/ / Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le Commissaire San-Antonio

Les cochons sont lâchés

Frédéric Dard

« Si un jour on te demande quel est le plus gaulois des San-Antonio, le plus vert, le plus salingue, le plus rabelaisien, le plus scatologique, le plus grivois, le plus too much, réponds sans hésiter que c'est Les cochons sont lâchés. Peut-être parce que c'est le seul ou San-Antonio ne joue aucun rôle, sinon celui du romancier ? Dans ces pages paillardes, Béru et Pinuche sont lancés seuls à l'aventure, afin de dénouer une ahurissante affaire. Mais le pénis « hors paire » de Bérurier sera leur braguette de sourcier. Grâce à cet appendice exceptionnel, ils franchiront tous les obstacles ! Comment ? Lis et tais-toi ! L'heure est grave ; l'heure est folle : les cochons sont lâchés ! Retiens ton souffle, ma jolie. Et surtout ne déboucle pas ta ceinture si tu ne veux pas qu'il t'arrive un turbin ! »

Les cochons sont lâchés

A Marc BONNANT

qui parle le français le plus pur, avec la tendresse de celui qui écrit le français le plus trouble.

SAN-A.

On a souvent vu des vivants faire semblant d’être morts. Mais on n’a jamais vu des morts faire semblant d’être vivants.

SAN-A.

DÉBUT

Le soleil cognait dur et l’on entendait presque rissoler sa graisse comme du lard dans une poêle chauffée.

Elle dormait et faisait penser à cet énorme veau marin affalé dans la lumière, pour qui soulever une paupière constituait un exercice exténuant. L’animal apparaissait dans je ne sais plus quelle pub ; chaque fois que je le voyais à la téloche, je me mettais à bâiller.

Elle portait un aimable maillot de bain deux-pièces qui aurait pu servir de hamacs à la famille Tarzan. Il était bleu marine et imprimé de gros dahlias rouges. Sa partie supérieure ne parvenait pas à contenir les deux formidables mamelles qui s’échappaient de toutes parts ; quant à la partie inférieure, elle dissimulait mal une moulasse grosse comme deux kilogrammes de pain, dont la touffe exubérante s’égaillait loin sur le ventre et les cuisses.

Elle dormait avec l’innocence d’une petite fille obèse. La chaleur avait fait fondre son rouge à lèvres, lequel perlait en menues boulettes aux poils de sa moustache. Elle souriait d’aise à travers la bouillie pourpre résultant de cette fusion. Elle tenait chastement un bras sur ses yeux et ses voisins de plage, fascinés par le rare spectacle qu’elle constituait, pensaient qu’un chat angora était pelotonné dans le creux de son aisselle.

Son compagnon, un brun du genre Roméo pour fête foraine : chevelure gominée à la Travolta, fine baffie rappelant celle du regretté Adolphe Menjou, se tenait sur un coude à l’ombre de cette masse de chair. Avec une longue brindille trouvée sur la plage, il caressait le monceau de cellulite mis à sa disposition pour faire naître un frisson sur la monstrueuse cuisse offerte au soleil.

Il entendit un petit rire moqueur et tourna la tête. Il vit une jeune fille brune, très bronzée, qui regardait son manège avec amusement. Le galantin jeta sa brindille et s’assit en tailleur sur sa serviette pour consacrer son intérêt à la femme brune. Elle avait des yeux presque verts, couleur huître. Il l’avait déjà aperçue à leur hôtel. Dans la salle à manger en plein air, elle occupait une table proche de la leur et il avait été surpris de constater qu’une fille aussi ravissante était seule. Chaque soir il se disait que, le lendemain, un compagnon l’aurait rejointe, mais ce n’était jamais le cas.

Comme elle le dévisageait hardiment, il lui plaça un sourire voluptueux qui montrait un bout de langue, ainsi qu’une œillade de velours dont il avait le secret (il était d’origine napolitaine).

Elle lui rendit son œillade.

« Cette salope est en manque de chibre », songea-t-il.

Il humait les effluves de la femme avec une circonspection animale. Au bout de peu, il s’avança vers elle en se déplaçant sur les genoux. Lorsqu’il fut à un mètre de la femme brune, il s’assit sur ses talons.

— Hello ! fit-il. Buena dias !

Elle retrouva son sourire.

— Sans vouloir vous vexer, fit-elle en italien, votre espagnol n’est pas très fameux.

Il eut une moue piteuse.

— Vous êtes made in Italie ? demanda-t-il.

— Pas moi : vous !

— C’est vrai, reconnut-il.

— Napoli ? poursuivit-elle.

— En effet. Vous parlez rudement bien le dialecte napolitain.

— J’ai toujours été surdouée pour les langues étrangères ; j’en parle seize en tout ! Vous vivez en France, n’est-ce pas ?

— Exact.

— Votre femme est tout à fait française, ajouta la fille brune avec une expression ironique qui le fit rougir.

— Ce n’est pas ma femme.

— C’est quoi alors, votre maîtresse ?

Il ne répondit pas. Son regard salingue restait fixé sur l’entrejambe écarté de son interlocutrice. Il devinait un sexe délicat, merveilleusement fendu, et une impétueuse envie de s’en délecter lui vint. C’était un rustre aux désirs souverains qu’il dorlotait comme des enfants. Un jouisseur sans états d’âme.

— C’est étrange, soupira la jeune femme.

— Qu’est-ce qui est étrange ?

— Une femme, quand on l’épouse, elle est convenable, et puis il arrive qu’elle se mette à grossir et qu’elle devienne obèse. Mais qu’on prenne une maîtresse obèse dénote de curieux instincts. Seriez-vous pervers ?

Il haussa les épaules :

— Je ne sais pas.

— Elle vous plaît ?

— C’est une formidable salope : je prends un pied d’enfer avec elle.

— C’est bien ce que je pensais : vous êtes sadique.

— Non mais, ça va pas ! protesta le Casanova pour noces et banquets.

— Ne vous fâchez pas, venant de moi c’est un compliment. J’aime les hommes qui baisent avec les yeux. Vous avez une façon tout à fait particulière de fixer une femme qui vous inspire. Vous me faites mouiller !

Le don Juan en eut la gorge nouée.

— C’est vrai ? bredouilla-t-il comme un con.

— Il ne tient qu’à vous de vous en rendre compte.

L’invite était grande comme la cathédrale de Chartres ; le bellâtre n’y résista pas.

— Je ne demande pas mieux, mais où ?

— J’occupe la chambre 612.

Elle se leva avec une grâce féline, comme l’on écrit dans certains ouvrages de haute tenue littéraire. Du pouce glissé sous son maillot unipièce noir, elle remit ce dernier en bonne place de part et d’autre de sa chatte.

— Je rentre la première, rejoignez-moi dans trois minutes.

Il la regarda s’éloigner à contre-soleil. Elle était du feu de Dieu. Le séducteur transi se sentait bouleversé par cette aventure imprévue. Son cœur partait en dérapage incontrôlé et une monstrueuse soif rendait sa langue pareille à un os de seiche. Il se dressa à son tour et s’approcha de la dormeuse. La grosse vachasse ronflottait harmonieusement. Elle inspirait du nez avec de légers crachotements et expirait de la bouche en émettant un sifflement de fusée allant se perdre dans le cosmos.

Il s’accroupit près d’elle et, de l’index, écrivit dans le sable : « Je suis aux W-C. Bisous. »

Ayant tracé ce poétique message, il s’éloigna à longues foulées en direction de l’hôtel.

La 612 se trouvait à deux pas des ascenseurs ; la clé était restée à l’extérieur. Il toqua d’un doigt léger, puis grattouilla le montant pour dissiper toute équivoque. Une voix lointaine le pria d’entrer. Il obéit.

— Reprenez la clé ! cria la femme brune depuis la salle de bains séparée de la chambre par un dressing.

Il obtempéra et ferma consciencieusement de l’intérieur. Elle avait eu l’heureuse initiative de baisser les stores vénitiens et de tirer les doubles rideaux. Malgré tout, la clarté impétueuse du dehors parvenait à forcer la pénombre et les ténèbres souhaitées se fissuraient de traits lumineux.

Elle surgit en caracolant et bondit sur le lit où elle se plaça les bras et les jambes en croix de Saint-André.

— Viens ! haleta la femme brune d’une voix rauque.

Il se défit en un tour de main de son maillot de bain ensablé et, galant, secoua son membre pour en faire tomber les grains de quartz abrasifs.

Son sexe était perpendiculaire à son corps musclé et dodelinait avec des grâces pataudes. Sans déclencher le délire, il se présentait sous un volume de bon aloi, sa longueur inusitée compensant le diamètre passe-partout.

— Tu es superbe ! flatta la donzelle.

Il s’agenouilla au fond du lit et l’entreprit par des manœuvres propitiatoires auxquelles elle se montra sensible.

Il faisait minette correctement, sans plus. On sentait qu’il ne s’agissait là, pour ce tringleur d’obèse, que d’une mesure d’engagement. Il devait rarement amener sa partenaire à l’orgasme complet par ce moyen raffiné, trop intellectuel pour lui !

Effectivement après une brève tyrolienne silencieuse, il remonta le matelas et se mit en batterie. Dans cette partie des « imposées », il déployait beaucoup de brio ; tout à l’énergie, fougueux et infatigable. Cette charge de cosaque surprit sa conquête qui faillit en perdre l’esprit. Elle eut l’heureuse idée de haleter :

— Je t’en supplie, sois gentleman : je suis en pleine fécondation et je ne porte aucune protection !

Cette exhortation le dérouta car elle ne correspondait guère aux mœurs de l’époque ; mais il pensa qu’il était en Argentine, pays très européanisé, certes, cependant encore plein de lacunes.

Touché par la requête, il promit dans un râle d’éternuer hors circuit. Ce qu’il fit en toute conscience quatre minutes et vingt secondes plus tard, un peu prématurément sans doute, toutefois les râles de la femme lui donnèrent à penser qu’elle avait eu le temps de faire homologuer son panard. Il resta anéanti sur la couche des voluptés, taureau devenu bœuf par la délivrance du plaisir. Alors elle l’enjamba pour rallier la salle d’eau.

Au moment où elle passait par-dessus son partenaire, elle remarqua :

— Eh bien ! dis donc, j’ai bien fait de te prévenir ! Tu es d’une abondance ! Fichtre, quel étalon !

Cette constatation le flatta. C’était effectivement l’une de ses caractéristiques et elle confondait les « pipeuses ».

Le lac aux cygnes ! L’étang de Berre ! Le Léman en réduction !

Vidé et comblé, il se détendit sur le lit. Sa noble queue de séducteur avait une langueur de reptile gavé. Il songea à sa belle compagne qui somnolait sur la plage. Peut-être était-elle déjà réveillée et s’inquiétait-elle de son absence. Elle irait à la relance jusqu’aux cagoinsses, probable. Elle était d’une jalousie torride. Il devrait s’inventer un alibi : les haricots noirs de midi l’avaient « barbouillé » et il était allé jusqu’à la pharmacie acheter des sels d’Eno. Seulement elle demanderait à voir le flacon. Non, il fallait trouver autre chose. Il ne pouvait pas se sauver comme un malpropre, son coup tiré, en plantant sa jolie partenaire en pleines ablutions. Le savoir-vivre le lui interdisait. Lorsqu’elle se serait rafraîchi la tirelire, il devrait lui prodiguer quelques bisous reconnaissants, de la belle pelloche bien roulée. Il était le roi du baiser caméléon ; sa menteuse, longue et preste, « leur » titillait les amygdales de telle sorte que les frangines reprenaient vite envie de remettre le couvert.

Tout en l’attendant, il s’endormit d’un sommeil bestial de mâle assouvi. La chambre était fraîche, la pénombre capiteuse. Il fit un rêve dont il ne devait pas se souvenir clairement par la suite. Il ne lui en resta que des bribes. Il était nu contre une fille lascive, auprès d’une cascade, sur un tapis de mousse. Des oiseaux gazouillaient. Et puis des bûcherons vinrent abattre des arbres géants à grands coups de cognée. Ce furent ces coups qui l’éveillèrent. Il rouvrit les yeux, se rappela où il se trouvait et ce qu’il venait d’y faire. On frappait violemment à la porte de la chambre.

Le bourreau des cœurs sauta du lit et courut à la salle de bains.

— Chérie ! On frappe ! annonça-t-il.

Personne ne lui répondant, il en ouvrit la porte et constata qu’elle était vide. Sa compagne était déjà ressortie et, attendrie sans doute par son sommeil profond, ne l’avait pas réveillé. Il fut touché par sa sollicitude et cette preuve de confiance.

Comme les coups redoublaient dans le couloir, il enfila prestement son maillot de bain gisant sur la moquette et alla ouvrir. Quelque chose le déconcerta confusément, mais comme il était embrumé, il n’eut l’explication que plus tard. Il se trouva en face d’un employé de l’hôtel et d’un policier en uniforme. Le policier lui lança une longue phrase en espagnol qu’il ne comprit pas. Voyant son ignorance, l’employé de l’hôtel la lui traduisit :

— Le señor policier voudrait savoir ce qui s’est passé dans cette chambre.

La cervelle du bellâtre se mit à bouillonner comme un chaudron de confiture. Il imagina dans la foulée mille folles hypothèses : la fille brune avait un mari jaloux qui la faisait surveiller et il était bonnard pour un constat d’adultère. Ou bien…

Comme il restait coi, le flic s’avança dans la pièce d’une démarche péremptoire, alla tirer les rideaux et actionner le bouton électrique commandant la remontée du store. Une vive clarté, impitoyable, fit place à la douillette pénombre.

Penaud, le baiseur déconfit suivait les déplacements du poulet dans la chambre. Cela ressemblait un peu à un viol. L’homme avait un aspect de soudard en pays conquis. L’amant de la pensionnaire frivole déplorait l’absence de celle-ci. Elle aurait pu parler, s’expliquer. Il se sentait abandonné, avec le poids du péché sur les endosses.

Il repensa à sa grosse maîtresse. S’il y avait du zef, elle allait lui passer une sacrée branlée. Adieu les belles vacances dorées, la vie de palace, les monstres tringlées du soir, les siestes polissonnes, les drinks pris au bar de la plage en compagnie d’autres Français rencontrés sur ces rivages lointains. Elle le dérouillerait comme cela était déjà arrivé par le passé. Et elle était costaude, la gueuse ! Une vraie lutteuse de foire qui te vous plaçait des manchettes redoutables !

Le policier venait de regarder le lit défait au centre duquel scintillait la mer Morte dans le soleil inondant la chambre. Cette étendue de semence le laissa perplexe. L’amant d’un jour se dit que le foutre abandonné dans la liesse de l’étreinte devenait redoutable et sinistre, contemplé par un flic.

L’employé qui faisait du zèle, s’était mis à déambuler à son tour. Soudain, comme il venait de contourner le lit, il eut un sursaut et poussa un grand cri de défenestré. Le flic le rejoignit, jeta un coup d’œil sur « la chose » qui tant perturbait l’employé. Mais il ne s’attarda pas et bondit sur l’amoureux transi en dégainant son pistolet. L’arme était bien superflue car le malheureux bonhomme se trouvait sur le point de défaillir. Le policier n’eut pas le moindre mal à lui passer les menottes ; ensuite, il le propulsa d’une bourrade en direction de la zone « critique ».

Alors le sabreur « abondant » vit. Il fut assommé par la stupeur et l’incompréhension. Il se demanda s’il avait déjà connu une scène de ce genre au cinéma, dans l’un de ces films « B » dont il était friand. La fille brune qu’il venait de baiser quelques instants plus tôt gisait sur la droite du lit, le corps lardé de coups de couteau. Le meurtrier avait abandonné l’arme dans la gorge de la victime, et son amant crut la reconnaître. C’était un des couteaux du restaurant qu’on proposait aux clients qui se délectaient de la merveilleuse viande du pays. Un couteau au manche de bois sombre, virole de cuivre, lame triangulaire. Le malheureux avait utilisé le même au repas de midi.

Le policier s’approcha du téléphone et composa un numéro. Lorsqu’il l’eut obtenu, il se mit à parler à toute allure pendant que l’employé de l’hôtel allait dégueuler dans les gogues.

SUITE

Tu voyes, dit Béru à Pinaud, c’t’une bagnole commak dont il t’ faudrait. Quand t’est-ce t’embugnes un gus, c’est sa tire qu’est plein d’bosses, toi tu continues ta route en père turbable.

Il désigne un stand où sont présentés en forme de trèfle trois monstres américains, hauts sur pattes et bardés de pare-chocs dits anti-buffles.

Comme la Vieillasse hoche la tête, Sa Majesté reprend sa plaidoirie avec plus de véhémence :

— Ta Rolle-Rosse, j’veux bien pour draguer les péteuses qu’ont jamais traîné leur p’tit cul pommé d’dans, mais en cambrousse, elle vaut pas tripette ! Pour ta propriété d’Touraine, c’t’un carrosse textuel qu’y t’faut. Rends-toive compte d’ce qu’tu peux trimbaler avec. J’te prends pour préparer l’réveillon d’ Noël, sans aller plus loin — les dindes, le boudin blanc, le champagne, les bûches. Et n’en plus tu peux tirer une gonzesse à l’arrière si tu rabattrais la banquette.

— Tu crois ? s’allume la Vieillasse, soudain alerté.

— J’te parie une pipe au bois d’Boulogne. Tu vas voir !

Il s’approche d’un minuscule salon aménagé près des véhicules où une hôtesse en uniforme rouge délivre des catalogues aux possibles clients.

— Escusez-moi si j’vous d’mande pardon, mad’m’selle, l’aborde-t-il. Puis-je-t-il vous solliciter un service démonstratif ?

— Mais je vous en prie ! s’empresse la préposée, une fausse blonde avec peu de nichons mais un rutilant sourire de pute.

Le Gravos lui désigne l’un des véhicules.

— Si vous voulassiez bien transformer l’arrière en braque…

La fille s’active, ploie la banquette, la fait basculer contre le dossier de l’autre. Un fort volume se propose alors.

— J’veux prouver quéqu’chose à mon ami, déclare Alexandre-Benoît. Cela vous ennuierait de vous allonger su’ la moquette ? Comme ell’ est toute neuve, vous risquez pas d’vous salir.

Docile et bien « formée » à sa besogne, la donzelle obéit. Béru escalade alors le hayon et s’agenouille entre ses jambes.

— Tu t’rends compte d’la margelle d’action qu’tu prédisposes, César ? lance-t-il à Baderne-Baderne. Moi, c’te ravissante, j’pourrerais même la tirer en levrette, lui faire 69, la grimper à la due Dos-au-mâle, que savais-je encore !

Tout en parlant, il s’est déganté le Pollux. La « démonstratrice » qui commence à trouver l’expérience douteuse va pour se redresser, mais le braquemard effarant du Gros la sidère.

— Soye charitab’, vieux ! bredouille Bérurier. Ferme l’arrière et va amuser l’vendeur, pas qu’y ramène sa fraise.

Ayant dit, avec cette fougue, imparable et cette dextérité qui n’appartiennent qu’à lui, il arrache d’une secousse le mignon slip de la fille et se met en batterie en chuchotant :

— Pas d’panique, Baby, j’ t’fais une grand’ première : la troussée cosaque en plein salaud de loto, j’veuille dire : en plein salon de l’auto ; tu m’troubes !

— C’est de la démence ! crie la môme.

— Non, ma poule : c’est la vie. Un esploit pareil, quand tu le raconteras à tes copines, elles voudront jamais l’croire. Et pourtant, qu’est-ce qu’est en train d’ s’enquiller ma grosse tête chercheuse ? Comme dans du beurre, Chouchou ! C’est rare qu’une gonzesse m’reçusse cinq sur cinq d’entrée d’jeu ! Dis donc, ta babasse, c’t’une fosse d’orchestre ! En tout cas, ça c’est d’la bagnole. Haute pareillement et les vitres teintées, on peut s’donner du bonheur sans qu’ça soye télévisé. T’apprécies la bonne marchandise au gars Sandre, Poupette ? C’est pas tous les jours qu’t’as droit à une ration travailleur d’force, avoue !

« C’t’une combien d’cylind’ cette calèche ? Huit ? En tout cas, pour ce dont il est des amortisseurs, chapeau ! Tu sens comme on opère dans le moileux ? Un vrai v’lours. Faut dire que tu lubrifies d’première, ma gosseline. J’ai rarement calcé une frangine aussi opérationnelle du frifri. Sans manigances prélavables ! Directo du producteur au consommateur ! T’es un don du Ciel ! Faut dire qu’t’aimes grimper en mayonnaise, ça se sent. Tu prends ton goume en pure vorace ; pas d’chichis à la con : t’es une vraie femme, quoive ! Attention, lève pas tes cannes à la verticale que tes paturons vont s’voir d’l’estérieur. Tu veux que j’attaque un canter ? Ouais, t’as raison, on peut pas s’éterniser. Bon, cramponne-toi, je sprinte. Pique de mes deux ! C’est chouette, ma darlinge ? T’sais qu’j’te baratte à mort !

« Hé ! vous, l’bonhomme qui vient de vous asseoir au volant, cassez-vous : v’voiliez bien qu’le véhicule est à l’essai ! Oh ! l’voyeur ! V’là qu’y s’taille une plume d’accompagnement ! Ah ben, il a de la présence d’esprit, c’gnaf ! Vous parlez d’un sans-gêne ! Qu’est-ce tu gazouilles, ma colombe ? C’est bon ? Tu parles ! J’veux que c’est rider ! Allez, on va au fade, chérie : y a du monde qui s’intéresse, ça va d’viendre gênant. Et l’aut’ croquant qui s’astique la membrane comme un babouin ! C’est lui qu’a attireré l’intention générale ! Bon, t’es parée, ma Douceur ? On y va de not’ lâcher d’ballons ? C’est parti ! »

Après ça, ils descendent. La « démonstratrice » est rouge et froissée. Elle courbe l’échine sous les quolibets. Heureusement que Béru est magnanime. Il brandit sa brème de police en braillant :

— Circulez, y a plus rien à voir, sauf les voitures !

Le vendeur est aux prises avec Pinuche. C’est un jeune con, chauvassu du dessus, avec un blazer et la certitude d’appartenir à l’élite.

— Ah ! bon, ça y est, murmure Pinaud en apercevant son pote. (Il ajoute :) En « attendant », j’ai acheté la voiture.

— T’as bien fait, c’t’un emplac’ment d’père d’ famille, rassure le Magnifique.

— Où étiez-vous passée, mademoiselle Latouffe ? demande le chauvard blazéreux à l’hôtesse.

Elle chuchote :

— Aux lavabos, monsieur Legay-Ridon.

César dédicace un chèque plein de zéros. Le vendeur continue de le baratiner quant aux performances de la bagnole. Le Débris n’en a rien à secouer ; tout ce qu’il sait des voitures, c’est qu’elles ont quatre roues, un volant et qu’il faut mettre de l’essence dans leur réservoir. Mais le marchand veut lui en donner pour son argent. Il le traîne au véhicule, lui fait la courte échelle pour lui permettre de se jucher derrière le volant.

Il se sent éperdu, César, sur ces hauteurs. Se croit conducteur de bus à la R.A.T.P. Il panique un chouille, le pauvret. Hèle le Mastar, toujours si avantageux, fier de soi et dominateur.

— Tu viens ? lance-t-il à son compagnon.

Le Mammouth se hisse, côté passager. Dans son rétablissement, il craque le fond de son bénoche. C’est le genre de pépin qui l’affecte fréquemment, avec son cul majuscule et ses fendards toujours en retard de deux tailles sur son obésité montante. Quand il renouvelle sa garde-robe, il prend du deux tailles au-dessus, ce qui lui assure quelques mois de tranquillité, puis les calories reprennent inexorablement l’ascendant !

Malgré tout, le voilà assis auprès de la Vieillasse pinulcienne. D’en bas, M. Legay-Ridon continue ses commentaires élogieux relatifs à la V 8. Quatre × quatre, verrouillage central multifonctionnel, vitres athermiques, lunette arrière chauffante, verre feuilleté, colonne de direction à réglage électrique, ADS, airbag pour conducteur et passager avant.

Il a pas le temps de nomenclaturer davantage. Pinuche a actionné la clé de contact sans se gaffer qu’une vitesse se trouvait enclenchée. La voiture bondit, il veut freiner. Las ! son pied inexpérimenté enfonce le champignon d’accélération ; dès lors, l’énorme tank se rue hors de son stand, sa portière demeurée ouverte frappe la gueule du vendeur qui valdingue. Pinaud ne sait plus quoi faire. Il a complètement perdu les pédales, c’est le cas de le dire.

Son acquisition récente traverse l’allée centrale sans blesser personne, heureusement. Elle pénètre sur le stand Ferrari, emplâtre une Testa Rossa qu’elle accordéonne de première. L’airbag joue illico et deux énormes ballons, en un éclair gonflés, sont les brusques vis-à-vis des deux compères. Rien de plus puissant qu’un V 8 de ce tonneau, gavé de super. Il passe de chez Ferrari chez Porsche où il télescope une Carrera bleu clair métallisé, puis chez Peugeot où il fait une moisson d’aimables 205.

Dans le Salon, c’est la panique. On croit à un attentat terroriste, les visiteurs refluent (et même refluxent) vers les sorties. Peureux, donc charognards, ils se piétinent allégrement. Se bousculent, se tentaculent, se dérobent leurs sacs à main, se glissent des mains aux fesses, jouent les presse-bites, gueulent au secours !

La V 8 satanique a rasé le stand des merguez et des décalitres d’huile bouillante cascadent sur les marches. Elle continue de foncer inexorablement, dépiaute, ce qui n’est pas grave, des tires japonaises qu’était en train de visiter Son Excellence Yamamoto Kékassé, ambassadeur du Japon à Andorre.

Toujours à fond la caisse, le char d’assaut de Pinuche percute une surface vitrée qu’il réduit en miettes et se retrouve sur l’esplanade de la porte de Versailles où il poursuit sa course folle. Il traverse le boulevard Victor, écornant un bus, défonçant un kiosque à journaux, broyant une Fiat Panda, saccageant la terrasse d’une brasserie qu’il franchit de part en part avant d’embugner un galandage séparant la salle des toilettes où un certain Albéric Lenécreux est en train de déféquer en lisant Paris-Turf. Ses pronostics hippiques et ses tribulations intestinales sont ensevelis sous des gravats.

Un silence de cataclysme succède. Puis nos deux amis sortent indemnes du tank.

— T’as compris pourquoive j’te conseillais d’ach’ter c’te chignole ? demande Alexandre-Benoît à son ami. Mate-la, mec : pas une gratignure. T’iras faire ça av’c une voiture française, mon pote ?

Il s’approche du comptoir, nonobstant l’effervescence et lance :

— Deux grands blancs gommés, plize !

Pinuche se pointe, flageoleur.

— On a eu d’la chance, bredouille-t-il.

M. Legay-Ridon, le concessionnaire, arrive, la gueule ensanglantée en hurlant putois.

Béru le biche par la cravtouze.

— Eh ! calmos, l’artisse. V’ d’vreriez nous lécher l’anus, pour la pube dont on vient d’vous faire. V’ vrendez-vous compte qu’tous les journaux vont numérer l’nomb’ de guindes et d’murailles qu’on a disloquées sans qu’ait la moind’ rayure su’ vot’ carriole ! Si j’recevrais pas une forte gratification d’vot’ marque, j’en croirerais pas mes yeux !

Interdit, le chauvasse se rend à l’évidence, entrevoit le parti à tirer de la mésaventure. Il va demander qu’on vienne photographier la voiture perturbatrice dans la brasserie, et puis qu’on reconstitue par l’image sa trajectoire destructrice. Tout le monde va vouloir en acheter une, par ces temps insécurables.

Il hoche la tête, convaincu. Puis, baissant la voix :

— Votre pan de chemise sort de votre pantalon ! confie-t-il.

Le Gravos baisse la tête, avise une étoffe blanche et tire dessus en éclatant de rire.

— C’est pas ma limace, mec, mais la p’tite culotte d’vot’ hôtesse. T’nez, rendez-la la lui ; elle est déchirée, mais p’t’être que bien r’cousue, ell’ pourrera lu faire encore d’ l’usage.

L’autre est vert, du coup.

— La culotte de mon hôtesse ?

— Ouais ! J’peux vous l’confier en camarade : j’y ai filé une p’tite tringlée d’démonstration dans la V 8.

— Mais ! Mais !

— Mais quoive, mon gars ?

— Mlle Latouffe est mon amie !

— Ben j’vous fais mes compliments, rétorque Bérurier sans s’émouvoir. C’t’une p’tite pernicieuse, c’te fille ! J’raffole les gnères qu’ont la babasse comme un’ entrée d’métro. Montrez vot’ pouce. Non, c’est pas vous qu’avez pu lu pratiquer une aire d’ jeu pareille, vous vous payez un’ p’tite affaire de ouistiti ; l’gars qu’a déberlingué mam’zelle, croiliez-moi, y pouvait casser des briques av’c son mandrin ! Mettez un aut’ blanc gommé pour môssieur, garçon, j’sens qu’il a b’soin d’un remontant !

Un peu plus tard, ils arrivent chez Pinaud.

La maîtresse de maison est entre les mains de son masseur, lequel se trouve entre les jambes de sa cliente. Il la besogne les yeux fermés, pas se couper l’envie à cause de sa décrépitude ravalée. C’est un pro, Evariste : masseur-pineur-pour-dames. Les croulantes fortunées se refilent son numéro de bigophe. Ils sont pas mal à sévir sur la place de Paris.

Eux, leur spécialité, c’est l’embrocation avant l’embroquage. Ça leur permet, ces messieurs Bitenfer, de procéder à un état des lieux. Grâce au massage prélavable (comme dit Béru), ils peuvent délimiter les zones praticables et circonscrire celles qui ne sont plus possibles. Telle vieillarde, ils décrètent que « minette », faut plus y songer : trop tari définitivement ; tu perds ta salive pour ballepeau et t’as des haut-le-cœur qui débouchent sur rien. Le pelotage des blagues à tabac, de même, ils déterminent s’il est encore possible la moindre ; mais quand t’as plus que la peau sur la peau, hein ? L’enfournage par l’œil de bronze aussi, c’est délicat, surtout pour la santé de la patiente. Y a des mémés qu’il a fallu hospitaliser d’urgence après un emplâtrage à sec, pour cause d’éclatement des décharnances, voire occlusion intestinale.

La plupart du temps, ça se solde par le calçage classique : grand veneur, à renfort de vaseline ou d’huile d’amandes douces. Quand elles aiment la bouffarde, no problème : le fripon se laisse mâchouiller et déflaque ses produits manufacturés dans la clape à médème. Le danger, chez les Carabosses du fion, c’est l’étouffement. T’as des asthmatiques qui font des collapsus, consécutivement. Alors, en fin de compte, le masseur-pineur-de-dames, il préfère tirer à la papa, en se racontant la Belle au Bois dormant version non expurgée. Les ancêtres, elles sont toutes joyces de la bonne troussée réconfortante. Ça réchauffe leurs bois morts ; les v’là en rupture de cercueil, à se donner l’illuse de ressembler à Vanessa Paradis. Elles redeviennent héroïnes amoureuses, les pauvres chéries.

Dans le fond, ces bons garçons sont des bienfaiteurs, des dieux de la gérontologie. Bravo ! Qu’ils continuent donc d’amidonner les moulasses fripées de nos vieilles indételeuses. N’y voyons pas scandale, mais charité chrétienne, bien qu’elle soit à but lucratif.

Le vit, c’est la vie !

César aperçoit donc madame sur la table pliante du masseur. Lui, orfèvre, se livre à son boulot avec mesure, au point de calcer sa cliente sans ébranler la table. Le fait que la Pinaudère soit sur cette étroite surface de cuir confère un côté clinique à « la chose ». Il lui triturerait les orteils que ça ferait le même effet aux spectateurs, fussent-ils son époux, si l’on peut dire.

— Ça soulage, hein, mon trognon ? lui lance familièrement Béru.

Et les deux arrivants s’asseyent en bordure de la couche démontable.

Le kinési est un gorille musculeux sous sa blouse blanche. Beaucoup de poils, et des vrais : noirs et frisés serré.

Peu de front, le regard con, l’air appliqué. Il tient de ses fortes paluches le maigre dargeot de la patiente et le va-et-viente. Comme un ustensile ; tu croirais qu’il s’applique un cataplasme de pauvre cul autour de la bitoune. Cette dernière est valable. Diamètre estimable, longueur légèrement supérieure à la moyenne, brune de peau, coussin de crins à la base. Il lime masseur. C’est méthodique, sans passion. Travail honnête.

— Ça va, la santé, Alexandre-Benoît ? demande dame Pinuche d’une voix un tantisoit altérée.

— Ça peut pas être mieux, assure cet optimiste.

— La famille se porte bien, aussi ?

— La pêche ! Apollon-Jules est chez Mme Félicie, la mère à l’Antonio, vu qu’ ma Berthe a parti en Normandie soigner sa sœur qui s’est nazé les deux guitares en changeant ses rouleaux d’ papier tue-mouches au plafond. C’te grosse vache qui met un tabouret su’ la table pour grimper dessus. Cent vingt kilos ! Un tabouret à trois pieds !

La Pinaude pinée émet les lamenteries d’usage.

— Si vous pouviez un peu plus fort, Evariste, implore-t-elle, et me soutenir les jambes : je fatigue des jarrets.

Lui, chose payée, chose due. Prestation irréprochable. La cliente est souveraine. Il lui ramasse les cannes de ses deux bras arrondis et pousse les feux.

César regarde, attendri.

— C’est beau, la jeunesse ! dit-il, ému. Si je devais lui faire ça maintenant !..

Le téléphone sonne. Il se lève pour aller répondre. Béru s’empare du gros tube de vaseline posé sur le sol. Il lit la marque. Il demande si ça ne « cuit » pas. Le masseur assure que « pas le moins du monde ». La dame Pinaud confirme.

— Je peux vérifier ? les en prie Bérurier.

Ils sont d’accord. Le masseur décule, Bibendum dégaine son infatigable panoche. Le masseur siffle d’admiration. Il demande comme quoi est-ce que ce monsieur serait d’accord, une bite pareille, de faire des extras avec lui ? Y aurait gros à affurer. La duchesse de Branloche, par exemple, qui est insatiable, paierait une fortune pour être entreprise par un goumi aussi féroce. Le Gros répond « qu’y faut voir » et comble Mme Pinaud à ras bord. Elle gémit. Il pousse. La table ne peut supporter ses assauts et se disloque. Il écrase de son poids la femme de son ami. Le masseur vole au secours ! La table est cassée, Mme Pinaud aussi : un orteil ! C’est peu, mais ça fait souffrir.

Béru déconfite et dégode également. Une mesure pour rien ! Incident de parcours. La vie !

Réapparition de Pinuchet. Soucieux, le front bandonéon. Il a glavioté son mégot. Il ne s’aperçoit même pas du désastre.

— Viens par ici, Alexandre-Benoît, j’ai à te parler.

Béru rajuste sa braguette démoniaque, mais la fermeture reste coincée au tiers du parcours de remontée. Il abandonne, fataliste. Dans le fond, ces endroits-là, plus ils sont aérés, mieux ça vaut ; tout le monde y gagne.

Les voilà au salon. Un luxe ! Le meilleur architecte d’intérieur de Paris : mélange habile d’ancien et de plexiglas, tissus de chez Etamine the must ! Sur les murs, un Botero, un Mathieu et une eau-forte de Rembrandt, juste pour vous dire !

César amène la cave à liqueurs roulante entre leurs deux fauteuils.

Un porto de cinquante ans d’âge ? propose-t-il.

— Banco ! Mais tu m’fil’ras une giclette de marc de Bourgogne dedans pour l’muscler. Alors, qu’est-ce t’as à m’dire ?

— Le coup de fil que je viens de prendre…

— Moui ?

— C’était Berthe.

Le Mastar sourcille.

— Pourquoi qu’é t’appelle, toi ?

— Elle avait quelque chose d’ennuyeux à te dire et elle a préféré que je m’en charge.

— En v’là des mystères, bordel à cul ! Si c’est qu’sa sœur est clamsée, faut pas qu’é s’gêne, j’m’en tartine la prostate !

— Elle n’est pas chez sa sœur.

— Ah ! bon ?

— Elle est en Argentine.

— En quoi ?

— Tu sais où se trouve l’Argentine ?

— C’te connerie : à côté du Maroc !

— Un peu plus loin, de l’autre côté de l’Atlantique.

— Qu’est-ce elle a été foutre là-bas ?

— C’est Alfred qui lui a payé le voyage : il a gagné un million de nouveaux francs au tiercé.

— L’salaud ! Il aurait pu m’emm’ner aussi.

— Il n’a pas dû y penser. Ils sont à Mar de Plata, une station balnéaire en vogue.

— Ah ben, dis donc : elle a une façon d’ r’voir sa Normandie, c’te morue !

— Il y a un os ! bêle Pinaud. Figure-toi qu’Alfred a eu des rapports sexuels avec une cliente de leur hôtel et que, dans une crise de démence, il l’a tuée à coups de couteau !

SUITE

Un temps. Alexandre-Benoît vide son verre. Il se ressert : un quart de porto, trois quarts de marc. Reboit cul sec.

— Alfred, rapiérer une frangine, lui qui s’évanouit quand il voit du sang ! Je m’ marre !

Pinaud hausse les épaules.

— Berthe est formelle. D’ailleurs elle va te le dire elle-même, j’ai laissé le téléphone décroché et elle est toujours en ligne.

Le Mammouth s’arrache.

— J’espère qu’la communicance est à la charge d’Alfred.

Il va saisir le combiné.

— Berthy ?

La voix pathétique de la femme adultère lui gouzille la trompe d’Eustache.

— Oh ! mon Sandre, mon Sandre, te voilà ! râle-t-elle.

— Ton Sandre, y t’pisse au cul, salope ! Vous tailler en Argenterie les deux, sans me proposer d’viendre ! Tu croives, qu’j’vous aurais gênés ? C’est nouveau, ça, d’ filer en loucedé, sous prétesque qu’ta charogne d’sœur s’est fané les guibolles ! T’as tort, Berthe. T’as tort. J’veuille bien qu’ tu m’trompes, mais j’veuille pas qu’tu m’mentes ! Entre époux mariés, c’est pas convenab’. Et t’v’là bien avancée av’c ton Rital d’Alfredo encabané, car y l’ont enchtibé, mes collègues d’là-bas, bien sûr ?

— Oui.

Elle pleure.

— Bien fait pour ce gommeux ! Toujours à rouler ses épaules en bouteille Perrier, à draguer la première pétasse v’nue ! Ça y f’ra les pinceaux d’moisir en taule. Quand y r’sortira, l’aura des champignons ent’ les doigts d’pieds. N’en attendant, t’as plus qu’à rentrer fissa, la mère. Tu biches l’premier avion ou l’premier train, au choix, autr’ment sinon, j’fais constater par huissier ton abandonnage d’ domicile et j’d’mande l’ divorce.

— Mais j’peuve pas rentrer ! sanglote la Baleine ; la police d’ici éguesige qu’ j’demeurasse à sa disposance.

— Y t’a filé dans une drôle d’merderie, ton merlan de mes fesses ! T’t’rends compte que, pendant des années, tu t’ayes fait monter par un assassin, Berthe ? En es-tu-t-il consciente ou pas ?

— J’arrive pas à y croire ! lamente-t-elle. Caisse il a pu lui prendre, un garçon si doux, si prév’nant ?

— Il y a pris qu’c’t’un sadique, Berthe. Quinze piges qu’tu es tirée par un monstre plein d’instinctes ! Et moi j’passe derrière : la voiture balai ! Merci bien. Si tu croives qu’j’vais continuyer d’ troncher les restes d’un meurtrier, tu t’ goures. T’iras t’faire zébrer par les nègres du dix-huitième et tu mouriras du sida, ça t’évit’ra d’ d’vnir vieille !

Furax, il raccroche avec tant de violence qu’il écrase le poste téléphonique comme un camion une merde. Son courroux le fait trembler, le Gravos. Il arpente la pièce en balançant des louises d’énervement. Il psalmodie des injures, des présages bien funestes. Il dit que, quand sa mégère rentrera, il la mettra au turf, rue Saint-Martin, avec des cuissardes, pas de culotte et des chaînes en guise de vêtements. Qu’elle pompe des cilles, des pasteurs, des employés de la voirie, n’au moins ça rapportera d’l’artiche !

Apercevant le bar roulant, il revient se servir. Cette fois, c’est le verre empli de marc avec quelques gouttes de porto pour parfumer.

Pinaud le contemple avec tristesse.

— Cette charognasse aura gâché ma vie ! dit Bérurier. Ah ! si j’aurais eu un’ épouse modèle, comme la tienne. La femme rangée, d’belle éducance, qui se fait piner sobr’ment à la maison par une personne qualifiée…

César hoche sa belle tête de gâteux gentil.

— J’admets que j’ai eu de la chance, fait-il. Que va faire Berthe ?

— Rien ! Les draupers de là-bas l’ont consignée à son hôtel, comme si ça s’rait elle qu’aurait tué. Tu t’rends compte si ça fait riche pour l’épouse mariée d’un officier d’police français ?

— Il faut la tirer de ce pétrin ! affirme le charitable Pinuche. On va prévenir San-Antonio.

— San-Antonio mon nœud ! Il est en voiliage d’amour en Inde, av’c Marie-Marie. Ça les a r’pris, la tendresse. Ils font des éclipses, mais un jour, fatal’ment, y s’marieront !

— Bon, alors allons voir le Vieux pour lui demander d’intervenir auprès des autorités argentines, qu’elles laissent rentrer Berthe !

Béru donne du talon sur le tapis persan.

— Jamais ! Ses sargasses, j’les supportererais pas ! Tu l’entends d’ici, s’en donner à claire-voie : « Mon cher Bérurier, lorsqu’on a épousé une catin, il faut s’attendre à ce genre de désagréments ! » J’aim’rais mieux qu’ Berthe crevasse dans un cul de fausse contrebasse[1] plutôt qu’ d’aller chialer su’ la crav’touze d’Achille ! Je l’hais, c’mec ! Y s’rait trop content d’m’savoir dans la merde. Faut pas trop donner d’bonheur aux gens, y t’en gardent aucune r’connaissance !

Cette déclaration convainc Pinaud. C’est un psychologue qui sait tout de l’existence, de ses misères. Il opine tristement. Béru se verse un nouveau verre. Il omet le porto, mais avale toujours cul sec, d’une superbe glottée qui rappelle le bruit de siphon d’un lavabo obstrué qu’on vient enfin de déboucher à la ventouse de caoutchouc.

— J’ai une proposition à te faire, Alexandre-Benoît, murmure le Débris d’une voix rêvasseuse.

— On accepte les dons en nature ! rétorque le Mastar.

César rallume son mégot à la flamme torche de son éternel briquet de poilu 14–18.

— Nous allons aller en Argentine pour voir les choses d’un peu plus près, dit-il.

Le Gravissimo demeure comme un bouddha avec seulement deux bras (mais quelle bite !).

Au bout d’un peu, il objecte :

— C’est bien joli, mais faut payer le voiliage !

— Je prends tout à ma charge.

— J’peux pas accepter, Pinuche. C’est pas pa’ce que j’ai marié une pute qu’ ses conneries t’incombent !

— Berthe n’est pas une méchante femme, assure le Débris. Certes, elle possède un tempérament de braise, sinon tu n’as rien à lui reprocher. Et si tu fais ton examen de conscience, Gros, tu dois convenir que toi aussi tu es faible du côté de la chair. Si vous faisiez un concours de baise, ta femme et toi, je suis sûr que tu décrocherais la timbale !

Sa Majesté sourit fièrement.

— Je dois conviendre qu’effectiv’ment en effet, j’donne pas ma part aux chiens pour c’qu’est du cul ! Moive, un trou av’c d’la chaleur, j’résiste pas, surtout quand y a du poil autour.

Il s’approche de son ami, se penche et l’embrasse sur les yeux, malgré que ceux-ci fussent chassieux.

— Tu voyes, César, murmure-t-il, t’es vieux, t’es moche, tu pues d’la gueule, t’as pas une grosse queue et tu bandes mou, mais si j’s’rais été une femme, j’m’serais donnée à un homme comm’ toi. T’es bon à en dégueuler dans les pots d’fleurs, mec. L’abbé Pierre, c’t’un vieux voyou à vous comparer ! J’t’l’prédis en grande pompe : tu s’ras canoné saint, un jour. T’auras ton estatue dans les églises et on t’f’ra brûler des cierges contre. J’accepte ta propose. Pour m’reconnaît’, je t’offrirerai la montre d’mon vieux, av’c la chaîne ! Or dix-huit carats !

— Mais non, penses-tu ! proteste Pinaud. C’est un souvenir de famille !

— C’est vrai, convient Béru, alors je t’offrirai la grosse coquille, de famille également, qu’on voit d’dans une vue de la Prom’nade des Anglais et dont on a marqué d’sus « Souvenir de Nice ». Une vraie œuv’ d’art qui vaudrerait un’ fortune chez un antiquitaire.

Il torche ses larmes avec sa manche.

— C’est inestimab’ d’avoir des aminches, assure-t-il. Si j’aurais pas la foi, j’croiverais en Dieu d’c’que tu viens d’faire !

SUITE

Bon. Alors ils font escale à Dakar, ce qui les réveille. Par les portes béantes du zinc une chaleur moite lutte contre la climatisation de l’appareil. S’y mêle la puissante odeur du kérosène. Une équipe de Noirs nonchalants vient faire le ménage. Pinuche qui, décidément, se montre princier, a pris des first. Les deux compères se pavanent. Béru a posé ses groles et chaussé les pantoufles proposées par Air France. Il a également confié son veston à l’hôtesse, non sans y avoir prélevé son portefeuille. Par contre, il a conservé son bitos, because l’aérateur qui balance dru. Il loufe à tout berzingue et le compartiment des first sent un peu la caserne qu’on vidange. Il est minuit et des. La chef hôtesse a annoncé, avant l’escale, qu’un repas serait servi par l’équipe suivante. Ça rend Béru très joyce, cette perspective. Il proclame qu’il va aller « faire un peu de place » en prévision du réveillon promis par la compagnie.

Pinaud se rendort.

Quarante minutes plus tard, on redécolle.

En l’air ! En l’air ! Tout l’monde aviateur ! comme criaient les forains de la Foire du Trône, jadis.

César se réveille. Il a un coup d’adrénaline en constatant que le siège voisin est vide. Par contre, les croquenots de son pote sont toujours sur le Plancher. Il veut se dresser, mais il a omis de détacher sa ceinture et la sangle lui cisaille l’estomac. Il retombe sur son cul maigrichon, le souffle coupé.

L’appareil navigue dans le velours bleuté de la nuit. A douze mille mètres d’altitude, elle est tellement plus belle que sur terre ! T’es en contact avec les étoiles et la lune te semble moins conne. Les hôtesses se radinent avec leur fourbi à roulettes pour le bouffement promis. Y a des odeurs et des grésillements légers dans la cabine.

Le pauvre Pinaud esseulé se masse la poitrine. Il possède un poitrail de poulet biafrais. Il fait sauter la boucle de sa ceinture, se cramponne au dossier dressé devant lui et parvient à se soulever. Une grande rassurance l’inonde d’un bonheur simple et vrai. Son pote n’est pas descendu à Dakar. Il est bien là, en chair et en graisse. Assis à l’avant gauche auprès d’une dame que, pardon, oh ! la la ! gaffe aux châsses, mettez vos lunettes de soleil ! Elle doit tutoyer la cinquantaine, mais sans dommage, avec brio ! Les cheveux bruns, coupés court, avec de légères mèches bleutées. Le teint bronzé, la bouche écarlate. Il voit pas ses yeux, mais les suppose sensass. Elle porte un ensemble de cuir noir, un chemisier du même rouge que sa bouche. La veste déboutonnée laisse s’épanouir une poitrine mesurée et ferme.

Pinuche sourit autour de son mégot éteint. Incorrigible, le Mastar. Dès qu’il y a de la chair dans les parages, faut qu’il se lance à l’assaut. La Vieillasse se risque d’un pas dans la travée. Il voit une main du Gravos entre les jambes cuivrées de la passagère, l’autre entoure sa nuque et le bout de ses francforts caressent le corsage. Bien parti ! Il va pas se la faire en avion ! Un jour, au cours d’un voyage lointain, il a calcé une vieillarde pendant le vol et, de saisissement, la Carabosse a défunté. Heureusement, l’arrivée de la tortore va lui calmer les ardeurs.

Fectivement, les plateaux repas galvanisent Alexandre-Benoît. Il récupère ses dix doigts pour les consacrer à d’autres joies tout aussi réelles. Le Pinaud rassis se rassied. César n’est pas un bâfreur. Il se contente d’un toast au caviar et d’une demie de Mumm. Un oiseau.

Il y a peu de trèpe en first : les temps sont durs. Outre la « dame du gros » et les deux compères, ne s’y trouvent qu’un très vieil homme du type indien, chenu, de noir vêtu et portant une espèce de chéchia noire, et un tennisman en renom avec sa « fiancée ». Pinaud a vu le sportif à la télé, mais ne se rappelle plus son blaze. Ils ont un petit chien avec eux, une horreur enrubannée qui, de temps à autre, lorsque les hôtesses s’activent au-dessus de ses maîtres, se met à japper.

L’organe de Béru, stimulé par les bons vins, retentit de plus en plus fort. Il balance des madrigaux qui feraient gerber des bonniches portugaises et que sa voisine paraît déguster à la cuiller. César songe que son ami est un être en vie, imperméable à l’adversité. Sa femme vient de faire des galipettes en Argentine avec un pote devenu assassin, mais il conserve sa santé, sa fougue, sa bonne humeur. Quelle leçon d’optimisme !

Le Chétif s’endort. Il ne sent même pas qu’on le débarrasse de son plateau et qu’on redresse la tablette devant lui. En état second, il bascule son siège en arrière, croise ses paluches de curé de campagne sur son ventre.

Après le repas, la compagnie propose un film à ses passagers. Déjà ancien : Victor Victoria, mais excellent.

Pour suivre la partie sonore du film, il faut casquer des écouteurs. Béru fait une tentative, mais il se goure quant au choix du canal et, sur les délicieuses images du film, se fait un documentaire sur la caste dirigeante de la société inca dans l’Amérique précolombienne.

Au bout de pas longtemps, il déclare à sa compagne que cette production est sans intérêt et lui propose d’enlever le large appui-bras qui les sépare. Elle accepte. Le Mammouth profite de la pénombre cinémateuse pour entreprendre sa voisine de palier. Il lui fait le bout des seins, lui lèche les coquilles, lui glisse un doigt de cour ; toutes ces entreprises sont jugées les bienvenues par la dame de cuir dévêtue (il lui a arraché sa veste et entreprend l’écossage du bénouze). Inutile de te chambrer plus avant, ce qui doit arriver se produit. Vers le milieu du film, la dame est agenouillée face au hublot, regardant déferler l’Atlantique Sud blanc d’écume, un genou sur son siège, son autre jambe prenant appui sur le plancher tandis que M. Alexandre-Benoît l’entrelarde de son big, tout en lui massant l’ergot. La passagère en conçoit un tel contentement qu’elle se croit autorisée à le clamer en espagnol.

Une hôtesse vient voir ce dont il s’agit, n’en croit pas bien ses yeux et va appeler ses copines pour qu’elles l’assurent du bon fonctionnement de ses sens. Ce remue-machin sollicite l’intérêt du tennisman. Les gaziers du poste de pilotage, prévenus, mettent les manœuvres automatiques et se pointent à la régalade. S’ensuit un émoi effrayant dans les first. Le sportif se rue sur sa fiancée pour lui montrer sa braguette de pénis. Le commandant de bord touche la chatte de la cheftaine hôtesse, le radio palpe la bite du steward pédoque et le copilote s’en fait tailler une par la plus âgée des hôtesses, une dame frisant la cinquantaine et qui a l’habitude de ramasser tous les pafs à la traîne.

Pour couronner, le yorkshire du champion aboie après le dargif de Béru et lui mord les roustons. Notre ami lâche le clito de sa conquête pour se saisir, par-derrière et à tâtons du teigneux roquet qu’il propulse loin de ses balloches. Le chien emplâtre la frite de l’Indien endormi. Fou de douleur, il se met à lui bouffer la gueule avec acharnement. Le bonhomme glapit en hindi moderne. La potesse de Bérurier, à bout d’endurance, take son foot. Pinaud dort toujours.

En deçà du rideau séparant les first des tourist, le restant des passagers visionnent Victor Victoria ou bien roupillent. Le Jet qui s’autopilote emmerde l’océan. Tout est là, simple et tranquille.

Des couilles se vident. Le film s’achève. Chacun reprend son poste, d’autres des postures. Béru le Grand s’allonge sur sa partenaire dévêtue et se met à pioncer.

Pinaud avait deviné juste : « elle » possède des yeux ensorceleurs, d’un vert profond, cerné de brun clair. Longs cils, pommettes saillantes. Et quel parfum délicat !

— J’t’r’présente la comtesse Dolorès de la Fuenta, une personn’ très agriable et surtout bourrée d’ fric. Elle fait l’él’vage des bêtes z’à cornes en Argenterie, et, espère, c’est pas des escarguinches ! Veuvasse ! Le rêve ! Un coup d’reins dont t’as pas idée. Elle vient t’aussi à Yen-a-Marre-del-Plata où qu’é possède une propriété de mille hectares carrés. E s’occup’rera d’nous. D’puis la mort d’son mec qui s’est planté en coléoptère en sulfatant ses récoltes l’an dernier, ell’ avait pas r’tâté du braque. Et moi qu’j’m’annonce av’c ma chopine féroce, tu parles d’un triomphle ! E veuillait qu’ j’bissasse mon numéro, mais quand on n’a pas franch’ment ses zaizes, c’est d’la confiture aux gorets ! Le pr’mier coup d’tring’ pour dégorger l’plus gros, d’accord. N’ensute, ça d’vient de l’art ! J’lu réserv’ mon enfilade d’gala pour Y-en-a-Marre-del-Plata. Là, j’lui frai grimper aux rideaux d’ la chambre, promis-juré-croix-de-bois-croix-de-fer-je-crache-par-terre !

Tout en causant, il masse le fessier « gainé » de cuir de la personne. Une femme de cul, certes, mais de surcroît femme de tête, ça se sent à son regard intense qui te plonge au fond des bourses déliées. Te doit gérer ses biens avec compétence et énergie, la Dolorès. Faut pas la payer avec des chèques en bois, la comtesse !

— Leur famille est parentée au roi d’Espagne, renchérit Béru. T’vas m’dire qu’on n’en a rien à branler et qu’c’est pas la dame la plus sous-titrée qui baise le mieux, n’anmoins, ça fait plaisir d’savoir qu’on trempe sa queue dans d’la noblesse rigoureus’ment t’authentique. Av’c les sang-bleu t’as moins peur de choper la vérole. Dis, t’as vu ses tétons-de-derrière, à Dolorès ? Malgré ses heures de vol, on dirait du bois ! Faudra qu’j’y en mette un p’tit coup dans l’fournil. Pas vrai, ma grande ? J’parille qu’ton vieux t’a jamais pointée du cadran solaire. J’me goure ? Y t’a eu fait flamboyer l’pétrus ? Non, hein ? Elle est encore vierge du tafanar, la pauvrette ! On va lu réparer c’t’oublille ! Faudra pas pleurer l’huile d’olive pour l’engouffrer d’la pastille, bien prendre mon temps, un espadon comme l’mien ! Chérie, va !

La riche propriétaire parle le français, suffisamment mal pour ne pas réagir aux argotismes du Gros. Béru n’en peut plus de lui ! Dégringoler une personne de cette classe, l’ennoblit par contagion. Il fait le galantin, l’enroulé. Risque des bribes de subjonctifs qui capotent en cours de phrase, mais c’est l’intention qui compte.

Le vol s’achève dans de la Chantilly. C’est onctueux, délectable (de logarithmes). La comtesse, à vrai dire, est joyce de ramener de France la plus grosse queue d’Europe ! S’étant rendue à Paris pour renouveler sa garde-robe de deuil (qui venait de s’achever), elle a déniché, en prime, un zob exceptionnel. Mal porté sans doute, par un gros gonzier sans grâce, mal fagoté et aux manières soudardes, mais si fabuleux, si exceptionnel, qu’on lui pardonnerait d’être accroché au ventre d’un gorille !

Ils se posent à Buenos Aires sans problo. Une heure plus tard, ils s’embarquent pour Mar del Plata, non pas à bord d’un zinc d’une ligne intérieure, mais avec le Jet privé de Dolorès : un coucou de dix places au confort époustouflant.

Pendant le trajet, le Mammouth raconte la situation à son Argentine argentée. Sa femme a accompagné un aminche à Mardel (c’est ainsi qu’on appelle la prestigieuse station en Argentine). Ce mec est accusé d’avoir trucidé à coups de ya une nana en vacances dans leur hôtel. De ce fait, on interdit à l’épouse Bérurier de regagner ses pénates françaises. Elle doit rester à Mardel comme témouine. Dolorès déclare qu’elle est très liée avec le chef de la police de Mardel et qu’elle interviendra en faveur de Berthe. En attendant, elle propose de les loger à son latifundio et de mettre une voiture avec chauffeur à leur disposition. C’est fourmulé avec tant d’empressement que les deux compères acceptent.

Imagine des étendues vertigineuses, presque sans arbres. Culture céréalière et élevage de bovins. Des gauchos habillés en gauchos chevalent à travers l’immensité. L’avion perd de l’altitude et plonge vers une piste privée bordant des enclos où paît en paix le bétail. Au loin, une zone harmonieusement arborisée au centre de laquelle se dresse une somptueuse demeure entourée d’un jardin fleuri.

— Ma maison ! annonce sobrement Mme de la Fuenta.

Le Mastar a une exclamation de circonstance pour traduire son impression :

— Ben, ma vache !

— J’en possède douze mille, révèle la comtesse qui se méprend.

— J’plains l’mec qui trait tout ça ! s’exclame ce fils de fermiers.

Le pilote a prévenu la maison par radio car, à peine a-t-il stoppé les réacteurs, qu’une limousine blanche décapotable surgit et vient se ranger à côté de l’appareil. Un chauffeur guarani, de blanc vêtu, accueille les passagers avec une déférence joyeuse. Une jeep arrive à son tour pour trimbaler les bagages de la comtesse. En route pour la maison ! Avant la décarrade, Béru, pour montrer qu’il sait vivre, glisse une pièce de dix francs français dans la main du pilote éberlué.

— Tu dois pouvoir t’faire tailler un’ p’tite pipe, av’c c’t’auber, confie le Gros ; l’franc français s’maintient mieux qu’ l’franc argentin, d’après c’ qu’on m’a dit !

Et ce fut une installation de rêve dans un univers de rêve ! Dolorès avait un goût exquis et répandait en tous lieux un luxe léger, plein de charme et de délicatesse. Rien d’écrasant, de pompeux ! Meubles Renaissance espagnole sur gros crépi blanc frotté au savon sec ensuite ! Statues baroques en petite quantité. Tableaux rares. Objets délicats. Elle conduisit elle-même ses invités dans leurs appartements. Pinaud eut la priorité de l’âge. Puis ce fut le tour d’Alexandre-Benoît. Quand ils furent entrés dans la grande chambre où tournait, pour le charme du décor, un grand ventilateur superflu, le Dodu referma la porte et tira le délicat verrou de fer forgé, œuvre d’art parmi les autres.

— A présent, on va s’expliquer en grand ! déclara le surhomme. Et pas b’soin d’ flécher l’ parcours !

Il posa sa veste sur un dossier de chaise, dégaina ses croquenots et se mit à dégrafer son pantalon.

Bérurier portait un slip spécial dont l’avant ressemblait à un sac tyrolien. Malgré tout, ce qu’il avait à maintenir arrimé s’échappait de l’étoffe rendue lâche par l’activité de la grosse bébête prisonnière.

La comtesse regardait le strip-tease de son invité avec émotion. Elle sentit vraiment, en présence de ce mâle de rencontre, que son deuil prenait fin.

SUITE

Dans l’après-midi, ils se rendirent au Sirena Palacio où était descendu le couple infernal et où avait eu lieu l’assassinat de la fille brune. Les journaux étaient encore pleins de ce meurtre et la comtesse de la Fuenta leur avait traduit de longs articles y consacrés. Ainsi avaient-ils appris que le criminel, un coiffeur parisien d’origine italienne, niait toute culpabilité. Il prétendait avoir été « dragué » par la victime, laquelle l’avait convié dans sa chambre. Là, il l’avait régalée (des indices irréfutables attestaient la chose), puis s’était assoupi, vaincu par l’intensité de sa prestation. Des coups à sa porte l’avaient réveillé et il avait ouvert au policier qu’un locataire du palace avait prévenu par téléphone ; ce dernier prétendait avoir entendu des appels au secours. L’accusé reconnaissait que la chambre était fermée à clé de l’intérieur, ainsi que les fenêtres (la pièce était climatisée). Donc, personne ne pouvait s’y être introduit, ni même l’avoir quittée. Le coiffeur, terriblement abattu, affirmait que s’il avait tué la fille, ce ne pouvait qu’être en état second, ce qui faisait bien rigoler les policiers argentins. Autre preuve, et pas des moindres, de sa culpabilité : ses empreintes figuraient sur le couteau.

— Il l’a dans l’fion ! pronostiqua sobrement Béru.

Et comme c’était un brave homme, il eut un peu honte du capiteux plaisir que lui procurait cette certitude.

Le chauffeur en livrée blanche était celui-là même qui les attendait à leur descente du Jet privé. Il s’appelait Pedro Bandalez et riait toujours. Quand il ne riait pas, il fredonnait. L’arrivée des deux compères au palace dans cet équipage provoqua de l’émoi dans la valetaille. On les accueillit avec mille courbettes dont ils n’eurent cure et ils demandèrent séance tenante à parler au directeur. En moins de jouge, on les introduisit dans une immense pièce au centre de laquelle trônait une statue de bronze verdi représentant un militaire frappé en pleine poitrine, soutenu par un camarade compatissant, tandis qu’un autre de ses potes s’efforçait de calmer son cheval ; le tout grandeur nature !

Devant cette admirable fresque, il y avait un large bureau ministre et, derrière le burlingue, un petit mec vêtu de noir, avec des rouflaquettes si pointues que son pommadin devait les lui finir au crayon à sourcils.

Béru et Pinuche lui montrèrent leur carte d’officier de police et prétendirent constituer une commission rogatoire dépêchée par Paris pour connaître de « l’affaire en question ». Le dirlo frétilla du croupion, se cassa en deux, ce qui ne laissa plus grand-chose de lui à regarder et affirma qu’il était à la disposition de ces messieurs.

Ces messieurs déclarèrent qu’ils souhaitaient deux choses seulement, mais qu’ils les souhaitaient ardemment. La première c’était de rencontrer la compagne du meurtrier, la seconde, de visiter la chambre du crime.

Le dirlo répondit, avec un accent pour comédie de Feydeau, que la dame se trouvait dans sa chambre : la 414. Quant à l’appartement du meurtre, il regrettait, mais la justice de Mar del Plata avait apposé les scellés sur la porte.

Bérurier rétorqua qu’il s’en doutait, mais que les autorités lui avaient remis un appareil pour les faire sauter et il montra au directeur, intéressé, son vieil Opinel à manche de bois.

Le petit bonhomme déclara alors que tout était parfait. La chambre du crime était la 612.

Les Laurel et Hardy de la Rousse remercièrent et vaquèrent.

Parvenu devant la porte marquée 414, Pinaud chuchota.

— Pas surprenant qu’ils aient eu la scoumoune : en réalité il s’agit de la chambre 413 puisque la précédente est la 412.

— J’sus t’ému à l’idée d’la r’voir, soupira le Gros. Dans quel triste état é doit être, la pauvrette !

Il repliait déjà son médius pour frapper quand il perçut un rire flûté qu’il reconnut aussitôt. La voix de Berthe retentit, douce et maternelle :

— Mais non, Bijou, tu t’ goures ! Le trou qu’tu t’escrimes, c’est pas ma chatte, c’t’un pli d’ma cuisse !

Alexandre-Benoît tourna le loquet. C’était fermé à clé. Il recula de deux pas et donna de l’épaule droite. La serrure rendit l’âme et le panneau de bois claqua contre le mur, à l’intérieur. Il découvrit — et Pinaud en même temps que lui — son infidèle, à poil sur son lit, en compagnie d’un groom tout de rouge et d’or vêtu qui s’efforçait de la besogner de sa misérable quéquette adolescente !

Le Musculeux porta la main entre son col de chemise et son cou, comme pour les prémices d’une crise cardiaque.

Puis il s’avança tandis que le gamin rentrait Popaul dans sa niche à tout berzingue et caltait comme un garenne.

Berthe se mit sur son formidable séant.

— Mon homme ! Mon homme ! haleta la Baleine. J’étais sûre qu’tu viendrerais ! T’es un homme desception, Sandre, mon amour !

— Toi, c’qu’t’es, j’trouve pas d’mots ! riposta l’époux bafoué. La plus pute et vérolée des putes, c’est la p’tite sœur Thérèse d’ Lisieux, comparée à toi. Faudrait quoi pour t’calmer, saleté ? Qu’on t’enfourne un tomb’reau d’betteraves sucrières dans le fion ? Qu’on t’l’cimente ? Qu’on t’entifle dix litres d’essence av’c un entonnenoir et qu’on y flanque l’feu ? Une vache comme toi, les bras vous tombent ! Madame a marié la plus grosse bite d’France, après celle d’M. Félix, et ça y suffit pas ! Faut qu’elle aille s’faire planter d’l’aut’ côté des océans par un connard comme Alfredo. Et quand ce maboul est enchristé, suite d’assassinat, la v’là qui viole des p’tits groumes qu’ont une cacahuète comme zézette ! Non mais c’est ben la rage du cul, ça ! Tu vas t’envoilier des bourrins, si tu continues ! Des z’éléphants ! L’obélisqu’ d’la Concorde ! Un régiment d’légionnaires ! L’T.G.V. ! La tour Eiffel ! Not’ gosse me ressemblerait pas comme une goutte d’eau, y aurait pas déjà un chibre d’âne, je’croiererais pas qu’il est d’moi !

Berthe s’est assise en tailleuse, si bien que Pinaud n’ose plus s’approcher d’elle pour l’embrasser. Il regarde à distance et pense au tunnel sous la Manche qui nous rend ces cons d’Anglais un peu plus voisins.

La Grosse sait combien cette posture excite son mari. Elle murmure :

— Tombe pas dans l’éguesagération, Sandre. Certes, j’sus une pauv’ femme avec des faiblesses, beaucoup d’faiblesses. J’ai du tempérament, qu’ veux-tu ! Mais la faute à qui ? Qui c’est, l’mec qu’a su m’embraseser l’essence ? Il s’appelle comment est-ce ? Hmm ! Oui : Béru ! Y m’arrive d’papillonner et de prend’ des pafs, mais d’cœur je t’ai resté fidèle. J’t’aye dans la peau, Sandre. J’sus amoureuse de toi pour la vie. Et si tu mourrirais, bien sûr, j’m’ferais encore sauter, mais jme remarierais jamais !

Là-dessus, elle a la belle initiative d’éclater en sanglots.

Complètement retourné, Alexandre-Benoît tombe à genoux et prononce les mots qu’il faut :

— J’t’ d’mande pardon, Berthy, ma pensée a dépassé mes paroles !

Larmes.

Ensuite, le couple turbulent se joint. Berthe se met au bord du lit, les jambes pendantes. Béru enfouit son visage d’agenouillé entre les délectables cuisseaux de sa moitié. Il retrouve avec émotion ce goût subtil de charcuterie bavaroise qui tant l’ensorcelle. Oublie la comtesse, trop parfumée de la chatte pour son robuste appétit.

Devant cette sorte de prière païenne, Pinaud se sent remué par un sentiment profond fait d’admiration, de reconnaissance, de foi profonde en l’humain, si fragile et si fort aussi ! Il va s’asseoir dans un fauteuil et regarde le Gros déguster Berthe avec une tendre voracité. Elle a appliqué ses deux mains de lavandière sur la nuque puissante du taureau fougueux comme pour l’imprimer en creux dans son sexe béant.

Elle a une douloureuse grimace de jouissance, apostrophe Pinuche :

— R’gardez comme il s’y met d’bon cœur, m’sieur César ! Quel ogre ! Y va tout m’disloquer la craquette à ce train d’enfer ! C’t’un bouffeur-né, mon Sandre ! Et vous n’voiliez pas sa menteuse ! Un vrai caméléon ! Il tire un panais gros comme un’ escalope, l’apôtre ! Vous pouvez croire qu’y s’régale. Oh ! Oh ! la la ! Ça me gouzille partout ! Je pâme déjà ! Quel artiste ! Si on organis’rait des championnats d’minette, y gagnerait la coupe ! Ça y est : y m’déclenche, l’sagouin ! Je pars en liqueur, m’sieur César ! Ah ! le gros salingue ! Mais y m’en laissera pas, hein ! y veule tout pour lui, c’goret de merde ! Voui ! Vouiiii ! Sandre : je t’aémaeu !

Elle fade. Le Goulu poursuivant toujours sa manœuvre, elle lui décoche un coup de genou dans la gueule en grondant :

— Mais y va pas lâcher prise, ce con ! Un vrai bulldog, bordel ! Arrête, nom de Dieu ! J’ai donné !

Le Mastar décélère en soufflant fort et dégage une trogne cramoisie et barbouillée du haut lieu où elle s’était encastrée. Il est haletant, ébloui, dévasté par trop de bonheur.

— Berthe, chuchote-t-il, ô Berthy, ma toute petite, mon zoiseau, t’es unique !

Pinaud ramène le trio aux problèmes de l’heure, après cette page d’amour si nécessaire au rétablissement de l’harmonie. Il dit, pendant que Berthe se torchonne la babasse, manière de pouvoir réintégrer sa culotte la tête haute :

— A présent, il faudrait que nous parlions de cette pénible affaire, ma chère amie. Je pense que vous devriez nous raconter par le menu les événements, en commençant par votre arrivée à l’hôtel.

La Vouivre acquiesce.

— Je pourrais-je-t-il vous parler seul à seul, m’sieur César, j’m’sentirerais plus libre.

— Si j’s’rais d’trop, dis-le ! s’emporte le mari. Comme si je pourrerais pas tout entendre ! J’le sais qu’t’as fait la chienne av’c c’criminel d’Alfredo. Et j’t’ai déjà eu vue lu pomper l’nœud ou t’faire embroquer par ce connard ; qu’est-ce tu veux ajouter d’mieux, pétasse ?

Elle rengracie :

— D’accord, j’causais pour ménager ta susceptibilité, Sandre.

— Fais-toi pas d’mouron pour elle, j’sus blindé d’puis l’temps !

Elle hausse les épaules.

— Bon, souate. On est arrivés ici, Freddy et moi, le mardi. Installation.

— Séance de lonche n’à peine les valoches défaites, hein ? grince Sa Majesté encornée.

Et la perfide, se piquant au jeu :

— Avant !

— Salope !

— Alfred est très sensib’ aux chambres d’hôtel.

— Salaud ! Et bien entendu, y s’est hâté d’te pratiquer le « tourniquet japonais » dont à propos duquel y m’casse les couilles ?

— Fectivement !

— Fumier ! Et « la chaise du roi », œuf corse ?

— Testuel !

— Le gueux ! Sans compter le « i grec en folie », j’présompte ?

— Naturellement.

— Le grand jeu, quoi !

— En plein !

— Qu’il crève ! J’espère qu’y z’ont la peine d’mort en Argenterie pour les assassins ! Et, bien sûr, toutes ces saloperies, vous les avez faites habillés ?

— C’est meilleur.

— Tu veuilles qu’j’t’éventrasse à coups d’talon, morue ?

Elle se fait pathétique. Mère Courage ! La Dame aux Camélias dans sa phase bacillaire !

— Si ça peut te soulager, mon pauvre Sandre.

Il repleure.

Pinuche intervient :

— Ecoutez, mes enfants, vous n’allez pas passer le restant de vos jours à vous déchirer pour de menus incidents de parcours ! Nous ne sommes que des êtres vivants lâchés dans le cosmos. Il faut s’aimer, se pardonner, s’aider. Alors arrêtons les frais, question jalousie.

Il est beau comme l’abbé Pierre rasé de frais. Son clope jaune pendouille de sa lèvre inférieure tel une bistougnette de lapereau. De la sanie sort de ses yeux comme de la mayonnaise en tube. Il arbore son tendre et miséricordieux sourire. Il y a de l’évangéliste chez cet homme. Je sais que Dieu l’aime beaucoup.

— Reprenons, chère Berthe. Vous vous êtes donc installés ici. Ensuite ?

— Ben on a commencé les vacances, quoi : la bouffe, des siestes, des bains de soleil, des parties d’ cartes au bar.

— Une vie de con, en somme ! résume l’actif Bérurier.

Elle lui sourit désarmant ; c’est son nouveau style à Berthaga : la coupable qui accepte l’opprobre, joue les martyres résignées. Ça paye !

— Vous connaissiez la personne qui a été trucidée ? reprend le vieil enquêteur chevronné.

— Quand j’ai vu sa photo dans l’journal, j’m’ai rappelé l’avoir entrecroisée pendant not’ séjournement, moui. L’était seule. Une brune, pas beaucoup de formes.

— Alfred lui faisait du gringue ?

— Pensez-vous : ell’ était bien trop maig. Lui, sa régalade, c’est quand y a du répondant sur les miches et les loloches.

— Un dégueulasse, quoi ! résume Béru, hautement qualifié pour porter ce genre de jugement.

— Il y a parfois des exceptions, enchaîne Pinuchet. Il se peut que le coiffeur ait été sensible au charme de cette personne.

— Elle en avait point ! assure catégoriquement la Bérurière. J’ai l’œil. Si Freddy y avait balancé des coups d’saveur, je les eusse eu surpris, n’ayez crainte, m’sieur César. On s’disait même pas bonjour, c’te crevure et nous.

— Pourtant Alfred l’a suivie dans sa chambre. Cela s’est opéré comment ?

Berthe s’assombrit comme un ciel de neige.

— J’en sais rien. On était allongés, moi et lui, su’ l’sable. J’me dorais. La chaleur, moi, ça m’endort. Freddy, j’me rappelle parce que j’m’en souviens, m’chatouillait la moule av’c un fœtus de paille. Ça m’f’sait mouilloter, mais j’dormais d’trop pour réagir vraiment.

« A deux trois mètres devant nous, y avait c’te merderie de gonzesse. N’à un moment donné, y m’semb’ les avoir entendus causer, Freddy et elle. C’t’après coup qu’ça m’est r’venu. Y z’ont parlé un moment, doucement, du ton d’la converse. Et puis plus rien. Jpas si j’ai dormi longtemps, n’ayant pas d’montre su’ la plage n’à cause du sable qui coince les mouvments. J’ai parlé à Freddy, mais y n’m’a pas répondu. Alors j’m’ai assise et j’ai vu qu’il avait écrit dans l’sable comme quoi il était été aux vécés, ce qui l’arrivait fréquemment biscotte la cuisine à l’huile, lui, ça l’détraque ; et pourtant il est italien d’origine, je vous fais remarquer.

« J’ai attendu en m’ faisant bronzer l’dos. J’ai dû me rassoupir. C’qui m’a réagi, c’est des sirènes d’ police qu’arrivaient en trompe à l’hôtel. Vous dire, m’sieur César, y m’a pris comme un pressentiment prémonitoire dû à la prémonition. J’m’ai levée et jété aux nouvelles. J’arrive dans l’hall et vous savez qu’est-ce que j’vois, m’sieur César ? J’vous l’donne en mille ! Freddy qui sortait de l’encenseur entre deux flics, les m’nottes aux poignets. Vous dire ce dont j’ai ressenti ! Pour la grande charité du Christ, des instants pareils, merci bien ! Plutôt mourir ! J’m’ai élancée sur lui en lu d’mandant ce qui se passait. Mais l’était prosterné, si vous voyez ? Hagard, les yeux vides !

« D’autres poulets s’est jetés sur moi et m’ont emballée, voiliant qu’j’étais l’amie du monstre. Y m’ont emmenée à la police, questionnée pendant des heures. Et qui c’était Freddy, d’où qu’y v’nait, c’qu’y f’sait dans la vie ? S’il avait des instinctes sadiques ? Des choses encore qu’j’me rappelle plus, tellement y en avait et tellement c’t’interrogatoire m’semblait sot et grenu. J’voulais savoir ce dont on l’accusait. Mais y n’m’répondaient pas, ces fumiers. J’veuille pas m’vanter, mais y en a un qui me caressait les fesses. Quand j’l’regardais, y m’montrait son paf à travers son pantalon, qu’était très conséquent d’apparence. Y dessinait son volume av’c la main, croiliant m’impressionner, moi, la femme à Béru. Peau d’zob, va !

« Y m’ont r’lâchée en m’annonçant comme quoi y gardaient mon passeport et qu’j’pouvais plus quitter l’pays jusqu’à tant qu’l’instruction serait terminée. C’est en r’venant ici qu’j’ai su ce dont y s’était passé. Alfred qui grimpe av’c la gonzesse brune, qui l’empaffe puis la surine av’c son couteau d’table d’à midi qu’y avait conservé dans son maillot. Alors là, j’insurge, m’sieur César. Alfred portait un maillot très court, v’savez comme y aimait mettre sa bite et ses couilles en valeur chaque fois qu’il en avait l’occasion, vanneur comme y est ! Y n’avait point d’couteau dans le slip d’bain. Juste avant qu’j’m’endormisse, j’lu avais trituré l’guignolo par sympathie. Vous pensez bien qu’un lingue, j’l’aurais senti !

« Enfin, quoi, vous l’avez fréquenté, Alfred, tous les deux. Des défauts, c’est pas c’qu’y lu manque : un Rital, vous pensez ! Mais zigouiller une dame qu’y vient de fourrer, j’peuve pas y croire. V’savez biscotte y s’est fait coiffeur pour dames ? Parce qu’aut’fois, lorsqu’il tenait un salon messieurs, y s’évanouissait quand y f’sait une p’tite entaille de rien aux mecs qu’il rasait. »

— Peut-être a-t-il eu un coup de folie ? suggère César.

— Lui ! L’était bien trop raisonnable pour d’venir fou ! assure dame Béru.

Le Gros caresse ses bajoues d’un air pensif.

— Ecoute, la mère : ton Mirliflor s’trouvait bouclarès avec la morte. L’avait défoutraillé plein les draps et l’y a porté ses empreintes de gitane. Conclusion : personne n’autre a pu commett’ ce meurtre. Donc, si c’est personne n’autre, c’est lui !

Il a un rire méchant qui ne lui va pas très bien parce que c’est un brave mec, le Gros. Un violent, mais bon zig.

La Bérurière secoue ses frisettes qui partent en sucette.

— Pour qu’j’y croive à son crime, faudrait qu’y m’l’avouasse d’visu !

Pinaud réagit.

Allons voir la chambre du drame ! décide-t-il.

Des scellés et un Opinel se livrent un combat singulier dont le bon vieil Opinel sort vainqueur.

Béru et son pote pénètrent dans la « chambre tragique », comme l’appellent les journalistes. Elle sent bizarre : le parfum musqué, plus de vagues remugles fadasses. Ils entrent, referment la porte et attendent un instant, troublés par l’étrange atmosphère. Le silence n’est rompu que par le bruit lancinant d’un robinet, mal fermé qui goutte.

Béru, le premier, s’avance vers le lit. La semence du Rital forme toujours une flaque importante sur le drap du dessous. Cette surabondance le vexe quelque part, sans qu’il puisse s’expliquer trop pourquoi ; cela est du ressort de la jalousie, cette gueuse ! Il contourne le plumard et découvre des traînées de sang séché sur la moquette beige. Se dit que le sang sèche plus rapidement que le foutre, donc, il est moins « vivant » ?

Pinaud suit les mêmes pérégrinations. Il a retrouvé son air frileux, voire malheureux, d’avant sa richesse tardive. Il fait clodo de luxe, veuf inconsolable.

Il s’accroupit pour regarder le plancher, puis s’agenouille et se déplace à quatre pattes dans la chambre. Se rend ainsi à la salle de bains. Au bout d’un moment, comme il ne réapparaît pas, le Gros va le rejoindre. Le trouve assis sur le rebord de la luxueuse baignoire, les mains croisées entre ses genoux cagneux, réfléchissant.

— Tu patauges dans l’tapioca, mec ? demande Béru.

Le Fossile s’arrache à ses méditances.

— Sur le journal, il est bien dit que la femme assassinée était habillée ?

— Voui, pourquoice ?

— Elle a été assassinée ici, et ensuite tramée dans la ruelle du lit, déclare la Vieillasse.

— Où qu’t’as pigé ça ?

César désigne du doigt quelques petits points rouges dans le ciment ayant servi à faire les joints des carreaux.

— Du sang !

Il fait signe à son coéquipier de le suivre dans la chambre.

— Il y a eu des piétinements depuis, mais c’est encore visible.

— Quoi donc ?

— Les deux traces des talons. On a coltiné le corps en le tenant par les bras. Tu vois cette double ligne parallèle dans les poils de la moquette qui est neuve ?

— Moui, et alors ?

— Alors ça, simplement. Poignardée dans la salle de bains, tirée jusqu’au lit. Pour quelle raison Alfred aurait-il agi ainsi ?

— Il avait perdu les pédales, ce sale con !

— Il faudrait vraiment qu’il les eût perdues en effet !

— Il était seulâbre dans la taule : la lourde bouclée à clé de l’intérieur, c’est prouvé, la fenêtre fermaga ! Pas de fenestron dans la salle de bains, juste une grille d’ventilation ! C’est l’mystère d’la chambre close qu’tu veuilles reconstitutionner, l’Ancêtre ?

Pinuche retourne à la salle d’eau, monte sur la partie large de la baignoire pour examiner la ventilation. Il s’agit d’une grande plaque métallique, peinte de la couleur des murs, dans laquelle s’inscrivent deux volets d’aération munis d’une grille. Il essaie de secouer la plaque, mais elle est vissée en ses quatre coins. Bernique !

Mathusalem a un soupir du genre fétide. L’estomac n’a jamais été très performant chez lui. En fait d’haleine fraîche, sa pomme ce serait plutôt la laine des Pyrénées avec son suint.

Il murmure :

— Le mystère de la chambre close…

La réflexion ironique du Gros l’a frappé. Il sent confusément « quelque chose » de pas blanc-bleu et il est convaincu que Bérurier aussi le sent. Ils sont trop authentiquement flics pour ne pas éprouver cette curieuse sensation. Seulement, Alexandre-Benoît est trop de parti pris pour en convenir. Pour l’instant, il rêve d’échafaud.

SUITE

J’en jette, non ? demanda Béru à Pinaud.

Il est debout devant une psyché et s’examine complaisamment. Le smoking col châle qu’il porte le transforme en « quelqu’un d’autre ». Il fait gros entrepreneur en maçonnerie.

— Tu es saisissant, confirme le Géronte.

Ce matin, la comtesse a annoncé qu’elle allait donner un grand dîner pour les présenter au chef de la police de Mardel.

« — Avez-vous de quoi vous habiller ? » s’est-elle inquiétée, vu l’extrême modestie des bagages du Mastar : un simple sac en plastique provenant de la Samaritaine (c’est écrit en très gros dessus).

« — Ben, j’ai ce dont j’ai sur moi », a répondu Bérurier.

Elle lui a expliqué qu’il lui fallait un smoking et l’a conduit, chez un grand tailleur du cru qui a mis un smok d’obèse à ses mesures en moins de rien.

Maintenant, chemise à plastron, nœud noir, vernis rutilants aux pinceaux, le Mammouth éclabousse comme un gyrophare d’ambulance.

Pinaud, qui, lui, est dûment embagagé ne donne pas sa part aux cadors. Il fait vieux maître d’hôtel blanchi sous le harnais.

A l’heure dite, ils descendent de leurs chambres et tu croirais deux diplomates lituaniens venus demander aide et assistance à l’Elysée.

Beaucoup de trèpe ! Du beau linge ! Pognon à flots ! Inflation ? Fume ! Gros propriétaires terriens de la Pampa ! Industriels (cuirs et laines), ministres en vacances, maires, avocats, écrivains (c’en est plein en Argentine), hauts fonctionnaires (dont le chef de la police !).

La comtesse les attendait, la bouche et le frifri en fleurs ! Elle a le fion branché sur la haute tension, Dolorès. La membrane du Formide la survolte. Elle voudrait garder toujours ce braque à dispose, s’en faire des tartines, mouillettes, éclairs géants ! La fiesta ! Pas un gaucho sur tout ce putain de territoire qui soit capable de dégainer de son futal de cuir une rapière aussi extravagante ! Si Bérurier doit la quitter, elle photographiera son paf avant la séparation. Elle, en train de le pomper, pour qu’on puisse bien comprendre qu’il n’y a pas trucage, qu’il soit possible de référer au réel. Un trophée de cette qualité, tu ne peux pas le perdre de vue à tout jamais. Les années passant, tu douterais de lui, estimerais que ton imaginaire te joue des tours et qu’il était plus « normal » que dans ta mémoire. Le phénomène inverse à celui du pêcheur à la ligne dont la prise fameuse croît dans ses souvenirs.

— Venez, je vais vous présenter au chef de la police.

Elle les biche chacun par une aile, mutine, joyeuse, le décolleté comme la loge d’honneur de la Scala de Milano.

Les guide jusqu’à une jeune femme très belle, avec des boucles d’oreilles que ça représente des balançoires à perroquet (avec un perroquet sur chacune). Très blonde, la dame, avec une mèche brune qui lui donne un aspect étrange. De grands yeux noirs qui laissent croire que sa blondeur est bidon et que sa toison chatière est moins claire que l’astrakan.

Dolorès lui présente nos deux lascars puis, à eux :

— Carmen Abienjuy, notre directeur de la police !

Alors là, ils sont sciés en deux dans le sens de la longueur, Pinuche et Béru. Cette somptueuse créature, directeur de la Rousse ! Ils hébètent.

Pinaud sauve la situation par son côté Vieille France :

— Madame le directeur, notre surprise et notre émoi nous laissent sans voix. Nous ne nous attendions pas à trouver une femme aussi exquise et dotée de grâce en la personne d’un haut fonctionnaire. Certes, chez nous, en France, il existe quelques femmes juge d’instruction, voire commissaire de police, mais il n’en est pas, à ma connaissance du moins, qui occupe un poste aussi élevé dans la hiérarchie.

Il baise la main qui lui est tendue, un peu trop ardemment car son dentier se décroche et choit aux pieds de l’élégante personne : robe du soir en soie verte moirée, sautoir de perles. Il le ramasse prestement, se l’enfourne vite fait, mais, dans son émotion, le place à l’envers, ce qui lui interdit de parler désormais.

La comtesse, fidèle à sa promesse, explique l’objet du voyage de ces messieurs à son invitée qui écoute gravement. A seconde vue, on constate qu’elle n’est pas futile, la belle directeur, et que sa promo à ce poste clé, elle l’a pas dégauchie dans la braguette d’un ministre. Elle écoute en regardant ailleurs, ce qui est le signe de la chefferie. Un chef, il confie rien avec ses yeux. Il s’économise, réserve ses manifestations. Pas un signe, pas la moindre onomatopée : il laisse dérouler le moulinet. Son attention va l’amble.

A la fin de l’exposé, elle se tourne vers le Mastar :

— Ainsi, la compagne du meurtrier est votre épouse ?

— Oui, monsieur la directrice, bafouillasse notre pote. Exactement. Mon épouse légitime.

— Et vous connaissez l’assassin ?

— C’tait un ami, reconnaît loyalement le Dodu.

— Vous saviez qu’il était l’amant de votre femme ?

— L’amant, non. Mais j’savais qu’y couchaient ensemb’, temps à aut’. Ma femme, c’est pas la mauvaise femme ; mais ell’ est portée, si vous comprendrez c’qu’ j’veuille dire. On est un couple porté, moi et elle. On s’permet’ des primautés qui n’tirent pas à conséquence, comprenez-vous-t-il ? Ell’ est saute-au-zob, quoi ! Et moive, j’sus volontiers main-au-cul. Question d’tempérament et d’conformance. Quand, comme ma pomme, on défile dans l’éguesistence av’c un braque de quarante centimètres, et même quarante-deux quand j’tire d’sus, on n’a pas la comportance du tout-venant.

Le directeur de la police réagit :

— Quarante centimètres ?

— A vot’ service, mon trognon. D’mandez à la Dolorès qui, pas plus tard qu’y a une plombe, s’en est pris les trois quarts dans l’arrière-boutique et ell’ beuglait tell’ment fort qu’on croivait qu’elle dérouillait un missile Scud dans la moniche !

Carmen Abienjuy se tourne vers son hôtesse, laquelle est écarlate de confusion.

— Quarante centimètres ? répète le directeur d’un ton mi-incrédule, mi-interrogateur.

Dolorès prend le parti le plus sage : celui de l’aveu.

— Unique ! acquiesce-t-elle avec une mimique qui en dit aussi long que l’objet mis en cause.

La superbe blonde à la mèche brune déclare :

— Señor Bérourier, votre témoignage est mucho importante ; venez me voir mañana à mon bureau. Disons midi.

C’est plus qu’une proposition : un ordre !

L’Eperdu répond mais comment donc, monsieur la directrice, c’sera volontiers et av’c beaucoup d’parfaitement ; tout l’honneur, l’plaisir et l’machin sera pour moi !

Là-dessus, on passe à table. Trente-deux couverts dans la salle à manger d’apparat ! Caviar, viandes ! On boit un Torrontes de Don David et un cabernet Michel Torrino. Bérurier, assis à la droite de la maîtresse de maison (devenue également la sienne), fait le bouc-en-train. Il se ramasse une peinture carabinée et, au dessert, chante les Matelassiers pour le plus grand plaisir de l’assistance.

Le lendemain, Pinaud qui a libationné avec excès, lui aussi, doit garder la chambre car il gerbe toutes les quatre minutes et son estomac martyr lui provoque d’atroces brûlures que la chère comtesse lui soigne avec du bicarbonate délayé dans du vin, vieux remède gaucho que la Pine ingurgite stoïquement, tout en récitant mentalement une prière qu’il envoie au Seigneur par chronopost.

Le Mammouth, fraise et dix pots (comme il se plaît à déclarer), se rend donc seul au rendez-vous que lui a intimé le directeur.

L’hôtel de police est un grand bâtiment neuf sur l’Avenida 9 de Julio. Le délicat drapeau argentin (deux bandes bleues sur du blanc au milieu duquel Wolinski a dessiné un petit soleil jaune rigolo) flotte au fronton de l’édifice. Le planton (il s’appelle Bombard) l’accueille. On a prévu sa visite car, illico, le gars le drive aux ascenseurs et le pilote sans coup férir jusqu’au quatrième laitage. Au fond du couloir, une double porte. Toujours, les P.-D.G., grands chefs de ceci-cela : la porte deux panneaux. La puissance et Magloire ! Quand on t’emmène jusqu’à un bureau à porte unique, reste peinard ; mais si c’est vers un burlingue à deux lourdes, là tu as le droit de bicher les mouillettes : ça va être sérieux !

Un timbre au centre d’un support de marbre. Le convoyeur (con voyeur à l’occasion) le presse.

Une ampoule verte au-dessus de l’encadrement, kif dans un studio de cinoche ou TV. Tu peux to go à gogo. Le planton s’efface, Bérurier entre. Il remarque que la porte se referme automatiquement sur ses talons, avec à la fois lourdeur et moelleux (redis-le moelleux).

Ah ! la vaste pièce. Et comme elle a été féminisée malgré son apparence administrative. Les murs tendus de papier de riz jaune paille, des rideaux aux fenêtres. Grand burlingue entre les deux fenêtres du fond. Un côté du mur garni de classeurs, sur l’autre partie un canapé de velours vert bronze. Au-dessus, une photo du président Carlos Menem.

Carmen Abienjuy écrit derrière le bureau. Sans relever la tête, elle claque les doigts de sa main libre, puis désigne les deux fauteuils qui lui font face. Alexandre-Benoît comprend et s’obstrue le trou du cul avec du cuir. Il attend. Le directeur continue de rédiger à la mano sur une feuille de papier à en-tête. Elle se sert d’un gros stylo Mont-Blanc noir, plutôt masculin. Mais quand on est « LE directeur », hein ? Voilà, elle appose un parafe impressionnant, d’au moins dix centimètres de large. Le genre de signature qui n’en finit pas. Un auteur comme San-Antonio qui aurait la pareille raterait la vente de cent bouquins lors d’une séance de signatures[2].

L’Argentine a quelques décades de retard sur l’Europe dont elle s’inspire, car le directeur use d’un tampon buvard pour sécher son document.

Enfin, il relève la tête et Carmen Abienjuy adresse un léger sourire au survenant et dit :

— Merci d’être à l’heure.

— La politesse est l’exactitude des rois ! répond le Raspoutine.

Il s’enhardit à croiser les jambes. Il porte le smok de la veille, bien qu’on soit le matin, car cette tenue lui est seyante et il a décidé de la porter jusqu’à l’usure complète.

Carmen Abienjuy croise ses admirables mains manucurées sur son sous-main de cuir. Ce geste rappelle le Vieux, au Gravos. Lui aussi a de ces mouvements onctueux des mains. Manie de chat et de chef.

Elle attaque :

— Avant que nous n’abordions l’affaire qui vous amène à Mar del Plata, señor Bérourier, je voudrais vous présenter une requête.

— Vos désirs sont en désordre ! riposte avec une infinie nonchalance le nouveau dandy. De quoi s’agite-t-il, monsieur la directrice ?

Au lieu de répondre, elle biaise :

— Voyez-vous, cher confrère de France, avant que je n’occupe mon poste actuel, je travaillais à la Criminelle. Une nuit, j’ai eu à m’occuper d’un meurtre dans le quartier chaud de Buenos Aires. Une sordide affaire. Par esprit de vengeance, un Indien qui logeait dans le barrio du port avait étranglé puis émasculé un émigré italien qui couchait avec sa femme.

— Qu’ çu-la qu’a jamais été cocu y jette la première pierre ! soupire Alexandre-Benoît.

La dame directeur reprend :

— Le meurtrier avait placé le pénis sectionné sur le visage de sa victime.

— Bien fait pou’ sa gueule !

— En apercevant un tel spectacle, j’ai failli défaillir, bien que je sois, me semble-t-il, une femme forte. Ce qui me bouleversait, c’était la dimension de ce sexe tranché. Trente-deux centimètres.

— Hors tout ? questionne le Débonnaire.

— Qu’entendez-vous par là, señor Bérourier ?

— J’veuille dire : y compris les bourses ?

— Oui.

Le Blasé a un sourire qui ferait pleurer la Sainte Vierge.

— Moi, sans vouleloir rouler les mécaniques, c’est du quarante centimèt’ sans les couilles, ma poule.

— Justement, murmure la directeur.

— Jus’ment quoice ?

— Depuis cette vision qui remonte à une dizaine d’années, je suis positivement hantée par le souvenir de ce membre coupé, señor Bérourier (elle prononce, en fait : « Bérlllourlllier »). Il m’arrive d’en rêver la nuit. Je n’ai jamais pu « accueillir » un homme depuis cette atroce vision.

— Quelle idée, ma gosse ! Faut que vous réagireriez !

— Je sais. Aussi une idée un peu saugrenue m’est venue, très… très délicate à formuler.

— Formulassez, formulassez !

— Eh bien, je crois… il me semble que si je pouvais voir calmement votre sexe, lequel, prétendez-vous, est encore plus important que celui qui m’a traumatisée, oui, si je pouvais le voir, le toucher, même, à la rigueur, cet instrument qui, lui, est vivant, bien vivant, peut-être serais-je guérie de mon obsession. Qu’en pensez-vous, señor Bérourier ?

Il est aux anges.

— J’en pense qu’c’est l’idée du sièc’, déclare-t-il catégoriquement. J’vous déballe l’monstre tout d’sute ou bien on prend rendez-vous ?

Voilà que, soudain, la facile acceptation du Gros lui fait peur, Carmen. Ses fantasmes regimbent. Il y a toujours une lâche complaisance du malade vis-à-vis de ses maux. Elle redoute que l’électrochoc la guérisse trop brutalement.

Elle baisse la tête.

— Je ne sais pas, balbutie-t-elle.

— Eh ben si vous n’savez pas, j’décide qu’c’est pour immédiatement. Soiliez gentille, monsieur la directrice, disez à vot’ secrétariat d’n’ pas nous déranger sous aucun prétesque.

Elle trouve la suggestion opportune, décroche son biniou et formule en espingo.

— Voilà ! approuve Béru. Du côté d’la porte c’est banco ? Un gnaf craint pas d’am’ner sa couenne dans l’secteur ?

— Soyez sans crainte, señor Bérourier. Mais vous me jurez sur l’honneur que ceci restera entre nous ?

— Tout c’ qu’a d’entre nous, mon lapin ! Parole de flic à un aut’ ! Et vous allez pas êt’ déçue par 1’bambino, il est tout folâtre d’puis qu’on cause de ça ! V’nez vous asseoir, su’ l’canapé, vous aurez mieux vos zaises ! Là, détendez-vous bien, comme si vous s’riez chez le psychiatre. Les bras pendants, les cannes allongées. On rilaxionne un max. Et maint’nant, ouvrez grand vos boules de loto, la mère : l’gros mistigri va vous faire sa révérence.

Il détraponne son futal de smok, baisse son vaste et flasque slip à l’intérieur duquel ça remue-ménage à tout va.

— J’vous présente le señor Popaul, ma belle !

Carmen regarde, exhale un léger soupir et s’évanouit.

— Et la fête continue ! grommelle Sa Majesté surmembrée. C’est chef d’la police et ça tourne d’l’œil à la vue d’un zob ! Bien sûr, Coquette y rappelle le raminagrobis sectionné d’son type assassiné, mais quand même ! J’m’en voudraye d’occuper ces z’hautes fonctions et d’jouer les p’tites marquises du temps jadis qu’évanouissaient pour un oui ou pour un non. Qu’on le voudrasse ou pas, une gonzesse c’est fait pour la brod’rie et torcher les chiars !

Cette misogynie ainsi extériorisée, il s’occupe de ranimer Carmen Abienjuy, non sans avoir auparavant réintégré Coquette dans son hangar. Deux baffes bien ajustées permettent à la directeur de récupérer. Elle frémit, soulève ses paupières délicatement colorées de bleu et regarde le futal du guerrier. Son missile a disparu. La dame respire profondément.

— C’est ridicule, murmure-t-elle ; j’ai ressenti un tel choc !

— V’s’êtes tout escusée, mon directeur, affirme le hallebardier. C’est pas la première fois qu’mon sauciflard chavire un’ personne du beau secse.

— Mais… vous trouvez… chaussure à votre pied ?

— Naturliche, ma cocotte ! Av’c d’la persévérance et d’l’huile d’olive, on surmonte tous les écureuils[3]. Si j’vous dirais : y a pas lulure d’frangines qu’a dû r’noncer. Les dadames les plus étroites acharnent à m’engouffrer l’Pollux. Z’y mettent une pointe d’honneur ; elles veuillent que ça rentre ou qu’ça casse ! Mais ça casse jamais ! Qu’elles endolorassent du baigneur par la suite, j’admets. Une entre z’autres, en Turquie[4] l’est restée huit jours sans plus pouvoir s’asseoir, mais c’est des cas rarissimes. Général’ment, une bonne blablution après la carambole, d’préférence à la mousse à raser, et la mignonne r’part pour une virginité.

Maintenant, Carmen Abienjuy s’est complètement ressaisie et retourne à son bureau directorial. N’empêche qu’elle ne regarde plus Bérurier avec les mêmes yeux. Elle a pour lui cette espèce de crainte déférente qu’on marque aux gens célèbres qui veulent bien vous admettre un instant dans leur environnement.

— Dites-moi, monsieur la directrice, attaque le Vaillant, est-ce que j’peuve rencontrer Alfred dans sa cellote ou au parloir d’la prison ? J’sus persuadé qu’à moi, y racontererait en bonnet difforme ce dont y s’est passé.

Elle fait la moue.

— Irrégulier, lâche-t-elle.

— Comme la raie d’ mon cul, répond paisiblement le Gros ; l’est irrégulière et pourtant é tourne !

Mais Carmen hoche la tête.

— La famille de la victime est très riche et très puissante, elle s’est portée partie civile et a pris l’un des avocats les plus habiles et les plus retors de Buenos Aires, maître Marco Bonnanta. S’il apprend qu’un étranger a bénéficié d’un droit de visite de l’inculpé, il fera un tel foin que je risquerai de sauter !

— J’veuille pas vous causer des giries, ma poule ! rassure le Plantureux. Une jolie gosse comme vous, ça m’filerait de l’eurticaire. Déjà qu’ d’ vous savoir tricarde d’ paf, biscotte la sale affaire dont à laquelle vous f’siez alluvion, ça m’ruine l’mental ! Fabriquée comme vous v’là, belle, une situasse d’enfer, et au lieu d’ vous espédier dans les azurs av’c un julot, vous contenter d’un p’tit solo d’ finger, ça f’rait chialer un crocodile empaillé !

Elle l’écoute distraitement, étant aux prises avec un débat intérieur. Soudain, elle déclare :

— J’ai trouvé !

— Estra, mon trognon !

— Je dirige la Commission d’inspection des prisons et nous allons procéder à une inspection surprise. Vous serez censé être un médecin nommé pour apprécier le niveau de l’hygiène.

— C’est tout à fait dans mes cordes, ma louloute. Moi et l’hygiène, on s’entend comme lardons en poire.

— Vous ne parlez pas espagnol, n’est-ce pas ?

— Le moins possib’. Sorti de « Olé », « Caramba », « Guiness is good for you » et « in vino veritas », j’sus un peu juste.

— En ce cas, vous vous tairez !

— Je ne cause pas non plus l’muet ! avoue Béru.

Ça se passe sans la moindre anicroche. Pilotés par le sous-dirluche (le directeur étant en vacances), un petit bulldog à poils ras, aux yeux exorbités et aux dents proéminentes, le couple accomplit une visite au pas de charge de l’établissement : les cuisines, les cours intérieures, les ateliers, la bibliothèque, la salle de télévision… En fin de corvée, Carmen demande à voir des cellules. On les conduit dans une geôle occupée par un violeur de vieillardes ; pauvre maniaque, bienfaiteur de l’humanité attardée, somme toute, qui force la porte des veuves âgées afin de les sodomiser, ce qui paraît héroïque. Elle pose quelques questions à ce charitable obsédé, puis elle demande si des étrangers se trouvent incarcérés. Le sous-dirlo annonce un Bolivien, trois Uruguayens, un gringo américain et « le » Français meurtrier du Sirena Palacio. Comme par hasard, c’est sur ce dernier que la directeur jette son tu sais quoi ? Oui : dévolu ! Cellule 48, allée 3. Le maton de corvée déboucle, Carmen Abienjuy entre la première. Elle voit, prostré sur son lit, un bougre blafard aux yeux éteints, dont les baffies, naguère conquérantes, ressemblent à deux virgules de merde sur un mur de chiottes mauritaniennes.

Elle va rapidement au type et lâche, à voix basse :

— Je suis accompagnée d’un ami à vous, faites semblant de ne pas le connaître.

Et alors surgit, énorme, rupinos dans son smok point encore trop froissé, nimbé de la lumière des héros, Béru ! Il est là, comme Néron choisissant la future pâture des lions de Rome dans quelque cul-de-basse-fosse. Pas magnanime, oh ! que non. Plutôt charognard, à travers son impassibilité.

Carmen Abienjuy déclare au sous-directeur :

— Le docteur Alfonso Béruy parle couramment le français, laissons-le poser ses questions à cet homme. Vous voulez bien m’offrir un café pendant ce temps ?

Elle a le ton velouté, le regard miel, la bouche à la « t’aimerais-que-je-te-pipe ? ». Il en est effaré, le sous-dur. Il se dit, en argentin : « Mais, saperlipopette, j’ai un ticket ! Et, triple con, je ne m’en étais pas encore aperçu ! Elle saute sur l’occasion pour que nous restions en tête-à-tête, la salope ! Dis donc, mais c’est qu’elle a un beau cul ! Je lui foutrais bien mes onze centimètres de braque dans la fente ! Je suis pas membré long, mais je suis membré large : quinze centimètres de circonférence, je me suis mesuré avec le mètre de couturière de ma bonne femme. Et si je l’emmenais jusqu’à mon appartement, puisque Conchita se fait opérer d’un fibrome à la maternité Francisco-Lopez ? »

Il propose.

Elle accepte.

Des larmes grosses comme des olives grecques dégoulinent sur le faciès déjà émacié d’Alfredo.

Il balbutie :

— Tou es vénou, Sandro ! Madonna, comme tou es bon !

— Ecrase et raconte ! répond durement le Valeureux.

— Jé souis innocent, Sandro ! Tou vas mé tirer de là, n’est-cé pas ? Si tou né peux pas, tou appelles San-Antonio !

Malencontreuses paroles.

— Plume-moi pas av’c Sana, Ducon ! L’est en train d’enfiler l’parfait amour au diable vacheverte n’en compagnie d’Marie-Marie ! Mais j’peuve sortir en Argenterie sans ma bonne, espère !

Comprenant sa bévue, le Rital saisit la paluche du Cocu et la baise plus frénétiquement qu’il n’a baisé son épouse.

— San-Antonio, jé l’encoule ! C’est toi qui vas mé sauver, jé lé sais !

— J’tai déjà d’mandé d’ tout m’bonnir, eh ! peau de gland ! Le compteur tourne, j’ai pas l’temps d’m’faire interpréter tes sérénades napolitaines ! M’faut du circoncis, du véritab’ ! Déballe tout, j’triererai !

Alors il y va de sa romance, Freddy le Merluche. Il raconte la plage, Berthe endormie, la belle fille brune qui le charge à mort. Lui, une aubaine de ce calibre, il peut pas la laisser passer ! Quand t’as l’occase de tremper le biscuit, tu oublies tes états d’âme. Bon, la chambre pénombreuse. Il décarpille en un tour de main et plonge dans la gonzesse. Troussée vigoureuse, aboutissement rapide, à blanc, mais quoi, si t’es un gentleman, non ? Lui, le découillage le fout en diguedigue, chaque fois, Béru peut demander confirmation de la chose à son épouse. Alors, pendant que sa tireuse va détartrer la voie royale, il pique un somme. Les mâles, c’est commak : post colitum, c’est la ronflette, pour certains une cigarette. Après l’amour, l’animal n’est pas triste, il est fatigué.

Alfredo roupille un moment. Impossible d’apprécier le temps : entre cinq minutes et un quart d’heure. Il est réveillé par des coups dans la lourde. Il veut avertir sa copine, va à la salle de bains, mais il n’y a nobody. Alors il ouvre. Police ! Un groom ! Ceux-ci prétendent que des voisins ont téléphoné parce qu’ils ont entendu des appels au secours. Ça l’étonne, Alfred, lui n’a rien perçu. Et poum ! Voilà qu’on trouve la fille morte dans la ruelle du lit. Lardée de coups de couteau. Le coiffeur se tord les mains.

— Jé té joure qué jé n’ai rien entendou, Sandro ! Pas lé moindre brouit ! Et il paraît qué mes empreintes sé trouvent sour lé manche dou coltello ! Ma, écoute, Sandro, même si j’étais dévénou fol, jé mé rappellérais quelque chose, si ?

L’officier de police Alexandre-Benoît Bérurier objecte, la voix neutre à t’en faire mal de partout :

— J’ai lu qu’on a trouvé des traces du sang de la victime sur tes ongles ?

— Jé sais bien, soupire le pommadin, anéanti.

Son accablement, surmonté un instant grâce à la venue de son cornard d’ami, le rebiche plein cadre. Il se renverse sur son grabat, met son avant-bras sur ses yeux et éclate en sanglots.

C’est l’instant où, dans le logement de fonction du sous-dirluche, Carmen Abienjuy file une mandale sur la gueule du bulldog qui a essayé de lui placer une main tombée au fouinozoff.

SUITE

Tu vas comprendre. Ils sont tous deux dans la luxueuse bagnole de la comtesse, drivée par le Guarani en livrée immaculée. S’y trouvent comme dans une nacelle, ou comme dans un traîneau de conte de fées tiré par un renne blanc.

Béru ressent une émotion indéfinissable à la suite de sa visite à Alfred. Carmen est troublée par la présence de cette énorme queue d’homme qui l’a chavirée naguère. Elle déplore sa perte de connaissance qui a abrégé l’incomparable spectacle. Ils vont se quitter, et ce gros Français rubicond va emporter sa mystérieuse anomalie sous d’autres cieux.

Carmen sent bon. Un parfum délicat de Patricia de Nicolaï, qu’une amie parisienne lui envoie chaque année au nouvel an. Ces fragrances troublent le Mastar, pourtant imperméable aux suavités de ce genre. Lui qui ne réagit qu’aux senteurs de choucroute ou d, le voilà en capiteux émoi, à cause de cette odeur ténue mais présente.

Sa main se pose sur celle du directeur de la police. Il la sent trembler sous sa paluche comme un oisillon qu’on saisit dans son nid.

Il murmure :

— V’savez quoi, Bout de chou ? Mon pote est innocent, j’ai l’regret d’ le dire.

Le directeur tente de réagir. Il était si loin de ça !

— Mais non, fait-il.

— Oh ! que si ! enclenche Bérurier. C’gonzier, j’l’connais comm’ si j’ l’aurais fabriqué : c’est pas lui !

— Trop de preuves l’accablent pour que je vous croie.

— Croivez-moi pas si vous voudrez, mais j’vous parie mon paf contre un cornet d’crème glacée qu’il porte le bitos. C’t’une machin’rie qu’on a fermentée cont’ cézigue. On l’aura trouvé assez glandu pour qu’y servasse d’ boue commissaire.

Elle ferme les yeux, tâchant à recomposer dans son esprit le plantureux paf de Bérurier. Cette sorte de formidable moignon gainé de peau grisâtre du bas, avec son casque germanique d’un rose comestible, sa superbe veine bleue en guise de jugulaire. Féerique !

Elle refait un effort de concentration.

— Il était seul avec la victime dans une pièce fermée de l’intérieur. Ses empreintes figurent sur le manche du couteau et il avait des éclaboussures de sang sur ses ongles.

La puissante limousine roule et roucoule lentement dans les artères populeuses de Mardel. Bientôt, malgré son majestueux déplacement, elle se range devant l’hôtel de police.

— Déjà ! soupire Béru.

Sa compagne reste amollie sur la banquette. Le Gravos se penche alors sur le chauffeur :

— Emmène-nous faire un viron, mec. Faut z’encore qu’nous parlassions, maâme et moi.

Comme le driver n’entrave pas le françouze, Carmen lui traduit, ce qui te prouve qu’elle est consentante.

La chignole repart, Le conducteur a demandé où il devait aller, Carmen a jeté un nom. Il fait un indicible soleil. Les immeubles blancs étincellent comme des bonshommes de neige au Sahara. L’état de langueur dans lequel baignent les deux occupants s’accentue. C’est un sortilège.

Carmen se penche à l’oreille du Mammouth et d’une voix exténuée par la hardiesse, chuchote :

— Ça vous ennuierait de me la remontrer ?

— Pas l’moins du monde, ma mésange ; ell’ est faite pour ça. S’l’ment, faudra pas révanouir, hein ?

— Je vous promets que non.

— Alors servez-vous vous-même. Chez moi c’est directo du producteur au consommateur !

Avec des doigts frémissants, elle use de la permission. Elle lutte un instant avec les boutons de la braguette, puis part en expédition. L’obstacle du slip est vite surmonté. Elle sent la belle grosse truite à l’affût, l’attrape maladroitement. La bébête démène, rebiffe, ne se laisse pas manipuler facilement. Le directeur veut assurer sa prise.

— Serre pas tant, connasse, tu vas l’étrangler ! proteste Béru.

Par mesure de sécurité, il aide la conquérante à extraire sa proie de son repaire. Et pouf ! Voilà l’animal dompté. Fini ses réticences, la grosse pine fait la belle à présent. Tu dirais une marionnette interpellant le public.

Carmen l’a lâchée et s’est accagnardée dans l’angle de la bagnole afin de prendre du recul pour l’admirer tout à son aise. Elle s’en repaît la vue, si l’on peut dire (et on peut vachement !). Elle voudrait exprimer quelque chose, mais quels mots peuvent dire l’infini ? Non, elle contemple. Elle contemple comme tu contemples le mont Blanc, les fjords du cap Nord, les landes peuplées de moutons à tête noire du Connemara, l’oasis de Neftar ou deux jolies filles en train de se brouter la toison d’or.

Et, chose étrange, Béru le frénétique, Béru le goret qui saute sur tout ce qui bronche, baise tout ce qui est concave, Béru le soudard, le cosaque du con, le paillard, Béru pressent le contentement délicat de sa compagne. L’idée ne lui vient pas de mettre la situation à profit (comme ce foutu gland de sous-dirlo, tout à l’heure) pour l’emplâtrer princesse. Il regarde dodeliner sa bite pataude. Il semble qu’elle salue une salle ovationneuse : à gauche, au centre, à droite. Il capte l’allégresse silencieuse de Carmen, son admiration éperdue, sa dévotion. Elle est en train de guérir d’un long cauchemar traumatisant. Cette superbe biroute joufflue qui s’épanouit au soleil, l’enchante, au sens Merlin de la chose. Il est heureux d’apporter le salut à cette délicieuse femme. Il a tiré sa guérison de sa culotte, comme le magicien tire le lapin blanc de son galure.

— Vous pouvez toucher, si l’cœur v’s’en dirait, ma p’tite biche. Un’ caresse su’ l’encolure, ça fait toujours plaisir à la bête et ça n’ mange pas d’ pain. Flattez-la un brin, lu témoigner vot’ sympathie. Et ça vous prouvrera, à vous, qu’y n’faut pas en avoir peur. T’nez, du moment qu’on longe l’bord d’mer, disez donc à c’ouistiti d’chauffeur qu’y stoppe dans un coin discret et qu’y allasse s’faire bronzer su’ la plage, qu’on soye un moment tranquillos. Faut qu’vous v’s’acclimatassiez à l’ami Paulo. Vous pourrez d’viendre une paire d’aminches, les deux.

Elle suit les directives du Gros et demande à Gonzalo de les stopper sur le parking ombragé de plainpalais à feuilles caduques. Et qu’il se détende un peu. Le mec pige très bien. Il connaît beaucoup des choses humaines, principalement celles qui concernent le dessous de la ligne de flottaison. Il met sa guinde dans un coinceteau peinard et s’éloigne en direction d’une cabane peinte en rouge, sur la plage, où l’on sert des boissons variées.

Carmen et Béru restent seuls. Intimidés par cette intimité.

Il lui dit :

— Soyez pas farouchée, môme. C’est la vie ! Un homme, une femme, qu’la queue soye géante ou naine, c’est toujours l’même tabac ! Si vous avez fait ceinture de braquemard d’puis des années, vous d’vez t’êtr’ sal’ment en manque, ma pauvrette. Mais goinfrez-vous pas ! C’est kif les naufragés qu’on récupère après des s’maines qu’y z’ont rien bouffé : faut qu’y reclapent prudemment, sinon, y z’en clabotent ! Donnez un petit bécot su’ la tête du bébé, pour commencer.

« Là, voilà, parfait. L’printemps va r’viendre dans votre culotte, trésor. Non, cherchez pas à vous l’engouffrer, vot’ bouche est trop p’tite, j’l’aye compris au premier regard. Chez moi, c’t’automatique : j’rencontre un’ gonzesse choucarde, illico c’est sa clape qu’ j’dévisage, savoir si ell’ est cap’ d’ me turluter l’Nestor ou pas. Vous, c’est malgache bonno ; la craquette, on y arriv’ra, j’en sus certain, mais la pipe, inscrivez « pas d’chance ! ». Casse la tienne, l’éguesiste d’aut’ bonheurs, j’vous l’promets.

« Maint’nant, chopez moi l’poireau à deux mains, chérie ! Bath sculpture d’viande, non ? Une aut’ dame pourrait en faire autant et y rest’rait encore une place pour la pogne d’une troisième. Pétrissez, prenez d’la peine. C’est pour vot’ bien qu’j’cause. N’en outre, ça fait plaisir à Coquette, ça la maintient dans ses bonnes résolutances. L’temps est v’nu qu’j’vous rendasse la politesse, Mignonne. J’ai des doigts musicals. Pour la flûte à deux trous, j’s’rais seuliste dans la Philateliste d’Berlin.

« Rebuffez pas, surtout. Laissez votre sensoriel faire d’la chaise longue. C’est dans la nature du chose. Disez-vous qu’l’bon Dieu a créé l’ciel et la terre en six jours, le septième, Il a créé l’paf. Notez qu’quand on voit l’mien, on s’deman’rait si c’s’rait pas plutôt l’contraire, hein ? Bon, déponnez vos cannes, chouchou, les gonzesses qui manièrent croivent s’refaire une virginité en serrant les cuisseaux, mais c’est du bidon. La señora qu’a morflé une rapière, l’mal est fait. Laissez voir qu’on fasse mieux connaissance ! Dedieu, ces babines ! J’ai l’impression d’chercher une balle d’cayoutchouc dans la gueule d’un boxer !

« Dites, poupette, elle vous en fait un sacré effet, ma trique de Guignol ! Avec un arrosesage pareil, pour c’ qu’est d’m’enquiller le chauve à col roulé, no problème ! J’savais : on a un proverbe, à Saint-Locdu-le-Vieux, qui dit : « A petite bouche, grande craquette ». La nature est équilibriste. Dans ces conditions, ma directeur chérie, j’peuve pas moins faire qu’d’ vous proposer la p’tite séance de trot britiche. R’gardez : je m’allonge au plus d’mon mieux. Vous, ma gosse, vous larguez vot’ culotte pour rire et vous m’à-chevalez.

« Pigez-vous-t-il la combine ? D’la sorte, c’est vous qui m’dégustez l’moulin à poiv’. Vous vous servez tout’ seule ; c’est c’qu’on appelle l’embroque à la carte ! C’t’un forfait ; vous prenez s’lon vos b’soins. Dix centimètres, vingt, trente, tous les quarante, c’est s’lon vot’ bon plaisir. J’force rien. C’est vous qu’empalez, moi, j’ rest’ su’ mes positions. J’vous astiqu’rai le frifri qu’à vot’ demande espresse. Sinon, je joue l’boa constructeur. En somme vous faites l’manège d’ch’vaux de bois. Çui qui monte et qui descend sur une grosse tring’ d’cuiv’, pendant qu’un gazier fait d’la musique crincrin en jouant d’la limonade. Mettez-vous en position, p’tite salope !

« Caisse j’vois ! Elle met des bas et un porte-jarretelles ! Mais c’t’une esquise pute, cette cheftaine d’la Rousse ! Fallait qu’vous fussassiez terrib’ment en manque d’chipolata. Un jour, vous m’bénirerez d’ v’s avoir guérie d’vos fantasques, Carmen ! J’vous prédille qu’à partir d’ doré-d’l’avant, ça va être la grande corrida des asperges, pour vous. V’s’allez en déménager des pafs, friponne ! R’gardez-moi c’travail ! C’est inné, chez vous ! Elle m’en étouffe la moitié d’une seule glissade, la voyouse ! Calmez-vous, qu’autr’ment sinon, vous allez surchauffer du réchaud. Faut perpétrer en souplesse, sur un air d’valse lente. Attendez, j’vas vous en chanter une pour vous donner le rythme. Sur les grands flots bleus… Où viennent se mirer les étoiles… Nous irons tous deux…

« Merde ! J’escrime et t’accompagnes pas la musique. A quoi ça serve qu’ Ducroc y s’décarcasse ! La v’là en furie ! Elle m’emballe tout l’gourdin ! Mais c’est l’hangar du Concorde, ta moniche, ma grande ! J’espère qu’ t’as l’électricité à l’intérieur, qu’on puisse rassembler son matériel de nique après usage ! Bon, lâche les chiens, pisqu’y a rien à t’dire ! T’as les ébats épiques, môme ! Quelle bonne toréadeuse t’aurais fait ! A cheval ! Yop ! yop ! yop là ! C’est ton sang sudique qu’esprime ! Hé ! calmos ! Tu m’arraches l’copeau, bordel ! Meurtris pas l’gamin, il est sous contrat ! J’ai d’aut’ dadames à honorer, moi ; j’peux pas leur proposer un panais avarié comm’ su’ les planches en couleur du Larousse médicinal.

« Attends, sors les aérofreins, j’voye un motard qui s’intéresse à nous. J’croive que ta danse de Saint-Guy y a attiré l’intention. Mouais ! Il met sa péteusse sur sa béquille et y s’approche. Faut qu’on décule en souplesse, darlinge ! J’sais bien qu’un matuche t’en as rien à s’couer, vu ta situasse, mais jus’ment ça la fout mal que ce tordu d’mes’deux voye sa big patronne avec une affaire longue comme l’avant-bras dans ltrain des équipages ! Arrête, vérole ! Oh ! la chienne : é s’appartient plus. L’a franchise le poing d’non-retour. E m’font toujours c’ coup-là, ces bourriques ! Quand épartent en béchamel, tu peux leur annoncer la mort d’leur maman, é s’en foutent ! Les sens, quoi !

« Bonjour, m’sieur l’gendarme ! Do you spique franche ? Non, non, laissez votre carnet tranquille, qu’ensute vous faudra arracher la page. J’vous sollicite dix s’condes de patience, madame jouit. Et c’est pas du chiqué ! Tout en espago ! Ell’ caramélise dans sa langue paternelle, c’t’un signe. Oh ! c’te beuglante, vous entendez c’concert ? Qu’est-ce elle raconte ? Vous pouvrez m’traductionner ? Non ? Dommage ! Admettez qu’c’est very bioutifoule. Un fessier aussi mignard, c’est pas tous les jours qu’vous en apercevez sur vot’ moto. Vous v’lez le caresser ? Ça n’mord pas ! Non ? La timidité, j’parille : un gros con comme ça ! Y m’coupe la chique. J’eusse voulu faire un brin d’conduite à c’te môme, mais cette tête de nœud, avec ses gros lotos proéminents et sa moustache à la Saddam, y m’ r’tient d’balancer l’potage.

« Ça y est, médème a terminé son rodéo, la v’là qui m’dolente su’ le burlingue. C’est pas l’moment d’t’endormir su’ l’rôti, Carmencita : on a d’la visite ! Un méchant pas beau qui s’apprête à faire tout un rebecca. Dis-y qui s’calme ! Soulève-toi et mate le gorille. Eh oui, mon trognon, c’t’un motard. Tu l’connais ? Non ? Lui, si. Vise la stupéfiance du bonhomme ! Y t’a retapissée et l’en croive pas ses carreaux ! Ben si, mon pote, faut qu’tu t’rentres à l’évidence, c’est elle ! Ton dirlo bienaimé ! J’espère qu’tu t’ conduiras en gentleman, gars ! L’honneur d’une femme, c’est sacré !

« Moui, il a compris. L’vlà qui retourne à sa moto ! Mais y n’part point ! Y prend quéqu’chose dans une sacoche. Mince ! y r’vient. Qu’est-ce qu’y magouille, l’enfoiré ? Oh ! l’sagouin : c’t’un appareil photo ! Clic, clac ! merci Kodak ! Et toi, le cul à l’air au-dessus de mon chibre ! Et tu regardais dans sa direction ! Ah ! y t’tient, le fumaraud ! Pas de ça, Louisette ! Pousse-toi qu’j’sors ! Hé ! l’homme ! Ouane momente, plize ! Oh ! mais dis donc, c’est qu’y droppe, le mec ! L’v’là qu’en fourche son bolide. Plein gaz ! Merde ! Adieu, Dubois ! »

Il revient à la bagnole. La Carmen se repiaute, songeuse mais brave dans l’adversité. Maîtresse femme, tu vois ?

— C’est pas de veine, hé ? soupire Trique-d’âne.

Elle hausse les épaules, fataliste.

— Tu croives qu’y va porter le pet ? demande le Gros.

— Me menacer de le faire, dans un premier stade, alors je pourrais gagner du temps en le faisant nommer capitaine, mais il ne s’en contentera pas longtemps. Il lui faudra les galons de commandant, puis ainsi de suite et, pour finir, il vendra son cliché au quotidien de l’opposition.

— Donc, t’es sciée ?

— A plus ou moins longue échéance, oui.

Elle sourit.

— Mais je ne regrette rien. Cela aura été la sensation culminante de ma vie. Une queue comme la tienne vaut davantage que tous les postes élevés qu’on puisse convoiter.

Elle lui roule une pelle. Ça l’émeut. Généralement, les femmes sont folles de son braque mais ne recherchent pas les caresses secondaires, celles qui, véritablement, témoignent d’un sentiment profond. Elle a contracté l’amour, Carmen.

Le chauffeur revient de la buvette avec un petit air égrillard. Il a suivi le manège du motard et s’en ébaudit.

— Où dois-je conduire ces messieurs-dames ?

— Hôtel de police, lance le directeur.

Elle déclare au Gros :

— Je vais prendre les devants et donner ma démission avec effet immédiat.

Il est chagrin, le bon Béru.

— Mais de quoi vivras-tu-t-il, ma colombe ?

— Rassure-toi, mes parents ont de la fortune. Désormais, grâce à ton intervention, je vais pouvoir vivre ma vie de femme, rattraper le temps perdu !

— Ça va t’ête la fiesta à tes miches, j’pressens, soupire Sa Majesté avec orgueil mais nostalgie. Avant d’ laisser quimper la Poule, tu n’pourrerais pas m’aider à sortir Afred de la pistouille ?

— En quoi faisant ?

— En l’faisant libérer, par exempe ?

— Tu es fou ! Il est dans les mains de la justice, désormais.

— Alors en m’aidant à le discluper ? J’sais qu’c’est pas lui ! Y faut qu’tu m’croives. T’arrête pas aux appâts rances, môme, ils sont trompeurs. Le mystère d’la chambre close, mon cul ! De même qu’les empreintes de gitane su’ l’manche du ya et le raisin su’ les salsifis d’ce con. Un formidab’ coup monté, j’te jure. Déjà, mon ami Pinaud l’avait subordonné avant moi ! C’ t’un vieux krourn qu’a un flair infernal !

— Que peut-on faire ?

— Deux choses : bien étudier la chambre du crime et enquêter du côté d’la famille d’la victime. T’as dit qu’ c’tait des gens à pèze, c’est toujours dans ces milieux-là qu’ça cagate ; c’est eux qu’est en butte aux escrocs et nègres fins de toutes sortes.

— Suis-moi, dit-elle, comme ils parviennent à destination, je vais te donner une photocopie du dossier ainsi qu’un laissez-passer pour visiter les lieux.

— Saint-Cloud very moche ! fait le Gros.

Il rit sous cape en caressant le manche de son Opinel dans sa fouille.

SUITE

De retour au latifundio de la comtesse, l’officier de police Alexandre-Benoît Bérurier, tout émoustillé par sa matinée, grimpe directement à la chambre de son coéquipier pour lui narrer ses récentes tribulations. Il entre sans frapper, ce qui est courant chez les flics de l’ancienne école.

Sur l’instant, il ne comprend pas bien, because la pénombre. Mais étant presque nyctalope, le Gros finit par distinguer son hôtesse allongée en travers du lit, la robe de chambre ouverte et Pinuche, en pyjama de soie, agenouillé devant le plumard, provoquant une forte excitation buccale à la comtesse dans sa région clitoridienne. Dans l’inoubliable équipe san-antonienne, chacun a sa spécialité amoureuse. Celle de Béru consécute de la surdimension de son sexe, celle de San-Antonio de son art étourdissant, celle de Pinaud de sa technique accomplie dans la minette chevrotante. Cet homme d’âge (donc expérimenté), grevé d’accès de dyspnée expiratoire, est capable « d’entreprendre » une dame pendant deux heures durant sans le moindre temps mort. Il arrive que certains sujets connaissent seize fois l’orgasme au cours d’une de ces séances.

L’endurance dont fait preuve César résulte de sa mesure. Il a mis au point une procédé d’exception grâce à sa langue, dont l’agilité est assurée par dix-sept muscles striés, innervés par le grand hypoglosse. A cette rapidité de mouvement, il a joint une recette respiratoire de crawleur qui lui permet de respirer par le nez tous les quatre coups de langue, tantôt à droite, tantôt à gauche. Par, ailleurs, durant cette minutieuse pratique, ses mains ne demeurent pas inactives. La gauche « s’occupe » des seins de la patiente, cependant que sa dextre diabolique caresse avec sûreté ses autres points érogènes qu’il serait indécent de mentionner dans un ouvrage de cette haute tenue morale et littéraire.

Béru entre donc, regarde, constate, referme la porte et déclare :

— Ah ! Pépère sort son grand jeu ! Surtout dérangez-vous pas pour moi !

Il prend une chaise qu’il vient planter près des deux officiants.

— Il y tâte, le vieux, hein, Dolorès ?

— C’est exquis, râle-t-elle.

— La langue, c’est le paf du vieillard, définit Alexandre-Benoît. Reus’ment qu’y reste ça aux croulants.

— J’étais venu lui apporter une infusion de manzanilla, croit-elle bon d’expliquer, la comtesse.

— Et ce goret en a profité pour vous placer sa bott’ s’crète ? C’est tout lui ! Vous pensez, ce régal, un minou comm’ I’vôt’, c’roi d’la lichouille ! Y n’peut pas résister. Si j’vous dirais qu’un jour, dans un magasin d’ chaussures où qu’y venait ach’ter les croqunots, y s’est mis à bouffer la vendeuse qu’avait grimpé un escabeau pour saisir les boîtes du haut ! Elle était les bras chargés, en maléquilibre et lui, le sagouin, d’lu baisser sa culotte et d’s’mett’ à table. Tu t’rappelles, la Pine ?

— Mrron, mrron, répond César.

— La patronne était à la caisse, pour qu’é s’aperçusse d’rien, j’sus été lui faire la converse. Mais au moment d’l’estase, la conne d’vendeuse s’est mise à hurler : « Oh ! Oh la ! Oh ! là la ! Je jouis ! » N’avait aucun contrôle du self, cette glandoche. La taulière a fait un esclandre du diable ! L’a voulu appeler la police. Y a fallu qu’j’y montre ma brèmouze en lu f’sant valoir qu’la police c’tait nous et qu’on était à pied d’œuv’ pour enregistrer sa plainte. E s’est contentée d’renvoilier sa vendeuse en la traitant d’pute. Un’ gentille gosse : tu t’rappelles, Pinuche ?

— Mrron, mrron ! acquiesce derechef le Vermoulu, sans interrompre sa collation.

Un acharné. Il quitte jamais une dame en cours d’manœuvre.

— La môme, j’l’aye coursée, reprend Béru. J’lu ai dit : « Pour la sute d’ta carrière, ma biche, j’te vas donner un bon conseil : quand tu sers un mec, cours vite ôter ta culotte, ainsi t’es certain’ qu’y t’ fera de la pube et qu’y r’viendra. »

« Deux ans plus tard, j’l’ai r’trouvée dans un bistrot d’Montparnasse. C’est elle qui m’a r’connu. Elle m’a dit qu’elle avait appliqué ma consigne et qu’ d’puis, é f’sait un malheur ; qu’é doublait son mois av’c les soults. Elle m’a payé un grand rouge et fait une pipe dans ma bagnole ; j’aime les femmes qu’ont d’la reconnaissance. »

La comtesse est aux anges d’avoir ramené sur ses terres deux chevaliers aussi précieux. Ils manquaient à l’Argentine, ces preux ! Bérurier a raconté l’incident du matin : le quasi-redépucelage de Carmen. L’arrivée du motard et ce qui en découle. Ça amuse Dolorès de la Fuenta. Elle vit dans un monde doré où les emmerdes des autres constituent la seule distraction. Elle trouve farce que le chef de la police soit flashé par un de ses pandores, en train de s’en choper une de quarante centimètres. Reste plus qu’à espérer que la photo soit nette.

Pinaud étant revigoré par sa séance de minette chevrotée, les deux hommes décident de retourner au Sirena Palacio pour de nouvelles investigations. Comme l’a dit sagement San-Antonio — « A la première inspection, on défriche ; à la seconde, on découvre. »

Chemin faisant, le Gros raconte sa visite à Alfred. Cette dernière l’a convaincu de son innocence.

— Tu comprends, fait-il en conclusion, ce Rital, c’t’ un pommadin : rien dans le cigare et pas grand-chose dans les gesticules. Il est mollasse du bulbe. Alors pourquoi qu’y piquerait-il une cris’ d’ démence ? C’t’un glandeur. Les glandeurs n’tuent pas. Ça n’a pas d’instinctes violents. D’autant qu’y vInait d’se vider les aumônières ! Un mec qu’a découillé est peinard pour un temps. C’est quand y z’ont les amygdales du bas gonflées qu’les sadiques déconnent. Y perpètrent pour s’affranchir l’glandulaire, n’ensute, y sont calmés.

Pépère approuve. Tout cela, il le pense aussi. Alexandre-Benito ne fait qu’apporter de l’eau à son moulin à vent !

Et les revoilà à l’hôtel. Ils avisent Berthe, au bord de la piscaille, en compagnie d’un superbe Sud-Américain aux cheveux de jais. Le couple est en plein batifolage, visiblement.

— Elle est incorrigib’, soupire Bérurier. Tant qu’y aura des zobs, elle tortillera du croupion, la grosse vache !

Et il poursuit sa route.

Le Mastar montre à la réception le papier que lui a établi Carmen pour l’autoriser à visiter la chambre du crime ; il en réclame la clé.

— Il y a déjà quelqu’un ! lui est-il répondu.

Contrariés, les deux compères montent au sixième. Ils se rendent à la 612, mais la porte en est fermée. Alors, forts de leur bon droit, ils frappent. Et sais-tu qui vient leur ouvrir ? Carmen Abienjuy en personne.

Elle sourit en tranche de pastèque quand elle voit Béru :

— Mon bel amant ! s’exclame-t-elle. J’en étais sûre…

Elle se jette contre sa poitrine et suce avec passion sa grosse langue dégueulasse, car l’amour ignore la répulsion, et telle qui ne voudrait pas utiliser la brosse à dents de Julot Iglésias lécherait l’anus du chancelier Kohl si elle était amoureuse de lui.

— Qu’est-ce tu fous là, ma gosse ? demande le don Juan dès qu’il a pu récupérer sa menteuse.

— Je viens de poster ma démission, mais en attendant qu’elle parvienne à qui de droit, l’envie m’a prise de renouer avec mon passé d’inspecteur en venant enquêter ici, car ta certitude concernant l’innocence du coiffeur m’a ébranlée.

— Et t’as découvri quéqu’chose, poupée ?

— Des traces de sang dans la salle de bains.

— Bravo !

Ils entrent.

C’est toujours le même tableau : la chambre qui sent la mort, le lit défait avec sa flaque de semence, le raisin sur la moquette.

Elle redevient professionnelle, Carmen.

— La porte était fermée à clé de l’intérieur, trois personnes le confirment, y compris l’accusé, dit-elle. La fenêtre aussi était fermée ; d’ailleurs elle est bloquée, du fait de l’air conditionné. En supposant que quelqu’un ait été embusqué ici avant l’arrivée du couple, dans la penderie du dressing, par exemple, comment aurait-il pu partir après avoir assassiné la fille ?

Pinaud a un petit rire aigrelet qui vite dégénère en toux catarrheuse.

— Vous avez un chat dans la gorge ? demande Carmen Abienjuy.

— Plus maintenant, mais il m’est resté des poils, avoue l’indicible vieillard. A votre question, je crois pouvoir apporter une réponse, madame.

— Quelle est-elle ?

— Venez voir…

Il les entraîne dans la salle de bains.

— Depuis notre visite ici… commence-t-il.

— Ah ! parce que vous vous êtes déjà introduits illégalement dans ces lieux ! s’exclame l’ex-chef de la police.

— Tu vas pas nous péter une pendule maint’nant qu’t’as démissionné, ma grande ! la calme Sa Seigneurie.

Elle pouffe, tout de suite vaincue, et lui touche la bite pour conjurer le mauvais sort.

Pinuchet se plante devant la plaque d’aération.

— Hier, dit-il, quelque chose m’a confusément surpris en apercevant cette plaque. Sur le moment, je n’arrivais pas à définir ce dont il s’agissait. C’est en m’éveillant ce matin que j’ai su ce qui m’avait troublé. Vous ne remarquez rien ?

Carmen et Alexandre-Benoît examinent la trappe verticale émaillée, avec ses ouvertures grillagées dans la partie supérieure.

Ils finissent par hocher la tête.

— Je donne ma langue ! fait l’Hénorme.

Le vieux madré sourit en Père la Colique, son nez touchant son menton. Croissant de lune !

— Comment est fixée cette plaque ? interroge-t-il.

— Par quatre vis aux quatre coins, note Carmen.

— Exactement. Et alors ?

— Alors quoi ?

Pinaud approche le tabouret laqué blanc de l’aérateur afin de se hisser à la hauteur d’icelui. Il désigne l’une des vis.

— Regardez ! Initialement, la tête des vis se trouvait de ce côté, ce qui est la logique même. D’ailleurs on en distingue nettement la trace dans l’émail. Or, à présent, c’est l’extrémité de la vis qui affleure, ce qui provient du fait qu’on a remis les vis depuis l’intérieur du conduit d’aération !

Le Gros explose littéralement d’admiration :

— Putain ! Ce chou ! Cent piges et tous ses méninges ! Y en a qu’est dans des voitures roulantes, à son âge !

— Il nous faudrait des outils ! décrète le vieux génie.

Carmen appelle la direction et demande qu’on dépêche le plombier de l’hôtel avec sa trousse de secours.

En un peu moins de pas longtemps, l’ouvrier souhaité radine, sa marmotte à l’épaule. Pinuche lui explique ce qu’ils attendent de lui. L’homme qui est d’une intelligence plantureuse se met au labeur. En douze coups de marteau sur la tête d’un… (non, c’est pas un burin ; merde, je trouve pas le nom, mais tu vois ce que je veux dire ?), il chasse les quatre vis de leurs trous et dépose la plaque.

Ils le remercient, lui disent de faire pour eux une grosse bise à ses chiadés s’il en a, et il s’emporte.

Pépère examine l’ouverture qui mesure à peu près cinquante centimètres sur cinquante et passe sa tronche dans le conduit. Comme il n’y voit goutte, il bat son briquet. Enfin, il retire son chef, radieux.

— Il y a des échelons de fer scellés à l’intérieur, ce qui est indispensable quand on veut y effectuer des réparations, déclare-t-il.

Béru considère le trou et fait la moue.

— Faut êt’ maigrichon pour passer par là ! Moi, même si qu’y aurait l’feu dans la piaule, j’pourrerais jamais !

— Il faut être une femme, assure César.

Carmen résume :

— Donc, voilà la réponse à la principale objection : il n’y a plus de mystère de la chambre close !

Elle est joyce. Impressionnée par ces sacrés Français, avec leurs grosses bites casse-baraque et leur sagacité. Des zozos, certes, mais pleins d’imprévus intéressants. Ils ont des chibres d’âne, mais sont cocus. Ils paraissent cons, mais ils te décortiquent un mystère en moins de jouge. Des phénomènes, quoi ! Ils mettent tout en œuvre pour sauver l’amant de leur femme ! Ils t’enfilent à l’improviste, sabrent la première gonzesse venue et rigolent des pires situations. Dans le fond, elle raffole de ça, Carmen. C’est un esprit anticonformiste, la jolie donzelle.

La voici qui explore les tiroirs et la penderie de la femme assassinée. Elle examine chaque pièce vestimentaire avec attention, s’attardant sur la lingerie, les maillots de bain, puis passant en revue toilettes et imperméables. En outre, elle feuillette différents ouvrages qui se trouvent dans la chambre.

Les deux copains la regardent agir, flairant que cette fouille est positive.

Effectivement, lorsqu’elle a terminé son inspection, elle vient s’asseoir près d’eux, dans le coin salon de l’appartement.

— Quelque chose ne cadre pas, dit-elle.

— On t’ouït, dit Béru.

— Il est peu pensable que la victime, Conchita del Panar, ait dragué votre ami Alfred, l’ait amené ici et ait fait l’amour avec lui.

— Pourquoice, j’t’prille ?

Elle se relève, va à la commode, y prend des dessous féminins.

— C’est un slip d’allumeuse, ça ? Un soutien-gorge de pute ? Une combinaison de femme facile ?

Elle court à la garde-robe, s’empare de deux ou trois cintres à la fois :

— Vous avez vu ces toilettes sur quelqu’un d’autre que des bêtes à bon Dieu ?

Elle raccroche le lot de hardes pour saisir un bouquin.

— Une jeune femme qui va pêcher un bellâtre sur la plage et l’amène dans sa chambre lit la Vie de Sainte Thérèse d’Avila ?

— Mon cul ! répond Bérurier.

— Je ne te le fais pas dire !

SUITE

C’est toujours un moment solennel que de visiter une morgue et de contempler un défunt allongé nu dans une bassine de zinc montée sur roulettes.

Ils se tiennent tous trois dans une pièce glaciale, carrelée d’un vilain vert Nil, sous la houlette d’un énorme médecin légiste bourré jusqu’aux paupières de chili con carne. De temps en temps, le légiste, un peu trop vivant dans cette nécropole, rote l’oignon frit. Loin de stimuler les énergies, ces exhalaisons dépriment les assistants, du moins Carmen et César.

La dépouille de Conchita del Panar a été nettoyée et les plaies qui la constellent, devenues noirâtres sous l’effet des heures écoulées, semblent plus hideuses que jamais.

Le toubib récite, en litanie :

— Un coup à la gorge : veine jugulaire sectionnée. Un coup en plein cœur !

— Deux raisons de boire Contrex ! gouaille l’Incorrigible.

Le docteur poursuit.

— Deux coups au foie : perforations. Un coup dans l’estomac : perforation.

Carmen se penche sur le visage de la suppliciée. Ses traits se sont détendus et n’expriment plus l’effroi. En fait, ils n’expriment rien, sinon la tranquille hébétude de la mort. C’est une personne d’une vingt-cinquaine d’années, plutôt anguleuse, avec d’énormes grains de beauté au cou et sur la poitrine. Ses paupières, incomplètement fermées, laissent voir un regard qui louche. Une fine moustache surmonte ses lèvres. Elle a le nez légèrement busqué.

— Des photographies ont-elles été prises ? demande le directeur.

— Naturellement, s’empresse le gros légiste en balançant une nuée ardente.

Cézig, il vaut mieux qu’il autopsie les autres que d’être autopsié lui-même. Tu parles d’une barrique de merde !

— Vous les avez ? demande Carmen Abienjuy.

— Suivez-moi jusqu’à mon bureau.

Ils.

Le burlingue est vieillot, avec des boiseries vernies qui s’écaillent, des meubles ringards, une bibliothèque aux gros books poussiéreux.

Le toubib prend une enveloppe de papier kraft dans une corbeille en plastique et la tend à sa visiteuse.

— A votre service, señora directeur.

Elle retire des photos 18× 24 pas belles à voir. Photographiées en gros plans, les blessures deviennent insoutenables. Carmen gaze sur les clichés, à la recherche d’un portrait de la morte. Elle finit par le dégauchir parmi le paquet d’images.

— Vous la ferez retirer, dit-elle ; je vous la prends.

Le roteur d’oignon arrive à amorcer un projet de courbette.

— Tout à votre disposition, señora directeur.

Il ignore encore qu’elle est démissionnaire, sinon il lui pisserait au cul.

Le trio s’en va.

Carmen donne une adresse au chauffeur. Assise entre les deux hommes, elle s’abandonne un peu. D’instinct, sa main délicate se fourvoie dans le cratère béant qu’est la braguette de Bérurier. Quand il se trouve en compagnie de la jeune femme, il ne la referme pratiquement plus.

— Moi qu’j’connais intiment Alfred, mon p’tit cœur, j’peuve t’dire qu’la gonzesse zinguée c’était pas son style d’emplâtrage : l’était beaucoup trop sèche pour lui.

— Nous allons en avoir le cœur net, déclare Mme le directeur.

— Comanche ?

— Je vais remettre cette photo à l’avocat de votre ami, commis d’office : maître Dominico Verluza, un jeune maître du barreau de Mardel, en le priant d’aller la montrer d’urgence à son client. Il va lui demander si ce portrait est bien celui de la fille qui l’a dragué. Il se peut qu’il ait confondu dans la chambre. Le cadavre gisait dans l’ombre de la ruelle du lit, couvert de sang. Comme le citoyen Alfred était enfermé dans la pièce, pas une seconde il n’a douté de l’identité de la morte.

Elle agit comme annoncé, va trouver seule le brillant avocat, puis réapparaît peu après.

— Nous avons rendez-vous dans une heure devant la prison, déclare-t-elle. Il aura fait le nécessaire.

— Qu’est-ce on fiche n’en attendant ? s’inquiète l’Actif.

— Ça vous plairait de visiter Mardel ?

— Rien à cirer, ma poule ; tous les pat’lins s’ressemb’. J’croive qu’le mieux, c’s’rait qu’tu nous invites à prendre un pot chez toi, si tu n’voyes pas d’inconvénience ?

— Au contraire, fait-elle.

Alors, bon : ils vont chez elle.

Carmen Abienjuy habite un bel appartement dit de grand standing dans un immeuble du front de mer. Superbe salon prolongé par une non moins superbe terrasse, grande chambre avec dressing garni d’acajou, bois précieux et con s’il en fût (d’abord un bois ne doit jamais être précieux, sinon il cesse d’être du VRAI bois !). De la peinture argentine sur les murs. Couleurs ardentes ! Des fauteuils moelleux.

— Asseyez-vous. Je peux vous proposer un whisky ?

On préférerait du vino, assure Béru, confus.

— Hélas, je n’en ai pas !

— Casse la tienne, tu vas nous payer un’p’tite tournée d’chaglatte.

— Pardon ?

Il explique. Pinaud, champion de France de minette chevrotée a ébloui la comtesse. Veut-elle l’essayer également, histoire de compléter son éducation sexuelle française ?

Elle mate le Dabuche d’un œil indécis. Il paraît si peu comestible, l’Ancêtre, si branlant !

— Hésite pas, ma gosse, m’sieur Pinaud, question d’la tyrolienne de broussaille, c’est la valeur sûre ! Tu peux ach’ter les yeux fermés. Attends, César, j’vas t’la préparerer. Ici, c’est tell’ment confortab’ qu’nous allons travailler su’ l’velours. Laisse-toi faire, jolie p’tite maâme. Tu vas penser qu’on t’laisse pas chômer du berlingot, mais la vie est brève et nous n’ sont qu’d’passage en Argenterie ; alors faut t’prodigaler des cours accélérés.

« Pour commencer, œuf corse, tu m’enlèves ta culotte. Ah ! bon, t’en as pas mis, donc t’as tout compris. T’sais qu’avec nous faut toujours êt’ prête pou’ l’parcours du combattant. Tu t’assoives en avant, l’plus possib’ ! Voilà ! Maint’nant, tu nous poses une guitare su’ chaque accoudoir. Je place un chouette coussin par terre, d’vant l’fauteuil, pour aménager les g’nouxes cagneux d’la Pine. Voilà ! M’sieur César est servi. A table ! »

La Vieillasse dépose son chapeau sur la table basse, s’agenouille sur le coussin, en geignant un peu. Et au boulot, mon Pinaud !

Nouvelle fête des sens pour la dirluche presque « ex ».

Béru la regarde, attendri. Une grande bonté inaltérable rayonne sur sa face de bison pas si futé que ça. Il aime voir une dame s’expédier dans les délices. Un coup de sonnette en coulisse retient son attention. Une visite ? Il ne veut pas faire déraper la pâmade de son « élève » et va ouvrir.

Voilà qu’il se trouve en présence d’une dame de la haute société argentine, en grand deuil, flanquée d’un jeune homme boutonneux, aux yeux de lapin russe qui ressemble étrangement à l’ineffable Stan Laurel.

— Señora Carmen Abienjuy, por favor ! dit la dame en deuil.

Tu dirais un personnage de Pirandello : personne blafarde, goitreuse, au nez en bec d’oiseau de proie, portant une superbe verrue sur l’aile gauche de son pif et une deuxième, à aigrette celle-là, au menton.

Elle ajoute une assez longue phrase en espagnol, mais Béru ne la pige pas.

Il dit :

— Carmen, occupate !

La dame répond quelque chose comme : « nous allons l’attendre », probablement, puisqu’elle entre et s’assied sur une banquette de bambou tandis que son boutonneux demeure debout, immobile, à son côté.

Béru retourne au salon en prenant soin de refermer la porte vitrée, au verre dépoli.

Ce gros poussif a des gestes si brusques qu’il ne s’aperçoit pas que le pêne ne mord pas et que la porte se rouvre doucement derrière lui.

Il retourne au couple. La Carmen, éblouie par ces nouvelles sensations, glousse, gazouille, gémit, roucoule, craquette, balbutie, mouille, le dit, le réaffirme, le hurle !

La dame en grand deuil, alarmée, lève son cul en grand deuil de la banquette et s’approche de la porte, suivie du dadais boutonneux également en grand deuil.

Que voient-ils ? Une chevelure féminine dépassant d’un dossier de fauteuil, deux jambes à califourchon sur les accoudoirs dudit, et c’est tout. Les plaintes, cris pâmoiseux et autres onomatopées sont émis par la personne aux jambes écarquillées.

La dame et son rejeton se risquent.

Un, deux, trois, puis quatre pas !

Ils ont alors une vue d’ensemble de la scène. La señora, Carmen Abienjuy, déculottée jusqu’au nombril, si nous osons dire, avec, dans son entrejambe, un vieillard chenu, qui a posé un mégot de cigarette brasillant sur son oreille gauche et qui se livre à une action mal discernable, mais qui produit un bruit de mauvaise évacuation d’eau (siphon plus ou moins obstrué).

Le vieil homme est agenouillé. Il s’est assis sur ses talons, ses mains en pattes de poule sont crispées sur les ravissantes cuisses de la jeune femme. Par instants, le bruit trouve un vibrato de tyrolienne, un yod étrange, presque musical.

La dame en grand deuil n’est pas rompue aux délicatesses marginales de l’amour car elle s’approche de Béru, lui touche le bras pour solliciter son attention et questionne :

— Que se passe-t-il ?

Bien qu’elle se fût exprimée dans la langue de Cervantès, à l’intonation, le Gros a pigé.

— Docteur ! laconise-t-il.

Elle veut en savoir davantage, mais le Mastar la refoule fermement, elle et le dadais.

— Momente ! il dit. No dérangeasse the doc ; it is very délicate exercice.

Cette fois il referme dûment la lourde, et comme il fait bien ! Juste sur ces entrefaites, le train de la jouissance dans lequel a pris place le directeur entre en gare : Carmen pousse des hurlements que n’importe quel romancier à trois francs six sous qualifierait « d’inarticulés ». Elle fait des « wraouhaaa, wraouhaaa, wraouhaaa, wraouhaaa », et puis des « hargggrrr, hargggrrr, hargggrrr », et enfin des « mrrreeee, mrrreeee, mrrreeee ».

En grand tacticien, Pinuche laisse encore sa menteuse courir sur son erre. Ne jamais interrompre une minouche brutalement, que ça peut faire disjoncter le sensoriel de la patiente ! Mieux vaut poursuivre la manœuvre jusqu’à ce qu’elle devienne insupportable. La bénéficiaire te le fait alors savoir en rebuffant des deux paumes de la main appliquées sur ton front afin d’exercer une poussée d’éloignement supérieure au poids de ton chef.

Là, ça ne rate pas. Au bout de quelques frétillements excédentaires, elle gémit :

— No-on-on !

Et décoche un coup de genou dans la mâchoire du père César. Il en paume son dentier. Mais tout à son affaire, ne s’en aperçoit pas immédiatement.

— Poupoule ! intervient le Gravos. Remets ta culotte, t’as du monde !

— Qui donc ?

— Une vieille peau et son garn’ment. Tu veux qu’on va t’laisser ?

— Attendez-moi dans ma chambre, je vais l’expédier.

Les deux chevaliers de la baise étincelante obtempèrent.

La Carmen se refait un coup de badigeon express sur le minois et introduit ses visiteurs. A cet instant, Pinaud réapparaît :

— Mille excuses, douce amie, chuchote-t-il. Pourriez-vous me rendre mon dentier qui a dû rester dans les poils de votre sexe ?

Elle dit qu’oui, et voilà l’explication de ce corps étranger dans son slip, qui tant la gênait. Elle se détourne, l’en extrait, le tend discrètement à Pinaud, lequel s’empresse de rejoindre son compagnon en se réfectant la clape.

Une troisaine de quarts d’heure plus tard, Carmen Abienjuy va rejoindre ses deux amants. Les trouve allongés côte à côte sur son lit, profondément endormis. Ils ronflent tellement que, depuis le salon, elle a cru qu’on venait d’entreprendre des travaux dans l’immeuble.

Elle est bien sous sa jolie peau, Carmen. Aérienne. Des années sans jouir, et voilà qu’en quelques heures elle découvre coup sur coup (si l’on peut de la sorte s’exprimer) l’homme le mieux membré de France (après M. Félix) et le roi incontesté de la minette chevrotée. Elle est heureuse ! Sa démission est pour elle une délivrance.

Elle a du blé, elle accompagnera ses deux chevaliers de l’amour en France lorsqu’ils y retourneront. Là-bas, elle passera des semaines à se faire reluire, à prendre des pétées disloqueuses ! Ça va être la grande fête à nœud-nœud ! Les « Erotics Folies » ! Quand elle rentrera en « Argenterie », comme dit Alexandre-Benoît, elle sera devenue une fille experte, une surdouée du radada.

Telle que la voilà partie, elle est insatiable, la jolie bougresse. Comment a-t-elle pu se vouer à la police pendant autant de temps ? Lui consacrer son intelligence, sa volonté, son énergie, ses jours et ses nuits ? Et pendant ce temps, les autres femmes de son âge pinaient comme des bêtes ! Mon Dieu ! Toutes ces tringlées perdues ! Elle s’invitait parfois, les soirs de moniche démangeante, à des parties de médius solitaires ! Tristesse ! De Chopin, d’Olympio ! Désormais, fïnito le finger mouillé ! La chasse au braque est ouverte. Taïaut ! Taïaut !

Radieuse, elle s’assied sur le lit, côté Béru, et, tendrement, effleure sa cage à zob de ses doigts mutins. L’effet est immédiat. Le Gros hisse pavillon. Le cirque Bouglione ! Entrée des gladiateurs ! Quel phénomène ! Un mâle de cette pointure et de ce tempérament, ça ne se lâche pas. Qui sait, peut-être acceptera-t-il de divorcer ? Elle s’imagine Mme Bérourier. Statue équestre du plaisir, campée telle une nouvelle Jeanne d’Arc, sur le phallus palefroi de l’Incomparable.

Justement, il se réveille. Ses yeux couleur de soleil couchant se dépâtent.

Il soupire :

— ’ sont partis ?

— Oui.

— Qu’est-ce y v’laient ?

— C’étaient Mme del Panar et son fils.

— Mme del Panar ?

— La mère de la victime.

— Ah ! moui.

— Elle m’est recommandée par le ministre de l’Intérieur.

— Qu’est-ce ell’ t’veuille ?

— Elle assure qu’il est impossible que sa Conchita ait pu amener un homme dans sa chambre. C’était une fille pieuse, d’une haute moralité ! Elle prétend que la police et les médias ont entaché sa mémoire en prétendant qu’elle a été assassinée par un amant de rencontre ! En somme, tout cela va dans notre sens. Maintenant il est temps d’aller devant la prison, au rendez-vous de maître Verluza.

Ils laissent roupiller Pinaud, dont la moustache est encore irisée par sa délicate prestation.

Le jeune ténor du barreau les attend au volant de sa Ferrari. Il fume un énorme cigare (il fumait le même déjà lorsqu’il appartenait au Barreau de Chèze). Il sort de sa tire en souplesse. Elégant, racé, le sourire badin.

Carmen baisse sa vitre.

— Alors, maître ?

— Mon client est catégorique : il affirme que la victime n’est pas la fille qui l’a dragué ; ça vous paraît possible, madame le directeur ?

— Non, répond-elle, ça me paraît certain. Je vous communiquerai dans la soirée les résultats de ma contre-enquête ; ce sera à vous d’en tirer parti car je quitte la police.

— Vous ! déplore l’avocat.

— Moi ! Je démissionne, mon cher ami !

Il en reste bouche bée ; puis il lui demande :

— Est-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire ?

Carmen Abienjuy lui file un regard qui ferait fondre le mont Blanc.

— Des choses, répond-elle ; des tas de choses, vous verrez.

Et elle lui caresse amitieusement les roustons.

SUITE

Lac immense sous un ciel plombé, presque noir, dans lequel passent des vols de flamants nacrés, de marabouts à aigrette et de poules d’eau. De temps en temps, l’un de ces vols plonge en flèche et s’abat dans les roseaux. Le pampero (le vent de la Pampa) se met à souffler en tempête ; sa violence croît avec une telle furie que la nature semble prendre un coup de folie. En quelques minutes, on dirait qu’il fait nuit.

Béru et Pinaud, travestis en gauchos, se hâtent à travers la campagne humide. Ils en jettent, dans leur tenue folklorique : pantalon bouffant, bottes cirées, éperons étincelants, ceinture ornée de pièces de monnaie, veste courte, chapeau à large bord rond muni d’une jugulaire. Ils avancent en direction du casco de estancia dont la toiture se découpe sur la ligne d’horizon parfaitement plate.

Soudain, ils perçoivent un grondement sourd qui s’amplifie. Ils se retournent et voient le plus gros taureau de leur vie qui les charge comme un fou en fumant des naseaux. Ils regardent autour d’eux. Tout est plat, sans arbre ni abri protecteur.

Le monstre n’est plus qu’à cinquante mètres.

— Quelle mort imbécile ! lamente la Pine. Nous n’aurions jamais dû franchir cette clôture pour couper à travers prés.

— Arrête-toi ! intime Béru.

Courageux, il se campe devant son ami, les mains sur les hanches, attendant la charge. La force aveugle semble accroître son allure. Elle n’est plus qu’à une douzaine de mètres du tandem. Alors Bérurier hurle. Il hurle comme il ne l’a jamais fait encore, lui si gueulard pourtant. Il hurle plus fort que le tonnerre, plus fort que l’océan, plus fort qu’une bataille d’artillerie lourde :

— C’est finii i i i i !

Miracle ! Le taureau décharge (à savoir qu’il s’arrête de foncer pour reculer). La tête basse, le mufle écumant, il fait voler l’herbage de son sabot furieux.

— On se calme ! lance Béru avec la même quantité de décibels.

Le fauve s’immobilise, l’air tout con, presque penaud.

Alexandre-Benoît tend le bras vers les confins.

— Allez coucher ! sirène-t-il plus fortement encore que précédemment.

Il frappe du pied.

— J’ai dit coucher ! ! ! !

Vaincu, le taureau recule, tout en faisant front. Alors le Gros marche sur lui.

Pas la peine d’ m’regarder comm’ ça, tu m’fais pas peur, boug’ d’ gros veau ! A la niche ! Immédiat’ment !

Il décoche un formide coup de botte dans le museau de la bête. Le taureau mugit de douleur et de protestation. Mais l’Inflexible ne le tient pas quitte et lui vote un second shoot.

— File !

Le taureau fait demi-tour, reçoit un ultime coup de botte dans le prose et s’éloigne en trottinant.

— T’ sais qu’ ça vous encorn’rait, c’te saleté, si on la laiss’rait faire, assure le gaucho d’occase.

Pinuche, blafard, bredouille :

— Personne n’est plus courageux que toi en ce monde, Sandre. J’aurais voulu te voir dans la fosse aux lions, au temps des Romains.

— Ceusse t’été du kif, assure le gladiateur, sans forfanter. J’en eusse fait des descentes de lit ! Faut jamais s’laisser impressionner, César. Çui qui bédole dans son froc a perdu d’avance, l’odeur d’la merde excite l’adversaire.

Et ils continuent leur route.

Bientôt, après qu’ils aient escaladé une seconde barrière barbelée, un cavalier vient à leur avance. Un gaucho aussi. Mais un authentique.

Il leur demande ce qu’ils fabriquent, d’où ils viennent et où ils vont.

Pinuche qui, sans parler l’espagnol a gardé de vacances sur la Costa Brava quelques rudiments de cette langue, réplique que son compagnon et lui-même sont français et qu’ils souhaitent parler au señor Miguel del Panar. Leur voiture est tombée en panne à quelques kilomètres d’ici et ils ont décidé de rallier la demeure du señor del Panar en coupant à travers champs. Le gaucho soulève alors une paire de jumelles qui lui bat la poitrine. Il explique qu’il a suivi l’incident du « toro », qu’il dit « bravo » et, pour souligner son admiration, il brandit un énorme pouce que beaucoup de polissonnes aimeraient se prendre dans le fion.

Plein d’un exquis savoir-vivre argentin, il met pied à terre et guide les arrivants en tenant son canasson par la bride.

— Pas tristounette, la crèche ! apprécie le Mammouth quand ils atteignent la demeure.

Il s’agit d’une authentique gentilhommière, assez européenne d’aspect, peut-être à cause du lierre qui la drappe. Immense court intérieure. Des dépendances nombreuses : écuries, manège, corral, hangars gigantesques bourrés d’engins agricoles. Un personnel typique grouille dans les parages. Leur guide, qui semble jouir d’une grande autorité, confie son bourrin à un palefrenier et entraîne les « artistes associés » vers le perron bas conduisant à l’entrée.

Il les fait attendre dans un grand hall surplombé d’une galerie aux balustres anciens.

— J’ai les cannes sectionnées, assure le Gravos en se déposant sur un canapé. Tu parles d’une trotte ! J’croivais pas, en voiliant la toiture à l’horizon, qu’elle était aussi louaine.

— Les horizons plats sont trompeurs, rétorque le Docte.

Ils attendent dans la fraîcheur de la gentilhommière. J’aime ce mot désuet et fringant qui parle d’un jadis heureux. Il reste des gentilhommières encore, çà et là. Mais des gentilshommes, dis-moi ? Pas lerchouille, hein ? L’épopée, c’est fini. Adieu dentelles des poignets mousquetaire, épées, chapeaux à plumes. Dans le cul, les plumes, dorénavant ! Les épées sont des broches à barbecue et seules quelques putes ont de la dentelle au slip !

— C’était bien, la minette à Carmen, j’t’aye pas d’mandé ?

— Délectable.

— Tu la préfères à celle-là d’la comtesse ?

— Plus fraîche.

— C’est juste. La Dolorès a un peu d’excédent d’ carats ; y leur vient un p’tit goût d’rassis aux approches d’la cinquantaine. Les gonzesses, c’est comme les clébards, faudrait toujours les avoir jeunes.

— La femme mûrissante a aussi son agrément, rectifie Pinaud. Plus grande maîtrise, initiatives plus poussées, fringale amoureuse exacerbée.

Un monsieur survient, au côté du gaucho qui les a introduits. Un vieillard d’environ soixante-quinze balais, grand, sec, les cheveux de neige, le regard sombre.

Il se déplace en s’aidant d’une canne anglaise. Il porte une épaisse robe de chambre en velours pourpre, à brandebourgs. Il est constellé de rides profondes qui semblent noires.

Il regarde ses deux visiteurs.

— Il paraît que vous êtes français ? demande-t-il dans un français un peu savonné.

— Sifflet ! sifflet ! m’sieur, répond le Gros en se dressant.

Le vieillard lui fournit une superbe main blanche veinée de bleu, aux entre-doigts marqués de taches de nicotine (entre le médius et l’index, surtout).

Béru presse ce morceau de marbre, puis l’abandonne, telle une relique, à son coéquipier.

— Je suis Miguel del Panar, fait l’homme à la robe de chambre. José, mon intendant, m’apprend que vous avez dompté Juan-Carlos, mon taureau le plus fougueux, l’étalon le plus recherché de la Pampa. Il vous chargeait, paraît-il, et vous, señor, lui avez fait front en poussant des cris qui l’ont positivement pétrifié ?

Le Colossal a le triomphe modeste :

— J’sus fils d’fermiers, m’sieur Panar. Mes ancêtres étaient cultivateurs en Normandie. On f’sait un peu d’él’vage. Nous avions aussi un malabar d’taureau. L’ not’ s’appelait Ferdinand et y l’a défoncé l’cul du percepteur qui s’prom’nait su’ nos terres.

— Ne restons pas là, déclare l’éclopé, venez au salon m’expliquer ce qui vous amène.

Il les clopine dans une pièce impressionnante, tout en boiseries mérovingiennes sombres ; pas dix centimètres carrés (voire cubes) de mur qui soient nus. Tableaux ! Tableaux ! Tableaux ! Des huiles en clair-obscur représentant des gens de l’époque Rembrandt habillés de noir dans les pénombres : je te recommande pour la frivolité ! Des cuivres au-dessus d’âtres, des chiens tachetés roupillant devant les chenets, des dames sages, en bonnet, filant une paire de quenouilles grosses comme ça ! Folichon !

— Asseyez-vous, messieurs !

Il tire un cordon. Une grosse bonniche moustachue vient s’enquérir. Le señor demande du champagne, voulant honorer ses visiteurs.

— Eh bien, chers messieurs, qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ?

— Esplique, toi ! demande le Mastar au Chétif.

Il juge que le parler et les manières de Pinuchet sont plus conformes à la solennité des lieux et à la gravité de l’hôte.

Pinaud enlève de l’ongle auriculaire une chassie malséante en train de s’écouler sur sa joue creuse. La dépose sur le napperon de la table basse et se racle le corgnolon ; tu croirais un vieux dindon exténué qui hésite à fourrer une dindonne.

— Nous sommes ici pour une affaire rocambolesque et dramatique à la fois, señor del Panar. Elle concerne l’abominable assassinat de Mlle Conchita, votre fille aînée.

Le bon vieillard réunit ses deux sourcils en une touffe horizontale continue.

— Cette salope n’a eu que ce qu’elle méritait ! oraisonfunèbre-t-il. Quand on est dépravée au point de racoler un étranger et de l’amener dans sa chambre, on peut s’attendre à tout !

Cézigus, c’est pas le chagrin qui l’étouffe. Son regard sombre jette tu sais quoi ? Oui : des éclairs ! Il porterait des lunettes, les verres se fendilleraient sous l’effet de la chaleur !

— Un instant, m’sieur le baron, intervient Béru (impressionné par la gentilhommière, il se croit obligé d’affubler leur hôte d’un titre nobiliaire). En y r’gardant d’plus près dans c’t’enquête, on croive pas qu’c’soit elle qu’a dragué l’touris’ et l’a fait découiller.

— Que savez-vous de l’enquête ! s’emporte le gentilhommien.

Alors Pinaud plonge et narre. Ils sont policiers à Paris. Amis d’Alfred, l’inculpé. Alertés, ils se sont précipités en Argentine pour lui porter secours. Ont fait la preuve que les premières investigations furent un peu hâtives, les flics de Mardel se fiant aux apparences et arrêtant le coiffeur sans douter une seconde de sa culpabilité.

Il raconte l’histoire de la trappe vissée « de l’intérieur du conduit d’aération ». Le malheureux accusé ne reconnaissant pas la fille qui l’a « levé » en la personne de la morte. On a mis du sang de la défunte sur les doigts d’Alfred. Et l’on s’est servi de son couteau de table (redoutable coutelas mis à la disposition des convives pour qu’ils puissent découper la viande merveilleuse produite par les éleveurs argentins).

— Vous pigez, Vot’ Honneur ? conclut Alexandre-Benoît. Alfred s’est fait niquer comme un branque. C’t’un connard qui voye pas plus loin qu’ses ciseaux d’perruquier !

Mais le vieux est sceptique. On dirait que ça lui fait plaisir que sa grande fille soit morte tragiquement après s’être fait un zozo venu du Vieux Continent. Il grommelle :

— Vous cherchez à sauver votre ami, messieurs, mais j’ai foi en la police argentine.

— R’gardez la téloche ! conseille Béru. Aux prochaines infos, y vont probab’ment raconter c’dont on vient d’vous causer, Monseigneur ! Slave dit, si j’ose pouvoir m’permett’, n’croiliez-vous pas qu’y faudrait servir c’champagne qui dégueule du goulot tout seul dans son seau ? J’va m’en occuper, si vous veuliez bien. Vous, av’c vot’ hanche fanée, vous avez du mal ! Une anthropose, j’ suppose ? V’devriez m’faire opérer ça, Votre Grâce. D’nos jours, c’est que dalle ! Y vous scient l’os d’ la rotule et, à la place, y vous mettent un col du prépuce en melchior galvanisé, pas qu’ ça vous taquine d’trop quand l’temps veut changer. V’s’en avez pour deux jours d’clinique ou d’hôpital !

« Putain, c’qu’elle mousse c’t’ quille d’ rouille ! J’m’d’mande si c’Dom Pérignon est assez suffisamment froid. Bougez pas, j’goûte. Mouais, bien c’que j’pensais : il a ses vapes. Vous d’vriez instructionner la bonniche pour qu’é mette les suvantes au congélateur, ça nous f’rait gagner du temps. On va toujours écluser celle-ci en attendant qu’les prochaines frappassent. »

Il sonne la domestique et, dominé par ce diable d’ogre, del Panar, lorsqu’elle survient, lui transmet les instructions du Gros.

Au bout de quelques minutes, le vieil handicapé demande :

— Ce soi-disant coup de théâtre ne m’explique toujours pas l’objet de votre visite. Je suppose que vous n’êtes pas venus spécialement de Mardel pour m’apprendre cette nouvelle ?

Les deux limiers se regardent. Bébé-lune engage son vieux pote à répondre.

— Voyez-vous, monsieur del Panar, une nouvelle question se pose désormais. Si notre ami Alfred est innocent, ce meurtre cesse d’être un acte de sadique. La preuve s’impose qu’il a été prémédité, organisé, perpétré avec un rare sang-froid…

— T’esprimes bien dans ton genre, complimente Bérurier ; on voye qu’t’as d’l’instruction, César. C’t’une chose dont ça m’manque un peu, à des moments. ’Reus’ment qu’y m’ reste l’intelligence !

Le doux vieillard émet un sourire de carte postale publicitaire, style « C’est vrai que je suis constipé, mais avec les dragées Cagoinsses, je me soigne ! ».

Il reprend :

— Dans ce cas, il devient vraisemblable qu’il s’agit d’un assassinat dicté par l’intérêt. Par conséquent, pour essayer d’y voir clair, nous sommes obligés d’interroger la famille de la victime. Bref, de conduire dès lors une enquête classique.

— Comprenez-vous-t-il, Excellence ? ponctue Béru.

Au lieu de répondre, le vieux propriétaire mordille sa lèvre inférieure avec agacement.

— Je suppose, fait-il à la longue, que c’est à la police argentine et non à la police française de conduire cette nouvelle phase des investigations ?

— Elle va s’y mettre, soyez-en convaincu, déclare Pinaud. Mais nous prenons les devants afin d’assurer le non-lieu à notre ami le plus rapidement possible.

— Vous prenez NOTRE police pour un ramassis de lambins ?

— Elle n’a pas la même liberté de mouvements que nous qui travaillons en francs-tireurs, sans être accrédités. Vous pouvez fort bien nous éconduire au lieu de nous traiter au Dom Pérignon, monsieur del Panar, mais je crois que la vérité vous importe davantage encore qu’à nous.

— Chiément dit ! complimente derechef Béru. T’aurais dû z’êt’ norateur, mec ! J’t’ voye su’ un’ estrade, à balancer des harengs à la foule !

— Des harangues ! corrige César.

— P’t’êt’, mais commence pas à rouler des mécaniques, vieux pantin !

Le châtelain-vacher a un léger sourire.

— Je vous trouve sympathiques, tous les deux, dit-il. Sympathiques et amusants. J’aime votre spontanéité. Que puis-je pour vous ?

— Ecoutez-moive, Vot’ Eminence. Su’ la route qui amène chez vous, y a un transformateur électrique, vous voiliez c’que j’cause ? demande Béru.

— Très bien.

— C’t’à dix mèt’ d’ c’transfo qu’ not’ tire a tombé en panne des sens. On a été bités par la jauge qui est nazebroque. Vous pourreriez-t-il n’envoyer un d’vos larbins la récupérer av’c un euréka d’essence ? Bien entendu, j’vous rembours’rai la tisane !

— Nous allons faire le nécessaire, promet l’aimable hobereau en actionnant sa sonnette.

C’est alors qu’une créature de rêve pénètre dans la pièce.

SUITE

(Meilleure que les autres.)

Pourquoi créature de rêve ?

Tu veux le savoir, ami lecteur ?

Parce que !

Parce qu’elle est jeune. Parce qu’elle est blonde infiniment. Parce qu’elle a les yeux bleus en amande. Parce que sa bouche est plus appétissante qu’une jeune chatte. Parce que sa peau a la couleur de l’abricot. Parce qu’elle porte une salopette blanche maculée de peinture. Parce que, sous cette salopette, elle exhibe fièrement une poitrine de diva et enfin, enfin, parce qu’elle est enceinte et que, chose rare, sa maternité ajoute à son charme délicat. Il serait aisé d’ajouter un millier de « parce que », tous plus valables que ceux qui le précèdent, mais une telle énumération risquerait de faire chier la bite du lecteur, ce qui est gravement contraire aux habitudes d’une maison d’édition dont le principal souci est de divertir ceux et celles qui lui font confiance et qui, moyennant un prix des plus modiques, oublient pour deux ou trois heures : leur conjoint, leurs impôts, leurs maladies, leur belle-mère, la politique, les livres de M. Robbe-Grillet, la photo de Canuet, la grève des chemins de fer, la guerre, les pets nocturnes de leur époux, les menstrues inopportunes de leur épouse, le « H » fumé par leur garçon, la vignette de leur voiture, la fugue de leur grande fille, l’encombrement des routes menant aux sports d’hiver, la baisse du dollar, l’abbesse de Castro, la baise de Castro, les autres cons, les autres salauds et le reste, tout le reste !

Pinaud et Bérurier considèrent l’arrivante avec une admiration émue (voire une émotion admirative).

Le châtelain a une expression radieuse comme le petit soleil dessiné par Wolinski sur le drapeau argentin.

— Chérie de mon cœur ! s’exclame-t-il. Venez que je vous présente deux policiers français, extrêmement sympathiques. Messieurs, voici ma femme, Hildegarde !

L’arrivante a un sourire digne de tout ce qui a été rapporté de positif la concernant. Elle tend alternativement la main aux deux visiteurs.

— Soyez les bienvenus, fait-elle, et pardonnez-moi de vous proposer une main pas très nette : je viens de faire de la peinture.

Courbettes des gentlemen made in Paris.

Béru, intrigué, murmure :

— Excusez-moi si j’vous d’mande pardon, Lord Panar, mais j’ai rencontré à Mar del Plata la mère de la victime et son jeune frère…

— Il s’agissait de ma première épouse, bougonne le vieux. J’en ai divorcé voici trois ans pour marier la sublime femme que vous voyez là et qui met le comble à mon bonheur en me donnant un enfant.

D’un geste infiniment doux, il caresse le ventre de la ravissante personne.

Il reprend, hargneux :

— Ma première épouse était une femme sinistre, confite en dévotion et qui a élevé nos deux enfants comme si elle entendait les faire entrer dans les ordres. Heureusement, le Seigneur a eu pitié de moi et m’a permis de rencontrer Hildegarde, lors d’un voyage en Uruguay. Par bonheur, malgré notre grande différence d’âge, j’ai pu m’en faire aimer et, grâce à elle, je connais une fin d’existence heureuse. L’échographie indique qu’elle va me faire un garçon ; je sais qu’il perpétuera dignement mon nom, ce qui ne sera pas le cas avec cette chiffe molle de Salvador.

Il paraît vachement remonté contre sa première « fournée », le gentilhommien ; la traite par le mépris. Il est clair que l’assassinat de sa fille aînée le laisse de marbre. Hildegarde a pris place auprès de lui et lui tient la main. Image sereine d’un bonheur tranquille. La maternité se réfugiant dans l’ombre de la sécurité ! Belle allégorie ! Ça doit être le pied, pour pépère. Après les longues années grises en compagnie de sa dame patronnesse, il connaît enfin le charme, la jeunesse, l’intelligence, l’art.

— Hildegarde peint beaucoup, déclare-t-il fièrement, et elle a énormément de talent. Elle fait dans l’abstrait. Lorsqu’elle aura eu son bébé, nous organiserons une exposition de ses œuvres dans une grande galerie de Buenos Aires.

Il lui prend la menotte et la porte à ses lèvres.

— Vous n’avez pas perdu au change, Votre Altesse, assure Béru. Au plumard, vous d’vez y trouver un chang’ment. La first Maâme Panar, merci bien : vous parlez d’un r’mède cont’ les eng’lures ! E doit même pas savoir c’ qu’ c’est qu’ d’ tétiner l’gland d’un julot !

Miguel del Panar qui a compris le sens général de cette déclaration sourit aux anges.

— Madame n’est pas sud-américaine ? interroge Pinuche en montrant la jeune femme enceinte.

— Effectivement, elle est d’origine germanique.

— Je conçois, dit le Pinaud des Charentes. M. son père a fui l’Allemagne à la fin de la guerre ?

— Son grand-père, rectifie del Panar. Plusieurs colonies nazies se sont fondées au Paraguay et en Uruguay. Elles y ont fait souche.

Il a un geste flou de vieillard sage.

— Mais cela, c’est le passé. L’enfant qui va naître sera réellement argentin, mes amis. Vous allez me faire un grand plaisir et accepter de dîner avec nous. Et puis vous dormirez ici, car la route est longue, qui retourne à Mardel.

La salle à manger fait songer à ces dessins humoristiques représentant un châtelain et une châtelaine assis chacun à l’extrémité d’une très longue table. Sauf que les hôtes sont installés face à face pour rester les yeux dans les yeux en mastiquant leur chili con carne.

Béru et Pinuche entretiennent la converse. Ce dernier questionne Miguel del Panar sur l’importance de son cheptel.

— Cent mille bêtes à cornes ! répond fièrement le propriétaire.

Il ajoute :

— Vous rendez-vous compte, messieurs, qu’il n’existait aucun bovin dans ce pays, jadis ? C’est en 1553 qu’on a amené d’Espagne huit vaches et un taureau.

— Y n’a point perdu son temps, l’animal ! exulte Alexandre-Benoît. Charogne ! Les coups d’ verge qu’il a dû virguler pour ens’mencer t’à c’point la région !

Ils perçoivent un crissement de pneus à l’extérieur.

— Ce doit être Martin ! annonce Hildegarde en se soulevant de son siège pour regarder par la grande fenêtre vitrée. Je reconnais son dérapage.

Elle sourit.

— Oui, c’est bien lui.

Elle s’adresse à leurs convives et explique :

— J’ai un jeune frère qui habite Buenos Aires et qui est passionné de voitures. Il vient de s’acheter une nouvelle Ferrari et nous rend de fréquentes visites, plus, je devine, pour rouler avec que par tendresse fraternelle !

Un bruit de pas martial résonne dans le hall et la réplique masculine d’Hildegarde fait son entrée dans la salle à manger ; un garçon de vingt-cinq ans environ, aussi blond que sa sœur, avec un visage d’archange moderne.

Il porte un complet de lin bleu, déstructuré. Son torse est nu sous la veste largement ouverte. Ses manches sont retroussées, une montre Cartier en or brille à son poignet. Lui aussi est très bronzé. Il a un rire qui fait le tour de sa tête.

— Il reste un petit quelque chose pour moi ? claironne-t-il.

Bise à sa frangine, poignée de main déférente à son beauf. Ce dernier lui présente ses visiteurs.

— Oh ! des Français ! s’exclame le jeune homme. J’adore la France !

On lui désigne l’extrémité de la table. La servante se pointe déjà avec un couvert supplémentaire. On ramène les charcuteries de départ. Il se sert, se met à claper comme un ogre. Béru déclare qu’il va en reprendre aussi pour lui tenir compagnie.

Miguel del Panar leur sert un vin de Mendoza très chaleureux. Il explique « aux Français », que ce sont les prêtres qui ont amené la vigne en Argentine, au XVIe siècle, pour le vin de messe, ce qui prouve bien que le catholicisme est la meilleure des religions !

Lorsque Martin s’est « calmé le plus gros », il s’informe des raisons motivant de la présence de ces deux Français au domaine. Le seigneur du lieu la lui explique. Surprise du beau-frère.

— Comment, fait-il, ce touriste assassin serait disculpé ?

— Il paraît, fait del Panar. Nos policiers parisiens seraient en mesure de prouver qu’une autre femme aurait amené le Français chez Conchita. D’après eux, cette femme aurait assassiné ma fille avant d’aller pêcher ce type sur la plage. Ils auraient fait l’amour dans la chambre obscure où gisait le corps. Ensuite de quoi, la meurtrière se serait rendue dans la salle de bains et aurait fui par le conduit d’aération. Sitôt sortie du conduit, elle aurait alerté la police en prétendant avoir perçu des appels au secours en provenance de la chambre 612. Le couteau ayant servi au meurtre aurait, toujours selon ces messieurs, été subtilisé à la table du Français à la fin de son repas, pour qu’on y trouve ses empreintes par la suite.

Ils s’expriment en espagnol et ni Béru ni Pinuche ne sont en mesure de suivre. Parleraient-ils français que le Gros n’y comprendrait goutte car « ventre affamé n’a pas d’oreilles ».

Martin fait la moue.

— Ne trouvez-vous pas cela un peu trop rocambolesque, Miguel ?

— Passablement, oui, convient le propriétaire terrien.

— La police argentine prête-t-elle l’oreille à une telle version ?

— Ils prétendent que le chef de la police de Mardel, Carmen Abienjuy, partage pleinement leur point de vue.

Martin boit une gorgée de vin rouge et ricane :

— Sans doute est-ce à cause de cela qu’elle vient de démissionner ! J’ai entendu la nouvelle aux informations, en venant ici !

— Vraiment ?

— Pour convenance personnelle, assurait le communiqué.

— Crois-tu qu’il y ait une relation entre cette démission et la soi-disant découverte de ces deux hommes ? demande del Panar.

— Je n’en sais trop rien, mon cher.

— Comment marchent tes projets ? demande le vieil homme.

— J’ai trouvé des locaux, en plein centre de Buenos Aires. Par ailleurs, je constitue une équipe du tonnerre. Mon directeur est l’ancien sous-directeur de l’Agence Amerigo Vespucci, la plus importante du pays. Je suis sûr que nous ferons un malheur dans ce créneau de la publicité en organisant des campagnes originales. Les illustrateurs seront des gars du top-niveau.

La fougue du garçon fait sourire del Panar. Il aime les jeunes et a foi en eux. Il juge que leur fougue supplée leur inexpérience.

On amène en grande pompe la parillada, le plat national, qui réunit, cuits à la braise, des morceaux de bœuf, des riñones (rognons), du boudin, des entrecôtes, des criadillas (testicules de taureau), des chorizos (saucisses) et des mollejas (ris de veau) accompagnés de papas fritas (pommes de terre frites).

Devant ce monceau de nourriture viandesque, Béru se met à pleurer de bonheur, d’admiration, de reconnaissance.

— Vot’ Divinité, dit-il à Miguel del Panar, duchesse vivre cent ans, j’ n’oubliererai jamais un tel bouffment. J’ai un fils qui, du point d’vue appétit, marche su’ mes brisures. En rentrant, j’y dirai qu’ ça éguesiste, une clape d’ c’ niveau. Moi, voiliez-vous, étant fils d’fermier, j’croive que, ma r’traite venue, j’ni’ retirerai en Argenterie. Av’c mes éconocroques, j’achèt’rai un peu d’terrain : la moindre, cinq six cents hectares, just’ pour dire d’faire un brin d’él’vage, et j’ prendrerai un’ cuistaude pour m’ confectionner des plats commaks trois fois par jour. D’la charcutrerie comme entrée ! Une dizaine d’viandes av’c des pommes frites en guise d’légumes, alors là j’opine, Vot’ Divinité. Enfin un pays qu’on sait viv’ !

Et il entreprend de manger. Il laisse emplir son assiette. Des larmes sinuent sur sa bouille éclairée, au néon. Lorsque la nourriture déborde, il réagit :

— Assez ! Assez, mon monarque ! Quand j’aurai fini ça, j’y r’viendrerai !

Après cette pantagruellie, on passe dans la bibliothèque pour les cigares et les alcools. Mme del Panar demande qu’on l’excuse : sa maternité arrive à son terme et elle doit se ménager.

On se lève comme un seul homme pour lui prendre congé, y compris son béquilleux de mari. Après quoi, on se met à écluser un vieil armagnac, qu’un vieillard maniaque fait venir d’Armagnac (poème).

Il a cinquante ans d’âge et ses vapeurs ensorcellent celui qui les hume. Moment de félicité indicible. Pinaud s’endort dans son fauteuil club. Del Panar et son beauf reparlent de la future agence de publicité up to date. Quant au Gros, malgré l’épaisseur de son cerveau noyé dans l’alcool, il réfléchit. D’autant plus sûrement qu’il pense lentement.

Il se dit quoi ? Tu veux le savoir ?

Quelque chose de ce tonneau :

« Miguel est vioque, estropié mais heureux. Il est immensément riche, marié à une ravissante fille dont il pourrait sans se forcer être le grand-père. Il va être papa, ô joie incommensurable pour un barbon qui tutoie la mort ! Pendant des années et des années, il s’est fait suer avec une épouse culbénite, acariâtre sûrement, rigoriste, imbaisable.

« Il l’a répudiée, l’a envoyée chez Dache, le perruquier des zouaves, avec ses deux rejetons mal ficelés et marqués par leur maman. Il est « délivré ». Il déguste entre ses cannes anglaises ce bonheur tard survenu. Pour cet homme amoindri, chaque seconde est une goutte d’élixir qu’il savoure à la pipette. Et puis drame : sa fille aînée est trucidée dans des circonstances troublantes. Muré dans son égoïsme, il décide de s’en foutre. Il ne veut pas le savoir. Qu’elle soit sortie de ses testicules ne le touche pas. Il a rompu avec son passé. Sa famille, c’est pas « jadis », c’est « maintenant ». Sa vraie descendance est encore dans un beau ventre d’adorable femelle. Les deux premiers ? Des malentendus ! Il les a retranchés de sa vie ! »

Voilà ce qu’il pense, Béru, en des termes plus pittoresques, mais dans les grandes lignes c’est ça ! C’est dire qu’il fait le point de la situation. Avec justesse et pertinence.

Il liche le contenu de son verre ballon. Un verre qui fait songer au ventre de la douce Hildegarde.

Il le caresse doucement, bien qu’il n’éprouve aucune convoitise sexuelle pour une femme enceinte. Elle l’est a un degré qui coupe les envies.

A travers le godet qui fait loupe, il regarde Martin. Il l’a déjà jugé, à cause de sa mise, de sa Ferrari stationnée devant la gentilhommière, de sa légèreté de ton : un oisif. Fils à papa, bien sûr. La famille boche sud-américanisée a dû ramasser un blé monstre dans ces pays toujours neufs pour qui a des idées et de la détermination. Lui, c’est le petit canard… L’enfant terrible. Pédé ? Non, sûrement pas. Il y a en lui une virilité ardente et il doit s’aligner des sœurs à tout berzingue. Il est beau, assez sympa, et malgré cela, Alexandre-Benoît Bérurier ne peut pas le souder. Il ne le « sent » pas. Faut dire qu’il a toujours eu horreur des blancs-becs maniérés et trop sûrs d’eux. Il regrette, Alexandre-Benoît, de ne pas hablar espagnol. Il voudrait poser des questions, analyser les réponses qu’on y ferait. Là, il est muré dans l’incompréhension.

Au bout d’un moment de parlotte, le vieux Miguel dit qu’il va se coucher. Il semble sonné par la fatigue. Est-ce lui qui a mis la belle Hildegarde en cloque ? Si oui, ça va donner quoi, le moujingue ? Bien sûr, Chaplin a fait de beaux enfants à un âge encore plus avancé, mais c’est pas à tous les coups qu’on gagne lorsqu’on a un carat pareil, avec des malfaçons, les neurones qui foirent et des artères plus vieilles que son âge !

Dislocation du cortège. La femme de chambre, mandée, guide Béru et Pinaud titubant de sommeil jusqu’à leurs chambres.

Les deux compères (loriot) se dessapent en bâillant. Pinuche va faire un long pipi prostatique, appuyé d’une main à la cloison dans laquelle est scellé le gogue, l’autre tenant sa vieille bébête exténuée, grise et fripée. Il s’aperçoit que la vénérable demeure, en héritant le confort des temps nouveaux, a perdu en insonorisation. L’aménagement des canalisations forme caisse de résonance. Ainsi, il entend tout ce qui se passe dans la pièce voisine. Il perçoit un toc-toc à la porte. La voix d’Hildegarde demande :

— Qu’est-ce que c’est ?

En espingouin, mais la Pine se fait une traduction grâce à l’intonation. Une voix feutrée répond :

— Martin (se prononce Mârtine).

La seconde femme du sieur del Panar va ouvrir à son frelot.

Une converse débute, à ton mesuré. Alors Mister Gras d’os a une idée. Il court chercher dans la poche de son veston un minuscule magnéto grand comme deux boîtes d’allumettes. Il l’a acheté à Mardel avant de partir, en se disant qu’il pourrait ainsi enregistrer les réponses des gens qu’il questionnerait au cas ils ne parleraient pas français, et qu’ensuite il ferait traduire la bande par Carmen ou Dolorès.

— Qu’est-ce tu maquilles ? bougonne le Gros en écrasant une louise monumentale qui se met à fouetter le charnier mis à jour.

Pinuche ne répond pas. Il faut faire vite. Il branche au max le petit appareil et le dépose, côté micro, face à la pièce contiguë, sur une petite table supportant des affaires de toilette.

Pour ne pas interférer dans l’enregistrement, il se retire sur la pointe des nougats et referme la lourde. Son pote ne l’entend pas de cet intestin.

— Hé ! tu permets, mec, faut qu’j’allasse m’vider la boyasse, j’ai la parillada qui m’chicane !

— On ne doit pas faire le moindre bruit dans la salle de bains ! déclare Pinaud avec détermination.

— J’veuille pas faire d’bruit, le Nain Jaune, juste bédoler un grand coup !

Et une salve d’artillerie ponctue cette affirmation.

— Va ailleurs ! dit péremptoirement le Fossile. Quand tu te mets la tripe à jour, on croit entendre la bande sonore d’Apocalypse Now. Tu vas foutre en l’air mon enregistrement.

La Maugréeur sort de la chambre en bras de limouille, à la recherche de chichemanes de remplacement. Il descend au rez-de-chaussée sans faire craquer les marches. Un léger clair-obscur baigne l’endroit. Ses vents sont de plus en plus violents et dégénèrent en typhons, ses gargouillis d’entrailles deviennent carrément menaçants. Les choses s’enveniment. Le temps presse, la catastrophe est imminente. Les sphincters de Messire Béru lâchent prise. Ça va être la trahison inexorable, la complète déroute.

Il avise une petite porte au fond d’un couloir, se précipite en dégoupillant son bénoche. Il doit tenir encore quatre secondes ! Ça y est, la porte est open. Fatalitas ! Elle ne donne pas sur des gogues mais sur une chambre froide où sont entreposées des denrées périssables : quartiers de bœuf, de veau, agneaux écorchés, dindons, poulets plumés, guirlandes de boudin, et bien d’autres victuailles.

Sur le sol, une immense jatte pleine de crème onctueuse. Tant pis : ce sera là ! Le Gros n’a que le temps de se mettre en position et c’est la débâcle incoercible ! La tornade éperdue ! Son anus vaincu se rend sans condition !

Un moment — un bon moment — plus tard, le gastronome libéré sort de la chambre froide en claquant des dents. Il relourde soigneusement la porte. Malgré l’épaisseur et l’étanchéité de celle-ci, une odeur abominable flotte dans le hall.

« Faut qu’j’vais aérer chouchouille ! » décide le digne hôte de del Panar.

La porte donnant sur le perron est munie d’un énorme verrou et, parallèlement, d’une serrure de prison. La clé se trouve dessus. Alexandre-Benoît délourde. L’air tiède de la Pampa le réchauffe instantanément. Il cesse de grelotter et décide d’une petite promenade au clair de lune, histoire d’évacuer ses ultimes pets de fin d’orage.

Sa déambulation l’amène devant la Ferrari écarlate du frangin dont les chromes scintillent au clair de lune. Belle caisse ! Il n’est pas obnubilé par les bagnoles, le Mastar, n’empêche que cette œuvre d’art l’impressionne. Il se penche sur l’habitacle de la Testa Rossa, se demandant avec un peu de tristesse s’il pourrait y loger ses cent douze kilogrammes. Alors, comme un môme fasciné au Salon de l’Auto, il tire sur la poignée. La porte s’ouvre. Un peu léger, le gars Martin ! Trop pressé ! Une tire de ce prix, offerte à la curiosité de n’importe qui !

Le Mahousse entreprend de s’y encastrer. Dur, dur ! Il tâtonne sous la banquette, trouve le levier de réglage et recule le siège au max. Enfin ! il peut s’asseoir ! Putain ! On doit avoir de sacrées émotions au volant de ce bolide ! La route t’appartient ! Tout juste s’il fait pas « Brrrroum ! Brrroum ! » avec la bouche, comme les mouflets, le chieur d’élite ! L’auto sent bon le cuir neuf. Il la caresse. La boîte à gants ! Une pression ! Tchouf ! Elle s’ouvre et une loupiote éclaire l’intérieur. Des gants de conduite, sans doigts, en pécari. Des lunettes de soleil à monture Cartier, tu penses ! Les fafs d’entretien de la guinde. Tiens, qu’est-ce qu’il y a dans l’opuscule ? Une photo ! Une grande photo trouée. On a découpé un personnage dans l’image. Béru examine cette dernière à la lumière du vide-poches. Elle représente un groupe de trois personnes assises sur une balancelle de jardin. Il reconnaît la première Mme del Panar, ainsi que le fils boutonneux. La troisième devait être une femme jeune, on le voit aux jambes qui subsistent dans le bas du cliché. Pas de doute, il s’agissait de Conchita, la fille assassinée. Le Gros hésite, puis décide de conserver la photo. Il remet tout en place, y compris le siège du conducteur, et rejoint la maison.

Le hall pue toujours la merde. Mais enfin, la nuit sera longue et l’odeur a des chances de se dissiper.

Le brave bonhomme tend l’oreille avant de grimper. Tout est calme, d’une sérénité infinie. Il rallie sa turne sans encombre.

Pinuche est assis à la table et enroule la bande du minuscule enregistreur. Puis il enclenche l’appareil et écoute.

Guère fameux ! Un presque chuchotis. Il y a des bruits de fond qui chevauchent : heurts, grincements de fauteuil.

— J’espérais mieux ! gémit-il.

Le Mastar est moins pessimiste :

— Quand c’s’ra grossi, des techniciens pouvront peut-êt’ saisir des birbes d’phrases, désole-toi pas !

Il dépose la photo devant César.

— Toi, tu t’occupes du son et moi d’ l’image, déclare-t-il non sans noblesse. On s’complète, vieux crabe, on s’complète. C’est ça qui fait not’ force !

SUITE

Ils passèrent une merveilleuse nuit, pleine de rêves délicats et de pets qui l’étaient moins. Au matin, leur chambrette sentait la porcherie en période de canicule. Pinaud ouvrit en grand la fenêtre. Le temps était somptueux ; des brumes matinales flottaient sur les immenses enclos où paissaient ces ruminants sans lesquels « l’Argenterie » ne serait pas ce qu’elle est. César prit un bain et brossa ses treize dents ultimes, plus les fausses qu’il associa à cette mesure d’hygiène. Béru fît toilette d’un trait d’eau de Cologne sur ses rares cheveux. Il détestait les ablutions qu’il jugeait superflues et dérangeantes.

Quand ils descendirent rejoindre leurs hôtes dans la vaste salle à manger, ils trouvèrent l’infirme habillé d’un complet de velours beige et d’une chemise bleue fermée au col par un lacet de cuir orné d’une plaque d’argent ouvragée. Il prenait le petit déjeuner en compagnie de la douce Hildegarde, énorme et ravissante dans un déshabillé de soie pervenche. Martin, le beauf, ne semblait point encore levé.

Béru et Pinuche furent accueillis avec gentillesse. La servante moustachue s’enquit de leurs désirs. Pinuche choisit un café au lait avec de simples rôties grillées ; Béru opta pour une assiettée de boudin et couilles de taureau, mets qui l’avaient particulièrement séduit la veille. Il demanda à l’aimable ancillaire de lui casser quelques œufs sur cette « fricassée » et de la lui servir accompagnée de papas fritas. Il déclina le café et lui préféra une bouteille de Trapiche muy seco qui évoquait un Riesling.

Miguel del Panar considérait ses invités d’un œil indécis.

— Je ne sais pas si je vous ai été d’un grand secours pour votre enquête, murmura-t-il. En fait je ne vous ai rien dit qui puisse la faire progresser.

Pinaud eut cette noble réponse :

— Détrompez-vous, monsieur. Dans notre métier, même les silences nous sont utiles.

— En ce cas, tant mieux, déclara le hobereau des pampas.

Martin fit une entrée aussi rapide que la veille. Ce garçon se mouvait « en trombe ». Il dit avoir pris le café dans sa chambre. Il signala à son beau-frère qu’il avait trouvé « un drôle de goût » à la crème. La remarque désobligea le châtelain qui ne supportait pas que l’on contestât la qualité de ses produits. Il répondit avec humeur que sa crème était reconnue comme étant la meilleure d’Argentine car elle conservait le goût des herbages ; à quoi Martin riposta en riant qu’on avait dû « puriner » lesdits herbages récemment.

Il prit congé à la volée, embrassa sa sœurette et partit. Le moteur de la Ferrari fit vibrer les vitres au moment de sa décarrade.

Nos deux chevaliers de la Rousse ne tardèrent pas à le suivre. Ils étaient émus par l’accueil chaleureux de Miguel del Panar. Béru lui dit que si un jour il venait à Paris, il se ferait un plaisir de lui faire savourer des quenelles de brochet, des tripes à la mode de Caen, des pieds et paquets, de la choucroute de Strasbourg, du coq au vin, des cardons à la moelle, du cassoulet toulousain, de la potée auvergnate, de la bouillabaisse, de la brandade de morue, des andouillettes aux échalotes, de la tête de veau sauce gribiche, du gratin dauphinois, du petit salé aux lentilles, du pot-au-feu, de la langue à l’écarlate, du boudin aux deux pommes (mais du vrai), du gratin de fruits de mer, du foie gras du Périgord, de la ratatouille niçoise, de la blanquette de veau (chez San-Antonio), des oiseaux-sans-tête, de la dinde aux marrons, des cuisses de grenouilles à la provençale, des crêpes Suzette, du civet de lièvre, du veau Marengo, du soufflé au Grand Marnier, des moules de Bouchot, du canard à l’orange, de la poularde demi-deuil, du cervelas truffé, du bœuf en daube et des rognons au madère.

Très sensible à cette promesse, le béquilleux promet d’emmener sa jeune femme et leur fils dans la plus belle ville du monde.

Ils s’en vont.

L’air est pur, la route est large.

C’est le Mahousse qui drive. Mollo, à la P.-D.G. Il fredonne les Matelassiers. Il s’arrête pour déclarer à la Pine qu’il a une forte envie de tirer une frangine. Ces mets riches lui ont allumé le sang. Il a hâte de retrouver la comtesse ou la Carmen : il n’est pas sectaire. Il propose à César Bitautrou de les calcer en double. Lui, il fera le plus gros : la tringle épique. Pépère jouera les allumeurs. Département de la lichette ! Son blot ! Pinaud n’est pas enthousiaste. Deux pétroleuses en même temps, c’est plus de son âge. Il craint de faillir aux prestations. Il faut déployer trop d’ardeur. Maintenant, il en est aux techniques exécutées dans le calme, avec méthode. Enfin, il verra.

Le Gros lève le pied et, mieux, freine !

Devant eux, au bout de la route, à l’amorce d’un virage, il y a un encombrement : des gens, des tires stoppées en file indienne. Un accide ! Le Mastar colle à la queue.

Comme c’est un énergique, il descend de sa calèche pour aller aux nouvelles. Bientôt, il aperçoit un amas rouge contre un arbre, de l’autre côté de la chaussée.

Pas possible ! La Testa Rossa de Martin ! Il presse le pas. Des gauchos se déchevalent pour venir voir. La sublime bagnole ressemble à une cabine téléphonique britannique qui serait un peu de guingois.

Le spectacle n’a rien de joyce. Pour une cause encore inexpliquée, Martin a perdu le contrôle de son bolide, traversé la route et embugné un arbre. Dans le choc, il est passé à travers le pare-brise et sa belle tête de jeune fou a éclaté contre l’arbre. Il lui manque presque la moitié de la gueule.

Bérurier, qui en a vu d’autres, hoche la tête. Le petit con ! Se goinfrer de vitesse, et puis voilà ce qui arrive !

Il retourne au Fossile, lequel, bien entendu, est déjà en somnolence avancée. Le claquement de la portière fait sursauter Pinuche.

— T’sais quoi ? demande Alexandre-Benoît.

— Quoi, quoi ? demande l’Egaré.

— L’accident.

— Parce que c’est un accident ?

— De toute beauté, mec. Le frangin de la petite mère del Panar vient de se viander comme un prince ! Il d’vait pédaler à corps perdu, l’enfoiré. Tu l’verrerais : un tartare au ketchup !

— Que faisons-nous ? dubitative l’Ancêtre.

— Qu’veux-tu qu’on va faire ? On n’peut pas le ressusciter ! Poursuivons not’ route et laissons les draupers s’occuper d’la sale b’sogne d’ici.

— La petite dame del Panar va avoir du chagrin : elle semble beaucoup aimer son frère.

Ils continuent de deviser jusqu’à ce que la survenance des motards rétablisse une circulation au compte-gouttes. Une ambulance se pointe, et puis un dépanneur.

Les duettistes de la Rousse se remettent à bouffer du ruban.

Trois kilomètres et cinq cents grammes après le lieu de l’accident, ils aperçoivent un homme occupé à faire du stop de l’autre côté de la route. Bien que l’individu souhaite visiblement se rendre dans la direction opposée à celle qu’ils empruntent, le Gravos freine.

— Est-ce qu’tu vois-t-il c’qu’ j’voye ? demande-t-il à son partenaire d’équipée.

Pinaille se désenchiasse le regard.

— Ma parole ! s’exclame-t-il (jadis il s’exclamait « saperlipopette », mais San-Antonio lui a fait remarquer que le mot donnait un coup de vieux à sa conversation), n’est-ce point José, l’intendant de del Panar, qui nous a conduits au château hier ?

— Tout juste, Auguste !

Béru se range sur le bas-côté de la strada, attend que le maigre flot des voitures suiveuses l’ait doublé et hèle le stoppeur !

— Hello, José !

L’homme tressaille, regarde dans la direction du tandem, reconnaît les passagers de la tire américaine et marque un haut-le-corps.

— Qu’est-ce y v’s’arrive ? lance le Mastar.

L’homme traverse la route en courant, sans grand enthousiasme. Il explique comme il peut qu’il était allé chercher des engrais, tôt ce matin à Tapinamba, avec le camion, et que celui-ci est tombé en panne. Il l’a confié à un garagiste et, comme il n’avait plus de bus avant la fin de l’après-midi pour retourner au domaine, il fait du stop. Une première voiture l’a conduit jusqu’ici et il en attend une seconde pour finir le trajet.

— Montez, mec ! enjoint le cher Béru, on peuve pas laisser en rideau un gazier qu’a si gentillement comporté av’c nous la veille !

Demi-tour sur la route peu fréquentée. Pinaud rassemble ses rudiments d’espagnol pour révéler à José l’accident survenu au frère de madame. Le gars est sidéré. Il a la preuve de ce qu’on lui dit en voyant l’épave de la Testa Rossa embarquée par une grue. On a déjà emporté le corps de Martin.

Retour à la gentilhommière.

— On va pas rentrer, déclare le Mammouth. Moi, les séances de chial’rie, très peu, merci ! César, pisque tu braies coureramment l’espanche, conseille à not’ pote d’annoncer la nouvelle avec déménagement à sa p’tite patronne, pas lui décrocher l’guignolet. Faut qu’il cause d’abord à son singe.

Le cher Pinaud s’escrime de son mieux. L’intendant pige plus ou moins, opine en tout cas, et ils se séparent.

Béru reprend le chant altier des Matelassiers ; sa belle âme, saine comme un bol de lait entier, ne s’arrête pas sur des épisodes de la vie tels que l’accident de Martin. Le drame est permanent autour de nous. Notre existence est un miracle, à chaque seconde renouvelé. Il le sait et chacun de ses jours est un hymne de reconnaissance envers son Créateur qui, depuis déjà un bon bout de temps, le maintient sur cette planète emportée dans le système solaire.

Pinuche l’interrompt soudain :

— Sois gentil, Sandre. Quand tu arriveras de nouveau sur les lieux de l’accident, arrête-toi.

— Vouaille ? demande Sa Majesté qui manie assez bien l’anglais.

— Comme ça…

Le Gravos s’emporte (preuve qu’il a de la force !) :

— Visez-moi c’vieux peigne qui m’fait des crachotteries ! Suffise qu’on soye sans l’Antonio et môssieur l’pauv’ trou-de-balle s’ croive le chef ! Y s’paye des grands airs d’avoir l’air ! Un vieux nœud branlant qui n’fait plus l’amour qu’avec sa langue chargée ! Si c’est pas dérasoire, c’fantôme qui se prend pour Jabonde[5] !

Habitué à ce genre d’explosion, César ne s’en formalise pas.

— Je t’ai demandé cela d’instinct, mon Béru. Et je suis le premier troublé, ignorant ce qui provoque en moi cette décision.

Calmé mais non convaincu, le Grognon continue de psalmodier des sarcasmes, voire des injures qui vont en se tempérant.

Ils parviennent à l’endroit du drame, au bout de la ligne droite. Le Dodu ralentit pour se ranger sur le bas-côté, bien avant le virage.

— Merci, dit Pinuchet en quittant le véhicule.

Et le voilà parti pédestrement vers l’arbre fatal.

Bérurier qui boude, s’accagnarde dans son siège, rabat son feutre sur son visage et fait semblant de dormir, lâchant une loufe de temps à autre, manière de combattre sa solitude. Sous le bord gondolé de son feutre, il suit les faits et gestes de Pinaud.

Le Détritus va à l’arbre, l’examine, regarde le sol à son pied, puis se rend au milieu de la chaussée, et enfin sur la droite. Un vieux chien de chasse, tu jurerais. Ses épaules tombantes, son mégot rougeoyant, son futal flottant sur ses maigres montants, ont quelque chose de pitoyable et d’attendrissant qui émeut Bérurier. Tout ressentiment le quitte. Il n’est plus qu’un ami en tendresse. Il est si misérable, le Pinuchard, si improbable. Tel on l’aperçoit, sur cette route, silhouette chétive aux gestes incertains, tel il demeurera dans les souvenirs quand il nous aura quittés.

Le regard globuleux et couleur de rubis du Gros s’humecte. Chère Vieille Pine généreuse, maligne et faussement gâtouillarde…

Le voilà qui se ramène de sa démarche à ressort. Il s’arrête un instant pour rallumer son mégot, repart.

Béru feint de se désintéresser de ses investigations. Il se force à la charognardise, mais c’est pour taquiner la Baderne.

— J’ai découvert quelque chose d’intéressant, déclare César. La lunette arrière de la Ferrari a éclaté au milieu de la route, avant que l’auto ne s’encastre dans l’arbre, ce qui prouve qu’elle a été déroutée par un choc. En y regardant de près, j’ai trouvé, à droite de la chaussée, des écailles de peinture sombre.

— C’qui veut dire qu’un’ aut’ guinde a emplâtré le beauf ?

— Certainement. A partir de maintenant, ça t’ennuierait de rouler au pas ?

— Mais avec plaisir, mon colonel !

Et le Mammouth repart à l’allure d’un corbillard parcourant les allées du cimetière.

Pinaud ressemble au chien Pluto. Il renifle et ses oreilles font les ailes de mouette. Il mate à gauche, à droite…

Un kilomètre est parcouru, puis deux, puis…

— Gare-toi où tu pourras ! ordonne-t-il.

Béru cherche où poser sa tire sans risque de provoquer un second accident. La circulation est infime sur cette route, mais justement, les automobilistes qui l’empruntent en profitent pour se griser de vitesse. Il avise un chemin de terre sur sa droite, s’y engage. La sécheresse a durci les accotements, il peut se mettre dans l’herbe sans craindre de s’enliser.

Le bruit du moteur ayant cessé, le merveilleux crépitement de la nature investit leurs portugaises. Ce n’est que pépiements d’oiseaux, meuglements lointains de bovins nostalgiques, rumeur mécanique d’engins agricoles.

Pinuche sourit de satisfaction.

La rage béruréenne se rallume illico.

— Pinaud, dit-il gravement, j’t’aime comm’ un frelot. Mais tu doives bien comprend’ qu’si tu m’affranchisses pas dans les une seconde qui suive, j’te vas tartiner la gueule av’c mes cinq doigts !

L’Ancêtre montre le chemin sur lequel ils se sont arrêtés.

— Qu’aperçois-tu, tout là-bas, Gros ?

— Une vieille grange à moitié démantibulée.

— Tout à fait exact ; et à côté de la grange en question ?

— Un camion.

— Exactement. Tu vois du monde auprès de cette grange et de ce camion ?

— Que tchi !

— Et sais-tu pourquoi ce camion est abandonné en rase campagne, mon Sandre ?

Le Diplodocus mâle émet un barrissement. Nous usons de ce nom car il ne nous a jamais été rapporté ce qu’était le cri du diplodocus. Nous supposons qu’il devait bel et bien s’agir d’une espèce de barrissement d’une intensité sonore supérieure d’une chiée (au moins) de décibels à celui de l’éléphant ou du rhinocéros.

— Vouais, je sais ! enchame-t-il. J’ai pigé, Césarin. Complètement à fond ! Le chauffeur d’ ce camion, on vient d’ l’ ram’ner à l’élèverie du seigneur del Panar !

SUITE

(A suivre avec attention.)

Et ils s’approchent du véhicule : un gros machin ricain de couleur vert bouteille. Il est fermé à clé. Pinaud note le numéro des plaques astrologiques (comme dit Béru). Le Gros examine l’avant gauche du véhicule et un sourire interminable fend sa hure. Il biche, notre Sandre national. Que dis-je : il mouille. Pour la sécrétion, on peut toujours compter sur lui.

— Vieille Pine ! appelle-t-il, à voix chuchoteuse. Viens voir ça !

Le Débris décharné remise son carnet à couverture de croco en provenance des élevages de sauriens Hermès, replace son stylo d’or dans sa poche intérieure et s’avance.

— Mate, mec ! jubile le Mastodonte. La direction est complètement faussée, tu vises la roue avant gauche, comme elle louche vilain ? Le garde-boue est défoncé à mort et l’ boudin a éclaté. N’aut’ part, on aperçoit des traces d’peinture rouge sur l’bas de caisse. Donc, t’avais vu just’ : le frelot à la blonde s’est fraisé biscotte c’camion y a fait du contre-carre au moment qu’y l’doublait. La chicorne a été plus violente qu’l’ José s’attendait. Tu penses qu’l’aut’ trou-d’balle devait bomber comm’ un malade !

— L’attentat était risqué, note César. Cela dit, cette route n’est presque pas fréquentée. Quand bien même il y aurait eu un témoin, la responsabilité de l’intendant aurait été difficile à établir. Son coup fait, notre copain a continué sa route comme il a pu : sur trois pattes, avec la direction esquintée. Mais dès qu’il a aperçu un chemin de terre, il s’y est engagé pour venir planquer son camion. Ensuite il est retourné à pied sur la route pour se rapatrier en stop. Il serait revenu par la suite avec une dépanneuse.

— Drôle de famille, non ? émet Bibendum.

Pinuche approuve d’un sourire sublime de sérénité.

Ils retournent à leur charrette en se tordant les pinceaux dans les ornières profondes.

— Quand on va raconter tout ça à l’Antoine, fait le Mammouth, y va s’poignarder l’cul av’c un’ saucisse, d’la manière qu’on s’démerde nickel sans lui ! On suit not’ p’tit bonhomme Mich’lin et on dépiaute toutes les énigmes ! A nous deux, on l’vaut t’haut la main ! Et sans rouler les mécaniques. On a le trionfle modeste, moi et toi, Pinocchio. On pète pas des pendules sous prêtesque qu’on décortique la vérité.

L’Ineffable hoche la tête.

— Ce n’est pas la peine de le dénigrer parce qu’il est absent, laisse-t-il tomber, sans sévérité, mais avec fermeté.

Alexandre-Benoît réagit :

— Qu’est-ce y raconte, c’ baveur de foutre ! Je l’dénigre pas, on cause. Tu croives qu’il aurait comporté mieux qu’nous s’y s’rait été ici ? Mon cul, César ! Mon tout gros cul av’c ses poils au complet !

Ils atteignirent Mar del Plata trois heures plus tard. Béru criait famine, Pinaud qui souffrait de constipation chronique assurait que l’Argentine manquait de pruneaux et redoutait une occlusion intestinale. Alexandre-Benoît lui promit de s’arrêter à la première pharmacie qu’ils rencontreraient sur leur route pour lui acheter des laxatifs. Ce mot lui rappela sa propre débâcle intestinale de la nuit. Il repensa à la jatte de crème providentielle et partit d’un grand rire d’homme aux intestins libérés.

Le Dodu souhaitait foncer dans un restau pour viandasser, mais Pinaud lui fit valoir qu’il était plus urgent de rapporter le résultat de leur enquête à Carmen Abienjuy. Sa faim n’en serait que plus belle et l’assouvissement de celle-ci plus enthousiasmant.

Après avoir acheté une décoction de « casse » à la pharmacie Pilar Nalga y Veneno, ils se rendirent à l’appartement de leur commune amie.

— C’est poilant comme on est différents, les deux, nota Béru dans l’ascenseur. J’pense qu’à bouffer et toi qu’à chier, et pourtant on est amis.

Il lâcha un pet qui fut longuement réverbéré par la cage de l’ascenseur et dont le fumet racontait de façon circonstanciée la parillada fastueuse de la veille.

Ce fut Carmen en personne et en kimono qui leur ouvrit. Elle poussa un cri de joie en trouvant sur son paillasson ces deux virtuoses qui savaient jouer de sa chatte mieux que Menuhin du violon. Elle avait les yeux mouillés de foutre et sa langue frétillait au bord de ses lèvres, tel un poisson rouge.

Elle les fit asseoir, vérifia de la main que Bérurier n’avait pas été émasculé pendant son voyage dans la Pampa et leur déclara, surexcitée, que sa démission venait d’être refusée par le ministre de l’Intérieur qui, mieux que cela, lui proposait une promotion à Buenos Aires.

Devant cet état de fait, Carmen avait brusquement changé d’optique et décidé d’avoir un entretien avec le motard indélicat qui l’avait flashée dans sa compromettante posture. Elle avait convoqué l’homme pour essayer de percer ses intentions et, au besoin, le circonvenir avec une promotion, une pipe ou de l’argent.

— Lorsque vous avez sonné, j’ai cru que c’était lui.

Pinaud qui écoutait avec intérêt, demanda à brûle-ce-que-tu-voudras :

— Vous avez un appareil photographique, je suppose ?

— Naturellement. Pourquoi ?

— Il faut défaire cet homme avec ses propres armes, assura l’Erudit.

Le sergent Manolo Gonzales s’était mis en civil pour se rendre à la convocation du chef de la police. Il n’avait plus l’air redoutable du tout et faisait songer à un moniteur de ski endimanché. Il portait un costume blanc aux taches nombreuses, une chemise noire à col ouvert et des sandales de cuir à travers les brides desquelles on distinguait la crasse de ses pinceaux, laquelle ressemblait à du vert-de-gris sur des monnaies de cuivre. Il était intimidé et considérait le bouton de la sonnette comme s’il se fût agi du clitoris de la reine Fabiola. A la fin, il appuya dessus, déclenchant une brève mélodie. Carmen ouvrit immédiatement, un sourire langoureux aux lèvres, le haut du kimono déboutonné jusqu’au nombril.

— Ah ! voilà mon tourmenteur ! gazouilla-t-elle.

L’autre salua militairement et entra. Carmen ferma la porte à clé.

— Viens t’asseoir par ici, Manolo, il faut que nous parlions.

Elle lui désigna un canapé profond et moelleux. Il y prit place, elle de même.

Ils se regardèrent. Lui, gauchement, avec des battements de cils, elle, hardiment comme le double canon d’un fusil.

— La photo est réussie ? demanda-t-elle d’une voix mutine.

Il voulut avaler sa pomme d’Adam, n’y parvint pas et se contenta de déglutir un peu de salive cotonneuse.

— Montre-la-moi, ordonna-t-elle. Je suppose que tu t’es muni d’un exemplaire pour venir ici ?

Il porta la main à sa poche et en sortit une image qu’il tendit à Mme le directeur.

Elle y jeta un regard nonchalant.

— Pas suffisamment de lumière, fit-elle, et puis tu as tremblé dans ta hâte. Cela dit, on me reconnaît vaguement. Néanmoins, il serait facile de prétendre à une simple ressemblance. Si tu produisais cette photo dans la presse, naturellement je t’attaquerais en diffamation et j’alerterais certains éléments de la police secrète qui te feraient redouter de rentrer seul chez toi, à la nuit tombée.

Elle continuait de contempler le cliché en parlant. Elle marqua un temps de silence et, coquette, minauda :

— Comment trouves-tu mon cul, Manolo ? Pas mal, n’est-ce pas ?

Il acquiesça. Sa foutue pomme d’Adam l’étouffait.

— Puisque nous sommes amis, je vais te le montrer « en vrai ».

Elle fit glisser son pantalon de soie et défit entièrement la veste. Elle se mit à genoux sur le canapé, se déplaça de manière à le rejoindre.

— Je suis sûre que tu meurs d’envie de le caresser, Manolo. Je me trompe ?

Il secoua la tête.

— Alors touche ! Touche avec tes grosses mains de motard.

Il se mit à la pétrir, gauchement.

— Et toi, chéri, en as-tu une aussi belle que l’ami qui m’enfilait ?

Péremptoire, elle s’attaqua à la braguette du sergent. Elle y rencontra un volume intéressant, bien qu’il fût très loin de concurrencer celui de Bérurier. Avec tact, elle le mit à jour. Bite de motard, vigoureuse, un peu arquée, fuselée, carénage Suzuki. Elle se déplaça encore sur les genoux et enfourcha l’homme doucement, qui se mit à ruter comme un con, grognant goret, se trémoussant le bassin.

Béru sortit à pas de loup de la chambre de Carmen, déculotté. Il tenait sa chopine d’âne à deux mains et s’approcha du couple. Carmen le masquait à son partenaire.

L’adorable Pinaud entra en scène à son tour. A distance, mais avec zoom, il se mit à faire un documentaire sur cette scène scabreuse. Carmen poussait des cris pour couvrir les « clics » de l’appareil et son frémissement enrouleur. L’Ancêtre parvint à prendre une bonne douzaine de clichés. Lorsqu’il jugea sa prestation satisfaisante, il déclara :

— Ne vous fatiguez plus, Carmen ! C’est bon pour moi !

— Pas trop tôt ! dit la jeune femme en se débitant.

Manolo Gonzales, épouvanté, découvrit Béru, le membre au vent, à quatre-vingts centimètres de lui, puis Pinaud, la dragonne du Nikon passée autour de son cou de vieux coq déplumé. Sa queue, à lui, n’avait pas encore compris ce qui se passait et semblait appeler au secours avec des mouvements harassés.

Alexandre-Benoît se reculotta en silence.

Carmen tapota la joue du sergent.

— Il paraît que tu es marié et que tu as trois enfants, Manolo. Si les images qui viennent d’être prises étaient montrées à tes chefs et à ta famille, tu passerais pour un partouzard dégueulasse. Tu serais rayé des cadres et ta pauvre femme ne voudrait plus vivre avec toi.

Elle prit la photo qui la représentait avec Béru dans la voiture et la fourra dans la poche de Gonzales.

— Si j’ai un dernier conseil à te donner, amigo, c’est de te débarrasser du négatif et des tirages que tu as pu en faire. On ne sait jamais ce qui peut se passer dans la vie, les hasards sont si capricieux. Que cette photo tombe dans les mains de quelqu’un d’autre et ta vie est brisée. Maintenant rentre ta queue dans ta culotte et fous le camp ! Je vais te faire nommer adjudant !

Elle l’accompagna jusqu’à la porte en le tenant par le bras. On aurait dit qu’elle venait de l’arrêter.

— J’croive qu’tu tiens l’bambou, la mère ! complimente Béru. Charogne, t’y as allumé la bite comme un pétard, ce gnaf. Avant qu’il eusse pigé le pourquoi du comment du chose, tu t’étais carré sa rapière de boy-scout dans l’éteignoir ! Félicitance émue ! SI’ment c’est pas l’tout : ça dû t’agacer la moniche, j’l’ voye à tes prunelles qui bredouillent. J’en causais jus’ment à la Pine en venant. J’y disais comme quoi j’m’en ressentais pour une partie d’jambon à l’os. J’eusse préféré bouffer d’abord une broutille, manière d’m’doper la membrane, mais dans l’état actuel du circuit, Poulette, on aurait tort d’ différerer la course : nos pneumatiques sont bons et les carburos réglés au quart d’poil.

« Tiens, j’vas t’faire l’gag de la cuisinière et du facteur. Agenouille-toi des bras su’ la grand’ table, là-bas. Maint’nant, j’te déguise en appareil photo d’ l’ancien temps en t’rebroussant la robe des champs su’ l’dossard ! Superbe ! Pinaud, vise ce cul d’madone ! Dis-moi pas qu’y te fait pas pourlécher des babines ! Tu m’donnes pas un p’tit coup d’balayage au prélavable, d’manière qu’j’m’ pointasse la larme à la bretelle ?

« Voilà ! J’savais qu’y résis’t’rait pas, l’vieil escarguinche ! Non mais, visez-le ! On direrait qu’y fait sa prière. C’recueill’ment pour goinfrer un’ cramouille ! Oh ! la la ! C’est pire qu’pour une réception d’gala à l’Elysée. M’sieur Pinaud sort les grands couverts d’argent ! Dis, c’te minette princière ! L’Ouverture d’ Guillaume Tell su’ l’œil de bronze ! Et qu’ vois-je-t-il encore ? Deux doigts dans l’fion ! Mais M’sieur Pinuche s’débride ! Et y lu fait l’coup du pas de vis ! J’rêve ! Est-ce-t-il possib’ ? Avec sa polyarthrite d’la main droite ! Il a pris son Voltarène Geigy, j’voye guère autr’ment !

« Hé ! Lapinoche, tu vas pas m’l’entr’prend’ et m’ la finir dans la foulée ! Mais si, é décarre déjà ! C’est les deux doigts qui font effet ! Bon, ben, termine-me-la puisqu’elle est sur l’point d’ se met’ à jour, on ira becter plus vite ! Moi j’vas essayer d’rentrer l’ Zeppelin dans son n’hangar. Pas d’la tarte ! Faut qu’je le passe à l’eau froide, histoire d’le déconcerter. Tu parles, cézigo, devant un dargif aussi choucard si y renâcl’ pour aller coucher le panier ! La vie est pas facile, bordel ! Ell’ tourne jamais comm’ on veut ! »

SUITE

Ils attendaient dans le burlingue directorial de Carmen, en ce lieu où, pour la première fois, le célèbre Béru avait accepté de montrer son paf surdimensionné à l’éminente femme.

Elle leur avait fait servir des alcools par sa secrétaire, une très ravissante jeune fille devant laquelle le ténor du zob avait fait tilt. Il échafaudait déjà, l’Insatiable, de rares combinaisons amoureuses et se promettait de convaincre Carmen Abienjuy d’intégrer sa sublime collaboratrice à leurs prochains ébats. En parfait metteur en scène de ballets érotiques, Alexandre entrevoyait d’aimables figures au cours desquelles chacun trouverait son compte.

Le directeur de la police, heureux d’avoir levé l’hypothèque « motard flasheur », faisait des projets roses. Elle prendrait un mois de vacances pour accompagner en France ces deux singuliers policiers qui faisaient presque autant pour le prestige défaillant de leur pays que M. Roland Dumas, leur ministre des Affaires étrangères. Lorsqu’elle rentrerait, elle prendrait en charge la police de Buenos Aires mais, parallèlement à ses activités professionnelles, s’organiserait une vie sexuelle intense, forte de l’entraînement qu’elle viendrait de subir.

La jolie secrétaire : taille en goulot de carafe, seins furieusement dressés, presque agressifs, regard d’un bleu tirant sur le vert, cheveux châtain foncé coupés très court, entra et annonça que le señor Luis Ramona venait livrer les résultats de ses travaux. Il s’agissait d’un des éléments précieux de la police de Mardel, spécialisé dans les écoutes. Carmen lui avait confié le pauvre petit magnéto de Pinaud et le technicien apportait les fruits de son travail. C’était une espèce de sosie du président Carlos Menem, mais un Menem négligé, mal rasé, plein de pellicules, aux fringues râpées et aux yeux trop cernés de masturbé encéphalique.

Il se mit à parlementer avec Carmen et, pour finir, lui tendit plusieurs feuillets dactylographiés en gros caractères.

Elle traduisit à ses amis :

— Ramona a eu beaucoup de mal à transcrire cette bande. Il n’y est parvenu que par bribes et assure que, pratiquement, seuls les propos de l’homme sont parfois audibles. Il a écrit ce qui est discernable.

Elle amena les feuillets dans la lumière intense de son réflecteur de bureau et en prit connaissance, les traduisant en français au fur et à mesure. Ce qui donna ceci :

L’homme : … ces deux types ridicules font ici ?…

La femme : (réponse indistincte).

L’homme : … serait dommage… fonctionné… tout gâcher… Si Miguel… seconde partie programmée… de revenir en arrière… argent ?

La femme : … australs mais… dollars.

L’homme : … O.K… agir sinon…

La femme : (longue phrase inaudible).

L’homme : Partirai tôt…

La femme : … peur… Et si…

L’homme : … cune inquiétude… plus parler…

La femme : (inaudible)

L’homme : … ton bonheur… (bruits de baisers)…

Fin de la transcription.

Carmen Abienjuy sourit au faux Carlos Menem.

— Merci, Ramona. Je pense que vous nous êtes très utile.

Il frémit, la lécha moralement de fond en comble et sortit à reculons et à ressort.

Elle était devenue flic jusqu’au fond de sa petite culotte festonnée, étudiait le document.

— Essayons de combler les blancs, fit-elle enfin.

Elle lut, d’un ton marmonneur :

— Qu’est-ce que ces deux types ridicules font ici ?

— Merci pour eux, grommela Béru.

Mais elle n’y prit garde et continua :

— La femme répond quelque chose qui, sûrement, exprime l’ignorance, mais aussi le doute puisqu’il assure que ce serait dommage. Qu’est-ce qui serait dommage ? Que votre intervention fasse échouer un projet alors que tout a bien fonctionné jusque-là. Il ne faudrait pas que les deux imbéciles (pardon mes amis) viennent tout gâcher. Si Miguel (c’est-à-dire le señor del Panar) avait des doutes, cela pourrait compromettre la seconde partie du programme. Il doit être impossible maintenant de revenir en arrière. A-t-elle réuni l’argent nécessaire au, financement de cette seconde partie ? A quoi Mme del Panar répond qu’elle l’a réuni en australs mais qu’il pourra convertir la somme en dollars. Son frère est satisfait, son O.K. le montre. Toutefois, il émet une réserve, voire un avis. Il dit, vraisemblablement, qu’il est indispensable d’agir, sinon il ne répond de rien. Sa sœur doit proférer des recommandations. Il lui répond, en conclusion, qu’il repartira tôt le lendemain. Là, elle continue de formuler des craintes et parle de peur. Elle émet des hypothèses fâcheuses : et si… En bon frère, il la rassure. Qu’elle n’ait aucune inquiétude, dans peu de temps elle n’entendra plus parler de rien. On ne sait si elle est réconfortée ou si son inquiétude demeure. Toujours est-il qu’il lui promet de ne vouloir que son bonheur. Puis il l’embrasse.

Carmen lâche les deux feuillets.

— Correct ? demande-t-elle à ses interlocuteurs.

— Rais’n’ment royal et insub’mersible ! déclare catégoriquement Béru.

Le directeur décroche le téléphone.

— Passez-moi la police de Santatampax ! ordonne-t-elle. (Elle ajoute :) Et faites-moi préparer un hélicoptère pour quatre passagers. Qu’il attende sur l’aire d’envol de l’hôpital voisin.

Pinuche et Béru sont impressionnés par la calme détermination de leur « consœur ». Une vraie pétroleuse soudain, dure, implacable, autoritaire !

Elle va à un placard, l’ouvre, décroche un holster contenant un revolver et en ceint son saint sein. Puis désigne l’intérieur du meuble aux Français :

— Venez vous charger, mes hommes ; on ne sait jamais !

Là-dessus, le biniou tinte : c’est la police de Santatampax. La cheftaine se met à baragouiner avec ses collègues de la Pampa. Elle leur parle froidement, d’un ton cassant qui ne laisse pas place aux tergiversations. Quand elle raccroche, elle déclare :

— Le frère d’Hildegarde del Panar avait sur lui une somme en australs équivalant à cent mille dollars.

Elle sonne sa secrétaire et lui ordonne de prévenir le sergent Alonzo Gogueno qu’il va partir immédiatement en opération avec elle et « ces messieurs ». Qu’il s’arme et se munisse de deux talkies-walkies de portée maximale. Rendez-vous sur l’héliport de l’hôpital dès qu’il entendra survenir un appareil !

Rompez !

Béru suit avec nostalgie la croupe onduleuse de la secrétaire.

— Dis-moi, ma poule, fait-il à Carmen, t’as jamais eu envie d’y mignarder la craquette, à cette gosse ? T’sais qu’un’ p’tite dégustation d’coquillage, dans la foulée, ça n’mange pas d’ bread ! On devrerait l’inviter à une corrida d’ sommier un d’ces quat’. J’sus certain qu’ell’ tiendrait sa place la tête haute. J’t’ voye parft’ment lui tond’ l’gazon pendant que j’t’enfourche levrette. J’te parille qu’sa chattoune a l’goût d’verveine. C’est franco du moule à pafs, à c’t’âge-là ! Et pis ell’ a l’r’gard salingue. E connaît p’t’êt’ pas les trente-six poses, mais y doive pas lu en manquer beaucoup ! Ell’ d’mandrerait qu’ça, la salope ! La banane glissante, t’as rien à lu apprend’. Vraiment, un peu d’sirop d’miches, ça t’ dit rien ?

Carmen Abienjuy hausse les épaules.

— Je ne suis pas hostile à l’idée, mais pas avec les inférieurs.

Le Mahousse ricane :

— Si c’est toi qu’est d’ssus, y t’restent inférieurs, les inférieurs, grosse pomme !

— J’l’voye ! jubile Bérurier : j’ai un œil d’ larynx. Là-bas, su’ la droite, on aperçoive la grange derrière l’ bosqueteau, et l’ camion en rideau.

Ils regardent tous et conviennent.

— Donc nous arrivons à temps, se félicite Carmen. Vous avez tout bien compris, Alonzo ? Tout, directeur !

C’est un jeune beau gosse, avec des favoris bas, taillés carré, des cheveux noirs brillant comme une toile d’araignée givrée, la mâchoire carrée aussi. Béru se dit que la Carmen se l’embourbera probable, maintenant qu’elle est « libérée ». Il fera partie de sa prochaine charrette amoureuse. Elle voudra se faire calcer à la langoureuse sur le coin de son bureau, sans s’être déloquée, la culotte simplement tirée sur le côté et elle la maintiendra écartée, pas qu’il surchauffe du membre, le beau sergif.

L’appareil se pose à peine. Le sergent Alonzo Gogueno saute, courbé en deux, comme on fait instinctivement lorsqu’on se trouve sous les pales d’un hélicoptère.

Le zinc paraît faire un plongeon à l’envers et bondit dans le ciel. Ils voient Alonzo s’amenuiser et se glisser sous le camion.

L’hélico décrit un vaste arc de cercle d’environ cinq kilomètres de diamètre et va atterrir derrière une colline au bas de laquelle coule un ruisseau enchanteur. Le pilote stoppe le moteur. Les oreilles des passagers retrouvent une sérénité qu’ils croyaient à jamais perdue. Ils se détachent et mettent pied à terre. L’endroit sent bon l’herbe fraîche, les fleurs des champs. Le Gros annonce que le coinceteau est propice à une sieste. Pinaud fait chorus.

Voilà les deux aminches allongés à l’ombre de noisetiers. Carmen essaie le talkie-walkie et appelle le beau sergent (qui risque fort de devenir lieutenant avant longtemps). Ça fonctionne aux petits pois. Un instant de félicité bucolique, presque paradisiaque les submerge. Le silence n’est troublé que par le « roi mage des oiseaux », comme dit Béru. Le soleil est tiède, la nature infiniment belle. Béru ronfle bientôt, bruit grondant de torrent fougueux s’engouffrant dans les profondeurs de la terre. Pinuche se joint à lui, mais ses ronflades sont menues, sifflantes, flûtées, avec des brisures d’asphyxié qui, pourtant, ne le réveillent pas.

Le pilote s’est également allongé dans l’herbe rase. Un homme d’une quarantaine d’années, précocement gris, avec des traits craquelés par la vie au grand air.

— Vous permettez ? murmure Carmen Abienjuy.

Elle se couche perpendiculairement à lui et prend le ventre du pilote comme oreiller. Il en est pétrifié d’émotion et n’ose bouger, même pas respirer à sa faim. Comme il a bouffé du chili à midi, ses intestins gargouillent et il a honte. Carmen dissipe son humiliation en lui taillant une petite pipe sans histoire, du genre pique-nique.

SUITE

Grésillement crachoteur de radio. Carmen bondit. Ça fait deux bonnes heures qu’elle a rendu heureux le pilote, lequel roupille, anéanti.

Elle branche le contact :

— J’écoute !

— Sergent Gogueno. Je vois survenir une grosse dépanneuse avec un seul homme à bord.

— O.K., nous arrivons. En cas de besoin, braquez l’homme pour le faire tenir tranquille.

— Bien reçu !

Elle interrompt la communication et réveille ses troupes :

— Messieurs, debout ! L’heure de l’action a sonné.

Le pilote bondit. Pinaud et le Mastar sont plus longs à se remettre dans le circuit, mais enfin, le commando est paré pour l’action.

Alexandre-Benoît bâille à en montrer le fond ténébreux de son calbute. Puis il éclate de rire.

— Carmencita ! fait-il, t’as pompé le pilote et il a le falzoche enfoutraillé ; dis-y qu’y s’répare les dégâts avant d’rentrer chez bobonne, sinon médème risqu’ d’y jouer l’grand air d’ l’Acné à la batt’rie d’ cusine !

Intermède joyeux, qui détend cette ambiance d’avant l’attaque.

Ils reprennent leurs places respectives et l’hélico s’élève.

Le Mammouth se penche sur le directeur.

— Tu voyes, chérie, dit-il sentencieusement, ça n’ d’vrerait pas s’produire, un accident d’ce genre. La femme qui taille un roseau à un mec doit assurer la bonne fin d’l’ouvrage. Si tu calumettes un gonzier pour l’laisser floconner dans ses gu’nilles, c’est de l’abusage d’confiance. L’homme qu’t’éponge doive sortir d’ta bouche prop’ comme un sou neuf, sans frais d’teinturerier en perspective. Si tu viendrais à Paname, j’t’emmènerais chez la mère Ripaton, voir c’ que c’est qu’une vraie pipe irréprochab’. Chez ell’ l’lavabo ça n’éguesiste pas ! J’m’ demande même si elle en a un ! Ell’ te boit au goulot sans la moind’ éclaboussure. Une fée ! Tu rest’rais une journée av’c elle, douée comme j’t’ sens, t’aurais tout compris. Quand on a l’don, faut ensuite acquir la technique.

Voilà que le coucou plonge déjà vers les deux véhicules arrêtés. En bas, la dépanneuse est en train de manœuvrer de manière à positionner sa grue près de l’avant du camion.

Inquiet, le chauffeur sort la tête par la portière. Cet hélico qui fond sur lui, l’effraie. Il saute de sa dépanneuse et se met à courir en direction de la route. Fuite dérisoire. Le sergent Alonzo est sorti de sa planque et le braque. Il doit gueuler, mais le bruit infernal du rotor couvre ses injonctions. Alors il pique un sprint et place sur le talon de José ce qu’en foot on appelle un tacle. L’intendant s’affale. Alonzo Gogueno lui met le pied sur le dos afin de composer une figure avantageuse, à la Tartarin. Trophée de chasse !

Le « coléoptère » de Béru s’est immobilisé. Ses passagers accourent. Les Justiciers, épisode no 3 ! De toute beauté ! Ouvrant la marche : la cavalière Elsa, chargeant l’arme au poing ! Sus ! Suce !

— Passez-lui les menottes ! ordonne-t-elle.

Allons-y, Alonzo !

Il enchaîne prestement Don José. Rien qui démoralise davantage un homme que d’être affublé de cadennes. Il se sent tout empêché, soudain ; franchement hors jeu, banni !

Pinaud entraîne la directeur au camion pour lui montrer ses avaries et les traces de peinture rouge sur sa propre carrosserie. « L’accident » de Martin s’y lit comme sur une affiche.

— Amenez-le ici, Alonzo ! lance-t-elle au sergent.

Et voilà le José poussé jusqu’à son char de combat. Carmen sort de son sac-giberne le petit enregistreur de Pinaud, l’enclenche. Elle jacte dans le micro :

— Votre nom !

Puis elle présente l’appareil devant la bouche de l’intendant.

— José Ramirez.

— Ce camion est à vous ?

— Il fait partie de l’exploitation du señor Miguel del Panar.

— C’est avec lui que vous avez provoqué l’accident ayant causé la mort du beau-frère de votre employeur ?

— Quel accident ?

— Vous niez ?

— J’ignore ce dont vous parlez.

Elle désigne la roue voilée, la carrosserie enfoncée.

— Qu’est-il arrivé à votre véhicule ?

— J’ai dérapé dans le fossé.

— Et c’est l’herbe du fossé qui a laissé ces traînées de peinture rouge Ferrari sur votre capot ?

— Elles s’y trouvaient avant l’accident. Je ne suis pas seul à le conduire. Plus de cinquante personnes travaillent à l’exploitation.

Béru croit piger le sens général des propos tenus par José.

— On dirait qu’il bat à niort, hé ? fait-il à Carmen.

— Il nie, répond-elle.

— Si on procéd’rerait à l’interrogatoire à la française, ma jolie ?

— C’est-à-dire ?

— Donne-moi carte blanche, jockey ?

— D’accord.

— M’faut l’hélico et son pilote, et puis ton beau sergent pour traductionner ce dont le gars m’ dira.

— Pas légal ! objecte la belle directeur de la police.

— Sauf ton respect, est-ce que mon cul est-il légal, Mignonnette ? Laisse-moi usiner, j’prends la responsabilité. Pendant c’temps, m’sieur Pinuche ici présent va te faire feuille de rose derrière l’ busson. J’croive pas qu’tu connaîtrerais feuille de rose : on l’gardait pour plus tard. Au début ça chatouille, mais si on persiste, l’bonheur finit par v’nir, pour peu qu’m’sieur Pinaud t’ mandoline un brin la moulasse en même temps !

Péremptoire, il pousse José vers l’hélico et fait signe à Alonzo de les suivre. Le sergent quête une approbation de sa chef et l’obtient, si tant est qu’on puisse tenir un battement de cils pour un ordre de mission.

Le trio embarque à bord.

Le pilote pose une question. Alonzo la répercute au Gros :

— Lui dire, où aller ?

— En l’air, mon pote ! Juste in the sky ! Tu m’understand ?

L’hélico prend de la hauteur. Quand la campagne se met à ressembler à une maquette de puzzle, Bérurier fait coulisser la portière, côté passager, puis il déboucle la ceinture de Ramirez.

— Alonzo, my dear, dis à ce grand con que s’il ne nous allonge pas la vérité, je l’envoie valdinguer dans les azurs, et on sera trois à témoigner qu’il s’est suicidé. Tu m’as pigé ? Good ! Translate-lui, Dudule ! A sa bouille qui ressemb’ à un quartier bombardé, j’ sus certain qu’il a déjà pigé l’plus gros !

Amusé par le jeu, Alonzo Gogueno se fait un délicat plaisir d’informer l’intendant des intentions du Mastar. Fur et mesure qu’il jacte, Béru empoigne José par le colbak, le soulevant à demi de son siège.

L’autre est lit vide. Ses dents claquent. Il a froid de l’intérieur, d’autant — je t’en fais confidence à titre exceptionnel — qu’il est sujet au vertige. Y a des cons qui prétendent que le phénomène du vertige ne peut s’exercer que lorsque tu es sur une hauteur reliée au sol. Faux ! Ce déséquilibre s’exerce parfaitement d’un aéronef lorsque tu es au contact de l’air. Lui, il borde le vide et n’est plus attaché. Alors il se crispe de partout, veut agripper son siège, mais avec les poignets entravés, c’est pas fastoche.

— M’sieur cuit au bain-marie, note l’officier de police Bérurier ; l’est consommab’, à présent. On y va. Premiersio, c’est bien lui qu’a percussionné la Ferrari du gars Martin ? Réponse ?

Il pousse sa victime vers le vide pendant qu’Alonzo traduit.

— Si ! Si ! répond José.

— Eh ben voilà, ça vient ! se réjouit l’Obèse. Demandes-y comment qu’y a procédé. Y s’était rangé su l’bas-côté d’ la strada et y guignait l’arrivée du frelot, j’suppose ? Quand y a aperçu la bagnole rouge, y a mis son tas de ferraille en route et, au doublage, y a filé un coup de boutoir dans l’ museau. La Ferrari qui roulait comm’ un’ perdue a décollé d’la route pour courir embrasser un platane. Traduction !

— Si ! Si ! confirme l’intendant, plus mort que vif.

— Bravo ! s’exclame Gradube. Et maint’nant, Alonzo, la question à cent australs : pourquoi qu’y a manigancé c’rodéo, José ? Qu’y vient surtout pas prétend’ qu’la frime du chérubin y r’venait pas : l’était mignon comme tout, l’Martin. J’eusse eu des instinctes pédoques, j’y aurais défoncé la bagouze sans l’faire payer !

Nouvelle traduction (concentrée) du beau sergent. Là, l’accusé reste coi. Ce que constatant, l’Implacable le déportièrise à moitié. José a déjà une fesse dehors et il lance des implorations. Il raconte comme ça qu’il a une femme, six enfants, dont l’un est mongolien ; sa vieille mère se meurt d’un cancer de la gorge, et puis d’autres trucs comme, par exemple, qu’il est directeur de la chorale mixte de Santa Couchetoila et qu’il est président du syndicat des inséminateurs artificiels de San Carlos de Bidoche, tout ça. De quoi attendrir le steak de restaurant à prix fixe.

— R’pose-lu la question, gronde Béru, en stipululant que c’est la dernière et qu’on n’la répétrera pas trois fois.

Alonzo obéit. Il prend la voix onctueuse d’un tortionnaire japonais. Elle ajoute à l’effroi incommensurable de Ramirez… qui craque !

Se met à jacter à toute vibure, comme pressé d’en finir. La traîtrise est une chose brûlante que l’on a hâte de lâcher. Il s’en débarrasse à marche forcée, les yeux fermés, mais des larmes en coulent tout de même.

Il dit que ses parents sont morts, tués par la foudre, alors qu’il avait six ans. C’est la señora del Panar, la première, qui l’a recueilli et élevé. Elle a été une véritable maman pour lui. Il la vénère, cette grande âme ! Une sainte ! Quand son maître l’a répudiée, il en a été malade. Et pour qui ? Pour cette jeune, belle et froide Allemande qui, c’est visible, n’a épousé del Panar que pour son blé. Il est vieux, à demi paralysé. Elle sait qu’il a « fait son temps ». Seulement, cette fille cupide, influencée par son salaud de frère, songe qu’à la mort du vieux, elle n’encaissera qu’une partie de l’héritage, et encore parce qu’elle porte un enfant de lui. Les deux tiers de la grosse galette iront à ses enfants du premier lit.

Insensiblement, à mesure que le sergent traduit, Béru ramène l’intendant plus à l’intérieur de l’appareil. Maintenant qu’il est lancé, on pourrait refermer la lourde et rattacher sa ceinture, qu’il continuerait sa confession.

Il explique qu’un jour, il y a un mois environ, il a surpris une conversation du frère et de la sœur qui l’a épouvanté. Il rentrait du vin à la cave et entendait, par le soupirail ouvert, les deux descendants de Teutons qui parlaient à voix basse sur la terrasse.

Martin déclarait à sa sœur :

« — Il faut que tout se passe pendant ta grossesse. Un enfant, dans le ventre de sa mère, n’est pas encore un individu. La disparition des deux autres n’engendrera pas l’idée qu’elle fait de ton gosse, le seul ayant droit du vieux. »

Hildegarde a marqué un long silence et a chuchoté :

« — Tout de même, j’ai peur. »

« — Il ne faut pas : je connais une équipe formidable à Buenos Aires. Des gars qui ont un doigté infernal et tellement de relations qu’ils sont intangibles pratiquement. J’ai rencontré l’un d’eux dans un bar de nuit, la Tour Eiffel. Pour deux cent cinquante mille dollars, ses amis et lui “traiteraient” les deux zozos. Tu dois bien pouvoir réunir cette somme. Rien que ta bague de fiançailles en vaut au moins la moitié ! »

— Voilà, conclut Ramirez, ce que j’ai entendu. A cet instant, Panar est arrivé et ils ont, bien sûr, parlé d’autre chose. Ensuite, je ne savais plus ce que je devais faire. J’étais épouvanté. Si j’avais raconté ça à mon patron, il m’aurait chassé sans me croire, tant il est fou de sa seconde femme. Et si j’avais prévenu la police, ç’aurait été pire encore. On m’aurait inculpé de diffamation. J’ai attendu. Et puis… vous savez la suite. La petite Conchita a été assassinée, ce qui faisait déjà un tiers du gâteau de plus pour Hildegarde ! La sale femme ! Deux criminels ! Et ils allaient faire mourir aussi le petit Salvador ! Alors, je me suis dit que la seule façon de le sauver, c’était de tuer ce sale démon de Martin. Je l’ai fait ! Je l’ai fait. Je ne regrette rien. C’était une vermine.

Bérurier fait coulisser la porte et s’assure qu’elle est bien refermée.

SUITE

En voyant l’hilardise peinte sur la trogne du Gros à sa descente d’hélico, Carmen et César comprennent qu’il a obtenu grain de courge (comme dit Béru pour « gain de cause »).

Il s’en vient vers eux, paterne et jubileur, un sourire de mec bien pompé aux lèvres, l’œil scrutateur. Il note quelques taches d’herbe fraîche aux genoux de la señora Abienjuy et en tire les conclusions qui s’imposent : le vieux Pinuche a suivi ses conseils et enseigné l’art délicat de la feuille de rose à leur exquise camarade d’équipée. Ça lui fait plaisir, Alexandre-Benoît, que les autres s’envoient en l’air. Il y découvre un hymne à la nature, un Te Deum à la vie ! Jouir est un don du Ciel. Chaque être qui prend son pied se rapproche de son Créateur. Il Lui OBÉIT !

— Ça t’a plu, ma douce colombe ? demande-t-il.

Elle confusionne.

— Certes, mais au début c’est très gênant.

Le Doctoral a un immense haussement de tête, un qu’englobe.

— Ah ! ça, faut avoir confiance, convient-il. J’m’ voye mal fair’ c’t’ frivolité à la mère Bush par exempl’, malgré qu’é soye sûrment clean du réchaud ! On a tendance à choisir d’ la poulette d’grain, d’préférence. Quoiqu’ j’me rappelle un’p’tite serveuse dont j’ai eu une surprise désagréable : l’avait plein d’boulettes au poilu d’ quatorze ! t’aurais cru des griottes ! La tuile ! Et c’est pas faute qu’é s’parfumait à l’Houbigant ! T’éternuais quand elle passait d’vant ta table.

Changeant de sujet, il déclare :

— Côté du gonzier, nous aussi on a fait du bon boulot.

Et il relate succinctement les aveux et autres révélations de José Ramirez.

— Dans l’fond, conclut Alexandre-Benoît, on lu comprend l’ comport’ment, à c’t’homme. Compte tenu d’la situasse, y n’pouvait rien faire : ça s’s’rait r’tourné cont’ lui. Alors, pour sauver la vie du dadais boutonneux, il a carbonisé ce fumelard de Martin.

Il met sa forte pogne sur la frêle épaule du directeur.

— T’sais, Carmen, dans la Rousse, s’agit pas d’être impitoyab’. Faut s’adapter aux rédactions du pauv’ monde. J’s’rais d’toi, j’laiss’rais accréditionner la prothèse d’ l’accident et j’fout’rais la paix à l’intendant.

— Tu n’y penses pas, Bel Amour, rebiffe Carmen. Le sergent et le pilote ont entendu ses aveux et ne comprendraient pas une telle faiblesse de ma part !

— Dis-leur qu’ pour tend’ un piège à la femme d’ Panar, tu l’laisses en liberté pour l’instant. N’ensute, si tu croives qu’y s’rappel’ront d’ la chose…

— Je verrai, élude-t-elle.

— C’est ça, tu verras, mais tâche d’ bien voir, ma poule !

Ils se mettent à marcher le long du chemin de terre, comme trois amis en promenade.

Carmen dit :

— La bande de tueurs ne « traitera » pas le jeune homme.

— Caisse t’en sais ? objecte Grodu.

— Parce qu’elle n’aura pas le fric que devait lui remettre Martin, voyons ! On l’a retrouvé sur lui. Cette somme sera remise à sa famille dont je doute qu’elle soit en cheville avec les assassins.

— Exact ! laisse tomber Pinaud.

Béru rompt avec le petit cortège.

— Scusez-moi, dit-il, faut qu’ j’lâche un fil !

Et il se met à licebroquer contre une haie.

— Y m’vient une idée ! crie-t-il au couple qui s’est pudiquement détourné.

Il secoue le gars Popaul qui ressemble à un poupard en larmes.

— Coutez-moi, mes lapins ! Si on r’viendrerait au cas de not’ pote Alfred, on aurait tendance à penser qu’ l’horizon s’éclaircit pour sa pomme, mais j’sens qu’y faut pas s’mouiller la compresse trop vite. On a quoive pour l’décupler[6] ? Des brimborions d’converse inaudilés ent’ l’frelot et la frangine qui veut pas dire quand-chose. En plus, l’témoignage d’ José. Mais il a buté Martin et un jury compt’rait sa déclarance pour du beurre rance, d’ac ?

Carmen acquiesce, Pinaud de même.

— Ma conclusion, continue Sa Majesté absolue, c’est qu’pour tirer Alfred d’ sa béchamel, y faut dénicher les coupab’.

Silence, à peine troublé par le bruit de leurs pas dans l’herbe du sentier.

On pourrait obtenir les aveux d’Hildegarde del Panar ? suggère César.

— Compte là-dessus qu’é va s’affaler, mon pote ! A la première question, l’vieux con va déclencher un monstre chabanais, ameuter les avocats d’tout’ l’Amérique du Sud, nous attaquer en infamation ! Gueuler qu’on torture une femme enceinte jusqu’z’aux sourcils, qui s’ meurt du chagrin d’avoir perdu son p’tit frère, tout ça !

Carmen hoche affirmativement sa ravissante tête.

— Gros Chéri a raison, admet-elle. On marche sur des œufs en verre filé, avec del Panar. C’est une sorte de monarque dans son genre. Et comme il est fou de sa seconde femme, il fera exploser la planète plutôt que de la laisser entre les mains de la police.

Elle prend le bras de Mister Queue-d’âne, un jambon large comme le tour de taille de la mère Thatcher (à pâté).

— Que proposes-tu, mon roi ?

Son roi ! Putain, cette passion dévorante ! Il l’a bouleversée, la petite Abienjuy, conquise pour toujours. Sur son lit de mort, elle balbutiera son blaze et fantasmera encore sur sa zézette plus mahousse qu’une enseigne de charcuterie (« A l’andouille de Vire » ou mieux : « Au jésus de Lyon »).

— C’qu’je propose, ma chatte mouillée, mes tétons durs comme le bronze, mon oignon mignon décapé par Pinaud ; c’ qu’ j’ propose ? Voilà, c’ dont j’propose, mon directeur à la craquette rose : la police d’ici me confille l’artiche trouvé su’ Martin. Moi et Pinuche, on file enquêter à Bono Zair. Le frangin parlait à sa sœur du bar La Tour Eiffel. On s’y pointe. On joue les cons ; pas facile, mais on s’appliquerera. Brèfle, on branche les tueurs sur le gamin. Et alors, on vit avec lu et on attend l’équarrissage. Quand y s’produit, on coiffe l’meurtrier, ou les. On y défonce la gueule jusqu’à qu’y cause. Alfred est innocenté. L’Hildegarde a l’ blair dans la merde. Son vieux croûton n’peut qu’ s’écraser. Toi, Carmencita, t’as l’bénef du succès, vu que nous c’est pas en Argent’rie qu’on entend’ poursuive not’ clairière, moi et M. Pinuche. C’est le baby Inde dans toute son esplandeur !

— Et s’il se produit une bavure ? objecte Carmen.

— Qué bavure tu voudrais qu’y s’produisasse, Chouchoute ?

— Supposons que le jeune Salvador soit tué sans qu’vous puissiez intervenir ?

Le Mastar prend une mine outragée.

— Nous, pas interviendre dans un coup pareil ? Tu nous prends pour tes bois-scouts argentiens, Mèmen ! On va vigiler à s’en craquer les rétines, ma gosseline.

Mais elle continue de douter :

— Seul le Saint-Père est infaillible. Il peut toujours se produire un incident indépendant de votre volonté qui vous empêcherait d’agir en temps voulu. Songez au meurtre de la grande sœur, la manière magistrale dont il a été élaboré. Si vous n’étiez pas venus de France, cet assassinat passait comme une lettre à la poste et votre ami Alfred payait la facture !

— T’apportes d’ l’eau à mon laitier, ricane l’Invincible. C’est jus’ment parce qu’on s’est pointés qu’leur combine a foiré. Tu connais l’proverbe qui s’répète, en France, jusqu’ à dans les z’hautes sphères ? « Une enquête m’née par Béru, tous les malfrats l’ont dans l’cul ! ». Paraît qu’c’est l’président Mitterrand qu’aurait trouvé ça, un jour, pendant l’Conseil des miniss.

SUITE

Il trouve ça curieux, Bono Zair, Béru. Le fait remarquer à Pinuche.

— Ici, lui dit-il, on s’croirerait un peu à Paname, un peu à Vienne, un peu à London, un peu ailleurs. Mais on s’croirerait pas en Argenterie.

Les avenues et les places avec des arbres « européens », des immeubles en pierre de taille, des gens saboulés comme sur le boulevard des Italoches au printemps.

Mais quand le taxi les dépose au bar La Tour Eiffel, alors là, le quartier les désempare. Rien que des maisons basses, d’un étage, deux au plus, peintes de couleurs vachement criardes, ou plutôt très crues, très franches, comme sorties du tube. Des vert pomme, des jaune souci, des rouge sang, des bleu roi, des marron brillants, des orange orange. Ça crache et c’est d’une beauté étrange, agressive et poétique à la fois. Dans ces rues, c’est plein de peintres en plein air qui ont leurs œuvres accrochées à des murs de toile de sac. Et tu sais ce qu’ils peignent, tous ? Le quartier ! Ce qui fait que tu as, sur des chiées de petits tableaux, la reproduction de ce au milieu de quoi tu déambules. Hyper et surréalisme mêlés. Un cas !

Les façades de ces maisons basses sont creusées de loggias auxquelles on accède par des escaliers de fer rouillé. Des linges sèchent dans ces loggias et ils sont aussi colorés que les façades.

Pinaud cigle le taxi. Béru examine l’entrée du cabaret. Ce dernier est en retrait, au fond d’une impasse. Une maquette en fer de la tour Eiffel est plantée comme un palmier squelettique devant les portes. Elle n’est pas à l’échelle. Ici, la fameuse tour est trop étroite, foutriqueuse et ne possède que deux étages. De la musique argentine sort de la boîte. Tango ! Le vrai tango argentin n’a rien de commun avec celui de nos bals musette : il est plus langoureux et syncopé. Il te râpe l’âme.

Ils entrent. L’endroit est bas de plaftard, enfumé, y compris quand il est vide comme présentement. Ses murs sont tapissés des mêmes tableaux qu’on trouve dans les rues. Il y a une petite estrade avec des sièges pour les musicos. Au fond, un immense poster jauni de Charles Gardès, dit Carlos Gardel, ce Toulousain, mort à 45 ans, qui a popularisé le tango dans le monde entier. La taule — sans doute à cause des nombreux tableaux — fait rendez-vous d’artistes. A l’opposé de l’estrade, se trouve un long comptoir de bois épais ; au-delà, des rayonnages pour les bouteilles auxquels sont punaisées des cartes postales qui toutes représentent la tour Eiffel.

Une grosse femme molle et fondante, portant une chevelure rousse exubérante pareille à une charretée de foin, fume un cigare en lisant le journal. Son corsage de satin rouge, hypergonflé, trouble illico Alexandre-Benoît, car il est largement déboutonné, pour éviter la surcompression. La barmaid frise la quarantaine. Elle est maquillée à la truelle et a trop forcé sur le vert autour des yeux.

Les Pieds-Nickelés (moins un) s’acheminent jusqu’au rade, s’y accoudent.

— Qu’est-ce tu vas-t-il écluser, l’Ancêtre ? questionne Béru.

La femme qui était demeurée impavide, abat brusquement son journal.

— Des Frenchies ! s’exclame-t-elle avec l’accent de Belleville.

Et elle se met à contempler les deux extraterrestres avec un intérêt qu’ils sont loin de justifier.

— V’s’êtes d’Pantruche, ma jolie ? s’extasie le Gros.

— Rue du Télégraphe !

— Et comment s’fait-il-t-il qu’vous habitassiez Bono Zair ?

— Un roman d’amour ! ricane la grosse femme en exhalant un nuage de fumaga. J’étais maquée avec un malfrat d’ici qui a voulu revenir dans son bled. Il se croyait plus malin que les autres parce qu’il avait fait ses classes à Paris. Peut-être que c’était vrai. Mais « les autres » avaient horreur des mecs plus malins qu’eux. Ils l’ont aligné d’un coup de sacagne, une nuit. Comme je possédais un magot, j’ai ouvert cette taule. Je me défends vaille que vaille. Voilà mon curriculum à chaud, les gars. Et vous ? Touristes ?

— Nous aussi, on est laguche biscotte une love story, assure le Flamboyant, mais é s’rait plus longue à raconter qu’la vôt’. Qu’est-ce on lich’trogne pour fêter not’ rencontre, ma jolie ?

Elle sourit :

— Oh ! moi, je suis fidèle à ma potion magique : une mominette avec juste un glaçon.

— Pour moi, un coup de jaja, décide le Gros. Et toi, la Pine ?

— Pas d’alcool, la nourriture d’ici est trop riche et me détraque.

— Buvez le yerba maté, c’est la boisson nationale de ce pays.

— Je vais goûter, accepte César.

Chacun étant pourvu, ils commencent à picoler avec entrain, comme tous les exilés quand ils se rencontrent et se mettent à évoquer l’amère patrie.

Doucettement, y a du spleen qui monte en volutes, kif la fumée du cigarillo.

Au troisième gorgeon, Béru entre dans les chapitres indiscrets :

— Et ton julot, Marinette, t’as trouvé à l’remplacer ?

— J’ai pas voulu : je préfère me payer des extras quand ça s’énerve de trop dans ma culotte.

— Ils sont conv’nab’ment chibrés, les Argentiers ?

— C’est comme partout : t’as les nantis et les freluquets. Mais pour ce qui est d’s’embourber une belle queue, j’ai plus eu mon taf d’puis la France.

— Comme quoive faut pas désespérer, ma gosse, glousse Béru.

Elle sourcille :

— Pourquoi tu dis ça, beau blond ?

— J’dis ça biscotte c’est la Providence qui m’a placé sur ta route, ma Loute. T’es en train d’causer au plus gros chibre de l’exact-gone, après l’ gourdin à m’sieur Félisque, un ami professeur. Mais d’sa part, c’t’une infirmité.

— Tu t’vanterais pas, l’ami ?

Pinaud juge opportun d’apporter sa caution :

— Il est au-dessous de la vérité, madame Marinette. Il possède un pénis de quarante centimètres.

— Faut aller chez les nègres pour trouver plus long, certifie Béru.

— Tu m’amorces, gros cochon ! Je demande à voir.

— Y a rien d’secret, ma p’tite Marilou. Si tu permetasses qu’je passe derrière ton zinc just’ m’faire un brin d’santé en matant ton entre-deux Renaissance…

Il va rejoindre la taulière et déclare :

— Tourne-toi vers moi et ouv’ tes cannes qu’ j’aperçusse la Baie des Anges ; j’ai b’soin d’un p’tit coup d’fouet d’ décarrade.

En souriant, elle donne satisfaction au gros. Elle fait mieux encore, l’experte femme ! Se saisit d’une lampe électrique dans son tiroir et lui improvise un petit son et lumière sur l’Acropole des plus charmants.

— Pas d’culotte et un porte-jarretelles, balbutie Béru, les dents crochetées, t’es restée quelqu’un de bien !

Pour gagner du temps et ne pas meurtrir son pensionnaire de braguette, il dégrafe son futal, le laisse crouler à ses pieds et fait de même avec son pauvre slip distendu.

— La Marinette est sciée. D’un œil professionnel, elle prend possession de l’académie du Gonflé.

— D’accord, murmure-t-elle ; d’accord, c’est du tout premier choix, de l’exceptionnel, l’outil du mâle hors catégorie. De l’inclassable sur l’échelle des valeurs. Presque du matériel de cirque ! Là, y a pas à tergiverser : c’est THE bite, un point c’est tout ! Même quand je m’expliquais à Pigalle et que je montais des crouilles et des négus, j’ai jamais approché un mortier de ce gabarit. T’as un quart d’heure pour me consacrer une troussée ? Si tu me fourres pas illico presto, maintenant que j’ai vu la bête, je vais tomber malade.

— Te justifilles pas, Marilou, mon Pollux est à dispose. Tu l’ voyes pas av’c un collier et une médaille portant l’blaze d’une propriétaire !

Elle se détabourette et dit au Frileux :

— Tu surveilles la crèche, pépère ? Bois autant de yerba maté que tu veux : c’est bon pour la santé !

Pinaud remercie, se sert d’abondance.

Pendant ce temps, le couple nouvellement constitué part à la recherche d’une surface plane et moelleuse dans les coulisses du cabaret. Deux minutes s’écoulent et un homme maigrichon, riche d’eczéma dans la région sourciliaire se pointe et va prendre place à une table. Il coltine un sac avion en toile, frappé du sigle de la T.W.A.

Pinaud se torche son cinquième bol de boisson fraîche, au goût suavement opiacé. Comme il achève de le boire à longs traits, un monstrueux gargouillis vrille ses entrailles, ponctué d’une douleur brûlante. Il porte la main à son bide. L’eczémateux qui surprend le geste lui lance une phrase en espanche.

— Je vous demande pardon ? s’inquiète fort civilement Pinuchard.

L’autre montre le bol, puis son ventre :

— Muy laxante !

— C’est-à-dire ?

L’eczémateux cherche obligeamment à franciser son espagnol :

— Beaucoup laxativo, yerba maté !

Cette fois, Pinauder a pigé et fait la grimace. Yerba maté est un puissant laxatif ! Misère ! Lui qui déjà souffre de fortes « tracasseries » ! Il sent venir des catastrophes.

L’Eczémateux s’inquiète :

— Nobody, here ? Personne ?

— One moment ! le rassure Pinaud.

Qu’à cet instant, on entend, clamé dans les coulisses de La Tour Eiffel :

— Ah ! bon Dieu de salaud ! Ce coup de verge ! Oui, vas-y, goret ! Mais où t’as été pêcher une trique pareille, gros dégueu ! Oh ! cette énergie ! T’es un marteau-pilon, Français ! Tu t’en tamponnes, de mes organes, sagouin ! Il va me remonter la matrice dans le gosier, ce misérable ! T’es juste une queue, quoi ! Un casse-pot ! Après ton passage, on reste des mois sans plus pouvoir s’asseoir, hein, avoue ? Oh ! putain de moi ! Dire que j’aurais pu crever sans connaître un taureau semblable ! Ralentis un peu, que je prenne mon élan. Que je me rassemble ! Merci, t’es gentil, maintenant, j’y vais à la décarrade ! Tout à l’énergie, Bébé rose ! Oh ! mes reins ! ma sciatique ! Demain, je pourrai plus arquer ! Il me détruit, l’apôtre ! Tant pis, fonce, camarade ! A mort, mon loulou. A fond ! Vive la France !

Le silence qui succède à des relents de Marseillaise.

Pinaud, à bout de résistance, ne contrôle plus ses sphincters. Debout devant le rade, des deux mains cramponné à lui, il se laisse aller dans ses hardes. Douloureux, mais résigné, il s’abandonne, vaincu. Il songe, dans les confins de sa pensée, qu’il ne dispose pas de fringues de rechange. Or, ce qui est en train de se produire et qui est cataclysmique, paraît sur le coup irréparable. Il a un peu écarté ses jambes maigrichonnes, fermé les yeux, entrouvert la bouche comme pour mieux exhaler son désespoir.

L’eczémateux branle le chef avec commisération :

— Muy laxante, murmure-t-il. Mucho laxante. Béru et Marinette font retour. Un pan de la limouille du Gros sort de sa braguette trop hâtivement refermée. La bistrotière, quant à elle, a la démarche d’une qui vient de redescendre l’Annapùrnà en talons aiguille sur ceux du cher Maurice Herzog. On devine que ses jambes sont devenues télescopiques et qu’elles pénètrent dans son bassin chaque fois qu’elle pose un pied devant l’autre.

Elle soupire :

— Seigneur, ce que ça fouette, ici ![7]

Puis, s’adressant à l’eczémateux :

— Vous buvez quoi ?

— Campari soda ! répond l’homme.

Marinette soupire :

— Charogne, faut continuer à vivre après un coup de rapière de cette magnitude ! Tu m’as assassinée, gros porc !

Mais l’accusé plaide non coupable :

— Qu’est-ce qui a voulu qu’ j’y engouffre c’braque, Marilou ? C’est pas l’tout d’faire sa capricieuse et n’ensute d’ gueuler au viol ! D’autant qu’av’c l’moule à zobs qu’tu t’trimbales, avant d’ jouer les rosières, faut cimenter les brèches ! T’as une Prom’nade des Anglais qu’on peut faire défiler les chars du Carnaval, la mère ! J’ai eu misé des p’tites jeunes filles d’bonne famille, qui morflaient Mister Zifolo sans app’ler leur maman ! Où qu’on va, si les vieux chaudrons comme tézigue montent au renaud comme quoi j’y astique un peu trop la moniche !

— Te fâche pas, gros voyou, c’est façon de te rendre hommage.

— Ah ! bon, comme ça j’préfère.

Elle achève de préparer le Campari soda, y joint une tranche de citron et va le porter au clille.

Lorsqu’elle dépose le glass sur la table du gars, ce dernier murmura :

— Personne ne m’a demandé ? Mon nom, c’est Lolo.

— Non, fait Marinette. Vous attendez du monde ?

— J’ai rendez-vous avec un type blond aux yeux bleus : il s’appelle Martin.

— Je le connais, déclare la taulière, mais je ne l’ai pas encore vu aujourd’hui.

Elle revient à son rade en reniflant.

— J’vous dis que ça pue là merde à plein nez ! affirme-t-elle. Pourvu qu’une conduite n’ait pas explosé !

Pinaud, hypocrite, fait fonctionner ses fosses nasales (il aurait mieux fait de faire marcher les fosses d’aisance).

— Je ne sens rien ! bêle-t-il.

— Marilou a raison, intervient Bérurier. On se croirait en tête-à-tête avec une pompe à merde !

Puis, soudain, grave et baissant la voix :

— Dis voir, ma chatte, le gazier boutonneux, là, y t’aurait pas causé d’un certain Martin, m’a semblé entendre ?

— Oui, pourquoi ?

— J’croive qu’on voiliage pour la même maison, moi et lui. Tu permets ?

Le Gravos s’approche de Pinuche.

— J’sais pas si la Providence n’s’rait pas d’mèche av’c nous. V’là qu’ l’ouistiti qu’est laguche attend Martin ! Si ça s’rerait ça, on aurait l’fion bordé d’nouilles, non ?

Pinaud acquiesce mollement ! Béru réagit :

— Toi, c’est pas d’ nouilles qu’t’as l’cul borduré, César ; mon p’tit doigt m’dit qu’t’as bédolé dans ton froc. J’me goure ?

— Ça a été indépendant de ma volonté, bredouille le cher homme.

— T’es bon pour la casse ! soupire Béru qui, déjà, a occulté une certaine jatte de crème fraîche. L’homme qui s’chie parmi, faut qu’y retiende sa place à l’hospice !

Féroce !

Il va à la table de l’eczémateux.

— Do you speak français ? demande-t-il en s’asseyant délibérément en face de lui.

— No, but I speak English.

— Not me ! s’humilise le Mammouth. Marilou, tu peux v’nir faire l’interprêtre ?

La grosse rouquine au fion défoncé s’amène, marchant comme un compas.

— Assoive-toi ! enjoint son nouveau seigneur et maître.

Elle prend place.

— D’mande à c’vérolé quelle sorte d’ tire a son Martin.

— Je le sais, moi, répond-elle.

— Qu’ tu le suces, j’m’en branle, c’est sa pomme dont j’questionne !

Elle relaie la question.

— Ferrari ! répond l’autre avec envie.

— Gi go ! C’est bien du même Martin qu’on cause. Dis à c’ glandu qu’ son Martin s’est flashé hier au volant d’sa caisse !

— Il est mort ? sursaute Marinette.

— Pis qu’ si son dabe avait défoutraillé dans son mouchoir, l’jour qu’il l’a concevu !

Elle traduit. Le maigrichon devient un peu plus moche sous l’effet de la contrariété.

— Maint’nant, esplique-z’y qu’ j’sus t’un pote à Martin ; j’le suvais en bagnole et quand j’ai arrivé su’ les lieux y vivait encore. L’a-z’eu l’temps d’me bonnir deux trois bricoles et d’me remett’ quéqu’chose d’important, cause-z’en à c’t’enfoiré !

Discussion entre la taulière et son clille. Assez véhémente.

— Y r’chigne ? s’inquiète le Gros.

— Non, il demande qui tu es.

— Réponds-y qu’c’est pas son problo. J’étais un ami de c’pov’ Martin et j’m’occupe de ses dernières volontés, pointe à la ligne !

Elle transmet.

— A présent, d’mande-lu pourquoi y avait rancard avec Martin chez toi ?

Marinette s’acquitte fidèlement.

— Martin devait lui remettre quelque chose.

— Quoive ?

Question. Réponse.

— Du fric !

— Maint’nant laisse-nous, la mère, va t’ pommader la chaglatte, et si tu trouv’rais un bénouze pour mon vieux pote, tu f’rais une bonne action : j’croive bien qu’c’est lui, la conduite qu’a esplosé.

— Je me disais aussi ! Je vais monter à l’appartement. Les fringues de mon homme sont encore dans son armoire. Note qu’il était mieux baraqué que lui !

Marinette exit.

Béru pose ses deux coudes sur la table et place sa hure entre ces deux solides montants.

— Ecoute, p’tit mec, I have monnaie for you.

La physionomie ingrate du malfrat se fait plus courtoise.

— Say me how much I dois give you, for security mesure ? reprend Béru.

Le vilain pige.

— Cent mille dollars ! annonce-t-il.

Le Gravos lui tend la main :

— Banco ! It’s regular.

Il ôte son veston, le dépose à plat sur la table et entreprend de découdre sa doublure. Il sort des liasses et des liasses « d’australs » qui transformaient la veste en un vêtement caparaçonné de picador.

L’eczémateux les compte fébrilement et les fourre dans son sac avion.

— O.K. ? demande Béru, à la fin de l’opération.

— O.K.

— Now, quick for the job, hein ? You dites to your friends !

— O.K. ! O.K. ! répète le vilain.

Il se lève, cherche de la fraîche pour cigler sa conso.

— Casse-toi, gredin, it is my tournée, déclare Béru.

Le gars s’en va.

A présent, la mort de Salvador del Panar est programmée.

Deux flaques nauséabondes s’élargissent sous les pieds du malheureux Pinaud.

— Il me faudrait également des chaussettes et des souliers de rechange, bêle l’accidenté de la tripe.

Bérurier hausse les épaules.

— Tézigue, d’puis qu’t’es riche, t’as contrasté des goûts d’ lusc, dit-il. Comme quoi, l’artiche c’est pas un cadeau !

SUITE

Le Kavanagh est un immense gratte-ciel, d’apparence rigoureusement new-yorkaise, qui domine le quartier portuaire de Buenos Aires.

Béru se paye un torticolis à essayer de le contempler dans sa totalité.

— C’t’une drôle d’idée, quand c’est qu’on a vécu des années dans la Pampa, d’viendre crécher dans c’te super-caserne, bougonne-t-il.

— La loi des contrastes, formule Pinaud. Ayant changé de vie, cette digne personne a voulu changer de cadre.

— Tu d’vrais pas causer, conseille le Gros.

— Pourquoi ?

— Tu pues toujours la merde qu’ c’en est un’ malédiction !

— Et le fait de parler stimule cette odeur ?

— Ça attire l’attention su’ toi, vieux mec. On t’regarde, on t’écoute et on s’dit : « C’est c’t’ vieille bricole humaine qui fouette le caca à ce tel point ! »

— Pourtant, j’ai pris un bain chez Marinette !

— T’es sûr qu’t’aurerais pas des fuites, mine de rien ? La chiasse, c’est pernicieux quand ça s’y met !

— Sans doute, mais je me suis garni le slip avec des journaux !

— Eh ben ! c’est qu’ les nouvelles sont pas fraîches, mon pauvr’ vieux ! Bon, allons-y !

Ils pénètrent dans un hall gigantesque, en comparaison duquel celui des Nations unies passerait pour une pissotière de gare de banlieue. Une théorie de portiers affairés derrière une banque en demi-cercle reçoit les visiteurs désorientés et les oriente. Le Mastar s’enquiert de la dame del Panar. Un petit chauve à grosses lunettes et à bec-de-lièvre, vêtu d’un uniforme bleu électrique, lui révèle qu’elle occupe l’appartement 3684 et leur désigne l’ascenseur le plus fiable pour les y conduire, non sans les avoir annoncés « au prélavable ».

Voilà donc les pueurs de merde à l’assaut du gratte-ciel.

Les appartements sont parfaitement balisés et des flèches soulignant les numéros permettent de se repérer sans, tu sais quoi ? Coup férir !

Laurel et Hardy se pointent sur un paillasson grand comme une planche à voile, étalé devant une double porte laquée. Ils sonnent. Une vieille guenon habillée en femme de chambre vient délourder. Un mètre cinquante, une gibbosité de contrebandier (pouvant servir de pupitre à l’astucieux Law pour signer des assignats rue Quincampoix), moustache blanche, paupières tombantes, odeur de poivre et de rance, dentier flottant, les examine d’un regard ascendant et glaireux.

— C’est nous qu’on est attendus, mon trognon ! explique Béru.

O miracolo ! Elle comprend le français ; ce qui te prouve que cette émanation du sous-ordre des simiens n’a servi que dans des maisons de classe.

— Vénez ! fait-elle, et de les driver en claudiquant par un large couloir.

Ils débarquent au salon. Vaste pièce bourrée de beaux meubles et de posters consacrés au football. Tous les triomphes internationaux de l’Argentine se trouvent glorifiés sur les murs et une gigantesque photo de Maradona permet d’apprécier la grâce, la graisse et l’harmonie parfaite de ce joueur, son air profondément intelligent, la spiritualité de son regard.

Mme del Panar number one n’est pas seule. Elle se trouve en compagnie d’un cardinal en tenue de gala, homme grand, aux traits aigus, aux yeux scrutateurs.

Elle fait les présentations comme elle le peut, puisqu’elle ignore les blazes des deux arrivants.

Elle dit seulement :

— Un docteur français (Pinaud) et un autre monsieur français.

Puis, aux deux :

— Son Eminence Dom Alfredo Gigolo y Mantequilla y Platano del Bistougne y Merguez, cardinal de Fernay Blanca.

— Heureux de vous connaître, messieurs, assure l’Excellence, en français velouté.

— Et moive donc ! retourne Béru. C’est l’bon Dieu qui vous a mis su’ not’ route, vot’ cardinal, biscotte on a des choses délicates à dire à c’te brave femme, et quand on jacte pas la même langue, c’est coton d’ raconter sa vie. Pour commencer, n’soiliez pas surpris si mon pote renifle les gogues en vidange, mais il a marché dans un colombin just’ avant d’monter et y n’avait pas d’quoi s’décrotter les tatanes conv’nab’ment.

L’éminence fronce les sourcils.

— Cher monsieur, dit-il, ayez la bonté de parler plus lentement car il y a longtemps que je n’ai pas eu l’occasion d’employer votre langue et mon français est loin de valoir le vôtre.

— Caillez-vous pas l’raisin, votre cardinal, m’suffit d’régler ma fréquence su’ la vôt’ et tout baignera dans l’sirop !

— Je vais faire un résumé de la situation à Son Eminence, intervient Pinaud.

— Quand on « la » pue comme tu « la » pues, on s’écrase, je croive t’l’avoir dit ! fulmine l’Ours polaire.

Mais César a trop le respect du clergé pour abandonner le cardinal aux délirades graveleuses de son ami. En termes choisis, il narre toute l’affaire au prélat, commençant par l’implication de leur ami Alfred dans un assassinat diabolique, continuant par leur visite à la gentilhommière de Miguel del Panar et les découvertes qu’ils y firent. Ils sont certains que la garce d’Hildegarde et son vénéneux frangin ont fomenté la mort des aînés del Panar afin d’assurer un jour l’héritage de l’immense fortune du vieux au rejeton que lui tricotait l’Allemande. C’est elle qui aurait l’usufruit de ces biens faramineux. Avec son frère, ils se promettaient de « faire leur pelote ».

Le cardinal suit ce terrible récit avec passion et l’angoisse croît sur son visage comme les boutons sur la gueule d’un môme venant de contracter la scarlatine.

— O divin Seigneur, murmure l’éminente Eminence, quels esprits infernaux ont pu échafauder de tels crimes ?

Il se signe en trois exemplaires, baise sa croix pectorale, cache son front assailli par de funestes pensées entre ses mains prélasseuses et finit par murmurer :

— Il faut prévenir la police !

— C’est fait, vot’ cardinal. S’l’ment y a pas d’preuves, comprenez-vous-t-il ? Faut qu’on chope les assassins en flagrant du lit. V’là pourquoi nous sommes ici, moi et Pinaud.

« Espliquez à la dame c’qui s’passe et disez-lui bien qu’nous d’vons habiter chez elle jusqu’à c’qu’on essaye d’y buter son garn’ment. Au faite, où est-il-est-ce, c’p’tit con qu’sa frime ressemb’ à une tarte aux fraises des bois ? »

— Il assiste à un match de football, révèle le cardinal : le F.C. Constipacion contre une formation des Espoirs de Montevideo.

— Pourvu qu’y n’y arrive rien ! Quoique les tueurs avaient pas encore reçu leur fraîche. C’est maint’nant qu’y z’ont l’carbure qu’le feu passe au vert ! Sitôt qu’l’glandu rentrerera, on l’prend en pogne ! Racontez tout ça à sa daronne, Vot’ Eminenc’rie !

Le bon prélat se met à expliquer la situation à son hôtesse, en mesurant ses mots au plus juste pour ne pas affoler la malheureuse mère.

Durant la traduction, Béru murmure à Pinuche :

— Journal ou pas journal, t’as l’oignon qui prend d’la gîte, mec. Tu verrerais c’t’auréole, su’ la soie du canapé, t’os’rais jamais plus t’relever. Quand tu l’feras, fais glisser le coussin dessus, j’te r’commande ! La vioque, elle a beau qu’on y tue ses chiards, elle tient à son mobilier, tu connais c’genre d’vieille toupie !

« N’a un moment ou l’aut’, quand l’chef curé aura mis les adjas, j’ retourn’rai la banquette ; mais d’grâce, arrête d’ chier, César, ou alors habille-toi en scaphandrier si t’es plus étanche ! C’est marrant, un constipé chronique tel qu’toi qui passe d’un coup dans l’camp adverse ! »

— J’aurais jamais dû boire tout ce maté, chez Marinette. Il paraît que c’est un puissant laxatif !

— César ! fait sévèrement Bibendum, t’es pas raisonnab’. T’sais bien qu’dès qu’tu t’éloignes du blanc,’t’es perturbé d’l’organiss’. Une tisane ! Toi ! C’est pas croyab’, l’âge, les conneries qu’ça vous amène à faire !

Son Eminence a bien raconté tout à Rosita del Panar. Comme il faut. Avec ménagement. En laissant la fenêtre de l’espoir ouverte à deux battants et en lui prêchant le pardon. Il fait valoir que le misérable Martin Bormann (je t’ai pas dit : ils s’appellent Bormann dans la famille d’Hildegarde et on a donné au frère d’icelle, le prénom de son grand-père) est mort tragiquement, signe indiscutable d’une justice immanente. Il a payé de sa vie celle de la douce et pieuse Conchita, dont l’Eglise fera une sainte, un de ces quatre morninges. Ces deux sympathiques Français vont mener bonne garde sous son toit, avec le concours occulte de la police argentine, obligée pour l’instant de rester dans l’ombre, mais prête à intervenir à la moindre alerte. Lui-même va dire des prières quotidiennement pour la protection de Salvador ; des spéciales, en latin, et je ne sais pas si tu te rends compte, mais des prières de cardinal, ça n’a pas de prix !

Elle remercie en chougnant, la mère. Mais se tord les mains, tant elle appréhende le présent. Il est au match, son grand garçon. Dans la foule, vous pensez, Eminence, si c’est facile de le larder, ce petit con ! Un être sans défense, qui se branle de la main gauche devant la photo de Maradona ! Le cardinal Alfredo Gigolo y Mantequilla y Platano del Bistougne y Merguez conjure d’un formidable signe de croix. Il interroge Béru, lequel affirme que le môme, « logiquement », ne craindra de se faire tronçonner l’acte de naissance qu’à compter de tout à l’heure.

Et alors, tu sais quoi ? Tu veux que je te dise, l’infinie bonté du Seigneur ? Pile, Salvador paraît. Rayonnant. Les Urugayens se sont fait torcher comme des malpropres : trois à zéro ! Il pige mal pourquoi le cardinal et Mme del Panar tombent à genoux en glapissant Deo gratias ! Bon, on raffole du foot en Argentine, mais de là à se livrer à de telles démonstrations parce que les Espoirs de Montevideo ont ramassé la piquette, tu permets !

Pinuche, qui est un mystique, voudrait joindre ses actions de grâce à celles du cardinal, mais il sait que la tache s’est élargie sur le canapé et renonce à s’agenouiller.

Il choisit un moyen terme et se signe.

SUITE

Le dadais, Béru pige que ça va être fastoche de le protéger. Quand il a la révélation que ses jours sont en danger, il se liquéfie et joint ses pestilences intimes à celles de Pinaud. Faut le voir verdir sous ses bubons plus ou moins juvéniles, le branleur ! Faut l’entendre claquer des ratiches pour donner un récital de castagnettes. Il pleure, dit qu’il a peur. Il veut qu’on le préserve de tous les dangers. Qu’on le mette dans une pièce blindée avec des tireurs d’élite, un gilet pare-balles.

L’Eminence, ça commence à lui pomper l’air, ces simagrées, ces miasmes épouvantables. Il se dit qu’interpréter un rôle de prélat dans un bouquin de Santantonio, merci bien de la corvée ! Il est tombé chez un romancier à la con, impertinent, scato, mal embouché ! Alors il joue cassos après avoir distribué quelques bénédictions. On ne le reverra plus. Envoie-lui un baiser, j’en ai plus besoin.

Pendant que Rosita del Panar le raccompagne à la lourde, Béru fait signe à Pinaud de se lever, saisit la banquette de deux mètres et la retourne. Il était temps : l’auréole tournait en flaque. Une diarrhée, tu peux jamais prévoir ses conséquences.

— Que vais-je faire ? lamente le Débris.

— On prendra tes mesures et on enverra la vieille bonniche t’acheter deux ou trois grimpants et quat’ ou cinq slips.

Au retour de la Répudiée, Béru exige un état des lieux. L’appartement, outre la partie réception, se compose de cinq chambres dont quatre en rang d’oignons. Celle du bout appartenait à Conchita, la suivante est une chambre-à-donner, puis vient la plus vaste : celle de la daronne, contiguë à celle du petit dernier. La cinquième est plutôt un débarras pourvu d’un vasistas, elle jouxte la cuisine et, tu l’as déjà compris, c’est la servante naine qui l’occupe. Le Maître réfléchit sous les regards conjugués de ses hôtes.

— Bon, tranche-t-il, faucon modifille tout ça. Le gamin va s’installer dans la piaule d’la p’tite vioque, moive et Pinaud, on va prend’ la sienne et la nainte s’rabattrera su’ la chamb’ d’aminches.

Salvador étudie le français comme seconde langue au lycée ; il parvient à piger l’organisation du Gros.

— Faut qu’tu vas m’comprend’, p’tit gars : la turne d’l’esclave donne sur rien pisqu’ell’ a pas d’fenêt. Le vasistas, pas même un macaque pourrait y passer et j’vais l’clouer n’en plus. Nous, dans ta carrée, on est aux premières loges pour si les r’quins donneraient l’assaut. Donc, concernant la maison, ça baigne. Jusqu’à la nouvelle ordre, tu quittes pas l’ gratte-cierge. On va faire courir l’bruit qu’t’es malade. Ta mère appel’ra vot’ docteur, ira au pharmacien, tout bien. Et on attendrera. Le père Lapine musardrera dans l’secteur pour r’tapisser si des mecs surveillent l’immeub’. Il a un œil magistral concernant la détectance des planqueurs. C’t’un don d’naissance, chez lui. Y r’père illico ceux qu’a pas d’raison d’se trouver là.

« T’as bien pigé, La Trouillasse ? No couechetiones ? Parfait. Maint’nant faut quj’te d’mande un renseignement capital, mecton : est-ce qu’ la jaffe est-elle bonne, chez vous ? Pour moi, c’t’un’ condition signée canon. Quel genre d’plats elle mijote, la nambotte ? Par exemple, just’ pour dire ? Du lapin sauté à la tomate ? Moui, comme hors-d’œuvre ça peut z’êt’ plaisant. Et aut’ment, Dudule ? Hein ? Cause plus fort ! De ?… De l’humita ? Ça consiste en quoice ? Purée de maïs, oignons, poivrons ? Et c’est tout ? Pour accompagner une côte de bœuf, j’insurge pas, mais pris nature, c’t’un plat d’hosto. Faut qu’nous causassions à Miss Trois-pommes ; quand on vit en communauté, on a intérêt à mett’ les poings sur les ouïes d’emblée ! »

Naturellement, Pinaud déféqua au lit cette nuit là. Le damné de la théière souffrait mille angoisses préfiguratrices d’un vilain trépas. Il réveilla son compagnon de lit pour lui faire constater la situation et, au besoin, lui dicter ses ultimes volontés. Il avait des hoquets insalubres, des gargouillis tout plein rigolos qui ressemblaient à la bande sonore d’un dessin animé dont on ne perçoit pas les paroles. La chose se manifestait d’abord dans la chambre d’échos de l’estomac, puis s’assourdissait pour suivre le vilain serpentin des intestins avant de débouler, tonitruante, sur le drap de dessous de Rosita del Panar, lequel n’en pouvait plus. Cela s’opérait par salves, ou par vagues, l’une ou l’autre expression convenant à la situation.

Le Gros sauta du lit, à peine éveillé, et évalua le désastre.

— J’croive qu’t’es bonnard pour entrer en clinique, vieux peigne ! décréta Alexandre-Benoît. Rester dans l’grand monde en sulfatant de l’oigne av’c c’te violencerie, on peut plus tolérer, j’vais préviendre la mère Tartempion.

Justement, un rai de lumière filtre sous sa porte. Bérurier frappe doucement. On ne lui répond pas, alors il tourne le loquet et entrouvre. Il voit la malheureuse mère agenouillée sur un prie-Dieu devant la statue de la Vierge Marie. Les yeux fermés, la tête dans les épaules, elle récite à toute volée un chapelet à gros grains. Elle est en chemise de nuit de soie. Elle a dû se gratter le dargeot car sa limouille est retroussée et enfoncée dans la raie culière. Le Gros, brusquement, trouve la vieille chouette intéressante, vue de dos. Elle possède un pétard comme il les raffole : en forme de potiron, des cuisses blanches et pas abîmées par les varices ou la cellulite. La taille contrebasse à cordes. Ses cheveux déchignonnés tombent bas dans son dos. Voilà le taureau normand allumé instantanément par ce paysage.

Il se racle la gargane. La daronne sursaute. Confuse d’être surprise en prière comme d’autres le seraient dans la fantasia d’un coït en levrette.

— Escusez-moi si j’vous pardonne, balbutie le Mahousse. J’ai vu du feu, alors je m’aye permis d’ viendre.

— Mon fils ? égosille la pauvre dame.

— Non, non, d’c’côté tout baigne. C’est rapport à mon collègue qu’est malade.

Ils ont beau s’exprimer chacun dans sa langue maternelle, étrangement, voilà qu’ils se comprennent.

Il explique l’affaire du maté, jointe à la nourriture viando-féculencière qui a ravagé l’intérieur de cet être délicat qui ne tolère que des mets discrets.

Elle est bonne, la Rosita. Généreuse dans ses malheurs. Elle va prévenir la naine de se manier le cul pour changer la literie. Inutile d’alerter le corps médical, elle possède des remèdes contre les grandes chiasses d’équinoxe. Il va croquer deux dragées et ses « ennuis » s’arrêteront, Pinaud. Elle ne s’est toujours pas aperçue du gag de sa chemise remontée et bloquée entre ses miches. Béru arrive pas à se rassasier l’œil.

De devant, elle est pas triste non plus, Rosita. Vu que son vêtement de nuit est tiré, ça lui dessine la moulasse comme si on y était. Cet amateur éclairé de Béru, ce taste-chaglattes, ce pourfendeur de frifris, tu penses s’il le repère, le triangle des Bermudes de la mère Panar ! Elle s’offre un tablier de sapeur grand format, mémère ! La pilosité guenon ! Lui, il peut pas résister devant ce déferlement de poiluches ! C’est trop animalesque pour qu’il lutte longtemps contre ses bas instincts. Seulement, dis, charger une dame en grand deuil, c’est malséant, faut convenir. Une éperdue en dévotion qui tient encore son chapelet de compétition à la main, y a qu’un goujat qu’oserait s’y risquer !

Ils sont là, soucieux de part et d’autre pour des motifs complètement différents. Et puis s’opère alors quelque chose d’entièrement nouveau : Rosita qui n’avait jusqu’alors regardé que le visage de son interlocuteur, baisse les yeux d’un mètre. C’est la secousse électrique haute tension ! N’ayant pas de pyjama, Béru dort avec son tricot de corps à grille et son slip. Je t’ai causé déjà de l’extrême extensibilité de ce dernier. Il est lâche de partout, et sa poche kangourou ne contient même plus ses formides roustons ! Comme la présence de la dabuche l’excite à outrance, y a déjà lulure que son camarade pafosky a opéré sa perestroïka. Il est sorti à droite du rideau de scène et salue le public.

Dame Panar méduse, incrédulise. C’est chaque fois la pareille, je vais pas me faire suer les glandes à te décrire la stupeur d’une dame prieuse, en arrêt devant ce sexe molosse comme un setter irlandais devant le terrier d’un renard. Elle a rougi, violi, pâli, bleui, verdi. Sa bouche s’est béantée, ses narines de toucan se sont pincées, ses yeux tournent comme les boules d’une loterie dans leur sphère. Même ses oreilles qui bougent, tu te rends compte, vicomte ?

Béru qui la voit tomber pâle se précipite et la saisit de ses bras musculeux.

— Vous défaillassez, marquise ? il balbutie.

Il la porte en travers du lit, lui donne des petites tatapes sur les joues.

— Evanouissez-vous pas, ma gentille. Y a pas d’danger. Tant qu’ j’ s’rai là, votre crevard ne craignera rien, foie de Béru ! Oh ! mais elle va aux quetsches, la pauvrette ! Seigneur Jésus, c’qu’elle est bathouze, av’c son nich’mard et ses bayonnes à l’air lib’. E s’ferait raboter l’nez et ôter ses salop’ries de verrues, é deviendrerait presque bioutifoule. Oh ! merde, du temps qué vadrouille dans l’potage, faut qu’j’ lu mate la cressonnière, l’occase est trop belle !

« Montrez voir un peu l’panorama, nob’ dadame ! Pile c’qu’ je croiliais voir ! Dieu de Dieu, c’te forêt à mazonière ! Faut défricher la broussaille pour atteignir la grotte merveilleuse ! J’en aye vu, des bas-vent’ en friche, mais à c’tel point, jamais ! Comme c’est noir et brillant, et soilieux ! Attends, darlinge, qu’j’te peigne la mollusque av’c les doigts. Où qu’elle s’cache, la clairière d’amour, Baby ? Ah ! la v’là. Y la déplanque ! Oh ! c’clito, ma poupée ! Tu dirais l’corail’d’une coquille Saint-Jacques. Et puis ça possède du fumet ! Tu parles : des années de bouteille, prude comm’ v’là maâme ! Un p’tit coup d’menteuse pou’ le remett’ en condition. Just’ su’ le pourtour !

« Tiens, on dirait qu’a frémi ? Mais oui, pas d’erreur, dans son sub’, la jolie chérie ressent du bonheur. Tu parles : un’ p’tite langue fourrée princesse après ces années d’exil, ça réveille l’sensoriel ! C’est comme j’y f’rais les soins intensifs, la respireration artificieuse. Tu veux parier qu’é va r’muer du prose, doucettement, sans s’l’ment s’en aperc’voir ? Tiens, qu’est-ce j’disais. La nature qui cause, quoi ! Qui r’prend ses doigts ! A preuve, médème porte la main à sa choucroute. Ell’ garde les yeux fermés, mais é s’mignarde la case trésor. C’est la vie, qu’veux-tu ! Insurger s’rait con. Elle est à bout, c’te pauv’ créature. Son concerto d’cramouille, ell’ peut plus l’retiendre. L’heure esquise qui la grise !

« Attends, lâche ton chapelet, mon cœur c’s’rait pas corrèque d’limer av’c. Voilà, maint’nant oublille tes misères, l’bon Dieu t’accorde un moment d’répit avec Mister Queue-d’âne. Rate pas le coche et take ton fade ! Comm’ une lett’ à la poste, ma belle ! Occupe-toi d’rien, j’ai les billets. Allez, la mère, on démarre dans les tendresses. Ça crée l’ moileux ! Le confortab’ ! Assure bien tes marques pour après, quand on aura franchi l’mur du son. Chique plus à l’évanouisse, ma poule. Faut avoir l’courage de ses sens. Le cul, chagrin, pas chagrin, quand y t’biche, tu peux pas lutter. »

A cet instant décisif, la soubrette naine vint annoncer que le señor malade venait d’être changé. On avait placé une alèse sous lui, répandu du déodorant et il avait pris les dragées salvatrices.

Elle s’interrompit en découvrant les lentes gesticulations auxquelles se livrait sa patronne. Comme dans sa famille on était vierge de mère en fille, elle crut à quelque exercice chargé de développer les abdominaux.

Dans un sens, c’était assez bien vu.

SUITE

(Eperdue)

Est rattrapable ce qui est refusé.

Le meurtrier qui, contre toute évidence, nie son acte en reste séparé.

Après avoir pris un pied comme jamais de sa vie édifiante, dame del Panar (première formule) choisit le parti de se révanouir. Elle demeura un long moment inerte, avec deux moitiés d’œil blanc sous de lourdes paupières sauriennes. Pendant qu’elle s’abîmait dans cet énergique refus de ce qui venait de se perpétrer, Béru s’essuya la bite à sa chemise de nuit. Il nota deux choses empreintes de sagesse. La première, c’est qu’étant en soie, elle se prêtait mal à une toilette intime ; la seconde, c’est qu’il était tout de même surprenant pour une dévote personne de mettre un vêtement de nuit de soie. Il y lut la plaisante indication de désirs secrets, bafoués par la bonne éducation, mais latents (il venait d’en avoir la preuve).

Il était jubilant d’enfiler une dame comme la Panar. Son vieux fond républicain, dû à l’école communale et laïque, le poussait à vouloir l’humiliation du bourgeois. Oh ! sans mauvais esprit, plutôt par goût d’anticonformisme. Cela relevait de la farce plus que de la méchanceté.

Quand il jugea que la comédie avait suffisamment duré, il s’en fut mouiller un gant de toilette dans la salle de bains proche et lui en bassina le visage. Putain ! Ce qu’elle avait un vilain nez et des verrues débectantes (surtout celle à poils). Il comprenait que le vieil éleveur de bovidés lui eût préféré la blonde et rayonnante Hildegarde. N’empêche que Mamie se faisait parfaitement reluire quand un braque de bonne compagnie venait folâtrer dans sa babasse.

Comme cette application de linge humide sur la hure la laissait insensible, Alexandre-Benoît s’énerva. Il se plaça à califourchon sur le visage de sa récente dulcinée et lui virgula une série de louises dans la physionomie, méthode empirique, assez peu usitée à la cour d’Angleterre, mais qui créait la joie dans les couches nuptiales de Saint-Locdu-le-Vieux, son village natal. Il était de règle, à l’époque du père Bérurier, de « décrisper » sa jeune épousée, après la tringle, en lui infligeant ces taquineries de haulte graisse. En la circonstance, elle donna le résultat escompté. La Panar se mit à éternuer et à se débattre jusqu’à ce que son chevalier servant soit désarçonné. Alors Béru ssur le lit, à côté d’elle.

— Que m’est-il arrivé ? demanda d’une petite voix ophélienne la gorgone. J’ai perdu connaissance ?

Il comprit, une fois de plus, les paroles de son hôtesse.

— V’s’avez t’eu un p’tit vertige, baronne ; mais quand t’est-ce vous v’ s’rez lavé l’fion et qu’vous aurez changé d’limouille, y n’y paraîtrera plus ! Maint’nant, gros dodo, on va essayer d’faire du sans escale jusqu’au morninge. J’espère qu’mon pote arrêtera d’ s’vider !

Il quitta la chère dame en alarme et replongea dans les miasmes de leur chambre. César ronflait. Nonobstant ce bruit, Béru ne perçut plus de gargouillis alarmants. Il entrouvrit la fenêtre pour permettre à l’odeur de s’évacuer, se repieuta et se rendormit dès qu’il fut à l’horizontale.

Il rêvait en Gevacolor sur écran large lorsque, à nouveau, le chieur l’éveilla en le secouant. Dommage, c’était un rêve intéressant. Il se trouvait dans le train de la cordelière des Landes (disait-il), celui qui charrie inlassablement l’excellent café Jacques Vabre, et il était nu dans un wagon en compagnie d’exquises créatures en tenue d’Eve. Ils batifolaient en riant dans le café en grain, et lui se les embourbait l’une après l’autre. Des grains de caoua lui rentraient dans la bouche, dans l’oigne, les oreilles et les trous de nez ! Il y en avait autour de sa bite pendant qu’il fourrait les diablesses, ce qui ajoutait aux sensations !

— C’ qu’ y a ? parvint-il à dessouder.

— Je dois uriner, avertit Pinaud.

— Et j’y peux quoi ?

— On fait salle de bains commune avec notre hôtesse et elle se trouve aux tartisses.

Béru, comme toujours, eut l’idée géniale :

— Pisse par la fenêtre !

— Crois-tu ?

— Bédame !

Et il se rendormit une fois de plus.

La Vieillasse sortit du lit en flageolant et gagna la fenêtre. Un double rideau l’obstruait, il tâtonna pour trouver les cordons qui l’actionnaient, mais renonça, saisit le bord de l’étoffe et tira violemment. Il sentit alors une résistance ; non une résistance « inerte », mais une résistance « vivante ». En un éclair, le Fossile réalisa que quelqu’un se tenait de l’autre côté du rideau. Il eut un réflexe de self-défense et chargea de l’épaule. Il sentit du dur, du chancelant. Perçut un grognement, puis un long cri qui décrut dans des profondeurs.

— Béru ! héla-t-il, viens vite !

Il parvint à entrouvrir le rideau. Se pencha par la fenêtre. Un vertige le poignit, il recula. Alexandre-Benoît l’écarta d’une bourrade pour regarder. Il aperçut, tout au fond, sur la chaussée, une forme humaine au sol, les jambes et les bras écartés en croix de Saint-André.

— Ni fleurs ni couronnes, soupira-t-il.

— Il est mort ? bredouilla Pinaud.

— Trente-six étages, tu m’étonnes !

— Tu sais, je ne l’ai pas voulu ! Je…

— Dis, tu vas pas entrer au Caramel parce qu’un gonzier v’nu massacrer l’ môme Salvador avait pas l’pied marin !

Il aperçut alors un objet insolite sur le parquet.

Il se baissa, constata qu’il s’agissait d’un mocassin très léger à la semelle garnie de caoutchouc formant de petits ventouses adhésives. Il prit la godasse et la jeta dans la rue, puis il referma la fenêtre.

— N’allume pas !

Embusqué derrière la vitre, il tenta de voir ce qui se passait en bas. A cette heure extra-matinale, les artères étaient presque désertes. Pourtant, quelques noctambules (des matafs pour la plupart) se mirent à courir vers la base du gratte-ciel, tandis qu’une bagnole, au contraire, décarrait en trombe. Il crut reconnaître une Saab décapotable blanche. La capote étant mise, il ne put apercevoir ses occupants.

Béru s’assit au bord du pieu.

— T’aurerais pas la prostate, on se laissait niquer comme des bleusailles ! bavocha-t-il.

Il saisit à deux mains son panais, le déposa sur sa cuisse gauche et se mit à se gratter les testicules à puissantes onglées morpionicides.

— J’ai toujours envie de pisser ! geignit César.

L’Obèse se mit à renauder :

— C’ qu’ y l’est casse-bonbons, c’vieux rat ! Lic’broque dans l’pot de fleurs qu’est su’ la commode !

La proposition séduisit Pinaud.

Un instant plus tard, il objecta :

— Ce sont des fleurs artificielles, Sandre !

— Ben tant mieux, au moins ça les f’ra pas crever !

Dans la matinée, la police vint demander la permission d’examiner les pièces de l’appartement donnant sur le port. Messieurs les poulets de Buenos Aires découvrirent que l’un des monte-charge du gratte-ciel était stoppé au trente-sixième étage, la porte bloquée par une cale de bois. La fenêtre donnant sur le palier avait également été coincée et on trouva des particules de caoutchouc sur la corniche qui courait autour de la construction, tous les douze étages, pour en harmoniser la perspective. On conclut que le monte-en-l’air avait essayé de pénétrer dans un appartement du trente-sixième, mais qu’il avait perdu l’équilibre et s’était fraisé la gueule comme un malpropre. Il s’agissait d’un dangereux malfaiteur récemment évadé du pénitencier de Cordoba, qu’on appelait Monkey (le singe) à cause de son agilité effarante, mais son véritable nom était Nevada.

Lorsque Mme del Panar et son rejeton menacé comprirent que le valdingue du bandit était consécutif à l’intervention de leurs hôtes français, ils se jetèrent à leur cou en chialant et leur jurèrent une reconnaissance éternelle.

Emu jusqu’au foie, Béru pleura aussi. Il ne marchandait jamais ses larmes dans les cas dignes d’intérêt.

La mère del Panar flambait neuf. Elle s’était octroyé un brin de maquillage qui, certes, ne raccourcissait pas son long pif crochu, ni n’effaçait ses fâcheuses verrues, mais éclairait quelque peu son visage naturellement sévère. La troussée inattendue et puissante dont l’avait gratifiée le Gros avait insufflé à la pauvre femme une énergie neuve et un certain appétit de vivre. On lisait dans son regard des appels à l’espérance.

Quand ils eurent pris le petit déje : un plat de viandes froides et des haricots noirs arrosés d’un vin rouge corsé pour Béru, celui-ci se retira dans le salon avec Pinaud afin de dresser un plan d’action.

Ils savaient, d’un commun accord, que le moment d’agir était venu. Les crapules avaient engagé la première bataille et l’avaient piètrement perdue. C’était à eux, maintenant, de passer à l’offensive.

Pinaud résuma la situation avec son esprit de concision coutumier :

— La bande payée par feu Martin respecte le contrat, malgré la mort de ce dernier. Elle a engagé un tueur en fuite pour venir trucider le gamin. Si je ne lui avais malencontreusement fait mordre le pavé, Salvador aurait passé l’arme à gauche. Le coup a raté pour eux, mais ils vont recommencer. Qu’en penses-tu ?

Bérurier lâcha trois longs pets affirmatifs.

— Bien, apprécia Pinuche. Quels sont les éléments dont nous disposons ?

Là, le Mastar en plaça deux, mais sur modulation de fréquence, et le bruit stoppa dans ce sas mystérieux où le gaz cesse d’être gaz pour acquérir de la consistance.

— Arrête ! supplia Pinuche : tu me redonnes envie !

Le Mammouth sourit finement, orgueilleusement, en homme qui sait contrôler son anus et s’en servir en virtuose. Par taquinerie il plaça une louise filée qui ressemblait aux doux ricochets d’un galet plat sur la surface mélancolique d’un lac de Savoie.

Comprenant que son équipier aurait toujours le dernier mot en la matière (si nous osons dire), Pinaud reprit sa démonstration :

— Les éléments dont nous disposons sont au nombre de trois. En un, nous connaissons l’identité du tueur à gages qui est mort ; en deux, nous savons que ses complices utilisaient une Saab décapotable blanche ; en trois enfin, nous avons la preuve que les meurtriers connaissaient l’emplacement précis de la chambre du jeune homme. Pour cela, il faut que quelqu’un les ait renseignés. Comme il ne peut s’agir des occupants de cet appartement, il est probable qu’une personne extérieure est venue visiter les lieux. Nous allons par conséquent interviewer la vieille servante et ses maîtres.

Le Gros eut la perfide intention de saluer l’exposé à sa manière, mais son instinct l’avertit que, cette fois, le risque était trop grand et il s’abstint.

— Bien causé, la Pine ! Va questionner ces trois from’tons, d’ c’temps-là, moive, j’avais turluter à Carmen dont y faut qu’ell’ n’s’expédie d’la main-d’œuvre indigègène.

— Pour quoi faire ?

Béru ricana sur son secret.

— Tu veuilles qu’ j’t’ dise, Pépé ? Tu résumes bien, mais t’inventes pas. Tu r’gardes en arrière, et moi, je mate d’vant ; c’est ça not’ différence !

Un moment, il a cru qu’on ne la lui passerait jamais, because il jactait le français. Et puis la standardiste l’a virgulé à une collègue qui, elle, jacte le canadien français et ça s’est arrangé.

Carmen a le souffle rauque, la voix cassée.

Elle s’écrie :

— Dieu soit loué, c’est toi, mon amant ardent ! C’est toi ma queue d’enfer ! Je ne pense qu’à toi, je suis folle de désir au point de devoir prendre des bains de siège toutes les demi-heures ! La nuit, je rêve à ton énorme sexe, et je dois mettre mon oreiller entre mes cuisses pour étouffer les appels de détresse de ma chatte en folie ! Que devient-elle en ce moment, ta bite faramineuse, cochon lubrique ? Dans quels culs la plantes-tu, gros bandit ? Oh ! tu me fais mourir de désir insatisfait ! Je me dessèche comme une plante sans eau ! Je vois sans trêve ta grosse tête de nœud avec son œil de cyclope. Je t’interdis de me tromper, m’entends-tu, crapule de matelas ? Il est pour moi toute seule, ton zob monstrueux ! Qu’une autre le touche et je te le tranche comme un cou d’oie ! Tu m’entends, dégueulasse immonde ? Tu m’entends ?

— C’s’raye malheureux, qu’j’t’entendasse pas, ma vierge, la manière qu’t’égosilles ! T’vas pas m’péter une pendule av’c ta jalousance, merde ! On est dans un monde civilisé, bordel à cul ! Si m’faut un sauf-conduite pour tremper l’biscuit, autant m’faire faire l’ablution des sœurs Karamazov, qu’on n’en cause plus ! J’sus un mec normal, moive ! Faut qu’je lime trois quat’ fois par jour, comme tout un chacun, ma gosse ! Sinon, j’ai la marmite norvégienne qu’esplose ! Mais fais-toi pas d’souci, Ninette, dès qu’on s’revoye, t’auras ta part. J’te mets d’côté les meilieurs morcifs : rien qu’ d’ l’entrelardé ! Et j’t’innove l’œil d’bronze, si t’es sage ; alors là, tu pourras am’ner ton petit pot d’ beurre, kif l’ Chaperon Rouquinos ! C’sera la goualante du pauvre Jean, espère ! N’en attendant, v’là ce qu’y se passe, fais taire ta cramouille et ouv’ tes étagères à mégots ! Tu piges, p’tite tête d’ linotypiste ?

Et il lui relate les événements de la notte. Pour conclure, il déclare :

— Faut absolutely qu’tu m’envoyes deux gonziers en renfort, ma brune. Notre handicapage, c’est qu’on cause pas l’espanche. On a absolument b’soin d’un interprêtre pour aller questionner Pedro, Paolo, Jacques. J’verrerais bien qu’tu nous espédies ton beau sergent Alonzo Gogueno qui m’a l’air dégourdoche. N’ent’ parenthèses, faudra qu’tu l’misses dans ton page un d’ ces quat’, ma gosseline. C’julot, j’peux t’annoncer qu’y doit calcer d’première, c’t’un vergeur-né, ça s’voye dans ses yeux. Lui av’c ta jolie escrétaire, ça d’vrait valoir Sissi Impératrice, au plan spectacle. J’te confillerais deux trois choses essentielles si t’organiserais c’tournoi ! Des trucs pur’ment français, sans forfant’rie d’clocher.

« L’s’cond mecton, c’est pour surveiller l’appart’ du temps qu’on est en enquête. M’faut pas une pomme-à-l’huile, mais du futé bien galbé du bulbe, a capito ? Good ! J’t’laisse, t’irrite pas trop l’clito en m’attendant, qu’ n’ensute faudra t’pommader la vallée d’ la Maurienne pour limer. Ciao, poupée rose. Virgule-moi tes péones par hélico, ça urge. Et oublille pas d’ passer un doigt mouillé dans la culotte d’ ta s’crétaire quand é t’apporte l’ courrier à signer. Bisous ! »

Il raccroche, détendu, content de lui. Décidément, l’Argenterie lui plaît.

SUITE

Marinette a un beau sourire radieux en les voyant revenir.

— Tiens ! messieurs les hommes ! s’exclame l’exquise dame. Justement, je rêvais de toi ! fait-elle au Gros.

— Je sais : toutes ! répond-il, modeste.

— Avec une queue comme tu as, tu ne devrais pas travailler, assure la tenancière de La Tour Eiffel. Bien organisé, avec un démarcheur subtil, tu pourrais faire des passes à deux mille cinq cents balles. Tu te rends compte : deux mille cinq cents pions par jour, tu vis large !

Il sursaute :

— Deux mille cinq cents points par jour ? Tu dérailles, ma gosse ! Je peux assurer quatre parties de miches sans problème ! Et p’t’êt’ même un’ nocturne en supplément comm’ au Salon d’ l’Auto, l’vendredi, par exemple.

— La vache ! Et t’as la santé en plus. Tu vois, Alexandre, si tu te fixais à Buenos, moi je me chargerais de te rabattre des rombières bourrées d’osier. On ferait de la surenchère, tu affurerais de quoi te préparer une retraite de rêve ! Sans compter que tu pourrais travailler pour le cinéma d’art et d’essai, une queue de quarante centimètres, c’est gagné d’avance ! J’ai dans ma clientèle un producteur de films « X » qui recherche des sujets d’élite ! Tu deviendrais le Gary Cooper des productions foutre, mec !

Le Gros hoche la tête :

— J’t’ rmercille, ma colombe, d’m’mouiller la compresse, mais commercer d’ma bite, franch’ment, je pourrerais pas. C’t’un cadeau du Ciel, comprends-tu-t-il ? J’ai l’d’voir d’l’donner, mais l’interdiction d’l’ vend’, ça m’déshonneurerait !

— T’es un spécimen, murmure Marinette, rêveuse.

Le sergent Alonzo déguste un bacardi-Coca. Pinaud, selon le conseil de Béru, écluse un verre de blanc. Le trouve trop doux et grimace à chaque gorgée. Sa chiasse à grand spectacle l’a amaigri et il ressemble à son squelette habillé. C’est le début de la soirée, il commence à y avoir du trèpe dans le cabaret. Sur l’estrade, des musicos en tenue de gauchos d’opérette affûtent leurs instruments. Y a un banjo, deux bandonéons, une guitare.

Les premiers accords langourent déjà dans la salle.

— Vous avez le temps, les gars ? demande Marinette. J’ai un couple de danseurs qui va vous couper le souffle.

Béru répond qu’ils ont la nuit devant eux. Marinette va chercher une assiette de saucisses au piment. C’est le régal de Pinaud. Béru les lui déconseille, compte tenu de son délabrement intestinal. Marinette réfute comme quoi ce qu’on aime bouffer ne fait jamais de mal. Alors, la Pine se farcit deux chorizos entre pouce et index, le petit doigt levé, façon thé chez la baronne.

— Dis voir, Marilou, puis-je-t-il te poser une question ?

— Je ne vois pas ce qui t’en empêcherait, ma grosse queue !

— Parmi tes habitués, connaîtrais-tu-t-il un client qui roule dans un’ Saab blanche décapotab’ ?

— Pas un client, une cliente.

— Tu sais son blaze, trognon ?

— Ses copains l’appellent Veronica. Elle a l’air huppée, si j’en crois ses toilettes. Pas d’esbroufe, mais du bon ton hors de prix.

— Elle vient souvent ?

— Très souvent, et mon petit doigt me chuchote qu’elle sera là ce soir car j’aperçois des copains à elle près de l’estrade.

— Montre-me-les !

— Le gars blond décoloré qui porte une veste blanche, et la souris brune avec le bermuda noir et le chemisier vert.

Marinette a grande envie de savoir « pourquoi ces questions », mais dans son monde on doit réfréner sa curiosité, avec les mecs.

Le Gros se penche sur ses deux compagnons et leur désigne le couple.

— Ça s’passerait d’ c’côté, annonce-t-il. P’t’être qu’on a l’ cul bordé d’nouilles, c’soir, et qu’ça voudrait déquiller…

En attendant, ils biberonnent. Marinette, mobilisée par ses occupes les largue avec promesse de venir leur signaler l’arrivée de la Veronica, si toutefois elle s’opère. Les musicos se foutent à l’établi et c’est du sérieux. Du vrai tango argentin. Là, c’est poignant comme musique, ça te dépèce le présent, te file des coups de scie égoïne dans le palpitant, te racle les nerfs longuement. Au bout d’un peu, tu te sens tout chose. Autrement, perdu, vagueur de l’âme… Ils écoutent en lichetrognant. La picole accompagne bien. Elle est indispensable.

Après deux trois morcifs, quand t’es à point, la salle s’éteint, trois projos de couleur s’allument et un couple de danseurs surgit de la nuit. De noir vêtu ! Ils sont superbes, l’un et l’autre, longs, minces, étroits des hanches. Lui a des bottes étincelantes, un chapeau rond à jugulaire, une veste-boléro moulée. Elle, est sublime : visage allongé, chevelure de jais, robe droite, mais fendue haut pour permettre à la jambe de se couler loin entre celles de son partenaire.

Une âcre émotion s’empare du public. Ils sont si beaux, ces deux danseurs, si gracieux, si élégants, si pleinement en possession de leur art ! Ils décrivent des figures si lascives ! Ils sont portés par le tango ! Emportés ! On s’attend à ce qu’ils s’envolent. La salle retient son souffle. Les bandonéons chialent. Les pauvres projos loupiotent comme ils le peuvent, incendiant les visages, puis les abandonnant à des loucheurs vert-de-grisés. Les jambes s’emmêlent, les bras volutent, les joues se rapprochent. Ça volte, virevolte, survolte. C’est sensuel, sexuel, même. Il doit goder, le julot à un régime pareil. Béru mate sa vitrine, guettant un renflement. Mais balpeau ! L’habitude, cette saloperie, dévastatrice de tout !

Fin de la danse, ovations ! Salut gracieux du couple. A la lumière ordinaire, les tangoteurs sont encore plus merveilleux que dans la bouillasse d’éclairage chiqué.

Ils remettent la gomme. Le second tango ressemble au premier comme le duc de Bordeaux à mon cul ! Pourtant, les deux ailés composent des figures nouvelles.

Marinette vient chuchoter à la portugaise de Béru :

— Tu jouis, Gros Zob ? Elle est choucarde, la môme, non ?

— J’m’en f’rais bien une capote anglaise, assure le Mammouth.

— Je peux t’arranger ça, si le cœur t’en dit.

Il incrédulise :

— Tu m’berlures, Marilou ! Ce prix de Diane !

— Pas du tout : son partenaire est pédoque et elle raffole des grosses chopines. Si je lui annonce ton calibre, elle voudra à toute force l’essayer !

— Oh ! merde, dis-moi pas ça, j’vas pas pouvoir tiendre jusque z’à la fin du spectac’ ! Déjà que Miss Coquette dévergonde dans ses appar’t’ments privés ! Touche, pour t’ prouver.

Elle tâte discrètement mais fermement.

— Charogne ! soupire-t-elle. Du bronze ! Je ferais mieux de me le garder pour moi !

— T’auras ta commission, la mère, soye pas en détresse.

— Il ne vous resterait pas encore quelques saucisses ? pleurniche César : je suis à la diète depuis mes ennuis et, maintenant, la faim me tenaille.

— Je vous apporte ça, les Franchouilles ! Pour toi, Alexandre, je mettrai quelques chunchulines.

— Ça consiste en quoice ?

— C’est de l’intestin tressé, explique Alonzo.

— Pourquoi tressé ? s’étonne l’Enflure. C’est vraiment se donner d’ la peine pour balpeau.

— Oh ! merde ! souffle Marinette, voilà la gonzesse dont tu m’as parlé. La fille à la Saab blanche !

Du menton, elle désigne dans la pénombre une fille très brune, aux cheveux coupés court, qui porte un ensemble de daim clair. Ladite est escortée d’un Noir assez beau quoiqu’un peu trop « enveloppé ». Ils vont rejoindre le couple primitivement désigné par la tenancière, s’embrassent, s’assoient.

— Sergent, fait Béru à Gogueno, va faire un tour dehors et retapisse bien pour voir s’il y aurait une Saab décapotab’ blanche. Si moui, tu notes l’numéro et tu t’rencardes immediately pour savoir à qui est-ce ell’ appartient ; comme t’es flic, ça n’poserera pas d’problo !

Alonzo s’esquive discrètement pendant que les danseurs s’expliquent.

Un loufiat, loqué en garçon de café parisien à l’ancienne, comme t’en trouves encore chez Lipp, leur renouvelle les consos et dépose sur leur table chorizos et intestin tressé.

Béru bougonne en voyant le Chétif engouffrer les saucisses au piment :

— J’prévoye qu’j’vais encor’ dormir dans du v’lours ! Du pimenté, par-dessus c’ qu’t’as eu, tu peux déjà poser ton bénoche pour êt’ prêt aux grand’ manoeuv’.

Puis il s’intéresse à l’arrivante.

— Du beau linge, estime-t-il. J’les imagine mal dans la tuerie à gages. Y font fils et filles à papa, y compris l’Noirpiot qu’y a longtemps qu’son dabe grimpe plus aux cocotiers !

Les danseurs achèvent leur prestation dans un délire. Les clients de La Tour Eiffel se mettent debout pour les ovationner. Ils se retirent enfin alors que les applaudissements continuent de courir sur leur erre.

— Tu sais c’ qu’je croive ? murmure Béru à l’esgourde constipée de son pote. La greluse au négro, j’t’parille qu’c’est elle qu’a chambré c’con d’Alfred sur la plage pou’ l’faire grimper à la chamb’ d’la fille del Panar.

— Elle aurait assassiné-la petite en question ?

— Pas fatal’ment. La Conchita était p’t’êt’ déjà refroidie quand l’pommadin s’est annoncé. C’con de Rital, bouc comme j’le sais, pour peu qu’ c’te gisquette l’aye attendu assise en tailleuse su’ l’plumzing, y était pas l’homme à faire l’tour du propriétaire avant d’ la fourrer ! Tu penses, un pareil goret, d’la régalade, y a rien d’plus urgent ! Lui, un’ chèvre av’c un sac, y dégaine son panoche !

Le loufiat revient à eux et se penche sur Béru :

— La señora Marinetta, qu’elle demander vous, señor !

— J’arrive. J’voye ce qu’y s’agite. J’t’ d’mande dix minutes, Pinuche. Surveille bien ces emmanchés, là-bas. Et pour l’amour du Christ, arrête d’ becter ces saucisses de merde, qu’aut’ment sinon j’vais êt’ encore obligé d’prendre un bain dans la noye ! Moi, deux bains en quarante-huit heures, c’ s’rait historique !

Il suit le serveur en coulisse, marchant un peu au pas de parade moscovite, because les perspectives qui s’inscrivent à l’horizon.

« Ce pays m’réussit, songe le brave policier d’élite. Si j’ l’habit’rais, av’c toutes ces saute-au-paf qui m’entourent, j’aurais plus l’temps d’aller licebroquer ! »

Il sourit d’un contentement béat.

Béru, je vais te dire : c’est une nature. Faut pas se choquer. C’est l’étalon homme. Chez lui, la sève l’emporte. L’assouvissement constitue son art de vivre. Il voit pas les choses autrement. La nature lui a accordé un sexe monumental qui fascine les femelles, alors il l’utilise. Il considère la baise comme une mission sacrée. Une espèce de service qu’il doit à l’humanité cahotique. Il est un maillon de la chaîne. Il transmet. Sa semence, même quand elle se perd en des chattes de mauvais aloi, est un dépôt qu’il restitue. Le Seigneur est au courant et aime Alexandre-Benoît Bérurier. Qui sait si notre ami ne sera pas canonisé un jour ? Il a tout pour mériter la sainteté. Il choque beaucoup, mais seulement les cons, ce qui n’est pas grave. Choquer un con, c’est le conforter dans son bonheur d’être con ; c’est apporter de la connerie à son moulin. Au début de mon édifiante carrière, les cons me faisaient mal ; à présent ils me font chaud au cœur. Je comprends combien j’aurais été désemparé sans eux. Quelle triste errance aurait été la mienne sans leurs miséreuses manigances.

Marinette lui adresse un clin d’œil. Toute joyce. Il y a de la mère maquerelle chez les gonzesses de son âge qui ont souvent pris l’autobus.

— Elle est tout émoustillée, la Paquita, confie-t-elle au « maître-queue ». Surtout après la danse qui déjà la transporte. Elle t’attend dans ma piaule, au premier.

Le Lourdingue s’engage dans un escadrin de bois prometteur (déjà les marches sont branlantes). En haut, il y a une porte ouverte. Ça pue le parfum pas cher et la sueur abondante. Béru avise la danseuse en train de poser sa robe de scène. Dessous : la cata ! Elle est planchéiforme. Ses nichemards ? Des prothèses camouflées dans le soutien-gorge ! Son dargif ? Des baleines de la robe ! Sinon, voyez gouttes d’huile ! Tu pourrais loger ta main, sans faire chevaucher tes doigts, dans son entrecuisse. Son triangle de panne ? La barbiche de Pierre Loti ! Oh ! dis donc, la désilluse, lui qui aime l’abondance : les cuisseaux, les forts tétons, les ventres en cascade, les belles crinières similiastrakan qui dévalent jusqu’à mi cuisses. Seule la frime est choucarde, surtout because les châsses en amande et les longs cheveux noirs qui lui choient jusqu’au coccyx. Elle le regarde entrer, l’air stupéfait.

Elle bégaie :

— Ce est vous ?

— Yes, ma gosse, ce est moi, avec tous les accessoires !

Elle fait une mimique évoquant la dégueulanche et dit :

— Vous ? Moi ! Beurrg !

Alors là, il l’a mauvaise, le Gros. Qu’est-ce qui lui prend, Marinette, de l’adresser à cette pécore maigrichonne et bégueule ! Il va lui jouer Zorba le Grec si elle rectifie pas le tir d’urgence !

Il fait un pas de plus dans la carrée de la mère Marinoche où tu trouves plein de photos made in France dans des cadres qui feraient chialer ta grand-mère !

— Hé ! dis, la planche à voile, faudrait voir à pas t’offrir la tronche d’ l’homm’, qu’sinon, une baffe est vite arrivée ! Non mais, c’t’ darlinge a moins d’nichons qu’un’ plaque chauffante ! Pas l’moind’ cul, qu’c’est à s’d’mander à quoi é s’cramponne pour assurerer sa sécurité quand é va aux cagoinsses ! Et y a du pauv’ monde qui sont r’venus d’Buchenwald av’c dix fois plus d’graisse qu’elle. Mais j’t’en fous, elle vanne ! Elle pintarise d’vant un mec qu’ a tronché tant tell’ment d’frangines qu’on pourrait plus les compter, même av’c le théorème d’ Pichtgorne !

« Momie, va ! Sac d’os ! Danseuse d’mes deux ! Tu peux toujours courir pour quj’t’emplâtre, connasse ! Et pis d’abord, où qu’j’le mettrerais mon missile lunaire, palissade ? Tu bouillaves avec des allumettes ! Ta chaglatte, t’y rent’rerais pas l’capuchon d’un stylo Mont-Blanc ! Et tu penses qu’j’pourrais faire régaler mon avant-centre ? Tiens, pour qu’tu piges ton erreur, j’vas t’montrer l’personnage. Ouv’ grand tes yeux, à défaut d’tes meules, Miss Esquelette ! »

Il se dégrafe, opération si fréquente de sa part qu’il l’accomplit en deux gestes. Le premier vertical (de haut en bas) pour ouvrir la boîte de Pandore ; le second plongeant, tournant et haleur pour dégager de son vivier la superbe truite frétillante.

Le ziffolo de monsieur opère son effet magique. Il a l’habitude, Béru. Il sait. S’abstient de tout triomphalisme exagéré. Il montre la bête, sobrement. Voilà ! Foin de mots inutiles. Regarde et tais-toi !

Elle regarde, se tait.

Mais elle a un frémissement qui va s’intensifiant. Toutes pareilles ! Les voilà captatrices, happeuses, béantes ! Elles EN VEULENT ! Et puis c’est tout ! Ce truc pas croyable qui croise leur route doit faire escale par elles ! La bouche s’ouvre, les mains se tendent.

Le pafosky du Mastar qui léthargeait un peu, compte tenu de sa colère, trahit le maîmaître. Le désir provoque le désir ! Il n’en a cure, le gourdin vivant, des rancœurs béruréennes. Il se dilate à en éclater. La danseuse oublie ce qu’il y a autour, ne voit plus son propriétaire gras et hirsute. Il n’y a que LUI au monde, à cette minute ! Que ce zob de gladiateur ou de pachyderme. Elle s’en saisit en tremblant de bonheur. Le guide ! Incrédule, Béru constate que ses appréhensions étaient vaines, infondées, voire infamantes ! La danseuse qu’il croyait exiguë est tout à fait capable d’accueillir son panais ! Elle le lui coiffe sans barguigner. L’épisode marque aussitôt la fin d’un stupide différend.

Tout en chauffant les turbines, Béru chuchote à l’oreille de sa dernière conquête :

— Là, tu m’cisailles, la môme ! J’tcroivais pas capab’ d’ m’engourdir l’ manche à burnes d’un seul coup ! Les coulisses d’ l’esploit, c’est ta gamelle, técolle ! T’es un fourreau d’ sabre, dans ton genre, Poulette ! Et puis, dis donc, pile ma pointure ! On aurait fait deux essayages avant, ça pouvait pas mieux cadrer ! Au Bodygraphe, chérie ! C’que c’t’agréab d’êt’ chaussé sur m’sure !

« Oh ! et qu’est-ce que je senté-je su’ mes arrières ? Mâme Marinette qui monte en ligne !’ Mâme Marinette qui veut profiter d’la consultance au docteur Béru ! Feuille de rose, siouplaît ! Mazette, rien qu’ça ! On s’mouche pas du coude ! Et la menteuse qui m’furette les roustons, maint’nant ! C’est fête au village ! C’est le quartorze Juliet ! On va allumer les lampions ! Mords-moi pas la poitrine, môme, j’vaye avoir des bleus ! Ah ! dis donc, t’es la vraie enragée, y a pas qu’au tango qu’t’usines !

« Mais qu’est-ce elle cherche à m’bricoler, la Marinette ? Un doigt d’ cour dans l’ fignedé pour faire plus classe ? Si j’m’aurais attendu à ces réjouissances quand j’ai arrivé ! Hé ! oh ! Marilou, tu fourvoies un peu d’trop ! C’t’av’c l’ pouce qu’ tu m’bricoles l’œil d’ bronze ? Mollo, la mère. Une caresse d’amitié, j’dis pas, mais pousse pas les feux, l’oignon, c’est pas mon sacerdoce ! T’entends ce que je…

« Oh ! nom de Dieu, de salaud ! C’est pas la taulière mais l’danseur qui s’ permet des voies d’ fesses su’ ma personne sans autorisation prélavable ! Escuse-moi, la môme, j’te finirerai plus tard ! »

Bérurier bouscule son agresseur, saute du lit et lui place un doublé à la face. Il retient l’intempestif par le gilet, pas qu’il tombe, le pousse sur le palier et, d’un coup de boule entre les carreaux, le propulse dans l’escadrin où le gars exécute un saut périlleux arrière. Il dévale encore quelques ultimes marches et reste immobile.

Sa Majesté regagne la chambre, ivre de fureur.

— Des combines commak, j’intolère ! annonce-t-il à Paquita. La bonne foi d’mon cul a été surprise et c’est grave ! Si tu fais équipe av’c ton pédoque jusqu’ z’au plumard, j’déclare forfait. Ciao, Gras d’os ! Termine-toi à la mano si l’cœur t’en dirait, moi j’ai plus enville.

Il sort, toujours sous pression. En bas, Marinette et un loufiat prodiguent des soins au tangoteur groggy.

— Qu’est-ce qui s’est passé, Alexandre ? s’inquiète-t-elle.

— Il a raté une marche, répond le Gros en enjambant sa victime.

— Tu as vu dans quel état il est ? Il va lui falloir plusieurs jours avant de pouvoir retravailler ! Ma clientèle va salement renauder !

— J’viendrai lu montrer ma bite pour lu faire prendre patience ! Elle est bien plus chouette qu’un tango.

SUITE

(Épique)

La soirée se prolonge. Marinette annonce que, par suite d’un malaise, Paquito (le partenaire de Paquita) ne pourra accomplir d’autres prestations chorégraphiques ce soir. Murmures de désappointement. Pour calmer les esprits, elle ajoute que Paquita se produira seule. Applaudissements. Excepté quelques tantes, les clients de La Tour Eiffel sont beaucoup là pour la grâce féline de la danseuse.

Cela fait deux plombes qu’Alonzo Gogueno a quitté les lieux, lorsqu’il réapparaît, un léger sourire aux lèvres. Il reprend sa place entre les deux aminches. Pinuche s’est endormi sur la table, le front dans le creux de son coude replié ; son bada est cabossé comme un carton tombé sur une route à grande circulation.

— J’ai les renseignements, annonce-t-il. La voiture est bien devant le bar. Elle appartient à Veronica Trabadjabueno, la fille d’un gros importateur de Buenos Aires. Cette souris a donné et donne encore bien du souci à sa famille. Très jeune, elle a eu des difficultés avec la police : drogue, vols de voitures, et même attaque à main armée d’une banque de province. L’argent et les hautes relations du vieux sont parvenus à lui éviter la prison : on a mis sur le compte d’une déficience nerveuse ce qui est, en réalité, un fort instinct criminel. Elle a effectué plusieurs séjours dans des cliniques spécialisées pour « cacher la merde au chat », comme nous disons en Argentine, mais ses parents vivent dans les transes. Elle passe ses nuits avec des amis douteux, dans des endroits comme celui-ci, claquant un argent fou qui ne provient pas de son père, celui-ci lui ayant coupé les vivres…

Béru donne une tape dans le dos de son confrère argentin. Alonzo en fait une quinte de toux.

— Beau travail, fils. J’voye clair’ment c’dont y s’agite : un’ fille à papa cinoquée. Elle a formé une bande pour d’rire. C’est moins l’oseille qu’ l’aventure qui la fait mouiller. Vise-la, là-bas, avec ses potes : des plombes qu’elle chuchote. Ces criminels amateurs sont les pires. Rien n’les arrête parce quy JOUENT à êt’ des criminels, comprends-tu-t-il, mon p’tit Alonzo ?

— Que comptez-vous faire ? murmure Gogueno.

Alexandre-Benoît branle tu sais qui ? Le chef !

— Ils ont raté l’coche, la nuit dernière, et les v’là excités comme des poux ; alors y complotent pour r’froidir l’gamin d’une aut’ manière. C’s’rait intéressant d’avoir l’magnéto à Pinuche placardé au-dessus d’ leur tab’.

Il produit son effort cérébral le plus intense depuis que l’homme a marché sur la Lune et d’un ton de médium déclare :

— J’voye un’ soluce, mec ! J’voye…

Dévotionneux, Alonzo attend.

— Ces aristos d’merde, poursuit le Gros, faut les coiffer à la brutale. T’sais c’ qu’y craindent, tous ? Les gnons, mon frère ! Les big tartes aux pommes dans la tirelire ! Quand tu leur confectionnes une tronche au carré, là, y s’affalent. C’est des coquins, des rusés, des fortiches, mais des douillets. La douilletterie, v’là leur point faib’, leur étalon d’Achille !

— Vous ne pouvez pas aller les massacrer de but en blanc !

— Non. Faut qu’j’les coinçasse dans un endroit discret.

— Admettons que vous y parveniez, vous ne serez pas en mesure de les contrôler tous ! Car, n’oubliez pas, monsieur l’officier de police, que je n’ai pas le droit d’intervenir. Je suis là à titre préventif, non à titre exécutoire. Protéger le fils del Panar, vous trouver le propriétaire d’une plaque minéralogique, voire des renseignements sur quelqu’un, d’accord. Mais côté action, tant qu’un flagrant délit n’aura pas été enregistré, il ne faut pas y compter, les instructions de la señora directeur sont formelles !

— Pétasse ! rumine Béru.

Il réagit :

— N’importe, j’opérerai avec Pinaud !

Marinette circulant entre les tables, il la hèle d’un geste.

— Ecoute-moi, la Grosse, faut qu’on cause.

Elle s’assoit sur le genou qu’il lui propose, ainsi que le font les taulières de la tradition bordélique.

— Pour en r’v’nir su’ not’ converse d’ t’à l’heure, j’ai envie qu’on fasse un estra av’c mon zob, môme !

— Ah ! tu t’décides ?

— Tes clilles, sous l’estrade, la Veronica et ses aminches, t’es en bons termes av’c z’eux ?

— Tu parles : des années qu’j’ les pratique !

— C’t’à eux qu’tu vas proposer d’mater ma membrane, Cocotte ! Raconte-z’y c’qu’tu voudreras, comme quoi tu viens d’ dégauchir l’plus beau manche du monde. Un Français pafé comme un’ bourrique. La pièce d’collection à n’pas rater. Çui qu’a pas vu ça, n’sait rien d’la bite ! Si, comme j’l’espère, y sont branchés, tu leur annonces qu’ je prends cinq cents dollars pour l’esposer et, au b’soin, la laisser manipuler. Deux cents dollars d’mieux pour fourrer les d’moiselles intéressées ; par cul, naturellement ! Si y veuillent, tu leur racontes comme quoi j’ai pas d’local et qu’y m’emmènent où ça leur chante. Banco ?

Marinette, bonne fille, se lève.

— T’es un sacré loustic, Alexandre ! J’aimerais savoir ce que tu as derrière la tête…

N’empêche qu’elle gagne la table de Veronica Trabadjabueno. Elle s’accroupit au milieu du groupe et se met à parler à ses bizarres clients.

— J’sens qu’ça va jouer, annonce le Gros. Mon instincte s’goure jamais. Si c’est O.K., tu t’casses et t’attends not’ décarrade au volant d’ ta tire. Ton rôle s’ra d’nous filocher, qu’au moins tu suces où qu’on gît, si ça tourne mal !

Il réveille Pinaud.

— Rambouillet ! lui crie-t-il à l’orée de la feuille. Tous les voiliageurs descendent d’ voiture !

César revient au monde immense et radieux. Il remue ses lèvres comme un que ses profondeurs taquinent mochement.

— Je crois que tu avais raison, murmure-t-il.

— A quel propos ?

— Au sujet des chorizos. Voilà que je reprends mal au ventre !

— T’es pas voiliageable ! s’emporte Béru. Si tu sens qu’ ça foire, va à l’hôtel, ça r’pos’ra la lit’rie d’ la mère del Panar !

Marinette vient annoncer que les blousons blancs acceptent d’enthousiasme. Elle leur a fait une telle description des charmes discrets du Mastar qu’ils veulent absolument s’offrir ce délicat spectacle.

Alonzo Gogueno se brise sans plus attendre. Là-bas, les quatre se lèvent. Marinette leur adresse un signe et ils s’approchent de la table du phénomène.

— Ecce homo ! leur fait-elle, en montrant Béru. Puis, désignant Pinuche : son manager.

Le quatuor examine Béru avec un étonnement non feint. Ces jeunes, superbes et beaux, s’imaginaient que le détenteur d’un paf de légende devait être un mâle ardent, baraqué Tarzan. Et qu’ont-ils devant eux ? Un gros poussah cradingue et mal rasé, qui pue la porcherie.

— Il trompe son monde ! plaide Marinette qui devine leur scepticisme. Laissez-lui tomber son pantalon et alors vous vous croirez sur une autre planète !

— On va voir ! décide la Veronica.

Elle leur fait signe de les suivre.

Son copain noir et elle font grimper les deux Franchouillards à l’arrière de la Volvo. La fille se place au volant et se met à rouler comme une perdue dans les rues de Buenos Aires. Ses amis la filent à bord d’une Porsche gris métallisé. Ils traversent la place de Mayo à une allure de missiles.

— Ça me reprend ! larmoie Pinaud à l’oreille de son ami. Je ne vais pas pouvoir me retenir longtemps !

— Faudrait qu’ tu bouffes du riz, déclare le Gros.

Il se retourne. La Porsche exceptée, il n’aperçoit pas de troisième charrette. La petite 5 CV Renault du sergent Gogueno n’a pas pu soutenir ce train d’enfer et a été larguée d’entrée de jeu.

Fataliste, le Mammouth en prend son parti. « On fera sans lui », se dit-il.

L’agglomération de Buenos Aires est très étendue et la course infernale n’en finit pas. Ces écervelés jouent à la roulette russe, enquillant les carrefours sans lever le pied, se contentant d’un appel de phares, ou d’un coup de klaxon quand se présente un danger précis.

Bérurier, relaxe, entonne une chanson que chantait son grand-père dans les banquets : Roule, roule, train du malheur… C’était probablement inspiré de la Bête humaine d’Emile Zola, puisque ça racontait l’histoire d’un mécanicien de locomotive et de son soutier qui se battaient et tombaient de la machine. Le train fou, privé de conduite, se ruait vers la catastrophe inévitable, emportant aux abîmes son chargement de voyageurs joyeux. Mais ça, je t’en ai déjà causé il y a lurette. Les classiques ne meurent jamais.

Enfin, ils arrivent à destination.

La destination c’est le « Tigre », à trente bornes au nord de la ville, soit le delta du Rio Paraná, dont les deux bras débouchent, l’un dans le Rio de la Plata, l’autre dans le Rio Uruguay. Le Tigre est un archipel de petites îles luxuriantes, séparées par une chiée de minuscules canaux. La Venise argentine, en somme.

Les conducteurs ralentissent pour franchir des ponts et finissent par emprunter un chemin à travers un boqueteau. La nature sent fort et bon. Odeur végétale d’eau et de plantes. Bientôt, les deux voitures se rangent côte à côte devant une maisonnette basse, au toit d’ardoise, qui évoque la Bretagne.

Veronica délourde et donne la lumière. Béru découvre un living en contrebas, comme creusé dans le sol ; il faut descendre deux marches pour y accéder.

Tout autour de la dénivellation, des canapés sont aménagés. Au fond, une vaste cheminée en demi-cercle, à la hotte de cuivre sombre. Au centre, quelques tables basses et beaucoup de tapis. Pas sale, le repaire de la bande des snobs !

L’importance du salon et la relative exiguïté de la maison donnent à penser qu’il y a peu de chambres : deux ou trois, et pas grandes !

Les six s’installent au gré de leur fantaisie. Pinaud se tient courbé en avant, ses deux avant-bras comprimant son pauvre cher ventre en panique.

Veronica, qui parle un excellent français, demande à Bérurier s’il souhaite boire un verre « avant ».

— J’ai jamais r’fusé un gorgeon, ma jolie ! rétorque l’homme à l’appendice caudal extravagant.

Il a droit à un whisky. Souate ! Pas contrariant. C’est un tout-terrain de la bite et du gosier, le Plantureux !

Les autres éclusent également. Pinaud refuse en geignant. Alexandre-Benoît se dit que ses compagnons ont des drôles de frimes. Ils sont bien saboulés, clean de partout, mais de vilaines lueurs font briller leurs châsses. Des reflets cruels, si tu comprends ça ? Une malfaisance endémique les anime. De la mauvaise herbe, quoi ! Généralement, elle pousse dans les sales banlieues ; dans leur cas, elle a grandi dans des crèches de luxe. Une sorte de revanche du sort, quoi ! Pas toujours aux mêmes à porter le bitos ! La canaillerie se développe aussi à l’ombre des nurses et sur les banquettes des Rolls.

Tout en gambergeant, il fomente, Alexandre-Benoît. Quatre personnes à neutraliser. Et pas des enfants de chœur.

Il ne suffirait pas qu’il dégaine son feu pour les faire tenir tranquilles : ce sont des coriaces. Et l’endoffé de Pinuche qui est bon à nib avec sa chiasse décidément chronique !

S’il pouvait les anesthésier avec son membre ! Les gonzesses, déjà. Ensuite il opérerait les bonshommes à coups de crosse. Con de Pinuche !

Alonzo Gogueno perdu corps et biens ! La couille ! Oh ! merde ! Il se sent un coup de flou artistique dans l’âme, Béduglas. Cherche sa bonne étoile à travers les vitres cernant le salon, mais on est dans l’hémisphère Sud et sa bonne étoile ne fréquente pas la région. Elle se pavane dans l’autre partie de la Voie lactée, la garce !

— Eh bien, dit Veronica, vous nous montrez votre… différence, cher ami ?

Le Gros ne perd pas le sens des affaires :

— Alors allongez le grisbi, ma jolie. Vous connaissez nos tarifs ?

Elle secoue la tête.

— Pas avant d’avoir constaté qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise !

— C’est contraire z’aux z’usages, assure le Placide. Quand t’est-ce on grimpe un’ pute, on la cigle avant l’embroque !

— Pas nous, gros sac ! Allez, sors ta queue qu’on se marre ! fait le copain blond à la Porsche.

— J’me plaindrerai à Marinette, avertit Béru, ell’ m’a branché su’ du mond’ qu’y sont pas corrèques !

Mais le blouson blanc n’en a cure ; tout ce qu’il fait, c’est de rigoler.

A ce moment de la scène tendue, le téléphone retentit. Veronica décroche, écoute et pousse un hurlement victorieux, onomatopée argentine qui exprime l’enthousiasme.

Elle se retourne vers les autres pour leur apprendre une very good nouvelle. Ils marquent à leur tour un vif contentement et, pour l’instant, oublient les deux Français pour s’abandonner à leur liesse.

— T’as compris c’dont y s’passe ? demande le Mammouth à Pinaud.

— J’ai bien peur, chevrote le chiasseux. Je crois qu’ils se sont emparés du fils del Panar et qu’ils vont l’amener ici !

— Mais y avait un garde à son ch’valet, bordel !

— Que racontez-vous, tous les deux ? demande Veronica, méfiante comme une hyène (où y a de la hyène y a pas de plaisir).

— On cause, répond le Gros.

— Ouvre ta boutique, goret !

Le Mastar hoche la tête.

— D’ac, j’vas déballer l’zoziau, mais t’as tort d’me causer su’ c’ ton, biscotte il est dans ses p’tits souliers au lieu d’épanouir comme un parasol. Moi, j’aim’ l’ montrer en pleine forme ! N’ serait ce qu’ par coquett’rie.

En rechignant, il se défroque. Son bénouze lui choit sur les pompes. Il descend son slip des deux pouces conjugués. Mister Dunœud apparaît. Non dans toute sa gloire, mais très intimidant tout de même. Genre tuyau de pompe à essence. Il pend et, cependant, tu enregistres des promesses dans le frémissement qui le galvanise.

Veronica brandit son pouce pour féliciter le phénomène et lance un quolibet humiliant à ses deux copains mâles. Ils font la gueule. Et pas qu’un peu ! Puis elle se tourne vers la potesse du blond et lui jette un ordre. C’est vraiment elle qui dirige la troupe. L’interpellée regarde son ami. Très pâle, il acquiesce pour confirmer l’ordre. Alors la gonzesse s’agenouille devant le Vigoureux et entreprend de lui choyer le mandrin. Béru, tu le connais ? Une petite secouée mutine, un coup de langue sur la collerette à Julot, et voilà son instrument qui requinque à tout berzingue, prend son essor et se met à diriger la Cinquième comme un vrai chef.

C’est commotionnel comme effet. Un qui ne connaît pas, qu’il soit homme ou femme, est toujours frappé de saisissement à la vue de ce sauciflard dantesque.

Ils matent silencieusement.

— Corrèque ? demande l’Hénorme à la ronde. Alors aboulez l’osier, m’sieurs-dames, avant qu’nous allassions plus loin dans les démonstrations.

— Viens ! fait Veronica en lui tendant la main.

Béru se lève. Pour pouvoir se laisser guider, il enjambe son pantalon et son slip tire-bouchonnés. Le voilà parti sans eux, tel un petit garçon que sa gentille maman entraîne à l’école. Son énorme cul nu, poilu et crevassé de cicatrices, est d’un effet certain sous le veston. De même, ses chaussettes dépareillées et ses godasses complètent harmonieusement le pittoresque de la silhouette.

Le couple sort. Le Noir n’a pas l’air joyce. L’exhibition de ce gros Français tourne mal pour son prestige à lui. Après cette séance, il aura à tout jamais l’air d’un connard aux yeux de sa gonzesse.

Ils se taisent. Le grand blond vêtu de blanc file une mandale à sa poule pour avoir turluté le bâton à un bout de Messire Bigzob. Elle comprend, ne proteste pas.

Veronica referme au verrou.

La chambre, comme l’a laissé entendre l’auteur de ce pur chef-d’œuvre, est minuscule : un plumard, un placard mural, un fauteuil.

— Allonge-toi sur le lit ! enjoint la fille.

Tu sais ce qu’il pense à cet instant, l’Obèse ?

Que cette pétasse est celle qui a fait dégorger l’ami Alfred et l’a plongé dans les noires manigances qui lui valent d’être au trou. S’il s’écoutait, il lui décollerait la tronche d’une mandale. Il en pratique de vraiment meurtrières, parfois. C’est la terreur des cervicales, Béru ! Une bielle de loco lancée à toute vibure est comme anémiée, comparée à sa droite.

Il s’étend, nez en moins, et attend.

Elle le contemple avec un rire mauvais.

— Tu n’es pas un phénomène, tu es un monstre ! fait-elle. Tu es sale, grossier, grotesque, puant. Ton énorme membre est une anomalie de la nature.

L’Hénorme se contient.

— P’t’êt’, admet-il. N’empêche, poupée, qu’ si tu l’morfles dans la casemate, tu d’viens tout’ chose du réchaud. T’as la craquette qui part à dame ! La bouche d’en bas qui bave des rondelles d’ sauciflard ! L’ minou qui déjante ! L’ nénuphar de culotte qu’épanouit ! J’ai tringlé des milliers d’sagouines, espère, à part trois-quat’ qu’étaient trop z’étroites du chaudron et trois ou quat’ zaut’ qui cramaient du frigounet après la séance, j’ai eu qu’ des compliments, des suppliances à recommencer, des pâmades qu’en finissaient pas. Pose ta culotte si t’en as une, c’qu’est pas certain v’nant d’une greluse comme toi, et grimpe-moi en danseuse, ma poule ! C’qu’en découl’ra, tu l’oublilleras jamais. Tu s’ras au paradis. Et encore, j’ai idée que les zélus du paradis doivent s’plumer un peu la banane à s’gratter l’trou du luth.

Contrairement à l’estimation, Veronica porte une culotte. Et même une culotte classique, de bon ton.

Elle la décarpille.

Juste comme elle l’envoie dinguer à travers la pièce du bout de son pied mutin, on tambourine à la porte. Elle va ouvrir. Le négro, son pote, pénètre comme un fou dans la chambre, les lotos dégoulinant sur ses joues sombres.

Il fulmine :

— Ecoute, Véro, tu as envie de te le taper, bon ! Mais je te préviens que quand ce sera terminé, je lui couperai la queue !

Et de sortir un lingue dont il fait jaillir la lame d’une poussée.

— Qu’est-ce y veut, c’gorille ? questionne le Gravos.

Elle lui traduit. Alors Mister Bérurier fils, qui se trouve également être Bérurier père (et même Bérurier paire) se dit que le moment d’agir est idéal étant donné que le quatuor se trouve divisé en deux duos.

Il cueille l’oreiller par-dessus sa tête et le lance dans le portrait de l’énergumène. Le temps que celui-ci ait exécuté la parade, Alexandre-Benoît est déjà debout et lui file sa tatane gauche dans le service trois-pièces. Le méchant lâche sa lame pour sles frangines et tombe à genoux en geignant. Béru l’assaisonne d’un second coup de latte dans le temporal. Le black se fait (également) dans l’esprit du jaloux. Out ! Flegmatique, Mister Cognedur ramasse le ya, fait rentrer la lame dans le manche et le glisse dans une de ses chaussures.

— Escuse-moive pour ton petit copain, mais j’ supporte pas les m’naces.

Il empoigne le groggy par sa ceinture pour le coltiner, telle une valoche, jusqu’au placard mural penderie dans lequel il le bouclarde.

La Veronica est confondue.

— Dis donc, tu n’as pas froid aux yeux ! admire-t-elle.

Bigbraque flatte son zob de la main, comme s’il s’agissait d’un animal familier :

— T’as déjà vu un gonzier avoir froid aux châsses, avec un ardillon commak dans sa musette ?

Conquise, elle lui noue ses beaux bras de femelle autour du cou.

— Tu es un salaud excitant ! avoue-t-elle.

— V’là comm’ y faut m’causer, gazouille le Mastodonte, j’raffole les mots tendres.

Et de la bicher par les miches pour la balancer sur le paddock.

— Allez, ouv’ ton brancard, ma bien chère sœur, j’vas t’entr’prend’ à la papa pour débuter. Faut doser les efforts, ma Colombine. N’à quoi bon t’ démonicher à coups de braque ? J’sus un monstre délicat. Je décarre dans la Chantilly, moi ! Tiens : une minouchette d’ reconnaissance, manière d’baliser l’entrée des catacombes. T’aimes la lichouille d’ broussailles, mignonne ? Pas triste, hein ? Ça réveille ? Ça t’met le fion en état de siège, pas vrai ? Oh ! mais mam’zelle crache pas dessus. Ell’ s’fait brouter l’gazon à ses moments perdus, j’sens. Bouge pas qu’j’opérasse un bout d’espertise dans la case trésor. Un, deux, trois, quat’ doigts ! Salutations, marquise ! T’as la babasse confortab’. Faut pas t’présenter d’l’agace-frifri, ta pomme ! T’as la pointure grenadier. C’est pour ça qu’tu t’ paies un Noirpiot ! Les colored sont chopinés d’ première.

« Bon, on va pouvoir passer à l’œuvre n’après c’ te préambulation. J’voye pas pourquoi on début’rerait pas par une bioutifoule levrette à injection dirèque. Pour c’la faut qu’tu t’mettes les seins à plat ventre su’ l’ pieu et n’ensute qu’tu t’remontes l’valseur un max. Bravo ! T’as tout compris. On peut obtiendre un meilieur écartage des jambons, Miss Senorita, plize ? Parfait ! Déjà, j’peux t’annoncer qu’ c’est gagné. Quand t’as la babasse d’une frangine qui t’fait des baisers à vide, tu peux bien inaugurer d’la sute, ma chérie.

« Attends, j’glaviote un chouïa su’ la tronche du monstre, mett’ tous les atouts dans not’ jeu, et c’est l’appareillage du Normandie dans l’port du Havre ! Au départ, bouge pas, assur’ s’l’ment ta position pour éviter les dérapages. T’ent’ras dans la danse une fois la mise en place fectuée. Voilà ! J’l’avais dit : du v’lours ! Oh ! mais dis, c’t’une partie d’plaisir. L’embarqu’ment pour Citerne, comme dit l’Antonio. Venez, Margot, dans ma nacelle ? M’man qui chantait ça quand elle était joyce. Ma parole, t’vas z’êt’ obligée d’marner d’la collerette pour m’emmitoufler l’ Pollux. On aura tout vu ! »

Ils s’escriment en grande fougue d’amour. Le bonheur que ressent Béru est nouveau. Il le stupéfie. Bibendum ne parle plus. Il besogne à âme et biroute que veux-tu, soucieux de prodiguer un ineffable plaisir, lui qui travaille ordinairement en force, sans trop se soucier du capiteux.

C’est une chevauchée éperdue, avec des périodes de valse lente, et d’autres de jerk endiablé. Il y a des arrêts haletants qu’ils respectent, souffle à souffle, collés par la sueur. Des redémarrages langoureux qui durent longtemps avant de trouver le rythme éternel.

Ça se prolonge que tu peux pas savoir combien, et moi non plus, et Bérurier non plus.

A un moment, Veronica a un léger hoquet. Elle chuchote à l’oreille du Surbraqué :

— Oh ! je t’aime…

Et tu sais quoi ? Tu sais vraiment quoi ?

— Moi z’aussi, lui répond Béru !

SUITE

(De plus en plus)

Le Noir remue-ménage dans la penderie. Du train qu’il cogne, il va finir par enfoncer les deux faibles lourdes.

En maugréant, Béru disjoncte et va ouvrir. Le Noirpiot est agenouillé. Il lui file un coup de saton dans la bouche. L’autre part à dame et le Gros referme. Vite, il réintègre le cul de Veronica. La môme est folle de délices et orgues. Leur étreinte n’en finit pas. C’est une danse éperdue. L’enchantement sensoriel. Le Mastar ne pense plus qu’il est certainement en train de limer une criminelle. Il a dépassé les frontières de la raison. Il s’en torche ! La morale ? Quoi, la morale ? Le faites pas chier avec ces conneries ! Il baise comme pour la toute première fois de son vit ! Il met sobre. Il met bien. Droite ligne, les paluches plaquées au michier de la fille. Son bassin est le moteur de ce superbe cou. Pendulaire ! Infatigable. Il prodigue, elle encaisse. Loi de l’espèce ! Soumission femelle éternelle !

— Chope !

— Encore !

— Tiens !

— Oui !

Mouvement de marée ! Et odeur. La vie en perpétuation. Le grand chemin culier qui grimpe aux azurs. Bonheur coûte que coûte prolongé par ce va-et-vient ineffable.

Le Mastar ferme les yeux d’enchantement. Il y a un hymne dans son cœur et dans sa tête.

Sa partenaire aussi s’accomplit dans un tourbillon jamais connu, dans un prélude à l’orgasme jamais atteint, plus intense que ses étreintes de naguère. Un cheminement fabuleux à travers glandes et fantasmes, monts (de Vénus) et merveilles !

Depuis combien de temps sont-ils ainsi unis par magie ? On frappe à la porte. La copine qui vient aux renseignements. Elle pousse la lourde infermée et paraît. Regarde. Elle est impressionnée, bouleversée même par la gravité de cette baise. Elle finit par demander :

— Mais où est donc Nicar ?

Sans cesser de brosser, Béru lui fait signe d’approcher du plumard. Elle obéit. Lorsqu’elle est à portée, il lui vote une mandale retournée, du dos de la main, qui fait éclater les lèvres de la môme et l’expédie sur son pétrousquin. Elle en est étourdie. Le plus impressionnant, c’est que le Gros ne s’occupe plus d’elle et n’a pas cessé de limer Veronica. Depuis le plancher, la gonzesse a une vue imprenable sur les énormes roustons d’Alexandre-Benoît, bruns et hérissés de poils, qui ressemblent à des marrons dans leur gangue végétale.

Sa bouche lui brûle, mais malgré la douleur, elle pense qu’un spectacle comme celui-ci elle ne le reverra jamais. Elle envie sa potesse d’être vergée si prestigieusement. Oh ! maman ! Ce braque en action ! Elle demeure immobile, assise en tailleur.

Elle regarde, comme si c’était pour la dernière fois, à l’instar de ce bon Michel Strogoff dont on brûlait les yeux avec un sabre chauffé à blanc, mais qui conserva la vue grâce aux larmes d’émotion qu’il versa.

Un léger murmure de source sort de ses lèvres tuméfiées.

— Moi aussi ! implore-t-elle. Moi aussi !

Sacrilège ! Requête irrecevable. Ne sait-elle donc point que Bérurier nique d’amour ? D’amour ! T’entends, vérole ?

Ah ! comme il se sent indigné par la revendication de cette niaisette. Il parvient à tourner la tête dans sa direction et, hagard, grogne :

— Toi ? Tiens !

Un pet d’un demi-mètre cube ! De circonstance ! Bien placé ! Rédhibitoire ! qui saccage les illuses ! Coupe les ponts avec le moindre espoir ! Le genre de loufe hautement péremptoire, tu vois ? Vhouafff ! Prrrrr ! et encore Brrong ! Qui ne barguigne pas ! Décisif !

La môme en est dolorée de partout. Les larmes lui montent. Elle qui déjà mouillotait dans ses harnais.

Béru, suprême, a repris sa mission. Le geste auguste du limeur. Le sommier, très sage, ne moufte pas. T’en as qui la ramènent ! Un poids comme Bébé Rose, tu parles ! Ils te coupent le sifflet de leurs jérémiades, certains. Te donnent la sensation que tu scies une bûche. Là, impec ! Dévoué, silencieux. Le serviteur muet. La classe !

Mais le bruit arrive d’ailleurs, d’où on ne l’attendait point. Trois hommes font une brutale intrusion sur le territoire de nique du couple. Le blond et deux mecs teintés, grêlés, vêtus de cuir méchant. Ces deux-là brandissent des arquebuses dégoulinantes d’huile, tellement qu’ils ont peur qu’elles s’enrayent. Elles ont l’air de sortir d’un bac à friture.

Le blond hurle :

— Arrête, Véro ! Tu brosses avec un flic !

En espagnol. Mais je te dis que le lardu s’est mis à la langue de Cervantès, il pige. Gentleman, il demande :

— Vous permettez que je termine mademoiselle ?

Non, ils permettent pas. D’ailleurs, ce paysage bucolique de baise langoureuse les met hors d’eux.

L’un d’eux braque sa rapière sur le cigare d’Alexandre-Benoît en hurlant :

— Stoooop !

Contraint, le Gros s’en va de Véronique (Véro ne nique plus).

Elle est furax, la tigresse noire. Elle vitupère comme quoi ils lui coupent son bonheur ! Ils la meurtrissent en pleine décarrade d’orgasme. Elle allait plonger de la saucière, la chérie ! Tourner béchamel ! Ils lui paieront ce coup-là, les veaux !

Ils tentent de la calmer en racontant. Ils ont réussi à embarquer Salvador, malgré la surveillance établie chez lui. Ils se pointent ici avec lui et qui reconnaissent-ils ? Le vieux. Et à présent : le gros. Ces deux Français assuraient la sécurité du jeune homme.

Bon, ça la calme un brin, Véro. Un tout petit brin. N’empêche qu’elle a la moule en berne, dis ! C’est pas les fêtes du bicentenaire dans son frifri. Vous avez vu le paf qu’elle s’octroyait ? Non, mais imaginez une courgette comme ça en action et qui vous laisse quimper en plein essor ? Ils veulent pas lui foutre la paix encore un quart d’heure, nom de Dieu ! Qu’elle finisse de se faire braquemarder la moniche ! Elle va en mourir de cette rupture de secteur !

Ils peuvent pas piger, ces petits cons, avec leurs bistougnets de serins ! Au contraire, ils sont surexcités, fous de jalousie, de rage meurtrière. Y en a un qui lui cloque son poing dans la gueule, preuve qu’elle n’est pas si cheftaine que cela !

Dans l’armoire, le négus reprend sa sérénade. Ils le délivrent. L’autre, voyant que le danger est écarté, se jette sur Veronica en la traitant de pute vérolée. Il la cigogne si fort que le Mastar, indifférent au canon toujours appliqué contre sa hure, lui cloque un monstre coup de boule. Le truand tire. C’est Veronica qui morfle la bastos dans la poitrine, en haut à gauche, au-dessus du sein. Elle pousse un cri. Son chemisier devient rouge. Sa copine hurle ! Les deux arquebusiers sont décontenancés. Le blond est plus pâle que l’intérieur d’une noix de coco. Le négus est une fois de plus out, mais sûrement pour lurette. Il lui pousse sur la gogne un machin gros comme une borne kilométrique.

Et puis, bon, bien, ça se calme un peu. Le blond ordonne à son écuyère de s’occuper de Véro. Les hommes retournent au salon où se tiennent Pinaud, un gros zig armé et le frêle Salvador, beaucoup plus mort que vif. Il a les mains entravées par des menottes et une grande plaque de sparadrap sous le pif. Ça cache toujours une partie de ses bubons répugnants, ce trouduc !

Il y a comme du flottement dans le clan des méchants. Ça ressemble à la dessoûlance des petits matins, après la nuit orgiaque.

Ils conseillent de guerre, les mecs. S’arrêtent sur la décision suivante : ils vont lester les jambes des deux Français de plots de ciment, puis ils prendront une vedette automobile et iront les débastinguer dans le Rio de la Plata, aux eaux jaunasses.

Le môme, ils vont le planquer en attendant de s’en servir comme argument pour obtenir une forte rallonge. Là c’est le chantage à l’envers : « Si vous ne payez pas, on le rend. Si vous versez le pognon, on le supprime ! »

L’un des deux arquebusiers a un tatouage au cou qui représente un serpent. C’est très décoratif et, une fois exécuté, ça ne coûte pas cher d’entretien. Il explique au blond que « l’opération » a été menée de main de maître. Ils ont endormi leur monde à l’aide d’une bombe soporifique introduite dans un gros bouquet de fleurs livré à dame Panar. Ensuite, c’était du gâteau.

— Vous avez planqué la came ? leur demande le blond vêtu de blanc.

Ils l’ont fait. Diabolique : une cachette sûre. Ils ont désencadré un tableau et filé les sachets d’héroïne entre la toile et le contreplaqué protecteur.

Je te le révèle tout de suite, que si on oublie par la suite tu viendras gueuler au charron, putois comme je te sais : ils ont, en dernier recours, décidé de faire croire que le môme chiquait les dealers et qu’il a été victime d’un règlement de compte. Astucieux, non ? Merci !

Mais le Noir, revenu une fois de plus du schwartz, ces palabres ne font pas ses bidons. Il demande au tatoué de lui prêter son soufflant. Il tient à dessouder personnellement Béru. Son programme est alléchant : il lui fait sauter les deux genoux de deux coups de feu à bout portant, après quoi il lui sectionne les joyeuses et lui colle tout le pacsif dans le groin en le faisant tenir avec de l’albuplast et en obstruant ses narines. Puis, il lui pisse dessus et le regarde crever. En fin de parcours, il finit de vider le chargeur à l’emplacement de son sexe ablationné. Il opère sur une bâche pour éviter de salir le parquet. O.K., tout le monde ?

Bon, ils ont rien contre. Conviennent même que ça peut être joyce, comme one man chauve. Le blond va personnellement chercher une toile cirée à la cuisine. Les autres font de la place.

Le Noir saisit l’arme de son pote, vérifie que le cran de sûreté est bien enlevé. Il est investi de la mission sacrée qu’engendre la vengeance. Il doit laver deux outrages : l’enfilade carabinée de sa dulcinée et la balle qu’elle a morflée au défaut de l’épaule. Alors tu penses s’il est pénétré de son rôle. Othello ! (« Elle bout ! » comme on ajoutait au lycée.)

Ses sbires aminches empoignent le Mastar pour le faire placer sur la toile cirée.

Mais il y a plus prompt ! Pinaud ! Oh ! pas dans une action d’éclat, crois bien. Plutôt une action d’éclaboussures.

Le voilà qui se précipite sur la toile, accroupi, pantalon tombé, et qu’il se met à déféquer à en perdre haleine.

Toujours fort civil, il gémit :

— Excusez-moi, messieurs, je suis navré ! Mais je ne parvenais plus à me retenir et je n’aurais pas eu la possibilité de me rendre aux toilettes ! Je suis détraqué de fond en comble : les saucisses pimentées de Mme Marinette, comprenez-vous ? J’ai l’intestin si fragile ! Je relevais déjà d’une sérieuse indisposition… Oh ! Oh ! la ! Oh ! la la !

Et de tirer d’abominables salves que si je te les décrivais, je perdrais une partie de mes clients. Des choses inqualifiables, liquides et pestilentielles. Mousseuses, aussi ! Verdâtres à s’enfuir ! Il geint ! Il larmoie. Sa tripe s’exténue, entre en agonie boyassière.

Et tous regardent ce pauvre et triste cul gris, pointu, sans poils, qui pilonne des positions ennemies imaginaires. Le blond se met à gerber. Le tatoué amorce la pompe pour y aller de son voyage, lui aussi.

C’est indescriptible, insoutenable. Le second mercenaire a la présence d’esprit d’ouvrir les fenêtres. Les méchants n’ont même pas la force de protester. Il les a par trop de sincérité, Pinaud ; trop de candeur diarrhéique. Un mec qui chie, dans une situation pareille, c’est qu’il ne peut se contenir. Il explose. Tu morigènes une bombe qui éclate, toi ?

Non, non : y a rien à dire. Béru, comme les copains, spasme à tout va. Il titube en faisant des beurghh ! vraougggg ! saisissants de vérité. Dans la confuse ambiante, les autres ne l’ont plus en point de mire.

Pinaud a déjà repeint les deux tiers de la toile cirée, car il se déplace en déféquant, le chéri ! A pas minuscules, trottineurs, comme pour s’éloigner du désastre qu’il crée. Pareil au bombardier : il fuit l’impact des projectiles qu’il largue ! Il va peut-être décéder de sa bédolanche excessive, le pauvre biquet !

— Foutez-le dehors ! inarticule le blond entre deux gerbes.

O.K., mais par quel bout l’attraper ? Tel, il semble insaisissable, César. On a davantage envie de s’éloigner de lui que de l’éloigner de soi.

Et puis, dominant cette effervescence faite de nausée, de dégoût grondant, de panique sensorielle, l’organe claironnant de Sa Majesté sonnant la diane française :

— Les pognes en l’air, tous, où j’vous astique les os au jus d’plomb !

Ils le regardent y compris ceux qui ne comprennent pas le français car tout le monde lit le pistolet dans le texte. Le gros marle est parvenu à subtiliser les pétoires des deux kidnappeurs de Salvador et il en a une dans chaque paluche, comme dans les ouesternes. Faut le voir, en veston, les fesses à l’air, la queue pendante (enfin !), les chaussettes tire-bouchonnées sur ses souliers qui bâillent. Ivan le Terrible !

Comme le tatoué lui fonce dessus, il le praline sans barguigner. L’homme tombe dans les flaques pinulciennes, une quetsche dans le col du fémur !

— J’ai dit les mains en l’air ! Hands up ! Manos levantade !A capito ?

On lui obéit.

Il s’adresse alors à Salvador :

— Qui c’est qui t’a mis les m’nottes, gamin ?

Le frêle boutonneux désigne l’ami du tatoué. Béru se tourne vers l’incriminé :

— Open the door, mec ! Et plus quickly que ça ! Menottes du bambino ! Schnell !

L’interpellé finit par comprendre et va délivrer Salvador.

— Ecoute-moi, Tarte aux fraises, lui lance alors Béru. Y a le téléphone dans cette masure, au fond du livinge. Appelle la police, tu dis qu’c’est d’la part de Carmen Abienjuy, le directeur d’la flicaille de Mardel. Dis où qu’on est et qu’ç’urge ! Tu mords l’topo, Burnes vides ? Les poulagas vont ramasser tout’ la bande dans son r’paire. Dis-y qu’y z’amènent une ambulance, du temps qu’y z’y sont.

Tout flageolant, pâle sous ses boutons nacrés, l’héritier du fils del Panar obtempère. Il décroche le téléfon, demande aux renseignements le numéro de la police.

C’est alors que la copine de Veronica entre en scène pour le trois. Elle tient une mitraillette dans ses bras, non pas comme un bébé, mais comme une mitraillette quand on sait s’en servir.

— Laisse tomber ! jette-t-elle au paumé.

Il se grouille de remettre le combiné sur sa fourche (comme on dit toujours dans les romans policiers pour que ça fasse documenté et plus long).

La gonzesse pétroleuse apostrophe Béru :

— Amigo con la gorda cola, lâche los pistolas si tu pas vouloir que je tue lui !

Elle désigne le pauvre Pinaud dans ses œuvres.

Béru évalue la topographie. Elle se tient derrière Salvador et braque le chieur de fond. Il ne peut rien tenter qui ne soit une folie. D’autant qu’elle paraît tout à fait déterminée, la gueuse !

Alors, le cœur en berne, il jette ses deux rapières dans la merde de Pinaud, tel Vercingétorix ses armes aux pieds de César.

— Tenez, fait-il avec noblesse, servez-vous !

SUITE

Il a tout jugé, pesé, défini, Béru : une bande de blousons blancs pervers, privés de sens moral qui, pour les besognes de choc, s’acoquinent à des voyous pur fruit. De sales vermines, tous ! Des pourris naturels, nés gâtés (par leurs parents également). Il sait qu’au point où ils en sont et ayant percé leurs fonctions, à Pinaud et à lui, ils ne voient pas d’autres solutions que de les mettre en l’air. Vont s’en faire un plaisir. Pour eux, le meurtre est un sport de luxe : la catégorie au-dessus du golf et avant le polo ! Alors il va falloir jouer son va-tout ! Et ce con de César qui n’a plus aspect humain. Ce vieux Père la Colique, déjà à moitié scrafé ! Tu parles d’une croix, ce chieur ! Incapable qu’il est de faire autre chose que de déféquer, tu voudrais entreprendre quoi, avec sa pomme ? Sur l’instant, il le hait !

Minute confuse. Le Noir désigne les pistolets en flaques au Gros et dit :

— Ramasse-les et nettoie-les !

Il s’empare de la mitraillette de la fille. Entre les pattes d’un gusman comme lui, l’arme semble encore plus menaçante, plus, redoutable.

Il braque le Mahousse.

— Tout de suite ! Je compterai pas jusqu’à trois !

— O.K. ! O.K. ! s’empresse l’Indomptable, comme s’il était dompté.

Il se penche, paré pour l’action, ayant, dans un éclair (au chocolat), établi son plan.

— Vieux dégueulasse, fait-il à Pinuche en lui virgulant un coup de tatane dans le dossard.

La Pine, propulsé en position précaire, décrit un valdingue de deux mètres dans le living. Ce faisant, il libère la toile cirée de sa modeste présence. C’est ce que souhaite le Mammouth qui a remarqué que son noir antagoniste a les pieds sur l’autre extrémité de la toile. Alexandre-Benoît feint de vouloir ramasser les deux feux, en fait il saisit un bord du rectangle fécalisé et tire de toutes ses forces. Le Noir bascule en arrière. Béru rabat la toile cirée par-dessus sa personne et attrape le canon de la sulfateuse qui dépasse. Le reste de l’arme est bassement souillé, mais Bérurier ne s’arrête pas à ce genre de détail.

— Maintenant, vous m’avez assez suffisamment plumé, les mecs ! tonne-t-il de sa voix de centaure (comme il le dit lui-même). Alignez-vous face au mur du fond, et au moind’ mouvement j’vous vide ce putain d’chargeur dans les poumons. Les valdas, c’est bon pour les bronches !

Ils pigent et obtempèrent.

Béru regarde son compère.

— Hé ! Pinocchio ! lui dit-il, où qu’t’en es ? Tu meurs ou on continue d’faire équipe d’nuit ?

— Je crois que ça y est, lamente le doux Vieilloche, mais comme je me sens faible !

— Bon, cherche la salle de bains et r’fais-toi un cul, Vieille Morve ! Quant à toi, l’môme aux myrtilles, continue c’qu’j’t’avais d’mandé : appelle la flicard’rie !

L’Imberbe réentreprend le cadran du gnoufzingue. Au bout d’un moment, il renonce.

— Il n’y a pas de tonalité, annonce-t-il.

— Et y en avait t’t’à l’heure ?

— Je crois, oui !

Bérurier réfléchit :

— P’t’être qu’a des loustics qu’est v’nus en renfort et qu’ont cisaillé la ligne. Viens m’ remplacer un moment. Naturliche, t’sais pas t’servir d’un’ sulfateuse ? R’garde, mouflet : on tient la bécane d’cette manière. L’indesque su’ la détente. Gaffe des éclaboussages : j’ai r’l’vé l’écran d’ sûr’té, prends pas d’rixes inutil’ment superflus, mon drôlet. Un qui joue au con, t’appuye su’ l’clito d’ l’engin ; pense qu’c’sont ces salauds qu’a buté ta frangine ! Alors, pas d’quartier’ !

Il sort pour aller faire sa ronde de nuit. Mais les abords de la maison sont déserts et silencieux. Il a beau ouvrir grands ses vasistas, le Sandre, il ne décèle rien d’anormal, dans cette riante région du Tigre.

Comme il s’apprête à rentrer, un vacarme se produit dans la taule. Rafale de mitraillette. Ça crache épais : tout le chargeur y passe dans la foulée. Le fracas s’accompagne de cris, de bruits de verreries pulvérisées. Le Mammouth émet son barrissement de guerre et se rue aux nouvelles (en anglais : to the news).

En débouchant dans le salon, il n’en revient pas. Séché, il est, déshydraté du cervelet en plein. Le blond, le Noir, la fille, les autres malfrats gisent sur le sol, criblés de balles, morts ou râlant ; saignants, en tout cas. Le fils del Panar se tient au milieu de la pièce, la mitraillette fumante entre les mains, hagard, les yeux fous, un rictus indicible tordant ses lèvres.

— Qu’est-ce y est arrivé ? bredouille Gargantua.

Pinaud qui est accroupi à l’écart, déféquant de plus rechef, explique :

— Ce qu’on voulait faire, Sandre, il l’a fait.

— De quoi tu causes ?

— Nous voulions leur arracher la vérité par la force. Le môme l’a fait sous la menace. Il était terrible. Il a demandé comment s’était passé l’assassinat de sa grande sœur. Le blond a craqué, il a dit qu’ils avaient engagé le tatoué pour la suriner. C’est lui qui avait dérobé le couteau à viande d’Alfred à la fin du repas. Pendant que Veronica allait draguer notre pote sur la plage, le tatoué a assassiné Mlle del Panar dans la salle de bains de sa chambre, puis il a traîné son cadavre dans la ruelle du lit. Quand la vamp est revenue, tout était fini. Elle a fait l’amour avec le coiffeur puis, comme nous l’avons déterminé ensuite, s’est enfuie par le conduit d’aération. Crime parfait !

Pour ce qui est du môme Salvador, ils l’ont embarqué et ont planqué de la drogue chez lui pour donner à croire qu’il s’agissait d’un règlement de compte entre trafiquants. Leur but, c’était de réclamer beaucoup plus de fric à la seconde femme du père del Panar. Ils comptaient la menacer de libérer le môme si elle ne crachait pas au bassinet.

Le Gros continue de contempler le carnage. C’est le massacre de la Saint-Valentin !

— Pourquoi t’est-ce il a défouraillé ? demande-t-il. Y l’ont menacé ?

— Non.

— Ben, alors ?

— C’est ses nerfs qu’ont craqué. Brusquement, il s’est mis à les arroser en criant : « Assassins ! Assassins ! Ma sœur ! Ma sœur ! »

Le Gros va arracher l’arme vide des mains de l’adolescent.

— J’ai été con d’ t’prend’ pour un homme, p’tit nœud ! Fais pas ces châsses de merlan frit, Ducon !

Il le gifle en deux exemplaires, puissant aller-retour qui imprime la marque palucharde du Gros sur les joues acnéeuses du gamin en faisant éclater quelques-uns de ses bubons.

— La police va se pointer, Branleur, écoute bien la version de m’sieur Pinaud ici présent. V’v’lez bien nous narrerer les faites, qu’v’s’avez assisté, m’sieur Pinaud, j’vous prille ?

— Certainement, s’empresse le cher Délabré. Lorsque vous avez quitté la pièce, la jeune femme s’est approchée de M. del Panar fils, ici présent, et lui a arraché l’arme sans difficulté. Elle a crié aux autres : « C’est de votre faute si nous sommes perdus ! Regardez où nous en sommes ! » Et, saisie d’une crise de démence, elle s’est mise à leur tirer dessus. Ce que voyant, avec un courage stupéfiant, M. del Panar fils a voulu la désarmer. Au risque de sa vie, il lui a arraché la mitraillette à son tour, mais, dans l’échauffourée, des balles sont parties…

— Mouais, apprécie l’officier de police Bérurier, j’voye très bien l’topo. V’s’avez n’entendu, Salvador, ce dont il s’est passé ? Vous v’ souviendierez bien d’ l’aversion d’ m’sieur Pinaud ? Récitez-me-la, qu’ j’m’rendisse compte !

Pinaud revient de la salle de bains, chancelant mais vide et nettoyé. Même, pour te dire : il sent bon, s’étant lotionné copieusement d’eau de toilette. Il dit :

— Qu’est devenue la personne avec laquelle tu t’es isolé pour forniquer, Sandre ?

Bérurier dresse l’oreille, la queue, les paupières et deux ou trois autres parties amovibles de son académie. Puis il fonce à la chambre où se perpétrèrent ses amours inconclues.

Le lit est vide. Il devient donc livide. Des traces de sang, consécutives à la blessure subie par Veronica, se lisent sur les draps blancs. Mais la personne de son cœur a disparu et une profonde meurtrissure laboure l’âme si noble de cet être délicat.

— E s’est cassée, balbutie-t-il. Dieu de Dieu ! elle a enfui en roulant sur la jante, la pauvrette, qu’on n’aura pas fini d’prendr’ not’ pied, moi z’et elle ! Se peut-ce ? Une gonzessse qu’ pour la première fois d’ma vie j’ai z’eu l’coup de foutre ! Mais ell’ va mourir si on n’la sogne pas, la chère chérie ! Ou bien les perdreaux d’ici risquent d’lui défourailler cont’. Faut qu’ j’vais la sauver, l’Amour ! Y la ramèn’rerai dans l’droit ch’min d’abord, en France ensute. J’l’épous’rerai, j’y f’rai des lardons. On r’tourn’ra à Saint-Locdu-leVieux, mon village natal. J’r’prendrerai la ferme à mes vieux et on f’ra l’cochon. Un él’vage modèle. Ça pue l’été, mais ça rapporte. J’prendrai la variété Babylas : les gros roses qu’a la queue noire. On s’ra primés dans les commissures agricoles ! Not’ entreprise, j’la baptiserai « Béru-porc-export ». La Véro, j’la saut’rai à longueur d’jornée : su’ la grand’ tab’ d’ la cuisine, dans la grange, à même l’plancher, dans le tas d’grain du gr’nier et elle aura du blé plein la chatte ! Qu’y faudra vach’ment qu’elle s’injectionne après, pas qu’y en reste, sinon y gerin’raient à l’intérieur, biscotte la chaleur ; y doive régner un’ température d’au moins cent d’grés dans son minou : y m’brûlrait l’Nestor !

Il a le temps de dire tout cela, Alexandre-Benoît Bérurier, en l’espace de peu de secondes. Soucieux mais déterminé, il rabat sur les lieux du carnage.

— Pinuche, fait-il gravement, faut qu’on se quitte un bout d’temps. J’ doive retrouver la gosseline, tu comprends ? C’est ta pomme qui va donc r’cevoir les draupers et leur espliquer l’topo. Veille qu’ ce p’tit glandu tienne l’choc : on doit ça à sa mère, moive du moins ! C’est pas d’sa faute s’il a eu un coup de nervouze après tout c’ qu’y v’nait d’subir. On s’r’trouvra chez lui où l’ami Alonzo doit nous attend’. Tu mettras Carmen au courant des périphéries d’ la noye, qu’elle nous ouvre l’pébroque en grand, n’au cas où ses collègues chican’raient su’ c’tas d’viande froide !

Il pose ses deux pattounes plantigradeuses sur les épaules fuyantes du jeune homme :

— Quant à toi, loupiot, du nerf ! T’en verreras d’aut’ ! Pense à Maradona et d’mande-toi c’qu’il aurait fait à ta place !

Après cette double exhortation, Bérurier tourne les talons et s’enfonce dans la nuit.

(ARCHI) SUITE

Il prend le vent.

Justement, une brise légère souffle du Rio de la Plata. Le Gros se dit que, pour quitter la maison, Veronica a dû soit passer par la fenêtre, soit emprunter une sortie de derrière. Alors il contourne l’habitation et trouve ce qu’il attend : des traces de sang sur l’appui de la croisée de la chambre où il contracta ce mal étrange qu’on appelle l’amour.

Partant de là, il suit des foulures de pas dans la pelouse. Elles se dirigent vers le fond de la propriété. A l’extrémité d’icelle : aucune barrière, mais un bras d’eau. Un instant, le Gros se met à redouter que la blessée se soit jetée dedans. Il se dissuade en pensant qu’elle aura été capable de nager puisqu’elle a pu enjamber une fenêtre.

Il furète dans l’herbe haute. Voici les traces de pas qui reprennent. Il les suit. Elles cessent à l’orée d’un petit pont en dos-d’âne réservé aux seuls piétons. Sa Majesté le franchit lentement, courbé en deux, à la recherche de nouvelles traces.

Deux petites étoiles sombres dans la poussière ! La môme est passée par là !

Le côté animal de cet homme donne à plein quand il est en chasse. Tout le ramène à l’instinct sauvage : les sons, les odeurs, la pression atmosphérique.

Il se dit, en termes presque télégraphiques : « Quand elle a entendu défourailler au salon, elle est venue jeter un œil à la sauvette. L’a vu le p’tit gonzier dans ses z’œuvres. S’est dit qu’il allait aller la seringuer aussi. L’a mis les adjas par la f’nêt’ de sa piaule. La trouille donne l’énergie manquante. Au lieu d’enfuir par la route, s’est mis à calter par les arrières. D’deux choses lune : elle sait où qu’elle allait ou ell’ l’sait pas. »

L’animal béruréen stoppe, à genoux sur la berge d’un étroit canal. Il renifle, il pète, il attend l’inspiration. Et puis, surtout, il regarde. Qu’aperçoit-il ? Le paysage romantique du Tigre. La plaine sillonnée de canaux avec plein de maisons de vacances ou de véquendes rivalisant de grâce et d’ingéniosité. Les architectes « argentiers » sont très forts, bourrés d’idées originales.

Le Mastar perçoit une sirène de police, un brouhaha en provenance des lieux qu’il vient de larguer. Il croise les doigts pour conjurer le mauvais sort. Il souhaite que le petit massacreur boutonneux s’en tire. Il l’a pris en pitié, voire en sympathie. Et puis il se sent coupable d’avoir foutu cette mitraillette entre ses mains, dans l’état commotionnel où il se trouvait.

Bon, on verra plus tard. La Léa jacte à l’est, comme on dit en latin (il s’est torché un jour avec les pages roses du Larousse, les jugeant superflues). Il a bien fait de marquer une pause : pendant cette halte, son instinct a pris la direction des opérations. Il lui souffle la réponse à la question qu’il se posait à l’instant : Veronica est allée se planquer dans un endroit précis. Elle connaît parfaitement ce lieu résidentiel.

Bérurier se dresse, sonde la nuit de son regard. Il distingue, au loin, une lumière. Une seule. Tel les bergers de la crèche guidés par l’étoile, il s’y dirige, franchissant d’autres ponts, traversant d’autres pelouses, enjambant des haies basses, des massifs de fleurs. L’amour le pousse ! Il veut la retrouver coûte que coûte, la sauver, finir de la baiser, l’emmener élever des cochons à Saint-Locdu-le-Vieux.

Au bout d’un quart d’heure, le voici devant une construction de style californien. C’est moi, l’auteur, qui dit « californien » ; Béru, lui, il ignore ce dont il s’agit. La maison n’a pas d’étage. Tout de plain-pied, elle est en forme de « Z ». Au jambage du bas, il y a la fameuse lumière. Alexandre-Benoît s’en approche. Mais on a tiré le store intérieur, les lamelles se chevauchent parfaitement et il ne voit rien. Pourtant, quelque chose lui dit qu’il « brûle ».

Que faire ? Taper au carreau en appelant ? Dangereux. Si c’est quelqu’un d’étranger qui se trouve dans la taule, il appellera les bourdilles, et si c’est « elle », elle prendra peur et aura des réactions imprévisibles. Alors il va à la porte. Elle est fermée. San-Antonio serait de la partie, avec son fameux sésame, tu parles qu’il en rigolerait de cette serrure bouclarès, ce grand con pavaneur !

Messire prend une décision forte. Il furète dans le jambage supérieur du « Z » qui est le garage, y dégauchit des outils et se met à besogner une fenêtre éloignée de celle qui est éclairée. Il est pugnace, fort et madré. En moins de jouge il craque le montant, redoutant quelque système d’alarme ; mais non, tu vois, c’est franco. Il escalade. Il perçoit un bruit étrange venu d’ailleurs, croit un bref instant qu’il s’agit d’un de ses nombreux pets inadvertés, mais comprend, en fin de compte, qu’il s’agit de son fond de bénoche qui vient de rendre l’âme, un de plus ! Son talon d’Achille, le fond de futal.

Il se déplace à tâtons dans la place investie. Un couloir, un living trempant dans l’obscurité, un nouveau couloir desservant des chambres avec, tout au fond, une barre lumineuse soulignant une porte. Bérurier pose ses godasses et une étrange odeur envahit les lieux. Cela sent la bergerie au moment de la tonte, le champ d’épandage, le vieux plateau de fromages à bout de course…

Il va à la porte, se baisse pour amener l’un de ses lotos au trou de serrure. Il découvre une chambre de jeune fille aux murs peints en trompe-l’œil. Argument : Robinson Crusoé, l’île tropicale, Vendredi en « Y a bon Banania », un perroquet et ce con de Robinson vêtu de fourrures (sous les tropiques, je te dis que ça !). Un lit à colonnettes d’acajou. Sur la couche aux draps fanfreluchés : Veronica, appuyée contre une pile d’oreillers ensanglantés. Elle semble épuisée, à bout de résistance. Elle a la tête sur le côté. Un combiné téléphonique gît près d’elle. Elle a dû s’évanouir au cours d’une communication.

Béru va pour se précipiter, mais, pile, un ronflement de bagnole se fait entendre et une tire stoppe devant la maison, dans un crissement de freins et une giclée de graviers. Alors, Mister Babar se ravise, réprime son élan après avoir récupéré ses tartines et pénètre dans la chambre voisine, laquelle est obscure. Il attend.

Des pas pressés radinent dans le couloir. La porte de Veronica claque. Un organe d’homme lance, rudement :

— Veronica !

Des gifles pleuvent ! Alexandre-Benoît n’en croit pas ses manches à air. Se peut-il qu’on frappe cet être exténué, blessé, peut-être agonisant ? Il sort.

La porte étant restée ouverte, il distingue un gros homme, de dos ; c’est lui qui vient de bigorner la blessée, qui l’invective ! Dans sa colère, il jacte tellement vite que Béru n’a pas la possibilité de capter le moindre mot.

La môme a maintenant les yeux ouverts. Elle balbutie des phrases peu audibles, sur un ton d’excuse. Le vilain lève derechef la main sur elle et va cogner encore. Mais une main d’airain chope son poignet. Il n’a pas entendu survenir. Il en est pétrifié. N’a pas le temps de piger. Il dérouille un coup de boule taurin dans les naseaux. Quelques ratiches, vraies ou fausses (bilan à établir plus tard) dégoulinent de sa bouche. C’est à lui de tourner de l’œil. Alexandrovitch-Bénito est parti pour la gloire. Après le coup de tronche, c’est un crochet du droit à la mâchoire. Voyez pommes mousseline et laitages ! Ça craque. Le Mammouth n’en a pas encore terminé avec le molesteur de son égérie. Il y va d’une phénoménale remontée de genou dans les coquilles sans « q ». Le gonzier est forfait. Il s’écroule. Pour parachever son œuvre dévastatrice, Bidular lui fane le cervelet d’une talonnade.

Black-out complet pour le bonhomme : un type grisonnant, aux tifs drus et rêches, au visage d’aventurier tailladé de rides et cuit par le soleil.

— Ma biche ! roucoule l’Enflure en déposant son pantalon fendu sur le lit, près de la gisante, ma bichette jolie, mon atout cœur, ma levrette, j’t’aye retrouvée. C’est l’amour. J’t’vas sauver, ma pouliche sauvage. Tu souffres-t-il beaucoup ?

Elle dénègue.

— Mais t’es à bout d’forces, ma jolie génisse, ma gorette, ma colombe blanche !

Il baisote ses mains inertes sur le drap.

— Et ce sale-sagouin-de-salaud-de-merde-enculé-de-sa-sœur, reprend-il, c’est qui est-ce ?

Elle exhale dans un souffle :

— Mon père !

Il réagit moche :

— Tu as un père qui te bastonne quand t’es blessée, técolle ?

Elle opine.

— Caisse y y prend, ce fumier, d’comporter si indign’ment avec toi, mon trognon ?

Elle soupire :

— Je ne suis pas certaine qu’il soit véritablement mon père. Ma mère est morte peu après ma naissance et j’ai appris par la suite qu’elle avait eu un grand amour…

— Mais c’est la Veillée des Chaudières, qu’tu m’ bonnis, ma poule d’eau ! Et pourquoice y t’ cognait, à l’instant ?

— Parce que l’opération del Panar a échoué et qu’il va y avoir du grabuge.

Le Mammouth bat de ses longs cils gracieusement noués par des boulettes de rillettes.

— Il était z’au courant ?

— C’est lui qui organise tous nos sales coups, en douce. Je passe pour diriger notre organisation, mais je ne suis que la femme de paille de mon père !

— Pas possible !

— Si. Ses affaires, depuis quelques années, sont vacillantes, alors il a trouvé cette manière de gagner de l’argent à bon compte, en me laissant porter le chapeau. Quand il y a un coup fourré, il joue les malheureux pères désespérés et use de ses relations pour arranger les choses.

— La carne ! Et tes potes en savaient rien ?

— Non. Ils me croyaient l’organisatrice de ces arnaques. En fait c’est lui (elle montre le mec inanimé) qui tirait les ficelles.

Le Gravos réagit :

— Maint’nant, ma libellule, faut qu’on va t’ sogner. J’t’vas faire driver dans un hosto…

— Oh ! non ! par pitié. Je vais être arrêtée et emprisonnée, après ce qui vient de se passer !

Le Gros gamberge un peu sous son chapeau. Il sait qu’elle dit vrai. Le massacre du Tigre va faire un chabanais de tous les diables.

— Montre un peu ta blessure ?

Il lui décarpille le haut, avec douceur. On voit très bien le trajet de la balle. Elle a pénétré au-dessus du sein gauche, traversé l’omoplate et elle est ressortie dans le dos. Une opération est fatalement nécessaire. Sans avoir de notions chirurgicales, Sa Majesté en est conscient. Alors ?

— C’t’ crèche appartient à ton vieux ?

— Oui.

— Et l’aut’, celle qu’on a vécu ce circus ?

— Ma bande la louait.

Il sort un faf de ses profondeurs marsupiales, le Mastoche. Un faf froissé qui tenait compagnie à un quignon de saucisse, à un couteau Opinel, à de la monnaie « argentière », à un dé à jouer, à deux épingles de nourrice, à un stérilet (perdu par l’une de ses conquêtes en cours d’ébats), à un minuscule pot de la pommade du Tigre (bien en situation, dans ce pays), à une noix d’origine dauphinoise, à une fourchette à huîtres emportée par mégarde, à une dragée Flica, à une balle de 7,65 et à une image pieuse au dos de laquelle il a griffonné l’adresse d’un clandé du boulevard des Batignolles.

Il défroisse le papier initial et finit par décrypter un numéro de téléphone. Le compose d’une francfort malhabile sur le cadran à touches. Ça sonne. Il compte les stridences. Cinq… Six… Sept… Huit… A cet instant, M. Trabadjabueno décomate et se dresse sur un coude. Béru le rendort d’un coup de latte dans la gueule.

… Onze… Douze… Tr…

Hip, hip, hip, hourra !

— Allô ? demande la voix sommeilleuse de Carmen.

— Ici Bitenfonte ! lance Prosper. J’désespérais qu’tu fussasses chez toi !

Un cri de liesse :

— Toi !

— Textuel !

— Oh ! ma belle queue d’amour, je suis en manque, si tu savais. J’ai le bas-ventre en feu quand j’évoque ton sexe de légende !

— Jockey, gosse ! Viens l’mater d’ près, mais amène une équipe chirurgiale : j’ai un’ blessée qu’y faut soigner fissa, en tout’ discrétion, j’t’espliqu’rai. Balle dans la poitrine ! C’est quoive, l’adresse d’ici, ma sucette en suc’ ?

Veronica lui dit et il répercute.

— On a tout solutionné, la Belle ! T’vas connaît’ les lauriers sauce d’la gloire ! Un’ affair’ pas piquée des z’hann’tons, parole ! Mais r’mue ton joli popotin. Frétille un coléoptère, qu’ça allasse plus vite[8]. Mais t’es pas seule, dis voir, ma gueuse : j’entends chuchoter près d’toi ? C’est qui ? Ta s’crétaire ? T’as suvi mon conseil ? Elle est performante à la choucroute, cette gazelle ? J’en étais certain ! Son r’gard salingue ! J’aurais parié mon bénouze, bien qu’y n’valusse pas un kopeck en c’moment ! J’sus sûr qu’sa menteuse doit accomplir un boulot d’enfer ! Tu d’vrais l’am’ner, qu’on s’ marre.

A ce point de la conversation, Trabadjabueno se réveille à nouveau ; aussi a-t-il droit à nouveau à une portion de tatane pointure 45, à semelles renforcées. Bonne nuit, les petits !

Béru reprend :

— J’y enseign’rerai quèques bricoles qu’tu s’ras contente par la sute. La gaufrette anglaise, tiens ! La guerre des Malines, c’t’un pique-nique auvergnat, n’en comparaison ! Tu vas court-juter du soubabass’ment quand on va t’voter une pareille délicatesse dans l’nid d’amour ! Allez, couic ! Au boulot ! On continuerera c’te converse pendant qu’ ton chirugien soign’ra la personne dont à laquelle j’m’intéresse !

Il raccroche.

— T’es en bonne voie, gamine. R’pose-toi, un toubib va viendre pou’ t’réparer. J’te donne rien à prendre, biscotte faudra qu’tu soyasses à jeune pour t’faire charcuter.

Elle murmure :

— Fais-moi l’amour…

Il en est babatifié, le Terrible. Une fille perforée de part en part et au bord de l’évanouissure qui veut du membre, alors là, ça dépasse tout c’ qu’on peut imaginer, y compris les Contes des Mille et Une Nuits : Archibald le Malin, Baladin ou la Langue merveilleuse, Chère rasade, le calife Aroun Tazieff et autres féeries bien superbes !

— Mais si j’t’engouffre la mollusque dans ton état, ma bébête chauve, tu vas déglinguer d’la pensarde !

— Je t’en supplie !

— Bon, moi, c’est l’genr’ d’truc dont y faut pas m’le dire deux fois. N’auparavant, j’vas m’occuper d’ ton vieux, t’as pas envie d’être tringlée d’vant cézigmuche !

Il s’attelle entre les cannes du vilain monsieur et le brouette dans la chambre d’à côté.

Le ligoter à l’aide des cordons de rideau est un exercice courant dans lequel Béru est passé maître. Par excès de sécurité, il attache ensuite le saucissonné par les pieds après la suspension et place sous lui quelques vases qu’il brise pour les transformer en tessons.

— Débats-toi pas, mon pote ! lui conseille Bérurier. Qu’sinon t’auras l’air d’t’êt’ rasé av’c une moissonneuse-batteuse.

Et il vole vers l’amour !

COMMENCEMENT DE LA FIN

En a-t-il perpétré de louches coïts, Béru ! Des pas cathos, des franchement glauques ! A-t-il assez copulé avec des personnages étrangement bizarres et ce dans des circonstances incommodes, incroyables, nécessitant force et impudeur. Pourtant, c’est la première fois qu’il embroque une femme grièvement blessée. A sa demande, certes, mais quelle énergie il doit déployer pour porter à l’extase suprême cet être douloureux et affaibli.

Pour démarrer, il lui dit :

— Soye pas trop gourmande, mômaque, j’t’vas assurer l’service à la menteuse, n’ainsi tu n’s’ras pas s’couée. T’as juste à ouvrir ta mandoline et j’t’interprète un’ tyrolienne baveuse d’ tout’ beauté. J’sais pas si t’as évalué la surface portante d’ ma bavarde, mais j’peuve te traiter cinquant’ centimèt’ carrés n’ à la fois ! Y compris dans les creux et les plis ! Tandis qu’si j’t’usine au braque, une fois lancé, j’t’ délabre le fourgon comm’ si qu’aurait un déraill’ment su’ la ligne !

Alors il démarre Miss Trabadjabueno en minette mondaine, émettant un bruit mélodieux de gargarisme contrôlé.

Elle a illico les centres nerveux qui s’enchevêtrent, Vero. Elle remonte les genoux, les éloigne l’un de l’autre[9]. Le Gros y va à bloc, comme à la soupe ! La pauvrette en perd les pédales, voire conscience. Elle entonne un cantique : Je suis chrétien, voilà ma gloire. La fièvre qui la met en délirade. Et puis elle refait surface et exige que le lancier du braque la charge, sabre au clair (ou au clerc, quand il est dans une étude de tabellion). Il s’exécute d’autant plus volontiers qu’il en a très envie. Mais quelle délicatesse chez ce bison non futé ! Il l’embourbe à la nostalgique, façon carte postale où un couple de cons se susurre des conneries : « Quand tu es près de moi, je suis pleine d’émoi », ou encore : « Toi et un toit, pour toujours, mon amour ».

C’est very voluptas, comme exercice. Le trombonage à coulisse lubrifié. Bérurier se sent glisser dans une onde tiède. L’amour le capture. Il chuchote à l’oreille de Vero qu’il n’a vécu que pour cet instant de félicité, qu’il l’adore, l’emportera dans ses françaises campagnes et que les cochons qu’ils y élèveront seront primés. Elle répond par des râles. Elle veut tout ce qu’il veut, plus sa grosse chopine ! Ô bonheur inattendu, brusquement surgi au détour de la vie. Bonheur infini sans qui la baise ne serait que ce qu’elle est !

Glorieuse libération des sens ! Ils s’abîment dans les communes transes de la volupté paroxystique.

Après quoi, Vero s’évanouit et Bérurier s’endort ; ce qui revient au même, en somme.

Le ronflement de l’hélico réveille notre ami. Il se dresse sur un coude, réagit. Oui, c’est Carmen Abienjuy et le chirurgien !

Il se lève.

— Comment te sens-tu-t-il, ma fée bleue ?

Elle ne répond pas. Il se penche sur elle et avance la main pour la caresser. Destination la croupe, là où la femme ressemble le plus à un Stradivarius ! Mais sa dextre se pose sur du marbre. Il a un coup de boutoir dans la poitrine. Le T.G.V. qui lui rentre dans le lard ! Un mal atroce le point ; un cri rauque voudrait jaillir de sa gorge, mais l’encombre comme un mauvais glave.

Veronica est morte. Elle a défunté à son côté, sans bruit, discrètement, probablement heureuse de sa dernière troussée.

Alexandre-Benoît se fout à chialer. Des gros sanglots, comme à la mort de sa mère, quand on l’a descendue dans la fosse des Bérurier, la maman, tandis que des abeilles indifférentes bourdonnaient de joie au-dessus de ces gens en noir ! Il pleure sur la pauvre petite fille à la jeunesse perdue, il pleure sur ce jeune destin saccagé ! Il donnerait sa propre vie pour la ressusciter, la sale gamine perverse.

Il bredouille :

— J’t’aurais n’aimée, Moustique, jusqu’ z’à la fin du monde ! J’t’aurais concassé ma vie ! On s’rait t’été heureux, nous deux ! Tout c’dont j’possède, j’t’y aurais donné ; tout c’qu’j’sais faire, j’ t’y aurais apprise ! J’eusse écrit des pouèmes pour toi ! T’aurais pratiqu’ment vivu av’c ma queue dans les miches !

Dehors, le grondement est assourdissant. Béru torche son chagrin d’un revers de manche et sort en titubant. Le couloir. Ah ! oui : et le father de la môme qu’il a oublié. Merde ! Raide comme barre, lui aussi ! Des heures la tronche en bas, faut comprendre ! Le Mastar se hâte de trancher la corde et de la faire disparaître.

Puis il va à la rencontre des arrivants.

Voici Carmen et sa secrétaire, escortées d’un monsieur olivâtre, avec des baffies à la duc de Guise et qui porte une valoche.

— C’est trop tard ! bredouille le Gros. Trop tard…

Chez la mère Rosita del Panar, c’est la monstre effervescence. Les roycos ont parfaitement mordu au vanne inventé par Pinaud le chieur et accrédité par lui. Le jeune Salvador fait figure de héros, et tu sais qu’il a la tête enflée, tout à coup, ce connard ? Lui, de dessouder un paquet d’individus, l’a fait basculer dans l’âge adulte. On dirait déjà qu’il a moins de fraises des bois sur la bouille, ce matin. Il roule les mécaniques en répondant aux questions des journalistes et en se laissant flasher par eux. Maradona ? Tiens, smoke ! Il n’a plus qu’une idole à adorer : lui-même ! T’as vu comment il les a mis en l’air, ces guignolos ? Sans faiblir, avec précision, que dis-je ! mi-nu-tie ! Al Capote ! (anglaise). Dans Salvador il y a salve ! Oh ! comment qu’il a zingué ces truandinets, l’apôtre ! Pas de quartier ! Mise en l’air sur mesure !

Sa maman est folle de bonheur d’avoir récupéré son dadais ! Pour comble, tu sais quoi ? On vient d’apprendre qu’Hildegarde, la seconde Mme del Panar, vient de perdre l’enfant qu’elle portait, sous le coup des émotions fortes. Dès lors, c’est Salvador qui engourdira tout l’héritage, à la mort du paralytique (qui ne saurait tarder, après un pareil scandale et tant de sombres chagrins !).

Une qui est parfaite, c’est Carmen.

La classe ! Elle s’occupe de tout, décide, agit, étant pratiquement déjà nommée directeur de la police de Buenos Aires.

Tout baigne. Elle vient d’ordonner la relaxation d’Alfred. Cézigo est en route pour rejoindre ses amis. Heureuse conclusion (pour lui) d’une sombre machination, qui aurait pu ruiner son destin de frisotteur.

Et puis voilà-t-il pas la comtesse de la Fuenta qui se pointe. Comment s’y est-elle prise pour recoller au peloton ? Mystère et goule de bomme ! Quand le sexe s’empare d’une quinqua, elle devient indomptable.

Lulure qu’elle a pas eu sa ration de braque béruréen, la chère femme ! C’est bien joli, les enquêtes, mais elle entend recevoir sa part de chibre ! Noblesse, pas noblesse : le cul est un roturier solitaire ! Quand il a faim, faut qu’il bouffe !

Elle se pointe à l’hôtel où sont descendus nos aminches, juste qu’ils sont en train de prendre le thé dans l’appartement que Carmen partage avec sa secrétaire jolie. Béru et Pinaud les accompagnent au muscadet sur lie. Le sergent Alonzo Gogueno se contente d’une bière argentine. Et puis dit : voilà la pétulante Dolorès qui rallège avec un ensemble de cuir noir, très dompteuse, et ses nichemards en marée montante !

Tout le monde se gratule le con, comme dirait l’Infâme. Mais le Gros baigne dans la morosité. La chère comtesse lui en fait la remarque. Un pleur humecte son regard bovin. Il répond qu’il a le bourdon à la perspective de quitter tout ce gentil monde, mais il triche, tu penses bien ! Le souvenir de la petite Veronica le poursuit et ruine sa joie simpliste de bon vivant. Il la revoit dans ce lit, allongée à son côté. Lui, s’endormant, terrassé par l’amour ! Elle s’endormant aussi, terrassée par sa blessure trop longtemps négligée. Elle se mourait et il ne le savait pas, ce gros con ! Il roupillait contre un cadavre !

La Dolorès, ça fait pas son blot, les spleens du Gros. C’est pas son style, Werther ! Faut avoir la gueule romantique pour toucher l’auditoire dans ces cas-là. Béru, sa musique intérieure, c’est pas du Chopin mais de la zizique de cirque ! Son âme joue de la grosse caisse, pas de la petite flûte !

Elle lui chuchote dans la baffle gauche :

— Allons dans votre chambre, bel ami, je vous aiderai à vous refaire un moral !

Il paraît s’arracher d’un rêve, regarde le prose gainé (comme on dit toujours) de cuir de la riche propriétaire et se contraint à des pensées lubriques.

« Faut qu’j’vais réagir, décide-t-il. Une bonn’ bitée, c’est good for me, mieux qu’la Guiness ! »

Ses yeux passent sur les deux autres filles. Il se demande laquelle est la plus choucarde à tirer ? Après tout, il ne s’est pas encore fait la secrétaire aux châsses polissons. Elle doit y aller du radaduche, la Miss !

La comtesse lui caresse l’entre-deux doucettement, à gestes de propriétaire. Elle a l’antériorité pour elle. La bitoune, selon sa morale bourgeoise, c’est comme la terre : elle appartient au premier occupant. Carmen coagule du regard en constatant ce geste. Voilà de l’électrac qui s’accumoncelle dans la pièce. Ah ! non : pas de foyer d’infection ! On n’va pas recommencer la guerre du Golfe !

Bérurier devient héroïque.

— Bien, décide-t-il, faut quand même qu’on va fêter not’ succès, mes aminches !

Il commence à se déloquer, habile strip-tease, lascif, érotique. Il pose son futal éclaté pour commencer, tout en conservant ses lattes, puis il abandonne son slip sexy (jaune devant, brun derrière). Après quoi, c’est le veston qui choit, précédant la chemise. Tous le contemplent, avec toujours la même fascination incrédule.

« N’en somme, se dit in petto le Gros, toujours lucide, c’t’enquête, j’l’aurais m’née av’c ma bite ! C’t’elle qui m’aura ouvert toutes les lourdes. J’m’pointe, j’dégaine Agénor et les frangines pamoisent. Le bon Dieu est franch’ment magnifique d’m’avoir attaché en bas du bide un’ panoplie pareille ! »

Et, mentalement, il réunit les éléments d’un « Notre Père… » de gratitude :

« Not’ Père qu’êtes soucieux, qu’Vot’ gnon soye j’sais-plus-quoi, qu’Vot’ araignée arrive… Que Vos… Enfin tout le reste… J’Vous prille d’m’escuser d’avoir un trou, mais l’cœur y est ! J’Vous doive tout et surtout ma grosse queue d’âne, Seigneur mon Dieu ! Saint-Cloud very moche pou’ l’ cadeau ! J’voye mal c’dont j’aurais fait si Vous m’auriez fublé d’un pauv’ niocchi comme j’en ai tant vu. Av’c un tel sauciflard, mon Dieu, bien joufflu d’partout et appétissant, j’peux circuler dans l’éguesistence la tête haute. Celle d’mon nœud dans tous les cas ! Un d’ces quat’, j’irai à Lourdes. J’frai brancardier et j’ tremp’rai mon paf dans l’eau miraculeuse : pas pou’ d’mander, mais pou’ r’mercier. Tous ces enfoirés d’ici-bas y passent leur vie d’merde à Vous faire tarter av’c leurs jérémiances. Toujours à réclamer, ces enculés ! Moive, j’ai envie d’Vous tend’ la main, Seigneur, et d’Vous payer un gueul’ton en r’connaissance. En c’jour qu’j’souff’ d’amour, qu’j’aye une grande peine, v’là qu’Vous me faites bander quand même pour m’ r’quinquer. Alors là, chapeau, Seigneur mon Dieu ! Y a qu’Vous pour penser à ça ! »

Et, à la stupeur générale, il exécute un grand signe de croix déterminé.

Soudain retrouvé, radieux et souriant, conforté par ce coup d’âme, il prend l’initiative des opérations.

— Mes p’tits choux, fait-il avec son autorité bienveillante coutumière, j’propose un démarrage à l’arniab’ de la manière ci-dessous : ma pomme, ici présent, j’vas prend’ l’plumard av’c la p’tite escrétaire, manière d’ tester ses capacités, c’ qu’est la moind’ des choses. M’sieur Pinaud, sans cesse su’ la bretèche, va démarrer la comtesse en y fsant langu’ d’ velours, c’ qu’est toujours appréciab’. Enfin, no’t’ chère Carmen va opérer un bioutifoul turlutage au sergent, s’assurer s’il vaut l’coup qu’elle le fisse permuter à Bonno Zairesse. Si vous r’sentiez d’la gêne, on va tirerer les doub’ rideaux, manière de s’esprimer d’tout son cœur en pénomb’. Et maint’nant, tout l’mond’ à loilpé, j’vous prille ! V’s’êtes tous bien saboulés et c’est pas la peine d’froisser vos harnais et d’y balancer des virgules qui font mauvais genre par la sute !

Ainsi parla Alexandre-Benoît Bérurier, sur la rive droite du Rio de la Plata aux eaux couleur de merde.

ENFIN FIN !

Vol de nuit Rio de Janeiro-Paris.

Deux jours plus tard.

Dans les first, cinq personnes éminentes : Carmen Abienjuy, la comtesse de la Fuenta, Pinaud, Bérurier, Alfred. On leur a servi un dîner délicat et projeté un film sur la culture du coton en Hydrophilie orientale. Pendant la projection, l’insatiable Carmen a taillé une pipe au Gros, en faisant semblant de dormir sur ses genoux. Il lui en est consécuté un blocage de la mâchoire et il a fallu que Sa Majesté lui tire un crochet au bouc pour qu’elle puisse refermer sa trappe.

Ils se sont tous endormis du sommeil du juste et c’est l’escale de Dakar qui les réveille.

Les passagers ne descendent pas. Comme à l’aller, une équipe de nettoiement sénégalaise envahit l’avion et des odeurs de kérosène, ce puissant carburateur breton, font froncer les narines.

Alfred, un peu pâlot depuis sa détention, s’agenouille sur son siège pour pouvoir s’entretenir avec Béru, son sauveur, assis derrière lui.

— J’ai une drôle d’impression, lui dit-il.

— Ah oui ? laisse tomber le Mastar, indifférent (il a deux doigts en coup de sifflet dans la chatte de Carmen Abienjuy).

— La sensation d’oublier quelque chose, reprend Alfred.

Le Mammouth retire provisoirement ses deux doigts explorateurs pour les porter à son pif de sanglier.

— Ta valoche ? suggère-t-il.

— Non, non : je l’ai récupérée au greffe.

— Et c’est là, tu vois ? Regarde bien : là ! Qu’il pousse un cri.

Berthe ! égosille le merlan ! Berthe ! On l’a laissée au Sirenia Palacio de Mare del Plata !

Bérurier remet ses doigts dans la tiédeur où ils se complaisaient. Il constate qu’il peut leur adjoindre un troisième larron, hésite entre son index et son auriculaire, penche pour l’index, plus démonstratif.

— Et qu’est-ce que tu veux qu’ ça m’fout’ ? demande-t-il. C’est qui est-ce qui l’a embarquée à Mardel ? Tézigue ! C’t’à tézigue d’la ram’ner si l’cœur t’en chante. Pour c’ qui est d’ma part, j’ trouve qu’elle est bonnarde dans son hôtel. L’temps qu’elle aye passé tous les clilles et les employés à la cass’role, d’l’eau coul’ra sous l’pont Neuf, Freddo ! Moi, av’c l’ chep’tel qu’ j’ramène, j’ai d’quoi voir v’nir.

FIN