/ Language: Français / Genre:det_irony / Series: Le Commissaire San-Antonio

Mes hommages à la donzelle

Frédéric Dard

Il y a une multitude de choses dont j'ai horreur. Les jeunes filles de plus de quatre-vingt-dix-sept ans, tout d'abord. Le poisson mal cuit, aussi. Puis les liaisons mal-t-à-propos ; les ouatères de wagons de seconde classe ; les bitures de Bérurier et les imparfaits du subjonctif de Pinaud. Mais s'il y a une chose qui m'énerve par-dessus tout, qui me file au bord du delirium très mince, c'est qu'on s'asseye sur mon chapeau… Surtout au cinéma… Surtout quand on l'a fait exprès… Surtout quand c'est le dargeot d'un truand qui est l'outrageur… Surtout quand tout ça cache le commencement d'une aventure insensée !

San-Antonio

Mes hommages à la donzelle

À mes amis BOUVIER,

« qui aiment la manière que je cause français ».

En affectueux hommage.

S.-A.

— Elle prend très mal la chose.

— Présente-lui tout de même mes hommages.

On est galant ou on ne l’est pas. Tout ça, c’est une question d’éducation.

Moi, je le suis.

CHAPITRE I

LE CHAPEAU ÉCRASÉ

Il fait un temps à ne pas mettre un huissier dehors. De la flotte, de la flotte et toujours de la flotte, avec des rafales de vent qui vous plaquent sur la bouille des feuilles mortes toutes visqueuses… Je commence à regretter la Côte d’Azur d’où je reviens. C’est pas que je sois farouchement porté sur le mimosa, mais je trouve vraiment que ce mois de novembre à Pantruche est infumable. Le gars qui s’occupe des grandes eaux, là-haut, fait les choses comme il faut ! Mon imper me colle au lard, et je commence à éternuer, ce qui est mauvais signe.

Pour lutter contre la grippe, je déclenche mon arme secrète d’automne numéro un : le rhum ! Depuis ce matin, je m’en téléphone des jerricans dans la brioche… Nature, en grog, du blanc, du brun… Ma toute dernière trouvaille, c’est mélangé à du sirop d’orange : une main de rhum et un doigt de sirop… L’essayer, c’est l’adopter ! Je consulte mon chrono et je constate qu’il me reste plus d’une heure à tuer avant de me rendre au rencart du grand patron. Si je ne suis pas la moitié d’un concombre, je vais me catapulter dans un ciné.

Dont acte !

Je m’engouffre dans un hall ravagé par le néon, et j’achète à la caisse pour dix balles d’émotions.

À peine répandu dans mon fauteuil, je comprends illico que je suis tombé sur le super naveton de l’année. Sur l’écran, il y a en premier plan une tordue du genre pin-up, qui chiale en caressant un ours en peluche.

Moi, les gonzesses qui chialent me courent sur le système glandulaire. Heureusement, la salle est chauffée. Je pose mon bada sur le fauteuil d’à côté, et je me mets à en écraser. De temps en temps j’ouvre un store, histoire de voir où en est l’exercice lacrymal de la souris. On ne peut pas savoir ce que c’est tartouze, le cinéma, lorsqu’on ne suit un film que par intermittence… Les bruits surtout sont marrants quand on ferme les châsses. On entend des claquements de portes, puis une musique nègre, puis un soupir de chatte en chaleur…

Drôle de méli-mélo, et y a des producteurs assez jojos pour exhiber ces salades au festival de Venise. Et y a des tordus assez tordus pour balanstiquer des Oscars à ces sucreries de pochettes surprises ! Des Oscars ! Un de ces jours, je fonderai le prix Jules ou le prix Eugène, et je le cloquerai à un documentaire quelconque sur les ratons laveurs ou la vie secrète d’un bandage herniaire…

J’en suis là de mes cogitations philosophiques, lorsqu’un gnace vient déposer son pétrousquin sur le fauteuil où j’ai mis sécher mon bitos. Évidemment, je commence à le traiter d’un tas de noms introuvables dans le Larousse. Il se rebiffe. Il m’explique que lorsqu’on a commencé une carrière de galurin sur une tranche comme la mienne, on peut très bien la finir sous une paire de fesses, et il ajoute que si je continue à rouscailler, il va me faire manger ce qui reste de ce sacré chapeau.

Je ne sais pas si vous connaissez mes antécédents, mais il n’y a pas beaucoup de bipèdes qui peuvent se vanter d’avoir parlé de la sorte à San-Antonio. Ceux qui s’y sont hasardés pouvaient, en sortant de mes pognes, passer la tête haute devant leur tailleur, et même lui demander du feu, sans crainte d’être reconnus. J’empoigne mon zigoto par les revers de sa gabardine et, d’un coup sec, je fais glisser le vêtement sur ses épaules. Il se trouve bloqué côté brandillons… Aussitôt, il se calme.

Sur ces entrefaites, le métrage de c…erie s’avère suffisant, la tordue y va de sa dernière larme, tandis que des cloches sonnent à toute volée. La lumière revient. Je regarde mon écraseur de badas, et je pousse une exclamation :

— Ferdinand !

Il est tout pâlot. Il ouvre des cocards grands comme le tunnel de Saint-Cloud et balbutie :

— Monsieur le commissaire…

Je lâche ses revers. Lentement, il fait remonter sa gabardine sur ses épaules.

Ferdinand, c’est un gars du milieu. Pas du tout le genre caïd. Lui, c’est le gagne-petit du crime. Il turbine dans un peu tout, pourvu que ça rapporte et que ça ne mouille pas trop le bonhomme.

— Et alors, je lui dis, tu joues à James Cagney, maintenant ?

La chose me surprend, car c’est pas du tout son genre.

Le cinéma non plus, c’est pas son genre…

Je le regarde. Il a l’air penaud comme un mironton qui rencontrerait sa bourgeoise en sortant du lupanar.

D’un mouvement preste, je palpe ses fouilles, j’en retire une petite trousse de voyage en cuir. Là, il devient verdâtre, le Ferdinand. J’ouvre la trousse, certain à l’avance qu’elle ne contient ni rasoir ni savonnette… En effet, elle renferme un joli nécessaire de cassement. Tout ce qu’il faut pour rire et s’amuser en société lorsque les locataires sont absents. C’est de l’instrument de précision. Une vraie trousse de chirurgien.

— Oh ! dis donc, je lui fais, tu te montes, Ferdi…

À ce moment, l’ouvreuse vient nous proposer des esquimaux.

Je lui assure qu’elle peut les renvoyer en terre Adélie, et je fais signe à Ferdinand de me suivre.

Je ne sais pas si vous êtes développés du côté méninges, mais laissez-moi vous dire que dans mon job, on ne rate pas une occase pareille. C’est comme en amour. Dites-vous toujours, lorsqu’une mousmé vous propose de jouer à la brouette chinoise, que c’est un truc qui ne se représentera peut-être jamais.

Nous voilà dehors. Il flotte toujours. Je guide Ferdinand dans un bistro et, d’autorité, je commande des grogs. Le grog, c’est l’ami de l’homme.

— Fais sissi, Ferdi, ordonné-je.

D’un coup de postère, je le pousse sur la banquette, et je prends place à ses côtés.

— Veux-tu que nous nous racontions une histoire ? je lui demande.

« Une bath histoire ; moi je la commence, et toi, tu la finis…

« Il était une fois un petit futé qui s’appelait Ferdinand et qu’avait trop lu les Pieds Nickelés. Un jour, il décide de faire un fric-frac dans un coin pépère. Seulement, ce Ferdinand-là, c’est un peu le Père Tranquille. Il aime pas les vacances à la grande taule, et il se munit d’un condé. Pour cela, il emploie les moyens classiques : ce sont les meilleurs. Le ciné est un bel alibi lorsqu’on s’y fait remarquer. Alors, il va dans une salle dont il connaît déjà le film et, bien que ce soit l’heure creuse et qu’il n’y ait pas douze pèlerins, il trouve le moyen d’aller s’asseoir sur le bitos d’un mec, alors que huit cents autres fauteuils lui tendent les bras. Ce qu’il cherche, c’est à attirer l’attention sur sa petite tête de pinceau usagé. Une altercation, à ce moment, ne peut passer inaperçue. De cette façon, l’ouvreuse témoignera, le cas échéant, qu’il se trouvait bien au cinéma… »

Je bois une gorgée de grog.

— Continue, toi.

Il hésite.

— Écoutez, m’sieur le commissaire…

— Tu parles que j’écoute !

Il ne se résout pas à claper. Pour l’encourager, je rigole.

— T’es pas vergeot, dis, Ferdi, mettre au point ton petit cirque et venir jouer la scène du gros méchant loup avec ce vieux San-Antonio… Raconte pas ça à tes petits copains, car ils se paieraient tellement ta fiole, que tu serais obligé de déménager.

Il ne peut s’empêcher de sourire.

— Allons, je lui fais, accouche, frisé. C’était quoi comme turf ?

Il hausse les épaulés.

— Si je vous le dis, monsieur le commissaire, vous ne me croirez pas…

— Vas-y toujours… C’est pas une histoire de Père Noël ?

— Presque…

Il vide son verre afin de se donner du cran.

— V’là, commence-t-il. L’autre jour, je reçois un coup de fil d’une souris. Elle me fait une proposition.

« Je palpe un gentil pacson pour ouvrir un coffre…

« Je passe sur les salades qu’elle me raconte. Elle est tuyautée sur ma petite vie aussi bien que moi, j’en suis soufflé… Elle connaît sur moi des trucs… Hum… intimes, et me menace de les révéler aux flics… Pardon, à la police, si je ne marche pas… Du reste, mon job est simple : je force le coffre et c’est tout. Elle me dit que je ne dois absolument rien prendre de ce qu’il contient et que, du reste, il ne renferme pas de blé ni de valeurs. Je l’ouvre et je me taille, c’est marre. Elle m’indique l’emplacement exact, c’est dans le burlingue d’un vieux prof… Il y a un dispositif d’alarme par cellule photo-électrique, mais elle me rencarde sur le coupe-circuit. J’ai l’heure où la crèche est vide et où le gardien bricole dans sa loge. Du tout cuit… Le lendemain, je reçois un « à valoir » sur le montant de mes émoluments. Tout est recta… Il ne reste plus qu’à se mettre au tapin… »

Il se tait. Je réfléchis… Le garçon rince ses verres derrière le bar… Le silence se prolonge… On entendrait penser un gendarme.

— Bon, je murmure, ton truc m’a l’air bizarre, c’est pas ton avis ?

— Si. Je voulais pas marcher, mais la gonzesse est vachement persuasive… Et puis, c’était correct comme frais de déplacement. Enfin, vous savez ce que c’est ? Les temps deviennent durs.

« Je me suis dit que, du moment qu’il n’y avait rien à piquer, je pouvais risquer le paquet… »

— Et t’as pris tes précautions… Enfin, tu as du moins essayé… C’est pour quelle heure ton cassement à la noix ?

— Quatre heures.

Je bigle ma tocante ; elle indique trois heures…

— Tu as le temps.

Pour le coup, il paraît sidéré, Ferdinand.

— Vous… vous voudriez que j’y aille ? il demande.

— Pourquoi pas ? T’es ciglé pour, non ?

— Mais…

Je me fous dans une rogne noire.

— Écoute, fesse de rat, y en a classe de tes simagrées, tu vas faire ce que je te dis sans rouscailler, ou sinon, je t’envoie au mitard… Des motifs, j’en trouverai, fais-moi confiance, et ils seront suffisants pour que tu restes à l’ombre jusqu’à ce que tu sois devenu aussi blanc qu’une endive. Tu saisis ?

Il fait « oui » de la tête.

— Parfait. Quelle est l’adresse de ton coffre à décapsuler ?

— Rue Gambetta, à Boulogne-Billancourt, au 64…

— Ça joue…

Je pose la trousse devant son verre vide.

— À un de ces quatre, tu perches toujours rue des Abbesses ?

— Toujours…

— Vaudrait mieux que tu n’essaies pas de décamper…

— Pas de danger, m’sieur le commissaire.

— Je te laisse les consos, ça fera pour mon bitos écrabouillé.

Je me trisse, l’abandonnant en tête à tête avec son ahurissement.

CHAPITRE II

ENCORE DU CINÉMA

— Bonjour, San-Antonio, fait le Vieux en me proposant sa peluche d’aristo, vous vous sentez en bonne condition physique ?

— Et comment ! je lui réponds. Cette enquête sur la Côte m’a pour ainsi dire rénové. Vous avez un boulot intéressant à me confier ?

Il lisse son front somptueux, ce qui met en valeur ses boutons de manchette en jonc véritable.

— J’ai en effet un travail pour vous. Un travail… délicat, mais je ne puis vous dire s’il est intéressant ou non…

« Avez-vous entendu parler du major Stevens ? »

— N’est-ce pas ce savant english qui bosse avec nos champions de l’atome au sujet d’une fusée à la noix ?

Il se fend la cerise.

— C’est à peu près cela. Il s’agit d’un homme remarquable, vous savez.

— Bon, et alors ?

— Alors, il se trouve que nos services de détection ont capté dernièrement un message chiffré. Les gars du chiffre ont réussi à mettre ce message en clair, il s’agissait d’une formule concernant la fameuse fusée Stevens ; le professeur ne comprend absolument pas comment la fuite a pu se produire. Il était le seul à connaître cette formule, laquelle était enfermée dans son coffre auquel personne ne peut avoir accès… Le coffre n’a pas été forcé… Bref, le mystère est total.

— Du personnel ?

— Des domestiques, triés sur le volet et parfaitement insignifiants.

Le grand patron me regarde avec insistance :

— Et puis… une secrétaire : le bras droit du patron, il a en elle une confiance absolue.

— Elle connaissait la formule ?

— Non. Du moins, c’est lui qui le dit.

— Si bien que vous songez à cette fille ?

— Plutôt qu’à tout autre, oui. Et j’aimerais que vous vous occupiez d’elle. J’ai attaché deux anges gardiens à ses semelles, leur rapport est rigoureusement négatif. La fille est irréprochable… Sa vie est réglée comme du papier à musique.

— Hum, je vois. C’est ce genre de fille qui travaille vingt heures sur vingt-quatre et qui se lève la nuit pour passer l’aspirateur, non ?

Le patron secoue la tête :

— Pas exactement. Ne croyez point qu’il s’agisse d’une vieille fille revêche et laborieuse. C’est une personne up to date extrêmement cultivée et compétente. Stevens dit qu’il ne saurait se passer d’elle.

— Je vois…

Je regarde le boss.

— D’où vient que vos soupçons se soient portés sur elle ?

Il recommence ses effets de manchettes, et ses boutons en gold projettent un rayon de lumière dans mes châsses.

— Cette formule n’avait pas quitté son coffre. Le professeur assure que le coffre n’a pas été ouvert ; par conséquent, je ne vois guère qu’un familier — non seulement de Stevens, mais aussi de ses travaux — pour s’approprier la formule.

— Vous avez fait examiner ce coffre ?

— Non. Nous ne nous sommes pas manifestés. J’ai demandé au professeur de garder sur cette affaire le secret le plus absolu. En débarquant chez lui, les photographes et les gens du labo en tête, nous risquions d’effaroucher le voleur de formules…, tout au moins de le mettre sur ses gardes. L’affaire me paraît sérieuse. Je me suis contenté de faire surveiller Héléna Cavarès, discrètement…

— Héléna, c’est le nom de la secrétaire ?

— Oui. Je vous attendais pour vous confier cette enquête.

— Merci !

Il se lève.

— Venez !

Il m’entraîne dans une petite pièce sans fenêtre, que je connais bien : c’est la salle de projection. Je prends place dans un fauteuil, et il déclenche l’appareil après avoir éteint la lumière.

Décidément, je me paie du ciné, aujourd’hui. Tout d’abord, l’écran est traversé de zigzags sombres, puis ce sont des écheveaux d’ombres, enfin ça se tasse, et je découvre un trottoir avec des gens qui vont et viennent.

— Nous avons filmé Héléna Cavarès à son insu, fait le patron. De cette façon, vous allez pouvoir prendre un premier contact avec elle. Tenez ! s’écrie-t-il, la voici !

Je suis obligé de me cramponner à la rampe pour ne pas m’écrouler. La fille que je vois déambuler sur le petit écran est ce qu’il y a de plus sensationnel sur cette planète en fait de beauté. À côté d’elle, la plus photogénique des stars hollywoodiennes ressemble à une marchande de crevettes. Elle est de taille moyenne, et son corps est littéralement sensationnel. Elle a son taf de rondeurs. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je trouve que la rondeur est à la femme ce que le papier bleu est à l’huissier. Elle est munie en flotteurs. Quant à son minois, parlons-en ! Des cheveux noirs roulés en demi-couronne, des pommettes délicates, des yeux de biche…

— Ça va, je dis au patron, rengainez votre lanterne magique, chef. Pas besoin de toute cette pellicule, il suffisait de me dire que c’était la plus belle gerce de Paris.

Il arrête l’appareil et redonne la lumière.

— Ce que je vous demande, fait-il, c’est d’agir avec précaution. Un pas de clerc peut avoir les plus graves conséquences, car nous risquerions d’indisposer le professeur Stevens ; or, c’est un homme très sollicité, et son départ de France — m’a laissé entendre le ministre de l’Intérieur — serait une espèce de petite catastrophe, vous saisissez ?

— Très bien.

— Vous agirez comme bon vous semblera. Tenez-vous à conserver les « anges gardiens » attachés à la personne de la jeune fille ?

Je secoue la tête.

— Je préfère m’occuper d’elle tout seul.

Il réprime un léger sourire.

— Faites au mieux. La secrétaire habite chez le professeur : un petit hôtel particulier à Boulogne.

« Mais, qu’avez-vous ? »

La bobine que je dois faire en ce moment n’est pas descriptible.

— L’adresse, dis-je, n’est-ce pas 64, rue Gambetta ?

Pour le coup, c’est lui qui est asphyxié.

— Si, mais…

Je consulte ma breloque. Il est quatre heures moins un quart.

— Merde arabe ! je gueule.

Je me propulse dans le couloir ; je dévale les escadrins, bousculant les flics de garde et je saute dans une voiture de la maison. Le chauffeur qui était en train de la passer à la peau de chamois essaie timidement de protester.

— Mais, monsieur le commissaire…

— Oh ! ça va, je lui crie. Direction Boulogne, rue Gambetta, tu connais ?

— C’est pas dans ce coin qu’habite Lana Politen ?

Je lui réponds que c’est possible, que je n’ai aucune certitude là-dessus et que, de toute façon je m’en fous copieusement.

Tout ce que j’attends de lui et de son tréteau c’est de la vitesse. Il me connaît, il comprend ! C’est incroyable le nombre de mecs qui me comprennent lorsque je leur parle d’une certaine façon…

Il fait un démarrage à grand spectacle pour essayer de m’épater. Si j’avais un râtelier, celui-ci aurait déjà plus d’un kilomètre d’avance sur mes gencives.

Il est quatre heures dix lorsque nous débouchons dans la rue Gambetta. C’est une artère tranquille, cossue, que bordent des maisons rupinos. Il n’y a pas un greffier à l’horizon. J’ordonne à mon chauffeur de ranger sa brouette et j’arnouche les numéros. Nous sommes arrêtés à la hauteur du 58. De la bagnole j’aperçois parfaitement la cabane du père Stevens. C’est de la jolie masure… Deux étages, de la baie vitrée comme s’il en pleuvait ; un bref jardinet bien entretenu ; une grille en fer forgé…

Le chauffeur se retourne et me regarde avec surprise. Ses yeux me disent :

— « Et alors ? Tu m’as fait foncer à tombeau ouvert jusqu’ici et au lieu de te ruer quelque part tu joues au pacha dans mon autobus ! »

C’est un grand rouquin qui a l’air aussi futé qu’un baril de bière. On suit ses pensées dans ses prunelles comme la trajectoire d’une fusée volante dans une belle nuit de juillet.

Ce qu’il pense m’indiffère presque autant que la révocation de l’édit de Nantes. Je reste à mon poste d’observation. Mon attente, comme on dit dans les romans de boy-scouts, est couronnée de succès. Au bout de cinq minutes je vois s’ouvrir la porte de service, à gauche de la grande grille et mon ouistiti de Ferdinand se glisse hors de la crèche au Stevens comme un suppositoire qui choisit sa liberté. Je le laisse évacuer le quartier. Je sais où le trouver.

— Qu’est-ce qu’on fait ? questionne le chauffeur.

Je le reluque sauvagement.

— Toi, je lui fais, tu serres tes deux lèvres l’une contre l’autre et tu y fais un point de suture. Quant à moi, c’est mes oignes, vu ?

Il se tasse derrière son volant, faudra probablement un crochet à bottines pour le tirer de la carriole…

Le gars San-Antonio attend. Il attend comme il est pas possible d’attendre parce que, dans son crâne de génie une idée croît comme une plante tropicale. Et cette idée, je vais vous l’exposer, bien que vous m’ayez tous l’air d’une belle bande de mous-de-la-tronche.

Je me dis qu’il est pas naturel de payer grassement un gnace pour ouvrir un coffre lorsqu’on n’a rien à lui faire agripper à l’intérieur. À moins que…

Et c’est justement cet « à moins que » qui me titille la matière grise.

Ramassez ce qui vous reste de jugeote pour essayer de suivre ma gymnastique cérébrale ! Ouvrez grandes vos manettes et écoutez !

Le coffre du savant contient des documents. Il n’est pas un obstacle pour ceux que ces documents intéressent puisque nous avons la preuve que des fuites existent. Donc les dégourdis que son contenu passionne y ont accès, d’une façon ou d’une autre… Alors, me direz-vous, avec votre sacrée logique en fonte renforcée, s’ils peuvent tripoter à l’intérieur, y a pas de raisons pour qu’ils ciglent un Ferdinand quelconque pour l’ouvrir. On tourne en rond comme sur le pont d’Avignon… Ben non ! M’est avis que quelqu’un de la maison s’occupe activement. Ce quelqu’un, je suis prêt à vous parier une douzaine d’éléphants blancs contre une glace à la pistache que c’est la môme Héléna. Si le chef a pensé à elle, c’est qu’elle n’a pas le nez propre. Le chef, c’est un type qui possède un sixième sens. À côté de lui, Tara bey est tout juste bon à manœuvrer une machine à calculer chez Félix Potin…

Je vois les choses ainsi. Héléna fait de l’espionnage pour le compte d’une autre puissance que les travaux de Stevens intéressent davantage que l’almanach Vermot. Un jour, elle constate qu’elle est surveillée. Elle se dit que ça commence à renifler la brûle et qu’on a dû s’apercevoir que le système de protection des travaux du prof n’était pas absolument étanche. C’est une fine mouche et elle décide de donner le change. Alors elle paie une cloche pour ouvrir le coffre. Du coup la voilà blanchie car c’est la preuve qu’elle ne trempe pas dans les salades louches.

Je pousse un petit soupir d’aise. Je suis content de moi ; si j’étais devant mon armoire à glace je me le dirais…

En ce moment, le coffre est béant. Et Héléna possède le plus balaise des condés puisqu’elle a les matuches au train. Bravo ! J’ai hâte de la connaître cette souris. J’aime m’occuper des dégourdies de son format…

En somme je suis glandibus d’attendre davantage. Il ne se passera rien. Simplement, il serait préférable que le coffre ne demeure pas trop longtemps ouvert. Les documents secrets c’est comme la bidoche ; faut pas qu’ils restent exposés à l’air.

J’interpelle mon chauffeur, lequel commence à somnoler.

— Hé ! Durand !

— Je m’appelle pas Durand, bougonne-t-il.

— Comment veux-tu que je le sache ! je lui fais ; je vais te charger d’une mission de confiance…

Il se rengorge.

— Tu vas sonner à la grille du 64. Tu diras au gardien qui vraisemblablement viendra t’ouvrir que, passant devant la cambuse tu as cru distinguer brièvement comme une sonnerie d’alarme.

— Oui, et puis ?

— Et puis tu reviendras et nous irons ailleurs…

Il est déçu. Il croit que je m’offre sa physionomie ; ce qui est partiellement exact. Néanmoins il fait ce que je lui dis. De la sorte le gardien ira vérifier le dispositif d’alarme et il s’apercevra que le coffre est ouvert.

Le chauffeur revient.

— C’est fait.

— Qu’est-ce qu’il a dit le gardien ?

— Rien. Il s’est taillé en courant comme s’il voulait battre le record du monde.

— Gi. Maintenant, charrie-moi rue des Abbesses.

- :-

Ferdinand habite un petit studio au-dessus d’un bistrot : le « Toto’s bar » où il consomme son litre de pastaga quotidien.

Le patron est justement devant sa lourde, à regarder tomber la pluie.

C’est un gros zigue d’Auvergnat qui boit chaque jour autant de perniflard qu’en consomme en un mois le département de la Seine et qui sucre les fraises comme un marteau pneumatique. Je le connais parce que c’est dans son estanco que je débarque lorsque j’ai besoin de me rencarder sur un foie-blanc quelconque.

Quand il parle, ça fait comme lorsqu’on brasse du mortier avec une truelle. Comparé à lui, Gabriello s’exprime mieux qu’un mec du Français.

— B’jour, ieur, com’saire…

— Bonjour, Toto… Savez-vous si Ferdinand est rentré ?

— Y a deux minutes…

— Bon…

Je m’engouffre dans l’allée et je grimpe au premier. La porte de Ferdinand est entrouverte… Probable qu’il ne fait qu’entrer et sortir et qu’il s’apprête à les mettre…

J’entre.

Non, Ferdinand ne s’apprête pas à les mettre.

Il est allongé dans l’entrée, bien fumant, bien saignant, bien mort.

CHAPITRE III

L’HOMME AU REGARD D’AVEUGLE

Peut-être que cette nouvelle vous donne des vapeurs. Peut-être que votre cervelet émet du point d’exclamation à la cadence où les usines Ford débitent des bagnoles. Alors c’est que vous n’êtes pas des champions de la réflexion. Le meurtre de Ferdinand ne m’épate pas du tout. Entre nous et le jardin du Luxembourg, je m’attendais à un dénouement de ce genre. C’est justement pour le prévenir que j’ai demandé au rouquin de me conduire chez Ferdinoche. Seulement je n’avais pas prévu qu’ils se débarrasseraient aussi vite de ce témoin gênant. Pardon ! les gens que la fusée Stevens intéresse, ne plaisantent pas. Ils travaillent vite et bien.

Le pauvre Ferdinand a la gorge tranchée d’une oreille à l’autre. C’est pas du tout du boulot d’amateur ! Son meurtrier n’a pas suivi des cours par correspondance, moi je vous le dis.

J’enjambe le corps et j’examine les lieux, Derrière la lourde il y a une flaque d’eau et des traces de semelles crêpe. Quelqu’un venu de l’extérieur a séjourné là ; guettant le retour du petit gangster…

Lorsque Ferdinand a pénétré dans son appartement, une main est sortie de l’ombre comme dans les trucs du Grand Guignol et lui a ouvert le corgnolon. Drôle de médicament contre les angines !

Les semelles appartiennent à des tatanes d’homme. Elles présentent un motif curieux : des ronds enchevêtrés comme d’emblème du sport. Je ne suis pas de ces flicards qui collectionnent les bouts d’allumettes et les boutons de culotte, pourtant je note mentalement le détail. Il peut m’être utile à l’occasion.

Je jette un ultime regard à la carcasse de Ferdinand.

— Adieu, tocasson, je lui fais, en touchant le bord de mon papeau cabossé ; voilà ce que c’est de jouer au gros dur lorsqu’on a un tempérament de marchand de sucettes.

En bas, le père Toto continue de soutenir le montant de sa porte. Il paraît aussi éveillé qu’une tortue.

— Dites-moi, Toto, je lui fais, vous n’avez pas bougé de devant votre lourde entre le moment où Ferdinand est rentré et celui où je suis arrivé ?

— Pas bougé.

— Alors vous avez dû voir sortir des gens de l’immeuble.

— L’est sorti un mec, fait-il.

— Vous le connaissiez ?

— …amais vu…

— Comment il était, ce type ?

Le gros bœuf me regarde lourdement. Ses petits yeux de goret frileux ont une lueur d’intelligence.

— Quèque chose va pas ? demande-t-il.

— Peut-être, dis-je sans me mouiller. Alors, ce zigoto, il ressemblait à Henri IV ou à quoi ?

— Il était grand, jeune, frisé…, lâche Toto.

Il reprend son souffle. L’asthme lui ravage la forge à ce gros picoleur.

— Il avait un pardessus marron, un cache-col jaune…

Ce qu’il y a d’O.K. avec le bougnat c’est qu’il possède un beau coup d’œil. Lorsqu’il a remarqué un type, il est capable de vous dire s’il avait ou non ses dents de sagesse et de vous révéler la couleur de son slip.

— Pas mal, murmuré-je.

— Attendez, continue l’autre. Ses yeux…

— Qu’est-ce qu’ils avaient, ses yeux ?

— Ils étaient minces, enfoncés… Ça lui faisait un regard d’aveugle, je sais pas si vous voyez ?

— Je vois… Merci.

Je grimpe dans la bagnole. Avant qu’elle ne démarre, je baisse la vitre et je dis au père Toto :

— Ferdinand a-t-il une ardoise chez vous ?

— Non.

— C’est heureux ; parce qu’il n’est plus en mesure de payer ses dettes. On vient de lui signer un reçu pour solde de tous comptes… M’est avis que vous feriez bien de passer un coup de tube au commissariat.

Il ne semble pas extraordinairement ému.

Il cherche sa respiration, la trouve et rentre dans son bar.

— À la boîte ! ordonné-je au rouquin.

Voici le moment de prendre quelques dispositions. On vient de me servir les hors-d’œuvre, je dois me préparer au plat de résistance. Faire chauffer les assiettes pour les viandes quoi ! Je vais commencer par le commencement, c’est-à-dire par Héléna. En v’là une dont il est grand temps que je m’occupe. Si je laisse flotter les rubans, la France va se dépeupler…

De retour à la Grande Maison, je grimpe au labo afin de me munir du matériel qui me paraît utile pour mener à bien ma mission.

Héléna va avoir un super ange gardien, moi je vous le dis. Je vais lui coller après comme un morceau de sparadrap.

Je fais transporter le matériel en question dans une petite Austin et je mets — seul cette fois — le cap sur le « Stevens’ office ».

La bagnole que je pilote offre plusieurs particularités dont il est impossible de se rendre compte si l’on n’est pas affranchi, elle n’a pas le châssis standard, mais un autre spécialement conçu pour elle, et sa carrosserie passe-partout recèle un moteur Abarth, ce qui fait qu’on peut grimper à 190 avec cette trottinette et en mettre plein la vue à n’importe quelle grosse batteuse.

La nuit descend prendre son service au moment où je parviens rue Gambetta. Je m’arrête à proximité du 64 et je regarde. Il ne me faut pas une minute pour repérer les deux types précédemment chargés de la filature. Ils se baguenaudent dans les parages avec des mines trop innocentes pour qu’un gamin de cinq ans ne crie pas que ce sont des flics…

Comme ma voiture est aussi pourvue de la radio, je mets le contact et j’appelle le boss.

— Dites-donc, chef, pouvez-vous immédiatement faire dire à vos bonshommes de rentrer ?

« Je m’en chargerais bien moi-même, mais s’ils sont brûlés, ça n’est guère prudent. »

— Entendu.

J’attends une demi-heure environ, et je vois radiner un motard. Il descend de sa machine et regarde autour de lui comme je l’ai fait précédemment. Lui non plus ne met pas longtemps à repérer les polichinelles. Il s’approche d’eux, leur dit quelques mots et enfourche son engin. Les copains vont à une voiture stationnée plus loin et les mettent. Ouf ; cette fois, c’est au gars San-Antonio de jouer !

La nuit est complètement tombée. Je mets mes feux de position. Heureusement, il y a un lampadaire juste devant la porte de chez Stevens, je n’ai pas à m’égratigner la rétine pour surveiller les allées et venues… Je dois le dire, le trafic est faiblard. Excepté une bonniche qui est allée poster du courrier, je n’ai vu entrer ou sortir personne. J’établis un petit courant d’air et je fume en rêvant à une poupée qui a eu des bontés pour moi la semaine précédente.

Je ne suis pas du tout du genre de mec qui se penche sur son passé, c’est un truc qui vous flanque moralement le torticolis. Simplement, je pense à cette môme parce que c’est une distraction qui en vaut une autre, et qu’on a toujours intérêt à se meubler l’esprit avec des images délicates. Vous ne pouvez pas savoir combien elle était chouïa, cette greluse.

Et pour jouer au calcif par-dessus la commode, oh pardon ! Elle aurait rendu des points à une équipe de professionnelles !

Mes pensées voltigent, pareilles à des papillons roses. Cette image pour vous rappeler que je ne suis pas seulement un écraseur de pifs, mais que la poésie est une copine à moi.

Brèfle, comme on dit dans le grand monde, je tue le temps de mon mieux. Tout de même c’est pas folichon de moisir à l’intérieur d’une voiture. Surtout lorsqu’on a pas l’esprit sardine à l’huile. Je n’aime pas à faire l’élevage des fourmis dans mes guiboles. Pourtant je dois attendre et ne pas me montrer. L’affût, c’est ce qu’il y a de plus tartignole dans la chasse.

Il est neuf heures lorsque je vois une DS stopper devant le 64. Gare aux taches ! J’essuie la buée du pare-brise et je fais fonctionner mes lotos. Un petit vieux en descend, suivi d’une jeune femme. Le petit vieux n’est pas exactement un petit vieux. Ça doit être même un grand vieux lorsqu’il est entièrement développé ; mais il est voûté comme la galerie d’un cloître, ce qui réduit considérablement sa taille. Quant à la poulette qui l’escorte, je comprends tout de suite que c’est Héléna.

Alors là, je tique, d’abord parce qu’elle est belle à vous couper la respiration, ensuite parce que je me demande comment il se fait qu’elle ne soit pas dans la maison comme je pouvais le supposer, puisque les deux mouches faisaient le pied de grue dans la rue…

Peut-être l’avaient-ils perdue, après tout ?

Je suppose que le vieux biscornu c’est le prof. Elle est aux petits soins pour sa pomme Elle le soutient pour l’aider à gravir le perron. Une vraie infirmière gâteau !

Ils disparaissent à l’intérieur de la cambuse, mais mon petit doigt me dit qu’elle ne va pas tarder à réapparaître because c’est elle qui tenait le volant et qu’elle n’a pas arrêté le moteur.

En effet, la revoici. Avec la légèreté d’une gazelle elle dégringole l’escalier, ce qui fait danser sa poitrine. Elle porte un manteau gris-vert non boutonné, et, par-dessous, une jupe noire et un pull jaune. Ce pull c’est un frangin ! Il lui moule les roberts à ta perfection. Il y a du trèfle au balcon, je vous le jure ! Ils sont deux et ils occupent leur strapontin… Mazette, elle a des vaniteux qui appellent la main-d’œuvre étrangère !

La v’là dans son carrosse. Elle décarre en trombe. Le hic c’est que sa monture se trisse dans le sens contraire à celui de la mienne, si bien qu’avant de me lancer sur ses roues je dois exécuter une manœuvre de grand style. Je parviens au bout de la rue en me demandant si je vais encore la voir. Tout va bien. Elle se trouve stoppée par un feu rouge à un croisement et je m’annonce dans sa zone de désintégration. Nous repartons ensemble. Elle tourne du côté du bois et franchit la grille.

Ça commence mal. À ces heures, la circulation est presque nulle dans le bois de Boulogne. Je risque de me faire repérer et c’est une chose que je tiens à éviter à tout prix. Heureusement pour moi, ce coin de Paris m’est familier, car c’est là que je viens faire mes levages les jours d’inaction.

Pour lui donner le change, j’emprunte des allées de traverse, ce qui me permet de la précéder. Précéder, c’est le meilleur moyen de suivre, cela semble paradoxal, mais la formule est garantie sur facture.

On quitte le bois par l’avenue Foch et on remonte sur l’Étoile. Héléna décrit un demi-cercle autour de l’Arc de Triomphe et prend l’avenue Wagram. Elle s’arrête aux Ternes, range sa DS et entre dans un grand restaurant. Je l’imite. La porte commandant l’accès est une porte-tambour. Juste comme je viens de m’engager dans le tambour, cette p… de lourde se bloque. Elle se bloque parce que quelqu’un, à l’intérieur, a glissé son pied là où il ne faut pas. Ce quelqu’un c’est un mec jeune, aux cheveux bouclés. Il porte un par-dessus marron et un cache-col jaune. Il a les yeux obliques, terriblement enfoncés, ce qui lui donne un regard d’aveugle. Il me bigle en rigolant.

CHAPITRE IV

CHAMPIGNON ?

Si jamais un type a éprouvé le besoin de dépaver la ganache d’un de ses contemporains c’est bien moi en ce moment.

Je donne une poussée à la porte ; j’y vais de si bon cœur que mon coup d’épaule aurait pu défoncer le mur de l’Atlantique. Le frisé est propulsé à l’intérieur de la salle. Il a perdu son sourire. Ses yeux d’aveugle contiennent autant de cordialité que ceux d’une vipère à qui l’on flanque des coups de bâton.

Je pénètre enfin dans l’établissement et je lui demande de mon ton le plus suave :

— Vous n’êtes pas blessé, au moins ?

Il ne répond rien. Un instant, je me demande s’il ne va pas sortir de sa poche le couteau à dessert qui lui a servi à assaisonner Ferdinand. Mais il détourne la tête et s’en va.

Cette petite saynète pour patronage me laisse perplexe, je me dis que le frisé m’a reconnu. Il n’avait aucune raison de me coincer dans le tambour de la lourde… Pour moi, il devait encore être dans la rue des Abbesses lorsque je me suis annoncé chez Ferdinoche. Il a compris que j’étais un flic et, tout à l’heure, en me voyant entrer dans le restaurant il a cru que je venais lui essayer une paire de bracelets nickelés. Il s’est donné peur et c’est pour gagner du temps qu’il a bloqué la lourde avec son pied.

Oui, ça doit être la bonne explication. Mais alors, me voilà grillé !

Une bouffée de rage empourpre mon front d’archange ; je dois vous avoir déjà fait comprendre que la fée qui m’a cloqué les dons les plus précieux dans mon berceau, en a oublié un : la patience… Probable qu’il n’en restait plus en magasin ce jour-là. Lorsque quelque chose ne tourne pas rond, je boulotterais le pont Alexandre III…

Brusquement je me demande où est passée la môme Héléna pendant ce bref intermède.

J’examine la salle et je ne la vois pas. Comme l’établissement possède une autre sortie, je me dis que je viens d’être pigeonné et que je me suis salement rouillé sur la Côte ! Va falloir que je prenne mes invalides ; que je me consacre à la pêche à la ligne, et encore les gardons seraient capables de repérer ma bouille de matuche !

J’en suis là de mes déprimantes pensées lorsque mes châsses se mettent â faire du morse : Héléna réapparaît, venant du sous sol. Elle s’installe à une table et s’empare du menu que lui brandit un garçon.

Ouf !

Un maître d’hôtel s’approche de moi :

— Un couvert ? il fait.

Après tout, pourquoi pas ?

— C’est ça, mon gros ; auparavant, je descends téléphoner au nonce apostolique.

Je dévale les escaliers du sous-sol. La bonne femme qui règne dans ce royaume des gogues et du téléphone est une petite bougresse gentille, d’un âge avancé.

— Police, lui fais-je en exhibant ma carte.

C’est un mot que je ne prononce qu’à bon escient, lorsque je comprends qu’il peut avoir un effet magique sur mon interlocuteur. C’est le cas. La madame-pipi joue un vieil air espagnol avec son dentier et l’on dirait que le machiniste de service lui envoie le projecteur vert en pleine poire. Elle réalise brusquement qu’elle aura grâce à moi quelque chose à raconter à ses petits-enfants avant de clamser.

Elle se fait aimable.

— Que puis-je pour votre service, monsieur l’inspecteur ?

Comme je ne suis pas à cheval sur la hiérarchie, je ne relève pas son erreur.

— Une jeune femme sort d’ici : manteau gris, pull jaune, vu ?

— Oui.

— C’était pour se refaire une beauté ou pour le téléphone ?

— Téléphone.

Je regarde les cabines et je constate qu’elles sont munies d’appareils automatiques. Poisse ! Les usagers composent eux-mêmes leur numéro. Je suis marron…

— Avez-vous une idée du numéro qu’elle a appelé ?

— Non…

Je fais mon sourire des grands jours, celui qui pousse les souris à me dire que leur mari part à la chasse, qu’elles resteront at home et que la clef sera sous le paillasson.

— Dites donc, les distractions sont nulles dans votre caveau de famille ; vous devez bien — par simple passe-temps — tendre un peu l’oreille lorsque de belles pépées babillent ?

Elle rougit.

— Oh ! Monsieur l’inspecteur !

— Écoutez, lui dis-je, il y a des cas où la curiosité est une qualité. Peut-être avez-vous saisi des brides de mots, même sans le vouloir… Je suis certain que vous avez de la mémoire…

— Eh bien…

— Voyons, elle parlait à un homme ?

— Je ne sais pas… Elle causait pas en français…

Du coup, ma rogne me remonte dans l’arrière-gorge. Mon visage doit exprimer ma température mieux qu’un thermomètre car la madame-pipe ne peut contenir un mouvement de recul. Ça, c’est toute la gerce. Elles font des simagrées pour se rendre intéressantes et, la plupart du temps, elles n’ont rien à dégoiser.

Je m’apprête à remonter après un ultime regard de fureur à la bonne femme lorsque celle-ci, prenant son courage à deux mains pour ne pas le laisser tomber, me dit :

— Je sais pas dans quelle langue elle causait ; mais y a un mot français qui revenait à tout bout de champ dans sa conversation…

— Ah bon, murmuré-je. Et quel était ce mot ?

— Champignon.

— Pardon ?

— Champignon.

Ça me bouscule un peu le ciboulot.

— Champignon ?

— Oui.

Cette fois je laisse glaner madame-pipi.

Héléna est en train de se flanquer une coquille Saint-Jacques par la margoulette. Au fond, l’idée est à retenir. Je m’installe non loin d’elle et j’en commande une également.

Tout en mastiquant, je la reluque vachement. Pas la coquille Saint-Jacques, mais Héléna. D’où je suis, je la découvre de trois quarts. C’est un beau coup d’œil. Quel profil ! Et dire qu’elle a la paire ! Dommage qu’elle se livre à un job pas catholique…

Je siffle mon verre de pouilly.

Après tout, rien ne prouve qu’elle soit mouillée. C’est un simple boulot de déduction qui nous a conduits, le patron et moi, à la jouer coupable. Peut-être qu’à côté d’elle Blanche-Neige est une Marie-couche-toi-là…

Seulement un fait contrarie cet optimisme : je ne crois pas qu’on puisse mettre sur le compte du hasard la présence simultanée dans ce restaurant d’Héléna et du frisé au regard d’aveugle.

Enfin, comme disait si bien la comtesse de Chauvillé du Parc :

— C’est pas la peine de se casser le bol avant d’être mieux rencardé…

Au dessert, il se passe du nouveau :

Un beau ténébreux vient s’asseoir à la table de la poulette. C’est un grand blond, d’une quarantaine d’années, qui ressemble à un don juan du cinéma muet.

Il se met à susurrer des mamours à Héléna et Héléna paraît savourer sa guimauve. Elle lui fait des sourires format carte postale. Lui il se trémousse, il fait des gestes délicats, il ne se sent plus… Tout à l’heure il va boire la flotte contenue dans le vase de fleurs…

À cette allure, ils ne vont pas tarder à filer ; ils doivent avoir des tas de trucs à se dire et sûrement à se faire, en particulier…

Pour prévenir toute éventualité, je paie mon addition et je file dans ma bagnole. Bien m’en a pris. Je ne suis pas derrière mon volant que déjà ils apparaissent.

La filature continue. Pas longtemps. Le couple atterrit rue de Courcelles. Il pénètre dans un immeuble discret qui m’a tout l’air d’être un de ces endroits où les messieurs et les dames qui ne sont pas maridas ensemble vont jouer à papa-maman. Lorsqu’ils ont franchi la porte je compte jusqu’à soixante, ce qui est la meilleure façon de fabriquer une minute, et j’appuie sur le bouton de la lourde.

Comme prévu, je pénètre dans un vaste hall plein de tapis et de plantes vertes. Une dame d’aspect trop respectable s’amène, la bouche en issue d’œufs… Elle tient de la dame patronnesse avec un petit quelque chose d’un peu rombière.

— Vous désirez ? me demande-t-elle.

— Une chambre, je lui fais…

Elle prend l’air horrifié d’une religieuse à qui on proposerait des photos obscènes.

— Enfin, un studio, rectifié-je…

Elle hésite puis, dans un souffle, en détournant la tête elle murmure :

— Vous venez de la part de quelqu’un ?

— Bien sûr, fais-je.

— De la part de qui ?

— Du cousin de la bicyclette à Jules, vous voyez ce que je veux dire ? Celui qui a son pantalon déchiré aux coudes…

— Monsieur ! s’étrangle la dame… Je vous prie de sortir… C’est une maison respectable ici !

— Sans blague ! je lui dis en reluquant la crèche. Et qu’est-ce que vous voulez encore me faire croire ? Que le bruit de la mer empêche les poissons de dormir ?

« Je voudrais une planque, pour moi tout seul. C’est pas que j’ai des passions honteuses, mais il faut que la carrée en question se trouve juste à côté de celle des tourtereaux qui viennent d’entrer, do you understand ? »

Elle n’a pas plus de réaction qu’un sac de farine.

Alors, aux grands maux les grands remèdes je lui mets ma carte sous le nez.

Là, elle réagit. Son allure de dame patronnesse s’évanouit pour laisser place à des sentiments très humains qui sont la pétoche et la méfiance.

— De… de quoi s’agit-il ? demande-t-elle.

— D’un petit marché, je lui réponds. J’ai besoin de me tuyauter bien à fond sur les gens qui viennent d’entrer. Alors vous allez me faciliter la besogne. En revanche, je vous promets d’oublier votre adresse, vous pigez ?

Elle me fait un signe affirmatif.

— Il y a longtemps que ce couple vient ici ?

— Une quinzaine…

— Souvent ?

— Deux ou trois fois par semaine.

— Vous les connaissez ?

— Non. Lorsqu’ils viennent, le monsieur me téléphone dans l’après-midi.

— Ils passent la nuit complète ?

— Oui.

— Ça va, conduisez-moi dans une pièce contiguë…

Quelques minutes plus tard, je suis dans un coquet studio arrangé avec beaucoup de goût. La tenancière me désigne un tableau qui représente une poire sur une soucoupe.

— Derrière ce tableau, il y a un trou par lequel vous pourrez observer, me dit-elle.

Elle se fait la paire.

Je décroche le tableau et je constate qu’en effet le mur est percé à cet endroit. Dans la cavité se trouve un verre de loupe qui permet de bigler l’ensemble de la chambre voisine.

Ce que je vois transforme ma moelle épinière en sirop d’orange. Notre Héléna nationale se dessape sans faire de tintouin devant son copain qui en fait autant.

Je constate de visu que son châssis correspond parfaitement à l’idée que je m’en faisais. Elle est mince, souple, et ses hanches sont creusées harmonieusement. Bref, pour décrire convenablement ce petit lot il faudrait les dons d’un Pierre Louys.

Tout à l’heure mes châsses vont être salement mélangés, j’en ai peur. Je suis bon pour une visite à l’oculiste.

Mais même si j’étais menacé de devenir aveugle, je ne raterais pas un spectacle de cette qualité.

Héléna vient de s’allonger sur le pageot. Sa peau est pâle comme le sont certains vases de Bohème ; ses seins sont drus et modelés pour s’adapter à la main de l’homme. Ses cheveux répandus sous sa tête achèvent de donner à l’image un caractère affolant. Je me dis que si je mate encore un moment par mon judas je vais avoir un voltage tel que je sauterai à pieds joints l’île de la Cité.

Je laisse retomber le tableau et je descends à ma voiture afin d’y prendre le matériel dont je me suis muni. C’est un petit magnétophone de notre cru qui s’adapte n’importe où. Je le branche dans le trou et j’arrange le dispositif. Il me faudrait quelque chose pour caler l’appareil contre le mur. J’empoigne un annuaire téléphonique qui se trouve sur une tablette et je l’ouvre en son milieu afin qu’il serve de support au magnétophone. J’arrange mon petit bazar et je m’offre une cigarette.

Je peux me détendre un brin : pas un soupir de la môme Héléna ne m’échappera. J’ai dans l’idée que l’enregistrement vaudra son pesant de moutarde. Il y a des amateurs qui en proposeront une fortune !

J’éprouve une légitime fierté. En somme je n’ai pas perdu mon temps.

Je règle l’appareil et je m’apprête à me relever lorsque mon regard qui est toujours à la hauteur des circonstances se pose sur l’annuaire ouvert. On peut y lire une ligne non recouverte par le magnétophone. Je lis :

Le Champignon, bar, rue Fontaine.

Je ne sais pas si vous croyez au père Noël ? Moi je vous affirme que pour le quart d’heure je ferais du pâté de foie avec le type qui me soutiendrait qu’il n’existe pas.

Le Champignon bar ! Champignon ! Champignon !

Comment n’ai-je pas songé plus tôt à un truc de ce genre ?

Comment n’ai-je pas compris que les mots français qui se prononcent dans une conversation étrangère sont en général des noms de lieux ?

Champignon ! répétait Héléna dans le téléphone…

Pourquoi ne s’agirait-il point d’un bar ? Je décide d’aller traîner mon pif rue Fontaine.

Je sors en fermant soigneusement ma porte à clef !

En bas, je dis à la mère Tapedur :

— Je reviendrai un peu plus tard ; en attendant je vous interdis d’entrer dans ma chambre ou de dire un mot à mon sujet à qui que se soit. Si vous ne tenez pas votre langue, je vous enverrai droit au mitard et vous y resterez tellement longtemps que vous vous demanderez pourquoi le Bon Dieu vous a dotée de jambes !

Là-dessus je fonce sur le boulevard des Batignolles.

CHAPITRE V

UN AMI QUI ME VEUT DU BIEN !

Le « Champignon » n’est pas duraille à découvrir. C’est la boîte de nuit traditionnelle. L’entrée est en relief et représente un énorme champignon du type plutôt vénéneux. Il y a un aboyeur devant la lourde ; un pauvre tordu transi de froid qui a deux glaçons pendus au blair et qui promet aux flâneurs des sensations fortes. Il assure que les plus belles souris de Paname sont à l’intérieur, à poil et en couleur… Je fais mine de me laisser séduire par son baratin et j’entre au « Champignon ».

L’endroit n’est pas plus tartouze qu’un autre. Il serait même assez sympa. C’est petit, intime, chaud, accueillant. Les tables ont la forme de champignons ainsi que les chaises, les verres et la gueule du barman.

Sur une minuscule piste, trois gonzesses font le classique numéro de danse des girls dont l’unique talent chorégraphique consiste à savoir tortiller du pétrousquin.

Elles n’ont en fait de vêtements pour elles trois qu’une plume d’autruche. C’est suffisant à mon gré. Je souhaiterais même qu’un courant d’air emballe la plume car elles ne sont pas mal roulées. Mais dans cette cage à rat, on peut s’attendre davantage à l’apparition d’un diplodocus femelle qu’à celle d’un courant d’air.

Je grimpe sur un tabouret du bar et je dis au garçon de chercher son plus grand verre et de l’emplir avec son whisky le meilleur.

Il réagit rapidement.

Tandis que mon cube de glace fond lentement dans le breuvage, je coule un regard professionnel sur l’assistance. J’en suis pour mon boulot de rétine ! R.A.S., comme disent les communiqués d’état-major les jours où un millier de pègreleux seulement se sont fait débiter en tranches. Tous les gnaces qui sont là ont l’air de braves fêtards venus cigler trois sacs une bouteille de champ éventé.

Je me demande ce que j’espérais… Je ferais bien mieux de retourner rue de Courcelles, because dans la tôle de la mère Tapedur, le spectacle est à l’œil et bien moins au chiqué qu’ici…

Les trois petites pétroleuses remuent encore leur standard pendant un moment. Puis elles s’en vont en faisant des effets de plume.

Le pianiste — car un piano constitue tout l’orchestre — joue un petit air qui donne envie de se gratter, après quoi arrive une chanteuse sans voix, serrée dans un fourreau à parapluie en satin blanc.

Elle vagit une goualante qui raconte les démêlés d’un légionnaire avec une enfoirée à la mords-moi-le-nerf-rachidien qui lui fait rater l’appel du soir. De quoi faire chialer une brique ! Tout le monde se marre à l’exception de la môme du vestiaire qui compatit car elle doit avoir du sable chaud dans son soutien-gorge.

J’en suis à mon troisième whisky. Je m’apprête à commander le quatrième, ce qui est d’une logique rigoureuse, lorsque le garçon est sollicité par la sonnerie du téléphone. Il sort l’appareil de sa niche et écoute.

— Allô ?

Une voix d’homme bonnit un grand baratin. Le garçon regarde les consommateurs du bar, son regard s’arrête à moi.

— C’est sûrement pour vous, fait-il…

— Pardon ?

— C’est pour vous…

Et il me cloque l’écouteur dans les paluches. Je regarde ce morceau d’ébonite comme un canard regarde un chausse-pied. Je me demande presque à quoi ça peut servir. Enfin je retrouve mon esprit d’initiative et je me colle le truc contre l’oreille.

Une voix d’homme, très riche, très grave, me demande si je suis le commissaire San-Antonio.

Je réponds qu’il n’y a pas une minute j’étais prêt à le jurer mais que ma surprise est tellement vive que je peux aussi bien être Ray Ventura ou le président Senghor.

Le type invisible se met à rigoler.

— Toujours de l’esprit, hé, monsieur le commissaire ?

— De plus en plus, je lui fais, à tel point que j’en vends en petits flacons aux bonshommes qui sont empêchés de la cellule grise.

— Dites-moi, reprend l’inconnu, ça vous botterait d’avoir du nouveau sur l’affaire Stevens ?

— Assez, oui ; vous en avez ?

— Je connais un endroit où vous en trouverez…

— C’est votre petit doigt qui vous a affranchi ?

— Exactement.

— J’écoute…

— Vous connaissez Louveciennes ?

— Un peu, mon neveu, j’ai un copain qui a une auberge dans le coin, aux bords de la Seine.

— À l’entrée de la localité, sur la route, il y a une propriété qui s’appelle « Les Ormeaux ».

— C’est possible.

— C’est même certain…

— Alors ?

Alors, si vous alliez y faire un tour, vous compléteriez peut-être votre éducation…

— Vous croyez ?

— Je le crois.

— Ça ne serait pas un piège ?

— Dites, San-Antonio, vous en avez vu souvent des pièges à flics ? Vous savez bien que lorsqu’il y a de la casse dans vos rangs, c’est toujours dans des échauffourées ou du fait de l’amateurisme…

— Vous êtes le fantôme de Cagliostro, bien entendu ?

— Mettons simplement que je sois un ami…

— Qui me veut du bien ?

— C’est ça : qui vous veut du bien.

Il se marre et raccroche.

J’en fais autant.

En réglant mes consos, je pose au barman une question qui me titille la menteuse.

— Le type qui vient de me demander vous a fait mon portrait ?

— Oui.

— Il vous a dit que je me tenais au bar ?

Oui.

Je bondis dehors sans attendre ma mornifle. Si mon mystérieux correspondant a pu fournir ce dernier détail, c’est qu’il m’a vu juché sur mon tabouret. Donc, il n’a pas dû téléphoner de bien loin.

Il n’y a pas beaucoup de monde dans la rue. La pluie remet ça… Les pavés, les trottoirs luisent et les enseignes au néon tremblotent dans tout ce mouillé comme de la gelée de fraise…

Je cherche autour de moi un bar ; il y en a toute une flopée. C’est trop poire de se mettre tout de suite en quête du téléphoniste.

Quelque chose me dit de filer plein jus en direction de Louveciennes. Et ce quelque chose c’est le bon vieux pifomètre de San-Antonio.

En route !

Je roule à nouveau vers l’Étoile, des touristes qui ne doivent pas avoir le gaz chez eux examinent encore la Flamme de l’Inconnu. Je tourne dans l’avenue de la Grande-Armée. Une grosse DeSoto, énervée par mon allure, veut m’en flanquer plein les carreaux. Alors, pour inverser les rôles je mets le pied au plancher et tout rentre dans l’ordre…

Il ne me faut pas un quart d’heure pour atteindre Louveciennes. On semble ronfler dans le secteur. Je stoppe devant la plaque annonçant le blaze de la localité. Cette bon Dieu de flotte qui fait tant de bien aux petites graines continue de dégringoler…

Je relève le col de mon imper et je palpe sous mon aisselle gauche afin de vérifier si Prosper s’y trouve à ma main.

Prosper, c’est l’appareil de 9 qui me permet de distribuer des tickets de Paradis autour de moi.

Je me munis d’une torche électrique et me voilà parti à la recherche des « Ormeaux ». Je n’ai pas à tâtonner beaucoup. Tout de suite je tombe en arrêt devant une grille rouillée à quoi est fixée une plaque de marbre. « Les Ormeaux ». L’inscription est presque effacée, mais je la lis néanmoins. Je renouche le coin avant d’y porter mes nougats. Je constate qu’il s’agit d’une vieille demeure inhabitée. C’est une construction de l’autre siècle avec un tarabiscotage en plâtre sur la façade. Le bout de parc est envahi par l’herbe. Un vrai décor pour film de fantômes…

J’entre, une allée subsiste encore au milieu de ce fouillis inextricable de végétation livrée à elle-même.

Je la remonte jusqu’au perron. Une main de bronze sert de heurtoir, je la soulève et la laisse retomber.

En agissant de la sorte, j’ai la certitude d’accomplir un geste aussi inefficace que celui consistant à tendre la main sous l’orage pour voir s’il pleut. Il n’y a personne dans cette masure, la chose ne fait pas l’ombre d’un doute.

Elle sent le vide, le désolé…

Le heurtoir a fait un bruit de cloche aux vibrations infinies. J’attends que le silence se referme sur la maison morte, puis j’empoigne le loquet et je le tourne. La porte s’ouvre en grinçant. On est toujours dans le style fantôme écossais.

Je gueule :

— Quelqu’un !

Ma voix se répercute comme si je hurlais dans une contrebasse.

— Y a quelqu’un ?

Des clous.

Je prends la notion des lieux. Je me trouve dans un hall glacial qui fouette la moisissure. Ce hall comporte deux portes de chaque côté et une montée d’escalier au fond.

Une à une, je pousse les portes. Toutes ouvrent sur des pièces vides, inhabitées depuis longtemps. Le papier pend des murs en longs copeaux frisés ; les plafonds sont écaillés ; les parquets gondolés…

Je commence à me dire que le type qui m’a fait venir dans ce château de la Belle au Bois dormant est le plus foutu bluffeur que cette triste planète a enfanté…

À mon avis, on a voulu se débarrasser de moi pour une heure et on m’a envoyé sur une piste de pure fantaisie. Ils doivent un peu se cintrer, les mecs, de voir San-Antonio foncer clans le brouillard comme un amateur sur un simple coup de tube anonyme.

Ah ! Il est frais, le superman, l’as des as ! Gâteux, oui, bon pour le fauteuil à roulettes ! Je ne sais pas ce qui se passe mais mon pifomètre est en perte de vitesse ; ou alors y a de la friture sur la ligne.

Et pourtant ! Pourtant j’avais senti que c’était sérieux… Que…

Tout en rouscaillant après le monde entier, bibi inclus, je m’engage dans l’escalier.

Le premier étage est la réplique du rez-de-chaussée.

En vitesse, j’ouvre ces nouvelles lourdes.

Toujours des pièces vides. Du moins on ne petit compter comme des présences les nombreuses araignées qui boulonnent à plein rendement.

En refermant la dernière porte, je manque me flanquer par terre parce que mon pied a glissé dans quelque chose de visqueux. J’abaisse le faisceau de la lampe : du sang ! Je regarde au fond du vestibule, c’est-à-dire au-delà de la dernière porte et je découvre un tas sombre. Ce tas sombre est un corps humain ; ce corps humain est un corps de femme ; il est séparé en deux, le tronc d’une part, de l’autre la tête ; la tête, exsangue, mais belle malgré tout, de la môme Héléna.

CHAPITRE VI

QUI VA À LA CHASSE…

Je ne dis rien. Il y a des cas où le silence est la seule réaction dont on puisse accoucher. Je reste accroupi devant le cadavre décapité. J’ai vaguement l’impression de devenir gâteux. Ma tronche doit se déshydrater à toute pompe !

On est en plein cinéma ! Les lumières vont revenir et on va pouvoir s’offrir des chocolats glacés ; bonbons, caramels au lait !

J’ai vécu déjà de drôles de patacaisses, mais j’avoue que cette fois, je suis fadé en émotions…

Je pousse un soupir qui ferait traverser l’Atlantique à une goélette ; je me redresse et j’allume une cigarette.

Il y a une heure environ, je quitte Héléna dans un petit meublé clandestin. Elle est en costume d’Ève avec un don juan qui, lui, est en costume d’Adam. Ils s’apprêtent à jouer à la bête à deux dos… Moi, je vais torcher quelques centilitres de rye en regardant trois souris à poil derrière une plume… Un coup de fil mystérieux. Je fonce à Louveciennes et je trouve le cadavre d’Héléna…

Voilà de quoi rendre dingue un fauteuil à roulettes ! Je me rends enfin compte d’une chose : c’est que, jusque-là, j’ai été le jouet d’une bande de loquedus qui m’ont manœuvré comme un appareil à sous. J’aime assez jouer au ping-pong mais à condition de ne pas faire la balle.

Je me trouve avec un drôle d’écheveau à débrouiller et il va falloir que je le débrouille si je tiens à sauvegarder ma réputation. J’ai idée que l’exercice auquel je vais me livrer est des plus trapus, j’aimerais presque mieux chercher un grain de réglisse dans un tonneau de goudron !

Au fond du couloir, il y a une fenêtre aux carreaux brisés. Je vais y respirer l’air mouille de cette sacrée nuit d’automne. La fraîcheur me fait un bien immense. Si je tenais une bouteille de rhum, je crois que je redeviendrais l’homme des grandes circonstances.

En attendant qu’il s’en trouve une dans ma vie, je décide de faire le point.

Les choses se présentent ainsi : il y a un vieux prof anglais qui, au lieu de jouer aux échecs, invente, en collaboration avec nos savants, une nouvelle fusée pour amuser les troufions de l’avenir.

Nos services de détection constatent qu’il existe une fuite et alertent les services secrets, Les services secrets, c’est le boss et moi. L’un et l’autre sommes d’accord pour « travailler » sur la fameuse secrétaire.

Voyons maintenant les acteurs du drame :

Primo : Le père Stevens, que je n’ai fait qu’apercevoir.

Deuxio : HÉLÉNA, QUE J’AI SUIVIE UNE PAIRE D’HEURES ET QUI S’EST CONDUITE COMME UNE SECRÉTAIRE EN VADROUILLE.

Deux choses suspectes à noter au passage, la concernant : elle est entrée dans le restaurant d’où sortait le frisé aux yeux d’aveugle et elle a parlé de « champignon ».

Je suis prêt à parier un calembour de Breffort contre un suspensoir à changement de vitesses qu’il s’agissait bien du bar de la rue Fontaine…

Troisio : Ferdinand, rencontré par hasard, et qui est grassement payé pour ouvrir un coffre où il ne doit rien toucher. Je lui conseille d’accomplir son job ; il m’obéit, et on lui tranche la gorge.

Quatresio : Son assassin présumé, l’homme au pardessus marron et au regard d’aveugle, qui me fait le coup de la porte au restau de la môme Héléna.

Cinquio : Le partenaire de la fille, le beau ténébreux blond qui l’a embarquée — suivant une habitude acquise — dans le palace de la mère Tapautour.

Enfin, sixio : mon mystérieux correspondant du « Champignon ».

Ce dernier peut à la rigueur être le frisé.

Voilà, c’est tout. Et puis non, ça n’est pas tout. J’oublie un personnage important : cette maison dans laquelle je me trouve. Pourquoi est-on venu couper la gorge de cette fille aux « Ormeaux » ? Cette baraque appartient bien à quelqu’un !

Pourquoi m’y a-t-on fait venir ?

C’est cela surtout qui me chiffonne. Si vous n’avez pas encore attrapé la migraine avec ce qui précède, essayez de suivre mon nouveau raisonnement : le type qui m’a téléphoné savait qu’un crime s’y commettait. Car le crime s’est commis pendant qu’il me téléphonait ; il est matériellement impossible qu’il ait été perpétré avant ou après. Dans cette aventure, ce qu’il y a de plus étrange, c’est l’extrême rapidité avec laquelle se sont déroulés les événements. Du vrai ciné, je le répète ! Un bath film de Frankenstein auquel ce comique troupier de San-Antonio prête gracieusement son concours !

Le type qui m’a téléphoné se trouvait fatalement à quelques mètres de moi puisqu’il savait que je me trouvais au bar.

Pourtant, il était au courant du meurtre ! Donc il savait à l’avance que celui-ci allait se commettre ; mais il n’a pas tenté de l’éviter en me prévenant avant. Et cependant il tenait à ce que j’en sois très vite informé !

Pourquoi ? POURQUOI ? POURQUOI ?

Ce mot m’emplit le crâne avec un chahut de cataracte !

Je sens que je vais trouver, que je…

Voyons : tout se passe très vite ; très vite ! Et on m’envoie ici pour… Ça y est ! On m’a fait venir, non pour m’affranchir sur le meurtre, mais pour m’éloigner. Ils ont eu besoin de me neutraliser pendant un certain temps ! Donc ma place n’est pas ici, puisqu’en étant ici, je tombe dans le panneau…

Je serre la ceinture de mon imperméable et je trotte jusqu’à ma voiture.

Ce qu’il y a de tartignole dans cette profession, c’est qu’il ne faut pas pleurer ses calories. Un de mes collègues, à la suite d’une bataille maison, avait été amputé de la flûte droite. On lui mit une patte articulée et il continua le bidule ; eh bien, la moitié du temps il perdait sa gambette mécanique parce qu’elle se dévissait à tout bout de champ !

Si vous croyez que je masse, passez-moi votre agenda, je vais vous noter son adresse et vous irez lui demander.

Je grimpe dans ma trottinette, je mets le contact, je tire sur le démarreur et… et mon moteur se croise les bras.

Pourtant j’ai de l’essence ! Je tire encore le démarreur. Il fonctionne, mais la voiture ne tourne pas.

Je descends et je vais regarder sous le capot, je constate alors que le fil qui va du delco à la bobine a été sectionné.

C’est simple, mais cela suffit à provoquer une panne totale.

Décidément, moi qui voulais jouer les anges gardiens, j’ai bonne mine… Je sens tout autour de moi une présence attentive et nombreuse comme l’explorateur perdu dans la brousse.

Si au moins j’avais affaire à un ennemi régulier ! Je me promets de leur faire payer les névro-vitamines dont je vais me gaver si ma bonne étoile veut bien se remettre à briller.

Heureusement, j’ai un rouleau de toile isolante. Il ne me faut pas longtemps pour remettre mon Austin en état de marche. Heureusement qu’elle a des possibilités cachées, cette mignonne ! Au risque de rentrer dans les décors, je regagne Pantruche à la vitesse d’un avion à réaction.

Je parie que vous vous demandez où je cavale ainsi ? Ça ne m’étonnerait pas de vous, bande de ramollis ! Où iriez-vous, vous, si vous étiez à ma place ? Hein ? À Médrano, au cinéma, ou bien chez la souris qui vous fait croire qu’elle ne se nourrirait plus que de gardénal si vous passiez l’arme à gauche ?

Moi ? Eh bien, je retourne à la source, comme le font les anguilles qui vont crever… La source, voyez-vous, c’est la carrée au père Stevens. C’est la fusée…

Depuis le début de mon enquête — qui ne remonte qu’à quelques heures, je vous le fais remarquer — je n’ai pas encore contacté le vieux savant. J’ai voulu suivre les directives du grand patron et, comme toutes les fois que je n’ai pas obéi à mes seules impulsions, ça ne carbure pas.

Onze heures sonnent quelque part dans Boulogne lorsque je débouche rue Gambetta.

Cette fois, il n’est plus question de jouer à cache-cache et je ne cherche pas à planquer mon tréteau. Je l’arrête pile devant le 64. La façade est obscure. On se pieute de bonne heure chez l’English !

J’appuie sur le bouton de la sonnette. Un grêle tintement retentit à l’intérieur de la maison.

J’attends : rien ne bouge, aucune lumière ne filtre.

On ne va tout de même pas me faire le coup de la maison hantée, non !

J’actionne à nouveau la sonnette ; puis je compte jusqu’à douze. Je me mets toujours à compter quand je veux user mon énervement. Mais cette fois, je suis tellement à cran que je n’ai pas la force d’aller jusqu’à soixante.

Je prends mon ouvre-boîtes breveté Jules-les-grosses-pognes et amélioré San-Antonio, c’est un bijou qui me permet de discuter le coup avec n’importe quelle serrure boudeuse, et j’ouvre la grille… En quatre enjambées je traverse l’allée semée de graviers… La porte de la boîte est aussi docile. Me voici dans un vaste hall carrelé. C’est vachement rupin et il y fait chaud.

— Y a quelqu’un ? beuglé-je.

Décidément ce sera mon cri de la nuit !

J’entends un bruit de pas derrière moi. Deux ombres se profilent sur le perron. C’est un couple. Dans la gerce je reconnais la femme de chambre qui, en fin de journée, est allée poster le courrier. L’autre, ce doit être le larbin. Ils sont en tenue de ville et paraissent siphonnés de me trouver là.

— Que désirez-vous ? me fait l’homme…

Il regarde autour de lui et, sans attendre ma réponse, attaque par une seconde question.

— C’est Bertrand qui vous a ouvert ?

— Non, dis-je tranquillement, c’est moi. Tout le monde a l’air d’en écraser ici… Bertrand est le gardien, je suppose ?

— Oui.

Il se dirige vers le fond du hall.

— Nous venons du cinéma, explique-t-il, c’est notre soirée de repos…

Je lui emboîte le pas. La bonniche aussi, nous voilà partis à la queue leu leu dans la maison comme trois bons canards.

— Où pioge Bertrand ? je demande.

— Sur un lit de camp, dans le bureau de monsieur.

— Il est peut-être sorti ?

— Bertrand ne sort jamais le soir !

— Et le boss ?

— Monsieur le professeur ?

— Oui…

— Ce soir, il s’est mis au lit de bonne heure ; il est très fatigué depuis ces derniers temps…

Nous débouchons dans le bureau ; en effet, un petit lit de camp y est dressé. Bertrand fait son dodo dedans. C’est un grand moustachu. Il ronfle comme un Constellation. Je le secoue, mais autant essayer de réveiller un poteau à haute tension !

Je remarque une petite bouteille de gnole sur le traversin.

— Il est schlass, votre Bertrand ! dis-je au larbin.

— Lui ! Non, il boit un peu d’alcool à cause de sa grippe, mais je ne l’ai jamais vu ivre.

Je débouche le flacon et je le porte à mon pif. Je renifle une odeur douceâtre, par-delà celle du marc…

— On l’a drogué, expliqué-je.

« Où se trouve la chambre du professeur ? »

— Par ici ! couine la femme de chambre que l’affolement semble gagner.

Nous courons cette fois. La chambre du professeur est vide. Son lit est défait. Il y a une chaise renversée ; quelques gouttelettes de sang mouchettent l’oreiller.

— Il n’y est pas, remarque le domestique, lequel doit être un costaud de la déduction.

En effet, pour ne pas y être on peut dire qu’il n’y est pas, le fabricant de pétard.

— Il est sorti, murmure la bonne d’une voix incrédule.

— Je crois plutôt qu’on l’a kidnappé, lui dis-je.

Le larbin me regarde avec hébétude.

— Kidnappé ? bave-t-il.

— Un peu, mon neveu !

— Oui, admet-il, ce désordre…

— D’accord, le désordre, mais il y a ça surtout, fais-je.

Du pouce je lui désigne un chouette dentier qui fait trempette dans un verre d’eau.

— Un type qui part en balade n’oublie pas son casse-noisettes.

CHAPITRE VII

LE GARS LE PLUS CULOTTÉ DU MONDE !

Bon, maintenant c’est le professeur Stevens qu’on a embarqué. Lorsque le grand patron va savoir comment se porte mon enquête, il va trouver que je lui suis devenu aussi utile qu’une paire de patins à roulettes à une couleuvre ! Et il n’aura pas tort. En ce qui me concerne, si j’avais un collaborateur aussi tartouze, je lui voterais des crédits pour qu’il aille louer une part de chasse en Sologne.

Bien entendu, les larbins (il s’agit du mari et de l’épouse) ne me filent aucun tuyau valable. Le mardi soir ils vont au ciné, c’est un truc dûment établi. Ce jour-là, la cabane reste sous la surveillance de Bertrand.

— Et la secrétaire ? questionné-je doucement…

— Miss Héléna ?

— Oui.

— Elle est sortie. Du reste, il est rare qu’elle couche ici…

— Quelle genre de fille est-ce ?

Ils hochent la tête. Ce sont des gens aussi futés qu’un kilo de tomates ; Héléna les impressionnait par sa science, son élégance… Mais ils ont l’air de dire qu’entre elle et un prix de vertu il y a une marge aussi grande que l’océan Pacifique. Comme tous les gens de leur condition, ils haïssent les « employés intellectuels » dont Héléna faisait partie.

À grand renfort de verres d’eau froide et de café fort, nous parvenons à réveiller Bertrand. Il bâille tellement grand qu’on aperçoit le fond de son slip.

Je le questionne sur ce qui s’est passé. On dirait qu’il débarque du bateau de pommes.

— Est-ce qu’il comprend le français ? demandé-je au valeton.

— Mais… bien sûr.

— On ne le dirait guère… Hé, Bertrand, vous m’entendez ?

Il finit par pousser un grognement que j’interprète comme une affirmation.

— Vous êtes vous aperçu qu’il se passait quelque chose ?

— Il s’est passé quelque chose ?

Bon, il n’en sait pas plus sur ce qui est arrivé qu’un cafard exilé dans une malle. Non, il n’a rien vu, rien entendu. Il n’a pas trouvé que son marc avait un drôle de goût. Il vient de s’offrir une croisière en plein cirage, ce pauvre ballot.

Je le questionne sur les événements de l’après-midi.

— Il ne s’est rien passé d’insolite ?

— Non, fait-il.

Il ne ment pas. C’est chez lui une impossibilité physique.

Je tique un brin, encore que, depuis quelques heures, j’aie appris à ne m’étonner de rien.

— Comment ! m’exclamé-je, le coffre n’a pas été forcé ?

Il secoue la tête.

— Mais non.

« C’est curieux ce que vous demandez, fait-il après un instant de réflexion, dans l’après-midi un type a sonné pour me dire qu’il avait cru entendre un signal d’alarme. Je suis allé vérifier ; en effet, le circuit était coupé mais ça provenait d’un plomb sauté… »

Ferdinand n’avait donc pas fait son boulot. Pourquoi ? A-t-il eu les jetons à la suite de notre entretien ou bien n’a-t-il pu avoir raison de la serrure à secret ?

Je suis prêt à pencher pour la première version. Des serrures de coffre sont, quoi que vous en pensiez, comme les femmes vertueuses : elles n’ont pas de secrets. Du moins pour les mecs comme Ferdinand…

Enfin, peu importe…

J’entreprends une petite visite générale des lieux.

Exceptée la chambre du professeur, tout est dans un ordre parfait. Dans la piaule d’Héléna je prends mon temps.

Elle est impec, cette chambrette. De la soie, du satin ! J’aime ça, toujours mon âme de poète, quoi !

La penderie est pleine de fringues dignes d’une reine de beauté : des robes de cocktails, des robes de soirées, des tailleurs, des jupes, des corsages, des pulls…

Je referme la penderie, songeur. Je suis songeur parce qu’un fait quelconque a attiré mon subconscient. Un petit fait de rien… Inutile d’essayer de le mettre à jour maintenant ; je me connais, ça me reviendra en ruminant, plus tard.

— Il faut prévenir la police, gémit la bonne.

Je lui réaffirme que, pour l’instant, la police c’est moi et je leur conseille, avant de m’en aller, de préparer des grogs fortement musclés et de les boire en attendant la suite des événements.

Je remonte dans ma bagnole et j’appelle le quartier général. Ça, c’est le mauvais moment ! Va falloir que je déballe le linge sale au patron. Justement, malgré l’heure tardive, il est encore là, le patron. Et s’il est encore là, c’est parce qu’il attend de mes nouvelles.

Je lui bonnis ce conte de ma mère-grand. Je le fais le plus succinctement possible. Quand j’ai achevé, il y a un silence coupé par les grésillements de mon appareil.

Ce silence me pèse sur l’œsophage.

— En somme, résume le chef, depuis notre entrevue de tantôt, nous totalisons deux assassinats et un enlèvement. Et quel enlèvement ! C’est un truc qui va faire du bruit. Le monde entier va en parler ! Nous pouvons, vous et moi, y laisser notre situation ! — Vous devez me prendre pour une drôle d’endive, hein chef ? C’est pas fort de ma part d’arriver trois fois trop tard dans la même soirée…

Il toussote.

— Il a bien fallu que vous preniez contact avec l’affaire…

— Drôle de contact !

Il fredonne brusquement « Les jolis soirs dans les jardins de l’Alhambra » ce qui, de sa part, dénote un signe d’intense nervosité.

San-Antonio, me dit-il.

— Qui ?

— Je vais envoyer du monde rue Gambetta pour tenir les domestiques à l’œil. Nous allons tâcher d’étouffer la disparition de Stevens jusqu’à demain après-midi pour gagner un jour sur la presse. De même, je vais faire enlever discrètement le cadavre d’Héléna à Louveciennes. Je vous laisse carte blanche pour retrouver le professeur.

Je suis ému par cette marque de confiance.

— Merci, boss.

— Tous les services seront à votre disposition cette nuit ; vous pourrez utiliser à votre gré ces forces disponibles.

— Merci, boss, c’est chic à vous !

— San-Antonio !

— Patron ?

— Il faut que…

— Entendu, chef.

— Vous avez compris ?

— Vous voulez le professeur, et la bande d’espions à votre apéritif de demain ?

— C’est un peu ça…

— Eh bien, vous les aurez.

— Je compte sur vous. Où puis-je vous toucher en cas d’urgence ?

— Avant une demi-heure je serai à la grande boite… Laboratoire…

— Parfait.

Je tourne le bouton du poste et le silence retombe dans l’auto.

Je baisse le rétroviseur pour voir à quoi ça ressemble le type le plus culotté du monde et de ses environs. J’ai le regard fiévreux ; ma barbe a poussé… Bref, j’ai pas du tout la bouille du Tarzan qui doit pourfendre une organisation d’espionnage en quelques heures. Mais alors pas du tout !

Je tourne mélancoliquement mon démarreur et je vais faire un tour du côté de chez la mère Tapedur.

CHAPITRE VIII

PRESTIDIGITATION EN FAMILLE !

Les studios de la vieille dame distinguée sont silencieux lorsque j’arrive. C’est le grand K.-O. des viandes apaisées. Les couples qui les occupent ont rassasié leur soif d’eux-mêmes… Pas un bruit de lavabo, pas un soupir, pas un cri de souris appelant sa maman, pour faire croire à son mironton de service qu’il lui cloque le grand frisson, l’immense, le vrai, celui qui vous met les doigts de pied en bouquet de violettes.

Je carillonne pendant un bout de temps. Enfin la mère Tapedur s’annonce dans un peignoir de pilou rouge. Elle a autant de hanches qu’une jument berrichonne, avec un quintal de roploplos sur le devant, complètement livrés à eux-mêmes.

Elle essaie de me faire du charme, de me vamper ; pour cela, elle veille à ce que le haut de son corsage bâille comme un crocodile occupé à lire un roman de Mauriac. Ce que je découvre alors entre les pans du peignoir ferait reculer un bataillon de légionnaires ivres.

Histoire de lui faire comprendre que je suis réfractaire à ses charmes, je lui dis :

— Avant toute chose, fermez ce peignoir, chère madame, ou bien vos machicoulis vont s’écrouler sur le parquet.

Elle est vexée. D’un revers de main elle rappelle à l’ordre son râtelier, lequel cherche à recouvrer son autonomie.

— Voyons, lui dis-je, pendant mon absence, que s’est-il passé ?

Elle reprend son souffle qui lui aussi se barrait. Décidément, si elle n’y prend point garde, elle va se morceler comme un puzzle.

— Sitôt après votre départ on a appelé le monsieur au téléphone.

— Vous saviez son nom ?

— Il s’appelle Maubourg…

— Comme Latour ?

— Quelle tour ?

— Latour-Maubourg…

— Oui. Un homme m’a dit de l’appeler. J’ai commencé à jurer qu’il n’était pas là ; je pensais que vous m’auriez demandé d’agir ainsi si vous aviez prévu cet appel…

Je tique un peu. Cela m’en met plein les lotos ; c’est ce que les gens qui savent jaspiner appellent « une pierre dans mon jardin ».

— Et alors ? poursuis-je.

— Alors celui qui appelait a dit qu’il était inutile de le chahuter ; qu’il savait à quoi s’en tenir, qu’il était un ami au monsieur qui venait de sortir (donc à vous) et que si je ne me hâtais pas de prévenir M. Maubourg, il viendrait m’arroser d’essence et mettre le feu à mes fringues…

— Vu, vous avez donc appelé le type. Et puis ?

— Il a eu l’air épouvanté.

— Ah oui ?

— Oui ; il n’a dit que quelques mots…

— Lesquels ?

Elle fronce ses sourcils épilés, comme un derrière de singe.

— Il a dit d’abord : « Qui est-ce ? » Puis il a fait « Ah ! bon. ». Ensuite il s’est écrié : « Comme ça ! de suite. » Alors l’autre a parlé fort ; j’entendais de la pièce voisine ses éclats de voix, M. Maubourg s’est décidé. Il avait l’air contrit. Il a dit : « Dans ce cas… ». Il a raccroché et a regagné sa chambre. Cinq minutes plus tard, ils sont partis presque en courant…

J’opine du bonnet. Elle sait faire un rapport la mère Truquemuche ! Comme si vous y étiez, dirait Audouard.

— Dites-moi, maman, lui fais-je, (Et soit dit entre trois yeux, comme faisait la femme du borgne à son mari, cette appellation ne semble pas lui plaire.)

« Dites-moi, l’interlocuteur, il n’avait pas une voix basse et traînante ? »

J’imite la voix du mec qui m’a appelé au « Champignon ».

— C’est tout à fait cela ! s’écrie-t-elle.

— Bon, merci.

Je grimpe dans la chambre mise à ma disposition précédemment et je débranche mon magnétophone. Avant de filer, je vais jeter un coup d’œil à la pièce qu’ils occupaient.

Le désordre me laisse rêveur. J’ai idée que la môme Héléna devait être une affaire cotée en bourse du point de vue amour. On devait, avec une gerce pareille, avoir l’impression de faire l’amour avec le Stromboli, je m’y connais un brin, n’ayant pas fait mon éducation sexuelle par correspondance, mais sur le champ de manœuvres…

Tout est ravagé sur le pucier. Je bigle à fond le spectacle ; non par sadisme, mais parce qu’après tout je suis un sacré salaud de flic et que le premier devoir d’un flic, lorsqu’il a des mirettes, c’est de les faire fonctionner.

Je découvre, sur l’oreiller, quelques cheveux. On trouve toujours des tifs sur un oreiller, sauf évidemment sur celui de Yul Brynner.

Je les ramasse, non que j’aie l’intention, de m’en faire tricoter un passe-montagne, mais quelque chose attire mon attention. Je m’aperçois que les crins de la pauvre môme Héléna n’étaient pas bruns à l’origine, mais d’un blond vénitien. Elle se faisait teindre comme la plupart des souris. Près de la racine, les cheveux sont brillants comme des fils d’or rouge.

Rappelez-vous qu’il faut vraiment être une gonzesse déplafonnée pour se faire peinturer la tignasse, quand on a des douilles pareilles !

Enfin, il n’est plus question d’esthétique au sujet de cette fille. Maintenant, avec sa tête tranchée elle aurait des tifs en platine que ça n’améliorerait pas son sort.

Je hausse les épaules avec tout le fatalisme qui convient à la situation.

— Si, par hasard vous revoyez ce Maubourg, dis-je à la vieille dame, prévenez-nous illico.

« Vous avez une idée de son adresse ? »

— Aucune.

— Tenez-vous à la disposition de nos services…

Elle me jure que oui. Je les salue, elle et ses roploplos.

J’arrive au laboratoire. Le chef m’y attend en rongeant son cure-dents. Lorsqu’il est énervé, ou bien il chante « Les jolis soirs dans les jardins de l’Alhambra », ou bien il se nourrit de cure-dents.

Il regarde mon magnétophone comme s’il s’agissait d’une tortue de mer.

Je l’affranchis sur l’usage que j’ai fait de l’appareil.

— Pas mal, convient-il.

Le type du labo s’empare de la boîte noire, et s’éclipse. Quelques minutes plus tard il nous fait signe d’entrer dans la cabine du son. Ce que nous entendons alors flanquerait de la virilité à un bahut normand.

Le chef, le technicien et mégnace, nous n’osons plus nous regarder. Ce sont des gloussements, des soupirs, des petits cris, des râles… La môme aimait mieux ça que la pêche au lancer léger ! Elle a dit des mots égarés et certains de ces mots sont dans une langue étrangère.

Le chef prête l’oreille et se fait repasser plusieurs fois ces passages.

— Ce n’est ni de l’anglais, ni de l’allemand, ni du russe, ni de l’italien…, assure-t-il.

Je le regarde avec admiration. Il parle une flopée de langues ; comme dit l’autre, il est polygone, car il habite Vincennes.

— Il faudra faire auditionner cet enregistrement à Strauss et Bonnet, ordonne-t-il au gars du labo. Ils possèdent à eux deux vingt-trois langues, c’est bien le diable si nous ne pouvons traduire ces mots.

— Je souris…

— Vous savez, chef, ils sont faciles à deviner : vu les conditions au cours desquelles ils ont été prononcés. Sans doute la poulette appelait-elle sa maman…

Bon, poursuivons…

Nous auditionnons la suite. Ce sont des bruits caractéristiques sur lesquels ma pudeur native m’interdit de m’étendre. Puis on entend un heurt répété. Une voix étouffée dit : « Monsieur Maubourg, s’il vous plaît, au téléphone pour une chose urgente. »

Ça, je le comprends, c’est la mère Tapedur qui vient prévenir le don juan.

On entend encore une exclamation étouffée. Le gars à l’air salement emmouscaillé d’être interrompu dans son exercice de main à main.

La voix d’Héléna questionne :

— Qu’est-ce que c’est ?

Le gars répond :

— Hé, je n’en sais rien…

— Quelqu’un savait que nous venions ici ?

— Ben, il faut croire. Pourtant…

Il doit passer des fringues son grimpant, sûrement. Un bruit de pas de porte… Silence… Le gars revient.

— Qu’est-ce que c’était ? demanda Héléna.

— Schwartz !

— Non.

— Si. Nous devons le rejoindre immédiatement là-bas…

— Tout de suite ?

— Oui.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Je ne sais pas mais ça doit être grave.

Elle murmure :

— Oh, chéri.

Elle a un léger accent indéfinissable. Elle non plus ne paraît point enchantée de baisser le compteur brusquement. Comment qu’elle préférerait continuer sa balade au septième ciel…

Personnellement, je lui donne d’autant plus raison que je sais comment s’est achevée sa soirée. On lui a tranché le col, à la pauvrette. Faut être un drôle de fumareaud pour se conduire ainsi. D’abord ce sont des choses qui ne se font pas lorsqu’on a pour trois ronds d’éducation.

Ensuite, même si l’on est un tueur assermenté, on ne saccage pas une souris de ce gabarit !

Plus rien à signaler au sujet de l’enregistrement. Le silence retombe.

— Terminé, dis-je au chef. La suite du programme sur la Chaîne nationale…

— Vous y voyez clair dans tout ça ? me demande-t-il.

— Hum… Mettons que j’aperçoive une faible lueur.

— Eh bien, je vous félicite. Pour moi, c’est la bouteille à encre.

Je n’ose pas lui avouer que c’est du kif pour le fameux San-Antonio.

On a sa dignité, n’est-ce pas ?

Nous descendons à son bureau à l’instant précis où l’un de mes collègues, le commissaire Juziers, y arrive.

Le chef lui en serre cinq, moi itou.

— Juziers s’occupe de Louveciennes, fait le boss à mon intention, alors mon bon, quoi de neuf ?

Juziers me regarde.

— Drôle d’affaire, murmure-t-il.

— Je sais… Pourquoi dites-vous cela ? Vous avez vu de quelle façon ces vaches-là ont travaillé la poulette ?

— Je n’ai rien vu, fait-il. Rien, sinon des traces de sang ; il n’y avait plus de cadavre, mon cher.

CHAPITRE IX

C’EST ÇA !

Je renonce à marquer de la surprise, j’en suis au point de saturation. On s’habitue à tout, même aux coups de théâtre ; c’est une des qualités principales de l’être humain.

Maintenant, au point où j’en suis ; je verrais ma concierge danser le french cancan ou une langouste à l’américaine fumer la pipe que je ne bougerais pas un poil de mes sourcils. On a embarqué le cadavre ? O.K…

Le chef sort un nouveau cure-dents d’un petit étui en mica.

— C’est du Grand Guignol, affirme-t-il.

Je me dis que si le Grand Guignol présentait des pièces de cette qualité, il n’y aurait plus un greffier dans les autres théâtres de Paris et même M. Roussin pourrait se chercher une place de repiqueur de betteraves à Saint-Trou…

Le raisonnement est la plus belle conquête de l’homme, après le cheval et le steak pommes-frites ; alors raisonnons.

Il y a sous le ciel de cette nuit étoilée un petit futé avec lequel je voudrais avoir une conversation, c’est le champion des téléphones toutes catégories.

Voilà une crème de nénuphar qui tire les ficelles à sa guise depuis un moment. Et moi, les types qui tirent les ficelles à leur guise, j’ai toujours envie de les faire passer par le trou des lavabos. C’est maladif ! Tout petit déjà j’étais comme ça et quand on jouait à la guerre, c’est moi qui faisais Napoléon.

Le mystérieux téléphoniste ordonne au couple Héléna-Maubourg de cesser ses travaux sur l’insémination et de le rejoindre. Il s’appelle Schwartz, c’est toujours ça de glané. Le rejoindre où ? À Louveciennes ? C’est probable… Mais Schwartz n’y va pas, lui, à Louveciennes, du moins pas tout de suite. Il s’occupe de moi. Il m’envoie sur les lieux du crime. Pendant que j’y vais, on kidnappe le professeur Stevens ; je fonce chez le vieil English, les gars en profitent pour faire disparaître le cadavre d’Héléna. À quoi bon puisque je l’avais vu ?

Conclusion, les types voulaient :

a) Que je sois hors de Paris pendant qu’on embarquait le père-la-torpille ;

b) Que je voie le cadavre ;

c) Qu’on ne le retrouve pas…

Toutes ces choses paradoxales se sont déroulées en moins de deux heures.

On frappe, le chef dit : « Entrez. »

C’est un inspecteur.

— Vous avez, des tuyaux sur la propriété de Louveciennes ? questionne vivement le boss.

— Oui, patron, elle appartient à un nommé Charles Maubourg.

— Hein ?

Ce beuglement, c’est moi qui le pousse.

— Charles Maubourg, monsieur le commissaire, répète docilement l’autre.

— Vous avez son adresse ?

— Il n’a pas d’autre adresse que celle de Louveciennes.

« En tout cas, pas d’autre connue. »

— Mais la maison est délabrée comme un abri-refuge !

Il fait un geste d’impuissance.

— C’est tout ce que j’ai pu découvrir, monsieur le commissaire.

« En pleine nuit, il n’est guère aisé de se rencarder, peut-être demain aurai-je du nouveau… »

— Demain…

Je secoue la tête.

— Ça va merci.

Je m’assieds à califourchon sur une chaise, je mets mon bras sur le dossier et ma tête sur mon bras. S’agit de réfléchir à bout portant.

Le chef ne clape pas mot. Il ronge son cure-dents et l’on entend le petit bruit de l’engin sur ses touches.

Que faire ? Où aller ? Le temps presse… On ne peut, dans cette affaire, procéder comme dans une enquête ordinaire, c’est-à-dire obéir à la logique, procéder aux investigations d’usage. Il faut marcher au pifomètre, jouer le tout pour le tout, sans quoi je suis rétamé… Jamais je ne pourrai obtenir un résultat dans les douze heures qui vont suivre.

À quelle branche me raccrocher ?

Alors le mot « champignon » pousse dans mon caberlot. Il pousse comme… un champignon.

C’est dans cette boîte, en somme, que Schwartz m’a contacté. S’il l’a fait, c’est qu’en me rendant là-bas, je devais « brûler ». Peut-être est-ce ce simple fait qui leur a fait comprendre que j’étais un partenaire dangereux et qu’il convenait de me mêler directement à la partouze dans une certaine mesure. Donc, le « Champignon Bar » serait bien le champignon dont parlait Héléna au téléphone.

Elle doit être connue dans la taule…

— Chef, dis-je brusquement, dites aux gars du labo de me tirer une série de photos d’Héléna du film clandestin que vous avez fait.

Il empoigne son téléphone et transmet mes ordres comme s’il était le dernier des huissiers de ministère.

Il me regarde comme s’il s’attendait à ce que je pète un singe.

— Une chose me chiffonne, lui fais-je.

— Et c’est ?…

— Vos hommes, les premiers anges gardiens, ont affirmé qu’Héléna menait une vie exemplaire ?

— Exact.

— Et pourtant voilà une souris qui s’envoyait en l’air plusieurs fois par semaine, suivant le témoignage de la mère Tapedur !

Il fait « oui » de la tronche.

— Les domestiques, tout à l’heure, m’ont eux aussi laissé entendre qu’Héléna vadrouillait pas mal ; il s’agirait de s’entendre avec vos bonshommes sur le sens qu’ils donnent au mot exemplaire.

— Oui, cela me paraît bizarre…

— On peut les voir, ces zèbres ?

— Ils sont chez eux, je vais les faire convoquer immédiatement.

Il ajoute :

— Et je vais donner des instructions pour les postes frontières et les brigades maritimes. Les gares, les aérodromes vont être surveillés…

Si vous voulez, concédé-je.

— Vous ne paraissez point convaincu ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que, chef, les types qui ont agi ce soir l’ont fait avec une maîtrise et une précision extraordinaires. Un véritable travail d’horlogerie ! Or, un… travail, exécuté aussi rapidement ne peut préluder à une fuite banale à l’étranger. Ces gens-là ont une planque en France et je dirai même à Paris. Le plan du gars qui a échafaudé cela ne peut s’accommoder d’un long déplacement…

Il admet le bien-fondé de mon raisonnement. Néanmoins, comme il ne laisse rien au hasard, il fait transmettre un communiqué d’urgence à tous les points névralgiques.

J’en profite pour joindre à ce communiqué le signalement de l’homme au regard d’aveugle et celui de Maubourg.

Demain matin, tous les flics du territoire arguincheront les mecs qui auront le mauvais goût de ressembler à ces portraits parlés.

J’achève de griller une cigarette lorsqu’on m’apporte, encore tout humides, les photos que j’ai demandées.

Elles sont au petit poil. Je les regarde, et je me sens envahi par une trouble sensation que je ne veux pas voir dégénérer en certitude tarit que je n’aurai pas pris certains contacts.

Je mets les photos dans mes fouilles et je m’esbigne.

- :-

Il y a un peu moins de trèfle au « Champignon ». Quelques enragés occupent la piste de danse et se remuent le panier en faisant croire qu’ils s’amusent comme des petits fous.

Grand bien leur fasse.

Je reprends ma place au comptoir et je redemande du whisky. Le garçon s’empresse. Je siffle mon glass et je vais musarder à travers la taule, histoire de me rendre compte si la femme de ménage n’oublie pas des toiles d’araignée dans les coins.

Tout à l’air parfaitement normal. Il y a des danseurs, ainsi que je viens de le dire, puis d’autres couples attablés qui ont l’air schlass et qui se bonnissent des trucs sur la repopulation…

Le pianiste, qui ressemble à un instituteur allemand, y met toute la sauce comme un bourrin de fiacre qui renifle l’écurie.

Ma promenade me conduit aux lavabos où je me lave les paluches, because je me souviens que c’est une opération à laquelle je ne me suis pas livré depuis un bon moment.

Tout en oignant mes doigts de baveux, j’examine mon physique de théâtre dans la glace. Comme je connais ma trompette par cœur, cette occupation perd de son intérêt, Alors, je regarde autre chose, et cette autre chose, c’est une cabine téléphonique. Elle est encastrée entre les gogs et le vestiaire. Mon pifomètre remue. Je lui obéis. Je m’approche de la momaque préposée aux lieux, et je lui dédicace mon sourire le plus charmeur, C’est juste le calibre de souris qui ne se sent plus lorsqu’un mec pas trop mal bousculé lui montre son clavier.

Je lui pose un biffeton de cinq ballettes devant le nez.

— Ça marche, les affaires, trésor ?

— Comme ça, elle répond.

Elle doit avoir le bulbe du cerveau gros comme un œil de fourmi. Des mômes qui ont l’air à ce point bouchées, moi, j’ai envie de leur parler petit-nègre.

— Tiens, fais-je, il faut que je passe un coup de fil. C’est vous qui vous occupez du moulin à prières ?

— Oui. Vous voulez un jeton ?

Je regarde ma montre comme un type qui craint de ne pas trouver son correspondant.

— Non, l’ami à qui je veux téléphoner ne doit pas être rentré du théâtre, je l’appellerai du comptoir… dans un moment.

Elle secoue sa tête vide.

— L’appareil du comptoir est un appareil intérieur…

Ça biche ! Comme vous pouvez voir, voilà un fait nouveau ! Je comprends pourquoi cette question de téléphone m’avait tant tracassé… L’appareil du comptoir, je viens de m’en souvenir, n’a pas de cadran. Dans ma précipitation, au début de la soirée, j’ai enregistré le fait distraitement en quelque sorte.

— Bon Dieu, poursuis-je, c’est pourtant pas le Carlton, cette carrée, pour avoir le téléphone intérieur. Y a donc des dépendances ?

Elle se trouble. Ou plutôt elle joue à la môme qui se trouble. Elle joue la comédie comme la jouerait un bison des hauts plateaux.

— Nous avons des salons particuliers, murmure-t-elle. Il y a des messieurs-dames qui…

— Qui veulent consommer en tête à tête ?

— Oui… Alors…

— Alors, ils passent leur commande au comptoir ?

— C’est ça…

Moi aussi je pense : c’est ça.

C’est ça ! Oui, c’est ça ! Le type qui me téléphonait : Schwartz, n’avait pas de peine à savoir la place que j’occupais dans la boîte, puisqu’il s’y trouvait !

CHAPITRE X

MISS PORTEMANTEAU

Ce qui se dégage de cette découverte, c’est que ce « Champignon Bar » est de plus en plus suspect.

M’est avis que le hasard qui m’a révéré son existence m’a fait un joli cadeau ; c’est mon petit Noël en somme. J’hésite, puis je décide de pousser la conversation avec miss Porte manteau.

— Vous êtes bath, je lui fais.

Vous allez me dire qu’il faut être une suprême crème de gland, pour balancer un compliment de cette nature à une souris, fût-elle bouchée comme un autoclave, mais je vous réponds illico que moins on se casse les bonbons avec le beau sexe, mieux ça joue.

Je peux vérifier une fois de plus la justesse de cette méthode. La môme a des picotements et bat des cils comme Marlène lorsqu’elle se mettait à vamper le shérif de Texas City.

— Vous êtes un baratineur, remarque-t-elle finement.

— Avec les belles filles, toujours, c’est chronique ! On a essayé de me faire prendre des trucs vitaminés pour me faire passer cette manie, mais ça n a pas réussi.

Mes salades lui plaisent.

— On pourrait se voir après la fermeture ? proposé-je.

— Mais on se voit ! répond-elle, toujours finement.

Cette fille est c… à décourager le demeuré de mon village. Pourtant, il faudrait qu’elle se fasse vulcaniser encore deux fois plus d’idiotie pour me couper les brandillons.

— Allons, belle ténébreuse, ne tourmentez pas mon âme noble… Apprenez qu’il ne faut jamais jouer avec le coup de foudre, si l’on ne veut pas s’électrocuter.

« Vous partez à quelle heure ? »

— Trois heures…

Je bigle ma breloque, et je vois qu’il reste encore deux plombes à dégouliner. Je réprime une grimace.

— Vous piogez loin ?

— Ici…

— Ici ?

— Oui.

— Dans l’immeuble ?

— Oui. Je suis la fille de la concierge.

Elle ajoute vivement :

— Mais j’ai une chambre indépendante… Au fond du couloir…

Je réfléchis :

— Écoutez, mon chou, peut-être que je me trompe, si cela était, vous le direz, mais je sens que j’ai une grosse sympathie pour vous… Je sens que vous êtes la femme idéale pour me tenir la main lorsque je fais des cauchemars.

C’est pas vrai ?

Elle sourit comme la vache de Monsavon.

— Je parie qu’il y a des souris dans votre chambre, continué-je, passez-moi la clé et je leur flanquerai la frousse en leur racontant des histoires de gros vilain chat ; comme ça, tout à l’heure, vous pourrez faire dodo sur mon épaule…

Elle me regarde de cet air incertain qu’ont les gonzesses lorsqu’un mec qu’elles ne connaissent pas leur propose la bagatelle. Ce regard-là, elles l’ont toutes : les malignes et les locdues ; les vioques et les gamines ; les vertueuses et les paillasses… Il veut dire : « Est-ce que tu es franco, ou bien est-ce que tu mijotes autre chose ? » Lorsqu’une poulette le pose sur votre individu, c’est le moment de prendre votre air séraphique, les gars ; vous pouvez m’en croire…

Moi, des gerces, j’en ai pratiqué des tombereaux, je me suis farci des miss Europe et des marchandes de cresson, ça m’a permis de faire de la psychologie appliquée et de me construire des plans d’attaque…

Mes yeux deviennent moelleux comme de la crème Chantilly. Lentement, la cocotte se baisse et s’empare de son sac à main. Elle l’ouvre, y pêche une clef.

Je tends la main. Elle pose la clef sur ma paume ouverte, comme sur le satin d’un écrin.

— La porte au fond à gauche, souffle-t-elle. Vous serez sérieux ?

Je fais gravement signe que oui. Et pourtant, comment que j’ai envie de me gondoler !

Soyez sérieux ! Elles vous disent toutes ça… Notez bien, elles vous le disent généralement lorsque vous avez refermé la porte d’une piaule et que vous commencez à vous mettre à l’aise.

— Ah ! les petites pudiques, va !

Je lui mets une tape affectueuse sur la joue et je retourne au bar.

Pour les endofés qui se laisseraient abuser par mes faits et gestes, je dis : minute, pas de confusion ! Il ne s’agit pas du tout de polissonner avec la miss Portemanteau. Mais il se trouve que j’aimerais me rencarder à fond sur le « Champignon ». Connaître son histoire, ses petites histoires et tout… Connaître itou les lieux… Bref, je vais être dans la place, et si je sais me défendre, d’ici une paire d’heures, rien de ce qui touche à cette boîte ne me sera étranger…

Je demande au garçon une bière hollandaise ; puis un double cognac. Je paie et je sors.

Dehors, l’aboyeur bat toujours la semelle en marmonnant son laïus que personne n’écoute.

Quand il va rentrer chez lui, sa grognace sera obligée de le faire chauffer au bain-marie pour le décongeler.

— Et alors, je lui dis, la direction est donc fauchman, qu’elle ne t’offre pas une guérite !

Il me sourit tristement.

C’est le pauvre mec, le gnace qu’a pas eu de veine ; vous voyez le tableau ? Le type dont le père se piquait la ruche quand il était lardon, et qui lui filait des roustes monumentales… Le type qui arrive le dernier à la distribution et qui ramasse les miettes d’un bout à l’autre de l’existence. Je lui offre une pipe. Il l’accepte et me remercie comme si je lui mettais dans les pattes un contrat de super-vedette pour Hollywood.

— Drôle de temps, hé ? je poursuis.

C’est le genre de phase que vous pouvez toujours risquer pour amorcer une conversation.

— Ouais, il admet.

Et ça lui file un frisson de penser que le thermomètre descend à la vitesse d’un jeton dans un taxiphone.

— Y a longtemps que tu fais le turf ?

— Depuis mon accident.

Il soulève son bras gauche, et je vois qu’il n’a pas de paluche.

Moto…, dit-il. Avant, j’étais artiste. Oh ! un numéro de comique troupier… Ça s’est démodé vite…

C’est bien ce que je pensais : la vie a été dégueulasse avec cézigue.

— Dis donc, je fais, c’est honteux de te laisser à la lourde par un temps pareil…

— C’est le métier…

— Comment s’appelle le gars qui tient ce boui-boui ?

— Schwartz…

Si vous croyez que je sursaute, vous vous mettez le doigt dans l’œil jusqu’à toucher le fond de votre slip. Il y a un moment déjà que je m’attends à un truc de ce genre…

— Il perche ici ?

— Ouais.

J’hésite un instant, puis je tire les photos d’Héléna de ma poche.

— Écoute, lui dis-je, tu m’as l’air d’un type de confiance, je vais donc te faire un aveu… il y a quelque temps, je suis devenu dingue d’une souris. Je sais que c’était une habituée de la taule. Je l’ai perdue de vue et je donnerais bien un biffeton au gnace qui me permettrait de la retrouver.

Je lui colle les photos sous le tarin. Il reluque consciencieusement.

— Jamais vue, dit-il.

— T’es sûr ? Regarde bien…

Il s’approche de l’enseigne au néon et prolonge son examen.

— Heu… non… Vous savez, toutes les belles pépées se ressemblent plus ou moins, à notre époque.

— Suppose qu’elle soit blonde ? lui dis-je.

Il fait un effort d’imagination, qui fait craquer son cerveau comme des brindilles foulées.

— Blonde, murmure-t-il… Blonde… Blonde, peut-être qu’en effet ça me dirait quelque chose… Attendez, oui, peut-être une girl qu’on aurait eue un jour ou deux… Mais je dois me gourer ; surtout que j’ai guère l’occasion de voir le personnel… Elle faisait partie de la troupe, votre gosse ?

Je ne réponds pas. Je réfléchis… Je réfléchis méthodiquement.

— Tiens, mon canard, lui fais-je en lui cloquant dix balles, paie-toi un grog à ma santé.

Je traverse la rue et j’entre dans un bar pour téléphoner au patron.

— Vous avez vu vos anges gardiens, boss ?

— Ils sont là, me dit-il. Ils affirment qu’Hélène sortait très peu. Elle ne s’est jamais rendue dans les studios discrets de la rue de Courcelles pendant toute la période de leur surveillance. Elle n’a jamais rencontré d’homme…

« Qu’en dites-vous ? »

— Je dis que ça marche…

Et, cette fois je suis sincère.

— À propos, fait-il, nous avons découvert en quelle langue s’exprimait Héléna dans la chambre…

— Vraiment ?

Je souris, parce que je mesure une fois de plus combien le patron est entêté.

— C’était en roumain, dit-il.

— Ah ! bon.

— Ça vous avance à quelque chose ?

— Un peu. Héléna était de quelle nationalité ?

— Anglaise, comme le professeur…

— C’est bizarre, vous ne trouvez pas ? À moins qu’elle n’ait été élevée en Roumanie…

— Rien de nouveau ?

— Si, l’ai retrouvé Schwartz.

Il pousse une exclamation. Faut croire qu’il est siphonné, car c’est le type qui sait conserver son sang-froid.

Du moins, j’ai des tuyaux précis sur sa personne : C’est le patron du « Champignon ».

— Beau… Alors, le programme ?

— Ne rien brusquer ; je vais agir en douce : il ne s’agit pas seulement d’arrêter un assassin, mais surtout de remettre la main sur le professeur. À propos, les plans sont-ils toujours dans le coffre ?

— Non, le coffre est vide.

— À tout à l’heure, chef.

— À tout à l’heure, San-Antonio.

Si je pouvais prévoir ce qui va m’arriver.

CHAPITRE XI

LA FUITE… AU PROCHAIN NUMÉRO

Je retraverse la chaussée, mais cette fois au lieu de pénétrer au « Champignon », je me faufile dans l’allée voisine. Je serre dans ma main la clé remise par la môme Portemanteau. Sa chambrette, je n’ai aucune difficulté à la trouver. C’est un petit nid pour soubrette en délire. Le mobilier se compose d’un canapé-lit façon Galeries Barbés à tempérament, d’un fauteuil couvert d’une peluche jaune-désespoir-d’amour et d’une commode en bois verni. Bien entendu, il y a des horreurs en plâtre un peu partout et des photos dédicacées de sous-arrière vedettes. C’est à la fois tendre, cucul et gentillet.

J’allonge ma barbaque sur le pucier et je me mets à réfléchir. Vous allez croire que la réflexion est mon sport favori… Y a de ça. J’aime bien mettre un jeton dans mon appareil à déduction lorsque je traverse des temps morts. Et ce moment en est un.

Je ne puis AGIR, PASSER à AUTRE CHOSE, TANT QUE JE N’AURAIS PAS liquidé la question du « Champignon ».

Le plus grand des hasards, joint à mon renifleur breveté, m’a amené dans cet établissement. Le patron est mêlé d’extrêmement près à tout le bidule. Pas l’ombre d’une hésitation à ce sujet : Schwartz a téléphoné à Maubourg pour lui dire de lâcher sa partie de jarretelles. Il savait où il se rendrait et ce qui allait se passer, puisqu’il m’a prévenu.

Conclusion, ce mec en connaît plus long sur l’affaire Stevens que sur le chiffre secret de Louis XIV. C’est net, précis, remis à neuf et emballé dans du papier de soie. J’ouvre les tiroirs des commodes, afin de me rendre compte si la môme Porte-Fringues a un flacon de quelque chose à la traîne pour les invités. Elle a en effet un flacon de quelque chose, mais il s’agit d’eau de Cologne ! Je reviens au paddock. Il n’y a plus qu’à attendre. D’ici une petite heure, elle s’amènera, et je m’arrangerai pour lui faire cracher tout ce qu’elle sait sur le singulier patron du « Champignon ».

Ouf ! c’est rudement fameux de s’allonger un instant. Les minutes passent. Le réveil de ma petite copine égrène le temps… Les bruits du « Champignon » ne me parviennent presque pas. C’est une vague rumeur, très confuse, qui ne trouble pas le silence ambiant. Depuis que je suis entré, il se fait dans la pièce comme une espèce de léger sifflement continu. Ça doit venir d’une conduite de flotte qui passe par là. Je ne me laisse pas distraire de mes préoccupations. Je remue toujours à plein cerveau les éléments de cette ténébreuse histoire. Coup de téléphone ; Schwartz ; Maubourg ; Héléna… La tête d’Héléna…

Soudain, j’ai la force de comprendre que je m’endors… Vous savez : j’ai le sentiment bizarre de flotter au-dessus du lit. Je pense en pointillé… Je…

Et alors, soudain, mon subconscient réagit. Je fais une découverte. Une découverte intime ; une découverte ébouriffante : je suis en train de m’endormir, et pourtant JE N’AI PAS SOMMEIL. Vous entravez, bande de noix ?

Je me sens bien, je glisse dans le cirage, mais sans avoir envie d’en écraser.

Que se passe-t-il ?

Il me faut un bon moment pour me faire une opinion. J’ai la tête lourde comme si elle était en plomb, et je me sens sans forces. Vous me donneriez une cacahuète, que je serais incapable de l’écraser.

Est-ce que je prends une attaque ?

Avec ce que je me colle derrière le pare brise, cela n’aurait rien de trop surprenant… Tout de même… Ce sont mes oreilles qui m’apportent la solution. Elles ne sont pas munies de radar, mais elles valent des feuilles de choux…

Le petit sifflement que j’entends, c’est tout crûment une fuite de gaz… Et mon sommeil à la gomme n’est autre qu’une gentille petite asphyxie des familles.

La paix (éternelle) chez soi, disait Courteline.

Si je ne veux pas finir la nuit chez saint Pierre, il faut à tout prix que j’aille ouvrir cette saloperie de fenêtre. J’essaie de me mettre sur mon séant, en vain !

Je n’ai plus de forces qu’une limace au berceau…

Ça, alors ! Je ne vais pas crever dans cette chambrette de bonne sur cour ! Quelle fin pour l’as des as des services secrets…

Je fais une nouvelle tentative, mais sans obtenir de meilleurs résultats.

Bonsoir la compagnie. Mes guiboles sont en coton hydrophile et mes nerfs en crème fouettée…

Je me dis que c’est ultra-gland de finir comme ça. C’est toujours gland de finir, mais aussi stupidement, y a de quoi se faire friser les poils du nez…

Peser près de cent kilos et pas pouvoir remuer le petit orteil !

Ma respiration change de rythme, de cela je me rends parfaitement compte…

Puisque mes jambes sont paralysées, mes bras peuvent peut-être se mouvoir encore, non ?

J’essaie. Mon bras droit est clamsé vers l’épaule, mais l’avant-bras est utilisable. C’est le moment d’en profiter. Je glisse péniblement ma main par l’ouverture de ma vestouze, et je parviens à la poser sur la crosse de mon pétard. Le plus coton maintenant, ça va être de la retirer de sa gaine. Je me mets à la besogne. Un gamin de huit mois y arriverait du premier coup ; bibi est obligé de s’y prendre à plusieurs reprises. Enfin, j’amorce le dégainage et le feu vient. Je le sors de sous mon aisselle ; mon bras, incapable de supporter le poids de l’arme, retombe sur le lit. Heureusement, ma paluche est restée crispée sur la crosse.

Ma tête me paraît immense comme le Vélodrome d’Hiver. Les cloches sonnent à toute volée. Drôle de patacaisse ! Je regarde le revolver et, de l’œil, je fais un calcul élémentaire de balistique ; si je ne suis pas absolument pocheté, je vais presser la détente, et la balle fracassera un des carreaux de la fenêtre.

J’ai agi en même temps que je pensais. Comme dans un songe, j’entends un bruit qui doit être énorme — le bruit de mon soufflant, quoi ! — mais qui, dans la torpeur où je baigne, me paraît aussi insignifiant qu’un pet de rosière…

Un autre bruit lui répond, plus compliqué, plus cristallin, ça, c’est le carreau qui se répand. Comme mon feu est à répétition et que je n’ai pas ôté mon doigt de sur la détente, les dragées continuent de sortir. Dans un réflexe, je bouge un peu la main et les autres carreaux de la fenêtre dégringolent. Une énorme bouffée d’air frais me chavire. Les rideaux volent à l’intérieur de l’appartement. Mon bocal se met à faire un bruit de caisse enregistreuse. Je clape du bec à plusieurs reprises ; l’air pur me met groggy. Je perds conscience…

- :-

J’entends des voix autour de moi. Plusieurs visages me cernent ; des visages de poissons exotiques… La buée rosâtre qui les estompe s’effiloche, et les poissons deviennent des gens. Il y a des femmes, des hommes… Je ne sais pas ; je ne les connais pas…

Quelqu’un dit :

— Je vais le conduire à l’hôpital, prévenez un plombier pour cette satanée fuite de gaz…

Cette voix, je crois la reconnaître. Dans quelle vie antérieure l’ai-je entendue ?

Des mains m’empoignent. On m’emmène. Il y a quelques personnes dans le couloir. Il fait sombre ; je respire profondément… Les cloches qui carillonnent sous mon dôme s’éloignent. Peut-être qu’elles s’en vont à Rome ? J’ai l’impression que le sang circule à nouveau dans mes flubes ; que mes nerfs redeviennent des nerfs et que si je veux remuer mes nougats, je peux y arriver. Une formidable envie de dégueuler me tord les tripes. Je me dis que c’est bon signe et que je tiens le bon bout. Je suis sauvé. Grâce à mon feu. Il m’a donné l’air pur régénérateur et a attiré du trèfle.

Cette dernière pensée me contriste un brin. Y a pas, c’est gagné pour la chose de la discrétion. Et moi qui voulais me rencarder en loucedé sur le « Champignon »… C’est pour le coup que toute la boîte doit être en émoi. Si Schwartz croisait dans le secteur, il est affranchi maintenant.

Le naturel flicard reprend le pas sur mes nausées.

Je me débats afin de me remettre sur pattes. Nous autres, matuches, nous avons le boulot chevillé à l’âme. Lorsque vous tranchez le goulot d’un canard, il court encore en balançant son moignon sanglant ; eh bien ! pour les agents secrets, c’est presque du kif qui se produit ! Mortibus, il lui reste des réflexes, et ces réflexes manœuvrent encore pour le turbin.

— Ne vous agitez pas, fait une voix de gerce.

Je pense, dans mon état comateux, qu’il serait mieux, en effet, qu’on me fasse un tubage ou une piquouse, ou je ne sais pas quoi, à l’hosto du coin, pour me rebecqueter.

Je me tiens peinard.

On me rentre avec des ahanements de bûcheron dans une bagnole. Quelqu’un s’installe à mes côtés, ça doit être la femme qui vient de parler, car ça renifle le parfum. Des mecs prennent place devant. Tout ça, je le devine à des heurts familiers.

Je pousse un soupir qui attendrirait une bordure de trottoir, et j’ouvre un store. C’est moins trouble que tout à l’heure. Les formes sont plus précises. Je distingue très bien leurs contours, leurs couleurs…

Ainsi, je peux parfaitement vérifier qu’effectivement c’est bien une femme qui se trouve près de moi.

Je peux même constater qu’il s’agit de miss Héléna, et qu’elle a sa tête solidement arrimée sur ses jolies épaules.

CHAPITRE XII

LE CERCLE DE MES RELATIONS S’AGRANDIT

Elle me regarde d’un air pensif où, en cherchant bien, on découvrirait comme de l’admiration.

Elle est plus sensationnelle encore que sur ses photos ; plus sensationnelle que son sosie…

— Salut, miss Héléna, fais-je avec effort.

Elle me sourit gentiment. Ses yeux sont pareils à des pierres précieuses, sans charre, c’est pas que je veuille donner dans la littérature pour demoiselle vertueuse, mais c’est exactement la comparaison qui s’impose. Des châsses pareils, je les ferais mettre dans une vitrine du Louvre, si je pouvais, et je vous jure que les diams de la Couronne ressembleraient à des joyaux de pochettes surprises.

Un des mecs assis devant se retourne et fait :

— Tiens, il récupère…

Cette voix, c’est celle de Schwartz.

Comme je ne déteste pas épater les pieds nickelés de son genre, je me secoue.

— Et comment que je récupère, mon bon Schwartz…

Épaté, il l’est vachement, le frangin.

Il siffle un brin entre ses croques et murmure :

— Eh bien ! vous avez l’air à la page, vous !

La vanité est un puissant levier. Je me sens ragaillardi.

Péniblement, je me redresse et m’adosse à la banquette.

— Pas mal manœuvré, dis-je. Je suppose que vous m’avez observé pendant mon séjour dans votre honorable établissement ? Vous avez vu que je parlais à la souris du vestiaire. Vous l’avez questionnée ; elle vous a avoué que j’allais l’attendre dans sa carrée, et vous avez organise une gentille fuite de gaz ? C’est cela, hein ?

— Exactement, admet-il.

Il sourit.

— Mais vous avez réalisé a temps ce qui se passait, reprend-il, et vous avez vidé votre revolver dans la fenêtre.

— En somme, demandé-je, où en sommes-nous ?

— Pour vous, au dernier chapitre…

— Évidemment, fais-je.

Sans doute est-ce à cause de mon état comateux, mais je n’ai pas encore pensé au sort qui m’attend. Je ne me suis pas encore dit que lorsqu’on abat ses cartes avec des partenaires de la trempe de ceux-ci, c’est que la partie est achevée… Eh ben ! elle l’est, achevée, la partouze !.. Pour le fils de ma mère, s’entend… Y a des chances pour que je sois froid comme un nez de chien au moment où le soleil se lèvera.

Nous roulons à bonne allure. Personne ne jacte. En attendant, j’achève de retrouver mon équilibre physique.

Vous vous dites que ça ne vaut pas le coup, dans ma situation ? Alors, c’est que vous avez une mentalité d’encéphale-ferrugineux-antidérapant, comme dirait votre psychiatre habituel. Mon grand principe, c’est de ne vivre que le présent, sans m’inquiéter de l’avenir, même de l’avenir le plus immédiat. Je suis dans le genre du type qui était cerné par l’incendie au denier étage d’un immeuble, et qui, en attendant que les flammes arrivent à son grimpant, consultait le programme des spectacles.

Vous pigez ?

— J’ai avalé tellement de votre saloperie de gaz que vous auriez pu gonfler tous les ballons rouges distribués par les Galeries Lafayette un jour de vente-réclame, dis-je ; vous n’auriez pas un petit coup de raide ?

Héléna tâte la poche à soufflet située de son coté, et en extrait un flacon plat. Elle dévisse le bouchon et me tend la bouteille. Je renifle : si ça n’est pas le plus chouette cognac du monde, moi je suis le fils ainé d’un cheval de bois et d’une pompe à bicyclette.

J’ajuste le goulot à mes lèvres, et je lève le coude jusqu’à ce que le contenu du flacon soit passé à l’intérieur de mon coffrage. C’est ce qu’on appelle, dans les manuels de sciences première année, le principe des vases communicants.

Héléna et Schwartz me regardent, ébahis.

— Quelle descente ! s’exclame Schwartz…

— Oui, conviens-je, littéralement dopé, faut dire que j’ai été avaleur de sabres dans une vie antérieure…

Il sourit. Je le regarde attentivement. Il n’est pas tellement antipathique, ce zèbre. C’est un homme qui doit approcher de la quarantaine avec prudence. Il est brun, avec des lotos bleus et une peau très blanche.

Quelque chose de cordial flotte sur son visage.

Puis je bigle la miss Héléna, et je prends une nouvelle secousse dans le système glandulaire.

— Mouise ! je m’écrie, qu’est-ce qui vous prend d’être aussi jolie, Héléna ?

J’ajoute, pour ma trogne :

— Faut vraiment avoir du cirage noir dans les châsses pour avoir pu confondre l’autre fille avec vous.

Schwartz semble surpris.

— Dites donc, commissaire, fait-il, vous m’avez l’air bigrement fortiche…

— J’avoue, dis-je avec assez peu de modestie, que je n’ai pas une pierre ponce à la place de la matière grise.

— Qu’est-ce qui vous a amené à comprendre que…

— Qu’il y avait deux Héléna ?

Sa question me fait réfléchir. C’est vrai, ça : qu’est-ce qui m’a fait piger ce truc ?

Franchement, je crois que c’est une foule de petits détails accumulés… D’abord, j’ai tiqué en constatant que les deux, anges gardiens attachés à la personne d’Héléna attendaient devant la porte, alors que la môme ne se trouvait pas dans la maison…

Ces mecs de nos services ne sont peut-être pas tous des aigles, mais ils ont une chose pour eux : ils sont consciencieux. S’ils avaient perdu la môme, ils seraient revenus la source, bien sûr, c’est-à-dire au lieu où elle créchait, mais ils auraient averti le patron. Or, ils ne l’ont pas fait, et ils ne l’ont pas fait parce que leur filature n’a pas été rompue. En un mot, ils attendaient devant chez Stevens, tout simplement parce que la souris s’y trouvait. Donc, si elle s’y trouvait, comme elle n’a pas le don d’ubiquité, c’est une autre Héléna qui est rentrée avec le prof.

J’ai été repéré. Ils ont compris que la relève s’opérait, que ça devenait sérieux alors ils ont échafaudé un gros boum destiné à liquider le double d’Héléna qui devait les emmouscailler et à m’entraîner sur une fausse piste pendant qu’ils débarrasseraient le plancher avec les plans, le professeur et tout !

Une autre chose m’a fait tiquer : Héléna était sortie vêtue d’un pull-over jaune-or, plus tard, pendant que je fouillais sa chambre, j’ai déniché dans sa penderie le même pull. Il est rare qu’une femme élégante possède en double certains vêtements… caractéristiques.

Tous ces détails en faisceau m’ouvrent grand l’entendement.

Le rapport des anges gardiens, assurant qu’Héléna a une vie exemplaire, alors que la mère Tapautour jure qu’elle s’envoie en l’air sous son toit plusieurs fois par semaine.

Et surtout la disparition du cadavre de Louveciennes. Il fallait que je sache qu’Héléna était morte, mais ils ne pouvaient abandonner le corps aux docteurs légistes qui auraient établi l’identification.

Il y a également les tifs que j’ai trouvés sur le traversin, dans le studio, et qui m’ont appris que la femme à qui ils appartenaient les teignait…

Je me suis tout de suite dit que lorsqu’on possède des crins de cette couleur cuivrée, on ne les teint pas sans avoir une raison sérieuse.

Et comment qu’elle était sérieuse, la raison…

Je m’aperçois que, pendant le temps de ces déductions, Schwartz et Héléna n’ont pas cessé de me fixer. Ils attendent la réponse.

— Ah ! oui, dis-je, comment j’ai pigé qu’il y avait deux Héléna ?

Je demande à la donzelle.

— Vous parlez le roumain ?

Elle se mort les lèvres.

— Ah ! bien, murmure-t-elle, j’ai compris…

Je regarde par la vitre ; nous avons traversé Paris et nous roulons maintenant dans une banlieue triste et mouillée. J’entends siffler des trains…

Le type qui pilote la bagnole est un gros mec à tronche de sadique allemand. Chaque fois que nos regards se croisent dans le rétroviseur, je ne peux m’empêcher de penser qu’il ferait une bath carrière à Hollywood, pour remplacer Boris Karloff les jours où ce dernier va chez le dentiste…

— Si je ne suis pas trop indiscret… Où allons-nous ?

Pour la première fois, Schwartz perd de sa courtoisie.

— Vous le verrez bien, fait-il sèchement.

Je me renfrogne.

J’essaie de repérer le patelin, mais c’est impossible, car la flotte dégringole plus dru que jamais, et il y a de la buée sur les vitres.

Je toussote. Comme si j’éprouvais le besoin de me comprimer la poitrine, ma main se porte à l’emplacement de mon Lüger.

— Ne cherchez pas, fait doucement Héléna, c’est nous qui l’avons…

Elle a l’œil, cette fille.

La promenade dure près d’une plombe. À l’allure où conduit Boris Karloff, nous devons être loin de Pantruche.

La suite du scénario, je peux l’écrire si vous y tenez. Nous allons stopper dans un petit coin tout ce qu’il y a de peinard, vous voyez d’ici le style ? Un bois ou une carrière abandonnée… Un de ces coins tellement déserts que l’île de Robinson Crusoé ferait, en comparaison, l’effet du Stadium de Chicago le jour d’une rencontre de poids moyens comptant pour le Championnat du Monde.

Schwartz me priera de descendre de la voiture ; je descendrai et son sadique de chauffeur viendra me parler à l’oreille par l’intermédiaire de sa machine à fabriquer de la clientèle pour Borniol…

Un bûcheron, un pêcheur à la ligne, un gamin ou des amoureux découvriront ma carcasse dans quelque temps, du moins ce que les bestioles en auront laissé…

J’aurai un bel enterrement. On me cloquera des discours, des larmes en bronze et du chrysanthème… Peut-être même qu’il y aura les grandes orgues. Amour, délice et orgue…

Bon, la voiture s’arrête. Schwartz et son épouvantail se manient le prose pour descendre. Ils parviennent à ma portière en même temps.

— Descendez ! ordonna Schwartz.

J’obéis. L’endroit est en effet terriblement désert, mais ce n’est pas un bois. Il s’agit au contraire d’un champ immense et plat.

— Venez !

Ils m’encadrent et je me mets en marche. Mes jambes ne sont pas encore très fortes, pourtant je fais bonne figure, car je ne voudrais pas que mes copains supposent une seconde que j’aie les chocottes. Je m’attends à recevoir mon petit contingentement d’acier dans la théière… Rien ne se produit…

Nous parcourons une centaine de mètres.

J’aperçois soudain une petite cabane en planches sur la droite.

« Bon, pensé-je, ça va être là… »

Nous nous dirigeons vers la cabane. Je constate qu’un mince rai de lumière filtre à travers les planches. Il y a quelqu’un à l’intérieur…

Nous entrons.

Une lampe à acétylène est accrochée au plafond, le courant d’air la fait remuer, ce qui met en branle des masses d’ombres.

Pour tout le mobilier, il y a un tronc d’arbre. Sur ce tronc d’arbre, un bonhomme est assis.

Je le reconnais. J’ai un haut-le-corps, mais comme je sais dominer mes sentiments, je lui dis avec mon sourire le plus merveilleux :

— Bonjour, monsieur le professeur…

CHAPITRE XIII

IL EST ENCORE QUESTION DE MON CHAPEAU !

Stevens est un vieillard voûté, je vous l’ai déjà dit, qui ressemble à Léon Blum. Comme le défunt leader socialiste, il a le visage allongé, une moustache en jet d’arroseuse municipale, des lunettes et un bada à larges bords.

Il me contemple d’un air distrait, et il demande à ceux qui m’escortent :

— Qui est cet homme ?

— Commissaire San-Antonio, monsieur le professeur.

Il attend une explication, et Schwartz s’empresse de la lui donner.

— C’est le policier chargé de… notre affaire. Il est allé un peu trop vite, je ne sais si vous avez entendu parler de lui, mais c’est le numéro un des services secrets français…

— Vous allez me faire rougir, lui dis-je.

— Alors, explique Schwartz, j’ai cru bon de m’assurer de sa personne…

Stevens approuve d’un mouvement de tête.

— Dites donc, prof, fais-je tout à coup, vous m’avez l’air de jouer un drôle de jeu…

Il ne répond pas. Posément, il ôte ses lunettes et en essuie les verres.

— Il y a longtemps que vous vous occupez de nous ? demande-t-il.

Sa voix est douce. Il a un accent britannique assez marqué.

— Depuis quatre heures de l’après-midi, monsieur Stevens.

— Et vous avez parcouru déjà tout ce chemin ?

— Ben… Vous voyez…

— En somme, si vous aviez à rédiger un rapport, quel en serait le résumé ?

Il y a un silence. Je contemple tour à tour chacun des assistants : le professeur d’abord, calme et un peu indifférent, puis Héléna, méfiante et féline, puis Schwartz avec son air presque loyal, et enfin Boris Karloff, aux yeux injectés de sang.

— Le résumé de mon rapport, lady and gentlemen ? Le voici : le professeur Stevens, qui travaille avec nos savants, est allié à une puissance étrangère. Au fur et à mesure de leur réalisation, ses travaux sont transmis à cette puissance par radio. C’est sa dévouée secrétaire, miss Héléna, qui se charge de cette transmission. Mais les services de détection radio découvrent la « fuite ». La chose est signalée au professeur. On lui pose une foule de questions. Il sent que la dévouée secrétaire est « brûlée ». Il faut, pour la sauver, amorcer une autre piste afin d’égarer les enquêteurs. On organise donc un cambriolage… Mais ça n’est pas suffisant ; Héléna a deux flics au panier qui paralysent son activité.

« Alors, quelqu’un a l’idée de mettre un sosie, une autre Héléna, dans le circuit, pour brouiller les cartes. Et ce quelqu’un, mon petit doigt me dit que c’est l’ami Schwartz. Il a dû avoir dans son boui-boui, une girl roumaine qui ressemble à Héléna. Cette girl est la maîtresse d’un copain, ce brave Maubourg, et il n’est pas duraille de la gagner à la cause. Ça doit même l’amuser, cette poupée, de doubler Héléna… Version originale, sous-titres français…

« Seulement, les choses se gâtent. Ce ne sont plus deux chiens de garde qui sont sur les talons d’Héléna, mais un chien de chasse réputé : bibi. Vous l’avez su à temps, car vous surveilliez Ferdinand, le cambrioleur sur commande. Et vous avez vu notre entretien à la sortie du cinéma. J’ai été repéré… Vous vous êtes dit que tout était fichu, puisque je savais que l’ouverture du coffre était un truc au bidon. Automatiquement, j’allais entraver que ce maquillage cachait la crotte au chat… Alors, aux grands maux les grands remèdes : le gros bidule… D’abord se débarrasser de Ferdinand. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas ouvert le coffre. Et s’il ne l’a pas ouvert, c’est parce qu’Héléna, la vraie, qui se trouvait dans la maison, a décommandé l’opération parfaitement inutile désormais, puisque j’étais affranchi. Se manifester représentait la mise à mort du cambrioleur, lequel aurait été un terrible témoin à charge.

« Ensuite, le personnage d’Héléna s’avérant complètement compromis, il faut s’en séparer. On bute la fausse et on s’arrange pour que je voie le cadavre. Personne mieux que moi ne peut se porter garant de la mort d’Héléna. Seulement, ce meurtre ne résout rien. Il ne fait que m’écarter un instant de la bonne piste. Et la bonne piste, c’est le professeur. Alors, on simule un rapt. Il faut absolument que la réputation du professeur Stevens soit sauvegardée. Excellente, l’idée du râtelier sur la table de nuit…

« Et voilà, dans les grandes lignes… »

Je les regarde de nouveau. Ils semblent pétris d’admiration.

— Il faudrait des hommes comme vous dans notre équipe, décide Schwartz…

— Vous avez un contrat à me proposer ?

— Je suppose que c’est impossible, dit-il, en tout cas, je ne m’y risquerais pas, même si je vous soupçonnais d’être corruptible ; vous êtes trop malin pour qu’on puisse avoir jamais confiance en vous…

— Dois-je prendre cela comme une prise de congé ?

— Oui.

— Définitive ?

— On ne peut plus définitive…

Le sadique plonge la main dans la poche de sa canadienne, et en ressort un pistolet de fort calibre. C’est une arme de toute beauté, qu’il a dû gagner dans un concours. Il y a des incrustations de nacre sur la crosse…

— Beau bijou, lui dis-je, il est à vendre ?

Boris Karloff a un maigre sourire. J’ai vu ce sourire-là sur les lèvres d’un type qui s’apprêtait à mettre le feu à une bonne femme qu’un de ses copains avait arrosée d’essence.

Un sourire qui en dit aussi long qu’un candidat député.

Un sourire qui fait penser à des choses moroses dont la plus folichonne serait un corbillard tiré par des squelettes.

— Bon, je crois que ma dernière heure est arrivée ?

— Ça nous parait évident, murmure le professeur.

— Sortons, enjoint le chauffeur.

Il ouvre la porte. Le vent, en s’engouffrant, fait de nouveau se balancer la lampe à acétylène. Cela me rappelle à la réalité. Si je ne tente rien, avant trois minutes j’aurai dans le corps autant de ferraille qu’un matelas Simmons.

— Eh bien, bonsoir, tout le monde, m’écrié-je.

Je soulève mon chapeau mouillé et, avec une précision que je suis le premier à admirer, je le jette sur la petite flamme de la lampe.

Hourra ! L’obscurité se fait. La cabane devient houleuse comme la cambuse d’un rafiot au cours d’une mutinerie. Je me jette contre le mur et essaie de m’accoutumer à la nuit. Foncer par la lourde entrouverte serait la dernière chose à faire, ma silhouette massive se découperait en ombre chinoise, offrant ainsi à Boris Karloff l’occasion de réussir un beau carton. Si ce garçon n’est pas trop maladroit, il m’en grouperait une demi-douzaine dans la région du nombril…

La voix du professeur Stevens s’élève, étrangement sèche.

— Restez calme ! Bauhm, surveillez la porte, les autres ne bougez pas, je vais rallumer la lampe.

S’il craque une allumette, cela sera suffisant pour que Bauhm localise ma personne. Et alors il actionnera son moulin à poivre !

Stevens se trouve juste en face de la porte, il reçoit donc le peu de clarté lunaire entrant par là. Mes yeux de lynx le découvrent et mesurent la distance qui nous sépare. Je l’évalue à un mètre cinquante.

Le bruit d’une boite d’allumettes remuée.

Je fais un pas en avant et je lui mets un coup de poing de toucheur de bœuf par le dessus de la coupole. Son bada amortit un peu le choc, mais j’y suis allé de si bon cœur qu’il pousse un cri rauque et s’écroule. En vitesse, je me jette à quatre pattes. Une de mes particularités c’est de pouvoir me déplacer aussi vite à quatre pattes que debout. Cette fois, il faut risquer le pacson ; direction la lourde !

Le feu d’artifice commence. Ça vient du fond de la turne, c’est-à-dire de l’endroit où se trouve Schwartz. Il sait qu’à aucun prix je ne dois quitter cette cabane autrement qu’à l’état d’ectoplasme, aussi il n’hésite pas à risquer de trouer Frankenstein. Et c’est ce qui se produit ; Bauhm se met à gueuler tout ce qu’il sait, parce qu’un malheureux bout d’acier est allé se réfugier dans sa carcasse.

Si j’avais le temps de me marrer, je rigolerais tellement qu’à côté de moi, Laurel et Hardy paraîtraient aussi tristes qu’une lettre de faire-part. Mais je n’ai pas le temps. Évidemment, tout ce qui s’est passé depuis que nous sommes plongés dans le noir n’a pas duré le temps d’éplucher un œuf dur.

Toujours à quatre pattes je franchis la porte. Je me redresse et alors vous pouvez être certains que Ladoumègue n’a jamais fait mieux, même au plus fort de sa carrière. La bagnole est à quelques mètres. À peine ai-je eu le temps de tout repérer que, déjà, je touche la poignée de la portière.

Une nouvelle salve part de la cambuse. Je ne sais pas si vous vous êtes jamais servi d’un revolver ; dans l’affirmative, vous devez savoir que les types qui percent l’as de cœur à vingt mètres sont moins nombreux que les contribuables. Eh bien ! Schwartz fait partie du petit lot des champions. Ses pastilles font voter en éclats les vitres de la portière. Il doit y en avoir quatre ou cinq, je n’ai pas compté, toutes sont groupées dans une surface à peine large comme ma main. Si je n’avais pas eu la présence d’esprit de me jeter à plat ventre, on pourrait examiner le paysage à travers ma carcasse comme à travers un porte-plume réclame… Je passe sous la voiture en rampant ; grâce à l’ombre protectrice de la bagnole, mon rascal ne peut voir mon manège.

J’entends le glissement de son pas, sur la terre rocailleuse. Il vient. Oh, ma douleur ! Si j’avais seulement un petit morceau de revolver de rien du tout, j’aurais peut-être une chance de m’en tirer…

Je me fais tout mignard sous cette putain d’auto. Si mon corps pouvait obéir à mon désir, je deviendrais aussi petit qu’une noisette.

Je vois les souliers de Schwartz qui s’approchent, qui s’approchent…

CHAPITRE XIV

HAUTE VOLTIGE

Je retiens mon souffle. Mais la respiration, c’est comme de la flotte ; on ne peut la contenir longtemps… Je suis des yeux les tatanes de Schwartz qui font le tour de la bagnole.

— Il doit être sous la voiture ! crie Héléna.

Une lumière danse en s’approchant.

Les chaussures de Schwartz piquent le sol et ses genoux apparaissent. Il commence à se pencher. Tout se déroule comme un ralenti cinématographique ou comme un cauchemar. Je vais être aussi bon à cueillir qu’une vache dans un vestibule. Il n’aura qu’à promener son artillerie sous l’auto comme une balayette et il sera certain de me truffer. Je n’ai pas le temps de sortir de là… Je…

Je me souviens d’un petit incident banal ; du moins j’ai cru que c’était un incident banal au moment où je l’ai vécu : ce matin je suis passé à la banque pour y retirer un peu de flouze pour le ménage. La liasse de biffetons était fixée au moyen d’une grosse épingle. Je l’ai trouvée tellement mahousse, cette épingle, que je n’ai pu me résoudre à la jeter. Je l’ai épinglée au revers de mon veston. Elle y est toujours. Avec une promptitude inouïe, je l’en retire et, d’un geste rageur, je la plante dans un des genoux de Schwartz.

Oh ! Ce cirque !

Le mec pousse une beuglante qui doit s’entendre jusqu’à Djibouti. Ses deux mains apparaissent. Celle qui tient le soufflant et l’autre. Pour l’instant, elles ne songent qu’au siège de sa douleur et s’affairent sur le genou attaqué.

Rapidos je sors de sous la bagnole. C’est pour me trouver nez à nez avec Héléna. Je lui bigle les pattes : elle n’a pas de revolver. Donc, elle ne m’intéresse pas pour l’instant.

J’ai le choix entre deux solutions : prendre mes jambes à mon cou, ou bien profiter de ce court répit pour essayer de neutraliser Schwartz. Comme nous sommes dans une plaine sans arbre ni buisson, fuir me parait terriblement risqué, étant donné l’adresse au pistolet du tenancier de boîte.

Sans plus hésiter, j’écarte Héléna d’une bourrade et je me rue sur Schwartz. Ce dernier est justement en train de se relever. Il fait une grimacé épouvantable. Une épingle, c’est pas grand-chose, mais ça doit faire jouir son homme lorsqu’elle est plantée dans la rotule.

En m’apercevant, il pointe le museau noir de son feu sur ma brioche, Il n’a plus l’air amical, mais alors plus du tout !

— Salaud, grogne-t-il. Tu vas me payer ça…

Il est tellement en renaud qu’il savoure son triomphe. Je n’ai pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour comprendre qu’en effet je vais payer cher les tracas que j’ai causés à la bande d’espions.

Je vois cela au rictus hideux qui tord ses lèvres. Et puis je vois autre chose. Je vois que la portière de l’auto n’est pas fermé complètement et qu’elle s’ouvre dans le sens contraire à la position de Schwartz. Vivement je lève mon pied, le pose contre la face interne de la portière et donne une détente. La portière, brutalement ouverte, va frapper la main de mon adversaire. Il est tellement surpris par cette nouvelle astuce qu’il fait un pas en arrière. Déjà je suis sur lui et je lui mets un parpin d’un quintal sur le cou. Il glousse comme un dindon amoureux et presse convulsivement, la détente de son arme. Une brève rafale me part dans les pattes. Le bas de la portière stoppe le plus gros, mais je sens qu’un morceau de ferraille a pris contact avec mon mollet.

Je pense qu’un revolver a besoin d’être rechargé. Or, Schwartz a vidé son magasin : grand solde avant inventaire ! Il s’agit de ne pas lui laisser le temps de le remplir. J’y vais d’un nouveau taquet — au menton cette fois — puis je le continue par une série de crochets au foie. Il se baisse, je le remonte d’un coup de tatane. Ses yeux se font langoureux. Tel, il est prêt à s’évanouir. Je suis essoufflé comme si je venais d’escalader le Galibier. Mais je n’attends pas mon second souffle. Avec un ahanement de bûcheron, je lui offre le plat de résistance, un direct maison entre les carreaux. Les cartilages de son blair font un raffut du diable, on dirait qu’un éléphant vient de s’asseoir sur un sac de noix. Schwartz s’écroule. Je mets mon talon sur son pif, ou du moins sur ce qu’il en reste, et je lève l’autre pied de façon à ce que son tarin supporte mes deux cents livres.

Ceci fait, je me retourne.

Et je fais bien de me retourner. La môme Héléna est derrière moi. Elle tient un caillou un peu moins gros que l’obélisque de la place de la Concorde et l’abat sur moi. J’ai beau faire un saut de côté, j’attrape son aérolithe sur l’épaule, et ça me fait le même effet que s’il venait à manquer une guibolle à la tour Eiffel et qu’on m’ait chargé de la soutenir.

Une décharge électrique carabinée se baguenaude dans mon omoplate gauche…

Je serre les dents, je serre les poings, je serre tout ce que je peux serrer et je me jette sur la donzelle. De mon bras valide, je la harponne solidement.

À cet instant, la voix du père Stevens se fait entendre dans le calme nocturne.

— Lâchez cette dame, commissaire !

Le père la Torpille est revenu à lui, et, par la même occasion, à nous. Il se tient sur le pas de la porte, un revolver dans la main. La lune fait miroiter des incrustations de nacre ; c’est le feu de Boris Karloff que le vieux lavement a récupéré. Ce serait celui de Charlemagne que la situation resterait inchangée.

Vivement, je calcule des distances et des probabilités. Stevens est à une quinzaine de mètres : il fait nuit, il est vieux, il ne doit pas manipuler souvent des rigolos et Héléna est contre moi… Ce serait bien la poisse s’il faisait un carton !

Je serre Héléna plus fortement ; mon épaule se désélectrise.

— Lâchez cette dame ! réitère le prof.

— Voilà ! fais-je.

Et je la lâche. Je la lâche car de toutes mes forces je l’ai balanstiquée dans la bagnole, par la portière ouverte. Elle plonge la tête la première, ses jupes retroussées jusqu’au menton.

Je me jette dans l’auto et je tire la portière à moi. Stevens fait feu. Je l’ai méconnu en le prenant pour une lavasse. C’est un bon tireur. Pas un caïd comme Schwartz, mais un type qui se défend honorablement, assez en tout cas pour ne pas éborgner le patron du tir forain lorsqu’il vise une pipe en terre.

Il tire calmement.

Une première balle fait descendre la vitre. Une seconde ricoche sur le volant.

Je n’ai pas le temps de voir ce qu’il advient de la troisième car j’ai déjà actionné le démarreur. Tant pis pour la boite de vitesses : je pars en seconde. Il y a encore des balles sur la carrosserie.

Comment que ça grêle épais, cette année !

La voiture fait une légère embardée au moment où elle se met en route. Je réalise que je viens de passer sur quelque chose de mou. Ce quelque chose, je vous parie le râtelier de votre trisaïeul contre le compte en banque de mes éditeurs que c’est ce cher Schwartz. Tant pis pour sa pomme, on n’a pas le droit de venir obstruer les routes de France avec sa carcasse.

Je bigle dans le rétro et je vois des petites étincelles qui vont s’amenuisant, tandis que les balles continuent de frapper la bagnole.

Tout à coup, il y a un plouff terrible et la voiture fait une nouvelle embardée. Je n’ai pas de peine à réaliser ce qui vient de se passer : Stevens, voyant qu’il ne pourrait plus m’abattre, a visé les pneus et nous avons éclaté.

Heureusement que je suis un champion du volant. Nuvolari, c’était un conducteur de tramway à côté du mec San-Antonio.

Je fonce à plus de quatre-vingts sur trois pattes. La jante en prend un vieux coup, mais s’il y a une chose dont je me tamponne le coquillard, c’est bien de cette auto. Tout ce que je lui demande, c’est de me conduire ailleurs et de m’y conduire le plus vite possible.

Je roule cinq minutes et je m’arrête.

Héléna se tient acagnardée contre la portière et me regarde. Il y a autant de tendresse dans son regard que dans celui d’un chat qui vient de se faire coincer la queue dans une porte.

— Alors, amour ? je lui fais… Que dites-vous de ce valeureux San-Antonio ? N’est-ce pas l’homme qui remplace le beurre, la margarine, le saindoux et l’uranium ?

Elle pose la main sur la poignée de la portière.

— Bas les pattes, fillette !

Comme elle n’obéit pas assez vite à mon gré, je lui mets une tarte sur le minois, histoire de lui montrer qu’à partir de tout de suite il y a quelque chose de changé en France. Les larmes lui viennent aux yeux.

— Ça te défrise, hein, ma belle ? je lui demande…

Ses bigarreaux lancent des éclairs. Et pas des éclairs au chocolat, je vous le garantis.

— Brute ! grince-t-elle.

— Héléna, murmuré-je, fais pas ta sucrée, ou alors je te file une danse si soignée que tes arrière-arrière-petits-enfants auront encore mal au postère, tu saisis ?

Elle ne répond pas.

Moi, je fais le point de la situation : la bande commence à en avoir un vieux coup dans l’aile. Seulement, il y reste tout de même trois membres, qui, à ma connaissance, sont encore libres : d’abord le père Stevens, ensuite Maubourg, enfin l’homme aux yeux d’aveugle.

Je ne me décide pas à repartir. Voyez-vous, bande d’amoindris, je n’aime pas, mais pas du tout, laisser du boulot à la traîne. Ça me tracasse de sentir le père la Torpille dans sa petite cabane en bois, tout seul avec ses deux pieds-nickelés plus ou moins out…

Oui, ça me turlupine et, pour la première fois depuis qu’ils m’ont amené dans le secteur, je me pose la question suivante :

— Qu’est-ce que ces endoffés sont venus branler dans cette cambrousse désolée ?

Un rendez-vous isolé ?

À moins que cette baraque n’ait été un relais pour radio clandestine ? Dans ce cas, ils ne seraient pas venus tous au grand complet…

Je suis dans l’expectative… Brusquement, j’entends un bruit, un bruit que j’identifie et qui m’ouvre l’entendement à deux battants.

Ce que j’ai été naveton de ne pas songer plus tôt à ça…

CHAPITRE XV

DIX LITRES D’ESSENCE

Ce bruit, c’est le ronron d’un avion. À notre époque, un avion passe à peu près inaperçu ; seulement, celui qui survole la contrée attire l’attention ; la mienne tout au moins, car il vole relativement bas et tourne en rond comme s’il cherchait un coin où se poser.

Je regarde Héléna. Un léger sourire flotte sur ses lèvres.

Ce sourire, il y a trop longtemps (au moins cinq minutes) que j’en ai envie pour me le refuser davantage.

Je m’incline et, avant qu’elle ait pigé mes intentions, je lui roule le plus bath patin qu’un homme peut exécuter sans avoir besoin de ballon d’oxygène. Elle est peut-être sectaire, comme dirait Breffort, mais elle doit se dire qu’une occase de se faire brouter le museau ne se refuse pas, car loin de se débattre, elle paraît prendre à l’opération un plaisir extrême. Elle me mord les dents, les lèvres, la langue… Sa menteuse possède une rare agilité.

Je me recule enfin.

— Merci, dis-je. C’est très agréable comme sensation ; je crois que je vais demander au père Noël de mettre une fille de votre gabarit dans mes petits souliers.

Elle ne répond pas. Ce qu’elle pense ? Y a pas besoin de lui faire une piquouse au sérum de vérité pour le savoir. Héléna est en train de se dire que le crack des services secrets français a de drôles de manières. Quant à mézigue, je suis en train d’écouter le ronron de l’avion occupé à chercher son terrain. Probable que le vieux Stevens est en train de faire des signaux avec une torche électrique. La petite cabane en planches est une sorte d’aérogare. Et cette lande plate où j’ai failli avaler mon bulletin de naissance, c’est un terrain clandestin.

Dans un instant, le professeur et ses plans seront dans le grand ciel du bon Dieu, volant à tire d’ailes vers une destination inconnue. En somme, j’aurai tout de même été blousé.

Il y a des mots qui me cravachent la vanité.

Brutalement, je remets ma bagnole en route. Je fais une manœuvre impeccable en marche arrière et, vrroum ! Je fonce en direction de la cabane. L’auto tangue comme un barlu sur la mer démontée. C’est vraiment coton de piloter un trépied, moi je vous le dis !

Héléna tourne vers moi son beau visage. La surprise y est étalée comme une nappe sur une table.

— Ça te la coupe, Héléna ? lui demandé-je.

— Que faites-vous ?

— Un numéro de classe internationale, comme d’habitude…

Je débouche à l’extrémité de la lande. L’avion tourne toujours. Au milieu de l’immense champ, un faisceau lumineux balaie la nuit. Ainsi que je le supposais, Stevens indique au pilote comment il doit prendre son terrain. Je coupe les gaz. Héléna se met à hurler de toutes ses forces pour alerter le professeur. Les garces sont les mêmes sous toutes les latitudes : elles n’ont pas plus de jugeote qu’une pince à sucre… Comment la douce Héléna peut-elle espérer se faire entendre à cette distance par un vieillard au-dessus duquel évolue un avion !

— Te fatigue pas, cocotte : tu vas te faire péter les cordes vocales et il faudra te mener chez l’accordeur…

Elle pige. Ça la met en rogne de comprendre que j’ai vertigineusement raison.

Moi, je me dis que je vais être obligé de la neutraliser si je veux avoir ma liberté d’action pleine et entière. Comment ? Je n’ai pas le plus petit morceau de ficelle à ma disposition… Si c’était un homme, j’irais carrément de ma grande scène du soporifique. Je lui ferais une anesthésie totale avec mes pognes. Mais je ne puis me résoudre à tabasser une souris aussi bath.

Je descends de l’auto et j’oblige Héléna à prendre ma place au volant. Elle obéit sans comprendre. Je la force alors à passer ses bras à l’intérieur du volant. Lorsque c’est fait, j’ôte ma ceinture et je lui lie solidement les paluches.

— Voilà, lui dis-je. Tiens-toi tranquille, j’espère ne pas en avoir pour trop longtemps.

Ce qu’il me faut, maintenant, c’est une arme, ne serait-ce qu’un tire-bouchon ordinaire.

Je passe les doigts dans les poches à soufflets de l’auto, je n’en extirpe que des bougies de rechange et des cartes routières. On n’a jamais soutenu un siège avec d’aussi chétifs éléments.

Je vais alors bigler dans la malle arrière. Elle ne contient que des démonte-pneus et un jerrican d’essence. C’est peu, mais c’est mieux que rien. J’attrape un démonte-pneu et le bidon.

La nuit est aussi noire qu’un congrès d’ecclésiastiques nègres. La lune s’est barrée derrière des nuages. Elle a eu raison de me donner un coup de main. En général, nous nous entendons fort bien, elle et moi. Cassé en deux, je me dirige vers Stevens. Il a cessé de jouer au gardien de phare car l’avion est en train de se poser à trois cents mètres de là. Je ne distingue pas le vieux. Ce qui serait tartignole, c’est si je me cassais le nez dessus dans l’obscurité. Je n’oublie pas qu’il a un revolver dans les pattes, et certainement il ne l’oublierait pas non plus, le moment venu.

Tout à coup, je l’aperçois, grâce à la clarté qui fuse de l’avion. Il court à perdre haleine, en tenant un petit paquet serré contre lui. Je m’élance. Il ne faut pas qu’il grimpe dans cet appareil, sans quoi les plans sont foutus pour la France.

La porte de la carlingue s’ouvre. Un rectangle de lumière jaune s’abat dans le champ. Je distingue une gigantesque silhouette en ombre chinoise. Un type crie quelque chose. Stevens répond par une espèce de glapissement. Je le comprends. Il doit avoir hâte de changer d’air, car le pays est devenu malsain depuis quelques heures.

Moi, je fonce itou, toujours muni de mon bidon d’essence et de mon démonte-pneu. Sans ce lest, j’aurais déjà rattrapé Stevens. Je ne songe pas à étouffer le bruit de ma course, c’est parfaitement inutile car les deux moteurs de l’avion vrombissent toujours. Le savant débouche dans l’immense rectangle de lumière. Il a perdu son chapeau et ses cheveux blancs sont en broussaille. Cinq mètres me séparent de lui. Puis quatre, puis trois… Le grand mec qui se tient dans l’encadrement de la porte m’aperçoit. Seulement il ne sait si je suis un ennemi ou un complice de Stevens. Il attend des explications. Je vais lui en fournir. J’atteins l’appareil presque en même temps que le professeur. C’est alors seulement que Stevens découvre ma présence. Il est tellement stupéfait qu’il ne bronche pas.

Heureusement, j’ai un tout petit peu plus de réflexe qu’un pâté en croûte. Je soulève mon jerrican et je l’abats sur le dôme du père Stevens. Ça fait un drôle de bruit, assez semblable à celui que produisent les tampons de deux wagons de chemin de fer qui se rencontrent. Pour la seconde fois de la nuit, le vieillard s’écroule. Le pilote plonge la main dans la poche de sa combinaison, dans l’une de ses poches, devrais-je dire, car ces survêtements d’aviateur en comportent autant que les paupières de Roger Lanzac. Je lève mon démonte-pneu et je lui balanstique en pleine poire. Il titube et recule. Ce zèbre-là doit avoir la tronche en béton armé. J’attrape le rebord de la carlingue et je fais un rétablissement. Me voici dans l’appareil. Le jeu consiste à empêcher le pilote de sortir une arme. Il a sa main glissée dans une poche lorsque je lui mets un coup de savate à la pointe du menton. Une nouvelle fois je crois le sonner, mais une nouvelle fois je constate qu’il est tout juste ébranlé. Sa daronne a dû se gaver de calcium lorsqu’elle l’attendait. Il m’est déjà arrivé de trouver des encaisseurs de ce gabarit. Ce sont des types qu’un tank de vingt tonnes ne parviendrait pas à renverser. Pour l’avoir à la châtaigne, il faut se lever de bonne heure et s’associer avec un marteau-pilon. Un grand frisson me court dans le dos. Dans un avion de tourisme, on est moins à son aise que dans le hall de la gare Saint-Lazare. Mon seul salut, c’est la fuite. Je saute de l’avion et très vite, j’en rabats la porte. Puis je vais m’accroupir sous une des ailes. Je m’attends à ce que mon adversaire ouvre sa lourde et se lance à ma poursuite, mais pas du tout. Rien ne se produit pendant quelques minutes. Peut-être cherche-t-il un projecteur pour me cavaler au panier ?

J’attends. Et alors je suis sidéré, en découvrant que ce mec refuse le combat et ne songe qu’à filer. Il lance son moteur. Le moteur a des ratés.

Alors une pensée extravagante me vient. Vous devez commencer à savoir que l’extravagance est mon violon d’Ingres.

En rampant, afin de parer une ruse éventuelle de l’aviateur, je vais récupérer mon bidon d’essence. Je le débouche, j’en asperge le fuselage de l’avion et je frotte mon briquet.

Il se produit une espèce de plouff ! Et de belles flammes drues et joyeuses s’élèvent, embrasant la nuit. Sur ces entrefaites l’avion décolle. Il part sur le terrain. L’air avive le foyer. Puis il quitte le sol et je regarde s’élever dans la grande nuit de velours la plus belle torche enflammée dont on puisse rêver. Je ne sais pas si c’est la réaction, mais je me marre. Je me marre comme je ne me suis jamais marré. Je suis plié en deux par l’hilarité, je pleure, je suffoque, je trépigne et puis… Et puis je m’arrête pile. J’ai la chique coupée. En examinant le père Stevens, toujours allongé, je découvre que sa petite valise aux plans a disparu.

- :-

Un instant, je me demande si je rêve. Je m’agenouille et, à la lumière de mon briquet, j’examine le savant. Il n’inventera plus de torpille à réaction, jamais. Le jerrican que je lui ai assené sur le but l’a rectifié pour toujours. Sans doute avait-il, contrairement à l’aviateur, le crâne décalcifié. Pourtant… Car il y a un pourtant. Et un drôle !

Moi, je ne l’ai frappé qu’une fois et sur le sommet du crâne, pas d’erreur sur ce point… Or, Stevens a le nez écrasé. Je regarde autour du corps et je découvre un gros caillou ensanglanté.

Bon, j’ai pigé. Quelqu’un s’est amené pendant que je m’expliquais dans l’avion avec l’avaleur de flammes. Ce quelqu’un lui a refilé la dose maximum et a fauché la précieuse valtouse…

Bref, je suis marron !

CHAPITRE XVI

UN PETIT CADEAU

Les coudes au corps, je fonce vers le coin du terrain où j’ai laissé la voiture. Mais le terrain est désert. Je découvre les traces de pneus dans l’herbe humide. Bon, Héléna a pu se dépêtrer de ma ceinture. Elle est venue du côté de l’avion et c’est elle qui a liquidé le vieux et embarqué les plans.

Je fais un ramdam épouvantable. Pendant cinq minutes je déballe mon stock d’imprécations. Il est copieux et varié. Il est justifié aussi ; enfin, je vous le demande, à quoi cela ressemble-t-il de se laisser fabriquer par une donzelle après qu’on vient de réussir un coup pareil ?

Je lève le nez. Au fin fond de l’horizon, un trait de feu zigzague. Demain, j’apprendrai par la presse le lieu où est tombé l’avion. La nuit commence à s’éclaircir. Sans charre, je crois qu’elle aura été l’une des mieux remplies de ma p… d’existence.

Je vais remoucher du côté de la cabane, histoire de prendre des nouvelles des amis. La carcasse de Schwartz barre le sentier. Le patron du « Champignon » a pris la bagnole comme cataplasme, tout à l’heure, et l’une des roues lui a écrasé la bouille. Quant à Boris Karloff, s’il n’est pas mort, c’est parce qu’il a pris beaucoup d’huile de foie de morue lorsqu’il était petit. La balle perdue de tout à l’heure s’est logée dans sa poitrine et il est dans le coma. Je comprends tout de suite que je ne peux rien pour lui ; personne ne peut plus rien pour lui, excepté le menuisier qui lui fera un pardessus en planches avec de belles poignées en métal argenté.

Je me dis que deux cadavres et demi ne sont pas des relations convenables pour un homme de mon âge et qu’il est temps de quitter cette lande macabre. Je relève le col de mon pardessus, car le froid de l’aube se fait durement sentir.

- :-

Une heure plus tard, grâce à l’obligeance d’un maraîcher, je suis dans le bureau du chef. Celui-ci a le visage bouffi de sommeil.

— Dieu soit loué ! s’écrie-t-il en m’apercevant ; je commençais à désespérer.

Je lui raconte la suite des événements. Il ponctue mon récit de petits hochements de tête.

— Vous êtes inouï ! conclut-il.

— Peut-être, admets-je, mais je suis également refait… Ce qui nous intéresse avant tout, ce sont les plans, or ceux-ci se sont envolés…

— Façon de parler, sourit le boss ; justement ils ne se sont pas envolés, grâce à vous, et nous avons l’espoir de remettre la main dessus. N’oubliez pas que nous avons des photographies d’Héléna ; je vais mettre toutes les polices sur sa piste, il faut qu’avant ce soir nous l’ayons retrouvée.

Je loue ces belles intentions.

— Que dites-vous du professeur Stevens, chef ?

Il se gratte le blair.

— Je ne sais pas. Je vais convoquer d’urgence ses collègues français chez le ministre de l’Intérieur ; certainement que l’ambassadeur britannique assistera à la conférence. C’est une affaire qui peut avoir sur le plan diplomatique d’énormes répercussions.Il semble soucieux. Je suis trop las, trop épuisé, pour compatir à ses tracas. Je me lève.

— Que pensez-vous faire ? me demande-t-il.

Alors là, j’explose.

— Écoutez, chef, j’ai passé une nuit complète à buter des gens et à recevoir des balles et des gnons. J’ai une sérieuse éraflure au mollet et il reste dans mes poumons assez de gaz d’éclairage pour faire fonctionner une douzaine de réverbères pendant trois mois. Vous ne pensez pas qu’étant donné le fait que je ne suis pas le bonhomme en bois des Galeries Barbès, j’ai besoin de me rebecqueter un peu ?

— Vous êtes un tel homme, fait-il, qu’on ne pense pas que vous puissiez avoir besoin de repos. Excusez-moi, San-Antonio.

Du moment qu’il le prend sur ce ton, je suis prêt à toutes les concessions. Parce que, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais avec des flatteries on obtient de bibi tout ce que l’on veut.

Chacun ses faiblesses, non ?

Je passe à l’infirmerie de la grande taule pour faire désinfecter ma blessure. C’est tout ce qu’il y a de superficiel, heureusement. L’infirmière, la mère Robichon, m’assure que dans deux jours ce sera cicatrisé. La mère Robichon, il faut bien le dire, c’est le genre de femelle tout ce qu’il y a d’optimiste lorsque c’est la peau des copains qui est en jeu. Elle en a tellement vu dans la boîte que, pour elle, un chargeur de mitraillette dans la viande est un truc presque bénin. Chose curieuse, cette virago du mercurochrome est une douillette. En vous pansant quarante centimètres de cicatrice, elle vous parle de sa maladie de reins, de son asthme et d’un tas de petites vacheries dont elle prétend souffrir. Avec ça, elle s’exprime avec la suprême distinction d’une marchande de poisson du Vieux-Port.

Au moment où elle me fait couler de l’alcool sur ma plaie, je pousse un léger soupir. Ça suffit pour déclencher cette vieille toupie.

— Poule mouillée ! hurle-t-elle, gonzesse ! Môme ! T’as donc pas plus de sang qu’un navet ?

Une chose met en rogne la mère Robichon, c’est lorsqu’on ne répond pas à ses sarcasmes par d’autres sarcasmes. Pour lui faire plaisir, j’y vais de mon numéro. Je la traite de vieux lavement, de tordue, d’endoffée. Et je conclus en lui affirmant qu’elle se décompose, que ça se voit et que ça se sent et que c’est uniquement par bonté d’âme qu’on la tolère dans la maison.

Alors c’est l’épanouissement. Elle est ravie ; elle se retient de rire ; je la laisse à son extase…

Il y a près de la boîte, un petit hôtel dont le patron est un vieux pote. J’y vais. Il vient de se réveiller et il me demande ce qu’il y a pour mon service. Je lui assure que s’il veut me faire cuire deux œufs sur une tranche de lard, me confier une bouteille de rhum et me préparer un pageot convenable, je serai le plus heureux des hommes.

C’est un mec qui comprend vite. Les deux neufs sont cuits à point ; la tranche de lard est large comme mes deux mains ; le rhum est d’une marque réputée et le lit assez confortable.

Quelques minutes plus tard, sérieusement colmaté, je ronfle à poings fermés.

Je rêve que je suis assis sur un nuage rose, les jambes pendantes dans le ciel. Un beau soleil doré comme une abeille me chauffe et m’emplit d’une tendre allégresse. Je suis peinard comme un pape sur mon nuage. Soudain, des lèvres rouges se mettent à voleter autour de moi comme des papillons. Je voudrais en attraper une paire et l’embrasser, mais c’est coton car je risque de dégringoler de mon nuage si je me remue. Enfin je parviens à en stopper deux jolies. À ce moment, une sonnerie éclate. Est-ce un archange qui fait ce cirque ? J’examine la probabilité de la chose et je finis par décider que je suis, non pas sur un nuage rose mais sur le matelas d’un lit d’hôtel et que ce qui sonne n’est pas la trompette d’un archange, mais la sonnerie du téléphone.

Je me cache la tête sous l’oreiller. Je maudis le gars qui a inventé ces sonneries. Il aurait mieux fait de s’engager dans les bataillons d’Afrique.

Oh ! là là !

La sonnerie persiste. Marre à la fin ! Ils ont donc juré d’avoir ma peau, tous autant qu’ils sont ? Qu’est-ce qu’ils croient ? Que je suis un robot ?

Me voilà complètement réveillé. Peut-être qu’il y a du nouveau après tout ?

Avec un ahanement d’effort j’étends le bras et je décroche.

— Allô ?

— C’est Julien.

— Qui ça, Julien ?

Je me souviens à temps que c’est le prénom du patron de l’hôtel.

— Bon, c’est julien et alors ? C’est une raison pour m’empêcher d’en écraser ?

Ma sortie ne le déroute pas, car il sait que sur la place de Paris il n’existe pas deux types aussi rouscailleurs que mézigue.

— Je m’excuse de vous réveiller, commissaire, mais c’est très important, paraît-il.

Je ricane.

— Vous n’en êtes pas sûr ?

— Mais…

— Mais quoi ? Bon Dieu, je vous paie, oui ou non ! J’ai le droit de dormir. Y a le feu ?

— Non.

— Alors, foutez-moi la paix.

Et je raccroche.

Je me remets la tronche dans les plumes et je ferme les yeux. Si je pouvais récupérer mon fameux petit nuage, ce serait meuh-meuh… Mais va te faire voir ! Je ne peux plus dormir.

Je rambine avec le téléphone.

— Allô, Julien ?

— Oui, monsieur le commissaire.

— Allez-y, qu’est-ce que vous me vouliez ?

— On vient d’apporter un paquet pour vous !

— Un paquet ?

— Oui…

— Qui ?

— Un gamin… Il paraît que c’est urgent, très urgent.

— Qui m’envoie ce paquet ?

— Je ne sais pas…

Je réfléchis. Ce doit être le chef. Il est le seul à savoir que je me suis réfugié dans ce petit hôtel pour récupérer.

— Regarde ce que contient le paquet, Julien.

— Bien, monsieur le commissaire.

Julien pose l’écouteur et je l’entends manipuler du papier. Il coupe une ficelle ; il défait l’emballage. Tout à coup une terrible détonation retentit.

Je saute dans mon pantalon et je me rue dans le couloir de l’hôtel. Du haut de l’escalier j’ai une vue d’ensemble de la scène : la caisse de l’hôtel est pulvérisée littéralement. Les décombres sont aspergés de sang. La mâchoire de julien est posée sur le registre des entrées et sa cervelle décore le mur.

CHAPITRE XVII

L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE

En moins de deux, le hall s’emplit de trèfle. Toute la populace de l’hôtel : clients et larbinoches, rapplique et se met à pousser des hurlements de putois. Personne ne comprend rien à rien, mais le spectacle est si moche que la majorité des bonnes femmes y vont de leur crise de nerfs.

Drôle de pastaga, moi je vous le dis.

Je convoque mon petit doigt pour une conférence secrète et nous tombons d’accord pour décréter que les événements se précipitent et que si je ne me manie pas les os, le gars San-Antonio sera bientôt le prototype du parfait macchabée ; il y a trop de gens qui lui veulent du bien en circulation.

— Police ! je me mets à gueuler.

Aussitôt il se fait un grand silence et, toutes les bouilles se tournent de mon côté, ravagées par la curiosité. Ça leur paraît un peu coton, un flic en manches de chemise, mais la situation est telle que je pourrais leur faire admettre que je suis le shah de perse ou Edgar Faure.

— Il y a un instant, on a apporté un petit paquet. Ce paquet a été remis à la caisse. Quelqu’un se trouvait-il à proximité à ce moment-là ?

— Moi, dit un garçon d’étage.

— Parfait, venez avec moi dans ma chambre afin que nous discutions un brin.

Des agents s’amènent. Je leur dis qui je suis et leur ordonne de calmer tout le monde. Puis je vais dans la cabine du téléphone afin de prévenir le chef.

— C’est inouï, cet acharnement après vous ! s’exclame-t-il.

— En effet.

— Normalement, ces gens-là, après ce qui s’est passé cette nuit, devraient n’avoir qu’un souci : se terrer !

Ils devraient, oui.

S’ils attaquent, c’est qu’ils m’estiment dangereux. Terriblement dangereux. Non pas parce que je les connais, ce serait insuffisant ; mais parce qu’ils croient que je suis au courant d’un fait très important qui peut les anéantir. Dans leur esprit c’est ma peau ou la leur, et peut-être plus que leurs peaux… Lorsque j’aurai trouvé ce qu’ils redoutent ; en réalité, je serai bien près de toucher au but.

— Ouvrez l’œil.

— N’ayez crainte, et puis vous voyez, j’ai la chance de mon côté ; si je n’avais pas dit à ce pauvre type d’ouvrir le paquet… En somme, c’est à cause de moi qu’il est mortibus…

— L’essentiel est que vous soyez en forme.

Comment qu’il est sensible, le boss ! Un gars qui lui jouerait La porteuse de pain en comptant le faire chialer serait drôlement marron !

Je reviens à mon garçon d’étage qui m’attend. Nous grimpons dans ma chambre. Pendant que je me sape, je l’interroge.

— Qui a apporté le paquet en question ?

— Un gamin. Il a dit que c’était une commission pour le commissaire San-Antonio. Il a ajouté que c’était très urgent et qu’on devait lui remettre cela en main propre.

— Vous le connaissez, ce gamin ?

— Je crois l’avoir déjà vu dans le quartier.

Je noue ma cravate et je me plante devant le larbin.

— Écoutez, vieux, posez votre tablier et suivez-moi. Il faut que nous retrouvions ce gosse coûte que coûte ; ça urge.

— Bien, monsieur.

Un gai soleil illumine Paris. Je respire à pleine poitrine l’air humide. C’est rudement fameux de respirer lorsqu’on a traversé des heures comme celles que je viens de vivre. La rue est très animée. Y a des marchandes des quatre saisons arrêtées le long des trottoirs et qui gueulent qu’elles donnent leur marchandise. Y a des concierges sur le pas de leur porte ; y a ce joyeux populo de la rue de Paris, quoi ! Nous, ce qui nous intéresse, ce sont les chiares. Nous les biglons sous le nez avec tant d’attention que des gens se retournent, croyant que nous sommes une paire de satyres en vadrouille.

— Où l’avez-vous déjà vu le môme ?

Il hausse les épaules.

— Par là… Je ne peux pas préciser… Vous savez, je ne pensais pas qu’un jour…

Bien sûr, il ne se doutait pas « qu’un jour ». Si les gens se doutaient « qu’un jour »… tout serait terriblement simplifié. Et ça serait moins marrant, faut dire ce qui est !

Je pose ma patte sur le bras du garçon d’étage.

— Quel âge peut-il avoir ?

— Une douzaine d’années à peine.

— À quelle heure est-il passé à l’hôtel ?

— Neuf heures, pas tout à fait.

— Il était habillé comment ?

— Il avait une blouse grise… ça va, j’ai saisi ; il est à l’école, c’est bien cela que vous voulez dire ?

— C’est cela même… Vous savez où elle se trouve, la communale du quartier ?

Il le sait ; c’est à deux pas. Nous nous y rendons et je demande à parler au directeur. C’est un pédago à lunettes, assez freluquet, qui s’est laissé pousser le bouc pour que ça fasse plus sérieux. J’entends d’ici les surnoms dont doivent l’affubler ses élèves : « Barbapoux », « Piège à macaroni », « Quinze-pour-moi », etc. Je lui expose en deux mots le but de notre visite. Il est fiérot à la pensée qu’un de ses élèves a pu jouer un rôle dans une affaire criminelle ; même un rôle de commissionnaire. Il se rengorge. Il rêve déjà de voir sa bobine à barbe dans Détective.

Nous commençons la visite. Les mômes se lèvent lorsque nous entrons. J’ai l’impression qu’on m’a nommé inspecteur d’académie. Le larbin regarde et secoue la tête. Rien… Pas plus de gamin-commissionnaire que de beurre en broche.

Ma veine tournerait-elle ?

Une fois que nous avons exploré tout le groupe scolaire, je sens une pointe d’amertume me titiller la gorge. Je pensais que c’était une bonne idée, cette visite à l’école. Maintenant il va falloir mettre des bignolons en campagne pour essayer de me dégauchir ce polisson !

— Je regrette, soupire le directeur.

— Pas tant que moi.

Il me tend une main tachée d’encre rouge. Je la regarde sans la serrer, comme s’il s’agissait d’un poisson mort. Le pauvre pédago ne sait pas quelle attitude adopter. Il paraît hésiter entre introduire sa pogne inemployée dans sa poche ou aller l’enfermer dans un frigo.

Si je ne la lui serre pas, ça n’est pas du tout pour l’humilier. Je ne vexe jamais les braves mecs qui me font leur turf. Non, je le laisse en rade, because je pense. Je pense, donc je suis. Et je suis sur un raisonnement qui se défend comme un poilu de Verdun. Je pense brusquement qu’il existe deux catégories d’écoliers dans une classe : les présents et les absents. Notre porteur de bombe n’était pas dans la première ; il peut fort bien appartenir à la seconde…

Hein ? C’est pas pensé à la Pascal ?

Je fais claquer mes doigts et j’attrape le directeur par la cravate.

— Les absents ! m’écrié-je.

— Je… je vous demande pardon, bégaie-t-il.

— Les absents ! Il y en a, non ?

Je lui expose mon point de vue. Il pige, son visage s’illumine comme la façade du Palais de Chaillot un soir de quatorze juillet.

— Un enfant d’une douzaine d’années ?

Alors ce serait le cours supérieur…

Nous réapparaissons dans la classe en question. Cette fois, l’instituteur qui montre une mappemonde à ses loupiots se flanque en renaud.

Il me dit que la France a besoin de s’instruire ; qu’il fait son métier sans emmouscailler les flics et qu’il aimerait, en retour, que les flics fassent le leur sans l’emmouscailler, lui.

Comme il a l’air d’un vieux pion blanchi sous la manche de lustrine, je lui laisse cracher sa bile, ensuite de quoi je lui explique calmement que je ne suis pas habitué à m’entendre traiter de la sorte et que s’il avait vingt ans de moins je lui ferais manger sa mappemonde.

Les gosses rigolent comme au théâtre guignol ; le directeur tire sur les poils de sa barbouze en roulant les yeux blancs du petit nègre d’Havas publicité ; quant à mon garçon d’étage, il émet des gloussements très rigolos. Le drame tourne au burlesque. Je reprends ma dignité, m’empare du carnet de classe et le consulte. À la rubrique : ABSENT je ne lis qu’un nom : Gérard Lopino.

Je frappe le pupitre du poing pour faire renaître le silence.

Je demande à l’instituteur :

— À quoi ressemble Gérard Lopino ?

En ronchonnant, il m’explique que c’est un môme grand comme ça, qui a des taches de rousseur plein le museau et un nez en trompette.

— C’est lui ! s’écrie le larbin.

Cette fois, c’est une pointe d’allégresse qui me ramone la gorge.

— Où habite-t-il ?

L’instituteur ne sait pas. Le directeur annonce qu’il va aller consulter son registre mais un des moutards se lève :

— Je sais où qu’il habite, m’sieur !

— Bravo, où ça ?

— À côté de chez moi !

— Et toi, où habites-tu ?

Il me cloque son adresse.

— Tu ne l’as pas vu, ce matin ?

— Si.

— Il ne devait pas venir en classe ?

— Si, mais avant il avait une commission à faire à un hôtel. Un monsieur y a refilé dix balles pour qu’il porte un paquet.

Cette fois, je tiens du solide.

— Il t’a parlé du monsieur en question ?

— Non. Y m’a dit comme ça, en me faisant voir le billet : vise ce qu’un bonhomme m’a donné pour que j’y porte un petit colis…

Le gamin fronce ses sourcils.

— Un bonhomme dans une auto… paraît.

— Bon, merci.

Nous prenons congé de tout ce petit monde. Le cap sur la rue où perche Lopino !

Il y a un grand rassemblement, à l’entrée de cette rue. Par principe, je m’informe de ce qui se passe.

— C’est un gosse qui vient de se faire écraser par un salaud de chauffard, me dit un facteur. Y s’est même pas arrêté, cette ordure !

CHAPITRE XVIII

LONG-PIF

C’est bien de notre pauvre môme qu’il s’agit. Décidément, ces crapules, ne laissent rien derrière eux. C’est le système de la terre brûlée. Je serre les poings. Vous devez le savoir, je ne suis pas du tout le genre de bonhomme qui pleure au cinéma mais comme tous les costauds, j’adore les mioches, et la pensée que des pieds-plats n’aient pas hésité à en liquider un pour assurer leur sécurité me plonge dans une fureur froide.

Je décide que toute cette corrida a assez duré et qu’il est temps d’en finir.

Je m’approche des flics qui font le constat.

— On a des tuyaux sur l’automobiliste ?

— Un passant a relevé le numéro, commissaire.

Je hausse les épaules. Je sais d’ores et déjà que l’immatriculation de la voiture meurtrière ne nous conduira à rien. On s’apercevra que c’est une voiture volée et on la découvrira dans un terrain vague avant ce soir.

— Personne n’a vu le conducteur.

— Si, moi, affirme une concierge.

Elle se lance dans de grandes explications qui m’apprennent que son mari a une jambe articulée, qu’elle souffre de l’estomac, qu’elle a son neveu en Allemagne et qu’elle a été élevée dans un petit patelin du Cher.

Je me garde bien de l’interrompre, car je sais qu’on ne doit jamais indisposer un témoin lorsqu’on veut le vider des renseignements qu’il détient. Bref, nous arrivons à l’accident.

— On dirait qu’il l’a fait exprès ! affirme la vieille toupie. Il est arrivé à toute allure et il a fait un crochet pour attraper ce pauvre mignon… J’en suis complètement retournée, vous pouvez toucher mon cœur…

Je considère la poitrine de mon interlocutrice. C’est un colibard qui va chercher son quintal. Je décline l’invitation avec épouvante. Elle enchaîne donc, sans manifester la moindre déconvenue :

— Il avait une sale tête, ce type, j’ai eu le temps de le voir.

J’ouvre mes étiquettes toutes grandes.

— Il avait un nez très long, poursuit-elle. Et un chapeau rabattu sur le devant…

Elle continue puis recommence son histoire. Comme je n’ai pas le temps d’assister à la deuxième matinée, je me trisse.

Le beau temps tourne en flotte. Ça va peut-être continuer toute la journée…

J’entre dans un bistrot et me fais servir un grand noir. Je me sens encore vaseux. Faut dire que je n’ai pas eu le temps d’en écraser…

Tout en sirotant mon jus, je fais le point. Je l’aurai fait quelquefois depuis vingt quatre heures ! Que dis-je ! Depuis une quinzaine d’heures !

On a voulu me buter. Et on n’a pas regardé à la dépense. Et ceci, comme je le disais au chef, parce que ces lascars sont convaincus que je sais quelque chose de terrible sur eux.

S’ils croient que je sais quelque chose, c’est que j’ai été dans une situation qui m’aurait permis d’être affranchi. Quand ? Où ? C’est ce que je dois découvrir rapidos.

Je commande un second café et je mets mes poings sur mes châsses. Mon petit cinéma se met en marcher. Ça vaut les actualités Fox-Movietone, parole !

Je reprends tout depuis le début, c’est-à-dire depuis mon entrée dans la salle réfrigérée où Ferdinand allait se chercher un alibi maison. Je remets mes pieds dans les empreintes…. Tout est passé au crible. C’est un bon truc. Heureusement que j’ai une mémoire réglée comme l’horloge parlante. Je reprends mes souvenirs image par image, n’en abandonnant un que lorsque j’en ai fait le tour, que lorsque je l’ai décortiqué…

Ce qui doit se produire se produit, dirait un licencié ès lettres. Je finis par buter sur un petit quelque chose.

Je passe à la grande taule pour m’y munir d’un bon flingue, d’une bagnole et d’un collègue. M’est avis que je ne dois pas me risquer seul dans les endroits douteux.

À l’armurerie, je cloche un feu de gros calibre. C’est une de ces armes à balles explosives qui vous font dans la carcasse des trous gros comme des entrées de métro.

Au garage, je déniche une 504. Et, au poste de garde, un gros type surnommé Bouboule, qui est un spécialiste de l’interrogatoire. C’est pas qu’il ait de grandes facilités d’élocution, mais il a les pognes les plus éloquentes que j’aie jamais vues.

Nous partons tous les quatre (le flingue, l’auto, Bouboule et mégnace).

— Où qu’on va ? s’informe mon compagnon.

— Boulogne-Billancourt, t’as rien contre ?

Il secoue la tête et se bourre dans la soupape une fourchetée de tabac. Cette grosse gonfle chique comme un grenadier.

- :-

L’immeuble de la rue Gambetta paraît tranquille.

Je descends de bagnole et fais signe à Bouboule de m’imiter.

À mon coup de sonnette, la femme de chambre vient ouvrir.

— Bonjour, je lui dis gentiment, pas de nouvelles du professeur ?

— Non, balbutie-t-elle. C’est épouvantable. Il a dû lui arriver malheur…

— C’est possible, en effet.

J’entre.

— Votre mari n’est pas là ?

— Il est… il est allé faire des courses, il ne saurait tarder.

— Dans ce cas nous allons l’attendre, j’ai plusieurs petits trucs à lui demander.

Je désigne à Bouboule un fauteuil du hall. Il s’y écroule en poussant un soupir capable de faire décoller un planeur.

— Attends-moi là, Gros lard.

— Où que vous allez ?

Il a toujours ces belles phrases laconiques qui sont le propre des âmes nobles. On pourrait l’appeler : le père Laconique !

— Je vais bricoler dans le secteur.

— Bertrand n’est pas là ? demandé-je à la bonne.

— Il est chez son frère.

Je souris. J’adore ces réponses éloquentes. Quand on démarre sur ce ton on ne sait plus où ça peut s’arrêter. Je renonce à lui demander où habite le frère. Je n’ai pas besoin de Bertrand. Pour l’instant du reste.

— Suivez-moi.

La bonne et mézigue nous faisons une nouvelle visite des lieux. J’explore tout particulièrement la chambre du professeur. Elle est en ordre. Toutes traces de lutte ont disparu.

— Vous avez déjà fait les chambres ?

— L’habitude, s’excuse-t-elle. Il me semble toujours que Monsieur va revenir d’un moment à l’autre…

Je jette un regard général aux autres pièces. Après quoi nous redescendons. Bouboule machouille son tabac.

— Si tu n’aimes pas ça, lui dis-je, on te servira de la choucroute…

Je n’ai pas fini de parler que la porte du bureau s’ouvre. Le domestique entre. Il est en costume de ville. En nous apercevant, il a un mouvement de recul.

— Tiens, je lui fais, d’où sortez-vous ?

— Mais je… je m’apprêtais à sortir…

— Votre femme nous a dit que vous étiez sorti…

— Elle l’a cru : en réalité je mettais le bureau de Monsieur en ordre…

— En tenue de ville ?

— C’est-à-dire… Au moment de sortir j’ai pensé qu’il était en désordre… Monsieur était très méticuleux…

— Était ?

— Enfin… Il l’est. Sait-on seulement ce qu’il est devenu ! Avec ces histoires d’inventions, tout est à redouter !

— Alors, vous vous apprêtiez à sortir ?

— Oui.

Je palpe son pardessus.

— Vos fringues sont mouillées. Il y a des gouttières dans le bureau ?

— Mais…

Je l’écarte et pénètre dans le burlingue. Un large tapis en occupe le centre, mais le parquet ciré déborde tout autour. Je constate que des marques de chaussures laissées par les godasses humides du domestique sont visibles. Elles vont du coffre à la porte d’entrée ; comme si le valet de chambre était sorti de la caisse d’acier au lieu de s’y diriger. À moins qu’il n’y soit allé à reculons, ce phénomène est inexplicable.

J’examine le coffre. Pas le coffre lui-même, mais ses contours. Je m’aperçois qu’il n’est point scellé dans le mur ; mais encastré dedans.

Je me retourne vers le petit groupe que forment mon collègue et les deux domestiques.

— Ce coffre masque une issue, dis-je. J’aimerais connaître la combinaison permettant de dégager l’ouverture.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, affirme le valet de chambre.

Je le regarde.

— Tout à l’heure, fais-je, j’ai assisté â un accident. « Un petit garçon qui allait à l’école a été écrasé par un chauffard. » C’est à la suite de cet accident que je suis venu ici. Question de nez. Pas de mon nez à moi, mais du vôtre…

L’autre me regarde longuement.

— Vous avez un nez trop long, ajouté-je ; ça se remarque.

— Je ne comprends pas…

— Le gamin que vous avez chargé de porter un certain petit paquet destiné au fameux San-Antonio, puis que vous avez écrasé, n’est pas mort. Il a donné votre signalement…

Mon mensonge prend. L’homme se mord les lèvres. Son attitude peut être considérée comme un acquiescement. Toute ma fureur rentrée explose. Au moment où il s’y attend le moins, je lui place un parpaing de deux tonnes au milieu du front. C’est un coin de l’individu qui est résistant ; mais lorsqu’on administre la dose voulue, ça fait de l’effet. Et la dose, je l’ai mise.

Long-pif choit en arrière ; heureusement — ou malheureusement pour lui — Bouboule le soutient. D’un regard il me demande s’il peut y aller. D’un autre regard je lui fais signe que oui. Alors Grosse Gonfle pousse sa chique dans un coin de sa bouche, et commence la « Valse de l’Empereur ! »

CHAPITRE XIX

L’ENFER CHEZ SOI

En moins de deux, le valeton ressemble à un chaudron de cuivre qui aurait descendu l’escalier d’honneur de Buckingham Palace. Bouboule s’y entend comme pas un pour rectifier la physionomie de ses contemporains.

Il commence par lui offrir des yeux au cirage ; ensuite il transforme ses oreilles en morceaux de chou-fleur. Puis, après avoir constaté que ses travaux d’embellissement prennent tournure, il lui administre une double calotte qui jette la perturbation dans la ganache de Long-pif. Ce dernier émet un bruit de gargarisme, puis en soupirant, crache mélancoliquement trois dents sur le parquet.

— Arrête les frais, Bouboule, ordonné-je.

Il lâche son punching-ball vivant et, de la langue, ramène sa chique au centre de mastication approprié. Le domestique titube et s’abat dans un fauteuil. Je m’approche de lui et le fouille. Il a sous le bras un fort calibre.

— C’est avec ce joujou que tu passes la paille de fer, sans blague !

Il ne réagit plus. C’est à croire qu’il vient d’avoir une engueulade avec un bulldozer… Sa femme, non plus, ne bronche pas. Tous deux ont assez de psychologie, pour comprendre qu’ils sont dans la barbouille jusqu’aux moustaches.

— Comment découvre-t-on l’ouverture ? demandé-je à la fille.

Elle détourne la tête.

Alors je me dis que ça n’est pas le moment de jouer les cœurs tendres. Aux grands maux les grands remèdes. On n’a jamais sauvé un type de la péritonite avec de l’aspirine.

— Occupe-toi aussi de madame ! fais-je à Bouboule. Auparavant, mets ta part de vieille galanterie française dans ta poche revolver ; ces foies-blancs sont des espions et des buteurs de la pire espèce. Il y a une heure, monsieur bouzillait un malheureux gamin, simplement pour te donner du nerf.

Une seconde fois le gros lard remise sa fourchetée de tabac. Il a à la main droite une grosse chevalière en acier véritable qu’il a dû dénicher dans une pochette surprise. C’est un bijou de grande classe. Il en fait tourner légèrement le chaton de manière à ce qu’un des angles de celui-ci se trouve sur le dessus de la main. Il allonge un petit coup sec sur la pommette gauche de la souris. La viande s’ouvre et le sang coule. Il est pas si lourdaud que ça, le copain. Il sait ce qui fait de l’effet aux gonzesses. Il lui met le ramponneau qui complète le premier et la pousse devant une glace. Elle a le visage en sang.

— T’es pas chouïa, assure Bouboule.

Et il la boxe au menton.

La môme se met à nous supplier de la laisser entière.

D’un pas décidé elle va au coffre et compose un numéro sur l’un des cadrans de la serrure. Après quoi elle tire sur la poignée. Comme je l’avais prévu, ça n’est pas la porte du coffre qui s’ouvre, mais c’est lui qui, tout d’un bloc, pivote, dévoilant un escalier étroit.

— Surveille ces bonnes gens ! ordonné-je à mon coéquipier. Je pars à la découverte. Si tu n’as pas entendu parler de moi d’ici dix minutes, téléphone au boss d’envoyer du monde. En attendant, ouvre l’œil, ces mecs sont retors.

— Vous en faites pas, grogne-t-il en s’empiffrant un nouveau paquet de tabac.

Pour me montrer qu’il n’est pas homme à se laisser faire un brin de cour par le couple, il gratifie l’un et l’autre d’une beigne soignée.

Je m’engage dans l’escalier secret.

- :-

Moi, je m’imaginais qu’il n’y a que dans les histoires de la Semaine de Suzette qu’on trouve des escaliers dérobés. Ça fait un peu moyenâgeux à notre époque.

Le soufflant à la main, je descends les degrés. Je me déplace avec précaution, prêt à toute éventualité. Je ne sais pas du tout où je vais atterrir. Ma descente ne dure pas longtemps. Je débouche bientôt dans un réduit sombre. Je m’apprête à battre le briquet, mais un bruit proche me stoppe.

J’attends un bon moment afin de permettre à mes yeux de s’accoutumer à l’obscurité.

Je finis par distinguer un point lumineux.

Ce point a la forme d’un trou de serrure. Je m’y dirige à tâtons. J’ai les doigts étrangement compréhensifs. Je touche un bois rugueux. C’est une porte de cave. C’est curieux comme on conserve des souvenirs tactiles. Je réprime un besoin de tousser. Une odeur âcre me prend à la gorge. Je rive mon œil au trou de serrure et je contemple le paysage. J’aperçois une pièce blanchie à la chaux. Il y a, pour tout ameublement, une immense chaudière. Un homme s’active devant cette chaudière. Il a le dos tourné. Toujours à tâtons, je palpe la porte à hauteur de la ceinture. Les portes comportent toujours un loquet. Celle-ci n’échappe pas à la règle. Je mets donc la main sur ce loquet, je le tourne doucement, doucement ; puis j’ouvre brusquement la porte et je gueule :

— Les pattes en l’air !

Le gnace se retourne. C’est Bertrand. Il fait un drôle de blaze en me voyant. Un sourire niais s’épanouit sur sa bouillotte.

— Ah ! C’est vous, murmure-t-il.

Et il baisse ses mains. Je ne le perds pas de l’œil.

— Les pattes bien haut, Bertrand !

Au lieu d’obtempérer, il plonge sa main droite dans sa poche de pantalon. Je lui laisse sortir un feu afin de me donner l’excuse de la légitime défense, puis je presse sur la détente du mien. Il prend la balle dans le poignet et lâche sa seringue en jurant :

— Il ne faut jamais me prendre pour la moitié d’un cervelas, Bertrand. Ou alors y a du pet, mon garçon…

Je fais quelques pas en direction de la chaudière. Du pied j’ouvre la porte du foyer et je comprends d’où vient l’âcre odeur dont j’ai parlé plus haut : il y a un corps dans cette chaudière. Un corps qui flambe, qui se racornit, qui pète comme une pomme dans un four. C’est celui de la fausse Héléna. Je le reconnais, si j’ose dire, au fait qu’il est décapité.

L’odeur est si abominable que je me dé… de refermer la porte. Une puissante envie d’extérioriser mon estomac me tord les tripes. Je réprime ça, ne voulant pas passer aux yeux de Bertrand pour une poule mouillée.

— Dis donc, Bertrand, t’as pas fait rentrer du charbon cet hiver que tu emploies un combustible de ce genre. Ou alors, quoi, tu joues à Buchenwald ?

Il tient sa main blessée et me regarde comme un clébart.

— On remonte, lui dis-je. Ouste !

Et pour lui indiquer que c’est sérieux, je lui enfonce le canon de mon aride dans les côtes

- :-

J’ai eu raison de ne pas prolonger mon exploration car Bouboule est toujours en train de s’amuser avec le couple. Les deux domestiques ressemblent à n’importe quoi sauf à un homme et à une femme. Leurs contours ont tendance à s’estomper légèrement.

— Sacristi ! m’écrié-je, tu vas les transformer en chair à saucisse.

Bouboule regarde mon prisonnier avec appétit. Le loup affamé qui voit rappliquer dans la forêt un agneau perdu ne doit pas avoir un plus bel éclat de convoitise dans la prunelle.

— Où ce que vous avez chopé c’t’oiseau, questionne-t-il.

— En train de faire du feu.

— En train de quoi ?

— De faire du feu ! Seulement lui, il a des idées à part, il ne se chauffe pas à l’anthracite mais à la viande de femme.

Bouboule ne comprend pas ; il a des circonstances atténuantes, il faudrait être un drôle de futé pour comprendre.

— Pas mal organisé, votre cirque, dis-je aux dégourdis. La maison correspond avec l’immeuble de derrière, cela vous donne ainsi une issue par l’autre rue… Pas mal… Pas mal du tout.

Je vais m’asseoir sur un canapé aux côtés de ce qui reste de Long-pif.

— Je m’excuse de t’empoisonner, fais-je, mais je voudrais savoir où je puis rencontrer la belle Héléna… Nous avons un petit entretien à poursuivre…

— Je ne sais pas où elle est…

— Écoute, Long-pif, tu serais l’ahuri le plus monumental de la planète si tu t’entêtais à jouer les amnésiques…

— Mais je…

— Si tu l’ouvres pour mentir, tu ferais mieux de te coller du sparadrap sur le bec. Maintenant, mon beau gosse, tu peux plus te permettre de m’emmener en bateau. J’ai la cervelle en ébullition. Pour te donner un échantillon de mon savoir, je vais te bonnir comment je suis arrivé ici tout à l’heure. L’agression manquée, car ton truc du paquet chargé a foiré, m’a fait comprendre que vous vouliez me barrer la route. Héléna a averti le reste de la bande de ce qui s’est passé sur la lande. Votre terrain clandestin étant brûlé, vous n’aviez plus qu’une politique à observer : celle de l’attentisme. Mais il était urgent de me neutraliser. Pour cela il fallait retrouver ma trace. Vous êtes donc venus à la grande taule, certains que mon premier soin serait d’y rappliquer. Vous m’avez suivi, vous avez vu que j’allais faire dodo dans un hôtel et vous avez fait le coup du commissionnaire, avec tout ce que cela comporte de dégueulasserie. Je m’en suis tiré. Mais pas le patron de la crèche, non plus que le gamin. Oui, je t’ai bourré le mou tout à l’heure, le gosse est mort. C’est une pipelette qui m’a vaguement parlé de ton nez. Mais un grand nez, n’est-ce pas, ça n’est pas un signalement. Le monde est plein de gens possédant un chouette renifleur. Pour arriver à piger qu’il s’agissait de toi, j’ai fait fonctionner ma mémoire. Je me suis rappelé que cette nuit, lorsque vous êtes rentrés du cinéma (paraît-il), vous n’avez pas manifesté la moindre surprise en me trouvant ici. Vous ne m’avez posé aucune question, car vous saviez qui j’étais. Je n’y ai pas pris garde sur le moment, mais cela m’est revenu par la suite… Vois-tu, mon canard, avec San-Antonio, « ça » revient toujours.

J’allume une cigarette.

— Tout ça pour t’expliquer que tu ferais bien de parler. Sois gentil. Très gentil…

Je désigne le père Bouboule.

— …Ou bien je te lâche encore mon bouledogue dessus.

Il réprime un geste d’effroi.

— Où se trouve Héléna ?

— Ici, dit une voix.

La donzelle se tient dans l’ouverture du coffre.

CHAPITRE XX

ET MES HOMMAGES À LA DONZELLE !

Elle fait un pas en avant. Elle tient une mitraillette sous le bras avec la même aisance qu’un parapluie. Un autre zig se pointe sur ses talons : Maubourg. Lui aussi a ce qu’il faut comme seringue.

L’effet de surprise est tel que ni Bouboule ni moi ne songeons à intervenir.

Il y a un silence. Tout le monde se regarde sans piper mot.

C’est bibi qui reprends l’initiative de la jactance.

— Alors toi, dis-je à Héléna, je te tire mon chapeau, parce que pour ce qui est d’être gonflée, tu l’es… Oui, t’as droit à mes hommages…

Elle paraît pressée.

— Jetez vos armes ! ordonne-t-elle à mon compagnon et à moi.

Bouboule soupire et prend son revolver ; je connais mon gros pote et je sais qu’il va risquer. En effet, mes pronostics s’avèrent exacts. Il fait le geste de jeter l’arme sur le tapis, mais au dernier moment il l’ajuste dans sa grosse patte et balance une dragée à Maubourg. Il s’est dit qu’entre un homme et une femme mieux valait mettre l’homme K.-O. en premier. Son calcul s’annonce inexact : Héléna n’est pas tout à fait une femme comme les autres. D’une rafale elle ôte à Bouboule toute envie de chiquer.

Cet échange de mauvais procédés a eu lieu en un temps record. Évidemment mon feu a son mot à dire, mais je n’ai pu le sortir efficacement car au moment où je tirais, la femme de chambre que j’avais perdue de vue s’est jetée sur mon bras et la balle se perd dans le plancher.

C’est le signal de la ruée. Toute la meute se jette sur moi et ce ne sont pas les éclopés qui billent le moins fort. Je ne sais pas quelle jouvence ont avalé Long-pif et Bertrand, mais qu’est-ce que je déguste, Auguste !

C’est le grand bidule, le patacaisse maison. En moins de deux je suis truffé comme une dinde de Noël…

Je tente en vain de réagir. Je suis renversé sur le divan et il m’est tout à fait impossible de me dégager de là.

Je prends mon mal en patience. Comme encaisseur, je bats ceux de la Banque de France et du Palais des Sports.

Je serre les mâchoires. J’en ai vu d’autres. Et puis je suis philosophe… Je joue une partie dans laquelle le vaincu n’a pas à attendre de tendresse du vainqueur.

— Laissez-le ! fait soudain Héléna.

À regret, les loups enragés me lâchent. J’essaie timidement de bouger et je m’aperçois que j’y parviens assez aisément.

— Debout ! ordonne la jeune femme.

Je me redresse.

— En route !..

Je me dirige vers la porte d’entrée, mais elle me stoppe.

Pas par là !

Du canon de sa mitraillette, elle me désigne l’issue secrète.

Bertrand, serrant sa main sanglante contre sa poitrine, s’engage le premier dans l’étroit escalier. Je le suis. Les autres ferment la marche, abandonnant les corps dans le bureau. Un grand claquement ! Le coffre a repris sa place dans le mur. Cette fois les carottes sont archicuites. Personne ne découvrira jamais ce passage clandestin. D’ici pas longtemps, je vais aller rejoindre Héléna II dans la chaudière ; la chose est courue.

Nous aboutissons dans la petite pièce où ronfle la fameuse chaudière.

— Commissaire, fait Héléna, j’ai le regret de vous annoncer que je vous juge, que je vous condamne à mort, que je rejette votre pourvoi en grâce et que je vous exécute.

Elle pose l’ouverture (ou plutôt la sortie) de sa mitraillette sur ma poitrine.

— Une seconde, dis-je.

J’ai parlé d’un ton si ferme, si péremptoire, qu’elle sursoit à sa décision.

— Héléna, fais-je, je ne voudrais pas [ ?] avec de la curiosité plein le citron. Or, une chose me turlupine : pourquoi, après le coup fourré de cette nuit, au lieu de ne songer qu’à vous planquer, n’avez-vous eu qu’une idée en tête : me supprimer ?

— Elle est bonne, celle-là, s’exclama Bertrand.

Héléna le foudroie du regard.

Elle redresse sa mitraillette. Mais les femmes, je vous l’ai dit, feront toujours des c… ries de femmes ; heureusement pour les jules.

Héléna m’appuie son arme sur la poitrine. Elle savoure ma mort. Elle veut voir la peur dans mes yeux. Elle guette ça âprement, cette hyène !

Je ne puis bouger les mains car elle presserait la détente. Alors, j’y vais au culot. Je fonce en avant. Il se produit un truc inouï, c’est que le canon de l’arme me sert de bélier. La crosse lui frappe la poitrine, l’obligeant à se reculer. Le hasard veut qu’en reculant, son coude entre en contact avec le tuyau incandescent de la chaudière. Elle pousse un hurlement et lâche son appareil à débiter des permis d’inhumer. Les autres ont vu le danger. Ils ne sont pas armés, mais ils se précipitent. Il ne faut pas qu’ils puissent s’emparer de la mitraillette car ce serait le tableau final. Comme je ne puis me baisser pour la ramasser, je n’ai pas d’autres ressources que de poser le pied dessus.

Je me mets donc à boxer en essayant de ne pas reculer. Long-pif et Bertrand y vont de bon cœur. Héléna et la femme de chambre itou. La situation est sans issue. D’autant plus que Bertrand vient de saisir un tisonnier de sa main valide et le lève pour m’en fracasser le crâne tandis que les trois autres me tiennent le bras.

— Hands up !

La porte de la cave vient de s’ouvrir, pas celle conduisant à l’escalier secret, mais l’autre, qui doit aboutir à l’autre immeuble. Un homme se tient dans l’encadrement de la porte.

Je n’y pensais plus à celui-là : il s’agit de l’homme au regard d’aveugle. Le meurtrier de Ferdinand.

— J’arrive à temps, monsieur le commissaire, fait-il avec un accent à couper au sécateur.

Je constate avec surprise que les autres le considèrent avec surprise, comme s’ils ne le connaissaient pas.

— Mande pardon, fais-je, mais lorsque je dis merci à quelqu’un, j’aime bien savoir le nom de ce quelqu’un.

Il s’incline :

— Jo Joyce, de l’Intelligence Service…

— Ah bon !

On se serre la paluche.

— Je suis sur l’affaire depuis quelques jours, me dit-il. Exactement depuis qu’un garde-côte a découvert le cadavre du véritable professeur Stevens dans les environs de Douvres. Comme la disparition du savant n’était pas signalée par les services français, on m’a envoyé sur place. J’ai compris que le professeur Stevens de Paris n’était pas celui qui était parti de Londres. Il s’agissait d’un savant allemand, spécialiste des questions atomiques, qu’une puissance étrangère avait substitué au premier. J’ai attendu pour dévoiler le pot aux roses, afin d’avoir la possibilité de coffrer tout le réseau. J’avais découvert que les habitants de la maison de la rue Gambetta sortaient parfois par la rue de derrière. Ce matin j’ai donc surveillé l’issue de secours. J’ai vu entrer Héléna avec un autre homme. Comme ils ne ressortaient, je me suis hasardé et…

— Et vous avez bigrement bien fait.

— Je le pense, en effet.

Nous entravons les bras de notre personnel et nous remontons. Nous débouchons dans une maison assez semblable à celle du faux Stevens.

— Je vais téléphoner à la boîte pour demander qu’on nous envoie des autos et des ambulances…

Joyce opine du bonnet.

Je passe donc mon coup de bigophone au boss.

En attendant l’arrivée des renforts, je demande à mon collègue britannique :

— Mais dites donc, vous savez que je vous considérais comme le meurtrier de Ferdinand ?

— Ferdinand ?

— Le petit voleur égorgé rue des Abbesses…

— Ah ! s’exclama-t-il, je vois. Je l’avais suivi, mais je ne savais pas qu’il avait été tué ! C’est donc pour cela qu’à peine rentré chez lui, un autre de la bande en est ressorti.

Il me décrit l’homme, je reconnais feu Frankenstein.

— Pourtant le patron du café se trouvait devant sa porte, il l’aurait vu ressortir.

Joyce sourit.

— Il ne l’a pas vu ressortir parce qu’il s’est tourné de l’autre côté à ce moment-là.

Je me claque les cuisses. Parbleu ! Il faut bien que quelqu’un ait indiqué à ces espions les talents de Ferdinand. Le bougnat joue un drôle de jeu. J’irai lui dire deux mots à cette outre à pastis.

Mon regard tombe sur Héléna. C’est un petit astucieux, mon regard, les gars. Il tombera toujours de préférence sur la géographie d’une bath donzelle. Héléna m’adresse un petit clin d’œil bravache, pas un clin d’œil aguicheur, mais un clin d’œil mystérieux, qui veut dire : « Si on avait un petit entretien en tête à tête, on se dirait des choses formidables ».

Aussi, lorsque les flics sont là, je décide de prendre la môme avec moi, dans une des voitures…

Nous roulons lentement.

— Héléna, attaqué-je, nous allons nous séparer. Toute cette affaire n’aura pas duré un jour complet et pourtant j’ai l’impression que tu es une ennemie de toujours. J’ai pour toi cette affection qu’on porte à de vieux adversaires. Peut-être que tu es trop jolie après tout. Un flic n’est qu’un homme, non ?

« Ça me remue les tripes de savoir qu’on te liera à un piquet, un proche matin, et qu’une douzaine de tourlourous te balanceront une salve soignée… »

Elle baisse la tête.

— Peut-être que tu es trop jolie après tout. Un flic n’est qu’un homme, non ? Nous pouvons encore nous entendre… J’ai compris pourquoi vous vouliez à tout prix me liquider ce matin : c’était toi, l’instigatrice de l’attentat. Ceci pour la bonne raison que tu n’as pas dit à tes copains que tu avais récupéré les plans. J’étais le seul homme à le savoir. Il fallait que je sois liquidé avant d’avoir été interviewé par la presse. Tu tenais à garder pour toi tout le susucre, ma belle ? C’est pas vrai ?

Elle a un sourire. Le sourire qui me rend dingue.

Je la serre contre moi et, sans résister davantage à mon instinct, je l’embrasse vachement.

— Si tu as agi ainsi, reprends-je, c’est que tu as une âme de combinarde. En ce cas on peut s’entendre. Rends-moi les plans et tu es libre. C’est un marché valable, je suppose, qu’en dis-tu ?

Elle ne répond pas.

— Dans quelques minutes, lui dis-je, il sera trop tard.

« Je n’aurai plus aucun rapport — même sexuel — avec toi. »

— Tout cela, fait-elle, c’est du boniment…

Je la sens touchée par l’hésitation.

— Les douze flingues qui seront pointés vers ta petite mignonne personne, ce ne sera plus du boniment, Héléna… Décide-toi…

— Qui me dit que vous tiendrez parole ?

— Moi. C’est à prendre ou à laisser…

Elle me regarde. Puis elle me saisit la main et me la pose sur le haut de ses jambes. Je me dis qu’elle veut m’avoir aux sens, et ma dignité reprend le dessus.

— Pas de ça, chérie.

— Vous n’y êtes pas… Touchez mes bas.

Je palpe et je sens des rugosités insolites pour du nylon.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Les formules, murmure-t-elle.

— Eh bien ?

— Elles sont imprimées en braille sur mes bas.

Je pousse un petit sifflement admiratif.

— Beau, dis-je. Jamais entendu parler d’une astuce pareille. Alors c’était ces bas que le faux Stevens trimbalait dans sa petite valoche ?

— Oui.

Elle les ôte et je me rince l’œil comme un collégien. Des cuisses pareilles, bande de cloches, vous vous lèveriez la nuit pour en manger… Parole !

Je prends les bas qu’elle me tend. Ils sont tièdes comme un nid d’oiseau. Je les glisse dans ma poche.

Héléna reste silencieuse.

— Vous… vous tenez parole ?

— Et comment !

— Vous me laissez vraiment filer ?

En guise de réponse, j’arrête la voiture. Je lui cloque un dernier baiser sur les lèvres.

— Ta bouche sera le plus chouette souvenir de ma vie, poulette.

Elle descend…

— Vous n’allez pas me tirer dessus ?

— Tu me prends pour qui ?

— Adieu, balbutia-t-elle.

— Adieu !

Elle s’éloigne sur le trottoir en faisant claquer ses talons hauts. Elle ne doit pas avoir chaud, jambes nues.

Je tourne le bouton-radio et j’appelle la voiture qui me suit.

— Allô, Guillard ?

— Oui.

Tu aperçois sur le trottoir, près de la station de métro, la souris que j’ai embarquée ?

— Oui, commissaire.

— Je lui ai promis de la laisser filer : un marché, pour les besoins de la cause…

— Bon…

— Seulement, toi, tu ne lui as rien promis du tout, hein ?

— Compris, chef …

Je vois qu’il me double et stoppe à la hauteur d’Héléna. Alors, j’accélère pour ne pas voir la suite. J’ai tenu parole, non ? Je l’ai laissée se barrer ? Dame, je ne suis qu’un homme.

Comme l’homme que je suis se double d’un agent secret, il est également normal que j’aie passé ce petit message à Guillard.

Je mets à nouveau le contact.

— C’est fait ?

— C’est fait, monsieur le commissaire. Mais elle prend mal la chose.

« Vous parlez d’une donzelle ! »

— Présente-lui mes hommages !

On est galant ou on ne l’est pas. Tout ça, c’est une question d’éducation.

Moi, je le suis.

FIN