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Les QuaranteCinq Tome Ii

Alexandre Dumas

Les Quarante-Cinq constitue le troisième volet du grand triptyque que Dumas a consacré à l'histoire de France de la Renaissance. Il achève le récit de cette décadence de la seigneurie commencé par La Reine Margot et poursuivi avec La Dame de Monsoreau. A cette époque déchirée, tout se joue sur fond de guerre : guerres de Religion, guerres dynastiques, guerres amoureuses. Aussi les héros meurent-ils plus souvent sur l'échafaud que dans leur lit, et les héroïnes sont meilleures maîtresses que mères de famille. Ce qui fait la grandeur des personnages de Dumas, c'est que chacun suit sa pente jusqu'au bout, sans concession, mais avec panache. D'où l'invincible sympathie qu'ils nous inspirent. Parmi eux, Chicot, le célèbre bouffon, qui prend la place du roi. C'est en lui que Dumas s'est reconnu. N'a-t-il pas tiré ce personnage entièrement de son imagination ? Mais sa véracité lui permet d'évoluer avec aisance au milieu des personnages historiques dont il lie les destins. Dumas ayant achevé son roman à la veille de la révolution de 1848, Chicot incarne par avance la bouffonnerie de l'histoire.

Alexandre Dumas

Les Quarante-Cinq Tome II

DEUXIÈME PARTIE

XXXII Messieurs les bourgeois de Paris

M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si peu, partit de l'hôtel de Guise par une porte de derrière, et tout botté, à cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre, avec trois gentilshommes.

M. d'Épernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.

M. de Loignac, prévenu de son côté, avait fait donner un second avis aux quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il était convenu, dans les antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.

Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, reçu une mission particulière, ne se trouvait point parmi ses compagnons.

Mais comme la suite de M. de Mayenne n'était de nature à inspirer aucune crainte, la seconde compagnie reçut l'autorisation de rentrer à la caserne.

M. de Mayenne, introduit près de Sa Majesté, lui fit avec respect une visite que le roi accueillit avec affection.

– Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voilà donc venu visiter Paris?

– Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes frères et au mien, rappeler à Votre Majesté qu'elle n'a pas de plus fidèles sujets que nous.

– Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'à part le plaisir que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vérité, vous épargner ce petit voyage.

Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.

– Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne fût altérée par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis quelque temps.

– Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si dangereux aux plus intimes.

– Comment! demanda Mayenne un peu déconcerté, Votre Majesté n'aurait rien ouï dire qui nous fût défavorable?

– Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.

– Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'être venu, puisque j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles dispositions; seulement, j'avouerai que ma précipitation aura été inutile.

– Oh! duc, Paris est une bonne ville d'où l'on a toujours quelque service à tirer, fit le roi.

– Oui, sire, mais nous avons nos affaires à Soissons.

– Lesquelles, duc?

– Celles de Votre Majesté, sire.

– C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc à les faire comme vous ayez commencé; je sais apprécier et reconnaître comme il faut la conduite de mes serviteurs.

Le duc se retira en souriant.

Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.

Loignac fît un signe à Ernauton qui dit un mot à son valet et se mit à suivre les quatre cavaliers.

Le valet courut à l'écurie, et Ernauton suivit à pied.

Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscrétion de Perducas de Pincorney avait fait connaître l'arrivée à Paris d'un prince de la maison de Guise. À cette nouvelle, les bons ligueurs avaient commencé à sortir de leurs maisons et à éventer sa trace.

Mayenne n'était pas difficile à reconnaître à ses larges épaules, à sa taille arrondie et à sa barbe en écuelle, comme dit l'Étoile.

On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, là, les mêmes compagnons l'attendaient pour le reprendre à sa sortie et l'accompagner jusqu'aux portes de son hôtel.

En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant:

– Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous compromettre.

Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes lorsqu'il arriva à l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile.

Ce fut une grande facilité donnée à Ernauton de suivre le duc, sans être remarqué.

Au moment où le duc rentrait et où il se retournait pour saluer, dans un des gentilshommes qui saluaient en même temps que lui, il crut reconnaître le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange curiosité à l'endroit du supplice de Salcède.

Presque au même instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une litière fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux s'écarta, et, grâce à un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son page et la dame de la porte Saint-Antoine.

Mayneville et la dame échangèrent quelques mots, la litière disparut sous le porche de l'hôtel; Mayneville suivit la litière, et la porte se referma. Un instant après, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita à rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pût tirer aucun parti de leur rassemblement.

Tout le monde s'éloigna sur cette invitation, à l'exception de dix hommes qui étaient entrés à la suite du duc.

Ernauton s'éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres s'éloignaient, fit semblant de s'éloigner.

Les dix élus qui étaient restés, à l'exclusion de tous autres, étaient les députés de la Ligue, envoyés à M. de Mayenne pour le remercier d'être venu, mais en même temps pour le conjurer de décider son frère à venir.

En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déjà entrevus pendant la soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas d'imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un chef sur lequel on pût compter.

Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exercé trois couvents au maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c'est-à-dire mis en disponibilité un effectif de mille hommes.

Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le peuple du palais. Il pouvait offrir à la fois le conseil et l'action; représenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux cents hoquetons.

Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles et de la rue Saint-Denis.

Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de plus, de l'Université de Paris.

Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espèce formant un contingent de cinq cents hommes.

Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux, catholiques enragés.

Un potier d'étain qui s'appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des faubourgs.

Maître Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.

Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sûre, eut entendu ces révélations et ces offres:

– J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans doute me proposer, je ne le vois pas.

Maître Lachapelle-Marteau s'apprêta aussitôt à faire un discours en trois points; il était fort prolixe, la chose était connue; Mayenne frissonna.

– Faisons vite, dit-il.

Bussy-Leclerc coupa la parole à Marteau.

– Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus forts, et nous voulons en conséquence ce changement: c'est court, clair et précis.

– Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver à ce changement?

– Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il me semble que l'idée de l'Union venant de nos chefs, c'était à nos chefs et non à nous d'indiquer le but.

– Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit être indiqué par ceux qui ont l'honneur d'être vos chefs; mais c'est ici le cas de vous répéter que le général doit être le juge du moment de livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangées, armées et animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le faire.

– Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons déjà eu l'honneur de vous le dire.

– Pressée de quoi, monsieur Crucé? demanda Mayenne.

– Mais d'arriver.

– À quoi?

– À notre but; nous avons notre plan aussi, nous.

– Alors, c'est différent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai plus rien à dire.

– Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?

– Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, à mon frère et à moi.

– C'est probable, monseigneur, qu'il vous agréera.

– Voyons ce plan, alors.

Les ligueurs se regardèrent: deux ou trois firent signe à Lachapelle-Marteau de parler.

Lachapelle-Marteau s'avança et parut solliciter du duc la permission de s'expliquer.

– Dites, fit le duc.

– Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, à Leclerc, à Crucé et à moi; nous l'avons médité, et il est probable que son résultat est certain.

– Au fait, monsieur Marteau, au fait.

– Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de la ville entre elles: le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple, l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.

– C'est vrai, dit le duc.

– Tous ces points sont défendus par des garnisons à demeure, mais peu difficiles à forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre à un coup de main.

– J'admets encore ceci, dit le duc.

– Cependant la ville se trouve en outre défendue, d'abord par le chevalier du guet avec ses archers, lesquels promènent aux endroits en péril la véritable défense de Paris.

Voici ce que nous avons imaginé:

Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge à la Couture-Sainte-Catherine.

Le coup de main peut se faire sans éclat, l'endroit étant désert et écarté.

Mayenne secoua la tête.

– Si désert et si écarté qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu d'éclat.

– Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des archers du chevalier du guet est à nous. Au milieu de la nuit nous irons frapper à la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n'a rien d'étrange: une fois par mois, à peu près, le roi mande cet officier pour des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui expédient le chevalier du guet.

– Qui égorgent, c'est-à-dire?

– Oui, monseigneur. Voilà donc les premiers ordres de défense interceptés. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires peuvent être mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques. Il y a M. le président, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons à la même heure: la Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera comme on aura traité M. le chevalier du guet.

– Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.

– Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d'en finir avec les hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques.

– Tout cela est à merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable château-fort, où veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier du guet; il mettra l'épée à la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa présence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez battre.

– Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre, monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour que sa présence produise sur eux l'effet que vous dites.

– Vous croyez que cela suffira?

– Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.

– Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.

– Oui, mais ils sont à Lagny, et Lagny est à huit lieues de Paris; donc, en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux messagers pour faire la course à cheval, huit heures aux Suisses pour faire la route à pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste à temps pour être arrêtés aux barrières, car, en dix heures, nous serons maîtres de toute la ville.

– Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est égorgé, les politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les obstacles sont renversés, enfin: vous avez arrêté sans doute ce que vous feriez alors?

– Nous faisons un gouvernement d'honnêtes gens que nous sommes, dit Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons rien de plus. Un peu d'ambition peut-être fera désirer à quelques-uns d'entre nous d'être dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voilà tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.

– Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous êtes honnêtes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun mélange.

– Oh! non, non! s'écrièrent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.

– À merveille! dit le duc, voilà parler. Maintenant, voyons: ça, monsieur le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais peuple dans l'Île-de-France?

Nicolas Poulain, qui ne s'était pas mis une seule fois en avant, s'avança comme malgré lui.

– Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.

– Pouvez-vous nous donner à peu près le chiffre de cette populace?

– Oui, à peu près.

– Estimez donc, maître Poulain.

Poulain se mit à compter sur ses doigts.

– Voleurs, trois à quatre mille;

Oisifs et mendiants, deux mille à deux mille cinq cents;

Larrons d'occasion, quinze cents à deux mille;

Assassins, quatre à cinq cents.

– Bon! voilà, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins de sac et de corde. À quelle religion appartiennent ces gens-là?

– Plaît-il, monseigneur? interrogea Poulain.

– Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.

Poulain se mit à rire.

– Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d'une seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophète.

– Bien, voilà pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois, ligueurs, politiques zélés, ou navarrais?

– Ils sont bandits et pillards.

– Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre ces gens pour alliés.

– Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c'est bien ce qui me contrarie.

– Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandèrent avec surprise quelques membres de la députation.

– Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-là qui n'ont pas d'opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant qu'il n'y a plus à Paris de magistrats, plus de force publique, plus de royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront à piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons pendant que vous occuperez le Louvre: tantôt ils se mettront avec les Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu'ils seront toujours les plus forts.

– Diable, firent les députés en se regardant entre eux.

– Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas, messieurs? dit le duc. Quant à moi, je m'en occupe fort, et je chercherai un moyen de parer à cet inconvénient, car votre intérêt avant le nôtre, c'est la devise de mon frère et la mienne.

Les députés firent entendre un murmure d'approbation.

– Messieurs, maintenant permettez à un homme qui a fait vingt-quatre lieues à cheval dans sa nuit et dans sa journée, d'aller dormir quelques heures; il n'y a pas péril dans la demeure, quant à présent du moins, tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut-être?

– Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.

– Très bien.

– Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion…

– Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit Mayenne; demain peut-être, après-demain au plus tard.

Et prenant effectivement congé d'eux, il les laissa tout étourdis de cette prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n'avaient pas même songé.

Mais à peine avait-il disparu qu'une porte cachée dans la tapisserie s'ouvrit et qu'une femme s'élança dans la salle.

– La duchesse! s'écrièrent les députés.

– Oui, messieurs! s'écria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras, même!

Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en même temps craignaient son enthousiasme, s'empressèrent autour d'elle.

– Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les Hébreux, Judith seule l'a fait; espérez, moi aussi, j'ai mon plan.

Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants baisèrent, elle sortit par la porte qui avait déjà donné passage à Mayenne.

– Tudieu! s'écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en suivant la duchesse, je crois décidément que voilà l'homme de la famille.

– Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur son front à la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien être hors de tout ceci.

XXXIII Frère Borromée

Il était dix heures du soir à peu près: MM. les députés s'en retournaient assez contrits, et à chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs maisons particulières, ils se quittaient en échangeant leurs civilités.

Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le dernier, réfléchissant profondément à la situation perplexe qui lui avait fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de notre dernier chapitre.

En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulièrement pour lui, fertile en événements.

Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre, et se disant que si l'Ombre avait jugé à propos de le pousser à une dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait jamais de n'avoir pas révélé le plan de manœuvre si naïvement développé par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.

Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-Réal, espèce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé à celui dans lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu'aux genoux.

Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans cette rue.

Nicolas Poulain espérait que l'humilité monacale lui céderait le haut pavé, à lui homme d'épée; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un cerf au lancer; il courait si fort qu'il eût renversé une muraille, et Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n'être point renversé.

Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons, l'évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient passer tous deux, qui tiennent à ne pas s'embrasser, et qui se trouvent toujours ramenés dans les bras l'un de l'autre.

Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que l'homme d'épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la muraille.

Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se reconnurent.

– Frère Borromée! dit Poulain.

– Maître Nicolas Poulain! s'écria le moine.

– Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien.

– Très mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile à calmer que le laïque, car vous m'avez mis en retard et j'étais fort pressé.

– Diable d'homme que vous êtes! répliqua Poulain; toujours belliqueux comme un Romain! Mais où diable courez-vous à cette heure avec tant de hâte? est-ce que le prieuré brûle?

– Non pas; mais j'étais allé chez madame la duchesse pour parler à Mayneville.

– Chez quelle duchesse?

– Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler à Mayneville, dit Borromée, qui d'abord avait cru pouvoir répondre catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas être trop communicatif avec le curieux.

– Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de Montpensier?

– Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse spécieuse; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de devenir son directeur; il avait accepté, mais un scrupule de conscience l'a pris, et il refuse. L'entrevue était fixée à demain: je dois donc, de la part de dom Modeste Gorenflot, dire à la duchesse qu'elle ne compte plus sur lui.

– Très bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du côté de l'hôtel de Guise, mon très cher frère; je dirai même plus, c'est que vous lui tournez parfaitement le dos.

– C'est vrai, reprit frère Borromée, puisque j'en viens.

– Mais où allez-vous alors?

– On m'a dit, à l'hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite à M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé à l'hôtel Saint-Denis.

– Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est à l'hôtel Saint-Denis, et la duchesse est près du duc; mais, compère, à quoi bon, je vous prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trésorier qu'on envoie faire les commissions du couvent.

– Auprès d'une princesse, pourquoi pas?

– Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux confessions de madame la duchesse de Montpensier.

– À quoi donc croirais-je?

– Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieuré au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde! vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-être beaucoup trop.

– Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose. Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus madame la duchesse.

– Vous la trouverez toujours chez elle où elle reviendra et où vous auriez pu l'attendre.

– Ah! dame! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M. le duc.

– Allons donc.

– Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.

– Voilà qui est parlé. Maintenant que je sais à qui vous avez affaire, je vous laisse; adieu, et bonne chance.

Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui étaient adressés, un leste bonsoir à Nicolas Poulain, et s'élança dans la voie ouverte. – Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau, se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaçait peu à peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui se passe? est-ce que je prendrais goût par hasard au métier que je suis condamné à faire? fi donc!

Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.

Pendant ce temps Borromée continuait sa course, à laquelle il imprimait une vitesse qui lui donnait l'espérance de rattraper le temps perdu.

Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans doute, pour être bien informé, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir détailler à maître Nicolas Poulain.

Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant à l'hôtel Saint-Denis, au moment où le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M. de Mayenne allait congédier sa sœur pour être libre d'aller rendre visite à cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait à se plaindre.

Le frère et la sœur, après plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants.

Le roi n'avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile à attaquer.

L'important était d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis que le roi abandonnait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre. De ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, était le seul à craindre; quant à Henri de Navarre, on le savait par des espions bien renseignés, il ne s'occupait que de faire l'amour à ses trois ou quatre maîtresses.

– Paris était préparé, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés: cette rupture, avec le caractère inconstant de Henri, ne pouvait pas tarder à avoir lieu.

Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. – Moi, disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes répandus dans tous les quartiers de Paris pour soulever Paris après ce coup que je médite; j'ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien.

Ils en étaient là, l'un de son dialogue, l'autre de ses apartés, lorsque Mayneville entra tout à coup, annonçant que Borromée voulait parler à M. le duc.

– Borromée! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?

– C'est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m'envoyâtes de Nancy, quand je demandai à Votre Altesse un homme d'action et un homme d'esprit.

– Je me rappelle! je vous répondis que j'avais les deux en un seul, et je vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s'appelle-t-il Borromée?

– Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromée, et est jacobin.

– Borroville, jacobin!

– Oui, monseigneur.

– Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a reconnu sous le froc.

– Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe à Mayneville. Vous le saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et, en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frère Borromée, comme il vous plaira.

– Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiète, dit madame de Montpensier.

– Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.

– Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.

Quant au duc, il flottait entre le désir d'entendre le messager et la crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse.

Il regardait à la porte et à l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge sonna onze heures.

– Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empêcher de rire, malgré un peu de mauvaise humeur, comme vous voilà déguisé, mon ami! – Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal à mon aise sous cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M. de Guise le père.

– Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-là, Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie. – Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas, puisque j'y suis pour son service. – Bien, merci, capitaine; et maintenant, voyons, qu'avez-vous à nous dire si tard?

– Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car j'avais tout le prieuré sur les bras.

– Eh bien! maintenant parlez.

– Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours à M. le duc d'Anjou.

– Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-là; voilà trois ans qu'on nous la chante.

– Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme sûre. – Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tête pareil à celui d'un cheval qui se cabre, comme sûre? – Aujourd'hui même, c'est-à-dire la nuit dernière, à deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen. Il prend la mer à Dieppe et porte à Anvers trois mille hommes. – Oh! oh! fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?

– Un homme qui lui-même part pour la Navarre, monseigneur.

– Pour la Navarre! chez Henri?

– Oui, monseigneur.

– Et de la part de qui va-t-il chez Henri?

– De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une lettre du roi.

– Quel est cet homme?

– Il s'appelle Robert Briquet.

– Après?

– C'est un grand ami de dom Gorenflot.

– Un grand ami de dom Gorenflot?

– Ils se tutoient. – Ambassadeur du roi?

– Ceci, j'en suis assuré; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une lettre de créance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.

– Et ce moine?

– C'est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-là même que vous avez remarqué, madame la duchesse.

– Et il ne vous a pas communiqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit! – Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au messager par des gens à lui.

– Il faut avoir cette lettre, morbleu!

– Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.

– Comment n'avez-vous point songé à cela? dit Mayneville.

– J'y avais si bien pensé que j'avais voulu adjoindre au messager un de mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est défié et l'a renvoyé.

– Il fallait y aller vous-même.

– Impossible.

– Pourquoi cela?

– Il me connaît.

– Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espère?

– Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'œil fort embarrassant.

– Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.

– Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et taciturne.

– Ah! ah! et maniant l'épée?

– Comme celui qui l'a inventée, monseigneur.

– Figure longue?

– Monseigneur, il a toutes les figures.

– Ami du prieur?

– Du temps qu'il était simple moine.

– Oh! j'ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je m'éclaircirai.

– Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-là doit marcher rondement.

– Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, où est mon frère.

– Mais le prieuré, monseigneur?

– Êtes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire à dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire croire?

– Vous direz à M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de la mission de M. de Joyeuse.

– Oui, monseigneur.

– Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.

– Je l'oublie si peu que je m'en charge, répondit Mayenne. Qu'on me selle un cheval frais, Mayneville.

Puis il ajouta tout bas:

– Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!

XXXIV Chicot latiniste

Après le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché d'un pas rapide.

Mais aussi, dès qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le privilège de voir par derrière et qui ne voyait plus ni Ernauton ni Sainte-Maline, Chicot s'arrêta au point culminant de la butte, interrogea l'horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la rivière, tout enfin, jusqu'aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derrière les grands ormes du chemin, et sûr de n'avoir aperçu personne qui le gênât ou l'espionnât, il s'assit au revers d'un fossé, le dos appuyé contre un arbre et commença ce qu'il appelait son examen de conscience.

Il avait deux bourses d'argent, car il s'était aperçu que le sachet remis par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets arrondis et roulants qui ressemblaient fort à de l'or ou à de l'argent monnayé.

Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé dessus, l'autre brodé dessous.

– C'est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c'est charmant de la part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus généreux et plus stupide!

Décidément, jamais je ne ferai rien de lui.

Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'étonne, c'est que ce bon et excellent roi n'ait pas du même coup fait broder sur la même bourse la lettre qu'il m'envoie porter à son beau-frère, et mon reçu. Pourquoi nous gêner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui: politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce pauvre Chicot, comme on a déjà fait du courrier que ce même Henri envoyait à Rome à M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voilà tout; et les amis sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en être prodigue.

Que Dieu choisit mal quand il choisit!

Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous examinerons la lettre après: cent écus! juste la même somme que j'ai empruntée à Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voilà un petit paquet… de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est délicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vérité, n'étaient les chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui enverrais un gros baiser.

Maintenant cette bourse-là me gêne; il me semble que les oiseaux, en passant au-dessus de ma tête, me prennent pour un émissaire royal et vont se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants.

Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux écus:

– Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous venez du même pays.

Puis, tirant à son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et le lança, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait au-dessous du pont.

L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprèrent la calme surface, et allèrent, en s'élargissant, se briser contre ses bords.

– Voilà pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.

Et il prit la lettre qu'il avait posée à terre pour lancer la bourse plus facilement dans la rivière.

Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois.

Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d'un pas aussi fier que si, au lieu de bois, il eût porté des reliques.

Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les laissa passer.

Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l'enveloppe et en brisa le sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s'il se fût agi d'une simple lettre de procureur.

Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.

– Maintenant, dit Chicot, voyons le style.

Et il déploya la lettre et lut:

«Notre très cher frère, cet amour profond que vous portait notre très cher frère et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voûtes du Louvre et me tient au cœur opiniâtrement.»

Chicot salua.

«Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous entretenir d'objets tristes et fâcheux; mais vous êtes fort dans la fortune contraire; aussi je n'hésite plus à vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'à des amis vaillants et éprouvés.»

Chicot interrompit et salua de nouveau.

«D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intérêt royal à vous persuader cet intérêt: c'est l'honneur de mon nom et du vôtre, mon frère.

Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés d'ennemis. Chicot vous l'expliquera.»

– Chicotus explicabit! dit Chicot, ou plutôt evolvet, ce qui est infiniment plus élégant.

«Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets quotidiens de scandale à votre cour. À Dieu ne plaise que je regarde en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme, qu'à mon grand regret je nomme ma sœur, devrait avoir ce souci pour vous en mon lieu et place… ce qu'elle ne fait.»

– Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: Quaeque omittit facere. C'est dur.

«Je vous engage donc à veiller, mon frère, à ce que les intelligences de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis communs, n'apportent honte et dommage à la maison de Bourbon. Faites un bon exemple aussitôt que vous serez sûr du fait, et assurez-vous du fait aussitôt que vous aurez ouï Chicot expliquant ma lettre.»

– Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem.

Poursuivons, dit Chicot.

«Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de votre héritage, mon frère, point précieux auquel Dieu m'interdit de songer; car, hélas! moi, je suis condamné d'avance à ne pas revivre dans ma postérité.

Les deux complices que, comme frère et comme roi, je vous dénonce, s'assemblent la plupart du temps en un petit château qu'on appelle Loignac. Ils choisissent le prétexte d'une chasse; ce château est en outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont point étrangers; car vous savez, à n'en pas douter, mon cher Henri, de quel étrange amour ma sœur a poursuivi Henri de Guise et mon propre frère, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-même, et qu'il s'appelait, lui, duc d'Alençon.»

– Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et germanum meum, etc.

«Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prêt d'ailleurs à vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de Chicot, que je vous envoie.»

– Age, auctore Chicoto. Bon! me voilà conseiller du royaume de Navarre.

«Votre affectionné, etc., etc.»

Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tête entre ses deux mains.

– Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans un pire.

En vérité, j'aime mieux Mayenne.

Et cependant, à part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri de la pâte qui sert d'ordinaire à faire les maris, cette lettre le brouille du même coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et même avec l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, à Pau, il faut qu'il ait quelque espion là-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.

D'un autre côté, cette lettre va m'attirer force désagréments si je rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez curieux pour chercher à savoir ce que l'on m'envoie faire en Béarn.

Or, je serais bien imprévoyant si je ne m'attendais point à la rencontre de quelqu'un de ces curieux-là.

Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque chose.

Deuxième point.

Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu'il a demandé une mission près du roi Henri?

La tranquillité était son but.

Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.

Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui l'empêcheront d'atteindre l'âge heureux de quatre-vingts ans.

Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.

Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.

Non, car il faut réciprocité en toute chose; c'est la devise de Chicot.

Chicot poursuivra donc son voyage.

Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses précautions. En conséquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue Chicot, on ne fasse tort qu'à lui.

Chicot va donc mettre la dernière main à ce qu'il a commencé, c'est-à-dire qu'il va traduire d'un bout à l'autre cette belle épître en latin, et se l'incruster dans la mémoire où déjà elle est gravée aux deux tiers; puis il achètera un cheval, parce que réellement, de Juvisy à Pau, il faut mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.

Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que ces petits morceaux s'en aillent, réduits à l'état d'atomes, les uns dans l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confié à la terre, notre mère commune, dans le sein de laquelle tout retourne, même les sottises des rois.

Quand Chicot aura fini ce qu'il commence…

Et Chicot s'interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisième tiers disparut dans un trou creusé à cet effet avec un instrument qui n'était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer l'un et l'autre, et que Chicot portait à sa ceinture.

Lorsqu'il eut fini cette opération il continua:

– Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses, et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnête estomac qu'il est.

En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thème latin que nous avons décidé de faire; je crois que nous allons composer un assez joli morceau.

Tout à coup Chicot s'arrêta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.

Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il avait déjà fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eût fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n'était plus latin, mais grec.

Quant à Margarita, il n'y pensait point; la traduction, à son avis, n'eût point été exacte.

Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne, conduisit Chicot jusqu'à Corbeil, ville agréable, où le hardi messager regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes les alentours de la cathédrale.

Nous ne décrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de peindre le cheval qu'il acheta dans l'écurie de l'hôtelier; ce serait nous imposer une tâche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience était moins grande, la matière de près d'un volume.

XXXV Les quatre vents

Chicot, avec son petit cheval qui devait être un bien fort cheval pour porter un si grand personnage; Chicot, après avoir couché à Fontainebleau, fit le lendemain un coude à droite, jusqu'à un petit village nommé Orgeval. Il eût bien voulu faire ce jour-là quelques lieues encore, car il paraissait désireux de s'éloigner de Paris; mais sa monture commençait de butter si fréquemment et si bas, qu'il jugea qu'il était urgent de s'arrêter.

D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercés, n'avaient réussi à rien apercevoir tout le long de la route.

Hommes, chariots et barrières lui avaient paru parfaitement inoffensifs.

Mais Chicot, en sûreté, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela en sécurité; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.

Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec grand soin toute la maison.

On montra à Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrées; mais, à l'avis de Chicot, non seulement ces chambres avaient trop de portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.

L'hôte venait de faire réparer un grand cabinet sans autre issue qu'une porte sur l'escalier; cette porte était armée de verrous formidables à l'intérieur.

Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il préféra du premier coup à ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait montrées.

Il fit jouer les verrous dans leurs gâches, et satisfait de leur jeu solide et facile à la fois, il soupa chez lui, défendit qu'on enlevât la table, sous prétexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la nuit, soupa, se déshabilla, plaça ses habits sur une chaise et se coucha.

Mais avant de se coucher, pour plus grande précaution, il tira de ses habits la bourse ou plutôt le sac d'écus, et le plaça sous son chevet avec sa bonne épée.

Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.

La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses deux bras, et la plaça en face de l'issue qu'elle boucha hermétiquement.

Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une armoire, et une table.

L'hôtellerie avait paru à Chicot à peu près inhabitée. L'hôte avait une figure candide; il faisait ce jour-là un vent à décorner des bœufs, et l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui deviennent, au dire de Lucrèce, un bruit si doux et si hospitalier pour le voyageur bien clos et bien couvert, étendu dans un bon lit.

Chicot, après tous ses préparatifs de défense, se plongea délicieusement dans le sien. Il faut le dire, ce lit était moelleux et constitué de façon à garantir un homme de toutes les inquiétudes, vinssent-elles des hommes, vinssent-elles des choses.

En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une courtine, épaisse comme un édredon, chatouillait d'une douce chaleur les membres du voyageur endormi.

Chicot avait soupé comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-à-dire modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilaté comme il convient, envoyait à tout l'organisme cette sensation de bien-être que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe, suppléant du cœur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnêtes gens.

Chicot était éclairé par une lampe qu'il avait posée sur le rebord de la table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu pour s'endormir, un livre très curieux et fort nouveau qui venait de paraître, et qui était l'œuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on appelait Montagne ou Montaigne.

Ce livre avait été imprimé à Bordeaux même en 1581; il contenait les deux premières parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitulé les Essais. Ce livre était assez amusant pour qu'un homme le lût et le relût pendant le jour. Mais il avait en même temps l'avantage d'être assez ennuyeux pour ne point empêcher de dormir un homme qui a fait quinze lieues à cheval et qui a bu sa bouteille de vin généreux à souper.

Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur. Le cardinal du Perron l'avait surnommé le bréviaire des honnêtes gens; et Chicot, capable en tout point d'apprécier le goût et l'esprit du cardinal, Chicot, disons-nous, prenait volontiers les Essais du maire de Bordeaux pour bréviaire.

Cependant il arriva qu'en lisant son huitième chapitre, il s'endormit profondément.

La lampe brûlait toujours; la porte, renforcée de l'armoire et de la table, était toujours fermée; l'épée était toujours au chevet avec les écus. Saint Michel Archange eût dormi comme Chicot, sans songer à Satan, même lorsqu'il eût su le lion rugissant de l'autre côté de cette porte et à l'envers de ses verrous.

Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent gigantesque glissaient avec des mélodies effrayantes sous la porte, et secouaient les airs d'une façon bizarre; le vent est la plus parfaite imitation ou plutôt la plus complète raillerie de la voix humaine: tantôt il glapit comme un enfant qui pleure, tantôt il imite, dans ses grondements, la grosse colère d'un mari qui se querelle avec sa femme.

Chicot se connaissait en tempête; au bout d'une heure, tout ce fracas était devenu pour lui un élément de tranquillité; il luttait contre toutes les intempéries de la saison.

Contre le froid, avec sa courtine;

Contre le vent, avec ses ronflements.

Cependant, tout en dormant, il semblait à Chicot que la tempête grossissait et surtout se rapprochait d'une façon insolite.

Tout à coup, une rafale d'une force invincible ébranle la porte, fait sauter gâches et verrous, pousse l'armoire qui perd son équilibre et tombe sur la lampe qu'elle éteint et sur la table qu'elle écrase.

Chicot avait la faculté, tout en dormant bien, de s'éveiller vite et avec toute sa présence d'esprit; cette présence d'esprit lui indiqua qu'il valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et aguerries se portèrent rapidement à gauche sur le sac d'écus, à droite sur la poignée de son épée.

Chicot ouvrit de grands yeux.

Nuit profonde.

Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit était littéralement déchirée par le combat des quatre vents qui se disputaient toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'écraser de plus en plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en se cramponnant aux autres meubles.

Il semble à Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont entrés chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire à Eurus, à Notus, à Aquilo et à Boréas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs gros pieds.

Résigné, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils d'Oïlée, après une de ses grandes fureurs que raconte Homère.

Seulement il tient la pointe de sa longue épée en arrêt et du côté du vent, ou plutôt des vents, afin que si les mythologiques personnages s'approchent inconsidérément de lui, ils s'embrochent tout seuls, dût-il résulter ce qui résulta de la blessure faite par Diomède à Vénus.

Seulement, après quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait jamais déchiré l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de répit que lui donne la tempête pour dominer de sa voix les éléments déchaînés et les meubles livrés à des colloques trop bruyants pour être tout à fait naturels.

Chicot crie et vocifère: Au secours!

Enfin, Chicot fait tant de bruit à lui tout seul, que les éléments se calment, comme si Neptune en personne avait prononcé le fameux Quos ego, et qu'après six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boréas, Aquilo semblent battre en retraite, l'hôte reparaît avec une lanterne et vient éclairer le drame.

La scène sur laquelle il venait de se jouer présentait un aspect déplorable, et qui ressemblait fort à celui d'un champ de bataille. La grande armoire, renversée sur la table broyée, démasquait la porte sans gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une voile de navire; les trois ou quatre chaises qui complétaient l'ameublement avaient le dos renversé et les pieds en l'air; enfin les faïences qui garnissaient la table gisaient éclopées et étoilées sur les dalles.

– Mais c'est donc ici l'enfer! s'écria Chicot en reconnaissant son hôte à la lueur de sa lanterne.

– Oh! monsieur, s'écria l'hôte en apercevant l'affreux dégât qui venait d'être consommé, oh! monsieur, qu'est-il donc arrivé?

Et il leva les mains et par conséquent sa lanterne au ciel.

Combien y a-t-il de démons logés chez vous, dites-moi, mon ami? hurla Chicot.

– Oh! Jésus! quel temps! répondit l'hôte avec le même geste pathétique.

– Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je préfère la plaine.

Et Chicot se dégagea de la ruelle du lit, et apparut, l'épée à la main, dans l'espace demeuré libre entre le pied du lit et la muraille.

– Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hôte.

– Et mes habits! s'écria Chicot: où sont-ils, mes habits qui étaient sur cette chaise?

– Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hôte avec naïveté; mais s'ils y étaient, ils doivent y être encore.

– Comment! s'ils y étaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot, que je sois venu hier dans le costume où vous me voyez?

Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa légère tunique.

– Mon Dieu! monsieur, répondit l'hôte assez embarrassé de répondre à un pareil argument, je sais bien que vous étiez vêtu.

– C'est heureux que vous en conveniez.

– Mais…

– Mais quoi?

– Le vent a tout ouvert, tout dispersé.

– Ah! c'est une raison.

– Vous voyez bien, fit vivement l'hôte.

– Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent entre quelque part, et il faut qu'il soit entré ici, n'est-ce pas, pour y faire le désordre que j'y vois?

– Sans aucun doute.

– Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors?

– Oui, certes, monsieur.

– Vous ne le contestez pas?

– Non, ce serait folie.

– Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais où.

– Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe ou semble exister.

– Compère, dît Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son œil investigateur, compère, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me trouver ici?

– Plaît-il, monsieur?

– Je vous demande d'où vient le vent?

– Du nord, monsieur, du nord.

– Eh bien! il a marché dans la boue, car voici ses souliers imprimés sur le carreau.

Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes récentes d'une chaussure boueuse. L'hôte pâlit.

– Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges, pénètrent dans les chambres en enfonçant les portes, et se retirent en volant les habits des voyageurs.

L'hôte recula de deux pas, afin de se dégager de tous ces meubles renversés, et de se retrouver à l'entrée du corridor.

Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assurée:

– Pourquoi m'appeler voleur? dit-il.

– Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda Chicot: je vous trouve tout changé.

– Je change, parce que vous m'insultez.

– Moi!

– Sans doute, vous m'appelez voleur, répliqua l'hôte sur un ton encore plus élevé, et ressemblant fort à de la menace.

– Mais je vous appelle voleur parce que vous êtes responsable de mes effets, il me semble, et que mes effets ont été volés; vous ne le nierez pas?

Et ce fut Chicot qui, à son tour, comme un maître d'armes qui tâte son adversaire, fit un geste de menace.

– Holà! cria l'hôte, holà! venez à moi, vous autres!

À cet appel, quatre hommes armés de bâtons, parurent dans l'escalier.

– Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boréas, dit Chicot, ventre de biche! puisque l'occasion s'en présente, je veux priver la terre du vent du Nord; c'est un service à rendre à l'humanité; il y aura printemps éternel.

Et il détacha un si rude coup de sa longue épée dans la direction de l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la légèreté d'un véritable fils d'Éole, n'eût point fait un bond en arrière, il était percé d'outre en outre.

Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et par conséquent, ne pouvait voir derrière lui, il tomba sur le rebord de la dernière marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son centre de gravité, il dégringola à grand bruit.

Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par l'orifice ouvert devant eux ou plutôt derrière eux, avec la rapidité de fantômes qui s'abîment dans une trappe.

Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses compagnons opéraient leur descente, de dire quelques mots à l'oreille de l'hôte.

– C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos habits.

– Eh bien, voilà tout ce que je demande.

– Et l'on va vous les apporter.

– À la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me semble.

On apporta en effet les habits, mais visiblement détériorés.

– Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables de vents, va! mais enfin, réparation d'honneur. Comment pouvais-je vous soupçonner? vous avez une si honnête figure.

L'hôte sourit avec aménité.

– Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je présume?

– Non, merci, non, j'ai dormi assez.

– Qu'allez-vous donc faire?

– Vous allez me prêter votre lanterne, s'il vous plaît, et je continuerai ma lecture, répliqua Chicot, avec le même agrément.

L'hôte ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne à Chicot et se retira.

Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit.

La nuit fut calme; le vent s'était éteint, comme si l'épée de Chicot avait pénétré dans l'outre qui l'entretenait.

Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dépense et partit en disant:

– Nous verrons ce soir.

XXVI Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva

Chicot passa toute sa matinée à s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la patience que nous avons dits pendant cette nuit d'épreuves.

– Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au même piège; il est donc à peu près certain qu'on va inventer aujourd'hui une diablerie nouvelle à mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes.

Le résultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit pendant toute la journée une marche que Xénophon n'eût pas trouvée indigne d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille.

Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de point d'observation ou de fortification naturelle.

Il avait même conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du moins défensives.

En effet, quatre gros marchands épiciers de Paris, qui s'en allaient commander à Orléans leurs confitures de cotignac, et à Limoges leurs fruits secs, daignèrent agréer la société de Chicot, lequel s'annonça pour un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui après ses affaires faites. Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque l'absence de cet accent lui était particulièrement nécessaire, il n'inspira aucune défiance à ses compagnons de voyage.

Cette armée se composait donc de cinq maîtres et de quatre commis épiciers: elle n'était pas plus méprisable quant à l'esprit que quant au nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue dans les mœurs de l'épicerie parisienne.

Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout seul.

Chicot n'eut plus peur du tout, du moment où il se trouva avec quatre poltrons; il dédaigna même de se retourner dès lors, comme il faisait auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre.

Il résulta de là qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup, et en faisant force bravades, la ville désignée pour le souper et le coucher de la troupe.

On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre.

Chicot n'avait épargné, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui entretenaient sa verve: on avait fait bon marché entre commerçants, c'est-à-dire entre gens libres, de Sa Majesté le roi de France et de toutes les autres majestés, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou d'autres lieux.

Or, Chicot s'alla coucher après avoir donné, pour le lendemain, rendez-vous à ses quatre épiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement conduit à sa chambre.

Maître Chicot se trouvait donc gardé comme un prince, dans son corridor, par les quatre voyageurs dont les quatre cellules précédaient la sienne, sise au bout du couloir, et par conséquent inexpugnable, grâce aux alliances intermédiaires.

En effet, comme à cette époque les routes étaient peu sûres, même pour ceux qui n'étaient chargés que de leurs propres affaires, chacun s'était assuré de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait pas raconté ses mésaventures de la nuit précédente, avait poussé, on le comprend, à la rédaction de cet article du traité qui avait au reste été adopté à l'unanimité.

Chicot pouvait donc, sans manquer à sa prudence accoutumée, se coucher et s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de prudence, visité minutieusement la chambre, poussé les verrous de sa porte et fermé les volets de sa fenêtre, la seule qu'il y eût dans l'appartement; il va sans dire qu'il avait sondé la muraille du poing, et que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva, pendant son premier sommeil, un événement que le sphinx lui-même, ce devin par excellence, n'aurait jamais pu prévoir: c'est que le diable était en train de se mêler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin que tous les sphinx du monde.

Vers neuf heures et demie, un coup fut frappé timidement à la porte des commis épiciers logés tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au-dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez mauvaise humeur, et se trouva nez à nez avec l'hôte.

– Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous vous êtes couchés tout habillés; je veux vous rendre un grand service. Vos maîtres se sont fort échauffés à table en parlant politique. Il paraît qu'un échevin de la ville les a entendus et a rapporté leurs propos au maire; or, notre ville se pique d'être fidèle; le maire vient d'envoyer le guet qui a saisi vos patrons et les a conduits à l'Hôtel-de-Ville pour s'expliquer. La prison est bien près de l'Hôtel-de-Ville, mes garçons, gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront toujours bien.

Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilèrent dans l'escalier, sautèrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le chemin de Paris, après avoir chargé l'hôte d'avertir leurs maîtres de leur départ et de la direction adoptée, s'il arrivait que leurs maîtres revinssent à l'hôtellerie.

Cela fait, et ayant vu disparaître les quatre garçons au coin de la rue, l'hôte s'en alla heurter, avec la même précaution, à la première porte du corridor.

Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor:

– Qui va là?

– Silence, malheureux! répondit l'hôte: venez auprès de la porte, et marchez sur la pointe des pieds.

Le marchand obéit; mais comme c'était un homme prudent, tout en collant son oreille à la porte, il n'ouvrit pas et demanda:

– Qui êtes-vous?

– Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hôte?

– C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il?

– Il y a que vous avez à table un peu librement parlé du roi, et que le maire en a été informé par quelque espion, en sorte que le guet est venu. Heureusement que j'ai eu l'idée d'indiquer la chambre de vos commis, de sorte qu'il est occupé à arrêter là-haut vos commis au lieu de vous arrêter vous-mêmes ici.

– Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand.

– La simple et pure vérité! Hâtez-vous de vous sauver, tandis que l'escalier est encore libre…

– Mais, mes compagnons?

– Oh! vous n'aurez pas le temps de les prévenir.

– Pauvres gens!

– Et le marchand s'habilla en toute hâte.

Pendant ce temps l'hôte, comme frappé d'une inspiration subite, cogna du doigt la cloison qui séparait le premier marchand du second.

Le second, réveillé par les mêmes paroles et la même fable, ouvrit doucement sa porte; le troisième, réveillé comme le second, appela le quatrième; et tous quatre alors, légers comme une volée d'hirondelles, disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des orteils.

– Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber; il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare à lui, car l'hôte n'a pas eu le temps de le prévenir comme nous!

En effet, maître Chicot, comme on le comprend, n'avait été prévenu de rien.

Au moment même où les marchands s'enfuyaient en le recommandant à Dieu, il dormait du plus profond sommeil.

L'hôte s'en assura en écoutant à la porte; puis il descendit dans la salle basse dont la porte soigneusement fermée s'ouvrit à son signal.

Il ôta son bonnet et entra.

La salle était occupée par six hommes armés dont l'un paraissait avoir le droit de commander aux autres.

– Eh bien? dit ce dernier.

– Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obéi en tout point.

– Votre auberge est déserte?

– Absolument.

– La personne que nous vous avons désignée n'a pas été prévenue ni réveillée?

– Ni prévenue, ni réveillée.

– Monsieur l'hôtelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez quelle cause nous servons, car vous êtes vous-même défenseur de cette cause?

– Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifié, pour obéir à mon serment, l'argent que mes hôtes eussent dépensé chez moi; mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens à la défense de la sainte religion catholique.

– Et ma vie!… vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altière.

– Mon Dieu! s'écria l'hôte en joignant les mains, est-ce qu'on me demande ma vie? j'ai femme et enfants!

– On ne vous la demandera que si vous n'obéissez point aveuglément à ce qui vous sera recommandé.

– Oh! j'obéirai, soyez tranquille.

– En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dût votre maison brûler et s'écrouler sur votre tête. Vous voyez que votre rôle n'est pas difficile.

– Hélas! hélas! je suis ruiné, murmura l'hôte.

– On m'a chargé de vous indemniser, dît l'officier; prenez ces trente écus que voici.

– Ma maison estimée trente écus! fit piteusement l'aubergiste.

– Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur que vous êtes… Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous avons là!

L'hôte partit et s'enferma comme un parlementaire prévenu du sac de la ville.

Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armés de se placer sous la fenêtre de Chicot.

Lui-même, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier, comme l'appelaient ses compagnons de voyage, déjà loin de la ville.

– Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague, entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est inutile, étant quatre contre un.

On était arrivé à la porte.

L'officier heurta.

– Qui va là? dit Chicot, réveillé en sursaut.

– Pardieu! dit l'officier, soyons rusé.

Vos amis les épiciers, lesquels ont quelque chose d'important à vous communiquer, dit-il.

– Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes épiciers.

– L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant:

– Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrère.

– Ventre de biche! comme votre épicerie sent la ferraille! dit Chicot

– Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatienté; alors sus! enfoncez la porte!

Chicot courut à la fenêtre, la tira à lui, et vit en bas les deux épées nues.

– Je suis pris! s'écria-t-il.

– Ah! ah! compère, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la fenêtre qui s'ouvrait, tu crains le saut périlleux: tu as raison. Allons, ouvre-nous, ouvre!

– Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du renfort quand vous ferez du bruit.

L'officier éclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds.

Chicot se mît à hurler pour appeler les marchands.

– Imbécile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laissé du secours! Détrompe-toi, tu es bien seul, et par conséquent bien perdu! Allons, fais contre mauvaise fortune bon cœur… Marchez, vous autres!

Et Chicot entendît frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec la force et la régularité de trois béliers.

– Il y a là, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux épées seulement: quinze pieds à sauter, c'est une misère. J'aime mieux les épées que les mousquets.

Et nouant son sac à sa ceinture, il monta sans hésiter sur le rebord de la fenêtre, tenant son épée à la main.

Les deux hommes demeurés en bas tenaient leur lame en l'air.

Mais Chicot avait deviné juste. Jamais un homme, fût-il Goliath, n'attendra la chute d'un homme, fût-il un pygmée, lorsque cet homme peut le tuer en se tuant.

Les soldats changèrent de tactique et se reculèrent, décidés à frapper Chicot lorsqu'il serait tombé.

C'est là que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les pointes et resta accroupi. Au même instant, un des hommes lui détacha un coup de pointe voire qui eût percé une muraille.

Mais Chicot ne se donna même pas la peine de parer. Il reçut le coup en plein thorax; mais, grâce à la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de son ennemi se brisa comme verre.

– Il est cuirassé! dit le soldat.

– Pardieu! répliqua Chicot, qui d'un revers lui avait déjà fendu la tête.

L'autre se mit à crier, ne songeant plus qu'à parer, car Chicot attaquait.

Malheureusement il n'était pas même de la force de Jacques Clément. Chicot l'étendit, à la seconde passe, à côté de son camarade.

En sorte que, la porte enfoncée, l'officier ne vit plus, en regardant par la fenêtre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang.

À cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement.

– C'est un démon! cria l'officier, il est à l'épreuve du fer.

– Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue.

– Malheureux! s'écria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu réveillerais toute la ville: nous le trouverons demain.

– Ah! voilà, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes qu'il eût fallu mettre en bas, et deux en haut seulement.

– Vous êtes un sot! répondit l'officier.

– Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, à lui! grommela ce soldat pour se consoler.

Et il reposa la crosse de son mousquet à terre.

XXXVII Troisième journée de voyage

Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il était à Étampes, c'est-à-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la sauvegarde d'une certaine quantité de magistrats qui, à sa première réquisition, eussent donné cours à la justice et eussent arrêté M. de Guise lui-même.

Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, défendit à ses soldats l'usage des armes bruyantes.

Ce fut par la même raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eût, au premier pas qu'on eût fait sur ses traces, poussé des cris à réveiller toute la ville.

La petite troupe, réduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre, abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant leurs épées auprès d'eux pour qu'on supposât qu'ils s'étaient entretués.

Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs commis.

Puis, comme il supposait bien que ceux à qui il avait eu affaire, voyant leur coup manqué, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il était de bonne guerre à lui d'y rester.

Il y eut plus: après avoir fait un détour et de l'angle d'une rue voisine avoir entendu s'éloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir à l'hôtellerie.

Il y trouva l'hôte qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le laissa seller son cheval dans l'écurie, en le regardant avec le même ébahissement qu'il eût fait pour un fantôme.

Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa dépense, que de son côté l'hôte se garda bien de réclamer.

Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hôtellerie, au milieu de tous les buveurs, lesquels étaient bien loin de se douter que ce grand inconnu, au visage souriant et à l'air gracieux, tout en manquant d'être tué, venait de tuer deux hommes.

Le point du jour le trouva sur la route, en proie à des inquiétudes qui grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient échoué heureusement; une troisième pouvait lui être funeste.

À ce moment il eût composé avec tous les Guisards, quitte à leur conter les bourdes qu'il savait si bien inventer.

Un bouquet de bois lui donnait des appréhensions difficiles à décrire; un fossé lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un peu haute était sur le point de le faire retourner en arrière.

De temps en temps il se promettait, une fois à Orléans, d'envoyer au roi un courrier pour demander de ville en ville une escorte.

Mais comme jusqu'à Orléans la route fut déserte et parfaitement sûre, Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien gênante; d'ailleurs cent fossés, cinquante haies, vingt murs, dix taillis avaient déjà été passés sans que le moindre objet suspect se fût montré sous les branches ou sur les pierres.

Mais, après Orléans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures approchaient, c'est-à-dire le soir. La route était fourrée comme un bois, elle montait comme une échelle; le voyageur, se détachant sur le chemin grisâtre, apparaissait pareil au More d'une cible, à quiconque se fût senti le désir de lui envoyer une balle d'arquebuse.

Tout à coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au roulement que font sur la terre sèche les chevaux qui galopent.

Il se retourna, et au bas de la côte dont il avait atteint la moitié, il vit des cavaliers montant à toute bride.

Il les compta; ils étaient sept.

Quatre avaient des mousquets sur l'épaule.

Le soleil couchant tirait de chaque canon un long éclat d'un rouge de sang.

Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot. Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidité dont le résultat eût été de diminuer ses ressources en cas d'attaque.

Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux arquebusiers la fixité du point de mire.

Ce n'était point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en général, et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manœuvre; car au moment où les cavaliers se trouvaient à cinquante pas de lui, il fut salué par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle tiraient les cavaliers, passèrent droit au-dessus de sa tête.

Chicot s'attendait, comme on l'a vu, à ces quatre coups d'arquebuse; aussi avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il abandonna les rênes et se laissa glisser à bas de son cheval. Il avait eu la précaution de tirer son épée du fourreau, et tenait à la main gauche une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille.

Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle façon que ses jambes fussent des ressorts pliés, mais prêts à se détendre; en même temps, grâce à la position ménagée dans la chute, sa tête se trouvait garantie par le poitrail de son cheval.

Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber Chicot, crut Chicot mort.

– Je vous le disais bien, imbécile, dit en accourant au galop un homme masqué; vous avez tout manqué, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres à la lettre. Cette fois le voici à bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il bouge qu'on l'achève.

– Oui, monsieur, répliqua respectueusement un des hommes de la foule.

Et chacun mit pied à terre, à l'exception d'un soldat qui réunit toutes les brides et garda tous les chevaux.

Chicot n'était pas précisément un homme pieux; mais, dans un pareil moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et qu'avant cinq minutes peut-être le pécheur serait devant son juge.

Il marmotta quelque sombre et fervente prière qui fut certainement entendue là-haut.

Deux hommes s'approchèrent de Chicot; tous deux avaient l'épée à la main.

On voyait bien que Chicot n'était pas mort, à la façon dont il gémissait.

Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait en rien à se défendre, le plus zélé des deux eut l'imprudence de s'approcher à portée de la main gauche; aussitôt la dague poussée comme par un ressort, entra dans sa gorge où la coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En même temps la moitié de l'épée que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du second cavalier qui voulait fuir.

– Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drôle est bien vivant encore.

– Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancèrent des éclairs; et, prompt comme la pensée, il se jeta sur le cavalier chef, lui portant la pointe au masque.

Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé: il se retourna, ouvrit une cuisse d'un large coup d'épée et fut dégagé.

– Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!

– Avant que les arquebuses soient prêtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert les entrailles, brigand, et j'aurai coupé les cordons de ton masque, afin que je sache qui tu es.

– Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix qui fit à Chicot l'effet de descendre du ciel.

C'était la voix d'un beau jeune homme, monté sur un bon cheval noir. Il avait deux pistolets à la main, et criait à Chicot:

– Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.

Chicot obéit.

Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en laissant échapper son épée.

Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants voulaient reprendre les étriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme tira, au milieu de cette mêlée, un second coup de pistolet qui abattit encore un homme.

– Deux à deux, dit Chicot; généreux sauveur, prenez le vôtre, voici le mien.

Et il fondit sur le cavalier masqué, qui, frémissant de rage ou de peur, lui tint tête cependant comme un homme exercé au maniement des armes.

De son côté le jeune homme avait saisi à bras le corps son ennemi, l'avait terrassé sans même mettre l'épée à la main, et le garrottait avec son ceinturon, comme une brebis à l'abattoir.

Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang-froid et par conséquent sa supériorité.

Il poussa rudement son ennemi, qui était doué d'une corpulence assez ample, l'accula au fossé de la route, et, sur une feinte de seconde, lui porta un coup de pointe au milieu des côtes.

L'homme tomba.

Chicot mit le pied sur l'épée du vaincu pour qu'il ne pût la ressaisir, et de son poignard coupant les cordons du masque:

– Monsieur de Mayenne!… dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.

Le duc ne répondit pas; il était évanoui, moitié de la perte de son sang, moitié du poids de la chute.

Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait à faire quelque acte de haute gravité; puis, après la réflexion d'une demi-minute, il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui trancher purement et simplement la tête.

Mais alors il sentit un bras de fer qui étreignait le sien, et entendit une voix qui lui disait:

– Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi à terre.

– Jeune homme, répondit Chicot, vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai: je vous en remercie de tout mon cœur; mais acceptez une petite leçon fort utile en ces temps de dégradation morale où nous vivons. Quand un homme a subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tiré de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse, comme ils eussent fait à un loup enragé, alors, jeune homme, ce vaillant, permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.

Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opération.

Mais cette fois encore le jeune homme l'arrêta.

– Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai là du moins. On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la blessure que vous avez déjà faite.

– Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misérable?

– Ce misérable est M. le duc de Mayenne, prince égal en grandeur à bien des rois.

– Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre… Mais vous, qui êtes-vous?

– Je suis celui qui vous a sauvé la vie, monsieur, répondit froidement le jeune homme.

– Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du roi, voici tantôt trois jours.

– Précisément.

– Alors vous êtes au service du roi, monsieur?

– J'ai cet honneur, répondit le jeune homme en s'inclinant.

– Et, étant au service du roi, vous ménagez M. de Mayenne: mordieu! monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.

– Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi en ce moment.

– Peut-être, fit tristement Chicot, peut-être; mais ce n'est pas le moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?

– Ernauton de Carmainges, monsieur.

– Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne égale en grandeur à tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large, je vous en avertis.

– Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.

– Et le compagnon qui écoute là-bas, qu'en faites-vous?

– Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serré trop fort, à ce que je pense, et il s'est évanoui.

– Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauvé ma vie aujourd'hui, mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.

– Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.

– Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez. D'ailleurs, je répugne à tuer cet homme sans défense, quoique cet homme soit mon plus cruel ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.

Et Chicot serra la main d'Ernauton.

– Il a peut-être raison, se dit-il en s'éloignant pour reprendre son cheval; puis revenant sur ses pas:

– Au fait, dit-il, vous avez là sept bons chevaux: je crois en avoir gagné quatre pour ma part; aidez-moi donc à en choisir… Vous y connaissez-vous?

– Prenez le mien, répondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.

– Oh! c'est trop de générosité, gardez-le pour vous.

– Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.

Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.

XXXVIII Ernauton de Carmainges

Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrassé de ce qu'il allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses bras.

En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'éloignassent, et qu'il était probable que maître Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il était probable, disons-nous, que maître Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas pour les achever, le jeune homme se mit à la découverte de quelque auxiliaire, et ne tarda point à trouver sur la route même ce qu'il cherchait.

Un chariot qu'avait dû croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut de la montagne, se détachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du soleil couchant.

Ce chariot était traîné par deux bœufs et conduit par un paysan.

Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat avait été fatal à quatre d'entre eux, mais que deux avaient survécu.

Le paysan, assez effrayé de la responsabilité d'une bonne œuvre, mais plus effrayé encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrière d'Ernauton, aida le jeune homme à transporter M. de Mayenne dans son chariot, puis le soldat qui, évanoui ou non, continuait de demeurer les yeux fermés.

Restaient les quatre morts.

– Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes étaient-ils catholiques ou huguenots?

Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la croix.

– Huguenots, dit-il.

– En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvénient que je fouille ces parpaillots, n'est-ce pas?

– Aucun, répondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il avait affaire héritât que le premier passant venu.

Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des morts.

Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, à ce qu'il paraît, car, l'opération terminée, le front du paysan se dérida.

Il résulta du bien-être qui se répandait dans son corps et dans son âme à la fois qu'il piqua plus rudement ses bœufs, afin d'arriver plus vite à sa chaumière.

Ce fut dans l'étable de cet excellent catholique, sur un bon lit de paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causée par la secousse du transport n'avait pas réussi à le ranimer; mais quand l'eau fraîche versée sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses environnantes avec une surprise facile à concevoir.

Dès que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congédia le paysan.

– Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne.

Ernauton sourit.

– Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.

– Si fait, reprit le duc en fronçant le sourcil, vous êtes celui qui êtes venu au secours de mon ennemi.

– Oui, répondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empêché votre ennemi de vous tuer.

– Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, à moins toutefois qu'il ne m'ait cru mort.

– Il s'est éloigné vous sachant vivant, monsieur.

– Au moins croyait-il ma blessure mortelle.

– Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse opposé, il allait vous en faire une qui l'eût été.

– Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aidé à tuer mes gens, pour empêcher ensuite cet homme de me tuer?

– Rien de plus simple, monsieur, et je m'étonne qu'un gentilhomme, vous me semblez en être un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un seul, j'ai défendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui j'étais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis quand ce brave, demeuré seul à seul avec vous, eut décidé la victoire par le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire en vous tuant, j'ai interposé mon épée.

– Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.

– Je n'ai pas besoin de vous connaître, monsieur; je sais que vous êtes un homme blessé, et cela me suffit.

– Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.

– Il est étrange, monsieur, que vous ne consentiez point à me comprendre. Je ne trouve point, quant à moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme sans défense que d'assaillir à six un homme qui passe.

– Vous admettez cependant qu'à toute chose il puisse y avoir des raisons.

Ernauton s'inclina, mais ne répondit point.

– N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croisé l'épée seul à seul avec cet homme?

– Je l'ai vu, c'est vrai.

– D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.

– Je le crois, car il m'a dit la même chose de vous.

– Et si je survis à ma blessure?

– Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira, monsieur.

– Me croyez-vous bien dangereusement blessé?

– J'ai examiné votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave, elle n'entraîne point danger de mort. Le fer a glissé le long des côtes, à ce que je crois, et ne pénètre pas dans la poitrine. Respirez, et, je l'espère, vous n'éprouverez aucune douleur du côté du poumon.

Mayenne respira péniblement, mais sans souffrance intérieure.

– C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui étaient avec moi?

– Sont morts, à l'exception d'un seul.

– Les a-t-on laissés sur le chemin, demanda Mayenne.

– Oui.

– Les a-t-on fouillés?

– Le paysan que vous avez dû voir en rouvrant les yeux, et qui est votre hôte, s'est acquitté de ce soin.

– Qu'a-t-il trouvé sur eux?

– Quelque argent.

– Et des papiers?

– Je ne sache point.

– Ah! fit Mayenne avec une satisfaction évidente.

– Au reste, vous pourriez prendre des informations près de celui qui vit.

– Mais celui qui vit, où est-il?

– Dans la grange, à deux pas d'ici.

– Transportez-moi près de lui, ou plutôt transportez-le près de moi, et si vous êtes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire aucune question.

– Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce qu'il m'importe de savoir.

Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquiétude.

– Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout autre de la commission que vous voulez bien me donner.

– J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette extrême obligeance de me rendre le service que je vous demande.

Cinq minutes après, le soldat entrait dans l'étable.

Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la force de mettre le doigt sur ses lèvres. Le soldat se tut aussitôt.

– Monsieur, dit Mayenne à Ernauton, ma reconnaissance sera éternelle, et sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures: puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?

– Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.

Mayenne attendait un plus long détail, mais ce fut au tour du jeune homme d'être réservé.

– Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.

– Oui, monsieur.

– Alors, je vous ai dérangé, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit, peut-être?

– Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout à l'heure.

– Pour Beaugency?

Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance désoblige fort.

– Pour Paris, dit-il.

Le duc parut étonné.

– Pardon, continua Mayenne, mais il est étrange qu'allant à Beaugency, et arrêté par une circonstance aussi imprévue, vous manquiez le but de votre voyage sans une cause bien sérieuse.

– Rien de plus simple, monsieur, répondit Ernauton, j'allais à un rendez-vous. Notre événement, en me forçant de m'arrêter ici, m'a fait manquer ce rendez-vous; je m'en retourne.

Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une autre pensée que celle qu'exprimaient ses paroles.

– Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques jours! j'enverrais à Paris mon soldat que voici pour me chercher un chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul ici avec ces paysans qui me sont inconnus?

– Et pourquoi, monsieur, répliqua Ernauton, ne serait-ce point votre soldat qui resterait près de vous, et moi qui vous enverrais un chirurgien?

Mayenne hésita.

– Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.

– Non, monsieur.

– Quoi! vous lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son nom?

– Je ne le lui ai pas demandé. – Vous ne le lui avez pas demandé?

– Je vous ai sauvé la vie aussi, à vous, monsieur: vous ai-je, pour cela, demandé le vôtre? mais, en échange, vous savez tous deux le mien. Qu'importe que le sauveur sache le nom de son obligé? c'est l'obligé qui doit savoir celui de son sauveur.

– Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien à apprendre de vous, et que vous êtes discret autant que vaillant.

– Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une intention de reproche, et je le regrette; car, en vérité, ce qui vous alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup avec celui-ci sans l'être un peu avec celui-là.

– Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.

Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquât qu'il savait donner la main à un prince.

– Vous avez inculpé ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis me justifier sans révéler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que nous ne poussions pas plus loin nos confidences.

– Remarquez, monsieur, répondit Ernauton, que vous vous défendez quand je n'accuse pas. Vous êtes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et de vous taire.

– Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs que je voudrai.

– Brisons là-dessus, monsieur, répondit Ernauton, et croyez que je serai aussi discret à l'égard de votre crédit que je l'ai été à l'égard de votre nom. Grâce au maître que je sers, je n'ai besoin de personne.

– Votre maître? demanda Mayenne avec inquiétude, quel maître, s'il vous plaît?

– Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-même, monsieur, répliqua Ernauton.

– C'est juste.

– Et puis votre blessure commence à s'enflammer; causez moins, monsieur, croyez-moi.

– Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.

– Je retourne à Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez-moi son adresse.

Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux causèrent à voix basse.

Avec sa discrétion habituelle, Ernauton s'éloigna.

Enfin, après quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers Ernauton.

– Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement remise à cette personne?

– Je vous la donne, monsieur.

– Et j'y crois; vous êtes trop galant homme, pour que je ne me fie pas aveuglément à vous.

Ernauton s'inclina.

– Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des gardes de madame la duchesse de Montpensier.

– Ah! fit naïvement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des gardes, je l'ignorais.

– Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde s'entoure de son mieux, et la maison de Guise étant maison souveraine…

– Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous êtes des gardes de madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.

– Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage à Amboise, quand, en chemin, j'ai rencontré mon ennemi. Vous savez le reste.

– Oui, dit Ernauton.

– Arrêté par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois compte à madame la duchesse des causes de mon retard.

– C'est juste.

– Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais avoir l'honneur de lui écrire?

– S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, répliqua Ernauton se levant pour se mettre en quête de ces objets.

– Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.

Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermées. Mayenne se retourna du côté du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes s'ouvrirent: il écrivit quelques lignes au crayon, et referma les tablettes avec le même mystère.

Une fois fermées, il était impossible, si l'on ignorait le secret, de les ouvrir, à moins de les briser.

– Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront remises.

– En mains propres!

– À madame la duchesse de Montpensier elle-même.

Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigué à la fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait d'écrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraîche.

– Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut à Ernauton assez peu en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lié comme un veau, c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une chaîne d'amitié, et vous le prouverai en temps et lieu.

Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait déjà remarqué la blancheur.

– Soit, dit en souriant Carmainges; me voilà donc avec deux amis de plus?

– Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.

– C'est vrai, camarade, répondit Ernauton.

Et il partit.

XXXIX La cour aux chevaux

Ernauton partit à l'instant même, et comme il avait pris le cheval du duc en remplacement du sien, qu'il avait donné à Robert Briquet, il marcha rapidement, de sorte que vers la moitié du troisième jour il arriva à Paris.

À trois heures de l'après-midi il entrait au Louvre, au logis des quarante-cinq.

Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour.

Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise.

M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher droit à lui.

M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel rendait ses arrêts.

– Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord; voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez l'exemple d'une pareille infraction?

– Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit de faire.

– Et que vous a-t-on dit de faire?

– On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.

– Pendant cinq jours et cinq nuits?

– Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.

– Le duc a donc quitté Paris?

– Le soir même, et cela m'a paru suspect.

– Vous aviez raison, monsieur. Après?

Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et l'énergie d'un homme de cœur, l'aventure du chemin et les suites que cette aventure avait eues. À mesure qu'il avançait dans son récit, le visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le narrateur soulevait dans son âme.

Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de Mayenne:

– Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac.

– Oui, monsieur.

– Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie.

Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux chevaux du Louvre.

Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés en première main au carrosse du roi.

M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour, s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau.

– Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!

Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de l'escalier par lequel le roi devait descendre.

– Dites, monsieur de Loignac, dites.

– M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un village, blessé dangereusement.

Le duc poussa une exclamation.

– Blessé! répéta-t-il.

– Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.

– Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que je lui parle à lui-même.

Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses chefs.

– Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.

– Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc de Mayenne? fit d'Épernon.

– Oui, monseigneur.

– Écrite d'un petit village près d'Orléans?

– Oui, monseigneur.

– Et adressée à madame de Montpensier?

– Oui, monseigneur.

– Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît.

Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour que ses volontés soient exécutées.

– Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa sœur?

– Sans doute.

– Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée.

– Qu'importe!

– Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que cette lettre serait remise à la duchesse elle-même.

– Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne?

– Je suis au roi, monseigneur.

– Eh bien! le roi veut voir cette lettre.

– Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi.

– Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère.

– Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est pour cela que je refuse.

– Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de Carmainges?

– Je l'ai dit.

– Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité.

– Monseigneur, je n'ai juré jusqu'à présent, que je sache, fidélité qu'à une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majesté. Si le roi me demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maître, mais le roi n'est point là.

– Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commençait à s'emporter visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid à mesure qu'il résistait; monsieur de Carmainges, vous êtes comme tous ceux de votre pays, aveugle dans la prospérité; votre fortune vous éblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'État vous étourdit comme un coup de massue.

– Ce qui m'étourdit, monsieur le duc, c'est la disgrâce dans laquelle je suis prêt à tomber vis-à-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que mon refus de vous obéir rend, je ne le cache point, très aventurée; mais il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepté le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne à qui elle est adressée.

D'Épernon fit un mouvement terrible.

– Loignac, dit-il, vous allez à l'instant même faire conduire au cachot M. de Carmainges.

– Il est certain que, de cette façon, dit Carmainges, en souriant, je ne pourrai remettre à madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur, tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti…

– Si vous en sortez, toutefois, dit d'Épernon.

– J'en sortirai, monsieur, à moins que vous ne m'y fassiez assassiner, dit Ernauton avec une résolution qui, à mesure qu'il parlait, devenait plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins fermes que ma volonté; eh bien! monseigneur, une fois sorti…

– Eh bien! une fois sorti?

– Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me répondra.

– Au cachot, au cachot! hurla d'Épernon perdant toute retenue; au cachot, et qu'on lui prenne sa lettre.

– Nul n'y touchera! s'écria Ernauton en faisant un bond en arrière et en tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'à ce prix; et, ce faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majesté me pardonnera.

Et en effet, le jeune homme, dans sa résistance loyale, allait séparer en deux morceaux la précieuse enveloppe, quand une main arrêta mollement son bras.

Si la pression eût été violente, nul doute que le jeune homme n'eût redoublé d'efforts pour anéantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de ménagement, il s'arrêta en tournant la tête sur son épaule.

– Le roi! dit-il.

En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et arrêté un instant sur la dernière marche, il avait entendu la fin de la discussion, et son bras royal avait arrêté le bras de Carmainges.

– Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix à laquelle il savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.

– Il y a, sire, s'écria d'Épernon sans se donner la peine de cacher sa colère, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoyé par moi en votre nom pour surveiller M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, il l'a suivi jusqu'au-delà d'Orléans, et là a reçu de lui une lettre adressée à madame de Montpensier.

– Vous avez reçu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier? demanda le roi.

– Oui, sire, répondit Ernauton; mais M. le duc d'Épernon ne vous dit point dans quelles circonstances.

– Eh bien! cette lettre, demanda le roi, où est-elle?

– Voilà justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse absolument de me la donner, et veut la porter à son adresse: refus qui est d'un mauvais serviteur, à ce que je pense.

Le roi regarda Carmainges.

Le jeune homme mit un genou en terre.

– Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voilà tout. J'ai sauvé la vie à votre messager, qu'allaient assassiner M. de Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant à temps, j'ai fait tourner la chance du combat en sa faveur.

– Et pendant ce combat, il n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le roi.

– Si fait, sire, il a été blessé, et même grièvement.

– Bon! dit le roi; après?

– Après, sire?

– Oui.

– Votre messager, qui paraît avoir des motifs particuliers de haine contre M. de Mayenne…

Le roi sourit.

– Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-être en avait-il le droit; mais j'ai pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en présence d'un homme dont l'épée appartient à Votre Majesté, cette vengeance devenait un assassinat politique, et…

Ernauton hésita.

– Achevez, dit le roi.

– Et j'ai sauvé M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauvé votre messager de M. de Mayenne.

D'Épernon haussa les épaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi demeura froid.

– Continuez, dit-il.

M. de Mayenne, réduit à un seul compagnon, les quatre autres ont été tués, M. de Mayenne, réduit, dis-je, à un seul compagnon, ne voulant pas se séparer de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est fié à moi et m'a recommandé de porter une lettre à sa sœur. J'ai cette lettre, la voici: je l'offre à Votre Majesté, sire, pour qu'elle en dispose comme elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment où j'ai, pour répondre à ma conscience, la garantie de la volonté royale, je fais abnégation de mon honneur, il est entre bonnes mains.

Ernauton, toujours à genoux, tendit les tablettes au roi.

Le roi les repoussa doucement de la main.

– Que disiez-vous donc, d'Épernon? M. de Carmainges est un honnête homme et un fidèle serviteur.

– Moi, sire, fit d'Épernon, Votre Majesté demande ce que je disais?

– Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges, il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de récompenses. La lettre est toujours à celui qui la porte, duc, ou à celui à qui on la porte.

D'Épernon s'inclina en grommelant.

– Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.

– Mais sire, songez à ce qu'elle peut renfermer, dit d'Épernon. Ne jouons pas à la délicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majesté.

– Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans répondre à son favori.

– Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.

– Où la portez-vous?

– À madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de le dire à Votre Majesté.

– Je m'explique mal. À quelle adresse, voulais-je dire? est-ce à l'hôtel de Guise, à l'hôtel Saint-Denis ou à Bel…

Un regard de d'Épernon arrêta le roi.

– Je n'ai aucune instruction particulière de M. de Mayenne à ce sujet, sire; je porterai la lettre à l'hôtel de Guise, et là je saurai où est madame de Montpensier.

– Alors vous vous mettrez en quête de la duchesse?

– Oui, sire.

– Et l'ayant trouvée?

– Je lui rendrai mon message.

– C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges… Et le roi regarda fixement le jeune homme.

– Sire?

– Avez-vous juré ou promis autre chose à M. de Mayenne que de remettre cette lettre aux mains de sa sœur.

– Non, sire.

– Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose comme le secret sur l'endroit où vous pourriez rencontrer la duchesse?

– Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.

– Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.

– Sire, je suis l'esclave de Votre Majesté.

– Vous rendrez cette lettre à madame de Montpensier, et aussitôt cette lettre rendue, vous viendrez me rejoindre à Vincennes où je serai ce soir.

– Oui, sire.

– Et où vous me rendrez un compte fidèle où vous aurez trouvé la duchesse.

– Sire, Votre Majesté peut y compter.

– Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?

– Sire, je le promets.

– Quelle imprudence! fit le duc d'Épernon; oh! sire!

– Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.

– Envers vous, sire! s'écria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai dévoué.

– Maintenant, d'Épernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez à l'instant même pardonner à ce brave serviteur ce que vous regardiez comme un manque de dévoûment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve de loyauté.

– Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Épernon est un homme trop supérieur pour ne pas avoir vu au milieu de ma désobéissance à ses ordres, désobéissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais comme mon devoir.

– Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la même mobilité qu'un homme qui eût ôté ou mis un masque, voilà une épreuve qui vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous êtes en vérité un joli garçon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une belle peur.

Et le duc éclata de rire.

Loignac tourna ses talons pour ne pas répondre: il ne se sentait pas, tout Gascon qu'il était, la force de mentir avec la même effronterie que son illustre chef.

– C'était une épreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Épernon, si c'était une épreuve; mais je ne vous conseille pas ces épreuves-là avec tout le monde, trop de gens y succomberaient.

– Tant mieux! répéta à son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc, si c'est une épreuve; je suis sûr alors des bonnes grâces de monseigneur.

Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu disposé à croire que le roi.

– Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.

D'Épernon s'inclina.

– Vous venez avec moi, duc?

– C'est-à-dire que j'accompagne Votre Majesté à cheval; c'est l'ordre qu'elle a donné, je crois?

– Oui. Qui tiendra l'autre portière? demanda Henri.

– Un serviteur dévoué de Votre Majesté, dit d'Épernon: M. de Sainte-Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.

Ernauton demeura impassible.

– Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.

– Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc d'Épernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir immédiatement à Vincennes?

– Oui, sire.

Et, Ernauton, malgré toute sa philosophie, partit assez heureux de ne point assister au triomphe qui allait si fort réjouir le cœur ambitieux de Sainte-Maline.

XL Les sept péchés de Madeleine

Le roi avait jeté un coup d'œil sur ses chevaux, et les voyant si vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de la voiture; en conséquence, après avoir, comme nous l'avons vu, donné toute raison à Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans son carrosse.

Loignac et Sainte-Maline prirent place à la portière: un seul piqueur courait en avant.

Le duc était placé seul sur le devant de la massive machine, et le roi, avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.

Parmi tous ces chiens, il y avait un préféré: c'était celui que nous lui avons vu à la main dans sa loge de l'Hôtel-de-Ville, et qui avait un coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.

À la droite du roi était une table dont les pieds étaient pris dans le plancher du carrosse: cette table était couverte de dessins enluminés que Sa Majesté découpait avec une adresse merveilleuse, malgré les cahots de la voiture.

C'étaient, pour la plupart, des sujets de sainteté. Toutefois, comme à cette époque il se faisait, à l'endroit de la religion, un mélange assez tolérant des idées païennes, la mythologie n'était pas mal représentée dans les dessins religieux du roi.

Pour le moment, Henri, toujours méthodique, avait fait un choix parmi tous ces dessins, et s'occupait à découper la vie de Madeleine la pécheresse.

Le sujet prêtait par lui-même au pittoresque, et l'imagination du peintre avait encore ajouté aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait Madeleine, belle, jeune et fêtée; les bains somptueux, les bals et les plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.

L'artiste avait eu l'ingénieuse idée, comme Callot devait le faire plus tard à propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous, avait eu l'ingénieuse idée de couvrir les caprices de son burin du manteau légitime de l'autorité ecclésiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre courant des sept péchés capitaux, était expliqué par une légende particulière:

«Madeleine succombe au péché de la colère.

Madeleine succombe au péché de la gourmandise.

Madeleine succombe au péché de l'orgueil.

Madeleine succombe au péché de la luxure.»

Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital.

L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère.

La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons-nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette espèce.

Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés pour avoir chanté trop clair et trop matin.

En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de cette image, et se disposait à passer à celle intitulée:

«Madeleine succombant au péché de la gourmandise.»

Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile, ornait cette table. À terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.

Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans le festin de Trimalcion.

Tout préoccupé de cette œuvre importante, le roi s'était contenté de lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche sonnait vêpres à toute volée.

Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient-elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche.

Ce coup d'œil donné, le roi se remit activement à ses découpures.

Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup d'œil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin, ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route.

Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.

Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une jalousie.

Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible frémissement.

Le roi échangea un coup d'œil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit à attaquer un autre péché capital.

Celui-là, c'était le péché de la luxure.

L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique.

L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant ses yeux de ses deux mains.

Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se prélassait à la portière gauche de son carrosse.

C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier sur son cheval.

Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien:

– Tout beau! master Love, vous m'obsédez.

Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume:

– Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.

De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement.

– On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet heureux gentilhomme qui accompagne le roi?

Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.

Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.

Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom.

Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au vol cette intéressante énigme.

Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.

Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux, ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.

Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix répétitions.

Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle.

Enfin l'on arrive à Vincennes.

Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.

Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline commençait-il à s'accommoder dans une grande cheminée où il comptait se réchauffer, et dormir en se réchauffant, lorsque Loignac lui posa la main sur l'épaule.

– Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brève qui n'appartient qu'à l'homme qui, ayant beaucoup obéi, sait à son tour se faire obéir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de Sainte-Maline.

– Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, répondit celui-ci.

– Je suis fâché de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant semblant de chercher autour de lui.

– Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous adressiez à un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.

– Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.

– Que faut il faire, monsieur?

– Remonter à cheval et retourner à Paris.

– Je suis prêt; j'ai mis mon cheval tout sellé au râtelier.

– C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.

– Oui, monsieur.

– Là, vous réveillerez tout le monde, mais de telle façon, qu'excepté les trois chefs que je vais vous désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que l'on va faire.

– J'obéirai ponctuellement à ces premières instructions.

– Voici les autres:

Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la porte Saint-Antoine;

Quinze autres à moitié chemin;

Et vous ramènerez ici les quatorze autres.

– Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais à quelle heure faudra-t-il sortir de Paris?

– À la nuit tombante.

– À cheval ou à pied?

– À cheval.

– Quelles armes?

– Toutes: dague, épée et pistolets.

– Cuirassés?

– Cuirassés.

– Le reste de la consigne, monsieur?

– Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une pour vous. M. de Chalabre commandera la première escouade, M. de Biran la seconde, vous la troisième.

– Bien, monsieur.

– On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran à la Croix-Faubin, vous à la porte du donjon.

– Faudra-t-il venir vite?

– De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupçons cependant, ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte différente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du Temple; vous, qui avez le plus de chemin à faire, vous prendrez la route directe, c'est-à-dire la porte Saint-Antoine. – Bien, monsieur.

– Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.

Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.

– À propos, reprit Loignac, d'ici à la Croix-Faubin, allez aussi vite que vous voudrez; mais de la Croix-Faubin à la barrière, allez au pas. Vous avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps qu'il ne vous en faut.

– À merveille, monsieur.

– Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous répète l'ordre?

– C'est inutile, monsieur.

– Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.

Et Loignac, traînant ses éperons, rentra dans les appartements.

– Quatorze dans la première troupe, quinze dans la seconde et quinze dans la troisième, il est évident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne fait plus partie des quarante-cinq.

Sainte-Maline, tout gonflé d'orgueil, fit sa commission en homme important, mais exact. Une demi-heure après son départ de Vincennes, et toutes les instructions de Loignac suivies à la lettre, il franchissait la barrière.

Un quart d'heure après, il était au logis des quarante-cinq.

La plupart de ces messieurs savouraient déjà dans leurs chambres la vapeur du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs ménagères.

Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait préparé un plat de mouton aux carottes, avec force épices, c'est-à-dire à la mode de Gascogne, plat succulent auquel, de son côté, Militor donnait quelques soins, c'est-à-dire quelques coups d'une fourchette de fer à l'aide de laquelle il expérimentait le degré de cuisson des viandes et des légumes.

Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-nous, exerçait, pour une escouade à frais communs, ses propres talents culinaires. La gamelle fondée par cet habile administrateur réunissait huit associés qui mettaient chacun six sous par repas.

M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eût cru à un être mythologique placé par sa nature en dehors de tous les besoins.

Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'était sa maigreur.

Il regardait déjeuner, dîner et souper ses compagnons, comme un chat orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui, pour apaiser sa faim, se lèche les moustaches. Il est cependant juste de dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait, ayant, disait-il, les derniers morceaux à la bouche, et les morceaux n'étaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes, pâtés de coqs de bruyère et de poissons fins. Le tout avait été habilement arrosé à profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des meilleurs crûs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.

Toute cette société, comme on voit, disposait à sa guise de l'argent de Sa Majesté Henri III.

Au reste, on pouvait juger le caractère de chacun d'après l'aspect de son petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grès ébréché, sur sa fenêtre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le goût des images sans avoir son habileté à les découper; d'autres enfin, en véritables chanoines, avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nièce.

M. d'Épernon avait dit tout bas à Loignac que les quarante-cinq n'habitant pas l'intérieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux là-dessus, et Loignac fermait les yeux.

Néanmoins, lorsque la trompette avait sonné, tout ce monde devenait soldat et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait à cheval et se tenait prêt à tout.

À huit heures on se couchait l'hiver, à dix heures l'été; mais quinze seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un œil, et les autres ne dormaient pas du tout.

Comme il n'était que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la terre.

Mais d'un seul mot il renversa toutes les écuelles.

– À cheval, messieurs! dit-il.

Et laissant tout le commun des martyrs à la confusion de cette manœuvre, il expliqua l'ordre à messieurs de Biran et de Chalabre.

Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses, entassèrent quelques larges bouchées humectées par un grand coup de vin; les autres, dont le souper était moins avancé, s'armèrent avec résignation.

M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son épée d'un ardillon, prétendit avoir soupé depuis plus d'une heure.

On fit l'appel.

Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, répondirent.

– M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'était le tour d'exercer les fonctions de fourrier.

Une joie profonde emplit le cœur de Sainte-Maline et reflua jusqu'à ses lèvres qui grimacèrent un sourire, chose rare chez cet homme au tempérament sombre et envieux.

En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement par cette absence, sans raison, au moment d'une expédition de cette importance.

Les quarante-cinq, ou plutôt les quarante-quatre partirent donc, chaque peloton par la route qui lui était indiquée, c'est-à-dire M. de Chalabre, avec treize hommes, par la porte Bourdelle;

M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple;

Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine.

XLI Bel-Esbat

Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune ascendante.

Il avait d'abord calculé tout naturellement que la duchesse de Montpensier, qu'il était chargé de retrouver, devait être à l'hôtel de Guise, du moment où elle était à Paris.

Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hôtel de Guise.

Lorsque, après avoir frappé à la grande porte qui lui fut ouverte avec une extrême circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez.

Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse habitait Soissons et non Paris.

Ernauton s'attendait à cette réception: elle ne le troubla donc point.

– Je suis désespéré de cette absence, dit-il, j'avais une communication de la plus haute importance à faire à Son Altesse de la part de M. le duc de Mayenne.

– De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a chargé de cette communication?

– M. le duc de Mayenne lui-même.

– Chargé! lui, le duc! s'écria le portier avec un étonnement admirablement joué; et où cela vous a-t-il chargé de cette communication? M. le duc n'est pas plus à Paris que madame la duchesse.

– Je le sais bien, répondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'être pas à Paris; moi aussi, je puis avoir rencontré M. le duc ailleurs qu'à Paris; sur la route de Blois, par exemple.

– Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif.

– Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontré et m'avoir chargé d'un message pour madame de Montpensier.

Une légère inquiétude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel, comme s'il eût craint qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la porte entrebâillée.

– Alors, demanda-t-il, ce message?…

– Je l'ai.

– Sur vous?

– Là, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint.

Le fidèle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur.

– Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il.

– Oui, monsieur.

– Et que ce message est important?

– De la plus haute importance.

– Voulez-vous me le faire apercevoir seulement?

– Volontiers.

Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne.

– Oh! oh! quelle encre singulière! fit le portier.

– C'est du sang, répliqua flegmatiquement Ernauton.

Le serviteur pâlit à ces mots, et plus encore sans doute à cette idée que ce sang pouvait être celui de M. de Mayenne.

En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang versé; il en résultait que souvent les amants écrivaient à leurs maîtresses, et les parents à leurs familles, avec le liquide le plus communément répandu.

– Monsieur, dit le serviteur avec grande hâte, j'ignore si vous trouverez à Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier; mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard à une maison du faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient à madame la duchesse; vous la reconnaîtrez, vu qu'elle est la première à main gauche en allant à Vincennes, après le couvent des Jacobins; très certainement vous trouverez là quelque personne au service de madame la duchesse et assez avancée dans son intimité pour qu'elle puisse vous dire où madame la duchesse se trouve en ce moment.

– Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou n'en voulait pas dire davantage, merci.

– Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connaît et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-être qu'il appartient à madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant acheté cette maison depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite.

Ernauton fit un signe de tête et tourna vers le faubourg Saint-Antoine.

Il n'eut aucune peine à trouver, sans demander même aucun renseignement, cette maison de Bel-Esbat, contiguë au prieuré des Jacobins.

Il agita la clochette, la porte s'ouvrit.

– Entrez, lui dit-on.

Il entra et la porte se referma derrière lui.

Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononçât quelque mot d'ordre; mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce qu'il désirait.

– Je désire parler à madame la duchesse, dit le jeune homme.

– Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse à Bel-Esbat? demanda le valet.

– Parce que, répliqua Ernauton, le portier de l'hôtel de Guise m'a renvoyé ici.

– Madame la duchesse n'est pas plus à Bel-Esbat qu'à Paris, répliqua le valet.

– Alors, dit Ernauton, je remettrai à un moment plus propice à m'acquitter envers elle de la commission dont m'a chargé M. le duc de Mayenne.

– Pour elle, pour madame la duchesse?

– Pour madame la duchesse.

– Une commission de M. le duc de Mayenne?

– Oui.

Le valet réfléchit un instant.

– Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous répondre; mais j'ai ici un supérieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre.

– Que voilà des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre, quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je à croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers.

Et il regarda autour de lui: la cour était déserte; mais toutes les portes des écuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eût qu'à entrer et à prendre ses quartiers.

Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il était suivi d'un autre valet.

– Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il; vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous répondre beaucoup mieux que je ne puis le faire, moi.

Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espèce d'antichambre, et bientôt après, sur l'ordre qu'avait été prendre le serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, où travaillait à une broderie une femme vêtue sans prétention, quoique avec une sorte d'élégance.

Elle tournait le dos à Ernauton.

– Voici le cavalier qui se présente de la part de M. de Mayenne, madame, dit le laquais.

Elle fit un mouvement.

Ernauton poussa un cri de surprise.

– Vous, madame! s'écria-t-il en reconnaissant à la fois et son page et son inconnue de la litière, sous cette troisième transformation.

– Vous! s'écria à son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en regardant Ernauton.

Puis faisant un signe au laquais:

– Sortez, dit-elle.

– Vous êtes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame? demanda Ernauton avec surprise.

– Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous ici un message de M. de Mayenne?

– Par une suite de circonstances que je ne pouvais prévoir et qu'il serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection extrême.

– Oh! vous êtes discret, monsieur, continua la dame en souriant.

– Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame.

– C'est que je ne vois point ici occasion à discrétion si grande, fit l'inconnue; car, en effet, si vous apportez réellement un message de la personne que vous dites…

Ernauton fit un mouvement.

– Oh! ne nous fâchons pas; si vous apportez en effet un message de la personne que vous dites, la chose est assez intéressante pour qu'en souvenir de notre liaison, tout éphémère qu'elle soit, vous nous disiez quel est ce message.

La dame mit dans ces derniers mots toute la grâce enjouée, caressante et séductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requête.

– Madame, répondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais pas.

– Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire.

– Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant.

– Faites comme il vous plaira à l'égard des communications verbales, monsieur.

– Je n'ai aucune communication verbale à faire, madame; toute ma mission consiste à remettre une lettre à Son Altesse.

– Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main.

– Cette lettre? reprit Ernauton.

– Veuillez nous la remettre.

– Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire connaître que cette lettre était adressée à madame la duchesse de Montpensier.

– Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui la représente ici; vous pouvez donc…

– Je ne puis.

– Vous défiez-vous de moi, monsieur?

– Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard à l'expression duquel il n'y avait point à se tromper; mais malgré le mystère de votre conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux dont vous parlez.

– En vérité! s'écria la dame en rougissant quelque peu sous le regard enflammé d'Ernauton.

Ernauton s'inclina.

– Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me faites une déclaration d'amour.

– Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais, et, en vérité, l'occasion m'est trop précieuse pour que je la laisse échapper.

– Alors, monsieur, je comprends.

– Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile à comprendre, en effet.

– Non, je comprends comment vous êtes venu ici.

– Ah! pardon, madame, dit Ernauton, à mon tour, c'est moi qui ne comprends plus.

– Oui, je comprends qu'ayant le désir de me revoir vous avez pris un prétexte pour vous introduire ici.

– Moi, madame, un prétexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui déjà deux fois m'avait jeté sur votre chemin; mais prendre un prétexte, moi, jamais! Je suis un étrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme tout le monde.

– Oh! oh! vous êtes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules sur la façon de revoir la personne que vous aimez? Voilà qui est très beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je m'en étais doutée que vous aviez des scrupules.

– Et à quoi, madame, s'il vous plaît? demanda Ernauton.

– L'autre jour vous m'avez rencontrée; j'étais en litière; vous m'avez reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie.

– Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait attention à moi.

– Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des circonstances qui me permettent, à moi surtout, de mettre la tête hors de ma portière quand vous passez? Mais non, monsieur s'est éloigné au grand galop, après avoir poussé un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma litière.

– J'étais forcé de m'éloigner, madame.

– Par vos scrupules?

– Non, madame, par mon devoir.

– Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous êtes un amoureux raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre.

– Quand vous m'auriez inspiré certaines craintes, madame, répliqua Ernauton, y aurait-il rien d'étonnant à cela? Est-ce l'habitude, dites-moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrières et vienne voir écarteler en Grève un malheureux, et cela avec force gesticulations plus qu'incompréhensibles, dites?

La dame pâlit légèrement, puis cacha pour ainsi dire sa pâleur sous un sourire.

Ernauton poursuivit.

– Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitôt qu'elle a pris cet étrange plaisir, ait peur d'être arrêtée, et fuie comme une voleuse, elle qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique assez mal en cour?

Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquée.

– Vous avez peu de perspicacité, monsieur, malgré votre prétention à être observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vérité, tout ce qui vous paraît obscur vous eût été expliqué à l'instant même. N'était-il pas bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intéressât au sort de M. de Salcède, à ce qu'il dirait, à ses révélations fausses ou vraies, fort propres à compromettre toute la maison de Lorraine? et si cela était naturel, monsieur, l'était-il moins que cette princesse envoyât une personne, sûre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute confiance, pour assister à l'exécution, et constater de visu, comme on dit au palais, les moindres détails de l'affaire? Eh bien! cette personne, monsieur, c'était moi, moi, la confidente intime de Son Altesse. Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grève avec des habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifférente, maintenant que vous connaissez ma position près de la duchesse, aux souffrances du patient et à ses velléités de révélations?

– Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique que, tout à l'heure, j'admirais votre beauté.

– Grand merci, monsieur. Or, à présent que nous nous connaissons l'un et l'autre, et que voilà les choses bien expliquées entre nous, donnez-moi la lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prétexte.

– Impossible, madame.

L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter.

– Impossible? répéta-t-elle.

– Oui, impossible, car j'ai juré à M. le duc de Mayenne de ne remettre cette lettre qu'à madame la duchesse de Montpensier elle-même.

– Dites plutôt, s'écria la dame, commençant à s'abandonner à son irritation, dites plutôt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgré vos prétendus scrupules, cette lettre n'a été que le prétexte de votre entrée ici; dites que vous vouliez me revoir, et voilà tout. Eh bien! monsieur, vous êtes satisfait: non seulement vous êtes entré ici, non-seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous m'adoriez.

– En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vérité. – Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je vous ai procuré un plaisir en échange d'un service. Nous sommes quittes, adieu.

– Je vous obéirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congédiez, je me retire.

Cette fois, la dame s'irrita tout de bon.

– Oui-dà, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais pas, vous. Ne vous semble-t-il pas dès lors que vous avez sur moi trop d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prétexte quelconque, chez une princesse quelconque, car vous êtes ici chez madame de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai réussi dans ma perfidie, je me retire. Monsieur, ce trait-là n'est pas d'un galant homme.

– Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'était, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et de la plus pure vérité. Je néglige de relever vos dures expressions, madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux et de tendre, puisque vous êtes si mal disposée à mon égard. Mais je ne sortirai pas d'ici sous le poids des fâcheuses imputations que vous me faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne à remettre à madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est écrite de sa main, comme vous pouvez le voir à l'adresse.

Ernauton tendit la lettre à la dame, mais sans la quitter.

L'inconnue y jeta les yeux et s'écria:

– Son écriture! du sang!

Sans rien répondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une dernière fois avec sa courtoisie habituelle, et pâle, la mort dans le cœur, il retourna vers l'entrée de la salle.

Cette fois on courut après lui, et, comme Joseph, on le saisit par son manteau.

– Plaît-il, madame? dit-il.

– Par pitié, monsieur, pardonnez, s'écria la dame, pardonnez; serait-il arrivé quelque accident au duc? – Que je pardonne ou non, madame, dit Ernauton, c'est tout un; quant à cette lettre, puisque vous ne me demandez votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la lira…

– Eh! malheureux insensé que tu es, s'écria la duchesse avec une fureur pleine de majesté, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt ne me devines-tu pas pour la maîtresse suprême, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante? Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. – Vous êtes la duchesse! s'écria Ernauton en reculant épouvanté. – Eh! sans doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hâte de savoir ce qui est arrivé à mon frère?

Mais, au lieu d'obéir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme, revenu de sa première surprise, se croisa les bras.

– Comment voulez-vous que je croie à vos paroles, dit-il, vous dont la bouche m'a déjà menti deux fois?

Ces yeux, que la duchesse avait déjà invoqués à l'appui de ses paroles, lancèrent deux éclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la flamme.

– Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'écria la femme impérieuse en déchirant à beaux ongles ses manchettes de dentelles.

– Oui, madame, répondit froidement Ernauton.

L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut violent le coup dont elle le frappa.

La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que cette vibration fût éteinte un valet parut.

– Que veut madame? demanda le valet.

L'inconnue frappa du pied avec rage.

– Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici?

– Si fait, madame.

– Eh bien! qu'il vienne donc alors!

Le valet s'élança hors de la chambre; une minute après Mayneville entrait précipitamment.

– À vos ordres, madame, dit Mayneville.

– Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de Mayneville? fit la duchesse exaspérée. – Aux ordres de Votre Altesse, reprit Mayneville incliné et surpris jusqu'à l'ébahissement.

– C'est bien! dit Ernauton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai à qui m'en prendre.

– Vous croyez donc enfin? dit la duchesse.

– Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune homme, en s'inclinant, remit à madame de Montpensier cette lettre si longtemps disputée.

XLII La lettre de M. de Mayenne

La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans même chercher à dissimuler les impressions qui se succédaient sur sa physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan.

Lorsqu'elle eut fini, elle tendit à Mayneville, aussi inquiet qu'elle-même, la lettre apportée par Ernauton; cette lettre était ainsi conçue:

«Ma sœur, j'ai voulu moi-même faire les affaires d'un capitaine ou d'un maître d'armes: j'ai été puni.

J'ai reçu un bon coup d'épée du drôle que vous savez, et avec lequel je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il m'a tué cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-à-dire deux de mes meilleurs; après quoi il s'est enfui.

Il faut dire qu'il a été fort aidé dans cette victoire par le porteur de cette présente, jeune homme charmant, comme vous pouvez voir; je vous le recommande: c'est la discrétion même.

Un mérite qu'il aura auprès de vous, je présume, ma très chère sœur, c'est d'avoir empêché que mon vainqueur ne me coupât la tête, lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arraché mon masque pendant que j'étais évanoui et m'ayant reconnu.

Ce cavalier si discret, ma sœur, je vous recommande de découvrir son nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intéressant. À toutes mes offres de service, il s'est contenté de répondre que le maître qu'il sert ne le laisse manquer de rien.

Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout ce que j'en sais; il prétend ne pas me connaître. Observez ceci.

Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le porteur vous dira l'endroit.

Votre affectionné frère,

MAYENNE.»

Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi étonnés l'un que l'autre.

La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être interprété d'Ernauton.

– À qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous nous avez rendu, monsieur?

– À un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du plus faible contre le plus fort.

– Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de Montpensier.

Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc. Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à comprendre.

Puis lorsqu'il eut fini:

– Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison?

Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur signification de pure curiosité.

Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple renseignement.

Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.

La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de Montpensier.

Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde.

Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire un peu plus fort.

C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.

La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison?

– Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me traite, d'en chercher un meilleur.

– Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes-vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi?

– M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre, je crois avoir agi en galant homme.

Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:

– Voilà un esprit délié, madame.

La duchesse comprit à merveille.

Elle regarda Ernauton en souriant.

– Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.

– Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire, madame, répondit Ernauton.

– Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.

Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom ou plutôt qui vous êtes…

– À merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela; mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.

– Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.

Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation.

– Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la duchesse.

– J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse.

La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la porte se fut refermée derrière lui:

– Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon.

– Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied; moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre chose que ce que nous avons décidé de faire.

– Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus tard…

– Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame.

– Oui, car il m'est suspect comme à mon frère.

– Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.

– N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.

– Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je l'espère, de surveiller personne.

– Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison, Mayneville, je perds la tête.

– Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la veille d'une action décisive.

– C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de Vincennes à la nuit.

– Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame, et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs.

– Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?

– Tous.

– Ce sont des gens sûrs?

– Éprouvés, madame.

– Comment viennent-ils?

– Isolés, en promeneurs.

– Combien en attendez-vous?

– Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.

– Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la route.

– Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et n'aura qu'à se refermer sur la voiture.

– Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la pendule.

– L'heure viendra, soyez tranquille.

– Mais nos hommes, nos hommes?

– Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il n'y a point de temps perdu.

– Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le bienvenu.

– Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en triomphateur.

– Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil de la porte.

– Lequel, madame?

– Nos amis de Paris sont-ils prévenus?

– Quels amis?

– Nos ligueurs.

– Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous défendre contre une armée.

S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier sur les toits du couvent: Le Valois est à nous!

– Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps, femme n'aura entrepris et achevé œuvre pareille à celle que je rêve?

– Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.

– Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés sous leurs robes?

– Ils le sont.

– Les gens d'épée sur la route?

– Ils doivent y être à cette heure.

– Les bourgeois prévenus après l'événement?

– C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau, Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront les autres.

– Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter.

– Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est nécessaire qu'on les tue, madame?

– Loignac? voilà-t-il pas une belle perte!

– C'est un brave soldat.

– Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau noire.

– Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine.

– Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.

– Oh! de bon cœur, madame.

– Grand merci, en vérité.

– Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous représentons. – C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous recommande, c'est ce jeune homme.

– Quel jeune homme?

– Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis.

– Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres.

Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir au dehors.

– Oh! la sombre nuit! dit-il.

– Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.

– Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est important de voir.

– Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville.

Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile.

– Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les lumières par précaution.

– Non, mais j'entends marcher des chevaux.

– Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.

Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire.

XLIII Comment Dom Modeste Gorenflot bénit le roi à son passage devant le prieuré des jacobins

Ernauton sortit le cœur assez gros, mais la conscience assez tranquille; il avait eu ce singulier bonheur de déclarer son amour à une princesse, et de faire, par la conversation importante qui lui avait immédiatement succédé, oublier sa déclaration, juste assez pour qu'elle ne fît pas de tort au présent et qu'elle portât fruit pour l'avenir.

Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-même.

Donc il était content, mais il désirait encore beaucoup de choses, et, parmi ces choses, un prompt retour à Vincennes pour informer le roi.

Puis, le roi informé, pour se coucher et songer.

Songer, c'est le bonheur suprême des gens d'action, c'est le seul repos qu'ils se permettent.

Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au galop; puis à peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon si bien éprouvé depuis quelques jours, qu'il se vit tout à coup arrêté par un obstacle que ses yeux, éblouis par la lumière de Bel-Esbat et encore mal habitués à l'obscurité, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient mesurer.

C'était tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux côtés de la route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la poitrine une demi-douzaine d'épées et autant de pistolets et de dagues.

C'était beaucoup pour un homme seul.

– Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin à une lieue de Paris; peste soit du pays! Le roi a un mauvais prévôt; je lui donnerai le conseil de le changer.

– Silence, s'il vous plaît, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaître; votre épée, vos armes, et faisons vite.

Un homme prit la bride du cheval, deux autres dépouillèrent Ernauton de ses armes.

– Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton.

Puis se retournant vers ceux qui l'arrêtaient:

– Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grâce de m'apprendre…

– Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le détrousseur principal, celui-là même qui venait de saisir l'épée du jeune homme et qui la tenait encore.

– M. de Pincorney! s'écria Ernauton. Oh! fi! le vilain métier que vous faites là!

– J'ai dit silence, répéta la voix du chef retentissante à quelques pas; qu'on mène cet homme au dépôt.

– Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme que nous venons d'arrêter…

– Eh bien?

– C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges.

– Ernauton ici! s'écria Sainte-Maline pâlissant de colère; lui, que fait-il là?

– Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas, je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie.

Sainte-Maline resta muet.

– Il paraît qu'on m'arrête, continua Ernauton; car je ne présume point que vous me dévalisiez.

– Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'événement n'était pas prévu.

– De mon côté non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges.

– C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route?

– Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me répondriez-vous?

– Non.

– Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez.

– Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route?

Ernauton sourit, mais ne répondit pas.

– Ni où vous alliez?

Même silence.

– Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez point, je suis forcé de vous traiter en homme ordinaire.

– Faites, monsieur; seulement je vous préviens que vous répondrez de ce que vous aurez fait.

– À M. de Loignac?

– À plus haut que cela.

– À M. d'Épernon?

– À plus haut encore.

– Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer à Vincennes.

– À Vincennes! à merveille! c'est là que j'allais, monsieur.

– Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre si bien avec vos intentions.

Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparèrent aussitôt du prisonnier, qu'ils conduisirent à deux autres hommes placés à cinq cents pas des premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton eut, jusque dans la cour même du donjon, la société de ses camarades.

Dans cette cour, Carmainges aperçut cinquante cavaliers désarmés, qui, l'oreille basse et la pâleur au front, entourés de cent cinquante chevau-légers venus de Nogent et de Brie, déploraient leur mauvaise fortune et s'attendaient à un vilain dénoûment d'une entreprise si bien commencée.

C'étaient nos quarante-cinq qui, pour leur entrée en fonctions, avaient pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantôt en s'unissant dix contre deux ou trois, tantôt en accostant gracieusement les cavaliers qu'ils devinaient être redoutables, et en leur présentant à brûle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement rencontrer des camarades et recevoir une politesse.

Il en résultait que pas un combat n'avait été livré, pas un cri proféré, et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait porté la main à son poignard pour se défendre et ouvert la bouche pour crier, avait été bâillonné, presque étouffé et escamoté par les quarante-cinq avec l'agilité que met un équipage de navire à faire filer un câble entre les doigts d'une chaîne d'hommes.

Or, pareille chose eût bien réjoui Ernauton s'il l'eût connue; mais le jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son existence pendant dix minutes.

Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on l'agrégeait:

– Monsieur, dit-il à Sainte-Maline, je vois que vous étiez prévenu de l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a déterminé à prendre la peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses à lui dire. J'ajouterai même que comme, sans vous, je ne fusse probablement point arrivé, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le bien de son service.

Sainte-Maline rougit comme il avait pâli; mais il comprit, en homme d'esprit qu'il était quand quelque passion ne l'aveuglait point, qu'Ernauton disait vrai et qu'il était attendu. On ne plaisantait pas avec MM. de Loignac et d'Épernon; il se contenta donc de répondre:

– Vous êtes libre, monsieur Ernauton; enchanté d'avoir pu vous être agréable.

Ernauton s'élança hors des rangs et monta les degrés qui conduisaient à la chambre du roi.

Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, à moitié de l'escalier, il put voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de continuer sa route.

Loignac de son côté descendit; il venait procéder au dépouillement de la prise.

Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route, devenue libre, grâce à l'arrestation des cinquante hommes, serait libre jusqu'au lendemain, puisque l'heure où ces cinquante hommes devaient se trouver réunis à Bel-Esbat était passée.

Il n'y avait donc plus péril pour le roi à revenir à Paris.

Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la mousqueterie des bons pères.

Ce dont d'Épernon était parfaitement informé, lui, par Nicolas Poulain.

Aussi, quand Loignac vint dire à son chef: – Monsieur, les chemins sont libres, d'Épernon lui répliqua-il:

– C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois pelotons; un devant et un de chaque côté des portières; peloton assez serré pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le carrosse.

– Très bien, répondit Loignac avec l'impassibilité du soldat; mais, quant à dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prévois pas de mousquetades.

– Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Épernon.

Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'opérait sur l'escalier.

C'était le roi qui descendait, prêt à partir: il était suivi de quelques gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de cœur facile à comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton.

– Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils réunis?

– Oui, sire, dit d'Épernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se dessinait sous les voûtes.

– Les ordres ont été donnés?

– Et seront suivis, sire.

– Alors partons, dit Sa Majesté.

Loignac fit sonner le boute-selle.

L'appel fait à voix basse, il se trouva que les quarante-cinq étaient réunis, pas un ne manquait.

On confia aux chevau-légers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville et de la duchesse, avec défense, sous peine de mort, de leur adresser une seule parole.

Le roi monta dans son carrosse et plaça son épée nue à côté de lui.

M. d'Épernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait bien au fourreau.

Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit.

Une heure après le départ d'Ernauton, M. de Mayneville était encore à la fenêtre, d'où nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure écoulée, il était beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin à espérer le secours de Dieu, car il commençait à croire que le secours des hommes lui manquait.

Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne retentissait, à des intervalles éloignés, que du bruit de quelques chevaux dirigés à toute bride sur Vincennes.

À ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs regards dans les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour deviner une partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard.

Mais, ces bruits éteints, tout rentrait dans le silence.

Ce va-et-vient perpétuel, sans aucun résultat, avait fini par inspirer à Mayneville une telle inquiétude, qu'il avait fait monter à cheval un des gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprès du premier peloton de cavaliers qu'il rencontrerait.

Le messager n'était point revenu.

Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoyé un second, qui n'était pas plus revenu que le premier.

– Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposée à voir les choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde, et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent, mais inquiétant.

– Inquiétant, oui, fort inquiétant, répondit Mayneville, dont les yeux ne quittaient pas l'horizon profond et sombre.

– Mayneville, que peut-il donc être arrivé?

– Je vais monter à cheval moi-même, et nous le saurons, madame. Et Mayneville fit un mouvement pour sortir.

– Je vous le défends, s'écria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui donc resterait près de moi? qui donc connaîtrait tous nos officiers, tous nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se forge des appréhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de cette importance; mais, en vérité, le plan était trop bien combiné, et surtout tenu trop secret pour ne pas réussir.

– Neuf heures, dit Mayneville répondant à sa propre impatience, plutôt qu'aux paroles de la duchesse; eh! voilà les jacobins qui sortent de leur couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-être ont-ils quelque avis particulier, eux.

– Silence! s'écria la duchesse en étendant la main vers l'horizon.

– Quoi?

– Silence, écoutez!

On commençait d'entendre au loin un roulement pareil à celui du tonnerre.

– C'est la cavalerie, s'écria la duchesse, ils nous l'amènent, ils nous l'amènent!

Et passant, selon son caractère emporté, de l'appréhension la plus cruelle à la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je le tiens!

Mayneville écouta encore.

– Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui galopent.

Et il commanda à pleine voix:

– Hors les murs, mes pères, hors les murs! Aussitôt la grande grille du prieuré s'ouvrit précipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent moines armés, à la tête desquels marchait Borromée.

Ils prirent position en travers de la route.

On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait:

– Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois à la tête du chapitre pour recevoir dignement Sa Majesté.

– Au balcon, sire prieur! au balcon! s'écria Borromée; vous savez bien que vous devez nous dominer tous. L'Écriture a dit: Tu les domineras comme le cèdre domine l'hysope!

– C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublié que j'eusse choisi ce poste; heureusement que vous êtes là pour me faire souvenir, frère Borromée, heureusement!

Borromée donna un ordre tout bas, et quatre frère, sous prétexte d'honneur et de cérémonie, vinrent flanquer le digne prieur à son balcon.

Bientôt la route, qui faisait un coude à quelque distance du prieuré, se trouva illuminée d'une quantité de flambeaux, grâce auxquels la duchesse et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des épées.

Incapable de se modérer, elle cria:

– Descendez, Mayneville, et vous me l'amènerez tout lié, tout escorté de gardes!

– Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose m'inquiète.

– Laquelle?

– Je n'entends pas le signal convenu.

– À quoi bon le signal, puisqu'on le tient?

– Mais on ne devait l'arrêter qu'ici, en face du prieuré, ce me semble, insista Mayneville.

– Ils auront trouvé plus loin l'occasion meilleure.

– Je ne vois pas notre officier.

– Je le vois, moi.

– Où?

– Cette plume rouge!

– Eh bien?

– C'est M. d'Épernon! M. d'Épernon, l'épée à la main!

– On lui a laissé son épée?

– Par la mort! il commande.

– À nos gens? Il y a donc trahison?

– Eh! madame, ce ne sont pas nos gens.

– Vous êtes fou, Mayneville.

En ce moment Loignac, à la tête du premier peloton des quarante-cinq, brandissant une large épée, cria: Vive le roi!

– Vive le roi! répondirent avec leur formidable accent gascon les quarante-cinq dans l'enthousiasme.

La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de la croisée, comme si elle allait s'évanouir.

Mayneville, sombre et résolu, mit l'épée à la main. Il ignorait si, en passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison.

Le cortège avançait toujours comme une trombe de bruit et de lumière. Il avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieuré.

Borromée fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit à ce moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat.

Mais Borromée, en homme de tête, vit que tout était perdu, et prit à l'instant même son parti.

– Place! place! cria rudement Loignac, place au roi!

Borromée, qui avait tiré son épée sous sa robe, remit sous sa robe son épée au fourreau.

Gorenflot, électrisé par les cris, par le bruit des armes, ébloui par le flamboiement des torches, étendit sa dextre puissante, et l'index et le médium étendus, bénit le roi du haut de son balcon.

Henri, qui se penchait à la portière, le vit et le salua en souriant.

Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des jacobins jouissait en cour, électrisa Gorenflot, qui entonna à son tour un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une cathédrale.

Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre solution à ces deux mois de manœuvres et à cette prise d'armes qui en avait été la suite.

Mais Borromée, en véritable reître qu'il était, avait d'un coup d'œil calculé le nombre des défenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier. L'absence des partisans de la duchesse lui révélait le sort fatal de l'entreprise: hésiter à se soumettre, c'était tout perdre.

Il n'hésita plus, et au moment où le poitrail du cheval de Loignac allait le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que venait de le faire Gorenflot.

Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes.

– Merci, mes révérends pères, merci! cria la voix stridente de Henri III.

Puis il passa devant le couvent, qui devait être le terme de sa course, comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrière lui Bel-Esbat dans l'obscurité.

Du haut de son balcon, cachée par l'écusson de fer doré, derrière lequel elle était tombée à genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dévorait chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumière.

– Ah! fit-elle avec un cri, en désignant un des cavaliers de l'escorte. Voyez! voyez, Mayneville!

– Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi! s'écria celui-ci.

– Nous sommes perdus! murmura la duchesse.

– Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire.

– Nous avons été trahis! s'écria la duchesse. Ce jeune homme nous a trahis! Il savait tout!

Le roi était déjà loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la porte Saint-Antoine, qui s'était ouverte devant lui et refermée derrière lui.

XLIV Comment Chicot bénit le roi Louis XI d'avoir inventé la poste, et résolut de profiter de cette invention

Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, après la découverte importante qu'il venait de faire en dénouant les cordons du masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant à perdre pour se jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure.

Entre le duc et lui, c'était désormais, on le comprend bien, un combat à mort. Blessé dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour-propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait le récent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais.

– Allons! allons! s'écria le brave Gascon, en précipitant sa course du côté de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des chevaux de poste l'argent réuni de ces trois illustres personnages, qu'on appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sébastien Chicot.

Habile comme il l'était à mimer, non seulement tous les sentiments, mais encore toutes les conditions, Chicot prit à l'instant même l'air d'un grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins précaires, l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de zèle que maître Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et causé un quart d'heure avec le maître de poste.

Chicot, une fois en selle, était résolu de ne point s'arrêter qu'il ne se jugeât lui-même en lieu de sûreté: il galopa donc aussi vite que voulurent bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant à lui, il semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues dévorées en vingt heures, éprouver la moindre fatigue.

Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trois jours atteint Bordeaux, Chicot jugea qu'il lui était parfaitement permis de reprendre quelque peu haleine.

On peut penser, quand on galope; on ne peut même guère faire que cela.

Chicot pensa donc beaucoup.

Son ambassade, qui prenait de la gravité au fur et à mesure qu'il s'avançait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un jour bien différent, sans que nous puissions dire précisément sous quel jour elle lui apparut.

Quel prince allait-il trouver dans cet étrange Henri, que les uns croyaient un niais, les autres un lâche, tous un renégat sans conséquence?

Mais son opinion à lui, Chicot, n'était pas celle de tout le monde. Depuis son séjour en Navarre, le caractère de Henri, comme la peau du caméléon, qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractère de Henri, touchant le sol natal, avait éprouvé quelques nuances.

C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et cette précieuse peau, qu'il avait si habilement sauvée de tout accroc pour ne plus redouter les atteintes.

Cependant sa politique extérieure était toujours la même; il s'éteignait dans le bruit général, éteignant avec lui et autour de lui quelques noms illustres, que, dans le monde français, on s'étonnait de voir refléter leur clarté sur une pâle couronne de Navarre. Comme à Paris, il faisait cour assidue à sa femme, dont l'influence, à deux cents lieues de Paris, semblait cependant être devenue inutile. Bref, il végétait, heureux de vivre.

Pour le vulgaire, c'était sujet d'hyperboliques railleries.

Pour Chicot, c'était matière à profondes réflexions.

Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait être, savait naturellement deviner chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot, n'était donc pas encore une énigme devinée, mais c'était une énigme.

Savoir que Henri de Navarre était une énigme et non pas un fait pur et simple, c'était déjà beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grèce, qu'il ne savait rien.

Là où tout le monde se fût avancé le front haut, la parole libre, le cœur sur les lèvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le cœur serré, la parole composée, le front grimé comme celui d'un acteur.

Cette nécessité de dissimulation lui fut inspirée, d'abord par sa pénétration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait.

Une fois dans la limite de cette petite principauté de Navarre, pays dont la pauvreté était proverbiale en France, Chicot, à son grand étonnement, cessa de voir imprimée sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque pierre, la dent de cette misère hideuse qui rongeait les plus belles provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter.

Le bûcheron qui passait le bras appuyé au joug de son bœuf favori; la fille au jupon court et à la démarche alerte, qui portait l'eau sur sa tête à la façon des choéphores antiques; le vieillard qui chantonnait une chanson de sa jeunesse en branlant sa tête blanchie; l'oiseau familier qui jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni, aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de maïs; tout parlait à Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout lui criait, à chaque pas qu'il faisait en avant:

– Vois! on est heureux ici!

Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot éprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries qui défonçaient les chemins de la France. Mais au détour du chemin, le chariot du vendangeur lui apparaissait chargé de tonnes pleines et d'enfants à la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui faisait ouvrir l'œil, derrière une haie de figuiers ou de pampres, Chicot songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce n'était pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyère.

Quoiqu'on fût avancé dans la saison et que Chicot eût laissé Paris plein de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi, ils ne perdent jamais entièrement, les grands arbres versaient du haut de leurs dômes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les horizons fins, purs et dégradés de nuances, miroitaient dans les rayons du soleil, tout diaprés de villages aux blanches maisons.

Le paysan béarnais, au béret incliné sur l'oreille, piquait dans les prairies ces petits chevaux de trois écus qui bondissent infatigables sur leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais étrillés, jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la première touffe de bruyère venue, leur unique, leur suffisant repas.

– Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche. Le Béarnais vit comme un coq en pâte.

Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son frère le roi de France, qu'il est… bon; mais il ne l'avouera peut-être pas, lui. En vérité, quoique traduite en latin, la lettre me gêne encore; j'ai presque envie de la retraduire en grec.

Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son frère Charles IX, sût le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une traduction française expurgata, comme on dit à la Sorbonne.

Et Chicot, tout en faisant ces réflexions tout bas, s'informait tout haut où était le roi.

Le roi était à Nérac. D'abord on l'avait cru à Pau, ce qui avait engagé notre messager à pousser jusqu'à Mont-de-Marsan; mais, arrivé là, la topographie de la cour avait été rectifiée, et Chicot avait pris à gauche pour rejoindre la route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens revenant du marché de Condom.

On lui apprit, – Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il s'agissait de répondre aux questions des autres, Chicot était fort questionneur, – on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpétuelles transitions d'un amour à l'autre.

Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prêtre catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force bombances, partout où l'on s'arrêtait.

Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, représenter merveilleusement la Navarre, éclairée, commerçante et militante. Le clerc lui récita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la belle Fosseuse, fille de René de Montmorency, baron de Fosseux.

– Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on croit à Paris que Sa Majesté le roi de Navarre est folle de mademoiselle Le Rebours. – Oh! dit l'officier, c'était à Pau, cela.

– Oui, oui, reprit le clerc, c'était à Pau.

– Ah! c'était à Pau? reprit le marchand qui, en sa qualité de simple bourgeois, paraissait le moins bien informé des trois.

– Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maîtresse par ville?

– Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, à ma connaissance, il était l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'étais en garnison à Castelnaudary.

– Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une Grecque?

– C'est cela, dit le clerc, une Cypriote.

– Pardon, pardon, dit le marchand enchanté de placer son mot, c'est que je suis d'Agen, moi!

– Eh bien?

– Eh bien! je puis répondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville à Agen.

– Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir à mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille…

– Mademoiselle Dayelle était jalouse et menaçait sans cesse; elle avait un joli petit poignard recourbé qu'elle posait sur sa table à ouvrage, et, un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne voulait point qu'il arrivât malheur à celui qui lui succéderait.

– De sorte qu'à cette heure Sa Majesté est tout entière à mademoiselle Le Rebours? demanda Chicot.

– Au contraire, au contraire, fit le prêtre, ils sont brouillés; mademoiselle Le Rebours était fille de président et, comme telle, un peu trop forte en procédure. Elle a tant plaidé contre la reine, grâce aux insinuations de la reine-mère, que la pauvre fille en est tombée malade. Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a décidé le roi à quitter Pau pour Nérac, de sorte que voilà un amour coupé.

– Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse?

– Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une frénésie.

– Mais que dit la reine? demanda Chicot.

– La reine? fit l'officier.

– Oui, la reine.

– La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prêtre.

– D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses.

– Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible.

– Pourquoi cela? demanda l'officier.

– Parce que Nérac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y voie d'une façon transparente.

– Ah! quant à cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce parc des allées de plus de trois mille pas, toutes plantées de cyprès, de platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre à ne pas s'y voir à dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit.

– Et puis la reine est fort occupée, monsieur, dit le clerc.

– Bah! occupée?

– Oui.

– Et de qui, s'il vous plaît?

– De Dieu, monsieur, répliqua le prêtre avec morgue.

– De Dieu! s'écria Chicot.

– Pourquoi pas?

– Ah! la reine est dévote?

– Très dévote.

– Cependant, il n'y a pas de messe au palais, à ce que j'imagine? fit Chicot.

– Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous pour des païens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prêche avec ses gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle particulière.

– La reine?

– Oui, oui.

– La reine Marguerite?

– La reine Marguerite; à telles enseignes que moi, prêtre indigne, j'ai touché deux écus pour avoir deux fois officié dans cette chapelle; j'y ai même fait un fort beau sermon sur le texte:

«Dieu a séparé le bon grain de l'ivraie.» Il y a dans l'Évangile: «Dieu séparera;» mais j'ai supposé, moi, comme il y a fort longtemps que l'Évangile est écrit, j'ai supposé que la chose était faite.

– Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot.

– Il l'a entendu.

– Sans se fâcher?

– Tout au contraire, il a fort applaudi.

– Vous me stupéfiez, répondit Chicot.

– Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prêche ou la messe; il y a de bons repas au château, sans compter les promenades, et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus promenées que dans les allées de Nérac.

Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait pour bâtir tout un plan.

Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue à Paris tenir sa cour, et il savait du reste que si elle était peu clairvoyante en affaires d'amour, c'était lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur les yeux.

– Ventre de biche! dit-il, voilà par ma foi des allées de cyprès et trois mille pas d'ombre qui me trottent désagréablement par la tête. Je m'en vais dire la vérité à Nérac, moi qui viens de Paris, à des gens qui ont des allées de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y voient point leurs maris se promener avec leurs maîtresses. Corbiou! on me déchiquetera ici pour m'apprendre à troubler tant de promenades charmantes.

Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espère en elle. D'ailleurs, je suis ambassadeur; tête sacrée. Allons!

Et Chicot continua sa course.

Il entra vers le soir à Nérac, justement à l'heure de ces promenades qui préoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur.

Au reste, Chicot put se convaincre de la facilité des mœurs royales à la façon dont il fut admis à une audience.

Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les abords étaient tout émaillés de fleurs; au-dessus de ce salon étaient l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait à habiter le jour, pour donner ces audiences sans conséquence dont il était si prodigue.

Un officier, voire même un page, allait le prévenir quand se présentait un visiteur. Cet officier ou ce page courait après le roi jusqu'à ce qu'il le trouvât, en quelque endroit qu'il fût. Le roi venait sur cette seule invitation, et recevait le requérant.

Chicot fut profondément touché de cette facilité toute gracieuse. Il jugea le roi bon, candide et tout amoureux.

Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allée sinueuse et bordée de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais feutre sur la tête, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le roi de Navarre tout épanoui, un bilboquet à la main.

Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de l'aile, la bouche rieuse, l'œil brillant d'insouciance et de santé.

Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la bordure.

– Qui me veut parler? demanda-t-il à son page.

– Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié homme de guerre.

Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement.

– C'est moi, sire, dit-il.

– Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu, cher monsieur Chicot.

– Mille grâces, sire.

– Bien vivant, grâce à Dieu.

– Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise.

– Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là.

Et il montrait un banc de gazon.

– Jamais, sire, dit Chicot en se défendant.

– Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause bien qu'assis.

– Mais, sire, le respect.

– Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui donc pense à cela?

– Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur.

Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même pas la trace.

– Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve, ambassadeur de qui?

– Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.

– Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous conduise.

Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en revenant par son allée de lauriers.

– Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe!

XLV Comment le roi de Navarre devina que Turennius voulait dire Turenne et Margota Margot.

Le cabinet du roi de Navarre n'était pas bien somptueux, comme on le présume. Sa Majesté Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre à coucher de parade, toute l'aile droite du château; un corridor était pris sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre à coucher; ce corridor conduisait au cabinet.

De cette pièce spacieuse et assez convenablement meublée, quoiqu'on n'y trouvât aucune trace du luxe royal, la vue s'étendait sur des prés magnifiques situés au bord de la rivière.

De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans empêcher les yeux de s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir au soleil de midi ses écailles d'or, ou à la lune de minuit, ses draperies d'argent.

Les fenêtres donnaient donc d'un côté sur ce panorama magique, terminé au loin par une chaîne de collines, un peu brûlée du soleil le jour, mais qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violâtres d'une admirable limpidité, et de l'autre côté sur la cour du château. Éclairée ainsi, à l'orient et à l'occident, par ce double rang de fenêtres correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue là, la salle avait des aspects magnifiques, quand elle reflétait avec complaisance les premiers rayons du soleil, ou l'azur nacré de la lune naissante.

Ces beautés naturelles préoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre, et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres devait lui donner le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis longtemps, et qu'il avait, plus particulièrement encore, cherché tout le long de la route.

Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire éternel, dans un grand fauteuil de daim à clous dorés, mais à franges de laine; Chicot, pour lui obéir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutôt un tabouret recouvert de même et enrichi de pareils ornements.

Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons déjà dit, mais en même temps avec une attention qu'un courtisan eût trouvée fatigante.

– Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot, commença par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regardé si longtemps comme mort, que, malgré toute la joie que me cause votre résurrection, je ne puis me faire à l'idée que vous soyez vivant. Pourquoi donc avez-vous tout à coup disparu de ce monde?

– Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberté habituelle, vous avez bien disparu de Vincennes, vous. Chacun s'éclipse selon ses moyens, et surtout ses besoins.

– Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur Chicot, dit Henri, et c'est à cela surtout que je reconnais ne point parler à votre ombre.

Puis prenant un air sérieux:

– Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de côté et que nous parlions affaires?

– Si cela ne fatigue pas trop Votre Majesté, je me mets à ses ordres.

L'œil du roi étincela.

– Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigué tant que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deçà et delà, fort traîné son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit.

– Sire, j'en suis bien aise, répondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre parent et votre ami, j'ai des commissions fort délicates à faire près de Votre Majesté.

– Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosité.

– Sire…

– Vos lettres de créance d'abord, c'est une formalité inutile, je le sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout paysan béarnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi.

– Sire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit Chicot, mais tout ce que j'avais de lettres de créance, je l'ai noyé dans les rivières, jeté dans le feu, éparpillé dans l'air.

– Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot?

– Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, chargé d'une ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap à Lyon, et que si l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne les porter que chez les morts.

– C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont pas sûres, et en Navarre nous en sommes réduits, faute d'argent, à nous confier à la probité des manants; ils ne sont pas très voleurs, du reste.

– Comment donc! s'écria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de petits anges, sire, mais en Navarre seulement.

– Ah! ah! fit Henri.

– Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours autour de chaque proie; j'étais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes vautours et mes loups.

– Qui ne vous ont pas mangé tout à fait, au reste, je le vois avec plaisir.

– Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouvé trop coriace, et n'ont pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons là, s'il vous plaît, les détails de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en à notre lettre de créance.

– Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me paraît fort inutile d'y revenir.

– C'est-à-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une.

– Ah! à la bonne heure! donnez, monsieur Chicot.

Et Henri étendit la main.

– Voilà le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je viens d'avoir l'honneur de le dire à Votre Majesté, et peu de gens l'eussent eue meilleure.

– Vous l'avez perdue?

– Je me suis hâté de l'anéantir, sire, car M. de Mayenne courait après moi pour me la voler.

– Le cousin Mayenne?

– En personne.

– Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours?

– Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose.

– Et pourquoi cela?

– Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrapé un bon coup d'épée.

– Et de la lettre?

– Pas l'ombre, grâce à la précaution que j'avais prise.

– Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage, monsieur Chicot, dites-moi cela en détail, cela m'intéresse vivement.

– Votre Majesté est bien bonne.

– Seulement une chose m'inquiète.

– Laquelle?

– Si la lettre est anéantie pour mons de Mayenne, elle est de même anéantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'écrivait mon bon frère Henri, puisque sa lettre n'existe plus?

– Pardon, sire! elle existe dans ma mémoire.

– Comment cela?

– Avant de la déchirer, je l'ai apprise par cœur.

– Excellente idée, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien là l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la réciter, n'est-ce pas?

– Volontiers, sire.

– Telle qu'elle était, sans y rien changer?

– Sans y faire un seul contre-sens.

– Comment dites-vous?

– Je dis que je vais vous la dire fidèlement; quoique j'ignore la langue, j'ai bonne mémoire.

– Quelle langue?

– La langue latine donc.

– Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard à l'adresse de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre…

– Sans doute.

– Expliquez-vous; la lettre de mon frère était-elle donc écrite en latin?

– Eh! oui, sire.

– Pourquoi en latin?

– Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvénal ont éternisé la démence et les erreurs des rois.

– Des rois?

– Et des reines, sire.

Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite.

– Je veux dire des empereurs et des impératrices, reprit Chicot.

– Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement Henri.

– Oui et non, sire.

– Vous êtes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre sérieusement à la messe à cause de ce diable de latin; donc vous le savez, vous?

– On m'a appris à le lire, sire, comme aussi le grec et l'hébreu.

– C'est très commode, monsieur Chicot, vous êtes un livre vivant.

– Votre Majesté vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime quelques pages dans ma mémoire, on m'expédie où l'on veut, j'arrive, on me lit et l'on me comprend.

– Ou l'on ne vous comprend pas.

– Comment cela, sire?

– Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous êtes imprimé.

– Oh! sire, les rois savent tout.

– C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les flatteurs disent aux rois.

– Alors, sire, il est inutile que je récite à Votre Majesté cette lettre que j'avais apprise par cœur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y comprendra rien.

– Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien?

– On assure cela, sire.

– Et avec l'espagnol?

– Beaucoup, à ce qu'on dit.

– Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble fort à l'espagnol, peut-être comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir appris. Chicot s'inclina.

– Votre Majesté ordonne donc?

– C'est-à-dire que je vous prie, cher monsieur Chicot.

Chicot débuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de préambules:

«Frater carissime,

«Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus, functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter adhaeret.»

Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arrêta Chicot du geste.

– Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour, d'obstination et de mon frère Charles IX.

– Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase.

– Poursuivez, dit le roi.

Chicot continua.

Le Béarnais écouta avec le même flegme tous les passages où il était question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom:

– Turennius ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il.

– Je pense que oui, sire.

– Et Margota, ne serait-ce pas le petit nom d'amitié que mes frères Charles IX et Henri III donnaient à leur sœur, ma bien-aimée épouse Marguerite?

– Je n'y vois rien d'impossible, répliqua Chicot. Et il poursuivit son récit jusqu'au bout de la dernière phrase, sans qu'une seule fois le visage du roi eût changé d'expression.

Enfin il s'arrêta sur la péroraison, dont il avait caressé le style avec des ronflements si sonores, qu'on eût dit un paragraphe des Verrines ou du discours pour le poète Archias.

– C'est fini? demanda Henri.

– Oui, sire.

– Eh bien! ce doit être superbe.

– N'est-ce pas, sire?

– Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: Turennius et Margota, et encore!

– Malheur irréparable, sire, à moins que Votre Majesté ne se décide à faire traduire la lettre par quelque clerc.

– Oh! non, dit vivement Henri, et vous-même, monsieur Chicot, qui avez mis tant de discrétion dans votre ambassade en faisant disparaître l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de livrer cette lettre à une publicité quelconque?

– Je ne dis point cela, sire.

– Mais vous le pensez?

– Je pense, puisque Votre Majesté m'interroge, que la lettre du roi son frère, recommandée à moi avec tant de soin, et expédiée à Votre Majesté par un envoyé particulier, contient peut-être çà et là quelque bonne chose dont Votre Majesté pourrait faire son profit.

– Oui; mais pour confier ces bonnes choses à quelqu'un, il faudrait que j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance.

– Certainement.

– Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illuminé par une idée.

– Laquelle?

– Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; récitez-lui la lettre, et bien sûr qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout naturellement, elle me l'expliquera.

– Ah! Voilà qui est admirable! s'écria Chicot, et Votre Majesté parle d'or.

– N'est-ce pas? Vas-y.

– J'y cours, Sire.

– Ne change pas un lot à la lettre, surtout.

– Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne le sais pas; quelque barbarisme tout au plus.

– Allez-y, mon ami, allez.

Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le roi, plus convaincu que jamais que le roi était une énigme.

XLVI L'allée des trois mille pas

La reine habitait l'autre aile du château divisée à peu près de la même façon que celle que venait de quitter Chicot.

On entendait toujours de ce côté quelque musique, on y voyait toujours rôder quelque panache.

La fameuse allée des trois mille pas, dont il avait été tant question, commençait aux fenêtres même de Marguerite, et sa vue ne s'arrêtait jamais que sur des objets agréables, tels que massifs de fleurs, berceaux de verdure, etc.

On eût dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle des choses gracieuses, tant d'idées lugubres qui habitaient au fond de sa pensée.

Un poète périgourdin – Marguerite, en province comme à Paris, était toujours l'étoile des poètes, – un poète périgourdin avait composé un sonnet à son intention.

«Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met à placer garnison dans son esprit, en chasser tous les tristes souvenirs.»

Née au pied du trône, fille, sœur et femme de roi, Marguerite avait en effet profondément souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du roi de Navarre, était moins solide, parce qu'elle n'était que factice et due à l'étude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds.

Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle était, ou plutôt qu'elle voulait être, avait-elle déjà laissé le temps et les chagrins imprimer leurs sillons expressifs sur son visage.

Elle était néanmoins encore d'une remarquable beauté, beauté de physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un rang vulgaire, mais qui plaît le plus chez les illustres, à qui l'on est toujours prêt à accorder la suprématie de la beauté physique. Marguerite avait le sourire joyeux et bon, l'œil humide et brillant, le geste souple et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, était toujours une adorable créature.

Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la démarche d'une charmante femme.

Aussi elle était idolâtrée à Nérac, où elle importait l'élégance, la joie, la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le séjour de la province, c'était déjà une vertu dont les provinciaux lui savaient le plus grand gré.

Sa cour n'était pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout le monde l'aimait à la fois, comme reine et comme femme; et, de fait, l'harmonie de ses flûtes et de ses violons, comme la fumée et les reliefs de ses festins, étaient pour tout le monde.

Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journées lui rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'était perdue pour ceux qui l'entouraient.

Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger; sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimité d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience permanente de chacun de ses déportements, sans parents, sans amis, Marguerite s'était habituée à vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec des semblants d'amour, et à remplacer par la poésie et le bien-être, famille, époux, amis et le reste.

Nul excepté Catherine de Médicis, nul excepté Chicot, nul excepté quelques ombres mélancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort, nul n'eût su dire pourquoi les joues de Marguerite étaient déjà si pâles, pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues, pourquoi enfin ce cœur profond laissait voir son vide, jusque dans son regard autrefois si expressif.

Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus, depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son honneur.

Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-être encore aux yeux des Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-mêmes, la majesté de cette attitude, mieux dessinée par son isolement.

Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, était tout instinctif, et venait bien plutôt de la propre conscience de ses torts, que des faits du Béarnais. Henri ménageait en elle une fille de France; il ne lui parlait qu'avec une obséquieuse politesse, ou qu'avec un gracieux abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et à propos de toutes choses, que les procédés d'un mari et d'un ami.

Aussi, la cour de Nérac, comme toutes les autres cours vivant sur les relations faciles, débordait-elle d'harmonies au moral et au physique.

Telles étaient les études et les réflexions que faisait, sur des apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus méticuleux des hommes.

Il s'était présenté d'abord au palais, renseigné par Henri, mais il n'y avait trouvé personne. Marguerite, lui avait-on dit, était au bout de cette belle allée parallèle au fleuve, et il se rendait dans cette allée, qui était la fameuse allée des trois mille pas, par celle des lauriers roses.

Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'allée, il aperçut au bout, sous un bosquet de jasmin d'Espagne, de genêts et de clématites, un groupe chamarré de rubans, de plumes et d'épées de velours; peut-être toute cette belle friperie était-elle d'un goût un peu usé, d'une mode un peu vieillie; mais pour Nérac c'était brillant, éblouissant même. Chicot, qui venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'œil.

Comme un page du roi précédait Chicot, la reine, dont les yeux erraient ça et là avec l'éternelle inquiétude des cœurs mélancoliques, la reine reconnut les couleurs de Navarre et l'appela.

– Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle.

Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze ans à peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite.

– Madame, dit-il en français, car la reine exigeait qu'on proscrivît le patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoyé du Louvre à Sa Majesté le roi de Navarre, et renvoyé par Sa Majesté le roi de Navarre à vous, désire parler à Votre Majesté.

Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement et avec cette sensation pénible qui, à toute occasion, pénètre les cœurs longtemps froissés.

Chicot était debout et immobile à vingt pas d'elle.

Ses yeux subtils reconnurent au maintien et à la silhouette, car le Gascon se dessinait sur le fond orangé du ciel, une tournure de connaissance; elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher.

En se retournant toutefois pour donner un adieu à la compagnie, elle fit signe du bout des doigts à un des plus richement vêtus et des plus beaux gentilshommes.

L'adieu pour tous était réellement un adieu pour un seul.

Mais comme le cavalier privilégié ne paraissait pas sans inquiétude, malgré ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'œil d'une femme voit tout:

– Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire à ces dames que je reviens dans un instant.

Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de légèreté que ne l'eût fait un courtisan indifférent.

La reine vint d'un pas rapide à Chicot, qui avait examiné toute cette scène, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait, sans bouger d'une semelle.

– Monsieur Chicot! s'écria Marguerite étonnée, en abordant le Gascon.

– Aux pieds de Votre Majesté, fit Chicot, de Votre Majesté, toujours bonne et toujours belle, et toujours reine à Nérac comme au Louvre.

– C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur.

– Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu l'idée de faire ce miracle.

– Je le crois bien, vous étiez mort, disait-on.

– Je faisais le mort.

– Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulièrement assez heureuse pour qu'on se souvînt de la reine de Navarre en France?

– Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas les reines chez nous, quand elles ont votre âge et surtout votre beauté.

– On est donc toujours galant à Paris?

– Le roi de France, ajouta Chicot sans répondre à la dernière question, écrit même à ce sujet au roi de Navarre.

Marguerite rougit.

– Il écrit? demanda-t-elle.

– Oui, madame.

– Et c'est vous qui avez apporté la lettre?

– Apporté, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous expliquera, mais apprise par cœur et répétée de souvenir.

– Je comprends. Cette lettre était d'importance, et vous avez craint qu'elle ne se perdît ou qu'on ne vous la volât?

– Voilà le vrai, madame; maintenant que Votre Majesté m'excuse, mais la lettre était écrite en latin.

– Oh! très bien! s'écria la reine: vous savez que je sais le latin.

– Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il?

– Cher monsieur Chicot, répondit Marguerite, il est fort difficile de savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre.

– Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'était pas le seul à chercher le mot de l'énigme.

– S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre, quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour.

Chicot se mordit les lèvres.

– Ah diable! fit-il.

– Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite.

– C'était à lui qu'elle était adressée.

– Et a-t-il paru la comprendre?

– Deux mots seulement.

– Lesquels?

– Turennius et Margota.

– Turennius et Margota?

– Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre.

– Alors qu'a-t-il fait?

– Il m'a envoyé vers vous, madame.

– Vers moi?

– Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop importantes pour la faire traduire par un étranger, et qu'il valait mieux que ce fût vous, qui étiez la plus belle des savantes et la plus savante des belles.

– Je vous écouterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je vous écoute.

– Merci, madame: où plaît-il à Votre Majesté que je parle?

– Ici; non, non, chez moi plutôt: venez dans mon cabinet, je vous prie.

Marguerite regarda profondément Chicot, qui, par pitié pour elle peut-être, lui avait d'avance laissé entrevoir un coin de la vérité.

La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers l'amour peut-être, avant de subir l'épreuve qui la menaçait.

– Vicomte, dit-elle à M. de Turenne, votre bras jusqu'au château. Précédez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie.

XLVII Le cabinet de Marguerite

Nous ne voudrions pas être accusés de ne peindre que festons et qu'astragales et de laisser se sauver à peine le lecteur à travers le jardin; mais tel maître, tel logis, et s'il n'a pas été inutile de peindre l'allée des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut être de quelque intérêt aussi de peindre le cabinet de Marguerite.

Parallèle à celui de Henri, percé de portes de dégagement ouvertes sur des chambres et des couloirs, de fenêtres complaisantes et muettes comme les portes, fermées par des jalousies de fer à serrures dont les clefs tournent sans bruit, voilà pour l'extérieur du cabinet de la reine.

À l'intérieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un goût à la mode du jour, des tableaux, des émaux, des faïences, des armes de prix, des livres et des manuscrits grecs, latins et français, surchargeant toutes les tables, des oiseaux dans leurs volières, des chiens sur les tapis, un monde tout entier enfin, végétaux et animaux, vivant d'une commune vie avec Marguerite.

Les gens d'un esprit supérieur ou d'une vie surabondante ne peuvent marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens, chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que leur force attractive entraîne dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu d'avoir vécu et senti comme les gens ordinaires, ils ont décuplé leurs sensations et doublé leur existence.

Certainement Épicure est un héros pour l'humanité; les païens eux-mêmes ne l'ont pas compris: c'était un philosophe sévère, mais qui, à force de vouloir que rien ne fût perdu dans la somme de nos ressorts et de nos ressources, procurait, dans son inflexible économie, des plaisirs à quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eût perçu que des privations ou des douleurs.

Or, on a beaucoup déclamé contre Épicure sans le connaître, et l'on a beaucoup loué, sans les connaître aussi, ces pieux solitaires de la Thébaïde qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute, mais enfin c'est tuer, chose que Dieu défend de toutes ses forces et de toutes ses lois.

La reine était femme à comprendre Épicure, en grec, d'abord, ce qui était le moindre de ses mérites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualité de chrétienne, lui donnait lieu à bénir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il s'appelât Dieu ou Théos, Jéhovah ou Magog.

Toute cette digression prouve clair comme le jour la nécessité où nous étions de décrire les appartements de Marguerite.

Chicot fut invité à s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie représentant un Amour éparpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'était pas d'Aubiac, mais qui était plus beau et plus richement vêtu, offrit de nouveaux rafraîchissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitté la place, de réciter, avec une imperturbable mémoire, la lettre du roi de France et de Pologne par la grâce de Dieu.

Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en français en même temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilité d'en donner la traduction latine.

Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus étrange possible, afin que la reine fût le plus longtemps possible à la comprendre; mais si fort habile qu'il fût à travestir son propre ouvrage, Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son indignation.

À mesure qu'il avançait dans la lettre, Chicot s'enfonçait de plus en plus dans l'embarras qu'il s'était créé; à certains passages scabreux il baissait le nez comme un confesseur embarrassé de ce qu'il entend; et à ce jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas étinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux énonciations si positives de tous ses méfaits conjugaux.

Marguerite n'ignorait pas la méchanceté raffinée de son frère; assez d'occasions la lui avaient prouvée; elle savait aussi, car elle n'était point femme à se rien dissimuler à elle-même, elle savait à quoi s'en tenir sur les prétextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait fournir encore; aussi, au fur et à mesure que Chicot lisait, la balance s'établissait-elle dans son esprit entre la colère légitime et la crainte raisonnable.

S'indigner à point, se défier à propos, éviter le danger en repoussant le dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'était le grand travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot continuait sa narration épistolaire.

Il ne faut pas croire que Chicot demeurât le nez éternellement baissé; Chicot levait tantôt un œil, tantôt l'autre, et alors il se rassurait en voyant que, sous ses sourcils à demi froncés, la reine prenait tout doucement un parti.

Il acheva donc avec assez de tranquillité les salutations de la lettre royale.

– Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut achevé, mon frère écrit joliment en latin; quelle véhémence, quel style! Je ne l'eusse jamais cru de cette force.

Chicot fit un mouvement de l'œil, et ouvrit les mains en homme qui a l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas.

– Vous ne comprenez pas! reprit la reine, à qui tous les langages étaient familiers, même celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort latiniste, monsieur.

– Madame, j'ai oublié: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article, qu'il a un vocatif, et que la tête est du genre neutre.

– Ah! vraiment! s'écria en entrant un personnage tout hilare et tout bruyant.

Chicot et la reine se retournèrent d'un même mouvement.

C'était le roi de Navarre.

– Quoi! fit Henri en s'approchant, la tête en latin est du genre neutre, monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin?

– Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'étonne comme Votre Majesté.

– Et moi aussi, dit Margot rêveuse, cela m'étonne.

– Ce doit être, dit le roi, parce que c'est tantôt l'homme et tantôt la femme qui sont les maîtres, et cela selon le tempérament de l'homme ou de la femme.

Chicot salua.

– Voilà certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire.

– Tant mieux, je suis enchanté d'être plus profond philosophe que je ne croyais: maintenant revenons à la lettre; sachez, madame, que je brûle de savoir les nouvelles de la cour de France, et voilà justement que ce brave monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi…

– Sans quoi? répéta Marguerite.

– Sans quoi, je me délecterais, ventre saint-gris! vous savez combien j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si bien les raconter mon frère Henri de Valois.

Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains.

– Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui s'apprête à se bien réjouir, vous avez dit cette fameuse lettre à ma femme, n'est-ce pas?

– Oui, sire.

– Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre.

– Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis à l'aise par cette liberté dont les deux époux couronnés lui donnaient l'exemple, que ce latin dans lequel est écrite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic?

– Pourquoi cela? demanda le roi.

Puis, se retournant vers sa femme:

– Eh bien! madame? demanda-t-il.

Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une à une, pour la commenter, chacune des phrases tombées de la bouche de Chicot.

– Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut terminé et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic.

– Eh quoi! fit Henri, cette chère lettre renfermerait de vilains propos? Prenez garde, ma mie, le roi votre frère est un clerc de première force et de première politesse.

– Même lorsqu'il me fait insulter dans ma litière, comme cela est arrivé à quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous rejoindre, sire.

– Lorsqu'on a un frère de mœurs sévères lui-même, fit Henri de ce ton indéfinissable qui tenait le milieu entre le sérieux et la plaisanterie, un frère roi, un frère pointilleux…

– Doit l'être pour le véritable honneur de sa sœur et de sa maison, car enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre sœur, occasionnait quelque scandale, vous feriez révéler ce scandale par un capitaine des gardes.

– Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et bénin, dit Henri, je ne suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais la lettre, la lettre, puisque c'est à moi qu'elle était adressée, je désire savoir ce qu'elle contient.

– C'est une lettre perfide, sire.

– Bah!

– Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour brouiller, non seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses amis.

– Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage naturellement si franc et si ouvert d'une défiance affectée, brouiller un mari et une femme, vous et moi, donc?

– Vous et moi, sire.

– Et en quoi cela, ma mie?

Chicot se sentait sur les épines, et il eût donné beaucoup, quoiqu'il eût très faim, pour s'aller coucher sans souper.

– Le nuage va crever, murmurait-il en lui-même, le nuage va crever!

– Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majesté ait oublié le latin, qu'on a dû lui enseigner cependant.

– Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai appris, c'est cette phrase: Deus et virtus aeterna ; singulier assemblage de masculin, de féminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin.

– Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la lettre force compliments de toute nature pour moi.

– Oh! très bien, dit le roi.

– Optimè, fit Chicot.

– Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous brouiller, madame? car enfin, tant que mon frère Henri vous fera des compliments, je serai de l'avis de mon frère Henri; si l'on disait du mal de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je comprendrais la politique de mon frère.

– Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de Henri?

– Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je connais.

– Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde insinuant pour arriver à des insinuations calomnieuses contre vos amis et les miens.

Et après ces mots audacieusement jetés, Marguerite attendit un démenti.

Chicot baissa le nez, Henri haussa les épaules.

– Voyez, ma mie, dit-il, si, après tout, vous n'avez pas trop entendu le latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon frère.

Si doucement et si onctueusement que Henri eût prononcé ces mots, la reine de Navarre lui lança un regard plein de défiance.

– Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire.

– Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est témoin, madame, répondit Henri.

– Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons?

– Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et réduit à mes propres forces, mon Dieu!

– Eh bien! sire, le roi veut détacher de vous vos meilleurs serviteurs.

– Je l'en défie.

– Bravo! sire, murmura Chicot.

– Eh! sans doute, fit Henri avec cette étonnante bonhomie qui lui était si particulière, que, jusqu'à la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre, car mes serviteurs me sont attachés par le cœur et non par l'intérêt. Je n'ai rien à leur donner, moi.

– Vous leur donnez tout votre cœur, toute votre foi, sire, c'est le meilleur retour d'un roi à ses amis.

– Oui, ma mie, eh bien!

– Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux.

– Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est-à-dire s'ils déméritent.

– Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils déméritent, sire; voilà tout.

– Ah! ah! fit le roi; mais en quoi?

Chicot baissa de nouveau la tête, comme il faisait dans tous les moments scabreux.

– Je ne puis vous conter cela, sire, répondit Marguerite, sans compromettre…

Et elle regarda autour d'elle.

Chicot comprit qu'il gênait et se recula.

– Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la reine a quelque chose de particulier à me dire, quelque chose de très utile pour mon service, à ce que je vois.

Marguerite resta immobile, à l'exception d'un léger signe de tête que Chicot crut avoir saisi seul.

Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux époux en s'en allant, il se leva et quitta la chambre, avec un seul salut à l'adresse de tous deux.

XLVIII Composition en version

Éloigner ce témoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne voulait l'avouer, était déjà un triomphe, ou du moins un gage de sécurité pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu lettré qu'il le voulait paraître, tandis qu'avec son mari tout seul, elle pouvait donner à chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que tous les scoliastes en us n'en donnèrent jamais à Plaute ou à Perse, ces deux énigmes en grands vers du monde latin.

Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tête à tête.

Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquiétude, ni aucun soupçon de menace. Décidément le roi ne savait pas le latin.

– Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez.

– Cette lettre vous préoccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc pas ainsi.

– Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait être un événement; un roi n'envoie pas ainsi un messager à un autre roi, sans des raisons de la plus haute importance.

– Eh bien, alors, dit Henri, laissons là message et messager, ma mie; n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir?

– En projet, oui, sire, dit Marguerite étonnée, mais il n'y a rien là d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons.

– Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse.

– Ah!

– Oui, une battue aux loups.

– Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous chassez, moi je danse.

– Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en vérité, il n'y a pas de mal à cela.

– Certainement, mais Votre Majesté dit cela en soupirant.

– Écoutez-moi, madame.

Marguerite devint tout oreilles.

– J'ai des inquiétudes.

– À quel sujet, sire?

– Au sujet d'un bruit qui court.

– D'un bruit? Votre Majesté s'inquiète d'un bruit?

– Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la peine?

– À moi?

– Oui, à vous.

– Sire, je ne vous comprends pas.

– N'avez-vous rien ouï dire? fit Henri du même ton.

Marguerite se mit à trembler sérieusement que ce ne fût une façon d'attaquer de son mari.

– Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je n'entends jamais que ce qu'on vient corner à mes oreilles. D'ailleurs, j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les entendrais à peine les écoutant; à plus forte raison me bouchant les oreilles quand ils passent.

– C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mépriser tous ces bruits?

– Absolument, sire, et surtout nous autres rois.

– Pourquoi nous surtout, madame?

– Parce que nous autres rois, étant dans tous les discours, nous aurions vraiment trop à faire, si nous nous préoccupions.

– Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir une excellente occasion d'appliquer votre philosophie.

Marguerite crut le moment décisif arrivé: elle rappela tout son courage, et d'un ton assez ferme:

– Soit, sire, de grand cœur, dit-elle.

Henri commença du ton d'un pénitent qui a quelque gros péché à avouer:

– Vous connaissez le grand intérêt que je porte à ma fille Fosseuse?

– Ah! ah! s'écria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et prenant un air de triomphe. Oui, oui, à la petite Fosseuse, votre amie.

– Oui, madame, répondit Henri, toujours du même ton, oui, à la petite Fosseuse.

– Ma dame d'honneur?

– Votre dame d'honneur.

– Votre folie, votre amour.

– Ah! vous parlez là, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez tout à l'heure.

– C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande bien humblement pardon.

– Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons, nous autres rois surtout, grand besoin d'établir ce théorème en axiome; ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec.

Et Henri éclata de rire.

Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le regard si fin qui l'accompagnait.

Un peu d'inquiétude la reprit.

– Donc, Fosseuse? dit-elle.

– Fosseuse est malade, ma mie; et les médecins ne comprennent rien à sa maladie.

– C'est étrange, sire. Fosseuse, d'après le dire de Votre Majesté, est toujours restée sage. Fosseuse qui, à vous entendre, aurait résisté à un roi, si un roi lui eût parlé d'amour; Fosseuse, cette fleur de pureté, ce cristal limpide, doit laisser l'œil de la science pénétrer jusqu'au fond de ses joies et de ses douleurs!

– Hélas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri.

– Quoi! s'écria la reine avec cette impétueuse méchanceté que la femme la plus supérieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de pureté?

– Je ne dis pas cela, répondit sèchement Henri, Dieu me garde d'accuser personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à dissimuler aux médecins.

– Soit aux médecins, mais envers vous, son confident, son père… cela me paraît bien singulier.

– Je n'en sais pas plus long, ma mie, répondit Henri en reprenant son gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge à propos de m'arrêter là.

– Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner à la tournure de l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'était à elle d'accorder un pardon quand elle croyait avoir au contraire à en solliciter un, alors, sire, je ne sais plus ce que désire Votre Majesté et j'attends qu'elle s'explique.

– Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter.

Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle était prête à tout entendre.

– Il faudrait… continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma mie…

– Dites toujours, sire.

– Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter auprès de ma fille Fosseuse.

– Moi, rendre une visite à cette fille que l'on dit avoir l'honneur d'être votre maîtresse, honneur que vous ne déclinez pas?

– Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le scandale que vous feriez ne réjouirait point la cour de France, car, dans cette lettre du roi mon beau-frère que Chicot m'a récitée, il y avait: Quotidiè scandalum, c'est-à-dire, pour un triste humaniste comme moi, quotidiennement scandale.

Marguerite fit un mouvement.

– On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est presque du français.

– Mais sire, à qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite.

– Ah! voilà ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin, vous m'aiderez quand nous en serons là, ma mie.

Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tête baissée, la main en l'air, Henri avait l'air de chercher naïvement à quelle personne de sa cour le quotidiè scandalum pouvait s'appliquer.

– C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde, me pousser à une démarche humiliante; au nom de la concorde, j'obéirai.

– Merci, ma mie, dit Henri, merci.

– Mais cette visite, monsieur, quel sera son but?

– Il est tout simple, madame.

– Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez naïve pour ne point le deviner.

– Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur, couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si curieuses et si indiscrètes, qu'on ne sait à quelle extrémité Fosseuse va être réduite.

– Mais elle craint donc quelque chose! s'écria Marguerite, avec un redoublement de colère et de haine; elle veut donc se cacher!

– Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de quitter la chambre des filles d'honneur.

– Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice.

Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum.

Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laissé retomber sa tête et avait repris cette attitude pensive qui avait frappé Marguerite un instant auparavant.

– Margota, murmura-t-il, Margota cum Turennio. Voilà ces deux noms que je cherchais, madame. Margota cum Turennio.

Marguerite, cette fois, devint cramoisie.

– Des calomnies! sire, s'écria-t-elle, allez-vous me répéter des calomnies!

– Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que vous comprenez là des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de mon frère qui me revient: Margota cum Turennio conveniunt in castello nomme Loignac. Décidément il faudra que je me fasse traduire cette lettre par un clerc.

– Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et dites-moi nettement ce que vous attendez de moi.

– Eh bien, je désirerais, ma mie, que vous séparassiez Fosseuse d'avec les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui envoyassiez qu'un seul médecin, un médecin discret, le vôtre par exemple.

– Oh! je vois ce que c'est! s'écria la reine. Fosseuse qui prônait sa vertu, Fosseuse qui étalait une menteuse virginité, Fosseuse est grosse et prête d'accoucher.

– Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous qui l'affirmez.

– C'est cela, monsieur, c'est cela! s'écria Marguerite; votre ton insinuant, votre fausse humilité me le prouvent. Mais il est de ces sacrifices, fût-on roi, qu'on ne demande point à sa femme. Défaites vous-même les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous êtes son complice, cela vous regarde: au coupable la peine, et non à l'innocent.

– Au coupable, bon! voilà que vous me rappelez encore les termes de cette affreuse lettre.

– Et comment cela?

– Oui, coupable se dit nocens, n'est-ce pas?

– Oui, monsieur, nocens.

– Eh bien! il y a dans la lettre: Margota cum Turennio, ambo nocentes, conveniunt in castello nomine Loignac. Mon Dieu! que je regrette de ne pas avoir l'esprit aussi orné que j'ai la mémoire sûre!

– Ambo nocentes, répéta tout bas Marguerite, plus pâle que son col de dentelles gauderonnées; il a compris, il a compris.

– Margota cum Turennio, ambo nocentes. Que diable a voulu dire mon frère par ambo? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre saint-gris! ma mie, c'est bien étonnant que, sachant le latin comme vous le savez, vous ne m'ayez point encore donné l'explication de cette phrase qui me préoccupe.

– Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire déjà…

– Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement Turennius qui se promène sous vos fenêtres et qui regarde en l'air, comme s'il vous attendait, le pauvre garçon. Je vais lui faire signe de monter! il est fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir.

– Sire, sire! s'écria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et tous les calomniateurs de France.

– Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me semble, et tout à l'heure, vous-même… étiez fort sévère à l'égard de cette pauvre Fosseuse.

– Sévère, moi! s'écria Marguerite.

– Dame! j'en appelle à vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions être indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous aimez, moi dans les chasses que j'aime.

– Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents.

– Oh! j'étais bien sûr de votre cœur, ma mie.

– C'est que vous me connaissez, sire.

– Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas?

– Oui, sire.

– La séparer des autres filles?

– Oui, sire.

– Lui donner votre médecin à vous?

– Oui, sire.

– Et pas de garde. Les médecins sont discrets par état, les gardes sont bavardes par habitude.

– C'est vrai, sire.

– Et si par malheur ce qu'on dit était vrai, et que réellement la pauvre fille eût été faible et eût succombé…

Henri leva les yeux au ciel.

– Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, res fragilis mulier, comme dit l'Évangile.

– Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir pour les autres femmes.

– Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous êtes, en vérité, un modèle de perfection et…

– Et?

– Et je vous baise les mains.

– Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de vous seul que je fais un pareil sacrifice.

– Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frère de France aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute: Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet. Ce bon exemple, sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez.

Et Henri baisa la main à moitié glacée de Marguerite.

– Puis s'arrêtant sur le seuil de la porte:

– Mille tendresses de ma part à Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse; peut-être ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-être même jamais… ces loups sont de mauvaises bêtes; venez, que je vous embrasse, ma mie.

Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant stupéfaite de tout ce qu'elle venait d'entendre.

XLIX L'ambassadeur d'Espagne

Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet.

Chicot était encore tout agité des craintes de l'explication.

– Eh bien! Chicot, fit Henri.

– Eh bien! sire, répondit Chicot.

– Tu ne sais pas ce que la reine prétend?

– Non.

– Elle prétend que ton maudit latin va troubler tout notre ménage.

– Eh! sire, s'écria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin déclamé comme d'un morceau de latin écrit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois réussir à dévorer l'autre.

– Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte.

– À la bonne heure!

– J'ai bien autre chose à faire, ma foi, que de penser à cela.

– Votre Majesté préfère se divertir, hein?

– Oui, mon fils, dit Henri, assez mécontent du ton avec lequel Chicot avait prononcé ce peu de paroles; oui, Ma Majesté aime mieux se divertir.

– Pardon, mais je gêne peut-être Votre Majesté.

– Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les épaules, je t'ai déjà dit que ce n'était pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout amour, toute guerre, toute politique.

Le regard du roi était si doux, son sourire si caressant, que Chicot se sentit tout enhardi.

– Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il.

– Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles!

– Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard? En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises.

– Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es ambassadeur, que tu représentes le roi Henri III, que le roi Henri III est frère de madame Marguerite, et que par conséquent devant toi, par convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point habitué aux ambassadeurs, mon fils.

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annonça d'une voix haute:

– M. l'ambassadeur d'Espagne.

Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi.

– Ma foi, dit Henri, voilà un démenti auquel je ne m'attendais pas. L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici?

– Oui, répéta Chicot, que diable vient-il faire ici?

– Nous allons le savoir, dit Henri; peut-être notre voisin l'Espagnol a-t-il quelque démêlé de frontière à discuter avec moi.

– Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un véritable ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi…

– L'ambassadeur de France céder le terrain à l'Espagnol, et cela en Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de livres, Chicot, et t'y installe.

– Mais de là j'entendrai tout malgré moi, sire.

– Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien à cacher, moi. À propos, vous n'avez plus rien à me dire de la part du roi votre maître, monsieur l'ambassadeur?

– Non, sire, plus rien absolument.

– C'est cela, tu n'as plus qu'à voir et à entendre alors, comme font tous les ambassadeurs de la terre; tu seras donc à merveille dans ce cabinet pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes oreilles, mon cher Chicot.

Puis il ajouta:

– D'Aubiac, dis à mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur d'Espagne.

Chicot, en entendant cet ordre, se hâta d'entrer dans le cabinet des livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie à personnages.

Un pas lent et compassé retentit sur le parquet sonore: c'était celui de l'ambassadeur de S.M. Philippe II.

Lorsque les préliminaires consacrés aux détails d'étiquette furent achevés et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le Béarnais s'entendait fort bien à donner audience:

– Puis-je parler librement à Votre Majesté? demanda l'envoyé dans la langue espagnole, que tout Gascon ou Béarnais peut comprendre comme celle de son pays, à cause des analogies éternelles.

– Vous pouvez parler, monsieur, répondit le Béarnais.

Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intérêt était grand pour lui.

– Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la réponse de S.M. catholique.

– Bon! fit Chicot, s'il apporte la réponse, c'est qu'il y a eu demande.

– Touchant quel sujet? demanda Henri.

– Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire.

– Ma foi, je suis très oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles étaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur.

– Mais à propos des envahissements des princes lorrains en France.

– Oui, et particulièrement à propos de ceux de mon compère de Guise. Fort bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez.

– Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maître, bien que sollicité de signer un traité d'alliance avec la Lorraine, a regardé une alliance avec la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus avantageuse.

– Oui, tranchons le mot, dit Henri.

– Je serai franc avec Votre Majesté, sire, car je connais les intentions du roi mon maître à l'égard de Votre Majesté.

– Et moi, puis-je les connaître?

– Sire, le roi mon maître n'a rien à refuser à la Navarre.

Chicot colla son oreille à la tapisserie, tout en se mordant le bout du doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas.

– Si l'on n'a rien à me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis demander.

– Tout ce qu'il plaira à Votre Majesté, sire.

– Diable!

– Qu'elle parle donc ouvertement et franchement.

– Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant!

– Sa Majesté le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allié à l'aise; la proposition que je vais faire à Votre Majesté en témoignera.

– J'écoute, dit Henri.

– Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie jurée; il la répudie pour sœur, du moment où il la couvre d'opprobre, cela est constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon à Votre Majesté d'aborder ce sujet si délicat…

– Abordez, abordez.

– Les injures du roi de France sont publiques; la notoriété les consacre.

Henri fit un mouvement de dénégation.

– Il y a notoriété, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits; je me répète donc, sire: le roi de France répudie madame Marguerite pour sa sœur, puisqu'il tend à la déshonorer en la faisant fouiller par un capitaine de ses gardes.

– Eh bien! monsieur l'ambassadeur, où voulez-vous en venir?

– Rien de plus facile, en conséquence, à Votre Majesté, de répudier pour femme celle que son frère répudie pour sœur.

Henri regarda vers la tapisserie derrière laquelle Chicot, l'œil effaré, attendait, tout palpitant, le résultat d'un si pompeux début.

– La reine répudiée, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de Navarre et le roi d'Espagne…

Henri salua.

– Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et Sa Majesté elle-même épouse madame Catherine de Navarre, sœur de Votre Majesté.

Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Béarnais, un frisson d'épouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir à l'horizon sa fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et mourir le sceptre et la fortune des Valois.

L'Espagnol, impassible et glacé, ne voyait rien, lui, que les instructions de son maître.

Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, après cet instant, le roi de Navarre reprit:

– La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur.

– Sa Majesté, se hâta de dire le négociateur orgueilleux qui comptait sur une acceptation d'enthousiasme, Sa Majesté le roi d'Espagne ne se propose de soumettre à Votre Majesté qu'une seule condition.

– Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition.

– En aidant Votre Majesté contre les princes lorrains, c'est-à-dire en ouvrant le chemin du trône à Votre Majesté, mon maître désirerait se faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles monseigneur le duc d'Anjou mord, à cette heure, à pleines dents. Votre Majesté comprend bien que c'est toute préférence donnée à elle par mon maître, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses alliés naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est raisonnable et douce: Sa Majesté le roi d'Espagne s'alliera à vous par un double mariage; il vous aidera à… – l'ambassadeur chercha un instant le mot propre, – à succéder au roi de France, et vous lui garantirez les Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre Majesté, regarder ma négociation comme heureusement accomplie.

Un silence, plus profond encore que le premier, succéda à ces paroles, afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la réponse que l'ange exterminateur attendait pour frapper ça ou là, sur la France ou sur l'Espagne.

Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet.

– Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voilà la réponse que vous êtes chargé de m'apporter.

– Oui, sire.

– Rien autre chose avec?

– Rien autre chose.

– Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majesté le roi d'Espagne.

– Vous refusez la main de l'infante! s'écria l'Espagnol, avec un saisissement pareil à celui que cause la douleur d'une blessure à laquelle on ne s'attend pas.

– Honneur bien grand, monsieur, répondit Henri en relevant la tête, mais que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir épousé une fille de France.

– Oui, mais cette première alliance vous approchait du tombeau, sire; la seconde vous approche du trône.

– Précieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je n'achèterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi! monsieur je tirerais l'épée contre le roi de France, mon beau-frère, pour l'Espagnol étranger; quoi! j'arrêterais l'étendard de France dans son chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Léon achever l'œuvre qu'il a commencée; quoi! je ferais tuer des frères par des frères; j'amènerais l'étranger dans ma patrie! Monsieur, écoutez bien ceci: j'ai demandé à mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de Guise, qui sont des factieux avides de mon héritage, mais non contre le duc d'Anjou, mon beau-frère, mais non contre le roi Henri III, mon ami; mais non contre ma femme, sœur de mon roi. Vous secourrez les Guises, dites-vous, vous leur prêterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi d'Espagne veut reconquérir les Flandres qui lui échappent; qu'il fasse ce qu'a fait son père Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France pour aller réclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a fait le roi François Ier. Je veux le trône de France, dit Sa Majesté catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide à le conquérir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgré toutes les majestés du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites à mon frère Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul instant capable de les accepter.

Adieu, monsieur.

L'ambassadeur demeurait stupéfait; il balbutia:

– Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins dépend d'une mauvaise parole.

– Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si légère, que je ne la sentirais même pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs, à ce moment-là, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille.

Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre maître que j'ai des ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu.

Et le Béarnais, redevenant, non pas lui-même, mais l'homme que l'on connaissait en lui, après s'être un instant laissé dominer par la chaleur de son héroïsme, le Béarnais, souriant avec courtoisie, reconduisit l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet.

L Les pauvres du roi de Navarre

Chicot était plongé dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point, Henri resté seul, à sortir de son cabinet.

Le Béarnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'épaule.

– Eh bien, maître Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois tiré?

– À merveille, sire, répliqua Chicot encore étourdi. Mais, en vérité, pour un roi qui ne reçoit pas souvent d'ambassadeurs, il paraît que, quand vous les recevez, vous les recevez bons.

– C'est pourtant mon frère Henri qui me vaut ces ambassadeurs-là.

– Comment cela, sire?

– Oui, s'il ne persécutait pas incessamment sa pauvre sœur, les autres ne songeraient pas à la persécuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne n'avait pas su l'injure publique faite à la reine de Navarre, quand un capitaine des gardes a fouillé sa litière, crois-tu qu'on viendrait me proposer de la répudier?

– Je vois avec bonheur, sire, répondit Chicot, que tout ce que l'on tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui existe entre vous et la reine.

– Eh! mon ami, l'intérêt qu'on a à nous brouiller est clair…

– Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si pénétrant que vous le croyez.

– Sans doute, tout ce que désire mon frère Henri, c'est que je répudie sa sœur.

– Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne croyais pas venir à si bonne école.

– Tu sais qu'on a oublié de me payer la dot de ma femme, Chicot.

– Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais.

– Que cette dot se composait de trois cent mille écus d'or.

– Joli denier.

– Et de plusieurs villes de sûreté, et, entre ces villes, celle de Cahors.

– Jolie ville, mordieu!

– J'ai réclamé, non pas mes trois cent mille écus d'or, tout pauvre que je suis, je me prétends plus riche que le roi de France, mais Cahors.

– Ah! vous avez réclamé Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien fait, et à votre place, j'eusse fait comme vous.

– Et voilà pourquoi, dit le Béarnais avec son fin sourire, voilà pourquoi… Comprends-tu maintenant?

– Non, le diable m'emporte!

– Voilà pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je la répudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par conséquent plus de trois cent mille écus, plus de villes, et surtout plus de Cahors. C'est une façon comme une autre d'éluder sa parole, et mon frère de Valois est fort adroit à ces sortes de pièges.

– Vous aimeriez cependant fort à tenir cette place, n'est-ce pas, sire? dit Chicot.

– Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royauté de Béarn? une pauvre petite principauté que l'avarice de mon beau-frère et de ma belle-mère ont tellement rognée, que le titre de roi qui y est attaché est devenu un titre ridicule.

– Oui, tandis que Cahors ajoute à cette principauté…

– Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion.

– Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous soyez brouillé ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la remettra jamais, et à moins que vous ne la preniez…

– Oh! s'écria Henri, je la prendrais bien, si elle n'était si forte, et surtout si je ne haïssais la guerre.

– Cahors est imprenable, sire, dit Chicot.

Henri arma son visage d'une impénétrable naïveté.

– Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une armée… que je n'ai pas.

– Écoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre Cahors, où est M. de Vezin, il faudrait être un Annibal ou un César, et Votre Majesté…

– Eh bien! Ma Majesté?… demanda Henri avec son narquois sourire.

– Votre Majesté l'a dit, elle n'aime pas la guerre.

Henri soupira; un trait de flamme illumina son œil plein de mélancolie; mais, comprimant aussitôt ce mouvement involontaire, il lissa de sa main noircie par le hâle sa barbe brune, en disant:

– Jamais je n'ai tiré l'épée, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un contraste singulier, j'aime à m'entretenir de choses de guerre: c'est de mon sang cela. Saint Louis, mon ancêtre, avait ce bonheur, qu'étant pieux d'éducation et doux de nature, il devenait à l'occasion un rude jouteur de lance, une vaillante épée. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin, qui est un César et un Annibal, lui.

– Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non seulement vous blesser, mais encore vous inquiéter. Je ne vous ai parlé de M. de Vezin que pour éteindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des affaires eussent pu faire naître dans votre cœur. Cahors, voyez-vous, est si bien défendue et si bien gardée, parce que c'est la clef du Midi.

– Hélas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien!

– C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie à la sécurité de l'habitation. Avoir Cahors, c'est posséder greniers, celliers, coffres-forts, granges, logements et relations; posséder Cahors, c'est avoir tout pour soi; ne point posséder Cahors, c'est avoir tout contre soi.

– Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voilà pourquoi j'avais si grande envie de posséder Cahors, que j'ai dit à ma pauvre mère d'en faire une des conditions sine quâ non de mon mariage. Tiens! voilà que je parle latin à présent. Cahors était donc l'apanage de ma femme: on me l'avait promis, on me le devait.

– Sire, devoir et payer… fit Chicot.

– Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien différentes, mon ami, de sorte que ton opinion, à toi, est que l'on ne me paiera point.

– J'en ai peur.

– Diable! fit Henri.

– Et franchement… continua Chicot.

– Eh bien!

– Franchement, on aura raison, sire.

– On aura raison? pourquoi cela, mon ami?

– Parce que vous n'avez pas su faire votre métier de roi, épouseur d'une fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot d'abord et remettre vos villes ensuite.

– Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un marié que l'on veut égorger la nuit même de ses noces ne songe pas tant à sa dot qu'à sa vie.

– Bon! fit Chicot; mais depuis?

– Depuis? demanda Henri.

– Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il fallait, au lieu de faire l'amour, négocier. C'est moins amusant, je le sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en vérité, sire, autant pour le roi mon maître que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri de Navarre un allié fort, Henri de France serait plus fort que tout le monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se réunir dans un même intérêt politique, quitte à débattre leurs intérêts religieux après; catholiques et protestants, c'est-à-dire les deux Henri, feraient à eux deux trembler le genre humain.

– Oh! moi, dit Henri avec humilité, je n'aspire à faire trembler personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-même… Mais tiens, Chicot, ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas Cahors, eh bien! je m'en passerai.

– C'est dur, mon roi!

– Que veux-tu! puisque tu penses toi-même que jamais Henri ne me rendra cette ville.

– Je le pense, sire, j'en suis sûr, et cela pour trois raisons.

– Dis-les-moi, Chicot.

– Volontiers. La première, c'est que Cahors est une ville de bon produit; que le roi de France aimera mieux se la réserver que de la donner à qui que ce soit.

– Ce n'est pas tout à fait honnête cela, Chicot.

– C'est royal, sire.

– Ah! c'est royal de prendre ce qui plaît?

– Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des animaux.

– Je me souviendrai de ce que tu me dis là, mon bon Chicot, si jamais je me fais roi. Ta seconde raison, mon fils?

– La voici: madame Catherine…

– Elle se mêle donc toujours de politique, ma bonne mère Catherine? interrompit Henri.

– Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille à Paris qu'à Nérac, près d'elle que près de vous.

– Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle manière, madame Catherine.

– Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire.

– Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais songé à cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de France, au besoin, est un otage. Eh bien?

– Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du séjour. Nérac est une ville fort agréable, qui possède un parc charmant et des allées comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, privée de ressources, s'ennuiera à Nérac, et regrettera le Louvre.

– J'aime mieux ta première raison, Chicot, dit Henri en secouant la tête.

– Alors je vais vous dire la troisième.

Entre le duc d'Anjou qui cherche à se faire un trône et qui remue la Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et qui remuent la France; entre Sa Majesté le roi d'Espagne, qui voudrait tâter de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain équilibre.

– En vérité! moi, sans poids.

– Justement. Voyez plutôt la république suisse. Devenez puissant, c'est-à-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un contrepoids, vous serez un poids.

– Oh! j'aime beaucoup cette raison-là, Chicot, et elle est parfaitement bien déduite. Tu es véritablement clerc, Chicot.

– Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatté, quoi qu'il en eût, du compliment, et se laissant aller à cette bonhomie royale à laquelle il n'était point accoutumé.

– Voilà donc l'explication de ma situation? dit Henri.

– Complète, sire.

– Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui espérais toujours, comprends-tu?

– Eh bien, sire, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de cesser d'espérer, au contraire!

– Je vais donc faire, Chicot, pour cette créance du roi de France, ce que je fais pour ceux de mes métayers qui ne peuvent me solder le fermage; je mets un P à côté de leur nom.

– Ce qui veut dire payé.

– Justement.

– Mettez deux P, sire, et poussez un soupir.

Henri soupira.

– Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut vivre en Béarn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors.

– Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous êtes un prince sage, un roi philosophe… Mais quel est ce bruit?

– Du bruit? où cela?

– Mais dans la cour, ce me semble.

– Regarde par la fenêtre, mon ami, regarde.

Chicot s'approcha de la croisée.

– Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutrés.

– Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant.

– Votre Majesté a ses pauvres?

– Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charité? Pour n'être point catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chrétien.

– Bravo! sire.

– Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumône, puis nous remonterons souper.

– Sire, je vous suis.

– Prends cette bourse qui est sur la tablette, près de mon épée, vois-tu?

– Je la tiens, sire…

– À merveille.

Ils descendirent donc: la nuit était venue. Le roi, tout en marchant, paraissait soucieux, préoccupé.

Chicot le regardait et s'attristait de cette préoccupation.

– Où diable ai-je eu l'idée, se disait-il à lui-même, d'aller porter politique à ce brave prince? Je lui ai mis la mort au cœur, en vérité! Absurde bélître que je suis, va!

Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de mendiants qui avait été signalé par Chicot.

C'était, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de costumes différents; des gens qu'un inhabile observateur eût remarqués à leur voix, à leur pas, à leurs gestes, pour des bohémiens, des étrangers, des passants insolites, et qu'un observateur eût reconnus, lui, pour des gentilshommes déguisés.

Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe.

Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe.

Ils vinrent alors le saluer, chacun à son tour, avec un air d'humilité qui n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adressé au roi lui seul, comme pour lui dire:

– Sous l'enveloppe le cœur brûle.

Henri répondit par un signe de tête, puis introduisant l'index et le pouce dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une pièce.

– Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire?

– Oui, mon ami, je le sais.

– Peste! vous êtes riche.

– Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces pièces d'or me servent à deux aumônes? Je suis pauvre, au contraire, Chicot, et je suis forcé de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui dure.