/ Language: Français / Genre:prose_history,prose_classic,

Les QuaranteCinq Tome I

Alexandre Dumas

Les Quarante-Cinq constitue le troisième volet du grand triptyque que Dumas a consacré à l'histoire de France de la Renaissance. Il achève le récit de cette décadence de la seigneurie commencé par La Reine Margot et poursuivi avec La Dame de Monsoreau. A cette époque déchirée, tout se joue sur fond de guerre : guerres de Religion, guerres dynastiques, guerres amoureuses. Aussi les héros meurent-ils plus souvent sur l'échafaud que dans leur lit, et les héroïnes sont meilleures maîtresses que mères de famille. Ce qui fait la grandeur des personnages de Dumas, c'est que chacun suit sa pente jusqu'au bout, sans concession, mais avec panache. D'où l'invincible sympathie qu'ils nous inspirent. Parmi eux, Chicot, le célèbre bouffon, qui prend la place du roi. C'est en lui que Dumas s'est reconnu. N'a-t-il pas tiré ce personnage entièrement de son imagination ? Mais sa véracité lui permet d'évoluer avec aisance au milieu des personnages historiques dont il lie les destins. Dumas ayant achevé son roman à la veille de la révolution de 1848, Chicot incarne par avance la bouffonnerie de l'histoire.

Alexandre Dumas

Les Quarante-Cinq Tome I

PREMIÈRE PARTIE

I La porte Saint-Antoine

Etiamsi omnes!

Le 26 octobre de l'an 1585, les barrières de la porte Saint-Antoine se trouvaient encore, contre toutes les habitudes, fermées à dix heures et demie du matin.

À dix heures trois quarts, une garde de vingt Suisses, qu'on reconnaissait à leur uniforme pour être des Suisses des petits cantons, c'est-à-dire des meilleurs amis du roi Henri III, alors régnant, déboucha de la rue de la Mortellerie et s'avança vers la rue Saint-Antoine qui s'ouvrit devant eux et se referma derrière eux: une fois hors de cette porte, ils allèrent se ranger le long des haies qui, à l'extérieur de la barrière, bordaient les enclos épars de chaque côté de la route, et, par sa seule apparition, refoula bon nombre de paysans et de petits bourgeois venant de Montreuil, de Vincennes ou de Saint-Maur pour entrer en ville avant midi, entrée qu'ils n'avaient pu opérer la porte se trouvant fermée, comme nous l'avons dit.

S'il est vrai que la foule amène naturellement le désordre avec elle, on eût pu croire que, par l'envoi de cette garde, M. le prévôt voulait prévenir le désordre qui pouvait avoir lieu à la porte Saint-Antoine.

En effet, la foule était grande; il arrivait par les trois routes convergentes, et cela à chaque instant, des moines des couvents de la banlieue, des femmes assises de côté sur les bâts de leurs ânes, des paysans dans des charrettes, lesquelles venaient s'agglomérer à cette masse déjà considérable que la fermeture inaccoutumée des portes arrêtait à la barrière, et tous, par leurs questions plus ou moins pressantes, formaient une espèce de rumeur faisant basse continue, tandis que parfois quelques voix, sortant du diapason général, montaient jusqu'à l'octave de la menace ou de la plainte.

On pouvait encore remarquer, outre cette masse d'arrivants qui voulaient entrer dans la ville, quelques groupes particuliers qui semblaient en être sortis. Ceux-là, au lieu de plonger leur regard dans Paris par les interstices des barrières, ceux-là dévoraient l'horizon, borné par le couvent des Jacobins, le prieuré de Vincennes et la croix Faubin, comme si, par quelqu'une de ces trois routes formant éventail, il devait leur arriver quelque Messie.

Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tranquilles îlots qui s'élèvent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en tourbillonnant et en se jouant, détache, soit une parcelle de gazon, soit quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller en courant après avoir hésité quelque temps sur les remous.

Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance parce qu'ils méritent toute notre attention, étaient formés, pour la plupart, par des bourgeois de Paris fort hermétiquement calfeutrés dans leurs chausses et leurs pourpoints; car, nous avions oublié de le dire, le temps était froid, la bise agaçante, et de gros nuages, roulant près de terre, semblaient vouloir arracher aux arbres les dernières feuilles jaunissantes qui s'y balançaient encore tristement.

Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutôt deux causaient et le troisième écoutait.

Exprimons mieux notre pensée et disons: le troisième ne paraissait pas même écouter, tant était grande l'attention qu'il mettait à regarder vers Vincennes.

Occupons-nous d'abord de ce dernier.

C'était un homme qui devait être de haute taille lorsqu'il se tenait debout; mais en ce moment, ses longues jambes, dont il semblait ne savoir que faire lorsqu'il ne les employait pas à leur active destination, étaient repliées sous lui, tandis que ses bras, non moins longs proportionnellement que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint. Adossé à la haie, convenablement étayé sur les buissons élastiques, il tenait, avec une obstination qui ressemblait à la prudence d'un homme qui désire n'être point reconnu, son visage, caché derrière sa large main, risquant seulement un œil dont le regard perçant dardait entre le médium et l'annulaire écartés à la distance strictement nécessaire pour le passage du rayon visuel.

À côté de ce singulier personnage, un petit homme, grimpé sur une butte, causait avec un gros homme qui trébuchait à la pente de cette même butte, et se raccrochait à chaque trébuchement aux boutons du pourpoint de son interlocuteur.

C'étaient les deux autres bourgeois, formant, avec ce personnage assis, le nombre cabalistique trois, que nous avons annoncé dans un des paragraphes précédents.

– Oui, maître Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je le répète, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'échafaud de Salcède, cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont déjà sur la place de Grève, ou qui se rendent à cette place des différents quartiers de Paris, – voyez, que de gens ici, et ce n'est qu'une porte. – Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trouverions seize, des portes.

– Cent mille, c'est beaucoup, compère Friard, répondit le gros homme; beaucoup, croyez-moi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir écarteler ce malheureux Salcède, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront raison.

– Maître Miton, maître Miton, prenez garde, répondit le petit homme, vous parlez là comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous en réponds.

Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tête d'un air de doute:

– N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux longs bras et aux longues jambes, qui, au lieu de continuer à regarder du côté de Vincennes, venait, sans ôter sa main de dessus son visage, venait, disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barrière pour point de mire de son attention.

– Plaît-il? demanda celui-ci, comme s'il n'eût entendu que l'interpellation qui lui était adressée et non les paroles précédant cette interpellation qui avaient été adressées au second bourgeois.

– Je dis qu'il n'y aura rien en Grève aujourd'hui.

– Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'écartèlement de Salcède, répondit tranquillement l'homme aux longs bras.

– Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit à propos de cet écartèlement.

– Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux.

– Vous ne m'entendez pas. Par bruit j'entends émeute; or, je dis qu'il n'y aura aucune émeute en Grève: s'il avait dû y avoir émeute, le roi n'aurait pas fait décorer une loge à l'Hôtel-de-Ville pour assister au supplice avec les deux reines et une partie de la cour.

– Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des émeutes? dit en haussant les épaules, avec un air de souveraine pitié, l'homme aux longs bras et aux longues jambes.

– Oh! oh! fit maître Miton en se penchant à l'oreille de son interlocuteur, voilà un homme qui parle d'un singulier ton: le connaissez-vous, compère?

– Non, répondit le petit homme.

– Eh bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors?

– Je lui parle pour lui parler.

– Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel causeur.

– Il me semble cependant, reprit le compère Friard assez haut pour être entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est d'échanger sa pensée.

– Avec ceux qu'on connaît, très bien, répondit maître Miton, mais non avec ceux que l'on ne connaît pas.

– Tous les hommes ne sont-ils pas frères? comme dit le curé de Saint-Leu, ajouta le compère Friard d'un ton persuasif.

– C'est-à-dire qu'ils l'étaient primitivement; mais, dans des temps comme les nôtres, la parenté s'est singulièrement relâchée, compère Friard. Causez donc avec moi, si vous tenez absolument à causer, et laissez cet étranger à ses préoccupations.

– C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et je sais d'avance ce que vous me répondrez, tandis qu'au contraire peut-être cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau à me dire.

– Chut! il vous écoute.

– Tant mieux, s'il nous écoute; peut-être me répondra-t-il. Ainsi donc, monsieur, continua le compère Friard en se tournant vers l'inconnu, vous pensez qu'il y aura du bruit en Grève?

– Moi, je n'ai pas dit un mot de cela.

– Je ne prétends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il essayait de rendre fin; je prétends que vous le pensez, voilà tout.

– Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur Friard?

– Tiens! il me connaît! s'écria le bourgeois au comble de l'étonnement, et d'où me connaît-il?

– Ne vous ai-je pas nommé deux ou trois fois, compère? dit Miton en haussant les épaules comme un homme honteux devant un étranger du peu d'intelligence de son interlocuteur.

– Ah! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et comprenant, grâce à cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien! puisqu'il me connaît, il va me répondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du bruit en Grève, attendu que si vous ne le pensiez pas vous y seriez, et qu'au contraire vous êtes ici… ha!

Ce ha! prouvait que le compère Friard avait atteint, dans sa déduction, les bornes les plus éloignées de sa logique et de son esprit.

– Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que vous pensez que je pense, répondit l'inconnu, en appuyant sur mots prononcés déjà par son interrogateur et répétés par lui, pourquoi n'y êtes-vous pas, en Grève? Il me semble cependant que le spectacle est assez réjouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Après cela, peut-être me répondrez-vous que vous n'êtes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire invasion dans Paris pour délivrer M. de Salcède.

– Non, monsieur, répondit vivement le petit homme, visiblement effrayé de ce que supposait l'inconnu; non, monsieur, j'attends ma femme, mademoiselle Nicole Friard, qui est allée reporter vingt-quatre nappes au prieuré des Jacobins, ayant l'honneur d'être blanchisseuse particulière de don Modeste Gorenflot, abbé dudit prieuré des Jacobins. Mais pour en revenir au hourvari dont parlait le compère Miton, et auquel je ne crois pas ni vous non plus, à ce que vous dites du moins…

– Compère, compère! s'écria Miton, regardez donc ce qui se passe.

Maître Friard suivit la direction indiquée par le doigt de son compagnon, et vit qu'outre les barrières dont la fermeture préoccupait déjà si sérieusement les esprits, on fermait encore la porte.

Cette porte fermée, une partie des Suisses vint s'établir en avant du fossé.

– Comment! comment! s'écria Friard pâlissant, ce n'est point assez de la barrière, et voilà qu'on ferme la porte, maintenant!

– Eh bien! que vous disais-je? répondit Miton, pâlissant à son tour.

– C'est drôle, n'est-ce pas? fit l'inconnu en riant.

Et, en riant, il découvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de son menton, une double rangée de dents blanches et aiguës qui paraissaient merveilleusement aiguisées par l'habitude de s'en servir au moins quatre fois par jour.

À la vue de cette nouvelle précaution prise, un long murmure d'étonnement et quelques cris d'effroi s'élevèrent de la foule compacte qui encombrait les abords de la barrière.

– Faites faire le cercle! cria la voix impérative d'un officier.

La manœuvre fut opérée à l'instant même, mais non sans encombre: les gens à cheval et les gens en charrette, forcés de rétrograder, écrasèrent ça et là quelques pieds et enfoncèrent à droite et à gauche quelques côtes dans la foule.

Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pouvaient fuir fuyaient en se renversant les uns sur les autres.

– Les Lorrains! les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte.

Le cri le plus terrible, emprunté au pâle vocabulaire de la peur, n'eût pas produit un effet plus prompt et plus décisif que ce cri:

– Les Lorrains!!!

– Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'écria Miton tremblant, les Lorrains, les Lorrains, fuyons!

– Fuir, et où cela? demanda Friard.

– Dans cet enclos, s'écria Miton en se déchirant les mains pour saisir les épines de cette haie sur laquelle était moelleusement assis l'inconnu.

– Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus aisé à dire qu'à faire, maître Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous n'avez pas la prétention de franchir cette haie qui est plus haute que moi.

– Je tâcherai, dit Miton, je tâcherai. Et il fit de nouveaux efforts.

– Ah! prenez donc garde, ma bonne femme! cria Friard du ton de détresse d'un homme qui commence à perdre la tête, votre âne me marche sur les talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre charrette dans les côtes.

Pendant que maître Miton se cramponnait aux branches de la haie pour passer par-dessus, et que le compère Friard cherchait vainement une ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'était levé, avait purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un simple mouvement, pareil à celui que fait un cavalier pour se mettre en selle, il avait enjambé la haie sans qu'une seule branche effleurât son haut-de-chausse.

Maître Miton l'imita en déchirant le sien en trois endroits, mais il n'en fut point ainsi du compère Friard, qui, ne pouvant passer ni par-dessous ni par-dessus, et, de plus en plus menacé d'être écrasé par la foule, poussait des cris déchirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras, le saisit à la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et, l'enlevant, le transporta de l'autre côté de la haie avec la même facilité qu'il eût fait d'un enfant.

– Oh! oh! oh! s'écria maître Miton, réjoui de ce spectacle et suivant des yeux l'ascension et la descente de son ami maître Friard, vous avez l'air de l'enseigne du Grand-Absalon.

– Ouf! s'écria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air de tout ce que vous voudrez, me voilà de l'autre côté de la haie, et grâce à monsieur. Puis, se redressant pour regarder l'inconnu à la poitrine duquel il atteignait à peine: Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de grâces! Monsieur, vous êtes un véritable Hercule, parole d'honneur, foi de Jean Friard. Votre nom, monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon… ami?

Et le brave homme prononça en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un cœur profondément reconnaissant.

– Je m'appelle Briquet, monsieur, répondit l'inconnu, Robert Briquet, pour vous servir.

– Et vous m'avez déjà considérablement servi, monsieur Robert Briquet, j'ose le dire; oh! ma femme vous bénira; Mais, à propos, ma pauvre femme! ô mon Dieu, mon Dieu! elle va être étouffée dans cette foule. Ah! maudits Suisses qui ne sont bons qu'à faire écraser les gens!

Le compère Friard achevait à peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber sur son épaule une main lourde comme celle d'une statue de pierre.

Il se retourna pour voir quel était l'audacieux qui prenait avec lui une pareille liberté.

Cette main était celle d'un Suisse.

– Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat.

– Ah! nous sommes cernés! s'écria Friard.

– Sauve qui peut! ajouta Miton.

Et tous deux, grâce à la haie franchie, ayant l'espace devant eux, gagnèrent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer là en vedette.

– La main est bonne, compagnon, dit-il, à ce qu'il paraît?

– Mais foui, moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise.

– Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains venaient comme on le dit.

– Ils ne fiennent bas.

– Non?

– Bas di tout.

– D'où vient donc alors que l'on ferme cette porte! Je ne comprends pas.

– Fous bas besoin di gombrendre, répliqua le Suisse en riant aux éclats de sa plaisanterie.

– C'être chuste, mon gamarate, très chuste, dit Robert Briquet, merci.

Et Robert Briquet s'éloigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre groupe, tandis que le digne Helvétien, cessant de rire, murmurait:

– Bei Gott!… Ich glaube er spottet meiner. – Was ist das für ein Mann, der sich erlaubt einen Schweizer seiner kœniglichen Majestaet auszulachen?

Ce qui, traduit en français, voulait dire:

– Vrai Dieu! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majesté?

II Ce qui se passait à l'extérieur de la porte Saint-Antoine

Un de ces groupes était formé d'un nombre considérable de citoyens surpris hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que la clôture de ces portes gênait fort, à ce qu'il paraît, car ils criaient de tous leurs poumons:

– La porte! la porte!

Lesquels cris, répétés par tous les assistants avec des recrudescences d'emportement, occasionnaient dans ces moments-là un bruit d'enfer.

Robert Briquet s'avança vers ce groupe, et se mit à crier plus haut qu'aucun de ceux qui le composaient:

– La porte! la porte!

Il en résulta qu'un des cavaliers, charmé de cette puissance vocale, se retourna de son côté, le salua et lui dit:

– N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assiégeaient Paris?

Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adressait la parole et qui était un homme de quarante à quarante-cinq ans.

Cet homme, en outre, paraissait être le chef de trois ou quatre autres cavaliers qui l'entouraient.

Cet examen donna sans doute confiance à Robert Briquet, car aussitôt il s'inclina à son tour et répondit:

– Ah! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison; mais, ajouta-t-il, sans être trop curieux, oserais-je vous demander quel motif vous soupçonnez à cette mesure?

– Pardieu! dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange leur Salcède.

– Cap de Bious! dit une voix, triste mangeaille.

Robert Briquet se retourna du côté où venait cette voix dont l'accent lui indiquait un Gascon renforcé, et il aperçut un jeune homme de vingt ou vingt-cinq ans, qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui lui avait paru le chef des autres.

Le jeune homme était nu-tête; sans doute il avait perdu son chapeau dans la bagarre.

Maître Briquet paraissait un observateur; mais, en général, ses observations étaient courtes; aussi détourna-t-il rapidement son regard du Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le cavalier.

– Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcède appartient à M. de Guise, ce n'est déjà point un si mauvais ragoût.

– Bah! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles.

– Oui, sans doute, on dit cela, on dit cela, répondit le cavalier en haussant les épaules; mais, par le temps qui court, on dit tant de sornettes.

– Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son œil interrogateur et son sourire narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcède n'est point à M. de Guise?

– Non seulement je le crois, mais j'en suis sûr, répondit le cavalier. Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un mouvement qui voulait dire: Ah bah! et sur quoi appuyez-vous cette certitude? il continua:

– Sans doute, si Salcède eût été au duc, le duc ne l'eût pas laissé prendre, ou tout au moins ne l'eût pas laissé amener ainsi de Bruxelles à Paris, pieds et poings liés, sans faire au moins en sa faveur une tentative d'enlèvement.

– Une tentative d'enlèvement, reprit Briquet, c'était bien hasardeux; car enfin, qu'elle réussît ou qu'elle échouât, du moment où elle venait de la part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspiré contre le duc d'Anjou.

– M. de Guise, reprit sèchement le cavalier, n'eût point été retenu par cette considération, j'en suis sûr, et, du moment où il n'a ni réclamé ni défendu Salcède, c'est que Salcède n'est point à lui.

– Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas moi qui invente; il paraît certain que Salcède a parlé.

– Où cela? devant les juges?

– Non, pas devant les juges, monsieur, à la torture.

– N'est-ce donc pas la même chose? demanda maître Robert Briquet, d'un air qu'il essayait inutilement de rendre naïf.

– Non, certes, ce n'est pas la même chose, il s'en faut: d'ailleurs on prétend qu'il a parlé soit; mais on ne répète point ce qu'il a dit.

– Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Briquet: on le répète et très longuement même.

– Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez, vous qui êtes si bien instruit.

– Je ne me vante pas d'être bien instruit, monsieur, puisque je cherche au contraire à m'instruire près de vous, répondit Briquet.

– Voyons! entendons-nous! dit le cavalier avec impatience; vous avez prétendu qu'on répétait les paroles de Salcède; ses paroles, quelles sont-elles? dites.

– Je ne puis répondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir à pousser le cavalier.

– Mais enfin, quelles sont celles qu'on lui prête?

– On prétend qu'il a avoué qu'il conspirait pour M. de Guise.

– Contre le roi de France sans doute? toujours même chanson!

– Non pas contre Sa Majesté le roi de France, mais bien contre Son Altesse monseigneur le duc d'Anjou.

– S'il a avoué cela…

– Eh bien? demanda Robert Briquet.

– Eh bien! c'est un misérable, dit le cavalier en fronçant le sourcil.

– Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avoué, c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le coquemar font dire bien des choses aux honnêtes gens.

– Hélas! vous dites là une grande vérité, monsieur, dit le cavalier en se radoucissant et en poussant un soupir.

– Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tête dans la direction de chaque interlocuteur, avait tout entendu, bah! brodequins, estrapade, coquemar, belle misère que tout cela! Si ce Salcède a parlé, c'est un coquin, et son patron un autre.

– Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant réprimer un soubresaut d'impatience, – vous chantez bien haut, monsieur le Gascon.

– Moi?

– Oui, vous.

– Je chante sur le ton qu'il me plaît, cap de Bious! tant pis pour ceux à qui mon chant ne plaît pas.

Le cavalier fit un mouvement de colère.

– Du calme! dit une voix douce en même temps qu'impérative, dont Robert Briquet chercha vainement à reconnaître le propriétaire.

Le cavalier parut faire un effort sur lui-même; cependant il n'eut pas la puissance de se contenir tout à fait.

– Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, monsieur? demanda-t-il au Gascon.

– Si je connais Salcède?

– Oui.

– Pas le moins du monde.

– Et le duc de Guise?

– Pas davantage.

– Et le duc d'Alençon?

– Encore moins.

– Savez-vous que M. de Salcède est un brave?

– Tant mieux; il mourra bravement alors.

– Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-même?

– Cap de Bious! que me fait cela?

– Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alençon, a fait tuer ou laissé tuer quiconque s'est intéressé à lui, – La Mole, – Coconas, – Bussy et le reste?

– Je m'en moque.

– Comment! vous vous en moquez?

– Mayneville! Mayneville! murmura la même voix.

– Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-dieu! j'ai affaire à Paris aujourd'hui même, ce matin, et à cause de cet enragé de Salcède, on me ferme les portes au nez. Cap de Bious! ce Salcède est un bélître, et encore tous ceux qui avec lui sont cause que les portes sont fermées au lieu d'être ouvertes.

– Oh! oh! voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons voir sans doute quelque chose de curieux.

Mais cette chose curieuse à laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait aucunement. Le cavalier, à qui cette dernière apostrophe avait fait monter le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colère.

– Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empêchent d'entrer à Paris!

– Oh! oh! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les nuances du visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient été faits à sa patience: ah! ah! il paraît que je verrai une chose plus curieuse encore que celle à laquelle je m'attendais.

Comme il faisait cette réflexion, un son de trompe retentit, et presque aussitôt les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes, comme s'ils découpaient un gigantesque pâté de mauviettes, séparèrent les groupes en deux morceaux compacts qui s'allèrent aligner de chaque côté du chemin, en laissant le milieu vide.

Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parlé, et à la garde duquel la porte paraissait confiée, passa avec son cheval, allant et revenant; puis, après un moment d'examen qui ressemblait à un défi, il ordonna aux trompes de sonner.

Ce qui fut exécuté à l'instant même, et fit régner dans toutes les masses un silence qu'on eût cru impossible après tant d'agitation et de vacarme.

Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelisée, portant sur sa poitrine un écusson aux armes de Paris, s'avança, un papier à la main, et lut de cette voix nasillarde toute particulière aux lecteurs:

«Savoir faisons à notre bon peuple de Paris et des environs que les portes seront closes d'ici à une heure de relevée, et que nul ne pénétrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volonté du roi et par la vigilance de M. le prévôt de Paris.»

Le crieur s'arrêta pour reprendre haleine. Aussitôt l'assistance profita de cette pause pour témoigner son étonnement et son mécontentement par une longue huée, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sais sourciller.

L'officier fit un signe impératif avec la main, et aussitôt le silence se rétablit.

Le crieur continua sans trouble et sans hésitation, comme si l'habitude l'avait cuirassé contre ces manifestations à l'une desquelles il venait d'être en butte.

«Seront exceptés de cette mesure ceux qui se présenteront porteurs d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dûment appelés par lettres et mandats.

Donné en l'hôtel de la prévôté de Paris, sur l'ordre exprès de Sa Majesté, le 26 octobre de l'an de grâce 1585.»

– Trompes, sonnez!

Les trompes poussèrent aussitôt leurs rauques aboiements.

À peine le crieur eut-il cessé de parler que, derrière la haie des Suisses et des soldats, la foule se mit à onduler comme un serpent dont les anneaux se gonflent et se tordent.

– Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles; sans doute encore quelque complot!

– Oh! oh! c'est pour nous empêcher d'entrer à Paris, sans nul doute, que la chose a été combinée ainsi, dit en parlant à voix basse à ses compagnons le cavalier qui avait supporté avec une si étrange patience les rebuffades du Gascon: ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces troupes, c'est pour nous; sur mon âme j'en suis fier.

– Place! place! vous autres, cria l'officier qui commandait le détachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empêchez de passer ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes.

– Cap de Bious! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la terre seraient entre lui et la barrière, dit, en jouant des coudes, ce Gascon qui, par ses rudes répliques, s'était attiré l'admiration de maître Robert Briquet.

Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'était formé, grâce aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs.

Qu'on juge si les yeux se portèrent avec empressement et curiosité sur un homme, favorisé à ce point d'entrer quand il était enjoint de demeurer dehors.

Mais le Gascon s'inquiéta peu de tous ces regards d'envie; il se campa fièrement en faisant saillir à travers son maigre pourpoint vert tous les muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une manivelle intérieure. Ses poignets secs et osseux dépassaient de trois bons pouces ses manches râpées; il avait le regard clair, les cheveux jaunes et crépus, soit de nature, soit de hasard, car la poussière entrait pour un bon dixième dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples, s'emmanchaient à des chevilles nerveuses et sèches comme celles d'un daim. À l'une de ses mains, à une seule, il avait passé un gant de peau brodé, tout surpris de se voir destiné à protéger cette autre peau plus rude que la sienne; de son autre main il agitait une baguette de coudrier.

Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont nous avons parlé était la personne la plus considérable de cette troupe, il marcha droit à lui.

Celui-ci le considéra quelque temps avant de lui parler.

Le Gascon sans se démonter le moins du monde en fit autant.

– Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il.

– Oui, monsieur.

– Est-ce dans la foule?

– Non, je venais de recevoir une lettre de ma maîtresse. Je la lisais, cap de Bious! près de la rivière, à un quart de lieue d'ici, quand tout à coup un coup de vent m'enlève lettre et chapeau. Je courus après la lettre, quoique le bouton de mon chapeau fût un seul diamant. Je rattrapai ma lettre; mais quand je revins au chapeau, le vent l'avait emporté dans la rivière, et la rivière dans Paris! – il fera la fortune de quelque pauvre diable; tant mieux!

– De sorte que vous êtes nu-tête?

– Ne trouve-t-on pas de chapeaux à Paris, cap de Bious! j'en achèterai un plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le premier.

L'officier haussa imperceptiblement les épaules; mais, si imperceptible que fût ce mouvement, il n'échappa point au Gascon.

– S'il vous plait? fit-il.

– Vous avez une carte? demanda l'officier.

– Certes que j'en ai une, et plutôt deux qu'une.

– Une seule suffira si elle est en règle.

– Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux énormes; eh! non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de parler à M. de Loignac?

– C'est possible, monsieur, répondit sèchement l'officier, visiblement peu charmé de cette reconnaissance.

– À monsieur de Loignac, mon compatriote?

– Je ne dis pas non.

– Mon cousin?

– C'est bon, votre carte?

– La voici.

Le Gascon tira de son gant la moitié d'une carte découpée avec art.

– Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons, si vous en avez; nous allons vérifier les laissez-passer.

Et il alla prendre poste près de la porte.

Le Gascon à tête nue le suivit.

Cinq autres individus suivirent le Gascon à tête nue.

Le premier était couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement travaillée qu'on eut cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini. Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait été faite avait un peu passé de mode, cette magnificence éveilla plutôt le rire que l'admiration.

Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de cette cuirasse ne répondait à la splendeur presque royale du prospectus.

Le second qui emboîta le pas était suivi d'un gros laquais grisonnant et maigre, et hâlé comme il l'était, semblait le précurseur de don Quichotte comme son serviteur pouvait passer pour le précurseur de Sancho.

Le troisième parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi d'une femme qui se cramponnait à sa ceinture de cuir, tandis que deux autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient à la robe de la femme.

Le quatrième apparut boitant et attaché à une longue épée.

Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avança sur un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race.

Celui-là, près des autres, avait l'air d'un roi.

Forcé de marcher assez doucement pour ne pas dépasser ses collègues, peut-être d'ailleurs intérieurement satisfait de ne point marcher trop près d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie formée par le peuple.

En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son épée, et se pencha en arrière.

Celui qui attirait son attention par cet attouchement était un jeune homme aux cheveux noirs, à l'œil étincelant, petit, fluet, gracieux, et les mains gantées.

– Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda le cavalier.

– Monsieur, une grâce.

– Parlez, mais parlez vite, je vous prie: vous voyez que l'on m'attend.

– J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin impérieux, comprenez-vous? – De votre côté, vous êtes seul, et avez besoin d'un page qui fasse encore honneur à votre bonne mine.

– Eh bien?

– Eh bien, donnant donnant: faites-moi entrer, je serai votre page.

– Merci, dit le cavalier; mais je ne veux être servi par personne.

– Pas même par moi? demanda le jeune homme avec un si étrange sourire que le cavalier sentit se fondre l'enveloppe de glace où il avait tenté d'enfermer son cœur.

– Je voulais dire que je ne pouvais pas être servi.

– Oui, je sais que vous n'êtes pas riche, monsieur Ernauton de Carmainges, dit le jeune page.

Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention à ce tressaillement, l'enfant continua:

– Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous au contraire, si vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez payé, et cela au centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous servir, je vous prie en songeant que celui qui vous prie, a ordonné quelquefois.

Le jeune homme lui serra la main, ce qui était bien familier pour un page; puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons déjà:

– Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous Mayneville, tâchez d'en faire autant par quelque moyen que ce soit.

– Ce n'est pas tout que vous passiez, répondit le gentilhomme; il faut qu'il vous voie.

– Oh! soyez tranquille, du moment où j'aurai franchi cette porte, il me verra.

– N'oubliez pas le signe convenu.

– Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas?

– Oui, maintenant que Dieu vous aide.

– Eh bien, fit le maître du cheval noir, – mons le page, nous décidons-nous?

– Me voici, maître, répondit le jeune homme, et il sauta légèrement en croupe derrière son compagnon qui alla rejoindre les cinq autres élus occupés à exhiber leurs cartes et à justifier de leurs droits.

– Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des yeux, – voilà tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte!

III La revue

Cet examen que devaient passer nos six privilégiés que nous avons vus sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'était ni bien long, ni bien compliqué.

Il s'agissait de tirer une moitié de carte de sa poche et de la présenter à l'officier, lequel la comparait à une autre moitié, et si, en la rapprochant, ces deux moitiés s'emboîtaient en faisant un tout, les droits du porteur de la carte étaient établis.

Le Gascon à tête nue s'était approché le premier. Ce fut en conséquence par lui que la revue commença.

– Votre nom? demanda l'officier.

– Mon nom, monsieur l'officier? il est écrit sur cette carte sur laquelle vous verrez encore autre chose.

– N'importe! votre nom? répéta l'officier avec impatience; ne savez-vous pas votre nom?

– Si fait, je le sais; cap de Bious! et je l'aurais oublié que vous pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et même cousins.

– Votre nom? mille diables! Croyez-vous que j'aie du temps à perdre en reconnaissances?

– C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay.

– Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac, à qui nous donnerons désormais le nom dont l'avait salué son compatriote. Puis jetant les yeux sur la carte:

– Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585, à midi précis.

– Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon en allongeant son doigt noir et sec sur la carte:

– Très bien! en règle: entrez, fit M. de Loignac pour couper court à tout dialogue ultérieur entre lui et son compatriote; à vous maintenant, dit-il au second.

L'homme à la cuirasse s'approcha.

– Votre carte? demanda Loignac.

– Eh quoi? monsieur de Loignac, s'écria celui-ci, ne reconnaissez-vous pas le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt fois sur vos genoux?

– Non.

– Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec étonnement; vous ne le reconnaissez pas?

– Quand je suis de service, je ne reconnais personne, monsieur. Votre carte.

Le jeune homme à la cuirasse tendit sa carte.

– Pertinax de Montcrabeau, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. Passez.

Le jeune homme passa, et, un peu étourdi de la réception, alla rejoindre Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte.

Le troisième Gascon s'approcha; c'était le Gascon à la femme et aux enfants.

– Votre carte? demanda Loignac.

Sa main obéissante plonge aussitôt dans une petite gibecière de peau de chèvre qu'il portait au côté droit.

Mais ce fut inutilement: embarrassé qu'il était par l'enfant qu'il portait dans ses bras, il ne trouvait point le papier qu'on lui demandait.

– Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur? vous voyez bien qu'il vous gêne.

– C'est mon fils, monsieur de Loignac.

– Eh bien! déposez votre fils à terre.

Le Gascon obéit; l'enfant se mit à hurler.

– Ah ça! vous êtes donc marié? demanda Loignac.

– Oui, monsieur l'officier.

– À vingt ans?

– On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, monsieur de Loignac, vous qui vous êtes marié à dix-huit.

– Bon! fit Loignac, en voilà encore un qui me connaît.

La femme s'était approchée pendant ce temps, et les enfants, pendus à sa robe, l'avaient suivie.

– Et pourquoi ne serait-il point marié? demanda-t-elle en se redressant et en écartant de son front hâlé ses cheveux noirs que la poussière du chemin y fixait comme une pâte; est-ce que c'est passé de mode de se marier à Paris? Oui, monsieur, il est marié, et voici encore deux autres enfants qui l'appellent leur père.

– Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac, comme aussi ce grand garçon qui tient derrière; avancez, Militor, et saluez monsieur de Loignac, notre compatriote.

Un garçon de seize à dix-sept ans, vigoureux, agile et ressemblant à un faucon par son œil rond et son nez crochu, s'approcha les deux mains passées dans sa ceinture de buffle; il était vêtu d'une bonne casaque de laine tricotée, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausse en peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa lèvre à la fois insolente et sensuelle.

– C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils aîné de ma femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac, Militor de Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor.

Puis se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route:

– Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa carte dans toutes ses poches.

Pendant ce temps, Militor, pour obéir à l'injonction de son père, s'inclinait légèrement et sans sortir ses mains de sa ceinture.

– Pour l'amour de Dieu, monsieur, votre carte! s'écria Loignac, impatienté.

– Venez ça et m'aidez, Lardille, dit à sa femme le Gascon tout rougissant.

Lardille détacha l'une après l'autre les deux mains cramponnées à sa robe, et fouilla elle-même dans la gibecière et dans les poches de son mari.

– Rien! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue.

– Alors, je vous fais arrêter, dit Loignac.

Le Gascon devint pâle.

– Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M. de Sainte-Maline, mon parent.

– Ah! vous êtes parent de Sainte-Maline, dit Loignac un peu radouci. Il est vrai que, si on les écoutait, ils sont parents de tout le monde! eh bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement.

– Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache, tremblant de dépit et d'inquiétude.

Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle retourna en murmurant.

Le jeune Scipion continuait de s'égosiller; il est vrai que ses frères de mère, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient à lui entonner du sable dans la bouche.

Militor ne bougeait pas; on eût dit que les misères de la vie de famille passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garçon sans l'atteindre.

– Eh! fit tout à coup monsieur de Loignac; que vois-je là-bas, sur la manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau?

– Oui, oui, c'est cela! s'écria Eustache triomphant; c'est une idée de Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur Militor.

– Pour qu'il portât quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le grand veau! qui ne tient même pas ses bras ballants, dans la crainte de porter ses bras.

Les lèvres de Militor blêmirent de colère, tandis que son visage se marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils.

– Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de méchants yeux, il a des pattes comme certaines gens de ma connaissance.

– La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous.

– Non, pardioux! je ne plaisante pas, répliqua Loignac, et je veux au contraire que ce grand drôle prenne mes paroles comme je les dis. S'il était mon beau-fils, je lui ferais porter mère, frère, paquet, et, corbleu! je monterais dessus le tout, quitte à lui allonger les oreilles pour lui prouver qu'il n'est qu'un âne.

Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette inquiétude perçait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligée à son beau-fils.

Lardille, pour trancher toute difficulté et sauver son premier-né des sarcasmes de M. de Loignac, offrit à l'officier la carte, débarrassée de son enveloppe de peau.

M. de Loignac la prit et lut.

– Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine.

– Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos marmots, beaux ou laids.

Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille s'empoigna de nouveau à sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef la robe de leur mère, et cette grappe de famille, suivie du silencieux Militor, alla se ranger près de ceux qui attendaient après l'examen subi.

– La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de Miradoux et les siens faire leur évolution, la peste de soldats que M. d'Épernon aura là.

Puis se retournant:

– Allons, à vous! dit-il.

Ces paroles s'adressaient au quatrième postulant.

Il était seul et fort raide, réunissant le pouce et le médium pour donner des chiquenaudes à son pourpoint gris de fer et en chasser la poussière; sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et étincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant au-dessus de deux pommettes saillantes, ses lèvres minces enfin imprimaient à sa physionomie ce type de défiance et de parcimonieuse réserve auquel on reconnaît l'homme qui cache aussi bien le fond de sa bourse que le fond de son cœur.

– Chalabre, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. C'est bon, allez! dit Loignac.

– Il y aura des frais de route alloués au voyage, je présume, fit observer doucement le Gascon.

– Je ne suis pas trésorier, Monsieur, dit sèchement Loignac, je ne suis encore que portier, passez.

Chalabre passa.

Derrière Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa carte, laissa tomber de sa poche une clé et plusieurs tarots.

Il déclara s'appeler Saint-Capautel, et sa déclaration étant confirmée par sa carte qui se trouva être en règle, il suivit Chalabre.

Restait le sixième qui, sur l'injonction du page improvisé, était descendu de cheval et qui exhiba à M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait:

«Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine.»

Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son côté, s'occupait à cacher sa tête en rattachant la gourmette parfaitement attachée du cheval de son faux maître.

– Le page est à vous, monsieur? demanda Loignac à Ernauton en lui désignant du doigt le jeune homme.

– Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval.

– Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de tous les autres.

– En voilà un supportable au moins, murmura-t-il.

Ernauton remonta à cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur, l'avait précédé et se trouvait déjà mêlé au groupe de ses devanciers.

– Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et les gens de leur suite.

– Allons, vite, vite, mon maître, dit le page, en selle, et partons.

Ernauton céda encore une fois à l'ascendant qu'exerçait sur lui cette bizarre créature, et la porte étant ouverte, il piqua son cheval et s'enfonça, guidé par les indications du page, jusque dans le cœur du faubourg Saint-Antoine.

Loignac fit derrière les six élus refermer la porte, au grand mécontentement de la foule qui, la formalité remplie, croyait qu'elle allait passer à son tour, et qui, voyant son attente trompée, témoigna bruyamment son improbation.

Maître Miton qui avait, après une course effrénée à travers champs, repris peu à peu courage et qui, tout en sondant le terrain à chaque pas, avait fini par revenir à la place d'où il était parti, maître Miton hasarda quelques plaintes sur la façon arbitraire dont la soldatesque interceptait les communications.

Le compère Friard, qui avait réussi à retrouver sa femme et qui, protégé par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compère Friard contait à son auguste moitié les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa façon.

Enfin les cavaliers, dont l'un avait été nommé Mayneville par le petit page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur d'enceinte, dans l'espérance assez bien fondée d'y trouver une brèche, d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se présenter plus longtemps à la porte Saint-Antoine ou à aucune autre.

Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'aperçut que tout ce dénoûment de la scène que nous venons de raconter allait se faire près de la porte, et que les conversations particulières des cavaliers, des bourgeois et des paysans ne lui apprendraient plus rien.

Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de loge au portier et qui était éclairée par deux fenêtres, l'une s'ouvrant sur Paris, l'autre sur la campagne.

À peine était-il installé à ce nouveau poste qu'un homme, accourant de l'intérieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta à bas de sa monture, et, entrant dans la loge, apparut à la fenêtre.

– Ah! ah! fit Loignac.

– Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme.

– Bien, d'où venez-vous?

– De la porte Saint-Victor.

– Votre bordereau?

– Cinq.

– Les cartes?

– Les voici.

Loignac prit les cartes, les vérifia, et écrivit sur une ardoise qui paraissait avoir été préparée à cet effet, le chiffre 5.

Le messager partit.

Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que deux autres messagers arrivaient.

Loignac les interrogea successivement; et toujours à travers son guichet.

L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4.

L'autre de la porte du Temple, et annonçait le chiffre 6.

Loignac écrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise.

Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement remplacés par quatre autres, lesquels arrivaient:

Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5;

Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3;

Le troisième, de la porte Saint-Honoré, avec le chiffre 8;

Le quatrième, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4.

Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le chiffre 4.

Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les chiffres suivants:

Porte Saint-Victor 5

Porte Bourdelle 4

Porte du Temple 6

Porte Saint-Denis 5

Porte Saint-Jacques 3

Porte Saint-Honoré 8

Porte Montmartre 4

Porte Bussy 4

Enfin porte Saint-Antoine 6

__ Total, quarante-cinq, ci 45

– C'est bien.

– Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre qui veut!

Les portes s'ouvrirent.

Aussitôt chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruèrent dans Paris, au risque de s'étouffer dans l'étranglement des deux piliers du pont-levis.

En un quart d'heure s'écoula, par cette vaste artère qu'on appelait la rue Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin, séjournait autour de cette digue momentanée.

Les bruits s'éloignèrent peu à peu.

M. de Loignac remonta à cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeuré le dernier, après avoir été le premier, enjamba flegmatiquement la chaîne du pont en disant:

– Tous ces gens-là voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu, même dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais à quoi bon continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien avantageux de voir déchirer M. de Salcède en quatre morceaux? Non, pardieu! D'ailleurs j'ai renoncé à la politique.

Allons dîner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est temps.

Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire.

IV La loge en grève de S.M. le roi Henri III

Si nous suivions maintenant jusqu'à la place de Grève, où elle aboutit, cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtés, coudoyés, meurtris, les uns derrière les autres, nous préférons, grâce au privilège que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place elle-même, et quand nous aurons embrassé tout le spectacle d'un coup d'œil, nous retourner un instant vers le passé, afin d'approfondir la cause après avoir contemplé l'effet.

On peut dire que maître Friard avait raison en portant à cent mille hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la place de Grève et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y préparait. Paris tout entier s'était donné rendez-vous à l'Hôtel-de-Ville, et Paris est fort exact; Paris ne manque pas une fête, et c'est une fête, et même une fête extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent, tandis que le plus grand nombre le plaint.

Le spectateur qui réussissait à déboucher sur la place soit par le quai, près du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche même de la place Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grève, les archers du lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau-légers entourant un petit échafaud élevé de quatre pieds environ.

Cet échafaud, si bas qu'il n'était visible que pour ceux qui l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place à quelque fenêtre, attendait le patient dont les moines s'étaient emparés depuis le matin, et que, suivant l'énergique expression du peuple, ses chevaux attendaient pour lui faire faire le grand voyage.

En effet, sous un auvent de la première maison après la rue du Mouton, sur la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé avec impatience et se mordaient les uns les autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette place de leur bonne volonté, ou qui avaient été poussées de ce côté par la foule.

Ces chevaux étaient neufs; à peine quelquefois, par hasard, avaient-ils, dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporté sur leur large échine l'enfant joufflu de quelque paysan attardé au retour des champs, lorsque le soleil se couche.

Mais après l'échafaud vide, après les chevaux hennissants, ce qui attirait d'une façon plus constante les regards de la foule, c'était la principale fenêtre de l'Hôtel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon de laquelle pendait un tapis de velours, orné de l'écusson royal.

C'est qu'en effet cette fenêtre était la loge du roi.

Une heure et demie sonnait à Saint-Jean en Grève, lorsque cette fenêtre, pareille à la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient poser dans leur cadre.

Ce fut d'abord le roi Henri III, pâle, presque chauve, quoiqu'il n'eût à cette époque que trente-quatre à trente-cinq ans; l'œil enfoncé dans son orbite bistrée, et la bouche toute frémissante de contractions nerveuses.

Il entra, morne, le regard fixe, à la fois majestueux et chancelant, étrange dans sa tenue, étrange dans sa démarche, ombre plutôt que vivant, spectre plutôt que roi; mystère toujours incompréhensible et toujours incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraître, ne savaient jamais s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son âme.

Henri était vêtu d'un pourpoint noir passementé de noir; il n'avait ni ordre ni pierreries; un seul diamant brillait à son toquet, servant d'agrafe à trois plumes courtes et frisées. Il portait dans sa main gauche un petit chien noir que sa belle-sœur, Marie Stuart, lui avait envoyé de sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et blancs comme des doigts d'albâtre.

Derrière lui venait Catherine de Médicis, déjà voûtée par l'âge, car la reine-mère pouvait avoir à cette époque de soixante-six à soixante-sept ans, mais pourtant encore la tête ferme et droite, lançant sous son sourcil froncé par l'habitude un regard acéré, et, malgré ce regard, toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil éternel.

Sur la même ligne apparaissait la figure mélancolique et douce de la reine Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en apparence, mais fidèle en réalité, de sa vie bruyante et infortunée.

La reine Catherine de Médicis marchait à un triomphe.

La reine Louise assistait à un supplice.

Le roi Henri traitait là une affaire.

Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la première, sur le front résigné de la seconde, et sur le front nuageux et ennuyé du troisième.

Derrière les illustres personnages que le peuple admirait, si pâles et si muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans à peine, l'autre de vingt-cinq ans au plus.

Ils se tenaient par le bras, malgré l'étiquette qui défend devant les rois, – comme à l'église devant Dieu, – que les hommes paraissent s'attacher à quelque chose.

Ils souriaient:

Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aîné avec une grâce enchanteresse: ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient frères.

Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le duc Anne de Joyeuse. Récemment encore il n'était connu que sous le nom d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses, l'avait fait, depuis un an, pair de France, en érigeant en duché-pairie la vicomte de Joyeuse.

Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois à Maugiron, à Quélus et à Schomberg, haine dont d'Épernon seul avait hérité.

Le peuple accueillit donc le prince et les deux frères par de discrètes, mais flatteuses acclamations.

Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien sur la tète.

Alors, se retournant vers les jeunes gens:

– Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il à l'aîné; ne vous fatiguez pas à demeurer debout: ce sera long peut-être.

– Je l'espère bien, interrompit Catherine, – long et bon, sire.

– Vous croyez donc que Salcède parlera, ma mère? demanda Henri.

– Dieu donnera, je l'espère, cette confusion à nos ennemis. Je dis nos ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se tournant vers la reine, qui pâlit et baissa son doux regard.

Le roi hocha la tête en signe de doute.

Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci se tenait debout malgré son invitation:

– Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou accoudez-vous sur mon fauteuil.

– Votre Majesté est en vérité trop bonne, dit le jeune duc, et je ne profiterai de la permission que quand je serai véritablement fatigué.

– En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frère? dit tout bas Henri.

– Sois tranquille, répondit Anne des yeux plutôt que de la voix.

– Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte là-bas, au coin du quai?

– Quelle vue perçante! ma mère; – oui, en effet, je crois que vous avez raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux pourtant!

– Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamné qui arrive, bien certainement.

– Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir écarteler un homme qui a dans les veines une goutte de sang royal!

Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise.

– Oh! Madame, pardonnez-moi, épargnez-moi, dit la jeune reine avec un désespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en était.

– Certes, non, dit le roi; – et je suis bien certain que ma mère n'a point voulu dire cela.

– Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les Lorrains sont vôtres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcède vous touche donc, et même d'assez près.

– C'est-à-dire, interrompit Joyeuse avec une honnête indignation qui était le trait distinctif de son caractère, et qui se faisait jour en toute circonstance contre celui qui l'avait excitée, quel qu'il fût, c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise peut-être, mais point à la reine de France.

– Ah! vous êtes là, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur indéfinissable, et rendant une humiliation pour une contrariété. Ah! vous êtes là? Je ne vous avais point vu.

– J'y suis, non seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi, madame, répondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une chose si récréative que de voir écarteler un homme, pour que je vienne à un pareil spectacle si je n'y étais forcé.

– Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains, ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir séparer en quatre morceaux M. de Salcède, c'est-à-dire un assassin qui voulait tuer mon frère.

– Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout à coup, ce qui était sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille, et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse.

– Ah! madame, s'écria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il possible que Votre Majesté se méprenne à ma douleur?

– Et à mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le bras du fauteuil royal.

– C'est vrai, c'est vrai, répliqua Catherine, enfonçant un dernier trait dans le cœur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est pénible, ma chère enfant, de voir dévoiler les complots de vos alliés de Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins de cette parenté.

– Ah! quant à cela, ma mère, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant à mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons à quoi nous en tenir sur la participation de MM. de Guise à ce complot.

– Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore Louise de Lorraine, – Votre Majesté sait bien qu'en devenant reine de France, j'ai laissé mes parents tout en bas du trône.

– Oh! s'écria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas, sire; voici le patient qui paraît sur la place. Corbleu! la vilaine figure!

– Il a peur, dit Catherine; il parlera.

– S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mère, sa tête vacille comme celle d'un cadavre.

– Je ne m'en dédis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux.

– Comment voudriez-vous que ce fût beau, un homme dont la pensée est si laide? Ne vous ai-je point expliqué, Anne, les rapports secrets du physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les ont expliqués eux-mêmes?

– Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un élève de votre force, moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes être de très braves soldats. N'est-ce pas, Henri?

Joyeuse se retourna vers son frère, comme pour appeler son approbation à son aide; mais Henri regardait sans voir, écoutait sans entendre; il était plongé dans une profonde rêverie; ce fut donc le roi qui répondit pour lui.

– Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'écria-t-il, qui vous dit que celui-là ne soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses façons? Il a brûlé, dans sa maison, un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tué trois de ses adversaires; il a été surpris faisant de la fausse monnaie, et condamné à mort pour ce fait.

– À telles enseignes, dit Catherine de Médicis, qu'il a été gracié par l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille.

Cette fois, Louise était à bout de ses forces; elle se contenta de pousser un soupir.

– Allons, dit Joyeuse, voilà une existence bien remplie, et qui va finir bien vite.

– J'espère, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire, finir le plus lentement possible.

– Madame, dit Joyeuse en secouant la tête, je vois là-bas sous cet auvent de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'être obligés de demeurer là à ne rien faire, que je ne crois pas à une bien longue résistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcède.

– Oui, si l'on ne prévoyait point le cas; mais mon fils est miséricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à elle; il fera dire aux aides de tirer mollement.

– Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire ce matin à madame de Mercœur, il me semble cela du moins, que ce malheureux ne subirait que deux tirades.

– Oui-dà, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expédié le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais, puisque vous vous intéressez à lui, que vous puissiez le lui faire dire: qu'il se conduise bien, cela le regarde.

– C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme à vous, donné la force, je n'ai pas grand cœur à voir souffrir.

– Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille.

Louise se tut.

Le roi n'avait rien entendu; il était tout yeux, car on s'occupait d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporté, pour le déposer sur le petit échafaud.

Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient fait élargir considérablement l'espace, en sorte que, tout autour de l'échafaud, il régnait un vide assez grand pour que tous les regards distinguassent Salcède, malgré le peu d'élévation de son piédestal funèbre.

Salcède pouvait avoir trente-quatre à trente-cinq ans: il était fort et vigoureux; les traits pâles de son visage, sur lequel perlaient quelques gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui d'une indéfinissable expression, tantôt d'espoir, tantôt d'angoisse.

Il avait tout d'abord jeté les yeux sur la loge royale; mais comme s'il eût compris qu'au lieu du salut c'était la mort qui lui venait de là, son regard ne s'y était point arrêté.

C'était à la foule qu'il en voulait, c'était dans le sein de cette orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son âme frémissante au bord de ses lèvres.

La foule se taisait.

Salcède n'était point un assassin vulgaire: Salcède était d'abord de bonne naissance, puisque Catherine de Médicis, qui se connaissait d'autant mieux en généalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait découvert une goutte de sang royal dans ses veines; en outre, Salcède avait été un capitaine de renom. Cette main, liée par une corde honteuse, avait vaillamment porté l'épée; cette tête livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la mort, terreurs que le patient eût renfermées sans doute au plus profond de son âme, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tête livide avait abrité de grands desseins.

Il résultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de spectateurs, Salcède était un héros; pour beaucoup d'autres une victime; quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand peine d'admettre dans ses mépris, au rang des criminels ordinaires, ceux-là qui ont tenté ces grands assassinats qu'en registré le livre de l'histoire en même temps que celui de la justice.

Aussi racontait-on dans la foule que Salcède était né d'une race de guerriers, que son père avait combattu rudement M. le cardinal de Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre de la Saint-Barthélemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette mort, ou plutôt sacrifiant sa haine à une certaine ambition pour laquelle les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous, avait pactisé avec l'Espagne et avec les Guises pour anéantir, dans les Flandres, la souveraineté naissante du duc d'Anjou, si fort haï des Français.

On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs présumés du complot qui avait failli coûter la vie au duc François, frère de Henri III; on citait l'adresse qu'avait déployée Salcède dans toute cette procédure pour échapper à la roue, au gibet et au bûcher sur lesquels fumait encore le sang de ses complices; seul il avait, par des révélations fausses et pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alléchés ses juges, à tel point que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'épargnant momentanément, l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire décapiter à Anvers ou à Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au même résultat; mais dans le voyage qui était le but de ses révélations, Salcède espérait être enlevé par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compté sans M. de Bellièvre, lequel, chargé de ce dépôt précieux, avait fait si bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient approché d'une lieue.

À la prison, Salcède avait espéré; Salcède avait espéré à la torture; sur la charrette, il avait espéré encore; sur l'échafaud, il espérait toujours. Ce n'est point qu'il manquât de courage ou de résignation; mais il était de ces créatures vivaces qui se défendent jusqu'à leur dernier souffle avec cette ténacité et cette vigueur que la force humaine n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire.

Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensée incessante de Salcède.

Catherine, de son côté, étudiait avec anxiété jusqu'au moindre mouvement du malheureux jeune homme; mais elle était trop éloignée pour suivre la direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel.

À l'arrivée du patient, il s'était élevé comme par enchantement, dans la foule, des étages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il apparaissait une tête nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais déjà toisé par l'œil vigilant de Salcède, il l'analysait tout entière dans un examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure à cette organisation surexcitée, en qui le temps, devenu si précieux, décuplait ou plutôt centuplait toutes les facultés.

Puis ce coup d'œil, cet éclair lancé sur le visage inconnu et nouveau, Salcède redevenait morne et tournait autre part son attention.

Cependant le bourreau avait commencé à s'emparer de lui, et il l'attachait par le milieu du corps au centre de l'échafaud.

Déjà même, sur un signe de maître Tanchon, lieutenant de robe courte et commandant l'exécution, deux archers, perçant la foule, étaient allés chercher les chevaux.

Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle faisait passage, comme, sur un théâtre encombré, on fait toujours place aux acteurs chargés de rôles importants.

En ce moment, il se fit quelque bruit à la porte de la loge royale, et l'huissier, soulevant la tapisserie, prévint LL. MM. que le président Brisson et quatre conseillers, dont l'un était le rapporteur du procès, désiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de l'exécution.

– C'est à merveille, dit le roi.

Puis se retournant vers Catherine:

– Eh bien! ma mère, continua-t-il, vous allez être satisfaite?

Catherine fit un léger signe de tête en témoignage d'approbation.

– Faites entrer ces messieurs, reprit le roi.

– Sire, une grâce, demanda Joyeuse.

– Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du condamné…

– Rassurez-vous, sire.

– J'écoute.

– Sire, il y a une chose qui blesse particulièrement la vue de mon frère et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que Votre Majesté soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer.

– Comment! vous vous intéressez si peu à mes affaires, monsieur de Joyeuse, que vous demandez à vous retirer dans un pareil moment! s'écria Henri.

– N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majesté est d'un profond intérêt pour moi; mais je suis d'une misérable organisation, et la femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis voir une exécution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a plus guère que moi qui rie à la cour depuis que mon frère, je ne sais pas pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, déjà si triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par grâce, sire…

– Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indéfinissable tristesse.

– Peste, sire! vous êtes exigeant: une exécution en Grève, c'est la vengeance et le spectacle à la fois, et quel spectacle! celui dont, tout au contraire de moi; vous êtes le plus curieux; la vengeance et le spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en même temps de la faiblesse de vos amis.

– Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est intéressant.

– Je n'en doute pas; je crains même, comme je l'ai dit à Votre Majesté, que l'intérêt ne soit porté à un point où je ne puisse plus le soutenir; ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire?

– Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc à ta fantaisie; ma destinée est de vivre seul.

Et le roi se retourna, le front plissé, vers sa mère, craignant qu'elle n'eût entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori.

Catherine avait l'ouïe aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait pas entendre, nulle oreille n'était plus dure que la sienne.

Pendant ce temps, Joyeuse s'était penché à l'oreille de son frère et lui avait dit:

– Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer, glisse-toi derrière leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui maintenant, dans cinq minutes il dira non.

– Merci, merci, mon frère, répondit le jeune homme; j'étais comme vous, j'avais hâte de partir.

– Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre rossignol.

En effet, derrière MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres rapides, les deux jeunes gens.

Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds.

Quand le roi tourna la tête, ils avaient déjà disparu.

Henri poussa un soupir et baisa son petit chien.

V Le supplice

Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et silencieux, attendant que le roi leur adressât la parole.

Le roi se laissa attendre un instant, puis, se retournant de leur côté:

– Eh bien! messieurs, – quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur le président Brisson.

– Sire, répondit le président avec sa dignité facile que l'on appelait à la cour sa courtoisie de huguenot, – nous venons supplier Votre Majesté, ainsi que l'a désiré M. de Thou, de ménager la vie du coupable. – Il a sans doute quelques révélations à faire, et en lui promettant la vie on les obtiendrait.

– Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas obtenues, monsieur le président?

– Oui, sire, – en partie: – est-ce suffisant pour Votre Majesté?

– Je sais ce que je sais, messire.

– Votre Majesté sait alors à quoi s'en tenir sur la participation de l'Espagne dans cette affaire?

– De l'Espagne? oui, monsieur le président, et même de plusieurs autres puissances.

– Il serait important de constater cette participation, sire.

– Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le président, de surseoir à l'exécution, si le coupable signe une confession analogue à ses dépositions devant le juge qui lui a fait infliger la question.

Brisson interrogea le roi des yeux et du geste.

– C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps; vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au patient par votre lieutenant de robe.

– Votre Majesté n'a rien de plus à recommander?

– Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole. – Ils sont publics, ils doivent être complets.

– Oui, sire. – Avec les noms des personnages compromis?

– Avec les noms, tous les noms!

– Même lorsque ces noms seraient entachés, par l'aveu du patient, de haute trahison et révolte au premier chef?

– Même lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents! dit le roi.

– Il sera fait comme Votre Majesté l'ordonne.

– Je m'explique, monsieur Brisson; ainsi donc, pas de malentendu. On apportera au condamné du papier et des plumes; il écrira sa confession, montrant par là publiquement qu'il s'en réfère à notre miséricorde et se met à notre merci. Après, nous verrons.

– Mais je puis promettre?

– Eh oui! promettez toujours.

– Allez, messieurs, dit le président en congédiant les conseillers.

Et ayant salué respectueusement le roi, il sortit derrière eux.

– Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera, et Votre Majesté fera grâce. Voyez comme l'écume nage sur ses lèvres.

– Non, non, il cherche, dit Catherine; il cherche et pas autre chose. Que cherche-t-il donc?

– Parbleu! dit Henri III, ce n'est pas difficile à deviner; il cherche M. le duc de Parme, M. le duc de Guise; il cherche monsieur mon frère, le roi très catholique. Oui, cherche! cherche! attends! crois-tu que la place de Grève soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des Flandres? crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellièvre pour t'empêcher de descendre de l'échafaud où un seul t'a conduit?

Salcède avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux. Il avait aperçu le président et les conseillers dans la loge du roi, – puis il les avait vus disparaître: il comprit que le roi venait de donner l'ordre du supplice.

Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante écume remarquée par la jeune reine: le malheureux, dans la mortelle impatience qui le dévorait, se mordait les lèvres jusqu'au sang.

– Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis secours! Lâches! lâches! lâches!…

Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'échafaud, et s'adressant au bourreau:

– Préparez-vous, maître, dit-il.

L'exécuteur fit un signe à l'autre bout de la place, et l'on vit les chevaux, fendant la foule, laisser derrière eux un tumultueux sillage qui, pareil à celui de la mer, se referma sur eux.

Ce sillage était produit par les spectateurs que refoulait ou renversait le passage rapide des chevaux; mais le mur démoli se refermait aussitôt, et parfois les premiers devenaient les derniers, et réciproquement, – car les forts se lançaient dans l'espace vide.

On put voir alors au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y passèrent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la borne sur laquelle il était monté, poussé par un enfant qui paraissait quinze à seize ans à peine, et qui paraissait fort ardent à ce terrible spectacle.

C'était le page mystérieux et le vicomte Ernauton de Carmainges.

– Eh! vite, vite, glissa le page à l'oreille de son compagnon, jetez-vous dans la trouée, il n'y a pas un instant à perdre.

– Mais nous serons étouffés, répondit Ernauton, – vous êtes fou, mon petit ami.

– Je veux voir, – voir de près, dit le page d'un ton si impérieux qu'il était facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait l'habitude du commandement.

Ernauton obéit.

– Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas d'une semelle, ou nous n'arriverons pas.

– Mais avant que nous arrivions, vous serez mis en morceaux.

– Ne vous inquiétez pas de moi. – En avant! en avant!

– Les chevaux vont ruer.

– Empoignez la queue du dernier; jamais un cheval ne rue quand on le tient de la sorte.

Ernauton subissait malgré lui l'influence étrange de cet enfant; il obéit, s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son côté le page s'attachait à sa ceinture.

Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, épineuse comme un buisson, laissant ici un pan de leur manteau, là un fragment de leur pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivèrent en même temps que l'attelage à trois pas de l'échafaud sur lequel se tordait Salcède, dans les convulsions du désespoir.

– Sommes-nous arrivés? murmura le jeune homme suffoquant et hors d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arrêter.

– Oui, répondit le vicomte, – heureusement, – car j'étais au bout de mes forces.

– Je ne vois pas.

– Passez devant moi.

– Non, non, pas encore… Que fait-on?

– Des nœuds coulants à l'extrémité des cordes.

– Et lui, que fait-il?

– Qui, lui?

– Le patient.

– Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette.

Les chevaux étaient assez près de l'échafaud pour que les valets de l'exécuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcède les traits fixés à leurs colliers.

Salcède poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le rugueux contact des cordes, qu'un nœud coulant serrait autour de sa chair.

Il adressa alors un suprême, un indéfinissable regard à toute cette immense place dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle de son rayon visuel.

– Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plaît-il de parler au peuple avant que nous ne procédions?

Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas:

– Un bon aveu… pour la vie sauve.

Salcède le regarda jusqu'au fond de l'âme.

Ce regard était si éloquent qu'il sembla arracher la vérité du cœur de Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, où elle éclata.

Salcède ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant était sincère et tiendrait ce qu'il promettait.

– Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en ce monde que celui que je vous offre.

– Eh bien! dit Salcède avec un rauque soupir, faites faire silence, je suis prêt à parler.

– C'est une confession écrite et signée que le roi exige.

– Alors déliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais écrire.

– Votre confession?

– Ma confession, soit.

Tanchon, transporté de joie, n'eut qu'un signe à faire; le cas était prévu. Un archer tenait toutes choses prêtes: il lui passa l'écritoire, les plumes, le papier, que Tanchon déposa sur le bois même de l'échafaud.

En même temps on lâchait de trois pieds environ la corde qui tenait le poignet droit de Salcède, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pût écrire.

Salcède, assis enfin, commença par respirer avec force et par faire usage de sa main pour essuyer ses lèvres et relever ses cheveux qui tombaient humides de sueur sur ses genoux.

– Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous à votre aise, et écrivez bien tout.

– Oh! n'ayez pas peur, répondit Salcède en allongeant sa main vers la plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi.

Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'œil.

Sans doute le moment était venu pour le page de se montrer; car, saisissant la main d'Ernauton:

– Monsieur, lui dit-il, par grâce, prenez-moi dans vos bras et soulevez-moi au-dessus des têtes qui m'empêchent de voir.

– Ah ça! mais vous êtes insatiable, jeune homme, en vérité.

– Encore ce service, monsieur.

– Vous abusez.

– Il faut que je voie le condamné, entendez-vous? il faut que je le voie.

Puis, comme Ernauton ne répondait pas assez vivement sans doute à l'injonction:

– Par pitié, monsieur, par grâce! dit-il, je vous en supplie!

L'enfant n'était plus un tyran fantasque, mais un suppliant irrésistible.

Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque étonnement de la délicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains.

La tête du page domina donc les autres têtes.

Justement Salcède venait de saisir la plume en achevant sa revue circulaire.

Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupéfait.

En ce moment les deux doigts du page s'appuyèrent sur ses lèvres. Une joie indicible épanouit aussitôt le visage du patient; on eût dit l'ivresse du mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue aride.

Il venait de reconnaître le signal qu'il attendait avec impatience et qui lui annonçait du secours.

Salcède, après une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier que lui offrait Tanchon, inquiet de son hésitation, et il se mit à écrire avec une fébrile activité.

– Il écrit! il écrit! murmura la foule.

– Il écrit! répéta la reine-mère avec une joie manifeste.

– Il écrit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grâce.

Tout à coup Salcède s'interrompit pour regarder encore le jeune homme.

Le jeune homme répéta le même signe, et Salcède se remit à écrire.

Puis, après un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour regarder de nouveau.

Cette fois le page fit signe des doigts et de la tête.

– Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier.

– Oui, fit machinalement Salcède.

– Signez, alors.

Salcède signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rivés sur le jeune homme. Tanchon avança la main vers la confession.

– Au roi, au roi seul! dit Salcède.

Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hésitation, et comme un soldat vaincu qui rend sa dernière arme.

– Si vous avez bien avoué tout, dit le lieutenant, vous êtes sauf, monsieur de Salcède.

Un sourire mélangé d'ironie et d'inquiétude se fit jour sur les lèvres du patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur mystérieux.

Enfin Ernauton, fatigué, voulut déposer son gênant fardeau; il ouvrit les bras: le page glissa jusqu'à terre.

Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamné.

Lorsque Salcède ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme égaré:

– Eh bien! cria-t-il, eh bien!

Personne ne lui répondit.

– Eh! vite, vite, hâtez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire!

Nul ne bougea.

Le roi dépliait vivement la confession.

– Oh! mille démons! cria Salcède, se serait-on joué de moi? Je l'ai cependant bien reconnue. C'était elle, c'était elle!

À peine le roi eut-il parcouru les premières lignes qu'il parut saisi d'indignation. Puis il pâlit et s'écria:

– Oh! le misérable! – oh! le méchant homme!

– Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine.

– Il y a qu'il se rétracte, ma mère; – il y a qu'il prétend n'avoir jamais rien avoué.

– Et ensuite?

– Ensuite il déclare innocents et étrangers à tous complots MM. de Guise.

– Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai?

– Il ment! s'écria le roi; il ment comme un païen!

– Qu'en savez-vous, mon fils? MM. de Guise sont peut-être calomniés. – Les juges ont peut-être, dans leur trop grand zèle, interprété faussement les dépositions.

– Eh! madame, s'écria Henri ne pouvant se maîtriser plus longtemps, – j'ai tout entendu.

– Vous, mon fils?

– Oui, moi.

– Et quand cela, s'il vous plaît?

– Quand le coupable a subi la gêne, – j'étais derrière un rideau; je n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles m'entrait dans la tête comme un clou sous le marteau.

– Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui faut; ordonnez que les chevaux tirent.

Henri, emporté par la colère, leva la main.

Le lieutenant Tanchon répéta ce signe.

Déjà les cordes avaient été rattachées aux quatre membres du patient: quatre hommes sautèrent sur les quatre chevaux; quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux s'élancèrent dans des directions opposées.

Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent à la fois du plancher de l'échafaud. On vit les membres du malheureux Salcède bleuir, s'allonger et s'injecter de sang; sa face n'était plus celle d'une créature humaine, c'était le masque d'un démon.

– Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux parler, je veux tout dire! Ah! maudite duch…

La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule; mais tout à coup elle s'éteignit.

– Arrêtez! arrêtez! cria Catherine.

Il était trop tard. La tête de Salcède, naguère raidie par la souffrance et la fureur, retomba tout à coup sur le plancher de l'échafaud.

– Laissez-le parler, vociféra la reine-mère. Arrêtez, mais arrêtez donc!

L'œil de Salcède était démesurément dilaté, fixe, et plongeant obstinément dans le groupe où était apparu le page.

Tanchon en suivait habilement la direction.

Mais Salcède ne pouvait plus parler, il était mort.

Tanchon donna tout bas quelques ordres à ses archers, qui se mirent à fouiller la foule dans la direction indiquée par les regards dénonciateurs de Salcède.

– Je suis découverte, dit le jeune page à l'oreille d'Ernauton; par pitié, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent!

– Mais que voulez-vous donc encore?

– Fuir: ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent?

– Mais qui êtes-vous donc?

– Une femme… sauvez-moi! protégez-moi! Ernauton pâlit; mais la générosité l'emporta sur l'étonnement et la crainte.

Il plaça devant lui sa protégée, lui fraya un chemin à grands coups de pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une porte ouverte.

Le jeune page s'élança et disparut dans cette porte qui semblait l'attendre et qui se referma derrière lui.

Il n'avait pas même eu le temps de lui demander son nom ni où il le retrouverait.

Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il eût deviné sa pensée, lui avait fait un signe plein de promesses.

Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa d'un même coup d'œil l'échafaud et la loge royale.

Salcède était étendu raide et livide sur l'échafaud.

Catherine était debout, livide et frémissante dans la loge.

– Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils, vous ferez bien de changer votre maître des hautes œuvres, c'est un ligueur!

– Et à quoi donc voyez-vous cela, ma mère? demanda Henri.

– Regardez, regardez!

– Eh bien! je regarde.

– Salcède n'a souffert qu'une tirade, et il est mort.

– Parce qu'il était trop sensible à la douleur.

– Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mépris arraché par le peu de perspicacité de son fils, mais parce qu'il a été étranglé par dessous l'échafaud avec une corde fine, au moment où il allait accuser ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant docteur, et vous trouverez, j'en suis sûre, autour de son cou le cercle que la corde y aura laissé.

– Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux étincelèrent un instant, mon cousin de Guise est mieux servi que moi.

– Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'éclat, on se moquerait de nous; car cette fois encore c'est partie perdue.

– Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut plus compter sur rien en ce monde, même sur les supplices. Partons, mesdames, partons!

VI Les deux Joyeuse

Messieurs de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'étaient dérobés pendant toute cette scène par les derrières de l'Hôtel-de-Ville, et laissant aux équipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils marchaient côte à côte dans les rues de ce quartier populeux, qui ce jour-là étaient désertes, tant la place de Grève avait été vorace de spectateurs.

Une fois dehors ils avaient marché se tenant par le bras, mais sans s'adresser la parole.

Henri, si joyeux naguère, était préoccupé et presque sombre.

Anne semblait inquiet et comme embarrassé de ce silence de son frère.

Ce fut lui qui rompit le premier le silence.

– Eh bien! Henri, demanda-t-il, où me conduis-tu?

– Je ne vous conduis pas, mon frère, je marche devant moi, répondit Henri comme s'il se réveillait en sursaut.

– Désirez-vous aller quelque part, mon frère?

– Et toi?

Henri sourit tristement.

– Oh! moi, dit-il, peu m'importe où je vais.

– Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu sors à la même heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la nuit, et parfois pour ne pas rentrer du tout.

– Me questionnez-vous, mon frère? demanda Henri avec une charmante douceur mêlée d'un certain respect pour son aîné.

– Moi te questionner? dit Anne, Dieu m'en préserve; les secrets sont à ceux qui les gardent.

– Quand vous le désirerez, mon frère, répliqua Henri, je n'aurai pas de secrets pour vous; vous le savez bien.

– Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri?

– Jamais, mon frère; n'êtes-vous pas à la fois mon seigneur et mon ami?

– Dame! je pensais que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre laïque; je pensais que tu avais notre savant frère, ce pilier de la théologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais à lui, et que tu trouvais en lui à la fois confession, absolution, et qui sait?… et conseil; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est bon à tout, tu le sais: témoin notre très cher père.

Henri du Bouchage saisit la main de son frère et la lui serra affectueusement.

– Vous êtes pour moi plus que directeur, plus que confesseur, plus que père, mon cher Anne, dit-il, je vous répète que vous êtes mon ami.

– Alors, mon ami, pourquoi de gai que tu étais, t'ai-je vu peu à peu devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus maintenant que la nuit?

– Mon frère, je ne suis pas triste, répondit Henri en souriant.

– Qu'es-tu donc?

– Je suis amoureux.

– Bon! et cette préoccupation?

– Vient de ce que je pense sans cesse à mon amour.

– Et tu soupires en me disant cela?

– Oui.

– Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frère de Joyeuse, toi que les mauvaises langues appellent le troisième roi de France. Tu sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier; toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France, comme moi, et duc, comme moi, à la première occasion que j'en trouverai; tu es amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour devise: Hilariter (joyeusement).

– Mon cher Anne, tous ces dons du passé ou toutes ces promesses de l'avenir n'ont jamais compté pour moi au rang des choses qui devaient faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition.

– C'est-à-dire que tu n'en as plus.

– Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez.

– En ce moment peut-être; mais plus tard tu y reviendras.

– Jamais, mon frère. Je ne désire rien. Je ne veux rien.

– Et tu as tort, mon frère. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est-à-dire un des plus beaux noms de France; quand on a son frère favori du roi, on désire tout, on veut tout, et l'on a tout.

Henri baissa mélancoliquement et secoua sa tête blonde.

– Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable m'emporte, nous avons passé l'eau, si bien que nous voilà sur le pont de la Tournelle, et cela, sans nous en être aperçus.

Je ne crois pas que sur cette grève isolée, par cette bise froide, près de cette eau verte, personne vienne nous écouter. As-tu quelque chose de sérieux à me dire, Henri?

– Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez déjà, mon frère, puisque tout à l'heure je vous l'ai avoué.

– Mais, que diable! ce n'est point sérieux cela, dit Anne en frappant du pied. Moi aussi, par le pape! je suis amoureux.

– Pas comme moi, mon frère.

– Moi aussi, je pense quelquefois à ma maîtresse.

– Oui, mais pas toujours.

– Moi aussi, j'ai des contrariétés, des chagrins même.

– Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime.

– Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mystères.

– Ou exige? vous avez dit: On exige, mon frère. Si votre maîtresse exige, elle est à vous.

– Sans doute qu'elle est à moi, c'est-à-dire à moi et à M. de Mayenne; car, confidence pour confidence, Henri, j'ai justement la maîtresse de ce paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne à l'instant même, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tuât: c'est son habitude de tuer les femmes, tu sais. Puis je déteste ces Guises, et cela m'amuse… de m'amuser aux dépens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je te le répète, j'ai parfois des contraintes, des querelles, mais je n'en deviens pas sombre comme un chartreux pour cela; je n'en ai pas les yeux gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps. Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri; ta maîtresse est-elle belle au moins?

– Hélas! mon frère, ce n'est point ma maîtresse.

– Est-elle belle?

– Trop belle.

– Son nom?

– Je ne le sais pas.

– Allons donc!

– Sur l'honneur.

– Mon ami, je commence à croire que c'est plus dangereux encore que je ne le pensais. – Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la folie.

– Elle ne m'a parlé qu'une seule fois, ou plutôt elle n'a parlé qu'une seule fois devant moi, et depuis ce temps je n'ai pas même entendu le son de sa voix.

– Et tu ne t'es pas informé?

– À qui?

– Comment! à qui? aux voisins.

– Elle habite une maison à elle seule et personne ne la connaît.

– Ah ça! mais est-ce une ombre?

– C'est une femme, grande et belle comme une nymphe, sérieuse et grave comme l'ange Gabriel.

– Comment l'as-tu connue? où l'as-tu rencontrée? – Un jour je poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans le petit jardin qui attient à l'église, il y a là un banc sous les arbres. Êtes-vous jamais entré dans ce jardin, mon frère?

– Jamais; n'importe, continue; il y a là un banc sous des arbres, après?

– L'ombre commençait à s'épaissir; je perdis de vue la jeune fille, et, en la cherchant, j'arrivai à ce banc.

– Va, va, j'écoute.

– Je venais d'entrevoir un vêtement de femme de ce côté, j'étendis les mains.

– Pardon, monsieur, me dit tout à coup la voix d'un homme que je n'avais pas aperçu, pardon.

Et la main de cet homme m'écarta doucement, mais avec fermeté.

– Il osa te toucher, Joyeuse.

– Écoute, cet homme avait le visage caché dans une sorte de froc; je le pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de son avertissement, car en même temps qu'il me parlait, il me désignait du doigt, à dix pas, cette femme dont le vêtement blanc m'avait attiré de ce côté, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si c'eût été un autel.

Je m'arrêtai, mon frère. C'est vers le commencement de septembre que cette aventure m'arriva: l'air était tiède; les violettes et les roses que font pousser les fidèles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs délicats parfums; la lune déchirait un nuage blanchâtre derrière le clocheton de l'église, et les vitraux commençaient à s'argenter à leur faîte, tandis qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allumés. Mon ami, soit majesté du lieu, soit dignité personnelle, cette femme à genoux resplendissait pour moi dans les ténèbres comme une statue de marbre et comme si elle eût été de marbre réellement. Elle m'imprima je ne sais quel respect qui me fit froid au cœur.

Je la regardais avidement.

Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les lèvres, et aussitôt je vis ses épaules onduler sous l'effort de ses soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez ouï de pareils accents, mon frère; jamais fer acéré n'a déchiré si douloureusement un cœur!

Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu; ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou.

– Mais c'est elle, par le pape! qui était folle, dit Joyeuse; est-ce que l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien?

– Oh! c'était une grande douleur qui la faisait sangloter, c'était un profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait-elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais.

– Mais cet homme, tu ne l'as pas questionné?

– Si fait.

– Et que t'a-t-il répondu?

– Qu'elle avait perdu son mari.

– Est-ce qu'on pleure un mari de cette façon-là? dit Joyeuse; voilà, pardieu! une belle réponse; et tu t'en es contenté?

– Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre.

– Mais cet homme lui-même, quel est-il?

– Une sorte de serviteur qui habite avec elle.

– Son nom?

– Il a refusé de me le dire.

– Jeune? vieux?

– Il peut avoir de vingt-huit à trente ans…

– Voyons, après?… Elle n'est pas restée toute la nuit à prier et à pleurer, n'est-ce pas?

– Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est-à-dire quand elle eut épuisé ses larmes, quand elle eut usé ses lèvres sur le banc, elle se leva, mon frère; il y avait dans cette femme un tel mystère de tristesse qu'au lieu de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me reculai; ce fut elle alors qui vint à moi ou plutôt de mon côté, car, moi, elle ne me voyait même pas; alors un rayon de la lune frappa son visage, et son visage m'apparut illuminé, splendide: il avait repris sa morne sévérité; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs, seulement, le sillon humide qu'ils avaient tracé. Ses yeux seuls brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie qui, un instant, avait paru prête à l'abandonner; elle fit quelques pas avec une molle langueur, et pareille à ceux qui marchent en rêve; l'homme alors courut à elle et la guida, car elle semblait avoir oublié qu'elle marchait sur la terre. Oh! mon frère, quelle effrayante beauté, quelle surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât sur la terre; quelquefois seulement dans mes rêves, quand le ciel s'ouvrait, il en était descendu des visions pareilles à cette réalité. – Après, Henri, après? demanda Anne, prenant malgré lui intérêt à ce récit dont il avait d'abord eu l'intention de rire.

– Oh! voilà qui est bientôt fini, mon frère; son serviteur lui dit quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que j'étais là sans doute; mais elle ne regarda même pas de mon côté, elle baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frère; il me sembla que le ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'était plus une créature vivante, mais une ombre échappée à ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes, glissait silencieusement devant moi.

Elle sortit de l'enclos; je la suivis.

De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me cachais pas, tout étourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans le cœur.

– Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas.

Le jeune homme sourit.

– Je veux dire, mon frère, reprit-il, que ma jeunesse a été bruyante, que j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu'à ce moment, ont été des femmes à qui je pouvais offrir mon amour.

– Oh! oh! qu'est donc celle-là? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa gaîté quelque peu altérée, malgré lui, par la confidence de son frère. Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et d'os, celle-là?

– Mon frère, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une fiévreuse étreinte, mon frère, dit-il si bas que son souffle arrivait à peine à l'oreille de son aîné, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais pas si c'est une créature de ce monde.

– Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais avoir peur.

Puis, essayant de reprendre sa gaîté:

– Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et qu'elle donne très bien des baisers; toi-même me l'as dit, et c'est, ce me semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout: voyons, après, après?

– Après, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de se dérober à moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne semblait même point songer à cela.

– Eh bien! où demeurait-elle?

– Du côté de la Bastille, dans la rue de Lesdiguières; à sa porte, son compagnon se retourna et me vit.

– Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner à entendre que tu désirais lui parler?

– Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur m'imposait presque autant que la maîtresse.

– N'importe, tu entras dans la maison?

– Non, mon frère.

– En vérité, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au moins tu revins le lendemain?

– Oui, mais inutilement, inutilement à la Gypecienne, inutilement à la rue de Lesdiguières.

– Elle avait disparu?

– Comme une ombre qui se serait envolée.

– Mais enfin tu t'informas?

– La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une lumière, que je voyais briller le soir à travers les jalousies, me consolait en m'indiquant qu'elle était toujours là. J'usai de cent moyens pour pénétrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, présents, tout échoua. Un soir la lumière disparut à son tour et ne reparut plus; la dame, fatiguée de mes poursuites sans doute, avait quitté la rue de Lesdiguières; nul ne savait sa nouvelle demeure.

– Cependant tu l'as retrouvée, cette belle sauvage?

– Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frère, c'est la Providence qui ne veut pas que l'on traîne la vie. Écoutez: en vérité, c'est étrange. Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, à minuit; vous savez, mon frère, que les ordonnances pour le feu sont sévèrement exécutées; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison, mais encore un incendie véritable qui éclatait au deuxième étage.

Je frappai vigoureusement à la porte, un homme parut à la fenêtre.

– Vous avez le feu chez vous! lui criai-je.

– Silence, par pitié! me dit-il, silence, je suis occupé à l'éteindre.

– Voulez-vous que j'appelle le guet?

– Non, non au nom du ciel, n'appelez personne!

– Mais cependant si l'on peut vous aider.

– Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous serai reconnaissant toute ma vie.

– Et comment voulez-vous que je vienne?

– Voici la clef de la porte.

Et il me jeta la clef par la fenêtre. Je montai rapidement les escaliers et j'entrai dans la chambre théâtre de l'incendie.

C'était le plancher qui brûlait: j'étais dans le laboratoire d'un chimiste. En faisant je ne sais quelle expérience, une liqueur inflammable s'était répandue à terre: de là l'incendie.

Quand j'entrai, il était déjà maître du feu, ce qui fit que je pus le regarder.

C'était un homme de vingt-huit à trente ans; du moins il me parut avoir cet âge: une effroyable cicatrice lui labourait la moitié de la joue, une autre lui sillonnait le crâne; sa barbe touffue cachait le reste de son visage.

– Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si vous êtes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bonté de vous retirer, car ma maîtresse pourrait entrer d'un moment à l'autre, et elle s'irriterait en voyant à cette heure un étranger chez moi, ou plutôt chez elle.

Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'épouvante. J'ouvris la bouche pour lui crier: Vous êtes l'homme de la Gypecienne, l'homme de la rue de Lesdiguières, l'homme de la dame inconnue; car vous vous rappelez, mon frère, qu'il était couvert d'un froc, que je n'avais pas vu son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela, l'interroger, le supplier, quand tout à coup une porte s'ouvrit et une femme entra.

– Qu'y a-t-il donc, Rémy? demanda-t-elle en s'arrêtant majestueusement sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit?

Oh! mon frère, c'était elle, plus belle encore au feu mourant de l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'était elle, c'était cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le cœur!

Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement à son tour.

– Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez, le feu est éteint. Sortez, je vous en supplie, sortez.

– Mon ami, lui dis-je, vous me congédiez bien durement.

– Madame, dit le serviteur, c'est lui.

– Qui, lui? demanda-t-elle.

– Ce jeune cavalier que nous avons rencontré dans le jardin de la Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguières.

Elle arrêta alors son regard sur moi, et à ce regard je compris qu'elle me voyait pour la première fois.

– Monsieur, dit-elle, par grâce, éloignez-vous!

J'hésitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient à mes lèvres; je restais immobile et muet, occupé à la regarder.

– Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de sévérité, prenez garde, vous forceriez madame à fuir une seconde fois.

– Oh! qu'à Dieu ne plaise! répondis-je en m'inclinant; mais, madame, je ne vous offense point cependant.

Elle ne me répondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glacée que si elle ne m'eût point entendu, elle se retourna, et je la vis disparaître graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'eût fait le pas d'un fantôme.

– Et voilà tout? demanda Joyeuse.

– Voilà tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'à la porte, en me disant:

– Oubliez, monsieur, au nom de Jésus et de la Vierge Marie, je vous en supplie, oubliez!

Je m'enfuis, éperdu, égaré, stupide, serrant ma tête entre mes deux mains, et me demandant si je ne devenais pas fou.

Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voilà pourquoi, en sortant de l'Hôtel-de-Ville, mes pas se sont dirigés tout naturellement de ce côté; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache à l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon dont l'ombre m'enveloppe entièrement; une fois sur dix, je vois passer de la lumière dans la chambre qu'elle habite: c'est là ma vie, c'est là mon bonheur.

– Quel bonheur! s'écria Joyeuse.

– Hélas! je le perds si j'en désire un autre.

– Mais si tu te perds toi-même avec cette résignation?

– Mon frère, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me trouve heureux ainsi.

– C'est impossible.

– Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est là, qu'elle vit là, qu'elle respire là; je la vois à travers la muraille, ou plutôt il me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frère, je deviendrais fou ou je me ferais moine.

– Non pas, mordieu! il y a déjà bien assez d'un fou et d'un moine dans la famille; restons-en là maintenant, mon cher ami.

– Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient inutiles, les railleries ne feraient rien.

– Et qui te parle d'observations et de railleries?

– À la bonne heure. Mais…

– Laisse-moi seulement te dire une chose.

– Laquelle?

– C'est que tu t'y es pris comme un franc écolier.

– Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me suis abandonné à quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui.

– Et s'il conduit à quelque abîme?

– Il faut s'y engloutir, mon frère.

– C'est ton avis?

– Oui.

– Ce n'est pas le mien, et à ta place…

– Qu'eussiez-vous fait, Anne?

– Assez, certainement, pour savoir son nom, son âge; à ta place…

– Anne, Anne, vous ne la connaissez pas.

– Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille écus que je vous ai donnés sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau à sa fête…

– Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque.

– Mordieu! tant pis; s'ils n'étaient pas dans votre coffre, la femme serait dans votre alcôve.

– Oh! mon frère.

– Il n'y a pas de: oh! mon frère; un serviteur ordinaire se vend pour dix écus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois mille. Voyons maintenant, supposons le phénix des serviteurs; rêvons le dieu de la fidélité, et moyennant vingt mille écus, par le pape, il sera à vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phénix des serviteurs. Henri, mon ami, vous êtes un niais.

– Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il y a des cœurs qu'un roi même n'est pas assez riche pour acheter.

Joyeuse se calma.

– Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent.

– À la bonne heure.

– Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le cœur de cette belle insensible se donnât à vous?

– J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire.

– Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enfermée, gémissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gémissant, c'est-à-dire plus assommant qu'elle-même! En vérité, vous parliez des façons vulgaires de l'amour, et vous êtes banal comme un quartenier. Elle est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle regrette, consolez-la, et remplacez.

– Impossible, mon frère.

– As-tu essayé?

– Pourquoi faire?

– Dame! ne fût-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu?

– Je ne connais pas de mot pour exprimer mon amour.

– Eh bien! dans quinze jours, tu auras ta maîtresse.

– Mon frère!

– Foi de Joyeuse. Tu n'as pas désespéré, je pense?

– Non, car je n'ai jamais espéré.

– À quelle heure la vois-tu?

– À quelle heure je la vois?

– Sans doute.

– Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frère.

– Jamais?

– Jamais.

– Pas même à sa fenêtre?

– Pas même son ombre, vous dis-je.

– Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant?

– Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, excepté ce Remy dont je vous ai parlé.

– Comment est la maison?

– Deux étages, petite porte sur un degré, terrasse au-dessus de la deuxième fenêtre.

– Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer?

– Elle est isolée des autres maisons.

– Et en face, qu'y a-t-il?

– Une autre maison à peu près pareille, quoique plus élevée, ce me semble.

– Par qui est habitée cette maison?

– Par une espèce de bourgeois.

– De méchante ou de bonne humeur?

– De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul.

– Achète-lui sa maison.

– Qui vous dit qu'elle soit à vendre?

– Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut.

– Et si la dame m'y voit?

– Eh bien?

– Elle disparaîtra encore, tandis qu'en dissimulant ma présence, j'espère qu'un jour ou l'autre je la reverrai.

– Tu la reverras ce soir.

– Moi?

– Va te camper sous son balcon à huit heures.

– J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les autres jours.

– À propos! l'adresse au juste?

– Entre la porte Bussy et l'hôtel Saint-Denis, presque au coin de la rue des Augustins, à vingt pas d'une grande hôtellerie ayant enseigne; À l'Épée du fier Chevalier.

– Très bien, à huit heures, ce soir.

– Mais que ferez-vous?

– Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse tes plus beaux habits, prends tes plus riches joyaux, verse sur tes cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place.

– Dieu vous entende, mon frère!

– Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma maîtresse m'attend; non, je veux dire la maîtresse de M. de Mayenne. Par le pape! celle-là n'est point une bégueule.

– Mon frère!

– Pardon, beau servant d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces deux dames, sois-en bien persuadé, quoique, d'après ce que tu me dis, j'aime mieux la mienne, ou plutôt la nôtre. Mais elle m'attend, et je ne veux pas la faire attendre. Adieu, Henri, à ce soir.

– À ce soir, Anne.

Les deux frères se serrèrent la main et se séparèrent.

L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame.

L'autre s'enfonça silencieusement dans une des rues tortueuses qui aboutissent au Palais.

VII En quoi l'épée du fier chevalier eut raison sur le rosier d'amour.

Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit était venue, enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux heures auparavant.

En outre, Salcède mort, les spectateurs avaient songé à regagner leurs gîtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons éparpillés dans les rues, au lieu de cette chaîne non interrompue de curieux qui dans la journée étaient descendus ensemble vers un même point.

Jusqu'aux quartiers les plus éloignés de la Grève, il y avait des restes de tressaillements bien faciles à comprendre après la longue agitation du centre.

Ainsi du côté de la porte Bussy, par exemple, où nous devons nous transporter à cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que nous avons mis en scène au commencement de cette histoire, et pour faire connaissance avec des personnages nouveaux; à cette extrémité, disons-nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine maison teintée en rose et relevée de peintures bleues et blanches, qui s'appelait la Maison de l'Épée du fier Chevalier, et qui cependant n'était qu'une hôtellerie de proportions gigantesques, récemment installée dans ce quartier neuf.

En ce temps-là Paris ne comptait pas une seule bonne hôtellerie qui n'eût sa triomphante enseigne. L'Épée du fier Chevalier était une de ces magnifiques exhibitions destinées à rallier tous les goûts, à résumer toutes les sympathies.

On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint contre un dragon, lançant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de flamme et de fumée. Le peintre, animé d'un sentiment héroïque et pieux tout à la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, armé de toutes pièces, non pas une épée, mais une immense croix avec laquelle il tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acérée, le malheureux dragon dont les morceaux saignaient sur la terre.

On voyait au fond de l'enseigne, ou plutôt du tableau, car l'enseigne méritait bien certainement ce nom, on voyait des quantités de spectateurs levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges étendaient sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes.

Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous les genres, avait groupé des citrouilles, des raisins, des scarabées, des lézards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre gris, lesquels, malgré la différence des couleurs, ce qui eût pu indiquer une différence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en réjouissance probablement de la mémorable victoire remportée par le fier chevalier sur le dragon parabolique qui n'était autre que Satan.

Assurément, ou le propriétaire de l'enseigne était d'un caractère bien difficile, ou il devait être satisfait de la conscience du peintre. En effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eût fallu ajouter un ciron au tableau, la place eût manqué.

Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pénible, est imposé à notre conscience d'historien: il ne résultait pas de cette belle enseigne que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des raisons que nous allons expliquer tout à l'heure et que le public comprendra, nous l'espérons, il y avait, nous ne dirons pas même parfois, mais presque toujours, de grands vides à l'hôtellerie du Fier Chevalier.

Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison était grande et confortable; bâtie carrément, cramponnée au sol par de larges bases, elle étendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles contenant chacune sa chambre octogone; le tout bâti, il est vrai, en pans de bois; mais coquet et mystérieux comme doit l'être toute maison qui veut plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais là gisait le mal.

On ne peut pas plaire à tout le monde. Telle n'était pas cependant la conviction de dame Fournichon, hôtesse du Fier Chevalier. En conséquence de cette conviction, elle avait engagé son époux à quitter une maison de bains dans laquelle ils végétaient, rue Saint-Honoré, pour faire tourner la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour Bussy, et même des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les prétentions de dame Fournichon, son hôtellerie était située un peu bien voisinement du Pré-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirés à la fois par le voisinage et l'enseigne, à l'Épée du fier Chevalier, tant de couples prêts à se battre, que les autres couples moins belliqueux fuyaient comme peste la pauvre hôtellerie, dans la crainte du bruit et des estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point à être dérangés que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes, force était de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints intérieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne, avaient été ornés de moustaches et d'autres appendices plus ou moins décents par le charbon des habitués.

Aussi, dame Fournichon prétendait-elle, non sans raison jusque-là, il faut bien le dire, que l'enseigne avait porté malheur à la maison, et elle affirmait que si on avait voulu s'en rapporter à son expérience, et peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant, comme par exemple, le Rosier d'Amour, avec des cœurs enflammés au lieu de roses, toutes les âmes tendres eussent élu domicile dans son hôtellerie.

Malheureusement, maître Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait de son idée et de l'influence que cette idée avait eue sur son enseigne, ne tenait aucun compte des observations de sa ménagère, et répondait en haussant les épaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville, devait naturellement rechercher la clientèle des gens de guerre; il ajoutait qu'un reître, qui n'a à penser qu'à boire, boit comme six amoureux et que ne payât-il que la moitié de l'écot, on y gagne encore, puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois reîtres.

D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour.

À ces paroles, dame Fournichon haussait à son tour des épaules assez dodues pour qu'on interprétât malignement ses idées en matière de moralité.

Les choses en étaient dans le ménage Fournichon à cet état de schisme, et les deux époux végétaient au carrefour Bussy, comme ils avaient végété rue Saint-Honoré, quand une circonstance imprévue vint changer la face des choses et faire triompher les opinions de maître Fournichon, à la plus grande gloire de cette digne enseigne, où chaque règne de la nature avait son représentant.

Un mois avant le supplice de Salcède, à la suite de quelques exercices militaires qui avaient eu lieu dans le Pré-aux-Clercs, dame Fournichon et son époux étaient installés, selon leur habitude, chacun à une tourelle angulaire de leur établissement, oisifs, rêveurs et froids, parce que toutes les tables et toutes les chambres de l'hôtellerie du Fier Chevalier étaient complètement vides.

Ce jour-là le Rosier d'Amour n'avait pas donné de roses.

Ce jour-là, l'Épée du fier Chevalier avait frappé dans l'eau.

Les deux époux regardaient donc tristement la plaine d'où disparaissaient, s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les soldats qu'un capitaine venait de faire manœuvrer, et tout en les regardant et en gémissant sur le despotisme militaire qui forçait de rentrer à leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement être si altérés, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte Bussy.

Cet officier tout emplumé, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'épée au fourreau doré relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix minutes en face de l'hôtellerie.

Mais comme ce n'était pas à l'hôtellerie qu'il se rendait, il allait passer outre, sans avoir même admiré l'enseigne, car il paraissait soucieux et préoccupé, ce capitaine, quand maître Fournichon, dont le cœur défaillait à l'idée de ne pas étrenner ce jour-là, se pencha hors de sa tourelle en disant:

– Vois donc, femme, le beau cheval!

Ce à quoi madame Fournichon, saisissant la réplique en hôtelière accorte, ajouta:

– Et le beau cavalier donc!

Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux éloges, de quelque part qu'ils lui vinssent, leva la tête comme s'il se réveillait en sursaut. Il vit l'hôte, l'hôtesse et l'hôtellerie, arrêta son cheval et appela son ordonnance.

Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le quartier.

Fournichon avait dégringolé quatre à quatre les marches de son escalier et se tenait à la porte, son bonnet roulé entre ses deux mains.

Le capitaine, ayant réfléchi quelques instants, descendit de cheval.

– N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il.

– Pour le moment, non, monsieur, répondit l'hôte humilié.

Et il s'apprêtait à ajouter:

– Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison.

Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, était plus perspicace que son mari; elle se hâta, en conséquence, de crier du haut de sa fenêtre:

– Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous.

Le cavalier leva la tête, et voyant cette bonne figure, après avoir entendu cette bonne réponse, il répliqua:

– Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme.

Dame Fournichon se précipita aussitôt à la rencontre du voyageur, en se disant:

– Pour cette fois, c'est le Rosier d'Amour qui étrenne, et non l'Épée du fier Chevalier.

Le capitaine qui, à cette heure, attirait l'attention des deux époux, et qui mérite d'attirer en même temps celle du lecteur, ce capitaine était un homme de trente à trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit, tant il avait soin de sa personne. Il était grand, bien fait, d'une physionomie expressive et fine; peut-être, en l'examinant bien, eût-on trouvé quelque affectation dans son grand air; affecté ou non, son air était grand.

Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui battait d'un pied la terre, et lui dit:

– Attends-moi ici, en promenant les chevaux.

Le soldat reçut la bride et obéit.

Une fois entré dans la grande salle de l'hôtellerie, il s'arrêta, et jetant un regard de satisfaction autour de lui.

– Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! très bien!

Maître Fournichon le regardait avec étonnement, tandis que madame Fournichon lui souriait avec intelligence.

– Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre conduite ou dans votre maison qui éloigne de chez vous les consommateurs?

– Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, répliqua madame Fournichon; seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons.

– Ah! fort bien, dit le capitaine.

Maître Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tête les réponses de sa femme.

– Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui révélait l'auteur du projet du Rosier d'Amour, par exemple, pour un client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze.

– C'est poli, ma belle hôtesse, merci.

– Monsieur veut-il goûter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix.

– Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la plus douce.

– L'un et l'autre, s'il vous plaît, répondit le capitaine.

Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait à son hôte l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel déjà, retroussant son jupon coquet, elle le précédait, en faisant craquer à chaque marche un vrai soulier de Parisienne.

– Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine lorsqu'il fut arrivé au premier.

– Trente personnes, dont dix maîtres.

– Ce n'est point assez, belle hôtesse, répondit le capitaine.

– Pourquoi cela, monsieur?

– J'avais un projet, n'en parlons plus.

– Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'hôtellerie du Rosier d'Amour.

– Comment! du Rosier d'Amour?

– Du Fier Chevalier, je veux dire, et à moins d'avoir le Louvre et ses dépendances…

L'étranger attacha sur elle un singulier regard.

– Vous avez raison, dit-il, et à moins d'avoir le Louvre…

Puis à part:

– Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher.

Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez à demeure recevoir ici trente personnes?

– Oui, sans doute.

– Mais pour un jour?

– Oh! pour un jour, quarante et même quarante-cinq.

– Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte.

– Vraiment! voyez donc comme c'est heureux!

– Et sans que cela fasse esclandre au dehors?

– Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats.

– Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins?

– Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui ne se mêle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit si retirée que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens.

– Voilà qui me convient à merveille.

– Oh! tant mieux, fit madame Fournichon.

– Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame, d'ici en un mois…

– Le 26 octobre alors?

– Précisément, le 26 octobre.

– Eh bien?

– Eh bien, le 26 octobre, je loue votre hôtellerie.

– Tout entière?

– Tout entière. Je veux faire une surprise à quelques compatriotes, officiers, ou tout au moins gens d'épée pour la plupart, qui viennent à Paris chercher fortune; d'ici là ils auront reçu avis de descendre chez vous.

– Et comment auront-ils reçu cet avis, si c'est une surprise que vous leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon.

– Ah! répondit le capitaine, visiblement contrarié par la question; ah! si vous êtes curieuse ou indiscrète, parfandious!…

– Non, non, monsieur, se hâta de dire madame Fournichon effrayée.

Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'épée, son cœur avait battu d'aise.

Il accourut.

– Monsieur, s'écria-t-il, vous serez le maître ici, le despote de la maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus.

– Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur; j'ai dit mes compatriotes.

– Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais.

Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de se changer en buissons de hallebardes.

– Vous leur donnerez à souper, continua le capitaine.

– Très bien.

– Vous les ferez même coucher au besoin, si je n'avais pu encore préparer leurs logements.

– À merveille.

– En un mot, vous vous mettrez à leur entière discrétion, sans le moindre interrogatoire.

– C'est dit.

– Voilà trente livres d'arrhes.

– C'est marché fait, monseigneur; vos compatriotes seront traités en rois, et si vous voulez vous en assurer en goûtant le vin…

– Je ne bois jamais; merci.

Le capitaine s'approcha de la fenêtre et appela le gardien des chevaux.

Maître Fournichon pendant ce temps avait fait une réflexion.

– Monseigneur, dit-il (depuis la réception des trois pistoles si généreusement payées à l'avance, maître Fournichon appelait l'étranger monseigneur), monseigneur, comment reconnaître-je ces messieurs?

– C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier et de la lumière.

Dame Fournichon apporta tout.

Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il portait à la main gauche.

– Tenez, dit-il, vous voyez cette figure?

– Une belle femme, ma foi.

– Oui, c'est une Cléopâtre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous apportera une empreinte pareille; vous hébergerez donc le porteur de cette empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas?

– Combien de temps?

– Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres à ce sujet.

– Nous les attendrons.

Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au trot de son cheval.

En attendant son retour, les époux Fournichon empochèrent leurs trente livres d'arrhes, à la grande joie de l'hôte qui ne cessait de répéter:

– Des gens d'épée! allons, décidément l'enseigne n'a pas tort, et c'est par l'épée que nous ferons fortune.

Et il se mit à fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26 octobre.

VIII Silhouette de Gascon

Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrète que le lui avait recommandé l'étranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait sans doute dégagée de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il avait donné à maître Fournichon à l'endroit de l'Épée du fier Chevalier ; mais comme il lui restait encore plus à deviner qu'on ne lui en avait dit, elle commença, pour établir ses suppositions sur une base solide, par chercher quel était le cavalier inconnu qui payait si généreusement l'hospitalité à ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine qui avait passé la revue.

Le soldat, qui probablement était d'un caractère plus discret que son interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de répondre, à quel propos elle faisait cette question.

– Parce qu'il sort d'ici, répondit madame Fournichon, qu'il a causé avec nous, et qu'on est bien aise de savoir à qui l'on parle.

Le soldat se mit à rire.

– Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entré à l'Épée du Fier Chevalier, madame Fournichon, dit-il.

– Et pourquoi cela? demanda l'hôtesse; il est donc trop grand seigneur pour cela?

– Peut-être.

– Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entré à l'hôtellerie du Fier Chevalier?

– Et pour qui donc?

– Pour ses amis.

– Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis à l'Épée du fier Chevalier, j'en réponds.

– Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur hôtel de Paris?

– Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas?

– Sans doute.

– Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et simplement M. le duc Nogaret de Lavalette d'Épernon, pair de France, colonel général de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majesté elle-même. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-là?

– Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur.

– L'avez-vous entendu dire parfandious?

– Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses extraordinaires dans sa vie, et à qui le mot parfandious n'était pas tout à fait inconnu.

Maintenant on peut juger si le 26 octobre était attendu avec impatience.

Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il déposa sur le buffet de Fournichon.

– C'est le prix du repas commandé pour demain, dit-il.

– À combien par tête? demandèrent ensemble les deux époux.

– À six livres.

– Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas?

– Un seul.

– Le capitaine leur a donc trouvé un logement?

– Il paraît.

Et le messager sortit malgré les questions du Rosier et de l'Épée, et sans vouloir davantage répondre à aucune d'elles.

Enfin le jour tant désiré se leva sur les cuisines du Fier Chevalier.

Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers s'arrêtèrent à la porte de l'hôtellerie, descendirent de cheval et entrèrent.

Ceux-là étaient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement les premiers arrivés, d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite parce que l'hôtellerie de l'Épée était à cent pas à peine de la porte Bussy.

Un d'eux même, qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par son luxe, était venu avec deux laquais bien montés.

Chacun d'eux exhiba son cachet à l'image de Cléopâtre et fut reçu par les deux époux avec toutes sortes de prévenances, surtout le jeune homme aux deux laquais.

Cependant, à l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne s'installèrent que timidement et avec une certaine inquiétude; on voyait que quelque chose de grave les préoccupait, surtout lorsque machinalement ils portaient leur main à leur poche.

Les uns demandèrent à se reposer, les autres à parcourir la ville avant le souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de nouveau à voir dans Paris.

– Ma foi, dit dame Fournichon, sensible à la bonne mine du cavalier, si vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en allant voir M. de Salcède, un Espagnol, qui a conspiré.

– Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette affaire; j'y vais, pardioux!

Et il sortit avec ses deux laquais.

Vers deux heures arrivèrent par groupes de quatre et cinq une douzaine de voyageurs nouveaux.

Quelques-uns d'entre eux arrivèrent isolés.

Il y en eut même un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine à la main; il jurait contre Paris, où les voleurs sont si audacieux que son chapeau lui avait été pris du côté de la Grève, en traversant un groupe, et si adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris.

Au reste, c'était sa faute; il n'aurait pas dû entrer dans Paris avec un chapeau orné d'une si magnifique agrafe.

Vers quatre heures il y avait déjà quarante compatriotes du capitaine installés dans l'hôtellerie des Fournichon.

– Est-ce étrange? dit l'hôte à sa femme, ils sont tous Gascons.

– Que trouves-tu d'étrange à cela? répondit la dame; le capitaine n'a-t-il pas dit que c'étaient des compatriotes qu'il recevait?

– Eh bien?

– Puisqu'il est Gascon lui-même, ses compatriotes doivent être Gascons.

– Tiens, c'est vrai, dit l'hôte.

– Est-ce que M. d'Épernon n'est pas de Toulouse?

– C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'Épernon?

– Est-ce qu'il n'a pas lâché trois fois le fameux parfandious?

– Il a lâché le fameux parfandious? demanda Fournichon inquiet; qu'est-ce que cet animal-là?

– Imbécile! c'est son juron favori.

– Ah! c'est juste.

– Ne vous étonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante Gascons, quand vous devriez en avoir quarante-cinq.

Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arrivèrent, et les convives de l'Épée se trouvèrent au grand complet.

Jamais surprise pareille n'avait épanoui des visages de Gascons: ce furent pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious, des élans enfin de joie si bruyante, qu'il sembla aux époux Fournichon que toute la Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient fait irruption dans leur grande salle.

Quelques-uns se connaissaient: ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser le cavalier aux deux laquais, et lui présenta Lardille, Militor et Scipion.

– Et par quel hasard es-tu à Paris? demanda celui-ci.

– Mais toi-même, mon cher Sainte-Maline?

– J'ai une charge dans l'armée, et toi?

– Moi, je viens pour affaire de succession.

– Ah! ah! tu traînes donc toujours après toi la vieille Lardille?

– Elle a voulu me suivre.

– Ne pouvais-tu partir secrètement, au lieu de t'embarrasser de tout ce monde qu'elle traîne après ses jupes?

– Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur.

– Ah! tu as reçu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda Sainte-Maline.

– Oui, répondit Miradoux.

Puis se hâtant de changer la conversation:

– N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette hôtellerie soit pleine, et ne soit pleine que de compatriotes?

– Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est appétissante pour des gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de Pincorney, en se mêlant à la conversation.

– Ah! ah! c'est vous, compagnon, dit Sainte-Maline, vous ne m'avez toujours pas expliqué ce que vous alliez me raconter vers la place de Grève, lorsque cette grande foule nous a séparés?

– Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque peu.

– Comment, entre Angoulême et Angers, je vous ai rencontré sur la route, comme je vous vois aujourd'hui, à pied, une badine à la main et sans chapeau.

– Cela vous préoccupe, monsieur?

– Ma foi, oui, dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous venez de plus loin que de Poitiers.

– Je venais de Saint-André de Cubsac.

– Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau?

– C'est bien simple.

– Je ne trouve pas.

– Si fait, et vous allez comprendre. Mon père a deux chevaux magnifiques, auxquels il tient de telle façon qu'il est capable de me déshériter après le malheur qui m'est arrivé.

– Et quel malheur vous est-il arrivé?

– Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout à coup un coup d'arquebuse part à dix pas de moi, mon cheval s'effarouche, s'emporte et prend la route de la Dordogne.

– Où il s'élance?

– Parfaitement.

– Avec vous?

– Non; par bonheur, j'avais eu le temps de me glisser à terre; sans cela je me noyais avec lui.

– Ah! ah! la pauvre bête s'est donc noyée?

– Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large.

– Et alors?

– Alors, je résolus de ne pas rentrer à la maison, et de me soustraire le plus loin possible à la colère paternelle.

– Mais votre chapeau?

– Attendez donc, que diable! mon chapeau, il était tombé.

– Comme vous?

– Moi, je n'étais pas tombé; je m'étais laissé glisser à terre; un Pincorney ne tombe pas de cheval: les Pincorney sont écuyers au maillot.

– C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau?

– Ah! voilà, mon chapeau?

– Oui.

– Mon chapeau était donc tombé; je me mis à sa recherche, car c'était ma seule ressource, étant sorti sans argent.

– Et comment votre chapeau pouvait-il vous être une ressource? insista Sainte-Maline, décidé à pousser Pincorney à bout.

– Sandioux! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau était retenue par une agrafe en diamant que S.M. l'empereur Charles V donna à mon grand-père, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre il s'arrêta dans notre château.

– Ah! ah! et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec. Alors, mon cher ami, vous devez être le plus riche de nous tous, et vous auriez bien dû, avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains dépareillées: l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire comme une main de nègre.

– Attendez donc: au moment où je me retournais pour chercher mon chapeau, je vois un corbeau énorme qui fond dessus.

– Sur votre chapeau?

– Ou plutôt sur mon diamant; vous savez que cet animal dérobe tout ce qui brille: il fond donc sur mon diamant et me le dérobe.

– Votre diamant?

– Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis ensuite, en courant, je crie: Arrêtez! arrêtez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il était disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler.

– De sorte qu'accablé par cette double perte…

– Je n'ai plus osé rentrer dans la maison paternelle, et je me suis décidé à venir chercher fortune à Paris.

– Bon! dit un troisième, le vent s'est donc changé en corbeau? Je vous ai entendu, ce me semble, raconter à M. de Loignac qu'occupé à lire une lettre de votre maîtresse, le vent vous avait emporté lettre et chapeau, et qu'en véritable Amadis, vous aviez couru après la lettre, laissant aller le chapeau où bon lui semblait?

– Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connaître M. d'Aubigné, qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui, quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un charmant conte là-dessus.

Quelques rires à demi étouffés se firent entendre.

– Eh! eh! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi par hasard?

Chacun se retourna pour rire plus à l'aise.

Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit près de la cheminée un jeune homme qui cachait sa tête dans ses mains; il crut que celui-là n'en agissait ainsi que pour se mieux cacher.

Il alla à lui.

– Eh! monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on voie votre visage.

Et il frappa sur l'épaule du jeune homme, qui releva un front grave et sévère.

Le jeune homme n'était autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore tout étourdi de son aventure de la Grève.

– Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et surtout, si vous me touchez encore, de ne me toucher que de la main où vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous.

– À la bonne heure, grommela Pincorney, si vous ne vous occupez pas de moi, je n'ai rien à dire.

– Ah! monsieur, fit Eustache de Miradoux à Carmainges, avec les plus conciliantes intentions, vous n'êtes pas gracieux pour notre compatriote.

– Et de quoi diable vous mêlez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en plus contrarié.

– Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde point.

Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin de la grande cheminée; mais quelqu'un lui barra le passage.

C'était Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois sur les lèvres.

– Dites donc, beau-papa? fit le vaurien.

– Après?

– Qu'en dites-vous?

– De quoi?

– De la façon dont ce gentilhomme vous a rivé votre clou?

– Heim!

– Il vous a secoué de la belle façon.

– Ah! tu as remarqué cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor.

Mais celui-ci fit échouer la manœuvre en se portant à gauche et en se retrouvant de nouveau devant lui.

– Non seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez comme chacun rit autour de nous.

Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose.

Eustache devint rouge comme un charbon.

– Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit Militor.

Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges.

– On prétend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'être particulièrement désagréable?

– Quand cela?

– Tout à l'heure.

– À vous?

– À moi.

– Et qui prétend cela?

– Monsieur, dit Eustache en montrant Militor.

– Alors, monsieur, répondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la qualification, alors monsieur est un étourneau.

– Oh! oh! fit Militor furieux.

– Et je l'engage, continua Carmainges, à ne point venir donner du bec sur moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac.

– M. de Loignac n'a point dit que je fusse un étourneau, monsieur.

– Non, il a dit que vous étiez un âne: préférez-vous cela? Bien peu m'importe à moi; si vous êtes un âne, je vous sanglerai; si vous êtes un étourneau, je vous plumerai.

– Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous prie, par égard pour moi.

– Ah! voilà comme vous me défendez, beau-papa! s'écria Militor exaspéré; s'il en est ainsi, je me défendrai mieux tout seul.

– À l'école, les enfants! dit Ernauton, à l'école!

– À l'école! s'écria Militor en s'avançant, le poing levé, sur M. de Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, monsieur?

– Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voilà pourquoi je vais vous corriger selon vos mérites.

Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre et le jeta, comme il eût fait d'un paquet, par la fenêtre du rez-de-chaussée, dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris à faire crouler les murs.

– Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau-père, belle-mère, beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair à pâté, si l'on veut me déranger encore.

– Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi: pourquoi l'agacer, ce gentilhomme?

– Ah! lâche! lâche! qui laisse battre son fils! s'écria Lardille en s'avançant vers Eustache et en secouant ses cheveux épars.

– Là, là, là, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractère.

– Ah ça! dites donc, on jette donc des hommes par la fenêtre ici? dit un officier en entrant: que diable! quand on se livre à ces sortes de plaisanteries, on devrait crier au moins: Gare là-dessous!

– Monsieur de Loignac! s'écrièrent une vingtaine de voix.

– Monsieur de Loignac! répétèrent les quarante-cinq.

Et à ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut.

IX M. de Loignac

Derrière M. de Loignac entra à son tour Militor, moulu de sa chute et cramoisi de colère.

– Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me semble. – Ah! ah! maître Militor a encore fait le hargneux, à ce qu'il paraît, et son nez en souffre.

– On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing à Carmainges.

– Servez, maître Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec son voisin, si c'est possible. Il s'agit, à partir de ce moment, de s'aimer comme des frères.

– Hum! fit Sainte-Maline.

– La charité est rare, dit Chalabre en étendant sa serviette sur son pourpoint gris de fer, de manière à ce que, quelle que fût l'abondance des sauces, il ne lui arrivât aucun accident.

– Et s'aimer de si près, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps.

– Voyez, s'écria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte-Maline sur le cœur, on se moque de moi parce que je n'ai point de chapeau, et l'on ne dit rien à M. de Montcrabeau, qui va dîner avec une cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute probabilité… Ce que c'est que la défensive!

Montcrabeau, piqué au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset:

– Messieurs, dit-il, je l'ôte: avis à ceux qui aiment mieux me voir avec des armes offensives qu'avec des armes défensives.

Et il délaça majestueusement sa cuirasse en faisant signe à son laquais, gros grison d'une cinquantaine d'années, de s'approcher de lui.

– Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous à table.

– Débarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax à son laquais.

Le gros homme la lui prit des mains.

– Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dîner aussi? Fais-moi donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim.

Cette interpellation, si étrangement familière qu'elle fût, n'excita aucun étonnement chez celui auquel elle était adressée.

– J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude, enquérez-vous de votre côté.

– Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voilà qui n'est point rassurant.

– Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax.

– Nous avons mangé notre dernier écu à Sens.

– Dame! voyez à faire argent de quelque chose.

Il achevait à peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le seuil de l'hôtellerie:

– Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille?

À ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon transportait majestueusement les premiers plats sur la table.

Si l'on en juge d'après l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de Fournichon était exquise.

Fournichon, ne pouvant faire face à tous les compliments qui lui étaient adressés, voulut admettre sa femme à leur partage.

Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu.

Il l'appela.

– Que fait-elle donc? demanda-t-il à un marmiton en voyant qu'elle ne venait pas.

– Ah! maître, un marché d'or, répondit celui-ci. Elle vend toute votre vieille ferraille pour de l'argent neuf.

– J'espère qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon armet de bataille! s'écria Fournichon en s'élançant vers la porte.

– Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est défendu par ordonnance du roi.

– N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte.

Madame Fournichon rentrait triomphante.

– Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effaré.

– J'ai qu'on me prévient que vous vendez mes armes.

– Après?

– C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi!

– Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves qu'une vieille cuirasse.

– Ce doit cependant être un assez pauvre commerce que celui du vieux fer, depuis cet édit du roi dont parlait tout à l'heure M. de Loignac! dit Chalabre.

– Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se même marchand-là me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai pu y résister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix écus, monsieur, sont dix écus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une vieille cuirasse.

– Comment! dix écus! fit Chalabre; si cher que cela? diable!

Et il devint pensif.

– Dix écus! répéta Pertinax en jetant un coup d'œil éloquent sur son laquais; entendez-vous, monsieur Samuel?

Mais M. Samuel n'était déjà plus là.

– Ah ça! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-là risque la corde, ce me semble?

– Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame Fournichon.

– Mais que fait-il de toute cette ferraille?

– Il la revend au poids.

– Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donné dix écus? de quoi?

– D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade.

– En supposant qu'elles pesassent vingt livres à elle deux, c'est un demi-écu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance, ceci cache un mystère!

– Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon château! dit Chalabre dont les yeux s'allumèrent, je lui en vendrais trois milliers pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses.

– Comment! vous vendriez les armures de vos ancêtres? dit Sainte-Maline d'un ton railleur.

– Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des reliques sacrées.

– Bah! dit Chalabre; à l'heure qu'il est, mes ancêtres sont des reliques eux-mêmes, et n'ont plus besoin que de messes.

Le repas allait s'échauffant, grâce au vin de Bourgogne dont les épices de Fournichon accéléraient la consommation.

Les voix montaient à un diapason supérieur, les assiettes sonnaient, les cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon voyait tout en rose, excepté Militor qui songeait à sa chute, et Carmainges qui songeait à son page.

– Voilà beaucoup de gens joyeux, dit Loignac à son voisin, qui justement était Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi.

– Ni moi non plus, répondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte, je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie.

– Vous avez tort, quant à vous, monsieur, reprit Loignac; car vous êtes de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde de félicités.

Ernauton secoua la tête.

– Eh bien, voyons!

– Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites-moi du moins cette grâce de ne point traiter le vicomte Ernauton de Carmainges en comédien de bois.

– Je vous ferai encore d'autres grâces que celle-là, monsieur le vicomte, dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingué au premier coup d'œil entre tous, vous dont l'œil est fier et doux, et cet autre jeune homme là-bas dont l'œil est sournois et sombre.

– Vous l'appelez?

– M. de Sainte-Maline.

– Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas toutefois une trop grande curiosité de ma part?

– C'est que je vous connais, voilà tout.

– Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez?

– Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici.

– C'est étrange.

– Oui, mais c'est nécessaire.

– Pourquoi est-ce nécessaire?

– Parce qu'un chef doit connaître ses soldats.

– Et que tous ces hommes…

– Seront mes soldats demain.

– Mais je croyais que M. d'Épernon…

– Chut! Ne prononcez pas ce nom-là ici, ou plutôt ici ne prononcez aucun nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de vous faire toutes grâces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte.

– Merci, monsieur, dit Ernauton.

Loignac essuya sa moustache, et se levant:

– Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit ici quarante-cinq compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne à la prospérité de tous les assistants.

Cette proposition souleva des applaudissements frénétiques.

– Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac à Ernauton: ce serait un bon moment pour faire raconter à chacun son histoire, mais le temps nous manque.

Puis haussant la voix:

– Holà! maître Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est femmes, enfants et laquais.

Lardille se leva en maugréant; elle n'avait point achevé son dessert.

Militor ne bougea point.

– M'a-t-on entendu là-bas? dit Loignac avec un coup d'œil qui ne souffrait pas de réplique… Allons, allons, à la cuisine, monsieur Militor!

Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les quarante-cinq convives et M. de Loignac.

– Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir à Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous êtes venus pour lui obéir.

Un murmure d'assentiment s'éleva de toutes les parties de la salle; seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et ignorait que son voisin fût venu, mu par la même puissance que lui, tous se regardèrent avec étonnement.

– C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs. Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous êtes donc venus pour obéir à cet homme, reconnaissez-vous cela?

– Oui! oui! crièrent les quarante-cinq, nous le reconnaissons.

– Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit de cette hôtellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a désigné.

– À tous? demanda Sainte-Maline.

– À tous.

– Nous sommes tous mandés, nous sommes tous égaux ici, continua Perducas dont les jambes étaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir son centre de gravité, passer un bras autour du cou de Chalabre.

– Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint.

– Oui, tous égaux, reprit Loignac, devant la volonté du maître.

– Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne m'avait pas dit que M. d'Épernon s'appellerait mon maître.

– Attendez.

– Ce n'est point cela que j'avais compris.

– Mais attendez donc, maudite tête!

Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la part de quelques autres un silence impatient.

– Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maître, messieurs…

– Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un.

– Tout le monde a un maître! s'écria Loignac; mais si votre air est trop fier pour s'arrêter où vous venez de dire, cherchez plus haut; non seulement je ne vous le défends pas, mais je vous y autorise.

– Le roi, murmura Carmainges.

– Silence, dit Loignac, vous êtes venus ici pour obéir, obéissez donc; en attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à haute voix, monsieur Ernauton.

Ernauton déplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et lut à haute voix:

«Ordre à M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandés à Paris, avec l'assentiment de Sa Majesté.

NOGARET DE LA VALETTE,

Duc d'Épernon.»

Ivres ou rassis, tous s'inclinèrent: il n'y eut d'inégalités que dans l'équilibre, lorsqu'il fallut se relever.

– Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac: il s'agit de me suivre à l'instant même. Vos équipages et vos gens demeureront ici, chez maître Fournichon qui en aura soin, et où je les ferai reprendre plus tard; mais, pour le présent, hâtez-vous, les bateaux attendent.

– Les bateaux? répétèrent tous les Gascons; nous allons donc nous embarquer?

Et ils échangèrent entre eux des regards affamés de curiosité.

– Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embarquer. Pour aller au Louvre, ne faut-il point passer l'eau?

– Au Louvre, au Louvre! murmurèrent les Gascons joyeux; cap de Bious! nous allons au Louvre!

Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante-cinq, en les comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu'à la tour de Nesle.

Là se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze passagers à bord et s'éloignèrent du rivage.

– Que diable allons-nous faire au Louvre? se demandèrent les plus intrépides, dégrisés par l'air froid de la rivière, et fort mesquinement couverts pour la plupart.

– Si j'avais ma cuirasse au moins! murmura Pertinax de Moncrabeau.

X L'homme aux cuirasses

Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car à cette heure justement, par l'intermédiaire de ce singulier laquais que nous avons vu parler si familièrement à son maître, il venait de s'en défaire à tout jamais.

En effet, sur ces mots magiques prononcés par madame Fournichon: dix écus, le valet de Pertinax avait couru après le marchand.

Comme il faisait déjà nuit et que sans doute le marchand de ferraille était pressé, ce dernier avait déjà fait une trentaine de pas lorsque Samuel sortit de l'hôtel.

Celui-ci fut donc obligé d'appeler le marchand de ferraille.

Celui-ci s'arrêta avec crainte et jeta un coup d'œil perçant sur l'homme qui venait à lui; mais le voyant chargé de marchandises, il s'arrêta.

– Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il.

– Eh! pardieu! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire affaire avec vous.

– Eh bien, alors faisons vite.

– Vous êtes pressé?

– Oui.

– Oh! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable!

– Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend.

Il était évident que le marchand conservait une certaine défiance à l'endroit du laquais.

– Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous me paraissez amateur, vous prendrez votre temps.

– Et que m'apportez-vous?

– Une magnifique pièce, un ouvrage dont… Mais vous ne m'écoutez pas.

– Non, je regarde.

– Quoi?

– Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le commerce des armes est défendu par un édit du roi?

Et il jetait autour de lui des regards inquiets.

Le laquais jugea qu'il était bon de paraître ignorer.

– Je ne sais rien, moi, dit-il; j'arrive de Mont-de-Marsan.

– Ah! c'est différent alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette réponse parut rassurer un peu; mais quoique vous arriviez de Mont-de-Marsan, continua-t-il, vous savez cependant déjà que j'achète des armes?

– Oui, je le sais.

– Et qui vous a dit cela?

– Sangdioux! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez crié assez fort tout à l'heure.

– Où cela?

– À la porte de l'hôtellerie de l'Épée du fier Chevalier.

– Vous y étiez donc?

– Oui.

– Avec qui?

– Avec une foule d'amis.

– Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire à cette hôtellerie.

– Alors, vous avez dû la trouver bien changée?

– En effet. Mais d'où venaient tous ces amis?

– De Gascogne, comme moi.

– Êtes-vous au roi de Navarre?

– Allons donc! nous sommes Français de cœur et de sang.

– Oui, mais huguenots?

– Catholiques comme notre saint père le pape, Dieu merci, dit Samuel en ôtant son bonnet; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de cette cuirasse.

– Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plaît; nous sommes par trop à découvert en pleine rue.

Et ils remontèrent de quelques pas jusqu'à une maison de bourgeoise apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumière.

Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un banc de pierre accompagnait sa façade, dont il faisait le seul ornement.

C'était en même temps l'utile et l'agréable, car il servait d'étriers aux passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux.

– Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrivés sous l'auvent.

– Tenez.

– Attendez; on remue, je crois, dans la maison.

– Non, c'est en face.

Le marchand se retourna.

En effet, en face il y avait une maison à deux étages, dont le second s'éclairait parfois fugitivement.

– Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse.

– Hein! comme elle est lourde! dit Samuel.

– Vieille, massive, hors de mode.

– Objet d'art.

– Six écus, voulez-vous?

– Comment! six écus! et vous en avez donné dix là-bas pour un vieux débris de corselet!

– Six écus, oui ou non, répéta le marchand.

– Mais considérez donc les ciselures?

– Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures?

– Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et là-bas vous avez donné tout ce qu'on a voulu.

– Je mettrai un écu de plus, dit le marchand avec impatience.

– Il y a pour quatorze écus, rien que de dorures.

– Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas.

– Bon, dit Samuel, vous êtes un drôle de marchand: vous vous cachez pour faire votre commerce; vous êtes en contravention avec les édits du roi, et vous marchandez les honnêtes gens.

– Voyons, voyons, ne criez pas comme cela.

– Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un commerce illicite, et rien ne m'oblige à me cacher.

– Voyons, voyons, prenez dix écus et taisez-vous.

– Dix écus? Je vous dis que l'or seul le vaut; ah! vous voulez vous sauver?

– Mais non; quel enragé!

– Ah! c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie à la garde, moi!

En disant ces mots, Samuel avait tellement haussé la voix qu'autant eût valu qu'il eût effectué sa menace sans la faire.

À ce bruit, une petite fenêtre s'était ouverte au balcon de la maison contre laquelle le marché se faisait; et le grincement qu'avait produit cette fenêtre en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur.

– Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous voulez; voilà quinze écus, et allez-vous-en.

– À la bonne heure, dit Samuel en empochant les quinze écus.

– C'est bien heureux.

– Mais ces quinze écus sont pour mon maître, continua Samuel, et il me faut bien aussi quelque chose pour moi.

Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant à demi sa dague du fourreau. Évidemment il avait l'intention de faire à la peau de Samuel un accroc qui l'eût dispensé à tout jamais de racheter une cuirasse pour remplacer celle qu'il venait de vendre; mais Samuel avait l'œil alerte comme un moineau qui vendange, et il recula en disant:

– Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre chose: cette figure au balcon qui te voit aussi.

Le marchand, blême de frayeur, regarda dans la direction indiquée par Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique créature, enveloppée dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat: cet argus n'avait perdu ni une syllabe ni un geste de la dernière scène.

– Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand avec un rire pareil à celui du chacal qui montre ses dents, voilà un écus en plus. Et que le diable vous étrangle! ajouta-t-il tout bas. – Merci, dit Samuel; bon négoce!

Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant.

Le marchand, demeuré seul dans la rue, se mit à ramasser la cuirasse de Pertinax et à l'enchâsser dans celle de Fournichon.

Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien empêché:

– Il paraît, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des armures?

– Mais non, monsieur, répondit le malheureux marchand; c'est par hasard et parce que l'occasion s'en est présentée ainsi.

– Alors, le hasard me sert à merveille.

– En quoi, monsieur? demanda le marchand.

– Imaginez-vous que j'ai justement là, à la portée de ma main, un tas de vieilles ferrailles qui me gênent.

– Je ne vous dis pas non; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai tout ce que j'en puis porter.

– Je vais toujours vous les montrer.

– Inutile, je n'ai plus d'argent.

– Qu'à cela ne tienne, je vous ferai crédit; vous m'avez l'air d'un parfait honnête homme.

– Merci, mais on m'attend. – C'est étrange comme il me semble que je vous connais! fit le bourgeois.

– Moi? dit le marchand essayant inutilement de réprimer un frisson.

– Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied l'objet annoncé, car il ne voulait point quitter la fenêtre de peur que le marchand ne se dérobât.

Et il déposa la salade dans la main du marchand.

– Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est-à-dire que vous croyez me connaître?

– C'est-à-dire que je vous connais. N'êtes-vous point…

Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant.

– N'êtes-vous pas Nicolas?

La figure du marchand se décomposa, on voyait le casque trembler dans sa main.

– Nicolas? répéta-t-il.

– Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie.

– Non, non, répliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre fois heureux.

– N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter l'armure complète, cuirasse, brassards et épée.

– Faites attention que c'est commerce défendu, monsieur.

– Je le sais, votre vendeur vous l'a crié assez haut tout à l'heure.

– Vous avez entendu?

– Parfaitement; vous avez même été large en affaire: c'est ce qui m'a donné l'idée de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille, je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce: j'ai été négociant aussi.

– Ah! et que vendiez-vous?

– Ce que je vendais?

– Oui.

– De la faveur.

– Bon commerce, monsieur.

– Aussi j'y ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois.

– Je vous en fais mon compliment.

– Il en résulte que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille parce qu'elle me gêne.

– Je comprends cela.

– Il y a encore là les cuissards; ah! et puis les gants.

– Mais je n'ai pas besoin de tout cela.

– Ni moi non plus.

– Je prendrai seulement la cuirasse.

– Vous n'achetez donc que des cuirasses?

– Oui.

– C'est drôle, car enfin vous achetez pour revendre au poids; vous l'avez dit du moins, et du fer est du fer.

– C'est vrai, mais, voyez-vous, de préférence…

– Comme il vous plaira: achetez la cuirasse, ou plutôt, vous avez raison, allez, n'achetez rien du tout.

– Que voulez-vous dire?

– Je veux dire que, dans des temps comme ceux où nous vivons, chacun a besoin de ses armes.

– Quoi! en pleine paix?

– Mon cher ami, si nous étions en pleine paix, il ne se ferait pas un tel commerce de cuirasses, ventre de biche! Ce n'est point à moi qu'on dit de ces choses-là.

– Monsieur?

– Et si clandestin surtout.

Le marchand fit un mouvement pour s'éloigner.

– Mais, en vérité, plus je vous regarde, dit le bourgeois, plus je suis sûr que je vous connais; non, vous n'êtes pas Nicolas Truchou, mais je vous connais tout de même.

– Silence.

– Et si vous achetez des cuirasses.

– Eh bien?

– Eh bien, je suis sûr que c'est pour accomplir une œuvre agréable à Dieu.

– Taisez-vous!

– Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense bras dont la main alla s'emmancher à la main du marchand.

– Mais qui diable êtes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise comme dans un étau.

– Je suis Robert Briquet, surnommé la terreur du schisme, ami de l'Union, et catholique enragé; maintenant je vous reconnais positivement.

Le marchand devint blême.

– Vous êtes Nicolas… Grimbelot, corroyeur à la Vache sans os.

– Non, vous vous trompez. Adieu, maître Robert Briquet; enchanté d'avoir fait votre connaissance.

Et le marchand tourna le dos au balcon.

– Comment, vous vous en allez?

– Vous le voyez bien.

– Sans me prendre ma ferraille?

– Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit.

– Mon valet vous suivra.

– Impossible.

– Alors, comment faire?

– Dame! restons comme nous sommes.

– Ventre de biche! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de cultiver votre connaissance.

– Et moi de fuir la vôtre, répliqua le marchand qui, cette fois, se résignant à abandonner ses cuirasses et à tout perdre plutôt que d'être reconnu, prit ses jambes à son cou et s'enfuit.

Mais Robert Briquet n'était pas homme à se laisser battre ainsi; il enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de sauter, et en cinq ou six enjambées il atteignit le marchand.

– Êtes-vous fou, mon ami? dit-il en posant sa large main sur l'épaule du pauvre diable; si j'étais votre ennemi, si je voulais vous faire arrêter, je n'aurais qu'à crier: le guet passe à cette heure dans la rue des Augustins; mais non, vous êtes mon ami, ou le diable m'emporte! et la preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom.

Cette fois le marchand se mit à rire.

Robert Briquet se plaça en face de lui.

– Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous êtes lieutenant de la prévôté de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas là-dessous.

– Je suis perdu! balbutia le marchand.

– Au contraire, vous êtes sauvé; ventre de biche! vous ne ferez jamais pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi.

Nicolas Poulain laissa échapper un gémissement.

– Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous avez trouvé un frère, frère Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les deux autres: je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de mes gants par dessus le marché; allons, en route, et vive l'Union!

– Vous m'accompagnez?

– Je vous aide à porter ces armes qui doivent vaincre les Philistins: montrez-moi la route, je vous suis.

Il y eut dans l'âme du malheureux lieutenant de la prévôté un éclair de soupçon bien naturel, mais qui s'évanouit aussitôt qu'il eut brillé.

– S'il voulait me perdre, se murmura-t-il à lui-même, eût-il avoué qu'il me connaissait?

Puis tout haut:

– Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec moi, dit-il.

– À la vie, à la mort! cria Robert Briquet en serrant d'une main la main de son allié, tandis que de l'autre il levait triomphalement en l'air sa charge de ferraille.

Tous deux se mirent en route.

Après vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais; il était tout en sueur, tant à cause de la rapidité de la marche que du feu de leur conversation politique.

– Quelle recrue j'ai faite! murmura Nicolas Poulain en s'arrêtant à peu de distance de l'hôtel de Guise.

– Je me doutais que mon armure allait de ce côté, pensa Briquet.

– Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un geste tragique vers Briquet, tout confit en airs innocents, avant d'entrer dans le repaire du lion, je vous laisse une dernière minute de réflexion; il est temps de vous retirer si vous n'êtes pas fort de votre conscience.

– Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien d'autres: Et non intremuit medulla mea, déclama-t-il; ah! pardon, vous ne savez peut-être pas le latin?

– Vous le savez, vous?

– Comme vous voyez.

– Lettré, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille! se dit Poulain; allons, entrons.

Et il conduisit Briquet à la gigantesque porte de l'hôtel de Guise, qui s'ouvrit au troisième coup du heurtoir de bronze.

La cour était pleine de gardes et d'hommes enveloppés de manteaux qui la parcouraient comme des fantômes.

Il n'y avait pas une seule lumière dans l'hôtel.

Huit chevaux sellés et bridés attendaient dans un coin.

Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hommes, lesquels formèrent une espèce de haie pour recevoir les nouveaux venus.

Alors Nicolas Poulain, se penchant à l'oreille d'une sorte de concierge qui tenait le guichet entrebâillé, lui déclina son nom.

– Et j'amène un bon compagnon, ajouta-t-il.

– Passez, messires, dit le concierge.

– Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remettant à un garde les trois cuirasses, plus la ferraille de Robert Briquet.

– Bon! il y a un magasin, se dit celui-ci; de mieux en mieux: pesté! quel organisateur vous faites, messire prévôt?

– Oui, oui, l'on a du jugement, répondit Poulain en souriant avec orgueil; mais venez que je vous présente.

– Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me tolère, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me présenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits.

– Comme il vous plaira, répondit le lieutenant de la prévôté; attendez-moi donc ici.

Et il alla serrer la main de la plupart des promeneurs.

– Qu'attendons-nous donc encore? demanda une voix.

– Le maître, répondit une autre voix.

En ce moment, un homme de haute taille venait d'entrer dans l'hôtel; il avait entendu les derniers mots échangés entre les mystérieux promeneurs.

– Messieurs, dit-il, je viens en son nom.

– Ah! c'est monsieur de Mayneville! s'écria Poulain.

– Eh! mais me voilà en pays de connaissance, se dit Briquet à lui-même, et en étudiant une grimace qui le défigura complètement.

– Messieurs, nous voilà au complet; délibérons, reprit la voix qui s'était fait entendre la première.

– Ah! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, maître Marteau.

Et il changea de grimace avec une facilité qui prouvait combien les études physionomiques lui étaient familières.

– Montons, messieurs, fit Poulain.

M. de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes à manteaux vinrent après Nicolas Poulain, et Robert Briquet après les hommes à manteaux.

Tous montèrent les degrés d'un escalier extérieur aboutissant à une voûte.

Robert Briquet montait comme les autres, tout en murmurant:

– Mais le page, ou donc est ce diable de page?

XI Encore la Ligue

Au moment où Robert Briquet montait l'escalier à la suite de tout le monde, en se donnant un air assez décent de conspirateur, il s'aperçut que Nicolas Poulain, après avoir parlé à plusieurs de ses mystérieux collègues, attendait à la porte de la voûte.

– Ce doit être pour moi, se dit Briquet.

En effet, le lieutenant de la prévôté arrêta son nouvel ami au moment même où il allait franchir le redoutable seuil.

– Vous ne m'en voudrez point, lui dit-il: mais la plupart de nos amis ne vous connaissent point et désirent prendre des informations sur vous avant de vous admettre au conseil.

– C'est trop juste, répliqua Briquet, et vous savez que ma modestie naturelle avait déjà prévu cette objection.

– Je vous rends justice, répliqua Poulain, vous êtes un homme accompli.

– Je me retire donc, poursuivit Briquet, bien heureux d'avoir vu en un soir tant de braves défenseurs de l'Union catholique.

– Voulez-vous que je vous reconduise? demanda Poulain.

– Non, merci, ce n'est point la peine.

– C'est que l'on peut vous faire des difficultés à la porte; cependant d'un autre côté, on m'attend.

– N'avez-vous pas un mot d'ordre pour sortir? Je ne vous reconnaîtrais point là, maître Nicolas; ce ne serait pas prudent.

– Si fait.

– Et bien! donnez-le-moi.

– Au fait! puisque vous êtes entré…

– Et que nous sommes amis.

– Soit; vous n'avez qu'à dire: Parme et Lorraine.

– Et le portier m'ouvrira?

– À l'instant même.

– Très bien, merci. Allez à vos affaires, je retourne aux miennes.

Nicolas Poulain se sépara de son compagnon et alla rejoindre ses collègues.

Briquet fit quelques pas comme s'il allait redescendre dans la cour, mais arrivé à la première marche de l'escalier, il s'arrêta pour explorer les localités.

Le résultat de ses observations fut que la voûte s'allongeait parallèlement au mur extérieur, qu'elle abritait par un large auvent. Il était évident que cette voûte aboutissait à quelque salle basse, propre à cette mystérieuse réunion à laquelle Briquet n'avait pas eu l'honneur d'être admis.

Ce qui le confirma dans cette supposition, qui devint bientôt une certitude, c'est qu'il vit apparaître une lumière à une fenêtre grillée, percée dans ce mur, et défendue par une espèce d'entonnoir en bois, comme on en met aujourd'hui aux fenêtres des prisons ou des couvents, pour intercepter la vue du dehors et ne laisser que l'air et l'aspect du ciel.

Briquet pensa bien que cette fenêtre était celle de la salle des réunions, et que si l'on pouvait arriver jusqu'à elle, l'endroit serait favorable à l'observation, et que, placé à cet observatoire, l'œil pouvait facilement suppléer aux autres sens.

Seulement la difficulté était d'arriver à cet observatoire et d'y prendre place pour voir sans être vu.

Briquet regarda autour de lui.

Il y avait dans la cour les pages avec leurs chevaux, les soldats avec leurs hallebardes, et le portier avec ses clefs; en somme, tous gens alertes et clairvoyants.

Par bonheur, la cour était fort grande et la nuit fort noire.

D'ailleurs, pages et soldats, ayant vu disparaître les affidés sous la voûte, ne s'occupaient plus de rien, et le portier, sachant les portes bien closes et l'impossibilité où l'on était de sortir sans le mot de passe, ne s'occupait plus que de préparer son lit pour la nuit et de soigner un beau coquemar de vin épicé qui tiédissait devant le feu.

Il y a dans la curiosité des stimulants aussi énergiques que dans les élans de toute passion. Ce désir de savoir est si grand qu'il a dévoré la vie de plus d'un curieux.

Briquet avait été trop bien renseigné jusque-là pour ne point désirer de compléter ses renseignements. Il jeta un second regard autour de lui, et, fasciné par la lumière que renvoyait cette fenêtre sur les barreaux de fer, il crut voir dans ce signal d'appel, et dans ces barreaux si reluisants, quelque provocation pour ses robustes poignets.

En conséquence, résolu d'atteindre son entonnoir, Briquet se glissa le long de la corniche qui, du perron qu'elle semblait continuer comme ornement, aboutissait à cette fenêtre, et suivit le mur comme aurait pu le faire un chat ou un singe marchant appuyé des mains et des pieds aux ornements sculptés dans la muraille même.

Si les pages et les soldats eussent pu distinguer dans l'ombre cette silhouette fantastique glissant sur le milieu du mur sans support apparent, ils n'eussent certes pas manqué de crier à la magie, et plus d'un, parmi les plus braves, eût senti hérisser ses cheveux.

Mais Robert Briquet, ne leur laissa point le temps de voir ses sorcelleries.

En quatre enjambées, il toucha les barreaux, s'y cramponna, se tapit entre ces barreaux et l'entonnoir, de telle façon que du dehors il ne pût être aperçu, et que du dedans il fût à peu près masqué par le grillage.

Briquet ne s'était pas trompé, et il fut dédommagé amplement de ses peines et de son audace, lorsqu'une fois il en fut arrivé là.

En effet, son regard embrassait une grande salle éclairée par une lampe de fer à quatre becs, et remplie d'armures de toute espèce, parmi lesquelles, en cherchant bien, il eût pu certainement reconnaître ses brassards et son gorgerin.

Ce qu'il y avait là de piques, d'estocs, de hallebardes et de mousquets rangés en pile ou en faisceaux, eût suffi à armer quatre bons régiments.

Briquet donna cependant moins d'attention à la superbe ordonnance de ces armes qu'à l'assemblée chargée de les mettre en usage ou de les distribuer. Ses yeux ardents perçaient la vitre épaisse et enduite d'une couche grasse de fumée et de poussière, pour deviner les visages de connaissance sous les visières ou les capuchons.

– Oh! oh! dit-il, voici maître Crucé, notre révolutionnaire; voici notre petit Brigard, l'épicier au coin de la rue des Lombards; voici maître Leclerc, qui se fait appeler Bussy, et qui, n'eût certes pas osé commettre un tel sacrilège du temps que le vrai Bussy vivait. Il faudra quelque jour que je demande à cet ancien maître, en fait d'armes, s'il connaît la botte secrète dont un certain David de ma connaissance est mort à Lyon. Peste! la bourgeoisie est grandement représentée, mais la noblesse… ah! M. de Mayneville; Dieu me pardonne! il serre la main de Nicolas Poulain: c'est touchant, on fraternise. Ah! ah! ce M. de Mayneville est donc orateur? il se pose, ce me semble, pour prononcer une harangue; il a le geste agréable et roule des yeux persuasifs.

Et, en effet, M. de Mayneville avait commencé un discours.

Robert Briquet secouait la tête, tandis que M. de Mayneville parlait, non pas qu'il pût entendre un seul mot de la harangue; mais il interprétait ses gestes et ceux de l'assemblée.

– Il ne semble guère persuader son auditoire. Crucé lui fait la grimace, Lachapelle-Marteau lui tourne le dos, et Bussy-Leclerc hausse les épaules. Allons, allons, monsieur de Mayneville, parlez, suez, soufflez, soyez éloquent, ventre de biche! Oh! à la bonne heure, voici les gens de l'auditoire qui se raniment. Oh! oh! on se rapproche, on lui serre la main, on jette en l'air les chapeaux; diable!

Briquet, comme nous l'avons dit, voyait et ne pouvait entendre; mais nous qui assistons en esprit aux délibérations de l'orageuse assemblée, nous allons dire au lecteur ce qui venait de s'y passer.

D'abord Crucé, Marteau et Bussy s'étaient plaints à M. de Mayneville de l'inaction du duc de Guise.

Marteau, en sa qualité de procureur, avait pris la parole.

– Monsieur de Mayneville, avait-il dit, vous venez de la part du duc Henri de Guise? – Merci. – Et nous vous acceptons comme ambassadeur; mais la présence du duc lui-même nous est indispensable. Après la mort de son glorieux père, à l'âge de dix-huit ans, il a fait adopter à tous les bons Français le projet de l'Union et nous a enrôlés tous sous cette bannière. Selon notre serment, nous avons exposé nos personnes et sacrifié notre fortune pour le triomphe de cette sainte cause; et voilà que, malgré nos sacrifices, rien ne progresse, rien ne se décide. Prenez garde, monsieur de Mayneville, les Parisiens se lasseront; or, Paris une fois las, que fera-t-on en France? M. le duc devrait y songer.

Cet exorde obtint l'assentiment de tous les ligueurs, et Nicolas Poulain surtout se distingua par son zèle à l'applaudir.

M. de Mayneville répondit avec simplicité.

– Messieurs, si rien ne se décide, c'est que rien n'est mûr encore. Examinez la situation, je vous prie. M. le duc et son frère, M. le cardinal, sont à Nancy en observation: l'un met sur pied une armée destinée à contenir les huguenots de Flandre, que M. le duc d'Anjou veut jeter sur nous pour nous occuper; l'autre expédie courrier sur courrier à tout le clergé de France, et au pape, pour faire adopter l'Union. M. le duc de Guise sait ce que vous ne savez pas, messieurs, c'est que cette vieille alliance, mal rompue entre le duc d'Anjou et le Béarnais, est prête à se renouer. Il s'agit d'occuper l'Espagne du côté de la Navarre, et de l'empêcher de nous envoyer des armes et de l'argent. Or, M. le duc veut être, avant de rien faire et surtout avant de venir à Paris, en état de combattre l'hérésie et l'usurpation. Mais, à défaut de M. de Guise, nous avons M. de Mayenne qui se multiplie comme général et comme conseiller, et que j'attends d'un moment à l'autre.

– C'est-à-dire, interrompit Bussy, et ce fut à ce moment qu'il haussa les épaules, c'est-à-dire que vos princes sont partout où nous ne sommes pas, et jamais où nous avons besoin qu'ils soient. Que fait madame de Montpensier, par exemple?

– Monsieur, madame de Montpensier est entrée ce matin à Paris.

– Et personne ne l'a vue?

– Si fait, monsieur.

– Et quelle est cette personne?

– Salcède.

– Oh! oh! fit toute l'assemblée.

– Mais, dit Crucé, elle s'est donc rendue invisible?

– Pas tout à fait, mais insaisissable, je l'espère.

– Et comment sait-on qu'elle est ici? demanda Nicolas Poulain; je ne présume pas que ce soit Salcède qui vous l'ait dit.

– Je sais qu'elle est ici, répondit Mayneville, parce que je l'ai accompagnée jusqu'à la porte Saint-Antoine.

– J'ai entendu dire qu'on avait fermé les portes, interrompit Marteau qui convoitait l'occasion de placer un second discours.

– Oui, monsieur, répondit Mayneville avec son éternelle politesse dont aucune attaque ne pouvait le faire sortir.

– Comment se les est-elle fait ouvrir alors?

– À sa façon.

– Et elle a le pouvoir de se faire ouvrir les portes de Paris? dirent les ligueurs, jaloux et soupçonneux comme sont toujours les petits lorsqu'ils s'allient aux grands.

– Messieurs, dit Mayneville, il se passait ce matin aux portes de Paris une chose que vous paraissez ignorer ou du moins ne savoir que vaguement. La consigne avait été donnée de ne laisser franchir la barrière qu'à ceux qui seraient porteurs d'une carte d'admission: de qui devait être signée cette carte? je l'ignore. Or, devant nous, à la porte Saint-Antoine, cinq ou six hommes dont quatre assez pauvrement vêtus et d'assez mauvaise mine, six hommes sont venus; ils étaient porteurs de ces cartes obligées et nous ont passé devant la face. Quelques-uns d'entre eux avaient l'insolente bouffonnerie des gens qui se croient en pays conquis. – Quels sont ces hommes, quelles sont ces cartes? répondez-nous, messieurs de Paris, vous qui avez charge de ne rien ignorer touchant les affaires de votre ville.

Ainsi, Mayneville, d'accusé, s'était fait accusateur, ce qui est le grand art de l'art oratoire.

– Des cartes, des gens insolents, des admissions exceptionnelles aux portes de Paris; oh! oh! que veut dire cela? demanda Nicolas Poulain tout rêveur.

– Si vous ne savez pas ces choses, vous qui vivez ici, comment les saurions-nous, nous qui vivons en Lorraine, passant tout notre temps à courir sur les routes pour joindre les deux bouts de ce cercle qu'on appelle l'Union?

– Et ces gens, enfin, comment venaient-ils?

– Les uns à pied, les autres à cheval; les uns seuls, d'autres avec des laquais.

– Sont-ce des gens du roi?

– Trois ou quatre avaient l'air de mendiants.

– Sont-ce des gens de guerre?

– Ils n'avaient que deux épées à eux six.

– Ce sont des étrangers?

– Je les suppose Gascons.

– Oh! firent quelques voix avec un accent de mépris.

– N'importe, dit Bussy, fussent-ils Turcs, ils doivent éveiller notre attention. On s'informera d'eux. Monsieur Poulain, c'est votre affaire. Mais tout cela ne nous dit rien des affaires de la Ligue.

– Il y a un nouveau plan, répondit M. de Mayneville. Vous saurez demain que Salcède, qui nous avait déjà trahis et qui devait nous trahir encore, non seulement n'a point parlé, mais encore s'est rétracté sur l'échafaud; et cela grâce à la duchesse qui, entrée à la suite d'un de ces porteurs de cartes, a eu le courage de pénétrer jusqu'à l'échafaud, au risque d'être broyée mille fois, et de se faire voir au patient, au risque d'être reconnue. C'est en ce moment que Salcède s'est arrêté dans son effusion: un instant après, notre brave bourreau l'arrêtait dans son repentir. Ainsi, messieurs, vous n'avez rien à craindre du côté de nos entreprises de Flandre. Ce secret terrible s'en est allé roulant dans une tombe.

Ce fut cette dernière phrase qui rapprocha les ligueurs de M. de Mayneville.

Briquet devinait leur joie à leurs mouvements. Cette joie inquiétait beaucoup le digne bourgeois, qui parut prendre une résolution soudaine.

Il se laissa glisser du haut de son entonnoir sur le pavé de la cour, et se dirigea vers la porte où, sur l'énonciation des deux mots: Parme et Lorraine, le portier lui livra passage.

Une fois dans la rue, maître Robert Briquet respira si bruyamment que l'on comprenait que depuis bien longtemps il retenait son souffle.

Le conciliabule durait toujours; l'histoire nous apprend ce qui s'y passait.

M. de Mayneville apportait de la part des Guises, aux insurgés futurs de Paris, tout le plan de l'insurrection.

Il ne s'agissait de rien moins que d'égorger les personnages importants de la ville, connus pour tenir en faveur du roi, de parcourir les rues en criant: Vive la messe! mort aux politiques! et d'allumer ainsi une Saint-Barthélemy nouvelle avec les vieux débris de l'ancienne; seulement, dans celle-ci, on confondait les catholiques mal pensants avec les huguenots de toute espèce.

En agissant ainsi on servait deux dieux, celui qui règne au ciel et celui qui allait régner sur la France:

L'Éternel et M. de Guise.

XII La chambre de sa majesté Henri III au Louvre

Dans cette grande chambre du Louvre, où déjà tant de fois nos lecteurs sont entrés avec nous et où nous avons vu le pauvre roi Henri III dépenser de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore une fois, non plus roi, non plus maître, mais abattu, pâle, inquiet et livré sans réserve à la persécution de toutes les ombres que son souvenir évoque incessamment sous ces voûtes illustres.

Henri était bien changé depuis cette mort fatale de ses amis que nous avons racontée ailleurs: ce deuil avait passé sur sa tête comme un ouragan dévastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il était un homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections privées, s'était vu dépouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et de toute force, anticipant ainsi sur le moment terrible où les rois vont à Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne.

Henri III avait été cruellement frappé: tout ce qu'il aimait était successivement tombé au tour de lui. Après Schomberg, Quélus et Maugiron tués en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mégrin avait été assassiné par M. de Mayenne: les plaies étaient restées vives et saignantes… L'affection qu'il portait à ses nouveaux favoris, d'Épernon et Joyeuse, ressemblait à celle qu'un père qui a perdu ses meilleurs enfants reporte sur ceux qui lui restent: tout en connaissant parfaitement les défauts de ceux-ci, il les aime, il les ménage, il les garde pour ne donner sur eux aucune prise à la mort.

Il avait comblé de biens d'Épernon, et cependant il n'aimait d'Épernon que par soubresauts et par caprice; en de certains moments même il le haïssait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillère en qui veillait toujours la pensée, comme la lampe dans le tabernacle, c'est alors que Catherine, incapable de folies même dans sa jeunesse, prenait la voix du peuple pour fronder les affections du roi.

Jamais elle ne lui eût dit, quand il vidait le trésor pour ériger en duché la terre de Lavalette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui eût dit: Sire, haïssez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi se froncer, l'entendait-elle, dans un moment de lassitude, accuser d'Épernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitôt le mot inflexible qui résumait tous les griefs du peuple et de la royauté contre d'Épernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale.

D'Épernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversité native, la mesure de la faiblesse royale; il savait cacher son ambition, ambition vague, et dont le but lui était encore inconnu à lui-même; seulement son avidité lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le monde lointain et ignoré que lui cachaient encore les horizons de l'avenir, et c'était d'après cette avidité seule qu'il se gouvernait.

Le trésor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et s'approcher d'Épernon, le bras arrondi et le visage riant; le trésor était-il vide, il disparaissait, la lèvre dédaigneuse et le sourcil froncé, pour s'enfermer, soit dans son hôtel, soit dans quelqu'un de ses châteaux, où il pleurait misère jusqu'à ce qu'il eût pris le pauvre roi par la faiblesse du cœur et tiré de lui quelque don nouveau.

Par lui le favoritisme avait été érigé en métier, métier dont il exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait pas au roi le moindre retard à payer aux échéances; puis, lorsqu'il devint plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale furent revenues assez fréquentes pour solidifier sa cervelle gasconne, plus tard, disons-nous, il consentit à se donner une part du travail, c'est-à-dire à coopérer à la rentrée des fonds dont il voulait faire sa proie.

Cette nécessité, il le sentait bien, l'entraînait à devenir, de courtisan paresseux, ce qui est le meilleur de tous les états, courtisan actif, ce qui est la pire de toutes les conditions. Il déplora bien amèrement alors les doux loisirs de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux, n'avaient de leur vie parlé affaires publiques ni privées, et qui convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs; mais les temps avaient changé: l'âge de fer avait succédé à l'âge d'or; l'argent ne venait plus comme autrefois: il fallait aller à l'argent, fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine à moitié tarie. D'Épernon se résigna et se lança en affamé dans les inextricables ronces de l'administration, dévastant ça et là sur son passage, et pressurant sans tenir compte des malédictions, chaque fois que le bruit des écus d'or couvrait la voix des plaignants.

* * * * *

L'esquisse rapide et bien incomplète que nous avons tracée du caractère de Joyeuse peut montrer au lecteur quelle différence il y avait entre les deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amitié, mais cette large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur la France et sur lui-même à ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout naturellement et sans y réfléchir, avait suivi la trace et adopté la tradition des Quélus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mégrin: il aimait le roi et se faisait insoucieusement aimer par lui; seulement tous ces bruits étranges qui avaient couru sur la merveilleuse amitié que le roi portait aux prédécesseurs de Joyeuse, étaient morts avec cette amitié; aucune tache infâme ne souillait cette affection presque paternelle de Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honnêtes, Joyeuse avait du moins en public le respect de la royauté, et sa familiarité ne dépassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale, Joyeuse était un ami véritable d'Henri; mais ce milieu ne se présentait guère. Anne était jeune, emporté, amoureux, égoïste; c'était peu pour lui d'être heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source; c'était tout pour lui d'être heureux de quelque façon qu'il le fût. Brave, beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts une auréole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laissé, à lui roi, si peu de chose à faire pour son ami.

Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute à cause du contraste. Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se fût développé dans un sens d'utilité remarquable.

Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompé.

C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractère de ses amis, avec cette profonde connaissance de leurs défauts et de leurs qualités, qu'éloigné d'eux, isolé, triste, dans cette chambre sombre, il pensait à eux, à lui, à sa vie, et regardait dans l'ombre ces funèbres horizons déjà dessinés dans l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les siens.

Cette affaire de Salcède l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes dans un pareil moment, Henri avait senti son dénûment; la faiblesse de Louise l'attristait; la force de Catherine l'épouvantait. Henri sentait enfin en lui cette vague et éternelle terreur qu'éprouvent les rois marqués par la fatalité, pour qu'une race s'éteigne en eux et avec eux.

S'apercevoir en effet que, quoique élevé au-dessus de tous les hommes, cette grandeur n'a pas de base solide; sentir qu'on est la statue qu'on encense, l'idole qu'on adore; mais que les prêtres et le peuple, les adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relèvent selon leur intérêt, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit altier, la plus cruelle des disgrâces. Henri le sentait vivement et s'irritait de le sentir.

Et cependant, de temps en temps, il se reprenait à l'énergie de sa jeunesse éteinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse.

– Après tout, se disait-il, pourquoi m'inquiéterais-je? Je n'ai plus de guerres à subir; Guise est à Nancy, Henri à Pau; l'un est obligé de renfermer son ambition en lui-même, l'autre n'en a jamais eu.

Les esprits se calment; nul Français n'a sérieusement envisagé cette entreprise impossible de détrôner son roi; cette troisième couronne promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un propos de femme blessée dans son amour-propre; ma mère seule rêve toujours à son fantôme d'usurpation, sans pouvoir sérieusement me montrer l'usurpateur; mais moi, qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore malgré mes chagrins, je sais à quoi m'en tenir sur les prétendants qu'elle redoute.

Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, et je dissiperai, l'épée à la main, les ligues étrangères. Par la mordieu! je ne valais pas mieux que je ne vaux aujourd'hui, à Jarnac et à Montcontour.

Oui, continuait Henri en laissant retomber sa tête sur sa poitrine; oui, mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. Eh! voilà mon seul, mon véritable conspirateur, l'ennui! et ma mère ne me parle jamais de celui-là.

Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir! Joyeuse avait tant promis d'être ici de bonne heure: il s'amuse, lui; mais comment diable fait-il pour s'amuser? D'Épernon? ah! celui-là, il ne s'amuse pas: il boude: il n'a pas encore touché sa traite de vingt-cinq mille écus sur les pieds fourchus; eh bien, ma foi! qu'il boude tout à son aise.

– Sire, dit la voix de l'huissier, M. le duc d'Épernon.

Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les récriminations qu'elle suggère contre les personnes attendues, la facilité avec laquelle se dissipe le nuage lorsque la personne paraît, comprendront l'empressement que mit le roi à ordonner que l'on avançât un pliant pour le duc.

– Ah! bonsoir, duc, dit-il, je suis enchanté de vous voir.

D'Épernon s'inclina respectueusement.

– Pourquoi donc n'êtes-vous point venu voir écarteler ce coquin d'Espagnol; vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge, puisque je vous l'avais fait dire?

– Sire, je n'ai pas pu.

– Vous n'avez pas pu?

– Non, sire, j'avais affaire.

– Ne dirait-on pas, en vérité, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une coudée, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas été payé, dit Henri en levant les épaules.

– Ma foi, sire, dit d'Épernon prenant au bond la balle, Votre Majesté est dans le vrai; le subside n'a pas été payé, et je suis sans un écu.

– Bon, fit Henri impatient.

– Mais, reprit d'Épernon, ce n'est point de cela qu'il s'agit, et je me hâte de le dire à Votre Majesté, car elle pourrait croire que ce sont là les affaires dont je me suis occupé.

– Voyons ces affaires, duc.

– Votre Majesté sait ce qui s'est passé au supplice de Salcède.

– Parbleu, puisque j'y étais.

– On a tenté d'enlever le condamné.

– Je n'ai pas vu cela.

– C'est le bruit qui court par la ville cependant.

– Bruit, sans cause et sans résultat: on n'a pas remué.

– Je crois que Votre Majesté est dans l'erreur.

– Et sur quoi bases-tu ta croyance?

– Sur ce que Salcède a démenti devant le peuple ce qu'il avait dit devant les juges.

– Ah! vous savez déjà cela, vous?

– Je tâche de savoir tout ce qui intéresse Votre Majesté.

– Merci, mais où voulez-vous en venir avec ce préambule?

– À ceci: un homme qui meurt comme Salcède est mort en bien bon serviteur, sire.

– Eh bien! après?

– Le maître qui a de tels serviteurs est bien heureux: voilà tout.

– Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutôt que je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire.

– Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majesté trouverait dans l'occasion, et je puis en répondre mieux que personne, des serviteurs aussi fidèles qu'en a trouvés le maître de Salcède.

– Le maître de Salcède, le maître de Salcède! nommez donc une fois les choses par leur nom, vous tous qui m'entourez. Comment s'appelle-t-il ce maître?

– Votre Majesté doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de politique.

– Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous.

– Moi, je ne sais rien; seulement je me doute de beaucoup de choses.

– Bon! dit Henri ennuyé, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des choses désagréables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien là.

– Allons, voilà que Votre Majesté me maltraite, dit d'Épernon.

– C'est assez juste, je crois.

– Non pas, sire. L'avertissement d'un homme dévoué peut tomber à faux; mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet avertissement.

– Ce sont mes affaires.

– Ah! du moment que Votre Majesté le prend ainsi, vous avez raison, sire; n'en parlons donc plus.

Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier.

– Voyons, dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis déjà lugubre comme un Pharaon d'Égypte en sa pyramide. Égaie-moi.

– Ah! sire, la joie ne se commande point.

Le roi frappa la table de son poing avec colère.

– Vous êtes un entêté, un mauvais ami, duc! s'écria-t-il. Hélas! hélas! je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois.

– Oserais-je faire remarquer à Votre Majesté qu'elle n'encourage guère les nouveaux?

Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour toute réponse, il regarda cet homme, dont il avait fait la haute fortune, avec une expression des plus significatives.

D'Épernon comprit.

– Votre Majesté me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon achevé. Moi, je ne lui reproche pas mon dévoûment.

Et le duc, qui ne s'était pas encore assis, prit le pliant que le roi avait fait préparer pour lui.

– Lavalette, Lavalette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le cœur, toi qui as tant d'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur, me faire gai et joyeux. Dieu m'est témoin que je n'ai point entendu parler de Quélus, si brave; de Schomberg, si bon; de Maugiron, si chatouilleux sur le point de mon honneur. Non, il y avait même en ce temps-là Bussy, Bussy, qui n'était point à moi si tu veux, mais que je me fusse acquis si je n'avais craint de donner de l'ombrage aux autres; Bussy, qui est la cause involontaire de leur mort, hélas! Où en suis-je venu, que je regrette même mes ennemis! Certes, tous quatre étaient de braves gens. Eh! mon Dieu! ne te fâche point de ce que je dis là. Que veux-tu, Lavalette, ce n'est point ton tempérament de donner à chaque heure du jour de grands coups de rapière sur tout venant; mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventureux et haut à la main, tu es facétieux, fin, de bon conseil parfois. Tu connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel je n'éprouvai jamais un seul moment d'ennui.

– De qui Votre Majesté veut-elle parler? demanda le duc.

– Tu devrais lui ressembler, d'Épernon.

– Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majesté regrette.

– Oh! pauvre Chicot, où es-tu?

D'Épernon se leva tout piqué.

– Eh bien! que fais-tu? dit le roi.

– Il paraît, sire, que Votre Majesté est en mémoire aujourd'hui; mais, en vérité, ce n'est pas heureux pour tout le monde.

– Et pourquoi cela?

– C'est que Votre Majesté, sans y songer peut-être, me compare à messire Chicot, et que je me sens assez peu flatté de la comparaison.

– Tu as tort, d'Épernon. Je ne puis comparer à Chicot qu'un homme que j'aime et qui m'aime. C'était un solide et ingénieux serviteur que celui-là.

Et Henri poussa un profond soupir.

– Ce n'est pas pour ressembler à maître Chicot, je présume, que Votre Majesté m'ait fait duc et pair, dit d'Épernon.

– Allons, ne récriminons pas, dit le roi avec un si malicieux sourire que le Gascon, si fin et si impudent qu'il fût à la fois, se trouva plus mal à l'aise devant ce sarcasme timide qu'il ne l'eût été devant un reproche flagrant.

– Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque; voilà tout ce que je puis dire. Oh! quand je songe qu'à cette même place où tu es ont passé tous ces jeunes hommes, beaux, braves et fidèles; que là-bas, sur le fauteuil où tu as posé ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent fois!

– Peut-être était-ce fort spirituel, interrompit d'Épernon; mais, en tout cas, c'était peu respectueux.

– Hélas! continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'esprit que de corps aujourd'hui.

Et il agita tristement son chapelet de têtes de mort, qui fit entendre un cliquetis lugubre comme s'il eût été fait d'ossements réels.

– Eh! qu'est-il donc devenu, votre Chicot? demanda insoucieusement d'Épernon.

– Il est mort! répondit Henri, mort comme tout ce qui m'a aimé!

– Eh bien! sire, reprit le duc, je crois en vérité qu'il a bien fait de mourir; il vieillissait, beaucoup moins cependant que ses plaisanteries, et l'on m'a dit que la sobriété n'était pas sa vertu favorite. De quoi est mort le pauvre diable, sire, d'indigestion?

– Chicot est mort de chagrin, mauvais cœur, répliqua aigrement le roi.

– Il l'aura dit pour vous faire rire une dernière fois.

– Voilà qui te trompe: c'est qu'il n'a pas même voulu m'attrister par l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis, lui qui tant de fois m'a vu les pleurer.

– Alors c'est son ombre qui est revenue.

– Plût à Dieu que je le revisse, même en ombre! Non, c'est son ami, le digne prieur Gorenflot, qui m'a écrit cette triste nouvelle.

– Gorenflot! qu'est-ce que cela?

– Un saint homme que j'ai fait prieur des Jacobins, et qui habite ce beau couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, près de Bel-Esbat.

– Fort bien! quelque mauvais prêcheur à qui Votre Majesté aura donné un prieuré de trente mille livres et à qui elle se garde bien de le reprocher.

– Vas-tu devenir impie à présent?

– Si cela pouvait désennuyer Votre Majesté, j'essaierais.

– Veux-tu te taire, duc; tu offenses Dieu!

– Chicot l'était bien impie, lui, et il me semble qu'on lui pardonnait.

– Chicot est venu dans un temps où je pouvais encore rire de quelque chose.

– Alors, Votre Majesté a tort de le regretter.

– Pourquoi cela?

– Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il fût, ne lui serait pas d'un grand secours.

– L'homme était bon à tout, et ce n'est pas seulement à cause de son esprit que je le regrette.

– Et à cause de quoi? Ce n'est point à cause de son visage, je présume, car il était fort laid, mons Chicot.

– Il avait des conseils sages.

– Allons! je vois que, s'il vivait, Votre Majesté en ferait un garde des sceaux, comme elle a fait un prieur de ce frocard.

– Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont témoigné de l'affection et pour qui j'en ai eu moi-même. Chicot, depuis qu'il est mort, m'est sacré comme un ami sérieux, et quand je n'ai point envie de rire, j'entends que personne ne rie.

– Oh! soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majesté. Ce que j'en disais, c'est que tout à l'heure vous regrettiez Chicot pour sa belle humeur; c'est que tout à l'heure vous me demandiez de vous égayer, tandis que maintenant vous désirez que je vous attriste… Parfandious! Oh! pardon, sire, ce maudit juron m'échappe toujours.

– Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point où tu voulais me voir quand tu as commencé la conversation par de sinistres propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'Épernon; il y a toujours chez le roi la force d'un homme.

– Je n'en doute pas, sire.

– Et c'est heureux, car, mal gardé comme je le suis, si je ne me gardais point moi-même, je serais mort dix fois le jour.

– Ce qui ne déplairait pas à certaines gens que je connais.

– Contre ceux-là, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses.

– C'est bien impuissant à atteindre de loin.

– Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes arquebusiers.

– C'est gênant pour frapper de près: pour défendre une poitrine royale, ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes poitrines.

– Hélas! dit Henri, voilà ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines de nobles cœurs. Jamais on ne fût arrivé à moi du temps de ces vivants remparts qu'on appelait Quélus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint-Mégrin.

– Voilà donc ce que Votre Majesté regrette? demanda d'Épernon, comptant saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant délit d'égoïsme.

– Je regrette les cœurs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes choses, dit Henri.

– Sire, dit d'Épernon, si j'osais, je ferais remarquer à Votre Majesté que je suis Gascon, c'est-à-dire prévoyant et industrieux; que je tâche de suppléer par l'esprit aux qualités que m'a refusées la nature; en un mot, que je fais tout ce que je puis, c'est-à-dire tout ce que je dois, et que par conséquent j'ai le droit de dire: Advienne que pourra!

– Ah! voilà comme tu t'en tires, toi; tu viens me faire grand étalage des dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu à m'effrayer, tu te résumes par ces mots: Advienne que pourra!… Bien obligé, duc.

– Votre Majesté veut donc bien croire un peu à des dangers?

– Soit: j'y croirai si tu me prouves que tu peux les combattre.

– Je crois que je le puis.

– Tu le peux?

– Oui, sire.

– Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu es!

– Pas si petits.

– Voyons, alors.

– Votre Majesté consent-elle à se lever? – Pourquoi faire?

– Pour venir avec moi jusqu'aux anciens bâtiments du Louvre.

– Du côté de la rue de l'Astruce?

– Précisément à l'endroit où l'on s'occupait de bâtir un garde-meubles, projet qui a été abandonné depuis que Votre Majesté ne veut plus d'autres meubles que des prie-Dieu et des chapelets de têtes de mort.

– À cette heure?

– Dix heures sonnent à l'horloge du Louvre; ce n'est pas si tard, il me semble.

– Que verrai-je dans ces bâtiments?

– Ah! dame! si je vous le dis, c'est le moyen que vous ne veniez pas.

– C'est bien loin, duc.

– Par les galeries, on y va en cinq minutes, sire.

– D'Épernon, d'Épernon.

– Eh bien, sire?

– Si ce que tu veux me faire voir n'est pas très curieux, prends garde.

– Je vous réponds, sire, que ce sera curieux.

– Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort.

Le duc prit son manteau et présenta au roi son épée; puis, prenant un flambeau de cire, il se mit à précéder dans la galerie Sa Majesté très chrétienne, qui le suivit d'un pas traînant.

XIII Le Dortoir

Quoiqu'il ne fût encore que dix heures, comme l'avait dit d'Épernon, un silence de mort envahissait déjà le Louvre; à peine, tant le vent soufflait avec rage, entendait-on le pas alourdi des sentinelles et le grincement des ponts-levis.

En moins de cinq minutes, en effet, les deux promeneurs arrivèrent aux bâtiments de la rue de l'Astruce, qui avaient conservé ce nom, même depuis l'édification de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Le duc tira une clef de son aumônière, descendit quelques marches, traversa une petite cour, ouvrit une porte cintrée, enfermée sous des ronces jaunissantes, et dont le bas s'embarrassait encore dans de longues herbes.

Il suivit pendant dix pas une route sombre, au bout de laquelle il se trouva dans une cour intérieure que dominait à l'un de ses angles un escalier de pierre.

Cet escalier aboutissait à une vaste chambre, ou plutôt à un immense corridor.

D'Épernon avait aussi la clef de ce corridor.

Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquer à Henri l'étrange aménagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord les yeux.

Quarante-cinq lits le garnissaient: chacun de ces lits était occupé par un dormeur.

Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du côté du duc avec une curiosité inquiète:

– Eh bien! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment?

– Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui dès demain ne dormiront plus, qu'à leur tour s'entend.

– Et pourquoi ne dormiront-ils plus?

– Pour que Votre Majesté puisse dormir, elle.

– Explique-toi; tous ces gens-là sont donc tes amis?

– Choisis par moi, sire, triés comme le grain dans l'aire; des gardes intrépides qui ne quitteront pas Votre Majesté plus que son ombre, et qui, gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout où Votre Majesté ira, ne laisseront personne approcher de vous à la longueur d'une épée.

– C'est toi qui as inventé cela, d'Épernon?

– Eh! mon Dieu, oui, moi tout seul, sire.

– On en rira.

– Non pas, on en aura peur.

– Ils sont donc bien terribles, tes gentilshommes?

– Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu'il vous plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relation qu'avec Votre Majesté, ne s'adresseront qu'à vous pour avoir la lumière, la chaleur, la vie.

– Mais cela va me ruiner.

– Est-ce qu'un roi se ruine jamais?

– Je ne puis déjà point payer les Suisses.

– Regardez bien ces nouveaux venus, sire, et dites-moi s'ils vous paraissent gens de grande dépense?

Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui présentait un aspect assez digne d'attention, même pour un roi accoutumé aux belles divisions architecturales.

Cette salle longue était coupée, dans toute sa longueur, par une cloison sur laquelle le constructeur avait pris quarante-cinq alcôves, placées comme autant de chapelles à côté les unes des autres, et donnant sur le passage à l'une des extrémités duquel se tenaient le roi et d'Épernon.

Une porte, percée dans chacune de ces alcôves, donnait accès dans une sorte de logement voisin.

Il résultait de cette distribution ingénieuse que chaque gentilhomme avait sa vie publique et sa vie privée.

Au public, il apparaissait par l'alcôve.

En famille, il se cachait dans sa petite loge.

La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon, courant dans toute la longueur du bâtiment.

Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinctions.

– Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits? demanda le roi.

– Parce que, sire, j'ai pensé qu'ainsi l'inspection serait plus facile à faire pour Votre Majesté; puis ces alcôves, qui portent chacune un numéro, ont un avantage, c'est de transmettre ce numéro à leur locataire: ainsi chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre.

– C'est assez bien imaginé, dit le roi, surtout si nous seuls conservons la clef de toute cette arithmétique. Mais les malheureux étoufferont à toujours vivre dans ce bouge.

– Votre Majesté va faire le tour avec moi si elle le désire, et entrer dans les loges de chacun d'eux.

– Tudieu! quel garde-meubles tu viens de me faire, d'Épernon! dit le roi, jetant les yeux sur les chaises chargées de la défroque des dormeurs. Si j'y renferme les loques de ces gaillards-là, Paris rira beaucoup.

– Il est de fait, sire, répondit le duc, que mes quarante-cinq ne sont pas très somptueusement vêtus; mais, sire, s'ils eussent été tous ducs et pairs…

– Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me coûteraient plus cher qu'ils ne vont me coûter.

– Eh bien, c'est cela même, sire.

– Combien me coûteront-ils, voyons? Cela me décidera peut-être, car en vérité, d'Épernon, la mine n'est pas appétissante.

– Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hâlés par le soleil qu'il fait dans nos provinces du sud, mais j'étais maigre et hâlé comme eux lorsque je vins à Paris: ils engraisseront et blanchiront comme moi.

– Hum! fit Henri, en jetant un regard oblique sur d'Épernon.

Puis, après une pause:

– Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gentilshommes? dit le roi.

– Sire, il ne faut pas les juger sur cet aperçu, ils ont très bien dîné ce soir, voyez-vous.

– Tiens, en voici un qui rêve tout haut, dit le roi en tendant l'oreille avec curiosité.

– Vraiment?

– Oui, que dit-il donc? écoute.

En effet, un des gentilshommes, la tête et les bras pendants hors du lit, la bouche demi-close, soupirait quelques mots avec un mélancolique sourire.

Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied.

– Si vous êtes une femme, disait-il, fuyez! fuyez!

– Ah! ah! dit Henri, il est galant celui-là.

– Qu'en dites-vous, sire?

– Son visage me revient assez.

D'Épernon approcha son flambeau.

– Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peignée. – C'est le sire Ernauton de Carmainges, un joli garçon, et qui ira loin.

– Il a laissé là-bas quelque amour ébauché, pauvre diable!

– Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, sire; nous lui tiendrons compte du sacrifice.

– Oh! oh! voilà une bizarre figure qui vient après ton sire… comment donc l'appelles-tu déjà?

– Ernauton de Carmainges.

– Ah! oui! peste! quelle chemise a le numéro 34! on dirait d'un sac de pénitent.

– Celui-là c'est M. de Chalabre: s'il ruine Votre Majesté, lui, ce ne sera pas, je vous en réponds, sans s'enrichir un peu.

– Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rêver d'amour?

– Quel numéro, sire?

– Numéro 42.

– Fine lame, cœur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Maline, sire.

– Ah ça! mais j'y réfléchis; sais-tu que tu as eu là une idée, Lavalette?

– Je le crois bien; jugez donc un peu, sire, quel effet vont produire ces nouveaux chiens de garde, qui ne quitteront pas plus Votre Majesté que l'ombre le corps; ces molosses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, à la première occasion, vont se montrer d'une façon qui nous fera honneur à tous.

– Oui, oui, tu as raison, c'est une idée. Mais attends donc.

– Quoi?

– Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet équipage-là, je présume. Mon corps a bonne façon, et je ne veux pas que son ombre, ou plutôt que ses ombres le déshonorent.

– Ah! nous en revenons, sire, à la question du chiffre.

– Comptais-tu l'éluder?

– Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la question fondamentale; mais à l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une idée.

– D'Épernon, d'Épernon! dit le roi.

– Que voulez-vous, sire, le désir de plaire à Votre Majesté double mon imagination.

– Allons, voyons, dis cette idée.

– Eh bien, si cela dépendait de moi, chacun de ces gentilshommes trouveraient demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une bourse de mille écus pour le paiement du premier semestre.

– Mille écus pour le premier semestre, six mille livres par an? allons donc! vous êtes fou, duc; un régiment tout entier ne coûterait point cela.

– Vous oubliez, sire, qu'ils sont destinés à être les ombres de Votre Majesté; et, vous l'avez dit vous-même, vous désirez que vos ombres soient décemment habillées. Chacun aura donc à prendre sur ses mille écus pour se vêtir et s'armer de manière à vous faire honneur; et sur le mot honneur, laissez la longe un peu lâche aux Gascons. Or, en mettant quinze cents livres pour l'équipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres pour la première année, trois mille pour la seconde et les autres.

– C'est plus acceptable.

– Et Votre Majesté accepte?

– Il n'y a qu'une difficulté, duc. – Laquelle?

– Le manque d'argent.

– Le manque d'argent?

– Dame! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise raison que je te donne là, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta traite.

– Sire, j'ai trouvé un moyen.

– De me faire avoir de l'argent?

– Pour votre garde, oui, sire.

– Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en regardant d'Épernon de côté.

Puis tout haut:

– Voyons ce moyen, dit-il.

– On a enregistré, il y a eu six mois aujourd'hui même, un édit sur les droits de gibier et de poisson.

– C'est possible.

– Le paiement du premier semestre a donné soixante-cinq mille écus que le trésorier de l'épargne a encaissés ce matin, lorsque je l'ai prévenu de n'en rien faire, de sorte qu'au lieu de verser au trésor, il tient à la disposition de Votre Majesté l'argent de la taxe.

– Je le destinais aux guerres.

– Eh bien, justement, sire. La première condition de la guerre, c'est d'avoir des hommes; le premier intérêt du royaume, c'est la défense et la sûreté du roi; en soldant la garde du roi, on remplit toutes ces conditions.

– La raison n'est pas mauvaise; mais, à ton compte, je ne vois que quarante-cinq mille écus employés; il va donc m'en rester vingt mille pour mes régiments.

– Pardon, sire, j'ai disposé, sauf le plaisir de Votre Majesté, de ces vingt mille écus.

– Ah! tu en as disposé?

– Oui, sire, ce sera un acompte sur ma traite.

– J'en étais sûr, dit le roi, tu me donnes une garde pour rentrer dans ton argent.

– Oh! par exemple, sire!

– Mais pourquoi juste ce compte de quarante-cinq? demanda le roi, passant à une autre idée.

– Voilà, sire. Le nombre trois est primordial et divin, de plus, il est commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est à pied: le second remplace le premier qui est las, et puis il en reste un troisième pour suppléer au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes: quinze de service, trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures; et pendant ces douze heures vous en aurez toujours cinq à droite, cinq à gauche, deux devant et trois derrière. Que l'on vienne un peu vous attaquer avec une pareille garde.

– Par la mordieu! c'est habilement combiné, duc, et je te fais mon compliment.

– Regardez-les, sire; en vérité ils font bon effet.

– Oui, habillés ils ne seront pas mal.

– Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui vous menacent, sire?

– Je ne dis pas.

– J'avais donc raison?

– Soit.

– Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette idée-là.

– D'Épernon! d'Épernon! il n'est point charitable de dire du mal des absents.

– Parfandious! vous dites bien du mal des présents, sire.

– Ah! Joyeuse m'accompagne toujours. Il était avec moi à la Grève aujourd'hui, lui, Joyeuse.

– Eh bien! moi j'étais ici, sire, et Votre Majesté voit que je ne perdais pas mon temps.

– Merci, Lavalette.

– À propos, sire, fit d'Épernon, après un silence d'un instant, j'avais une chose à demander à Votre Majesté.

– Cela m'étonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien.

– Votre Majesté est amère aujourd'hui, sire.

– Eh! non, tu ne comprends pas, mon ami, dit le roi dont la raillerie avait satisfait la vengeance, ou plutôt tu me comprends mal: je disais que, m'ayant rendu service, tu avais droit à me demander quelque chose; demande donc.

– C'est différent, sire. D'ailleurs, ce que je demande à Votre Majesté, c'est une charge.

– Une charge! toi, colonel général de l'infanterie, tu veux encore une charge; mais elle t'écrasera.

– Je suis fort comme Samson pour le service de Votre Majesté; je porterais le ciel et la terre.

– Demande alors, dit le roi en soupirant.

– Je désire que Votre Majesté me donne le commandement de ces quarante-cinq gentilshommes.

– Comment! dit le roi stupéfait, tu veux marcher devant moi, derrière moi? tu veux te dévouer à ce point, tu veux être capitaine des gardes?

– Non pas, non pas, sire.

– À la bonne heure, que veux-tu donc alors? parle.

– Je veux que ces gardes, mes compatriotes, comprennent mieux mon commandement que celui de tout autre; mais je ne les précéderai ni ne les suivrai: j'aurai un second moi-même.

– Il y a encore quelque chose là-dessous, pensa Henri en secouant la tête; ce diable d'homme donne toujours pour avoir.

Puis tout haut:

– Eh bien, soit, tu auras ton commandement.

– Secret?

– Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq?

– Le petit Loignac.

– Ah! tant mieux.

– Il agrée à Votre Majesté?

– Parfaitement.

– Est-ce arrêté ainsi, sire?

– Oui, mais…

– Mais?

– Quel rôle joue-t-il près de toi, ce Loignac?

– Il est mon d'Épernon, sire.

– Il te coûte cher alors, grommela le roi.

– Votre Majesté dit?

– Je dis que j'accepte.

– Sire, je vais chez le trésorier de l'épargne chercher les quarante-cinq bourses.

– Ce soir?

– Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises.

– C'est juste. Va; moi, je rentre chez moi.

– Content, sire?

– Assez.

– Bien gardé dans tous les cas.

– Oui, par des gens qui dorment les poings fermés.

– Ils veilleront demain, sire.

D'Épernon reconduisit Henri jusqu'à la porte de la galerie et le quitta en se disant:

– Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi, et qui ne me coûtent rien, parfandious!

XIV L'ombre de Chicot

Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de déceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs défauts et leurs qualités, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement au plus profond de leur cœur que pouvait le faire le roi du ciel.

Il avait compris tout de suite où voulait en venir d'Épernon; mais comme il s'attendait à ne rien recevoir en échange de ce qu'il donnerait, et qu'il recevait quarante-cinq estafiers en échange de soixante-cinq mille écus, l'idée du Gascon lui parut une trouvaille.

Et puis c'était une nouveauté. Un pauvre roi de France n'est pas toujours grassement fourni de cette marchandise si rare même pour des sujets, le roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peigné ses chiens, aligné ses têtes de mort et poussé sa quantité voulue de soupirs, n'avait plus rien à faire.

La garde instituée par d'Épernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en parlerait, et qu'il pourrait en conséquence lire sur les physionomies autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis qu'il était revenu de Pologne.

Peu à peu et à mesure qu'il se rapprochait de sa chambre où l'attendait l'huissier, assez intrigué de cette excursion nocturne et insolite, Henri se développait à lui-même les avantages de l'institution des quarante-cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait, s'éclaircissant, les idées que d'Épernon avait mises en lumière dans la conversation qu'il venait d'avoir avec lui.

– Au fait, pensa le roi, ces gens-là seront sans doute fort braves: il y en aura, Dieu merci! pour tout le monde… et puis, c'est beau, un cortège de quarante-cinq épées toujours prêtes à sortir du fourreau!

Ce dernier chaînon de sa pensée se soudant au souvenir de ces autres épées si dévouées qu'il regrettait si amèrement tout haut et plus amèrement encore tout bas, amena Henri à une tristesse profonde dans laquelle il tombait si souvent à l'époque où nous sommes parvenus, qu'on eût pu dire que c'était son état habituel. Les temps si durs, les hommes si méchants, les couronnes si chancelantes au front des rois, lui imprimèrent une seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'égayer, pour sortir un instant de cette maladie que déjà, à cette époque, les Anglais, nos maîtres en mélancolie, avaient baptisée du nom de spleen.

Il chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le demanda.

– M. le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier.

– C'est bien. Appelez mes valets de chambre, et retirez-vous.

– Sire, la chambre de Votre Majesté est prête, et Sa Majesté la reine a fait demander les ordres du roi.

Henri fit la sourde oreille.

– Doit-on faire dire à Sa Majesté, hasarda l'huissier, de mettre le chevet?

– Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes dévotions, j'ai mes travaux; et puis je suis souffrant, je dormirai seul.

L'huissier s'inclina.

– À propos, dit Henri le rappelant, portez à la reine ces confitures d'Orient qui font dormir.

Et il remit son drageoir à l'huissier.

Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet préparée.

Une fois là, Henri jeta un coup d'œil sur tous les accessoires si recherchés, si minutieux de ces toilettes extravagantes qu'il faisait naguère pour être le plus bel homme de la chrétienté, ne pouvant pas en être le plus grand roi.

Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail forcé, auquel autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu. Henri était comme ces vieilles coquettes qui ont changé leur miroir contre un livre de messe: il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus chéris.

Gants parfumés et onctueux, masques de toile fine imprégnés de pâtes, combinaisons chimiques pour friser les cheveux, noircir la barbe, rougir l'oreille et faire briller les yeux, il négligea tout cela encore comme il le faisait déjà depuis longtemps.

– Mon lit, dit-il avec un soupir.

Deux serviteurs le déshabillèrent, lui passèrent un caleçon de fine laine de Frise, et, le soulevant avec précaution, ils le glissèrent entre ses draps.

– Le lecteur de Sa Majesté! cria une voix.

Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait quelquefois endormir avec une lecture, et encore fallait-il maintenant du polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est-à-dire primitivement, le français lui suffisait.

– Non, personne, dit Henri, ou qu'il lise des prières chez lui à mon intention. Seulement, si M. de Joyeuse rentre, amenez-le-moi.

– Mais s'il rentre tard, sire?

– Hélas! dit Henri, il rentre toujours tard; mais à quelque heure qu'il rentre, vous entendez, amenez-le.

Les serviteurs éteignirent les cires, allumèrent près du feu une lampe d'essences qui donnaient des flammes pâles et bleuâtres, sorte de récréation fantasmagorique dont le roi se montrait fort épris depuis le retour de ses idées sépulcrales, puis ils quittèrent sur la pointe des pieds sa chambre silencieuse.

Henri, brave en face d'un danger véritable, avait toutes les craintes, toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les apparitions, il avait peur des fantômes, et cependant ce sentiment l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait moins. Semblable en cela à ce prisonnier qui, ennuyé de l'oisiveté d'une longue détention, répondait à ceux qui lui annonçaient qu'il allait subir la question:

– Bon, cela me fera toujours passer un instant.

Cependant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur la muraille, tout en sondant du regard les angles les plus obscurs de la chambre, tout en essayant de saisir les moindres bruits qui eussent pu dénoncer la mystérieuse entrée d'une ombre, les yeux de Henri, fatigués du spectacle de la journée et de la course du soir, se voilèrent, et bientôt il s'endormit ou plutôt s'engourdit dans ce calme et cette solitude.

Mais les repos de Henri n'étaient pas longs. Miné par cette fièvre sourde qui usait la vie en lui pendant le sommeil comme pendant la veille, il crut entendre du bruit dans sa chambre et se réveilla.

– Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi?

Personne ne répondit.

Les flammes de la lampe bleue s'étaient affaiblies; elles ne renvoyaient plus au plafond de chêne sculpté qu'un cercle blafard qui verdissait l'or des caissons.

– Seul! seul encore, murmura le roi. Ah! le prophète a raison: Majesté devrait toujours soupirer. Il eût mieux fait de dire: Elle soupire toujours.

Puis, après une pause d'un instant:

– Mon Dieu! marmotta-t-il en forme de prière, donnez-moi la force d'être toujours seul pendant ma vie, comme seul je serai après ma mort!

– Eh! eh! seul après ta mort, ce n'est pas sûr, répondit une voix stridente qui vibra comme une percussion métallique à quelques pas du lit; et les vers, pour qui les prends-tu?

Le roi, effaré, se souleva sur son séant, interrogeant avec anxiété chaque meuble de la chambre.

– Oh! je connais cette voix, murmura-t-il.

– C'est heureux, répliqua la voix.

Une sueur froide passa sur le front du roi.

– On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il.

– Tu brûles, Henri, tu brûles, répondit la voix.

Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, aperçut à quelque distance de la cheminée, dans ce même fauteuil qu'il avait désigné une heure auparavant à d'Épernon, une tête sur laquelle le feu attachait un de ces reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un personnage qu'au premier coup d'œil on a peine à apercevoir.

Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil où était appuyé le bras du personnage, puis sur son genou osseux et saillant, puis sur un cou-de-pied formant angle droit avec une jambe nerveuse, maigre et longue outre mesure.

– Que Dieu me protège! s'écria Henri, c'est l'ombre de Chicot!

– Ah! mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais?

– Qu'est-ce à dire?

– Les ombres ne parlent pas, imbécile, puisqu'elles n'ont pas de corps, et par conséquent pas de langue, reprit la figure assise dans le fauteuil.

– Tu es bien Chicot, alors? s'écria le roi ivre de joie.

– Je ne veux rien décider à cet égard; nous verrons plus tard ce que je suis, nous verrons.

– Comment, tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot?

– Allons, bon! voilà que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire, je suis mort, cent fois mort.

– Chicot, mon seul ami!

– Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la même chose. Tu n'es pas changé, peste!

– Mais toi, toi, dit tristement le roi, es-tu changé, Chicot?

– Je l'espère bien.

– Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet, pourquoi m'as-tu quitté, dis?

– Parce que je suis mort.

– Mais tu disais tout à l'heure que tu ne l'étais pas?

– Et je le répète.

– Que veut dire cette contradiction?

– Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et vivant pour les autres.

– Et pour moi, qu'es-tu?

– Pour toi je suis mort.

– Pourquoi mort pour moi?

– C'est facile à comprendre: écoute bien.

– Oui.

– Tu n'es pas maître chez toi.

– Comment!

– Tu ne peux rien pour ceux qui te servent.

– Mons Chicot!

– Ne nous fâchons pas, ou je me fâche.

– Oui, tu as raison, dit le roi tremblant que l'ombre de Chicot ne s'évanouît; parle, mon ami, parle.

– Eh bien donc, j'avais une petite affaire à vider avec M. de Mayenne, tu te le rappelles?

– Parfaitement.

– Je la vide: bien; je rosse ce capitaine sans pareil; très bien; il me fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me défendre contre ce héros, tu m'abandonnes; au lieu de l'achever, tu te raccommodes avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis déclaré mort et enterré par l'intermédiaire de mon ami Gorenflot; de sorte que depuis ce temps M. de Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus.

– Affreux courage que tu as eu là, Chicot! ne savais-tu pas la douleur que me causerait ta mort, dis?

– Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais vécu si tranquille que depuis que tout le monde est persuadé que je ne vis plus.

– Chicot! Chicot! mon ami, s'écria le roi, tu m'épouvantes, ma tête se perd.

– Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'aperçois de cela, toi?

Je ne sais que croire.

– Dame! il faut pourtant t'arrêter à quelque chose: que crois-tu, voyons?

– Eh bien! je crois que tu es mort et que tu reviens.

– Alors je mens: tu es poli.

– Tu me caches une partie de la vérité, du moins; mais tout à l'heure, comme les spectres de l'antiquité, tu vas me dire des choses terribles.

– Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Apprête-toi donc, pauvre roi!

– Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscitée par le Seigneur.

– J'avouerai tout ce que tu voudras.

– Sans cela, enfin, comment serais-tu venu ici par ces corridors gardés? comment te trouverais-tu là, dans ma chambre, près de moi? Le premier venu entre donc au Louvre, maintenant? c'est donc comme cela qu'on garde le roi?

Et Henri, s'abandonnant tout entier à la terreur imaginaire qui venait de le saisir, se rejeta dans son lit, prêt à se couvrir la tête avec ses draps.

– Là, là, là, dit Chicot avec un accent qui cachait quelque pitié et beaucoup de sympathie, là, ne t'échauffe pas, tu n'as qu'à me toucher pour te convaincre.

– Tu n'es donc pas un messager de vengeance?

– Ventre de biche! est-ce que j'ai des cornes comme Satan ou une épée flamboyante comme l'archange Michel?

– Alors, comment es-tu entré?

– Tu y reviens?

– Sans doute.

– Eh bien, comprends donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derrière; eh bien! avec cette clef on entre, et je suis entré.

– Par la porte secrète, alors?

– Eh! sans doute.

– Mais pourquoi es-tu entré aujourd'hui plutôt qu'hier?

– Ah! c'est vrai, voilà la question; eh bien! tu vas le savoir.

Henri abaissa ses draps, et avec le même accent de naïveté qu'eut pris un enfant:

– Ne me dis rien de désagréable, Chicot, reprit-il, je t'en prie; oh! si tu savais quel plaisir me fait éprouver ta voix!

– Moi, je te dirai la vérité, voilà tout: tant pis si la vérité est désagréable.

– Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de Mayenne?

– C'est très sérieux, au contraire. Tu comprends: M. de Mayenne m'a fait donner cinquante coups de bâton, j'ai pris ma belle et lui ai donné cent coups de fourreau d'épée: suppose que deux coups de fourreau d'épée valent un coup de bâton, et nous sommes manche à manche; gare la belle! suppose qu'un coup de fourreau d'épée vaille un coup de bâton, ce peut être l'avis de M. de Mayenne; alors il me redoit cinquante coups de bâton ou de fourreau d'épée: or, je ne crains rien tant que les débiteurs de ce genre, et je ne fusse pas même venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si je n'eusses pas su M. de Mayenne à Soissons.

– Eh bien! Chicot, cela étant, puisque c'est pour moi que tu es revenu, je te prends sous ma protection, et je veux…

– Que veux-tu? prends garde, Henriquet, toutes les fois que tu prononces les mots: je veux, tu es prêt à dire quelque sottise.

– Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour.

– Là! je le disais bien.

– Je te défendrai.

– Bon.

– Chicot, je t'engage ma parole royale.

– Bast! j'ai mieux que cela.

– Qu'as-tu?

– J'ai mon trou, et j'y reste.

– Je te défendrai, te dis-je! s'écria énergiquement le roi en se dressant sur la marche de son lit.

– Henri, dit Chicot, tu vas t'enrhumer; recouche-toi, je t'en supplie.

– Tu as raison; mais c'est qu'aussi tu m'exaspères, dit le roi en se rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de France, je me trouve assez de Suisses, d'Écossais, de gardes françaises et de gentilshommes pour ma défense, monsieur Chicot ne se trouve point content et en sûreté?

– Écoute, voyons: comment as tu dit cela? Tu as les Suisses…

– Oui, commandés par Tocquenot. – Bien. Tu as les Écossais…

– Oui, commandés par Larchant.

– Très bien. Tu as les gardes françaises…

– Commandés par Crillon.

– À merveille. Et puis après?

– Et puis après? Je ne sais si je devrais te dire cela.

– Ne le dis pas: qui te le demande?

– Et puis après, une nouveauté, Chicot.

– Une nouveauté?

– Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes.

– Quarante-cinq! comment dis-tu cela?

– Quarante-cinq gentilshommes.

– Où les as-tu trouvés? ce n'est pas à Paris, en tout cas?

– Non, mais ils y sont arrivés aujourd'hui, à Paris.

– Oui-dà! oui-dà! dit Chicot, illuminé d'une idée subite; je les connais tes gentilshommes.

– Vraiment!

– Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace.

– Je ne dis pas.

– Des figures à mourir de rire!

– Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes.

– Des Gascons enfin, comme le colonel général de ton infanterie.

– Et comme toi, Chicot.

– Oh! mais moi, Henri, c'est bien différent; je ne suis plus Gascon depuis que j'ai quitté la Gascogne.

– Tandis qu'eux?…

– C'est tout le contraire: ils n'étaient pas Gascons en Gascogne, et ils sont doubles Gascons ici.

– N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables épées.

– Commandées par cette quarante-sixième redoutable épée qu'on appelle d'Épernon?

– Pas précisément.

– Et par qui?

– Par Loignac.

– Peuh!

– Ne vas-tu pas déprécier Loignac à présent?

– Je m'en garderais fort, c'est mon cousin au vingt-septième degré.

– Vous êtes tous parents, vous autres Gascons.

– C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'êtes jamais.

– Enfin, répondras-tu?

– À quoi?

– À mes quarante-cinq.

– Et c'est avec cela que tu comptes te défendre?

– Oui, par la mordieu! oui, s'écria Henri irrité.

Chicot, ou son ombre, car n'étant pas mieux renseigné que le roi là-dessus, nous sommes obligé de laisser nos lecteurs dans le doute; Chicot, disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses talons au rebord de ce même fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le sommet d'un angle plus élevé que sa tête.

– Eh bien, moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi.

– Des troupes? tu as des troupes? – Tiens! pourquoi pas?

– Et quelles troupes?

– Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'armée que MM. de Guise se font en Lorraine.

– Es-tu fou?

– Non pas, une vraie armée, six mille hommes au moins.

– Mais à quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais-tu te faire défendre précisément par les soldats de M. de Guise?

– Parce que je suis mort.

– Encore cette plaisanterie!

– Or, c'était à Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profité de cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale.

– Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi.

– Non.

– Qu'es-tu donc?

– Je suis Robert Briquet, ancien négociant et ligueur.

– Toi, ligueur, Chicot?

– Enragé; ce qui fait, vois-tu, qu'à la condition de ne pas voir de trop près M. de Mayenne, j'ai pour ma défense personnelle, à moi Briquet, membre de la sainte Union, d'abord l'armée des Lorrains, ci, six mille hommes; retiens bien les chiffres.

– J'y suis.

– Ensuite cent mille Parisiens à peu près.

– Fameux soldats!

– Assez fameux pour te gêner fort, mon prince. Donc, cent mille et six mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le cardinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou.

– Commences-tu à épuiser la liste? dit Henri impatienté.

– Allons donc! il me reste encore trois sortes de gens.

– Dis.

– Lesquels t'en veulent beaucoup.

– Dis.

– Les catholiques d'abord.

– Ah! oui, parce que je n'ai exterminé qu'aux trois quarts les huguenots.

– Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts exterminés.

– Ah! oui; et les troisièmes? – Que dis-tu des politiques, Henri?

– Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frère, ni de M. de Guise.

– Mais qui veulent bien de ton beau-frère de Navarre.

– Pourvu qu'il abjure.

– Belle affaire! et comme la chose l'embarrasse, n'est-ce pas?

– Ah ça! mais les gens dont tu me parles là…

– Eh bien?

– C'est toute la France.

– Justement: voilà mes troupes, à moi, qui suis ligueur. Allons, allons! additionne et compare.

– Nous plaisantons, n'est-ce pas, Chicot? dit Henri, sentant certains frissonnements courir dans ses veines.

– Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout le monde, mon pauvre Henriquet!

Henri prit un air de dignité tout à fait royal.

– Seul je suis, dit-il; mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une armée, très bien. Maintenant montre-moi un chef. Oh! tu vas me désigner M. de Guise; ne vois-tu pas que je le tiens à Nancy? M. de Mayenne? tu avoues toi-même qu'il est à Soissons; le duc d'Anjou? tu sais qu'il est à Bruxelles; le roi de Navarre? il est à Pau; tandis que moi, je suis seul, c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier, poil ou plume.

Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu.

– Qu'as-tu à répondre à cela? demanda Henri.

– Que tu es toujours éloquent, Henri; il te reste la langue: c'est en vérité plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sincère compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours.

– Laquelle?

– Oh! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rhétorique; j'attaquerai ta comparaison.

– En quoi?

– En ce que tu prétends que tu es le chasseur attendant le gibier à l'affût, tandis que je dis, moi, que tu es au contraire le gibier que le chasseur traque jusque dans son gîte.

– Chicot!

– Voyons, l'homme à l'embuscade, qui as-tu vu venir? dis.

– Personne, pardieu!

– Il est venu quelqu'un cependant.

– Parmi ceux que je t'ai cités?

– Non, pas précisément, mais à peu près.

– Et qui est venu?

– Une femme.

– Ma sœur, Margot?

– Non, la duchesse de Montpensier.

– Elle! à Paris?

– Eh! mon Dieu, oui.

– Eh bien! quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes?

– C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. Attends un peu alors. Elle vient en avant-coureur, entends-tu? elle vient annoncer l'arrivée de son frère.

– L'arrivée de M. de Guise?

– Oui.

– Et tu crois que cela m'embarrasse?

– Oh! toi, tu n'es embarrassé de rien.

– Passe-moi l'encre et le papier.

– Pourquoi faire? pour signer l'ordre à M. de Guise de rester à Nancy?

– Justement. L'idée est bonne, puisqu'elle t'est venue en même temps qu'à moi.

– Exécrable! au contraire.

– Pourquoi?

– Il n'aura pas plus tôt reçu cet ordre-là qu'il devinera que sa présence est urgente à Paris, et qu'il accourra.

Le roi sentit la colère lui monter au front. Il regarda Chicot de travers.

– Si vous n'êtes revenu que pour me faire des communications comme celle-là, vous pouviez bien vous tenir où vous étiez.

– Que veux-tu, Henri, les fantômes ne sont pas flatteurs.

– Tu avoues donc que tu es un fantôme?

– Je ne l'ai jamais nié.

– Chicot!

– Allons! ne te fâche pas, car de myope que tu es, tu deviendrais aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu retenais ton frère en Flandre?

– Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le maintiens.

– Maintenant, écoute, ne nous fâchons pas. Dans quel but penses-tu que M. de Guise reste à Nancy?

– Pour y organiser une armée.

– Bien! du calme… À quoi destine-t-il cette armée?

– Ah! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions.

– Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux plus tard: c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette armée?

– À combattre les huguenots du nord.

– Ou plutôt à contrarier ton frère d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de Brabant, qui tâche de se bâtir un petit trône en Flandre, et qui te demande constamment des secours pour arriver à ce but.

– Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais, bien entendu.

– À la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien! Henri, un conseil?

– Lequel?

– Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si ce secours s'avançait vers Bruxelles, ne dût-il aller qu'à moitié chemin?

– Ah! oui! s'écria Henri, je comprends; M. de Guise ne bougerait pas de la frontière.

– Et la promesse que nous a faite madame de Montpensier, à nous autres ligueurs, que M. de Guise serait à Paris avant huit jours?

– Cette promesse tomberait à l'eau.

– C'est toi qui l'as dit, mon maître, fit Chicot en prenant toutes ses aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri?

– Je le crois bon… cependant…

– Quoi encore?

– Tandis que ces deux messieurs seront occupés l'un de l'autre, là-bas, au nord…

– Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? tu as raison, Henri, c'est du midi que viennent les orages.

– Pendant ce temps-là, mon troisième fléau ne se mettra-t-il pas en branle? Tu sais ce qu'il fait, le Béarnais?

– Non, le diable m'emporte!

– Il réclame.

– Quoi?

– Les villes qui forment la dot de sa femme.

– Bah! voyez-vous l'insolent, à qui l'honneur d'être allié à la maison de France ne suffit pas, et qui se permet de réclamer ce qui lui appartient!

– Cahors, par exemple, comme si c'était d'un bon politique d'abandonner une pareille ville à un ennemi.

– Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un honnête homme, par exemple.

– Monsieur Chicot!

– Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mêle pas de tes affaires de famille.

– Mais cela ne m'inquiète pas: j'ai mon idée.

– Bon!

– Revenons donc au plus pressé.

– À la Flandre?

– J'y vais donc envoyer quelqu'un, en Flandre, à mon frère… Mais qui enverrai-je? à qui puis-je me fier, mon Dieu! pour une mission de cette importance?

– Dame!…

– Ah! j'y songe.

– Moi aussi.

– Vas-y, toi, Chicot.

– Que j'aille en Flandre, moi?

– Pourquoi pas?