/ Language: Français / Genre:sf_fantasy, SF

Le Livre des Radieux, Volume 2

Brandon Sanderson

Je me souviens des jours avant l'Ultime Désolation.

Avant que les Hérauts ne nous abandonnent, et que les Chevaliers Radieux se retournent contre nous. Des jours où la magie était encore de ce monde, et l'honneur dans le cœur des hommes. Aujourd'hui nous surveillons quatre personnes. La première est un chirurgien qui est devenu soldat dans une guerre brutale. La deuxième est un assassin qui pleure en tuant. La troisième est une jeune femme dont la robe d'étudiante abrite une âme de voleuse et de traîtresse. La dernière est un prince dont les yeux se sont ouverts sur le passé, tandis que son appétit pour la guerre décroît.

Le monde changera.

Ces quatre personnes sont la clé.

L'une d'entre elles nous aidera. L’une d'entre elles nous détruira.

La Voie des rois ouvre avec brio la saga-événement de l’un des plus grands auteurs de fantasy de sa génération.


Puisque les Véristigateurs étaient ésotériques par nature, car leur ordre se composait entièrement d’individus qui jamais ne parlaient de ce qu’ils faisaient, ni ne l’écrivaient, en résultait une grande frustration pour ceux qui percevaient leur mystère comme excessif de l’extérieur – ils n’étaient, par nature, guère portés sur les explications –, et, dans le cas des différends de Corberon, leur silence n’était point le signe d’un excès de mépris, mais plutôt d’un tact démesuré.

– Extrait du Livre des Radieux, chapitre 8, page 6.

Kaladin traversait les Plaines Brisées sans se presser dans l’obscurité du soir, longeant des touffes de schiste-écorce et de lianes, autour desquelles les sprènes de vie tournoyaient comme des grains de poussière. Des flaques s’attardaient toujours à des emplacements bas, vestiges de la tempête majeure de la veille, riches de crémon dont les plantes pouvaient se nourrir. Sur sa gauche, Kaladin entendait les bruits des camps de guerre, débordants d’activité. Sur sa droite… le silence. Rien que ces plateaux infinis.

Du temps où il était homme de pont, les soldats de Sadeas ne l’avaient pas empêché d’emprunter ce chemin. Qu’y avait-il ici pour les hommes, sur les Plaines ? À la place, Sadeas avait posté des gardes aux frontières des camps et au niveau des ponts, afin d’empêcher l’évasion des esclaves.

Qu’y avait-il ici pour les hommes ? Rien que le salut lui-même, découvert dans les profondeurs de ces gouffres.

Kaladin se retourna et longea l’un des gouffres, croisant des soldats qui gardaient les ponts, leurs torches frémissant au vent. Ils le saluèrent.

, se dit-il en se frayant un chemin le long d’un plateau bien précis. Sur sa gauche, les camps de guerre dessinaient une tache de couleur dans l’air, tout juste suffisante pour lui permettre de s’orienter. Au niveau du bord du plateau, il atteignit l’endroit où il avait rencontré le Malicieux du roi cette nuit-là, des semaines auparavant. Une nuit de décision, une nuit de changement.

Kaladin s’avança jusqu’au bord du gouffre et regarda vers l’est.

Changement et décision. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Il avait dépassé le poste de garde et plus personne n’était désormais assez proche pour le voir. Ainsi donc, la ceinture lestée de sacs de sphères, Kaladin se laissa tomber dans le gouffre.

Shallan n’appréciait guère le camp de Sadeas.

L’air était différent ici, comparé à celui du camp de Sebarial. Il empestait et dégageait une odeur de désespoir.

Le désespoir en possédait-il même une ? Il lui semblait pouvoir le décrire. L’odeur de la sueur, de la boisson bon marché, et du crémon qui n’avait pas été nettoyé dans les rues. Ce mélange tournoyait au-dessus de routes mal éclairées. Dans le camp de Sebarial, les gens marchaient par groupes. Ici, ils avançaient par meutes.

Le camp de Sebarial sentait les épices et l’industrie – le cuir neuf et, parfois, les animaux d’élevage. Le camp de Dalinar sentait la cire et l’huile. Dans un coin de rue sur deux, quelqu’un s’affairait à une tâche pratique. Il y avait bien trop peu de soldats dans le camp ces temps-ci mais chacun portait son uniforme, comme un bouclier contre le chaos de l’époque.

Dans le camp de Sadeas, les hommes qui revêtaient leur uniforme le portaient avec la veste déboutonnée et le pantalon froissé. Elle passa devant des rangées de tavernes dont chacune laissait échapper un effroyable boucan. Les femmes qui s’attardaient devant certaines indiquaient que toutes n’étaient pas de simples tavernes. Les maisons de passe étaient chose courante dans tous les camps, bien entendu, mais elles semblaient affichées plus ouvertement ici.

Elle croisa moins de parshes qu’elle n’en voyait en temps ordinaire dans le camp de Sebarial. Sadeas préférait les esclaves traditionnels : les hommes et femmes portant une marque au fer sur le front, qui vaquaient à leurs tâches avec le dos voûté et les épaules affaissées.

C’était, en toute franchise, ce qu’elle s’était attendue à trouver dans tous les camps de guerre. Elle avait lu des récits sur les hommes en guerre – sur la population des camps et les problèmes de discipline. Les accès de colère, l’attitude d’hommes entraînés à tuer. Peut-être, au lieu de s’étonner de la piètre tenue du camp de Sadeas, aurait-elle dû s’étonner qu’il n’en soit pas de même dans tous les autres.

Shallan pressa le pas. Elle affichait le visage d’un jeune homme sombre-iris, les cheveux relevés et cachés sous son bonnet. Elle portait une paire de gants robustes. Même déguisée en garçon, elle ne comptait pas se balader avec la sage-main exposée.

Avant de partir pour la soirée, elle avait dessiné une série de nouveaux visages à utiliser en cas de besoin. Ses essais démontraient qu’elle pouvait faire un croquis le matin, puis l’utiliser dans l’après-midi. Cependant, si elle attendait plus d’une journée, l’image qu’elle créait se retrouvait brouillée et comme fondue. Shallan trouvait ça parfaitement logique. Le processus de création laissait une image dans son esprit qui finissait par s’user.

Son visage actuel s’inspirait des jeunes messagers qui se déplaçaient dans le camp de Sadeas. Bien que son cœur batte la chamade chaque fois qu’elle croisait une meute de soldats, personne ne lui prêtait attention.

Amaram était un clarissime – un homme du troisième dahn, c’est-à-dire un rang complet au-dessus du père de Shallan, qui la dépassait lui-même de deux rangs. Ce qui lui permettait d’avoir son propre petit domaine à l’intérieur du camp de guerre de son suzerain. Son manoir possédait sa propre bannière, et il avait sa propre force militaire qui occupait les bâtiments proches. Des poteaux fixés dans la pierre et affichant des rayures à ses couleurs – bordeaux et vert forêt – délimitaient sa sphère d’influence. Elle les dépassa sans s’arrêter.

— Hé là, vous !

Shallan s’arrêta net et se sentit minuscule dans le noir. Mais pas assez petite. Elle se tourna lentement pour voir approcher deux gardes en train de patrouiller. Ils portaient les uniformes les mieux entretenus qu’elle ait vus dans ce camp. Même les boutons étaient astiqués, quoiqu’ils portent à la taille des takamas en forme de jupe au lieu de pantalons. Amaram était un traditionaliste et ses uniformes le reflétaient.

Les gardes dépassaient Shallan en taille, comme la plupart des Aléthis.

— Un messager ? demanda l’un d’entre eux. À cette heure de la nuit ?

C’était un gaillard robuste à la barbe poivre et sel et au nez épaté.

— Ce n’est même pas encore la deuxième lune, monsieur, répondit Shallan d’une voix qu’elle espérait assez masculine.

Il la regarda en fronçant les sourcils. Qu’avait-elle dit ? Monsieur, comprit-elle. Il faut que je l’appelle par son grade.

— À compter d’aujourd’hui, quand vous venez dans le camp, présentez-vous au poste de garde, répondit-il en désignant une petite zone éclairée au loin derrière eux. Nous allons commencer à maintenir un périmètre de sécurité.

— Oui, sergent.

— Oh, Hav, arrête de tourmenter ce garçon, lança l’autre soldat. Tu ne peux pas t’attendre à ce qu’il connaisse des règles que la moitié des soldats ne maîtrisent pas encore.

— Allez, circulez, dit Hav en faisant signe à Shallan de passer.

Elle s’empressa d’obéir. Un périmètre de sécurité ? Elle ne leur enviait pas cette tâche. Amaram n’avait pas de mur pour garder les gens à l’extérieur, rien que des poteaux rayés.

Le manoir d’Amaram était relativement petit : deux étages, avec une poignée de pièces à chaque étage. Il avait pu s’agir autrefois d’une taverne, et il n’était que temporaire, car le clarissime venait à peine d’arriver dans les camps de guerre. Non loin de là, des entassements de briques de crémon et de pierres indiquaient qu’on préparait un bâtiment beaucoup plus imposant. Près de ces entassements se dressaient d’autres bâtiments qu’Amaram s’était appropriés comme baraquements pour sa garde personnelle, qui ne comptait qu’une cinquantaine d’hommes environ. La plupart des soldats qu’il avait emmenés, recrutés dans les terres de Sadeas et qui lui avaient prêté serment, devaient loger ailleurs.

Lorsqu’elle se retrouva près du foyer d’Amaram, elle se cacha près d’une dépendance et s’accroupit. Elle avait passé trois soirs à explorer cette zone, arborant chaque fois un visage différent. Peut-être avait-elle fait preuve d’une prudence excessive. Elle n’en savait trop rien. Elle n’avait encore jamais rien fait de tel. Les doigts tremblants, elle ôta son bonnet (cette partie-là du costume était réelle) et laissa ses cheveux retomber sur ses épaules. Puis elle tira une image repliée de sa poche et attendit.

Des minutes s’écoulèrent tandis qu’elle regardait fixement le manoir. Allez…, songea-t-elle. Allez…

Enfin, une jeune sombre-iris sortit du manoir, bras dessus, bras dessous avec un homme de haute taille vêtu d’un pantalon et d’une ample chemise boutonnée. La femme gloussa de rire en réponse à ce que venait de dire son ami puis détala dans la nuit tandis que l’homme la suivait en l’appelant. La jeune fille (Shallan n’avait toujours pas réussi à apprendre son nom) sortait chaque soir à la même heure. Deux fois avec cet homme-ci, une fois avec un autre.

Shallan prit une profonde inspiration, aspirant de la Ful-giflamme, puis leva vers elle le dessin qu’elle avait fait de la jeune fille un peu plus tôt. À peu près de la même taille qu’elle, cheveux à peu près de la même longueur, carrure similaire… Il faudrait que ça fasse l’affaire. Elle exhala et se transforma en quelqu’un d’autre.

Elle glousse souvent de rire, se dit Shallan en retirant ses gants masculins, remplaçant celui de sa sage-main par un gant féminin brun clair, et se déplace souvent sur la pointe des pieds. Sa voix est plus aiguë que la mienne et elle ne possède pas d’accent.

Shallan s’était entraînée à parler de la manière adéquate mais, avec un peu de chance, elle n’aurait pas besoin de découvrir dans quelle mesure sa voix était crédible. Il lui suffisait de franchir la porte, de monter l’escalier et de se glisser dans la bonne chambre. Facile.

Elle se releva, retint son souffle, nourrie par la Fulgiflamme, et se dirigea vers le bâtiment d’un pas énergique.

Kaladin atteignit le fond du gouffre dans une tempête éclatante de Flamme. Il se mit à courir, lance sur l’épaule. Difficile de rester immobile quand la Fulgiflamme circulait dans ses veines.

Il laissa tomber plusieurs des bourses de sphères afin de pouvoir les utiliser plus tard. La Fulgiflamme qui s’élevait de sa peau exposée suffisait à éclairer le gouffre et projetait des ombres sur les parois tandis qu’il courait. Elles semblaient devenir des silhouettes, façonnées par les os et les branches qui saillaient des tas sur le sol. Des corps et des âmes. Ses mouvements faisaient se tortiller les ombres, comme si elles se retournaient pour l’observer.

Dans ce cas, il courait avec un public silencieux. Syl descendit sous forme de ruban lumineux pour aller se placer près de sa tête, calquant sa vitesse sur la sienne. Il sautait par-dessus des obstacles et pataugeait dans des flaques, laissant l’exercice lui échauffer les muscles.

Puis il sauta sur le mur.

Il atterrit maladroitement, trébucha et roula à travers des freluches. Puis il s’arrêta face contre terre, étendu sur le mur. Il se redressa en grognant tandis que la Fulgiflamme refermait une petite coupure sur son bras.

Sauter sur la paroi lui semblait trop contre nature ; lorsqu’il la touchait, il lui fallait du temps pour se réorienter.

Il se remit à courir, aspirant davantage de Fulgiflamme, s’accoutumant au changement de perspective. Lorsqu’il atteignit l’interstice suivant entre deux plateaux, ses yeux eurent l’impression qu’il venait d’atteindre une profonde cavité. Les parois du gouffre étaient son sol et son plafond.

Il sauta au bas du mur, regard braqué sur le sol du gouffre, cligna des yeux, puis se concentra de toutes ses forces pour que cette direction redevienne le bas pour lui. Il atterrit en trébuchant et, cette fois, tomba dans une flaque.

Il roula sur le dos en soupirant, allongé dans l’eau froide. Le crémon qui s’était déposé au fond émit un bruit humide entre ses doigts lorsqu’il serra les poings.

Syl atterrit sur sa poitrine et prit la forme d’une jeune femme. Elle posa les mains sur les hanches.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— C’était pitoyable.

— Je suis bien d’accord.

— Tu y vas peut-être un peu trop vite, suggéra-t-elle. Pourquoi ne pas essayer de sauter sur le mur sans prendre ton élan ?

— L’assassin arrivait à le faire comme ça, répondit Kaladin. Il faut que je sois capable de me battre comme lui.

— Je vois. Et j’imagine qu’il a commencé à faire tout ça dès sa naissance, sans le moindre entraînement.

Kaladin exhala doucement.

— Tukks parlait comme toi.

— Ah bon ? Il était brillant, magnifique et il avait toujours raison ?

— Il était bruyant, intolérant et profondément acerbe, répondit Kaladin en se levant. Mais oui, en effet, il avait toujours raison. (Il se tourna vers le mur, contre lequel il appuya sa lance.) Szeth appelait ça des « Attaches ».

— Un terme approprié, commenta Syl en hochant la tête.

— En tout cas, pour y arriver, je vais devoir pratiquer quelques bases.

Exactement comme pour apprendre à utiliser la lance.

Ça impliquait sans doute de sauter sur le mur puis de nouveau à terre quelques centaines de fois.

C’est toujours mieux que de mourir sur la Lame d’Éclat de cet assassin, se dit-il, puis il se mit au travail.

Shallan entra dans les cuisines d’Amaram, s’efforçant de marcher avec la grâce et le dynamisme de la jeune fille dont elle portait le visage. Il planait dans cette vaste pièce l’odeur forte du curry qui mijotait sur la cheminée – les restes du repas de la soirée, qui attendaient au cas où des pâles-iris auraient un petit creux. La cuisinière parcourait un roman dans le coin tandis que ses filles de cuisine récuraient des marmites. La pièce était bien éclairée à l’aide de sphères. Apparemment, Amaram faisait confiance à ses serviteurs.

Un long escalier menait à l’étage, fournissant un accès rapide aux domestiques pour apporter ses repas à Amaram. Shallan avait dessiné un plan du bâtiment d’après des suppositions fondées sur l’emplacement des fenêtres. La pièce aux secrets avait été facile à localiser : Amaram en faisait fermer les volets et ne les ouvrait jamais. Elle avait correctement deviné la présence de l’escalier dans les cuisines, semblait-il. Elle s’avança d’un pas vif vers les marches en fredonnant tout bas, comme le faisait souvent la femme qu’elle imitait.

— Déjà rentrée ? lança la cuisinière sans lever les yeux de son roman. (Elle était herdazienne, d’après son accent.) Son cadeau de ce soir n’était pas assez beau ? Ou alors, c’est l’autre qui vous a vus ensemble ?

Shallan ne répondit rien, cherchant à masquer sa nervosité en fredonnant.

— Autant vous demander de vous rendre utile, poursuivit la cuisinière. Stine voulait que quelqu’un astique les miroirs pour lui. Il est dans le bureau, en train de nettoyer les flûtes du maître.

Des flûtes ? Un soldat comme Amaram possédait des flûtes ?

Que ferait la cuisinière si Shallan montait l’escalier en courant et ignorait ses ordres ? Cette femme était sans doute de haut rang pour une sombre-iris. Un membre important du personnel de la maison.

Sans lever les yeux de son roman, la cuisinière poursuivit d’une voix douce :

— Ne croyez pas qu’on ne vous ait pas vue vous faufiler dehors à midi, jeune fille. Ce n’est pas parce que le maître vous aime bien que vous pouvez en profiter. Mettez-vous au travail. Si vous passez votre soirée de repos à nettoyer au lieu de jouer, ça vous rappellera peut-être vos devoirs.

Serrant les dents, Shallan leva les yeux vers ces marches qui menaient à son objectif. La cuisinière baissa lentement son roman. Son regard noir ne semblait pas de ceux auxquels on désobéissait.

Shallan hocha la tête et s’éloigna de l’escalier pour se diriger vers le couloir au-delà. Il devait y avoir un autre escalier vers l’étage dans le vestibule. Elle allait simplement devoir se diriger par là et…

Shallan s’arrêta net lorsqu’une silhouette entra dans le vestibule depuis une pièce latérale. Grand, le visage carré et le nez anguleux, il portait une tenue de pâle-iris à la coupe moderne : veste ouverte sur une chemise boutonnée, pantalon amidonné, cravate foulard autour du cou.

Nom des foudres ! Le clarissime Amaram en personne – élégant ou pas – n’était pas censé se trouver dans le bâtiment aujourd’hui. Adolin avait affirmé qu’Amaram dînait ce soir avec Dalinar et le roi. Pourquoi était-il ici ?

Amaram parcourait un livre de comptes qu’il tenait à la main et ne semblait pas avoir remarqué Shallan. Il se détourna d’elle et s’avança sans se presser dans le couloir.

Va-t’en. Ce fut la réaction immédiate de Shallan. S’échapper par les portes d’entrée, disparaître dans la nuit. Seulement, elle avait parlé à la cuisinière. Quand la femme qu’imitait Shallan reviendrait, elle se retrouverait dans un sacré pétrin – et elle serait en mesure de prouver, avec l’appui d’un témoin, qu’elle n’était pas rentrée un peu plus tôt. Quoi que fasse Shallan, il y avait de grandes chances qu’Amaram, après son départ, découvre que quelqu’un avait fouiné chez lui en imitant une de ses domestiques.

Père-des-tempêtes ! Elle venait à peine d’entrer dans le bâtiment et elle avait déjà tout gâché.

Les marches grincèrent un peu plus haut. Amaram montait dans sa chambre, celle que Shallan était censée inspecter.

Les Sang-des-spectres seront furieux contre moi si j’alerte Amaram, se dit Shallan, mais ils le seront encore plus si je reviens sans informations.

Il fallait qu’elle se rende dans cette pièce, seule. Par conséquent, elle ne pouvait pas laisser Amaram y entrer.

Shallan se précipita derrière lui, traversa le vestibule et courut le long des marches en contournant le noyau de l’escalier. Amaram atteignit le palier à l’étage et prit la direction du couloir. Peut-être n’allait-il pas entrer dans cette pièce.

Elle n’eut pas cette chance. Tandis que Shallan montait précipitamment les marches, Amaram se tourna précisément vers cette porte et sortit une clé, qu’il glissa dans la serrure et tourna.

— Clarissime Amaram, lança Shallan, essoufflée, en atteignant le palier.

Il se retourna vers elle, pensif.

— Telesh ? Vous ne deviez pas sortir ce soir ?

En tout cas, elle connaissait maintenant le nom de la jeune fille. Amaram s’intéressait-il vraiment assez à ses serviteurs pour être informé de ce qu’une simple domestique comptait faire de sa soirée ?

— En effet, clarissime, admit-elle, mais je suis revenue.

Il me faut une diversion. Mais rien de trop suspect. Réfléchis ! Allait-il se rendre compte que sa voix était différente ?

— Telesh, reprit Amaram en secouant la tête, vous ne parvenez toujours pas à choisir entre eux ? J’ai promis à votre père que je m’assurerais que l’on s’occupe de vous. Comment puis-je le faire si vous refusez de vous installer ?

— Ce n’est pas ça, clarissime, rétorqua Shallan d’une voix rapide. Hav a arrêté un messager qui venait vous voir, à l’entrée du camp. Il m’a envoyée vous le dire.

— Un messager ? demanda Amaram en sortant la clé de la serrure. Envoyé par qui ?

— Hav n’a rien dit, clarissime. Mais il avait l’air de penser que c’était important.

— Cet homme…, répondit Amaram en soupirant. Il est trop protecteur. Il se croit capable de maintenir une zone de sécurité dans un camp aussi chaotique que celui-ci ? (Le clarissime réfléchit un instant, puis rangea la clé dans sa poche.) Il vaut mieux que j’aille voir de quoi il s’agit.

Shallan lui fit la révérence et le regarda descendre l’escalier d’un pas rapide. Elle compta jusqu’à dix une fois qu’il eut disparu de son champ de vision, puis se précipita vers la porte. Elle était toujours verrouillée.

— Motif ! chuchota Shallan. Où es-tu ?

Il sortit des plis de sa jupe, s’avança sur le sol puis le long de la porte jusqu’à se trouver au même niveau qu’elle, comme une sculpture en relief dans le bois.

— Le verrou ? demanda Shallan.

— C’est un motif, répondit-il, avant de rétrécir pour se faufiler dans le trou de la serrure.

Elle lui avait fait faire quelques essais supplémentaires sur des serrures, dans ses appartements, et il était parvenu à les ouvrir comme il l’avait fait pour la malle de Tyn.

Le verrou émit un déclic, et Shallan ouvrit la porte et se faufila dans la pièce obscure. Une sphère tirée de la poche de sa robe l’éclaira pour elle.

La pièce secrète. La pièce aux volets toujours clos, constamment verrouillée. Une pièce que les Sang-des-spectres voulaient désespérément visiter.

Elle était remplie de cartes.

L’astuce pour sauter entre les surfaces, découvrait Kaladin, n’était pas liée à l’atterrissage. Ni aux réflexes ou au choix du moment adéquat. Ni même au changement de perspective.

Elle était liée à la peur.

À ce moment où, suspendu dans les airs, son corps cessait brusquement d’être attiré vers le bas pour être attiré vers le côté. Ses réflexes n’étaient pas habitués à réagir à ce changement. Une partie primitive de lui paniquait chaque fois que le bas cessait d’être le bas.

Il courut vers le mur et sauta, projetant ses pieds sur le côté. Il ne pouvait pas se permettre d’hésiter, d’avoir peur, de tressaillir. C’était comme apprendre à plonger tête la première contre une surface de pierre sans lever les mains pour se protéger.

Il fit basculer sa perspective et utilisa la Fulgiflamme pour que la paroi devienne le bas. Il positionna ses pieds. Malgré tout, dans ce bref instant, ses réflexes se rebellèrent. Le corps savait, il savait qu’il allait retomber sur le sol du gouffre. Il allait se briser les os, se cogner la tête.

Kaladin atterrit sur le mur sans trébucher.

Il se redressa bien droit, surpris, et exhala une longue bouffée de Fulgiflamme.

— Joli ! s’exclama Syl en voletant autour de lui.

— C’est contre nature, répondit Kaladin.

— Non. Si ça l’était, je ne pourrais jamais y être impliquée. C’est simplement… extra-naturel.

— Tu veux dire surnaturel.

— Pas du tout.

Elle éclata de rire et se précipita un peu plus loin.

C’était bel et bien contre nature – tout comme marcher n’était pas naturel pour un enfant qui apprenait à peine. Ça ne le devenait qu’avec le temps. Kaladin apprenait à ramper – et, malheureusement, il lui faudrait bientôt courir, comme un enfant qu’on abandonnerait dans l’antre d’un pâle-échine. S’il n’apprenait pas vite, il se faisait dévorer.

Il s’élança le long de la paroi, sauta par-dessus un affleurement de schiste-écorce, puis sauta sur le côté et repassa sur le sol du gouffre. Il trébucha à peine en atterrissant.

De mieux en mieux. Il se précipita derrière Syl et continua à s’entraîner.

Des cartes.

Shallan s’avança prudemment, et sa sphère unique dévoila une pièce tapissée de cartes et jonchée de papiers. Ils étaient couverts de glyphes qu’on avait griffonnés à la hâte au lieu de les tracer dans un souci esthétique. Elle parvenait à peine à lire la plupart d’entre eux.

J’en ai entendu parler, se dit-elle. L’alphabet des fulgiciens. Leur manière de contourner les restrictions autour de l’écriture.

Amaram était un fulgicien ? Un tableau de dates sur un mur, qui détaillait les tempêtes majeures et les calculs relatifs à leur prochaine arrivée – rédigé de la même écriture que les annotations des cartes –, semblait le prouver. Peut-être était-ce là ce que cherchaient les Sang-des-spectres : de quoi le faire chanter. Les fulgiciens, en tant qu’érudits de sexe masculin, mettaient la plupart des gens mal à l’aise. Le fait qu’ils utilisent les glyphes d’une manière finalement très proche de l’écriture, leur nature secrète… Amaram était l’un des généraux les plus accomplis de l’ensemble d’Alethkar. Même ses adversaires le respectaient. Dévoiler sa nature de fulgicien pouvait sérieusement nuire à sa réputation.

Pourquoi s’embarrassait-il de passe-temps aussi étranges ? Toutes ces cartes rappelaient vaguement à Shallan celles qu’elle avait découvertes dans le bureau de son père après sa mort – lesquelles, en revanche, représentaient Jah Keved.

— Monte la garde dehors, Motif, lui dit-elle. Préviens-moi rapidement quand Amaram rentrera dans le bâtiment.

— Mmm, bourdonna-t-il en se retirant.

Consciente de disposer de très peu de temps, Shallan se précipita vers le mur, levant sa sphère et capturant des Souvenirs des cartes. Les Plaines Brisées ? Cette carte était bien plus détaillée que toutes celles qu’elle avait jamais vues – y compris la Prime Carte qu’elle avait étudiée dans la Galerie du roi.

Comment Amaram avait-il obtenu quelque chose d’aussi détaillé ? Elle s’efforça de comprendre l’utilisation des glyphes – ils n’obéissaient à aucune grammaire qu’elle parvienne à établir. Les glyphes n’étaient pas conçus pour être utilisés ainsi. Ils exprimaient une idée unique, pas un fil de pensée. Elle en lut plusieurs à la suite.

Origine… direction… incertitude… L’emplacement du centre est incertain ? C’était sans doute là leur sens.

Il y avait d’autres notes similaires, qu’elle traduisait mentalement. Peut-être obtiendrons-nous des résultats en poursuivant par là. Aperçu guerriers qui montaient la garde ici. D’autres groupes de glyphes semblaient n’avoir aucun sens. Cet alphabet-là était étrange. Peut-être Motif pourrait-il le traduire, mais elle-même en était incapable.

En dehors des cartes, les murs étaient couverts de longues feuilles de papier remplies d’écriture, de chiffres et de tableaux. Amaram travaillait sur quelque chose, quelque chose de capital…

Parshendi ! comprit-elle alors. Voilà ce que signifient ces glyphes. Parap-shenesh-idi. Séparément, les trois glyphes signifiaient trois choses différentes – mais, ensemble, leur sonorité formait le mot « Parshendi ». Voilà pourquoi certaines des inscriptions ressemblaient à du charabia : Amaram utilisait certains glyphes de manière phonétique. Il les soulignait lorsqu’il le faisait, ce qui lui permettait d’écrire à l’aide de glyphes des choses qui n’auraient jamais dû fonctionner. Les fulgiciens transformaient réellement les glyphes en un véritable alphabet.

Les Parshendis, traduisit-elle, toujours distraite par la nature des caractères, doivent savoir comment faire revenir les Néantifères.

Quoi ?

Leur reprendre ce secret.

Atteindre le centre avant les armées aléthies.

Certaines des inscriptions étaient des listes de références. Bien qu’elles aient été traduites en glyphes, Shallan reconnut certaines citations lues dans les travaux de Jasnah. Elles faisaient référence aux Néantifères. D’autres étaient des représentations supposées des Néantifères et autres créatures mythologiques.

C’était là la preuve incontestable que les Sang-des-spectres s’intéressaient aux mêmes choses que Jasnah. Tout comme Amaram, apparemment. Le cœur battant de surexcitation, Shallan se retourna pour balayer la pièce du regard. Le secret d’Urithiru se trouvait-il ici ? L’avait-il découvert ?

Il y avait trop d’inscriptions pour que Shallan les traduise entièrement pour le moment. L’écriture était trop difficile à déchiffrer, et son cœur battant à tout rompre la rendait trop nerveuse. Par ailleurs, Amaram reviendrait sans doute très prochainement. Elle captura des Souvenirs afin de pouvoir tout dessiner plus tard.

Alors qu’elle le faisait, les inscriptions qu’elle retranscrivit firent naître en elle un effroi d’un genre nouveau. Il lui semblait… que le clarissime Amaram, parangon de l’honneur aléthi, cherchait activement à provoquer le retour des Néantifères.

Il faut que je reste impliquée dans tout ça, se dit-elle. Je ne peux pas permettre que les Sang-des-spectres me chassent pour avoir gâché cette incursion. Je dois découvrir ce qu’ils savent d’autre. Et pourquoi Amaram fait ce qu’il fait.

Elle ne pouvait pas se contenter de s’enfuir ce soir. Elle ne pouvait pas risquer qu’Amaram soit alerté en découvrant qu’on avait infiltré sa pièce secrète. Elle ne pouvait pas saboter cette mission.

Elle devait façonner de meilleurs mensonges.

Shallan tira une feuille de papier de sa poche, la posa sur le bureau, puis se mit à dessiner frénétiquement.

Kaladin sauta au bas du mur à une vitesse prudente, se retourna sur le côté et atterrit sur le sol sans rompre l’allure. Il n’allait pas très vite, mais au moins ne trébuchait-il plus.

À chaque saut, il repoussait plus profondément en lui cette panique viscérale. Vers le haut, pour se poser sur le mur. De nouveau vers le bas. Encore et encore, en aspirant de la Fulgiflamme.

Oui, c’était naturel. Oui, c’était lui.

Il continua à courir le long du fond du gouffre, tandis que l’exaltation montait en lui. Les ombres le pressaient de poursuivre tandis qu’il se faufilait entre des tas d’os et de mousse. Il sauta par-dessus une grande flaque d’eau mais se trompa en estimant sa taille et faillit patauger dans l’eau peu profonde lorsqu’il redescendit.

Par réflexe, il baissa les yeux et fixa une Attache vers le ciel.

L’espace d’un bref instant, Kaladin cessa de tomber vers le bas pour se mettre à tomber vers le haut. Son élan continua à le pousser vers l’avant et il franchit la flaque, puis se fixa vers le bas grâce à une nouvelle Attache. Il atterrit au petit trot, en nage.

Je pourrais me fixer vers le haut, se dit-il, et tomber éternellement vers le ciel.

Mais non, c’était là la manière dont pensaient les gens ordinaires. Une anguille céleste ne craignait pas de tomber, n’est-ce pas ? Un poisson ne redoutait pas la noyade.

Tant qu’il ne changerait pas sa manière de penser, il ne pourrait pas contrôler le don qu’il avait reçu. Et c’était bel et bien un don. Il allait l’embrasser pleinement.

Le ciel lui appartenait désormais.

Avec un cri, Kaladin s’élança vers l’avant. Il bondit et se fixa à la paroi. Sans pause, sans hésitation, sans peur. Il toucha le mur en courant à toutes jambes et Syl, près de lui, éclata d’un rire joyeux.

Mais ça, c’était simple. Kaladin sauta pour s’écarter du mur et regarda droit au-dessus de lui, en direction du mur opposé. Il se fixa dans cette direction et s’élança pour une pirouette. Il atterrit et tomba sur un genou sur ce qui était son plafond l’instant auparavant.

— Tu as réussi ! s’exclama Syl en voletant autour de lui. Qu’est-ce qui a changé ?

— Moi.

— Bon, d’accord, mais qu’est-ce qui a changé en toi ?

— Tout.

Elle le regarda d’un air pensif. Il lui sourit en retour, puis se mit à courir le long de la paroi du gouffre.

Shallan descendit l’escalier arrière du manoir en direction de la cuisine, à pas beaucoup plus pesants qu’en temps ordinaire, cherchant à se faire passer pour plus lourde qu’elle ne l’était. La cuisinière leva le nez de son roman, le laissa tomber d’un air paniqué, yeux écarquillés, et se leva aussitôt.

— Clarissime !

— Restez assise, articula Shallan en se grattant le visage pour masquer ses lèvres.

Motif prononçait les mots qu’elle lui avait indiqués à l’avance, imitant parfaitement la voix d’Amaram.

La cuisinière resta assise, comme elle en avait reçu l’ordre. Avec un peu de chance, depuis cet emplacement, elle ne remarquerait pas qu’Amaram était plus petit qu’il n’aurait dû. Même en marchant sur la pointe des pieds, qui étaient masqués par l’illusion, elle était bien moins grande que le clarissime.

— Vous avez parlé à la servante Telesh tout à l’heure, dit Motif tandis que Shallan articulait les mots.

— Oui, clarissime, répondit la cuisinière, qui parlait tout bas pour s’accorder sur l’intonation de Motif. Je l’ai envoyée travailler avec Stine pour la soirée. J’ai pensé que cette fille avait besoin d’un peu d’autorité.

— Non, répondit Motif. C’est sur mes ordres qu’elle est revenue. Je l’ai de nouveau renvoyée dehors en lui demandant de ne pas parler de ce qui s’était produit ce soir.

La cuisinière fronça les sourcils.

— Que s’est-il… produit ce soir ?

— Vous ne devez pas parler de cet événement. Vous vous êtes mêlée de quelque chose qui ne vous concerne en rien. Faites comme si vous n’aviez pas vu Telesh. Ne me reparlez jamais de cet événement. Autrement, je ferai comme si rien de tout ça ne s’était produit. M’avez-vous bien compris ?

La cuisinière pâlit et hocha la tête en s’affaissant sur son siège.

Shallan lui adressa un brusque signe de tête, puis quitta les cuisines pour sortir dans la nuit. Là, elle se réfugia derrière le coin du bâtiment, le cœur battant à tout rompre. Un sourire naquit malgré tout sur ses lèvres.

Loin des regards, elle exhala un nuage de Fulgiflamme, puis s’avança. Lorsqu’elle la traversa, l’image d’Amaram se dissipa, remplacée par celle du jeune messager qu’elle imitait un peu plus tôt. Elle regagna précipitamment l’avant du bâtiment et s’assit sur les marches, la posture voûtée, appuyant la tête sur sa main.

Amaram et Hav approchèrent dans la nuit, s’entretenant tout bas.

— … n’avais pas remarqué que la jeune fille m’avait vu parler au messager, clarissime, disait Hav. Elle a dû comprendre…

Il laissa sa phrase en suspens lorsqu’il aperçut Shallan.

Elle se releva brusquement et s’inclina devant Amaram.

— Ça n’a plus d’importance à présent, Hav, répondit Amaram, qui fit signe au soldat de reprendre sa ronde.

— Clarissime, dit Shallan, je vous apporte un message.

— Je le vois bien, sombre-iris, constata-t-il en s’avançant vers elle. Que veut-il ?

— Il ? demanda Shallan. C’est de la part de Shallan Davar.

Amaram pencha la tête sur le côté.

— Qui ça ?

— La promise d’Adolin Kholin, répondit-elle. Elle essaie de compléter l’inventaire de l’ensemble des Lames d’Éclat d’Alethkar par des croquis. Elle aimerait prendre rendez-vous pour venir dessiner la vôtre, si vous acceptez.

— Ah, répondit Amaram, qui sembla se détendre. Eh bien, oui, je n’ai pas d’objection. Je suis libre presque tous les après-midi. Dites-lui d’envoyer quelqu’un s’entretenir avec mon intendant pour fixer un rendez-vous.

— Entendu, clarissime. Je m’assurerai que ce soit fait.

Shallan fit mine de partir.

— Vous êtes venu si tard, demanda Amaram, pour poser une question aussi simple ?

Shallan haussa les épaules.

— Je ne remets pas en question les ordres des pâles-iris, clarissime. Mais ma maîtresse se montre parfois, comment dire, un peu distraite. J’imagine qu’elle voulait que je m’en occupe avant qu’elle n’oublie. Et elle s’intéresse beaucoup aux Lames d’Éclat.

— Comme tout le monde, répondit tout bas Amaram, songeur, en se détournant. Ce sont des merveilles, n’est-ce pas ?

S’adressait-il à elle ou à lui-même ? Shallan hésita. Une épée se forma dans la main d’Amaram, telle une brume qui se solidifiait, avec de la condensation perlant sur la surface. Amaram la leva et y contempla son reflet.

— Quelle beauté, commenta-t-il. Quelle œuvre d’art. Pourquoi faut-il que nous donnions la mort avec nos créations les plus grandioses ? Ah, mais voilà que je jacasse et que je vous retarde. Veuillez m’excuser, cette Lame est encore nouvelle pour moi. Je trouve toujours des prétextes pour l’invoquer.

Shallan l’écoutait à peine. Une Lame dont l’un des bords formait un motif de vagues. Ou peut-être des langues de feu. Avec des motifs gravés sur toute sa surface. Recourbés, sinueux.

Elle connaissait cette Lame.

C’était celle de son frère Helaran.

Kaladin traversa le gouffre en chargeant, et le vent l’accompagna en lui soufflant dans le dos. Syl s’élevait devant lui sous forme de ruban lumineux.

Il trouva un rocher sur son chemin et sauta dans les airs avant de se fixer vers le haut à l’aide d’une Attache. Il s’éleva sur neuf bons mètres avant de se fixer sur le côté et vers le bas tout à la fois. L’Attache du bas ralentit l’élan de son ascension ; l’Attache latérale le rapprocha du mur.

Il renvoya l’Attache du bas, toucha la paroi d’une seule main, se retourna et se jeta sur ses pieds. Il continua à courir le long de la paroi du gouffre. Quand il atteignit l’extrémité du plateau, il sauta vers le suivant et se fixa sur son mur à la place.

Plus vite ! Il portait en lui presque toute la Fulgiflamme qui lui restait, puisée dans les bourses qu’il avait laissées tomber un peu plus tôt. Il en contenait une telle quantité qu’il brillait comme un bûcher. Elle l’encourageait tandis qu’il sautait pour s’attacher vers l’avant, vers l’est. Cette manœuvre le fit tomber à travers le gouffre. Le sol du gouffre défila à toute allure au-dessous de lui, au point que les plantes lui paraissaient floues sur les côtés.

Il devait se rappeler qu’il était en train de tomber, pas de voler, et sa vitesse augmentait à chaque seconde. Ça ne gâchait en rien le sentiment de liberté absolue qu’il éprouvait ; ça signifiait simplement que cette situation pouvait se révéler dangereuse.

Les vents s’accrurent et il se fixa vers l’arrière au dernier moment, ce qui ralentit sa descente lorsqu’il alla percuter une paroi devant lui.

Cette direction était à présent le bas pour lui, si bien qu’il se leva pour y courir. Il utilisait la Fulgiflamme à une cadence démente, mais il n’avait pas besoin de l’économiser. Il était payé comme un officier pâle-iris du sixième dahn, et ses sphères ne contenaient pas de minuscules brisures de gemmes mais des brômes. Un mois de son salaire actuel représentait davantage qu’il n’en avait jamais vu en une seule fois, et la Fulgiflamme qu’il contenait lui faisait l’effet d’une immense fortune comparée à ce qu’il avait connu autrefois.

Il sauta en criant par-dessus un bouquet de freluches dont les frondes se retirèrent au-dessous de lui. Il se fixa à l’autre paroi par une Attache et traversa le gouffre pour atterrir sur ses mains. Il se jeta de nouveau vers le haut et parvint curieusement à ne se fixer que faiblement dans cette direction.

Désormais plus léger, il se retrouva capable de se retourner dans les airs et d’atterrir sur ses pieds. Il se tenait debout sur la paroi, tourné vers le bas du gouffre, les poings serrés, dégageant de la Fulgiflamme.

Syl hésita tout en voletant d’avant en arrière autour de lui.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.

— Encore, répondit-il avant de s’attacher de nouveau vers l’avant, le long du couloir.

Il se laissa tomber sans crainte. C’était là son océan dans lequel nager, ses vents sur lesquels s’élever. Il tomba à plat ventre vers le plateau suivant. Juste avant de l’atteindre, il se fixa vers l’arrière et le côté.

Son estomac se souleva. Il eut l’impression qu’on avait attaché une corde autour de lui avant de le pousser du haut d’une falaise, puis de tirer sur la corde alors même qu’il en atteignait l’extrémité. Cependant, la Fulgiflamme en lui rendait cet inconfort insignifiant. Il tira sur le côté pour pénétrer dans un autre gouffre.

Les Attaches l’envoyèrent de nouveau vers l’est, le long d’un autre couloir, et il progressa en contournant des plateaux sans quitter les gouffres, comme une anguille naviguant dans les vagues en esquivant les rochers. Vers l’avant, plus vite, sans cesser de tomber…

Serrant les dents tout à la fois à cause de l’émerveillement et des forces qui le tiraillaient, il jeta toute précaution aux orties et se fixa vers le haut. Une fois, deux fois, trois fois. Il lâcha prise sur tout le reste et, porté par un flot de Fulgiflamme, il surgit des gouffres pour émerger au-dessus, à l’air libre.

Il se fixa de nouveau vers l’est afin de pouvoir tomber dans cette direction, mais il n’y avait plus aucun plateau sur son chemin. Il s’éleva vers l’horizon, lointain, perdu dans les ténèbres. Il gagna de la vitesse, son manteau et ses cheveux claquant derrière lui. L’air lui cinglait le visage et il plissa les yeux, mais ne les ferma pas.

Au-dessous de lui, des gouffres obscurs défilaient l’un après l’autre. Plateau. Fosse. Plateau. Fosse. Cette sensation… survoler la terre… il l’avait déjà éprouvée, dans des rêves. Ce que les hommes de pont franchissaient en plusieurs heures, il le parcourait en quelques minutes. Il avait la sensation que quelque chose le poussait par-derrière, comme si le vent lui-même le portait. Syl voletait sur sa droite.

Et sur sa gauche ? Non, c’étaient là d’autres sprènes du vent. Il en avait accumulé des dizaines, qui filaient autour de lui sous forme de rubans lumineux. Il parvenait à distinguer Syl. Il ignorait comment il la reconnaissait alors qu’elle possédait la même apparence qu’eux. Comme on reconnaît un membre de sa famille à sa démarche au cœur d’une foule.

Syl et ses cousins tournoyaient autour de lui en formant une spirale lumineuse, libre et sans entraves, mais en dégageant une impression de coordination.

Depuis combien de temps ne s’était-il pas senti aussi bien, aussi triomphant, aussi vivant ? Depuis avant la mort de Tien. Même après avoir sauvé le Pont Quatre, les ténèbres l’habitaient encore.

Cette sensation s’évapora. Il vit une aiguille rocheuse un peu plus loin sur les plateaux et s’en approcha doucement au moyen d’une Attache prudente sur la droite. D’autres Attaches vers l’arrière ralentirent suffisamment sa chute pour lui permettre, lorsqu’il atteignit la pointe de l’aiguille rocheuse, de s’y agripper et de tourner autour d’elle, les doigts sur la pierre de crémon lisse.

Une centaine de sprènes du vent s’éparpillèrent autour de lui, comme une vague après s’être écrasée, se déployant comme un éventail lumineux à partir de Kaladin.

Il sourit. Puis il leva les yeux vers le haut, vers le soleil.

Le clarissime Amaram continuait à regarder fixement la Lame d’Éclat dans la nuit. Il la brandissait devant lui à la lumière qui s’échappait de l’avant du manoir.

Shallan se rappelait la terreur étouffée de son père lorsqu’il baissait les yeux sur cette arme levée vers lui. Pouvait-il s’agir d’une coïncidence ? Deux armes identiques d’apparence ? Peut-être sa mémoire lui jouait-elle des tours.

Non. Non, elle n’oublierait jamais l’apparence de cette Lame. C’était bel et bien celle que maniait Helaran. Et il n’existait pas deux Lames possédant la même apparence.

— Clarissime, dit Shallan pour attirer l’attention d’Amaram.

Il sembla surpris, comme s’il avait oublié où il se trouvait.

— Oui ?

— La clarissime Shallan, reprit-elle, veut s’assurer que l’inventaire soit complet et que les documents relatifs aux Lames et aux Cuirasses de l’armée aléthie aient été correctement dessinés. Votre Lame n’en fait pas partie. Elle vous fait demander si vous accepteriez de partager l’origine de votre Lame, au nom de l’érudition.

— J’ai déjà tout expliqué à Dalinar, répondit Amaram. Je ne connais pas l’histoire de mes Éclats. Tous deux appartenaient à un assassin qui a tenté de me tuer. Un homme jeune. Védène, avec les cheveux roux. Nous ne connaissons pas son nom, et ma contre-attaque a détruit son visage. J’ai dû le poignarder à travers sa visière, vous comprenez.

Un homme jeune. Cheveux roux.

Elle faisait face au tueur de son frère.

— Je…, balbutia Shallan, soudain prise de nausée. Merci. Je lui transmettrai ces informations.

Elle se retourna, s’efforçant de ne pas trébucher tandis qu’elle s’éloignait. Elle savait enfin ce qui était arrivé à Helaran.

Tu t’es retrouvé impliqué dans tout ça, n’est-ce pas, Helaran ? songea-t-elle. Exactement comme Papa. Mais comment, pourquoi ?

Il semblait qu’Amaram cherche à faire revenir les Néantifères. Helaran avait essayé de le tuer.

Mais quelqu’un pouvait-il réellement essayer de ramener les Néantifères ? Peut-être se trompait-elle. Il fallait qu’elle rejoigne sa chambre, qu’elle tire ces cartes des Souvenirs qu’elle avait capturés et qu’elle tente de démêler tout ça.

Les gardes, à son grand soulagement, la laissèrent sans plus d’objections se faufiler hors du camp d’Amaram pour rejoindre l’anonymat de l’obscurité. C’était une bonne chose car, s’ils avaient regardé de plus près, ils auraient vu le jeune messager avec les larmes aux yeux. En train de pleurer un frère dont Shallan savait désormais, une bonne fois pour toutes, qu’il était mort.

Vers le haut.

Une Attache, puis une autre, et une troisième. Kaladin s’élançait vers le ciel. Rien qu’une vaste étendue, une mer infinie pour son grand plaisir.

L’air refroidit. Il montait toujours, en direction des nuages. Enfin, redoutant de tomber à cours de Fulgiflamme avant de revenir à terre (il ne lui restait plus qu’une sphère infusée, qu’il gardait dans sa poche en cas d’urgence), Kaladin se fixa vers le bas à contrecœur.

Il ne tomba pas immédiatement ; son élan ralentit simplement. Il était toujours fixé au ciel, car il n’avait pas renvoyé les Attaches dirigées vers le haut.

Curieux, il se fixa vers le bas pour ralentir davantage, puis renvoya toutes ses Attaches à l’exception d’une vers le haut et d’une autre vers le bas. Il finit par s’arrêter, suspendu dans les airs. La deuxième lune s’était levée, baignant les Plaines de lumière loin au-dessous de lui. D’ici, elles ressemblaient à une assiette brisée. Non…, songea-t-il en plissant les yeux. C’est un motif. Il l’avait déjà vu. Dans un rêve.

Le vent soufflait contre lui, le poussant à dériver comme un cerf-volant. Les sprènes du vent qu’il avait attirés s’éparpillaient maintenant qu’il n’était plus porté par les vents. Curieux. Il ne s’était jamais rendu compte qu’il pouvait attirer les sprènes du vent comme on le faisait pour les sprènes des émotions.

Il suffisait de tomber dans le ciel.

Seule resta Syl, qui tourbillonna autour de lui jusqu’à venir enfin se poser sur son épaule. Elle s’assit, puis baissa les yeux.

— Peu d’hommes contemplent jamais cette vue, observa-t-elle.

À cette hauteur, les camps de guerre semblaient insignifiants, simples cercles de feu sur sa droite. Il faisait assez froid pour qu’il en conçoive de l’inconfort. Roc affirmait que l’air était plus rare en altitude, mais Kaladin ne percevait aucune différence.

— Voilà déjà un moment que j’essaie de te faire faire ça, lui dit Syl.

— C’est comme la première fois que j’ai pris une lance, murmura Kaladin. Je n’étais qu’un enfant. Tu étais avec moi à l’époque ? Il y a si longtemps ?

— Non, répondit Syl, et oui.

— Ça ne peut pas être les deux à la fois.

— Mais si. Je savais que je devais te trouver. Et les vents te connaissaient. Ils m’ont conduite à toi.

— Donc, tout ce que j’ai fait, répondit Kaladin, mon talent pour la lance, ma manière de me battre… Ce n’est pas moi. C’est toi.

— C’est nous.

— Ça revient à tricher. Je ne l’ai pas mérité.

— Ne dis pas de bêtises, répondit Syl. Tu t’entraînes tous les jours.

— J’ai un avantage.

— L’avantage du talent, répondit Syl. Quand le virtuose prend un instrument pour la première fois et y trouve une musique que personne d’autre ne peut trouver, est-ce que c’est tricher ? N’a-t-il pas mérité cet art, simplement parce qu’il est naturellement plus doué ? Ou est-ce du génie ?

Kaladin se fixa vers l’ouest, en direction des camps de guerre. Il ne voulait pas se retrouver échoué au milieu des Plaines Brisées sans Fulgiflamme. La tempête en lui s’était nettement calmée depuis qu’il avait commencé. Il se laissa tomber un moment dans cette direction, s’approchant autant qu’il l’osa avant de ralentir, puis supprima une partie de l’Attache vers le haut et se laissa flotter vers le bas.

— Je vais le prendre, dit Kaladin. Quelle que soit l’origine de cet avantage, je vais m’en servir. Je vais en avoir besoin pour le battre.

Syl hocha la tête, toujours assise sur son épaule.

— Tu ne penses pas qu’il ait un sprène, reprit Kaladin. Mais comment fait-il ces choses-là ?

— L’arme, répondit Syl, avec davantage d’assurance que précédemment. Elle est particulière. Elle a été créée pour donner certains pouvoirs aux hommes, un peu comme le fait notre lien.

Kaladin hocha la tête, et une brise agita sa veste tandis qu’il tombait à travers la nuit.

— Syl… Comment dire ça ? Je ne peux pas le combattre sans Lame d’Éclat.

Elle regarda dans l’autre direction, s’étreignant très fort de ses deux bras. Ses gestes étaient tellement humains.

— J’ai évité la formation aux Lames que me propose Zahel, poursuivit Kaladin. C’est difficile à justifier. J’ai besoin d’apprendre à utiliser ces armes.

— Elles sont maléfiques, répondit-elle d’une petite voix.

— Parce que ce sont les symboles des serments rompus des chevaliers, dit Kaladin. Mais d’où venaient-elles au départ ? Comment ont-elles été forgées ?

Syl ne répondit pas.

— Est-il possible d’en forger une nouvelle ? Qui ne soit pas souillée par des promesses trahies ?

— Oui.

— Comment ?

Là encore, elle ne répondit pas. Ils descendirent en flottant, sans un mot, jusqu’à se poser doucement sur un plateau obscur. Kaladin retrouva ses repères, puis s’approcha du bord pour se laisser tomber et descendre dans les gouffres. Il ne voulait pas faire le trajet de retour en empruntant les ponts. Les éclaireurs s’étonneraient de le voir rentrer sans qu’il soit sorti.

Bourrasques… Ils avaient dû le voir voler ici, n’est-ce pas ? Que penseraient-ils ? Y en avait-il d’assez proches pour l’avoir vu atterrir ?

En tout cas, il ne pouvait rien y faire pour l’instant. Il atteignit le fond du gouffre et se mit à marcher dans la direction des camps de guerre tandis que sa Fulgiflamme s’éteignait doucement, le laissant dans le noir. Sans elle, il se sentait vidé, léthargique, fatigué.

Il piocha la dernière sphère infusée dans sa poche et s’en servit pour éclairer son chemin.

— Il y a une question que tu évites, lui dit Syl en atterrissant sur son épaule. Ça fait deux jours. Quand vas-tu parler à Dalinar de ces hommes que Moash t’a fait rencontrer ?

— Il ne m’a pas écouté quand je lui ai parlé d’Amaram.

— C’était très différent, répondit Syl.

Elle avait raison. Dans ce cas, pourquoi n’avait-il rien dit à Dalinar ?

— Ces hommes ne semblaient pas du genre à attendre longtemps, reprit Syl.

— Je ferai quelque chose à leur sujet, promit Kaladin. C’est seulement que je veux y réfléchir encore un peu. Je ne veux pas que Moash se retrouve pris dans la tempête quand nous allons les faire tomber.

Elle garda le silence tandis que Kaladin terminait le trajet à pied, récupérait sa lance, puis gravissait l’échelle pour remonter sur les plateaux. Au-dessus d’eux, le ciel s’était couvert, mais le climat tendait vers le printemps ces derniers temps.

Profites-en tant que tu peux, songea-t-il. La saison des pleurs arrivera bientôt. Des semaines de pluie sans interruption, sans Tien pour lui remonter le moral. Son frère avait toujours su s’y prendre.

Amaram le lui avait enlevé. Kaladin baissa la tête et se remit en marche. Aux abords des camps, il tourna vers la droite pour s’orienter au nord.

— Kaladin ? demanda Syl, qui voletait près de lui. Pourquoi tu te diriges par là ?

Il leva les yeux. C’était la direction du camp de Sadeas. Celui de Dalinar se trouvait dans l’autre sens.

Kaladin continua à marcher.

— Kaladin ? Qu’est-ce que tu fais ?

Enfin, il s’arrêta. Amaram devait être là, un peu plus loin, quelque part à l’intérieur du camp de Sadeas. Il était tard et Nomon approchait doucement de son zénith.

— Je pourrais l’éliminer, dit Kaladin. Entrer par sa fenêtre dans un éclair de Fulgiflamme, le tuer et m’échapper avant que quiconque ait le temps de réagir. Ce serait si facile. Tout le monde accuserait l’Assassin en Blanc.

— Kaladin…

— Une question de justice, Syl, dit-il, soudain furieux, en se tournant vers elle. Tu me dis que je dois protéger les gens. Si je le tue, c’est ce que je ferai ! Je protégerai les gens. Je l’empêcherai de les détruire comme il m’a détruit.

— Je n’aime pas les états dans lesquels tu te mets quand tu penses à lui, dit-elle, soudain très petite. Tu cesses d’être toi. Tu cesses de réfléchir. S’il te plaît.

— Il a tué Tien, répondit Kaladin. Je vais l’éliminer, Syl.

— Mais ce soir ? demanda Syl. Après ce que tu viens de découvrir, après ce que tu viens de faire ?

Il inspira profondément, se rappelant l’exaltation des gouffres et la liberté de voler. Il avait éprouvé une joie véritable pour la première fois depuis une éternité.

Voulait-il gâcher ce souvenir à cause d’Amaram ? Non. Pas même avec la mort de ce dernier, qui serait certainement un jour merveilleux.

— D’accord, lança-t-il en faisant demi-tour vers le camp de Dalinar. Pas ce soir.

Le ragoût du soir était terminé quand Kaladin rejoignit les baraquements. Il passa devant le feu, où les braises luisaient toujours, et se dirigea vers sa chambre. Syl voletait dans les airs. Elle allait chevaucher les vents pendant la nuit, jouer avec ses cousins. Pour autant qu’il le sache, elle n’avait pas besoin de dormir.

Il entra dans sa chambre personnelle, vidé, fatigué, mais d’une manière agréable. C’était…

Quelqu’un remua dans sa chambre.

Kaladin pivota brusquement, leva sa lance et aspira la Flamme restante de la sphère dont il s’était servi pour se guider. La Flamme qui s’en échappa dévoila un visage rouge et noir. Ces ombres prêtaient à Shen une apparence étrange et dérangeante, comme s’il était l’un des sprènes malfaisants des histoires.

— Shen, lui dit Kaladin en baissant sa lance. Mais qu’est-ce qui…

— Mon capitaine, l’interrompit Shen, je dois partir.

Kaladin fronça les sourcils.

— Je suis désolé, ajouta Shen avec son élocution lente et réfléchie. Je ne peux pas vous dire pourquoi.

Il semblait attendre quelque chose, les mains crispées sur la lance. Celle que lui avait donnée Kaladin.

— Vous êtes un homme libre, Shen, lui dit celui-ci. Je ne vous garderai pas ici si vous estimez devoir partir, mais je ne crois pas qu’il y ait d’autres endroits où vous puissiez aller profiter de votre liberté.

Shen hocha la tête, puis s’avança pour dépasser Kaladin.

— Vous partez ce soir ?

— Immédiatement.

— Les gardes postés aux frontières des Plaines essaieront peut-être de vous arrêter.

Shen secoua la tête.

— Les parshes ne fuient pas la captivité. Ils ne verront qu’un esclave en train d’accomplir une tâche qu’on lui a attribuée. Je vais laisser votre lance près du feu. (Il se dirigea vers la porte, mais hésita ensuite près de Kaladin et posa la main sur son épaule.) Vous êtes un homme bon, capitaine. J’ai beaucoup appris. Mon nom n’est pas Shen. C’est Rlain.

— Puissent les vents bien vous traiter, Rlain.

— Ce ne sont pas les vents que je crains, répondit Rlain.

Il tapota l’épaule de Kaladin, inspira profondément comme s’il se préparait à quelque chose de difficile, puis quitta la pièce.

Vis-à-vis des autres ordres qui leur étaient inférieurs en matière d’exploration du lointain royaume des sprènes, les Outreporteurs étaient d’une prodigieuse bienveillance, et ils autorisaient les autres à les assister dans leurs visites et interactions ; toutefois, ils ne renonçaient jamais à leur place en tant qu’agents premiers de liaison avec les plus éminents des sprènes, et Tisseflamme comme Façonneurs possédaient une certaine affinité à cet égard, bien que ni les uns ni les autres ne fussent les maîtres véritables en ce royaume.

Extrait du Livre des Radieux, chapitre 6, page 2.

Adolin repoussa la Lame d’Éclat d’Elit à l’aide de son avant-bras. Les Porte-Éclat n’utilisaient pas de boucliers, car chacune des sections de la Cuirasse était plus solide que la pierre.

Il s’avança sur le sable de l’arène à gestes gracieux, adoptant la Posture du Vent.

Remporte des Éclats pour moi, mon fils.

Adolin enchaîna les différents coups de la posture, dans un sens puis dans l’autre, forçant Elit à reculer. Ce dernier titubait et sa Cuirasse fuyait par la dizaine d’emplacements où Adolin l’avait frappé.

Tout espoir de voir la guerre des Plaines Brisées connaître une fin pacifique était perdu. Anéanti. Il savait à quel point son père avait souhaité cette fin, et l’arrogance des Parshendis faisait naître en lui une vraie rage, une grande frustration.

Il réprimait cette émotion. Il ne pouvait pas la laisser le consumer. Il enchaîna avec souplesse les mouvements de la posture, prudemment, maintenant une apparence calme et sereine.

Elit s’était apparemment attendu à ce qu’Adolin se montre imprudent, comme lors de son premier duel destiné à remporter des Éclats. Elit reculait constamment, guettant ce moment d’imprudence. Adolin ne le lui accorda pas.

Aujourd’hui, il se battait avec précision, enchaînant formes et postures sans rien laisser au hasard. Sa façon de minimiser son adresse lors du précédent duel n’avait persuadé personne de puissant d’accepter de le combattre. Adolin avait convaincu Elit de justesse.

Il était temps de changer de tactique.

Adolin passa devant l’endroit où Sadeas, Aladar et Ruthar les observaient. Le noyau de la conspiration contre son père. Chacun d’entre eux avait déjà participé de manière illicite à des courses au pont, atteignant le plateau et volant le cœur-de-gemme avant l’arrivée de ceux à qui ils étaient attribués. Chaque fois, ils avaient payé l’amende infligée par Dalinar pour leur désobéissance. Dalinar ne pouvait rien leur faire de plus sans risquer une guerre ouverte.

Mais Adolin avait d’autres moyens de les punir.

Elit recula en titubant, sur ses gardes, lorsque Adolin approcha en tournoyant. Il feinta vers l’avant et Adolin repoussa sa Lame, puis se décida pour un revers et entailla légèrement l’avant-bras d’Elit. La Fulgiflamme commença à s’échapper par là aussi.

Des murmures s’élevèrent de la foule. Elit revint à l’attaque et Adolin para ses coups, mais sans riposter.

C’était la forme idéale. Chaque pas à sa place. Le Frisson monta en lui, mais il le repoussa. Les hauts-princes et leurs chamailleries le dégoûtaient mais, aujourd’hui, il n’allait pas leur montrer cette fureur. À la place, il leur montrerait la perfection.

— Il essaie de vous épuiser, Elit ! lança Ruthar depuis les gradins non loin de là. (Dans sa jeunesse, il avait lui-même été duelliste, bien qu’il n’ait jamais atteint le niveau de Dalinar ou d’Aladar.)

Adolin sourit à l’intérieur de son casque tandis qu’Elit hochait la tête et se précipitait en adoptant la Posture de Fumée pour porter un coup d’estoc avec sa Lame. C’était un pari risqué. On remportait la plupart des duels contre la Cuirasse en brisant des sections mais, parfois, on pouvait planter la pointe de sa Lame dans une jointure entre les plaques et les fendre ainsi en marquant un point.

C’était également un moyen d’essayer de blesser votre adversaire, au lieu de chercher simplement à le battre.

Adolin recula calmement et utilisa les gestes adéquats de la Posture du Vent pour parer un coup d’estoc. L’arme d’Elit se retrouva repoussée avec un cliquetis, et la foule se remit à marmonner. Au départ, Adolin leur avait offert une démonstration de brutalité, ce qui les avait contrariés. Ensuite, un combat au corps à corps beaucoup plus exaltant.

Cette fois, il fit le contraire des deux, refusant les affrontements spectaculaires qui faisaient si souvent partie intégrante des duels.

Il fit un pas de côté et frappa de manière à toucher légèrement le casque d’Elit. La Flamme s’échappa d’une petite fissure, mais pas autant qu’elle n’aurait dû.

Parfait.

Elit émit un grognement sonore à l’intérieur de son casque, puis porta un autre coup d’estoc. En plein sur la visière d’Adolin.

On essaie de me tuer, hein ? songea celui-ci, qui retira une main de son arme et la leva juste en dessous de la Lame d’Elit en approche, qu’il laissa se glisser entre son pouce et son index.

La Lame d’Elit racla de tout son long la main d’Adolin lorsqu’il la leva vers le haut et la droite. C’était là une manœuvre impossible à exécuter sans Cuirasse : on se retrouverait avec la main tranchée en deux si on la tentait avec une épée ordinaire, et pire encore si on la tentait sur une Lame d’Éclat.

Grâce à la Cuirasse, il dévia aisément le coup au-dessus de sa tête, puis frappa de son autre main et abattit sa Lame contre le flanc d’Elit.

Au cœur de la foule, plusieurs personnes acclamèrent la franchise de ce coup. D’autres, en revanche, le huèrent. Le coup le plus classique aurait consisté ici à frapper la tête d’Elit pour tenter de fracasser son casque.

Elit s’avança en titubant, déséquilibré par ce coup d’estoc manqué et par le coup qui avait suivi. Adolin projeta son épaule contre lui et le jeta à terre. Puis, au lieu de lui sauter dessus, il recula.

Nouvelles huées.

Elit se releva, puis s’avança d’un pas. Il tituba légèrement, puis fit un nouveau pas. Adolin recula, positionna sa Lame avec la pointe vers le sol, puis attendit. Au-dessus d’eux, le ciel gronda. Il allait sans doute pleuvoir plus tard dans la journée – mais pas une tempête majeure, fort heureusement. Rien qu’une averse ordinaire.

— Affrontez-moi ! cria Elit à l’intérieur de son casque.

— C’est ce que j’ai fait, répondit calmement Adolin. Et j’ai gagné.

Elit s’avança en titubant. Adolin recula. Sous les huées de la foule, il attendit qu’Elit s’immobilise totalement – sa Cuirasse s’étant vidée de sa Fulgiflamme. Les dizaines de petites fissures qu’Adolin avait créées dans son armure avaient fini par s’additionner.

Puis Adolin s’avança nonchalamment, posa la main sur la poitrine d’Elit et le renversa. Il s’effondra à terre.

Adolin leva les yeux vers la clarissime Istow, qui était la haute-juge.

— Le jugement, déclara-t-elle en soupirant, est de nouveau en faveur d’Adolin Kholin, le vainqueur. Elit Ruthar perd sa Cuirasse.

La foule n’apprécia guère. Adolin se retourna pour lui faire face et décrivit plusieurs grands gestes de sa Lame avant de la renvoyer. Il retira son casque et s’inclina sous les huées. Derrière lui, ses armuriers, qu’il avait préparés à la manœuvre, se précipitèrent pour repousser ceux d’Elit. Ils lui retirèrent sa Cuirasse, qui appartenait désormais à Adolin.

Il sourit et, lorsqu’ils en eurent terminé, ils le suivirent dans la salle de préparation au-dessous des sièges. Renarin attendait près de la porte, vêtu de sa propre Cuirasse, et tante Navani était assise près du brasero de la pièce.

Renarin observait la foule mécontente.

— Père-des-tempêtes ! Ton premier duel, tu l’as terminé en moins d’une minute et ils t’ont détesté. Aujourd’hui, tu l’as prolongé plus d’une heure et ils paraissent te détester encore plus.

Adolin s’assit en soupirant sur l’un des bancs.

— J’ai gagné.

— En effet, reconnut Navani qui s’avança pour l’inspecter comme en quête de blessures. (Elle s’inquiétait toujours quand il se battait en duel.) Mais n’étais-tu pas censé le faire de manière un peu plus spectaculaire ?

Renarin hocha la tête.

— C’est ce que Père a demandé.

— Je m’en souviendrai, répondit Adolin, acceptant la coupe d’eau que lui tendait Peet, l’un de ses gardes hommes de pont du jour, qu’il remercia d’un signe de tête. Le but du spectacle est d’obliger les autres à vous remarquer. Ça fonctionnera.

Il l’espérait. Ce qui allait suivre était tout aussi important.

— Ma tante, reprit-il tandis qu’elle commençait à écrire une prière de remerciement, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai demandé ?

Navani continuait à dessiner.

— Le travail de Shallan semble vraiment important, ajouta-t-il. Enfin…

On frappa à la porte de la chambre.

Déjà ? se dit Adolin en se levant. L’un des hommes de pont ouvrit la porte.

Shallan Davar entra précipitamment, vêtue d’une robe violette, et traversa la pièce avec ses cheveux roux flottant autour d’elle.

— C’était incroyable !

— Shallan ! (Ce n’était pas la personne qu’il attendait – mais il n’était pas mécontent de la voir.) J’ai regardé votre siège avant le combat et vous n’y étiez pas.

— J’avais oublié de brûler une prière, répondit-elle, alors je me suis arrêtée pour le faire. Cela dit, j’ai assisté à la majeure partie du combat.

Il la vit hésiter brièvement, l’air mal à l’aise. Adolin partageait sa gêne. Ils ne se fréquentaient officiellement que depuis un peu plus d’une semaine mais, compte tenu du casuel… quel était au juste le statut de leur relation ?

Navani s’éclaircit la gorge. Shallan se retourna vivement et leva sa libre-main vers ses lèvres, comme si elle venait à peine de remarquer la présence de l’ancienne reine.

— Clarissime, lui dit-elle avant de faire la révérence.

— Shallan, répondit Navani. Je n’entends mon neveu dire que du bien de vous.

— Merci.

— Dans ce cas, je vais vous laisser tous les deux, ajouta Navani en se dirigeant vers la porte, abandonnant son charme glyphique inachevé.

— Clarissime…, répondit Shallan, levant la main vers elle.

Navani sortit et referma la porte.

Shallan baissa la main et Adolin grimaça.

— Désolé, Shallan, dit-il. J’ai essayé de lui en parler. Je crois qu’il lui faut encore quelques jours. Elle va changer d’avis – elle sait qu’elle ne devrait pas vous ignorer, je le sens. Simplement, vous lui rappelez ce qui s’est passé.

Shallan hocha la tête, l’air déçue. Les armuriers d’Adolin approchèrent pour l’aider à retirer sa Cuirasse, mais il leur fit signe de s’en aller. C’était déjà assez pénible de montrer à Shallan ses cheveux en désordre que le port du casque avait collés à son crâne. Les habits qu’il portait en dessous – un uniforme matelassé – devaient avoir triste allure.

— Hum, alors, le duel vous a plu ? demanda-t-il.

— Vous avez été formidable, s’exclama-t-elle en se retournant vers lui. Elit passait son temps à sauter sur vous, et vous le repoussiez simplement comme un crémillon agaçant qui chercherait à grimper le long de votre jambe.

Adolin sourit.

— Le reste de la foule n’a pas semblé trouver ça formidable.

— Ils étaient venus dans l’espoir que vous vous fassiez piétiner, répondit-elle. Vous avez tellement manqué d’égards en refusant de leur accorder ça.

— Je suis affreusement radin en la matière, admit Adolin.

— Vous ne perdez pratiquement jamais, ai-je découvert. C’est terriblement ennuyeux de votre part. Vous devriez peut-être essayer un match nul une fois de temps en temps. Pour changer.

— Je vais y réfléchir, répondit-il. Nous pouvons en discuter, peut-être ce soir lors d’un dîner ? Dans le camp de guerre de mon père ?

Shallan grimaça.

— Je suis occupée ce soir. Désolée.

— Ah.

— Cela dit, reprit-elle en s’approchant, j’aurai peut-être bientôt un cadeau pour vous. Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour faire des recherches – je travaillais dur à compléter les livres de comptes de la maison de Sebarial – mais je crois être tombée sur quelque chose qui pourra vous aider. Dans le cadre des duels.

— Quoi donc ? demanda-t-il, pensif.

— Je me suis rappelé un élément de la biographie du roi Gavilar. Cela dit, ça nécessiterait que vous remportiez un duel d’une façon spectaculaire. Quelque chose d’incroyable, qui laisserait la foule abasourdie.

— Je me ferais moins huer, dans ce cas, répondit Adolin en se grattant la tête.

— Je crois que tout le monde apprécierait ça, commenta Renarin depuis le pas de la porte.

— Spectaculaire…, répéta Adolin.

— Je vous en expliquerai davantage demain, promit Shallan.

— Que se passe-t-il demain ?

— Vous m’invitez à dîner.

— Ah bon ?

— Et vous m’emmenez me promener.

— Ah bon ?

— Oui.

— Quel homme chanceux je suis. (Il lui sourit.) Très bien, dans ce cas, nous pouvons…

La porte s’ouvrit à toute volée.

Les gardes hommes de pont d’Adolin sursautèrent et Renarin se leva en jurant. Adolin se retourna simplement et fit doucement déplacer Shallan sur le côté afin de distinguer qui se tenait au-delà : Relis, l’actuel champion des duels et le fils aîné du haut-prince Ruthar.

Comme il s’y attendait.

— Qu’est-ce que c’était que ça ? s’enquit Relis en entrant dans la pièce d’un pas furieux. (Il était suvi par un petit troupeau d’autres pâles-iris, parmi lesquels la clarissime Istow, la haute-juge.) Vous m’insultez ainsi que ma maison, Kholin.

Adolin joignit ses gantelets derrière son dos tandis que Relis s’approchait pour coller son visage au sien.

— Vous n’avez pas aimé le duel ? demanda Adolin sur un ton badin.

— Ce n’était pas un duel, aboya Relis. Vous avez embarrassé mon cousin en refusant de vous battre correctement. J’exige que cette farce soit annulée.

— Comme je vous l’ai déjà dit, prince Relis, lança Istow derrière lui, le prince Adolin n’a enfreint aucune…

— Vous voulez récupérer la Cuirasse de votre cousin ? proposa calmement Adolin en fixant Relis droit dans les yeux. Combattez-moi pour la regagner.

— Je ne répondrai pas à vos provocations, répliqua Relis en tapant du doigt sur le plastron d’Adolin. Je refuse de me laisser entraîner dans une de ces farces que vous osez qualifier de duels.

— Six Éclats, Relis, répondit Adolin. Les miens, ceux de mon frère, la Cuirasse d’Eranniv et celle de votre cousin. Je les mets tous en jeu lors d’un seul combat. Vous et moi.

— Si vous pensez que je vais accepter, aboya Relis, vous êtes aussi crétin qu’une sphère éteinte.

— Vous avez trop peur ? demanda Adolin.

— Vous m’êtes inférieur, Adolin. Ces deux derniers duels l’ont prouvé. Vous ne savez même plus comment vous battre en duel ; vous ne connaissez que des ruses.

— Dans ce cas, vous devriez facilement gagner.

Relis hésita, se balançant d’un pied sur l’autre. Enfin, il tendit le doigt vers Adolin.

— Vous êtes un salopard, Kholin. Je sais que vous avez combattu mon cousin pour nous embarrasser, mon père et moi. Je refuse de me laisser manipuler.

Il se détourna pour partir.

Quelque chose de spectaculaire, songea Adolin en lançant un coup d’œil vers Shallan. Père a demandé du spectacle

— Si vous avez peur, reprit Adolin en se retournant vers Relis, vous n’êtes pas obligé de m’affronter seul.

Relis s’arrêta net, puis se retourna.

— Êtes-vous en train de me dire que vous m’affronteriez avec n’importe qui d’autre, simultanément ?

— En effet, répondit Adolin. Je vous combattrai avec qui vous choisirez, ensemble.

— Vous êtes effectivement un crétin, souffla Relis.

— Oui ou non ?

— Deux jours, lança Relis d’une voix cassante. Ici, dans l’arène. (Il se tourna vers la haute-juge.) En êtes-vous témoin ?

— Oui, répondit-elle.

Relis sortit d’un pas furieux. Les autres le suivirent. La haute-juge s’attarda, étudiant Adolin.

— Êtes-vous bien conscient de ce que vous venez de faire ?

— Je connais très bien les conventions des duels. Oui, j’en suis conscient.

Elle soupira, puis hocha la tête et sortit.

Peet ferma la porte puis se tourna vers Adolin en haussant les sourcils. Génial. Voilà que les hommes de pont le prenaient de haut à présent.

— Ce sera assez spectaculaire ? demanda-t-il à Shallan.

— Vous vous pensez réellement capable d’en battre deux à la fois ? lui demanda-t-elle.

Adolin ne répondit pas. Combattre deux hommes à la fois était difficile, surtout deux Porte-Éclat. Ils pouvaient se liguer contre vous, vous cerner, vous prendre par surprise. C’était bien plus difficile que d’en affronter deux à la suite.

— Je n’en sais rien, répondit-il. Mais vous vouliez du spectacle, alors je vais tenter d’en fournir. Maintenant, j’espère que vous avez vraiment un plan.

Shallan s’assit à côté de lui.

— Que savez-vous sur le haut-prince Yenev ?…

 

Il en vint également seize de l’ordre des Marchevents et, avec eux, un nombre considérable d’écuyers. Ils trouvèrent les Clivecieux en train de séparer les innocents des coupables ; s’ensuivit un grand débat.

Extrait du Livre des Radieux, chapitre 28, page 3.

Shallan sortit de la voiture sous une pluie fine. Elle portait le manteau blanc et le pantalon de la version sombre-iris d’elle-même qu’elle avait baptisée Voile. La pluie légère tombait sur le bord de son chapeau. Elle avait passé trop de temps à parler avec Adolin après son duel, et avait dû se presser pour arriver à temps à ce rendez-vous, qui se déroulait dans les collines Inconquises à une bonne heure de trajet des camps de guerre.

Mais voilà qu’elle y arrivait à temps, et costumée. Elle s’avança d’un pas énergique, écoutant la pluie crépiter sur la pierre autour d’elle. Elle avait toujours aimé ce genre de pluie. Sœurs cadettes des tempêtes majeures, elles apportaient la vie sans la fureur. Même ces terres d’orage désolées à l’ouest des camps s’épanouissaient à la venue de la pluie. Les boutons-de-roche s’ouvraient et, bien qu’ils ne possèdent pas de bourgeons comme ceux de chez elle, ils déployaient eux aussi des lianes d’un vert vif. L’herbe assoiffée jaillissait des trous et refusait de se retirer jusqu’à se faire quasiment piétiner. Certains roseaux produisaient des fleurs afin d’attirer les crémillons, qui se nourriraient des pétales et, ce faisant, se couvriraient de spores qui donneraient naissance à la génération suivante, une fois mêlées aux spores d’autres plantes.

Si Shallan s’était trouvée chez elle, il y aurait nettement plus de lianes – au point qu’il serait difficile de marcher sans trébucher. Pour sortir dans une zone boisée, il faudrait une machette afin d’avancer de plus d’un mètre. Ici, la végétation devenait colorée, mais pas envahissante.

Shallan sourit face à ce magnifique décor, cette pluie légère, cette flore splendide. Un peu d’humidité était un prix dérisoire pour le bruit mélodieux de la pluie, l’air propre et frais et ce ciel superbe rempli de nuages qui parcouraient toute la gamme des gris.

Shallan marchait avec une sacoche étanche sous le bras, tandis que le cocher de sa voiture de location (elle ne pouvait pas utiliser le véhicule de Sebarial pour ce qu’elle allait faire aujourd’hui) attendait son retour comme il en avait reçu la consigne. La voiture était tirée par des parshes plutôt que par des chevaux, mais ils étaient plus rapides que les chulls et avaient rempli leur office.

Elle se dirigeait vers un flanc de coteau un peu plus loin, destination indiquée sur la carte qu’elle avait reçue par échocalame. Elle portait une belle paire de bottes bien solides. Cette tenue empruntée à Tyn était peut-être inhabituelle, mais Shallan s’en réjouissait. Le manteau et le chapeau la protégeaient de la pluie, et les bottes lui permettaient une prise sûre malgré la pierre glissante.

Elle contourna la colline et découvrit qu’elle était brisée de l’autre côté, car la pierre s’était fendue et effondrée en une petite avalanche. Les strates de crémon durci apparaissaient nettement sur les bords des fragments de pierre, indiquant qu’il s’agissait d’une fracture récente. Dans le cas contraire, le nouveau crémon aurait masqué ces différences de couleur.

La fissure formait une petite vallée dans le flanc de la colline – remplie de crevasses et d’arêtes formées par les éboulis. Elles avaient attrapé des spores et des tiges charriées par le vent qui avaient, à leur tour, créé une explosion de vie. Partout où elles étaient abritées du vent, les plantes trouvaient prise et se mettaient à pousser.

Cet enchevêtrement de verdure poussait de manière aléatoire – ce n’était pas là un véritable lèthe, où la vie serait en sécurité sur le long terme, mais un abri temporaire qui ne tiendrait que quelques années au maximum. Pour l’heure, les plantes poussaient avec enthousiasme, parfois les unes par-dessus les autres, se déployaient, bourgeonnaient, tremblaient, se tortillaient, vivaient. C’était un exemple de nature à l’état brut.

Le pavillon, en revanche, était tout le contraire.

Il abritait quatre personnes assises dans des fauteuils trop raffinés par rapport au décor. Ils prenaient un en-cas, réchauffé par un brasero au milieu de la tente ouverte sur les côtés. Tout en approchant, Shallan captura un Souvenir de leurs visages. Elle les dessinerait plus tard, comme elle l’avait fait avec le premier groupe de Sang-des-spectres qu’elle avait rencontré. Deux d’entre eux étaient déjà présents la fois précédente, pas les deux autres. La femme masquée qui la mettait si mal à l’aise semblait absente.

Mraize, qui se dressait fièrement de toute sa taille, inspectait sa longue sarbacane. Il ne leva pas les yeux lorsque Shallan entra sous l’auvent.

— J’aime apprendre à utiliser les armes locales, déclara Mraize. C’est l’une de mes excentricités, quoiqu’elle me semble justifiée. Si vous voulez comprendre un peuple, apprenez leurs armes. La façon dont les hommes s’entre-tuent en dit bien plus sur une culture que toute l’ethnographie des érudits.

Il leva son arme vers Shallan, qui s’immobilisa. Puis il se tourna vers la fissure et souffla, décochant une fléchette vers le feuillage.

Shallan alla se placer près de lui. La fléchette avait cloué un crémillon à l’une des tiges des plantes. La petite créature aux pattes nombreuses se débattait furieusement pour tenter de se libérer, même si la fléchette qui la transperçait allait certainement lui être fatale.

— C’est une sarbacane parshendie, observa Mraize. Qu’est-ce que ça dit sur leur compte, à votre avis, petit couteau ?

— De toute évidence, elle ne sert pas à tuer du gros gibier, répondit Shallan. C’est logique, les seuls gros gibiers que je connaisse dans les parages sont les démons des gouffres, que les Parshendis sont censés avoir adorés comme des dieux.

Elle n’était pas persuadée que ce soit réellement le cas. Les premiers comptes-rendus, qu’elle avait lus en détail sur l’insistance de Jasnah, posaient l’hypothèse selon laquelle les dieux parshendis étaient les démons des gouffres. Mais ce n’était pas très clair.

— Ils devaient s’en servir pour chasser du petit gibier, poursuivit Shallan. Ça signifie qu’ils chassaient pour se nourrir, plutôt que pour le plaisir.

— Pourquoi dites-vous ça ? demanda Mraize.

— Les hommes qui chassent pour la gloire cherchent des proies grandioses, expliqua Shallan. Des trophées. Cette sarbacane est l’arme d’un homme qui cherche simplement à nourrir sa famille.

— Et s’il l’utilisait contre d’autres hommes ?

— Elle ne serait pas utile à la guerre, répondit Shallan. Trop petite portée, j’imagine, et puis les Parshendis ont déjà des arcs. J’imagine qu’on doit pouvoir s’en servir pour un assassinat, mais si c’était le cas, je serais très curieuse de le découvrir.

— Et pourquoi donc ? s’enquit Mraize.

C’était une sorte de mise à l’épreuve.

— Eh bien, répondit Shallan, la plupart des populations indigènes – les autochtones de Silnasen, les peuples reshis, les coureurs des plaines iriales – n’ont pas de véritable concept de l’assassinat. Pour autant que je le sache, ils ne paraissent pas apprécier les combats. Les chasseurs sont trop précieux, si bien qu’une « guerre » dans ces cultures impliquera beaucoup de cris et de postures, mais très peu de morts. Ce type de société fanfaronne ne semble pas du genre à avoir des assassins.

Et cependant, les Parshendis en avaient envoyé un. Contre les Aléthis.

Mraize étudiait Shallan – la scrutait de ses yeux indéchiffrables, tenant légèrement sa longue sarbacane du bout des doigts.

— Je vois, reprit-il enfin, que Tyn a choisi une érudite comme apprentie cette fois-ci ? Voilà qui me semble inhabituel.

Shallan rougit. Elle comprit alors que la personne qu’elle devenait lorsqu’elle adoptait ce chapeau et ces cheveux noirs n’était pas une imitation de quelqu’un d’autre, une personne différente. Ce n’était qu’une version de Shallan elle-même.

Ce qui pouvait se révéler dangereux.

— Donc, demanda Mraize en tirant une autre fléchette de la poche de sa chemise, quel prétexte Tyn a-t-elle fourni aujourd’hui ?

— Un prétexte ? répéta Shallan.

— Pour avoir échoué dans sa mission.

Mraize chargea la fléchette dans la sarbacane.

Échoué ? Shallan sentit la sueur froide picoter sur son front. Mais elle avait espionné le camp d’Amaram pour voir s’il s’y produisait quoi que ce soit d’inhabituel ! Elle y était retournée le matin même (la véritable raison de son retard au duel d’Adolin) en adoptant le visage d’un ouvrier. Elle avait écouté pour voir si quiconque parlait d’une effraction ou de soupçons nés chez Amaram. Elle n’avait rien découvert.

De toute évidence, Amaram n’avait pas rendu ses soupçons publics. Après tout le mal qu’elle s’était donné pour masquer son incursion, elle avait échoué. Elle n’aurait sans doute pas dû s’en étonner, mais elle ne put s’en empêcher.

— Je…, commença Shallan.

— Je commence à me demander si Tyn est réellement malade, poursuivit Mraize en levant sa sarbacane et en tirant une nouvelle fléchette dans le feuillage. Pour qu’elle n’ait même pas essayé de mener à bien la tâche qu’on lui assignait.

— Même pas essayé ? répéta Shallan, déconcertée.

— Ah bon, c’est ça, son prétexte ? demanda Mraize. Elle aurait essayé, et échoué ? Je fais surveiller cette maison. Si elle avait…

Il s’interrompit quand Shallan secoua sa sacoche pour en chasser l’eau, puis l’ouvrit précautionneusement et en tira une feuille de papier. C’était une représentation de la pièce verrouillée d’Amaram avec ses cartes sur les murs. Elle avait dû deviner certains détails (il faisait noir et son unique sphère n’éclairait pas grand-chose) mais elle la supposait assez fidèle.

Mraize lui prit le dessin et le leva vers ses yeux. Il se mit à l’étudier, laissant Shallan nerveuse, en nage.

— Il est rare, déclara Mraize, qu’on me prouve que je suis un idiot. Félicitations.

Était-ce une bonne chose ?

— Tyn ne possède pas ce talent, poursuivit Mraize, inspectant toujours la feuille. Vous avez vu cette pièce vous-même ?

— Ce n’est pas sans raison qu’elle a choisi une érudite comme assistante : mes talents sont censés compléter les siens.

Mraize baissa la feuille.

— Étonnant. Votre maîtresse est peut-être une voleuse hors pair, mais elle a toujours fait preuve d’un piètre discernement dans le choix de ses associés.

Il parlait avec un tel raffinement. Ça semblait mal assorti avec son visage couvert de cicatrices, sa lèvre de travers et ses mains parcheminées. Il parlait comme un homme qui passe ses journées à siroter du vin en écoutant de la musique raffinée, mais ressemblait à quelqu’un dont on avait souvent brisé les os – et qui avait souvent dû rendre la faveur.

— Dommage que ces cartes ne soient pas plus détaillées, commenta Mraize en inspectant de nouveau le dessin.

Shallan, serviable, sortit les cinq autres dessins qu’elle avait faits pour lui. Quatre d’entre eux représentaient les cartes murales en détail, l’autre une version plus précise encore des parchemins muraux comportant les inscriptions d’Amaram. Sur chacun, les inscriptions elles-mêmes étaient indéchiffrables et se limitaient à des lignes sinueuses. Shallan l’avait fait volontairement. Personne n’attendrait d’une artiste qu’elle soit en mesure de capturer de tels détails de mémoire, bien qu’elle en soit effectivement capable.

Elle voulait garder pour elle les détails de ces inscriptions. Elle comptait gagner la confiance de ces gens, afin d’apprendre ce qu’elle pourrait, mais elle ne les aiderait pas plus qu’elle n’y serait contrainte.

Mraize tendit sa sarbacane sur le côté. La jeune fille masquée s’y trouvait, tenant le crémillon que Mraize avait transpercé ainsi qu’un vison mort avec une fléchette plantée dans le cou. Non, sa patte était agitée de spasmes ; il n’était qu’assommé. La fléchette était-elle empoisonnée, dans ce cas ?

Shallan frissonna. Où cette femme s’était-elle cachée ? Ses yeux sombres la fixaient sans ciller, et le reste de son visage était caché derrière ce masque de carapace et de peinture.

— Stupéfiant, commenta Mraize, qui étudiait toujours les dessins de Shallan. Comment êtes-vous entrée ? Les fenêtres étaient surveillées.

Était-ce ainsi que Tyn aurait procédé, en se faufilant de nuit par l’une des fenêtres ? Elle n’avait pas formé Shallan pour ce genre de chose, seulement pour les accents et les imitations. Peut-être avait-elle remarqué que Shallan, qui trébuchait parfois en marchant, ne serait pas très douée pour les vols acrobatiques.

— Ces dessins sont magistraux, déclara Mraize, qui se dirigea vers une table pour y disposer les images. Un triomphe, sans aucun doute. Quel talent artistique…

Qu’était devenu l’homme dangereux et dépourvu d’émotions qu’elle avait affronté lors de sa première rencontre avec les Sang-des-spectres ? En proie à une émotion visible, il se pencha pour étudier les images, une à la fois. Il sortit même une loupe pour en inspecter les détails.

Elle ne lui posa pas la question qui lui brûlait les lèvres : que fait Amaram ? Savez-vous comment il a obtenu sa Lame d’Éclat ? Comment il a… tué Helaran Davar ? Son souffle resta coincé dans sa gorge alors qu’elle y pensait, mais une partie d’elle avait admis depuis des années que son frère ne reviendrait pas.

Ça ne l’empêcha pas d’éprouver une haine très nette, et surprenante, pour l’individu Meridas Amaram.

— Alors ? demanda Mraize en lui lançant un coup d’œil. Venez vous asseoir, mon enfant. Avez-vous fait ça vous-même ?

— En effet, répondit Shallan en réprimant ses émotions. (Mraize venait-il de l’appeler « mon enfant » ? Elle avait volontairement fait paraître cette version d’elle-même plus âgée, avec un visage plus anguleux. Que fallait-il qu’elle fasse d’autre ? Qu’elle s’ajoute des cheveux blancs ?)

Elle s’installa dans le fauteuil à côté de la table. La femme masquée apparut près d’elle, tenant une coupe ainsi qu’une bouilloire fumante. Shallan hocha la tête, hésitante, et fut récompensée par une coupe de vin orange chaud. Elle en but une gorgée – elle n’avait sans doute pas à craindre qu’il soit empoisonné, car ces gens auraient pu la tuer à n’importe quel moment. Les autres, sous le pavillon, s’entretenaient à voix basse, mais Shallan n’en distinguait pas un mot. Elle avait la sensation d’être en représentation face à un public.

— J’ai recopié une partie du texte pour vous, déclara Shallan en sélectionnant une page d’écriture. (Il s’agissait de lignes qu’elle avait choisi spécifiquement de leur montrer – elles n’en dévoilaient pas trop, mais inciteraient peut-être Mraize à aborder le sujet.) Comme nous n’avons pas pu passer beaucoup de temps dans la pièce, je n’ai obtenu que quelques phrases.

— Vous avez passé tout ce temps là-dedans à faire ces dessins, et si peu à recopier le texte ? s’étonna Mraize.

— Ah, répondit Shallan. Non. J’ai tracé ces dessins de mémoire.

Il leva les yeux vers elle, la mâchoire entrouverte, tandis qu’une expression d’authentique surprise passait sur son visage avant qu’il ne s’empresse d’afficher à nouveau son humeur égale et son assurance habituelle.

Ce n’était… sans doute pas très judicieux de le lui dire, comprit Shallan. Combien de personnes étaient capables de dessiner si bien de mémoire ? Shallan avait-elle démontré publiquement son talent dans les camps de guerre ?

Pas pour autant qu’elle le sache. À présent, elle allait devoir garder secret cet aspect de son talent, de peur que les Sang-des-spectres n’établissent de lien entre Shallan, la pâle-iris bien née, et Voile, l’arnaqueuse et artiste sombre-iris. Nom des foudres !

Enfin, elle devait fatalement commettre quelques erreurs. Au moins celle-ci ne menaçait-elle pas sa vie. Du moins l’espérait-elle.

— Jin, aboya Mraize.

Un homme aux cheveux dorés et au torse sous une robe de chambre ouverte se leva de l’un des fauteuils.

— Regardez-le, ordonna Mraize à Shallan.

Elle captura un Souvenir.

— Jin, laissez-nous. Voile, vous allez le dessiner.

Elle n’eut pas d’autre choix que de lui obéir. Tandis que Jin s’éloignait, grommelant tout bas contre la pluie, Shallan se mit à dessiner. Elle traça un croquis entier – pas simplement son visage et ses épaules, mais une étude dans son environnement, qui incluait les rochers tombés à terre en arrière-plan. Toute à sa nervosité, elle ne l’exécuta pas aussi bien qu’elle l’aurait pu, mais Mraize s’extasia malgré tout devant son dessin comme un père très fier. Elle termina le croquis et sortit sa laque (qui serait nécessaire, car elle avait dessiné au charbon), mais Mraize lui arracha d’abord la feuille des doigts.

— Incroyable, s’exclama-t-il en levant la page. Vous gâchez vos talents auprès de Tyn. Mais vous n’êtes pas capable de faire ça avec le texte ?

— Non, mentit Shallan.

— Dommage. Malgré tout, c’est merveilleux. Merveilleux. Il devrait y avoir des moyens d’utiliser ce talent, oui, sans aucun doute. (Il se tourna vers elle.) Quel est votre objectif, mon enfant ? J’aurai peut-être une place pour vous dans mon organisation, si vous vous révélez fiable.

Oui !

— Je n’aurais pas accepté de venir à la place de Tyn si cette idée ne m’effleurait pas.

Mraize l’étudia attentivement.

— Vous l’avez tuée, n’est-ce pas ?

Oh, bourrasques. Shallan rougit immédiatement, bien entendu.

— Heu…

— Ha ! s’exclama Mraize. Elle a enfin choisi une assistante trop douée. Merveilleux. Après tous les grands airs qu’elle se donnait, elle a été vaincue par quelqu’un qu’elle pensait transformer en flagorneuse.

— Je n’ai pas…, répondit Shallan. Enfin, je ne voulais pas. Elle s’est retournée contre moi.

— Voilà qui doit être une sacrée histoire, lui dit Mraize en souriant – et pas d’un sourire très agréable. Sachez que ce que vous avez fait n’est pas interdit, mais que ce n’est pas vraiment encouragé. Nous ne pouvons pas diriger correctement une organisation si les subalternes considèrent le meurtre de leurs supérieurs comme leur principale méthode de promotion.

— Entendu.

— Votre supérieure, en revanche, ne faisait pas partie de notre organisation. Tyn se prenait pour une chasseuse, quand elle n’était que le gibier depuis le départ. Si vous voulez nous rejoindre, vous devez comprendre une chose : nous ne sommes pas comme d’autres que vous avez connus. Nous possédons un objectif élevé, et nous sommes… très protecteurs les uns vis-à-vis des autres.

— Entendu.

— Donc, qui êtes-vous ? demanda-t-il en faisant signe à son serviteur de lui rapporter sa sarbacane. Qui êtes-vous réellement, Voile ?

— Quelqu’un qui veut agir, répondit Shallan. Prendre part à des entreprises plus importantes que de voler quelques pâles-iris ou de les arnaquer pour quelques jours de luxe.

— Dans ce cas, c’est une chasse, répondit doucement Mraize, un rictus aux lèvres. (Il se détourna d’elle pour se diriger de nouveau vers le bord du pavillon.) D’autres consignes vont suivre. Accomplissez la tâche qui vous est confiée. Ensuite, nous verrons.

Dans ce cas, c’est une chasse

Quel genre de chasse ? Cette déclaration fit frissonner Shallan.

Cette fois encore, elle n’était pas très sûre qu’on venait de la congédier, mais elle referma sa sacoche et fit mine de s’en aller. Ce faisant, elle lança des coups d’œil furtifs aux personnes restées assises. Leur expression était glaciale. D’une effrayante froideur.

Shallan quitta le pavillon et découvrit que la pluie avait cessé. Elle s’éloigna et crut sentir des regards braqués sur son dos. Ils savent tous que je suis capable de les identifier avec exactitude, comprit-elle, et que je peux présenter des dessins précis d’eux à toute personne qui en ferait la demande.

Ils n’apprécieraient guère. Mraize lui avait bien fait comprendre que les Sang-des-spectres ne s’entretuaient pas souvent, mais aussi qu’elle n’en faisait pas partie, pas encore. Il l’avait dit d’un ton plein de sous-entendus, comme s’il en accordait la permission à ceux qui l’écoutaient.

Par la main de Talat, dans quoi s’était-elle fourrée ?

C’est seulement maintenant que tu y réfléchis ? se dit-elle en contournant le flanc de la colline. Sa voiture se trouvait un peu plus loin, avec le cocher qui se prélassait sur le toit en lui tournant le dos. Shallan regarda nerveusement par-dessus son épaule. Personne ne l’avait suivie pour l’instant, du moins pour autant qu’elle puisse le voir.

— Motif, est-ce qu’on m’observe ? demanda-t-elle.

— Mmm. Moi. Pas de gens.

Un rocher. Elle avait dessiné un rocher dans le croquis fait pour Mraize. Sans y réfléchir, mue par l’instinct et une bonne dose de panique, elle aspira de la Fulgiflamme et façonna une image de ce rocher devant elle.

Puis elle s’empressa de s’y cacher.

Il y faisait très noir. Elle se recroquevilla à l’intérieur du rocher, assise avec ses jambes ramenées contre elle. Une posture très peu digne. Les autres personnes avec lesquelles travaillait Mraize ne faisaient sans doute pas ce genre de bêtises. Ils étaient expérimentés, habiles, compétents. Nom des foudres, elle n’avait peut-être même pas besoin de se cacher.

Elle resta malgré tout assise là. L’expression des autres… la façon dont Mraize avait parlé…

Mieux valait pécher par excès de prudence que par naïveté. Elle était lasse que les gens la supposent incapable de s’occuper d’elle-même.

— Motif, chuchota-t-elle. Va jusqu’au cocher. Dis-lui ceci, avec ma voix : « Je suis entrée dans la voiture pendant que vous aviez le dos tourné. Ne me regardez pas. Il faut que je fasse une sortie discrète. Ramenez-moi en ville. Arrêtez-vous près des camps de guerre et attendez en comptant jusqu’à dix ; alors je partirai. Ne me regardez toujours pas. Vous recevrez votre paiement, avec un bonus pour votre discrétion. »

Motif s’éloigna en bourdonnant. Peu après, la voiture se mit en marche, tirée par ses parshes. Il ne fallut guère de temps avant que des claquements de sabots ne retentissent à leur tour. Elle n’avait pas vu de chevaux.

Shallan attendit, nerveuse. L’un ou l’autre des Sang-des-spectres allait-il s’apercevoir que ce rocher n’était pas censé se trouver là ? Allaient-ils revenir la chercher en constatant qu’elle ne descendait pas de la voiture une fois rejoints les camps de guerre ?

Peut-être n’étaient-ils même pas partis à sa poursuite. Peut-être se montrait-elle paranoïaque. Elle patienta. Il se remit à pleuvoir. Quel en serait l’effet sur son illusion ? La pierre qu’elle avait dessinée était déjà mouillée, si bien qu’un temps sec ne dévoilerait pas la supercherie – mais, à en juger par la façon dont la pluie tombait dessus, elle traversait visiblement l’image.

Je dois trouver un moyen de voir l’extérieur pendant que je suis cachée comme ça, se dit-elle. Des trous pour les yeux ? Pouvait-elle en créer à l’intérieur de son illusion ? Peut-être qu’elle…

Des voix.

— Il va falloir découvrir ce qu’elle sait au juste. (La voix de Mraize.) Vous allez apporter ces pages à maître Thaidakar. Nous touchons au but, mais il semblerait que les acolytes de Restares aussi.

Une voix râpeuse lui répondit. Shallan ne parvint pas à distinguer les mots.

— Non, ce n’est pas lui qui m’inquiète. Ce vieil idiot sème le chaos, mais il ne cherche pas à s’emparer du pouvoir quand l’occasion lui en est offerte. Il se cache dans sa cité insignifiante, à écouter ses chansons, en croyant qu’il joue un rôle dans les événements mondiaux. Il ne se doute de rien. La place qu’il occupe n’est pas celle du chasseur. Le cas de cette créature de Tukar, en revanche, est différent. Je ne suis pas persuadé qu’elle soit humaine. Si elle l’est, en tout cas, elle n’appartient pas aux espèces locales…

Mraize continua à parler, mais Shallan n’entendit plus rien lorsqu’ils s’éloignèrent. Peu après, de nouveaux bruits de sabots retentirent.

Elle patienta tandis que l’eau s’infiltrait dans son manteau et son pantalon. Elle frissonna, sa sacoche sur son giron, et serra les dents pour les empêcher de claquer. Le temps avait été plus doux ces derniers jours, mais le fait d’être assise sous la pluie le contredisait. Elle attendit jusqu’à ce que son dos se plaigne et que ses muscles se mettent à hurler. Elle attendit jusqu’à ce que le rocher, enfin, se change en fumée luminescente et se volatilise.

Shallan sursauta. Que s’était-il passé ?

La Fulgiflamme, comprit-elle en étirant ses jambes. Elle inspecta la bourse dans sa poche. Elle avait vidé toutes ses sphères, inconsciemment, en maintenant l’illusion du rocher.

Des heures s’étaient écoulées, et le ciel s’assombrissait à l’approche du soir. Maintenir une illusion aussi simple que celle du rocher n’aurait pas dû exiger une grande quantité de Flamme, et elle n’était pas obligée d’y penser consciemment pour la faire durer. C’était bon à savoir.

Cependant, elle s’était ridiculisée à nouveau en ne se souciant même pas de la quantité de Flamme qu’elle utilisait. Elle se releva en soupirant. Ses jambes flageolèrent, protestant contre ce mouvement soudain. Elle inspira profondément, puis s’avança pour aller jeter un coup d’œil furtif au-delà de la colline. Le pavillon avait disparu, et toute trace des Sang-des-spectres avec lui.

— J’imagine que ça veut dire qu’il faut que je marche, commenta-t-elle en reprenant la direction des camps de guerre.

— Tu t’attendais à autre chose ? demanda Motif d’une voix sincèrement curieuse depuis l’emplacement qu’il occupait sur son manteau.

— Non, répondit Shallan. Je parlais toute seule.

— Mmm. Non, tu me parles à moi.

Elle s’avança dans le soir, transie de froid. Ce n’était cependant pas le froid mordant qu’elle avait subi dans le Sud. Si elle n’avait pas été trempée, l’air lui aurait sans doute semblé agréable, malgré l’obscurité. Elle passa le temps en s’exerçant à pratiquer les accents avec Motif : elle parlait, puis lui faisait répéter exactement ce qu’elle avait dit, avec sa voix et son intonation. L’entendre ainsi l’aidait beaucoup.

Elle maîtrisait l’accent aléthi, elle en avait la certitude. C’était une bonne chose, car Voile prétendait être aléthie. Cet accent-là était facile, toutefois, car le védène et l’aléthi étaient si semblables qu’on pouvait pratiquement en comprendre un si l’on connaissait l’autre.

Son accent mangecorne était également très juste, en aléthi comme en védène. Elle s’améliorait et apprenait à ne pas l’exagérer, comme le lui avait suggéré Tyn. Son accent bavane était passable en védène comme en aléthi et, pendant la majeure partie du trajet de retour, elle s’entraîna à pratiquer les deux langues avec l’accent herdazien. Palona lui en fournissait un bon exemple en aléthi, et Motif pouvait lui répéter des phrases qu’elle avait dites, ce qui était très utile pour s’entraîner.

— Ce qu’il faut que je fasse, dit Shallan, c’est t’entraîner à parler pour accompagner mes images.

— Tu devrais les faire parler elles-mêmes, répliqua Motif.

— C’est possible de faire ça ?

— Pourquoi pas ?

— Parce que… eh bien, j’utilise la Flamme pour créer l’illusion, et elles créent donc une imitation de lumière. C’est logique. Mais je ne sais pas comment utiliser le son pour les créer.

— C’est un Flux, répondit Motif. Le son en fait partie. Mmm… Ils sont cousins. Très semblables. C’est possible à faire.

— Comment ?

— Mmmm. D’une certaine manière.

— Merci, c’est très utile.

— Je suis content… (Il s’interrompit.) Mensonge ?

— Oui.

Shallan fourra sa sage-main dans sa poche, également trempée, et continua à marcher à travers des carrés d’herbe qui se retiraient devant elle. Au loin se déployaient des collines sur lesquelles des graines de lavis poussaient dans des champs de polypes bien ordonnés, quoiqu’elle ne distingue pas de fermiers à cette heure-ci.

Au moins la pluie avait-elle cessé. Elle appréciait toujours la pluie, mais elle n’avait pas réfléchi au désagrément que représentait le fait de devoir parcourir une longue distance par ce temps. Et puis…

Qu’est-ce que c’était que ça ?

Elle s’arrêta net. Une sorte de touffe sombre projetait une ombre sur le sol devant elle. Elle s’en approcha, hésitante, et perçut une odeur de fumée. Le genre de fumée humide que l’on sent après qu’un feu de camp vient d’être éteint.

Sa voiture. Elle la distinguait à présent, partiellement brûlée dans la nuit. Les pluies avaient éteint le feu ; il n’avait pas duré longtemps. Ils avaient dû faire naître l’incendie à l’intérieur, où le bois était sec.

C’était certainement celle qu’elle avait louée ; elle reconnaissait les ornements des roues. Elle s’approcha d’un pas hésitant. En tout cas, elle avait eu raison de s’inquiéter. C’était une bonne chose qu’elle soit restée en arrière. Quelque chose la tracassait…

Le cocher !

Elle se précipita, redoutant le pire. Elle trouva son cadavre étendu près de la voiture brisée, regard fixe tourné vers le ciel. On lui avait tranché la gorge. Près de lui, ses porteurs parshes étaient disposés en tas, tous morts.

Shallan se rassit sur les pierres humides, prise de nausée, et plaqua la main contre sa bouche.

— Oh… Tout-Puissant…

— Mmm…, bourdonna Motif, qui parvint curieusement à adopter une intonation morose.

— Ils sont morts à cause de moi, murmura Shallan.

— Tu ne les as pas tués.

— Mais si, répondit Shallan. Aussi sûrement que si j’avais tenu le couteau. Je savais dans quel danger je m’aventurais. Mais le cocher, lui, n’en savait rien.

Les parshes non plus. Qu’éprouvait-elle à leur sujet ? D’accord, c’étaient des Néantifères, mais il était difficile de ne pas être révoltée par ce qui venait d’être commis.

Tu vas provoquer des choses bien pires que ça si tu réussis à prouver ce qu’affirme Jasnah, lui souffla une partie d’elle.

Brièvement, en voyant Mraize surexcité par ses dessins, elle avait eu envie de l’apprécier. En tout cas, elle ferait bien de se rappeler ce moment-ci ; il avait autorisé ces meurtres. Ce n’était peut-être pas lui qui avait tranché la gorge du cocher, mais il avait pratiquement autorisé les autres à éliminer Shallan s’ils le souhaitaient.

Ils avaient brûlé la voiture pour faire accuser des bandits, mais aucun bandit ne s’approcherait à ce point des Plaines Brisées.

Pauvre homme, songea-t-elle à l’intention du cocher. Mais si elle n’était pas venue en voiture, elle n’aurait pas réussi à se cacher comme elle l’avait fait tandis que le cocher semait une fausse piste. Nom des bourrasques ! Comment aurait-elle pu s’y prendre pour que personne ne meure ? Est-ce que ça aurait seulement été possible ?

Elle finit par s’obliger à se lever et, les épaules voûtées, elle continua à marcher vers les camps de guerre.

Les pouvoirs considérables des Clivecieux en la matière pouvaient passer pour un talent quasiment divin, pour lequel aucun Flux ni sprène n’accorde de capacités, mais, quelle que fût la façon dont l’ordre avait acquis de telles aptitudes, leur existence était bien réelle et reconnue même de leurs rivaux.

– Extrait du Livre des Radieux, chapitre 8, page 6.

— Génial. C’est vous qui me surveillez aujourd’hui ?

Kaladin se retourna pour voir Adolin sortir de sa chambre. Le prince portait comme toujours un uniforme impeccable. Boutons marqués de son monogramme, bottes qui coûtaient davantage que certaines maisons, épée au côté. Un choix curieux pour un Porte-Éclat, mais Adolin la portait sans doute comme une décoration. Ses cheveux formaient une masse blonde désordonnée semée de noir.

— Je n’ai pas confiance en elle, prinçaillon, déclara Kaladin. Une femme étrangère, des fiançailles secrètes, et la seule personne qui pourrait s’en porter garante est morte. Il pourrait s’agir d’une meurtrière, et ça signifie que je dois vous placer sous la garde de mes meilleurs éléments.

— Quelle humilité, dites-moi, commenta Adolin en s’avançant dans le couloir de pierre, suivi par Kaladin.

— Non.

— C’était une plaisanterie, porte-pont.

— Pardonnez-moi. Je croyais que les plaisanteries étaient cen-sées être drôles.

— Seulement pour les gens qui possèdent un sens de l’humour.

— Ah, évidemment, répondit Kaladin. J’ai vendu le mien il y a longtemps.

— En échange de quoi ?

— De cicatrices, murmura Kaladin.

Le regard d’Adolin glissa sur les marques au front de Kaladin, bien que ses cheveux en masquent sans doute une grande partie.

— C’est formidable, commenta Adolin à mi-voix. Vraiment. Je suis enchanté que vous m’accompagniez.

Au bout du couloir, ils émergèrent à la lumière du soleil. Elle était cependant étouffée ; le ciel était encore couvert après les pluies de ces derniers jours.

Ils ressortirent dans le camp de guerre.

— Allons-nous passer chercher d’autres gardes ? demanda Adolin. En règle générale, il y en a deux.

— Aujourd’hui, je serai seul.

Kaladin était en manque d’effectifs, avec le roi sous sa garde et Teft qui emmenait les jeunes pousses patrouiller. Il avait affecté deux ou trois hommes à tous les autres, mais s’estimait capable de surveiller Adolin à lui seul.

Une voiture attendait, tirée par deux chevaux à l’air peu commode. Tous les chevaux semblaient peu commodes, avec leurs yeux trop perçants et leurs mouvements brusques. Malheureusement, un prince ne pouvait pas arriver dans une voiture tirée par des chulls. Un valet de pied ouvrit la portière pour Adolin, qui s’installa à l’intérieur. Le valet la referma, puis grimpa à un emplacement à l’arrière de la voiture. Kaladin se prépara à monter sur le siège à côté du cocher, puis s’arrêta.

— Vous ! dit-il en désignant le cocher.

— Moi ! répliqua le Malicieux du roi qui tenait les rênes, assis sur le banc.

Yeux bleux, cheveux noirs, uniforme noir. Que faisait-il là, à conduire cette voiture ? Il n’était tout de même pas serviteur ?

Kaladin se hissa prudemment sur son siège, et Malice agita les rênes pour mettre les chevaux en marche.

— Que faites-vous ici ? lui demanda Kaladin.

— Je cherche des mauvais coups à mijoter, répliqua Malice d’un ton joyeux tandis que les sabots des chevaux résonnaient sur la pierre. Vous êtes-vous entraîné avec ma flûte ?

— Hum…

— Ne me dites pas que vous l’avez laissée dans le camp de Sadeas en déménageant.

— Eh bien…

— Je vous ai demandé de ne pas me le dire, répondit Malice. Ce n’est pas la peine, puisque je le sais déjà. Quel dommage. Si vous connaissiez l’histoire de cette flûte, elle vous retournerait le cerveau de fond en comble. Et je veux dire par là que je vous pousserais au bas de cette voiture pour m’avoir espionné.

— Hum…

— Quelle éloquence aujourd’hui, dites-moi.

Kaladin avait effectivement abandonné la flûte. Lorsqu’il avait rassemblé les hommes de pont restants dans le camp de Sadeas (les blessés du Pont Quatre et les membres des autres équipes), il s’était concentré sur les gens plutôt que sur les objets. Il n’avait pas pris la peine d’emporter son petit tas de possessions, et avait oublié que la flûte s’y trouvait.

— Je suis soldat, pas musicien, rétorqua Kaladin. Et puis la musique, c’est pour les femmes.

— Tous les gens sont musiciens, protesta Malice. La question est de savoir s’ils partagent ou non leurs chansons. Quant au fait que la musique soit féminine, il est intéressant que les femmes qui ont rédigé ce traité – que vous vénérez pratiquement en Alethkar – aient décidé que les tâches féminines impliquaient de rester assises à s’amuser tandis que les masculines impliquaient de trouver quelqu’un qui vous transperce d’une lance. Révélateur, non ?

— Sans doute.

— Vous savez, je fais de gros efforts pour trouver des anecdotes passionnantes, intelligentes et importantes à vous offrir. Je ne peux pas m’empêcher de songer que vous ne remplissez pas votre rôle dans la conversation. C’est un peu comme jouer de la musique pour un sourd – ce que je pourrais essayer de faire, car ça semble amusant, si seulement quelqu’un n’avait pas perdu ma flûte.

— Je suis désolé, répondit Kaladin.

Il aurait préféré penser aux nouvelles postures à l’épée que Zahel lui avait enseignées, mais il était vrai que Malice avait déjà fait preuve de gentillesse envers lui. Le moins que Kaladin puisse faire était de lui adresser la parole.

— Hum, donc, vous avez conservé votre emploi ? En tant que Malicieux du roi, je veux dire. Lors de notre dernière rencontre, vous avez laissé entendre que vous risquiez de perdre votre titre.

— Je ne m’en suis pas encore assuré, répliqua Malice.

— Vous… vous n’avez… Le roi sait-il que vous êtes de retour ?

— Eh bien non ! Je réfléchis à une manière assez spectaculaire de l’en informer. Peut-être une centaine de démons des gouffres marchant de concert et chantant une ode à ma splendeur.

— Ça me semble… un peu difficile.

— Je vous l’accorde, ces foudres de bestioles chantent atrocement faux et ne comprennent rien à l’harmonie tonale.

— Je n’ai rien compris à ce que vous venez de dire.

— Je vous l’accorde, ces foudres de bestioles chantent atrocement faux et ne comprennent rien à l’harmonie tonale.

— Ça ne m’aide pas vraiment, Malice.

— Ah ! Vous devenez sourd, dans ce cas ? Quand vous serez parvenu au bout du processus, je vous en informerai. Il y a quelque chose que j’aimerais essayer. Si j’arrive seulement à me rappeler…

— Oui, oui, répondit Kaladin en soupirant. Vous voulez jouer de la flûte pour un sourd ?

— Non, ce n’est pas ça… Ah ! Oui. J’ai toujours voulu m’approcher furtivement d’un sourd pour lui donner un petit coup derrière la tête. Je crois que ce serait hilarant.

Kaladin soupira. Il leur faudrait une heure environ, même en roulant vite, pour atteindre le camp de guerre de Sebarial. Une heure extrêmement longue.

— Donc, reprit Kaladin, vous êtes simplement là pour vous moquer de moi ?

— Eh bien, c’est plus ou moins ma fonction. Mais je vais y aller doucement avec vous. Je ne voudrais pas vous voir partir dans une envolée.

Kaladin sursauta.

— Vous savez, ajouta Malice d’une voix nonchalante, une envolée d’épithètes furieux. Ce genre de choses.

Kaladin étudia attentivement ce pâle-iris très grand.

— Que savez-vous ?

— Presque tout. Parfois, ce presque peut être aussi pénible qu’un coup de pied dans les dents.

— Dans ce cas, que voulez-vous ?

— Ce que je ne peux pas avoir. (Malice se retourna vers lui, le regard grave.) Comme tout le monde, Kaladin Béni-des-foudres.

Kaladin ne tenait plus en place. Malice savait qu’il était doué de Fluctomancie. Kaladin en était sûr. Fallait-il donc s’attendre à une requête de sa part ?

— Que voulez-vous de moi ? demanda Kaladin en s’efforçant de formuler les choses plus précisément.

— Ah, donc vous réfléchissez. Parfait. Je n’attends de vous, mon ami, qu’une seule chose : une histoire.

— Quel genre d’histoire ?

— À vous d’en décider. (Malice lui sourit.) J’espère qu’elle sera dynamique. S’il y a une chose que je ne tolère pas, c’est l’ennui. Veuillez avoir la gentillesse de ne pas vous montrer assommant. Autrement, je me verrai contraint de m’approcher furtivement pour vous donner un coup derrière la tête.

— Je ne suis pas en train de devenir sourd.

— C’est évidemment tout aussi hilarant avec les gens qui ne le sont pas. Vous pensez que je tourmenterais quelqu’un uniquement parce qu’il est sourd ? Ce serait immoral. Non, je tourmente tous les gens sur un même plan, merci bien.

— Formidable.

Kaladin reprit sa posture et attendit la suite. À sa grande surprise, Malice sembla disposé à laisser la conversation s’éteindre.

Kaladin étudia le ciel morose. Il détestait les journées comme celle-ci, qui lui rappelaient la saison des pleurs. Père-des-tempêtes… Le ciel gris et le temps maussade le poussaient à se demander pourquoi il avait même pris la peine de se lever. Enfin, la voiture atteignit le camp de guerre de Sebarial, qui ressemblait encore davantage à une ville que les autres camps. Kaladin s’émerveilla de ces logements pleinement construits, de ces marchés, de ces…

— Fermiers ? lança-t-il tandis qu’ils dépassaient un groupe d’hommes qui marchaient vers les portes, munis de seaux de crémon.

— Sebarial leur a demandé de mettre en place des champs de lavis sur les collines du Sud-Ouest, expliqua Malice.

— Les tempêtes majeures sont trop fortes pour les cultures par ici.

— Allez dire ça au peuple natane ; ils cultivaient cette zone tout entière. Ça nécessite une souche de plantes moins grandes que celles dont vous avez l’habitude.

— Mais pourquoi ? demanda Kaladin. Pourquoi des fermiers n’iraient-ils pas à un endroit où les choses sont plus faciles ? Comme en Alethkar même ?

— Vous ne connaissez pas grand-chose à la nature humaine, n’est-ce pas, Béni-des-foudres ?

— Je… Non, en effet.

Malice secoua la tête.

— Quelle franchise, quelle brutalité. Vous vous ressemblez beaucoup, Dalinar et vous. Quelqu’un devrait vous enseigner comment s’amuser une fois de temps en temps.

— Je sais parfaitement bien comment m’amuser.

— Ah bon ?

— Oui. Ça consiste à me trouver partout où vous n’êtes pas.

Malice le regarda fixement, puis gloussa de rire et agita les rênes de manière que les chevaux caracolent.

— Alors vous avez bel et bien une petite étincelle de malice en vous.

Kaladin la tenait de sa mère. Elle disait souvent ce genre de chose, quoique jamais de manière si insultante. La fréquentation de Malice doit être en train de me corrompre.

Enfin, Malice arrêta la voiture devant un élégant manoir, du genre de ceux que Kaladin se serait attendu à trouver dans un lèthe abrité plutôt qu’ici, dans un camp de guerre. Avec ces colonnes et ces vitres splendides, il était encore plus beau que le manoir du bourgmestre à Pierre-d’Âtre.

Sur la chaussée, Malice demanda au valet de pied d’aller chercher la fiancée d’Adolin. Ce dernier sortit l’attendre, redressant sa veste et astiquant les boutons de sa manche. Il leva les yeux vers le siège du cocher, puis sursauta.

— Vous ! s’exclama Adolin.

— Moi ! répliqua Malice. (Il descendit du haut de la voiture et exécuta une ample révérence.) Toujours à votre service, clarissime Kholin.

— Qu’avez-vous fait de mon cocher habituel ?

— Rien.

— Malice…

— Sous-entendriez-vous que j’aurais fait du mal à ce pauvre garçon ? Est-ce que ça me ressemble, Adolin ?

— Eh bien, non, admit ce dernier.

— Exactement. Et puis je suis persuadé qu’il a déjà dû se défaire de ses liens. Ah, et voici votre charmante presque-épouse-mais-pas-tout-à-fait.

Shallan Davar était sortie de la maison. Elle descendit les marches d’un pas sautillant, plutôt qu’en glissant comme l’auraient fait la plupart des dames pâles-iris. Quel empressement chez cette fille-là, songea distraitement Kaladin en tenant les rênes, qu’il avait prises après que Malice les avait lâchées.

Il y avait quelque chose de bizarre chez cette Shallan Davar. Que cachait-elle derrière cette attitude enthousiaste et ce sourire constant ? La manche boutonnée des robes des pâles-iris, destinée à recouvrir la sage-main, pouvait cacher toute une gamme d’instruments mortels. Une simple aiguille empoisonnée transperçant le tissu pourrait suffire à mettre fin à la vie d’Adolin.

Malheureusement, Kaladin ne pouvait pas la surveiller à chaque instant qu’elle passait auprès d’Adolin. Il devait faire preuve de davantage d’initiative ; pouvait-il, à la place, confirmer qu’elle était bien qui elle prétendait ? Décider, en jugeant de son passé, si elle représentait ou non une menace ?

Kaladin se leva, décidé à sauter sur le sol pour la garder à l’œil tandis qu’elle approchait Adolin. Elle sursauta soudain, yeux écarquillés. Elle désigna Malice de sa libre-main.

— Vous ! s’exclama Shallan.

— Oui, oui. Les gens sont très doués pour m’identifier aujourd’hui. Peut-être que je devrais porter…

Malice s’interrompit lorsque Shallan se précipita vers lui. Kaladin sauta à terre, main tendue vers le couteau à son côté, puis hésita en voyant Shallan étreindre Malice, tête contre sa poitrine, fermant très fort les yeux.

Kaladin retira sa main du couteau, pensif, et regarda Malice qui semblait totalement sidéré. Il gardait les bras ballants, comme s’il ne savait qu’en faire.

— J’ai toujours voulu vous remercier, chuchota Shallan. Je n’en ai jamais eu l’occasion.

Adolin s’éclaircit la gorge. Enfin, Shallan relâcha Malice et se tourna vers le prince.

— Vous venez d’étreindre Malice, observa Adolin.

— C’est son nom ? demanda-t-elle.

— L’un d’entre eux, répondit Malice, visiblement toujours perturbé. Il y en a trop pour que je puisse les compter. Cela dit, je reconnais que la plupart sont liés à une forme d’insulte…

— Vous venez d’étreindre Malice, répéta Adolin.

Shallan rougit.

— Était-ce déplacé ?

— Ce n’est pas une question de convenances, répondit Adolin, simplement de bon sens. Ça revient presque à étreindre un pâle-échine ou… un tas de limaces, ou quelque chose comme ça. Enfin, c’est Malice. Vous n’êtes pas censée l’apprécier.

— Il faut que nous parlions, répondit Shallan en se tournant vers Malice. Je ne me rappelle pas toute notre conversation, mais une partie…

— Je vais m’efforcer de trouver un créneau dans mon emploi du temps, répondit Malice. Mais je suis débordé. C’est-à-dire que le seul fait d’insulter Adolin va m’occuper jusqu’au milieu de la semaine prochaine.

Adolin secoua la tête, congédia le valet d’un geste puis aida lui-même Shallan à monter dans la voiture. Après quoi il se pencha vers Malice.

— Bas les pattes.

— Elle est beaucoup trop jeune pour moi, mon garçon, répondit Malice.

— En effet, acquiesça Adolin. Restez-en aux femmes de votre âge.

Malice sourit.

— Eh bien, voilà qui risque d’être un peu plus difficile. Je crois qu’il n’y en a qu’une seule dans les environs, et nous ne nous sommes jamais bien entendus.

— Décidément, vous êtes étrange, commenta Adolin en mon-tant dans la voiture.

Kaladin soupira, puis fit mine de les rejoindre à l’intérieur.

— Vous comptez voyager là-dedans ? demanda Malice, dont le rictus s’accentua.

— Oui, répondit Kaladin.

Il voulait surveiller Shallan. Il était peu probable qu’elle tente quelque chose à la vue de tous, alors qu’elle voyageait dans la même voiture qu’Adolin. Mais Kaladin apprendrait peut-être quelque chose en l’observant, et il ne pouvait avoir aucune certitude qu’elle n’allait pas chercher à lui faire du mal.

— Essayez de ne pas conter fleurette à la demoiselle, chuchota Malice. Le jeune Adolin semble devenir très possessif. Ou alors… mais qu’est-ce que je raconte ? Contez-lui donc fleurette, Kaladin. J’adorerais voir Adolin avec les yeux exorbités.

Kaladin ricana.

— C’est une pâle-iris.

— Et alors ? demanda Malice. Vous focalisez trop là-dessus, vous autres.

— Ne le prenez pas mal, chuchota Kaladin, mais j’aimerais autant conter fleurette à un démon des gouffres.

Il laissa Malice reprendre les rênes de la voiture et se hissa à l’intérieur.

Adolin leva les yeux au ciel.

— Dites-moi que vous plaisantez.

— C’est mon devoir, répondit Kaladin en s’asseyant à côté de lui.

— Je dois tout de même être en sécurité ici, commenta Adolin à travers ses dents serrées, avec ma fiancée.

— Eh bien dans ce cas, peut-être que je veux simplement être confortablement installé, répondit Kaladin en saluant Shallan Davar d’un signe de tête.

Elle l’ignora et sourit à Adolin tandis que la voiture se mettait en mouvement.

— Où allons-nous aujourd’hui ?

— Eh bien, vous avez parlé de dîner, répondit Adolin. Je connais une nouvelle taverne dans le Marché Extérieur, et il se trouve qu’elle sert à manger.

— Vous connaissez toujours les meilleurs endroits, lui dit Shallan dont le sourire s’élargit.

Vous ne connaissez pas de flatteries encore plus flagrantes, sacrée bonne femme ? songea Kaladin.

Adolin sourit à son tour.

— Je sais écouter, c’est tout.

— En revanche, si vous pouviez prêter plus d’attention à la qualité des vins…

— Si je ne le fais pas, c’est parce que c’est facile ! répondit-il, un rictus aux lèvres. Ils sont tous bons.

Elle gloussa de rire.

Bourrasques, que les pâles-iris étaient agaçants. Surtout lorsqu’ils se léchaient mutuellement les bottes. Leur conversation se poursuivit, et l’ardeur avec laquelle cette femme désirait une relation avec Adolin fit à Kaladin l’effet d’une évidence absolue. Rien d’étonnant à ça. Les pâles-iris cherchaient constamment des occasions de monter en grade – ou de se poignarder mutuellement dans le dos, s’ils étaient plutôt d’humeur à ça. Sa tâche ne consistait pas à découvrir si cette femme était une opportuniste ; tous les pâles-iris l’étaient. Il devait simplement découvrir si elle était une chasseuse de fortune opportuniste ou une tueuse opportuniste.

La discussion se poursuivit et Shallan ramena la conversation aux activités du jour.

— Entendons-nous bien, dit-elle, je ne suis pas en train de dire que je n’aimerais pas voir une autre taverne. Simplement, je me demande si elles ne deviennent pas un choix trop évident.

— Je sais, répondit Adolin. Mais il n’y a vraiment pas grand-chose d’autre à faire ici. Pas de concerts, ni d’expositions artistiques, ni de concours de sculptures.

C’est vraiment comme ça que vous autres passez votre temps ? s’étonna Kaladin. Quelle tragédie que vous n’ayez pas de concours de sculptures à aller regarder.

— Il y a une ménagerie, suggéra Shallan, surexcitée. Dans le Marché Extérieur.

— Une ménagerie, répéta Adolin. N’est-ce pas un peu… ordinaire ?

— Oh, s’il vous plaît. Nous pourrions regarder tous les animaux, et vous pourriez me dire lesquels vous avez courageusement massacrés à la chasse. Ce sera très divertissant. (Elle hésita, et Kaladin crut lire quelque chose dans ses yeux. Un éclat furtif d’une émotion plus profonde. De la douleur ? De l’inquiétude ?) Et j’aurais bien besoin de distraction, ajouta-t-elle un ton plus bas.

— En réalité, je méprise la chasse, répondit Adolin, comme s’il ne s’était aperçu de rien. Ça manque de défis. (Il se tourna vers Shallan, qui afficha un sourire factice et hocha vigoureusement la tête.) En tout cas, ce serait agréable de faire quelque chose de différent. D’accord, je vais dire à Malice de nous emmener plutôt là-bas. Avec un peu de chance, il va le faire au lieu de nous conduire droit dans un gouffre pour se moquer de nos cris horrifiés.

Adolin se retourna pour ouvrir le petit volet coulissant qui donnait sur le perchoir du cocher et lui transmettre cet ordre. Kaladin observa Shallan qui se laissa aller sur son siège, un sourire suffisant aux lèvres. Elle avait une tout autre motivation pour vouloir se rendre à la ménagerie. De quoi s’agissait-il ?

Adolin se retourna de nouveau et l’interrogea sur sa journée. Kaladin écouta d’une oreille tout en étudiant Shallan, cherchant à déterminer si elle cachait un couteau quelque part. Elle rougit en réaction à ce qu’Adolin venait de dire, puis éclata de rire. Kaladin n’appréciait pas vraiment Adolin, mais au moins le prince était-il honnête. Il possédait le tempérament sincère de son père et s’était toujours montré franc avec Kaladin. Hautain et gâté, mais franc.

Cette femme était différente. Ses mouvements étaient calculés. Sa façon de rire, de choisir ses mots. Elle gloussait et rougissait, mais ses yeux étaient constamment sur le qui-vive, toujours en observation. Elle illustrait parfaitement ce qui le dégoûtait à ce point dans la culture des pâles-iris.

Tu es seulement de mauvaise humeur, reconnut une partie de lui. Ça se produisait parfois, le plus souvent quand le ciel était nuageux. Mais fallait-il vraiment qu’ils feignent la gaieté d’une manière si écœurante ?

Il garda l’œil sur Shallan pendant le reste du trajet et finit par décider qu’il se méfiait trop à son sujet ; elle ne représentait pas une menace immédiate pour Adolin. Il surprit ses pensées à vagabonder vers cette nuit passée dans les gouffres, à chevaucher les vents avec la Flamme qui bouillonnait en lui. La liberté.

Non, pas simplement la liberté ; un objectif.

Tu as déjà un objectif, songea-t-il en s’obligeant à revenir à l’instant présent : protéger Adolin. C’était un métier idéal pour un soldat, un métier dont d’autres rêvaient. Une paie excellente, sa propre escouade à commander, une tâche importante. Un supérieur fiable. C’était parfait.

Mais ces vents…

— Oh ! s’exclama Shallan en s’emparant de sa sacoche pour y fouiller. J’ai apporté ce récit pour vous, Adolin.

Elle hésita en jetant un coup d’œil furtif à Kaladin.

— Vous pouvez lui faire confiance, dit Adolin, quelque peu à contrecœur. Il m’a sauvé deux fois la vie, et mon père le laisse nous surveiller même lors des réunions les plus importantes.

Shallan sortit plusieurs feuilles de papier comportant des notes gribouillées dans l’alphabet féminin.

— Il y a dix-huit ans, le haut-prince Yenev était une personne influente en Alethkar, l’un des hauts-princes les plus puissants à s’opposer à la campagne d’unification du roi Gavilar. Yenev n’a pas été vaincu au combat ; il a été tué lors d’un duel. Par Sadeas.

Adolin hocha la tête et se pencha en avant, curieux.

— Voici le récit que fait la clarissime Ialai des événements, poursuivit Shallan. « L’élimination de Yenev fut un acte d’une astucieuse simplicité. Mon époux s’entretint avec Gavilar au sujet du Droit au Défi et de la Faveur du roi, d’anciennes traditions que de nombreux pâles-iris connaissaient, mais ignoraient dans les conditions actuelles.

» “Puisque ces traditions sont historiquement liées à la Couronne, le fait de les invoquer renvoyait à notre droit de règne. L’occasion en fut fournie lors d’un gala de force et de renommée, et mon époux s’engagea pour la première fois dans un duel contre un autre homme.”

— Un quoi de force et de renommée ? demanda Kaladin.

Tous deux se tournèrent vers lui, comme surpris de l’entendre parler. Vous oubliez constamment ma présence, hein ? songea-t-il. Vous préférez ignorer les sombres-iris.

— Un gala de force et de renommée, expliqua Adolin. C’est une tournure recherchée qui désigne un tournoi. Ils étaient courants à l’époque. Ils fournissaient l’occasion à des hauts-princes en paix les uns par rapport aux autres de se donner un peu en spectacle.

— Nous cherchons un moyen qui permette à Adolin d’affronter Sadeas en duel ou, du moins, de le discréditer, expliqua Shallan. En y réfléchissant, je me suis souvenue d’une référence au duel de Yenev dans la biographie que Jasnah avait écrite sur l’ancien roi.

— D’accord…, répondit Kaladin, pensif.

— « Le but de ce duel préliminaire, reprit Shallan, qui poursuivit sa lecture en levant le doigt, était de produire une très forte impression sur les hauts-princes. Bien que nous ayons élaboré les choses à l’avance, le premier homme à être vaincu ignorait son rôle dans notre stratagème. Sadeas le battit avec un panache calculé. Il marqua quelques pauses dans le combat pour élever les enjeux, d’abord en offrant de l’argent, puis des terres.

» “Au bout du compte, la victoire fut extrêmement théâtrale. La foule s’était à ce point prise au jeu que le roi Gavilar se leva et offrit à Sadeas une faveur pour l’avoir satisfait, selon l’ancienne tradition. La réponse de Sadeas fut très simple : ‘Je n’accepterai d’autre faveur, Majesté, que le cœur de ce lâche de Yenev à la pointe de mon épée !’”

— Vous plaisantez, répondit Adolin. Ce vantard de Sadeas l’a formulé comme ça ?

— L’événement, ainsi que ses paroles, sont rapportés dans plusieurs documents historiques majeurs, confirma Shallan. Ensuite, Sadeas a affronté Yenev en duel, l’a tué et a proposé à un allié – Aladar – de prendre le contrôle de cette principauté à sa place.

Adolin hocha la tête, songeur.

— Ça pourrait fonctionner, Shallan. Je peux tenter la même manœuvre – rendre spectaculaire mon combat contre Relis et l’autre personne qu’il amènera, séduire la foule, gagner une Faveur du roi et demander un Droit au Défi contre Sadeas lui-même.

— Ça possède un certain charme, acquiesça Shallan. Re-produire une manœuvre que Sadeas lui-même a employée, puis l’utiliser contre lui.

— Il n’acceptera jamais, intervint Kaladin. Sadeas ne se laissera pas piéger comme ça.

— Peut-être, reconnut Adolin. Mais je crois que vous sous-estimez la position dans laquelle il se retrouverait si nous le faisions correctement. Le Droit au Défi est une tradition ancienne ; certains affirment qu’elle fut établie par les Hérauts. Un guerrier pâle-iris qui a fait ses preuves devant le Tout-Puissant et le roi, qui se retourne pour demander justice face à celui qui lui a causé du tort…

— Il acceptera, affirma Shallan. Il n’aura pas le choix. Mais, Adolin, êtes-vous capable de vous montrer spectaculaire ?

— La foule s’attend à ce que je triche, répondit Adolin. Elle viendra là en ayant une piètre opinion de mes duels récents – ce qui devrait jouer en ma faveur. Si je parviens à lui offrir un véritable spectacle, elle sera ravie. Et puis, vaincre deux hommes à la fois ? Ce seul détail devrait nous accorder l’attention dont nous avons besoin.

Kaladin les regarda tour à tour. Ils prenaient cette histoire très au sérieux.

— Vous croyez vraiment que ça pourrait fonctionner ? demanda-t-il, soudain songeur.

— Oui, répondit Shallan, même si, selon cette tradition, Sadeas pourrait désigner un champion pour se battre en son nom, si bien qu’Adolin n’aurait peut-être pas l’occasion de l’affronter en personne. Cela dit, il remporterait malgré tout les Éclats de Sadeas.

— Ce ne serait pas tout à fait aussi satisfaisant, répondit Adolin. Mais ce serait acceptable. Battre son champion en duel saperait l’influence de Sadeas. Il y perdrait énormément en crédibilité.

— Mais ça ne voudrait rien dire en réalité, commenta Kaladin. N’est-ce pas ?

Les deux autres se tournèrent vers lui.

— Ce n’est qu’un duel, poursuivit-il. Un jeu.

— Celui-ci serait différent, répondit Adolin.

— Je ne vois pas en quoi. D’accord, vous remporteriez ses Éclats, mais il conserverait son titre et son autorité.

— C’est une question de perception, expliqua Shallan. Sadeas a formé une coalition contre le roi ; ça sous-entend qu’il est plus puissant que le roi. Le fait de perdre contre le champion du roi lui nuirait à cet égard.

— Mais tout ça, ce ne sont que des jeux, insista Kaladin.

— En effet, reconnut Adolin – Kaladin ne s’était pas attendu à ce qu’il lui donne raison. Mais c’est un jeu auquel Sadeas se conforme. Ce sont des règles qu’il a acceptées.

Kaladin se laissa aller en arrière et prit le temps d’absorber cette information. Cette tradition pourrait bien être une réponse, se dit-il. La solution que je cherchais

— Sadeas était un allié si puissant, reprit Adolin d’une voix nostalgique. J’avais oublié qu’il avait fait ce genre de choses.

— Alors qu’est-ce qui a changé ? demanda Kaladin.

— Gavilar est mort, répondit Adolin d’une voix douce. C’était l’ancien roi qui maintenait Sadeas et mon père orientés dans la même direction. (Il se pencha pour inspecter les pages de notes de Shallan, bien qu’il ne puisse manifestement pas les lire.) Il faut que nous y arrivions, Shallan. Nous devons refermer ce nœud coulant autour du cou de cette anguille. C’est une idée brillante. Merci.

Elle rougit, puis rangea ses papiers dans une enveloppe qu’elle lui tendit.

— Donnez ceci à votre tante. Ces notes détaillent ce que j’ai découvert. Tous les deux, avec votre père, ils seront plus en mesure de déterminer si c’est ou non une bonne idée.

Adolin accepta l’enveloppe et, ce faisant, prit sa main dans la sienne. Ils partagèrent un moment d’attendrissement mutuel. Oui, Kaladin était de moins en moins convaincu que cette femme représentait un danger immédiat pour Adolin. Si c’était une sorte d’arnaqueuse, elle n’en voulait pas à sa vie ; simplement à sa dignité.

Trop tard, songea Kaladin, qui regarda Adolin se laisser aller en arrière avec un sourire idiot. Elle est déjà morte et enterrée.

La voiture atteignit bientôt le Marché Extérieur, où ils croisèrent plusieurs groupes d’hommes en train de patrouiller, vêtus du bleu des Kholin. C’étaient des hommes de pont provenant des autres équipes que le Pont Quatre. Leur faire monter la garde ici était l’une des méthodes de Kaladin pour les former.

Kaladin descendit le premier de la voiture et remarqua les rangées de chariots-tempête alignés non loin de là. Des cordes tendues sur des piquets bloquaient l’accès de cette zone, en apparence pour empêcher les gens de s’infiltrer, bien qu’elles soient sans doute moins convaincantes en la matière que les hommes armés de gourdins qui se prélassaient près de certains des piquets.

— Merci pour le trajet, Malice, lança Kaladin en se retournant. Encore une fois, je suis désolé pour cette flûte qui…

Malice avait disparu du haut de la voiture. Un autre homme était assis à sa place, un individu plus jeune vêtu d’un pantalon marron et d’une chemise blanche, coiffé d’une casquette qu’il retira d’un air gêné.

— Chuis désolé, m’sieur, répondit-il avec un accent que Kaladin ne reconnut pas. Y m’a payé une belle somme. Y m’a dit exactement où j’devais me t’nir pour qu’on échange nos places.

— Que se passe-t-il ? demanda Adolin en descendant de la voiture et en levant les yeux. Ah, oui. Malice aime faire ce genre de choses, porte-pont.

— Quel genre de choses ?

— Disparaître mystérieusement, répondit Adolin.

— Ç’avait rien de mystérieux, clarissime, déclara le garçon qui se retourna et tendit le doigt. C’tait juste un peu plus loin, là où la voiture s’est arrêtée avant d’tourner. J’devais l’attendre, pis le remplacer pour conduire c’te voiture. Fallait que j’saute à bord sans la faire bringuebaler. Y est parti en ricanant comme un gosse, çui-là.

— C’est simplement qu’il aime surprendre les gens, expliqua Adolin en aidant Shallan à descendre de la voiture. Ignorez-le.

Le nouveau cocher se tenait voûté comme sous l’effet de la gêne. Kaladin ne le reconnaissait pas ; ce n’était pas l’un des serviteurs habituels d’Adolin. Il faudra que je repasse par ici sur le trajet du retour, se dit-il. Pour garder cet homme à l’œil.

Shallan et Adolin s’éloignèrent en direction de la ménagerie. Kaladin reprit sa lance à l’arrière de la voiture, puis courut pour les rattraper et finit par se retrouver à quelques pas derrière eux. Les écouter rire ensemble lui donnait envie de leur balancer son poing en pleine figure.

— Hé ho, lui lança Syl. Tu es censé dompter les orages, Kaladin, pas les trimballer au fond de tes yeux.

Elle voletait tout autour de lui dans les airs sous forme de ruban lumineux. Il posa sa lance sur son épaule et continua à marcher.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle en s’asseyant dans les airs devant lui.

Quelle que soit la direction où il tournait la tête, elle glissait automatiquement dans la même position, comme si elle était assise sur une étagère invisible, avec sa robe qui se transformait en brume juste en dessous de ses genoux.

— Rien du tout, murmura Kaladin. C’est seulement que j’en ai assez d’écouter ces deux-là.

Syl regarda par-dessus son épaule le couple qui marchait devant eux. Adolin paya leur entrée, désigna Kaladin d’un geste du pouce et paya pour lui également. Un Azéen à l’air pompeux, vêtu d’un curieux chapeau orné de motifs et d’un long manteau à la coupe complexe, leur fit signe d’avancer, désigna les différentes rangées de cages et leur indiqua quels animaux s’y trouvaient.

— Shallan et Adolin paraissent heureux, commenta Syl. Quel mal y a-t-il à ça ?

— Rien, répondit Kaladin, tant que je ne suis pas obligé de les écouter.

Syl plissa le nez.

— Ce n’est pas eux, c’est toi. Tu es aigri. J’en perçois pratiquement le goût.

— Le goût ? demanda Kaladin. Tu ne manges pas, Syl. Je doute que tu possèdes le sens du goût.

— C’est une métaphore. Et puis je peux l’imaginer. Et tu as un goût aigre. Arrête de protester, parce que j’ai raison.

Elle s’éloigna pour aller s’asseoir en balançant les jambes près de Shallan et d’Adolin tandis qu’ils inspectaient la première cage.

Saleté de sprène, se dit Kaladin en allant se placer à côté d’Adolin et de Shallan. Se disputer avec elle, c’est comme… se disputer avec le vent, j’imagine.

Le chariot-tempête ressemblait beaucoup à la cage d’esclave dans laquelle il avait voyagé jusqu’aux Plaines Brisées, bien que l’animal qu’elle renferme semble nettement mieux traité que les esclaves. Il était assis sur un rocher, et l’intérieur de la cage avait été recouvert de crémon pour imiter une grotte. La créature elle-même n’était guère plus qu’une masse de chair munie de deux yeux bulbeux et de quatre longs tentacules.

— Oooh…, commenta Shallan, ouvrant de grands yeux.

Elle avait la même expression que si on venait de lui offrir un tas de bijoux – sauf qu’il s’agissait plutôt du genre de masse visqueuse que Kaladin se serait attendu à retrouver collé sous les semelles de ses bottes.

— Alors ça, commenta Adolin, c’est la chose la plus laide que j’aie jamais vue. On dirait la substance qu’on trouve au milieu des haspères, mais sans la carapace.

— C’est un sarpenthidé, répondit Shallan.

— Le pauvre, répondit Adolin. C’est sa mère qui lui a donné ce nom ?

Shallan lui asséna une petite tape sur l’épaule.

— C’est une famille.

— Alors c’était bien sa mère qui a choisi.

— Une famille d’animaux, crétin. Il y en a davantage à l’ouest, là où les tempêtes sont moins fortes. Je n’en ai vu que quelques-uns – nous en avons de petits à Jah Keved, mais rien de semblable à celui-ci. Je ne sais même pas à quelle espèce il appartient.

Elle hésita, puis passa les doigts à travers les barreaux et saisit l’un des bras tentaculaires.

La créature recula aussitôt et se mit à enfler pour paraître plus imposante, levant deux de ses bras derrière sa tête en un geste menaçant. Adolin poussa un petit cri et fit reculer Shallan.

— Il a dit de ne pas les toucher ! s’écria-t-il. Et s’il était venimeux ?

Shallan l’ignora et tira un carnet de sa sacoche.

— Tiède au toucher, marmonna-t-elle tout bas. Alors ils ont vraiment le sang chaud. Fascinant. Il m’en faut un croquis. (Elle regarda attentivement une petite plaque sur la cage.) Alors ça, ça ne sert à rien.

— Qu’est-ce qui est écrit ? demanda Adolin.

— « Diable des roches capturé à Marabethia. Les indigènes affirment que c’est la réincarnation de l’esprit vengeur d’un enfant assassiné. » Pas la moindre mention de son espèce. Parlez d’érudition !

— C’est une ménagerie, Shallan, répondit Adolin en gloussant de rire. On l’a amenée jusqu’ici pour distraire les soldats et la population des camps.

La ménagerie était en effet populaire. Tandis que Shallan dessinait, Kaladin s’occupa en observant les passants, s’assurant qu’ils gardent leurs distances. Il vit passer toutes sortes de gens depuis les lavandières et les rang-dix jusqu’aux officiers, et même quelques pâles-iris de plus haut rang. Derrière eux, on promenait dans un palanquin une femme pâle-iris qui accordait à peine un coup d’œil aux cages. Ce qui contrastait nettement avec le zèle que Shallan mettait à dessiner et les moqueries bon enfant d’Adolin.

Kaladin était injuste avec ces deux-là. Ils l’ignoraient peut-être, mais ils ne se montraient pas malveillants avec lui. Pourquoi en était-il à ce point contrarié ?

Enfin, Shallan et Adolin se dirigèrent vers la cage voisine, qui renfermait des anguilles célestes ainsi qu’une grande cuve d’eau pour qu’elles puissent s’y baigner. Elles semblaient beaucoup moins à leur aise que le « diable des roches ». Elles n’avaient pas beaucoup d’espace pour bouger dans leur cage et ne remontaient pas souvent à l’air libre. Rien de très intéressant.

Venait ensuite une cage contenant une créature qui ressemblait à un petit chull, mais avec de plus grandes pinces. Shallan voulait un croquis de celui-là aussi, si bien que Kaladin se retrouva en train de traîner près de la cage, à regarder passer les gens et à écouter Adolin tenter de lancer des plaisanteries pour amuser sa fiancée. Il n’était pas très doué pour ça, mais Shallan riait malgré tout.

— Le pauvre, commenta Syl qui atterrit sur le sol de la cage et regarda le crabe qui l’occupait. Quel genre de vie est-ce là ?

— Une vie en sécurité, répondit Kaladin, haussant les épaules. Au moins, il n’a pas à se soucier des prédateurs, et il est constamment nourri. Je doute qu’un genre de chull comme lui puisse demander plus.

— Ah bon ? demanda Syl. Et toi, tu serais ravi à sa place ?

— Bien sûr que non. Mais je ne suis pas un genre de chull, je suis un soldat.

Ils continuèrent à avancer, longeant des rangées de cages d’animaux. Shallan voulut en dessiner certains ; pour d’autres, elle conclut qu’ils ne nécessitaient pas de croquis immédiat. Celui qui la fascina le plus était aussi le plus étrange, une sorte de poulet coloré aux plumes bleues, rouges et vertes. Elle sortit des crayons de couleur pour ce dessin. Apparemment, elle avait manqué une occasion d’en dessiner un autre quelque temps auparavant.

Kaladin dut bien reconnaître que l’animal était joli. Cela dit, comment survivait-il ? Il possédait de la carapace sur le visage, mais le reste de son corps n’était pas spongieux, ce qui l’empêchait de se cacher dans les fissures comme le diable des roches. Que faisait donc ce poulet à l’arrivée des tempêtes ?

Syl atterrit sur l’épaule de Kaladin.

— Je suis un soldat, répéta-t-il tout bas.

— C’est ce que tu étais, répondit Syl.

— C’est ce que je veux redevenir.

— Tu en es sûr ?

— Pratiquement. (Il croisa les bras, appuyant sa lance sur son épaule.) Seulement… C’est insensé, Syl. Complètement dément. La période où j’étais homme de pont a été la pire de ma vie. Nous avons subi la mort, l’oppression, les outrages. Et pourtant, je crois ne m’être jamais senti aussi vivant que lors de ces dernières semaines.

Comparée au travail qu’il avait effectué avec le Pont Quatre, la vie de simple soldat – même un soldat aussi respecté que le capitaine de la garde d’un haut-prince – lui semblait très banale. Ordinaire.

Mais se laisser porter par les vents… cette sensation-là avait été tout sauf ordinaire.

— Tu es pratiquement prêt, n’est-ce pas ? chuchota Syl.

Il hocha lentement la tête.

— Oui. Je crois que oui.

La cage suivante de la rangée attirait une large foule, et même quelques sprènes de peur qui sortaient du sol en se tortillant. Kaladin se fraya un chemin, bien qu’il n’ait pas à demander aux gens de s’écarter : ils le firent d’eux-mêmes pour laisser passer l’héritier de Dalinar dès qu’ils comprirent son identité. Adolin les dépassa sans y regarder à deux fois, visiblement habitué à ce genre de déférence.

Cette cage-ci était différente des autres. Les barreaux étaient plus rapprochés, le bois renforcé. L’animal qui l’occupait ne semblait pas mériter ce traitement particulier. Cette pitoyable bête était étendue devant des rochers, les yeux clos. Son visage carré était équipé de mandibules acérées (tels des crocs, mais curieusement plus menaçantes) et d’une paire de longues défenses pareilles à des dents qui saillaient de la mâchoire supérieure. Les pointes acérées qui partaient de la tête et couraient le long de son dos sinueux, ainsi que ses pattes puissantes, la renseignèrent sur la nature de cette bête.

— Un pâle-échine, souffla Shallan en s’approchant de la cage.

Kaladin n’en avait encore jamais vu. Il se rappelait un jeune homme étendu sur la table d’opération, mort et couvert de sang. Il se rappelait sa peur, sa frustration. Puis sa détresse.

— J’aurais cru, commenta Kaladin en s’efforçant de démêler ses impressions, que cette créature serait… plus menaçante.

— Ils supportent mal la captivité, répondit Shallan. Celui-ci se serait sans doute endormi dans le cristal depuis longtemps si on l’avait laissé faire. Ils doivent l’arroser constamment pour faire disparaître la carapace.

— N’ayez pas pitié de cette créature, commenta Adolin. J’ai vu ce qu’elle est capable de faire à un homme.

— Oui, acquiesça Kaladin.

Shallan sortit son nécessaire à dessin mais, tandis qu’elle commençait, les gens s’éloignèrent peu à peu de la cage. Kaladin crut au départ que c’était lié à la bête elle-même – or l’animal restait simplement allongé, les yeux clos, grognant de temps à autre par les trous qui lui servaient de nez.

Non, les gens se rassemblaient de l’autre côté de la ménagerie. Kaladin attira l’attention d’Adolin, puis montra la foule du doigt. Je vais voir ce qui se passe, expliquait son geste. Adolin hocha la tête et posa la main sur son épée. Je vais ouvrir l’œil, disait le sien.

Kaladin s’éloigna au petit trot, lance sur l’épaule, pour aller enquêter. Malheureusement, il reconnut bientôt un visage familier parmi la foule. Amaram était très grand. Dalinar se tenait à ses côtés, protégé par plusieurs des hommes de Kaladin, qui gardaient la foule ébahie à une distance respectueuse.

— … entendu dire que mon fils était ici, disait Dalinar au propriétaire bien vêtu de la ménagerie.

— Vous n’avez pas besoin de payer, haut-prince ! répondit le propriétaire de la ménagerie avec un accent hautain semblable à celui de Sigzil. Votre présence est une bénédiction des Hérauts sur mon humble collection. Ainsi que celle de votre invité distingué.

Amaram. Il portait une cape étrange. D’un jaune doré vif, avec un glyphe noir dans le dos. Un serment ? Kaladin n’en reconnaissait pas la forme. Elle lui semblait cependant familière.

L’Œil Double, comprit-il. Le symbole de…

— Est-ce que c’est vrai ? demanda le propriétaire de la ménagerie en inspectant Amaram. Les rumeurs qui circulent dans le camp sont très intrigantes…

Dalinar soupira bruyamment.

— Nous comptions l’annoncer ce soir lors du banquet mais, puisque Amaram insiste pour porter cette cape, j’imagine qu’il va falloir le dire. Selon les instructions du roi, j’ai ordonné la reformation des Chevaliers Radieux. Que la nouvelle circule donc dans les camps. Les serments anciens ont été de nouveau prononcés et le clarissime Amaram a été, sur ma requête, le premier à le faire. Les Chevaliers Radieux ont été rétablis, et c’est lui qui leur commande.

Vingt-trois cohortes les suivaient, contributions du roi de Makabakam, car, bien que le lien entre homme et sprène fût parfois inexplicable, la capacité qu’acquéraient les sprènes liés de se manifester dans notre monde plutôt que dans le leur se renforçait à mesure que l’on formulait les serments.

Extrait du Livre des Radieux, chapitre 35, page 9.

— De toute évidence, Amaram ne possède pas de dons de Fluctomancie, déclara tout bas Sigzil, qui se tenait à côté de Kaladin.

Dalinar, Navani, Amaram et le roi sortirent de leur voiture un peu plus loin. L’arène de duel se dressait devant eux, bâtie dans l’une de ces formations rocheuses pareilles à des cratères qui bordaient les Plaines Brisées. Elle était cependant beaucoup plus petite que celles qui abritaient les camps de guerre, et équipée de gradins.

En raison de la présence conjointe d’Elhokar et de Dalinar (sans parler de Navani et des deux fils de Dalinar), Kaladin avait amené autant de gardes qu’il avait pu, parmi lesquels une partie des hommes du Pont Dix-sept et du Pont Deux. Ils se dressaient fièrement, levant bien haut leur lance, visiblement surexcités de se voir confier leur première mission en tant que gardes du corps. Il avait rassemblé, au total, une quarantaine d’hommes.

Aucun d’entre eux ne vaudrait une goutte de pluie si l’Assassin en Blanc attaquait.

— Est-ce qu’on peut en être certains ? demanda Kaladin en désignant Amaram, qui portait toujours sa cape jaune doré ornée du symbole des Chevaliers Radieux. Je n’ai montré mes pouvoirs à personne. Il doit bien y en avoir d’autres qui s’entraînent comme moi. Nom des foudres, Syl m’a quasiment juré que c’était le cas.

— S’il avait ces pouvoirs, il en aurait fait étalage, répondit Sigzil. Les ragots se répandent dans les dix camps de guerre à la vitesse d’une crue. La moitié des gens estiment que ce que fait Dalinar est stupide et blasphématoire. L’autre moitié est sans opinion. Si Amaram dévoile des pouvoirs de Fluctomancie, la manœuvre du clarissime Dalinar paraîtra beaucoup plus solide.

Sigzil avait sans doute raison. Cependant… Amaram ? Cet homme marchait d’un pas si fier, levant bien haut la tête. Kaladin sentit la chaleur lui monter dans le cou et, l’espace d’un instant, il lui sembla ne plus rien voir d’autre qu’Amaram. Sa cape dorée. Son visage hautain.

La marque du sang. Cet homme était souillé par la marque du sang. Kaladin en avait pourtant averti Dalinar !

Mais Dalinar ne ferait rien. Il faudrait donc que quelqu’un d’autre agisse.

— Kaladin ? demanda Sigzil.

Kaladin s’aperçut qu’il s’était avancé vers Amaram, les mains crispées sur sa lance. Il prit une profonde inspiration, puis tendit le doigt.

— Placez des hommes là-haut, sur le bord de l’arène. Eth et Skar se trouvent dans la salle de préparation avec Adolin, pour ce que ça lui servira une fois sur le terrain. Placez quelques hommes de plus dans le fond de l’arène, au cas où, et trois hommes à chaque porte. J’en emmène six avec moi autour des places du roi. (Kaladin marqua un temps d’arrêt, puis ajouta :) Faisons aussi protéger la fiancée d’Adolin par deux hommes, au cas où. Elle sera assise auprès de Sebarial.

— Entendu.

— Dites aux hommes de rester concentrés, Sig. Ce sera probablement un combat spectaculaire. Je veux qu’ils gardent à l’esprit la présence potentielle d’assassins, plutôt que le duel.

— Il va vraiment affronter deux hommes à la fois ?

— Ouais.

— Et il est possible qu’il gagne ?

— Je n’en sais rien, et je m’en fiche pas mal. Notre mission consiste à guetter d’autres menaces.

Sigzil hocha la tête et fit mine de partir. Il hésita cependant et prit Kaladin par le bras.

— Vous pourriez les rejoindre, Kal, dit-il tout bas. Si le roi reforme les Chevaliers Radieux, vous aurez un prétexte pour dévoiler votre nature. Malgré tous les efforts de Dalinar, beaucoup de gens considèrent les Radieux comme une force malveillante en oubliant ce qu’ils ont accompli de bien avant de trahir l’humanité. Mais si vous faisiez une démonstration de vos pouvoirs, ça pourrait les faire changer d’avis.

Les rejoindre. Sous la direction d’Amaram. Certainement pas.

— Allez transmettre mes ordres, dit Kaladin avec un geste, avant de dégager son bras des doigts de Sigzil et de rejoindre au petit trot le roi et son escorte.

Au moins le soleil était-il de sortie aujourd’hui et l’air printanier très doux.

Syl voletait derrière lui.

— Amaram est en train de te détruire, Kaladin, chuchota-t-elle. Ne le laisse pas faire.

Il serra les dents et ne répondit pas. À la place, il alla se positionner près de Moash, responsable d’une équipe qui surveillerait la clarissime Navani – elle préférait regarder les duels d’en bas, dans les salles de préparation.

Une partie de lui se demandait s’il devait laisser Moash surveiller qui que ce soit d’autre que Dalinar mais, après tout, Moash lui avait juré qu’il n’entreprendrait plus rien contre le roi. Kaladin lui faisait confiance sur ce point. Ils étaient le Pont Quatre.

Je vais vous sortir de là, Moash, songea-t-il en l’entraînant à part. Nous allons réparer ça.

— Moash, lui dit Kaladin tout bas. À compter de demain, je vous affecte aux patrouilles.

Moash fronça les sourcils.

— Je croyais que vous aviez toujours voulu que je surveille… (Son expression se durcit.) C’est à cause de ce qui s’est passé. À la taverne.

— Je veux que vous entrepreniez une patrouille approfondie, répondit Kaladin. Allez jusqu’à la Nouvelle-Natanan. Je ne veux pas que vous vous trouviez ici quand nous allons attaquer Graves et les siens.

Tout ça durait déjà depuis trop longtemps.

— Je ne partirai pas.

— Vous allez le faire, et il n’est pas question de…

— Ce qu’ils font est juste, Kal !

Kaladin fronça les sourcils.

— Avez-vous continué à les voir ?

Moash détourna le regard.

— Rien qu’une fois. Pour leur assurer que vous alliez changer d’avis.

— Il reste que vous avez désobéi à un ordre ! répondit Kaladin. Moash, nom des foudres !

Les bruits s’intensifiaient à l’intérieur de l’arène.

— C’est pratiquement l’heure du duel, déclara Moash en dégageant son bras de la poigne de Kaladin. Nous pourrons en reparler plus tard.

Kaladin serra les dents mais, malheureusement, Moash avait raison : ce n’était pas le moment.

J’aurais dû le prendre à part ce matin, songea Kaladin. Non, ce que j’aurais dû faire, c’était prendre une décision à ce sujet il y a déjà un moment.

C’était sa propre faute.

— Vous allez entreprendre cette patrouille, Moash, lui ordonna-t-il. Être mon ami ne vous donne pas le droit d’être indiscipliné. Filez.

Moash s’éloigna en courant pour aller chercher son escouade.

Adolin s’agenouilla près de son épée dans la salle de préparation et s’aperçut qu’il ignorait quoi dire.

Il regarda son reflet dans la Lame. Deux Porte-Éclat à la fois… Il n’avait jamais tenté ça même en dehors du terrain d’entraînement.

Il était ardu de combattre plusieurs adversaires. Quand les documents historiques parlaient d’un homme qui en affrontait six à la fois ou ce genre de choses, la vérité était probablement qu’il avait, d’une manière ou d’une autre, réussi à les combattre un par un. Deux à la fois, c’était déjà difficile s’ils étaient préparés et attentifs. Pas impossible, mais très dur.

— Tout se résume à ça, commença Adolin. (Il fallait qu’il dise quelque chose à son épée ; c’était la tradition.) Soyons spectaculaires. Ensuite, effaçons ce sourire de la figure de Sadeas.

Il se leva et renvoya sa Lame. Il quitta la petite salle de préparation et emprunta le tunnel orné de peintures et de sculptures représentant des duellistes. Il trouva Renarin qui patientait nerveusement, assis dans la pièce au-delà, vêtu de son uniforme des Kholin – il le portait lors de ce genre d’événements publics, au lieu de cette saleté d’uniforme du Pont Quatre. Tante Navani retirait le couvercle d’un pot de peinture pour tracer un charme glyphique.

— Pas la peine, dit Adolin, qui en tira un de sa poche.

Il était peint du bleu des Kholin et disait « excellence ».

Navani haussa un sourcil.

— La jeune fille ?

— Oui, répondit Adolin.

— La calligraphie n’est pas mauvaise, admit Navani à contrecœur.

— Elle est formidable, ma tante, insista Adolin. J’aimerais tellement que vous lui donniez une vraie chance. Et elle souhaite réellement partager ses connaissances d’érudite avec vous.

— Nous verrons, répliqua Navani.

Elle semblait plus pensive que précédemment au sujet de Shallan. C’était bon signe.

Adolin plaça le charme glyphique dans le brasero, puis baissa la tête tandis qu’il brûlait. Une prière pour demander l’aide du Tout-Puissant. Ses antagonistes du jour devaient être en train de brûler leurs prières, eux aussi. Comment le Tout-Puissant décidait-il qui aider ?

J’ai du mal à croire, songea Adolin en relevant la tête, qu’il veuille aider ceux qui servent Sadeas, même indirectement, à réussir.

— Je suis inquiète, déclara Navani.

— Mon père pense que ce plan peut fonctionner, et Elhokar l’apprécie vraiment.

— Elhokar peut se montrer impulsif, répondit Navani, qui croisa les bras et regarda brûler les vestiges de son charme glyphique. Les termes changent les choses.

Les termes, établis en accord avec Relis et prononcés face à la haute-juge un peu plus tôt, indiquaient que ce duel se poursuivrait jusqu’à la capitulation, plutôt que jusqu’à ce qu’un certain nombre de sections de la Cuirasse soient brisées. Par conséquent, si Adolin parvenait à vaincre l’un de ses adversaires et à le faire céder, l’autre pouvait continuer à se battre.

Autre conséquence : Adolin n’était pas contraint de mettre fin au duel jusqu’à ce qu’il soit convaincu d’avoir été dépassé.

Ou jusqu’à ce qu’il soit dans l’incapacité de continuer à se battre.

Renarin s’avança pour poser la main sur son épaule.

— Je crois que c’est un bon plan, déclara-t-il. Tu peux y arriver.

— Ils vont tenter de te briser, ajouta Navani. C’est pour cette raison qu’ils ont insisté pour que le duel dure jusqu’à la capitulation. Ils vont t’estropier s’ils le peuvent, Adolin.

— Ce n’est pas différent du champ de bataille, répliqua-t-il. En réalité, dans le cas présent, ils voudront même me laisser en vie. Je serai un exemple moins parlant sous forme de cendres qu’avec des jambes mortes.

Navani ferma les yeux et prit une inspiration. Elle semblait très pâle. Pour Adolin, c’était un peu comme revoir sa mère. Un peu.

— Assure-toi de ne pas laisser de porte de sortie à Sadeas, lui dit Renarin tandis que les armuriers entraient avec la Cuirasse d’Adolin. Quand tu l’acculeras en lui lançant ce défi, il cherchera un moyen de s’échapper. Ne le laisse pas faire. Traîne-le dans cette arène et réduis-le en charpie, grand frère.

— Avec plaisir.

— Alors, tu as mangé du poulet ? demanda Renarin.

— Deux assiettes, avec du curry.

— Tu as la chaîne de notre mère ?

Adolin plongea la main dans sa poche.

Puis dans l’autre.

— Qu’y a-t-il ? demanda Renarin, dont les doigts se resserrèrent sur l’épaule d’Adolin.

— J’aurais juré l’y avoir glissée.

Renarin jura.

— Elle est peut-être restée dans mes appartements, reprit Adolin. Dans les camps. Sur ma petite table basse.

À supposer qu’il ne l’ait pas effectivement prise et perdue en route. Nom des foudres.

Ce n’était qu’un porte-bonheur. Ça ne signifiait rien. Malgré tout, il se mit à transpirer tandis que Renarin s’empressait d’envoyer un messager à sa recherche. Il ne serait pas revenu à temps. Adolin entendait déjà la foule à l’extérieur, la clameur croissante qui précédait les duels. À contrecœur, il laissa ses armuriers entreprendre de lui enfiler sa Cuirasse.

Lorsqu’ils lui donnèrent son casque, il avait en grande partie retrouvé son rythme – l’anticipation qui était un curieux mélange d’anxiété dans son estomac et de détente dans ses muscles. On ne pouvait pas se battre lorsqu’on était crispé. Nerveux, oui, mais pas crispé.

Il adressa un signe de tête aux serviteurs qui ouvrirent alors les portes et le laissèrent sortir sur le sable. Il devina où se trouvaient les sombres-iris rien qu’à leurs acclamations. Par contraste, les pâles-iris se firent plus silencieux lorsqu’il émergea. C’était une bonne chose qu’Elhokar ait réservé de l’espace pour les sombres-iris. Adolin aimait ce bruit. Il lui rappelait les champs de bataille.

À une époque, songea-t-il, je n’aimais pas le champ de bataille parce qu’il n’était pas aussi calme que les duels. Malgré ses réticences initiales, il était devenu un soldat.

Il s’avança d’un pas vif jusqu’au centre de l’arène. Les autres n’avaient pas encore quitté leur salle de préparation. Attaque Relis en premier, se dit Adolin. Tu connais son style de duel. Il favorisait la Posture de Liane, lente et régulière, mais avec des coups d’estoc soudains et rapides. Adolin ne savait pas avec certitude qui viendrait combattre à ses côtés, même s’il avait emprunté au roi un jeu de Lame et de Cuirasse. Peut-être son cousin voulait-il faire une nouvelle tentative, par vengeance ?

Shallan était présente de l’autre côté de l’arène, où ses cheveux roux se détachaient comme du sang sur la pierre. Deux gardes hommes de pont l’accompagnaient. Adolin se surprit à hocher la tête en signe d’approbation et leva le poing vers elle. Elle lui rendit son salut.

Adolin sautilla d’un pied sur l’autre, laissant la puissance de la Cuirasse le traverser. Même sans la chaîne de sa mère, il pouvait gagner. Seulement, il comptait défier Sadeas à l’issue du combat. Il fallait donc qu’il conserve assez de force pour cet autre duel.

Nerveux, il balaya la foule du regard. Sadeas était-il là ? Oui, assis un peu à l’écart de Père et du roi. Adolin étrécit les yeux, se rappelant le moment d’écrasante révélation où il avait vu les armées de Sadeas se retirer de la Tour.

Ce souvenir lui rendit son aplomb. Il avait longtemps fulminé en repensant à cette trahison. Il était enfin temps d’y répondre.

Les portes s’ouvrirent face à lui.

Pour laisser entrer quatre hommes en Cuirasse.

— Quatre ? s’exclama Dalinar en se relevant brusquement.

Kaladin descendit d’un pas vers le sol de l’arène. Oui, c’étaient tous des Porte-Éclat qui pénétraient sur le sable de l’arène en contrebas. L’un d’entre eux portait une des Cuirasses du roi ; les trois autres portaient la leur, peinte et décorée.

En bas, la haute-juge affectée à ce duel se retourna vers le roi et le regarda en inclinant la tête.

— Que se passe-t-il ? hurla Dalinar en direction de Sadeas, qui n’était pas assis très loin.

Les pâles-iris installés entre eux sur les gradins se voûtèrent ou s’enfuirent, laissant un espace dégagé entre les deux hauts-princes.

Sadeas et son épouse se retournèrent, nonchalamment.

— Pourquoi me demandez-vous ça ? lui cria Sadeas en réponse. Aucun de ces hommes n’est à moi. Je ne suis qu’un simple observateur aujourd’hui.

— Oh, Sadeas, ne soyez pas pénible, lui lança Elhokar. Vous savez parfaitement ce qui est en train de se produire. Pourquoi y a-t-il quatre hommes ? Adolin est-il censé choisir les deux qu’il veut affronter ?

— Deux ? demanda Sadeas. Quand a-t-il été annoncé qu’il en affronterait deux ?

— C’est ce qu’il a dit lorsqu’il a fixé ce duel ! cria Dalinar. Un duel avec handicap contre un double adversaire, à deux contre un, selon les conventions !

— En réalité, répliqua Sadeas, ce n’est pas ce pour quoi le jeune Adolin a donné son accord. Je sais de source tout à fait sûre qu’il a dit au prince Relis : « Je vous combattrai avec qui vous choisirez. » Je n’entends là aucune précision quant au nombre – ce qui soumet Adolin à un duel avec handicap contre des adversaires multiples, pas seulement contre un double adversaire. Relis peut amener autant d’hommes qu’il le souhaite. Je connais plusieurs scribes qui ont consigné les termes exacts d’Adolin, et j’ai entendu dire que la haute-juge lui avait demandé spécifiquement s’il comprenait ce qu’il faisait, et qu’il avait répondu que oui.

Dalinar gronda tout bas. C’était un bruit que Kaladin n’avait jamais entendu chez lui, le grognement d’une bête enchaînée. Il en fut surpris. Le haut-prince se contint toutefois et se rassit d’un geste brusque.

— Il nous a eus par la ruse, dit tout bas Dalinar au roi. Une fois de plus. Nous allons devoir nous retirer et réfléchir à notre prochaine manœuvre. Que quelqu’un ordonne à Adolin de se retirer du duel.

— Vous êtes sûr ? demanda le roi. Pour nous retirer, mon oncle, il faudrait qu’Adolin abandonne. Il y a six Éclats en jeu, je crois. Tout ce que vous possédez.

Kaladin lut le dilemme sur les traits de Dalinar : le front plissé, la fureur ardente qui lui montait aux joues, l’indécision dans ses yeux. Renoncer ? Sans combattre ? C’était sans doute la chose à faire.

Kaladin n’était pas sûr que lui-même en aurait été capable.

En bas, après une pause prolongée, paralysé sur le sable, Adolin leva la main en signe d’accord. La juge donna le signal de départ.

Je suis un crétin. Un crétin. Un vrai crétin des foudres !

Adolin courut en arrière à travers le cercle ensablé de l’arène. Il allait devoir tourner le dos au mur pour éviter de se retrouver entouré d’adversaires. Ce qui signifiait qu’il commencerait le duel sans aucun endroit où se retirer, enfermé dans une boîte. Cerné.

Pourquoi ne s’était-il pas montré plus précis ? Il percevait les lacunes de son défi : il avait accepté un duel contre des adversaires multiples à son insu. Il aurait dû formuler, spécifiquement, que Relis pouvait apporter un homme de plus. Mais non, ça aurait impliqué de la jugeote de sa part. Et Adolin n’était qu’un crétin des foudres !

Il reconnut Relis à sa Cuirasse et à sa Lame, entièrement peintes d’un noir intense, ainsi qu’à sa cape arborant la paire de glyphes de son père. L’homme qui portait la Cuirasse du roi (à en juger par sa taille et sa démarche) devait effectivement être Elit, le cousin de Relis, venu chercher sa revanche. Il portait un énorme marteau plutôt qu’une Lame. Tous deux traversèrent l’arène d’un pas prudent, et leurs deux compagnons vinrent se placer chacun d’un côté. L’un en orange, l’autre en vert.

Adolin reconnut les Cuirasses ; il devait s’agir d’Abrobadar, un Porte-Éclat en bonne et due forme du camp d’Aladar et… et de Jakamav, portant la Lame du roi que Relis avait empruntée.

Jakamav. L’ami d’Adolin.

Adolin jura. Ces deux-là faisaient partie des meilleurs duellistes du camp. Jakamav aurait remporté sa propre Lame des années auparavant s’il avait été autorisé à risquer sa Cuirasse. Voilà qui avait apparemment changé. L’avait-on acheté, ainsi que sa maison, en lui promettant une part du butin ?

Tandis que la Lame se matérialisait dans sa main, Adolin recula à l’ombre fraîche du mur entourant le sol de l’arène. Juste au-dessus de lui, des sombres-iris poussèrent de grands cris sur leurs bancs. Adolin ne parvenait pas à déterminer s’ils étaient surexcités ou horrifiés par ce qu’il affrontait. Il était venu ici dans l’intention de livrer un combat spectaculaire. Au lieu de quoi ils auraient le contraire : un massacre rapide.

En tout cas, il avait lui-même construit ce bûcher. S’il devait y brûler, au moins allait-il commencer par se battre.

Elit et Relis s’approchèrent furtivement – l’un en gris ardoise, l’autre en noir – tandis que leurs alliés longeaient les côtés. Ces deux-là resteraient en arrière pour tenter d’obliger Adolin à se concentrer sur les deux qui lui faisaient face. Ensuite, les autres pourraient l’attaquer depuis les côtés.

— Un à la fois, gamin ! (Un cri provenant de la tribune semblait se distinguer des autres. Était-ce la voix de Zahel ?) Vous n’êtes pas cerné !

Relis s’avança en un mouvement rapide pour mettre Adolin à l’épreuve. Ce dernier s’éloigna d’un pas sautillant en adoptant la Posture du Vent (certainement la meilleure contre un si grand nombre d’adversaires) tout en tenant sa Lame à deux mains devant lui, positionné de côté avec un pied en avant.

Vous n’êtes pas cerné ! Que voulait dire Zahel ? Bien sûr que si, il était cerné ! C’était la seule manière d’affronter quatre hommes à la fois. Et comment aurait-il bien pu les affronter un à la fois ? Ils ne le laisseraient jamais faire.

Relis tenta de nouveau d’avancer, obligeant Adolin à reculer latéralement le long du mur, concentré sur lui. Il devait toutefois trouver un moyen de se retourner pour faire face à Relis, ce qui placerait Abrobadar (qui approchait de l’autre côté, vêtu d’orange) dans son angle mort. Nom des foudres !

— Ils ont peur de vous. (La voix de Zahel, qui dominait de nouveau la clameur de la foule.) Est-ce que vous le voyez en eux ? Montrez-leur pourquoi.

Adolin hésita. Relis s’avança et porta l’un des coups de la Posture de Pierre. La posture idéale pour rester immobile. Elit suivit, tenant son marteau en un geste protecteur. Ils firent reculer Adolin le long du mur en direction d’Abrobadar.

Non. Adolin avait réclamé ce duel. Il l’avait voulu. Pas question qu’il se transforme en rat effrayé.

Montrez-leur pourquoi.

Adolin attaqua. Il s’élança vers l’avant et fit pleuvoir une volée de coups sur Relis. Elit s’écarta alors d’un bond en jurant. Ils ressemblaient à des hommes armés de lances qui titillaient un pâle-échine.

Et ce pâle-échine-là n’était pas encore en cage.

Adolin attaqua Relis avec un grand cri et parvint à toucher son casque et son canon d’avant-bras gauche, ce qui fendit ce dernier. La Fulgiflamme s’éleva de son avant-bras. Tandis qu’Elit reprenait ses esprits, Adolin pivota vers lui et frappa, laissant Relis sonné par le coup. L’attaque força Elit à reculer son marteau et à parer à l’aide de son avant-bras pour éviter qu’Adolin ne tranche le marteau en deux et ne le laisse désarmé.

C’était là ce qu’avait voulu dire Zahel. Attaquer avec fureur. Ne pas leur laisser le temps de réagir ni d’estimer la situation. Quatre hommes. S’il parvenait à les intimider assez pour qu’ils hésitent… Peut-être…

Adolin cessa de réfléchir. Il laissa le flux du combat le consumer, le rythme de son cœur guider la cadence de son épée. Elit jura et recula tandis que la Flamme s’échappait de son épaule et de son avant-bras gauches.

Adolin se retourna et asséna un violent coup d’épaule à Relis, qui reculait pour adopter sa posture. Le coup fit basculer à terre l’homme à la Cuirasse noire. Puis, avec un cri, Adolin se retourna pour attaquer Abrobadar de front quand celui-ci se précipita pour aider Relis. Adolin adopta à son tour la Posture de Pierre, abattit son épée encore et encore contre celle que levait Abrobadar jusqu’à ce qu’il entende des grognements, des jurons. Jusqu’à ce qu’il sente la peur s’échapper de l’homme en orange comme une puanteur et distingue des sprènes de peur sur le sol.

Elit approcha, sur ses gardes, tandis que Relis se relevait tant bien que mal. Adolin adopta de nouveau la Posture du Vent et décrivit un coup d’épée ample et fluide autour de lui. Elit s’éloigna d’un bond et Abrobadar recula en titubant, appuyant sa main gantée contre le mur de l’arène.

Adolin se retourna vers Relis, qui avait plutôt bien repris ses esprits. Malgré tout, Adolin réussit à toucher une deuxième fois le plastron du champion. S’ils s’étaient trouvés sur un champ de bataille et qu’ils avaient été des adversaires ordinaires, Relis serait mort, Elit estropié. Adolin n’avait encore reçu aucun coup.

Mais ce n’étaient pas des adversaires ordinaires. C’étaient des Porte-Éclat, et un deuxième coup porté contre le plastron de Relis ne perça pas l’armure. Adolin fut contraint de se retourner vers Abrobadar avant d’en avoir envie, et il était maintenant préparé pour la fureur de l’attaque, l’épée levée en signe de défense. La pluie de coups d’Adolin ne l’étourdit pas cette fois-ci. Il les encaissa tandis qu’Elit et Relis se mettaient en position.

Il fallait simplement…

Quelque chose percuta violemment Adolin par-derrière.

Jakamav. Adolin avait trop attendu et il avait permis au quatrième homme (son ami, soi-disant) de se mettre en place. Adolin fit volte-face dans un nuage de Flamme s’échappant de sa dossière. Il leva son épée pour parer l’attaque suivante de Jakamav, mais exposa ainsi son flanc gauche. Elit frappa et son marteau alla s’écraser contre le flanc d’Adolin. La Cuirasse se fendit, et le coup déséquilibra celui-ci.

Il pivota sur lui-même, soudain désespéré. Cette fois, ses adversaires ne reculèrent pas. Jakamav chargea tête baissée, sans même frapper – très malin. Son armure verte n’avait pas encore été touchée. La manœuvre permit à Adolin d’abattre son épée pour le frapper dans le dos mais lui fit perdre sa posture.

Adolin recula en titubant, évitant à grand-peine de se retrouver projeté à terre quand Jakamav le percuta. Adolin l’écarta brusquement, parvint sans trop savoir comment à garder sa Lame en main, mais les trois autres approchèrent. Les coups se mirent à pleuvoir sur ses épaules, son casque, son plastron. Bourrasques, ce marteau frappait fort.

La tête d’Adolin se mit à résonner. Il avait failli y arriver. Il s’obligea à sourire tandis qu’ils le criblaient de coups. Quatre à la fois. Et il avait failli y arriver.

— Je capitule, annonça-t-il d’une voix étouffée par son casque.

Ils continuèrent à l’attaquer. Il répéta plus fort.

Personne n’écouta.

Il leva la main pour faire signe à la juge d’interrompre le duel, mais on lui plaqua violemment le bras au sol.

Non ! se dit-il en se débattant sous l’effet de la panique.

La juge ne pouvait pas mettre fin au duel. S’il en sortait vivant, il serait estropié.

— Ça suffit, s’écria Dalinar en regardant les quatre Porte-Éclat se succéder pour frapper Adolin, qui était manifestement désorienté, à peine capable de les repousser. Le règlement autorise Adolin à obtenir de l’aide, du moment que son camp est désavantagé – un membre de moins que l’équipe de Relis. Elhokar, je vais avoir besoin de votre Lame d’Éclat.

— Non, répondit Elhokar.

Le roi était assis à l’ombre avec les bras croisés. Ceux qui les entouraient regardaient le duel… non, le massacre en silence.

— Elhokar ! s’exclama Dalinar en se retournant. C’est mon fils.

— Vous ne portez pas de Cuirasse, répliqua Elhokar. Si vous prenez le temps d’en enfiler une, vous arriverez trop tard. Si vous descendez, vous ne sauverez pas Adolin. Vous perdrez simplement ma Lame en plus des autres.

Dalinar serra les dents. Il y avait là un fond de sagesse, et il le savait. Adolin était perdu. Ils devaient mettre fin au duel dès à présent afin de ne pas risquer davantage.

— Vous pourriez l’aider, vous savez.

La voix de Sadeas. Dalinar se retourna vers lui.

— Les conventions de duel ne l’interdisent pas, poursuivit Sadeas, assez fort pour que Dalinar l’entende. Je m’en suis assuré. Jusqu’à deux personnes peuvent venir en aide au jeune Adolin. L’Épine Noire que j’ai connue autrefois y serait déjà, en train de se battre avec une pierre s’il le fallait. J’imagine que vous n’êtes plus cet homme-là.

Dalinar prit une vive inspiration, puis se leva.

— Elhokar, je vais payer la somme et vous emprunter votre Lame en invoquant la tradition de la Lame du roi. De cette manière, vous n’allez pas risquer de la perdre. Je vais me battre.

Elhokar le saisit par le bras et se leva.

— Ne dites pas de bêtises, mon oncle. Écoutez-le ! Vous ne voyez pas ce qu’il est en train de faire ? De toute évidence, il veut que vous descendiez vous battre.

Dalinar se retourna pour fixer le roi droit dans les yeux. Ils étaient vert pâle, comme ceux de son père.

— Mon oncle, poursuivit Elhokar en resserrant les doigts sur son bras, écoutez-moi pour une fois. Montrez-vous un peu paranoïaque. Pourquoi Sadeas voudrait-il que vous descendiez dans l’arène ? Pour qu’un « accident » puisse se produire ! Il veut vous éliminer, Dalinar. Je vous garantis que si vous descendez sur le sable, ils vont immédiatement vous attaquer tous les quatre. Lame d’Éclat ou pas, vous serez mort avant d’avoir pu adopter une posture.

Dalinar respirait très fort. Elhokar avait raison. Bourrasques, il avait raison. Il fallait cependant que Dalinar fasse quelque chose.

Un murmure s’éleva de la foule, des chuchotements rappelant des grattements sur du papier. Dalinar se retourna pour découvrir que quelqu’un d’autre rejoignait le combat, quittant la salle de préparation en tenant nerveusement sa Lame d’Éclat à deux mains, mais sans porter de Cuirasse.

Renarin.

Oh non

L’un des attaquants s’écarta, faisant crisser le sable sous ses pieds cuirassés. Adolin se précipita dans cette direction, se débattant pour échapper aux trois autres. Il se retourna et recula. Sa Cuirasse commençait à peser lourd. Quelle quantité de Fulgiflamme avait-il perdue ?

Pas de parties brisées, songea-t-il, l’épée brandie vers les trois autres hommes qui se déployaient pour avancer vers lui. Peut-être pouvait-il…

Non. Il était temps d’en finir. Il se sentait idiot, mais mieux valait être un idiot vivant qu’un idiot mort. Il se tourna vers la haute-juge pour signaler sa capitulation. Elle devait tout de même bien le voir à présent.

— Adolin, dit Relis en s’avançant, laissant échapper de la Flamme par plusieurs petites fissures sur la poitrine de sa Cuirasse. Nous ne voudrions tout de même pas mettre prématurément fin au duel, n’est-ce pas ?

— Quelle gloire croyez-vous tirer d’un tel combat ? cracha Adolin en tenant prudemment son épée, prêt à donner le signal. Vous croyez que les gens vont vous acclamer ? Pour avoir battu un homme à quatre contre un ?

— Ce n’est pas une question d’honneur, répliqua Relis. Simplement de châtiment.

Adolin ricana. Alors seulement, il remarqua quelque chose de l’autre côté de l’arène : Renarin vêtu du bleu des Kholin, tenant une Lame d’Éclat tremblante, défiant Abrobadar qui se tenait avec son épée sur l’épaule comme s’il ne se sentait absolument pas menacé.

— Renarin ! cria Adolin. Nom des foudres, qu’est-ce que tu fais ? Retourne…

Abrobadar attaqua, et Renarin para maladroitement le coup. Renarin s’était, jusqu’à présent, systématiquement entraîné en portant sa Cuirasse, mais il n’avait pas eu le temps d’aller la chercher. Le coup d’Abrobadar lui arracha pratiquement l’arme des mains.

— Donc, déclara Relis en s’approchant d’Adolin, Abrobadar ici présent apprécie beaucoup le jeune Renarin et ne souhaite pas lui faire de mal. Il va donc garder le jeune homme engagé et se battre équitablement. Tant que vous êtes décidé à respecter votre promesse, et à livrer un bon duel contre nous. Si vous capitulez comme un lâche, ou si vous faites en sorte que le roi mette fin au duel, il n’est pas impossible que l’épée d’Abrobadar dérape.

Adolin sentit la panique monter en lui. Il se tourna vers la haute-juge. Elle pouvait donner elle-même le signal de la fin si elle avait le sentiment que c’était allé trop loin.

Assise sur son siège, elle le regardait d’un air autoritaire. Adolin crut déceler quelque chose derrière son expression si calme. Ils exercent une influence sur elle, se dit-il. Au moyen d’un pot-de-vin, peut-être.

Adolin resserra sa prise sur sa Lame et se retourna vers ses trois adversaires.

— Espèce de salopards, murmura-t-il. Jakamav, comment osez-vous y prendre part ?

Jakamav ne répondit pas ; Adolin ne voyait pas son visage derrière son casque vert.

— Donc, reprit Relis. Et si nous y allions ?

Adolin répondit en chargeant.

Dalinar atteignit le siège de la juge, qui reposait sur sa propre petite estrade de pierre dominant le terrain de duel de quelques centimètres.

La clarissime Istow était une femme de haute taille aux cheveux grisonnants qui regardait le duel assise avec les mains sur le giron. Elle ne se retourna pas quand Dalinar s’approcha d’elle.

— Il est temps de mettre fin au duel, Istow, lui dit-il. Donnez le signal. Accordez cette victoire à Relis et à son équipe.

Elle garda le regard braqué sur le combat.

— M’avez-vous entendu ? insista Dalinar.

Elle ne répondit pas.

— Très bien, reprit-il. Dans ce cas, je vais y mettre fin.

— Ici, c’est moi le haut-prince, Dalinar, répliqua-t-elle. Dans cette arène, ma parole est la seule loi, et c’est l’autorité du roi qui m’a accordé ce droit. (Elle se tourna vers lui.) Votre fils n’a pas capitulé et il n’est pas hors d’état de combattre. Les termes du duel n’ont pas été remplis, et je ne donnerai pas le signal de la fin avant qu’ils ne l’aient été. N’avez-vous donc aucun respect pour la loi ?

Dalinar serra les dents, puis se retourna vers l’arène. Renarin combattait l’un des hommes. Le garçon avait à peine été formé à se battre à l’épée. Dalinar vit l’épaule de Renarin agitée de violents soubresauts. L’une de ses crises.

Adolin combattit les trois autres après s’être de nouveau jeté au milieu d’eux. Il se battait magnifiquement, mais ne parvenait pas à les repousser tous à la fois. Les trois adversaires le cernèrent et frappèrent.

La spalière gauche d’Adolin explosa en une gerbe de métal fondu dont les fragments fendirent l’air avec un sillage de fumée tandis que le fragment principal glissait sur le sable un peu plus loin. La chair d’Adolin se retrouva exposée à l’air libre ainsi qu’aux Lames qu’il affrontait.

Je vous en prie… Tout-Puissant…

Dalinar se retourna vers la tribune remplie de spectateurs pâles-iris.

— Vous parvenez à regarder ça ? leur cria-t-il. Mes fils se battent seuls ! Il y a des Porte-Éclat ici. N’y en a-t-il aucun parmi vous pour se battre à leurs côtés ?

Il balaya la foule du regard. Le roi fixait ses pieds. Amaram… Qu’en était-il d’Amaram ? Dalinar le trouva assis près du roi. Dalinar croisa son regard.

Amaram détourna le sien.

Non

— Que nous est-il arrivé ? demanda Dalinar. Où est notre honneur ?

— L’honneur est mort, chuchota une voix près de lui.

Dalinar se retourna pour regarder le capitaine Kaladin. Il n’avait pas remarqué que l’homme de pont avait descendu les marches derrière lui.

Kaladin prit une profonde inspiration puis se tourna vers Dalinar.

— Mais je vais voir ce que je peux faire. Si l’issue se révèle défavorable, prenez soin de mes hommes.

Lance en main, il saisit le bord du mur, se hissa par-dessus puis se laissa tomber sur le sable de l’arène.

Malchin se trouvait dans une impasse car, bien qu’il n’eût point son pareil en matière d’arts de la guerre, il n’était pas un candidat approprié pour les Tisseflamme ; il souhaitait que ses serments fussent élémentaires et directs, et cependant leurs sprènes étaient larges d’esprit, selon notre compréhension, vis-à-vis des définitions relatives à ce sujet ; le processus nécessitait la formulation de vérités dans l’optique d’approcher d’un seuil de conscience de soi tel qu’il était interdit à Malchin de le connaître.

Extrait du Livre des Radieux, chapitre 12, page 12.

Shallan se leva de son siège pour regarder Adolin se faire rosser en bas. Pourquoi ne capitulait-il pas ? Pourquoi ne renonçait-il pas au duel ?

Quatre hommes. Elle aurait dû s’apercevoir de cette faille. Lorsqu’elle serait sa femme, il serait de son devoir d’anticiper ce genre d’intrigues. Et voilà que, à peine fiancée, elle avait déjà échoué de manière désastreuse. Par ailleurs, ce fiasco avait été sa propre idée.

Adolin semblait sur le point d’abandonner mais, pour une raison qu’elle ignorait, il se lança de nouveau dans la mêlée.

— Quel idiot, commenta Sebarial, qui se prélassait près d’elle avec Palona de l’autre côté. Trop arrogant pour comprendre sa défaite.

— Non, répondit Shallan. Il y a autre chose.

Elle baissa les yeux vers le pauvre Renarin, totalement dépassé dans sa tentative d’affronter un Porte-Éclat.

L’espace d’un très bref instant, elle envisagea de descendre les aider. De la bêtise pure et simple ; elle serait encore plus inutile que Renarin dans cette arène. Pourquoi personne d’autre ne leur venait-il en aide ? Elle toisa d’un regard noir les pâles-iris aléthis rassemblés là, parmi lesquels le clarissime Amaram, le supposé Chevalier Radieux.

L’ordure.

Stupéfaite que ce sentiment monte si vite, Shallan détourna le regard de lui. N’y pense pas. Eh bien, puisque personne n’allait les aider, les deux princes semblaient courir un risque très net de mourir.

— Motif, chuchota-t-elle, va voir si tu peux distraire ce Porte-Éclat qui affronte le prince Renarin.

Elle n’allait pas se mêler du combat d’Adolin, puisqu’il avait manifestement décidé de le poursuivre, quelle qu’en soit la raison. Mais elle allait essayer d’empêcher Renarin de se faire estropier, si elle le pouvait.

Avec un bourdonnement, Motif glissa au bas de sa jupe et s’avança sur les bancs de pierre de l’arène. Le regardant se déplacer ainsi à l’air libre, Shallan le trouva affreusement voyant, mais tous se concentraient sur le combat.

N’avisez surtout pas de vous faire tuer, Adolin Kholin, songea-t-elle avec un nouveau coup d’œil dans sa direction, pour le voir lutter péniblement contre ses trois adversaires. Je vous en supplie

Quelqu’un d’autre se laissa tomber sur le sable.

Kaladin traversa le sol de l’arène à toutes jambes.

Nous y revoilà, songea-t-il en se revoyant secourir Amaram si longtemps auparavant.

— J’espère bien que ça ne se terminera pas comme la dernière fois.

— Ce sera le cas, lui promit Syl qui voltigeait près de sa tête sous forme de trait lumineux. Fais-moi confiance.

Confiance. Il lui avait fait confiance et avait parlé d’Amaram à Dalinar. Ça s’était merveilleusement passé.

L’un des Porte-Éclat (Relis, celui à l’armure noire) perdait de la Fulgiflamme par une fissure du canon d’avant-bras gauche. Il lança un coup d’œil rapide à Kaladin en le voyant approcher, puis se détourna d’un geste indifférent. De toute évidence, Relis ne considérait pas un simple lancier comme une menace.

Kaladin sourit, puis aspira de la Fulgiflamme. Par cette belle journée où brillait un soleil ardent, il pouvait risquer plus qu’il ne le ferait en temps normal. Personne ne le verrait. Du moins l’espérait-il.

Il pressa l’allure, puis se précipita entre deux des Porte-Éclat et planta sa lance dans l’avant-bras fissuré de Relis. Ce dernier poussa un cri de douleur, et Kaladin retira sa lance et se faufila entre les attaquants pour approcher d’Adolin. Le jeune homme à l’armure bleue lui lança un coup d’œil furtif, puis lui tourna rapidement le dos.

Kaladin, lui aussi, tourna le dos à Adolin, évitant ainsi que l’un ou l’autre se fasse attaquer par-derrière.

— Que faites-vous ici, porte-pont ? siffla Adolin à l’intérieur de son casque.

— Je me prends pour l’un des dix fantasques.

— Alors on est plusieurs, grommela Adolin.

— Je ne vais pas pouvoir percer leur armure, poursuivit Kaladin. Vous allez devoir la fendre pour moi.

Non loin de là, Relis secouait le bras en jurant. La pointe de la lance de Kaladin était ensanglantée. Pas beaucoup, fort heureusement.

— Contentez-vous de détourner l’attention d’un d’entre eux, lui dit Adolin. Je peux en affronter deux.

— Je… d’accord.

C’était sans doute le meilleur plan.

— Gardez mon frère à l’œil, si vous le pouvez, ajouta Adolin. Si les choses tournent mal pour ces trois-là, ils peuvent décider de l’utiliser comme moyen de pression contre nous.

— Entendu, répondit Kaladin, avant de reculer et de sauter sur le côté lorsque l’homme au marteau (que Dalinar avait appelé Elit) tenta d’attaquer Adolin.

Relis approcha de l’autre côté, prêt à frapper, comme pour transpercer Kaladin et toucher Adolin.

Son cœur battait à tout rompre, mais l’entraînement avec Zahel avait porté ses fruits. Il pouvait regarder cette Lame d’Éclat en face et n’éprouver qu’une légère panique. Il contourna Relis, esquivant sa Lame.

L’homme à la Cuirasse noire regarda Adolin et fit un pas dans cette direction, mais Kaladin se précipita comme pour le frapper de nouveau au bras.

Relis se retourna puis, à contrecœur, laissa Kaladin l’éloigner du combat contre Adolin. Il attaquait à coups rapides, adoptant ce que Kaladin identifiait à présent comme une Posture de Liane – un style de combat qui se concentrait sur la position défensive et la souplesse.

Il adopta une approche plus offensive contre Kaladin, mais ce dernier, à force de tournoyer et d’esquiver, parvint constamment à éviter les attaques de justesse. Relis se mit à jurer, puis retourna se battre contre Adolin.

Kaladin lui asséna un coup du manche de sa lance sur la tempe. C’était une arme dérisoire pour combattre un Porte-Éclat, mais le coup attira de nouveau l’attention de Relis. Il se retourna et décrivit un grand geste de sa Lame.

Kaladin recula un rien trop lentement, et la Lame trancha la pointe de sa lance. Une manière de lui rappeler que sa propre chair offrirait beaucoup moins de résistance. Trancher sa colonne vertébrale le tuerait, et aucune quantité de Fulgiflamme ne pourrait y remédier.

Prudemment, il tenta d’éloigner Relis encore davantage du combat. Cependant, lorsqu’il reculait trop loin, son adversaire se contentait de se retourner pour se diriger vers Adolin.

Le prince affrontait ses deux adversaires avec l’énergie du désespoir, agitant sa Lame tour à tour entre les deux hommes qui l’entouraient. Et il était foudrement doué. Kaladin n’avait jamais vu un tel degré d’adresse chez Adolin sur le terrain d’entraînement – rien de ce qu’il y avait affronté ne lui offrait un tel défi. Adolin se déplaçait entre deux coups d’épée, déviant la Lame de l’homme en vert, puis repoussant celui au marteau.

Il passait fréquemment à deux doigts de toucher ses adversaires. Affronter Adolin à deux contre un semblait, en réalité, tout à fait équitable.

Un troisième adversaire, de toute évidence, serait de trop pour lui. Kaladin devait détourner l’attention de Relis. Mais comment ? Il ne pouvait pas traverser la Cuirasse à l’aide d’une lance. Les seuls points faibles étaient la visière et la petite fissure du canon d’avant-bras.

Il fallait qu’il fasse quelque chose. L’homme marchait de nouveau vers Adolin, l’arme brandie. Serrant les dents, Kaladin chargea.

Il traversa le sable d’un pas rapide puis, juste avant d’atteindre Relis, il sauta pour placer ses pieds en direction du Porte-Éclat et se fixa dans cette direction au moyen de nombreuses Attaches successives. Autant qu’il osa en enchaîner, assez pour consumer toute sa Fulgiflamme.

Kaladin ne tomba que sur une courte distance (assez courte pour ne pas surprendre les observateurs), mais il frappa avec autant de force que s’il était tombé de beaucoup plus haut. Ses pieds s’écrasèrent sur la Cuirasse et il frappa de toutes ses forces.

Une onde de douleur remonta dans ses jambes comme un éclair et il entendit ses os craquer. Le coup projeta le Porte-Éclat à l’armure noire vers l’avant comme s’il avait été frappé par un rocher. Relis s’affala à plat ventre et sa Lame se retrouva projetée hors de ses doigts. Elle se transforma en brume.

Kaladin s’écrasa sur le sable avec un geignement, toute Fulgiflamme épuisée, toutes ses Attaches disparues. Par réflexe, il aspira davantage de Flamme dans les sphères qu’il portait dans sa poche et la laissa guérir ses jambes. Il les avait cassées toutes les deux, ainsi que ses pieds.

Le processus de guérison sembla prendre une éternité, et il s’obligea à se retourner en roulant pour regarder Relis. À sa grande surprise, l’attaque de Kaladin avait fissuré la Cuirasse. Non pas au milieu de la dossière où il avait frappé, mais au niveau des épaules et des flancs. Relis se remit à genoux, secouant la tête. Il se tourna vers Kaladin avec une expression de stupeur.

Au-delà de l’homme tombé à terre, Adolin tournoya pour attaquer l’un de ses adversaires (Elit, l’homme au marteau) et lui abattit sa Lame d’Éclat à deux mains en pleine poitrine. Le plastron explosa en un jet de lumière fondue. Adolin reçut un coup sur le côté du casque, asséné par l’homme en vert.

Le prinçaillon avait triste allure. Chaque section de sa Cuirasse ou presque laissait échapper de la Fulgiflamme. À cette cadence, il ne lui en resterait bientôt plus du tout, et la Cuirasse deviendrait trop lourde pour qu’il se déplace.

Pour l’heure, il avait heureusement mis un de ses adversaires quasiment hors combat. Un Porte-Éclat pouvait se battre avec le plastron brisé, mais c’était censé être foudrement difficile. Lorsque Elit recula, ses pas étaient en effet malhabiles, comme si sa Cuirasse pesait soudain beaucoup plus.

Adolin dut se retourner pour combattre l’autre Porte-Éclat près de lui. De l’autre côté de l’arène, le quatrième homme – celui qui « combattait » Renarin – agitait son épée en direction du sol pour une raison qui échappait à Kaladin. Il leva les yeux et vit à quel point les choses allaient mal pour ses alliés, puis abandonna Renarin pour traverser l’arène en courant.

— Attends, s’exclama Syl. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Elle s’éloigna de Kaladin, mais il n’eut guère le temps de s’interroger sur son comportement. Quand l’homme en orange atteindrait Adolin, il se retrouverait de nouveau cerné.

Kaladin se releva péniblement. À son grand soulagement, ses pieds le soutenaient toujours ; les os s’étaient assez ressoudés pour qu’il puisse marcher. Il fonça sur Elit, soulevant des nuages de sable sous ses pas, serrant sa lance dans une main.

Elit avança en titubant vers Adolin, déterminé à poursuivre le combat malgré sa Cuirasse endommagée. Kaladin l’atteignit cependant le premier et se baissa pour esquiver un coup de marteau hâtif. Kaladin se releva en frappant depuis l’épaule, tenant sa lance brisée à deux mains et nourrit le coup de toute sa force.

La lance s’écrasa contre la poitrine exposée d’Elit avec un crac gratifiant. Le Porte-Éclat se plia en deux, le souffle violemment coupé. Kaladin leva sa lance pour frapper à nouveau, mais Elit tendit une main tremblante et tenta de dire quelque chose.

— Capitule…, dit-il d’une voix faible.

— Plus fort ! aboya Kaladin.

L’homme essaya, à bout de souffle. Mais la main qu’il levait suffisait. La juge prit la parole.

— Le clarissime Elit abandonne le combat, déclara-t-elle d’une voix réticente.

Kaladin s’écarta de l’homme recroquevillé, le pas léger, la Fulgiflamme se déchaînant en lui. La foule poussa de grands cris, et même une grande partie des pâles-iris réagit bruyamment.

Restaient trois Porte-Éclat. Relis avait maintenant rejoint son compagnon en vert, et tous deux tourmentaient Adolin. Ils avaient fait reculer le prince contre un mur. L’ultime Porte-Éclat, vêtu d’orange, les rejoignit à son tour, ayant abandonné Renarin.

Ce dernier était assis sur le sable, tête baissée, sa Lame d’Éclat plantée dans le sol devant lui. Avait-il été vaincu ? Kaladin n’avait entendu aucune annonce de la part de la juge.

Pas le temps de s’en soucier. Adolin se retrouvait de nouveau avec trois hommes à combattre. Relis parvint à frapper son casque qui explosa, dévoilant le visage du prince. Il ne tiendrait plus très longtemps.

Kaladin chargea vers Elit, qui s’efforçait de quitter le terrain en clopinant en signe de capitulation.

— Retirez votre casque, lui cria Kaladin.

L’homme se retourna vers lui avec une attitude stupéfaite.

— Votre casque ! hurla Kaladin, levant son arme pour frapper à nouveau.

Dans la tribune, les gens poussèrent des cris. Kaladin ne connaissait pas très bien les règles, mais il soupçonnait, s’il frappait cet homme, qu’il perdrait le duel. Peut-être même risquerait-il d’être condamné pour un crime. Fort heureusement, il n’eut pas à mettre sa menace à exécution, car Elit retira son casque. Kaladin le lui arracha des mains, puis l’abandonna pour se précipiter vers Adolin.

Tout en courant, Kaladin laissa tomber sa lance brisée et plongea la main dans le casque par en dessous. Il avait appris une chose au sujet de la Cuirasse : elle se fixait automatiquement à son porteur. Il avait espéré que ça fonctionnerait peut-être pour le casque, et ce fut le cas : l’intérieur se resserra autour de son poignet. Lorsqu’il lâcha prise, le casque resta sur sa main comme le plus étrange des gants.

Inspirant profondément, Kaladin tira le couteau qu’il portait au côté. Il avait recommencé à en porter un destiné à être lancé, comme il le faisait en tant que lancier avant sa captivité, bien qu’il ne se soit pas entraîné depuis longtemps. Le lancer de couteau n’aurait aucun effet contre cette armure, de toute manière : c’était une arme dérisoire face à des Porte-Éclat. Malgré tout, il ne pouvait pas utiliser la lance d’une seule main. Il chargea de nouveau vers Relis.

Cette fois, Relis recula immédiatement. Il regarda Kaladin, l’épée brandie. Au moins Kaladin avait-il réussi à l’inquiéter.

Kaladin avança pour le faire reculer. Relis joua le jeu, gardant ses distances. Kaladin accentua ses effets, approchant précipitamment, le forçant à reculer comme pour leur donner l’espace de se battre. Le Porte-Éclat devait apprécier ; avec sa Lame, il voudrait une zone bien dégagée autour d’eux. Un espace confiné favoriserait le couteau de Kaladin.

Cependant, une fois suffisamment loin, Kaladin se retourna et se précipita de nouveau vers Adolin et ses deux adversaires. Il laissa Relis planté là avec une posture nerveuse, momentanément désorienté par la retraite de Kaladin.

Adolin lança un coup d’œil à celui-ci, puis hocha la tête.

L’homme en vert se retourna d’un air surpris en voyant avancer Kaladin. Lorsqu’il frappa, Kaladin reçut le coup sur le casque de la Cuirasse qu’il portait à la main, ce qui dévia la Lame. L’homme poussa un grognement tandis qu’Adolin tournait toutes ses forces contre l’autre Porte-Éclat, l’homme en orange, abattant son arme à coups répétés.

L’espace d’un bref instant, Adolin n’eut plus qu’un seul adversaire à combattre. Avec un peu de chance, il parviendrait à bien utiliser ce temps, quoique ses pas soient léthargiques et que la Fulgiflamme ne s’échappe plus de sa Cuirasse que sous forme d’un mince filet. Ses jambes étaient pratiquement immobiles.

Cuirasse Verte attaqua de nouveau Kaladin, qui dévia le coup à l’aide du casque, lequel se fissura et se mit à perdre de la Flamme. Relis chargea de l’autre côté, mais ne se joignit pas au combat contre Adolin – à la place, il se jeta sur Kaladin.

Celui-ci serra les dents, esquiva sur le côté et sentit la Lame le frôler de peu. Il devait faire gagner du temps à Adolin. Quelques instants. Il lui fallait quelques instants.

Le vent se mit à souffler autour de lui. Syl le rejoignit, voletant dans les airs sous forme de ruban lumineux.

Kaladin esquiva un nouveau coup, puis abattit son bouclier improvisé contre la Lame de l’autre, qu’il rejeta en arrière. Du sable vola tandis que Kaladin sautait en arrière, et une Lame d’Éclat mordit le sol devant lui.

Vent. Mouvement. Kaladin combattit les deux Porte-Éclat à la fois, déviant leurs Lames à l’aide du casque. Il ne pouvait pas attaquer, n’osait pas essayer. Il ne pouvait que survivre, et les vents semblaient l’y encourager.

L’instinct… puis quelque chose de plus profond… guidait ses pas. Il dansait entre ces Lames, et l’air frais l’enveloppait. L’espace d’un moment, il sentit – chose impossible – qu’il aurait pu esquiver tout aussi efficacement les yeux fermés.

Les Porte-Éclat faisaient de nouvelles tentatives en jurant. Kaladin entendit le juge prononcer quelques mots, mais il était trop absorbé par le combat pour lui prêter attention. La clameur de la foule enflait. Il bondit pour esquiver une attaque, puis évita la suivante grâce à un pas de côté.

On ne pouvait pas tuer le vent. Ni l’arrêter. Il était au-delà de l’influence des hommes. Il était infini…

Sa Fulgiflamme s’épuisa.

Kaladin s’arrêta en trébuchant. Il tenta d’en aspirer davantage, mais toutes ses sphères étaient vidées.

Le casque, comprit-il en voyant qu’il laissait échapper un flot de Fulgiflamme par ses nombreuses fissures mais qu’il n’avait cependant pas explosé. Il s’était, d’une manière ou d’une autre, nourri de sa Fulgiflamme.

Relis attaqua et Kaladin s’écarta de justesse. Son dos heurta le mur de l’arène.

Cuirasse Verte vit une ouverture et leva sa Lame.

Quelqu’un lui sauta dessus par-derrière.

Kaladin regarda, sidéré, Adolin lutter au corps à corps avec Cuirasse Verte et s’accrocher à lui. L’armure d’Adolin avait pratiquement cessé de fuir ; sa Fulgiflamme était épuisée. Il semblait à peine capable de bouger – le sable, près de lui, comportait une série de traces partant de Cuirasse Orange, lequel était étendu dans le sable, vaincu.

C’était là ce qu’avait déclaré la juge un peu plus tôt : l’homme en orange avait abandonné. Adolin avait battu son adversaire puis s’était lentement dirigé, un pas laborieux après l’autre, vers l’endroit où Kaladin se battait. Il semblait avoir utilisé ses dernières réserves d’énergie pour sauter sur le dos de Cuirasse Verte et s’accrocher à lui.

Cuirasse Verte jura, cherchant à déloger Adolin. Le prince tenait bon et sa Cuirasse s’était bloquée, comme on disait : elle était devenue très lourde, pratiquement impossible à déplacer.

Tous deux chancelèrent, puis basculèrent.

Kaladin se tourna vers Relis, qui lança un regard vers Cuirasse Verte tombé à terre, puis vers l’homme en orange, et enfin vers Kaladin.

Relis fit volte-face et traversa les sables à toute allure en direction de Renarin.

Avec un juron, Kaladin se précipita derrière lui et jeta le casque sur le côté. Son corps lui semblait léthargique sans l’aide de la Fulgiflamme.

— Renarin ! hurla Kaladin. Capitulez !

Le garçon leva la tête. Nom des foudres, il pleurait. Était-il blessé ? Il n’en avait pas l’air.

— Capitulez ! lui cria Kaladin, s’efforçant de courir plus vite, rassemblant les dernières gouttes d’énergie de ses muscles qui semblaient vidés, épuisés d’avoir été nourris par la Fulgiflamme.

Le garçon se concentra sur Relis qui fonçait vers lui, mais ne dit rien. À la place, Renarin renvoya sa Lame.

Relis s’arrêta en dérapant, levant sa Lame bien haut au-dessus de sa tête en direction du prince sans défense. Renarin ferma les yeux et leva la tête comme pour exposer sa gorge.

Kaladin n’arriverait pas à temps. Comparé à un homme en Cuirasse, il était trop lent.

Relis hésita, fort heureusement, comme s’il ne souhaitait pas frapper Renarin.

Kaladin arriva. Relis se retourna pour le frapper à la place.

Kaladin glissa à genoux dans le sable, et son élan le porta sur une courte distance tandis que la Lame s’abattait. Il leva les mains et les joignit brusquement.

Il rattrapa la Lame.

Hurlements.

Pourquoi entendait-il des hurlements ? Dans sa tête ? Était-ce la voix de Syl ?

Elle résonna dans tout son corps. Ce cri strident le secoua et fit trembler ses muscles. Il lâcha la Lame d’Éclat avec un hoquet et bascula en arrière.

Relis laissa tomber la Lame comme s’il avait été mordu. Il recula, levant les mains vers sa tête.

— Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Non, je ne vous ai pas tué !

Il hurla comme sous l’effet d’une grande douleur, puis traversa le sable en courant et ouvrit la porte de la salle de préparation pour s’y réfugier. Kaladin entendit ses hurlements résonner dans les couloirs longtemps après qu’il eut disparu.

Le silence tomba dans l’arène.

— Le clarissime Relis Ruthar, annonça enfin la juge, l’air troublée, perd pour cause de départ de l’arène de duel.

Kaladin se releva, tremblant. Il lança un coup d’œil vers Renarin – le garçon n’avait rien – puis traversa lentement l’arène. Même les sombres-iris du public s’étaient tus. Kaladin était persuadé qu’ils n’avaient pas entendu cet étrange hurlement. Il n’avait été audible qu’à ses propres oreilles et à celles de Relis.

Il s’avança vers Adolin et Cuirasse Verte.

— Levez-vous pour me combattre ! s’écria ce dernier.

Il était étendu sur le dos, avec Adolin enfoui au-dessous de lui qui le maintenait dans une prise de lutte.

Kaladin s’agenouilla. Cuirasse Verte se débattit encore davantage tandis que Kaladin ramassait son couteau dans le sable, puis en appuyait la pointe contre l’ouverture de l’armure de Cuirasse Verte.

L’homme s’immobilisa.

— Vous allez capituler ? gronda Kaladin. Ou est-ce que je vais tuer mon deuxième Porte-Éclat ?

Silence.

— Soyez maudits des tempêtes, tous les deux ! cria enfin Cuirasse Verte à l’intérieur de son casque. Ce n’était pas un duel, c’était un spectacle de cirque ! Les prises de lutte, c’est pour les lâches !

Kaladin appuya davantage le couteau.

— Je capitule ! hurla l’homme en levant la main. Allez aux foudres, je capitule !

— Le clarissime Jakamav capitule, annonça la juge. Le clarissime Adolin remporte la victoire.

Les sombres-iris poussèrent des acclamations depuis leurs sièges. Les pâles-iris semblaient sidérés. Au-dessus de Kaladin, Syl tournoyait avec les vents et il percevait sa joie. Adolin relâcha Cuirasse Verte, qui roula au sol en se dégageant de lui et s’éloigna à pas pesants. Au-dessous de lui, le prince était étendu dans un creux du sable, la tête et l’épaule exposées à travers des sections brisées de la Cuirasse.

Il riait.

Kaladin s’assit à côté du prince qui était pris d’un fou rire incontrôlable, les larmes ruisselant sur ses joues.

— C’était la chose la plus grotesque que j’aie jamais faite, déclara Adolin. Hou là… Ha ! Je crois que je viens de remporter trois Cuirasses et deux Lames, porte-pont. Venez, aidez-moi à retirer cette armure.

— Votre armurier peut le faire, répondit Kaladin.

— Pas le temps, répliqua Adolin en essayant de se lever. Bourrasques, elle est entièrement vidée. Vite, aidez-moi ! J’ai encore quelque chose à faire.

Défier Sadeas, comprit Kaladin. C’était le but de toute cette manœuvre. Il passa la main sous le gantelet d’Adolin et l’aida à en défaire la courroie. Le gantelet ne se retira pas automatiquement, comme il était censé le faire. Adolin avait, en effet, totalement vidé l’armure.

Ils retirèrent le gantelet, puis s’affairèrent sur l’autre. Quelques minutes plus tard, Renarin vint les aider. Kaladin ne lui avait pas demandé ce qui s’était passé. Le garçon leur fournit quelques sphères et, une fois que Kaladin les eut placées sous le plastron détaché d’Adolin, l’armure se remit à fonctionner.

Ils s’activaient sous les hurlements de la foule, et Adolin parvint enfin à se libérer de la Cuirasse et à se lever. Un peu plus loin, le roi s’était approché de la juge, un pied sur la rambarde qui faisait le tour de l’arène. Il baissa les yeux vers Adolin, qui hocha la tête.

C’est la chance d’Adolin, comprit Kaladin, mais ça peut aussi être la mienne.

Le roi leva les mains pour faire taire la foule.

— Guerrier, maître duelliste, je suis extrêmement satisfait de ce que vous avez accompli aujourd’hui. C’était un combat dont Alethkar n’avait pas vu l’équivalent depuis des générations. Vous avez grandement satisfait votre roi.

Acclamations.

Je peux y arriver, songea Kaladin.

— Je vous offre une faveur, proclama le roi, désignant Adolin tandis que les vivats se taisaient. Annoncez ce que vous souhaitez de moi ou de cette cour. Ce sera à vous. Aucun homme ayant assisté à cet exploit ne pourrait vous refuser quoi que ce soit.

Le Droit au Défi, comprit Kaladin.

Adolin chercha Sadeas, qui s’était levé et se dirigeait vers les marches pour prendre la fuite. Il comprenait.

Loin sur la droite, Amaram était assis dans sa cape dorée.

— Pour ma faveur, cria Adolin à l’arène silencieuse, je demande le Droit au Défi. Je demande l’occasion de défier en duel le haut-prince Sadeas, ici et maintenant, en réparation des crimes commis contre ma maison !

Sadeas s’arrêta net sur les marches. Un murmure traversa la foule. Adolin sembla sur le point d’ajouter quelque chose, mais hésita tandis que Kaladin s’approchait de lui.

— Et pour ma faveur, cria Kaladin, je demande le Droit au Défi contre le meurtrier Amaram ! Il m’a volé et a massacré mes amis pour dissimuler son crime. Amaram m’a marqué comme esclave ! Je vais l’affronter en duel, ici et maintenant. Telle est la faveur que je demande !

La mâchoire du roi s’affaissa.

Un silence extrêmement pesant retomba sur la foule.

Près de Kaladin, Adolin geignit.

Kaladin ne leur prêta aucune attention. À travers l’arène, il croisa et soutint le regard du clarissime Amaram, le meurtrier.

Et il y lut un éclat horrifié.

Amaram se leva, puis recula en titubant. Il n’avait pas compris, pas reconnu Kaladin jusqu’à cet instant.

Vous auriez dû me tuer, songea Kaladin. La foule se mit à crier, à hurler.

— Arrêtez-le ! hurla le roi par-dessus la clameur.

Parfait. Kaladin sourit.

Jusqu’à ce qu’il remarque que les soldats venaient vers lui plutôt que vers Amaram.

Ainsi donc Melishi se retira-t-il dans sa tente et résolut-il de détruire les Néantifères au jour du lendemain, mais la nuit lui offrit un tout autre stratagème, lié aux pouvoirs uniques des Forgeliens ; et, lorsqu’on l’en pressa, il ne put fournir aucun détail quant à son déroulement ; il était lié à la nature même des Hérauts ainsi qu’à leurs missions divines, un attribut dont seuls les Forgeliens pouvaient se revendiquer.

Extrait du Livre des Radieux, chapitre 30, page 18.

— Le capitaine Kaladin est un homme d’honneur, Elhokar ! cria Dalinar en désignant Kaladin, assis tout près. Il a été le seul à venir en aide à mes fils !

— C’est son devoir ! aboya Elhokar en réponse.

Kaladin les écoutait, engourdi, enchaîné à un siège à l’intérieur des appartements de Dalinar dans le camp de guerre. Ils ne s’étaient pas rendus dans le palais. Kaladin ignorait pourquoi.

Ils se trouvaient seuls tous les trois.

— Il a insulté un clarissime devant la cour entière, répondit Elhokar, qui faisait les cent pas près du mur. Il a osé défier un homme tellement plus haut placé que lui que le gouffre qui les sépare pourrait abriter un royaume.

— Il a agi sur l’impulsion du moment, répondit Dalinar. Montrez-vous raisonnable, Elhokar. Il vient de nous aider à vaincre quatre Porte-Éclat !

— Sur un terrain de duel où il était invité à fournir une aide bienvenue, répliqua Elhokar en levant les bras au ciel. Je n’accepte toujours pas cette idée de laisser un sombre-iris se battre en duel contre des Porte-Éclat. Si vous ne m’aviez pas retenu… Bah ! Je refuse de tolérer ça, mon oncle. Je refuse. Des soldats ordinaires qui défient nos généraux les plus importants et les plus haut placés ? C’est de la folie.

— Tout ce que j’ai dit était vrai, murmura Kaladin.

— Taisez-vous ! cria Elhokar, qui s’arrêta pour tendre un doigt vers Kaladin. Vous avez tout gâché ! Nous avons perdu notre chance d’affronter Sadeas !

— Adolin a formulé son défi, répondit Kaladin. Sadeas ne doit tout de même pas pouvoir l’ignorer.

— Évidemment qu’il ne peut pas, cria Elhokar. Il a déjà réagi !

Kaladin fronça les sourcils.

— Adolin n’a pas pu l’obliger à livrer le duel sur-le-champ, expliqua Dalinar en se tournant vers Kaladin. À peine échappé de l’arène, Sadeas a envoyé un message disant qu’il acceptait d’affronter Adolin en duel – dans un an.

Un an ? Kaladin ressentit un grand vide au creux de son ventre. Le temps que cette année soit écoulée, le duel risquait fort de ne plus avoir d’importance.

— Il s’est faufilé pour échapper au nœud coulant, commenta Elhokar en levant les bras au ciel. Nous avions besoin de ce moment dans l’arène pour le coincer, pour l’humilier jusqu’à l’obliger à se battre ! Vous avez volé cet instant, homme de pont.

Kaladin baissa la tête. Il se serait levé pour les affronter s’il n’y avait eu ces chaînes. Elles étaient froides autour de ses chevilles et l’immobilisaient sur cette chaise.

Il se rappelait des chaînes semblables à celles-ci.

— Voilà ce que vous obtenez, mon oncle, reprit Elhokar, quand vous placez un esclave à la tête de notre garde. Nom des foudres, à quoi pensiez-vous ? Et à quoi pensais-je, moi, quand je vous y ai autorisé ?

— Vous l’avez vu se battre, Elhokar, répondit doucement Dalinar. Il est doué.

— Ce ne sont pas ses talents qui posent problème mais son sens de la discipline ! (Le roi croisa les bras.) Exécution.

Kaladin releva vivement la tête.

— Ne soyez pas ridicule, s’exclama Dalinar en s’approchant de la chaise de Kaladin.

— C’est le châtiment pour avoir calomnié un clarissime, répliqua Elhokar. C’est la loi.

— En tant que roi, vous pouvez pardonner n’importe quel crime, répondit Dalinar. En toute franchise, ne me dites pas que vous voulez voir cet homme pendu après ce qu’il a fait aujourd’hui.

— Vous m’en empêcheriez ? demanda Elhokar.

— Je ne vous soutiendrais pas en tout cas, c’est certain.

Elhokar traversa la pièce et s’avança jusqu’à Dalinar. L’espace d’un instant, Kaladin sembla oublié.

— Suis-je le roi ? demanda Elhokar.

— Bien entendu.

— Vous n’en donnez pas l’impression. Vous allez devoir prendre une décision, mon oncle. Je refuse de continuer à vous laisser gouverner en faisant de moi un pantin.

— Je ne…

— Je dis que ce garçon doit être exécuté. Qu’avez-vous à y répondre ?

— Qu’à travers cette tentative, Elhokar, vous feriez de moi un ennemi.

Dalinar s’était crispé.

Essayez un peu de m’exécuter…, songea Kaladin. Essayez un peu.

Tous deux se dévisagèrent un long moment. Enfin, Elhokar se détourna.

— Prison ?

— Pour combien de temps ? demanda Dalinar.

— Jusqu’à ce que je décide qu’il en ait terminé ! rétorqua le roi en agitant la main avant de se diriger vers la sortie d’un pas furieux.

Il s’arrêta sur le pas de la porte et fixa Dalinar avec une lueur de défi dans le regard.

— Très bien, dit Dalinar.

Le roi sortit.

— Quel hypocrite, siffla Kaladin. C’est lui qui a insisté pour que vous me placiez à la tête de votre garde. Et maintenant il vous le reproche ?

Dalinar soupira et s’agenouilla près de Kaladin.

— Ce que vous avez accompli aujourd’hui était un miracle. En protégeant mon fils, vous avez justifié la confiance que je vous porte devant la cour entière. Malheureusement, vous avez tout gâché ensuite.

— Il m’a demandé une faveur ! aboya Kaladin en levant ses mains menottées. J’en ai obtenu une, semble-t-il.

— Il l’a demandé à Adolin. Vous saviez ce que nous préparions, soldat. Vous avez entendu le plan ce matin lors de la conférence. Vous l’avez éclipsé au nom de votre basse vengeance personnelle.

— Amaram…

— J’ignore d’où vous est venue cette idée quant à Amaram, reprit Dalinar, mais il faut que vous cessiez. J’ai vérifié ce que vous m’avez dit, après la première fois où vous l’avez porté à mon attention. Dix-sept témoins m’ont affirmé qu’Amaram avait remporté sa Lame d’Éclat il y a quatre mois à peine, bien après la date à laquelle votre cahier affirme que vous êtes devenu esclave.

— Ils mentent.

— Dix-sept hommes, répéta Dalinar. Pâles et sombres-iris, en plus de la parole d’un homme que je connais depuis des décennies. Vous vous trompez sur son compte, soldat. Vous vous trompez totalement.

— Si c’est un tel homme d’honneur, chuchota Kaladin, alors pourquoi n’est-ce pas lui qui s’est battu pour sauver vos fils ?

Dalinar hésita.

— Peu importe, reprit Kaladin en détournant le regard. Vous allez laisser le roi me jeter en prison.

— Oui, répondit Dalinar en se levant. Elhokar est colérique. Une fois qu’il se sera calmé, je vous ferai libérer. Pour l’heure, mieux vaut sans doute que vous ayez du temps pour réfléchir.

— Ils auront bien du mal à m’obliger à aller en prison, répondit Kaladin tout bas.

— M’avez-vous seulement écouté ? s’écria soudain Dalinar.

Kaladin se laissa aller en arrière, yeux écarquillés, tandis que Dalinar se penchait vers lui, le visage rouge, et l’empoignait par les épaules comme pour le secouer.

— N’avez-vous pas senti ce qui se prépare ? N’avez-vous pas vu comme ce royaume se chamaille ? Nous n’avons pas de temps pour ça ! Nous n’avons pas le temps pour des jeux ! Arrêtez d’agir comme un enfant et commencez à vous comporter en soldat ! Vous irez en prison, et vous vous laisserez faire. C’est un ordre. Vous arrive-t-il encore d’écouter les ordres ?

— Je…, s’entendit balbutier Kaladin.

Dalinar se leva en se frottant les tempes.

— Je croyais que nous avions coincé Sadeas. Je croyais que nous allions peut-être réussir à le déstabiliser et à sauver le royaume. Maintenant, je ne sais plus quoi faire. (Il se détourna pour rejoindre la porte.) Merci d’avoir sauvé mes fils.

Il laissa Kaladin seul dans la salle de pierre froide.

Torol Sadeas claqua la porte de ses appartements. Il se dirigea vers sa table et s’y appuya, les mains à plat sur la surface, baissant les yeux vers la fente qu’il avait faite en son milieu avec Justicière.

Une goutte de sueur vint frapper la surface, juste à côté de cette fente. Il s’était empêché de trembler tout au long du trajet de retour vers la sécurité de son camp de guerre – il avait même réussi à afficher un sourire. Il n’avait trahi aucune inquiétude, alors même qu’il dictait à son épouse une réponse au défi.

Et tout du long, une voix s’était moquée de lui au fond de son esprit.

Dalinar. Dalinar avait failli l’avoir par la ruse. Si ce défi avait été mis en œuvre, Sadeas se serait rapidement retrouvé dans l’arène avec un homme qui venait de battre non pas un, mais quatre Porte-Éclat.

Il s’assit. Il ne chercha pas de vin. Le vin poussait les hommes à oublier, et il ne voulait pas oublier ce moment. Il ne devait jamais l’oublier.

Comme il serait gratifiant, un jour, de planter sa propre épée dans la poitrine de Dalinar. Nom des foudres ! Et dire qu’il avait failli éprouver de la pitié pour son ancien ami, qui lui faisait maintenant ce genre de chose. Était-il donc devenu si habile ?

Non, se dit Sadeas. Ce n’était pas de l’habileté. C’était de la chance. De la chance pure et simple.

Quatre Porte-Éclat. Comment ? Même en tenant compte de l’aide de cet esclave, il apparaissait désormais très clair qu’Adolin devenait enfin l’homme qu’avait été son père. Ce qui terrifiait Sadeas, car l’homme que Dalinar avait été autrefois – l’Épine Noire – avait largement contribué à la conquête de ce royaume.

N’est-ce pas ce que tu voulais ? se demanda Sadeas. Le réveiller ?

Non. La vérité plus profonde était que Sadeas ne voulait pas voir revenir Dalinar. Il voulait que son ancien ami dégage de son chemin et ce, depuis déjà plusieurs mois, quoi qu’il veuille se raconter.

Un peu plus tard, la porte de son bureau s’ouvrit et Ialai se faufila à l’intérieur. Le voyant ainsi perdu dans ses pensées, elle s’arrêta près de la porte.

— Fais appel à tous tes informateurs, lui dit Sadeas en regardant le plafond. Chaque espion que tu possèdes, chaque source que tu connaisses. Trouve-moi quelque chose, Ialai. Quelque chose qui puisse lui faire mal.

Elle hocha la tête.

— Après quoi, poursuivit Sadeas, l’heure sera venue d’utiliser ces assassins que tu as cachés parmi eux.

Il devait s’assurer que Dalinar soit désespéré et blessé – garantir que les autres le perçoivent comme brisé, détruit.

Ensuite, il mettrait fin à tout ça.

Des soldats vinrent chercher Kaladin peu après, des hommes qu’il ne connaissait pas. Ils se montrèrent respectueux tandis qu’ils le détachaient de sa chaise, mais ils laissèrent ses pieds et ses mains enchaînés. L’un d’entre eux leva le poing en signe de respect. Soyez fort, disait ce poing.

Kaladin les suivit d’un pas traînant, tête baissée, et ils lui firent traverser le camp sous les yeux attentifs des soldats comme des scribes. Il entrevit parmi la foule des uniformes du Pont Quatre.

Il atteignit la prison du camp de Dalinar, où des soldats étaient enfermés pour s’être battus ou d’autres délits semblables. C’était un petit bâtiment aux murs épais, quasiment dépourvu de fenêtres.

À l’intérieur, dans une section isolée, on plaça Kaladin dans une cellule aux murs de pierre et à la porte faite de barreaux d’acier. Lorsqu’ils l’enfermèrent, ils lui laissèrent ses chaînes.

Il s’assit sur un banc de pierre et attendit, jusqu’à ce que Syl entre enfin dans la pièce.

— Voilà, dit Kaladin en la regardant, ce qui se produit lorsqu’on se fie aux pâles-iris. Plus jamais, Syl.

— Kaladin…

Il ferma les yeux, se retourna et s’allongea sur le banc de pierre froide.

Il se retrouvait en cage, une fois encore.

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

INTERMÈDES

*

*  *

Lift – Szeth – Eshonai

Lift n’avait encore jamais pillé un palais. Ça semblait très dangereux. Pas parce qu’elle risquait de se faire prendre ; simplement parce que, une fois qu’on avait pillé un palais, où pouvait-on aller ensuite ?

Elle grimpa sur le mur extérieur pour étudier le terrain. Tout ce qui se trouvait à l’intérieur (arbres, rochers, bâtiments) reflétait bizarrement la lumière des étoiles. Un bâtiment de forme bulbeuse saillait au milieu de l’ensemble, comme une bulle sur un étang. En réalité, la plupart des bâtiments possédaient cette même forme circulaire, souvent agrémentée de petites protubérances qui saillaient du sommet. Cet endroit de toutes les famines ne possédait pas une seule ligne droite, rien que des courbes à perte de vue.

Les compagnons de Lift grimpèrent à leur tour pour jeter un coup d’œil par-dessus le haut du mur. C’était là une bande tapageuse et bagarreuse. Six hommes, soi-disant virtuoses en matière de vol, et ils ne savaient même pas grimper correctement aux murs.

— Le Palais de Bronze lui-même, souffla Huqin.

— De bronze ? C’est de ça qu’il est entièrement fait ? demanda Lift, assise sur le mur avec une jambe qui pendait par-dessus. On dirait un tas de nichons.

Les autres se tournèrent vers elle, atterrés. Ils étaient tous azéens, avec la peau et les cheveux sombres. Elle-même était reshie, originaire des îles du Nord. C’était ce que lui avait dit sa mère, bien que Lift n’y soit jamais allée.

— Quoi ? demanda Huqin.

— Ben si, des nichons, répéta Lift en pointant du doigt. R’gardez, c’est comme une bonne femme allongée sur le dos. Ces pointes, là, sur le dessus, on dirait des tétons. Le type qu’a construit cet endroit, il devait être célibataire depuis un sacré bout de temps.

Huqin se tourna vers l’un de ses compagnons. À l’aide de leurs cordes, ils redescendirent le long de l’extérieur du mur pour s’entretenir à mi-voix.

— Le terrain paraît vide de ce côté-ci, comme mon informateur me l’avait dit, déclara Huqin.

Il était responsable du groupe. Il avait un nez qui donnait l’impression que quelqu’un l’avait saisi quand il était gamin pour tirer très, très fort dessus. Lift s’étonnait qu’il ne cogne pas les gens avec quand il se retournait.

— Tout le monde se concentre sur le choix du nouveau Premier Aqasix, déclara Maxin. Peut-être qu’on va vraiment y arriver : piller le Palais de Bronze lui-même, et pile sous le nez du vizirat.

— Et, hum… c’est dangereux ? demanda le neveu de Huqin.

C’était un adolescent avec qui la puberté n’avait pas été clémente, entre sa figure, sa voix et ses jambes grêles.

— Chut, aboya Huqin.

— Non, intervint Tigzikk, le gamin a le droit de faire preuve d’un peu de prudence. Ce sera très dangereux.

Tigzikk était considéré comme l’intellectuel du groupe au motif qu’il était capable de jurer dans trois langues. Parlez d’un exploit. Il était vêtu d’habits sophistiqués là où la plupart des autres portaient du noir.

— Ce sera le chaos, poursuivit Tigzikk, car beaucoup de gens traversent le palais ce soir, mais il y aura aussi du danger. De très nombreux gardes du corps et une grande méfiance générale.

Tigzikk n’était plus tout jeune, et il était le seul membre du groupe que Lift connaissait bien. Elle n’arrivait pas à prononcer son nom. Ce « quq » à la fin, quand on le prononçait correctement, ressemblait au bruit que fait quelqu’un qui s’étrangle. Elle l’appelait simplement Tig.

— Tigzikk, reprit Huqin. (Ouais. Un bruit d’étranglement.) C’est toi qui as lancé cette idée. Ne me dis pas que tu te défiles maintenant.

— Je ne me défile pas. Je suggère simplement un peu de prudence.

Lift se pencha vers eux par-dessus le mur.

— Arrêtez de vous chamailler, dit-elle. Allons-y. J’ai faim.

Huqin leva la tête.

— Mais pourquoi est-ce qu’on l’a emmenée ?

— Elle sera utile, répondit Tigzikk. Tu verras.

— Ce n’est qu’une gamine !

— C’est une jeune fille. Elle a au moins douze ans.

— J’ai pas douze ans, aboya Lift en se penchant vers eux.

Ils se tournèrent dans sa direction.

— J’les ai pas, répéta-t-elle. Douze, c’est un chiffre porte-malheur. (Elle leva les mains.) J’ai juste comme ça.

— … Dix ? demanda Tigzikk.

— Ah bon, ça fait ça ? Alors ouais, dix. Dix. (Elle baissa les mains.) Si je peux pas le compter sur mes doigts, ça porte malheur.

Elle avait ce nombre d’années-là depuis maintenant trois ans. Voilà.

— Ça fait pas mal d’âges qui portent malheur, répondit Huqin sur un ton amusé.

— Ben ouais, acquiesça-t-elle.

Elle balaya de nouveau le terrain du regard, puis se tourna dans la direction par laquelle ils étaient arrivés, la direction de la ville.

Un homme remontait l’une des rues qui menaient au palais. Ses vêtements sombres se fondaient dans l’obscurité, mais ses boutons d’argent scintillaient chaque fois qu’il passait sous un lampadaire.

Nom des foudres, se dit-elle, un frisson courant le long de son échine. Moi qui croyais l’avoir semé.

Elle baissa la tête vers ses compagnons.

— Vous me suivez ou pas ? Passque moi, j’y vais.

Lift se glissa par-dessus le sommet et se laissa tomber dans la cour du palais. Elle y resta accroupie, éprouvant la froideur du sol. Oui, c’était du métal. Tout ici était en bronze. Les riches, décida-t-elle, adoraient s’en tenir à un thème.

Tandis que les garçons cessaient enfin de se disputer pour se mettre à grimper, une piste de lianes sinueuse sortit de l’obscurité pour approcher de Lift. Elle ressemblait à un petit filet d’eau renversée avançant sur le sol. Ici et là, des fragments de cristal limpide sortaient des lianes, pareils à des éclats de quartz dans une pierre autrement sombre. Ils n’étaient pas tranchants mais lisses comme du verre poli, et ne dégageaient aucun éclat de Fulgiflamme.

Les lianes poussaient très rapidement et se recourbaient les unes autour des autres, s’enchevêtrant pour former un visage.

— Maîtresse, demanda le visage, est-ce bien judicieux ?

— Salut, Néantifère, lui lança Lift en balayant le terrain du regard.

— Je ne suis pas un Néantifère ! protesta-t-il. Et vous le savez bien. Alors… arrêtez de dire ça !

Lift sourit.

— Tu es mon Néantifère domestique, et aucun mensonge n’y changera rien. Je t’ai capturé. Cette fois, on n’est pas venus prendre des âmes. Juste voler un peu, le genre de truc qui n’a jamais fait de mal à personne.

Le visage de lianes (il disait s’appeler Wyndle) soupira. Lift traversa le sol de bronze en courant jusqu’à un arbre qui était, bien entendu, lui aussi fait de bronze. Huqin avait choisi la partie la plus sombre de la nuit, entre deux lunes, pour s’infiltrer en ces lieux – mais par une nuit sans nuages comme celle-ci, la lumière des étoiles suffisait pour y voir.

Wyndle poussa jusqu’à elle, laissant une petite piste de lianes que les gens ne semblaient pas voir. Les lianes durcissaient après être restées quelques instants immobiles, comme si elles se transformaient brièvement en cristal solide, puis tombaient en poussière. Les gens les apercevaient parfois, même si, évidemment, ils ne voyaient jamais Wyndle.

— Je suis un sprène, lui dit-il. Je fais partie d’une fière et noble…

— Chut, l’interrompit Lift en observant les lieux depuis sa cachette derrière l’arbre de bronze.

Une voiture ouverte passa dans l’allée, transportant des Azéens de haut rang. Ça se voyait à leurs manteaux. De grands manteaux flottants avec de très larges manches et des motifs qui juraient entre eux. Ils ressemblaient tous à des gamins qui auraient farfouillé dans la garde-robe de leurs parents. Cela dit, les chapeaux étaient très chics.

Les voleurs la suivirent avec une discrétion raisonnable. Ils n’étaient pas si mauvais que ça, en réalité. Même s’ils ne savaient pas grimper correctement aux murs.

Ils se rassemblèrent autour d’elle et Tigzikk se leva, redressa son manteau – une imitation de ceux que portaient les riches scribes travaillant pour le gouvernement. Ici, en Azir, travailler pour le gouvernement était hyper important. Tous les autres métiers étaient qualifiés de « singuliers », quoi que ça puisse vouloir dire.

— Prêt ? demanda Tigzikk à Maxin, l’autre voleur vêtu d’habits sophistiqués.

Maxin hocha la tête, et tous deux prirent à droite, en direction du jardin de sculptures du palais. Les gens importants devaient traîner par là-bas, à essayer de décider qui deviendrait le prochain Premier.

C’était un métier sacrément dangereux. Les deux derniers s’étaient fait couper la tête par un type en blanc armé d’une Lame d’Éclat. Criante famine, le Premier le plus récent n’avait pas duré deux jours !

Une fois Tigzikk et Maxin partis, Lift ne devait plus se soucier que des quatre autres. Huqin, son neveu, et deux frères maigres et taiseux qui plongeaient constamment la main sour leur manteau pour y tâter leur couteau. Lift n’aimait pas les gens comme eux. Les vols ne devaient pas laisser de cadavres. C’était facile de laisser des cadavres. Il n’y avait aucun défi dans l’acte de voler si on pouvait se contenter de tuer toute personne qui vous repérait.

— Tu peux nous faire entrer, hein ? demanda Huqin à Lift.

Elle leva les yeux d’un geste exagéré, puis se faufila sur le sol de bronze en direction de l’édifice principal du palais.

On dirait vraiment un sein

Wyndle se matérialisait le long du sol à côté d’elle, laissant derrière lui sa piste de lianes dont jaillissaient de minuscules fragments de cristal ici et là. Il était aussi rapide et sinueux qu’une anguille en mouvement, sauf qu’il poussait au lieu de se déplacer. Les Néantifères étaient une drôle d’espèce.

— Tu es bien consciente que ce n’est pas moi qui t’ai choisie, dit-il au moyen d’un visage qui apparut dans les lianes tandis qu’ils avançaient. (Comme il poussait très vite à côté d’elle, les lèvres semblaient remuer.) Moi, je voulais choisir une matrone iriale distinguée. Une grand-mère, une jardinière accomplie. Mais non, le Cercle a dit que nous devions te choisir. « Elle a eu recours à l’Ancienne Magie », qu’ils ont dit. « Notre mère l’a bénie », qu’ils ont dit. « Elle sera jeune, et nous pourrons la façonner », qu’ils ont dit. Eh bien, ce n’est pas eux qui doivent supporter…

— La ferme, Néantifère, siffla Lift en s’approchant du mur du palais. Ou je vais me baigner dans l’eau bénite et aller écouter les prêtres. Peut-être même me faire exorciser.

Lift s’avança prudemment, en biais, jusqu’à être en mesure d’y voir, au-delà de la courbe du mur, les gardes en train de patrouiller : des hommes vêtus de gilets à motifs et de casquettes, avec de longues hallebardes. Elle leva les yeux pour inspecter le côté du mur. Il se mit à saillir juste au-dessus d’elle, comme un bouton-de-roche, avant de se terminer en pointe un peu plus loin. Il était fait de bronze lisse, sans poignées.

Elle attendit que les gardes se soient un peu éloignés.

— Bon, murmura-t-elle à Wyndle. Tu dois faire ce que je dis.

— Certainement pas.

— Mais si. Je t’ai capturé, comme dans les histoires.

— C’est moi qui suis venu vers toi, répondit Wyndle. C’est de moi que tu tiens tes pouvoirs ! Est-ce qu’il t’arrive de m’écouter

— Fais-moi monter vers le haut du mur, répondit Lift en tendant le doigt.

Wyndle soupira mais obéit et se mit à ramper le long du mur en dessinant un large motif en boucle. Lift sauta, attrapa les petites poignées créées par la liane, qui adhérait au mur grâce à des milliers de tiges se déployant autour d’elle, munies de disques adhésifs. Wyndle la précédait pour créer une sorte d’échelle.

Ce n’était pas facile. Criante famine, c’était même franchement difficile avec cette forme arrondie, et les poignées de Wyndle n’étaient pas très grandes. Mais elle se débrouilla pour grimper pratiquement jusqu’au sommet du dôme du bâtiment, où des fenêtres donnaient sur le terrain.

Elle jeta un coup d’œil en direction de la ville ; aucune trace de l’homme en uniforme noir. Peut-être l’avait-elle perdu.

Elle se retourna pour examiner la fenêtre. Son joli châssis de bois contenait une vitre épaisse mais orientée vers l’est. C’était injuste que les gens d’Azimir soient si bien protégés des tempêtes majeures. Ils auraient dû vivre avec le vent, comme les gens normaux.

— Il faut qu’on néantifie ça, dit-elle en désignant la fenêtre.

— Es-tu bien consciente, répliqua Wyndle, qu’alors que tu affirmes être une voleuse virtuose, c’est moi qui fais tout le travail dans cette relation ?

— C’est toi aussi qui passes ton temps à te plaindre, dit-elle. Comment est-ce qu’on va traverser ?

— Tu as les graines ?

Elle hocha la tête et fouilla dans sa poche. Puis dans l’autre. Puis dans celle de derrière. Ah, voilà. Elle en tira une poignée de graines.

— Je ne peux pas affecter le Royaume physique, sauf d’une manière infime, répondit Wyndle. Ça signifie que tu vas devoir utiliser l’Investiture pour…

Lift bâilla.

— Utiliser l’Investiture pour…

Elle bâilla encore plus fort. Ces famines de Néantifères ne comprenaient jamais les allusions.

Wyndle soupira.

— Disperse les graines sur le châssis.

Elle s’exécuta et jeta la poignée de graines contre la fenêtre.

— Ton lien avec moi t’accorde deux classes primaires de dons, déclara Wyndle. La première, c’est la manipulation de la Friction, que tu as déjà découverte – arrête un peu de bâiller ! Nous l’utilisons déjà depuis de nombreuses semaines, et il est temps que tu apprennes la seconde, qui est le pouvoir de Croissance. Tu n’es pas prête pour ce qu’on appelait autrefois la Régénération, la guérison de…

Lift appuya la main contre les graines, puis convoqua son pouvoir génial.

Elle ne savait pas exactement comment elle s’y prenait ; elle le faisait, tout simplement. Ça lui était venu à peu près en même temps que Wyndle était apparu.

Il ne parlait pas, à l’époque. Elle regrettait un peu cette période-là.

Sa main dégageait un faible éclat de lumière blanche, comme si de la vapeur s’échappait de la peau. Les graines exposées à la lumière se mirent à pousser très vite. Des lianes surgirent des graines et se faufilèrent dans les interstices entre fenêtre et châssis.

Les lianes poussaient avec des bruits d’effort, obéissant à la volonté de Lift. Le verre se fissura, puis le châssis de la fenêtre s’ouvrit brutalement.

Lift sourit.

— Bien joué, approuva Wyndle. Nous allons faire de toi une Dansecorde.

L’estomac de Lift grondait. À quand remontait son dernier repas ? Elle avait utilisé une grande partie de son pouvoir génial en s’entraînant un peu plus tôt. Elle aurait sans doute dû voler quelque chose à manger. Elle était beaucoup moins géniale quand elle avait faim.

Elle se faufila par la fenêtre. C’était utile de disposer d’un Néantifère, bien qu’elle ne soit pas totalement sûre que ses pouvoirs lui viennent de lui. Ça semblait le genre de choses sur lesquelles un Néantifère mentirait. Elle l’avait vraiment capturé, aucun doute là-dessus. Elle avait utilisé des mots. Un Néantifère ne possédait pas de corps, pas vraiment. Pour attraper ce genre de créature, il fallait utiliser des mots. Tout le monde savait ça. Tout comme les jurons attiraient à vous des choses maléfiques.

Elle dut sortir une sphère (une marque de diamant, son porte-bonheur) pour y voir correctement à l’intérieur. La petite chambre était décorée d’après la mode azéenne avec des tapis aux motifs complexes et du tissu sur les murs, essentiellement rouge et or ici. Ces motifs signifiaient beaucoup pour les Azéens. Ils étaient comme des mots.

Elle regarda par la fenêtre. Elle devait bien avoir semé l’Obscur, l’homme en noir et argent avec une marque de naissance pâle sur la joue. L’homme au regard mort et inerte. Il n’avait tout de même pas pu la suivre depuis Marabethia. C’était à un demi-continent de là ! Enfin, un quart de continent au minimum.

Rassurée, elle déroula la corde qu’elle portait autour de la taille et sur les épaules. Elle l’attacha à la porte d’un placard intégré, puis en fit sortir l’extrémité par la fenêtre. Elle se crispa quand les hommes se mirent à grimper. Non loin de là, Wyndle se mit à pousser autour d’un montant du lit, enroulé comme une anguille céleste.

Elle entendit des murmures en bas.

— Vous avez vu ça ? Elle a carrément grimpé. Je ne vois aucune poignée. Comment… ?

— Chut.

C’était Huqin.

Lift se mit à fouiller des meubles et des tiroirs tandis que les garçons se hissaient par la fenêtre, l’un après l’autre. Une fois à l’intérieur, les voleurs remontèrent la corde et fermèrent la fenêtre de leur mieux. Huqin étudia les lianes qu’elle avait fait pousser sur le châssis à l’aide des graines.

Lift fourra la tête au fond d’une penderie et se mit à y farfouiller.

— Y a rien que des chaussures moisies, dans c’te machin.

— Mon neveu et toi, lui dit Huqin, vous allez garder cette pièce. Nous trois, on va fouiller les chambres proches. On revient très vite.

— Je parie que vous allez récupérer tout un sac de chaussures moisies…, répondit Lift en sortant de la penderie.

— Petite ignorante, répliqua Huqin en désignant la penderie. (L’un des hommes s’empara des chaussures et des tenues qu’elle contenait et les fourra dans un sac.) Ces vêtements se vendront une fortune. C’est exactement ce qu’on recherche.

— Et les vraies richesses ? demanda Lift. Les sphères, les bijoux, les œuvres d’art…

Elle-même s’intéressait peu à ces choses-là, mais elle avait cru que c’était ce que cherchait Huqin.

— Tout ça sera beaucoup trop bien gardé, répondit Huqin tandis que ses deux associés s’affairaient à emporter les vêtements contenus dans cette pièce. La différence entre un voleur débrouillard et un voleur mort, c’est de savoir quand s’échapper avec son butin. Cette prise-là nous permettra de vivre dans le luxe pendant un an ou deux. C’est suffisant.

L’un des frères passa la tête dans le couloir par la porte ouverte. Il fit signe aux autres, et tous trois sortirent discrètement.

— Guette le signal, ordonna Huqin à son neveu, avant de repousser la porte derrière lui pour la laisser entrebâillée.

Tigzikk et son complice, en bas, allaient guetter tout bruit inhabituel. Si quoi que ce soit semblait clocher, ils s’éloigneraient discrètement et utiliseraient leur sifflet. Le neveu de Huqin s’accroupit près de la fenêtre pour écouter ; il semblait prendre sa tâche très au sérieux. Il paraissait avoir dans les seize ans. Un âge porte-malheur.

— Comment tu as fait pour grimper au mur comme ça ? demanda le jeune homme.

— ’vec un peu de jugeote, répondit Lift. Et de la salive.

Il la regarda d’un air pensif.

— Ma salive, elle est magique.

Il sembla la croire. Quel crétin.

— C’est étrange pour toi d’être ici ? demanda-t-il. Loin de ton peuple ?

Elle se distinguait avec ses cheveux noirs et raides – qu’elle portait jusqu’à la taille –, sa peau brun clair, ses traits ronds. Tout le monde l’identifiait immédiatement comme reshie.

— J’en sais rien, répondit-elle en se dirigeant vers la porte. J’ai jamais vécu là-bas.

— Tu ne viens pas des îles ?

— Nan. J’ai grandi à Rall Elorim.

— La… Cité des Ombres ?

— Ouais.

— Est-ce qu’elle est…

— Ouais. Exactement comme on raconte.

Elle jeta un coup d’œil par la porte. Huqin et les autres étaient hors de portée. Le couloir était fait de bronze – les murs et tout le reste – mais un tapis rouge et bleu, orné de nombreux motifs de petites lianes, en parcourait le centre. Des tableaux étaient accrochés aux murs.

Elle ouvrit entièrement la porte et sortit.

— Lift ! lança le neveu en se précipitant vers la porte. Ils nous ont dit d’attendre ici !

— Et alors ?

— Alors on devrait attendre ici ! Il ne faut pas qu’on attire d’ennuis à oncle Huqin !

— Ça sert à quoi de s’infiltrer dans un palais si c’est pas pour s’attirer des ennuis ? (Elle secoua la tête. Qu’ils étaient curieux, ces gens-là.) Ça devrait être un endroit intéressant, avec tous les riches qui traînent dans le coin.

Il devrait y avoir de la nourriture vraiment délicieuse ici.

Elle s’avança dans le couloir à pas feutrés, et Wyndle se mit à pousser près d’elle le long du sol. Détail intéressant, le neveu la suivit. Elle s’était attendue à ce qu’il reste dans la pièce.

— On ne devrait pas faire ça, dit-il tandis qu’ils passaient devant une porte entrouverte, dont s’échappaient des bruits traînants – Huqin et ses hommes en train de piller entièrement les lieux.

— Alors reste, chuchota Lift en atteignant un grand escalier. (En bas, des serviteurs allaient et venaient à toute allure, avec même quelques parshes parmi eux, mais elle n’entrevit personne qui porte l’un de ces manteaux.) Ils sont où, les gens importants ?

— En train de lire des formulaires, répondit le neveu à côté d’elle.

— Des formulaires ?

— Ben oui, lança-t-il. Maintenant que le Premier est mort, les vizirs, les scribes et les arbitres ont tous reçu l’occasion de remplir la paperasse adéquate pour présenter leur candidature à le remplacer.

— Il faut présenter sa candidature pour être empereur ?

— Ben oui, confirma-t-il. Ça nécessite tout un tas de paperasse. Et une dissertation. Faut qu’elle soit sacrément bonne pour avoir ce boulot.

— Bourrasques, vous êtes complètement cinglés, vous autres.

— Parce que les autres nations font ça mieux que nous, avec leurs guerres de succession sanglantes ? Comme ça au moins, tout le monde a une chance. Même les plus humbles des clercs peuvent soumettre la paperasse. On peut même être singulier et finir sur le trône, si on est assez convaincant. C’est arrivé une fois.

— Complètement cinglés.

— Dit la fille qui parle toute seule.

Lift leva vivement les yeux vers lui.

— Ne prétends pas le contraire, dit-il. Je t’ai vue faire ça : parler dans le vide, comme s’il y avait quelqu’un.

— Comment tu t’appelles ? demanda-t-elle.

— Gawx.

— Ouille. Bon, on va dire Gaw ? Ce n’est pas parce que je suis cinglée que je parle toute seule.

— Ah non ?

— C’est parce que je suis géniale.

Elle se mit à descendre les marches, attendit une interruption entre le passage des serviteurs, puis se dirigea vers un placard situé de l’autre côté. Gawx jura, puis la suivit.

Lift fut tentée d’utiliser son pouvoir génial pour glisser rapidement le long du sol, mais elle n’en avait pas encore besoin. Et puis Wyndle se plaignait constamment qu’elle utilisait trop souvent ce pouvoir génial. Qu’elle courait un risque de malnutrition, quoi que ça puisse bien vouloir dire.

Elle se faufila jusqu’au placard, utilisant simplement ses talents ordinaires pour la furtivité, et entra à l’intérieur. Gawx s’y précipita avec elle juste avant qu’elle le referme. Ils entendirent derrière eux de la vaisselle cliqueter sur une desserte ; ils tenaient à grand-peine à deux dans cet espace. Quand Gawx remua, suscitant de nouveaux cliquetis, elle lui asséna un coup de coude. Il s’immobilisa tandis que deux parshes passaient, portant de grands tonneaux de vin.

— Tu devrais retourner là-haut, lui chuchota Lift. Ça pourrait être dangereux.

— Ah bon, saintes rafales, c’est dangereux de se faufiler dans le palais royal ? Merci, je ne m’en étais pas rendu compte.

— Je suis sincère, insista Lift en jetant un coup d’œil en dehors du placard. Remonte et file quand Huqin reviendra. Il m’abandonnera en un battement de cœur. Et toi aussi, par la même occasion.

Par ailleurs, elle n’avait pas envie d’être géniale avec Gawx dans les parages. Ça susciterait des questions et des rumeurs. Elle détestait l’un comme l’autre. Pour une fois, elle avait envie de pouvoir rester un certain temps au même endroit sans se retrouver obligée de s’enfuir.

— Non, répondit Gawx tout bas. Si tu voles quelque chose qu’ait de la valeur, j’en veux une part. Et alors, peut-être que Huqin arrêtera de m’obliger à rester en arrière et de me donner les boulots les plus faciles.

Tiens, il avait donc un peu de cran.

Une servante passa, portant un grand plateau rempli d’assiettes. Les odeurs de nourriture qui s’en échappaient firent gronder l’estomac de Lift. De la nourriture de riches. C’était tellement savoureux.

Lift regarda la femme s’éloigner, puis s’échappa du placard pour la suivre. Les choses allaient devenir compliquées avec Gawx dans son sillage. Son oncle l’avait bien formé, mais il n’était pas facile de se déplacer discrètement dans un bâtiment bondé.

La servante ouvrit une porte cachée dans le mur. Elle donnait sur les couloirs réservés aux serviteurs. Lift rattrapa la porte avant qu’elle ne se referme, patienta le temps de quelques battements de cœur, puis l’ouvrit discrètement et s’y faufila. L’étroit couloir était mal éclairé, imprégné de l’odeur de la nourriture qui venait de passer.

Gawx entra derrière Lift, puis referma la porte en silence. La servante disparut à un tournant un peu plus loin – il devait y avoir beaucoup de passages comme celui-ci dans le palais. Derrière Lift, Wyndle poussa autour du châssis de porte, sous forme d’un amas de lianes vert sombre évoquant des champignons, qui masqua la porte puis le mur derrière elle.

Il forma un visage parmi les lianes et les éclats de cristal, puis secoua la tête.

— Trop étroit ? demanda Lift.

Il fit signe que oui.

— Il fait noir là-dedans. C’est difficile de nous voir.

— Le sol vibre, maîtresse. Quelqu’un vient par ici.

Elle lança un regard nostalgique dans la direction où la servante avait emporté la nourriture, puis écarta Gawx pour entrer de nouveau dans le couloir principal.

Gawx jura.

— Est-ce que tu sais au moins ce que tu fais ?

— Non, répondit-elle avant de se faufiler à un tournant pour pénétrer dans un grand couloir bordé d’une alternance de lampes à gemmes vertes et jaunes.

Malheureusement, un serviteur vêtu d’un uniforme amidonné noir et blanc venait droit vers elle.

Gawx laissa échapper un couinement inquiet et courut se remettre aux abris. Lift se tint bien droite, joignit les mains derrière son dos et s’avança sans se presser.

Elle passa devant l’homme. Son uniforme le désignait comme quelqu’un d’important, pour un serviteur.

— Vous, là ! aboya-t-il. De quoi s’agit-il ?

— Ma maîtresse veut du gâteau, dit Lift en levant le men-ton.

— Au nom de Yaezir, on a servi à manger dans les jardins ! Il y a du gâteau là-bas !

— Pas le bon, répliqua Lift. Ma maîtresse veut du gâteau aux fruits rouges.

L’homme leva les bras au ciel.

— Les cuisines sont dans l’autre sens, répondit-il. Essayez de persuader la cuisinière, mais elle risque de vous trancher les mains avant d’accepter une nouvelle requête spéciale. Foudres de scribes de la campagne ! Les régimes spéciaux doivent nous être indiqués à l’avance, avec les formulaires adéquats !

Il s’éloigna d’un pas furieux, laissant Lift l’observer, mains derrière le dos.

Gawx sortit furtivement de sa cachette.

— Je croyais qu’on était morts, cette fois.

— Ne dis pas de bêtises, répliqua Lift en avançant d’un pas pressé dans le couloir. C’est pas encore la partie dangereuse.

À l’autre extrémité, le couloir en croisait un deuxième – avec le même tapis large en son milieu, les mêmes murs de bronze, les mêmes lampes de métal luisantes. De l’autre côté se trouvait une porte sous laquelle ne brillait aucune lumière. Lift vérifia des deux côtés qu’il n’y avait personne puis se précipita vers la porte, l’entrouvrit, jeta un coup d’œil à l’intérieur, et fit signe à Gawx de l’y rejoindre.

— Il vaudrait mieux qu’on aille tout droit dans ce couloir, là-dehors, chuchota Gawx lorsqu’elle repoussa la porte en la laissant à peine entrebâillée. Par là, on trouvera les quartiers des vizirs. Ils doivent être vides, car tout le monde sera en train de délibérer dans l’aile du Premier.

— Tu connais la disposition du palais ? demanda-t-elle en s’accroupissant dans la zone ombragée près de la porte.

Ils se trouvaient dans une sorte de petit salon, avec deux fauteuils plongés dans l’ombre et une petite table.

— Ouais, répondit Gawx. J’ai mémorisé les cartes du palais avant de venir. Pas toi ?

Elle haussa les épaules.

— Je suis déjà venu ici une fois, ajouta Gawx. J’ai regardé dormir le Premier.

— Tu as quoi ?

— C’est un personnage public, répondit Gawx, il appartient à tout le monde. On peut participer à une loterie pour venir le regarder dormir. Ils font entrer les gens par roulement toutes les heures.

— Quoi ? Lors d’une journée spéciale, ou quelque chose comme ça ?

— Non, tous les jours. On peut aussi le regarder manger ou accomplir ses rituels quotidiens. S’il perd un cheveu ou se coupe un ongle, on aura peut-être même le droit de le garder en tant que relique.

— Ça fait froid dans le dos.

— Un peu.

— Ses appartements, c’est dans quelle direction ? demanda Lift.

— Par là, répondit Gawx en désignant un point du couloir extérieur sur sa gauche – la direction opposée par rapport aux quartiers des vizirs. Il vaut mieux que tu n’ailles pas par là, Lift. C’est là que les vizirs et tous les gens importants vont étudier les candidatures. En présence du Premier.

— Mais il est mort.

— Le nouveau Premier.

— Ils ne l’ont pas encore choisi !

— Ben, c’est un peu bizarre, répondit Gawx. (À la faible lumière qui s’échappait de la porte entrebâillée, elle le vit rougir, comme s’il savait à quel point tout ça était bizarre.) On n’est jamais sans Premier, c’est juste qu’on ne sait pas encore qui c’est. Enfin, je veux dire, il est vivant, et il est déjà Premier – en ce moment même. Simplement, il faut qu’on le trouve. Donc, voilà ses appartements, et les scions et vizirs veulent se trouver en sa présence pendant qu’ils décident qui il est. Même si la personne pour laquelle ils se décident n’est pas dans la pièce.

— C’est complètement absurde.

— Ben non, répondit Gawx. C’est le gouvernement. Tout ça est très bien détaillé dans les codes et…

Il s’interrompit en voyant bâiller Lift. Les Azéens pouvaient se montrer sacrément assommants. Cela dit, il savait au moins saisir les allusions.

— Enfin bref, reprit Gawx, tous les gens qui se trouvent dehors, dans les jardins, espèrent être appelés pour un entretien privé. Mais on n’en arrivera peut-être pas là. Les scions ne peuvent pas devenir Premiers, vu qu’ils sont trop occupés à aller bénir des villages dans tout le royaume – mais un vizir peut, lui, et ils ont souvent les meilleures candidatures. En général, c’est un des leurs qui est choisi.

— Les appartements du Premier, déclara Lift. La nourriture est partie par là.

— Qu’est-ce que tu as avec la nourriture ?

— Je vais manger leur dîner, répondit-elle d’une voix basse mais intense.

Gawx cligna des yeux, surpris.

— Tu vas… quoi ?

— Je vais manger leur nourriture, répéta Lift. Les riches mangent mieux que tout le monde.

— Mais… il y aura peut-être des sphères dans les quartiers des vizirs…

— Ben, de toute manière, répondit-elle, je les dépenserai seulement pour acheter à manger.

Il n’y avait rien d’amusant à voler des choses ordinaires. Elle voulait un véritable défi. Ces deux dernières années, elle avait choisi les endroits les plus difficiles où entrer. Ensuite, elle s’y était faufilée.

Et elle avait mangé leurs repas.

— Allez, dit-elle en s’écartant de la porte, avant de tourner dans la direction des quartiers du Premier, sur la gauche.

— Tu es complètement cinglée, chuchota Gawx.

— Nan, c’est juste que je m’ennuie.

Il regarda dans l’autre sens.

— Je vais tenter les quartiers des vizirs.

— Comme tu veux. Mais à ta place, je préférerais remonter. T’es pas assez entraîné pour ce genre de choses. Si tu t’éloignes de moi, tu vas t’attirer des ennuis.

Il hésita, puis se faufila dans la direction des quartiers des vizirs. Lift leva les yeux au ciel.

— Pourquoi les avoir accompagnés ? demanda Wyndle en se faufilant hors de la pièce. Pourquoi ne pas vous être infiltrée seule ?

— C’est Tigzikk qui a découvert cette histoire d’élections, répondit-elle. Il m’a dit que c’était une bonne soirée pour s’infiltrer dans le palais. Je lui devais bien ça. Et puis je voulais être là au cas où il s’attirerait des ennuis. J’aurai peut-être besoin de l’aider.

— Pourquoi prendre cette peine ?

Pourquoi, en effet ?

— Il faut bien que quelqu’un s’en soucie, répondit-elle en s’avançant dans le couloir. Y a trop peu de gens qui le font ces jours-ci.

— Vous dites ça tout en venant ici pour voler les gens.

— Ben oui. Je vais pas leur faire de mal.

— Vous avez un sens de la moralité très curieux, maîtresse.

— Ne dis pas de bêtises, répondit-elle. Tous les sens de la moralité sont curieux.

— J’imagine.

— Surtout pour un Néantifère.

— Je ne suis pas…

Elle sourit et pressa le pas en direction des appartements du Premier. Elle savait qu’elle les trouverait quand elle apercevrait des gardes au bout d’un couloir latéral. Ouais. Cette porte-là était tellement belle qu’elle appartenait forcément à un empereur. Seuls les gens super riches construisaient des portes sophistiquées. Il fallait avoir de l’argent qui vous sortait par les oreilles pour le consacrer à une porte.

Les gardes posaient problème. Lift s’agenouilla et risqua un coup d’œil au-delà du tournant. Le couloir menant aux appartements de l’empereur était étroit, comme une ruelle. C’était malin : difficile de s’infiltrer discrètement. Et ces deux gardes-là n’étaient pas du genre à s’ennuyer. Plutôt à se dire « faut qu’on reste plantés ici avec l’air très furieux ». Ils se tenaient aussi droits que si on leur avait collé un balai dans l’arrière-train.

Elle leva les yeux. Le couloir était haut ; les riches aimaient les trucs hauts. S’ils avaient été pauvres, ils auraient construit un autre étage là-haut pour loger leurs tantes et leurs cousins. Au lieu de quoi les gens riches gaspillaient de l’espace, en prouvant qu’ils avaient assez d’argent pour pouvoir se le permettre.

Ça semblait parfaitement rationnel de les voler.

— Là, chuchota Lift en désignant une petite corniche décorée qui courait le long du mur en hauteur.

Elle ne devait pas être assez large pour y marcher, sauf quand on était Lift – ce qu’elle était, par chance. Là-haut aussi, il faisait sombre. Les lustres étaient des modèles qui pendouillaient et ils descendaient assez bas, avec des miroirs qui reflétaient la lumière de leurs sphères vers le sol.

— On monte, dit-elle.

Wyndle soupira.

— Il faut que tu fasses ce que je dis, sinon je vais t’élaguer.

— Vous allez… m’élaguer.

— Ben oui.

Ça sonnait menaçant, non ?

Wyndle poussa vers le haut du mur pour lui fournir des poignées. Les lianes qu’il avait laissées derrière eux à travers le couloir disparaissaient déjà, se transformaient en cristal puis tombaient en poussière.

— Pourquoi est-ce qu’ils ne te remarquent pas ? chuchota Lift. (Elle ne lui avait jamais posé cette question, malgré les mois qu’ils avaient passés ensemble.) C’est passque seuls les gens qui ont le cœur pur peuvent te voir ?

— Vous n’êtes pas sérieuse.

— Ben quoi ? Ça collerait bien avec les légendes, les histoires et tout.

— Oh, la théorie en elle-même n’est pas ridicule, répondit Wyndle, qui parlait à travers un morceau de liane, à côté d’elle, dont les filaments verts remuaient comme des lèvres. C’est simplement l’idée que vous puissiez vous considérer, vous, comme ayant le cœur pur.

— Mais si, je suis pure, chuchota Lift, qui grimpait à grand renfort de grognements. Je suis une enfant et tout ça. Sainte famine, je suis tellement pure que je rote pratiquement des arcs-en-ciel.

Wyndle soupira de nouveau (il adorait faire ça) tandis qu’ils atteignaient la corniche. Il se mit à pousser le long du bord pour l’élargir et Lift monta dessus. Elle y trouva prudemment son équilibre, puis adressa un signe de tête à Wyndle. Il poussa un peu plus loin le long de la corniche, puis revint en arrière et monta le long du mur en direction d’un point situé au-dessus de la tête de Lift. À partir de là, il poussa à l’horizontale pour lui donner prise. Avec les deux centimètres de liane en plus sur la corniche et la poignée au-dessus d’elle, elle parvint à avancer sur le côté, ventre tourné contre le mur. Elle inspira profondément, puis tourna dans le couloir où se trouvaient les gardes.

Elle progressa lentement tandis que Wyndle continuait à s’activer devant elle, renforçant la prise pour ses mains et ses pieds. Les gardes ne poussèrent pas de cris. Elle était en train d’y arriver.

— Ils ne peuvent pas me voir, expliqua Wyndle, qui poussa près d’elle pour créer une nouvelle rangée de poignées, car j’existe principalement dans le Royaume cognitif, bien que j’aie déplacé ma conscience vers ce royaume-ci. Je peux me rendre visible aux yeux de n’importe qui, si je le désire, même si ce n’est pas facile pour moi. D’autres sprènes sont plus doués pour ça, alors que certains ont le problème inverse. Évidemment, quelle que soit la façon dont je me manifeste, personne ne peut me toucher, car je possède à peine assez de substance dans ce Royaume-ci.

— Personne d’autre que moi, murmura Lift en avançant très lentement le long du couloir.

— Vous ne devriez pas pouvoir non plus, répondit-il d’une voix perturbée. Qu’avez-vous demandé, quand vous avez rendu visite à ma mère ?

Lift n’était pas obligée de répondre à cette question, surtout face à un foudre de Néantifère. Elle atteignit enfin le bout du couloir. La porte se trouvait au-dessous d’elle. Malheureusement, c’était exactement là que se tenaient les gardes.

— Ça ne me paraît pas assez bien préparé, maîtresse, commenta Wyndle. Aviez-vous réfléchi à ce que vous feriez précisément une fois arrivée ici ?

Elle hocha la tête.

— Alors ?

— Attends, chuchota-t-elle.

Ce qu’ils firent donc, avec Lift plaquée de tout son long contre le mur, les talons dépassant dans le vide à plus de quatre mètres au-dessus des gardes. Elle n’avait pas envie de tomber. Elle était persuadée d’être assez géniale pour y survivre mais, s’ils la voyaient, ils mettraient fin au jeu. Elle serait obligée de s’enfuir, et elle n’aurait jamais son dîner.

Fort heureusement, et malheureusement tout à la fois, elle avait deviné juste. Un garde apparut à l’autre bout du couloir, l’air essoufflé et extrêmement contrarié. Les deux autres gardes le rejoignirent en courant. Il se retourna en désignant l’autre direction.

Elle tenait là sa chance. Wyndle fit pousser une liane vers le bas, et Lift s’en empara. Elle sentait les cristaux dépasser entre les vrilles, mais ils étaient lisses et munis de facettes, plutôt qu’anguleux et tranchants. Elle se laissa tomber, avec la liane lisse entre les doigts, et s’arrêta en tirant dessus juste avant d’atteindre le sol.

Elle ne disposait que de quelques secondes.

— … surpris un voleur en train de piller les quartiers des vizirs, expliquait le garde qui venait d’arriver. Il se peut qu’il y en ait d’autres. Gardez l’œil. Par Yaezir en personne ! Je n’arrive pas à croire qu’ils aient osé. Ce soir, en particulier !

Lift entrebâilla la porte des appartements de l’empereur et risqua un coup d’œil à l’intérieur. Grande pièce. Hommes et femmes attablés. Personne ne regardait dans sa direction. Elle se faufila par la porte.

Puis elle devint géniale.

Elle se baissa, se propulsa vers l’avant d’un coup de pied et, l’espace d’un instant, le sol, le tapis et le bois qu’il recouvrait perdirent toute prise sur elle. Elle se mit à glisser comme sur la glace et franchit sans un bruit l’intervalle de trois mètres. Rien ne pouvait la retenir quand elle devenait fluide comme ça. Les doigts dérapaient sur elle et elle pouvait glisser éternellement. Elle pensait qu’elle ne s’arrêterait jamais à moins d’éteindre son pouvoir génial. Elle glisserait jusqu’à l’océan lui-même.

Ce soir, elle s’arrêta sous la table, utilisant ses doigts (qui n’étaient pas fluides) puis supprima la Fluidité de ses jambes. Son ventre protesta bruyamment. Il fallait qu’elle mange. Très vite, ou il n’y aurait plus de pouvoir génial pour elle.

— Pour des raisons qui m’échappent, vous faites partie du Royaume cognitif, déclara Wyndle, qui s’enroula près d’elle et créa un réseau de lianes capable de former un visage. C’est la seule réponse que je trouve au fait que vous soyez capable de toucher les sprènes. Et vous êtes capable de métaboliser la nourriture pour la transformer directement en Fulgiflamme.

Elle haussa les épaules. Il prononçait toujours ce genre de mots, pour essayer de l’embrouiller, ce famine de Néantifère. Eh bien, elle n’allait pas lui répondre, pas maintenant. Les hommes et les femmes qui se tenaient autour de la table risquaient d’entendre sa voix, même s’ils n’entendaient pas celle de Wyndle.

La nourriture se trouvait ici, quelque part. Elle en flairait l’odeur.

— Mais pourquoi ? poursuivit Wyndle. Pourquoi vous a-t-Elle donné cet incroyable talent ? Pourquoi à une enfant ? L’humanité compte des soldats, des rois éminents, d’incroyables érudits. À la place, c’est vous qu’elle a choisie.

— Votre candidature était clairement la meilleure, Dalksi.

— Pardon ? J’ai fait trois fautes d’orthographe rien que dans le premier paragraphe !

— Je n’ai rien remarqué.

— Vous n’avez… Bien sûr que si, vous l’avez remarqué ! Mais c’est inutile, car la dissertation d’Axikk était manifestement supérieure à la mienne.

— Ne m’impliquez pas dans la discussion ; nous m’avons disqualifié. Je ne suis pas apte à devenir Premier. J’ai des problèmes de dos.

— Ashno des Sages aussi en avait. Et il a été l’un des plus grands Premiers émuliens.

— Bah ! Ma dissertation était médiocre, et vous le savez bien.

Wyndle vint se placer à côté de Lift.

— Mère a renoncé à votre espèce. Elle ne s’y intéresse plus. Maintenant qu’Il n’est plus là…

— Ces disputes sont indignes de nous, dit une voix féminine autoritaire. Nous devrions voter. Les gens attendent.

— Désignez donc un de ces crétins dans les jardins.

— Leurs dissertations étaient atroces. Regardez simplement ce que Pandri a écrit en haut de la sienne.

— Holà… Je… je n’en comprends pas la moitié, mais ça paraît effectivement insultant.

Voilà qui retint enfin l’attention de Lift. Elle leva les yeux vers la table au-dessus d’elle. Des insultes dignes de ce nom ? Allez, se dit-elle, va en lire quelques-unes.

— Il va falloir que nous choisissions l’un d’entre eux, dit l’autre voix, qui semblait pleine d’autorité. Par les Kadasix et les étoiles, quel casse-tête. Que faisons-nous quand personne ne veut devenir Premier ?

Personne ne voulait être Premier ? Le pays tout entier avait-il soudain développé un peu de bon sens ? Lift poursuivit. Ça semblait très amusant d’être riche, mais devoir diriger un si grand nombre de gens ? Une sacrée corvée, oui.

— Peut-être devrions-nous choisir la pire candidature, déclara l’une des voix. Dans cette situation, ça indiquerait qui est le candidat le plus intelligent.

— Six monarques différents tués…, dit une nouvelle voix. En deux mois seulement. Des hauts-princes massacrés dans tout l’Est. Des chefs religieux. Et ensuite, deux Premiers assassinés la même semaine. Bourrasques… J’en viendrais presque à croire qu’une nouvelle Désolation s’abat sur nous.

— Une Désolation sous la forme d’un seul homme. Yaezir ait pitié de celui que nous choisirons. C’est une condamnation à mort.

— En l’état actuel des choses, nous avons déjà trop tardé. Ces semaines d’attente sans Premier ont été nuisibles pour Azir. Choisissons simplement la pire candidature. Dans cette pile-ci.

— Et si nous choisissions quelqu’un qui soit parfaitement médiocre ? N’est-ce pas notre devoir de nous soucier du royaume, indépendamment du risque encouru par la personne que nous choisirons ?

— Mais en choisissant le meilleur d’entre nous, nous condamnons notre élément le plus brillant à mourir par l’épée… Yaezir nous garde. Scion Ethid, une prière pour demander conseil serait appréciée. Nous avons besoin que Yaezir en personne nous montre la voie. Si nous choisissons la bonne personne, peut-être sa main la protégera-t-elle.

Lift atteignit le bout de la table et aperçut un festin déployé sur une table plus petite à l’autre extrémité de la pièce. Cet endroit était très azéen. Partout des arabesques de broderie. Des tapis si exquis qu’une pauvre femme avait dû devenir aveugle pour les tisser. Des couleurs sombres, des lumières basses. Des tableaux aux murs.

Tiens, se dit Lift, quelqu’un a gratté le visage de celui-là. Qui pouvait bien abîmer un tableau comme ça, surtout un aussi joli, montrant tous les Hérauts alignés ?

En tout cas, personne ne semblait toucher à ce festin. L’estomac de Lift grondait, mais elle attendait que quelque chose détourne leur attention.

Ça se produisit peu de temps après ; la porte s’ouvrit. Sans doute les gardes venus faire leur rapport sur le voleur qu’ils avaient découvert. Pauvre Gawx. Il faudrait qu’elle l’aide à s’échapper plus tard.

Pour l’instant, c’était l’heure de manger. Lift se hissa en avançant sur les genoux et utilisa son pouvoir génial pour rendre ses jambes fluides. Elle glissa le long du sol et attrapa le pied de la table où reposait la nourriture. Son élan lui permit de pivoter d’un geste souple pour le contourner et se retrouver derrière la table. Elle s’y accroupit, masquée par la nappe aux regards des personnes qui se trouvaient au centre de la pièce, et défluidifia ses jambes.

Parfait. Elle leva une main et s’empara d’un petit pain sur la table. Elle prit une bouchée, puis hésita.

Pourquoi tout le monde s’était-il tu ? Elle risqua un coup d’œil par-dessus la table.

Il venait d’arriver.

Le grand Azéen avec la marque blanche sur sa joue, en forme de croissant. Uniforme noir avec une double rangée de boutons en argent sur l’avant du manteau, duquel dépassait le col argenté d’une chemise amidonnée. Ses gants épais possédaient des crispins qui lui remontaient jusqu’au milieu des avant-bras.

Des yeux morts. C’était l’Obscur en personne.

Oh, non.

— Que voulez-vous ? demanda d’une voix autoritaire l’une des vizirs, une femme vêtue de l’un de leurs grands manteaux aux manches trop larges.

Son bonnet possédait un motif différent, qui jurait de manière assez spectaculaire avec le manteau.

— Je suis ici, répondit l’Obscur, pour chercher une voleuse.

— Êtes-vous bien conscient de l’endroit où vous vous trouvez ? Comment osez-vous interrompre…

— J’apporte les formulaires adéquats, répliqua l’Obscur.

Il parlait d’une voix totalement dépourvue d’émotion. Ni agacement qu’on lui tienne tête, ni arrogance, ni manières pompeuses : absolument rien. L’un de ses sous-fifres entra derrière lui, un homme en uniforme noir et argent, moins orné. Il tendit à son maître une pile soigneuse de papiers.

— C’est bien beau, les formulaires, répondit la vizir, mais le moment est très mal choisi, monsieur l’agent, pour…

Lift se précipita.

Ses réflexes prirent enfin le dessus sur sa surprise et elle se mit à courir, sautant par-dessus un divan qui la séparait de la porte du fond. Wyndle se déplaçait à toute allure à côté d’elle.

Elle arracha un morceau de pain à l’aide de ses dents ; elle allait avoir besoin de nourriture. Cette porte devait donner sur une chambre, et une chambre posséderait une fenêtre. Elle ouvrit la porte à toute volée et s’y précipita.

Quelque chose s’abattit depuis les ombres de l’autre côté de la porte.

Un gourdin l’atteignit en pleine poitrine. Ses côtes se fêlèrent. Le souffle coupé, Lift tomba par terre à plat ventre.

Un autre des sous-fifres de l’Obscur sortit des ombres à l’intérieur de la chambre.

— Même les individus les plus chaotiques, déclara l’Obscur, peuvent devenir prévisibles si l’on procède aux recherches adéquates.

Ses pas lourds résonnèrent sur le sol derrière Lift.

Elle serra les dents, recroquevillée par terre. Pas assez mangé… Elle avait terriblement faim.

Les quelques bouchées qu’elle avait prises un peu plus tôt commencèrent à faire effet à l’intérieur de son corps. Elle sentit la sensation familière, comme une tempête dans ses veines. Une version liquide du pouvoir génial. La douleur disparut de sa poitrine à mesure qu’elle guérissait.

Wyndle se mit à dessiner un cercle autour d’elle, pareil à un petit lasso de lianes d’où poussaient des feuilles, qui courait sur le sol pour l’entourer encore et encore. L’Obscur s’approcha.

Fonce ! Elle se releva sur les mains et les genoux. Il la saisit par l’épaule, mais elle parvint à lui échapper. Elle invoqua son pouvoir génial.

L’Obscur lança quelque chose dans sa direction.

Le petit animal qui ressemblait à un crémillon, mais avec des ailes. Des ailes attachées, des pattes ligotées. Il possédait un petit visage étrange, qui n’évoquait pas celui d’un crabe comme chez les crémillons. Il était plus proche de celui des hachedogues, avec un museau, une gueule et des yeux.

Il semblait maladif, et ses yeux miroitants trahissaient la douleur. Comment le devinait-elle ?

La créature aspira le pouvoir génial de Lift. Elle le vit réellement s’échapper, sous forme d’une substance blanche scintillante qui partait d’elle vers le petit animal. Il ouvrit la gueule pour aspirer.

Soudain, Lift se sentit très fatiguée et très, très affamée.

L’Obscur tendit l’animal à l’un de ses sous-fifres, qui le fit disparaître dans un sac noir qu’il fourra ensuite dans sa poche. Lift était persuadée que les vizirs, qui formaient une masse indignée autour de la table, n’avaient rien vu de la scène, avec l’Obscur qui leur tournait le dos et les deux sous-fifres qui leur bloquaient la vue.

— Ne laissez pas de sphères à proximité d’elle, ordonna l’Obscur. Il ne faut pas lui permettre d’investir.

Lift éprouva une terreur, une panique qu’elle n’avait pas connues depuis des années, depuis l’époque où elle vivait à Rall Elorim. Elle résista, se débattit, mordit la main qui la retenait. L’Obscur n’émit pas même un grognement. Il la redressa d’un coup et un autre sous-fifre la prit par les bras, qu’il tira brusquement en arrière jusqu’à lui arracher un hoquet de douleur.

Non ! Elle s’était libérée ! On ne pouvait pas l’emmener comme ça. Wyndle continuait à tourner autour d’elle sur le sol, perturbé. C’était quelqu’un de bien, pour un Néantifère.

L’Obscur se tourna vers les vizirs.

— Je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

— Maîtresse ! s’exclama Wyndle. Ici !

Le petit pain à moitié mangé reposait sur le sol. Elle l’avait laissé tomber quand elle avait reçu le coup de gourdin. Wyndle se précipita vers lui, mais ne put rien faire de plus que de le faire trembler. Lift se débattit, cherchant à s’échapper mais, sans cette tempête à l’intérieur d’elle, elle n’était qu’une enfant dans les griffes d’un soldat expérimenté.

— Je suis profondément contrariée par la nature de cette ingérence, monsieur l’agent, répondit la vizir en chef en parcourant la pile de feuilles que l’Obscur avait laissée tomber. Vos papiers sont en ordre, et je vois que vous avez même inclus une demande d’autorisation, accordée par les arbitres, de fouiller le palais lui-même à la recherche de votre gosse des rues. Vous n’aviez tout de même pas besoin de perturber un conclave sacré. Et pour une voleuse ordinaire, rien que ça.

— Nul homme ou femme n’est au-dessus de la justice, répondit l’Obscur d’une voix parfaitement calme. Et cette voleuse est tout sauf ordinaire. Avec votre permission, nous allons cesser de vous déranger.

Il semblait bien se moquer qu’ils lui accordent ou non cette permission. Il se dirigea vers la porte d’un pas vif, et son sous-fifre entraîna Lift derrière lui. Elle tendit le pied vers le petit pain mais ne parvint qu’à le lancer un peu plus loin, sous la longue table, près des vizirs.

— Je vois ici un permis d’exécution, déclara la vizir d’une voix surprise en brandissant la dernière page de la pile. Vous allez tuer cette enfant ? Pour un simple larcin ?

Tuer ? Non. Non !

— Pour ça, et pour être entrée par effraction dans le palais du Premier, répondit l’Obscur en atteignant la porte. Et pour avoir interrompu un conclave en pleine séance.

La vizir croisa son regard. Elle le soutint, puis se ratatina.

— Je…, dit-elle. Ah, bien entendu… heu… monsieur l’agent.

L’Obscur se détourna d’elle et ouvrit la porte. La vizir posa une main sur la table et leva l’autre vers sa tête.

Le sous-fifre traîna Lift jusqu’à la porte.

— Maîtresse ! s’exclama Wyndle en se tortillant tout près. Oh… oh lala. Il y a quelque chose de franchement bizarre chez cet homme ! Il n’est pas normal, pas normal du tout. Vous devez utiliser vos pouvoirs.

— J’essaie, grommela-t-elle.

— Vous avez trop maigri, déclara Wyndle. Ce n’est pas bon. Vous consommez toujours l’excédent… Vous avez trop peu de graisse… C’est peut-être là le problème. J’ignore comment ça fonctionne !

L’Obscur hésita près de la porte et regarda les lustres bas du couloir au-delà, avec leurs miroirs et leurs gemmes scintillantes. Il leva la main et fit un geste. Le sous-fifre qui ne tenait pas Lift s’avança dans le couloir et découvrit les cordes des lustres. Il les dénoua et tira dessus pour les faire remonter.

Lift tenta d’invoquer son pouvoir génial. Rien qu’un peu plus. Il ne lui en fallait qu’un peu.

Son corps était épuisé. Vidé. Elle avait effectivement trop forcé. Elle se débattit, de plus en plus paniquée. De plus en plus désespérée.

Dans le couloir, le sous-fifre attacha les lustres très haut dans les airs. Non loin de là, le regard de la chef des vizirs passa de l’Obscur à Lift.

— S’il vous plaît, articula Lift.

La vizir repoussa la table d’un air lourd de sous-entendus. Elle accrocha le coude du sous-fifre qui retenait Lift. Il jura et lâcha prise de cette main-là.

Lift se précipita vers le sol, s’arrachant à sa poigne. Elle s’avança en se tortillant pour se réfugier sous la table.

Le sous-fifre la saisit par les chevilles.

— Que s’est-il passé ? demanda l’Obscur d’une voix glaciale et dépourvue d’émotion.

— J’ai glissé, répondit la vizir.

— Faites attention à vous.

— Est-ce une menace, monsieur l’agent ? Je suis hors de votre portée.

— Personne n’est au-delà de ma portée.

Toujours aucune émotion.

Lift se débattit sous la table et donna un coup de pied au sous-fifre. Il jura tout bas, la tira par les jambes, puis la força à se remettre debout. L’Obscur le regarda faire, le visage inexpressif.

Elle le fixa bien droit dans les yeux, un petit pain à moitié dévoré dans la bouche. Sans cesser de la toiser, elle mâchonna très vite, puis avala.

Pour une fois, il exprima une émotion : l’incrédulité.

— Tout ça, dit-il, pour un petit pain ?

Lift ne répondit rien.

Allez

Ils l’entraînèrent le long du couloir, puis tournèrent au coin. L’un des sous-fifres les précéda d’un air décidé pour retirer les sphères des lampes accrochées aux murs. Étaient-ils en train de piller cet endroit ? Non, car, après son passage, le sous-fifre alla remettre les sphères en place.

Allez

Ils passèrent devant un garde du palais dans le couloir plus grand au-delà. Il remarqua quelque chose chez l’Obscur – peut-être cette corde attachée autour du haut de son bras, dont les fils dessinaient une séquence azéenne de couleurs – et le salua.

— Monsieur l’agent ? Vous en avez trouvé un autre ?

L’Obscur s’arrêta et regarda le garde ouvrir la porte près de lui. À l’intérieur, Gawx était assis sur une chaise, affalé entre deux autres gardes.

— Alors vous aviez bien des complices ! cria l’un des gardes à l’intérieur de la pièce.

Il gifla Gawx au visage.

Wyndle émit un hoquet juste derrière elle.

— Alors ça, c’était déplacé !

Allez

— Celle-ci ne vous concerne pas, dit l’Obscur aux gardes, et il attendit tandis que l’un de ses sous-fifres exécutait cette étrange séquence de mouvements avec une gemme.

Pourquoi donc s’en souciaient-ils ?

Quelque chose remua à l’intérieur de Lift, pareil aux petits tourbillons de vent qui accompagnaient la venue des tempêtes.

L’Obscur se tourna vers elle d’un mouvement vif.

— Quelque chose est en train…

Son pouvoir génial était revenu.

Lift se retrouva fluide, dans tout son corps à l’exception de ses paumes et de ses pieds. Elle retira brutalement son bras, qui glissa entre les doigts du sous-fifre, puis se propulsa vers l’avant d’un coup de pied et tomba à genoux. Quand l’Obscur voulut l’attraper, elle lui fila entre les doigts.

Wyndle laissa échapper un cri de joie et se mit à filer à côté d’elle tandis qu’elle se propulsait vers l’avant en repoussant le sol avec des gestes évoquant la nage, utilisant chaque geste de ses bras pour se propulser vers l’avant. Elle rasa le sol du couloir du palais, où ses genoux glissaient comme s’ils étaient couverts de graisse.

Ce n’était pas là une posture très digne. La dignité était pour les riches qui avaient le temps d’inventer des jeux pour se distraire ensemble.

Elle se mit à avancer très vite, si vite qu’elle avait du mal à se contrôler lorsqu’elle relâchait son pouvoir génial et tentait de se relever d’un bond. Elle alla percuter un mur au bout du couloir et s’affala en un tas de membres désordonné.

Elle en émergea en souriant. Ça s’était nettement mieux déroulé que lors de ses tentatives précédentes. La première avait été extrêmement embarrassante. Elle était alors tellement fluide qu’elle n’arrivait même pas à rester sur ses genoux.

— Lift ! s’écria Wyndle. Derrière toi !

Elle jeta un coup d’œil le long du couloir. Elle aurait juré que son poursuivant luisait faiblement, et il courait beaucoup trop vite.

L’Obscur aussi était génial.

— C’est pas juste ! cria Lift en se relevant précipitamment avant de s’élancer le long d’un couloir latéral – la direction dont elle était venue lorsqu’elle s’était infiltrée avec Gawx.

Son corps ressentait de nouveau la fatigue. Un seul petit pain ne la portait pas très loin.

Elle se précipita le long du couloir somptueux, ce qui fit sursauter une servante qui recula avec un cri aigu comme si elle venait d’apercevoir un rat. Lift prit un tournant en dérapant, fonça en direction des bonnes odeurs et s’engouffra dans les cuisines.

Elle traversa en courant la foule chaotique qui s’y trouvait. La porte s’ouvrit à toute volée derrière elle la seconde d’après. L’Obscur.

Ignorant les cuisiniers surpris, Lift bondit sur un comptoir allongé, fluidifiant sa jambe pour glisser dessus en étant tournée sur la hanche, renversant des bols et des casseroles dans un grand fracas. Elle descendit à l’autre extrémité du comptoir tandis que l’Obscur se frayait un chemin à travers les cuisiniers agglutinés, levant bien haut sa Lame d’Éclat.

Il ne jura pas pour exprimer son agacement. Un type devait toujours jurer. Ça faisait paraître les gens plus réels.

Mais, bien entendu, l’Obscur n’était pas une véritable personne. Elle n’avait pas beaucoup de certitudes, mais elle avait au moins celle-là.

Lift s’empara d’une saucisse sur une assiette fumante, puis se réfugia dans le couloir des serviteurs. Elle mâchonna tout en courant, avec Wyndle qui courait le long du mur à côté d’elle, laissant une piste de lianes vert foncé derrière lui.

— Où allons-nous ? demanda-t-il.

— Loin.

La porte du couloir des serviteurs s’ouvrit en grand derrière elle. Lift tourna à un coin, surprenant un écuyer. Elle devint fluide puis s’élança sur le côté et l’esquiva aisément en glissant le long de l’étroit passage.

— Que suis-je donc devenu ? s’exclama Wyndle. Me voilà qui vole dans la nuit, poursuivi par des abominations. J’étais un jardinier. Un merveilleux jardinier ! Les Cryptiques comme les sprènes d’honneur venaient voir les cristaux que je faisais pousser à partir des esprits de votre monde. Et maintenant, regardez-moi ça. Que suis-je donc devenu ?

— Un geignard, répliqua Lift en haletant.

— N’importe quoi.

— Alors vous l’avez toujours été ?

Elle regarda par-dessus son épaule. L’Obscur repoussa l’écuyer d’un air désinvolte et lui fonça dessus pratiquement sans s’interrompre.

Elle devait trouver une issue. Une fenêtre. Sa fuite l’avait ramenée à son point de départ près des appartements du Premier. Elle choisit instinctivement une direction et se mit à courir, mais l’un des sous-fifres de l’Obscur apparut à un coin dans cette direction. Lui aussi portait une Lame d’Éclat. Sacrée famine de malchance.

Lift partit dans l’autre sens et croisa l’Obscur en train d’émerger du couloir des serviteurs. Elle esquiva de justesse un coup de sa Lame en se baissant, puis en se fluidifiant pour glisser sur le sol. Elle réussit cette fois à se lever sans trébucher. C’était déjà ça.

— Mais qui sont ces hommes ? demanda Wyndle derrière elle.

Lift répondit par un grognement.

— Pourquoi s’intéressent-ils tellement à vous ? Il y a quelque chose dans ces armes qu’ils transportent…

— Des Lames d’Éclat, dit Lift. Elles valent un royaume entier. Elles sont construites pour tuer les Néantifères.

Et ils en avaient deux. C’était complètement dingue.

— Toi ! dit-elle en courant toujours. C’est après toi qu’ils en ont !

— Quoi ? Bien sûr que non !

— Mais si. Ne t’inquiète pas. Tu m’appartiens. Je vais pas les laisser t’attraper.

— C’est une marque de loyauté touchante. Et c’est aussi un peu insultant. Mais ce n’est pas après moi qu’ils…

La deuxième des sous-fifres de l’Obscur sortit dans le couloir devant elle. Il tenait Gawx.

Et il appuyait un couteau contre la gorge du jeune homme.

Lift s’arrêta en trébuchant. Gawx, complètement dépassé, geignait entre les mains de son ravisseur.

— Ne bougez pas, dit le sous-fifre, ou je le tue.

— Famine de salopard, répondit Lift en crachant sur le côté. Alors ça, c’est un coup bas.

L’Obscur approcha derrière elle à pas lourds et l’autre sous-fifre le rejoignit. Ils encerclèrent Lift. L’entrée des appartements du Premier se trouvait un peu plus loin, et les vizirs et les scions avaient afflué dans le couloir, où ils jacassaient entre eux d’un air outragé.

Gawx pleurait. Pauvre crétin.

Bon. Ces choses-là se terminaient rarement bien. Lift suivit son instinct (ce qu’elle faisait de toute manière la plupart du temps) et décida de mettre le sous-fifre au pied du mur en se précipitant vers lui. C’était un policier. Jamais il ne tuerait un prisonnier de sang-fr…

Le sous-fifre trancha la gorge de Gawx.

Un sang écarlate jaillit en maculant les vêtements de Gawx. Le sous-fifre le lâcha puis recula en titubant, comme surpris par ce qu’il venait de faire.

Lift se figea net. Il ne pouvait pas… il n’avait pas…

L’Obscur se saisit d’elle par-derrière.

— Voilà qui était bien mal exécuté, dit-il à son sous-fifre, d’une voix dépourvue d’émotion. (Lift l’entendit à peine. Tout ce sang.) Vous serez puni.

— Mais…, répondit le sous-fifre. J’étais obligé de le faire, comme j’avais menacé…

— Vous n’avez pas rempli les formulaires nécessaires dans ce royaume pour tuer cet enfant, répliqua l’Obscur.

— Ne sommes-nous pas au-dessus de leurs lois ?

L’Obscur relâcha Lift et s’avança pour gifler son sous-fifre.

— Sans loi, il n’y a rien. Vous allez vous soumettre à leurs règles et accepter les préceptes de la loi. C’est tout ce que nous possédons, la seule chose sûre en ce monde.

Lift regarda fixement le garçon agonisant, qui tenait ses mains contre son cou comme pour arrêter le flot de sang. Ces larmes…

L’autre sous-fifre approcha de Lift par-derrière.

— Courez ! cria Wyndle.

Elle sursauta.

— Courez !

Lift s’élança.

Elle dépassa l’Obscur et traversa le groupe de vizirs, qui regardait Gawx mourir avec des hoquets et des cris. Elle fonça à toutes jambes dans les appartements du Premier, glissa le long de la table, s’empara d’un nouveau petit pain sur le plateau et déboula dans la chambre. Elle sortit par la fenêtre la seconde d’après.

— Monte, dit-elle à Wyndle avant de fourrer le petit pain dans sa bouche.

Il avança très vite le long du mur et Lift grimpa, en nage. La seconde d’après, l’un des sous-fifres sautait par la fenêtre au-dessous d’elle.

Il ne leva pas les yeux. Il fonça dans les jardins et se tortilla pour la chercher, sa Lame d’Éclat scintillant dans le noir en reflétant la lumière des étoiles.

Lift atteignit sans encombre les hauteurs du palais, cachée par les ombres. Elle s’accroupit, mains autour des genoux, envahie d’un grand froid.

— Vous le connaissiez à peine, déclara Wyndle. Et cependant vous le pleurez.

Elle hocha la tête.

— Vous avez souvent vu la mort, poursuivit Wyndle. Je le sais. N’y êtes-vous pas accoutumée ?

Elle fit signe que non.

En bas, le sous-fifre à sa recherche s’éloignait de plus en plus. Elle était libre. Grimper sur le toit, se glisser de l’autre côté, disparaître.

Était-ce un mouvement qu’elle voyait à la lisière du terrain ? Oui, ces ombres mouvantes étaient des hommes. Les autres voleurs gravissaient leur mur pour disparaître dans la nuit. Huqin était parti sans son neveu, comme elle l’avait prévu.

Qui pleurerait Gawx ? Personne. Il serait oublié, abandonné.

Lift relâcha ses jambes et traversa en rampant le bulbe arrondi du toit, en direction de la fenêtre par laquelle elle était entrée un peu plus tôt. Les lianes qu’elle avait fait surgir des graines, contrairement à celles que créait Wyndle, étaient toujours vivantes. Elles sortaient par la fenêtre, les feuilles frémissant au vent.

File, lui dictait son instinct. Va-t’en.

— Tu as parlé de quelque chose tout à l’heure, chuchota-t-elle. La Ré…

— Régénération, compléta-t-il. Chaque lien accorde un pou-voir sur deux Flux. Vous pouvez influencer la façon dont les choses poussent.

— Je peux m’en servir pour aider Gawx ?

— Si vous étiez mieux formée ? Oui. En l’état actuel des choses, j’en doute fort. Vous n’êtes ni très puissante, ni très entraînée. Sans compter qu’il est peut-être déjà mort.

Elle toucha l’une des lianes.

— Pourquoi vous en soucier ? demanda Wyndle une fois de plus.

Il semblait curieux. Il ne la défiait pas ; il cherchait à la comprendre.

— Parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse.

Pour une fois, Lift ignora ce que lui dictait son instinct et choisit de grimper par la fenêtre. Elle traversa la pièce en trombe.

Elle sortit dans le couloir de l’étage. Rejoignit l’escalier. Le descendit à toutes jambes, sautant parfois plusieurs marches. Franchit une porte. Tourna à gauche. Remonta le couloir. Prit de nouveau à gauche.

Un attroupement dans le couloir luxueux. Lift l’atteignit, puis s’y fraya un chemin en se faufilant. Elle n’avait pas besoin de son pouvoir génial pour ça. Elle se faufilait dans des interstices de la foule depuis qu’elle avait appris à marcher.

Gawx était étendu dans une flaque de sang qui avait assombri le somptueux tapis. Les vizirs et les gardes l’entouraient, parlant à mi-voix.

Lift rampa jusqu’à lui. Son corps était encore chaud, mais le sang paraissait avoir cessé de couler. Ses yeux étaient fermés.

— Trop tard ? chuchota-t-elle.

— Je l’ignore, répondit Wyndle en s’enroulant près d’elle.

— Qu’est-ce que je dois faire ?

— Je… ne sais pas trop. Maîtresse, la transition vers votre côté a été difficile et a laissé des lacunes dans ma mémoire, malgré les précautions prises par mon peuple. Je…

Elle allongea Gawx sur le dos, visage tourné vers le ciel. Il ne représentait pas grand-chose pour elle, en effet. Ils venaient à peine de se rencontrer, et c’était un crétin. Elle lui avait dit de retourner en arrière.

Mais c’était là ce qu’elle était, ce qu’elle devait être.

Je me rappellerai ceux qui ont été oubliés.

Lift se pencha vers l’avant, colla son front contre le sien et expira. Une substance chatoyante s’échappa de ses lèvres, un petit nuage de lumière. Il resta suspendu devant la bouche de Gawx.

Allez

Il remua, puis s’insinua entre ses lèvres.

Une main saisit Lift par l’épaule et l’écarta de Gawx. Elle s’affaissa, soudain épuisée. Réellement épuisée, au point qu’il lui était même difficile de se tenir debout.

L’Obscur l’attira à lui pour l’éloigner de la foule.

— Venez, dit-il.

Gawx remua. Les vizirs laissèrent échapper des hoquets stupéfaits et reportèrent leur attention sur le garçon qui geignit, puis s’assit.

— Il semblerait que vous soyez une Dansecorde, déclara l’Obscur en l’entraînant vers le couloir tandis que la foule s’approchait de Gawx en bavardant. (Elle trébucha, mais il la redressa.) Je m’étais demandé lequel des deux vous seriez.

— Miracle ! s’exclama l’un des vizirs.

— Yaezir a parlé ! déclara l’un des scions.

— Dansecorde, répéta Lift. Je ne sais pas ce que c’est.

— C’était autrefois un ordre glorieux, expliqua l’Obscur tout en la guidant le long du couloir. (Tous les ignoraient pour se concentrer sur Gawx.) Là où vous tâtonnez, c’étaient des créatures élégantes et splendides. Ils pouvaient courir sur la plus fine des cordes, danser sur les toits, traverser un champ de bataille comme des rubans portés par le vent.

— Ça a l’air… formidable.

— Oui. Quel dommage qu’ils se soient toujours autant souciés de choses si dérisoires tout en ignorant les plus capitales. Il semblerait que vous partagiez leur tempérament. Vous êtes devenue l’une d’entre eux.

— C’était pas mon intention, répondit Lift.

— J’en suis bien conscient.

— Pourquoi… pourquoi vous me pourchassez ?

— Au nom de la justice.

— Y a des tas de gens qui font des choses pas légales, répondit-elle. (Elle devait s’obliger à faire sortir chaque mot. Parler lui donnait beaucoup de mal. Réfléchir aussi. Elle était tellement fatiguée.) Vous… vous auriez pu pourchasser des gros criminels, des assassins. Mais c’est moi que vous avez choisie. Pourquoi ça ?

— Les autres sont peut-être détestables, mais ils ne pratiquent pas des arts capables de ramener la Désolation dans ce monde. (Ses mots étaient si froids.) Ce que vous êtes doit être éliminé.

Lift se sentait engourdie. Elle tenta d’invoquer son pouvoir génial, mais elle l’avait entièrement consumé. Et même un peu plus que ça, sans doute.

L’Obscur la retourna et l’appuya contre le mur. Elle ne pouvait plus tenir debout et s’affaissa en position assise. Wyndle alla se placer à côté d’elle, déployant une étoile de lianes rampantes.

L’Obscur s’agenouilla près d’elle. Il tendit la main.

— Je l’ai sauvé, déclara Lift. J’ai fait quelque chose de bien, non ?

— La question du bien n’a pas sa place ici, répondit l’Obscur.

Sa Lame d’Éclat apparut entre ses doigts.

— Vous vous en fichez totalement, hein ?

— Oui, répondit-il. En effet.

— Ça ne devrait pas, répliqua-t-elle, épuisée. Vous devriez… essayer, je veux dire. À une époque, je voulais être comme vous. Mais ça n’a pas marché. C’était comme si… j’étais même pas vivante.

L’Obscur leva sa Lame. Lift ferma les yeux.

— Elle est pardonnée !

La main de l’Obscur se resserra sur son épaule.

Totalement épuisée – comme si quelqu’un l’avait soulevée par les orteils et l’avait pressée pour vider tout ce qu’elle contenait –, Lift s’obligea à ouvrir les yeux. Gawx s’arrêta en trébuchant près d’elle, respirant très fort. Derrière lui, les vizirs et les scions approchaient également.

Les habits en sang, les yeux écarquillés, Gawx serrait un bout de papier entre ses doigts. Il le lança vers l’Obscur.

— Je pardonne à cette fille. Libérez-la, monsieur l’agent !

— Qui êtes-vous, demanda l’Obscur, pour faire une chose pareille ?

— Je suis le Premier Aqasix, déclara Gawx. Le souverain d’Azir !

— Ridicule.

— Les Kadasix ont parlé, dit l’un des scions.

— Les Hérauts ? demanda l’Obscur. Ils n’ont rien fait de tel. Vous vous trompez.

— Nous avons voté, répliqua un vizir. La candidature de ce jeune homme était la meilleure.

— Quelle candidature ? demanda l’Obscur. C’est un voleur !

— Il a accompli le miracle de la Régénération, dit l’un des scions les plus âgés. Il était mort et il est revenu. Quelle meilleure candidature pourrions-nous demander ?

— Un signe nous a été accordé, annonça la vizir en chef. Nous avons ici un Premier capable de survivre aux attaques du Tout-en-Blanc. Loué soit Yaezir, Kadasix des Rois, puisse-t-il gouverner en toute sagesse. Ce jeune homme est le Premier. Il l’a toujours été. Nous venons seulement de le comprendre, et le prions de nous pardonner pour n’avoir pas entrevu la vérité plus tôt.

— Toujours il en fut ainsi, ajouta le scion âgé, et toujours il en sera ainsi. Retirez-vous, monsieur l’agent. Vous avez reçu un ordre.

L’Obscur étudia Lift.

Elle répondit par un sourire las. Qu’il voie donc ses dents, ce famine de type-là. C’était comme ça qu’il fallait faire.

La Lame d’Éclat se transforma en brume. Il avait été vaincu, mais semblait s’en moquer. Pas un juron, pas même un plissement des yeux. Il se leva et enfila ses gants par les crispins, l’un après l’autre.

— Yaezir soit loué, déclara-t-il, Héraut des Rois. Puisse-t-il régner en toute sagesse. S’il cesse un jour de baver.

L’Obscur s’inclina devant le nouveau Premier, puis quitta la pièce d’un pas assuré.

— Quelqu’un connaît-il le nom de cet agent de police ? demanda l’un des vizirs. Quand avons-nous commencé à laisser des représentants de l’ordre réquisitionner des Lames d’Éclat ?

Gawx s’agenouilla à côté de Lift.

— Alors maintenant, t’es un empereur ou un truc comme ça, dit-elle en fermant les yeux et en se laissant aller en arrière.

— Ouais. Je suis toujours un peu perdu. Apparemment, j’ai accompli un miracle ou quelque chose dans le genre.

— Ravie pour toi, répondit Lift. Je peux manger ton dîner?

Szeth-fils-fils-Vallano, Avérite de Shinovar, était assis au sommet de la plus haute tour du monde et méditait la Fin de Toutes Choses.

Les âmes de ceux qu’il avait assassinés se cachaient parmi les ombres. Elles chuchotaient pour lui. S’il approchait, elles hurlaient.

Elles hurlaient également lorsqu’il fermait les yeux. Il avait pris l’habitude de cligner le moins possible des paupières. Ses yeux étaient secs à l’intérieur de son crâne. C’était ce que ferait tout homme… sain d’esprit.

La plus haute tour du monde, cachée parmi la cime des montagnes, était parfaite pour méditer. S’il n’avait été contraint par une Pierre-de-serment, s’il avait été un tout autre homme, il serait resté ici. Le seul endroit de tout l’Est où les pierres n’étaient pas maudites, où il n’était pas interdit de les fouler. Cet endroit était sacré.

Un soleil vif brillait pour chasser les ombres, qui étouffait en grande partie ces hurlements. Les hurleurs, bien entendu, avaient mérité leur mort. Ils auraient dû tuer Szeth. Je vous déteste. Je déteste… l’univers entier. Gloires intérieures, quelle étrange émotion.

Il ne levait pas les yeux. Il refusait de croiser le regard du Dieu des Dieux. Mais c’était bel et bien agréable de se trouver au soleil. Il n’y avait ici aucun nuage pour apporter l’obscurité. Cet endroit surplombait toutes choses. Urithiru dominait même les nuages.

La tour massive était également vide ; autre raison pour laquelle il l’appréciait. Une centaine de niveaux, bâtis en forme d’anneaux, chacun plus large que celui du dessous afin de fournir un balcon ensoleillé. Le côté est, en revanche, était une surface plate et abrupte qui donnait l’impression, de loin, d’avoir été taillée par une immense Lame d’Éclat. Quelle forme étrange.

Il était assis sur ce bord-là, tout au sommet, les jambes pendant dans le vide à une centaine d’étages massifs au-dessus des montagnes. Le verre scintillait sur la surface lisse de ce côté plat.

Des fenêtres en verre. Orientées vers l’est, vers l’Origine. La première fois qu’il avait visité cet endroit, juste après s’être vu exilé de sa patrie, il n’avait pas compris l’étrangeté de ces fenêtres-là. À l’époque, il était encore habitué à des tempêtes majeures plus modérées. Pluie, vent, méditation.

Les choses étaient différentes dans ces terres maudites des marche-pierre. Ces terres haïssables. Ces terres habitées par le sang, la mort et les hurlements. Et… Et…

Inspirer. Il s’obligea à laisser l’air entrer et sortir, puis se leva au bord du parapet qui surmontait la tour.

Il avait combattu quelque chose d’impossible. Un homme habité par la Fulgiflamme, un homme qui connaissait la tempête intérieure. C’était… perturbant. Des années auparavant, on avait banni Szeth pour avoir donné l’alarme. Une fausse alarme, avait-on prétendu.

Les Néantifères ne sont plus, lui avait-on dit.

Les esprits des pierres eux-mêmes l’ont promis.

Les pouvoirs d’antan ne sont plus.

Les Chevaliers Radieux sont tombés.

Nous sommes tout ce qui reste.

Tout ce qui reste… Avérites.

— N’ai-je pas été fidèle ? cria Szeth, levant enfin la tête pour regarder le soleil en face. (Sa voix résonna contre les montagnes et leurs esprits.) N’ai-je pas obéi, respecté mon serment ? N’ai-je pas fait ce que vous exigiez de moi ?

La mort, les meurtres. Il cligna ses yeux fatigués.

HURLEMENTS.

— Qu’est-ce que ça signifie, si les Chamans ont tort ? S’ils m’ont banni par erreur ?

Ça signifierait la Fin de Toutes Choses. La fin de la vérité. Ça signifierait que rien n’avait de sens et que son serment en était dépourvu.

Ça signifierait qu’il avait tué sans raison.

Il se laissa tomber par-dessus le bord de la tour, ce qui fit claquer au vent ses vêtements blancs (désormais symbole de bien des choses à ses yeux). Il se remplit de Fulgiflamme et se fixa d’une Attache vers le sud. Son corps, brusquement attiré dans cette direction, tomba à travers le ciel. Il ne put voyager dans cette direction qu’un court laps de temps ; sa Fulgiflamme ne dura guère.

Quel corps imparfait. Les Chevaliers Radieux… on racontait d’eux… qu’ils étaient plus doués pour toutes ces choses-là… comme les Néantifères.

Il disposait de tout juste assez de Flamme pour se libérer des montagnes et atterrir dans un village des contreforts. Les gens y déposaient souvent des sphères pour lui en guise d’offrande, car ils le considéraient comme une sorte de dieu. Il allait se nourrir de cette Flamme, qui lui permettrait d’aller un peu plus loin jusqu’à ce qu’il trouve une autre ville et davantage de Fulgiflamme.

Il lui faudrait des jours pour atteindre sa destination, mais il allait trouver des réponses. Ou, à défaut, quelqu’un à tuer.

De son propre gré, cette fois-ci.

Eshonai gravissait l’aiguille centrale de Narak en agitant la main pour tenter de chasser ce sprène minuscule. Il dansait autour de sa tête, et sa forme pareille à celle d’une comète dégageait des anneaux lumineux. Quelle ignoble créature. Pourquoi ne la laissait-elle pas tranquille ?

Peut-être ne pouvait-elle pas garder ses distances. Après tout, Eshonai était en train de vivre quelque chose de magnifiquement nouveau. Quelque chose que l’on n’avait pas vu depuis des siècles. La forme de tempête. Une forme de pouvoir véritable.

Une forme accordée par les dieux.

Elle continua à monter les marches, faisant cliqueter la Cuirasse d’Éclat à chaque pas. C’était agréable de la porter.

Elle maintenait cette forme depuis quinze jours à présent, quinze jours passés à entendre de nouveaux rythmes. Elle se calait souvent dessus au départ, mais ça semblait rendre certaines personnes extrêmement nerveuses. Elle s’était donc forcée à revenir aux rythmes anciens plus familiers lorsqu’elle parlait.

C’était difficile, car ces anciens rythmes étaient affreusement ternes. Enfouis à l’intérieur de ces nouveaux rythmes, dont elle devinait intuitivement les noms sans savoir comment, elle parvenait presque à entendre des voix qui lui parlaient. Qui la conseillaient. Si son peuple avait reçu ce genre de conseils au fil des siècles, sans doute ne serait-il pas tombé aussi bas.

Eshonai atteignit le sommet de l’aiguille où les quatre autres l’attendaient. Cette fois encore, sa sœur Venli était présente, arborant elle aussi cette nouvelle forme – avec ses plaques d’armure hérissées, ses yeux rouges, son allure générale de souplesse et de menace. Cet entretien allait se dérouler très différemment du précédent. Eshonai laissa se succéder les nouveaux rythmes en prenant bien soin de ne pas les fredonner. Les autres n’étaient pas encore prêts.

Elle s’assit, puis eut le souffle coupé.

Ce rythme ! Il ressemblait… au son de sa propre voix en train de lui hurler dessus. De hurler de douleur. De quoi s’agissait-il ? Elle secoua la tête et s’aperçut qu’elle avait, par réflexe, porté la main à sa poitrine en signe de nervosité. Lorsqu’elle l’ouvrit, le sprène en jaillit, pareil à une comète.

Elle se cala sur Irritation. Les autres membres des Cinq l’étudiaient en penchant la tête, et deux d’entre eux fredonnaient sur Curiosité. Pourquoi agissait-elle ainsi ?

Eshonai retrouva son sang-froid, et sa Cuirasse crissa contre la pierre. Si près de la relâche (la période que les humains appelaient saison des pleurs), les tempêtes majeures se raréfiaient. Sa visite destinée à aller rencontrer chacun de ceux-qui-écoutent qui avaient reçu la forme de tempête avait par conséquent connu quelques contretemps. Il n’y avait eu qu’une seule tempête depuis la transformation d’Eshonai et, pendant celle-ci, Venli et ses érudits avaient adopté la forme de tempête en même temps que deux cents soldats choisis par Eshonai. Pas des officiers ; de simples soldats. Ceux dont l’obéissance lui était assurée.

Ils n’étaient plus qu’à quelques jours de la prochaine tempête majeure, et Venli avait récolté ses sprènes. Ils en avaient des milliers de prêts. L’heure était venue.

Eshonai étudia les autres membres des Cinq. Aujourd’hui, le ciel dégagé laissait pleuvoir la lumière blanche du soleil et quelques sprènes du vent approchaient, charriés par la brise. Ils s’arrêtèrent quand ils se trouvèrent tout près, puis s’éloignèrent précipitamment dans la direction contraire.

— Pourquoi avez-vous convoqué cette assemblée ? demanda Eshonai aux autres.

— Tu parlais d’un plan, répondit Davim, joignant devant lui ses larges mains de travailleur. Tu en as parlé à tout le monde. N’aurais-tu pas dû d’abord le présenter aux Cinq ?

— Je suis désolée, répondit Eshonai. Simplement, je suis surexcitée. Je crois, cependant, que nous devrions désormais être les Six.

— Cette décision n’a pas été prise, répliqua Abronai, faible et empâté. Tout ça progresse trop vite.

— Nous devons progresser vite, répondit Eshonai sur Résolution. Nous n’avons que deux tempêtes majeures avant la relâche. Vous savez ce que les espions ont rapporté : les humains projettent un dernier assaut contre nous, contre Narak.

— Il est regrettable, reprit Abronai sur Réflexion, que ton entretien avec eux se soit si mal déroulé.

— Ils voulaient me parler de la destruction qu’ils comptaient mettre en œuvre, mentit Eshonai. Ils voulaient se vanter. C’était la seule raison pour laquelle ils m’ont rencontrée.

— Nous devons nous tenir prêts à les combattre, affirma Davim sur Anxiété.

Eshonai éclata de rire. Une démonstration d’émotion criante, mais elle l’éprouvait réellement.

— Les combattre ? Vous ne m’avez pas écoutée ? Je suis capable d’invoquer une tempête majeure.

— Avec de l’aide, commenta Chivi sur Curiosité. (La forme d’agilité ; encore une forme faible. Ils feraient mieux de la supprimer de leurs rangs.) Tu nous as dit que tu ne pouvais pas le faire seule. De combien d’autres aurais-tu besoin ? Les deux cents dont tu disposes déjà doivent tout de même bien suffire.

— Non, c’est très loin de suffire, répliqua Eshonai. J’ai le sentiment que plus nous disposerons d’individus sous cette forme, plus nous aurons de chances de réussite. J’apprécierais par conséquent que nous nous transformions.

— Oui, répondit Chivi. Mais combien d’entre nous ?

— Tous.

Davim fredonna sur Amusement, estimant qu’il devait s’agir d’une plaisanterie. Il s’interrompit en voyant que les autres gardaient le silence.

— Nous ne disposerons que d’une seule chance, reprit Eshonai sur Résolution. Les humains vont quitter leurs camps de guerre ensemble, en formant une grande armée qui compte atteindre Narak pendant la relâche. Ils se retrouveront complètement exposés sur les plateaux, sans le moindre abri. Une tempête majeure à ce moment-là les détruirait.

— Nous ne savons même pas réellement si tu es capable d’en invoquer une, rétorqua Abronai sur Scepticisme.

— C’est pourquoi il faut que nous soyons le plus grand nombre possible à adopter la forme de tempête, répondit Eshonai. Si nous laissons passer cette occasion, nos enfants nous chanteront les Chants de Malédiction, à supposer qu’ils vivent assez longtemps pour le faire. C’est notre seule et unique occasion. Imaginez les dix armées des hommes, isolées sur les plateaux, malmenées et terrassées par une tempête qu’elles ne pouvaient prévoir ! Grâce à la forme de tempête, nous serons insensibles à ses effets. Si certains d’entre eux survivent, nous pourrons aisément les détruire.

— C’est effectivement tentant, acquiesça Davim.

— Je n’aime pas l’apparence de ceux qui ont adopté cette forme, observa Chivi. Je n’aime pas la façon dont les gens réclament qu’on la leur accorde. Peut-être que deux cents suffisent.

— Eshonai, répondit Davim, que ressent-on lorsqu’on adopte cette forme ?

Il lui en demandait bien plus qu’il ne le formulait. Chaque forme métamorphosait l’individu d’une manière ou d’une autre. La forme de guerre vous rendait plus agressif, la forme d’accouplement plus facile à distraire, la forme d’agilité encourageait la concentration, la forme de travail vous rendait obéissant.

Eshonai se cala sur Paix.

Non. C’était cette voix- qui hurlait ? Comment avait-elle passé des semaines sous cette forme sans s’en rendre compte ?

— Je me sens vivante, répondit Eshonai sur Joie. Je me sens forte, et puissante. Je ressens un lien avec le monde que je devrais avoir toujours connu. Davim, c’est comparable au passage de la forme morne à l’une des autres : une amélioration considérable. À présent que je détiens cette puissance, je m’aperçois que je n’étais pas pleinement vivante auparavant.

Elle leva la main et serra le poing. Elle sentait l’énergie courir le long de son bras tandis que les muscles se contractaient, bien qu’il soit caché sous la Cuirasse d’Éclat.

— Les yeux rouges, chuchota Abronai. En sommes-nous arrivés là ?

— Si nous décidons de faire ça, déclara Chivi, peut-être devrions-nous, tous les quatre, en faire d’abord une estimation, avant de décider si les autres doivent nous rejoindre. (Venli ouvrit la bouche pour prendre la parole, mais Chivi l’interrompit d’un geste.) Tu as eu ton mot à dire, Venli. Nous savons ce que tu souhaites.

— Malheureusement, nous ne pouvons pas attendre, répondit Eshonai. Si nous voulons piéger les armées aléthies, il va nous falloir le temps de transformer tout le monde avant que les Aléthis ne partent à la recherche de Narak.

— Je suis d’avis d’essayer, déclara Abronai. Peut-être devrions-nous proposer une transformation de masse à notre peuple.

— Non, répondit Zuln sur Paix.

Celle des Cinq qui adoptait la forme morne était assise avec les épaules affaissées, regardant le sol devant elle. Elle ne parlait presque jamais.

Eshonai se cala sur Contrariété.

— Pardon ?

— Non, répéta Zuln. Il ne faut pas.

— Je souhaiterais que nous soyons tous d’accord, déclara Davim. Zuln, ne peux-tu pas entendre raison ?

— Il ne faut pas, répéta la morne.

— Elle est morne, rétorqua Eshonai. Nous devrions l’ignorer.

Davim fredonna sur Anxiété.

— Zuln représente le passé, Eshonai. Tu ne devrais pas dire des choses pareilles.

— Le passé est mort.

Abronai imita Davim et se mit lui aussi à fredonner sur Anxiété.

— Peut-être vaut-il mieux que nous réfléchissions davantage. Eshonai, tu… ne parles plus comme avant. Je ne m’étais pas rendu compte que ces changements étaient aussi violents.

Eshonai se cala sur l’une des nouvelles cadences, le Rythme de Fureur. Elle conserva son chant à l’intérieur d’elle et se surprit à fredonner. Ils étaient si prudents, si faibles ! Ils allaient faire détruire son peuple.

— Nous aurons un nouvel entretien plus tard dans la journée, annonça Davim. Prenons un peu le temps de réfléchir. Eshonai, je souhaite te parler seul à seule pendant cette période, si tu le veux bien.

— Évidemment.

Ils se levèrent de la place qu’ils occupaient au sommet de la colonne. Eshonai s’avança jusqu’au bord et baissa les yeux tandis que les autres descendaient à la file. L’aiguille était trop haute pour qu’on saute depuis son sommet, même vêtu d’une Cuirasse. Elle avait tellement envie d’essayer.

Tous les habitants de la ville semblaient s’être rassemblés autour de la base pour attendre leur décision. Lors des semaines écoulées depuis la transformation d’Eshonai, le récit de ce qui lui était arrivé – à elle puis aux autres – avait empli la ville d’un certain mélange d’espoir et d’anxiété. Beaucoup étaient venus la trouver pour la supplier de leur accorder cette forme. Ils comprenaient la chance qu’elle leur offrait.

— Ils ne vont pas accepter, déclara Venli derrière elle quand les autres furent descendus. (Elle s’exprimait sur Fiel, l’un des nouveaux rythmes.) Tu t’es montrée trop agressive, Eshonai.

— Davim est avec nous, répondit Eshonai sur Assurance. Chivi se ralliera aussi de notre côté, avec un peu de persuasion.

— Ce n’est pas suffisant. Si les Cinq ne parviennent pas à un consensus…

— Ne t’en fais pas.

— Notre peuple doit adopter cette forme, Eshonai, reprit Venli. C’est inévitable.

Eshonai se surprit à se caler sur la nouvelle version d’Amusement… elle s’appelait Raillerie. Elle se retourna vers sa sœur.

— Tu le savais, n’est-ce pas ? Tu savais exactement ce que cette forme allait me faire. Tu le savais bien avant de prendre cette forme toi-même.

— Je… oui.

Eshonai saisit sa sœur par l’avant de sa robe puis la tira fermement vers elle. C’était facile avec la Cuirasse, même si Venli résistait davantage qu’elle n’aurait dû pouvoir, et une petite étincelle d’éclair rouge parcourait son visage et ses bras. Eshonai n’avait pas l’habitude d’une telle force chez son érudite de sœur.

— Tu aurais pu nous détruire, reprit-elle. Et si cette forme avait fait quelque chose d’affreux ?

Des hurlements. Dans sa tête. Venli sourit.

— Comment l’as-tu découverte ? l’interrogea Eshonai. Ça ne venait pas des chants. Il y a autre chose.

Venli ne répondit pas. Elle regarda Eshonai droit dans les yeux et fredonna sur Assurance.

— Nous devons nous assurer que les Cinq acceptent ce plan, répondit-elle. Si nous voulons survivre, et vaincre les humains, nous devons adopter cette forme – nous tous. Nous devons invoquer cette tempête. Elle… attend, Eshonai. Elle attend et elle gagne en puissance.

— Je vais m’en assurer, répondit Eshonai en relâchant Venli. Tu peux rassembler assez de sprènes pour que je transforme tous les nôtres ?

— Mon équipe y travaille depuis trois semaines. Nous serons prêts à transformer des milliers et des milliers de gens lors des deux dernières tempêtes majeures précédant la relâche.

— Parfait.

Eshonai se mit à descendre les marches.

— Ma sœur ? demanda Venli. Tu projettes quelque chose. De quoi s’agit-il ? Comment vas-tu convaincre les Cinq ?

Eshonai continua à descendre. Avec l’équilibre et la force accrus que lui prêtait la Cuirasse, elle n’avait pas besoin de se tenir aux chaînes. Tandis qu’elle approchait du bas, où les autres membres des Cinq s’entretenaient avec les gens, elle s’arrêta un peu au-dessus de la foule et inspira profondément.

Puis, de la voix la plus forte possible, Eshonai s’écria :

— Dans deux jours, j’emmènerai tous ceux qui souhaiteront aller au cœur de cette tempête et je leur accorderai cette nouvelle forme.

La foule se tut, ses fredonnements décrurent.

— Les Cinq cherchent à vous refuser ce droit, hurla-t-elle. Ils ne veulent pas que vous possédiez cette forme de pouvoir. Ils ont peur, comme des crémillons qui se cachent dans les crevasses. Ils ne peuvent pas vous la refuser ! Chaque personne possède le droit de choisir sa propre forme.

Elle leva les mains au-dessus de sa tête, fredonnant sur Résolution, et invoqua une tempête.

Une minuscule tempête, une simple brise comparée à ce qui attendait. Elle grandit entre ses mains, sous la forme d’un vent parcouru d’éclairs. Une tempête miniature dans ses paumes, lumière et pouvoir, vent tournoyant dans un vortex. Voilà des siècles que ce pouvoir n’avait été utilisé, si bien que l’énergie, tel un fleuve endigué, attendait impatiemment qu’on la libère.

La tempête grandit à tel point qu’elle fouetta ses vêtements, souffla autour d’elle en un tourbillon de vent, d’éclairs rouges crépitants et de brume sombre. Enfin, elle se dissipa. Eshonai entendit Stupeur parcourir la foule – des chants pleinement exprimés, plutôt que de simples fredonnements. Leurs émotions étaient puissantes.

— Grâce à ce pouvoir, déclara Eshonai, nous pouvons détruire les Aléthis et protéger notre peuple. J’ai vu votre désespoir. Je vous ai entendus chanter sur Deuil. Il ne doit pas nécessairement en être ainsi ! Accompagnez-moi dans les tempêtes. Vous avez le droit, le devoir, de vous joindre à moi.

Derrière elle, sur les marches, Venli fredonna sur Tension.

— Ça va nous diviser, Eshonai. Trop agressif, trop brusque !

— Ça va fonctionner, répondit-elle sur Assurance. Tu ne les connais pas aussi bien que moi.

En bas, les autres membres des Cinq lui lançaient des regards noirs, l’air trahi, bien qu’elle n’entende pas leur chant.

Eshonai descendit jusqu’en bas de l’aiguille, puis se fraya un chemin à travers la foule, rejointe par des soldats arborant la forme de tempête. Les gens s’écartèrent pour la laisser passer, fredonnant sur Anxiété pour beaucoup d’entre eux. La plupart des présents étaient des travailleurs ou des agiles. C’était logique. Les guerriers étaient trop pragmatiques pour se laisser impressionner.

Eshonai et ses guerriers ayant adopté la forme de tempête quittèrent l’anneau central de la ville. Elle autorisa Venli à les suivre, mais ne lui prêta aucune attention. Eshonai finit par approcher des baraquements du côté sous le vent de la ville, un vaste groupe de bâtiments construits ensemble afin de fournir une communauté pour les soldats. Bien qu’ils n’y soient pas contraints, une grande partie de ses hommes dormaient là.

Du terrain d’entraînement du plateau voisin résonnait le bruit des guerriers affinant leur adresse ou, plus probablement, de soldats récemment transformés que l’on entraînait. La deuxième division, qui comptait des effectifs de cent vingt-huit hommes, était partie guetter si des humains pénétraient sur les plateaux du milieu. Des éclaireurs parcouraient les Plaines par paires de guerriers. Elle leur avait affecté cette tâche peu après qu’ils avaient obtenu cette forme, car elle savait déjà al