/ / Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le Commissaire San-Antonio

Du mouron à se faire

Frédéric Dard

Cette histoire a commencé très bizarrement. Depuis une quinzaine, je me faisais tarter à Liège, dans l'attente d'éventuels espions qui devaient passer par là. Pourtant, j'adore cette ville au charme provincial, mais franchement, quinze jours sans action… Ça me devient vite insupportable. Et puis un matin, alors que j'étais encore dans ma chambre d'hôtel, mon attention a été sollicitée par un curieux éclat lumineux. Je me suis approché par le balcon de la chambre voisine, et là j'ai vu le spectacle le plus insolite de ma vie. N'allez pas imaginer du gaulois…, du paillard…, du pomo… Pas du tout. Il y avait dans la pièce un brave monsieur occupé à fourrer des fruits confits avec des…diamants ! Quelques heures plus tard, je l'ai revu, le type. Mais je n'ai pas eu l'occasion de lui poser des questions, vu qu'il était en train de tomber du sixième étage dans une cage d'ascenseur…

San Antonio

Du mouron à se faire

A James Hadley Chase, avec dévotion.

S.-A.

CHAPITRE PREMIER

OH ! MES CHASSES !

Venez pas me raconter qu’on peut mourir d’ennui car si c’était vrai, ça ferait huit jours que je serais cané à Liège.

Liège est pourtant une ville charmante, sympathique et tout, mais Liège pendant deux semaines, lorsqu’on n’a rien à y maquiller, devient vite aussi crispante que le Boléro de Ravel joué par un débutant. C’est le cas de toutes les villes de province, qu’elles soient françaises, belges ou papoues, pour un Parigot.

Après que j’eus fait tous les cinés, essayé toutes les marques de bière, fumé cent trente-trois catégories de cigares et carambolé deux vendeuses d’Uniprix, une serveuse de restaurant et la dame qui vend des beignets sur la place, devant le théâtre, je me trouve aussi déprimé qu’un bacille de Koch dans un flacon de streptomycine.

Quinze jours, les mecs, que je flâne dans ce bled en me demandant ce que j’y cherche…

Quinze jours que je bouquine toutes les œuvres de mes collègues du Fleuve Noir, œuvres dans lesquelles au moins il se passe quelque chose ! Et ma vie reste aussi déserte que le désert de Gobi ! J’attends… J’attends en bouffant des frites, en tortorant des boulettes de viande arrosées de sauce tomate — mets dont on est friand par ici ! J’attends en ligotant les journaux, en calçant les nanas…

De temps à autre, je passe un coup de tube au Vieux, à Paris.

— Dites, patron, je commence à prendre de la moisissure dans le cerveau. Qu’est-ce que je fais ?

— Attendez !

— Bon…

Attendre quoi ? Il n’en sait rien lui-même. Un truc se mijote en Allemagne, une histoire ténébreuse qui met tous les services de renseignements de l’Ouest sur les dents. Mon boulot à moi consiste à attendre à Liège parce que c’est une issue par où pourraient fort bien sortir les lapins pourchassés… Un coup de biniou doit m’alerter en cas de malheur… Un dispositif est prévu dont j’assurerai le bon fonctionnement.

En attendant, je me paie une drôle de partie d’ennui. Je suis devenu le champion du bâillement toutes catégories.

Pour comble de malheur, voilà que j’engraisse. Qui bien se pèse bien se connaît ! Je chope une demi-livre par jour. Si je finis l’année dans ce pays, je pourrai cloquer ma démission à la Sourde et m’engager pour jouer l’homme-baleine. Chaque fois que mes yeux rencontrent un miroir, je me fais penser à un éléphant que j’ai beaucoup aimé. Mes chasses commencent à s’enfoncer derrière des bourrelets. Je ressemble à Roger Lanzac. Et quand je néglige l’ascenseur de l’hôtel, histoire de faire un brin d’exercice, je souffle comme un train départemental à l’arrivée. Le gnace qui remporte Strasbourg-Pantruche à la marche est plus frais que moi.

Ce matin-là, en m’éveillant, je constate qu’un gentil soleil a succédé au crachin de ces derniers jours. Ça me met un peu de baume dans le battant because à l’encontre de Maigret, j’ai horreur de la flotte. Je suis de ceux qui trouvent que le soleil va bien à l’univers.

On frappe à ma lourde. Le valeton d’étage s’annonce avec un plateau supportant un petit déjeuner substantiel.

— Pose ça là, mon gars, dis-je en lui désignant la table.

Je n’ai plus envie de briffer au pieu. Je finis par avoir l’impression de relever de maladie. Lorsqu’il a évacué son nez en lame de canif et ses yeux vitreux, je saute sur la carpette. Quelques mouvements gymniques me dérouillent les muscles.

Bon, me voilà d’attaque. Je vais tirer le rideau et je constate que ça n’est pas du bidon : il fait tout ce qu’il y a de beau.

La rumeur de la ville monte jusqu’à moi, joyeuse. Le tintamarre des tramways, les cris des marchands ambulants, les piétinements, tout cela compose un hymne de vie, plein d’allégresse.

Si vous trouvez que je force sur la note poétique, allez m’attendre au bistrot du coin, je ne serai pas long !

Je me mets à tremper un pistolet beurré comme un gagnant du gros lot dans mon café au lait lorsque ma vue est sollicitée par un éclat bizarre en provenance de la glace.

Je repère la direction de l’étrange rayon et je constate qu’il est émis depuis une chambre voisine de la mienne. La fenêtre de ma chambre et celle de la pièce d’à côté se trouvent presque à angle droit, car l’immeuble produit comme une avancée en son milieu, ce qui offre la possibilité de mater ce qui se passe chez les voisins.

Là, je suis marron, car l’occupant de la piaule voisine a tiré les rideaux. L’éclat fulgurant est passé par les interstices. Simple jeu de glaces.

Je continue de tortorer en gambergeant à la meilleure façon d’user la journée qui s’annonce lorsque, de nouveau, le scintillement se produit.

Ce sont là, me direz-vous, des incidents banals. Pourquoi les prends-je en considération ? Je ne saurais le dire… Peut-être le farniente dans lequel je suis plongé m’incite-t-il à trouver de l’intérêt à des faits minuscules auxquels je ne prêterais pas la moindre attention en temps ordinaire. Qui le sait ?

Je voudrais tout de même savoir ce qui se passe dans la pièce voisine…

Le rayon est immobile, vif, presque cruel. Et tout ça à cause de ce soleil printanier qui s’est décidé à briller ce matin.

Je regarde la cloison sans cesser de mastiquer consciencieusement. J’avise alors un trou comme il y en a dans tous les murs d’hôtel. Un trou percé par un voyeur et bouché de façon sommaire au moyen de buvard mâchouillé.

Dans les hôtels du monde entier vous avez des gnaces qui percent les cloisons. Parce que dans le monde entier on trouve des solitaires qui regardent les autres dans leur intimité. C’est leur façon à eux de connaître la félicité des sens. Ils prennent leur plaisir par personnes interposées, ce qui est une conception assez navrante de l’amour. Avec ma lime à ongles j’ôte le papier durci qui obstrue l’orifice, puis j’y colle mon œil et alors j’ai un plan américain de première bourre sur un gars vu de trois quarts.

L’homme en question est âgé d’une quarantaine d’années. Il est beau gosse, un tantinet grassouillet, et vêtu avec recherche. Il a des cheveux argentés, des lunettes américaines et des boutons de manchettes en opale.

Je le remarque car mon attention se porte sur ses paluches, lesquelles paluches se livrent pour l’instant à une très curieuse opération.

Jugez plutôt.

Le gars a devant lui une boîte de fruits confits ouverte. A côté de la boîte, il y a un petit tas de cailloux qui doit valoir au moins cent briques car les pierres en question m’ont tout l’air d’être des diams. Ou alors elles sont bien imitées. Le soleil filtrant par les rideaux cogne en plein sur l’éblouissant monticule et c’est par un curieux jeu de réflexion qu’un des éclats pique dans la glace de ma chambrette.

Je reste un bon moment asphyxié par tant de splendeurs accumulées. Je n’ai jamais vu tant de diamants à la fois, et rarement d’aussi beaux.

Mais mon admiration est vite détournée par le boulot du mec. Il prend les fruits confits un à un dans la boîte, les incise et glisse à l’intérieur de chacun un diamant. Ensuite de quoi, il presse sur le fruit pour le refermer sur son trésor, caresse l’incision afin de l’enrober de sucre et repose le diamant confit dans la boîte avec une délicatesse d’accoucheuse maniant un nouveau-né.

J’ai vu bien des trucs dans ma vie, mais j’avoue n’avoir encore jamais assisté à pareille opération.

Ou je me goure ou j’ai à côté de moi un trafiquant de première catégorie…

Le type s’active, le petit tas de cailloux diminue. Il œuvre rapidement, avec précision et sans faire le moindre bruit. On entendrait éternuer un microbe. Le silence est tel que je crains d’être trahi par le bruit de ma respiration.

J’ai une minute de flottement tandis que le mec s’applique à refaire le paquet. Quelle conduite dois-je adopter ?

Mon premier mouvement est pour prévenir la police, mais je me ravise en me disant qu’après tout je ne suis pas en France. Je séjourne ici incognito et, d’autre part, tout le monde a le droit de posséder des diamants et de se les carrer où il veut ; dans des citrouilles si bon lui semble… Ce mec est peut-être tout bonnement un joaillier qui a trouvé cette astuce pour véhiculer ses gemmes sans risques. Pourquoi pas ?

J’aurais bonne mine si je déclenchais un pataquès et si tout me retombait sur le pif. Car enfin un honnête homme n’a pas à bigler son prochain par des trous illicites…

Je décide donc de me mettre du sparadrap sur la menteuse. Le gnace aux lunettes vient de réussir un très gentil paquet fort présentable dont il paraît satisfait, à en juger par la façon dont il le considère.

Si c’est pour offrir, le destinataire sera content. Des fruits confits fourrés de cette manière, on n’en trouve pas souvent sous sa serviette en se mettant à table. Certes, on risque de se casser les chailles dessus, mais avec la valeur qu’ils possèdent, on peut se faire faire trois douzaines de râteliers (en or, plus un en platine pour les dimanches et jours fériés).

Je vais pour quitter mon poste d’observation lorsque je vois le copain sortir de sa poche un magnifique stylo en jonc et écrire une adresse sur le pacson. Là, je suis scié. Est-ce qu’il compte expédier ses fruits quelque part ?

Il sèche l’adresse en appliquant le paquet à la renverse sur le buvard du sous-main, après quoi il décroche le téléphone et demande le garçon avec un accent belge de la meilleure année.

Je me dépêche d’obstruer le petit trou car je crains d’attirer l’attention du type. Il serait un tantinet vexé d’avoir été surpris dans ce turbin de confiseur-diamantaire.

Je l’entends qui se lave les pognes au lavabo, sans doute doit-il avoir les salsifis poisseux après cette manipulation.

Le garçon d’étage frappe à sa lourde. Vite, j’ôte le tampon de papezingue pour assister à la suite de la comédie.

Le type qui s’essuie les pattes désigne le paquet au garçon d’étage.

— Voulez-vous aller me poster ça ? demande-t-il.

Il tend un billet de cinquante francs au gars.

— Tenez, fait-il, vous l’enverrez en recommandé et vous garderez la monnaie.

Le garçon remercie, chope les diams et se casse.

— Fin du premier chapitre, je murmure.

Je rebouche le trou et je vais prendre une douche. Après quoi je file un coup de tondeuse électrique sur mes râpeuses et je me loque en beau gosse.

J’ai la théière qui bouillonne un tantinet, je vous jure. Moi, des trucs comme ça, ça m’empêche de vivre peinard.

Je viens de réussir un nœud de cravate qui ferait pâlir de jalousie M. Cardin lorsque j’entends frapper à la lourde du zouave. Je me précipite à mon poste d’observation. C’est le garçon qui, sa course terminée, apporte le récépissé de la poste.

Lorsqu’il a calté, mon voisin se frotte un instant le menton d’un air contrarié. Il sort son portefeuille, va pour y glisser le reçu, puis se ravise et remet le porte-lasagne dans ses vagues. Le morcif de papelard en pogne, il renouche autour de lui comme quelqu’un qui sollicite une inspiration. Je le vois alors ouvrir l’armoire à glace plus qu’à moitié vide de sa piaule. Il sort un tiroir complètement, plie le reçu en quatre, ôte une punaise fixant le papier cretonne des rayonnages et épingle le reçu sous le tiroir, qu’il remet aussitôt en place. Cela terminé, il donne un ultime coup de peigne à son abondante chevelure, rajuste ses lunettes et sort.

Etrange bonhomme, en vérité.

J’attends qu’il se soit brisé pour sortir. L’hôtel est silencieux, un peu triste et solennel.

Je descends à la réception après avoir maté le numéro de chambre de mon étrange voisin. C’est le 26.

J’accroche ma clé au tableau. Celle du 26 s’y trouve déjà… J’adresse un sourire enjôleur au préposé qui est en train d’aggraver une forte myopie sur les colonnes d’un livre grand comme la place des Vosges. Puis je pousse une exclamation. Il redresse son nez pointu.

— J’ai oublié quelque chose ! dis-je.

— Voulez-vous que le chasseur aille vous le chercher ? demande-t-il.

— Non, inutile.

Du geste le plus naturel du monde, je cramponne la clé du 26 et je fonce dare-dare dans les étages.

J’entre au 26, j’ouvre l’armoire, arrache le tiroir, dépique le reçu et lis l’adresse du destinataire qui y est portée.

Il s’agit d’une dame, Mme Van Boren, 18, rue de l’Etuve. Je remets le papier en place, le tiroir, l’armoire et je me carapate à la vitesse d’un avion supersonique.

Je raccroche la clé au tableau et j’offre une cigarette à bout de coton à l’employé galonné. J’ai horreur de ces sèches. J’ai l’impression de fumer un pansement.

Il me sourit avec bonté.

— Monsieur passe un bon séjour ? demande-t-il.

— Merveilleux, dis-je.

Il me sourit avec complicité, car à plusieurs reprises, j’ai amené une polka dans ma turne et chaque fois il a fait mine de regarder ailleurs si je m’y trouvais.

— Monsieur est satisfait du service, allez ?

— Epatant.

— Monsieur aime la Belgique ?

— Comme la France…

Il se fait mystérieux et confie :

— A Liège, on est presque français…

— Confidence pour confidence, je rétorque, à Lille, on est presque belge. Un de ces jours faudra qu’on se marie. On vous filera notre président et vous nous cloquerez un de vos rois, ça fera plus joyce à l’Elysée.

Changeant de ton, je murmure :

— Dites, il a des végétations, le type du 26, pour ronfler pareillement ? Comment s’appelle-t-il ?

Le gars réfléchit.

— M. Van Boren, dit-il. Si vous voulez, on peut vous changer de chambre.

— Pensez-vous, je plaisantais…

Je me casse pour réfléchir à loisir et au soleil à ce petit intermède.

Moi qui aime les complications, je suis servi. Ce mystère dans lequel je viens incidemment de coller mon pif m’a l’air de premier jus.

Le soleil — qui est à l’origine de ma découverte — luit comme les diams de tout à l’heure. Les anges du ciel ont dû le passer à l’encaustique toute la nuit car jamais je ne l’ai vu si étincelant. Ma parole, on se croirait presque sur la Côte d’Azur !

Tout le monde a l’air joyeux. Les petits Belges partent au turbin en fredonnant gaillardement et en reluquant les jambes des passantes car je ne connais rien de plus polisson qu’un habitant d’outre-Quiévrain (comme disent les journalistes sportifs) hormis, bien entendu, un Parigot. Ils ont la lucarne fouineuse, les Liégeois. Oh ! pardon !.. Si leurs chasses étaient des mains, toutes les souris un peu bien baraquées se baladeraient à loilpé !

« Voyons, San-A., me dis-je en arpentant les trottoirs à pas lents, tu n’as pas rêvé. Tu as vu un type glisser une fortune en diamants dans des fruits confits et s’expédier les fruits en question, ou plutôt les expédier à sa femme par la poste alors que cette dame demeure à deux cents mètres de là. Ça me paraît un peu fort de café, non ? »

Notez que la dame Van Boren n’est peut-être pas la femme du gnace. Il s’agit peut-être de sa vioque, de sa frangine ou tout bonnement d’un homonyme…

Décidément, je vais paumer un brin de ma folle jeunesse à me faire du mouron pour une histoire qui n’en vaut peut-être pas la peine. Van Boren est tout simplement un farceur qui veut offrir un cadeau original à sa belle ou à sa vieille maman !

Et puis rien ne dit que les cailloux sont vrais. Rien ne ressemble plus au vrai que le faux en matière de pierres précieuses.

Je suis là à me faire mousser le pied de veau pour une poignée de verroterie. Quel gland ! Voilà que je me mets à construire des romans policiers dignes de Tintin ! Sacré San-Antonio, va !

Je me prends par le raisonnement.

« Allons, gars, t’es ici en mission commandée. Ces giries, t’en as rien à faire. Même si cette histoire est louche, elle n’est pas de ton ressort et t’as qu’à t’occuper de tes oignes… »

Pour me changer les idées je vais à la poste et je demande Paris. Illico presto j’ai le Vieux au bout du tube.

— San-Antonio, dis-je, comme un chef de gare annonce le blaze de sa station.

Il a un soupir !

— J’allais vous appeler, San-A. Le coup est nul, vous pouvez rentrer…

Je bondis d’allégresse.

— Rentrer !

— Oui, ça vous ennuie ?

— Au contraire, j’en avais tellement classe que j’étais prêt à m’acheter un couteau pour me racler les os des jambes !

Il rit.

— Quel train prenez-vous ?

— Le prochain…

— Alors à ce soir.

— C’est ça, patron… A ce soir. Du boulot pour moi ?

— Nous verrons.

Toujours aussi évasif, le Père laconique !

Je raccroche et galope jusqu’à l’hôtel.

— Ma note, meuglé-je.

— Monsieur part ?

— Non, je m’en vais !

Sur cette fine astuce, je monte faire ma valoche. Pêle-mêle je flanque mes fringues dans la peau de porc constellée d’étiquettes réservée à leur transport. Puis je décroche le bigophone.

— Dites, papa, à quelle heure le prochain train pour Paris ?

— Un instant, monsieur.

J’entends tourner des feuillets.

— Il y en a un dans dix minutes, monsieur !

— Tonnerre ! Courez chercher un bahut et préparez immédiatement ma douloureuse.

Je m’assieds sur la valoche afin de pouvoir la boucler. Elle manque se transformer en galette flamande, la malheureuse. Puis je me propulse dans les étages.

Le gars myope de la réception est là, avec en pogne une addition longue comme un discours de réception à l’Académie française. Je tends un gros biffeton. Il s’affaire sur son tas de mornifle et je piaffe comme un bourrin que se prépare pour le Grand Prix de Paris.

— Grouillez-vous, mon vieux !

— Voilà !

J’enfouille ma monnaie et je fonce dans un taxi qui m’attend devant la porte.

— A la gare, vite !

Il met la sauce, le zig. Un vrai Fangio du dimanche ! Il bombe même tellement que nous percutons le dargeot d’une autre tire à un feu rouge.

Le proprio du véhicule endommagé descend, furibard, et se met à hurler aux petits pois. N’ayant pas de temps à perdre je me barre à la recherche d’un taxi de secours. Je finis par en dégauchir un.

— A la gare en quatrième vitesse ! Y aura un pourliche gros comme ça pour vous !

Seulement la guinde du mec est un peu viocarde et ne comporte que trois vitesses. Le train est parti depuis une minute très exactement lorsqu’il m’arrête devant le perron.

Je pousse le chapelet de jurons en usage chez les voyageurs qui ont raté leur dur et je vais coloquer ma valoche à la consigne en attendant le prochain bolide qui ne doit passer qu’en fin d’après-midi… Décidément je n’y couperai pas, à cette journée dans Liège.

Comme je quitte la consigne, j’avise le chauffeur du premier taxi qui vient se ranger devant la gare. Je m’approche.

— Alors, terminé le constat ?

— Oui… Et vous, vous avez raté le train ?

— Pour ne rien vous cacher, oui…

Je soupire et je grimpe à ses côtés.

— 18, rue de l’Etuve, fais-je.

Que voulez-vous, on ne lutte pas contre le destin !

CHAPITRE II

OH ! MA DOULEUR !

La rue de l’Etuve est une voie étroite qui part en biais dans un quartier central mais assez peu reluisant. Il y a des fleuristes de seconde zone, des trottoirs encombrés de végétaux et des gens criards.

Elle n’est pas éloignée du quartier réservé ce qui, à différents points de vue, présente un certain avantage.

Je repère le 18 et je m’aperçois qu’il correspond à un immeuble neuf. J’en franchis le seuil gaillardement, un peu gêné malgré tout de m’immiscer dans les affaires des autres.

Voyez-vous, tas de ramollis, ce qu’il y a de pénible dans le turbin d’un flic, c’est qu’on exerce une profession qui consiste avant toute chose à emmouscailler ses semblables.

Y a des moments où je prends conscience de cette vérité et où elle m’empêche de boire en paix mon apéro vespéral. Vous êtes un homme comme les autres, avec les mêmes instincts, les mêmes manies, les mêmes pauvretés que le premier peigne-zizi stoppé dans la rue. Mais vous avez une carte qui vous autorise à pointer votre grand renifleur dans la vie de cet autre sans qu’il ait le droit de la ramener. S’il la ramène, vous vous demandez la permission de lui laisser tomber un paquet d’os sur le coin de la hure et, comme vous êtes un petit vicelard, vous vous l’accordez aussi sec !

Bien sûr, c’est illicite. Mais la première prérogative d’un bignolon, c’est d’employer l’illicite pour la plus grande gloire du licite. Comprenne qui peut !

Néanmoins — comme dirait Cléopâtre — je ne me sens pas fiérot. Je suis même dans mes petites targettes, exactly comme si je m’étais introduit dans des pompes trop jeunes de deux pointures. Je n’oublie pas que je suis en territoire étranger, et je me doute que la police belge viendra vachement au renaud si par hasard mon histoire tourne au vinaigre. Et comment qu’elle aura raison, la rousse belge ! Cette idée de venir jouer les Tarzan (quatre-vingt-cinquième édition) parce que j’ai surpris un micmac insolite et qu’ayant raté mon dur, je dispose d’une demi-journée !

Enfin me voici toujours dans la crèche de Mme Van Machin-Chouette !

Il n’y a pas de concierge, ou alors, comme toutes les concierges, elle est allée se faire tirer le grand jeu chez la voisine. Par contre, un tableau des locataires est fixé à la cloison. Je le consulte et le lis : « Van Boren, quatrième gauche. »

Je soupire car mon farniente de ces quinze derniers jours m’a rendu paresseux : or il y a trois choses qui me causent une sainte horreur dans l’existence. Ce sont, dans l’ordre d’aversion : les femmes laides, les percepteurs et les escaliers (dans les deux sens).

Heureusement pour moi il y a un ascenseur au fond du hall. Je m’y dirige et, au moment très précis où j’arrive devant la grille, j’entends une grande clameur au-dessus de moi. C’est un cri en fusée, un cri terrible, un cri qui siffle comme une torpille et qui m’arrive droit dessus. Une masse sombre passe devant mes yeux et brusquement un sinistre éclatement retentit. Le silence me tombe dessus comme un drap mouillé. Je reste immobile, essayant de piger ce qui vient de se produire. Mais je sais déjà ; mon instinct a entravé avant ma comprenette. Un mec vient de faire un grand valdingue dans la cage d’ascenseur. Comment qu’il a dû la sentir passer, cette marche ratée !

J’ouvre la lourde grillagée après un effort assez violent et je jette un regard au-dessous de moi. Deux mètres plus bas, dans la fosse, se trouve un corps disloqué. C’est un corps d’homme. Je tire de ma fouille la petite lampe électrique qui ne me quitte jamais et j’examine le cadavre. Mes yeux ne font que confirmer ce que mon pressentiment m’avait déjà appris : il s’agit du type de l’hôtel, le fourreur de fruits confits… Il ne fourrera jamais plus rien, ce gnace, ni des fruits ni sa femme. C’est lui qui va être fourré aux asticots d’ici quelque temps. Il a le sommet de la tronche en purée et tous ses membres sont brisés, si j’en crois sa grotesque position de poupée désarticulée.

De profundis !

J’arrive comme marée en carême. Après ça, le gars qui dira que je n’ai pas le nez creux aura droit à un coup de tatane dans le banjo. Pour le flair, je vaux tous les épagneuls bretons en vente dans les colonnes vertes du Chasseur français.

Sans rien dire, je referme la porte et je me mets à grimper l’escadrin. Je passe le premier, le second, le troisième… L’ascenseur, ou plutôt sa cabine n’est toujours pas là. Enfin, parvenu au cinquième et dernier étage, je la vois à l’arrêt. Je m’arrête aussi pour réfléchir, la réflexion ne s’accommodant pas du mouvement. Je souffle comme un bœuf ; les gars, avec ce début de burlingue que je trimbale sur l’avant, je ne suis pas près de gravir l’Everest. Ou alors faudrait que je m’attache trois douzaines de ballons rouges au nombril !

Cette fois, je suis dans le drame jusqu’au trognon. Et quand j’emploie le mot trognon, je sais de quoi je parle ! Van Boren est tombé d’un étage inférieur au cinquième puisque la cabine s’y trouve. Or, ouvrez grande la lourde de votre intelligence, si par miracle vous en possédez pour trois francs cinquante : ça se corse (patrie de l’Empereur !). Car, en montant, je me suis aperçu qu’aucune des portes de l’ascenseur n’était ouverte ! Comme il est difficilement pensable que Van Boren ait pris soin de refermer la lourde avant de jouer à l’homme-oiseau, il faut bien admettre que quelqu’un a refermé la porte par laquelle il est tombé. Ce quelqu’un n’a agi ainsi qu’après avoir donné le coup d’épaule qui a motivé la chute.

Je ne vois pas d’autre explication. Van Boren avait beau porter des lunettes, il n’était pas miro au point de ne pas s’apercevoir que la cabine n’était pas là !

Surtout qu’il fait très clair dans l’immeuble…

Je redescends un étage et stoppe devant la lourde du quatrième étage. Le silence le plus complet règne maintenant dans la maison ; il ne semble pas que les habitants de la strass aient perçu le grand cri de « l’accidenté ». Peut-être que ces bonnes gens ont les portugaises ensablées. Peut-être aussi qu’ils ont confondu la clameur d’agonie avec les cris du marchand de moules qui, dehors, ameute la populace.

J’hésite à songer. Mon devoir consisterait plutôt à aller à la P.J. de Liège et à déballer mon pique-nique à un divisionnaire qualifié. C’est aux confrères d’ici à jouer. Moi je ne peux que passer la paluche. Maintenant nous avons dépassé le stade du diamant confit pour aborder celui du meurtre torpille…

Mais en n’a jamais vu un clébard affamé lâcher un gigot. Or je suis pire qu’un cador, moi, lorsque je viens de me cogner quinze jours d’ennui ! Ce mystère, après tout, il est à moi, c’est ma chose, mon hochet ! Qui a découvert les diamants ? Qui a découvert l’adresse de Van Machin-Chouette ? Qui a failli recevoir le corps du bonhomme sur la terrine ? Moi, toujours moi. Remarquez qu’il s’en est fallu d’un poil de chose que j’empêche le meurtre. Supposez que je m’annonce une minute plus tôt dans l’immeuble et que… Mais si on se lance dans les suppositions, on est marron. Comme dit Félicie, ma brave femme de mère : « Avec des si, on mettrait Paris dans une lanterne »… Elle a toujours des citations littéraires, Félicie. Pour ça et la cuistance, elle ne craint personne !

Secouant une suprême fois le lourd fardeau de mon indécision et de mes scrupules, j’appuie sur le bouton de sonnette qui sollicite mon index frémissant.

Un court instant s’écoule, puis une ravissante jeune femme blonde vient délourder. Elle a le type flamand. Les jointures épaisses, le visage solide, les yeux clairs, les cheveux d’un blond assez tendre et le sourire façon « Dents blanches-haleine fraîche ».

Elle me regarde gentiment.

— Monsieur ? demande-t-elle.

— Je voudrais parler à M. Van Boren, dis-je en saluant jusqu’à terre.

— M. Van Boren est en voyage, me répond la douce personne.

Tu parles, Charles ! Un voyage comme celui-là, il n’est pas près d’en revenir. Quatre étages en chute libre avant de faire le démarrage pour le ciel ! Ce genre de croisière n’est pas organisé par les amis de Radio-Luxembourg !

— C’est dommage, je murmure.

Elle me sourit car elle doit trouver ma bouille avenante. Elle n’est pas la seule. Neuf donzelles sur dix ont un faible pour ma physionomie. J’y peux rien. Quand je me bigle dans une glace j’arrive pas à piger ce qui leur titille le palpitant. Car enfin je ne suis ni un Apollon ni Marlon Brandade… C’est ça, le charme. La beauté, comme dirait itou Félicie, ça se bouffe pas en salade. Vaut mieux avoir du petit-machin-qui-accroche qu’un physique de carte postale illustrée.

La donzelle cesse de me sourire.

— C’est à quel sujet ? s’inquiète-t-elle : je suis sa femme.

— Ah !..

Je la regarde. Belle petite jument. Il ne devait pas s’ennuyer Van Truquemuche, lorsqu’il rentrait de voyage. Avec une partenaire de ce calibre, on peut s’offrir de belles séances en ciné-panoramique !

— Entrez ! dit-elle enfin.

L’appartement est coquet, cossu, meublé confortablement avec des meubles de qualité et décoré d’objets de bon goût.

Elle me précède jusqu’à un studio tendu de jaune et de gris-perlouze. Les sofas sont moelleux comme de la crème Chantilly. Je me glisse dans l’un d’eux.

— Ma visite doit vous paraître insolite, j’attaque, sans trop savoir au fond où je vais nager…

Tout en bavochant, je la défrime, histoire de sonder son gentil minois. Est-ce cette tendre enfant qui a envoyé promener son homme dans les étages ?

A en juger par les apparences, je pencherais plutôt pour la négative car le visage de la petite dame est calme, presque angélique. Mais les apparences sont les complices des donzelles. C’est au moment où elles vous accordent le patin le plus fignolé, qu’elles vous piquent votre larfouillet ou qu’elles vous administrent votre dose quotidienne d’arsenic. On n’y peut rien, elles sont toutes pareilles, les drôlesses. Des saintes nitouches quand on les regarde et des diablesses dès qu’on leur tourne le dos.

Il serait temps que je donne à la jeune femme des explications sur mon identité et ma présence ici.

— Vous êtes veuve, attaqué-je assez brutalement, j’en conviens.

— Comment ? fait-elle.

— En n’ayant plus votre mari, tout simplement.

Elle ouvre des chasses par où vous pourriez faire passer un voyage de foin.

— Je… je ne comprends pas.

— Je veux dire que votre mari est mort.

Elle blêmit. Le sang se retire de sa pomme et elle tombe sur le sofa, à mes côtés, comme une poire blette qui vient de larguer sa branche.

Elle balbutie :

— Mort…

Je suis ému. Comme salaud on ne fait pas mieux que moi ! Vous parlez d’un électrochoc que je lui coloque, à cette douceur.

A ma frite, elle pige que je ne la mène pas en barlu, alors elle a les chocottes et des larmes coulent sur ses joues veloutées.

— Il lui est arrivé un accident ? demande-t-elle entre une paire de hoquets et un frémissement de la glotte.

— Oui…

— Quand ?

— Il y a quatre ou cinq minutes.

— Comment cela ?

— Il est tombé dans la cage d’ascenseur…

— Mon Dieu ! Où ?

— Ici…

— Comment est-ce arrivé ?

— Ce sera à la police de le dire…

Elle s’arrête.

— La police ?

— Oui, elle met toujours son nez dans ces sortes d’affaires.

Elle me regarde.

— Expliquez-vous, dit-elle enfin. Qui êtes-vous ? J’ai l’impression que vous me faites une farce abominable.

— Alors il faut vous empresser de chasser cette impression, chère madame. Quand je fais des blagues, elles ne vont jamais au-delà du poil à gratter ou du soulève-plat…

Elle demande, hésitante, troublée au milieu de son chagrin :

— Vous êtes français ?

— A quoi le reconnaissez-vous ?

Et la souris de me faire cette suave réponse :

— A votre accent !

On les aura toutes vues, cette année ! Voilà que les Français ont un accent lorsqu’ils vadrouillent en Belgique. De quoi se marrer plus fort que si on vous chatouillait la plante des pieds avec le menton d’un barbouzard !

— Oui, je suis français. Ça ne m’empêche pas d’avoir vu votre mari piquer une tête dans la fosse d’ascenseur. En ce moment, il y gît, comme on dit dans les journaux. Je m’excuse d’appuyer sur le côté macabre de l’aventure, mais la réalité a ses droits auxquels il faut souscrire, n’est-ce pas ?

J’ai un mauvais sourire.

— Je suis mêlé à cette histoire en qualité de témoin et je pense que vous avez besoin de conseils en la circonstance, vous ne croyez pas ? Votre mari a été poussé dans le vide. J’en ai la certitude. Et même la preuve. La police trouvera bizarre qu’on l’ait assassiné sous son toit. A qui le crime profite-t-il ? That is the question ! Les bourremen se la posent toujours. On ne peut rien contre une telle logique… Ils penseront à vous et vous allez avoir des ennuis…

— Ah ! oui ?

— Oui…

— Mais je n’ai rien fait !

— C’est ce que vous aurez à prouver…

Elle se tort les manettes.

— Ça fait huit jours que je n’ai pas vu mon mari.

— Vous en êtes certaine ?

— Je le jure !

Elle se fait des berlues, la doucette ! Des serments de gonzesse, on sait ce que ça vaut ! On les classe immédiatement après les pets de lapin dans l’ordre des valeurs marchandes.

Elle a une exclamation qui me laisse entendre qu’elle est innocente.

— Il est au fond ?

— Bien sûr…

— Et on ne fait rien pour lui ? Mais il faut lui porter secours !

— On ne peut pas faire grand-chose pour un homme auquel il manque la moitié de la tête !

Cette fois, j’ai dépassé la mesure et elle se renverse sur le sofa avec un profond soupir. Elle est bel et bien évanouie, la veuve Van Houten !

Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Je lui soulève les stores, histoire de m’assurer qu’elle ne me bidonne pas ; mais non, elle est K.O. pour de bon.

Il faut la ranimer. Son état au moins me dicte la conduite à adopter, et j’en suis fort aise, n’ayant pas de projets immédiats. J’en ai classe de jouer la poule qui vient de trouver un pistolet à amorces !

Du vinaigre ! J’ai vu ça dans toutes les comédies de patronage. Je me repère et découvre la cuisine.

En vitesse je m’y précipite. Je me trouve nez à nez avec un gars en manches de chemise. Il se tient debout contre le mur, les joues crispées, le regard flottant, avec, sur sa physionomie, l’air de regretter de ne pas se trouver dans un cinéma quelconque.

C’est un garçon jeune, bien bousculé, aux cheveux vaguement roux.

Il me considère comme Christophe Colomb a dû considérer l’Amérique en y abordant.

Et alors il a la plus humaine, la plus drôle des réactions.

Il hoche doucement la tête et murmure :

— Bonjour, monsieur !

CHAPITRE III

OH ! MES ARPIONS !

Quand je me penche sur mon passé j’ai souvent un étourdissement devant cette immense perspective de coups fourrés.

Il y a du monde derrière moi, je vous l’annonce. Et, en général, il s’agit d’un populo peu bavard. Des mecs dont j’ai chambardé le destin et qui moisissent avec un cubage de terre glaise sur le buffet en attendant les trompettes du Jugement dernier ! Pourtant, en examinant mon comportement, je dois reconnaître qu’il y a une vertu que j’ai toujours pratiquée et dans tous les cas : il s’agit de la politesse. En toute circonstance — et Dieu sait si des circonstances j’en ai traversé — je ne me suis jamais départi de la plus parfaite courtoisie. Louis XIV me le disait encore l’autre jour : « Depuis Colbert on n’a jamais trouvé un gnace aussi poli que ta pomme ! »

C’est pourquoi je réponds « bonjour » au type qui grelotte de trouille dans la cuisine. Pas besoin d’avoir suivi les cours de l’Ecole universelle pour comprendre que ce mecton est le gigolpince de la mère Van Boren. Je me dis qu’au fond tout se résume peut-être à une banale histoire d’adultère.

Les tourtereaux étaient en train de jouer à la cuillère dans l’assiette à soupe lorsque le mari est arrivé. Air connu ! Des goualantes commac, on en brame à tous les carrefours. Il y a partout des glands de voyageurs de commerce qui rentrent chez eux un jour trop tôt et qui trouvent leur pépée en pleine extase. Alors ils se fichent en renaud et y a du grabuge. Je vois très bien Van Boren s’annoncer dans la carrée et ameuter la garde. Les amants réagissent et, pour avoir la paix, filent le gnace par-dessus le bastingage. Quatre étages de valdingue, ça calme les nefs d’un mec ulcéré. Il a beau avoir plus de cornes qu’un élan, en général, la bosse qu’il se fait pardonne tous les péchés d’adultère.

J’ouvre la porte du placard et je trouve la boutanche de vinaigre.

— Suivez-moi ! dis-je au mirliton.

Il obéit.

Mais le vinaigre est inutile car, lorsque nous pénétrons dans le studio, la fille a retrouvé l’usage de la comprenette.

Je pose ma bouteille sur un meuble et j’allume une cigarette.

— Alors, dis-je, où est-ce qu’on en est ?

C’est ce que paraît se demander le jeunot flageolant. Rappelez-vous qu’il a les quilles entre parenthèses, ce joli coco.

La blonde lui dit, d’une voix rauque :

— Jef vient de se tuer dans la cage d’ascenseur.

A sa frousse s’ajoute la stupeur. Il me regarde sans comprendre.

— Faites pas l’innocent, je rouscaille, puisque c’est vous qui l’avez balancé. Il vous a surpris en train de jouer à touche-pipe-line et vous avez eu les foies du scandale… Hein, avouez ?

Il n’avoue rien. La bouille est aussi expressive que trois boîtes de petits pois à l’étuvée. Il est peut-être fortiche du côté calbard, le garçon, mais à coup sûr, ça n’est pas l’héritier spirituel d’Einstein.

Il lui faut un bout de temps pour comprendre l’accusation que je formule contre lui. Alors il devient d’un joli vert amande et il s’assied à côté de sa souris, sur le canapé.

— Huguette, balbutie-t-il. C’est pas vrai… J’ai pas fait ça, dis-lui…

Un vrai môme. Pitoyable…

J’attaque Huguette parce qu’elle est femme et que les mouquères ont davantage le sens des réalités. Elles ont plus de ressort aussi. Parfois elles ont même du ressort à boudin, comme dit mon collègue Bérurier, qui n’a jamais laissé passer un jeu de mots à condition qu’il fût mauvais.

Elle me demande :

— Qui êtes-vous ?

Il y a longtemps qu’elle aurait dû me poser cette colle. Dans l’émotion, ça ne lui était pas venu à l’esprit.

J’y vais de ma chanson.

— Je suis policier. Français, mais policier… En mission en Belgique, fortuitement, j’ai été appelé à surveiller votre mari, je venais pour lui poser certaines questions lorsqu’il a atterri à mes pieds… Alors j’ai trouvé ça louche. Je me suis engagé dans l’escalier. Je n’ai rencontré personne. Vous comprenez ce que ça veut dire, non ? Il a donc été poussé dans le vide par une personne de l’immeuble. Or je ne connais personne dans cette maison mais je suis à peu près persuadé que vous seule aviez intérêt à lui faire faire cette gambade dans l’espace…

Elle se voile la face…

— Non ! Non ! Je n’ai rien fait. Je n’ai pas vu mon mari… Il n’est pas entré, je n’ai rien entendu.

Tandis qu’elle proteste, je me mets à évoquer l’accident. L’accident tel que je l’ai vécu, moi. Il y a eu un grand cri d’épouvante, mais avant ce cri, aucun bruit insolite. Or, d’après le peu que j’en ai vu, Van Boren était un homme costaud. Il ne se serait pas laissé entraîner à l’ascenseur sans renauder vilain et ruer dans les brancards.

En admettant que le gigolpince de madame l’ait assommé avant de le porter à la cage d’ascenseur, il serait tombé sans crier, étant anesthésié… Quelque chose m’échappe. Non, franchement, ça ne tourne pas rond dans ma petite tête… Il se passe trop de choses à la fois que je ne parviens pas à assimiler normalement.

Les deux amants me regardent, incertains.

— Vous faisiez quoi ? je leur demande.

Ils baissent la tête.

— Et vous n’avez rien entendu ?

— Nous étions dans la chambre à coucher, au fond de l’appartement, avoue la femme.

— Votre mari n’a pas pu entrer sans que vous l’entendiez ?

— Impossible, la chaîne de sécurité de la porte était mise.

Elle est organisée la dame ! Les gonzesses le sont toujours dans ces cas-là. Pour jouer à zizi-panpan, elles s’entourent de mille précautions…

— Il y a une porte de service dans la cuisine ? je questionne.

— Oui.

Je l’avais remarquée en allant chercher le vinaigre. Donc, d’une part, Jef Van Boren ne pouvait entrer à l’improviste, de l’autre, l’amant pouvait se faire la valise en loucedé. Pas de grabuge possible. Ils étaient peinards et n’avaient nul besoin de buter le cornard s’il radinait… A moins que… Oui, à moins qu’ils ne fussent (faites pas attention, j’ai obtenu le premier prix de subjonctif au dernier concours agricole) résolus à le supprimer depuis longtemps… En ce cas ils auraient choisi un autre mode d’exécution, celui-ci s’avérant un peu tapageur !

Je balance à nouveau au-dessus des scrupules, ce qui est ma cage d’ascenseur à moi, mon gouffre ! Dois-je alerter la rousse de par ici, ou bien… ?

— Montrez-moi vos papiers ! dis-je au jeune gars.

Il va chercher sa veste et me produit une carte d’identité.

Je lis sur le carton qu’il se nomme Georges Ribens et qu’il habite avenue Léopold-Ier, 186. Je note ces tuyaux sur mon carnet.

— Bon. Vous pouvez filer…

— S’il vous plaît ? balbutie-t-il.

Assez ennuyé comme ça par la liberté que je prends — et par celle que je lui accorde — je brame :

— Je vous dis que vous pouvez les mettre, vous barrer, vous tailler, faire la valise, vous casser, disparaître ! On ne parle donc pas français à Liège ?

Il a un petit mouvement effarouché.

— Si, si… Je…

— Compris ? je gueule.

Il fait oui de la tronche et fonce dans le couloir.

— Prenez la sortie de service ! je crie. Et tâchez de ne pas jouer au con ; si vous disparaissez de la circulation, ça chauffera pour vos plumes, gars !

On entend claquer la lourde de la sortie de secours. Me voilà seul avec la jeune veuve. Le chagrin lui va bien. Il donne du romantisme à son visage qui en était dépourvu.

Je lui prends le poignet.

— Ecoutez, petite, fais-je d’une voix mesurée, vous le voyez, j’agis de façon assez cavalière avec mes collègues belges. S’ils savaient que j’ai permis à un élément du drame de s’esquiver, ils me diraient deux mots, et même davantage.

Elle a un imperceptible signe d’acquiescement.

— Bon, je vois que vous comprenez. Moi, je tenais à rester seul avec vous parce que j’ai un tas de questions confidentielles à vous poser. Du moins ce sont les réponses que vous ferez à ces questions qui seront confidentielles.

Elle a de nouveau son gentil petit signe docile, soumis.

Elle est jolie comme un cœur avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus embués de larmes, ses pommettes rougies par le chagrin.

Le chagrin ? Hum ! En a-t-elle tellement ? Je crois plutôt qu’elle a été « retournée » par la nouvelle apprise de façon aussi brutale. Mais le chagrin, ça, c’est autre chose.

— Voyons, Huguette…

Que je lui donne son prénom, ça la fait tressaillir. Elle doit se dire que les flics français ont une façon assez curieuse de conduire leurs enquêtes et de s’adresser aux suspects.

— Voyons, Huguette, que faisait votre mari ?

Elle hausse les épaules.

— Il était agent général d’une firme allemande pour la Belgique.

— Il représentait quoi ? Du poil à gratter ou des mitrailleuses jumelées ?

— Des appareils photographiques. La maison Optika, de Cologne. Vous connaissez ?

— Non. Les photos ne m’intéressent que lorsqu’elles sont coquines et je les achète à des sidis sur le boulevard Rochechouart.

Elle sourit à travers ses larmes.

— Oh ! vous, les Français…

— Quoi donc, nous les Français ? Vous vous montez le bourrichon à notre sujet. Vous vous imaginez tous que Paris est une maison close ambulante et que les gars qui prennent le métro vont faire des passes.

— Non, se défend-elle, croyant m’avoir offensé. Seulement les Français ont la réputation d’être…

— D’être ?

— Dévergondés…

La vie est crevante, je vous dis ! On est là, elle et le gars mézigue, à discutailler peinardement du mérite et de la polissonnerie du Français moyen tandis que son bonhomme gît au-dessous de nous, le bocal ouvert comme les portes du Parc des Princes pour l’arrivée du Tour de France.

Inconscience féminine. Les donzelles, je vous jure ! Et elles sont toutes pareilles. Des pétroleuses, des tordues !

Ah ! les carnes ! Et ça conduit le monde. Ça fait fonctionner les fonctionnaires, guerroyer les guerriers.

Ça fout le feu à l’eau de source !

J’en suis écœuré. J’en ai la glotte qui fait du yo-yo.

— A en juger par le beau jeune homme de tout à l’heure, dis-je, je crois que vous ne donnez pas votre part aux chiens, vous autres !

Elle sourit faiblement.

— Je vais vous faire un aveu, dit-elle.

— On est là pour ça, Huguette.

— Vous êtes gentil, murmure la douce enfant.

— Voilà trente-cinq ans qu’on me le répète !

— Mon mari et moi n’avions plus aucun contact…

— Divorcés ?

— Non… Séparés de corps… Il venait rarement à la maison. Toujours en voyage… Alors, forcément, je… j’avais arrangé ma vie autrement.

— Forcément.

Après tout c’était son droit de se distraire du moment que son légitime n’était plus à la hauteur !

Vous remarquerez que ce sont toujours les jolies gosselines qui sont larguées par leurs mecs. Alors que les tarderies, les aigres, les jaunâtres, les à-verrue-à-touffe, leur mènent la dragée haute, à leur conjoint ! Au martinet ! Au piquet ! Vous me ferez cent lignes, la vaisselle, l’amour et le repassage !

Et vous m’alignerez la paie le samedi en rentrant ! La vie, quoi !

Je regarde Huguette… Sa poitrine se soulève curieusement. C’est pas du Michelin. Des roberts de ce format, on ne les gonfle pas avec une pompe à vélo. Machinalement j’y mets la main.

C’est un geste aussi auguste que celui du semeur. Ça vous mène soit à la renverse, soit à la baffe sur le museau.

Pour le quart d’heure je ne reçois pas de mornifle. Comme dirait la gonzesse à qui un individu avait crié : « La vertu ou la vie ! » : « Je suis toujours là. »

Je te lui fignole un patin à changement de vitesse qui ferait fureur au Palais de Glace. Ça met du liant dans les relations.

Voilà la donzelle qui roucoule, oubliant de plus en plus qu’il y a soixante kilos de macchabée quatre étages plus bas.

J’irais bien de mon voyage au pays du mimosa en branche, mais franchement j’estime que ça n’est pas le moment. Jusqu’à preuve du contraire, cette gosse est soupçonnée de meurtre, car enfin il faut trouver une explication valable au décès bizarre de Van Boren. Non ?

Je me lève.

— Votre mari était-il au courant de… de… vos relations avec Ribens ?

— Non. Même s’il avait été au courant, cela lui aurait été égal. Je ne l’intéressais pas.

— Il subvenait à vos besoins ?

— Oui.

— Largement ?

— Oui.

Je la regarde d’une façon particulièrement appuyée.

— Vous envoyait-il des paquets quelquefois ?

— Des paquets ?

— Oui… Des… des friandises par exemple ?

Son visage ne bronche pas et dégage la même candeur.

— Jamais…

— Vraiment ?

— Vraiment…

— Où habitait-il ?

— Ici, ou en Allemagne…

— Il ne descendait pas à l’hôtel à Liège ?

— Oh ! non. Pourquoi ?

— Avait-il une maîtresse ?

— Je l’ignore, je ne m’occupais pas de cela.

— Pourquoi ne divorciez-vous pas ?

Elle a une hésitation.

— Parce que… Jef… Enfin, il me payait largement.

Je vois ; elle tenait à gagner son bœuf, la petite marrante. C’est pourquoi elle s’accommodait d’une situation ambiguë, contiguë et antidérapante.

— Dites, beauté, et des ennemis, lui en connaissiez-vous à Jef ?

Elle ouvre de grands cocards.

— Des ennemis ? Non, pourquoi en aurait-il eu ?

Je me relance dans le franc-parler.

— Parce qu’un homme qui se fait buter n’a pas que des amis, ma belle.

— Ah ?

— Ben, voyons…

J’ajoute entre mes ratiches :

— Et puis un homme marié à une pareille pétroleuse ne peut pas affirmer qu’il n’en a pas !

— Quoi ? demande Huguette.

Je hausse les montants.

— Rien…

Elle va pour protester devant mon attitude, mais un coup de sonnette vient faire diversion.

CHAPITRE IV

Ô FUNÉRAILLES !

Il y a tout un trèpe dans l’immeuble. On vient de découvrir la carcasse de Van Boren et les naturels du coin veulent être laga lorsqu’on annoncera la mauvaise nouvelle à sa femme. Les hommes sont comme les mouches à chose. Dès que ça pue quelque part, ils radinent en vitesse, avides, se bousculant, ouvrant des lucarnes grandes comac pour ne pas louper la séance.

Un agent de police prend la parole. C’est un jeune, pâlot, qui n’a pas l’air d’aimer ce genre de besogne. Huguette Van Boren est très bien. En entendant le coup de carillon, je l’ai rapidement chapitrée.

— Gaffe ! On vient vous affranchir sur l’accident. Pas de simagrées. De la dignité. Vous ne savez rien. Moi, je suis un correspondant de votre mari. Il m’a fixé rendez-vous ici et ça fait une heure que je l’attends.

Elle fait signe qu’elle est d’accord sur tout et délourde.

J’apprécie alors à quel point elles sont rusées, combien elles sont comédiennes, les garces ! Dans chaque gonzesse, il y a une Sarah Bernhardt qui somnole. Mais qui somnole d’un carreau seulement. Elle y va dans les gammes sensorielles, Huguette. Et à fond de ballon. Pour la suivre dans ce chemin creux, faudrait s’être farci vingt piges de Comédie-Française, et encore !

Elle donne le la avec un air stupéfait qui lui vaudrait d’être engagée comme partenaire de Bourvil, puis, lorsque le jeune cogne a jacté, ce sont les grandes eaux, les petits cris, les « Où est-il, je veux le voir ! Laissez-moi aller près de lui ! » De quoi faire chialer trois mètres cubes de ciment armé ! Les assistants, bons bougres dans le fond, s’essuient les hublots, le flic en uniforme passe deux doigts fébriles entre son col et sa peau pour se donner un peu plus d’oxygène.

Moi, je reluque la séance en me disant que ça n’est pas la peine d’aller douiller des trois ou quatre cents balles au Rex ou au Marignan pour voir des films qui puent le studio, lorsque à l’œil on peut s’offrir des superproductions en réel-color, panoramique, relief, etc., etc.

La période de confusion passée, le flic fait entrer Huguette chez elle. Une voisine compatissante s’introduit subrepticement avec une bouteille de rye dont elle fait lichetrogner plusieurs rasades à ma protégée. En bas de l’immeuble, c’est le puissant remue-ménage. Police-secours radine pour canaliser les badauds. La police s’amène pour les constatations.

Nous avons bientôt la visite d’un jeune inspecteur, roux comme un brasero allumé, à la tête osseuse, aux yeux gris-acier, qui paraît en rogne contre l’humanité depuis sa naissance.

Il nous regarde, Huguette et moi, comme, un instant auparavant, j’ai regardé Huguette et son amant. Pas besoin de lire l’avenir dans le marc de café pour comprendre ce qu’il pense.

Il laisse un instant Huguette sous la garde d’un de ses subordonnés, puis il me fait signe de le suivre dans la pièce voisine qui se trouve être la chambre à coucher. Le lit garde l’empreinte de deux corps. Je suis passagèrement confus, car le flicard ne doute pas un instant que je suis le petit copain de la jolie petite veuve et que je lui ai joué la grande scène d’Adam et Eve se consolant de la perte du Paradis terrestre.

Entre parenthèses, en voilà deux, Adam et Eve, qui auraient mieux fait de bouffer des poires ou du chewing-gum au lieu d’une pomme. Ç’aurait mieux valu pour tout le monde, moi je vous le dis. Maintenant, on serait peinards, sans soucis, sans tracas… Mais ces vaches ont croqué une malheureuse pomme et c’est nous qui avons les pépins. Je sais que le jeu de mots n’est pas fameux, mais il est assez bon pour vous faire marrer, tas de noix !

Je regarde le rouquin et il me regarde.

— J’ai vu votre photographie quelque part, dit-il, soupçonneux.

Comme quoi, pour un Belge, il a l’œil américain.

— Vous croyez ?

— J’en suis certain. Qui êtes-vous et que faisiez-vous dans cette maison ?

Je sors ma carte et je la lui exhibe.

Il change complètement d’attitude. Il devient frétillant, heureux.

— Monsieur le commissaire San-Antonio ! C’est un grand honneur pour moi, je…

Je le calme du geste.

— Pas si fort…

Il baisse la tête.

— Puis-je vous demander… ?

— Ce que je fiche ici ?

— Heu… oui !

A toute vibure, je lui monte un petit cinéma.

— Je faisais une enquête en Allemagne. J’ai été amené à m’intéresser à Van Boren. J’interrogeais discrètement sa femme, en prétextant que j’étais une relation d’affaires, lorsque le… le drame s’est produit.

Il a ce parfait cri du cœur :

— Comment ! elle est innocente ?

— Pourquoi ? Vous la soupçonniez ?

— Oui, j’avoue. Quand on m’a dit que toutes les portes étaient fermées au moment où…

— Qui vous a dit cela ?

— La voisine d’à côté. L’ascenseur ne fonctionne que pour la montée. Elle est descendue et n’a rien remarqué d’anormal. En bas, quelqu’un a actionné le bouton d’appel comme elle parvenait au rez-de-chaussée. Elle a baissé les yeux et a aperçu le cadavre… Elle s’est mise à crier et a donné l’alerte.

Il ajoute :

— Pensez-vous que Van Boren ait été assassiné ?

— Oui…

— Par qui ?

— Vous m’en demandez trop.

— Alors, insiste-t-il, sa femme est innocente ?

— Oui.

— Bon… Du moment que vous me le dites…

Il a beau être impressionné par ma « personnalité » (ce coup de savate dans les chevilles), il ne me croit pas. Ou plutôt ça lui fait mal aux seins de me croire. Ce gars-là doit être têtu comme douze mulets attachés à la queue leu leu. Il a de la personnalité, de la ténacité et le respect de ses supérieurs, bref, tout ce qu’il faut pour réussir dans la police.

Je m’assieds et lui offre une cigarette à bout de coton. Il l’accepte, tant mieux ; plus vite j’aurai liquidé ce foutu paquet de sèches à la gomme, plus vite j’aurai l’âme en paix.

— Vous avez des tuyaux sur Van Boren ? je demande.

— Non, pas encore, mais ça ne saurait tarder.

— Vous me rendriez service en recueillant le maximum de rencards à son sujet.

— Bien…

— J’irai vous dire bonjour à la P.J. Vous vous appelez ?

— Robierre.

— Merci.

Je lui serre la louche et je vais prendre congé d’Huguette.

— Je vous verrai tout à l’heure, lui dis-je à l’oreille. Vous ne serez pas inquiétée !

D’un regard chargé de tais-toi-tu-m’affoles, elle me remercie. En voilà une, le jour où je voudrai, je n’aurai qu’à poser ma candidature. J’ai droit à ses charmes en priorité.

Je me casse dans l’escadrin d’un pas pensif, car j’ai parfois le pied méditatif.

En bas, le hall est noir de peuple. Des brancardiers ont carré la dépouille de Van Boren sur une civière et l’ont recouverte d’une toile de bâche. Des journalistes de la Meuse s’activent et font gicler le magnésium. Ils interrogent la voisine qui a aperçu le corps. Cette dernière, une grosse tarte fondante comme une tonne de beurre laitier, explique comment elle a repéré le corps.

Je stoppe pour esgourder ses explications.

— Il me restait quatre marches, allez ! dit la motte de beurre. Et je voyais un homme qui appuyait sur le bouton d’appel en ronchonnant, allez ! Je baisse les yeux, et alors je vois quelque chose de sombre avec une tache claire… J’ai tout de suite compris, n’est-ce pas, que c’était un homme ! J’ai crié en montrant au monsieur qui attendait… Il a regardé… Il s’est penché, puis il a juré, allez ! Un vilain mot, n’est-ce pas, que je ne peux pas répéter, allez !

« Et il est parti… Moi j’ai crié, ça m’a retourné les sangs, n’est-ce pas ?

Tout le monde opine. Je m’approche de la tarte au beurre.

— Je m’excuse, madame…

Elle a un regard bouffi, des lèvres épaisses comme deux « châteaubriants » superposés et des joues qui lui pendent sur le corsage.

— Monsieur ?

— L’homme qui appelait…

— Oui…

— L’avez-vous revu ?

— Non…

Les journalistes sont très intéressés par ma question. Ils font cercle.

— Vous dites qu’il a poussé un juron en regardant le cadavre ?

— Oui, dit la voisine en se signant. C’était honteux…

— Avez-vous eu l’impression qu’il reconnaissait le mort ?

Elle hésite. Les idées s’enfoncent lentement dans sa graisse. D’ici que mes questions soient parvenues à destination et que les réponses surgissent de cette masse gélatineuse, on a le temps d’aller voir jouer le Comte de Monte-Cristo en deux épisodes.

Je guette les réactions de la dame.

— Oui, dit-elle enfin, c’est ça, je n’y avais pas pensé plus tôt, allez, mais il le connaissait sûrement.

— Et il est parti ?

— En courant… J’ai cru qu’il allait chercher du secours, n’est-ce pas ?

— Evidemment…

Un nouveau silence. On entend grincer les stylos des journalistes.

Une vilaine tache rouge s’élargit sous la civière.

— Comment était cet homme, chère madame ?

Un nouveau temps de pause. A la fin, elle accouche :

— Grand, trapu, il avait un imperméable, un chapeau rond, gris… Et puis, je crois, une moustache blonde…

— Ah !

Je salue discrètement et je me glisse dehors. Dans mon dos, un gars demande qui je suis ; un autre, qui veut paraître informé, lui affirme que je suis quelqu’un de la police. C’est rageant, nom de f…, d’avoir l’air d’un bourre ! J’ai beau avoir de l’esprit, y a pas, mon métier transparaît dans mes façons.

Flic ! ça me poursuivra toujours…

Enfin, vaut mieux avoir l’air d’un flic que d’un moulin à vent.

Sauf le respect que je dois à mes lecteurs, j’ai des crampes d’estomac qui commencent à se faire tapageuses. Le célèbre coureur de brousse Marcel Prêtre, le premier explorateur suisse (à droite en allant sur Neuchâtel), me disait naguère qu’en A.-O.F. on décèle la présence des éléphants à leurs borborygmes. Je dois avoir un éléphant dans mes ascendants, car les gens se détranchent sur mon passage. Je réalise alors qu’il est près de deux plombes de l’après-midi et que ma brioche appelle la tortore.

Je me rends alors dans un petit restaurant où l’on me sert des boulettes de viande arrosées de sauce tomate. Ici, c’est l’aliment de base, faut se résigner.

J’en consomme deux porcifs, puis je bois un jus très corsé et je me mets à penser.

Les choses ont pris une tournure qui m’empêche décemment de quitter la Belgique pour le moment. Maintenant que Van Boren est clamsé, les diamants qu’il a expédiés à sa souris risquent fort de ne pas parvenir à destination, c’est mon petit doigt qui me susurre ça. Je ne suis pas riche, mais je donnerais bien la fortune de l’Aga Khan pour savoir ce que maquillait le gnace Jef ces derniers temps. M’est avis qu’il ne devait pas s’occuper seulement des appareils de photo allemands. Ce zigoto avait une autre activité beaucoup plus rémunératrice. Je me trompe peut-être… Et j’ai tellement envie de percer ce mystère que, d’un seul coup, d’un seul, je me sens pris pour Liège d’une affection démesurée qui confine à la passion.

En ce moment, il y a dans un bureau de poste de la ville un paquet de fruits confits pas ordinaire au sort duquel je m’intéresse prodigieusement. Van Boren serait mort de ça que je n’en serais pas surpris.

Je revois le cadavre disloqué au fond de la cage d’ascenseur. J’ai encore dans les oreilles le cri terrifiant du gars… Je peux me vanter d’être le dernier homme à l’avoir vu vivant. Je ne l’ai pas vu longtemps, mais je suis certain du moins qu’il n’était pas mort à ce moment-là.

Qui l’a tué ? Sa femme ? L’amant ? Les deux ? Ou bien quelqu’un d’autre ?

En ce cas, ce quelqu’un d’autre est entré ailleurs. Il n’a pas quitté la maison !

Ah ! le beau problème ! A moi, Hercule Poirot, Maigret et consorts !

Je repousse ma serviette et, après avoir ciglé mon orgie, je me dirige vers le bureau de poste que je connais bien et où la préposée au bignou — une blonde qui frise la quarantaine — m’adresse des sourires languides.

Je demande le numéro du chef.

— Pas libre, me dit-elle au bout d’un instant.

— Je vais attendre…

On se met à bavarder de la pluie et surtout du beau temps qui vient de faire son apparition. Je lui dis qu’il fait un temps à aller casser une croûte un de ces jours sur les rives romantiques de la Meuse, et elle est sur le point d’accepter lorsque j’obtiens ma communication.

Le Vieux est à cran.

— Ah ! bon, c’est vous, dit-il, vous êtes à Paris ?

— Heu !.. Non, il y a du nouveau, je suis resté à Liège…

— Qu’appelez-vous du nouveau ? questionne-t-il d’un ton rogue.

— J’avais pour voisin de chambre à l’hôtel un type qui s’amusait à s’expédier des millions en diamants dans des fruits confits et qu’on vient d’assassiner sous mon nez, que dites-vous de ça, patron ?

— C’est un cas très intéressant…

— N’est-ce pas ?

— … Oui, pour la police belge. Mais ça ne nous regarde pas. Je vais avoir besoin de vous, rentrez le plus tôt possible.

Il m’arrache le cœur, le vieux salingue. C’est comme lorsqu’on vous réveille au moment où, dans votre rêve, vous allez vous distraire avec une pin-up !

— Mais, patron…

Je l’entends qui abat son coupe-papier en bronze sur son encrier de cuivre.

— Qui vous paie, demande-t-il, l’Etat français ou l’Etat belge ?

— Je sais bien, boss, mais j’avais pensé que si rien n’urgeait vraiment là-bas… Vous savez comme je suis… Mettre le nez dans une affaire pareille et…

Il se racle la gargante, ce qui ne présage rien de fameux.

— Ecoutez, San-Antonio, déclare-t-il, je me moque éperdument de ce qui se passe à Liège. Vous êtes sous mes ordres et vous m’obéirez, sinon vous voudrez bien m’adresser votre démission.

Alors là, la moutarde me monte au nez. Et c’est de l’extra-forte, croyez-le. De l’Amora ! La bonne moutarde de Dijon !

Je vous fais juge : être un superman de la rousse, se faire trouer la peau pendant des années pour un salaire chétif ; ne connaître ni repos ni vacances pendant des mois, tout ça pour se faire liquider au premier tournant comme un laveur de vaisselle qui a pissé dans le bac à plonge, c’est dur à écraser !

— Entendu, chef, dis-je, je vous adresse immédiatement cette lettre de démission.

Un silence. Il en a le souffle coupé. Enfin il murmure d’un ton benoît.

— San-Antonio…

— Chef ?

— Ne faites pas l’enfant. Si on ne peut plus vous parler !

— Mais, chef.

— Vous prenez un sale caractère en vieillissant, mon petit !

Mon petit ! Tu parles !

— Vous êtes là ? demande-t-il.

— Et même un peu là ! je réponds.

Il toussote.

— Ecoutez, franchement, j’ai besoin de vous. Je vous attends à mon bureau après-demain, débrouillez-vous…

Il reprend le dessus, le Vieux.

— Bon, entendu, merci pour le sursis…

Je raccroche assez brusquement.

Je sors de la cabine.

— Je vous dois combien ?

Je cigle la grosse postière et je me barre sans lui parler plus avant de notre balade sur la Meuse.

Elle en a le sous-sol ravagé comme par un séisme, la pauvre âme. Ses yeux se voilent comme ceux de Manon.

De quoi se fendre le parapluie, moi je vous le dis !

CHAPITRE V

OH ! PUNAISE !

Si j’examine d’un peu près mon comportement, je suis bien obligé d’admettre que la logique et moi n’avons pas encore été présentés !

J’agis toujours suivant mes impulsions sans m’occuper si elles concordent avec la plus élémentaire raison. Que voulez-vous, je suis ainsi fait : je n’écoute que la voix de mon cœur valeureux ! Ça fait une moyenne avec tous les fumelards qui n’obéissent qu’à celle de leur porte-monnaie.

Vous avez vu ? J’ai eu une prise de bec sanglante avec le Vieux. J’y ai balanstiqué ma démission au portrait et tout ça, pourquoi ? Hein ! Dites voir ? Pour pulvériser un mystère liégeois.

Le plus marle, c’est que je ne sais par quel bout choper l’histoire.

Il fait un temps somptueux. Les brasseries regorgent de populo et les bergères ont de la langueur dans les roploplos. Un vrai temps à augmenter son tableau de chasse pour un dégringoleur de souris.

Mais je n’ai pas la tête à ça aujourd’hui, malgré la scène de vampage de la mère Van Boren. Remarquez que, pour le figue-figue, je suis toujours prêt, comme les boy-scouts. Mais il y a des circonstances où l’esprit n’y est pas.

J’aborde un poulet en uniforme occupé à embrouiller la circulation à un carrefour et je lui demande l’adresse de la P.J.

Il me la donne. D’après lui, ça n’est pas très loin. J’y vais donc à pinces. Du reste, je vous l’ai déjà dit, j’ai un pressant besoin d’exercice. Quatre kilos à perdre en un temps record si je veux retrouver la ligne !

Au pas, camarade ; au pas, au pas, au pas !

Robierre est dans son bureau. Un burlingue qui, comme tous les burlingues de police, sent le tabac et le papier moisi.

Il m’accueille d’un sourire bienveillant.

— Je ne vous dérange pas ? je questionne par politesse, manière de sauvegarder la réputation française.

— Au contraire…

Il me regarde, sa petite gueule hérissée comme celle d’un chat. Il brûle de me poser une question. Comme moi j’en ai bien davantage à exprimer, je lui tends la perche.

— Vous voulez me demander quelque chose ?

— Heu… c’est-à-dire… Vous m’avez dit qu’une enquête menée en Allemagne vous avait conduit jusque chez Van Boren… Je pense donc que l’assassinat de ce dernier a un rapport peut-être étroit avec votre enquête, non ?

— Sans doute…

— Alors, si nous mettions en commun les éléments dont nous disposons…

Je me rembrunis.

— Ecoutez, Robierre, je n’ai pas l’habitude de tirer à moi les couvertures, mais mon boulot est très particulier puisqu’il s’agit de contre-espionnage. Je ne puis donc rien vous révéler pour l’instant…

Ouf !

Sale moment à passer. Je me dis que si ce mec a pour trois francs belges de machin où je pense, il va ouvrir en grand la lourde de son bureau et me livrer à coups de savate dans le pétrus en me traitant de tous les noms.

Son front s’empourpre en effet. Mais il n’a pas pour trois francs de ce que je vous dis. Il demeure assis et allume une cigarette pour se donner une contenance.

Pour dissiper ce mauvais nuage, je poursuis à pleine pompe :

— Le meurtre en tant que meurtre ne m’intéresse pas, Robierre. Je peux vous aider puissamment et vous laisser le bénéfice des résultats intégralement. Non seulement je puis le faire, mais je dois le faire. Alors je vous fais une proposition honnête — aidez-moi sans me questionner et vous pourrez vous confectionner une hutte avec les lauriers recueillis, d’accord ?

Sa bouche mince se fend d’un sourire. Quand on parle aux hommes un pareil langage, on est toujours certain d’avoir un bon public.

— Je suis à votre disposition, dit-il.

— O.K… Vous avez du nouveau ?

— Non…

— Que sait-on de Van Boren ? D’où vient-il, que faisait-il exactement ?

Il passe un doigt noueux entre son faux col rigide et sa glotte proéminente.

— Van Boren, commence-t-il, appartenait à une vieille famille liégeoise. Son grand-père fut même bourgmestre de la ville… Il n’y a apparemment rien de spécial à signaler à son sujet. Il a fait de bonnes études et a occupé un poste important dans l’administration du Congo. Il en est revenu voici trois ans et s’est marié à une petite vendeuse de grand magasin. Il a pris une représentation générale de la maison Optika de Cologne… Le ménage n’a pas été lié très longtemps. Van Boren avait l’esprit d’un célibataire endurci, la jeune femme au contraire aime la vie… Vous voyez le genre ?

— Oui, je vois…

A vrai dire, j’avais déjà vu. Il ne m’apprenait rien de bien nouveau, le collègue.

J’hésite, puis je lâche le gros paquet.

— Dites-moi, fréquentait-il des milieux de diamantaires ?

Robierre semble surpris.

— Je ne crois pas… Pourquoi ?

Je lui pose amicalement la paluche sur l’épaule.

— Excusez-moi, pour l’instant ça fait partie de mes petits secrets.

« Dites voir, vous n’avez rien trouvé de spécial sur lui ?

Il sourit.

Une légère hésitation passe dans son regard clair. Jamais il n’a été plus roux, Robierre. Un rayon de soleil caressant sa chevelure la fait littéralement flamboyer. C’est pas un homme, c’est un Van Gogh !

En soupirant, il ouvre le tiroir de son bureau et y puise une enveloppe. A l’intérieur de la pochette de papier se trouve une montre-bracelet.

— Ouvrez le boîtier, conseille-t-il.

Je fais jouer la plaque d’or protégeant les rouages de la montre. Je regarde le mouvement. La vie secrète, furtive et précise du bijou continue.

— C’était la tocante de Van Boren ? je questionne.

— Oui… C’est un miracle qu’elle n’ait pas été détériorée par la violence du choc…

En effet…

Je regarde Robierre d’un air interrogateur. Où veut-il en venir avec cet oignon à la noix ?

— Retournez la plaque de protection, dit-il.

J’obéis et j’ai la surprise de découvrir une minuscule photographie collée contre l’envers du boîtier. L’image est grande à peu près comme le quart d’un timbre-poste et vous me croirez si vous voulez, mais il m’est impossible de définir ce qu’elle représente. Comme pourtant tout évoque quelque chose à nos esprits affûtés, j’ai l’impression qu’il s’agit de la photo d’une peau de panthère. Cela représente des taches inégales mais régulièrement disposées.

Je regarde Robierre.

— Quès aco ?

Il puise une loupe dans le même tiroir d’où il a déjà sorti la montre. Il me la tend.

Je regarde à travers le verre bombé, mais ça grossit le document sans le préciser. Il m’est toujours impossible de me prononcer sur la nature de ces motifs.

Cela fait penser à ces devinettes photographiques qu’on trouve dans des baveux comme Consternation, vous voyez ce que je veux dire ? On voit un gros truc rond et pâle et on vous demande s’il s’agit de la lune à son premier quartier, d’un gros plan de feu le roi Farouk ou des fesses de Bardot.

Je continue bêtement à penser : peau de panthère.

— Qu’en dites-vous, Robierre ?

Il hausse les épaules.

— Rien…

— Que représente cette minuscule photo, d’après vous ?

— Ne serait-ce pas un grossissement de bactéries ?

Tiens, il m’ouvre des horizons, le rouquin. Je bigle. En effet, ça pourrait être des microbes. Ou bien une famille de ténias en vacances.

— Très curieux !.. Cette photo devait présenter un grand intérêt pour qu’il la colle dans sa montre…

— Il me semble…

— Vous l’avez montrée au laboratoire ?

— Pas encore. Je vais à Bruxelles en fin de journée et je la confierai au professeur Broossak, un excellent technicien.

— Dites donc, pour un fils de famille honorable, il avait de drôles de combines, votre Van Boren.

Robierre fait un signe vague. Et il n’est pas au courant des fruits confits !

— Vous avez prévenu la maison Optika ?

— Oui, j’ai téléphoné…

— Alors ?

— Là encore nous trouvons quelque chose d’insolite.

— C’est-à-dire ?

— Van Boren avait quitté la maison depuis quinze jours.

— Renvoi ?

— Démission.

Voilà un mot qui me rappelle quelque chose. Si le Vieux connaissait l’affaire, je gage qu’il s’en masserait la coquille ! Chaque fois qu’il est excité, il a ce mouvement caractéristique pour sa coupole.

Je prends congé de Robierre.

— Vous restez ici longtemps ? demande-t-il.

— Non ; de toute façon, je pars demain soir, je suis attendu à la grande taule !

Il sourit.

— Vous ne chômez guère, hein ?

Je lui sers l’un des proverbes préférés de Félicie :

— Le travail c’est la santé !

Sur ces bonnes paroles, je m’emmène balader avec, dans la citrouille, un mystère de plus !

CHAPITRE VI

Ô RAGE !

Comme l’a dit un grand philosophe : trois heures de l’après-midi, c’est l’heure critique de la journée. C’est l’instant où il est trop tard pour assister à la première séance de cinéma et trop tôt pour aller à la seconde.

Or il est trois heures pile, n’importe quelle honnête pendule vous le dira, lorsque je quitte la P.J.

Le soleil est toujours en plein turbin et les Liégeois en pleine euphorie… Je descends la large voie encombrée par les tramways et les bagnoles qui constitue l’épine dorsale de la ville. Parvenu devant le journal La Meuse, je lèche les vitrines où sont « punaisées » des photos d’actualité locale. Les « Compagnons de la Chanson », une reprise de la Main du Masseur au Théâtre municipal, un chien décoré, une élection de Miss Bière brune ; des gens examinent les images avec intérêt.

Ces photos me font penser à celle que je viens de regarder à la loupe. Une photo a pour mission de donner une fidèle reproduction d’objets, de gens, d’animaux ou de paysages… Alors pourquoi ce minuscule cliché incohérent ?

Van Boren travaillait dans une maison d’appareils photographiques. Il y a certainement une parenté entre la photo et la digne maison Optika de Cologne (à laquelle, du reste, Jef, ce bon Jef, avait cessé d’appartenir). Sa femme ignorait cette démission. Alors ? Que fichait-il, mon Van Boren, dans un hôtel, près de chez lui, avec ses fruits confits, ses diamants, sa photo lilliputienne ?

L’hôtel !

C’est de là que tout est parti, en ce qui concerne du moins mon intervention. Robierre a semblé ignorer que son « client » y soit descendu. Peut-être les bagages du mort m’apprendront-ils des choses ? Qui sait ?

Je retourne à cet établissement honorable où j’ai passé des heures d’ennui considérable. Le préposé ouvre grandes ses gobilles en me voyant.

— Monsieur n’est pas… ?

— Non, je ne suis pas… Ces trains ont le tort de partir à l’heure, j’ai raté le mien et je crois qu’en fin de compte je vais prolonger mon séjour de vingt-quatre heures.

— Tout à votre disposition, monsieur !

— Voici mon bulletin de consigne, vous serez gentil de faire prendre ma valoche à la gare.

— Tout de suite, monsieur…

— Ma chambre est toujours libre ? Puisque j’y suis habitué, j’aimerais la conserver.

— Mais certainement…

Je lui passe un royal pourliche et, au moment de décrocher ma clé, je laisse tomber un billet de cent points. Nature, le mecton plonge.

Lorsque vous voulez voir un gnace se plier le pébroque, vous n’avez qu’à semer de l’artiche, l’effet est instantané et miraculeux ! Le temps de dire ouf ! et votre vis-à-vis est à quatre pattes.

J’en profite pour griffer la clé du 26, car tel était mon plan, mais je tombe sur un os, c’est-à-dire sur un crochet nu. Pas de clé.

Là, je suis déçu ! Je sais que Van Boren n’a pas emporté la chiave et que, d’autre part, la direction de l’hôtel ne peut être encore au courant de son décès…

L’employé me tend mon bifton.

— Merci, lui dis-je, je suis manche comme tout…

Je questionne, sournois.

— M. Van Boren n’est pas là ?

Vous parlez d’une question à la con !

S’il me répondait que oui, je ferais une vraie gueule. De quoi faire avorter une femelle crocodile.

Il ne me répond pas que oui mais peu s’en faut.

— M. Van Boren vient de quitter l’hôtel, dit-il.

J’en ai l’estomac qui se retourne comme un vieux parapluie lorsque souffle le sirocco.

— Vient de partir ? je balbutie.

Dans ma Ford intérieure (comme ne manque pas de placer Bérurier), je pense que le gnace n’a pas une notion exacte du temps. Pour lui qui se fait tartir derrière son rade verni, le matin c’est presque encore le présent, voilà pourquoi il a dit « vient de… ». Ce vient de qui m’a fait trembloter la gamberge.

— A l’instant, dit le préposé. Il m’a téléphoné voici une heure qu’il devait partir et il a envoyé quelqu’un pour régler sa note et chercher ses valises.

Bon, tout s’éclaire comme dans un studio au moment où on va tourner la scène des illuminations.

Des mecs s’intéressaient aux bagages de Van Boren… Qu’y cherchaient-ils ? Les diams ? C’est probable…

— Comment était la personne qui est venue récupérer les colis ?

L’employé de l’hôtel paraît un peu surpris par mes questions. L’intérêt que je manifeste brusquement pour mon ex-voisin de chambre le trouble et même l’inquiète un tantinet.

J’y vais de ma grande tirade, celle qui fait dresser les cheveux sur la tête d’Armand Salacrou.

Furtivement je lui montre ma carte de police et je lui glisse dans la pogne le ticket de cent balles que j’ai laissé choir tout à l’heure.

— Mordez un peu, vieux…

Ses cils farineux battent désespérément, comme les ailes d’un papillon à la lumière. Une averse grisâtre s’abat sur le registre des entrées.

— La po… po…, murmure le digne officier de hussards.

— Oui, dis-je, mais ça n’est pas la peine d’en faire une attaque, mon grand…

Afin de le finir, j’ajoute :

— Vous lirez dans votre canard habituel que M. Van Boren a été assassiné ce matin, après avoir quitté l’hôtel…

— C’est pas po… po…

— Hélas si, on est peu de chose, mon pauvre Popo, comme dit une vieille dame que j’aime beaucoup : la mort, c’est la vie !

Je change de ton.

— C’est à cause de ça qu’il me faut rapidement les tuyaux demandés. Comment était l’homme venu récupérer les bagages ?

Le gars n’hésite plus.

— Grand, avec un imperméable…

Je complète :

— Un chapeau gris, rond, et une moustache blonde ?

— Mais oui ! Vous le connaissez ?

— Pas encore, mais ça se précise… Dites, j’aimerais jeter un coup d’œil à la chambre qu’occupait votre malheureux client.

— On est en train de la faire…

— Aucune importance.

Je m’engage dans l’escadrin et je drope jusqu’au 26.

Une gonzesse à l’air abruti, drapée dans une blouse bleu pervenche, promène un aspirateur sur la carpette.

Elle me regarde entrer exactement comme si j’étais à moi seul la grande parade de Barnum.

Je lui souris (comme dirait l’abbé Jouvence) et lui conseille de ne pas se déranger pour moi. Puis je vais à l’armoire et j’ôte le tiroir après quoi est épinglé le reçu du paquet de fruits confits.

Il faut dire plutôt après quoi « était » épinglé le reçu, car il ne s’y trouve plus.

— Vous n’avez pas touché à ce tiroir ? je questionne.

Elle renifle une stalactite qui lui pend harmonieusement au tarin.

— Non…

Je me gratte la calebasse.

— Un monsieur est venu chercher les bagages qui se trouvaient ici, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Est-il resté seul ?

— Non… Je suis venue…

— Il a regardé le tiroir ?

— Il a regardé partout…

C’est bien ce que je pensais. Conclusion, les gnaces qui s’intéressent aux cailloux (hibou, joujou, chou, genou) savent qu’un lacsonpem a été posté à la nouvelle veuve… Vu la façon dont Jef avait planquouzé le reçu, ils se doutent qu’il s’agissait d’un envoi important !

Je souris à la déesse-à-l’aspirateur et je me taille.

Le préposé a dû mettre ses collègues au parfum de mon identité car on me regarde passer avec dévotion.

Je retourne à lui.

— Dites-moi, cher camembert à roulettes, Van Boren avait-il l’habitude de descendre ici ?

— Non, c’est la première fois…

— Vous le connaissiez ?

— De nom. Son grand-père…

— A été bourgmestre, je sais.

Je réfléchis un brin.

— Vous n’aviez jamais vu l’homme qui a enlevé les bagages ?

— Non, jamais…

— Vous ne voyez rien à me signaler à son sujet ?

Il ne comprend pas tout de suite et cette incompréhension se lit dans ses yeux myopes comme la choserie humaine sur une affiche électorale. Je précise :

— Il n’avait pas un signe particulier quelconque ?

— Oh ! non…

— Enfin, il vous a paru normal, oui ?

Cette fois, il réalise avec précision ma question.

— Il avait des yeux curieux, dit-il.

— Qu’appelez-vous curieux ?

— Très clairs, sans expression… Des yeux inquiétants… Et puis aussi un accent… Un accent allemand, je crois bien.

Mais il devient passionnant lorsqu’il s’échauffe, le général haïtien !

— Bravo ! c’est très intéressant. Si vous pensez à d’autres détails, notez-les sur un bout de papier. Allez, ciao !

Dans l’entrée, un groom d’âge canonique, les bras croisés, joue à l’exécution du maréchal Ney. Il est rigide comme un dogme protestant et glabre comme un pain de gruau.

— Dites donc, fais-je.

Il soulève son bitos et se fait déférent.

— Tout à l’heure, un monsieur est venu chercher des bagages : un grand avec un imper et un chapeau rond, vous voyez ?

— Très bien, monsieur, c’est moi qui ai porté les valises dans la voiture…

— Parce qu’il avait une voiture ?

— Un taxi, monsieur.

— Un taxi…

Quand je suis perdu dans mes pensées, je joue à l’écho, ça me laisse le temps de gamberger.

— Oui, monsieur.

Il me vient une idée. Une idée peut-être absurde, et peut-être valable… Je me dis que Liège est une ville somme toute assez petite et que les portiers d’hôtel doivent connaître au moins de vue la plupart des chauffeurs de taxi.

— Par hasard, je murmure, vous ne connaîtriez pas le conducteur du taxi en question ?

Il sourit.

— C’est un ami à moi, dit-il : Kee Popinge.

Je retiens un soupir qui, exhalé plus violemment, plaquerait mon interlocuteur contre le mur.

Bien… Très bien…

CHAPITRE VII

Ô DÉSESPOIR !

Le vieux portier a une bouche qui ressemble à celle de ces personnages sculptés dans du bois pour agrémenter des bouchons chez les particuliers qui ont le sens artistique plus développé que le cervelet. Il n’y a pas besoin d’avoir fait les Hautes Etudes politiques pour piger que ma joie le surprend quelque peu.

Comme j’ai toujours eu le pourliche facile, je placarde un gros bif dans sa demi-livre avec os.

— Il me faut l’adresse de votre pote le chauffeur, affirmé-je.

— Il habite rue Sainte-Gudule, dit-il, juste au-dessus de la crémerie. Je ne me souviens pas du numéro, mais vous ne pouvez pas vous tromper, car il n’y a qu’une crémerie dans la rue.

« Dites-lui que vous venez de la part de Maximilien… »

Il est fier de son pré-blaze comme d’un brevet de pilote à réaction.

— Ça boume, merci !

— C’est moi qui vous remercie…

J’appelle une tire en vadrouille et lui demande de me conduire rue Sainte-Gudule. Le conducteur se fend le pébroque et m’explique que c’est la rue voisine. Comme elle est à sens unique il faudrait même plus de temps pour s’y rendre en bahut.

J’allonge donc mon compas jusqu’à la crémerie citée plus haut et je demande à la marchande de laitages, qui justement prend le frais sur le pas de son estanco, à quel étage crèche M. Popinge…

— Au premier, m’assure cette noble commerçante dont toute la personne répand une inoubliable odeur de gorgon-zola.

Je me cogne une volée de marches, ce qui est préférable à une volée de bois vert, et j’atterris devant une lourde porte ripolinée.

Tirer le pied-de-biche est dans mes possibilités physiques. J’attends trois secondes et le rideau se lève.

Un petit garçon est là, le visage superbement barbouillé de confiture.

Il me considère avec circonspection et m’affirme que son papa n’est pas là. Sa maman fait le ménage quelque part et lui sort de l’école. Comme il est seulâbre à la cabane, il en profite pour ramoner les pots de groseille de sa vieille ; c’est de bonne tradition. Vaut mieux ça que de jouer avec des allumettes ou avec les valseuses du coiffeur d’en face !

— Et où peut-on le trouver, ton papa ?

Le petit mecton hausse les épaules comme un grand.

— A la gare, m’affirme-t-il, le train de Paris, il ne le manque pas… Et il arrive à quatre heures et demie.

Voilà qui est pensé en pape. Je lui aligne une effigie d’Albert Ier estimée vingt ronds par le Trésor belge et je me barre.

Cette fois, les gars, y a pas d’erreur (et même s’il y en avait, ce serait normal, l’erreur étant une chose humaine, tous les Larousse vous le diront, en rose et en latin), je suis chauffé.

Je commence à prendre le rythme de l’enquête. Car il y a un rythme et un équilibre en tout. Lorsqu’on l’a trouvé, on a toutes les chances de gagner le concours du Figaro ou de se faire élire conseiller général.

Je commence à avoir la pensarde bien huilée et ça tourne rond. Comme les huit cylindres, j’ai toujours un piston en prise… Au poil, les enfants… L’instant approche où je vais faire mon petit Popeye ; commencez à faire cuire des œufs durs, ça agrémentera mes épinards… Et surtout ne venez pas vous foutre de mon optimisme ou, pour me venger, je vous abonne à la Revue des Deux Mondes… Ah ! mais…

Si je vous dis que je suis en forme, c’est que je le suis.

La preuve que tout carbure harmonieusement, c’est qu’au moment où je parviens sur l’esplanade de la gare, le premier chauffeur à qui je demande des nouvelles de Popinge me dit que c’est lui.

Ça veut dire quelque chose, ça, non ? Oh ! je vois, vous faites les esprits forts ; vous êtes de la race des gnaces qui rigolent d’être treize à table mais qui, en rentrant chez eux, se dépêchent de compulser leur Clé des Songes pour vérifier si c’est le plus vieux qui doit caner.

Si vous croyez me berlurer avec vos petits airs supérieurs, vous vous carrez le finger in the eye.

Le Popinge en question est gros avec des yeux bons. Il a une cinquantaine d’années en bandoulière et une médaille de saint Christophe à son tableau de bord, vous ne pouvez pas vous gourer.

Il est surpris que je cherche après cézigue. Dans son regard on lit une confiance éperdue en la destinée de l’homme.

— Oui, c’est moi, allez ! tonitrue-t-il (ça s’écrie comme ça se prononce).

Je lui montre ma carte. En v’là une qui commence à être usée depuis le temps que la défouille.

Chose curieuse, il est plus surpris par ma qualité de Français que par ma qualité de flic.

— Tiens, vous êtes français, dit-il.

— Ça vous surprend ?

— Un peu…

— Pourquoi ?

— Ben : vous n’êtes pas décoré.

Tant d’esprit me plonge dans un bain de délices d’où je me hâte de ressortir avant qu’il ne refroidisse.

— J’ai besoin de vous, dis-je, avec une gravité excessive.

— C’est vrai ?

— Oui… Tout à l’heure vous avez conduit à l’hôtel des Tropiques un type vêtu d’un imperméable et d’un drapeau rond.

— C’est vrai.

— Il est ressorti de l’hôtel avec des bagages…

— C’est toujours vrai.

Je vais vous dire : ce chauffeur, franchement, c’est le brave homme descendu sur la terre derrière une moustache de phoque, mais je ne crois pas qu’il invente le remède contre le cancer, ni même une recette pour accommoder les paupières de puces à la sauce tomate. Il est né pour s’arrêter aux feux rouges et on ne peut rien contre une destinée aussi positive.

— Vous allez me mener à l’endroit où vous avez conduit cet homme lorsqu’il est sorti de l’hôtel.

Je m’attends à tout sauf à ça… Le chauffeur se tape sur le baquet comme si Roger Nicolas venait de lui raconter sa dernière histoire.

Je me dis que pour déclencher une telle hilarité j’ai dû mettre mon futal à l’envers ou bien me passer le visage au noir de fumée, mais non. Une vérification hâtive m’apprend que, sans être l’arbitre des élégances, ni même celui du match France-Espagne, mon accoutrement est conforme à ce que les gens mornes appellent « la normale ».

— Pourquoi vous vous marrez de cette façon ? je m’informe, avec un poil de mécontentement dans la voix, ce qui, pourtant ne me fait pas zozoter. Vous êtes là à vous ouvrir…

Il revient à la gravité inhérente à ses fonctions.

— Elle est bien bonne, dit-il pourtant.

— Ah oui ?.

— Oui, allez ! Le type que vous me causez, je l’ai conduit…

— Où ?

— Ici.

— Ici ?

— Oui, à la gare.

Comme il a lu dans sa jeunesse des bouquins de Clément Vautel, il ne manque pas d’astuce. C’est pourquoi il ajoute :

— La gare, c’est un endroit où vont souvent les gens qu’ont des valises…

Je ne lui réponds pas que sa terrine est une surface sur laquelle pourrait bien atterrir mon poing s’il continue à se payer ma tronche. Inutile, n’est-ce pas, d’envenimer les relations.

Je médite.

— Il y avait un train en partance au moment où vous l’avez amené ?

Il hésite.

— Attendez, c’était deux heures environ ? Heu… tiens, non !

C’est bien ce que je pensais… Le gars, en prenant un taxi, savait qu’il risquait d’être repéré. Il s’est fait conduire à la gare pour donner le change, mais il n’a pas quitté la ville.

— Bon, merci.

Je pénètre dans l’édifice. Des porteurs se préparent à gagner les quais où des trains vont bientôt se ranger. Je m’approche de l’un d’eux.

— Dites-moi, mon brave…

— Monsieur ?

— Vous étiez là, sur le coup de deux heures ?

— Non, pourquoi ?

— Je voudrais savoir si l’on a vu un ami à moi à ce moment-là : un grand, costaud, avec un imperméable et un chapeau rond ?

— Il avait une moustache ?

— C’est ça…

— Je vois… J’étais à la brasserie avec des amis, à côté. On buvait une bière. Entre les trains, n’est-ce pas ?

Encore un type qui a besoin de se raconter. C’est ça, le vrai péché originel. Les hommes, faut toujours qu’ils construisent un roman avec leur aimable existence. Ils ont la certitude qu’elle est passionnante. Ils ne comprennent pas qu’ils font tartir tout le monde et que ceux qui les écoutent se préparent tout simplement à raconter la leur.

L’histoire d’un homme, vous parlez d’une chanson de gestes ! Une femme, un chef, un percepteur auxquels on se soumet ! Des gosses qu’on gifle ! Une vérole qu’on soigne ! Des larmes qu’on essuie et puis, pour que tout ça fasse vraiment un roman, des verres de vin, de bière ou de gnole.

Je le laisse se vider. D’accord il est porteur, et du temps qu’il est, il trimbale sa médiocrité. Il me dit les copains, les trains, sa bière, son œil exercé…

Il me dit aussi qu’il a vu mon zèbre descendre du taxi, entrer dans la gare et en ressortir un peu plus tard… Il avait toujours ses valoches en pogne. Une bagnole l’attendait au coin de la rue : une grosse amerlock verdâtre. C’est tout. Mais ça en dit long…

Le porteur me remercie pour le flouze que je lui atrique. A ce train (de marchandises) je vais me ruiner !

Je ressors de la gare sans être bien avancé. J’ai peut-être eu tort de me gonfler la théière tout à l’heure. D’accord je suis chaud, en forme et mes cellules grises distillent de l’électricité d’appellation contrôlée, mais je dois bien avouer que pour la minute l’affaire me glisse un peu des salsifis.

Je suis sur le signe du zéro, ou même dessous.

Les heures s’écoulent et je ne parviens pas à coordonner les morceaux d’éléments.

Avoir parlé de bière m’a donné soif. Je m’installe dans un de ces cafés luisants d’encaustique et confortables qui font le charme de la chère Belgique. Je commande un demi et je rêvasse. J’ai de quoi appuyer ma méditation, non ?

Diamants, fruits confits… Montre, photo… Tout est « truffé » dans cette histoire. Les fruits sont truffés aux diams ; la montre truffée à la photo ; la cage d’ascenseur truffée au cadavre ; la mère Van Boren est truffée par son barbiquet et ma prose est truffée de bons mots ! De quoi dépaver le boulevard Haussmann pour se taper le derrière par terre sans se l’abîmer !

Je compulse mon petit carnuche. Je lis : Georges Ribens, 186, avenue Léopold-Ier.

Si j’allais lui demander l’heure, à ce chérubin ? Après tout il a peut-être propulsé Van Boren dans les profondeurs avec son petit air de ne pas toucher au cadavre ?

De toute façon, je n’ai rien d’autre de prépondérant à faire. Ça, c’est kif-kif la pêche. C’est dans les coins inattendus qu’on réussit les plus bath fritures.

Alors en route ! A moi, Léopold Ier, le king à la barbouze en éventail !

Il pioge dans un immeuble chouïa, le bouillaveur de la petite Van Boren. Un immeuble entièrement neuf qui scintille dans le soleil à cause du granité de ses pierres.

La cerbère me dit que M. Ribens habite le troisième à droite. J’en profite discrètement pour lui demander s’il vit seul et elle répond par l’affirmative.

Je monte. Un monsieur monte !

Nobody ! J’ai beau jouer La Marche turque sur sa sonnette, il ne m’ouvre pas : probable qu’il est au turbin. Au fait, quelle profession pratique-t-il, ce jeune amateur de dame seule ?

Machinalement je tire mon petit Sésame (l’ouvre-boîtes universel) et j’ouvre la porte. Quand je dis machinalement je vous jure que c’est vrai. On fait des trucs, comme ça, sans y penser…

Je pénètre dans un studio moderne, avec grandes baies, stores californiens et tout. Pas de Ribens ! L’appartement est propre, pas mal tenu du tout pour un célibataire. Je commence à fouinasser partout dans le vague espoir de découvrir quelque chose d’intéressant, mais il n’y a rigoureusement rien. L’armoire moderne renferme des costards, du linge, des targettes vernies ou en daim, rien d’autre…

Je poursuis ma perquise avec une bonne volonté et une foi inébranlables mais sans résultat. Les reproductions de tableau de maître (Picasso principalement — c’est ce qui va le mieux avec le chêne cérusé) ne cachent aucun coffre mural. Le matelas repose directement sur un sommier… Rien non plus sur et sous les meubles… Rien dans la potiche moderne. Rien dans les poches des fringues… Rien ! Rien !

Le zéro et l’infini ! C’est moi le zéro et ma déconvenue, c’est l’infini…

Je suis bredouille. Je sais pourtant faire une descente. J’ai le nez assez gros pour renifler rapidos l’insolite et pour découvrir ce qu’il dissimule. Ici, il n’y a rien d’insolite. Et rien n’est dissimulé.

Des raquettes fixées aux murs m’indiquent que Ribens marche sur les traces de M. Chaban-Delmas. Des romans policiers que je feuillette un par un me prouvent que mes éditeurs ont un service de diffusion à la hauteur. Des bouteilles de whisky posées sur une tablette indiquent que Ribens a le gosier en pente. C’est du chouette, donc il a les moyens. Je cramponne un flacon et je m’octroie quelques centilitres de raide.

L’effet produit est instantané. D’un seul coup d’un seul, tout devient radieux, facile, émouvant, bon à vivre.

Je m’allonge sur le divan du zig afin de reprendre mes esprits. Je suis allé un peu fort, quand on boit au goulot, on ne se rend pas compte de la quantité absorbée. Surtout que j’ai une descente dangereuse, faudra qu’un de ces quatre Michelin m’offre un panneau de signalisation.

Je ferme les coquilles et je me laisse bercer par la brise qui a soufflé d’Ecosse (c’était du scotch…). Le flottement dure peu. Je ne suis pas le gars qui se laisse étourdir par un sourire de vamp ou un verre à vin de rye.

Je me remets debout et je tends la main vers une jolie boîte en roseau posée sur le montant du cosy. Elle contient des fruits confits…

J’en puise un prompto et je le croque : pas de diam, ce serait trop beau.

Tout de même la coïncidence est curieuse. Des fruits confits ! Pourquoi s’offre-t-il des chatteries, Ribens ?

J’en prends un autre et je l’étudie : c’est une prune. J’aperçois alors une légère incision sur son flanc. Le sucre la dissimule. Les autres aussi comportent une petite fente. Quand je les ouvre, je devine encore en leur milieu la place d’un noyau. Mais je me doute de quel noyau de prix il s’agissait.

Là, je brûle. Je brûle même tellement que je vais faire roussir mon grimpant.

Ma conscience professionnelle proverbiale me pousse à examiner chacun des fruits (peu nombreux du reste) que contient la boîte. Tous ont servi de réceptacle à un diam.

J’en boulotte plusieurs et je découvre que j’aime ça…

Notez que c’est un peu écœurant, comme tout ce qui est trop sucré. Les femmes aussi vous font cet effet lorsqu’elles vous charment trop longtemps.

Je remets la boîte en place et je m’apprête à mettre les adjas lorsque je perçois comme un frôlement à la lourde.

Voilà mon brave Ribens qui radine. Je m’en réjouis car j’aimerais lui demander l’adresse de son confiseur.

Pour lui colloquer une belle trouille vert pomme je prends mon feu. Sa surprise sera plus complète. Et notez qu’un feu fait plus habillé.

La clé titille la serrure. Puis elle en sort et une autre travaille la clenche.

Je dresse l’oreille. Tiens ! j’ai peut-être bien fait d’attraper mon feu !

CHAPITRE VIII

OH ! LA LA !

Oui, j’ai bien fait… Parce qu’enfin, vous avouerez qu’un gars qui rentre chez lui n’a pas besoin d’essayer plusieurs clés, à moins qu’il soit blindé à mort.

A pas de loup, je me lève et je vais me placer juste derrière la lourde du studio. J’aime bien faire « coucou » dans le dos d’un mec. Ça vous donne l’avantage considérable de le piquer à la surprenante… Et puis comme ça, s’il a le hoquet, ça le lui coupe.

La porte d’entrée s’ouvre enfin. J’entends un glissement, la lourde se referme, un pas furtif se hasarde dans les parages. Quelqu’un pénètre dans le studio et je vois un dos large sous un imperméable mastic. Un chapeau rond couronne cet édifice de bidoche. Le gars que j’ai tant cherché au cours de cet après-midi vient à moi, guidé par son destin.

J’en ai des frissons d’aise dans l’échine.

L’arrivant examine le studio avec circonspection, comme je l’ai fait tout à l’heure. Il est ici avec la même intention que moi. Seulement lui sait ce qu’il cherche… Et moi aussi je le sais… maintenant ! Il veut les diams. Il ne les a pas trouvés dans les bagages de Van Boren. Alors…

Oui, alors il vient chez l’amant de sa femme. Drôle d’idée ! Je ne pige pas le lien qui unissait le voltigeur de l’ascenseur au freluquet-maison… Excepté celui de l’adultère, évidemment.

Doit-on conclure que Van Boren était en cheville avec le jeune gandin qui distrayait sa bergère ? Les belles familles.

En ce cas, Ribens pourrait bien avoir mis fin à l’activité du cocu… Mais c’est pas le moment de poser des probloques car je n’ai pas le temps de les résoudre.

— Vous avez perdu quelque chose ? je demande d’un ton cordial à l’arrivant.

Exactement comme lorsque vous vous asseyez sur un câble à haute tension ! Il a un sursaut et se retourne. Le gars de l’hôtel avait raison : il a un regard étrange, ce type. Figurez-vous que ses carreaux sont sombres au centre et auréolés d’un cerne bleuâtre. Il a le regard bicolore, ce qui incommode lorsqu’on le fixe. Sa bouche mince est en effet surmontée d’une moustache blonde.

Il voit tout de suite mon pétard, puis son étrange regard se pose sur moi.

— Qui êtes-vous ? demande-t-il d’une voix tranchante, un peu gutturale.

— Voilà précisément la question que je me proposais de vous poser, mon cher monsieur…

Un mince sourire ne parvient pas à égayer cette face vaguement cruelle.

— Je suis un ami de Ribens, dit-il.

— Sans blague ?

— La preuve, voici ses clés.

— Et vous venez chercher quoi ? je demande.

— Mettons que ça me regarde.

Je pâlis sans doute et mon nez se pince, je le sens. Je n’aime pas les gars qui font les avantageux lorsque je tiens une seringue braquée contre eux.

Je lui fais part de mon ressentiment.

— Quand on tient un pétard comme celui-ci, on a droit à d’autres réponses, lui fais-je.

— Vous croyez ?

— J’en suis éperdument certain.

— Et qui vous autorise à poser des questions ?

— Le même instrument qui me permet d’espérer des réponses.

Je lève un peu plus le feu.

— Vous voyez, dis-je, il est noir, c’est signe de deuil. A votre place, je répondrais gentiment.

— Vous n’êtes pas à ma place !

— Heureusement, car je ne me sentirais pas très confiant en l’avenir…

— Vous êtes pessimiste de nature ?

— Non, mais je me connais : alors, me connaissant, je sais quel devrait être l’état d’âme des gens auxquels je m’intéresse. N’est-ce pas ?

— N’est-ce pas ! réplique-t-il sur un ton d’évidence.

— Vous étiez aussi un ami de Van Boren ? je questionne.

Il se rembrunit très légèrement et le cercle clair de son œil s’élargit.

— Je ne sais pas de qui vous parlez…

— Vous faites de l’amnésie ?

— C’est-à-dire ?

Il attend, le mec. C’est un prudent. Il doit toujours regarder où il pose ses lattes avant de jacter.

— C’est-à-dire que, de même que vous vous introduisez dans l’appartement de Ribens, vous avez pénétré dans la chambre de Van Boren et avez embarqué ses bagages. Votre ami Jef avait à ce point le culte de l’amitié qu’il a réussi à passer un coup de fil à l’hôtel pour annoncer votre venue. Et pourtant, pourtant, cher monsieur, il était mort comme un ragoût de mouton à ce moment-là…

Je commence à cheminer dans son intellect. Le gnace aux yeux bicolores se dit que j’en sais rudement long sur son compte. Ça le trouble malgré sa belle apparence. En tout cas, c’est un courageux. On voit ça sur sa figure. Il ne doit pas avoir peur des mouches et pas beaucoup non plus des machins comme celui que je brandis.

— Alors ? demande-t-il.

— Alors, fais-je, vous avez fouillé les bagages de Van Boren. Mais vous n’avez pas trouvé ce que vous cherchiez… Et moi je sais ce que vous cherchiez… Et je sais où ça se trouve.

Du coup, je l’intéresse passionnément.

— Ah oui ?

— Oui.

Un silence sucré s’établit entre nous, coupé — si peu — par la voix de Mlle Hardy qui bêle quelque part dans l’immeuble.

Il devient d’une gravité presque solennelle.

— Qui êtes-vous ? demande-t-il à nouveau.

J’essaie de l’éblouir par une tirade philosophique.

— Sait-on jamais qui on est ? Sommes-nous bien sûrs d’être ?

Après ça, venez pas me traiter de béotien ou je vous colle un taquet au bouc.

Il fait la moue.

— Je pensais que nous aurions des choses moins littéraires mais plus profitables à nous dire.

Il saute à pieds joints d’un sujet à un autre.

— Si vous savez où « ça » se trouve, que faites-vous ici ?

— Ribens n’a pas qu’un ami…

Là il s’emporte.

— Ecoutez, fait-il, je vous trouve terriblement agaçant. J’ai horreur de perdre mon temps. Tuez-moi ou laissez-moi partir… A moins que vous ne préfériez que nous parlions sérieusement.

— C’est bon : parlons… Mais je prends le volant.

— D’accord.

— Quelle était votre situation vis-à-vis de Van Boren ?

Il hausse les épaules.

— Voilà que vous recommencez à perdre votre temps.

— C’est votre avis, pas le mien !

— On perd toujours du temps lorsque l’on épilogue. Le passé est une chose morte… La question qui se pose est celle-ci : puisque vous prétendez avoir le… l’objet, êtes-vous disposé à me le céder ? Si oui, à combien ? Tout le reste n’est que littérature.

Je n’ai jamais vu un type plus duraille à manœuvrer. Bien qu’ayant le dessous, il contrôle encore la situation. Chapeau, c’est du mec fortiche ! S’il fait des petits, faudra qu’il m’en réserve un.

Je jouerais bien franc jeu, mais ça n’est pas possible dans l’état actuel des choses. La seule façon de procéder intelligemment, c’est de le berlurer à fond. Pour ça, je préfère lui laisser entendre que j’ai les cailloux (hibou, joujou, pou, chou, genou prennent un x au pluriel…).

Je prends un air faux-cul comme les gars qui jouent au plus fin dans les pièces de l’ancien Odéon.

— Vous me proposez combien ?

— Je ne peux rien vous proposer, dit-il. Je n’ai pas qualité pour le faire. Il faut que je demande avis en haut lieu. Si vous me donniez un aperçu de vos aspirations, les choses iraient plus vite…

— Dix millions…

— De marks ?

Tiens ! voilà qui m’oriente dans une nouvelle direction. Il s’aperçoit de ma surprise et s’empresse d’ajouter :

— Ou de francs belges.

— On est disposé à lâcher tant que ça ?

— Je n’en sais rien. Mais… avez-vous au moins l’objet ?

— Croyez-vous que je vous ferais perdre votre temps ?

Comme aplomb, c’est corsé, non ? Si vous m’entendiez mentir, vous me prendriez pour un ministre des Affaires étrangères tant il y a de force et de vérité dans mon personnage.

— J’espère que non, dit-il.

— A la bonne heure… Quand aurez-vous la réponse ?

— Il faut que je téléphone ; mettons d’ici une heure.

— Et l’argent ?

— D’ici demain… A la rigueur dans la soirée, mais je n’ose pas vous promettre. Il faut le temps de l’amener…

Sans blague, les mecs, je n’ai jamais trouvé un homme plus calme, plus maître de soi. Il est là, debout, aisé sous la menace de mon feu qu’il paraît avoir oublié, le regard plus inquiétant que jamais…

Nous passons un marché tout comme s’il s’agissait de lacets ou de pâtes alimentaires.

Il s’assure de la perfection de son nœud de cravate, puis, toujours très calme, me demande :

— Où nous retrouvons-nous ?

Je le regarde. Il a l’air sérieux, le mec. Sans charre, il négocie les diams avec bibi d’une façon nonchalante.

— Prévenez-moi à mon hôtel dès que vous aurez du nouveau.

— Quel hôtel ?

— Les Tropiques.

Il sourcille.

— Le même que Van Boren ? Oui, évidemment, j’aurais dû m’en douter…

Pour la première fois il se comporte en homme qui évolue sous la menace d’un feu.

— Je peux partir, oui ?

— Oui…

Il tourne les talons et s’éloigne. Au moment de franchir la porte il s’arrête.

Moi, comme un super-cornichon, j’ai déjà enfouillé ma pétoire. Je n’ai pas le loisir de la ressortir. Le temps de réaliser et je prends un mahousse paquet de cartilages à la mâchoire. J’en vois trente-six soucoupes, toutes plus volantes les unes que les autres. Je bascule en arrière avec le carillon de Westminster Abbey à la place du citron. Je m’ébroue et me mets en garde, mais je n’ai plus beaucoup le sens des réalités et ma garde doit être beaucoup plus basse que je ne le supposais car un deuxième paquet me passe dans le portrait. Un solide ! Il ne doit pas louper sa gymnastique matinale, le frère ! Oh ! la la ! Je comprends ma douleur. Je ne sais pas où il est tombé, ce direct, pas loin du pif en tout cas.

Je ne perds pas conscience mais je suis déjà dans une espèce de brouillard mauve qui a de plus en plus tendance à s’obscurcir. C’est ce que les gens de la boxe appellent un K.O. debout !

Je cherche à m’agripper à quelque chose de solide, de fixe, mais tout danse autour de moi. Les tables, les dossiers de chaises s’éloignent. Comme au travers d’une vitre dépolie je vois mon agresseur. Ses yeux fixes me trouent la tête… On dirait deux canons de pistolet. Il est toujours calme, impeccable… Il me dérouille avec méthode et je n’ai même pas la force de lui donner la réplique. Je me sens lavé, fini… Bon pour la poubelle ! Descendez-moi avec les ordures, la voirie m’emmènera promener.

Pour la première fois, je suis abattu par un zig qui m’a pris à la surprenante, certes, mais de face ! Il s’est fait faire une transfusion par Carpentier, ce gnace, et il a été élevé avec Cerdan !

Le voilà bien le vrai champion d’Europe !

Un troisième coup m’arrive dessus, calculé, visé, bon pour l’expédition. Je le vois venir et je ne parviens pas à le parer.

C’est comme si ma tête tout entière sautait sur une mine.

Bons baisers, je vous écrirai…

CHAPITRE IX

OH ! MA CICATRICE !

Un coup fourré pareil, rappelez-vous que je le raconterai pas dans Constellation (le monde vu sur 18 centimètres de long par 13 et demi de large) parce qu’alors je me ferais mettre en boîte comme une morue à dessaler !

Moi, le cogneur, le fracasseur de mandibules, l’assommeur de gros crânes, le dérouilleur de truands, l’as des as, l’homme qui a de la dynamite dans les pognes, me laisser repasser par un tordu à la petite semaine, alors non ! J’en suis plus.

Ma rage est telle lorsque je reviens du cirage que je tremblote sur mes cannes comme trois kilos de gelée de groseille qui seraient montés sur la plate-forme d’un tramway de province.

Je bous… Je frémis, je grelotte, je claque des chailles… Ma pogne est enflée comme le burlingue de Jacques Duclos… J’ai une ratiche qui joue la valse dans l’ombre et le raisin bat à mes tempes… Un brin de fièvre m’enflamme les pommettes.

Oh ! cette décoction ! Oh ! ma douleur !

Je me relève en titubant avec, par-dessus tous ces maux, la déprimante impression que je vais m’écrouler comme un robot déboulonné.

Je constate alors que les doublures de mes profondes pendent comme des peaux de lapin retournées. Le mec au chapeau rond m’a consciencieusement fouillé. Si vous voyiez mon bath costar ! Il est littéralement haché, cisaillé. Avec ça sur le râble, j’ai l’air de partir pour un bal masqué, déguisé en mendiant. Pas un centimètre carré qui n’ait été (appréciez ce subjonctif impec, les gars !) examiné. Mon portefeuille gît sur le plancher, éventré, disloqué… Mes fafs sont étalés à travers la pièce. Le mec est allé jusqu’à décoller la photo qui orne (je dis orne car ma gueule embellit tout ce qu’elle gratifie de sa présence) ma carte d’identité. Ce détail me précipite dans un abîme de réflexions. Je me dis que ce ne sont peut-être pas les diams que recherchait l’homme au galure rond. De toute évidence il ne pensait pas les découvrir sous une photo d’identité ?

Alors ?

Alors je pense au petit cliché qui se trouvait dans la montrouse de Van Boren et je me dis (ou plutôt mon petit doigt me dit) que ce minuscule morceau de papelard glacé représente une valeur insoupçonnable pour qui n’est pas dans le coup ! C’est mon renifleur qui sent ça. Et quand il sent quelque chose, vous pouvez parier la main de votre petite sœur contre une boîte de suppositoires d’occasion qu’il ne se goure pas.

En ce cas une nouvelle question surgit, à laquelle je ne puis répondre, du moins pour l’instant : existe-t-il vraiment un lien entre la mystérieuse photographie et les diamants ?

That is the question ! comme aurait dit Winston Churchill, qui parlait couramment l’anglais.

En attendant j’en suis pour ma dent branlante et mon complet mutilé. Des fringues que j’avais douillées cinquante et quelques tickets chez Albo, de l’italien à rayures, si vous voyez ce que je veux dire. Et neuves pardessus le marché ! Non ; je vous promets, y a qu’à moi que ça arrive, des coups pareils.

Le Vieux avait raison : j’aurais dû rentrer chez moi. On n’a jamais intérêt à se fourrer dans les combines des autres. C’est mauvais pour la santé. Conclusion : en rappliquant à Paname, je vais m’offrir une flopée de séances chez mon dentiste. Et moi, la roulette, je n’aime la pratiquer qu’à Monte-Carlo…

Pour me colmater cette voie d’eau dans l’optimisme, je dis deux mots à la bouteille de whisky de ce brave Ribens…

En voilà un qui ne doit pas se douter à cette heure que son appartement est devenu la succursale de la salle Oquinarenne.

L’alcool me ravigote. C’est instantané. Je veux bien qu’il tue l’homme, mais j’aime autant mourir de ça que de la bombe H. Au moins ça fait du bien par où ça passe.

Je consulte ma breloque. Elle ne marque plus the clock (comme dirait la reine d’Angleterre qui parle également l’anglais) car cette ordure de gnace aux chasses bicolores lui a mis les tripes (c’est-à-dire les rouages) au soleil.

De plus en plus, j’ai la preuve probante qu’il cherchait la minuscule photo… Il l’a cherchée parce que j’ai fait la choserie de lui dire que je savais où elle se trouvait et de la négocier. De là à conclure que je l’avais sur moi…

Ça m’apprendra à jouer les gros bras… J’ai voulu le bluffer et total, c’est la frite à San-Antonio qui a dégusté.

Je rampe jusqu’à une glace. Pas beau à reluquer, le frangin ! Mes gnons commencent à virer au violet. Il y a même des reflets dorés comme sur les ailes des mouches à chose. Je ressemble à un quartier de bidoche oublié en plein Sahara.

Soudain je m’arrête, vexé. Le gars a dû lire sur mes fafs que j’étais un poulaga, et pourtant il m’a fouillé. Il m’a cru capable de planquer quelque chose de précieux !

Il est vrai qu’on venait de traiter un marché : comme je le laissais se tailler il m’a cru marron. Flic marron ! Moi, San-Antonio ! Le roi de l’honnêteté ! Le saint Joseph des scrupules ! Ah ! vraiment j’en ai mal aux seins !

Je mets le maximum d’ordre dans ma tenue et je me prends par la main afin de m’emmener gambader. Un peu d’air frais me fera du bien. L’horloge de ville la plus proche égrène (Vilmorin) six coups… J’ai peut-être tort de calter avant d’avoir eu l’explication qui s’impose avec Ribens. Mais tant pis, je le repiquerai très prochainement… Faut que je me rebecte avant de poursuivre cette enquête.

Je vais avoir besoin de récupérer pour retrouver au virage mon adversaire. Car je veux avoir ma revanche. Et je vous fous mon billet que lorsque cet instant sera venu, vous pourrez prévenir les téléspectateurs qu’il va y avoir du gros plan sur leurs écrans. Il m’aura pas deux fois, le Carpentier à l’imper ! Quand je pense qu’il n’a même pas posé son bitos pour me dérouiller. Quelle classe ! Je vois encore son direct du gauche m’arriver sur la portion ! Et je le sens…

Il a une manière de se rappeler au bon souvenir de ses contemporains, ce mec-là !

Le soleil commence à devenir pâlichon lorsque je débouche hors de l’immeuble. Je respire profondément l’air tendre de ce début de crépuscule… Ouf ! Cette rouste m’a brisé les nerfs comme si j’avais pris un bain trop chaud. Je marche avec difficulté et tous les passants se détranchent pour me zieuter, kif-kif si j’étais une supervedette de l’écran…

Mme Boitalolo n’a pas plus de succès quand elle va prendre le five o’clock chez son amie Zabeth…

Comme je ne suis pas mégalomane, je me propulse rapide dans un bahut en bramant le nom de mon hôtel à tous les échos.

Le portier baye d’hébétude en me voyant rappliquer ainsi nippé.

Il bredouille sans s’en rendre compte une chanson à la mode.

— Mais qu’est… mais qu’est-ce… ?

Je fais un louable effort pour lui sourire…

— Vous affolez pas, je lui dis. On s’est amusé à la Banque de France avec un copain et c’est moi qui faisais l’encaisseur…

L’autre tordu de la réception est plus siphonné encore que le piétineur d’asphalte.

— Vous avez eu un accident ? demande-t-il.

— Oui, je suis tombé sur un os.

Je chope la clé et je grimpe à ma piaule. En un tournemain je suis à poil sous la douche et je me sens revivre sous le jet glacé.

Il y a des moments où le plus obstiné videur de litrons trouve que la flotte est une belle invention. H2O ! C’était simple mais fallait y penser…

Ah ! ils peuvent s’annoncer, les savants… J’en connais un qui leur fait la pige. Créer l’eau à un moment où la pénicilline et la cocotte-minute n’étaient pas inventées ! Vous me direz pas que c’est pas du boulot de classe ?

Après un bon quart de plombe de douche intense, je me sens mieux. Je m’étends sur mon lit, à poil toujours, tant pis pour les voyeurs qui se déplacent toujours avec une percerette dans la poche de leur futal ! Et aussi sec je m’endors.

Ce qui me réveille ce sont deux zigs dans la chambre précédemment occupée par Van Boren. Un homme et une femme qui se prouvent leur sympathie en termes excessifs ! La chanson du sommier ! Vous parlez d’un bath refrain…

La môme pousse des cris d’orfèvre et je me dis dans ma Ford intérieure qu’après toutes ces émotions, je m’en passerais bien une aussi à la casserole…

Je vais déboucher le trohu qui, le matin même, m’a permis de plonger mon regard sur l’une des plus mystérieuses affaires de ma carrière, et je vois les sparring-partners en action. Du très bon travail. L’homme peut aspirer à passer pro d’ici peu. Si le Racing avait des hommes comme ça, il ne ferait jamais de descente en seconde division, je vous le dis !

Il en connaît un bout, le Casanova ! Un très beau bout même. Comme quoi on peut être Belge et appliquer la méthode française. Il lui fait le coup du parapluie retourné (que bien peu connaissent…). Il continue par Monte-là-dessus et il va passer à Papa, Maman, la Bonne et Moi lorsque je m’arrache à ce spectacle d’un intérêt cuisant.

Les histoires des autres, ce ne sont pas mes oignons, si j’ose ainsi librement m’exprimer… Je téléphone pour demander l’heure et une voix embourbée dans du sommeil me dit qu’il est onze heures dix… Je viens de m’offrir une belle partie de ronflette. Je me sens en forme. Je gagne le lavabo pour brosser mes chailles et baigner encore mon pauvre portrait de famille. Ma bouille n’a pas changé de volume depuis l’après-midi. Elle comporte toujours deux ou trois protubérances aux couleurs peu appétissantes. Enfin, tant pis… D’ici quelques jours, il n’y paraîtra plus.

Comme je n’ai absolument plus sommeil, je m’habille de frais et je sors… Y a deux gars dans le couloir qui écoutent les amoureux du 26 ; deux petits vieux, bien entendu, à qui ces ébats rappellent une folle jeunesse à jamais disparue.

La môme atteint un paroxysme et appelle un certain Riri qui, je l’espère, n’est autre que son partenaire. Enfin, je l’espère pour lui car rien n’est plus exécrable que d’entendre une polka brailler un autre prénom que le vôtre dans ces moments-là ! Ça jette un froid.

Il n’y a plus beaucoup de trèpe in the streets (comme dirait notre ministre des Affaires étrangères qui ne parle sûrement pas l’anglais). Les Liégeois sont au dodo pour la plupart, sauf quelques-uns qui jouent aux brêmes dans des cafés en se gavant de bière.

J’entre dans une brasserie afin de tortorer un steak. J’ai une faim de cannibale. La tranche d’animal mort consommée, je me sens bien, vraiment bien… C’est à peine si la figure me cuit un peu.

Je sors en même temps que les spectateurs des cinémas d’alentour. Ça met un peu d’animation, mais c’est passager… Comme je n’ai nulle envie de retourner au plume, du reste mes voisins de chambre doivent remettre le couvert à chaque instant, je déambule dans les rues désertes.

C’est la nuit qu’on apprécie ou qu’on déteste vraiment une ville étrangère. Je découvre avec un rien d’étonnement que je me suis pris pour Liège d’une sérieuse amitié… C’est une bath ville, harmonieuse et aérée.

Mon pas régulier crée un rythme sédatif dont mes idées bénéficient. Et soudain j’ai la notion aiguë du temps inexorable qui s’écoule dans le sablier de l’univers (vous affolez pas, cette image est tombée depuis longtemps dans le domaine public). Je me dis que je dois mettre les adjas le lendemain après-midi pour Paname et que je suis là à dormir au lieu d’essayer quelque chose. Est-ce que par hasard je toucherais à la décrépitude mentale ?

Pas de ça, Lisette !

Il ne sera pas dit que le San-Antonio bien-aimé joue les nonchalants qui passent, après s’être fait administrer une infusion de coups de poing !

Bon, qu’est-ce que je fais ?

Tiens, je vais rendre une nouvelle visite à Ribens… C’est une chouette idée, ça, on a toujours intérêt à piquer les gens au débotté quand on veut leur apprendre le papou en vingt leçons sur disques souples !

CHAPITRE X

O SOLE MIO !

Je décide d’aller à pinces chez le gigolo de madame. Ça me fera faire un peu de foutinge ce qui, dans ma situation, est plutôt indiqué par le corps médical.

Maintenant je connais Liège comme si j’y avais vu le jour. Je déambule dans les artères silencieuses comme un bon bourgeois qui revient de sa partie de touche-pépite. J’espère cette fois-ci trouver le freluquet et avoir une explication sérieuse avec lui.

A un carrefour, j’avise une gentille pépée qui regagne son domicile d’une démarche onduleuse. Lorsqu’elle m’aperçoit, elle accentue les circonvolutions de son valseur.

C’est le genre de doudoune qui marche pour deux. Elle a le panier à changement de vitesses sur roulement à billes. Comme suspension, c’est idéal… Je me rapproche d’elle parce que son déhanchement me porte à la peau ; d’autant plus que la séance de voyeur de l’hôtel m’a énervé.

J’accentue mon allure et, comme elle freine la sienne, on finit par se trouver côte à côte.

— Alors, ma ravissante, je lui dis, vous n’avez pas peur, toute seule, la nuit ?

Elle me regarde avec sympathie. C’est une gamine charmante, brune avec une mèche savamment décolorée et un air gentiment stupide sur la physionomie.

Elle roucoule :

— Oh ! pas du tout !

— Vous avez raison, approuvé-je, qui donc chercherait à vous faire du mal ? Bâtie comme vous l’êtes, on pense plutôt à vous faire du bien.

Ça lui va droit au soutien-gorge. Ses roberts se mettent eux aussi à danser la langoureuse.

— D’où venez-vous, si tard, belle inconnue ?

— Du cinéma…

— C’était bien ?

— Je suis ouvreuse.

Le beau métier… Les voilà bien, les vraies filles de la nuit. Elles vivent avec une lampe électrique et zigzaguent dans l’obscurité tandis que les spectateurs polissons leur caressent nonchalamment les flûtes au passage.

En tout cas elle n’est pas farouche.

— Nous avons l’air d’aller du même côté, je remarque.

— Oui, admet la douce enfant.

— Où habitez-vous ?

— Avenue Léopold-Ier.

— Marrant, j’y vais aussi…

— Moi je vais au 186, dit-elle.

— C’est pas vrai !

— Si, pourquoi ?

— Parce que je me rends justement à cette adresse.

On s’exclame comme il se doit devant pareille coïncidence. Elle décrète que la vie est marrante ; que le hasard est grand ; que le bon Dieu fait bien les choses et que le monde est petit.

Je demeure confondu devant une telle pertinence.

— Si vous habitez au 186, je demande, vous devez connaître mon ami Ribens. C’est lui que je vais voir…

Elle hoche la calebasse d’un petit air gêné.

— Oui, je le connais très bien, on a été amis passé un temps.

Voyez-vous ! Ce grand polichinelle s’est farci la gamine ! Il m’a l’air drôlement équipé pour la bagatelle, Ribens… Les gonzesses doivent se succéder entre ses mancherons à un rythme accéléré.

— Il est gentil, je hasarde, ne voulant pas la heurter par trop d’enthousiasme pour le cas où il y aurait eu du grabuge entre eux deux.

— Pff ! fait-elle, c’est un gamin, il n’a pas de suite dans les idées. Et puis il est coureur…

— Comme c’est vilain !

Elle me zieute en biais et un sourire égrillard lui plisse les babines.

— Vous devez l’être aussi, dit-elle.

— Ah ! vous croyez ?

— Pardine ! Puisque vous êtes français !

— Comment savez-vous ça ?

— Je vous entends parler…

Elle se tait un moment, nous faisons quatre pas et demi et elle ajoute :

— J’aime bien les Français… j’ai eu beaucoup d’amis français.

En voilà une, plus je la regarde, plus je suis persuadé qu’elle ne doit pas faire trop de giries. C’est pas le genre de poupée à crier au secours quand on lui parle de près.

Histoire de vérifier si mon estimation est juste, je lui biche le bras. Loin de se dégager elle presse son bras contre son flanc.

Je me serre un peu plus contre elle.

— Je parie que Ribens vous a fait la cour ? fais-je.

— Oh ! il la fait à tout le monde…

— Il travaille ?

— Il est stagiaire chez un avocat.

— Quel genre de vie mène-t-il ?

Elle ne pige pas très bien.

— Il a une maîtresse, affirme-t-elle. Une blonde qui vient souvent le voir.

Elle me décrit suffisamment bien la blonde en question pour que je puisse identifier Huguette Van Boren.

— Il ne reçoit pas d’autres visites ?

— Oh ! si : des filles, des camarades avec qui il fait la foirinette…

— Quel type ! Vous n’avez jamais vu chez lui un grand bonhomme coiffé d’un chapeau rond et d’un imperméable ? Il porte une moustache blonde hérissée et il a des yeux bizarres.

Elle hausse les épaules.

— Non !

— Vous êtes sûre ?

— Oh, certaine… Vous pensez : nous habitons l’étage au-dessous.

— Nous ?

— Mes parents et moi.

Obscurément je me renfrogne. Je la voyais sans parents à la cabane, cette môme, et, in petto, je faisais déjà des projets d’avenir immédiat avec elle…

— Ah ! vous avez des parents chez vous ? C’est dommage.

— Pourquoi ?

— Pff ! je m’étais dit que vous m’inviteriez à prendre un verre.

— Ben… ç’aurait été avec plaisir mais… vous comprenez ?

— Bien sûr que je comprends ! Vous pensez.

Je la saisis par la taille, elle est toujours consentante. Je sens sous ma pogne son giroscope qui tournique et ça me court-circuite la moelle épinière et les centres nerveux.

Cette môme c’est pas du 120 volts, je vous le garantis. Oh pardon !

Nous nous arrêtons dans un coin d’ombre et je lui broute le mufle d’une bouche vorace. D’une seule lampée je lui nettoie son rouge Baiser. Pour ce qui est de la valse des patineurs, elle en connaît les principales figures. Elle a dû prendre des cours à son ciné : quand le héros chope la menteuse de sa partenaire, elle ouvre grands les carreaux…

Nous sommes à deux pas de l’immeuble de Ribens. Elle sort une clé de sa poche, ouvre la lourde et entre la première. Je la suis et repousse la porte. Nous sommes dans le noir intégral.

On pourrait y développer des photos. Mais ce ne sont pas des photos que je développe ! Avant qu’elle ait appuyé sur le commutateur de la minuterie je la chauffe par le bustier et je me la plaque contre le mur… Belote et re-patins !

Après une séance respiratoire pareille, on peut aller s’engager chez les pêcheurs d’éponges !

Elle vibre comme une corde de violon fortement pincée. Les ondes de son désir se marient avec les miennes. Elles trinquent, nos ondes ! Et il n’y a pas de fading ! Croyez-moi, nous émettons sur la même longueur, elle et moi.

Et puis nous revenons à la réalité. Elle se rajuste, comme on dit dans les romans de la bonne société.

Le terme est délicat, c’est pourquoi je me l’approprie ; j’ai un faible pour la délicatesse !

La preuve ? Vous ne me verrez jamais me moucher dans les rideaux de votre salon ou cracher mes noyaux de cerise dans le décolleté des dames.

Elle me plaît, cette souris, parce qu’elle y va franco dans le champ de manœuvre. Elle n’obéit qu’à son instinct. On n’a même pas échangé nos blazes ! Qu’importent les présentations pourvu qu’on ait l’ivresse. Et de l’ivresse on vient de s’en acheter à tempérament ! De quoi rallumer le Vésuve !

Seulement, entre nous et un pot de géraniums, je peux vous avouer que ce genre de poularde ne doit être consommé qu’une fois. Ne vous amusez jamais à les sortir car vous êtes finis ! Elles vous mettent le grappin dessus et ensuite vous l’emportez avec vous pour vous tenir chaud l’hiver !

Vous êtes pareil au type qui mettait un complet noir quand il conduisait sa voiture blanche. Vous passez aussi inaperçu…

Dans l’ombre elle susurre :

— Ce fut merveilleux, chéri.

J’en avale ma salive de traviole. Me sortir un passé simple à cet instant, vous ne me direz pas que c’est du vice. Qui sait, peut-être l’ai-je mal jugée, cette gosse d’amour ? J’ai sans doute affaire à une cérébrale.

Du tac au tac je lui renvoie la praline :

— Nous nous aimâmes follement, cher ange, et vous me plongeâtes dans un bain de félicité…

— On se reverra ? demande-t-elle, déjà avide.

Mentalement je fredonne le fameux cantique :

Au ciel, au ciel, au ciel…
J’irai la voir un jour…

On se reverra dans un autre monde, là où les gonzes ne pensent plus à la guerre et où les bergères oublient leur fignedé.

Dans ces conditions seulement j’accepterai de rambiner avec cette mitrailleuse ambulante.

— Un jour prochain, dis-je avec un rien de solennité.

A tâtons — si l’on peut dire — elle cherche ma bouche.

Aussi sec, elle remettrait le couvert, la petite ouvreuse.

— Tu me plais, assure-t-elle, comme si je pouvais en douter après cette démonstration.

— Toi aussi, assuré-je. Nous sommes quittes. Allez, gosse, montons…

C’est crevant de vouloir « monter » après avoir sacrifié à Vénus.

— Tu es pressé de me quitter ? demande-t-elle, la voix teintée de mélancolie.

— Au contraire, j’aimerais faire ma vie avec toi, seulement si nous nous attardons encore ici les voisins vont se ramener et on finira la nuit au ballon.

— Bon… Attends, je vais actionner le minutier.

Elle l’actionne, ce qui nous permet de constater que nous venons de nous aimer à cinquante centimètres du cadavre de Ribens.

CHAPITRE XI

OH ! PARDON !

Ebloui par la brusque lumière retrouvée, je ne le vois pas tout de suite. C’est le visage pétrifié de la môme feu-au-derche qui attire mon attention. Je suis la direction de son regard et je vois une masse sombre écroulée sur le carrelage du couloir. Je me penche. Un visage blême, exsangue, regarde l’ampoule électrique avec des yeux vitreux. C’est Ribens. Sa tête a été à demi sectionnée par un magistral trait de rasoir. Il a perdu trois litres de sang et, depuis un bout de temps, nous piétinons dans le raisin, la greluche et moi. Nos tatanes en sont couvertes et le bas de nos quilles en est éclaboussé. Du travail de boucherie !

Comme réaction après l’instant d’extase que nous venons de vivre, c’est du soi-soi !

Ma pétroleuse pousse un léger hoquet et titube. Je la biche par une aile au moment où elle va s’écrouler.

Pour parer au plus pressé, je la sors sur le trottoir et l’assieds sur le seuil de la lourde. L’air frais la ravigotera. Cette chose accomplie, je me remue le panier pour donner l’alerte.

La première porte que je rencontre me sert de batterie pour jouer sur son panneau le grand morceau de Lionel Hampton.

Un mec ahuri, coiffé d’un bonnet de coton comme sur les dessins de Daumier, en chemise de nuit et pantoufles, m’ouvre avec des exclamations :

— Qu’est-ce qu’il y a, allez ?

— Un meurtre, téléphonez à la police.

Il en paume son dentier, le pauvre chéri… Il le ramasse, souffle dessus pour chasser les molécules de sciure et se l’enfourne dans le clappoir.

Sa bourgeoise vient à la rescousse avec trente kilos de gélatine sur le devant et des bigoudis dans les crins.

Re-exclamations… Ça se met à remuer vilain dans le secteur. Je laisse ma pin-up qui revient à la vie s’expliquer avec les voisins. Qu’elle se dépatouille, sa version sera la mienne !

Quatre à quatre, je grimpe les trois étages et j’entre chez Ribens. Un spectacle inattendu m’est offert. Tout est saccagé chez lui, tout a été pillé, fouillé…

Je ne perds pas de temps et rapidos, je redescends. Cette fois, y a de la compagnie au rez-de-chaussée !

Le quartier se la radine. La grosse valse des mouches à m… ! Un cadavre à l’horizon par tribord ! Et je te saute dans mon falzard ! Et je te passe ma robe de chambre ! Adieu, veau, vache, épouse, oreiller ! C’est la ruée. Le premier arrivé aura droit à une place de tribune !

Au milieu de la populace, la fille que j’ai travaillée au corps explique comment nous avons découvert le cadavre, sans préciser toutefois à quel exercice particulier nous nous sommes livrés auparavant.

Je l’écoute bavasser en pensant à autre chose car le résumé des chapitres précédents ne m’intéresse pas. Je me dis que le meurtrier est un gars vachement gonflé. Et je me demande s’il s’agit de l’homme au chapeau rond.

Que ce dernier soit revenu dans l’appartement après m’avoir boxé de pareille manière et sachant que je suis un poulardin est un véritable défi à la prudence la plus élémentaire… Or il m’a semblé intelligent, ce mecton. D’autre part, si c’était un tueur, il ne m’aurait pas laissé la vie sauve tout à l’heure car je représente une sérieuse menace pour sa sécurité.

L’arrivée des bourdilles vient apporter une diversion de choix. C’est d’abord police-secours qui s’annonce à toute vibure, suivie peu après de la maison parapluie.

Le commissaire qui dirige les opérations est un gros type sanguin avec un cou de taureau et des chasses sans cils. Sa peau ressemble à du croco de premier choix.

Je le queute en aparté et lui file mon blaze. Il paraît impressionné et contrarié. De toute évidence, il préférerait que je ne sois pas mêlé aux affaires criminelles de son ressort.

— Je suis à l’hôtel des Tropiques, lui dis-je, vous pourrez m’y trouver quand vous voudrez, il faut que je file.

Soulagé, il fait un geste bénisseur. Je me casse après un petit coup de saveur cochon à ma Miss Je-me-retrousse.

La nuit est fraîche. Un peu de brouillard voile la ville, plongeant les immeubles dans une sorte d’univers secret. (Vachement bousculée, cette phrase, non ? Si vous êtes libre demain après-midi, chère madame, passez à mon bureau, je vous en ferai d’autres !)

Je cherche désespérément un taxi, mais à ces heures, ils remplacent leur moteur, les braves. Tant pis, je bombe à pinces, le tout est de forcer un peu l’allure, pas la peine de se biler pour ça.

Un quart d’heure plus tard, j’arrive rue de l’Etuve. Je suis en nage — comment en serait-il autrement dans une rue qui porte un nom pareil ?

Je m’arrête devant l’immeuble des Van Boren. A moi l’ouvre-boîtes ! La serrure de la porte se rend à mes raisons et je m’engouffre dans la strass. Il est plus d’une heure du mat. Tout est calme…

Parvenu devant l’appartement de la belle Huguette je tends l’esgourde. Aucun bruit. Elle doit se payer une partie de roupillon sans se gaffer qu’elle se trouve deux fois veuve. En v’là une qui n’a pas de chance avec ses mâles.

Ou peut-être que ce sont eux qui n’ont pas le bol avec elle. Y a des sœurs comme ça, qui portent la cerise… Des bergères vénéneuses qui tuent le bonhomme par leur seul fluide, comme la femelle de la mante bousille le mâle en l’acceptant. (Mordez un peu l’étendue de ma culture, les mecs !)

Je me demande si je dois carillonner comme l’exigerait la bienséance ou bien si je pénètre par effraction comme on dit en charabia judiciaire… Ce serait farce d’aller réveiller Huguette en sursaut. Elle serait capable de choper la jaunisse, ce qui lui éviterait d’aller se faire bronzer la praline sur la côte. Surtout si je lui apprends de quelle façon est cané son amant. Le mari le matin, le doublard le soir ! C’est vraiment pas les occases de se cloquer en deuil qui lui manquent, à la veuve Machinchouette ! Franchement elle a du mouron à se faire. Tout le monde, du reste, a du mouron à se faire : elle, parce qu’elle n’a plus de mec ; la police, parce que ça se corse (patrie des grands hommes ; voir Tino) ; moi, parce que je n’ai plus que quelques heures pour dénouer tout ça si je ne veux pas faillir à ma réputation, et le gars au chapeau rond, parce que je vous parie un coup de chapeau contre un coup de revolver qu’il n’a toujours pas trouvé ce qu’il cherche.

J’entre donc dans le coquet appartement. J’actionne l’électrac. Tout paraît normal.

Je vais droit à la chambre : personne. Personne ailleurs non plus. C’est pas une veuve, c’est un courant d’air, cette femme-là !

CHAPITRE XII

Ô IRONIE !

Rien n’a été remué dans l’appartement. Tout paraît en ordre…

Je vais à la cuisine et je trouve sur le réchaud à gaz un petit poêlon dans lequel on a fait cuire des œufs au plat. Ceci prouverait que ma mystérieuse Huguette s’est sustentée avant de mettre les bouts.

La question qui se pose consiste à savoir si elle s’est barrée pour de bon ou bien si elle est allée passer la noïe dans la famille. J’opte pour la seconde solution. Il est en effet normal qu’une jeune veuve ne reste pas seule la nuit suivant la mort tragique de son époux dans l’immeuble qui abrita leur idylle (remettez-nous ça, la patronne !).

D’autre part, rien dans l’appartement ne dénote un départ définitif… Dans la chambre il y a même le pyjama de la poulette sous le couvre-pieds. L’armoire contient des piles de linge fin qui font frémir… Comme harnais elle se lançait dans le salace, cette chère veuve. Je me souviendrai jusque sur mon lit de mort — si j’en ai un ! — d’un coquin petit pantalon de soie blanche bordé de dentelle noire. Il est grand comme deux doigts.

Une grognace qui se taille emporte au moins ces affutiaux. Donc son absence n’est que momentanée…

Je m’installe un moment dans un fauteuil du salon pour reprendre haleine. Si vous songez que tout ce que je viens de vous bonnir s’est déroulé en une vingtaine d’heures, vous admettrez que je vis une existence remplie comme un claque de campagne.

Comme j’éprouve le besoin de récapituler, je ferme les chasses et je marmonne ma litanie.

Primo, je découvre un gars qui glisse des diamants dans des fruits confits.

Deuxio, il fait adresser ce précieux colis à sa femme, laquelle habite à quelques centaines de mètres de là et à qui il s’apprête à rendre visite, voilà une notation capitale. Van Boren a agi d’un bout à l’autre de façon paradoxale…

Troisio, quelques heures plus tard, il pique une tête dans la cage d’ascenseur de son immeuble ; toutes les portes de ladite cage étant fermées et personne n’étant descendu. Je suis amené à conclure qu’il a été poussé et que l’assassin habite l’immeuble.

Quatrio (venez pas me chercher du suif au sujet de mon français), quatrio, répété-je, ne serait-ce que pour vous faire tartir, au moment où il est passé par-dessus le bastingage, sa digne épouse était en compagnie de son jeune amant.

Cinquio (ça sonne mal mais on se comprend), une bonne femme a vu un homme au chapeau rond se tailler en reconnaissant le cadavre.

Sixio (ça devient marrant), l’homme au chapeau rond va chercher les bagages de Van Boren à son hôtel. Et il embarque le récépissé du paquet expédié le matin.

Septio, l’inspecteur Robierre découvre une minuscule photo à la noix dans le boîtier de la montre. Que représente-t-elle ? Mystère et Vermifuge Lune !

Huitio, au cours d’une visite chez Ribens, je découvre des fruits confits qui me paraissent avoir été utilisés à la manière Van Boren.

Neufio (ça s’écrit comme ça se prononce), l’homme au chapeau rond s’annonce aussi chez Ribens pour y chercher aussi quelque chose. Il me dérouille salement.

Dixio, retournant, quelques heures plus tard chez Ribens, je découvre celui-ci égorgé dans l’allée de son immeuble.

Onzio, cavalant après ça chez la petite veuve Van Boren, je ne la trouve pas à son domicile…

Voilà, c’est tout. Passez-moi l’aspirine et faites-moi chauffer une bouillote !

S’il y a des zigs à double citron dans l’assistance, qu’ils viennent me trouver. Je reçois les messieurs de dix heures à midi et les dames de cinq à sept !

Vous conviendrez que, même en étant doué pour les mots écrasés (comme dirait quelqu’un de mes relations), ces probloques méritent qu’on se fasse des frictions à l’eau de Javel pour se lubrifier la pensarde !

Des diams, des morts, des marrons, des photos… Y a qu’à se baisser pour en prendre.

Je me dis que, puisque me voilà seulâbre chez Van Boren, je pourrais peut-être m’offrir une petite perquise. Ça ne serait pas une mauvaise idée après tout.

Une fois de plus j’entreprends les grands sondages : voyez tiroirs, armoire, commode, etc. Je trouve ce qu’on dégauchit toujours dans ces sortes d’endroits, c’est-à-dire du linge, des factures, des papiers de famille sans intérêt, des cartes postales du cousin Lulu, des lettres de la tante Hermance, des billets de tramway étrangers, des patrons découpés dans l’Echo de la Mode, etc. Mille autres saloperies encore, sans intérêt pour autrui.

Je passe dans une minuscule pièce meublée d’un bureau et d’un classeur. J’espère me régaler, mais je suis marron.

J’y pêche des feuilles de papier imprimées au nom de Van Boren, des dossiers contenant une correspondance avec des clients au sujet d’appareils photo… Il y a plus de cinquante noms. Tout semble régulier. Peut-être trouverait-on des choses intéressantes là-dedans en passant chaque papelard au crible, mais je n’ai pas le temps de jouer les minutieux…

Malgré mon solide roupillon de fin de journée, je commence à ressentir la fatigue causée par ces allées et venues et ces émotions. Je me laisse choir sur le fauteuil pivotant du burlingue et alors mes yeux tombent (sans se faire mal, merci) sur un morceau de papier engagé dans la machine à écrire portable posée sur le sous-main. (Ouf ! je ne croyais pas arriver au terme de cette phrase ; si vous parvenez à la prononcer sans respirer, c’est que vous êtes doué pour les records de plongée.)

Sur le morceau de papelard, il y a quelques mots mal tapés et je lis ceci qui a l’air d’une blague :

Georges, je suis au éè.

C’est tout ! Et c’est vraiment peu, faut le reconnaître. Je me dis que ce message (car il s’agit d’un message) était adressé à Ribens. Donc, Huguette ne sait pas qu’il est cané et, redonc, elle s’attendait à sa visite…

Bon Dieu ! ce que c’est compliqué, ce cirque !

Voilà un douzio auquel je ne m’attendais pas…

Qu’est-ce que ça signifie « Je suis au éè » ?

En voilà un drôle de mot ! Si on peut appeler ces deux lettres, un mot.

E accent aigu — E accent grave… Ça ressemble plus à un truc en code qu’à un moulin à poivre.

J’arrache le papezingue de la machine et le glisse dans ma pocket en souhaitant trouver une réponse à ce nouveau problème.

Mystère en douze points.

Il ne me reste plus qu’à attendre un treizio (voilà que je parle mexicain) en espérant qu’il me portera bonheur.

Je calte de l’appartement. Comme j’ai les cannes cotonneuses, je prends l’ascenseur. Je m’assure auparavant que la cabine est bien là, car je n’ai pas envie d’enjamber quatre étages d’un coup. J’entre et je vais pour fermer la porte grillagée lorsque je m’aperçois qu’elle est munie d’un dispositif la fermant seule. Cette constatation me rend tout rêveur. Comme un gland romain, je n’avais pas pensé à vérifier la fermeture des lourdes. Du moment qu’elles se referment d’elles-mêmes, on peut à nouveau envisager la possibilité d’un accident.

Bon, j’opte pour l’accident. En ce cas, il n’aurait pu se produire qu’au moment où Van Boren partait. Or sa bonne femme a juré ne pas l’avoir vu. Si elle ment, c’est qu’elle l’a tué. Si elle ne l’a pas tué, son Jef n’est jamais rentré.

Retournez vite m’acheter de l’aspirine et pendant que vous y êtes, prenez-en une boîte de cent !

Je regagne mon hôtel en tortillant le troisio de mon rapport personnel. Accident ou meurtre ?

That is the question !

Il est trois plombes lorsque je me fous dans les torchons. Les locataires d’à côté sont sages. Des mecs ronflent un peu partout.

Au moment de m’endormir, je décroche le bignou. Le zonzonnement de la sonnerie retentit un bon bout de temps avant que le gardien de nuit réponde d’une voix gluante de sommeil :

— Ouais ? fait-il sobrement.

— Passez-moi la police.

— La quoi ?

— La police (po, comme postérieur et lice comme postérieur).

— Il y a quelque chose ?

— Non, rien…

— Mais…

— Appelez la police, vieux, si vous ne voulez pas vous faire inscrire au chômage demain.

Il finit par obtempérer.

Après bien des pourparlers et des « attendez, je vais voir », je finis par avoir le commissaire aux yeux globuleux qui est venu enlever la viande froide de Ribens tout à l’heure.

Je me rappelle à son bon souvenir.

— Dites, j’enchaîne sans lui laisser le temps de m’assurer de son indéfectible attachement, je suppose que Ribens avait des trousseaux de clés sur lui.

— Effectivement, s’étonne le gars, il en avait un, plus une petite clé Yale.

— Voulez-vous vérifier si cette clé ouvre la porte de Mme Van Boren. 18, rue de l’Etuve ?

— Quel nom dites-vous ?

— Van Boren…

— Mais ce ne serait pas… ?

— Si. Dès que vous aurez du positif, soyez gentil : prévenez-moi !

— Entendu.

Je raccroche. Le mec d’en bas n’a rien perdu de notre conversation, car j’entends sa respiration en ligne.

— Eh ! veilleur, je dis. Vous pouvez raccrocher, j’ai fini.

Je pose ma veste et je m’allonge avec mon futal sur le plumard. Les gnons dont m’a gratifié le zig au galure rond et aux carreaux bicolores recommencent à me faire mal.

Il avait une chevalière, ce zouave, et elle m’a entamé la pommette.

J’éteins car la lumière électrique me meurtrit le nerf optique.

Dans le noir, un apaisement miraculeux tombe sur mon pauvre visage comme un tulle arachnéen (encore une citation que vous pourrez faire dans une bafouille. Ça vous donnera un poil de personnalité !).

J’essaie de réfléchir, mais les meilleurs bourrins marquent le pas lorsqu’ils ont dans les quilles leur taf de kilomètres.

Ma pensarde est en cale sèche.

Doucettement je perds les pédales… Dans une ronde extrêmement lente, passent les frimes de mes personnages : Ribens, Van Boren (décédés)… Huguette… Le salopard qui joue les gros bras… Robierre… Et la môme-sans-chichi qui s’est laissé faire le coup de la tour Eiffel renversée dans l’allée, à côté du cadavre.

Et puis la ronde s’interrompt et je m’abstrais.

CHAPITRE XIII

OH ! OH !

Je ne m’abstrais pas très longtemps. C’est la sonnerie du bignou qui me tire du noir intégral. La voix du commissaire, très éveillée, me dit des mots que je mets un temps infini à comprendre… Il est pénible de pioncer par bribes. Le sommeil c’est comme l’amour, faut s’en payer une bonne séance d’un coup, autrement on est ahuri.

— Vous aviez raison, dit le flicard, la clé ouvre l’appartement des Van Boren. Il paraît que Ribens était l’amant de la veuve Van Boren ; celle-ci ne se trouve pas à son domicile. Elle a disparu au début de la soirée…

— Merci.

— Puis-je vous demander comment ?

— Je vous raconterai ça demain par le menu.

Vraiment, c’est pas le moment de donner un cours en Sorbonne sur le comportement sexuel du lapin angora à travers les âges !

Je raccroche. J’ai la bouillotte lourde. Je vais me plonger la hure dans l’eau froide et ça me calme. Ça me réveille aussi. Et ça réveille par-dessus le marché mes voisins de carrée qui, aussi sec, reprennent les pourparlers au point où ils les avaient laissés.

On dirait qu’une machine à battre entre en action. Y a des voyageurs qui la ramènent et qui tabassent à la cloison pour demander le silence, mais ces deux-là, pour leur faire lâcher le morcif, faudrait une lance d’arrosage, et encore !

Renonçant à me payer un jeton, je mets de l’ordre dans ma toilette et je me rase. Le zonzon de mon Philips se perd dans le tumulte d’à côté. Quelque part un beffroi égrène six coups.

On est matinal aujourd’hui !

Lorsque je me suis assuré que mon système pileux est ratissé, je me convoque pour une conférence ultra-secrète. De cet entretien, il ressort que le premier turbin à faire consiste à mettre la paluche sur les cailloux. C’est ce matin qu’ils vont être portés chez Van Boren par le facteur. Il faut les griffer au passage. Parce que j’ai mon idée, et cette idée, bien que vous soyez aussi gentils avec moi qu’un piège à loups, je vais vous la transmettre ; ouvrez grandes vos manettes, tas de petzouilles ! Je me dis que le gnace aux yeux bicolores a dégauchi le reçu de la poste. En conséquence, ce dernier étant caché, il n’a pu faire autrement que de s’y intéresser.

Le cachet de la poste lui a indiqué qu’il avait été posté le jour même. Il pense également qu’il sera distribué aujourd’hui et il fera l’impossible pour s’en emparer.

J’ai naturellement la possibilité de mettre la police au parfum de ça, mais je préfère manœuvrer seul. Les matuches entreprendraient une opération de grande envergure qui mettrait la puce à l’oreille du fin renard.

Comprenez, il me reste une chance de retrouver mon maître-dérouilleur et je ne veux pas la rater… C’est maintenant un bisness entre lui et moi. Intermédiaires s’abstenir, nous traitons directement du producteur au consommateur, de la main à la main, ou, si vous préférez, du poing au poing !

Ma brave femme de mère m’a toujours appris que le monde appartenait à ceux qui se levaient tôt.

Je finis donc de me loquer, j’époussette mon grimpant et je me casse tandis que la souris d’à côté annonce aux populations qu’elle va mourir. Elle hurle à son mec qu’il la tue… Assassin, va !

Ce matin, il fait un temps assez cafardeux. On dirait que la ville a sommeil et qu’elle ferait bien la grasse matinuche. Ce doit être la projection de mon âme sur les choses d’alentour. Les hommes ont toujours tendance à donner aux milieux qu’ils traversent la couleur de leurs pensées. (Oh ! ce que je l’ai réussie, celle-là ! Du Mauriac de la bonne année. Mauriac ! l’académicien qui fait penser… à quelqu’un de triste.)

Je me dirige vers la rue de l’Etuve et je demande à un balayeur où se trouve le bureau de poste le plus proche. Il me l’indique complaisamment et m’assure qu’à ces heures il n’est pas encore ouvert, ce que je crois sans peine.

Je m’informe auprès d’un commerçant qui nettoie le seuil de son magasin de l’heure à laquelle passe le facteur des recommandés… Il me dit neuf heures. J’ai tout mon temps.

Je vais faire un petit déjeuner copieux dans un café qui vient d’ouvrir et où s’engouffrent les braves prolos du coin… Ça jacasse ferme. Ils ont l’air heureux, les Belges, c’est ce qui me plaît le mieux chez eux. On n’a pas l’impression, en les voyant vivre, que la guerre a passé sur leur sol. Ils ont une santé qui a résisté aux épreuves… (Retenez-moi ou je vais vous faire chialer ! Si vous avez la Brabançonne chez vous, le moment est venu de vous la faire jouer !)

Ce brouhaha me communique l’allégresse qui me faisait défaut. Bon, je vais mettre le gros paquet dans la balance… On verra bien qui l’emportera : du mystérieux cogneur ou de votre bon San-Antonio !

Je remarque que les consommateurs jettent de fréquents regards sur moi. Un miroir m’apprend qu’ils ne me confondent pas avec Marlon Brandade, seulement j’ai le portrait en Gevacolor… Mes coups de plumeau ont viré au bleu turquoise. Il y a du rouge, un peu de jaune et pas mal de vert. Ma gueule ressemble à Venise… Je ne voudrais pas que vous vous gondoliez. (Excusez-moi, mais celui-là, j’ai pas pu le retenir. Enfin, un peu de Vermot ne fait pas de mal de temps en temps. Comme disait un pote à moi — je crois qu’il s’appelait Victor Hugo — « Le calembour, c’est la fiente de l’esprit qui vole. » Et il n’avait pas l’esprit constipé, ce mecton-là ![1]

Je crois que des lunettes de soleil seraient les bienvenues. J’aime le ton sur ton.

Un petit gros qui consomme des denrées alimentaires sur un coin de table me sourit gentiment.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demande-t-il.

— Une chose ridicule, je lui réponds.

— Ah oui ?

— Oui…

— Quoi ?

— Les oreillons…

— Les oreillons ?

— Oui, ils sont très mauvais, cette année.

Je me lève, le plantant là, au milieu de sa boustifaille, avec dans le clappoir un morceau de pâté gros comme le rocher de Gibraltar.

Je vais me baguenauder près d’une heure sur les berges romantiques de la Meuse. C’est plein de péniches. J’aime l’activité fluviale… Je trouve ça pittoresque et reposant. Enfin, comme huit heures sonnent, je reviens dans le centre… Je suis les rues à filles. A Liège, elles sont en vitrine. On les voit dans des petits studios coquets, bien lingées, l’air gentil. Si le cœur vous chante, vous entrez, la dame tire un rideau vous isolant de la rue et vous vous achetez un quart d’heure d’entracte… Le système est à retenir. J’aimerais le voir entrer en vigueur à Paname. Il aurait sa place dans le cadre de la campagne contre le bruit !

Un bazar ouvrant son volet, je me précipite et fais l’emplette de verres fumés. Ça n’ajoute rien à ma distinction naturelle, mais je ressemble un peu moins à Venise.

Cette fois, l’heure H approche. Je calte en direction du bureau de poste précité et je m’embusque dans la ruelle par où s’opère le trafic intérieur. Des postiers en sortent, leur sac sur la brioche pour se la tenir au chaud.

J’avise un bon pépère et je lui demande du feu. Comme il m’en donne, je lui offre un cigare aussi conséquent qu’une torpille sous-marine. Bredouillant de reconnaissance, il me file tous les tuyaux désirables. Non, ça n’est pas sa pomme qui dessert la rue de l’Etuve, c’est son copain Colaert, un petit blond qui louche et qui ne va pas tarder à sortir. Je le remercie.

Avec un signalement pareil, vous reconnaîtriez l’intéressé n’importe où, y compris dans la foule de la Kermesse aux étoiles.

Il ne tarde pas à sortir, fidèle en tout point, sinon à sa bourgeoise, du moins à la description qu’a brossée son éminent collègue.

Il va, paisible, le cœur en fête, car il siffle de l’Enrico Macias, comme si le temps n’était pas suffisamment incertain comme cela !

Et bibi, à distance, lui emboîte le pas. Caressant d’un œil moite ce petit zigoto qui trimbale sans le savoir une fortune kolossale.

J’ai mon pétard en fouille, le cran de sûreté ôté, et je vous jure qu’au cas où le postier serait agressé, il ne me faudrait pas dix secondes pour balancer le potage au téméraire qui jouerait les Dillinger.

Qu’il accomplisse sa mission d’un pas souple et d’une âme sereine (du reste, il a l’air serein tout plein), ce brave fonctionnaire du royaume de Belgique, San-Antonio veille. Y aura pas de taches dans sa boîte à mensonges.

On ne peut pas savoir ce que c’est long une tournée de facteur lorsqu’on ne fait pas la distribution soi-même.

Je marche comme derrière un enterrement tiré par un bourrin têtu qui renâclerait à chaque instant. Des pauses, des pauses…

Je regarde le loucheur disparaître dans les immeubles et réapparaître, toujours sifflant, toujours content de lui, des autres, de l’administration qui assure sa subsistance et celle d’une progéniture qui doit porter des lunettes aux verres épais comme des hublots de bathyscaphe.

Je regarde soigneusement tout autour de nous afin de voir si le facteur est suivi, mais non. Il marche lentement, le digne homme. Il va son petit bonhomme de chemin, se délestant de ses messages d’amour, de mort, d’affaire. Apportant de la joie ici, du désespoir là… Véhicule paisible du destin… Camionneur des cœurs enflammés, artisan des ruptures, constructeur d’idylle, semeur de morts ; planteur de Caïfa… (Oh ! arrêtez-moi, je prends une crampe !)

Oui, il va… Et plus il va, plus il approche de ce but que je me suis fixé et qui est le 18 de la rue de l’Etuve.

Et plus il s’en approche, plus le danger qu’il court se précise…

Je me rapproche de lui, craignant à tout instant de voir une bagnole stopper à sa hauteur, un homme en jaillir, pétard au poing et le délester de sa cargaison.

Mais rien de pareil ne se produit. Le voilà au 14, au 16, il traverse la rue pour « faire » le 13 et le 15… Puis retraverse et entre au 18… Le 18 qui… Le 18 que…

J’hésite, regarde autour de moi : personne !

Alors, gonflé à bloc, j’entre aussi !

CHAPITRE XIV

Ô VOUS QUE J’EUSSE AIMÉE !

Ce qu’il y a de marrant au fond dans cette putain d’existence, c’est qu’il ne se produit jamais ce qu’on attend.

Par exemple, au cirque, lorsque vous assistez au numéro de l’homme-torpille, vous pensez toujours qu’il va se casser le tiroir… Vous êtes là, ouvert de bas en haut pour pas en perdre une miette, et chaque fois le gnace réussit son numéro. Malgré tout, vous lisez un jour dans votre baveux habituel qu’il s’est démonté la colonne Vendôme quelque part à l’étranger et vous ressentez une grande tristesse. Oui, vous êtes triste de n’avoir pas été là au moment où enfin son numéro foirait. Vous y voyez comme une vacherie du sort à votre endroit. Et vous avez raison. Le hasard est dégueulasse avec vous. Depuis que vous êtes au monde, il vous fait passer à côté de la gagne. Vous loupez toujours la femme fidèle, le gros lot, l’avancement… Vous n’avez droit qu’à la vérole honteuse, à la croix de guerre, aux nanas qui font entrée libre devant vos potes et aux films de Michèle Mercier… C’est la vie…

Pour vous en revenir à mon brave petit facteur, j’ai pour lui une sombre traquette. Voilà un bonhomme qui coltine, sans le savoir, une fortune considérable et nous sommes au moins deux à être au courant.

Ce qui va se passer, je le devine, je le flaire, je le hume, je le pressens. L’homme au chapeau rond est embusqué dans l’immeuble. Il va guetter le postier. Au moment où celui-ci sortira le laxonpem et s’apprêtera à carillonner à la lourde de l’appartement vide des Van Boren, il lui bondira dessus avec la promptitude que je lui connais et lui annoncera un vieux coup de goumi sur la dragée. Le facteur ira à dame et l’homme au chapeau rond s’appropriera le précieux paquet… C’est à ce moment-là que j’interviendrai.

Evidemment, pour le facteur, vaudrait mieux que je me manifeste avant, mais je ne sais s’il me sera possible de le faire.

Voilà comment je me fais mousser la matière grise quand je déambule (de savon, dirait le pape) sur le sentier épineux de la guerre des deux roses.

En fonctionnaire modèle, le petitout néglige l’ascenseur interdit aux fournisseurs. Fournisseur, il l’est ! Et comment ! Fournisseur en pierres précieuses, chère madame ! Et en fruits confits, aussi, bien sûr. Ces fruits-là, ce sont les fruits défendus…

Tandis qu’il attaque courageusement l’escalier, je m’engage dans l’ascenseur (ce qui vaut mieux que de s’engager à ne plus boire). J’appuie sur le bouton du cinquième et me voilà parti dans les cintres.

La cabine d’acier fonce comme un V1. Je dépasse le petit facteur blond et il me jette un regard en faisceau qui est l’apanage des loucheurs. Je lui souris, et il me sourit.

Il ne se doute pas que je suis son ange gardien. En gardien consciencieux, je prends de la hauteur pour voir les choses sous l’angle favorable.

Je pensais découvrir quelqu’un de planqué, mais mes quenouilles ! Nobody ! La montée d’escalier est aussi déserte qu’un disque de Jean Sablon. Voilà qui est bizarre, et je vais même plus loin : étrange !

Je quitte l’ascenseur et m’embusque au haut du cinquième et ultime étage. Penché par-dessus la rampe, j’ai une perspective du tonnerre de chose. Je vois, quelques paliers plus bas, la dextre valeureuse du brave facteur posée sur la rampe. Il monte, cet homme, d’une semelle aussi hardie que cloutée, il se lance à l’assaut de ces quatre étages comme un collégien se lance à l’assaut de sa cousine germaine.

Et, pour se donner de l’entrain, malgré l’effort considérable que représente cette ascension, il siffle, le cher homme ! Ah ! j’en pleurerais ! Il siffle « Vous qui passez sans me voir », ce que je trouve un tantinet vieillot et pourtant d’actualité dans notre cas.

Brave facteur… Le voici au quatrième. Il ouvre sa sacoche de cuir. Il puise un paquet que je reconnais parfaitement. Il est là, à quatre mètres au-dessous de moi, avec ses fruits confits, son âme pure, son œil gauche qui joue « Nous irons à Valparaiso » et son droit qui interprète « J’y suis, j’y reste ». Et rien ne s’est produit. Ma main est soudée par la transpiration à la crosse gaufrée de mon feu. C’est plus une pogne, c’est une éponge ! C’est la main de ma sueur !

Mon battant pourtant accoutumé aux émotions fortes fait des heures supplémentaires.

Je descends trois marches de façon à n’avoir que deux bonds à faire pour être présent au cas où il y aurait de la bigorne-maison.

Le petit facteur vise le bouton de sonnette, ce qui n’est pas commode avec ses chasses en forme d’Interdit de Stationner. Il le presse. Il attend… Et moi j’attends aussi. Silence ! On tourne !

Alors j’ai une petite cassure interne. Je me dis que je me suis monté le bourrichon, que le gars qui a trouvé le récépissé n’en a pas déduit qu’il s’agissait de quelque chose d’important… Que…

C’est à ce moment-là que la porte des Van Boren s’ouvre. Le facteur lance un cordial : « Bonjour, mademoiselle ! » qui me laisse flagada.

Je donnerais bien une horloge parlante contre un cadran solaire pour apercevoir la frime de la pépée saluée ainsi par le facteur. Mais c’est impossible, la lourde se trouvant exactement sous l’endroit où je me tiens… Or je ne veux absolument pas me manifester en ce moment !

Ces coups-là, c’est comme pour l’appendicite : vaut mieux opérer à froid.

— Mme Van Boren ! lance joyeusement le facteur dont le regard symbolise le signe multiplié par.

— Madame est dans son bain, répond la voix féminine.

Donc il ne s’agit pas de la môme Huguette. Cette fois, j’entrave à bloc. La souris est une complice du gars au chapeau rond. Elle est venue attendre le facteur làga ; comme ça, pas d’agression, pas de coup foireux possible : du cousu-main. Il suffisait d’un peu de culot…

— J’ai un paquet pour elle. Vous pouvez lui faire signer mon livre ici ?

— Bien sûr, donnez…

Un instant de silence… La fille s’éclipse. Elle va signer elle-même le carnet du gars, c’est couru… Moi, à sa place, j’agirais comme elle.

Du beau travail.

La voilà.

— Tenez, facteur.

Le pourliche doit être royal… Je comprends ça. Faut ce qu’il faut, le fruit confit n’a pas de prix cette année !

Le gnard aux yeux en binocle se confond en remerciements. Il fait demi-tour à reculons en se prosternant. C’est l’amiral Courbette ! La porte se reboucle, je lâche mon soufflant poisseux, m’essuie les salsifis à mon tiregomme et je descends un étage.

Je tends l’oreille, pensant percevoir un bruit de conversation, mais non, tout est silencieux. Alors, courageusement, je sonne. Silence… Je resonne, re-silence… Qu’est-ce que ça veut dire ? Presto j’ai recours à mon sésame. Il a déjà fait connaissance de cette serrure-ci, ça abrège les pourparlers. La lourde ouverte, je me catapulte dans la carrée avec mon artillerie de poche dans les pattes… Comme un dingue, je me rue à la cuisine, je vois que la porte de service est entrouverte. Je m’y rue. Tout en bas il y a la fin d’une galopade… Alors je bondis à la croisée, mais, manque de bol, la sortie de secours donne sur une autre face de l’immeuble, car celui-ci compose un angle.

Si j’avais la possibilité de m’adresser mille coups de pied au dargeot, je le ferais immédiatement. Je ne cherche pas à vous émouvoir outre mesure mais franchement, j’ai les larmes aux yeux… Se laisser pigeonner de cette façon, non, je vous jure, c’est pas pensable ! J’en meurs. Ça y est, j’agonise. Des sels…

Le sel donnant soif, je me braque directement sur une bouteille de cognac providentielle. Guerre aux intermédiaires !

Puis je sors du logement et, négligeant l’ascenseur qui est resté à l’étage supérieur, je cavale à toute vibure dans l’escadrin.

La rue est vide. Mon cœur par contre est plein de trucs mauvais ! Une vraie poubelle !

J’avise mon facteur un peu plus loin, il sort de l’immeuble voisin.

— Hep ! facteur…

Il se retourne.

— Monsieur ?…

— Ecoutez, je suis de la police, c’est très grave… Vous venez de livrer un paquet recommandé chez Mme Van Boren ?

— Oui, mais…

— La bonne vous a ouvert ?

— Oui, mais…

— Comment était-elle ?

Il me regarde.

— Mais…

— Ecoutez, mon vieux, cessez de bêler, ça fait tout de suite transhumance. Je vous demande son signalement, c’est urgent, allez, faites travailler un peu la noisette qui vous sert de cerveau.

— Mais, monsieur… je… je vous prierai de…

Pour arrêter son flot de protestations, je lui montre ma carte sans lui laisser le temps de constater qu’elle est française. L’essentiel, c’est le mot POLICE écrit en caractères gigantesques. Bien sûr, il y a du tricolore là dessus, mais il est peut-être daltonien.

Il marmonne :

— Ça alors, si je m’attendais… Eh bien ! c’était une jeune fille…

Il cligne de l’œil droit, ce qui, l’espace d’une seconde, lui restitue une physionomie à peu près normale.

— Jolie, dit-il. Bien faite… Des… et puis du…

Ses mains courtaudes décrivent dans l’air des volumes engageants.

— Ecrasez, mon vieux !.. Je vous demande pas de me danser le french cancan ! Sa tête, à quoi ressemblait-elle ? A une limande ou à Marlène Dietrich ?

Joyeux, il se fend la cerise.

— Vous êtes marrant pour un policier.

Ses yeux se pincent encore au point de lui écraser l’arête of the nose.

— Un gentil visage… Elle était brune avec une mèche blonde dans le milieu et…

Brune avec une mèche blonde ? ? ?

J’empoigne le postier par ses revers. J’essaye de trouver son regard, ce qui me fait loucher aussi.

— Vous êtes sûr, facteur ? Brune ? Et une mèche décolorée, d’un blond presque blanc ?

— Oui, c’est ça…

Je murmure :

— Miss Feu-au-der !

— Quoi ? croasse l’autre.

Je le lâche.

Il me regarde.

— Il faut que je téléphone illico, dis-je.

— Il y a un café juste à côté.

— Bon… Merci.

Pris de remords, je lui dis :

— Venez avec moi, facteur. C’est ma tournée !

CHAPITRE XV

AH ! AH ![2]

Offrir une tournée à un facteur ne manque pas de sel (Cérébos, la marque d’élite). Il biche comme un pou, le vaillant petit soldat des postes et télégraphes ! Etre abreuvé par un condé, c’est pour lui un honneur. Chacun s’en fait l’idée qu’il veut, de l’honneur. Question de tempérament.

Je vais au téléphone et j’appelle une fois encore le commissaire chargé de l’enquête Ribens. Il n’est pas là, s’étant zoné au petit jour, mais on me passe un de ses sous-verge (c’est un poste délicat). Le type a une voix de tête et un ton geignard qui lui permettraient de se faire élire « Reine d’un jour » s’il avait de surcroît six petits frères en bas âge, un père alcoolique, une mère paralysée et une jambe de bois, et s’il faisait des lessives pour nourrir tout ce monde.

— Oui, dit-il, le commissaire Taboit m’a parlé de vous, monsieur le commissaire…

— Vous l’escortiez lorsqu’il est venu pour les constatations avenue Léopold-Ier ?

— Oui.

— Alors, vous vous rappelez certainement la jeune fille qui a découvert le meurtre ?

— Mlle Dubeuck ?

— J’ignore son nom : c’est une jolie brune qui a une mèche décolorée suivant la dernière mode de 1946, vous voyez ce que je veux dire ?

— Oui, c’est ça… Elle avait une veste verte et une jupe beige.

— Nous y sommes. Vous pouvez me donner l’adresse de cette pin-up ?

— Mais… elle demeure dans cet immeuble !

— Vous êtes certain ?

— Evidemment, je l’ai même accompagnée jusque chez ses parents. Le père est un ancien gendarme, la petite est ouvreuse dans un cinéma…

— O.K., merci…

— Rien de nouveau ?

J’hésite. Vous ne trouvez pas qu’il se laisse un peu dépasser par les événements, le petit gars San-A. ? Il ferait bien de mettre les pouces, non ? Si j’avais confié à la rousse tout ce que je savais, il est probable qu’elle aurait obtenu de meilleurs résultats que moi. Je suis là, je m’obstine, et puis, au fur et à mesure que le temps s’écoule, la solution m’échappe.

Pourtant, bien que mon moral soit un tantinet ébranlé, je tiens bon.

— Non, rien de nouveau, je vous remercie…

Je raccroche et, pensif, je ressors de la cabine.

Je suis allé trop vite dans les déductions. A cause de la mèche décolorée signalée par le facteur, j’ai immédiatement pensé qu’il s’agissait de la môme Carambolez-moi-monsieur. C’était conclure hâtivement. Son aptitude à la bagatelle mise à part, elle m’a l’air d’une parfaite honnête fille, travaillant, vivant chez papa-maman et menant une vie normale…

Le facteur remarque de ses yeux qui permutent :

— Vous paraissez soucieux ?

— Pensez-vous, dis-je, ça vient du foie.

Il observe, sardonique :

— Et les bleus que vous avez sur la figure, ils viennent aussi du foie ?

— Oui, dis-je, mais du foie d’un autre… Ça met de mauvaise humeur, les troubles hépatiques…

Il vide son verre de bière.

— Vous m’excuserez, mais le travail commande.

— Je vous en prie.

Il hésite et me tend une main d’honnête homme souillée par les crayons à bille. Je presse quatre doigts solides et nous nous séparons bons amis…

« Tout de même, San-Antonio, je me raisonne, cette petite Dubeuck, elle connaissait Ribens… Il ne faut pas négliger ce détail. Dans cette affaire comme dans toutes les affaires, tout se tient ! »

Je perds mon temps à gamberger, ça vaut peut-être mieux que de perdre son pantalon, mais c’est terriblement improductif.

Je m’en vais le long des rues encombrées jusqu’à ce que je trouve un taxi.

— Avenue Léopold-Ier, je lui lance.

Une fois encore !

L’expérience vient en vivant. D’une minute à l’autre on se sent pénétré par elle. Elle est faite d’une succession de petites vérités qu’on encaisse comme on gobe des huîtres…

Par exemple, je me dis que, dans une histoire aussi confuse, ce qui est mauvais, c’est de se démener. Au lieu d’aller de chez Van Boren chez Ribens et de chez Ribens chez Van Boren, j’aurais dû choisir l’un des deux domiciles suspects et le surveiller sans dé… démordre… Oui, j’aurais dû. Ça m’aurait mené à un but défini ; au lieu de cela, j’ai papillonné, je me suis remué le pétrousquin, et ç’a donné quoi ?

Peau de balle ! Je l’ai eu dans le baigneur, recta ! Tandis que j’étais d’un côté, il se passait des choses ailleurs…

Oui, une crêpe ! Voilà ce que c’est que de jouer au dilettante ! J’ai conduit mon enquête en amateur. Pourquoi ? Parce que, obscurément, pour moi, ça n’était pas une vraie enquête. C’était comme un exercice de style. J’ai étudié le cas comme on étudie une grille de mots croisés. Je me sentais à l’étranger, seul, sans pouvoir disposer de la magnifique mécanique de précision qu’est la police française ! (Fermez le ban !)

— Voilà l’avenue, me dit le chauffeur, c’est à quel numéro ?

Je ne sais pas par où il a passé, mais il a drôlement fait fissa. P’t’être que je m’ai gouré et que j’ai pris un avion à réaction au lieu d’un taxi.

Je lui refile le numéro où je désire me rendre, et boum, voilà ! Servez chaud ! Je descends !

Il mérite son pourliche, le Nuvolari.

Je m’engouffre dans l’immeuble. C’est plein de badauds qui examinent une tache humide sur le carrelage. On a lavé le sang de Ribens et cette flaque humide est la seule trace du drame, mais les gens s’en moquent. Ils laissent bosser leur imagination. D’autant plus qu’il y a là une voisine qui, elle, a vu le corps cette nuit et qui le raconte, le décrit, le campe, le peint, le narre, avec des détails, du frémissant, du bien senti, du j’y-étais-je-peux-en-parler, du j’en-frémis-encore…

Si vous avez besoin d’interjections pour vos coups de téléphone, amenez-vous avec un panier, car elles pleuvent dru ici !

Je me glisse hors du groupe, lequel ne prête pas la moindre attention à ma haute stature, et je demande à une locataire qui arrive à la rescousse où crèchent les Dubeuck.

— Deuxième étage droite…

— Merci…

C’est justement le père Dubeuck qui vient m’ouvrir. Il est plus ancien gendarme que nature. Mâchoire carrée, œil soupçonneux aux sourcils touffus, lèvres minces et arquées.

Son grand regret, outre celui de n’avoir pas connu l’Ecole Universelle, c’est de ne plus pouvoir verbaliser. Il a la contredanse dans le sang, cet homme.

— C’que v’d’sirez ? questionne-t-il.

Je prononce le seul mot qui soit tabou pour lui.

— Police…

Alors son visage s’éclaire comme si on venait de lui installer une lampe à arc dans la tronche. Il irradie.

— Mais entrez donc… Quelle histoire, hein ? Ma fille ! La fille d’un ancien policier, découvrir un cadavre ! C’est le destin, quoi !

— L’hérédité, fais-je.

— C’est ça : l’hérédité…

— Elle n’est pas là ?

— Non…

— Vous ne savez pas où on peut la trouver ?

— Mais… chez vous ?

Je regarde mon beau-père d’une heure. Son œil glacé est plein d’étonnement.

— Comment ça, chez moi ?

— A la police…

— Ah ! à la… On ne m’a rien dit… Quelqu’un est venu la chercher ?

Je suis surpris. Surpris et peut-être vaguement inquiet.

— Non, dit-il, on lui a téléphoné. Il était sept heures ce matin. Elle dormait. C’est moi qui ai pris la communication.

— Voix d’homme ?

— Oui…

Le vieux s’interrompt, le citron traversé par une inquiétude :

— Pourquoi, c’est anormal ?

— Un peu…

— Comment ?

— A moins d’une erreur, la police n’a pas convoqué votre fille. A sept heures du matin, je ne vois pas pourquoi elle l’aurait fait si tôt, cela ne vous a pas frappé ?

Il pâlit un peu, le daron.

— Si, maintenant que vous me faites remarquer…

— Que vous a-t-il dit, cet homme ?

— Il m’a dit : « Ici, le commissariat, je voudrais parler à Mlle Dubeuck. »

Ici, le commissariat ! Paroles magiques pour ce vieux chnock ! Avec ça, il marcherait au plafond !

— Et puis ?

— Je suis allé réveiller Germaine…

Germaine ! Je sais enfin son prénom !

— Oui ?…

— Ce qui n’a pas été facile, avec le drame de cette nuit, elle s’est endormie très tard.

— Bien entendu… Alors ?

— Alors, elle est allée répondre. Moi, je me lavais les pieds. Je me les lave tous les matins : je transpire des pieds…

— C’est courant dans la gendarmerie, apprécié-je, manière de faire un sort à cette confidence dont l’intérêt n’échappera à personne.

— N’est-ce pas ?

— Ben voyons… Et qu’a dit Germaine ?

— Je ne sais pas. Elle a raccroché et elle m’a crié : « Il faut que j’aille faire ma déposition d’urgence parce qu’ils tiennent une piste ! » Elle s’est habillée en cinq sec et elle est partie. Je ne l’ai même pas vue : je m’essuyais les pieds…

— Je vois…

— On peut mourir d’un instant à l’autre, fait l’ancien gendarme, moi je suis tranquille : j’ai les pieds propres.

Les gendarmes ont toujours les pieds qui leur remontent plus ou moins au cerveau…

— Votre fille mène une vie rangée ? je demande.

— Très…

— Elle est ouvreuse dans un cinéma, je crois ?

— Cinéclair. C’est pas un métier, bien sûr, mais ça arrondit son pécule… Elle va bien se marier un jour où l’autre, cette enfant.

Moi, j’ai l’impression qu’elle se marie un peu tous les jours, mais les papas ont des illusions, même lorsqu’ils ont mis leurs pieds pendant trente ans au service de la gendarmerie.

— A part ça, avait-elle une autre activité ?

Il se renfrogne.

— Voyez-vous, dit-il, cette petite, j’avais rêvé d’en faire une expert-comptable ; c’est humain. Mais elle n’a jamais été douée pour les études.

Je sais, elle avait plutôt des dons particuliers : chacun sa nature, hein ? D’autres ont la peinture dans la peau, elle c’est le pinceau !

Je cache mon sourire.

Le vieux poursuit :

— De nos jours, sans diplômes, on n’arrive pas à trouver un bon emploi…

C’est un fait…

Entre nous et un cornet de dragées hautes, il commence à me faire tartir, le croque-mitaine, avec ses pieds, sa fille ignare et ses aperçus sur l’humanité souffrante, mais il faut le laisser parler pour obtenir de lui ce qu’on désire savoir.

Son verbe est un flot généreux. Pour attraper les truites, il faut avoir de la patience… (Entre nous, cette comparaison est boiteuse. Si on veut faire dans le littéraire, on est scié de nos jours.)

— Bref, dit-il au bout d’un quart d’heure de jactance, elle fait des ménages le matin, et elle est ouvreuse l’après-midi et le soir… Il n’y a pas de sot métier, n’est-ce pas ?

La preuve, c’est que lui était gendarme.

— Non, conviens-je de bonne grâce, il n’y a pas de sot métier.

— Je préfère la voir faire le ménage chez quelqu’un de bien plutôt que de servir dans un café où les hommes saouls ont parfois des gestes inconvenants…

— Bien vrai.

— Germaine est d’une telle fraîcheur…

« Du vrai muguet », je me susurre.

— Où travaille-t-elle ?

— Oh ! chez des gens très comme il faut. Lui voyage beaucoup… La dame est seule…

Je m’adosse au mur, car ce peigne-chose ne m’a même pas offert une chaise.

— Comment s’appellent-ils ?

La réponse vient, nette.

— Van Boren…

C’est comme si on tirait un feu d’artifice dans mon bol.

— Van Boren ?

— Oui…

— Elle y travaillait hier ?

— Non, c’était son jour de repos.

— Dites-moi, monsieur Dubeuck, est-ce que vous lisez les journaux ?

— Tous les matins ! Tenez, j’allais lire La Meuse au moment où vous avez sonné.

Je souris cordialement.

— Eh bien, lisez-la, monsieur Dubeuck. Lisez-la, je suis persuadé qu’elle vous intéressera.

Je porte un doigt à mon bitos et je me brise.

CHAPITRE XVI

 ????[3]

Cette fois, les gars, y a du mou dans la corde à nœuds. Je cesse de numéroter les éléments de mon histoire. Et quand je dis mon histoire, je pousse un peu loin le sentiment de la propriété, car elle m’appartient fort peu.

Voilà maintenant que Miss Tu-me-veux-tu-m’as, autrement dit Germaine Dubeuck, faisait le ménage de la môme Huguette !

On aura tout vu, comme dit la chanson.

Alors, c’est bien elle qui a ouvert the door at the postman, il y a un instant ? Et peut-être l’a-t-elle fait naturellement ?

Non, pourtant, puisqu’elle a affirmé que sa patronne était dans son bain, alors que personne ne se trouvait dans l’appartement lorsque j’y suis entré.

Je consulte une horloge de ville qui m’annonce dix plombes et des poussières. Le temps passe, mes enfants ! Il galope !

Va falloir que je trace bientôt à mon hôtel, pour refaire mes bagages ; seulement, avant, j’ai un vilain turbin à liquider. Voyez-vous, bande de noix, lorsqu’on arrive au pied du mur, il faut avoir la force de se frapper le burlingue et de faire son mea culpa. Tel que vous me voyez, je go to the police afin de m’allonger. Je vais prendre Robierre entre quat’ zyeux et lui déballer mon panier. Avec ce que je lui apporte, il pourra construire son enquête et s’expédier à bon port ; moi, je n’ai plus le temps matériel d’aboutir. Après tout, je ne vais pas compromettre ma situation pour satisfaire une fantaisie ! Or ce serait une fantaisie coûteuse que de m’obstiner à rester à Liège jusqu’à ce que j’aie trouvé le fin mot de l’énigme.

Un nouveau bahut me coltine donc jusqu’aux locaux de la police liégeoise.

Je me fais indiquer le bureau de mon collègue belge et je le gagne de cette allure noble et lente des martyrs marchant au supplice.

Je frappe. Un gnace me dit d’entrer, ce que je fais sans l’ombre d’une hésitation. La pièce est assez vaste et comporte plusieurs tables noircies chargées de paperasses.

Un seul type est làga, et ça n’est pas l’inspecteur Robierre, mais un petit jeunet à lunettes, dont le visage ressemble à un coupe-papier.

Il tape à la machine avec ses deux index d’un air extrêmement pénétré.

— Inspecteur Robierre ? je questionne.

Le petit jeunet arrête de martyriser la pauvre Underwood.

— Il est au rapport !

Voix sèche, œil hostile du flic. Il débute, le chéri, mais il a déjà tout de la peau de vache. Croyez-moi, si les P-38 des truands belges ne le flinguent pas, il fera son chemin.

Ce sera le champion du passage à tabac, donc il aura une belle carrière devant lui.

— Bon, je murmure. Eh bien, je vais l’attendre…

— Allez l’attendre dans le couloir, grince le coupe-papier-dactylographe.

Ce qui indique combien il est inexpérimenté !

Faut manquer de psychologie de façon incroyable pour me parler comme ça en ce moment. Non, mais des fois, il ne le voit pas, le binoclard, que je suis en renaud ? Et ça ne se lit pas sur ma frime que, moi aussi, j’exerce la noble profession de poulaga ?

J’ai un sourire mauvais.

— Fais pas de zèle, gamin, je ronchonne d’un ton tranchant en tirant une cigarette de ma poche.

Il me regarde, va pour gueuler, mais mes yeux lui conseillent de la boucler et il se tait.

Je m’approche de la croisée devant laquelle il frappe son clavier universel. Tout en tirant des bouffées sur ma roulée, je considère le paysage gris qui s’étale devant moi. Brusquement, et pour la première fois depuis mon arrivée dans cette ville, je réalise que je suis malgré tout à l’étranger. J’ai un coup de nostalgie… Insensiblement, mon imagination remplace la Meuse par la Seine et, à la place des docks, j’érige les tours de Notre-Dame.

C’est bath…

Et les quais avec leur verdure, leurs bouquinistes, leurs amoureux… Les chers vieux quais du vieux Paname… Et ce goût sucré de l’air…

Je soupire et me tourne vers le petit coupe-papier qui s’est mis au turbin. Mes yeux se posent sur ses deux index qui dansent la mort du cygne (de Zoro) sur les touches noires.

Je rêvasse. Et brusquement… oui, brusquement je sursaute.

Un détail sur ce clavier de machine vient de me frapper. Un détail important. Je suis familiarisé avec les machines à écrire. Tous les poulets le sont car, sans savoir taper, tous les poulets pondent leurs rapports de cette façon ; mais je n’avais jamais pris garde au fait que le E accent aigu se trouve sur la même touche que le 2 et le E accent grave sur celle du 7. Pour obtenir les chiffres, il faut actionner la touche des majuscules, mais quelqu’un d’inexpérimenté, quelqu’un de pressé qui voudrait écrire 27 et qui omettrait d’appuyer sur le levier « majuscules » écrirait tout bonnement éè.

Je pêche dans mon larfouillet le message trouvé cette nuit chez Van Boren. Je l’avais oublié, celui-là ! Pas Van Boren, le billet laconique :

Georges, je suis au éè

Il ne s’agit pas le moins du monde d’un code quelconque, mais simplement d’une erreur dactylographique, d’une coquille.

Il faut lire :

Georges, je suis au 27.

Je rigole doucement devant cette trouvaille. Du coup, je reprends espoir. Notre Huguette signalait à son amant qu’elle se rendait au 27. Pour employer un langage aussi sommaire, il fallait que le Georges en question (c’est-à-dire Ribens) connût l’endroit où elle allait. Il savait de quel 27 il s’agissait.

Je jette ma cigarette et je m’assieds derrière une pile de dossiers. Je ne prête plus la moindre attention au petit vachard qui s’est arrêté de cogner sur l’Underwood pour mieux me défrimer. Il faut que je me concentre, que je pousse le raisonnement jusqu’au bout.

Ce 27 s’applique à une adresse, évidemment. S’agissait-il du 27 d’une autre rue que la sienne ? Non. Si, moi, je laissais un mot de ce genre à un familier, j’emploierais effectivement le numéro si l’endroit où je me rends se trouve dans ma rue. Ou bien j’emploierais le nom de la rue, mais sans mentionner le numéro, si ledit numéro se trouve ailleurs que dans ma rue…

Donc, conclusion. C’est au 27, rue de l’Etuve que je dois aller faire un viron.

Je me lève.

— Vous partez ? me demande le jeunâbre.

— Je reviendrai plus tard. Dites à Robierre que le commissaire San-Antonio est passé le voir.

Le gars ouvre si grande la bouche que s’il avait une plaque sensible dans sa culotte, elle serait impressionnée. Pour l’heure, c’est lui qui l’est, impressionné.

— Je… Oh ! je ne…

Sans le regarder, je me dirige vers la lourde.

Je n’ai pas la peine — réduite — de l’ouvrir, car Robierre me la propulse sur les naseaux. Il est frais et sent la violette comme un conscrit de village.

Il brame :

— Commissaire ! Je suis ravi de vous voir… J’ai du nouveau !

Du coup, je rengaine mes idées de fuite.

On se serre énergiquement la louche ainsi qu’il sied.

— Asseyez-vous ! dit Robierre. Vous fumez ?

Je puise dans son étui à cigares. Le cornichon à lunettes se fait minuscule derrière sa machine.

— J’arrive de Bruxelles, lance Robierre. Mon voyage n’a pas été inutile… Il sort d’un carnet une enveloppe de cellophane et de cette enveloppe, il extirpe la minuscule photo que j’avais vue naguère dans le boîtier de montre…

— Je sais ce que représente cette photo, dit-il triomphalement.

— Vraiment ?

— Oui, vraiment ! Et je crois que vous allez avoir une surprise.

Il me tend une forte loupe de bureau.

— Si vous voulez essayer de deviner, me propose-t-il.

Histoire de le faire bisquer en lui bouffant la solution du problème, je m’empare de la loupe et j’examine la photo…

Toujours cette foutue idée de la peau de panthère. Ou bien du bouillon de culture… Ça me rappelle de plus en plus ces jeux des hebdomadaires. On trouve la solution écrite à l’envers en bas de page.

Je m’avoue vaincu.

— Je donne ma langue au chat, Robierre.

Il me regarde en souriant, heureux du petit effet qu’il prépare.

— C’est une photographie de l’Europe, dit-il.

CHAPITRE XVII

 !!!![4]

Ça me rappelle l’histoire du fou qui, montrant un entonnoir à un copain, lui disait : « Comment trouves-tu mon armoire à glace ? »

Assez sonné, je bégaie :

— De l’Europe ?

— Oui…

Il pose la loupe sur la photo et, s’emparant d’une épingle piquée dans son revers de veste, commence à me désigner les petites taches irrégulières.

— Méditerranée, annonce-t-il, mer Noire, Adriatique, mer Caspienne, mer Baltique, mer du Nord…

Il s’arrête.

— Assez sensationnel comme document, non ? Une photographie ! L’Europe sur un timbre-poste ! Ça va faire du bruit dans le domaine de la photographie…

J’ai un peu de sueur qui perle sur mon front virginal. Franchement, je viens d’éprouver une émotion forte.

— C’est impensable ! dis-je. Comment peut-on prendre une photographie pareille ? Un avion n’est pas capable de voler assez haut pour…

— Sûrement pas.

— Alors une fusée ? J’ai vu que les Américains en avaient lancé une munie d’une caméra… Ils ont ainsi filmé une partie de la Terre…

Robierre secoue la tête.

— Au laboratoire de Bruxelles, ils ont agrandi cette photographie deux cents fois, c’est ainsi qu’ils ont vu qu’il s’agissait de l’Europe… Mais ils ont été stupéfaits à cause de la netteté.

— De la netteté ?

— Ils ont découpé un centimètre carré de l’agrandissement et ont agrandi deux cents fois… Et ils ont recommencé. Chose inouïe, on arrive à obtenir des photographies aussi parfaites que des vues aériennes de précision. Je les ai laissés ce matin en pleine excitation… au labo… Le professeur prétend qu’en poursuivant la série des agrandissements, on pourrait arriver à découvrir un grain de beauté sur le nez d’un passant. C’est le plus formidable exploit dans le domaine de l’optique.

Il est dopé, le gars. L’enthousiasme des gars du laboratoire de Bruxelles l’a gagné et il est prêt à faire une conférence avec projections à la salle Pleyel sur le sujet.

Et puis il est heureux de m’en boucher un coin devant son freluquet de subordonné. Il s’installe, prend ses aises, relève son pantalon pour en ménager le pli, tire sur ses manchettes impeccables comme fait le Boss à la grande cabane, cherche le miroitement de ses boutons de jumelles.

— Vous comprenez, enchaîne-t-il, dans cette réalisation, le véhicule de l’appareil n’est rien. Sans se tromper on peut affirmer qu’il s’agit d’une fusée équipée d’un système de parachute, mais l’objectif lui-même défie toutes les lois de l’optique.

Parvenir à enregistrer sur une si faible surface les plus légers détails d’une immense superficie, voilà qui tient de la magie !

Je l’écoute… J’ai mon compte… Ce que je viens d’apprendre m’achève.

— Vous vous rendez compte, dit-il, de l’incidence d’une telle découverte sur une guerre ? Avec cet appareil il n’y a plus de dispositifs secrets possibles ! C’est le monde tout nu ! Le monde au grand jour… Pas un canon de fusil ne passerait inaperçu !

Si je le laisse se gargariser il va finir par m’endormir ou par se faire péter la gargante, Robierre.

— Dites, le coupé-je, savez-vous à quoi je pense ?

— Dites ?

— Van Boren, sur qui cette photo a été trouvée, travaillait chez un fabricant d’appareils photo extrêmement puissant…

Le Robierre a un fin sourire.

— J’y ai déjà pensé. Un de mes collègues vient de prendre le train pour Cologne. Il a pour mission de contacter le directeur de chez Optika afin de savoir si, par hasard, l’invention ne sortirait pas de chez eux.

J’approuve.

— Voilà qui est bien. Mais, dites-moi, Robierre, vous m’avez l’air drôlement à la page ici ! Parole de flic, vous nous rendez des points à nous autres, les gros malins de Paris !

Sa satisfaction n’a plus de limite. Un mot encore que je lui lâche et il va boire son encrier ou se mettre à pisser dans le tiroir de son bureau.

Et bibi rigole jaune ; parce qu’enfin je dis vrai : avec le peu dont il disposait, il a réussi à défricher un bon bout de terrain. Si je n’avais pas fait le cachotier, si je lui avais dit tout ce que je savais, il serait peut-être déjà à destination.

Soudain grave il demande :

— Vous n’avez rien à me dire ?

Lirait-il dans la pensée de son prochain, ce petit flic liégeois ?

— Si, dis-je. Faites immédiatement rechercher une certaine Germaine Dubeuck qui créchait dans l’immeuble de Georges Ribens, égorgé cette nuit.

« Et puis, pendant que vous y serez, lancez le signalement d’un gars de trente-cinq ans, grand, costaud, portant moustache, coiffé d’un chapeau gris et ayant un regard étrange…

Il prend note.

— Entendu.

Puis me fixant droit dans les carreaux :

— C’est tout ce que vous avez à me dire ?

Je ne bronche pas.

— Pour l’instant, oui !

Tant pis ! Je ne peux pas me décider à casser le morcif, qu’est-ce que vous voulez, l’orgueil est plus fort que tout !

CHAPITRE XVIII

Ô SEIGNEUR !

Y a des métiers qui ne sont pas accessibles aux bergères ; par exemple celui de chauffeur de taxi.

Déjà, lorsqu’une nana attrape le volant pour son plaisir, on peut considérer que la lourde aux calamités est ouverte à double battant ; mais alors, lorsqu’elle en fait sa profession, c’est exactement comme si moi je signais un contrat comme danseuse nue aux Folies.

Le bahut dans lequel je grimpe cette fois-ci (en aurai-je pris, grand Dieu ! durant mon séjour ici !) est piloté par une grosse matrone brune et pileuse qui a la gueule à vendre du nougat ou des filles nubiles.

Elle m’accueille d’un joyeux :

— Vous êtes français, savez-vous ?

— Je sais, dis-je flegmatiquement, et moi, je parie que vous conduisez un taxi ?

Elle s’esclaffe et m’explique qu’elle a pris le volant à la mort de son mari.

— On m’avait opérée du ventre, dit-elle, je ne pouvais pas faire un travail pénible…

C’est marrant, l’impudeur de ces tarteries ! Qu’est-ce que ça peut me foutre qu’on lui ait dévissé les échalotes ? Toujours ce vieux besoin de passionner les foules avec des questions d’ordre strictement personnel !

— Grouillez-vous ! enjoins-je. (C’est poilant, la langue française.)

— Vous êtes pressé ?

Avec elle, ma parole, c’est l’histoire du sourdingue qui va à la pêche.

— Je veux bien aller vite, déclare-t-elle, bonne pâte, seulement faudrait me dire où ?

Décidément j’ai pas le saladier d’aplomb ce matin ; faut dire aussi qu’avec ce que je viens d’apprendre !

— Rue de l’Etuve… 27 !

— Entendu… On va vous y conduire !

Elle m’y conduit, certes, mais au péril de nos deux vies. C’est pas une femme, c’est un typhon. Dans les virages, la roue arrière bute contre le trottoir et un côté de la chignole quitte le sol. Je me rappelle tout à coup qu’il n’y a pas de permis de conduire en Belgique. Tout s’explique !

J’ai le discret obstrué à zéro, je vous jure…

Un vrai cauchemar, cette journée ! Et pour couronner la fiesta, il se met à vaser du sirop de pébroque !

Enfin nous arrivons sans bobo à destination.

Ou du moins rue de l’Etuve, car ma vaillante conductrice bloque sa charrette, ce qui m’envoie dinguer contre le pare-brise.

— Eh ! fait-elle, quel numéro que vous avez dit ?

— 27…

Elle se cintre (à habit, affirmerait Bérurier).

— Il n’existe pas.

Je file un coup de saveur aux numéros. Elle a raison, cette petite rue courte ne va pas jusqu’au 27…

Ce nouveau coup du sort me donne envie de me faire hara-kiri. Il se produit en moi comme un grand vide qui s’élargit. Je suis percé par une mèche gigantesque. J’en ai marre… Je me fous d’un seul coup de tout, avec un T majuscule. Van Boren peut moisir tranquille, et Ribens, et tous les autres… J’en ai ma claque…

J’exhale un soupir qui ferait la pige à la mousson.

— Hôtel des Tropiques, je balbutie, et inutile de rouler à cent dix, j’ai tout mon temps…

Voilà, mes bagages sont prêts. Il ne me reste plus qu’à les faire descendre car je n’ai même pas la force de les coltiner jusqu’en bas. Je suis brisé comme une jeune fille malmenée par un régiment de cosaques.

La vie, quoi ! Y a des moments où on sent le poids du monde sur ses épaules…

Je sonne. En attendant je passe un dernier coup de saveur par le trou de la cloison. C’est de là que tous mes tracas sont venus… La pièce d’à côté est vide maintenant. Seul un pageot ravagé raconte en son langage la frénésie des amants qui occupaient cette pièce.

Enfin on frappe à ma porte. Je gueule d’entrer. C’est le garçon d’étage qui vient chercher mon bagage. Je le défrime : il s’agit du même gars qui expédia le précieux paquet de Van Boren.

Il me sourit obséquieusement.

— Vous avez sonné, monsieur le commissaire ?

Ça se sait ! Il est temps que je me taille… Ce titre, j’ai l’impression de ne plus le mériter.

— Oui, descendez mes bagages.

— Bien, monsieur le commissaire.

Il empoigne ma valoche.

— Quelle histoire, hein ? fait-il. Ce pauvre M. Van Boren… Vous croyez qu’il a été assassiné ?

J’ai envie de l’étrangler.

— Je l’ignore.

— Je croyais que vous vous occupiez de l’affaire.

Il cligne de l’œil :

— Je m’étais dit…

Il pose la valoche et désigne le trou dans le mur.

— … que vous le surveilliez… Déjà qu’il y en avait dehors…

Il rechope la valtouse et s’apprête à calter.

— Hé !

— Oui, monsieur…

— Qu’entendez-vous par : déjà qu’il y en avait dehors ?

Ce gars-là flaire le pourliche comme un épagneul breton flaire la bécasse. Je lui allonge un gros billet.

Il l’empoche sans un mot, comme il le ferait de son mouchoir.

Puis il repose la valise et s’assied sur le lit.

— Depuis deux jours il était suivi, Van Boren… Je m’en étais bien aperçu…

— Ah vraiment ? Et par qui ?

— Par un homme…

— Chapeau rond, imper, moustache ? récité-je.

— Non, ça c’est celui qui est venu chercher ses bagages. Je veux parler de celui qui m’a questionné au sujet du paquet…

Je ressens l’impression que doit éprouver le mec qui a balancé son billet de loterie en croyant qu’il n’avait rien gagné et qui constate une fois qu’il est à terre qu’il l’avait lu à l’envers !

Je saute sur le gilet rayé :

— Parlez !

Il ne pose pas de question, il sait ce que je désire entendre.

— Hier après-midi, fait-il, après qu’on eut enlevé les valises de M. Van Boren, un homme est venu… Il m’a questionné au sujet de notre client… Il m’a dit être de la police.

— Et il t’a refilé combien ?

Il hausse les épaules.

— Oh ! monsieur le commissaire !

Il ajoute, tranchant :

— Cinquante francs.

— Que voulait-il savoir ?

— Si Van Boren n’avait pas fait un dépôt dans le coffre de l’hôtel. Il voulait que je le renseigne discrètement. Je me suis renseigné… Je lui ai alors dit que non, mais qu’il m’avait fait expédier un colis au nom d’une dame portant son nom et habitant Liège.

— Tu lui as dit ça…

Je cramponne le larbin par le montant de son gilet. Il blêmit et tente de se dégager mollement.

— Mais, monsieur le commissaire, il me disait être de la police !

Le moyen d’en vouloir à cette chiffe qui vous oppose le plus péremptoire des arguments !

— Comment était-il ?

— C’était un homme d’une cinquantaine d’années avec l’accent allemand… Il était chauve.

— Depuis quand les policiers belges ont-ils l’accent allemand ?

Il pige qu’il a commis une bévue en prétendant avoir coupé dans l’histoire du policier et détourne les yeux.

— Bon, cinquante ans, chauve, et puis ?

— Assez corpulent, habillé de noir.

— C’est tout ce qu’il a dit ?

— Oui.

— Bon, descends mes bagages.

Car l’heure de mon dur approche…

Un quart de plombe plus tard me voici dans le grand hall de la gare avec une demi-heure d’avance.

J’ai mon billet et j’essaie d’oublier l’histoire d’un certain Van Boren et de ses amis et connaissances. Les casse-tête chinois sont mauvais pour la santé. Au début on se gave d’aspirine pour tenir le coup, et puis après, l’organisme s’accoutume au remède et on abandonne…

Ce soir, chez moi, à l’ombre de ma vieille Félicie, j’écrirai une espèce de rapport à Robierre, je le lui posterai demain matin par avion et il pourra de la sorte faire un grand pas en avant.

J’achète France-soir au kiosque à journaux, mais je ne le lis pas, le réservant pour le trajet…

Je musarde dans la salle des pas-perdus. Je lis les réclames. Il y a un panneau comportant la liste de tous les théâtres, cinés, cabarets et boîtes de la ville. Je parcours machinalement la liste… Et puis, en bas de colonne, je m’arrête, sidéré. Dans une case je lis :

Le 27, le cabaret de l’élite. Thés dansants, attractions, 27, rue du Bourgmestre-Posten. Liège.

Musique, les gars !

La vie est un recommencement, la preuve ! Je cavale à la consigne, comme la veille au matin. J’y cloque ma valoche, je grimpe dans mon mille et unième bahut et, à pleins poumons, je réclame le 27 de la rue du Bourgmestre-Posten. Comme le chauffeur est une bonne pâte, il m’y conduit !

CHAPITRE XIX

CETTE FOIS…

Pavillon haut, les mecs ! Flamberge au vent ! Rapière en pogne, le cœur radieux ! Ça va, je risque de me péter définitivement avec le Vieux en loupant une fois de plus mon rapide, mais au moins ça ne sera pas pour rien. Je suis dans un état satisfaisant. Mes affres, mes errements, mes mollesses venaient de ce que je n’avais pas pris de décision. Maintenant c’est chose faite ! Je me moque du facteur temps, et du facteur des recommandés également ! Ce qui compte, c’est la réussite ! La réussite totale ! Et j’y parviendrai si les petits cochons ne me bouffent pas en route…

Je débarque du mille et unième taxi et je regarde la façade du 27.

C’est une devanture peinte en blanc sur laquelle sont dessinés les deux chiffres format monstrueux. Le bouclard est au repos. Ce genre de taule n’ouvre qu’en fin d’après-midi. Je vois le genre : une salle de pacotille avec trois musicos sinistres et une « grande vedette de la radio et du disque » complètement inconnue qui essaie de donner une impression de déjà entendu en venant glapir les succès des autres !

Aucune lumière, aucun bruit ne filtre de cet établissement discret.

Je pénètre dans l’allée proche à la recherche de la sortie de service. Cette sortie, je la trouve et, grâce à mon petit instrument, j’en fais une entrée…

Je me trouve dans un couloir gris et triste qui conduit à un autre couloir beaucoup plus large, presque à un hall. D’un côté de ce T il y a la salle du « 27 ». Elle correspond scrupuleusement à ce que j’attendais. De l’autre se trouvent les dépendances : loges d’artiste, toilettes, bureau, cuisine…

Je fonce un peu partout. Reniflant, tripotant, regardant… Si jamais le proprio s’annonce dans les azimuts, ça fera un méchant cri dans le pays, je vous l’annonce ! Ce que je maquille présentement s’appelle de l’effraction. Et l’effraction, même lorsqu’elle n’est pas accompagnée de vol qualifié, vous donne droit à une alimentation à base de haricots !

Je m’en fous…

Y a vraiment nobody ! Pas un greffier, pas une âme, pas même une femme de ménage pour donner le coup de balai hygiénique et matinal… Rien ! Le désert.

Je farfouille dans le bureau : voyez factures !

C’est toujours le même matériel commercial. Ces papiers acquittés, ces traites me hérissent. J’y pige que pouic car je ne suis pas doué pour les affures.

Tout ça est établi au nom de Franz Schinzer… Ce qui, à moins que je ne m’enfonce le doigt dans l’œil jusqu’au fignedé, m’a tout l’air d’être un blaze allemand. Or le larbin des Tropiques, tout à l’heure, m’a dit que son « questionneur » avait l’accent d’outre-Rhin.

Je m’apprête à partir lorsque je perçois un très faible bruit. Je tends l’oreille. Plus rien… Sans doute me suis-je gouré, ou bien ce bruit venait de l’extérieur. Oui, de la cour… C’était le bruit métallique que produit un heurt sur une bassine. Je vais tout de même à la cuisine pour si des fois un mitron s’y était oublié. Mais non…

J’hésite. Le bruit ne se reproduit plus… J’attends encore un instant, tendu comme une corde de violon. Est-ce l’autosuggestion ? Toujours est-il qu’il me semble percevoir de nouveau le léger heurt… Mais plus faible que précédemment !

Ça paraît venir du sous-sol… En fouinassant, je trouve l’escalier de la cave. J’actionne l’électricité et je descends un escalier à pic qui conduit à un local vaste et voûté sentant la vinasse.

Il paraît désert. Je dis « paraît » car ça n’est qu’une illusion passagère. En m’approchant de l’amoncellement de tonneaux qui l’encombre, je vois une main dont les ongles faits raclent la poussière. J’écarte quelques tonneaux et je dégage la môme Dubeuck.

Plutôt ce qu’il en reste. Elle a une plaie terrible sur le derrière du crâne. Son sang forme un tapis épais sous elle… Elle est pâle et remue faiblement les paupières.

Elle respire encore, mais d’un souffle oppressé, court, pénible. Je me penche sur elle. Son regard défaillant me considère fixement et un peu d’animation lui donne de la vie.

— Mon pauvre lapin, je murmure, qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Elle bouge les lèvres, un son déchirant s’en échappe. C’est comme un cri :

— Maaaaame !

J’essaie de piger, elle voudrait me faire comprendre… Elle le veut tellement que je pige.

— Madame ?

Battement de cils…

— Ta patronne ?

Re-battement de cils.

— C’est elle qui t’a arrangée comme ça ?

Mutisme… Puis, une fois encore, ses lèvres tentent l’impossible pour extérioriser les sentiments qui palpitent dans ce cerveau en agonie.

Je prête l’oreille, éperdument, réprimant jusqu’aux battements de mon cœur pour percevoir ces ultimes confidences…

— … autre…

— L’autre ?

Son visage brisé dit « oui ».

J’ai un trait de lumière.

— L’Allemand ? Le patron de cette boîte, comment, déjà… Franz Machinchouette ?

« Oui », font les cils harassés de la pauvrette.

Je réfléchis.

— Il est de connivence avec ta patronne ?

« Oui », approuvent toujours les cils…

Je poursuis, sur ma lancée, ne m’interrompant que pour quêter l’approbation muette :

— C’est lui qui t’a téléphoné ce matin ? Il voulait que tu ailles à l’appartement pour réceptionner le paquet ? Il t’a dit de te dépêcher ?

« Oui »…

— Il t’attendait en bas, dans une voiture ? Tu lui as remis le colis, il t’a amenée ici… Ta patronne t’y attendait ? Il t’a assommée ?

« Oui »…

Je pige pas mal de choses…

— Il fréquentait ta patronne et Ribens depuis quelque temps ?

« Oui »…

— C’était Ribens, pour qui tu avais eu des faiblesses, qui t’avait fait entrer chez la Van Boren ?

« Oui »…

— Tous les trois s’entendaient bien ?

Elle ne répond rien… C’est l’inconvénient avec les macchabées. Vous leur parlez et ils regardent ailleurs, fixement, avec l’air de vous emm… jusqu’au Jugement dernier !

C’est tordu pour Germaine… Elle ne se fera plus renverser par les hommes. Renversée, elle l’est de façon totale et définitive.

Je lui ferme les stores car rien n’est plus déprimant qu’un regard de mort. C’est l’au-delà, donc l’ennemi des vivants, qui vous examine.

Je me relève… Il ne me reste plus qu’à tuber à Robierre. Maintenant j’ai assez d’éléments à lui fournir pour qu’il arrive à bon port…

On y voit plus clair : Huguette et son jeune matou s’étaient mis en cheville avec Franz Schinzer et l’homme au chapeau rond pour exploiter le cocu Van Boren… C’est eux qui l’ont tué. Et puis…

J’arrête de gamberger à partir de la première marche. Au haut de l’escalier se tient un gros type chauve au regard mauvais qui me menace de son pétard. Je vais pour porter la main à mon boum-boum, mais il m’arrête d’un mot péremptoire :

— Nein !

Je ne comprends pas l’allemand, mais je pige ce dont il retourne. J’interromps mon mouvement. Il a le doigt sur la détente et, si je me base sur les allongés qui précèdent, il doit avoir une facilité remarquable pour expédier ses contemporains dans un monde qu’on assure meilleur.

Il descend. Derrière lui vient Huguette. Une Huguette un peu pâlotte, au regard moins bête qu’à l’ordinaire…

Je recule dans la cave…

— C’est lui, dit Huguette.

Le Franz a un mauvais sourire.

— Drop gurieux, me dit-il en s’avançant, le pétard pointé — et son Euréka est d’un calibre important.

Il est massif comme la tour Saint-Jacques. C’est un vrai rouleau compresseur.

J’essaie de parler, mais les mots sont cotonneux dans mon clappoir.

— C’est mon métier que de l’être, je fais.

Il a un geste imperceptible qui avance un peu plus sa seringue.

— Voilà pour galmer les gurieux ! Za vait tu pruit, mais abrès on a le zilence !

La situation est tellement tendue que si elle fermait un œil elle serait obligée d’ouvrir autre chose.

Huguette n’y tient plus !

— Tirez ! glapit-elle. Mais tirez donc, qu’on en finisse…

— Foilà ! approuve le chauve.

Il colle son pétard contre sa hanche comme le font les experts ès flingages.

Bonsoir, les amis, vous planterez un saule au cimetière ; signé Musset !

Pour le néant, en voiture, s’il vous plaît !

Je ferme les yeux pour mieux savourer !

CHAPITRE XX

DIS-MOI DEUX MOTS !

La détonation éclate, terrific ! Les tonneaux ici présents contribuent à son ampleur. C’est comme si on avait tiré sur les grandes orgues en appuyant sur la pédale forte.

Je m’attends à être mort, mais le cri d’agonie qui succède — que dis-je ! qui se confond avec la détonation — ça n’est pas bibi qui le pousse. Je me dépêche de rouvrir mes volets et qu’aperçois-je, à mi-hauteur de l’escalier, juste au-dessus de la mère Van Boren ? Mon type au regard bicolore.

Il tient une arquebuse à la main, fumante comme un excrément récent et il regarde le Franz Truquemuche qui se roule dans la poussière, touché en plein bocal par la valda.

Il a son compte, l’Allemand. Il a quelques soubresauts de canard décapité, puis toute sa viande se fige… Cette cave commence à tourner au caveau de famille, on dirait ?

Huguette Van Boren se mord le poignet pour ne pas gueuler. Elle sanglote à sec, la pauvre chérie…

Elle est à cinquante centimètres de la crise de nerfs, mais le gars qui m’a filé l’avoinée la nuit dernière descend trois marches et lui met une paire de tartes sur le museau. Les beignes sont appuyées de telle manière qu’Huguette dévale le reste de l’escadrin et s’affale sur le corps du gros Fritz.

Je la repêche par une aile et, pour ne pas être en reste, lui file ma tournée.

Ensuite je la lâche et m’occupe du gars.

Il est toujours aussi tranquille. Un champion ! Peinard, il remise son automatique et me sourit.

— Je crois que je suis arrivé à temps, me dit-il.

— Je n’ai même jamais vu un type rappliquer aussi à temps, admets-je.

Et c’est tout, on est là à s’examiner comme deux serre-livres avec des yeux en porcelaine…

Il sent que cette tension ne peut s’éterniser et il use d’un dérivatif classique mais qui a toujours eu de bons résultats : il me tend son étui à cigarettes.

— Pas de rancune pour cette nuit ? me demande-t-il.

Je cueille une de ses sèches.

— Faudrait que j’aie la bile en dérangement, après ce petit rodéo que vous venez d’interpréter en ma faveur…

Il opine.

— Qui êtes-vous ? je demande.

Il tire son portefeuille et me montre une carte sur laquelle est agrafée sa photo, mais comme ladite carte est écrite en allemand je n’y entrave que pouic.

Il constate mon ignorance.

— Vous ne parlez pas l’allemand ?

— Non, et qui pis est, je ne le lis pas.

Il rengaine sa carte.

— Je suis directeur d’une agence de police privée importante. Les enquêtes Gleitz, vous avez entendu parler ? J’étais célèbre avant le nazisme… Après, l’Etat lui-même est devenu policier.

J’ai en effet entendu parler de Gleitz.

— C’est vous ?

— C’était mon père… Mais j’ai rouvert la boutique… Depuis quelque temps je m’occupe d’une affaire… heu… délicate.

En pleine inspiration, je demande :

— Oh ! L’affaire de l’objectif Optika ?

Il sursaute.

— Vous savez ?

— Oui.

— Ah ! Vous êtes peut-être sur le coup aussi ?

Je mens :

— Un peu…

Il hausse les épaules, se penche sur le cadavre de Franz et le fouille. Sur l’homme mort, il découvre une enveloppe de papier fort. Il la déchire. Dans sa main en sébile coule une grosse pincée de diamants… Ou plutôt de ce que je prenais pour des diamants.

De près, je m’aperçois que ce sont de minuscules loupes de la grosseur d’un pois chiche…

— Quès aco ? fais-je.

Il semble surpris :

— Mais, fait-il, le fameux objectif…

— Ah, oui !

Il me regarde.

— Vous m’avez menti, vous n’êtes pas sur le coup ?

En guise de réponse, je m’incline sur sa main ouverte.

— Montrez !

Il me montre.

— Cela paraît innocent… Et pourtant… Assemblé cela donne une merveille de la science. Ils appellent ça l’objectif en grappe ! Avec ça vous pouvez prendre une photographie de…

— De l’Europe, je sais, j’ai vu.

Précipitamment il empoche les bouts de verre.

— Vous avez vu la photographie ?

— Oui.

— Où ?

— La police belge l’a en sa possession et, en ce moment, s’amuse à faire des agrandissements d’agrandissements d’agrandissements… D’ici huit jours, ils auront la photo de votre petite sœur si d’aventure celle-ci se trouvait dehors au moment où fut tiré le clicheton…

Il paraît ennuyé.

— La police ?

— Oui…

« Si vous m’expliquiez un peu, lui dis-je, en mettant nos billes en commun, peut-être arriverions-nous à un résultat ?

Il hausse les épaules.

— L’objectif en grappe a été créé par Optika de Cologne… Cela s’est passé dans le plus grand secret. Mais Van Boren en a eu vent. Il a réussi à s’approprier l’invention. Il travaillait pour le compte de cet homme.

Du bout du pied il me désigne le cadavre de Franz…

— Alors ?

— Il devait lui remettre les éléments de l’objectif dans une boîte de fruits confits.

— Alors ?

— Mais il n’avait pas confiance. Il a remis de simples bouts de verre. Au lieu de la somme qui devait lui être versée, il a eu droit à deux coups de revolver tirés de nuit alors qu’il passait dans une rue sombre. Il a échappé à l’attentat, et il a vu que ses craintes étaient fondées : il n’avait rien à attendre de cet homme. Il s’est senti traqué, il est descendu dans un hôtel pour voir venir… Il n’a prévenu qu’une personne…

— Sa femme ?

— Non, Ribens. Un ami à lui… Il ignorait les relations du garçon avec sa femme. Ribens a vu la possibilité de se débarrasser du gêneur et d’empocher le magot. Il est allé trouver Schinzer.

« Je ne sais quel marché ils ont conclu… Schinzer s’est mis à surveiller Van Boren. Van Boren s’en est aperçu… Il a pris peur… Alors il a envoyé les verres de l’objectif à sa femme. Son plan était sans doute de filer à l’étranger, délesté de son précieux chargement et de se faire apporter le magot, une fois en sécurité, par son épouse infidèle.

« Le paquet posté, il est allé la prévenir… Il ne risquait plus de se faire voler l’objectif. Mais il fallait que, de vive voix, il arrête un plan avec elle… Elle était sa dernière chance. Il y est allé, suivi de Schinzer et de… moi. Je suppose qu’au moment de sonner chez lui, il a dû entendre du bruit. Tendant l’oreille il a dû surprendre une discussion… édifiante entre sa femme et Ribens ; n’est-ce pas, madame ?

Huguette ne répond pas. Elle est inerte, contractée…

— Alors, enchaîne Gleitz, ce fils de famille dévoyé a eu un coup de noir…

— Il s’est jeté dans la cage d’ascenseur ?

— Juste !

Je réfléchis…

— Oui, tout s’explique… Comment savez-vous tant de choses ?

— Ça faisait plusieurs jours que j’étais sur la piste de Van Boren, je travaille pour la maison Optika… De recoupements en témoignages.

— Bravo ! bon travail. Vous semblez devoir perpétuer la renommée de votre boîte.

Il a un petit mouvement du menton.

— J’essaie…

— Je pense, par exemple, que Ribens était en cheville avec Schinzer depuis plus longtemps, car il y avait chez lui la boîte de fruits confits qui… la première dont vous parlez !

D’un commun accord nous nous tournons vers Huguette.

— Je pense, chère madame, que vous pourriez nous renseigner utilement…

Elle sort de son mutisme.

— Je n’ai rien fait ! dit-elle. Rien fait ! C’est Georges ! Georges ! Il… il… faisait partie de l’organisation, c’était lui qui avait mis Franz sur cette affaire et je…

Elle m’agace, cette tordue. Je lui mets deux ou trois beignes qui la font chialer.

— Espèce de garce, je gronde, t’es tombée dans les bras du gros Fritz et…

Gleitz toussote.

— Oh pardon ! je lui dis, mille excuses… Vous savez ce que c’est que l’hérédité… Y a des moments où l’homme de la rue, chez nous, oublie que nous repartons sur des bases nouvelles.

Il sourit.

— Chez nous aussi, commissaire…

Huguette pleure.

— Je voulais être riche, je…

— Alors t’as mijoté ton coup fourré avec Franz, hein, mon ordure ménagère ? T’as attiré Ribens ici, en lui laissant un message. Vous l’avez assommé et transporté de nuit chez lui.

— Je ne voulais pas qu’on le tue… Je… C’est Franz qui l’a égorgé…

— Schinzer s’était aperçu de la présence de Gleitz dans l’affaire, toi t’étais au courant de la mienne… Pour parer à toute éventualité, vous avez fait réceptionner le colis par cette pauvre gosse…

Et je montre le cadavre de Germaine.

Elle s’abat en se tordant, comme elle avait fait chez elle lorsque je lui avais appris qu’elle était veuve… Mais ça ne prend pas. Au lieu de vinaigre, c’est une décoction de coups de savate que je lui administre pour la ranimer.

— Ne la tuez pas ! fait Gleitz.

— Quoi ! je m’écrie. Vous avez pitié ? Oh pardon ! Comment qu’on les fait, les Allemands, c’t’année !

CONCLUSION

Le gros Bérurier (dont j’ai cité plusieurs fois les mots d’esprit ici) est dans le couloir, devant la lourde du Vieux. En m’apercevant il secoue sa main.

— Enfin te voilà ! s’écrie-t-il, ça va ch…

— Le Vieux a pris son huile de ricin ?

— Une pleine bonbonne !

J’entre…

Il est là, calme, glacé, le front ivoirin luisant sous la lampe, les manchettes fraîchement amidonnées, l’œil de marbre.

— Bravo ! fait-il.

— Après, dis-je d’un ton sans réplique. Laissez-moi d’abord vous raconter.

Et je lui raconte. Tout !

Quand j’ai fini, il secoue la tête.

— Curieuse affaire, en effet, oui, hum, je conçois que… Pourtant, San-Antonio, il est une chose prépondérante sans laquelle aucune collectivité…

Ça y est, passez-moi un strapontin, le voilà qui se met à prêcher sur la discipline. Il va y en avoir pour un bout de moment.

Lorsqu’il s’est vidé de son sujet, je sors une enveloppe de ma poche.

— Voici le lot de consolation, patron.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— L’objectif dit en grappe ! En grappe ! Vous ne voudriez pas que la France ne le possède pas avant tout le monde ? Pour une fois qu’elle aura de l’avance, la pauvre chérie !

Il écarquille les chasses.

— Mais… mais… San-Antonio…

— Oui, chef ?

— Ce sont… Vous me disiez que Gleitz avait récupéré les éléments de l’objectif.

— Il me les a remis, voilà tout !

Incrédule, il murmure :

— De son plein gré ?

Je hausse les épaules.

— Hélas ! non, il a fait des difficultés et j’ai dû sévir… Voyez-vous, boss, l’entente cordiale avec les « voisins »… eh ben, ça n’est pas encore pour aujourd’hui !

FIN