/ Language: Français / Genre:sf_fantasy, SF

Le Livre des Radieux, Volume 1

Brandon Sanderson

Roshar, terre de pierres et de tempêtes. Des siècles ont passé depuis la chute des Chevaliers Radieux, mais leurs avatars, des épées et des armures mystiques qui transforment des hommes ordinaires en guerriers invincibles, sont toujours là.

Au cœur des Plaines Brisées, Kaladin lutte depuis dix ans dans une guerre insensée. Dalinar, le chef d’une des armées, est fasciné par un texte ancien, La Voie des rois. Au-delà de l'océan, la jeune Shallan apprend la magie et découvre certains secrets des Chevaliers Radieux...

Avec des romans vendus à plus de cinq millions d'exemplaires dans le monde, récompensés par de nombreux prix et comparés à ceux de G.R.R. Martin (Le Trône de fer) et de Robert Jordan (La Roue du Temps), Brandon Sanderson est un auteur phare de sa génération. La Voie des rois ouvre avec brio sa nouvelle saga-événement.


Pour Oliver Sanderson,

Qui est né au beau milieu de l’écriture de ce livre et marchait

déjà quand je l’ai terminé.

Livre II

LE LIVRE DES RADIEUX

SIX

ANS

PLUS

TÔT

Jasnah Kholin feignait de profiter de la fête sans laisser transparaître qu’elle comptait faire assassiner l’un des convives.

L’oreille aux aguets, elle traversait la salle de banquet bondée où le vin émoussait les esprits et déliait les langues. Son oncle Dalinar, sous l’emprise de l’alcool, se leva de la haute table pour crier aux Parshendis d’appeler leurs joueurs de tambour. Elhokar, le frère de Jasnah, se précipita pour faire taire son oncle dont les Aléthis ignoraient poliment les vociférations. Exception faite d’Aesudan, l’épouse d’Elhokar, qui ricanait d’un air guindé derrière son mouchoir.

Jasnah se détourna de la haute table et poursuivit son chemin. Elle avait rendez-vous avec un assassin et se réjouissait de quitter cette pièce étouffante, empuantie par le mélange de parfums trop nombreux. Un quartet féminin jouait de la flûte sur une plateforme surélevée qui faisait face à la cheminée, mais la musique était depuis longtemps devenue assommante.

Contrairement à Dalinar, Jasnah s’attirait des regards insistants. Ils la suivaient avec la constance des mouches s’accrochant à la viande pourrie, accompagnés de murmures évoquant des bruits d’ailes. S’il y avait une chose que la cour aléthie appréciait encore plus que le vin, c’étaient les commérages. Tout le monde s’attendait à ce que Dalinar succombe à l’appel de l’ivresse lors des festins – mais la fille du roi qui admettait être hérétique ? Ça, c’était nouveau.

Raison même pour laquelle Jasnah avait exprimé publiquement ses opinions.

Elle longea la grande table où s’agglutinait la délégation parshendie qui discutait dans sa langue cadencée. Bien que cette fête soit donnée en leur honneur, et en celui du traité qu’ils avaient signé avec le père de Jasnah, les Parshendis ne semblaient pas d’humeur festive, ni même joyeuse. Ils paraissaient nerveux. Mais, bien sûr, ils n’étaient pas humains et leurs réactions se révélaient parfois étranges.

Jasnah aurait voulu s’entretenir avec eux, mais son rendez-vous ne pouvait attendre. Elle l’avait volontairement programmé en plein milieu de la fête, car beaucoup de gens seraient alors distraits par l’ivresse. Jasnah se dirigea vers les portes mais s’arrêta net.

Son ombre pointait dans la mauvaise direction.

La pièce étouffante, remuante et bruyante lui sembla soudain très lointaine. Le haut-prince Sadeas traversa l’ombre de Jasnah, qui pointait distinctement vers la lampe à sphères accrochée au mur tout proche. Absorbé par la conversation avec son compagnon, Sadeas ne remarqua rien. Jasnah regarda fixement cette ombre – la peau soudain moite, l’estomac noué, comme lorsqu’elle était au bord de la nausée. Pas maintenant. Elle chercha une autre source lumineuse, une explication. Voyait-elle quoi que ce soit ? Non.

D’un mouvement léthargique, l’ombre se coula de nouveau vers elle, glissant jusqu’à ses pieds avant de s’étirer dans l’autre sens. Sa tension se dissipa. Mais d’autres avaient-ils vu ?

Fort heureusement, lorsqu’elle balaya la pièce du regard, personne ne l’observait d’un air horrifié. L’attention des gens était retenue par les joueurs de tambour parshendis, qui franchissaient la porte à grand fracas pour se mettre en place. Jasnah remarqua, songeuse, qu’ils étaient aidés par un serviteur non parshendi vêtu d’amples vêtements blancs. Un Shinove ? Voilà qui n’avait rien d’habituel.

Jasnah reprit ses esprits. Que signifiaient ces crises qui l’assaillaient parfois ? D’après des contes populaires superstitieux qu’elle avait lus, une ombre rebelle signifiait qu’on était maudit. Elle n’y voyait généralement que des sornettes, mais certaines superstitions prenaient racine dans des faits. L’expérience le lui avait prouvé. Il faudrait qu’elle effectue quelques recherches.

Ces tranquilles pensées d’érudite lui firent l’effet d’un mensonge contrastant avec la réalité de sa peau froide et moite et de la sueur qui baignait sa nuque. Mais il importait de se montrer rationnelle en toute circonstance, et pas seulement lorsqu’elle était calme. Elle se força à franchir les portes de la pièce étouffante pour rejoindre le couloir moins animé. Elle avait choisi la sortie du fond, celle qu’utilisaient généralement les serviteurs. C’était, après tout, le trajet le plus direct.

Ici, des maîtres-serviteurs en noir et blanc s’affairaient à servir leur clarissime. Elle s’y était attendue, mais s’étonna en revanche de trouver son propre père devant elle, en train de s’entretenir à mi-voix avec le clarissime Meridas Amaram. Que faisait donc le roi en ces lieux ?

Bien que Gavilar Kholin soit plus petit qu’Amaram, ce dernier se voûtait en sa présence, car Gavilar parlait avec une intensité tranquille qui donnait envie de se pencher pour mieux saisir chaque mot, chaque sous-entendu. C’était, contrairement à son frère, un homme séduisant dont la barbe soulignait la forte mâchoire au lieu de la cacher. Il possédait un magnétisme qu’aucun biographe, du point de vue de Jasnah, n’était parvenu à capturer.

Tearim, capitaine de la Garde royale, se tenait derrière eux. Il avait revêtu la Cuirasse d’Éclat de Gavilar ; le roi avait cessé de la porter lui-même ces derniers temps pour la confier plutôt à Tearim, reconnu comme l’un des plus grands duellistes au monde. Gavilar portait à la place une robe d’un style classique et majestueux.

Jasnah risqua un coup d’œil par-dessus son épaule, vers la salle du banquet. Quand son père s’était-il esquivé ? Quelle négligence, se réprimanda-t-elle. Tu aurais dû t’assurer qu’il y soit encore avant de sortir.

Elle le vit poser la main sur l’épaule d’Amaram et lever un doigt en prononçant d’une voix sévère, quoique étouffée, des mots qu’elle n’entendit pas.

— Père ? demanda-t-elle.

Il se tourna vers elle.

— Ah, Jasnah. Tu t’en vas très tôt.

— Il n’est pas si tôt, commenta-t-elle en s’approchant d’un pas fluide. (De toute évidence, Gavilar et Amaram avaient dû se réfugier ici pour s’entretenir en privé.) La partie la plus ennuyeuse de la fête commence, celle où les conversations gagnent en volume sonore mais pas en intelligence, sans parler du degré d’ivresse des convives.

— Beaucoup de gens apprécient ces choses-là.

— Beaucoup de gens, malheureusement, sont idiots.

Son père sourit.

— Est-ce terriblement difficile pour toi ? demanda-t-il d’une voix douce. De vivre avec nous autres, de subir notre intelligence modérée et nos pensées simplistes ? Te sens-tu très seule, Jasnah, d’être à ce point unique dans ton génie ?

Elle accepta la réprimande pour ce qu’elle était et se surprit à rougir. Même Navani, sa mère, ne réussissait pas à avoir cet effet sur elle.

— Si tu trouvais une agréable compagnie, poursuivit Gavilar, peut-être apprécierais-tu les fêtes.

Son regard pivota vers Amaram, qu’il avait longtemps envisagé comme prétendant pour sa fille.

C’était hors de question. Amaram croisa le regard de Jasnah, puis salua son père à mi-voix et s’éloigna précipitamment le long du couloir.

— Quelle mission lui avez-vous confiée ? demanda Jasnah. Que préparez-vous ce soir, père ?

— Le traité, bien entendu.

Le traité. Pourquoi y tenait-il à ce point ? D’autres lui avaient conseillé d’ignorer les Parshendis ou de les conquérir. Gavilar avait insisté pour parvenir à un accord.

— Je ferais mieux de rejoindre les festivités, déclara Gavilar avec un geste à l’intention de Tearim.

Tous deux remontèrent le couloir en direction des portes par lesquelles Jasnah était sortie.

— Père ? demanda Jasnah. Qu’est-ce que vous ne me dites pas ?

Il se retourna vers elle et s’attarda un instant. Il possédait des yeux vert pâle témoignant de sa haute naissance. Quand était-il devenu si perspicace ? Saintes bourrasques… Elle avait l’impression de ne presque plus le connaître. Quelle transformation saisissante en si peu de temps.

Il étudiait Jasnah comme s’il ne lui faisait presque plus confiance. Était-il au courant de son rendez-vous avec Liss ?

Il se détourna sans ajouter un mot et se mêla aux convives, suivi par son garde.

Que se passe-t-il dans ce palais ? se demanda Jasnah. Elle inspira profondément. Elle allait devoir enquêter davantage. Avec un peu de chance, il n’avait pas découvert qu’elle fréquentait des assassins – mais, dans le cas contraire, elle en tiendrait compte. Il comprendrait sans doute qu’il fallait que quelqu’un veille sur la famille alors que sa fascination pour les Parshendis l’absorbait totalement. Jasnah fit demi-tour afin de poursuivre son chemin et croisa un maître-serviteur, qui s’inclina.

Après une courte marche dans les couloirs, Jasnah remarqua que son ombre recommençait à faire des siennes. Elle soupira, contrariée, en la voyant attirée vers les trois lampes à Fulgiflamme accrochées aux murs. Fort heureusement, elle avait quitté la zone la plus peuplée ; il n’y avait ici aucun serviteur pour la voir.

— Bon, lâcha-t-elle, ça suffit.

Elle n’avait pas eu l’intention de parler tout haut. Cependant, lorsque ces mots lui échappèrent, des ombres lointaines s’animèrent, nées d’un croisement un peu plus loin. Elle eut le souffle coupé. Ces ombres s’allongèrent et s’épaissirent, puis formèrent des silhouettes qui se mirent à grandir, à s’étirer, à se lever.

Père-des-tempêtes, je deviens folle.

L’une d’entre elles prit la forme d’un homme noir comme la nuit, quoique parcouru de reflets, comme s’il était fait d’huile. Non… d’un autre liquide à la surface duquel flottait de l’huile, qui lui conférait un aspect sombre et irisé.

Il s’avança vers elle à grands pas et dégaina une épée.

Ce fut la logique, froide et inébranlable, qui guida Jasnah. Crier ne lui amènerait pas d’aide à temps, et la ténébreuse agilité de cette créature lui conférait une vitesse qu’elle ne pourrait certainement pas égaler.

Elle resta sur place et croisa le regard noir de la créature, ce qui la fit hésiter. Derrière elle, un petit groupe d’entités semblables s’était matérialisé à partir des ombres. Elle avait senti ces yeux posés sur elle au cours des derniers mois.

Le couloir tout entier s’était maintenant obscurci, comme submergé par de profondes ténèbres où il sombrait lentement. Le cœur battant la chamade, le souffle de plus en plus court, Jasnah leva la main vers le mur de granite, cherchant à toucher une surface solide. Ses doigts s’enfoncèrent très légèrement dans la pierre, comme si le mur s’était changé en boue.

Nom des foudres ! Il fallait qu’elle agisse. Mais que pouvait-elle donc faire ?

Devant elle, la silhouette lança un coup d’œil furtif vers le mur. La lampe la plus proche de Jasnah s’éteignit. Ensuite…

Le palais se désintégra.

Le bâtiment tout entier se brisa en milliers de petites sphères de verre pareilles à des perles. Jasnah hurla lorsqu’elle bascula en arrière dans un ciel obscur. Elle ne se trouvait plus dans le palais ; elle était ailleurs – un autre lieu, un autre temps, un autre… quelque chose.

Elle se retrouva seule avec la silhouette sombre et chatoyante qui flottait dans le vide devant elle, rengainant son épée d’un air satisfait.

Jasnah s’écrasa contre quelque chose – un océan de ces perles de verre. D’autres, innombrables, se mirent à pleuvoir autour d’elle, crépitant comme la grêle lorsqu’elles touchaient cet étrange océan. Elle n’avait jamais vu cet endroit ; elle ne pouvait expliquer ni ce qui s’était produit, ni ce que ça signifiait. Elle se débattit tandis qu’elle s’enfonçait dans quelque chose d’impossible. Des perles de verre de tous côtés. Elle ne voyait rien au-delà et sentait seulement qu’elle sombrait dans cette masse cliquetante, bouillonnante, étouffante.

Elle allait mourir. En laissant son travail inachevé, sa famille sans protection !

Elle ne connaîtrait jamais les réponses.

Non.

Jasnah s’agita dans le noir et tenta de nager tandis que les perles roulaient sur sa peau, se glissaient sous ses vêtements, s’infiltraient dans son nez. Ça ne servait à rien. Elle ne pouvait pas flotter dans ce chaos. Elle leva la main devant sa bouche, tenta de créer une poche d’air qui lui permettrait de respirer et parvint à prendre une petite goulée. Mais les perles roulèrent autour de sa main, s’insinuèrent entre ses doigts. Elle s’y enfonçait plus lentement à présent, comme dans un liquide visqueux.

Chaque perle, en la touchant, lui communiquait la très faible impression d’un objet. Une porte. Une table. Une chaussure.

Les perles réussirent à s’engouffrer dans sa bouche. Elles semblaient agir de leur propre chef. Elles allaient l’étouffer, la détruire. Non… non, elles semblaient simplement attirées par elle. Une impression la traversa, non pas tant une pensée distincte qu’une sensation. Elles attendaient quelque chose d’elle.

Elle s’empara de l’une des billes, qui lui transmit l’impression d’une coupe. Jasnah lui donna… quelque chose. Les autres perles les plus proches s’assemblèrent, adhérant comme des pierres scellées par du mortier. L’instant d’après, Jasnah ne s’enfonçait plus dans une masse de perles individuelles mais dans de gros amas de perles accolées pour former…

Une coupe.

Chaque perle était un modèle, un guide pour les autres.

Elle relâcha celle qu’elle tenait, et les perles qui l’entouraient se dispersèrent. Elle se débattit, cherchant désespérément l’air qui lui manquait. Il lui fallait trouver quelque chose à utiliser, quelque chose qui puisse l’aider, un moyen de survivre ! Paniquée, elle ouvrit grand les bras pour toucher le plus grand nombre de perles possible.

Un plateau d’argent.

Un manteau.

Une statue.

Une lanterne.

Puis quelque chose d’ancien.

Quelque chose de pesant, lent à réfléchir, et cependant puissant : le palais lui-même. Dans un effort désespéré, Jasnah s’empara de cette sphère et y transféra sa puissance. Les pensées de plus en plus vagues, elle insuffla dans cette perle tout ce qu’elle portait en elle, puis lui ordonna de se soulever.

Les perles remuèrent.

Un grand fracas retentit lorsqu’elles s’entrechoquèrent dans un concert de cliquetis et de crépitements. Elles évoquaient le bruit d’une vague se brisant sur des rochers. Jasnah remonta brusquement depuis les profondeurs tandis que quelque chose de solide bougeait en dessous d’elle, obéissant à ses ordres. Des perles lui cognèrent violemment la tête, les épaules, les bras, jusqu’à ce qu’elle perce enfin la surface de l’océan de verre dans une explosion, projetant une gerbe de perles dans un ciel obscur.

Elle s’agenouilla sur une plateforme de verre faite de petites perles collées les unes aux autres. Elle tendit la main sur le côté, serrant la sphère qui servait de guide aux autres. D’autres roulèrent autour d’elle et prirent la forme d’un couloir aux murs ornés de lanternes, avec un croisement devant elle. Le résultat était grossier, bien entendu – il était tout entier constitué de perles. Mais c’était une approximation correcte.

Elle n’était pas assez puissante pour reconstituer le palais entier. Elle ne créa que ce couloir, sans même le doter d’un toit – mais le sol la soutenait et l’empêchait de s’enfoncer. Elle ouvrit la bouche en geignant et des perles en tombèrent pour aller heurter le sol dans un claquement. Puis elle toussa, aspirant des goulées d’air bienvenues, et la sueur ruissela sur ses tempes et ses joues pour se rejoindre sur son menton.

Un peu plus loin devant elle, la sombre silhouette s’avança sur la plateforme. Elle dégaina de nouveau son épée.

Jasnah prit une deuxième perle, la statue qu’elle avait devinée un peu plus tôt. Elle lui insuffla du pouvoir et d’autres perles se rassemblèrent alors devant elle, adoptant la forme de l’une des statues qui longeaient l’avant de la salle de banquet – la statue de Talenelat’Elin, Héraut de la Guerre. Un homme grand et musclé portant une Lame d’Éclat.

Bien que la statue ne soit pas vivante, Jasnah l’anima et lui fit baisser son épée de perles. Elle doutait fort que la statue puisse se battre ; des perles rondes ne pouvaient pas former une lame acérée. Cependant, la menace fit hésiter la sombre silhouette.

Serrant les dents, Jasnah se releva tandis que des perles s’écoulaient de ses vêtements. Elle n’allait certainement pas s’agenouiller devant cette créature, quoi qu’elle puisse être. Elle alla se placer près de la statue de perles, remarquant pour la première fois les étranges nuages au-dessus de sa tête. Ils semblaient former un étroit ruban de route, long et droit, qui pointait vers l’horizon.

Elle croisa et soutint le regard de la silhouette aux reflets huileux. Celle-ci la fixa un moment puis leva deux doigts vers son front et s’inclina, comme en signe de respect, tandis qu’une cape se déployait amplement derrière elle. D’autres silhouettes s’étaient rassemblées ; elles se tournèrent les unes vers les autres, échangeant des murmures étouffés.

Cet endroit fait de perles s’évanouit et Jasnah se retrouva de nouveau dans le couloir du palais. Le véritable palais, bâti de pierre, bien qu’il y fasse désormais noir – la Fulgiflamme s’était éteinte dans les lampes murales. Le seul éclairage provenait d’un peu plus loin dans le couloir.

Elle s’adossa contre le mur en respirant profondément. Il faut, se dit-elle, que je consigne cette expérience par écrit.

C’était ce qu’elle ferait, puis elle l’analyserait et y réfléchirait. Plus tard. Pour l’heure, elle voulait s’éloigner de cet endroit. Elle marchait d’un pas précipité, sans se soucier de savoir où elle allait, cherchant à fuir ces yeux qu’elle sentait encore en train de l’observer.

En vain.

Elle finit par se calmer et s’éponger le visage à l’aide d’un mouchoir. Shadesmar, songea-t-elle. C’est le nom qu’on lui donne dans les contes pour enfants. Shadesmar, le royaume mythologique des sprènes. Des mythes auxquels elle n’avait jamais cru. Si elle parcourait assez attentivement les livres d’histoire, sans doute y trouverait-elle quelque chose. Pratiquement tout ce qui se produisait s’était déjà produit. C’était là la grande leçon de l’histoire, et…

Bourrasques ! Son rendez-vous.

Jurant à mi-voix, elle pressa l’allure. Cette expérience la perturbait encore, mais il fallait qu’elle honore son rendez-vous. Elle descendit donc de deux étages, s’éloignant de la cadence des tambours parshendis jusqu’à ne plus entendre que leurs coups les plus nets.

La complexité de cette musique l’avait toujours surprise, car elle suggérait que les Parshendis n’étaient pas les sauvages incultes pour lesquels beaucoup les prenaient. À cette distance, la musique présentait une similitude dérangeante avec l’entrechoquement des perles de cet autre lieu.

Elle avait volontairement choisi cette partie isolée du palais pour rencontrer Liss. Personne n’entrait jamais dans cette suite de chambres d’amis. Un homme que Jasnah ne connaissait pas se prélassait devant la porte. Elle en conçut un certain soulagement. Il devait s’agir du nouveau serviteur de Liss, ce qui signifiait que celle-ci n’était pas repartie malgré le retard de Jasnah. Elle se calma, adressa un signe de tête au garde (une brute védène à la barbe mouchetée de roux) et pénétra dans la pièce.

Liss se leva de la table située dans la petite pièce. Elle portait une robe de servante (décolletée, bien entendu) et aurait pu passer pour aléthie. Ou védène. Ou bavane. Tout dépendait de la partie de son accent qu’elle choisissait de mettre en avant. Ses longs cheveux noirs, qu’elle portait détachés, et sa séduisante silhouette charnue attiraient l’attention de la meilleure manière qui soit.

— Vous êtes en retard, clarissime, déclara Liss.

Jasnah ne répondit pas. Elle était ici l’employeuse et n’avait pas à fournir d’excuses. Elle déposa quelque chose sur la table près de Liss : une petite enveloppe, scellée à la cire de charançon.

Jasnah posa deux doigts dessus et hésita.

Non. C’était une manœuvre trop hardie. Elle ignorait si son père avait conscience de ce qu’elle était en train de faire mais, même dans le cas contraire, il se passait trop de choses dans ce palais. Elle ne voulait pas ordonner un assassinat avant d’être totalement sûre.

Fort heureusement, elle avait prévu un plan de secours. Elle tira une seconde enveloppe de la sage-bourse située à l’intérieur de sa manche et la posa sur la table à la place de la première. Elle en retira les doigts, puis contourna la table pour aller s’asseoir.

Liss se rassit et fit disparaître la lettre dans son corsage.

— Quelle nuit étrange, clarissime, déclara-t-elle, pour vous engager dans la voie de la trahison.

— Je ne vous embauche qu’en tant qu’observatrice.

— Pardonnez-moi, clarissime, mais il n’est pas très courant de louer les services d’un assassin pour observer, et pour ne faire que ça.

— Vous trouverez des instructions dans cette enveloppe, répondit Jasnah, ainsi que le premier paiement. Je vous ai choisie parce que vous êtes une experte en matière d’observations détaillées. C’est ce que j’attends de vous. Pour l’instant.

Liss sourit mais hocha la tête.

— Espionner l’épouse de l’héritier du trône ? Ça vous coûtera plus cher. Vous êtes sûre de ne pas vouloir simplement sa mort ?

Jasnah martela la table du bout des doigts, puis s’aperçut qu’elle le faisait au rythme des tambours qu’elle entendait au-dessus d’elle. Cette musique était d’une complexité inattendue – à l’image des Parshendis eux-mêmes.

Il se passe trop de choses, se dit-elle. Je dois faire preuve d’une grande prudence. D’une grande subtilité.

— J’en accepte le prix, répliqua Jasnah. Dans une semaine, je m’arrangerai pour qu’une des servantes de ma belle-sœur soit congédiée. Vous postulerez pour cette place en utilisant les fausses références que vous êtes certainement capable de produire. Vous serez engagée.

» À partir de là, observez et faites-moi votre rapport. Si j’ai besoin de vos autres services, je vous en informerai. Vous n’agirez que si je vous l’ordonne. Compris ?

— C’vous qui payez, répondit Liss, dont la voix se teinta d’un léger accent bavane.

S’il transparaissait, c’était seulement parce qu’elle le souhaitait. Liss était la tueuse la plus douée que Jasnah connaisse. Les gens l’appelaient Tire-Larmes, car elle énucléait ses victimes. Bien qu’elle n’ait pas officiellement adopté ce surnom, il lui était fort utile, car elle avait des secrets à cacher. Pour commencer, personne ne savait que Tire-Larmes était une femme.

On racontait que Tire-Larmes arrachait les yeux de ses victimes pour affirmer son indifférence quant à leur statut de sombres ou de pâles-iris. En réalité, cet acte cachait un deuxième secret : Liss ne voulait pas que quiconque sache qu’elle laissait derrière elle des cadavres aux yeux brûlés.

— Dans ce cas, déclara Liss en se levant, notre réunion est terminée.

Jasnah hocha distraitement la tête, car ses pensées revenaient à cette étrange interaction avec le sprène un peu plus tôt. Cette peau scintillante, ces couleurs qui dansaient sur une surface couleur goudron…

Elle s’obligea à en détourner son esprit. Elle devait consacrer son attention à la tâche en cours. Pour l’heure, c’était Liss.

Celle-ci hésita sur le pas de la porte.

— Savez-vous pourquoi je vous apprécie, clarissime ?

— J’imagine que c’est lié à mes poches et à leur légendaire profondeur.

Liss sourit.

— Y a de ça, je ne prétendrai pas le contraire, mais il y a aussi que vous êtes différente des autres pâles-iris. Quand les autres m’engagent, ils grimacent devant tout le processus. Ils sont toujours prompts à recourir à mes services, mais ils ricanent et se tordent les mains, comme s’ils détestaient être contraints de faire quelque chose d’aussi peu ragoûtant.

— Liss, un assassinat est réellement peu ragoûtant. Tout comme le fait de vider des pots de chambre. Je peux respecter les personnes employées à accomplir ce genre de tâche sans admirer la tâche elle-même.

Liss sourit, puis entrouvrit la porte.

— Votre nouveau serviteur, là, dehors, lui dit Jasnah. Vous ne disiez pas vouloir me le faire admirer ?

— Talak ? demanda Liss avec un coup d’œil au Védène. Ah, vous parlez de l’autre. Non, clarissime, je l’ai vendu à un marchand d’esclaves il y a quelques semaines.

Liss fit la grimace.

— Ah oui ? Je croyais que c’était le meilleur serviteur que vous ayez jamais eu.

— Un trop bon serviteur, répondit Liss. Restons-en là. Il était foudrement bizarre, ce Shinove.

Liss frissonna visiblement, puis sortit discrètement par la porte.

— Rappelez-vous notre premier accord, lui lança Jasnah.

— L’est toujours dans un coin d’mon cerveau, clarissime.

Liss ferma la porte.

Jasnah se laissa aller sur son siège et joignit les doigts devant elle. Les termes de leur « premier accord » étaient que, si quiconque venait trouver Liss pour lui proposer un contrat sur un membre de la famille de Jasnah, Liss permettrait à celle-ci de lui faire une offre équivalente en échange du nom de la personne qui l’avait contactée.

Liss le ferait. Sans doute. Tout comme la dizaine d’autres assassins avec lesquels Jasnah travaillait. Un client régulier était toujours plus précieux qu’un contrat ponctuel, et il était dans l’intérêt d’une femme comme Liss d’avoir une amie au sein du gouvernement. La famille de Jasnah était à l’abri de ces gens-là. À moins, bien sûr, que ce ne soit Jasnah elle-même qui engage les assassins.

Jasnah poussa un profond soupir puis se leva pour chasser le poids qu’elle sentait appuyer sur ses épaules.

Un instant… Liss a bien dit que son ancien serviteur était shinove ?

C’était sans doute une coïncidence. Les Shinoves n’étaient guère nombreux dans l’Est, mais l’on en croisait parfois. Malgré tout, entendre Liss mentionner un Shinove alors même que Jasnah venait d’en apercevoir un parmi les Parshendis… eh bien, il n’y avait aucun mal à vérifier, même si ça impliquait de regagner le festin. Il se passait des choses étranges cette nuit, et pas simplement à cause de son ombre et du sprène.

Jasnah quitta la petite pièce enfouie dans les entrailles du palais et sortit dans le couloir d’un pas énergique. Elle se dirigea vers l’étage. Au-dessus d’elle, les tambours se turent brusquement, comme les cordes d’un instrument soudain tranchées. La fête se terminait-elle si tôt ? Dalinar n’avait tout de même pas offensé les convives ? Celui-là, quand il commençait à boire…

Dans tous les cas, puisque les Parshendis avaient déjà ignoré ses offenses par le passé, ils le feraient sans doute à nouveau. En réalité, Jasnah se réjouissait que son père se concentre soudain sur un traité. Voilà qui lui laisserait tout loisir d’étudier les traditions et l’histoire des Parshendis.

Se pourrait-il, se demanda-t-elle, que les érudites aient fouillé les mauvaises ruines pendant toutes ces années ?

Des mots résonnèrent dans le couloir, provenant d’un peu plus loin.

— Je m’inquiète pour Ash.

— Tu t’inquiètes pour tout.

Jasnah hésita dans le couloir.

— Son état empire, poursuivit la voix. Ça n’était pas censé se passer comme ça. Et le mien ? J’ai l’impression qu’il empire.

— Tais-toi.

— Je n’aime pas ça. C’était mal, ce que nous avons fait. Cette créature porte la propre Lame de mon seigneur. Nous n’aurions pas dû la lui laisser. Il…

Les deux hommes franchirent une intersection un peu plus loin. Il s’agissait d’ambassadeurs de l’Ouest, parmi lesquels se trouvait l’Azéen qui portait une marque de naissance blanche sur la joue. À moins qu’il ne s’agisse d’une cicatrice ? Le plus petit des deux hommes, qui aurait pu être aléthi, s’interrompit en apercevant Jasnah. Il poussa un cri étouffé, puis pressa le pas.

L’Azéen vêtu de noir et d’argent, songeur, s’arrêta pour la jauger de la tête aux pieds.

— Le festin est-il déjà terminé ? demanda Jasnah à travers le couloir.

Son frère avait invité ces deux hommes au festin avec tous les autres dignitaires étrangers haut placés de Kholinar.

— Oui, répondit l’homme.

Son regard fixe la mit mal à l’aise. Elle s’avança malgré tout. Je ferais mieux de me renseigner sur ces deux-là, se dit-elle. Elle avait enquêté sur leur passé, bien entendu, sans rien découvrir de notable. Venaient-ils de parler d’une Lame d’Éclat ?

— Viens ! lança le plus petit en se retournant pour prendre le plus grand par le bras.

Ce dernier se laissa entraîner. Jasnah s’avança jusqu’à l’intersection, puis les regarda s’éloigner.

Là où des tambours résonnaient précédemment, des hurlements s’élevèrent soudain.

Oh non

Jasnah se retourna, alarmée, puis saisit sa jupe et courut aussi vite qu’elle le put.

Une dizaine de catastrophes potentielles lui traversèrent l’esprit. Que pouvait-il se produire d’autre par cette nuit brisée où les ombres se levaient et où son père la toisait d’un œil méfiant ? Les nerfs à vif, elle atteignit les marches et se mit à les gravir.

La montée lui prit bien trop longtemps. Elle entendit les cris tout du long et émergea enfin en plein chaos. Des cadavres d’un côté, un mur démoli de l’autre. Comment…

Les dégâts menaient vers les appartements de son père.

Le palais tout entier s’ébranla et un craquement résonna depuis cette direction.

Non, non, non !

Dans sa course, Jasnah longea des entailles laissées dans la pierre par des Lames d’Éclat.

Pitié

Des cadavres aux yeux brûlés jonchaient le sol comme des os abandonnés sur une table à manger.

Pas ça.

Une porte brisée. Les appartements de son père. Jasnah s’arrêta dans le couloir, le souffle court.

Maîtrise-toi, maîtrise

Elle ne pouvait pas. Pas maintenant. Paniquée, elle se précipita dans les appartements, alors même qu’un Porte-Éclat l’aurait tuée sans aucun mal. Elle n’avait pas les idées très claires. Il aurait mieux valu qu’elle aille chercher de l’aide. Dalinar ? Il serait saoul. Sadeas, dans ce cas.

La pièce paraissait dévastée par une tempête majeure. Meubles taillés en pièces, fragments éparpillés partout. Les portes du balcon étaient brisées vers l’extérieur. Un homme accourait vers elle, portant la Cuirasse d’Éclat de son père. Tearim, le garde du corps ?

Non, le casque était brisé. Ce n’était pas Tearim mais Gavilar. Quelqu’un hurla sur le balcon.

— Père ! s’écria Jasnah.

Gavilar hésita alors qu’il sortait sur le balcon, et il se retourna vers elle.

Le balcon céda en dessous de lui.

Jasnah hurla, courut vers le balcon brisé et tomba à genoux tout au bord. Le vent joua avec des mèches échappées de son chignon tandis qu’elle regardait deux hommes chuter.

Son père et le Shinove en blanc aperçu au festin.

Le Shinove dégageait une lumière blanche. Il tomba sur le mur, enchaîna par une roulade puis s’arrêta. Il se leva et parvint étrangement à rester debout sur le mur externe du palais sans tomber. Voilà qui défiait toute raison.

Il se retourna, puis se dirigea vers le père de Jasnah d’un pas décidé.

Envahie d’un grand froid, elle regarda, impuissante, l’assassin descendre vers son père et s’agenouiller au-dessus de lui.

Des larmes roulèrent sur son menton, et le vent s’en saisit. Que faisait-il là, en bas ? Elle ne parvenait pas à le distinguer.

Quand l’assassin s’éloigna, il laissa derrière lui le cadavre de son père. Empalé sur un morceau de bois. Il était mort – sa Lame d’Éclat était apparue près de lui, comme elles le faisaient toujours à la mort de leur Porteur.

— J’ai travaillé si dur…, murmura Jasnah, engourdie. Tout ce que j’ai fait pour protéger cette famille…

Comment était-ce possible ? Liss. C’était Liss la responsable !

Non. Jasnah n’avait pas les idées claires. Ce Shinove… si tel était le cas, Liss n’aurait jamais admis qu’il lui avait appartenu. Elle l’avait vendu.

— Toutes nos condoléances.

Jasnah se retourna brusquement, clignant des yeux larmoyants. Trois Parshendis, parmi lesquels se trouvait Klade, se tenaient sur le pas de la porte, vêtus de leurs habits caractéristiques : des pagnes de tissu soigneusement cousus pour les hommes comme pour les femmes, des écharpes autour de la taille, d’amples chemises sans manches. Ils ne faisaient pas de distinctions vestimentaires entre les sexes. Ils semblaient toutefois en établir entre les castes, et…

Arrête, se dit-elle. Bourrasques, tu peux bien passer une journée sans réfléchir en érudite !

— Nous nous déclarons responsables de sa mort, déclara le Parshendi qui se tenait au premier plan.

Gangnah était de sexe féminin, même si les différences entre les sexes semblaient minimes chez eux. Leurs vêtements cachaient les seins comme les hanches, qui n’étaient de toute manière guère prononcés. Fort heureusement, l’absence de barbe était un signe distinctif très net. Tous les Parshendis de sexe masculin qu’elle avait jamais vus portaient la barbe, ornée de gemmes, et…

ARRÊTE.

— Qu’avez-vous dit, Gangnah ? demanda Jasnah en s’obligeant à se relever. Pourquoi serait-ce votre faute ?

— Parce que nous avons engagé l’assassin, répondit la Parshendie de sa voix chantante à l’accent prononcé. Nous avons tué votre père, Jasnah Kholin.

— Vous…

Une émotion glaciale la traversa soudain, comme une rivière qui gèle en altitude. Le regard de Jasnah passa de Gangnah à Klade, puis à Varnali. Des anciens, tous les trois. Des membres du conseil dirigeant parshendi.

— Pourquoi ? murmura Jasnah.

— Parce qu’il fallait que ce soit fait, répliqua Gangnah.

Pourquoi ? insista Jasnah en s’avançant. Il s’est battu pour vous ! Il a tenu les prédateurs à distance ! Mon père voulait la paix, espèce de monstres ! Pourquoi le trahir justement maintenant ?

Gangnah pinça les lèvres. L’intonation de sa voix changea. Elle ressemblait à une mère expliquant quelque chose de très compliqué à un petit enfant.

— Parce que votre père s’apprêtait à faire quelque chose de très dangereux.

— Appelez le clarissime Dalinar ! s’écria une voix dans le couloir à l’extérieur des appartements. Bourrasques ! Mes ordres sont-ils parvenus jusqu’à Elhokar ? Il faut conduire le prince héritier en lieu sûr !

Le haut-prince Sadeas entra précipitamment dans la pièce en compagnie d’un groupe de soldats. Son visage rougeaud au nez bulbeux était trempé de sueur et il portait les habits de Gavilar, la robe de sa fonction royale.

— Que font ces sauvages ici ? Nom des foudres ! Protégez la princesse Jasnah. L’assassin… il faisait partie de leur escorte !

Les soldats entreprirent de cerner les Parshendis. Jasnah les ignora et retourna vers la porte brisée, main sur le mur, baissant les yeux vers son père étendu sur les pierres en contrebas avec sa Lame près de lui.

— La guerre va être déclarée, murmura-t-elle. Et je ne vais pas l’empêcher.

— Nous le comprenons bien, assura Gangnah derrière elle.

— L’assassin, poursuivit Jasnah. Il marchait sur le mur.

Gangnah ne répondit pas.

Alors que son univers volait en éclats, Jasnah s’accrocha à ce fragment. Elle avait vu quelque chose ce soir. Quelque chose qui aurait dû être impossible. Était-ce lié à ces sprènes si étranges ? À son expérience dans ce lieu au ciel noir et aux perles de verre ?

Ces questions devinrent la corde à laquelle elle s’accrochait pour garder sa stabilité. Sadeas réclama des réponses aux dirigeants parshendis ; il n’en reçut aucune. Lorsqu’il vint se placer près d’elle et vit les débris en contrebas, il s’éloigna à toutes jambes en appelant ses gardes et courut jusqu’en bas pour rejoindre le roi mort.

Quelques heures plus tard, on découvrit que l’assassinat (et la capitulation de trois dirigeants parshendis) avait masqué la fuite d’une plus grande partie des leurs. Ils avaient rapidement quitté la ville, et la cavalerie que Dalinar envoya à leur poursuite fut détruite. On perdit une centaine de chevaux, tous d’une valeur inestimable, en même temps que leurs cavaliers.

Les dirigeants parshendis ne fournirent plus d’explications, ni d’indices, même lorsqu’on les pendit aux tempêtes avant de les exécuter pour leurs crimes.

Jasnah ignora tout ça. Elle interrogea plutôt les gardes survivants sur ce qu’ils avaient vu. Elle suivit des pistes relatives à la nature du désormais célèbre assassin et soutira des informations à Liss. Elle n’obtint pratiquement rien. Il n’avait appartenu que très brièvement à Liss, qui affirmait qu’elle ignorait alors tout de ses étranges pouvoirs. Jasnah ne parvint pas à retrouver son précédent propriétaire.

Puis elle se replongea dans les livres. Une tentative obsessionnelle et désespérée visant à la distraire de ce qu’elle avait perdu.

Cette nuit-là, Jasnah avait vu l’impossible.

Elle comptait bien en découvrir le sens.

PREMIÈRE PARTIE

Embrasés

Shallan – Kaladin – Dalinar

« En toute franchise, les événements de ces deux derniers mois pèsent sur mes épaules. Mort, destruction, perte et douleur sont mon fardeau. J’aurais dû le prévoir. Et l’empêcher. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jeseses 1174.

Shallan pinça entre ses doigts le fin crayon de charbon et traça une série de lignes droites irradiant depuis une sphère à l’horizon. Cette sphère n’était pas tout à fait le soleil, pas plus qu’elle n’était l’une des lunes. Des contours de nuages esquissés au charbon semblaient flotter vers elle. Et la mer qu’ils survolaient… Aucun dessin ne pouvait transmettre l’étrangeté fondamentale de cet océan, non pas composé d’eau mais de petites perles de verre translucide.

Shallan frissonna en se rappelant cet endroit. Jasnah en savait bien plus à son sujet qu’elle ne voulait en révéler à sa pupille, et Shallan ignorait comment l’interroger. Comment exigeait-on des réponses après une trahison comme la sienne ? Il ne s’était écoulé que quelques jours, et Shallan ignorait encore de quelle manière évoluerait sa relation avec Jasnah.

Le pont tanguait tandis que le navire louvoyait, ses voiles immenses claquant au-dessus d’elle. Shallan fut contrainte, pour se stabiliser, d’agripper le bastingage avec sa sage-main couverte. Le capitaine Tozbek affirmait que la mer, jusqu’ici, ne s’était pas montrée si mauvaise pour cette partie du détroit des Longs-Sourcils. Cependant, le mouvement des vagues, s’il s’accentuait, contraindrait peut-être Shallan à descendre dans l’entrepont.

Elle soupira et s’efforça de se détendre tandis que le navire se redressait. Un vent frais soufflait et des sprènes du vent passaient devant elle, portés par d’invisibles courants d’air. Chaque fois que la mer s’agitait, Shallan se rappelait ce jour-là, cet étrange océan de perles de verre…

Elle baissa de nouveau les yeux vers son dessin. Elle n’avait fait qu’entrevoir cet endroit et son croquis n’était pas parfait. Il…

Elle fronça les sourcils. Sur sa page, un motif s’était soulevé, à la façon d’un gaufrage en relief. Qu’avait-elle fait ? Ce motif occupait presque toute la largeur de la page et représentait une séquence complexe de lignes aux angles aigus et de pointes de flèches répétées. Était-ce la conséquence d’avoir dessiné cet étrange endroit que Jasnah appelait Shadesmar ? D’un geste hésitant, Shallan avança sa libre-main pour tâter ces reliefs singuliers sur la page.

Le motif bougea, glissant sur la page comme un chiot de hachedogue sous un drap.

Shallan poussa un petit cri et bondit de son siège, laissant tomber son carnet à croquis sur le pont. Les pages volantes s’échappèrent sur les planches où le vent les éparpilla. Les marins les plus proches (des Thaylènes aux longs sourcils blancs peignés en arrière pour les ramener au-dessus de leurs oreilles) se précipitèrent pour l’aider, rattrapant les pages en l’air avant qu’elles puissent être emportées par-dessus bord.

— Tout va bien, jeune demoiselle ? demanda Tozbek, interrompant sa conversation avec l’un de ses seconds.

Petit et corpulent, Tozbek portait une large écharpe en guise de ceinture ainsi qu’un manteau or et rouge assorti à son bonnet. Ses sourcils étaient relevés et amidonnés en forme d’éventail au-dessus de ses yeux.

— Je vais bien, capitaine, assura Shallan. J’ai eu peur, c’est tout.

Yalb s’avança vers elle et lui tendit les pages.

— Vos utensiles.

Shallan haussa les sourcils.

Utensiles ?

— Eh bien oui, répondit le jeune marin avec un sourire. Je m’entraîne à prononcer des mots sophistiqués. C’est ce qui permet à un jeune homme d’obtenir une compagnie féminine acceptable. Vous savez, le genre de demoiselle qui ne sent pas trop mauvais et qui possède au moins quelques dents.

— Charmant, dit Shallan en reprenant les pages. Enfin, tout dépend de votre définition du mot « charmant ».

Elle réprima une pique additionnelle et scruta d’un air méfiant la pile de papiers qu’elle tenait en main. Sa représentation de Shadesmar, posée au-dessus, ne comportait plus ces étranges lignes en relief.

— Que s’est-il passé ? demanda Yalb. Vous avez vu surgir un crémillon en dessous de vous, ou quelque chose dans ce genre-là ?

Il portait comme toujours un gilet ouvert à l’avant ainsi qu’un ample pantalon.

— Ce n’était rien, répondit doucement Shallan en rangeant les pages dans sa sacoche.

Yalb lui adressa un petit salut (elle ignorait pourquoi il avait pris cette habitude) et retourna attacher des éléments du gréement avec les autres marins. Elle perçut bientôt des éclats de rire provenant des hommes qui l’entouraient et, lorsqu’elle se tourna vers lui, elle vit des sprènes de gloire danser autour de sa tête, puis prendre la forme de petites sphères lumineuses. Il semblait très fier de la blague qu’il venait de raconter.

Elle sourit. C’était une très bonne chose que Tozbek ait été retardé à Kharbranth. Elle appréciait cet équipage et se réjouissait que Jasnah ait choisi de voyager avec lui. Shallan se rassit sur la caisse que le capitaine Tozbek avait fait attacher près du bastingage afin qu’elle puisse contempler la mer pendant la traversée. Elle devait prendre garde aux embruns qui pouvaient endommager ses croquis mais, tant que la mer n’était pas trop agitée, la contemplation des eaux en valait la peine.

La vigie perchée tout en haut du gréement poussa un cri. Shallan regarda attentivement dans la direction qu’elle désignait. Ils se trouvaient en vue du continent et voguaient parallèlement à la côte lointaine. En réalité, ils s’étaient amarrés au port la nuit précédente pour s’abriter de la tempête majeure passée tout près. Lorsqu’on voyageait en mer, il fallait toujours se trouver près du port – il était suicidaire de s’aventurer en pleine mer lorsqu’une tempête majeure pouvait vous surprendre.

Elle distinguait une trace sombre au nord : c’étaient les Terres Gelées, une zone en grande partie déserte le long de la frontière sud de Roshar. De temps à autre, Shallan entrapercevait des falaises plus hautes au sud. Thaylenah, le grand royaume insulaire, y formait une autre barrière. Le détroit séparait les deux.

La vigie avait repéré quelque chose dans les vagues juste au nord du navire, une forme en mouvement qui ressemblait à première vue à une grande bûche. Non, c’était bien plus gros que ça, et bien plus large. Shallan se leva, plissant les yeux, pour le regarder approcher. Il s’agissait en réalité d’une carapace brun-vert en forme de dôme, de la taille approximative de trois canots fixés ensemble. Tandis qu’ils la longeaient, la carapace s’approcha du flanc du navire et parvint curieusement à suivre son allure, dépassant de l’eau sur deux mètres environ.

Un santhide ! Shallan se pencha par-dessus le bastingage et baissa les yeux tandis que les marins jacassaient avec animation ; plusieurs la rejoignirent pour tendre le cou afin d’apercevoir la créature. Les santhides étaient tellement reclus que certains de ses livres disaient l’espèce disparue et qu’aucun des documents modernes à leur sujet n’était fiable.

— C’est vrai que vous portez bonheur, mademoiselle ! lui lança Yalb, hilare, qui passait près d’elle en portant des cordes. On n’avait pas vu de santhide depuis des années.

— Vous n’en avez toujours pas vu, répondit Shallan. Seulement le dessus de sa carapace.

À sa grande déception, les eaux masquaient tout le reste – à l’exception d’ombres dans les profondeurs, qui ressemblaient à de longs bras tendus vers le bas. Les récits affirmaient que ces bêtes suivaient parfois un navire pendant des jours, patientaient dans l’eau tandis que le vaisseau entrait au port, puis recommençaient à le suivre lorsqu’il repartait.

— Vous ne verrez jamais rien de plus que leur carapace, répondit Yalb. Passions, comme c’est bon signe !

Shallan serra sa sacoche contre elle. Elle ferma les yeux pour capturer un Souvenir de la créature sous l’eau à côté du navire, fixant mentalement son image pour pouvoir la dessiner avec précision.

Mais dessiner quoi ? se demanda-t-elle. Une grosse masse dans l’eau ?

Une idée commença à se former dans sa tête. Elle l’exprima tout haut avant de pouvoir se raviser.

— Apportez-moi cette corde, dit-elle en se tournant vers Yalb.

— Oui, clarissime ? s’enquit-il en s’arrêtant net.

— Faites une boucle à une extrémité, ordonna-t-elle en posant précipitamment sa sacoche sur son siège. J’ai besoin de voir le santhide. Je n’ai jamais plongé la tête dans l’océan. Est-ce que le sel m’empêchera de voir ?

— Sous l’eau ? répéta Yalb d’une voix glapissante.

— Je ne vous vois pas en train d’attacher la corde.

— Parce que je ne suis pas stupide, saintes bourrasques ! Le capitaine voudra ma tête si…

— Allez chercher un ami, ajouta Shallan, qui l’ignora et lui prit la corde pour former une boucle à l’une des extrémités. Vous allez me faire descendre par-dessus bord, et je vais entrevoir ce qui se trouve sous la coquille. Vous rendez-vous compte que personne n’a jamais produit de dessin d’un santhide vivant ? Tous ceux qui se sont échoués sur les plages étaient méchamment décomposés. Et comme les marins considèrent que ça porte malheur de les chasser…

— C’est vrai ! répondit Yalb d’une voix qui montait de plus en plus dans les aigus. Personne n’acceptera d’en tuer un.

Shallan termina de former la boucle et se hâta vers le bord du navire, ses cheveux roux fouettant son visage tandis qu’elle se penchait par-dessus le bastingage. Le santhide se trouvait toujours là. Comment suivait-il l’allure ? Elle ne voyait pas de nageoires.

Elle se retourna vers Yalb, qui tenait la corde en souriant.

— Ah, clarissime, est-ce votre revanche pour ce que j’ai dit à Beznk sur votre postérieur ? Ce n’était qu’une plaisanterie, mais vous m’avez bien eu ! Je… (Il laissa sa phrase en suspens lorsqu’il croisa son regard.) Nom des foudres, vous êtes sérieuse.

— Je n’aurai plus jamais ce genre d’occasion. Naladan a pourchassé ces créatures la majeure partie de sa vie sans jamais en voir une de près.

— C’est de la folie !

— Non, c’est de la recherche ! J’ignore dans quelle mesure j’y verrai à travers l’eau, mais il faut que j’essaie.

Yalb soupira.

— Nous avons des masques. Ils sont faits de carapaces de tortue avec des trous munis de verre à l’avant et des vessies le long des bords pour empêcher l’eau de s’infiltrer. Ils permettent d’y voir sous l’eau quand on y plonge la tête. Nous nous en servons pour inspecter la coque quand le navire est à quai.

— Magnifique !

— Évidemment, il va falloir que j’aille demander au capitaine la permission d’en prendre un…

Elle croisa les bras.

— Comme c’est sournois de votre part. Eh bien, allez-y.

Il était de toute manière peu probable qu’elle mette son projet en œuvre à l’insu du capitaine.

Yalb sourit.

— Que vous est-il arrivé à Kharbranth ? Lors de votre première traversée avec nous, vous étiez tellement timide qu’on vous aurait crue capable de vous évanouir à la seule pensée de partir de chez vous !

Shallan hésita, puis se surprit à rougir.

— C’est un peu casse-cou, non ?

— S’accrocher à un navire en mouvement pour plonger la tête dans l’eau ? demanda Yalb. On peut dire ça.

— Croyez-vous… qu’on puisse arrêter le navire ?

Yalb éclata de rire mais s’en alla parler au capitaine, interprétant sa question comme le signe qu’elle était toujours résolue à aller au bout de son plan. Elle l’était en effet.

C’est vrai, que m’est-il arrivé ? se demanda-t-elle.

La réponse était simple : elle avait tout perdu. Elle avait volé Jasnah Kholin, l’une des femmes les plus puissantes au monde – et, ce faisant, avait non seulement perdu la chance d’étudier dont elle avait toujours rêvé, mais aussi condamné ses frères et sa maison. Elle avait pitoyablement échoué.

Et elle s’en était sortie.

Pas indemne, toutefois. Sa crédibilité auprès de Jasnah avait été sérieusement endommagée, et elle avait le sentiment d’avoir quasiment abandonné sa famille. Mais il y avait quelque chose, dans l’expérience consistant à voler le Spiricante de Jasnah (qui s’était, de toute manière, révélé factice), puis de manquer se faire tuer par un homme qu’elle avait cru amoureux d’elle…

Eh bien, elle avait une meilleure idée de la façon dont les choses pouvaient mal tourner. C’était comme si… elle avait autrefois redouté les ténèbres mais qu’elle y avait à présent pénétré. Elle avait subi certaines des atrocités qui l’y attendaient. Aussi redoutables soient-elles, au moins savait-elle désormais à quoi s’en tenir.

Tu l’as toujours su, murmura une voix au plus profond d’elle. Tu as grandi avec des atrocités, Shallan. Simplement, tu refuses de t’en souvenir.

— Que se passe-t-il ? demanda Tozbek qui approchait avec son épouse Ashlv à ses côtés.

Celle-ci était minuscule et peu loquace ; elle portait une jupe assortie d’un chemisier jaune vif, et une écharpe couvrait tous ses cheveux à l’exception des deux sourcils blancs qu’elle avait recourbés près de ses joues.

— Jeune demoiselle, déclara Tozbek, vous voulez aller nager ? Ne pouvez-vous pas attendre que nous ayons atteint le port ? Je connais des zones agréables où l’eau est beaucoup moins froide.

— Je ne veux pas nager, répondit Shallan en rougissant encore davantage. (Que porterait-elle pour nager avec des hommes aux alentours ? Les gens faisaient-ils réellement ça ?) Il faut que je voie notre compagnon de plus près.

Elle désigna la créature marine.

— Jeune demoiselle, vous savez que je ne peux rien autoriser d’aussi dangereux. Même à supposer que nous arrêtions le navire, et si la bête vous faisait du mal ?

— On les dit inoffensives.

— Puisqu’elles sont si rares, peut-on vraiment en être sûr ? Et puis il y a d’autres animaux dans cette mer qui pourraient vous faire du mal. Il y a des aigues-rouges qui chassent dans cette zone, sans aucun doute, et nous nous trouvons peut-être dans des eaux assez peu profondes pour redouter la présence de khornaks. (Tozbek secoua la tête.) Désolé, mais je ne peux pas vous y autoriser.

Shallan se mordit la lèvre et s’aperçut que son cœur la trahissait en battant à toute allure. Elle avait envie d’insister, mais l’éclat décidé qu’elle lisait dans les yeux de Tozbek l’en dissuada.

— Très bien.

Il répondit par un large sourire.

— Je vous emmènerai voir des carapaces dans le port d’Amydlatn quand nous y ferons escale, jeune demoiselle. Ils en ont une sacrée collection !

Elle ignorait où se trouvait cet endroit mais, à en juger par toutes ces consonnes accolées, il devait se situer du côté thaylène. C’était le cas de la plupart des villes, aussi loin au sud. Bien que Thaylenah soit presque aussi glacial que les Terres Gelées, les gens semblaient apprécier d’y vivre.

Mais, bien entendu, les Thaylènes étaient tous un peu étranges. Comment décrire autrement Yalb et les autres qui ne portaient pas de chemise malgré le froid mordant ?

Ce n’étaient pas eux qui envisageaient de faire trempette dans l’océan, se rappela Shallan. Elle regarda de nouveau par-dessus le bord du navire pour voir les vagues se briser contre la coquille du santhide. De quoi s’agissait-il ? D’une bête magnecoque, comme les redoutables démons des gouffres des Plaines Brisées ? Ressemblait-il davantage à un poisson ou à une tortue ? Les santhides étaient si rares (et les érudits les avaient si rarement vus en chair et en os) que toutes les théories se contredisaient.

Avec un soupir, elle ouvrit sa sacoche et entreprit de classer ses papiers, dont la plupart étaient des esquisses des marins dans différentes poses qui s’affairaient à manœuvrer les voiles massives de manière à louvoyer. Son père ne lui aurait jamais permis de passer une journée assise à regarder un groupe de sombres-iris sans chemise. Comme sa vie avait changé en si peu de temps !

Elle travaillait à un croquis de la coque du santhide quand Jasnah apparut sur le pont.

Comme Shallan, Jasnah portait la havah, une robe vorine à la coupe caractéristique. L’ourlet tombait à ses pieds et l’encolure lui remontait quasiment au menton. Certains des Thaylènes, lorsqu’ils croyaient qu’elle ne les écoutait pas, qualifiaient cette tenue de pudibonde. Shallan ne partageait pas leur avis ; la havah n’était pas pudibonde mais élégante. En effet, la soie épousait le corps, plus particulièrement au niveau du buste – et la façon dont les marins regardaient Jasnah bouche bée indiquait qu’ils ne trouvaient pas le vêtement si peu flatteur.

Jasnah était effectivement jolie. Silhouette bien pleine, peau hâlée. Sourcils immaculés, lèvres peintes d’un rouge profond, cheveux relevés en une tresse soignée. Bien qu’elle ait deux fois l’âge de Shallan, sa beauté mûre était quelque chose d’admirable, et même d’enviable. Pourquoi fallait-il que cette femme soit si parfaite ?

Jasnah ignorait le regard des marins. Ce n’était pas qu’elle ne remarque pas les hommes ; Jasnah remarquait tout et tout le monde. Simplement, elle semblait se moquer de la façon dont ils la percevaient.

Non, ce n’est pas vrai, rectifia Shallan tandis que Jasnah s’approchait d’elle. Si elle se moquait du regard des autres, elle ne prendrait pas le temps de se coiffer ni de se maquiller. Sur ce point, Jasnah était une énigme. D’un côté, elle semblait être une érudite uniquement intéressée par ses recherches. D’un autre, elle cultivait la maîtrise et la dignité d’une fille de roi – et les utilisait parfois comme un gourdin.

— Vous voici, déclara Jasnah en s’approchant de Shallan.

Un nuage de gouttelettes choisit ce moment pour jaillir par-dessus le bord du bateau et l’asperger. Elle fronça les sourcils en voyant les gouttes d’eau consteller ses habits de soie, puis se retourna vers Shallan et haussa les sourcils.

— Comme vous l’aurez peut-être remarqué, le navire possède deux très belles cabines que je nous ai louées à un prix conséquent.

— Oui, mais elles se trouvent à l’intérieur.

— Comme la plupart des chambres.

— J’ai passé la majeure partie de ma vie à l’intérieur.

— Et vous en passerez encore une grande partie, si vous souhaitez devenir érudite.

Shallan se mordit la lèvre et attendit qu’on lui ordonne de descendre. Curieusement, l’ordre ne vint pas. Jasnah fit signe au capitaine Tozbek d’approcher et il s’exécuta servilement, son bonnet en main.

— Oui, clarissime ? demanda-t-il.

— J’aimerais un autre de ces… sièges, déclara Jasnah en étudiant la caisse de Shallan.

Tozbek ordonna aussitôt à l’un de ses hommes de fixer une seconde caisse en place. Tandis qu’elle attendait qu’on lui prépare son siège, Jasnah fit signe à Shallan de lui remettre ses croquis. Jasnah inspecta le dessin du santhide, puis jeta un coup d’œil par-dessus le bord du navire.

— Je comprends mieux pourquoi les marins faisaient tout ce boucan.

— Quel coup de chance, clarissime ! s’exclama l’un des marins. C’est un bon présage pour notre traversée, vous ne trouvez pas ?

— J’accepte toute la bonne fortune qui m’est m’offerte, Nanhel Eltorv, affirma-t-elle. Merci pour le siège.

Le marin s’inclina gauchement avant de se retirer.

— Vous les considérez comme des idiots superstitieux, commenta Shallan à mi-voix en le regardant s’éloigner.

— D’après ce que j’ai observé, répliqua Jasnah, ces marins sont des hommes qui ont trouvé un but dans la vie et y prennent maintenant un plaisir simple. (Jasnah étudia le dessin suivant.) Beaucoup de gens tirent beaucoup moins de leur existence. Le capitaine Tozbek dirige un bon équipage. C’était très judicieux de votre part de m’adresser à lui.

Shallan sourit.

— Vous n’avez pas répondu à ma question.

— Vous n’en avez posé aucune, rétorqua Jasnah. Vos croquis sont excellents, Shallan, comme toujours, mais n’étiez-vous pas censée lire ?

— J’avais… du mal à me concentrer.

— Et vous êtes donc montée sur le pont, répondit Jasnah, pour dessiner de jeunes hommes qui travaillent sans chemise. Vous pensiez que ça vous aiderait à mieux vous concentrer ?

Shallan rougit tandis que Jasnah s’arrêtait sur l’une des pages de la pile. Elle resta patiemment assise (son père l’y avait bien habituée) en attendant que Jasnah retourne la page vers elle. C’était, bien entendu, le dessin de Shadesmar.

— Vous avez respecté mon ordre de ne plus vous aventurer dans ce royaume ? s’enquit Jasnah.

— Oui, clarissime. Ce dessin a été tracé d’après un souvenir de mon premier… écart.

Jasnah baissa la page. Shallan crut voir une ombre passer furtivement sur son visage. Jasnah se demandait-elle si elle pouvait la croire sur parole ?

— J’imagine que c’est ce qui vous tracasse ? s’informa Jasnah.

— Oui, clarissime.

— Dans ce cas, je ferais sans doute mieux de vous l’expliquer.

— Vraiment ? Vous feriez ça ?

— Ne prenez pas cet air surpris.

— Ça me semble être un savoir très puissant, répondit Shallan. La façon dont vous me l’avez interdit… j’ai supposé que la connaissance de cet endroit était secrète ou, du moins, qu’elle ne devait pas être confiée à quelqu’un de mon âge.

Jasnah renifla.

— J’ai découvert que refuser d’expliquer des secrets aux jeunes gens les rend encore plus enclins à se fourrer dans le pétrin. Votre expérience prouve que vous êtes déjà tombée tête la première dans tout ça – comme je l’ai fait moi-même autrefois. Je sais d’expérience douloureuse à quel point Shadesmar peut être dangereux. Si je vous laisse dans l’ignorance et que vous vous y faites tuer, ce sera ma faute.

— Alors vous m’en auriez parlé si je vous avais posé la question plus tôt au cours de notre voyage ?

— Sans doute pas, admit Jasnah. Il fallait que je voie dans quelle mesure vous étiez disposée à m’obéir. Cette fois-ci.

Découragée, Shallan résista contre l’envie de lui faire remarquer que, lorsqu’elle était une pupille studieuse et obéissante, Jasnah lui divulguait beaucoup moins de secrets qu’actuellement.

— Alors qu’est-ce que c’est ? Cet… endroit ?

— Ce n’est pas vraiment un lieu, répondit Jasnah. Pas comme nous y pensons généralement. Shadesmar se trouve ici, tout autour de nous, en ce moment même. Toutes les choses y existent sous une forme ou une autre, comme elles existent ici.

Shallan fronça les sourcils.

— Je ne…

Jasnah leva le doigt pour la faire taire.

— Toutes les choses possèdent trois composantes : l’âme, le corps et l’esprit. Cet endroit que vous avez vu, Shadesmar, est ce que nous appelons le Royaume cognitif – le lieu de l’esprit.

» Ce que vous voyez tout autour de nous, c’est le monde physique. Vous pouvez le toucher, le voir, l’entendre. C’est ainsi que votre corps physique fait l’expérience du monde. Eh bien, Shadesmar est la façon dont votre moi cognitif – votre moi inconscient – fait l’expérience du monde. Grâce à des sens cachés qui frôlent ce royaume, vous suivez une logique intuitive et vous formez des espoirs. C’est probablement grâce à ces sens supplémentaires, Shallan, que vous créez vos dessins.

De l’eau s’écrasa contre la proue du navire lorsqu’il traversa une grosse vague. Shallan essuya sur sa joue une goutte d’eau salée, s’efforçant de réfléchir à ce que Jasnah venait de lui dire.

— Mais clarissime, je ne voyais pratiquement aucune logique dans tout ça.

— J’espère bien, riposta Jasnah. J’ai passé six années à faire des recherches sur Shadesmar et je ne sais toujours pas ce que je dois en penser. Il faudra que je vous y accompagne plusieurs fois avant que vous puissiez comprendre, ne serait-ce qu’un minimum, la véritable signification de cet endroit.

Cette pensée fit grimacer Jasnah. Shallan était toujours surprise de remarquer chez elle des émotions visibles. L’émotion était quelque chose de compréhensible, d’humain – et Shallan avait de Jasnah Kholin l’image mentale de quelqu’un de quasiment divin. C’était, à la réflexion, une étrange manière de considérer une athée convaincue.

— Écoutez-moi, dit Jasnah. Mes propres mots trahissent mon ignorance. Je vous ai dit que Shadesmar n’était pas un lieu, et pourtant je le qualifie comme tel l’instant d’après. Je parle de le visiter alors même qu’il se trouve tout autour de nous. Nous ne possédons tout simplement pas de terminologie adéquate pour en parler. Laissez-moi essayer une autre tactique.

Jasnah se leva et Shallan s’empressa de la suivre. Elles longèrent le bastingage tandis que le pont tanguait sous leurs pieds. Les marins laissaient passer Jasnah avec de courtes révérences. Ils la traitaient avec la déférence qu’ils auraient réservée à un roi. Comment s’y prenait-elle ? Comment parvenait-elle à contrôler son environnement sans paraître faire quoi que ce soit ?

— Baissez les yeux vers les eaux, lui demanda Jasnah lorsqu’elles atteignirent la proue. Que voyez-vous ?

Shallan s’arrêta près de la rambarde et sonda du regard les eaux bleues qui formaient de l’écume là où le navire les fendait. Ici, à l’avant du bateau, elle distinguait une profondeur dans les vagues. Une étendue insondable qui se déployait non seulement vers l’extérieur, mais aussi vers le bas.

— Je vois l’éternité, déclara Shallan.

— Vous parlez en artiste, répliqua Jasnah. Ce navire traverse des profondeurs que nous ne pouvons connaître. En dessous de ces vagues se trouve un monde invisible et agité.

Jasnah se pencha vers l’avant, saisit la rambarde d’une main nue et de l’autre couverte par sa sage-manche. Elle regarda au loin ; ni vers les profondeurs, ni vers la terre qui pointait à l’horizon au nord et au sud, mais vers l’est. Vers les tempêtes.

— Il y a un monde entier, Shallan, reprit Jasnah, dont notre esprit ne fait que frôler la surface. Un monde de pensée profonde. Un monde créé par des pensées profondes. Quand vous voyez Shadesmar, vous pénétrez dans ces profondeurs. C’est un endroit qui nous est étranger par certains aspects mais que nous avons également façonné. Avec un peu d’aide.

— Qu’avons-nous fait au juste ?

— Que sont les sprènes ? demanda Jasnah.

La question désarçonna Shallan, mais elle était désormais habituée aux questions complexes de Jasnah. Cette fois, elle prit le temps de méditer sa réponse.

— Personne ne sait ce qu’ils sont, répondit Shallan, même si de nombreux philosophes ont différentes opinions sur…

— Non, l’interrompit Jasnah. Que sont-ils ?

— Je… (Shallan leva les yeux vers deux sprènes du vent qui tournoyaient dans les airs au-dessus d’elle. Ils ressemblaient à de minuscules rubans lumineux qui brillaient doucement et dansaient l’un autour de l’autre.) Ce sont des idées vivantes.

Jasnah se retourna brusquement vers elle.

— Qu’y a-t-il ? s’enquit Shallan. Je me trompe ?

— Non, confirma Jasnah, vous avez raison. (Elle étrécit les yeux.) Dans mon hypothèse, les sprènes sont des éléments du Royaume cognitif qui se sont infiltrés dans le monde physique. Ce sont des concepts qui ont acquis un fragment de conscience, peut-être à travers l’intervention humaine.

» Pensez à un homme qui se met souvent en colère. Pensez à la façon dont sa famille et ses amis pourraient commencer à désigner sa colère comme une bête, comme une créature qui le possède, comme quelque chose qui lui soit extérieur. Les humains ont tendance à personnifier. Nous parlons du vent comme s’il possédait une volonté propre.

» Les sprènes sont ces idées – les idées de l’expérience humaine collective – qui prennent vie d’une manière ou d’une autre. Shadesmar est l’endroit où ce phénomène se produit initialement, et cet endroit leur appartient. Bien que nous l’ayons créé, ce sont eux qui lui ont donné forme. Ils y vivent ; ils le gouvernent, au sein de leurs propres cités.

— Des cités ?

— Oui, répondit Jasnah en se retournant vers l’océan, l’air troublé. Les sprènes sont d’une variété stupéfiante. Certains sont aussi intelligents que les humains et créent des cités. D’autres ressemblent à des poissons et se contentent de nager dans les courants.

Shallan hocha la tête. Bien qu’elle ait, en réalité, du mal à suivre Jasnah, elle ne voulait pas qu’elle cesse de parler. C’était le genre de connaissances dont Shallan avait besoin, le genre de choses dont elle rêvait.

— Est-ce lié à ce que vous avez découvert ? Au sujet des parshes, des Néantifères ?

— Je n’ai pas encore réussi à le déterminer. Les sprènes ne se montrent pas toujours très communicatifs. Dans certains cas, ils ne savent pas. Dans d’autres, ils se méfient de moi à cause de notre ancienne trahison.

Shallan, pensive, se tourna vers son professeur.

— Quelle trahison ?

— Ce sont eux qui m’en parlent, répondit Jasnah, mais ils refusent d’en préciser la nature. Nous avons rompu un serment et, ce faisant, les avons gravement offensés. Je crois que certains d’entre eux sont peut-être morts, bien que j’ignore comment un concept peut mourir. (Jasnah se tourna vers Shallan, l’expression solennelle.) Je suis bien consciente que ça représente beaucoup d’informations à absorber d’un coup. Vous allez devoir apprendre tout ça, dans ses moindres détails, si vous voulez m’aider. Êtes-vous toujours disposée à le faire ?

— Ai-je vraiment le choix ?

Un sourire étira les coins des lèvres de Jasnah.

— J’en doute fort. Vous spiricantez seule, sans l’aide d’un fabrial. Vous êtes comme moi.

Shallan regarda fixement en direction des eaux. Comme Jasnah. Qu’est-ce que ça signifiait ? Pourquoi…

Elle s’immobilisa, clignant des paupières. L’espace d’un instant, il lui sembla voir le même motif que précédemment, celui qui avait créé un relief sur sa feuille de papier. Cette fois-ci, il se trouvait dans l’eau et s’était formé, contre toute logique, sur la surface d’une vague.

— Clarissime…, commença-t-elle, posant les doigts sur le bras de Jasnah. J’ai cru voir quelque chose dans les vagues à l’instant. Un motif de lignes très nettes, comme un labyrinthe.

— Montrez-moi où.

— C’était sur une vague, et nous l’avons dépassé. Mais je crois l’avoir vu tout à l’heure, sur une de mes pages. Est-ce que ça signifie quelque chose ?

— Très certainement. Je dois admettre, Shallan, que je trouve stupéfiante la coïncidence qui nous a fait nous rencontrer. C’en est même suspect.

— Oui, clarissime ?

— Ils étaient impliqués, répondit Jasnah. Ils vous ont amenée jusqu’à moi. Et ils vous observent toujours, semble-t-il. Donc, non, Shallan, vous n’avez pas le choix. Les phénomènes d’antan sont en train de revenir, et je n’y vois pas un signe très positif. C’est un acte relevant de l’instinct de conservation. Les sprènes perçoivent un danger imminent et ils reviennent donc vers nous. Notre attention doit à présent se tourner vers les Plaines Brisées et les reliques d’Urithiru. Il s’écoulera un très, très long moment avant que vous ne regagniez votre pays.

Shallan hocha la tête sans un mot.

— Ça vous inquiète, observa Jasnah.

— Oui, clarissime. Ma famille…

Shallan avait le sentiment de trahir ses frères, qui dépendaient d’elle sur un plan financier. Elle leur avait écrit pour expliquer, sans rentrer dans les détails, qu’elle avait dû rendre le Spiricante volé – et qu’elle était à présent tenue d’assister Jasnah dans son travail.

La réponse de Balat avait été positive, d’une certaine manière. Il s’était dit ravi qu’une d’entre eux au moins ait échappé au sort qui menaçait leur maison. Il pensait que les autres étaient condamnés – ses trois frères ainsi que sa propre fiancée.

Peut-être avait-il raison. En plus des dettes écrasantes de leur père, il y avait le problème du Spiricante cassé. Le groupe qui le lui avait donné voulait le récupérer.

Malheureusement, Shallan était persuadée que la quête de Jasnah était de la plus haute importance. Les Néantifères allaient bientôt revenir – en effet, ils n’étaient pas une menace lointaine issue des contes. Ils vivaient parmi les hommes, et ce, depuis des siècles. Les parshes dociles qui se faisaient passer pour de parfaits esclaves et serviteurs étaient en réalité des machines à tuer.

Empêcher la catastrophe que représentait le retour des Néantifères était un devoir encore plus grand que protéger ses frères. Il lui était toujours douloureux de l’admettre.

Jasnah l’étudia.

— Pour ce qui est de votre famille, Shallan, j’ai pris des mesures.

— Des mesures ? s’enquit Shallan en lui prenant le bras. Vous avez aidé mes frères ?

— D’une certaine façon, répondit Jasnah. L’argent ne résoudrait pas réellement le problème, je le crois, même si j’ai fait en sorte qu’un petit cadeau leur soit envoyé. D’après ce que vous m’avez dit, les problèmes de votre famille ont deux causes. Premièrement, les Sang-des-spectres désirent que leur Spiricante, que vous avez cassé, leur soit rendu. Deuxièmement, votre maison se retrouve sans alliés, submergée par les dettes.

Jasnah lui tendit une feuille de papier.

— Ceci, poursuivit-elle, provient d’une conversation que j’ai eue ce matin avec ma mère par échocalame.

Shallan parcourut la page et y lut une explication de Jasnah vis-à-vis du Spiricante brisé, ainsi qu’une demande d’aide.

Ça se produit plus souvent qu’on ne le croirait, avait répondu Navani. Ce dysfonctionnement est sans doute lié à l’alignement des montants des gemmes. Apporte-moi l’appareil et nous verrons bien.

— Ma mère, reprit Jasnah, est une artifabrienne de renom. Elle saura certainement réparer le vôtre. Nous pourrons l’envoyer à vos frères, qui le rendront à ses propriétaires.

— Vous me laisseriez faire ça ? demanda Shallan.

Depuis le début de leur traversée, Shallan avait prudemment tenté de lui soutirer d’autres informations sur la secte, espérant comprendre son père et ses motivations. Jasnah affirmait savoir très peu de choses à leur sujet, en dehors du fait qu’ils convoitaient ses recherches et qu’ils étaient prêts à tuer pour se les procurer.

— Je n’ai pas particulièrement envie qu’ils accèdent à un appareil aussi répliqua, répondit Jasnah. Mais je n’ai pas le temps de protéger directement votre famille en ce moment. C’est une solution viable, à supposer que vos frères parviennent à gagner encore un peu de temps. Conseillez-leur de dire la vérité, si nécessaire : que vous êtes venue me trouver, sachant que j’étais une érudite, et m’avez demandé de réparer le Spiricante. Peut-être que ça les apaisera pour l’instant.

— Merci, clarissime.

Saintes bourrasques ! Si elle était simplement venue parler à Jasnah dès le départ, après qu’elle l’avait acceptée comme pupille, dans quelle mesure les choses auraient-elles été plus faciles ? Shallan baissa les yeux vers le papier, remarquant que la conversation s’y poursuivait.

Quant à l’autre sujet, écrivait Navani, cette suggestion me plaît beaucoup. Je crois pouvoir convaincre le jeune homme d’y réfléchir au minimum, dans la mesure où sa dernière aventure s’est terminée très brutalement (comme souvent chez lui) en début de semaine.

— De quoi parle cette deuxième partie ? s’enquit Shallan en levant les yeux de la page.

— Apaiser les Sang-des-spectres ne suffira pas à sauver votre maison, répondit Jasnah. Vos dettes sont trop importantes, surtout dans la mesure où les actions de votre père lui ont aliéné tant de gens. Par conséquent, j’ai arrangé une alliance puissante pour votre maison.

— Une alliance ? Comment ça ?

Jasnah prit une profonde inspiration. Elle semblait réticente à s’expliquer.

— J’ai entrepris les premières démarches pour arranger vos fiançailles avec l’un de mes cousins, le fils de mon oncle Dalinar Kholin. Le jeune homme s’appelle Adolin. Il est séduisant et il s’y connaît en conversation courtoise.

— Des fiançailles ? répéta Shallan. Vous avez promis ma main ?

— J’ai initié le processus, précisa Jasnah avec une anxiété peu commune chez elle. Même s’il manque parfois de vision à long terme, Adolin a bon cœur – tout autant que son père, qui est peut-être le meilleur homme que j’aie jamais connu. On le considère comme le meilleur parti d’Alethkar, et ma mère veut le voir marié depuis longtemps.

— Des fiançailles, répéta Shallan.

— Oui. Est-ce que ça vous est pénible ?

— C’est formidable ! s’exclama Shallan en serrant plus fort le bras de Jasnah. Tout deviendrait si facile. Si je suis mariée à quelqu’un de si puissant… Bourrasques ! Plus personne à Jah Keved n’osera nous toucher. Ça résoudrait une grande partie de nos problèmes. Clarissime Jasnah, vous êtes géniale !

Jasnah se détendit visiblement.

— Oui, eh bien, ça semblait une solution viable. Je m’étais toutefois demandé si vous en prendriez ombrage.

— Au nom des vents, pourquoi donc ?

— À cause de la restriction de liberté qu’implique un mariage, répondit Jasnah. Et puis, par ailleurs, parce que cette offre a été faite sans même vous consulter. Je devais d’abord vérifier si cette possibilité existait. L’offre a progressé plus loin que je ne m’y attendais, car ma mère a sauté sur cette idée. Navani peut… se montrer quelque peu envahissante.

Shallan avait du mal à imaginer quiconque envahir Jasnah.

— Père-des-tempêtes ! Vous craigniez que je sois offensée ? Clarissime, j’ai passé ma vie entière enfermée dans le manoir de mon père – j’ai grandi en partant du principe qu’il choisirait mon mari.

— Mais vous êtes libérée de votre père à présent.

— Oui, et je me suis montrée d’une sagesse exemplaire dans ma propre quête de relations, répliqua Shallan. Le premier homme que j’ai choisi était non seulement un ardent, mais un assassin déguisé.

— Ça ne vous dérange absolument pas ? demanda Jasnah. L’idée d’appartenir à quelqu’un d’autre, particulièrement à un homme ?

— Ce n’était pas comme si j’étais vendue en tant qu’esclave, rétorqua Shallan en riant.

— Non, sans doute que non. (Jasnah retrouva sa maîtrise.) Dans ce cas, je vais informer Navani que vous êtes favorable à cet arrangement, et nous devrions mettre en place un casuel dans le courant de la journée.

Un casuel – des fiançailles conditionnelles, selon la terminologie vorine. Elle serait techniquement fiancée, mais n’aurait aucune position légale jusqu’à ce qu’un acte officiel de fiançailles soit signé et authentifié par les ardents.

— Le père d’Adolin a déclaré qu’il ne l’obligerait à rien, expliqua Jasnah, même si le garçon est célibataire depuis peu, car il est encore parvenu à offenser une jeune fille. Quoi qu’il en soit, Dalinar préférerait que vous vous rencontriez tous les deux avant que l’on n’officialise quoi que ce soit qui vous lie de manière plus ferme. Il y a eu des… changements dans le climat politique des Plaines Brisées. Une grande perte pour l’armée de mon oncle. Une raison de plus pour nous dépêcher de rejoindre les Plaines.

— Adolin Kholin, répondit Shallan, qui ne l’écoutait que d’une oreille. Un duelliste de très haut niveau. Et même un Porte-Éclat.

— Ah, donc vous prêtiez vraiment attention à vos leçons au sujet de mon père et de sa famille.

— En effet… mais j’avais entendu parler de votre famille avant ça. Les Aléthis sont le centre de la société ! Même les filles des maisons rurales connaissent le nom des princes aléthis. (Et ce serait mentir que de nier avoir rêvassé dans sa jeunesse qu’elle en rencontrerait un.) Mais, clarissime, êtes-vous certaine que cette alliance soit judicieuse ? Enfin, je ne suis pas vraiment la personne la plus importante au monde.

— En effet. La fille d’un autre haut-prince aurait peut-être été préférable pour Adolin. Cependant, il semblerait qu’il soit parvenu à offenser absolument toutes les jeunes filles à marier de ce rang. Ce garçon est, dirons-nous, un peu trop avide en matière de relations. Mais rien d’insurmontable, j’en suis certaine.

— Père-des-tempêtes, déclara Shallan, qui sentit ses jambes flageoler. C’est l’héritier d’une principauté ! Il fait partie des héritiers du trône d’Alethkar !

— Il est troisième dans l’ordre de la succession, répondit Jasnah, derrière le fils en bas âge de mon frère et mon oncle Dalinar.

— Clarissime, je dois vous poser une question. Pourquoi Adolin ? Pourquoi pas son jeune frère ? Je… je n’ai rien à offrir à Adolin, ni à leur maison.

— Bien au contraire, répliqua Jasnah. Si vous êtes ce que je pense, vous serez en mesure de lui offrir ce que personne d’autre ne pourra. Quelque chose de plus important que la richesse.

— Et que pensez-vous donc que je sois ? chuchota Shallan en croisant son regard, posant enfin la question qu’elle n’avait osé formuler.

— Pour l’heure, vous n’êtes encore qu’une promesse, répondit Jasnah. Une chrysalide qui renferme un potentiel de grandeur. Autrefois, quand les humains et les sprènes se sont liés, sont apparus des femmes qui dansaient dans les cieux et des hommes capables de détruire des pierres d’un seul toucher.

— Les Radieux Enfuis. Traîtres à l’humanité.

Elle ne parvenait pas à absorber tout ça. Les fiançailles, Shadesmar et les sprènes, et maintenant cette mystérieuse destinée qui était la sienne. Elle l’avait su ; mais le prononcer tout haut…

Elle se laissa glisser sur le pont, sans se soucier d’y mouiller sa robe, et s’assit dos au bastingage. Jasnah lui laissa le temps de se calmer avant de s’asseoir à son tour, ce qui surprit Shallan. Elle le fit avec nettement plus de grâce, ramenant sa robe sous ses jambes qu’elle replia sur le côté pour s’installer. Toutes deux s’attirèrent les regards des marins.

— Ils vont me tailler en pièces, reprit Shallan. La cour aléthie… C’est la plus féroce au monde.

Jasnah ricana.

— Ce ne sont que rafales qui se voudraient tempêtes, Shallan. Je vous formerai.

— Je ne serai jamais comme vous, clarissime. Vous possédez le pouvoir, l’autorité, la richesse. Regardez simplement comment les marins se comportent face à vous.

— Suis-je en train d’utiliser le pouvoir, l’autorité ou la richesse en question en ce moment même ?

— Vous avez payé ce voyage.

— N’avez-vous pas payé plusieurs traversées sur ce navire ? demanda Jasnah. Ne vous ont-ils pas traitée de la même manière que moi ?

— Non. Oh, ils m’apprécient beaucoup. Mais je ne possède pas votre poids, Jasnah.

— Je vais partir du principe que votre remarque ne concernait en rien mon tour de taille, répliqua Jasnah, esquissant un sourire. Je comprends votre argument, Shallan. Mais il est totalement faux.

Shallan se tourna vers elle. Jasnah était assise sur le pont de ce navire comme sur un trône, le dos bien droit, la tête relevée, pleine d’autorité. Shallan se tenait assise les jambes contre la poitrine, qu’elle entourait des deux bras en dessous des genoux. Même leur façon de s’asseoir différait. Elle ne ressemblait en rien à cette femme.

— Il y a un secret que vous devez apprendre, mon enfant, déclara Jasnah. Un secret encore plus important que ceux liés à Shadesmar et aux sprènes. Le pouvoir est une illusion de perception.

Shallan fronça les sourcils.

— Ne vous méprenez pas, poursuivit Jasnah. Certains types de pouvoir sont réels – celui de commander aux armées, celui de spiricanter. Ceux-là entrent bien plus rarement en jeu que vous ne pourriez le croire. Sur une base individuelle, dans la plupart des interactions, cette chose que nous appelons le pouvoir, l’autorité, n’existe que tant qu’elle est perçue.

» Vous dites que je possède la richesse. C’est vrai, mais vous avez également constaté que je ne m’en servais pas souvent. Vous dites que je possède l’autorité en tant que sœur d’un roi. C’est vrai, et cependant les hommes présents à bord de ce navire me traiteraient exactement de la même manière si j’étais une mendiante qui les avait persuadés que j’étais la sœur d’un roi. Dans ce cas, mon autorité n’a rien de tangible. Ce n’est qu’un rideau de fumée – une illusion. Je peux créer cette illusion à leur égard, et vous le pouvez aussi.

— Je n’en suis pas persuadée, clarissime.

— Je sais. Autrement, vous l’appliqueriez déjà. (Jasnah se leva et épousseta sa jupe.) Me préviendrez-vous si vous revoyez ce motif – celui qui est apparu sur les vagues ?

— Oui, clarissime, répondit distraitement Shallan.

— Dans ce cas, prenez le reste de la journée pour vous consacrer à vos dessins. Je dois réfléchir à la meilleure manière de vous enseigner ce que je sais sur Shadesmar.

Elle se retira, accueillant d’un signe de tête les révérences des marins sur son passage, et redescendit sous le pont.

Shallan se leva, puis se retourna et saisit la rambarde, une main de chaque côté du beaupré. L’océan se déployait devant elle avec ses vagues ondulantes, dégageant une odeur piquante et froide. Les vagues venaient s’écraser contre le canot avec des bruits réguliers.

Les paroles de Jasnah se livraient combat dans son esprit, comme des anguilles célestes se disputant un rat. Des sprènes possédant des cités ? Shadesmar, un royaume qui se trouvait ici mais qui était pourtant invisible ? Shallan, soudain fiancée au célibataire le plus important au monde ?

Elle quitta la proue et longea le bord du navire, laissant traîner sa libre-main sur la rambarde. Comment les marins la considéraient-ils ? Ils lui adressaient des sourires, des signes de la main. Ils l’appréciaient. Yalb, nonchalamment suspendu au gréement non loin de là, l’appela pour l’informer qu’il y avait dans le prochain port une statue qu’il faudrait qu’elle aille voir.

— Il s’agit d’un pied géant, jeune demoiselle. Rien qu’un pied ! Ils n’ont jamais fini cette rafale de statue…

Elle lui sourit et poursuivit son chemin. Avait-elle envie qu’ils la regardent comme Jasnah ? Toujours effrayés, toujours inquiets de mal faire ? Était-ce ça, le pouvoir ?

Pendant ma traversée depuis Védénar, se dit-elle en atteignant l’endroit où sa caisse était attachée, le capitaine m’encourageait constamment à rentrer chez moi. Il voyait ma mission comme inutile.

Tozbek s’était toujours comporté comme s’il lui faisait une faveur en la transportant à la poursuite de Jasnah. Aurait-elle dû, pendant tout ce temps, avoir le sentiment de profiter de lui et de son équipage en les engageant ? D’accord, il lui avait proposé une remise parce qu’il avait déjà traité avec son père – mais, malgré tout, elle l’avait employé.

La façon dont il l’avait traitée était sans doute caractéristique des marchands thaylènes. Si un capitaine parvenait à vous donner l’impression que vous l’exploitiez, vous seriez disposé à le payer davantage. Elle l’appréciait, mais leur relation laissait à désirer. Jasnah n’aurait jamais toléré qu’on la traite ainsi.

Le santhide nageait toujours à côté du navire. Il ressemblait à une minuscule île mobile au dos envahi d’algues, à la carapace hérissée de petits cristaux.

Shallan se retourna et se dirigea vers la poupe, où le capitaine Tozbek s’entretenait avec un de ses seconds, désignant une carte couverte de glyphes. Il la salua d’un signe de tête.

— Une simple mise en garde, jeune demoiselle, déclara-t-il : les ports deviendront bientôt moins accueillants. Nous allons quitter le détroit des Longs-Sourcils et contourner le rivage oriental du continent en direction de la Nouvelle-Natanatan. Il n’y a rien d’intéressant entre ici et les Cryptes Superficielles… et même là-bas il n’y aura pas grand-chose à voir. Je n’y laisserais pas débarquer mon propre frère sans gardes, pourtant il a tué dix-sept hommes à mains nues.

— Je comprends bien, capitaine, répondit Shallan. Et je vous remercie. Je suis revenue sur ma décision de tout à l’heure. J’ai besoin que vous arrêtiez le navire pour me laisser inspecter le spécimen qui nage près de nous.

Il soupira et leva la main pour passer les doigts le long de l’un de ses sourcils en pointe amidonnés – un peu comme d’autres hommes joueraient avec leur moustache.

— Je vous le déconseille, clarissime. Père-des-tempêtes ! Si je vous laissais tomber dans l’océan…

— Je me retrouverais mouillée, rétorqua Shallan. C’est un état dont j’ai déjà fait deux ou trois fois l’expérience.

— Non, je ne peux absolument pas vous y autoriser. Comme je vous le disais, nous allons vous emmener voir des carapaces à…

— Vous ne pouvez pas m’y autoriser ? l’interrompit Shallan. (Elle le toisa avec une expression qu’elle espérait perplexe, en espérant qu’il ne remarquerait pas qu’elle crispait les poings le long de ses jambes. Nom des bourrasques, qu’elle détestait le conflit.) Capitaine, j’ignorais avoir formulé une requête que vous aviez le pouvoir de m’accorder ou non. Arrêtez le navire et faites-moi descendre dans l’eau. C’est un ordre.

Elle s’efforça de prononcer ces mots avec toute l’autorité qu’y aurait insufflée Jasnah. Cette femme donnait l’impression qu’il était plus facile de résister à une tempête majeure que de lui tenir tête.

Tozbek remua un instant les lèvres en silence, comme si son corps cherchait à formuler son objection d’un peu plus tôt mais que son esprit avait un temps de retard.

— C’est mon navire…, déclara-t-il enfin.

— Il ne lui arrivera rien, l’assura Shallan. Faisons vite, capitaine. Je ne souhaite pas retarder plus que de raison notre arrivée au port ce soir.

Elle le planta là pour regagner sa caisse, les mains tremblantes, le cœur battant la chamade. Puis elle s’assit, en partie pour se calmer.

Tozbek se mit à donner des ordres d’une voix profondément agacée. On baissa les voiles, on ralentit le navire. Shallan expira et se sentit très bête.

Cependant, les conseils de Jasnah avaient porté leurs fruits. Le comportement de Shallan avait fait naître quelque chose dans les yeux de Tozbek. Une illusion ? Comme les sprènes eux-mêmes, peut-être ? Des fragments d’espérance humaine qui avaient pris vie ?

Le santhide ralentit avec eux. Nerveuse, Shallan se leva tandis que des marins approchaient, munis de cordes. À contrecœur, ils formèrent une boucle à l’extrémité de l’une d’elles, de sorte que Shallan puisse y placer le pied, puis ils lui expliquèrent qu’elle devait s’accrocher très fort à la corde lorsqu’on la ferait descendre. Ils attachèrent solidement une deuxième corde plus petite autour de sa taille – celle par laquelle ils la tireraient ensuite sur le pont, trempée et humiliée. C’était inévitable, lisait-elle dans leur regard.

Elle retira ses chaussures puis monta sur la rambarde, comme on lui en donna la consigne. Le vent était-il aussi fort l’instant d’avant ? Elle éprouva un bref vertige tandis qu’elle se tenait là, en chaussettes, sa robe flottant aux vents. Un sprène du vent s’approcha d’elle à toute allure, puis prit la forme d’un visage sur fond de nuages. Saintes bourrasques, cette créature n’avait pas intérêt à s’en mêler. Était-ce l’imagination humaine qui avait conféré aux sprènes du vent cette étincelle espiègle ?

D’un pas hésitant, elle s’avança dans la boucle de corde que les marins placèrent près de ses pieds, puis Yalb lui tendit le masque dont il avait parlé.

Jasnah remonta de sous le pont, regardant autour d’elle d’un air perplexe. Elle vit Shallan debout sur le bord du navire, puis releva un sourcil.

Shallan haussa les épaules puis, d’un signe, demanda aux hommes de la faire descendre.

Elle s’interdit de se sentir idiote tandis qu’elle approchait petit à petit des eaux et de l’animal solitaire qui nageait parmi les vagues. Les hommes l’arrêtèrent à une cinquantaine de centimètres au-dessus de l’eau et elle enfila le masque, maintenu par des lanières, qui lui couvrit la majeure partie du visage, y compris le nez.

— Plus bas ! leur cria-t-elle.

Il lui semblait percevoir leur réticence dans l’allure léthargique à laquelle la corde descendait. Son pied toucha l’eau, et un froid mordant lui remonta le long de la jambe. Père-des-tempêtes ! Mais elle ne leur demanda pas d’arrêter. Elle descendit encore plus bas jusqu’à ce que ses jambes soient plongées dans l’eau glaciale. Sa jupe se mit à gonfler d’une manière particulièrement agaçante et elle dut marcher sur l’ourlet – à l’intérieur de la boucle de corde – pour l’empêcher de se soulever jusqu’à sa taille et de flotter à la surface de l’eau lorsqu’elle s’y enfoncerait.

Elle se débattit un moment avec le tissu en se réjouissant que les hommes, à bord du navire, ne la voient pas rougir. Mais la tâche devint plus facile quand le tissu se retrouva trempé. Elle parvint enfin à s’accroupir, s’accrochant toujours fermement à la corde, et descendit dans l’eau jusqu’à la taille.

Puis elle plongea la tête.

La lumière tombait de la surface en colonnes chatoyantes. Il y avait ici de la vie, frénétique et stupéfiante. De minuscules poissons allaient et venaient à toute allure, picorant le dessous de la carapace qui abritait une créature majestueuse. Aussi noueux qu’un vieil arbre, avec la peau ridée et ondulée, le santhide possédait la forme d’une bête munie de longs filaments bleus qui pendaient comme ceux d’une méduse, en beaucoup plus épais. Ils disparaissaient dans les profondeurs, traînant derrière la créature selon un angle oblique.

La bête elle-même était une masse gris-bleu noueuse en dessous de la carapace. Sur le côté, des rides entouraient un œil immense, donnant à celui-ci un air très ancien – son jumeau devait se trouver de l’autre côté. Le santhide semblait pesant et cependant gracieux, muni de puissantes nageoires qui bougeaient comme des rames. Un groupe de sprènes étranges en forme de flèches se déplaçait dans l’eau tout autour de la bête.

Des bancs de poissons filaient à toute allure. Bien que les profondeurs semblent vides, la zone qui entourait immédiatement le santhide grouillait de vie, tout comme la zone située juste en dessous du navire. De minuscules poissons picoraient le dessous du vaisseau. Ils se déplaçaient entre le santhide et le navire, parfois seuls, parfois en bancs. Était-ce pour cette raison que la créature nageait aux côtés d’un bateau ? Une raison liée aux poissons et à leur relation avec ce navire ?

Tandis qu’elle étudiait la créature, son œil, aussi gros que la tête de Shallan, roula vers elle, se concentra et la vit. Shallan se retrouva alors incapable de sentir le froid. Incapable d’éprouver de l’embarras. Elle contemplait un univers dans lequel, à sa connaissance, aucun érudit n’avait jamais pénétré.

Elle cligna des yeux, capturant un Souvenir de la créature qui lui permettrait de la dessiner plus tard.

« Les Parshendis furent notre premier indice. De longues semaines avant qu’ils n’abandonnent leur quête des cœurs-de-gemme, leur comportement au combat se modifia. Ils s’attardaient sur les plateaux après les batailles comme s’ils attendaient quelque chose. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jeseses 1174.

Le souffle.

Le souffle d’un homme était sa vie. Exhalé petit à petit dans le monde. Kaladin respirait profondément, les yeux clos, et ce fut, l’espace d’un instant, tout ce qu’il entendit. Sa propre vie qui entrait, ressortait, suivant la cadence du tonnerre qui grondait dans sa poitrine.

Son souffle. Sa propre petite tempête.

Dehors, la pluie avait cessé. Kaladin demeura assis dans le noir. Quand les rois et les riches pâles-iris mouraient, on ne brûlait pas leur corps comme celui des gens du peuple. À la place, on les spiricantait en statues de métal ou de pierre, figés pour l’éternité.

Les cadavres des sombres-iris étaient brûlés. Ils se transformaient en fumée, qui s’élevait vers le ciel et ce qui pouvait bien les y attendre, comme une prière brûlée.

Le souffle. Le souffle d’un pâle-iris n’était pas différent de celui d’un sombre-iris. Ni plus suave, ni plus libre. Le souffle des rois se mêlait à celui des esclaves, puis d’autres hommes les inspiraient, encore et encore.

Kaladin se leva et ouvrit les yeux. Il avait passé la tempête majeure dans l’obscurité de cette petite pièce qui flanquait les nouveaux baraquements du Pont Quatre, entièrement seul. Il se dirigea vers la porte mais s’y arrêta. Il posa les doigts sur une cape qu’il savait s’y trouver suspendue à un crochet. Dans le noir, il ne parvenait pas à distinguer sa couleur d’un bleu profond, ni le glyphe des Kholin à l’arrière, qui avait la forme de l’emblème de Dalinar.

Chaque changement survenu dans sa vie semblait avoir été marqué par une tempête. Et c’en avait été une grosse. Il ouvrit la porte d’une poussée, et ce fut en homme libre qu’il sortit à la lumière.

Il ignora la cape, pour l’instant.

Les hommes du Pont Quatre saluèrent son apparition. Ils étaient sortis se baigner et se raser pendant les accalmies de la tempête, comme à leur habitude. La file touchait presque à son terme, Roc ayant rasé chacun des hommes tour à tour. Le grand Mangecorne fredonnait pour lui-même tout en passant le rasoir sur le crâne dégarni de Drehy. L’odeur humide de la pluie imprégnait l’air, et seul le feu tout proche trahissait l’existence du ragoût que le groupe avait partagé la veille au soir.

Par bien des aspects, cet endroit n’était pas si différent des dépôts de bois auxquels ses hommes avaient récemment échappé. Les longs baraquements de pierre rectangulaires étaient très similaires ; spiricantés plutôt que bâtis manuellement, ils évoquaient d’immenses bûches de pierre. Chacun possédait en revanche deux pièces plus petites sur les côtés, destinées aux sergents et munies de leur propre porte ouvrant sur l’extérieur. Elles portaient encore les symboles des pelotons qui les utilisaient précédemment ; les hommes de Kaladin allaient devoir peindre par-dessus.

— Moash ! lança-t-il. Skar, Teft !

Tous trois accoururent vers lui, pataugeant dans les flaques laissées par la tempête. Ils portaient la tenue des hommes de pont : un simple pantalon coupé aux genoux ainsi qu’un gilet de cuir sur leur torse nu. Skar était debout malgré sa blessure au pied et s’efforçait visiblement de ne pas boiter. Pour l’heure, Kaladin ne lui ordonna pas de se reposer au lit. Sa blessure n’était pas trop grave, et il avait besoin de lui.

— Je veux regarder de quoi nous disposons, déclara Kaladin en les conduisant à l’écart du baraquement.

Il accueillerait cinquante hommes ainsi qu’une demi-douzaine de sergents. D’autres baraquements le flanquaient de chaque côté. Kaladin s’en était vu attribuer un bloc entier – vingt bâtiments – pour loger son nouveau bataillon d’anciens hommes de pont.

Vingt bâtiments. Que Dalinar parvienne si facilement à trouver un bloc de vingt bâtiments pour les hommes de pont témoignait d’une terrible réalité : le coût de la trahison de Sadeas. Des milliers de morts. En effet, des scribes de sexe féminin travaillaient près de certains des baraquements, supervisant des parshes qui en sortaient des tas de vêtements et autres effets personnels. Les possessions des défunts.

Plusieurs de ces scribes avaient les yeux rouges et l’air éreinté. Sadeas venait de créer des milliers de veuves dans le camp de Dalinar, et sans doute tout autant d’orphelins. S’il fallait à Kaladin une raison supplémentaire de haïr cet homme, il la trouvait ici, dans la souffrance manifeste de celles dont les maris lui avaient fait confiance sur le champ de bataille.

Aux yeux de Kaladin, il n’existait pas de péché plus grand que de trahir ses alliés au combat. Sauf peut-être trahir ses propres hommes – les assassiner alors qu’ils venaient de risquer leur vie pour vous protéger. Kaladin éprouva une bouffée de colère immédiate en pensant à Amaram et à ses actes. Sa marque d’esclave semblait de nouveau lui brûler le front.

Amaram et Sadeas. Deux hommes dans la vie de Kaladin qui allaient, à un moment ou un autre, devoir payer pour leurs actes. Et ce paiement s’accompagnerait, dans l’idéal, d’un intérêt non négligeable.

Kaladin continua à marcher avec Teft, Moash et Skar. Ces baraquements que l’on vidait lentement d’effets personnels étaient également remplis d’hommes de pont. Ils ressemblaient beaucoup à ceux du Pont Quatre : même gilet, même pantalon au genou. Et cependant, par d’autres aspects, ils n’auraient pas pu leur ressembler moins. Ils avaient les cheveux hirsutes, des barbes qu’ils n’avaient pas taillées depuis des mois, des yeux caves qui ne semblaient pas cligner assez souvent. Des dos voûtés. Des visages sans expression.

Chacun de ces hommes semblait assis seul, même lorsqu’il était entouré de ses camarades.

— Je me rappelle cette sensation, déclara Skar tout bas. (Le petit homme maigre et nerveux avait les traits anguleux et les cheveux grisonnants aux tempes, bien qu’il n’ait qu’une trentaine d’années.) Je préférerais que ce ne soit pas le cas, mais je m’en souviens.

— Et nous sommes censés faire une armée de ces hommes-là ? demanda Moash.

— Kaladin a bien réussi avec le Pont Quatre, répondit Teft en agitant un doigt vers Moash. Il va le refaire.

— Transformer quelques dizaines d’hommes et quelques centaines, ce n’est pas la même chose, répondit Moash, écartant d’un coup de pied une branche que la tempête majeure avait fait tomber à terre.

Grand et solide, Moash avait une cicatrice au menton mais pas de marque d’esclave sur le front. Il marchait avec le dos bien droit et le menton levé. Sans ses yeux marron foncé, il aurait pu passer pour un officier.

Kaladin, à leur tête, longea un baraquement après l’autre, effectuant un rapide calcul. Il y avait près de mille hommes et, bien qu’il leur ait annoncé la veille qu’ils étaient désormais libres – et pouvaient retrouver leur ancienne vie s’ils le souhaitaient –, peu d’entre eux semblaient vouloir faire autre chose que rester assis. Bien qu’il y ait eu quarante équipes de pont au départ, beaucoup avaient été décimées au cours de la dernière attaque et d’autres étaient alors déjà en effectif restreint.

— Nous allons les répartir en vingt équipes, déclara Kaladin, d’une cinquantaine d’hommes chacune. (Syl descendit sous la forme d’un ruban lumineux et se mit à voleter autour de lui. Les hommes ne semblèrent pas remarquer sa présence ; elle devait être invisible à leurs yeux.) Nous ne pouvons pas former chacun de ces mille hommes personnellement, pas au départ. Nous allons devoir former les plus motivés d’entre eux, puis les renvoyer diriger et entraîner leurs propres équipes.

— Sans doute, répondit Teft en se grattant la barbe.

C’était le plus âgé des hommes de pont et l’un des rares à conserver la barbe. La plupart des autres avaient rasé la leur en signe de fierté, qui distinguait les hommes du Pont Quatre des esclaves ordinaires. Teft gardait la sienne bien entretenue pour la même raison. Elle était brun clair là où elle n’avait pas grisonné et il la portait courte et carrée, pratiquement comme celle des ardents.

Moash grimaça en regardant les hommes de pont.

— Vous partez du principe que certains d’entre eux seront « plus motivés », Kaladin. Mais à mes yeux, ils paraissent tous aussi découragés les uns que les autres.

— Certains auront encore l’envie de se battre, assura Kaladin. Ceux qui nous ont rejoints autour du feu hier soir, pour commencer. Teft, je vais avoir besoin que vous sélectionniez les autres. Organisez des groupes puis choisissez quarante hommes, deux de chaque équipe, pour être entraînés les premiers. C’est vous qui dirigerez cet entraînement. Ces quarante-là seront les germes dont nous aurons besoin pour aider les autres.

— Je dois pouvoir faire ça.

— Parfait. Je vais vous affecter quelques hommes pour vous aider.

— Quelques hommes ? répliqua Teft. J’aurais besoin d’un peu plus que ça…

— Vous devrez vous en contenter, répondit Kaladin, qui s’arrêta sur le chemin et se tourna vers l’ouest, vers le complexe du roi au-delà du mur du camp. (Il se dressait sur un flanc de coteau qui dominait les autres camps de guerre.) La plupart d’entre nous vont être nécessaires pour garder Dalinar Kholin en vie.

Moash et les autres s’arrêtèrent près de lui. Kaladin regarda le palais en plissant les yeux. Il ne semblait pas assez majestueux, loin s’en fallait, pour accueillir un roi – ici, tout n’était fait que de pierre à perte de vue.

— Vous êtes disposé à faire confiance à Dalinar ? demanda Moash.

— Il a renoncé à sa Lame d’Éclat pour nous, répondit Kaladin.

— Il nous le devait bien, grommela Skar. Bourrasques, on a quand même sauvé sa peau.

— Il aurait pu ne s’agir que d’une posture, répliqua Moash en croisant les bras. Des jeux politiques entre Sadeas et lui pour chercher à se manipuler l’un l’autre.

Syl atterrit sur l’épaule de Kaladin, prenant la forme d’une jeune femme vêtue d’une robe d’un blanc bleuté, légère et vaporeuse. Elle joignit les mains et regarda vers le complexe du roi, où Dalinar Kholin s’était retiré pour établir des plans.

Il avait annoncé à Kaladin qu’il allait faire quelque chose qui mettrait beaucoup de gens en colère. Je vais les priver de leurs jeux

— Nous devons garder cet homme en vie, répondit Kaladin en se tournant vers les autres. J’ignore si je lui fais confiance, mais c’est la seule personne dans ces Plaines qui ait témoigné d’un minimum de compassion pour les hommes de pont. S’il meurt, à votre avis, combien de temps il faudra à son successeur pour nous revendre à Sadeas ?

Skar eut un ricanement de dérision.

— J’aimerais bien les voir essayer, avec un Chevalier Radieux à notre tête.

— Je ne suis pas un Radieux.

— Si vous le dites, répliqua Skar. Mais quoi que vous puissiez bien être, ils auront du mal à nous reprendre à vous.

— Vous me croyez capable de tous les combattre, Skar ? demanda Kaladin en soutenant le regard du vieil homme. Des dizaines de Porte-Éclat ? Des dizaines de milliers de soldats ? Vous croyez qu’un homme seul en est capable ?

— Pas un homme seul, insista Skar : vous.

— Je ne suis pas un dieu, Skar. Je ne peux pas repousser le poids de dix armées. (Kaladin se retourna vers les deux autres.) Nous avons décidé de rester ici, dans les Plaines Brisées. Pourquoi donc ?

— À quoi bon s’enfuir ? demanda Teft en haussant les épaules. Même en tant qu’hommes libres, on se ferait enrôler par l’une ou l’autre armée dans ces collines. Ou alors on mourrait de faim.

Moash acquiesça.

— Cet endroit en vaut un autre, du moment qu’on est libres.

— Dalinar Kholin est notre meilleur espoir d’obtenir une vraie vie, reprit Kaladin, en tant que gardes du corps plutôt que main-d’œuvre enrôlée de force. En hommes libres malgré la marque sur notre front. Personne d’autre ne nous accordera ça. Si nous voulons la liberté, nous devons garder Dalinar Kholin en vie.

— Et l’Assassin en Blanc ? demanda Skar tout bas.

Ils avaient entendu raconter ce que cet homme faisait à travers le monde, massacrant rois et hauts-princes dans toutes les nations. La nouvelle faisait le tour des camps de guerre depuis que des comptes-rendus avaient commencé à arriver par échocalames. Une demi-douzaine d’autres nations se retrouvaient sans dirigeant.

— Il a déjà tué notre roi, répondit Kaladin. Le vieux Gavilar a été la première victime de l’assassin. Nous n’avons plus qu’à espérer qu’il en ait terminé ici. D’une manière comme d’une autre, nous devons protéger Dalinar. Quel qu’en soit le coût.

Ils hochèrent la tête un par un, quoique à contrecœur. Il ne pouvait pas leur en vouloir. Faire confiance à des pâles-iris ne leur avait pas réussi jusque-là – même Moash, qui disait autrefois le plus grand bien de Dalinar, semblait avoir perdu son affection pour lui. Ou pour quelque pâle-iris que ce soit.

En réalité, Kaladin était lui-même un peu surpris de la confiance qu’il éprouvait. Mais après tout, nom des bourrasques, Syl appréciait Dalinar. À ses yeux, ce n’était pas rien.

— Pour l’instant, nous sommes faibles, déclara Kaladin en baissant la voix. Mais si nous jouons le jeu quelque temps et protégeons Kholin, nous serons grassement payés. Je serai en mesure de vous former – de vous former vraiment – comme soldats et comme officiers. Par ailleurs, nous serons capables d’enseigner à ces hommes.

» Nous ne nous en sortirions jamais là-dehors si nous n’étions qu’une vingtaine d’anciens hommes de pont. Mais si nous étions, à la place, une force mercenaire extrêmement bien entraînée, un millier de soldats équipés du meilleur armement des camps de guerre ? Même en envisageant le pire, à savoir qu’il faille abandonner les camps, j’aimerais que nous le fassions sous la forme d’un groupe soudé, endurci, impossible à ignorer. Qu’on me donne un an avec ces mille-là et je peux y arriver.

— Alors ça, c’est un plan qui me plaît bien, répondit Moash. Je pourrai apprendre à me servir d’une épée ?

— Nous restons des sombres-iris, Moash.

— Pas vous, lança Skar de l’autre côté. J’ai vu votre regard pendant…

— Arrêtez ! leur dit Kaladin, avant de prendre une profonde inspiration. Arrêtez. N’en parlons plus.

Skar se tut.

— Je vais vous nommer officiers, reprit-il. Vous trois, ainsi que Sigzil et Roc. Vous serez mes lieutenants.

— Des lieutenants sombres-iris ? demanda Skar.

Ce grade était fréquemment utilisé pour l’équivalent de sergents dans des compagnies uniquement constituées de pâles-iris.

— Dalinar m’a nommé capitaine, répondit Kaladin. Le grade le plus haut qu’il ait osé accorder à un sombre-iris. Eh bien, il faut que je mette en place une structure de commandement pour mille hommes, et il va nous falloir un intermédiaire entre sergent et capitaine. Ça implique de vous nommer lieutenants tous les cinq. Je crois que Dalinar m’y autorisera. Nous allons nommer des sergents-chefs s’il nous faut un autre grade.

» Roc sera intendant et responsable des repas pour les mille. Je lui affecterai Lopen comme second. Teft, vous serez chargé de l’entraînement. Sigzil sera notre clerc ; c’est le seul qui sache lire les glyphes. Moash et Skar…

Il se tourna vers les deux hommes. L’un petit, l’autre grand, ils possédaient la même démarche agile et menaçante, la lance constamment sur l’épaule ; ils ne se déplaçaient jamais sans. De tous les hommes qu’il avait formés au sein du Pont Quatre, seuls ces deux-là avaient compris instinctivement. C’étaient des tueurs.

Comme Kaladin lui-même.

— Nous trois, leur dit-il, nous allons nous concentrer sur la surveillance de Dalinar Kholin. Chaque fois que ce sera possible, je veux qu’un d’entre nous le garde personnellement. Très souvent, l’un des deux autres surveillera ses fils, mais ne vous y trompez pas : c’est l’Épine Noire que nous allons garder en vie – à tout prix. Il est notre seule garantie de liberté pour le Pont Quatre.

Les autres acquiescèrent.

— Parfait, commenta Kaladin. Allons chercher les autres hommes. Il est temps que le reste du monde vous voie comme moi.

Selon un commun accord, Hobber s’assit le premier pour se faire tatouer. L’homme au sourire édenté était l’un des tout premiers à avoir cru en Kaladin. Lequel se rappelait ce jour-là ; épuisé par une course au pont, il ne rêvait que de s’allonger et de regarder dans le vide, au lieu de quoi il avait choisi de sauver Hobber plutôt que de le laisser mourir. Kaladin s’était également sauvé lui-même ce jour-là.

Le reste du Pont Quatre se tenait debout sous la tente autour de Hobber et regardait en silence la tatoueuse s’activer sur son front, recouvrant la cicatrice de sa marque d’esclave à l’aide des glyphes fournis par Kaladin. La douleur du tatouage faisait parfois grimacer Hobber, mais il gardait le sourire.

Kaladin avait entendu dire que l’on pouvait recouvrir une cicatrice à l’aide d’un tatouage, ce qui se révéla fonctionner plutôt bien. Une fois l’encre du tatouage injectée, les glyphes attiraient l’œil, et l’on distinguait à peine que la peau était tatouée en dessous.

Une fois le processus terminé, la tatoueuse tendit un miroir à Hobber pour qu’il s’y regarde. L’homme de pont toucha son front d’un geste hésitant. La peau était rougie par les aiguilles, mais le tatouage noir couvrait parfaitement la marque d’esclave.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda tout bas Hobber, les larmes aux yeux.

— Liberté, expliqua Sigzil avant que Kaladin puisse répondre. Ce glyphe signifie liberté.

— Les plus petits, au-dessus, ajouta Kaladin, indiquent la date à laquelle vous avez été libéré et par qui. Même si vous perdez votre décret de libération, toute personne qui tentera de vous emprisonner en tant que fuyard pourra facilement obtenir la preuve du contraire. Elle pourra aller trouver les scribes de Dalinar Kholin, qui gardent une copie de votre décret.

Hobber hocha la tête.

— C’est bien, mais pas suffisant. Ajoutez-y « Pont Quatre ». Liberté, Pont Quatre.

— Pour indiquer que vous avez été libérés du Pont Quatre ?

— Pas du tout. Je n’ai pas été libéré du Pont Quatre, j’ai été libéré par lui. Je n’échangerai pour rien au monde le temps que j’y ai passé.

C’étaient là des propos insensés. Le Pont Quatre avait représenté la mort ; des dizaines d’hommes s’étaient fait tuer en portant ce pont maudit. Même après que Kaladin avait résolu de sauver ces hommes, il en avait perdu beaucoup trop. Hobber aurait été stupide de ne pas saisir l’occasion de s’échapper.

Malgré tout, il resta obstinément assis pendant que Kaladin traçait les glyphes adéquats pour la tatoueuse – une femme calme et robuste qui paraissait capable de soulever un pont à elle seule. Elle s’installa sur son tabouret et entreprit d’ajouter les deux glyphes sur le front de Hobber, juste en dessous du glyphe de liberté. Elle passa toute la durée du processus à répéter que le tatouage serait douloureux pendant plusieurs jours et à expliquer comment Hobber devrait s’en occuper.

Il accepta ces nouveaux tatouages avec un sourire aux lèvres. C’était de la bêtise pure et simple, mais les autres hochèrent la tête en signe d’approbation et lui serrèrent le bras. Lorsqu’il en eut terminé, un Skar impatient s’empressa de s’asseoir pour demander la même série de tatouages.

Kaladin recula, bras croisés, et secoua la tête. À l’extérieur de la tente, une place de marché animée vendait et achetait des marchandises. Le « camp de guerre » était en réalité une ville, bâtie à l’intérieur d’une immense formation rocheuse évoquant un cratère. La guerre prolongée dans les Plaines Brisées avait attiré toutes sortes de commerçants ainsi que des artisans, des artistes, et même des familles avec des enfants.

Moash se tenait debout non loin de là, l’expression troublée, observant le tatoueur. Il n’était pas le seul de l’équipe de pont à ne pas porter de marque d’esclave ; Teft non plus. Ils avaient été désignés comme hommes de pont sans être techniquement nommés esclaves en premier lieu. C’était chose courante dans le camp de Sadeas, où les courses au pont étaient une punition que l’on pouvait se voir infliger pour toutes sortes d’infractions.

— Si vous n’avez pas de marque d’esclave, déclara tout haut Kaladin à ses hommes, vous n’êtes pas obligés de vous faire tatouer. Vous faites toujours partie des nôtres.

— Non, répondit Roc. Je veux avoir cette chose.

Il insista pour s’asseoir après Skar et se faire tatouer au milieu du front, bien qu’il ne porte pas de marque d’esclave. En réalité, tous les hommes dépourvus de marque – Beld et Teft compris – s’assirent pour se faire tatouer sur le front.

Seul Moash s’abstint et demanda qu’on place le tatouage sur son avant-bras. C’était une bonne chose ; contrairement à la plupart d’entre eux, il n’aurait pas à se promener en affichant son statut d’ancien esclave à la vue de tous.

Quand Moash se releva du siège, un autre prit sa place. Un homme à la peau marbrée rouge et noir. Le Pont Quatre rassemblait des hommes extrêmement différents, mais Shen appartenait à une catégorie à part. C’était un parshe.

— Je ne peux pas le tatouer, déclara l’artiste. Il appartient à quelqu’un.

Kaladin ouvrit la bouche pour protester, mais les autres hommes de pont le précédèrent.

— Il a été libéré, comme nous, déclara Teft.

— Il fait partie de l’équipe, ajouta Hobber. Donnez-lui ce tatouage ou vous ne toucherez plus la moindre sphère d’aucun d’entre nous.

Il rougit après avoir prononcé ces mots et lança un coup d’œil à Kaladin – qui allait payer pour l’ensemble, grâce aux sphères accordées par Dalinar Kholin.

D’autres hommes de pont prirent la parole, et la tatoueuse céda enfin avec un soupir. Elle approcha son tabouret et se mit au travail sur le front de Shen.

— Vous n’arriverez même pas à le voir, grommela-t-elle, bien que la peau de Sigzil soit presque aussi sombre que celle de Shen et que le tatouage soit parfaitement apparent sur lui.

Enfin, Shen regarda dans le miroir, puis se leva. Il se tourna vers Kaladin et hocha la tête. Shen ne parlait pas beaucoup, et Kaladin ne savait que penser de lui. En réalité, il était assez facile de l’oublier, car il se contentait généralement de rester à l’arrière du groupe d’hommes de pont et de les suivre en silence, invisible. Les parshes étaient souvent ainsi.

Quand Shen en eut fini, ne resta que Kaladin lui-même. Il s’assit après lui et ferma les yeux. La douleur des aiguilles était nettement plus vive qu’il ne s’y attendait.

Quelques instants plus tard, la tatoueuse se mit à jurer à mi-voix.

Kaladin ouvrit les yeux tandis qu’elle lui essuyait le front à l’aide d’un chiffon.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

— L’encre ne prend pas ! s’exclama-t-elle. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Quand j’essuie votre front, l’encre s’efface ! Le tatouage ne veut pas rester.

Kaladin soupira et comprit qu’il restait un peu de Fulgiflamme courant dans ses veines. Il n’avait même pas eu conscience de l’aspirer, mais il semblait devenir de plus en plus doué pour la contenir. Ces jours-ci, il en absorbait fréquemment une petite quantité quand il se promenait. Contenir la Fulgiflamme, c’était comme remplir une outre de vin : si on la remplissait à ras bord et qu’on la débouchait, elle jaillissait rapidement puis s’écoulait lentement en un filet. Même chose avec la Fulgiflamme.Il l’exhala en un petit nuage de fumée brûlante, espérant que la tatoueuse ne s’apercevrait de rien.

— Faites un nouvel essai, lui demanda-t-il tandis qu’elle sortait une nouvelle dose d’encre.

Cette fois, le tatouage prit. Kaladin resta assis jusqu’au bout, serrant les dents pour encaisser la douleur, puis leva les yeux lorsqu’elle lui tendit le miroir. L’homme qui rendit son regard à Kaladin lui sembla étranger : rasé de près, les cheveux tirés en arrière pour lui dégager le visage pendant qu’on le tatouait, les marques d’esclave recouvertes et, pour l’instant, oubliées.

Est-ce que je peux redevenir cet homme-là ? se demanda-t-il en levant la main pour toucher sa joue. Il est mort, non ?

Syl atterrit sur son épaule et vint regarder dans le miroir avec lui.

— La vie avant la mort, Kaladin, murmura-t-elle.

Il aspira inconsciemment un peu de Fulgiflamme. Juste un peu, une petite fraction du contenu de la sphère. Elle se diffusa dans ses veines comme une vague de pression, comme des vents pris au piège d’un petit espace clos.

Sur son front, le tatouage s’effaça. Son corps rejeta l’encre, qui se mit à couler le long de son visage. La tatoueuse jura de nouveau et s’empara de son chiffon.

Kaladin regarda les glyphes se dissiper. La liberté s’effaça et les cicatrices violentes de sa captivité apparurent en dessous, dominées par un glyphe marqué au fer rouge.

Shash. Dangereux.

La femme lui essuya le visage.

— Je ne sais pas pourquoi ça se produit ! Je pensais que ça tiendrait cette fois-ci. Je…

— Ne vous en faites pas, répondit Kaladin qui lui prit son chiffon en se levant pour achever de se nettoyer. (Il se tourna vers les autres, les hommes de pont désormais soldats.) Les cicatrices n’en ont pas encore fini avec moi, semble-t-il. Je réessaierai une autre fois.

Ils hochèrent la tête. Il faudrait qu’il leur explique plus tard ce qui se passait ; ils connaissaient ses pouvoirs.

— Allons-y, leur dit Kaladin, qui lança un petit sac de sphères à la tatoueuse avant de reprendre sa lance près de l’entrée de la tente.

Les autres le rejoignirent, lance sur l’épaule. Ils n’avaient pas besoin d’être armés à l’intérieur du camp, mais il voulait qu’ils s’habituent à l’idée qu’ils étaient désormais libres de porter des armes.

Le marché extérieur était bondé et animé. Les tentes, bien entendu, avaient dû être démontées et rangées pendant la tempête majeure de la nuit, mais elles avaient déjà réapparu. Parce qu’il pensait à Shen, peut-être, il remarqua les parshes. D’un coup d’œil hâtif, il en repéra une douzaine qui participaient au montage des dernières tentes, transportaient les achats des pâles-iris, aidaient les commerçants à entreposer leurs marchandises.

Que pensent-ils de cette guerre dans les Plaines Brisées ? se demanda Kaladin. Une guerre destinée à vaincre, et peut-être à assujettir, les seuls parshes libres au monde ?

Si seulement il pouvait soutirer à Shen les réponses à ce genre de questions. Il ne semblait jamais obtenir de lui que des haussements d’épaules.

Kaladin guida ses hommes à travers le marché, qui semblait bien plus accueillant que celui du camp de Sadeas. Bien que les gens regardent fixement les hommes de pont, personne ne se moqua d’eux, et le marchandage des étals tout proches, quoique énergique, ne céda pas la place à des cris. Il semblait même y avoir moins de mendiants et de gosses des rues.

C’est seulement ce que tu veux croire, songea Kaladin. Tu veux croire que Dalinar est l’homme que tout le monde prétend, le pâle-iris honorable des récits. Mais tout le monde disait la même chose d’Amaram.

En chemin, ils croisèrent quelques soldats, trop peu nombreux. Des hommes qui s’étaient trouvés de garde au camp tandis que les autres partaient pour l’attaque désastreuse au cours de laquelle Sadeas avait trahi Dalinar. Lorsqu’ils rencontrèrent un groupe qui patrouillait dans le marché, Kaladin surprit deux hommes à l’avant en train de lever les mains devant eux pour les croiser au niveau des poignets.

Comment avaient-ils appris l’ancien salut du Pont Quatre, et si vite ? Ces hommes ne firent pas un salut complet, simplement un petit geste, mais ils courbèrent la tête devant Kaladin et ses hommes sur leur passage. Soudain, il perçut différemment le calme qui régnait dans le marché. Peut-être n’était-ce pas simplement l’effet de l’ordre et de l’organisation caractéristiques de l’armée de Dalinar.

Il régnait dans le camp une atmosphère de peur étouffée. La trahison de Sadeas avait coûté des milliers de vies. Tout le monde ici avait sans doute connu quelqu’un qui était mort sur ces plateaux. Et tout le monde se demandait probablement si le conflit entre les deux hauts-princes allait s’intensifier.

— C’est agréable d’être vu comme un héros, hein ? interrogea Sigzil, qui marchait près de Kaladin, en regardant passer un autre groupe de soldats.

— Combien de temps cette bonne volonté va-t-elle durer, à votre avis ? s’enquit Moash. Combien de temps avant qu’ils ne nous en veuillent ?

— Ha ! (Roc, qui se dressait derrière Moash, abattit la main sur son épaule.) Pas se plaindre aujourd’hui ! Tu fais trop cette chose. Ne m’oblige pas à te donner des coups de pied, je n’aime pas faire ça. Ça me fait mal aux orteils.

— Me donner des coups de pied ? ricana Moash. Roc, tu refuses même de porter une lance.

— Les lances ne servent pas à donner des coups de pied à ceux qui se plaignent. Mais des grands pieds d’Unkalaki comme les miens, c’est pour ça qu’ils sont faits ! Cette chose est évidente, non ?

Kaladin mena les hommes hors du marché en direction d’un grand bâtiment rectangulaire près des baraquements. Celui-ci était fait de pierre taillée plutôt que spiricantée, ce qui permettait une bien plus grande finesse de détail. Ce type de bâtiments était de plus en plus fréquent dans les camps de guerre où les maçons arrivaient en nombre croissant.

La spiricantation était plus rapide, mais aussi plus coûteuse et moins flexible. Il ne savait pas grand-chose à ce sujet, simplement que les Spiricantes possédaient des propriétés limitées. Raison pour laquelle les baraquements étaient tous quasiment identiques.

Kaladin conduisit ses hommes à l’intérieur du haut bâtiment, vers un comptoir où un homme aux cheveux grisonnants et à la bedaine aussi large qu’une bourse bien remplie supervisait des parshes qui entassaient des rouleaux de tissu bleu. C’était Rind, l’intendant général de Kholin, auquel Kaladin avait envoyé des instructions la veille au soir. Rind était un pâle-iris, mais faisait partie de ceux qu’on appelait les « rang-dix », un statut humble à peine au-dessus de celui des sombres-iris.

— Ah ! s’exclama Rind, dont la voix haut perchée semblait mal assortie avec sa corpulence. Vous voilà enfin ! Je les ai tous sortis pour vous, capitaine. Tout ce qui me reste.

— Ce qui vous reste ? demanda Moash.

— Les uniformes de la garde Cobalt ! J’en ai commandé des nouveaux, mais c’est ce qui nous restait en réserve. (Rind ajouta un ton plus bas :) Je ne pensais pas avoir si vite besoin d’autant d’uniformes, vous comprenez.

Il jaugea Moash de la tête aux pieds, puis lui tendit un uniforme et désigna une cabine où il pourrait se changer.

Moash s’en empara.

— Nous allons porter nos gilets de cuir par-dessus ?

— Ha ! répondit Rind. Ceux auxquels vous avez attaché assez d’os pour ressembler à un porte-crâne de l’Ouest un jour de fête ? J’en ai entendu parler. Mais non, le clarissime Dalinar dit que vous devez être équipé chacun d’un plastron, d’un casque en acier, d’une nouvelle lance. Et de cottes de mailles pour le champ de bataille, si nécessaire.

— Pour l’heure, répliqua Kaladin, les uniformes suffiront.

— Je vais avoir l’air débile là-dedans, grommela Moash, mais il alla se changer.

Rind leur distribua les uniformes. Il lança un regard curieux à Shen, mais lui remit un uniforme sans protester.

Les hommes de pont se rassemblèrent dans la confusion, jacassant avec animation tout en dépliant leurs uniformes. Il y avait longtemps qu’aucun d’entre eux n’avait porté autre chose que le cuir des hommes de pont ou les pagnes des esclaves. Ils se turent quand Moash ressortit.

C’étaient là des uniformes plus neufs et d’un style plus moderne que celui que Kaladin avait porté lorsqu’il servait dans l’armée. Un pantalon bleu amidonné, des bottes noires cirées et brillantes. Une chemise blanche dont seuls les poignets et le bord du col dépassaient de la veste, qui descendait à la taille et se boutonnait sous le ceinturon.

— Alors ça, c’est un soldat ! s’exclama l’intendant. Vous trouvez toujours que vous avez l’air débile ?

Il fit signe à Moash d’inspecter son reflet dans le miroir accroché au mur.

Moash boutonna ses manchettes en rougissant. Kaladin l’avait rarement vu à ce point perturbé.

— Non, effectivement, répondit Moash.

Les autres s’empressèrent d’aller se changer. Certains le firent dans les cabines situées sur les côtés de la pièce, mais la plupart s’en moquaient. C’étaient des hommes de pont et des esclaves ; ils avaient passé la majeure partie de leur vie récente à se promener en pagne ou guère plus.

Teft revêtit le sien avant tous les autres ; il savait comment enfiler correctement les boutons.

— Ça faisait longtemps, murmura-t-il en bouclant sa ceinture. Pas sûr que je mérite de porter à nouveau ces choses-là.

— C’est ce que vous êtes, Teft, lui dit Kaladin. Ne laissez pas l’esclave en vous prendre le dessus.

Avec un grognement, Teft fixa son couteau de combat à l’emplacement réservé sur sa ceinture.

— Et vous, gamin ? Quand allez-vous avouer ce que vous êtes ?

— C’est fait.

— À nous. Mais pas à tous les autres.

— Ne recommencez pas avec ça.

— Je recommence si je veux, nom des bourrasques, aboya Teft, avant de se pencher en baissant la voix. Au moins jusqu’à ce que vous me donniez une véritable réponse. Vous êtes un Fluctomancien. Vous n’êtes pas encore un Radieux, mais vous en deviendrez un quand tout ça sera terminé. Les autres ont raison de vous bousculer. Pourquoi ne pas aller trouver ce type, ce Dalinar, aspirer un peu de Fulgiflamme et l’obliger à vous reconnaître comme un pâle-iris ?

Kaladin lança un coup d’œil vers la masse confuse des hommes de pont qui tentaient d’enfiler leur uniforme, tandis qu’un Rind exaspéré leur expliquait comment refermer les manteaux.

— Tout ce que j’ai jamais possédé, Teft, chuchota Kaladin, les pâles-iris me l’ont repris. Ma famille, mon frère, mes amis. Plus, bien plus que vous ne pouvez l’imaginer. Ils voient ce que je possède et ils me le reprennent. (Il leva la main et distingua faiblement des volutes brillantes qui s’échappaient de sa peau, car il savait quoi chercher.) Ils me le prendront. S’ils parviennent à découvrir ce que je fais, ils me le prendront.

— Par l’haleine de Kelek, comment feraient-ils une chose pareille ?

— Je n’en sais rien, répondit Kaladin. Je n’en sais rien, Teft, mais je ne peux pas m’empêcher de paniquer quand j’y pense. Je ne peux pas les laisser l’avoir, les laisser me le prendre – ni vous prendre tous. Gardons le silence sur mes capacités. N’en parlons plus.

Teft grommela tandis que les autres hommes finissaient de s’habiller, mais Lopen (avec son bras unique, sa manche vide retournée et rentrée pour éviter qu’elle ne pende) tâta la pièce de tissu sur son épaule.

— Qu’est-ce que c’est ?

— L’insigne de la garde Cobalt, déclara Kaladin. Les gardes du corps personnels de Dalinar Kholin.

— Ils sont morts, gancho, répliqua Lopen. Ce n’est pas ce que nous sommes.

— Ouais, approuva Skar. (Sous les yeux d’un Rind horrifié, il sortit son couteau pour découper l’insigne.) Nous sommes le Pont Quatre.

— Le Pont Quatre était votre prison, protesta Kaladin.

— Peu importe, répondit Skar. Nous sommes le Pont Quatre.

Les autres acquiescèrent et se mirent à découper les insignes avant de les jeter à terre.

Teft hocha la tête et fit de même.

— Nous allons protéger l’Épine Noire, mais nous n’allons pas nous contenter de remplacer ses anciens gardes. Nous sommes notre propre équipe.

Kaladin se frotta le front ; c’était là ce qu’il avait accompli en les réunissant, en les poussant à former une unité soudée.

— Je vais dessiner une paire de glyphes qui constituera notre insigne, dit-il à Rind. Vous allez devoir en commander de nouveaux.

L’homme corpulent soupira tout en ramassant les insignes tombés à terre.

— Sans doute. J’ai votre uniforme là-bas, capitaine. Un capitaine sombre-iris ! Qui aurait cru ça possible ? Vous serez le seul dans l’armée. Le seul qu’il y ait jamais eu, à ma connaissance !

L’idée ne parut pas le choquer. Kaladin avait peu d’expérience avec les pâles-iris de dahn peu élevé comme Rind, bien qu’ils soient chose courante dans les camps de guerre. Dans sa ville natale, il n’y avait que la famille du bourgmestre, d’un dahn intermédiaire, et les sombres-iris. Ce n’était qu’en rejoignant l’armée d’Amaram qu’il avait pris conscience qu’il existait tout un spectre de pâles-iris, dont beaucoup exerçaient des métiers ordinaires et peinaient à gagner leur croûte comme les gens ordinaires.

Kaladin se dirigea vers la dernière pile posée sur le comptoir. Son uniforme était différent. Il comportait un gilet bleu ainsi qu’un long manteau bleu croisé à la doublure blanche et aux boutons d’argent. Le manteau était censé rester ouvert, malgré les rangées de boutons qui longeaient les deux côtés.

Il avait souvent vu ce genre d’uniformes. Sur des pâles-iris.

— Pont Quatre, déclara-t-il en découpant l’insigne de la garde Cobalt sur son épaule pour le jeter sur le comptoir avec les autres.

« Les soldats rapportaient avoir été observés de loin par un nombre dérangeant d’éclaireurs parshendis. Ensuite, nous avons remarqué un nouveau motif dans la façon dont ils s’approchaient des camps la nuit avant de se retirer très vite. Je ne peux que présumer que nos ennemis préparaient alors déjà leur stratagème destiné à mettre fin à cette guerre. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jeseses 1174.

Mener des recherches sur la période précédant la Hiérocratie s’avère d’une difficulté frustrante, disait le livre. Lors du règne de la Hiérocratie, l’Église vorine disposait d’un contrôle quasi absolu sur la partie est de Roshar. Les mensonges qu’elle inventait puis perpétuait comme des vérités absolues finissaient par s’enraciner dans la conscience de la société. Plus dérangeant encore, des copies modifiées de textes anciens ont été fabriquées afin d’adapter l’histoire aux dogmes hiérocratiques.

Dans sa cabine, Shallan lisait à la lumière d’un gobelet de sphères, vêtue de sa chemise de nuit. Sa chambre exiguë ne possédait pas de hublot digne de ce nom, rien qu’une fenêtre en forme de fente étroite qui longeait le haut du mur extérieur. Elle n’entendait pas d’autre bruit que le clapotis de l’eau contre la coque. Cette nuit, le navire ne disposait pas de port où s’abriter.

L’Église de cette époque se méfiait des Chevaliers Radieux, poursuivait l’ouvrage. Cependant, elle reposait sur l’autorité que le vorinisme avait reçue des Hérauts. En résultait une dichotomie dans laquelle on insistait lourdement sur la Félonie et la trahison des chevaliers. Dans le même temps, on célébrait les chevaliers anciens – ceux qui avaient vécu aux côtés des Hérauts lors des Jours d’ombre.

Il est, par conséquent, particulièrement compliqué d’étudier les Radieux et cet endroit nommé Shadesmar. Quels sont les faits ? Quels documents l’Église, dans cette regrettable tentative visant à nettoyer le passé de ce qu’elle percevait comme des contradictions, a-t-elle réécrits pour mieux servir le récit qu’elle lui préférait ? Peu de documents de cette époque ont survécu sans passer par les mains vorines qui les ont recopiés dans des manuscrits modernes depuis les parchemins originaux.

Shallan leva les yeux pour regarder au-dessus de son livre. L’ouvrage faisait partie des premiers travaux publiés de Jasnah en tant qu’érudite. Ce n’était pas Jasnah qui lui avait demandé de le lire. Elle avait même semblé hésiter quand Shallan lui en avait demandé un exemplaire, et avait dû aller le dénicher au fond de l’une des nombreuses malles remplies de livres qu’elle conservait dans la cale du navire.

Pourquoi s’était-elle montrée si réticente alors que ce volume traitait précisément des sujets qu’étudiait Shallan ? N’aurait-elle pas dû le lui remettre d’emblée ? C’était…

Le motif réapparut.

Le souffle de Shallan resta coincé dans sa gorge lorsqu’elle l’aperçut sur le mur gauche de la cabine, près de sa couchette. Elle reporta prudemment son regard sur la page qu’elle tenait devant elle. C’était le même motif qu’elle avait déjà vu, la forme apparue sur son carnet de croquis.

Depuis, elle l’avait constamment entrevu du coin de l’œil ; il apparaissait dans le grain du bois, le dos de la chemise d’un marin, le miroitement de l’eau. Chaque fois qu’elle le regardait bien en face, le motif s’évanouissait. Jasnah refusait de lui en apprendre davantage, sinon pour affirmer qu’il était probablement inoffensif.

Shallan tourna la page et se força à respirer plus calmement. Elle avait déjà vécu quelque chose de semblable avec les étranges créatures à tête de symbole apparues à son insu dans ses dessins. Elle laissa ses yeux glisser au-dessus de la page pour regarder le mur – non pas droit vers le motif, mais sur le côté, comme si elle ne l’avait pas remarqué.

Oui, il était bien là. Il était en relief, comme un gaufrage, et possédait un motif complexe doté d’une obsédante symétrie. Ses lignes minuscules se tortillaient à travers toute sa masse et soulevaient étrangement la surface du bois, comme un rinceau de fer sous une nappe tendue.

C’était l’une de ces choses ; les têtes de symbole. Ce motif ressemblait à leurs têtes étranges. Elle reporta son regard sur la page, mais sans reprendre sa lecture. Le navire tangua et les sphères blanches et luisantes remuèrent en cliquetant dans leur gobelet. Elle prit une profonde inspiration.

Puis regarda le motif bien en face.

Il commença aussitôt à s’effacer et ses bords à s’abaisser. Mais avant qu’il y parvienne, elle réussit à le voir nettement et en capturer un Souvenir.

— Pas cette fois, marmonna-t-elle tandis qu’il disparaissait. Cette fois, je te tiens.

Elle rejeta son livre et s’empressa d’aller chercher son crayon de charbon et une feuille de papier. Puis elle se pelotonna près de sa lampe, ses cheveux roux cascadant autour de ses épaules.

Elle travailla furieusement, possédée par un besoin désespéré de terminer ce dessin. Ses doigts bougeaient de leur propre chef et sa sage-main nue tenait le carnet orienté vers le gobelet, qui constellait la page d’éclats lumineux.

Puis elle abandonna le crayon. Il lui fallait quelque chose de plus solide, capable de tracer des lignes plus nettes… De l’encre. Le crayon était formidable pour représenter les douces nuances de la vie, mais ce qu’elle était en train de dessiner n’était pas la vie. C’était autre chose, quelque chose d’irréel. Elle tira une plume et un encrier de ses fournitures, puis reprit son dessin et se mit à reproduire ces traits minuscules et complexes.

Elle dessinait sans réfléchir. L’art la consumait tout entière et des sprènes de création apparaissaient autour d’elle. Des dizaines de formes minuscules envahirent bientôt la petite table près de sa couchette et le sol de la cabine près de l’endroit où elle était agenouillée. Les sprènes tournoyaient et s’agitaient, guère plus gros que le creux d’une cuillère, adoptant des formes qu’ils avaient récemment rencontrées. Elle les ignora pour la plupart, bien qu’elle n’en ait jamais vu autant à la fois.

Ils se mirent à se transformer de plus en plus vite à mesure qu’elle dessinait, absorbée par son travail. Le motif semblait impossible à capturer. Ses répétitions complexes se fondaient dans l’infini. Non, une plume ne parviendrait jamais à capturer parfaitement ce motif, mais Shallan en approchait. Elle décrivit une spirale née d’un point central puis recréa chaque branche qui partait du centre, possédant chacune son propre tourbillon de traits minuscules. Il évoquait un labyrinthe destiné à rendre fou son prisonnier.

Lorsqu’elle eut tracé le dernier trait, elle s’étonna de se trouver à bout de souffle, comme si elle venait de courir sur une grande distance. Elle cligna des yeux et reprit conscience de la présence des sprènes de création autour d’elle – il y en avait des centaines. Ils s’attardaient avant de disparaître un par un. Shallan posa la plume près de son flacon d’encre, qu’elle avait collé à la table avec de la cire pour l’empêcher de glisser quand le navire tanguait. Elle prit la page, attendit que les derniers traits d’encre sèchent et eut la sensation d’avoir accompli quelque chose d’important – sans bien savoir quoi au juste.

Tandis que le dernier trait séchait, le motif se suréleva devant elle. Elle entendit un soupir très net s’échapper du papier, comme sous l’effet du soulagement.

Elle sursauta, laissa tomber la page et se précipita sur son lit. Contrairement aux fois précédentes, le relief ne s’évanouit pas, mais il quitta le papier – s’épanouissant à partir de son dessin – et se déplaça sur le sol.

Elle ne pouvait pas le décrire autrement. Le motif se déplaça curieusement du papier vers le sol. Il atteignit le pied de sa couchette et s’y enroula, puis grimpa vers le haut jusqu’à sa couverture. Il ne donnait pas l’impression que quelque chose se déplaçait sous la couverture ; ce n’était qu’une approximation grossière. Les lignes étaient bien trop précises et le tissu ne se tendait pas. Un objet se trouvant sous la couverture n’aurait formé qu’une masse indistincte, mais cette forme-ci était précise.

Il s’approcha. Il ne semblait pas dangereux, mais elle se surprit à trembler malgré tout. Ce motif-là était différent des têtes de symbole de ses dessins mais il leur était également semblable, d’une certaine façon : une version aplatie, sans torse ni membres. C’était une abstraction de l’un d’entre eux, de la même façon qu’un cercle contenant quelques traits pouvait figurer un visage humain.

Ces créatures l’avaient terrifiée, hantée, lui avaient fait redouter de devenir folle. Quand celle-ci approcha, Shallan sortit précipitamment et s’en éloigna autant que la petite cabine le lui permettait. Puis, le cœur cognant dans sa poitrine, elle ouvrit la porte pour aller rejoindre Jasnah.

Elle la trouva de l’autre côté, main tendue vers le bouton de la porte, tenant la main gauche en coupe devant elle. Une petite silhouette se tenait debout dans sa paume, faite d’une substance noire pareille à l’encre qui adoptait la forme d’un homme vêtu d’un élégant costume à la mode avec un long manteau. Il se volatilisa parmi les ombres lorsqu’il vit Shallan. Jasnah se tourna vers elle puis regarda le sol de la cabine sur lequel filait le motif.

— Habillez-vous, mon enfant, lui dit Jasnah. Il y a des choses dont nous devons parler.

— J’avais espéré au départ que nous aurions le même type de sprène, déclara Jasnah, assise sur un tabouret dans la cabine de Shallan. (Le motif restait immobile sur le sol entre elles deux ; Shallan reposait à plat ventre sur sa couchette, vêtue d’une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit et d’un mince gant blanc à la main gauche.) Mais, bien entendu, ce serait trop facile. Je soupçonne depuis Kharbranth que nous devons appartenir à différents ordres.

— Quels ordres, clarissime ? demanda Shallan, qui tâtait timidement le motif à terre du bout d’un crayon.

Il recula comme un animal qu’on taquine à l’aide d’un bâton. La façon dont il surélevait la surface du sol fascinait Shallan, bien qu’une partie d’elle souhaite n’avoir rien à faire avec lui ni avec son étrange et perturbante géométrie.

— Oui, répondit Jasnah. (Le sprène noir d’encre qui l’accompagnait un peu plus tôt n’avait pas reparu.) Chaque ordre était censé avoir accès à deux des Flux, qui se chevauchaient parfois. Nous appelons ces pouvoirs la Fluctomancie. La spiricantation était l’un d’entre eux et c’est celui que nous partageons, bien que nous appartenions à des ordres différents.

Shallan hocha la tête. La Fluctomancie. La spiricantation. C’étaient là les talents des Radieux Enfuis, les pouvoirs (supposés légendaires) qui avaient été leur bénédiction ou leur malédiction, selon les récits que vous lisiez. C’était du moins ce que lui avaient appris les livres que Jasnah lui avait donnés à lire pendant leur trajet.

— Je ne fais pas partie des Radieux, objecta Shallan.

— Bien entendu, répliqua Jasnah, et moi non plus. Les ordres de chevaliers étaient une construction, comme toute forme de société, dont les hommes se servent pour définir et expliquer les choses. Tous les hommes qui manient la lance ne sont pas des soldats, toutes les femmes qui cuisent du pain ne sont pas boulangères. Cependant, les armes, comme la fabrication du pain, deviennent la marque de certaines professions.

— Alors vous êtes en train de me dire que nos capacités…

— … définissaient autrefois ce qui faisait admettre quelqu’un au sein des Chevaliers Radieux, compléta Jasnah.

— Mais nous sommes des femmes !

— Oui, acquiesça Jasnah sur un ton badin. Les sprènes ne sont pas affligés par les mêmes préjugés que la société humaine. Rafraîchissant, ne trouvez-vous pas ?

Shallan leva les yeux du sprène qu’elle continuait à titiller.

— Il y avait des femmes parmi les Chevaliers Radieux ?

— Un nombre adéquat sur un plan statistique, répondit Jasnah. Mais ne craignez pas de vous retrouver bientôt contrainte à manier l’épée, mon enfant ; l’archétype des Radieux sur un champ de bataille est une exagération. D’après ce que j’ai lu (bien que les documents ne soient malheureusement pas très fiables), pour chaque Radieux affecté au combat, trois autres consacraient leur temps à la diplomatie, à l’érudition ou à d’autres manières d’aider la société.

— Ah.

Pourquoi cette réponse décevait-elle Shallan ?

Idiote. Un souvenir lui revint malgré elle. Une épée argentée. Un motif de lumière. Des vérités qu’elle n’était pas en mesure d’affronter. Elle les chassa et ferma très fort les yeux.

Dix battements de cœur.

— J’ai fait des recherches sur les sprènes dont vous m’avez parlé, reprit Jasnah. Les créatures à tête de symbole.

Shallan inspira profondément et ouvrit les yeux.

— Celui-ci en fait partie, déclara-t-elle en pointant son crayon vers le motif, qui s’était approché de sa malle et qui y montait puis en descendait comme un enfant qui saute sur un canapé.

Il lui semblait moins menaçant qu’innocent, et même plutôt espiègle – et pas très intelligent, par-dessus le marché. En avait-elle vraiment eu peur ?

— Oui, je soupçonne que oui, répondit Jasnah. La plupart des sprènes se manifestent différemment ici et à Shadesmar. Ce que vous dessiniez auparavant, c’était la forme qu’ils possèdent là-bas.

— Celui-ci n’est pas très impressionnant.

— En effet. Je vous avoue que je suis déçue. J’ai la sensation que quelque chose d’important nous échappe dans tout ça, Shallan, et ça me contrarie. Les Cryptiques ont une réputation redoutable, pourtant celui-ci – le premier spécimen que j’aie jamais vu – paraît…

Il grimpa le long du mur, redescendit en glissant, grimpa de nouveau et glissa une fois encore.

— Idiot ? demanda Shallan.

— Il lui faut peut-être simplement plus de temps, suggéra Jasnah. Au départ, quand je me suis liée avec Ivoire…

Elle s’interrompit brusquement.

— Qu’y a-t-il ? s’enquit Shallan.

— Je suis désolée. Il n’aime pas que je parle de lui. Ça l’inquiète. Les sprènes ont beaucoup souffert que les chevaliers aient rompu leur serment. De nombreux sprènes sont morts, j’en suis persuadée. Bien qu’Ivoire refuse d’en parler, je suppose que ses semblables considéraient ce qu’il a fait comme une trahison.

— Mais…

— N’en parlons plus, insista Jasnah. Je suis désolée.

— Entendu. Vous avez mentionné les Cryptiques ?

— Oui, répondit Jasnah en plongeant la main dans sa sage-manche pour en tirer un morceau de papier plié – l’un des dessins de Shallan représentant les têtes de symbole. C’est le nom qu’ils se donnent, quoique nous les appellerions sans doute « sprènes de mensonge ». Ils n’apprécient pas ce terme. Enfin bref, les Cryptiques dirigent l’une des plus grandes cités de Shadesmar. Considérez-les comme les pâles-iris du Royaume cognitif.

— Donc, cette créature, reprit Shallan en désignant le motif qui décrivait des cercles au milieu de la cabine, est une sorte de… prince, de leur côté ?

— Quelque chose dans ce genre-là. Il existe un conflit complexe qui les oppose aux sprènes d’honneur. La politique des sprènes est un sujet auquel je n’ai guère pu consacrer de temps. Ce sprène sera votre compagnon – et vous accordera la capacité de spiricanter, entre autres choses.

— Quelles autres choses ?

— Il va nous falloir attendre pour le voir, répondit Jasnah. Tout dépend de la nature du sprène. Qu’ont révélé vos recherches ?

Avec Jasnah, tout semblait être un exercice d’érudition. Shallan étouffa un soupir. C’était la raison même pour laquelle elle avait suivi Jasnah au lieu de retourner chez elle. Malgré tout, elle aurait parfois préféré qu’elle se contente de lui donner des réponses au lieu de la faire travailler si dur à les découvrir.

— D’après Alai, les sprènes sont des fragments des pouvoirs de création. Une grande partie des érudits que j’ai lus s’accordent sur ce point.

— C’est une opinion. Que signifie-t-elle ?

Shallan s’efforça de ne pas se laisser distraire par le sprène sur le sol.

— Il existe dix Flux fondamentaux, ou dix forces, sur lesquels repose le fonctionnement du monde. La gravitation, la pression, la transformation, ce genre de choses. Vous m’avez dit que les sprènes étaient des fragments du Royaume cognitif qui ont, d’une manière ou d’une autre, acquis la conscience grâce à l’attention humaine. Dans ce cas, il va sans dire qu’ils étaient autre chose auparavant. De la même manière… qu’un tableau était une toile avant qu’on lui donne vie.

— Qu’on lui donne vie ? s’étonna Jasnah.

— Bien sûr, répondit Shallan. (Les tableaux étaient vivants. Pas comme une personne ou un sprène, mais… en tout cas, c’était évident à ses yeux.) Donc, avant que les sprènes ne prennent vie, ils étaient autre chose. Du pouvoir, de l’énergie. Zen-fille-Vath a dessiné des sprènes minuscules qu’elle découvrait parfois autour d’objets pesants. Des sprènes de gravitation – des fragments du pouvoir ou de la force qui nous fait tomber vers le sol. Il va sans dire que chaque sprène était un pouvoir avant de devenir un sprène. On peut les séparer en deux catégories générales : ceux qui réagissent aux émotions et ceux qui réagissent à des forces comme le feu ou la pression du vent.

— Donc vous croyez à la théorie de Namar sur la catégorisation des sprènes ?

— Oui.

— Parfait, répondit Jasnah. Moi aussi. Je soupçonne, personnellement, que ces catégories de sprènes – ceux des émotions contre ceux de la nature – sont à l’origine de l’idée des « dieux » de l’humanité primitive. Honneur, qui est devenu le Tout-Puissant du vorinisme, a été créé par des hommes à la recherche d’une représentation des émotions humaines idéales qu’ils percevaient chez les sprènes des émotions. Culture, qu’on vénère dans l’Ouest, est une divinité féminine qui incarne la nature et ses sprènes. Les différents sprènes du Néant, avec leur seigneur invisible – dont le nom varie d’un peuple à l’autre – évoquent un ennemi ou un adversaire. Le Père-des-tempêtes, bien entendu, est une étrange émanation de tout ça, dont la nature théorique varie en fonction de l’ère du vorinisme qui s’exprime…

Elle s’interrompit. Shallan rougit lorsqu’elle s’aperçut qu’elle avait détourné le regard et commencé à tracer un charme glyphique sur sa couverture pour conjurer l’hérésie des paroles de Jasnah.

— C’était une digression, reprit celle-ci. Veuillez me pardonner.

— Vous êtes tellement persuadée qu’il n’existe pas, lui dit Shallan. Le Tout-Puissant.

— Je n’ai pas davantage de preuve de son existence que de celles des Passions thaylènes, de Nu Ralik du lac Limpide ni de toute autre religion.

— Et les Hérauts ? Vous ne pensez pas qu’ils aient existé ?

— Je l’ignore, répondit Jasnah. Il y a beaucoup de choses dans ce monde que je ne comprends pas. Par exemple, il existe une preuve infime que le Père-des-tempêtes et le Tout-Puissant soient des créatures réelles – simplement des sprènes puissants, comme la Veillenuit.

— Dans ce cas, il existerait bien.

— Je n’ai jamais affirmé le contraire, précisa Jasnah. J’ai simplement déclaré que je ne l’acceptais pas en tant que Dieu et que je n’avais aucune envie de le vénérer. Mais je digresse, une fois encore. (Jasnah se leva.) Je vous libère de vos autres devoirs. Au cours des prochains jours, vous n’aurez qu’un seul sujet d’étude sur lequel vous concentrer.

Elle désigna le sol.

— Ce motif ? demanda Shallan.

— Vous êtes la seule personne depuis des siècles qui ait eu la chance d’interagir avec un Cryptique, répliqua Jasnah. Étudiez-le et fournissez-moi un compte-rendu détaillé de votre expérience. Ce sera sans doute votre premier écrit d’importance, et il pourrait se révéler capital pour notre avenir.

Shallan étudia le motif, qui s’était approché pour venir se cogner contre son pied (elle n’éprouva qu’un faible choc) et revenait y buter de temps à autre.

— Génial, commenta-t-elle.

« L’indice suivant apparut sur les murs. Je n’ignorai pas ce signe-là, mais ne compris pas davantage sa pleine signification. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jeseses 1174.

— Je cours à travers l’eau, déclara Dalinar en reprenant ses esprits.

Il bougeait effectivement comme s’il chargeait droit devant lui.

La vision prit consistance autour de lui. De l’eau tiède lui éclaboussait les jambes. Il était entouré d’une dizaine d’hommes munis de lances et de marteaux qui traversaient l’eau peu profonde en courant. Ils levaient bien haut les jambes à chaque pas, les pieds en arrière, les cuisses parallèles à la surface de l’eau, comme s’ils défilaient – sauf qu’aucun défilé ne s’était jamais déroulé dans une pagaille aussi totale. De toute évidence, cette manière de courir leur permettait de se déplacer à travers le liquide. Il tenta d’imiter cette curieuse démarche.

— Je me trouve dans le lac Limpide, je crois, déclara-t-il à mi-voix. De l’eau tiède qui ne monte qu’aux genoux, et aucun signe de terre en vue. Cela dit, c’est le crépuscule et je n’y vois pas grand-chose.

» Des gens courent avec moi. J’ignore si nous cherchons refuge ou si nous fuyons quelque chose. Je ne vois rien par-dessus mon épaule. Ces gens sont manifestement des soldats, bien que leurs uniformes soient archaïques. Jupes de cuir, casques et plastrons en bronze. Jambes et bras nus. (Il baissa les yeux vers lui-même.) Je porte la même chose.

Certains clarissimes d’Alethkar et de Jah Keved portaient encore ce genre d’uniformes, ce qui l’empêchait d’identifier précisément l’époque. Toutes les utilisations modernes étaient des retours volontaires à des modes anciennes émanant de commandants traditionalistes qui espéraient qu’un style classique inspirerait leurs hommes. Cependant, on utilisait dans ces cas-là un équipement en acier moderne en plus des uniformes anciens, et il n’en voyait pas trace ici.

Dalinar ne posa pas de questions. Il avait découvert que suivre le courant de ces visions lui en apprenait plus que de s’arrêter pour exiger des réponses.

Il avait le plus grand mal à courir dans ces eaux. Bien qu’il ait commencé vers l’avant du groupe, il se retrouvait désormais à la traîne. Le groupe courait vers une sorte de grand tumulus, un peu plus loin, que le crépuscule plongeait dans la pénombre. Peut-être ne s’agissait-il pas du lac Limpide en fin de compte. Il ne possédait pas de formations rocheuses comme…

Ce n’était pas un tumulus. C’était une forteresse. Dalinar marqua une pause et leva les yeux vers l’édifice au toit en pointe, pareil à un château, qui s’élevait bien droit depuis les eaux calmes du lac. Il n’avait jamais rien vu de semblable. De la pierre noire comme jais. De l’obsidienne ? Peut-être cet endroit avait-il été spiricanté.

— Il y a une forteresse devant nous, déclara-t-il en se remettant en marche. Elle ne doit plus exister de nos jours – autrement, elle serait célèbre. Elle donne l’impression d’être entièrement faite d’obsidienne, avec des tours pareilles à des pointes de flèches, des formes évoquant des nagoires sur les côtés, qui se dressent en pointe à son sommet… Père-des-tempêtes, c’est majestueux.

» Nous approchons d’un autre groupe de soldats debout dans l’eau qui brandissent leur lance dans toutes les directions pour se protéger. Ils sont peut-être une douzaine ; je me trouve en compagnie d’une autre douzaine. Et puis… oui, il y a quelqu’un au milieu d’eux. Un Porte-Éclat. En armure brillante.

Pas simplement un Porte-Éclat, mais un Radieux. Un chevalier dont la Cuirasse luisait d’un éclat rouge profond au niveau des jointures et de certaines marques. L’armure possédait cette capacité du temps des jours obscurs. Cette vision se déroulait donc avant la Félonie.

Comme toutes les Cuirasses d’Éclat, cette armure-ci était très reconnaissable. Avec cette jupe de mailles, ces jointures souples, ces canons d’avant-bras qui s’étendaient légèrement vers l’arrière… Nom des bourrasques, voilà qui ressemblait à l’armure d’Adolin, bien que celle-ci soit plus étroite au niveau de la taille. Une femme ? Dalinar ne pouvait s’en assurer avec certitude, car la visière était baissée.

— Formez des rangs ! ordonna le chevalier tandis que le groupe de Dalinar arrivait, et il hocha la tête pour lui-même – oui, une femme.

Dalinar et les autres soldats formèrent un cercle autour de la femme chevalier, armes brandies. Non loin de là, un autre groupe de soldats traversait l’eau avec un chevalier en son milieu.

— Pourquoi nous avoir rappelés ? demanda l’un des compagnons de Dalinar.

— Caeb pense avoir vu quelque chose, répondit le chevalier. Tenez-vous sur le qui-vive. Avançons prudemment.

Le groupe se mit en marche pour s’éloigner de la forteresse dans une autre direction que celle d’où il était parti. Dalinar tenait sa lance vers l’extérieur, les tempes baignées de sueur. À ses propres yeux, il ne paraissait pas différer de son apparence habituelle. Les autres, en revanche, devaient le voir comme l’un des leurs.

Il ne savait toujours pas grand-chose au sujet de ces visions. Le Tout-Puissant les lui envoyait d’une manière ou d’une autre. Mais le Tout-Puissant était mort, de son propre aveu. Alors que fallait-il y comprendre ?

— Nous cherchons quelque chose, reprit Dalinar à voix basse. Des équipes de chevaliers et de soldats ont été envoyées dans la nuit pour trouver quelque chose qui a été repéré.

— Ça va, le petit nouveau ? demanda l’un des soldats à ses côtés.

— Très bien, répondit Dalinar. Je suis seulement inquiet. Enfin, je ne sais même pas vraiment ce qu’on cherche.

— Un sprène qui ne se comporte pas comme il devrait, lança l’autre homme. Ouvre l’œil. Quand Sja-anat touche un sprène, il commence à se comporter bizarrement. Fais-nous signe si tu remarques quoi que ce soit.

Dalinar hocha la tête puis répéta ces mots tout bas, espérant que Navani les entendrait. Il poursuivit les recherches en compagnie de soldats tandis que la femme chevalier, au milieu du groupe, s’entretenait avec… personne ? Elle donnait l’impression de converser, mais Dalinar ne voyait ni n’entendait personne auprès d’elle.

Il reporta son attention sur son environnement. Il avait toujours voulu voir le centre du lac Limpide, mais il n’avait jamais eu l’occasion d’en visiter beaucoup plus que la rive. Lors de sa dernière visite en Azir, il n’avait jamais pu trouver le temps de faire un détour dans cette direction. Les Azéens avaient toujours semblé surpris qu’il veuille visiter un tel endroit, car ils affirmaient qu’il n’y avait « rien là-bas ».

Dalinar portait des chaussures serrées, peut-être pour l’empêcher de les entailler sur ce que l’eau pouvait cacher. Il marchait en équilibre instable par endroits, prenant garde à des trous et des reliefs qu’il percevait sans les voir. Il se surprit à regarder de petits poissons filer ici et là, des ombres dans l’eau et, près d’eux, un visage.

Un visage.

Dalinar poussa un cri, recula vivement et tendit sa lance vers le bas.

— Il y avait un visage ! Dans l’eau !

— Un sprène des fleuves ? demanda le chevalier en s’approchant derrière lui.

— On aurait dit une ombre, répondit Dalinar. Avec des yeux rouges.

— Alors il est ici, affirma-t-elle. L’espion de Sja-anat. Caeb, courez jusqu’au poste de contrôle. Les autres, continuez à chercher. Il ne pourra pas aller bien loin sans moyen de transport.

Elle tira quelque chose de sa ceinture, une petite bourse.

— Là ! s’écria Dalinar, repérant un petit point rouge dans l’eau.

Le point s’éloigna de lui en nageant comme un poisson. Dalinar se précipita à sa suite, courant comme il avait appris à le faire un peu plus tôt. Cependant, à quoi bon pourchasser un sprène ? On ne pouvait pas les attraper. Il ne connaissait aucune méthode qui le permette.

Les autres chargeaient derrière lui. Les poissons se dispersaient, effrayés par la course de Dalinar.

— Je cours après un sprène, annonça Dalinar à mi-voix. C’est ce que nous pourchassions. Il ressemble un peu à un visage… un visage indistinct aux yeux rouges. Il nage dans l’eau comme un poisson. Attendez ! En voilà un autre qui le rejoint. Il est plus grand et ressemble à une silhouette, qui mesure bien dans les deux mètres. Une personne en train de nager, mais comme une ombre. Il…

— Saintes bourrasques ! s’exclama soudain la femme chevalier. Il amène une escorte !

Le sprène le plus grand se tortilla, puis s’enfonça davantage dans l’eau et disparut dans le sol rocheux. Dalinar s’arrêta, ne sachant pas trop s’il devait continuer à poursuivre le plus petit ou rester là.

Les autres firent demi-tour et se mirent à courir dans l’autre sens.

Oh oh

Dalinar s’empressa de les imiter tandis que le fond rocheux du lac se mettait à trembler. Il trébucha et tomba dans l’eau avec une gerbe d’éclaboussures. Elle était si claire qu’il voyait le sol se fissurer sous ses pieds, comme si quelque chose de gros le cognait par en dessous.

— Venez ! lui cria l’un des soldats en l’attrapant par le bras.

Dalinar se laissa relever tandis que les fissures s’élargissaient. La surface du lac, encore calme un peu plus tôt, bouillonnait et s’agitait.

Le sol fut ébranlé par une violente secousse qui faillit de nouveau renverser Dalinar. Devant lui, plusieurs soldats tombèrent bel et bien.

La femme chevalier restait immobile tandis qu’une énorme Lame d’Éclat se formait entre ses mains.

Dalinar jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, juste à temps pour voir de la pierre émerger de l’eau. Un bras immense ! Élancé, long d’environ quatre mètres et demi, il surgit de l’eau, puis s’abattit violemment comme pour trouver une prise plus ferme sur le fond du lac. Un autre bras s’éleva tout près, coude tourné vers le ciel, puis tous deux se soulevèrent comme s’ils étaient reliés à un corps en train de faire des pompes.

Un corps géant s’arracha du sol rocheux, comme si une personne enfouie dans le sable en émergeait. De l’eau ruisselait du dos de la créature, grêlé de trous et parcouru d’arêtes, couvert de fragments de schiste-écorce et de champignons sous-marins. Les sprènes avaient, d’une manière ou d’une autre, animé la pierre elle-même.

Tandis que le corps se levait et se retournait, Dalinar distingua des yeux rouges brillants, pareils à de la pierre en fusion, enfoncés profondément dans un visage de pierre malfaisant. Le corps était squelettique, avec de fins membres osseux et des doigts grêles terminés par des griffes rocheuses. Sa poitrine était une cage thoracique de pierre.

— Un foudreclaste ! hurlèrent les soldats. Marteaux ! Préparez vos marteaux !

La femme chevalier se tenait devant la créature en train de se dresser du haut de ses neuf mètres, ruisselant d’eau. Une lumière calme et blanche commença à s’en dégager, qui rappelait à Dalinar la lumière des sphères. De la Fulgiflamme. La femme chevalier leva sa Lame d’Éclat et chargea avec une aisance troublante, comme si l’eau dans laquelle elle marchait n’avait aucune prise sur elle. Peut-être était-ce la force de la Cuirasse d’Éclat.

— Ils ont été créés pour observer, déclara une voix derrière lui.

Dalinar se tourna vers le soldat qui l’avait aidé à se relever un peu plus tôt, un Selayen au visage allongé, au cuir chevelu dégarni et au nez épaté. Dalinar tendit la main pour l’aider à se lever.

Ce n’était pas ainsi que l’homme parlait tout à l’heure, mais Dalinar reconnaissait cette voix : c’était celle qu’il entendait à la fin de la plupart de ses visions. Celle du Tout-Puissant.

— Les Chevaliers Radieux, déclara le Tout-Puissant qui se levait derrière Dalinar, regardant la femme chevalier attaquer cette bête de cauchemar. Ils étaient une solution, une manière de compenser la destruction causée par les Désolations. Dix ordres de chevaliers créés dans l’objectif d’aider les hommes à se battre, puis à rebâtir.

Dalinar répéta ces propos mot pour mot, s’efforçant de n’en manquer aucun et de ne pas réfléchir à leur sens.

Le Tout-Puissant se tourna vers lui.

— J’étais surpris quand ces ordres sont apparus. Je n’ai jamais enseigné ça à mes Hérauts. C’étaient les sprènes, désireux d’imiter ce que j’avais offert aux hommes, qui l’ont rendu possible. Vous allez devoir les reformer ; c’est votre tâche. Unissez-les. Créez une forteresse capable de résister à la tempête. Contrariez Abjection, persuadez-le qu’il peut perdre, et désignez un champion. Il préférera ce risque à celui d’être de nouveau vaincu, comme il l’a si souvent été. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner.

Dalinar termina de répéter ces mots. Derrière lui, le combat commença pour de bon, dans les éclaboussures et les crissements de pierre. Des soldats approchèrent, armés de marteaux, et, contre toute attente, ils brillaient désormais eux aussi de Fulgiflamme, quoique d’un éclat bien plus faible.

— Vous avez été surpris par l’arrivée des chevaliers, dit Dalinar au Tout-Puissant. Et cette force, cet ennemi, a réussi à vous tuer. Vous n’avez jamais été Dieu, car Dieu sait tout. Dieu ne peut être tué. Dans ce cas, qui étiez-vous ?

Le Tout-Puissant ne répondit pas. Il ne le pouvait pas. Dalinar avait compris que ces visions étaient une sorte d’expérience prédéterminée, un peu comme une pièce. Les gens qui y figuraient pouvaient réagir à la présence de Dalinar, comme des acteurs capables d’improviser dans une certaine mesure, mais le Tout-Puissant lui-même ne le faisait jamais.

— Je m’y efforcerai, promit Dalinar. Je les reformerai. Je les préparerai. Vous m’avez dit bien des choses, mais il y en a une que j’ai comprise par moi-même : si vous avez pu être tué, alors cet autre qui vous ressemble – votre ennemi – peut sans doute l’être aussi.

L’obscurité engloutit de nouveau Dalinar. Les hurlements et les bruits d’éclaboussures cessèrent. Cette vision se déroulait-elle lors d’une Désolation, ou entre deux ? Ces visions ne lui en avaient jamais appris assez. Tandis que la noirceur s’évaporait, il se retrouva étendu dans une petite chambre de pierre à l’intérieur de son complexe au sein des camps de guerre.

Navani était agenouillée près de lui, tenant sa planche à écrire devant elle, sa plume en mouvement tandis qu’elle rédigeait. Bourrasques, elle était splendide. Beauté mûre, lèvres peintes de rouge, cheveux enroulés autour de sa tête en une tresse complexe qui scintillait de rubis. Robe rouge sang. Elle le regarda, nota qu’il se réveillait en clignant des yeux, et sourit.

— C’était…, commença-t-il.

— Chut, répondit-elle sans cesser d’écrire. Cette dernière partie semblait importante. (Elle écrivit un moment puis retira enfin sa plume de son carnet ; elle tenait celui-ci à travers le tissu de sa manche.) Je crois que j’ai tout. C’est difficile quand vous changez de langue.

— J’ai changé de langue ? demanda-t-il.

— Vers la fin. Auparavant, vous parliez selayen. Une forme ancienne de la langue, certainement, mais nous en avons des traces écrites. J’espère que mes traducteurs parviendront à déchiffrer ma transcription, ma maîtrise de cette langue est rouillée. Il faut vraiment que vous parliez plus lentement quand vous faites ça, mon cher.

— Ça peut être difficile, sur le moment, répondit Dalinar en se levant.

En comparaison de ce qu’il avait éprouvé dans cette vision, l’air était froid ici. La pluie cinglait les volets clos de la pièce, mais il savait d’expérience que la fin d’une de ses visions indiquait que la tempête touchait quasiment à son terme.

Épuisé, il se dirigea vers un siège près du mur et s’y assit. Seuls Navani et lui se trouvaient dans la pièce ; il préférait qu’il en soit ainsi. Renarin et Adolin attendaient la fin de la tempête non loin de là, dans une autre pièce des quartiers de Dalinar, sous le regard attentif du capitaine Kaladin et de ses gardes hommes de pont.

Peut-être fallait-il qu’il invite davantage d’érudites à observer ses visions ; elles pourraient toutes écrire ses paroles, puis se consulter pour en produire la version la plus précise possible. Mais, nom des foudres, il lui était déjà assez pénible qu’une seule personne l’observe dans un pareil état, alors qu’il délirait en se débattant par terre. Il croyait en ces visions, il en dépendait même, mais il ne fallait pas déduire pour autant qu’elles ne l’embarrassaient pas.

Navani s’assit près de lui et l’entoura de ses bras.

— Était-elle pénible ?

— Celle-ci ? Non. Pas tellement. Des gens couraient, puis d’autres se battaient. Je ne participais pas. La vision a pris fin avant que je doive les aider.

— Dans ce cas, pourquoi cette expression ?

— Il faut que je reforme les Chevaliers Radieux.

— Que vous reformiez… Mais comment ? Et qu’est-ce que ça signifie seulement ?

— Je l’ignore. Je ne sais rien, je ne dispose que d’allusions et de menaces indistinctes. Quelque chose de dangereux approche, j’ai au moins cette certitude. Et je dois l’arrêter.

Elle posa la tête sur son épaule. Il regarda fixement le foyer qui crépitait doucement, diffusant une lueur tiède dans la petite pièce. C’était là l’une des rares cheminées qui n’aient pas été équipées de ces nouveaux systèmes de chauffage fabriaux.

Il préférait le feu véritable, mais ne l’avouerait jamais à Navani. Elle déployait tant d’efforts pour leur fournir à tous de nouveaux fabriaux.

— Pourquoi vous ? demanda Navani. Pourquoi faut-il que vous fassiez ça ?

— Pourquoi un homme naît-il roi et un autre mendiant ? demanda Dalinar. Le monde fonctionne ainsi.

— Est-ce facile pour vous ?

— Facile, non, répondit Dalinar, mais il est inutile d’exiger des réponses.

— Surtout si le Tout-Puissant est mort…

Peut-être n’aurait-il pas dû partager ce point avec elle. La simple formulation de cette idée pouvait le faire qualifier d’hérétique, lui aliéner ses propres ardents, fournir à Sadeas une arme contre le trône.

Si le Tout-Puissant était mort, que vénérait donc Dalinar ? En quoi croyait-il ?

— Nous devrions consigner vos souvenirs de cette vision, déclara Navani avec un soupir en s’écartant de lui. Tant que vous les avez bien en tête.

Il acquiesça. Il était important de disposer de descriptions pour accompagner les transcriptions. Il se mit à raconter ce qu’il avait vu, parlant assez lentement pour qu’elle puisse tout noter. Il décrivit le lac, les vêtements des hommes, l’étrange forteresse au loin. Elle affirma qu’il existait des récits parlant de grands édifices sur le lac Limpide, rapportés par des gens qui vivaient là-bas. Les érudits les considéraient comme mythologiques.

Dalinar se leva pour faire les cent pas lorsqu’il atteignit la description de l’effroyable créature qui avait surgi du lac.

— Elle a laissé derrière elle un trou dans le fond, expliqua-t-il. Imaginez si vous deviez tracer le contour d’un corps par terre, puis regarder ce corps s’arracher du sol.

» Imaginez l’avantage tactique que posséderait une telle créature. Les sprènes se déplacent vite et avec aisance. L’un d’entre eux pourrait se faufiler entre les lignes de combat, puis se dresser et se mettre à attaquer au milieu des troupes. Le corps de pierre de la bête devait être difficile à briser. Nom des foudres… les Lames d’Éclat. Je commence à me demander si ce n’est pas pour combattre ces créatures-là, en réalité, qu’on a conçu ces armes.

Navani sourit tout en écrivant.

— Qu’y a-t-il ? demanda Dalinar, qui cessa de faire les cent pas.

— Vous vous exprimez en vrai soldat.

— Oui, et alors ?

— C’est touchant, répondit-elle en terminant d’écrire. Que s’est-il passé ensuite ?

— Le Tout-Puissant m’a parlé.

Il lui répéta le monologue aussi précisément qu’il put se le rappeler tout en décrivant des cercles à pas lents et tranquilles. Il faut que je dorme davantage, songea-t-il. Il n’était plus le jeune homme de vingt ans auparavant, capable de veiller toute la nuit avec Gavilar, verre de vin en main, pour écouter son frère établir des plans, puis de charger au combat le lendemain, plein de vigueur, assoiffé de défis.

Lorsqu’il eut terminé son récit, Navani se leva et rangea ses outils d’écriture. Elle allait confier son récit à ses érudites (enfin, celles de Dalinar, qu’elle s’était appropriées) et leur demander de comparer la partie aléthie de ses propos avec les transcriptions qu’elle avait rédigées. Bien sûr, elle commencerait toutefois par supprimer les lignes où il mentionnait des passages sensibles, comme la mort du Tout-Puissant.

Elle chercherait également des références historiques qui puissent correspondre à ses descriptions. Navani aimait que les choses soient claires et bien quantifiées. Elle avait préparé une chronologie de toutes les visions de Dalinar pour tenter de les assembler en une ligne narrative unique.

— Vous comptez toujours publier la proclamation cette semaine ? demanda-t-elle.

Dalinar hocha la tête. Il l’avait dévoilée aux hauts-princes la semaine précédente, en privé. Il avait eu l’intention de la dévoiler aux camps le jour même, mais Navani l’avait convaincu qu’il était plus judicieux d’attendre un peu. La nouvelle commençait à filtrer, mais cette option-ci permettrait aux hauts-princes de se préparer.

— La proclamation sera rendue publique d’ici quelques jours, répondit-il. Avant que les hauts-princes puissent exercer davantage de pression sur Elhokar pour le pousser à se rétracter.

Navani fit la moue.

— C’est nécessaire, insista Dalinar.

— Vous êtes censé les unir.

— Les hauts-princes sont des enfants gâtés, rétorqua Dalinar. Il faudra des mesures extrêmes pour les faire changer.

— Si vous divisez le royaume, nous ne pourrons jamais l’unifier.

— Nous allons faire en sorte qu’il ne soit pas divisé.

Navani le jaugea de la tête aux pieds puis sourit.

— Je dois admettre que j’apprécie beaucoup cette version de vous plus confiante. Maintenant, si je parvenais à emprunter un peu de cette confiance pour ce qui est de notre relation…

— J’ai une totale confiance en notre relation, répondit-il en l’attirant plus près.

— Ah oui ? Car ces allers-retours entre le palais du roi et votre complexe me font perdre chaque jour une grande partie de mon temps. Songez comme tout serait plus pratique si je pouvais déplacer mes affaires ici.

— Non.

— Dalinar, vous êtes persuadé qu’ils ne nous laisseront pas nous marier. Alors que pouvons-nous faire d’autre ? Est-ce une question morale ? Vous avez dit vous-même que le Tout-Puissant était mort.

— Soit quelque chose est juste, soit il ne l’est pas, s’entêta Dalinar. Le Tout-Puissant n’entre pas dans l’équation.

— Dieu, répondit Navani sur un ton neutre, n’entre pas dans l’équation quand il s’agit de décider si ses commandements sont justes ou non ?

— Eh bien, non.

— Prenez garde, répliqua Navani. Vous commencez à parler comme Jasnah. Enfin bref, si Dieu est mort…

— Ce n’est pas Dieu qui est mort. Si le Tout-Puissant est mort, alors il n’a jamais été Dieu, c’est tout.

Elle soupira, toujours proche de lui. Elle se dressa sur la pointe des pieds et l’embrassa – d’une manière fort peu modeste. Navani considérait que la pruderie était réservée aux saintes-nitouches et aux frivoles. Ce fut donc un baiser passionné, avide, qui pressait fermement contre les lèvres de Dalinar et repoussait sa tête en arrière. Lorsqu’elle s’écarta, Dalinar se retrouva essoufflé.

Elle lui sourit, se retourna pour ramasser ses affaires (il n’avait pas remarqué qu’elle les avait fait tomber lors du baiser), puis se dirigea vers la porte.

— Je ne suis pas une femme patiente, vous le comprenez bien. Je suis aussi gâtée que ces hauts-princes, et j’ai l’habitude d’obtenir ce que je veux.

Il ricana. Rien de tout ça n’était vrai. Elle savait se montrer patiente – quand ça l’arrangeait. Elle voulait simplement dire que ça ne l’arrangeait pas actuellement.

Elle ouvrit la porte et le capitaine Kaladin en personne jeta un coup d’œil à l’intérieur de la pièce pour l’inspecter. L’homme de pont prenait sa tâche très au sérieux.

— Soldat, lui ordonna Dalinar, surveillez-la pendant son trajet de retour.

Kaladin le salua. Navani le contourna et partit sans un au revoir, fermant la porte et laissant Dalinar de nouveau seul.

Ce dernier poussa un profond soupir, puis se dirigea vers le fauteuil et s’installa près de la cheminée pour réfléchir.

Il se réveilla en sursaut un peu plus tard, alors que le feu s’était éteint. Nom des bourrasques, s’endormait-il maintenant en milieu de journée ? Si seulement il ne passait pas tout ce temps à se retourner la nuit, la tête remplie de préoccupations et de fardeaux qui n’auraient jamais dû être les siens. Qu’était-il arrivé à ces jours si simples ? Sa main sur une épée, avec la certitude que Gavilar s’occuperait des parties les plus difficiles ?

Dalinar s’étira et se leva. Il devait aller superviser les préparatifs pour la publication de la proclamation du roi, puis s’occuper des nouveaux gardes…

Il s’arrêta net. Le mur de sa chambre comportait une série d’éraflures blanches et nettes qui formaient des glyphes. Elles ne s’y trouvaient pas auparavant.

Soixante-deux jours, disaient les glyphes. Puis vient la mort.

Peu de temps après, Dalinar se tenait debout, le dos bien droit, les mains jointes derrière lui pour écouter Navani s’entretenir avec Rushu, jeune ardente aux longs cils et aux lèvres pulpeuses – l’une des érudites de la famille Kholin. Adolin, non loin de là, inspectait un morceau de pierre blanche découverte sur le sol. Elle avait apparemment été arrachée à la rangée de pierres ornementales qui bordaient la fenêtre de la pièce, puis utilisée pour inscrire les glyphes.

Dos bien droit, tête haute, se dit Dalinar, même si tu meurs d’envie de t’affaler dans ce fauteuil. Un dirigeant ne s’affalait pas. Un gouvernant restait maître de lui-même. Même lorsqu’il avait le moins l’impression de contrôler quoi que ce soit.

Surtout dans ces moments-là.

— Ah, déclara Rushu. Regardez-moi ces lignes imprécises ! Cette symétrie incorrecte ! Qui que puisse être l’auteur de ces glyphes, cette personne n’est absolument pas entraînée à en tracer. Elle a tellement mal tracé « mort » qu’on croirait lire « briser ». Sans compter que le sens est très vague. « Puis vient la mort » ? Ou bien « succéder à la mort » ? Ou faut-il comprendre « soixante-deux jours de mort et après » ? Ces glyphes manquent de précision.

— Contentez-vous de les recopier, Rushu, lui demanda Navani. Et n’en parlez à personne.

— Même pas à vous ? s’enquit distraitement Rushu tout en écrivant.

Navani soupira tout en se dirigeant vers Dalinar et Adolin.

— Elle est très douée pour ce qu’elle fait, déclara tout bas Navani, mais parfois un peu tête en l’air. Enfin bref, elle connaît l’alphabet mieux que quiconque. C’est l’un de ses nombreux centres d’intérêt.

Dalinar hocha la tête et réprima ses peurs.

— Pourquoi quiconque voudrait-il faire ça ? demanda Adolin en laissant retomber la pierre. Est-ce là une forme de menace voilée ?

— Non, répondit Dalinar.

Navani croisa son regard.

— Rushu, dit-elle, laissez-nous un instant.

L’érudite ne réagit pas tout de suite, mais se retira précipitamment à la deuxième intimation. En ouvrant la porte, elle dévoila les membres du Pont Quatre à l’extérieur, menés par le capitaine Kaladin à la sombre expression. Après avoir escorté Navani chez elle, il était revenu pour découvrir cette scène – puis il avait aussitôt envoyé des hommes rappeler Navani.

De toute évidence, il considérait ce manquement à la sécurité comme sa propre faute et pensait que quelqu’un s’était faufilé dans la chambre de Dalinar pendant son sommeil. Dalinar fit signe au capitaine d’entrer.

Kaladin le rejoignit d’un pas pressé, espérant que Dalinar ne remarquerait pas la façon dont la mâchoire d’Adolin se crispait lorsqu’il l’étudiait. Quand Kaladin et Adolin s’étaient affrontés sur le champ de bataille, Dalinar combattait le Porte-Éclat parshendi, mais il avait entendu parler de leur altercation. Son fils n’avait pas franchement apprécié d’apprendre qu’on venait de nommer cet homme de pont sombre-iris à la tête de la garde Cobalt.

— Mon général, déclara le capitaine Kaladin en s’avançant, vous me voyez embarrassé. Une semaine que j’occupe ce poste et j’ai déjà échoué.

— Vous avez obéi aux ordres, capitaine, répondit Dalinar.

— Les ordres étaient de garantir votre sécurité, mon général, insista Kaladin d’une voix où perçait la colère. J’aurais dû poster des gardes à chaque porte de l’intérieur de vos quartiers, et non pas simplement à l’extérieur.

— Nous nous montrerons plus observateurs à l’avenir, capitaine, répondit Dalinar. Votre prédécesseur postait toujours les mêmes gardes que vous, et c’était suffisant.

— Les choses étaient différentes alors, mon général, rétorqua Kaladin en balayant la pièce d’un regard perçant. (Il se concentra sur la fenêtre, trop petite pour qu’on s’y faufile.) Malgré tout, j’aimerais savoir comment ils sont entrés. Les gardes n’ont rien entendu.

Dalinar inspecta le jeune soldat à la mine sombre et au visage marqué de cicatrices. Pourquoi, songea Dalinar, ai-je tellement confiance en cet homme ? Il peinait à mettre le doigt dessus mais, au fil des ans, il avait appris à se fier à son instinct en tant que soldat et général. Quelque chose le poussait à faire confiance à Kaladin, et il acceptait ce réflexe-là.

— Ce n’est pas très grave, déclara-t-il.

Kaladin se retourna vivement vers lui.

— Ne vous tourmentez pas en vous demandant comment cette personne est entrée pour écrire sur mon mur, poursuivit Dalinar. Montrez-vous simplement plus attentif à l’avenir. Vous pouvez disposer.

Il adressa un signe de tête à Kaladin, qui se retira à contrecœur et ferma la porte.

Adolin s’avança. Le jeune homme aux cheveux en bataille était aussi grand que Dalinar. C’était parfois difficile de s’en souvenir. Il ne semblait pas s’être écoulé si longtemps depuis l’époque où Adolin était un petit garçon surexcité avec une épée en bois.

— Vous dites avoir découvert ces inscriptions en vous réveillant, commença Navani. Et vous dites n’avoir vu personne entrer, ni entendu personne tracer ces signes.

Dalinar confirma d’un signe de tête.

— Dans ce cas, poursuivit-elle, pourquoi ai-je soudain l’impression très nette que vous savez pourquoi elles se trouvent là ?

— Je ne sais pas précisément qui les a tracées, mais je sais ce qu’elles signifient.

— C’est-à-dire ? insista Navani.

— Qu’il nous reste très peu de temps, répondit Dalinar. Diffusez cette proclamation, puis allez trouver les hauts-princes pour organiser une réunion. Ils voudront me parler.

La Tempête Éternelle approche

Soixante-deux jours. Pas assez de temps.

C’était, apparemment, tout ce dont il disposait.

« Le signe sur le mur suggérait encore un danger plus grand que la date qu’il indiquait. La prédiction de l’avenir appartient aux Néantifères. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jeseses 1174.

Sur la victoire et, à plus long terme, sur la vengeance. » Bien qu’elle ait manifestement mémorisé ces mots, la crieuse portait un décret comportant les paroles du roi relié entre deux planches recouvertes de tissu. Rien de surprenant. Kaladin lui-même lui avait fait répéter trois fois la proclamation.

— Encore, ordonna-t-il, assis sur sa pierre près du feu du Pont Quatre.

Une grande partie des membres de l’équipe avaient reposé leur bol du petit déjeuner et gardaient le silence. Non loin de là, Sigzil répétait les mots pour lui-même afin de les mémoriser.

La crieuse soupira. C’était une jeune pâle-iris potelée à la chevelure noire mêlée de mèches rousses qui trahissaient des origines védènes ou mangecorne. Des dizaines de femmes comme elle allaient se déplacer dans le camp de guerre pour lire les paroles de Dalinar, ou parfois les expliquer.

Elle ouvrit de nouveau le cahier. Dans tout autre bataillon, songea distraitement Kaladin, son chef serait d’une classe sociale assez élevée pour la dépasser en rang.

— « Sous l’autorité du roi, reprit-elle, Dalinar Kholin, haut-prince de la Guerre, ordonne par la présente des changements dans le mode de collecte et de distribution des cœurs-de-gemme dans les Plaines Brisées. Dorénavant, chaque cœur-de-gemme sera collecté tour à tour par deux hauts-princes travaillant en collaboration. Le butin deviendra la propriété du roi qui déterminera, selon l’efficacité des parties impliquées et leur empressement à lui obéir, quelle part revient à chacun.

» Un roulement indiqué à l’avance détaillera quels hauts-princes et quelles armées sont responsables de la chasse aux cœurs-de-gemme, et dans quel ordre. Les équipes ne seront pas toujours les mêmes, et seront désignées en fonction de leur compatibilité stratégique. Nous attendrons, selon les codes qui nous sont chers à tous, que les hommes et femmes de ces armées accueillent ce regain d’effort en direction de la victoire et, à long terme, de la vengeance. »

La crieuse referma le livre, leva les yeux vers Kaladin et haussa un long sourcil noir qu’il devinait tracé à l’aide de maquillage.

— Merci, dit-il.

Elle lui adressa un hochement de tête, puis s’en alla trouver le bataillon suivant.

Kaladin se remit debout.

— Eh bien, voilà la tempête que nous attendions.

Les hommes hochèrent la tête. La conversation au sein du Pont Quatre avait perdu de son entrain depuis l’étrange effraction de la veille dans les quartiers de Dalinar. Kaladin se sentait très bête. Dalinar, en revanche, semblait ignorer totalement cet événement. Il en savait bien plus qu’il ne lui en dévoilait. Comment suis-je censé faire mon travail si j’ignore de quelles informations j’ai besoin ?

Moins de deux semaines qu’il occupait ce poste et voilà que la politique et les machinations des pâles-iris le désarçonnaient déjà.

— Les hauts-princes vont détester cette proclamation, déclara Leyten tout en travaillant près du feu sur les courroies du plastron de Beld, qui était arrivé de chez l’intendant avec les boucles entortillées. Ils se reposent presque entièrement sur la collecte de ces cœurs-de-gemme. Nous allons avoir une foule de mécontents aujourd’hui.

— Ha ! s’exclama Roc en versant une louche de curry à Lopen, qui revenait chercher du rab. Des mécontents ? Aujourd’hui, ça va signifier émeutes. Vous n’avez pas entendu cette référence aux codes ? Cette chose, c’est une insulte contre les autres, dont nous savons qu’ils ne respectent pas leurs serments.

Il souriait, car la colère des hauts-princes et même leurs émeutes semblaient l’amuser.

— Moash, Drehy, Eth et Mart, suivez-moi, ordonna Kaladin. Nous devons aller relever Skar et son équipe. Teft, comment se déroule votre mission ?

— Lentement, répondit Teft. Les garçons des autres équipes de pont… ils nous demandent encore beaucoup de travail. Il va nous falloir autre chose, Kaladin. Une manière ou une autre de les inspirer.

— Je m’y efforcerai, assura Kaladin. Pour l’heure, nous devrions compter sur les repas. Roc, nous n’avons que quatre officiers actuellement, vous pouvez donc disposer de cette dernière pièce à l’extérieur pour entreposer des réserves. Kholin nous a accordé un droit de réquisition auprès de l’intendant du camp. Remplissez cette pièce à ras bord.

— À ras bord ? demanda Roc, dont le visage se fendit d’un immense sourire. Dans quelle mesure ?

Jusqu’au plafond, s’écria Kaladin. Voilà des mois que nous sommes nourris de bouillon et de ragoût faits de céréales spiricantées. Au cours du mois à venir, les membres du Pont Quatre vont manger comme des rois.

— Mais pas de carapace, hein, lança Mart à Roc tandis qu’il ramassait sa lance et boutonnait sa veste d’uniforme. Ce n’est pas parce que tu es capable de cuisiner n’importe quoi qu’on va manger ce genre de cochonneries.

— Ces basses-terres et leur cervelle ramollie, commenta Roc. Vous ne voulez pas être forts ?

— Je veux garder mes dents, merci bien, répliqua Mart. Cinglé de Mangecorne.

— Je vais préparer deux choses, annonça Roc, main sur la poitrine comme pour saluer. Une pour les courageux et une pour les idiots. Tu pourras choisir entre ces deux choses.

— Vous allez préparer des festins, Roc, lui dit Kaladin. J’ai besoin que vous formiez des cuisiniers pour les autres baraquements. Même si Dalinar a des cuisiniers en trop à nous fournir maintenant qu’il a moins de soldats ordinaires à nourrir, je veux que les hommes de pont soient autosuffisants. Lopen, je vais vous confier Dabbid et Shen pour qu’ils vous aident à assister Roc. Nous devons transformer ces milliers d’hommes en soldats. Ça commence de la même manière qu’avec vous : en leur remplissant l’estomac.

— Ce sera fait, acquiesça Roc, qui abattit une main sur l’épaule de Shen tandis que le parshe s’avançait pour demander du rab. (Il commençait à peine à faire ces choses-là et semblait moins se cacher à l’arrière qu’auparavant.) Je n’y mettrai même pas de crottin !

Les autres gloussèrent. C’était une histoire de crottin versé dans la nourriture qui avait transformé Roc en homme de pont. Tandis que Kaladin se dirigeait vers le palais du roi (avec lequel Dalinar avait aujourd’hui une importante réunion), Sigzil se joignit à lui.

— Accordez-moi un moment, mon capitaine, demanda Sigzil tout bas.

— Si vous le souhaitez.

— Vous m’avez promis que j’aurais l’occasion de mesurer vos… talents particuliers.

— Promis ? s’étonna Kaladin. Je ne me rappelle rien de tel.

— Vous avez grommelé.

— J’ai… grommelé ?

— Quand j’ai parlé de prendre quelques mesures. Vous paraissiez trouver que c’était une bonne idée, et vous avez dit à Skar que nous pouvions vous aider à mieux comprendre vos pouvoirs.

— Sans doute que je l’ai fait.

— Nous avons besoin de savoir précisément ce dont vous êtes capable, mon capitaine – l’étendue de vos capacités, la durée pendant laquelle la Fulgiflamme reste en vous. Vous reconnaissez bien qu’il serait précieux de comprendre plus clairement vos limites ?

— Oui, reconnut Kaladin à contrecœur.

— Parfait. Dans ce cas…

— Donnez-moi deux ou trois jours, répondit Kaladin. Allez préparer un endroit où personne ne nous verra. Ensuite… oui, d’accord. Je vous laisserai me mesurer.

— Parfait, répéta Sigzil. J’ai réfléchi à quelques expériences.

Il s’arrêta sur le chemin, laissant Kaladin et les autres s’éloigner.

Kaladin posa sa lance sur son épaule et détendit ses doigts. Il s’apercevait souvent qu’il serrait trop fort son arme, au point que ses articulations étaient blanches. Comme si une partie de lui refusait encore de croire qu’on l’autorisait désormais à la porter en public et redoutait qu’on la lui reprenne à nouveau.

Syl descendit en voletant de sa course quotidienne autour du camp sur les vents matinaux. Elle atterrit sur son épaule et s’assit, apparemment perdue dans ses pensées.

Le camp de guerre de Dalinar était un endroit organisé. Les soldats ne s’y prélassaient jamais dans l’oisiveté. Ils s’affairaient toujours à quelque chose. Ils s’occupaient de leurs armes, allaient chercher de la nourriture, transportaient des cargaisons, patrouillaient. Les hommes patrouillaient beaucoup dans ce camp. Malgré les effectifs réduits de l’armée, Kaladin croisa trois patrouilles tandis que ses hommes se dirigeaient vers les portes. C’étaient trois de plus qu’il n’en avait jamais vu dans le camp de Sadeas.

Le vide le frappa de nouveau. Les morts n’avaient pas besoin de devenir des Néantifères pour hanter ce camp ; les baraquements déserts y suffisaient. Il passa devant une femme assise par terre, près de l’un de ces baraquements abandonnés, qui regardait fixement le ciel et serrait un tas de vêtements masculins entre ses mains. Deux petits enfants se tenaient près d’elle sur le chemin. Des enfants aussi jeunes n’auraient pas dû être à ce point silencieux.

Les baraquements formaient un cercle immense de blocs entourant une partie plus peuplée du camp – la section animée qui renfermait le complexe de Dalinar ainsi que les quartiers des différents clarissimes et généraux. Le complexe était une forteresse aux allures de tumulus, munie de bannières flottant au vent, où allaient et venaient des clercs portant des brassées de cahiers. Non loin de là, plusieurs officiers avaient installé des tentes de recrutement, et une longue file d’aspirants soldats s’était formée. Certains étaient des mercenaires venus chercher du travail dans les Plaines Brisées. D’autres, des boulangers ou autres artisans, qui répondaient à l’appel au recrutement de nouveaux soldats après la catastrophe.

— Pourquoi tu n’as pas ri ? demanda Syl en étudiant la file que Kaladin contournait pour rejoindre les portes du camp de guerre.

— Désolé, répliqua-t-il. Tu as fait quelque chose de drôle qui m’a échappé ?

— Tout à l’heure, je veux dire, répondit-elle. Roc et les autres ont ri, mais pas toi. Quand tu riais à l’époque où les choses étaient dures, je savais que tu t’y forçais. Je pensais que peut-être, une fois que la situation s’améliorerait…

— J’ai tout un bataillon d’hommes de pont à surveiller maintenant, expliqua Kaladin en regardant droit devant lui. Et un haut-prince à garder en vie. Je me trouve au milieu d’un camp rempli de veuves. Sans doute que je n’ai pas très envie de rire.

— Mais les choses s’améliorent, insista-t-elle. Pour toi et pour tes hommes. Réfléchis à ce que tu as fait, à ce que tu as accompli.

Une journée passée sur un plateau à commettre un massacre. L’union parfaite entre lui-même, son arme et les tempêtes, et il avait tué avec elle. Pour protéger un pâle-iris.

Il est différent, pensa Kaladin.

C’est ce qu’ils disaient toujours.

— Sans doute que je suis simplement en train d’attendre, reprit-il.

— D’attendre quoi ?

— Le tonnerre, répondit Kaladin tout bas. Il succède toujours aux éclairs. Parfois, il faut attendre, mais il finit toujours par venir.

— Je…

Syl vint se placer devant lui, debout dans les airs, et se mit à reculer tandis qu’il avançait. Elle ne volait pas (elle ne possédait pas d’ailes) et ne rebondissait pas dans les airs. Elle se tenait simplement debout là, prenant appui dans le vide, et se déplaçait à la même allure que lui. Elle ne semblait pas obéir aux lois ordinaires de la physique.

Elle le regarda en inclinant la tête.

— Je ne vois pas ce que tu veux dire. Flûte ! Je croyais que je comprenais tout ça. Quelles tempêtes ? Quels éclairs ?

— Tu te rappelles, quand tu m’as encouragé à me battre pour sauver Dalinar, que tu souffrais malgré tout quand je tuais ?

— Oui.

— C’est la même chose, assura-t-il tout bas.

Il regarda sur le côté. Il avait recommencé à serrer trop fort sa lance.

Syl l’observait, mains sur les hanches, attendant qu’il poursuive.

— Il va se passer quelque chose de terrible, annonça-t-il. Les choses ne peuvent pas simplement continuer à bien se dérouler pour moi. La vie ne fonctionne pas comme ça. Ce sera peut-être lié à ces glyphes apparus hier sur le mur de Dalinar. Ils ressemblaient à un compte à rebours.

Elle hocha la tête.

— Tu as déjà vu quelque chose de semblable ?

— Je me rappelle… quelque chose, murmura-t-elle. Quelque chose de grave. Voir les événements à venir… ce n’est pas du domaine d’Honneur, Kaladin. C’est autre chose. Quelque chose de dangereux.

Formidable.

Comme il n’ajoutait rien, Syl soupira et fila dans les airs sous la forme d’un ruban lumineux. Elle le suivit de là-haut, se faufilant entre les rafales de vent.

Elle affirmait être une sprène d’honneur, songea Kaladin. Dans ce cas, pourquoi fait-elle toujours semblant de jouer avec les vents ?

Il faudrait qu’il lui pose la question, à supposer qu’elle lui réponde. À supposer qu’elle connaisse même la réponse.

Les doigts joints devant lui, les coudes posés sur le dessus de table finement sculpté, Torol Sadeas regardait fixement la Lame d’Éclat qu’il avait plantée au milieu de la table. Elle reflétait son visage.

Damnation ! Quand avait-il vieilli ? Il s’imaginait comme un jeune homme d’une vingtaine d’années. À présent, il avait cinquante ans. Cinquante, bourrasques ! Il serra la mâchoire en regardant cette Lame.

Justicière. C’était la Lame d’Éclat de Dalinar – recourbée comme un dos cambré, terminée par une pointe en crochet, parcourue d’une série de dentelures près de la garde. Comme des vagues en mouvement s’élevant de l’océan.

Combien de fois avait-il convoité cette arme ? Elle lui appartenait désormais, mais sa possession ne lui inspirait rien. Dalinar Kholin – rendu fou par le chagrin, brisé au point que le combat l’effrayait – s’accrochait toujours à la vie. L’ancien ami de Sadeas était comme un hachedogue favori qu’il aurait été contraint d’abattre pour le découvrir ensuite en train de geindre à la fenêtre, le poison n’ayant pas tout à fait rempli son office.

Pire encore, il ne parvenait pas à chasser l’étrange impression que Dalinar l’avait, d’une façon ou d’une autre, vaincu.

La porte de son salon s’ouvrit, et Ialai se faufila dans la pièce. Avec son cou élancé et sa large bouche, son épouse n’avait jamais été qualifiée de beauté – d’autant moins à mesure que le temps passait. Mais il s’en moquait bien. Ialai était la femme la plus dangereuse qu’il connaissait. C’était là bien plus séduisant qu’un joli visage.

— Tu as détruit ma table, je vois, déclara-t-elle en étudiant la Lame d’Éclat enfoncée en plein milieu.

Elle se laissa tomber près de lui sur le petit divan, passa un bras autour de son dos puis posa les pieds sur la table.

En compagnie d’autres personnes, elle était la parfaite femme aléthie. En privé, elle préférait se prélasser.

— Dalinar recrute en grand nombre, déclara-t-elle. J’ai profité de l’occasion pour placer encore quelques-uns de mes associés au sein du personnel de son camp de guerre.

— Des soldats ?

— Pour qui me prends-tu ? Ce serait beaucoup trop évident ; il fera surveiller attentivement tous les nouveaux. En revanche, une grande partie de son personnel est en sous-effectif depuis que les hommes répondent à l’appel à venir prendre la lance et renforcer son armée.

Sadeas hocha la tête sans quitter la Lame du regard. Son épouse dirigeait le réseau d’espions le plus impressionnant des camps de guerre. D’autant plus impressionnant qu’extrêmement peu de gens connaissaient son existence. Elle gratta le dos de Sadeas, ce qui lui fit courir un frisson sur la peau.

— Il a publié sa proclamation, commenta Ialai.

— Oui. Des réactions ?

— Comme prévu : les autres le détestent.

Sadeas hocha la tête.

— Dalinar devrait être mort mais, puisqu’il ne l’est pas, nous devrions au moins compter sur lui pour se pendre à temps. (Sadeas étrécit les yeux.) En le détruisant, je voulais empêcher l’effondrement du royaume. À présent, je me demande si cet effondrement ne vaudrait pas mieux pour nous tous.

— Pardon ?

— Je ne suis pas fait pour ces choses-là, ma chérie, chuchota Sadeas. Ce jeu stupide sur les plateaux… Il me contentait au départ, mais j’en arrive à le haïr. Je veux la guerre, Ialai. Pas des heures passées à marcher dans l’espoir de trouver une quelconque petite escarmouche !

— Ces petites escarmouches nous apportent la fortune.

Raison pour laquelle il les avait tolérées si longtemps. Il se leva.

— Il va falloir que je m’entretienne avec quelques hauts-princes. Aladar, Ruthar. Nous devons attiser les flammes chez les autres, accentuer leur indignation face aux tentatives de Dalinar.

— Et notre objectif ultime ?

— Elle sera de nouveau mienne, Ialai, répondit-il en posant les doigts sur la poignée de Justicière. La conquête.

C’était désormais la seule chose qui lui donnait encore l’impression d’être vivant. Ce Frisson splendide et merveilleux d’être sur le champ de bataille et de lutter à un contre un. De tout risquer pour le trophée. La domination. La victoire.

C’était le seul moment où il se sentait de nouveau jeune.

C’était là une vérité brutale, mais les meilleures étaient toujours très simples.

Il saisit Justicière par la poignée et l’arracha de la table.

— Dalinar veut maintenant jouer à l’homme politique, ce qui ne me surprend pas. En secret, il a toujours voulu être son frère. Heureusement pour nous, il n’est pas doué pour ces choses-là. Sa proclamation va lui aliéner beaucoup de monde. Il va bousculer les hauts-princes, qui prendront les armes contre lui en divisant le royaume. Ensuite, avec du sang à mes pieds et la propre épée de Dalinar dans ma main, je forgerai un nouvel Alethkar dans les flammes et les pleurs.

— Et s’il réussit ?

— C’est là, ma chère, que tes assassins me seront utiles. (Il renvoya la Lame d’Éclat ; elle se changea en brume et disparut.) Je vais reconquérir ce royaume, puis Jah Keved suivra. Après tout, le but de cette vie est de former des soldats. D’une certaine manière, je ne fais qu’accomplir les souhaits de Dieu en personne.

Le trajet entre les baraquements et le palais (que le roi avait commencé à appeler le Pinacle) prit environ une heure de marche, ce qui laissa largement le temps à Kaladin de réfléchir. Malheureusement, il croisa en route un groupe de chirurgiens de Dalinar dans un champ, accompagnés de serviteurs, qui recueillaient la sève de bosseline pour s’en servir d’antiseptique.

En les voyant faire, Kaladin se rappela non seulement ses propres efforts pour recueillir la sève, mais aussi son père, Lirin.

S’il était là, songea-t-il en les dépassant, il me demanderait pourquoi je ne suis pas auprès des chirurgiens. Il exigerait de savoir pourquoi, si Dalinar m’a accueilli, je n’ai pas demandé à rejoindre son corps médical.

En réalité, il aurait sans doute pu convaincre Dalinar d’employer la totalité du Pont Quatre comme assistants chirurgiens. Kaladin aurait pu les former à la médecine presque aussi facilement qu’il les avait formés à la lance. Une armée n’avait jamais assez de bons chirurgiens.

Il n’y avait même pas réfléchi. Il avait eu pour eux une ambition beaucoup plus simple : qu’ils deviennent les gardes du corps de Dalinar ou qu’ils quittent les camps de guerre. Kaladin avait décidé de placer à nouveau ses hommes sur le chemin de la tempête. Pourquoi donc ?

Ils atteignirent enfin le palais du roi, bâti sur le flanc d’une large colline de pierre où étaient creusés des tunnels. Les propres quartiers du roi se trouvaient tout au sommet, ce qui imposait à Kaladin et à ses hommes une longue ascension.

Tandis qu’ils gravissaient la route en lacets, Kaladin était toujours perdu dans ses pensées au sujet de son père et de son devoir.

— C’est un tout petit peu injuste, vous savez, déclara Moash tandis qu’ils atteignaient le sommet.

Kaladin se tourna vers les autres et se rendit compte que cette longue ascension les avait essoufflés. Lui, en revanche, avait absorbé de la Fulgiflamme à son insu. Il ne haletait même pas.

Il afficha un sourire essentiellement destiné à Syl et inspecta les immenses couloirs du Pinacle. Quelques hommes surveillaient les portes d’entrée, vêtus du bleu et de l’or de la Garde du roi, une unité distincte et séparée de la propre garde de Dalinar.

— Soldat, déclara Kaladin avec un signe de tête pour l’un d’entre eux, un pâle-iris de bas rang.

Sur un plan militaire, Kaladin dépassait en grade un homme comme celui-ci – mais pas sur un plan social. Une fois de plus, il ne savait pas précisément comment tout ça était censé fonctionner.

L’homme le jaugea de la tête aux pieds.

— J’ai entendu dire que vous aviez porté un pont, pratiquement tout seul, contre des centaines de Parshendis. Comment avez-vous fait ça ?

Il ne s’adressa pas à Kaladin en l’appelant par son grade, comme l’aurait dicté l’étiquette pour tout autre capitaine.

— Vous voulez le savoir ? aboya Moash derrière eux. On peut vous le montrer. Personnellement.

— Chut, lança Kaladin en lui décochant un regard noir, avant de se retourner vers le soldat. J’ai eu de la chance, c’est tout.

Il fixa l’homme droit dans les yeux.

— J’imagine que ça se tient, répondit le soldat.

Kaladin patienta.

— Mon capitaine, ajouta enfin le soldat.

Kaladin fit signe à ses hommes d’avancer, et ils dépassèrent les gardes pâles-iris. L’intérieur du palais était éclairé par des sphères rassemblées dans des lampes aux murs – saphirs et diamants se mêlaient pour dégager une lueur d’un blanc bleuté. Les sphères étaient l’un des détails, petits mais frappants, lui rappelant à quel point les choses avaient changé. Personne n’aurait laissé des hommes de pont approcher de sphères ainsi laissées sans surveillance.

Kaladin connaissait encore très mal le Pinacle – jusqu’à présent, il avait surtout surveillé Dalinar dans le camp de guerre. Cependant, il avait pris soin d’étudier des cartes des lieux et connaissait donc le chemin jusqu’au sommet.

— Pourquoi m’avez-vous interrompu comme ça ? protesta Moash d’une voix insistante en rattrapant Kaladin.

— Parce que vous vous trompiez, riposta Kaladin. Vous êtes un soldat maintenant, Moash. Vous allez devoir apprendre à vous comporter comme tel. Ça implique de ne pas provoquer de bagarres.

— Je ne compte pas faire de courbettes devant les pâles-iris, Kal. Plus maintenant.

— Je ne vous demande pas de faire des courbettes, mais je vous demande en revanche de tenir votre langue. Les menaces et les moqueries mesquines sont indignes du Pont Quatre.

Moash se laissa devancer, mais Kaladin voyait bien qu’il fulminait encore.

— Il a l’air vraiment en colère.

— Quand j’ai pris le commandement des hommes de pont, répondit Kaladin tout bas, c’étaient des animaux en cage que les coups avaient soumis. J’ai réveillé en eux l’envie de se battre, mais ils étaient toujours en cage. À présent, la porte de ces cages est ouverte. Il faudra du temps à Moash et aux autres pour s’y habituer.

Ils le feraient. Au cours de leurs dernières semaines passées en tant qu’hommes de pont, ils avaient appris à agir avec la précision et la discipline des soldats. Ils se tenaient au garde-à-vous tandis que leurs bourreaux traversaient les ponts, sans jamais prononcer un seul mot pour les railler. Leur discipline elle-même était devenue leur arme.

Ils apprendraient à être de véritables soldats. Non, ils l’étaient déjà. À présent, ils devaient apprendre à agir sans l’oppression de Sadeas contre laquelle se rebeller.

Moash vint se placer près de lui.

— Je suis désolé, souffla-t-il. Vous avez raison.

Kaladin sourit, sincèrement cette fois.

— Je ne vais pas faire semblant de ne pas les détester, ajouta Moash. Mais je vais rester poli. Nous avons une mission ; nous allons l’accomplir efficacement. Mieux que quiconque ne s’y attend. Nous sommes le Pont Quatre.

— Brave soldat, répondit Kaladin.

Moash serait particulièrement délicat à gérer, car Kaladin se surprenait de plus en plus à se confier à lui. La plupart des autres idolâtraient Kaladin. Mais pas Moash, qui était ce qu’il avait eu de plus proche d’un ami véritable depuis qu’on l’avait marqué au fer.

La décoration du couloir se fit étonnamment soignée à l’approche de la salle de conférences du roi. On était même en train de sculpter une série de reliefs sur les murs de pierre – les Hérauts, ornés de gemmes afin qu’ils brillent aux emplacements adéquats.

Cet endroit ressemble de plus en plus à une ville, songea Kaladin. Bientôt, ce sera peut-être un véritable palais.

Il retrouva Skar et son équipe à la porte de la salle de conférences du roi.

— Rapport ? demanda tout bas Kaladin.

— Une matinée tranquille, répliqua Skar. Et ça me va très bien.

— Dans ce cas, vous êtes relevés pour la journée, déclara Kaladin. Je vais rester ici le temps de la réunion, puis je laisserai Moash prendre le tour de garde de l’après-midi. Je reviendrai pour celui du soir. Allez dormir, ainsi que votre escouade ; vous reprendrez du service ce soir, jusqu’à demain matin.

— Entendu, mon capitaine, répondit Skar en le saluant.

Il rassembla ses hommes et s’éloigna.

Derrière les portes, la pièce était décorée d’un épais tapis et de grandes fenêtres sans volets du côté sous le vent. Kaladin n’était jamais entré dans cette salle et les cartes du palais, dans un souci de protection du roi, ne représentaient que les principaux couloirs et les itinéraires pour traverser les quartiers des serviteurs. Cette pièce comportait une autre porte, qui donnait sans doute sur le balcon, mais pas d’autre issue que celle par laquelle Kaladin entra.

Deux autres gardes vêtus d’or et de bleu se tenaient chacun d’un côté de la porte. Le roi lui-même faisait les cent pas devant le bureau de la pièce. Son nez était plus gros que ne le représentaient les tableaux.

Dalinar s’entretenait avec la clarissime Navani, une femme élégante aux cheveux grisonnants. La nouvelle de la relation scandaleuse entre l’oncle et la mère du roi avait dû faire le tour du camp, si la trahison de Sadeas ne l’avait pas éclipsée.

— Moash, ordonna Kaladin, doigt tendu, allez voir où mène cette porte. Eth et Mart, montez la garde dans le couloir, juste devant la porte. Personne d’autre qu’un haut-prince ne doit entrer sans que vous nous en demandiez l’autorisation.

Moash gratifia le roi d’un salut au lieu d’une révérence, puis inspecta la porte. Elle menait en effet au balcon que Kaladin avait aperçu d’en bas. Il faisait tout le tour de cette pièce située au sommet de l’édifice.

Dalinar étudia Kaladin et Moash tandis qu’ils s’activaient. Kaladin le salua et soutint son regard. Il ne comptait pas échouer comme la veille.

— Je ne reconnais pas ces gardes, mon oncle, déclara le roi d’un air mécontent.

— Ils sont nouveaux, lui lança Dalinar. Il n’y a pas d’autre accès à ce balcon, soldat. Il s’élève à une trentaine de mètres au-dessus du sol.

— Bon à savoir, répondit Kaladin. Drehy, rejoignez Moash sur ce balcon, fermez la porte et montez la garde.

Drehy hocha la tête et se mit brusquement en marche.

— Je viens de vous dire qu’il n’existait aucun accès à ce balcon depuis l’extérieur, reprit Dalinar.

— Dans ce cas, mon général, répondit Kaladin, si je voulais entrer, c’est par là que j’essaierais de le faire.

Dalinar sourit d’un air amusé. Le roi, en revanche, hochait la tête.

— Bien… bien.

— Y a-t-il d’autres accès à cette pièce, Majesté ? demanda Kaladin. Des entrées secrètes, des passages ?

— S’il y en avait, répliqua le roi, je ne voudrais pas que les gens en soient informés.

— Mes hommes ne peuvent pas garantir la sécurité de cette pièce si nous ignorons ce que nous devons surveiller. S’il y a des passages dont personne n’est censé connaître l’existence, ils sont immédiatement suspects. Si vous les partagez avec moi, je ne les ferai surveiller que par mes officiers.

Le roi fixa un moment Kaladin, puis se tourna vers Dalinar.

— Celui-ci me plaît bien. Pourquoi ne l’avez-vous pas nommé plus tôt à la tête de votre garde ?

— Je n’en ai pas eu l’occasion, précisa Dalinar, étudiant Kaladin avec des yeux qui possédaient une certaine profondeur – un poids.

Il s’approcha de Kaladin et lui posa la main sur l’épaule pour l’attirer à part.

— Attendez, lança le roi derrière eux, est-ce un insigne de capitaine que je vois là ? Sur un sombre-iris ? Quand ces choses-là ont-elles commencé à se produire ?

Dalinar ne répondit pas mais entraîna Kaladin vers le côté de la pièce.

— Le roi, expliqua-t-il tout bas, s’inquiète beaucoup au sujet des assassins. Il faut que vous le sachiez.

— Une saine dose de paranoïa facilite la tâche à ses gardes du corps, mon général, répondit Kaladin.

— Je n’ai pas dit qu’elle était saine, répliqua Dalinar. Vous m’avez appelé « mon général ». Le titre adéquat est « clarissime ».

— J’utiliserai ce terme si vous me l’ordonnez, déclara Kaladin en soutenant son regard. Mais « mon général » est une manière tout à fait adéquate de s’adresser à un supérieur, même s’il est pâle-iris.

— Je suis un haut-prince.

— Je vais me montrer franc, déclara Kaladin. (Il n’allait pas lui demander la permission. Cet homme lui avait confié ce rôle et Kaladin estimait donc que certains privilèges y étaient associés, jusqu’à preuve du contraire.) Tous les hommes que j’ai appelés « clarissime » m’ont trahi. Quelques hommes que j’ai appelés par leur grade ont encore ma confiance à ce jour. J’utilise l’un des deux avec davantage de révérence que l’autre, mon général.

— Vous êtes un jeune homme très curieux.

— Les hommes ordinaires sont morts dans les gouffres, mon général, dit Kaladin tout bas. Sadeas s’en est assuré.

— Eh bien, demandez donc à vos hommes, sur le balcon, de monter la garde un peu plus loin, là où ils ne pourront pas entendre à travers la fenêtre.

— Dans ce cas, je vais attendre avec ceux du couloir, répondit Kaladin, remarquant que les deux hommes de la Garde du roi avaient déjà franchi les portes.

— Je n’ai pas donné cet ordre, observa Dalinar. Surveillez les portes, mais à l’intérieur. Je veux que vous entendiez ce que nous projetons. Simplement, ne le répétez pas hors de cette pièce.

— Entendu, mon général.

— Quatre personnes de plus vont se joindre à la réunion, ajouta Dalinar. Mes deux fils, le général Khal et son épouse la clarissime Teshav. Ils sont autorisés à entrer. Toute autre personne doit se voit interdire l’accès de cette pièce jusqu’à la fin de la réunion.

Dalinar reprit une conversation avec la mère du roi. Kaladin fit mettre Moash et Drehy en place, puis expliqua le protocole de la porte à Mart et à Eth. Il faudrait qu’il les forme plus tard. Quand les pâles-iris déclaraient « Ne laissez personne d’autre entrer », ce n’était pas tout à fait ce qu’ils voulaient dire. Ça signifiait en réalité : « Si vous laissez entrer qui que ce soit d’autre, j’ai tout intérêt à estimer que c’était quelqu’un d’assez important, ou vous aurez des ennuis. »

Ensuite, Kaladin se posta près de la porte close, debout contre un mur aux boiseries sculptées faites d’un type de bois rare qu’il ne reconnaissait pas. Une seule de ces lattes doit valoir plus que je n’ai gagné de toute ma vie, songea-t-il distraitement.

Adolin et Renarin Kholin, les fils du haut-prince, arrivèrent. Kaladin avait vu le premier sur le champ de bataille, bien qu’il ait une tout autre allure sans sa Cuirasse d’Éclat. Il paraissait moins imposant et ressemblait davantage à un jeune homme riche et gâté. Oh, il portait un uniforme comme tous les autres, mais les boutons étaient gravés, quant aux bottes… c’étaient de coûteux modèles en cuir de porc sans la moindre éraflure. Flambant neuves, sans doute achetées à un prix effarant.

Cela dit, il a bel et bien sauvé cette femme au marché, songea Kaladin en se rappelant cet incident quelques semaines plus tôt. Ne l’oublie pas.

Kaladin ignorait que penser au juste de Renarin. Le jeune homme (peut-être plus âgé que Kaladin, quoiqu’il n’en donne absolument pas l’impression) portait des lunettes et marchait derrière son frère comme une ombre. Ces membres élancés, ces doigts délicats n’avaient jamais connu ni le combat, ni le travail véritable.

Syl bondissait à travers la pièce, inspectant les coins, les recoins et les vases. Elle s’arrêta devant un presse-papiers posé sur le bureau de Navani, près du fauteuil du roi, et se mit à tâter le bloc de cristal emprisonnant une étrange créature aux airs de crabe. Étaient-ce là des ailes ?

— Celui-là ne devrait-il pas attendre dehors ? demanda Adolin en désignant Kaladin.

— Ce que nous sommes en train de faire va me placer en danger immédiat, répliqua Dalinar, mains jointes derrière le dos. Je veux qu’il soit informé des détails. Ce sera peut-être important pour l’exercice de son travail.

Dalinar ne regarda ni Adolin ni Kaladin.

Adolin s’approcha de Dalinar, le prit par le bras et lui parla à voix basse, mais pas assez pour empêcher Kaladin d’entendre.

— Nous le connaissons à peine.

— Nous devons bien nous fier à quelques personnes, Adolin, répondit son père d’une voix normale. S’il y a une personne dans cette armée dont je puisse garantir qu’elle ne travaille pas pour Sadeas, c’est ce soldat.

Il se tourna vers Kaladin et l’étudia une fois de plus de ce regard insondable.

Il ne m’a pas vu avec la Fulgiflamme, se dit Kaladin avec insistance. Il était quasiment inconscient. Il n’en sait rien.

Enfin, en suis-je vraiment sûr ?

Adolin leva les bras au ciel mais traversa la pièce pour aller marmonner quelque chose à son frère. Kaladin resta sur place, en position de repos. Oui, gâté, sans aucun doute.

Le général qui arriva peu après était un homme agile à la calvitie naissante, au dos bien droit et aux yeux jaune pâle. Son épouse, Teshav, avait le visage pincé et les cheveux parsemés de mèches blondes. Elle alla se placer près du bureau, que Navani n’avait pas fait mine de vouloir occuper.

— Au rapport, demanda Dalinar depuis la fenêtre tandis que la porte se fermait avec un déclic derrière les deux nouveaux arrivants.

— J’imagine que vous savez ce que vous allez entendre, clarissime, déclara Teshav : ils sont furieux. Ils espéraient sincèrement que vous reviendriez sur cet ordre – et le fait de le rendre public leur a fait l’effet d’une provocation. Le haut-prince Hatham a été le seul à faire une annonce publique. Il compte bien – et je cite – « s’assurer que l’on détourne le roi de cette manœuvre imprudente et fort peu judicieuse ».

Le roi soupira et se laissa aller sur son siège. Renarin s’assit aussitôt, tout comme le général. Adolin mit davantage de mauvaise grâce à rejoindre son siège.

Dalinar resta debout à regarder par la fenêtre.

— Mon oncle ? s’enquit le roi. Avez-vous entendu cette réaction ? C’est une bonne chose que vous ne soyez pas allé aussi loin que vous l’aviez envisagé en proclamant qu’ils devaient se conformer aux codes ou se voir confisquer leurs biens. Nous nous retrouverions en pleine rébellion.

— Ça viendra, répondit Dalinar. Je me demande toujours si je n’aurais pas mieux fait de tout annoncer d’un coup. Lorsqu’on a une flèche plantée dans une partie du corps, mieux vaut parfois l’arracher d’un seul coup.

En réalité, pensa Kaladin, lorsqu’on avait une flèche dans le corps, la meilleure chose à faire consistait à la laisser en place jusqu’à ce que l’on trouve un chirurgien. Souvent, elle empêchait le sang de couler et vous gardait en vie. Mieux valait sans doute éviter de prendre la parole en gâchant l’effet de la métaphore.

— Saintes bourrasques, quelle image atroce, commenta le roi en s’essuyant le visage à l’aide d’un mouchoir. Êtes-vous obligé de dire ce genre de choses, mon oncle ? Je crains déjà que nous ne trouvions la mort avant la fin de la semaine.

— Votre père et moi avons survécu à bien pire, répliqua Dalinar.

— Vous aviez des alliés, à l’époque ! Trois hauts-princes pour vous, pas plus de six contre vous, et vous ne les avez jamais tous combattus en même temps.

— Si les hauts-princes s’unissent contre nous, déclara le général Khal, nous ne serons pas en mesure de résister. Nous n’aurons pas d’autre choix que d’abroger cette proclamation, ce qui affaiblira considérablement le trône.

Le roi se laissa aller en arrière, main sur le front.

— Jezerezeh, ça va être une catastrophe…

Kaladin haussa un sourcil.

— Tu n’es pas d’accord ? demanda Syl en se dirigeant vers lui sous la forme d’un amas de feuilles tourbillonnantes.

Il était déroutant d’entendre sa voix provenir de ce genre de formes. Les autres personnes présentes dans la pièce ne pouvaient, bien entendu, ni l’entendre ni la voir.

— Si, chuchota Kaladin. Cette proclamation me fait l’effet d’une vraie tempête. Simplement, je ne m’attendais pas à ce que le roi soit aussi… geignard.

— Nous devons nous assurer des alliances, déclara Adolin. Former une coalition. Sadeas va en rassembler une, et nous pourrons donc le contrecarrer avec la nôtre.

— En divisant le royaume en deux ? protesta Teshav en secouant la tête. Je ne vois pas en quoi une guerre civile servirait le trône. Surtout une guerre que nous avons si peu de chances de gagner.

— Ça pourrait signer la fin du royaume d’Alethkar, acquiesça le général.

— Il y a déjà des siècles qu’Alethkar n’existe plus en tant que royaume, déclara doucement Dalinar en regardant toujours par la fenêtre. Cette entité que nous avons créée n’est pas Alethkar. Alethkar représentait la justice. Nous sommes des enfants vêtus de la cape de notre père.

— Mais, mon oncle, protesta le roi, le royaume représente tout de même quelque chose. Plus qu’il ne l’a fait depuis des siècles ! Si nous tombons ici, et que nous nous divisons en dix principautés rivales, nous réduirons à néant tout ce pour quoi mon père a travaillé !

— Ce n’est pas pour ça que votre père a travaillé, mon garçon, rétorqua Dalinar. Ce jeu dans les Plaines Brisées, cette farce politique écœurante… Ce n’est pas ce que Gavilar imaginait. La Tempête Éternelle approche…

— Pardon ? demanda le roi.

Dalinar se détourna enfin de la fenêtre, se dirigea vers les autres et posa la main sur l’épaule de Navani.

— Nous allons trouver un moyen d’y parvenir, ou détruire le royaume en essayant. Je refuse de tolérer plus longtemps cette farce.

Kaladin, les bras croisés, se tapotait le coude d’un doigt.

— Dalinar se comporte comme si c’était lui le roi, articula-t-il assez bas pour que seule Syl puisse l’entendre. Et tous les autres vont dans ce sens.

Troublant. C’était ce qu’avait fait Amaram : s’emparer du pouvoir qu’il voyait devant lui, même s’il ne lui appartenait pas.

Navani leva les yeux vers Dalinar et posa la main sur la sienne. Elle était au courant de ses projets, quels qu’ils puissent bien être.

Le roi, non, en revanche. Il soupira faiblement.

— De toute évidence, mon oncle, vous avez un plan. Alors ? Lâchez donc le morceau. Tout ce mélodrame est épuisant.

— Ce que j’ai réellement l’intention de faire, répondit Dalinar avec franchise, c’est les assommer tous autant qu’ils sont. C’est ce que je ferais aux nouvelles recrues qui refuseraient d’obéir aux ordres.

— Je crois que vous aurez du mal à faire obéir les hauts-princes en leur distribuant des fessées, mon oncle, lâcha le roi d’une voix cassante.

Curieusement, il se frottait la poitrine d’un air absent.

— Vous devez les désarmer, s’entendit déclarer Kaladin.

Tous les regards de la pièce se tournèrent vers lui. La clarissime Teshav le toisa d’un air mauvais comme s’il n’était pas en droit de parler. C’était sans doute le cas.

Dalinar, cependant, lui répondit d’un hochement de tête.

— Soldat ? Vous avez une suggestion ?

— Veuillez me pardonner, mon général, répliqua Kaladin. Et vous aussi, Majesté. Mais si une escouade vous donne du mal, il faut commencer par séparer ses membres. Divisez-les, placez-les dans de meilleures escouades. Je ne crois pas que vous puissiez faire ça ici.

— Je ne sais pas comment nous pourrions séparer les hauts-princes, observa Dalinar. Je doute de pouvoir les empêcher de s’associer entre eux. Si cette guerre était remportée, je pourrais peut-être affecter différents hauts-princes à différentes tâches, les envoyer ailleurs, puis m’occuper d’eux individuellement. Mais, pour l’heure, nous sommes coincés ici.

— Dans ce cas, reprit Kaladin, la deuxième solution avec les fauteurs de troubles consiste à les désarmer. Ils sont plus faciles à contrôler si vous les obligez à vous remettre leur lance. C’est embarrassant, car ça leur donne l’impression de redevenir des recrues. Donc… pouvez-vous leur reprendre leurs troupes, par exemple ?

— Je crains que non, répondit Dalinar. Les soldats ont prêté serment d’allégeance à leurs pâles-iris, pas expressément à la Couronne – seuls les hauts-princes l’ont fait. Cependant, votre réflexion est tout à fait judicieuse.

Il serra l’épaule de Navani.

— Depuis deux semaines, dit-il, je réfléchis à un moyen d’aborder ce problème. Mon instinct me dicte de traiter les hauts-princes – la totalité de la population pâle-iris d’Alethkar – comme de nouvelles recrues en manque de discipline.

— Il est venu me trouver, et nous avons parlé, déclara Navani. Nous ne pouvons pas réellement dégrader les hauts-princes jusqu’à un rang plus facile à diriger, quoique Dalinar le désire vivement. À la place, nous devons les pousser à croire que nous allons réellement tout leur reprendre s’ils ne se secouent pas un peu.

— Cette proclamation va les rendre furieux, reprit Dalinar. Et je veux qu’ils le soient. Je veux qu’ils pensent à la guerre, à leur place ici, et je veux leur rappeler l’assassinat de Gavilar. Si j’arrive à les pousser à se comporter davantage en soldats, même s’ils commencent par se retourner contre moi, je parviendrai peut-être à les convaincre. Je suis capable de raisonner avec des soldats. Néanmoins, une grande partie de tout ce processus impliquera que je menace de les priver de leur autorité et de leur pouvoir s’ils ne s’en servent pas correctement. Ce qui commence, comme l’a suggéré le capitaine Kaladin, par les désarmer.

— Désarmer les hauts-princes ? demanda le roi. Quelle folie est-ce donc là ?

— Ce n’est pas une folie, répondit Dalinar en souriant. Nous ne pouvons pas leur reprendre leurs armées, mais il y a autre chose, en revanche, que nous sommes en mesure de faire. Adolin, je compte déverrouiller ton fourreau.

Son fils, songeur, médita un instant cette idée. Puis un grand sourire éclaira son visage.

— Vous voulez dire que vous me laisserez de nouveau me battre en duel ? Pour de vrai ?

— Oui, assura Dalinar en se retournant vers le roi. Voilà bien longtemps que je l’empêche de participer aux plus importants, car les codes interdisent les duels d’honneur entre officiers en guerre. Cependant, j’en arrive à comprendre que les autres ne se considèrent pas comme étant en guerre ; ils se livrent à un jeu. Il est temps d’autoriser Adolin à se battre contre les autres Porte-Éclat du camp lors de duels officiels.

— Afin qu’il puisse les humilier ? s’enquit le roi.

— Il ne s’agirait pas d’humiliation, mais de leur prendre leurs Éclats. (Dalinar alla se placer au milieu du groupe de chaises.) Les hauts-princes auraient du mal à nous combattre si nous contrôlions toutes les Lames et Cuirasses d’Éclats de l’armée. Adolin, je veux que tu défies les Porte-Éclat des autres hauts-princes au cours de duels d’honneur, dont les trophées seront les Éclats eux-mêmes.

— Ils n’accepteront jamais, répondit le général Khal. Ils refuseront ces duels.

— Nous allons devoir nous arranger pour qu’ils acceptent, rétorqua Dalinar. Trouvez un moyen de les y pousser, par la force ou l’humiliation. J’ai réfléchi que ce serait sans doute plus facile si nous parvenions à découvrir où Malice s’est enfui.

— Que se passera-t-il si le garçon perd ? demanda le général Khal. Ce plan me paraît trop imprévisible.

— Nous verrons bien, répliqua Dalinar. Ce n’est là qu’une partie de ce que nous allons faire, la plus petite partie – mais aussi la plus visible. Adolin, fais savoir que tu es très doué pour les duels et que tu m’as harcelé sans relâche pour que je lève mon interdiction. Il y a trente Porte-Éclat dans l’armée, sans compter notre Lame. Es-tu capable de battre un tel nombre d’hommes ?

— Si j’en suis capable ? se récria Adolin, un sourire aux lèvres. Je le ferai sans même transpirer, du moment que je peux commencer par Sadeas lui-même.

Effronté en plus d’être gâté, songea Kaladin.

— Non, répondit Dalinar. Sadeas n’acceptera pas de défi personnel, même si notre but, au bout du compte, est de le faire tomber. Nous allons commencer par des Porte-Éclat de moindre rang et remonter jusqu’à lui.

Les autres personnes présentes dans la pièce semblèrent préoccupées. Parmi elles, la clarissime Navani, qui regarda Adolin en pinçant les lèvres. Tout informée qu’elle soit du plan de Dalinar, elle n’appréciait guère l’idée de voir son neveu se battre en duel.

Mais elle n’en dit rien.

— Comme l’a fait remarquer Dalinar, intervint-elle, notre plan ne s’arrêtera pas là. Avec un peu de chance, les duels d’Adolin n’auront pas besoin d’aller très loin. Ils sont principalement destinés à susciter l’inquiétude et la peur, à exercer une pression sur certaines factions qui œuvrent contre nous. La plus grande partie de ce que nous devons faire impliquera un effort politique complexe et déterminé pour établir un lien avec ceux que l’on peut rallier à notre camp.

— Navani et moi allons nous efforcer de persuader les hauts-princes des avantages d’un Alethkar réellement unifié, ajouta Dalinar en hochant la tête. Pourtant, le Père-des-tempêtes sait que je suis bien moins convaincu de mon sens politique qu’Adolin ne l’est de son talent pour les duels. Si Adolin doit être le bâton, je dois devenir la plume.

— Il y aura des assassins, mon oncle, répondit Elhokar d’un air las. Je ne pense pas que Khal ait raison ; je ne crois pas qu’Alethkar soit sur le point de se briser. Les hauts-princes en sont venus à apprécier l’idée d’être un royaume. Mais ils apprécient également leur sport, leurs distractions, leurs cœurs-de-gemme. Ils enverront donc des assassins. Discrètement, au départ, et sans doute pas pour nous viser directement, vous ou moi, mais plutôt nos familles. Sadeas et les autres vont tenter de nous faire du mal, de nous pousser à reculer. Êtes-vous prêt à mettre vos fils en danger dans cette histoire ? Et ma mère ?

— Oui, vous avez raison, acquiesça Dalinar. Je n’y avais pas réfléchi, mais… oui. C’est leur manière de penser.

Kaladin crut entendre une nuance de regret dans sa voix.

— Malgré tout, vous êtes décidé à mettre ce plan en œuvre ? demanda le roi.

— Je n’ai pas le choix, murmura Dalinar en se détournant pour se diriger vers la fenêtre.

Elle donnait vers l’ouest, vers l’intérieur du continent.

— Dans ce cas, reprit Elhokar, dites-moi au moins une chose : quel est votre objectif final, mon oncle ? Qu’espérez-vous tirer de tout ça ? D’ici un an, si nous survivons à ce fiasco, que voulez-vous que nous soyons ?

Dalinar posa les mains sur l’épais rebord de fenêtre en pierre. Il regardait fixement dehors, comme s’il observait quelque chose que les autres ne voyaient pas.

— Je veux que nous redevenions ce que nous étions avant, mon garçon. Un royaume capable d’endurer les tempêtes, un royaume de lumière plutôt que de ténèbres. Je veux voir un Alethkar réellement unifié, avec des hauts-princes justes et loyaux. Je veux bien plus que ça. (Il frappa l’appui de fenêtre.) Je vais reformer les Chevaliers Radieux.

Kaladin faillit en lâcher sa lance sous l’effet du choc. Heureusement, personne ne le regardait – ils étaient en train de se lever brusquement, regard braqué sur Dalinar.

— Les Radieux ? répéta la clarissime Teshav. Vous êtes fou ? Vous allez tenter de recréer une secte de traîtres qui nous ont livrés aux Néantifères ?

— Tout ce que vous avez proposé d’autre me paraît judicieux, père, déclara Adolin en s’avançant. Je sais que vous pensez beaucoup aux Radieux, mais vous ne les voyez pas… sous le même jour que les autres. Les choses ne se passeront pas très bien si vous annoncez que vous souhaitez vous en inspirer.

Le roi se contenta d’émettre un geignement et d’enfouir son visage dans ses mains.

— Les gens se trompent à leur sujet, répondit Dalinar. Et même dans le cas contraire, l’Église vorine elle-même reconnaît la justesse et la moralité des Radieux d’origine – ceux qui avaient été fondés par les Hérauts. Il va nous falloir rappeler aux gens que les Chevaliers Radieux, en tant qu’ordre, se battaient pour des objectifs très nobles. Dans le cas contraire, ils n’auraient jamais pu « tomber » comme l’affirment les récits.

— Mais pourquoi ? demanda Elhokar. Dans quel but ?

— C’est ce que je dois faire. (Dalinar hésita.) Je ne sais pas encore pleinement pourquoi. Je sais seulement que j’en ai reçu la consigne. Pour nous protéger de ce qui approche, mais aussi pour nous y préparer. Une tempête, sous une forme que j’ignore. Peut-être est-ce quelque chose d’aussi simple qu’une rébellion des hauts-princes contre nous. J’en doute fort, mais c’est possible.

— Père, dit Adolin en posant la main sur le bras de Dalinar, tout ça est bien joli, et peut-être arriverez-vous à transformer la perception qu’ont les gens des Radieux, mais… Père, par l’âme d’Ishar ! Ils avaient des capacités que nous ne possédons pas. Il ne suffit pas de désigner quelqu’un comme un Radieux pour qu’il obtienne des pouvoirs extraordinaires, comme dans les histoires.

— Ce qui faisait l’essence des Radieux allait bien au-delà de leurs simples pouvoirs, répliqua Dalinar. C’était une question d’idéaux. Le genre d’idéaux qui nous manque ces jours-ci. Nous ne retrouverons peut-être pas la Fluctomancie d’autrefois – les pouvoirs qu’ils possédaient – mais nous pouvons nous efforcer d’imiter les Radieux par d’autres aspects. J’ai pris ma décision sur ce point. Ne cherchez pas à m’en dissuader.

Les autres ne semblèrent pas convaincus.

Kaladin étrécit les yeux. Dalinar était-il ou non au courant de ses pouvoirs ? La réunion aborda ensuite des sujets plus terre à terre, comme la façon dont on pouvait pousser les Porte-Éclat à affronter Adolin et multiplier les patrouilles dans la zone environnante. Dalinar considérait le fait d’assurer la sécurité des camps de guerre comme un prérequis pour ce qu’il s’apprêtait à tenter.

Quand la réunion se termina enfin, et alors que la plupart des participants s’en allaient transmettre des ordres, Kaladin méditait toujours ce que Dalinar avait dit au sujet des Radieux. Sans s’en rendre compte, il était tombé très juste. Les Chevaliers Radieux possédaient bel et bien des idéaux – et c’était précisément le nom qu’ils leur donnaient : les Cinq Idéaux, les Paroles Immortelles. La vie avant la mort, songea Kaladin en jouant avec une sphère tirée de sa poche, la force avant la faiblesse, le voyage avant la destination. Ces Paroles constituaient l’intégralité du Premier Idéal. Il n’avait qu’une vague idée de ce qu’elles signifiaient, mais son ignorance ne l’avait pas empêché de découvrir le Deuxième Idéal des Marchevents, le serment de protéger ceux qui ne pouvaient le faire eux-mêmes.

Syl refusait de lui révéler les trois autres. Elle affirmait qu’il les comprendrait quand il en aurait besoin. Ou alors il n’en ferait rien et ne progresserait pas.

Avait-il envie de progresser ? Pour devenir quoi donc ? Un membre des Chevaliers Radieux ? Kaladin n’avait pas exigé que les idéaux de quelqu’un d’autre dirigent sa vie ; il avait simplement voulu survivre. Mais à présent, sans bien comprendre pourquoi, il arpentait un chemin que personne n’avait emprunté depuis des siècles. Pour devenir potentiellement quelque chose que les habitants de tout Roshar allaient détester ou vénérer. Toute cette attention…

— Soldat ? demanda Dalinar en s’arrêtant près de la porte.

— Mon général.

Kaladin se redressa et le salua. C’était tellement agréable de faire de nouveau ces choses-là, de se mettre au garde-à-vous, de trouver sa place. Il ne savait pas trop si c’était l’agréable sensation de se rappeler une vie qu’il avait aimée autrefois, ou la réaction pitoyable d’un hachedogue retrouvant sa laisse.

— Mon neveu avait raison, déclara Dalinar en regardant le roi se retirer le long du couloir. Les autres vont peut-être essayer de nuire à ma famille. C’est ainsi qu’ils réfléchissent. Je vais avoir besoin qu’on affecte en permanence des gardes à Navani et à mes fils. Vos meilleurs hommes.

— J’en ai une vingtaine environ, mon général, répliqua Kaladin. Ce n’est pas suffisant pour que des gardes soient affectés à plein temps à vous protéger tous les quatre. Je devrais avoir d’autres hommes formés d’ici peu, mais placer une lance entre les mains d’un homme de pont ne fait pas de lui un soldat, et encore moins un bon garde du corps.

Dalinar hocha la tête, l’air préoccupé. Il se frotta le menton.

— Mon général ?

— Soldat, répondit Dalinar, vous n’êtes pas le seul dans ce camp à avoir des effectifs réduits. La trahison de Sadeas m’a fait perdre beaucoup d’hommes. D’excellents soldats. À présent, le temps m’est compté. Il me reste à peine plus de soixante jours…

Un frisson parcourut Kaladin. Le haut-prince prenait très au sérieux les chiffres griffonnés sur son mur.

— Capitaine, poursuivit Dalinar tout bas, j’ai besoin de tous les hommes aptes au service dont je puisse disposer. Il faut que je les forme, que je reconstruise mon armée, que je me prépare pour la tempête. J’ai besoin qu’ils attaquent des plateaux, qu’ils affrontent les Parshendis, pour leur faire acquérir l’expérience du combat.

Quel rapport avec lui ?

— Vous m’avez promis que mes hommes ne seraient pas obligés de se battre lors d’attaques de plateaux.

— Je tiendrai cette promesse, répliqua Dalinar. Mais il y a deux cent cinquante soldats dans la Garde royale. Parmi eux se trouvent quelques-uns de mes derniers officiers à même de se battre, et il va falloir que je leur confie les nouvelles recrues.

— Je ne vais pas simplement devoir surveiller votre famille, n’est-ce pas ? demanda Kaladin, qui sentit un poids nouveau s’abattre sur ses épaules. Vous êtes en train de me dire que vous voulez aussi me confier la protection du roi.

— En effet, répondit Dalinar. Quoique progressivement. J’ai besoin de ces soldats. Par ailleurs, ça me semble une erreur de conserver deux gardes distinctes. J’ai le sentiment que vos hommes, compte tenu de votre passé, sont les moins susceptibles de compter les espions de mes ennemis parmi leurs rangs. Vous devriez savoir qu’il y a eu, il y a quelque temps, une tentative d’assassinat sur la personne du roi. Je n’ai toujours pas compris qui l’avait commanditée, mais je crains que certains de ses gardes n’aient été impliqués.

Kaladin prit une profonde inspiration.

— Que s’est-il passé ?

— Elhokar et moi sommes allés chasser un démon des gouffres, expliqua Dalinar. Au cours de cette chasse, la Cuirasse du roi a failli lâcher. Nous avons découvert qu’une grande partie des gemmes qui l’alimentaient avaient dû être remplacées par des gemmes abîmées, ce qui les avait fait céder sous l’effet de la pression.

— Je ne connais pas grand-chose au sujet des Cuirasses, mon général, répondit Kaladin. Se pourrait-il qu’elles se soient brisées d’elles-mêmes, sans avoir été sabotées ?

— C’est possible, mais peu probable. Je veux que vos hommes se relaient pour surveiller Elhokar et le palais, en alternance avec des gardes du roi, afin que vous vous familiarisiez avec lui ainsi qu’avec les lieux. Ça permettra peut-être également à vos hommes d’apprendre auprès de gardes plus expérimentés. En parallèle, je vais commencer à emprunter des officiers de sa garde pour former des soldats dans mon armée.

» Au cours des semaines à venir, nous allons fusionner votre groupe et la Garde royale en une seule unité. C’est vous qui la dirigerez. Quand vous aurez suffisamment formé les hommes de pont de ces autres groupes, nous remplacerons les soldats de la Garde par vos hommes et déplacerons les soldats dans mon armée. (Il regarda Kaladin droit dans les yeux.) En êtes-vous capable, soldat ?

— Oui, mon général, affirma Kaladin, bien qu’une partie de lui soit en train de paniquer. J’en suis capable.

— Parfait.

— Une suggestion, mon général. Vous parliez d’augmenter les patrouilles à l’extérieur des camps de guerre, pour tenter de maintenir l’ordre dans les collines qui entourent les Plaines Brisées ?

— En effet. Elles sont infestées d’un nombre de bandits qui nous fait honte. Ce sont désormais des terres aléthies ; elles doivent donc se conformer à nos lois.

— J’ai un millier d’hommes à former, répondit Kaladin. Si je pouvais les envoyer patrouiller dans cette zone, ça les aiderait peut-être à se sentir comme des soldats. Je pourrais utiliser une force assez importante pour transmettre un message à ces bandits, ce qui les pousserait peut-être à se retirer – mais il ne sera pas nécessaire que mes hommes participent à beaucoup de combats.

— Parfait. Jusqu’ici, le général Khal était chargé de commander aux patrouilles, mais il est à présent mon officier le plus haut placé et j’aurai besoin de lui à d’autres fins. Formez vos hommes. Notre objectif sera, au bout du compte, de charger vos mille hommes de véritables patrouilles sur les routes entre ici, Alethkar et les ports au sud et à l’est. Il me faudra des équipes d’éclaireurs qui guetteront toutes traces de camps de bandits et chercheront si des caravanes ont été attaquées. J’ai besoin d’obtenir des chiffres sur l’activité qui règne dans ces zones et de savoir dans quelle mesure elles sont dangereuses.

— Je m’en occuperai personnellement, mon général.

Nom des foudres, comment allait-il accomplir tout ça ?

— Parfait, conclut Dalinar.

Ce dernier quitta la pièce en joignant les mains derrière lui, apparemment perdu dans ses pensées. Moash, Eth et Mart lui emboîtèrent le pas, comme Kaladin le leur avait ordonné. Il chargerait deux hommes de suivre Dalinar en permanence, trois s’il le pouvait. Il avait espéré pouvoir aller jusqu’à quatre ou cinq mais, saintes bourrasques, ça se révélerait désormais impossible avec tant de personnes à surveiller.

Qui est donc cet homme ? se demanda Kaladin en regardant s’éloigner la silhouette de Dalinar. Il dirigeait efficacement son camp. On pouvait juger quelqu’un, comme le faisait Kaladin, aux hommes qui le suivaient.

Cela dit, un tyran pouvait avoir un camp bien organisé et des soldats disciplinés. Cet homme-ci, Dalinar Kholin, avait contribué à unir Alethkar – et il l’avait fait en pataugeant dans le sang. À présent… il parlait comme un roi, même quand le roi en personne se trouvait dans la pièce.

Il veut reformer les Chevaliers Radieux, songea Kaladin. Ce n’était pas là le genre de tâche que Dalinar Kholin pouvait accomplir par la simple force de sa volonté.

À moins que d’autres ne l’y aident.

« Nous n’avons jamais envisagé que des espions parshendis puissent se cacher parmi nos esclaves. Là encore, j’aurais dû le deviner. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jesesan 1174.

Shallan était de nouveau assise sur sa caisse à même le pont du navire, mais elle portait à présent un chapeau, un manteau par-dessus sa robe et un gant à la libre-main – sa sage-main était, bien entendu, cachée sous sa manche.

Il y avait quelque chose d’irréel à se détendre ici, au beau milieu de l’océan. Le capitaine affirmait que les eaux, si loin au sud, gelaient parfois. Voilà qui semblait incroyable ; elle aimerait beaucoup voir ça. Certains hivers, il lui était arrivé de voir de la neige et de la glace à Jah Keved. Mais l’océan tout entier ? Quelle idée stupéfiante.

Elle écrivait avec les doigts gantés tout en observant le sprène qu’elle avait surnommé Motif. Il s’était surélevé sur la surface du pont, formant une boule de noirceur tourbillonnante – des lignes infinies qui se tortillaient d’une manière impossible à capturer sur la surface plane d’une page. À la place, elle inscrivit des descriptions complétées de croquis.

— Nourriture…, déclara Motif.

Le son évoquait un bourdonnement et le sprène vibrait lorsqu’il parlait.

— Oui, répondit Shallan. Nous la mangeons.

Elle choisit un petit fruit de lima dans la coupe placée près d’elle et le plaça dans sa bouche, puis le mâcha et l’avala.

— Manger, reprit Motif. Vous… prenez… dans vous.

— Oui ! Exactement.

Il s’abaissa et la noirceur s’évanouit lorsqu’il pénétra dans le pont de bois du navire. Cette fois encore, il se fondit à la matière – ce qui fit onduler le bois comme s’il s’agissait d’eau. Il glissa sur le sol, puis grimpa près d’elle le long de la caisse pour atteindre la coupe de petits fruits verts. Là, il se déplaça à travers eux, et leur peau se plissa et se souleva suivant la forme de son motif.

— Effroyable ! déclara-t-il d’une voix qui s’éleva en vibrant depuis la coupe.

— Effroyable ?

— Destruction !

— Pardon ? Non, c’est comme ça que nous survivons. Toutes les créatures vivantes doivent manger.

— Effroyable destruction de manger !

Il semblait horrifié. Il abandonna la coupe pour regagner le pont.

Motif relie des idées de plus en plus complexes, écrivit Shallan. Les abstractions lui viennent facilement. Très tôt, il m’a demandé : « Pourquoi ? Pourquoi vous ? Pourquoi être ? » J’ai compris alors qu’il me demandait mon objectif. Quand j’ai répondu « Pour découvrir la vérité », il a semblé comprendre aisément ce que je voulais dire. Cependant, certaines réalités très simples – comme la raison pour laquelle les gens ont besoin de manger – lui échappent totalement. C’est

Elle cessa d’écrire en voyant le papier se plisser et se surélever, puis Motif apparut sur la page elle-même, ses arêtes minuscules soulevant les lettres qu’elle venait de former.

— Pourquoi ceci ? demanda-t-il.

— Pour me souvenir.

— Souvenir, répéta-t-il, comme s’il découvrait ce mot.

— Ça signifie… (Père-des-tempêtes. Comment pouvait-elle expliquer la mémoire ?) Ça signifie être capable de savoir ce qu’on a fait dans le passé, à d’autres moments, qui se sont produits des jours auparavant.

— Souvenir, dit-il. Je… peux pas… souvenir.

— Quelle est la première chose dont tu te souviennes ? s’enquit Shallan. Où étais-tu au départ ?

— Au départ, répondit Motif. Avec vous.

— Sur le navire ? demanda Shallan tout en écrivant.

— Non. Vert. Nourriture. Nourriture pas mangée.

— Des plantes ? demanda Shallan.

— Oui. Beaucoup plantes.

Il se mit à vibrer, et Shallan crut y entendre le souffle du vent dans les branches. Elle inspira. Elle le voyait presque. Le pont, devant elle, commença à se changer en chemin de terre, sa caisse en banc de pierre. Une faible sensation. Pas vraiment là, mais presque. Les jardins de son père. Un motif sur le sol, tracé dans la poussière…

— Souvenir, répéta Motif d’une voix proche du murmure.

Non, se dit Shallan, horrifiée. NON !

L’image s’évanouit. Elle ne l’avait pas réellement vue, n’est-ce pas ? Elle leva sa sage-main vers sa poitrine, inspirant et expirant brusquement. Non.

— Hé, jeune demoiselle, lui lança Yalb derrière elle. Racontez donc au petit nouveau ce qui s’est passé à Kharbranth.

Shallan se retourna, le cœur cognant toujours, pour découvrir Yalb en train d’approcher avec le « petit nouveau », un colosse d’un mètre quatre-vingts, plus âgé que lui d’au moins cinq ans. Ils l’avaient recruté à Amydlatn, le dernier port. Tozbek voulait s’assurer qu’ils ne se retrouvent pas en sous-effectif dans la dernière étape qui les mènerait à la Nouvelle-Natanan.

Yalb s’accroupit près de son tabouret. Compte tenu du froid, il avait consenti à porter une chemise aux manches effilochées ainsi qu’une sorte de bandeau qui lui recouvrait les oreilles.

— Clarissime ? s’inquiéta Yalb. Tout va bien ? Vous donnez l’impression d’avoir avalé une tortue. Et pas simplement la tête.

— Je vais bien, répondit Shallan. Qu’est-ce que vous… me demandiez, déjà ?

— À Kharbranth, précisa Yalb avec un geste du pouce par-dessus son épaule. Est-ce que nous avons rencontré le roi, oui ou non ?

— Nous ? demanda Shallan. C’est moi qui l’ai rencontré.

— Et je faisais partie de votre escorte.

— Vous attendiez à l’extérieur.

— Aucune importance, rétorqua Yalb. J’étais votre valet de pied lors de cette rencontre, hein ?

Son valet ? Il l’avait conduite jusqu’au palais pour lui rendre service.

— Eh bien… j’imagine, répondit-elle. Vous aviez un très bel arc, si j’ai bonne mémoire.

— Tu vois, déclara Yalb, qui se redressa pour faire face à cet autre homme bien plus grand que lui.

Le « petit nouveau » acquiesça d’un grognement.

— Donc, va faire cette vaisselle, lui lança Yalb, qui s’attira un regard mauvais pour toute réponse. Allons, pas de ça. Je t’ai déjà dit que le capitaine surveillait de près le travail en cuisine. Si tu veux t’intégrer par ici, il te suffit de bien le faire et d’en rajouter un peu. Ça te fera bien voir du capitaine et aussi du reste de l’équipage. Je te donne là une sacrée belle occasion et j’espère que tu l’apprécies à sa juste valeur.

Ces paroles semblèrent apaiser le colosse, qui fit demi-tour et se dirigea d’un pas lourd vers le pont inférieur.

— Passions ! s’exclama Yalb. Ce gaillard est aussi terne que deux sphères faites de boue. Je m’inquiète pour lui. Il va falloir que quelqu’un l’exploite, clarissime.

— Yalb, avez-vous recommencé à vous vanter ? s’informa Shallan.

— Y a pas d’vantardise si c’est partiellement vrai !

— En réalité, c’est la définition exacte de la vantardise.

— Au fait, dit Yalb en se retournant vers elle, que faisiez-vous tout à l’heure ? Vous savez, avec les couleurs ?

— Les couleurs ? s’étonna Shallan, soudain envahie d’un grand froid.

— Ouais, j’ai bien vu le pont devenir vert ? demanda Yalb. Je vous jure que je l’ai vu. C’est lié à ce sprène bizarre, c’est ça ?

— Je… cherche à déterminer précisément de quel type de sprène il s’agit, répliqua Shallan d’une voix qu’elle parvint à maintenir égale. C’est un sujet d’études.

— C’est bien ce qu’il me semblait, déclara Yalb, quoiqu’elle ne lui ait pas fourni de réponse digne de ce nom.

Il la salua d’un geste aimable, puis s’éloigna en courant presque.

Elle redoutait de laisser voir Motif aux autres. Elle avait tenté de rester dans sa cabine pour garder son existence secrète, mais l’enfermement s’était révélé trop difficile pour elle, et il ne réagissait pas lorsqu’elle suggérait qu’il se tienne hors de la vue des autres. Ces quatre derniers jours, elle avait donc été contrainte de les laisser voir ce qu’elle faisait tandis qu’elle l’étudiait.

Bien que sa présence les mette mal à l’aise, ce qu’elle comprenait très bien, ils n’en parlaient guère. Aujourd’hui, ils préparaient le navire pour voguer toute la nuit. L’idée de voyager de nuit en pleine mer la perturbait, mais c’était le prix pour s’aventurer si loin de la civilisation. Deux jours plus tôt, ils avaient même été contraints d’essuyer une tempête dans une crique le long de la côte. Jasnah et Shallan étaient descendues à terre pour demeurer dans une forteresse affectée à cet usage – contre une somme non négligeable – tandis que les marins restaient à bord.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un véritable port, cette crique possédait au moins un mur pare-tempête qui permettait d’abriter le navire. Lors de la prochaine tempête majeure, ils n’auraient même pas ce luxe. Ils trouveraient une crique et s’efforceraient d’étaler la tempête, bien que Tozbek ait déclaré qu’il enverrait Shallan et Jasnah à terre afin qu’elles s’abritent dans une grotte.

Elle reporta son attention sur Motif, qui avait pris sa forme flottante. Il ressemblait un peu au motif de lumière diffractée projeté sur le mur par un lustre de cristal – au détail près qu’il était fait de quelque chose de noir et non pas de lumière, et qu’il possédait trois dimensions. Donc… il n’y ressemblait peut-être pas tant que ça en fin de compte.

— Mensonges, déclara Motif. Mensonges du Yalb.

— Oui, répondit Shallan en soupirant. Parfois, Yalb se montre beaucoup trop persuasif pour son propre bien.

Motif se mit à chantonner tout bas. Il semblait satisfait.

— Tu aimes les mensonges ? demanda Shallan.

— Les bons mensonges, répondit Motif. Ce mensonge-là. Bon mensonge.

— Qu’est-ce qui fait qu’un mensonge est bon ? s’enquit-elle en retranscrivant soigneusement ses mots exacts.

— Les mensonges vrais.

— Motif, ce sont deux contraires.

— Hmmmm… La lumière fait des ombres. La vérité fait des mensonges. Hmmmm.

Jasnah les appelait des « sprènes de mensonge », écrivit Shallan. Un nom qu’ils n’apprécient pas, apparemment. La première fois que j’ai spiricanté, une voix m’a réclamé une vérité. Je ne sais toujours pas ce que ça signifie, et Jasnah n’a pas voulu m’apprendre grand-chose à ce sujet. Elle non plus ne paraît pas savoir que faire de mon expérience. Je ne crois pas que cette voix appartenait à Motif, mais je ne peux pas en être sûre, car il semble avoir oublié beaucoup de choses à son propre sujet.

Elle se remit à faire quelques croquis de Motif, sous sa forme flottante comme sous sa forme aplatie. Le dessin permit à son esprit de se détendre. Lorsqu’elle en eut terminé, elle voulut retrouver plusieurs passages de ses recherches qu’elle se rappelait à moitié et voulait citer dans ses notes.

Elle descendit sous le pont, suivie par Motif qui s’attira les regards des marins. C’étaient des gens superstitieux, et certains voyaient en lui un mauvais présage.

Dans ses quartiers, Motif grimpa le long du mur à côté d’elle, la fixant de son regard sans yeux tandis qu’elle cherchait un passage sur des sprènes doués de parole qu’elle se rappelait avoir lu. Pas simplement comme les sprènes du vent ou des fleuves, qui imitaient les gens et formulaient des commentaires espiègles. Ceux-là se trouvaient un degré au-dessus des sprènes ordinaires, mais il existait encore un autre niveau de sprènes, que l’on voyait rarement. Des sprènes comme Motif, qui tenaient de véritables conversations avec les gens.

De toute évidence, la Veillenuit en fait partie, écrivait Alai, dont Shallan recopia la citation. Il existe de nombreux comptes-rendus de conversations avec elle, qui semblent tous crédibles (et elle est de sexe féminin sans doute possible, quoi que les contes populaires ruraux aléthis veuillent nous faire croire). L’érudite Shubalai elle-même, décidée à fournir un compte-rendu de première main, a rendu visite à la Veillenuit et transcrit son histoire mot pour mot

Shallan enchaîna avec une autre référence et, peu de temps après, se retrouva totalement absorbée par ses études. Quelques heures plus tard, elle referma un livre et le posa sur la table près de son lit. La lueur de ses sphères faiblissait ; elles s’éteindraient bientôt et devraient à nouveau être infusées de Fulgiflamme. Shallan laissa échapper un soupir de contentement et s’appuya en arrière contre son lit, tandis que ses notes provenant d’une dizaine de sources différentes se déployaient sur le sol de sa petite chambre.

Elle se sentait… satisfaite. Ses frères adoraient le projet consistant à réparer le Spiricante avant de le rendre, et semblaient galvanisés qu’elle ait laissé entendre que tout n’était pas perdu. Ils pensaient pouvoir tenir plus longtemps maintenant qu’un plan était établi.

La vie de Shallan commençait à trouver son sens. Depuis combien de temps n’avait-elle pas eu la possibilité de rester assise à lire ? Sans s’inquiéter pour sa maison, sans réfléchir à un moyen de voler Jasnah ? Même avant l’effroyable enchaînement de circonstances qui avait conduit à la mort de son père, elle avait toujours été inquiète. Toute sa vie ressemblait alors à ça. Elle voyait le fait de devenir une véritable érudite comme un but impossible à atteindre. Père-des-tempêtes ! Elle voyait même la ville voisine comme impossible à atteindre.

Elle se leva, ramassa son carnet de croquis et parcourut ses dessins du santhide, dont plusieurs avaient été tracés à partir du souvenir de sa plongée dans l’océan. Elle sourit en se rappelant comment elle était remontée sur le pont, ruisselante et souriante. Les marins l’avaient visiblement crue folle.

À présent, elle naviguait en direction d’une ville située au bout du monde, fiancée à un puissant prince aléthi, et elle avait toute liberté de ne rien faire d’autre qu’apprendre. Elle découvrait des paysages incroyables qu’elle dessinait pendant la journée, puis passait la nuit à parcourir des piles de livres.

Elle avait obtenu par hasard la vie parfaite, et c’était tout ce qu’elle avait désiré.

Shallan plongea la main dans la poche située à l’intérieur de sa sage-manche et en tira d’autres sphères pour remplacer celles qui faiblissaient dans le gobelet. Cependant, celles qui apparurent dans sa main étaient entièrement éteintes. Il n’y avait plus le moindre soupçon de Flamme en elles.

Elle fronça les sourcils. Celles-ci avaient été rechargées au cours de la dernière tempête majeure, placées dans un panier attaché au mât du navire. Celles que contenait son gobelet dataient de deux tempêtes, raison pour laquelle elles commençaient à s’épuiser. Comment celles que contenait sa poche s’étaient-elles éteintes plus vite ? Voilà qui défiait toute raison.

— Mmmmm…, déclara Motif depuis le mur, près de sa tête. Mensonges.

Shallan replaça les sphères dans sa poche, puis ouvrit la porte donnant sur l’étroit escalier qui menait aux cabines et se dirigea vers celle de Jasnah. C’était la cabine qu’occupaient habituellement Tozbek et son épouse, mais ils l’avaient quittée pour la troisième (et plus petite) des cabines afin de fournir un meilleur logement à Jasnah. Les gens faisaient ce genre de choses pour elle, même lorsqu’elle ne leur demandait rien.

Jasnah aurait des sphères que Shallan pourrait utiliser. Sa porte était entrouverte et oscillait légèrement tandis que le navire tanguait en grinçant le long de son trajet du soir. Jasnah se trouvait à l’intérieur, assise à son bureau, et Shallan risqua un coup d’œil dans la pièce, se demandant soudain si elle souhaitait la déranger.

Elle apercevait le visage de Jasnah, la main contre sa tempe, qui regardait fixement les pages déployées devant elle. Ses yeux étaient hagards, son expression défaite.

Ce n’était pas la Jasnah que Shallan avait l’habitude de voir. Sa confiance avait été terrassée par l’épuisement, son assurance remplacée par l’inquiétude. Jasnah se mit à griffonner mais s’arrêta au bout de quelques mots. Elle posa sa plume, ferma les yeux et se massa les tempes. Quelques sprènes à l’air hébété, semblables à des jets de poussière s’élevant dans les airs, apparurent autour de sa tête ; des sprènes d’épuisement.

Shallan recula. Elle eut soudain l’impression d’avoir surpris un moment intime : Jasnah avec toutes ses défenses baissées. Elle voulut s’éloigner discrètement, mais une voix provenant du sol lança soudain :

— Vérité !

Surprise, Jasnah leva les yeux, qui trouvèrent Shallan – laquelle, bien entendu, rougit furieusement.

Jasnah baissa les yeux vers Motif sur le sol, puis retrouva son masque et se redressa pour s’asseoir dans une posture plus convenable.

— Oui, mon enfant ?

— Je… j’avais besoin de sphères…, déclara Shallan. Celles de ma bourse se sont éteintes.

— Avez-vous spiricanté ? lança Jasnah d’une voix brusque.

— Pardon ? Non, clarissime. Je vous ai promis de ne pas le faire.

— Dans ce cas, il s’agit du second pouvoir, assura Jasnah. Entrez et fermez cette porte. Il faut que je parle au capitaine Tozbek ; elle ne se verrouille pas correctement.

Shallan entra dans la pièce et repoussa la porte, dont le loquet ne s’enclencha pas. Elle s’avança, embarrassée, en joignant les mains.

— Qu’avez-vous fait ? demanda Jasnah. Ça impliquait de la Flamme, je suppose ?

— Il semblerait que j’aie fait apparaître des plantes, répondit Shallan. Enfin, simplement leur couleur. L’un des marins a vu le pont devenir vert, mais tout a disparu quand j’ai cessé de penser aux plantes.

— Oui…, répliqua Jasnah.

Elle feuilleta l’un de ses livres et s’arrêta sur une illustration. Shallan l’avait déjà vue ; elle était aussi ancienne que le vorinisme. Dix sphères reliées par des lignes dessinaient une forme évoquant un sablier renversé sur le côté. Deux des sphères centrales ressemblaient presque à des pupilles. L’Œil Double du Tout-Puissant.

— Dix Essences, déclara Jasnah tout bas en faisant courir ses doigts sur la page. Dix Flux, dix ordres. Mais que faut-il y comprendre si les sprènes ont enfin décidé de nous rendre les serments ? Et combien de temps me reste-t-il ? Pas très longtemps. Pas très longtemps…

— Clarissime ? demanda Shallan.

— Avant votre arrivée, lui répondit Jasnah, je pouvais croire être une anomalie. Je pouvais espérer que la Fluctomancie n’était pas en train de revenir à grande échelle. Je n’ai plus cet espoir désormais. Ce sont les Cryptiques qui vous ont envoyée à moi, je n’ai aucun doute sur ce point, car ils savaient que vous auriez besoin de formation. Ce qui me laisse espérer que j’aie au moins été l’une des premières.

— Je ne comprends pas.

Jasnah leva les yeux vers Shallan et soutint son regard avec intensité. Elle avait les yeux rouges de fatigue. Jusqu’à quelle heure travaillait-elle ? Chaque soir, lorsque Shallan allait se coucher, de la lumière filtrait encore sous la porte de Jasnah.

— Pour être franche, répliqua Jasnah, je ne comprends pas non plus.

— Est-ce que tout va bien ? demanda Shallan. Avant que je n’entre, vous sembliez… préoccupée.

Jasnah hésita un très bref instant.

— J’ai simplement consacré beaucoup trop de temps à mes recherches. (Elle se tourna vers l’une des malles et en tira une bourse de tissu sombre remplie de sphères.) Prenez celles-ci. Je vous conseille de conserver des sphères sur vous en permanence, afin que votre Fluctomancie puisse se manifester.

— Pouvez-vous m’y former ? demanda Shallan en prenant la bourse.

— Je n’en sais rien, répondit Jasnah. Je vais essayer. Sur ce schéma, l’un des Flux est connu sous le nom d’Illumination, la maîtrise de la lumière. Pour l’heure, je préférerais que vous vous consacriez à l’apprentissage de ce Flux plutôt qu’à la spiricantation. C’est un art dangereux, bien plus aujourd’hui qu’auparavant.

Shallan hocha la tête et se leva. Elle hésita toutefois avant de partir.

— Vous êtes sûre que tout va bien ?

— Bien entendu.

Elle avait répondu trop vite. Cette femme était pleine d’assurance et de maîtrise, mais elle était aussi manifestement épuisée. Son masque se craquelait et Shallan entrevoyait la vérité.

Elle cherche à me rassurer, comprit Shallan. À me tapoter la tête avant de me renvoyer au lit, comme un enfant réveillé par un cauchemar.

— Vous êtes inquiète, déclara Shallan en croisant son regard.

Jasnah se détourna. Elle poussa un livre par-dessus une forme qui se tortillait sur sa table – un petit sprène violet. Un sprène de peur. Un seul, certes, mais tout de même.

— Non…, murmura Shallan. Vous n’êtes pas inquiète. Vous êtes terrifiée.

Père-des-tempêtes !

— Tout va bien, Shallan, répondit Jasnah. J’ai simplement besoin de sommeil. Retournez à vos études.

Shallan s’assit sur le tabouret près du bureau de Jasnah. L’érudite la regarda, et Shallan vit son masque se fissurer encore davantage. Elle lut de la contrariété dans la façon dont Jasnah pinçait les lèvres, de la tension dans la façon dont elle tenait sa plume au creux de son poing.

— Vous m’avez dit que je pourrais prendre part à tout ça, insista Shallan. Jasnah, si quelque chose vous inquiète…

— Je m’inquiète pour les mêmes raisons que d’habitude, répliqua Jasnah en se laissant aller sur sa chaise. Arriver trop tard. Être incapable de faire quoi que ce soit de significatif pour arrêter ce qui approche – essayer d’arrêter une tempête majeure en soufflant très très fort contre elle.

— Les Néantifères, répondit Shallan. Les parshes.

— Dans le passé, déclara Jasnah, la Désolation – la venue des Néantifères – était systématiquement annoncée par le retour des Hérauts afin de préparer l’humanité. Ils formaient les Chevaliers Radieux, qui connaissaient alors un afflux de nouveaux membres.

— Mais nous avons capturé les Néantifères, commenta Shallan. Et nous les avons réduits en esclavage. (C’était là le postulat émis par Jasnah, et Shallan, pour avoir vu ses recherches, lui donnait raison.) Donc, vous pensez qu’une sorte de révolution se prépare. Que les parshes vont se retourner contre nous comme ils l’ont fait par le passé.

— Oui, acquiesça Jasnah en feuilletant rapidement ses notes. Et bientôt. Le fait que vous vous soyez révélée Fluctomancienne ne me rassure en rien, car ça rappelle beaucoup trop ce qui s’est déjà produit. Mais à l’époque, les nouveaux chevaliers avaient des professeurs pour les former, des générations de tradition. Nous n’avons rien de tout ça.

— Les Néantifères sont captifs, répondit Shallan en jetant un coup d’œil vers Motif. (Il reposait sur le sol, presque invisible, et ne disait rien.) Les parshes sont à peine capables de communiquer. Comment pourraient-ils mettre au point une révolution ?

Jasnah trouva la page qu’elle cherchait et la lui tendit. Rédigée de sa propre écriture, il s’agissait du compte-rendu, par l’épouse d’un capitaine, d’une attaque de plateau dans les Plaines Brisées.

— Les Parshendis, expliqua Jasnah, peuvent chanter sur la même cadence quelle que soit la distance qui les sépare. Ils possèdent un mode de communication qui nous échappe. Je ne peux que supposer que leurs cousins les parshes possèdent le même. Ils n’ont peut-être pas besoin d’entendre un appel à l’action pour se révolter.

Shallan lut le rapport et hocha lentement la tête.

— Jasnah, nous devons avertir les autres.

— Ne croyez-vous pas que j’aie essayé ? J’ai écrit à des érudits et à des rois du monde entier. La plupart me croient paranoïaque. Ces preuves que vous acceptez sans hésiter, d’autres les jugent trop peu solides.

» Les ardents étaient mon meilleur espoir, mais leurs yeux sont voilés par l’ingérence de la Hiérocratie. Par ailleurs, mes croyances personnelles les rendent sceptiques vis-à-vis de mon discours. Ma mère souhaite voir mes recherches, ce qui est déjà un début. Mon frère et mon oncle me croiront peut-être, et c’est pour cette raison que nous allons les trouver. (Elle hésita.) Il y a un autre motif derrière notre départ pour les Plaines Brisées. C’est un moyen de trouver des preuves susceptibles de convaincre le monde.

— Urithiru ? répondit Shallan. La cité que vous recherchez ?

Cette fois encore, Jasnah se tourna vivement vers elle. C’était pour avoir lu en secret les notes de Jasnah que Shallan avait appris l’existence de la cité ancienne.

— Vous rougissez toujours trop facilement dans les situations de conflit, observa Jasnah.

— Je suis désolée.

— Et vous vous excusez trop facilement.

— Je suis… hum, indignée ?

Jasnah sourit et reprit la représentation de l’Œil Double, qu’elle regarda fixement.

— Il y a un secret caché quelque part dans les Plaines Brisées. Un secret qui concerne Urithiru.

— Mais vous m’avez dit que la cité ne s’y trouvait pas !

— En effet. Mais le chemin qui l’y mène s’y trouve peut-être. (Elle pinça les lèvres.) Selon la légende, seul un Chevalier Radieux pouvait ouvrir la voie.

— Heureusement que nous en connaissons deux.

— Je le répète, vous n’êtes pas une Radieuse, et moi non plus. Être capable de reproduire certaines des choses dont ils étaient capables n’a peut-être aucune importance. Nous ne possédons ni leurs traditions, ni leurs connaisances.

— Nous sommes en train de parler de la fin potentielle de la civilisation elle-même, n’est-ce pas ? demanda Shallan tout bas.

Jasnah hésita.

— Les Désolations, reprit Shallan. Je sais très peu de choses, mais les légendes…

— Après chacune d’entre elles, l’humanité était brisée : de grandes cités réduites en cendres, l’industrie effondrée… Chaque fois, le savoir et la croissance sont retombés à un niveau quasi préhistorique – il a fallu des siècles de reconstruction pour restaurer la civilisation à son état précédent. (Elle hésita.) J’espère constamment me tromper.

— Urithiru, reprit Shallan. (Elle s’efforçait de ne pas faire que poser des questions, cherchant plutôt à découvrir la réponse à force de raisonnements.) D’après vous, la cité était une sorte de base ou de foyer pour les Chevaliers Radieux. Je n’en avais jamais entendu parler avant de m’entretenir avec vous, et j’en déduis que la documentation n’y fait pas souvent référence. Dans ce cas, peut-être s’agit-il de l’un de ces éléments dont la Hiérocratie a effacé la connaissance ?

— Très bien, approuva Jasnah. Je crois qu’elle avait déjà commencé à acquérir un statut légendaire avant cette époque, mais la Hiérocratie n’a sans doute pas aidé.

— Donc, si elle existait avant la Hiérocratie, et si le chemin qui y conduisait a été verrouillé lors de la chute des Radieux… peut-être renferme-t-elle des documents auxquels les érudits modernes n’ont pas eu accès. Des récits non modifiés au sujet des Néantifères et de la Fluctomancie. (Shallan frissonna.) Voilà la vraie raison de notre départ pour les Plaines Brisées.

Jasnah sourit malgré son épuisement.

— Très bien, en effet. Le temps que j’ai passé au Palanée s’est révélé très utile, mais décevant par certains aspects. Quoique j’aie vu confirmer mes soupçons au sujet des parshes, j’ai découvert qu’une grande partie des documents de la bibliothèque comportaient des signes suggérant qu’ils avaient été modifiés de la même manière que d’autres que j’ai lus. Ce « nettoyage » de l’histoire consistant à supprimer les références directes à Urithiru, ainsi qu’aux Radieux, car le vorinisme les percevait comme embarrassants… c’est exaspérant. Et les gens me demandent pourquoi je suis hostile à l’Église ! J’ai besoin de sources primaires. Et puis il y a les récits – ceux auxquels j’ose me fier – qui affirment qu’Urithiru était sacrée, protégée des Néantifères. Ce n’étaient peut-être que des rêves pris pour des réalités, mais ma nature d’érudite ne m’empêche pas pour autant d’espérer que ces choses-là puissent être vraies.

— Et les parshes ?

— Nous allons tenter de convaincre les Aléthis de s’en débarrasser.

— La tâche ne sera pas facile.

— Presque impossible, même, répondit Jasnah en se levant. (Elle se mit à ranger ses livres pour la nuit en les plaçant dans sa malle étanche.) Les parshes sont des esclaves si parfaits : dociles, obéissants. Notre société se repose désormais beaucoup trop sur eux. Les parshes n’auraient pas besoin de devenir violents pour nous faire sombrer dans le chaos – même si j’ai la certitude que c’est là ce qui se prépare : il leur suffirait de s’en aller. Il en résulterait une crise économique.

Elle referma la malle après en avoir tiré un ouvrage, puis se retourna vers Shallan.

— Il nous est impossible de convaincre le monde de ce que j’avance sans davantage de preuves. Même si mon frère m’écoute, il ne possède pas l’autorité nécessaire pour obliger les hauts-princes à se débarrasser de leurs parshes. Et, en toute franchise, je crains que mon frère ne soit pas assez courageux pour risquer l’effondrement qui en résulterait si nous chassions les parshes.

— Mais s’ils se retournent contre nous, cet effondrement se produira malgré tout.

— Oui, répondit Jasnah. Vous le savez, et moi aussi. Ma mère le croit peut-être. Mais le risque de nous tromper est tellement immense que… eh bien, nous aurons besoin de preuves – écrasantes et irréfutables. Par conséquent, nous devons trouver cette cité. Quoi qu’il nous en coûte, nous devons la trouver.

Shallan acquiesça.

— Je ne voulais pas faire reposer tout ça sur vos épaules, mon enfant, déclara Jasnah en se rasseyant. Cependant, je dois bien admettre que c’est un soulagement de parler de ces choses-là à quelqu’un qui ne me défie pas constamment.

— Nous allons y arriver, Jasnah, répondit Shallan. Nous allons voyager jusqu’aux Plaines Brisées et découvrir Urithiru. Nous obtiendrons ces preuves et convaincrons les autres de nous écouter.

— Ah, l’optimisme de la jeunesse, répliqua Jasnah. C’est agréable à entendre, de temps en temps. (Elle tendit le livre à Shallan.) Parmi les Chevaliers Radieux, il existait un ordre connu sous le nom de Tisseflamme. Je sais fort peu de chose à leur sujet mais, de toutes les sources que j’ai lues, c’est celle qui renferme le plus d’informations.

Shallan prit l’ouvrage avec empressement. Le Livre des Radieux, annonçait son titre.

— Allez-y, lui dit Jasnah. Lisez-le.

Shallan leva les yeux vers elle.

— Je vais dormir, promit Jasnah, un sourire naissant sur ses lèvres. Et arrêtez d’essayer de me materner. Je n’autorise même pas Navani à le faire.

Shallan soupira, hocha la tête et quitta les appartements de Jasnah. Motif la suivit ; il avait gardé le silence pendant toute la conversation. Alors qu’elle entrait dans sa cabine, elle s’aperçut qu’elle avait le cœur beaucoup plus lourd que lorsqu’elle l’avait quittée. Elle ne parvenait pas à oublier cette terreur lue dans le regard de Jasnah. Jasnah Kholin n’aurait dû avoir peur de rien, n’est-ce pas ?

Shallan se glissa sur sa couchette avec le livre qu’elle avait reçu et la bourse de sphères. Une partie d’elle était impatiente de commencer, mais elle était épuisée et ses paupières lui semblaient lourdes. Il se faisait vraiment tard. Si elle commençait ce livre maintenant…

Mieux valait peut-être prendre une bonne nuit de sommeil, puis se plonger dans une nouvelle journée d’études une fois reposée. Elle posa le livre sur la petite table près de son lit, se pelotonna et laissa le balancement du navire la bercer jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Elle fut réveillée par des hurlements, des cris et de la fumée.

« Je n’étais pas préparée pour la douleur que m’a causée cette perte – comme une pluie imprévue s’abattant violemment sur moi depuis un ciel dégagé. La mort de Gavilar, des années auparavant, m’avait bouleversée, mais cet événement… il a failli me terrasser. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jesesach 1174.

Toujours à moitié endormie, Shallan paniqua. Elle quitta précipitamment sa couchette et renversa par mégarde le gobelet de sphères pratiquement vides. Bien qu’elle l’ait fixé en place à l’aide de cire, elle le dégagea d’un geste involontaire et envoya des sphères s’éparpiller dans toute la cabine.

L’odeur de fumée était puissante. Shallan courut vers sa porte, échevelée, le cœur cognant à tout rompre. Au moins s’était-elle endormie tout habillée. Elle ouvrit brutalement la porte.

Trois hommes bloquaient le couloir, brandissant des torches et lui tournant le dos.

Des torches crépitantes autour desquelles dansaient des sprènes de flamme. Qui apportait du feu à découvert sur un navire ? Shallan s’arrêta, engourdie par la confusion.

Les cris provenaient du pont au-dessus d’elle, et le navire ne semblait pas en train de brûler. Mais qui étaient ces hommes ? Ils portaient des torches et se concentraient sur la cabine de Jasnah, qui était ouverte.

Des silhouettes se déplaçaient à l’intérieur. Dans un moment d’horreur figée, l’un d’eux jeta quelque chose par terre devant les autres, qui s’écartèrent pour le laisser passer.

Un corps vêtu d’une fine chemise de nuit, le regard fixe et aveugle, du sang fleurissant sur la poitrine. Jasnah.

— Vérifiez, dit l’un des hommes.

L’autre s’agenouilla et plongea un long couteau effilé en plein dans la poitrine de Jasnah. Shallan l’entendit toucher le plancher en dessous du corps.

Shallan hurla.

L’un des hommes pivota vers elle.

— Hé là !

C’était le grand gaillard au visage carré que Yalb appelait le « petit nouveau ». Elle ne reconnaissait pas les autres.

Surmontant sa terreur et son incrédulité sans bien savoir comment, Shallan claqua la porte et tira le verrou avec des doigts tremblants.

Père-des-tempêtes ! Elle recula de la porte tandis que quelque chose de lourd s’abattait de l’autre côté. Ils n’auraient pas besoin de haches. Quelques coups d’épaule déterminés contre la porte suffiraient à la défoncer.

Shallan recula en trébuchant contre sa couchette et manqua glisser sur les sphères qui roulaient çà et là au gré des mouvements du navire. L’étroite fenêtre proche du plafond, bien trop petite pour qu’elle puisse s’y faufiler, ne dévoilait que l’obscurité de la nuit au-dehors. Les cris s’élevaient toujours au-dessus d’elle, ainsi que les bruits de pas sur le bois.

Shallan tremblait, toujours engourdie. Jasnah…

— Épée, dit une voix. (Motif, suspendu au mur près d’elle.) Mmmm… L’épée…

— Non ! hurla Shallan, les mains contre les tempes, les doigts dans les cheveux.

Père-des-tempêtes ! Elle tremblait.

Un cauchemar. C’était un cauchemar ! Ça ne pouvait pas…

— Mmmm… Combattre.

Non !

Shallan s’aperçut qu’elle hyperventilait tandis que les hommes, à l’extérieur, continuaient à donner des coups d’épaule contre sa porte. Elle n’était pas préparée pour ces choses-là.

— Mmmm…, poursuivit Motif, l’air mécontent. Mensonges.

— Je ne sais pas comment utiliser les mensonges ! répliqua Shallan. Je ne me suis pas entraînée.

— Si. Si… rappelez-vous… l’autre fois…

La porte craqua. Osait-elle se rappeler ? Le pouvait-elle ? Une enfant qui jouait avec un motif de lumière miroitant…

— Que dois-je faire ? demanda-t-elle.

— Vous avez besoin de la Flamme.

Sa réponse attisa quelque chose d’enfoui profondément dans ses souvenirs, quelque chose qui était hérissé de piques qu’elle n’osait pas toucher. Elle avait besoin de Fulgiflamme pour alimenter sa Fluctomancie.

Shallan tomba à genoux près de sa couchette et, sans savoir exactement ce qu’elle faisait, inspira vivement. La Fulgiflamme quitta les sphères autour d’elle, s’engouffra dans son corps et devint une tempête qui faisait rage dans ses veines. L’obscurité envahit la cabine, aussi dense que celle d’une grotte souterraine.

Puis la Flamme commença à s’échapper de sa peau comme de la vapeur d’eau bouillonnante. Elle éclaira la cabine d’ombres changeantes.

— Et maintenant ? demanda-t-elle.

— Façonnez le mensonge.

Qu’est-ce que ça signifiait ? La porte émit un nouveau craquement et une large fissure s’ouvrit en son milieu.

Paniquée, Shallan exhala. De la Fulgiflamme s’échappa d’elle sous forme de nuage ; elle avait presque la sensation de pouvoir la toucher. Elle percevait son potentiel.

— Comment ? interrogea-t-elle.

— Façonnez la vérité.

— Ça ne veut rien dire !

Shallan hurla quand la porte s’ouvrit brusquement. Une nouvelle lumière pénétra dans la cabine, celle d’une torche – rouge et jaune, hostile.

Le nuage de Flamme jaillit hors de Shallan et une nouvelle bouffée de Fulgiflamme s’échappa de son corps pour l’accompagner. Il forma une vague silhouette debout, une forme floue et illuminée. Elle dépassa les hommes sur le pas de la porte, agitant des appendices qui auraient pu être des bras. Shallan elle-même, agenouillée près du lit, se retrouva plongée dans l’ombre.

La forme luisante attira les regards des hommes. Puis, au grand soulagement de Shallan, ils se retournèrent pour la poursuivre.

Shallan se pelotonna contre le mur en tremblant. La cabine était entièrement plongée dans l’ombre. Au-dessus d’elle, des hommes hurlaient.

— Shallan…, bourdonna Motif, quelque part dans l’obscurité.

— Va voir, lui dit-elle. Reviens me dire ce qui se passe sur le pont.

Elle ignorait s’il lui obéissait, car il se déplaçait sans aucun bruit. Après quelques profondes inspirations, Shallan se leva malgré ses jambes flageolantes.

Elle parvint, sans trop savoir comment, à rassembler ses esprits. Ce qui se passait était terrible, affreux, mais rien, rien, n’était comparable à ce qu’elle avait dû faire la nuit où son père était mort. Elle y avait survécu ; elle pouvait survivre à ce qui était en train de se passer.

Ces hommes devaient faire partie du même groupe que Kabsal – les assassins que craignait Jasnah. Ils avaient fini par l’atteindre.

Oh, Jasnah…

Jasnah était morte.

Le chagrin serait pour plus tard. Qu’allait faire Shallan contre des hommes armés prenant le contrôle du navire ? Comment réussirait-elle à s’échapper ?

Elle se faufila à tâtons dans le couloir. Il y avait là un peu de lumière, provenant de torches situées sur le pont au-dessus d’elle. Elle y entendait des hurlements de plus en plus paniqués.

— Tuer, déclara soudain une voix.

Elle sursauta, même si ce n’était que Motif.

— Pardon ? siffla Shallan.

— Des hommes noirs qui tuent, précisa Motif. Des marins attachés avec des cordes. L’un d’eux est mort, il saigne du rouge. Je… ne comprends pas…

Oh, Père-des-tempêtes… Au-dessus d’elle, les cris s’intensifièrent, mais elle n’entendit ni bruits de course sur le pont, ni cliquetis d’armes. Les marins avaient été capturés.

Dans le noir, Shallan vit des silhouettes tremblantes et remuantes s’échapper du bois autour d’elle : des sprènes de peur.

— Et les hommes qui ont pourchassé mon image ? demanda-t-elle.

— Ils regardent dans l’eau, répondit Motif.

Ils croyaient donc qu’elle avait sauté par-dessus bord. Le cœur cognant à tout rompre, Shallan progressa à l’aveuglette jusqu’à la cabine de Jasnah, s’attendant constamment à trébucher sur son cadavre par terre. Ce ne fut pas le cas. Les hommes l’avaient-ils traîné à l’étage ?

Shallan entra dans la cabine de Jasnah et ferma la porte. Faute de pouvoir la verrouiller, elle approcha une caisse pour la bloquer.

Il fallait qu’elle fasse quelque chose. Elle progressa à tâtons vers l’une des malles de Jasnah, que les hommes avaient renversée, éparpillant les vêtements qu’elle contenait. Au fond, Shallan trouva le tiroir caché et l’ouvrit. De la lumière baigna soudain la cabine. Les sphères dégageaient une lueur si vive qu’elles aveuglèrent Shallan un moment, l’obligeant à détourner le regard.

Motif vibrait près d’elle sur le sol, tremblant d’inquiétude. Shallan regarda autour d’elle. La petite cabine était sens dessus dessous, les vêtements par terre, des papiers éparpillés jonchaient le sol. La malle contenant les livres de Jasnah avait disparu. Du sang s’accumulait sur le lit, trop récent pour y avoir pénétré. Shallan détourna aussitôt le regard.

Un cri s’éleva soudain à l’étage, suivi d’un choc sourd. Les hurlements s’intensifièrent. Elle entendit Tozbek hurler aux hommes d’épargner son épouse.

Nom du Tout-Puissant… les assassins étaient en train d’exécuter les marins un par un. Shallan devait faire quelque chose. N’importe quoi.

Elle reporta son attention sur les sphères dans leur double fond tapissé de tissu noir.

— Motif, dit-elle, nous allons spiricanter le fond du navire pour le faire couler.

— Quoi ? (Sa vibration s’accrut pour produire un bourdonnement.) Les humains… les humains… mangent l’eau ?

— Nous la buvons, expliqua Shallan, mais nous ne pouvons pas la respirer.

— Mmmm… Perdu…, répondit Motif.

— Le capitaine et les autres ont été capturés et ils sont en train de les exécuter. La meilleure chance que je puisse leur donner, c’est de semer le chaos.

Shallan posa les mains contre les sphères et aspira vivement la Flamme. Elle sentit l’intérieur de son corps s’enflammer, comme si elle allait éclater. La Flamme était une créature vivante qui cherchait à s’échapper par les pores de sa peau.

— Montre-moi ! s’écria-t-elle, bien plus fort qu’elle ne l’avait voulu. (Cette Fulgiflamme la poussait à l’action.) J’ai déjà spiricanté. Je dois le refaire !

De la Flamme s’échappa de sa bouche tandis qu’elle parlait, comme l’haleine des jours d’hiver.

— Mmmmm…, fit Motif d’une voix anxieuse. Je vais intercéder. Voyez.

— Voir quoi ?

Voyez !

Shadesmar. C’est dans cet endroit qu’elle avait failli se faire tuer. Sauf qu’il ne s’agissait pas d’un endroit. Enfin, peut-être que si ? Était-ce important ?

Elle remonta ses souvenirs récents jusqu’à la dernière fois qu’elle avait spiricanté et transformé par accident un gobelet en sang.

— J’ai besoin d’une vérité.

— Vous en avez donné assez, répondit Motif. Maintenant, voyez.

Le navire disparut.

Tout ce qui se trouvait autour d’elle… éclata. Les murs, les meubles, tout se brisa en petits globes de verre noir. Shallan se prépara à tomber dans un océan de perles de verre, au lieu de quoi elle atteignit un sol stable.

Elle se tenait debout dans un endroit qui possédait un ciel noir et un minuscule soleil lointain. Le sol, sous ses pieds, reflétait la lumière. De l’obsidienne ? De quelque côté qu’elle se tourne, le sol était fait de cette même noirceur. Non loin de là, les sphères (pareilles à celles qui contenaient la Fulgiflamme, mais petites et sombres) rebondissaient par terre jusqu’à s’arrêter.

Des arbres s’agglutinaient ici et là, évoquant des cristaux. Leurs branches étaient de longues pointes de verre lisse dépourvues de feuilles. Non loin de là, de petites lumières flottaient dans les airs, telles des flammes sans bougies. Des gens, comprit-elle. Chacune de ces lueurs est l’esprit d’une personne, reflété ici dans le Royaume cognitif. Les plus petits s’éparpillaient autour de ses pieds, par dizaines, si minuscules qu’elle les distinguait à peine. Des esprits de poissons ?

Elle se retourna pour se retrouver face à face avec une créature qui avait un symbole en guise de tête. Surprise, elle hurla et recula vivement. Ces créatures… elles l’avaient hantée… elles…

C’était Motif. Il se tenait debout, grand et élancé mais légèrement indistinct, translucide. Le motif complexe de sa tête, avec ses lignes bien nettes et son impossible géométrie, semblait dépourvu d’yeux. Il joignait les mains derrière son dos, vêtu d’une robe qui paraissait trop raide pour être faite de tissu.

— Allez, lui dit-il. Choisissez.

— Choisir quoi ? demanda-t-elle, laissant échapper de la Fulgiflamme de ses lèvres.

— Votre vaisseau.

Bien qu’il ne possède pas d’yeux, Shallan eut l’impression de pouvoir suivre son regard fixe jusqu’à l’une des petites sphères sur le sol lisse. Elle s’en empara et, soudain, reçut l’impression d’un navire.

Le Plaisir du vent. Un navire qui avait été soigné, aimé. Propriété de Tozbek et de son père avant lui, il avait bien transporté ses passagers pendant de nombreuses années. Un vieux navire, mais pas encore trop vieux pour être fiable. Un navire fier. Il apparaissait ici sous la forme d’une sphère.

Il était donc capable de réflexion. Le navire pouvait penser. Ou bien… en tout cas, il reflétait les pensées des gens qui servaient à son bord, qui le connaissaient, qui pensaient à lui.

— J’ai besoin que tu te transformes, lui chuchota Shallan, tenant délicatement la perle entre ses mains.

Elle était trop lourde pour sa taille, comme si le poids du navire tout entier avait été comprimé dans cette perle unique.

— Non, lui répondit-on, bien que ce soit Motif qui prononce ces mots. Non, je ne peux pas. Je dois servir. Je suis heureux.

Shallan se tourna vers lui.

— Je vais intercéder, répéta Motif. Traduire… Vous n’êtes pas prête.

Shallan reporta son regard vers la perle entre ses mains.

— J’ai de la Fulgiflamme. En grande quantité. Je vais te la donner.

— Non ! (La réponse semblait furieuse.) Je sers.

Il voulait réellement rester un navire. Elle percevait la fierté qu’il en tirait, consolidée par ses années de service.

— Ils sont en train de mourir, murmura-t-elle.

— Non !

— Tu les sens mourir. Tu perçois leur sang sur ton pont. Un par un, les gens que tu sers vont être abattus.

Elle le percevait elle-même, le voyait dans le navire. On était en train de les exécuter. Non loin d’elle, l’une des flammes de bougie flottantes s’évanouit. Trois des huits prisonniers étaient morts, bien qu’elle ignore lesquels.

— Il n’existe qu’une seule chance de les sauver, déclara Shallan. Et ça consiste à te transformer.

— Transformer, murmura Motif pour le navire.

— Si tu te transformes, ils pourront peut-être échapper aux hommes mauvais qui les tuent, chuchota Shallan. Rien n’est certain, mais ils auront une chance de nager. De faire quelque chose. Tu peux leur rendre un dernier service, Plaisir du vent. Transforme-toi pour eux.

Silence.

— Je…

Une autre lumière disparut.

— Je vais me transformer.

Ça se produisit en une seconde de panique ; la Fulgiflamme fut arrachée à Shallan. Elle entendit des craquements lointains provenant du monde physique tandis qu’elle puisait dans les gemmes proches une telle quantité de Flamme qu’elles se brisèrent.

Shadesmar disparut.

Elle se retrouva de nouveau dans la cabine de Jasnah.

Le sol, les murs et le plafond se transformèrent en eau.

Shallan se retrouva plongée dans les profondeurs noires et glaciales. Elle se débattit dans l’eau, ses gestes entravés par sa robe. Tout autour d’elle, des objets sombraient, artefacts ordinaires de la vie humaine.

Affolée, elle chercha la surface. Elle avait eu au départ la vague idée de nager pour aller aider les marins à se libérer, s’ils étaient ligotés. Mais elle découvrit qu’elle avait le plus grand mal à trouver dans quel sens était le haut.

Comme si les ténèbres elles-mêmes étaient devenues vivantes, quelque chose l’enveloppa.

Puis l’attira vers les profondeurs.

« Je ne cherche pas à utiliser mon chagrin comme une excuse, mais c’est une explication possible. Les gens agissent étrangement juste après avoir subi un deuil imprévisible. Bien que Jasnah ait alors été absente depuis quelque temps, sa mort était inattendue. Comme beaucoup, je la croyais immortelle. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jesesach 1174.

Le raclement familier du bois tandis qu’un pont glissait à sa place. Les bruits de pas à l’unisson, d’abord un bruit creux sur la pierre, puis le choc sourd et sonore de bottes sur le bois. Les appels lointains d’éclaireurs annonçant qu’il n’y avait rien à signaler.

Les bruits d’une course au pont étaient familiers aux oreilles de Dalinar. Autrefois, il avait adoré ces bruits. Il s’impatientait alors entre les courses, brûlant de pouvoir à nouveau terrasser les Parshendis à l’aide de sa Lame afin de gagner fortune et reconnaissance.

Ce Dalinar-là cherchait alors à étouffer sa honte – celle d’avoir été abruti par l’ivresse pendant que son frère combattait un assassin.

Le décor des courses au pont était toujours le même : des pierres nues et déchiquetées, presque toutes de la même couleur terne que la surface sur laquelle ils étaient assis, seulement perturbée par quelques amas de boutons-de-roche clos. Même ceux-là, comme l’indiquait leur nom, pouvaient passer pour d’autres pierres. Il n’y avait rien d’autre à perte de vue depuis l’endroit où vous vous teniez jusqu’à l’horizon au loin ; et tout ce que vous apportiez avec vous, tout ce qui était humain semblait minuscule à côté de l’immensité de ces plaines infinies et brisées, de ces gouffres mortels.

Au fil des ans, cette activité était devenue routinière. Marcher sous ce soleil blanc pareil à l’acier fondu. Traverser un gouffre après l’autre. Les courses au pont avaient fini par devenir moins quelque chose qu’il attendait impatiemment qu’une obligation tenace. Pour Gavilar et pour la gloire, oui, mais surtout parce qu’ils étaient là, ainsi que l’ennemi. C’était ce qu’on faisait, tout simplement.

Les odeurs d’une attaque de plateau étaient celles d’une grande immobilité : pierre chauffée au soleil, crémon séché, vents qui venaient de loin.

Plus récemment, Dalinar s’était mis à détester ces attaques. Elles étaient une frivolité, un gaspillage de vies. Elles n’étaient pas motivées par le désir d’accomplir le Pacte de Vengeance, mais par la cupidité. De nombreux cœurs-de-gemme apparaissaient sur les plateaux voisins, faciles à atteindre. Ceux-là ne suffisaient jamais à contenter les Aléthis. Il fallait qu’ils visent plus loin, à travers des assauts au coût extrêmement lourd.

Plus loin, les hommes du haut-prince Aladar se battaient sur un plateau. Ils étaient arrivés avant l’armée de Dalinar, et ce conflit racontait une histoire familière. Des hommes contre des Parshendis, qui se battaient selon une ligne sinueuse, chaque armée cherchant à repousser l’autre. Les humains étaient capables de mettre en place beaucoup plus d’hommes que les Parshendis, mais ces derniers pouvaient atteindre les plateaux plus vite et se les approprier rapidement.

Les corps éparpillés des hommes de pont sur le plateau de rassemblement, qui menaient jusqu’au gouffre, témoignaient du danger d’attaquer un ennemi protégé par des tranchées. Dalinar remarqua les mines sombres de ses gardes du corps tandis qu’ils observaient les morts. Aladar, comme la plupart des hauts-princes, se conformait à la philosophie de Sadeas lors des courses au pont : des attaques rapides et brutales qui traitaient les effectifs comme des ressources sacrifiables. Il n’en avait pas toujours été ainsi. Par le passé, les ponts étaient portés par des hommes en armure, mais le succès créait un effet d’émulation.

Les camps de guerre avaient besoin d’un afflux constant d’esclaves bon marché pour nourrir le monstre. Ce qui impliquait l’intrusion croissante de marchands d’esclaves et de bandits rôdant dans les collines Inconquises pour y faire commerce de chair. Voilà encore quelque chose qu’il faudra que je change, songea Dalinar.

Aladar lui-même ne se battait pas, mais avait établi un centre de commandement sur un plateau adjacent. Dalinar désigna la bannière qui claquait au vent, et l’un de ses grands ponts mécaniques roula jusqu’à son emplacement. Tirés par des chulls, ces ponts remplis de mécanismes, de leviers et de cames protégeaient les hommes qui les manœuvraient. Ils étaient également très lents. Dalinar attendait avec patience et maîtrise tandis que les ouvriers faisaient descendre le pont de sorte qu’il enjambe le gouffre entre ce plateau et le voisin où flottait la bannière d’Aladar.

Une fois le pont fixé en place, ses gardes du corps – menés par l’un des officiers sombres-iris de Kaladin – s’y avancèrent d’un pas rapide, lance sur l’épaule. Dalinar avait promis à Kaladin que ses hommes n’auraient pas à se battre, sauf pour le défendre. Lorsqu’ils eurent traversé, Dalinar fit traverser Vaillant pour rejoindre le plateau de commandement d’Aladar. Dalinar se sentait trop léger sur le dos de l’étalon – l’absence de Cuirasse d’Éclat. Au cours des nombreuses années écoulées depuis qu’il avait obtenu son armure, il ne s’était jamais rendu sur un champ de bataille sans elle.

Aujourd’hui, cependant, il ne partait pas au combat – pas réellement. Derrière lui flottait la propre bannière personnelle d’Adolin, et il emmenait le gros des armées de Dalinar attaquer le plateau où les hommes d’Aladar se battaient déjà. Dalinar n’envoya pas d’ordres concernant le déroulement de l’attaque. Son fils avait été bien formé, et il était prêt à prendre le commandement du champ de bataille – avec, bien sûr, le général Khal à ses côtés pour le conseiller.

Oui, à compter de ce jour, Adolin allait diriger les combats.

Dalinar allait changer le monde.

Il chevaucha en direction de la tente de commandement d’Aladar. C’était la première course au pont depuis sa proclamation demandant aux armées de collaborer entre elles. Le fait qu’Aladar soit venu en obéissant aux ordres, et pas Roion (bien que le plateau ciblé soit le plus proche du camp de guerre de ce dernier) était une victoire en soi. Un petit encouragement, mais Dalinar prenait ce qu’il pouvait.

Il trouva le haut-prince Aladar en train d’observer depuis un petit pavillon établi sur une partie surélevée et sécurisée de ce plateau qui donnait sur le champ de bataille. Un emplacement parfait pour un poste de commandement. Aladar était un Porte-Éclat, bien qu’il prête fréquemment sa Lame et sa Cuirasse à l’un de ses officiers lors des combats, car il préférait prendre des décisions tactiques derrière les lignes. Un Porte-Éclat bien entraîné pouvait commander mentalement à une Lame de ne pas disparaître quand il la lâchait mais, en cas d’urgence, Aladar était capable de la rappeler à lui, la faisant disparaître en un clin d’œil des mains de l’officier puis apparaître dans ses propres mains dix battements de cœur plus tard. Le prêt d’une Lame exigeait une grande confiance réciproque.

Dalinar mit pied à terre. Son cheval, Vaillant, jeta un regard noir au palefrenier qui voulut le prendre, et Dalinar lui tapota l’encolure.

— Il s’en sortira tout seul, jeune homme, dit-il au palefrenier.

La plupart des palefreniers ordinaires ignoraient comment se comporter avec les Ryshadium.

Suivi par ses gardes hommes de pont, Dalinar rejoignit Aladar qui se tenait au bord du plateau, surveillant le champ de bataille devant lui et juste en dessous. Svelte et totalement chauve, il avait la peau plus basanée que la plupart des Aléthis. Il joignait les mains derrière le dos et portait un uniforme traditionnel impeccable avec un takama pareil à une jupe, bien qu’il ait revêtu une veste moderne par-dessus, taillée de manière à être assortie au takama.

C’était là un style que Dalinar n’avait jamais vu. Aladar portait également une fine moustache et une touffe de poils sous la lèvre, choix peu conventionnel là encore. Aladar était assez puissant, et assez renommé, pour créer son propre style – et le faisait souvent, lançant ainsi des modes.

— Dalinar, déclara Aladar en le saluant d’un signe de tête. Je croyais que vous ne comptiez plus vous battre lors des attaques de plateaux ?

— En effet, répondit Dalinar en désignant la bannière d’Adolin.

Là, des soldats traversaient en masse les ponts de Dalinar pour rejoindre la bataille. Le plateau était assez petit pour qu’une grande partie des hommes d’Aladar soient obligés de se retirer afin de céder le passage, ce qu’ils faisaient manifestement avec beaucoup trop d’empressement.

— Vous avez connu une quasi-défaite aujourd’hui, commenta Dalinar. C’est une bonne chose que vous ayez bénéficié de renforts.

En bas, les hommes de Dalinar restauraient l’ordre sur le champ de bataille et résistaient contre les Parshendis.

— Peut-être, répliqua Aladar. Cependant, par le passé, je remportais une attaque sur trois. Si je dispose de renforts, ça signifie certainement que j’en remporte quelques-uns de plus, mais ça me coûte aussi la moitié de mes gains – à supposer même que le roi m’en attribue. Je ne suis pas persuadé d’y gagner sur le long terme.

— Mais vous perdez moins d’hommes ainsi, observa Dalinar. Et les gains totaux de l’armée entière vont augmenter. L’honneur du…

— Ne me parlez pas d’honneur, Dalinar. Je ne peux pas payer mes soldats avec de l’honneur, ni m’en servir pour empêcher les autres hauts-princes de me poignarder dans le dos. Votre plan favorise les plus faibles d’entre nous et affaiblit ceux qui réussissent.

— D’accord, aboya Dalinar, l’honneur n’a aucune valeur à vos yeux. Mais vous allez tout de même obéir, Aladar, car votre roi vous l’ordonne. C’est la seule raison dont vous ayez besoin. Vous ferez ce qu’on vous dit.

— Sinon ? lança Aladar.

— Demandez à Yenev.

Aladar sursauta comme s’il avait reçu une gifle. Dix ans plus tôt, le haut-prince Yenev avait refusé d’accepter l’unification d’Alethkar. Sur les ordres de Gavilar, Sadeas l’avait défié en duel. Et tué.

— Des menaces ? demanda Aladar.

— Oui. (Dalinar se tourna vers l’homme qu’il dominait de toute sa taille pour le regarder droit dans les yeux.) J’en ai terminé de supplier, Aladar. Terminé de demander. Quand vous désobéissez à Elhokar, vous vous moquez de mon frère et de ce pour quoi il se battait. Je veux voir un royaume unifié.

— Amusant, commenta Aladar. C’est une bonne chose que vous mentionniez Gavilar, car il n’a pas réuni ce royaume par l’honneur. Il l’a fait avec des coups de poignard dans le dos et des soldats sur le champ de bataille qui tranchaient la tête de tous ceux qui résistaient. Nous en revenons donc là ? Ces choses-là ne ressemblent guère aux belles paroles de votre précieux livre.

Dalinar serra les dents et se détourna pour regarder le champ de bataille. Son premier réflexe consistait à rappeler à Aladar qu’il était un officier sous ses ordres et à le réprimander pour le ton qu’il employait. Le traiter comme une recrue qui avait besoin qu’on la corrige.

Mais si Aladar se contentait de l’ignorer ? Allait-il l’obliger à obéir ? Dalinar n’avait pas les effectifs nécessaires pour ce faire.

Il se surprit à éprouver de la contrariété – davantage contre lui-même que contre Aladar. Il était venu à cette course au pont non pas pour se battre, mais pour parler. Pour convaincre. Navani avait raison ; il fallait bien plus à Dalinar pour sauver ce royaume que des paroles brusques et des ordres militaires. Il avait besoin de loyauté, pas de peur.

Mais, les bourrasques l’emportent, comment ? Les rares fois où il avait su se montrer persuasif au cours de sa vie, c’était avec l’épée en main et un poing contre un visage. Gavilar avait toujours été celui qui trouvait les bonnes paroles, celui qui savait faire écouter les gens.

Ce n’était pas à lui de jouer les hommes politiques.

La moitié des jeunes gens qui se trouvent sur ce champ de bataille devaient sans doute penser que ce n’était pas à eux d’être des soldats, chuchota quelque chose en lui. Tu ne peux pas te permettre d’être mauvais dans ce domaine. Ne te plains pas ; change.

— Les Parshendis exercent une pression trop forte, dit Aladar à ses généraux. Ils veulent nous repousser de ce plateau. Dites aux hommes de reculer un peu et laissez les Parshendis perdre leur avantage ; ça nous permettra de les cerner.

Les généraux hochèrent la tête et l’un d’entre eux donna des ordres.

Dalinar regarda le champ de bataille en étrécissant les yeux pour le déchiffrer.

— Non, dit-il doucement.

Le général cessa de donner des ordres. Aladar se tourna vers Dalinar.

— Les Parshendis se préparent à se retirer, déclara Dalinar.

— Ils n’en ont pas l’air.

— Ils veulent de l’espace pour respirer, répondit Dalinar en interprétant le tourbillon des combats en contrebas. Ils ont pratiquement recueilli le cœur-de-gemme. Ils vont continuer à faire pression, mais se retirer rapidement autour de la chrysalide afin de gagner du temps pour la collecte finale. C’est ce que vous devez empêcher.

Les Parshendis s’élancèrent vers l’avant.

— C’est moi qui ai joué les éclaireurs sur cette course, déclara Aladar. D’après vos propres règles, j’aurai le dernier mot quant à notre tactique.

— Je ne fais qu’observer, répliqua Dalinar. Aujourd’hui, je ne commande même pas à ma propre armée. Vous pouvez choisir votre tactique, je ne m’en mêlerai pas.

Aladar réfléchit un instant, puis jura tout bas.

— Partez du principe que Dalinar a raison. Préparez les hommes à une retraite des Parshendis. Envoyez une force d’assaut sécuriser la chrysalide, qui devrait s’être pratiquement ouverte.

Les généraux établirent une nouvelle tactique, et des messagers se précipitèrent pour transmettre leurs ordres. Aladar et Dalinar regardèrent, côte à côte, les Parshendis avancer. Leur chant s’élevait au-dessus du champ de bataille.

Puis ils se retirèrent en prenant soin, comme toujours, d’enjamber respectueusement les cadavres. Les troupes humaines, qui s’y étaient préparées, se précipitèrent à leur suite. Menée par Adolin en Cuirasse luisante, une force d’assaut de nouveaux soldats perça la ligne parshendie et atteignit la chrysalide. D’autres soldats humains s’engouffrèrent par la brèche qu’ils venaient d’ouvrir, repoussant les Parshendis vers les flancs, transformant leur retraite en véritable catastrophe sur un plan tactique.

En l’espace de quelques minutes, les Parshendis abandonnèrent le plateau et s’enfuirent en sautant par-dessus les gouffres.

— Damnation, commenta tout bas Aladar. Je déteste que vous soyez si doué.

Dalinar plissa les yeux et remarqua que quelques-uns des Parshendis en fuite s’arrêtaient sur un plateau proche du champ de bataille. Ils s’y attardèrent, bien qu’une grande partie de leurs effectifs poursuivent leur retraite.

Dalinar fit signe à l’un des serviteurs d’Aladar de lui tendre une lunette, puis il l’éleva et se concentra sur ce groupe. Une silhouette se dressait au bord du plateau, vêtue d’une armure scintillante.

Le Porte-Éclat parshendi, songea-t-il. Celui de la bataille de la Tour. Il a failli me tuer.

Dalinar ne se rappelait pas grand-chose de cet affrontement. Il était pratiquement inconscient vers la fin. Ce Porte-Éclat n’avait pas participé à la bataille aujourd’hui. Pourquoi donc ? Avec un Porte-Éclat, ils auraient certainement pu ouvrir la chrysalide plus tôt.

Dalinar sentit s’ouvrir un gouffre dérangeant à l’intérieur de lui. Ce simple détail, le Porte-Éclat en train d’observer le combat, modifiait totalement sa compréhension de la bataille. Il croyait avoir déchiffré ce qui se passait, mais il comprenait à présent que les tactiques de l’ennemi étaient plus obscures qu’il ne l’avait cru.

— Certains d’entre eux sont-ils toujours là-dehors ? demanda Aladar. En train de nous observer ?

Dalinar hocha la tête et baissa sa lunette.

— Ont-ils déjà fait ça lors d’autres batailles que vous avez livrées ?

Dalinar fit signe que non.

Aladar réfléchit un moment, puis ordonna à ses hommes présents sur le plateau de demeurer sur le qui-vive, avec des éclaireurs postés de manière à guetter un retour surprise des Parshendis.

— Merci, ajouta Aladar à contrecœur en se tournant vers Dalinar. Vos conseils se sont révélés judicieux.

— Vous m’avez fait confiance en matière de tactique, lui dit Dalinar en se tournant vers lui. Pourquoi ne pas essayer de vous fier à mon jugement de ce qui vaut le mieux pour ce royaume ?

Aladar l’étudia. Derrière, des soldats poussaient des cris victorieux et Adolin dégageait le cœur-de-gemme de la chrysalide. D’autres se déployaient pour guetter une riposte, mais aucune ne survint.

— J’aimerais pouvoir, Dalinar, déclara enfin Aladar. Mais ce n’est pas vous qui posez problème ; ce sont les autres hauts-princes. Je pourrais vous faire confiance, mais à eux, jamais. Vous me demandez de me mettre beaucoup trop en danger. Les autres me feraient ce que Sadeas vous a fait sur la Tour.

— Et si je parvenais à les faire changer d’avis ? Si j’arrivais à vous prouver qu’ils méritent votre confiance ? Si je réussissais à changer la direction de ce royaume, et de cette guerre ? Me suivrez-vous alors ?

— Non, répondit Aladar. Je suis désolé.

Il se détourna et demanda qu’on lui amène son cheval.

Le trajet du retour fut sinistre. Ils avaient remporté le combat du jour, mais Aladar gardait ses distances. Comment Dalinar pouvait-il être doué pour accomplir tant de choses, et demeurer cependant incapable de convaincre des hommes comme Aladar ? Et que fallait-il déduire du fait que les Parshendis changent de tactique sur le champ de bataille et décident de ne pas engager leur Porte-Éclat ? Avaient-ils trop peur de perdre leur Lame et leur Cuirasse ?

Lorsque Dalinar rejoignit enfin son abri fortifié dans le camp de guerre (après s’être occupé de ses hommes et avoir envoyé un rapport au roi), il trouva une lettre qu’il n’attendait pas.

Il envoya chercher Navani afin qu’elle la lui lise. Dalinar patienta dans son bureau privé, regardant fixement le mur où avaient été inscrits ces glyphes étranges. On les avait poncés pour masquer les éraflures, mais la zone plus pâle de la pierre en disait long.

Soixante-deux jours.

Soixante-deux jours pour trouver une réponse. Enfin, soixante à présent. C’était peu pour sauver un royaume, pour se préparer au pire. Les ardents qualifieraient la prophétie de farce dans le meilleur des cas, de blasphème dans le pire. Il était interdit de prédire l’avenir ; ces choses-là appartenaient aux Néantifères. Même les jeux de hasard étaient suspects, car ils incitaient les hommes à tenter de deviner ce qui allait advenir.

Il y croyait, malgré tout. Car il soupçonnait sa propre main d’avoir écrit ces mots.

Navani arriva et parcourut la lettre, puis se mit à la lire tout haut. Elle s’avéra provenir d’un vieil ami qui arriverait bientôt dans les Plaines Brisées – et qui apporterait peut-être une solution à ses problèmes.

« Je préfère croire que, si je n’avais été sous l’influence du chagrin, j’aurais compris plus tôt l’imminence du danger. Mais, en toute franchise, je ne suis pas sûre que nous aurions pu faire quoi que ce soit. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jesesach 1174.

Kaladin fut le premier à descendre au fond des gouffres, comme il en avait le droit.

Ils se servaient d’une échelle, comme ils l’avaient fait dans l’armée de Sadeas. Ces engins-là étaient traîtres avec leurs cordes effilochées et tachées de mousse, leurs planches abîmées par de trop nombreuses tempêtes. Kaladin n’avait jamais perdu un seul homme à cause de ces bourrasques d’échelles, mais il l’avait toujours redouté.

Celle-ci était flambant neuve. Il le savait avec certitude car Rind, l’intendant, s’était gratté la tête lorsqu’il avait formulé cette requête, puis l’avait fait construire selon les spécifications de Kaladin. Elle était robuste et bien conçue, comme l’armée de Dalinar elle-même.

Kaladin sauta pour atteindre le fond. Syl descendit en voltigeant et atterrit sur son épaule tandis qu’il étudiait le fond du gouffre à la lueur d’une sphère. À lui seul, ce brôme de saphir valait davantage que la totalité de son salaire d’homme de pont.

Dans l’armée de Sadeas, les gouffres avaient été une destination fréquente pour les hommes de pont. Kaladin ignorait toujours s’il s’était agi de récupérer toutes les ressources possibles des Plaines Brisées, ou plutôt de confier une tâche abrutissante aux hommes de pont pour les occuper entre deux courses, contribuant ainsi à briser leur volonté.

Ici, cependant, le fond du gouffre était intact. Il n’y avait pas de chemins taillés à travers l’enchevêtrement de résidus des tempêtes sur le sol, et il n’y avait ni messages ni instructions gravés dans les murs couverts de lichen. Comme les autres gouffres, celui-ci s’ouvrait tel un vase, plus large à sa base qu’en son sommet craquelé – conséquence de l’afflux des eaux lors des tempêtes majeures. Le sol était relativement plat, lissé par les dépôts de crémon durci.

Tandis qu’il avançait, Kaladin dut se frayer un chemin parmi toutes sortes de débris. Des branches cassées et des bûches provenant d’arbres que le vent avait apportés de partout dans les Plaines. Des coquilles de boutons-de-roche fendues. D’innombrables enchevêtrements de lianes séchées, enroulées les unes autour des autres comme de la ficelle abandonnée.

Et des cadavres, bien entendu.

Un grand nombre de corps atterrissaient dans les gouffres. Chaque fois que des hommes perdaient leur combat visant à s’emparer d’un plateau, ils devaient se retirer en laissant leurs cadavres derrière eux. Nom des bourrasques ! Sadeas en laissait souvent derrière lui lorsqu’il gagnait – sans parler des hommes de pont blessés qu’il abandonnait même lorsqu’on aurait pu les sauver.

Après une tempête majeure, les morts atterrissaient ici, dans les gouffres. Et puisque les tempêtes soufflaient vers l’ouest, vers les camps de guerre, les corps se retrouvaient charriés par ici. Kaladin avait du mal à avancer sans marcher sur des os pris dans le feuillage accumulé sur le sol du gouffre.

Il progressa aussi respectueusement qu’il le put tandis que Roc atteignait le fond derrière lui et prononçait tout bas une phrase dans sa langue natale. Kaladin ignorait s’il s’agissait d’un juron ou d’une prière. Syl quitta son épaule pour voleter dans les airs, puis décrivit un arc de cercle jusqu’au sol. Là, elle adopta ce qu’il considérait comme sa forme véritable, celle d’une jeune femme vêtue d’une robe simple qui se transformait en brume juste en dessous des genoux. Elle se percha sur une branche et regarda fixement un fémur qui saillait de la mousse.

Elle n’aimait pas la violence. Il ne savait pas trop, encore maintenant, si elle comprenait la mort. Elle en parlait comme un enfant cherchant à saisir quelque chose qui le dépassait.

— Quelle pagaille, commenta Teft tandis qu’ils atteignaient le fond. Bah ! Cet endroit n’a jamais été entretenu de quelque manière que ce soit.

— C’est un tombeau, répliqua Roc. Nous marchons dans un tombeau.

— Tous les gouffres sont des tombeaux, observa Teft dont la voix résonna dans cet espace humide et froid. Celui-ci n’est qu’une tombe en désordre.

— Difficile de trouver quoi que ce soit d’ordonné dans la mort, Teft, répondit Kaladin.

Teft grommela puis s’en alla saluer les nouvelles recrues tandis qu’elles atteignaient le fond. Moash et Skar surveillaient Dalinar et ses fils qui assistaient à un festin de pâles-iris – que Kaladin était ravi d’éviter. À la place, il avait accompagné Teft ici.

Ils furent rejoints par les quarante hommes de pont (deux provenant de chaque équipe réorganisée) que Teft formait dans l’espoir qu’ils deviennent de bons sergents pour leurs propres équipes.

— Regardez bien, jeunes gens, leur dit Teft. Voilà d’où nous venons. C’est pour cette raison que certains nous appellent « l’ordre des os ». Nous n’allons pas vous faire subir tout ce que nous avons subi nous-mêmes, et vous devriez vous en réjouir ! Nous aurions pu être emportés par une tempête majeure à tout moment. Maintenant que nous avons les fulgiciens de Kholin pour nous guider, nous allons courir un risque bien moins grand – et nous allons rester près de la sortie, au cas où…

Kaladin croisa les bras et regarda Teft donner des instructions tandis que Roc tendait aux hommes des lances d’entraînement. Teft lui-même ne portait pas de lance et, bien qu’il soit plus petit que les hommes de pont qui s’étaient rassemblés autour de lui, vêtus d’uniformes de soldats très simples, ils semblaient sincèrement intimidés.

Tu t’attendais à quoi d’autre ? songea Kaladin. Ce sont des hommes de pont. Il suffirait d’un vent un peu violent pour les faire rentrer sous terre.

Malgré tout, Teft semblait totalement maître de la situation, et parfaitement à son aise. Tout était à sa place. Quelque chose dans tout ça était… à sa place.

Une nuée de petits orbes luisants se matérialisa autour de la tête de Kaladin, des sprènes en forme de sphères dorées qui filaient de droite à gauche. Il sursauta et les étudia. Des sprènes de gloire. Saintes bourrasques, il lui semblait n’avoir rien vu de tel depuis des années.

Syl s’éleva dans les airs et les rejoignit, ricanant et tournoyant autour de la tête de Kaladin.

— Tu te sens fier de toi-même ?

— Teft, répondit Kaladin. C’est un vrai chef.

— Évidemment. Tu lui as donné ce titre, n’est-ce pas ?

— Non, répondit Kaladin. Je ne le lui ai pas donné ; il se l’est lui-même attribué. Viens, marchons un peu.

Elle hocha la tête, atterrit dans les airs et se posa, les jambes croisées au niveau des genoux comme si elle s’asseyait bien sagement dans un fauteuil invisible. Elle resta suspendue là, avançant exactement au même rythme que lui.

— Tu renonces encore à faire semblant d’obéir aux lois naturelles, je vois, commenta-t-il.

— Les lois naturelles ? répéta Syl, qui sembla trouver ce concept amusant. Les lois sont faites par les hommes, Kaladin. La nature n’en possède pas !

— Si je lance quelque chose vers le haut, il retombe.

— Sauf quand il ne le fait pas.

— C’est une loi.

— Non, s’entêta Syl, regardant vers le haut. C’est plutôt comme… un accord entre amis.

Il se tourna vers elle, haussant un sourcil.

— Nous devons nous montrer cohérents, dit-elle en se penchant vers lui d’un air conspirateur. Autrement, nous allons vous faire éclater la cervelle.

Il ricana et contourna un tas d’os et de branches transpercé d’une lance rongée par la rouille. L’ensemble ressemblait à un monument.

— Oh, allez, déclara Syl en rejetant ses cheveux en arrière. Ça méritait au moins un gloussement de rire.

Kaladin continua à marcher.

— Un ricanement n’est pas un gloussement de rire, poursuivit Syl. Je le sais parce que je suis intelligente et que je m’exprime bien. Tu devrais me complimenter sur-le-champ.

— Dalinar Kholin veut reformer les Chevaliers Radieux.

— Oui, répondit-elle d’un air hautain, suspendue au coin de son champ de vision. Quelle idée brillante. Je regrette de ne pas y avoir pensé.

Elle afficha un rictus triomphant, puis se renfrogna.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il en se retournant vers elle.

— Tu n’as jamais trouvé ça injuste, riposta-t-elle, que les sprènes ne soient pas capables d’attirer les sprènes ? Je devrais vraiment avoir mes propres sprènes de gloire.

— Je dois protéger Dalinar, répliqua Kaladin, ignorant ses doléances. Et non seulement lui, mais aussi sa famille, peut-être le roi lui-même. Bien que je n’aie pas réussi à empêcher que quelqu’un s’infiltre dans les appartements de Dalinar. (Il ne comprenait toujours pas comment quelqu’un y était parvenu. À moins qu’il ne se soit pas agi d’une personne.) Est-il possible qu’un sprène ait tracé ces glyphes sur le mur ?

Syl avait déjà transporté une feuille. Elle possédait une sorte de forme physique, simplement très vague.

— Je ne sais pas, dit-elle en jetant un coup d’œil sur le côté. J’ai vu…

— Quoi donc ?

— Des sprènes pareils à des éclairs rouges, répondit-elle tout bas. Des sprènes dangereux, que je n’avais encore jamais vus. Je les entrevois au loin, de temps à autre. Des sprènes de tempête ? Quelque chose de dangereux approche effectivement. Les glyphes ont raison sur ce point.

Il médita cette réponse un moment, puis s’arrêta enfin pour la regarder.

— Syl, est-ce qu’il y en a d’autres comme moi ?

Le visage de Syl devint grave.

— Ah.

— Comment ça, « ah » ?

— Ah, cette question-.

— Alors tu t’y attendais ?

— Oui. Plus ou moins.

— Donc, tu as eu largement le temps de réfléchir à une réponse appropriée, reprit Kaladin, qui croisa les bras et se laissa aller en arrière contre une portion à peu près sèche de la paroi. Ça me pousse à me demander si tu as trouvé une explication sérieuse ou un mensonge sérieux.

— Un mensonge ? répéta Syl, atterrée. Kaladin ! Pour quoi est-ce que tu me prends ? Une Cryptique ?

— Qu’est-ce que c’est qu’un Cryptique ?

Syl, toujours perchée comme sur un fauteuil, se redressa bien droit et inclina la tête.

— En réalité… je n’en sais rien. Tiens.

— Syl…

— Je suis sérieuse, Kaladin ! Je n’en sais rien. Je ne m’en souviens pas.

Elle agrippa ses propres cheveux, une touffe de blancheur translucide dans chaque main, et tira sur les côtés.

Il fronça les sourcils, puis tendit le doigt.

— Ce…

— J’ai vu une femme faire ça au marché, répondit Syl, tirant de nouveau ses cheveux vers les côtés. Ça veut dire que je suis frustrée. Je crois que c’est censé faire mal. Donc… ouille ? Enfin bref, ce n’est pas que je n’aie pas envie de te révéler ce que je sais. Si, j’en ai envie ! Simplement… je ne sais pas ce que je sais.

— Ça n’a aucun sens.

— Alors imagine à quel point c’est frustrant !

Kaladin soupira, puis se remit en marche le long du gouffre, dépassant des flaques d’eau stagnante encombrées de débris. Quelques boutons-de-roche hardis et rachitiques, dispersés ici et là, poussaient le long d’un des murs du gouffre. Ils ne devaient pas disposer de beaucoup de lumière ici.

Il inspira profondément ces parfums de vie féconde, mousse et moisissure. Ici, la plupart des cadavres n’étaient guère plus que des ossements, même s’il contourna une zone grouillant de sprènes de pourriture en forme de points rouges. Juste à côté, un groupe de freluches agitaient dans l’air leurs délicates frondes en éventail où dansaient des sprènes de vie à l’apparence de petits grains verts. Dans les gouffres, vie et mort se serraient la main.

Il explora plusieurs embranchements. Il trouvait très curieux de ne pas connaître cette zone ; il avait appris à connaître les gouffres les plus proches du camp de Sadeas mieux que le camp lui-même. Tandis qu’il marchait, le gouffre s’approfondit et la zone s’élargit. Il traça quelques marques sur le mur.

Le long d’un embranchement, il trouva une zone circulaire dégagée qui comportait très peu de débris. Il en prit note puis revint sur ses pas et marqua de nouveau le mur avant d’emprunter un autre croisement. Enfin, ils pénétrèrent dans un autre endroit où le gouffre s’élargissait pour former un espace plus vaste.

— C’était dangereux de venir ici, déclara Syl.

— Dans les gouffres ? demanda Kaladin. Il ne peut pas y avoir de démons des gouffres si près des camps.

— Non, je voulais dire pour moi, de venir dans ce royaume avant de te trouver. C’était dangereux.

— Où étais-tu, avant ça ?

— Dans un autre endroit. Avec beaucoup de sprènes. Je ne m’en souviens pas très bien… il y avait des lumières dans les airs. Des lumières vivantes.

— Comme des sprènes de vie.

— Oui. Et non. Venir ici, c’était risquer la mort. Sans toi, sans un esprit né de ce royaume-ci, je n’étais pas capable de pensée. Seule, je n’étais qu’un sprène du vent comme tant d’autres.

— Mais tu n’es pas un sprène du vent, observa Kaladin en s’agenouillant près d’une grande flaque d’eau. Tu es un sprène d’honneur.

— Oui, répondit Syl.

Kaladin referma la main sur sa sphère, plongeant cet espace immense dans une quasi-obscurité. Il faisait jour à la surface, mais cette bande de ciel lointaine, inaccessible…

Les monticules de déchets charriés par les crues furent engloutis par les ombres qui semblèrent quasiment leur donner de nouveau chair. Des tas d’os prirent l’apparence de bras flasques, de corps empilés très haut. L’espace d’un instant, Kaladin se rappela. Il se revit charger en criant vers des rangs d’archers parshendis. Il revit ses amis mourir sur des plateaux stériles et se débattre dans leur propre sang.

Le fracas des sabots sur la pierre. Les psalmodies incongrues dans une langue étrangère. Les cris des hommes, pâles-iris comme sombres-iris. Un monde qui ne se souciait guère des hommes de pont. Ils étaient des déchets. Des offrandes à jeter dans les gouffres pour que les crues purificatrices les emportent.

C’était ici leur véritable foyer, ces fissures dans la terre, ces endroits plus bas que tous les autres. Tandis que ses yeux s’habituaient à la pénombre, ces souvenirs de mort s’évanouirent, même s’il n’en serait jamais libéré. Il porterait à jamais ces cicatrices dans sa mémoire comme celles, nombreuses, qui marquaient sa chair. Comme celles qu’il portait sur le front.

La flaque située devant lui brillait d’un éclat violet intense. Il l’avait remarquée un peu plus tôt mais, à la lumière de sa sphère, ç’avait été plus difficile à distinguer. Une fois plongée dans la pénombre, la flaque pouvait révéler son éclat irréel.

Syl atterrit au bord de la flaque sous l’apparence d’une femme qui se tenait sur le rivage d’un océan. Kaladin fronça les sourcils et se pencha pour l’inspecter de plus près. Elle paraissait… différente. Son visage avait-il changé de forme ?

— Oui, chuchota Syl, il en existe d’autres comme toi. Je ne les connais pas mais je sais que d’autres sprènes essaient, à leur propre façon, de retrouver ce qui fut perdu.

Quand elle leva les yeux vers lui, son visage avait repris sa forme familière. Ce changement fugace avait été si subtil que Kaladin crut l’avoir imaginé.

— Je suis le seul sprène d’honneur qui soit venu, poursuivit-elle. Je… (Elle semblait lutter pour se rappeler.) On me l’a interdit. Je suis venue quand même. Pour te trouver.

— Tu me connaissais ?

— Non. Mais je savais que je te trouverais. (Elle sourit.) J’ai passé le temps avec mes cousins, à te chercher.

— Les sprènes du vent.

— Sans le lien, je suis presque exactement comme eux, répondit-elle, même s’ils n’ont pas la capacité de faire ce que nous faisons. Et ce que nous faisons est important. Tellement important que j’ai tout abandonné, en défiant le Père-des-tempêtes, pour venir ici. Tu l’as vu. Dans la tempête.

Les poils se dressèrent sur les bras de Kaladin. Il avait en effet distingué un être dans la tempête. Un visage aussi vaste que le ciel lui-même. Quoi qu’ait pu être cette créature – sprène, Héraut ou dieu –, elle n’avait pas tempéré ses bourrasques pour Kaladin lors de cette journée qu’il avait passée pendu aux tempêtes.

— On a besoin de nous, Kaladin, déclara Syl tout bas.

Elle lui fit signe, et il baissa la main vers le rivage du minuscule océan violet qui luisait doucement dans le gouffre. Elle grimpa sur sa main et il se redressa en la soulevant avec lui.

Elle marcha le long de ses phalanges et il ressentit un léger poids, ce qui était inhabituel. Il retourna la main, où elle s’avança jusqu’à se retrouver perchée sur un de ses doigts, mains jointes derrière le dos, et elle croisa son regard lorsqu’il leva ce doigt devant son visage.

— Toi, reprit Syl, tu vas devoir devenir ce que Dalinar Kholin recherche. Ne le laisse pas chercher en vain.

— Ils me le reprendront, Syl, chuchota Kaladin. Ils trouveront un moyen de te reprendre à moi.

— Ne dis pas ça. Tu sais que ce sont des bêtises.

— Je le sais bien, mais j’ai le sentiment que ce n’en sont pas. Ils m’ont brisé, Syl. Je ne suis pas ce que tu crois. Je ne suis pas un Radieux.

— Ce n’est pas ce que j’ai vu, répondit Syl. Sur le champ de bataille, après la trahison de Sadeas, quand les hommes étaient pris au piège, abandonnés… Ce jour-là, j’ai vu un héros.

Il la fixa droit dans les yeux. Elle possédait des pupilles, bien qu’elles ne soient constituées que de différentes nuances de blanc et de bleu, comme le reste de sa personne. Elle dégageait un éclat plus doux que la plus faible des sphères, mais il suffisait à éclairer la peau de Kaladin. Elle souriait et semblait lui porter une confiance absolue.

Il aurait aimé pouvoir en dire autant.

— Je vais essayer, chuchota Kaladin – une promesse.

— Kaladin ?

La voix était celle de Roc, avec son accent mangecorne caractéristique. Il prononçait son nom en accentuant la dernière syllabe.

Syl s’éloigna de la main de Kaladin en voletant et se transforma en ruban lumineux pour se diriger vers Roc. Ce dernier lui témoigna du respect à la manière des Mangecorne, touchant ses deux épaules d’une main avant de la lever vers son front. Syl gloussa de rire ; en quelques secondes, sa profonde gravité avait cédé la place à une joie de petite fille. Syl n’était peut-être qu’une cousine des sprènes du vent, mais elle partageait visiblement leur nature espiègle.

— Roc, dit Kaladin en le saluant d’un signe de tête, avant de plonger la main dans la flaque. (Il en tira un brôme d’améthyste qu’il éleva dans les airs. Quelque part dans les Plaines, un pâle-iris était mort avec cette sphère dans sa poche.) Ce serait une fortune si nous étions encore des hommes de pont.

— Nous le sommes toujours, répondit Roc en s’approchant, avant de lui prendre la sphère. Et c’est toujours une fortune. Ha ! Les épices qu’ils nous laissent réquisitionner sont tuma’alki ! J’ai promis de ne plus servir de crottin aux hommes, mais c’est dur, alors que les soldats sont habitués à de la nourriture qui ne vaut guère mieux. (Il leva la sphère devant ses yeux.) Je vais l’utiliser pour acheter mieux, hein ?

— Oui, acquiesça Kaladin.

Syl atterrit sur l’épaule de Roc et s’y assit sous la forme d’une jeune femme.

Roc l’étudia et tenta de faire une révérence vers sa propre épaule.

— Syl, lança Kaladin, arrête de le tourmenter.

— Mais c’est tellement marrant !

— Soyez louée pour l’aide que vous nous apportez, mafah’liki, déclara Roc à la sprène. Je tolérerai tout ce que vous souhaitez de moi. Et maintenant que je suis libre, je peux vous créer un autel adéquat.

— Un autel ? demanda Syl, qui ouvrit de grands yeux. Ooooh.

— Syl, arrête ! insista Kaladin. Roc, j’ai vu un bon endroit où entraîner les hommes. Il se trouve quelques embranchements en arrière. J’ai laissé une marque sur les murs.

— Oui, nous avons vu cette chose, répondit Roc. Teft y a conduit les hommes. C’est étrange. Cet endroit est effrayant ; c’est un endroit où personne ne vient, et cependant, les nouvelles recrues…

— Elles commencent à s’ouvrir, devina Kaladin.

— Oui. Comment avez-vous su que cette chose allait se produire ?

— Ils étaient là, affirma Kaladin. Dans le camp de guerre de Sadeas, lorsqu’on nous a affectés exclusivement à la corvée de gouffre. Ils ont vu ce dont nous étions capables, et ont entendu parler de notre entraînement dans ces gouffres. En les amenant ici, nous les invitons à nous rejoindre. C’est une sorte d’initiation.

Teft avait eu du mal à intéresser les anciens hommes de pont à l’entraînement. Le vieux soldat tempêtait constamment contre eux. Puisqu’ils avaient préféré rester avec Kaladin plutôt que d’être libres, pourquoi refusaient-ils d’apprendre ?

Il avait fallu qu’on les y invite. Et pas seulement avec des mots.

— Enfin bref, reprit Roc. C’est Sigzil qui m’envoie. Il souhaite savoir si vous êtes prêt à mettre vos pouvoirs à l’épreuve.

Kaladin prit une profonde inspiration, regarda Syl, puis hocha la tête.

— Oui. Faites-le entrer. Nous pouvons faire ça ici.

— Ha ! Enfin. Je vais le chercher.

SIX

ANS

PLUS

TÔT

Le monde avait pris fin, par la faute de Shallan.

— Fais comme si ça ne s’était jamais produit, chuchota son père. (Il essuya quelque chose sur la joue de sa fille. Son pouce y cueillit une trace rouge.) Je vais te protéger.

La pièce était-elle en train de trembler ? Non, c’était Shallan qui tremblait. Elle se sentait si petite. Elle croyait autrefois qu’on était âgé à onze ans. Mais elle n’était encore qu’une enfant. Si petite.

Elle leva les yeux vers son père et frissonna. Elle ne pouvait pas cligner des yeux ; ses paupières étaient figées en position ouverte.

Papa se mit à murmurer, retenant ses larmes.

— Au cœur des gouffres et de la nuit, dors mon enfant joli…

Une berceuse familière qu’il lui avait souvent chantée. Derrière lui, dans la pièce, des cadavres plongés dans l’obscurité s’étalaient sur le sol. Un tapis rouge qui avait été blanc.

— Dans ton berceau de froide pierre à l’abri des éclairs…

Papa la prit dans ses bras et elle sentit sa peau fourmiller. Non, cette affection-là n’était pas normale. Personne ne devrait aimer un monstre. Un monstre qui tuait, qui massacrait. Non.

Elle ne pouvait pas bouger.

— Voici venir les vents d’orage mais ne crains rien, mon enfant sage…

Papa porta Shallan par-dessus le corps d’une femme en bleu et or. Il n’y avait pas beaucoup de sang sur elle ; c’était l’homme qui saignait. Maman reposait face contre terre, de sorte que Shallan ne puisse voir ses yeux. Ces yeux abominables.

Shallan parvenait presque à se convaincre que cette berceuse mettrait fin au cauchemar. Que c’était la nuit, qu’elle s’était réveillée en hurlant et que son père chantait pour l’endormir…

— Car le vent te bercera, chassant la peur et l’effroi…

Ils passèrent devant le coffre-fort de Papa, intégré au mur. Il brillait d’un éclat vif, car de la lumière s’échappait par les interstices autour de la porte close. Le coffre renfermait un monstre.

— À la lueur bénie des cristaux, tu dormiras bientôt.

Portant Shallan dans ses bras, Papa quitta la pièce et referma la porte sur les cadavres.

« Il est, cependant, tout à fait compréhensible que nous nous soyons concentrés sur Sadeas. Sa trahison était encore récente, et j’en voyais chaque jour la marque en passant devant des baraquements vides et des veuves éplorées. Nous savions que Sadeas, dans son orgueil, ne se contenterait pas de ces massacres. Il tramait autre chose. »

— Extrait du journal intime de Navani Kholin, jesesach 1174.

Shallan se réveilla plus ou moins au sec, étendue sur une pierre irrégulière qui saillait de l’océan. Les vagues lui léchaient les orteils, bien qu’elle les sente à peine dans son engourdissement. Avec un geignement, elle leva la joue du granit humide. Il y avait de la terre non loin de là, et le ressac y déferlait avec un grondement sourd. De l’autre côté, elle ne vit que la mer se déployant à perte de vue.

Elle avait froid et sa tête était parcourue d’élancements comme si elle l’avait cognée plusieurs fois contre un mur, mais elle était en vie, sans bien comprendre comment. Elle leva la main pour frotter le sel séché qui lui démangeait le front et fut prise d’une quinte de toux épuisée. Ses cheveux collaient à sa joue et sa robe était tachée par l’eau et les algues déposées sur les rochers.

Comment… ?

Puis elle vit une grande coquille brune dans l’eau, presque invisible, qui se déplaçait vers l’horizon. Le santhide.

Elle se leva en titubant et s’accrocha à la pointe de son perchoir rocheux. Sonnée, elle regarda la créature jusqu’à ce qu’elle ait disparu.

Quelque chose bourdonnait derrière elle. Motif avait repris sa forme habituelle à la surface de la mer bouillonnante, translucide, comme s’il était lui-même une petite vague.

— Est-ce que… (Elle toussa, s’éclaircit la voix, puis s’assit sur le rocher en geignant.) Est-ce que quelqu’un d’autre s’en est sorti ?

— Sorti ? demanda Motif.

— D’autres gens. Les marins. Est-ce qu’ils se sont échappés ?

— Pas certain, répondit Motif de sa voix bourdonnante. Navire… parti. Éclaboussures. Rien vu.

— Le santhide. Il m’a secourue.

Comment la créature avait-elle su quoi faire ? Étaient-elles intelligentes ? Se pouvait-il qu’elle ait, d’une manière ou d’une autre, communiqué avec elle ? Avait-elle manqué une occasion de…

Elle faillit éclater de rire lorsqu’elle comprit la direction que prenaient ses pensées. Elle avait failli se noyer, Jasnah était morte, l’équipage du Plaisir du vent avait sans doute été massacré ou englouti par la mer ! Et au lieu de pleurer leur perte ou de s’émerveiller d’avoir survécu, Shallan se lançait dans des conjectures d’érudite ?

C’est comme ça que tu fonctionnes, l’accusa une partie d’elle profondément enfouie. Tu cherches à te distraire. Tu refuses de penser à ce qui te dérange.

Mais c’était ainsi qu’elle avait survécu.

Shallan s’entoura de ses deux bras pour se réchauffer sur son perchoir rocheux et contempla l’océan. Il fallait qu’elle regarde la vérité en face. Jasnah était morte.

Jasnah était morte.

Shallan avait envie d’éclater en sanglots. Une femme si brillante, si incroyable, avait simplement… disparu. Jasnah essayait de sauver les autres, de protéger le monde lui-même. Et on l’avait tuée pour cette raison. Hébétée par la soudaineté de ce qui venait de se produire, Shallan resta simplement assise là, frissonnante, à fixer l’océan. Son esprit lui semblait aussi engourdi que ses pieds.

Un abri. Il lui fallait un abri… n’importe lequel. Les marins, les recherches de Jasnah, étaient un sujet d’inquiétude moins immédiat. Shallan était échouée sur un rivage presque entièrement inhabité, dans une région qui gelait la nuit. La marée s’était lentement retirée, et l’interstice séparant Shallan du rivage n’était plus aussi large que précédemment. Une bonne chose, car elle ne savait pas réellement nager.

Elle s’obligea à bouger, bien qu’il lui soit aussi difficile de soulever ses membres que de déplacer des troncs d’arbres tombés à terre. Elle serra les dents et se glissa dans l’eau. Elle sentait son froid mordant. Elle n’était donc pas totalement engourdie.

— Shallan ? demanda Motif.

— On ne peut pas rester assis ici éternellement, répondit-elle en s’accrochant au rocher pour descendre jusque dans l’eau.

Quand ses pieds touchèrent de la pierre en dessous, elle osa lâcher prise et se dirigea vers la terre en nageant à moitié, soulevant des gerbes d’éclaboussures.

Il lui sembla avaler presque toute la baie tandis qu’elle luttait contre les vagues glaciales jusqu’à ce qu’elle parvienne enfin à marcher. Les cheveux et la robe ruisselants, prise d’une quinte de toux, elle s’avança en titubant sur le rivage sablonneux, puis tomba à genoux. Ici, le sol était jonché d’une douzaine de variétés d’algues qui se tortillaient sous ses pieds et se retiraient, glissantes et visqueuses. Des crémillons et des crabes plus grands filaient dans tous les sens et certains, près d’elle, émettaient des claquements dans sa direction comme pour la repousser.

Engourdie, elle mesura l’ampleur de son épuisement en s’apercevant qu’elle n’avait même pas pensé, avant de quitter le rocher, aux prédateurs marins sur lesquels elle avait lu : une dizaine d’espèces différentes de grands crustacés qui ne seraient que trop ravis d’avoir une jambe à arracher et à mâchonner. Des sprènes de peur jaillirent soudain du sable en se tortillant, pareils à des limaces violettes.

Elle se sentit très bête. C’était maintenant qu’elle avait peur ? Après avoir nagé ? Les sprènes s’évanouirent rapidement.

Shallan lança un coup d’œil en arrière à son perchoir rocheux. Le santhide n’était sans doute pas parvenu à la déposer plus près, car l’eau devenait trop peu profonde. Père-des-tempêtes, quelle chance elle avait d’être en vie.

Malgré son anxiété croissante, Shallan s’agenouilla et traça un charme glyphique dans le sable en guise de prière. Elle n’avait pas les moyens de le brûler. Pour l’heure, il lui fallait partir du principe que le Tout-Puissant l’accepterait. Elle baissa la tête et resta assise dans une posture de déférence le temps de dix battements de cœur.

Puis elle se leva et, gardant espoir malgré tout, se mit à chercher d’autres survivants. Cette partie du rivage était ponctuée de criques et de plages en grand nombre. Elle remit à plus tard sa recherche d’un abri et se contenta, pour l’heure, de suivre un long moment le littoral. La plage était composée d’un sable plus grossier qu’elle ne s’y attendait. Il ne correspondait pas du tout aux récits idylliques qu’elle avait lus et crissait de manière désagréable sous ses orteils lorsqu’elle marchait. Il se soulevait à ses côtés en une forme mouvante car Motif lui emboîtait le pas, bourdonnant d’un air inquiet.

Shallan longea des branches et même des fragments de bois qui provenaient peut-être de navires. Elle ne vit personne et ne trouva aucune empreinte de pas. Tandis que le jour s’étirait, elle renonça et s’assit sur une pierre usée par les intempéries. Ses cheveux étaient dans le désordre le plus total. Sa sage-bourse contenait quelques sphères, mais aucune n’était infusée. Elles ne lui serviraient à rien à moins qu’elle ne trouve la civilisation.

Du bois à brûler, songea-t-elle. Elle allait en rassembler et faire un feu. Dans la nuit, d’autres survivants le verraient peut-être.

À moins qu’il n’attire des pirates, des bandits ou même les assassins qui s’étaient trouvés à bord du navire, s’ils avaient survécu.

Shallan grimaça. Qu’allait-elle faire ?

D’abord un petit feu pour te tenir chaud, décida-t-elle. Protège-le, puis guette d’autres feux dans la nuit. Si tu en repères un, essaie de l’inspecter sans trop t’approcher.

Un plan très judicieux, si ce n’est qu’elle avait passé toute sa vie dans un somptueux manoir avec des serviteurs qui allumaient le feu pour elle. Elle n’en avait jamais fait naître un dans une cheminée, encore moins en pleine nature.

Nom des bourrasques… elle aurait de la chance si elle ne mourait pas de froid. Ou de faim. Que ferait-elle quand une tempête majeure éclaterait ? Quand la prochaine devait-elle avoir lieu ? Le lendemain soir ? Ou bien le surlendemain ?

— Venez ! s’exclama Motif.

Il vibrait dans le sable. Des grains se mirent à trembler tandis qu’il parlait, jaillissant dans les airs puis retombant autour de lui. J’ai déjà vu ça…, se dit Shallan, pensive. Du sable sur une plaque. Kabsal

— Venez ! répéta Motif avec plus d’insistance.

— Qu’y a-t-il ? demanda Shallan en se levant. (Nom des foudres, quelle fatigue. Elle avait le plus grand mal à bouger.) Tu as trouvé quelqu’un ?

— Oui !

Voilà qui retint aussitôt son attention. Sans poser davantage de questions, elle suivit Motif qui avançait d’un air surexcité le long de la côte. Comprendrait-il la différence entre quelqu’un de dangereux et quelqu’un d’amical ? Pour l’heure, épuisée et transie, elle s’en moquait presque.

Il s’arrêta près de quelque chose d’à moitié submergé dans l’eau et les algues au bord de l’océan. Shallan l’étudia, songeuse.

Une malle. Non pas une personne, mais une grande malle en bois. Le souffle de Shallan se coinça dans sa gorge et elle se laissa tomber à genoux pour ouvrir les fermoirs et soulever le couvercle.

À l’intérieur, tel un trésor scintillant, se trouvaient les livres et les notes de Jasnah, soigneusement emballés, protégés par leur étui étanche.

Jasnah n’avait peut-être pas survécu, mais l’œuvre de sa vie, si.

Shallan s’agenouilla près de sa fosse improvisée destinée à faire du feu. Un petit tas de pierres, rempli de brindilles ramassées dans ce petit bosquet d’arbres. La nuit était presque tombée.

Un froid intense l’accompagnait, aussi rude que les pires hivers de sa région natale. Ici, dans les Terres Gelées, ça devait être chose commune. Ses vêtements, qui, dans cette humidité, n’avaient pas séché malgré les heures de marche, lui paraissaient changés en glace.

Elle ignorait comment l’on faisait du feu, mais peut-être pouvait-elle s’y prendre autrement. Elle lutta contre sa fatigue (bourrasques, qu’elle était épuisée) et prit une sphère luisante qu’elle avait trouvée, ainsi que beaucoup d’autres, dans la malle de Jasnah.

— Bon, murmura-t-elle. Allons-y.

Shadesmar.

— Mmm…, dit Motif. (Elle apprenait à interpréter ses bourdonnements. Celui-ci semblait inquiet.) Dangereux.

— Pourquoi ?

— Ce qui est la terre ici est la mer là-bas.

Shallan hocha la tête, engourdie. Attends. Réfléchis.

Ça commençait à devenir difficile, mais elle s’obligea à repasser en revue les paroles de Motif. Lorsqu’ils naviguaient sur l’océan et qu’elle avait visité Shadesmar, elle avait découvert un sol d’obsidienne en dessous d’elle. Mais à Karbranth, elle était tombée dans un océan de sphères.

— Dans ce cas, que faisons-nous ? demanda-t-elle.

— Allez lentement.

Shallan prit une inspiration lente et froide puis hocha la tête. Elle s’y prit de la même manière que précédemment. Lentement, prudemment. C’était comme… ouvrir les yeux le matin.

La conscience d’un autre lieu la consuma. Les arbres proches éclatèrent comme des bulles, des perles se formèrent à leur place et se mirent à chuter vers un océan d’autres perles. Shallan se sentit tomber.

Elle eut le souffle coupé, puis réprima la conscience de cette chute en fermant ses yeux métaphoriques. Cet endroit se volatilisa et, en un clin d’œil, elle se retrouva de nouveau sous le bosquet.

Motif bourdonnait nerveusement.

Shallan serra la mâchoire et fit une nouvelle tentative. Plus lentement cette fois, en se glissant dans cet endroit au ciel étrange et au non-soleil. L’espace d’un instant, elle resta suspendue entre les mondes, avec Shadesmar qui recouvrait les choses autour d’elle comme une image rémanente indistincte. Il était difficile de se tenir entre les deux.

Utilisez la lumière, dit Motif. Faites-les venir.

Avec hésitation, Shallan aspira la Flamme à l’intérieur d’elle-même. En dessous d’elle, les sphères de l’océan se déplaçaient comme un banc de poissons, montant vers elle en cliquetant les unes contre les autres. Dans son état d’épuisement, Shallan avait le plus grand mal à maintenir son double état, et baisser les yeux lui donnait le vertige.

Elle tint bon sans trop savoir comment.

Motif se tenait debout près d’elle, dans celle de ses formes qui possédait des vêtements amidonnés et une tête faite de lignes impossibles, bras joints derrière le dos, comme suspendu dans les airs. Il était grand et imposant de ce côté-ci, et elle remarqua vaguement qu’il projetait une ombre dans le mauvais sens, vers ce soleil lointain et froid plutôt que l’inverse.

— Bien, dit-il d’une voix qui était ici un bourdonnement plus prononcé. Bien. (Il inclina la tête et, quoiqu’il ne possède pas d’yeux, se retourna comme s’il étudiait les lieux.) Je viens d’ici, et pourtant je me rappelle si peu de chose…

Shallan eut le sentiment qu’elle ne disposait pas de beaucoup de temps. Elle s’agenouilla, tendit la main et tâta les brindilles qu’elle avait entassées pour allumer son feu. Elle sentit les brindilles sous ses doigts – mais, tandis qu’elle scrutait cet étrange royaume, sa main trouva aussi l’une des perles de verre qui étaient remontées en dessous d’elle.

Tandis qu’elle la touchait, elle remarqua quelque chose qui fendait l’air au-dessus d’elle. Elle eut un mouvement de recul et leva les yeux pour découvrir de grandes créatures pareilles à des oiseaux qui décrivaient des cercles autour d’elle à Shadesmar. Ils étaient d’un gris plus sombre et semblaient ne posséder aucune forme précise, rien qu’une silhouette floue.

— Qu’est-ce…

— Des sprènes, lui dit Motif. Attirés par vous. Votre… fatigue ?

— Des sprènes d’épuisement ? demanda-t-elle, stupéfiée par la taille qu’ils possédaient ici.

— Oui.

Elle frissonna, puis baissa les yeux vers la sphère en dessous de sa main. Elle était dangereusement près de tomber entièrement à l’intérieur de Shadesmar et percevait à grand-peine les impressions du Royaume physique autour d’elle. Rien que ces perles. Elle avait la sensation qu’elle allait basculer dans cet océan d’un instant à l’autre.

— Je t’en supplie, dit Shallan à la sphère. J’ai besoin que tu te transformes en feu.

Motif bourdonna et parla d’une voix nouvelle, interprétant les paroles de la sphère.

— Je suis une branche, répondit-il.

Il semblait satisfait.

— Tu peux te transformer en feu, déclara Shallan.

— Je suis une branche.

La branche ne se montrait pas particulièrement éloquente. Sans doute n’aurait-elle pas dû s’en étonner.

— Pourquoi ne pas devenir du feu à la place ?

— Je suis une branche.

— Comment est-ce que je peux la faire changer ? demanda Shallan à Motif.

— Mmm… Je l’ignore. Vous devez la persuader. Offrez-lui des vérités, peut-être ? (Il parlait d’une voix agitée.) Cet endroit est dangereux pour vous. Pour nous. S’il vous plaît, faites vite.

Elle se retourna vers la branche.

— Tu as envie de brûler.

— Je suis une branche.

— Imagine comme ce serait amusant !

— Je suis une branche.

— La Fulgiflamme, poursuivit Shallan. Tu pourrais l’avoir ! Toute celle que je porte en moi.

Une pause. Enfin :

— Je suis une branche.

— Les branches ont besoin de Fulgiflamme. Pour… faire des choses…

Shallan cligna des yeux pour retenir ses larmes d’épuisement.

— Je suis…

— … une branche, compléta Shallan.

Elle saisit la sphère et sentit à la fois sa présence et celle de la branche dans le Royaume physique, s’efforçant de réfléchir à un autre argument. Pendant un bref instant, elle avait oublié sa fatigue, mais voilà qu’elle la terrassait de nouveau. Pourquoi…

Sa Fulgiflamme était en train de s’épuiser.

Elle disparut en un instant, aspirée hors d’elle, et Shallan exhala et se glissa dans Shadesmar avec un soupir, submergée et épuisée tout à la fois.

Elle tomba dans l’océan de sphères. Cette affreuse obscurité, des millions de fragments en mouvement qui la consumaient.