitude qui toujours occupe l’imagination des gens qui aiment; tout cela, disons-nous, rendit l’honnête Grimaud fort triste et surtout fort inquiet.

Sans se rendre compte de ce qu’il faisait depuis le départ de son maître, il errait par tout l’appartement, cherchant, pour ainsi dire, les traces de son maître, semblable, en cela, tout ce qui est bon se ressemble, au chien, qui n’a pas d’inquiétude sur son maître absent, mais qui a de l’ennui. Seulement, comme à l’instinct de l’animal Grimaud joignait la raison de l’homme, Grimaud avait à la fois de l’ennui et de l’inquiétude.

N’ayant trouvé aucun indice qui pût le guider, n’ayant rien vu ou rien découvert qui eût fixé ses doutes, Grimaud se mit à imaginer ce qui pouvait être arrivé. Or, l’imagination est la ressource ou plutôt le supplice des bons cœurs. En effet, jamais il n’arrive qu’un bon cœur se représente son ami heureux ou allègre. Jamais le pigeon qui voyage n’inspire autre chose que la terreur au pigeon resté au logis.

Grimaud passa donc de l’inquiétude à la terreur. Il récapitula tout ce qui s’était passé: la lettre de d’Artagnan à Athos, lettre à la suite de laquelle Athos avait paru si chagrin; puis la visite de Raoul à Athos, visite à la suite de laquelle Athos avait demandé ses ordres et son habit de cérémonie; puis cette entrevue avec le roi, entrevue à la suite de laquelle Athos était rentré si sombre; puis cette explication entre le père et le fils, explication à la suite de laquelle Athos avait si tristement embrassé Raoul, tandis que Raoul s’en allait si tristement chez lui; enfin l’arrivée de d’Artagnan mordant sa moustache, arrivée à la suite de laquelle M. le comte de La Fère était monté en carrosse avec d’Artagnan. Tout cela composait un drame en cinq actes fort clair, surtout pour un analyste de la force de Grimaud.

Et d’abord Grimaud eut recours aux grands moyens; il alla chercher dans le justaucorps laissé par son maître la lettre de M. d’Artagnan. Cette lettre s’y trouvait encore, et voici ce qu’elle contenait:

«Cher ami, Raoul est venu me demander des renseignements sur la conduite de Mlle de La Vallière durant le séjour de notre jeune ami à Londres. Moi, je suis un pauvre capitaine de mousquetaires dont les oreilles sont rebattues tout le jour des propos de caserne et de ruelle. Si j’avais dit à Raoul ce que je crois savoir, le pauvre garçon en fût mort; mais, moi qui suis au service du roi, je ne puis raconter les affaires du roi. Si le cœur vous en dit, marchez! La chose vous regarde plus que moi et presque autant que Raoul.»

Grimaud s’arracha une demi-pincée de cheveux. Il eût fait mieux si sa chevelure eût été plus abondante.

– Voilà, dit-il, le nœud de l’énigme. La jeune fille a fait des siennes. Ce qu’on dit d’elle et du roi est vrai. Notre jeune maître est trompé. Il doit le savoir. M. le comte a été trouver le roi et lui a dit son fait. Et puis le roi a envoyé M. d’Artagnan pour arranger l’affaire. Ah! mon Dieu, continua Grimaud, M. le comte est rentré sans son épée.

Cette découverte fit monter la sueur au front du brave homme. Il ne s’arrêta pas plus longtemps à conjecturer, il enfonça son chapeau sur la tête et courut au logis de Raoul.

Après la sortie de Louise, Raoul avait dompté sa douleur, sinon son amour, et, forcé de regarder en avant dans cette route périlleuse où l’entraînaient la folie et la rébellion, il avait vu du premier coup d’œil son père en butte à la résistance royale, puisque Athos s’était d’abord offert à cette résistance.

En ce moment de lucidité toute sympathique, le malheureux jeune homme se rappela justement les signes mystérieux d’Athos, la visite inattendue de d’Artagnan, et le résultat de tout ce conflit entre un prince et un sujet apparut à ses yeux épouvantés.

D’Artagnan en service, c’est-à-dire cloué à son poste, ne venait certes pas chez Athos pour le plaisir de voir Athos. Il venait pour lui dire quelque chose. Ce quelque chose, en d’aussi pénibles conjonctures, était un malheur ou un danger. Raoul frémit d’avoir été égoïste, d’avoir oublié son père pour son amour, d’avoir, en un mot, cherché la rêverie ou la jouissance du désespoir, alors qu’il s’agissait peut-être de repousser l’attaque imminente dirigée contre Athos.

Ce sentiment le fit bondir. Il ceignit son épée et courut d’abord à la demeure de son père. En chemin, il se heurta contre Grimaud, qui, parti du pôle opposé, s’élançait avec la même ardeur à la recherche de la vérité. Ces deux hommes s’étreignirent l’un et l’autre; ils en étaient l’un et l’autre au même point de la parabole décrite par leur imagination.

– Grimaud! s’écria Raoul.

– Monsieur Raoul! s’écria Grimaud.

– M. le comte va bien?

– Tu l’as vu?

– Non; où est-il?

– Je le cherche.

– Et M. d’Artagnan?

– Sorti avec lui.

– Quand?

– Dix minutes après votre départ.

– Comment sont-ils sortis?

– En carrosse.

– Où vont-ils?

– Je ne sais.

– Mon père a pris de l’argent?

– Non.

– Une épée?

– Non.

– Grimaud!

– Monsieur Raoul!

– J’ai idée que M. d’Artagnan venait pour…

– Pour arrêter M. le comte, n’est-ce pas?

– Oui, Grimaud.

– Je l’aurais juré!

– Quel chemin ont-ils pris?

– Le chemin des quais.

– La Bastille?

– Ah! mon Dieu, oui.

– Vite, courons!

– Oui, courons!

– Mais où cela? dit soudain Raoul avec accablement.

– Passons chez M. d’Artagnan; nous saurons peut-être quelque chose.

– Non; si l’on s’est caché de moi chez mon père, on s’en cachera partout. Allons chez… Oh! mon Dieu! mais je suis fou aujourd’hui, mon bon Grimaud.

– Quoi donc?

– J’ai oublié M. du Vallon.

– M. Porthos?

– Qui m’attend toujours! Hélas! je te le disais, je suis fou.

– Qui vous attend, où cela?

– Aux Minimes de Vincennes!

– Ah! mon Dieu! Heureusement, c’est du côté de la Bastille!

– Allons, vite!

– Monsieur, je vais faire seller les chevaux.

– Oui, mon ami, va.

Chapitre CCV – Où Porthos est convaincu sans avoir compris

Ce digne Porthos, fidèle à toutes les lois de la chevalerie antique, s’était décidé à attendre M. de Saint-Aignan jusqu’au coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir, comme Raoul avait oublié d’en prévenir son second, comme la faction commençait à être des plus longues et des plus pénibles, Porthos s’était fait apporter par le garde d’une porte quelques bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin d’avoir au moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une bouchée. Il en était aux dernières extrémités, c’est-à-dire aux dernières miettes, lorsque Raoul arriva escorté de Grimaud, et tous deux poussant à toute bride.

Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si pressés, il ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitôt de l’herbe sur laquelle il s’était mollement assis, il commença par déraidir ses genoux et ses poignets, en disant:

– Ce que c’est que d’avoir de belles habitudes! Ce drôle a fini par venir. Si je me fusse retiré, il ne trouvait personne et prenait avantage.

Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul, lequel, avec des gestes désespérés, l’aborda en criant:

– Ah! cher ami; ah! pardon; ah! que je suis malheureux!

– Raoul! fit Porthos tout surpris.

– Vous m’en vouliez? s’écria Raoul en venant embrasser Porthos.

– Moi? et de quoi?

– De vous avoir ainsi oublié. Mais, voyez-vous, j’ai la tête perdue.

– Ah bah!

– Si vous saviez, mon ami?

– Vous l’avez tué?

– Qui?

– De Saint-Aignan.

– Hélas! il s’agit bien de Saint-Aignan.

– Qu’y a-t-il encore?

– Il y a que M. le comte de La Fère doit être arrêté à l’heure qu’il est.

Porthos fit un mouvement qui eût renversé une muraille.

– Arrêté!… Par qui?

– Par d’Artagnan!

– C’est impossible, dit Porthos.

– C’est cependant la vérité, répliqua Raoul.

Porthos se tourna du côté de Grimaud en homme qui a besoin d’une seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tête.

– Et où l’a-t-on mené? demanda Porthos.

– Probablement à la Bastille.

– Qui vous le fait croire?

– En chemin, nous avons questionné des gens qui ont vu passer le carrosse, et d’autres encore qui l’ont vu entrer à la Bastille.

– Oh! oh! murmura Porthos, et il fit deux pas.

– Que décidez-vous? demanda Raoul.

– Moi? Rien. Seulement, je ne veux pas qu’Athos reste à la Bastille.

Raoul s’approcha du digne Porthos.

– Savez-vous que c’est par ordre du roi que l’arrestation s’est faite?

Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire: «Qu’est-ce que cela me fait, à moi?» Ce muet langage parut si éloquent à Raoul, qu’il n’en demanda pas davantage. Il remonta à cheval. Déjà Porthos, aidé de Grimaud, en avait fait autant.

– Dressons notre plan, dit Raoul.

– Oui, répliqua Porthos, notre plan, c’est cela, dressons-le.

Raoul poussa un grand soupir et s’arrêta soudain.

– Qu’avez-vous? demanda Porthos; une faiblesse?

– Non, l’impuissance! Avons-nous la prétention, à trois, d’aller prendre la Bastille?

– Ah! si d’Artagnan était là, répondit Porthos, je ne dis pas.

Raoul fut saisi d’admiration à la vue de cette confiance héroïque à force d’être naïve. C’étaient donc bien là ces hommes célèbres qui, à trois ou quatre, abordaient des armées ou attaquaient des châteaux! Ces hommes qui avaient épouvanté la mort, et qui survivant à tout un siècle en débris, étaient plus forts encore que les plus robustes d’entre les jeunes.

– Monsieur, dit-il à Porthos, vous venez de me faire naître une idée: il faut absolument voir M. d’Artagnan.

– Sans doute.

– Il doit être rentré chez lui, après avoir conduit mon père à la Bastille.

– Informons-nous d’abord à la Bastille, dit Grimaud, qui parlait peu, mais bien.

En effet, ils se hâtèrent d’arriver devant la forteresse. Un de ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volonté, fit que Grimaud aperçut tout à coup le carrosse qui tournait la grande porte du pont-levis. C’était au moment où d’Artagnan, comme on l’a vu, revenait de chez le roi.

En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et voir quelles personnes étaient dedans. Les chevaux étaient déjà arrêtés de l’autre côté de cette grande porte, qui se referma, tandis qu’un garde française en faction heurta du mousquet le nez du cheval de Raoul.

Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir à quoi s’en tenir sur la présence de ce carrosse qui avait renfermé son père.

– Nous le tenons, dit Grimaud.

– En attendant un peu, nous sommes sûrs qu’il sortira, n’est-ce pas, mon ami?

– À moins que d’Artagnan aussi ne soit prisonnier répliqua Porthos; auquel cas tout est perdu.

Raoul ne répondit rien. Tout était admissible. Il donna le conseil à Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue Jean-Beausire, afin d’éveiller moins de soupçons, et lui-même, avec sa vue perçante, il guetta la sortie de d’Artagnan ou celle du carrosse.

C’était le bon parti. En effet, vingt minutes ne s’étaient pas écoulées, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un éblouissement empêcha Raoul de distinguer quelles figures occupaient cette voiture. Grimaud jura qu’il avait vu deux personnes, et que son maître était une des deux. Porthos regardait tour à tour Raoul et Grimaud, espérant comprendre leur idée.

– Il est évident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce carrosse, c’est qu’on le met en liberté, ou qu’on le mène à une autre prison.

– Nous l’allons bien voir par le chemin qu’il prendra, dit Porthos.

– Si on le met en liberté, dit Grimaud, on le conduira chez lui.

– C’est vrai, dit Porthos.

– Le carrosse n’en prend pas le chemin, dit Raoul.

Et, en effet, les chevaux venaient de disparaître dans le faubourg Saint Antoine.

– Courons, dit Porthos; nous attaquerons le carrosse sur la route, et nous dirons à Athos de fuir.

– Rébellion! murmura Raoul.

Porthos lança à Raoul un second regard, digne pendant du premier. Raoul n’y répondit qu’en serrant les flancs de son cheval.

Peu d’instants après, les trois cavaliers avaient rattrapé le carrosse et le suivaient de si près, que l’haleine des chevaux humectait la caisse de la voiture.

D’Artagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot des chevaux. C’était au moment où Raoul disait à Porthos de dépasser le carrosse, pour voir quelle était la personne qui accompagnait Athos. Porthos obéit, mais il ne put rien voir; les mantelets étaient baissés.

La colère et l’impatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer ce mystère de la part des compagnons d’Athos, et il se décidait aux extrémités.

D’un autre côté, d’Artagnan avait parfaitement reconnu Porthos; il avait, sous le cuir des mantelets, reconnu également Raoul, et communiqué au comte le résultat de son observation. Ils voulaient voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degré.

Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le premier cheval du carrosse en commandant au cocher d’arrêter.

Porthos saisit le cocher et l’enleva de dessus son siège.

Grimaud tenait déjà la portière du carrosse arrêté.

Raoul ouvrit ses bras en criant:

– Monsieur le comte! monsieur le comte!

– Eh bien! c’est vous, Raoul? dit Athos ivre de joie.

– Pas mal! ajouta d’Artagnan avec un éclat de rire.

Et tous deux embrassèrent le jeune homme et Porthos, qui s’étaient emparés d’eux.

– Mon brave Porthos, excellent ami! s’écria Athos; toujours vous!

– Il a encore vingt ans! dit d’Artagnan. Bravo, Porthos!

– Dame! répondit Porthos un peu confus, nous avons cru que l’on vous arrêtait.

– Tandis que, reprit Athos, il ne s’agissait que d’une promenade dans le carrosse de M. d’Artagnan.

– Nous vous suivons depuis la Bastille, répliqua Raoul avec un ton de soupçon et de reproche.

– Où nous étions allés souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous rappelez-vous Baisemeaux, Porthos?

– Pardieu! très bien.

– Et nous y avons vu Aramis.

– À la Bastille?

– À souper.

– Ah! s’écria Porthos en respirant.

– Il nous a dit mille choses pour vous.

– Merci!

– Où va Monsieur le comte? demanda Grimaud que son maître avait déjà récompensé par un sourire.

– Nous allons à Blois, chez nous.

– Comme cela?… tout droit?

– Tout droit.

– Sans bagages?

– Oh! mon Dieu! Raoul eût été chargé de m’expédier les miens ou de me les apporter en revenant chez moi s’il y revient.

– Si rien ne l’arrête plus à Paris, dit d’Artagnan avec un regard ferme et tranchant comme l’acier douloureux comme lui, car il rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous suivre Athos.

– Rien ne m’arrête plus à Paris, dit Raoul.

– Nous partons, alors, répliqua sur-le-champ Athos.

– Et M. d’Artagnan?

– Oh! moi, j’accompagnais Athos jusqu’à la barrière seulement, et je reviens avec Porthos.

– Très bien, dit celui-ci.

– Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras autour du cou de Raoul pour l’attirer dans le carrosse, et en l’embrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas retourner doucement à Paris avec ton cheval et celui de M. du Vallon; car, Raoul et moi, nous montons à cheval ici, et laissons le carrosse à ces deux messieurs pour rentrer dans Paris; puis, une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu expédieras le tout chez nous.

– Mais, fit observer Raoul, qui cherchait à faire parler le comte, quand vous reviendrez à Paris, il ne vous restera ni linge ni effets; ce sera bien incommode.

– Je pense que, d’ici à bien longtemps, Raoul, je ne retournerai à Paris. Le dernier séjour que nous y fîmes ne m’a pas encouragé à en faire d’autres.

Raoul baissa la tête et ne dit plus un mot.

Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amené Porthos et qui sembla fort heureux de l’échange.

On s’était embrassé, on s’était serré les mains, on s’était donné mille témoignages d’éternelle amitié. Porthos avait promis de passer un mois chez Athos à son premier loisir. D’Artagnan promit de mettre à profit son premier congé; puis, ayant embrassé Raoul pour la dernière fois:

– Mon enfant, dit-il, je t’écrirai.

Il y avait tout dans ces mots de d’Artagnan, qui n’écrivait jamais. Raoul fut touché jusqu’aux larmes. Il s’arracha des mains du mousquetaire et partit.

D’Artagnan rejoignit Porthos dans le carrosse.

– Eh bien! dit-il, cher ami, en voilà une journée!

– Mais, oui, répliqua Porthos.

– Vous devez être éreinté?

– Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin d’être prêt demain.

– Et pourquoi cela?

– Pardieu! pour finir ce que j’ai commencé.

– Vous me faites frémir, mon ami; je vous vois tout effarouché. Que diable avez-vous commencé qui ne soit pas fini?

– Écoutez donc, Raoul ne s’est pas battu. Il faut que je me batte, moi!

– Avec qui?… avec le roi?

– Comment, avec le roi? dit Porthos stupéfait.

– Mais oui, grand enfant, avec le roi!

– Je vous assure que c’est avec M. de Saint-Aignan.

– Voilà ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce gentilhomme, c’est contre le roi que vous tirez l’épée.

– Ah! fit Porthos en écarquillant les yeux, vous en êtes sûr?

– Pardieu!

– Eh bien! comment arranger cela, alors?

– Nous allons tâcher de faire un bon souper, Porthos. La table du capitaine des mousquetaires est agréable. Vous y verrez le beau de Saint-Aignan, et vous boirez à sa santé.

– Moi? s’écria Porthos avec horreur.

– Comment! dit d’Artagnan, vous refusez de boire à la santé du roi?

– Mais, corbœuf! je ne vous parle pas du roi; je vous parle de M. de Saint-Aignan.

– Mais puisque je vous répète que c’est la même chose.

– Ah!… très bien, alors, dit Porthos vaincu.

– Vous comprenez, n’est-ce pas?

– Non, dit Porthos; mais c’est égal.

– Oui, c’est égal, répliqua d’Artagnan; allons souper, Porthos.

Chapitre CCVI – La société de M. de Baisemeaux

On n’a pas oublié qu’en sortant de la Bastille d’Artagnan et le comte de La Fère y avaient laissé Aramis en tête à tête avec Baisemeaux.

Baisemeaux ne s’aperçut pas le moins du monde, une fois ses deux convives sortis, que la conversation souffrît de leur absence. Il croyait que le vin de dessert, et celui de la Bastille était excellent, il croyait, disons-nous, que le vin de dessert était un stimulant suffisant pour faire parler un homme de bien. Il connaissait mal Sa Grandeur, qui n’était jamais plus impénétrable qu’au dessert. Mais Sa Grandeur connaissait à merveille M. de Baisemeaux, en comptant pour faire parler le gouverneur sur le moyen que celui-ci regardait comme efficace.

La conversation, sans languir en apparence, languissait donc en réalité; car Baisemeaux, non seulement parlait à peu près seul, mais encore ne parlait que de ce singulier événement de l’incarcération d’Athos, suivie de cet ordre si prompt de le mettre en liberté.

Baisemeaux, d’ailleurs, n’avait pas été sans remarquer que les deux ordres, ordre d’arrestation et ordre de mise en liberté, étaient tous deux de la main du roi. Or, le roi ne se donnait la peine d’écrire de pareils ordres que dans les grandes circonstances. Tout cela était fort intéressant, et surtout très obscur pour Baisemeaux mais, comme tout cela était fort clair pour Aramis, celui-ci n’attachait pas à cet événement la même importance qu’y attachait le bon gouverneur.

D’ailleurs, Aramis se dérangeait rarement pour rien, et il n’avait pas encore dit à M. Baisemeaux pour quelle cause il s’était dérangé.

Aussi, au moment où Baisemeaux en était au plus fort de sa dissertation, Aramis l’interrompit tout à coup.

– Dites-moi, cher monsieur de Baisemeaux, dit-il est-ce que vous n’avez jamais à la Bastille d’autres distractions que celles auxquelles j’ai assisté pendant les deux ou trois visites que j’ai eu l’honneur de vous faire?

L’apostrophe était si inattendue, que le gouverneur, comme une girouette qui reçoit tout à coup une impulsion opposée à celle du vent, en demeura tout étourdi.

– Des distractions? dit-il. Mais j’en ai continuellement, monseigneur.

– Oh! à la bonne heure! Et ces distractions?

– Sont de toute nature.

– Des visites, sans doute?

– Des visites? Non. Les visites ne sont pas communes à la Bastille.

– Comment, les visites sont rares?

– Très rares.

– Même de la part de votre société?

– Qu’appelez-vous de ma société?… Mes prisonniers?

– Oh! non. Vos prisonniers!… Je sais que c’est vous qui leur faites des visites, et non pas eux qui vous en font. J’entends par votre société, mon cher de Baisemeaux, la société dont vous faites partie.

Baisemeaux regarda fixement Aramis; puis, comme si ce qu’il avait supposé un instant était impossible:

– Oh! dit-il, j’ai bien peu de société à présent. S’il faut que je vous l’avoue, cher monsieur d’Herblay, en général, le séjour de la Bastille paraît sauvage et fastidieux aux gens du monde. Quant aux dames, ce n’est jamais sans un certain effroi, que j’ai toutes les peines de la terre à calmer, qu’elles parviennent jusqu’à moi. En effet, comment ne trembleraient-elles pas un peu, pauvres femmes, en voyant ces tristes donjons, et en pensant qu’ils sont habités par de pauvres prisonniers qui…

Et, au fur et à mesure que les yeux de Baisemeaux se fixaient sur le visage d’Aramis, la langue du bon gouverneur s’embarrassait de plus en plus, si bien qu’elle finit par se paralyser tout à fait.

– Non, vous ne comprenez pas, mon cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, vous ne comprenez pas… Je ne veux point parler de la société en général, mais d’une société particulière, de la société à laquelle vous êtes affilié, enfin.

Baisemeaux laissa presque tomber le verre plein de muscat qu’il allait porter à ses lèvres.

– Affilié? dit-il, affilié?

– Mais sans doute, affilié, répéta Aramis avec le plus grand sang-froid. N’êtes-vous donc pas membre d’une société secrète, mon cher monsieur de Baisemeaux?

– Secrète?

– Secrète ou mystérieuse.

– Oh! monsieur d’Herblay!…

– Voyons, ne vous défendez pas.

– Mais croyez bien…

– Je crois ce que je sais.

– Je vous jure!…

– Écoutez-moi, cher monsieur de Baisemeaux, je dis oui, vous dites non; l’un de nous est nécessairement dans le vrai, et l’autre inévitablement dans le faux.

– Eh bien?

– Eh bien! nous allons tout de suite nous reconnaître.

– Voyons, dit Baisemeaux, voyons.

– Buvez donc votre verre de muscat, cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis. Que diable! vous avez l’air tout effaré.

– Mais non, pas le moins du monde, non.

– Buvez, alors.

Baisemeaux but, mais il avala de travers.

– Eh bien! reprit Aramis, si, disais-je, vous ne faites point partie d’une société secrète, mystérieuse, comme vous voudrez, l’épithète n’y fait rien; si, dis-je, vous ne faites point partie d’une société pareille à celle que je veux désigner, eh bien! vous ne comprendrez pas un mot à ce que je vais dire: voilà tout.

– Oh! soyez sûr d’avance que je ne comprendrai rien.

– À merveille, alors.

– Essayez, voyons.

– C’est ce que je vais faire. Si, au contraire, vous êtes un des membres de cette société, vous allez tout de suite me répondre oui ou non.

– Faites la question, poursuivit Baisemeaux en tremblant.

– Car, vous en conviendrez, cher monsieur Baisemeaux, continua Aramis avec la même impassibilité, il est évident que l’on ne peut faire partie d’une société, il est évident qu’on ne peut jouir des avantages que la société produit aux affiliés, sans être astreint soi-même à quelques petites servitudes?

– En effet, balbutia Baisemeaux, cela se concevrait si…

– Eh bien! donc, reprit Aramis, il y a dans la société dont je vous parlais, et dont, à ce qu’il paraît, vous ne faites point partie…

– Permettez, dit Baisemeaux, je ne voudrais cependant pas dire absolument…

– Il y a un engagement pris par tous les gouverneurs et capitaines de forteresse affiliés à l’ordre.

Baisemeaux pâlit.

– Cet engagement, continua Aramis d’une voix ferme, le voici.

Baisemeaux se leva, en proie à une indicible émotion.

– Voyons, cher monsieur d’Herblay, dit-il, voyons.

Aramis dit alors ou plutôt récita le paragraphe suivant, de la même voix que s’il eût lu dans un livre:

«Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre.»

Il s’arrêta. Baisemeaux faisait peine à voir, tant il était pâle et tremblant.

– Est-ce bien là le texte de l’engagement? demanda tranquillement Aramis.

– Monseigneur!… fit Baisemeaux.

– Ah! bien, vous commencez à comprendre, je crois?

– Monseigneur, s’écria Baisemeaux, ne vous jouez pas ainsi de mon pauvre esprit; je me trouve bien peu de chose auprès de vous, si vous avez le malin désir de me tirer les petits secrets de mon administration.

– Oh! non pas, détrompez-vous, cher Monsieur de Baisemeaux; ce n’est point aux petits secrets de votre administration que j’en veux, c’est à ceux de votre conscience.

– Eh bien! soit, de ma conscience, cher monsieur d’Herblay. Mais ayez un peu d’égard à ma situation, qui n’est point ordinaire.

– Elle n’est point ordinaire, mon cher monsieur, poursuivit l’inflexible Aramis, si vous êtes agrégé à cette société; mais elle est toute naturelle, si, libre de tout engagement, vous n’avez à répondre qu’au roi.

– Eh bien! monsieur, eh bien! non! je n’obéis qu’au roi. À qui donc, bon Dieu! voulez-vous qu’un gentilhomme français obéisse, si ce n’est au roi?

Aramis ne bougea point; mais, avec sa voix si suave:

– Il est bien doux, dit-il, pour un gentilhomme français, pour un prélat de France, d’entendre s’exprimer ainsi loyalement un homme de votre mérite, cher monsieur de Baisemeaux, et, vous ayant entendu, de ne plus croire que vous.

– Avez-vous douté, monsieur?

– Moi? oh! non.

– Ainsi, vous ne doutez plus?

– Je ne doute plus qu’un homme tel que vous, monsieur, dit sérieusement Aramis, ne serve fidèlement les maîtres qu’il s’est donnés volontairement.

– Les maîtres? s’écria Baisemeaux.

– J’ai dit les maîtres.

– Monsieur d’Herblay, vous badinez encore, n’est-ce pas?

– Oui, je conçois, c’est une situation plus difficile d’avoir plusieurs maîtres que d’en avoir un seul; mais cet embarras vient de vous, cher monsieur de Baisemeaux, et je n’en suis pas la cause.

– Non, certainement, répondit le pauvre gouverneur plus embarrassé que jamais. Mais que faites-vous? Vous vous levez?

– Assurément.

– Vous partez?

– Je pars, oui.

– Mais que vous êtes donc étrange avec moi, monseigneur!

– Moi, étrange? où voyez-vous cela?

– Voyons, avez-vous juré de me mettre à la torture?

– Non, j’en serais au désespoir.

– Restez, alors.

– Je ne puis.

– Et, pourquoi?

– Parce que je n’ai plus rien à faire ici, et qu’au contraire, j’ai des devoirs ailleurs.

– Des devoirs, si tard?

– Oui. Comprenez donc, cher monsieur de Baisemeaux; on m’a dit, d’où je viens: «Ledit gouverneur ou capitaine laissera pénétrer quand besoin sera, sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre.» Je suis venu; vous ne savez pas ce que je veux dire, je m’en retourne dire aux gens qu’ils se sont trompés et qu’ils aient à m’envoyer ailleurs.

– Comment! vous êtes?… s’écria Baisemeaux regardant Aramis presque avec effroi.

– Le confesseur affilié à l’ordre, dit Aramis sans changer de voix.

Mais, si douces que fussent ces paroles, elles firent sur le pauvre gouverneur l’effet d’un coup de tonnerre. Baisemeaux devint livide, et il lui sembla que les beaux yeux d’Aramis étaient deux lames de feu, plongeant jusqu’au fond de son cœur.

– Le confesseur! murmura-t-il; vous, monseigneur, le confesseur de l’ordre?

– Oui, moi; mais nous n’avons rien à démêler ensemble, puisque vous n’êtes point affilié.

– Monseigneur…

– Et je comprends que, n’étant pas affilié, vous vous refusiez à suivre les commandements.

– Monseigneur, je vous en supplie, reprit Baisemeaux, daignez m’entendre.

– Pourquoi?

– Monseigneur, je ne dis pas que je ne fasse point partie de l’ordre…

– Ah! ah!

– Je ne dis pas que je me refuse à obéir.

– Ce qui vient de se passer ressemble cependant bien à de la résistance, monsieur de Baisemeaux.

– Oh! non, monseigneur, non; seulement, j’ai voulu m’assurer…

– Vous assurer de quoi? dit Aramis avec un air de suprême dédain.

– De rien, monseigneur.

Baisemeaux baissa la voix et s’inclina devant le prélat.

– Je suis en tout temps, en tout lieu, à la disposition de mes maîtres, dit-il; mais…

– Fort bien! Je vous aime mieux ainsi, monsieur.

Aramis reprit sa chaise et tendit son verre à Baisemeaux, qui ne put jamais le remplir, tant la main lui tremblait.

– Vous disiez: mais, reprit Aramis.

– Mais, reprit le pauvre homme, n’étant pas prévenu, j’étais loin de m’attendre…

– Est-ce que l’Évangile ne dit pas: «Veillez, car le moment n’est connu que de Dieu.» Est-ce que les prescriptions de l’ordre ne disent pas: «Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le vouloir.» Et sous quel prétexte n’attendiez-vous pas le confesseur, monsieur de Baisemeaux?

– Parce qu’il n’y a en ce moment aucun prisonnier malade à la Bastille, monseigneur.

Aramis haussa les épaules.

– Qu’en savez-vous? dit-il.

– Mais il me semble…

– Monsieur de Baisemeaux, dit Aramis en se renversant dans son fauteuil, voici votre valet qui veut vous parler.

En ce moment, en effet, le valet de Baisemeaux parut au seuil de la porte.

– Qu’y a-t-il? demanda vivement Baisemeaux.

– Monsieur le gouverneur, dit le valet, c’est le rapport du médecin de la maison qu’on vous apporte.

Aramis regarda M. de Baisemeaux de son œil clair et assuré.

– Eh bien! faites entrer le messager, dit-il.

Le messager entra, salua, et remit le rapport.

Baisemeaux jeta les yeux dessus, et, relevant la tête:

– Le deuxième Bertaudière est malade! dit-il avec surprise.

– Que disiez-vous donc, cher monsieur de Baisemeaux, que tout le monde se portait bien dans votre hôtel? dit négligemment Aramis.

Et il but une gorgée de muscat, sans cesser de regarder Baisemeaux. Alors, le gouverneur, ayant fait de la tête un signe au messager, et celui-ci étant sorti:

– Je crois, dit-il, en tremblant toujours, qu’il y a dans le paragraphe: «Sur la demande du prisonnier»?

– Oui, il y a cela, répondit Aramis; mais voyez donc ce que l’on vous veut, cher monsieur de Baisemeaux.

En effet, un sergent passait sa tête par l’entrebâillement de la porte.

– Qu’est-ce encore? s’écria Baisemeaux. Ne peut-on me laisser dix minutes de tranquillité?

– Monsieur le gouverneur, dit le sergent, le malade de la deuxième Bertaudière a chargé son geôlier de vous demander un confesseur.

Baisemeaux faillit tomber à la renverse.

Aramis dédaigna de le rassurer, comme il avait dédaigné de l’épouvanter.

– Que faut-il répondre? demanda Baisemeaux.

– Mais, ce que vous voudrez, répondit Aramis en se pinçant les lèvres; cela vous regarde; je ne suis pas gouverneur de la Bastille, moi.

– Dites, s’écria vivement Baisemeaux, dites au prisonnier qu’il va avoir ce qu’il demande.

Le sergent sortit.

– Oh! monseigneur, monseigneur! murmura Baisemeaux, comment me serais-je douté?… comment aurais-je prévu?

– Qui vous disait de vous douter? qui vous priait de prévoir? répondit dédaigneusement Aramis. L’ordre se doute, l’ordre sait, l’ordre prévoit: n’est-ce pas suffisant?

– Qu’ordonnez-vous? ajouta Baisemeaux.

– Moi? Rien. Je ne suis qu’un pauvre prêtre, un simple confesseur. M’ordonnez-vous d’aller voir le malade?

– Oh! monseigneur, je ne vous l’ordonne pas, je vous en prie.

– C’est bien. Alors, conduisez-moi.

Chapitre CCVII – Prisonnier

Depuis cette étrange transformation d’Aramis en confesseur de l’ordre, Baisemeaux n’était plus le même homme.

Jusque-là, Aramis avait été pour le digne gouverneur un prélat auquel il devait le respect, un ami auquel il devait la reconnaissance; mais, à partir de la révélation qui venait de bouleverser toutes ses idées, il était inférieur et Aramis était un chef.

Il alluma lui-même un falot, appela un porte-clefs, et, se retournant vers Aramis:

– Aux ordres de Monseigneur, dit-il.

Aramis se contenta de faire un signe de tête qui voulait dire: «C’est bien!» et un signe de la main qui voulait dire: «Marchez devant!» Baisemeaux se mit en route. Aramis le suivit.

Il faisait une belle nuit étoilée; les pas des trois hommes retentissaient sur la dalle des terrasses, et le cliquetis des clefs pendues à la ceinture du guichetier montait jusqu’aux étages des tours, comme pour rappeler aux prisonniers que la liberté était hors de leur atteinte.

On eût dit que le changement qui s’était opéré dans Baisemeaux s’était étendu jusqu’au porte-clefs. Ce porte-clefs, le même qui, à la première visite d’Aramis, s’était montré si curieux et si questionneur, était devenu non seulement muet, mais même impassible. Il baissait la tête et semblait craindre d’ouvrir les oreilles.

On arriva ainsi au pied de la Bertaudière, dont les deux étages furent gravis silencieusement et avec une certaine lenteur; car Baisemeaux, tout en obéissant, était loin de mettre un grand empressement à obéir.

Enfin, on arriva à la porte; le guichetier n’eut pas besoin de chercher la clef, il l’avait préparée. La porte s’ouvrit.

Baisemeaux se disposait à entrer chez le prisonnier; mais, l’arrêtant sur le seuil:

– Il n’est pas écrit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la confession du prisonnier.

Baisemeaux s’inclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot des mains du guichetier et entra; puis d’un geste, il fit signe que l’on refermât la porte derrière lui.

Pendant un instant, il se tint debout, l’oreille tendue, écoutant si Baisemeaux et le porte-clefs s’éloignaient; puis, lorsqu’il se fut assuré, par la décroissance du bruit, qu’ils avaient quitté la tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui.

Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la Bastille, excepté qu’il était plus neuf, sous des rideaux amples et fermés à demi, reposait le jeune homme près duquel, une fois déjà, nous avons introduit Aramis.

Suivant l’usage de la prison, le captif était sans lumière. À l’heure du couvre-feu, il avait dû éteindre sa bougie. On voit combien le prisonnier était favorisé, puisqu’il avait ce rare privilège de garder de la lumière jusqu’au moment du couvre-feu.

Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus, supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes, encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché à son dernier repas.

Aramis vit, sur le lit, le jeune homme étendu, le visage à demi caché sous ses deux bras.

L’arrivée du visiteur ne le fit point changer de posture; il attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie à l’aide du falot, repoussa doucement le fauteuil et s’approcha du lit avec un mélange visible d’intérêt et de respect.

Le jeune homme souleva la tête.

– Que me veut-on? demanda-t-il.

– N’avez-vous pas désiré un confesseur?

– Oui.

– Parce que vous êtes malade?

– Oui.

– Bien malade?

Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux pénétrants, et dit:

– Je vous remercie.

Puis, après un silence:

– Je vous ai déjà vu, continua-t-il.

Aramis s’inclina. Sans doute, l’examen que le prisonnier venait de faire, cette révélation d’un caractère froid, rusé et dominateur, empreint sur la physionomie de l’évêque de Vannes, était peu rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta:

– Je vais mieux.

– Alors? demanda Aramis.

– Alors, allant mieux, je n’ai plus le même besoin d’un confesseur, ce me semble.

– Pas même du cilice que vous annonçait le billet que vous avez trouvé dans votre pain?

Le jeune homme tressaillit; mais, avant qu’il eût répondu ou nié:

– Pas même, continua Aramis, de cet ecclésiastique de la bouche duquel vous avez une importante révélation à attendre?

– S’il en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son oreiller, c’est différent; j’écoute.

Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet air de majesté simple et aisée qu’on n’acquiert jamais, si Dieu ne l’a mis dans le sang ou dans le cœur.

– Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier.

Aramis obéit en s’inclinant.

– Comment vous trouvez-vous à la Bastille? demanda l’évêque.

– Très bien.

– Vous ne souffrez pas?

– Non.

– Vous ne regrettez rien?

– Rien.

– Pas même la liberté?

– Qu’appelez-vous la liberté, monsieur, demanda le prisonnier avec l’accent d’un homme qui se prépare à une lutte.

– J’appelle la liberté, les fleurs, l’air, le jour, les étoiles, le bonheur de courir où vous portent vos jambes nerveuses de vingt ans.

Le jeune homme sourit; il eût été difficile de dire si c’était de résignation ou de dédain.

– Regardez, dit-il, j’ai là, dans ce vase du Japon, deux roses, deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le jardin du gouverneur; elles sont écloses ce matin et ont ouvert sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs feuilles, elles ouvraient le trésor de leur parfum; ma chambre en est tout embaumée. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs. Pourquoi donc voulez-vous que je désire d’autres fleurs, puisque j’ai les plus belles de toutes?

Aramis regarda le jeune homme avec surprise.

– Si les fleurs sont la liberté, reprit mélancoliquement le captif, j’ai donc la liberté, puisque j’ai les fleurs.

– Oh! mais l’air! s’écria Aramis; l’air si nécessaire à la vie?

– Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fenêtre continua le prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent roule ses tourbillons de glace, de feu, de tièdes vapeurs ou de douces brises. L’air qui vient de là caresse mon visage, quand, monté sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras passé autour du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide.

Le front d’Aramis se rembrunissait à mesure que parlait le jeune homme.

– Le jour? continua-t-il. J’ai mieux que le jour, j’ai le soleil, un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la fenêtre, il trace dans ma chambre un grand carré long qui part de la fenêtre même et va mordre la tenture de mon lit jusqu’aux franges. Ce carré lumineux grandit de dix heures à midi, et décroît de une heure à trois, lentement, comme si, ayant eu hâte de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon disparaît, j’ai joui quatre heures de sa présence. Est-ce que ça ne suffit pas? on m’a dit qu’il y avait des malheureux qui creusaient des carrières, des ouvriers qui travaillaient aux mines, et qui ne le voyaient jamais.

Aramis s’essuya le front.

– Quant aux étoiles, qui sont douces à voir, continua le jeune homme, elles se ressemblent toutes, sauf l’éclat et la grandeur. Moi, je suis favorisé; car, si vous n’eussiez allumé cette bougie, vous eussiez pu voir la belle étoile que je voyais de mon lit avant votre arrivée, et dont le rayonnement caressait mes yeux.

Aramis baissa la tête: il se sentait submergé, sous le flot amer de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivité.

– Voilà donc pour les fleurs, pour l’air, pour le jour et pour les étoiles, dit le jeune homme avec la même tranquillité. Reste la promenade. Est-ce que, toute la journée, je ne me promène pas dans le jardin du gouverneur s’il fait beau, ici s’il pleut, au frais s’il fait chaud, au chaud s’il fait froid, grâce à ma cheminée pendant l’hiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le prisonnier avec une expression qui n’était pas exempte d’une certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut espérer, tout ce que peut désirer un homme.

– Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tête; mais il me semble que vous oubliez Dieu.

– J’ai, en effet, oublié Dieu, répondit le prisonnier sans s’émouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela? À quoi bon parler de Dieu aux prisonniers?

Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la résignation d’un martyr avec le sourire d’un athée.

– Est-ce que Dieu n’est pas dans toutes choses? murmura-t-il d’un ton de reproche.

– Dites au bout de toute chose, répondit le prisonnier fermement.

– Soit! dit Aramis; mais revenons au point d’où nous sommes partis.

– Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme.

– Je suis votre confesseur.

– Oui.

– Eh bien! comme mon pénitent, vous me devez la vérité.

– Je ne demande pas mieux que de vous la dire.

– Tout prisonnier a commis le crime qui l’a fait mettre en prison. Quel crime avez-vous commis, vous?

– Vous m’avez déjà demandé cela, la première fois que vous m’avez vu, dit le prisonnier.

– Et vous avez éludé ma réponse, cette fois, comme aujourd’hui.

– Et pourquoi, aujourd’hui, pensez-vous que je vous répondrai?

– Parce que, aujourd’hui, je suis votre confesseur.

– Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime j’ai commis, expliquez-moi ce que c’est qu’un crime. Or, comme je ne sais rien en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas criminel.

– On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que l’on sait que des crimes ont été commis.

Le prisonnier prêtait une attention extrême.

– Oui, dit-il après un moment de silence, je comprends; oui, vous avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette façon, je fusse criminel aux yeux des grands.

– Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir entrevu, non pas le défaut, mais la jointure de la cuirasse.

– Non, je ne sais rien, répondit le jeune homme; mais je pense quelquefois, et je me dis, à ces moments là…

– Que vous dites-vous?

– Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je devinerais bien des choses.

– Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience.

– Alors, je m’arrête.

– Vous vous arrêtez?

– Oui, ma tête est lourde, mes idées deviennent tristes, je sens l’ennui qui me prend; je désire…

– Quoi?

– Je n’en sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au désir de choses que je n’ai pas, moi qui suis si content de ce que j’ai.

– Vous craignez la mort? dit Aramis avec une légère inquiétude.

– Oui, dit le jeune homme en souriant.

Aramis sentit le froid de ce sourire et frémit.

– Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que vous n’en dites, s’écria-t-il.

– Mais vous, répondit le prisonnier, vous qui me faites dire de vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demandé, entrez ici en me promettant tout un monde de révélations, d’où vient que c’est vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou déposons-le ensemble.

Aramis sentit à la fois la force et la justesse de ce raisonnement.

– Je n’ai point affaire à un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons, avez-vous de l’ambition? dit-il tout haut sans avoir préparé le prisonnier à la transition.

– Qu’est-ce que cela, de l’ambition? demanda le jeune homme.

– C’est, répondit Aramis, un sentiment qui pousse l’homme à désirer plus qu’il n’a.

– J’ai dit que j’étais content, monsieur, mais il est possible que je me trompe. J’ignore ce que c’est que l’ambition, mais il est possible que j’en aie. Voyons ouvrez-moi l’esprit, je ne demande pas mieux.

– Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-delà son état.

– Je ne convoite rien par-delà mon état, dit le jeune homme avec une assurance qui, encore une fois fit tressaillir l’évêque de Vannes.

Il se tut. Mais, à voir les yeux ardents, le front plissé, l’attitude réfléchie du captif, on sentait bien qu’il attendait autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit.

– Vous m’avez menti, la première fois que je vous ai vu, dit-il.

– Menti? s’écria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec un tel accent dans la voix, avec un tel éclair dans les yeux, qu’Aramis recula malgré lui.

– Je veux dire, reprit Aramis en s’inclinant, que vous m’avez caché ce que vous savez de votre enfance.

– Les secrets d’un homme sont à lui, monsieur, dit le prisonnier, et non au premier venu.

– C’est vrai, dit Aramis en s’inclinant plus bas que la première fois, c’est vrai, pardonnez, mais aujourd’hui, suis-je encore pour vous le premier venu; Je vous en supplie, répondez, monseigneur!

Ce titre causa un léger trouble au prisonnier; cependant il ne parut point étonné qu’on le lui donnât.

– Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il.

– Oh! si j’osais, je prendrais votre main, et je la baiserais.

Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main à Aramis, mais l’éclair qui avait jailli de ses yeux s’éteignit au bord de sa paupière, et sa main se retira froide et défiante.

– Baiser la main d’un prisonnier! dit-il en secouant la tête, à quoi bon?

– Pourquoi m’avez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous trouviez bien ici? pourquoi m’avez vous dit que vous n’aspiriez à rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, m’empêchez-vous d’être franc à mon tour?

Le même éclair reparut pour la troisième fois aux yeux du jeune homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien amener.

– Vous vous défiez de moi? dit Aramis.

– À quel propos, monsieur?

– Oh! par une raison bien simple: c’est que, si vous savez ce que vous devez savoir, vous devez vous défier de tout le monde.

– Alors, ne vous étonnez pas que je me délie, puisque vous me soupçonnez de savoir ce que je ne sais pas.

Aramis était frappé d’admiration pour cette énergique résistance.

– Oh! vous me désespérez, monseigneur! s’écriât-il en frappant du poing sur le fauteuil.

– Et moi, je ne vous comprends pas monsieur.

– Eh bien! tâchez de me comprendre.

Le prisonnier regarda fixement Aramis.

– Il me semble parfois, continua celui-ci, que j’ai devant les yeux l’homme que je cherche… et puis…

– Et puis… cet homme disparaît, n’est-ce pas? dit le prisonnier en souriant. Tant mieux!

– Décidément, reprit-il, je n’ai rien à dire à un homme qui se défie de moi au point que vous le faites.

– Et moi, ajouta le prisonnier du même ton, rien à dire à l’homme qui ne veut pas comprendre qu’un prisonnier doit se défier de tout.

– Même de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! c’est trop de prudence, monseigneur!

– De mes anciens amis? vous êtes un de mes anciens amis, vous?

– Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus d’avoir vu autrefois, dans le village où s’écoula votre première enfance?…

– Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier.

– Noisy-le-Sec, monseigneur, répondit fermement Aramis.

– Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avouât ou niât.

– Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument continuer ce jeu, restons-en là. Je viens pour vous dire beaucoup de choses, c’est vrai; mais il faut me laisser voir que ces choses, vous avez, de votre côté, le désir de les connaître. Avant de parler, avant de déclarer les choses si importantes que je recèle en moi, convenez-en, j’eusse eu besoin d’un peu d’aide sinon de franchise, d’un peu de sympathie sinon de confiance. Eh bien! vous vous tenez renfermé dans une prétendue ignorance qui me paralyse… Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort ignorant que vous soyez, ou si fort indifférent que vous feigniez d’être, vous n’en êtes pas moins ce que vous êtes, monseigneur, et rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas.

– Je vous promets, répondit le prisonnier, de vous écouter sans impatience. Seulement, il me semble que j’ai le droit de vous répéter cette question que je vous ai déjà faite: Qui êtes-vous?

– Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, d’avoir vu à Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vêtue ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans les cheveux?

– Oui, dit le jeune homme: une fois j’ai demandé le nom de ce cavalier, et l’on m’a dit qu’il s’appelait l’abbé d’Herblay. Je me suis étonné que cet abbé eût l’air si guerrier, et l’on m’a répondu qu’il n’y avait rien d’étonnant à cela, attendu que c’était un mousquetaire du roi Louis XIII.

– Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abbé alors, évêque de Vannes depuis, votre confesseur aujourd’hui, c’est moi.

– Je le sais. Je vous avais reconnu.

– Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que j’y ajoute une chose que vous ne savez pas: c’est que si la présence ici de ce mousquetaire, de cet abbé, de cet évêque, de ce confesseur était connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout risqué pour venir à vous verrait reluire la hache du bourreau au fond d’un cachot plus sombre et plus perdu que ne l’est le vôtre.

En écoutant ces mots fermement accentués, le jeune homme s’était soulevé sur son lit, et avait plongé des regards de plus en plus avides dans les regards d’Aramis.

Le résultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre quelque confiance.

– Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec la femme…

Il s’arrêta.

– Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, n’est-ce pas, monseigneur?

– Oui.

– Savez-vous quelle était cette dame?

Un éclair parut près de jaillir de l’œil du prisonnier.

– Je sais que c’était une dame de la Cour, dit-il.

– Vous vous la rappelez bien, cette dame?

– Oh! mes souvenirs ne peuvent être bien confus sous ce rapport, dit le jeune prisonnier; j’ai vu une fois cette dame avec un homme de quarante-cinq ans, à peu près, j’ai vu une fois cette dame avec vous et avec la dame à la robe noire et aux rubans couleur de feu; je l’ai revue deux fois depuis avec la même personne. Ces quatre personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon geôlier et le gouverneur, sont les seules personnes à qui j’aie jamais parlé, et, en vérité, presque les seules personnes que j’aie jamais vues.

– Mais vous étiez donc en prison?

– Si je suis en prison ici, relativement j’étais libre là-bas, quoique ma liberté fût bien restreinte; une maison d’où je ne sortais pas, un grand jardin entouré de murs que je ne pouvais franchir: c’était ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y êtes venu. Au reste, habitué à vivre dans les limites de ces murs et de cette maison, je n’ai jamais désiré en sortir. Donc, vous comprenez, monsieur, n’ayant rien vu de ce monde je ne puis rien désirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez forcé de tout m’expliquer.

– Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant; car c’est mon devoir.

– Eh bien! commencez donc par me dire ce qu’était mon gouverneur.

– Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnête gentilhomme surtout, un précepteur à la fois pour votre corps et pour votre âme. Avez-vous jamais eu à vous en plaindre?

– Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme m’a dit souvent que mon père et ma mère étaient morts; ce gentilhomme mentait-il ou disait-il la vérité?

– Il était forcé de suivre les ordres qui lui étaient donnés.

– Alors il mentait donc?

– Sur un point. Votre père est mort.

– Et ma mère?

– Elle est morte pour vous.

– Mais, pour les autres, elle vit, n’est-ce pas?

– Oui.

– Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamné à vivre dans l’obscurité d’une prison?

– Hélas! je le crois.

– Et cela, continua le jeune homme, parce que ma présence dans le monde révélerait un grand secret?

– Un grand secret, oui.

– Pour faire enfermer à la Bastille un enfant tel que je l’étais, il faut que mon ennemi soit bien puissant.

– Il l’est.

– Plus puissant que ma mère, alors?

– Pourquoi cela?

– Parce que ma mère m’eût défendu.

Aramis hésita.

– Plus puissant que votre mère, oui, monseigneur.

– Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient été enlevés et pour qu’on m’ait séparé d’eux ainsi, j’étais donc ou ils étaient donc un bien grand danger pour mon ennemi?

– Oui, un danger dont votre ennemi s’est délivré en faisant disparaître le gentilhomme et la nourrice, répondit tranquillement Aramis.

– Disparaître? demanda le prisonnier. Mais de quelle façon ont-ils disparu?

– De la façon la plus sûre, répondit Aramis: ils sont morts.

Le jeune homme pâlit légèrement et passa une main tremblante sur son visage.

– Par le poison? demanda-t-il.

– Par le poison.

Le prisonnier réfléchit un instant.

– Pour que ces deux innocentes créatures, reprit-il, mes seuls soutiens, aient été assassinées le même jour, il faut que mon ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la nécessité; car ce digne gentilhomme et cette pauvre femme n’avaient jamais fait de mal à personne.

– La nécessité est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi est-ce une nécessité qui me fait, à mon grand regret, vous dire que ce gentilhomme et cette nourrice ont été assassinés.

– Oh! vous ne m’apprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en fronçant le sourcil.

– Comment cela?

– Je m’en doutais.

– Pourquoi?

– Je vais vous le dire.

En ce moment, le jeune homme, s’appuyant sur ses deux coudes, s’approcha du visage d’Aramis avec une telle expression de dignité, d’abnégation, de défi même, que l’évêque sentit l’électricité de l’enthousiasme monter en étincelles dévorantes de son cœur flétri à son crâne dur comme l’acier.

– Parlez, monseigneur. Je vous ai déjà dit que j’expose ma vie en vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la recevoir comme rançon de la vôtre.

– Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupçonnais que l’on avait tué ma nourrice et mon gouverneur.

– Que vous appeliez votre père.

– Oui, que j’appelais mon père, mais dont je savais bien que je n’étais pas le fils.

– Qui vous avait fait supposer?…

– De même que vous êtes, vous, trop respectueux pour un ami, lui était trop respectueux pour un père.

– Moi, dit Aramis, je n’ai pas le dessein de me déguiser.

Le jeune homme fit un signe de tête et continua:

– Sans doute, je n’étais pas destiné à demeurer éternellement enfermé, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire, maintenant surtout, c’est le soin qu’on prenait de faire de moi un cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui était près de moi m’avait appris tout ce qu’il savait lui-même: les mathématiques, un peu de géométrie, d’astronomie, l’escrime, le manège. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle basse, et montais à cheval dans le jardin. Eh bien! un matin, c’était pendant l’été, car il faisait une grande chaleur, je m’étais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-là, ne m’avait, excepté le respect de mon gouverneur, instruit ou donné des soupçons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes, d’air et de soleil; je venais d’avoir quinze ans.

– Alors, il y a huit ans de cela?

– Oui, à peu près; j’ai perdu la mesure du temps.

– Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous encourager au travail?

– Il me disait qu’un homme doit chercher à se faire sur la terre une fortune que Dieu lui a refusée en naissant; il ajoutait que, pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et que nul ne s’intéressait ou ne s’intéresserait jamais à ma personne. J’étais donc dans cette salle basse, et, fatigué par ma leçon d’escrime, je m’étais endormi. Mon gouverneur était dans sa chambre, au premier étage, juste au-dessus de moi. Soudain j’entendis comme un petit cri poussé par mon gouverneur. Puis il appela: «Perronnette! Perronnette!» C’était ma nourrice qu’il appelait.

– Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez.

– Sans doute elle était au jardin, car mon gouverneur descendit l’escalier avec précipitation. Je me levai, inquiet de le voir inquiet lui-même. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au jardin, en criant toujours: «Perronnette! Perronnette!» Les fenêtres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de ces fenêtres étaient fermés; mais, par une fente du volet, je vis mon gouverneur s’approcher d’un large puits situé presque au-dessous des fenêtres de son cabinet de travail. Il se pencha sur la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en faisant de grands gestes effarés. D’où j’étais, je pouvais non seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j’entendis donc.

– Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis.

«- Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla au-devant d’elle, la prit par le bras et l’entraîna vivement vers la margelle; après quoi, se penchant avec elle dans le puits, il lui dit:

– Regardez, regardez, quel malheur!

– Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu’y a-t-il?

– Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre?

Et il étendait la main vers le fond du puits.

– Quelle lettre? demanda la nourrice.

– Cette lettre que vous voyez là-bas, c’est la dernière lettre de la reine.

À ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour mon père, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et l’humilité, en correspondance avec la reine!

– La dernière lettre de la reine? s’écria dame Perronnette sans paraître étonnée autrement que de voir cette lettre au fond du puits. Et comment est elle là?

– Un hasard, dame Perronnette, un hasard étrange! Je rentrais chez moi; en rentrant, j’ouvre la porte; la fenêtre de son côté était ouverte; un courant d’air s’établit; je vois un papier qui s’envole, je reconnais que ce papier, c’est la lettre de la reine; je cours à la fenêtre en poussant un cri; le papier flotte un instant en l’air et tombe dans le puits.

– Eh bien! dit dame Perronnette, si la lettre est tombée dans le puits, c’est comme si elle était brûlée, et, puisque la reine brûle elle-même toutes ses lettres, chaque fois qu’elle vient…»

Chaque fois qu’elle vient! Ainsi cette femme qui venait tous les mois, c’était la reine? interrompit le prisonnier.

– Oui, fit de la tête Aramis.

«- Sans doute, sans doute, continua le vieux gentilhomme, mais cette lettre contenait des instructions. Comment ferai-je pour les suivre?

– Écrivez vite à la reine, racontez-lui la chose comme elle s’est passée, et la reine vous écrira une seconde lettre en place de celle-ci.

– Oh! la reine ne voudra pas croire à cet accident, dit le bonhomme en branlant la tête; elle pensera que j’ai voulu garder cette lettre, au lieu de la lui rendre comme les autres, afin de m’en faire une arme. Elle est si défiante, et M. de Mazarin si… Ce démon d’Italien est capable de nous faire empoisonner au premier soupçon!»

Aramis sourit avec un imperceptible mouvement de tête.

«- Vous savez, dame Perronnette, tous les deux sont si ombrageux à l’endroit de Philippe!»

Philippe, c’est le nom qu’on me donnait, interrompit le prisonnier.

«- Eh bien! alors, il n’y a pas à hésiter, dit dame Perronnette, il faut faire descendre quelqu’un dans le puits.

– Oui, pour que celui qui rapportera le papier y lise en remontant.

– Prenons, dans le village, quelqu’un qui ne sache pas lire; ainsi vous serez tranquille.

– Soit; mais celui qui descendra dans le puits ne devinera-t-il pas l’importance d’un papier pour lequel on risque la vie d’un homme? Cependant vous venez de me donner une idée, dame Perronnette; oui, quelqu’un descendra dans le puits, et ce quelqu’un sera moi.

Mais, sur cette proposition, dame Perronnette se mit à s’éplorer et à s’écrier de telle façon, elle supplia si fort en pleurant le vieux gentilhomme, qu’il lui promit de se mettre en quête d’une échelle assez grande pour qu’on pût descendre dans le puits, tandis qu’elle irait jusqu’à la ferme chercher un garçon résolu, à qui l’on ferait accroire qu’il était tombé un bijou dans le puits, que ce bijou était enveloppé dans du papier, et, comme le papier, remarqua mon gouverneur, se développe à l’eau, il ne sera pas surprenant qu’on ne retrouve que la lettre tout ouverte.

– Elle aura peut-être déjà eu le temps de s’effacer dit dame Perronnette.

– Peu importe, pourvu que nous ayons la lettre. En remettant la lettre à la reine, elle verra bien que nous ne l’avons pas trahie, et, par conséquent, n’excitant pas la défiance de M. de Mazarin, nous n’aurons rien à craindre de lui.»

Cette résolution prise, ils se séparèrent. Je repoussai le volet, et, voyant que mon gouverneur s’apprêtait à rentrer, je me jetai sur mes coussins avec un bourdonnement dans la tête, causé par tout ce que je venais d’entendre.

Mon gouverneur entrebâilla la porte quelques secondes après que je m’étais rejeté sur mes coussins, et, me croyant assoupi, la referma doucement.

À peine fut-elle refermée, que le me relevai et prêtant l’oreille, j’entendis le bruit des pas qui s’éloignaient. Alors je revins à mon volet, et je vis sortir mon gouverneur et dame Perronnette.

J’étais seul à la maison.

Ils n’eurent pas plutôt refermé la porte, que, sans prendre la peine de traverser le vestibule, je sautai par la fenêtre et courus au puits.

Alors, comme s’était penché mon gouverneur, je me penchai à mon tour.

Je ne sais quoi de blanchâtre et de lumineux tremblotait dans les cercles frissonnants de l’eau verdâtre Ce disque brillant me fascinait et m’attirait. Mes yeux étaient fixes, ma respiration haletante. Le puits m’aspirait avec sa large bouche et son haleine glacée: il me semblait lire au fond de l’eau des caractères de feu tracés sur le papier qu’avait touché la reine.

Alors, sans savoir ce que je faisais, et animé par un de ces mouvements instinctifs qui vous poussent sur les pentes fatales, je roulai une extrémité de la corde au pied de la potence du puits, je laissai pendre le seau jusque dans l’eau, à trois pieds de profondeur à peu près, tout cela en me donnant bien du mal pour ne pas déranger le précieux papier, qui commençait à changer sa couleur blanchâtre contre une teinte verdâtre, preuve qu’il s’enfonçait, puis, un morceau de toile mouillée entre les mains, je me laissai glisser dans l’abîme.

Quand je me vis suspendu au-dessus de cette flaque d’eau sombre, quand je vis le ciel diminuer au-dessus de ma tête, le froid s’empara de moi, le vertige me saisit et fit dresser mes cheveux; mais ma volonté domina tout, terreur et malaise. J’atteignis l’eau, et je m’y plongeai d’un seul coup, me retenant d’une main, tandis que j’allongeais l’autre, et que je saisissais le précieux papier, qui se déchira en deux entre mes doigts.

Je cachai les deux morceaux dans mon justaucorps, et, m’aidant des pieds aux parois du puits, me suspendant des mains, vigoureux, agile, et pressé surtout, je regagnai la margelle, que j’inondai en la touchant de l’eau qui ruisselait de toute la partie inférieure de mon corps.

Une fois hors du puits avec ma proie, je me mis à courir au soleil, et j’atteignis le fond du jardin, où se trouvait une espèce de petit bois. C’est là que je voulais me réfugier.

Comme je mettais le pied dans ma cachette, la cloche qui retentissait lorsque s’ouvrait la grand-porte sonna. C’était mon gouverneur qui rentrait. Il était temps!

Je calculai qu’il me restait dix minutes avant qu’il m’atteignît, si, devinant où j’étais, il venait droit à moi; vingt minutes, s’il prenait la peine de me chercher.

C’était assez pour lire cette précieuse lettre, dont je me hâtai de rapprocher les deux fragments. Les caractères commençaient à s’effacer.

Cependant, malgré tout, je parvins à déchiffrer la lettre.

– Et qu’y avez-vous lu, monseigneur? demanda Aramis vivement intéressé.

– Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet était un gentilhomme, et que Perronnette, sans être une grande dame, était cependant plus qu’une servante; enfin que j’avais moi-même quelque naissance, puisque la reine Anne d’Autriche et le premier ministre Mazarin me recommandaient si soigneusement.

Le jeune homme s’arrêta tout ému.

– Et qu’arriva-t-il? demanda Aramis.

– Il arriva, monsieur, répondit le jeune homme, que l’ouvrier appelé par mon gouverneur ne trouva rien dans le puits, après l’avoir fouillé en tous sens; il arriva que mon gouverneur s’aperçut que la margelle était toute ruisselante; il arriva que je ne m’étais pas si bien séché au soleil que dame Perronnette ne reconnût que mes habits étaient tout humides; il arriva enfin que je fus pris d’une grosse fièvre causée par la fraîcheur de l’eau et l’émotion de ma découverte, et que cette fièvre fut suivie d’un délire pendant lequel je racontai tout; de sorte que, guidé par mes propres aveux, mon gouverneur trouva sous mon chevet les deux fragments de la lettre écrite par la reine.

– Ah! fit Aramis, je comprends à cette heure.

– À partir de là, tout est conjecture. Sans doute, le pauvre gentilhomme et la pauvre femme, n’osant garder le secret de ce qui venait de se passer, écrivirent tout à la reine et lui renvoyèrent la lettre déchirée.

– Après quoi, dit Aramis, vous fûtes arrêté et conduit à la Bastille?

– Vous le voyez.

– Puis vos serviteurs disparurent?

– Hélas!

– Ne nous occupons pas des morts, reprit Aramis, et voyons ce que l’on peut faire avec le vivant. Vous m’avez dit que vous étiez résigné?

– Et je vous le répète.

– Sans souci de la liberté?

– Je vous l’ai dit.

– Sans ambition, sans regret, sans pensée?

Le jeune homme ne répondit rien.

– Eh bien! demanda Aramis, vous vous taisez?

– Je crois que j’ai assez parlé, répondit le prisonnier, et que c’est votre tour. Je suis fatigué.

– Je vais vous obéir, dit Aramis.

Aramis se recueillit, et une teinte de solennité profonde se répandit sur toute sa physionomie. On sentait qu’il en était arrivé à la partie importante du rôle qu’il était venu jouer dans la prison.

– Une première question, fit Aramis.

– Laquelle? Parlez.

– Dans la maison que vous habitiez, il n’y avait ni glace ni miroir, n’est-ce pas?

– Qu’est-ce que ces deux mots, et que signifient-ils? demanda le jeune homme. Je ne les connais même pas.

– On entend par miroir ou glace un meuble qui réfléchit les objets, qui permet, par exemple, que l’on voie les traits de son propre visage dans un verre préparé, comme vous voyez les miens à l’œil nu.

– Non, il n’y avait dans la maison ni glace ni miroir, répondit le jeune homme.

Aramis regarda autour de lui.

– Il n’y en a pas non plus ici, dit-il; les mêmes précautions ont été prises ici que là-bas.

– Dans quel but?

– Vous le saurez tout à l’heure. Maintenant, pardonnez-moi; vous m’avez dit que l’on vous avait appris les mathématiques, l’astronomie, l’escrime, le manège; vous ne m’avez point parlé d’histoire.

– Quelquefois, mon gouverneur m’a raconté les hauts faits du roi saint Louis, de François Ier et du roi Henri IV.

– Voilà tout?

– Voilà à peu près tout.

– Eh bien! je le vois, c’est encore un calcul: comme on vous avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a laissé ignorer l’histoire qui réfléchit le passé. Depuis votre emprisonnement, les livres vous ont été interdits, de sorte que bien des faits vous sont inconnus, à l’aide desquels vous pourriez reconstruire l’édifice écroulé de vos souvenirs ou de vos intérêts.

– C’est vrai, dit le jeune homme.

– Écoutez, je vais donc, en quelques mots, vous dire ce qui s’est passé en France depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans, c’est-à-dire depuis la date probable de votre naissance, c’est-à-dire, enfin, depuis le moment qui vous intéresse.

– Dites.

Et le jeune homme reprit son attitude sérieuse et recueillie.

– Savez-vous quel fut le fils du roi Henri IV?

– Je sais du moins quel fut son successeur.

– Comment savez-vous cela?

– Par une pièce de monnaie, à la date de 1610, qui représentait le roi Henri IV; par une pièce de monnaie à la date de 1612, qui représentait le roi Louis XIII. Je présumai, puisqu’il n’y avait que deux ans entre les deux pièces, que Louis XIII devait être le successeur de Henri IV.

– Alors, dit Aramis, vous savez que le dernier roi régnant était Louis XIII?

– Je le sais, dit le jeune homme en rougissant légèrement.

– Eh bien! ce fut un prince plein de bonnes idées, plein de grands projets, projets toujours ajournés par le malheur des temps et par les luttes qu’eut à soutenir contre la seigneurie de France son ministre Richelieu. Lui, personnellement je parle du roi Louis XIII, était faible de caractère. Il mourut jeune encore et tristement.

– Je sais cela.

– Il avait été longtemps préoccupé du soin de sa postérité. C’est un soin douloureux pour les princes, qui ont besoin de laisser sur la terre plus qu’un souvenir, pour que leur pensée se poursuive, pour que leur œuvre continue.

– Le roi Louis XIII est-il mort sans enfants? demanda en souriant le prisonnier.

– Non, mais il fut privé longtemps du bonheur d’en avoir; non, mais longtemps il crut qu’il mourrait tout entier. Et cette pensée l’avait réduit à un profond désespoir, quand tout à coup sa femme, Anne d’Autriche…

Le prisonnier tressaillit.

– Saviez-vous, continua Aramis, que la femme de Louis XIII s’appelât Anne d’Autriche?

– Continuez, dit le jeune homme sans répondre.

– Quand tout à coup, reprit Aramis, la reine Anne d’Autriche annonça qu’elle était enceinte. La joie fut grande à cette nouvelle, et tous les vœux tendirent à une heureuse délivrance. Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha d’un fils.

Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut s’apercevoir qu’il pâlissait.

– Vous allez entendre, dit Aramis, un récit que peu de gens sont en état de faire à l’heure qu’il est; car ce récit est un secret que l’on croit mort avec les morts, ou enseveli dans l’abîme de la confession.

– Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme.

– Oh! dit Aramis avec un accent auquel il n’y avait pas à se méprendre, ce secret, je ne crois pas l’aventurer en le confiant à un prisonnier qui n’a aucun désir de sortir de la Bastille.

– J’écoute, monsieur.

– La reine donna donc le jour à un fils. Mais quand toute la Cour eut poussé des cris de joie à cette nouvelle, quand le roi eut montré le nouveau-né à son peuple, et à sa noblesse, quand il se fut gaiement mis à table pour fêter cette heureuse naissance, alors la reine, restée seule dans sa chambre, fut prise, pour la seconde fois, des douleurs de l’enfantement, et donna le jour à un second fils.

– Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande que celle qu’il avouait, je croyais que Monsieur n’était né qu’en…

Aramis leva le doigt.

– Attendez que je continue, dit-il.

Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit.

– Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils que dame Perronnette, la sage-femme, reçut dans ses bras.

– Dame Perronnette! murmura le jeune homme.

– On courut aussitôt à la salle où le roi dînait; on le prévint tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut. Mais, cette fois, ce n’était plus la gaieté qu’exprimait son visage, c’était un sentiment qui ressemblait à de la terreur. Deux fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait causée la naissance d’un seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous l’ignorez certainement, attendu qu’en France c’est l’aîné des fils qui règne après le père.

– Je sais cela.

– Et que les médecins et les jurisconsultes prétendent qu’il y a lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mère est l’aîné de par la loi de Dieu et de la nature.

Le prisonnier poussa un cri étouffé, et devint plus blanc que le drap sous lequel il se cachait.

– Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui s’était vu avec tant de joie continuer dans un héritier, dut être au désespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que, peut-être, celui qui venait de naître et qui était inconnu, contesterait le droit d’aînesse à l’autre qui était né deux heures auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait été reconnu. Ainsi, ce second fils, s’armant des intérêts ou des caprices d’un parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la guerre, détruisant, par cela même, la dynastie qu’il eût dû consolider.

– Oh! je comprends, je comprends!… murmura le jeune homme.

– Eh bien! continua Aramis, voilà ce qu’on rapporte, voilà ce qu’on assure, voilà pourquoi un des deux fils d’Anne d’Autriche, indignement séparé de son frère, indignement séquestré, réduit à l’obscurité la plus profonde, voilà pourquoi ce second fils a disparu, et si bien disparu, que nul en France ne sait aujourd’hui qu’il existe, excepté sa mère.

– Oui, sa mère, qui l’a abandonné! s’écria le prisonnier avec l’expression du désespoir.

– Excepté, continua Aramis, cette dame à la robe noire et aux rubans de feu, et enfin excepté…

– Excepté vous, n’est-ce pas? Vous qui venez me conter tout cela, vous qui venez éveiller en mon âme la curiosité, la haine, l’ambition, et, qui sait? peut-être, la soif de la vengeance; excepté vous, monsieur, qui, si vous êtes l’homme que j’attends, l’homme que me promet le billet, l’homme enfin que Dieu doit m’envoyer, devez avoir sur vous…

– Quoi? demanda Aramis.

– Un portrait du roi Louis XIV, qui règne en ce moment sur le trône de France.

– Voici le portrait, répliqua l’évêque en donnant au prisonnier un émail des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier, beau, et vivant pour ainsi dire.

Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur lui comme s’il eût voulu le dévorer.

– Et maintenant, monseigneur, dit Aramis voici un miroir.

Aramis laissa le temps au prisonnier de renouer ses idées.

– Si haut! si haut! murmura le jeune homme en dévorant du regard le portrait de Louis XIV et son image à lui-même réfléchie dans le miroir.

– Qu’en pensez-vous? dit alors Aramis.

– Je pense que je suis perdu, répondit le captif, que le roi ne me pardonnera jamais.

– Et moi, je me demande, ajouta l’évêque en attachant sur le prisonnier un regard brillant de signification, je me demande lequel des deux est le roi, de celui que représente ce portrait, ou de celui que reflète cette glace.

– Le roi, monsieur, est celui qui est sur le trône, répliqua tristement le jeune homme, c’est celui qui n’est pas en prison, et qui, au contraire, y fait mettre les autres. La royauté, c’est la puissance, et vous voyez bien que je suis impuissant.

– Monseigneur, répondit Aramis avec un respect qu’il n’avait pas encore témoigné, le roi, prenez-y bien garde, sera, si vous le voulez, celui qui, sortant de prison, saura se tenir sur le trône où des amis le placeront.

– Monsieur, ne me tentez point, fit le prisonnier avec amertume.

– Monseigneur, ne faiblissez pas, persista Aramis avec vigueur. J’ai apporté toutes les preuves de votre naissance: consultez-les, prouvez-vous à vous-même que vous êtes un fils de roi, et, après, agissons.

– Non, non, c’est impossible.

– À moins, reprit ironiquement l’évêque, qu’il ne soit dans la destinée de votre race que les frères exclus du trône soient tous des princes sans valeur et sans honneur, comme M. Gaston d’Orléans, votre oncle, qui, dix fois, conspira contre le roi Louis XIII, son frère.

– Mon oncle Gaston d’Orléans conspira contre son frère? s’écria le prince épouvanté; il conspira pour le détrôner?

– Mais oui, monseigneur, pas pour autre chose.

– Que me dites-vous là, monsieur?

– La vérité.

– Et il eut des amis… dévoués?

– Comme moi pour vous.

– Eh bien! que fit-il? il échoua?

– Il échoua, mais toujours par sa faute, et, pour racheter, non pas sa vie, car la vie du frère du roi est sacrée, inviolable, mais pour racheter sa liberté, votre oncle sacrifia la vie de tous ses amis les uns après les autres. Aussi est-il aujourd’hui la honte de l’histoire et l’exécration de cent nobles familles de ce royaume.

– Je comprends, monsieur, fit le prince, et c’est par faiblesse ou par trahison que mon oncle tua ses amis?

– Par faiblesse: ce qui est toujours une trahison chez les princes.

– Ne peut-on pas échouer aussi par ignorance, par incapacité? Croyez-vous bien qu’il soit possible à un pauvre captif tel que moi, élevé non seulement loin de la Cour, mais encore loin du monde, croyez-vous qu’il lui soit possible d’aider ceux de ses amis qui tenteraient de le servir?

Et comme Aramis allait répondre, le jeune homme s’écria tout à coup avec une violence qui décelait la force du sang:

– Nous parlons ici d’amis, mais par quel hasard aurais-je des amis, moi que personne ne connaît, et qui n’ai pour m’en faire ni liberté, ni argent, ni puissance?

– Il me semble que j’ai eu l’honneur de m’offrir à Votre Altesse Royale.

– Oh! ne m’appelez pas ainsi, monsieur; c’est une dérision ou une barbarie. Ne me faites pas songer à autre chose qu’aux murs de la prison qui m’enferme, laissez-moi aimer encore, ou, du moins, subir mon esclavage et mon obscurité.

– Monseigneur! monseigneur! si vous me répétez encore ces paroles découragées! Si, après avoir eu la preuve de votre naissance, vous demeurez pauvre d’esprit, de souffle et de volonté, j’accepterai votre vœu, je disparaîtrai, je renoncerai à servir ce maître, à qui, si ardemment, je venais dévouer ma vie et mon aide.

– Monsieur, s’écria le prince, avant de me dire tout ce que vous dites, n’eût-il pas mieux valu réfléchir que vous m’avez à jamais brisé le cœur?

– Ainsi ai-je voulu faire, monseigneur.

– Monsieur, pour me parler de grandeur, de puissance, de royauté même, est-ce que vous devriez choisir une prison? Vous voulez me faire croire à la splendeur, et nous nous cachons dans la nuit? Vous me vantez la gloire, et nous étouffons nos paroles sous les rideaux de ce grabat? Vous me faites entrevoir une toute-puissance et j’entends les pas du geôlier dans ce corridor, ce pas qui vous fait trembler plus que moi? Pour me rendre un peu moins incrédule, tirez-moi donc de la Bastille, donnez de l’air à mes poumons, des éperons à mon pied, une épée à mon bras, et nous commencerons à nous entendre.

– C’est bien mon intention de vous donner tout cela, et plus que cela, monseigneur. Seulement, le voulez-vous?

– Écoutez encore, monsieur, interrompit le prince. Je sais qu’il y a des gardes à chaque galerie, des verrous à chaque porte, des canons et des soldats à chaque barrière. Avec quoi vaincrez-vous les gardes, enclouerez vous les canons? Avec quoi briserez-vous les verrous et les barrières?

– Monseigneur, comment vous est venu ce billet que vous avez lu et qui annonçait ma venue?

– On corrompt un geôlier pour un billet.

– Si l’on corrompt un geôlier, on peut en corrompre dix.

– Eh bien! j’admets que ce soit possible de tirer un pauvre captif de la Bastille, possible de le bien cacher pour que les gens du roi ne le rattrapent point, possible encore de nourrir convenablement ce malheureux dans un asile inconnu.

– Monseigneur! fit en souriant Aramis.

– J’admets que celui qui ferait cela pour moi serait déjà plus qu’un homme, mais puisque vous dites que je suis un prince, un frère de roi, comment me rendrez-vous le rang et la force que ma mère et mon frère m’ont enlevés? Mais, puisque je dois passer une vie de combats et de haines, comment me ferez-vous vainqueur dans ces combats et invulnérable à mes ennemis? Ah! monsieur, songez-y! jetez-moi demain dans quelque noire caverne, au fond d’une montagne! faites-moi cette joie d’entendre en liberté les bruits du fleuve et de la plaine, de voir en liberté le soleil d’azur ou le ciel orageux, c’en est assez! Ne me promettez pas davantage, car, en vérité, vous ne pouvez me donner davantage, et ce serait un crime de me tromper, puisque vous vous dites mon ami.

Aramis continua d’écouter en silence.

– Monseigneur, reprit-il après avoir un moment réfléchi, j’admire ce sens si droit et si ferme qui dicte vos paroles; je suis heureux d’avoir deviné mon roi.

– Encore! encore!… Ah! par pitié, s’écria le prince en comprimant de ses mains glacées son front couvert d’une sueur brûlante, n’abusez pas de moi: je n’ai pas besoin d’être un roi, monsieur, pour être le plus heureux des hommes.

– Et moi, monseigneur, j’ai besoin que vous soyez un roi pour le bonheur de l’humanité.

– Ah! fit le prince avec une nouvelle défiance inspirée par ce mot, ah! qu’a donc l’humanité à reprocher à mon frère?

– J’oubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous laisser guider par moi, et si vous consentez à devenir le plus puissant prince de la terre, vous aurez servi les intérêts de tous les amis que je voue au succès de notre cause, et ces amis sont nombreux.

– Nombreux?

– Encore moins que puissants, monseigneur.

– Expliquez-vous.

– Impossible! Je m’expliquerai, je le jure devant Dieu qui m’entend, le propre jour où je vous verrai assis sur le trône de France.

– Mais mon frère?

– Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez?

– Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains pas!

– À la bonne heure!

– Il pouvait venir lui-même en cette prison, me prendre la main et me dire: «Mon frère, Dieu nous a créés pour nous aimer, non pour nous combattre. Je viens à vous. Un préjugé sauvage vous condamnait à périr obscurément loin de tous les hommes, privé de toutes les joies. Je veux vous faire asseoir près de moi; je veux vous attacher au côté l’épée de notre père. Profiterez-vous de ce rapprochement pour m’étouffer ou me contraindre? Userez-vous de cette épée pour verser mon sang?…»

– «Oh! non, lui eussé-je répondu: je vous regarde comme mon sauveur, et vous respecterai comme mon maître. Vous me donnez bien plus que ne m’avait donné Dieu. Par vous, j’ai la liberté; par vous, j’ai le droit d’aimer et d’être aimé en ce monde.»

– Et vous eussiez tenu parole, monseigneur?

– Oh! sur ma vie!

– Tandis que maintenant?…

– Tandis que, maintenant, je sens que j’ai des coupables à punir…

– De quelle façon, monseigneur?

– Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu m’avait donnée avec mon frère?

– Je dis qu’il y avait dans cette ressemblance un enseignement providentiel que le roi n’eût pas dû négliger, je dis que votre mère a commis un crime en faisant différents par le bonheur et par la fortune ceux que la nature avait créés si semblables dans son sein, et je conclus, moi, que le châtiment ne doit être autre chose que l’équilibre à rétablir.

– Ce qui signifie?…

– Que, si je vous rends votre place sur le trône de votre frère, votre frère prendra la vôtre dans votre prison.

– Hélas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si largement à la coupe de la vie!

– Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce qu’elle voudra: elle pardonnera, si bon lui semble, après avoir puni.

– Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur?

– Dites, mon prince.

– C’est que je n’écouterai plus rien de vous que hors de la Bastille.

– J’allais dire à Votre Altesse Royale que je n’aurai plus l’honneur de la voir qu’une fois.

– Quand cela?

– Le jour où mon prince sortira de ces murailles noires.

– Dieu vous entende! Comment me préviendrez-vous?

– En venant ici vous chercher.

– Vous-même?

– Mon prince, ne quittez cette chambre qu’avec moi, ou, si l’on vous contraint en mon absence, rappelez-vous que ce ne sera pas de ma part.

– Ainsi, pas un mot à qui que ce soit, si ce n’est à vous?

– Si ce n’est à moi.

Aramis s’inclina profondément. Le prince lui tendit la main.

– Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du cœur, j’ai un dernier mot à vous dire. Si vous vous êtes adressé à moi pour me perdre, si vous n’avez été qu’un instrument aux mains de mes ennemis, si de notre conférence, dans laquelle vous avez sondé mon cœur il résulte pour moi quelque chose de pire que la captivité, c’est-à-dire la mort, eh bien! soyez béni, car vous aurez terminé mes peines et fait succéder le calme aux fiévreuses tortures dont je suis dévoré depuis huit ans.

– Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis.

– J’ai dit que je vous bénissais et que je vous pardonnais. Si, au contraire, vous êtes venu pour me rendre la place que Dieu m’avait destinée au soleil de la fortune et de la gloire, si, grâce à vous, je puis vivre dans la mémoire des hommes, et faire honneur à ma race par quelques faits illustres ou quelques services rendus à mes peuples, si, du dernier rang où je languis, je m’élève au faîte des honneurs, soutenu par votre main généreuse, eh bien! à vous que je bénis et que je remercie, à vous la moitié de ma puissance et de ma gloire! Vous serez encore trop peu payé; votre part sera toujours incomplète, car jamais je ne réussirai à partager avec vous tout ce bonheur que vous m’aurez donné.

– Monseigneur, dit Aramis ému de la pâleur et de l’élan du jeune homme, votre noblesse de cœur me pénètre de joie et d’admiration. Ce n’est pas à vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples que vous rendrez heureux, à vos descendants que vous rendrez illustres. Oui, je vous aurai donné plus que la vie, je vous donnerai l’immortalité.

Le jeune homme tendit la main à Aramis: celui-ci la baisa en s’agenouillant.

– Oh! s’écria le prince avec une modestie charmante.

– C’est le premier hommage rendu à notre roi futur, dit Aramis. Quand je vous reverrai, je dirai: «Bonjour, Sire!»

– Jusque-là, s’écria le jeune homme en appuyant ses doigts blancs et amaigris sur son cœur, jusque-là plus de rêves, plus de chocs à ma vie; elle se briserait! oh! monsieur, que ma prison est petite et que cette fenêtre est basse, que ces portes sont étroites! Comment tant d’orgueil, tant de splendeur, tant de félicité a-t-il pu passer par là et tenir ici?

– Votre Altesse Royale me rend fier, dit Aramis, puisqu’elle prétend que c’est moi qui ai apporté tout cela.

Il heurta aussitôt la porte.

Le geôlier vint ouvrir avec Baisemeaux, qui, dévoré d’inquiétude et de crainte, commençait à écouter malgré lui à la porte de la chambre.

Heureusement ni l’un ni l’autre des deux interlocuteurs n’avait oublié d’étouffer sa voix, même dans les plus hardis élans de la passion.

– Quelle confession! dit le gouverneur en essayant de rire; croirait-on jamais qu’un reclus, un homme presque mort, ait commis des péchés si nombreux et si longs?

Aramis se tut. Il avait hâte de sortir de la Bastille, où le secret qui l’accablait doublait le poids des murailles.

Quand ils furent arrivés chez Baisemeaux:

– Causons affaires, mon cher gouverneur, dit Aramis.

– Hélas! répliqua Baisemeaux.

– Vous avez à me demander mon acquit pour cent cinquante mille livres? dit l’évêque.

– Et à verser le premier tiers de la somme, ajouta en soupirant le pauvre gouverneur, qui fit trois pas vers son armoire de fer.

– Voici votre quittance, dit Aramis.

– Et voici l’argent, reprit avec un triple soupir M. de Baisemeaux.

– L’ordre m’a dit seulement de donner une quittance de cinquante mille livres, dit Aramis: il ne m’a pas dit de recevoir d’argent. Adieu, monsieur le gouverneur.

Et il partit, laissant Baisemeaux plus que suffoqué par la surprise et la joie, en présence de ce présent royal fait si grandement par le confesseur extraordinaire de la Bastille.

Chapitre CCVIII – Comment Mouston avait engraissé sans en prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour ce digne gentilhomme

Depuis le départ d’Athos pour Blois, Porthos et d’Artagnan s’étaient rarement trouvés ensemble. L’un avait fait un service fatigant près du roi, l’autre avait fait beaucoup d’emplettes de meubles, qu’il comptait emporter dans ses terres, et à l’aide desquels il espérait fonder, dans ses diverses résidences, un peu de ce luxe de cour dont il avait entrevu l’éblouissante clarté dans la compagnie de Sa Majesté.

D’Artagnan, toujours fidèle, un matin que son service lui laissait quelque liberté, songea à Porthos, et, inquiet de n’avoir pas entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, s’achemina vers son hôtel, où il le saisit au sortir du lit.

Le digne baron paraissait pensif: plus que pensif, mélancolique. Il était assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes, contemplant une foule d’habits qui jonchaient le parquet de leurs franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis d’inharmonieuses couleurs.

Porthos, triste et songeur comme le lièvre de La Fontaine, ne vit pas entrer d’Artagnan, que lui cachait d’ailleurs en ce moment M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en tout cas pour cacher un homme à un autre homme, était momentanément doublée par le déploiement d’un habit écarlate que l’intendant exhibait à son maître en le tenant par les manches, afin qu’il fût plus manifeste de tous les côtés.

D’Artagnan s’arrêta sur le seuil et examina Porthos songeant. Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme, d’Artagnan pensa qu’il était temps de l’arracher à cette douloureuse contemplation, et toussa pour s’annoncer.

– Ah! fit Porthos, dont le visage s’illumina de joie ah! ah! voici d’Artagnan! Je vais enfin avoir une idée!

Mouston, à ces mots, se doutant de ce qui se passait derrière lui, s’effaça en souriant tendrement à l’ami de son maître, qui se trouva ainsi débarrassé de l’obstacle matériel qui l’empêchait de parvenir jusqu’à d’Artagnan.

Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en deux enjambées, traversant la chambre, se trouva en face de d’Artagnan, qu’il pressa sur son cœur avec une affection qui semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui s’écoulait.

– Ah! répéta-t-il, vous êtes toujours le bienvenu, cher ami, mais aujourd’hui, vous êtes mieux venu que jamais.

– Voyons, voyons, on est triste chez vous? fit d’Artagnan.

Porthos répondit par un regard qui exprimait l’abattement.

– Eh bien! contez-moi cela, Porthos, mon ami, à moins que ce ne soit un secret.

– D’abord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je n’ai pas de secrets pour vous. Voici donc ce qui m’attriste.

– Attendez, Porthos, laissez-moi d’abord me dépêtrer de toute cette litière de drap, de satin et de velours.

– Oh! marchez, marchez, dit piteusement Porthos: tout cela n’est que rebut.

– Peste! du rebut, Porthos, du drap à vingt livres l’aune! du satin magnifique, du velours royal!

– Vous trouvez donc ces habits?…

– Splendides, Porthos, splendides! Je gage que vous seul en France en avez autant, et, en supposant que vous n’en fassiez plus faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne m’étonnerait pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort, sans avoir besoin de voir le nez d’un seul tailleur, d’aujourd’hui à ce jour-là.

Porthos secoua la tête.

– Voyons, mon ami, dit d’Artagnan, cette mélancolie qui n’est pas dans votre caractère m’effraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc: le plus tôt sera le mieux.

– Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est possible.

– Est-ce que vous avez reçu de mauvaises nouvelles de Bracieux, mon ami?

– Non, on a coupé les bois, et ils ont donné un tiers de produit au-delà de leur estimation.

– Est-ce qu’il y a une fuite dans les étangs de Pierrefonds?

– Non, mon ami, on les a pêchés, et du superflu de la vente, il y a eu de quoi empoissonner tous les étangs des environs.

– Est-ce que le Vallon se serait éboulé par suite d’un tremblement de terre?

– Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tombé à cent pas du château, et a fait jaillir une source à un endroit qui manquait complètement d’eau.

– Eh bien! alors, qu’y a-t-il?

– Il y a que j’ai reçu une invitation pour la fête de Vaux, fit Porthos d’un air lugubre.

– Eh bien! plaignez-vous un peu! le roi a causé dans les ménages de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des invitations. Ah! vraiment, cher ami, vous êtes du voyage de Vaux? Tiens, tiens, tiens!

– Mon Dieu, oui!

– Vous allez avoir un coup d’œil magnifique, mon ami.

– Hélas! je m’en doute bien.

– Tout ce qu’il y a de grand en France va être réuni.

– Ah! fit Porthos en s’arrachant de désespoir une pincée de cheveux.

– Eh! là, bon Dieu! fit d’Artagnan, êtes-vous malade, mon ami?

– Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon! Ce n’est pas cela.

– Mais qu’est-ce donc, alors?

– C’est que je n’ai pas d’habits.

D’Artagnan demeura pétrifié.

– Pas d’habits, Porthos! pas d’habits! s’écria-t-il quand j’en vois là plus de cinquante sur le plancher!

– Cinquante, oui, et pas un qui m’aille!

– Comment, pas un qui vous aille? Mais on ne vous prend donc pas mesure quand on vous habille?

– Si fait, répondit Mouston, mais malheureusement j’ai engraissé.

– Comment! vous avez engraissé?

– De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur?

– Parbleu! il me semble que cela se voit!

– Entends-tu, imbécile! dit Porthos, cela se voit.

– Mais enfin, mon cher Porthos, reprit d’Artagnan avec une légère impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont point parce que Mouston a engraissé.

– Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous rappelez m’avoir raconté l’histoire d’un général romain, Antoine, qui avait toujours sept sangliers à la broche, et cuits à des points différents, afin de pouvoir demander son dîner à quelque heure du jour qu’il lui plût de le faire. Eh bien! je résolus, comme, d’un moment à l’autre, je pouvais être appelé à la Cour et y rester une semaine, je résolus d’avoir toujours sept habits prêts pour cette occasion.

– Puissamment raisonné, Porthos. Seulement, il faut avoir votre fortune pour se passer ces fantaisies-là. Sans compter le temps que l’on perd à donner des mesures. Les modes changent si souvent.

– Voilà justement, dit Porthos, où je me flattais d’avoir trouvé quelque chose de fort ingénieux.

– Voyons, dites-moi cela. Pardieu! je ne doute pas de votre génie.

– Vous vous rappelez que Mouston a été maigre?

– Oui, du temps qu’il s’appelait Mousqueton.

– Mais vous rappelez-vous aussi l’époque où il a commencé d’engraisser?

– Non, pas précisément. Je vous demande pardon, mon cher Mouston.

– Oh! Monsieur n’est pas fautif, dit Mouston d’un air aimable, Monsieur était à Paris, et nous étions, nous, à Pierrefonds.

– Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment où Mouston s’est mis à engraisser. Voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas?

– Oui, mon ami, et je m’en réjouis fort à cette époque.

– Peste! je le crois bien, fit d’Artagnan.

– Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela m’épargnait de peine?

– Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais, à force de m’expliquer…

– M’y voici, mon ami. D’abord, comme vous l’avez dit, c’est une perte de temps que de donner sa mesure, ne fût-ce qu’une fois tous les quinze jours. Et puis on peut être en voyage, et, quand on veut avoir toujours sept habits en train… Enfin, mon ami, j’ai horreur de donner ma mesure à quelqu’un. On est gentilhomme ou on ne l’est pas, que diable! Se faire toiser par un drôle qui vous analyse au pied, pouce et ligne, c’est humiliant. Ces gens-là vous trouvent trop creux ici, trop saillant là; ils connaissent votre fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d’un mesureur, on ressemble à ces places fortes dont un espion est venu relever les angles et les épaisseurs.

– En vérité, mon cher Porthos, vous avez des idées qui n’appartiennent qu’à vous.

– Ah! vous comprenez, quand on est ingénieur.

– Et qu’on a fortifié Belle-Île, c’est juste, mon ami.

– J’eus donc une idée, et, sans doute, elle eût été bonne sans la négligence de M. Mouston.

D’Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui répondit à ce regard par un léger mouvement de corps qui voulait dire: «Vous allez voir s’il y a de ma faute dans tout cela.»

– Je m’applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser Mouston, et j’aidai même, de tout mon pouvoir, à lui faire de l’embonpoint, à l’aide d’une nourriture substantielle, espérant toujours qu’il parviendrait à m’égaler en circonférence, et qu’alors il pourrait se faire mesurer à ma place.

– Ah! corbœuf! s’écria d’Artagnan, je comprends… Cela vous épargnait le temps et l’humiliation.

– Parbleu! jugez donc de ma joie quand, après un an et demi de nourriture bien combinée, car je prenais la peine de le nourrir moi-même, ce drôle-là…

– Oh! et j’y ai bien aidé, monsieur, dit modestement Mouston.

– Ça, c’est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m’aperçus qu’un matin Mouston était forcé de s’effacer comme je m’effaçais moi-même, pour passer par la petite porte secrète que ces diables d’architectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au château de Pierrefonds. Et, à propos de cette porte, mon ami, je vous demanderai, à vous qui savez tout, comment ces bélîtres d’architectes, qui doivent avoir, par état, le compas dans l’œil, imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que des gens maigres.

– Ces portes-là, répondit d’Artagnan, sont destinées aux galants; or, un galant est généralement de taille mince et svelte.

– Mme du Vallon n’avait pas de galants, interrompit Porthos avec majesté.

– Parfaitement juste, mon ami, répondit d’Artagnan: mais les architectes ont songé au cas où, peut-être, vous vous remarieriez.

– Ah! c’est possible, dit Porthos. Et, maintenant que l’explication des portes trop étroites m’est donnée, revenons à l’engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se touchent, mon ami. Je me suis toujours aperçu que les idées s’appareillaient. Ainsi, admirez ce phénomène, d’Artagnan; je vous parlais de Mouston, qui était gras, et nous en sommes venus à Mme du Vallon…

– Qui était maigre.

– Hum! n’est-ce pas prodigieux, cela?

– Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la même observation que vous, et il appelle cela d’un nom grec que je ne me rappelle pas.

– Ah! mon observation n’est donc pas nouvelle? s’écria Porthos stupéfait. Je croyais l’avoir inventée.

– Mon ami, c’était un fait connu avant Aristote, c’est-à-dire voilà deux mille ans, à peu près.

– Eh bien! il n’en est pas moins juste, dit Porthos, enchanté de s’être rencontré avec les sages de l’Antiquité.

– À merveille! Mais si nous revenions à Mouston. Nous l’avons laissé engraissant à vue d’œil, ce me semble.

– Oui, monsieur, dit Mouston.

– M’y voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, qu’il combla toutes mes espérances, en atteignant ma mesure, ce dont je pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-là une de mes vestes dont il s’était fait un habit: une veste qui valait cent pistoles, rien que par la broderie!

– C’était pour l’essayer, monsieur, dit Mouston.

– À partir de ce moment, reprit Porthos, je décidai donc que Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs d’habits, et prendrait mesure en mon lieu et place.

– Puissamment imaginé, Porthos; mais Mouston a un pied et demi moins que vous.

– Justement. On prenait la mesure jusqu’à terre, et l’extrémité de l’habit me venait juste au-dessus du genou.

– Quelle chance vous avez, Porthos! ces choses-là n’arrivent qu’à vous!

– Ah! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi! Ce fut justement à cette époque, c’est-à-dire voilà deux ans et demi à peu près, que je partis pour Belle-Île, en recommandant à Mouston, pour avoir toujours, et en cas de besoin, un échantillon de toutes les modes, de se faire faire un habit tous les mois.

– Et Mouston aurait-il négligé d’obéir à votre recommandation? Ah! ah! ce serait mal, Mouston!

– Au contraire, monsieur, au contraire!

– Non, il n’a pas oublié de se faire faire des habits, mais il a oublié de me prévenir qu’il engraissait.

– Dame! ce n’est pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me l’a pas dit.

– De sorte, continua Porthos, que le drôle, depuis deux ans, a gagné dix-huit pouces de circonférence, et que mes douze derniers habits sont tous trop larges progressivement, d’un pied à un pied et demi.

– Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps où votre taille était la même?

– Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais, j’aurais l’air d’arriver de Siam et d’être hors de cour depuis deux ans.

– Je comprends votre embarras. Vous avez combien d’habits neufs? trente-six? et vous n’en avez pas un! Eh bien! il faut en faire faire un trente-septième; les trente-six autres seront pour Mouston.

– Ah! monsieur! dit Mouston d’un air satisfait, le fait est que Monsieur a toujours été bien bon pour moi.

– Parbleu! croyez-vous que cette idée ne me soit pas venue ou que la dépense m’ait arrêté? Mais il n’y a plus que deux jours d’ici à la fête de Vaux; j’ai reçu l’invitation hier, j’ai fait venir Mouston en poste avec ma garde-robe; je me suis aperçu du malheur qui m’arrivait ce matin seulement, et, d’ici à après-demain, il n’y a pas un tailleur un peu à la mode qui se charge de me confectionner un habit.

– C’est-à-dire un habit couvert d’or, n’est-ce pas?

– J’en veux partout!

– Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin.

– C’est vrai; mais Aramis m’a bien recommandé d’être à Vaux vingt quatre heures d’avance.

– Comment, Aramis?

– Oui, c’est Aramis qui m’a apporté l’invitation.

– Ah! fort bien, je comprends. Vous êtes invité du côté de M. Fouquet.

– Non pas! Du côté du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en toutes lettres: «M. le baron du Vallon est prévenu que le roi a daigné le mettre sur la liste de ses invitations…»

– Très bien, mais c’est avec M. Fouquet que vous partez.

– Et quand je pense, s’écria Porthos en défonçant le parquet d’un coup de pied, quand je pense que je n’aurai pas d’habits! J’en crève de colère! Je voudrais bien étrangler quelqu’un ou déchirer quelque chose!

– N’étranglez personne et ne déchirez rien, Porthos, j’arrangerai tout cela: mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi chez un tailleur.

– Bah! mon coureur les a tous vus depuis ce matin.

– Même M. Percerin?

– Qu’est-ce que M. Percerin?

– C’est le tailleur du roi, parbleu!

– Ah! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir l’air de connaître le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la première fois; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu! J’ai pensé qu’il serait trop occupé.

– Sans doute, il le sera trop; mais, soyez tranquille, Porthos; il fera pour moi ce qu’il ne ferait pas pour un autre. Seulement, il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami.

– Ah! fit Porthos, avec un soupir, c’est fâcheux; mais, enfin, que voulez vous!

– Dame! vous ferez comme les autres, mon cher ami; vous ferez comme le roi.

– Comment! on mesure aussi le roi? Et il le souffre?

– Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous l’êtes, quoi que vous en disiez.

Porthos sourit d’un air vainqueur.

– Allons donc chez le tailleur du roi! dit-il, et puisqu’il mesure le roi, ma foi! je puis bien, il me semble, me laisser mesurer par lui.

Chapitre CCIX – Ce que c'était que messire Jean Percerin

Le tailleur du roi, messire Jean Percerin, occupait une maison assez grande dans la rue Saint-Honoré, près de la rue de l’Arbre-Sec. C’était un homme qui avait le goût des belles étoffes, des belles broderies, des beaux velours, étant de père en fils tailleur du roi. Cette succession remontait à Charles IX, auquel, comme on sait, remontaient souvent des fantaisies de bravoure assez difficiles à satisfaire.

Le Percerin de ce temps-là était un huguenot comme Ambroise Paré, et avait été épargné par la royne de Navarre, la belle Margot, comme on écrivait et comme on disait alors, et cela attendu qu’il était le seul qui eût jamais pu lui réussir ces merveilleux habits de cheval qu’elle aimait à porter, parce qu’ils étaient propres à dissimuler certains défauts anatomiques que la royne de Navarre cachait fort soigneusement.

Percerin, sauvé, avait fait, par reconnaissance, de beaux justes noirs, fort économiques pour la reine Catherine, laquelle finit par savoir bon gré de sa conservation au huguenot, à qui longtemps elle avait fait la mine. Mais Percerin était un homme prudent: il avait entendu dire que rien n’était plus dangereux pour un huguenot que les sourires de la reine Catherine; et, ayant remarqué qu’elle lui souriait plus souvent que de coutume, il se hâta de se faire catholique avec toute sa famille, et, devenu irréprochable par cette conversion, il parvint à la haute position de tailleur maître de la couronne de France.

Sous Henri III, roi coquet s’il en fut, cette position acquit la hauteur d’un des plus sublimes pics des Cordillères. Percerin avait été un homme habile toute sa vie, et, pour garder cette réputation au-delà de la tombe, il se garda bien de manquer sa mort; il trépassa donc fort adroitement et juste à l’heure où son imagination commençait à baisser.

Il laissait un fils et une fille, l’un et l’autre dignes du nom qu’ils étaient appelés à porter: le fils, coupeur intrépide et exact comme une équerre; la fille, brodeuse et dessinateur d’ornements.

Les noces de Henri IV et de Marie de Médicis, les deuils si beaux de ladite reine, firent, avec quelques mots échappés à M. de Bassompierre, le roi des élégants de l’époque, la fortune de cette seconde génération des Percerin.

M. Concino Concini et sa femme Galigaï, qui brillèrent ensuite à la Cour de France, voulurent italianiser les habits et firent venir des tailleurs de Florence; mais Percerin, piqué au jeu dans son patriotisme et dans son amour-propre, réduisit à néant ces étrangers par ses dessins de brocatelle en application et ses plumetis inimitables; si bien que Concino renonça le premier à ses compatriotes, et tint le tailleur français en telle estime, qu’il ne voulut plus être habillé que par lui; de sorte qu’il portait un pourpoint de lui, le jour où Vitry lui cassa la tête, d’un coup de pistolet, au petit pont du Louvre.

C’est ce pourpoint, sortant des ateliers de maître Percerin, que les Parisiens eurent le plaisir de déchiqueter en tant de morceaux, avec la chair humaine qu’il contenait.

Malgré la faveur dont Percerin avait joui près de Concino Concini, le roi Louis XIII eut la générosité de ne pas garder rancune à son tailleur, et de le retenir à son service. Au moment où Louis le Juste donnait ce grand exemple d’équité, Percerin avait élevé deux fils, dont l’un fit son coup d’essai dans les noces d’Anne d’Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de la tragédie de Mirame, et cousit au manteau de Buckingham ces fameuses perles qui étaient destinées à être répandues sur les parquets du Louvre.

On devient aisément illustre quand on a habillé M. de Buckingham, M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme. Aussi Percerin III avait-il atteint l’apogée de sa gloire lorsque son père mourut.

Ce même Percerin III, vieux, glorieux et riche, habillait encore Louis XIV, et, n’ayant plus de fils, ce qui était un grand chagrin pour lui, attendu qu’avec lui sa dynastie s’éteignait, et, n’ayant plus de fils, disons-nous, avait formé plusieurs élèves de belle espérance. Il avait un carrosse, une terre, des laquais, les plus grands de tout Paris, et, par autorisation spéciale de Louis XIV, une meute. Il habillait MM. de Lyonne et Letellier avec une sorte de protection; mais, homme politique, nourri aux secrets d’État, il n’était jamais parvenu à réussir un habit à M. Colbert. Cela ne s’explique pas, cela se devine. Les grands esprits, en tout genre, vivent de perceptions invisibles, insaisissables; ils agissent sans savoir eux-mêmes pourquoi. Le grand Percerin, car, contre l’habitude des dynasties, c’était surtout le dernier des Percerin qui avait mérité le surnom de Grand, le grand Percerin, avons-nous dit, taillait d’inspiration une jupe pour la reine ou une trousse pour le roi; il inventait un manteau pour Monsieur, un coin de bas pour Madame; mais, malgré son génie suprême, il ne pouvait retenir la mesure de M. Colbert.

– Cet homme-là, disait-il souvent, est hors de mon talent, et je ne saurais le voir dans le dessin de mes aiguilles.

Il va sans dire que Percerin était le tailleur de M. Fouquet, et que M. le surintendant le prisait fort.

M. Percerin avait près de quatre-vingts ans, et cependant il était vert encore, et si sec en même temps, disaient les courtisans, qu’il en était cassant. Sa renommée et sa fortune étaient assez grandes pour que M. le prince, ce roi des petits-maîtres, lui donnât le bras en causant costumes avec lui, et que les moins ardents à payer parmi les gens de cour n’osassent jamais laisser chez lui des comptes trop arriérés; car maître Percerin faisait une fois des habits à crédit, mais jamais une seconde s’il n’était pas payé de la première.

On conçoit qu’un pareil tailleur, au lieu de courir après les pratiques, fût difficile à en recevoir de nouvelles. Aussi Percerin refusait d’habiller les bourgeois ou les anoblis trop récents. Le bruit courait même que M. de Mazarin, contre la fourniture désintéressée d’un grand habit complet de cardinal en cérémonie, lui avait glissé, un beau jour, des lettres de noblesse dans sa poche.

Percerin avait de l’esprit et de la malice. On le disait fort égrillard. À quatre-vingts ans, il prenait encore d’une main ferme la mesure des corsages de femme.

C’est dans la maison de cet artiste grand seigneur que d’Artagnan conduisit le désolé Porthos.

Celui-ci, tout en marchant, disait à son ami:

– Prenez garde, mon cher d’Artagnan, prenez garde de commettre la dignité d’un homme comme moi avec l’arrogance de ce Percerin, qui doit être fort incivil; car je vous préviens, cher ami, que s’il me manquait, je le châtierais.

– Présenté par moi, répondit d’Artagnan, vous n’avez rien à craindre, cher ami, fussiez-vous… ce que vous n’êtes pas.

– Ah! c’est que…

– Quoi donc? Auriez-vous quelque chose contre Percerin? Voyons, Porthos.

– Je crois que, dans le temps…

– Eh bien! quoi, dans le temps?

– J’aurais envoyé Mousqueton chez un drôle de ce nom-là.

– Eh bien! après?

– Et que ce drôle aurait refusé de m’habiller.

– Oh! un malentendu, sans doute, qu’il est urgent de redresser; Mouston aura confondu.

– Peut-être.

– Il aura pris un nom pour un autre.

– C’est possible. Ce coquin de Mouston n’a jamais eu la mémoire des noms.

– Je me charge de tout cela.

– Fort bien.

– Faites arrêter le carrosse, Porthos; c’est ici.

– C’est ici?

– Oui.

– Comment, ici? Nous sommes aux Halles, et vous m’avez dit que la maison était au coin de la rue de l’Arbre-Sec.

– C’est vrai; mais regardez.

– Eh bien! je regarde, et je vois…

– Quoi?

– Que nous sommes aux Halles, pardieu!

– Vous ne voulez pas, sans doute, que nos chevaux montent sur le carrosse qui nous précède?

– Non.

– Ni que le carrosse qui nous précède monte sur celui qui est devant.

– Encore moins.

– Ni que le deuxième carrosse passe sur le ventre aux trente ou quarante autres qui sont arrivés avant nous?

– Ah! par ma foi! vous avez raison.

– Ah!

– Que de gens, mon cher, que de gens!

– Hein?

– Et que font-ils là, tous ces gens?

– C’est bien simple: ils attendent leur tour.

– Bah! les comédiens de l’hôtel de Bourgogne seraient-ils déménagés?

– Non, leur tour pour entrer chez M. Percerin.

– Mais nous allons donc attendre aussi, nous.

– Nous, nous serons plus ingénieux et moins fiers qu’eux.

– Qu’allons-nous faire, donc?

– Nous allons descendre, passer parmi les pages et les laquais, et nous entrerons chez le tailleur, c’est moi qui vous en réponds, surtout si vous marchez le premier.

– Allons, fit Porthos.

Et tous deux, étant descendus, s’acheminèrent à pied vers la maison.

Ce qui causait cet encombrement, c’est que la porte de M. Percerin était fermée, et qu’un laquais, debout à cette porte, expliquait aux illustres pratiques de l’illustre tailleur que, pour le moment, M. Percerin ne recevait personne. On se répétait au-dehors, toujours d’après ce qu’avait dit confidentiellement le grand laquais à un grand seigneur pour lequel il avait des bontés, on se répétait que M. Percerin s’occupait de cinq habits pour le roi, et que, vu l’urgence de la situation il méditait dans son cabinet les ornements, la couleur et la coupe de ces cinq habits.

Plusieurs, satisfaits de cette raison, s’en retournaient heureux de la dire aux autres, mais plusieurs aussi, plus tenaces, insistaient pour que la porte leur fût ouverte, et, parmi ces derniers, trois cordons bleus désignés pour un ballet qui manquerait infailliblement si les trois cordons bleus n’avaient pas des habits taillés de la main même du grand Percerin.

D’Artagnan, poussant devant lui Porthos, qui effondra les groupes, parvint jusqu’aux comptoirs, derrière lesquels les garçons tailleurs s’escrimaient à répondre de leur mieux.

Nous oublions de dire qu’à la porte on avait voulu consigner Porthos comme les autres, mais d’Artagnan s’était montré, avait prononcé ces seules paroles:

– Ordre du roi!

Et il avait été introduit avec son ami.

Ces pauvres diables avaient fort à faire et faisaient de leur mieux pour répondre aux exigences des clients en l’absence du patron, s’interrompant de piquer un point pour tourner une phrase, et quand l’orgueil blessé ou l’attente déçue les gourmandait trop vivement, celui qui était attaqué faisait un plongeon et disparaissait sous le comptoir.

La procession des seigneurs mécontents faisait un tableau plein de détails curieux.

Notre capitaine des mousquetaires, homme au regard rapide et sûr, l’embrassa d’un seul coup d’œil. Mais, après avoir parcouru les groupes, ce regard s’arrêta sur un homme placé en face de lui. Cet homme, assis sur un escabeau, dépassait de la tête à peine le comptoir qui l’abritait. C’était un homme de quarante ans à peu près, à la physionomie mélancolique, au visage pâle, aux yeux doux et lumineux. Il regardait d’Artagnan et les autres, une main sous son menton, en amateur curieux et calme. Seulement, en apercevant et en reconnaissant, sans doute, notre capitaine, il rabattit son chapeau sur ses yeux.

Ce fut peut-être ce geste qui attira le regard de d’Artagnan. S’il en était ainsi, il en était résulté que l’homme au chapeau rabattu avait atteint un but tout différent de celui qu’il s’était proposé.

Au reste, le costume de cet homme était assez simple, et ses cheveux étaient assez uniment coiffés pour que des clients peu observateurs le prissent pour un simple garçon tailleur accroupi derrière le chêne, et piquant, avec exactitude, le drap et le velours.

Toutefois, cet homme avait trop souvent la tête en l’air pour travailler fructueusement avec ses doigts.

D’Artagnan n’en fut pas dupe, lui, et il vit bien que, si cet homme travaillait, ce n’était pas, assurément, sur les étoffes.

– Hé! dit-il en s’adressant à cet homme, vous voilà donc devenu garçon tailleur, monsieur Molière?

– Chut! monsieur d’Artagnan, répondit doucement l’homme, chut! au nom du Ciel! vous m’allez faire reconnaître.

– Eh bien! où est le mal?

– Le fait est qu’il n’y a pas de mal, mais…

– Mais vous voulez dire qu’il n’y a pas de bien non plus, n’est-ce pas?

– Hélas! non, car j’étais, je vous l’affirme, occupé à regarder de bien bonnes figures.

– Faites, faites, monsieur Molière. Je comprends l’intérêt que la chose a pour vous, et… je ne vous troublerai point dans vos études.

– Merci!

– Mais à une condition: c’est que vous me direz où est réellement M. Percerin.

– Oh! cela, volontiers: dans son cabinet. Seulement…

– Seulement, on ne peut pas y entrer?

– Inabordable!

– Pour tout le monde?

– Pour tout le monde. Il m’a fait entrer ici, afin que je fusse à l’aise pour y faire mes observations et puis il s’en est allé.

– Eh bien! mon cher monsieur Molière, vous l’allez prévenir que je suis là, n’est-ce pas?

– Moi? s’écria Molière du ton d’un brave chien à qui l’on retire l’os qu’il a légitimement gagné; moi, me déranger? Ah! monsieur d’Artagnan, comme vous me traitez mal!

– Si vous n’allez pas prévenir tout de suite M. Percerin que je suis là, mon cher monsieur Molière dit d’Artagnan à voix basse, je vous préviens d’une chose, c’est que je ne vous ferai pas voir l’ami que j’amène avec moi.

Molière désigna Porthos d’un geste imperceptible.

– Celui-ci n’est-ce pas? dit-il.

– Oui.

Molière attacha sur Porthos un de ces regards qui fouillent les cerveaux et les cœurs. L’examen lui parut sans doute gros de promesses, car il se leva aussitôt et passa dans la chambre voisine.

Chapitre CCX – Les échantillons

Pendant ce temps, la foule s’écoulait lentement, laissant à chaque angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de sable de l’océan, les flots laissent un peu d’écume ou d’algues broyées, lorsqu’ils se retirent en descendant les marées.

Au bout de dix minutes, Molière reparut, faisant sous la tapisserie un signe à d’Artagnan. Celui-ci se précipita, entraînant Porthos, et, à travers des corridors assez compliqués, il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les manches retroussées, fouillait une pièce de brocart à grandes fleurs d’or, pour y faire naître de beaux reflets. En apercevant d’Artagnan, il laissa son étoffe et vint à lui, non pas radieux, non pas courtois, mais, en somme, assez civil.

– Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous m’excuserez, n’est-ce pas, mais j’ai affaire.

– Eh! oui, pour les habits du roi? Je sais cela, mon cher monsieur Percerin. Vous en faites trois, m’a-t-on dit?

– Cinq, mon cher monsieur, cinq!

– Trois ou cinq, cela ne m’inquiète pas, maître Percerin, et je sais que vous les ferez les plus beaux du monde.

– On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du monde, je ne dis pas non, mais pour qu’ils soient les plus beaux du monde, il faut d’abord qu’ils soient, et pour cela, monsieur le capitaine, j’ai besoin de temps.

– Ah bah! deux jours encore, c’est bien plus qu’il ne vous en faut, monsieur Percerin, dit d’Artagnan avec le plus grand flegme.

Percerin leva la tête en homme peu habitué à être contrarié, même dans ses caprices, mais d’Artagnan ne fit point attention à l’air que l’illustre tailleur de brocart commençait à prendre.

– Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amène une pratique.

– Ah! ah! fit Percerin d’un air rechigné.

– M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua d’Artagnan.

Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entrée dans le cabinet, regardait le tailleur de travers.

– Un de mes bons amis, acheva d’Artagnan.

– Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard.

– Plus tard? Et quand cela?

– Mais, quand j’aurai le temps.

– Vous avez déjà dit cela à mon valet, interrompit Porthos mécontent.

– C’est possible, dit Percerin, je suis presque toujours pressé.

– Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps qu’on veut.

Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par l’âge, est un fâcheux diagnostic.

– Monsieur, dit-il, est, ma foi! bien libre de se servir ailleurs.

– Allons, allons, Percerin, glissa d’Artagnan, vous n’êtes pas aimable aujourd’hui. Eh bien! je vais vous dire un mot qui va vous faire tomber à nos genoux. Monsieur est non seulement un ami à moi, mais encore un ami à M. Fouquet.

– Ah! ah! fit le tailleur, c’est autre chose.

Puis, se retournant vers Porthos:

– Monsieur le baron est à M. le surintendant? demanda-t-il.

– Je suis à moi, éclata Porthos, juste au moment où la tapisserie se soulevait pour donner passage à un nouvel interlocuteur.

Molière observait. D’Artagnan riait. Porthos maugréait.

– Mon cher Percerin, dit d’Artagnan, vous ferez un habit à M. le baron, c’est moi qui vous le demande.

– Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine.

– Mais ce n’est pas le tout: vous lui ferez cet habit tout de suite.

– Impossible avant huit jours.

– Alors, c’est comme si vous refusiez de le lui faire, parce que l’habit est destiné à paraître aux fêtes de Vaux.

– Je répète que c’est impossible, reprit l’obstiné vieillard.

– Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si c’est moi qui vous en prie, dit une douce voix à la porte, voix métallique qui fit dresser l’oreille à d’Artagnan.

C’était la voix d’Aramis.

– Monsieur d’Herblay! s’écria le tailleur.

– Aramis! murmura d’Artagnan.

– Ah! notre évêque! fit Porthos.

– Bonjour, d’Artagnan! bonjour, Porthos! bonjour, chers amis! dit Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites l’habit de Monsieur, et je vous réponds qu’en le faisant vous ferez une chose agréable à M. Fouquet.

Et il accompagna ces paroles d’un signe qui voulait dire: «Consentez et congédiez.» Il paraît qu’Aramis avait sur maître Percerin une influence supérieure à celle de d’Artagnan lui-même, car le tailleur s’inclina en signe d’assentiment, et, se retournant vers Porthos:

– Allez vous faire prendre mesure de l’autre côté, dit-il rudement.

Porthos rougit d’une façon formidable.

D’Artagnan vit venir l’orage, et, interpellant Molière:

– Mon cher monsieur, lui dit-il à demi-voix, l’homme que vous voyez se croit déshonoré quand on toise la chair et les os que Dieu lui a départis; étudiez-moi ce type, maître Aristophane, et profitez.

Molière n’avait pas besoin d’être encouragé; il couvait des yeux le baron Porthos.

– Monsieur, lui dit-il, s’il vous plaît de venir avec moi, je vous ferai prendre mesure d’un habit, sans que le mesureur vous touche.

– Oh! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami?

– Je dis qu’on n’appliquera ni l’aune ni le pied sur vos coutures. C’est un procédé nouveau, que nous avons imaginé, pour prendre la mesure des gens de qualité dont la susceptibilité répugne à se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens susceptibles qui ne peuvent souffrir d’être mesurés, cérémonie qui, à mon avis, blesse la majesté naturelle de l’homme, et si, par hasard, monsieur, vous étiez de ces gens-là…

– Corbœuf! je crois bien que j’en suis.

– Eh bien! cela tombe à merveille, monsieur le baron, et vous aurez l’étrenne de notre invention.

– Mais comment diable s’y prend-on? dit Porthos ravi.

– Monsieur, dit Molière en s’inclinant, si vous voulez bien me suivre, vous le verrez.

Aramis regardait cette scène de tous ses yeux. Peut-être croyait-il reconnaître, à l’animation de d’Artagnan, que celui-ci partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d’une scène si bien commencée. Mais, si perspicace que fût Aramis, il se trompait. Porthos et Molière partirent seuls. D’Artagnan demeura avec Percerin. Pourquoi? Par curiosité, voilà tout; probablement, dans l’intention de jouir quelques instants de plus de la présence de son bon ami Aramis. Molière et Porthos disparus, d’Artagnan se rapprocha de l’évêque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci tout particulièrement.

– Un habit aussi pour vous, n’est-ce pas, cher ami?

Aramis sourit.

– Non, dit-il.

– Vous allez à Vaux, cependant?

– J’y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d’Artagnan, qu’un pauvre évêque de Vannes n’est pas assez riche pour se faire faire des habits à toutes les fêtes.

– Bah! dit le mousquetaire en riant, et les poèmes, n’en faisons-nous plus?

– Oh! d’Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense plus à toutes ces futilités.

– Bien! répéta d’Artagnan mal convaincu.

Quant à Percerin, il s’était replongé dans sa contemplation de brocarts.

– Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous gênons beaucoup ce brave homme mon cher d’Artagnan?

– Ah! ah! murmura à demi-voix le mousquetaire, c’est-à-dire que je te gêne, cher ami.

Puis tout haut:

– Eh bien, partons; moi, je n’ai plus affaire ici, et, si vous êtes aussi libre que moi, cher Aramis…

– Non; moi, je voulais…

– Ah! vous aviez quelque chose à dire en particulier à Percerin? Que ne me préveniez-vous de cela tout de suite!

– De particulier, répéta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous, d’Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n’aurai rien d’assez particulier pour qu’un ami tel que vous ne puisse l’entendre.

– Oh! non, non, je me retire, insista d’Artagnan, mais en donnant à sa voix un accent sensible de curiosité; car la gêne d’Aramis, si bien dissimulée qu’elle fût, ne lui avait point échappé, et il savait que, dans cette âme impénétrable, tout, même les choses les plus futiles en apparence, marchaient d’ordinaire vers un but, but inconnu mais que, d’après la connaissance qu’il avait du caractère de son ami, le mousquetaire comprenait devoir être important.

Aramis, de son côté, vit que d’Artagnan n’était pas sans soupçon, et il insista:

– Restez, de grâce, dit-il, voici ce que c’est.

Puis, se retournant vers le tailleur:

– Mon cher Percerin… dit-il. Je suis même très heureux que vous soyez là, d’Artagnan.

– Ah! vraiment? fit pour la troisième fois le Gascon encore moins dupe cette fois que les autres.

Percerin ne bougeait pas. Aramis le réveilla violemment en lui tirant des mains l’étoffe, objet de sa méditation.

– Mon cher Percerin, lui dit-il, j’ai ici près M. Le Brun, un des peintres de M. Fouquet.

– Ah! très bien, pensa d’Artagnan; mais pourquoi Le Brun?

Aramis regardait d’Artagnan, qui avait l’air de regarder des gravures de Marc-Antoine.

– Et vous voulez lui faire faire un habit pareil à ceux des épicuriens? répondit Percerin.

Et, tout en disant cela d’une façon distraite, le digne tailleur cherchait à rattraper sa pièce de brocart.

– Un habit d’épicurien? demanda d’Artagnan d’un ton questionneur.

– Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de M. Fouquet, n’est-ce pas?

– Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je? et qui tient son académie à Saint-Mandé?

– C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos poètes, et nous les enrégimentons au service du roi.

– Oh! très bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au roi. Oh! soyez tranquille, si c’est là le secret de M. Le Brun, je ne le dirai pas.

– Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n’a rien à faire de ce côté; le secret qui le concerne est bien plus important que l’autre encore!

– Alors, s’il est si important que cela, j’aime mieux ne pas le savoir, dit d’Artagnan en dessinant une fausse sortie.

– Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la main droite une porte latérale, et en retenant de la gauche d’Artagnan.

– Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin.

Aramis prit un temps, comme on dit en matière de théâtre.

– Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits pour le roi, n’est-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un en velours, un en satin, et un en étoffe de Florence?

– Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda Percerin stupéfait.

– C’est tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin, concert, promenade et réception; ces cinq étoffes sont d’étiquette.

– Vous savez tout, Monseigneur!

– Et bien d’autres choses encore, allez, murmura d’Artagnan.

– Mais, s’écria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez pas, Monseigneur, tout prince de l’Église que vous êtes, ce que personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Vallière et moi savons, c’est la couleur des étoffes et le genre des ornements, c’est la coupe, c’est l’ensemble, c’est la tournure de tout cela!

– Eh bien, dit Aramis, voilà justement ce que je viens vous demander de me faire connaître, mon cher monsieur Percerin.

– Ah bas! s’écria le tailleur épouvanté, quoique Aramis eût prononcé les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce et la plus mielleuse.

La prétention parut, en y réfléchissant, si exagérée, si ridicule, si énorme à M. Percerin, qu’il rit d’abord tout bas, puis tout haut, et qu’il finit par éclater. D’Artagnan l’imita, non qu’il trouvât la chose aussi profondément risible, mais pour ne pas laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux; puis, lorsqu’ils furent calmés:

– Au premier abord, dit-il, j’ai l’air de hasarder une absurdité, n’est-ce pas? Mais d’Artagnan, qui est la sagesse incarnée, va vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander cela.

– Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair merveilleux qu’on n’avait fait qu’escarmoucher jusque-là et que le moment de la bataille approchait.

– Voyons, dit Percerin avec incrédulité.

– Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fête au roi? N’est-ce pas pour lui plaire?

– Assurément, fit Percerin.

D’Artagnan approuva d’un signe de tête.

– Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une suite de surprises pareilles à celle dont nous parlions tout à l’heure à propos de l’enrégimentation de nos épicuriens?

– À merveille!

– Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici, est un homme qui dessine très exactement.

– Oui, dit Percerin, j’ai vu des tableaux de monsieur, et j’ai remarqué que les habits étaient fort soignés. Voilà pourquoi j’ai accepté tout de suite de lui faire un vêtement, soit conforme à ceux de MM. les épicuriens, soit particulier.

– Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour le roi.

Percerin exécuta un bond en arrière que d’Artagnan, l’homme calme et l’appréciateur par excellence, ne trouva pas trop exagéré, tant la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces étranges et horripilantes.

– Les habits du roi! Donner à qui que ce soit au monde les habits du roi?… Oh! pour le coup, monsieur l’évêque, Votre Grandeur est folle! s’écria le pauvre tailleur poussé à bout.

– Aidez-moi donc, d’Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant et calme, aidez-moi donc à persuader monsieur; car vous comprenez, vous, n’est-ce pas?

– Eh! eh! pas trop, je l’avoue.

– Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant à Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra être vêtu juste comme sera vêtu le roi le jour où le portrait paraîtra?

– Ah! oui, oui, s’écria le mousquetaire presque persuadé, tant la raison était plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison; oui, l’idée est heureuse. Gageons qu’elle est de vous, Aramis?

– Je ne sais, répondit négligemment l’évêque; de moi ou de M. Fouquet…

Puis, interrogeant la figure de Percerin après avoir remarqué l’indécision de d’Artagnan:

– Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu’en dites-vous? Voyons.

– Je dis que…

– Que vous êtes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai plus, je comprends même toute la délicatesse que vous mettez à n’aller pas au-devant de l’idée de M. Fouquet: vous redoutez de paraître aduler le roi. Noblesse de cœur, monsieur Percerin! noblesse de cœur!

Le tailleur balbutia.

– Ce serait, en effet, une bien belle flatterie à faire au jeune prince, continua Aramis. «Mais, m’a dit M. le surintendant, si Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans mon esprit, et que je l’estime toujours. Seulement…»

– Seulement?… répéta Percerin avec inquiétude.

– «Seulement, continua Aramis, je serai forcé de dire au roi mon cher monsieur Percerin, vous comprenez, c’est M. Fouquet qui parle; seulement, je serai forcé de dire au roi: «Sire, j’avais l’intention d’offrir à Votre Majesté son image; mais, dans un sentiment de délicatesse, exagérée peut-être, quoique respectable, M. Percerin s’y est opposé.»

– Opposé! s’écria le tailleur épouvanté de la responsabilité qui allait peser sur lui; moi, m’opposer à ce que désire, à ce que veut M. Fouquet quand il s’agit de faire plaisir au roi? oh! le vilain mot que vous avez dit là, monsieur l’évêque! M’opposer! Oh! ce n’est pas moi qui l’ai prononcé Dieu merci! J’en prends à témoin M. le capitaine des mousquetaires. N’est ce pas, monsieur d’Artagnan, que je ne m’oppose à rien?

D’Artagnan fit un signe d’abnégation indiquant qu’il désirait demeurer neutre; il sentait qu’il y avait là-dessous une intrigue, comédie ou tragédie; il se donnait au diable de ne pas la deviner, mais en attendant, il désirait s’abstenir.

Mais déjà Percerin, poursuivi de l’idée qu’on pouvait dire au roi qu’il s’était opposé à ce qu’on lui fît une surprise, avait approché un siège à Le Brun et s’occupait de tirer d’une armoire quatre habits resplendissants, le cinquième étant encore aux mains des ouvriers, et plaçait successivement lesdits chefs-d’œuvre sur autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de Concini avaient été donnés à Percerin II par le maréchal d’Ancre, après la déconfiture des tailleurs italiens ruinés dans leur concurrence.

Le peintre se mit à dessiner, puis à peindre les habits.

Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail et qui le veillait de près l’arrêta tout à coup.

– Je crois que vous n’êtes pas dans le ton, mon cher monsieur Le Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument nécessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement les nuances.

– C’est vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et à cela, vous en conviendrez, monsieur l’évêque, je ne puis rien.

– Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela faute de vérité dans les couleurs.

Cependant Le Brun copiait étoffes et ornements avec la plus grande fidélité, ce que regardait Aramis avec une impatience mal dissimulée.

– Voyons, voyons, quel diable d’imbroglio joue-t-on ici? continua de se demander le mousquetaire.

– Décidément, cela n’ira point, dit Aramis; monsieur Le Brun, fermez vos boites et roulez vos toiles.

– Mais c’est qu’aussi, monsieur, s’écria le peintre dépité, le jour est détestable ici.

– Une idée, monsieur Le Brun, une idée! Si on avait un échantillon des étoffes, par exemple, et qu’avec le temps et dans un meilleur jour…

– Oh! alors, s’écria Le Brun, je répondrais de tout.

– Bon! dit d’Artagnan, ce doit être là le nœud de l’action; on a besoin d’un échantillon de chaque étoffe. Mordious! Le donnera-t-il, ce Percerin?

Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe, d’ailleurs, de la feinte bonhomie d’Aramis, coupa cinq échantillons qu’il remit à l’évêque de Vannes.

– J’aime mieux cela. N’est-ce pas, dit Aramis à d’Artagnan, c’est votre avis, hein?

– Mon avis, mon cher Aramis, dit d’Artagnan c’est que vous êtes toujours le même.

– Et, par conséquent, toujours votre ami, dit l’évêque avec un son de voix charmant.

– Oui, oui, dit tout haut d’Artagnan. Puis tout bas: Si je suis ta dupe, double jésuite, je ne veux pas être ton complice, au moins, et, pour ne pas être ton complice, il est temps que je sorte d’ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais rejoindre Porthos.

– Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les échantillons, car j’ai fini, et je ne serai pas fâché de dire un dernier mot à notre ami.

Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l’armoire, Aramis pressa sa poche de la main pour s’assurer que les échantillons y étaient bien renfermés, et tous sortirent du cabinet.

Chapitre CCXI – Où Molière prit peut-être sa première idée du Bourgeois gentilhomme

D’Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus Porthos irrité, non plus Porthos désappointé, mais Porthos épanoui, radieux, charmant, et causant avec Molière, qui le regardait avec une sorte d’idolâtrie et comme un homme qui, non seulement n’a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n’a jamais rien vu de pareil.

Aramis alla droit à Porthos, lui présenta sa main fine et blanche, qui alla s’engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami, opération qu’Aramis ne risquait jamais sans une espèce d’inquiétude. Mais, la pression amicale s’étant accomplie sans trop de souffrance, l’évêque de Vannes se retourna du côté de Molière.

– Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi à Saint-Mandé?

– J’irai partout où vous voudrez, Monseigneur, répondit Molière.

– À Saint-Mandé! s’écria Porthos, surpris de voir ainsi le fier évêque de Vannes en familiarité avec un garçon tailleur. Quoi! Aramis, vous emmenez monsieur à Saint-Mandé?

– Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse.

– Et puis mon cher Porthos, continua d’Artagnan, M. Molière n’est pas tout à fait ce qu’il paraît être.

– Comment? demanda Porthos.

– Oui, monsieur est un des premiers commis de maître Percerin, il est attendu à Saint-Mandé pour essayer aux épicuriens les habits de fête qui ont été commandés par M. Fouquet.

– C’est justement cela, dit Molière. Oui, monsieur.

– Venez donc, mon cher monsieur Molière, dit Aramis, si toutefois vous avez fini avec M. du Vallon.

– Nous avons fini, répliqua Porthos.

– Et vous êtes satisfait? demanda d’Artagnan.

– Complètement satisfait, répondit Porthos.

Molière prit congé de Porthos avec force saluts et serra la main que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires.

– Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact, surtout.

– Vous aurez votre habit dès demain, monsieur le baron, répondit Molière.

Et il partit avec Aramis.

Alors d’Artagnan, prenant le bras de Porthos:

– Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos, demanda-t-il, pour que vous soyez si content de lui?

– Ce qu’il m’a fait, mon ami! Ce qu’il m’a fait! s’écria Porthos avec enthousiasme.

– Oui, je vous demande ce qu’il vous a fait.

– Mon ami, il a su faire ce qu’aucun tailleur n’avait jamais fait: il m’a pris mesure sans me toucher.

– Ah bah! Contez-moi cela, mon ami.

– D’abord, mon ami, on a été chercher je ne sais où une suite de mannequins de toutes les tailles espérant qu’il s’en trouverait un de la mienne, mais le plus grand, qui était celui du tambour-major des Suisses, était de deux pouces trop court et d’un demi-pied trop maigre.

– Ah! vraiment?

– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire mon cher d’Artagnan. Mais c’est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que ce M. Molière; il n’a pas été le moins du monde embarrassé pour cela.

– Et qu’a-t-il fait?

– Oh! une chose bien simple. C’est inouï, par ma foi! Comment! on est assez grossier pour n’avoir pas trouvé tout de suite ce moyen? Que de peines et d’humiliations on m’eût épargnées!

– Sans compter les habits, mon cher Porthos.

– Oui, trente habits.

– Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la méthode de M. Molière.

– Molière? vous l’appelez ainsi, n’est-ce pas? Je tiens à me rappeler son nom.

– Oui, ou Poquelin, si vous l’aimez mieux.

– Non, j’aime mieux Molière. Quand je voudrai me rappeler son nom, je penserai à volière, et, comme j’en ai une à Pierrefonds…

– À merveille, mon ami. Et sa méthode, à ce M. Molière?

– La voici. Au lieu de me démembrer comme font tous ces bélîtres, de me faire courber les reins, de me faire plier les articulations, toutes pratiques déshonorantes et basses…

D’Artagnan fit un signe approbatif de la tête.

– «Monsieur, m’a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer lui-même. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir.» Alors je me suis approché du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais pas parfaitement ce que ce brave M. Volière voulait de moi.

– Molière.

– Ah! oui, Molière, Molière. Et, comme la peur d’être mesuré me tenait toujours: «Prenez garde, lui ai-je dit, à ce que vous m’allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en préviens.» Mais lui, de sa voix douce car c’est un garçon courtois, mon ami, il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: «Monsieur, dit-il, pour que l’habit aille bien, il faut qu’il soit fait à votre image. Votre image est exactement réfléchie par le miroir. Nous allons prendre mesure sur votre image.»

– En effet, dit d’Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais comment a-t on trouvé un miroir où vous pussiez vous voir tout entier?

– Mon cher, c’est le propre miroir où le roi se regarde.

– Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous.

– Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c’était sans doute une manière de flatter le roi, mais le miroir était trop grand pour moi. Il est vrai que sa hauteur était faite de trois glaces de Venise superposées et sa largeur des mêmes glaces juxtaposées.

– Oh! mon ami, les admirables mots que vous possédez là! Où diable en avez-vous fait collection?

– À Belle-Île. Aramis les expliquait à l’architecte.

– Ah! très bien! Revenons à la glace, cher ami.

– Alors, ce brave M. Volière…

– Molière.

– Oui, Molière, c’est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que voilà maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave M. Molière se mit donc à tracer avec un peu de blanc d’Espagne des lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et de mes épaules, et cela tout en professant cette maxime que je trouvai admirable: «Il faut qu’un habit ne gêne pas celui qui le porte.»

– En effet, dit d’Artagnan, voilà une belle maxime, qui n’est pas toujours mise en pratique.

– C’est pour cela que je la trouvai d’autant plus étonnante, surtout lorsqu’il la développa.

– Ah! Il développa cette maxime?

– Parbleu!

– Voyons le développement.

«- Attendu, continua-t-il, que l’on peut, dans une circonstance difficile, ou dans une situation gênante, avoir son habit sur l’épaule, et désirer ne pas ôter son habit…»

– C’est vrai, dit d’Artagnan.

«- Ainsi», continua M. Volière…

– Molière!

– Molière, oui. «Ainsi continua M. Molière, vous avez besoin de tirer l’épée, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos. Comment faites-vous?

«- Je l’ôte, répondis-je.

«- Eh bien, non, répondit-il à son tour.

«- Comment! non?

«- Je dis qu’il faut que l’habit soit si bien fait, qu’il ne vous gêne aucunement, même pour tirer l’épée.

«- Ah! ah!

«- Mettez-vous en garde», poursuivit-il. J’y tombai avec un si merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenêtre en sautèrent. «Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il, restez comme cela.» Je levai le bras gauche en l’air, l’avant-bras plié gracieusement, la manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras droit à demi étendu garantissait la ceinture avec le coude, et la poitrine avec le poignet.

– Oui, dit d’Artagnan, la vraie garde, la garde académique.

– Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Volière…

– Molière!

– Tenez, décidément, mon cher ami, j’aime mieux l’appeler… Comment avez-vous dit son autre nom?

– Poquelin.

– J’aime mieux l’appeler Poquelin.

– Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de l’autre?

– Vous comprenez… Il s’appelle Poquelin, n’est-ce pas?

– Oui.

– Je me rappellerai madame Coquenard.

– Bon.

– Je changerai Coque en Poque, nard en lin, et au lieu de Coquenard, j’aurai Poquelin.

– C’est merveilleux! s’écria d’Artagnan abasourdi… Allez, mon ami, je vous écoute avec admiration.

– Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir.

– Poquelin. Pardon.

– Comment ai-je donc dit?

– Vous avez dit Coquelin.

– Ah! c’est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait est que j’étais très beau. «Cela vous fatigue? demanda-t-il. – Un peu, répondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux tenir encore une heure. – Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous avons ici des garçons complaisants qui se feront un devoir de vous soutenir les bras, comme autrefois on soutenait ceux des prophètes quand ils invoquaient le Seigneur. – Très bien! répondis-je. – Cela ne vous humiliera pas? – Mon ami, lui dis-je, il y a, je le crois, une grande différence entre être soutenu et être mesuré.»

– La distinction est pleine de sens, interrompit d’Artagnan.

– Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garçons s’approchèrent; l’un me soutint le bras gauche, tandis que l’autre, avec infiniment d’adresse, me soutenait le bras droit.

«- Un troisième garçon! dit-il.

«Un troisième garçon s’approcha.

«- Soutenez les reins de monsieur, dit-il.

«Le garçon me soutint les reins.»

– De sorte que vous posiez? demanda d’Artagnan.

– Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace.

– Poquelin, mon ami.

– Poquelin, vous avez raison. Tenez, décidément, j’aime encore mieux l’appeler Volière.

– Oui, et que ce soit fini, n’est-ce pas?

– Pendant ce temps-là, Volière me dessinait sur la glace.

– C’était galant.

– J’aime fort cette méthode: elle est respectueuse et met chacun à sa place.

– Et cela se termina?…

– Sans que personne m’eût touché, mon ami.

– Excepté les trois garçons qui vous soutenaient?

– Sans doute; mais je vous ai déjà exposé, je crois, la différence qu’il y a entre soutenir et mesurer.

– C’est vrai, répondit d’Artagnan, qui se dit ensuite à lui-même: Ma foi! ou je me trompe fort, ou j’ai valu là une bonne aubaine à ce coquin de Molière, et nous en verrons bien certainement la scène tirée au naturel dans quelque comédie.

Porthos souriait.

– Quelle chose vous fait rire? lui demanda d’Artagnan.

– Faut-il vous l’avouer? Eh bien, je ris de ce que j’ai tant de bonheur.

– Oh! cela, c’est vrai; je ne connais pas d’homme plus heureux que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive?

– Eh bien, mon cher, félicitez-moi.

– Je ne demande pas mieux.

– Il paraît que je suis le premier à qui l’on ait pris mesure de cette façon-là.

– Vous en êtes sûr?

– À peu près. Certains signes d’intelligence échangés entre Volière et les autres garçons me l’ont bien indiqué.

– Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de Molière.

– Volière, mon ami!

– Oh! non, non, par exemple! je veux bien vous laisser dire Volière à vous; mais je continuerai, moi, à dire Molière. Eh bien, cela, disais-je donc, ne m’étonne point de la part de Molière qui est un garçon ingénieux, et à qui vous avez inspiré cette belle idée.

– Elle lui servira plus tard, j’en suis sûr.

– Comment donc, si elle lui servira! Je le crois bien, qu’elle lui servira, et même beaucoup! Car, voyez-vous, mon ami, Molière est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos barons, nos comtes et nos marquis… à leur mesure.

Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l’à-propos ni la profondeur, d’Artagnan et Porthos sortirent de chez maître Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons, s’il plaît au lecteur, pour revenir auprès de Molière et d’Aramis à Saint-Mandé.

Chapitre CCXII – La ruche, les abeilles et le miel

L’évêque de Vannes, fort marri d’avoir rencontré d’Artagnan chez maître Percerin, revint d’assez mauvaise humeur à Saint-Mandé.

Molière, au contraire, tout enchanté d’avoir trouvé un si bon croquis à faire, et de savoir où retrouver l’original, quand du croquis il voudrait faire un tableau, Molière y rentra de la plus joyeuse humeur.

Tout le premier étage, du côté gauche, était occupé par les épicuriens les plus célèbres dans Paris et les plus familiers dans la maison, employés chacun dans son compartiment, comme des abeilles dans leurs alvéoles, à produire un miel destiné au gâteau royal que M. Fouquet comptait servir à Sa Majesté Louis XIV pendant la fête de Vaux.

Pélisson, la tête dans sa main, creusait les fondations du prologue des Fâcheux, comédie en trois actes, que devait faire représenter Poquelin de Molière, comme disait d’Artagnan, et Coquelin de Volière, comme disait Porthos.

Loret, dans toute la naïveté de son état de gazetier, les gazetiers de tout temps ont été naïfs, Loret composait le récit des fêtes de Vaux avant que ces fêtes eussent eu lieu.

La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre égarée, distraite, gênante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait à l’épaule de chacun mille inepties poétiques. Il gêna tant de fois Pélisson, que celui-ci, relevant la tête avec humeur.

– Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse.

– Quelle rime voulez-vous? demanda le fablier, comme l’appelait madame de Sévigné.

– Je veux une rime à lumière.

– Ornière, répondit La Fontaine.

– Eh! mon cher ami, impossible de parler d’ornières quand on vante les délices de Vaux dit Loret.

– D’ailleurs, cela ne rime pas, répondit Pélisson.

– Comment! cela ne rime pas? s’écria La Fontaine surpris.

– Oui, vous avez une détestable habitude mon cher; habitude qui vous empêchera toujours d’être un poète de premier ordre. Vous rimez lâchement!

– Oh! oh! vous trouvez, Pélisson?

– Eh! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous qu’une rime n’est jamais bonne tant qu’il s’en peut trouver une meilleure.

– Alors, je n’écrirai plus jamais qu’en prose, dit La Fontaine, qui avait pris au sérieux le reproche de Pélisson. Ah! je m’en étais souvent douté, que je n’étais qu’un maraud de poète! oui, c’est la vérité pure.

– Ne dites pas cela, mon cher; vous devenez trop exclusif, et vous avez du bon dans vos fables.

– Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son idée, je vais brûler une centaine de vers que je venais de faire.

– Où sont-ils, vos vers?

– Dans ma tête.

– Eh bien, s’ils sont dans votre tête, vous ne pouvez pas les brûler?

– C’est vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brûle pas, cependant…

– Eh bien, qu’arrivera-t-il si vous ne les brûlez pas?

– Il arrivera qu’ils me resteront dans l’esprit, et que je ne les oublierai jamais.

– Diable! fit Loret, voilà qui est dangereux; on en devient fou!

– Diable, diable, diable! comment faire? répéta La Fontaine.

– J’ai trouvé un moyen, moi, dit Molière, qui venait d’entrer sur les derniers mots.

– Lequel?

– Écrivez-les d’abord, et brûlez-les ensuite.

– Comme c’est simple! Eh bien, je n’eusse jamais inventé cela. Qu’il a d’esprit, ce diable de Molière! dit La Fontaine.

Puis, se frappant le front:

– Ah! tu ne seras jamais qu’un âne, Jean de La Fontaine, ajouta-t-il.

– Que dites-vous là, mon ami? interrompit Molière en s’approchant du poète, dont il avait entendu l’aparté.

– Je dis que je ne serai jamais qu’un âne, mon cher confrère, répondit La Fontaine avec un gros soupir et les yeux tout bouffis de tristesse. Oui, mon ami, continua-t-il avec une tristesse croissante, il paraît que je rime lâchement.

– C’est un tort.

– Vous voyez bien! Je suis un faquin!

– Qui a dit cela?

– Parbleu! c’est Pélisson. N’est-ce pas, Pélisson?

Pélisson, replongé dans sa composition, se garda bien de répondre.

– Mais, si Pélisson a dit que vous étiez un faquin s’écria Molière, Pélisson vous a gravement offensé.

– Vous croyez?…

– Ah! mon cher, je vous conseille, puisque vous êtes gentilhomme, de ne pas laisser impunie une pareille injure.

– Heu! fit La Fontaine.

– Vous êtes-vous jamais battu?

– Une fois, mon ami, avec un lieutenant de chevau-légers.

– Que vous avait-il fait?

– Il paraît qu’il avait séduit ma femme.

– Ah! ah! dit Molière pâlissant légèrement.

Mais comme, à l’aveu formulé par La Fontaine, les autres s’étaient retournés, Molière garda sur ses lèvres le sourire railleur qui avait failli s’en effacer, et, continuant de faire parler La Fontaine:

– Et qu’est-il résulté de ce duel?

– Il est résulté que, sur le terrain, mon adversaire me désarma, puis me fit des excuses, me promettant de ne plus remettre les pieds à la maison.

– Et vous vous tîntes pour satisfait? demanda Molière.

– Non pas, au contraire! Je ramassai mon épée: «Pardon, monsieur, lui dis-je, je ne me suis pas battu avec vous parce que vous étiez l’amant de ma femme, mais parce qu’on m’a dit que je devais me battre. Or, comme je n’ai jamais été heureux que depuis ce temps-là, faites-moi le plaisir de continuer d’aller à la maison, comme par le passé, ou, morbleu! recommençons.» De sorte, continua La Fontaine, qu’il fut forcé de rester l’amant de ma femme, et que je continue d’être le plus heureux mari de la terre.

Tous éclatèrent de rire. Molière seul passa sa main sur ses yeux. Pourquoi? Peut-être pour essuyer une larme, peut-être pour étouffer un soupir. Hélas! on le sait, Molière était moraliste mais Molière n’était pas philosophe.

– C’est égal, dit-il revenant au point de départ de la discussion, Pélisson vous a offensé.

– Ah! c’est vrai, je l’avais déjà oublié, moi.

– Et je vais l’appeler de votre part.

– Cela se peut faire, si vous le jugez indispensable.

– Je le juge indispensable, et j’y vais.

– Attendez, fit La Fontaine. Je veux avoir votre avis.

– Sur quoi?… Sur cette offense?

– Non, dites-moi si, réellement, lumière ne rime pas avec ornière.

– Moi, je les ferais rimer.

– Parbleu! je le savais bien.

– Et j’ai fait cent mille vers pareils dans ma vie.

– Cent mille? s’écria La Fontaine. Quatre fois la Pucelle que médite M. Chapelain! Est-ce aussi sur ce sujet que vous avez fait cent mille vers, cher ami?

– Mais, écoutez donc, éternel distrait! dit Molière.

– Il est certain, continua La Fontaine, que légume par exemple rime avec posthume.

– Au pluriel surtout.

– Oui, surtout au pluriel; attendu qu’alors, il rime, non plus par trois lettres, mais par quatre; c’est comme ornière avec lumière. Mettez ornières et lumières au pluriel mon cher Pélisson, dit La Fontaine en allant frapper sur l’épaule de son confrère, dont il avait complètement oublié l’injure, et cela rimera.

– Hein! fit Pélisson.

– Dame! Molière le dit, et Molière s’y connaît, il avoue lui-même avoir fait cent mille vers.

– Allons, dit Molière en riant, le voilà parti!

– C’est comme rivage, qui rime admirablement avec herbage, j’en mettrais ma tête au feu.

– Mais… fit Molière.

– Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites un divertissement pour Sceaux, n’est-ce pas?

– Oui, les Fâcheux.

– Ah! les Fâcheux, c’est cela; oui, je me souviens. Eh bien, j’avais imaginé qu’un prologue ferait très bien à votre divertissement.

– Sans doute, cela irait à merveille.

– Ah! vous êtes de mon avis?

– J’en suis si bien, que je vous avais prié de le faire, ce prologue.

– Vous m’avez prié de le faire, moi?

– Oui, vous; et même, sur votre refus, je vous ai prié de le demander à Pélisson, qui le fait en ce moment.

– Ah! c’est donc cela que fait Pélisson? Ma foi! mon cher Molière, vous pourriez bien avoir raison quelquefois.

– Quand cela?

– Quand vous dites que je suis distrait. C’est un vilain défaut; je m’en corrigerai, et je vais vous faire votre prologue.

– Mais puisque c’est Pélisson qui le fait!

– C’est juste! Ah! double brute que je suis! Loret a eu bien raison de dire que j’étais un faquin!

– Ce n’est pas Loret qui l’a dit, mon ami.

– Eh bien, celui qui l’a dit, peu m’importe lequel! Ainsi, votre divertissement s’appelle les Fâcheux. Eh bien, est-ce que vous ne feriez pas rimer heureux avec fâcheux?

– À la rigueur, oui.

– Et même avec capricieux?

– Oh! non, cette fois, non!

– Ce serait hasardé, n’est-ce pas? Mais, enfin, pourquoi serait-ce hasardé?

– Parce que la désinence est trop différente.

– Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Molière pour aller trouver Loret, je supposais…

– Que supposiez-vous? dit Loret au milieu d’une phrase. Voyons, dites vite.

– C’est vous qui faites le prologue des Fâcheux, n’est-ce pas?

– Eh! non, mordieu! c’est Pélisson!

– Ah! c’est Pélisson! s’écria La Fontaine, qui alla trouver Pélisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux…

– Ah! jolie! s’écria Loret. La nymphe de Vaux! Merci, La Fontaine; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma gazette.

Et l’on vit la nymphe de Vaux

Donner le prix à leurs travaux.

– À la bonne heure! voilà qui est rimé, dit Pélisson: si vous rimiez comme cela, La Fontaine, à la bonne heure!

– Mais il paraît que je rime comme cela, puisque Loret dit que c’est moi qui lui ai donné les deux vers qu’il vient de dire.

– Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle façon commenceriez-vous mon prologue?

– Je dirais, par exemple: Ô nymphe… qui… Après qui, je mettrais un verbe à la deuxième personne du pluriel du présent de l’indicatif, et je continuerais ainsi: cette grotte profonde.

– Mais le verbe, le verbe? demanda Pélisson.

– Pour venir admirer le plus grand roi du monde, continua La Fontaine.

– Mais le verbe, le verbe? insista obstinément Pélisson. Cette seconde personne du pluriel du présent de l’indicatif?

– Eh bien: quittez.

Ô nymphe qui quittez cette grotte profonde

Pour venir admirer le plus grand roi du monde.

– Vous mettriez: qui quittez, vous?

– Pourquoi pas?

– Qui… qui!

– Ah! mon cher, fit La Fontaine, vous êtes horriblement pédant!

– Sans compter, dit Molière, que, dans le second vers, venir admirer est faible, mon cher La Fontaine.

– Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme vous disiez.

– Je n’ai jamais dit cela.

– Comme disait Loret, alors.

– Ce n’est pas Loret non plus; c’est Pélisson.

– Eh bien, Pélisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fâche surtout, mon cher Molière, c’est que je crois que nous n’aurons pas nos habits d’épicuriens.

– Vous comptiez sur le vôtre pour la fête?

– Oui, pour la fête, et puis pour après la fête. Ma femme de ménage m’a prévenu que le mien était un peu mûr.

– Diable! votre femme de ménage a raison: il est plus que mûr!

– Ah! voyez-vous, reprit La Fontaine, c’est que je l’ai oublié à terre dans mon cabinet, et ma chatte…

– Eh bien, votre chatte?

– Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui l’a un peu fané.

Molière éclata de rire. Pélisson et Loret suivirent son exemple.

En ce moment, l’évêque de Vannes parut, tenant sous son bras un rouleau de plans et de parchemins.

Comme si l’ange de la mort eût glacé toutes les imaginations folles et rieuses, comme si cette figure pâle eût effarouché les grâces auxquelles sacrifiait Xénocrate, le silence s’établit aussitôt dans l’atelier, et chacun reprit son sang-froid et sa plume.

Aramis distribua des billets d’invitation aux assistants, et leur adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son travail de la nuit.

À ces mots, on vit tous les fronts s’abaisser. La Fontaine lui-même se mit à une table et fit courir sur le vélin une plume rapide; Pélisson remit au net son prologue; Molière donna cinquante vers nouvellement crayonnés que lui avait inspirés sa visite chez Percerin; Loret, son article sur les fêtes merveilleuses qu’il prophétisait, et Aramis chargé de butin comme le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre et d’or rentra dans son appartement, silencieux et affairé. Mais, avant de rentrer:

– Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain au soir.

– En ce cas, il faut que je prévienne chez moi, dit Molière.

– Ah! oui, pauvre Molière! fit Loret en souriant il aime chez lui.

– Il aime, oui, répliqua Molière avec son doux et triste sourire; il aime, ce qui ne veut pas dire on l’aime.

– Moi, dit La Fontaine, on m’aime à Château-Thierry, j’en suis bien sûr.

En ce moment, Aramis rentra après une disparition d’un instant.

– Quelqu’un vient-il avec moi? demanda-t-il. Je passe par Paris, après avoir entretenu M. Fouquet un quart d’heure. J’offre mon carrosse.

– Bon, à moi! dit Molière. J’accepte; je suis pressé.

– Moi, je dînerai ici, dit Loret. M. de Gourville m’a promis des écrevisses.

Il m’a promis des écrevisses…

Cherche la rime, La Fontaine.»

Aramis sortit en riant comme il savait rire. Molière le suivit. Ils étaient au bas de l’escalier lorsque La Fontaine entrebâilla la porte et cria:

Moyennant que tu l’écrivisses,

Il t’a promis des écrevisses.

Les éclats de rire des épicuriens redoublèrent et parvinrent jusqu’aux oreilles de Fouquet, au moment où Aramis ouvrait la porte de son cabinet.

Quant à Molière, il s’était chargé de commander les chevaux, tandis qu’Aramis allait échanger avec le surintendant les quelques mots qu’il avait à lui dire.

– Oh! comme ils rient là-haut! dit Fouquet avec un soupir.

– Vous ne riez pas, vous, Monseigneur?

– Je ne ris plus, monsieur d’Herblay.

– La fête approche.

– L’argent s’éloigne.

– Ne vous ai-je pas dit que c’était mon affaire?

– Vous m’avez promis des millions.

– Vous les aurez le lendemain de l’entrée du roi à Vaux.

Fouquet regarda profondément Aramis, et passa sa main glacée sur son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de lui, ou sentait son impuissance à avoir de l’argent. Comment Fouquet pouvait-il supposer qu’un pauvre évêque, ex-abbé, ex-mousquetaire, en trouverait?

– Pourquoi douter? dit Aramis.:

Fouquet sourit et secoua la tête.

– Homme de peu de foi! ajouta l’évêque.

– Mon cher monsieur d’Herblay, répondit Fouquet, si je tombe…

– Eh bien, si vous tombez…

– Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant.

Puis, secouant la tête comme pour échapper à lui-même:

– D’où venez-vous, dit-il, cher ami?

– De Paris.

– De Paris? Ah!

– Oui, de chez Percerin.

– Et qu’avez-vous été faire vous-même chez Percerin; car je ne suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits de nos poètes?

– Non; j’ai été commander une surprise.

– Une surprise?

– Oui, que vous ferez au roi.

– Coûtera-t-elle cher?

– Oh! cent pistoles, que vous donnerez à Le Brun.

– Une peinture? Ah! tant mieux! Et que doit représenter cette peinture?

– Je vous conterai cela; puis, du même coup, quoi que vous en disiez, j’ai visité les habits de nos poètes.

– Bah! et ils seront élégants, riches?

– Superbes! Il n’y aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en auront de pareils. On verra la différence qu’il y a entre les courtisans de la richesse et ceux de l’amitié.

– Toujours spirituel et généreux, cher prélat!

– À votre école.

Fouquet lui serra la main.

– Et où allez-vous? dit-il.

– Je vais à Paris, quand vous m’aurez donné une lettre.

– Une lettre pour qui?

– Une lettre pour M. de Lyonne.

– Et que lui voulez-vous, à Lyonne?

– Je veux lui faire signer une lettre de cachet.

– Une lettre de cachet! Vous voulez faire mettre quelqu’un à la Bastille?

– Non, au contraire, j’en veux faire sortir quelqu’un.

– Ah! Et qui cela?

– Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est embastillé, voilà tantôt dix ans, pour deux vers latins qu’il a faits contre les jésuites.

– Pour deux vers latins! Et, pour deux vers latins, il est en prison depuis dix ans, le malheureux?

– Oui.

– Et il n’a pas commis d’autre crime?

– À part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi.

– Votre parole?

– Sur l’honneur!

– Et il se nomme?…

– Seldon.

– Ah! c’est trop fort, par exemple! Et vous saviez cela, et vous ne me l’avez pas dit?

– Ce n’est qu’hier que sa mère s’est adressée à moi, Monseigneur.

– Et cette femme est pauvre?

– Dans la misère la plus profonde.

– Mon Dieu! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles injustices, que je comprends qu’il y ait des malheureux qui doutent de vous! Tenez, monsieur d’Herblay.

Et Fouquet, prenant une plume, écrivit rapidement quelques lignes à son collègue Lyonne.

Aramis prit la lettre et s’apprêta à sortir.

– Attendez, dit Fouquet.

Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui s’y trouvaient. Chaque billet était de mille livres.

– Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci à la mère; mais surtout ne lui dites pas…

– Quoi, Monseigneur?

– Qu’elle est de dix mille livres plus riche que moi; elle dirait que je suis un triste surintendant. Allez, et j’espère que Dieu bénira ceux qui pensent à ses pauvres.

– C’est ce que j’espère aussi, répliqua Aramis en baisant la main de Fouquet.

Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons de caisse pour la mère de Seldon et emmenant Molière, qui commençait à s’impatienter.

Chapitre CCXIII – Encore un souper à la Bastille

Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, à ce fameux cadran qui, pareil à tous les accessoires de la prison d’État, dont l’usage est une torture, rappelait aux prisonniers la destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de la Bastille, orné de figures comme la plupart des horloges de ce temps, représentait saint Pierre aux Liens.

C’était l’heure du souper des pauvres captifs. Les portes, grondant sur leurs énormes gonds, ouvraient passage aux plateaux et aux paniers chargés de mets, dont la délicatesse, comme M. Baisemeaux nous l’a appris lui-même, s’appropriait à la condition du détenu.

Nous savons là-dessus les théories de M. Baisemeaux, souverain dispensateur des délices gastronomiques, cuisinier en chef de la forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le fond des bouteilles honnêtement remplies.

Cette même heure était celle du souper de M. le gouverneur. Il avait un convive ce jour-là, et la broche tournait plus lourde que d’habitude.

Les perdreaux rôtis, flanqués de cailles et flanquant un levraut piqué; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrosé de vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d’écrevisses; voilà, outre les soupes et les hors d’œuvre, quel était le menu de M. le gouverneur.

Baisemeaux, attablé, se frottait les mains en regardant M. l’évêque de Vannes, qui, botté comme un cavalier, habillé de gris, l’épée au flanc, ne cessait de parler de sa faim et témoignait la plus vive impatience.

M. Baisemeaux de Montlezun n’était pas accoutumé aux familiarités de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-là, Aramis, devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prélat était redevenu tant soit peu mousquetaire. L’évêque frisait la gaillardise. Quant à M. Baisemeaux, avec cette facilité des gens vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d’abandon de son convive.

– Monsieur, dit-il, car, en vérité, ce soir, je n’ose vous appeler Monseigneur…

– Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j’ai des bottes.

– Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir?

– Non, ma foi! dit Aramis en se versant à boire, mais j’espère que je vous rappelle un bon convive.

– Vous m’en rappelez deux. Monsieur François, mon ami, fermez cette fenêtre: le vent pourrait incommoder Sa Grandeur.

– Et qu’il sorte! ajouta Aramis. Le souper est complètement servi, nous le mangerons bien sans laquais. J’aime fort, quand je suis en petit comité, quand je suis avec un ami…

Baisemeaux s’inclina respectueusement.

– J’aime fort, continua Aramis, à me servir moi-même.

– François, sortez! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre Grandeur me rappelle deux personnes: l’une bien illustre, c’est feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai?

– Oui, ma foi! dit Aramis. Et l’autre?

– L’autre, c’est un certain mousquetaire, très joli, très brave, très hardi, très heureux, qui, d’abbé, se fit mousquetaire, et, de mousquetaire, abbé.

Aramis daigna sourire.

– D’abbé, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa Grandeur, d’abbé, évêque, et, d’évêque…

– Ah! arrêtons-nous, par grâce! fit Aramis.

– Je vous dis, monsieur, que vous me faites l’effet d’un cardinal.

– Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l’avez dit, j’ai les bottes d’un cavalier, mais je ne veux pas, même ce soir, me brouiller, malgré cela, avec l’Église.

– Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur.

– Oh! je l’avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain.

– Vous courez la ville, les ruelles, en masque?

– Comme vous dites, en masque.

– Et vous jouez toujours de l’épée?

– Je crois que oui, mais seulement quand on m’y force. Faites-moi donc le plaisir d’appeler François.

– Vous avez du vin là.

– Ce n