/ Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le commissaire San-Antonio

Des dragées sans baptême

Frédéric Dard

Lorsque votre chef vous demande à brûle-pourpoint ce que vous pensez d'un copain, on ne peut que la boucler un instant, ne serait-ce que pour se demander ce qui le pousse à poser une question pareille et aussi comment on va y répondre. Le grand patron est agité. Il est adossé au radiateur, ou plutôt, comme il mesure deux mètres, il est assis dessus. Il passe sans arrêt sa main fine sur son crâne en peau de fesse véritable. Ses yeux bleuâtres me considèrent avec intérêt. Je sens qu'à moins d'accepter de passer pour une truffe le moment est venu de me manifester. Je me racle le gosier. — Wolf, je balbutie… Wolf… Ben, c'est un bon petit gars, non ? — Non, San-Antonio : Wolf n'est pas un bon petit gars, et vous le savez aussi bien que moi…

San-Antonio

Des dragées sans baptême

CHAPITRE PREMIER

MISSION DÉLICATE

Il y a une minute de silence, comme dans toutes les manifestations militaires.

C’est fatal. Lorsque votre chef vous demande à brûle-pourpoint ce que vous pensez d’un copain, on ne peut que la boucler un instant, ne serait-ce que pour se demander ce qui le pousse à poser une question pareille et, aussi, comment on va y répondre…

Le grand patron est agité. Il est adossé au radiateur, ou plutôt, comme il mesure deux mètres, il est assis dessus.

Il passe sans arrêt sa main fine sur son crâne en peau de fesse véritable. Ses yeux bleuâtres me considèrent avec intérêt. Je sens qu’à moins d’accepter de passer pour une truffe, le moment est venu de me manifester.

Je me racle le gosier.

— Wolf, je balbutie… Wolf… Ben, c’est un bon petit gars, non ?

Je sens que ça manque de conviction. Comment en serait-il autrement ? Wolf est de tous mes collègues celui que je peux le moins renifler. C’est un petit blond vachard qui se croit obligé de vérifier si la pointe de ses godasses est bien cirée lorsque vous lui parlez. J’ai boulonné plusieurs fois avec lui. C’est un type qui fait son blaud et rien de plus. Nos relations se sont toujours limitées au travail… Nous avons autant de sympathie l’un pour l’autre qu’un cube de glace et un brasero. Seulement tout ça ne peut pas se dire à un patron.

Le chef hausse les épaules. Il s’éloigne du radiateur, palpe le fond de son bénard avec circonspection et me dit :

— Non, San-Antonio : Wolf n’est pas un bon petit gars, et vous le savez aussi bien que moi.

Il tire sa montre.

— Je vais vous charger d’un sale boulot, vieux…

— Allez-y, je suis là pour ça, non ?

— Un boulot qui sort un peu du cadre de vos activités…

— Y a pas de cadre à mes activités, boss.

Il se tait, s’approche de moi, me met la main sur l’épaule. Je suis tout chose. C’est pas le genre de la maison, les mamours. Ma parole, il va m’acheter une sucette au caramel, le chef, s’il continue à s’attendrir de la sorte.

— San-Antonio, murmure-t-il, j’ai beaucoup d’amitié, d’affection même, pour vous. C’est pourquoi je suis peiné de vous charger d’une pareille besogne. Mais j’ai aussi une totale confiance en vous, et c’est à cause de cela que je vous demande de l’exécuter.

Comment qu’il s’exprime, le big boss, aujourd’hui ! Est-ce qu’il mijoterait pas, par hasard, de poser sa candidature à l’Académie française ?

Je ne peux pas m’empêcher de brusquer le mouvement.

— Dites, chef… Vous ne croyez pas que si vous me disiez ce dont il retourne, on y verrait tout de suite plus clair ?

Il tire sa montre.

— Il est midi, dit-il.

— C’était mon impression, je fais.

— A minuit, il faut que Wolf soit mort…

Je sursaute.

— Pardon ?

— Vous avez parfaitement entendu, ne me faites pas répéter des choses aussi désagréables à prononcer. A minuit, le poste de Wolf devra être à pourvoir, vu ?

Il a retrouvé ses gestes et son ton autoritaires. Plus question de pelotages, de trémolos. Il est net, précis.

Je me sens pâlir.

— Je vous demande pardon, chef, mais… Que se passe-t-il, il a fait le gland ?

— Wolf est un traître !

Je ne puis m’empêcher de demander :

— Vous en êtes sûr ?

Et c’est juste le genre de question qui rend le patron aussi doux qu’un tigre affamé. Il fait jouer ses mirettes et ses mâchoires se crispent.

— Votre question est déplacée, San-Antonio. Je ne vous permets pas de peser mes mobiles et de douter de mes décisions.

— Attrape ça ! je grommelle.

Son visage s’éclaire.

Il se radoucit comme la température au mois de mars.

— Evidemment, vous devez être décontenancé… C’est hélas la vérité, mon vieux : Wolf trahit. Voici plusieurs mois que j’ai eu des rapports formels de nos services de contre-espionnage. Je lui ai tendu personnellement un piège pour le mettre à l’épreuve et il y est tombé. La preuve est faite. Mais je crains qu’il n’ait maintenant la puce à l’oreille. C’est pourquoi je suis pressé. Il faut que ce soit pour aujourd’hui !

Je m’offre une grimace qui ferait avorter une guenon.

— Moche, je murmure. Evidemment, si c’est un traître, il n’a pas de pitié à attendre. Mais…

J’hésite.

— Allez-y…

— Vous ne pourriez pas faire appel à la main-d’œuvre extérieure, chef ? Je vous demande pardon, vous allez encore dire que je me mêle de choses qui ne me regardent pas, mais je trouve tartignole de faire liquider Wolf par un gars de l’équipe…

Le chef caresse encore son crâne aussi chevelu qu’un boîtier de montre.

— Objection valable, admet-il. Seulement, comprenez un distinguo : ça n’est pas par un type de mon équipe que je fais liquider Wolf, c’est par un homme à la hauteur des circonstances. Or, il se trouve que cet homme se nomme San-Antonio et qu’il travaille dans mes services ; que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne suis pas responsable du hasard !

Il a une façon de présenter les choses qui rendrait baba un ministre des Affaires étrangères.

— J’ai, reprend-il, à ma disposition, cinquante types capables d’en tuer un autre. Mais je n’en ai pas deux qui puissent éliminer Wolf de manière à ce que sa mort semble normale. Car il faut que Wolf disparaisse de la façon la plus naturelle. Evidemment, ce ne peut être que de mort violente, mais personne ne doit avoir des doutes sur les causes de cette mort, pas même ceux qui savent qu’il y a de fortes raisons pour qu’elle ait lieu… En deux mots : je veux que Wolf sorte de mon horizon, mais que les types qui le manœuvraient ne se doutent pas que nous y sommes pour quelque chose, vu ?

Je pousse un soupir.

— Vu.

— Je vous laisse carte blanche…

— Merci.

— Aujourd’hui, Wolf est aux dossiers, il y passera la journée. Je me suis arrangé pour lui donner un boulot de compilation, afin qu’il soit à votre disposition. Lorsque vous aurez… besoin de lui, téléphonez au brigadier Pochard en lui demandant un homme de renfort. Puis raccrochez ; attendez un quart d’heure et rappelez-le comme si vous ne l’aviez pas fait précédemment. Dans l’intervalle, il aura fait venir Wolf dans son bureau pour lui demander un renseignement. Comme votre demande parviendra « à l’improviste », il sera normal qu’il dise à Wolf de vous rejoindre puisqu’il l’aura sous la main… Compris ?

Ce qu’il y a d’au poil avec le big boss, c’est qu’il ne laisse rien au hasard. Tout est organisé de première avec lui.

Je rafle mon bada.

— Au revoir, chef.

— Bon courage…

Du courage ! Il en faut quelquefois…

Je descends et ça me fait du bien de retrouver la rue ; le ciel gris de Paname, les passantes.

J’entre dans la brasserie du coin pour y manger un sandwich. Croyez-moi si vous voulez, mais la première personne que j’y rencontre, c’est justement Wolf.

Il est accoudé au comptoir, devant un annuaire de téléphone et il ne lève son nez du gros bouquin que pour m’apercevoir.

— Salut, dit-il.

Je lui réponds « Salut ».

— Tu viens de chez le Vieux ?

— Oui.

— Boulot ?

— Un sale turbin… je réponds…

Je commande un hot dog et un verre de beaujolais. Je me mets à mastiquer tandis que mon collègue examine son annuaire.

D’un œil vague je regarde Wolf. C’est un blondinet d’une trentaine d’années qui se donne des airs de caïd. Il est tiré à quatre épingles et vous ne lui feriez jamais porter des chaussettes qui ne soient pas en accord total avec sa cravate.

Comment vais-je m’y prendre pour lui faire avaler son extrait de naissance, à ce joli cœur ?

Je vous le dis : y a des jours où on aimerait être facteur de campagne !

Il est très occupé par l’annuaire, je ne sais pas s’il l’apprend par cœur, mais c’est tout comme. A tâtons il attrape son glass de Cinzano, mais il fait un faux mouvement et le culbute sur l’annuaire. Alors le patron de l’estanco se fiche en rogne. Il brame à tous les échos que tous ces flics de malheur prennent sa maison pour un dépotoir, et que c’est tout juste si on ne se mouche pas dans ses rideaux. Puis, comme Wolf lui répond le mot de Cambronne, il éclate de rire…

Tout ça, c’est le train-train quotidien, c’est tiède, c’est la bonne vie… On pourrait croire que tout est bien réglo, bien ratissé. Seulement nous vivons une illusion. Une illusion de paix. Wolf est un traître et je dois le descendre.

Je jette une pièce imitation or sur le zinc ; je pousse un grognement et je me trisse.

CHAPITRE II

NEZ-CREUX

Le gars Nez-Creux est un ancien jockey qui a mal tourné. Il a lâché le bourrin pour la pince-monseigneur et il n’a pas mieux réussi dans le fric-frac que dans le saut de haies. Ce tordu n’a jamais pu faire péter une serrure sans qu’aussitôt tous les archers du commissariat radinent, les coudes au corps. Il est de ces gars qui attirent les flics comme un aimant attire la limaille de fer.

Pourquoi est-ce à ce pauvre mec pétochard que j’ai pensé ? Je suis incapable de le dire. Y a des moments où ça s’organise sous mon cuir chevelu sans que j’y prenne garde.

Nez-Creux est petit, tubard, gris et aussi propre qu’un fond de poubelle. Il a des cheveux rêches, sans couleur définie, des yeux enfarinés et l’air accablé d’un type avec lequel la vie s’est permis des fantaisies.

Ce paumé-là crèche dans un hangar du côté de Clichy. Sa raison sociale, c’est le bric-à-brac, alors il y a trois fourneaux démantibulés et une jambe de bois usagée dans un coin du hangar pour la justifier.

Au moment où je pousse la porte de sa caverne, il est occupé à se faire chauffer un reste de ragoût sur un réchaud à alcool.

— Ce qu’y a ? grogne-t-il en m’apercevant.

Il me reconnaît et laisse choir sa popote.

— Oh ! m’sieur le commissaire…

Il n’ose me tendre la main, et c’est une abstention méritoire, car, voyez-vous, une paluche pareille, même si vous étiez manchot, vous n’en voudriez pas !

Je m’assieds sur un sac de vieux chiffons.

— Alors, Nez-Creux, ça marche, le turbin ?

C’est le genre de question qui rend tout chose les gens comme lui. Il est très évasif.

— Ça tournaille, fait-il d’un ton prudent.

— Tu sais pas ce que je me suis laissé dire ?

— Les gens sont si méchants, balbutie Nez-Creux, qu’est-ce qu’on a encore pu baver sur mon compte ?

— Il paraît que tu fricoterais avec la Belgique ?

Il fait des efforts pour paraître indigné.

— Moi ! s’exclame-t-il.

— Oui, toi… Tu te lancerais dans l’exportation de la revue porno…

— Sans blague, on a dit ça !

— Sans blague… Et tu sais pourquoi on a dit ça ?

— Hmm ?

— Simplement parce que c’est vrai. Tu arrives à la gare du Nord avec deux énormes paquets de brochures. Tu te pointes longtemps avant le départ du train et tu planques des petits lots de revues sous les banquettes. Tu changes de compartiment. T’es paré pour passer la douane. A Bruxelles-Midi tu attends que les voyageurs soient descendus et tu fais la ramasse.

Il ne répond pas. Son ragoût brûle. Il ne songe même pas à éteindre le réchaud.

— Alors, Nez-Creux, qu’est-ce que tu dis de ça ?

— Les gens sont méchants, s’obstine-t-il à répéter.

— Tu sais ce qui se passe ?

— Non.

— T’as un dossier épais comme un matelas Dunlop à l’Economique. Ils ont décidé de t’avoir. C’est pas que tu sois une légume dans le job, ça non, je voudrais pas te flatter. Seulement, ce petit bisness prend de l’extension et il faut faire un exemple. Les choses ont pas changé depuis le père La Fontaine : c’est toujours l’âne qui écope…

Son visage gris devient pâle, ce qui ne donne rien d’enchanteur. Il ressemble à un singe malade.

— Ecoute voir, Nez-Creux, si tu me donnais un coup de main, je pourrais certainement arranger ça…

Les flammes dorées de l’espoir pétillent dans ses yeux.

— Arranger ça ? murmure-t-il en écho.

— Oui, et même te goupiller un ou deux voyages peinards pour Bruxelles, tu vois le topo ?

Non, il ne voit pas, mais il est bigrement content !

— Qu’est-ce que je peux faire, monsieur le commissaire ?

Je sors une liasse de documents de ma poche.

— Tu vas planquer ça quelque part ici… Mettons dans le vieux fourneau que j’aperçois là-bas, hein ?

— Facile, dit-il en souriant. Et… c’est… c’est tout ?

— Non…

Je le regarde droit dans les mirettes.

— Passe-moi ton revolver, Nez-Creux.

Il tressaille.

— Mais… je… Qu’allez-vous penser, m’sieur le commissaire, je suis pas armé, moi. C’est pas mes manières…

— C’est pas tes manières de te servir de ton feu, mais tu en as un ; ne serait-ce que pour jouer au dur. Allons, aboule…

Il va à une paillasse, la soulève, et tire de dessous une vieille pétoire de petit calibre.

Je fais la grimace :

— C’est tout ce que tu as, pour tenir un siège ?

— C’est tout…

— Gi !

J’empoche l’artillerie de campagne.

— Maintenant, je n’ai plus qu’une chose à te demander, Nez-Creux.

— Allez-y.

— Tu vas mettre les voiles illico pour la Belgique. Cramponne un paxon de revues et cavale jusqu’à la gare du Nord. Tu iras droit au kiosque à journaux qui est à droite de l’entrée. Tu diras à la bonne femme que tu viens chercher le mot qu’on lui a confié pour M. Charlemagne. T’oublieras pas : Charlemagne ?

« Elle te donnera une enveloppe ; dans cette enveloppe tu trouveras un billet de seconde pour Bruxelles ; ta place est louée. Inutile cette fois de planquer tes revues de femmes à poil, les gabelous te diront simplement bonjour… »

Il croit vivre un conte de fées, Nez-Creux. Il a l’air en état d’hypnose.

— Oh ! m’sieur le commissaire, pleurniche-t-il, ce que vous pouvez être chouette !

Je lui offre une cigarette afin de mettre le comble à son allégresse, puis je me lève.

— Salut, Nez-Creux, et, à partir de maintenant, tâche de tenir ton nez propre !

Il rigole gentiment. Il est heureux de vivre, ce mec…

Je fonce jusqu’au bistrot le plus proche… Là, je demande un jeton et je vais passer un coup de biniou au grand patron.

— Ici San-Antonio, boss.

— Alors ?

— J’ai préparé mon terrain. Pouvez-vous envoyer quelqu’un à la gare du Nord afin de louer une seconde pour Bruxelles ? Qu’il mette le billet et la réservation dans une enveloppe et qu’il confie celle-ci au kiosque à journaux qui est à droite de l’entrée principale en demandant de la remettre au certain M. Charlemagne qui se présentera pour la chercher. Vous me suivez ?

Il me suit ; je l’entends griffonner les indications sur son bloc. Le boss se sert encore d’une plume Sergent-Major !

— Bon, que le type note le numéro de la place. Lorsque vous le connaîtrez, téléphonez-le au poste frontière de façon à ce que les douaniers ne perdent pas de temps. Ils trouveront un type malingre qui répond au sobriquet de Nez-Creux. Ce pèlerin trimbalera un paquet de revues pornographiques. Qu’ils l’emballent et le fassent écrouer sous l’inculpation « d’exportation de documents intéressant la Défense nationale ». Surtout qu’on ne le malmène pas. Vous ferez réserver le dossier de manière à pouvoir le fiche en l’air lorsque notre affaire à nous sera tassée. Ce Nez-Creux est un pauvre mec malchanceux qui va la trouver saumâtre. On tâchera de lui revaloir ça par la suite…

— Parfait, c’est tout ?

— C’est tout…

— Quand pensez-vous… intervenir ?

— J’attends la nuit ; c’est mieux, n’est-ce pas ?

— Je crois, en effet…

Nous raccrochons simultanément.

CHAPITRE III

PRISE DE CONGÉ

A cinq heures du soir, le crépuscule emplit les rues. Y a des lumières, de la buée sur les vitres, des gens frileux…

Le moment est venu d’agir.

Je téléphone au brigadier Pochard pour lui demander un homme. Je raccroche et je vais user un quart d’heure au zinc du troquet en vidant des rhums-limonade.

Lorsque la grosse aiguille de ma breloque a grignoté ses quinze minutes, je retourne à la cabine.

— Allô, le brigadier Pochard ?

— Oui.

— Ici San-Antonio. Dites voir, vieux, je suis sur un coup d’exportation clandestine tout ce qu’il y a de louche ; j’aimerais explorer un certain entrepôt à Clichy. Seulement le coin ne me paraît pas des plus catholiques et je voudrais avoir un peu de renfort.

J’entends Pochard dire :

— Du renfort ?

— Oui.

— Il vous faudrait combien d’hommes ?

— Oh ! un seul suffirait.

— Un seul… Qui pourrais-je bien vous envoyer ?

Il paraît perplexe…

— Grignard ? je suggère, sachant pertinemment que Grignard est à Londres depuis deux jours.

— Grignard n’est pas là, fait-il. Mission… Attendez une seconde…

Il parle à un interlocuteur qui doit être Wolf. Je l’entends lui demander :

— Qu’est-ce que vous faites en ce moment ?

Un vague bruit, indistinct…

— Vous êtes aux dossiers ? Bon, vous pouvez donner un petit coup de main au commissaire San-Antonio ?

Et à moi :

— J’ai là Wolf, je vais vous l’envoyer. Où doit-il vous rejoindre ?

Je donne l’adresse du bistrot où je suis.

— Parfait, il y sera dans une vingtaine de minutes. Tenez-moi au courant, si vous avez encore besoin d’hommes, j’alerterai ceux d’en bas.

— Salut !

Tout se passe comme prévu. J’ai le palpitant qui s’agite plus que de coutume. Ça me tracasse de dessouder un pote. Si le chef n’était pas aussi formel, je préférerais cloquer ma démission. Ce qui m’écœure le plus, c’est toute cette mise en scène. Enfin, quoi, quand on a choisi le métier que je fais, il ne faut pas s’attendre à broder des napperons derrière une tasse de thé.

Pour me donner du mordant, je me vote des crédits spéciaux afin de m’offrir quelques alcools de choix.

Je suis en train de licher mon septième petit verre lorsque Wolf fait son entrée.

Il vient à moi.

— Alors, qu’est-ce qui ne tourne pas rond ?

— Tu connais Nez-Creux ? je lui demande…

Il réfléchit.

— Ça me dit quelque chose… Nez-Creux… Attends, c’est pas l’ancien jockey ?

— Si. Ce type-là trafique avec je sais pas qui… Il va souvent en Belgique et mon petit doigt me dit qu’il goupille des trucs louches. Ça fait un bon bout de temps que je l’ai à l’œil. Y a des drôles de mecs qui vont chez lui. J’ai décidé de faire une petite descente dans son cagibi, m’est avis que ça doit payer. Seulement, on pourrait p’t-être tomber sur un os, alors à deux on voit mieux venir. Tu prends quelque chose ?

Il secoue la tête.

— Pas soif.

Je règle mes consos et nous larguons les voiles.

La porte du hangar est fermée…

Heureusement j’ai mon petit sésame. J’ai deux mots d’explication avec la vieille serrure et la lourde n’offre pas plus de résistance que si c’était du brouillard.

— Entrons, je fais.

Wolf passe le premier.

— On n’y voit rien, dit-il.

— Tiens, une lampe !

Tout ça fait partie de mon plan. Ça m’arrange qu’il se déplace dans l’obscurité avec une lampe.

— Par quoi commence-t-on ? demande-t-il.

— On va fouiller la crèche. Commence par le fond.

Le faisceau de sa lampe s’éloigne. J’allume la mienne, car j’en ai pris deux, et je la pose sur un meuble.

Le moment est venu de régler les comptes en retard. Je m’éloigne du pinceau lumineux de ma lampe. J’oblique nettement sur la gauche, dans le coin où l’obscurité est la plus dense. Je saisis dans ma poche le revolver de Nez-Creux et je l’assure bien dans ma main.

Je ne sais pas ce que peut donner un engin pareil, enfin, je n’ai pas le choix.

— Ho ! Wolf ! je m’écrie.

Il se retourne. C’est presque hallucinant ces deux faisceaux de lumière pâle dans ce hangar. Ma voix sonne creux. Celle de Wolf aussi, me semble-t-il.

— Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Viens voir quelque chose…

Il fait demi-tour et s’avance en direction de la lampe posée sur le meuble.

Je suis le balancement de sa propre clignote… Je la situe, par rapport à lui. Voyons, il la tient de la main droite, presque devant soi. Je lève mon feu et je vise soigneusement plus haut et plus à gauche que la lampe.

— Hein, fait la voix déjà inquiète de Wolf, qu’est-ce qu’il y a ?

Je presse la détente. Le coup de feu provoque une seconde d’immobilité totale du côté de mon collègue. Je tire une seconde fois. Sa lampe tombe. Il y a un bruit caractéristique… Wolf a suivi le même chemin…

Je saute sur ma lampe et me précipite vers ma victime.

Wolf est allongé sur le sol. Il n’est pas mort. Ses yeux cillent sous l’impitoyable lumière que je projette sur lui. Une tache rouge s’élargit sur le haut de sa chemise. Il a pris une balle dans la poitrine et une autre dans l’épaule.

— C’est toi…, halète-t-il.

Il respire difficilement, une mousse rougeâtre fleurit aux commissures de ses lèvres.

— C’est toi qui as fait ça…

L’angoisse me serre la gorge.

— Oui, dis-je, dans un souffle. Oui, c’est moi, ordre du patron, t’as eu tort de jouer au con, Wolf. C’est une chose qu’on ne peut pas se permettre dans notre métier !

— Oui, souffle-t-il. Oui, j’ai… eu… tort.

Il fait un immense effort pour respirer et un flot de sang s’échappe de sa bouche. Il émet un râle affreux.

— T’aurais dû… me… prévenir, hoquette-t-il, je t’aurais…

Il voudrait me faire un signe. Je m’accroupis devant lui.

— Tu as quelque chose à me dire ?

Ses yeux me disent « oui ». Mais il est sans forces.

— Je te demande pardon, vieux, je murmure… Je ne pouvais pas faire autrement.

Il a un hoquet. Sa peau devient cireuse…

— Demain, fait-il dans un souffle… Demain, on va tuer… Orsay…

Il claque brusquement. Sa bouche s’entrouvre, ses yeux se révulsent.

Je recule de trois mètres et je jette à terre le pistolet de Nez-Creux. J’ôte le gant de chamois que j’avais passé pour éviter de coller mes empreintes sur le feu. Puis je sors mon pétard. Le mien !

— Arrêtez-le ! je me mets à beugler.

Je tire une balle dans un pli de ma manche gauche.

Je quitte le hangar en courant et en gueulant. Personne dans les environs immédiats… Je choisis le coin de la ruelle le plus sombre, je fonce dans cette direction en tirant des coups de pétard.

Ça ne rate pas… Trois minutes ne sont pas écoulées qu’un car chargé de flics s’annonce. Les badauds se précipitent…

— Il m’a échappé, je brame. Vite, foncez : un grand type avec un imperméable et un chapeau de toile…

L’un des flics descend en voltige, les deux autres mettent les gaz dans la direction que je leur indique.

— Qu’est-ce que c’est que ce travail ? interroge le bourdille.

En guise de réponse, je lui installe mon insigne sous le nez. Il rectifie la position.

— Vous êtes blessé, monsieur le commissaire ?

Intentionnellement, je conserve mon bras gauche pendant.

— Une simple égratignure au bras ; par exemple, mon camarade est touché sérieusement, ce salaud-là était planqué derrière des caisses et il lui a tiré en pleine face. Alertez une ambulance…

Nous pénétrons, le flic et moi, dans le hangar. Nous identifions le cadavre de Wolf, le revolver de « l’assassin », et, après quelques investigations, sous les yeux du matuche, je découvre des documents dans le vieux fourneau.

— C’est bien ce que nous cherchions, dis-je : les plans sont là ! Si jamais on pince cette ordure…

L’agent est tout regonflé de participer, même d’une façon toute contemplative, à une affaire d’espionnage. Il va raconter ça à sa femme, à son cousin Ernest, au petit garçon de sa concierge… Et c’est justement ce que je veux. Je lui laisse le soin d’embellir l’histoire. Ainsi, lorsque les types qui corrompaient Wolf voudront se rencarder sur les circonstances de sa mort, ils auront un de ces romans-feuilletons comme on n’en publie plus ! Un truc à faire rêver les marchandes des quatre-saisons !

L’ambulance radine. Puis les flics, des flics… On charge le cadavre de Wolf dans la cage à bidoche ; à ce moment-là je fais mine de défaillir et on m’y embarque aussi. Je préfère laisser aux autres le soin de rédiger les rapports officiels.

Une fois dans l’ambulance, sous les yeux de l’infirmier ahuri, je me mets en devoir de fouiller les fringues de mon ex-collègue. A part ses papiers, son fric, ses clés et son pétard, je ne trouve d’intéressant qu’un télégramme.

Ce dernier est roulé en boule au fond de sa poche. Je le déplie, et je vois qu’il est daté de la veille.

Il a été posté à Versailles, et il dit :

Prière me téléphoner demain matin, Claude.

Je le glisse dans ma poche et je me mets à réfléchir un peu à tout ça.

CHAPITRE IV

FAITES CHAUFFER LA MATIÈRE GRISE

Quand je rentre dans le burlingue du patron, j’ai le bras gauche en écharpe.

Il se lève en m’apercevant et va pousser le verrou de sa porte capitonnée.

— De la casse ? fait-il en montrant mon bras. Rien de grave, j’espère ?

J’ôte mon bras de son support de toile.

— Une petite mise en scène à l’intention des journalistes, simplement. Ça fait plus vrai…

Il me serre la main.

— Je sais combien cette mission a dû être terrible pour vous, San-Antonio… Aussi n’épiloguons point sur ce chapitre. Vous vous êtes admirablement tiré de cette besogne délicate entre toutes.

« Inutile de vous dire que, si les journaleux vous assaillent, vous devez leur donner le maximum de détails, n’est-ce pas ? »

— Faites confiance, boss, j’en ai déjà mis un paquet au panier et je leur ai vendu une de ces salades qui fera la joie des metteurs en pages…

Il caresse son front d’ivoire.

— Votre petit jockey, Nez-Creux a été appréhendé en fin de journée à la frontière belge.

J’éclate de rire.

— Il doit me maudire, le pauvre diable. Insistez pour qu’il soit bien traité et qu’aucune procédure ne soit entreprise contre lui. Dès que vous estimerez la chose possible, il faudra l’élargir. On tâchera de lui revaloir ça, d’une autre manière…

— Bon, fait le patron, eh bien c’est parfait.

Son « c’est parfait » signifie quelque chose dans le genre de : « Je n’ai plus besoin de toi, tu peux te déguiser en courant d’air » !

Je ne bronche pas de mon fauteuil.

— Peut-être pas si parfait que cela, patron.

Il lève un sourcil. Un seul. Y a que lui pour réussir un exploit de ce genre.

— Vous dites ?

— Vous me permettez de vous poser une question ?

— Allez-y…

— Wolf avait trahi. De quelle manière ?

Comme il se rembrunit, je me hâte d’ajouter :

— Croyez bien que ça n’est pas par simple curiosité que je vous demande ça. Mais j’ai… C’est difficile à exprimer : de sales idées, peut-être que j’y verrais plus clair si vous me répondiez…

Le patron hésite, puis :

— Vous avez entendu parler de la bande Angelino ?

— Demandez à un agrégé d’histoire s’il a entendu parler de Louis XIV !

Angelino est un Sicilien gonflé à bloc qui a fait parler de lui sur les trois continents. C’est juste le genre de mec qui a un accélérateur dans les méninges et qui inventerait n’importe quoi pour gagner du flouze. Il a tripoté un peu de tout : contrebande d’opium en Indochine ; trafic d’armes en Grèce ; kidnapping aux U.S.A. ; j’en passe comme disait l’autre — et des meilleures !

Son dernier fromage, c’était la récolte de documents secrets dans la région de Las Vegas mais les Fédés se sont fichus en rogne après lui et il a dû calter d’Amérique par le premier avion qui passait à sa portée. Il est donc venu se réfugier en Europe, qui est le coin où tous les petits dessalés de son espèce radinent lorsqu’ils sont brûlés outre-Atlantique… Il n’a pas encore fait parler de lui ; mais Angelino est un gars avec lequel on ne perd jamais rien pour attendre.

Le chef tire sur ses manchettes immaculées.

— Angelino réorganise sa bande, dit-il. J’ai eu des tuyaux sûrs. Wolf avait accepté de travailler pour lui. Comme garantie de sa bonne foi, il lui a livré des détails importants concernant notre organisation, nos effectifs, nos procédés de répression. Ce qui indique que le Sicilien prépare un grand coup et que c’est nous qui serons intéressés à l’affaire…

— Comment avez-vous été rencardé ?

— Patavian faisait partie des types récupérés par Angelino. C’est lui qui nous a mis au courant pour Wolf… Afin de vérifier l’exactitude de son renseignement, j’ai laissé traîner à la portée de Wolf des documents au flan… Ça n’a pas raté : deux jours plus tard, Patavian m’assurait que ceux-ci étaient connus d’Angelino.

— Patavian doit savoir ce que prépare le Rital, non ? je questionne.

Le chef secoue la tête.

— Patavian ne sait plus rien. On l’a trouvé dans un terrain vague, la semaine dernière, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre. Angelino a dû se rendre compte que l’Arménien broutait à deux râteliers ; il ne plaisante pas sur ce chapitre…

« La disparition de cet homme a donc rompu tout contact entre nous et le Sicilien. C’est pourquoi j’ai pris la décision de supprimer Wolf, vous saisissez ? »

Il pousse vers moi un coffret empli de cigarettes.

— Piochez dedans.

Ce coffret est, à lui tout seul, une véritable manufacture des tabacs. Je choisis une longue cigarette de gonzesse à bout de liège.

Je l’allume et, oubliant que je suis dans le burlingue du big boss, je monte à califourchon sur un nuage.

Il respecte ma méditation comme un brigadier de gendarmerie respecte sa femme.

— Ecoutez, chef, je pressens un patacaisse de toute beauté pour très bientôt. Tout à l’heure, Wolf n’est pas tombé raide, il a eu le temps de balbutier quelques mots. Et ces mots sont : « Demain… on va tuer Orsay… »

Il me regarde, l’air absent, mais moi qui le connais, je sais qu’il y a en ce moment un drôle d’ampérage sous son caberlot.

— Vous êtes sûr qu’il a dit : Orsay ?

— Ou Orsel… C’était son dernier mot, vous comprenez ?

Le chef hocha la tête.

— A-t-il dit : Demain on va tuer Orsay, d’une traite… Ce qui voudrait dire que demain, un certain Orsay va être tué ; ou a-t-il prononcé cette phrase d’une voix entrecoupée de silences, en homme qui lutte contre l’engloutissement ?

— Seconde formule, patron. Il a balbutié : demain on va tuer… Il y a eu un silence. Déjà il s’engourdissait ; puis il a ouvert la bouche comme pour continuer sa phrase, un instant il a lutté et, dans un souffle, il a lâché « Orsay »… Voilà.

Le boss joue avec un coupe-papier. Il réfléchit un instant et murmure :

— Donc, Orsay n’est pas fatalement le nom d’un homme… Ce peut être celui d’un lieu…

— Dites, patron, c’est au quai d’Orsay que vous pensez ?

— Pas vous ?

— Si…

Il me demande, mais d’un ton d’un homme qui s’interroge soi-même :

— Quelle est la caractéristique du quai d’Orsay ?

Je réponds :

— D’abriter le ministère des Affaires étrangères ?

— Oui…

Il pose son coupe-papier d’un geste brusque sur le bureau.

Cela produit une espèce de claquement sec qui me fait tressaillir.

Le chef ouvre un tiroir de son burlingue et en sort le journal du soir.

— Demain, dit-il, au Quai d’Orsay, la conférence à quatre. Les quatre grands ! San-Antonio… S’il y avait du grabuge, ça pourrait avoir des conséquences imprévisibles…

— Vous croyez qu’Angelino est le type à fourrer son nez dans un attentat politique de cette ampleur ?

— Angelino est l’homme de tout. S’il y a de l’argent au bout, il mettra le feu au monde comme vous le mettez à votre cigarette. Le F.B.I. m’a adressé sur lui des rapports d’une éloquence !

— Alors ?

— Ce qui me fortifie dans cette crainte, c’est que le Rital a demandé à Wolf des précisions sur nos méthodes de protection. Je vais prendre immédiatement rendez-vous avec le ministre de l’Intérieur. Les mesures de sécurité seront renforcées…

Il pointe sur ma poitrine un index volontaire.

— Vous vous lancez sur la piste d’Angelino. Faites l’impossible pour contacter cet homme. Nous n’avons aucune inculpation contre lui, mais neutralisez-le coûte que coûte, c’est entendu ?

J’écrase sa cigarette de poule de luxe sous mon talon et, d’une pichenette, je l’envoie dans son cendrier de bronze.

— Vous savez où on peut le joindre, cet oiseau ?

— Je n’en ai pas la moindre idée…

Je le regarde en me demandant si ce type est directeur des services secrets ou bien si c’est lui qui décharge les wagons de marchandises à la gare de l’Est.

Il lit ma muette réprobation.

— Je ne suis pas le bon Dieu, soupire-t-il.

Et il ajoute :

— Mais en tout cas, Angelino, c’est le diable !

CHAPITRE V

BONJOUR, CLAUDE !

Y a une chose tout de même qui me rassure, c’est que le diable ne m’a jamais fait peur. J’aurais même tendance à le posséder dans certaines occases.

En somme l’affaire est, jusqu’ici, d’une simplicité absolue, Angelino manigance un sale coup au Quai d’Orsay. Il y avait un traître chez nous qui le rencardait ; j’ai réglé son compte à ce zigoto. On va passer le ministère des Affaires étrangères au peigne fin et décupler le dispositif de sécurité et moi, comme un grand, je vais essayer d’avoir une petite conversation avec Angelino. J’adore parler aux terreurs. Le supergangster, c’est ma folie, parole ! Si j’étais aux as, je crois que j’en ferais la collection.

Le seul empoisonnement, c’est que Angelino se trouve quelque part dans l’univers et que je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être ce quelque part.

Comme je passe devant le bar du matin — celui qui se trouve en face de la grande taule —, je pense à quelque chose. Je pense que Wolf avait dans ses fouilles un télégramme daté d’hier lui demandant d’appeler un certain Claude aujourd’hui à midi. Or, à midi aujourd’hui, Wolf était précisément occupé à feuilleter un annuaire téléphonique. Il y a gros à parier qu’il cherchait le numéro du Claude en question… Je peux me gourer, mais y a que le pape qui ne se met jamais le doigt dans l’œil.

Comme ma mémoire est ce qu’on fait de mieux dans le genre boîte enregistreuse, je me rappelle aussi que Wolf a renversé son verre de Cinzano sur la page d’annuaire qu’il était en train d’examiner.

J’entre dans le troquet. Emile, le patron, est en train de somnoler derrière sa caisse. Ce type-là a dû avoir une mouche tsé-tsé dans ses ascendants. A partir d’onze heures du matin, il somnole comme un boa qui vient de se taper toute une famille de planteurs, y compris la grand-mère. Il ne s’extrait de son coma que pour pousser des coups de gueule qui font trembler les bouteilles sur les rayonnages.

La bonniche appartient au genre de tordue qui se croit victime d’une erreur de distribution sociale et qui est persuadée que sa gâche serait dans une Delahaye au lieu d’un bistrot de seconde zone. Elle bat des cils comme Marlène dans une scène de campagne, et vous pourriez recrépir votre maison de séduction avec la couche de fond de teint qu’elle se met sur le visage.

— Vous désirez ? demande-t-elle en arrondissant les lèvres en issue d’œuf.

— Je viens ici pour tes yeux, je lui fais, mais si, par-dessus le marché, tu pouvais me donner l’annuaire des téléphones et une fine, on serait obligé de me mettre les jambes dans le plâtre pour les empêcher de se nouer…

Elle hausse les épaules et m’apporte l’opuscule des Postes. Je réfléchis. Si mes souvenirs sont précis, le bouquin était ouvert sur la fin.

Après une courte estimation, je l’écarte et je m’aperçois que je tombe en plein dans les abonnés de Versailles. Décidément, je brûle ; le télégramme de Wolf était posté de Versailles…

Je feuillette cette partie de l’annuaire, et je ne tarde pas à découvrir la page tachée. C’est celle des R et des S. Elle comporte deux cent vingt-trois noms. Je l’arrache et la fourre dans ma poche.

Le bruit du papier déchiré tire le patron de son sommeil larvé. Pour la seconde fois de la journée, il pousse une horrible beuglante à cause de ce sacré annuaire. Il ameute tout son estaminet en hurlant que des sans-gêne comme moi il ne peut pas en exister deux vu que le globe n’est pas assez grand pour ça, qu’il commence à en avoir plein les pantoufles de ce quartier à flics ; et qu’il attend le grand soir, derrière son zinc, en espérant qu’il nous verra tous suspendus à des crochets de bouchers. Après quoi, comme il a dû s’écorcher la gorge, il se verse un verre de fine et remplit le mien.

Nous trinquons.

Il est neuf heures du soir lorsque j’arrive à Versailles. Une petite pluie mesquine tombe doucettement sur la ville du Roi-Soleil.

J’arrête ma voiture dans une petite rue proche de la préfecture et j’entre dans un bar triste qui me paraît propice à la méditation.

Une fois installé devant un grog fumant, je consulte la page d’annuaire arrachée. Je ne vais pas rendre visite aux deux cent vingt-trois pèlerins qui sont cités là-dessus ! Je me souviens alors que le télégramme de Wolf était signé Claude. Je bigle mon morcif de papier et, au bout de quatre minutes d’examen, je finis par constater que sur tous ces mecs, un seul s’appelle Claude. Le reste de son blaze c’est Rynx. Claude Rynx ! Et comme profession, on a porté sculpteur…

Ce détail me fait tiquer. Je ne vois pas, mais pas du tout ce qu’un sculpteur pourrait venir fiche dans une affaire comme celle qui me préoccupe. Un artiste, en général, n’a aucun rapport avec des ouistitis comme Wolf ou Angelino… Peut-être s’agit-il tout simplement d’un copain à Wolf et n’a-t-il rien à voir du tout avec les louches combines de ce dernier.

Enfin, comme je n’ai pas d’autre lueur d’espérance dans mon obscurité et comme, d’autre part, je suis à Versailles, je décide d’entrer en communication avec le Rynx.

Seulement, m’est avis qu’il convient d’y aller mollo car je m’apprête à porter mes pieds sur un terrain tout à fait inconnu.

Je vais au téléphone et je fais le numéro de Rynx.

Une voix suave demande : « Allô ? »

— Je voudrais parler à M. Claude Rynx, je dis.

La voix suave m’affirme qu’il n’existe pas de Claude Rynx masculin et que c’est elle Claude Rynx. C’est alors que je réalise que Claude est un prénom qui prête à confusion.

— Oh ! excusez-moi, dis-je, pourrais-je vous entretenir, madame Rynx ?

— Mademoiselle… C’est à quel sujet ?

— Mettons que ce soit personnel…

— Vous voulez demain ?

— Mettons que ce soit personnel et urgent…

— Qui êtes-vous ?

J’y vais carrément.

— Un ami de Wolf… mon nom ne vous dirait rien.

Il y a un silence.

— Qui est Wolf ? demande la voix.

Une sincère curiosité perce dans le ton de mon interlocutrice. Je me dis que j’ai fait fausse route, je m’apprête à raccrocher sur de vagues excuses mais ma petite sonnette d’alarme se met à carillonner sauvagement sous mon crâne. Et quand cette petite sonnette carillonne, ça veut dire qu’il y a du mou dans la corde à nœuds.

— Si je vous voyais, je vous l’expliquerais de vive voix, fais-je en réponse à sa dernière question.

Un nouveau silence.

— Je suis à deux pas de chez vous, continué-je…

— C’est bon, venez : j’habite au dernier étage.

J’attends qu’elle ait coupé, puis je pose doucement l’écouteur sur sa fourche. Je suis méditatif genre « Penseur » de Rodin. Mon trouble est si grand que j’en oublie de finir mon verre, c’est vous dire… Je m’en aperçois une fois dehors. Je rentre pour réparer cet oubli, mais il est trop tard : le patron a déjà reversé mon restant de fine dans la bouteille.

La maison est cossue, il y a un escalier de bois monumental avec un tapis rouge et des barres de cuivre.

Je grimpe trois étages et je me trouve au terminus de l’immeuble, devant une large porte peinte en vert émeraude.

Au moment où je tends la main vers la sonnette, la porte s’ouvre. Un rectangle de lumière orangée tombe sur mes épaules et, juste au milieu de ce rectangle lumineux, se tient une souris qui couperait les bras à un manchot.

Elle est assez grande, mince, bien roulée et blonde. Ses lourds cheveux dorés sont noués derrière la tête en crinière — coupe genre Attila. Elle est drapée dans une robe de chambre de satin bleu et ses yeux noirs me fixent intensément.

Je fais un effort pour avaler ma salive et j’ôte mon bada.

— Mademoiselle Rynx ?

— Soi-même…

Je m’incline.

— Commissaire San-Antonio.

Je crois que j’ai été modeste en lui assurant, au téléphone, que mon blaze ne lui dirait rien.

Elle a un sursaut et son regard change d’expression. De curieux, il devient méfiant.

— Entrez, dit-elle.

Je pénètre dans un atelier de sculpteur arrangé avec un goût infaillible. Il y a des statues dans tous les coins, des draperies aux couleurs vives, des meubles en citronnier. Il fait bon. Un feu de bûches flambe dans une monumentale cheminée en brique vernie.

Elle me désigne un siège.

— De quoi s’agit-il, monsieur le commissaire ?

— De Wolf…

Je la regarde, elle cille légèrement, j’ai eu raison d’insister. Je suis prêt à parier une brosse à dents usagée contre une tonne de caviar que cette poupée connaît Wolf. Je décide de ne pas lui laisser le temps de mentir. Je pousse mon avantage et je me lance à fond dans le bluff…

— Wolf est mort, lâché-je brutalement.

Elle pâlit affreusement et murmure :

— Mort ?

— Il a été tué en fin d’après-midi par un trafiquant que nous cernions dans son repaire.

« Vous aurez tous les détails sur les journaux de demain matin… »

Elle passe sa main sur son front. Elle semble sur le bord de la pâmoison.

— Ça ne va pas ?

Elle fait un signe de tête affirmatif.

Elle a du cran. Je préfère ça. J’ai une sainte horreur des gonzesses qui se croient obligées de tomber en digue-digue pour montrer l’étendue de leur désespoir.

— Avant de mourir, Wolf, qui était un bon copain à moi, m’a murmuré : « Va voir Claude Rynx… Versailles… » Il n’a pu en dire plus long. Voilà. Je me suis fait un devoir de venir, vous comprenez ? J’ignorais que vous étiez une femme…

Je laisse passer un silence, le temps qu’elle s’imprègne bien de tout ça.

Puis je lui pose la question qui me titille la langue :

— Pourquoi, tout à l’heure, m’avez-vous dit que vous ne le connaissiez pas ?

Elle hausse les épaules.

— Je ne sais pas, fait-elle. Votre coup de fil, à ces heures, me semblait insolite… Je… je n’ai pas réfléchi…

Je la regarde.

— Vous étiez très liée avec Wolf ?

— C’était un ami d’enfance… Nous nous sommes perdus de vue ; puis, il y a deux mois, je l’ai rencontré à Saint-Germain-des-Prés. Nous nous sommes reconnus… Nous avons passé la soirée ensemble. A quelque temps de là, il est venu ici. Il avait un travail à me commander…

— Un travail ?

— Il voulait que je lui exécute une copie d’un buste de Montesquieu…

Je suis obligé de me pincer pour m’assurer que je ne rêve pas. Wolf, le sournois, le vachard, le traître Wolf et ses sales combines, Wolf s’intéressant à la sculpture et à Montesquieu, voilà qui me laisse baba…

Je regarde la môme Rynx afin de vérifier si elle ne prend pas ma hure pour une portion de choucroute, mais non. Elle est là, très sérieuse, triste et jolie sur son fauteuil.

— Le buste de Montesquieu ? je murmure.

— Oui.

— Et vous le lui avez fait ?

— Oui.

— C’était pour lui ?

— Non, pour un de ses amis, m’avait-il dit.

— Une copie ?

— Exactement…

— Une copie de quoi ?

— Du buste exécuté par Fillet.

— Et où est-il ce buste ?

— Au Louvre.

Je ne comprends pas. Peut-être était-ce réellement un travail destiné à un amateur. Après tout je ne savais rien de la vie privée de Wolf, non plus que de ses relations. Je me lève…

— Je ne comprends pas pourquoi Wolf m’a demandé de venir vous voir.

Je regarde Claude.

— Pardonnez-moi, mais étiez-vous…

— Sa maîtresse ? Non ! Une simple amie. Une bonne copine, c’est tout…

Elle me paraît sincère, cette môme. In petto, je pense que Wolf a été un drôle de locdu s’il n’a pas tenté l’abordage d’une caravelle pareille. Cette petite artiste, c’est exactement le genre de fille qui me ferait marcher au plafond.

Je lui jette un regard tellement appuyé qu’il ferait presque un trou dans sa peau délicate. Elle en rougit, la gosse.

— Je vais vous laisser, dis-je, pardonnez-moi, mademoiselle, pour cette visite tardive…

— Vous avez été gentil, au contraire, de venir tout de suite, balbutie-t-elle. Je suis très touchée… Et très peinée… Voulez-vous boire quelque chose ?

— Je serais bien capable d’accepter, je lui dis.

Elle a un pâle sourire…

— Eh bien alors, asseyez-vous.

J’obéis. Elle va à une cave à liqueur et chope une bouteille de whisky.

— Vous aimez ça ?

— Je l’adore. On en mettait dans mes biberons, autrefois, alors vous pensez…

Cette fois elle rit franchement. Je constate que ma présence lui apporte ce qu’en langage châtié on appelle : un heureux dérivatif.

Nous restons là, à bavarder comme deux bons copains… On est bien et j’aime le bien-être.

— Voyez-vous, lui dis-je tout à coup, moi aussi il faudra que je vous commande un buste…

— Vraiment, fait-elle. Un buste de qui ?

— Devinez…

— De Montesquieu ?

— Non : de vous. Ça ne doit pas être désagréable d’avoir ça sur sa cheminée et d’y porter son premier regard le matin en s’éveillant.

— Vous êtes chou, dit-elle gentiment.

Rappelez-vous qu’aucune souris ne reste insensible à un compliment bien tourné. Et je ne sais pas si vous avez remarqué, mais celui-là l’est un peu sur les bords !

— Notez : j’ajoute que, malgré tout votre talent, vous ne ferez jamais mieux que la nature.

Je l’englobe d’un regard velouté.

— M’est avis qu’elle n’a pas bâclé le boulot, la nature, lorsqu’elle a travaillé à votre académie… Oh ! pardon…

Elle me montre ses dents nacrées qui brillent comme un collier de perlouzes.

— Vous êtes terriblement baratineur, commissaire…

— Il faudrait avoir de l’albuplast sur la langue pour ne pas l’être devant vous…

Vous le voyez, mon affaire n’évolue peut-être pas sur le plan professionnel, mais alors, sur le plan privé, comment qu’elle galope.

On s’envoie un second whisky et alors la vie devient beautiful, dans les tons roses, je ne sais pas si vous voyez où je veux en venir ?

Au moment où elle me prend mon verre, nos doigts se frôlent et ça me produit le même effet que si je posais la patte sur une ligne à haute tension.

— On en vide un troisième ? demande-t-elle. J’ai besoin d’un petit coup de fouet, ce soir. Ça me fait mal de… d’apprendre cette affreuse nouvelle.

— Allons-y pour le troisième, mon petit…

Je lui souris tendrement. Je sais que des sourires pareils feraient ma fortune à Hollywood.

— Ça vous choquerait si je vous appelais Claude ?

— Je crois bien que non, gazouille-t-elle.

Elle me tend mon verre. Cette fois, je ne me contente pas du frôlement de doigts. Je lui cramponne carrément la paluche.

— Et si je vous embrassais, Claude, vous seriez vexée ?

— Vous êtes terrible, murmure-t-elle en rougissant.

Une fille qui rougit, moi je ne peux pas lui résister.

— Ça n’est pas une réponse, ça…

Elle hausse les épaules.

— Si je vous disais que oui, vous me prendriez pour une petite grue, n’est-ce pas ?

Elle a de la jugeote.

— Ecoutez, Claude, on va faire une expérience. Je vous embrasse sans votre consentement. Si ça vous choque, vous me balancez une mornifle, comme dans les comédies de boulevard. Alors, je ramasse mon chapeau et je me fais la valise.

Je n’ai pas plutôt dit que je me lève. Je la cueille dans mes bras et je lui administre un de ces baisers-caméléon qui ferait rêver un pêcheur de perles.

Loin de se fiche en rogne, elle réagit drôlement. Ses jambes enlacent les miennes comme des plantes exubérantes à croissance instantanée.

— Vous êtes un amour, balbutie-t-elle.

Elle recule légèrement pour me regarder. Son rouge à lèvres décrit une auréole, ça fait comme les images d’Epinal.

Sa bouche est luisante et son œil itou.

Je pense que la vie est pleine d’imprévu. Si le chef me voyait, il se dirait que je sais concilier l’agréable et l’utile.

Frémissante, elle se plaque à nouveau contre moi. Elle me serre frénétiquement, il faudra un couteau à huîtres pour nous séparer…

— Tu me rends folle, bégaie-t-elle.

On s’embrasse encore. Décidément, je vais battre le record d’endurance de plongée.

Cette souris, laissez-moi vous rencarder, elle flanquerait des idées polissonnes à un épouvantail à moineaux.

On va terminer cette nouvelle prise de la seule manière qui soit envisageable lorsqu’un coup de sonnette intempestif nous sépare.

Claude sursaute et s’écarte de moi.

— Qui cela peut-il bien être ? murmure-t-elle.

La sonnette retentit encore, mais sur un rythme convenu. Elle exécute le classique ta tagadagada tsoin tsoin.

— Ce doit être une amie, dit-elle.

Elle essuie ses lèvres avec son mouchoir, donne un petit coup à ses cheveux et s’éloigne en m’adressant un baiser du bout des doigts.

Si vous n’avez jamais vu un mec dans tous ses états, vous n’avez qu’à vous approcher. Je suis tellement déçu du haut en bas que, si je m’écoutais, je casserais tout ce qui se trouve à portée de ma rage. La personne qui vient jouer le grand air de Lakmé sur la sonnette de Claude a peut-être tout ce qui lui faut, sauf le sens de l’à-propos.

J’entends ma belle demander, à travers la porte :

— Qui est-ce ?

Je n’entends pas la réponse, ou plutôt je ne l’entends que trop et tout l’immeuble doit l’entendre avec moi.

Une salve de mitraillette se déclenche ; brève, mais bien sentie. Moi qui suis connaisseur, je ne puis m’empêcher de songer que c’est un petit lot de douze balles.

Je me précipite !

CHAPITRE VI

JE FAIS CONNAISSANCE AVEC MONTESQUIEU !

Ma petite artiste est allongée sur le parquet et elle ruisselle de sang. La porte est toute perforée comme la poêle d’un marchand de marrons.

Je l’ouvre et je me rue dans l’escalier ; mais je n’ai pas dévalé la moitié d’un étage que j’entends en bas, dans la rue, le démarrage en trombe d’une bagnole. Inutile de cavaler comme un perdu, le zig qui vient de cracher sa bonne marchandise a trop d’avance.

Je remonte les quelques marches et je m’agenouille devant Claude. Elle a pris une bonne demi-douzaine de dragées. Il y en a une dans son épaule droite, trois dans sa poitrine, deux dans son bras gauche… Elle n’est pas morte et n’a même pas perdu connaissance. Ses yeux sont emplis de larmes.

— Ma petite Claude, je murmure, le salaud ! Je l’aurai, je vous jure…

Je vois, par la porte ouverte, les visages prudents des voisins embusqués dans la montée d’escalier.

— Appelez une ambulance, vite ! je leur crie.

Je sais que je ne puis rien faire d’autre pour la petite ; il faut un toubib, pour la réparer — si elle est réparable — et un fameux, aux poches gonflées de diplômes…

— San-Antonio, bégaie-t-elle.

Elle voudrait me parler, et moi, je donnerais mon costume des dimanches pour l’écouter, mais je sais que le moindre effort peut lui être fatal…

— Taisez-vous, mon petit canard, on parlera plus tard…

L’ambulance s’amène. On y charge la gosse entre une double haie de badauds en pyjama. Comme les flics du commissariat voisin se pointent, je leur montre mes papiers et leur fais un bref résumé du drame.

— Si vous avez du nouveau, téléphonez-moi à Paris.

Je grimpe dans ma bagnole et je mets plein gaz en direction de Pantruche.

Je finis la nuit dans un petit hôtel, près de la Grande Maison. Je me lève de bonne heure et prends une douche glacée. Ensuite, je demande l’hôpital de Versailles pour prendre des nouvelles de Claude.

Un interne me dit qu’elle a été opérée d’urgence cette nuit, que son état est très grave et qu’on ne peut se prononcer encore…

Cette nouvelle équivoque me contriste, mais je me dis qu’après tout, tant qu’il y a de la vie, y a de l’espoir. Claude est jeune et robuste, du moment qu’elle n’a pas mordu la poussière tout de suite, c’est qu’elle s’en tirera.

Je me fringue et je vais manger un morceau dans une brasserie. Un petit coup de calva et je peux vous présenter un homme d’attaque.

J’achète les journaux, histoire de voir à quelle heure les quatre grands doivent se réunir. C’est prévu pour tantôt, sur le coup de quatre heures…

Que pourrais-je bien faire en attendant ? Je décide de laisser choir le bureau du chef. Je ne suis pas d’humeur à lui bonnir des romances en le regardant tirer sur ses manchettes immaculées… Non, je vais aller au Louvre. Une idée, comme ça… J’ai envie de faire la connaissance de Montesquieu, c’est mon droit, non ?

Je crois bien que je n’ai pas remis les pieds dans ce prestigieux musée depuis ma période d’étudiant. Je demande le rayon des statues et un gardien galonné me l’indique : c’est au sous-sol. Me voilà, musardant entre les Diane, les Vénus, les héros, les chérubins, les guerriers antiques, les barbouzards de toutes sortes.

J’arrive au rayon des bustes et il ne me faut pas longtemps pour repérer celui de Montesquieu. Une fois devant lui, je me sens vaguement crétin. Qu’est-ce que j’espérais, en lui rendant cette visite ? Qu’il me raconterait des histoires marseillaises ?

Je lui tapote la joue.

— T’es rien pâlichon, je lui dis. Et froid comme un nez de chien avec ça !

Un type s’arrête pour me regarder faire.

C’est un grand zig qui louche comme une belette. Il me regarde d’un air stupéfait, puis a un imperceptible haussement d’épaules et s’éloigne.

Evidemment, j’ai tout du type dérangé du citron.

Je regarde encore le père Montesquieu. Je ne suis pas fortiche en sculpture, mais je me rends tout de même bien compte que ceci n’est pas une grande œuvre. C’est pompelard comme tout, bien travaillé, bien léché… Jamais un amateur d’art ne voudrait avoir une copie de ce truc-là chez lui… Ça ne peut intéresser qu’un littérateur, à cause du sujet… Je doute que Wolf ait été pote avec des littérateurs. Lui, c’était plutôt le genre Vel’ d’Hiv’…

Décidément, tout ça est bien mystérieux… D’autant plus mystérieux qu’on n’a pas hésité à lâcher une rafale de mitraillette dans la porte de la petite Claude pour lui fermer le bec… Et pourquoi lui a-t-on fait cette sale blague ? Tout bonnement parce que j’étais chez elle et que je pouvais apprendre qu’elle avait fait la copie de ce vilain buste. En poussant plus loin le jeu des « pourquoi », on arrive vite à se demander pourquoi il était dangereux pour quelqu’un que je sois au courant de ce travail. Et, si je lâche le jeu des « pourquoi » pour celui des « comment », je me demande immédiatement : « Comment l’assassin savait que j’étais chez la môme Rynx ? Etait-ce parce qu’on la surveillait, elle, ou bien, au contraire, parce qu’on me surveillait, moi ? »

Si la seconde éventualité est la bonne, cela veut dire que, malgré notre mise en scène, Angelino n’a pas été dupe de « l’accident » survenu à Wolf.

Une vraie bouteille à encre, je vous dis !

J’envoie une seconde tape à Montesquieu, plus forte, c’est presque une mornifle.

Si tu pouvais parler, tu en aurais long à me raconter, pas vrai, mon vieux ?

Il commence à me courir, Montesquieu. Je lui fais une affreuse grimace et je me tire…

CHAPITRE VII

UNE IDÉE… COMME ÇA…

Comme je remonte l’escalier, il me vient une idée… Et je crois qu’aucun ciboulot n’a jamais enfanté une idée de ce calibre-là, sauf bien entendu Angelino.

Je sors dans les jardins du Louvre. Ma guimbarde est remisée à droite de l’entrée du musée. Je me dirige vers elle et je n’en suis plus qu’à dix pas lorsque le hasard intervient… Je ne sais pas si vous connaissez ce mec : le hasard ? Au cas où vous n’auriez jamais entendu parler de lui, laissez-moi vous dire que c’est un drôle de petit futé ! Il a le sens de l’humour et surtout celui de l’à-propos.

Voilà qu’un ouvrier en cotte bleue passe à côté de ma bagnole. Cet ouvrier tient une glace de Venise sur l’épaule. La glace est inclinée. Je la regarde, elle scintille sous le soleil. Et j’ai, fugitivement, au moment où il double ma guimbarde, la vision de l’intérieur de celle-ci.

Quelle n’est pas ma stupeur d’y découvrir, accroupi sur le plancher arrière, un mec qui n’est autre que celui qui m’a regardé, tout à l’heure, tandis que je discutais le bout de gras avec Montesquieu.

Cette vision est si rapide qu’il faut un œil de lynx pour entraver le truc, mais les lynx sont des taupes à côté de San-Antonio. Je freine ma marche et je réfléchis à tout berzingue ; rappelez-vous qu’il se produit un drôle de toutime dans mes méninges. Je m’arrête, palpe mes poches comme fait un type qui vient de s’apercevoir qu’il a paumé quelque chose, et je rebrousse chemin. Me voici à nouveau dans le musée. Je repère la loge du gardien-chef et je tabasse les carreaux. Il arrive, la casquette un peu de travers.

— Ce qu’y a ? demande-t-il de ce ton rogue qui est celui de tous les cornichons auxquels on confère une autorité quelconque…

Je lui présente ma carte. Alors il devient tout ce qu’il y a de fleur bleue… Un vrai myosotis.

— Qu’y a-t-il pour votre service ?

Je lui dis que je voudrais téléphoner. Il me désigne un appareil archaïque, au fond du local.

J’attrape l’écouteur et je dis à la standardiste de me colloquer le ministre des Affaires étrangères. Elle me le passe. Je ne sais pas quelle fonction occupe le gars du ministère qui me répond, mais, à la voix mordante, on pourrait admettre que c’est le ministre lui-même.

— Ici, surveillance du territoire ! lancé-je. Je voudrais un renseignement. Existe-t-il dans le ministère un buste de Montesquieu ?

Mon interlocuteur distille du point d’interrogation à toute allure.

— Un quoi ? finit-il par éructer.

— Un buste de Montesquieu.

Ce gougnafier est au bord de l’apoplexie.

— Vous vous fichez de moi ? demande-t-il.

Alors, je me fiche en rogne. Je lui dis que, chez nous, nous ne tolérons pas qu’un ouvreur de portes vienne nous parler sur ce ton et que, s’il a rêvé d’être chômeur, ce rêve n’est pas loin d’être exaucé.

— Demandez illico ce tuyau à une personne compétente, dis-je, et magnez-vous un tantinet, j’attends.

Quelques minutes s’écoulent. Mon coup de sang a certainement produit son effet, car le zig revient me bredouiller dans un tympan qu’en effet il existe un tel buste dans le salon vert.

Je lui demande ce qu’est le salon vert ; il me répond que c’est la salle des conférences privées.

— C’est dans le salon vert que doit avoir lieu tantôt la conférence des quatre ?

— Oui.

Je lui raccroche aussi sec au nez.

Puis j’appelle le boss.

— J’étais inquiet de ne pas avoir de vos nouvelles, fait-il.

Je lui tire la langue. Le big boss est bien peinard dans son burlingue surchauffé. Il se croit au cinéma, dans son fauteuil rembourré, et il voudrait toujours qu’on lui raconte des histoires…

Je lui relate mon odyssée de la nuit.

— Ecoutez, patron, je crois avoir découvert l’astuce d’Angelino. Il a fait faire une copie du buste de Montesquieu. Il l’a pralinée aux explosifs et elle éclatera cet après-midi pendant que les ministres se tireront la bourre. Ça fera un chouette barnum !

— Magnifique, murmure-t-il. L’idée était ingénieuse, vous avez quelque chose dans la tête, mon petit…

— Montesquieu aussi, je lui dis. Seulement, y a une complication…

— Vraiment ?

— Un type m’attend caché à l’arrière de ma voiture. Lorsqu’un bonhomme se fout à plat ventre dans votre guinde, pendant que vous n’êtes pas là, c’est qu’il ne nourrit pas à votre endroit des sentiments très cordiaux, non ?

— Comment avez-vous découvert ça ?

Je lui explique.

— Eh bien, faites-le coffrer !

Décidément, aujourd’hui, le boss n’a pas plus de cervelle qu’une borne kilométrique…

— D’accord, je vais le faire coffrer. Angelino sera rencardé tout de suite. Il changera peut-être son plan d’attaque à la dernière minute…

— Que proposez-vous, alors ?

Je me racle un peu le gosier.

— Ecoutez, patron, ce tordu qui veut jouer à Fantômas est le seul chemin conduisant à Angelino… Je vais jouer son jeu, me laisser cueillir… Vous, vous allez immédiatement envoyer quelqu’un ici pour suivre ma voiture.

— Pas bête…

— Maintenant, en ce qui concerne Montesquieu, je voudrais me permettre de vous donner un conseil.

— Allez-y…

— Envoyez des artificiers au Quai d’Orsay. Que les types vident Montesquieu et qu’ils le farcissent à la poudre ordinaire. J’aimerais que la déflagration se produise à l’heure prévue, simplement il faut qu’elle soit inoffensive… Que les ministres étrangers soient discrètement prévenus…

— Hum, ça me paraît bien risqué…

— Il le faut pourtant si vous voulez que je possède Angelino. Qui allez-vous m’envoyer ?

— Je vous ai envoyé Ravier…

Je ne tique pas à cause de ce passé. Je connais le boss, tout en continuant à me parler, il a écrit ses instructions sur une feuille de bloc et a sonné le planton.

Je connais également Ravier… C’est un vieux dur à cuire de l’équipe. Il a autant de cicatrices qu’un pin à résine. Il est roublard et ne mettra pas les pieds dans le plat inutilement.

— Salut, boss, je vous donnerai des nouvelles quand je pourrai…

— Allez-y doucement, mon petit, et merci.

Je raccroche avant qu’il ne se mette à me parler de la reconnaissance du gouvernement qui… de la patrie que… Au boss, c’est son cheval de bataille !

CHAPITRE VIII

APRÈS VOUS S’IL EN RESTE…

En sortant du Louvre, pour la seconde fois j’inspecte l’extérieur. Je prends le temps d’allumer une cigarette, et juste comme je souffle sur l’allumette, je vois radiner Ravier au volant de sa vieille Simca. Je me dis que mon petit dispositif de sécurité est au point et que la seule chose qui me reste à faire, c’est de risquer le pacson carrément, suivant ma bonne habitude.

J’ouvre la portière de mon zinc, je m’installe derrière le volant et je démarre.

Derrière, l’homme au regard de belette doit se préparer à jouer sa grande scène du deux. Faut vraiment qu’il soit aussi bouché qu’une salière de restaurant pour supposer qu’il passe inaperçu. Il prend ses désirs pour la réalité, ce gougnafier. Je l’entends respirer, il souffle comme une locomotive d’avant la guerre de 70 ! Peut-être qu’il est ému, après tout…

Quelle direction pourrais-je bien adopter, en attendant qu’il se manifeste ?

Je prends au petit bonheur la rue de Rivoli, puisqu’elle est à sens unique. Je la suis jusqu’à la Concorde… Une fois là, je tourne, délaisse les Champs-Elysées et emprunte les quais en direction du Grand Palais.

C’est à peu près à la hauteur du pont Alexandre III qu’il agit, le copain. Pour cela il attend un feu rouge. Il est prudent et doute de mes réflexes. Il préfère que nous soyons à l’arrêt pour me faire la bonne surprise.

En tout cas, il est d’un classicisme rigoureux. Il conduit sa petite affaire suivant les règles du parfait gangster à la mords-moi-les-cheveux.

Pour commencer, il m’applique sur la nuque le canon de son soufflant et, presque en même temps, il me dit que si je tiens à ma peau, je dois jouer à la statue parce que, dans le cas présent, c’est comme pour une phlébite : l’immobilité est de rigueur.

— Tu vas faire ce que je te dis, et si quelque chose ne tourne pas rond, je te place une prune dans la calbombe, vu ? Et t’occupe pas du bruit, mon feu est muni d’un silencieux ; on prendrait sa détonation pour un hoquet…

— D’accord, dis-je, le plus gentiment possible. Et qu’est-ce que je peux faire pour te rendre heureux ?

Il me colle un coup de poing sur les dents. Ça craque comme si Oliver Hardy s’asseyait sur un sac de noix. Ce locdu m’a fait éclater les lèvres et peut-être bien les gencives.

— Ça t’apprendra à me tutoyer, dit-il. Sans blague ! Qu’est-ce que vous vous croyez, les bourriques ! On n’a pas gardé les vaches ensemble…

Si j’obéissais à mon impulsion, je ferais une tête arrière, car ce pignoufe est trop près de moi pour se sentir en sécurité… Heureusement, je me domine.

Tout ça, je l’inscris dans un petit coin de mon cerveau où sont enregistrés les coups foireux que je dois rendre avec les intérêts.

— C’est bon, que dois-je faire ?

Je le vois nettement dans mon rétroviseur, l’homme au regard de belette. Il jubile vachement. Il se prend pour un petit roi, tout simplement parce qu’il vient de lancer un coup de poing à un flic. Pauvre petit gars…

— Tu connais la rue Gerbillon ? il fait.

Je pourrais lui objecter que moi non plus je n’ai pas gardé les vaches avec lui, seulement il me cloquerait un nouveau parpaing et alors il y a gros à parier que je perdrais tout contrôle.

Je m’en tire en philosophant. Je me dis que, dans la vie, c’est toujours celui qui a le dessus qui peut se permettre des privautés.

— Oui, dis-je, je connais la rue Gerbillon, c’est une petite rue du côté de Raspail qui prend dans la rue de l’Abbé-Grégoire, non ?

— C’est bien ça… T’en connais un bout sur Paris, apprécie-t-il.

— C’est là qu’il faut aller ?

— Oui.

Je fais un petit signe d’assentiment et je traverse la Seine. On n’en pipe plus un. On passe devant la Chambre et, au passage, je lance un regard langoureux au Quai d’Orsay, puis je fonce sur le boulevard Saint-Germain et je remonte le boulevard Raspail.

Peut-être que si je suis bien sage, on me montrera M. Angelino. J’ai idée que ce caïd veut me dire deux mots, et ça tombe d’autant mieux que, moi aussi, j’ai envie de lui raconter ma vie… Du moins une certaine version de ma vie. Pour un peu que le hasard y mette un peu du sien, on va rigoler avant longtemps.

La rue Gerbillon est l’une des plus calmes de Paris. Des immeubles confortables, des magasins discrets, des chiens qui reniflent les bordures de trottoir, vous voyez le style ?

— Stop ! fait mon ange gardien.

Je me range et j’attends la suite des événements.

Les-yeux-de-belette devient hargneux. La frousse le prend. Il a peur que, si près du but, je ne réussisse à le posséder. Dans ce genre d’opération, il y a un moment délicat : celui où il faut quitter la voiture. Fatalement, pendant un instant, j’échappe à la menace directe du revolver.

— Ecoute-moi bien, fait-il, tu vas tourner la clé de contact et la jeter derrière toi. Ensuite, je descendrai de la bagnole et tu sortiras une fois que je serai sur le trottoir. Ne joue pas au malin, tu perdrais… Tu vois : il n’y a personne et j’aurais beau jeu de te mettre un peu de plomb dans l’aile…

— J’ai compris, fais-je, de mon ton le plus soumis…

Il ricane.

Ce ricanement me fortifie dans ma volonté de lui dire deux mots avec mes poings, un de ces quatre…

Nous quittons la voiture et nous nous engageons sous un porche.

— C’est au premier, avertit mon guide. A droite, tu sonneras toi-même.

Je fais comme il dit.

Mon coup de sonnette déclenche un raclement de pantoufles. La porte s’ouvre et, au lieu du gros dur armé jusqu’aux dents que je m’attendais à trouver dans mon champ visuel, c’est une femme d’un certain âge qui se tient devant moi.

Elle peut avoir dans les cinquante berges, elle est raide, vaguement grassouillette, elle a les chairs jaunâtres comme une volaille de Bresse. Ses sourcils sont noirs et plus fournis qu’une brosse à habit. Une moustache grisonnante abrite ses lèvres minces. Elle a quelque chose de pas français dans le visage et elle ressemble à une matrone de sacristie.

Elle me regarde, puis regarde mon convoyeur et elle murmure d’un ton satisfait :

— Bene…

C’est une Ritale, pas d’erreur.

Elle s’efface et nous entrons.

Mon kidnappeur me conduit dans une salle à manger-salon tout ce qu’il y a de familial.

Un poêle rococo répand une chaleur terrible. Les meubles sont quelconques. Deux hommes jouent aux cartes. Leurs vestes sont jetées sur le dossier de leur chaise. Une bouteille de chianti est posée à côté du tapis crasseux.

L’un est petit, gros, avec des bajoues et des cheveux crépus qui grisonnent. Il a des yeux de goret, prompts et incisifs.

L’autre est un costaud élégant, mais d’une élégance assez tapageuse bien qu’elle n’aille pas jusqu’au mauvais goût.

Ils finissent la tournée en cours sans me prêter la moindre attention. Enfin, le petit gros jette ses cartes à la volée sur le tapis et se tourne vers moi.

— Asseyez-vous, monsieur le commissaire, dit-il.

Il n’a pas le moindre accent. Brusquement quelque chose me dit que c’est lui Angelino. Angelino, la terreur des Fédés, l’homme qui fait trembler toutes les polices… C’est assez déconcertant de le trouver dans cet intérieur bourgeois, tapant la belote comme un petit marchand de vins de Gènes ou de Naples… Mais la vie m’a appris à ne jamais m’étonner de rien.

— Angelino, sans doute ? dis-je.

Il a un léger tressaillement. Vraisemblablement il croyait manœuvrer l’attelage tout seul. Ça l’épate que je sois rencardé sur son identité…

— Vous me connaissez ? fait-il.

Il éclate d’un rire gras.

— Parbleu, vous devez avoir dans vos services une pile de photos de moi, grosse comme ça, qu’on vous oblige à apprendre par cœur.

— Je n’ai jamais vu de photographies de vous, Angelino, mais je vous connais de réputation et je sais faire travailler ma matière grise…

Entre-temps, l’homme aux yeux de belette s’est assis dans un fauteuil, près du poêle, et la bonne dame aux gros sourcils l’a imité sans un mot.

Elle s’est emparée d’un tricot et elle se met à faire fonctionner ses aiguilles en s’interrompant seulement pour compter ses mailles.

Je crois le moment venu d’attaquer :

— Ecoutez, Angelino, je me doute que vous avez un tas de questions à me poser et que c’est pour cela que vous avez chargé ce grand duconneau de m’amener ici…

Les-yeux-de-belette pousse un rugissement imité du tigre agonisant.

— Silence ! lui crie Angelino.

— C’est parce que je tenais moi aussi à vous parler que je l’ai suivi sans rouscailler, dis-je. Et pourtant je n’aime pas beaucoup les malotrus de son espèce.

Autre rugissement du malotru en question…

— Ce minable était tellement ému, continué-je, qu’il en a oublié de me désarmer…

Comme preuve de mes dires, je tire mon pétard.

Un instant je regarde tout le monde, d’un petit air malicieux, puis je m’avance jusqu’à la table et y dépose mon feu.

Ce gage de pacifisme joue en ma faveur. Je capte une lueur d’intérêt dans les yeux porcins d’Angelino.

— Qu’avez-vous à me dire ? demande-t-il.

— On ne pourrait pas avoir un tête-à-tête ?

— J’ai confiance en mes hommes, dit-il.

— Vous peut-être… Mais pas moi.

Il se tourne vers son partenaire et vers le regard de belette.

— Barka, dit-il simplement.

Les deux zèbres se lèvent sans enthousiasme et gagnent une autre pièce.

— Parlez, fait l’Italien.

Je me glisse au fond du fauteuil, je croise mes jambes et je commence.

— Vous arrivez des U.S.A. où la vie devenait impossible pour vous. Vous réorganisez votre bande en France et vous vous préparez à monter des trucs inouïs. Pour cela, il vous faut des gars à la page… Vous aviez passé des petits accords avec Wolf, un collègue à moi. Notre grand patron l’a su et m’a chargé de liquider Wolf. Je me suis acquitté de ce sale boulot sans savoir pourquoi Wolf devait être scrapé. Seulement Wolf n’est pas mort tout de suite et il m’a parlé de vous.

Angelino a un pli d’amertume au coin des lèvres. On n’a rien à lui apprendre sur l’ingratitude humaine.

— Et alors ? demande-t-il.

— Alors, il se trouve que j’ai beaucoup réfléchi depuis hier.

— Réfléchi ?…

— Oui… Ça fait déjà un bout de moment que je prends du plomb dans la peau à vouloir servir le gouvernement. C’est un métier qui n’enrichit pas son homme. Au début on fait ça par amour du sport, puis on évolue et on en vient à envier les marchands de fromages qui peuvent s’offrir des bagnoles au capot long comme ça ; vous voyez ce que je veux dire ?

Il voit parfaitement.

Ses petits yeux clignotent et, d’un geste vif, il se verse une rasade de chianti.

La tricoteuse continue d’enfiler ses mailles…

Angelino frotte son menton où une barbe pourtant coupée du matin fait sous sa main potelée un bruit de paille de fer en action.

— Et puis ? fait-il.

— J’ai l’impression qu’avec un type comme moi dans votre équipe vous pourriez voir grand…

— Ah oui ? demande-t-il.

Je le regarde. Ses yeux sont innocents, mais il a sur tout son visage un je ne sais quoi de rusé, d’ironique, d’impitoyable…

C’est le moment de mettre des pelletées de charbon dans la chaudière.

— Vous trouvez sans doute cette candidature insolite et, certainement, pensez-vous à une ruse… Je ne demande, en ce cas, qu’à vous donner la preuve de ma bonne foi…

Il y a un petit geste qui signifie : « Ils disent tous ça. »

— Et cette preuve, Angelino, je peux vous l’administrer illico.

Il fait :

— Ah ?

C’est un type qui ne se mouille pas, comme vous pouvez en juger.

— Angelino, j’ai découvert la petite histoire de Montesquieu. Je vais vous donner la plus belle des preuves de loyauté, si j’ose employer ce mot, afin de vous montrer que je suis prêt à faire alliance avec vous. Je n’ai rien révélé à mon supérieur et cet après-midi votre bombe explosera…

Là, il tique…

— Vous dites vrai ?

— Les journaux de l’après-midi vous diront si je mens…

Il frotte encore ses mâchoires râpeuses.

— Qu’êtes-vous allé faire au musée ?

— Vous attendre…

— Comment ?

— Je me doutais que vous me faisiez suivre depuis l’histoire de Versailles, cette nuit. Or, je voulais entrer en rapport avec vous, mais je ne savais où vous rencontrer. J’ai pensé qu’en allant devant le buste de Montesquieu, vous comprendriez que j’étais sur la bonne piste et que vous voudriez me parler…

Angelino saisit son jeu de cartes d’une main, puis, d’une simple pression de doigts, l’envoie entièrement dans son autre main. Quelle virtuosité ! C’est un champion de la manipulation.

Il se verse un nouveau verre de vin, se tourne vers la tricoteuse et lui dit :

— Un drôle de type, hé ? Qu’en penses-tu, Alda ?

CHAPITRE IX

LA VENGEANCE EN SALADE

La mère Alda n’attendait que ça pour arrêter d’affûter ses aiguilles l’une contre l’autre.

Elle relève la tête et me regarde.

Elle a une façon très spéciale de considérer ses concitoyens.

Elle vous reluque en louchant à force d’attention, comme si vous étiez une gravure japonaise. Elle prend son temps. Lorsqu’elle aura terminé son examen, elle pourra dire combien j’ai de poils au menton, dans les oreilles et dans les trous de nez.

Enfin, elle secoue la tête.

— Med, dit-elle, c’est oun homme qu’on peut rien dire. Niente ! Peut-être il est réglo, peut-être niente…

Elle doit avoir un Normand dans son ascendance directe, cette brave dame.

Il faut croire que cet avis, lorsqu’on la connaît, peut être considéré comme m’étant favorable, car Angelino cligne des yeux.

Il manipule un instant ses cartes sans rien dire.

— Donne un verre, Alda, fait-il sans me regarder.

La vieille tordue s’empresse.

Elle me verse une généreuse rasade de chianti.

Je la remercie d’un sourire qui attendrirait un régiment de Mongols. Puis je m’empresse de tremper mon nez dans le godet. Le picrate a un petit goût acide et opiacé. Il ferait faire la grimace à un avaleur de torches. Comme j’ai l’art de la transformation, je camoufle cette grimace en mimique extatique.

Med Angelino me regarde avaler son breuvage.

— Voyez-vous, commissaire, dit-il enfin, il y a des gens qui portent bonheur, d’autres qui portent malheur. S’il fallait me ranger dans l’une ou l’autre catégorie, ce serait certainement dans la seconde. J’ai remarqué qu’un sortilège veut que tous ceux qui me doublent meurent de mort violente…

Je souris.

— Il est de quel calibre, votre sortilège ? je demande.

Il hausse les épaules.

— Je ne suis pas un homme à habitudes, répond-il. Je ne suis fidèle qu’au chianti et à ma femme (et il me désigne la matrone de sacristie). En ce qui concerne le reste : mes chemises, mes revolvers et mes maîtresses, je suis assez éclectique…

Il n’est décidément pas ordinaire, ce mec. Jamais approché un gangster de cette espèce au cours de ma carrière ; Angelino est un type vraiment hors série, le grand boss avait raison.

— J’ai idée que nous nous entendrons parfaitement, lui dis- je.

— Pourquoi non ? murmure-t-il. Il n’y a que l’eau et le feu qui ne s’entendront jamais…

Il appelle :

— Ruti, Mallox !

Les deux pieds nickelés s’annoncent. Mais Yeux-de-belette n’a pas l’air content. Je comprends que c’est lui Ruti. L’autre est un Ricain et, fatalement, il a un nom ricain. Il a sûrement été conçu par un planteur de courges, ça se manifeste par son visage aussi expressif qu’un écran de cinéma pendant une panne de courant. Il mâche de la gum pour faire tout à fait gangster et il a l’air du gars qui a porté son cerveau au Mont-de-Piété et qui a perdu le récépissé.

— Ecoutez, les enfants, attaque Angelino. Je me suis mis d’accord avec cet homme. Considérez-le comme faisant partie de l’équipe, vu ?

Le masticateur est d’accord. Lui, son job, c’est d’être d’accord sur tout. Mais l’autre, Ruti, montre peu d’enthousiasme. Il réussit une moue tellement méprisante qu’une crotte de chien en prendrait ombrage.

— Belle recrue, fait-il.

Angelino fait une brusque volte-face. Il regarde son acolyte droit dans les yeux et l’autre devient plus gris qu’un ciel londonien.

— S’il vous plaît ? fait-il.

— Moi, ce que j’en disais, balbutie-t-il.

— Suffit !

J’interviens :

— Vous avez certainement une règle se conduite, dis-je à Angelino, moi j’en ai une aussi… Et cette règle consiste à corriger les types qui vous prennent pour une portion de moule. Avec votre permission, j’aimerais expliquer à votre tocard qu’il a eu tort de vouloir jouer à Napoléon avec moi.

Angelino sourit. C’est un spectacle curieux. Sa bouche reste parfaitement immobile, mais ses yeux s’emplissent d’allégresse et mille petites rides les cernent.

— Expliquez ce que vous voudrez, mais sans casse, dit-il.

Du coup, Ruti est soufflé. Il regarde son boss, me regarde et se fait un tas de réflexions déroutantes. Comme j’approche de lui, il porte la main à sa poche.

Je plonge et le plaque contre le mur d’un coup de tête dans la poitrine. Alors il abandonne l’idée du feu et essaie de me faire une clé japonaise. Moi, une clé japonaise ne m’a jamais épaté. Je lui glisse des mains comme si j’étais un morceau de savon et je le calme avec un coup de genou dans les précieuses.

Il pousse un cri et ouvre la bouche dans l’espoir de reprendre sa respiration. Cet espoir est fallacieux. Je lui mets un gauche-droite à la mâchoire qui donnerait des cauchemars à une enclume.

J’ai senti ses dents bouger. Pour vérifier l’exactitude du fait, je lui mets un formidable crochet au menton. Cette fois, il fait un bruit de gargarisme et crache mélancoliquement d’un œil éperdu comme un mendiant auquel un focard aurait cloqué deux louis d’or.

Un filet de sang lui coule de la bouche. Il le torche d’un revers de manche.

Plus du tout belliqueux, le bonhomme, moi je vous le dis… Je me tourne vers les assistants. La mère Alda tricote, imperturbable ; Mallox rumine en reluquant son petit copain ; quant à Angelino, il paraît franchement se divertir.

— Vous êtes un beau cogneur, apprécie-t-il. Tu as compris à qui tu as affaire ? demande l’Italien à ma victime.

Ruti fait un signe d’assentiment.

Je m’approche d’Angelino.

— On peut avoir un petit coup de picrate, patron ?

Il me verse un godet de chianti.

Lorsque j’ai bu, il se dresse.

— Bon, dit-il, tout ça est très bien, commissaire, seulement chez moi, j’ai toujours l’habitude d’être le plus fort.

Il se met en garde.

Un peu surpris, mais désireux de faire bonne contenance, je l’imite… Nous nous observons derrière nos poings comme deux boxeurs débutant un match. Soudain j’allonge un sec direct à la face qu’il bloque avec une soudaineté incroyable.

Il a quelque chose comme réflexes, le frère…

Je feinte du gauche, puis je laisse partir mon droit. Mon poing lui froisse seulement le lobe de l’oreille. Ses esquives sont également de première…

Cette petite séance m’a obligé à me découvrir un bref instant. Il a vu le passage et, sans trop comprendre ce qui m’arrive, j’ai l’honneur de recevoir sur la pommette gauche l’équivalent d’une maison de cinq étages. Il me semble brusquement que j’ai une entrée de métro à la place du visage. Je deviens tout rêveur et j’ai à peine la force de réaliser qu’il m’expédie franco de port un crochet au foie capable de démolir le barrage de Donzère.

Je recule. Mon individu n’est plus qu’une gigantesque nausée. Des foultitudes de constellations tourniquent sous mon caberlot. Je vois la Grande Ourse, le Chariot, la Croix du Sud et l’Etoile Polaire par-dessus le marché. A travers un brouillard rosâtre, j’aperçois une bonne demi-douzaine d’Angelino. Puis ma vision des choses se remet d’aplomb.

« Tu t’es fait dérouiller comme un paltoquet », pensé-je.

J’entends le rire mesquin de Ruti. Ça me fouette comme une cravache.

Je pousse un grognement de plantigrade et je m’ébroue. Voici Angelino redevenu à exemplaire unique.

Je prends une bonne bouffée d’air et je fonce. S’il s’efface, je rentre dans le mur et, à l’allure où je me catapulte, il y a gros à parier que je vais passer au travers et me retrouver dans la rue.

Mais il ne s’efface pas. Il se campe pour bien me recevoir. Là il a tort. Il a oublié que le bonhomme pesait dans les quatre-vingt-dix kilos et qu’il a parfois l’efficacité d’un bulldozer. Je lui arrive dessus comme une locomotive ; il part, les quatre fers en l’air et sa tronche heurte le coin d’une chaise.

Il se remet debout, mais ça l’a un peu ébranlé. Alors je lui colle un sérieux taquet juste entre les deux yeux. Cette tarte à la crème le foudroie. Il retombe assis sur le derrière et émet un curieux hennissement.

— D’accord, je lui fais, vous êtes le plus costaud, mais avouez que j’ai de jolies réactions.

Il éclate de rire.

Ses petits yeux de goret disparaissent derrière ses pommettes.

— Alda, s’écrie-t-il, Alda, décidément ce type me plaît.

CHAPITRE X

RAVIER LA SENT PASSER

Maintenant que nous avons souscrit à ces pittoresques formalités qui sont l’absorption de chianti et l’échange de marrons glacés, je me dis qu’on va passer à des choses plus sérieuses et je ne puis m’empêcher d’éprouver une certaine appréhension.

Jusqu’à présent, tout a trop bien marché. Quand les choses fonctionnent trop bien, je me sens tout chose.

— Alors ? fais-je au gros Italien, quel est le programme des réjouissances ? J’aimerais savoir de quelle façon on va s’arranger…

Il tire de sa poche le peigne le plus crasseux qu’on puisse imaginer et rétablit ce qu’il doit appeler l’harmonie de la tête-de-loup qui lui tient sa chevelure…

— Retournez à vos affaires, commissaire, dit-il. Lorsque j’aurai besoin de vous, je vous ferai signe.

Cette décision me surprend passablement. J’avais imaginé autre chose, mais il est dit qu’Angelino est un type qui ne se comporte pas comme n’importe qui.

Je secoue mes frusques malmenées par ces batifolages successifs.

— A votre disposition, dis-je.

Je me mets à danser d’un pied sur l’autre comme un gamin timide qui n’ose demander la permission de sortir.

— Je peux vous demander quelque chose ?

— Allez-y…

— On n’a pas parlé d’une question qui m’intéresse… C’est pas pour l’amour du sport que je me décide à faire des entourloupettes aux services secrets…

Là, j’ai mis dans le mille. Ça correspond à mon personnage, de parler fric. Si j’avais passé cette question sous silence, Angelino, qui doit connaître les hommes, aurait flairé du louche.

— Vous voulez de l’argent ? demande-t-il. Ceux qui me servent n’en manquent pas…

Il met la main à sa poche arrière et en sort une liasse de billets de dix sacs épaisse comme le Bottin. Il en extrait une dizaine et me la tend.

— A-valoir, dit-il. Mettons que ce soit pour sceller notre accord.

J’hésite à lui tendre la main.

C’est lui qui le fait.

— J’aurai besoin de vous d’ici peu de temps, dit-il. Une affaire compliquée, du sur mesure pour vous, quoi !

Je m’incline devant la mère Alda.

Elle murmure un vague salut dans un français copieusement italianisé.

Mallox m’accompagne jusqu’à la porte.

Il ouvre brusquement et un type qui se tenait appuyé contre la porte, afin de mieux river son oreille au trou de la serrure, manque basculer dans les jambes de l’Américain.

C’est un sale coup pour la fanfare, croyez-moi, car le type qui colle ses étiquettes aux portes n’est autre que Ravier, mon collègue délégué par le grand patron pour assurer ma sauvegarde.

Cette noix-là vient de tout flanquer par terre.

En un tournemain, l’Amerlock l’a saisi par la cravate et l’a entré dans l’appartement. Ce qui va se passer me sèche la gorge.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande Angelino.

Je n’ai qu’une hésitation d’une fraction de seconde. Je bondis dans le salon et je prends le Rital à part.

— Je suis foutu, je murmure.

— Pourquoi ?

— Nous venons de surprendre un type qui écoutait à votre porte, or, cet homme n’est autre qu’un collègue à moi. S’il est là, c’est qu’il me suivait, s’il me suivait, c’est qu’on se doute de quelque chose à la Grande Taule, à moins qu’on ne veuille assurer ma sécurité, mais ça me paraît branlant. Maintenant le gars m’a vu ici. Si vous le relâchez, il va jacter ; si vous le liquidez, le grand patron va faire des magnes en ne le voyant pas revenir. Je vais être tellement brûlé qu’on reniflera l’odeur du roussi à mille lieues de là…

Tonnerre, que cette complication est donc empoisonnante. Je prends l’air consterné, et ça m’est d’autant plus facile que je suis à la puissance mille !

Angelino hausse les épaules.

— On va arranger ça, dit-il, personne n’est à l’abri d’un accident, dans notre pauvre univers…

Comment que je frémis ! Il y a un bout de temps que je me suis pas trouvé dans une impasse pareille.

De quelque côté qu’on examine la situation, elle n’est pas à prendre avec des pincettes. De deux choses l’une, ou bien je fais semblant de jouer le jeu d’Angelino et alors Ravier va avoir droit à son aller simple pour le Paradis car, dans ce cas, je ne puis rien faire pour lui ; ou bien, profitant de l’excellente tournure prise par nos relations, je joue le jeu contraire et je tente un coup à moi…

Puis-je, sans broncher, laisser abattre un collègue ? Je me dis que non, et je m’approche de la table où est resté mon feu.

Au moment où je vais l’empoigner, Angelino me touche l’épaule.

— Il y aurait peut-être un moyen de tout arranger, dit-il.

— Vous croyez ?

Je m’adosse à la table et, mine de rien, je harponne mon crachoir.

— Vous pourriez vous barrer d’ici avec ce type en lui disant que vous m’avez eu au boniment… Vous verrez bien ce que cela donnera, non ?

Je n’en reviens pas. Serait-il possible que tout se dénoue aussi harmonieusement ? Angelino serait-il une truffe ?

Je le regarde. Il n’a pas l’air de plaisanter le moins du monde.

— Et s’il fait au boss un rapport long comme un rouleau de papier peint ? Ça m’étonnerait que le patron morde à un hameçon aussi mahousse, vous savez, lui dis-je avec une franchise exemplaire…

Il ne pourra pas dire que je l’aurai pris en traître, Angelino…

— Ecoutez, fait-il, je vois les choses comme ça… Puisque vous avez du culot, vous attrapez le revolver qui est juste derrière vous. Vous devez avoir la main dessus, du reste. Vous faites un bond en arrière et vous nous ordonnez de lever les bras le plus haut possible ? On s’exécute. Une fois dans le couloir, vous filez une pêche à Mallox et vous embarquez le gars. Après tout, au moment où vous sortiez, vous n’étiez pas seul ; vous pouvez dire que mon tueur vous tenait sous la menace d’un revolver.

— Comme ça, c’est O.K., admets-je.

Je brandis mon feu en gueulant :

— Les pattes en l’air, tout le monde !

Mes yeux plongent dans ceux d’Angelino. Il ne cille pas, il a l’air au contraire pensif.

Je me dis que ce serait un beau carton à faire. Il doit penser la même chose, seulement, lui, il a des nerfs en nickel-chrome…

Il lève les bras ; sa bonne femme aussi, Ruti itou… Ça fait six belles asperges sous la suspension.

— Et tâchez moyen de ne pas broncher ! je gueule…

Je passe dans le vestibule. Mallox a saisi Ravier par les revers de son veston. Il a fait glisser celui-ci sur les épaules de mon collègue, de la sorte il lui emprisonne totalement les bras…

Je m’approche en clignant de l’œil à l’Américain. Je lui offre un coup de crosse soigné à la base du bocal, si vite qu’il n’a pas le temps de se demander si c’est moi qui lui ai fait ça ou bien si c’est un Constellation qui lui atterrit sur la cafetière.

Il dit :

— Aoh ! comme les touristes anglais dans les pièces du répertoire.

Puis il dégringole telle la corde d’une cloche qui se casse. Et des cloches, il doit en entendre de tous les timbres… Un vrai récital !

Ravier a tiré son feu.

— Ces vaches ! hurle-t-il, je m’en vais les mettre en l’air.

Il y a pas plus rouscailleur et rancuneux que lui. C’est le type qui va se faire rembourser un kilo de cerises chez son épicier s’il a le malheur de trouver un asticot dans l’une d’elles…

— T’occupe pas, je lui dis… Barre !

Il me regarde, mais mes yeux doivent être suffisamment expressifs car, renonçant à toute intervention, il ouvre la porte du palier.

Je fais un petit salut amical à Angelino et je le rejoins.

— Non d’une merde ! éclate-t-il, j’ai pas l’habitude de filer comme un lavement lorsque des pourris me traitent comme je viens d’être traité, sans blague !

Je rengaine mon feu et je descends calmement l’escalier.

— Vous entendez, patron, me dit-il, jamais, dans toute ma garce de vie, j’ai agi de la sorte…

Alors, comme il m’importune à un moment où mon cervelet fonctionne à plein régime, je me retourne.

— Si tu ne la boucles pas illico, je te cloque la pomme d’escalier dans la mangeoire, vu ?

Il secoua la tête d’un air boudeur.

— Jamais vu ça, grommelle-t-il encore.

Je grimpe dans ma voiture, lui dans la sienne. L’un suivant l’autre nous mettons le cap sur la Grande Maison.

CHAPITRE XI

ON REPARLE DE MONTESQUIEU

A la boîte, le cours du San-Antonio grimpe comme celui de l’or un jour de crise ministérielle. Je n’ai qu’à apparaître pour que tous les mecs disponibles se bousculent, afin de m’ouvrir les lourdes me séparant du boss.

Il est là, grave, blême, le crâne en ivoire véritable, vérifiant si ses boutons de manchettes ne se font pas la valise.

— Dieu soit loué ! s’écrie-t-il en me voyant radiner.

Pour qu’il mêle le super grand patron à son agitation, faut croire que ça bouillonne drôlement sous sa coquille.

— Alors, demande-t-il, comment ça s’est passé ce kidnapping ?

— Admirablement bien, dis-je. J’ai fait la connaissance d’Angelino, j’ai même fait mieux : à partir de maintenant, je suis à son service.

Je sors les cent sacs qu’il m’a donnés.

— V’là déjà un acompte…

— Vous dites ?

— Il m’a refilé dix grands formats pour sceller le marché. Vous verserez ça aux œuvres de la police, à l’exception d’un billet de dix qui servira à régler une tournée de champ’ générale ; c’est pas tous les jours que les gangsters régalent, hein ?

Je lui raconte brièvement ce qui s’est passé.

Il m’écoute attentivement, tellement attentivement qu’il en oublie de tripoter ses manchettes et de se masser la rotonde.

— Voyez-vous, dis-je en conclusion, cet homme est une énigme. Sous son aspect de brave marchand de chianti napolitain, c’est un des gangsters les plus copieux que je connaisse. Je n’ai rien compris à son attitude et je ne puis dire s’il est sincère avec moi ou non. Avec sa bonhomie canaille, son espèce de loyauté de gros cogneur, c’est un être secret, rusé, implacable… Qu’en pensez-vous ?

Le chef s’assied et s’empare d’un tampon buvard qu’il se met à dévisser séance tenante.

— Qu’a-t-il dit lorsque vous lui avez révélé que vous saviez que le buste de Montesquieu qui est au Quai d’Orsay était bourré d’explosifs ?

— Rien. Il m’a regardé avec curiosité, avec intérêt…

Je hausse les épaules.

— Le sais-je, au fond ? Peut-on espérer lire un sentiment quelconque dans ses yeux de porc…

Le chef sourit.

— En effet, dit-il, il doit admirablement savoir dissimuler ses pensées et ses réactions…

Le boss, par contre, ne peut en dire autant. Il y a un petit quelque chose d’amer dans sa voix.

— Pourquoi ? fais-je.

— San-Antonio, dit-il, j’ai envoyé des artificiers là-bas…

— Ah bon ! Ça a marché ?

Il prend son temps.

— Le buste n’était pas truqué et ne contenait rien. Du reste il est plein…

Ça me fait comme si je m’asseyais sur un fil à haute tension.

Pas truqué, le buste ! Mais alors toute ma théorie s’effondre et Angelino s’est foutu de moi en faisant semblant d’accepter mes salades.

Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

Si le Rital m’a pris pour un nénuphar d’égout, pourquoi a-t-il pris le risque de me laisser en liberté, alors que je connais sa retraite ?

Tout ça est un peu coton.

Le grand boss respecte ma méditation.

— Dites donc, fait-il soudain.

— Oui ?

— Vous m’avez parlé au téléphone, tout à l’heure, de la petite de cette nuit, la fille qui a fait la copie du buste.

— Claude Rynx ?

— C’est ça…

— Elle est morte ? je demande en serrant les poings.

Il secoue la tête.

— On l’a enlevée de l’hôpital de Versailles, voici une heure.

Je passe un doigt entre mon col de limace et mon gosier.

On ne fait pas mieux à Hollywood. Tout à l’heure une souris va rappliquer avec une corbeille de chocolats glacés pour annoncer l’entracte…

— Enlevée…

Je ne puis que répéter cela avec la voix incrédule du mari qui voit sortir sa bonne femme d’un hôtel de passe au bras d’un sidi.

— Elle allait mieux, dit le chef. Les médecins redevenaient optimistes… Des types vêtus en infirmiers sont venus la charger sur une civière. Il y avait une ambulance dans la cour…

Il hausse les épaules.

— Evidemment, cette scène n’a retenu l’attention de personne. Des infirmiers et une ambulance passent totalement inaperçus lorsqu’ils ont un hôpital pour toile de fond.

J’en conviens.

— On peut se poser une foule de questions, fait le boss. Mais il est difficile de mettre une version plausible au point. Une chose choque au départ en ce qui concerne cette fille. Primo, des gangsters sont assez culottés pour venir l’abattre sous votre nez. Ils désirent sa mort de toutes leur forces pour agir de cette façon. Seulement, la fille ne claque pas. Alors, secundo, ces gangsters prennent une fois de plus des risques considérables pour la sortir de l’hôpital. A ce moment on peut considérer qu’ils ne souhaitent plus sa mort, car il leur serait plus facile d’achever cette blessée grave dans son lit que de mettre au point toute une organisation pour la sortir de l’hôpital. Que s’est-il donc passé entre cette nuit et ce matin pour que leurs intentions se soient ainsi transformées ?

Il me regarde.

— Vous dites, San-Antonio ?

Rien. Oh, non ! San-Antonio ne dit rien et il ne pense pas grand-chose. Il a l’impression de lire trois bouquins policiers à la fois (une ligne de chaque alternativement)…

Faudrait un drôle de démêloir pour mettre de l’ordre dans cet écheveau.

— On a le numéro minéralogique de cette ambulance ?

— Non, bien sûr…

Je me lève, car je sens qu’un corps d’armée de fourmis va envahir mon calbard avant longtemps.

Je fais quelques pas dans le bureau. Je tombe en arrêt devant le coffre à cigarettes du vieux et je réalise juste à temps que je ne suis pas chez moi. Ma parole, j’allais puiser dedans !

Il a compris et paraît amusé.

— Servez-vous !

Je cravate une cigarette longue comme une tringle à rideau. Jusqu’ici, récapitulé-je, nous avons un mystère en quatre éléments. D’abord Wolf qui, sur le point de mourir se reprend et balbutie des mots auxquels nous avons donné une interprétation valable. Ensuite la petite Rynx et sa mystérieuse aventure. Puis Montesquieu, présent au Louvre et dans le grand salon des Affaires étrangères. Enfin Angelino, l’insaisissable, qui me reçoit à la bonne franquette dans un appartement petit-bourgeois, qui joue un drôle de jeu avec moi et qui…

— Quelle heure est-il, patron ?

Il consulte sa breloque.

— Midi et des poussières…

— La conférence a lieu à quatre heures… Vous avez renforcé le système de sécurité, passé au crible les fonctionnaires qui seront présents au ministère… On ne peut rien faire d’autre qu’attendre… Attendre et réfléchir.

Je pousse un soupir capable de remplacer la mousson un jour qu’elle ne serait pas à l’heure.

— Attendons, dis-je.

J’ai la paume des paluches comme des éponges.

CHAPITRE XII

MYSTÈRE… ET BOULE DE GOMME

Quand j’ai dit au patron qu’il fallait attendre, j’exprimais ce que je croyais être le langage de la raison ; je n’avais pas compté avec mon tempérament bouillant.

Je n’ai pas vidé mon deuxième glass de Cinzano que mon système nerveux commence à faire des nœuds. Je piaffe comme un cheval de course qui se serait pris les pieds dans de la mélasse au moment du départ.

Attendre quoi ? Qu’Angelino fasse son turbin ? Il va se marrer, le gros Rital, si jamais il réussit son coup… Il est à la base de tout. Je me dis qu’il est stupide d’avoir eu ce mec-là à portée de mon feu et de l’avoir laissé sur ses deux pattes.

Après tout, puisque maintenant j’ai mes entrées chez lui, pourquoi n’irais-je pas lui rendre une visite de courtoisie ?… J’aimerais lui parler de Montesquieu… En m’y prenant adroitement, je parviendrai peut-être à le faire sortir de ses gonds.

Je regrimpe dans mon coucou et je retourne rue Gerbillon. Je m’engouffre sous le porche et escalade l’étage. Premier à droite ! Je sonne. Personne ne me répond. J’attends encore un bon moment, puis je me remets à carillonner.

Toujours niente, comme dirait la mère Angelino.

Je descends et décide de prendre une interview à la concierge. Je la trouve, blottie au fond de son terrier, avec des couvertures sur les jambes. C’est une petite vieille ratatinée avec des mains pareilles à des ceps de vigne et des cheveux blanc sale qui pendent sur son visage. Sa loge renifle la pomme cuite.

— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle.

— Un petit renseignement ; le monsieur qui habite le premier à droite est-il chez lui ?

Elle me dit, d’une voix aigrelette comme une prune verte :

— Il n’y a pas de monsieur au premier, ni à droite, ni à gauche.

— Ah ?

— A gauche, c’est Mlle Landolfi, une vieille fille, et à droite Mme Baumard, une veuve…

Je me dis qu’Angelino a dû louer la crèche au nom de sa donzelle, et celle-ci a choisi le nom très français de Baumard.

— Cette veuve Baumard, je fais, elle a cinquante ans, le teint jaune, les cheveux gris et de la moustache, non ?

La concierge me regarde.

— Mais pas du tout, fait-elle au bout d’un silence, c’est une très vieille dame. Elle a les cheveux teints et…

Ma décision est prise. Je remonte l’étage et prends dans ma poche un petit outil de précision qui me sert à mettre les serrures à raison.

En deux temps trois mouvements, j’ouvre la lourde et je pénètre dans l’appartement.

Tout est en ordre. Le poêle s’éteint doucement dans le salon. Il n’y a personne.

J’ouvre les portes les unes après les autres. Dans la cuisine je trouve la vraie veuve Baumard. Elle est allongée sur le carrelage. Sa langue lui sort de la bouche et ses yeux des orbites, car elle a été étranglée au moyen d’une serviette de table.

Angelino est un type démerdard. Il a une façon de résoudre le problème du logement qui laisserait rêveur le ministre de la Reconstruction. Son système est simple, au fond : il repère l’appartement d’une vieille femme dans un immeuble discret pourvu d’une concierge impotente, il la supprime et il peut, tout à son aise, utiliser son logement…

J’aurais bien dû me douter qu’Angelino n’allait pas se mettre à la merci des flics. Ce qu’il devait jubiler, le frangin, tandis que nous discutions le bout de gras… Il s’offrait ma bobine et il s’en payait une fameuse tranche.

Je bute toujours devant cette éternelle et combien angoissante question : pourquoi cette mise en scène ? Pourquoi a-t-il voulu me rencontrer ?

Alors une toute petite lueur clignote dans le brouillard qui emplit mon cerveau. J’ai l’impression qu’Angelino avait besoin d’un test… Il a voulu voir si nous mordions à l’hameçon, aux Services Secrets, et c’est moi qu’il a pris pour cobaye.

La mort de Wolf lui a fait comprendre que nous nous occupions de lui. Il a voulu se rendre compte de l’étendue du désastre et c’est pourquoi il a arrangé cette entrevue. Voilà aussi pourquoi il tenait à me laisser repartir sur mes jambes, ainsi que mon collègue Ravier.

Oui, je sens que je viens de choper une ficelle qui pourrait bien me conduire à la vérité. A la vraie !

Pourquoi le gangster m’a-t-il laissé entendre qu’en effet il se préparait du vilain au Quai d’Orsay ?

Peut-être parce que ça n’est pas vrai, parce qu’il a d’autres projets pour cet après-midi et que ça l’arrange, justement, de nous voir mobiliser sur le même secteur.

Cette idée-là n’est pas tellement bête, dans le fond.

Et la petite Rynx, alors ? Voyons, elle a été enlevée il y a maintenant deux heures environ, c’est-à-dire avant que le sbire d’Angelino ne m’amène ici, donc le kidnapping de la jeune fille ne dépendait pas de mon entrevue avec le Rital, voilà une chose acquise…

Je me mets à fouinasser dans l’appartement avec l’espoir de découvrir un indice quelconque. Tout ce que je peux dégauchir, c’est une bouteille de chianti ; c’est vraisemblablement le seul matériel que les gangsters ont apporté dans ce logement honnête.

Maigre comme indice. Que dis-je ! Squelettique !

Je l’examine pourtant. C’est du chianti « Rufino » en provenance de Firenze. Outre l’étiquette d’origine, multicolore, elle en comprend une seconde plus petite, ovale, rédigée en blanc sur fond rouge.

Au milieu, et en très gros, je lis : 12°. Ecrit en rond autour de cette indication, il y a des initiales : S.I.V., puis, en petit, une adresse : 104, rue Lafayette, Paris. Je poursuis mon examen et j’ai la surprise de constater qu’après le goulot, tout en haut, il y a une mince, très mince étiquette ; elle entoure le goulot, elle est bleue comme le protège-bouchon et porte un numéro : M. 144 868. J’ignorais que les bouteilles de chianti étaient numérotées.

Je mets la bouteille sous mon bras et je me taille après avoir jeté un dernier regard de pitié à la pauvre veuve Baumard. Angelino l’a envoyée rejoindre son mari… C’est un gars qui a le culte du conjugal.

CHAPITRE XIII

LA SIRÈNE

S.I.V. signifie Société d’Importation de Vins. C’est du moins ce que m’enseigne une plaque de cuivre vissée dans la porte du no 104, rue Lafayette.

Tout près, il y a un vaste entrepôt dont le sol est rougi par le vin répandu. Des gars en tablier de cuir manipulent des tonneaux.

Je renifle le puissant remugle de vinasse avant de frapper à un bureau vitré. Une voix revêche me dit d’entrer. Je pénètre dans cette espèce d’aquarium, mais je ne vois personne. Je regarde de partout et je finis par découvrir un truc noir, accroupi derrière le tiroir d’un classeur. Le truc noir se développe brusquement dans le sens de la hauteur. C’est une demoiselle d’une soixantaine d’années, fortement vierge, qui ressemble à une cigogne en grand deuil.

Elle a un pince-nez, comme sur les gravures anciennes et un chignon gros comme un ananas.

— Vous désirez ? me demande-t-elle d’un ton rogue.

— Un renseignement.

Je pose la bouteille de chianti.

— C’est à vous, ça ? je demande.

Elle flanque son nez pointu sur la bouteille et déclare :

— Parfaitement. Pourquoi ? Vous avez une réclamation à faire ?

Je sors ma plaque et la lui montre.

— Que se passe-t-il ? s’enquiert-elle, le souffle coupé.

— Je me suis mis dans l’idée de retrouver le gars qui a bu cette bouteille, figurez-vous…

Elle n’est pas ramollie de la calbombe, la vioque. Sans mot dire, elle regarde le numéro de rappel : puis, tout en le marmottant, elle va consulter un registre.

Elle feuillette son gigantesque bouxon en pointant une langue qui rendrait rêveur un caméléon.

— Cette bouteille a été livrée à l’épicerie franco-italienne, boulevard Barbès, dit-elle.

— Merci…

Je reprends ma bouteille.

Bonsoir, mademoiselle.

Au moment où je vais franchir la porte, elle n’y tient plus.

— Monsieur le commissaire, balbutie-t-elle.

— Oui ?

— Il s’agit d’un meurtre ? questionne la vieille fille avec des yeux gourmands.

— Non, dis-je, d’un viol…

Elle se trémousse.

— Quelle horreur ! Comment ça s’est-il passé ?

Soixante ans de refoulement se manifestent.

— Une vieille demoiselle, fais-je négligemment. Le sadique l’a déflorée avec un pic à glace… Ç’a été affreux…

Puis je les mets en réprimant une copieuse envie de me boyauter tandis que la vieille salive comme un escargot.

Le patron de l’épicerie est un gros type brun. Il parle avec un délicieux accent piémontais.

Je lui montre la bouteille. Je lui montre ma carte. Je lui montre mes yeux et tout ça le décide à collaborer énergiquement avec la police.

— Cesti bouteille, dit-il, jé savais : j’ai livré avec beaucoup 112, boulevard Rochechouart. Cesti clienté, boivait molti chianti. Tosta lé semaine jé livrais ouna grossa quantitate…

Il se met du baume dans le cœur, le mandolinier. S’il était rasé de frais je l’embrasserais.

— Le nom de ce client ?

— Doupone…

Il me faut quelques instants pour réaliser qu’il veut dire Dupont.

Dupont ! Angelino a l’imagination réduite lorsqu’il se francise.

— Vous le connaissez, ce zèbre ?

— Non. Jé né connais qué sa bonne. Oune vieille Italienne.

Il me le décrit, et je reconnais sans peine, dans le tableau qu’il m’en fait, notre bonne vieille Alda.

La voilà élue bonniche, à cette heure… Moi je veux bien.

— Ça colle, fais-je. Dites, vieux, vous devriez faire comme si vous ne m’aviez jamais vu ; j’ai dans l’idée que ça vous éviterait pas mal d’ennuis…

Il tourne au gris orange.

— Madonna, murmure-t-il.

Il est prêt à s’effondrer dans ses sacs de couscous.

Cette fois, je comprends que l’heure des grimaces a sonné. Angelino est bien dégourdoche, mais il commet des imprudences comme tout le monde, et sa bouteille de chianti lui aura attiré pas mal de soucis. C’est mon petit doigt qui me le dit, et, croyez-moi, mon petit doigt en connaît long sur cette question.

Je me rends au 112 du boulevard Rochechouart. Cela se trouve à côté d’un grand café. La concierge me dit que M. Dupont demeure au premier.

Probable qu’il est asthmatique, Angelino, car il a la spécialité des appartements peu élevés. Ou alors c’est qu’il tient à ne pas être loin de la sortie.

Je monte et je tire carrément la sonnette.

Un court instant s’écoule avant que la porte ne s’ouvre. Je m’attends à me retrouver nez à nez, soit avec Alda, soit avec un chourineur du genre Mallox. Erreur profonde.

Dans notre métier, il faut s’attendre à tout, et à rien de défini.

La personne qui tient le battant de la lourde écarté est un petit lot de première. Je ne sais pas si vous avez aperçu sur les canards la photo de miss Univers ? Eh bien, cette fille, c’est miss Univers multipliée par dix mille. La regarder équivaut à un voyage à Capri.

Imaginez une souris de taille moyenne mais roulée d’une façon que Léonard de Vinci n’aurait pu prévoir. Elle a une poitrine qui vous ferait traiter de « touche-à-tout », des yeux ardents comme de la braise, une bouche prête à consommer, brillante de salive, des cheveux d’un noir de jais et surtout un teint bistre formidable. Elle est ambrée. Ses joues ont la couleur de certaines faïences provençales. Elle porte une robe rouge et elle a un parfum qu’on doit lui expédier directement du Paradis.

— Qu’est-ce que c’est ? me demande-t-elle.

Un léger sourire fleurit sur ses lèvres charnues.

Quand j’ai une poupée ainsi baraquée dans mon espace vital, je sens ma moelle épinière se liquéfier et je ne me rappelle plus si la Seine coule d’Ouest en Est ou du Sud au Nord…

— Monsieur Angelino, fais-je.

J’avale ma salive. C’est comme si je gobais un paquet de coton hydrophile.

Elle accentue son sourire.

— Vous devez vous tromper d’étage, dit-elle. En tout cas je ne connais personne de ce nom.

— Vous êtes sûre ?

Son sourire s’évanouit brusquement.

— Mais, monsieur, fait-elle, sévère.

— Bon, dis-je précipitamment, en ce cas j’aimerais dire un mot à M. Dupont.

— De la part de qui ?

— Dé la part du beau-frère de la brouette à Lucas, celui dont le vélo perd de la valve, vous voyez qui je veux dire ?

Son visage antique s’empourpre.

Elle s’apprête à refermer assez violemment la porte, mais j’ai l’habitude de ces réactions et mon pied gauche bloque l’huis.

— Ah ça ! s’écrie-t-elle courroucée, vous avez des façons !

Elle se retourne et appelle :

— Charles !

Un grand gaillard paraît.

Il est tout pareil à un goal de football et, comme un goal, porte un pull à col roulé.

Ses cheveux sont taillés en brosse, son nez un peu de travers, ses yeux peu expressifs.

— Voilà, dit-il.

— Occupe-toi de cet homme, dit la beauté brune, il a des manières qui ne me plaisent pas…

Elle s’écarte de la porte et s’éloigne dans le vestibule.

Le goal me regarde.

— Que voulez-vous ?

— M. Dupont.

— C’est moi, dit-il.

— Je l’aurais parié, ricané-je.

— Dites donc, fait-il.

— On peut causer ?

— C’est à quel sujet ?

— Au sujet de ce que vous savez, et c’est pour parler de qui vous pensez, que je suis là…

Le ricanement, le persiflage c’est pas son turbin. Il fronce le sourcil en se demandant si je le prends pour une cruche ou quoi.

Je franchis le seuil.

— Entrez, dit-il enfin.

— J’ai un besoin urgent de parler à Angelino, dis-je. Et plus tôt je me trouverai en face de lui, plus vite vous serez débarrassé de ma petite personne.

— Angelino ! qui c’est ça ? dit-il.

La petite beauté a su comme toutes les donzelles, camoufler sa surprise, mais pour lui, ce pauvre endoffé, il n’en va pas de même. Il joue la surprise comme un nourrisson joue à la belote.

— Faites pas l’étonné, je ronchonne. Galopez prévenir le Rital qu’un de ses bons aminches a quelque chose d’ultra-confidentiel à lui dire.

— Ça… c’est un peu raide, dit-il.

Je n’y tiens plus, mes nerfs prennent l’initiative.

— Ça aussi, je lui dis en lui mettant un pain dans le bureau.

Le goal se casse en deux. Il ne s’attendait pas à ce que la conversation prenne cette tournure-là.

Sans lui laisser le temps de récupérer, je lui propulse mon genou à l’endroit crucial de sa personne. Il hurle comme un goret et s’écroule. Je finis de le réparer avec un coup de talon au cou.

Cette petite séance, bien que rapide, a fait un certain chahut. D’autant que mon goal, en s’effondrant, a renversé le porte-parapluies.

La sirène aux prunelles ardentes réapparaît.

Elle tient un pistolet à la main et elle semble décidée à l’utiliser contre moi.

— Stop ! je crie. Y a du trèfle dans le secteur, fillette. Un coup de seringue ameuterait les populations et vous causerait bien des ennuis, surtout s’il arrivait à destination.

Elle demeure immobile, le doigt sur la détente. Si cette dernière est sensible, il va m’arriver un petit malheur avant longtemps.

Je plonge brusquement à plat ventre.

Elle tire, la balle ricoche contre le mur.

Je roule comme un tonneau dans sa direction et je la fais basculer. Ceci au moment précis où elle ouvre le feu.

Une torsion et le feu lui échappe des paluches.

Je réussis à lui saisir le bras.

C’est le carrelage qui écope.

— Bon, on va peut-être avoir une conversation, fais-je.

Elle ne répond pas et se mord le poignet en regardant d’un œil épouvanté un point précis du vestibule. Je suis son regard et je m’aperçois qu’une de ses balles est allée se perdre dans la nuque du goal. Quand je dis se perdre, c’est une manière de parler, car vous admettrez qu’elle n’est pas perdue pour tout le monde…

— Je l’ai tué, fait-elle, incrédule.

— Un peu sur les bords, dis-je. Voilà ce que c’est, lorsqu’on est une vamp, de vouloir jouer avec des armes à feu.

— Charles, balbutie-t-elle.

— Inutile de l’appeler, lui fais-je, je n’ai encore jamais vu un mort discuter le bout de gras.

J’empoche son rigolo et me remets sur mes pieds. Galamment je lui tends la main pour l’aider à se relever. Elle accepte ma dextre sans réfléchir, puis, une fois debout, la lâche vivement, comme si c’était un serpent à sonnettes qu’elle tenait serré.

— Je vous arrête sous l’inculpation de meurtre, dis-je de mon ton le plus professionnel.

Je me dis que la fillette est seule dans la cambuse. S’il y avait du populo, il se serait forcément manifesté après une bataille navale de cette ampleur. Or, si elle est seule, je dois en profiter pour la confesser.

— Où est Angelino ? je lui demande.

— Je ne sais pas… de quoi vous parlez, balbutie-t-elle.

Bien rattrapé.

— Je veux parler du gros Rital qui a une femme délicieusement prénommée Alda.

— Je ne connais pas.

Alors le foutre me prend, et quand le foutre me prend, c’est comme quand la Garonne est en crue : ça fait du dégât.

Oubliant le sexe et la beauté de mon interlocutrice, je lui mets un double soufflet aller-retour qui l’étourdit et la fait vaciller. Je la cramponne par les épaules au moment où elle titube.

— Où est Angelino ? répété-je.

Elle secoue la tête.

Elle a du cran, la gamine.

— O.K., je fais, je connais des trucs amusants pour rendre les belles filles loquaces.

La tenant par le bras, je visite la turne.

Elle comprend deux chambres à coucher, une cuisine, une salle à manger, un salon, une salle de bains.

Il y a des bouteilles de chianti dans la cuisine et sur la desserte de la salle à manger.

En cherchant bien, je dégauchis une paire de ciseaux.

— Remets-toi, dis-je à la gosseline, et ouvre grand tes étiquettes. Je te propose un petit marché. Voilà : ou tu réponds à mes questions ou je te coupe les tifs au ras du bocal. Je suppose que t’as déjà vu une grognace tondue ? Si tu n’en as pas vu, je peux t’assurer que c’est pas jojo.

Je saisis la gnère par les crins.

— Non, non, fait-elle, épouvantée… je… je vais tout vous dire.

CHAPITRE XIV

APPELEZ VERDURIER

Les baffes que je lui ai mises sont apparentes sur ses joues veloutées. Mais cela ne m’émeut pas.

Elle tient ses pognes croisées sur sa tête, dans un geste de protection.

— Parle-moi d’Angelino, insisté-je. C’est un homme pour qui j’ai tant d’admiration que de prononcer son nom me plonge dans un gouffre de voluptés. Voyons, il crèche ici ?

— Non, dit-elle, il y prend ses repas.

— Où habite-t-il ?

— Je ne sais pas…

J’actionne les dents des ciseaux.

— Je parie que je vais te faire retrouver la mémoire…

Elle pleure, elle trépigne, elle crie qu’elle n’en sait rien. D’après elle, Angelino se tient peinard. Il crèche dans un petit coin inconnu même de ses hommes et il a plusieurs maisons sûres où il va becter, car il déteste les restaurants et, d’une façon générale, tous les lieux publics.

— Comment se fait-il que cet appartement soit une retraite sûre pour lui ?

Elle fond en larmes.

— Charlie a travaillé pour lui, du temps de son séjour aux U.S.A… Angelino lui a évité… des ennuis, et alors…

J’ai compris. Le père Angelino a des relations un peu partout. Il sait mener sa barque.

En tout cas, la façon dont il organise son séjour à Paris est supérieure : pas d’hôtels, pas de sous-location… Une chambre ici, un couvert mis là… Et, pour les rendez-vous délicats, l’appartement d’une quelconque veuve Baumard…

Je vous le redis en majuscule : c’est la première fois que je tombe sur un zigoto de cette espèce.

— Comment t’appelles-tu ?

— Mireille.

— Toute la Provence, fais-je en rigolant.

A ce moment on sonne.

— Va ouvrir, je dis à la souris, et pas de faux mouvements ou c’est toi qui écopes de la première pastille.

Je prends mon feu, je tire le cadavre de ce vieux Charlie hors du champ et je me plaque contre le mur.

La petite ouvre la lourde.

— Et alors ? Qu’est-ce qui se passe ? demande une voix.

Une voix pareille, y a qu’un gardien de la paix qui puisse l’émettre. Ils ont des cordes vocales spéciales, ces tordus !

Je me montre. En effet, c’est bien un bignolon. Il est entre deux âges ; il porte le képi bas et l’intelligence aussi ; ça se voit à son front aussi mince qu’une entrecôte de restaurant à prix fixe.

Il est flanqué de la pipelette et d’un voisin en bras de chemise.

— On n’a plus le droit de déboucher du champagne ? dis-je.

Et je lui tends ma carte. Il murmure :

— Je vous demande pardon.

Je l’attire contre l’angle du palier.

— Filez, murmuré-je, et pas un mot à la concierge sur mon identité.

— Soyez tranquille, monsieur le commissaire, s’écrie-t-il.

Je donnerais n’importe quoi pour lui arracher la langue.

Je peste intérieurement car maintenant, après ce petit intermède, j’ai le bonjour d’Alfred pour établir une souricière ici.

Mireille lit ma contrariété et ça lui donne un peu de courage.

— Vous êtes commissaire ? me demande-t-elle.

— Il paraît…

Ça n’a pas l’air de l’enchanter.

— Dis-moi, beauté brune, à quel moment Angelino vient-il ?

— C’est variable.

— Tu es bien prévenue, lorsqu’il rapplique. S’il vient manger, il faut que tu aies de quoi le nourrir, non ?

— Ils apportent… C’est Alda qui fait la cuisine.

— Bon, en somme ils ne font qu’utiliser un instant votre cuisinière à gaz. Marrants…

Oui, ils sont marrants, ces deux Ritals.

— Il y a longtemps qu’ils ne sont pas venus ?

— Deux jours…

Je repense au chianti…

— Tu dis qu’ils apportent leur bectance… Le picrate aussi ?

— Oui, tout, dit-elle.

Ce petit détail me prouve que la môme me bourre le mou tant que ça peut.

Une nouvelle bouffée de rage me fait voir rouge.

Je biche une de ses mèches et je la coupe net.

Elle pousse un gémissement qui ferait chialer une clé à molette.

— Je t’ai demandé la vérité, ma gosse. Toute la vérité, rien que la vérité. Tu sais…

Une sonnerie m’interrompt. Celle du téléphone. Je me souviens avoir vu l’appareil dans le salon. Je pousse la môme devant moi jusque dans cette pièce. Je décroche.

Une voix d’homme, impérieuse, demande à brûle-pourpoint, sans prononcer le traditionnel « Allô » :

— Qui est à l’appareil ?

Je réponds aussi instantanément que possible :

— Charlie.

L’interlocuteur invisible ne se nomme pas ; je n’ose le questionner sur son identité, de peur de donner l’éveil.

« Il » n’est pas là ? s’informe la voix.

— Non, dis-je.

— S’il vient, dites-lui d’appeler Verdurier.

— O.K.

L’autre a déjà raccroché.

Je repousse l’appareil, je prends Mireille par la taille et je l’assieds sur la table.

Ce geste a relevé sa jupe et dévoile une de ses cuisses.

Pendant une seconde, ça me fait comme si j’avais eu des mots avec Ray Robinson. Elle s’en aperçoit et, en belle garce qu’elle est, elle tire sa jupe de l’autre côté, ceci pour me prouver qu’elle a la paire.

Moi, qu’est-ce que vous voulez, je louche. Et je louche au point que mes gobilles sont prêtes à changer d’orbites. Je n’aurais qu’un mot à dire ou un geste à faire pour me farcir cette déesse. Faut une drôle de force de caractère pour s’arracher à ces cuisses-là.

Elle a un petit sourire de salope sûre de soi. Je le balaie d’une beigne.

— Non, Mireille, on ne rigole plus. On se met à table. Et à table, tu y es déjà. Jusqu’ici tu m’as un peu considéré comme une quintessence d’extrait de nave, mais je vais te prouver que tu t’es mis le doigt dans l’œil jusqu’à risquer de te perforer le slip. Angelino ne vient pas bouffer ici de temps en temps. Ici il y perche, ma beauté. Et il y biberonne son nom de Dieu de chianti. Je vais te dire autre chose. Lorsque je me suis mis à parlementer à la porte, tu as appelé ton mec et tu t’es fait la valise dans une autre pièce. C’est antiféminin, ça, de se trisser au moment où il va y avoir du sport. Au contraire, c’est l’instant que choisissent les femelles pour s’installer avec des jumelles de théâtre. Qu’as-tu donc fait, toi que voilà, riant sans cesse ?

Je rigole.

— Hein, flic, mais connaissant ses classiques !

J’enchaîne.

— Je vais te dire ce que tu as fait, ravissante sirène : tu es allée chercher un pétard, c’est juste. Mais tu as surtout mis un signal d’alarme. Angelino est trop fine mouche pour ne pas prendre ses précautions. Je parie que lorsqu’il sort, vous arrangez un truc à la fenêtre donnant sur le boulevard.

Comme nous sommes précisément dans la pièce en question, je regarde en direction de la croisée. J’éclate de rire. La combine est simplissime : l’un des rideaux — celui de droite — est noué.

Je vais le remettre dans sa position normale.

— Code à la portée d’une cervelle de moineau comme la tienne, fais-je. Un rideau noué signifie danger. Les rideaux baissés veulent dire R.A. S…

J’ai mis dans le mille. Elle est pâle, Mireille, malgré son teint de pêche.

Moi je glousse d’aise. Non pas parce que je viens de lui en coller plein les mirettes, mais surtout parce que je sens que mon cervelet commence à se mettre sérieusement au labeur.

Je m’approche de la fille, et d’un geste machinal, je promène ma main sur ses nylons cristal. Ses jambes sont coulées au moule. Elles sont fermes et douces, elles sont tièdes… Elles parlent ! Y a un locdu qui a déclaré un jour : « Ce que vous avez à dire, dites-le avec des fleurs » ; ce peigne-zizi n’avait pas pensé aux tiges de la môme Mireille. Quelle éloquence…

Maintenant elle n’essaie plus de me vamper, car elle sait que j’ai la main versatile : une caresse, une mornifle !

Avoue, mon oiseau des tropiques, que le signor Angelino habite ici ?

Elle baisse la tête.

— Oui, souvent, fait-elle.

— Bon, on y vient petit à petit, à cette sacrée vérité.

Sur ce, nouvelle sonnerie téléphonique. Comme précédemment je décroche.

— Allô, lancé-je brièvement.

Je reconnais la voix d’Angelino.

— Salut, commissaire, fait-elle, quoi de neuf depuis tout à l’heure ?

CHAPITRE XV

COURS-MOI APRÈS, JE T’ATTRAPE !

Je n’ai jamais vu de gangster de l’espèce d’Angelino, mais je n’ai jamais vu non plus un bandit qui n’ait pas le sens du coup de théâtre et mon Rital n’échappe pas à cette règle.

Je domine ma surprise.

— Du neuf ? je fais ; non, rien, si ce n’est que cette truffe de Mireille ne sait pas se servir d’un feu. Elle a voulu m’assaisonner et c’est votre copain Charles qui a bloqué dans la calbombe la bonne marchandise.

— C’est la première fois qu’il a quelque chose dans la tête, fait Angelino, en guise d’oraison funèbre.

Il toussote et me demande :

— Vous aviez quelque chose à me dire ?

— Non, à vous demander.

— Allez-y…

— J’aimerais mieux le faire en tête-à-tête.

— Je suis pris en ce moment ; voulez-vous ce soir ?

Quel jeu joue-t-il encore, ce gougnafier ?

— Oui… Où ?

— Ici, fait-il. Chez la charmante Mireille. A propos, fait-il, vous avez trouvé facilement ?

Ça le turlupine, la promptitude avec laquelle j’ai découvert sa retraite de Montmartre.

— Oh ! vous savez, je réponds, un flic, c’est un chien de chasse, c’est fait pour découvrir ce qui est caché…

Il rit.

— Bravo.

Cet hommage me va droit au cœur.

— Vous voyez, fais-je immodestement, que je puis vous être à l’occasion de quelque utilité…

— En effet, à ce soir…

— A quelle heure ?

— Huit, ça va ?

Je saisis le poignet de la môme Mireille et jette un regard à sa montre. Celle-ci marque trois heures moins vingt. In petto, je me dis qu’à huit heures il y aura du mal de fait. Car je suis de plus en plus convaincu qu’il se mijote quelque chose de pas ordinaire pour très très bientôt !

— Oui, ça ira, dis-je. Bonsoir…

Je pose l’écouteur.

Cet appel m’indique que mon caïd a été mis sur ses gardes par le coup du rideau. Il a téléphoné afin de tâter le terrain, ou plutôt non, il a fait surveiller l’immeuble et, lorsque je me suis approché de la fenêtre pour dénouer le rideau, il a su qui se trouvait dans l’appartement. Bon, alors pourquoi a-t-il voulu me parler ? Nouveau mystère. Je sais qu’avec lui, tout est justifié. Il ne lève pas le petit doigt sans motif valable.

Je me gratte le crâne.

Et si Angelino avait eu besoin de m’immobiliser dans cet appartement quelques minutes ? Ou bien…

Je ne sais plus…

Ah ! si : Angelino s’est peut-être dit que j’allais l’attendre ici. Il s’est manifesté pour me montrer qu’il était au courant de ma présence dans l’appartement et que, par conséquent, il était inutile que j’y séjourne davantage…

Que faire ? Tout ça est très compliqué… Si j’étais certain qu’Angelino ne tient pas à me voir bivouaquer ici, évidemment je resterais. Mais je ne suis certain de rien du tout. Si, d’une seule chose, c’est que s’il se produit un sale coup dans Paris aujourd’hui, ce ne sera pas au 112 du boulevard Rochechouart.

Mireille respecte ma méditation.

— Bon, décidé-je tout à coup ; je me fais la malle. Toi, ma tendre donzelle, tu vas suivre mes instructions à la lettre…

D’un coup sec j’arrache les fils téléphoniques.

— Tu vas rester ici jusqu’à nouvel ordre. Si quelqu’un sonne, n’ouvre pas, à moins que tu sois sûre qu’il s’agit d’Angelino ou de moi. Je suppose qu’Angelino a les clés, donc, en ce qui le concerne, pas de questions ; pour moi, je sonnerai sur l’air classique de ta tagadagada, vu ? Si tu te barres, ton signalement sera diffusé de partout et tu n’iras pas loin, je te ferai coffrer pour meurtre. Si, au contraire, tu suis ma consigne, je verrai à arranger cette histoire de balle perdue. Allez, tchao !

Je l’abandonne avec le cadavre de son jules. J’avoue que ce tête-à-tête manque d’agrément, mais il y a des circonstances où, dirait le grand boss, il faut oublier ses aspirations personnelles pour trela trela soin soin !

Je commence à avoir sérieusement soif, c’est la constatation que je suis obligé de faire en débouchant sur le boulevard. Et cette constatation est d’autant plus cruelle que, comme j’ai l’honneur de vous le dire, il y a un grand café juste à côté.

Après tout je puis bien m’octroyer un glass sur le pouce. J’entre dans le troquet.

— Donnez-moi un blanc !

Le garçon me demande si je le veux dans un petit verre ou bien dans un grand. Je lui réponds que s’il peut me le servir dans une lessiveuse, je serai ravi.

Il sourit. Et il a raison de se marrer parce que c’est la dernière fois que ça lui arrivera.

Dans la glace qui se trouve derrière lui, j’aperçois le mouvement de l’extérieur. Comme je suis un peu tendu, tout mon être est aux aguets. Voilà que j’aperçois une voiture en stationnement au bord du trottoir. C’est une très classique DS noire. Elle est conduite par un solide gaillard au chapeau mou rabattu sur l’œil. Derrière il y a un autre zigoto. Et ce zigoto, je suis prêt à vous parier une bonbonne de fluide glacial contre la crosse de l’archevêque de Paris, que c’est Mallox, mon brave Ricain de Mallox, celui à qui j’ai sonné le couvercle ce matin.

Ces messieurs auraient-ils l’intention de me filer ? Oui, sans doute.

Eh bien, je vais leur faire faire un gentil petit tour…

Le garçon me verse un grand verre de Pouilly. Je le bois, et, tandis que je lève le coude, je vois que les deux occupants de la traction se livrent chacun à une besogne différente. Le chauffeur met le moulin en marche, tandis que Mallox s’empare de quelque chose posé à ses côtés sur la banquette.

Ce quelque chose, c’est une mitraillette. Il la lève et la pointe dans ma direction. La seule chose qui nous sépare, c’est la grande vitre du bistrot. J’ai le dos tourné à l’arme. Comme mes épaules se posent un peu là et qu’il y a moins de trois mètres de lui à moi, on peut estimer — sans crainte de se tromper — que mon curriculum vitae va s’interrompre là. Sous ma théière, il se produit un drôle de turbin. Je sais que le temps de compter jusqu’à trois et il sera trop tard…

Que faire ?

Vite, vite !

Se jeter à plat ventre, il n’y faut pas songer… La vitre descend jusqu’au sol.

Tout ça n’a pas duré un millième de seconde sous mon crâne… J’ai aux lèvres le goût sucré de la frousse et un sifflement aigu traverse mes tympans.

Soudain je vois passer sur le trottoir un couple d’amoureux. Cela recule d’une ou deux secondes le moment où Mallox pourra tirer.

Je n’hésite pas. Tant pis, c’est ma seule chance. Je fais un terrible soubresaut et je plonge pardessus le comptoir.

La salve part comme prévu. La belle glace dégringole. Je sens comme une poignée de cailloux sur mes jambes. J’atterris de l’autre côté du zinc sur un régiment de bouteilles vides. La salve démolit la glace du fond qui m’a été si utile. Elle dégringole une série de bouteilles et perfore le percolateur. Et puis elle finit son demi-cercle en compostant le garçon qui s’abat sur moi en débitant du sang.

Joli travail…

Des gens gueulent. C’est la panique…

Je me penche sur le garçon, il est incroyablement mort. Pour lui, il n’y a plus que Borniol qui puisse quelque chose maintenant.

Je reluque mes guibolles. Mon bénard est déchiqueté. Il s’en est fallu d’un poil que j’aie les deux jambes réduites en bouillie.

Je m’en tire avec une dizaine d’entailles plus ou moins profondes dans les mollets. Heureusement, la rafale est passée un demi-centimètre trop haut. Si je n’avais esquissé ce saut de carpe, je bloquais tout dans le dos et c’était scié pour le fils unique — donc préféré — de Félicie, ma brave femme de mère.

Enfin, des gens se précipitent, faut croire que tout danger est écarté.

Je me lève en geignant. Ma guibolle est un tantinet ankylosée.

Je contourne le comptoir après avoir enjambé le corps du garçon.

Le gérant arrive, en smoking.

— Vous êtes blessé ? fait-il.

— Un peu, appelez un médecin.

Je tiens à ce qu’on m’arrête ce sang qui dégouline dans ma godasse.

— Et Albert ? s’inquiète le gérant.

Il doit s’agir du garçon.

— Il ne servira jamais plus de Cinzano, ajouté-je.

— Mon Dieu ! Quelle histoire ! C’est à vous que les gangsters en avaient ?

— Vous avez déjà vu des gangsters prendre pour cible des percolateurs, vous ?

Je lui montre ma carte.

— Procurez-moi un autre falzar, dis-je. Et donnez-moi l’annuaire du téléphone.

Décidément, l’annuaire des Postes est mon livre de chevet. Police-Secours radine. Je connais le brigadier qui commande la patrouille.

— Eloi ! je crie…

Il s’approche.

— Monsieur le commissaire ! C’est sur vous que…

— Oui…

Je lui fais signe d’approcher.

— Enlevez le cadavre et débarrassez le terrain, je tiens à ce que le secteur soit calme.

— Compris…

Le médecin se pointe. Il examine mes tiges et hoche la tête.

— Vous avez eu de la chance, apprécie-t-il.

— Je sais, dis-je.

Il nettoie mes petites plaies et me fait une piqûre.

— Deux jours de repos et ce ne sera plus rien… Vous pouvez prendre deux jours de repos ?

— Oui, dis-je, mais au mois de juillet.

Il hausse les épaules.

— C’est votre affaire.

Il me colle un double pansement carabiné qui me donne l’impression d’avoir deux plantes grimpantes à la place de mes jambes.

Le gérant radine avec une théorie de falzars qu’il a dégauchis je ne sais pas où.

Je me trisse dans les toilettes pour procéder à l’essayage. L’un d’eux me va potablement. Il a un fond d’une couleur étrangère à celle du tissu de base, mais je n’ai pas le temps — ni le cœur — à jouer les Brummell.

Non…

Angelino veut faire le méchant, il abat son jeu parce que le temps presse. C’était bien pour arranger ce guet-apens qu’il m’a téléphoné tout à l’heure. Il voulait vérifier que c’était bien moi qui opérais dans son appartement. Si c’était moi, cela prouvait que j’étais sur la bonne piste, donc que je devenais dangereux.

Il a voulu mettre un terme à mes fouinasseries.

Méthode Chicago…

Seulement, il y a une chose contre laquelle tous les gangsters de la planète ne peuvent rien, c’est ma chance. Jusqu’ici j’ai le vase.

J’ai aussi des réflexes à la hauteur, et ça, ça aide, comme dit l’autre.

La preuve, je suis encore là, tandis que tous les bourdilles de Paris traquent la traction noire…

Il va faire un sale pif, Angelino, quand il apprendra que son sulfateur diplômé de la faculté de Sing-Sing n’a réussi à démolir qu’un barman et un percolateur…

Moi je vais profiter de la confusion pour pousser un peu plus mon avantage.

L’annuaire vient de m’apprendre que Verdurier habite rue des Eaux, à Passy.

Là-bas il y a de l’urgent pour Angelino, puisqu’on demandait à ce qu’il sonne au plutôt. Et Angelino n’est pas au courant de cet appel puisque je l’ai intercepté.

Ça fait plaisir de trouver une piste fraîche…

Boudiné dans mon pantalon trop étroit, j’entre dans la cabine téléphonique et je fais le numéro du vieux.

— San-Antonio !

C’est sa bouée, à ce cher homme.

— Oui.

— Du nouveau ?

Il a des mots qui prêtent à rire, le boss. Du nouveau ! Y a de quoi s’arracher l’intestin grêle et se le transformer en lanterne japonaise.

— Si, murmuré-je. Mais ce serait trop long à vous raconter ici. Je crois que je tiens un os. Angelino commence à me trouver un peu trop curieux et il vient de m’octroyer une rafale de mitraillette par personne interposée.

— De la casse ?

— Du matériel de bistrot, le barman y compris. Pour moi ça va… Je vais en ce moment faire un tour chez un certain Verdurier, rue des Eaux, 12. Vous me rendriez service en passant un coup de fil chez lui d’ici trois petits quarts d’heure… Vous direz simplement : « Vous m’avez appelé ? » d’un ton bourru, avec un soupçon d’accent italien.

Je lui imite la voix d’Angelino, et il l’imite à son tour très honnêtement.

— Ça collera, je fais. Soyez laconique. Je ne sais ce que ce bonhomme veut dire à Angelino, mais ayez l’air au courant, parlez sec mais d’une façon assez évasive pour qu’il ne soit pas surpris. Il est vraisemblable qu’il vous parlera de moi. Je ne sais encore en qualité de quoi je me présenterai chez lui, tout dépendra de l’atmosphère et de la gueule qu’il a. Dites que vous êtes au courant et qu’il n’a qu’à faire ce que je lui dirai.

— Parfait, admet le boss.

Il toussote.

— C’est tout ?

— Attendez, vous parlez italien ?

— Oui.

— Merveilleux. Pendant que vous téléphonerez, interrompez-vous une ou deux fois pour dire quelque chose en italien à une nommée Alda. Vous saisissez, ça fera plus vraisemblable.

Le grand patron sort une tirade à voix feutrée, en pur rital.

— Parfait. Je pense que ça marchera…

— Avec vous, peut-il en être autrement ?

— Ni fleurs ni couronnes, je ronchonne.

Je raccroche.

Il y a une masse compacte de badauds devant l’établissement. Ces mecs-là ont soif de sensations fortes.

Ils attendent quoi ? Qu’on leur fasse un nouveau Pearl Harbor ?

— Dites donc, je demande au gérant, il doit bien y avoir une issue discrète, non ?

— Oui.

Il me guide à travers les communs jusqu’à une porte qui donne de la cuisine sur la rue.

Un taxi en maraude passe justement par là.

Je le hèle.

Il vaut mieux laisser ma voiture tranquille pour le moment.

CHAPITRE XVI

SURPRISE

Un luxueux immeuble en pierre de taille. Du tapis rouge dans les escadrins avec des tringles dorées comme au Carlton, Verdurier pioge au quatrième. Je m’offre une tournée d’ascenseur pour reposer mes flûtes avariées et je m’explique avec le bouton de sonnette.

Un type étrange vient m’ouvrir.

Il est grand, très maigre, avec l’air tubard ou je ne sais pas quoi. Il a un visage tout ridé, au nez crochu, aux yeux bleuâtres, et ses crins sont taillés en brosse.

— Vous désirez ? demande-t-il.

— M. Verdurier ?

— Oui, c’est moi… Je viens de la part du patron…

— Quel patron ?

J’ai l’impression de marcher sur une planche savonnée avec des patins à roulettes aux pieds.

Au moindre faux pas il peut m’arriver des ennuis.

Je rigole pour gagner du temps.

— Allons, je lui fais, ne me faites pas marcher… Je veux parler du mari d’Alda…

Son visage reste crispé un instant, puis il se décide :

— Entrez…

J’entre. L’appartement est à l’unisson : de la moquette épaisse comme une pelouse des Tuileries, des meubles cossus, des potiches grosses comme une cabine téléphonique… Il pousse une porte vitrée et me fait pénétrer dans un minuscule salon meublé en Louis quelque chose.

— J’attends vos explications, me dit-il.

— Y a pas d’explications, fais-je avec une certaine hauteur. Je quitte Ange… enfin, le patron à l’instant. Il me dit : « Va chez Verdurier, rue des Eaux. Il m’a appelé. J’ai pas le temps de lui téléphoner maintenant… (Il était dans sa bagnole, j’explique.) Mais je me doute de ce qu’il veut. Je vais lui passer un coup de tube tout à l’heure, pour le moment j’ai mieux à faire… »

Je cligne de l’œil.

— Pour avoir autre chose à faire, hein ?

Il reste imperturbable.

J’ai dans l’idée qu’il ne mord pas très franchement à l’hameçon que je brandis sous son blair. Il est comme ces poissons qui suçotent l’asticot avant de l’avaler.

— Qui êtes-vous ? me demande-t-il brutalement. Je ne vous ai jamais vu…

— Rien d’étonnant, fais-je, je débarque d’hier. Vous avez lu le canard ? Le Liberté s’est pointé au Havre hier. Eh ben j’y étais… Lorsque Angelino a quitté les U.S.A., il m’a dit : « Si t’as envie de changer d’air un de ces quatre, amène ton lard à Pantruche. C’est un bled où les gars marles peuvent se faire une situation… » Sur le moment j’y avais pas trop pris garde. Mon truc de racket fonctionnait aux petits pois. Puis j’ai eu un coup dur… Un poulet ! C’est moche. Ç’aurait été n’importe qui d’autre, ça s’arrange. Mais un poulet, c’est pire que tout ; si on y touche, on se fait fricasser…

Il interrompt mon bavardage :

— Vous êtes français ?

— Et comment : Bercy ! Seulement, ça fait un bail que j’étais parti chez les Ricains. Vous avez entendu causer de Mick le Borgne ?

Il me dit que non. Et j’en suis à peine surpris car moi non plus je n’ai jamais entendu parler d’un type répondant à ce surnom.

— C’est avec lui que je suis allé là-bas. Il était sicilien. Vous connaissez la Maffia ? Là-bas il a fait son trou et, comme on était aussi potes que les deux doigts que voilà, j’ai réussi ma pelote itou…

A force de parler, j’ai le gosier sec. Ma parole, qu’est-ce qu’il attend, le grand boss, pour le balancer, son appel téléphonique ? Les trois quarts d’heure doivent être écoulés.

— Bref, vous travaillez avec…

— Oui, dis-je, depuis ce matin, c’est du neuf, hé ?

J’entends le tintement grêle d’une sonnerie. Bon Dieu, elle tombe à pic…

Le Verdurier se lève.

— Excusez, grogne-t-il.

Et il se carapate dans la pièce voisine, laquelle doit être un bureau.

Il ferme la porte. Mais j’ai l’ouïe en radar. Quand je me concentre, j’entendrais une mouche s’essuyer les pattes sur du velours.

Il jette un « oui » très sec. Sec comme lui.

Puis, aussitôt après, il dit, d’une voix radoucie : « Ah bon… » A plusieurs reprises il émet des : « Oui… Oui… Oui… »

— C’est au sujet de la fille, fait-il. Elle a repris connaissance… Je voulais savoir si je dois l’interroger seul ou bien vous attendre…

— Parfait.

— …

— Entendu… Bon…

Et il raccroche.

Je le vois rappliquer, le visage détendu.

— C’était le chef, murmure-t-il.

Je me compose une figure satisfaite.

— O.K. Il vous a affranchi sur mon compte ?

Il a un mouvement affirmatif.

— Parfait.

Je dis presque innocemment :

— On va s’occuper de la gerce, alors ?

— Oui, suivez-moi.

Il semble rassuré. Son attitude s’est totalement modifiée. Sans être à proprement parler cordiale, elle est du moins polie.

Il m’entraîne dans un dédale de pièces jusqu’à une chambre à coucher exiguë, située au fond du couloir. Pour pénétrer dans cette pièce, il sort une clé de sa poche, car la lourde est hermétiquement bouclée.

Nous entrons. La petite piaule ne comprend qu’un lit de cuivre. Et dans ce lit je vois ma pauvre petite môme de Versailles.

Elle a changé depuis cette nuit. Elle a le visage exsangue, le teint cireux, le nez pincé, les yeux mi-clos…

A travers ses longs cils, je découvre un pauvre regard fiévreux et faible, mais conscient.

En m’apercevant elle ouvre un peu plus les yeux. Ses lèvres remuent.

Je mets un doigt sur mes lèvres.

Elle n’est pas au courant de ce qui lui est arrivé, la pauvre petite Claude, j’entends depuis son opération. Elle ne peut savoir qu’elle a été enlevée par ces foies-blancs. Si elle peut jacter elle va m’appeler par mon nom ; ce serait la fin des haricots.

Verdurier s’incline au-dessus d’elle.

— Vous vous sentez mieux ? demande-t-il.

Elle bat des paupières affirmativement.

— Allons, mon petit, ça ne sera rien, poursuit-il.

J’ai pigé sa tactique. Afin de la mettre en confiance, il lui laisse croire qu’elle est dans une clinique et il joue au médecin-chef comme dans « l’Hirondelle du Faubourg ».

— Voulez-vous parler ? demande le grand sec.

Elle fait un effort et exhale dans un souffle :

— Oui.

— Parfait, parfait, murmure Verdurier. Alors vous allez pouvoir répondre aux questions que va vous poser ce policier ?

Je sursaute, mais, quand je découvre qu’il est de bonne foi et qu’il me donne ce titre, croyant bluffer la gosse, j’ai sérieusement envie de me gondoler, malgré la gravité de l’heure.

Je m’approche.

— Je suis commissaire de police, dis-je avec un nouveau clin d’yeux à son adresse. Pouvez-vous me dire plusieurs choses : par exemple, savez-vous qui vous a tiré dessus ?

Elle fait un geste négatif.

Cette question n’a pas l’air de plaire à Verdurier. Il m’écarte d’un mouvement autoritaire.

— Connaissiez-vous l’homme qui était avec vous ?

Elle le regarde, puis, très lentement, ses yeux se tournent vers moi.

Pour la première fois depuis notre entrée, on y décèle de la surprise…

— Commissaire, souffle-t-elle.

— Oui, le commissaire San-Antonio, fait le grand type maigre, nous savons. Vous lui avez parlé du buste, n’est-ce pas ?

Elle ne répond rien. Cet interrogatoire doit lui sembler inexplicable, étant donné ma présence.

— Répondez ! fait sèchement Verdurier.

Elle murmure « oui ».

Il fait claquer ses doigts avec agacement.

— C’est tout ce que vous lui avez dit ?

— Oui…

— Lui avez-vous révélé autre chose au sujet de ce buste ?

Elle secoue la tête.

— Non.

— Pourtant, le commissaire a déclaré qu’il avait une information sensationnelle. Sensationnelle ! Vous entendez ?

Elle semble sur le point de défaillir.

— Rien dit, murmure-t-elle.

Et elle tourne de l’œil proprement.

— Elle ne tient pas le choc, fais-je. On y reviendra…

— Inutile, décrète Verdurier. Elle n’a pas dû parler, et elle n’a pas parlé pour la bonne raison qu’elle ne sait rien de plus. Du moins n’a-t-elle pas réalisé l’importance du détail… Maintenant il faut nous débarrasser de cette fille…

Un mec qui nage, qui nage comme un poisson champion de sa catégorie, c’est le zig San-Antonio.

Maintenant, je sais pourquoi on a enlevé Claude de l’hosto : on voulait se rendre compte de ce qu’elle m’a dit avant qu’on ne la descende. Ça ne les trouble pas outre mesure qu’elle m’ait parlé ; ce qui les tracasse, c’est un certain détail dont elle aurait pu m’entretenir relativement à ce buste, détail qui doit être diablement important. Mais il faut croire que Claude n’a pas réalisé l’importance dudit détail, ce qui est surprenant.

Le goudron continue à ruisseler sur cette affaire avec le débit du Niagara un jour de crue.

Nous sortons de la chambre.

— Voilà ce que nous allons faire, me dit Verdurier. Nous allons achever cette fille et la mettre dans une grande corbeille d’osier. Je vous aiderai à la descendre et vous vous en arrangerez…

Je ne suis pas chaud pour souscrire à ce programme. Inutile de vous le préciser, n’est-ce pas ?

Je fronce le sourcil et je biche mon attitude la plus Terreur de Chicago.

— J’aime pas beaucoup véhiculer les macchabés dans des paniers. J’aime mieux descendre la souris dans les brandillons comme si elle était tombée en digue-digue et aller la balancer au tas ainsi…

— C’est ça, ricane le grand maigre, pour que les voisins la repèrent, ou bien les passants… Sans parler de la concierge…

— Comment l’avez-vous rentrée, ce matin ?

— Corbeille…

— Ah oui ! C’est une manie ?

Je me dis que la pauvre gosse doit être bigrement solide pour avoir résisté à ce coltinage en corbeille d’osier après une opération comme elle en a subi une.

Les choses vont se gâter, car je suis obligé de faire le méchant pour sauver la mise à Claude.

Voilà qu’une nouvelle sonnerie téléphonique retentit. Verdurier retourne à son bureau. Je voudrais bien le suivre, mais c’est trop risquer. Il reste fort peu de temps parti. Je tripote la crosse de mon pétard en l’attendant, car, si jamais par malchance cAngelino qui lui parle, ce qui va se passer ne sera pas racontable…

Lorsqu’il revient il est très calme.

— On a toujours des ennuis avec les femmes, bougonne-t-il.

D’où je conclus qu’il vient d’avoir un patacaisse soi-soi avec sa gerce.

Me voici rassuré.

— Alors, me dit-il, vous voulez vraiment la coltiner à bras ?

— Je préférerais, oui.

— N’oubliez pas que son signalement est donné. C’est risquer gros, je ne crois pas que le chef serait d’accord.

Il me sourit.

Curieux comme il est revenu à de bons sentiments, soudain. Il y a moins de deux minutes, il me parlait avec autorité, et brusquement il devient sirupeux comme de la grenadine. Ma surprise n’a pas le temps de se développer davantage. Verdurier sort de la poche intérieure de sa veste une matraque en plomb gainée de cuir et m’en distribue un coup sur le cocotier. J’essaie de parer du bras, mais mon geste arrive trop tard.

Je pique une tête dans la piscine aux anges.

CHAPITRE XVII

DES MOTS

J’en ai pris un bon coup sur la tabatière car lorsque mon entendement revient, il y a plusieurs personnes autour de moi.

Je ne les vois pas, car je n’ai pas la force d’ouvrir les yeux, mais je les sens grouiller autour de mon visage.

Des pieds… Des jambes…

— Et alors, fait la voix de Verdurier, j’ai reçu un coup de fil d’un type qui a prétendu être le patron. Il avait l’accent… Enfin, sa voix… Il s’est interrompu pour dire un mot en italien à une certaine Alda… Il a dit : « Mon petit copain n’est pas chez vous ? » Je lui ai répondu que si.

— Débrouillez-vous avec lui, je n’ai pas le temps de m’occuper de ça…

Verdurier conclut :

— On en était à se chamailler sur la façon d’évacuer la petite. Moi je voulais qu’il l’embarque dans la corbeille, lui voulait l’emporter vivante, sur ses bras… Parbleu, si c’est San-Antonio !

De rage, il me balanstique un coup de tatane dans les côtes.

— Il a bien failli m’avoir, ajoute-t-il, le chef n’aurait pas téléphoné…

Un silence… Mon crâne me fait affreusement mal. Il me semble qu’on m’en a scié la moitié.

Verdurier murmure :

— Alors, qu’est-ce qu’on en fiche ?

— Il faut attendre qu’il revienne à lui, émet une voix.

Et cette voix, je l’identifie parfaitement : c’est celle de Ruti.

Il poursuit :

— Le patron tient à le liquider, il dit qu’il n’aime pas buter à chaque instant dans un type pareil. Ce flic, c’est le cousin germain du diable, parole ! On ne peut savoir ce qu’il a dans le caberlot… Angelino désire qu’on le questionne un peu avant de le foutre à la poubelle. Il dit qu’il est essentiel de savoir ce qu’il sait. Ce qui le tarabuste, c’est au sujet de la statue d’abord, et puis aussi l’affaire de Saint-Lazare, tout à l’heure… Mais de celle-là, il ne doit rien savoir, tout marle qu’il est… Enfin, vaut mieux se rendre compte.

Je sens qu’un type s’agenouille à mes côtés et m’examine. C’est Ruti.

— Oh pardon ! s’exclame-t-il, qu’est-ce que tu lui as fait comme friction !

— Bast, dit Verdurier, ces salauds-là ont le crâne en acier.

— Va chercher de la flotte, conseille une autre voix…

— Si on lui brûlait la plante des pieds, suggère Verdurier, il paraît que ça vous tire un gars de l’inconscience en deux minutes…

M’est avis que c’est le moment de me manifester si je veux éviter de nouveaux ennuis.

Je libère un long frisson, je respire bruyamment par le nez et enfin, au prix d’un effort violent, j’ouvre les yeux.

Ils sont là, trois, penchés là-haut, au-dessus de moi comme au-dessus d’un puits.

Ils n’ont pas l’air tendre du tout. Leurs yeux sont autant de clous brillants qui voudraient me transpercer.

— Alors, on débarque ? ricane le troisième personnage, celui que je ne connais pas.

Je le distingue mal, je vois surtout ses pompes et elles ont des semelles aussi épaisses qu’un trottoir.

Je réussis à me dresser sur un coude. Une turbine ronfle dans ma tête. Là-dedans c’est un crépitement d’étincelles. J’ai une envie phénoménale d’aller au refil.

Je referme les yeux, car la piaule se met à tourner, comme la maison fantastique de la foire du Trône.

— Pas très vaillant, le fameux commissaire, ricane Verdurier.

Je n’ai pas la force de lui en vouloir. Il n’y a plus en moi ni haine ni rage, ni rien qui ressemble de près ou de loin à un sentiment violent.

Je rouvre mes yeux. Les étincelles diminuent d’intensité. Le vertige se tasse. Je m’assieds à terre et je porte la main à mon cervelet. J’ai le cuir chevelu entamé. Le sang dégouline le long de mon cou sur mes fringues.

Il est dit que mon costard y restera. Tout à l’heure le grimpant troué, maintenant la vestouze pleine de raisiné… J’ai eu tort de vouloir charger seul la meute de ce satané Rital. J’aurais dû prendre mes dispositions et me faire accompagner.

C’est trop tard maintenant pour se lamenter.

— Tu ne fais plus le flambard, remarque Ruti ; te voilà drôlement sonné, mon pauvre vieux… Où qu’il est l’homme qui mangeait le linge !

Il se baisse, me cravate par les épaules et me force à me remettre droit. C’est alors que je peux mesurer à quel point j’en ai pris un sérieux coup dans la porcif. Si l’autre crâne-mou ne me soutenait pas, je m’offrirais un billet de parterre.

L’autre, le gnace aux semelles-ballons, me chope par un aileron et voilà ces branques qui me traînent dans la salle de bains. Ils m’asseyent sur une chaise en tubes ripolinés et m’y attachent solidement au moyen d’un cordon de nylon servant à étendre le linge.

— Voilà, m’expose alors le Rital, tu vas nous raconter ce que tu sais… Ou plutôt ce que tes patrons savent, car, en ce qui te concerne, on n’a plus grand-chose à redouter de toi…

« Je vais te proposer un petit marché. Tu nous parles gentiment, à la loyale, et je t’expédie d’une balle dans la trompette. Ou bien alors tu fais la mauvaise tête et on emploie les grands moyens… »

Il désigne son copain.

— Tu vois ce type ?

Je le regarde. Il n’a pas que ses semelles de curieuses, le bonhomme, sa gueule vaut le déplacement. Celui-ci, Angelino l’a dégauchi dans une pochette surprise.

Il a la tête toute biscornue comme si sa maman l’avait enfanté dans un moulin à légumes.

Son nez aurait tendance à rejoindre son oreille droite et ses yeux sont tellement rapprochés qu’ils se trouvent pratiquement dans la même orbite.

Ce type, c’est le rêve de Picasso…

— Tu le vois, reprend Ruti.

— Oui, je balbutie, et il en vaut la peine.

— C’est le champion des aveux spontanés… Avec lui on trouve toujours quelque chose à raconter. S’il s’en occupait, la statue de la Liberté elle-même s’accuserait d’avoir cassé le vase de Soissons…

L’autre paraît ravi de cette présentation. Ce sont ses titres de noblesse, à ce garçon…

Il se pavane, fait la roue…

— Par quoi qu’on commence ? demande-t-il à Ruti…

— Par la statue…

— Qu’est-ce que tu sais sur la statue ? me demande-t-il.

C’est devenu une espèce d’abominable interprète. Il parle le langage de la torture et, à travers ses lèvres boursouflées, les mots, en effet, se chargent d’un sens nouveau.

Je ne réponds rien. J’attends je ne sais quoi… Ou plutôt, je ne sais trop quoi : une inspiration, un retour de ma chance, cette fameuse chance dont je vous parlais il n’y a pas longtemps et qui, brusquement, vient d’interrompre la communication.

L’homme-de-travers me saisit la main gauche.

Il tient une lime à ongles et me l’enfonce sous un ongle. C’est un petit truc qui n’a l’air de rien, mais qui vous fait chanter.

Je pousse un petit cri qui semble plonger mon tourmenteur dans le ravissement. S’il pouvait découper en morceaux la moitié de la population parisienne, il serait aux anges, le sadique.

— Tu parles ?

Ses yeux siamois me fixent intensément. Un peu de sueur, due à l’excitation, emperle son front. Et il a un sourire qui foutrait des cauchemars au fantôme du docteur Petiot.

— Oui…

Un silence.

— Eh ben, vas-y, fait-il, on t’écoute…

J’attaque :

— La cigale ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue…

Il n’est pas fortiche en littérature.

Il considère Ruti et Verdurier en plissant son front buté.

— Qu’est-ce qu’il déconne ? demande-t-il.

Verdurier a un léger sourire.

— Il te prend pour une crème, dit-il. Si c’est toi, l’homme qui donne la parole à un fauteuil à roulettes, je laisse ma part au suivant.

Le bourreau à semelles-ballons produit avec son nez un petit bruit étrange, évoquant les premiers essais vocaux d’un jeune coq.

— Ah bon, grogne-t-il. Ah bon !..

Il fouille ses poches et y cueille une paire de ciseaux. Ce sont de petits ciseaux qui étincellent, sous la lumière électrique, comme des instruments chirurgicaux.

Ils sont très pointus et parfaitement aiguisés.

— A quoi tu joues ? demande Ruti.

— Tu vas voir…

Verdurier a le regard brillant. Ce genre de spectacle ne lui déplaît pas. C’est beaucoup mieux qu’au Grand Guignol et ça revient moins cher.

— Tu devrais lui expliquer ce que tu comptes faire, conseille-t-il. Il a certainement assez d’imagination pour réaliser… Rien de tel pour vous amener à composition, tu sais.

Le sadique bigleux montre ses dents. Et il a des dents peu ordinaires aussi. Elles sont pointues comme des dents de requin. Pointues et espacées.

— Ben voilà, expose-t-il en actionnant les dents de ses ciseaux, comme font les coiffeurs. Y a un coin dans le bras où ça saigne moins qu’ailleurs. Je vais lui enfoncer mes ciseaux dans la viande et j’y découpe une guirlande dedans.

— Très drôle, souligne Verdurier.

Puis, s’adressant à moi :

— Il est farceur, hein ?

Je dois être un peu pâlichon. On le serait à moins.

Désespéré, je regarde autour de moi. Mais que puis-je faire, les bras liés à une chaise et les jambes entravées ?

Le bigleux se penche et me remonte ma manche. Son visage est à moins de dix centimètres du mien. Un sursaut de haine me secoue, signe évident que mon esprit combatif reprend le dessus. Il ne me reste qu’une arme, très précaire : mes dents. Je vais m’en servir. Je calcule bien mon affaire car si je la rate, il ne me ratera pas.

J’incline un peu la tête afin que mon front ne heurte pas son menton et je plonge, la bouche ouverte.

Je ne suis pas maladroit du tout. Je sens sous mes dents les cartilages du larynx. J’ai dans la bouche le goût âcre et fade de sa peau, sur les lèvres les picous de sa barbe.

Je ferme les yeux pour ne pas voir cette affreuse peau couleur de beurre rance. Je serre ma mâchoire de toutes mes forces. Le hurlement qu’il pousse se transmet dans toute ma tête en horribles vibrations. Mes incisives s’enfoncent inexorablement dans ses chairs. Du chaud, du fade, coule dans ma gorge. Je reconnais le goût du sang. Je le tiens trop serré pour qu’il puisse s’arracher de mon étreinte et il est trop contre moi, poitrine contre poitrine, pour tenter de me faire lâcher prise.

Les deux autres sont tellement ahuris qu’ils mettent du temps pour intervenir. Et le temps, s’il ne travaille pas précisément pour moi, travaille contre le bigleux.

Brusquement, il se produit un affreux craquement. Le bruit doit être imperceptible pour un témoin, mais il fait dans mon être une sorte de déflagration puissante. Cela s’affaisse sous mes dents. Le sang du bigleux dégouline le long de mes babouines.

Je serre fortement une bonne fois encore et alors je suis sur le point de défaillir. Ce qui se produit est atroce, dépasse tout ce qu’on peut imaginer de plus épouvantable : mes dents se rejoignent à travers la gorge de mon adversaire.

J’ouvre la bouche, mais il ne tombe pas. Ce sont les deux autres qui, en le tirant en arrière, l’arrachent à mon étreinte.

Il roule à terre. Une plaie béante déchire sa gorge. Le sang sort en bouillonnant de cet orifice.

CHAPITRE XVIII

RENDEZ-VOUS A SAINT-LAZARE

— Il est mort !

Je ne sais pas lequel des deux types présents a proféré ces mots.

Il l’a fait, en tout cas, avec la voix d’un somnambule brutalement éveillé.

Il y a de l’angoisse là-dedans et aussi beaucoup d’incrédulité. Qu’un type diminué, lié à un siège soit parvenu à tuer son bourreau, voilà qui les dépasse et les plonge dans un trouble enchantement.

Les regards qu’ils me décochent sont emplis d’admiration. Pendant un instant, ce qu’ils éprouvent à mon endroit confine à la ferveur.

Je crache à plusieurs reprises ce sang étranger qui m’emplit la bouche.

— Voilà le travail, je leur dis. Avez-vous d’autres spécialistes de la question à me soumettre ?

Cette boutade remet les choses au point.

— Y a pas, grommelle Ruti, tu es le flic le plus fortiche que j’aie jamais rencontré…

— M’en parle pas, j’ai déjà eu trois propositions de la faculté de médecine qui désire acheter ma carcasse après ma mort…

— Vous avez bien fait de refuser, ricane Verdurier, votre carcasse, on ne sait pas trop où elle sera demain…

Ils crânent, mais je les sens désemparés par la mort de leur petit copain, et surtout par la façon peu banale dont elle s’est produite.

Ils donneraient gros pour qu’Angelino prenne l’affaire en main. Seulement Angelino ne doit pas être disponible actuellement. Je sais maintenant que tous les événements importants que je sentais mijoter depuis que Wolf a parlé, hier, sont sur le point de se réaliser et j’en ai des frémissements dans la structure. Ça m’a fait comme à un chien de chasse attaché qui entend la meute charger un sanglier.

— Alors, je leur fais, vous me butez ou bien on se fait cuire un œuf ?

Ils hésitent.

— On aimerait bien te faire parler, dit Ruti.

— Quelle idée ! A quoi vous servira de savoir ce que j’ai reniflé dans vos sales combines et ce que j’en ai dit à mon boss ? Le résultat sera le même, va…

Verdurier est un mec du genre bilieux. Je vous parie cent ans de la vie de Mistinguett contre le consul du Guatemala qu’il a une maladie d’estomac. Or, moi, les gars qui vous rendent responsables de leur maladie d’estomac, je suis obligé de me mettre de la cire à cacheter dans les trous de nez pour ne pas les renifler.

Quand je les renifle, je vois rouge.

Je les regarde. Le cadavre du bigleux, qui gît entre nous, leur donne sérieusement à réfléchir.

Rien de plus intimidant parfois que le cadavre d’un copain sur le carrelage d’une salle de bains.

Je décide de jouer mon va-tout…

— Pauvres tocassons, je m’écrie, vous vous croyez fortiches parce que vous me tenez à votre merci, mais avec toutes vos parlotes et vos airs de durs à la mie de pain, vous me faites marrer. Je suis obligé de penser à des choses tristes pour ne pas me dérégler l’aorte, parole de flic !

« Alors, vous croyez bien candidement qu’il suffit de me balancer un morceau d’acier dans le ventricule droit pour déblayer votre route… »

Je ricane…

— Vous les prenez pour quoi, les poultocks ? Hein ? Pour un tas de détritus ? Nature ! Les flics sont des tordus, des bouseux qui débarquent de leur cambrousse… Seulement ils vous collent tous dans le trou, ou presque, aussi malins que vous soyez ! Vous avez les dernières statistiques ? Il y a un crime sur treize d’impuni… C’est pas lerche, hé ?

Verdurier, toujours acerbe, tente de réagir :

— Couplet héroïque à l’usage des méchants. Air connu : le crime ne paie pas… J’attendais autre chose de votre part, commissaire.

— Vraiment ?

— Oui. J’ignorais chez vous ce côté prêchi-prêcha. Il vous va mal… Surtout lorsqu’on vient de vous voir à l’ouvrage.

Si j’avais seulement une main libre, je crois que je réussirais à le harponner par sa cravate…

— La ferme, ballot ! je lui lance. D’ici quelques instants tu feras moins le malin…

Il ricane encore.

— Vraiment ?

Mais par contre, Ruti ne fait plus sa bouillotte de campionissime. Il paraît méditatif.

— Laisse-le causer, coupe-t-il, soucieux.

— Ah ! je remarque, mon prêche t’intéresse, beau brun ? Tes un peu plus futé que ton pote, toi. Tu feras ton chemin si le successeur à Deibler ne te raccourcit pas d’une trentaine de centimètres… T’as compris quand même que si j’étais venu dans ce piège à rat, ce n’était pas à la légère… Non, mais, mes arrières sont assurés, qu’est-ce que vous croyez ! La preuve, Verdurier, le coup de téléphone à la flan… Pas mal, hein ? Maintenant vous vous demandez pourquoi je n’ai pas fait icigo une descente — ou plutôt une montée — en force, pas ? Eh bien, c’est simplement à cause de la môme. Je savais qu’elle était vivante, et je savais aussi que vous la ratatineriez à la première alerte… J’ai risqué le paquet pour elle… Que voulez-vous, je suis un sensible ! Seulement y a du monde dans le coin…

Je toussote et j’y vais au bluff :

— Ruti, quand tu t’es pointé avec ton pote ici absent (et, ce disant, je désigne le cadavre du menton), tu n’as pas aperçu des bonshommes à l’air innocent dans la rue ?

Qu’est-ce que je risque, je vous le demande. Des bonshommes à l’air innocent, on en rencontre tellement qu’on est obligé de faire des zigzags pour pas buter dedans.

C’est moi qui lui pose la question, mais c’est à Verdurier qu’il répond :

— Si… C’est vrai…

Il tourne bride et galope comme un perdu…

Je devine qu’il va se précipiter à l’une des fenêtres donnant sur la rue.

De fait, trois minutes plus tard il rapplique, tout pâlot, en respirant du nez.

Verdurier semble gagné par l’inquiétude.

Il fait un petit mouvement du menton qui signifie : « Alors ? »

— Y a un mec, juste en face, avec un journal dans les mains…, balbutie Ruti.

— Et alors, gronde Verdurier, qu’est-ce que ça a de rare un bonhomme qui lit le journal.

Le Rital a la glotte qui joue au yo-yo…

— Je crois bien que je le connais, dit-il.

Je sursaute…

— C’est le mec qui était à la porte ce matin, tandis qu’Angelino discutait avec San-Antonio…

Je pense : Ravier !

Bon Dieu, j’aurais dû me douter que le patron prendrait « mes » précautions. Il a envoyé Ravier aux nouvelles avant de téléphoner à Verdurier. Il ne veut plus risquer de me voir disparaître…

J’éclate de rire.

— Alors, mes canards, vous êtes convaincus, maintenant ?

Ils sont partagés entre la rage et la frousse. Il y a une dominance de rage chez Verdurier et de frousse chez Ruti.

Faut que je frappe un grand coup.

— Parlons net, je fais. Voilà assez longtemps qu’Angelino fait parler de lui. Il a dépassé la mesure. Il voit trop grand maintenant et ça indispose de grosses légumes qui ont décidé d’avoir sa peau… Une planche pourrie, voilà ce que c’est maintenant qu’Angelino, et vous aurez beau dire, une planche pourrie, c’est le dernier truc à quoi s’accrocher lorsqu’on va faire la culbute… Nous sommes au courant de beaucoup de choses, et encore mes chefs en savent plus long que moi. Ce qu’ils pourraient dire des projets de l’Italien ne tiendrait pas sur la place de la Concorde. Saint-Lazare, le buste, tout ça c’est de la rigolade…

J’ouvre ici une parenthèse, histoire de souligner à quel point le bonhomme est gonflé. Je n’ai entendu parler d’un coup à Saint-Lazare qu’à travers les fumées de mon demi-coma et voilà que j’en parle avec assurance comme si j’étais le promoteur de l’histoire…

Eux, ça leur file un coup d’accélérateur dans le trouillomètre. Ruti tourne au vert pomme. Verdurier crispe ses mâchoires de squelette mal nourri.

— Bref, je poursuis, Angelino est cuit comme une rave. Il va se faire arquincher d’ici très peu de temps. Lui et tous ses pieds nickelés. A ce moment-là, ce sera la grande java, les petits, et ça chauffera pour votre matricule, je vous le dis. Y aura sûrement de la casse… Tant pis pour ceux qui essayeront de ruer dans les brancards…

— Ah oui ! gouaille encore Verdurier.

— Faites confiance.

Un petit silence, pour leur laisser le temps d’assimiler. Verdurier avait raison lorsqu’il disait qu’il faut faire manœuvrer l’imagination des gens. Ça leur fait du deux mille tours seconde.

Il est temps, maintenant, de changer de ton :

— Votre situation, à vous, grâce à un concours de circonstances, est privilégiée…

— Pourquoi ? demande Ruti.

— Parce que, je lui dis, vous êtes les seuls de l’équipe à pouvoir tirer vos pieds de la gadoue.

— Ça va, s’écrie Verdurier, avec ses salades, il va essayer de te doubler !

Je continue, sans me laisser démonter par cette interruption :

— Si vous me libérez et me laissez embarquer la petite, on vous ignorera, parole d’homme !

— Parole de flic, oui ! fait le grand sec.

— La ferme ! je gronde. Jusqu’ici on n’a rien de terrible à porter à votre compte. Je ferme les yeux sur la séance de tout à l’heure et on ne parlera même pas de la rue des Eaux dans les rapports…

— C’est votre semaine de bonté ? demande Verdurier.

Il se tourne vers Ruti et lui dit :

— Sans blague ! Tu ne vas pas prendre pour argent comptant ses belles paroles… T’en as déjà vu, toi, des flics qui laissent s’envoler des gars qui lui ont placé un œuf de Pâques pareil sur la tirelire ?

J’interviens :

— J’ai dit qu’on jouait cartes sur table. Les gars, je ne suis pas fiérot de la façon dont j’ai démoli votre copain bien que j’aie été en archi-état de légitime défense, c’est pas que je risque de me faire taper sur les doigts car, dans notre job, tous les coups sont bons, seulement ça ne ferait pas riche tout de même. Alors on s’ignore, si c’est d’accord…

— Tu marches, toi ? demande Ruti à Verdurier.

Ce dernier, chose curieuse, au fur et à mesure que je parlais et trouvais des choses de poids, récupérait. A ses yeux, je vois qu’il ne faut pas compter l’avoir au flan.

— Non, dit-il, c’est un beau parleur et c’est tout. Moi j’ai décidé de jouer la carte Angelino et je la jouerai jusqu’au bout…

Il sort.

— Où que tu vas ? implore Ruti.

— Essayer de joindre Angelino, il trouvera bien le moyen de tous nous sortir du pétrin, lui, t’en fais pas…

Ruti semble indécis.

— Allez, fais-je, trêve de balivernes, ôte-moi ces ficelles, j’en ai ma classe de jouer au saucisson.

— Non, fait-il, des clous, Verdu a raison, je peux pas me déboutonner au moment où ça se complique. Angelino est un fortiche, il a doublé plus de flics que tu n’as arrêté de gangsters.

Il réprime un léger frisson.

— Et, en tout cas, si je lui faisais de l’arnaque, je n’irais pas loin…

C’était bien mon avis aussi. Allons, mon espoir tourne court.

— Tu regretteras de n’avoir pas marché avec moi, Ruti…

— Possible, fait-il.

Il s’apprête à rejoindre Verdurier.

— Hé ! lui dis-je, un bon mouvement : passe-moi au moins une pipe…

C’est, pour lui, une façon comme une autre d’apaiser son inquiétude. Il m’allume une cigarette et me la glisse dans le bec.

Puis il sort en haussant les épaules.

Si la sèche qu’il vient de m’offrir n’était pas une Pall-Mall, mon petit truc ne réussirait pas. Seulement c’en est une, donc il s’agit d’une pipe mesurant un bon centimètre de plus qu’une cigarette ordinaire et c’est de ce centimètre-là que j’ai besoin.

En avançant les lèvres le plus possible et en me courbant aussi bas que mes liens me le permettent, j’arrive à poser l’extrémité incandescente de la cigarette sur un coin du cordon emprisonnant mes mains.

Ça commence à fumer. Une odeur de roussi se répand dans la salle de bains. Je jubile déjà lorsque, crac ! la cigarette me tombe du bec. Elle roule sur mes genoux puis glisse sur le carrelage.

C’est pas de pot ! Au moment où ça s’annonçait bien !

Je tire de toutes mes forces sur mes liens, et j’ai la joie de constater que le cordon s’effiloche à l’endroit de la brûlure. Je renouvelle mes efforts et le cordon cède. Je me masse les poignets. Ouf, ça va mieux…

Je délie les liens qui me maintiennent le buste au dossier. Par exemple, lorsque j’arrive aux pieds, je m’aperçois que je suis bourru, car la ligature est derrière la chaise et je n’ai pas de couteau pour trancher la corde. Je n’ai pas non plus d’allumettes.

J’avise le corps du bigleux, de plus en plus immobile à mes pieds. Je me penche sur lui et je le fouille consciencieusement. Je trouve son revolver. Dans mon cas, il vaut mieux trouver un Walter 7,65 qu’une pépite géante.

Juste comme je m’en empare, voilà mes pieds-plats qui réapparaissent.

Je sais qu’il faut faire vite. La réussite appartient à ceux qui appuient les premiers sur la détente.

Je m’offre celui qui est le mieux à main, c’est-à-dire Ruti.

Il prend la balle dans le ventre et se casse en deux. Il gueule comme jamais un humain n’a gueulé avant lui. Verdurier, lui, a tout compris d’un coup d’œil. Rapidement il a fait un saut en arrière si bien que la dragée que je lui destinais enlève seulement un morceau de plâtras gros comme une tortue.

Il faut que je me dépatouille de mes dernières entraves, et prompto, because ça va chauffer.

Alors, aux grands maux les grands remèdes. Je place l’orifice du canon contre le cordon et je presse la détente.

La balle tranche net l’attache et écaille un carreau.

Me voici libre… de bouger.

C’est pas le salut, mais c’est mieux que rien.

Le grand bouzin va commencer. Prière de numéroter ses côtelettes pour plus de prudence.

Je ne perçois pas le moindre bruit. Nulle trace de l’existence de Verdurier. De deux choses l’une : ou bien il a profité de la confusion pour se prendre par la main et s’emmener promener, ou bien il est allé chercher une arme dans son bureau et, embusqué derrière une console, il attend que je me montre pour m’envoyer dans la terre glaise.

D’après ce que je connais maintenant du zigoto, je serais plutôt enclin à considérer comme la plus valable la deuxième hypothèse…

J’ouvre la crosse de mon arme afin de vérifier le chargeur. Il ne reste que deux balles dans le magasin.

Je fouille le cadavre de Ruti, mais je ne sais pas s’il a accroché son flingue à la patère en entrant, toujours est-il qu’il n’a sur lui qu’un ya à cran d’arrêt.

J’ai jamais aimé les cure-dents, néanmoins j’empoche celui-ci, car, comme dit un de mes amis, dans la conjoncture présente, il ne faut pas faire la fine bouche.

Maintenant, que je vous rencarde sur la topographie de l’appartement, afin que votre petite cervelle d’écureuil puisse piger la suite.

La salle de bains où ces gnafs m’ont transbahuté se trouve au fond d’un court vestibule qui donne sur le hall. Si Verdurier est toujours dans la taule, j’ai tout à redouter. Car lui sait que je me trouve au fond de ce terrier en cul-de-sac, tandis que j’ignore, moi, son emplacement. Il n’a donc qu’à attendre que je débouche dans le hall pour me canarder.

De plus, je n’ai que deux balles alors que lui doit avoir, très certainement, une vraie panoplie à sa disposition.

Pour commencer, je me mets à plat ventre et je rampe en direction du hall.

Parvenu à l’angle, je m’arrête… Tout est silencieux, je ne perçois pas le moindre bruit…

Que faire ?

J’attends ainsi, deux minutes, en réprimant ma respiration. Puis, comme je ne suis pas le type à attendre que des champignons lui poussent sous les pieds, j’ôte délicatement une godasse et je la glisse légèrement en avant, de façon à ce qu’elle apparaisse dans le hall.

Rien ne bouge. Si Verdurier est toujours là, il sait maîtriser ses nerfs, le mec !

Je passerais bien vivement ma tête histoire de voir où nous en sommes, mais, ce faisant, j’ai peur de bloquer un atout dans les badigoinces. Alors, il me vient une autre idée… Je retourne à reculons dans la salle de bains. Je relève le corps de Ruti et je me le plaque contre la poitrine. Je le porte contre moi, en passant mes bras en boucle sous ses bras.

Je reviens vers le hall, ahanant sous le poids de cet étrange bouclier.

Puis j’avance en terrain découvert.

Deux balles claquent, sèches, brèves !

La première pénètre dans la poitrine de Ruti, m’égratignant le dos de la main, la seconde passe au-dessus de nos têtes.

Compris, cette fois. Verdurier est à gauche. Ça n’est pas marle de sa part car la porte de sortie se trouve à droite. Il a dû choisir ce côté du hall car il s’y trouve, je m’en souviens, un meuble derrière lequel il a dû se tapir.

Donc, je peux lui couper la retraite…

Juste en face de mon étroit vestibule se trouve la salle à manger, aux portes vitrées de petits carreaux. Et, dans l’axe de ces portes vitrées, la fenêtre donnant sur la rue… Cette rue où le père Ravier promène sa grande gueule derrière un France-Soir qu’il fait semblant de lire.

Il n’a pas dû percevoir les coups de feu. Personne, du reste, ne paraît les avoir entendus, et le fait s’explique, car ils ont été tirés dans les couloirs de l’appartement, ce qui feutre considérablement les bruits. Par ailleurs, le métro, qui devient aérien à la station Passy, roule à moins de vingt mètres, ce qui constitue un fond sonore absorbant tous les autres bruits plus modestes.

Il y a enfin un feu rouge, à l’angle de la rue et du quai, et les pétarades des bagnoles stoppées qui redémarrent ne sont pas rares…

Je vise soigneusement la fenêtre, à travers l’un des carreaux des portes, en prenant bien soin que ma balle ne soit pas stoppée ou déviée par l’un des montants de bois.

Je tire !

Ma doué ! On dirait que deux chiens enragés se filent une avoinée chez un marchand de verrerie. Les petits astucieux de noces et banquets qui vont acheter la blague du carreau brisé chez les marchands de farces-attrapes ne peuvent obtenir de meilleurs résultats.

Ce bruit de vitre pulvérisée me plonge dans le ravissement.

— Vous avez entendu, Verdurier ? je crie. J’ai gagné la pipe en terre ! Dans quatre minutes mes collègues seront tous ici, au grand complet, et ce qu’ils vous mettront dans le portrait en guise de châtaignes ne sera pas racontable.

Il grommelle quelque chose d’indistinct, mais que je soupçonne ne pas être gentil pour moi.

Et alors, mon sixième sens se met à vibrer fortement. Je sens qu’un truc inattendu va se produire.

Et il se produit.

Ça a débuté par un glissement : Verdurier a rampé dans ma direction. Puis un petit quelque chose passe par-dessus ma tronche. Le petit quelque chose tombe à un mètre de moi. Je regarde et mes cheveux se mettent en tire-bouchon comme si on leur jouait le Beau Danube Bleu.

Le petit quelque chose, c’est une grenade.

Je vous raconte les choses bien posément, mais je vous jure que je les développe instantanément dans mon photomaton portable.

Si je reste deux secondes ici, la grenade explose et vous trouvez la bonne viande de San-Antonio étalée par terre en petits morceaux pas plus gros que des grains de caviar… Ou alors je m’évacue du vestibule, et le Verdurier de mes choses s’en donnera à cœur joie.

On n’échappe pas à une grenade lorsqu’elle éclate sous vos fesses… Mais on peut ne pas basculer quand un mec vous tire dessus avec un pistolet.

Je me rue hors du vestibule comme un garenne traqué par un furet.

Faites chauffer la colle !

Les coudes au corps ! Comme il fallait s’y attendre, Verdurier fait fonctionner sa crémerie.

Seulement, il y a une chose qu’il n’a pas prévue — on ne peut jamais tout prévoir — sa grenade explose et les morcifs voltigent un peu partout dans un nuage de fumée noire. Cette explosion ôte toute efficacité au tir du gars. Déjà je suis dans la salle à manger…

Celle-ci possède deux portes : une à chaque extrémité… Je cours à l’autre et, par un brusque renversement de la situation, je prends Verdurier à revers.

Il ne s’attendait pas à une pareille promptitude…

Il lève son arme, mais je suis plus prompt que lui et ma dernière balle est pour le petit grain de beauté qu’il porte à la pommette gauche.

La balle fracasse le maxillaire supérieur.

Il tombe… Ses jambes gigotent un brin.

Je me baisse et lui arrache son feu des mains pour éviter toute surprise…

— Voilà, t’as gagné, corniaud, je murmure. Maintenant tu es bon pour un stage à l’hosto et tu vas faire les délices d’un chirurgien esthétique…

Il ne lui reste plus qu’une moitié de visage potable, l’autre moitié n’est plus qu’un morceau de barbaque sanguinolente.

— Parle, et ma proposition de tout à l’heure tient toujours, qu’est-ce que c’est que cette histoire de Saint-Lazare ?

Il ne peut plus bouger les lèvres, ni ouvrir la bouche. Il essaie de parler et les sons qui s’échappent du trou sanglant qu’est maintenant sa bouche sont à peine audibles…

— C’est pour six heures, je finis par comprendre… Tuer… Orsay…

— Hein !

Je fais un saut tel que je risque de heurter le plafond de ma pauvre tête cabossée…

— Qu’est-ce que tu dis ?

Mais il ne dit plus rien… Il a complètement perdu conscience et je me demande s’il supportera le transport à l’hôpital…

A cet instant, on sonne énergiquement à la porte.

Je devine qui c’est. En effet, Ravier se tient devant moi, son composteur à la main…

— Bon, c’est vous, fait-il.

— Il me semble… Si par hasard nous nous trompions, ça se saurait.

— Très drôle, reconnaît-il lugubrement. C’est vous qui avez tiré par la fenêtre ?

— Oui…

— Vous avez besoin de quelque chose ?

Il a des questions ravissantes, Ravier.

— Oui, lui dis-je, de savoir l’heure.

Il consulte sa montre sans se démonter.

— Cinq heures et des…

— Bon, il faut que je sois à six heures à Saint-Lazare, plutôt avant…

— Vous n’allez pas sortir comme ça ?

— Pourquoi ?

— Parce qu’on dirait que vous sortez de l’abattoir…

Je ne pensais plus à tout le raisiné dont j’ai été inondé : le mien et celui des autres.

Je retourne à la salle de bains.

En quelques minutes j’ai remis un peu d’ordre dans mon accoutrement. Pour les fringues, ça biche : un type qui a des taches sur ses vêtements ne retient pas particulièrement l’attention, à Paris surtout. Mais mon entaille à la tête ne peut passer inaperçue.

J’ai le temps de faire un saut chez un pharmacien avant de galoper à Saint-Lago.

Du train où vont les choses, je me demande ce qui restera de moi à la fin de la journée. S’il en reste quelque chose…

Ravier qui a regardé les trois cadavres me rejoint en faisant des mines.

— Dites donc, fait-il, quand vous passez quelque part, on peut dire que vous laissez des traces…

— Tu t’occuperas de ces gens, dis-je. Ainsi qu’une petite môme qui se trouve dans une des pièces. Ensuite, tu téléphoneras au grand patron pour lui dire qu’il y a eu du grabuge. Dis-lui que je suis sur un os et que je l’appellerai dès que je pourrai. Avant tout, faut que j’aille au rendez-vous de Saint-Lazare…

— Rendez-vous avec qui ? demande Ravier.

— Avec la mort, je lui réponds.

CHAPITRE XIX

GARE… AUX TACHES

Il est six heures moins dix lorsque je pénètre dans l’immense hall de la gare Saint-Lazare, le crâne orné d’un superbe croisillon de sparadrap qui me fait ressembler à un dessin de Dubout.

Je me dis que je serai rudement malin si je parviens à découvrir quelque chose dans ce tohu-bohu.

Sur la gauche, il y a les lignes de banlieue, assaillies par un flot incessant de voyageurs… Sur la droite les grandes lignes. C’est le côté le plus calme ou, plus exactement, le moins encombré. Un rapide à destination de la gare maritime du Havre s’apprête à transporter un peuple de richards jusqu’au « Queen Machin ». Il y a là de gros financiers aux pardessus d’impresarii ; des gens de couleur ; des grognaces de la haute avec des chiens-chiens bizarres et des manteaux de fourrure… Est-ce que la séance aura lieu côté grandes lignes ou côté banlieue ?

Est-ce que l’homme qu’on doit abattre, ce fameux Orsay, est un voyageur ? Oui, certainement. Pourquoi le descendrait-on dans une gare s’il en était autrement ? Pas d’erreur à ce sujet.

Maintenant est-ce un voyageur qui va prendre le train, ou bien un voyageur qui va débarquer ?

C’est très important. Je m’attrape le citron.

Voyons, si c’était un voyageur qui va partir, les gangsters n’auraient pu fixer une heure précise, car il pourrait arriver à son train bien en avance, par ailleurs les gens qui s’embarquent se présentent d’une façon moins compacte que ceux qui arrivent. Et puis, s’il s’agissait de quelqu’un en partance, cela sous-entendrait qu’Angelino aurait eu bien d’autres occasions meilleures de le scraffer alors qu’il se trouvait dans la capitale…

Plus j’y songe, plus je réalise qu’il s’agit d’un arrivant. Je m’approche d’un contrôleur.

— Pardon, s’il vous plaît…

— Oui…

— Pouvez-vous me dire s’il arrive un train à six heures…

— Un train d’où ?

— Je ne sais pas…

Il doit croire que je m’en suis mis un coup dans le parapluie, car il me regarde exactement comme vous regardez ce qu’un chien dépose sur les bordures de trottoirs.

— Consultez le panneau des arrivées, me dit-il.

Et il me désigne un gigantesque panneau où sont désignés les départs et les arrivées.

Je le parcours fébrilement. Je constate qu’aucun train n’arrive à six heures pile. Il y en a un qui se pointe de Mantes à six plombes moins une. Et un autre qui rapplique de Londres à six heures une.

C’est ce dernier qui m’intéresse.

Je me dirige vers le quai où il va stopper. Plusieurs personnes attendent devant les barrières. Des gens très mêlés. Il y en a une dizaine. Je n’en connais aucun. Je les dénombre et tâche à me rendre compte s’il y en a un — ou plusieurs — parmi eux, susceptibles d’être un meurtrier. Je vois une dame avec sa petite fille. Puis une famille : papa, maman, le grand garçon… Un jeune type à boutons que l’acné tourmente… Un vieux monsieur… Un gros bonhomme adipeux avec un pardessus en poil de chameau… Plus un couple insignifiant… Moi qui crois connaître les assassins, je peux vous affirmer que sy a dans ce groupe une personne capable d’écraser un hanneton, moi je suis le roi du Danemark et de ses environs.

Les grosses horloges disent six heures avec un ensemble parfait…

Je regarde dans la gare… Je renifle avec précaution, mais décidément, non, ça ne sent pas l’assassin…

« Voyons, me dis-je… Supposons que j’aie un bonhomme à liquider, viendrais-je l’attendre à la descente d’un train ? »

J’attends une seconde, pour voir si mon subconscient va répondre, mais mon subconscient est ailleurs. Probable qu’il en a classe de faire équipe avec un dégourdi de mon format. Vraiment il n’y a rien à faire pour l’instant… Rien qu’à ouvrir grandes, très grandes ses châsses.

Le train en provenance de Londres entre en gare… Je le vois passer en se tortillant, là-bas, sous le pont de l’Europe ; il tourne, choisit sa voie et approche.

La locomotive s’avance jusqu’aux butoirs, crache un nuage de vapeur, un autre de fumée et s’immobilise… Les portières claquent… Des voyageurs commencent à descendre. Le flot s’épaissit de plus en plus… Des porteurs s’empressent.

Je surveille la sortie… Je m’attends à entendre des cris dans la foule qui se presse hors du train. Pour liquider un type, ça serait simple si l’on travaillait au couteau.

Mais il n’y a pas d’autres cris que les appels et les exclamations des voyageurs et de ceux qui les accueillent.

Les arrivants quittent le quai par trois issues placées en ligne.

Je les regarde, au fur et à mesure qu’ils surgissent devant l’employé chargé de collecter leurs biffetons. Ce sont des gens… des gens et encore des gens… Avec leurs valises et leurs bobines plus ou moins grises…

Ça devient vite monotone cette contemplation.

Je prends des fourmis dans la rétine, sans charres !

Mais voilà brusquement de l’inédit.

Je vois, dans la travée de sortie de gauche, apparaître un vieux bonhomme maigre au visage constellé de taches de rousseur. Pas besoin d’avoir traversé le Channel pour comprendre que c’est un Anglais. Il ressemble à ces moines britanniques que l’on voit sur les gravures anglaises…

Ce zig pose sa valoche en porc et tend son bif au préposé. Puis il se baisse à nouveau pour la reprendre… Mais il ne se lève pas. Il ouvre la bouche, fléchit sur ses jambes et pique du nez en avant.

Je bondis… Ce gars a dû avoir une syncope car personne n’a pu le descendre… J’étais devant lui, et la personne qui le suit est une femme chargée de colis. D’autre part, l’employé n’a pas fait un geste insolite…

Je me penche sur le zigoto. Une tache rouge s’élargit sur son plastron amidonné.

Bien qu’aucun coup de feu n’ait éclaté, il a pourtant été buté d’une balle.

Et j’étais à pas un mètre de lui…

CHAPITRE XX

UN NUMÉRO DE CIRQUE

Dans ma calbombe y a du remue-ménage… Mes idées défilent comme les fourmis lorsqu’elles se font la valise en coltinant leurs œufs… Les œufs de mes idées ce sont des déductions. Je pense vivement.

Je me dis : il est mort d’une balle et moi j’étais devant, donc, on l’a tiré d’une façon plongeante… Je me dis encore… Buté avec une arme à feu, et pas de bruit, donc le flingue était muni d’un silencieux…

Je reconstitue approximativement le trajet de la balle et je le suis du regard en partant de son point d’arrivée. Mon regard aboutit à un échafaudage suspendu sous le toit de la marquise et occupé par un ouvrier qui est en train de passer au minium les poutrelles de fer.

Je m’écarte de la victime qu’un flot immense de curieux submerge. Elle ne peut pas m’échapper, elle !

Je feins de m’éloigner et je plonge dans le bureau d’un contrôleur-chef, sans perdre de vue l’échafaudage.

— Qu’est-ce que c’est ? me demande-t-il.

— Police !

Il bat des paupières.

— Que se passe-t-il ?

— Il se passe qu’on vient d’assassiner un voyageur et que le type qui a fait ça est là-haut, sur ce perchoir… Vous avez le téléphone ?

— Oui…

— Pendant que je l’utilise, restez ici et surveillez le comportement de l’homme qui est là-haut… S’il se débine, appelez-moi aussitôt… Surtout ne le perdez pas de vue !

Je compose le numéro du patron que je sais par cœur.

— Alors ? demande-t-il, selon sa bonne habitude…

— Je vous téléphone de Saint-Lazare, on a descendu un vieux bonhomme qui débarquait du train de Londres.

— Qui est-ce ?

— Pas eu le temps de m’occuper de lui. On saura ça plus tard. Pour le moment, je tiens l’assassin ; il est déguisé en ouvrier et se trouve sur un échafaudage sous la verrière du grand hall de départ. Envoyez-moi illico une brigade de flics armés de flingots. Qu’ils cernent d’en bas la marquise. Il faut que nous cueillions ce type-là vivant, alors de la prudence… Moi, je vais passer par-dessus la verrière, vu ?

— Entendu.

— Il faut compter combien de temps avant que les flics soient là ?

— Sept minutes, estime-t-il, ça ira ?

— Ça ira… Que le chef du détachement vienne immédiatement me rejoindre dans le bureau du contrôleur-chef, lequel se trouve près de la salle d’attente des secondes…

Je raccroche et je reviens au contrôleur, lequel fixe l’échafaudage avec tant d’intensité qu’il en a les larmes aux yeux.

— Que fait notre homme ?

— Il s’est couché sur l’échafaudage, dit-il, on ne le voit plus…

Je comprends la tactique du gars. Il disparaît de l’horizon, car il a tendance à vouloir se faire oublier. Il croit que personne ne l’a remarqué… Il sait que les enquêteurs vont se pointer et il veut qu’on juge l’échafaudage inhabité.

Dans un sens, sa prudence me sert, car je peux attendre les renforts en toute quiétude.

Ils arrivent dans les délais prévus. La gare est investie en un clin d’œil, et un lieutenant arrive au bureau.

— A vos ordres, monsieur le commissaire, dit-il.

— Vous allez faire cercle sous l’échafaudage et coucher le type en joue. Utilisez vos meilleurs tireurs… Moi je vais grimper sur la marquise — si j’ose dire — et tâcher d’avoir l’homme par en haut. Lui seul peut actionner le treuil commandant la descente de l’échafaudage, je l’obligerai à se rendre et à utiliser le treuil en le menaçant par en haut.

« S’il m’assaisonne, alors canardez-le, pour l’intimider… Mais ne l’abattez qu’en cas de force majeure, d’accord ? »

— Compris, monsieur le commissaire…

— Maintenant, dis-je au contrôleur-chef, il faut que je grimpe là-haut…

— Passez par la gare des marchandises. Vous trouverez les échelles spéciales…

— Merci du tuyau…

— Vous ne craignez pas le vertige ? me demande-i-il.

— Le vertige ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Quelques instants plus tard, je m’avance en rampant sur l’immense toiture de verre.

Je rampe en travers, afin d’être soutenu par les traverses métalliques. Il y a une chose à laquelle, d’en bas, je n’ai pas songé, c’est que les vitres sont presque opaques et que, d’autre part, elles sont recouvertes d’une épaisse couche de suie, ce qui enlève toute visibilité. J’ai donc un mal de chien à me repérer… Il me semble que je suis sur un toboggan d’un genre particulier… Parfois je glisse et je recule… Heureusement que je porte des chaussures à semelle de crêpe.

Le jour décline… Les derniers rayons du soleil m’enveloppent de leur lumière triste.

Voyons… Je suis obligé de me mettre debout pour calculer le point où se trouve l’échafaudage en considérant la superficie de la gare.

Enfin, je parviens à l’endroit où j’estime que se tient le tireur d’élite.

Heureusement, j’ai conservé le couteau de Ruti.

Je l’ouvre et l’utilise pour gratter le mastic, obstruant l’intervalle entre deux panneaux vitrés.

Je pratique ainsi une mince fente à travers laquelle je peux observer ce qui se passe dans la gare… Je vois un large cercle de flics, sous moi. L’échafaudage est à moins de trois mètres. Je rampe un peu plus loin. Puis, avec la crosse de mon pistolet, je fais voler un carreau en éclats.

L’homme est là, juste sous moi, couché sur les planches. Il y a une carabine à canon court, munie d’un silencieux et une jumelle d’approche à ses côtés.

— Les mains en l’air ! je lui crie, tu es fait…

Il a fait une brusque volte-face lorsque le carreau a éclaté.

C’est un type courtaud, brun, aux pommettes saillantes… Il est jeune et ses yeux ressemblent à de la braise.

Je pressens qu’il ne va pas se laisser cueillir comme ça.

— Rends-toi, je lui dis. Tu as vu un peu, en bas, le populo qui s’apprête à te rendre les honneurs ?

Il se penche et il est stupéfait. Seulement c’est un gars qui n’a pas froid aux châsses et la meilleure preuve c’est que c’est à lui qu’Angelino a confié ce turbin délicat.

Il fait mine d’hésiter à lever les paluches, mais je le presse :

— Si tu tardes trop à lever les bras, je t’abats comme un chien !

Il les lève. Oh, pardon ! Et j’en sais quelque chose… Il les lève pour m’agripper le poignet et il se pend après mon bras. Le choc est si violent que je lâche mon feu.

Comme cette attaque a agité les cordes et l’échafaudage, celui-ci se met à décrire un mouvement de balancement.

Mon feu et sa carabine glissent et dégringolent dans la gare. Une immense rumeur monte d’en bas…

Il y a au moins trois mille pèlerins qui suivent nos évolutions, le cœur haletant.

Comme numéro de cirque, ça se pose là et, pardon ! c’est gratis…

Le type ne me lâche pas. Je ne crains rien pour le moment, car je suis solidement arc-bouté sur les longerons de fer.

— Ne fais pas l’œuf, je grogne. Ne fais pas l’œuf où tu vas déguster…

Il a un rictus de haine.

— C’est ça, halète-t-il. Dis-leur de tirer à tes petits copains. Et tu en prendras plein le buffet, toi aussi… Crever avec un bon Dieu de salaud de flic, c’est mon rêve…

Ce mec n’est pas une lavasse. Je ne l’aurai jamais au crachoir. Faut que je trouve autre chose…

Je tire à moi, mais il pèse de tout son poids sur mon bras. Il me semble qu’il me l’arrache du corps…

Le hic, c’est qu’il m’est impossible d’intervenir avec mon autre main sans craindre de perdre l’équilibre.

— On va attendre jusqu’à quand comme ça ? je lui fais.

Il ne répond rien…

Soudain, je vois son visage qui s’éclaire.

Que vient-il de trouver comme sale combine, cet oiseau de malheur ?

Je ne mets pas longtemps à comprendre… Il a remarqué qu’à un certain point des traverses de fer, il est resté du verre qui forme des dents de scie.

Il recule sur son échafaudage de manière à ce que le haut de mon bras vienne porter sur ce feston de verre. Puis il fait décrire à mon bras un mouvement de pompe. Les solides dents de verre entament l’étoffe de ma veste, puis ma chemise et j’éprouve une douleur aiguë.

Cette carne-là va me sectionner une veine en moins de rien. Il est trop tard maintenant pour crier à ceux d’en bas de m’envoyer du peuple ici.

La seule manière de m’en tirer est que j’aille, moi aussi, sur l’échafaudage… Ce ne serait pas duraille si j’étais seul ; mais avec ce fou furieux après moi, ça va être coton.

D’autant plus coton que, pour passer par l’étroite ouverture, il va falloir que je m’y engage la tête la première.

Je me laisse aller, lentement, pour gagner du temps, puis je calcule mon élan et je plonge.

Le poids de mon corps l’entraîne. Nous tombons sur les deux planches mouvantes et nous restons une seconde immobiles. Puis, d’un commun accord, nous nous relevons.

C’est ici que les Athéniens s’atteignirent, comme dirait mon oncle Thomas.

Il me fait des yeux épouvantables, le zig… Nous nous observons, cherchant le meilleur moyen de nous empoigner.

Sur cette plate-forme oscillante de deux mètres sur un, une bataille c’est quelque chose de pas ordinaire…

Nous ne pouvons prendre le moindre élan et nous n’osons pas, car il suffit d’un faux mouvement pour que l’attaquant aille manger la poussière du grand hall, là en bas.

C’est lui qui me porte le premier coup : un tout petit, mais terriblement sec crochet au foie…

Soucieux de mon équilibre, je n’ai pu le parer convenablement. Je me casse en deux, toussant comme dix sanatoria réunis. Il lance alors son pied. Je le prends dans la poitrine et je suis obligé de m’agripper à l’une des quatre cordes de soutènement pour ne pas jouer à l’homme-oiseau.

Je réagis. Au moment où, encouragé par ce succès, il s’apprête à me balancer sa gauche dans les dents, j’esquive et, solidement cramponné à la corde, je donne du ballant à l’échafaudage. Il glisse, roule sur les planches et chope une corde juste à temps.

Ma dernière chance de le posséder, ce serait de le foutre K.-O… Mais ça n’est pas du tout un type à se laisser envoyer au pays des lampions…

Il s’agenouille pour souffler.

— Faudra que tu y passes, halète-t-il.

En bas, la rumeur devient une houle terrible. Et voilà que mon adversaire a une autre idée… Le treuil de commande est près de lui. Il se met à l’actionner d’une certaine manière de façon à ce que l’échafaudage soit déséquilibré et se mette à pencher de mon côté.

Tout ce que je puis faire maintenant, c’est tenir la corde très serrée et de laisser flotter les rubans.

Il arrête la manœuvre, afin de ne pas être désarçonné lui-même. Puis il attrape le rebord du toit de verre et se laisse aller. Je connais la suite… Il va faire un rétablissement et se barrer par le toit.

J’espère que le lieutenant de police n’est pas resté inactif et que le gars n’ira pas loin. Pourtant, gonflé comme il l’est, il peut peut-être réussir un tour de force… Surtout avec tous ces trains qui vont et viennent.

Il se balance lentement, calculant bien son coup, car il devra s’élever à la verticale, afin d’éviter les fameuses dents de scie.

J’enroule ma jambe gauche après la corde, afin de pouvoir disposer d’une main sans risquer la chute. Je m’empare de mon couteau, l’ouvre avec les dents et le saisis par la lame…

Lorsque j’étais gosse, j’adorais lancer le couteau.

Avec des garnements de mon âge on s’exerçait contre les arbres ou les portes et je réussissais de jolies prouesses.

Maintenant je ne joue plus à Buffalo Bill et, pourtant, il faut que je plante ce couteau.

Je ferme un œil. Mon bras se tend… Un instant je fais, d’instinct, un calcul de balistique, puis je jette à toute volée le couteau.

La lame se pique dans l’épaule du gars, près de la nuque. Elle s’y enfonce jusqu’à la garde.

Il s’immobilise brusquement. Il reste pendu, immobile… Puis son sang se met à ruisseler le long du manche et coule en un filet continu.

Pas de questions : je lui ai touché une veine…

Le temps me semble affreusement long… Soudain, il tente son rétablissement et le rate, car son bras engourdi ne répond plus.

Ça craque sous sa main insensibilisée. Il lâche sur la droite et ne le voilà plus soutenu que par une main. Combien de temps va-t-il pouvoir tenir de la sorte ?

J’ai à peine le temps de me poser la question. Il lâche tout. Il tombe sur l’échafaudage qui a un soubresaut. Mais la plate-forme est inclinée terriblement… Il ne peut s’y maintenir. Ses ongles raclent le bois rêche des planches.

Ses jambes jaillissent dans le vide. Il essaie de se maintenir sur l’échafaudage. Il a une espèce de saut de carpe. Seulement celui-ci est mal calculé. Je ne sais pas ce qui s’est passé en lui. Peut-être est-ce son bras atteint qui a faussé ses prévisions. Toujours est-il que ce soubresaut le libère complètement et qu’il plonge dans le vide.

J’entends la clameur qu’il pousse en chutant.

Elle va décroissant et se termine par un « floc » abominable immédiatement couvert par le hurlement de la foule.

CHAPITRE XXI

ON A TUÉ ORSAY

Tout compte fait, j’ai risqué mes os pour balpeau.

C’est à ça que je pense en me penchant sur le cadavre du vieil Angliche assaisonné.

Le corps est étendu sur le plancher d’un petit bureau poussiéreux, près de la gare des marchandises.

Des inspecteurs de la Criminelle sont là… Des journalistes, des photographes.

Le magnésium crépite. Demain ma bouille va figurer en première page des journaux. Ça va asseoir mon prestige auprès des souris auxquelles je veux du bien, mais, par contre, il va y avoir tout un tas de crapules qui vont rêver de mettre fin à mes exploits.

— Vous avez vidé ses poches ? je demande à mes collègues.

— Oui.

— Son identité ?

— C’est un Anglais de la bonne société : Lord Said…

— Ah…

Je bondis. Lord Said ! Bien entendu, dans la bouche d’un agonisant, ça donne un son dans le genre d’Orsay…

Ainsi il n’était nullement question du ministère des Affaires étrangères…

Lord Said… Ce nom ne me dit rien…

— Qui est ce bonhomme ? je demande.

Les flics n’en savent rien, mais l’un des journalistes s’avance.

— Je ne crois pas me gourer, dit-il, pourtant je crois que Lord Said est un expert en quelque chose… En joyaux, il me semble… Enfin, c’est un gars qui fait autorité… Qui faisait, du moins.

Je le remercie.

Mes collègues me disent qu’ils viennent déjà de câbler en Angleterre afin d’avoir des renseignements sur le mec. Je leur demande de bien vouloir transmettre les tuyaux, dès qu’ils les auront, au grand boss. Et je me barre.

Je suis dans un état de déficience peu croyable. J’ai les flûtes qui tremblent et le bocal qui me tourne. L’épuisement se fait sentir…

Je mobilise un flic en lui disant de me conduire à la Grande Boîte. Une fois là-bas, je m’abats dans le burlingue du patron. Son grand fauteuil de cuir m’accueille généreusement.

— Ça ne va pas ? me demande-t-il.

— J’en ai un peu ma claque, avoué-je. A ce régime-là un régiment de rhinocéros donnerait sa démission…

J’avance la main vers son téléphone.

— Vous permettez ?

— Faites…

Je compose mon numéro et Félicie, ma brave femme de mère, répond « Allô ! »

— C’est toi ! s’exclame-t-elle.

Et elle se hâte de questionner :

— Tu rentres pour dîner, ce soir ?

— J’espère, m’man ; en attendant, sois assez gentille pour me faire porter un de mes complets à la Boîte… Le gris…

— Il t’est arrivé quelque chose ?

— Non. Simplement je me suis assis sur un banc qui venait d’être repeint…

Elle n’est pas dupe, évidemment. Elle soupire et me dit que le jour où elle m’a enfanté elle aurait mieux fait d’aller se pendre…

Je lui fais une bise qui lui perfore le tympan et je raccroche.

— Vous voulez prendre quelque chose ? demande le boss.

— Et comment ! je lui fais. Un grand bol de café noir avec des tartines de pain beurré, puis un flacon de rhum… Je me servirai moi-même.

Il passe ma commande et on s’active. Lorsque j’ai à ma disposition le matériel réclamé, je me mets à table au sens propre et au sens figuré, c’est-à-dire que, tout en mangeant, je raconte au patron ce que j’ai fabriqué pendant les dernières heures.

— Ainsi, fait-il, nous avons le fin mot de l’histoire en ce qui concerne le fameux Orsay… Je vous avoue que je préfère un attentat de ce genre à celui que nous redoutions…

— A propos, la conférence s’est bien passée ?

— Très bien, elle a fini tout à l’heure.

Il se palpe le croûton.

— Par contre, j’avoue ne rien comprendre à la mort de cet homme…

— Moi non plus, attendons d’avoir des tuyaux sur sa personne. Nous finirons bien par découvrir le rapport qu’il peut y avoir entre Angelino et lui !

Je bois mon bol de café après avoir englouti les toasts. Après cela je débouche la bouteille de rhum et je m’en verse un demi-bol.

Le grand patron me regarde avec l’air de ne pas comprendre.

— Vous allez boire ça ? demande-t-il.

— Vous ne pensez pas que c’est pour me laver les pieds ? fais-je en portant le récipient à mes lèvres.

L’alcool me flanque un coup de fouet. Je me sens un autre homme.

Ravier radine comme je finis la dernière goutte.

— Voilà, fait-il, les trois macchabs sont à la morgue et la petite fille à Lariboisière. Elle avait repris connaissance et les médecins affirment qu’elle s’en tirera…

Ça se met à remuer dans le burlingue du boss. Après Ravier, c’est Victor, le fils de notre voisine, qui radine avec un costard dans une valise.

Il a quinze ans, Victor, des boutons de puceau plein la figure et, dans son pull, sous le bras gauche, un pistolet à amorces pour jouer à San-Antonio.

Il ouvre de grands yeux…

— Vous êtes blessé, m’sieur ?

— Des égratignures, lui dis-je. Ne va pas affoler Félicie…

— Je ne lui parlerai de rien, m’sieur…

— J’ai ta parole ?

— C’est juré.

Je me déloque dans le vestiaire, et je lui rends la valise, lestée de mes fringues…

— Tiens, ne la rapporte pas à la maison, laisse-la chez toi jusqu’à ce que je sois rentré…

— Oui, m’sieur.

Il sort à reculons et trouve le moyen de se flanquer dans les longues jambes du brigadier Pochard. Pochard réprime sa série de jurons personnels à cause du patron, mais ses yeux lancent des points d’exclamation comme on lance des confettis au carnaval de Nice.

— Qu’est-ce que c’est ? questionne le patron.

— Un rapport téléphoné de la P.J., concernant un certain Lord Said.

Le patron lui arrache le papier des mains. Il lit tout haut :

— Scotland Yard, à Police Judiciaire, Paris… Lord Said, expert joaillerie, collectionneur lui-même… Personnalité dans les milieux diamantaires européens… Se rendrait en France pour assister à la remise musée Louvre collection de pierres, léguées à la France par Lady Percy Vool, de naissance française… Lord Said, grand ami des Vool. Prière nous tenir au courant enquête.

Au fur et à mesure que le patron lisait, une clarté s’infiltrait dans ma rotonde.

Juste au moment où il jette le message sur son bureau, je me catapulte hors du fauteuil.

— L’heure ? je m’écrie.

— Sept heures vingt, dit Pochard. Quand vous déciderez-vous à vous acheter une montre ?

Une montre ! Avec l’existence que je mène !

— Dites aux artificiers de venir me rejoindre au Louvre. Le musée est fermé, mais téléphonez au conservateur, pour qu’il me reçoive immédiatement…

Je prends le bras du chef.

— Comprenez, patron… C’est une coïncidence si la statue de Montesquieu se trouve aussi dans le grand salon des Affaires étrangères. Nous nous sommes mis le doigt dans l’œil : c’est celle du Louvre qui est truquée !

CHAPITRE XXII

DRÔLE DE STATUE

L’artificier se retourne vers moi.

— Hé ! commissaire ! fait-il.

— Oui ?

— Jamais vu un truc pareil…

— Il y a un engin infernal dans cette statue ?

— Non…

— Alors ?

Il secoue la tête.

— Elle ne contient pas d’explosif… Elle est faite en explosif.

— Vous dites ?

Ça c’est le conservateur qui ramène sa fraise. Il en est baba…

— La vérité… Cette statue a été modelée dans du plastic… Ensuite, on l’a ripolinée en lui donnant l’aspect du marbre… C’est du beau travail d’imitation…

L’artificier se promet de raconter l’anecdote à ses arrière-petits-enfants…

— Comme combine, c’est soi-soi ! affirme-t-il.

« Vous vous rendez compte… Il suffit qu’un passant introduise dans cette statue un crayon détonateur, et toute la partie du bâtiment qui est là s’en va dans les nuages… »

— Mais c’est inimaginable ! s’écrie le conservateur. C’est là l’œuvre d’un fou !

— Pas tellement ! je murmure.

Non, Angelino n’est pas déplafonné, c’est même tout le contraire d’un jobré.

— Qu’y a-t-il au-dessus de cette salle ? je demande.

Le conservateur ferme les yeux pour se repérer dans la topo de son bazar…

— La salle des collections de pierres ! décide-t-il.

Je m’en doutais plus que fortement.

— Je parie, lui dis-je, que c’est dans cette pièce que se trouve le don de Lady Vool ?

— Oui, sursaute-t-il. Pourquoi ?

— Oh ! une idée, comme ça… On peut la voir ?

— Si vous voulez.

Nous grimpons au premier étage, et le gardien-chef nous ouvre la porte d’une salle nettement plus petite que les autres, entourée de vitrines grillagées.

— Voici la collection Vool, dit le conservateur en me désignant les joyaux, dans une vitrine. Une petite cérémonie était prévue pour demain, le ministre des Beaux-Arts devait les remettre solennellement au Louvre. En réalité, ils sont là depuis huit jours…

— Comment sont-ils venus d’Angleterre ?

— Une délégation des Beaux-Arts est allée en prendre livraison à Londres… Un de vos collègues l’accompagnait, du reste…

— Vous connaissez le nom de ce collègue ?

Il fouille sa mémoire… Mais déjà je sais de qui il retourne… Je me souviens que Wolf est allé en mission à Londres, il y a peu de temps…

Toute la combine Angelino m’apparaît en plein soleil…

Les experts sont allés récupérer les diams sous la protection d’un type des services secrets… Ils ont estimé, palpé, admiré la bimbeloterie. Puis, quand leur examen a été fini, Wolf a substitué à la collection, ou du moins à certaines pièces importantes, les verroteries taillées sur mesure que lui avait remis Angelino… Superbe combine !

Une fois au Louvre, la supercherie ne risquait pas d’être éventée… Seulement, le fameux Lord Said a été convié à la petite cérémonie… Il connaissait trop les bijoux pour se laisser abuser par les gobilles… Il fallait éviter à tout prix qu’il arrive devant ces vitrines.

Je me tiens à l’écart et, la tronche dans mes mains, je m’ouvre à la vérité. D’accord, ça c’est un point… Un point éclairci… On devait buter l’Angliche avant qu’il ne gueule aux petits pois. Mais alors, pourquoi ce buste-explosif ? Si Angelino avait l’intention de faire sauter la moitié du Louvre, il n’avait qu’à le faire avant l’arrivée du savant, cela lui aurait évité bien des complications…

— Enfin, si je puis dire…

— Vous avez l’heure ? je demande au conservateur.

Il me regarde.

— L’heure ?

Il réagit et colle son nez sur son verre de montre.

— Huit heures moins cinq.

— Merci… Excusez-moi, je dois filer à un rendez-vous terriblement important…

Il m’arrête…

— Qu’est-ce que je dois faire ?

— Rien. L’artificier va évacuer le buste… Pour le rapport, je m’en charge… Ah ! si… Faites expertiser les cailloux, vous aurez sûrement une petite surprise.

CHAPITRE XXIII

A MOI, ANGELINO : DEUX MOTS

Dans la bagnole mise par le boss à ma disposition, je tâche de coordonner les éléments que je possède. C’est un petit exercice assez délicat.

Je me rends compte que, dès le départ, nous avons pris une fausse piste. Cela vient de ce que j’ai cru comprendre le mot Orsay alors qu’il s’agissait de Lord Said… Comme il y avait une conférence internationale, on s’est illico orienté — le boss et moi — vers un attentat… Ce qui a couronné le tout, c’est l’histoire du buste de Montesquieu qui figurait aussi au ministère…

Angelino devait faire surveiller Wolf, puisque celui-ci avait pris à l’opération une part aussi capitale. Il a dû comprendre que la mort de mon collègue n’était pas normale. Alors il m’a fait suivre… Lorsqu’il s’est rendu compte que j’allais à Versailles, il a dû dire à un Mallox quelconque que si jamais je me rendais chez la petite Rynx, il faudrait à tout prix empêcher celle-ci de parler.

J’y vais et on dérouille la pauvrette.

On continue à m’avoir à l’œil… Angelino est curieux de savoir où j’en suis. La rapidité de mes recherches ne lui dit rien qui vaille. Suis-je au courant de l’histoire des bijoux ou non ?

Il est résolu à stopper mon activité, du moins à la contrôler.

Lorsque Ruti lui annonce que je suis au Louvre, il décide que le moment est venu d’avoir une conversation avec moi.

A ce moment-là il est sans doute décidé à me liquider, seulement il se produit un fait nouveau… Oh ! il n’est pas dupe de ma petite proposition de collaborer, seulement il feint de l’accepter parce que, en voulant l’épater, je lui ai parlé des Affaires étrangères… Il a dû se marrer en comprenant que je courais après un nuage… Il valait mieux me laisser en vie car, précisément, cette fausse piste lui donnait plus de liberté pour agir.

Entre-temps, il avait fait « récupérer » la petite sculptrice pour essayer de savoir ce qu’elle avait révélé. Avait-elle dit qu’elle avait fait une copie du buste de Monstesquieu en employant du plastic ?

Non, elle ne m’a rien dit. Elle ignorait sans doute ce qu’était au fond cette matière… Elle avait été surprise de ce qu’on lui commandât un travail exécuté avec cette pâte, simplement… Elle m’en aurait certainement parlé si nous avions poursuivi l’entretien…

Bon… Sans perdre de temps, je découvre l’une des retraites d’Angelino. Alors il prend le mors aux dents. Je deviens un adversaire vraiment dangereux : à liquider !

Mais la chance me sourit dans le bistrot… Elle me sourit encore chez Verdurier, le complice qui s’occupait de la petite… Elle se gondole encore à Saint-Lazare, tandis que je perpétue à ma manière le numéro des Clérans.

Et maintenant ?

Il me reste trois choses à régler : le but exact de la statue de plastic, l’arrestation d’Angelino, la récupération des bijoux… Car je me fais un point d’honneur de régler ces questions qui ne sont cependant pas exactement de mon ressort… Voilà vingt-quatre heures que je me fais tailler le lard, que je bigorne des foies-blancs, mais cela n’a pas empêché Angelino de respecter son programme, qui est la liquidation du vieux Lord…

Tout en réfléchissant on a roulé, et tout en roulant on arrive en haut de la rue des Martyrs.

Je dis au chauffeur :

— Si dans un quart d’heure tu ne m’as pas revu, fais donner la garde : je vais au 112 du boulevard, premier étage…

Je quitte la guinde et escalade la volée de marches.

Je sonne sur l’air convenu : « Ta tagadagada tsoin tsoin » et j’attends.

Je me demande si ce n’est pas crétin de venir au rendez-vous d’Angelino. Après tout ce qui s’est passé, il est fort peu probable qu’il y soit fidèle…

Personne n’a l’air de répondre… M’est avis que la belle Mireille a fait fi de mes conseils et qu’elle s’est taillée dans les azimuts comme se taillent les hirondelles à l’approche des froidures.

Je tourne en vain le loquet. Puis je resonne, mais sans espoir. Au moment où je fouille mes poches pour m’emparer de mon petit sésame, je sens un corps dur dans mon dos.

Je me retourne et je vois deux mecs. L’un est Mallox, l’autre, si ma mémoire visuelle est fidèle, est le type qui conduisait la voiture lorsqu’il a essayé de me rétamer.

Ils ont tous deux un pétard à silencieux.

Mallox, d’un geste rapide, passe sa main par l’ouverture de ma veste et cueille mon soufflant.

— Allez, go ! fait-il.

Je m’apprête à descendre l’escalier.

— Non, fait son copain, par ici la bonne soupe !

Et il m’oblige à monter les étages.

Angelino est bien le gars organisé que je croyais.

Il s’est choisi un immeuble aux pommes. On grimpe tous les étages, on pousse une petite porte conduisant au grenier, puis, là-haut, on suit un étroit couloir.

Tout au fond, nous pénétrons dans une chambre de bonne. Une fois que la porte en est refermée, Mallox déplace un meuble, dévoilant ainsi une étroite ouverture qui fait communiquer la petite pièce avec une autre chambre de bonne située dans l’immeuble voisin…

A nouveau, nous arpentons des couloirs. Puis on redescend deux étages. Une porte s’ouvre sans que nous ayons à en actionner la sonnette. C’est la jolie Mireille qui vient ouvrir…

Elle a un sourire fielleux en m’apercevant.

— Saleté de flicaille ! me crache-t-elle au visage.

— Enchanté, je fais, moi c’est San-Antonio…

Mallox me flanque un coup de genou dans le pétrousquin, ce qui a toujours obligé la victime de cette facétie à presser l’allure.

Mireille nous guide au fond de l’appartement.

Je débarque dans un de ces salons bourgeois dont Angelino raffole. Et il est là, paisible, débraillé, avec la mère Alda dans un fauteuil, qui tricote comme si elle était aux pièces, avec une bouteille de chianti à portée de la main ; avec sur toute sa bouille grasse cet air de vieille canaille cordiale et sans ambition.

— Ah ! soupire-t-il, voilà mon grand ennemi intime… Comment allez-vous, commissaire ?

— Bien, mais vous n’y êtes pour rien, assuré-je.

Il a un gros rire d’homme heureux.

— Toujours plein d’allégresse…

Et à Alda :

— Je te jure qu’il me plaît, ce type… Il en a dans le ventre et dans le crâne…

Alda arrête une demi-seconde ses aiguilles…

— Oui, c’est dommage, murmure-t-elle.

Je ne sais pas à quoi s’applique cette exclamation de regret. Qu’est-ce qui est dommage : que je sois de l’autre bout ou bien que je disparaisse, car, cette fois, je pense que mes chances sont faiblardes…

— Quoi de neuf ? demande Angelino.

— Des morts, lui dis-je. Des morts… Des morts… Je suis une espèce de nécropole ambulante…

— Vous n’avez rien à me dire, avant de… avant que nous prenions congé…

— Peu de choses, fais-je, mais vous, vous pouvez éclairer ma lanterne avant que… Avant que nous prenions congé…

— Vraiment ?

— Pour quoi faire, ce buste de plastic, au Louvre ?

— Vous agissez vite, fait-il. Bigre…

Il est sympa, ce bonhomme, au fond… Un besoin de jacter me prend, je lui dis en détail tout ce que je sais de l’affaire, je lui raconte comment tout s’est passé, toutes mes fausses et mes bonnes manœuvres…

— Commissaire, dit-il, cette enquête aura été, pour vous, l’enquête des coïncidences…

— Expliquez-vous…

— Eh bien, voilà : c’est une coïncidence une fois de plus si le buste se trouve sous la salle des pierres précieuses. Il n’a rien à voir avec l’affaire de la collection Vool… Il ne devait… agir… que la semaine prochaine. Vous savez qu’un homme d’Etat étranger vient en France en visite officielle. Il désire visiter le Louvre, tout particulièrement les sculptures… Je dois toucher la forte somme si… Dommage que mon histoire de buste soit grillée, il va falloir trouver autre chose… Ça va être coton à mettre au point maintenant, d’autant plus que je n’ai plus beaucoup de personnel sous la main, depuis que vous vous êtes mis en travers de ma route…

— Merci, murmuré-je. Franchement j’ai été heureux de me bagarrer contre vous, Angelino… Et je voudrais vous demander une faveur… Si je dois disparaître ici, je voudrais que ce soit de votre main…

Il y a une sorte de tendresse cruelle dans ses petits yeux de cochon frileux. Son tempérament latin, amoureux du panache, reprend le dessus…

— Entendu, dit-il.

« Mallox ! Passe ton feu… »

Mallox s’avance et tend son arme, poliment, en la tenant par le canon. Comme l’autre, le chauffeur a remisé la sienne, je décide que je dois y aller encore de mon numéro. Jamais passé vingt-quatre heures aussi chargées ! Le spectacle est permanent…

Je plonge… Mes détentes ! Ce sera leur fin aux gangsters dont je m’occupe du destin.

J’arrache l’arme comme un joueur de rugby arrache le ballon des bras de son adversaire.

Il ne s’agit pas de jouer au mec chevaleresque.

Je ne l’ai pas plutôt dans les mains que je tire sur Mallox, puis sur l’autre, le chauffeur…

La culbute continue. Ils s’effondrent, emplissant toute la pièce…

Je saute derrière la chaise de la vieille Ritale pour esquiver le poing de son homme.

— Calmez-vous, Angelino, fais-je sèchement. Si vous avez le malheur de remuer le petit doigt, j’envoie votre vieille haridelle rejoindre les cigognes débiles et les chèvres faméliques dont elle est forcément issue.

J’attrape sa bouteille de chianti et je la balance par la croisée…

— Voilà, il n’y a plus qu’à attendre…

Angelino essuie son visage d’un revers de main…

— C’est bon, fait-il. Je suis possédé. La France ne me vaut rien, je changerai d’air après mon évasion…

CHAPITRE XXIV

MIREILLE A DES IDÉES

Tout s’est bien passé. Les petits copains ont fait vinaigre pour une fois. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais pour ma part, j’aimerais mieux garder un troupeau de tigres affamés plutôt qu’un zèbre comme Angelino.

Lorsque la meute de flicards s’annonce, je leur dis d’emballer le Rital et sa vieille.

Ce qu’il peut tenir à sa morue, Angelino, c’est rien de le dire… Je suis certain que c’est à cause d’elle qu’il n’a rien tenté. Il me le dit du regard, positivement. Si je n’avais pas tenu le canon de mon feu contre la nuque de la vieille, je pouvais m’attendre à un coup de la part du gangster ; ça n’est pas l’homme à se laisser arquincher comme un demi-sel de troisième zone. Il a hésité. Seulement il a préféré se laisser cloquer les poucettes plutôt que de voir la cervelle de son Alda faire un valdingue sur le napperon brodé de la table. Donc, ça s’est bien passé et me voici peinard.

Lorsque mes sbires ont voulu sucrer la môme Mireille qui avait assisté à tout ce badaboum, dans un coin de la pièce, je leur ai fait un petit signe de dénégation.

Et ils l’ont laissée.

Nous voilà seuls, elle et moi ; face à face comme deux serre-livres.

Elle est plus belle que jamais dans ses attitudes de fille terrorisée. Ses cheveux sont défaits, son visage est en feu, ses yeux brillent comme une cassure d’anthracite et ses roberts s’agitent comme si elle avait fourré une nichée de chats dans son giron pour les réchauffer.

Elle me regarde, les lèvres serrées, d’un air plein d’épouvante, de soumission et d’espoir.

Elle attend.

Elle se dit que ça n’est pas normal que je l’aie conservée ici et que ça cache quelque chose.

Et elle se demande quoi, si c’est bon ou si c’est mauvais…

Eh bien, au risque de vous paraître le plus locdu de tous les flics de la terre, je vais vous avouer encore une chose : moi aussi je me demande pourquoi la Mireille n’est pas en train de s’agiter le postère sur le banc de bois d’un panier à salade.

Comme toujours, j’ai agi avant de calculer, suivant cette méthode qui m’est chère.

Au moment où on l’embarquait, une petite voix, la voix fluette de mon subconscient a chuchoté « Non ! » Et, docilement, j’ai répété : « Non ! »

Ce qui fait que, maintenant, je suis en face d’elle exactement dans l’attitude d’un Esquimau qui vient de trouver un cadran solaire.

Pourquoi l’ai-je gardée ? Je me creuse le but. Je tapote mon appareil afin de rétablir la communication avec mon subconscient. C’est bien beau de donner des consignes, encore faut-il qu’il les justifie.

Et alors, je pige brusquement que dans toute cette ténébreuse affaire, il y a un point qui est resté aussi obscur que le soubassement d’un nègre, et ce point, c’est la collection Vool.

On a stoppé l’activité d’Angelino, j’ai mis en l’air tous ses zouaves pontificaux et dévoilé ses combines, mais on n’a pas les bijoux. Il les a carrés dans un coin sûr et je ne crois pas qu’il y ait en ce monde un seul type capable de lui faire dire où. Cun type, Angelino, sur lequel les as de la Gestapo se seraient cassé les chailles. Un vrai dur de dur… Ça n’est pas en lui chatouillant la nuque avec une matraque de caoutchouc ou même en lui faisant le coup du presse-papiers qu’on le rendra bavard. Sle veut, il sait être aussi hermétique que le porte-monnaie d’un Ecossais. Bon, ceci étant établi, il faut donc que je remonte aux cailloux simplement au pifomètre. Et sur ce terrain-là, la belle Mireille peut m’être d’un grand secours. Non que je soupçonne Angelino de l’avoir mise dans la confidence, ce genre de secret, il ne le lâcherait pas à son ombre. Seulement, la souris connaît mieux que moi les habitudes du gangster, puisqu’elle a vécu un certain temps dans son entourage. Elle peut donc m’éclairer sur sa psychologie…

Je m’avance sur elle. Comme elle m’a vu démolir ses petits potes, tout à l’heure, elle croit que je l’ai réservée pour la bonne bouche et se blottit dans une encoignure de mur en criant : Non ! Non !

Je souris.

— Ne te frappe donc pas, beauté brune… Qui te dit que je te veux du mal ?

Je la cramponne par les épaules et je mets mes châsses dans les siens. C’est plein d’étincelles d’or dans ses prunelles ; de minuscules étincelles qui tournent autour de la pupille comme ces reflets produits par des boules de verre à facettes, dans les cirques, au moment des acrobates aériens.

Cet instant est vachement voluptueux. Je le prolonge jusqu’au moment où la môme approche sa bouche de la mienne.

Drôle de sensation, je vous prie de le croire. Une bouche pareille, ça vous change du cinéma ! Je me laisse aller à la dérive et je pose mes lèvres sur les siennes.

Le gars qui s’assied sur un paratonnerre ne peut pas éprouver de sensations plus raffinées que moi en ce moment.

Cette gamine, c’est un vrai serpent. Elle s’enroule autour de moi comme une liane et je deviens aussi flagada qu’un épouvantail. Elle promène une main experte sur ma poitrine, cherchant l’échancrure de ma chemise. Lorsqu’elle l’a trouvée, elle glisse sa menotte à même ma peau et me caresse le poitrail si légèrement que j’en claque des dents.

Comment qu’elle recharge ma batterie, la donzelle…

C’est le grand frisson, le terminus de la volupté. Moi, que voulez-vous, j’ai jamais pu résister à des arguments pareils.

Je chope la souris par les hanches et je la porte jusque sur la table. D’un revers de manche je balaie ce qui l’embarrasse et je renverse ma petite copine.

Elle n’est pas fiérote, Mireille ; elle ne se souvient plus que je suis la cause de la mort de son bonhomme…

Faut dire que toutes les mousmés sont idem. Vous leur coupez leur maman en rondelles, mais elles vous font cadeau de leur vertu si vous êtes un gars à peu près bien bousculé.

Pour la chose d’être bien bousculé, on trouverait difficilement mieux que le petit San-Antonio. J’ai, dans l’ensemble, tout ce qu’il faut pour plaire aux gerces et leur faire oublier la date de naissance de Victor Hugo. Au rayon biscotos, je suis servi ; et pour le travail de force, j’écœurerais Rigoulot…

Lorsque je lui ai dégrafé sa jupe et ouvert son corsage, elle se met à bramer de tout son cœur. Elle m’abandonne tous ses trésors en me gueulant de les emporter.

Je ne suis pas exclusif à ce point… Je préfère consommer sur place.

Bon, je tire le rideau… Pas la peine de vous raconter ce que je fais à Mireille, ni ce qu’elle me fait, et encore moins ce que nous faisons car, si je le faisais, la ligue des pères de famille, des cousines germaines et des abonnés à l’Electricité de France me feraient un procès pour outrage aux mœurs…

Mais les mœurs, elles en ont vu d’autres, je vous le dis.

Quand je plaque la gosseline, elle est plus pantelante qu’un étendard mouillé. Elle a des yeux bordés de reconnaissance et les traits tellement tirés que le premier toubib venu l’expédierait dare-dare dans un aérium.

— Comme tu es fort, murmure-t-elle, je suis brisée…

— M’en parle pas, fais-je en rectifiant le nœud de ma cravate, je vais te faire une confidence : le type qui joue au football avec la lune, c’est peut-être moi…

— Je te plais ? demande-t-elle.

Après ce qui vient de se passer, je trouve la question aussi sotte que grenue…

— Dans l’ensemble, oui, je lui fais.

Et, in petto, je me dis qu’il faudrait être en plâtre pour ne pas trouver plaisante une fille aussi volcanique.

— Tu es mon petit Stromboli, j’ajoute, mon Etna, mon canard bleu, seulement, je n’ai pas le temps de te le chanter sur plusieurs airs. Maintenant on va boulonner ferme. Tu vas répondre avec le maximum de précision à mes questions, veux-tu ?

Elle fait « oui ».

— Je vais te proposer quelque chose. Si j’obtiens un résultat grâce à toi, il ne sera pas question de ta petite personne dans l’affaire Angelino, sinon comme témoin. Si, au contraire, tu ne parviens pas à m’éclairer, malgré le gentil moment que nous venons de passer ensemble, je t’envoie au mitard.

Je lui mets une petite claque affectueuse sur les fesses.

— Vois-tu, mignonne, je donnerais gros pour savoir ce que sont devenues les pierres précieuses de la collection Vool. Je sais qu’Angelino les a… Mais tu connais le bonhomme ? Jamais il ne l’ouvrira… Tu as entendu parler de ces cailloux ?

— Vaguement, dit-elle. Angelino ne parlait pas de ses affaires, sauf pour donner des directives à ses hommes.

— Avait-il d’autres planques ?

— Non… Je ne le pense pas.

— Ça n’est pas le genre de type qui se confie à quelqu’un, même qu’il estime de confiance, non ?

Elle ricane.

— Angelino n’a confiance en personne… Sauf en sa vieille…

— Si bien que les diams, il ne les a ni remis à un complice ni à une banque ?

— Lui ! T’es malade !

Je me cramponne les méninges à pleine pogne.

Que peut faire un homme sur le qui-vive, qui ne se fie à personne, d’une poignée de pierres précieuses ?

C’est ce petit problème que je dois résoudre si je ne suis pas la moitié d’une portion de gruyère.

— Où est la chambre d’Angelino ? je demande.

— Viens.

Mireille m’entraîne jusqu’à une petite pièce située à l’autre bout de l’appartement.

Il y a un lit, une table de nuit, une coiffeuse et une armoire. On le voit, c’est très classique, très pompier comme ameublement. Ça correspond admirablement à l’idéal petit-bourgeois de cet étrange gangster.

Je pense :

« Parions que ce ballot-là a tout simplement planqué le magot dans son matelas comme le premier péquenot venu. »

Je sors un canif de ma poche et je me mets à ravager le pucier. Les brins de laine voltigent alentour, on se croirait dans une bergerie au moment de la tonte.

Tout ce que j’arrive à faire, c’est à nous déclencher une quinte de toux monumentale… Le matelas ne recèle absolument rien !

J’explore tour à tour le sommier, puis l’armoire, puis la table de chevet, puis la coiffeuse… Je palpe le papier de la tapisserie, rien !

Il est futé, Angelino…

— Y a le téléphone ? je demande…

— Oui, dans la pièce voisine.

J’y vais, je demande le Dépôt et on me passe l’officier de garde.

— Vous avez réceptionné Angelino ?

— Oui…

— Il a passé à la fouille ?

— Oui…

— Négatif ?

— Nous avons trouvé à même sa peau une ceinture de toile…

Je me renfrogne… Parbleu, le lascar trimbalait la cagnotte sur lui. J’aurais dû y penser, au lieu de jouer les Sherlock Holmes de noces et banquets.

— Qu’y avait-il dans la ceinture ?

— Du fric ! Un gros tas… Dix mille dollars, deux mille livres… Et près d’un million de francs en billets de dix mille balles !

— C’est tout ?

— C’est tout…

— Rien d’autres, pas de clé, pas de papiers, pas de reçu ?

— Non…

— Et la vieille ?

— Elle n’avait rien.

— Sans blague…

— Parole, commissaire. Et le boulot a été bien fait. On les a explorés de fond en comble. Ils sont vides comme des noix dont on a mangé le bon…

— Ça va, merci…

Je raccroche et me tourne vers Mireille.

— Non de foutre, il ne les a pourtant pas bectés !

Je frappe du pied avec rage.

— On ne me sortira jamais de l’idée qu’ils les ont à portée de la main ! Un type qui trimbale sur sa bedaine une fortune en billets de banque est un type qui s’attend à devoir calter d’un moment à l’autre…

« A moins que… A moins qu’il ait expédié les gobilles quelque part à un nom d’emprunt en poste restante… Mais j’en doute, il est tellement méfiant… »

Mireille est retournée s’asseoir sur le lit des époux Angelino, du moins sur ce qu’il en reste. Elle a une jambe repliée sous elle qui fait remonter sa jupe et découvre le haut de son bas, sa jarretelle blanche à petites fleurs bleues… (Où va se nicher la poésie, je vous le demande ?) Le bas est couleur chair, la jarretelle blanche tranche sur la peau ambrée… Je sens que des idées bizarres me cavalent sous le dôme à toute allure…

Mais elle ne pense pas à la rigolade, Mireille. Elle a un petit air sérieux qui ne lui va pas du tout.

— A quoi penses-tu ? je questionne.

Elle me désigne un flacon de lotion capillaire sur la coiffeuse.

— A ça, dit-elle.

Je regarde le flacon.

— Angelino se collait ce truc-là sur les tifs ?

Elle ricane :

— Tu les a vus, les tifs d’Angelino ? S’il y mettait quelque chose dessus, ce serait plutôt de la gomina pour essayer de les aplatir. Non, c’est sa souris qui se balance ça sur le crâne, parce qu’à elle, ses tifs sont chétifs ; je m’en suis aperçue souvent. Elle a une moumoute comme chignon…

Je murmure :

— Ah ?…

— Oui, fait Mireille. Et je me rappelle qu’un jour où elle l’épinglait, son chignon, ça faisait un drôle de bruit, à l’intérieur… On aurait dit qu’il y avait des noyaux dedans…

Je la regarde.

— Mireille, je lui fais, non seulement tu as un soubassement qui vaut le déplacement, mais encore tu possèdes un chapiteau que beaucoup de bonshommes t’envieraient…

Je passe une dernière fois ma main sur sa belle cuisse dénudée.

— Ta jarretelle, je lui fais, je crois bien que je vais en rêver pendant un siècle ou deux ! Allons, viens…

Nous descendons dans la rue.

— Si tu as un cousin à la campagne, tu ferais bien d’aller passer quelques jours chez lui. Salut, fillette !

Et je m’éloigne à grandes enjambées, sans me retourner, en me disant que le chignon de la mère Alda est en effet un coffre-fort très ingénieux.

ÉPILOGUE

J’ai dû vous le faire remarquer quelque part : moi, je suis poète…

Vous ne me feriez jamais manger une tartine de gorgonzola pendant que je raconte à une gonzesse des salades dans le genre de celles que Roméo bonnissait à Juliette pendant que leurs vieux avaient le dos tourné…

Non. Je suis champion pour ce qui est de tenir une souris par le petit doigt en lui chuchotant des trucs qui feraient tomber en digue-digue un fauteuil à roulettes.

Comme la petite Claude vient de me demander ce qui s’est passé, je lui dis :

— Un mauvais rêve, mon ange, ça s’oublie lorsque le coq chante…

Et j’imite à la perfection le chant du coq. Une poule s’y tromperait et commencerait à s’ébouriffer en m’entendant.

Elle éclate de rire, puis elle fait la grimace, car elle n’est pas encore en état de se fendre le parapluie.

Une petite infirmière entrouvre la porte.

— Monsieur le commissaire San-Antonio, murmure-t-elle.

— C’est lui ! crié-je.

— Au téléphone !

— Allons bon !

Je lâche le petit doigt de Claude.

— A tout de suite, mon petit canard…

Je descends au bureau de l’hosto.

Bien entendu, c’est le chef.

— Comment savez-vous que je suis ici ? je lui demande.

— Croyez-vous que je serais assis dans le fauteuil que j’occupe si je n’étais pas capable de trouver mes collaborateurs ?…

Il enchaîne après une toux savante :

— Qu’est-ce qu’on fait pour Nez-Creux ?

Je rigole.

— Je l’avais oublié, celui-là. Faites-le relâcher et veillez à ce qu’on lui fasse une fleur.

— Quoi, par exemple ?

— Vous avez toujours les cents sacs que m’avait remis Angelino ?

— Vous m’aviez dit de les remettre aux œuvres…

— Hum, nous penserons aux œuvres une autre fois. Donnez-les à Nez-Creux, on lui doit bien ça, non ?

— Si…

Il tousse encore.

— A propos, fait-il, je reviens du ministère des Affaires…

— Ah ?

— Oui… Ce n’est pas le buste de Montesquieu qui se trouve dans le grand salon, mais celui de Talleyrand…

— Le gland ! fais-je. Dire que si l’huissier auquel j’avais posé la question avait répondu juste…

— Vous ne seriez plus là, achève le boss. N’oubliez pas que c’est votre fausse piste qui vous a sauvé la vie…

— C’est vrai…

« Vous n’avez pas besoin de moi, ces jours, patron ? »

— Non, pourquoi ?

— J’aimerais régler une affaire de famille…

— C’est ça, dit le boss, et embrassez-la bien pour moi.

FIN