/ Language: Français / Genre:prose_contemporary

La jeu de l'ange

Carlos Zafón


La jeu de l’ange

Carlos Ruiz Zafón

2009

1

Dans la turbulence des années 1920, David, un jeune écrivain hanté par un amour impossible, reçoit l’offre inespérée d’un mystérieux éditeur: «écrire un livre comme il n’en a jamais existé, une histoure pour laquelle les hommes seraient capable de vivre et de mourir, de tuer et d’être tués», en échange d’une fortune et, peut-être, de becaucoup plus.

De jour oú il accepte ce contrat, une étrange mécanique de destruction ce met en place autour de lui, menaçant les êtres qu’il aime le plus au monde. En monnayant son talent d’écrivain, David autrai-il vendu son âme du diable?

Contents

I  La Ville des maudits

1.

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II  Lux æterna

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III  Le jeu de l’ange

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Épilogue

Pour MariCarmen,

« a nation of two »

Part I

La Ville des maudits

1.

Un écrivain n’oublie jamais le moment où, pour la première fois, il a accepté un peu d’argent ou quelques éloges en échange d’une histoire. Il n’oublie jamais la première fois où il a senti dans ses veines le doux poison de la vanité et cru que si personne ne découvrait son absence de talent, son rêve de littérature pourrait lui procurer un toit sur la tête, un vrai repas chaque soir et ce qu’il désirait le plus au monde : son nom imprimé sur un misérable bout de papier qui, il en est sûr, vivra plus longtemps que lui. Un écrivain est condamné à se souvenir de ce moment, parce que, dès lors, il est perdu : son âme a un prix.

Ce moment, je l’ai connu un jour lointain de décembre 1917. J’avais alors dix-sept ans et travaillais à La Voz de la Industria, un journal au bord de la faillite qui végétait dans une bâtisse caverneuse, jadis siège d’une fabrique d’acide sulfurique, dont les murs sécrétaient encore une vapeur corrosive qui rongeait le mobilier, les vêtements, les cerveaux et jusqu’à la semelle des souliers. Elle se dressait derrière la forêt d’anges et de croix du cimetière du Pueblo Nuevo et, de loin, sa silhouette se confondait avec celle des mausolées se découpant sur un horizon criblé de centaines de cheminées et d’usines qui faisaient régner sur Barcelone un perpétuel crépuscule écarlate et noir.

Le soir qui devait changer le cours de ma vie, le sous-directeur du journal, M. Basilio Moragas, trouva bon de me convoquer peu avant le bouclage dans le réduit obscur, situé tout au fond de la rédaction, qui lui servait à la fois de bureau et de fumoir pour ses havanes. M. Basilio était un homme à l’aspect féroce et aux moustaches luxuriantes, qui détestait les platitudes et professait cette théorie qu’un usage généreux des adverbes et un emploi excessif des adjectifs étaient le fait d’individus pervertis et souffrant d’un manque de vitamines. S’il découvrait un rédacteur enclin à trop fleurir sa prose, il le mettait pour trois semaines à rédiger les notices nécrologiques. Et si, après cette purge, le personnage récidivait, M. Basilio l’affectait à perpétuité à la rubrique « travaux ménagers ». Nous en avions tous peur, et il le savait.

— Vous m’avez fait appeler, monsieur Basilio? risquai-je timidement.

M. Basilio me lança un coup d’œil torve. Prenant cela pour un ordre, je pénétrai dans le bureau qui sentait la sueur et le tabac. M. Basilio ignora ma présence et continua de relire un des articles disposés sur sa table, crayon rouge à la main. Pendant plusieurs minutes, le sous-directeur mitrailla le texte de corrections, voire d’amputations, en proférant à mi-voix des grossièretés comme si je n’étais pas là. Ne sachant que faire, j’avisai une chaise rangée contre la cloison et fis mine de m’asseoir.

— Qui vous a dit de vous asseoir? murmura M. Basilio sans lever les yeux du texte.

Je me redressai en toute hâte et retins ma respiration. Le sous-directeur soupira, lâcha son crayon rouge et se renversa sur le dossier de son fauteuil pour m’examiner comme si j’étais un déchet inutilisable.

— On m’a rapporté que vous écriviez, Martín.

Je me sentis soudain la gorge sèche et, quand j’ouvris la bouche, il en sortit un ridicule filet de voix.

— Un peu… enfin je ne sais pas… C’est-à-dire que, oui, j’écris…

— J’espère que vous écrivez mieux que vous ne vous exprimez. Et qu’écrivez-vous, si ce n’est pas trop vous demander?

— Des histoires policières. En réalité…

— Ça va, j’ai compris.

Le regard que m’adressa M. Basilio défie toute description. Aussi enthousiaste que si je lui avais appris que je me consacrais à fabriquer des santons pour crèches de Noël avec de la bouse de vache. Il soupira de nouveau et haussa les épaules.

— D’après Vidal, vous ne seriez pas si mauvais que ça. Vous auriez même un certain talent. Il est vrai qu’ici vous ne risquez pas d’avoir beaucoup de concurrents. Mais enfin, si Vidal l’affirme…

Pedro Vidal était la plume vedette de La Voz de la Industria. Il rédigeait la chronique hebdomadaire des faits divers, chronique qui était la seule méritant d’être lue, et il avait publié une douzaine de romans où il était question de gangsters du quartier du Raval et de leurs aventures sentimentales avec des dames de la haute société, lesquels lui avaient valu un modeste succès populaire. Portant toujours d’impeccables complets de soie et des mocassins italiens brillants comme des miroirs, Vidal avait l’allure et le comportement d’un jeune premier de films pour séances de l’après-midi, avec sa blonde chevelure soigneusement peignée, sa moustache comme dessinée au crayon, et le sourire facile et généreux d’un homme qui se sent à l’aise dans sa peau et dans le monde. Il appartenait à une dynastie qui avait fait fortune dans les Amériques avec le commerce du sucre et qui, à son retour, avait mordu à pleines dents dans le succulent gâteau de l’électrification de la ville. Son père, le patriarche du clan, était un des actionnaires majoritaires du journal, et Pedro utilisait la rédaction en guise de terrain de jeu pour tuer l’ennui de n’avoir jamais eu besoin de travailler un seul jour dans toute sa vie. Peu lui importait que le journal perde de l’argent de la même manière que les nouvelles automobiles qui commençaient à circuler dans les rues de Barcelone perdaient de l’huile : pourvue en abondance de titres nobiliaires, la dynastie des Vidal se consacrait désormais à collectionner dans le quartier de l’Ensanche des banques et des immeubles sur des superficies atteignant la taille de petites principautés.

Pedro Vidal était la première personne à qui j’avais montré les ébauches que j’écrivais alors que j’étais encore un gamin dont le travail consistait à porter à la rédaction cafés et cigarettes. Il avait toujours eu du temps pour moi, pour lire mes écrits et me donner de bons conseils. Avec le passage des ans, il avait fait de moi son assistant et m’avait permis de taper ses articles à la machine. C’était lui qui m’avait dit que si je désirais jouer mon destin à la roulette russe de la littérature, il était prêt à m’aider et à guider mes premiers pas. Fidèle à sa parole, il me jetait maintenant dans les griffes de M. Basilio, le cerbère du journal.

— Vidal est un sentimental qui croit encore à ces légendes profondément antiespagnoles que sont la méritocratie ou l’idée qu’il faut donner sa chance à celui qui en est digne et non au pistonné de la boîte. Bourré d’argent comme il l’est, il peut se permettre ce genre de fantaisie lyrique. Si j’avais le centième de la fortune qu’il gaspille, je me consacrerais à écrire des sonnets et les petits oiseaux viendraient me manger dans la main, émerveillés par ma bonté et mon charme personnel.

— Monsieur Vidal est quelqu’un de bien! protestai-je.

— Mieux que ça. C’est un saint, parce que, malgré votre dégaine de crève-la-faim, il passe des semaines entières à me bassiner avec le talent et le travail du benjamin de la rédaction. Il sait qu’au fond je suis un faible, et puis il m’a promis que si je vous donne cette chance, il me fera cadeau d’une boîte de havanes. Et si Vidal le dit, c’est comme si Moïse descendait de sa montagne les tables de la Loi à la main en apportant la Révélation. Bref, voilà pourquoi, parce que c’est Noël et pour que votre ami se taise une bonne fois pour toutes, je vous offre de débuter comme les héros : contre vents et marées.

— Mille fois merci, monsieur Basilio. Je vous assure que vous ne vous repentirez pas de…

— Ne vous emballez pas, mon garçon. Et d’abord, que pensez-vous de l’usage généreux et intempestif des adverbes et des adjectifs?

— C’est une honte et il devrait être sanctionné par le Code pénal, répondis-je avec la conviction du converti militant.

M. Basilio manifesta son approbation.

— Parfait, Martín. Vous avez d’excellentes priorités. Ceux qui survivent dans ce métier sont ceux qui ont des priorités et pas de principes. Donc voici l’affaire. Asseyez-vous et ouvrez grand les oreilles, parce que je ne vous la répéterai pas deux fois.

L’affaire était la suivante. Pour des raisons que M. Basilio trouva préférable de ne pas approfondir, la dernière page de l’édition dominicale, traditionnellement consacrée à un texte littéraire ou à un récit de voyages, s’était trouvée vacante au dernier moment. Le contenu prévu était un récit dans la veine patriotique et d’un lyrisme enflammé autour de l’épopée des Almogavares, lesquels, air bien connu, sauvaient la chrétienté et tout ce qui était honnête sous le ciel, en commençant par la Terre sainte et en terminant par le delta de Llobregat. Malheureusement, le texte n’était pas arrivé à temps, à moins que, comme je le soupçonnai, M. Basilio n’ait pas vraiment eu envie de le publier. Cela nous laissait, à six heures du bouclage, sans autre candidat à la substitution qu’une publicité en pleine page vantant les mérites de corsets en fanons de baleine qui garantissaient des hanches de rêve et effaçaient les bourrelets. Devant ce dilemme, la direction avait estimé qu’il fallait relever le défi et faire appel aux talents littéraires cachés d’un membre de la rédaction, quel qu’il soit, afin de réparer l’accroc et de sortir le journal avec, sur quatre colonnes, un texte débordant d’humanité, pour la plus grande satisfaction de notre fidèle clientèle familiale. La liste des talents reconnus auxquels on pouvait recourir comportait dix noms, dont aucun, bien entendu, n’était le mien.

— Mon cher Martín, les circonstances se sont liguées contre nous : pas un seul des paladins figurant sur notre liste n’est présent ou n’est joignable dans un laps de temps raisonnable. Face au désastre imminent, j’ai décidé de vous donner cette chance.

— Comptez sur moi.

— Je compte sur cinq feuillets, double interligne, dans les six heures qui viennent, monsieur Edgar Allan Poe. Apportez-moi une histoire, pas un discours. Si j’ai envie de sermons, j’irai à la messe de minuit. Apportez-moi une histoire que je n’ai encore jamais lue et, si je l’ai déjà lue, débrouillez-vous pour qu’elle soit si bien écrite et racontée que je ne m’en apercevrai pas.

J’allais sortir en courant quand M. Basilio se leva, contourna son bureau et posa sur mon épaule une patte de la taille et du poids d’une enclume. Ses yeux souriaient.

— Si l’histoire est convenable, je vous la paierai dix pesetas. Et si elle est plus que convenable et qu’elle plaît à nos lecteurs, je vous en publierai d’autres.

— Quelques recommandations particulières, monsieur Basilio? demandai-je.

— Oui : ne me décevez pas.

___________

Je passai les six heures suivantes en transe. Je m’étais installé à la table qui se trouvait au centre de la salle de rédaction, réservée à Vidal pour les jours où le caprice lui venait de passer là un moment. La salle était déserte et plongée dans une obscurité où stagnait la fumée de dix mille cigarettes. Je fermai les yeux un instant et invoquai une image : un manteau de nuages noirs se répandant sur la ville noyée dans la pluie, un homme qui marchait en cherchant à rester dans l’ombre, avec du sang sur les mains et un secret dans les yeux. Je ne savais pas qui il était ni ce qu’il fuyait, mais, au cours des six heures qui suivirent, il allait devenir mon meilleur ami. Je glissai une feuille dans le rouleau de la machine à écrire et, sans un instant de répit, je m’acharnai à exprimer tout ce que je portais en moi. Je me battis avec chaque mot, chaque phrase, chaque tournure, chaque image et chaque lettre comme si c’étaient les derniers que je devais écrire. J’écrivis et réécrivis chaque ligne comme si ma vie en dépendait, puis je la réécrivis encore. Seuls me tenaient compagnie le crépitement incessant de la machine qui se perdait dans la pénombre de la salle et la grande horloge qui marquait les minutes me séparant du lever du jour.

___________

Un peu avant six heures du matin, j’arrachai la dernière feuille de la machine et soupirai, vaincu, avec la sensation d’avoir un nid de guêpes dans le cerveau. J’entendis les pas lents et lourds de M. Basilio qui avait émergé d’un de ses sommes contrôlés et s’approchait sans se presser. Je lui tendis les pages, n’osant pas soutenir son regard. M. Basilio s’assit à la table voisine et alluma la lampe de bureau. Il parcourut le texte sans trahir le moindre sentiment. Puis il posa un instant sa cigarette sur le bord de la table et, après m’avoir dévisagé, lut la première ligne à voix haute :

« La nuit tombe sur la ville, et l’odeur de la poudre plane dans les rues comme le souffle d’une malédiction. »

Don Basilio me jeta un bref coup d’œil, et je me retranchai derrière un sourire qui ne laissa aucune de mes dents à couvert. Sans un mot de plus, il se leva et s’en alla en emportant mon récit. Il ferma la porte derrière lui. Je restai pétrifié, ne sachant pas si je devais partir en courant ou attendre ma condamnation à mort. Dix minutes plus tard, qui me semblèrent dix années, la porte du bureau du sous-directeur se rouvrit et la voix de stentor de M. Basilio résonna dans toute la salle.

— Martín! Ayez la bonté de venir.

Je me traînai aussi lentement que possible, rentrant un peu plus les épaules et me tassant à chaque nouveau pas, jusqu’au moment où je fus bien obligé de relever la tête. Le terrible crayon rouge à la main, don Basilio me contemplait froidement. Je tentais de déglutir, mais j’avais la bouche sèche. M. Basilio prit les feuillets et me les rendit. Je les saisis et fis demi-tour en direction de la porte aussi vite que je le pus, en pensant que je pourrais toujours dégoter une place de cireur de chaussures dans le hall de l’hôtel Colón.

— Descendez ça à l’imprimerie pour qu’ils le composent, dit la voix derrière moi.

Je me retournai, croyant être l’objet d’une cruelle plaisanterie. M. Basilio ouvrit le tiroir de son bureau, compta dix pesetas et les posa sur la table.

— Elles sont à vous. Je vous suggère de vous en servir pour acheter un autre costume, ça fait quatre ans que je vous vois avec le même et il est encore six fois trop grand pour vous. Si vous voulez, vous pouvez aller trouver M. Pantaleoni, le tailleur de la rue Escudellers, et lui dire que vous venez de ma part. Il vous traitera bien.

— Merci beaucoup, monsieur Basilio. Je n’y manquerai pas.

— Et allez me concocter un autre récit comme celui-là. Je vous donne une semaine. Mais ne vous endormez pas. Et cette fois, débrouillez-vous pour qu’il y ait moins de morts, parce que le lecteur d’aujourd’hui veut une fin bien sirupeuse où triomphent la grandeur de l’esprit humain et autres balivernes.

— Oui, monsieur Basilio.

Le sous-directeur me tendit la main. Je la serrai.

— Bon travail, Martín. Lundi, je veux vous voir à la table qui était celle de Junceda et qui est désormais la vôtre. Je vous nomme aux faits divers.

— Je ne vous décevrai pas, monsieur Basilio.

— Non, vous ne me décevrez pas. Vous me laisserez tomber, tôt ou tard. Et vous aurez raison, car vous n’êtes pas journaliste et ne le serez jamais. Mais vous n’êtes pas encore non plus un auteur de romans policiers, même si vous croyez l’être. Restez ici un bout de temps et nous vous enseignerons quelques ficelles qui vous serviront.

À ce moment, toutes mes défenses étant tombées, je fus envahi par un tel sentiment de gratitude que j’eus envie d’embrasser ce gros homme. M. Basilio, qui avait déjà remis son masque féroce, vrilla sur moi un regard acéré et me montra la porte.

— Pas d’attendrissement, je vous en prie. Fermez derrière vous en sortant dans la rue. Et joyeux Noël.

— Joyeux Noël.

___________

Le lundi suivant, quand j’arrivai à la rédaction et me disposai à occuper pour la première fois ma propre table de travail, je trouvai une enveloppe de papier gris, un ruban noué autour et mon nom écrit avec la machine sur laquelle j’avais passé des années à taper. J’y trouvai la quatrième de couverture du dimanche avec mon histoire encadrée et un mot :

« Ce n’est que le début. Dans dix ans ce sera moi l’apprenti et toi le maître. Ton ami et collègue, Pedro Vidal. »

2.

Mes débuts littéraires survécurent au baptême du feu, et grâce à M. Basilio, fidèle à sa parole, j’eus la chance de pouvoir publier deux autres récits du même genre. Bientôt, la direction décida que ma carrière fulgurante aurait une périodicité hebdomadaire, tandis que je continuerais d’exécuter ponctuellement mon travail à la rédaction pour un salaire identique. Intoxiqué par la vanité et l’épuisement, je passais mes journées à reprendre les textes de mes camarades et à rédiger au vol des chroniques de faits divers, toutes plus épouvantables les unes que les autres, afin de pouvoir consacrer mes nuits à écrire, seul dans la salle de rédaction, un feuilleton byzantin et mélodramatique que mon imagination caressait depuis longtemps et qui, sous le titre Les Mystères de Barcelone, mélangeait sans vergogne Alexandre Dumas et Bram Stoker en passant par Eugène Sue et Paul Féval. Je ne dormais guère plus de trois heures, et je donnais l’impression de les avoir passées dans un cercueil. Vidal, n’ayant jamais connu cette faim qui n’a rien à voir avec le ventre et vous dévore de l’intérieur, était d’avis que j’étais en train de me détruire le cerveau et que, à l’allure où j’allais, j’assisterais à mon propre enterrement avant d’avoir atteint ma vingtième année. M. Basilio, que mon acharnement au travail ne scandalisait pas, avait d’autres raisons de se montrer réservé. Il ne publiait chacun de mes chapitres qu’à contrecœur, contrarié parce qu’il les trouvait d’une morbidité excessive et y voyait un déplorable gaspillage de mon talent au service de sujets et d’intrigues d’un goût douteux.

Les Mystères de Barcelone donnèrent très vite naissance à une nouvelle étoile du roman-feuilleton, une femme fatale telle que seul un garçon de dix-sept ans peut se la représenter. Chloé Permanyer était la sombre princesse de toutes les femmes vampires. Trop intelligente, et plus machiavélique encore, Chloé Permanyer, toujours corsetée dans les nouveautés vestimentaires les plus incendiaires, officiait en qualité de maîtresse et âme damnée de l’énigmatique Baltasar Morel, cerveau du monde interlope, qui vivait dans une demeure souterraine peuplée d’automates et de reliques macabres, dont l’entrée secrète se trouvait dans les galeries creusées sous les catacombes du quartier Gothique. La méthode criminelle favorite de Chloé était de séduire ses victimes par une danse hypnotique, au cours de laquelle elle se défaisait de tous ses atours, pour ensuite leur donner un baiser dont le rouge à lèvres empoisonné leur paralysait tous les muscles et les asphyxiait silencieusement, pendant qu’elle les regardait dans les yeux, non sans avoir préalablement ingurgité un antidote dissous dans du Dom Pérignon puisé aux meilleures réserves. Chloé et Baltasar avaient leur propre code de l’honneur : ils ne liquidaient que l’écume de la société et nettoyaient le monde des êtres malfaisants, de la vermine, des tartufes, des fanatiques, des escrocs dogmatiques et de tous les crétins qui faisaient de cette Terre un séjour invivable pour les autres au nom de drapeaux, de dieux, de langues, de races ou de toutes les autres canailleries derrière lesquelles ces individus dissimulaient leur jalousie et leur mesquinerie. Pour moi, ils étaient des héros hétérodoxes, comme tous les authentiques héros. Pour M. Basilio, dont les goûts littéraires s’étaient définitivement fixés sur l’âge d’or de la poésie espagnole, il s’agissait d’une absurdité aux dimensions colossales, mais, au vu du bon accueil que recevaient mes histoires et parce qu’à son corps défendant il avait de l’affection pour moi, il tolérait mes extravagances et les attribuait à un excès de fièvre pubertaire.

— Vous avez plus de savoir-faire que de bon goût, Martín. La pathologie dont vous êtes affligé porte un nom, et ce nom est le grand guignol, qui est au drame ce que la syphilis est aux organes virils. On l’attrape peut-être de façon agréable, mais ensuite tout va de mal en pis. Vous devriez lire les classiques, ou au moins Benito Pérez Galdós, notre plus grand romancier réaliste, pour relever le niveau de vos aspirations littéraires.

— Mais ça plaît aux lecteurs, plaidais-je.

— Le mérite ne vous en revient pas. Il est dû à la concurrence, si désastreuse et si pédante qu’elle serait capable de plonger un âne dans un état catatonique en moins d’un paragraphe. J’aimerais bien que vous vous décidiez à mûrir, pour tomber enfin de l’arbre du fruit défendu.

J’acquiesçais en feignant la contrition, mais je continuais à caresser secrètement ces mots défendus, grand guignol, en songeant que toute cause, même la plus frivole, a besoin d’un champion qui défende son honneur.

___________

Je commençais à me sentir le plus fortuné des mortels, quand je découvris que plusieurs de mes camarades étaient fort marris de voir le benjamin, mascotte officielle de la rédaction, tracer ainsi son chemin dans le monde des lettres, alors que leurs propres aspirations et ambitions littéraires stagnaient depuis des années dans les limbes gris de la misère. Le fait que les lecteurs lisent ces modestes récits avec avidité et les apprécient plus que tout ce qui était sorti des rotatives au cours des vingt dernières années aggravait leur ressentiment. En quelques semaines à peine, je vis l’orgueil blessé transformer ceux que j’avais considérés jusque-là comme mon unique famille en un tribunal hostile : ils évitaient de plus en plus de me saluer, de me parler, et ne perdaient pas une occasion d’exercer leur talent contrarié à proférer derrière mon dos des réflexions ironiques et méprisantes. Ma bonne et incompréhensible fortune était mise sur le compte de Pedro Vidal, de l’ignorance et de la stupidité de nos abonnés, et de cette constante nationale largement répandue qui voulait à tout coup qu’atteindre un certain niveau de succès dans un quelconque milieu professionnel soit une preuve irréfutable d’incompétence et d’absence de mérite.

___________

Au vu de la tournure inattendue et ignominieuse que prenaient les événements, Vidal essayait de me remonter le moral, mais j’en étais déjà à soupçonner que mes jours étaient comptés à la rédaction.

— L’envie est la religion des médiocres. Elle les réconforte, répond aux inquiétudes qui les rongent de l’intérieur et, en dernière instance, leur pourrit l’âme et leur permet de justifier leur mesquinerie et leur jalousie au point de croire que ce sont des vertus et que les portes du ciel s’ouvriront seulement pour les malheureux comme eux, qui passent dans la vie sans laisser plus de traces que leurs sordides tentatives de rabaisser les autres et si possible de détruire ceux qui, par le simple fait d’exister et d’être ce qu’ils sont, mettent en évidence leur pauvreté d’esprit, d’intelligence et de courage. Bienheureux celui que lapident les crétins, car son âme ne leur appartiendra jamais.

— Amen, approuvait M. Basilio. Si vous n’étiez pas né riche, vous auriez dû vous faire curé. Ou révolutionnaire. Après des sermons comme celui-là, même un évêque serait forcé de s’agenouiller et de faire son acte de contrition.

Je protestais :

— Riez tant que vous voudrez. Mais en attendant, celui qu’ils ne peuvent pas voir en peinture, c’est moi.

___________

Malgré cet éventail d’animosités et de jalousies que me valaient mes efforts, la triste réalité était que, en dépit de mes prétentions d’auteur populaire, mon salaire me permettait tout juste de survivre, d’acheter les quelques livres que j’avais le temps de lire et de louer une mauvaise chambre dans une pension qui avait tout du tombeau, dans une ruelle proche de la rue Princesa, régentée par une Galicienne bigote répondant au nom de Mme Carmen. Mme Carmen exigeait la discrétion et changeait les draps une fois par mois, raison pour laquelle il était conseillé aux résidents de s’abstenir de succomber aux tentations de l’onanisme ou de se mettre au lit avec une chemise sale. Il n’était pas nécessaire de prohiber toute présence féminine dans les chambres, car aucune femme de Barcelone n’aurait accepté d’entrer dans ce trou à rats, même sous menace de mort. Là, j’ai appris que presque tout s’oublie dans la vie, à commencer par les odeurs, et que le premier but que je devais m’assigner pour l’avenir était de ne pas crever dans un endroit pareil. Aux heures de découragement, qui étaient les plus nombreuses, je songeais que la seule chose susceptible de me sortir de là avant que je sois emporté par la tuberculose était la littérature, et que si quelqu’un se sentait blessé par moi dans son amour-propre, ou plus bas, il n’avait qu’à se les gratter et que grand bien lui fasse.

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Le dimanche, à l’heure de la messe à laquelle Mme Carmen se rendait pour son rendez-vous hebdomadaire avec le Très-Haut, les pensionnaires en profitaient pour se réunir dans la chambre du plus ancien d’entre nous, un pauvre homme prénommé Heliodoro, qui avait aspiré dans sa jeunesse au noble métier de torero mais avait dû se contenter de commenter les corridas en sa qualité d’employé à l’entretien des urinoirs des arènes de la Monumental, côté soleil.

— L’art de la tauromachie est mort, proclamait-il. Aujourd’hui, tout ça n’est plus qu’une affaire d’éleveurs cupides et de taureaux sans âme. Le public ne sait plus faire la distinction entre un spectacle destiné à la masse ignare et une faena exécutée dans les règles de l’art, que seuls apprécient les vrais connaisseurs.

— Ah, si on vous avait donné l’alternative, monsieur Heliodoro, vous auriez eu votre chance et vous nous chanteriez une autre chanson!

— C’est que, dans ce pays, seuls triomphent les incapables.

— Vous avez raison.

Après le prêche hebdomadaire de M. Heliodoro, venait le moment des réjouissances. Comprimés comme chair à saucisses derrière l’étroite fenêtre de la chambre, les pensionnaires pouvaient voir et entendre les râles d’une habitante de l’immeuble voisin, Marujita, surnommée la Piquillo, « la Piment », en raison de son verbe particulièrement pimenté et aussi de son anatomie rebondie comme celle d’un poivron. Marujita gagnait sa vie en faisant la plonge dans des restaurants populaires, mais les dimanches et les jours fériés elle se consacrait à un petit ami séminariste qui descendait en ville incognito de Manresa par le train et s’appliquait avec brio et de tout son cœur à la connaissance du péché. Un jour où mes compagnons de logement se pressaient ainsi contre la fenêtre à seule fin de capter une vision fugace des fesses titanesques de Marujita dans un de ces va-et-vient qui les plaquaient comme un gâteau à la crème contre la vitre de sa mansarde, la sonnette de la pension retentit. Devant le manque de volontaires pour aller ouvrir la porte et risquer ainsi de perdre un poste d’observation privilégié, je renonçai à mon envie de m’unir au chœur et me dirigeai vers la porte. En l’ouvrant, je me trouvai devant une vision insolite et imprévue dans un décor aussi misérable. Don Pedro Vidal en personne, dans toute sa splendeur et son complet de soie italienne, souriait sur le palier.

— Et la lumière fut! s’exclama-t-il en entrant sans attendre que je l’y invite.

Vidal s’arrêta pour examiner la pièce qui faisait à la fois office de salle à manger et d’agora de ce taudis, et poussa un soupir de dégoût.

— Ce serait mieux d’aller dans ma chambre, suggérai-je.

Les cris et les acclamations de mes colocataires saluant avec jubilation les acrobaties érotiques de Marujita transperçaient les cloisons.

— Quel endroit plein de gaieté! commenta Vidal.

— Faites-moi l’honneur de passer dans la suite présidentielle, lui proposai-je.

Après avoir jeté un rapide coup d’œil à la chambre, Vidal s’assit sur l’unique chaise que je possédais et me regarda d’un air peu amène. Je n’avais pas de mal à imaginer l’impression que mon modeste logis devait lui produire.

— Comment trouvez-vous ça?

— Enchanteur. J’ai bien envie de m’y installer aussi.

Pedro Vidal habitait la villa Helius, un vaste hôtel particulier de style moderniste, trois étages et une tour, situé sur les pentes qui montaient par Pedralbes vers le croisement des rues Abadesa, Oldet et Panama. La maison était un cadeau que son père lui avait fait dix ans plus tôt dans l’espoir de le voir s’assagir et fonder une famille, entreprise dans laquelle Vidal avait déjà plusieurs lustres de retard. La vie avait gratifié don Pedro Vidal de nombreux talents et, parmi ceux-ci, celui de décevoir son père au moindre de ses gestes et de ses pas. Le voir fraterniser avec des indésirables tels que moi n’améliorait rien. Un jour où j’étais allé chez mon mentor pour lui apporter divers papiers du journal, j’étais tombé sur le patriarche du clan Vidal dans un des salons de la villa Helius. Le père de don Pedro m’avait ordonné d’aller chercher de l’eau gazeuse et un chiffon propre pour nettoyer une tache sur le revers de son veston.

— Je crois que vous faites erreur, monsieur. Je ne suis pas un domestique…

Il m’avait adressé un sourire qui remettait toutes choses à leur place sans qu’il fût besoin de paroles.

— C’est toi qui fais erreur, mon garçon. Tu es un domestique, que tu le veuilles ou non. Comment t’appelles-tu?

— David Martín, monsieur.

Le patriarche avait répété mon nom.

— Suis mon conseil, David Martín. Quitte cette maison et retourne dans le milieu auquel tu appartiens. Tu t’épargneras beaucoup de problèmes, et tu m’en épargneras aussi.

Je ne l’ai jamais avoué à don Pedro, mais, tout de suite après, je m’étais rendu à la cuisine en courant pour chercher l’eau et le chiffon, et j’avais passé un quart d’heure à nettoyer le veston du grand homme. L’ombre du clan s’étendait très loin, et même si don Pedro affectait des manières bohèmes, sa vie entière dépendait du réseau familial. La villa Helius était commodément située à cinq minutes de l’immense demeure familiale dominant la partie supérieure de l’avenue Pearson, un entassement digne d’une cathédrale de balcons à balustrades, de perrons et de mansardes, qui contemplait tout Barcelone de loin comme un enfant contemple les jouets qu’il a éparpillés au sol. Chaque jour, une expédition composée de deux domestiques et d’une cuisinière de la « grande maison », nom que l’on donnait au domicile paternel dans l’entourage des Vidal, se rendait à la villa Helius pour nettoyer, astiquer, repasser, cuisiner, afin que l’existence de mon heureux protecteur se déroule dans un cadre douillet et un perpétuel oubli des ennuyeuses vicissitudes de la vie quotidienne. Don Pedro Vidal se déplaçait à travers la ville dans une superbe Hispano-Suiza conduite par le chauffeur de la famille, Manuel Sagnier, et n’était probablement jamais monté dans un tramway. Comme un bon gosse de riche né dans un palais, Vidal ne pouvait pas comprendre le charme lugubre qui se dégageait des pensions bon marché de la Barcelone de l’époque.

— Dites-moi plutôt la vérité, don Pedro.

— Cette pièce ressemble à un cachot, proclama-t-il finalement. Je ne sais pas comment tu peux habiter ici.

— Avec mon salaire, et difficilement.

— Si besoin est, je te payerai ce qui te manque pour que tu t’installes dans un endroit qui ne sentira ni le soufre ni la pisse.

— Il n’en est pas question.

Vidal soupira.

— « Il mourut d’orgueil et dans l’asphyxie la plus totale » telle sera ton épitaphe, et je te la fournis gratis.

Durant quelques instants, Vidal déambula dans la pièce sans ouvrir la bouche, s’arrêtant pour inspecter ma minuscule armoire, regarder par la fenêtre d’un air dégoûté, passer la main sur la peinture verdâtre qui couvrait les cloisons et taper délicatement de l’index sur la petite ampoule nue qui pendait du plafond, comme s’il voulait vérifier la désastreuse qualité de l’ensemble.

— Qu’est-ce qui vous amène ici, don Pedro? L’air de Pedralbes était trop pur?

— Je ne viens pas de chez moi. Je viens du journal.

— Et pourquoi?

— J’étais curieux de connaître l’endroit où tu habites, et puis j’ai du nouveau pour toi.

Il tira de sa veste une enveloppe en parchemin blanc et me la tendit.

— Elle est arrivée aujourd’hui à la rédaction, à ton nom.

L’enveloppe était scellée par un cachet de cire sur lequel s’imprimait une silhouette ailée. Un ange. À part cela, seul mon nom y était inscrit avec soin, à l’encre écarlate et dans une calligraphie raffinée.

— Qui me l’envoie? demandai-je, intrigué.

Vidal haussa les épaules.

— Probablement un admirateur. Ou une admiratrice. Je l’ignore. Ouvre-la.

J’en retirai précautionneusement une double feuille sur laquelle, de la même écriture, on pouvait lire ce qui suit :

Cher ami,

Je me permets de vous écrire pour vous faire part de mon admiration et vous féliciter du succès de la publication, ces derniers temps, des Mystères de Barcelone dans La Voz de la Industria. Lecteur amoureux de la bonne littérature, c’est pour moi un grand plaisir que de rencontrer une voix nouvelle débordant de talent, de jeunesse et de promesses. Aussi permettez-moi, en témoignage de ma gratitude pour les heures heureuses que m’a procurées la lecture de vos récits, de vous inviter à une petite surprise qui, j’en suis sûr, sera de votre goût, aujourd’hui, à minuit, à l’Ensueño du Raval. On vous y attendra.

Affectueusement.

A. C.

Vidal, qui avait lu par-dessus mon épaule, haussa les sourcils, intrigué.

— Intéressant, murmura-t-il.

— Intéressant, pourquoi? Quel genre d’endroit est l’Ensueño?

Vidal prit une cigarette dans son étui en platine. Je l’avertis :

— Mme Carmen ne tolère pas qu’on fume dans la pension.

— Pourquoi donc? La fumée perturbe l’odeur de cloaque?

Il alluma sa cigarette et la savoura doublement, comme on prend plaisir à tout ce qui est interdit.

— As-tu déjà connu des femmes, David?

— Bien sûr. Des tas.

— Au sens biblique.

— À la messe?

— Non. Au lit.

— Ah…

— Alors?

En réalité, je n’avais pas grand-chose à raconter qui puisse impressionner un homme comme Vidal. Mes bonnes fortunes et mes amours d’adolescence avaient été caractérisées par leur modestie et un remarquable manque d’originalité. Rien, dans mon bref catalogue d’attouchements, de caresses et de baisers volés sous un porche ou dans la pénombre d’une salle de cinématographe, ne pouvait prétendre mériter la considération du maître consacré dans les arts et les sciences de jeux d’alcôve de la cité comtale.

— Qu’est-ce que ça vient faire dans cette histoire? protestai-je.

Vidal arbora un air professoral et se prépara à se lancer dans ses discours habituels.

— Au temps de ma jeunesse, il était normal, du moins pour les rejetons de bonne famille comme moi, de s’initier à ce genre de joutes amoureuses avec une professionnelle. Quand j’avais ton âge, mon père, habitué des établissements les plus chics de la ville, m’a conduit dans un lieu appelé l’Ensueño, qui se trouvait à quelques mètres du palais que notre cher comte Güell s’est entêté à faire construire par Gaudí près de la Rambla. Ne prétends pas que tu n’en as jamais entendu parler.

— Vous parlez du comte ou du lupanar?

— Très drôle. L’Ensueño était un établissement élégant destiné à une clientèle triée sur le volet. Je le croyais fermé depuis longtemps, mais je suppose que ce n’est pas le cas. À la différence de la littérature, certains commerces gardent toujours leur cote.

— Je comprends. Et donc c’est une idée de vous? Une espèce de canular?

Vidal nia.

— D’un de ces crétins de la rédaction, alors?

— Je décèle une certaine animosité dans tes paroles, mais je doute que quiconque, parmi ceux qui se dédient au noble métier de journaliste avec le grade de simple soldat, soit en mesure d’assumer les honoraires d’un lieu comme l’Ensueño, s’il est resté tel que je me le rappelle.

Je respirai bruyamment.

— De toute manière, je ne pense pas y aller.

Vidal haussa les sourcils.

— Tu ne vas pas me sortir maintenant que tu n’es pas un mécréant comme moi et que tu veux arriver le cœur et le reste vierges dans le lit nuptial, que tu es une âme pure n’aspirant qu’à attendre ce moment magique où l’amour véritable te fera découvrir l’extase de la fusion de la chair et de l’âme bénie par le Saint-Esprit pour peupler le monde d’enfants qui porteront ton nom et auront les yeux de leur mère, cette sainte femme modèle de vertu et de pudeur dont la main t’ouvrira les portes du ciel sous le regard bienveillant et approbateur de l’Enfant Jésus.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Je m’en réjouis, car il est possible, et même plus que possible, que ce moment n’arrive jamais, que tu ne tombes pas amoureux, que tu ne veuilles ni ne puisses donner la vie et que, comme moi, tu atteignes quarante-cinq ans pour te rendre compte que tu n’es plus un jeune homme et qu’il n’y avait pour toi ni chœur de cupidons jouant de la lyre ni tapis de roses blanches pour te guider vers l’autel, et que la seule vengeance qui te reste soit de voler à l’existence le plaisir de cette chair ferme et ardente qui s’évapore plus facilement que les bonnes intentions et qui est ce qui ressemble le plus au ciel dans cette cochonnerie de monde où tout se corrompt, à commencer par la beauté et à finir par la mémoire.

Je laissai s’instaurer une longue pause, en manière d’applaudissement silencieux. Vidal était un grand amateur d’opéras, et il avait fini par adopter le tempo et la déclamation des grands airs. Il ne manquait jamais un rendez-vous avec Puccini au Liceo, dans la loge familiale. Il était l’un des rares, si l’on ne tient pas compte des malheureux entassés au poulailler, à courir entendre la musique qu’il aimait tant et qui exerçait une telle influence sur ses discours sur le divin et sur l’humain dont parfois, comme en ce moment, il gratifiait mes oreilles.

— Alors? questionna Vidal d’un air de défi.

— Cette dernière tirade me plaît beaucoup.

— Elle est tirée d’Assassinat au cercle du Liceo, admit Vidal. La scène finale où Miranda LaFleur tire sur le marquis cynique qui lui a brisé le cœur en la trahissant dans les bras de l’espionne du tsar Svetlana Ivanova au cours d’une nuit de passion dans la suite nuptiale de l’hôtel Colón.

— C’est bien ce qui me semblait. Vous ne pouviez pas mieux choisir. C’est votre chef-d’œuvre, don Pedro.

Vidal accueillit cet éloge avec un sourire et médita un instant sur l’opportunité d’allumer une autre cigarette.

— Ce qui n’empêche pas qu’il y ait un peu de vérité dans tout ça, conclut-il.

Il s’assit sur l’appui de la fenêtre, non sans avoir préalablement étalé un mouchoir dessus pour ne pas salir son précieux pantalon. J’aperçus l’Hispano-Suiza stationnée au coin de la rue Princesa. Manuel, le chauffeur, astiquait les chromes à l’aide d’un chiffon comme s’il s’agissait d’une sculpture de Rodin. Manuel m’avait toujours rappelé mon père, ils étaient de la même génération, c’étaient des hommes qui avaient connu trop longtemps l’adversité et en portaient la mémoire inscrite sur la figure. J’avais entendu des domestiques de la villa Helius dire que Manuel Sagnier avait passé un long moment en prison et que, à sa sortie, il avait traversé des années de vaches maigres car on ne lui proposait d’autre emploi que celui de coltiner des sacs et des caisses sur les quais, tâche qui ne convenait ni à son âge ni à son état de santé. On racontait qu’un jour Manuel avait sauvé Vidal au péril de sa propre vie en lui évitant de se faire écraser par un tramway. Pour le remercier, ce dernier, apprenant la douloureuse situation du pauvre homme, avait décidé de l’engager et de l’installer avec sa femme et sa fille dans le modeste appartement situé au-dessus du garage de la villa Helius. Il avait fait en sorte que la petite Cristina étudie avec les précepteurs qui venaient quotidiennement prodiguer leur enseignement aux rejetons de la dynastie Vidal à la maison paternelle, avenue Pearson, et s’était arrangé pour que l’épouse de Manuel exerce son métier de couturière auprès de la famille. Il pensait acquérir une des premières automobiles commercialisées à Barcelone, et si Manuel acceptait de s’instruire dans l’art de la conduite motorisée en abandonnant chariots et diables, Vidal avait besoin d’un chauffeur, car à l’époque les fils de famille ne posaient pas les mains sur des machines à combustion interne ni sur des engins produisant des émanations nauséabondes. Naturellement, Manuel avait accepté. La version officielle assurait que Manuel Sagnier et sa famille faisaient preuve d’une dévotion aveugle pour Vidal, éternel paladin des déshérités. Je ne savais si je devais prendre cette histoire au pied de la lettre ou l’attribuer à la longue kyrielle de légendes tissées autour des manifestations de la bonté aristocratique que cultivait Vidal et auxquelles on avait parfois l’impression que seule manquait l’apparition d’une bergère orpheline nimbée d’un halo lumineux.

— Tu as cette expression de vilain garnement que tu prends quand tu penses à quelque chose d’amusant, remarqua Vidal. Qu’est-ce que tu trames?

— Rien. Je pensais à votre bonté, don Pedro.

— À ton âge et dans ta position, le cynisme ne mène à rien.

— Ça explique tout.

— Allons, salue Manuel, qui me demande toujours de tes nouvelles.

Je me mis à la fenêtre et le chauffeur, qui me traitait toujours comme un jeune homme de bonne famille et non comme l’enfant de pauvres que j’étais, me fit signe de loin. Je lui rendis son salut. Sur le siège arrière était assise sa fille Cristina, une créature à la peau blanche et aux lèvres dessinées au pinceau qui était un peu plus âgée que moi et m’avait laissé le souffle coupé dès la première fois que Vidal m’avait invité à visiter la villa Helius.

— Ne la dévore pas des yeux comme ça, sinon elle va se briser, murmura Vidal dans mon dos.

Je me retournai et me trouvai face à l’expression machiavélique qu’arborait Vidal quand il évoquait les affaires de cœur et autres viscères nobles.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Ah vraiment? Alors, qu’as-tu décidé, pour cette nuit?

Je relus la lettre et hésitai.

— Est-ce que vous fréquentez ce genre d’endroits, don Pedro?

— Je n’ai pas payé pour une femme depuis l’âge de quinze ans et encore, car, techniquement, c’est mon père qui a déboursé, rétorqua Vidal, sans le moindre accent de vantardise. Mais à cheval offert…

— Je ne sais pas, don Pedro…

— Mais si, bien sûr que tu sais.

Il me donna une petite tape dans le dos et prit la direction de la porte.

— Il te reste sept heures avant que sonne minuit. Je te le précise au cas où tu voudrais piquer un petit somme et prendre des forces.

Je retournai à la fenêtre. Manuel lui ouvrit la portière et Vidal se laissa choir mollement sur la banquette arrière. Le moteur de l’Hispano-Suiza déploya sa symphonie de pistons et de bielles. À cet instant, Cristina leva la tête vers ma fenêtre. Je lui souris, mais je me rendis compte qu’elle ne se rappelait pas qui j’étais. Quelques secondes plus tard, la grosse voiture de Vidal s’éloigna pour retourner dans son monde.

3.

À l’époque, la rue Nou de la Rambla déroulait un couloir de réverbères et d’enseignes lumineuses à travers les ténèbres du quartier du Raval. Cabarets, salles de bal et lieux difficiles à classer se succédaient, au coude à coude avec des établissements spécialisés dans les maladies vénériennes, préservatifs et désinfectants, qui restaient ouverts jusqu’à l’aube, tandis que des individus d’origines diverses, allant des jeunes gens visiblement aisés aux matelots des bateaux ancrés dans le port, se mêlaient à toutes sortes de personnages extravagants qui ne vivaient que pour la nuit. Des deux côtés de la rue s’ouvraient des passages étroits qui se perdaient dans la brume et hébergeaient une ribambelle de prostituées dont les tarifs allaient en décroissant.

___________

L’Ensueño occupait l’étage supérieur d’un immeuble abritant au rez-de-chaussée une salle de music-hall dont les grandes affiches annonçaient le spectacle d’une danseuse, vêtue d’une robe aussi courte que diaphane qui ne cachait rien de ses charmes, tenant dans les bras un serpent noir dont la langue bifide semblait poser un baiser sur ses lèvres.

« Eva Montenegro et le tango de la mort », proclamaient des lettres géantes. « La reine de la nuit en exclusivité pour six soirées, sans prolongations. Avec la participation, en vedette américaine, de Mesmero, qui lit dans les pensées et dévoilera vos secrets les plus intimes. »

Près de l’entrée de la salle, une porte étroite menait à un long escalier aux murs peints en rouge. J’en gravis les marches et me trouvai devant une lourde porte en chêne sculpté dont le heurtoir avait la forme d’une nymphe en bronze, le pubis chastement voilé d’une feuille de trèfle. Je frappai plusieurs coups et attendis, en évitant de contempler mon reflet dans le miroir terni qui couvrait une bonne partie du mur. J’étais déjà en train de considérer la possibilité de repartir en courant, quand la porte s’ouvrit. Une femme d’un certain âge, les cheveux entièrement blancs élégamment noués en chignon, m’adressa un charmant sourire.

— Vous devez être monsieur David Martín.

Personne, dans toute ma vie, ne m’avait appelé monsieur, et ce ton cérémonieux me surprit.

— Lui-même.

— Si vous voulez bien avoir l’amabilité d’entrer et de me suivre.

Je lui emboîtai le pas dans un bref couloir qui débouchait sur un vaste salon circulaire dont les murs étaient revêtus de velours rouge et de lumières tamisées. Le plafond formait un dôme en verre dépoli, d’où pendait un lustre en cristal sous lequel une table en acajou portait un énorme gramophone qui distillait un air d’opéra.

— Puis-je vous offrir à boire, cher monsieur?

— Si vous aviez un verre d’eau, je vous en serais reconnaissant.

La dame aux cheveux blancs sourit sans sourciller ni modifier d’une once son attitude aimable et son flegme imperturbable.

— Peut-être préféreriez-vous une coupe de champagne ou un alcool. Ou encore un verre de xérès.

Les connaissances de mon palais ne dépassant pas les subtilités des différents crus de l’eau du robinet, je haussai les épaules.

— Je vous laisse choisir.

La dame acquiesça sans perdre son sourire et m’indiqua un des somptueux fauteuils épars dans le salon.

— Si vous voulez bien vous asseoir, Chloé ne tardera pas.

Je crus que j’allais m’étrangler.

— Chloé?

Indifférente à ma perplexité, la dame aux cheveux blancs disparut par une porte que l’on entrevoyait derrière un rideau noir, me laissant seul avec mes nerfs et mes désirs inavouables. Je déambulai dans la pièce pour dissiper le tremblement qui s’était emparé de moi. À l’exception de la musique en sourdine et du battement de mon cœur dans mes tempes, ce lieu était une tombe. Six ouvertures étaient réparties autour du salon derrière des tentures bleues, conduisant à six portes à doubles battants fermées. Je me laissai choir dans un fauteuil, un de ces meubles conçus pour bercer les postérieurs de princes régents et de généralissimes cultivant une certaine faiblesse pour les coups d’État. Bientôt la dame revint avec une coupe de champagne sur un plateau d’argent. Je m’en emparai et la vis disparaître de nouveau par la même porte. J’avalai la coupe d’un trait et déboutonnai le col de ma chemise. Je commençais à soupçonner que tout cela n’était qu’une plaisanterie tramée à mes dépens par Vidal. À cet instant, j’aperçus une silhouette qui venait dans ma direction, en provenance d’un des couloirs. Elle avait l’apparence d’une enfant, et c’en était une. Elle marchait tête baissée. Je me levai.

___________

La petite fille s’inclina en une légère révérence et, d’un geste, m’invita à la suivre. À ce moment, je me rendis compte qu’une de ses mains était postiche, comme celle d’un mannequin. Elle m’escorta jusqu’au bout du couloir et, à l’aide d’une clef pendue à son cou, ouvrit la porte et me céda le passage. La chambre était plongée dans une quasi-obscurité. J’avançai de quelques pas, en tentant de mieux distinguer l’intérieur. Je perçus le bruit de la porte qui se refermait derrière moi et, quand je me retournai, l’enfant avait disparu. Le mécanisme de la serrure joua et je compris que j’étais enfermé. Je demeurai ainsi environ une minute, immobile. Peu à peu mes yeux s’habituèrent à la pénombre, et les contours de la pièce se précisèrent. La chambre était tapissée de noir du plancher au plafond. Sur un côté, on devinait une série d’étranges accessoires, tels que je n’en avais jamais vu et dont je fus incapable de décider s’ils étaient sinistres ou tentateurs. Un large lit circulaire était disposé sous un baldaquin qui m’apparut comme une grande toile d’araignée, auquel étaient accrochés deux candélabres dont les cierges noirs brûlaient en répandant ce parfum de cire qui règne dans les chapelles et les veillées mortuaires. Près du lit s’ouvrait une jalousie au dessin sinueux. Je frissonnai. Cet endroit était identique à la chambre que j’avais imaginée pour l’ineffable vampire Chloé et ses aventures dans Les Mystères de Barcelone. Tout cela sentait le piège. Je me disposais à tenter de forcer la porte quand je m’aperçus que je n’étais pas seul. Glacé, je m’arrêtai. Une forme se dessinait derrière la jalousie. Deux yeux brillants m’observaient, et je discernai des doigts blancs et effilés terminés par de longs ongles vernis de noir entre les orifices de la jalousie. J’avalai ma salive.

— Chloé? murmurai-je.

C’était elle. Ma Chloé. La sublime femme fatale d’opéra que j’avais décrite dans mes récits était devant moi, bien vivante et pareillement vêtue. Elle avait la peau la plus blanche que j’aie jamais vue, et ses cheveux noirs et brillants taillés au carré encadraient son visage. Ses lèvres étaient peintes d’une couleur qui ressemblait à du sang frais, et ses yeux verts étaient cernés de noir. Elle se déplaçait à la manière d’un félin, et l’on eût cru que son corps, serré dans un corset luisant comme des écailles, était d’une matière aquatique et défiait les lois de la gravité. Son cou mince et interminable était ceint d’un ruban de velours écarlate d’où pendait un crucifix inversé. Je la regardai approcher lentement; incapable même de respirer, les yeux rivés sur ces jambes inimaginables gainées dans des bas de soie qui devaient coûter plus cher que ce que je gagnais en un an et se terminaient par des chaussures pointues comme des poignards, nouées aux chevilles par des rubans de soie. De toute mon existence, je n’avais rien vu d’aussi beau, ni d’aussi terrifiant.

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Je me laissai conduire par cette créature jusqu’au lit où je tombai, littéralement, à la renverse. La lueur des cierges caressait les contours de son corps. Mon visage et mes lèvres se trouvèrent à la hauteur de son ventre nu et, involontairement, je posai un baiser sur son nombril et promenai ma joue sur sa peau. J’avais oublié qui j’étais et où je me trouvais. Elle s’agenouilla devant moi et me prit la main droite. Doucement, comme un chat, elle m’en lécha les doigts un à un, puis me regarda fixement et commença à me déshabiller. Lorsque je voulus l’aider, elle sourit et écarta mes mains.

— Chuuut!

Quand elle eut terminé, elle se pencha sur moi et me lécha les lèvres.

— À ton tour, maintenant. Déshabille-moi. Doucement. Très doucement.

Je sus alors que je n’avais survécu à mon enfance maladive et lamentable que pour vivre ces secondes-là. Je la déshabillai lentement, dénudant sa peau jusqu’à ce qu’il ne lui reste sur le corps que le ruban de velours autour du cou et ces bas noirs dont le seul souvenir pourrait faire vivre jusqu’à cent ans plus d’un malheureux comme moi.

— Caresse-moi, me chuchota-t-elle à l’oreille. Joue avec moi.

Je la caressai et baisai chaque centimètre de sa peau comme si je voulais le mémoriser à jamais. Chloé ne montrait nulle impatience et répondait au contact de mes mains et de mes lèvres par de doux gémissements qui me guidaient. Puis elle me fit m’étendre sur le lit et couvrit mon corps du sien jusqu’à ce que je sente chaque pore me brûler. Je posai mes mains sur son dos et parcourus cette ligne miraculeuse qui marquait sa colonne vertébrale. Son regard impénétrable m’observait à quelques centimètres seulement de mon visage. Je sentis que je devais parler.

— Je m’appelle…

— Chuuut!

Avant que je puisse prononcer quelque autre niaiserie, Chloé posa ses lèvres sur les miennes et, pendant une heure, elle me fit disparaître du monde. Consciente de ma maladresse mais feignant de ne pas s’en apercevoir, Chloé anticipait chacun de mes mouvements et guidait mes mains sur son corps sans hâte ni pudeur. Il n’y avait ni ennui ni absence dans ses yeux. Elle se laissait faire et m’autorisait à la savourer, avec une patience infinie et une tendresse qui me permit d’oublier comment j’étais arrivé là. Cette nuit, dans le bref espace d’une heure, j’appris chaque ligne de sa peau comme d’autres apprennent des prières ou leur damnation. Plus tard, lorsque je me trouvai presque sans souffle, Chloé me laissa appuyer ma tête sur ses seins et me caressa les cheveux longuement, silencieusement, jusqu’à ce que je m’endorme dans ses bras, la main entre ses cuisses.

___________

Quand je me réveillai, la chambre était toujours dans la pénombre et Chloé était partie. Sa peau n’était plus sous mes mains. À sa place, je trouvai une carte de visite imprimée sur le même parchemin blanc que celui de l’enveloppe dans laquelle m’était parvenue l’invitation, et j’y lus, sous l’emblème de l’ange, ce qui suit :

ANDREAS CORELLI

Éditeur

Éditions de la Lumière

69, boulevard Saint-Germain, Paris

Au dos étaient ajoutés quelques mots manuscrits :

Cher David, la vie est faite de grandes espérances. Quand vous serez prêt pour transformer les vôtres en réalité, mettez-vous en contact avec moi. Je vous attendrai.

Votre ami et lecteur,

A. C.

Je ramassai mes vêtements éparpillés sur le sol et m’habillai. La porte de la chambre n’était plus fermée. Je parcourus le couloir jusqu’au salon, où le gramophone s’était tu. Aucune trace de la petite fille ni de la femme aux cheveux blancs qui m’avait reçu. Le silence était total. À mesure que je me dirigeais vers la sortie, j’eus l’impression que, derrière moi, les lumières s’éteignaient et que les couloirs et les pièces s’obscurcissaient lentement. Je sortis sur le palier et descendis l’escalier pour retourner dans le monde, à contrecœur. Dans la rue, je me dirigeai vers la Rambla en laissant derrière moi l’agitation et la foule des établissements nocturnes. Montait du port un fin et chaud brouillard que les lumières des baies vitrées de l’hôtel Oriente teintaient d’un jaune sale, pulvérulent, dans lequel les passants s’évanouissaient telles des traînées de vapeur. Je marchai, tandis que le parfum de Chloé commençait à s’effacer de mon esprit, et je me demandai si les lèvres de Cristina Sagnier, la fille du chauffeur de Vidal, avaient le même goût.

4.

Nul ne peut savoir ce qu’est la soif avant d’avoir bu pour la première fois. Trois jours après ma visite à l’Ensueño, le souvenir de la peau de Chloé brûlait encore dans toutes mes pensées. Sans en parler à quiconque — et encore moins à Vidal —, je décidai de réunir le peu d’économies qui me restaient et d’aller là-bas le soir même dans l’espoir que ce serait suffisant pour payer ne fût-ce qu’un instant dans ses bras. Il était minuit passé quand j’arrivai devant l’escalier aux murs rouges qui conduisait à l’Ensueño. La lumière était éteinte et je montai lentement, abandonnant derrière moi la bruyante citadelle de cabarets, bars, music-halls et autres établissements délicats à définir que les années de la Grande Guerre en Europe avaient semés dans la rue Nou de la Rambla. La lumière tremblante qui filtrait depuis le porche dessinait les marches sur mon passage. Une fois sur le palier, je m’arrêtai pour chercher à tâtons le heurtoir de la porte. Mes doigts frôlèrent le lourd marteau de métal. Au moment où je le soulevais, la porte céda de quelques centimètres. Je la poussai doucement. Un silence total me caressa le visage. Devant moi s’ouvrait une pénombre bleutée. Déconcerté, je fis quelques pas. Le peu de lumière qui parvenait de la rue clignotait dans l’air, révélant fugacement les murs nus et le plancher défoncé. J’arrivai dans le salon que je me rappelai tapissé de velours et luxueusement meublé. La couche de poussière couvrant le sol brillait comme du sable à la lueur des panneaux lumineux de la rue. J’avançai en laissant les empreintes de mes pieds dans la poussière. Il n’y avait pas trace du gramophone, des fauteuils ni des tableaux. Le plafond, crevassé, laissait entrevoir des poutres calcinées. La peinture des murs partait en lambeaux comme une peau de serpent. Je me dirigeai vers le couloir qui menait à la chambre où j’avais rencontré Chloé. Je traversai ce tunnel obscur pour atteindre la porte à double battant, qui n’était plus blanche. Il n’y avait pas de poignée, juste un trou dans le bois, comme si elle avait été brutalement arrachée.

La chambre de Chloé était un puits de noirceur. Les murs étaient carbonisés et la plus grande partie du plafond s’était effondrée. Je pouvais voir le linceul de nuages noirs qui planait dans le ciel et la lune qui projetait un halo argenté sur le squelette métallique de ce qui avait été le lit. J’entendis alors le parquet grincer derrière moi et me retournai rapidement. Une silhouette sombre et mince, masculine, se découpait dans l’entrée du corridor. Je ne pouvais distinguer son visage, mais j’avais la certitude qu’elle m’observait. Elle resta là, immobile comme une araignée, quelques secondes, le temps qu’il me fallut pour réagir et avancer vers elle. En un instant, la silhouette se retira dans l’obscurité et, lorsque j’arrivai dans le salon, je n’y trouvai personne. Un faible rayon de lumière provenant d’une enseigne lumineuse accrochée de l’autre côté de la rue inonda la pièce durant une seconde, révélant un petit amas de décombres entassés contre le mur. Je m’agenouillai devant les débris rongés par le feu. Quelque chose dépassait du tas : des doigts. J’écartai les cendres qui les recouvraient et, lentement, affleura la forme d’une main. Elle était sectionnée à la hauteur du poignet. Je la reconnus aussitôt : c’était la main de la petite fille, que j’avais crue en bois et qui était en porcelaine. Je la laissai retomber sur les décombres et m’éloignai.

Je me demandai si je n’avais pas imaginé cet inconnu, car je ne vis nulle empreinte de ses pas sur le sol. Je redescendis dans la rue et restai en bas de l’immeuble, scrutant depuis le trottoir les fenêtres du premier étage, dans un état de confusion totale. Les passants me frôlaient en riant, sans prêter attention à ma présence. Je tentai de trouver la silhouette de l’inconnu dans la foule. Je devinais qu’il était là, à quelques mètres seulement peut-être, en train de m’observer. Finalement, je traversai la rue et entrai dans un café étroit bondé. Je parvins à me frayer un chemin jusqu’au comptoir et fis signe au garçon.

— Ce sera quoi?

J’avais la bouche sèche et sableuse.

— Une bière, improvisai-je.

Pendant que le garçon me servait, je me penchai vers lui.

— Savez-vous si l’établissement d’en face, l’Ensueño, a fermé?

Le garçon posa le verre sur le zinc et m’examina comme s’il avait affaire à un demeuré.

— Il a fermé ça fait quinze ans.

— Vous êtes sûr?

— Et comment! Il n’a pas rouvert depuis l’incendie. Vous désirez autre chose?

Je fis signe que non.

— Ça fera quatre centimes.

Je payai la consommation et m’en fus sans toucher à mon verre.

Le lendemain, j’arrivai à la rédaction du journal avant l’heure et me rendis directement aux archives du sous-sol. Avec l’aide de Matias, le responsable, et en me guidant sur ce que m’avait révélé le garçon du café, j’entrepris de consulter les couvertures de La Voz de la Industria parues quinze ans plus tôt. Il me fallut une quarantaine de minutes pour trouver l’histoire, tout juste une brève. L’incendie s’était produit à l’aube de la Fête-Dieu de 1903. Six personnes avaient péri dans les flammes : un client, quatre filles de la maison et une fillette employée là. La police et les pompiers avaient attribué cette tragédie à la chute d’un luminaire, mais le curé d’une paroisse proche n’hésitait pas à invoquer la justice divine et l’intervention du Saint-Esprit comme des facteurs déterminants.

De retour à la pension, je m’allongeai sur mon lit et tentai en vain de trouver le sommeil. Je tirai de ma poche la carte de visite de cet étrange bienfaiteur que j’avais découverte sous ma main en me réveillant sur le lit de Chloé et relus dans la pénombre les mots écrits au dos : « de grandes espérances ».

5.

Dans le monde où je vivais, les espérances, grandes et petites, devenaient rarement réalités. Jusqu’à ces derniers mois, les seuls souhaits que je formais chaque soir avant de me coucher étaient de rassembler un jour assez de courage pour oser adresser la parole à Cristina et de voir s’écouler rapidement les heures qui me séparaient de l’aube afin de pouvoir retourner à la rédaction de La Voz de la Industria. Désormais, même ce refuge semblait sur le point de m’échapper. Je songeais que peut-être, si mes efforts finissaient par échouer avec fracas, je parviendrais à recouvrer l’affection de mes camarades. Que peut-être, si j’écrivais une histoire assez mauvaise et assez abjecte pour qu’aucun lecteur ne soit capable de dépasser les premières lignes, mes péchés de jeunesse me seraient pardonnés. Et que, peut-être, ce ne serait pas un prix trop élevé pour pouvoir me sentir à nouveau chez moi. Peut-être…

___________

J’étais arrivé à La Voz de la Industria bien des années auparavant, du fait de mon père, un homme tourmenté et poursuivi par la malchance qui, à son retour de la guerre des Philippines, s’était retrouvé dans une ville où l’on préférait ne pas le reconnaître et face à une épouse qui l’avait oublié et qui, deux ans après sa démobilisation, avait décidé de le quitter. En agissant ainsi, elle l’avait laissé le cœur brisé, avec un fils qu’il n’avait jamais désiré et dont il ne savait que faire. Mon père, qui était tout juste capable de lire et d’écrire son nom, était sans métier et sans ressources. Tout ce qu’il avait appris à la guerre était de tuer d’autres hommes comme lui avant que ceux-ci ne le tuent, toujours au nom de causes grandioses et creuses, dont chaque nouvelle bataille soulignait davantage le caractère absurde et vil.

À son retour de la guerre, mon père, qui paraissait avoir vieilli de vingt ans pendant son absence, avait cherché une place dans diverses entreprises du Pueblo Nuevo et du quartier de Sant Martí. Ces emplois ne duraient que quelques jours et, tôt ou tard, je le voyais rentrer à la maison lourd de ressentiment. Avec le temps et l’absence de toute autre perspective, il avait accepté le poste de vigile de nuit à La Voz de la Industria. La paye était modeste, mais les mois passaient et, pour la première fois depuis son retour, il paraissait s’être assagi. La paix avait été courte. Très vite, certains de ses anciens compagnons d’armes, cadavres vivants qui étaient revenus infirmes de corps et d’âme pour constater que ceux qui les avaient envoyés à la mort au nom de Dieu et de la patrie leur crachaient désormais à la figure, l’embarquèrent dans des affaires louches qui lui paraissaient importantes et qu’il ne réussit jamais à comprendre.

Souvent, mon père disparaissait plusieurs jours. Quand il revenait, ses mains et ses vêtements sentaient la poudre, et ses poches l’argent. Alors il se réfugiait dans sa chambre et, croyant que je ne m’en rendais pas compte, il s’injectait tout ce qu’il avait pu se procurer. Au début il ne fermait jamais la porte, mais il me surprit un jour en train de l’espionner et m’assena une gifle qui m’éclata les lèvres. Après quoi il me serra dans ses bras jusqu’à ce que la force lui manque et resta étendu au sol, l’aiguille encore plantée dans la peau. Je retirai l’aiguille et jetai une couverture sur lui. Après cet incident, il s’enferma à clef.

Nous habitions une mansarde dominant le chantier du nouvel auditorium du Palau de la Música del Orfeo Catalá. Un logement exigu et froid où le vent et l’humidité semblaient se moquer des murs. J’avais l’habitude de m’asseoir sur le petit balcon, les jambes dans le vide, pour regarder les passants et contempler cet empilement de sculptures et de colonnes qui s’élevait tel un récif de l’autre côté de la rue et qui, le plus souvent, me paraissait aussi lointain que la lune alors que, parfois, j’avais l’impression de pouvoir le toucher du doigt. J’ai été un enfant faible et maladif, à la merci de fièvres et d’infections qui me traînaient au bord de la tombe mais qui, à la dernière heure, étaient toujours prises de remords et s’en allaient chercher d’autres proies plus gratifiantes. Lorsque je tombais malade, mon père finissait par perdre patience et, après deux nuits de veille, il me laissait aux soins d’une voisine et disparaissait de la maison pendant plusieurs jours. Avec le temps, je me mis à suspecter qu’il espérait me trouver mort à son retour et se voir ainsi débarrassé de la charge de cet enfant à la santé de papier qui ne lui servait à rien.

Plus d’une fois, j’ai désiré qu’il en soit ainsi, mais mon père rentrait toujours et me retrouvait plus vivant que jamais, frétillant comme un gardon et un peu plus grand. La mère Nature me dispensait sans la moindre pudeur son large Code pénal de germes et de disgrâces, mais elle ne trouvait jamais le moyen de m’appliquer jusqu’au bout les lois de la gravité. Contre tous les pronostics, j’ai survécu à ces premières années sur la corde raide d’une enfance d’avant la pénicilline. À cette époque, la mort ne vivait pas encore dans l’anonymat, l’on pouvait la discerner et la sentir partout, dévorant des âmes qui n’avaient pas encore eu le temps de pécher.

___________

Mes seuls amis d’alors étaient d’encre et de papier. À l’école, j’avais appris à lire et à écrire bien avant les autres gamins du quartier. Là où les camarades voyaient de l’encre semée en chiures de mouche sur des pages incompréhensibles, je voyais de la lumière, des rues et des êtres humains. Les mots et le mystère de leur science cachée me fascinaient et m’apparaissaient comme une clef permettant d’ouvrir un monde infini, bien loin de cette maison, de ces rues et de ces jours opaques où, j’en avais déjà l’intuition, ne m’attendait qu’un avenir sans intérêt. Mon père n’aimait pas voir des livres à la maison. Il y avait chez ceux-ci, outre les lettres qu’il ne pouvait déchiffrer, quelque chose qui l’offensait. Il me répétait qu’il me mettrait au travail dès que j’aurais dix ans, et que mieux valait m’ôter toutes ces lubies de la tête parce que, sinon, je ne serais jamais qu’un pauvre type et un crève-la-faim. Je cachais les livres sous mon matelas et attendais qu’il soit sorti ou endormi pour les lire. Une nuit, il me surprit absorbé dans ma lecture et se mit en colère. Il m’arracha le livre des mains et le jeta par la fenêtre.

— Si tu gaspilles encore la lumière pour ces idioties, tu t’en repentiras!

Mon père n’était pas avare et, malgré les difficultés par lesquelles nous passions, il sortait quand il le pouvait quelques pièces pour que je m’achète des douceurs comme les autres enfants du quartier. Il était convaincu que je les dépensais en bâtons de réglisse, en pipes en sucre ou en caramels, mais je les conservais dans une boîte à café sous mon lit et, quand j’avais réuni quatre ou cinq sous, je courais m’acheter un livre en cachette.

L’endroit que j’aimais le plus dans toute la ville était la librairie Sempere & Fils, rue Santa Ana. Ce lieu sentant le vieux papier et la poussière était mon sanctuaire et mon refuge. Le libraire me permettait de m’asseoir sur une chaise dans un coin et de lire à ma guise tous les ouvrages que je souhaitais. Sempere ne me laissait presque jamais payer les livres qu’il me glissait dans les mains, mais, quand il ne s’en apercevait pas, je laissais tous les sous que j’avais pu réunir sur le comptoir avant de m’en aller. Ce n’était que de la ferraille, et si j’avais voulu m’acheter un livre avec si peu, j’aurais seulement pu me payer un carnet de papier à cigarettes. Quand il était l’heure de partir, je traînais les pieds, l’âme en berne, car si cela n’avait dépendu que de moi, je serais resté vivre là.

Un jour, pour Noël, Sempere me fit le plus beau cadeau que j’aie reçu de toute ma vie. C’était un vieux volume qui avait beaucoup vécu et avait été beaucoup lu. Je déchiffrai le titre :

Les Grandes Espérances, de Charles Dickens.

Je savais que Sempere connaissait des écrivains qui fréquentaient sa boutique et, voyant le soin avec lequel il maniait le volume, je pensai que ce M. Charles pouvait être un de ses clients.

— Un ami à vous?

— De toute ma vie. Et à partir d’aujourd’hui, le tien aussi.

Cet après-midi-là, cachant le livre sous mes vêtements pour que mon père ne le voie pas, j’emportai mon nouvel ami à la maison. Cette même année, nous eûmes une saison de pluies et des jours de plomb durant lesquels je lus Les Grandes Espérances au moins neuf fois de suite, en partie parce que je n’en avais pas d’autre à lire, en partie parce que je ne pensais pas qu’il puisse exister de meilleure histoire, et je finissais par imaginer que ce M. Charles ne l’avait écrite que pour moi. Je parvins vite à la ferme conviction que je ne voulais rien d’autre dans la vie qu’apprendre à faire ce que faisait ce M. Dickens.

Un jour, au petit matin, je me réveillai en sursaut, secoué par mon père qui revenait du travail plus tôt que d’habitude. Il avait les yeux injectés de sang et son haleine sentait l’alcool. Je le regardai, terrorisé, quand il passa la main sur l’ampoule nue au bout de son fil.

— Elle est encore chaude.

Il balança rageusement l’ampoule contre le mur. Elle éclata en mille morceaux de verre qui tombèrent sur ma figure, mais je n’osai pas les essuyer.

— Où est-il? demanda-t-il d’une voix dangereusement calme.

Je hochai négativement la tête en tremblant.

— Où est ce livre de merde?

Je niai une seconde fois. Dans la pénombre, je vis à peine le coup venir. Ma vision se brouilla et je tombai du lit, du sang dans la bouche et une douleur cuisante comme si mes lèvres étaient chauffées à blanc. En tournant la tête, j’aperçus au sol ce que je supposai être deux dents cassées. La main de mon père m’attrapa par le cou et me souleva.

— Où est-il?

— Père, s’il vous plaît…

Il me propulsa face contre le mur de toutes ses forces. Le choc me fit perdre l’équilibre et m’effondrer comme un paquet d’os. Je me traînai vers un coin et restai là, recroquevillé, en boule, regardant mon père ouvrir l’armoire et en tirer le peu de linge que j’y rangeais. Il inspecta les tiroirs et les boîtes sans trouver le livre et revint vers moi. Je fermai les yeux et m’aplatis contre le mur, dans l’attente d’un nouveau coup qui ne vint pas. Quand je rouvris les paupières, mon père était assis sur le lit et pleurait, s’étranglant de honte. Quand il remarqua que je l’observais, il courut dans l’escalier, qu’il descendit quatre à quatre. J’épiai l’écho de ses pas dans le silence de l’aube, et c’est seulement quand il fut bel et bien parti que je rampai jusqu’au lit et sortis le livre caché sous le matelas. Je m’habillai et, le roman sous le bras, je sortis.

Une nappe de bruine descendait sur la rue Santa Ana quand j’arrivai devant la porte de la librairie. M. Sempere et son fils habitaient au premier étage du même immeuble. Six heures du matin n’était pas une heure pour me présenter, mais ma seule pensée à ce moment-là était de sauver ce livre : j’étais certain que si mon père le trouvait à son retour, il le déchiquetterait en y mettant toute la rage qu’il charriait dans son sang. Je sonnai et attendis. Je dus insister deux ou trois fois avant que la fenêtre du balcon s’ouvre et que le vieux Sempere, en robe de chambre et pantoufles, se penche et me contemple avec ahurissement. Une demi-minute plus tard, il descendit m’ouvrir et, devant ma figure, toute trace de mécontentement disparut. Il s’agenouilla devant moi et me prit dans ses bras.

— Mon Dieu! Comment te sens-tu? Qui t’a fait ça?

— Personne. Je suis tombé.

Je lui tendis le livre.

— Je suis venu vous le rendre, parce que je ne veux pas qu’il lui arrive quelque chose…

Sempere me dévisagea en silence. Il m’entraîna à l’étage. Son fils, un garçon de douze ans tellement timide que je ne me souvenais pas d’avoir jamais entendu sa voix, s’était réveillé quand le libraire s’était levé et attendait sur le palier. Devant le sang sur mon visage, il jeta un coup d’œil affolé à son père.

— Appelle le docteur Campos.

Le garçon acquiesça et courut au téléphone. Je l’entendis parler et sus ainsi qu’il n’était pas muet. À eux deux, ils m’installèrent dans un fauteuil de la salle à manger et lavèrent le sang de mes blessures.

— Tu ne veux pas me dire qui t’a fait ça?

Je ne desserrai pas les lèvres. Sempere ne savait pas où j’habitais, et je n’avais pas envie de lui donner des idées.

— C’est ton père?

Je détournai les yeux.

— Non. Je suis tombé.

Le docteur Campos, qui habitait à quatre ou cinq numéros de là, arriva en cinq minutes. Il m’examina des pieds à la tête, palpa les ecchymoses et nettoya les coupures avec autant de délicatesse qu’il le put. Il était évident qu’il brûlait d’indignation, mais il ne pipa mot.

— Il n’y a pas de fractures, mais un bon nombre de meurtrissures qui dureront et le feront souffrir pendant un bout de temps. Ces deux dents, il faudra les arracher. Elles sont fichues et il y a un risque d’infection.

Le médecin parti, Sempere me prépara un verre de lait chaud avec du cacao.

— Tout ça pour sauver Les Grandes Espérances, hein?

Je haussai les épaules. Père et fils échangèrent un sourire complice.

— La prochaine fois que tu voudras sauver un livre, le sauver vraiment, ne joue pas avec ta vie. Préviens-moi et je te mènerai dans un lieu secret où les livres ne meurent jamais et où personne ne peut les détruire.

Je les observai tous les deux, intrigué.

— C’est quoi, ce lieu?

Sempere me fit un clin d’œil et m’adressa ce sourire mystérieux qui semblait sortir d’un feuilleton de M. Alexandre Dumas et qui, prétendait-on, était une marque de famille.

— Chaque chose en son temps, mon ami. Chaque chose en son temps.

___________

Mon père passa toute la semaine sans lever les yeux de terre, rongé par le remords. Il acheta une ampoule neuve et finit par me dire que je pouvais l’allumer, mais pas trop longtemps, parce que l’électricité coûtait très cher. Je préférai ne pas jouer avec le feu. Le samedi suivant, mon père voulut m’acheter un livre et se rendit dans une librairie de la rue de la Palla, devant l’ancien rempart romain, la première et la dernière dont il franchit jamais le seuil. Mais comme il ne pouvait lire les titres sur les dos des centaines d’ouvrages exposés, il en ressortit les mains vides. Puis il me donna de l’argent, plus que d’habitude, et m’incita à m’offrir ce que je voudrais. Le moment me parut propice pour évoquer un sujet que je n’avais jamais eu jusque-là l’occasion d’aborder :

— Mme Mariana, l’institutrice, m’a demandé de vous dire qu’elle aimerait que vous passiez un jour la voir pour parler avec elle.

— Parler de quoi? Qu’est-ce que tu as fait?

— Rien, père. Mme Mariana voudrait discuter avec vous de mon éducation future. Elle dit que j’ai des dispositions et qu’elle pourrait m’aider à obtenir une bourse pour entrer chez les frères des écoles…

— Qu’est-ce qu’elle se croit, cette femme, pour te remplir la tête de foutaises et te dire que tu vas entrer dans un collège pour petits morveux? Tu sais qui sont ces gens-là? Tu sais comment ils vont te considérer et comment ils vont te traiter dès qu’ils sauront d’où tu viens?

Je baissai les paupières.

— Mme Mariana veut seulement nous aider, père. Rien d’autre. Ne vous fâchez pas. Je lui dirai que c’est impossible, voilà tout.

Mon père me lança un coup d’œil furieux, mais il se maîtrisa et respira profondément plusieurs fois, avant de parler :

— Nous nous en tirerons, tu m’entends? Toi et moi. Sans les aumônes de tous ces salopards. Et la tête haute.

— Oui, père.

Il posa la main sur mon épaule et me regarda comme si, pour un bref instant qui ne devait jamais se reproduire, il était fier de moi, même si nous étions différents, même si j’aimais les livres qu’il ne pouvait lire, et même si ma mère nous avait abandonnés tous les deux, dressés l’un contre l’autre. En cet instant, je crus que mon père était le meilleur homme de la Terre et que tout le monde finirait par s’en rendre compte si la vie, pour une fois, acceptait de lui accorder sa chance.

— Tout le mal qu’on a fait dans la vie revient toujours, David. Et moi, j’ai fait beaucoup de mal. Beaucoup. Mais j’ai payé le prix. Et notre existence va changer. Tu verras. Tu verras…

Malgré l’insistance de Mme Mariana, qui était plus maligne qu’une loutre et devinait ce qui se passait, je ne revins jamais sur ce sujet avec mon père. Lorsque l’institutrice se rendit compte que c’était sans espoir, elle me proposa de me consacrer tous les jours, à la fin de la classe, une heure, juste pour moi, afin de me parler de livres, d’histoire et de toutes ces choses qui effrayaient tant mon père.

— Ce sera notre secret, dit-elle.

J’avais déjà commencé à comprendre que mon père était honteux de passer pour un ignorant, un laissé-pour-compte d’une guerre qui, comme toutes les guerres, avait été menée au nom de Dieu et de la patrie pour rendre plus puissants des hommes qui l’étaient déjà trop avant de la provoquer. C’est pourquoi je me mis à l’accompagner parfois dans ses gardes de nuit. Nous prenions rue Trafalgar un tramway qui nous laissait aux portes du cimetière. Je restais dans sa guérite où je lisais de vieux numéros du journal et je cherchais des occasions de bavarder avec lui, tâche ardue. Mon père ne parlait presque plus, ni de la guerre, ni des colonies, ni de la femme qui l’avait quitté. Une nuit, je lui demandai pourquoi ma mère nous avait abandonnés. J’imaginais que ce pouvait être à cause de moi, d’une faute que j’avais commise, même si, à l’époque, je n’étais encore qu’un bébé.

— Ta mère m’avait déjà quitté avant qu’on m’envoie au front. Ma bêtise a été de ne m’en rendre compte qu’après mon retour. La vie est comme ça, David. Tôt ou tard, tout le monde t’abandonne.

— Je ne vous abandonnerai jamais, père.

Je crus qu’il allait se mettre à pleurer et je le serrai dans mes bras pour ne pas voir son visage.

Le lendemain, à l’improviste, mon père m’emmena devant les magasins de tissus El Indio, rue du Carmen. Nous n’y entrâmes pas, mais, derrière les vitrines, il me désigna une femme jeune et souriante qui s’occupait des clients et leur montrait des draps et des étoffes de luxe.

— C’est ta mère. Un de ces jours, je reviendrai et je la tuerai.

— Ne dites pas ça, père.

Il me regarda, les yeux rougis, et je sus qu’il l’aimait encore et que jamais je ne pardonnerais à ma mère ce qu’elle lui avait infligé. Je me rappelle l’avoir observée à la dérobée, sans qu’elle soupçonne notre présence, et l’avoir reconnue seulement au portrait que mon père conservait dans un tiroir, à côté de son pistolet de l’armée que, chaque nuit, quand il me croyait endormi, il contemplait comme s’il contenait toutes les réponses, ou du moins les plus importantes.

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Pendant des années, je devais revenir aux portes de ce bazar pour surveiller ma mère en secret. Je n’eus jamais le courage d’entrer ni de l’aborder quand elle sortait et remontait la Rambla vers une vie que je lui imaginais auprès d’une famille qui la rendait heureuse et un enfant qui méritait plus que moi son affection et le contact de sa peau. Mon père ne sut jamais qu’il m’arrivait de m’échapper pour l’épier, ou que, certains jours, je la suivais de près, toujours sur le point de lui prendre la main et de marcher à côté d’elle, et m’enfuyant toujours au dernier moment. Dans mon monde, les grandes espérances n’existaient que dans les pages d’un livre.

La chance que mon père espérait si fort ne se montra jamais. La seule faveur dont le gratifia l’existence fut de ne pas le faire attendre trop longtemps. Une nuit, alors que nous arrivions aux portes du journal où il venait prendre son service, trois pistoleros sortirent de l’ombre et le criblèrent de balles sous mes yeux. Je me souviens de l’odeur de soufre et du halo de fumée qui montait des trous que les tirs avaient laissés dans son manteau et dont la braise rougeoyait encore. Un des pistoleros s’apprêtait à l’achever d’une balle dans la tête quand je me jetai sur mon père. Un autre le retint. Je me souviens des yeux du pistolero sur les miens, hésitant à me tuer aussi. Il y renonça et ils s’éloignèrent au pas de course pour disparaître dans les ruelles qui s’enfonçaient entre les usines du Pueblo Nuevo.

Cette nuit-là, ses assassins laissèrent mon père ensanglanté dans mes bras et moi seul au monde. Les quinze jours suivants, je dormis dans les ateliers de l’imprimerie du journal, caché parmi les linotypes qui ressemblaient à de gigantesques araignées d’acier, essayant de faire taire le sifflement qui me perçait les tympans à la tombée de la nuit et manquait de me rendre fou. Quand je fus découvert, j’avais encore les mains et les vêtements couverts de sang séché. D’abord personne ne comprit qui j’étais, car je ne prononçai pas une parole pendant presque une semaine, et quand je le fis, ce fut pour crier le nom de mon père à en perdre la voix. Lorsque l’on s’enquit de ma mère, je déclarai qu’elle était morte et que je n’avais personne sur cette Terre. Mon histoire parvint aux oreilles de Pedro Vidal, la star du journal et l’ami intime de l’éditeur, lequel, sur ses instances, ordonna que l’on me confie un emploi de grouillot et qu’on me permette de vivre dans le modeste logis du concierge, au sous-sol, jusqu’à nouvel avis.

C’était un temps où le sang et la violence devenaient le pain quotidien des rues de Barcelone. Jours de tracts et de bombes qui laissaient des corps déchiquetés, frémissants et fumants dans les rues du Raval, jours où des bandes aux visages barbouillés de noir rôdaient la nuit en répandant le sang, de processions de saints et de défilés de généraux qui puaient la mort et l’hypocrisie, de discours incendiaires où tout le monde mentait et où tout le monde avait raison. On respirait déjà dans l’air empoisonné la rage et la haine qui, des années plus tard, devaient mener les uns et les autres à s’assassiner au nom de slogans grandioses et de chiffons de couleur. Le brouillard perpétuel des usines rampait sur la ville et noyait ses avenues pavées et sillonnées par les tramways et les voitures. La nuit appartenait aux lampadaires à gaz, à l’obscurité des ruelles rompue seulement par l’éclair des coups de feu et les traînées bleues de la poudre brûlée. C’était un temps où l’on grandissait vite et où, quand ils laissaient leur enfance derrière eux, beaucoup de gamins avaient déjà un regard de vieux.

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Sans autre famille désormais que cette Barcelone de ténèbres, je fis du journal mon refuge et mon univers jusqu’au moment où, à l’âge de quatorze ans, mon salaire me permit de louer cette chambre dans la pension de Mme Carmen. J’y logeais depuis à peine une semaine quand la tenancière monta dans ma chambre pour m’informer qu’un monsieur me réclamait. Sur le palier, je trouvai un homme aux vêtements gris, à l’air gris et à la voix grise qui me demanda si j’étais bien David Martín. Sur ma réponse positive, il me tendit un paquet enveloppé dans du papier d’emballage et disparut aussitôt dans l’escalier, laissant derrière lui son absence grise empestant ce monde de misère qui était devenu le mien. J’emportai le paquet dans ma chambre et fermai la porte. Nul, à l’exception de deux ou trois personnes au journal, ne savait que j’habitais là. Je le défis, intrigué. J’y trouvai un étui en bois usé dont l’aspect me parut vaguement familier. Il contenait le vieux revolver de mon père, celui que l’armée lui avait laissé et avec lequel il était revenu des Philippines pour trouver une mort prématurée et pitoyable. L’arme était accompagnée d’une petite boîte en carton avec quelques balles. J’empoignai le revolver et le soupesai. Il sentait la poudre et la graisse. Je me demandai combien d’hommes mon père avait tués avec cette arme sur laquelle il comptait sûrement pour mettre fin à ses jours, si d’autres ne l’avaient devancé. Je replaçai l’arme dans l’étui et le refermai. Ma première réaction fut de le jeter à la poubelle, mais ce pistolet était tout ce qui me restait de mon père. Je supposai que son usurier habituel, qui avait récupéré à sa mort le peu que nous possédions dans l’ancien logement dominant les toits du Palau de la Música pour apurer ses dettes, avait décidé de m’envoyer ce macabre souvenir afin de saluer mon entrée dans l’âge adulte. Je cachai l’étui sur le haut de l’armoire, contre le mur où la poussière s’accumulait, un endroit auquel Mme Carmen ne pourrait jamais accéder, même juchée sur des échasses, et pendant des années je n’y touchai plus.

L’après-midi même, je retournai à la librairie Sempere & Fils et, me considérant comme un homme qui avait gagné son indépendance et ferait son chemin dans le monde, je manifestai mon intention d’acquérir ce vieil exemplaire des Grandes Espérances que je m’étais vu forcé de rendre des années plus tôt.

— Fixez le prix que vous voudrez, déclarai-je au libraire. Ajoutez le prix de tous les livres que je n’ai pas payés depuis dix ans.

Sempere me sourit tristement et posa la main sur mon épaule.

— Je l’ai vendu ce matin, m’avoua-t-il, consterné.

6.

Trois cent soixante-cinq jours après avoir écrit mon premier récit pour La Voz de la Industria, j’arrivai à l’heure habituelle à la rédaction et la trouvai presque déserte. Il restait quelques rédacteurs qui, jadis, ne me ménageaient ni les surnoms affectueux ni les paroles d’encouragement, mais à mon entrée ils ignorèrent mon bonjour et m’opposèrent un chœur de chuchotements. Moins d’une minute plus tard, ils avaient enfilé leurs pardessus et disparu comme s’ils craignaient que je ne leur transmette quelque maladie contagieuse. Je demeurai seul, assis dans cette immense salle, à contempler l’étrange spectacle de dizaines de bureaux vides. Des pas lents et lourds dans mon dos annoncèrent l’arrivée de M. Basilio.

— Bonsoir, monsieur Basilio. Que se passe-t-il donc, pour qu’ils soient tous partis?

M. Basilio me dévisagea avec tristesse et s’assit à la table voisine.

— Il y a un dîner de Noël de toute la rédaction. Au Set Portes, déclara-t-il d’une voix étouffée. Je suppose qu’ils ne vous ont pas prévenu.

Je feignis un sourire indifférent et confirmai.

— Vous n’y allez pas? demandai-je.

M. Basilio fit signe que non.

— Ça ne me dit rien.

Nous nous observâmes en silence.

— Et si je vous invitais? proposai-je. Où vous voulez. Au Can Solé, par exemple. Vous et moi, pour célébrer le succès des Mystères de Barcelone.

M. Basilio sourit en acquiesçant lentement.

— Martín, lâcha-t-il enfin. Je ne sais pas comment vous le dire.

— Me dire quoi?

M. Basilio se racla la gorge.

— Je ne vais plus pouvoir publier d’autres feuilletons des Mystères de Barcelone.

Je le regardai sans comprendre.

— Vous voulez que j’écrive autre chose? Plus dans le style de Pérez Galdos?

— Martín, vous savez comment sont les gens. J’ai reçu des plaintes. J’ai essayé de les ignorer, mais le directeur est un faible et il n’aime pas les conflits inutiles.

— Je ne vous comprends pas, monsieur Basilio.

— Martín, ils ont demandé que ce soit moi qui vous l’annonce.

— Je suis renvoyé, murmurai-je.

M. Basilio hocha affirmativement la tête.

Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes.

— Sur le coup, ça semble être la fin du monde, mais croyez-moi quand je vous assure qu’au fond c’est la meilleure chose qui pouvait vous arriver. Cet endroit n’est pas fait pour vous.

— Et quel est l’endroit qui est fait pour moi? demandai-je.

— Je suis désolé, Martín. Croyez-moi, je suis désolé.

M. Basilio se leva et posa affectueusement sa main sur mon épaule.

— Joyeux Noël, Martín.

___________

Le soir même, je vidai mon bureau et quittai pour toujours ce qui avait été mon foyer, pour me perdre dans les rues obscures et solitaires de la ville. En revenant à la pension, je fis un détour par le restaurant Set Portes, sous les arcades de la maison Xifré. Je restai dehors à contempler à travers les vitres mes camarades qui riaient et portaient des toasts. J’étais sûr que mon absence les rendait heureux ou qu’en tout cas elle leur faisait oublier qu’ils ne l’étaient pas et ne le seraient jamais.

Je passai la semaine en pleine dérive, me réfugiant tous les jours dans la bibliothèque de l’Ateneo, caressant l’espoir de trouver en revenant à la pension un mot du directeur me priant de réintégrer la rédaction. Caché dans une des salles de lecture, je sortais la carte que j’avais trouvée sous ma main en me réveillant à l’Ensueño, et je rédigeais une lettre à ce bienfaiteur inconnu, Andreas Corelli, lettre que je finissais toujours par déchirer pour la recommencer le lendemain. Le septième jour, las de m’apitoyer sur mon sort, je décidai d’entreprendre l’inévitable pèlerinage à la résidence de celui qui avait fait de moi ce que j’étais.

Je pris le train de Sarrià rue Pelayo. Il circulait encore à l’air libre, et je m’assis à l’avant du wagon pour contempler la ville et les rues qui devenaient de plus en plus larges et de plus en plus bourgeoises à mesure qu’on s’éloignait du centre. Je descendis à la station de Sarrià et empruntai le tramway qui me laissa aux portes du monastère de Pedralbes. C’était un jour de chaleur inhabituelle pour cette époque de l’année, et dans la brise je percevais l’odeur des pins et des genêts qui parsemaient les pentes de la colline. Je m’engageai dans le bas de l’avenue Pearson qui commençait déjà à s’urbaniser et distinguai bientôt la silhouette, impossible à confondre, de la villa Helius. Tandis que je montais la côte et que je m’en rapprochai, j’aperçus Vidal assis à la fenêtre de sa tour en manches de chemise, en train de savourer une cigarette. De la musique flottait dans l’air : Vidal était l’un des rares privilégiés à posséder un poste de radio. Que la vie devait paraître belle, vue ainsi d’en haut, et que je devais sembler peu de chose!

Je le saluai de la main et il me rendit mon salut. En arrivant à la villa, je trouvai le chauffeur, Manuel, qui se dirigeait vers les remises, portant un lot de chiffons et un seau d’eau fumante.

— Je suis content de vous voir ici, David. Comment ça va? Toujours le succès?

— On fait ce qu’on peut, répondis-je.

— Ne soyez pas modeste, même ma fille lit les aventures que vous publiez dans le journal.

J’en restai presque sans voix, interloqué d’apprendre que la fille du chauffeur non seulement connaissait mon existence mais allait jusqu’à lire les bêtises que j’écrivais.

— Cristina?

— Je n’en ai pas d’autre, répliqua Manuel. Monsieur est en haut dans son bureau, si vous voulez monter.

Je le remerciai chaleureusement et grimpai jusqu’à la tour du troisième étage, qui se dressait entre les ondulations de la toiture en tuiles polychromes. J’y trouvai Vidal, installé dans ce bureau d’où l’on voyait la ville et la mer au loin. Il éteignit le poste de radio, un appareil de la taille d’une petite météorite qu’il avait acheté quelques mois plus tôt, quand on avait annoncé les premières émissions de Radio Barcelona depuis les studios camouflés sous la coupole de l’hôtel Colón.

— Elle m’a coûté presque deux cents pesetas, et tout ça pour débiter un tissu de stupidités.

Nous nous installâmes sur des chaises en vis-à-vis, fenêtres grandes ouvertes sur cette brise qui pour moi, habitant de la vieille ville sombre, apportait les odeurs d’un autre monde. Le silence était enchanteur, un vrai miracle. On entendait les insectes voler dans le jardin et les feuilles des arbres se balancer au gré du vent.

— On se croirait en plein été, risquai-je.

— Ne noie pas le poisson en parlant du temps. On m’a mis au courant.

Je haussai les épaules et jetai un coup d’œil sur sa table de travail. Mon mentor avait passé des mois, si ce n’est des années, à essayer d’écrire ce qu’il appelait un roman « sérieux », bien différent des intrigues légères de ses histoires policières, pour inscrire son nom dans les sections plus austères des bibliothèques. On ne voyait pas beaucoup de feuilles de papier.

— Comment se porte le chef-d’œuvre?

Vidal jeta son mégot par la fenêtre et regarda au loin.

— Je n’ai rien à raconter, David.

— Vous plaisantez.

— Tout n’est que plaisanterie dans cette vie. C’est juste une question de perspective.

— Vous devriez mettre ça dans votre livre. Le Nihiliste sur la colline. Succès assuré.

— Si quelqu’un va avoir besoin d’un succès, et le plus vite possible, c’est toi, parce que je ne me trompe sûrement pas en subodorant que tu es dans la dèche.

— Je peux toujours faire appel à votre charité. Il y a une première fois pour tout.

— Sur le coup, ça te semble être la fin du monde, mais…

— … je me rendrai vite compte que c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver, complétai-je. M. Basilio écrit vos discours, maintenant?

Vidal rit.

— Que penses-tu faire?

— Vous n’avez pas besoin d’un secrétaire?

— J’ai déjà la meilleure secrétaire possible. Elle est plus intelligente que moi, infiniment plus travailleuse et, quand elle me sourit, j’ai l’impression que cette saloperie de monde a encore un avenir.

— Et qui est cette merveille?

— La fille de Manuel.

— Cristina!

— Enfin, je t’entends prononcer son nom.

— Vous avez choisi une bien mauvaise semaine pour vous moquer de moi, don Pedro.

— Ne me regarde pas avec cette tête de mouton qu’on égorge. Tu crois que Pedro Vidal allait permettre à un tas de minables constipés et envieux de te jeter à la rue sans réagir?

— Un mot de vous au directeur aurait sûrement tout changé.

— Je sais. Et c’est si vrai, que c’est moi qui lui ai demandé de te renvoyer.

J’eus l’impression de recevoir une gifle.

— Tous mes remerciements pour le coup de pouce.

— Je lui ai recommandé de te licencier parce que j’ai un projet beaucoup mieux pour toi.

— La mendicité?

— Homme de peu de foi. Pas plus tard qu’hier, j’ai parlé de toi à deux associés qui veulent fonder une nouvelle maison d’édition et cherchent de la chair fraîche à saigner et à exploiter.

— Merveilleux, vraiment!

— Ils connaissent Les Mystères de Barcelone et sont disposés à te soumettre une proposition qui fera enfin de toi un homme véritable.

— Vous parlez sérieusement?

— Bien sûr que je parle sérieusement. Ils veulent que tu écrives une série de romans-feuilletons dans la plus baroque, la plus sanguinolente et la plus délirante tradition du grand guignol, auprès desquels Les Mystères de Barcelone feront figure de roupie de sansonnet. Je leur ai assuré que tu irais les voir et que tu étais prêt à te mettre tout de suite au travail.

Je poussai un profond soupir. Vidal me fit un clin d’œil et me serra dans ses bras.

7.

Ce fut ainsi qu’à quelques mois de ma vingtième année je reçus et acceptai une proposition consistant à écrire des romans vendus une peseta sous le pseudonyme d’Ignatius B. Samson. Le contrat stipulait que je remettrais chaque mois deux cents pages de manuscrit dactylographié traitant d’intrigues, assassinats dans la haute société, horreurs indicibles dans les bas-fonds, amours illicites entre riches bourgeois cruels et sans pitié et demoiselles aux désirs inavouables, en bref toutes sortes d’inextricables sagas familiales sur fond d’eaux troubles plus opaques que celles du port. La série, que je décidai d’intituler La Ville des maudits, paraîtrait à raison d’un volume par mois, cartonné sous une couverture illustrée aux couleurs agressives. En échange, je recevrais plus d’argent que je n’avais jamais pensé gagner par des travaux aussi respectables, et je n’aurais d’autre censure que celle qu’imposerait l’intérêt des lecteurs que je saurais conquérir. Les termes de la proposition m’obligeaient à écrire sous un pseudonyme extravagant, mais, vu les circonstances, le prix à payer me parut bien faible en échange de la possibilité de gagner ma vie avec le métier que j’avais toujours rêvé d’exercer. Je renoncerais à la vanité de voir mon nom imprimé sur mon œuvre, mais pas à moi-même ni à ce que j’étais.

Mes éditeurs étaient deux personnages pittoresques répondant aux noms de Barrido et Escobillas. Barrido, petit, trapu, arborant toujours un sourire huileux et sibyllin, était le cerveau de l’opération. Il venait de l’industrie du saucisson et, bien qu’il n’eût pas lu plus de trois livres dans sa vie, catéchisme et annuaire du téléphone compris, il faisait preuve d’une audace remarquable pour accommoder les livres de comptabilité, qu’il falsifiait à l’usage de ses actionnaires avec un art de la fiction qu’auraient bien voulu égaler les auteurs que la maison, comme me l’avait prédit Vidal, escroquait et finissait par abandonner dans le ruisseau quand les vents devenaient contraires, ce qui, tôt ou tard, ne manquait jamais d’arriver.

Le rôle d’Escobillas était complémentaire. Grand, sec et l’allure vaguement menaçante, il s’était formé dans le commerce des pompes funèbres, et sous l’abondante eau de Cologne dont il s’aspergeait filtrait un vague relent de formol qui vous donnait la chair de poule. Son travail consistait pour l’essentiel à jouer le contremaître sinistre, fouet en main et toujours prêt à accomplir la sale besogne pour laquelle Barrido, d’un tempérament plus accommodant et d’une constitution moins athlétique, présentait moins d’aptitudes. Le ménage à trois était complété par Herminia, leur secrétaire de direction qui les suivait partout comme un chien fidèle et que tout le monde surnommait la Poison, car malgré son aspect de sainte-nitouche, elle était plus redoutable qu’un serpent à sonnette en rut.

Tout en sacrifiant aux devoirs de la politesse, j’essayais de les voir le moins possible. Notre relation était strictement mercantile, et aucune des deux parties ne montrait un réel désir d’aller au-delà des clauses du contrat. Je m’étais mis en tête de profiter de cette occasion pour travailler de toutes mes forces et démontrer ainsi à Vidal et à moi-même que je me battais pour mériter son aide et sa confiance. Ayant désormais dans les mains un peu d’argent frais, je décidai de quitter la pension de Mme Carmen pour chercher d’autres horizons plus amènes. Depuis quelque temps, je guignais une demeure imposante au 30 de la rue Flassaders, à un jet de pierre du Paseo del Born, devant laquelle j’étais passé des années au cours de mes allers-retours quotidiens entre la pension et le journal. La maison, couronnée par une tour qui s’élevait au-dessus d’une façade agrémentée de sculptures en relief et de gargouilles, était perpétuellement close, le portail fermé par des chaînes et des cadenas piqués de rouille. Malgré son aspect funèbre et sa démesure, ou peut-être justement pour cette raison, l’idée de parvenir à l’habiter me faisait perdre tout sens du raisonnable. En d’autres circonstances, j’aurais compris qu’une demeure de ce genre dépassait largement mon maigre budget, mais je caressais l’espoir que les longues années d’abandon et d’oubli auxquelles elle paraissait condamnée rendraient peut-être les propriétaires plus sensibles à ma proposition.

En enquêtant dans le quartier, je pus vérifier que la propriété, inhabitée depuis très longtemps, était entre les mains d’un administrateur de biens dénommé Vicenç Clavé, dont les bureaux étaient situés rue Comercio, en face du marché. Clavé était un personnage de la vieille école, il aimait s’habiller comme les statues d’alcades et de pères de la patrie érigées aux portes du parc de la Citadelle et, au moindre moment d’inattention de votre part, il se lançait dans des envolées de rhétorique où tout passait, de la condition humaine à la condition divine.

— Alors, comme ça, vous êtes écrivain. Oh, vous savez, je pourrais vous en raconter, des histoires, dont vous feriez de bons livres!

— Je n’en doute pas. Pourquoi ne commenceriez-vous pas par celle de la maison du 30, rue Flassaders?

Les traits de Clavé se figèrent, à l’instar d’un masque de tragédie grecque.

— La maison de la tour?

— Celle-là même.

— Croyez-moi, jeune homme, renoncez à habiter là.

— Et pourquoi?

Clavé baissa la voix et, chuchotant comme s’il craignait que les murs ne nous entendent, laissa tomber sa sentence sur un ton lugubre.

— Cette maison porte malheur. Je l’ai visitée quand j’y suis allé avec le notaire pour apposer les scellés, et je peux vous assurer que la partie la plus ancienne du cimetière de Montjuïc est plus gaie. Depuis, elle est restée inoccupée. Le lieu est marqué par de mauvais souvenirs. Personne n’en veut.

— Ces souvenirs ne peuvent être pires que les miens et, en tout cas, je suis sûr qu’ils aideront à faire baisser le prix.

— Parfois, le prix ne peut être payé en argent.

— Est-ce que je peux y faire un tour?

___________

Je visitai pour la première fois la maison de la tour un matin de mars en compagnie de l’administrateur, de son secrétaire et d’un mandataire de la banque dépositaire du titre de propriété. À ce que je compris, la demeure s’était trouvée pendant des années au cœur d’un labyrinthe de controverses juridiques avant de revenir finalement à la société de crédit qui avait donné sa caution au dernier propriétaire. Si Clavé ne mentait pas, personne n’y était entré depuis au moins vingt ans.

8.

Des années plus tard, en lisant la chronique d’explorateurs britanniques qui s’étaient aventurés dans les ténèbres d’un sépulcre égyptien millénaire, labyrinthes et malédictions compris, je devais me remémorer cette première visite dans la maison de la tour de la rue Flassaders. Le secrétaire s’était muni d’un quinquet, car on n’y avait jamais installé l’électricité. Le mandataire portait un trousseau de quinze clefs pour libérer les innombrables cadenas qui fermaient les chaînes. En ouvrant le portail, la maison exhala un souffle putride de tombeau et d’humidité. Le mandataire fut pris d’une quinte de toux et l’administrateur, qui avait revêtu son meilleur masque de scepticisme et de désapprobation, plaqua un mouchoir sur sa bouche.

— À vous l’honneur, me lança-t-il.

L’entrée était une sorte de patio intérieur, comme il était d’usage dans les vieux hôtels particuliers du quartier, pavé de grandes dalles. Des marches de pierre menaient à la porte principale de la demeure. Une verrière souillée d’excréments de pigeons et de mouettes laissait filtrer par intermittence une lumière incertaine.

— Il n’y a pas de rats, annonçai-je en pénétrant à l’intérieur.

— Cela prouve que cette maison n’a pas été construite n’importe comment…, affirma l’administrateur derrière moi.

Nous gravîmes l’escalier jusqu’au palier qui commandait le premier étage, où le mandataire de la banque eut besoin de dix minutes pour trouver la clef correspondant à la serrure. Le mécanisme céda en émettant un gémissement qui nous souhaitait tout sauf la bienvenue. La grosse porte tourna sur ses gonds, dévoilant un couloir interminable obstrué de toiles d’araignées qui ondulaient dans l’obscurité.

— Sainte Vierge! murmura l’administrateur.

Personne ne se risquant à faire le premier pas, ce fut encore moi qui pris la tête de l’expédition. Le secrétaire tenait la lanterne bien haut d’un air consterné.

L’administrateur et le mandataire échangèrent des coups d’œil que je ne pus déchiffrer. Quand ils virent que je les observais, le banquier m’adressa un sourire qui se voulait rassurant.

— En enlevant la poussière et avec quelques réparations, ce sera un palais, déclara-t-il.

— Le palais de Barbe-Bleue, commenta l’administrateur.

— Soyons positifs, nuança le banquier. La maison est restée inhabitée pendant un certain temps, et cela suppose toujours de petites imperfections.

Je ne leur prêtais guère attention. J’avais si souvent rêvé de cette maison que c’est à peine si je percevais l’aura funèbre et obscure qui s’en dégageait. J’avançai dans le couloir principal, explorant au passage les pièces où de vieux meubles gisaient abandonnés sous une épaisse couche de poussière. Une table portait encore une nappe effilochée, un service complet et un plateau avec des fruits et des fleurs pétrifiés. Les verres et les couverts étaient toujours là, comme si les habitants s’étaient levés en plein milieu de leur repas.

Les armoires étaient remplies de vêtements raidis, de linge décoloré et de chaussures. Des tiroirs entiers débordaient de photographies, de lunettes, de porte-plumes et de montres. Des portraits masqués par la poussière nous observaient depuis les commodes. Les lits étaient recouverts d’un voile blanc qui luisait dans la pénombre. Un gramophone impressionnant était posé sur une table en acajou. Il portait un disque que l’aiguille avait suivi jusqu’à la fin. Je soufflai sur la couche de poussière qui le couvrait et le titre du disque apparut, le Lacrimosa de W. A. Mozart.

— L’orchestre symphonique à domicile, dit le mandataire. Que peut-on demander de mieux? Vous serez ici comme un pacha.

L’administrateur lui lança un coup d’œil assassin en protestant tout bas. Nous parcourûmes l’étage jusqu’à la galerie du fond, où un service à café était disposé sur la table et un livre ouvert attendait celui qui le feuilletterait dans un fauteuil.

— On a l’impression qu’ils sont partis précipitamment sans prendre le temps de rien emporter, dis-je.

Le mandataire se racla la gorge.

— Peut-être ce monsieur voudra-t-il voir le bureau?

Le bureau était situé en haut d’une tour effilée, une construction originale dont le cœur était constitué par un escalier en colimaçon auquel on accédait par le couloir principal et dont la façade portait les traces d’autant de générations que la ville en gardait la mémoire. La tour, sorte de beffroi au-dessus des toits du quartier de la Ribera, était couronnée par une étroite lanterne en métal et en verre teinté, elle-même surmontée d’une rose des vents en forme de dragon.

Nous montâmes l’escalier et accédâmes à la pièce, dont le mandataire s’empressa d’ouvrir les fenêtres pour laisser circuler l’air et la lumière. C’était un salon rectangulaire avec un haut plafond et un plancher sombre. Des quatre grandes fenêtres cintrées ouvertes sur les côtés, on pouvait contempler la basilique de Santa María del Mar au sud, le grand marché du Born au nord, la vieille gare de France à l’est et, vers l’ouest, le labyrinthe infini de rues et d’avenues se bousculant, étroitement imbriquées, en direction de la colline du Tibidabo.

— Qu’est-ce que vous en pensez? Une merveille! commenta le banquier, enthousiaste.

L’administrateur examinait tout avec réserve et dégoût. Son secrétaire tenait toujours la lampe à bout de bras, bien que ce ne soit plus nécessaire. Je m’approchai d’une fenêtre et restai fasciné de me retrouver ainsi en plein ciel.

Barcelone tout entière s’étendait à mes pieds, et je voulus croire que lorsque j’ouvrirais mes nouvelles fenêtres à la nuit tombante ses rues me chuchoteraient à l’oreille des histoires et des secrets que je n’aurais qu’à fixer sur le papier pour les conter à qui voudrait les écouter. Vidal avait sa tour d’ivoire aristocratique et exubérante sur la hauteur la plus élégante de Pedralbes, entourée de collines, d’arbres et de ciels de rêve. Moi, j’aurais ma tour sinistre se dressant au milieu des rues les plus anciennes et les plus noires de la ville, entourée des miasmes et des ténèbres de cette nécropole que les poètes et les assassins avaient appelée la « Rose de feu ».

Ce qui acheva de me décider, ce fut la table de travail qui trônait au centre du bureau. Dessus, telle une sculpture métallique et luisante, reposait une impressionnante machine à écrire Underwood qui, à mes yeux, valait à elle seule le prix du loyer. Je m’assis dans le fauteuil princier placé devant la table et caressai en souriant les touches de la machine.

— Je la prends, annonçai-je.

Le mandataire poussa un soupir de soulagement et l’administrateur, levant les yeux au ciel, fit le signe de la croix. L’après-midi même, je signai un contrat de location pour dix ans. Pendant que les employés de la compagnie d’électricité installaient l’éclairage, je m’occupai à nettoyer, ranger et rendre la maison habitable avec l’aide de trois domestiques que Vidal m’envoya sans même m’avoir préalablement demandé si j’avais besoin d’assistance. Je découvris vite que le modus operandi du commando d’électriciens consistait à percer les murs à gauche et à droite, et à poser les questions ensuite. Trois jours après leur débarquement, pas une ampoule n’était encore en service, mais on eût cru qu’une invasion de vers rongeurs était en train de dévorer plâtres et pierres.

J’interrogeai le chef du bataillon qui réglait tout à coups de marteau :

— Vous êtes sûr qu’il n’y a vraiment pas d’autre façon de procéder?

Otilio — c’était le nom de cet expert — me montrait les plans que m’avait remis l’administrateur en même temps que les clefs et prétendait que la faute en revenait à la maison et à sa construction défectueuse.

— Regardez-moi ça! s’exclama-t-il. Quand les choses sont mal faites, elles sont mal faites. Tenez : ici, le plan dit que vous avez une citerne sur la terrasse. Eh bien, non. Vous l’avez dans la cour de derrière.

— Et alors? La citerne n’est pas de votre ressort. Concentrez-vous sur la question électrique. Sur l’éclairage. Pas sur des robinets et des tuyaux. Sur l’éclairage. J’ai besoin d’éclairage!

— Mais c’est que tout est lié. Prenez par exemple la galerie. Vous en pensez quoi, de la galerie?

— Qu’elle n’a pas d’éclairage.

— D’après les plans, il devrait y avoir un mur porteur. Or le compagnon Remigio a donné un tout petit coup dedans et la moitié du mur est tombée. Et je ne vous parle pas des pièces! Sur le papier, la chambre au fond du couloir mesure presque quarante mètres carrés. Pas du tout! Estimez-vous heureux si elle en mesure vingt. Il y a un mur là où il ne devrait pas se trouver. Et les tuyaux de descente? Mieux vaut ne pas en parler. Pas un seul n’est à l’endroit où il est supposé être.

— Vous êtes certain de bien savoir lire les plans?

— Dites donc, je suis un professionnel! Croyez-moi, cette maison est un casse-tête. C’est à ne plus savoir à quel saint se vouer.

— Eh bien, il faudra que vous vous débrouilliez avec. Faites des miracles ou tout ce que vous voudrez, mais je veux que vendredi les murs soient rebouchés, repeints, et que l’éclairage fonctionne.

— Ne me bousculez pas, il s’agit d’un travail de précision. Ça nécessite une stratégie.

— Et que pensez-vous faire, alors?

— Pour l’instant, on va aller casser la croûte.

— Mais vous êtes arrivés il y a une demi-heure!

— Monsieur Martín, si vous prenez les choses de cette façon, nous n’arriverons à rien.

Le chemin de croix des travaux et du gâchis se prolongea une semaine de plus que prévu, mais même avec la présence d’Otilio et de son escadron de phénomènes qui perçaient des trous partout où il n’en fallait pas et s’offraient des casse-croûte de deux heures et demie, le bonheur de pouvoir enfin habiter cette demeure dont j’avais rêvé si longtemps m’aurait permis d’y vivre pendant des années avec des chandelles et des lampes à huile si nécessaire. Par chance, le quartier de la Ribera était une réserve spirituelle et matérielle d’artisans en tout genre, et je trouvai à un jet de pierre de mon nouveau domicile quelqu’un pour me poser des serrures qui ne donnaient pas l’impression d’avoir été dérobées à la Bastille, et des appliques et une robinetterie aux normes du xxe siècle. L’idée de jouir d’une ligne téléphonique ne me séduisait guère et, à ce que j’avais pu écouter à la radio de Vidal, les nouveaux moyens de communication de masse, comme les nommait la presse du moment, ne me compteraient pas parmi leur clientèle. Je décidai que mon existence serait faite de livres et de silence. Je n’emportai de la pension qu’un peu de linge de rechange et l’étui contenant le pistolet de mon père, l’unique souvenir que je possédais de lui. Je distribuai le reste de mes vêtements et de mes effets personnels aux autres pensionnaires. Si j’avais pu aussi laisser derrière moi ma peau et ma mémoire, je n’aurais pas hésité.

___________

Je passai ma première nuit officielle et électrifiée dans la maison de la tour le jour où fut publiée la première livraison de La Ville des maudits. Le roman était une intrigue imaginaire que j’avais tissée autour de l’incendie de l’Ensueño en 1903 et d’une créature fantomatique qui, depuis, exerçait ses sortilèges dans les rues du Raval. L’encre de cette première parution n’était pas encore séchée que, déjà, je m’étais attelé au deuxième roman de la série. D’après mes calculs, et en misant sur trente jours par mois de travail ininterrompu, Ignatius B. Samson devait, pour remplir les termes du contrat, produire quotidiennement une moyenne de 6,66 pages de manuscrit, ce qui était de la folie pure mais avait l’avantage de ne pas me laisser beaucoup de temps pour m’en rendre compte.

C’est à peine si j’eus conscience qu’avec le passage des jours je m’étais mis à consommer plus de café et de cigarettes que d’oxygène. À mesure que je m’empoisonnais, j’avais l’impression que mon cerveau se transformait en une machine à vapeur qui n’arrivait jamais à refroidir. Ignatius B. Samson était jeune, il avait de l’endurance. Il travaillait toute la nuit et tombait épuisé au petit matin, pour être la proie de rêves étranges où les lettres tapées sur la page glissée dans la machine à écrire du bureau se détachaient du papier et, telles des araignées d’encre, rampaient sur ses mains et son visage, traversaient sa peau et allaient se nicher dans ses veines pour finir par noircir entièrement son cœur et voiler ses pupilles de taches d’obscurité. Je passais des semaines entières sans presque jamais sortir de cette demeure et oubliais quel jour de la semaine ou quel mois de l’année nous étions. Je ne prêtais pas attention aux maux de tête récurrents qui, parfois, m’assaillaient brusquement, comme si un poinçon métallique me perforait le crâne, tandis qu’un éclair de lumière blanche me brouillait la vue. Je m’étais habitué à vivre avec un sifflement permanent dans les oreilles que seul le bruissement du vent ou de la pluie parvenait à masquer. Il m’arrivait de penser, quand une sueur froide me couvrait la figure et quand mes mains tremblaient sur le clavier de l’Underwood, que j’irais consulter le médecin le lendemain. Mais, ce jour-là, j’avais toujours une nouvelle scène et une autre histoire à raconter.

___________

La vie d’Ignatius B. Samson atteignait déjà le terme de sa première année quand, pour fêter l’événement, je décidai de prendre une journée libre et de retrouver le soleil, la brise et les rues d’une ville où j’avais cessé de me promener, me bornant à l’imaginer. Je me rasai, me lavai et revêtis le meilleur et le plus présentable de mes costumes. Je laissai les fenêtres du bureau et de la galerie ouvertes afin d’aérer la maison et de disperser aux quatre vents cet épais brouillard qui avait fini par en devenir l’odeur. En descendant dans la rue, je trouvai une grande enveloppe tombée de la fente de la boîte à lettres. Y était glissée une feuille de parchemin fermée avec le sceau orné de l’ange et où l’on pouvait lire, de cette écriture précieuse que je connaissais bien :

Cher David,

Je voulais être le premier à vous féliciter pour cette nouvelle étape dans votre carrière. J’ai pris un immense plaisir à lire les premières livraisons de La Ville des maudits. Je suis sûr que ce petit cadeau vous sera agréable.

Je vous réitère mon admiration et mon désir de voir un jour nos destins se croiser. Avec la certitude qu’il en sera ainsi, votre ami et lecteur vous salue affectueusement.

ANDREAS CORELLI

Le cadeau n’était autre que l’exemplaire des Grandes Espérances que M. Sempere m’avait offert quand j’étais petit, celui-là même que je lui avais rendu avant que mon père puisse le trouver et qui, lorsque j’avais voulu le récupérer des années plus tard, à n’importe quel prix, avait disparu quelques heures auparavant, acheté par un inconnu. Je contemplai ce bloc de papier qui, en un temps pas si lointain, m’avait paru contenir toute la magie et la lumière du inonde. On distinguait encore sur la couverture les traces de mes doigts d’enfant tachés de sang.

— Merci, murmurai-je.

9.

M. Sempere chaussa ses lunettes de presbyte afin d’examiner le livre. Il le plaça sur un linge étalé sur le bureau de l’arrière-boutique et inclina la lampe flexible pour que le faisceau de lumière se concentre sur le volume. Son expertise se prolongea plusieurs minutes durant lesquelles je gardai un silence religieux. J’observai la façon dont il feuilletait les pages, les humait, caressait le papier et le dos, soupesait le livre d’une main puis de l’autre, et, finalement, refermait la couverture et suivait à la loupe les traces de sang séché que mes doigts y avaient laissées douze ou treize ans plus tôt.

— Incroyable, murmura-t-il en ôtant ses lunettes. C’est le même livre. Comment dis-tu qu’il t’est revenu?

— Je l’ignore. Monsieur Sempere, que savez-vous d’un éditeur français nommé Andreas Corelli?

— À l’oreille, ça sonne plus italien que français, bien qu’Andreas soit plutôt grec…

— La maison d’édition est à Paris. Les Éditions de la Lumière.

Sempere demeura quelques instants songeur, hésitant.

— Je crains que ça ne m’évoque rien. Je demanderai à Barceló, qui sait tout.

Gustavo Barceló était un des doyens de la corporation des libraires de la vieille ville, et sa culture encyclopédique était aussi légendaire que sa pédanterie quelque peu irritante. Dans la profession, on racontait qu’en cas de doute il fallait demander conseil à Barceló. À cet instant apparut le fils de Sempere qui, bien que de deux ou trois ans plus âgé que moi, était si timide qu’il s’en rendait parfois invisible. Il adressa un signe à son père.

— Père, on vient chercher la commande que, je crois, vous avez prise.

Le libraire acquiesça et me tendit un épais volume qui avait apparemment été beaucoup manipulé.

— Voici le dernier catalogue des éditeurs européens. Consulte-le pour voir si tu y trouves des informations, et pendant ce temps je m’occuperai du client.

Je restai seul dans l’arrière-boutique de la librairie et cherchai en vain les Éditions de la Lumière tandis que Sempere retournait au comptoir. Tout en feuilletant le catalogue, je l’entendis converser avec une voix féminine qui me parut familière. J’entendis prononcer le nom de Pedro Vidal et, intrigué, je m’approchai.

Cristina Sagnier vérifiait une pile de livres que Sempere inscrivait dans son registre des ventes. En m’apercevant, elle sourit poliment, mais j’eus la certitude qu’elle ne me reconnaissait pas. Sempere leva les yeux et, voyant que je restais planté là comme un idiot, fit une rapide radiographie de la situation.

— Vous vous connaissez déjà, n’est-ce pas? dit-il.

Cristina haussa les sourcils, surprise, et me dévisagea de nouveau, incapable de me situer.

— David Martín. Un ami de don Pedro, risquai-je.

— Ah, bien sûr! Bonjour.

— Comment va votre père? improvisai-je.

— Bien, bien. Il m’attend au coin avec la voiture.

Sempere, à qui rien n’échappait, intervint :

— Mlle Sagnier est venue prendre des livres commandés par Vidal. Comme ils sont passablement lourds, tu pourrais peut-être avoir la bonté de l’aider à les porter jusqu’à la voiture…

— Ne vous donnez pas ce mal…, protesta Cristina.

Je bondis sur l’occasion.

— Il ne manquerait plus que ça! m’écriai-je en soulevant une pile de livres qui s’avéra aussi lourde que l’édition de luxe de l’Encyclopædia Britannica, suppléments compris.

Je sentis un craquement dans mon dos et Cristina me regarda, effrayée.

— Ça va?

— Ne craignez rien, mademoiselle, assura Sempere. Notre ami Martín a beau être écrivain, il est fort comme un taureau. N’est-ce pas, Martín?

Cristina m’observait d’un air peu convaincu. Je lui offris mon sourire de mâle invincible.

— Rien que du muscle, assurai-je. Ceci n’est qu’un simple échauffement.

Sempere junior allait proposer de prendre la moitié des livres, mais son père, fin diplomate, le tira par le bras. Cristina me tint la porte et je me mis en devoir de parcourir les quinze ou vingt mètres qui me séparaient de l’Hispano-Suiza, stationnée au coin de la rue et du Portal del Angel. J’y parvins à grand-peine, les bras sur le point de prendre feu. Manuel, le chauffeur, m’aida à décharger les livres et me salua avec effusion.

— Quel heureux hasard de vous trouver ici, monsieur Martín.

— Le monde est petit.

Cristina m’adressa un léger sourire pour me remercier et monta dans la voiture.

— Excusez-moi pour les livres.

— Ce n’est rien. Un peu d’exercice est excellent pour le moral, affirmai-je en ignorant le nœud de câbles qui s’était formé dans mon dos. Mon bon souvenir à don Pedro.

Je les vis partir vers la place de Catalogne et, quand je revins, j’avisai Sempere sur le seuil de la librairie, qui me regardait avec un sourire malicieux et me faisait signe d’essuyer ma bave. Je le rejoignis et ne pus m’empêcher de me moquer de moi-même.

— Maintenant, je connais ton secret, Martín. Je te croyais plus habile dans ce genre d’affaires.

— Tout se rouille.

— À qui le dis-tu! Est-ce que je peux garder le livre quelques jours?

J’acquiesçai.

— Prenez-en bien soin.

10.

Je revis Cristina des mois plus tard, en compagnie de Pedro Vidal, à la table qui lui était réservée en permanence à la Maison dorée. Vidal m’invita à me joindre à eux, mais il me suffit de croiser le regard de Cristina pour comprendre que je devais refuser.

— Comment va votre roman, don Pedro?

— Il a le vent en poupe.

— Je m’en réjouis. Bon appétit.

Nos rencontres étaient fortuites. Il m’arrivait de me heurter à elle dans la librairie Sempere & Fils, où elle venait prendre des livres pour don Pedro. Quand l’occasion s’en présentait, Sempere me laissait seul avec elle, mais Cristina avait vite découvert son manège et envoyait un domestique de la villa Helius récupérer les commandes.

— Je sais que ça n’est pas mes oignons, disait Sempere. Mais peut-être ferais-tu mieux de te l’ôter de la tête.

— J’ignore de quoi vous parlez, monsieur Sempere.

— Martín, nous nous connaissons depuis suffisamment longtemps…

Les mois passaient sans que je m’en rende compte. Je vivais la nuit, écrivant du soir au matin et dormant le jour. Barrido & Escobillas ne cessaient de se féliciter du succès de La Ville des maudits, et quand ils me voyaient au bord de l’épuisement, ils m’assuraient qu’après encore deux ou trois livraisons ils m’accorderaient une année sabbatique pour que je puisse me reposer et m’employer à écrire une œuvre personnelle qu’ils publieraient avec tambours et trompettes et mon vrai nom en majuscules sur la couverture. Cependant, il manquait sans cesse quelques livraisons. Les élancements, les nausées et les maux de tête devenaient de plus en plus fréquents et plus intenses, mais je les attribuais à la fatigue et les calmais grâce à des piqûres de caféine, des cigarettes et des pilules de codéine ou de Dieu sait quoi qui sentaient le fagot et que me procurait en douce un pharmacien de la rue Argentería. M. Basilio, avec qui je déjeunais de temps en temps le jeudi à une terrasse de la Barceloneta, insistait pour que je consulte un médecin. Je répétais que j’allais le faire, que j’avais un rendez-vous la semaine même.

À part mon ancien chef et les Sempere, je ne disposais guère de temps pour quiconque autre que Vidal, et encore était-ce davantage parce qu’il passait me voir que sur ma propre initiative. Il n’aimait pas la maison de la tour et insistait toujours pour que nous sortions faire une promenade qui nous menait régulièrement au bar Almirall, rue Joaquim Costa, où il avait un compte et tenait une réunion littéraire tous les vendredis soir, à laquelle il ne m’invitait pas parce qu’il savait que tous les participants, poétaillons frustrés ou lèche-cul qui lui faisaient la cour dans l’espoir d’une aumône, d’une recommandation auprès d’un éditeur ou de quelques mots élogieux pour adoucir les blessures de leur amour-propre, me détestaient avec toute la force, l’énergie et l’acharnement qui manquaient à leurs tentatives artistiques dont le public, dans sa mesquinerie, s’obstinait à ignorer l’existence. Là, entre absinthe et havanes, il me parlait de son roman, toujours inachevé, de ses projets pour en finir avec son existence d’oisif, de ses amours et de ses conquêtes; plus il avançait en âge, plus elles étaient jeunes.

— Tu ne me demandes pas de nouvelles de Cristina, me disait-il parfois d’un air malicieux.

— Que voulez-vous que je vous demande?

— Si elle me demande des nouvelles de toi.

— Elle demande des nouvelles de moi, don Pedro?

— Non.

— Vous voyez bien.

— Pourtant, l’autre jour, elle a prononcé ton nom.

Je le regardai droit dans les yeux pour voir s’il se moquait de moi.

— Et qu’est-ce qu’elle a dit?

— Ça ne va pas te plaire.

— Allez-y quand même.

— Elle ne l’a pas dit exactement en ces termes, mais j’ai cru saisir qu’elle ne comprenait pas comment tu pouvais te prostituer en écrivant des romans de pacotille pour cette paire de voleurs qui jettent par-dessus bord ton talent et ta jeunesse.

J’eus l’impression que Vidal venait de me planter un poignard glacé dans le ventre.

— C’est ce qu’elle pense?

Vidal haussa les épaules.

— Oh, tu sais, pour moi, elle peut aller au diable.

___________

Je travaillais tous les jours sauf le dimanche, que je consacrais à me promener et terminais régulièrement dans une quelconque taverne du Paralelo où je n’avais guère de peine à trouver une affection passagère dans les bras de quelque âme solitaire qui attendait la même chose que moi. Jusqu’au lendemain matin, quand je me réveillais à son côté et que je découvrais une étrangère, je ne me rendais pas compte qu’elles lui ressemblaient toutes, par leur couleur de cheveux, leur manière de marcher, une expression ou un regard. Tôt ou tard, pour éviter le silence meurtrier qui précède les adieux, ces dames d’une nuit me demandaient comment je gagnais ma vie, et quand, trahi par la vanité, je leur expliquais que j’étais écrivain, elles me prenaient pour un menteur, car personne n’avait entendu parler de David Martín, même si certaines connaissaient le nom d’Ignatius B. Samson et, par ouï-dire, La Ville des maudits. Avec le temps, je préférai raconter que je travaillais dans les bâtiments de la douane portuaire des Atarazanas ou que j’étais stagiaire dans le cabinet d’avocats Sayrach, Muntaner & Cruells.

Un soir j’étais assis dans le café de l’Opéra en compagnie d’une professeur de musique prénommée Alicia, que je soupçonnais de m’avoir choisi pour oublier un être inoubliable. J’allais l’embrasser quand j’aperçus le visage de Cristina derrière la vitre. Lorsque je sortis dans la rue, elle avait déjà disparu dans la foule de la Rambla. Quinze jours plus tard, Vidal prit l’initiative de m’inviter à la première de Madame Butterfly au Liceo. La famille Vidal était propriétaire d’une loge au premier balcon, et Vidal aimait s’y rendre une fois par semaine pendant toute la saison. En le retrouvant dans le hall, je découvris qu’il avait amené aussi Cristina. Elle me salua d’un sourire glacial et ne m’accorda plus une parole ni la moindre attention jusqu’au moment où Vidal, au milieu du deuxième acte, décida de descendre au foyer pour saluer un sien cousin et nous laissa seuls dans la loge, sans autre écran entre nous que Puccini et des centaines de visages dans l’ombre du théâtre. J’attendis dix minutes avant de me tourner vers elle.

— Ai-je fait quelque chose qui vous a blessé?

— Non.

— Alors nous pourrions essayer de feindre d’être amis, au moins dans des occasions comme celle-là?

— Je ne veux pas être votre amie, David.

— Pourquoi?

— Parce que, vous non plus, vous ne voulez pas être mon ami.

Elle avait raison, je ne voulais pas être son ami.

— Vous pensez vraiment que je me prostitue?

— Ce que je pense est sans importance. Ce qui compte, c’est ce que vous, vous pensez.

Je restai encore cinq minutes, puis je me levai et m’en fus sans ajouter un mot. En arrivant dans le grand escalier du Liceo, je m’étais déjà promis de ne plus lui consacrer une pensée, un regard ou une parole aimable.

Le lendemain, je la croisai devant la cathédrale et, lorsque je voulus l’éviter, elle me salua de la main et me sourit. Je restai immobile tandis qu’elle s’approchait.

— Vous ne voulez pas m’inviter à goûter?

— Je suis en train de faire le trottoir et je ne serai pas libre avant deux heures.

— Dans ce cas, c’est moi qui vous invite. Combien prenez-vous pour tenir compagnie à une dame pendant une heure?

Je la suivis à contrecœur dans une chocolaterie de la rue Petritxcol. Nous commandâmes deux tasses de cacao chaud et nous assîmes l’un en face de l’autre, attendant de voir qui ouvrirait la bouche le premier. Pour une fois, je gagnai.

— Hier, je ne voulais pas vous offenser, David. Je ne sais ce qu’a pu vous raconter don Pedro, mais je n’ai jamais dit ça.

— C’est peut-être seulement ce que vous pensez, et c’est pour cela que Pedro me l’a rapporté.

— Vous n’avez pas la moindre idée de ce que je pense, répliqua-t-elle avec dureté. Et don Pedro non plus.

Je haussai les épaules.

— Très bien.

— Ce que j’ai dit était très différent. J’ai dit que je ne croyais pas que vous faisiez ce que vous aviez envie de faire.

Je souris, en signe d’acquiescement. La seule chose que j’avais envie de faire en cet instant était de l’embrasser. Cristina soutint mon regard, d’un air de défi. Elle n’écarta pas son visage quand je tendis la main et lui caressai les lèvres, en faisant glisser mes doigts sur le menton et le cou.

— Non, pas ça, murmura-t-elle enfin.

Lorsque le serveur nous apporta les deux tasses fumantes, elle était déjà partie. Des mois passèrent sans que j’entende de nouveau prononcer son nom.

___________

Un jour de la fin de septembre, alors que je venais de terminer une nouvelle livraison de La Ville des maudits, je décidai de prendre une nuit de liberté. Je sentais approcher une de ces tourmentes de nausées et de pointes de feu dans mon cerveau. J’avalai une poignée de pilules de codéine et m’étendis sur le lit dans l’obscurité, espérant que passent cette sueur froide et le tremblement de mes mains. Je commençais à m’endormir quand on sonna à la porte. Je me traînai jusqu’à l’entrée. Vidal, vêtu d’un de ses plus beaux costumes de soie italienne, allumait une cigarette sous un rayon de lumière qui semblait avoir été peint exprès pour lui par Vermeer en personne.

— Es-tu vivant ou est-ce que je parle à une apparition? demanda-t-il.

— Vous seriez venu depuis la villa Helius juste pour me sortir ça?

— Non. Je suis venu parce que voici des mois que je ne sais plus rien de toi et que tu m’inquiètes. Pourquoi ne fais-tu pas installer le téléphone dans ce mausolée, comme les gens normaux?

— Je n’aime pas les téléphones. J’ai envie de voir la tête de ceux auxquels je parle, et j’ai envie qu’ils voient la mienne.

— Dans ton cas, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Tu t’es regardé dernièrement dans un miroir?

— Ça, c’est votre spécialité, don Pedro.

— Il y a des gens à la morgue de l’Hôpital central qui ont meilleure mine que toi. Allons, habille-toi.

— Pourquoi?

— Parce que je te le dis. On va se promener.

Vidal ignora mon refus et mes protestations. Il me traîna jusqu’à la voiture qui attendait sur le Paseo del Born et fit signe à Manuel de démarrer.

— Où allons-nous? demandai-je.

— Surprise.

Nous traversâmes Barcelone jusqu’au bas de l’avenue de Pedralbes et commençâmes l’ascension de la colline. Quelques minutes plus tard, nous étions en vue de la villa Helius, dont toutes les fenêtres étaient éclairées, projetant un flot d’or incandescent sur le crépuscule. Vidal ne desserrait pas les dents et me souriait d’un air mystérieux. Arrivés devant la maison, il me fit signe de le suivre et me guida jusqu’au grand salon. Un groupe de personnes attendait là et, à mon apparition, elles applaudirent. Je reconnus M. Basilio, Cristina, Sempere père et fils, mon ancienne institutrice Mme Mariana, quelques-uns des auteurs qui publiaient comme moi chez Barrido & Escobillas et avec qui je m’étais lié d’amitié, Manuel, qui s’était joint aux autres, et un certain nombre de conquêtes de Vidal. Don Pedro me tendit une coupe de champagne et sourit.

— Heureux vingt-huitième anniversaire, David!

J’avais oublié.

À la fin du dîner, je m’excusai un instant et sortis dans le jardin pour prendre l’air. Un ciel constellé tendait un voile d’argent au-dessus des arbres. Une minute à peine s’était écoulée quand un bruit de pas résonna. Je me trouvai face à la dernière personne que je m’attendais à voir à cet instant, Cristina Sagnier. Elle me sourit, paraissant désireuse de se faire pardonner cette intrusion.

— Pedro ne sait pas que je suis sortie pour vous parler, déclara-t-elle.

Je remarquai que le « don » avait disparu, mais je feignis de ne pas m’en apercevoir.

— J’aimerais vous parler, David. Mais pas ici, ni maintenant.

Même la pénombre du jardin ne put masquer ma surprise.

— Pouvons-nous nous voir demain, quelque part? reprit-elle. Je vous promets de ne pas vous voler trop de temps.

— À une condition, répondis-je. C’est que vous cessiez de me voussoyer. Les anniversaires vieillissent déjà suffisamment.

Cristina sourit.

— D’accord. Je vous tutoie et vous me tutoyez.

— Le tutoiement est une de mes spécialités. Où veux-tu que nous nous rencontrions?

— Est-ce possible chez toi? Je ne veux pas qu’on nous voie ni que Pedro sache que je t’ai parlé.

— Comme tu voudras…

Cristina sourit, soulagée.

— Merci. À demain, alors? Dans l’après-midi?

— Quand tu voudras. Tu sais où j’habite?

— Mon père le sait.

Elle se pencha légèrement et posa un baiser sur ma joue.

— Bon anniversaire, David.

Avant que je n’aie rien pu ajouter, elle s’était évanouie dans le jardin. Quand je rentrai, elle était partie. Vidal me lança un coup d’œil froid depuis l’autre bout du salon, et me sourit seulement après s’être rendu compte que je l’avais vu.

Une heure plus tard, Manuel, avec l’accord de Vidal, me raccompagna chez moi dans l’Hispano-Suiza. Je m’assis à côté de lui comme j’en avais l’habitude lorsque nous étions seuls, qu’il en profitait pour m’expliquer certains trucs de la conduite d’une automobile et me laissait même, à l’insu de Vidal, prendre un moment le volant. Cette nuit-là, le chauffeur était plus taciturne qu’à l’ordinaire et ne desserra pas les lèvres avant que nous soyons arrivés dans le centre de la ville. Il avait maigri depuis la dernière fois que je l’avais croisé et j’eus l’impression que l’âge commençait à lui présenter sa facture.

— Vous avez un souci, Manuel? demandai-je.

Le chauffeur haussa les épaules.

— Rien d’important, monsieur Martín.

— Si quelque chose vous préoccupe…

— Des vétilles de santé. Arrivé à un certain âge, on a un tas de petits ennuis, vous savez bien. Mais ce n’est pas ça l’important. L’important, c’est ma fille.

Je me bornai à hocher la tête.

— Je suis sûr que vous avez de l’affection pour elle, monsieur Martín, poursuivit-il. Pour ma Cristina. Un père devine ces choses.

J’acquiesçai de nouveau, en silence. Nous n’échangeâmes plus une parole jusqu’à ce que Manuel arrête la voiture au bas de la rue Flassaders, me tende la main et me souhaite de nouveau un heureux anniversaire.

— S’il m’arrivait un pépin, déclara-t-il alors, vous l’aideriez, n’est-ce pas, monsieur Martín? Vous feriez ça pour moi?

— Naturellement, Manuel. Mais que peut-il vous arriver?

Le chauffeur sourit et me souhaita bonne nuit. Il remonta dans la voiture et s’éloigna lentement. Je n’en eus pas la certitude absolue, mais j’aurais juré qu’après un trajet presque silencieux il parlait à présent tout seul.

11.

Je passai toute la matinée à tourner dans la maison pour la rendre présentable, ranger, aérer, nettoyer des objets et des recoins dont je ne me rappelais pas l’existence. Je descendis en courant chez un fleuriste du marché et, quand je remontai chargé de bouquets, je me rendis compte que j’ignorais où j’avais caché les vases susceptibles de les recevoir. Je m’habillai comme si j’allais à un entretien d’embauche. J’essayai des paroles et des formules de bienvenue que je trouvai ridicules. Je me regardai dans le miroir et constatai que Vidal avait raison : j’avais l’aspect d’un vampire. Finalement je m’assis dans un fauteuil de la galerie pour attendre, un livre dans les mains. En deux heures, je ne dépassai pas la première page. Puis, à quatre heures précises de l’après-midi, j’entendis les pas de Cristina sur les marches et me levai d’un bond. Quand elle frappa à la porte, j’étais déjà derrière celle-ci depuis une éternité.

— Bonjour, David. Je tombe mal?

— Non, non. Au contraire. Entre, je t’en prie.

Cristina sourit poliment et pénétra dans le vestibule. Je la guidai jusqu’au salon de lecture de la galerie et la priai de s’asseoir. Elle promena longuement son regard autour d’elle.

— C’est un endroit vraiment très original. Pedro m’avait prévenu que tu habitais un hôtel particulier.

— Il préfère l’adjectif « lugubre », mais je suppose que c’est une question de vocabulaire.

— Je peux te demander pourquoi tu as choisi ce lieu? C’est une maison bien grande pour quelqu’un qui vit seul.

Quelqu’un qui vit seul, pensai-je. On finit par devenir tel que nous considèrent ceux que l’on désire.

— Tu veux la vérité? demandai-je. La vérité, c’est que je me suis installé ici parce que pendant des années j’ai vu cette maison tous les jours en allant au journal et en en revenant. Elle était toujours close et je me suis mis à penser qu’elle m’attendait. J’ai fini par rêver, littéralement, qu’un jour j’y habiterais. Et c’est ce qui s’est passé.

— Tous tes rêves deviennent-ils réalité, David?

Ce ton ironique me rappelait trop Vidal.

— Non. Celui-là est le seul. Mais tu voulais me parler de quelque chose, et je te raconte là des histoires qui n’ont sûrement pas d’intérêt pour toi.

Le ton de ma voix m’apparaissait plus défensif que je ne l’aurais aimé. J’avais tellement désiré sa présence que, maintenant qu’elle était là, il m’arrivait la même chose qu’avec les fleurs : une fois que je les avais eues en main, je n’avais plus su où les disposer.

— Je voulais te parler de Pedro, commença Cristina.

— Ah!

— Tu es son meilleur ami. Tu le connais. Il parle de toi comme d’un fils. Il t’aime comme il n’aime personne. Tu le sais.

— Don Pedro m’a toujours traité comme un fils, acquiesçai-je. Si M. Sempere et lui n’avaient pas été là, je ne sais ce que je serais devenu.

— Il m’inquiète beaucoup.

— Il t’inquiète? Pourquoi?

— Tu sais que je travaille pour lui depuis des années comme secrétaire. Pedro est un homme généreux et nous sommes devenus bons amis. Il s’est très bien comporté avec mon père et avec moi. C’est pourquoi j’ai de la peine quand je le vois dans cet état.

— Dans quel état?

— C’est ce maudit livre, ce roman qu’il veut écrire.

— Voilà des années qu’il y travaille.

— Et des années qu’il le détruit. Je corrige et tape toutes les pages. Depuis le temps que je suis sa secrétaire, il en a déchiré au moins deux mille. Il est convaincu de ne pas avoir de talent. D’être un charlatan. Il boit constamment. Parfois je le trouve dans son bureau, en haut, en train de boire et de pleurer comme un enfant…

J’en eus la gorge serrée.

— … il dit qu’il t’envie, qu’il voudrait te ressembler, que les gens lui mentent et le couvrent d’éloges parce qu’ils espèrent tous une faveur de lui, de l’argent, une aide, mais qu’il sait que son œuvre n’a aucune valeur. Devant les autres il garde la face, les beaux costumes et tout le reste, mais moi qui le vois tous les jours, je sais qu’il dépérit. Il m’arrive d’avoir peur qu’il fasse une bêtise. Je n’en ai rien dit parce que je ne savais pas à qui en parler. S’il apprenait que je suis venue en discuter avec toi, il serait furieux. Il me répète sans cesse : « N’embête pas David avec ces histoires. Il a la vie devant lui et moi je suis déjà fini. » Il passe son temps à proférer des choses de ce genre. Pardonne-moi de te raconter tout ça, mais j’ignorais à qui m’adresser…

Nous restâmes longtemps silencieux. Je me sentis envahi par un froid intense en découvrant que, pendant que l’homme à qui je devais la vie avait sombré dans le désespoir, moi, enfermé dans mon univers, je n’avais pas pris une seconde de mon temps pour m’en préoccuper.

— Je n’aurais peut-être pas dû venir.

— Au contraire. Tu as bien fait.

Cristina me regarda avec un sourire timide et, pour la première fois, j’eus l’impression que je n’étais pas un étranger pour elle.

— Qu’allons-nous faire? demanda-t-elle.

— Nous allons l’aider.

— Et s’il ne veut pas?

— Alors nous le ferons sans qu’il s’en aperçoive.

12.

Je ne saurai jamais si je le fis pour aider Vidal, comme je me le répétais à moi-même, ou si je désirais simplement avoir une excuse pour passer du temps auprès de Cristina. Nous nous retrouvâmes presque tous les après-midi dans la maison de la tour. Cristina apportait les feuilles manuscrites que Vidal avait écrites la veille, toujours couvertes de biffures, de paragraphes entiers rayés, d’ajouts dans tous les sens et de mille et une tentatives pour sauver ce qui ne pouvait l’être. Nous montions dans le bureau et nous nous asseyions par terre. Cristina les lisait une première fois à voix haute, puis nous discutions longuement. Mon mentor essayait d’écrire une sorte de saga épique qui embrassait trois générations d’une dynastie barcelonaise pas très différente de celle des Vidal. L’action débutait quelques années avant la révolution industrielle avec l’arrivée de deux frères orphelins dans la ville et se poursuivait à la manière d’une parabole biblique, genre Abel et Caïn. Un des frères finissait par devenir le magnat le plus riche et le plus puissant de son époque, tandis que l’autre se consacrait à l’Église et à secourir les pauvres, pour terminer ses jours tragiquement dans un épisode qui évoquait le triste sort de notre prêtre et poète Jacint Verdaguer, aveugle et persécuté pour ses opinions socialistes. Tout au long de leur vie, les frères s’affrontaient, et une interminable galerie de personnages défilait, avec force mélodrames torrides, scandales, assassinats, amours illicites, tragédies et autres péripéties inhérentes au genre, le tout se situant dans le contexte de la naissance de la métropole moderne et du monde industriel et financier. Le narrateur était un petit-fils d’un des deux frères, qui reconstituait l’histoire pendant qu’il regardait la ville brûler du haut d’une demeure de Pedralbes au cours de la Semaine tragique de 1909.

La première chose qui me surprit fut que j’avais personnellement ébauché ce thème devant Vidal quelques années plus tôt, en manière de suggestion pour l’aider à jeter les fondations de son roman en gestation, celui dont il promettait toujours qu’il finirait par l’écrire. La deuxième fut que Vidal ne m’avait jamais avoué qu’il avait décidé de s’en servir ni qu’il y avait travaillé pendant des années, pourtant les occasions n’avaient pas manqué. La troisième fut que le roman, tel qu’il se présentait, était un total et gigantesque fiasco : pas un seul élément ne fonctionnait, en commençant par les personnages et la construction du récit, en passant par l’atmosphère et la dramatisation, et en terminant par le langage et un style qui évoquaient les efforts d’un amateur dont les prétentions n’avaient d’égales que les loisirs dont il disposait.

— Qu’en penses-tu? demandait Cristina. Tu crois que c’est arrangeable?

Je préférai lui taire que Vidal m’avait soufflé mon idée et, pour ne pas l’inquiéter encore davantage, je souris et pris l’air affirmatif.

— Ça nécessite un peu de travail. C’est tout.

Quand la nuit commençait à tomber, Cristina s’asseyait devant la machine et, à nous deux, nous récrivions le livre de Vidal lettre par lettre, ligne par ligne, scène par scène.

Le fil conducteur tel que l’avait prévu Vidal était si vague et si insipide que je préférai revenir à celui que j’avais improvisé quand je lui en avais suggéré l’idée. Lentement, nous entreprîmes de ressusciter les personnages en les désossant de l’intérieur et en les reconstruisant de pied en cap. Pas une seule scène, un seul moment, une seule ligne, un seul mot ne survivait à notre intervention, pourtant, à mesure que nous avancions, j’avais le sentiment que nous rendions justice au roman que Vidal portait dans son cœur et qu’il avait voulu écrire, mais sans savoir s’y prendre.

___________

Cristina me disait que parfois, quand, des semaines après avoir cru écrire une scène, Vidal la relisait dans la version finale tapée à la machine, il était surpris de sa qualité et de la plénitude d’un talent auquel il avait cessé de croire. Elle craignait qu’il ne finisse par découvrir nos agissements et m’exhortait à rester plus fidèle à l’original.

— Ne sous-estime jamais la vanité d’un écrivain, et particulièrement celle d’un écrivain médiocre, lui répliquai-je.

— Je n’aime pas t’entendre parler ainsi de Pedro.

— J’en suis désolé. Moi non plus.

— Tu devrais peut-être ralentir un peu le rythme. Tu n’as pas bonne mine. Ce n’est plus Pedro qui m’inquiète, maintenant, c’est toi.

— Voilà au moins un résultat positif.

À la longue, je m’habituai à vivre pour savourer ces instants partagés avec elle. Mon propre travail ne tarda pas à s’en ressentir. Je ne sais pas où je trouvais le temps de travailler à La Ville des maudits alors que, dormant trois heures par jour et me dépêchant au maximum pour respecter les délais fixés par mon contrat, il ne m’en restait plus. Barrido & Escobillas avaient pour règle de ne lire aucun livre, pas plus ceux qu’ils publiaient que ceux de la concurrence, mais la Poison, elle, les lisait, et elle en vint vite à soupçonner quelque chose d’anormal.

— On dirait que tu n’es pas toi! lui arrivait-il de s’exclamer.

— Bien sûr que je ne suis pas moi, chère Herminia. Je suis Ignatius B. Samson.

J’étais conscient du risque que j’avais pris, mais je ne m’en souciais pas. Je ne me souciais pas de me réveiller tous les jours couvert de sueur et le cœur battant la chamade comme s’il allait me défoncer les côtes. J’aurais payé beaucoup plus cher encore pour ne pas renoncer à ce contact qui, lentement et secrètement, malgré nous, nous transformait en complices. Je soupçonnais Cristina de le lire sur mes traits chaque jour qu’elle venait passer avec moi, et j’étais convaincu qu’elle ne répondrait jamais à mes avances. Il n’y avait ni avenir ni grandes espérances dans cette course qui ne nous menait nulle part, et nous ne l’ignorions ni l’un ni l’autre.

Parfois, fatigués de renflouer cette barque qui prenait l’eau de toute part, nous abandonnions le manuscrit de Vidal et nous nous risquions à parler d’autre chose que de cette proximité qui, à force de rester cachée, commençait à brûler dans nos consciences. Il arrivait que, réunissant tout mon courage, je lui prenne la main. Elle ne me repoussait pas, mais je devinais que je la gênais, qu’elle trouvait que nous agissions mal, que la dette que nous avions envers Vidal pour ses bienfaits nous liait et nous séparait en même temps. Un soir, un peu avant qu’elle parte, je saisis son visage et tentai de l’embrasser. Elle demeura immobile et, quand je me vis dans le miroir de ses yeux, je n’osai pas prononcer un mot. Elle se leva et s’en fut en silence. Je ne la revis plus pendant deux semaines et, à son retour, elle me fit promettre que cela ne se reproduirait jamais.

— David, je veux que tu comprennes que, quand nous aurons fini de travailler au livre de Pedro, nous ne nous reverrons plus comme maintenant.

— Pourquoi non?

— Tu sais pourquoi.

Mes avances n’étaient pas la seule chose que Cristina ne considérait pas d’un bon œil. Elle n’en parlait pas, mais je soupçonnais que Vidal avait dit vrai quand il m’avait affirmé qu’elle méprisait les livres que j’écrivais pour Barrido & Escobillas. Je n’avais pas de mal à imaginer que, selon elle, j’effectuais un travail de mercenaire, sans âme, et que je bradais mon intégrité en échange d’une aumône à seule fin d’enrichir cette paire de rats d’égout parce que je n’avais pas le courage d’écrire avec mon cœur, mon nom et mes propres sentiments. Ce qui m’attristait le plus, c’est qu’au fond elle avait raison. Je caressais l’idée de renoncer à mon contrat, d’écrire un livre juste pour elle, dans le but de me gagner son respect. Si la seule chose que je savais faire n’était pas suffisamment bien pour elle, peut-être valait-il mieux revenir aux jours gris et misérables du journal. Je pourrais toujours vivre de la charité et des faveurs de Vidal.

J’étais sorti me promener après une longue nuit de travail, incapable de trouver le sommeil. Sans but précis, mes pas me conduisirent jusqu’au chantier de la Sagrada Familia. Tout petit, mon père m’y avait parfois emmené pour contempler cette Babel de sculptures et de portiques qui ne parvenait jamais à prendre son envol, comme si elle était maudite. J’aimais y revenir et vérifier que rien n’avait changé, que la ville ne cessait de s’agrandir autour, mais que la Sagrada Familia restait en ruine depuis le premier jour.

Quand j’arrivai, une aube bleue striée de lueurs rouges dessinait les tours de la façade de la Nativité. Un vent d’est balayait la poussière des rues sans dissiper l’odeur âcre des usines que l’on voyait pointer à la frontière du quartier Sant Marti. J’étais en train de traverser la rue Mallorca quand je vis les lanternes d’un tramway qui s’approchait dans la brume de l’aube. J’entendis le ferraillement de ses roues sur les rails et le bruit de la cloche avertissant de son passage dans les zones d’ombre. Je voulus courir, mais je ne pus pas. Je restai là, cloué sur place, immobile entre les rails, hypnotisé par les lumières du tramway arrivant sur moi. Je perçus les cris du conducteur et vis la gerbe d’étincelles qui jaillissait sous l’effet des freins. Et même ainsi, avec la mort à quelques mètres à peine, je ne pus mouvoir un muscle. Je sentis l’odeur de l’électricité répandue par la lumière blanche qui se refléta dans mes yeux jusqu’à ce que le phare du tramway se voile. Je m’effondrai comme un pantin et restai encore conscient quelques secondes, juste le temps de voir la roue du tramway, fumante, s’arrêter à quelque vingt centimètres de mon visage. Puis tout sombra dans le noir.

13.

J’ouvris les yeux. Des colonnes de pierre grosses comme des arbres montaient dans la pénombre vers une voûte nue. Des rais de lumière poussiéreuse tombaient en diagonale et laissaient entrevoir des rangées interminables de grabats. Des petites gouttes d’eau se détachaient d’en haut comme des larmes noires qui explosaient au sol en déclenchant un écho sonore. L’ombre empestait le moisi et l’humidité.

— Bienvenue au purgatoire.

Je me redressai et me tournai pour découvrir un homme vêtu de haillons qui lisait un journal à la lumière d’une lanterne et arborait un sourire auquel manquait la moitié des dents. La première page du journal annonçait que le général Primo de Rivera avait assumé tous les pouvoirs de l’État et inaugurait une dictature en gants de velours pour sauver le pays de l’hécatombe imminente. Ce journal datait d’au moins six ans.

— Où suis-je?

L’homme m’examina par-dessus le journal, intrigué.

— Au Ritz. Vous ne reconnaissez pas l’odeur?

— Comment suis-je arrivé ici?

— En morceaux. On vous a apporté ce matin sur une civière et vous avez cuvé votre cuite jusqu’à maintenant.

Je tâtai ma veste et constatai que tout mon argent avait disparu.

— Ce que c’est que le monde! s’exclama l’homme devant les nouvelles du journal. Il est vrai qu’aux stades les plus avancés du crétinisme l’absence d’idées est compensée par l’excès d’idéologies.

— Comment sort-on d’ici?

— Si vous êtes tellement pressé… Il y a deux manières, la définitive et la temporaire. La définitive, c’est par le toit : un bon saut, et vous vous libérerez de toute cette saloperie pour toujours. La sortie temporaire est par là, au fond, où vous trouverez cet idiot, le poing levé et les pantalons sur les chevilles, qui fait le salut révolutionnaire au premier chien coiffé qui passe. Mais si vous prenez ce chemin-là, tôt ou tard vous reviendrez ici.

L’homme au journal m’observait d’un air amusé, avec cette lucidité que seuls manifestent par moments certains cerveaux dérangés.

— C’est vous qui m’avez volé?

— Vous m’offensez. Quand on vous a apporté, vous étiez déjà proprement nettoyé, et moi je n’accepte que les titres négociables en Bourse.

Je laissai cet hurluberlu sur son grabat avec son journal antédiluvien et ses discours prophétiques. La tête me tournait encore, et j’eus beaucoup de difficulté à faire quatre pas en ligne droite, mais je parvins à gagner, sur les côtés de la grande voûte, une porte qui donnait sur quelques marches. Une mince clarté filtrait en haut de l’escalier. Je montai quatre ou cinq paliers et sentis une bouffée d’air frais qui entrait par une grosse porte. Je sortis à l’extérieur et compris enfin où j’avais échoué.

Devant moi s’étendait un lac qui surplombait les arbres du parc de la Citadelle. Le soleil se couchait déjà sur la ville, et les eaux couvertes d’algues ondulaient comme une grande flaque de vin. Le Réservoir des eaux avait l’aspect d’un gros fort ou d’une prison. Il avait été construit pour alimenter les pavillons de l’Exposition universelle de 1888, mais, avec le temps, ses entrailles de cathédrale laïque avaient fini par servir d’abri aux moribonds et aux indigents qui n’avaient pas d’autre lieu où se réfugier quand la nuit ou le froid devenaient trop rudes. Le grand bassin suspendu sur la terrasse était désormais un étang marécageux et trouble qui se vidait lentement par les fissures de l’édifice.

J’en étais là quand j’aperçus une forme humaine postée à l’une des extrémités de la terrasse. Comme si le simple frôlement de mon regard l’avait alertée, elle se retourna brusquement. Je me sentais encore étourdi et ma vision restait voilée, mais il me sembla que cette forme se dirigeait vers moi. Elle avançait trop vite, en donnant l’impression que ses pieds ne touchaient pas le sol, et se déplaçait par saccades brusques et trop agiles pour que je puisse la fixer. Il m’était difficile de distinguer ses traits à contre-jour, mais je parvins tout de même à constater qu’il s’agissait d’un homme dont les yeux noirs et brillants paraissaient démesurément larges. Plus il se rapprochait, plus sa silhouette s’allongeait et sa taille grandissait. En le voyant arriver sur moi, je frissonnai et reculai de quelques pas sans prendre conscience de la proximité du lac. La terre ferme se déroba sous mes pieds, et j’allais tomber à la renverse dans les eaux noires du bassin quand l’inconnu me rattrapa par le bras. Il me tira avec délicatesse et me ramena sur un terrain plus sûr. Je m’assis sur un des bancs qui entouraient le lac et respirai profondément. Je levai la tête et, pour la première fois, je le vis distinctement. Ses yeux étaient normaux, il avait la même taille que moi, ses pas et ses mouvements étaient ceux d’un homme pareil aux autres. Son expression était aimable et rassurante.

— Merci, lui dis-je.

— Vous vous sentez bien?

— Oui. C’est juste un étourdissement.

L’inconnu s’installa près de moi. Il portait un costume trois-pièces noir très élégant avec une petite broche d’argent au revers de la veste, un ange aux ailes déployées qui me parut étrangement familier. Il me vint à l’esprit que la présence d’un homme aussi impeccablement vêtu sur cette terrasse était pour le moins inhabituelle. Comme s’il pouvait lire dans mes pensées, l’inconnu sourit.

— J’espère que je ne vous ai pas effrayé. Je suppose que vous ne vous attendiez pas à rencontrer quelqu’un dans ces parages.

Je le dévisageai, perplexe. Je distinguai le reflet de mon visage dans ses pupilles noires qui se dilataient comme une tache d’encre sur le papier.

— Je peux vous demander ce qui vous amène ici?

— La même chose que vous : de grandes espérances.

— Andreas Corelli, murmurai-je.

Son visage s’éclaira.

— C’est un grand plaisir que de pouvoir enfin vous saluer en personne, mon ami.

Il s’exprimait avec un léger accent que je ne pus préciser. Mon instinct me soufflait de me lever et de fuir à toute allure avant que cet étranger ne prononce un mot de plus, mais sa voix et son regard m’inspiraient confiance et sérénité. Je préférai ne pas me demander comment il avait pu connaître ma présence en cet endroit, alors que, moi-même, je n’avais pas compris tout de suite où j’étais. Le son de sa voix et la lumière de ses yeux me réconfortaient. Il me tendit la main et je la serrai. Son sourire était comme la promesse d’un paradis perdu.

— J’imagine que je dois vous remercier pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi durant tant d’années, monsieur Corelli. Je crains d’avoir une dette envers vous.

— Pas du tout. C’est moi qui ai une dette à votre égard, cher ami, et qui devrais vous demander de m’excuser pour vous aborder ainsi, en un lieu et un moment aussi incongrus, mais j’avoue que cela faisait déjà longtemps que je désirais parler avec vous, et je n’en trouvais pas l’occasion.

— Et que puis-je donc faire pour vous?

— Je veux que vous travailliez pour moi.

— Pardon?

— Je veux que vous écriviez pour moi.

— Ah, bien sûr : j’oubliais que vous êtes éditeur.

L’étranger rit. Il avait un rire doux, un rire d’enfant innocent.

— Le meilleur de tous. L’éditeur que vous avez attendu toute votre vie. L’éditeur qui vous rendra immortel.

L’étranger me tendit une carte de visite identique à celle que j’avais trouvée sous ma main en me réveillant de mon sommeil avec Chloé.

ANDREAS CORELLI

Éditeur

Éditions de la Lumière

69, boulevard Saint-Germain, Paris

— Je suis très honoré, monsieur Corelli, mais je crains qu’il me soit impossible d’accepter votre offre. Je suis tenu par un contrat avec…

— Je sais : Barrido & Escobillas. Des individus avec lesquels, sans vouloir vous offenser, vous ne devriez entretenir aucune relation.

— C’est une opinion que partagent d’autres personnes.

— Mlle Sagnier, peut-être?

— Vous la connaissez?

— Par ouï-dire. Il semble que, pour gagner le respect et l’admiration d’une telle femme, un homme serait prêt à tout, n’est-ce pas? Ne vous encourage-t-elle pas à quitter cette paire de parasites et à être fidèle à vous-même?

— Ce n’est pas si simple. Je suis lié à eux par un contrat d’exclusivité pour six ans encore.

— Je le sais, cependant cela ne devrait pas vous inquiéter. Mes avocats sont en train d’étudier la question et je vous assure que les formules ne manquent pas pour dissoudre définitivement n’importe quelle attache juridique dans le cas où vous seriez d’accord pour accepter ma proposition.

— Et votre proposition est…?

Corelli eut un sourire amusé et malicieux, tel un collégien qui se réjouit de dévoiler un secret.

— De me consacrer une année en exclusivité afin d’écrire un livre que je vous commanderais, un livre dont nous discuterions ensemble le sujet à la signature du contrat et pour lequel je vous verserais une avance de cent mille francs.

Je le regardai, interdit.

— Si cette somme ne vous convient pas, je suis prêt à étudier celle que vous estimerez convenable. Je serai sincère, monsieur Martín, je ne vais pas me disputer avec vous pour une question d’argent. Et je suis sûr que vous non plus, car je sais que, quand je vous aurai expliqué le genre de livre que j’attends de vous, le prix n’aura plus d’importance.

Je soupirai et ris intérieurement.

— Je vois que vous ne me croyez pas.

— Monsieur Corelli, je suis l’auteur de romans-feuilletons qui ne portent même pas mon nom. Mes éditeurs que, de toute évidence, vous connaissez, sont des escrocs minables qui ne valent pas leur poids en fumier, et mes lecteurs ignorent jusqu’à mon existence. Depuis des années je gagne ma vie en exerçant ce métier et je n’ai pas encore écrit une seule page dont je puisse me sentir satisfait. La femme que j’aime croit que je gâche ma vie et elle n’a pas tort. Elle croit aussi que je n’ai aucun droit à la désirer, que nous sommes deux âmes insignifiantes dont l’unique raison d’être est notre dette envers un homme qui nous a tirés tous les deux de la misère, et il se peut bien que, sur ce point aussi, elle n’ait pas tort. Peu importe. Un jour viendra où j’aurai trente ans et où je me rendrai compte que chaque heure qui passe m’écarte un peu plus de la personne que je voulais être quand j’en avais quinze. Et encore, si j’atteins cet âge, car ces derniers temps ma santé a presque la même consistance que mon travail. Aujourd’hui, je dois m’estimer satisfait si je suis capable de rédiger une phrase ou deux lisibles par heure. Voilà le genre d’auteur et d’homme que je suis. Pas le genre à recevoir la visite d’éditeurs de Paris porteurs de chèques en blanc pour écrire un livre qui changera sa vie et transformera toutes ses espérances en réalité.

Corelli m’observa gravement, soupesant mes paroles.

— Vous êtes un juge trop sévère envers vous-même, qualité qui distingue irrémédiablement les personnes de valeur. Croyez-moi quand je vous assure qu’au cours de ma carrière j’ai traité avec des individus qui n’auraient pas mérité un crachat de votre part et qui n’en avaient pas moins une très haute idée de leur personne. Mais je veux que vous sachiez que, même si vous ne me croyez pas, je connais exactement le genre d’auteur et d’homme que vous êtes. Cela fait des années que je suis votre piste, et vous ne l’ignorez nullement. J’ai tout lu de vous, de votre premier récit pour La Voz de la Industria à la série des Mystères de Barcelone, et, maintenant, chaque livraison des romans d’Ignatius B. Samson. J’oserai dire que je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Voilà pourquoi je sais que vous finirez par accepter ma proposition.

— Que savez-vous encore de moi?

— Je sais que nous avons quelque chose, ou beaucoup de choses, en commun. Je sais que vous avez perdu votre père, moi aussi. Je sais ce que signifie perdre un père quand on en a encore besoin. Le vôtre vous a été arraché dans des circonstances tragiques. Le mien, pour des raisons qui importent peu ici, m’a renié et chassé de chez lui. J’oserais presque dire que cela peut être encore plus douloureux. Je sais que vous vous sentez seul, et faites-moi confiance quand je vous assure que je connais moi aussi profondément ce sentiment. Je sais que vous hébergez dans votre cœur de grandes espérances, mais qu’aucune ne s’est accomplie, ce qui subrepticement, jour après jour, vous tue à petit feu.

Ses paroles furent suivies d’un long silence.

— Vous savez beaucoup de choses, monsieur Corelli.

— Assez en tout cas pour penser que j’aimerais vous connaître mieux et être votre ami. Je crois que vous n’avez pas beaucoup d’amis. Moi non plus. Je me méfie de ceux qui s’imaginent avoir beaucoup d’amis. C’est signe qu’ils connaissent mal leur prochain.

— Mais vous ne cherchez pas un ami, vous cherchez un employé.

— Je cherche un associé temporaire. Je vous cherche, vous.

— Vous êtes très sûr de vous, risquai-je.

— C’est un défaut de naissance, répliqua Corelli en se levant. J’en ai un autre, la clairvoyance. C’est pourquoi je comprends qu’il est encore un peu tôt pour vous, et que cela ne vous suffit pas d’entendre la vérité de ma bouche. Vous avez besoin de la voir de vos propres yeux. De la sentir dans votre chair. Et croyez-moi, vous la sentirez.

Il me tendit la main et ne la retira que lorsque je l’eus serrée.

— Puis-je au moins partir avec l’assurance que vous réfléchirez à ma proposition et que nous nous reverrons pour en parler? demanda-t-il.

— Je ne sais que vous répondre, monsieur Corelli.

— Rien pour l’instant. Je vous promets que vous y verrez beaucoup plus clair à notre prochaine rencontre.

Sur ces mots, il m’adressa un sourire cordial et s’éloigna vers les escaliers.

— Y aura-t-il une prochaine rencontre? lançai-je.

Corelli s’arrêta et se retourna.

— Il y en a toujours une.

— Où?

Les dernières lueurs du jour tombaient sur la ville et ses yeux brillaient comme deux braises.

Il disparut par la porte des escaliers. Alors seulement je me rendis compte que, tout le temps qu’avait duré notre conversation, il n’avait pas une seule fois battu des paupières.

14.

Le cabinet médical était situé à un étage élevé d’où l’on apercevait la mer miroitant au loin et la pente de la rue Muntaner semée de tramways qui glissaient jusqu’à l’Ensanche entre les grands immeubles bourgeois et les hôtels particuliers. Il y régnait une odeur de propreté. Ses salons étaient meublés avec un goût exquis. Les tableaux, des paysages d’espoir et de paix, incitaient au calme. Les rayons étaient remplis de livres imposants dont se dégageait une impression d’autorité. Les infirmières se déplaçaient comme des danseuses de ballet et souriaient en passant. C’était un purgatoire pour bourses bien garnies.

— Le docteur va vous recevoir, monsieur Martín.

Le docteur Trías était un personnage à l’allure patricienne et impeccablement vêtu, dont chaque geste inspirait confiance et sérénité. Des yeux gris et pénétrants derrière des lunettes sans monture apparente. Un sourire cordial et affable, jamais frivole. Le docteur Trías était un homme habitué à se battre contre la mort, et plus il souriait, plus il effrayait. À la manière dont il me pria d’entrer et de prendre place, j’eus le sentiment que même si, quelques jours plus tôt, quand j’avais commencé à subir des examens, il avait évoqué les récents progrès scientifiques et médicaux permettant de nourrir de grands espoirs dans la lutte contre les symptômes que je lui avais décrits, la situation présente, en ce qui le concernait, n’était que trop claire.

— Comment allez-vous? me demanda-t-il, son regard hésitant entre ma personne et le dossier posé devant lui.

— C’est à vous de me l’apprendre.

Beau joueur, il m’adressa un mince sourire.

— L’infirmière m’informe que vous êtes écrivain, pourtant je vois ici qu’en remplissant notre questionnaire vous avez indiqué : « mercenaire ».

— Dans mon cas, il n’y a aucune différence.

— Je crois que certains de mes patients sont aussi vos lecteurs.

— J’espère que les dommages neurologiques consécutifs à leur lecture ne seront que temporaires.

Le docteur sourit comme s’il trouvait ma réponse amusante et adopta une attitude plus directe, qui donnait à entendre que la partie de la conversation consacrée aux amabilités et aux lieux communs était close.

— Monsieur Martín, je vois que vous êtes venu seul. Vous n’avez pas de famille proche? Une épouse? Des frères? Des parents encore vivants?

— Votre question a quelque chose d’un peu funèbre.

— Monsieur Martín, je ne vous mentirai pas. Les résultats des premiers examens ne sont pas aussi encourageants que nous l’espérions.

Je le regardai en silence. Je n’éprouvais ni peur ni inquiétude. Je n’éprouvais rien.

— Tout indique que vous avez une excroissance anormale logée dans le lobe gauche du cerveau. Les résultats confirment ce que laissaient craindre les symptômes que vous m’avez décrits, et tout paraît converger dans le sens d’une tumeur cancéreuse.

Pendant quelques secondes je restai incapable de prononcer un mot. Je ne pus même pas feindre la surprise.

— Depuis combien de temps?

— Il est impossible de le savoir exactement, néanmoins je serais fondé à supposer que la tumeur se développe depuis pas mal de temps, ce qui expliquerait les symptômes dont vous m’avez parlé et les difficultés rencontrées dernièrement dans votre travail.

Je respirai profondément. Le docteur m’observait d’un air patient et bienveillant, me laissant prendre mon temps. Je tentai de prononcer quelques phrases qui ne parvinrent pas à dépasser mes lèvres.

— Je suppose que je suis entre vos mains, docteur. Vous m’indiquerez quel traitement je dois suivre.

Ses yeux exprimèrent la désolation quand il se rendit compte que je n’avais pas voulu comprendre le sens de son propos. Je luttais contre la nausée qui montait dans ma gorge. Le docteur versa l’eau d’une carafe dans un verre qu’il me tendit. Je le vidai d’un trait.

— Il n’y a pas de traitement, déclarai-je.

— Si. Nous pouvons faire beaucoup pour soulager la douleur et vous garantir le maximum de bien-être et de sérénité…

— Mais je vais mourir.

— Oui.

— Rapidement.

— C’est possible.

Je souris intérieurement. Il arrive que même les pires nouvelles soient un soulagement quand elles sont seulement une confirmation de ce que l’on pressentait sans vouloir le savoir.

— J’ai vingt-huit ans, dis-je sans bien comprendre pourquoi.

— Je suis désolé, monsieur Martín. J’aimerais pouvoir vous donner d’autres nouvelles.

Je compris qu’ayant fini par avouer un mensonge, ou tout au moins un péché véniel, il se sentait, d’un coup, allégé du poids du remords.

— Combien de temps me reste-t-il?

— C’est difficile à déterminer avec certitude. Je dirais un an, au plus un an et demi.

Le ton donnait à entendre qu’il s’agissait là d’un pronostic plus qu’optimiste.

— Et, sur cette année, ou quel que soit le délai, pendant combien de temps croyez-vous que je pourrai conserver mes facultés pour travailler et rester autonome?

— Vous êtes écrivain et vous travaillez avec votre cerveau. Malheureusement, c’est là que réside le problème, et c’est là que nous rencontrerons des limitations.

— Limitations n’est pas un terme médical, docteur.

— Normalement, au fur et à mesure de la progression de la maladie, les symptômes dont vous avez déjà souffert se manifesteront avec plus d’intensité et de fréquence, puis viendra un moment où vous devrez être hospitalisé pour que nous puissions nous occuper de vous.

— Je ne pourrai pas écrire.

— Vous ne pourrez même plus penser à écrire.

— Dans combien de temps?

— Je l’ignore. Neuf ou dix mois. Peut-être plus, peut-être moins. Je suis vraiment désolé, monsieur Martín.

J’acquiesçai et me levai. Mes mains tremblaient et l’air me manquait.

— Monsieur Martín, je comprends que vous ayez besoin de temps pour réfléchir à tout ce que je vous ai appris là, mais l’important est que nous prenions des mesures le plus tôt possible…

— Je ne peux pas mourir encore, docteur. Pas tout de suite, j’ai des choses à faire. Après, j’aurai toute la vie pour mourir.

15.

Ce soir-là, je montai au bureau de la tour et m’assis devant la machine à écrire, tout en sachant que je resterais stérile. Les fenêtres étaient grandes ouvertes, mais Barcelone ne voulait rien me raconter et je fus incapable de remplir une seule page. Tout ce que j’étais capable d’imaginer me semblait banal et vide. Il me suffisait de me relire pour comprendre que mes mots valaient à peine l’encre qui les avait tracés. Je n’arrivais plus à entendre la musique qui se dégage ordinairement d’un morceau de prose convenable. Peu à peu, goutte à goutte, comme un lent et agréable poison, les paroles d’Andreas Corelli commencèrent à s’insinuer dans mes pensées.

Il me restait au moins cent pages à écrire pour terminer la énième livraison des aventures rocambolesques qui avaient si bien gonflé les poches de Barrido & Escobillas, mais je compris à cet instant que je ne les finirais pas. Ignatius était resté allongé sur les rails devant le tramway, épuisé, son âme s’était vidée de son sang dans trop de pages qui n’auraient jamais dû voir le jour. Cependant, avant de s’en aller, il m’avait laissé ses dernières volontés. Que je l’enterre sans cérémonie et que, pour une fois dans ma vie, j’aie le courage de faire entendre ma propre voix. Il me léguait son immense arsenal de fumées et de miroirs. Et il me demandait de le laisser partir, parce qu’il n’était né que pour être oublié.

Je rassemblai les pages déjà écrites de son dernier roman et y mis le feu, chaque page livrée aux flammes me libérant d’une chape de plomb. Une brise humide et chaude soufflait cette nuit-là sur les toits et, en entrant par mes fenêtres, elle emporta les cendres d’Ignatius B. Samson pour les disperser dans les rues de la vieille ville : sa prose pourrait bien disparaître pour toujours et son nom s’effacer de la mémoire de ses plus fidèles lecteurs, mais, de ces rues, elle ne s’évaderait jamais.

Le lendemain, je me présentai dans les bureaux de Barriclo & Escobillas. La réceptionniste était nouvelle, une toute jeune fille, et elle ne me reconnut pas.

— Votre nom?

— Hugo, Víctor.

Elle sourit et brancha le standard pour prévenir Herminia.

— Madame Herminia, M. Hugo Víctor est ici et demande à voir M. Barrido.

Elle hocha affirmativement la tête et débrancha.

— Elle arrive tout de suite.

— Ça fait longtemps que tu travailles ici? demandai-je.

— Une semaine, répondit aimablement la jeune personne.

Si mes calculs ne me trompaient pas, elle était la huitième réceptionniste à défiler depuis le début de l’année chez Barrido & Escobillas. Les employées de la maison qui dépendaient directement de la sournoise Herminia duraient peu, car la Poison, quand elle découvrait qu’elles étaient plus compétentes qu’elle, craignait qu’elles ne lui fassent de l’ombre, ce qui arrivait neuf fois sur dix, et les accusait de vol, de malhonnêteté ou de n’importe quelle autre faute sans queue ni tête, menant un tel tapage qu’Escobillas les mettait à la porte en les menaçant de représailles si elles ne tenaient pas leur langue.

— Quelle joie de te voir, David! s’exclama la Poison. Je te trouve superbe. Tu as l’air en pleine forme.

— C’est que j’ai été renversé par un tramway. Barrido est là?

— Quelle question! Pour toi, il est toujours là. Il sera ravi quand je vais lui annoncer ta visite.

— Tu ne crois pas si bien dire.

La Poison me conduisit jusqu’au bureau de Barrido, meublé comme celui d’un ministre d’opérette, avec une profusion de tapis, de bustes d’empereurs, de natures mortes et de livres reliés plein cuir achetés en vrac et que je supposais légitimement ne contenir que des pages blanches. Barrido m’offrit le plus huileux de ses sourires et me serra la main.

— Nous sommes tous impatients de recevoir la nouvelle livraison. Sachez que nous rééditons les deux dernières et qu’on se les arrache. Cinq mille exemplaires de plus. Qu’en pensez-vous?

À mon avis, ce devait être pour le moins cinquante mille, mais je me bornai à acquiescer sans enthousiasme. Barrido & Escobillas pratiquaient avec un raffinement qui tenait de l’art floral ce que la corporation des éditeurs barcelonais avait coutume d’appeler le « double tirage ». Chaque titre était imprimé officiellement à quelques milliers d’exemplaires pour lesquels on payait des droits ridicules à l’auteur. Ensuite, si le livre marchait bien, on procédait à une ou plusieurs éditions bien réelles, mais souterraines, de douzaines de milliers d’exemplaires qui n’étaient jamais déclarées et pour lesquelles l’auteur ne percevait pas une peseta. Ces exemplaires-là se distinguaient des premiers, car Barrido les faisait imprimer en tapinois dans une ancienne fabrique de saucissons sise à Santa Perpètua de Mogoda, et il suffisait de les feuilleter pour qu’ils répandent une odeur très reconnaissable de chorizo rance.

— Je crains de vous apporter de mauvaises nouvelles.

Barrido et la Poison échangèrent un coup d’œil sans qu’un trait de leur visage ne bouge. Là-dessus, Escobillas fit son apparition sur le seuil et me toisa de cet air sec et déplaisant qui donnait l’impression qu’il prenait mentalement vos mesures pour votre cercueil.

— Regarde qui est venu nous voir. Quelle agréable surprise, n’est-ce pas? demanda Barrido à son associé, qui se borna à hocher la tête.

— De quelles mauvaises nouvelles parliez-vous? s’enquit Escobillas.

— Vous avez un peu de retard, mon cher Martín? ajouta amicalement Barrido. Je suis sûr que nous pourrons arranger ça…

— Non. Il n’y a pas de retard. Simplement, il n’y aura pas de livre.

Escobillas fit un pas en avant et haussa les sourcils. Barrido laissa échapper un petit rire.

— Comment ça, pas de livre? demanda Escobillas.

— Parce que, hier, j’y ai mis le feu et il ne reste pas une page du manuscrit.

Un épais silence s’installa. Barrido fit un geste conciliant en direction de ce qui était connu comme le fauteuil des visiteurs, un trône noirâtre et profond dans lequel il engloutissait les auteurs et les fournisseurs pour qu’ils se trouvent à la hauteur de son visage.

— Asseyez-vous, Martín, et racontez-moi ça. Je vois bien que quelque chose vous tracasse. Vous pouvez vous confier à nous en toute sincérité, nous sommes en famille.

La Poison et Escobillas appuyèrent ce propos avec conviction, en soulignant la fermeté de leur approbation par un air enjôleur et débordant de sympathie. Je préférai rester debout. Tous trois firent de même et me contemplèrent comme si j’étais une statue de sel dont ils attendaient religieusement qu’elle se mette à parler. Le visage de Barrido était douloureux tant son sourire était forcé.

— Alors?

— Ignatius B. Samson s’est suicidé. Il a laissé un récit inédit de vingt pages dans lequel il meurt avec Chloé Permanyer, tous deux enlacés après avoir absorbé un poison.

— L’auteur meurt dans son propre roman? demanda Herminia, interloquée.

— Ce sont ses adieux au monde du roman-feuilleton. Un détail tout à fait avant-garde dont j’étais sûr qu’il vous plairait beaucoup.

— Et il ne pourrait pas y avoir un antidote, ou…, demanda la Poison.

— Martín, je n’ai pas besoin de vous rappeler que c’est vous, et non le présumé défunt Ignatius, qui avez signé un contrat…, commença Escobillas.

Barrido leva la main pour faire taire son associé.

— Je crois savoir ce qui se passe, Martín. Vous êtes à bout. Voici des années que vous faites fonctionner votre cervelle sans arrêt, ce dont cette maison vous sait gré et qu’elle apprécie, et vous avez besoin de souffler. Je le comprends. Nous le comprenons, n’est-ce pas?

Barrido regarda Escobillas et la Poison, qui manifestèrent leur assentiment avec des mines de circonstance.

— Vous êtes un artiste et vous voulez faire de l’art, de la haute littérature, qui vous vienne droit du cœur et vous permette d’inscrire votre nom en lettres d’or sur les marches de l’histoire universelle.

— Tel que vous l’expliquez, c’est parfaitement ridicule, m’écriai-je.

— Parce que ça l’est, assena Escobillas.

— Non, pas du tout, le coupa Barrido. C’est humain. Et nous sommes humains. Moi, mon associé et Herminia qui, par sa sensibilité et sa délicatesse, est sûrement la plus humaine des trois, n’est-ce pas Herminia?

— Impossible d’être plus humaine, confirma-t-elle.

— Et comme nous sommes humains, nous vous comprenons et souhaitons vous aider. Parce que nous sommes fiers de vous et convaincus que vos succès seront les nôtres, et parce que dans cette maison, en fin de compte, ce sont les personnes qui comptent et non les chiffres.

Ayant terminé ce discours, Barrido observa une pause, comme au théâtre. Il attendait peut-être que je l’applaudisse, mais quand il vit que je ne bronchais pas, il poursuivit derechef son exposé.

— Et donc, je vous fais la proposition suivante : prenez six mois, neuf s’il le faut, parce qu’un accouchement est un accouchement, et enfermez-vous dans votre bureau pour écrire le grand roman de votre vie. Dès que vous l’aurez terminé, apportez-le-nous, et nous le publierons sous votre nom, en y mettant le paquet et en jouant le tout pour le tout. Parce que nous sommes de votre côté.

Je regardai Barrido, puis Escobillas. La Poison était sur le point d’éclater en sanglots sous le coup de l’émotion.

— Sans avance, naturellement, précisa Escobillas.

Barrido balaya l’air d’un geste euphorique.

— Qu’en pensez-vous?

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Je me mis au travail le jour même. Mon plan était aussi simple qu’insensé. Le jour je récrirais le livre de Vidal, et la nuit travaillerais au mien. Je tirerais parti de toutes les mauvaises habitudes que m’avait enseignées Ignatius B. Samson et les mettrais au service du peu de dignité et d’honnêteté que j’avais pu garder au cœur. J’écrirais par gratitude, par désespoir et par vanité. J’écrirais surtout pour Cristina, pour lui démontrer que, moi aussi, j’étais capable de payer ma dette à Vidal, et que David Martín, même à l’article de la mort, avait gagné le droit de la regarder dans les yeux sans avoir honte de ses ridicules espérances.

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Je ne retournai pas consulter le docteur Trías. Je n’en voyais pas la nécessité. Le jour où je ne pourrais plus écrire ni imaginer un mot de plus, je serais le premier à m’en rendre compte. Mon fidèle et peu scrupuleux pharmacien me délivrait sans poser de questions toutes les pilules de codéine que je lui demandais et, parfois, d’autres gâteries qui mettaient mes veines en feu et dynamitaient autant la douleur que la conscience. Je ne parlai à personne de ma visite au médecin ni des résultats des examens.

Me suffisait, pour survivre, la livraison hebdomadaire que je commandais chez Gisbert, une formidable épicerie en tout genre de la rue Mirallers, derrière la cathédrale Santa Mariá del Mar. La commande était toujours identique. C’était la fille des patrons qui me l’apportait, une jeune personne qui restait à me manger des yeux comme un faon effarouché quand je l’invitais à pénétrer dans l’entrée où elle m’attendait pendant que j’allais chercher l’argent pour la payer.

— Ça c’est pour ton père, et ça c’est pour toi.

Je lui donnais toujours dix centimes de pourboire, qu’elle acceptait en silence. Chaque semaine la fillette revenait sonner à ma porte avec la commande, et chaque semaine je la payais et lui donnais dix centimes de pourboire. Durant neuf mois et un jour, le temps nécessaire pour mener à bien l’écriture du seul livre qui porterait mon nom, cette fille dont j’ignorais le prénom et dont j’oubliais systématiquement le visage avant de la retrouver sur le seuil de ma porte fut, le plus souvent, la seule personne que je vis.

Du jour au lendemain, sans m’en avoir prévenu, Cristina cessa de venir à nos rendez-vous de l’après-midi. Je commençais à craindre que Vidal ne se soit aperçu de notre stratagème, quand un jour, alors que je l’attendais déjà depuis presque une semaine, j’ouvris la porte en croyant que c’était elle et me trouvai devant Pep, un des domestiques de la villa Helius. Il m’apportait de la part de Cristina un paquet soigneusement fermé qui contenait le manuscrit entier de Vidal. Pep m’expliqua que le père de Cristina avait été victime d’une rupture d’anévrisme qui l’avait laissé pratiquement infirme et qu’elle l’avait conduit dans un sanatorium, à Puigcerdà dans les Pyrénées, où, apparemment, exerçait un jeune médecin expert dans le traitement de ce genre de maladie.

— M. Vidal s’est chargé de tout sans compter, expliqua Pep.

Vidal n’oubliait jamais ses serviteurs, pensai-je avec une certaine amertume.

— Elle m’a demandé de vous le remettre en main propre. Et de n’en rien dire à personne.

Le garçon me remit le paquet, soulagé de se débarrasser de sa mystérieuse mission.

— Est-ce qu’elle t’a laissé une indication quelconque sur le lieu où je peux la joindre, en cas de besoin?

— Non, monsieur Martín. Tout ce que je sais, c’est le nom de l’endroit où a été transporté le père de Mlle Cristina : la villa San Antonio.

Quelques jours plus tard, Vidal me rendit une de ses visites surprises et resta toute la soirée chez moi à boire mon anis, fumer mes cigarettes et me parler de ce qui était arrivé à son chauffeur.

— C’est incroyable. Un homme fort comme un chêne qui, d’un coup, s’écroule comme une masse et ne sait même plus qui il est.

— Comment va Cristina?

— Tu peux l’imaginer. Sa mère est morte voici des années et Manuel est la seule famille qui lui reste. Elle a emporté avec elle un album de photos de famille et le montre tous les jours au pauvre homme pour voir si cela lui rappelle quelque chose.

Pendant que Vidal parlait, son roman — ou devrais-je préciser le mien? — était posé, à l’envers, au sommet d’une pile de dossiers sur la table de la galerie, à cinquante centimètres de ses mains. Il me raconta qu’en l’absence de Manuel il avait incité Pep — paraît-il bon cavalier — à se familiariser avec l’art de la conduite automobile, mais que, pour l’instant, c’était un désastre.

— Laissez-lui le temps. Une auto n’est pas un cheval. Tout le secret est dans la pratique.

— Mais, dis-moi, maintenant que tu m’en parles, Manuel t’a appris à conduire, n’est-ce pas?

— Un peu, admis-je. Et ce n’est pas si facile qu’on le pense.

— Si ce roman que tu as en chantier ne se vend pas, tu pourras toujours devenir mon chauffeur.

— N’enterrons pas encore le pauvre Manuel, don Pedro.

— Tu as raison, c’est un propos de mauvais goût. Excuse-moi.

— Et votre roman, don Pedro?

— En bonne voie. Cristina a emporté le manuscrit définitif à Puigcerdà pour le réviser et le mettre en forme pendant qu’elle s’occupe de son père.

— Je suis content de vous voir satisfait.

Vidal eut un sourire triomphant.

— Je crois que ce sera une réussite. Après tant de mois que je croyais perdus, j’ai relu les cinquante premières pages que Cristina a mises au propre, et je me suis surpris moi-même. Je pense que, toi aussi, tu seras surpris. Tu verras : j’ai encore quelques trucs à t’enseigner.

— Je n’en ai jamais douté, don Pedro.

Ce soir-là, Vidal buvait plus que d’ordinaire. Les années m’avaient appris à déchiffrer chez lui toute la panoplie de ses inquiétudes et de ses arrière-pensées, et je songeai que cette visite-là n’était pas de simple courtoisie. Quand il eut liquidé mes réserves d’anis, je lui servis une généreuse rasade de cognac et j’attendis.

— David, toi et moi n’avons jamais parlé de certaines choses…

— De football, par exemple.

— Je suis sérieux.

— Alors dites-moi, don Pedro.

Il me dévisagea longuement, en hésitant.

— J’ai toujours essayé d’être un bon ami pour toi, David. Tu le sais, n’est-ce pas?

— Vous avez été beaucoup plus que cela, don Pedro. Je le sais, et vous le savez.

— Je me demande parfois si je n’aurais pas dû être plus honnête avec toi.

— À quel propos?

Vidal noya son regard dans son verre de cognac.

— Il y a des choses que je ne t’ai jamais racontées, David. Des choses dont, peut-être, j’aurais dû te parler depuis des années…

Je laissai s’écouler un instant qui parut éternel. Quelle que soit la confidence que Vidal voulait me faire, il était clair que même tout le cognac du monde ne suffirait pas à la lui arracher.

— Ne vous inquiétez pas, don Pedro. Si ça a attendu des années, ça peut sûrement attendre jusqu’à demain.

— Demain, je n’aurai peut-être pas le courage de te le dire.

Je ne l’avais jamais vu aussi angoissé. Quelque chose lui étreignait le cœur et je commençais à me sentir gêné de le voir dans cet état.

— Nous allons nous mettre d’accord, don Pedro. Quand vous publierez votre livre et moi le mien, nous fêterons ça ensemble et vous me raconterez ce que vous avez à me raconter. Vous m’inviterez dans un de ces endroits chers et raffinés où l’on ne me laisse pas entrer sans vous, et vous me ferez toutes les confidences que vous voudrez. Entendu?

La nuit venue, je l’accompagnai jusqu’au Paseo del Born, où Pep l’attendait à côté de l’Hispano-Suiza, vêtu de l’uniforme de Manuel qui, tout comme l’automobile elle-même, était cinq fois trop grand pour lui. La carrosserie était criblée de rayures et de traces de chocs visiblement récents qui faisaient peine à voir.

— Au petit trot, hein, Pep? conseillai-je. Pas de galop. Lentement mais sûrement, comme si c’était un percheron.

— Oui, monsieur Martín. Lentement mais sûrement.

Au moment des adieux, Vidal me serra avec force dans ses bras et, quand il monta dans la voiture, il me parut porter le poids du monde entier sur les épaules.

16.

Quelques jours après que j’eus mis un point final aux deux romans, celui de Vidal et le mien, Pep se présenta chez moi sans prévenir. Il portait toujours l’uniforme hérité de Manuel qui lui donnait l’allure d’un gosse déguisé en maréchal. Je crus d’abord qu’il m’apportait un message de Vidal, ou peut-être de Cristina, mais son visage sombre trahissait une appréhension qui me fit écarter cette éventualité.

— Mauvaises nouvelles, monsieur Martín.

— Qu’est-il arrivé?

— C’est M. Manuel.

Pendant qu’il me narrait le triste événement, sa voix se brisa et, lorsque je lui demandai s’il voulait un verre d’eau, ce fut tout juste s’il n’éclata pas en sanglots. Manuel Sagnier était mort trois jours plus tôt au sanatorium de Puigcerdà après une longue agonie. Sur décision de sa fille, il avait été enterré la veille dans un petit cimetière au pied des Pyrénées.

— Mon Dieu! murmurai-je.

Au lieu d’eau, je servis à Pep un verre de cognac bien tassé et l’installai dans un fauteuil de la galerie. Quand il fut un peu calmé, Pep m’expliqua que Vidal l’avait envoyé chercher Cristina qui arrivait ce jour par le train de cinq heures.

— Imaginez dans quel état doit être Mlle Cristina…, murmura-t-il, terrifié devant la perspective d’être celui qui devrait l’accueillir et la consoler en la ramenant à l’appartement au-dessus des remises de la villa Helius où elle avait vécu avec son père depuis son enfance.

— Pep, à mon avis, ce n’est pas une bonne idée que ce soit toi qui accueilles Mlle Sagnier.

— Ce sont les ordres de don Pedro…

— Dis à don Pedro que j’en assume la responsabilité.

À force d’alcool et de rhétorique, je parvins à le convaincre de repartir en me confiant l’affaire. J’irais moi-même la recevoir et la conduirais à la villa Helius en taxi.

— Je vous remercie, monsieur Martín. Vous saurez beaucoup mieux que moi ce qu’il faut dire à la pauvre demoiselle.

À cinq heures moins le quart, je pris le chemin de la toute nouvelle gare de France. L’Exposition universelle de cette année-là avait semé des prodiges dans la ville entière, mais, entre tous, cette voûte d’acier et de verre évoquant une cathédrale était mon préféré, peut-être parce qu’elle se dressait à peu de distance de chez moi et que je pouvais l’admirer depuis le bureau de la tour. Cet après-midi-là, le ciel était chevauché par des nuages noirs qui montaient de la mer et s’amoncelaient au-dessus de la ville. L’écho des éclairs à l’horizon et un vent chaud chargé d’une odeur de poudre et d’électricité laissaient présager l’approche d’un orage d’été de grande envergure. Lorsque j’arrivai à la gare, les premières gouttes, brillantes et lourdes comme des pièces de monnaie, commençaient à tomber du ciel. Au moment où je me dirigeai vers le quai, la pluie frappait déjà avec force la verrière de la gare et la nuit tomba d’un coup, à peine interrompue par de brefs flamboiements qui éclataient sur la ville et laissaient une traînée de bruit et de fureur.

Le train entra en gare avec presque une heure de retard, serpent de vapeur rampant sous la tourmente. J’attendis devant la locomotive de voir Cristina apparaître parmi les voyageurs descendant des wagons. Dix minutes plus tard, tous les passagers étaient passés et toujours pas trace d’elle. Croyant qu’elle n’avait finalement pas pris ce train, j’étais sur le point de retourner chez moi quand je décidai de parcourir le quai jusqu’au bout en inspectant attentivement les fenêtres des compartiments. Je la trouvai dans l’avant-dernier wagon, la tête appuyée contre la vitre et le regard perdu dans le vague. Je montai et m’arrêtai sur le seuil de son compartiment. En entendant mes pas, elle se retourna et me contempla sans surprise avec un faible sourire. Elle se leva et m’embrassa en silence.

— Bienvenue, lui dis-je.

Cristina n’avait pour tout bagage qu’une petite valise. Je lui tendis la main et nous descendîmes sur le quai. Nous fîmes le trajet jusqu’au hall de la gare sans desserrer les lèvres. En parvenant à la sortie, nous marquâmes un arrêt. L’averse était très violente et la file de taxis stationnée devant les portes de la gare s’était évaporée.

— Je ne veux pas retourner à la villa Helius cette nuit, David. Pas encore.

— Tu peux venir chez moi si tu veux, ou nous pouvons te chercher une chambre dans un hôtel.

— Je ne veux pas rester seule.

— Allons chez moi. Ce ne sont vraiment pas les chambres qui manquent.

J’avisai un porteur qui était sorti sur le seuil pour regarder l’orage et tenait à la main un énorme parapluie. Je lui proposai de le lui acheter pour une somme cinq fois supérieure à son prix. Il me le céda en me gratifiant d’un sourire obséquieux.

À l’abri de ce parapluie, nous nous aventurâmes sous le déluge en direction de la maison de la tour où, entre rafales de vent et flaques d’eau, nous arrivâmes dix minutes plus tard complètement trempés. L’orage avait coupé le courant, et les rues étaient plongées dans une obscurité liquide, à peine percée par les quinquets ou les bougies qui projetaient leur lumière depuis les balcons et les porches. Je ne doutai pas que la magnifique installation électrique de ma maison eût été la première à succomber. Nous dûmes monter les escaliers à tâtons et, à l’étage, les éclairs qui se succédaient firent ressortir son aspect, encore plus funèbre et plus inhospitalier qu’à l’ordinaire.

— Si tu as changé d’idée et si tu préfères que nous cherchions un hôtel…

— Non, ça va. Ne t’inquiète pas.

Je laissai la valise de Cristina dans le vestibule et allai dans la cuisine prendre une boîte de bougies et de cierges que je gardais dans le placard. Je les allumai un à un et les fixai sur des assiettes, dans des verres et des coupes. Cristina m’observait depuis la porte.

— C’est l’affaire d’une minute, l’assurai-je. J’ai l’habitude.

— On se croirait dans une cathédrale, dit-elle.

Je l’accompagnai dans une chambre à coucher qui ne servait jamais mais que je conservais entretenue et propre, au cas où, un jour, Vidal aurait trop bu pour pouvoir rentrer chez lui et resterait passer la nuit.

— Je t’apporte tout de suite des serviettes propres. Si tu n’as pas de vêtements pour te changer : je peux te proposer la vaste et sinistre garde-robe, style Belle Époque, que les anciens propriétaires ont abandonnée dans les armoires.

Mes maladroites tentatives d’humour parvenaient à peine à lui arracher un sourire et elle se borna à acquiescer. Je la laissai assise sur le lit pendant que je courais chercher des serviettes. Quand je revins, elle était toujours dans la même position, immobile. Je mis les serviettes sur le lit et disposai quelques bougies que j’avais laissées à l’entrée afin qu’elle ait un peu de lumière.

— Merci, murmura-t-elle.

— Pendant que tu te changes, je vais te préparer un bouillon bien chaud.

— Je n’ai pas faim.

— Ça te fera quand même du bien. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas.

Je la quittai et me dirigeai vers ma chambre pour enlever mes souliers transformés en éponges. Je mis de l’eau à chauffer et, en attendant, je m’assis dans la galerie. La pluie continuait à tomber avec force, mitraillant furieusement les vitres et formant dans les chéneaux et sur la terrasse de la tour des rigoles qui, en s’écoulant, évoquaient un bruit de pas sur le toit. Dehors, le quartier de la Ribera était plongé dans une obscurité presque totale.

Au bout d’un moment, la porte de la chambre de Cristina s’ouvrit. Elle avait revêtu une robe d’intérieur blanche et jeté sur ses épaules une écharpe de laine mal assortie.

— Je t’ai emprunté ça dans une armoire. J’espère que cela ne t’ennuie pas.

— Tu peux les garder si tu veux.

Elle s’assit dans un fauteuil et promena son regard dans la pièce, en s’arrêtant sur les liasses empilées sur la table. Elle se tourna vers moi et je fis un signe affirmatif.

— Je l’ai terminé il y a quelques jours.

— Et le tien?

Pour être sincère, je considérais les deux manuscrits comme miens, mais je me bornai à acquiescer de nouveau.

— Je peux? questionna-t-elle, en saisissant une page et en l’approchant de la bougie.

— Naturellement.

Elle lut en silence, un léger sourire sur les lèvres.

— Pedro ne croira jamais qu’il a écrit ça, déclara-t-elle.

— Fais-moi confiance.

Cristina remit la page sur la pile et me contempla longuement.

— Tu m’as manqué, murmura-t-elle. Je ne voulais pas, mais tu m’as manqué.

— Toi aussi.

— Certains jours, avant de me rendre au sanatorium, j’allais à la gare et je m’asseyais sur le quai pour attendre le train qui montait de Barcelone en pensant que, peut-être, je te verrais.

L’émotion m’envahit.

— Je croyais que tu ne voulais pas me voir.

— Moi aussi, je le croyais. Mon père parlait souvent de toi, tu sais? Il m’a demandé de veiller sur toi.

— Ton père était quelqu’un de bien, déclarai-je. Un ami sincère.

Cristina opina avec un sourire, mais ses yeux se remplirent de larmes.

— À la fin, il ne se souvenait plus de rien. Parfois, il me confondait avec ma mère et me demandait pardon pour les années qu’il avait passées en prison. Puis des semaines pouvaient s’écouler pendant lesquelles il se rendait à peine compte de ma présence. Avec le temps, tu sens la solitude entrer en toi, et elle ne te quitte plus.

— Je suis désolé, Cristina.

— Les derniers jours, j’ai cru qu’il allait mieux. Il commençait à se remémorer des souvenirs. J’avais emporté un album de photographies qu’il gardait chez nous et je lui disais de nouveau qui était qui. Il y avait une vieille photo prise à la villa Helius où vous êtes, lui et toi, dans la voiture. Tu es au volant et mon père t’apprend à conduire. Tu veux la voir?

J’hésitai, mais je n’osai pas interrompre cet instant.

— Bien sûr…

Cristina alla chercher l’album dans sa valise et revint avec un petit livre relié en cuir. Elle s’assit près de moi et commença à feuilleter les pages pleines de vieux portraits, d’illustrations découpées et de cartes postales. Manuel, comme mon père, avait à peine appris à lire et à écrire, et ses souvenirs étaient composés d’images.

— Regarde, vous êtes là.

J’examinai la photographie et me rappelai avec précision le jour d’été où Manuel m’avait laissé monter dans la première voiture achetée par Vidal et enseigné les rudiments de la conduite automobile. Puis nous avions sorti la voiture, roulé jusqu’à la rue Panamá et, à une vitesse de quelque cinq kilomètres à l’heure qui m’avait paru vertigineuse, nous étions allés jusqu’à l’avenue Pearson avant de revenir, moi aux commandes.

— Vous voilà devenu un as du volant, avait décrété Manuel. Si, un jour, écrire ne vous rapporte plus assez, sachez que vous avez un avenir assuré dans les courses automobiles.

Je souris en me remémorant ce moment que j’avais cru perdu. Cristina me tendit l’album.

— Garde-le. Mon père aurait aimé que ce soit toi qui l’aies.

— Il t’appartient, Cristina. Je ne peux pas accepter.

— Moi aussi, je préfère que ce soit toi qui le gardes.

— Alors je le conserve en dépôt, jusqu’à ce que tu décides de le reprendre.

Je feuilletai les pages de l’album, retrouvant des visages dont je me souvenais et en découvrant d’autres que je n’avais jamais vus. Il y avait là une photo du mariage de Manuel Sagnier avec son épouse Marta, à qui Cristina ressemblait tellement, des portraits de ses oncles et de ses grands-parents exécutés en studio, une rue du Raval où passait une procession, et les bains de San Sebastián, sur la plage de la Barceloneta. Manuel avait collectionné des vieilles cartes postales de Barcelone et des coupures de journaux où un Vidal très jeune posait devant les portes de l’hôtel Florida, en haut du Tibidabo, ou s’affichait, dans les salons du casino de la Rebasada, au bras d’une beauté à vous donner un infarctus.

— Ton père avait une véritable vénération pour don Pedro.

— Il m’a toujours répété que nous lui devions tout, répondit Cristina.

Je poursuivis mon voyage dans la mémoire du pauvre Manuel jusqu’au moment où j’arrivai à une page sur laquelle une photographie ne semblait pas s’accorder avec le reste. Elle représentait une fillette de huit ou neuf ans marchant sur une jetée en bois qui s’avançait dans une mer lisse et lumineuse. Elle tenait la main d’un adulte, un homme vêtu d’un costume blanc, dont le cadrage ne dévoilait que la moitié. Au bout de la jetée, on discernait un petit bateau à voiles et un horizon infini sur lequel le soleil se couchait. L’enfant, vue de dos, était Cristina.

— C’est celle que je préfère, murmura Cristina.

— Où a-t-elle été prise?

— Je ne sais pas. Je ne me souviens ni du lieu ni du jour. Je ne suis pas sûre que cet homme soit mon père. C’est comme si ce moment n’avait jamais existé. Je l’ai trouvée voici des années dans l’album de mon père, et je n’ai jamais su ce qu’elle signifiait. C’est comme si elle voulait me révéler un secret.

Je continuai à feuilleter. De son côté, Cristina poursuivait son énumération.

— Celle-là, c’est moi à quatorze ans.

— Je sais.

Cristina me contempla avec tristesse.

— Je ne me rendais pas compte, n’est-ce pas? demanda-t-elle.

Je haussai les épaules.

— Tu ne pourras jamais me pardonner.

Plutôt que de l’affronter, je préférai passer aux pages suivantes.

— Je n’ai rien à te pardonner.

— Regarde-moi, David.

Je fermai l’album et lui obéis.

— C’est faux, dit-elle. Bien sûr que je me rendais compte. Je me rendais compte tous les jours, mais je croyais que je n’avais pas le droit.

— Pourquoi?

— Parce que nos vies ne nous appartiennent pas. Ni la mienne, ni celle de mon père, ni la tienne…

— Tout appartient à Vidal, objectai-je amèrement.

Lentement, elle me prit la main et la porta à ses lèvres.

— Non. Pas aujourd’hui, murmura-t-elle.

Je savais que j’allais la perdre dès que cette nuit serait passée, que la douleur et la solitude qui la dévoraient de l’intérieur iraient en s’amenuisant. Je savais qu’elle avait raison, non parce que ce qu’elle avait dit était vrai, mais parce que, au fond de nous-mêmes, tous les deux, nous le croyions, et qu’il en serait toujours ainsi. Nous nous cachâmes comme deux voleurs dans une des chambres sans oser prendre une bougie, sans même oser parler. Je la déshabillai lentement, parcourant sa peau de mes lèvres, conscient que je ne le referais plus jamais. Cristina se livra avec un mélange de rage et d’abandon, et quand nous fûmes vaincus par la fatigue, elle s’endormit dans mes bras sans que nous ayons besoin de prononcer un mot. Je résistai au sommeil en savourant la chaleur de son corps et en pensant que si demain la mort voulait venir à ma rencontre, je la recevrais en paix. Tandis que je caressais Cristina dans la pénombre, j’entendais à travers les murs l’orage s’éloigner de la ville, et je savais que j’allais la perdre mais que, pour quelques minutes, nous n’avions appartenu qu’à nous-mêmes et à personne d’autre.

Lorsque le premier souffle de l’aube effleura les fenêtres, j’ouvris les yeux et trouvai le lit déserté. J’allai dans la galerie. Cristina avait laissé l’album et emporté le roman de Vidal. Je parcourus la maison qui avait déjà l’odeur de son absence et éteignis une à une les bougies allumées la veille.

17.

Neuf semaines plus tard je me trouvais devant le numéro 17 de la place de Catalogne, où la librairie Catalonia avait ouvert ses portes deux années plus tôt, et je contemplais bouche bée une vitrine qui me parut immense, remplie d’exemplaires d’un roman ayant pour titre La Maison des cendres, par Pedro Vidal. Je souris intérieurement. Mon mentor était allé jusqu’à utiliser le titre que je lui avais suggéré jadis, quand je lui avais expliqué le début de l’histoire. Je me décidai à entrer et demandai un exemplaire. Je l’ouvris au hasard et commençai à relire des passages que je connaissais par cœur et que j’avais fini de polir à peine deux mois plus tôt. Je ne trouvai pas dans tout le livre un seul mot que je n’y avais mis moi-même, excepté la dédicace : « À Cristina Sagnier, sans qui »

Lorsque je lui rendis l’ouvrage, l’employé me conseilla de ne pas hésiter.

— Il nous est arrivé il y a quelques jours et je viens de le terminer, ajouta-t-il. Un grand roman. Faites-moi confiance et prenez-le. Je sais que tous les journaux le portent déjà aux nues et que c’est presque toujours mauvais signe, mais, pour celui-là, l’exception confirme la règle. S’il ne vous plaît pas, vous me le rapporterez et je vous rembourserai.

— Merci, répondis-je, pour le conseil et surtout pour le reste. Mais moi aussi je l’ai lu.

— Dans cas, seriez-vous intéressé par autre chose?

— Vous n’avez pas un roman intitulé Les Pas dans le ciel?

Le libraire réfléchit quelques instants.

— Vous voulez parler du livre de Martín, n’est-ce pas, celui de La Ville…?

J’acquiesçai.

— Je l’avais commandé, mais la maison d’édition ne nous a pas livrés. Laissez-moi vérifier.

Je le suivis vers un comptoir ou il consulta un collègue, qui hocha négativement la tête.

— Nous devions le recevoir hier, mais l’éditeur n’en a pas en stock. Je regrette. Si vous voulez, je vous en réserve un quand il arrivera…

— Ce n’est pas la peine. Je repasserai. Et merci beaucoup.

— Je suis désolé, monsieur. Je ne comprends pas ce qui s’est passé, parce que, comme je vous l’ai dit, je devrais l’avoir…

Au sortir de la librairie, je me dirigeai vers un kiosque situé à l’entrée de la Rambla. J’y achetai presque tous les journaux du jour, de La Vanguardia à La Voz de la Industria. Je m’assis au café Canaletas et me plongeai dans leur lecture. Tous publiaient un article sur le roman que j’avais écrit pour Vidal, en pleine page avec des gros titres et une photo de don Pedro méditatif et mystérieux dans un superbe costume neuf et fumant la pipe avec une nonchalance étudiée. Je commençai à lire les différents titres ainsi que le premier et le dernier paragraphe des articles.

Le premier compte rendu débutait ainsi : « La Maison des cendres est une œuvre achevée, riche et d’une grande élévation qui nous réconcilie avec ce que la littérature contemporaine peut offrir de meilleur. » Un autre journal informait le lecteur que « personne en Espagne n’écrit mieux que Pedro Vidal, notre romancier le plus confirmé et le plus respecté », et un troisième affirmait qu’il s’agissait « d’un roman capital, écrit de main de maître et d’une rare qualité ». Un quatrième glosait sur le succès international de Vidal et de son œuvre : « L’Europe s’incline devant le maître » (alors que le roman n’était paru en Espagne que depuis deux jours et que, même s’il devait être traduit, il lui faudrait au moins un an pour être publié dans un autre pays). L’article s’étendait longuement sur la vaste renommée de Vidal et l’immense respect que son nom suscitait chez « les plus célèbres experts du monde entier », bien qu’à ma connaissance aucun de ses livres n’eût jamais été traduit dans une langue quelconque, sauf un roman dont la traduction en français avait été financée par don Pedro lui-même et dont il s’était vendu cent vingt-six exemplaires. Ces miracles mis à part, la presse unanime proclamait qu«’ un classique était né » et que le roman marquait « le retour d’un grand écrivain, la meilleure plume de notre temps : Vidal, un maître indiscutable ».

À la page suivante de quelques-uns de ces journaux, sur un espace plus modeste d’une ou deux colonnes, je trouvai également un compte rendu du roman d’un certain David Martín. Le plus favorable commençait ainsi : « Premier roman, d’une grande platitude de style, Les Pas dans le ciel, du jeune David Martín, révèle dès la première page l’absence de moyens et de talent de son auteur. » Un deuxième estimait que « le débutant Martín essayait d’imiter le maître Vidal sans y parvenir ». Le dernier que je fus capable de lire, publié dans La Voz de la Industria, était précédé d’un bref chapeau en caractères gras qui affirmait : « David Martín, un parfait inconnu, rédacteur de textes de réclames, nous surprend avec ce qui est probablement le pire début littéraire de l’année. »

Je laissai sur la table les journaux et le café que j’avais commandé et descendis la Rambla vers les bureaux de Barrido & Escobillas. En chemin, je passai devant quatre ou cinq librairies qui affichaient toutes d’innombrables exemplaires du roman de Vidal. Dans aucune je ne trouvai un seul exemplaire du mien. Dans toutes, je reçus une réponse identique à celle du libraire de Catalonia.

— Écoutez, je ne sais pas ce qui a pu se passer, car je devais le recevoir avant-hier, mais l’éditeur dit que le stock est épuisé et qu’il ne sait pas quand il le réimprimera. Si vous voulez me laisser votre nom et votre téléphone, je peux vous prévenir si je le reçois… Vous avez demandé chez Catalonia? S’ils ne l’ont pas non plus…

Les deux associés me reçurent d’un air funèbre et écœuré. Barrido, derrière sa table, caressait un stylo, et Escobillas, debout dans son dos, me fusillait du regard. La Poison se léchait les babines à l’avance, assise sur une chaise près de moi.

— Vous n’imaginez pas combien je suis désolé, mon cher Martín, expliquait Barrido. Le problème est le suivant : les libraires nous passent leurs commandes en se fondant sur les articles des journaux, ne me demandez pas pourquoi. Si vous allez à côté dans nos magasins, vous constaterez que trois mille exemplaires de votre roman y croupissent.

— Avec le coût et les pertes que cela implique, compléta Escobillas, d’un ton clairement hostile.

— Je suis passé dans vos magasins avant de venir ici et j’ai constaté qu’il y avait trois cents exemplaires. D’après le chef, vous n’en avez pas imprimé plus.

— C’est un mensonge! proclama Escohillas.

Conciliateur, Barrido l’interrompit.

— Excusez mon associé, Martín. Comprenez que nous sommes aussi indignés que vous, voire plus, de la manière scandaleuse dont la presse locale a rendu compte d’un livre auquel nous sommes tous ici profondément attachés, mais je vous conjure de comprendre que, malgré notre foi enthousiaste en votre talent, nous nous trouvons en l’occurrence pieds et poings liés du fait de la confusion créée par ces comptes rendus malveillants. Pour autant, ne vous découragez pas : Rome ne s’est pas faite en un jour. Nous nous battons de toutes nos forces pour donner à votre œuvre le rayonnement que mérite votre talent littéraire, votre immense…

— Avec une édition à trois cents exemplaires!

Barrido soupira, peiné par mon refus de le croire.

— Le tirage était de cinq cents, précisa Escobillas. Barceló et Sempere en personne sont venus en prendre deux cents hier. Le reste sera distribué avec le prochain office, parce que des difficultés dues à l’accumulation des nouveautés nous ont empêchés de le faire tout de suite. Si vous vous donniez la peine de vous intéresser à nos problèmes au lieu de n’écouter que votre égoïsme, vous comprendriez parfaitement.

Incrédule, je les dévisageai tous les trois.

— Ne me dites pas que vous ne ferez rien de plus.

Barrido m’adressa un coup d’œil désolé.

— Et que voulez-vous que nous fassions, cher ami? Nous nous plions en quatre pour vous. À vous de nous aider un peu.

— Si au moins vous aviez écrit un livre comme celui de votre ami Vidal! lança Escobillas.

— Ça au moins, c’est un grand roman! confirma Barrido. Même La Voz de la Industria est d’accord.

— Je savais que ça se passerait ainsi, poursuivit Escobillas. Vous êtes un ingrat.

Près de moi, la Poison m’observait d’un air compatissant. J’eus l’impression qu’elle allait me prendre la main pour me consoler et je l’écartai rapidement. Barrido arbora son sourire huileux.

— C’est peut-être mieux ainsi, Martín. C’est peut-être un signe de Notre Seigneur qui, dans son infinie sagesse, veut vous montrer le chemin du retour au travail qui a procuré tant de bonheur à vos lecteurs de La Ville des maudits.

J’éclatai de rire. Barrido m’imita et, à ce signal, Escobillas et la Poison aussi. Je contemplai ce chœur de hyènes et songeai que, dans d’autres circonstances, ce moment m’aurait paru d’une exquise ironie.

— Je suis bien content que vous preniez la situation de façon si positive, proclama Barrido. Alors? Quand aurons-nous la prochaine livraison d’Ignatius B. Samson?

Trois visages emplis de sollicitude et d’espoir convergèrent sur moi. Je m’éclaircis la voix pour lui donner toute la netteté nécessaire et leur souris.

— Allez vous faire cuire un œuf.

18.

En sortant de là, j’errai au hasard pendant des heures dans les rues de Barcelone. J’avais du mal à respirer et un poids barrait ma poitrine. Une sueur froide couvrait mon front et mes mains. À la tombée de la nuit, ne sachant plus où me cacher, je pris la direction de chez moi. En passant devant la librairie Sempere & Fils, je constatai que le libraire avait rempli sa vitrine d’exemplaires de mon roman. Il était déjà tard et la boutique était fermée, mais de la lumière brillait à l’intérieur et, au moment où j’allais reprendre ma marche, je constatai que Sempere s’était aperçu de ma présence et me souriait avec une tristesse que je ne lui avais jamais vue depuis tant d’années que je le fréquentais. Il alla à la porte et m’ouvrit.

— Entre un instant, Martín.

— Une autre fois, monsieur Sempere.

— Fais-le pour moi.

Il me prit par le bras et m’entraîna à l’intérieur de la librairie. Je le suivis dans l’arrière-boutique et, là, il me désigna une chaise. Il remplit deux verres d’un liquide qui me parut plus épais que du goudron et me fit signe de le boire d’un coup. Il s’exécuta pareillement.

— J’ai feuilleté le livre de Vidal, dit-il.

— Le succès de la saison, complétai-je.

— Sait-il que c’est toi qui l’as écrit?

Je haussai les épaules.

— Quelle importance?

Sempere me lança le même regard que celui qu’il avait adressé au gamin de huit ans, un jour lointain où celui-ci s’était présenté chez lui tout meurtri et les dents cassées.

— Tu te sens bien, Martín?

— Tout à fait.

Sempere hocha la tête, peu convaincu, et se leva pour saisir un ouvrage sur un rayon. Il s’agissait d’un exemplaire de mon roman. Il me le tendit en même temps qu’une plume et sourit.

— Sois assez aimable pour me le dédicacer.

Quand j’eus rédigé ma dédicace, Sempere reprit le livre et l’installa dans la vitrine d’honneur, derrière le comptoir, où il conservait des éditions princeps qui n’étaient pas en vente. C’était son sanctuaire particulier.

— Vous ne devriez pas faire ça, monsieur Sempere, murmurai-je.

— Je le fais parce que j’en ai envie et parce qu’il le mérite. Ce livre est un morceau de ton cœur, Martín. Et, en ce qui me concerne, du mien aussi. Je le place entre Le Père Goriot et L’Éducation sentimentale.

— C’est un sacrilège.

— Ne dis pas de bêtises. C’est un des meilleurs livres que j’aie vendus dans les dix dernières années, et j’en ai vendu beaucoup.

Les paroles aimables de Sempere ne parvinrent pas vraiment à entamer ce calme glacial et impénétrable qui m’envahissait. Je revins chez moi sans hâte, en faisant des détours. Arrivé dans la maison de la tour, je me servis un verre d’eau et, en le buvant dans l’obscurité de la cuisine, j’éclatai de nouveau de rire.

Le lendemain matin, je reçus deux visites de politesse. La première était celle de Pep. Il m’apportait un message de Vidal qui me convoquait à un déjeuner à la Maison dorée, sans doute le repas de fête qu’il m’avait promis quelque temps plus tôt. Pep semblait gêné et pressé de repartir. L’attitude complice qu’il prenait d’habitude avec moi s’était évaporée. Il ne voulut pas entrer et préféra rester sur le perron. Il me tendit le message écrit par Vidal sans oser me regarder en face et, dès que je lui eus confirmé que j’irais au rendez-vous, il fila sans un au revoir.

La seconde visite, une demi-heure plus tard, amena devant ma porte mes deux éditeurs accompagnés d’un personnage à l’allure sévère et à l’air pénétrant qui se présenta comme étant leur avocat. Ce formidable trio arborait une expression, entre deuil et belligérance, qui ne laissait aucun doute sur la nature de sa présence. Je les invitai à passer dans la galerie, où ils s’installèrent en rang d’oignons sur le canapé, par ordre décroissant de taille.

— Puis-je vous offrir à boire? Un petit verre de cyanure?

Je n’attendais pas un sourire et ne l’obtins pas. Après un bref préambule de Barrido concernant les terribles pertes que la débâcle occasionnée par l’échec des Pas dans le ciel allait causer à la maison d’édition, l’avocat se livra à un exposé sommaire qui, traduit en clair, revenait à dire que si je ne me remettais pas au travail en me réincarnant dans le personnage d’Ignatius B. Samson et ne livrais pas un manuscrit de La Ville des maudits d’ici à un mois et demi, ils se verraient obligés de me poursuivre pour non-respect de contrat, dol, préjudices et cinq ou six autres chefs d’accusation de plus qui m’échappèrent car je cessai vite d’écouter. Ils ne m’apportaient pas que des mauvaises nouvelles. En dépit des désagréments provoqués par ma conduite, Barrido & Escobillas avaient trouvé dans leur cœur un trésor de générosité qui leur permettait d’aplanir nos différends et de sceller une nouvelle alliance fondée sur l’amitié et le profit.

— Si vous le souhaitez, vous pouvez acquérir avec une remise préférentielle de soixante-dix pour cent sur le prix de vente tous les exemplaires des Pas dans le ciel qui n’ont pas été distribués, car nous avons constaté que le titre n’est pas demandé, et il nous sera impossible de l’inclure dans le prochain office, expliqua Escobillas.

— Pourquoi ne m’en rendez-vous pas les droits? Puisque vous n’avez pas payé un sou pour l’avoir et que vous ne pensez pas en vendre un seul exemplaire?

— C’est impossible, cher ami, objecta Barrido. Il est vrai que nous ne vous avons versé aucune avance, mais l’édition a nécessité un très important investissement, et le contrat que vous avez signé est valable vingt ans, renouvelable automatiquement dans les mêmes termes au cas où la maison déciderait d’exercer son droit légitime. Vous comprendrez que, nous aussi, nous devons y trouver notre intérêt. Tout ne peut pas être seulement pour l’auteur.

Au terme de leurs discours, j’invitai les trois personnages à emprunter le chemin de la sortie, de leur plein gré ou à coups de pied, au choix. Avant que je ne leur referme la porte au nez, Escobillas considéra de son devoir de me lancer un de ses coups d’œil assassins.

— Nous exigeons une réponse dans une semaine, ou vous êtes fini, martela-t-il.

— Dans une semaine vous serez morts, vous et votre imbécile d’associé, répliquai-je calmement, sans bien savoir pourquoi j’avais prononcé ces mots.

Je passai le reste de la matinée à contempler les murs, jusqu’au moment où les cloches de Santa María del Mar me rappelèrent que l’heure de mon rendez-vous avec don Pedro Vidal approchait.

Il m’attendait à la meilleure table de la salle, jouant avec un verre de vin blanc et écoutant le pianiste caresser un air de Granados avec des doigts de velours. À mon entrée, il se leva et me tendit la main.

— Félicitations, lui lançai-je.

Vidal sourit, imperturbable, et attendit que je sois assis pour m’imiter. Nous laissâmes passer une minute de silence consacrée à la musique et aux regards des clients distingués qui saluaient Vidal de loin ou venaient jusqu’à notre table pour le féliciter de son succès, dont toute la ville bruissait.

— David, tu ne sais pas combien je déplore ce qui s’est passé, commença-t-il.

— Ne le déplorez pas, profitez-en.

— Tu crois que ça a la moindre signification pour moi? L’adulation de quatre minables? Mon plus grand rêve était de te voir triompher.

— Je suis désolé de vous avoir déçu encore une fois, don Pedro.

Vidal soupira.

— David, ce n’est pas ma faute si ça n’a pas marché pour toi. C’est la tienne. Tu le voulais à cor et à cri. Tu es assez grand maintenant pour savoir comment fonctionnent ces mécanismes-là.

— Répétez-le-moi.

Vidal fit claquer sa langue, comme si ma naïveté le choquait.

— Qu’espérais-tu? Tu n’es pas l’un d’eux. Tu ne le seras jamais. Tu n’as jamais voulu l’être, et tu crois qu’ils vont te le pardonner? Tu t’enfermes dans ta bicoque et tu imagines que tu peux survivre sans te joindre à la troupe des enfants de chœur et endosser leur uniforme. Eh bien, tu te trompes, David. Tu t’es toujours trompé. Tu ne joues pas le jeu. Si tu veux jouer en solitaire, fais tes valises et va-t’en quelque part où tu pourras être maître de ton destin, si ce lieu existe. Mais si tu restes ici, tu ferais mieux de t’inscrire dans une paroisse, n’importe laquelle. C’est aussi simple que ça.

— Et c’est ce que vous faites, don Pedro? Vous inscrire dans une paroisse?

— Moi, je n’en ai pas besoin, David. Je leur donne à bouffer. Ça non plus, tu ne l’as jamais compris.

— Vous seriez étonné de la vitesse à laquelle je rattrape mon retard. Mais ne vous inquiétez pas, parce que ces articles n’ont aucune importance. Bons ou mauvais, demain personne ne s’en souviendra : ni des miens ni des vôtres.

— Alors quel est le problème?

— Laissez courir.

— Ce sont ces deux salopards? Barrido et le voleur de cadavres?

— Oubliez ça, don Pedro. Comme vous l’avez précisé, c’est moi le fautif. Personne d’autre.

Le maître d’hôtel s’approcha avec un air interrogateur. Je n’avais pas consulté le menu et ne pensais pas le faire.

— Comme d’habitude, pour deux, indiqua don Pedro.

Le maître d’hôtel s’éloigna après une courbette. Vidal m’observait comme si j’étais un animal dangereux enfermé dans une cage.

— Cristina n’a pas pu venir, déclara-t-il. J’ai apporté ça pour toi, afin que tu le lui dédicaces.

Il posa sur la table un exemplaire des Pas dans le ciel enveloppé dans un papier rouge sombre portant la marque de la librairie Sempere & Fils, et le poussa vers moi. Je ne bougeai pas. Vidal avait pâli. La véhémence de son discours et son ton défensif s’effaçaient. C’est le moment de porter l’estocade, pensai-je.

— Dites-moi enfin ce que vous avez à me dire, don Pedro. Je ne vais pas vous mordre.

Vidal vida son verre de vin d’un trait.

— Je voulais te dire deux choses. Elles ne vont pas te plaire.

— Je commence à avoir l’habitude.

— L’une est en relation avec ton père.

Je sentis mon sourire amer fondre sur mes lèvres.

— Des années durant, j’ai voulu t’en parler, mais je pensais que ça ne te ferait aucun bien. Tu vas croire que c’était par lâcheté, mais je te jure, je te jure sur tout ce que tu voudras que…

— Que quoi? le coupai-je.

Vidal soupira.

— La nuit où ton père est mort…

— … où il a été assassiné, corrigeai-je, glacial.

— C’était une erreur. La mort de ton père a été une erreur.

Je le dévisageai sans comprendre.

— Ces hommes n’en avaient pas contre lui. Ils se sont trompés.

Je me rappelai l’expression des trois pistoleros dans la brume, l’odeur de la poudre et le sang de mon père coulant, noir, entre mes mains.

— C’était moi qu’ils voulaient tuer, poursuivit Vidal dans un filet de voix. Un vieil associé de mon père avait découvert que sa femme et moi…

J’écoutai le rire obscur qui se formait au fond de moi. Mon père était mort criblé de balles pour une affaire de coucherie du grand Pedro Vidal.

— Parle, s’il te plaît, supplia Vidal.

— Quelle est la seconde chose que vous aviez à m’annoncer?

Je n’avais jamais vu Vidal en proie à la peur. Elle lui allait bien.

— J’ai demandé à Cristina de m’épouser.

Un long silence.

— Elle a répondu oui.

Vidal baissa les yeux. Un serveur arrivait avec les hors-d’œuvre. Il les posa sur la table en nous souhaitant « Bon appétit ». Vidal n’osa pas m’affronter de nouveau. Les hors-d’œuvre refroidissaient dans leur plat. Au bout d’un moment, je pris l’exemplaire des Pas dans le ciel et m’en fus.

___________

Ce même après-midi, après avoir quitté la Maison dorée, je fus surpris de m’apercevoir que, sans m’en rendre compte, je m’étais mis à descendre la Rambla. À mesure que j’approchais du carrefour d’où partait la rue du Carmen, mes mains commençaient à trembler. Je m’arrêtai devant la vitrine de la bijouterie Bagués en feignant d’admirer les médaillons en or, en forme de fées et de fleurs, semés de rubis. La façade baroque et exubérante des magasins El Indio était à quelques mètres de là, et l’on aurait pu croire qu’il s’agissait non d’un simple commerce de toiles et d’étoffes, mais d’un bazar débordant de merveilles prodigieuses et insoupçonnées. Je m’approchai lentement et pénétrai dans le vestibule qui menait à la porte. Je savais qu’elle ne pourrait pas me reconnaître, et que moi-même, peut-être, ne le pourrais pas non plus, pourtant je restai là presque cinq minutes avant d’avoir le courage d’avancer. Quand je me décidai, mon cœur battait avec force et mes mains transpiraient.

Les rayonnages aux murs étaient pleins d’épais rouleaux de toutes sortes de tissus et, sur les comptoirs, les vendeurs armés de mètres à ruban et de ciseaux spéciaux accrochés à la ceinture montraient aux dames de la bourgeoisie escortées de leurs domestiques et de leurs couturières les luxueux tissus comme s’il s’agissait de matières précieuses.

— Je peux vous aider, monsieur?

C’était un homme corpulent doté d’une voix de crécelle et sanglé dans un costume de flanelle dont on avait l’impression qu’il allait exploser d’un moment à l’autre et disperser dans le magasin des lambeaux flottants d’étoffe. Il m’observait d’un air condescendant, un sourire forcé et hostile aux lèvres.

— Non, marmonnai-je.

À ce moment, je la vis. Ma mère descendait un escalier, une poignée de coupons à la main. Sa silhouette s’était un peu épaissie et son visage, plus estompé, trahissait le vague accablement de la routine et de la désillusion. Le vendeur, courroucé, continuait de me parler, mais j’entendais à peine sa voix. Car je ne voyais qu’elle, qui se rapprochait et allait passer devant moi. Elle me jeta un bref coup d’œil et, voyant que je l’observais, elle me sourit servilement, comme on sourit à un client ou à un patron, puis elle continua son travail. Un nœud se forma dans ma gorge, si fort que j’eus du mal à desserrer les lèvres pour faire taire le vendeur, et il me fallut du temps pour me diriger vers la sortie, les larmes aux yeux. Une fois dehors, je traversai la rue et entrai dans un café. Je m’assis à une table près de la vitre d’où l’on avait vue sur la porte des magasins El Indio et j’attendis.

___________

Près d’une heure et demie s’était écoulée ainsi quand le vendeur qui m’avait abordé apparut et abaissa la grille de l’entrée. Peu après les lumières s’éteignirent une à une et quelques employés qui travaillaient là passèrent. Je me levai et regagnai la rue. Un gamin d’une dizaine d’années était assis sous le porche voisin et me regardait. Je lui fis signe d’approcher. Il s’exécuta et je lui montrai une pièce de monnaie. Il sourit d’une oreille à l’autre et je constatai qu’il lui manquait plusieurs dents.

— Tu vois ce paquet? Je veux que tu le donnes à une dame qui va sortir tout à l’heure. Tu lui diras qu’il t’a été remis pour elle par un monsieur, mais tu ne lui diras pas que c’est moi. Tu as compris?

Le gamin acquiesça. Je lui tendis la pièce et le livre.

— Maintenant, attendons.

Nous n’eûmes pas à patienter longtemps. Trois minutes plus tard, elle arriva. Elle se dirigeait vers la Rambla.

— C’est cette dame. Tu la vois?

Ma mère s’arrêta un instant devant le porche de l’église de Betlem et je fis signe au gamin qui courut vers elle. J’assistai à la scène de loin, sans pouvoir entendre ce qu’ils se disaient. L’enfant lui tendit le paquet et elle le considéra avec étonnement, en hésitant. Il insista et, finalement, elle prit le paquet tandis que le gamin partait en courant. Déconcertée, elle inspecta les alentours. Elle soupesa le paquet, examina le papier rouge de l’emballage. Finalement, la curiosité fut la plus forte et elle l’ouvrit.

Je la vis extraire le livre. Elle le tint à deux mains, regarda la couverture, puis le retourna pour voir la page de dos. Le souffle me manquait et je voulus aller vers elle, lui parler, mais j’en fus incapable. Je restai sur place, à quelques mètres de ma mère, l’espionnant sans qu’elle s’aperçoive de ma présence, jusqu’à ce qu’elle reprenne sa marche, le livre à la main, en direction de la place Colón. En passant devant le Palau de la Virreina, elle avisa une corbeille et l’y jeta. Je la vis descendre la Rambla et se perdre dans la foule comme si elle n’avait jamais été là.

19.

Sempere père était seul dans sa librairie, en train de recoller le dos d’un exemplaire de Fortunata et Jacinta qui tombait en morceaux, quand il leva la tête et m’aperçut derrière la porte. Quelques secondes lui suffirent pour constater l’état dans lequel je me trouvais. Il m’invita à entrer. Dès que je fus à l’intérieur, il m’offrit une chaise.

— Tu as mauvaise mine, Martín. Tu devrais aller consulter un médecin. Si tu as peur, je t’accompagnerai. Moi aussi, les médecins me font horreur, avec leurs blouses blanches et toujours des objets pointus à la main, mais il faut parfois en passer par là.

— Ce sont juste des maux de tête, monsieur Sempere. Je vais déjà mieux.

Sempere me servit un verre d’eau de Vichy.

— Tiens. Ça guérit tout, sauf la bêtise, qui est une pandémie qui ne cesse de s’étendre.

Je me forçai à sourire de la plaisanterie de Sempere. Je vidai le verre et soupirai. La nausée me montait aux lèvres et une pression intense battait derrière mon œil gauche. Un instant, je crus que j’allais m’évanouir. Je respirai profondément en priant pour ne pas m’écrouler comme une masse. Le destin, si pervers que puisse être son sens de l’humour, ne m’avait pas conduit jusqu’à la librairie de Sempere dans le seul but de laisser à mon ami, en guise de remerciement pour toutes ses bontés, un cadavre en pourboire. Je sentis une main qui me soutenait le front avec délicatesse : Sempere. J’ouvris les yeux et vis le libraire et son fils, qui venait d’entrer, en train de m’observer avec des têtes d’enterrement.

— Je préviens le médecin? demanda Sempere junior.

— Merci, je me sens déjà mieux. Beaucoup mieux.

— Tu as une manière d’aller mieux qui donne la chair de poule. Tu es tout gris.

— Encore un peu d’eau?

Sempere junior s’empressa de remplir mon verre.

— Pardonnez le spectacle, murmurai-je. Je vous assure que je ne l’avais pas préparé.

— Ne dis pas de bêtises.

— Ça lui ferait peut-être du bien de manger quelque chose de sucré, si c’est une crise d’hypoglycémie…, suggéra le fils.

— Va à la boulangerie du coin et rapporte des gâteaux, approuva le libraire.

Quand nous fûmes de nouveau seuls, Sempere me regarda dans les yeux.

— Je vous jure que j’irai voir le médecin, assurai-je.

Quelques minutes plus tard, le fils du libraire revint avec un sac en papier contenant ce qu’il avait pu trouver de meilleur dans la boulangerie du quartier. Il me le tendit et je choisis une brioche française qui, en d’autres occasions, m’aurait paru aussi tentante que le derrière d’une choriste.

— Mordez, ordonna Sempere.

Je mangeai docilement la brioche. Peu à peu, je me sentis mieux.

— On dirait qu’il revit, observa le fils.

— Qu’est-ce qu’on ne guérirait pas, avec les produits de cette boulangerie…

À cet instant, retentit la clochette de la porte. Un client était entré dans la librairie et, sur un geste de son père, Sempere junior nous quitta pour s’occuper de lui. Le libraire resta près de moi, essayant de me prendre le pouls, l’index sur mon poignet.

— Monsieur Sempere, vous rappelez-vous qu’il y a des années vous m’avez dit que si, un jour, je voulais sauver un livre, mais le sauver vraiment, je devais vous en parler?

Sempere jeta un coup d’œil sur le livre que j’avais récupéré dans la corbeille où l’avait jeté ma mère et que je tenais encore à la main.

— Donne-moi cinq minutes.

La nuit commençait à tomber quand nous descendîmes la Rambla au milieu de la foule sortie se promener après un après-midi chaud et humide. La brise était à peine perceptible et, du haut de leurs balcons et de leurs fenêtres grandes ouvertes, les habitants contemplaient le défilé des silhouettes sous un ciel de flammes couleur d’ambre. Sempere marchait d’un pas vif et ne ralentit que lorsque nous fûmes arrivés devant la voûte sombre qui s’ouvrait à l’entrée de la rue de l’Arc del Teatre. Avant de passer dessous, il m’observa avec solennité et me déclara :

— Martín, ce que tu vas découvrir maintenant, tu ne dois le raconter à personne, pas même à Vidal. À personne.

J’acquiesçai, intrigué par le ton sérieux et mystérieux du libraire. Je suivis Sempere dans la ruelle, tout juste une brèche entre des immeubles sombres et délabrés qui semblaient se pencher comme des saules de pierre pour se refermer sur la mince ligne de ciel entre les terrasses. Nous parvînmes rapidement devant un grand portail en bois qui paraissait clore une vieille basilique dont on eût pensé qu’elle avait séjourné un siècle durant au fond d’un marais. Sempere gravit les deux marches menant au portail et saisit le heurtoir de bronze en forme de diablotin souriant. Il frappa trois fois et redescendit pour attendre près de moi.

— Ce que vous allez voir maintenant, vous ne devez le raconter…

— … à personne. Pas même à Vidal. À personne.

Sempere hocha la tête, la mine sévère. Nous attendîmes quelque deux minutes avant d’entendre ce qui ressemblait au bruit de cent serrures jouant simultanément. Le portail s’entrouvrit avec un profond gémissement, laissant apparaître le visage d’un homme d’âge moyen, les cheveux clairsemés, l’expression rapace et le regard pénétrant.

— Comme si nous n’étions pas assez nombreux comme ça. Voilà Sempere avec une recrue! protesta-t-il. Et qui m’amène-t-il, aujourd’hui? Encore un éclopé de la littérature, le genre d’individus qui ne se marient pas parce qu’ils préfèrent vivre avec leur maman?

Sempere ne se laissa pas démonter par cette réception sarcastique.

— Martín, je vous présente Isaac Montfort, gardien de ce lieu, dont l’amabilité est proverbiale. Tenez compte de tout ce qu’il vous dira. Isaac, voici David Martín, un écrivain et un ami très cher qui a toute ma confiance.

Le dénommé Isaac m’inspecta de haut en bas avec un enthousiasme plus que mesuré et échangea un coup d’œil avec Sempere.

— On ne peut jamais faire confiance à un écrivain. Voyons : Sempere vous a-t-il expliqué les règles?

— Il m’a juste dit que je ne dois parler à personne de ce que je verrai ici.

— C’est la première règle et la plus importante. Si vous ne la respectez pas, je vous tordrai moi-même le cou. Vous saisissez l’esprit général?

— À cent pour cent.

— Dans ce cas, allons-y, lança Isaac en me faisant signe d’entrer.

— Je vous dis au revoir, Martín, et je vous laisse ensemble. Ici, vous serez en lieu sûr.

Je compris que Sempere ne parlait pas de moi mais du livre. Il me serra dans ses bras avec force, puis se perdit dans la nuit. Je pénétrai sous le porche et le prénommé Isaac actionna un levier derrière le portail. Mille mécanismes reliés entre eux dans une toile d’araignée de tringles et de poulies le refermèrent. Isaac prit une lanterne par terre et la leva à la hauteur de mon visage.

— Vous avez mauvaise mine, décréta-t-il.

— Une indigestion, répliquai-je.

— De quoi?

— De réalité.

— Vous n’êtes pas le seul, trancha-t-il.

Nous parcourûmes un long couloir dont les flancs voilés par la pénombre laissaient entrevoir des fresques et des escaliers de marbre. Nous nous enfonçâmes dans cette enceinte seigneuriale et bientôt se dessina devant nous l’entrée de ce qui paraissait être une vaste salle.

— Qu’est-ce que vous apportez? demanda Isaac.

Les Pas dans le ciel. Un roman.

— Vous parlez d’un titre! Ne serait-ce pas vous l’auteur?

— Je crains que si.

— Et qu’avez-vous écrit, à part ça?

La Ville des maudits, tomes un à vingt-sept, entre autres.

Isaac se retourna et sourit, l’air réjoui.

— Ignatius B. Samson?

— Pour vous servir, et qu’il repose en paix.

À ce moment, l’énigmatique gardien s’arrêta et posa la lanterne sur ce qui semblait être une balustrade suspendue face à une voûte immense. Je levai les yeux et restai sans voix. Un labyrinthe colossal de passerelles, de passages et de rayonnages remplis de centaines de milliers de livres se dressait devant moi, formant une gigantesque bibliothèque aux perspectives impossibles. Un écheveau de tunnels traversait l’immense structure qui montait en spirale vers une grande coupole vitrée d’où filtraient des rideaux de lumière et de ténèbre. Quelques silhouettes isolées parcouraient les passerelles et les marches ou exploraient en détail les corridors de cette cathédrale de livres et de mots. Je ne pouvais en croire mes yeux et regardai Isaac Montfort, stupéfait. Il souriait tel un vieux renard qui savoure l’effet de sa ruse préférée.

— Ignatius B. Samson, bienvenue dans le Cimetière des livres oubliés.

20.

Je suivis le gardien jusqu’à la base de la vaste nef qui hébergeait le labyrinthe. Le sol que nous foulions était composé de larges dalles et de pierres tombales, avec des inscriptions funéraires, des croix et des visages estompés dans la pierre. Le gardien promena la lanterne à gaz sur certaines pièces de ce puzzle macabre pour que je puisse les admirer.

— Ce sont les vestiges d’une ancienne nécropole, expliqua-t-il. Mais que ça ne vous donne pas des idées : ne me faites pas le coup de mourir ici.

Nous continuâmes pour atteindre une zone, précédant la structure centrale, qui faisait apparemment office de seuil. Isaac me récitait à la file les règles et les devoirs, plantant de temps à autre sur moi un regard que je m’efforçais d’amadouer en manifestant docilement mon assentiment.

— Article un : la première fois que quelqu’un vient ici, il a le droit de choisir un livre, celui qu’il veut, parmi tous ceux qui s’y trouvent. Article deux : à partir du moment où l’on a adopté un livre, on contracte l’obligation de le protéger et de faire tout ce qui sera possible pour ne jamais le perdre. Et cela, pour la vie. Des questions?

Je levai la tête vers l’immensité du labyrinthe.

— Comment faire pour choisir un seul livre parmi tous ceux qui sont là?

Isaac haussa les épaules.

— Certains préfèrent croire que c’est le livre qui les choisit… le destin, d’une certaine façon. Ce que vous avez devant vous est la somme de siècles de livres disparus et oubliés, des livres qui étaient condamnés pour toujours à la destruction et au silence, des livres qui préservent la mémoire et l’âme de temps et des prodiges dont nul ne se souvient plus. Aucun de nous, même les plus vieux, ne sait exactement quand ce lieu a été créé ni par qui. Il est probablement presque aussi ancien que la ville et a grandi avec elle, dans son ombre. Nous savons qu’il a été construit avec les vestiges de palais, d’églises, de prisons et d’hôpitaux qui se sont élevés un jour ici. L’origine de la structure principale date du xviiie siècle, et elle n’a pas cessé de changer depuis. Auparavant, le Cimetière des livres oubliés avait été caché dans les souterrains de la ville médiévale. D’aucuns prétendent qu’au temps de l’Inquisition des personnes de savoir, des esprits libres, dissimulaient des livres interdits dans des sarcophages ou les enterraient sous les ossuaires épars dans toute la ville pour les protéger, avec l’espoir que des générations futures les retrouveraient. Au milieu du siècle dernier, on a découvert un long passage menant des entrailles du labyrinthe vers les souterrains d’une vieille bibliothèque, fermée aujourd’hui et perdue dans les ruines d’une ancienne synagogue du quartier du Call. Lorsque les derniers remparts de la ville sont tombés, il s’est produit un glissement de terrain et le passage a été inondé par les eaux du torrent qui coule depuis des siècles sous ce qui est aujourd’hui la Rambla. Il est donc désormais impraticable, mais nous supposons qu’il a longtemps été l’une des principales voies d’accès à ce lieu. La plus grande partie de la structure apparente a été agrandie au cours du xixe siècle. Pas plus de cent personnes dans toute la ville connaissent l’existence de cet endroit et j’espère que Sempere n’a pas commis une erreur en vous incluant parmi elles…

Je niai énergiquement, mais Isaac m’observait avec scepticisme.

— Article trois : vous pouvez cacher votre livre où vous voulez.

— Et si je me perds?

— Une clause additionnelle, de mon propre cru : essayez de ne pas vous perdre.

— Quelqu’un s’est déjà perdu?

Isaac laissa échapper un soupir.

— Quand j’ai débuté ici, voici des années, on racontait l’histoire de Daríos Albertí de Cymerman. Évidemment, je suppose que Sempere ne vous en a pas parlé…

— Cymerman? L’historien?

— Non, le dompteur de phoques. Combien de Daríos Albertí de Cymerman connaissez-vous? Au cours de l’hiver 1889, Cymerman a pénétré dans le labyrinthe et a disparu pendant une semaine. On l’a retrouvé caché dans un des tunnels, à demi mort de terreur. Il s’était claquemuré derrière plusieurs rangées de textes sacrés pour éviter d’être vu.

— Vu par qui?

— Par l’homme en noir. Vous êtes certain que Sempere ne vous en a pas touché mot?

— Tout à fait sûr.

Isaac baissa la voix et poursuivit sur un ton confidentiel :

— Certains membres, au fil des ans, ont parfois vu l’homme en noir dans les tunnels du labyrinthe. Ils le décrivent tous d’une manière différente. Certains affirment lui avoir parlé. À une époque, la rumeur a couru que l’homme en noir était l’esprit d’un auteur maudit qu’un membre avait trahi en négligeant de protéger l’un de ses livres qu’il avait emporté. Le livre a disparu pour toujours et son auteur mort erre éternellement dans les couloirs en réclamant vengeance : vous savez, ce genre de récits à la Henry James qui plaisent tant.

— Vous n’allez pas me dire que vous y croyez.

— Bien sûr que non. Moi, j’ai une autre théorie. Celle de Cymerman.

— Et c’est…?

— Que l’homme en noir est le patron de ce lieu, le père de toute connaissance secrète et interdite, du savoir et de la mémoire, porteur de la lumière des chroniqueurs et des écrivains depuis des temps immémoriaux… Notre ange gardien, l’ange des mensonges et de la nuit.

— Vous vous moquez de moi.

— Tout labyrinthe a son Minotaure, déclara Isaac.

Il eut un sourire énigmatique et me désigna l’accès du labyrinthe.

— Tout cela est à vous.

J’empruntai une passerelle qui menait à l’une des entrées et pénétrai lentement dans un long couloir de livres décrivant une courbe ascendante. Arrivé à la fin de la courbe, le tunnel se divisait en quatre corridors, formant un petit rond-point d’où partait un escalier en colimaçon qui se perdait dans les hauteurs. Je le gravis jusqu’à un étroit palier sur lequel débouchaient trois tunnels. Je m’aventurai dans celui qui, à mon avis, conduisait vers le cœur de l’édifice. Au passage, j’effleurai des doigts des centaines de livres. Je me laissai imprégner de l’odeur, de la lumière qui parvenait à se glisser par les jours et les lanternes de verre ménagés dans la structure en bois, et qui flottait en une alternance de miroirs et d’ombres. Je marchai sans but pendant presque une demi-heure, pour arriver dans une sorte de chambre close où se dressaient une table et une chaise. Les murs étaient composés de livres et paraissaient solides, à l’exception d’un vide qui laissait supposer qu’on avait emprunté un volume. Je décidai que ce creux serait le nouveau séjour des Pas dans le ciel. Je contemplai une dernière fois la couverture et relus le premier paragraphe, en imaginant l’instant où, avec un peu de chance et quand je serais mort et oublié depuis des lustres, quelqu’un parcourrait le même chemin et arriverait dans la même salle pour y trouver un livre inconnu où j’avais mis tout ce que j’avais à offrir. Je le plaçai là comme si c’était moi-même qui allais rester sur le rayonnage. Je perçus à ce moment-là une présence derrière moi : je me retournai pour découvrir, me regardant fixement dans les yeux, l’homme en noir.

21.

Sur le moment, je ne me reconnus pas dans le miroir, un des nombreux qui formaient une chaîne de lumière ténue le long des corridors du labyrinthe. C’étaient mon visage et ma peau que je voyais se refléter, mais les yeux étaient ceux d’un étranger. Troubles et noirs, débordant de méchanceté. Je détournai la tête tandis que la nausée me menaçait de nouveau. Je m’assis sur la chaise devant la table et respirai profondément. J’imaginai que même le docteur Trías pourrait trouver divertissante l’idée que la locataire de mon cerveau, l’excroissance tumorale, comme il aimait l’appeler, avait décidé de me porter le coup de grâce en ce lieu et de m’accorder l’honneur d’être le premier citoyen permanent du Cimetière des romanciers oubliés. Enterré en compagnie de son ultime et lamentable œuvre, qui l’avait mené au tombeau. Quelqu’un me trouverait là dans dix mois ou dix ans, ou peut-être jamais. Une fin grandiose, digne de La Ville des maudits.

___________

Ce qui me sauva, ce fut le rire amer qui me dégagea l’esprit et me restitua la notion du lieu où je me trouvais et de ce que j’étais venu y faire. J’allais me lever de ma chaise quand je le vis. Un livre de facture grossière, sombre et sans titre visible au dos. Il couronnait une pile de quatre autres livres à l’extrémité de la table. Je le pris. Il semblait relié plein cuir ou dans quelque autre matière usée et noircie, moins par une teinture que par d’innombrables manipulations. Les mots du titre, qui me parurent avoir été imprimés aux fers sur le plat, étaient effacés, mais ils étaient clairement lisibles sur la quatrième page :

Lux æterna

D. M.

Je supposai que les initiales, qui coïncidaient avec les miennes, correspondaient au nom de l’auteur, mais le livre ne contenait aucun autre indice susceptible de le confirmer. Je feuilletai rapidement quelques pages et reconnus au moins cinq langues différentes alternant dans le texte. Espagnol, allemand, latin, français et hébreu. Je lus au hasard un paragraphe rappelant une oraison dont je n’avais pourtant pas souvenir dans la liturgie traditionnelle, et je me demandai si ce volume ne serait pas une sorte de missel ou de compilation de prières. Le texte était ponctué de chiffres et réparti en strophes avec des sous-titres soulignés qui indiquaient apparemment des épisodes ou des divisions thématiques. Plus je l’examinais, plus il m’évoquait les évangiles et les catéchismes de mes jours de scolarité.

___________

J’aurais pu poursuivre mon chemin, choisir un autre volume parmi des centaines de milliers et partir de là pour n’y jamais revenir. Je crus presque avoir agi ainsi jusqu’au moment où je m’aperçus que j’étais en train de retourner par les tunnels et les corridors du labyrinthe, le livre dans la main comme un parasite collé à ma peau. Un instant, l’idée m’effleura que le livre avait plus envie que moi de sortir de ce lieu et qu’il guidait mes pas. Après avoir effectué plusieurs tours et être passé un certain nombre de fois devant le même exemplaire du quatrième tome des œuvres complètes de Le Fanu, je me retrouvai, sans savoir comment, devant l’escalier qui descendait en spirale et, de là, je réussis à découvrir le chemin conduisant à l’issue du labyrinthe. J’avais supposé qu’Isaac m’attendrait sur le seuil, mais je ne découvris aucun signe de sa présence, pourtant j’avais la certitude d’être observé dans l’obscurité. La grande voûte du Cimetière des livres oubliés était plongée dans un profond silence. J’appelai :

— Isaac?

L’écho de ma voix se perdit dans l’ombre. J’attendis en vain quelques secondes et me dirigeai vers la sortie. Les ténèbres bleues qui filtraient de la coupole allèrent s’estompant et bientôt, autour de moi, l’obscurité fut presque totale. Après avoir fait encore quelques pas, je distinguai une lumière vacillante au bout de la galerie et je constatai que le gardien avait laissé la lanterne au pied du portail. Je me retournai une dernière fois pour scruter les ombres de la galerie. J’actionnai le levier qui mettait en branle le mécanisme de tringles et de poulies. Les rouages de la serrure se libérèrent un à un et la porte s’entrouvrit de quelques centimètres. Je la poussai juste assez pour pouvoir passer. En quelques secondes, la porte commença à se refermer, puis un écho profond indiqua qu’elle était de nouveau close.

22.

À mesure que je m’éloignais de ce lieu, sa magie me quittait et j’étais de nouveau envahi par les nausées et la douleur. Je tombai rudement deux fois, la première sur la Rambla et la seconde en tentant de traverser la rue Layetana, où un gamin me releva et m’empêcha d’être écrasé par un tramway. À grand-peine, je réussis à arriver devant chez moi. La maison était restée close toute la journée, et la chaleur, cette chaleur humide et insidieuse qui asphyxiait chaque jour un peu plus la ville, flottait à l’intérieur sous la forme d’une lumière pulvérulente. Je montai jusqu’au bureau de la tour et ouvris grand les fenêtres. Un soupçon de brise soufflait sous un ciel damé de nuages noirs qui tournaient lentement au-dessus de Barcelone. Je posai le livre sur ma table de travail en songeant que j’aurais bien le temps de l’examiner plus tard en détail. Ou peut-être pas. Peut-être mon temps était-il consommé. Cela paraissait désormais sans importance.

Je parvenais à peine à me tenir debout et j’avais besoin de m’étendre dans le noir. Je récupérai un flacon de pilules de codéine dans un tiroir et en avalai trois ou quatre d’un coup. Je conservai le flacon dans ma poche et redescendis l’escalier sans être tout à fait certain de pouvoir arriver jusqu’à ma chambre d’une seule traite. Une fois dans le couloir, il me sembla voir un clignotement dans le rai de clarté au bas de la porte principale, comme s’il y avait quelqu’un de l’autre côté. Je m’approchai lentement de l’entrée en m’appuyant aux murs.

— Qui est là? demandai-je.

Il n’y eut aucune réponse, aucun bruit. J’hésitai une seconde, puis je sortis sur le palier. Je me penchai au-dessus de l’escalier qui menait au rez-de-chaussée. Les marches descendaient en spirale et s’enfonçaient dans les ténèbres. Personne. Je revins à la porte et m’aperçus que la lueur de la petite lanterne qui éclairait le palier vacillait. Je rentrai et fermai à clef, ce que j’oubliais très souvent de faire. Je la vis alors. Une enveloppe de couleur crème aux bords dentelés. Quelqu’un l’avait glissée sous la porte. Je m’agenouillai pour la ramasser. Le papier était d’un fort grammage, poreux. L’enveloppe était scellée et portait mon nom. Sur le sceau de cire s’imprimait la silhouette de l’ange aux ailes déployées.

Cher Monsieur Martín

Je vais passer quelque temps en ville et j’aimerais beaucoup pouvoir profiter de votre société et peut-être vous renouveler les termes de ma proposition. Je vous serais très reconnaissant, au cas où vous n’auriez pas d’autres engagements, si vous acceptiez de me tenir compagnie à dîner, le prochain vendredi 13 de ce mois à dix heures du soir, dans une petite villa que j’ai louée pour mon séjour à Barcelone. Elle est située au coin des rues Olot et San José de la Montaña, près de l’entrée du parc Güell. J’espère que vous pourrez accéder à mon désir.

Votre ami,

ANDREAS CORELLI

Je laissai tomber la lettre au sol et me traînai jusqu’à la galerie. Là, je m’étendis sur le canapé, à l’abri de la pénombre. Ce rendez-vous était pour dans sept jours. Je souris intérieurement. Je ne croyais pas que je vivrais encore sept jours. Je fermai les yeux et tentai de trouver le sommeil. Le sifflement constant dans mes oreilles me paraissait plus violent que jamais. Des éclairs de lumière blanche s’allumaient dans ma tête à chaque battement de mon cœur.

Vous ne pourrez même plus penser à écrire.

Je rouvris les yeux et scrutai les ténèbres bleues de la galerie. Près de moi, sur la table, reposait encore le vieil album de photos que Cristina m’avait laissé. Je n’avais pas eu le courage de le jeter et n’y avais pratiquement pas touché. Je tendis la main vers lui et feuilletai les pages jusqu’à l’image que je cherchais. Je l’arrachai du papier et l’examinai. Cristina, enfant, marchant la main dans celle d’un inconnu sur cette jetée qui s’avançait dans la mer. Je serrai la photo sur ma poitrine et m’abandonnai à la fatigue. Lentement l’amertume et la colère de cette journée, de ces années, s’apaisèrent, et je fus envahi d’une chaude obscurité pleine de voix et de mains qui m’attendaient. Je souhaitai m’y perdre, plus fort que je n’avais jamais rien souhaité dans toute ma vie, mais quelque chose explosa en moi et, comme un coup de poignard, un éclair de lumière et de douleur m’arracha à ce rêve agréable qui promettait d’être sans fin.

Pas encore, murmura la voix. Pas encore.

___________

Je sus que les jours passaient car je me réveillais par moments et il me semblait voir la lumière du soleil traverser les lames des volets. En plusieurs occasions, je crus entendre des coups frappés à la porte et des voix qui prononçaient mon nom avant de s’évanouir. Des heures ou des jours plus tard, je portai mes mains à ma figure et touchai du sang sur mes lèvres. Je ne sais si je descendis dans la rue ou si je rêvai que je le faisais, mais, sans savoir comment j’étais arrivé là, je me trouvai sur le Paseo del Born en train de marcher vers la cathédrale Santa María del Mar. Les rues étaient désertes sous la lune de mercure. Je levai les yeux et crus voir le spectre d’une tempête noire déployer ses ailes au-dessus de la ville. Un souffle de lumière blanche fendit le ciel et une chape de gouttes de pluie s’abattit tel un essaim de poignards de cristal. Un instant avant que la première goutte touche le sol, le temps s’arrêta et cent mille larmes de lumière restèrent suspendues dans l’air comme des grains de poussière. Je devinai que quelqu’un ou quelque chose marchait derrière moi. Je sentis son haleine sur ma nuque, froide et imprégnée de la puanteur de la chair décomposée et du feu. Je sentis ses doigts, longs et minces, se refermer sur ma peau et, à cet instant, traversant la pluie suspendue, m’apparut cette petite fille qui ne vivait que dans la photo que je portais contre la poitrine. Elle me prit par la main et me ramena sur le chemin de la maison de la tour, laissant derrière nous cette présence glacée qui rampait dans mon dos. Lorsque je repris conscience, sept jours s’étaient écoulés.

L’aube du vendredi 13 juillet se levait.

23.

Pedro Vidal et Cristina Sagnier se marièrent l’après-midi de ce même jour. La cérémonie eut lieu à cinq heures dans la chapelle du monastère de Pedralbes, et seule une petite partie du clan Vidal y assista, le gros de la famille brillant par son absence, y compris le père du marié. S’il y avait eu des mauvaises langues, elles auraient persiflé que cette lubie du benjamin de convoler avec la fille du chauffeur s’était abattue comme une douche glacée sur la gloire de la dynastie. Mais il n’y en avait pas. Adoptant un discret pacte de silence, les chroniqueurs mondains eurent justement d’autres occupations cet après-midi-là, et pas une seule publication ne se fit l’écho de la cérémonie. Personne ne fut là pour raconter qu’aux portes de l’église s’était rassemblé un bouquet d’anciennes maîtresses de don Pedro qui pleuraient en silence telle une association de veuves fanées devant la perte de leurs dernières espérances. Personne ne fut là pour raconter que Cristina portait des roses blanches à la main et une robe couleur d’ivoire qui se confondait avec son teint et donnait l’impression que la mariée marchait nue à l’autel, sans autres parures que le voile blanc qui lui recouvrait le visage et un ciel couleur d’ambre qui paraissait se concentrer en un tourbillon de nuages autour de la flèche du clocher.

Personne ne fut là pour la décrire descendant de voiture et s’arrêtant un instant pour lever les yeux et regarder en direction de la place, devant l’église, jusqu’à ce qu’elle découvre cet homme moribond dont les mains tremblaient et qui murmurait, sans que personne ne puisse l’entendre, des mots qu’il allait emporter avec lui dans la tombe :

— Maudits soient-ils. Maudits soient-ils tous les deux.

Deux heures plus tard, assis dans le fauteuil du bureau, j’ouvris l’étui qui, des années auparavant, était parvenu jusqu’à moi et contenait le seul souvenir qui me restait de mon père. J’en tirai le revolver enveloppé dans son chiffon et ouvris le barillet. J’y introduisis six balles. J’appuyai le canon sur ma tempe, armai le percuteur et fermai les yeux. À cet instant, un coup de vent fouetta subitement la tour et les volets du bureau s’ouvrirent tout grand, frappant violemment les murs. Une brise glacée me caressa la peau, apportant le souffle perdu des grandes espérances.

24.

Le taxi montait lentement vers les confins du faubourg de Gracia, en direction de l’enceinte solitaire et sombre du parc Güell. La colline était semée de demeures ayant connu des jours meilleurs qui se dessinaient parmi des bouquets d’arbres que le vent faisait frissonner comme une eau noire. J’aperçus en haut de la côte la grande porte de l’enceinte. Trois ans auparavant, à la mort de Gaudí, les héritiers du comte Güell avaient vendu pour une peseta à la municipalité cette parcelle déserte qui n’avait jamais eu d’autre habitant que son architecte. Oublié et livré à lui-même, le jardin de colonnes et de tours évoquait à présent un Éden maudit. Je priai le chauffeur de s’arrêter face aux grilles de l’entrée et réglai la course.

— Vous êtes sûr, monsieur, que c’est bien ici que vous voulez descendre? demanda le chauffeur, guère rassuré. Si vous le désirez, je peux vous attendre quelques minutes…

— Ce ne sera pas nécessaire.

Le ronronnement du taxi se perdit au bas de la colline et je demeurai seul avec l’écho du vent dans les arbres. Les feuilles mortes voletaient à l’entrée du parc et tournoyaient à mes pieds. Je m’approchai des grilles que fermaient des cadenas rongés par la rouille et scrutai l’intérieur. La lumière de la lune léchait les contours du dragon qui dominait l’escalier. Une forme sombre descendait très lentement les marches en m’observant avec des yeux qui brillaient comme des perles plongées dans l’eau. C’était un chien noir. L’animal s’arrêta au pied de l’escalier et, alors seulement, j’avisai qu’il n’était pas seul. Deux autres m’observaient en silence. L’un s’était avancé sans bruit dans l’ombre projetée par la maison du gardien située sur un côté de l’entrée. L’autre, le plus grand des trois, s’était hissé sur le mur et me contemplait du haut de la corniche, à quelques mètres à peine. La vapeur de son haleine s’exhalait entre ses crocs bien visibles. Je reculai très doucement, sans cesser de le regarder dans les yeux et sans lui tourner le dos. Pas à pas, je gagnai le trottoir opposé. Un deuxième chien avait grimpé sur le mur et suivait mon manège. J’explorai le sol en quête d’un bâton ou d’une pierre que je pourrais utiliser pour me défendre s’ils décidaient de sauter et de m’attaquer, mais je ne touchai que des feuilles sèches. Je savais que si je cessais de les fixer et me mettais à courir, ces animaux se lanceraient à ma poursuite, et que je ne franchirais pas vingt mètres avant qu’ils se jettent sur moi et me déchiquettent. Le plus grand avança de quelques pas sur le mur et j’eus la certitude qu’il allait bondir. Le troisième, le seul que j’avais vu au début et qui n’avait dû se montrer que pour me donner le change, commençait à monter sur la partie basse du mur pour rejoindre les autres. Me voilà dans de beaux draps, pensai-je.

À cet instant, une lueur éclaira les gueules féroces des trois animaux, qui stoppèrent net. La lumière s’était allumée dans la maison, la seule éclairée de toute la colline. Un des chiens émit un gémissement sourd et battit en retraite vers l’intérieur du parc. Les autres ne tardèrent pas à le suivre.

Sans plus réfléchir, je marchai vers la maison. Comme l’avait indiqué Corelli dans son invitation, elle se dressait au carrefour des rues Olot et San José de la Montaña. C’était une construction svelte et anguleuse de trois étages en forme de tour couronnée de mansardes, qui contemplait comme une sentinelle la ville et le parc fantomatique à ses pieds.

Elle était située en haut d’une forte pente, et des escaliers conduisaient à sa porte. Un halo de lumière dorée s’évadait des hautes fenêtres. À mesure que je gravissais les marches de pierre, il me sembla distinguer une silhouette qui se découpait à la balustrade du deuxième étage, immobile telle une araignée au centre de sa toile. J’arrivai à la dernière marche et observai une halte pour reprendre mon souffle. La porte d’entrée était entrouverte, et une flaque de lumière s’étendait jusqu’à mes pieds. J’approchai lentement et m’arrêtai sur le seuil. Une odeur de fleurs fanées sortait de l’intérieur. Je frappai à la porte et celle-ci céda de quelques centimètres. Devant moi s’ouvraient un vestibule et un long corridor qui s’enfonçait dans la maison. Je détectai un bruit bref et répété, rappelant celui d’un volet que le vent rabattait contre sa fenêtre, qui provenait de la maison et évoquait le battement d’un cœur. J’avançai un peu dans le vestibule et distinguai, sur ma gauche, l’escalier qui montait dans la tour. Je crus entendre des pas légers, des pas d’enfant gravissant les derniers étages.

— Bonsoir? criai-je.

L’écho de ma voix ne s’était pas encore perdu dans le corridor que déjà ce martèlement qui résonnait dans la maison avait cessé. Un silence total s’appesantit autour de moi et un courant d’air glacé me caressa le visage.

— Monsieur Corelli? C’est Martín. David Martín…

N’obtenant pas de réponse, je m’aventurai dans le corridor. Les murs étaient couverts de portraits photographiques encadrés, de différents formats. La façon de poser et l’accoutrement des sujets signalaient que la plupart de ces photos dataient d’au moins vingt ou trente ans. Sous chaque cadre, une petite plaque indiquait le nom de la personne photographiée et l’année où l’image avait été prise. J’étudiai ces visages qui m’observaient du fond du passé. Enfants et vieillards, femmes et hommes. Ce qui les unissait tous, c’était une ombre de tristesse dans l’expression, un appel silencieux. Tous fixaient l’objectif avec une anxiété qui vous glaçait le sang.

— La photographie vous intéresse, mon cher Martín? dit une voix toute proche.

Je me retournai avec un sursaut. Andreas Corelli contemplait les photos près de moi avec un sourire empreint de mélancolie. Je ne l’avais pas vu ni entendu s’approcher et, quand il me sourit, je frissonnai.

— Je croyais que vous ne viendriez pas.

— Moi non plus.

— Alors permettez-moi de vous inviter à boire un verre pour célébrer notre commune erreur.

Je le suivis dans un salon dont les larges portes-fenêtres étaient orientées vers la ville. Corelli me pria de m’asseoir dans un fauteuil et, prenant une carafe en cristal sur une table, nous servit deux verres. Il me tendit le mien et s’installa dans un fauteuil en face de moi.

Je goûtai le vin. Il était excellent. Je le bus presque d’un trait et, tout de suite, la chaleur qui coula dans ma gorge apaisa ma nervosité. Corelli humait son verre et m’observait avec un sourire serein et amical.

— Vous aviez raison, déclarai-je.

— Comme toujours, répliqua-t-il. C’est une habitude dont je tire rarement satisfaction. Il m’arrive de penser que rien, ou presque, ne me plairait davantage que d’avoir la certitude de m’être trompé.

— Ça peut s’arranger. Vous n’avez qu’à me demander. Moi, je me trompe toujours.

— Non, vous ne vous trompez pas. À mon avis, vous voyez les choses aussi clairement que moi et cela ne vous procure pas davantage de satisfactions.

En l’écoutant parler, il me vint à l’idée qu’en cet instant la seule chose qui pourrait me donner quelque satisfaction serait de mettre le feu au monde entier et de flamber avec lui. Corelli, comme s’il avait lu dans mes pensées, m’adressa un sourire qui découvrit toutes ses dents et fit un signe d’assentiment.

— Je peux vous aider, cher ami.

Je me surpris moi-même en évitant son regard et en me concentrant sur la petite broche ornée d’un ange en argent au revers de sa veste.

— Une jolie broche, dis-je.

— Un souvenir de famille.

Il me sembla que nous avions échangé suffisamment de politesses et de banalités pour toute la soirée.

— Monsieur Corelli, pourquoi suis-je ici?

Les yeux de Corelli avaient le même éclat et la même teinte que le vin qui oscillait lentement dans son verre.

— C’est très simple. Vous êtes ici parce que vous avez enfin compris que vous devez y être. Vous êtes ici parce que, voici un an, je vous ai fait une proposition. Une proposition qu’à l’époque vous n’étiez pas préparé à accepter, mais que vous n’avez pas oubliée. Et moi je suis ici parce que je continue à penser que vous êtes la personne que je cherche, raison pour laquelle j’ai préféré attendre douze mois avant de renoncer.

— Une proposition dont vous n’êtes jamais allé jusqu’à me donner les détails, lui rappelai-je.

— En réalité, je ne vous ai fourni que les détails.

— Cent mille francs pour travailler pour vous une année entière à écrire un livre.

— Exactement. Beaucoup auraient pensé que c’était là l’essentiel. Mais pas vous.

— Vous avez précisé que lorsque vous m’auriez expliqué de quel genre de livre il s’agissait, je l’écrirais même si je n’étais pas payé.

Corelli hocha la tête affirmativement.

— Vous avez bonne mémoire.

— Ma mémoire est excellente, monsieur Corelli, si excellente que je n’ai pas souvenir d’avoir vu ni lu aucun livre édité par vous, ni même d’en avoir entendu parler.

— Vous doutez de ma solvabilité?

Je niai en tentant de dissimuler la curiosité et la convoitise qui me brûlaient de l’intérieur. Plus je manifestais mon absence d’intérêt, plus je me sentais tenté par les promesses de l’éditeur.

— Je suis simplement intrigué par vos raisons, précisai-je.

— C’est normal.

— Quoi qu’il en soit, je vous rappelle que j’ai signé un contrat d’exclusivité avec Barrido & Escobillas pour cinq ans encore. L’autre jour, j’ai reçu une visite fort instructive de leur part, accompagnée d’un avocat aux manières expéditives. Mais je suppose que ça n’a aucune importance, parce que cinq ans c’est beaucoup de temps, et s’il est une chose dont je suis sûr, c’est que, du temps, il ne m’en reste guère.

— Ne vous faites pas de souci pour les avocats. Les miens sont infiniment plus expéditifs que ceux de cette paire de pustules, et ils ne perdent jamais un procès. Laissez-moi m’occuper des détails juridiques et de la procédure.

À la manière dont il prononça ces mots, je songeai que mieux valait ne jamais avoir affaire aux conseillers juridiques des Éditions de la Lumière.

— Je vous crois. Je suppose donc que la seule question en suspens concerne les autres détails de votre proposition, ceux qui sont essentiels.

— Il n’y pas de manière simple de l’expliquer, aussi vaut-il mieux que je vous parle sans ambages.

— S’il vous plaît.

Corelli se pencha vers moi, son regard vrillé au mien.

— Martín, je vous demande de créer pour moi une religion.

Je crus d’abord n’avoir pas bien entendu.

— Pardon?

Corelli maintint sur moi son regard sans fond.

— Je vous demande de créer pour moi une religion.

Je le contemplai durant un long instant, sans voix.

— Vous me faites marcher.

Corelli fit signe que non, en savourant amoureusement son vin.

— Je veux que vous rassembliez tout votre talent et que vous vous consacriez corps et âme pendant un an à travailler à l’histoire la plus grandiose que vous pourrez jamais créer : une religion.

J’éclatai de rire.

— Vous êtes complètement fou. C’est ça, votre proposition? C’est ça, le livre que vous voulez que j’écrive?