/ Language: Français / Genre:det_classic

Monsieur Lecoq

Émile Gaboriau

Le précurseur, français, de Sherlock Holmes…

Émile Gaboriau

Monsieur Lecoq

À M. ALPHONSE MILLAUD DIRECTEUR DU PETIT JOURNAL

Ce n’est pas à vous, Monsieur le Directeur, que j’offre ce volume…

Je le dédie à l’ami de tous les jours, à vous, mon cher Alphonse, comme un témoignage de la vive et sincère affection.

De votre dévoué

ÉMILE GABORIAU.

PREMIÈRE PARTIE. L’ENQUÊTE

I

Le 20 février 18…, un dimanche, qui se trouvait être le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d’agents du service de la sûreté sortait du poste de police de l’ancienne barrière d’Italie.

La mission de cette ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de Fontainebleau à la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux fortifications.

Ces parages déserts avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrières d’Amérique.

S’y aventurer de nuit était réputé si dangereux, que les soldats des forts venus à Paris, avec la permission du spectacle, avaient ordre de s’attendre à la barrière et de ne rentrer que par groupes de trois ou quatre.

C’est que les terrains vagues, encore nombreux, devenaient, passé minuit, le domaine de cette tourbe de misérables sans aveu et sans asile, qui redoutent jusqu’aux formalités sommaires des plus infâmes garnis.

Les vagabonds et les repris de justice s’y donnaient rendez-vous. Si la journée avait été bonne, ils faisaient ripaille avec les comestibles volés aux étalages. Quand le sommeil les gagnait, ils se glissaient sous les hangars des fabriques ou parmi les décombres de maisons abandonnées.

Tout avait été mis en œuvre pour déloger des hôtes si dangereux, mais les plus énergiques mesures demeuraient vaines.

Surveillés, traqués, harcelés, toujours sous le coup d’une razzia, ils revenaient quand même, avec une obstination idiote, obéissant, on ne saurait dire à quelle mystérieuse attraction.

Si bien que la police avait là comme une immense souricière incessamment tendue, où son gibier venait bénévolement se prendre.

Le résultat d’une perquisition était si bien prévu, si sûr, que c’est d’un ton de certitude absolue que le chef de poste cria à la ronde qui s’éloignait:

– Je vais toujours préparer les logements de nos pratiques. Bonne chasse et bien du plaisir!

Ce dernier souhait, par exemple, était pure ironie, car le temps était aussi mauvais que possible.

Il avait abondamment neigé les jours précédents, et le dégel commençait. Partout où la circulation avait été un peu active, il y avait un demi-pied de boue. Il faisait encore froid cependant, un froid humide à transir jusqu’à la moelle des os. Avec cela le brouillard était si intense que le bras étendu on ne distinguait pas sa main.

– Quel chien de métier! grommela un des agents.

– Oui, répondit l’inspecteur qui commandait la ronde, je pense bien que si tu avais seulement trente mille francs de rentes, tu ne serais pas ici.

Le rire qui accueillit cette vulgaire plaisanterie était moins une flatterie qu’un hommage rendu à une supériorité reconnue et établie.

L’inspecteur était, en effet, un serviteur des plus appréciés à la Préfecture, et qui avait fait ses preuves.

Sa perspicacité n’était peut-être pas fort grande, mais il savait à fond son métier et en connaissait les ressources, les ficelles et les artifices. La pratique lui avait, en outre, donné un aplomb imperturbable, une superbe confiance en soi et une sorte de grossière diplomatie, jouant assez bien l’habileté.

À ces qualités et à ces défauts, il joignait une incontestable bravoure.

Il mettait la main au collet du plus redoutable malfaiteur aussi tranquillement qu’une dévote trempe son doigt dans un bénitier.

C’était un homme de quarante-six ans, taillé en force, ayant les traits durs, une terrible moustache, et de petits yeux gris sous des sourcils en broussailles.

Son nom était Gévrol, mais le plus habituellement on l’appelait: Général.

Ce sobriquet caressait sa vanité, qui n’était pas médiocre, et ses subordonnés ne l’ignoraient pas.

Sans doute il pensait qu’il rejaillissait sur sa personne quelque chose de la considération attachée à ce grade.

– Si vous geignez déjà, reprit-il de sa grosse voix, que sera-ce tout à l’heure?

Dans le fait, il n’y avait pas encore trop à se plaindre.

La petite troupe remontait alors la route de Choisy: les trottoirs étaient relativement propres, et les boutiques des marchands de vins suffisaient à éclairer la marche.

Car tous les débits étaient ouverts. Il n’est brouillard ni dégel capables de décourager les amis de la gaieté. Le carnaval de barrière se grisait dans les cabarets et se démenait dans les bals publics.

Des fenêtres ouvertes, s’échappaient alternativement des vociférations ou des bouffées de musiques enragées. Puis, c’était un ivrogne qui passait festonnant sur la chaussée, ou un masque crotté qui se glissait comme une ombre honteuse, le long des maisons.

Devant certains établissements, Gévrol commandait: halte! Il sifflait d’une façon particulière, et presque aussitôt un homme sortait. C’était un agent arrivant à l’ordre. On écoutait son rapport et on passait.

Peu à peu, cependant, on approchait des fortifications. Les lumières se faisaient rares et il y avait de grands emplacements vides entre les maisons.

– Par file à gauche, garçons! ordonna Gévrol; nous allons rejoindre la route d’Ivry et nous couperons ensuite au plus court pour gagner la rue du Chevaleret.

De ce point, l’expédition devenait réellement pénible.

La ronde venait de s’engager dans un chemin à peine tracé, n’ayant pas même de nom, coupé de fondrières, embarrassé de décombres, et que le brouillard, la boue et la neige rendaient périlleux.

Désormais plus de lumière, plus de cabarets; ni pas, ni voix, rien, la solitude, les ténèbres, le silence.

On se serait cru à mille lieues de Paris, sans ce bruit profond et continu qui monte de la grande ville comme le mugissement d’un torrent du fond d’un gouffre.

Tous les agents avaient retroussé leur pantalon au-dessus de la cheville, et ils avançaient lentement, choisissant tant bien que mal les places où poser le pied, un à un, comme des Indiens sur le sentier de la guerre.

Ils venaient de dépasser la rue du Château-des-Rentiers, quand tout à coup un cri déchirant traversa l’espace.

À cette heure, en cet endroit, ce cri était si affreusement significatif, que d’un commun mouvement tous les hommes s’arrêtèrent.

– Vous avez entendu, Général? demanda à demi-voix un des agents.

– Oui, on s’égorge certainement près d’ici… mais où? Silence et écoutons.

Tous restèrent immobiles, l’oreille tendue, retenant leur souffle, et bientôt un second cri, un hurlement plutôt, retentit.

– Eh! s’écria l’inspecteur de la sûreté, c’est à la Poivrière.

Cette dénomination bizarre disait à elle seule et la signification du lieu qu’elle désignait, et quelles pratiques le fréquentaient d’habitude.

Dans la langue imagée qui a cours du côté du Montparnasse, on dit qu’un buveur est «poivre» quand il a laissé sa raison au fond des pots. De là le sobriquet de «voleurs au poivrier,» donné aux coquins dont la spécialité est de dévaliser les pauvres ivrognes inoffensifs.

Ce nom, cependant, n’éveillant aucun souvenir dans l’esprit des agents:

– Comment! ajouta Gévrol, vous ne connaissez pas le cabaret de chez la mère Chupin, là-bas, à droite… Au galop, et gare aux billets de parterre!

Donnant l’exemple, il s’élança dans la direction indiquée, ses hommes le suivirent, et en moins d’une minute, ils arrivèrent à une masure sinistre d’aspect, bâtie au milieu de terrains vagues.

C’était bien de ce repaire que partaient les cris, ils avaient redoublé et avaient été suivis de deux coups de feu.

La maison était hermétiquement close, mais par des ouvertures en forme de cœur, pratiquées aux volets, filtraient des lueurs rougeâtres comme celles d’un incendie.

Un des agents se précipita vers une des fenêtres, et s’enlevant à la force des poignets, il essaya de voir par les découpures ce qui se passait à l’intérieur.

Gévrol, lui, courut à la porte.

– Ouvrez!… commanda-t-il, en frappant rudement. Pas de réponse.

Mais on distinguait très bien les trépignements d’une lutte acharnée, des blasphèmes, un râle sourd et par intervalles des sanglots de femme.

– Horrible!… fit l’agent cramponné au volet, c’est horrible!

Cette exclamation décida Gévrol.

– Au nom de la loi!… cria-t-il une troisième fois.

Et personne ne répondant, il recula, prit du champ, et d’un coup d’épaule qui avait la violence d’un coup de bélier, il jeta bas la porte.

Alors fut expliqué l’accent d’épouvante de l’agent qui avait collé son œil aux découpures des volets.

La salle basse de la Poivrière présentait un tel spectacle, que tous les employés de la sûreté et Gévrol lui-même demeurèrent un moment cloués sur place, glacés d’une indicible horreur.

Tout, dans le cabaret, trahissait une lutte acharnée, une de ces sauvages «batteries» qui trop souvent ensanglantent les bouges des barrières.

Les chandelles avaient dû être éteintes dès le commencement de la bagarre, mais un grand feu clair de planches de sapin illuminait jusqu’aux moindres recoins.

Tables, verres, bouteilles, ustensiles de ménage, tabourets dépaillés, tout était renversé, jeté pêle-mêle, brisé, piétiné, haché menu.

Près de la cheminée, en travers, deux hommes étaient étendus à terre, sur le dos, les bras en croix, immobiles. Un troisième gisait au milieu de la pièce.

À droite, dans le fond, sur les premières marches d’un escalier conduisant à l’étage supérieur, une femme était accroupie. Elle avait relevé son tablier sur sa tête, et poussait des gémissements inarticulés.

En face, dans le cadre d’une porte de communication grande ouverte, un homme se tenait debout, roide et blême, ayant devant lui, comme un rempart, une lourde table de chêne.

Il était d’un certain âge, de taille moyenne, et portait toute sa barbe.

Son costume, qui était celui des déchargeurs de bateaux du quai de la Gare, était en lambeaux et tout souillé de boue, de vin et de sang.

Celui-là certainement était le meurtrier.

L’expression de son visage était atroce. La folie furieuse flamboyait dans ses yeux, et un ricanement convulsif contractait ses traits. Il avait au cou et à la joue deux blessures qui saignaient abondamment.

De sa main droite, enveloppée d’un mouchoir à carreaux, il tenait un revolver à cinq coups, dont il dirigeait le canon vers les agents.

– Rends-toi!… lui cria Gévrol.

Les lèvres de l’homme remuèrent; mais, en dépit d’un visible effort, il ne put articuler une syllabe.

– Ne fais pas le malin, continua l’inspecteur de la sûreté, nous sommes en force, tu es pincé; ainsi, bas les armes!…

– Je suis innocent, prononça l’homme d’une voix rauque.

– Naturellement, mais cela ne nous regarde pas.

– J’ai été attaqué, demandez plutôt à cette vieille; je me suis défendu, j’ai tué, j’étais dans mon droit!

Le geste dont il appuya ces paroles était si menaçant, qu’un des agents, resté à demi dehors, attira violemment Gévrol à lui, en disant:

– Gare, Général! méfiez-vous!… Le revolver du gredin a cinq coups et nous n’en avons entendu que deux.

Mais l’inspecteur de la Sûreté, inaccessible à la crainte, repoussa son subordonné et s’avança de nouveau, en poursuivant du ton le plus calme:

– Pas de bêtises, mon gars, crois-moi, si ton affaire est bonne, ce qui est possible, après tout, ne la gâte pas.

Une effrayante indécision se lut sur les traits de l’homme. Il tenait au bout du doigt la vie de Gévrol; allait-il presser la détente?

Non. Il lança violemment son arme à terre en disant:

– Venez donc me prendre!

Et se retournant, il se ramassa sur lui-même, pour s’élancer dans la pièce voisine, pour fuir par quelque issue connue de lui.

Gévrol avait deviné ce mouvement. Il bondit en avant, lui aussi, les bras étendus, mais la table l’arrêta.

– Ah!… cria-t-il, le misérable nous échappe.

Déjà le sort du misérable était fixé.

Tandis que Gévrol parlementait, un des agents – celui de la fenêtre – avait tourné la maison et y avait pénétré par la porte de derrière.

Quand le meurtrier prit son élan, il se précipita sur lui, il l’empoigna à la ceinture, et avec une vigueur et une adresse surprenantes, le repoussa.

L’homme voulut se débattre, résister; en vain. Il avait perdu l’équilibre, il chancela et bascula par-dessus la table qui l’avait protégé, en murmurant assez haut pour que tout le monde pût l’entendre:

– Perdu! C’est les Prussiens qui arrivent.

Cette simple et décisive manœuvre, qui assurait la victoire, devait enchanter l’inspecteur de la Sûreté.

– Bien, mon garçon, dit-il à son agent, très bien!… Ah! tu as la vocation, toi, et tu iras loin, si jamais une occasion…

Il s’interrompit. Tous les siens partageaient si manifestement son enthousiasme que la jalousie le saisit. Il vit son prestige diminué et se hâta d’ajouter:

– Ton idée m’était venue, mais je ne pouvais la communiquer sans donner l’éveil au gredin.

Ce correctif était superflu. Les agents ne s’occupaient plus que du meurtrier. Ils l’avaient entouré, et après lui avoir attaché les pieds et les mains, ils le liaient étroitement sur une chaise.

Lui se laissait faire. À son exaltation furieuse se avait succédé cette morne prostration qui suit tous les efforts exorbitants. Ses traits n’exprimaient plus qu’une farouche insensibilité, l’hébétude de la bête fauve prise au piège. Évidemment, il se résignait et s’abandonnait.

Dès que Gévrol vit que ses hommes avaient terminé leur besogne:

– Maintenant, commanda-t-il, inquiétons-nous des autres, et éclairez-moi, car le feu ne flambe plus guère.

C’est par les deux individus étendus en travers de la porte que l’inspecteur de la Sûreté commença son examen.

Il interrogea le battement de leur cœur; le cœur ne battait plus.

Il tint près de leurs lèvres le verre de sa montre; le verre resta clair et brillant.

– Rien! murmura-t-il après plusieurs expériences, rien; ils sont morts. Le mâtin ne les a pas manqués. Laissons-les dans la position où ils sont jusqu’à l’arrivée de la justice et voyons le troisième.

Le troisième respirait encore.

C’était un tout jeune homme, portant l’uniforme de l’infanterie de ligne. Il était en petite tenue, sans armes, et sa grande capote grise entr’ouverte laissait voir sa poitrine nue.

On le souleva avec mille précautions, car il geignait pitoyablement à chaque mouvement, et on le plaça sur son séant, le dos appuyé contre le mur.

Alors, il ouvrit les yeux, et d’une voix éteinte demanda à boire.

On lui présenta une tasse d’eau, il la vida avec délices, puis il respira longuement et parut reprendre quelques forces.

– Où es-tu blessé? demanda Gévrol.

– À la tête, tenez, là, répondit-il en essayant de soulever un de ses bras, oh! que je souffre!…

L’agent qui avait coupé la retraite du meurtrier s’était approché, et avec une dextérité qui lui eût enviée un vieux chirurgien, il palpait la plaie béante que le jeune homme avait un peu au-dessus de la nuque.

– Ce n’est pas grand’chose, prononça-t-il.

Mais il n’y avait pas à se méprendre au mouvement de sa lèvre inférieure. Il était clair qu’il jugeait la blessure très dangereuse, sinon mortelle.

– Ce ne sera même rien, affirma Gévrol, les coups à la tête, quand ils ne tuent pas roide, guérissent dans le mois.

Le blessé sourit tristement.

– J’ai mon compte, murmura-t-il.

– Bast!…

– Oh!… Il n’y a pas à dire non, je le sens. Mais je ne me plains pas. Je n’ai que ce que je mérite.

Tous les agents, sur ces mots, se retournèrent vers le meurtrier. Ils pensaient qu’il allait profiter de cette déclaration pour renouveler ses protestations d’innocence.

Leur attente fut déçue: il ne bougea pas, bien qu’il eût très certainement entendu.

– Mais voilà, poursuivit le blessé, d’une voix qui allait s’éteignant, ce brigand de Lacheneur m’a entraîné.

– Lacheneur?…

– Oui, Jean Lacheneur, un ancien acteur, qui m’avait connu quand j’étais riche…, car j’ai eu de la fortune, mais j’ai tout mangé, je voulais m’amuser… Lui, me sachant sans le sou, est venu à moi, et il m’a promis assez d’argent pour recommencer ma vie d’autrefois… Et c’est pour l’avoir cru, que je vais crever comme un chien, dans ce bouge!… Oh! je veux me venger!

À cet espoir, ses poings se crispèrent pour une dernière menace.

– Je veux me venger, dit-il encore. J’en sais long, plus qu’il ne croit… je dirai tout!…

Il avait trop présumé de ses forces.

La colère lui avait donné un instant d’énergie, mais c’était au prix du reste de vie qui palpitait en lui.

Quand il voulut reprendre, il ne le put. À deux reprises, il ouvrit la bouche; il ne sortit de sa gorge qu’un cri étouffé de rage impuissante.

Ce fut la dernière manifestation de son intelligence. Une écume sanglante vint à ses lèvres, ses yeux se renversèrent, son corps se roidit, et une convulsion suprême le rabattit la face contre terre.

– C’est fini, murmura Gévrol.

– Pas encore, répondit le jeune agent dont l’intervention avait été si utile; mais il n’en a pas pour dix minutes. Pauvre diable!… Il ne dira rien.

L’inspecteur de la sûreté s’était redressé, aussi calme que s’il eût assisté à la scène la plus ordinaire du monde, et soigneusement il époussetait les genoux de son pantalon.

– Bast!… répondit-il, nous saurons quand même ce que nous avons intérêt à savoir. Ce garçon est troupier, et il a sur les boutons de sa capote le numéro de son régiment, ainsi!…

Un fin sourire plissa les lèvres du jeune agent.

– Je crois que vous vous trompez, Général, dit-il.

– Cependant…

– Oui, je sais, en le voyant sous l’habit militaire, vous avez supposé… Eh bien!… non. Ce malheureux n’était pas soldat. En voulez-vous une preuve immédiate, entre dix?… Regardez s’il est tondu en brosse, à l’ordonnance? Où avez-vous vu des troupiers avec des cheveux tombant sur les épaules?

L’objection interdit le général, mais il se remit vite.

– Penses-tu, fit-il brusquement, que j’ai mes yeux dans ma poche? Ta remarque ne pas échappé; seulement, je me suis dit: Voilà un gaillard qui profite de ce qu’il est en congé pour se passer du perruquier.

– À moins que…

Mais Gévrol n’admet pas les interruptions.

– Assez causé!… prononça-t-il. Tout ce qui s’est passé, nous allons l’apprendre. La mère Chupin n’est pas morte, elle, la coquine!

Tout en parlant, il marchait vers la vieille qui était restée obstinément accroupie sur son escalier. Depuis l’entrée de la ronde, elle n’avait ni parlé, ni remué, ni hasardé un regard. Seulement, ses gémissements n’avaient pas discontinué.

D’un geste rapide, Gévrol arracha le tablier qu’elle avait ramené sur sa tête, et alors elle apparut telle que l’avaient faite les années, l’inconduite, la misère, et des torrents d’eau-de-vie et de mêle-cassis: ridée, ratatinée, édentée, éraillée, n’ayant plus sur les os que la peau, plus jaune et plus sèche qu’un vieux parchemin.

– Allons, debout!… dit l’inspecteur. Ah! tes jérémiades ne me touchent guère. Tu devrais être fouettée, pour les drogues infâmes que tu mets dans tes boissons, et qui allument des folies furieuses dans les cervelles des ivrognes.

La vieille promena autour de la salle ses petits yeux rougis, et d’un ton larmoyant:

– Quel malheur!… gémit-elle, Qu’est-ce que je vais devenir! Tout est cassé, brisé! Me voilà ruinée.

Elle ne paraissait sensible qu’à la perte de sa vaisselle.

– Voyons, interrogea Gévrol, comment la bataille est-elle venue?

– Hélas!… Je ne le sais seulement pas. J’étais là-haut à rapiécer des nippes à mon fils, quand j’ai entendu une dispute.

– Et après?

– Comme de juste, je suis descendue, et j’ai vu ces trois qui sont étendus là, qui cherchaient des raisons à cet autre que vous avez attaché, le pauvre innocent. Car il est innocent, vrai comme je suis une honnête femme. Si mon fils Polyte avait été là, il se serait mis entre eux; mais moi, une veuve, qu’est-ce que je pouvais faire? J’ai crié à la garde de toutes mes forces…

Elle se rassit, sur ce témoignage, pensant en avoir dit assez. Mais Gévrol la contraignit brutalement de se relever.

– Oh! nous n’avons pas fini, dit-il, je veux d’autres détails.

– Lesquels, cher monsieur Gévrol, puisque je n’ai rien vu.

La colère commençait à rougir les maîtresses oreilles de l’inspecteur.

– Que dirais-tu, la vieille, fit-il, si je t’arrêtais?

– Ce serait une grande injustice.

– C’est ce qui arrivera cependant si tu t’obstines à te taire. J’ai idée qu’une quinzaine à Saint-Lazare te délierait joliment la langue.

Ce nom produisit sur la veuve Chupin l’effet d’une pile électrique. Elle abandonna subitement ses hypocrites lamentations, se redressa, campa fièrement ses poings sur ses hanches et se mit à accabler d’invectives Gévrol et ses agents, les accusant d’en vouloir à sa famille, car ils avaient déjà arrêté son fils, un excellent sujet, jurant qu’au surplus elle ne craignait pas la prison, et que même elle serait bien aise d’y finir ses jours à l’abri du besoin.

Un moment, le général essaya d’imposer silence à l’affreuse mégère, mais il reconnut qu’il n’était pas de force, d’ailleurs tous ses agents riaient. Il lui tourna donc le dos, et, s’avançant vers le meurtrier:

– Toi, du moins, fit-il, tu ne nous refuseras pas des explications.

L’homme hésita un moment.

– Je vous ai dit, répondit-il enfin, tout ce que j’avais à vous dire. Je vous ai affirmé que je suis innocent, et un homme prêt à mourir, frappé de ma main, et cette vieille femme ont confirmé ma déclaration. Que voulez-vous de plus? Quand le juge m’interrogera, je répondrai peut-être; jusque-là, n’espérez pas un mot.

Il était aisé de voir que la détermination de l’homme était irrévocable, et elle ne devait pas surprendre un vieil inspecteur de la sûreté.

Très souvent des criminels, sur le premier moment, opposent à toutes les questions le mutisme le plus absolu. Ceux-là sont les expérimentés, les habiles, ceux qui préparent des nuits blanches aux juges d’instruction.

Ils ont appris, ceux-là, qu’un système de défense ne s’improvise pas, que c’est au contraire une œuvre de patience et de méditation, où tout doit se tenir et s’enchaîner logiquement.

Et sachant quelle portée terrible peut avoir au cours de l’instruction une réponse insignifiante en apparence, arrachée au trouble du flagrant délit, il se taisait, il gagnait du temps.

Cependant, Gévrol allait peut-être insister, quand on lui annonça que le «soldat» venait de rendre le dernier soupir.

– Puisque c’est ainsi, mes enfants, prononça-t-il, deux d’entre vous vont rester ici, et je filerai avec les autres. J’irai réveiller le commissaire de police, et je lui remettrai l’affaire; il s’en arrangera, et selon ce qu’il décidera, nous agirons. Ma responsabilité, en tout cas, sera à couvert. Ainsi, déliez les jambes de notre pratique et attachez un peu les mains de la mère Chupin, nous les déposerons au poste en passant.

Tous les agents s’empressèrent d’obéir, à l’exception du plus jeune d’entre eux, celui qui avait mérité les éloges du Général.

Il s’approcha de son chef, et lui faisant signe qu’il avait à lui parler, il l’entraîna dehors.

Lorsqu’ils furent à quelques pas de la maison:

– Que me veux-tu? demanda Gévrol.

– Je voudrais savoir, Général, ce que vous pensez de cette affaire.

– Je pense, mon garçon, que quatre coquins se sont rencontrés dans ce coupe-gorge. Ils se sont pris de querelle, et des propos ils en sont venus aux coups. L’un d’eux avait un revolver, il a tué les autres. C’est simple comme bonjour. Selon ses antécédents et aussi selon les antécédents des victimes, l’assassin sera jugé. Peut-être la société lui doit-elle des remerciements…

– Et vous jugez inutiles les recherches, les investigations…

– Absolument inutiles.

Le jeune agent parut se recueillir.

– C’est qu’il me semble à moi, Général, reprit-il, que cette affaire n’est pas parfaitement claire. Avez-vous étudié le meurtrier, examiné son maintien, observé son regard?… Avez-vous surpris comme moi…

– Et ensuite?

– Eh bien!… il me semble, je me trompe peut-être; mais enfin je crois que les apparences nous trompent. Oui, je sens quelque chose…

– Bah?… Et comment expliques-tu cela?

– Comment expliquez-vous le flair du chien de chasse?

Gévrol, champion de la police positiviste, haussait prodigieusement les épaules.

– En un mot, dit-il, tu devines ici un mélodrame… un rendez-vous de grands seigneurs déguisés, à la Poivrière, chez la Chupin… comme à l’Ambigu… Cherche, mon garçon, cherche, je te le permets…

– Quoi!… vous permettez…

– C’est-à-dire que j’ordonne… Tu vas rester ici avec celui de tes camarades que tu choisiras… Et si tu trouves quelque chose que je n’aie pas vu, je te permets de me payer une paire de lunettes.

II

L’agent auquel Gévrol abandonnait une information qu’il jugeait inutile, était un débutant dans «la partie.»

Il s’appelait Lecoq.

C’était un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, presque imberbe, pâle, avec la lèvre rouge et d’abondants cheveux noirs ondés. Il était un peu petit, mais bien pris, et ses moindres mouvements trahissaient une vigueur peu commune.

En lui, d’ailleurs, rien de remarquable, sinon l’œil, qui selon sa volonté, étincelait ou s’éteignait comme le feu d’un phare à éclipses, et le nez, dont les ailes larges et charnues avaient une surprenante mobilité.

Fils d’une riche et honorable famille de Normandie, Lecoq avait reçu une bonne et solide éducation.

Il commençait son droit à Paris, quand dans la même semaine, coup sur coup, il apprit que son père, complètement ruiné, venait de mourir, et que sa mère ne lui avait survécu que quelques heures.

Désormais il était seul au monde, sans ressources…, et il fallait vivre. Il put apprécier sa juste valeur; elle était nulle.

L’Université, avec le diplôme de bachelier, ne donne pas de brevet de rentes viagères. C’est une lacune. À quoi servait à l’orphelin sa science du lycée?

Il envia le sort de ceux qui, ayant un état au bout des bras, peuvent entrer hardiment chez le premier patron venu et dire: Je voudrais de l’ouvrage.

Ceux-là travaillent et mangent.

Lui, demanda du pain à tous les métiers qui sont le lot des déclassés. Métiers ingrats!… Il y a cent mille déclassés à Paris.

N’importe!… Il fit preuve d’énergie. Il donna des leçons et copia des rôles pour un avoué. Un jour, il débuta dans la nouveauté; le mois suivant, il allait proposer à domicile des rossignols de librairie. Il fut courtier d’annonces, maître d’études, dénicheur d’assurances, placier à la commission…

En dernier lieu, il avait obtenu un emploi près d’un astronome dont le nom est une autorité, le baron Moser. Il passait ses journées à remettre au net des calculs vertigineux, à raison de cent francs par mois.

Mais le découragement arrivait. Après cinq ans, il se trouvait au même point. Il était pris d’accès de rage quand il récapitulait les espérances avortées, les tentatives vaines, les affronts endurés.

Le passé avait été triste, le présent était presque intolérable, l’avenir menaçait d’être affreux.

Condamné à de perpétuelles privations, il essayait du moins d’échapper aux dégoûts de la réalité en se réfugiant dans le rêve.

Seul en son taudis, après un écœurant labeur, poigné par les mille convoitises de la jeunesse, il songeait aux moyens de s’enrichir d’un coup, du soir au lendemain.

Sur cette pente, son imagination devait aller loin. Il n’avait pas tardé à admettre les pires expédients.

Mais à mesure qu’il s’abandonnait à ses chimères, il découvrait en lui de singulières facultés d’invention et comme l’instinct du mal. Les vols les plus audacieux et réputés les plus habiles, n’étaient, à son jugement, que d’insignes maladresses.

Il se disait que s’il voulait, lui!… Et alors il cherchait, et il trouvait des combinaisons étranges, qui assuraient le succès et garantissaient mathématiquement l’impunité. Bientôt, ce fut chez lui une manie, un délire. Au point que ce garçon, admirablement honnête, passait sa vie à perpétrer, par la pensée, les plus abominables méfaits. Tant, que lui-même s’effraya de ce jeu. Il ne fallait qu’une heure d’égarement pour passer de l’idée au fait, de la théorie à la pratique.

Puis, ainsi qu’il advient à tous les monomanes, l’heure sonna où les bizarres conceptions qui emplissaient sa cervelle débordèrent.

Un jour, il ne put s’empêcher d’exposer à son patron un petit plan qu’il avait conçu et mûri, et qui eût permis de rafler cinq ou six cent mille francs sur les places de Londres et de Paris. Deux lettres et une dépêche télégraphique, et le tour était joué. Et impossible d’échouer, et pas un soupçon à craindre.

L’astronome, stupéfait de la simplicité du moyen, admira. Mais, à la réflexion, il jugea peu prudent de garder près de soi un secrétaire si ingénieux.

C’est pourquoi, le lendemain, il lui remit un mois d’appointements et le congédia en lui disant:

– Quand on a vos dispositions et, qu’on est pauvre, on devient un voleur fameux ou un illustre policier. Choisissez.

Lecoq se retira confus, mais la phrase de l’astronome devait germer dans son esprit.

– Au fait, se disait-il, pourquoi ne pas suivre un bon conseil?

La police ne lui inspirait aucune répugnance, loin de là. Souvent il avait admiré cette mystérieuse puissance dont la volonté est rue de Jérusalem et la main partout; qu’on ne voit ni n’entend, et qui néanmoins entend et voit tout.

Il fut séduit par la perspective d’être l’instrument de cette Providence au petit pied. Il entrevit un utile et honorable emploi du génie particulier qui lui avait été départi, une existence d’émotions et de luttes passionnées, des aventures inouïes, et au bout la célébrité.

Bref, la vocation l’emportait.

Si bien que la semaine suivante, grâce à une lettre de recommandation du baron Moser, il était admis à la Préfecture, en qualité d’auxiliaire du service de la sûreté.

Un désenchantement assez cruel l’attendait à ses débuts. Il avait vu les résultats, non les moyens. Sa surprise fut celle d’un naïf amateur de théâtre pénétrant pour la première fois dans les coulisses, et voyant de près les décors et les trucs qui, à distance, éblouissent.

Mais il avait l’enthousiasme et le zèle de l’homme qui se sent dans sa voie. Il persévéra, voilant d’une fausse modestie son envie de parvenir, se fiant aux circonstances pour faire tôt ou tard éclater sa supériorité.

Eh bien!… l’occasion qu’il souhaitait si ardemment, qu’il épiait depuis des mois, il venait, croyait-il, de la trouver à la Poivrière.

Pendant qu’il était suspendu à la fenêtre, il vit, aux éclairs de son ambition, le chemin du succès.

Ce n’était d’abord qu’un pressentiment. Ce fut bientôt une présomption, puis une conviction basée sur des faits positifs qui avaient échappé à tous, mais qu’il avait recueillis et notés.

La fortune se décidait en sa faveur; il le reconnut en voyant Gévrol négliger jusqu’aux formalités les plus élémentaires, en l’entendant déclarer d’un ton péremptoire qu’il fallait attribuer ce triple meurtre à une de ces querelles féroces si fréquentes entre rôdeurs de barrières.

– Va, pensait-il, marche, enferre-toi; crois-en les apparences, puisque tu ne sais rien découvrir au-delà. Je te démontrerai que ma jeune théorie vaut un peu mieux que ta vieille pratique.

Le laisser-aller de l’inspecteur autorisait Lecoq à reprendre l’information en sous-œuvre, secrètement, pour son compte. Il ne voulut pas agir ainsi.

En prévenant son supérieur avant de rien tenter, il allait au-devant d’une accusation d’ambition ou de mauvaise camaraderie. Ce sont des accusations graves, dans une profession où les rivalités d’amour-propre ont des violences inouïes, où les vanités blessées peuvent se venger par toutes sortes de méchants tours ou de petites trahisons.

Il parla donc… assez pour pouvoir dire en cas de succès: «Eh! je vous avais averti!…» assez peu pour ne pas éclairer les ténèbres de Gévrol.

La permission qu’il obtint était un premier triomphe, et du meilleur augure; mais il sut dissimuler, et c’est du ton le plus détaché qu’il pria un de ses collègues de rester avec lui.

Puis, tandis que les autres s’apprêtaient à partir, il s’assit sur le coin d’une table, étranger en apparence à tout ce qui se passait, n’osant relever la tête tant il craignait de trahir sa joie, tant il tremblait qu’on ne lût dans ses yeux ses projets et ses espérances.

Intérieurement, il était dévoré d’impatience. Si le meurtrier se prêtait de bonne grâce aux précautions à prendre pour qu’il ne pût s’évader, il avait fallu se mettre à quatre pour lier les poignets de la veuve Chupin, qui se débattait en hurlant comme si on l’eût brûlée vive.

– Ils n’en termineront pas! se disait Lecoq.

Ils finirent cependant. Gévrol donna l’ordre du départ, et sortit le dernier après avoir adressé à son subordonné un adieu railleur.

Lui ne répondit pas. Il s’avança jusque sur le seuil de la porte pour s’assurer que la ronde s’éloignait réellement.

Il frissonnait à cette idée que Gévrol pouvait réfléchir, se raviser et revenir prendre l’affaire, comme c’était son droit.

Ses anxiétés étaient vaines. Peu à peu le pas des hommes s’éteignit, les cris de la veuve Chupin se perdirent dans la nuit. On n’entendit plus rien.

Alors Lecoq rentra. Il n’avait plus à cacher sa joie, son œil étincelait. Comme un conquérant qui prend possession d’un empire, il frappa du pied le sol en s’écriant:

– Maintenant, à nous deux!…

III

Autorisé par Gévrol à choisir l’agent qui resterait avec lui à la Poivrière, Lecoq s’était adressé à celui qu’il estimait le moins intelligent.

Ce n’était pas, de sa part, crainte d’avoir à partager les bénéfices d’un succès, mais nécessité de garder sous la main un aide dont il pût, à la rigueur, se faire obéir.

C’était un bonhomme de cinquante ans, qui, après un congé dans la cavalerie, était entré à la Préfecture.

Du modeste poste qu’il occupait, il avait vu se succéder bien des préfets, et on eût peuplé un bagne, rien qu’avec les malfaiteurs qu’il avait arrêtés de sa main.

Il n’en était ni plus fort ni plus zélé. Quand on lui donnait un ordre, il l’exécutait militairement, tel qu’il l’avait compris.

S’il l’avait mal compris, tant pis!

Il faisait son métier à l’aveugle, comme un vieux cheval tourne un manège.

Quand il avait un instant de liberté, et de l’argent, il buvait.

Il traversait la vie entre deux vins, sans toutefois dépasser jamais un certain état de demi lucidité.

On avait su autrefois, puis oublié son nom. On l’appelait le père Absinthe.

Comme de raison, il ne remarqua ni l’enthousiasme, ni l’accent de triomphe de son jeune compagnon.

– Ma foi! lui dit-il, dès qu’ils furent seuls, tu as eu en me retenant ici une fière idée, et je t’en remercie. Pendant que les camarades vont passer la nuit à patauger dans la neige, je vais faire un bon somme.

Il était là, dans un bouge qui suait le sang, où palpitait le crime, en face des cadavres chauds encore de trois hommes assassinés, et il parlait de dormir.

Au fait que lui importait!… Il avait tant vu en sa vie de scènes pareilles! L’habitude n’amène-t-elle pas fatalement l’indifférence professionnelle, prodigieux phénomène qui donne au soldat le sang-froid au milieu de la mêlée, au chirurgien l’impassibilité quand le patient hurle et se tord sous son bistouri.

– Je suis allé là-haut jeter un coup d’œil, poursuivit le bonhomme, j’ai vu un lit, chacun de nous montera la garde à son tour…

D’un geste impérieux, Lecoq l’interrompit.

– Rayez cela de vos papiers, père Absinthe, déclara-t-il, nous ne sommes pas ici pour flâner, mais bien pour commencer l’information, pour nous livrer aux plus minutieuses recherches et tâcher de recueillir des indices… Dans quelques heures arriveront le commissaire de police, le médecin, le juge d’instruction… je veux avoir un rapport à leur présenter.

Cette proposition parut révolter le vieil agent.

– Eh! à quoi bon!… s’écria-t-il. Je connais le Général. Quand il va chercher le commissaire, comme ce soir, c’est qu’il est sûr qu’il n’y a rien à faire. Penses-tu voir quelque chose où il n’a rien vu?…

– Je pense que Gévrol peut se tromper comme tout le monde. Je crois qu’il s’est fié trop légèrement à ce qui lui a semblé l’évidence; je jurerais que cette affaire n’est pas ce qu’elle paraît être; je suis sûr que, si vous le voulez, nous découvrirons ce que cachent les apparences.

Si grande que fut la véhémence du jeune policier, elle toucha si peu le vieux, qu’il bâilla à se décrocher la mâchoire en disant:

– Tu as peut-être raison, mais moi je monte me jeter sur le lit. Que cela ne t’empêche pas de chercher; si tu trouves, tu m’éveilleras.

Lecoq ne donna aucun signe d’impatience et même, en réalité, il ne s’impatientait pas. C’était une épreuve qu’il tentait.

– Vous m’accorderez bien un moment, reprit-il. En cinq minutes, montre en main, je me charge de vous faire toucher du doigt le mystère que je soupçonne.

– Va pour cinq minutes.

– Du reste, vous êtes libre, papa. Seulement, il est clair que, si j’agis seul, j’empocherai seul la gratification que vaudrait infailliblement une découverte.

À ce mot gratification, le vieux policier dressa l’oreille. Il eut l’éblouissante vision d’un nombre infini de bouteilles de la liqueur verte dont il portait le nom.

– Persuade-moi donc, dit-il, en s’asseyant sur un tabouret qu’il avait relevé.

Lecoq resta debout devant lui, bien en face.

– Pour commencer, interrogea-t-il, qu’est-ce, à votre avis, que cet individu que nous avons arrêté?

– Un déchargeur de bateaux, probablement, ou un ravageur.

– C’est-à-dire un homme appartenant aux plus humbles conditions de la société, n’ayant en conséquence reçu aucune éducation.

– Justement.

C’est les yeux sur les yeux de son compagnon, que Lecoq parlait. Il se défiait de soi comme tous les gens d’un mérite réel, et il s’était dit que s’il réussissait à faire pénétrer ses convictions dans l’esprit obtus de ce vieil entêté, il serait assuré de leur justesse.

– Eh bien!… continua-t-il, que me répondrez-vous si je vous prouve que cet individu a reçu une éducation distinguée, raffinée même?…

– Je répondrai que c’est bien extraordinaire, je répondrai… mais bête que je suis, tu ne me prouveras jamais cela.

– Si, et très facilement. Vous souvenez-vous des paroles qu’il a prononcées en tombant, quand je l’ai poussé?

– Je les ai encore dans l’oreille. Il a dit: «C’est les Prussiens qui arrivent!»

– Vous doutez-vous de ce qu’il voulait dire?

– Quelle question!… J’ai bien compris qu’il n’aime pas les Prussiens et qu’il a cru nous adresser une grosse injure.

Lecoq attendait cette réponse.

– Eh bien!… père Absinthe, déclara-t-il gravement, vous n’y êtes pas, oh! mais là, pas du tout. Et la preuve que cet homme a une éducation bien supérieure à sa condition apparente, c’est que vous, un vieux roué, vous n’avez saisi ni son intention, ni sa pensée. C’est cette phrase qui a été pour moi le trait de lumière.

La physionomie du père Absinthe exprimait cette étrange et comique perplexité de l’homme qui, flairant une mystification, se demande s’il doit rire ou se fâcher. Réflexions faites, il se fâcha.

– Tu es un peu jeune, commença-t-il, pour faire poser un vieux comme moi. Je n’aime pas beaucoup les blagueurs…

– Un instant!… interrompit Lecoq, je m’explique. Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler d’une terrible bataille qui a été un des plus affreux désastres de la France, la bataille de Waterloo?…

– Je ne vois pas quel rapport…

– Répondez toujours.

– Alors… oui!

– Bien! Vous devez, en ce cas, papa, savoir que la victoire pencha d’abord du côté de la France. Les Anglais commençaient à faiblir, et déjà l’Empereur s’écriait: «Nous les tenons!» quand, tout à coup, sur la droite, un peu en arrière, on découvrit des troupes qui s’avançaient. C’était l’armée Prussienne. La bataille de Waterloo était perdue!

De sa vie, le digne Absinthe n’avait fait d’aussi grands efforts de compréhension. Ils ne furent pas inutiles, car il se dressa à demi, et du ton dont Archimède dut crier: «J’ai trouvé!» il s’écria:

– J’y suis!… Les paroles de l’homme étaient une allusion.

– C’est vous qui l’avez dit, approuva Lecoq. Mais je n’ai pas fini. Si l’Empereur fut consterné de l’apparition des Prussiens, c’est que, de ce côté, précisément, il attendait un de ses généraux, Grouchy, avec 35, 000 soldats. Donc, si l’allusion de l’homme est exacte et complète, il comptait non sur un ennemi, qui venait de tourner sa position, mais sur des amis… Concluez.

Fortement empoigné, sinon convaincu, le bonhomme écarquillait extraordinairement ses yeux, l’instant d’avant appesantis par le sommeil.

– Cristi!… murmura-t-il, tu nous contes cela d’un ton!… Mais, au fait, je me souviens, tu auras vu quelque chose par le trou du volet.

Le jeune policier remua négativement la tête.

– Sur mon honneur, déclara-t-il, je n’ai rien vu que la lutte entre le meurtrier et ce pauvre diable vêtu en soldat. La phrase seule a éveillé mon attention.

– Prodigieux!… répétait le vieil agent, incroyable, épatant!…

– J’ajouterai que la réflexion a confirmé mes soupçons. Je me suis demandé, par exemple, pourquoi cet homme, au lieu de fuir, nous avait attendus et restait là, sur cette porte, à parlementer…

D’un bond, le père Absinthe fut debout.

– Pourquoi? interrompit-il. Parce qu’il a des complices et qu’il voulait leur laisser le temps de se sauver. Ah!… je comprends tout.

Un sourire de triomphe errait sur les lèvres de Lecoq.

– Voilà ce que je me suis dit, reprit-il. Et maintenant, il est aisé de vérifier nos soupçons. Il y a de la neige dehors, n’est-ce pas?…

Il n’en fallut pas davantage. Le vieil agent saisit une lumière, et suivi de son compagnon, il courut à la porte de derrière de la maison qui ouvrait sur un petit jardin.

En cet endroit abrité, le dégel était en retard, et sur le blanc tapis de neige, apparaissaient comme autant de taches noires, de nombreuses traces de pas.

Sans hésiter, Lecoq s’était jeté à genoux pour examiner de près; il se releva presque aussitôt.

– Ce ne sont pas des pieds d’hommes, dit-il, qui ont laissé ces empreintes!… Il y avait des femmes!…

IV

Les entêtés de la trempe du père Absinthe, toujours en garde contre l’opinion d’autrui, sont précisément ceux qui, par la suite, s’en éprennent follement.

Quand une idée a enfin pénétré dans leur cervelle vide, elle s’y installe magistralement, l’emplit et s’y développe jusqu’à la ravager.

Désormais, bien plus que son jeune compagnon, le vétéran de la rue de Jérusalem était persuadé, était certain que l’habile Gévrol s’était trompé, et il riait de la méprise.

En entendant Lecoq affirmer que des femmes avaient assisté à l’horrible scène de la Poivrière, sa joie n’eut plus de bornes.

– Bonne affaire!… s’écria-t-il, excellente affaire!…

Et se souvenant tout à propos d’une maxime usée et banale déjà au temps de Cicéron, il ajouta d’un ton sentencieux:

– Qui tient la femme, tient la cause!…

Lecoq ne daigna pas répondre. Il restait sur le seuil de la porte, le dos appuyé contre l’huisserie, la main sur le front, immobile autant qu’une statue.

La découverte qu’il venait de faire et qui ravissait le père Absinthe, le consternait. C’était l’anéantissement de ses espérances, l’écroulement de l’ingénieux échafaudage bâti par son imagination sur un seul mot.

Plus de mystère, partant plus d’enquête triomphante, plus de célébrité gagnée du soir au lendemain par un coup d’éclat!

La présence de deux femmes dans ce coupe-gorge expliquait tout de la façon la plus naturelle et la plus vulgaire.

Elle expliquait la lutte, le témoignage de la veuve Chupin, la déclaration du faux soldat mourant.

L’attitude du meurtrier devenait toute simple. Il était resté pour couvrir la retraite de deux femmes; il s’était livré pour ne les pas laisser prendre, acte de chevaleresque galanterie, si bien dans le caractère français, que les plus tristes coquins des barrières en sont coutumiers.

Restait cette allusion si inattendue à la bataille de Waterloo. Mais que prouvait-elle maintenant? Rien.

Qui ne sait où une passion indigne peut faire descendre un homme bien né!… Le carnaval justifiait tous les travestissements…

Mais pendant que Lecoq tournait et retournait dans son esprit toutes ces probabilités, le père Absinthe s’impatientait.

– Allons-nous rester plantés ici pour reverdir? dit-il. Nous arrêtons-nous juste au moment où notre enquête donne des résultats si brillants?…

Des résultats brillants!… Ce mot blessa le jeune policier autant que la plus amère ironie.

– Ah! laissez-moi tranquille!… fit-il brutalement, et surtout n’avancez pas dans le jardin, vous gâteriez les empreintes.

Le bonhomme jura, puis se tut. Il subissait l’irrésistible ascendant d’une intelligence supérieure, d’une énergique volonté.

Lecoq avait repris le fil de ses déductions.

– Voici probablement, pensait-il, comment les choses se sont passées:

Le meurtrier, sortant du bal de l’Arc-en-Ciel, qui est là-bas, près des fortifications, arrive ici avec deux femmes… Il y trouve trois buveurs qui le plaisantent ou qui se montrent trop galants… Il se fâche… Les autres le menacent, il est seul contre trois, il est armé, il perd la tête et fait feu…

Il s’interrompit, et après un instant ajouta tout haut:

– Mais est-ce bien le meurtrier qui a amené les femmes? S’il est jugé, tout l’effort du débat portera sur ce point… On peut essayer de l’éclaircir.

Aussitôt il traversa le cabaret, ayant toujours son vieux collègue sur les talons, et se mit à examiner les alentours de la porte enfoncée par Gévrol.

Peine perdue! Il n’y restait que très peu de neige, et tant de personnes avaient passé et piétiné, qu’on ne discernait rien.

Quelle déception après un si long espoir!…

Lecoq pleurait presque de rage. Il voyait remise indéfiniment cette capricieuse occasion si fiévreusement épiée. Il lui semblait entendre les grossiers sarcasmes de Gévrol.

– Allons!… murmura-t-il, assez bas pour n’être pas entendu, il faut savoir reconnaître sa défaite. Le Général avait raison et je ne suis qu’un sot.

Il était si positivement persuadé qu’on pouvait tout au plus relever les circonstances d’un crime vulgaire, qu’il se demandait s’il ne serait pas sage de renoncer à toute information et de rentrer faire un somme, en attendant le commissaire de police.

Mais ce n’était plus l’opinion du père Absinthe.

Le bonhomme, qui était à mille lieues des réflexions de son compagnon, ne s’expliquait pas son inaction et ne tenait plus en place.

– Eh bien!… garçon, fit-il, deviens-tu fou! Voici assez de temps perdu, ce me semble. La justice va arriver dans quelques heures; quel rapport présenterons-nous?… Moi d’abord, si tu as envie de flâner, j’agis seul…

Si attristé qu’il fût, le jeune policier ne put s’empêcher de sourire. Il reconnaissait ses exhortations de l’instant d’avant. C’était le vieux qui devenait l’intrépide.

– À l’œuvre donc! soupira-t-il, en homme qui, prévoyant un échec, veut du moins ne rien avoir à se reprocher.

Seulement, il était malaisé de suivre des traces de pas en plein air, la nuit, à la lueur vacillante d’une chandelle que le plus léger souffle devait éteindre.

– Il est impossible, dit Lecoq, qu’il n’y ait pas une lanterne dans cette masure. Le tout est de mettre la main dessus.

Ils furetèrent, et, en effet, au premier étage, dans la propre chambre de la veuve Chupin, ils découvrirent une lanterne toute garnie, si petite et si nette, que certainement elle n’était pas destinée à d’honnêtes usages.

– Un véritable outil de filou, fit le père Absinthe avec un gros rire.

L’outil était commode, en tout cas, les deux agents le reconnurent lorsque, de retour au jardin, ils recommencèrent méthodiquement leurs investigations.

Ils s’avancèrent un peu avec des précautions infinies.

Le vieil agent, debout, dirigeait au bon endroit la lumière de la lanterne, et Lecoq, à genoux, étudiait les empreintes avec l’attention d’un chiromancien s’efforçant de lire l’avenir dans la main d’un riche client.

Un nouvel examen assura Lecoq qu’il avait bien vu. Il était évident que deux femmes avaient quitté la Poivrière par cette issue. Elles étaient sorties en courant, cette certitude résultait de la largeur des enjambées, et aussi de la disposition des empreintes.

La différence des traces laissées par les deux fugitives était d’ailleurs si remarquable, qu’elle sauta aux yeux du père Absinthe.

– Cristi!… murmura-t-il, une de ces gaillardes peut se vanter d’avoir un joli pied au bout de la jambe.

Il avait raison. L’une des pistes trahissait un pied mignon, coquet, étroit, emprisonné dans d’élégantes bottines, hautes de talon, fines de semelles, cambrées outre mesure.

L’autre dénonçait un gros pied, court, qui allait en s’élargissant vers le bout, chaussé de solides souliers très plats.

Cette circonstance était bien peu de chose. Elle suffit pour rendre à Lecoq toutes ses espérances, tant l’homme accueille facilement les présomptions qui flattent ses désirs.

Palpitant d’anxiété, il se traîna sur la neige l’espace d’un mètre, pour analyser d’autres vestiges, il se baissa, et aussitôt laissa échapper la plus éloquente exclamation.

– Qu’y a-t-il? interrogea vivement le vieux policier, qu’as-tu vu?

– Voyez vous-même, papa; tenez, là…

Le bonhomme se pencha, et sa surprise fut si forte qu’il faillit lâcher sa lanterne.

– Oh!… dit-il d’une voix étranglée, un pas d’homme!…

– Juste. Et le gaillard avait de maîtresses bottes. Quelle empreinte, hein! Est-elle nette, est-elle pure!… On peut compter les clous.

Le digne père Absinthe se grattait furieusement l’oreille, ce qui est sa façon d’aiguillonner son intelligence paresseuse.

– Mais il me semble, hasarda-t-il enfin, que l’individu ne sortait pas de ce cabaret de malheur.

– Parbleu!… la direction du pied le dit assez. Non, il n’en sortait pas, il s’y rendait. Seulement, il n’a pas dépassé cette place où nous sommes. Il s’avançait sur la pointe du pied, le cou tendu, prêtant l’oreille, quand, arrivé ici, il a entendu du bruit… la peur l’a pris, il s’est enfui.

– Ou bien, garçon, les femmes sortaient comme il arrivait, et alors…

– Non. Les femmes étaient hors du jardin quand il y a pénétré.

L’assertion, pour le coup, sembla au bonhomme par trop audacieuse.

– Ça, fit-il, on ne peut pas le savoir.

– Je le sais, cependant, et de la façon la plus positive. Vous doutez, papa!… C’est que vos yeux vieillissent. Approchez un peu votre lanterne, et vous constaterez que là… oui, vous y êtes, notre homme a posé sa grosse botte juste sur une des empreintes de la femme au petit pied, et l’a aux trois quarts effacée.

Cet irrécusable témoignage matériel stupéfia le vieux policier.

– Maintenant, continua Lecoq, ce pas est-il bien celui du complice que le meurtrier espérait?… Ne serait-ce pas celui de quelque rôdeur de terrain vague attiré par les coups de feu?… C’est ce qu’il nous faut savoir… et nous le saurons. Venez!…

Une clôture de lattes entre-croisées, d’un peu plus d’un mètre de haut, assez semblable à celles qui défendent l’accès des lignes de chemins de fer, séparait des terrains vagues le jardinet de la veuve Chupin.

Quand Lecoq avait tourné le cabaret pour cerner le meurtrier, il était venu se heurter contre cette barrière, et, tremblant d’arriver trop tard, il l’avait franchie, au grand détriment de son pantalon, sans se demander seulement s’il existait une issue.

Il en existait une. Un léger portillon de lattes, comme le reste, tournant dans des gonds de gros fil de fer, maintenu par un taquet de bois, permettait d’entrer et de sortir de ce côté.

Eh bien! c’est droit à ce portillon que les pas marqués sur la neige conduisirent les deux agents de la sûreté.

Cette particularité devait frapper le jeune policier. Il s’arrêta court.

– Oh!… murmura-t-il comme en aparté, ces deux femmes ne venaient pas ce soir à la Poivrière pour la première fois.

– Tu crois, garçon? interrogea le père Absinthe.

– Je l’affirmerais presque. Comment, sans l’habitude des êtres de ce bouge, soupçonner l’existence de cette issue? L’aperçoit-on, par cette nuit obscure, avec ce brouillard épais? Non, car moi qui, sans me vanter, ai de bons yeux, je ne l’ai pas vue…

– Ça, c’est vrai!…

– Les deux femmes y sont venues, pourtant, sans hésitation, sans tâtonnements, en ligne directe; et notez qu’il leur a fallu traverser diagonalement le jardin.

Le vétéran eût donné quelque chose pour avoir une petite objection à présenter, le malheur est qu’il n’en trouva pas.

– Par ma foi! fit-il, tu as une drôle de manière de procéder. Tu n’es qu’un conscrit, je suis un vieux de la vieille, j’ai assisté, en ma vie, à plus d’enquêtes que tu n’as d’années, et jamais je n’ai vu…

– Bast!… interrompit Lecoq, vous en verrez bien d’autres. Par exemple, je puis vous apprendre, pour commencer, que si les femmes savaient la situation exacte du portillon, l’homme ne la connaissait que par ouï-dire…

– Oh! pour le coup!…

– Cela se démontre, papa. Étudiez les empreintes du gaillard, et vous qui êtes malin, vous reconnaîtrez qu’en venant il a diablement dévié. Il était si peu sûr de son affaire que, pour trouver l’ouverture il a été obligé de la chercher, les mains en avant… et ses doigts ont laissé des traces sur la mince couche de neige qui recouvre la clôture.

Le bonhomme n’eût point été fâché de se rendre compte par lui-même, ainsi qu’il le disait, mais Lecoq était pressé.

– En route, en route! dit-il, vous vérifierez mes assertions une autre fois…

Ils sortirent alors du jardinet, et s’attachèrent aux empreintes qui remontaient vers les boulevards extérieurs, en appuyant toutefois un peu sur la droite dans la direction de la rue du Patay.

Point n’était besoin d’une attention soutenue. Personne, hormis les fugitifs, ne s’était aventuré dans ces parages déserts depuis la dernière tombée de neige. Un enfant eût suivi la voie, tant elle était claire et distincte.

Quatre empreintes, très différentes, formaient la piste: deux étaient celles des femmes; les deux, autres, l’une à l’aller, l’autre au retour, avaient été laissées par l’homme.

À diverses reprises, ce dernier avait posé le pied juste sur les pas des deux femmes, les effaçant à demi, et ainsi il ne pouvait subsister de doutes quant à l’instant précis de la soirée où il était venu épier.

À cent mètres environ de la Poivrière, Lecoq saisit brusquement le bras de son vieux collègue.

– Halte!… commanda-t-il, nous approchons du bon endroit, j’entrevois des indices positifs.

L’endroit était un chantier abandonné, ou plutôt la réserve d’un entrepreneur de bâtisses. Il s’y trouvait déposés selon le caprice des charretiers quantité d’énormes blocs de pierre, les uns travaillés, les autres bruts, et bon nombre de grandes pièces de bois grossièrement équarries.

Devant un de ces madriers, dont la surface avait été essuyée, toutes les empreintes se rejoignaient, se mêlaient et se confondaient.

– Ici, prononça le jeune policier, nos fugitives ont rencontré l’homme, et tenu conseil avec lui. L’une d’elles, celle qui a les pieds si petits, s’est assise.

– C’est ce dont nous allons nous assurer plus amplement, fit d’un ton entendu le père Absinthe.

Mais son compagnon coupa court à ces velléités de vérification.

– Vous, l’ancien, dit-il, vous allez me faire l’amitié de vous tenir tranquille; passez-moi la lanterne et ne bougez plus…

Le ton modeste de Lecoq était devenu soudainement si impérieux que le bonhomme n’osa lui résister.

Comme le soldat au commandement de fixe, il resta planté sur ses jambes, immobile, muet, penaud, suivant d’un œil curieux et ahuri les mouvements de son collègue.

Libre de ses allures, maître de manœuvrer la lumière selon la rapidité de ses idées, le jeune policier explorait les environs dans un rayon assez étendu.

Moins inquiet, moins remuant, moins agile, est le limier qui quête.

Il allait, venait, tournait, s’écartait, revenait encore, courant ou s’arrêtant sans raison apparente; il palpait, il scrutait, il interrogeait tout: le terrain, les bois, les pierres et jusqu’aux plus menus objets; tantôt debout, le plus souvent à genoux, quelquefois à plat ventre, le visage si près de terre que son haleine devait faire fondre la neige.

Il avait tiré un mètre de sa poche, et il s’en servait avec une prestesse d’arpenteur, il mesurait, mesurait, mesurait…

Et tous ces mouvements, il les accompagnait de gestes bizarres comme ceux d’un fou, les entrecoupant de jurons ou de petits rires, d’exclamations de dépit ou de plaisir.

Enfin, après un quart d’heure de cet étrange exercice, il revint près du père Absinthe, posa sa lanterne sur le madrier, s’essuya les mains à son mouchoir et dit:

– Maintenant, je sais tout.

– Oh!… c’est peut-être beaucoup.

– Quand je dis tout, je veux dire tout ce qui se rattache à cet épisode du drame qui là-bas, chez la veuve Chupin, s’est dénoué dans le sang. Ce terrain vague, couvert de neige, est comme une immense page blanche où les gens que nous recherchons ont écrit, non-seulement leurs mouvements et leurs démarches, mais encore leurs secrètes pensées, les espérances et les angoisses qui les agitaient. Que vous disent-elles, papa, ces empreintes fugitives? Rien. Pour moi, elles vivent comme ceux qui les ont laissées, elles palpitent, elles parlent, elles accusent!…

À part soi, le vieil agent de la sûreté se disait:

– Certainement, ce garçon est intelligent; il a des moyens, c’est incontestable, seulement il est toqué.

– Voici donc, poursuivait Lecoq, la scène que j’ai lue. Pendant que le meurtrier se rendait à la Poivrière, avec les deux femmes, son compagnon, je l’appellerai son complice, venait l’attendre ici. C’est un homme d’un certain âge, de haute taille, – il a au moins un mètre quatre-vingts, – coiffé d’une casquette molle, vêtu d’un paletot marron de drap moutonneux, marié très probablement, car il porte une alliance au petit doigt de la main droite…

Les gestes désespérés de son vieux collègue le contraignirent de s’arrêter.

Ce signalement d’un individu dont l’existence n’était que bien juste démontrée, ces détails précis donnés d’un ton de certitude absolue, renversaient toutes les idées du père Absinthe et renouvelaient ses perplexités.

– Ce n’est pas bien, grondait-il, non, ce n’est pas délicat. Tu me parles de gratification, je prends la chose au sérieux, je t’écoute, je t’obéis en tout… et voilà que tu te moques de moi. Nous trouvons quelque chose, et au lieu d’aller de l’avant, tu t’arrêtes à conter des blagues…

– Non, répondit le jeune policier, je ne raille pas et je ne vous ai rien dit encore dont je ne sois matériellement sûr, rien qui ne soit la stricte et indiscutable vérité.

– Et tu voudrais que je croie…

– Ne craignez rien, papa, je ne violenterai pas vos convictions. Quand je vous aurai dit mes moyens d’investigation, vous rirez de la simplicité de ce qui, en ce moment, vous semble incompréhensible.

– Va donc, fit le bonhomme d’un ton résigné.

– Nous en étions, mon ancien, au moment où le complice montait ici la garde, et le temps lui durait. Pour distraire son impatience, il faisait, les cent pas le long de cette pièce de bois, et par instants il suspendait sa monotone promenade pour prêter l’oreille. N’entendant rien, il frappait du pied, en se disant sans doute: «Que diable devient donc l’autre, là-bas!…» Il avait fait une trentaine de tours, je les ai comptés, quand un bruit sourd rompit le silence… les deux femmes arrivaient.

Au récit de Lecoq, tous les sentiments divers dont se compose le plaisir de l’enfant écoutant un conte de fées, le doute, la foi, l’anxiété, l’espérance, se heurtaient et se brouillaient dans la cervelle du père Absinthe.

Que croire, que rejeter? Il ne savait. Comment discerner le faux du vrai, parmi toutes ces assertions également péremptoires?

D’un autre côté, la gravité du jeune policier, qui certes n’était pas feinte, écartait toute idée de plaisanterie.

Puis la curiosité l’aiguillonnait.

– Nous voici donc aux femmes, dit-il.

– Mon Dieu, oui, répondit Lecoq; seulement, ici la certitude cesse; plus de preuves, mais seulement des présomptions. J’ai tout lieu de croire que nos fugitives ont quitté la salle du cabaret dès le commencement de la bagarre, avant les cris qui nous ont fait accourir. Qui sont-elles? Je ne puis que le conjecturer. Je soupçonne cependant qu’elles ne sont pas de conditions égales. J’inclinerais volontiers à penser que l’une est la maîtresse et l’autre la servante.

– Il est de fait, hasarda le vieil agent, que la différence de leurs pieds et de leurs chaussures est considérable.

Cette observation ingénieuse eut le don d’arracher un sourire aux préoccupations du jeune policier.

– Cette différence, dit-il sérieusement, est quelque chose, mais ce n’est pas elle qui a fixé mon opinion. Si le plus ou moins de perfection des extrémités réglait les conditions sociales, beaucoup de maîtresses seraient servantes. Ce qui me frappe, le voici: Quand ces deux malheureuses sortent épouvantées de chez la Chupin, la femme au petit pied s’élance d’un bond dans le jardin, elle court en avant, elle entraîne l’autre, elle la distance. L’horreur de la situation, l’infamie du lieu, l’effroi du scandale, l’idée d’une situation à sauver, lui communiquent une merveilleuse énergie.

Mais son effort, ainsi qu’il arrive toujours aux femmes délicates et nerveuses, ne dure que quelques secondes. Elle n’est pas à la moitié du chemin qu’il y a d’ici à la Poivrière, que son élan se ralentit, ses jambes fléchissent. Dix pas plus loin, elle chancelle et trébuche. Quelques pas encore, elle s’affaisse si bien que ses jupes appuient sur la neige et y tracent un léger cercle.

Alors intervient la femme aux souliers plats. Elle saisit sa compagne par la taille, elle l’aide, – et leurs empreintes se confondent – puis la voyant décidément près de défaillir, elle la soulève entre ses robustes bras et la porte – et l’empreinte de la femme au petit pied cesse…

Lecoq inventait-il à plaisir, cette scène n’était-elle qu’un jeu de son imagination?

Feignait-il cet accent absolu que donne la conviction profonde et sincère, et qui fait, pour ainsi dire, revivre la réalité?

Le père Absinthe conservait l’ombre d’un doute, mais il entrevoyait un moyen infaillible d’en finir avec ses soupçons.

Il s’empara lestement de la lanterne et courut étudier ces empreintes qu’il avait regardées, qu’il n’avait pas su voir, qui avaient été muettes pour lui, et qui avaient livré leur secret à un autre.

Il dut se rendre. Tout ce que Lecoq avait annoncé, il le retrouva, il reconnut les pas confondus, le cercle des jupons, la lacune des élégantes empreintes.

À son retour, sa contenance seule trahissait une admiration respectueusement ébahie, et c’est avec une nuance très saisissable de confusion qu’il dit:

– Il ne faut pas en vouloir à un vieux de la vieille, qui est un peu comme saint Thomas… J’ai touché du doigt, et je voudrais bien savoir la suite.

Certes, il s’en fallait que le jeune policier lui en voulût de son incrédulité.

– Ensuite, reprit-il, le complice qui avait entendu venir les fugitives court au-devant d’elles, et il aide la femme au large pied à porter sa compagne. Cette dernière se trouvait décidément mal. Aussitôt le complice retire sa casquette, et s’en sert pour épousseter la neige qui se trouvait sur le madrier. Puis, ne jugeant pas la place assez sèche, il l’essuie du pan de sa redingote.

Ces soins sont-ils pure galanterie ou prévenance habituelle d’un subalterne? Je me le suis demandé.

Ce qui est positif, c’est que pendant que la femme au petit pied reprenait ses sens, à demi étendue sur ce madrier, l’autre entraînait le complice à cinq ou six pas, à gauche, jusqu’à cet énorme bloc.

Là, elle lui parle, et tout en l’écoutant, l’homme, machinalement, pose sur le bloc couvert de neige, sa main qui y laisse une empreinte d’une merveilleuse netteté… puis l’entretien continuant, c’est son coude qu’il appuie sur la neige…

Comme tous les gens d’une intelligence bornée, le père Absinthe devait passer rapidement d’une défiance idiote à une confiance absurde.

Il pouvait tout croire désormais, par la même raison que d’abord il n’avait rien cru.

Sans notions sur les bornes des déductions et de la pénétration humaines, il n’apercevait pas de limites au génie conjectural de son compagnon.

C’est donc de la meilleure foi du monde qu’il lui demanda:

– Et que disaient le complice et la femme aux souliers plats?

Si Lecoq sourit de cette naïveté, l’autre ne s’en douta pas.

– Il m’est assez difficile de répondre, fit-il; je crois pourtant que la femme expliquait à l’homme l’immensité et l’imminence du danger de sa compagne, et qu’ils cherchaient à eux deux le moyen de le conjurer. Peut-être rapportait-elle des ordres donnés par le meurtrier. Le positif, c’est qu’elle finit en priant le complice de courir jusqu’à la Poivrière pour essayer de surprendre ce qui s’y passe. Et il y court, puisque sa piste de l’aller part de ce bloc de pierre.

– Et dire, s’écria le vieil agent, que nous étions dans le cabaret à ce moment!… Un mot de Gévrol et nous pincions la bande entière. Quelle déveine et quel malheur!…

Le désintéressement de Lecoq n’allait pas jusqu’à partager les regrets de son collègue.

L’erreur de Gévrol, il la bénissait, au contraire. N’était-ce pas à elle qu’il devait l’information de cette affaire que de plus en plus il jugeait mystérieuse, et que cependant il espérait pénétrer?

– Pour finir, reprit-il, le complice ne tarde pas à reparaître, il a vu la scène, il a eu peur, il s’est hâté!… Il tremble que l’idée ne vienne aux agents qu’il a vus de battre les terrains vagues. C’est à la femme aux petits pieds qu’il s’adresse, il lui démontre la nécessité de la fuite, et que chaque minute perdue peut devenir mortelle. À sa voix, elle rassemble toute son énergie, elle se lève et s’éloigne au bras de sa compagne.

L’homme leur a-t-il indiqué la route à suivre, la connaissaient-elles? Nous le saurons plus tard. Ce qui est acquis, c’est qu’il les a accompagnées à quelque distance pour veiller sur elles.

Mais au-dessus de ce devoir de protéger ces deux femmes, il en a un plus sacré, celui de secourir s’il le peut son complice. Il rebrousse donc chemin, repasse par ici, et voici sa dernière piste qui s’éloigne dans la direction de la rue du Château-des-Rentiers. Il veut savoir ce que deviendra le meurtrier, il va se placer sur son passage…

Pareil au dilettante qui sait attendre, pour applaudir, la fin du morceau qui le transporte, le père Absinthe avait su contenir son admiration.

C’est seulement quand il vit que le jeune policier avait fini, qu’il lâcha la bride à son enthousiasme.

– Voilà une enquête!… s’écria-t-il. Et on dit que Gévrol est fort. Qu’il y vienne donc!… Tenez, voulez-vous que je vous dise? Eh bien! comparé à vous, le Général n’est que de la Saint-Jean.

Certes la flatterie était grossière, mais sa sincérité n’était pas douteuse. Puis c’était la première fois que cette rosée de la louange tombait sur la vanité de Lecoq: elle l’épanouit.

– Bast!… répondit-il d’un ton modeste, vous êtes trop indulgent, papa. En somme, qu’ai-je fait de si fort? Je vous ai dit que l’homme avait un certain âge… ce n’était pas difficile après avoir examiné son pas lourd et traînant. Je vous ai fixé sa taille, la belle malice!… Quand je me suis aperçu qu’il s’était accoudé sur le bloc de pierre qui est là, à gauche, j’ai mesuré le susdit bloc. Il a un mètre soixante-sept, donc l’homme qui a pu y appuyer son coude a au moins un mètre quatre-vingts. L’empreinte de sa main m’a prouvé que je ne me trompais pas. En voyant qu’on avait enlevé la neige qui recouvrait le madrier, je me suis demandé avec quoi; j’ai songé que ce pouvait être avec une casquette, et une marque laissée par la visière m’a prouvé que je ne me trompais pas.

Enfin, si j’ai su de quelle couleur est son paletot, et de quelle étoffe, c’est que lorsqu’il a essuyé le bois humide, des éclats de bois ont retenu ces petits flocons de laine marron que j’ai retrouvés et qui figureront aux pièces de conviction… Qu’est-ce que tout cela? Rien. À peine avons-nous les premiers éléments de l’affaire… Nous tenons le fil, il s’agit d’aller jusqu’au bout… En avant donc!

Le vieux policier était électrisé, et comme un écho, il répéta:

– En avant!!!

V

Cette nuit-là les vagabonds réfugiés aux environs de la Poivrière dormirent peu, et encore d’un pénible sommeil, coupé de sursauts, trouble par l’affreux cauchemar d’une descente de police.

Réveillés par les détonations de l’arme du meurtrier, croyant à quelque collision entre des agents de la sûreté et un de leurs camarades, ils restèrent sur pied pour la plupart, l’œil et l’oreille au guet, prêts à détaler comme une bande de chacals à la moindre apparence de danger.

D’abord, ils ne découvrirent rien de suspect.

Mais plus tard, sur les deux heures du matin, lorsqu’ils se rassuraient, le brouillard s’étant un peu dissipé, ils furent témoins d’un phénomène bien fait pour raviver toutes leurs inquiétudes.

Au milieu des terrains déserts, que les gens du quartier appelaient «la plaine,» une lumière petite et fort brillante, décrivait les plus capricieuses évolutions.

Elle se mouvait comme au hasard, sans direction apparente, traçant les plus inexplicables zigzags, rasant le sol parfois, d’autres fois s’élevant, immobile par instants et la seconde d’après filant comme une balle.

En dépit du lieu et de la saison, les moins ignorants d’entre les coquins crurent à un feu follet, à une de ces flammes légères qui s’allument spontanément au-dessus des marais et flottent dans l’atmosphère au gré de la brise.

Ce feu follet… c’était la lanterne des deux agents de la sûreté qui continuaient leurs investigations…

Avant de quitter le chantier où il s’était si soudainement révélé à son premier disciple, Lecoq avait eu de longues et cruelles perplexités.

Il n’avait pas encore le coup d’œil magistral de la pratique. Il n’avait pas surtout la hardiesse et la promptitude de décision que donne un passé de succès.

Or, il hésitait entre deux partis également raisonnables, offrant chacun en sa faveur des probabilités et des arguments de même poids.

Il se trouvait entre deux pistes: celle des deux femmes, d’un côté, celle du complice du meurtrier, de l’autre.

À laquelle s’attacher?… Car, de pouvoir les relever toutes deux, il ne fallait pas l’espérer.

Assis sur le madrier qui lui semblait garder encore la chaleur du corps de la femme au petit pied, le front dans sa main, il réfléchissait, il pesait ses chances.

– Suivre l’homme, murmurait-il, cela ne m’apprendra rien que je ne devine. Il est allé s’embusquer sur le passage de la ronde, il l’a accompagnée de loin, il a regardé coffrer son complice, enfin il a sans doute rôdé autour du poste. En me jetant rapidement sur ses traces, puis-je espérer le rejoindre, me saisir de sa personne? Non, trop de temps s’est écoulé…

Ce monologue, le père Absinthe l’écoutait avec une curiosité ardente et convaincue, anxieux autant que le naïf qui est allé consulter une somnambule pour un objet perdu, et qui attend l’oracle.

– Suivre les femmes, continuait le jeune policier, à quoi cela mènera-t-il? Peut-être à une découverte importante, peut-être à rien!

De ce côté, c’est l’inconnu avec toutes ses déceptions, mais aussi avec toutes ses chances heureuses.

Il se leva, son parti était pris.

– Eh bien!… s’écria-t-il, je choisis l’inconnu! Nous allons, père Absinthe, nous attacher aux pas des deux femmes, et tant qu’ils nous guideront, nous irons…

Enflammés d’une ardeur pareille, ils se mirent en marche. Au bout de la voie où ils s’engageaient, ils apercevaient, ainsi qu’un phare magique, l’un la gratification, l’autre la gloire du succès.

Ils allaient grand train. Au début ce n’était qu’un jeu de suivre ces traces si distinctes qui s’éloignaient dans la direction de la Seine.

Mais ils ne tardèrent pas à être forcés de ralentir leur allure.

Le désert finissait, ils arrivaient aux confins de la civilisation pour ainsi dire, et à chaque instant des empreintes étrangères se mêlaient aux empreintes des fugitives, se confondaient avec elles; et parfois les effaçaient.

Puis, en beaucoup d’endroits, selon l’exposition ou la nature du sol, le dégel avait fait son œuvre, et il se rencontrait de grands espaces absolument débarrassés de neige.

La piste se trouvait alors interrompue, et ce n’était pas trop, pour la ressaisir, de toute la sagacité de Lecoq et de toute la bonne volonté de son vieux compagnon.

En ces occasions, le père Absinthe plantait sa canne en terre, près de la dernière empreinte relevée, et Lecoq et lui quêtaient et battaient le terrain autour de ce point de repaire, à la façon des limiers en défaut.

C’est alors que la lanterne évoluait si étrangement.

Dix fois, malgré tout, ils eussent perdu la voie ou pris le change, sans les élégantes bottines de la femme au petit pied.

Elles avaient, ces bottines, des talons si hauts, si étroits, si singulièrement échancrés, qu’ils rendaient une méprise impossible. Ils s’enfonçaient à chaque pas de trois ou quatre centimètres dans la neige ou dans la boue, et leur empreinte révélatrice restait nette comme celle du cachet sur la cire.

C’est grâce à ces talons que les agents reconnurent que les deux fugitives n’avaient pas remonté la rue du Patay, comme on devait s’y attendre. Sans doute elles l’avaient jugée peu sûre et trop éclairée.

Elles l’avaient traversée simplement, un peu au-dessous de la ruelle de la Croix-Rouge, et avaient profité d’un vide entre deux maisons pour se rejeter dans les terrains vagues.

– Décidément, murmura Lecoq, les coquines connaissent le pays.

En effet, elles en savaient si bien la topographie, qu’en quittant la rue du Patay, elles avaient brusquement tourné à droite, pour éviter de vastes tranchées ouvertes par des chercheurs de terre à brique.

Mais leur piste était redevenue on ne peut plus visible, et elle resta telle jusqu’à la rue du Chevaleret.

Là, par exemple, les indices cessèrent brusquement.

Lecoq releva bien huit ou dix empreintes de la fugitive aux souliers plats, mais ce fut tout.

Le terrain, il est vrai, ne se prêtait guère à une exploration de cette nature. La circulation avait été assez active dans la rue du Chevaleret, et s’il restait encore un peu de neige sur les trottoirs, le milieu de la chaussée était transformé en une rivière de boue.

– Les gaillardes ont-elles enfin songé que la neige pouvait les trahir, grommela le jeune policier, ont-elles pris la chaussée?

À coup sûr, elles n’avaient pu traverser comme l’instant d’avant; car de l’autre côté de la rue s’étendait le mur d’une fabrique.

– Ni, ni, prononça le père Absinthe, nous en sommes pour nos frais.

Mais Lecoq n’était pas d’une trempe à jeter le manche après la cognée pour un échec.

Animé de la rage froide de l’homme qui voit lui échapper l’objet qu’il croyait saisir, il recommença ses recherches, et bien lui en prit.

– J’y suis!… cria-t-il tout à coup, je devine, je vois!…

Le père Absinthe s’approcha. Il ne voyait ni ne devinait, lui, mais il n’en était plus à douter de son compagnon.

– Regardez là, lui dit Lecoq; qu’apercevez-vous?…

– Les traces laissées par les roues d’une voiture qui a tourné court.

– Eh bien!… papa, ces traces expliquent tout. Arrivées à cette rue, nos fugitives ont aperçu dans le lointain les lanternes d’un fiacre qui s’avançait, revenant de Paris. S’il était vide, c’était le salut. Elles l’ont attendu, et, quand il a été à portée, elles ont appelé le cocher… Sans doute, elles lui ont promis un bon pourboire; ce qui est clair, c’est qu’il a consenti à rebrousser chemin. Il a tourné court, elles sont montées en voiture… et voilà pourquoi les empreintes finissent ici.

Cette explication ne dérida pas le bonhomme.

– Sommes-nous plus avancés, maintenant que nous savons cela? dit-il.

Lecoq ne put s’empêcher de hausser les épaules.

– Espériez-vous donc, fit-il, que la piste des coquines nous conduirait à travers tout Paris jusqu’à la porte de leur maison?…

– Non, mais…

– Alors, que voulez-vous de mieux? Pensez-vous que je ne saurai pas, demain, retrouver ce cocher? Il rentrait à vide, cet homme, sa journée finie, donc sa remise est dans le quartier. Croyez-vous qu’il ne se souviendra pas d’avoir pris deux personnes rue du Chevaleret? Il nous dira où il les a déposées, ce qui ne signifie rien, car elles ne lui auront certes pas donné leur adresse, mais il nous dira aussi leur signalement, comment elles étaient mises, leur air, leur âge, leurs façons. Et avec cela, et ce que nous savons déjà…

Un geste éloquent compléta sa pensée, puis il ajouta:

– Il s’agit, à présent, de regagner la Poivrière, et vite… Et vous, l’ancien, vous pouvez éteindre votre lanterne.

VI

Tout en jouant ferme des jambes pour se maintenir à la hauteur de son compagnon qui courait presque, tant il avait hâte d’être de retour à la Poivrière, le père Absinthe songeait, et une lumière toute nouvelle se faisait dans son cerveau.

Depuis vingt-cinq ans qu’il était à la Préfecture, le bonhomme avait vu, selon son expression, bien des collègues lui passer sur le corps, et conquérir après une année d’emploi une situation qu’on refusait à ses longs services.

En ce cas-là, il ne manquait jamais d’accuser ses supérieurs d’injustice, et ses rivaux heureux de basse flatterie.

Pour lui l’ancienneté était le seul titre à l’avancement, l’unique, le plus beau, le plus respectable.

Quand il avait dit: «Faire des passe-droits à un ancien, à un vieux de la vieille, est une infamie,» il avait résumé son opinion, ses griefs et toutes ses amertumes.

Eh bien!… cette nuit-là, le père Absinthe découvrit qu’à côté de l’ancienneté il y avait quelque chose, et que «le choix» a sa raison d’être. Il s’avoua que ce conscrit qu’il avait traité si légèrement, venait d’entamer une information comme jamais lui, vétéran chevronné, n’eût su le faire.

Mais s’entretenir avec soi n’était pas le fort du bonhomme, il ne tarda pas à s’ennuyer de lui-même, et comme on arrivait à un passage assez difficile pour qu’il fût nécessaire de ralentir le train, il jugea le moment favorable à un bout de conversation.

– Vous ne dites rien, camarade, commença-t-il, et on jurerait que vous n’êtes pas content.

Ce vous, surprenant résultat des réflexions du vieil agent, aurait frappé Lecoq, si son esprit n’eût été à mille lieues de son compagnon.

– Je ne suis pas content, en effet, répondit-il.

– Allons donc!… Vous étiez gai comme pinson, il n’y a pas dix minutes.

– C’est qu’alors je ne prévoyais pas le malheur qui nous menace.

– Un malheur…

– Et très grand. Ne sentez-vous donc pas que le temps s’est incroyablement radouci. Il est clair que le vent est au sud. Le brouillard s’est dissipé, mais le temps est couvert, il menace… Il pleuvra peut-être avant une heure.

– Il tombe des gouttes déjà, je viens d’en sentir une…

Cette phrase fit sur Lecoq l’effet d’un coup de fouet donné à un cheval vigoureux. Il bondit et prit une allure encore plus précipitée, en répétant:

– Hâtons-nous!… hâtons-nous!…

Le bonhomme prit le pas de course, mais son esprit était on ne peut plus troublé de la réponse de son jeune compagnon.

Un grand malheur!… Le vent du sud!… La pluie!… Il ne voyait pas, non il ne pouvait voir le rapport.

Intrigué outre mesure, vaguement inquiet, il questionna, bien qu’il n’eût guère que juste assez d’haleine pour suffire à la course forcée qu’il fournissait.

– Parole d’honneur, dit-il, j’ai beau me creuser la tête…

Le jeune policier eut pitié de son anxiété.

– Quoi!… interrompit-il, toujours courant, vous ne comprenez pas que de ces nuages noirs que le vent pousse, dépendent le sort de notre enquête, mon succès, votre gratification!…

– Oh!…

– Il n’y a pas de oh! l’ancien, malheureusement. Vingt minutes d’une petite pluie douce et nous aurions perdu notre temps et nos peines. Qu’il pleuve, la neige fond et adieu nos preuves. Ah! c’est une fatalité! Marchons, marchons plus vite!… En êtes-vous à savoir qu’une enquête doit apporter autre chose que des paroles!… Quand nous affirmerons au juge d’instruction que nous avons vu des traces de pas, il nous répondra: où? Et que dire?… Quand nous jurerons sur nos grands dieux que nous avons reconnu et relevé le pied d’un homme et de deux femmes, on nous dira: faites un peu voir?… Qui sera penaud alors?… Le père Absinthe et Lecoq. Sans compter que Gévrol ne se fera pas faute de déclarer que nous mentons pour nous faire valoir et pour l’humilier…

– Par exemple!…

– Plus vite, papa, plus vite, vous vous indignerez demain. Pourvu qu’il ne pleuve pas!… Des empreintes si belles, si nettes, reconnaissables, qui seraient la confusion des coupables… Comment les conserver. Par quel procédé les solidifier?… J’y coulerais de mon sang, s’il devait s’y figer.

Le père Absinthe se rendait cette justice que sa part de collaboration jusqu’ici était des plus minimes.

Il avait tenu la lanterne.

Mais voici que pour acquérir des droits réels et solides à la gratification, une occasion, croyait-il, se présentait.

Il la saisit…

– Je sais, déclara-t-il, comment on opère pour mouler et conserver des pas marqués sur la neige.

À ces mots, le jeune policier s’arrêta net.

– Vous savez cela, vous? interrompit-il.

– Oui, moi, répondit le vieil agent, avec la nuance de fatuité d’un homme qui prend sa revanche. On a inventé le truc pour l’affaire de la Maison-Blanche qui a eu lieu l’hiver, au mois de décembre…

– Je me la rappelle.

– Eh bien!… il y avait sur la neige, dans la cour, une grande diablesse d’empreinte qui faisait le bonheur du juge d’instruction. Il disait qu’à elle seule elle était toute la question, et qu’elle vaudrait dix ans de travaux forcés de plus à l’accusé. Naturellement il tenait à la conserver. Où fit venir un grand chimiste de Paris.

– Passez, passez!…

– Pour lors, je n’ai pas vu pratiquer la chose de mes yeux, mais l’expert m’a tout raconté en me montrant le bloc qu’on avait obtenu. Même il me disait qu’il m’expliquait cela à cause de ma profession, et pour mon éducation…

Lecoq trépignait d’impatience.

– Enfin, dit-il brusquement, comment s’y prenait-il.

– Attendez… j’y suis. On prend des plaques de gélatine de première qualité, bien transparentes, et on les met tremper dans de l’eau froide. Quand elles sont bien ramollies, on les fait chauffer et fondre au bain-marie, jusqu’à ce qu’elles forment une bouillie ni trop claire ni trop épaisse. On laisse refroidir cette bouillie jusqu’au point où elle ne coule plus que bien juste et on en verse une couche bien mince sur l’empreinte.

Lecoq était pris de cette irritation si naturelle après une fausse joie, quand on reconnaît qu’on a perdu son temps à écouter un imbécile.

– Assez!… interrompit-il durement; votre procédé est celui d’Hugoulin, et on le trouve dans tous les manuels. Il est excellent, mais en quoi peut-il nous servir?… Avez-vous de la gélatine sur vous?…

– Pour cela, non…

– Ni moi non plus… Autant donc eût valu me conseiller de couler du plomb fondu dans les empreintes pour les fixer…

Ils reprirent leur course, et cinq minutes plus tard, sans un mot échangé, ils rentraient dans le cabaret de la veuve Chupin.

Le premier mouvement du bonhomme devait être de s’asseoir, de se reposer, de respirer… Lecoq ne lui en laissa pas le loisir.

– Haut de pied, papa! commanda-t-il; procurez-moi une terrine, un plat, un vase quelconque; donnez-moi de l’eau; réunissez tout ce qu’il y a de planches, de caisses, de vieilles boîtes dans cette cambuse.

Lui-même, pendant que son compagnon obéissait, il s’arma d’un tesson de bouteille et se mit à racler furieusement l’enduit de la cloison qui séparait en deux les pièces du rez-de-chaussée de la Poivrière.

Son intelligence, déconcertée d’abord par l’imminence d’une catastrophe imprévue, avait repris son équilibre. Il avait réfléchi, il s’était ingénié à chercher un moyen de conjurer l’accident… et il espérait.

Quand il eut à ses pieds sept ou huit poignées de poussière de plâtre, il en délaya la moitié dans de l’eau, de façon à former une pâte extrêmement peu consistante, et il mit le reste de côté dans une assiette.

– Maintenant, papa, dit-il, venez m’éclairer.

Une fois dans le jardin, le jeune policier chercha la plus nette et la plus profonde des empreintes, s’agenouilla devant et commença son expérience, palpitant d’anxiété.

Il répandit d’abord sur l’empreinte une fine couche de poussière de plâtre sec, et sur cette couche, avec des précautions infinies, il versa petit à petit son délayage, qu’il saupoudrait à mesure de poussière sèche.

O bonheur!… La tentative réussissait!… Le tout formait un bloc homogène et se moulait. Et après une heure de travail, il possédait une demi-douzaine de clichés, qui manquaient peut-être de netteté, mais fort suffisants encore comme pièces de conviction.

Lecoq avait eu raison de craindre; la pluie commençait.

Il eut encore néanmoins le temps de couvrir avec les planches et les caisses réunies par le père Absinthe un certain nombre de traces qu’il mettait ainsi, pour quelques heures, à l’abri du dégel…

Enfin, il respira. Le juge d’instruction pouvait venir.

VII

Il y a loin, de la Poivrière à la rue du Chevaleret, même en prenant par la «plaine» qui évite les détours.

Il n’avait pas fallu moins de quatre heures à Lecoq et à son vieux collègue, pour recueillir au dehors leurs éléments d’information.

Et pendant tout ce temps, le cabaret de la veuve Chupin était resté grand ouvert, accessible au premier venu.

Pourtant, lorsque le jeune policier avait, à son retour, remarqué cet oubli des précautions les plus élémentaires, il ne s’en était pas inquiété.

Tout bien considéré, il était difficile de soupçonner de graves inconvénients à cette étourderie.

Qui donc serait venu, passé minuit, jusqu’à ce cabaret? Sa redoutable renommée élevait autour de lui comme des fortifications. Les pires coquins n’y buvaient pas sans inquiétude, craignant, s’ils venaient à perdre conscience de leurs actes, d’être dépouillés par des voleurs au poivrier.

Il se pouvait, tout au plus, qu’un intrépide, revenant de danser à l’Arc-en-Ciel, où il y avait bal de nuit, se sentant quelques sous en poche, et altéré par conséquent, eût été attiré par les lueurs qui s’échappaient de la porte.

Mais il suffisait d’un regard à l’intérieur pour mettre en fuite les plus braves.

En moins d’une seconde, le jeune policier avait envisagé toutes ces probabilités, mais il n’en avait soufflé mot au père Absinthe.

C’est que, peu à peu, l’ivresse de sa joie et de ses espérances s’était dissipée, il était revenu à son calme habituel et, faisant un retour sur soi, il n’était pas enchanté de sa conduite.

Qu’il expérimentât son système d’investigations sur le père Absinthe, comme l’apprenti tribun essaie sur ses amis ses moyens oratoires, rien de mieux.

Même, il avait accablé de sa supériorité le vétéran de la rue de Jérusalem, il l’en avait écrasé.

Le beau mérite et la rare victoire!… Le bonhomme était un bêta; lui, Lecoq, se croyait très fin… Était-ce une raison pour se pavaner et faire la roue?…

Si encore il eût donné de sa force et de sa pénétration une preuve éclatante!… Mais qu’avait-il fait?… Le mystère était-il éclairci?… Le succès cessait-il d’être problématique?… Pour un fil tiré, l’écheveau n’est pas débrouillé.

Cette nuit-là, sans doute, alors que se décidait son avenir de policier, il se jura que, s’il ne parvenait pas à se guérir de sa vanité, il s’efforcerait de la dissimuler.

C’est donc d’un ton fort modeste qu’il s’adressa à son compagnon:

– Nous en avons fini avec le dehors, dit-il; ne serait-il pas sage de nous occuper de l’intérieur?…

Tout semblait bien tel que l’avaient vu les deux agents en s’éloignant. Une chandelle à mèche fumeuse et charbonnée éclairait de ses reflets rougeâtres le même désordre, et les cadavres roidis des trois victimes.

Sans perdre une minute, Lecoq se mit à ramasser et à étudier un à un tous les objets renversés. Quelques-uns étaient encore intacts. Ceci tenait à ce que la veuve Chupin avait reculé devant la dépense d’un carrelage, jugeant assez bon pour les pieds de ses pratiques le terrain même sur lequel était bâti le cabaret. Ce sol, qui avait dû être uni autrefois, comme l’aire des fermes, s’était dégradé à la longue, et par les temps humides, par les jours de dégel, il n’était guère moins boueux que «la plaine» elle-même.

Les premières recherches donnèrent les débris d’un saladier, et une grande cuiller de fer, trop tordue pour n’avoir pas servi d’arme pendant la bataille.

Il était clair qu’aux premiers mots de la querelle, les victimes se régalaient de ce mélange d’eau, de vin et de sucre, classique aux barrières, sous le nom de vin à la française.

Après le saladier, les deux agents réunirent cinq de ces horribles verres de cabaret, lourds, à fond très épais, qui semblent devoir contenir une demi-bouteille, et qui, en réalité, ne tiennent presque rien. Trois étaient brisés, deux entiers.

Il y avait eu du vin dans ces cinq verres… du même vin à la française. On le voyait, mais pour plus de sûreté, Lecoq appliqua sa langue sur l’espèce de mélasse bleuâtre restée au fond de chacun d’eux.

– Diable!… murmura-t-il d’un air inquiet.

Aussitôt il examina successivement le dessus de toutes les tables renversées. Sur l’une d’elles, celle qui se trouvait entre la cheminée et la fenêtre, on distinguait les traces encore humides de cinq verres, du saladier et même de la cuiller.

Cette circonstance avait pour le jeune policier une énorme gravité.

Elle prouvait clairement que cinq personnes avaient vidé le saladier de compagnie. Mais quelles personnes?…

– Oh!… fit Lecoq sur deux tons différents. Oh!… Ne serait-ce donc pas avec le meurtrier qu’étaient les deux femmes!…

Un moyen simple se présentait pour lever tous les doutes. C’était de voir si on ne découvrirait pas d’autres verres. On n’en découvrit qu’un, de la même forme que les autres, mais plus petit. On y avait bu de l’eau-de-vie.

Donc les femmes n’étaient pas avec le meurtrier, donc il ne s’était pas battu parce que les autres les avaient insultées, donc…

Du coup, toutes les suppositions de Lecoq s’en allaient à vau-l’eau. C’était un premier échec, il s’en désolait en silence, quand le père Absinthe, qui n’avait pas cessé de fureter, poussa un cri.

Le jeune policier se retourna, il vit que l’autre était tout pâle.

– Qu’y a-t-il? demanda-t-il.

– Il y a que quelqu’un est venu en notre absence.

– Impossible!…

Ce n’était pas impossible, c’était vrai.

Lorsque Gévrol avait arraché le tablier de la veuve Chupin, il l’avait jeté sur les marches de l’escalier, aucun des agents n’y avait touché… Eh bien!… les poches de ce tablier étaient retournées, c’était une preuve cela, c’était l’évidence.

Le jeune policier était consterné, et la contraction de son visage disait l’effort de sa pensée.

– Qui peut être venu?… murmurait-il. Des voleurs?… C’est improbable…

Puis, après un long silence que le vieil agent se garda bien d’interrompre:

– Celui qui est venu, s’écria-t-il, qui a osé pénétrer dans cette salle gardée par les cadavres d’hommes assassinés… celui-là ne peut être que le complice… Mais ce n’est pas assez d’un soupçon, il me faut une certitude, il me la faut, je la veux!…

Ah!… ils la cherchèrent longtemps, et ce n’est qu’après plus d’une heure d’efforts, que, devant la porte enfoncée par Gévrol, ils démêlèrent dans la boue, entre tous les piétinements, une empreinte qui se rapportait exactement à celles de l’homme qui était venu épier dans le jardin. Ils comparèrent, ils reconnurent les mêmes dessins formés par les clous, sous la semelle.

– C’est donc lui! dit le jeune policier. Il nous a guettés, il nous a vus nous éloigner et il est entré… Mais pourquoi?… Quelle nécessité pressante, irrésistible, a pu le décider à braver un danger imminent?…

Il saisit la main de son compagnon, et la serrant à la briser:

– Pourquoi?… continua-t-il violemment. Ah!… je ne le devine que trop. Il avait été laissé ici, oublié, perdu, quelque pièce de conviction qui devait éclairer les ténèbres de cette horrible affaire… Et pour la ressaisir, pour la reprendre, il s’est dévoué. Et dire que c’est par ma faute, par ma seule faute à moi, que cette preuve décisive nous échappe… Et je me croyais fort!… Quelle leçon!… Il fallait fermer la porte, un imbécile y eût songé…

Il s’interrompit et demeura bouche béante, la pupille dilatée, étendant le doigt vers un des coins de la salle.

– Qu’avez-vous? demanda le bonhomme effrayé.

Il ne répondit pas; mais lentement, avec les mouvements roides d’un somnambule, il s’approcha de l’endroit qu’il avait désigné du doigt, se baissa, ramassa un objet fort menu, et dit:

– Mon étourderie ne méritait pas ce bonheur.

L’objet qu’il avait ramassé était une boucle d’oreille, du genre de celles que les joailliers appellent des boutons. Elle était composée d’un seul diamant, très gros. La monture était d’une merveilleuse délicatesse…

– Ce diamant, déclara-t-il, après un moment d’examen, doit valoir pour le moins cinq ou six mille francs.

– Vraiment?…

– Je crois pouvoir l’affirmer.

Il n’eût pas dit: «je crois,» quelques heures plus tôt, il eût dit carrément: «j’affirme.» Mais une première erreur était une leçon qu’il ne devait oublier de sa vie.

– Peut-être, objecta le père Absinthe, peut-être est-ce cette boucle d’oreille, que venait chercher le complice?

– Cette supposition n’est guère admissible. Il n’eût point, en ce cas, fouillé le tablier de la Chupin. À quoi bon?… Non, il devait courir après autre chose… après une lettre, par exemple…

Le vieux policier n’écoutait plus, il avait pris la boucle d’oreille, et l’examinait à son tour.

– Et dire, murmurait-il, émerveillé des feux du diamant, et dire qu’il est venu à la Poivrière une femme qui avait pour dix mille francs de pierres aux oreilles!… qui le croirait!

Lecoq hocha la tête d’un air pensif.

– Oui, c’est invraisemblable, répondit-il, incroyable, absurde… Et cependant, nous en verrons bien d’autres, si nous arrivons jamais – ce dont je doute – à déchirer le voile de cette mystérieuse affaire.

VIII

Le jour se levait triste et morne, quand Lecoq et son vieux collègue jugèrent leur information complète.

Il n’y avait plus dans le cabaret un pouce carré qui n’eût été exploré, scrupuleusement examiné, étudié pour ainsi dire à la loupe.

Restait à rédiger le rapport.

Le jeune policier s’assit devant une table et commença par esquisser le plan du théâtre du meurtre, plan dont la légende explicative devait aider singulièrement à l’intelligence de son récit:

A. – Point d’où la ronde commandée par l’inspecteur du service de la sûreté, Gévrol, entendit les cris des victimes. (La distance de ce point au cabaret dit la Poivrière n’est que de 123 mètres, ce qui donne à supposer que ces cris étaient les premiers, que, par conséquent, le combat commençait seulement.)

B. – Fenêtre fermée par des volets pleins, dont les ouvertures permirent à l’un des agents d’apercevoir la scène de l’intérieur.

C. – Porte enfoncée par l’inspecteur de la sûreté, Gévrol.

D. – Escalier sur lequel était assise, pleurant, la veuve Chupin, arrêtée provisoirement. (C’est sur la troisième marche de cet escalier, que le tablier de la veuve Chupin fut plus tard retrouvé, les poches retournées.)

F. – Cheminée.

H.H.H. – Tables. (Les empreintes d’un saladier et de cinq verres ont été constatées sur celle qui se trouve entre les points F. et B.)

T. – Porte communiquant avec l’arrière-salle du cabaret, devant laquelle le meurtrier armé se tenait debout.

K. – Seconde porte du cabaret, ouvrant sur le jardin, et par où pénétra celui des agents qui eut l’idée de couper la retraite du meurtrier.

L. – Portillon du jardinet, donnant sur les terrains vagues.

M.M.M. – Empreintes de pas sur la neige, relevées par les agents restés à la Poivrière, après le départ de l’inspecteur Gévrol.

Ainsi, dans cette notice explicative, Lecoq n’écrivait pas une seule fois son nom.

En exposant les choses qu’il avait imaginées ou faites, il mettait simplement: «un agent…»

Ce n’était pas modestie, mais calcul. À s’effacer à propos, on gagne un relief plus considérable quand on sort de l’ombre.

C’était par calcul aussi qu’il plaçait Gévrol en avant.

Cette tactique, un peu bien subtile, mais de bonne guerre, en somme, devait, pensait-il, appeler l’attention sur l’agent qui avait su agir quand tout l’effort du chef s’était borné à enfoncer une porte.

Ce qu’il rédigeait n’était pas un procès-verbal, acte authentique réservé aux seuls officiers de la police judiciaire, – c’était un simple rapport admis tout au plus à titre de renseignement, et cependant il le soignait comme un jeune général le bulletin de sa première victoire.

Tandis qu’il dessinait et écrivait, le père Absinthe se penchait au-dessus de son épaule pour voir.

Le plan, particulièrement, émerveillait le bonhomme. Il lui en était passé beaucoup sous les yeux, mais il s’était toujours figuré qu’il fallait être ingénieur, architecte, arpenteur tout au moins, pour exécuter un semblable travail. Point. Avec un mètre pour prendre quelques mesures et un bout de planche en guise de règle, ce conscrit, son collègue, se tirait d’affaire.

Sa considération pour Lecoq s’en augmenta prodigieusement.

Il est vrai que le digne vétéran de la rue de Jérusalem ne s’était aperçu, ni de l’explosion de la vanité du jeune policier, ni de son retour à une attitude modeste. Il n’avait vu ni ses inquiétudes, ni ses hésitations, ni les défauts de sa pénétration.

Après un bon moment, cependant, le père Absinthe se lassa de regarder courir la plume sur le papier. Il éprouvait le malaise d’une nuit passée, il se sentait la tête brûlante et il grelottait.

Puis, les genoux, ainsi qu’il le disait, lui rentraient dans le corps.

Peut-être aussi, sans en avoir conscience, éprouvait-il quelque impression de cette salle de cabaret, plus sinistre aux lueurs blafardes de l’aube.

Toujours est-il qu’il se mit à fureter dans les armoires et finit par découvrir, ô bonheur!… une bouteille d’eau-de-vie aux trois quarts pleine. Il eut une seconde d’hésitation, mais ma foi!… il s’en versa un grand plein verre, qu’il lampa d’un trait.

– En voulez-vous? demanda-t-il après à son compagnon. Pour fameuse, non, elle ne l’est pas… Mais c’est égal, ça dégourdit et ça dissipe.

Lecoq refusa, il n’avait pas besoin d’être dissipé. Toutes les facultés de son intelligence étaient en jeu. Il s’agissait qu’à la seule lecture du rapport, le juge d’instruction dit: «Qu’on m’aille quérir le gaillard qui a rédigé cela.» Tout son avenir de policier était dans cet ordre.

Et il s’attachait à être net, bref et précis, à bien indiquer comment ses soupçons au sujet du meurtrier étaient venus, avaient grandi, s’étaient confirmés. Il expliquait par quelle série de déductions il arrivait à établir une vérité qui, si elle n’était pas la vraie, était au moins une vérité assez probable pour servir de base à une instruction.

Puis, il détaillait les pièces de conviction placées en ce moment devant lui.

C’étaient les flocons de laine marron recueillis sur le madrier, la précieuse boucle d’oreille, les clichés des différentes empreintes du jardin, le tablier aux poches retournées de la veuve Chupin.

C’était le revolver du meurtrier, dont trois coups sur cinq étaient encore chargés.

L’arme, bien que sans ornements, était remarquablement belle et soignée, et sur la crosse elle portait le nom d’un des premiers armuriers de Londres: Stephen, 14, Skinner-street.

Lecoq sentait bien qu’en fouillant les victimes il rassemblerait d’autres indices, très précieux peut-être, mais cela il n’osa pas le faire. Il était encore trop petit garçon pour hasarder une telle démarche. D’ailleurs, il comprenait que s’il se risquait, Gévrol, furieux de s’être fourvoyé, ne manquerait pas de crier qu’en dérangeant l’attitude des corps il avait rendu les constatations des médecins impossibles.

Il se consola cependant, et il relisait son rapport, modifiant de ci et de là quelques expressions, lorsque le père Absinthe, qui était allé fumer une pipe sur le seuil de la porte, l’appela.

– Quoi de nouveau?… répondit Lecoq.

– Voici Gévrol et deux de nos collègues qui ramènent avec eux le commissaire et deux messieurs bien mis.

C’était, en effet, le commissaire de police qui arrivait, tout soucieux de ce triple meurtre qui ensanglantait son arrondissement, mais médiocrement inquiet.

Pourquoi se serait-il ému?

Gévrol, dont l’opinion en pareille matière faisait autorité, avait pris soin de le rassurer lorsqu’il était allé l’éveiller.

– Il ne s’agit, lui avait-il dit, que d’une batterie entre des pratiques à nous, des habitués de la Poivrière. Si tous ces mauvais gars-là pouvaient s’entre-détruire, nous serions plus tranquilles.

Il ajoutait que le meurtrier était arrêté, coffré, que par conséquent cette affaire ne présentait aucun caractère d’urgence.

De plus, le crime n’avait pas, ne pouvait avoir le vol pour mobile. C’était énorme. La police en est venue à s’inquiéter des atteintes à la propriété plus, peut-être, que des attentats contre les personnes. Et c’est logique, à une époque où les ruses de la convoitise se substituent à l’énergie de la passion, où les scélérats audacieux deviennent rares tandis que les lâches filous pullulent.

Le commissaire ne vit donc pas d’inconvénient à attendre le jour pour procéder à une enquête sommaire.

Il avait vu le meurtrier, avisé le parquet, et maintenant il venait, sans trop de hâte, accompagné de deux médecins délégués par le procureur impérial pour les constatations médico-légales.

Il amenait aussi un sergent-major de voltigeurs du 53e de ligne, requis par lui, pour reconnaître, s’il y avait lieu, celui des morts qui portait l’uniforme, et qui, à en croire le chiffre des boutons de sa capote, appartenait au 53e régiment alors caserné dans les forts.

Moins encore que le commissaire, l’inspecteur de la sûreté s’inquiétait.

Il allait sifflotant, décrivant des moulinets avec sa canne qui ne le quitte jamais, se faisant fête de la déconfiture de ce drôle présomptueux qui avait voulu rester pour glaner là où il n’avait pas aperçu de moisson.

Aussi, dès qu’il fut à portée de voix, interpella-t-il le père Absinthe, lequel, après avoir prévenu Lecoq, était resté sur le seuil de la porte, adossé aux montants, tirant et renvoyant régulièrement des bouffées de sa pipe, immobile comme un sphinx fumeur.

– Eh bien!… vieux, cria Gévrol, avez-vous à nous raconter un bon gros mélodrame, bien noir et bien mystérieux?

– Je n’ai rien à raconter, moi, répondit le bonhomme, sans retirer la pipe soudée à ses lèvres, je suis trop bête, c’est connu… Mais monsieur Lecoq pourrait bien vous apprendre quelque chose sur quoi vous n’avez pas compté.

Ce titre: Monsieur, dont le vieil agent de la sûreté gratifiait son camarade, déplut si fort à Gévrol qu’il ne voulut pas comprendre.

– Qui ça… fit-il, de qui parles-tu?

– De mon collègue, parbleu!… qui est en train de finir son rapport, de monsieur Lecoq, enfin.

Sans malice, assurément, le bonhomme venait d’être le parrain du jeune policier. De ce jour, pour ses ennemis aussi bien que pour ses amis, il devint et resta Monsieur Lecoq. Monsieur, en toutes lettres.

– Ah! ah!… fit l’inspecteur, qui visiblement avait la puce à l’oreille. Ah!… il a découvert…

– Le pot aux roses que les autres n’avaient pas flairé… oui, Général, c’est cela même.

Par cette seule phrase, le père Absinthe se faisait un ennemi de son chef. Mais Lecoq l’avait séduit. Il était du parti de Lecoq, lui, envers et contre tous, il était résolu à s’attacher à lui, à partager sa fortune mauvaise ou bonne.

– On verra bien! murmura l’inspecteur, qui à part soi se promettait de surveiller ce garçon, qu’un succès pouvait poser en rival.

Il n’ajouta rien de plus. Le groupe qu’il précédait arrivait, et il s’effaça pour livrer passage au commissaire de police.

Ce n’était pas un débutant, ce commissaire. Il avait été officier de paix au quartier du Faubourg du Temple aux beaux jours de l’Épi-Scié et des Quatre-Billards, et cependant il ne put maîtriser un mouvement d’horreur en pénétrant dans la salle de la Poivrière.

Le sergent-major du 53e, qui le suivait, un vieux brave médaillé et chevronné, fut plus impressionné encore. Il devint aussi pâle que les cadavres qui étaient là, à terre, et fut obligé de s’appuyer à la muraille.

Seuls les deux médecins furent stoïques.

Lecoq s’était levé, son rapport à la main; il avait salué, et, prenant une attitude respectueuse, il attendait qu’on l’interrogeât.

– Vous avez dû passer une nuit affreuse, dit le commissaire avec bonté, et sans utilité pour la justice, car toutes les investigations étaient superflues…

– Je crois pourtant, répondit le jeune policier, tout cuirassé de diplomatie, que je n’ai pas perdu mon temps. Je tenais à me conformer aux instructions de mon chef, j’ai cherché et j’ai trouvé bien des choses… J’ai acquis, par exemple, la certitude que le meurtrier avait un ami, sinon un complice, dont je pourrais presque donner le signalement… Il doit être d’un certain âge, et porter, si je ne me trompe, une casquette à coiffe molle et un paletot de drap marron moutonneux; quant à ses bottes…

– Tonnerre!… exclama Gévrol, et moi qui…

Il s’arrêta court, en homme dont l’instinct a devancé la réflexion, et qui voudrait bien pouvoir reprendre ses paroles.

– Et vous qui?… interrogea le commissaire. Que voulez-vous dire?

Furieux, mais trop avancé pour reculer, l’inspecteur de la sûreté s’exécuta.

– Voici la chose, dit-il. Ce matin, il y a une heure, pendant que je vous attendais, monsieur le commissaire, devant le poste de la barrière d’Italie, où est consigné le meurtrier, je vis venir de loin un individu dont le signalement n’est pas sans analogie avec celui que nous donne Lecoq. Cet homme me parut abominablement ivre, il chancelait, il trébuchait, il battait les murailles… Il essaya de traverser la chaussée, pourtant, mais parvenu au milieu, il se coucha en travers, dans une position telle qu’il ne pouvait manquer d’être écrasé.

Lecoq détourna la tête, il ne voulait pas qu’on lût dans ses yeux qu’il comprenait.

– Voyant cela, poursuivit Gévrol, j’appelai deux sergents de ville, et je les priai de venir m’aider à faire lever ce malheureux. Nous allons à lui, déjà il paraissait endormi, nous le secouons, il se dresse sur son séant, nous lui disons qu’il ne peut rester là…, mais voilà qu’aussitôt il paraît pris d’une colère furieuse, il nous injurie, il nous menace, il essaye de nous frapper… Et ma foi!… nous le conduisons au poste, pour qu’il cuve du moins son vin en sûreté.

– Et vous l’avez enfermé avec le meurtrier? demanda Lecoq.

– Naturellement… Tu sais bien qu’au poste de la barrière d’Italie il n’y a que deux violons, un pour les hommes, l’autre pour les femmes; par conséquent…

Le commissaire réfléchissait.

– Ah!… voilà qui est fâcheux, murmura-t-il… et pas de remède.

– Pardon!… il en est un, objecta Gévrol. Je puis envoyer un de mes hommes jusqu’au poste, avec ordre de retenir le faux ivrogne…

D’un geste, le jeune policier osa l’interrompre.

– Peine perdue, prononça-t-il froidement. Si cet individu est le complice, il s’est dégrisé, soyez tranquille, et à cette heure il est loin.

– Alors… que faire? demanda l’inspecteur de son air le plus ironique. Peut-on connaître l’avis de… monsieur Lecoq?

– Je pense que le hasard nous offrait une occasion superbe, que nous n’avons pas su la saisir et que le plus court est d’en faire notre deuil et d’attendre qu’elle se représente.

Malgré tout, Gévrol s’entêta à dépêcher un de ses hommes, et dès qu’il se fut éloigné, Lecoq dut commencer la lecture de son rapport.

Il le débitait rapidement, évitant de mettre en relief les circonstances décisives, réservant pour l’instruction sa pensée intime, mais si forte était la logique de ses déductions, qu’à tout moment il était interrompu par les approbations du commissaire et les «très bien!» des médecins.

Seul, Gévrol qui représentait l’opposition, haussait les épaules à se démancher le cou, tout en verdissant de jalousie.

Le rapport terminé:

– Je crois, jeune homme, dit le commissaire à Lecoq, que seul en cette affaire vous avez vu juste… Je me suis trompé. Mais vos explications me font voir d’un tout autre œil l’attitude du meurtrier pendant que je l’interrogeais, il n’y a qu’un moment. C’est qu’il a refusé, oh!… obstinément, de me répondre… Il n’a même pas consenti à me dire son nom…

Il se tut un moment, rassemblant dans sa mémoire toutes les circonstances du passé, et d’un ton pensif il ajouta:

– Nous sommes, je le jurerais, en présence d’un de ces crimes mystérieux dont les mobiles échappent à la perspicacité humaine… d’une de ces ténébreuses affaires dont la justice n’a jamais le fin mot…

Lecoq dissimulait un fin sourire.

– Oh! pensait-il, nous verrons bien!…

IX

Jamais consultation au chevet d’un malade mourant de quelque mal inconnu, ne mit en présence deux médecins aussi différents que ceux qui, sur la réquisition du parquet, accompagnaient le commissaire de police.

L’un, grand, vieux, tout chauve, portait un large chapeau, et sur son vaste habit noir mal coupé, un paletot de forme antique. Celui-là était un de ces savants modestes, comme il s’en rencontre dans les quartiers excentriques de Paris, un de ces guérisseurs dévoués à leur art, qui, trop souvent, meurent ignorés après d’immenses services rendus.

Il avait ce calme débonnaire de l’homme qui, ayant ausculté toutes les misères humaines, comprend tout. Mais une conscience troublée ne soutenait pas son regard perspicace, plus aigu que ses lancettes.

L’autre, jeune, frais, blond, jovial, trop bien mis, cachait ses mains blanches et frileuses sous des gants de daim fourrés. Son œil ne savait que caresser ou rire. Il devait s’éprendre de toutes ces panacées miraculeuses qui chaque mois sautent des laboratoires de la pharmacie à la quatrième page des journaux. Il avait dû écrire plus d’un article de «médecine à l’usage des gens du monde,» dans les feuilles de sport.

– Je vous demanderai, messieurs, leur dit le commissaire de police, de vouloir bien commencer votre expertise par l’examen de celle des victimes qui porte le costume militaire. Voici un sergent-major, requis pour une simple question d’identité, que je voudrais renvoyer le plus tôt possible à sa caserne.

Les deux médecins répondirent par un geste d’assentiment, et aidés par le père Absinthe et un autre agent, ils soulevèrent le cadavre et l’étendirent sur deux tables, préalablement mises bout à bout.

Il n’y avait pas eu à étudier l’attitude du corps, pour en tirer quelque éclaircissement, puisque le malheureux qui râlait encore à l’arrivée de la ronde avait été déplacé avant d’expirer.

– Approchez-vous, sergent, commanda le commissaire de police, et regardez bien cet homme.

C’est avec une très visible répugnance que le vieux troupier obéit.

– Quel est l’uniforme qu’il porte? continua le commissaire.

– Celui du 53e de ligne, 2e bataillon, compagnie des voltigeurs.

– Le reconnaissez-vous?

– Aucunement.

– Vous êtes sûr qu’il n’appartient pas à votre régiment?

– Ça, je ne puis l’affirmer; il y a au dépôt des conscrits que je n’ai jamais vus. Mais je suis prêt à affirmer qu’il n’a jamais fait partie du 2° bataillon, qui est le mien, de la compagnie des voltigeurs dont je suis le sergent-major.

Lecoq, resté à l’écart jusque-là, s’avança.

– Peut-être serait-il bon, dit-il, de voir le numéro matricule des effets de cet homme.

– L’idée est bonne, approuva le sergent.

– Voici toujours son képi, ajouta le jeune policier, il porte au fond le numéro 3, 129.

Ou suivit le conseil de Lecoq, et il fut reconnu que chacune des pièces de l’habillement de cet infortuné, était timbrée d’un numéro différent.

– Parbleu!… murmura le sergent, il en a de toutes les paroisses… C’est singulier tout de même!…

Invité à vérifier scrupuleusement ses assertions, le brave troupier redoubla d’application, rassemblant par un effort toutes ses facultés intellectuelles.

– Ma foi!… dit-il enfin, je parierais mes galons qu’il n’a jamais été militaire. Ce particulier doit être un pékin qui se sera déguisé comme cela par farce, à l’occasion du dimanche gras.

– À quoi reconnaissez-vous cela!…

– Dame!… je le sens mieux que je ne puis l’expliquer. Je le reconnais à ses cheveux, à ses ongles, à sa tenue, à un certain je ne sais quoi, enfin à tout et à rien… Et tenez, le pauvre diable ne savait seulement pas se chausser, il a lacé ses guêtres à l’envers.

Il n’y avait évidemment plus à hésiter après ce témoignage, qui venait confirmer la première observation de Lecoq.

– Cependant, insista le commissaire, si cet individu est un pékin, comment s’est-il procuré ces effets? Peut-il les avoir empruntés à des hommes de votre compagnie?

– À la grande rigueur, oui… mais il est difficile de l’imaginer.

– Est-il du moins possible de s’en assurer?

– Oh!… très bien. Je n’ai qu’à courir à la caserne et à ordonner une revue d’habillement.

– En effet, approuva le commissaire, le moyen est bon.

Mais Lecoq venait d’en imaginer un aussi concluant et plus prompt.

– Un mot, sergent, dit-il. Est-ce que les régiments ne vendent pas de temps à autre, aux enchères publiques, les effets hors de service?

– Si… tous les ans une fois au moins, après l’inspection.

– Et ne fait-on pas une remarque aux vêtements ainsi vendus?

– Pardonnez-moi.

– Alors, voyez donc si l’uniforme de ce malheureux ne présente pas des traces de cette remarque.

Le sous-officier retourna le collet de la capote, visita la ceinture du pantalon, et dit:

– Vous avez raison… ce sont des effets réformés.

L’œil du jeune policier brilla, mais ce ne fut qu’un éclair.

– Il faut donc, observa-t-il, que ce pauvre diable ait acheté ce costume. Où?… Au Temple nécessairement, chez un de ces richissimes marchands qui font en gros le commerce des effets militaires. Ils ne sont que cinq ou six, j’irai de l’un à l’autre, et celui qui a vendu cet uniforme reconnaîtra certainement sa marchandise à quelque signe…

– Et cela nous mènera loin, grommela Gévrol.

Loin ou non, l’incident était vidé. Le sergent-major à sa grande satisfaction, reçut l’autorisation de se retirer, non sans avoir été prévenu, toutefois, que très probablement le juge d’instruction aurait besoin de sa déposition.

Le moment était venu de fouiller le faux soldat, et le commissaire de police, qui se chargea en personne de cette opération, espérait bien qu’elle donnerait pour résultat une manifestation quelconque de l’identité de cet inconnu.

Il opérait, et dictait en même temps à un agent son procès-verbal, c’est-à-dire la description minutieuse de tous les objets qu’il rencontrait.

C’était: Dans la poche droite du pantalon: du tabac à fumer, une pipe de bruyère et des allumettes.

Dans la poche gauche: un porte-monnaie de cuir très crasseux, en forme de portefeuille, renfermant sept francs soixante centimes, et un mouchoir de poche en toile, assez propre, mais sans marque.

Et rien autre!…

Le commissaire se désolait, lorsque, tournant et retournant le porte-monnaie, il découvrit un compartiment qui lui avait échappé, par cette raison qu’il était dissimulé sous un repli du cuir.

Dans ce compartiment était un papier soigneusement plié. Il le déplia et lut à haute voix ce billet:

«Mon cher Gustave,

«Demain, dimanche soir, ne manque pas de venir au bal de l’Arc-en-Ciel, selon nos conventions. Si tu n’as plus d’argent, passe chez moi, j’en laisse à mon concierge qui te le remettra.

«Sois là-bas à huit heures. Si je n’y suis pas déjà, je ne tarderai pas à paraître.

«Tout va bien,

«LACHENEUR.»

Hélas!… qu’apprenait-elle, cette lettre! Que le mort s’appelait Gustave; qu’il était en relations avec Lacheneur, lequel lui avançait de l’argent pour une certaine chose, et que de plus ils s’étaient rencontrés à l’Arc-en-Ciel quelques heures avant le meurtre.

C’était peu, bien peu!… C’était quelque chose, cependant; c’était un indice, et dans ces ténèbres absolues, il suffit parfois, pour se guider, de la plus chétive lueur.

– Lacheneur!… grommela Gévrol, le pauvre diable prononçait ce nom dans son agonie…

– Précisément, insista le père Absinthe, et même il voulait se venger de lui… Il l’accusait de l’avoir attiré dans un piège… Le malheur est que le dernier hoquet lui a coupé la parole…

Lecoq se taisait. Le commissaire de police lui avait tendu la lettre, et il l’étudiait avec une incroyable intensité d’attention.

Le papier était ordinaire, l’encre bleue. Dans un des angles était un timbre à demi-effacé ne laissant distinguer que ce nom: Beaumarchais.

C’était assez pour Lecoq.

– Cette lettre, pensa-t-il, a certainement été écrite dans un café du boulevard Beaumarchais… Lequel? je le saurai, car c’est ce Lacheneur qu’il faut retrouver.

Pendant que, réunis autour du commissaire, les hommes de la Préfecture tenaient conseil et délibéraient, les médecins abordaient la partie délicate et véritablement pénible de leur tâche.

Avec le secours de l’obligeant père Absinthe, ils avaient dépouillé de ses vêtements le corps du faux soldat, et, penchés sur leur «sujet,» comme les chirurgiens du «cours d’anatomie,» les manches retroussées, ils l’examinaient, l’inspectaient, l’évaluaient physiquement.

Volontiers le jeune docteur-artiste eût enjambé des formalités très ridicules selon lui, et tout à fait superflues; mais le vieux avait de la mission du médecin-légiste une opinion trop haute pour faire bon marché du plus menu détail.

Minutieusement, avec la plus scrupuleuse exactitude, il notait la taille du mort, son âge présumé, la nature de son tempérament, la couleur et la longueur de ses cheveux, relatant l’état de son embonpoint et le degré de développement de son système musculaire.

Ensuite, ils passèrent à l’examen de la blessure.

Lecoq avait bien vu. Les docteurs constatèrent une fracture à la base du crâne. Elle ne pouvait, déclarait leur rapport, avoir été produite que par l’action d’un instrument contondant à large surface, ou par un choc violent de la tête contre un corps très dur, d’une certaine étendue.

Or, nulle arme n’avait été retrouvée, autre que le revolver, dont la crosse n’était pas assez forte pour produire une telle blessure.

Il fallait donc, de toute nécessité, qu’il y ait eu une lutte corps à corps entre le faux soldat et le meurtrier, et que ce dernier, saisissant son adversaire par le cou, lui eût fracassé la tête contre le mur.

La présence d’ecchymoses très petites et très nombreuses autour du cou donnait à ces conclusions une vraisemblance absolue.

Ils ne relevèrent d’ailleurs aucune autre lésion; pas une contusion, pas une égratignure, rien.

Ne devenait-il pas dès-lors évident, que cette lutte si acharnée, mortelle, avait dû être excessivement courte.

Entre l’instant où la ronde avait entendu un cri et le moment où Lecoq avait vu par la découpure du volet tomber la victime, tout avait été consommé.

L’examen des deux autres individus «homicidés», pour parler la langue de la médecine légale, exigeait des précautions différentes sinon plus grandes.

Leur position avait été respectée; ils gisaient en travers de la cheminée comme ils étaient tombés, et leur attitude devait fournir des indices précieux.

Elle était telle, cette attitude, qu’il ne pouvait même venir à l’idée que leur mort n’eût pas été instantanée.

Tous deux étaient étendus sur le dos, les jambes allongées, les mains largement ouvertes.

Pas de crispations, de torsions de muscles, nulle trace de combat, ils avaient été foudroyés.

Leur physionomie, à l’un et à l’autre, exprima l’épouvante arrivée à son paroxysme. Ce qui devait faire présumer, l’opinion de Devergie admise, que le dernier sentiment de leur existence avait été non la colère et la haine, mais la terreur…

– Ainsi, disait le vieux docteur, je suis autorisé à imaginer qu’ils ont dû être stupéfiés par quelque spectacle absolument imprévu, étrange, effrayant… Cette expression terrifiée que je leur vois, je ne l’ai surprise qu’une fois, sur les traits d’une brave femme, morte subitement du saisissement qu’elle éprouva en voyant entrer chez elle un de ses voisins qui s’était déguisé en fantôme, pour lui faire une bonne farce.

Ces explications du médecin, Lecoq les buvait, pour ainsi dire, et il cherchait à les ajuster aux vagues hypothèses qui surgissaient du fond de sa pensée.

Mais qui pouvaient être ces individus, accessibles à une telle peur?

Garderaient-ils comme l’autre le secret de leur identité?

Le premier que les docteurs examinèrent avait dépassé la cinquantaine. Ses cheveux étaient rares et blanchissaient; toute sa barbe était rasée, à l’exception d’une grosse touffe rousse et rude qui s’épanouissait sous son menton très proéminent.

Il était misérablement vêtu, d’un pantalon qui s’effiloquait sur des bottes lugubrement éculées, et d’une blouse de laine noire toute maculée.

Celui-là, le vieux docteur le déclara, avait été tué d’un coup de feu tiré à bout portant: la largeur de la plaie circulaire, l’absence de sang sur les bords, la peau rétractée, les chairs dénudées, noircies, brûlées, le démontraient avec une précision mathématique.

L’énorme différence des plaies d’armes à feu selon la distance, sauta aux yeux quand les médecins arrivèrent à l’autopsie du dernier de ces malheureux.

La balle qui lui avait donné la mort avait été tirée à plus d’un mètre de lui, et sa blessure n’avait rien de l’aspect hideux de l’autre.

Cet individu, plus jeune de quinze ans au moins que son compagnon, était petit, trapu et remarquablement laid.

Sa figure complètement imberbe était toute couturée par la petite vérole.

Sa tenue était celle des pires rôdeurs de barrières. Il portait un pantalon à carreaux gris sur gris, et une blouse ouverte à revers. Ses bottines avaient été cirées. La petite casquette cirée, tombée près de lui, devait bien accompagner sa coiffure prétentieuse et sa cravate à la Collin…

Mais voilà tout ce que le rapport des médecins dégagé de ses termes techniques, voilà tout ce que les investigations les plus attentives fournirent de renseignements.

Vainement les poches de ces deux hommes avaient été explorées, fouillées; elles ne contenaient rien qui put mettre sur la trace de leur personnalité, de leur nom, de leur situation sociale, de leur profession.

Non rien, pas une indication même vague, pas une lettre, pas une adresse, pas un chiffon de papier; rien, pas même un de ces menus objets d’un usage personnel, comme une blague, un couteau, une pipe, qui peuvent devenir une occasion de reconnaissance, de constatation d’identité.

Du tabac dans un sac de papier, des mouchoirs de poche sans marque, des cahiers à cigarettes, voilà tout ce qu’on avait réuni.

Le plus âgé avait soixante-sept francs, à même son gousset; le plus jeune était nanti de deux louis…

Ainsi, rarement la police s’était trouvée en présence d’une aussi grave affaire avec aussi peu de renseignements.

À l’exception du fait lui-même, trop prouvé par trois victimes, elle ignorait tout, les circonstances et le mobile, et les probabilités entrevues, loin de dissiper les ténèbres, les épaississaient.

Certes, il était à espérer qu’avec du temps, de l’obstination, des recherches et les puissants moyens d’investigation dont dispose la rue de Jérusalem, on arriverait jusqu’à la vérité…

Mais, en attendant, tout était mystère, à ce point qu’on en était à se demander de quel côté réellement était le crime.

Le meurtrier était arrêté, mais s’il persistait dans son mutisme, comment lui jeter son nom à la face? Il protestait de son innocence, comment l’accabler des preuves de sa culpabilité?

Des victimes, on ignorait tout… Et l’une d’elles s’accusait.

Une inexplicable influence liait la langue de la veuve Chupin.

Deux femmes, dont l’une pouvait perdre à la Poivrière une boucle d’oreille de 5, 000 francs, avaient assisté à la lutte… puis disparu.

Un complice, après deux traits d’une audace inouïe, s’était échappé…

Et tous ces gens, le meurtrier, les femmes, la cabaretière, le complice et les victimes, étaient également suspects, inquiétants, étranges, également soupçonnés de n’être pas ce qu’ils semblaient être.

Aussi le commissaire, d’une voix attristée, résumait ses impressions. Peut-être songeait-il qu’il aurait, au sujet de tout cela, un quart d’heure difficile à la Préfecture.

– Allons, dit-il enfin, il faudra transporter ces trois individus à la Morgue. Là, on les reconnaîtra sans doute.

Il se recueillit et ajouta:

– Et dire que l’un de ces morts est peut-être Lacheneur…

– C’est peu probable, dit Lecoq. Le faux soldat, demeuré le dernier vivant, avait vu tomber ses deux compagnons. S’il eût supposé Lacheneur tué, il n’eût pas parlé de vengeance.

Gévrol qui depuis deux heures affectait de rester à l’écart, s’était rapproché. Il n’était pas homme à se rendre même à l’évidence.

– Si monsieur le commissaire, dit-il, veut m’en croire, il s’en tiendra à mon opinion, un peu plus positive que les rêveries de M. Lecoq.

Un roulement de voiture devant la porte du cabaret l’interrompit, et l’instant d’après le juge d’instruction entrait.

X

Il n’était personne à la Poivrière qui ne connût, au moins de vue, le juge d’instruction qui arrivait, et Gévrol, vieil habitué du Palais de Justice, murmura son nom.

M. Maurice d’Escorval.

Il était fils de ce fameux baron d’Escorval qui, en 1815, faillit payer de sa vie son dévouement à l’Empire, et dont Napoléon, à Sainte-Hélène, faisait ce magnifique éloge:

«Il existe, je le crois, des hommes aussi honnêtes; mais plus honnêtes, non, ce n’est pas possible.»

Entré jeune dans la magistrature, doué de remarquables aptitudes, M. d’Escorval semblait promis aux plus hautes destinées. Il trompa les pronostics en refusant obstinément toutes les situations qui lui furent offertes, pour conserver près du tribunal de la Seine ses modestes et utiles fonctions.

Il disait, pour expliquer ses refus, qu’il tenait au séjour de Paris plus qu’à l’avancement le plus envié, et on ne comprenait pas trop cette passion de sa part. Malgré ses brillantes relations, en effet, et en dépit de sa fortune très considérable, depuis la mort d’un frère aîné, il menait l’existence la plus retirée, cachant sa vie, ne se révélant que par son travail obstiné et par le bien qu’il répandait autour de lui.

C’était alors un homme de quarante-deux ans, qui paraissait plus jeune que son âge, encore que son front commençât à se dégarnir.

On eût admiré sa physionomie sans l’inquiétante immobilité qui la déparait, sans le plis sarcastique de ses lèvres trop minces, sans l’expression morne de ses yeux d’un bleu pâle.

Dire qu’il était froid et grave, eût été mal dire, et trop peu. Il était la gravité et la froideur mêmes avec une nuance de hauteur…

Saisi dès le seuil du cabaret par l’horreur du spectacle, c’est à peine si M. d’Escorval accorda aux médecins et au commissaire un salut distrait. Les autres ne comptaient pas, pour lui.

Déjà, toutes ses facultés étaient en jeu. Il étudiait le terrain, arrêtant son regard aux moindres objets, avec cette sagacité attentive du juge qui sait le poids d’un détail et qui comprend l’éloquence des circonstances extérieures.

– C’est grave!… dit-il enfin, bien grave!…

Le commissaire de police, pour toute réponse, leva les bras au ciel, geste qui traduisait bien sa pensée:

– À qui le dites-vous!…

Le fait est que, depuis deux heures, le digne commissaire trouvait cruellement lourde sa responsabilité, et qu’il bénissait le magistrat qui l’en déchargeait.

– Monsieur le procureur impérial n’a pu m’accompagner, reprit M. d’Escorval, il n’a pas le don d’ubiquité, et je doute qu’il lui soit possible de venir me rejoindre. Commençons donc nos opérations…

Jusqu’ici la curiosité des assistants était déçue, aussi le commissaire fut-il l’interprète du sentiment général, lorsqu’il dit:

– Monsieur le juge d’instruction a sans doute interrogé le coupable, et il doit savoir…

– Je ne sais rien, interrompit M. d’Escorval, qui parut fort surpris de l’interpellation.

Il s’assit sur cette réponse, et pendant que son greffier rédigeait les préliminaires de tout procès-verbal de constat, il se mit, lui, à lire le rapport écrit par Lecoq.

Blotti dans l’ombre, pâle, ému, fiévreux, le jeune policier s’efforçait de surprendre sur l’impassible visage du magistrat un indice de ses impressions.

C’était son avenir qui se décidait, qui allait dépendre d’un oui ou d’un non.

Et ce n’était plus à une intelligence obtuse comme celle du père Absinthe qu’il s’adressait, mais à une perspicacité supérieure.

– Si encore, pensait-il, je pouvais plaider ma cause!… Mais qu’est la phrase écrite, comparée à la phrase parlée, mimée, vivante, palpitante de l’émotion et des convictions de qui la prononce…

Bientôt il se sentit rassuré.

La figure du juge d’instruction gardait son immobilité, mais il hochait la tête, en signe d’approbation, et même, par instants, un détail plus ingénieux que les autres lui arrachait une exclamation: «Pas mal!… très bien!…»

Lorsqu’il eut achevé:

– Tout ceci, dit-il enfin au commissaire, ne ressemble guère à votre rapport de ce matin, qui présentait cette ténébreuse affaire comme une bataille entre quelques misérables vagabonds.

L’observation n’était que trop juste, et le commissaire n’en était pas à regretter d’être resté chaudement au lit, s’en remettant absolument à Gévrol.

– Ce matin, répondit-il évasivement, j’avais résumé les impressions premières… elles ont été modifiées par les recherches ultérieures, de sorte que…

– Oh! interrompit le juge, je ne vous fais aucun reproche, je n’ai que des félicitations à vous adresser, au contraire… On n’agit pas mieux ni plus vite. Toute cette information révèle une grande pénétration, et les résultats en sont surtout exposés avec une clarté et une précision rares.

Lecoq eut comme un éblouissement.

Le commissaire, lui, hésita une seconde.

La tentation lui venait de confisquer l’éloge à son profit.

S’il la repoussa, c’est qu’il était honnête et que de plus il ne lui déplaisait pas de faire pièce à Gévrol, pour le punir de sa légèreté présomptueuse.

– Je dois avouer, dit-il enfin, que l’honneur de cette enquête ne me revient pas.

– Dès lors, à qui l’attribuer, sinon à l’inspecteur du service de la sûreté?

Ainsi pensa M. d’Escorval, non sans surprise, car ayant déjà employé Gévrol, il était loin de lui soupçonner l’ingéniosité, le style surtout, du rapport.

– C’est donc vous, lui demanda-t-il, qui avez si rondement conduit cette affaire?

– Ma foi, non!… répondit l’homme de la Préfecture, je n’ai pas tant d’esprit que ça, moi!… Je me contente de relever ce que je découvre, et je dis: Voilà. Je veux bien être pendu si toutes les imaginations de ce rapport existent ailleurs que dans la cervelle de celui qui l’a fait… Des blagues, quoi!

Peut-être était-il de bonne foi, étant de ces gens que l’amour-propre aveugle à ce point que, les yeux crevés par l’évidence, ils la nient.

– Cependant, insista le juge, les femmes dont voici les empreintes ont existé!… Le complice qui a laissé sur un madrier ces flocons de laine est un être réel… Cette boucle d’oreille est un indice réel, palpable…

Gévrol se tenait à quatre pour ne pas hausser les épaules.

– Tout cela, dit-il, s’explique sans qu’il soit besoin de chercher midi à quatorze heures. Que le meurtrier ait un complice… c’est possible. La présence des femmes est naturelle, partout où il y a des filous, on rencontre des voleuses. Quant au diamant, que prouve-t-il?… Que les coquins avaient fait un bon coup, qu’ils étaient venus ici partager le butin, et que du partage est venue la querelle…

C’était une explication, et si plausible, que M. d’Escorval garda le silence, se recueillant avant de prendre une détermination.

– Décidément, déclara-t-il enfin, j’adopte l’hypothèse du rapport… Quel en est l’auteur?

La colère rendait Gévrol plus rouge qu’un homard.

– L’auteur, répondit-il, est un de mes agents que voici, un fort et adroit, monsieur Lecoq!… Allons, malin, approche qu’on te voie…

Le jeune policier s’avança, les lèvres contractées par ce sourire de satisfaction qu’on appelle familièrement «la bouche en cœur.»

– Mon rapport n’est qu’un sommaire, monsieur, commença-t-il, mais j’ai certaines idées…

– Vous me les direz si je vous interroge, interrompit le juge.

Et sans se soucier du désappointement de Lecoq, il prit dans le portefeuille de son greffier deux imprimés qu’il remplit et qu’il tendit à Gévrol, en disant:

– Voici deux mandats de dépôt… faites prendre, au poste où ils sont consignés, l’inculpé et la maîtresse de ce cabaret, et qu’on les conduise à la Préfecture, où on les tiendra au secret.

Cet ordre donné, M. d’Escorval se retournait déjà vers les médecins, quand le jeune policier, au risque d’une rebuffade nouvelle, intervint.

– Oserais-je, demanda-t-il, prier monsieur le juge de me confier cette mission?

– Impossible, je puis avoir besoin de vous ici.

– C’est que, monsieur, j’aurais aimé pour recueillir certains indices, une occasion qui ne se représentera pas…

Le juge d’instruction comprit peut-être les intentions du jeune agent.

– Soit donc, répondit-il, mais en ce cas vous m’attendrez à la Préfecture où je me transporterai dès que j’aurai terminé ici… Allez!…

Lecoq ne se fit pas répéter la permission; il s’empara des mandats et s’élança dehors.

Il ne courait pas, il volait à travers les terrains vagues. Des fatigues de la nuit, il ne ressentait plus rien. Jamais il ne s’était senti le corps si dispos et si alerte, l’esprit si net et si lucide.

Il espérait, il avait confiance, et il eût été parfaitement heureux, s’il eût eu affaire à un tout autre juge d’instruction.

M. d’Escorval le gênait et le glaçait au point de paralyser ses moyens. Puis, de quel air de dédain il l’avait toisé, de quel ton impératif il lui avait imposé silence, et cela, lorsqu’il venait de louer son travail…

– Mais bast!… se disait-il, est-ce qu’on a jamais ici-bas une joie sans mélange!…

Et il courait…

XI

Quand, après vingt minutes de course, Lecoq arriva à l’entrée de la route de Choisy, le chef de poste de la place d’Italie faisait les cent pas, la pipe aux dents, devant son corps de garde.

À son air soucieux, au coup d’œil inquiet qu’il jetait à chaque instant sur une petite fenêtre munie d’un abat-jour, les passants devaient reconnaître qu’il avait en cage, en ce moment, quelque oiseau d’importance.

Dès qu’il reconnut le jeune policier, son front se dérida, et il suspendit sa promenade.

– Eh bien!… demanda-t-il, quelles nouvelles?

– J’apporte l’ordre de conduire les prisonniers à la Préfecture.

Le chef de poste, aussitôt, se frotta les mains à s’enlever l’épiderme.

– Grand bien leur fasse!… s’écria-t-il, la voiture cellulaire passera d’ici à une heure, nous les y emballerons bien gentiment, et fouette cocher!…

Force fut à Lecoq d’interrompre l’expansion de sa satisfaction.

– Les prisonniers sont-ils seuls? interrogea-t-il.

– Absolument seuls, la femme d’un côté, l’homme de l’autre… la nuit n’a pas donné… une nuit de Dimanche gras!… c’est surprenant. Il est vrai que votre chasse a été interrompue.

– Vous avez eu un ivrogne, cependant.

– Tiens! oui… dans le fait… ce matin, au jour… Un pauvre diable qui doit une fameuse chandelle à Gévrol.

Ce mot, ironie involontaire, devait aviver les regrets de Lecoq.

– Une fameuse chandelle, en effet!… approuva-t-il.

– C’est sûr, quoique vous ayez l’air de rire: sans Gévrol, il se faisait écraser.

– Et qu’est-il devenu, cet ivrogne?…

Le chef de poste haussa les épaules.

– Ah!… dame!… répondit-il, vous m’en demandez trop!… C’était un brave homme, qui avait passé la nuit chez des amis, et que l’air a étourdi quand il est sorti. Il nous a expliqué cela, quand il a été dégrisé, au bout d’une demi-heure. Non, je n’ai jamais vu un homme si vexé. Il en pleurait. Il répétait comme cela: Un père de famille, à mon âge!… c’est honteux!… Qu’est-ce que va dire ma femme!… que penseront les enfants!…

– Il parlait beaucoup de sa femme?…

– Rien que d’elle… Il doit même nous avoir dit son nom… Eudoxie, Léocadie… un nom dans ce genre-là, toujours. Il croyait, le pauvre bonhomme, qu’il était fautif, et qu’on allait le garder en prison. Il demandait à envoyer un commissionnaire chez lui. Quand on lui a dit qu’il était libre, j’ai cru qu’il allait devenir fou de plaisir, il nous embrassait les mains… Et il a filé!… Ah! il ne demandait pas son reste!

La raillerie du hasard continuait.

– Et vous l’avez mis avec le meurtrier? interrogea Lecoq.

– Comme de juste.

– Ils se sont parlé.

– Parlé!… plus souvent! Le bonhomme était soûl, je vous le répète, si soûl qu’il n’aurait pas seulement pu dire: pain. Quand on l’a déposé dans le violon, pouf!… il est tombé comme une souche. Dès qu’il s’est éveillé on lui a ouvert… Non, ils ne se sont pas parlé.

Le jeune policier était devenu pensif.

– C’est bien cela, murmura-t-il.

– Vous dites?…

– Rien.

Lecoq n’avait que faire de communiquer ses réflexions au chef de poste. Elles n’étaient pas précisément gaies…

– Je l’avais compris, pensait-il, cet ivrogne, qui n’est autre que le complice, a autant d’habileté que d’audace et de sang-froid. Pendant que nous suivions ses traces, il nous épiait. Nous nous éloignons, il ose pénétrer dans le cabaret. Puis il vient se faire prendre ici, et grâce à un truc d’une simplicité enfantine, comme tous les trucs qui réussissent, il parvient à parler au meurtrier. Avec quelle perfection il a joué son rôle!… Tous les sergents de ville y ont été pris, eux qui cependant se connaissent en ivrognes!… Mais je sais qu’il jouait un rôle, c’est déjà quelque chose… Je sais qu’il faut prendre le contre-pied de tout ce qu’il a dit… Il a parlé de sa famille, de sa femme, de ses enfants… donc il n’a ni enfants, ni femme, ni famille…

Il s’interrompit, il s’oubliait, ce n’était pas le moment de se perdre en conjectures.

– Au fait, reprit-il à haute voix, comment était-il, cet ivrogne?

– C’était un grand et gros papa, rougeaud, avec des favoris blancs, large figure, petits yeux, nez épaté, l’air bête et jovial…, une manière de Jocrisse.

– Quel âge lui avez-vous donné?

– De quarante à cinquante ans.

– Avez-vous quelque idée de sa profession?

– Ma foi!… ce bonhomme avec sa casquette et son grand mac-farlane marron doit être quelque petit boutiquier ou un employé.

Ce signalement assez précis obtenu, c’était toujours autant de pris; Lecoq allait pénétrer dans le corps de garde quand une réflexion l’arrêta.

– J’espère du moins, dit-il, que cet ivrogne n’a pas communiqué avec la Chupin!…

Le chef de poste éclata de rire.

– Eh!… comment l’eût-il pu!… répondit-il. Est-ce que la vieille n’est pas dans sa prison à elle!… Ah! la coquine! Tenez, il n’y a pas une heure qu’elle a cessé de hurler et de vociférer. Non!… de ma vie, je n’ai entendu des horreurs et des abominations comme celles qu’elle nous criait. C’était à faire rougir les pavés du poste; même l’ivrogne en était tellement interloqué qu’il est allé lui parler au judas pour l’engager à se taire…

Le jeune policier eut un si terrible geste que le chef du poste s’arrêta court.

– Qu’y a-t-il donc? balbutia-t-il. Vous vous fâchez… pourquoi?

– Parce que, répondit Lecoq furieux, parce que…

Et ne voulant pas avouer la cause vraie de sa colère, il entra au poste en disant qu’il allait voir le prisonnier.

Resté seul, le chef de poste se mit à jurer à son tour.

– Ces «cocos» de la sûreté sont toujours les mêmes, grondait-il, tous. Ils vous questionnent, on leur dit tout ce qu’ils veulent savoir, et après, si on leur demande quelque chose, ils vous répondent: «rien» ou «parce que»!… Farceurs!… Ils ont trop de chance, et ça les rend fiers. Pas de garde, pas d’uniforme, la liberté… Mais où donc est passé celui-ci?

L’œil collé au judas qui sert aux hommes de garde à surveiller les prisonniers du violon, Lecoq examinait avidement le meurtrier.

C’était à se demander si c’était bien là le même homme qu’il avait vu quelques heures plus tôt à la Poivrière, debout sur le seuil de la porte de communication, tenant la ronde en respect, enflammé par toutes les furies de la haine, le front haut, l’œil étincelant, la lèvre frémissante…

Maintenant, toute sa personne trahissait le plus effroyable affaissement, l’abandon de soi, l’anéantissement de la pensée, l’hébétude, le désespoir…

Il était assis en face du judas, sur un banc grossier, les coudes sur les genoux, le menton dans la main, l’œil fixe, la lèvre pendante…

– Non, murmura Lecoq, non cet homme n’est pas ce qu’il paraît être.

Il l’avait examiné, il voulut lui parler. Il entra, l’homme leva la tête, arrêta sur lui un regard sans expression, mais ne dit mot.

– Eh bien!… demanda le jeune policier, comment cela va-t-il?

– Je suis innocent! répondit l’homme d’une voix rauque.

– Je l’espère bien… mais c’est l’affaire du juge. Moi je viens savoir si vous n’auriez pas besoin de prendre quelque chose…

– Non!

Sur la seconde même, le meurtrier se ravisa.

– Tout de même, ajouta-t-il, je casserais bien une croûte, histoire de boire un verre de vin.

– On vous sert, répondit Lecoq.

Il sortit aussitôt, et tout en courant dans le voisinage pour acheter quelques comestibles, il se pénétrait de cette idée, qu’en demandant à boire après un refus, l’homme n’avait songé qu’à la vraisemblance du personnage qu’il prétendait jouer…

Quoi qu’il en fût, le meurtrier mangea du meilleur appétit. Il se versa ensuite un grand verre de vin, le vida lentement et dit:

– C’est bon!… Ça fait du bien où ça passe.

Cette satisfaction désappointa fort le jeune policier. Il avait choisi, en manière d’épreuve, un de ces horribles liquides bleuâtres, troubles, épais, nauséabonds, qui se fabriquent à la barrière, et il s’attendait à un haut-le-cœur, pour le moins, du meurtrier…

Et pas du tout!… Mais il n’eut pas le loisir de chercher les conclusions de ce fait. Un roulement au dehors annonçait l’arrivée de la voiture de la Préfecture, lugubre véhicule, qui a reçu entre autres noms celui de «panier à salade à compartiments.»

Il fallut y porter la veuve Chupin, qui se débattait et criait à l’assassin, puis le meurtrier fut invité à y prendre place.

Là, du moins, le jeune policier comptait sur quelque manifestation de répugnance, et il guettait… Rien. L’homme monta dans l’affreuse voiture le plus naturellement du monde, et même il prit possession de son compartiment en habitué, qui connaît les êtres et sait quelle position est la meilleure dans un si étroit espace.

– Ah! le mâtin est fort!… murmura Lecoq dépité, mais je l’attends à la Préfecture.

XII

Les portes de la voiture cellulaire étaient exactement refermées, le conducteur fit claquer son fouet et la geôle roulante partit au grand trot de ses deux vigoureux chevaux.

Lecoq avait pris place dans le cabriolet ménagé sur le devant, entre le conducteur et le garde de Paris de service, et sa préoccupation était si forte, que certes, il n’entendit rien de leur conversation. Elle était des plus joviales, bien que troublée par l’atroce voix de la veuve Chupin qui, enrageant dans son compartiment, chantait où vomissait des injures, alternativement.

Le jeune policier venait d’entrevoir le moyen de surprendre quelque chose du secret que cachait ce meurtrier, qui, dans sa conviction, – il en eût parié sa tête à couper, – devait avoir vécu dans les sphères élevées de la société.

Que ce prévenu eût réussi à feindre de l’appétit, qu’il eût surmonté le dégoût d’une boisson nauséabonde, qu’il fût monté sans broncher dans le «panier à salade à compartiments,» il n’y avait rien, là, de positivement extraordinaire de la part d’un homme doué d’une forte volonté, et dont l’imminence du péril et l’espoir du salut devaient décupler l’énergie.

Mais saurait-il se contraindre de même, lorsqu’il serait soumis aux humiliantes formalités de l’écrou de la Permanence, formalités qui, en certains cas, peuvent et doivent être poussées jusqu’aux derniers outrages?…

Non, Lecoq ne le pouvait supposer.

Sa persuasion était que très certainement l’horreur de la flétrissure, l’exaspération de toutes les délicatesses violentées, les révoltes de la chair et de la pensée, jetteraient le meurtrier hors de soi et lui arracheraient un de ces mots caractéristiques dont s’empare l’instruction.

C’est seulement quand la voiture cellulaire quitta le Pont-Neuf pour prendre le quai de l’Horloge que le jeune policier parut revenir à lui. Bientôt la lourde machine tourna sous un porche et s’arrêta au milieu d’une cour étroite et humide.

Déjà Lecoq était à terre. Il ouvrit la porte du compartiment où était enfermé le meurtrier, en lui disant:

– Nous sommes arrivés, descendez.

Il n’y avait pas de danger qu’il s’échappât. Une grille s’était refermée, et d’ailleurs une douzaine, au moins, de surveillants et d’agents s’étaient approchés, curieux de voir la moisson de coquins de la nuit.

Délivré, le meurtrier était descendu lestement.

Encore une fois, sa physionomie avait changé. Elle n’exprimait plus que la parfaite indifférence d’un homme éprouvé par bien d’autres hasards.

L’anatomiste, étudiant le jeu d’un muscle, n’a pas l’attention passionnée de Lecoq observant l’attitude, le visage, le regard du meurtrier.

Quand son pied toucha le pavé verdâtre de la cour, il parut éprouver une sensation de bien-être; il aspira l’air à pleins poumons, puis il se détira et se secoua violemment pour rendre l’élasticité à ses membres engourdis par l’exiguïté du compartiment du «panier à salade.»

Cela fait, il regarda autour de lui, et un sourire à peine saisissable monta à ses lèvres.

On eût juré que ce lieu ne lui était pas étranger, qu’il avait vu déjà ces hautes murailles noircies, ces fenêtres grillées, ces portes épaisses, ces verrous, tout cet appareil sinistre de la geôle.

– Mon Dieu!… pensa Lecoq ému, est-ce qu’il se reconnaît!…

L’inquiétude du jeune policier redoubla, quand il vit l’homme, sans une indication, sans un mot, sans un signe, se diriger vers une des cinq ou six portes qui ouvraient sur la cour.

Il allait droit à celle qu’il fallait prendre en effet, tout droit, sans une hésitation. Était-ce un hasard?

Alors il devenait prodigieux, car le meurtrier ayant pénétré dans un couloir assez obscur, marcha droit devant lui, tourna à gauche, dépassa la salle des gardiens, laissa à droite le «parloir des singes» et entra dans le greffe.

Un vieux repris de justice, un «cheval de retour», comme on dit rue de Jérusalem, n’eût pas fait mieux.

Lecoq sentait comme une sueur froide perler le long de son échine.

– Cet homme, pensait-il, est déjà venu ici; il sait les êtres!

Le greffe était une salle assez grande, mal éclairée par des fenêtres trop petites à carreaux poussiéreux, chauffée outre mesure par un poêle de fonte.

Là était le greffier, lisant un journal posé sur le registre d’écrou, registre lugubre, où sont inscrits et décrits tous ceux que l’inconduite, la misère, le crime, un coup de tête, une erreur quelquefois, ont amené devant cette porte basse du Dépôt.

Trois ou quatre surveillants, attendant l’heure de leur service, étaient à demi assoupis sur des bancs de bois.

Ces bancs, deux tables, quelques mauvaises chaises constituaient l’ameublement.

Dans un coin, on apercevait la toise sous laquelle doivent passer tous les inculpés. Car on les mesure, pour que le signalement soit complet.

À l’entrée du prévenu et de Lecoq, le greffier leva la tête.

– Ah!… fit-il, la voiture est arrivée?

– Oui, répondit le jeune policier.

Et tendant un des mandats signés par M. d’Escorval, il ajouta:

– Voici les papiers de ce gaillard-là.

Le greffier prit le mandat, lut et tressauta.

– Oh!… exclama-t-il, un triple assassinat, oh! oh!…

Positivement il regarda le prévenu avec plus de considération. Ce n’était pas un prisonnier ordinaire, un méchant vagabond, un vulgaire filou.

– Le juge d’instruction ordonne sa mise au secret, reprit-il, et il faut lui donner des vêtements, les siens étant des pièces de conviction… Vite que quelqu’un aille prévenir monsieur le directeur, qu’on fasse attendre les autres voyageurs de la voiture… Je vais, moi, écrouer ce gaillard-là dans les règles.

Le directeur n’était pas loin, il parut. Le greffier avait préparé son registre.

– Votre nom?… demanda-t-il au prévenu.

– Mai.

– Vos prénoms?

– Je n’en ai pas.

– Comment, vous n’avez pas de prénoms!

Le meurtrier sembla réfléchir, puis d’un air bourru:

– Au fait, dit-il, autant vous dire de ne pas vous épuiser à m’interroger; je ne répondrai qu’au juge. Vous voudriez me faire couper, n’est-ce pas?… La belle malice!… mais je la connais…

– Remarquez, observa le directeur, que vous aggravez votre situation…

– Rien du tout!… Je suis innocent, vous voulez m’enfoncer, je me défends. Tirez-moi maintenant des paroles du ventre, si vous pouvez!… Mais vous feriez mieux de me rendre mon argent qu’on m’a pris au poste. Cent trente-six francs huit sous!… J’en aurai besoin quand je sortirai d’ici. Je veux qu’on les inscrive sur le registre… Où sont-ils?…

Cet argent avait été remis à Lecoq par le chef du poste; avec tout ce qui avait été trouvé sur le meurtrier quand on l’avait fouillé une première fois. Il déposa le tout sur une table.

– Voici vos cent trente-six francs huit sous, dit-il, et de plus votre couteau, votre mouchoir de poche et quatre cigares…

Le plus vif contentement se peignit sur les traits du prévenu.

– Maintenant, reprit le greffier, voulez-vous répondre?

Mais le directeur avait compris l’inutilité de l’insistance, il fit signe au greffier de se taire, et s’adressant à l’homme:

– Retirez vos chaussures, commanda-t-il.

À cet ordre, Lecoq crut voir vaciller le regard du meurtrier. Était-ce une illusion?

– Pourquoi faire? demanda-t-il.

– Pour passer sous la toise, répondit le greffier; il faut que j’inscrive votre taille.

Le prévenu ne répondit pas, il s’assit et retira ses bottes de gros cuir, dont l’une, celle de droite, avait le talon complètement tourné en dedans. Il avait les pieds nus dans ses bottes grossières.

– Vous ne mettez donc des chaussures que le dimanche?… lui demanda Lecoq.

– À quoi voyez-vous cela?

– Parbleu!… à la boue dont vos pieds sont couverts jusqu’à la cheville.

– Et après!… fit l’homme du ton le plus insolent. Est-ce un crime de n’avoir pas les pieds comme une marquise?…

– Ce ne serait pas votre crime, en tout cas, dit lentement le jeune policier. Pensez-vous que je ne vois pas, en dépit de la boue, combien vos pieds sont blancs et nets?… Les ongles sont soignés et passés à la lime…

Il s’interrompit. Un éclair de son génie investigateur traversait son esprit.

Il avança vivement une chaise, étendit dessus un journal et dit au meurtrier:

– Veuillez poser vos pieds là!…

L’homme essaya de faire des façons.

– Ah!… ne résistez pas, insista le directeur, nous sommes en force.

Le prévenu se résigna. Il se plaça comme on le lui avait ordonné, et Lecoq s’armant d’un canif se mit à détacher adroitement les fragments de boue qui adhéraient à la peau.

Partout ailleurs qu’au greffe du Dépôt, on eût sans doute ri de la besogne entreprise par Lecoq; besogne mystérieuse, étrange et grotesque tout à la fois.

Mais dans cette antichambre de la Cour d’assises, les actes les plus futiles revêtent une teinte lugubre, le rire se glace aisément sur les lèvres, et on ne s’étonne de rien.

Tous les assistants, d’ailleurs, depuis le directeur jusqu’au dernier des gardiens, en avaient bien vu d’autres. Même il ne vint à personne l’idée de demander au jeune policier à quelle inspiration il obéissait.

Ce qui était clair, ce qui était acquis, c’est que le prévenu allait disputer à la justice son identité, qu’il fallait à tout prix la constater, et que probablement Lecoq avait imaginé un moyen d’atteindre ce but.

Il eut, du reste, promptement terminé, et recueilli sur le journal plein le creux de la main d’une poussière noirâtre.

Cette poussière, il la divisa en deux parts. Il en enveloppa une dans un morceau de papier qu’il glissa dans sa poche, et présenta l’autre au directeur en lui disant:

– Je vous prie, monsieur, de recevoir en dépôt et de sceller ceci sous les yeux du prévenu. Il ne faut pas qu’il puisse, plus tard, prétendre que, à cette poussière, on en a substitué d’autre.

Le directeur fit ce qu’on lui demandait, et pendant qu’il ficelait et cachetait dans un petit sac cette «pièce de conviction,» le meurtrier haussait les épaules et ricanait.

Il est vrai que sous cette gaieté cynique, Lecoq croyait deviner une poignante anxiété.

Le hasard lui devait bien la compensation de ce petit triomphe, car les événements ultérieurs allaient tromper toutes ses prévisions.

Ainsi, le meurtrier n’éleva aucune objection quand il reçut l’ordre de se déshabiller, pour échanger ses vêtements souillés de sang, contre le costume fourni par l’administration.

Pas un des muscles de son visage ne trahit le secret de son âme, pendant qu’on soumettait sa personne à ces perquisitions ignominieuses qui font monter le rouge au front des plus abjects scélérats.

C’est avec une farouche insensibilité qu’il laissa les surveillants peigner ses cheveux et sa barbe, et inspecter l’intérieur de sa bouche, pour s’assurer qu’il ne cachait ni un de ces ressorts de montre qui coupent les plus solides barreaux, ni un de ces fragments microscopiques de mine de plomb, dont se servent les prisonniers pour tracer ces billets qu’ils échangent, roulés dans une boulette de mie de pain, et qu’ils appellent des «postillons.»

Les formalités de l’écrou étaient accomplies, le directeur sonna un gardien.

– Conduisez cet homme, lui dit-il, au numéro 3 des «secrets».

Point ne fut besoin d’entraîner le prévenu. Il sortit comme il était entré, précédant le gardien, en habitué qui sait où il va.

– Quel bandit!… exclama le greffier.

– Vous croyez!… hasarda Lecoq, dérouté mais non ébranlé.

– Ah!… il n’y a pas à en douter, déclara le directeur. Ce gaillard est assurément un dangereux malfaiteur, un récidiviste… Même il me semble l’avoir eu déjà pour locataire… j’en jurerais presque.

Ainsi, ces gens d’une expérience consommée partageaient l’opinion de Gévrol, Lecoq était seul de son avis.

Il ne discuta pas, cependant… à quoi bon? D’ailleurs on venait d’introduire la veuve Chupin.

Le voyage avait calmé ses nerfs, car elle était devenue plus douce qu’un mouton. C’est d’une voix pateline et l’œil en pleurs qu’elle prit ces «bons messieurs» à témoin de l’injustice criante qui lui était faite, à elle, une honnête femme, bien connue à la Préfecture. Sans doute on en voulait à sa famille, puisque déjà, en ce moment, son fils Polyte, un si bon sujet, était détenu sous l’inculpation d’un «vol au bonjour.» Qu’allaient devenir sa bru et son petit-fils Toto, qui n’avaient qu’elle pour soutien!…

Mais quand on l’emmena, après qu’elle eût donné ses nom et prénoms, une fois dans le corridor, le naturel reprit le dessus, et on l’entendit se quereller avec le gardien.

– Tu as tort de n’être pas poli, lui disait-elle, c’est une bonne pièce que tu perds, sans compter qu’une fois libre je t’aurais invité à venir boire un bon coup sans payer dans mon établissement.

C’était fini, Lecoq était libre jusqu’à l’arrivée du juge d’instruction. Il erra d’abord le long des corridors et de salle en salle; mais comme partout il était questionné, dérangé, il sortit et alla s’établir sur le quai, devant le porche.

Ses convictions n’étaient pas entamées, mais son point de départ venait d’être déplacé.

Plus que jamais il était sûr que le meurtrier dissimulait son état social, mais d’un autre côté il lui était prouvé que cet homme connaissait bien la prison et ses usages.

Ce prévenu, en outre, se révélait à lui plus fort, mille fois, qu’il le soupçonnait.

Quelle puissance sur soi!… Quelle perfection de jeu!… Il n’avait pas sourcillé pendant les plus atroces épreuves, et il avait trompé les meilleurs yeux de Paris…

Le jeune policier était là depuis tantôt trois heures, immobile autant que la borne sur laquelle il était assis, ne s’apercevant ni du froid ni du vol du temps, quand un coupé s’arrêta devant le porche, et M. d’Escorval en descendit suivi de son greffier.

Il se dressa et courut au devant d’eux, haletant, interrogeant.

– Mes recherches sur le terrain, lui dit le juge, me confirment dans l’idée que vous avez vu juste. Y a-t-il du nouveau?

– Oui, monsieur, un fait futile en apparence, mais d’une importance qui…

– C’est bien!… interrompit le juge, vous m’expliquerez cela dans un moment. Je veux avant interroger sommairement les prévenus… simple affaire de forme pour aujourd’hui. Attendez-moi donc ici…

Quoique le juge eût promis de se hâter, Lecoq comptait sur une heure au moins de faction, et il en prenait son parti. Il avait tort. Vingt minutes ne s’étaient pas écoulées, quand M. d’Escorval reparut… sans son greffier.

Il marchait très vite, et adressa d’assez loin la parole au jeune policier.

– Il faut, lui dit-il, que je rentre chez moi… à l’instant. Je ne puis vous écouter…

– Cependant, monsieur…

– Assez!… on a porté à la Morgue les cadavres des victimes… Ayez l’œil de ce côté. Puis, pour ce soir, faites… Ah! faites ce que vous jugerez utile.

– Mais, monsieur, il me faudrait…

– Demain!… demain!… à neuf heures, dans mon cabinet… au Palais.

Lecoq voulait insister, mais déjà M. d’Escorval était monté, s’était jeté plutôt, dans son coupé, et le cocher fouettait le cheval.

– En voilà un juge!… murmura le jeune policier demeuré tout pantois sur le quai. Devient-il fou!…

Et une mauvaise pensée traversant son esprit:

– Ou plutôt, ajouta-t-il, ne tiendrait-il pas la clef de l’énigme?… Ne voudrait-il pas se priver de mes services?…

Ce soupçon lui fut si cruel, qu’il rentra précipitamment, espérant tirer quelque lumière de l’attitude du prévenu, et qu’il courut coller son œil au guichet ménagé dans la porte épaisse des «secrets.»

Le meurtrier était couché sur le grabat placé vis-à-vis la porte, la figure tournée du côté du mur, enveloppé jusqu’aux yeux dans la couverture.

Dormait-il?… Non, car le jeune policier surprit un mouvement singulier. Ce mouvement qu’il ne put s’expliquer l’intrigua; il appliqua l’oreille au lieu de l’œil, à l’ouverture, et il distingua comme une plainte étouffée!… Plus de doute!… le meurtrier râlait.

– À moi!… cria Lecoq épouvanté, à l’aide!…

Dix gardiens accoururent.

– Qu’y a-t-il?

– Le prévenu!… là… il se suicide.

On ouvrit, il était temps.

Le misérable avait déchiré une bande de ses vêtements, il l’avait nouée autour de son cou, et se servant en guise de tourniquet d’une cuiller de plomb apportée avec sa pitance, il s’étranglait…

Le médecin de la prison, qu’on envoya chercher, et qui le saigna, déclara que dix minutes encore et c’en était fait, la suffocation étant déjà presque complète.

Quand le meurtrier revint à lui, il promena autour de son cabanon un regard de fou. On eût dit qu’il s’étonnait de se sentir vivant. Puis, une grosse larme jaillit de ses paupières bouffies, roula le long de sa joue et se perdit dans sa barbe.

On le pressa de questions… Pas un mot.

– Puisque c’est ainsi, fit le médecin, qu’il est au secret et qu’on ne peut lui donner un compagnon, il faut lui mettre la camisole de force.

Après avoir aidé à emmailloter le prévenu, Lecoq se retira tout pensif et péniblement ému. Il sentait, sous le voile mystérieux de cette affaire, s’agiter quelque drame terrible.

– Mais que s’est-il passé? murmurait-il. Ce malheureux s’est-il tu, a-t-il tout avoué au juge?… Pourquoi cet acte de désespoir?…

XIII

Lecoq ne dormit pas, cette nuit-là!

Et cependant il y avait plus de quarante heures qu’il était sur pied, et qu’il n’avait pour ainsi dire ni bu ni mangé.

Mais la fatigue même, les émotions, l’anxiété, l’espoir, communiquaient à son corps l’énergie factice de la fièvre, et à son esprit la lucidité maladive qui résulte d’efforts exorbitants de la pensée.

C’est qu’il ne s’agissait plus, comme au temps où il travaillait chez son protecteur l’astronome, de poursuivre des déductions en l’air. Ici, les faits n’avaient plus rien de chimérique. Ils n’étaient que trop réels, les cadavres des trois victimes qui gisaient sur les dalles de la Morgue.

Mais si la catastrophe était matériellement prouvée, tout le reste n’était que présomptions, doutes, conjectures. Pas un témoin ne se levait pour dire quelles circonstances avaient entouré, précédé, préparé l’affreux dénouement.

Une seule découverte, il est vrai, devait suffire à éclairer ces ténèbres où se débattait l’instruction, l’identité du meurtrier.

Quel était-il?… Qui avait tort ou raison, de Gévrol soutenu par tous les gens du Dépôt, ou de Lecoq, seul de son bord.

L’opinion de Gévrol s’appuyait sur une preuve formidable, l’évidence qui pénètre dans l’esprit par les yeux.

L’hypothèse du jeune policier ne reposait que sur une série d’observations subtiles et de déductions dont le point de départ était une phrase prononcée par le meurtrier.

Et cependant Lecoq n’avait plus l’ombre d’un doute, depuis une courte conversation avec le greffier de M. d’Escorval, qu’il avait rencontré en sortant du Dépôt.

Ce brave garçon, adroitement interrogé par Lecoq, n’avait point vu d’inconvénient à lui apprendre ce qui s’était passé dans la cellule des «secrets,» entre le prévenu et le juge d’instruction.

C’était, autant dire, rien.

Non-seulement le meurtrier n’avait rien avoué à M. d’Escorval, mais il avait, assurait le greffier, répondu de la façon la plus évasive aux questions qui lui étaient posées, et même, à certaines, il n’avait pas répondu.

Et si le juge n’avait pas insisté, c’est que pour lui ce premier interrogatoire n’était qu’une formalité destinée à justifier la délivrance un peu prématurée du mandat de dépôt.

Dès lors, que penser de l’acte de désespoir du prévenu?…

La statistique des prisons est là, pour démontrer que les «malfaiteurs d’habitude» – c’est l’expression – ne se suicident pas.

Arrêtés chauds du crime, les uns sont pris d’une exaltation folle et ont des attaques de nerfs, les autres tombent dans une torpeur stupide, pareille à celle de la bête repue qui s’endort, les babines pleines de sang.

Mais aucun n’a l’idée d’attenter à ses jours. Ils «tiennent à leur peau,» si compromise qu’elle soit, ils sont lâches, ils sont douillets. L’abject Poulman, pendant sa détention, ne put jamais se résoudre à se laisser arracher une dent dont il souffrait tant qu’il en pleurait.

D’un autre côté, le malheureux qui dans un moment d’égarement commet un crime, cherche presque toujours à échapper par une mort volontaire aux conséquences de son acte.

Donc, la tentative avortée du prévenu était une forte présomption en faveur du système de Lecoq.

– Il faut, se disait-il, que le secret de cet infortuné soit terrible, puisqu’il y tient plus qu’à la vie, puisqu’il a essayé de s’étrangler pour l’emporter intact dans la tombe.

Il s’interrompit, quatre heures sonnaient.

Lestement il sauta à bas de son lit, où il s’était jeté tout habillé, et cinq minutes plus tard, il descendait la rue Montmartre, où il logeait déjà à cette époque, mais dans un hôtel garni.

Le temps était toujours détestable; il brouillassait. Mais qu’importait au jeune policier!… Il marchait d’un bon pas, quand arrivé à la pointe Saint-Eustache, il fut interpellé par une grosse voix railleuse.

– Hé!… joli garçon!…

Il regarda et aperçut Gévrol qui, suivi de trois de ses agents, venait jeter ses filets aux environs des Halles. C’est un bon endroit. Il est rare qu’il ne se glisse pas quelques filous altérés dans les établissements qui restent ouverts toute la nuit pour les maraîchers.

– Te voilà levé bien matin, monsieur Lecoq, continua l’inspecteur de la sûreté, tu cours toujours après l’identité de notre homme.

– Toujours.

– Est-ce un prince déguisé, décidément, ou un simple marquis?

– L’un ou l’autre, à coup sûr…

– Bon!… En ce cas tu vas nous payer une tournée à prendre sur ta future gratification.

Lecoq consentit, et la petite troupe entra en face, dans un débit.

Les verres remplis:

– Ma foi!… Général, reprit le jeune policier, notre rencontre m’évite une course. Je comptais passer à la Préfecture pour vous prier, de la part du juge d’instruction, d’envoyer ce matin même un de nos collègues à la Morgue. L ’affaire de la Poivrière a fait du bruit, il y aura du monde, et il s’agirait de dévisager et d’écouter les curieux…

– C’est bon!… le père Absinthe y sera dès l’ouverture.

Envoyer le père Absinthe là où il fallait un agent subtil, était une moquerie. Cependant Lecoq ne protesta pas. Mieux valait encore être mal servi que trahi, et il était sûr du bonhomme.

– N’importe!… continua Gévrol, tu aurais dû me prévenir hier soir. Mais quand je suis arrivé, tu étais déjà parti.

– J’avais affaire.

– Où?

– À la place d’Italie. Je voulais savoir si le violon du poste est pavé ou carrelé.

Sur cette réponse, il paya, salua, et sortit.

– Tonnerre!… s’écria alors Gévrol, en reposant violemment son verre sur le comptoir, sacré tonnerre!… Que ce cadet-là me déplaît! Méchant galopin!… Ça ne sait pas le b, a, ba du métier, et ça fait le malin. Quand ça ne trouve rien, ça invente des histoires, et ça entortille les juges d’instruction avec des phrases, pour avoir de l’avancement. Je t’en donnerai, moi, de l’avancement… à rebours… Ah! je t’apprendrai à te ficher de moi.

Lecoq ne s’était pas moqué. La veille, en effet, il s’était rendu au poste où avait été renfermé le prévenu, il avait comparé au sol du violon la poussière qu’il avait en poche, et il rapportait, croyait-il, de cette expédition une de ces charges accablantes qui, souvent, suffisent à un juge d’instruction pour obtenir des aveux complets du plus obstiné prévenu.

S’il s’était hâté de fausser compagnie à Gévrol, c’est qu’il avait une rude besogne à mener à bonne fin avant de se présenter à M. d’Escorval.

Il prétendait retrouver le cocher qui avait été arrêté par les deux femmes rue du Chevaleret, et, dans ce but, il s’était procuré dans les bureaux de la Préfecture le nom et l’adresse de tous les loueurs de voitures établis entre la route de Fontainebleau et la Seine.

Les débuts de ses recherches ne furent pas heureux.

Dans le premier établissement où il se présenta, les garçons d’écurie, qui n’étaient pas levés, l’injurièrent. Les palefreniers étaient debout dans le second, mais pas un cocher n’était arrivé. Ailleurs, le patron refusait de lui communiquer les feuilles où est – où devrait être du moins – inscrit l’itinéraire quotidien de chaque cocher.

Il commençait à désespérer, quand enfin, sur les sept heures et demie, au jour, chez un nommé Trigault, dont l’établissement était situé au delà des fortifications, il apprit que, dans la nuit du dimanche au lundi, un des cochers avait dû rebrousser chemin comme il rentrait.

Même, ce cocher, on le lui montra dans la cour, où il aidait à atteler sa voiture.

C’était un gros petit vieux, au teint enflammé, au petit œil pétillant de ruse, qui avait dû user sur le siège plus d’un fagot de manches de fouet. Lecoq marcha droit à lui.

– C’est vous, lui demanda-t-il, qui, dans la nuit de dimanche à lundi, entre une heure et deux du matin, avez pris deux femmes rue du Chevaleret?

Le cocher se redressa, enveloppa Lecoq d’un regard sagace, et prudemment répondit:

– Peut-être.

– C’est une réponse positive qu’il me faut.

– Ah! Ah!… fit le vieux d’un ton narquois, monsieur connaît sans doute deux dames qui ont perdu quelque chose dans une voiture, et alors…

Le jeune policier tressaillit de joie. Cet homme, évidemment, était celui qu’il cherchait, il l’interrompit:

– Avez-vous entendu parler d’un crime dans les environs?…

– Oui, dans un cabaret borgne, on a assassiné…

– Eh bien!… ces deux femmes s’y trouvaient; elles fuyaient quand elles vous ont rencontré. Je les cherche; je suis agent du service de la sûreté, voici ma carte; voulez-vous me donner des renseignements?…

Le gros cocher était devenu blême.

– Ah!… les scélérates, s’écria-t-il. Je ne m’étonne plus du pourboire qu’elles m’ont donné. Un louis, et deux pièces de cent sous pour la course, en tout trente francs… Gueux d’argent!… si je ne l’avais pas dépensé, je le jetterais…

– Et où les avez-vous conduites?

– Rue de Bourgogne. J’ai oublié le numéro, mais je reconnaîtrai la maison.

– Malheureusement, elles ne se seront pas fait descendre chez elles.

– Qui sait?… Je les ai vues sonner; on a tiré le cordon, et elles entraient comme je filais. Voulez-vous que je vous y mène?

Pour toute réponse, Lecoq s’élança sur le siège en disant:

– Partons!…

XIV

Devait-on supposer complètement dénuées d’intelligence les femmes qui s’étaient échappées du cabaret de la veuve Chupin au moment du meurtre?

Non!

Était-il admissible que ces deux fugitives, avec la conscience de leur situation périlleuse se fussent fait conduire jusqu’à leur domicile par une voiture prise sur la voie publique?

Non encore.

Donc l’espoir de les rejoindre que manifestait le cocher était chimérique.

Lecoq se dit tout cela, et cependant il n’hésita pas à grimper sur le siège et à donner le signal: «En route.»

C’est qu’il obéissait à un axiome qu’il s’était forgé à ses heures de méditation, qui devait plus tard assurer sa réputation et qu’il formulait ainsi:

«En matière d’information, se défier surtout de la vraisemblance. Commencer toujours par croire ce qui paraît incroyable.»

D’autre part, en se décidant ainsi, le jeune policier se ménageait les bonnes grâces du cocher, et, par suite des renseignements plus abondants.

Enfin, c’était une façon d’être rapidement ramené au cœur de Paris.

Ce dernier calcul ne fut pas déçu.

Le cheval dressa l’oreille et allongea le trot, quand son maître cria: «Hue, Cocotte!» La bête avait pratiqué l’homme et reconnaissait l’intonation avec laquelle il n’y avait pas à badiner.

En moins de rien, la voiture atteignit la route de Choisy, et alors Lecoq reprit ses questions.

– Voyons, mon brave, commença-t-il, vous m’avez conté les choses en gros, j’aurais besoin de détails maintenant. Comment ces deux femmes vous ont-elles accosté?

– C’est bien simple. J’avais fait, le dimanche gras, une fichue journée. Six heures de file sur les boulevards, et la pluie tout le temps. Quelle misère!… À minuit, j’avais trente sous de pourboire, pour tout potage. Cependant j’étais tellement échiné, mon cheval était si las, que je me décide à rentrer. Je marronnais, il faut voir!… Quand, rue du Chevaleret, passé la rue Picard, j’aperçus de loin deux femmes debout sous un réverbère. Naturellement, je ne m’en occupe pas, parce que les femmes, quand on a mon âge…

– Passons! interrompit le jeune policier.

– Je passe en effet devant elles, et quand elles se mettent à m’appeler: «Cocher!… cocher!…» Je fais celui qui n’entend rien. Mais alors en voilà une qui court après moi, en criant: «Un louis!… un louis de pourboire!» Je réfléchissais, quand, pour comble, la femme ajoute: «Et dix francs pour la course!» Du coup, j’arrête net.

Lecoq bouillait d’impatience; mais il sentait que des questions directes et rapides ne le mèneraient à rien. Le plus sage était de tout entendre.

– Vous comprenez, poursuivit le cocher, qu’on ne se fie pas à deux gaillardes pareilles, à cette heure, dans le quartier là-bas. Donc, quand elles s’approchent pour monter, je dis: «Halte-là!… les petites mères, on a promis des sous à papa; où sont-ils?» Aussitôt il y en a une qui m’allonge recta 30 francs, en disant: «Surtout, bon train!»

– Impossible d’être plus précis, approuva le jeune policier. À présent, comme étaient ces deux femmes?

– Vous dites?

– Je vous demande de qui elles avaient l’air, pour qui vous les avez prises?…

Un large rire épanouit la bonne face rouge du cocher.

– Dame!… répondit-il, elles m’ont fait l’effet de deux… de deux pas grand’chose de bon.

– Ah!… Et comment étaient-elles habillées?

– Comme les demoiselles qui vont danser à l’Arc-en-Ciel, vous m’entendez. Seulement, l’une avait l’air cossue, tandis que l’autre… Oh! là là!… quel déchet!

– Laquelle a couru après vous?

– Celle qui avait l’air minable, celle qui…

Il s’interrompit: si vif était le souvenir qui traversait son esprit, qu’il tira sur les rênes à faire cabrer son cheval.

– Tonnerre!… s’écria-t-il, attendez, j’ai fait une remarque, à ce moment-là, il y avait une des deux coquines qui appelait l’autre Madame, gros comme le bras, tandis que l’autre la tutoyait et la rudoyait.

– Oh!… fit le jeune policier, sur trois tons différents, oh! oh!… Et laquelle, s’il vous plaît, disait: tu?

– La mal mise. Elle n’avait pas les deux pieds dans le même soulier, celle-là. Elle secouait l’autre, la cossue, comme un prunier. «Malheureuse, lui disait-elle, veux-tu nous perdre… tu t’évanouiras quand nous serons à la maison, marche!…» Et l’autre répondait en pleurnichant: «Vrai, madame, bien vrai, je ne peux pas!» Elle paraissait si bien ne pas pouvoir, en effet, que je me disais à part moi: «En voilà une qui a bu plus que sa suffisance!…»

C’étaient là des circonstances, et d’une importance extrême, qui confirmaient, en les rectifiant, les premières suppositions de Lecoq.

Ainsi qu’il l’avait soupçonné, la condition sociale des deux femmes n’était pas la même.

Seulement, il s’était trompé en attribuant la prééminence à la femme aux fines bottines à talons hauts, dont les empreintes inégales lui avaient révélé les défaillances.

Cette prééminence appartenait à celle qui avait laissé les traces de ses souliers plats, et supérieure par sa condition, elle l’avait été par son énergie.

Lecoq était désormais persuadé que des deux fugitives, l’une était la servante et l’autre la maîtresse.

– Est-ce bien tout, mon brave? demanda-t-il à son compagnon.

– Tout, répondit le cocher, sauf que j’ai observé que celle qui m’a donné l’argent, la mal vêtue, avait une main… oh! mais une main d’enfant, et que malgré sa colère, sa voix était douce comme une musique.

– Avez-vous vu sa figure?…

– Oh!… si peu…

– Enfin, pouvez-vous me dire si elle est jolie, si elle est brune ou blonde?…

Tant de questions à la fois étourdissaient le digne cocher.

– Minute!… répondit-il. Dans mon idée, elle n’est pas jolie, je ne la crois pas jeune, mais pour sûr elle est blonde, avec beaucoup de cheveux.

– Est-elle petite ou grande, grasse ou maigre?

– Entre les deux.

C’était vague.

– Et l’autre, demanda Lecoq, la cossue?…

– Diable!… pour celle-là, ni vu ni connu, elle m’a paru petite, voilà tout.

– Reconnaîtriez-vous celle qui vous a payé, si on vous la représentait?

– Dame!… non.

La voiture arrivait au milieu de la rue de Bourgogne; le cocher arrêta son cheval en disant:

– Attention!… Voici la maison où sont entrées les deux coquines… là.

Retirer le foulard qui lui servait de cache-nez, le plier, le glisser dans sa poche, sauter à terre et entrer dans la maison indiquée, fut pour le jeune policier l’affaire d’un instant.

Dans la loge du concierge une vieille femme cousait.

– Madame, lui dit poliment Lecoq en lui présentant son foulard, je rapporte ceci à une de vos locataires.

– À laquelle?…

– Par exemple, voilà ce que je ne sais pas.

La digne concierge crut comprendre que ce jeune homme si poli était un mauvais plaisant qui prétendait se moquer d’elle.

– Vilain malhonnête, commença-t-elle.

– Pardon, interrompit Lecoq, laissez-moi finir; voici la chose. Avant-hier soir, avant-hier matin plutôt, sur les trois heures, je rentrais me coucher, tranquillement, quand, ici près, deux dames qui avaient l’air très pressées me devancent. L’une d’elles laisse tomber ceci… Je le ramasse, et comme de juste, je hâte le pas pour le lui remettre… Peine perdue, elles étaient déjà entrées ici. À l’heure qu’il était, je n’ai pas osé sonner dans la crainte de vous déranger; hier j’ai été occupé, mais aujourd’hui j’arrive: voici l’objet.

Il posa le foulard sur la table et fit mine de se retirer, la concierge le retint.

– Grand merci de la complaisance, dit-elle, mais vous pouvez garder ça. Nous n’avons pas, dans la maison, des femmes qui rentrent seules après minuit.

– Cependant, insista le jeune policier, j’ai des yeux, j’ai vu…

– Ah!… j’oubliais, s’écria la vieille femme. La nuit que vous dites, en effet, on sonne ici… quelle scie! Je tire le cordon et j’écoute… rien. N’entendant ni refermer la porte ni monter dans l’escalier, je me dis: «Bon! encore un polisson qui me fait une niche.» La maison, vous m’entendez, ne pouvait pas rester ouverte au premier venu. Lors, je ne fais ni une ni deux, je passe un jupon et je sors de la loge. Qu’est-ce que je vois?… deux ombres qui filent, bssst… et qui me plantent la porte sur le nez. Vite je reviens me tirer le cordon à moi-même, et je cours regarder dans la rue… Qu’est-ce que j’aperçois?… Deux femmes qui couraient!…

– Dans quelle direction?…

– Elles allaient vers la rue de Varennes…

Lecoq était fixé; il salua civilement la concierge, dont il pouvait avoir besoin encore, et regagna la voiture.

– Je l’avais prévu, dit-il au cocher, elles ne demeurent pas là.

Le cocher eut un geste de dépit. Sa colère allait s’épancher en un flux de paroles, mais Lecoq, qui avait consulté sa montre, l’interrompit:

– Neuf heures!… dit-il, je serai en retard de plus d’une heure, mais j’apporterai des nouvelles… Conduisez-moi à la morgue, et vite!

XV

Les lendemains de crimes mystérieux et de catastrophes dont les victimes n’ont pas été reconnues, sont les grands jours de la Morgue.

Dès le matin, les employés se hâtent, tout en échangeant des plaisanteries à faire frissonner. Presque tous sont très gais, par suite d’un impérieux besoin de réagir contre l’horrible tristesse de ce qui les entoure.

– Nous aurons du monde, aujourd’hui, disent-ils.

Et de fait, quand Lecoq et son cocher atteignirent le quai, ils purent de loin distinguer des groupes nombreux et animés qui stationnaient autour du lugubre monument.

Les journaux avaient rapporté l’affaire du cabaret de la veuve Chupin, et dame! on voulait voir…

Sur le pont, Lecoq se fit arrêter, et sauta sur le trottoir.

– Je ne veux pas descendre de voiture devant la morgue, dit-il.

Puis, tirant alternativement sa montre et son porte-monnaie, il poursuivit:

– Nous avons, mon brave, une heure quarante minutes; par conséquent, je vous dois…

– Ah!… rien du tout!… répondit impérieusement le cocher.

– Cependant…

– Non!… pas un sou. Je suis trop vexé d’avoir dépensé l’argent de ces satanées coquines… Je voudrais, tenez, que ce que j’en ai bu m’eût donné la colique. Ainsi, ne vous gênez pas… s’il vous faut une voiture, prenez la mienne, pour rien, jusqu’à ce que vous ayez pincé les scélérates.

Lecoq n’était pas riche, à cette époque, il n’insista pas.

– Vous avez bien pris mon nom au moins, poursuivit le cocher, et mon adresse?…

– Assurément!… Il faudra que le juge d’instruction entende votre déposition. Vous recevrez une assignation…

– Eh bien! c’est ça… Papillon (Eugène), cocher, chez M. Trigault… Je loge chez lui, parce que, voyez-vous, je suis un peu son associé.

Déjà le jeune policier s’éloignait, Papillon le rappela.

– En sortant de la Morgue, lui dit-il, vous irez bien quelque part… vous m’avez déclaré que vous aviez un rendez-vous, et que même vous étiez en retard.

– Sans doute, on m’attend au Palais de Justice, mais c’est à deux pas…

– N’importe… je vais vous espérer au coin du quai. Ah!… ce n’est pas la peine de répondre non, je l’ai mis dans ma tête et je suis Breton. C’est un service que je vous demande: gardez-moi au moins pour les trente francs des coquines.

Il y eût eu cruauté à repousser cette requête. Lecoq fit donc un geste d’assentiment et se dirigea rapidement vers la Morgue.

S’il y avait tant de monde aux alentours, c’est que le sinistre établissement était plein, et on faisait queue, littéralement.

Lecoq, pour pénétrer, dut jouer énergiquement des coudes.

Au dedans, c’était hideux. Oui, hideux à se demander quelles dégoûtantes émotions venaient chercher là ces féroces curieux.

Il y avait des femmes en grand nombre, des jeunes filles aussi.

Les petites ouvrières qui, en se rendant à leur ouvrage, sont obligées de passer aux environs, font un détour pour venir contempler la moisson de cadavres inconnus que donnent quotidiennement le crime, les accidents de voitures, la Seine et le canal Saint-Martin. Les plus sensibles restent à la porte, les intrépides entrent, et en ressortant racontent leurs impressions. Quand il n’y a personne, que les dalles chôment, elles ne sont pas contentes… C’est à n’y pas croire.

Mais il y avait, ce matin-là, chambrée complète. Toutes les dalles, hormis deux, étaient occupées.

L’atmosphère était infâme. Un froid malsain tombait sur les épaules, et au-dessus de la foule planait comme un brouillard infect, tout imprégné des âcres odeurs du chlore, destiné à combattre les miasmes.

Et aux chuchotements des causeries, entrecoupées d’acclamations et de soupirs, se mêlaient, ainsi qu’un accompagnement continu, le murmure des robinets, placés au chevet de chaque dalle, et le sourd clapotis de l’eau qui coulait et tombait en s’éclaboussant.

Par les petites fenêtres cintrées, la lumière glissait blafarde sur les corps exposés, faisait saillir énergiquement les muscles, accusait les marbrures des chairs verdâtres, et éclairait sinistrement les haillons pendus autour de l’amphithéâtre, défroques horribles qui doivent aider aux reconnaissances, et qui, au bout d’un certain temps, sont vendues… car rien ne se perd.

Mais le jeune policier était trop à ses pensées pour remarquer les hideurs du spectacle.

À peine donna-t-il un coup d’œil aux trois victimes de l’avant-veille. Il cherchait le père Absinthe et ne le découvrait pas.

Gévrol, volontairement ou non, avait-il manqué à ses promesses, ou bien le vieil homme de la rue de Jérusalem, s’était-il oublié à sa goutte matinale et avait-il bu la consigne?

En désespoir de cause, Lecoq s’adressa au chef des gardiens.

– Il paraît, demanda-t-il, que personne encore n’a reconnu un seul des malheureux de l’affaire de l’autre nuit.

– Personne!… Et cependant, depuis l’ouverture, nous avons un monde fou. Moi, voyez-vous, si j’étais le maître, des jours comme aujourd’hui, je demanderais deux sous par personne, à la porte, demi-place pour les enfants, et on ferait de fameuses recettes… on couvrirait les frais…

Cette idée ainsi émise, était un appât présenté à la conversation. Lecoq ne le saisit pas.

– Excusez, interrompit-il. Ne vous a-t-on pas, dès ce matin, envoyé un agent du service de la sûreté?

– En effet.

– Alors, où est-il passé?… Je ne l’aperçois pas.

Le gardien, avant de répondre, toisa d’un œil soupçonneux ce questionneur acharné, et enfin, d’un ton hésitant, il dit:

– En êtes-vous?…

Cette phrase fut lancée dans la circulation, à l’époque où prospéraient d’immondes agents provocateurs, sous la Restauration, elle s’appliquait uniquement à la police. «On en était où on n’en était pas.» La phrase a survécu aux circonstances.

– J’en suis, répondit le jeune policier, exhibant sa carte à l’appui de son affirmation.

– Et vous vous nommez?…

– Lecoq.

La physionomie du gardien-chef se fit soudainement souriante:

– En ce cas, dit-il, j’ai une lettre pour vous, qui vient de m’être remise par votre camarade, lequel était forcé de s’absenter… La voici:

Le jeune agent rompit immédiatement le cachet, et lut:

«Monsieur Lecoq…»

Monsieur!… Cette simple formule de politesse amena sur ses lèvres un léger sourire. N’était-elle pas, de la part du père Absinthe, la reconnaissance explicite de la supériorité de son collègue? Le jeune policier devina là un dévouement canin qu’il devait payer par cette protection affectueuse du maître pour son premier disciple.

Cependant, il poursuivait sa lecture:

«Monsieur Lecoq, j’étais de faction depuis l’ouverture, quand vers neuf heures trois jeunes gens sont entrés bras dessus bras dessous. Ils avaient la tournure et le genre d’employés de magasin. Tout à coup, j’en vois un qui devient plus blanc que sa chemise, et qui montre aux autres un de nos inconnus de chez la Chupin, en disant: Gustave!…

«Aussitôt ses camarades lui mettent la main sur la bouche, en répétant: Vas-tu te taire, fichue bête, de quoi te mêles-tu, veux-tu donc nous faire arriver de la peine?

«Là-dessus ils sortent, et moi je sors derrière eux.

«Mais celui qui avait parlé était si ému qu’il ne pouvait plus se traîner, de sorte que les autres l’ont conduit dans un petit caboulot.

«J’y suis entré, moi aussi, et c’est là que je vous fais cette lettre, tout en les guignant du coin de l’œil. Le gardien-chef vous remettra ce papier qui vous expliquera mon absence. Vous comprenez que je vais filer ces gaillards-là.

«ABS.»

Cette lettre était d’une écriture presque indéchiffrable, les fautes d’orthographe s’entrelaçaient de ligne en ligne, mais elle était claire et précise, et devait éveiller les plus flatteuses espérances.

Le visage de Lecoq rayonnait donc, quand il remonta en voiture, et tout en poussant son cheval, le vieux cocher ne put se tenir de questionner.

– Cela va comme vous voulez, dit-il.

Un «chut!» amical fut la seule réponse du jeune policier. Il n’avait pas trop de toute son attention pour coordonner dans son esprit ses renseignements nouveaux.

Descendu devant la grille du palais, il eut bien de la peine à congédier le vieux cocher, qui voulait absolument rester à ses ordres. Il y réussit cependant, mais il était déjà sous le porche de gauche, que le bonhomme, debout sur son siège, lui criait encore:

– Chez M. Trigault!… n’oubliez pas!… le père Papillon… numéro 998, – 1, 000 moins 2…

Parvenu au troisième étage de l’aile gauche du Palais, à l’entrée de cette longue, étroite et sombre galerie qu’on appelle la galerie de l’instruction, Lecoq s’adressa à un huissier installé derrière un bureau de chêne.

– M. d’Escorval est sans doute dans son cabinet, demanda-t-il.

L’huissier hocha tristement la tête.

– M. d’Escorval, répondit-il, n’est pas venu ce matin et il ne viendra pas d’ici des mois…

– Comment cela?… Que voulez-vous dire?

– Hier soir en descendant de son coupé, à sa porte, il est tombé si malheureusement qu’il s’est cassé la jambe.

XVI

On est riche, on a voiture, chevaux, cocher…, et quand on passe étalé sur les coussins, on recueille plus d’un regard d’envie.

Mais voilà que le cocher qui a bu un coup de trop verse l’équipage, ou bien les chevaux s’emportent et brisent tout, ou encore l’heureux maître, en un moment de préoccupation, manque le marche-pied et se fracasse la jambe à l’angle du trottoir.

Tous les jours de pareils accidents arrivent, et même, leur longue liste doit être, pour les humbles piétons, une raison de bénir leur modeste fortune, qui les met à l’abri de telles aventures.

Néanmoins, en apprenant le malheur de M. d’Escorval, Lecoq eut l’air si parfaitement déconfit que l’huissier ne put s’empêcher d’éclater de rire.

– Que voyez-vous donc là de si extraordinaire? demanda-t-il.

– Moi?… rien.

Le jeune policier mentait. Il venait d’être frappé de la bizarre coïncidence de ces deux événements: la tentative de suicide du meurtrier et la chute du juge d’instruction.

Mais il ne laissa pas au vague pressentiment qui tressaillit dans son esprit le temps de prendre consistance. Quel rapport entre ces deux faits?…

D’ailleurs, il n’entrevoyait pour lui aucun préjudice, bien au contraire, et il n’avait pas encore enrichi son formulaire d’un axiome qu’il professa plus tard:

«Se défier extraordinairement de toutes les circonstances qui paraissent favoriser nos secrets désirs.»

Il est sûr que Lecoq était bien loin de se réjouir de l’accident de M. d’Escorval, il eût donné bonne chose de grand cœur pour que la blessure n’eût pas de suites… Seulement, il ne pouvait s’empêcher de se dire qu’il se trouvait, de par le hasard de ce malheur, quitte de relations qui lui semblaient affreusement pénibles, avec un homme dont les hauteurs dédaigneuses l’avaient comme écrasé.

Tous ces motifs divers réunis furent cause d’une légèreté dont il devait porter la peine.

– De la sorte, dit-il à l’huissier, je n’ai que faire ici, ce matin.

– Plaisantez-vous?… Depuis quand le couvent chôme-t-il faute d’un moine!… Il y a plus d’une heure déjà, que toutes les affaires urgentes dont était chargé monsieur d’Escorval ont été réparties entre messieurs les juges d’instruction.

– Moi je viens pour cette grosse affaire d’avant-hier…

– Eh!… que ne le disiez-vous! On vous attend, et même on a déjà envoyé un garçon vous demander à la Préfecture. C ’est M. Segmuller qui instruit…

Le front du jeune policier se plissa. Il cherchait à se rappeler celui des juges qui portait ce nom, et s’il ne s’était pas déjà trouvé en rapport avec lui.

– Oui, reprit l’huissier, qui était d’humeur causeuse, M. Segmuller… Ne le connaissez-vous donc pas?… Voilà un brave homme, et qui n’a pas la mine toujours renfrognée comme presque tous nos messieurs. C’est de lui qu’un prévenu disait en sortant d’être interrogé: «Ce diable-là m’a si bien tiré les vers du nez que j’aurai certainement le cou coupé; mais c’est égal, c’est un bon enfant!»

C’est le cœur ragaillardi par ces détails de bon augure, que le jeune policier alla frapper à la porte qui lui avait été indiquée, et qui portait le n° 22.

– Ouvrez!… cria une voix bien timbrée.

Il entra, et se trouva en face d’un homme d’une quarantaine d’années, assez grand, un peu replet, et qui lui dit tout d’abord:

– Vous êtes l’agent Lecoq?… Parfait!… Asseyez-vous, je m’occupe de l’affaire, je serai à vous dans cinq minutes.

Lecoq obéit, et sournoisement, avec la perspicacité de l’intérêt en éveil, il se mit à étudier le juge dont il allait devenir le collaborateur… à peu près comme le limier est le collaborateur du chasseur.

Son extérieur s’accordait parfaitement avec les dires de l’huissier. La franchise et la bienveillance éclataient sur sa large face, bien éclairée par des yeux bleus très doux.

Cependant le jeune policier s’imagina qu’il serait imprudent de se fier absolument à ces apparences bénignes.

Il n’avait pas tort.

Né aux environs de Strasbourg, M. Segmuller utilisait dans l’exercice de ses délicates fonctions cette physionomie candide départie à presque tous les enfants de la blonde Alsace, masque trompeur qui fréquemment dissimule une finesse gasconne doublée de la redoutable prudence cauchoise.

L’esprit de M. Segmuller était des plus pénétrants et des plus alertes, mais son système – chaque juge a le sien – était la bonhomie. Pendant que certains de ses confrères demeuraient roides et tranchants autant que le glaive qu’on place dans la main de la statue de la Justice, il affectait la simplicité et la rondeur, sans que pourtant, jamais l’austérité de son caractère de magistrat en fût altérée.

Mais sa voix avait de si paternelles intonations, il voilait si bien de naïveté la subtilité des questions et la portée des réponses, que celui qu’il interrogeait oubliait de se tenir sur ses gardes et se laissait aller. Et quand au-dedans de lui-même il s’applaudissait du peu de malice du juge, le prévenu était déjà retourné comme un gant.

Près d’un tel homme, un greffier maigre et grave eût entretenu la défiance; aussi s’en était-il trié un, qui était comme sa caricature. Il s’appelait Goguet. Il était court, obèse, imberbe et souriant. Sa large face exprimait, non plus la bonhomie mais la niaiserie, et il était niais raisonnablement.

Ainsi qu’il l’avait dit, M. Segmuller étudiait la cause qui lui arrivait là inopinément.

Sur son bureau étaient étalées toutes les pièces de conviction réunies par Lecoq, depuis le flocon de laine, jusqu’à la boucle d’oreille de diamant.

Il lisait et relisait le rapport écrit par Lecoq, et, suivant les phrases diverses, il examinait les objets placés devant lui ou consultait le plan du terrain.

Après non pas cinq minutes, mais une bonne demi-heure, il repoussa son fauteuil.

– Monsieur l’agent, prononça-t-il, monsieur d’Escorval m’avait prévenu par une note en marge du dossier, que vous êtes un homme intelligent et qu’on peut se fier à vous.

– J’ai du moins la bonne volonté.

– Oh! vous avez mieux que cela; c’est la première fois qu’on m’apporte un travail aussi complet que votre rapport. Vous êtes jeune; si vous persévérez, je vous crois appelé à rendre de grands services.

Le jeune policier s’inclina, balbutiant, pâle de plaisir.

– Votre conviction, poursuivit M. Segmuller, devient dès ce moment la mienne. C’était, m’a dit monsieur le procureur impérial, celle de M. d’Escorval. Nous sommes en face d’une énigme, il s’agit de la déchiffrer.

– Oh!… nous y arriverons, monsieur? s’écria Lecoq.

Il se sentait capable de choses extraordinaires, il était prêt à passer dans le feu, pour ce juge qui l’accueillait si bien. L’enthousiasme qui brillait dans ses yeux était tel que M. Segmuller ne put s’empêcher de sourire.

– J’ai bon espoir, dit-il, moi aussi, mais nous ne sommes pas au bout… Maintenant, vous, depuis hier, avez-vous agi? Monsieur d’Escorval vous avait-il donné des ordres?… Avez-vous recueilli quelque nouvel indice?…

– Je crois, monsieur, n’avoir pas perdu mon temps.

Et aussitôt, avec une précision rare, avec un bonheur d’expression qui ne fait jamais défaut à qui possède bien son sujet, Lecoq raconta tout ce qu’il avait surpris depuis son départ de la Poivrière.

Il dit les démarches hardies de l’homme qu’il croyait le complice, ses observations à lui sur le meurtrier, ses espérances avortées et ses tentatives. Il dit les dépositions du cocher et de la concierge, il lut la lettre du père Absinthe.

Pour finir, il déposa sur le bureau les quelques pincées de terre qu’il s’était si singulièrement procurées, et à côté une quantité à peu près égale de poussière qu’il était allé ramasser au violon de la place d’Italie.

Puis, quand il eut expliqué quelles raisons l’avaient fait agir, et le parti qu’on pouvait tirer de ses précautions:

– Ah! vous avez raison! s’écria M. Segmuller, il se peut que nous ayons là un moyen de déconcerter toutes les dénégations du prévenu… C’est, certes, de votre part, un trait de surprenante sagacité.

Il fallait que ce fût ainsi, car Goguet, le greffier, approuva.

– Saperlote!… murmura-t-il, je n’aurais pas trouvé celle-là, moi!…

Tout en causant, M. Segmuller avait fait disparaître dans un vaste tiroir toutes les pièces de conviction, qui ne devaient apparaître qu’en temps et lieu.

– Maintenant, dit-il, je possède assez d’éléments pour interroger la veuve Chupin. Peut-être en tirerons-nous quelque chose.

Il allongeait la main vers un cordon de sonnette, Lecoq fit un geste presque suppliant.

– J’aurais, monsieur, dit-il, une grâce à vous demander.

– Laquelle?… parlez.

– Je m’estimerais bien heureux s’il m’était permis d’assister à l’interrogatoire… Il faut si peu, quelquefois, pour éveiller une heureuse inspiration.

La loi dit que «l’accusé sera interrogé secrètement par le juge assisté de son greffier,» mais elle admet cependant la présence des agents de la force publique.

– Soit, répondit M. Segmuller, demeurez.

Il sonna, un huissier parut.

– A-t-on, selon mes ordres, amené la veuve Chupin? demanda-t-il.

– Elle est là, dans la galerie, oui, monsieur.

– Qu’elle entre.

L’instant d’après, la cabaretière faisait son entrée, s’inclinant de droite et de gauche, avec force révérences et salutations.

Elle n’en était plus à ses débuts devant un juge d’instruction, la veuve Chupin, et elle n’ignorait pas quel grand respect on doit à la justice.

Aussi s’était-elle parée pour l’interrogatoire.

Elle avait lissé en bandeaux plats ses cheveux gris rebelles et avait tiré tout le parti possible des vêtements qu’elle portait. Même, elle avait obtenu du directeur du Dépôt qu’on lui achetât, avec l’argent trouvé sur elle lors de son arrestation, un bonnet de crêpe noir et deux mouchoirs blancs, où elle se proposait de «pleurer toutes les larmes de son corps» aux moments pathétiques.

Pour seconder ces artifices de toilette, elle avait tiré de son répertoire de grimaces, un petit air innocent, malheureux et résigné, tout à fait propre, selon elle, à se concilier les bonnes grâces et l’indulgence du magistrat dont son sort allait dépendre.

Ainsi travestie, les yeux baissés, la voix mielleuse, le geste patelin, elle ressemblait si peu à la terrible patronne de la Poivrière que ses pratiques eussent hésité à la reconnaître.

En revanche, rien que sur la mine, un vieux et honnête célibataire lui eût proposé vingt francs par mois pour se charger de son ménage.

Mais M. Segmuller avait démasqué bien d’autres hypocrisies, et l’idée qui lui vint fut celle qui brilla dans les yeux de Lecoq.

– Quelle vieille comédienne!…

Sa perspicacité, il est vrai, devait être singulièrement aidée par quelques notes qu’il venait de parcourir. Ces notes étaient simplement le dossier de la veuve Chupin adressé à titre de renseignement au parquet par la Préfecture de police.

Son examen achevé, le juge d’instruction fit signe à Goguet, son souriant greffier, de se préparer à écrire.

– Votre nom?… demanda-t-il brusquement à la prévenue.

– Aspasie Clapard, mon bon monsieur, répondit la vieille femme, veuve Chupin, pour vous servir.

Elle esquissa une belle révérence, et ajouta:

– Veuve légitime, s’entend, j’ai mes papiers de mariage dans ma commode, et si on veut envoyer quelqu’un…

– Votre âge?… interrompit le juge.

– Cinquante-quatre ans.

– Votre profession?…

– Débitante de boissons, à Paris, tout près de la rue du Château-des-Rentiers, à deux pas des fortifications.

Ces questions d’individualité sont le début obligé de tout interrogatoire.

Elles laissent au prévenu et au juge le temps de s’étudier réciproquement, de se tâter pour ainsi dire, avant d’engager la lutte sérieuse, comme deux adversaires qui, sur le point de se battre à l’épée, essaieraient quelques passes avec des fleurets mouchetés.

– Maintenant, poursuivit le juge, occupons-nous de vos antécédents. Vous avez déjà subi plusieurs condamnations?…

La vieille récidiviste était assez au fait de la procédure criminelle pour n’ignorer pas le mécanisme de ce fameux casier judiciaire, une des merveilles de la justice française, qui rend si difficiles les négations d’identité.

– J’ai eu des malheurs, mon bon juge, pleurnicha-t-elle.

– Oui, et en assez grand nombre. Tout d’abord, vous avez été poursuivie pour recel d’objets volés.

– Mais j’ai été renvoyée plus blanche que neige. Mon pauvre défunt avait été trompé par des camarades.

– Soit. Mais c’est bien vous qui, pendant que votre mari subissait sa peine, avez été condamnée pour vol à un mois de prison une première fois, et à trois mois ensuite.

– J’avais des ennemis qui m’en voulaient, des voisins qui ont fait des cancans…

– En dernier lieu, vous avez été condamnée pour avoir entraîné au désordre des jeunes filles mineures…

– Des coquines, mon bon cher monsieur, des petites sans cœur… Je leur avais rendu service, et après elles sont allées conter des menteries pour me faire du tort… j’ai toujours été trop bonne.

La liste des malheurs de l’honnête veuve n’était pas épuisée, mais M. Segmuller crut inutile de poursuivre.

– Voilà le passé, reprit-il. Pour le présent, votre cabaret est un repaire de malfaiteurs. Votre fils en est à sa quatrième condamnation, et il est prouvé que vous avez encouragé et favorisé ses détestables penchants. Votre belle-fille, par miracle, est restée honnête et laborieuse, aussi l’avez-vous accablée de tant de mauvais traitements que le commissaire du quartier a dû intervenir. Quand elle a quitté votre maison, vous vouliez garder son enfant… pour l’élever comme son père, sans doute.

C’était, pensa la vieille, le moment de s’attendrir. Elle sortit de sa poche son mouchoir neuf, roide encore de l’apprêt, et essaya en se frottant énergiquement les yeux de s’arracher une larme… On en eût aussi aisément tiré d’un morceau de parchemin.

– Misère!… gémissait-elle, me soupçonner, moi, de songer à conduire à mal mon petit-fils, mon pauvre petit Toto!… Je serais donc pire que les bêtes sauvages, je voudrais donc la perdition de mon propre sang!…

Mais ces lamentations paraissaient ne toucher que très médiocrement le juge; elle s’en aperçut, et changeant brusquement de système et de ton, elle entama sa justification.

Elle ne niait rien positivement, mais elle rejetait tout sur le sort, qui n’est pas juste, qui favorise les uns, non les meilleurs souvent, et accable les autres.

Hélas! elle était de ceux qui n’ont pas de chance, ayant toujours été innocente et persécutée. En cette dernière affaire, par exemple, où était sa faute? Un triple meurtre avait ensanglanté son cabaret, mais les établissements les plus honnêtes ne sont pas à l’abri d’une catastrophe pareille.

Elle avait eu le temps de réfléchir, dans le silence des «secrets,» elle avait fouillé jusqu’aux derniers replis de sa conscience, et cependant elle en était encore à se demander quels reproches on pouvait raisonnablement lui adresser…

– Je puis vous le dire, interrompit le juge: on vous reproche d’entraver autant qu’il est en vous l’action de la loi…

– Est-il, Dieu!… possible!…

– Et de chercher à égarer la justice. C’est de la complicité, cela, veuve Chupin, prenez-y garde. Quand la police s’est présentée, au moment même du crime, vous avez refusé de répondre.

– J’ai dit tout ce que je savais.

– Eh bien!… il faut me le répéter.

M. Segmuller devait être content. Il avait conduit l’interrogatoire de telle sorte, que la veuve Chupin se trouvait naturellement amenée à entreprendre d’elle-même le récit des faits.

C’était un point capital. Des questions directes eussent peut-être éclairé cette vieille, si fine, qui gardait tout son sang-froid, et il importait qu’elle ne soupçonnât rien de ce que savait ou de ce qu’ignorait l’instruction.

En l’abandonnant à sa seule inspiration, on devait obtenir dans son intégrité la version qu’elle se proposait de substituer à la vérité.

Cette version, ni le juge, ni Lecoq n’en doutaient, devait avoir été concertée au poste de la place d’Italie, entre le meurtrier et le faux ivrogne, et transmise ensuite à la Chupin par ce hardi complice.

– Oh!… la chose est bien simple, mon bon monsieur, commença l’honnête cabaretière. Dimanche soir, j’étais seule au coin de mon feu, dans la salle basse de mon établissement, quand tout à coup la porte s’ouvre, et je vois entrer trois hommes et deux dames.

M. Segmuller et le jeune policier échangèrent un rapide regard. Le complice avait vu relever les empreintes, donc on n’essayait pas de contester la présence des deux femmes.

– Quelle heure était-il? demanda le juge.

– Onze heures à peu près.

– Continuez.

– Sitôt assis, poursuivit la veuve, ces gens me commandent un saladier de vin à la française. Sans me vanter, je n’ai pas ma pareille pour préparer cette boisson. Naturellement, je les sers, et aussitôt après, comme j’avais des blouses à repriser pour mon garçon, je monte à ma chambre qui est au premier.

– Laissant ces individus seuls?

– Oui, mon juge.

– C’était, de votre part, beaucoup de confiance.

La veuve Chupin secoua mélancoliquement la tête.

– Quand on n’a rien, prononça-t-elle, on ne craint pas les voleurs.

– Poursuivez, poursuivez…

– Alors, donc, j’étais en haut depuis une demi-heure, quand on se met à m’appeler d’en bas: «Eh! la vieille!» Je descends, et je me trouve nez à nez avec un grand individu très barbu, qui venait d’entrer. Il voulait un petit verre de fil-en-quatre… Je le sers, seul à une table.

– Et vous remontez? interrompit le juge.

L’ironie fut-elle comprise de la Chupin? sa physionomie ne le laissa pas deviner.

– Précisément, mon bon monsieur, répondit-elle. Seulement, cette fois, j’avais à peine repris mon dé et mon aiguille, que j’entends un tapage terrible dans ma salle. Dare dare je dégringole mon escalier, pour mettre le holà…Ah! bien, oui!… Les trois premiers arrivés étaient tombés sur le dernier venu, et ils l’assommaient de coups, mon bon monsieur, ils le massacraient… Je crie… c’est comme si je chantais. Mais voilà que l’individu qui était seul contre trois sort un pistolet de sa poche; il tire et tue un des autres, qui roule à terre… Moi, de peur, je tombe assise sur mon escalier, et pour ne pas voir, car le sang coulait, je relève mon tablier sur ma tête… L’instant d’après, monsieur Gévrol arrivait avec ses agents, on enfonçait ma porte, et voilà…

Ces odieuses vieilles, qui ont trafiqué de tous les vices et bu toutes les hontes, atteignent parfois une perfection d’hypocrisie à mettre en défaut la plus subtile pénétration.

Un homme non prévenu, par exemple, eût pu se laisser prendre à la candeur de la veuve Chupin, tant elle y mettait de naturel, tant elle rencontrait à propos la juste intonation de la franchise, de la surprise ou de l’effroi.

Malheureusement elle avait contre elle ses yeux, ses petits yeux gris, mobiles comme ceux de la bête inquiète, où l’astuce heureuse allumait des étincelles.

C’est qu’elle se réjouissait, au-dedans d’elle-même, de son bonheur et de son adresse, n’étant pas fort éloignée de croire que le juge ajoutait foi à ses déclarations.

Dans le fait, pas un des muscles du visage de M. Segmuller n’avait trahi ses impressions pendant le récit de la vieille, récit débité avec une prestigieuse volubilité.

Quand elle s’arrêta, à bout d’haleine, il se leva sans mot dire et s’approcha de son greffier pour surveiller la rédaction du procès-verbal de cette première partie de l’interrogatoire.

Du coin où il se tenait modestement assis, Lecoq ne cessait d’observer la prévenue.

– Elle pense pourtant, se disait-il, que c’est fini, et que sa déposition va passer comme une lettre à la poste.

Si telle était, en effet, l’espérance de la veuve Chupin, elle ne tarda pas à être déçue.

M. Segmuller, après quelques légères observations au souriant Goguet, vint s’asseoir près de la cheminée, estimant le moment arrivé de pousser vivement l’interrogatoire.

– Ainsi, veuve Chupin, commença-t-il, vous affirmez n’être pas restée un seul instant près des gens qui étaient entrés boire chez vous?

– Pas une minute.

– Ils entraient et commandaient, vous les serviez et vous vous hâtiez de sortir.

– Oui, mon bon monsieur.

– Il me paraît impossible, cependant, que vous n’ayez pas surpris quelques mots de leur conversation. De quoi causaient-ils?

– Ce n’est pas mon habitude d’espionner mes pratiques.

– Enfin, avez-vous entendu quelque chose?

– Rien.

Le juge d’instruction haussa les épaules d’un air de commisération.

– En d’autres termes, reprit-il, vous refusez d’éclairer la justice.

– Oh!… si on peut dire…

– Laissez-moi finir. Toutes ces histoires invraisemblables de sorties, de blouses pour votre fils à raccommoder dans votre chambre, vous ne les avez inventées que pour avoir le droit de me répondre: «Je n’ai rien vu, rien entendu, je ne sais rien.» Si tel est le système que vous adoptez, je déclare qu’il n’est pas soutenable et ne serait admis par aucun tribunal.

– Ce n’est pas un système, c’est la vérité.

M. Segmuller parut se recueillir, puis tout à coup:

– Décidément, vous n’avez rien à me dire sur ce misérable assassin?

– Mais ce n’est pas un assassin, mon bon monsieur…

– Que prétendez-vous?…

– Dame!… il a tué les autres en se défendant. On lui cherchait querelle, il était seul contre trois hommes, il voyait bien qu’il n’avait pas de grâce à attendre de brigands qui…

Elle s’arrêta court, toute interdite, se reprochant sans doute de s’être laissée entraîner, d’avoir eu la langue trop longue.

Elle put espérer, il est vrai, que le juge n’avait rien remarqué.

Un tison venait de rouler du foyer, il avait pris les pincettes et ne semblait préoccupé que du soin de reconstruire artistement l’édifice écroulé de son feu.

– Qui me dira, murmurait-il, entre haut et bas, qui me garantira que ce n’est pas cet homme, au contraire, qui a attaqué les trois autres…

– Moi, déclara carrément la veuve Chupin, moi, qui le jure!…

M. Segmuller se redressa, aussi étonné en apparence que possible.

– Comment pouvez-vous savoir, prononça-t-il, comment pouvez-vous jurer? Vous étiez dans votre chambre quand la querelle a commencé.

Grave et immobile sur sa chaise, Lecoq jubilait intérieurement. Il trouvait que c’était un joli résultat, et qui promettait, d’avoir, en huit questions, amené cette vieille rouée à se démentir. Il se disait aussi que la preuve de la connivence éclatait. Sans un intérêt secret, la vieille cabaretière n’eût pas pris si imprudemment la défense du prévenu.

– Après cela, reprit le juge, vous parlez peut-être d’après ce que vous savez du caractère du meurtrier, vous le connaissez vraisemblablement.

– Je ne l’avais jamais vu avant cette soirée-là.

– Mais il était cependant déjà venu dans votre établissement?

– Jamais de sa vie.

– Oh! Oh!… comment expliquez-vous alors que, entrant dans la salle du bas, pendant que vous étiez dans votre chambre, cet inconnu, cet étranger se soit mis à crier: «Hé!… la vieille!» Il devinait donc que l’établissement était tenu par une femme, et que cette femme n’était plus jeune?

– Il n’a pas crié cela.

– Rappelez vos souvenirs; c’est vous-même qui venez de me le dire.

– Je n’ai pas dit cela, mon bon monsieur.

– Si… et on va vous le prouver, en vous relisant votre interrogatoire… Goguet, lisez, s’il vous plaît.

Le souriant greffier eut promptement trouvé le passage, et de sa meilleure voix il lut la phrase textuelle de la Chupin:

«… J’étais en haut depuis une demi-heure, quand d’en bas on se met à m’appeler: «Hé!… la vieille! Je descends, etc., etc.»

– Vous voyez bien! insista M. Segmuller.

L’assurance de la vieille récidiviste fut sensiblement diminuée par cet échec. Mais loin d’insister, le juge glissa sur cet incident, comme s’il n’y eût pas attaché grande importance.

– Et les autres buveurs, reprit-il, ceux qui ont été tués, les connaissiez-vous?…

– Non, monsieur, ni d’Ève ni d’Adam.

– Et vous n’avez pas été surprise de voir ainsi arriver chez vous trois inconnus, accompagnés de deux femmes?

– Quelquefois le hasard…

– Allons!… vous ne pensez pas ce que vous dites. Ce n’est pas le hasard qui peut amener des clients la nuit, par un temps épouvantable, dans un cabaret mal famé comme le vôtre, et situé surtout assez loin de toute voie fréquentée, au milieu des terrains vagues…

– Je ne suis pas sorcière; ce que je pense, je le dis.

– Donc, vous ne connaissez même pas le plus jeune de ces malheureux, celui qui était vêtu en soldat, Gustave, enfin?

– Aucunement.

M. Segmuller nota l’intonation de cette réponse, et plus lentement il ajouta:

– Du moins, vous avez bien ouï parler d’un ami de ce Gustave, un certain Lacheneur?

À ce nom, le trouble de l’hôtesse de la Poivrière fut visible, et c’est d’une voix profondément altérée, qu’elle balbutia:

– Lacheneur?… Lacheneur?… Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom.

Elle niait, mais l’effet produit restait, et à part soi, Lecoq jurait qu’il retrouverait ce Lacheneur, ou qu’il périrait à la tâche. N’y avait-il pas, parmi les pièces de conviction, une lettre de lui, écrite, on le savait, dans un café du boulevard Beaumarchais?

Avec un pareil indice et de la patience…

– Maintenant, continua M. Segmuller, nous arrivons aux femmes qui accompagnaient ces malheureux. Quel genre de femmes était-ce?…

– Oh!… des filles de rien du tout.

– Étaient-elles richement habillées?…

– Très misérablement, au contraire.

– Bien!… donnez-moi leur signalement.

– C’est que… mon bon juge, je les ai à peine vues… Enfin, c’étaient deux grandes et puissantes gaillardes, si mal bâties que, sur le premier moment, comme c’était le dimanche gras, je les ai prises pour des hommes déguisés en femmes. Elles avaient des mains comme des épaules de mouton, la voix cassée, et des cheveux très noirs. Elles étaient brunes comme des mulâtresses, voilà surtout ce qui m’a frappé…

– Assez!… interrompit le juge; j’ai désormais la preuve de votre insigne mauvaise foi. Ces femmes étaient petites, et l’une d’elles était remarquablement blonde.

– Je vous jure, mon bon monsieur…

– Ne jurez pas, je serais forcé de vous confronter avec un honnête homme qui vous dirait que vous mentez.

Elle ne répliqua pas, et il y eut un moment de silence; M. Segmuller se décidait à frapper le grand coup.

– Soutiendrez-vous aussi, demanda-t-il, que vous n’aviez rien de compromettant dans la poche de votre tablier?

– Rien… On peut le chercher et fouiller; il est resté chez moi.

Cette assurance, sur ce point, ne trahissait-elle pas l’influence du faux ivrogne?…

– Ainsi, reprit M. Segmuller, vous persistez… Vous avez tort, croyez-moi. Réfléchissez… Selon que vous agirez, vous irez aux assises comme témoin… ou comme complice.

Bien que la veuve parût écrasée sous ce coup inattendu, le juge n’insista pas. On lui relut son interrogatoire, elle le signa et sortit.

M. Segmuller aussitôt, s’assit à son bureau, remplit un imprimé et le remit à son greffier, en disant:

– Voici, Goguet, une ordonnance d’extraction pour le directeur du Dépôt. Allez dire qu’on m’amène le meurtrier.

XVII

Arracher des aveux à un homme intéressé à se taire, et persuadé qu’il n’existe pas de preuves contre lui, c’est certes difficile.

Mais demander, dans de telles conditions, la vérité à une femme, c’est vouloir, dit-on au Palais, c’est prétendre confesser le diable.

Aussi, dès que M. Segmuller et Lecoq se trouvèrent seuls, ils se regardèrent d’un air qui disait leur inquiétude, et combien peu ils conservaient d’espoir.

En somme, qu’avait-il produit de positif, cet interrogatoire conduit avec cette dextérité du juge qui sait disposer et manier ses questions, comme un général sait manœuvrer ses troupes et les faire donner à propos?

Il en ressortait la preuve irrécusable de la connivence de la veuve Chupin, et rien de plus.

– Cette coquine sait tout!… murmura Lecoq.

– Oui, répondit le juge, il m’est presque démontré qu’elle connaît les gens qui se trouvaient chez elle, les femmes, les victimes, le meurtrier, tous enfin. Mais il est certain qu’elle connaît ce Gustave… Je l’ai lu dans son œil. Il m’est prouvé qu’elle sait qui est ce Lacheneur, cet inconnu dont le soldat mourant voulait se venger, ce personnage mystérieux qui a, très évidemment, la clef de cette énigme. C’est cet homme qu’il faudrait retrouver…

– Ah! je le retrouverai, s’écria Lecoq, quand je devrais questionner les onze cent mille hommes qui se promènent dans Paris!

C’était beaucoup promettre, à ce point que le juge, en dépit de ses préoccupations, se laissa aller à rire.

– Si seulement, poursuivit Lecoq, si seulement cette vieille sorcière se décidait à parler à son prochain interrogatoire!…

– Oui! mais elle ne parlera pas.

Le jeune policier hocha la tête. Tel était bien son avis. Il ne se faisait pas illusion; il avait reconnu entre les sourcils de la veuve Chupin ces plis qui trahissent l’idiote obstination de la brute.

– Les femmes ne parlent jamais, reprit le juge, et quand elles semblent se résigner à des révélations, c’est qu’elles espèrent avoir trouvé un artifice qui égarera les investigations. L’évidence, du moins, écrase l’homme le plus entêté; elle lui casse bras et jambes, il cesse de lutter, il avoue. La femme, elle, se moque de l’évidence. Lui montre-t-on la lumière, elle ferme les yeux et répond: «Il fait nuit.» Qu’on lui tourne la tête vers le soleil qui l’éblouit de ses rayons et l’aveugle, elle persiste et répète: «Il fait nuit.» Les hommes, selon la sphère sociale où ils sont nés, imaginent et combinent des systèmes de défense différents. Les femmes n’ont qu’un système, quelle que soit leur condition. Elles nient quand même, toujours, et elles pleurent. Quand, au prochain interrogatoire, je pousserai la Chupin, soyez sûr qu’elle trouvera des larmes…

Dans son impatience, il frappa du pied. Il avait beau fouiller l’arsenal de ses moyens d’action, il n’y trouvait pas une arme pour briser cette résistance opiniâtre.

– Si seulement j’avais idée du mobile qui guide cette vieille femme, reprit-il. Mais pas un indice! Qui me dira quel puissant intérêt lui commande le silence!… Serait-ce sa cause qu’elle défend?… Est-elle complice? Qui nous prouve qu’elle n’a pas aidé le meurtrier à combiner un guet-apens?

– Oui, répondit lentement Lecoq, oui, cette supposition se présente naturellement à l’esprit. Mais l’accueillir, n’est-ce pas rejeter les prémices admises par monsieur le juge?… Si la Chupin est complice, le meurtrier n’est pas le personnage que nous soupçonnons, il est simplement l’homme qu’il paraît être.

L’objection sembla convaincre M. Segmuller.

– Quoi, alors, s’écria-t-il, quoi!…

L’opinion du jeune policier était faite. Mais pouvait-il décider, lui, l’humble agent de la sûreté, quand un magistrat hésitait?

Il comprit combien sa position lui imposait de réserve, et c’est du ton le plus modeste qu’il dit:

– Pourquoi le faux ivrogne n’aurait-il pas ébloui la Chupin en faisant briller à ses yeux les plus magnifiques espérances? Pourquoi ne lui aurait-il pas promis de l’argent, une grosse somme?…

Il s’interrompit, le greffier rentrait. Derrière lui s’avançait un garde de Paris qui demeura respectueusement sur le seuil, les talons sur la même ligne, la main droite à la visière du shako, la paume en dehors, le coude à la hauteur de l’œil… selon l’ordonnance.

– Monsieur, dit au juge ce militaire, monsieur le directeur de la prison m’envoie vous demander s’il doit maintenir la veuve Chupin au secret; elle se désespère de cette mesure.

M. Segmuller se recueillit un moment.

– Certes, murmurait-il, répondant à quelque révolte de sa conscience, certes, c’est une terrible aggravation de peine, mais si je laisse cette femme communiquer avec les autres détenues, une vieille récidiviste comme elle trouvera sûrement un expédient pour faire parvenir des avis au dehors… Cela ne se peut, l’intérêt de la justice et de la vérité doit passer avant tout.

Cette dernière considération l’emporta.

– Il importe, commanda-t-il, que la prévenue reste au secret jusqu’à nouvel ordre.

Le garde de Paris laissa retomber la main du salut, porta le pied droit à trois pouces en arrière du talon gauche, fit demi-tour et s’éloigna au pas ordinaire.

La porte refermée, le souriant greffier tira de sa poche une large enveloppe.

– Voici, dit-il, une communication de monsieur le directeur.

Le juge rompit le cachet et lut à haute voix:

«Je ne saurais trop conseiller à monsieur le juge d’instruction de s’entourer de sérieuses précautions quand il interrogera le prévenu Mai.

«Depuis sa tentative avortée de suicide, ce prévenu est dans un tel état d’exaltation qu’on a dû lui laisser la camisole de force. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit, et les gardiens qui l’ont veillé s’attendaient à tout moment à voir la folie se déclarer. Cependant il n’a pas prononcé une parole.

«Quand on lui a présenté des aliments ce matin, il les a repoussés avec horreur, et je ne serais pas éloigné de lui croire l’intention de se laisser mourir de faim.

«J’ai rarement vu un malfaiteur plus dangereux. Je le crois capable de se porter aux plus affreuses extrémités…»

– Bigre!… exclama le greffier dont le sourire pâlit; à la place de monsieur le juge, je ferais entrer les soldats qui vont amener ce gaillard-là.

– Quoi!… c’est vous, Goguet, fit doucement M. Segmuller, vous, un vieux greffier, qui parlez ainsi. Auriez-vous peur?…

– Peur, moi?… Certainement non, mais…

– Bast!… interrompit Lecoq, d’un ton qui trahissait sa confiance en sa prodigieuse vigueur, ne suis-je pas là!

Rien qu’en s’asseyant à son bureau, M. Segmuller eût eu comme un rempart entre le prévenu et lui. Il s’y tenait d’habitude; mais après le mouvement d’effroi de son greffier, il eût rougi de paraître craindre.

Il se plaça donc près du feu, comme l’instant d’avant, quand il interrogeait la Chupin, et sonna pour donner l’ordre d’introduire l’homme, seul. Il insista sur ce mot: seul.

La seconde d’après, la porte s’ouvrait avec une violence terrible, et le meurtrier entrait, se précipitait, plutôt, dans le cabinet.

Le taureau qui s’échappe de l’abattoir, après avoir été manqué par la masse du boucher, a ces allures affolées, ces mouvements désordonnés et sauvages.

Goguet en blêmit derrière sa table, et Lecoq fit un pas, prêt à s’élancer.

Mais, arrivé au milieu de la pièce, l’homme s’arrêta, promenant autour de lui un regard perçant.

– Où est le juge?… demanda-t-il d’une voix rauque.

– Le juge, c’est moi, répondit M. Segmuller.

– Non… l’autre.

– Quel autre?

– Celui qui est venu me questionner hier soir.

– Il lui est arrivé un accident. En vous quittant il s’est cassé la jambe.

– Oh!…

– Et c’est moi qui le remplace…

Mais le prévenu semblait hors d’état d’entendre. À son exaltation frénétique succédait subitement un anéantissement mortel. Ses traits contractés par la rage se détendaient. Il était devenu livide, il chancelait…

– Remettez-vous, lui dit le juge d’un ton bienveillant, et si vous vous sentez trop faible pour rester debout, prenez un siège…

Déjà, par un prodige d’énergie, l’homme s’était redressé. Même une flamme, aussitôt éteinte, avait brillé dans ses yeux…

– Bien des merci de votre bonté, monsieur, répondit-il, mais ça ne sera rien… j’ai eu comme un éblouissement, il est passé.

– Il y a longtemps peut-être que vous n’avez mangé?…

– Je n’ai rien mangé depuis que celui-ci, – il montrait Lecoq, – m’a apporté du pain et du jambon, au violon, là-bas.

– Sentez-vous le besoin de prendre quelque chose?

– Non!… Quoique cependant… si c’était un effet de votre bonté… je boirais bien un verre d’eau.

– Voulez-vous du vin avec?…

– J’aime mieux de l’eau pure.

On lui apporta ce qu’il demandait.

Aussitôt il se versa un premier verre qu’il avala d’un trait, puis un second qu’il vida lentement.

On eût dit qu’il buvait la vie. Il semblait renaître.

XVIII

Sur vingt prévenus qui arrivent à l’instruction, dix-huit au moins se présentent armés d’un système complet de défense, conçu et discuté dans le silence des «secrets.»

Coupables ou innocents, ils ont adopté un rôle qui commence à l’instant où, le cœur battant et la gorge sèche, ils franchissent le seuil du cabinet redoutable où les attend le magistrat instructeur.

Ce moment de l’entrée du prévenu est donc un de ceux où le juge met en jeu toute la puissance de sa pénétration.

L’attitude de l’homme doit trahir le système, comme une table résume les matières d’un volume.

Mais ici, M. Segmuller n’avait pas, croyait-il, à se défier de trompeuses apparences. Il était évident pour lui que le prévenu n’avait pu songer à feindre, que le désordre de son arrivée était aussi réel que son anéantissement présent.

Du moins, tous les dangers dont avait parlé le directeur du Dépôt étaient écartés. Le juge alla donc s’établir à son bureau. Il s’y sentait plus à l’aise, et pour ainsi dire plus fort. Là, il tournait le dos au jour, sa tête s’effaçait dans l’ombre, et au besoin il pouvait, rien qu’en se baissant, dissimuler une surprise, une impression trop vive.

Le prévenu, au contraire, restait en pleine lumière, et pas un des tressaillements de sa face, pas un des battements de sa paupière ne devait échapper à une attention sérieuse.

Il paraissait alors complètement remis, et ses traits avaient repris l’insoucieuse immobilité de la résignation.

– Vous sentez-vous tout à fait mieux?… lui demanda M. Segmuller.

– Je vais très bien.

– J’espère, poursuivit paternellement le juge, que vous saurez vous modérer, maintenant. Hier, vous avez essayé de vous donner la mort. C’eût été un grand crime ajouté aux autres, un crime qui…

D’un geste brusque, le prévenu l’interrompit.

– Je n’ai pas commis de crime, dit-il, d’une voix rude encore, mais non plus menaçante. Attaqué, j’ai défendu ma peau, ce qui est le droit de chacun. Ils étaient trois sur moi, des enragés… j’ai tué pour ne pas être tué. C’est un grand malheur, et je donnerais ma main pour le réparer, mais ma conscience ne me reproche pas ça.

Ça… c’était le claquement de l’ongle de son pouce sous ses dents.

– Cependant, continua-t-il, on m’a arrêté et traité comme un assassin. Quand je me suis vu tout seul dans ce cercueil de pierre que vous appelez «le secret,» j’ai eu peur, j’ai perdu la tête. Je me suis dit: «Mais, mon garçon, on t’a enterré vivant, il s’agit de mourir, et vite, si tu ne veux pas souffrir.» Là-dessus, j’ai cherché à m’étrangler. Ma mort ne faisait de tort à personne, je n’ai ni femme ni petits qui comptent sur le travail de mes bras, je m’appartiens. Ce qui n’empêche qu’après la saignée, on m’a lié dans un sac de toile, comme un fou… Fou! j’ai cru que je le deviendrais. Toute la nuit les geôliers ont été après moi, comme des enfants qui tourmentent une bête enchaînée. Ils me tâtaient, ils me regardaient, ils passaient la chandelle devant mes yeux…

Tout cela était débité avec un sentiment d’amertume profonde, mais sans colère, violemment, mais sans déclamation, comme toutes les choses que l’on sent très vivement.

Et la même réflexion venait en même temps au juge et au jeune policier.

– Celui-là, pensaient-ils, est très fort, on n’en aura pas raison aisément.

Après une minute de méditation, M. Segmuller reprit:

– On s’explique, jusqu’à un certain point, un premier mouvement de désespoir dans la prison. Mais plus tard, ce matin même, vous avez refusé la nourriture qu’on vous offrait…

La sombre figure de l’homme s’éclaira soudain à cette question, ses yeux eurent un clignotement comique, et enfin il éclata de rire, d’un bon rire bien gai, bien franc, bien sonore.

– Ça, dit-il, c’est une autre affaire. Certainement, j’ai tout refusé, mais vous allez voir pourquoi… J’avais les mains prises dans le sac, et les gardiens prétendaient me faire manger comme un poupon à qui sa nourrice donne la bouillie… Ah! mais non… j’ai serré les lèvres de toutes mes forces. Alors il y en a un qui a essayé de m’ouvrir la bouche de force pour y fourrer la cuillère, comme on ouvre la gueule d’un chien malade pour l’obliger à gober une médecine… Dame!… celui-là j’ai essayé de le mordre, c’est vrai, et si son doigt s’était trouvé entre mes dents, il y restait. Et c’est pour cette raison qu’ils se sont tous mis à lever les bras au ciel, et à dire en me montrant: «Voilà un redoutable malfaiteur, un fier scélérat!!!»

Ce souvenir lui semblait bien réjouissant, car il se reprit à rire de plus belle, à la grande stupéfaction de Lecoq, au grand scandale du bon Goguet, le greffier.

De son côté, M. Segmuller avait grand peine à dissimuler complètement sa surprise.

– Vous êtes trop raisonnable, je l’espère, dit-il enfin, pour garder rancune à des hommes, qui, en vous attachant, obéissaient à leurs supérieurs, et qui, du reste, ne cherchaient qu’à vous sauver de vos propres fureurs.

– Hum!… fit le prévenu, redevenant sérieux, je leur en veux encore un petit peu, et si j’en tenais un dans un coin… Mais ça passera, je me connais, je n’ai pas plus de fiel qu’un poulet.

– Il dépend d’ailleurs de vous d’être bien traité; soyez calme, et on ne vous remettra pas la camisole de force. Mais il faut être calme…

Le meurtrier branla tristement la tête.

– Je serai donc sage, dit-il, quoique ce soit terriblement dur d’être en prison quand on n’a rien fait de mal. Si encore j’étais avec des camarades, on causerait, et le temps passerait… Mais rester seul, tout seul, dans ce trou froid, où on n’entend rien… c’est épouvantable. C’est si humide que l’eau coule le long du mur, et on jurerait que c’est des vraies larmes, des larmes d’homme qui sortent de la pierre…

Le juge d’instruction s’était penché sur son bureau pour prendre une note. Ce mot: «des camarades», l’avait frappé, et il se proposait de le faire expliquer plus tard.

– Si vous êtes innocent, continua-t-il, vous serez bientôt relâché, mais il faut établir votre innocence.

– Que dois-je faire pour cela?

– Dire la vérité, toute la vérité, répondre en toute sincérité, sans restrictions, sans arrière-pensée aux questions que je vous poserai.

– Pour ça, on peut compter sur moi.

Il levait déjà la main comme pour prendre Dieu et les hommes à témoin de sa bonne foi, M. Segmuller lui ordonna de l’abaisser, en ajoutant:

– Les prévenus ne prêtent pas serment.

– Tiens!… fit l’homme d’un air étonné, c’est drôle!

Tout en semblant laisser s’égarer le prévenu, le juge ne le perdait pas de vue. Il avait surtout voulu, par ces préliminaires, le rassurer, le mettre à l’aise, écarter autant que possible ses défiances, et il estimait le but qu’il se proposait atteint.

– Encore une fois, reprit-il, prêtez-moi toute votre attention, et n’oubliez pas que votre liberté dépend de votre franchise. Comment vous nommez-vous?

– Mai.

– Quels sont vos prénoms?

– Je n’en ai pas.

– C’est impossible.

Un mouvement du prévenu trahit une impatience aussitôt maîtrisée.

– Voici, répondit-il, la troisième fois qu’on me dit cela depuis hier. C’est ainsi, cependant. Si j’étais menteur, rien ne serait si simple que de vous dire que je m’appelle Pierre, Jean ou Jacques… Mais mentir n’est pas mon genre. Vrai, je n’ai pas de prénoms. S’il s’agissait de surnoms, ce serait autre chose, j’en ai eu beaucoup.

– Lesquels?…

– Voyons… pour commencer, quand j’étais chez le père Fougasse, on m’appelait l’Affiloir, parce que, voyez-vous…

– Qui était ce père Fougasse?

– Le roi des hommes pour les bêtes sauvages, monsieur le juge. Ah!… il pouvait se vanter de posséder une ménagerie, celui-là. Tigres, lions, perroquets de toutes les couleurs, serpents gros comme la cuisse, il avait tout. Malheureusement il avait aussi une connaissance qui a tout mangé.

Se moquait-il, parlait-il sérieusement? Il était si malaisé de le discerner, que M. Segmuller et Lecoq étaient également indécis. Goguet, lui, tout en minutant l’interrogatoire, riait.

– Assez!… interrompit le juge, quel âge avez-vous?

– Quarante-quatre ou cinq ans.

– Où êtes-vous né?…

– En Bretagne, probablement.

Pour le coup, M. Segmuller crut découvrir une intention ironique qu’il importait de réprimer.

– Je vous préviens, dit-il durement, que si vous continuez ainsi, votre liberté est fort compromise. Chacune de vos réponses est une inconvenance.

La plus sincère désolation, mêlée d’inquiétude, se peignit sur les traits du meurtrier.

– Ah!… il n’y a pas d’offense, monsieur le juge, gémit-il. Vous me questionnez, je réponds… Vous verriez bien que je dis vrai, si vous me laissiez vous conter ma petite affaire.

XIX

«Prévenu bavard, cause bien instruite,» dit un vieux proverbe du Palais.

C’est qu’il semble impossible, en effet, qu’un coupable, épié par le juge, puisse parler beaucoup sans que sa langue trahisse son intention ou sa pensée, sans qu’il s’évapore quelque chose du secret qu’il prétend garder.

Les plus simples, parmi les prévenus, ont compris cela. Aussi, obligés à une prodigieuse contention d’esprit, sont-ils généralement plus que réservés.

Enfermés dans leur système de défense, comme une tortue dans sa carapace, ils n’en sortent que le moins possible et avec la plus ombrageuse circonspection.

À l’interrogatoire, ils répondent, il le faut bien, mais c’est comme à regret, brièvement, ils sont avares de détails.

Ici, l’accusé était prodigue de paroles. Ah!… il n’avait pas l’air de craindre de «se couper.» Il n’hésitait pas, à l’exemple de ceux qui tremblent de disloquer d’un mot le roman qu’ils s’efforcent de substituer à la vérité.

En d’autres circonstances, c’eût été une présomption en sa faveur.

– Expliquez-vous donc!… répondit M. Segmuller à la requête indirecte de son prévenu.

Le meurtrier ne dissimula pas adroitement la joie que lui causait la liberté qui lui était accordée.

L’éclat de ses yeux, le gonflement de ses narines, révélèrent une satisfaction pareille à celle du chanteur de romances qu’on traîne au piano.

Il se campa, la tête en arrière, en beau parleur sûr de ses moyens et de ses effets, promena sa langue sur ses lèvres pour les humecter, et dit:

– Comme cela, c’est mon histoire que vous me demandez?

– Oui.

– Pour lors, monsieur le juge, vous saurez qu’un beau jour, il y a de cela quarante-cinq ans, le père Tringlot, directeur d’une troupe pour la souplesse, la force et la dislocation, s’en allait de Guingamp à Saint-Brieuc par la grande route. Naturellement, il voyageait dans ses deux grandes voitures, avec son épouse, son matériel et ses artistes. Très bien. Mais voilà que peu après avoir dépassé un gros bourg nommé Chatelaudren, regardant de droite et de gauche, il aperçoit sur le revers d’un fossé quelque chose de blanc qui grouillait. «Faut que je voie ce que c’est,» dit-il à son épouse. Il arrête, descend, va au fossé, prend la chose et pousse un cri. Vous me demanderez: Qu’avait-il donc trouvé, cet homme? Oh! mon Dieu! c’est bien simple. Il venait de trouver votre serviteur, alors âgé d’environ dix mois.

Il salua à la ronde sur ces derniers mots.

– Naturellement, reprit-il, le père Tringlot me porte à son épouse, une bien brave femme, tout de même. Elle me prend, m’examine, me tâte, et dit: «Il est fort, ce môme, et bien venant; il faut le garder, puisque sa mère a eu l’abomination de l’abandonner. Je lui donnerai des leçons, et dans cinq ou six ans il nous fera honneur.» Là dessus, on commence à me chercher un nom. On était aux premiers jours du mois de mai; il fut décidé que je m’appellerais Mai, et Mai je suis depuis ce jour-là, sans prénom.

Il s’interrompit, et son regard s’arrêta successivement sur ses trois auditeurs, comme s’il eût quêté une approbation.

L’approbation ne venant pas, il poursuivit:

– C’était un homme simple, le père Tringlot, et ignorant les lois. Il ne déclara pas sa trouvaille à l’autorité. De la sorte, je vivais, mais je n’existais pas, puisqu’il faut être inscrit sur un registre de mairie pour exister.

Tant que j’ai été moutard, je ne me suis pas inquiété de cela.

Plus tard, quand j’ai été sur mes seize ans, quand je venais à penser à la négligence du bonhomme, je m’en réjouissais au dedans de moi-même.

Je me disais: Mai, mon gars, tu n’es couché sur aucun registre du gouvernement, donc tu ne tireras pas au sort, par conséquent tu ne partiras pas soldat.

Ce n’était pas du tout dans mon idée d’être soldat, je ne me serais pas fait inscrire pour un boulet de canon.

Bien plus tard encore, l’âge de la conscription passé, un homme de loi m’a dit que si je réclamais pour avoir un état civil on me ferait de la peine. Alors, je me suis décidé à exister en contrebande.

De n’être personne, ça a ses bons et ses mauvais côtés. Je n’ai pas servi, c’est vrai, mais je n’ai jamais eu de papiers.

Ah!… ça m’a fait manger de la prison plus souvent qu’à mon tour. Mais comme, en définitive, je n’ai jamais été fautif, je m’en suis toujours tiré… Et voilà pourquoi je n’ai pas de prénom, et comment je ne sais pas au juste où je suis né…

Si la vérité a un accent particulier, ainsi que l’ont écrit des moralistes, le meurtrier avait trouvé cet accent-là.

Voix, geste, regard, expression, tout était d’accord: pas un mot de sa longue narration n’avait détonné.

– Maintenant, dit froidement M. Segmuller, quels sont vos moyens d’existence?

À la mine déconfite du meurtrier, on eût juré qu’il avait compté que son éloquence allait lui ouvrir les portes de la prison.

– J’ai un état, répondit-il piteusement, celui que m’a montré la mère Tringlot. J’en vis, et j’en ai vécu en France et dans d’autres contrées.

Le juge pensa trouver là un défaut de cuirasse.

– Vous avez habité l’étranger? demanda-t-il.

– Un peu!… Voilà seize ans que je travaille, tantôt en Allemagne, tantôt en Angleterre, avec la troupe de M. Simpson.

– Ainsi vous êtes saltimbanque. Comment avec un tel métier vos mains sont-elles si blanches et si soignées?

Loin de paraître embarrassé, le prévenu étala ses mains et les examina avec une visible complaisance.

– C’est vrai, au moins, fit-il, qu’elles sont jolies… c’est que je les soigne.

– On vous entretient donc à ne rien faire?

– Ah!… mais non!… Seulement, monsieur le juge, je suis, moi, pour parler au public, pour «tourner le compliment,» pour faire le boniment, comme on dit… et, sans me flatter, j’ai une certaine capacité.

M. Segmuller se caressait le menton, ce qui est son tic lorsqu’il suppose qu’un prévenu s’enferre.

– En ce cas, dit-il, veuillez me donner un échantillon de votre talent.

– Oh!… fit l’homme, semblant croire à une plaisanterie, oh!…

– Obéissez, je vous prie, insista le juge.

Le meurtrier ne se défendit plus. À la seconde même, sa mobile physionomie prit une expression toute nouvelle, mélange singulier de bêtise, d’impudence et d’ironie.

En guise de baguette, il prit une règle sur le bureau du juge, et d’une voix fausse et stridente, avec des intonations bouffonnes, il commença:

«Silence, la musique!… Et toi, la grosse caisse, la paix!… Voici, messieurs et dames, l’heure, l’instant et le moment de la grrrande et unique représentation du théâtre des prestiges, sans pareil au monde pour le trapèze et la danse de corde, les élévations et les dislocations, et autres exercices de grâce, de souplesse et de force, avec le concours d’artistes de la capitale ayant eu l’honneur…»

– Il suffit!… interrompit le juge, vous débitiez cela en France, mais en Allemagne?…

– Naturellement, je parle la langue du pays.

– Voyons!… commanda M. Segmuller, dont l’allemand était la langue maternelle.

Le prévenu quitta son air niais, se grima d’une importance comique, et sans l’ombre d’une hésitation il reprit du ton le plus emphatique:

«Mit Bewilligung der hochlœblichen Obrigkeit wird heute vor hiesiger ehrenwerthen Bürgerschaft zum erstenmal aufgeführt… Genovefa, oder die…»

[Note: Avec la permission de l’autorité locale, sera représentée devant l’honorable bourgeoisie, pour la première fois… Geneviève ou la…]

– Assez!… dit durement le juge.

Il se leva, peut-être pour cacher sa déception, et ajouta:

– On va aller chercher un interprète, qui nous dira si vous vous exprimez aussi facilement en anglais.

Lecoq, sur ces mots, s’avança modestement:

– Je parle l’anglais, dit-il.

– Alors, très bien. Vous m’avez entendu, prévenu…

Déjà l’homme s’était une fois encore transformé. Le flegme et la gravité britanniques se peignaient sur son visage, ses gestes étaient devenus roides et compassés. C’est du ton le plus sérieux qu’il dit:

«Ladies, and Gentlemen, Long life to our queen, and to the honourable mayor of that town. No country England excepted, our glorious England! – should produce such a strange thing, such a parangon of curiosity…»

[Note: Mesdames et messieurs. Longue vie à notre reine et à l’honorable maire de cette ville. Aucune contrée, l’Angleterre exceptée, – notre glorieuse Angleterre! – ne saurait produire une chose aussi étrange, un pareil exemple de curiosité!…]

Pendant une minute encore, il parla sans interruption.

M. Segmuller s’était accoudé à son bureau le front entre ses mains, Lecoq dissimulait mal sa stupeur.

Seul, Goguet, le souriant greffier s’amusait…

XX

Le directeur du Dépôt, ce fonctionnaire à qui vingt ans de pratique des prisons et des détenus donnaient une autorité d’oracle, cet observateur si difficile à surprendre, avait écrit au juge d’instruction:

«Entourez-vous de précautions, avant d’interroger le prévenu Mai.»

Pas du tout! au lieu du dangereux malfaiteur dont l’annonce seule avait fait pâlir le greffier, on trouvait une manière de philosophe pratique, inoffensif et jovial, vaniteux et beau parleur, un homme à boniments, un pitre, enfin!

La déconvenue était étrange.

Cependant, loin de souffler à M. Segmuller la tentation de renoncer au point de départ de Lecoq, elle enfonça plus profondément dans son esprit le système du jeune policier.

S’il restait silencieux, les coudes sur la tablette de son bureau, les mains croisées sur les yeux, c’est que, dans cette position, rien qu’en écartant les doigts, il pouvait, à loisir, étudier son homme.

L’attitude de ce meurtrier était inconcevable.

Son «compliment» anglais terminé, il restait au milieu du cabinet, la physionomie étonnée, moitié content, moitié inquiet, mais aussi à l’aise que s’il eût été sur les tréteaux où il disait avoir passé la moitié de sa vie.

Et, réunissant tout ce qu’il avait d’intelligence et de pénétration, le juge s’efforçait de saisir quelque chose, un indice, un tressaillement d’espoir, une contraction d’angoisse, sur ce masque plus énigmatique en sa mobilité que la face de bronze des sphynx.

Jusqu’alors, M. Segmuller avait le dessous.

Il est vrai qu’il n’avait point encore attaqué sérieusement. Il n’avait utilisé aucune des armes que lui avait forgées Lecoq.

Mais le dépit le gagnait, il fut aisé de le voir, à la façon brusque dont il releva la tête au bout d’un moment.

– Je le reconnais, dit-il au prévenu, vous parlez couramment les trois grandes langues de l’Europe. C’est un rare talent.

Le meurtrier s’inclina, un sourire orgueilleux aux lèvres.

– Mais cela n’établit pas votre identité, continua le juge. Avez-vous des répondants à Paris?… Pouvez-vous indiquer une personne honorable qui garantisse votre individualité?

– Eh!… monsieur, il y a seize ans que j’ai quitté la France et que je vis sur les grands chemins et dans les foires…

– N’insistez pas, la prévention ne saurait se contenter de ces raisons. Il serait trop aisé d’échapper aux conséquences de ses antécédents. Parlez-moi de votre dernier patron, M. Simpson… Quel est ce personnage?

– M. Simpson est un homme riche, répondit le prévenu d’un ton froissé, riche à plus de deux cent mille francs, et honnête. En Allemagne, il travaille avec un théâtre de marionnettes; en Angleterre, il fait voir des phénomènes, selon le goût des pays…

– Eh bien!… ce millionnaire peut témoigner en votre faveur; il doit être facile de le retrouver.

En ce moment, Lecoq n’avait plus un brin de fil sec sur lui; il l’a avoué depuis. En dix paroles, le prévenu allait confirmer ou réduire en poudre les affirmations de l’enquête…

– Certes, répondit-il avec emphase, M. Simpson ne peut dire que du bien de moi. Il est assez connu pour qu’on le retrouve, seulement cela demandera du temps.

– Pourquoi?…

– Parce que, à l’heure qu’il est, il doit être en route pour l’Amérique. C’est même ce voyage qui m’a fait le quitter… je crains la mer.

Les angoisses dont les griffes aiguës déchiraient le cœur de Lecoq s’envolèrent. Il respira.

– Ah!…fit le juge sur trois tons différents, ah!… ah!…

– Quand je dis qu’il est en route, reprit vivement le prévenu, il se peut que je me trompe, et qu’il ne soit pas encore parti. Ce qui est sûr, c’est qu’il avait arrangé toutes ses affaires pour s’embarquer quand nous nous sommes séparés.

– Sur quel navire devait-il prendre passage?

– Il ne me l’a pas dit.

– Où vous êtes vous quittés?

– À Leipzig, en Saxe…

– Quand?

– Vendredi dernier.

M. Segmuller haussa dédaigneusement les épaules…

– Vous étiez à Leipzig vendredi, vous?… fit-il. Depuis quand donc êtes-vous à Paris?

– Depuis dimanche, à quatre heures du soir.

– Voilà ce qu’il faudrait prouver.

À la contraction du visage du meurtrier, on dut supposer un puissant effort de mémoire. Pendant près d’une minute, il parut chercher, interrogeant de l’œil le plafond et le sol alternativement, se grattant la tête, frappant du pied.

– Comment prouver, murmurait-il, comment?…

Le juge se lassa d’attendre.

– Je vais vous aider, dit-il. Les gens de l’auberge où vous étiez logés à Leipzig ont dû vous remarquer?…

– Nous ne sommes pas descendus à l’auberge.

– Où donc avez-vous mangé, couché?…

– Dans la grande voiture de M. Simpson, elle était vendue, mais il ne devait la livrer qu’au port où il s’embarquait.

– Quel est ce port?…

– Je l’ignore.

Moins habitué que le juge à garder le secret de ses impressions, Lecoq ne put s’empêcher de se frotter les mains. Il voyait son prévenu convaincu de mensonge, «collé au mur,» selon son expression.

– Ainsi, reprit M. Segmuller, vous n’avez à offrir à la justice que votre seule affirmation?

– Attendez donc, dit le prévenu en étendant les bras en avant comme s’il eût pu saisir entre ses mains une inspiration encore vague, attendez donc… Lorsque je suis arrivé à Paris, j’avais une malle.

– Ensuite?…

– Elle est toute remplie de linge marqué de la première lettre de mon nom. J’ai dedans des paletots, des pantalons, deux costumes pour mon état…

– Passez.

– Alors donc, en descendant du chemin de fer, j’ai porté cette malle dans un hôtel tout près de la gare…

Il s’arrêta court, visiblement décontenancé.

– Le nom de cet hôtel? demanda le juge.

– Hélas!… monsieur, c’est précisément ce que je cherche, je l’ai oublié. Mais je n’ai pas oublié la maison, il me semble la voir encore, et si on me conduisait aux environs, je la reconnaîtrais certainement. Les gens de l’hôtel me remettraient, et d’ailleurs ma malle serait là pour faire preuve.

À part soi, Lecoq se promettait une petite enquête préparatoire dans les hôtels qui entourent la gare du Nord.

– Soit, prononça le juge, on fera peut-être ce que vous demandez. Maintenant deux questions: Comment, arrivé à Paris à quatre heures, vous trouviez-vous à minuit à la Poivrière, un repaire de malfaiteurs, situé au milieu des terrains vagues, impossible à trouver la nuit quand on ne le connaît pas?… En second lieu, comment, possédant tous les effets que vous dites, étiez-vous si misérablement vêtu?…

L’homme sourit à ces questions.

– Vous allez comprendre, monsieur le juge, répondit-il. Quand on voyage en troisième, on éreinte ses vêtements, voilà pourquoi, au départ, j’ai mis ce que j’avais de plus mauvais. En arrivant, quand j’ai senti sous mes pieds le pavé de Paris, je suis devenu comme fou; j’avais de l’argent, c’était le dimanche gras, je n’ai pensé qu’à faire la noce, et pas du tout à me changer. M’étant amusé autrefois à la barrière d’Italie, j’y ai couru et je suis entré chez un marchand de vins. Pendant que je mangeais un morceau, deux individus près de moi parlaient de passer la nuit au bal de l’Arc-en-ciel. Je leur demande de m’y conduire, ils acceptent, je paye une tournée et nous partons. Mais voilà qu’à ce bal, les jeunes gens m’ayant quitté pour danser, je commence à m’ennuyer à cent sous par tête. Vexé, je sors, et ne voulant pas demander mon chemin, une bêtise, quoi! je me perds dans une grande plaine sans maisons. J’allais revenir sur mes pas, quand j’aperçois pas loin une lumière; je marche droit dessus… et j’arrive à ce cabaret maudit.

– Comment les choses se sont-elles passées?

– Oh!… bien simplement. J’entre, j’appelle, on vient, je demande un verre de dur, on me sert, je m’assois et j’allume un cigare. Alors, je regarde. L’endroit était affreux à donner la chair de poule. À une table, trois hommes avec deux femmes buvaient en causant tout bas. Il paraît que ma figure ne leur revient pas. L’un d’eux se lève, vient à moi et me dit: «Toi, tu es de la police, tu es venu ici pour nous moucharder, ton affaire est claire.» Moi, je réponds que je n’en suis pas, il me dit que si, je soutiens que non…, si… non… Bref, il jure qu’il en est sûr et que même j’ai une fausse barbe. Là-dessus, il m’empoigne la barbe et la tire. Il me fait mal, je me dresse, et v’lan, d’un coup de tampon je l’envoie à terre. Malheur!… Voilà les autres sur moi… J’avais mon revolver… vous savez le reste.

– Et les deux femmes, pendant ce temps, que faisaient-elles?…

– Ah!… j’avais trop d’ouvrage pour m’en occuper!… Elles ont filé.

– Mais vous les avez vues en arrivant… Comment étaient-elles?…

– C’étaient, ma foi!… deux laides mâtines, taillées comme des carabiniers et noires comme des taupes!…

Entre le mensonge plausible et la vérité improbable, la justice, institution humaine, c’est-à-dire sujette à l’erreur, doit opter pour la vraisemblance.

Depuis une heure, cependant, M. Segmuller faisait précisément le contraire. Aussi n’était-il pas sans inquiétudes.

Mais ses derniers doutes se dissipèrent comme un brouillard au soleil, quand le prévenu déclara que les deux femmes étaient grandes et «noires.»

Selon lui, cette audacieuse assertion démontrait la cordiale entente du meurtrier et de la Chupin. Elle trahissait un roman imaginé pour égarer l’enquête.

Il en concluait que, sous ces apparences si habilement accumulées, existaient des faits d’autant plus graves qu’on prenait plus de peine pour les dérober à toute appréciation.

Si l’homme eût dit: «Les femmes étaient blondes,» M. Segmuller n’eût plus su que croire.

Certes, sa satisfaction fut immense, mais son visage demeura impénétrable. Il importait de laisser le prévenu dans cette idée qu’il jouait la prévention.

– Vous comprenez, lui dit le juge d’un ton de bonhomie parfaite, combien il serait important de retrouver ces deux femmes. Si leur témoignage s’accordait avec vos allégations, votre position serait singulièrement améliorée.

– Oui, je comprends cela, mais comment mettre la main dessus?…

– La police est là… ses agents sont au service des prévenus dès qu’il s’agit de les mettre à même d’établir leur innocence. Avez-vous fait quelques observations qui puissent préciser le signalement et faciliter les recherches?

Lecoq, dont l’œil ne quittait pas le prévenu, crut surprendre un sourire montant à ses lèvres.

– Je n’ai rien remarqué, dit-il froidement.

Depuis un moment, M. Segmuller avait ouvert le tiroir de son bureau. Il en sortit la boucle d’oreille ramassée sur le théâtre du crime, et la présenta brusquement à l’homme, en disant:

– Ainsi, vous n’avez pas aperçu ceci aux oreilles d’une des femmes?…

L’imperturbable insouciance du prévenu ne fut pas altérée.

Il prit la boucle d’oreille, l’examina attentivement, la fit miroiter au jour, admira ses feux, et dit:

– C’est une belle pierre, mais je ne l’avais pas remarquée.

– Cette pierre, insista le juge, est un diamant.

– Ah!…

– Oui, et qui vaut plusieurs milliers de francs.

– Tant que ça!…

Cette exclamation était bien dans l’esprit du rôle, mais le meurtrier n’y sut pas mettre la naïveté convenable, ou plutôt il l’exagéra.

Un nomade comme lui, qui avait couru toutes les capitales de l’Europe, ne devait pas s’ébahir tant que cela de la valeur d’un diamant.

Cependant M. Segmuller n’abusa pas de l’avantage remporté.

– Autre chose, dit-il. Quand vous avez jeté votre arme, en criant: Venez me prendre, quelles étaient vos intentions?…

– Je comptais fuir…

– Par où?…

– Dame!… monsieur, par la porte, par…

– Oui, par la porte de derrière, fit le juge avec une ironie glaciale. Reste à expliquer comment vous, qui entriez dans ce cabaret pour la première fois, vous aviez connaissance de cette issue.

Pour la première fois, l’œil du prévenu se troubla, son assurance disparut, mais ce ne fut qu’un éclair, et il éclata de rire, mais d’un rire faux, voilant mal son angoisse.

– Quelle farce!… répondit-il, je venais de voir les deux femmes filer par là…

– Pardon!… vous venez de déclarer que vous ne vous êtes pas aperçu du départ des femmes, que vous aviez trop d’ouvrage pour surveiller leurs mouvements.

– Ai-je dit cela?…

– Mot pour mot; on va vous donner lecture du passage. Goguet… lisez.

Le greffier lut, mais alors l’homme entreprit de contester la signification de ses expressions… Il n’avait pas dit, prétendait-il, certainement il n’avait pas voulu dire… on l’avait mal compris…

Lecoq était aux anges.

– Toi, mon bonhomme, pensait-il, tu discutes, tu patauges, tu es perdu…

La réflexion était d’autant plus juste, que la situation d’un prévenu devant le magistrat instructeur peut être comparée à celle d’un homme qui, ne sachant pas nager, s’est avancé dans la mer jusqu’à avoir de l’eau au ras de la bouche. Tant qu’il garde son équilibre tout va bien. Chancèle-t-il?… Aussitôt il perd plante. S’il se débat et barbotte, c’en est fait; il avale une gorgée, la vague prochaine le roule; il veut crier, il boit…, il est noyé.

– Assez, dit le juge, dont les questions allaient se multiplier et porter sur tous les points, assez. Comment, sortant avec l’intention de vous amuser, aviez-vous dans une de vos poches le revolver que voici.

– Je l’avais sur moi pour la route, je n’ai pas plus songé à le déposer à l’hôtel qu’à changer de vêtements.

– Où l’avez-vous acheté?

– Il m’a été donné par M. Simpson, c’est un souvenir.

– Convenez, remarqua froidement le juge, que ce M. Simpson est un personnage commode. Enfin, continuons: Deux coups seulement de cette arme redoutable ont été déchargés et trois hommes sont morts. Vous ne m’avez pas dit la fin de la scène.

– Hélas!… fit l’homme d’un ton ému, à quoi bon!… Deux de mes ennemis renversés, la partie devenait égale. J’ai donc saisi le dernier, le soldat, à bras le corps, et je l’ai poussé… Il est tombé sur le coin d’une table et ne s’est plus relevé.

M. Segmuller avait déplié sur son bureau le plan du cabaret dessiné par Lecoq.

– Approchez, dit-il au prévenu, et précisez sur ce papier votre position et celle de vos adversaires.

L’homme obéit, et avec une sûreté un peu bien surprenante chez un homme de sa condition apparente, il expliqua le drame.

– Je suis entré, disait-il, par cette porte marquée C, je me suis assis à la table H, qui est à gauche en entrant; les autres occupaient cette table qui est entre la cheminée F et la fenêtre B.

Lorsqu’il eut achevé:

– Je dois, dit le juge, rendre à la vérité cet hommage que vos déclarations s’accordent parfaitement avec les constatations des médecins, lesquels ont reconnu qu’un des coups avait été tiré à bout portant et l’autre de la distance de deux mètres environ.

Un prévenu vulgaire eût triomphé. L’homme, au contraire, eut un imperceptible haussement d’épaules.

– Cela prouve, murmura-t-il, que ces médecins savent leur métier.

Lecoq était content.

Juge, il n’eût pas mené autrement l’interrogatoire.

Il bénissait le ciel, qui lui avait donné M. Segmuller au lieu et place de M. d’Escorval.

– Ceci réglé, reprit le juge, il vous reste, prévenu, à m’apprendre le sens d’une phrase prononcée par vous, quand l’agent que voici vous a renversé.

– Une phrase?…

– Oui!… vous avez dit: «C’est les Prussiens qui arrivent, je suis perdu!» Qu’est-ce que cela signifiait?

Une fugitive rougeur colora les pommettes du meurtrier. Il devint clair qu’il avait prévu toutes les autres questions et que celle-ci le prenait au dépourvu.

– C’est bien étonnant, fit-il avec un embarras mal déguisé, que j’aie dit cela!…

Évidemment il gagnait du temps, il cherchait une explication.

– Cinq personnes vous ont entendu, insista le juge.

– Après tout, reprit l’homme, la chose est possible. C’est une phrase qu’avait coutume de répéter un vieux de la garde de Napoléon, qui, après la bataille de Waterloo, était entré au service de M. Simpson…

L’explication, pour être tardive, n’en était pas moins ingénieuse. Aussi M. Segmuller parut-il s’en contenter.

– Cela peut être, dit-il; mais il est une circonstance qui passe ma compréhension. Étiez-vous débarrassé de vos adversaires avant l’entrée de la ronde de police?… Répondez oui ou non.

– Oui.

– Alors, comment, au lieu de vous échapper par l’issue dont vous deviniez l’existence, êtes-vous resté debout sur le seuil de la porte de communication, avec une table devant vous en guise de barricade, votre arme dirigée vers les agents, pour les tenir en échec?

L’homme baissa la tête, et sa réponse se fit attendre.

– J’étais comme fou, balbutia-t-il, je ne savais si c’étaient des agents de police qui arrivaient ou des amis de ceux que j’avais tués.

– Votre intérêt vous commandait de fuir les uns comme les autres.

Le meurtrier se tut.

– Eh bien!… reprit M. Segmuller, la prévention suppose que vous vous êtes sciemment et volontairement exposé à être arrêté, pour protéger la retraite des deux femmes qui se trouvaient dans ce cabaret.

– Je me serais donc risqué pour deux coquines que je ne connaissais pas?…

– Pardon!… La prévention a de fortes raisons de croire que vous les connaissez au contraire très bien, ces deux femmes.

– Ça, par exemple!… si on me le prouve!…

Il ricanait, mais le rire fut glacé sur ses lèvres par le ton d’assurance avec lequel le juge dit, en scandant les syllabes:

– Je-vous-le-prou-ve-rai!…

XXI

Ces délicates et épineuses questions d’identité qui, à tout moment, se représentent, sont le désespoir de la justice.

Les chemins de fer, la photographie et le télégraphe électrique ont multiplié les moyens d’investigation; en vain. Tous les jours encore il arrive que des malfaiteurs habiles réussissent à dérober aux juges leur véritable personnalité, et échappent ainsi aux conséquences de leurs antécédents.

C’est à ce point qu’un spirituel procureur-général disait une fois en riant, – et peut-être ne plaisantait-il qu’à demi:

«Les confusions de personnes ne cesseront que le jour où la loi prescrira d’imprimer, au fer rouge, un numéro d’ordre sur l’épaule de tout enfant déclaré à la mairie.»

Certes, M. Segmuller eût souhaité ce numéro d’ordre à l’énigmatique prévenu qui était là devant lui.

Et cependant, il ne désespérait pas, et sa confidence, si elle était exagérée, n’était pas feinte.

Il pensait que cette circonstance des deux femmes était le côté faible du système du meurtrier, le point où il devait concentrer ses efforts.

Il l’abandonna, néanmoins, pénétré de cette juste théorie qu’à un premier interrogatoire, on ne doit traiter à fond aucune question.

Lorsqu’il estima que sa menace avait produit son effet, il reprit:

– Ainsi, prévenu, vous affirmez ne connaître aucune des personnes qui se trouvaient dans le cabaret?

– Je le jure.

– Vous n’avez jamais eu occasion de voir un individu dont le nom se trouve mêlé à cette déplorable affaire, un certain Lacheneur?

– J’entendais ce nom pour la première fois, quand le soldat mourant l’a prononcé, en ajoutant que ce Lacheneur était un ancien comédien…

Il eut en gros soupir, et ajouta:

– Pauvre troupier!…Je venais de lui donner le coup de mort, et ses dernières paroles ont été le témoignage de mon innocence.

Ce petit mouvement sentimental laissa le juge très froid.

– Par conséquent, demanda-t-il, vous acceptez la déposition de ce militaire?

L’homme hésita, comme s’il eût flairé un piège et calculé la réponse.

– J’accepte!… dit-il enfin; bast!…

– Très bien. Ce soldat, vous devez vous le rappeler, voulait se venger de Lacheneur, lequel, en lui promettant de l’argent, l’avait entraîné dans un complot. Contre qui ce complot?… Contre vous, évidemment. D’un autre côté, vous prétendez n’être arrivé à Paris que ce soir-là même, et n’avoir été conduit à la Poivrière que par le plus grand des hasards… Conciliez donc cela.

Le prévenu osa hausser les épaules.

– Moi, dit-il, je vois les choses autrement. Ces gens tramaient un mauvais coup contre je ne sais qui, et c’est parce que je les gênais qu’ils m’ont cherché querelle à propos de rien.

Le coup du juge était bon, mais la parade était meilleure; si bien que le souriant greffier ne put dissimuler une grimace approbative. Lui, d’abord, il était toujours du parti du prévenu… platoniquement, bien entendu.

– Passons aux faits qui ont suivi votre arrestation, reprit M. Segmuller. Pourquoi avez-vous refusé de répondre à toutes les questions?…

Un éclair de rancune réelle ou de commande brilla dans l’œil du meurtrier.

– C’est bien assez d’un interrogatoire, grommela-t-il, pour faire un coupable d’un innocent!…

L’homme grossier reparaissait sous le pitre goguenard et bon enfant.

– Je vous engage, dans votre intérêt, dit sévèrement le juge, à rester convenable. Les agents qui vous ont arrêté ont observé que vous étiez au fait de toutes les formalités et que vous connaissiez les êtres de la prison.

– Eh! monsieur, ne vous ai-je pas dit que j’avais été pris et mis en prison plusieurs fois, toujours faute de papiers… Je dis la vérité, par conséquent vous ne me ferez pas me couper, allez!…

Il avait déposé son masque d’insouciance gouailleuse, et affectait maintenant un ton bourru et mécontent.

Cependant il n’était pas à bout de peines, l’attaque sérieuse allait seulement commencer. M. Segmuller déposa sur son bureau un petit sac de toile:

– Reconnaissez-vous ceci? demanda-t-il.

– Parfaitement!… c’est le paquet qui a été cacheté au greffe par le directeur.

Le juge ouvrit le sac et vida sur une feuille de papier la poussière qu’il contenait.

– Vous n’ignorez pas, prévenu, dit-il, que cette poussière provient de la boue qui recouvrait vos pieds jusqu’à la cheville. L’agent de police qui l’a recueillie s’est transporté au poste où vous avez passé la nuit, et il a constaté, entre cette poussière et celle qui recouvre le sol du violon, une parfaite conformité.

L’homme écoutait, bouche béante.

– Donc, continua le juge, c’est au poste certainement, et à dessein que vous vous êtes sali. Quel était votre projet?

– Je voulais…

– Laissez-moi achever. Résolu, pour garder le secret de votre identité, à endosser l’individualité d’un homme des dernières classes de la société, d’un saltimbanque, vous avez réfléchi que les recherches de votre personne vous trahiraient. Vous avez prévu ce qu’on penserait quand on vous ferait déshabiller au greffe, et qu’on verrait sortir de bottes malpropres, grossières, éculées, telles que celles que vous portiez, des pieds soignés comme les vôtres… car ils sont soignés à l’égal de vos mains, et les vôtres sont passés à la lime. Qu’avez-vous fait alors? Vous avez jeté sur le sol le contenu de la cruche du violon, et vous avez piétiné dans la boue…

Pendant ce réquisitoire, le visage de l’homme avait exprimé tour à tour l’inquiétude, l’étonnement le plus comique, l’ironie, et en dernier lieu une franche gaîté.

À la fin, il parut contraint de céder à un de ces accès de fou rire qui coupent la parole.

– Voilà ce que c’est, dit-il s’adressant non au juge, mais à Lecoq, voilà ce qu’il arrive, quand on cherche midi à quatorze heures. Ah!… monsieur l’agent, il faut être fin, mais pas tant que ça… La vérité est que lorsqu’on m’a mis au poste, il y avait quarante-huit heures, dont trente-six passées en chemin de fer, que je ne m’étais déchaussé. Mes pieds étaient rouges, enflés, et ils me cuisaient comme le feu. Qu’ai-je fait? J’ai versé de l’eau dessus… Pour le reste, si j’ai la peau douce et blanche, c’est que j’ai soin de moi… De plus, à l’exemple de tous les gens de ma profession, je ne porte jamais que des pantoufles… C’est si vrai que je n’avais pas seulement de bottes à moi quand j’ai quitté Leipzig, et que M. Simpson n’a donné cette vieille paire qu’il ne mettait plus…

Lecoq se frappait la poitrine.

– Niais que je suis, pensait-il, imbécile, étourdi, idiot… Il fallait attendre l’interrogatoire pour parler de cette circonstance. Quand cet homme qui est très fort m’a vu recueillir cette poussière, il a deviné mes intentions, il a cherché une explication, et il l’a trouvée… et elle est plausible, un jury l’admettrait.

C’est là précisément ce que se disait M. Segmuller. Mais il n’était ni surpris ni ébranlé par tant de présence d’esprit.

– Résumons-nous, dit-il. Persistez-vous, prévenu, dans vos affirmations?

– Oui, monsieur.

– Eh bien!… je suis forcé de vous le dire, vous mentez.

Les lèvres de l’homme tremblèrent très visiblement, et il balbutia:

– Que ma première bouchée de pain m’étrangle si j’ai dit un seul mensonge.

– Un seul!… attendez.

Le juge sortit de son tiroir les clichés coulés par Lecoq et les présenta au meurtrier.

– Vous m’avez déclaré, poursuivit-il, que les deux femmes avaient la taille d’un cuirassier… Or, voici les empreintes laissées par ces femmes si grandes. Elles étaient «noires comme des taupes,» prétendez-vous; un témoin vous dira que l’une d’elles, petite et mignonne, a la voix douce et est merveilleusement blonde.

Il chercha les yeux de l’homme, les trouva et lentement ajouta:

– Et ce témoin est le cocher dont les deux fugitives ont pris la voiture rue du Chevaleret…

Cette phrase fut pour le prévenu comme un coup d’assommoir; il pâlit, chancela et fut contraint, pour ne pas tomber, de s’appuyer au mur.

– Ah!… vous m’avez dit la vérité!… poursuivit le juge impitoyable, qu’est-ce alors que cet homme qui vous attendait pendant que vous étiez à la Poivrière? Qu’est-ce que ce complice qui, après votre arrestation, a osé pénétrer dans le cabaret pour y reprendre quelque pièce compromettante, une lettre, sans doute, qu’il savait être dans la poche du tablier de la veuve Chupin? Qu’est-ce que cet ami si dévoué et si hardi, qui a su feindre l’ivresse, à ce point que les sergents de ville trompés l’ont enfermé avec vous? Soutiendrez-vous que vous n’avez pas concerté avec lui votre système de défense? Affirmez-vous qu’il ne s’est pas assuré ensuite le concours de la Chupin?…

Mais déjà, grâce à un effort surhumain, l’homme était redevenu maître de soi.

– Tout ça, fit-il d’une voix rauque, est une invention de la police!…

Si fidèle qu’on suppose le procès-verbal d’un interrogatoire, il n’en rend pas plus l’exacte physionomie que des cendres froides ne donnent la sensation d’un feu clair.

On peut noter les moindres paroles; on ne saurait traduire le mouvement de la passion, l’expression du visage, les réticences calculées, le geste, l’intonation, les regards qui se croisent, chargés de soupçons ou de haine, enfin l’angoisse émouvante et terrible d’une lutte mortelle.

Pendant que le prévenu se débattait sous sa parole vibrante, le juge d’instruction tressaillait de joie.

– Il faiblit, pensait-il, je le sens, il s’abandonne, il est à moi!…

Mais tout espoir de succès immédiat s’évanouit, dès qu’il vit ce surprenant adversaire dompter sa défaillance d’une minute, se roidir et se redresser avec une énergie nouvelle et plus vigoureuse.

Il comprit qu’il lui faudrait plus d’un assaut avant d’avoir raison d’un caractère si solidement trempé.

Aussi, est-ce d’une voix rendue plus rude par l’attente trompée, qu’il reprit:

– Décidément, vous niez l’évidence même.

Le meurtrier était redevenu de bronze. Il devait regretter amèrement sa faiblesse, car une audace infernale étincelait dans ses yeux.

– Quelle évidence?… dit-il en fronçant les sourcils. Le roman inventé par la police est vraisemblable, je ne dis pas le contraire; mais il me semble que la vérité est au moins aussi probable. Vous me parlez d’un cocher qui a chargé, rue du Chevaleret, deux femmes petites et blondes… qui prouve que ce sont bien celles qui se trouvaient dans ce cabaret de malheur?…

– La police a suivi leurs traces sur la neige.

– La nuit, à travers des terrains coupés de fondrières, le long d’une rue, quand il tombait une pluie fine et que le dégel commençait!… c’est bien fort.

Il étendit le bras vers Lecoq et d’un ton écrasant de mépris, il ajouta:

– Il faut à un agent de police une fière confiance en soi ou une rude envie d’avancement, pour demander qu’on coupe la tête d’un homme sur une preuve pareille!

Tout en faisant voler sa plume, le souriant greffier observait.

– Pan!… dans le noir!… se dit-il.

Terrible, en effet, était le reproche, et il remua le jeune policier jusqu’au plus profond des entrailles. Il était touché, et si juste, qu’il oublia en quel lieu il se trouvait, et se dressa furieux.

– Cette circonstance ne serait rien, dit-il vivement, si elle n’était l’anneau d’une longue chaîne…

– Silence, monsieur l’agent, interrompit le juge.

Et se retournant vers le prévenu:

– La justice, poursuivit-il, n’utilise les charges recueillies par la police qu’après les avoir contrôlées et évaluées.

– N’importe!… murmura l’homme, je voudrais bien voir ce cocher.

– Soyez sans crainte, il répétera sa déposition en votre présence.

– Eh bien!… je serai content alors. Je lui demanderai comment il s’y prend pour dévisager les gens, quand il fait noir comme dans un four. Sans doute, ce beau donneur de signalements est de la race des chats, qui y voient mieux la nuit que le jour.

Il s’interrompit et se frappa le front, éclairé en apparence, par une inspiration soudaine.

– Suis-je assez bête!… s’écria-t-il, je me fais de la bile au sujet de ces femmes pendant que vous savez qui elles sont. Car vous le savez, n’est-ce pas, monsieur, puisque le cocher les a ramenées à leur domicile?

M. Segmuller se sentit deviné. Il vit que le prévenu s’efforçait d’épaissir les ténèbres précisément sur le point que la prévention avait tant d’intérêt à éclairer?

Comédien incomparable, l’homme avait prononcé cette phrase avec l’accent de la plus sincère candeur. Mais l’ironie était sensible, et s’il raillait, c’est qu’il savait n’avoir rien à redouter de ce côté.

– Si vous êtes conséquent, reprit le juge, vous niez aussi l’assistance d’un complice, d’un… camarade.

– À quoi bon nier, monsieur, puisque vous ne croyez rien de ce que j’affirme? Vous traitiez tout à l’heure mon patron, M. Simpson, de personnage imaginaire, que dirai-je donc de ce prétendu complice? Ah!… les agents qui l’ont inventé en font un bon garçon. Mécontent sans doute de leur avoir échappé une première fois, il vient se remettre entre leurs griffes. Ces messieurs prétendent qu’il s’est concerté avec moi et ensuite avec la cabaretière. Comment s’y est-il pris?… Après cela, en le tirant du cabanon où j’étais, on l’a peut-être renfermé avec la vieille…

Goguet le greffier écrivait et admirait.

– Voilà, pensait-il, un gaillard qui a le fil, et qui n’aura pas besoin de la langue d’un avocat devant le jury.

– Enfin, continua l’homme, qu’y a-t-il contre moi?… Un nom, Lacheneur, balbutié par un mourant, des empreintes sur la neige fondante, la déclaration d’un cocher, un soupçon vague au sujet d’un ivrogne. C’est tout?… ce n’est guère.

– Assez! interrompit M. Segmuller. Votre assurance est grande, maintenant, mais votre trouble tout à l’heure, était plus grand encore. Quelle en était la cause?…

– La cause!… s’écria le meurtrier avec une sorte de rage, la cause? Vous ne voyez donc pas, monsieur, que vous me torturez effroyablement, sans pitié, moi, innocent, qui vous dispute ma vie. Depuis tant d’heures que vous me tournez et me retournez, je suis comme sur la bascule de la guillotine, et à chaque mot que je prononce, je me demande si c’est celui-là qui va faire partir le ressort. Mon trouble vous surprend, quand j’ai senti vingt fois le froid du couteau sur mon cou! Tenez… je n’oserais pas souhaiter un tel supplice à mon plus cruel ennemi.

Il devait en effet souffrir atrocement, et on le voyait parce qu’il est de ces phénomènes physiques qui échappent à la plus robuste volonté. Ainsi, ses cheveux étaient trempés de sueur, et de grosses gouttes qu’il essuyait avec sa manche, roulaient par moments le long de son visage pâli.

– Je ne suis pas votre ennemi, dit doucement M. Segmuller, qui avait pris le mot pour lui. Un juge d’instruction n’est ni l’ami ni l’ennemi d’un prévenu, il n’est que l’ami de la vérité et des lois. Je ne cherche ni un innocent ni un coupable, je veux trouver ce qui est. Il faut que je sache qui vous êtes… et je le saurai.

– Eh!… je me tue à le dire: je suis Mai!

– Non.

– Qui donc serais-je alors?… Un grand personnage déguisé?… Ah! je le voudrais bien. J’aurais de bons papiers, en ce cas, je vous les montrerais et vous me lâcheriez… car vous le savez bien, mon bon monsieur, je suis innocent comme vous…

Le juge avait quitté son bureau, et était venu s’adosser à la cheminée, à deux pas du prévenu.

– N’insistez pas, dit-il.

Et aussitôt, changeant de ton et de manières, il ajouta, avec l’urbanité parfaite d’un homme du monde s’adressant à un de ses pairs:

– Faites-moi l’honneur, monsieur, de me croire assez de perspicacité pour avoir su démêler, sous le rôle difficile que vous jouez avec une désolante perfection, un homme supérieur, un homme doué des plus rares facultés…

Lecoq vit bien que ce brusque changement déroutait le meurtrier.

Il essaya de rire: le rire expira dans sa gorge, lugubre comme un sanglot, et deux larmes jaillirent de ses yeux.

– Je ne vous torturerai pas davantage, monsieur, continua le juge. Avec vous, d’ailleurs, sur le terrain des questions subtiles, je serais battu, je l’avoue en toute modestie. Quand je reviendrai à la charge, c’est que j’aurai en mains assez de preuves pour vous en écraser…

Il se recueillit; puis, lentement et en appuyant sur chaque mot, il ajouta:

– Seulement, n’attendez plus alors de moi les égards que je vous accorderais si volontiers en ce moment. La justice est humaine, monsieur, c’est-à-dire indulgente pour certains crimes. Elle a mesuré la profondeur des abîmes où peut rouler l’honnête homme que la passion égare. Tous les ménagements qui ne seraient pas contre mes devoirs, je vous les promets… Parlez, monsieur… Dois-je faire sortir l’agent de police que voici? Voulez-vous que je charge mon greffier de quelque commission?…

Il se tut.

Il attendait l’effet de ce dernier, de ce suprême effort.

Le meurtrier dardait sur lui un de ces regards qui s’efforcent de pénétrer jusqu’au fond de l’âme. Ses lèvres remuèrent; on put croire qu’il allait parler… Mais non. Il croisa ses bras sur sa poitrine et murmura:

– Vous êtes bien honnête, monsieur; malheureusement, je ne suis que le pauvre diable que je vous ait dit: Mai, artiste, pour parler au public et «tourner le compliment…»

– Qu’il soit donc fait selon votre volonté, prononça tristement le juge. M. le greffier va vous donner lecture de votre interrogatoire… écoutez.

Goguet aussitôt se mit à lire. Le prévenu écouta sans observations, mais à la fin, il refusa de signer, redoutant, déclara-t-il, «quelque traîtrise du grimoire.»

L’instant d’après, les gardes de Paris qui l’avaient amené, l’entraînaient…

XXII

Le prévenu sorti, M. Segmuller se laissa tomber sur son fauteuil, épuisé, écrasé, anéanti, comme il arrive après d’exorbitants efforts dépensés en pure perte.

À l’éréthisme immodéré de toutes les facultés de son esprit et de son âme, une invincible prostration succédait.

C’est à peine s’il lui restait la force de tamponner avec son mouchoir trempé dans de l’eau fraîche, son front brûlant et ses yeux qui lui cuisaient.

Cette effroyable séance d’instruction n’avait pas duré moins de sept heures.

Le riant greffier qui, lui, pendant tout ce temps, était resté assis à sa table, écrivant, se leva, très heureux de se dégourdir les jambes et de faire claquer ses doigts, las de tenir la plume.

Il ne s’était pourtant pas ennuyé. Les drames, que depuis tant d’années il voyait se dérouler, n’avaient jamais cessé de lui offrir un intérêt quasi théâtral, émoustillé par l’incertitude du dénouement et la conscience d’une petite part de collaboration.

– Quel gredin!… s’écria-t-il, après avoir attendu vainement un mot du juge ou de l’agent de la sûreté; quel scélérat!…

D’ordinaire, M. Segmuller accordait une certaine confiance à la vieille expérience de Goguet. Il lui était même arrivé de le consulter, un peu sans doute comme Molière consultait sa servante.

Mais cette fois, il ne pouvait accepter son opinion.

– Non, dit-il, d’un ton pensif, non, cet homme n’est pas un coquin. Quand je lui ai parlé si doucement, il a été réellement ému, il a pleuré. Il a hésité, je le jurerais, à me tout confier…

– Ah!… il est fort, approuva Lecoq, prodigieusement fort!…

L’éloge du jeune policier était sincère. Loin d’en vouloir à ce prévenu qui avait trompé ses calculs et qui même l’avait injurié, il l’admirait pour son habileté et son audace.

Il s’apprêtait à le combattre à outrance, il espérait le vaincre… N’importe! il éprouvait pour lui cette secrète sympathie qu’inspire l’adversaire qu’on sent digne de soi.

– Quelle organisation, poursuivait Lecoq, quel sang-froid, quelle hardiesse!… Ah!… il n’y a pas à dire non, son système de dénégation absolue est un chef-d’œuvre; il est complet, tout s’y tient. Et comme il a soutenu ce personnage impossible de pitre!… Oui, il y a eu des instants où je me suis tenu à quatre pour ne pas applaudir. Que seraient près de lui les comédiens vantés?… Les plus grands acteurs, pour donner l’illusion, ont besoin de l’optique de la scène… Lui, à deux pas de moi, surprenait ma raison.

Peu à peu, le juge d’instruction se remettait.

– Savez-vous, monsieur l’agent, dit-il, ce que prouvent vos justes réflexions?

– J’écoute, monsieur.

– Eh bien, voici ma conclusion: Ou cet homme est véritablement Mai, «pour tourner le compliment,» comme il dit, ou il appartient aux plus hautes sphères sociales. Pas de milieu. Ce n’est qu’aux derniers échelons, ou aux premiers de la société, qu’on rencontre la sombre énergie dont il a fait preuve, ce mépris de la vie, tant de présence d’esprit et de résolution. Un vulgaire bourgeois attiré à la Poivrière par quelque passion inavouable, eût tout avoué il y a longtemps, et réclamé la faveur de la pistole…

– Mais, monsieur, ce prévenu n’est pas le pitre Mai, dit le jeune policier.

– Non certes, répondit M. Segmuller; c’est donc à vous à voir en quel sens doivent être dirigées les investigations.

Il sourit amicalement, et de sa meilleure voix ajouta:

– Était-il bien besoin de vous dire cela, monsieur Lecoq?… Non, car à vous revient l’honneur d’avoir pénétré la fraude. Pour moi, je le confesse, si je n’eusse été averti, je serais en ce moment la dupe de ce grand artiste.

Le jeune policier s’inclina, le vermillon de la modestie sur les joues; mais la vanité heureuse éclatait dans ses yeux plus brillants que des escarboucles.

Quelle différence entre ce juge expansif et bienveillant et l’autre, si taciturne et si hautain!

Celui-ci, au moins, le comprenait, l’appréciait, l’encourageait, et c’est avec des présomptions communes et une égale ardeur qu’ils allaient s’élancer à la découverte de la vérité.

S’il n’eût fallu que remuer le petit doigt, ce doigt qui tue les mandarins, pour guérir subitement la jambe cassée de M. d’Escorval, Lecoq eût peut-être hésité.

Ainsi pensait le jeune agent…

Mais il songea aussi que sa satisfaction était un peu bien prématurée, et que le succès était encore des plus problématiques.

Le souvenir de la peau de l’ours vendue trop tôt lui rendit tout son sang-froid.

– Monsieur, reprit-il d’un ton calme, il m’est venu une idée.

– Voyons?…

– La veuve Chupin, vous vous le rappelez sans doute, nous a parlé de son fils, un certain Polyte…

– Oui, en effet.

– Ce garçon, un détestable garnement, a obtenu de rester au Dépôt jusqu’à son jugement. Pourquoi ne l’interrogerait-on pas? Il doit connaître tous les habitués de la Poivrière, et nous donnerait peut-être sur Gustave, sur Lacheneur et sur le meurtrier lui-même des renseignements précieux. Comme il n’est pas au secret, il a probablement appris l’arrestation de sa mère, mais il me paraît impossible qu’il se doute des perplexités de la justice.

– Ah!… vous avez cent fois raison!… s’écria le juge. Comment n’ai-je pas songé à cela! Demain, dès le matin, j’interrogerai cet individu, que sa situation d’inculpé rendra plus maniable qu’un autre. Je veux aussi questionner sa femme…

Il se retourna vers son greffier et ajouta:

– Vite, Goguet, préparez une citation au nom de la femme Hippolyte Chupin, et remplissez une ordonnance d’extraction.

Mais la nuit était venue, on n’y voyait plus assez pour écrire; le greffier sonna et demanda de la lumière.

L’huissier qui avait apporté les lampes se retirait, quand on frappa à la porte. Il ouvrit et le directeur du Dépôt fit son entrée, son chapeau à la main.

Depuis vingt-quatre heures, ce digne fonctionnaire était fort préoccupé de ce locataire mystérieux qu’il avait logé au numéro 3 des secrets, et il venait aux informations.

– Je viens vous demander, monsieur, dit-il au juge, si je dois continuer à maintenir séquestré le prévenu Mai?

– Oui, monsieur.

– C’est que je redoute sa fureur, et que d’un autre côté, il me répugne de lui remettre la camisole de force.

– Laissez-le libre dans sa cellule, dit M. Segmuller, recommandez qu’on le traite doucement, et contentez-vous de faire exercer sur lui une incessante surveillance.

Aux termes de l’article 613, quoique la police des prisons soit confiée à l’autorité administrative, le juge y peut faire exécuter tout ce qu’il croit utile à l’instruction.

Le directeur s’inclina donc, puis il ajouta:

– Vous avez sans doute, monsieur, réussi à constater l’identité du prévenu?

– Non, malheureusement.

Le directeur secoua la tête d’un air sagace.

– En ce cas, fit-il, mes conjectures étaient justes. Il me paraît surabondamment démontré que cet homme est un malfaiteur de la pire catégorie, un récidiviste, très certainement, qui a le plus puissant intérêt à dissimuler son individualité. Vous verrez, monsieur, que nous avons affaire à quelque forçat à vie, revenu de Cayenne sans congé.

– Peut-être vous trompez-vous…

– Hum!… j’en serais surpris. Je dois avouer que mon sentiment est celui de M. Gévrol, le plus expérimenté et le plus habile des inspecteurs de sûreté. Après cela, il arrive parfois que des agents jeunes et trop zélés se montent la tête, et courent après les chimères de leur imagination.

Lecoq, tout rouge de colère, allait sans doute répliquer vertement lorsque M. Segmuller, d’un geste, lui imposa silence.

Ce fut le juge qui répondit en souriant:

– Ma foi!… cher monsieur, plus j’étudie cette affaire, plus je tiens pour le système de l’agent trop zélé. Après cela, je ne suis pas infaillible, et je compte bien sur vos services…

– Oh!… j’ai mes moyens de vérification, interrompit l’entêté directeur, et j’espère bien qu’avant vingt-quatre heures notre homme aura été positivement reconnu, soit par les agents du service de la sûreté, soit par les détenus à qui on le montrera.

Il se retira sur cette promesse, et Lecoq se dressa furieux.

– Voyez-vous, ce Gévrol, monsieur le juge, s’écria-t-il, déjà il dit du mal de moi, il est jaloux…

– Eh bien!… que vous importe! Si vous réussissez, vous êtes vengé… Si vous échouez, je suis là.

Et aussitôt, comme l’heure avançait, M. Segmuller remit au jeune policier les pièces de conviction qu’il avait recueillies et qui devaient aider les investigations: la boucle d’oreille d’abord, dont il était indispensable de rechercher l’origine, puis la lettre signée Lacheneur, trouvée dans la poche de Gustave, le faux soldat.

Il lui donna divers ordres encore, et après lui avoir recommandé l’exactitude pour le lendemain, il le congédia par ces mots:

– Allez… et bonne chance.

XXIII

Longue, étroite, basse de plafond, percée de quantité de petites portes numérotées, comme le corridor d’un hôtel garni, meublée d’un bout à l’autre d’un grossier banc de chêne noirci par l’usage, telle est la galerie des juges d’instruction.

Dans le jour, peuplée de ses hôtes habituels, prévenus, témoins et gardes de Paris, elle est d’une tristesse navrante.

Elle est sinistre, quand elle est déserte, la nuit venue, à peine éclairée par la lampe fumeuse de l’huissier de semaine attendant quelque juge attardé.

Si peu impressionnable que fut Lecoq, il eut le cœur serré en suivant cet interminable couloir, et il se hâta de gagner l’escalier pour échapper à l’écho de ses pas, lugubres dans ce silence.

À l’étage inférieur, une fenêtre était restée ouverte, il s’y pencha pour reconnaître l’état du temps au dehors.

La température s’était singulièrement adoucie. Plus de neige, les pavés étaient presque secs. C’est à peine si un léger brouillard, illuminé des lueurs rouges du gaz, se balançait comme un velum de pourpre au-dessus de Paris.

En bas, la rue était à l’apogée de son animation: les voitures circulaient plus rapides, les trottoirs devenaient trop étroits pour la foule bruyante qui, la journée finie, courait à ses plaisirs.

Ce spectacle arracha un soupir au jeune policier.

– Et c’est dans cette ville immense, murmura-t-il, au milieu de tout ce monde, que je prétends retrouver les traces d’un inconnu!… Est-ce possible?…

Mais cette défaillance ne dura pas.

– Oui, c’est possible, lui criait une voix au-dedans de lui-même; d’ailleurs, il le faut, c’est l’avenir! Ce qu’on veut, on le peut.

Dix secondes après, il était dans la rue, plus que jamais enflammé de courage et d’espoir.

L’homme, malheureusement, n’a pour servir des désirs sans limites, que des organes fort bornés. Le jeune policier n’eut pas fait vingt pas qu’il reconnut que ses forces physiques trahissaient sa volonté: ses jambes fléchissaient, la tête lui tournait. La nature reprenait ses droits: depuis deux jours et deux nuits, il n’avait pas reposé une minute, et il n’avait rien pris de la journée.

– Vais-je donc me trouver mal? pensa-t-il, réduit à s’asseoir sur un banc.

Et il se désolait, en récapitulant tout ce qu’il avait à faire dans la soirée.

Ne devait-il pas, pour ne parler que du plus pressé, s’informer des résultats de la chasse du père Absinthe, rechercher si l’une des victimes avait été reconnue à la Morgue, vérifier dans les hôtels qui entourent la gare du Nord les assertions du prévenu, enfin se procurer l’adresse de la femme de Polyte Chupin pour lui remettre l’assignation?…

Sous le fouet de l’impérieuse nécessité, il réussit à triompher de sa faiblesse, et il se dressa en murmurant:

– Je vais toujours passer rue de Jérusalem et à la Morgue, après je verrai.

Mais à la Préfecture il ne trouva pas le père Absinthe, et personne ne put lui en donner des nouvelles. Le bonhomme ne s’était pas montré.

Personne, non plus, ne put lui indiquer, même vaguement, la demeure de la bru de la veuve Chupin.

En revanche, il rencontra bon nombre de ses collègues, qui se moquèrent de lui outrageusement.

– Ah! tu es un lapin!… lui disaient tous ceux qu’il abordait, il paraît que tu viens de faire une fameuse découverte!… on parle de toi pour la croix!…

L’influence de Gévrol se trahissait. L’ombrageux inspecteur, en effet, racontait à tout venant que ce pauvre Lecoq, fou d’ambition, s’obstinait à prendre pour un gros personnage déguisé un vulgaire repris de justice.

Bast!… ces quolibets ne touchaient guère le jeune policier. Rira bien qui rira le dernier, marmottait-il.

Si sa mine était inquiète pendant qu’il remontait le quai des Orfèvres, c’est qu’il ne s’expliquait pas l’absence prolongée du vieux Absinthe. Il se demandait encore si Gévrol, dans le délire de sa jalousie, ne serait pas bien capable d’essayer d’embrouiller sous main tous les fils de l’affaire.

À la Morgue, il n’eut pas meilleure aventure. Après qu’il eut sonné trois ou quatre fois, le gardien qui vint lui ouvrir lui déclara que les cadavres restaient toujours inconnus et qu’on n’avait pas revu le vieil agent envoyé le matin.

– Décidément, pensa le jeune policier, je débute mal… Allons dîner, cela rompra la chance, et j’ai bien gagné la bouteille de bon vin que je veux m’offrir.