/ Language: Français / Genre:sf

Les yeux d'Heisenberg

Frank Herbert

Les optimhommes. Hautains, inapprochables, sans bouger de leur sphère ils dirigent le monde. Avec l’insouciance que leur donne l’immortalité. Dans l’ombre, les mystérieux Cyborgs, mi-hommes, mi-robots, guettent l’instant favorable à la prise du pouvoir. Les « Ordinaires », enfin, ne sont guère que des esclaves soutenus par leur rêve permanent : triompher de la stérilité.

Frank Herbert

Les yeux d’Heisenberg

CHAPITRE PREMIER

Ils ont dû programmer de la pluie pour ce matin, pensa le docteur Thei Svengaard. La pluie énerve toujours les parents… sans parler de l’effet qu’elle a sur les médecins eux-mêmes…

Une bourrasque d’humidité hivernale ébranla la fenêtre située derrière son bureau. Il se leva pour la calfeutrer, mais un silence anormal risquait d’inquiéter un peu plus les Durant, les parents qu’il devait recevoir ce matin.

Il s’approcha de la fenêtre et observa la circulation intense des passants : les équipes de jour, qui se rendaient à leur travail dans la mégalopole, croisaient les équipes de nuit aspirant à un repos bien gagné. En dépit de l’existence de troglodyte qui était la sienne, les allées et venues de cette foule dégageaient une impression de force et de puissance. La plupart de ces hommes et de ces femmes, Svengaard le savait, étaient des Stéri… Ils étaient stériles, archi-stériles. Ils s’agitaient inlassablement, tous numérotés, pourtant innombrables.

Il avait laissé l’intercom branché dans la salle d’attente et il pouvait entendre l’infirmière, Mrs Washington, qui faisait patienter les Durant en les accablant de questions et de formulaires.

La routine.

C’était la consigne. Tout devait paraître normal, rien ne devait déroger aux habitudes. Il fallait que les Durant, comme tous ceux qui avaient eu la chance d’être choisis pour parents, continuent d’ignorer la vérité.

Le docteur s’arracha à ses pensées. La culpabilité était interdite aux membres du corps médical, car la culpabilité conduisait immanquablement à la trahison et la trahison entraînait des conséquences pour le moins fâcheuses. Les Optimhommes se montraient très pointilleux lorsqu’il s’agissait de la programmation des naissances.

La nuance critique impliquée dans cette pensée suscita une crainte éphémère chez Svengaard, qui avala sa salive et se força à se concentrer sur le répons que la Masse adressait aux Optimhommes : Eux nous dirigent, eux nous aiment, eux prennent soin de nous.

Il s’éloigna de la fenêtre avec un soupir, contourna le bureau et franchit la porte qui menait au laboratoire par le vestiaire. Il s’arrêta dans cette dernière pièce pour vérifier son image dans une glace : il avait le cheveu gris, l’œil sombre, le menton fort, le front haut et la lèvre crispée sous un nez aquilin. Quoique la sévérité de son allure hautaine l’eût toujours empli de fierté, il avait appris à composer son visage selon les besoins ; ainsi, en cet instant, adoucit-il l’expression de sa bouche pour adopter un regard plein d’intérêt et de compassion.

Oui, cela conviendrait parfaitement aux Durant – à condition que leur profil psychologique fût juste.

Au moment précis où il entrait dans le laboratoire par sa porte privée, Mrs Washington introduisait les Durant. La pluie tambourinait et ruisselait sur la verrière au-dessus de leur tête, et le temps semblait s’accorder à l’atmosphère de la pièce : du verre, de l’acier, du plasmeld et de la brique… un ensemble anonyme. Il pleuvait sur tout le monde… et tout le monde devait passer par une pièce comme celle-ci… même les Optimhommes.

Svengaard les trouva tout de suite antipathiques. Harvey Durant mesurait un bon mètre quatre-vingts ; son allure était athlétique ; ses cheveux blonds bouclés, ses yeux bleu clair, son visage carré dégageaient une impression de jeunesse et d’innocence. Lizbeth, sa femme, avait presque les mêmes proportions ; elle affichait une égale blondeur, une égale jeunesse et les mêmes yeux bleus. Sa robustesse évoquait une Walkyrie. Elle portait au cou, suspendue à une chaîne d’argent, une de ces breloques de cuivre, si communes parmi la Masse, à l’image de la femelle optimhomme, Calipine. L’attachement mystique au culte de la fécondité qu’impliquait cette babiole n’échappa nullement au médecin qui retint un ricanement. Cependant les Durant étaient des parents, des parents parfaitement constitués, la preuve vivante de l’habileté du chirurgien qui les avait fabriqués. Svengaard se félicita d’appartenir à cette profession. Peu de gens pouvaient se vanter de compter au nombre des ingénieurs subcellulaires qui avaient pour tâche de maintenir les variétés de l’espèce à l’intérieur de limites bien définies.

— Docteur, voici Harvey et Lizbeth Durant, annonça l’infirmière en introduisant les visiteurs, et elle disparut sans attendre de remerciements. Mrs Washington faisait toujours preuve de la plus grande exactitude et de la plus grande discrétion.

— Je suis ravi de vous voir, enchaîna Svengaard. J’espère que l’infirmière ne vous a pas trop ennuyés avec tous ces formulaires, mais quand vous avez demandé à observer, vous saviez sans doute ce qui vous attendait.

— Nous comprenons très bien, répondit Harvey Durant, mais il se fit la réflexion : Demandé à observer, vraiment ! Ce vieux charlatan croit-il pouvoir nous bluffer ?

La voix de baryton chaude et impérative dérangea le médecin dont l’antipathie ne fit que croître.

— Nous ne voulons pas vous faire perdre plus de temps qu’il n’est nécessaire, ajouta Lizbeth. Elle étreignit la main de son mari et, utilisant leur code secret par pression de doigts, lui transmit :

— As-tu lu sa pensée ? Il ne nous aime pas.

Les doigts d’Harvey répondirent : C’est un Stéri vaniteux ; il est si fier de son rang qu’il en devient à moitié aveugle.

Le ton réfléchi de la jeune femme contraria Svengaard. Voilà que, déjà, elle examinait le laboratoire à coups d’œil rapides et inquisiteurs. Ici, je dois garder le contrôle de la situation. Il vint leur serrer la main. Leurs paumes étaient moites.

Nerveux. Fort bien.

Sur sa gauche la respiration bruyante d’une pompe lui redonna confiance. Rien de tel qu’une pompe pour angoisser les parents. C’est dans ce but qu’elle marchait si fort. Svengaard se tourna vers la source du bruit et désigna une éprouvette de cristal installée au milieu d’un champ de forces, presque au centre du laboratoire.

— Nous y voilà, annonça-t-il.

Lizbeth fixa son regard sur le contenu d’un blanc translucide et s’humecta les lèvres du bout de la langue.

— Là-dedans ?

— Sécurité garantie, précisa le médecin. Il entretenait encore l’espoir de les voir partir, rentrer chez eux pour y attendre la suite des événements.

Harvey, qui fixait aussi l’éprouvette, caressa la main de sa femme.

— Nous avons appris que vous aviez fait appel à un spécialiste, dit-il.

— Le docteur Potter, du Centre.

Svengaard jeta un rapide coup d’œil aux mains de Durant qui bougeaient sans cesse et il remarqua au passage les index tatoués indiquant leurs caractères génétiques et leur position sociale. Ils pouvaient maintenant ajouter le « v » de « viable », cette lettre si enviée, et il réprima une pointe de jalousie.

— Le docteur Potter, bien sûr, dit Harvey. Par le truchement de leurs mains, il transmit à Lizbeth : As-tu remarqué sur quel ton il a dit Centre ?

— Impossible de ne pas s’en apercevoir, répondit-elle.

Le Centre, pensa-t-elle ; cela fit surgir dans son esprit les Optimhommes aux allures de grands seigneurs auxquelles s’associèrent les Cyborgs, opposants secrets des premiers. Ces pensées la perturbèrent profondément. Dorénavant elle ne devait plus songer qu’à son fils.

— Potter est le plus grand, nous le savons, dit-elle. Nous ne voudrions pas que vous nous preniez pour des gens timorés et sentimentaux…

« …mais nous voulons observer, compléta Harvey qui pensa : Ce snob ferait mieux d’admettre tout de suite que nous connaissons nos droits.

— Je vois, répondit Svengaard. Les imbéciles ! se dit-il, mais il continua sur un ton à la monotonie rassurante : Votre préoccupation vous honore et je l’admire, cependant, les conséquences…

Il laissa sa phrase en suspens ; il aurait pu leur rappeler que lui aussi possédait des droits, qu’il pouvait pratiquer le modelage avec ou sans leur accord, et qu’en aucun cas on ne pouvait le tenir pour responsable des angoisses des parents. Le décret officiel 10927 était sans équivoque à ce sujet : les parents avaient le droit de demander à observer, mais le modelage dépendait du seul chirurgien. Le futur planifié de l’espèce humaine excluait les aberrations génétiques et les monstres de toutes sortes.

Harvey approuva d’un mouvement de tête rapide et respectueux. En même temps, il broya la main de sa femme. Des bribes d’histoires d’épouvante, des fragments de mythes officiels lui traversèrent l’esprit. Svengaard lui apparaissait à travers le filtre de ces récits mélangés et à travers la littérature clandestine fournie par les Cyborgs aux parents de la Résistance. Il le voyait à travers Stedman et Merck, à travers Shakespeare et Huxley. Son maigre savoir l’exposait encore à la superstition.

Lizbeth acquiesça à son tour avec un léger décalage. Ils ne devaient avoir qu’une seule préoccupation, elle ne l’oubliait pas, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que c’était son fils qui se développait dans l’éprouvette.

— Êtes-vous sûr qu’il ne souffre pas ? demanda-t-elle à Svengaard pour l’appâter.

L’ignorance crasse de la masse, entretenue pour des impératifs vitaux, atteignait une telle proportion que Svengaard s’en irrita. Cet entretien devait prendre fin le plus tôt possible. Les choses qu’il aurait pu dire à ces gens ne cessaient d’interférer avec ce qu’il devait dire.

— Un ovule fécondé n’a pas de système nerveux, répondit-il, il est physiquement âgé de moins de trois heures ; sa croissance a été retardée par le contrôle respiratoire. S’il souffre ? Le concept de souffrance n’a aucun sens dans son cas.

Les termes techniques n’auraient rien évoqué pour eux, le médecin ne l’ignorait pas ; ils n’auraient fait qu’accroître l’abîme qui séparait les simples parents de l’ingénieur submoléculaire.

— C’était une remarque stupide, dit Lizbeth, le… C’est un organisme si primitif, ce n’est pas encore vraiment un humain. Elle transmit à Harvey par l’intermédiaire des mains : Quel imbécile ! On lit en lui comme dans un livre.

La pluie dansait la sarabande sur la verrière. Svengaard attendit avant de répondre :

— Ah ! mais ne nous y trompons pas, et il pensa que le moment était opportun pour assener à ces idiots une leçon de catéchisme. Quoique votre embryon ait moins de trois heures, il contient déjà tous les enzymes nécessaires à son parfait développement ; c’est un organisme extrêmement complexe.

Harvey contemplait avec un respect affecté la sommité capable de comprendre les mystères du façonnement et du modelage de la vie.

Lizbeth reporta son regard sur l’éprouvette.

Deux jours auparavant, des gamètes sélectionnés sur Harvey et sur elle-même avaient été réunis, mis en stase et acheminés vers une mitose relative. Le processus avait donné naissance à un embryon viable, phénomène peu ordinaire dans ce monde où seuls quelques individus triés sur le volet échappaient au gaz contraceptif et étaient autorisés à donner la vie, dans ce monde où seul un petit nombre d’embryons s’avéraient viables.

Elle n’était pas censée comprendre la complexité du processus et il lui fallait dissimuler en permanence ce qu’elle savait. Ils – les Optimhommes génétiques du Centre – étouffaient dans l’œuf, avec la plus grande cruauté, la moindre atteinte à leur suprématie et ils considéraient le savoir dispensé mal à propos comme l’atteinte la plus grave.

— Comment… est-il maintenant ? demanda Lizbeth en faisant allusion à la taille de l’embryon.

— Il a moins d’un dixième de millimètre, répondit Svengaard dont le visage s’épanouit en un sourire. C’est une morula. Dans les temps primitifs, il n’aurait pas encore achevé son voyage vers l’utérus. Pour nous, c’est le stade où il est le plus réceptif : nous devons agir avant la formation du trophoblaste.

Les Durant acquiescèrent religieusement.

Le docteur Svengaard se rengorgea devant leur attitude. Il devinait leurs esprits occupés à rassembler les bribes d’informations recueillies au cours de leur scolarité réduite.

D’après leurs dossiers, elle était bibliothécaire dans une crèche et lui éducateur, deux professions qui n’exigeaient guère de connaissances.

Harvey effleura l’éprouvette, retira précipitamment la main. Le cristal lui parut chaud et animé de vibrations imperceptibles. Le frap-frap-frap de la pompe ne cessait pas. Il comprit l’intention délibérée contenue dans ce bruit lancinant. Grâce à l’entraînement reçu dans la Résistance, les failles les plus ténues dans la conduite de Svengaard ne lui échappaient pas. Il jeta un coup d’œil sur le laboratoire ; des tubes de verre, des meubles gris aux arêtes vives, brillantes et des courbes de plasmeld, de multiples compteurs semblables à des yeux inquisiteurs, l’odeur de désinfectant et de produits chimiques, tout dans ce laboratoire avait été judicieusement aménagé selon deux impératifs : chaque objet était à la fois fonctionnel et destiné à inspirer la crainte et le respect au profane.

Lizbeth concentra son attention sur le seul élément banal de la pièce, celui qui lui paraissait le plus familier : un évier de grès surmonté de deux robinets brillants. Il était coincé entre deux bizarres assemblages de verre alambiqué et de plasmeld d’un gris sinistre. Cet évier la contrariait : il symbolisait l’idée de déchet. On jetait les ordures dans un évier pour les broyer avant de les faire disparaitre à grande eau dans les canalisations des égouts.

Un tout petit objet pouvait tomber dans un évier et s’y perdre.

À jamais.

Un tout petit objet.

— On ne m’empêchera pas d’observer.

— Bon sang ! se dit Svengaard. Il y avait du flottement dans sa voix. Ce léger flottement, cet embarras la trahissaient ; ils ne s’accordaient pas avec la sûreté de soi qu’elle affichait. Le modelage de Lizbeth était un modelage réussi… Néanmoins le chirurgien avait intensifié l’instinct maternel.

— Nous nous inquiétons autant de vous que de votre enfant, intervint-il. Le traumatisme…

— La loi nous y autorise, interrompit Harvey, qui transmit à Lizbeth : C’était plus ou moins ce que nous avions prévu.

Ce crétin-là sait ce qu’il dit pensa le médecin qui poussa un soupir. D’après les statistiques, un couple de parents sur cent mille insistait pour observer en dépit des dissuasions plus ou moins subtiles. Mais les statistiques et la réalité sont deux choses différentes. Svengaard avait remarqué les coups d’œil sévères que lui lançait Harvey. Dans le modelage de ce dernier, on avait privilégié l’instinct de protection du mâle – un peu trop, semblait-il. Harvey ne pouvait pas supporter de voir sa femelle contrariée. C’était un fécondateur de premier ordre, un mari modèle qui n’avait jamais participé aux orgies des Stéris, bref, un chef.

Un crétin.

— La loi, dit Svengaard d’une voix sentencieuse et condescendante, exige que j’avertisse les parents des risques de traumatisme qu’ils courent. Je n’avais aucune intention de vous empêcher d’observer.

— Nous le ferons, s’entêta Lizbeth.

Harvey admira son courage : elle jouait si bien son rôle ! Allant jusqu’à mettre cette pointe d’hésitation dans sa voix.

— Autrement je ne pourrai pas supporter d’attendre sans savoir, continua sa femme.

Svengaard se demanda s’il oserait faire pression sur eux, par exemple en faisant appel à leur respect, ou par une démonstration d’autorité, mais un coup d’œil à la carrure d’Harvey et aux yeux implorants de Lizbeth le retint. Ils allaient observer.

— Très bien, acquiesça-t-il avec un sourire.

— Nous observerons d’ici ? demanda Harvey.

— Bien sûr que non ! Svengaard était outré.

Quelle bande de primaires ! Il se domina ; après tout, une telle ignorance résultait du mystère que l’on entretenait soigneusement autour du modelage génétique. On va vous donner une chambre, reprit-il sur un ton plus calme, reliée directement au laboratoire. L’infirmière vous y conduira.

Mrs Washington donna une nouvelle preuve de ses compétences en apparaissant à la porte à ce moment précis. Elle avait donc écouté tout l’entretien. Une bonne infirmière ne laisse rien au hasard…

— Il n’y a rien d’autre à voir ici ? demanda Lizbeth.

Le médecin enregistra le ton suppliant et remarqua qu’elle évitait de poser les yeux sur l’éprouvette. Tout le mépris qu’il avait refoulé déferla dans sa voix quand il lui répondit :

— Et que vouliez-vous voir d’autre, Mrs Durant ? Vous ne vous attendiez pas à ce qu’on vous montre la morula ?

Harvey tira sa femme par le bras.

— Merci, docteur.

Une fois de plus, Lizbeth examina la pièce sans regarder l’éprouvette.

— Oui, merci de nous avoir montré… cette pièce. C’est réconfortant de voir comment… vous êtes prêt… à faire face à toutes les éventualités. Ses yeux se fixèrent sur l’évier.

— C’est avec plaisir, croyez-moi. L’infirmière va vous donner la liste des noms permis, vous allez pouvoir en chercher un pour votre fils si ce n’est déjà fait. Il se tourna vers l’infirmière : « Veuillez conduire les Durant au salon numéro cinq. »

— Si vous voulez bien me suivre, dit l’infirmière avec cet air exaspéré de femme débordée par le travail que Svengaard suspectait d’aller de pair avec l’obtention du diplôme.

Les Durant furent aspirés dans son sillage.

Le médecin reporta son attention sur l’éprouvette.

Il y avait tant à faire : Potter, le spécialiste du Centre, devait arriver dans moins d’une heure… et il n’apprécierait guère ce qui se passait. Les gens comprenaient si mal les affres des médecins. La préparation psychologique des parents dévorait une grande partie d’un temps précieux… tout en compliquant les problèmes de sécurité. Svengaard se remémora les cinq instructions « À détruire après lecture » qu’il avait reçues le mois dernier de la part de Max Allgood, le patron de la Sécurité du Centre. C’était inquiétant : il semblait qu’un nouveau danger mettait la Sécurité sur les dents.

Cependant le Centre insistait pour que s’instaure le dialogue avec les parents. Svengaard se doutait bien que les Optimhommes avaient de bonnes raisons pour agir comme ils le faisaient ; ils ne laissaient rien au hasard ou presque. Parfois, il avait lui-même l’impression d’être comme un orphelin, une créature sans ancêtre ni passé. Pour s’arracher à ces moments de dépression, il lui suffisait de se rappeler la devise : Eux nous dirigent, eux nous aiment, eux prennent soin de nous. Eux tenaient le monde dans leurs mains, ils avaient soigneusement planifié l’avenir : une place pour chaque homme, chaque homme à sa place. On avait délaissé momentanément quelques-uns des plus vieux rêves de l’humanité comme la conquête spatiale, l’exploitation des ressources maritimes ou la résolution des grands problèmes philosophiques au profit de réalisations plus urgentes. Leur tour viendrait, le jour où on aurait résolu les mystères de la manipulation génétique.

En attendant, le travail ne manquait pas pour les bonnes volontés : il fallait maintenir le nombre des travailleurs, endiguer les déviations de toutes espèces et entretenir le magma génétique d’où provenaient les Optimhommes eux-mêmes.

Svengaard plaça le microscope électronique au-dessus de l’éprouvette des Durant et le régla sur un grossissement minimum afin de réduire l’interférence d’Heisenberg. Une vérification supplémentaire ne ferait de mal à personne ; avec un peu de chance, il réussirait peut-être à localiser la cellule mère, ce qui simplifierait la tâche de Potter. Mais en se penchant sur le microscope, Svengaard savait qu’il se donnait de bonnes raisons. En réalité, il ne pouvait résister à la tentation d’observer de nouveau cette morula qui pouvait engendrer, d’où naîtrait peut-être un Optimhomme. Les miracles se faisaient si rares. Il brancha l’appareil et effectua la mise au point.

Il eut un soupir.

À faible grossissement, la morula semblait reposer dans un calme total ; la stase réduisait toutes les pulsations. En dépit de cet état de somnolence, elle paraissait très belle ; elle n’avait guère conservé de traces des batailles qui s’étaient livrées en elle.

Svengaard, qui s’apprêtait à augmenter le grossissement, arrêta son geste. Un agrandissement trop important présentait des dangers, mais Potter saurait bien corriger les minces résidus d’interférence. La tentation se fit plus forte.

Il doubla le grossissement.

Et il le doubla encore.

L’agrandissement réduisait toujours l’aspect de la stase. Des mouvements apparaissaient ; des scintillements semblables à des étoiles filantes se dessinaient dans l’arrière-plan encore flou. À la surface de cette arène bouillonnante surgissait la triple spirale de nucléotides qui l’avait poussé à appeler Potter. Presque un Optimhomme. Presque l’achèvement unique, l’équilibre de la forme et du contenu qui, grâce à un dosage soigneusement calculé d’enzymes, pourrait bénéficier du don de la vie et de l’immortalité.

Un sentiment de frustration envahit Svengaard. Sa propre dose d’enzymes, tout en le maintenant en vie, le menait inéluctablement à la mort. C’était le sort commun de tous les hommes. Leur espérance de vie était de deux cents ans, plus parfois… mais à la fin, l’équilibre des échanges se rompait pour tous, sauf pour les Optimhommes. Ils étaient parfaits, uniquement limités par leur stérilité physique. Mais c’était là le sort de bien des humains, qui n’entamait en rien leur immortalité.

Sa propre stérilité donnait à Svengaard une espèce de sentiment confus de communion avec les Optimhommes.

Et les Optimhommes résoudraient également ce problème… un jour.

Il se concentra sur la morula. À ce stade de l’agrandissement, une suspension d’acides aminés renfermant du soufre devint apparente. Elle était animée de faibles mouvements. Svengaard identifia avec surprise de l’isovalthine, un indice génétique d’un myxœdème latent, le symptôme d’une déficience possible du système thyroïdien. Un défaut inquiétant dans un organisme proche de la perfection. Aucun doute possible : il faudrait le signaler à Potter.

Il réduisit le grossissement afin d’étudier la structure mitochondrie ; des nombreux replis de la membrane interne, il passa à la membrane externe et s’arrêta sur le compartiment hydrophilique. Oui… on pourrait équilibrer l’isovalthine. Tout espoir de perfection n’était pas perdu.

Des tremblotements se manifestèrent à la limite du champ de vision du microscope.

Svengaard se raidit : Bon Dieu, non !

À la vue d’un phénomène qui ne s’était produit que huit fois dans toute l’histoire de la manipulation génétique, il se pétrifia.

Une ligne ténue comme une lointaine traînée de condensation pénétra par la gauche dans la structure cellulaire. Elle s’enroula autour des tourbillons emmêlés des hélices Alpha, atteignit les extrémités d’une chaîne de polypeptides dans une molécule de myocine, s’entortilla et se dissipa.

À la place de la ligne, il y avait maintenant des structures nouvelles qui mesuraient environ quatre angströms de diamètre et mille angströms de long : une protamine spermatique riche en arginine. Tout autour, les fabriques de protéines du cytoplasme se modifiaient, luttant contre la stase tout en se réalignant. Le médecin reconnut le phénomène grâce aux descriptions des huit apparitions précédentes. Le système d’échange entre l’ADP et l’ATP se compliquait, il devenait « plus résistant ». La tâche du chirurgien en serait d’autant plus délicate.

Potter va être furieux, pensa-t-il.

Il éteignit le microscope, se redressa, essuya ses mains moites avant de jeter un coup d’œil à la pendule ; il s’était écoulé moins de deux minutes, les Durant n’étaient même pas encore arrivés dans leur salon. Et pourtant. Pendant ces deux minutes, une force… une énergie quelconque, venue de l’extérieur avait provoqué à l’intérieur de l’embryon une modification délibérée, semblait-il.

Est-ce cela qui agite la Sécurité… et les Optimhommes ? se demanda-t-il.

Il avait bien entendu parler du phénomène, il avait lu les rapports… mais il n’avait jamais pensé y assister lui-même ! Le voir ainsi… si organisé, si délibéré…

Il secoua la tête : Non, ce n’était pas voulu, c’était simplement un accident, le hasard, rien de plus.

Mais le souvenir de ce qu’il avait vu l’obsédait.

Comparé à cela, pensa-t-il, mes efforts paraissent dérisoires. Il me faudra en référer à Potter. Il devra redresser cette chaîne tordue… si c’est encore possible, maintenant qu’elle est devenue résistante.

Svengaard se sentait mal à l’aise car il n’était pas convaincu d’avoir assisté à un accident. Il entreprit les dernières vérifications : les distributions d’enzymes, reliés au dispositif de commande de l’ordinateur, présentaient du cytochrome h5 en abondance et l’hémoprotéine P-450, une réserve copieuse d’ubiquinone et de sulfhydryl, de l’arséniate, de l’azide, de l’oligomycine et de la phosphohistidine, plus un stock de (2,4-dinitrophénol) et des groupes d’isoxazolidon-3 pour réduction de l’NADH.

Il se tourna vers les appareils, contrôla le fonctionnement du scalpel micromécanique à mésons, inspecta les compteurs installés à côté de l’éprouvette et les feuilles de lecture du déroulement de la stase.

Tout était en ordre.

Ça valait mieux. L’embryon des Durant, cette chose magnifique dotée d’un potentiel extraordinaire, était maintenant résistant, une inconnue génétique… À condition que Potter réussisse là où les autres avaient échoué.

CHAPITRE II

Arrivé à l’hôpital, le docteur Vyaslaw Potter s’arrêta au Service des Rapports. Bien que la longueur du trajet en tube entre le Centre et Seatac Megalopolis l’eût un peu fatigué, il raconta une histoire salée sur la reproduction primitive à l’infirmière de service, une femme grisonnante. Elle partit chercher le dernier rapport de Svengaard sur l’embryon Durant, revint le déposer sur le comptoir et observa Potter.

Il jeta un coup d’œil sur le dossier avant de regarder l’infirmière dans les yeux.

Est-ce possible ? se demanda-t-il. Mais non, elle est trop vieille ; elle ne serait pas même bonne au lit. Et puis, les gros pontes ne nous accorderaient pas le permis de reproduction. Il se morigéna : Je suis un Zeek… un J4IIII8ZK. Le gène Zeek avait été à la mode pendant une brève période, à la fin des années quatre-vingt-dix, dans la région de Tombouctou Megalopolis.

De ce gène provenait un individu dont la peau était un ton plus clair, aux cheveux noirs et frisés, aux yeux bruns et doux, au visage rond empreint de la plus grande bénignité, à la constitution robuste. Un Zeek. Un Vyaslaw Potter. Il n’avait jamais produit d’Optimhomme mâle ou femelle ni de système viable de gamètes.

Potter y avait renoncé depuis longtemps. Il avait, avec d’autres, voté l’interruption des Zeeks. Il repensa aux Optimhommes auxquels il avait affaire et qui le méprisaient. Sans les yeux bruns… Mais leurs ricanements avaient cessé de provoquer son amertume depuis longtemps.

— Les Durant dont je traite l’embryon ce matin, dit-il à l’infirmière en souriant, c’est moi qui les ai modelés tous les deux. Ça ne me rajeunit pas.

— Allons, voyons docteur, répondit-elle en tournant la tête. Vous n’êtes pas encore dans la fleur de l’âge, on ne vous donnerait pas cent ans.

Il reporta son attention sur le dossier.

— Oui, mais voici des gamins qui m’apportent leur embryon et je… Il haussa les épaules.

— Vous le leur direz ? Que vous les avez modelés tous les deux aussi ?

— Je ne les verrai sans doute même pas. Vous savez bien comment ça se passe. D’ailleurs, tantôt les gens sont contents de leur modelage… tantôt ils souhaitent un peu plus de ceci, un peu moins de cela. Ils critiquent le chirurgien. Ils ne comprennent pas, parce qu’ils n’en ont pas les moyens, les problèmes qui se posent dans une salle de modelage.

— Les Durant paraissent parfaitement achevés. Normaux, heureux… un peu trop tracassés par leur fils peut-être, mais…

— Ils appartiennent à l’un des types génétiques les plus réussis. Il tapota le dossier de son index. En voici la preuve : ils ont produit un embryon viable avec un potentiel. Il leva le pouce, le geste traditionnel d’hommage aux Optimhommes.

— Vous pouvez en être fier. Dans ma famille, on ne compte que quinze viables sur cent quatre-vingts essais.

Il fit une moue de commisération tout en se demandant pourquoi il se laissait toujours entraîner dans des conversations de ce genre avec les femmes, les infirmières particulièrement. C’est qu’il subsistait toujours un germe d’espoir. Ce germe était à l’origine des rumeurs les plus folles, il engendrait les charlatans, qui se baptisaient « médecins fécondateurs », et les élixirs de la « vraie fécondité ». C’est lui qui faisait vendre les petites effigies de Calipine Optimhomme, car on prétendait, à tort, qu’elle avait produit un embryon viable. C’était à cause de lui que les statues de la fécondité avaient les pieds usés par les baisers des dévots.

Sa moue se transforma en un ricanement cynique. L’espoir ! S’ils savaient…

— On vous a dit que les Durant ont décidé d’observer ? demanda l’infirmière.

Il releva la tête d’un mouvement brusque et la regarda, les yeux ronds.

— On ne parle que de cela à l’hôpital. La Sécurité a été prévenue. On a examiné les Durant. Ils se trouvent maintenant dans le salon cinq. Un circuit privé les relie à la salle de modelage.

Un torrent de colère déferla en lui.

— Bon sang de Dieu ! On ne peut donc rien faire de propre dans cette satanée boîte ?

— Voyons, docteur. L’infirmière assuma de nouveau le rôle de tyran de service. Inutile de perdre votre sang-froid. Les Durant appliquent la loi. Nous sommes pieds et poings liés, vous le savez bien.

— Saleté de loi, murmura Potter, mais sa colère était déjà éteinte. La loi, songea-t-il. Encore un élément de cette fichue mascarade. Cependant la loi était nécessaire, il devait le reconnaître. Sans le décret 10927, on ne manquerait pas de poser des questions gênantes. Svengaard, de son côté, avait sans doute fait de son mieux pour dissuader les Durant.

Potter afficha un sourire lugubre.

— Navré d’avoir craqué. La semaine a été pénible. Il soupira. Ils ne comprennent rien.

— Désirez-vous consulter un autre rapport ?

La complicité entre l’infirmière et lui avait cessé. Potter s’en aperçut.

— Non, merci, répondit-il. Il prit le dossier Durant et se dirigea vers le bureau de Svengaard. C’était bien sa veine ! Deux observateurs. Donc, un surcroît de travail, bien entendu !

Ça ne leur suffisait pas de voir l’enregistrement après le modelage. Non ! Il fallait qu’ils soient sur place. Cela signifiait qu’ils n’étaient pas aussi innocents qu’ils en avaient l’air, en dépit des affirmations des agents de la Sécurité de l’hôpital. Il y avait longtemps que les gens n’insistaient plus pour observer. On les avait, en principe, privés de ce désir. Les quelques individus qui échappaient à leur modelage génétique exigeaient des soins particuliers.

Or, se rappela Potter, je les ai modelés moi-même, ces deux-là. Et je n’ai pas commis d’erreur.

Devant son bureau, il rencontra Svengaard qui lui fit un bref résumé de la situation avant de se perdre en considérations sur les consignes de Sécurité.

— Au diable, les agents de la Sécurité ! aboya Potter. Nous avons reçu de nouvelles instructions. Dans un cas pareil, on doit prévenir le Service d’Urgence du Centre.

Ils pénétrèrent dans le bureau qui se voulait lambrissé. Ce n’était qu’une pièce d’angle avec vue sur un jardin suspendu et une terrasse construite en plasmeld, le « plasty » des patios de la masse, le matériau qui se régénère en trois temps. Rien ne devait vieillir ni se dégrader dans le meilleur des mondes optimhomme. Sauf les hommes.

— Le Service d’Urgence du Centre ? demanda Svengaard.

— Sans exception, répondit Potter qui s’assit dans le fauteuil de son collègue, posa les pieds sur le bureau, amena le petit combiné téléphonique couleur ivoire sur son estomac, l’écran à quelques centimètres de son visage, et composa le numéro de la Sécurité, suivi de son propre numéro d’immatriculation.

Svengaard s’assit sur un coin de bureau, en face de lui. Il semblait à la fois furieux et effrayé.

— On les a examinés, je vous le répète. On n’a rien trouvé d’anormal sur eux. Ils ont l’air tout à fait ordinaires.

— Mais ils insistent pour observer. (Potter tripota le cadran de l’appareil.) Qu’est-ce qu’ils font, ces imbéciles ?

— Mais la loi… continua Svengaard.

— Foutez-moi la paix avec la loi ! Vous savez aussi bien que moi que, dans un cas de ce genre, nous pourrions filtrer le circuit visuel à l’aide d’un ordinateur qui ne laissera passer que ce que nous voulons. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi nous ne le faisions pas ?

— Pourquoi… ils… euh ! Svengaard secoua la tête : la question l’avait pris par surprise. Pourquoi au fait ? D’après les statistiques, un certain nombre de parents insistaient pour observer et…

— On a essayé, reprit Potter. Les parents ont détecté l’intervention de l’ordinateur.

— Comment ?

— Nous ne le savons pas.

— On ne les a pas interrogés ?

— Ils se sont suicidés.

— Suicidés !… Comment ?

— Nous ne le savons pas.

Svengaard, la gorge sèche, essaya d’avaler. Il commençait à se représenter l’agitation intense qui animait en secret la Sécurité.

— Mais les statistiques ?

— Foutaises !

Une voix masculine résonna dans le combiné.

— À qui parlez-vous ?

Potter fixa les yeux sur l’écran.

— Je parlais à Sven. Le viable au sujet duquel il m’a appelé…

— C’est bien un viable ?

— Oui, c’est un viable avec un potentiel intégral. Mais les parents insistent pour observer le…

— Je vous envoie une équipe complète qui doit arriver par le tube dans dix minutes, interrompit la voix. Ils sont à Friscopolis. Ça ne devrait pas prendre beaucoup de temps.

Svengaard essuya ses paumes sur sa blouse. Il ne pouvait pas voir l’écran, mais la voix ressemblait à celle de Max Allgood, le chef de Sécurité.

— Nous attendons vos hommes pour commencer le modelage, déclara Potter. On vous envoie les rapports, vous devriez les avoir dans quelques minutes. Il y a autre…

— Cet embryon, il est comme on nous l’a dit ? demanda la voix au téléphone. Sans défaut ?

— Un myxœdème latent, un léger défaut possible d’un ventricule, mais…

— O.K., je vous rappellerai après avoir vu…

— Bon sang de bonsoir, vous allez me laisser parler sans m’interrompre ? Il fixa l’écran. Il y a plus important que les parents et les défauts. (Il jeta un coup d’œil à Svengaard avant de revenir à son interlocuteur.) Sven affirme avoir un ajustement extérieur de la carence en arginine.

On entendit un long sifflement que suivit une question.

— On peut s’y fier ?

— À tous les coups.

— A-t-il suivi le même processus que les huit autres ?

Potter regarda Svengaard qui acquiesça.

— Sven dit que oui.

— Ils ne vont pas aimer ça.

— Je n’aime pas ça.

— Sven en a-t-il vu assez pour avoir… des idées sur la suite ?

Svengaard secoua la tête.

— Non, répondit Potter.

— Il est fort possible que ce soit sans conséquence, commenta la voix. Dans un système au déterminisme croissant…

— Oh ! oui, ricana Potter, dans un système au déterminisme croissant, on rencontre un indéterminisme de plus en plus grand. Autant dire que dans un bidifule au chostatique croissant…

— Eh bien ! c’est qu’ils croient, eux…

— Tant pis. Moi, je crois que la nature n’aime pas qu’on interfère avec ses créations.

Potter contempla fixement l’écran. Pour quelque raison inexpliquée, des souvenirs lui revenaient à l’esprit, souvenirs du début de ses études médicales, du jour où il avait appris que son génotype était très proche de celui des Optimhommes. Il découvrit que le noyau de haine qu’il avait refoulé s’était transformé en une tolérance cynique et un peu souriante.

— Je me demande pourquoi on a fait appel à vous ? demanda la voix.

— Parce que j’étais très proche, murmura Potter. Il se demanda à quelle proximité se trouvait l’embryon Durant. Je ferai de mon mieux, décida-t-il.

À l’autre bout de la ligne, l’homme s’éclaircit la voix.

— Bon, eh bien… tout dépend de la manière dont vous réglerez l’affaire. L’embryon devrait permettre une vérification de l’extérieur inter…

— Ne vous faites pas plus bête ! coupa Potter. L’embryon portera la marque de Sven jusqu’au moindre enzyme. Faites votre boulot, nous ferons le nôtre. Il coupa brutalement la communication, repoussa l’appareil sur le bureau, et resta les yeux fixés sur lui. Satané… non, il est comme il est. Ça vient du fait qu’il vit trop près d’eux. Ça vient de son modelage ; moi aussi j’aurais pu être un parfait crétin, si le destin l’avait voulu.

Svengaard tenta encore une fois d’avaler sa salive. Jusqu’alors, il n’avait jamais entendu un envoyé du Centre faire une remarque de cette nature ou parler avec une franchise aussi brutale.

— Je vous choque, n’est-ce pas, Sven ? demanda Potter en laissant retomber ses pieds sur le sol.

L’autre, gêné, haussa les épaules.

Potter étudiait son collègue. Homme capable, chirurgien brillant, Svengaard manquait d’imagination et de faculté créatrice ; pour cette raison, il n’était souvent qu’un instrument anonyme.

— Sven, vous êtes un type bien, déclara Potter. Digne de confiance, c’est ce qui est écrit dans votre dossier, digne de confiance. Mais vous ne serez jamais rien d’autre qu’un type digne de confiance. On vous a fabriqué comme cela. Dans ce domaine, cependant, vous êtes irremplaçable.

De ces commentaires, Svengaard ne retint que le compliment.

— C’est toujours agréable de se voir apprécié, mais…

— Du travail nous attend.

— Ce ne sera pas facile. Maintenant.

— Considérez-vous l’ajustement extérieur comme un phénomène naturel ?

— Je… j’aimerais croire… que (Svengaard s’humecta les lèvres) le phénomène n’a pas été provoqué, qu’aucun agent…

— Vous voudriez vous en remettre au hasard, à l’incertitude, à Heisenberg. Le fameux principe d’incertitude : nos tripatouillages produisent quelque résultat, mais, en vérité, toute chose créée provient du caprice de la nature.

— Ce n’est pas exactement ce que je voulais dire. La note agressive qu’il avait décelée dans la réponse de Potter avait piqué Svengaard au vif. Je souhaitais écarter toute intervention d’une cause surnaturelle…

— Bien, vous n’allez pas me dire que vous redoutez les manigances d’une divinité quelconque ?

Svengaard détourna les yeux.

— Je me rappelle qu’à l’un de vos cours, vous avez recommandé d’être toujours prêt à affronter une réalité totalement différente de celle décrite par les livres.

— Moi, j’ai dit ça ? Moi ?

— Oui.

— Il y aurait donc quelque chose d’autre, c’est ça ? Qui échappe à nos instruments. Qui n’a jamais entendu parler d’Heisenberg. Qui ne connaît pas l’incertitude. Qui agit… (Potter baissa la voix) qui agit directement. Qui ajuste les choses. Il pencha la tête de côté. Ah, ah ! Heisenberg doit se retourner dans sa tombe.

Svengaard regarda Potter avec attention : l’autre se moquait de lui. Heisenberg nous a fait souvenir de nos limites.

— Exact, le hasard existe, voilà ce qu’il nous a appris. Un jour, on rencontre un phénomène que l’on ne peut ni interpréter ni comprendre… ni classifier. En fait, il nous a préparés au dilemme actuel, non ? (Le chirurgien jeta un coup d’œil à la montre qu’il portait au doigt et releva les yeux sur son collègue.) Nous avons tendance à interpréter la réalité qui nous entoure à travers le filtre intellectuel qui prédominait à notre naissance. Ainsi, notre époque voit tout à travers les yeux d’Heisenberg. Mais en admettant qu’Heisenberg ait dit vrai, comment décider si le phénomène nouveau, inconnu, est un accident dû au hasard ou à l’émanation de la volonté divine ? À quoi bon s’interroger ?

— Il me semble que nous nous débrouillons quand même, dit Svengaard sur la défensive.

À sa grande surprise, Potter éclata de rire ; sa tête se renversa en arrière, tout son corps fut secoué de soubresauts.

— Sven, vous êtes merveilleux, dit-il lorsqu’il fut calmé. Franchement, sans des hommes comme vous, l’humanité traînerait encore dans la fange originelle, menacée par les glaciers et les tigres à dents de sabre.

— Que pensent-ils de l’ajustement de l’arginine ? demanda Svengaard qui luttait pour ne pas laisser transparaître sa colère.

Potter scruta le visage de son interlocuteur.

— Vous aurais-je sous-estimé ? Vous voulez des excuses, c’est ça ?

L’autre haussa les épaules. Il trouvait que le chirurgien avait une conduite bizarre ce jour-là ; il réagissait de façon surprenante, s’abandonnant à ses émotions.

— Savez-vous ce qu’ils en pensent ? demanda-t-il de nouveau.

— Vous avez entendu Max au téléphone.

Ainsi c’était bien Allgood.

— Bien sûr, je le sais, grommela Potter. Max se trompe du tout au tout. Ils pensent que le modelage génétique s’impose de soi-même à la nature : pour eux, la nature ne peut être réduite à des échanges mécaniques, par conséquent, à une matière inerte. Il est impossible d’arrêter son mouvement, vous comprenez ? La nature est constituée par des systèmes en extension, l’énergie cherche une forme.

— Un système qui s’étend ?

Potter leva les yeux vers le visage inquisiteur de son collègue. Cette question lui rappela qu’entre les conceptions de ceux qui vivaient près du Centre et les conceptions de ceux qui ne connaissaient le monde des Optimhommes que par des rapports ou des informations de seconde main, il existait un abîme.

— Nous sommes si différents tous les deux, pensa-t-il. Et dire qu’il y a autant de différences entre les Optimhommes et nous, entre Sven et les Stéris et les fécondateurs. Nous sommes coupés les uns des autres. Aucun de nous n’a de passé. Sauf les Optimhommes, bien entendu. Mais chacun d’eux a un passé individuel… tout à fait égoïste… et immémorial.

— Un système en pleine extension, reprit-il. Pour eux, du microcosme au macrocosme, tout n’est qu’ordre et système. L’idée même de la matière inerte leur paraît insoutenable. Tout ce qui est créé provient des rencontres d’énergie ; certaines sont gigantesques, rapides, spectaculaires ; d’autres, au contraire, minuscules, lentes et discrètes. Ces mots eux-mêmes conviennent mal, car l’énergie peut prendre une infinité d’aspects. Tout dépend du point de vue de l’observateur ; à chaque changement de point de vue correspond un changement de lois. Il existe donc une infinité de lois. Chacune dépend de la conjugaison du point de vue et du phénomène observé. Dans un système en extension, cette chose venue de l’extérieur n’est que le nœud d’une onde. Voilà leur pensée.

Bouleversé par ce qu’il venait d’entendre, Svengaard descendit du bureau. Toutes les questions qu’il pouvait se poser sur l’univers avaient reçu maintenant, semblait-il, un soupçon d’éclaircissement.

Est-ce donc là ce que l’on acquiert en travaillant avec le Centre ? se demanda-t-il avec émerveillement.

— Ça vous laisse pantois, n’est-ce pas ? Potter se leva. Une idée géniale ! Il eut un ricanement. C’est un nommé Diderot qui a eu cette idée-là, un type qui vivait vers 1750. Et maintenant, ils nous la resservent, par bribes. Quelle sagesse !

— Ce Diderot était peut-être… l’un d’eux ?

Potter poussa un soupir. Comme le manque de formationhistoriquecontrôléepeutvousrendreignorant ! Il se demanda aussitôt comment sa formation à lui avait été conduite et jusqu’à quel point on l’avait contrôlée.

— Diderot était l’un de nous, grogna-t-il.

Svengaard le fixa, les yeux ronds ; un tel blasphème lui coupait le souffle.

— Ce qui nous ramène à ce principe, reprit le chirurgien. La nature n’aime pas que l’on interfère avec ses créations.

Une sonnette résonna sous le bureau.

— La Sécurité ? demanda Potter.

— La voie est libre. Ils doivent nous attendre.

— Les huiles de la Sécurité sont maintenant en poste. Vous remarquerez qu’ils n’ont pas daigné nous prévenir, vous et moi. Ils nous observent comme les autres.

— Je… je n’ai rien à cacher.

— Bien sûr que non ? Potter contourna le bureau et prit son collègue par l’épaule. Venez. Il est temps de mettre le masque d’Archée. Nous allons former et organiser un organisme vivant. De véritables dieux, voilà ce que nous sommes.

Svengaard ne s’était pas encore remis de son émotion.

— Les Durant ?… que vont-ils leur faire ? demanda-t-il.

— Mais rien du tout, à moins que les Durant ne les provoquent. Sinon, ils ne s’apercevront même pas qu’on les épie, mais les petits gars du Centre, eux, sauront tout ce qui se passe dans leur salon. S’ils rotent, on soumettra leur haleine à une analyse complète.

Mais Svengaard ne bougea pas.

— Docteur Potter, demanda-t-il, selon vous qu’est-ce qui a introduit cette chaîne d’arginine dans la morula ?

— Je suis plus proche de votre opinion que vous ne le pensez, répondit Potter. Avec nos isomères artificiels, nos ajustements enzymatiques, nos rayons mésoniques, nous avons modifié l’équilibre biologique des structures héréditaires et nous avons ruiné l’équilibre chimique à l’intérieur du germe. Vous êtes médecin, vous aussi. Vous savez combien d’enzymes nous devons tous consommer, vous connaissez les ajustements constants que nous devons faire pour rester en vie. Il n’en a pas toujours été ainsi. Ce qui a produit cet équilibre n’a pas bougé et cela, quoi que ce soit, se défend. Voilà, mon opinion…

CHAPITRE III

Les infirmières de la salle de modelage placèrent l’éprouvette sous le distributeur d’enzymes, préparèrent les tubes et les connexions qui les reliaient à l’ordinateur.

Elles travaillaient avec calme et efficacité pendant que Potter et Svengaard examinaient les cadrans. L’infirmière préposée à l’ordinateur installa les bandes d’enregistrement ; l’appareil émit un bourdonnement confus quand elle le testa.

Comme toujours avant chaque intervention, Potter lui-même se sentait nerveux. Une fois l’opération entamée, la nervosité céderait le pas à la sûreté de soi mais, pour le moment, la hargne le dominait. Il jeta un regard sur les touches de l’éprouvette. Le cycle de Krebs se maintenait à 86.9, soixante points au-dessus du niveau mortel. Une infirmière vint ajuster son masque, vérifia le fonctionnement du micro :

« Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête-moi ta plume… Le chirurgien sur le dos des infirmières se permit un bon mot. »

Il entendit distinctement glousser la manipulatrice et il lui jeta un coup d’œil, mais elle lui tournait le dos et son visage était déjà caché par sa calotte et son masque.

— Le micro marche, docteur, dit l’infirmière qui s’occupait de l’éprouvette. À cause du masque, il ne pouvait voir ses lèvres bouger mais les joues de la femme se plissèrent au-dessus du tissu.

Svengaard assouplit ses doigts dans ses gants et prit une profonde inspiration ; la pièce sentait légèrement l’ammoniaque. Il se demanda pourquoi Potter plaisantait toujours avec les infirmières. Ça lui paraissait déplacé.

Potter s’approcha de l’éprouvette. Sa combinaison stérile ondula au rythme de ses pas avec un crissement familier. Il leva les yeux vers l’écran mural, le récepteur de relais qui montrait à peu près ce que voyait le chirurgien et qui transmettait cette image aux parents. Quand il braqua sa caméra frontale vers l’appareil, il se vit sur l’écran.

— Fichus parents… ils me donnent un sentiment de culpabilité… tous sans exception.

Il reporta son attention vers l’éprouvette de cristal qui se hérissait maintenant d’instruments de toutes sortes. Le gargouillement de la pompe lui portait sur les nerfs.

Svengaard vint se placer de l’autre côté de l’éprouvette en attente. Au-dessus de son masque, ses yeux reflétaient le calme. Il émanait de lui une impression de grande assurance, il inspirait confiance.

Je me demande ce qu’il éprouve véritablement ? Potter se rappela qu’en cas d’urgence, il n’y avait pas meilleur assistant que Sven.

— Vous pouvez commencer à augmenter l’acide pyruvique, dit-il.

Svengaard acquiesça et poussa une manette.

L’infirmière enclencha ses bobines.

Les deux chirurgiens fixèrent les yeux sur les cadrans tandis que le cycle de Krebs grimpait : 87.0… 87.3… 87.8… 88.5… 89.4… 90.5… 91.9…

Maintenant, se dit Potter, le processus irréversible de la croissance est engagé, seule la mort peut l’arrêter.

— Prévenez-moi quand le cycle de Krebs aura atteint 110, ordonna-t-il.

Il remit en place le microscope et les micromanipulateurs puis se reposa. Est-ce que je verrai ce que Sven a vu ? Il y avait peu de chance. L’éclair surgi de l’extérieur n’avait jamais frappé deux fois au même endroit. Il apparaissait, il accomplissait ce qu’aucune intervention humaine ne pouvait accomplir et il disparaissait comme il était venu.

Pour aller où ? se demanda Potter.

Les espaces qui séparent les ribosomes apparurent dans son champ de vision ; il les examina avant d’augmenter le grossissement et de se plonger dans les hélices de l’ADN. Oui, c’était bien ce que Sven lui avait décrit. L’embryon des Durant était l’un des rares embryons capables de passer dans le domaine plus qu’humain du Centre… à condition que l’opération réussisse.

Cette vérification laissa Potter tout ébranlé. Il reporta son attention sur les structures mitochondriales, et observa, sans doute possible, l’intervention de l’arginine. Tout concordait exactement avec la description de Sven : des hélices alpha avaient commencé à se former, mettant en évidence les stries bien connues des modifications de l’aneurine.

Cet embryon offrirait de la résistance au chirurgien ; le combat s’annonçait difficile.

Potter se redressa.

— Eh bien ? lui demanda Svengaard.

— Tout à fait ce que vous m’avez décrit, répondit Potter. C’est comme si c’était fait. La phrase s’adressait aux parents.

Il se demanda ce que la Sécurité dénicherait sur les Durant. Est-ce qu’on les trufferait d’appareils espions camouflés en objets ordinaires ? Peut-être. Le bruit courait que les parents de la Résistance avaient mis au point de nouvelles techniques… que les Cyborgs sortaient des oubliettes après s’y être cachés pendant des siècles. Si les Cyborgs existaient, ce dont Potter doutait.

— Commencez à réduire l’acide pyruvique, ordonna Svengaard à la manipulatrice.

— Réduction de l’acide pyruvique, reprit-elle en écho. Potter se concentra sur le premier distributeur qui se trouvait à côté de lui et vérifia la présentation des éléments : au premier rang, les pyrymidines, les acides nucléiques et les protéines, à leur suite l’aneurine, la riboflavine, la pyridoxine, l’acide pantothénique, l’acide folique, la choline, l’inositone, le sulfhvdryl…

Il s’éclaircit la gorge, préparant son plan d’attaque contre les défenses de la morula.

— Je vais essayer de trouver une cellule mère en masquant la cystéine en un locus, annonça-t-il. Tenez prêt le sulfhvdryl et une bande intermédiaire pour la synthèse protéinique.

— Prêt pour le masque, dit Svengaard. Il fit un signe de tête à la manipulatrice qui mit en place la bande intermédiaire avec des gestes calmes et précis.

— Le cycle de Krebs ? s’enquit Potter.

— On arrive à cent dix, signala son collègue.

Un silence.

— Enregistrez, dit Svengaard.

Potter se pencha de nouveau sur le microscope.

— Envoyez la bande, dit-il. Deux minités de sulfhydryl.

Potter augmenta progressivement le grossissement, et choisit une cellule pour le masque. Le trouble créé par l’intrusion des minités se dissipa. Il chercha dans les cellules environnantes des preuves que la mitose démarrerait dans la direction qu’il avait lui-même choisie. Tout se passait lentement, trop lentement. Il venait à peine de commencer et déjà ses mains transpiraient dans ses gants.

— Préparez-vous à injecter l’adénosine triphosphatée, commanda-t-il.

Svengaard inséra le tube dans le micromanipulateur et fit un geste de la tête en direction de l’infirmière préposée à l’éprouvette. Déjà l’ATP ! Le combat s’annonçait rude.

— Envoyez une minité d’ATP, ordonna Potter.

Svengaard appuya sur une touche. Le bruissement des bandes de l’ordinateur résonna dans le silence.

Potter releva un instant la tête.

— Ce n’est pas la bonne ; nous allons en essayer une autre ; même procédure. Il se repencha sur le microscope, déplaça le micromanipulateur, augmenta le grossissement d’un cran à la fois et se fraya délicatement un chemin dans la masse cellulaire. Doucement… doucement… Le microscope lui-même pouvait causer des dommages irréparables.

Ahhh… il venait de repérer une cellule active au cœur de la morula. En cet endroit, la stase entretenue dans l’éprouvette n’avait produit qu’un ralentissement relatif. La cellule était la scène d’une intense activité chimique. Il reconnut les doubles paires d’une base accrochées à l’hélice en spirale d’un phosphate de sucre quand elles passèrent dans son champ de vision.

Toute angoisse l’avait quitté, il retrouvait son habituelle sûreté de soi et la ferme impression, souvent ressentie, que la morula était un océan dans lequel il nageait, que l’univers de la cellule constituait son habitat naturel.

— Deux minités de sulfhydryl.

— Sulfhydril. Deux minités, répéta Svengaard. Prêt pour l’ATP.

— ATP, reprit Potter. Je vais interrompre les réactions d’échange dans le système mitochondrial. Envoyez l’oligomycine et l’azide.

Svengaard fit preuve de sa compétence en s’exécutant sans hésitation. Seule la question suivante indiqua qu’il connaissait les dangers qu’impliquait ce processus : « Dois-je tenir prêt un agent pour empêcher l’accouplement ?

— Préparez de l’arséniate dans le numéro un.

— Le cycle de Krebs descend, annonça la manipulatrice : 89.4.

— Conséquence de l’intrusion, remarqua Potter, envoyez-moi zéro-six minités d’azide.

Svengaard appuya sur la touche.

— 0.4 d’oligomycine, demanda Potter.

— Oligomycine, zéro quatre.

Potter ne vivait plus que par ses yeux braqués sur le microscope et ses mains rivées aux micromanipulateurs. Son existence s’était transplantée dans la morula, il ne faisait plus qu’un avec elle.

Ses yeux enregistrèrent l’arrêt de la mitose périphérique… résultat prévisible des manœuvres antérieures. « Je crois que ça y est ! s’écria-t-il. Il bloqua le microscope, régla l’image et s’enfonça vers les hélices de l’ADN en quête de la difformité provoquée par l’hydroxyl, de la famille qui engendrerait un ventricule déficient. Il était maintenant redevenu l’artiste, le maître-modeleur ; la cellule mère déterminait tout l’organisme. Il se mit en devoir de façonner la délicate usine chimique de la structure interne.

— Prêt pour le modelage, annonça-t-il.

Svengaard arma le générateur de mésons.

— Armé, dit-il.

— Cycle de Krebs : 71, dit la manipulatrice.

— Premier modelage, fit Potter.

Il visa, lança la première décharge et observa le chaos qui s’ensuivit. L’appendice d’hydroxyl s’évanouit ; les nucléotides se reformèrent.

— Hémoprotéine P.450, demanda le chirurgien. Préparez la réduction par le NADH. Il attendit tandis que les globules de protéines se reformaient sous ses yeux, recherchant les molécules biologiquement actives. Maintenant ! Son instinct et son expérience jointes lui avaient indiqué le moment opportun. Deux minités et demi de P.450, ajouta-t-il.

Plusieurs chaînes de polypeptides se précipitèrent à l’intérieur de la cellule au milieu d’un tourbillon.

— Réduction, ordonna Potter.

Svengaard effleura la manette de l’NADH. Il ne pouvait rien voir du spectacle qui s’offrait à son collègue, mais la caméra frontale du chirurgien reproduisait une vue légèrement déformée du champ du microscope. Cette vue, ajoutée aux ordres de Potter, l’informait des lentes modifications qui se produisaient à l’intérieur de la cellule.

— Cycle de Krebs : 58, dit la manipulatrice.

— Deuxième modelage, annonça Potter.

— Armé, répondit Svengaard.

Potter, qui cherchait l’isovalthine responsable du myxœdème latent, la trouva enfin. « Donnez-moi une bande sur la structure S – (isopropylcarboxyméthyl) cystéine. »

Les tambours de l’ordinateur sifflèrent, s’arrêtèrent et démarrèrent de nouveau sur un rythme lent et égal. Une image comparative de l’isovalthine apparut dans le coin supérieur droit du champ de vision du chirurgien. Potter compara les structures point par point. « Coupez », dit-il. L’image comparative s’évanouit.

— Cycle de Krebs : 4, annonça la manipulatrice.

Le chirurgien, haletant, prit une profonde inspiration ; encore vingt-sept points et ils auraient atteint la zone mortelle. L’embryon des Durant mourrait.

Il avala sa salive et lança une nouvelle décharge de mésons. L’isovalthine s’éparpilla.

— Cycloserine prête, dit Svengaard.

Ahhh, ce bon vieux Sven, pensa Potter. On n’a jamais besoin de lui dire ce qu’il faut faire.

— Image comparative du D-4-Aminoisoxazolidon-3, demanda le chirurgien.

La manipulatrice prépara la bande. « Image comparative prête. »

— Vu, dit Potter. L’image s’évanouit. « Une minité huit. » Il observa l’interaction des groupes d’enzymes produite par l’administration de la cyclosérine. Le groupe des aminés présentait un beau champ d’affinités ; l’ARN de transfert y avait déjà trouvé place.

— Cycle de Krebs : 38.6.

Il faut tenter le coup, pensa Potter. L’embryon ne supportera pas un autre ajustement.

— Réduisez la stase de l’éprouvette de moitié, commanda-t-il, augmentez l’ATP.

— Stase réduite, annonça Svengaard qui pensa : Ça va y être. Il régla l’arrivée de l’ATP et de l’acide pyruvique.

— Indiquez-moi le cycle de Krebs par demi-point, précisa Potter.

— 35, commença la manipulatrice, 34.5… 34… 33. 5… Le rythme de sa voix s’accéléra ; l’émotion lui coupait le souffle : 33… 32… 31… 30… 29…

— Interrompez la stase, dit Potter. Envoyez de l’histidine activée sur tout le spectre des aminés. Commencez la pyridoxine, 4.2.

Les doigts de Svengaard s’activèrent sur les touches.

— Réinjectez les informations sur la bande des protéines, demanda le chirurgien. Basculez tout le rapport sur l’ADN en automatique.

Les bandes sifflèrent sur les bobines.

Ça ralentit, constata Svengaard.

— 22, reprit la manipulatrice. 21.9… 22… 21.9… 22.1… 22.2… 22.1… 22.2… 22.3… 22.4… 22.3… 22.4… 22.5… 22.6… 22.5…

Tous les nerfs de Potter vibraient au rythme de la bataille. La morula avait atteint la limite de la zone mortelle ; elle pouvait vivre ou périr dans la minute suivante. Ou bien encore, elle pouvait survivre, mais déformée ; le cas s’était déjà produit. Quand le défaut était trop grand, on retournait l’éprouvette et on la rinçait.

Mais Potter se sentait toujours en correspondance avec l’embryon ; il aurait été incapable de s’en détacher.

— Désensibilisateur de mutagène, demanda-t-il.

Svengaard eut un instant d’hésitation. Le cycle de Krebs suivait une courbe lente qui descendait dangereusement vers le stade mortel. Il comprenait les mobiles de Potter mais il ne fallait pas négliger le risque de cancer. Il se demandait s’il devait discuter cette phase. L’embryon se tenait à moins de quatre points de son plongeon dans le néant. L’administration des mutagènes chimiques, à ce stade de l’opération, pouvait aussi bien entraîner un brusque grossissement de l’embryon que sa destruction totale. Même si le traitement se révélait efficace, il n’écartait pas les risques de cancer.

— Désensibilisateur de mutagène, répéta Potter.

— Dosage ? demanda son collègue.

Svengaard actionnait les touches sans quitter des yeux le cadran où s’inscrivaient les chiffres du cycle de Krebs. À sa connaissance, on n’avait jamais appliqué un traitement aussi draconien à un embryon aussi proche de la zone mortelle. D’habitude, les mutagènes étaient réservés aux embryons malformés des Stéris car leur emploi entraînait parfois des résultats catastrophiques. C’était comme secouer un seau de sable pour en égaliser la surface. De temps à autre, le germe soumis aux mutagènes se trouvait de lui-même une meilleure structure ; à l’occasion, on obtenait un viable… mais jamais un Optimhomme.

Après avoir réduit le grossissement, Potter se plongea dans les mouvements de l’embryon. Il effleura doucement les touches, cherchant toujours des traces d’Optimhomme, mais l’activité cellulaire demeurait instable et confuse.

— Cycle de Krebs : 28 annonça la manipulatrice.

Il recommence à grimper, se dit Potter.

— Tout doucement, remarqua Svengaard.

Potter ne quittait pas la morula des yeux. Elle grossissait et s’étendait par poussées régulières. L’immense quantité d’énergie accumulée dans ce minuscule territoire n’avait pas fini de lutter.

— Cycle de Krebs : 30.4, dit Svengaard.

— Je retire les mutagènes, l’avertit Potter. Il déplaça le microscope vers une cellule périphérique, désensibilisa les nucléotides, et se mit en quête des malformations.

La cellule était parfaite.

Avec un émerveillement croissant, il poursuivit son investigation à travers les doubles hélices des chaînes de l’ADN.

— Cycle de Krebs : 36.8, et la progression continue. Dois-je commencer la choline et l’aneurine ? demanda Svengaard.

Potter, concentré sur la structure génétique, répondit machinalement : « Commencez », termina son examen et passa à une autre cellule.

Parfaite également.

Une autre encore ; même résultat.

La modification de la structure se conservait ; il s’agissait donc d’une structure cellulaire stable. Ce qui, songea Potter, ne s’était pas produit dans l’histoire de l’humanité depuis le second siècle du modelage génétique. Il envisagea une vérification ; l’ordinateur lui fournirait tous les chiffres nécessaires ; jusqu’à présent, on n’avait jamais jeté ni perdu un rapport. Finalement, il préféra renoncer… L’enjeu était trop important. D’ailleurs, il n’avait nul besoin de vérifier : sous ses yeux vivait une structure classique, dont il avait pu contempler l’image presque tous les jours, au cours de ses études médicales.

La structure du supergénie qui avait poussé Sven à appeler un spécialiste du Centre se trouvait là, renforcée par les ajustements du modelage. En outre, elle était associée à une structure de fécondité parfaitement stable, elle aussi. Les signes de longévité s’inscrivaient dans la configuration des gènes.

Si cet embryon, après avoir atteint la maturité, rencontrait un partenaire fécondable, il pourrait se reproduire et engendrer des enfants sans l’intervention d’un chirurgien génétique. Et sans avoir besoin d’enzymes pour assurer sa survie. Même ainsi, il vivrait dix fois plus longtemps qu’un humain ordinaire ; avec quelques précieux ajustements enzymatiques supplémentaires, il rejoindrait peut-être le rang des immortels.

De cet embryon pourrait naître une race nouvelle semblable à celle des immortels du Centre, à une différence près, mais une différence capitale : sa descendance s’intégrerait dans le cadre de la sélection naturelle… Hors du contrôle des Optimhommes.

Aucun être humain ne pouvait vivre si ses cellules s’éloignaient trop de cette structure fondamentale, et cependant il n’existait qu’un seul danger au monde pour le Centre : cette structure.

La sélection naturelle est une folie criminelle qui condamne ses victimes à mener en aveugle une vie incertaine, avait-on seriné à tous les chirurgiens génétiques durant leurs études.

Comme s’il était capable de se déplacer dans le temps, Potter était intimement persuadé que l’embryon des Durant, s’il parvenait à maturité, rencontrerait un partenaire fécondable. Il avait reçu, de l’extérieur, ce don : une charge d’arginine, la source de la fécondité… Ensuite, dans le flot des mutagènes, qui avait déclenché l’activité de l’ADN, la structure génétique de cet embryon s’était constituée d’une manière stable.

Pourquoi ai-je introduit des mutagènes à ce moment précis ? s’étonna le spécialiste. Je savais que c’était nécessaire. Comment ? Étais-je l’instrument d’une puissance extérieure ?

— Cycle de Krebs : 58. Progression régulière, annonça Svengaard.

L’impatience gagnait Potter, il aurait voulu débattre librement de toutes ces questions avec Svengaard… mais il y avait ces fichus parents, sans compter les agents de la Sécurité… à l’affût. Quelqu’un d’autre a-t-il pu voir suffisamment pour comprendre ce qui s’était passé ? Pourquoi ai-je introduit les mutagènes ?

— Pouvez-vous déjà désigner la structure ? demanda Svengaard.

— Pas encore, mentit Potter.

L’embryon se développait à un rythme rapide. La prolifération des cellules stables offrait un spectacle magnifique.

— Cycle de Krebs : 64.7, dit Svengaard.

J’ai attendu trop longtemps, pensa Potter. Les grosses têtes du Centre vont me demander pourquoi j’ai tant attendu avant de tuer cet embryon. Mais je ne peux pas le tuer ! C’est trop beau !

Le centre se maintenait au pouvoir en gardant le monde dans l’ignorance de sa domination : avec parcimonie, il distribuait la vie sous forme de rations d’enzymes, à des esclaves à demi-morts.

Un dicton de la Masse expliquait : Dans ce monde, il y a deux mondes : l’un ne travaille pas et vit toujours, l’autre ne vit pas et travaille toujours.

Au laboratoire, dans une éprouvette de cristal, reposait un petit conglomérat de cellules, un organisme vivant qui mesurait moins de six dixièmes de millimètres de diamètre et cet organisme recelait en lui le pouvoir de se développer hors du contrôle du Centre.

La morula devait donc périr.

Ils ordonneront de la tuer. Ils me soupçonneront… je serai un homme fini. Admettons que cette chose soit laissée en liberté, que se passera-t-il ? Que deviendra la chirurgie génétique ? En reviendrons-nous à la correction des malformations mineures… au stade où nous nous trouvions avant les surhommes ?

Des surhommes ?

Il fit mentalement ce qu’il ne pouvait faire moralement : il maudit les Optimhommes. Ces derniers possédaient des pouvoirs démesurés, ils régnaient sur la vie et sur la mort ; nombre d’entre eux étaient de véritables génies. Mais ils dépendaient des rations enzymatiques comme le premier crétin venu parmi les Stéris ou les fécondateurs. Et l’on trouvait dans les deux camps des individus aussi brillants que les Optimhommes… et chez les chirurgiens de même.

Mais nul parmi ces hommes ne pouvait se prévaloir de cet avantage insurpassable et écrasant : l’immortalité.

— Le cycle de Krebs se maintient à 100, dit Svengaard.

— Nous avons enfin dépassé la zone supérieure, conclut Potter qui risqua un coup d’œil vers la manipulatrice.

Penchée sur le tableau de commande, la femme lui tournait le dos. Sans l’enregistrement, on aurait pu encore dissimuler l’événement. Svengaard n’avait rien vu. La caméra frontale recoupait partiellement le champ de vision du microscope. Les infirmières préposées à l’éprouvette étaient incapables même de deviner ce qui s’était passé. Seule la manipulatrice savait peut-être, grâce à son petit écran de relais… et l’enregistrement qui dormait dans le ventre de la machine en témoignait, un jeu d’ondes magnétiques inscrit sur une bande… que les agents de la Sécurité et les Optimhommes auraient tout loisir de consulter.

— Je n’ai jamais vu un embryon survivre après être descendu aussi bas, déclara Svengaard.

— Jusqu’où est-il descendu ? s’enquit Potter.

— Vingt et un point neuf… Vingt est la dernière limite, c’est vrai et vous le savez aussi bien que moi, mais je ne pensais pas qu’un embryon descendu au-dessous de 25 puisse remonter le cycle. Et vous, docteur ?

— Moi non plus.

— La structure correspond-elle à ce que nous souhaitions ?

— Je ne veux pas trop intervenir pour le moment.

— Bien entendu. Quoi qu’il puisse se passer maintenant, permettez-moi de dire que c’était du grand art.

Du grand art. Je me demande ce que cet imbécile dirait s’il savait ce qui gît dans l’éprouvette ! Un embryon complètement viable. Complètement ! Tuez-le, voilà ce qu’il dirait sûrement. Cet embryon n’a nul besoin de ration d’enzymes ; il peut se reproduire ; il est sans défaut… parfait. Tuez-le, dirait-il. Sven n’est qu’un esclave dévoué. Cet embryon peut, à lui seul, justifier l’épopée lamentable du modelage génétique. Mais à l’instant même où le Centre aura connaissance de l’enregistrement, l’arrêt de mort de cet embryon sera signé.

Éliminez-le, ordonneront-ils… car ils préfèrent éviter les mots de meurtre ou de mort.

Potter se pencha de nouveau sur le microscope. Comme elle était belle, cette source de terreur !

Puis, il glissa un autre regard en direction de la manipulatrice. À ce moment précis, la femme se retourna, le masque baissé ; leurs yeux se croisèrent, elle sourit. C’était un sourire complice, un sourire de connivence, le sourire d’une conspiration ! Elle leva ensuite le bras pour essuyer la sueur qui perlait sur son visage et, dans le mouvement, une de ses manches accrocha une touche sur le tableau de commande. Un grincement désagréable s’éleva aussitôt. L’infirmière se retourna. « Oh, mon Dieu ! » s’écria-t-elle. Ses mains s’activèrent sur les touches, mais en vain. La bande continua de se dévider en sens inverse. La femme se retourna pour tenter d’arracher le couvercle transparent derrière lequel les bobines tournaient à toute vitesse.

— J’ai perdu le contrôle ! hurla-t-elle.

— C’est bloqué sur l’effacement ! s’exclama Svengaard qui bondit aux côtés de l’infirmière pour tenter d’arracher le couvercle, qui resta coincé.

Comme un homme en transe, Potter regarda la bobine qui achevait de se dévider et il entendit enfin claquer l’extrémité de la bande contre la bobine vide.

— Oh ! docteur, nous avons perdu l’enregistrement ! gémit la manipulatrice.

Potter fixa les yeux sur le petit écran de relais qui se trouvait devant elle. A-t-elle attentivement regardé l’opération ? Parfois, elles suivent le modelage de bout en bout, ces manipulatrices… et elles en connaissent un rayon. Si elle l’a fait, elle est au courant. Ou du moins, elle soupçonne nos résultats, l’effacement de la bande est-il vraiment dû au hasard. Oserai-je ?

La manipulatrice se retourna à ce moment précis et ses yeux rencontrèrent les siens.

— Docteur, dit-elle, je suis navrée.

— Aucune importance. C’est un embryon ordinaire, si l’on excepte le fait qu’il vivra.

— Nous avons échoué, n’est-ce pas ? demanda Svengaard. À cause des mutagènes, sans doute.

— Oui, répondit Potter. Mais sans eux, il serait mort.

Tandis qu’il répondait, il épiait l’infirmière. Il crut déceler, sans en être sûr, une impression de profond soulagement sur son visage.

— J’enregistrerai moi-même un rapport verbal de l’opération. En voilà assez avec cet embryon.

Et il pensa au même moment. Quand commence une conspiration ? Est-ce un début ?

Si conspiration il y avait, elle avait encore besoin de beaucoup de soutien. Aucun individu pourvu d’un œil aguerri ne pourrait regarder le microscope sans devenir conspirateur à son tour… ou traître à la cause.

— Il nous reste l’enregistrement de la synthèse protéinique, remarqua Svengaard. Il nous fournira les composantes chimiques et la durée.

Potter songea aussitôt à cet enregistrement. Renfermait-il un danger ?

À la réflexion, non. Il contenait la liste des composants utilisés pendant l’opération, mais il ne gardait pas trace de la façon dont on les avait utilisés.

— Bien entendu, bien entendu. Potter désigna l’écran principal. L’opération est terminée. Vous pouvez couper le circuit direct et emmener les parents à la réception. Je suis désolé de n’avoir pu faire mieux. Enfin, ce sera un homme en bonne santé.

— Un Stéri ? demanda Svengaard.

— Il est encore trop tôt pour le dire.

Potter observait la manipulatrice qui avait enfin réussi à enlever le couvercle de l’ordinateur et à stopper les bandes. « Vous connaissez l’origine de votre défaillance ? »

— Un mauvais fonctionnement du solénoïde, sans doute, intervint Svengaard.

— Cet équipement n’est plus de première jeunesse, confia la manipulatrice. J’ai déjà demandé plusieurs fois qu’on nous le remplace, mais nous ne sommes pas sur la liste des urgences, semble-t-il.

Et le Centre hésite toujours avant d’admettre une usure quelconque, ajouta mentalement Potter.

— Oui, dit-il à voix haute, mais je ne prédis pas qu’on le remplacera maintenant.

Quelqu’un l’a-t-il vu pousser cette touche ? Il essaya de se rappeler l’endroit où regardaient tous les assistants au moment de l’incident ; il craignait qu’on ait observé l’infirmière sur un écran de la Sécurité. Si la Sécurité l’a vue, son compte est bon. Et le mien aussi.

— Le rapport des réparateurs devra être joint au rapport sur l’opération, commença Svengaard. Je suppose que…

— Je m’en occuperai personnellement, docteur, interrompit l’infirmière.

En se détournant, Potter eut l’impression qu’il venait d’avoir une conversation secrète avec cette femme. Il remarqua que le grand écran était redevenu opaque ; les Durant avaient cessé d’observer. Devrais-je les rencontrer ? S’ils appartiennent à la Résistance, ils peuvent m’aider. Il faut faire quelque chose pour cet embryon. Le plus sûr est de l’éloigner d’ici… Mais comment ?

— Je vais m’occuper du reste, dit Svengaard qui partit vérifier la fermeture hermétique de l’éprouvette et le fonctionnement des pompes. Cela fait, il se mit à démonter le générateur de mésons.

Quelqu’un doit prévenir les parents, se dit Potter.

— Les parents vont être déçus, remarqua Svengaard. En général, ils savent pourquoi on appelle un spécialiste… ils ont dû espérer…

La porte de la salle d’attente s’ouvrit pour laisser passer un homme que Potter reconnut comme un agent de la Sécurité du Centre. C’était un blond au visage lunaire dont on oubliait les traits cinq minutes après l’avoir rencontré. Il traversa la pièce et vint se camper en face du spécialiste.

Est-ce la fin ? s’interrogea ce dernier.

— Et les parents ? demanda-t-il en s’efforçant de garder un ton calme et détaché.

— Blancs comme neige, répondit l’agent. Aucun appareil caché, une conversation normale… enfin beaucoup de bavardage, mais normal.

— Pas d’indice d’autre chose ? s’enquit Potter. Ils n’auraient pas pu tromper la Sécurité sans avoir recours à des appareils ?

— Impossible ! grogna l’autre.

— Le docteur Svengaard trouve que le père a un instinct protecteur trop développé et la mère une hypertrophie de l’instinct maternel.

— D’après les dossiers, c’est vous qui les avez modelés.

— Possible. Parfois on est obligé de se concentrer sur les éléments principaux afin de préserver l’embryon, et alors de petites choses nous échappent.

— Rien ne vous a échappé aujourd’hui, j’espère ? Il paraît que l’enregistrement a été effacé par… accident.

A-t-il des soupçons ? La façon dont il s’engageait, le danger qu’il courait menaçaient de faire perdre pied au chirurgien qui dut accomplir un effort surhumain pour maîtriser sa voix.

— Tout est possible, bien entendu, répondit-il en haussant les épaules. Mais nous nous trouvions devant un cas tout à fait ordinaire. Nous avons perdu l’optiforme au cours du modelage. Ce sont des choses qui arrivent. Voilà tout.

— Faut-il porter le rapport au pinacle ? demanda l’agent.

Encore un coup au jugé !

— Comme vous voudrez. Vous n’attendrez pas longtemps mon enregistrement verbal et il sera sans doute aussi précis que la bande. Il me semble préférable de patienter avant de prendre une décision.

— D’accord.

En voyant Svengaard dégager l’éprouvette du microscope, Potter se détendit un peu. Tout danger d’un regard scrutateur était maintenant écarté.

— J’ai peur qu’on ne vous ait dérangé pour rien, dit-il à l’agent de la Sécurité. Mais les parents avaient insisté pour observer.

— Il vaut mieux dix dérangements inutiles qu’un couple de parents trop bien informés. Comment l’enregistrement a-t-il été effacé ?

— Un accident causé par un matériel usagé. Le rapport des techniciens sera bientôt entre vos mains.

— Laissez de côté l’usure du matériel. Je transmettrai ça verbalement. Maintenant, Allgood doit montrer tous les rapports à la Tuyère.

Potter se permit un hochement de tête compréhensif. « Bien sûr. »

Les hommes qui travaillaient avec le Centre se comprenaient ou dissimulaient aux Optimhommes les informations inquiétantes.

— Un jour, dit l’agent en parcourant des yeux la salle de modelage, le secret deviendra inutile. Pour moi, le plus tôt sera le mieux. Et sur ce, il partit.

Le spécialiste le regarda disparaître en pensant que l’homme coïncidait parfaitement avec son métier. Un excellent modelage qui n’avait qu’un défaut : un esprit trop tranché, une trop grande logique et trop froide, pas assez de curiosité, d’imagination, de disponibilité pour se lancer sur une piste incertaine.

S’il m’avait poussé dans mes retranchements, j’aurais craqué. L’incident aurait dû susciter une plus grande curiosité de sa part. Nous avons tendance, il est vrai à copier nos maîtres et à imiter même leurs défauts.

Potter commençait à croire au succès de cette aventure inopinée. Il vint aider Svengaard à finir de ranger le matériel tout en se demandant : Comment puis-je savoir si l’agent a accepté mes explications ? Mais cette question n’engendrait en lui aucune inquiétude. Je sais qu’il les a acceptées, mais comment ?

À ce moment, il comprit que son esprit, qui s’était concentré sur les informations transmises par les gènes – l’activité intérieure de la cellule et ses manifestations extérieures – avait, à la longue, acquis une nouvelle faculté de compréhension : il interprétait les plus minces signes de réaction de type génétique.

Je peux lire dans la pensée.

C’était une découverte prodigieuse. Il regarda successivement les infirmières qui achevaient le rangement.

Quand ses yeux tombèrent sur la manipulatrice, il sut qu’elle avait délibérément détruit l’enregistrement. Il le sut.

CHAPITRE IV

Après leur entrevue avec les médecins, Lizbeth et Harvey Durant quittèrent l’hôpital la main dans la main. Ils souriaient en balançant leurs mains jointes comme des enfants (qu’ils étaient en un sens) en sortie pour un pique-nique.

La pluie matinale avait été interrompue, et les bancs de nuages s’éloignaient vers l’est, vers les hauts pics qui surplombaient Seatac Megalopolis. Au cœur d’un ciel d’un bleu céruléen, un soleil coquin rayonnait.

Un groupe de gens qui traversaient le parc en ordre relâché croisa leur chemin. Il s’agissait sans aucun doute d’une équipe d’ouvriers ou d’un groupe de travail qui prenait de l’exercice. Quelques touches de couleur rompaient l’uniformité de leur apparence physique : ici, la tache orange d’un foulard sur la tête d’une femme, là, la bande jaune vif d’une sangle en travers de la poitrine d’un homme, là encore l’éclat écarlate d’une amulette de la fécondité qui se balançait au bout d’un anneau d’or à l’oreille d’une autre femme. L’un des passants s’était même chaussé de vert brillant.

Ces tentatives touchantes pour accéder à une forme d’individualité dans un monde qui imposait l’uniformité dès la naissance bouleversa Lizbeth. Elle préféra détourner la tête pour conserver son sourire.

— Où allons-nous ? demanda-t-elle.

— Mumm ? Harvey la prit par l’épaule et attendit sur le trottoir que le groupe fût passé.

Parmi les marcheurs, des visages se tournèrent vers le couple avec envie. Tous savaient pourquoi les Durant étaient là. La présence de l’hôpital, cette construction de plasmeld derrière eux, le couple qu’ils formaient, leurs vêtements, leurs sourires, tout indiquait que les Durant venait d’obtenir leur permission de fécondation.

Chacun pris individuellement aspirait désespérément à une telle échappatoire. Des gamètes viables, une permission de fécondation. C’était le rêve universel. Même les Stéris reconnus entretenaient cet espoir et dévalisaient les charlatans et les fabricants d’amulettes bidon.

— Ils n’ont pas de passé, pensa Lizbeth se remémorant brusquement la réflexion d’usage des philosophes de la masse. Comme ces pauvres gens n’ont pas de passé, ils ne peuvent que s’accrocher au futur. Quelque part notre passé s’est perdu dans la nuit des temps. Les Optimhommes et leurs chirurgiens génétiques l’ont détruit.

Même leur permission de fécondation perdait de son attrait en regard de cette constatation. Oui, les Durant, en ce moment, n’étaient plus obligés de bondir du lit à la sonnerie du réveil et de courir chacun de leur côté à leur travail, mais ils restaient, en dépit de cet avantage, des gens sans passé… et leur avenir pourrait bien être anéanti en un instant. Cet enfant en gestation dans une éprouvette à l’hôpital… d’une certaine façon restait encore une part d’eux-mêmes, mais les chirurgiens l’avaient déjà altéré ; ils l’avaient coupé brutalement de son passé.

Lizbeth se rappela ses propres parents ; combien ils lui avaient parus étrangers en raison des différences de consanguinité.

— Ils n’étaient qu’à demi mes parents… pensa-t-elle, ils le savaient… et moi aussi…

Elle sentait croître une distance entre elle et son propre fils qui n’était pas encore formé. Ce sentiment, en dépit de ses efforts, imprégnait les impératifs du moment.À quoi bon lutter ? se dit-elle, mais elle savait bien à quoi servirait la lutte. Elle devait mettre fin pour toujours à cette amputation du passé.

Le dernier visage dévoré d’envie passa devant eux. Bientôt, les passants ne furent plus que des dos anonymes encore tachetés de couleurs, puis le coin d’une rue les happa brusquement. Avons-nous, nous aussi, franchi un tournant sans espoir de retour ? se demanda Lizbeth.

— Allons prendre la navette interurbaine, dit Harvey.

— Par le parc ?

— Oui.

— Peux-tu t’imaginer : dix mois ?

— Et nous pourrons emmener notre fils à la maison. Nous en avons de la chance.

— Dix mois, ça paraît bien long quand même.

— Oui, répondit la jeune femme pendant qu’ils traversaient la rue pour entrer dans le parc, mais dans trois mois, quand ils l’auront transféré dans la grande éprouvette, nous pourrons déjà venir le voir toutes les semaines.

— Tu as raison, dit Harvey, ça se passera sans qu’on s’en rende compte. Et nous pouvons en remercier les puissances ; notre fils n’est ni un spécialiste ni un individu exceptionnel. Nous pourrons donc l’élever chez nous. Nous aurons une réduction de temps de travail.

— Ce Potter, quel as !

Pendant qu’ils parlaient leurs mains jointes s’activaient pour émettre, de leur subtile pression des doigts, apanage de leur conversation secrète. L’utilisation de ce code les classait parmi les messagers des parents de la Résistance.

— Ils nous surveillent toujours, transmit Harvey.

— Je le sais.

— Svengaard est hors du coup, ce n’est qu’un esclave du système.

— C’est évident, mais je ne savais pas que la manipulatrice était des nôtres.

— Tu l’as remarqué toi aussi ?

— Potter l’observait quand elle a appuyé sur le bouton.

— Crois-tu que les agents de la Sécurité l’aient remarqué, eux aussi ?

— Aucun risque. Nous captions toute leur attention.

— Peut-être n’est-elle pas des nôtres, après tout. Harvey reprit à voix haute : « Quelle belle journée ! Si nous prenions le chemin fleuri ?

— Crois-tu que la réaction de cette infirmière soit due au hasard ? demanda Lizbeth par le truchement de ses mains.

— C’est possible. En voyant ce que faisait Potter, elle a compris qu’il n’y avait qu’un seul moyen de sauver l’embryon.

— Mais alors, il faut que quelqu’un rentre immédiatement en contact avec elle.

— Prudence. C’est peut-être une femme instable, perturbée, qui fait une névrose de maternité.

— Et Potter ?

— Lui, il faut le contacter immédiatement. Nous aurons besoin de son aide pour faire sortir l’embryon.

— Ça nous fera neuf chirurgiens au Centre.

— S’il marche.

Elle le regarda avec un sourire qui dissimulait totalement sa soudaine contrariété : Tu en doutes ?

— C’est parce que j’ai l’impression qu’il lisait en moi au moment où je lisais en lui.

— Oh ! oui, tu as raison, mais par rapport à nous, il était lent et maladroit.

— Je m’en suis aperçu, il ressemblait à un débutant, à un amateur trébuchant, mais qui prend confiance en lui au fur et à mesure.

— Il manque d’entraînement, c’est évident. Je craignais que tu n’aies lu en lui quelque chose qui m’aurait échappé.

— Je crois que tu as raison.

Dans le parc, la lumière du soleil faisait scintiller la poussière en innombrables colonnes qui s’élevaient entre les arbres. Tout en contemplant la scène, Lizbeth répondit :« Chéri, j’en suis sûre, c’est un télépathe naturel qui a acquis ses talents par hasard. Cela arrive de temps en temps, tu le sais. Il le faut d’ailleurs car rien ne doit nous empêcher de continuer à communiquer.

— Eux, ils essaient bien.

— Oui, ils ont tout fait pour cela aujourd’hui en nous épiant, et en nous sondant pendant que nous étions dans ces salons. Mais des gens qui pensent par automatisme ne devineront jamais que notre arme, ce sont les gens et non les choses.

« C’est leur talon d’Achille.

« Le Centre ne connaît que la logique génétique ; il ne cesse de s’enfoncer dans la même ornière et il s’y est enfoui si profondément que les bords lui cachent désormais le monde extérieur.

— Et ce vaste, et cet immense univers qui nous appelle.

CHAPITRE V

Max Allgood, chef de la Tachy-Sécurité, gravit les marches de plasmeld de l’Administration. Les deux chirurgiens qui l’accompagnaient le suivaient à une distance respectueuse ainsi qu’il convenait de le faire avec un homme investi d’un pouvoir aussi formidable.

Le soleil matinal allongeait leurs trois ombres pointues sur les surfaces et les angles du bâtiment.

Ils pénétrèrent dans la pénombre argentée du portique où une barrière les retint pour une inspection obligatoire. Les détecteurs devaient s’assurer qu’ils n’étaient pas porteurs de germes infectieux.

Allgood, qui se soumettait à l’épreuve avec la patience que donne une longue expérience, en profita pour étudier ses deux compagnons, Boumour et Igan ; un fait l’amusait particulièrement : tous ceux qui entraient se voyaient contraints d’abandonner leur titre. On n’autorisait pas les « médecins » à pénétrer dans ce domaine. Seuls les « pharmaciens » y étaient admis. Le titre de docteur véhiculait des connotations gênantes pour les Optimhommes. Oh ! bien sûr, ils savaient que les médecins existaient, mais ils ne les reconnaissaient que comme les soigneurs des humains ordinaires. Ici, on désignait un médecin par un euphémisme et on ne parlait ni de la mort ni du meurtre ni de l’usure d’une machine ou d’un appareil. Le centre n’employait que des Optimhommes nouveaux, au stade de l’apprentissage, ou des ordinaires d’apparence juvénile, bien que certains de ces ordinaires aient été entretenus par leurs maîtres depuis des temps lointains.

Boumour et Igan subirent avec succès le test de juvénilité ; cependant, avec son visage rabougri de lutin, le premier faisait plus que son âge. Grand, les épaules lourdes, il dégageait une impression de puissance. À côté de lui, Igan, avec sa figure pointue à la mâchoire allongée et sa petite bouche pincée, paraissait mince et fragile. L’un et l’autre avaient des yeux bleus au regard pénétrant à l’instar des Optimhommes. Ils étaient sans doute des presque-Optimhommes comme la plupart des chirurgiens-pharmaciens du Centre.

Les deux hommes s’agitaient sous le regard d’Allgood en essayant d’éviter ses yeux. Boumour s’adressa à voix basse à son compagnon, tandis que l’une de ses mains lui pétrissait nerveusement l’épaule. Allgood se rappela avoir déjà remarqué une telle gymnastique des doigts. Mais où ? L’examen se prolongeait. Il sembla au chef de la Sécurité qu’il durait plus que de coutume. Allgood reporta son attention sur le spectacle qui s’offrait dehors : le Centre était plongé dans un calme inhabituel.

Allgood constata également à ce moment-là que l’accès aux dossiers secrets et même aux livres antiques lui conférait une rare connaissance du Centre. Le domaine des Optimhommes s’étendait sur les pays autrefois dénommés Canada et nord des États-Unis. À l’intérieur d’un cercle de sept cents kilomètres de diamètre, de multiples centres de contrôle se trouvaient répartis sur deux cents étages souterrains : contrôle du temps, des gènes, des bactéries, des enzymes… contrôle humain…

Dans le petit secteur où il se trouvait, le cœur de l’Administration, on avait aménagé le terrain à la manière d’un paysage italien peint en clair-obscur : des touches de pastel caressaient les noirs et les gris. Les Optimhommes étaient capables de coiffer une montagne au gré de leur caprice : « Un peu dégagé sur le dessus, sans toucher aux pattes. » Ainsi, le relief avait été modelé par l’intermédiaire du Centre ; on avait adouci les angles, arasé les aspérités. Quand les Optimhommes mettaient en scène un spectacle naturel, il manquait toujours la coloration dramatique qui faisait tout autant défaut à leur vie.

Allgood s’était souvent interrogé à ce sujet. Pour avoir vu un des films antérieurs à leur règne, il avait pu noter les différences. Les beautés manucures du Centre s’associaient pour lui aux triangles rouges qu’on trouvait partout et qui indiquaient les officines où les Optimhommes obtenaient leurs rations d’enzymes.

— Est-ce une impression ? On dirait qu’ils sont plus longs que d’habitude, demanda Boumour d’une voix profonde de baryton.

— Patience, lui répondit Igan en ténor.

— Oui, renchérit Allgood. La patience est la meilleure amie de l’homme.

Boumour leva les yeux vers le chef de la Sécurité et l’étudia avec curiosité. Allgood parlait peu sauf pour faire un effet. C’était lui et non les Optimhommes qui représentait la plus grande menace contre la conspiration. Il était dévoué corps et âme à ses maîtres, une super-marionnette. Pourquoi nous a-t-il ordonné de l’accompagner aujourd’hui ? se demandait le chirurgien. Est-il au courant ? Va-t-il nous dénoncer ?

La laideur particulière d’Allgood fascinait l’homme de science. Il appartenait au type ordinaire de la masse, petit et trapu ; des yeux perçants, fendus en amande dans un visage lunaire ; une touffe de cheveux noirs qui descendait bas sur le front : un modelage Shang à en juger par les caractéristiques évidentes de ses gènes.

Allgood se tourna à l’instant vers la barrière protectrice et Boumour comprit brusquement que la laideur du personnage émanait de l’intérieur de lui-même. Elle résultait de la peur, une peur innée et une peur imposée. Cette révélation rassura le chirurgien qui la transmit à Igan, par pression digitale sur son épaule.

Igan s’écarta vivement pour regarder au dehors. Bien sûr, Max Allgood a peur, pensa-t-il. Il vit dans un labyrinthe de frayeurs connues et inconnues… comme les Optimhommes… misérables créatures.

La scène qu’il avait sous les yeux commença de s’enregistrer dans sa conscience. Ici, au moment présent, régnait un printemps idéal, programmé au cœur tout-puissant du contrôle atmosphérique. Les marches de l’Administration conduisaient à un lac, cercle parfait d’émail bleu. Au-delà du lac, sur une colline basse, des piédestaux de plasmeld s’érigeaient comme des pierres blanches : les portes des ascenseurs qui plongeaient à grande vitesse dans les quartiers souterrains des Optimhommes – deux cents étages.

Tandis qu’il regardait, le ciel au-dessus de la colline devint peu à peu d’un bleu sombre et huileux.

Soudain, des traînées rouges, vertes et pourpres le strièrent suivant les contours d’un dessin plutôt banal. Un coup de tonnerre contenu résonna dans l’atmosphère. Quelque part dans le Centre, un Optimhomme supérieur mettait en scène pour son seul plaisir un orage organisé.

Igan trouva le spectacle sans intérêt ; il y manquait une tension dramatique, la présence d’un risque… deux expressions pour exprimer la même notion.

Pour Allgood, l’orage constituait le premier indice aperçu ce jour-là qui s’accordât avec sa conception de la vie du Centre. Des faits inquiétants façonnaient cette conception. Des personnes y disparaissaient à jamais ; seuls lui et quelques agents dignes de confiance, connaissaient leur sort. De plus, le tonnerre s’harmonisait avec son humeur : ce bruit évoquait une puissance illimitée. Sous le ciel passé au jaune acide, l’atmosphère printanière s’était dissipée ; l’éclairage transformait les piédestaux en cénotaphes antiques silhouettés contre un fond vert tilleul.

— Ça y est, annonça Boumour.

En se retournant, Allgood vit que la barrière s’était enfin levée. Il s’engagea dans la salle du Conseil. Les murs adamantins s’y réverbéraient au-dessus d’innombrables rangées de bancs de plasmeld. Le trio s’avança au milieu de langues de vapeurs odoriférantes qui s’écartaient à leur passage.

Les acolytes, vêtus de capes vertes, retenues à l’épaule par une fibule de diamants, vinrent les escorter. Des cornemuses de platine se dissimulaient sous leurs capes ; des nuages roses de fumées antiseptiques se dégageaient des encensoirs dorés qu’ils balançaient au rythme de leurs pas.

Allgood n’avait d’yeux que pour l’extrémité de la pièce. Un globe gigantesque de quarante mètres de diamètre et rouge comme une racine de mandragore trônait là-bas, environné de rayons lumineux. C’était le centre de contrôle de la Tuyère, l’instrument des pouvoirs étranges et des perceptions inouïes grâce auxquels ils observaient et régissaient leur royaume. Une section découpée comme un quartier d’orange en révélait l’intérieur. Des éclairs s’entrecroisaient en son centre, verts jaillissements de phosphore, crépitements bleutés d’arcs électriques. D’énormes écrans circulaires formulaient des messages auxquels répondaient des clignotements rouges ; des rayons transportaient des chiffres ; des symboles ésotériques dansaient sur des rubans de lumière.

Au centre de la sphère, s’élevait, comme au cœur d’un fruit, une blanche colonne qui supportait une plate-forme triangulaire. Un Optimhomme était assis sur un trône de plasmeld doré à chaque angle du triangle. Le trio constituait la Tuyère, des amis, des compagnons, des chefs élus pour un siècle, et qui avaient encore soixante-dix-huit ans de règne devant eux. Un temps infini par rapport à la durée de leur vie, une période ennuyeuse, accablante même, car les élus étaient obligés d’affronter les réalités que les autres Optimhommes pouvaient considérer à travers le filtre des euphémismes.

Les acolytes s’arrêtèrent à vingt pas de la sphère écarlate sans cesser de balancer leurs encensoirs. Allgood fit un pas en avant et, de la main, commanda aux chirurgiens de s’arrêter derrière lui. Le chef de la Sécurité savait jusqu’où il pouvait aller. Cette fois, il devait s’avancer jusqu’aux dernières limites. Ils ont besoin de moi, se dit-il, sans se faire d’illusions cependant quant aux dangers potentiels de cet entretien.

Levant les yeux vers le globe, il plongea le regard à l’intérieur. Un rideau mouvant d’énergie créait un écran au travers duquel on pouvait deviner des formes tantôt nettes, tantôt floues.

— Je suis venu, annonça-t-il.

Boumour et Igan firent écho avec des remerciements. Ils se remémoraient les règles protocolaires : « Employez toujours le nom de l’Optimhomme à qui vous vous adressez. Si vous l’ignorez, demandez-le avec humilité. »

Le chef de la Sécurité attendit la réponse. Parfois, il avait l’impression que les Optimhommes avaient perdu le sens du temps, du moins des secondes, des minutes, des jours mêmes ? C’était possible après tout : pour des immortels, la succession des saisons ressemblait peut-être au tic-tac d’une horloge.

Le support du trône, pivotant sur lui-même, présenta tour à tour les membres de la Tuyère. Assis presque nus sous des robes translucides et brillantes, ils jouaient de leur parentés avec les ordinaires. Devant l’ouverture se trouvait maintenant Nourse ; un vrai dieu grec au visage marmoréen, aux sourcils épais, à la poitrine bardée de muscles, saillant au rythme de sa respiration, une respiration égale, à la lenteur contrôlée.

Le support tourna de nouveau et présenta Schruille. Mince et osseux, de grands yeux ronds, de hautes pommettes, un nez aplati, une bouche perpétuellement tordue en une grimace de dégoût. Un être imprévisible, dangereux. D’après certains, il parlait des choses interdites aux Optimhommes. Une fois, en la présence d’Allgood, il avait laissé échapper le mot « mort » ; c’était, il est vrai, au sujet d’un papillon.

Un autre tour encore et Calipine apparut dans une robe passementée de cristaux. Fine, la poitrine haute, la chevelure d’un brun doré, les yeux froids et insolents, les lèvres pleines, le nez long et le menton pointu. Allgood avait surpris de curieux regards posés sur lui à plusieurs occasions. Il avait, chaque fois, préféré penser aux ordinaires que les Optimhommes choisissaient parfois comme compagnon de lit.

Nourse s’adressa à Calipine tout en l’observant au travers du réflecteur prismatique érigé de chaque côté du trône à la hauteur de l’épaule. La femme lui répondit, mais sa voix ne parvenait pas au sol.

Cependant Allgood observait l’entretien pour tenter de deviner leur humeur. Les gens de la Masse savaient que Nourse et Calipine avaient partagé le même lit durant une période qui recouvrait des centaines de vies ordinaires. Nourse avait la réputation d’être un Optimhomme énergique mais prévisible ; au contraire, Calipine passait pour fantasque. « Qu’est-ce qu’elle a encore fait », voilà ce qu’il était courant d’entendre dès que l’on mentionnait son nom, et la question était toujours formulée sur un ton où la crainte se mêlait à l’admiration. Cette crainte, Allgood la connaissait bien ; auparavant, il avait servi d’autres trinités, mais aucune n’avait eu de pouvoir sur lui comme celle-ci… comme Calipine surtout.

L’axe du trône arrêta Nourse devant l’ouverture.

— Tu es venu, gronda-t-il. Bien entendu. Le bœuf connaît son maître et l’âne sa mangeoire.

C’est donc comme ça que ça va se passer, se dit Allgood. Ridicule ! Seule explication possible : ils savaient qu’il avait commis une erreur… comme toujours.

Calipine fit pivoter son siège afin de regarder les ordinaires. La salle du Conseil avait été construite à l’image du sénat romain : de fausses colonnes gardaient les extrémités ; des rangées de bancs s’étiraient sous des caméras scintillantes. Tout l’intérieur de l’édifice convergeait vers les silhouettes des visiteurs.

En relevant les yeux, Igan se rappela avoir craint et méprisé ces créatures depuis toujours – et même au moment où il avait eu pitié d’elles. Quel bonheur de n’être pas Optimhomme ! Bien que son modelage l’eût rapproché de cet état, il y avait finalement échappé. Enfant, il les avait haïs, ces Optimhommes, puis la pitié avait tempéré ce sentiment, et l’avait transformé en agressivité ouverte contre les Donneurs de Temps.

— Nous sommes venus, comme on nous l’a ordonné, pour faire un rapport sur les Durant, déclara Allgood qui prit deux inspirations rapides pour se calmer les nerfs. De telles rencontres avaient toujours présenté du danger, mais le danger avait doublé quand il avait décidé de jouer double jeu. Il lui était impossible de faire marche arrière maintenant et d’ailleurs, depuis qu’il avait découvert les doubles confectionnés à son image, il n’en avait plus le désir. Ces doubles répondaient à une intention précise. Eh bien ! ils allaient voir !

Calipine examinait Allgood : le temps était-il venu de se distraire avec cet horrible mâle de la masse ? Voilà qui chasserait peut-être l’ennui. Schruille et Nourse se permettaient bien de ces fantaisies et, elle-même, si sa mémoire ne la trahissait pas, s’en était permis à son heure avec un autre Max ; mais elle ne se souvenait plus très bien si l’aventure avait réussi ou non à dissiper son ennui.

— Petit Max, répète ce que nous donnons ? demanda-t-elle.

Cette voix de femme douce, teintée d’ironie, terrifia le chef de la Sécurité. Il avala sa salive.

— Vous donnez la vie, Calipine.

— Combien d’années as-tu vécu, dis-le un peu ? commanda-t-elle.

La gorge d’Allgood était complètement desséchée.

— Presque quatre cents, Calipine, parvint-il à prononcer d’une voix rauque.

Nourse ricana.

— Tu en as autant devant toi si tu nous sers fidèlement, dit-il.

Allgood n’avait jamais entendu un Optimhomme formuler une menace aussi nette. D’habitude, ils exprimaient leur volonté avec des périphrases et des allusions subtiles et ils agissaient par l’intermédiaire des ordinaires qui, eux, étaient capables d’affronter les concepts de « mort » et de « meurtre ».

Qui ont-ils modelé pour me détruire ? se demanda-t-il.

— De nombreuses petites années, ajouta Calipine. Tic-Toc.

— Ça suffit, gronda Shruille qui détestait ces entretiens avec les membres des classes inférieures et la façon dont Calipine jouait avec la masse. Il fit pivoter son trône à son tour, si bien que la Tuyère au complet se trouva face à l’ouverture. Le regard fixé sur ses doigts, sur sa peau d’une éternelle jeunesse, Schruille se demandait pourquoi il était intervenu ainsi. Un déséquilibre enzymatique ? Cette pensée le mit mal à l’aise. À l’accoutumée, il gardait le silence pendant ces audiences – pour se prémunir en réalité – car il s’apitoyait facilement sur le sort de ces pauvres ordinaires, et il se méprisait ensuite pour sa sensiblerie.

Boumour vint se placer aux côtés d’Allgood.

— La Tuyère désire-t-elle entendre notre rapport sur les Durant ? demanda-t-il.

Devant cette interruption inopinée, Allgood étouffa un mouvement de colère. Il fallait que les Optimhommes paraissent diriger l’entretien. Toujours ! Cet imbécile ne le savait donc pas !

— Les mots et les images de votre rapport ont déjà été vus et analysés, grogna Nourse. Ce sont les omissions que nous désirons connaître à présent.

— Les omissions ? se dit Allgood, croit-il que nous avons dissimulé quelque chose ?

— Petit Max, intervint Calipine. As-tu satisfait à notre requête et interrogé la manipulatrice sous hypnose ?

Nous y voilà. Le chef de la Sécurité prit une profonde inspiration.

— Elle a été interrogée, Calipine, répondit-il.

À ce moment, Igan rejoignit Boumour.

— J’aimerais dire quelque chose à ce sujet, commença-t-il, si je…

— Tais-toi, pharmacien, commanda Nourse. C’est à Max que nous parlons.

Igan inclina la tête. Quel danger nous courons ! À cause de cette imbécile d’infirmière en plus ! Elle n’était même pas des nôtres. Aucun Cyborg ne la connaît. Elle n’appartient ni à une cellule ni à un groupuscule. Une Stéri ordinaire qui, par accident, met nos vies en danger.

Allgood, en voyant les mains du chirurgien trembler, s’interrogea : Que leur arrive-t-il à tous les deux ? Ils ne sont pas bêtes à ce point-là ?

— L’infirmière n’a-t-elle pas agi délibérément ? demanda Calipine.

— Si, Calipine, répondit Allgood.

— Vos agents n’ont rien vu. Cependant nous savons qu’il ne peut en être autrement. Calipine se détourna pour scruter les appareils de contrôle avant de revenir au chef de la Sécurité. Explique-nous pourquoi.

— Je n’ai pas d’excuse, Calipine, répondit Allgood avec un soupir. Les hommes ont été censurés.

— Explique-nous alors les mobiles de l’infirmière, reprit l’Optimhomme d’un ton de commandement.

Allgood s’humecta les lèvres du bout de la langue et jeta un coup d’œil rapide à Boumour et Igan. Les deux chirurgiens fixaient le sol. Ses yeux revinrent vers Calipine, vers le visage flamboyant, abrité au creux de la sphère.

— Il nous a été impossible de les découvrir, Calipine.

— Impossible ? demanda Nourse.

— Elle… euh !… elle a cessé d’exister au cours de l’interrogatoire, Nourse. Les trois Optimhommes se figèrent sur leur trône. Une déficience de son modelage génétique d’après les pharmaciens.

— Un incident pitoyable, commenta Nourse en s’adossant à son siège.

— C’était peut-être un effacement volontaire, intervint Igan étourdiment.

Satané imbécile, pensa Allgood.

— Igan, vous étiez là ? demanda Nourse qui s’était tourné vers le chirurgien.

— C’est Boumour et moi-même qui avons administré les somnifères.

Et elle est morte, songea Igan, ce n’est pas nous qui l’avons tuée. Cependant on nous reprochera sa mort. Où avait-elle appris à arrêter les battements de son cœur ? Il n’y a que les Cyborgs pour connaître un tel truc et l’enseigner.

— Un effacement volontaire, s’enquit Nourse. Même abordée de biais, l’idée impliquait des conséquences terrifiantes.

— Max, dit Calipine se penchant en avant, l’avez-vous torturée ? Pourquoi voulait-elle donc lui faire admettre sa sauvagerie ? se demanda-t-elle.

— Elle n’a pas souffert, Calipine.

Déçue, l’Optimhomme se rencogna dans son trône. Mentirait-il ? Elle consulta les appareils : calme. Il ne mentait pas.

— Pharmacien, demanda Nourse, expose ton opinion.

— Nous l’avons soigneusement examinée, répondit Igan. Les somnifères ne sont pas responsables. En aucune manière…

— Certains parmi nous pensent à une déficience génétique, intervint Boumour.

— Nous ne sommes pas tous d’accord à ce sujet, reprit Igan qui jeta un coup d’œil à Allgood. Bien qu’il sentît la désapprobation du chef de la Sécurité, il ne pouvait agir autrement : il fallait créer un malaise chez les Optimhommes. Dès qu’on parvenait à provoquer chez eux des réactions émotionnelles, ils commettaient des erreurs. Le plan exigeait des erreurs, maintenant. On devait ruiner leur équilibre, mais de façon délicate, subtile.

— Max, ton opinion, demanda Nourse qui épiait son interlocuteur. Dernièrement, ils n’avaient obtenu que de pâles imitations, des doubles dégénérés.

— Nous avons prélevé des spécimens de tissu cellulaire et nous faisons croître un double. Si la copie est parfaite, nous pourrons enquêter sur la déficience génétique.

— Il est regrettable que le double ne possède pas la mémoire de l’original, fit remarquer Nourse.

— Regrettable, ô combien, renchérit Calipine qui continua à l’adresse de Schruille : N’est-ce pas, Schruille ?

L’autre Optimhomme la regarda sans répondre. Croyait-elle pouvoir jouer avec lui comme avec les simples ordinaires ?

— Cette femme avait-elle un compagnon ? demanda Nourse.

— Oui, Nourse, répondit Allgood.

— Union fertile ?

— Non, Nourse. C’était une Stéri.

— Remplacez-la. Une autre femme, un peu de plaisir. Laissez-le croire qu’elle nous était fidèle.

Allgood acquiesça.

— Nous lui donnerons une femme, Nourse, qui le surveillera constamment.

Calipine laissa échapper une cascade de rires.

— Pourquoi n’a-t-on pas encore parlé de ce Potter, l’ingénieur génétique ? demanda-t-elle.

— J’y arrivais, Calipine, répondit Allgood.

— Quelqu’un a-t-il examiné l’embryon ? demanda Schruille en levant brusquement les yeux.

— Non, Schruille.

— Pourquoi ?

— S’il s’agit d’un plan concerté pour échapper au contrôle génétique, nous ne voulons pas que les membres du complot sachent que nous les soupçonnons. Du moins, pas encore. Il nous faut d’abord en apprendre plus sur ces gens : les Durant, leurs amis, Potter, tout le monde.

— Mais l’embryon est la clef de toute l’affaire. Qu’en a-t-on fait ? Où se trouve-t-il ?

— C’est un appât, Schruille.

— Un appât ?

— Oui, Schruille, pour attirer les conspirateurs.

— Mais qu’en a-t-on fait ?

— Cela n’a aucune importance, Schruille, tant que nous pouvons… tant qu’il reste sous notre surveillance.

— L’embryon est parfaitement gardé, j’espère ? intervint Nourse.

— Envoie-nous le pharmacien Svengaard, ordonna Calipine.

— Svengaard ?… Calipine.

— Tu n’as pas besoin de savoir pourquoi. Envoie-le-nous, c’est tout.

— Oui, Calipine.

Là-dessus, elle se leva comme pour signifier que l’entretien était terminé. Les acolytes opérèrent un demi-tour, en manœuvrant toujours leurs encensoirs et se préparèrent à raccompagner les ordinaires. Mais Calipine n’en avait pas encore fini.

— Regarde-moi, Max.

Allgood leva les yeux et reconnut ce regard étrange, inquisiteur.

— Ne suis-je pas belle ?

Le chef de la Sécurité contempla la mince silhouette dont la robe et les rideaux voilaient les contours. Oui, elle était belle, comme beaucoup d’Optimhommes du sexe féminin. Mais la perfection de sa beauté suscitait une note d’effroi. Elle avait déjà vécu quarante mille ans et elle vivrait encore un temps indéfini. Un jour, sa chair à lui rejetterait les succédanés médicaux et les rations d’enzymes ; il mourrait tandis qu’elle continuerait à vivre, toujours.

De toute sa chair, il la refusait.

— Vous êtes belle, Calipine.

— Tes yeux ne le disent jamais.

— Cal, que veux-tu exactement ? demanda Nourse. Tu veux ce… tu veux, Max ?

— Je veux ses yeux, juste ses yeux.

— Ah, les femmes ! s’exclama Nourse après un regard à Allgood. Dans sa voix, il y avait une note de camaraderie affectée.

Allgood était abasourdi. Il n’avait jamais entendu employer un ton pareil chez les Optimhommes.

— Une remarque, dit Calipine : ne m’interromps pas avec ces plaisanteries d’hommes. Au fond de toi-même, Max, qu’éprouves-tu pour moi ?

— Aaah ! s’exclama Nourse en hochant la tête.

Comme Max restait muet, Calipine reprit :

— Je vais répondre à ta place. Tu m’adores. Ne l’oublie jamais, Max, tu m’adores.

Après un dernier regard à Boumour et Igan, elle les congédia d’un geste de la main.

Allgood baissa les yeux ; elle avait dit vrai, il le sentait. Il se détourna et, flanqué par les acolytes, il sortit avec Boumour et Igan.

Lorsque les trois hommes eurent rejoint l’escalier, les acolytes se retirèrent, la barrière protectrice retomba. En s’engageant vers la gauche, Igan et Boumour découvrirent un bâtiment nouvellement érigé à l’extrémité de l’immense esplanade, devant l’Administration. Ses murs s’ornaient de mâchicoulis ; par les ouvertures, des filtres colorés projetaient dans l’air des flammes rouges, vertes et bleues. La sortie qu’ils avaient envisagé d’emprunter était maintenant fermée par ce bâtiment, création impromptue des Optimhommes, une fantaisie de plus. Ils changèrent aussitôt de route avec cet automatisme qui les classait comme des familiers de ce territoire. L’instinct paraissait guider les ordinaires et les habitants du Centre parmi les labyrinthes des voies et des rues. L’endroit, soumis aux caprices des Optimhommes, défiait les cartographes.

— Igan !

C’était Allgood qui l’appelait ainsi.

Les chirurgiens se retournèrent et attendirent que le chef de la Sécurité les ait rejoints.

Il vint se planter devant eux, les poings sur les hanches.

— Vous l’adorez, vous aussi ?

— Cessez de dire des sottises, répondit Boumour.

— Oui. Au-dessus de ses pommettes saillantes, les yeux d’Allgood semblaient s’être retirés comme au fond d’une poche. Je n’appartiens à aucune des sectes de fécondateurs, je ne pratique aucun des cultes de la masse. Comment pourrais-je l’adorer ?

— Et cependant, vous le faites, constata Igan.

— Oui !

— Ils sont la seule véritable religion de notre monde, expliqua Igan. Pas besoin d’appartenir à une secte ou de porter un talisman pour s’en rendre compte. Calipine vous a simplement dit que, s’il existe bien une conspiration, les conspirateurs sont des hérétiques.

— C’est ce qu’elle a voulu dire ?

— Et elle connaît le sort réservé aux hérétiques, mieux que personne.

— Sans aucun doute, conclut Boumour.

CHAPITRE VI

Svengaard avait déjà vu l’immeuble dans des projections 3-D et dans des spectacles vidéo. Il avait pu s’en faire une idée d’après les descriptions de la salle du Conseil, mais il n’avait jamais rêvé qu’il pourrait un jour se trouver devant la barrière antiseptique que baignait l’éclat cuivré du soleil couchant.

Devant lui, sur la colline, des cabines d’ascenseurs saillaient comme des verrues de plasmeld ; sur les collines avoisinantes s’entassaient des immeubles qu’on aurait pu prendre de loin pour des affleurements rocheux.

Une femme le croisa sur l’esplanade ; elle traînait un chariot collé au sol, rempli de paquets de formes curieuses. Le contenu de ces paquets alarma Svengaard qui n’osa interroger la femme ou montrer une curiosité indue.

Le triangle rouge d’une pharmacie brillait sur un pilier à côté de lui. Il le dépassa et jeta un regard en arrière sur son escorte.

Il avait traversé en tube la moitié du continent dans une voiture réservée à lui et à son escorte, un agent de T-Sécurité, vêtu d’un costume gris. Et il s’était enfoncé dans les profondeurs du Centre, l’agent toujours sur ses talons.

Le médecin commença à monter les marches.

Déjà, le Centre l’écrasait de tout son poids. L’endroit respirait la catastrophe. Bien qu’il soupçonnât vaguement l’origine de cette impression, il ne parvenait pas à s’en débarrasser.

Elle résultait de ces superstitions populaires qu’on ne peut jamais déraciner complètement, estimait-il. Dans l’ensemble, les gens de la masse ignoraient les mythes ou les légendes antiques sauf lorsqu’ils concernaient les Optimhommes. Pour l’inconscient de la masse, le Centre et les Optimhommes se teintaient d’une coloration maléfique alimentée par une crainte respectueuse conjuguée à une admiration sans borne.

— Pourquoi m’ont-ils convoqué ? se demandait Svengaard, car l’agent de la Sécurité était resté muet sur ce sujet.

Arrêtés par le mur, ils attendaient, silencieux, inquiets.

Même l’agent avait l’air énervé, remarqua Svengaard.

Pourquoi m’ont-ils convoqué ?

L’agent s’éclaircit la voix.

— Vous n’avez pas oublié les règles du protocole ?

— Je ne crois pas.

— Une fois arrivé dans l’entrée, marchez au même pas que les gardes qui vous escorteront. Vous allez être interrogé par la Tuyère : Nourse, Schruille et Calipine. Souvenez-vous de les appeler par leur nom quand vous vous adresserez à chacun d’eux en particulier. N’employez jamais des mots tels que « mourir », « tuer » ou « mort » ; évitez même ces concepts dans la mesure du possible. Laissez-les maîtres de la conversation. Ne prenez pas d’initiative, cela vaut mieux.

Tout tremblant, Svengaard prit une profonde inspiration.

M’ont-ils appelé pour me faire monter en grade ? Oui, ça doit être ça ; j’ai fait mon apprentissage sous l’égide de Potter et Igan. Et maintenant, je vais être promu au Centre.

— Et ne dites pas médecin, acheva l’agent. Ici, les médecins s’appellent pharmaciens et ingénieurs génétiques.

— Je comprends.

— Allgood attend un rapport complet sur cet entretien.

— Oui, bien sûr.

La barrière protectrice se leva.

— À vous de jouer, dit l’agent.

— Vous ne venez pas avec moi ?

— Pas invité. L’agent fit demi-tour et redescendit l’escalier.

Après avoir avalé sa salive, Svengaard franchit le portique nimbé d’argent et se retrouva dans un grand vestibule escorté par six hommes, trois de chaque côté, qui balançaient en cadence des encensoirs d’où s’élevaient des nuages de fumées roses. Svengaard décela la présence d’antiseptique dans cette fumée.

À l’extrémité du hall s’épanouissait un énorme globe rouge par les ouvertures duquel s’échappaient des éclairs et des clignotements lumineux ; les formes mouvantes qui s’agitaient à l’intérieur fascinèrent le médecin.

Les gardes le firent s’arrêter à vingt pas de l’ouverture. Levant les yeux vers la Tuyère, il reconnut, à travers les rideaux d’énergie, Nourse au centre, flanqué de Calipine et Schruille.

— Je suis venu, dit-il, et il marmonna les compliments que l’agent lui avait recommandé d’employer tout en frottant ses paumes moites contre sa plus belle tunique.

Nourse prit la parole d’une voix caverneuse.

— Vous êtes l’ingénieur génétique, Svengaard.

— Thei Svengaard, oui… Nourse.

Il prit une profonde inspiration. Avaient-ils remarqué l’hésitation alors qu’il se souvenait de l’ordre de l’agent : les appeler par leur nom ?

Nourse sourit.

— Vous avez été récemment assistant pour une opération génétique sur un embryon provenant d’un couple nommé Durant, déclara-t-il. L’ingénieur en chef préposé au modelage était Potter.

— Oui, Nourse, j’étais l’assistant.

— Il s’est produit un accident pendant l’opération, dit Calipine.

Elle avait une curieuse voix chantante et Svengaard, en fait, s’aperçut qu’elle ne lui avait pas posé de question mais qu’elle lui avait ramené en mémoire un détail sur lequel elle voulait attirer son attention. Il commença à s’inquiéter sérieusement.

— Un accident, oui… Calipine.

— Avez-vous suivi attentivement le déroulement de l’opération ? demanda Nourse.

— Oui, Nourse. Et Svengaard dirigea son regard sur Schruille qui était assis, silencieux et pensif.

— Donc, maintenant, fit Calipine, vous êtes en mesure de nous révéler ce que Potter nous a caché.

Svengaard se rendit compte avec affolement qu’il avait perdu sa voix ; il ne put que secouer la tête en signe de négation.

— Il n’a rien caché ? demanda Nourse. C’est ce que vous voulez dire ?

Svengaard acquiesça.

— Nous ne vous voulons aucun mal, Thei Svengaard, intervint Calipine. Vous pouvez parler en toute confiance.

Le médecin avala sa salive et s’éclaircit la voix.

— Je… dit-il… la question… je n’ai… rien remarqué. Il s’arrêta puis, se rappelant qu’il devait s’adresser à son interlocutrice en l’appelant par son nom, il ajouta : « Calipine » au moment précis où Nourse commençait à parler. Nourse s’interrompit, en fronçant les sourcils.

Calipine pouffa.

— Vous nous avez avoué avoir suivi le modelage génétique, reprit Nourse.

— Je… je n’avais pas l’œil collé au microscope, répondit Svengaard, Nourse. Je… euh… le travail de l’assistant, c’est de donner des ordres à la manipulatrice, d’actionner les touches de l’ordinateur, etc.

— Dites-nous maintenant si la manipulatrice était une de vos amies, ordonna Calipine.

— Je… elle… Svengaard s’humecta les lèvres du bout de la langue. Que cherchent-ils exactement ? Nous travaillons ensemble depuis des années, Calipine, mais je ne peux pas dire que c’était une amie. Nous travaillons ensemble, c’est tout.

— Avez-vous examiné l’embryon après l’opération ? demanda Nourse.

À ce moment, Schruille se leva, les yeux vrillés sur Svengaard.

— Non, Nourse, répondit ce dernier. Mon travail consistait à alimenter l’éprouvette et à vérifier le bon fonctionnement des appareils. Il prit une profonde inspiration. Après tout, ils cherchaient peut-être simplement à le mettre à l’épreuve, mais toutes ces questions insidieuses…

— Maintenant dites-nous si Potter compte parmi vos amis, demanda Calipine.

— Il fut l’un de mes maîtres, Calipine, c’est avec lui que j’ai travaillé sur des problèmes génétiques délicats.

— Mais il ne faisait pas partie de vos amis intimes, dit Nourse.

Svengaard secoua la tête ; une fois encore, il sentait peser sur lui une menace. Il ne savait pas trop à quoi s’attendre. Le gros globe rouge allait peut-être rouler sur lui, l’écraser, changer son corps en une poussière d’atomes. Mais non, les Optimhommes ne pouvaient pas faire une chose pareille. Les trois visages devenaient plus perceptibles à travers les rideaux d’énergie ; il les scruta à la recherche de quelque indice révélateur. Mais il ne vit en face de lui que des faces lisses et glacées sur lesquelles il repéra néanmoins les marques génétiques de leur fabrication. Sans cette aura de mystère, apanage de l’Optimhomme, ils auraient tout aussi bien pu être d’anonymes Stéris de la Masse.

Dans la Masse, on disait qu’ils avaient choisi d’être stériles, qu’ils envisageaient la naissance comme le commencement de la mort. Mais, pour Svengaard, les caractères génétiques imprimés sur leurs traits disaient tout le contraire.

— Pourquoi avez-vous fait appel à Potter pour ce cas particulier ? demanda Nourse.

Svengaard prit son élan pour répondre.

— Il… la structure génétique de l’embryon… presque un Optimhomme. Potter travaille souvent dans notre hôpital, il… j’ai confiance en lui ; c’est un brillant chir… ingénieur génétique.

— Dites-nous maintenant si vous entretenez des relations d’amitié avec un autre de nos pharmaciens, dit Calipine.

— Ils… je collabore avec eux quand ils viennent chez nous, répondit Svengaard.

— Calipine ! la réprimanda Nourse.

Une cascade de rire la secoua.

Svengaard devint tout rouge et sentit la colère monter en lui. À quoi tout cela rimait-il ? Ils ne savaient donc que rester là, assis, à poser des questions et à rire ? La colère lui redonna de la voix.

— Je ne suis que le chef du service génétique d’un hôpital, Nourse, un simple ingénieur de quartier. C’est moi qui m’occupe des modelages courants. Quand une opération exige un spécialiste, je suis les ordres et je fais appel à un spécialiste. Potter était le spécialiste tout indiqué en la circonstance.

— Ce n’était quel’un des spécialistes, corrigea Nourse.

— Un de ceux que je connais et que je respecte, continua Svengaard, négligeant d’ajouter le nom de l’Optimhomme.

— Dites à présent si vous êtes en colère, ordonna Calipine d’une voix qui avait retrouvé sa mélodieuse tonalité.

— Je suis en colère.

— Pourquoi ?

— Pourquoi m’avez-vous fait venir ? Pourquoi cet interrogatoire ? Ai-je commis une erreur ? Va-t-on me censurer ?

Nourse s’inclina, les mains sur les genoux.

— Vous osez nous poser des questions ?

Svengaard, l’air ahuri, regarda l’Optimhomme.

En dépit du ton impérieux de la remarque, le visage carré et osseux lui sembla calme et rassurant.

— Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous satisfaire, dit le chirurgien. Tout. Mais comment pourrai-je vous répondre ou vous aider si j’ignore ce que vous voulez ?

D’un geste de la main, Nourse arrêta Calipine qui s’apprêtait à répondre.

— Nous souhaiterions vous donner satisfaction, dit-il, mais vous comprendrez sans difficulté que c’est impossible. Comment pourriez-vous comprendre ce que nous comprenons ? Un bol de bois peut-il contenir de l’acide sulfurique ? Faites-nous confiance. Nous ne voulons que votre bien.

Svengaard se sentit envahi par une vague de réconfort. Bien sûr, il leur faisait confiance, ils représentaient l’élite génétique de l’humanité. Eux nous dirigent, Eux nous aiment, Eux prennent soin de nous.

Il poussa un soupir.

— Qu’attendez-vous de moi ?

— Vous avez répondu à toutes nos questions ; même celles que nous n’avons pas formulés ont trouvé une réponse.

— Maintenant, vous devez oublier tout cet entretien, précisa Calipine. Vous ne parlerez de cette conversation à personne.

Svengaard s’éclaircit la voix.

— À personne, Calipine ?

— Personne.

— Max Allgood m’a demandé de lui faire un rapport sur…

— Oubliez Max, dit-elle. Et n’ayez aucune crainte, Thei Svengaard, nous vous protégerons.

— À vos ordres, Calipine.

— Nous ne voudrions pas paraître ingrats, compte tenu de vos bons et loyaux services, ajouta Nourse, ni durs ou froids. Nous désirons que vous ayez une bonne opinion de nous. Sachez qu’il est de notre devoir de protéger l’humanité.

— Oui, Nourse.

C’étaient des paroles en l’air, dont le ton dérangea Svengaard mais qui l’aidèrent à éclaircir ses idées. Il commençait à entrevoir leurs soupçons. Il les partageait désormais. Potter avait trahi sa confiance. La destruction accidentelle de l’enregistrement, en réalité, n’avait rien d’accidentel. Très bien. Les criminels paieraient.

— Vous pouvez vous retirer, annonça Nourse.

— Nos vœux vous accompagnent, ajouta Calipine.

En s’inclinant, Svengaard remarqua que Schruille n’avait pas dit un mot ni fait un geste pendant tout l’entretien. Pourquoi ce détail seul lui faisait-il aussi peur ? Les genoux tremblants, il quitta le hall, encadré par les acolytes et leurs encensoirs fumants.

La Tuyère observa son départ jusqu’à ce qu’il ait disparu derrière la barrière protectrice.

— Encore un qui ne sait pas ce que Potter vient de réussir, commenta Calipine.

— Croyez-vous vraiment que Max l’ignore ? demanda Schruille.

— J’en suis sûr, répondit-elle.

— Alors, nous aurions dû le lui dire.

— Et lui révéler la façon dont nous l’avions appris ?

— Je connais la chanson. Émousser l’outil c’est gâcher le travail.

— Ce Svengaard c’est quelqu’un sur qui on peut compter, commenta Nourse.

— Nous marchons sur le tranchant d’une épée, il faut faire attention à l’endroit où nous mettons les pieds.

— Quelle image répugnante, remarqua Calipine. Puis en se tournant vers Nourse : dites-moi, très cher, vous vous passionnez encore pour Vinci.

— Son coup de pinceau. Une discipline très stimulante. Je l’aurai maîtrisé dans cinquante ou soixante ans d’ici. Bref, dans peu de temps.

— À condition de ne pas faire un faux mouvement, ironisa Schruille.

— Un jour, Schruille, lui dit Nourse, votre cynisme vous perdra. Et il se détourna pour étudier les compteurs, les sondeurs, les caméra-espions et les écrans qui meublaient le mur intérieur de la sphère.

— Tout a l’air calme aujourd’hui, Cal. Si nous laissions le contrôle à Schruille pour aller nous baigner et nous offrir une séance de pharmacie ?

— La forme, la forme, se plaignit Schruille. N’avez-vous jamais pensé à faire vingt-cinq longueurs de piscine au lieu de vingt ?

— Vous dites des choses aberrantes en ce moment, remarqua Calipine. Voudriez-vous que Nourse déséquilibre son taux d’enzymes ? Je n’arrive pas à vous comprendre.

— Parce que vous n’essayez pas.

— Peut-on faire quelque chose pour vous ? demanda-t-elle.

— Mon cycle m’a plongé dans la plus atroce des monotonies. Pouvez-vous y remédier ?

Nourse regarda Schruille à travers le viseur prismatique. Le ton un peu geignard lui portait de plus en plus sur les nerfs. Il commençait à regretter qu’une communauté des goûts et des exigences corporelles les ait rapprochés pour l’exercice de cette charge. Quand ils en auraient terminé, peut-être…

— L’ennui, fit Calipine. Elle haussa les épaules.

— On peut trouver une certaine satisfaction dans l’ennui, dit Nourse. C’est Voltaire qui a dit cela je crois.

— On croirait du Nourse tout craché, remarqua Schruille.

— De temps en temps s’intéresser aux petits problèmes de la masse peut soulager.

— Même entre nous ? demanda Schruille.

— Pensez un peu au destin de cette pauvre manipulatrice, reprit Calipine. Dans l’absolu, naturellement. N’éprouvez-vous ni chagrin ni pitié ?

— La pitié est un sentiment inutile. Quant au chagrin, il est bien proche du cynisme.

Schruille sourit.

— Ça passera, allez donc nager. Au meilleur de votre forme, pensez à moi… qui suis ici.

Nourse et Calipine se levèrent et branchèrent les rayons porteurs.

— L’efficacité, dit Nourse. Nous devons chercher à obtenir plus d’efficacité dans nos domaines. Il faut diriger avec plus de souplesse.

Schruille leva les yeux. Il ne souhaitait qu’une chose : être débarrassé du ronron de leurs voix. Ils ne comprenaient rien et ils ne voulaient rien comprendre.

— De l’efficacité ? demanda Calipine. Vous avez peut-être raison.

Schruille ne put se contenir plus longtemps :

— L’efficacité, c’est le contraire de l’habileté, laissa-t-il échapper. Méditez un peu là-dessus.

Nourse et Calipine glissèrent sur les rayons sans répondre, laissant à Schruille le soin de refermer la sphère.

Il se retrouva enfin seul, environné des clignotements verts, rouges et bleus du Centre de contrôle. Pas tout à fait seul cependant car les écrans de surveillance brillaient tout autour de sa tête. Il en compta quatre-vingt-un, quatre-vingt-un écrans qui lui faisaient face et qui répondaient aux informations projetées dans la sphère, quatre-vingt-un collègues ou groupes de collègues qui, quelque part là-bas, l’observaient, lui et son travail, comme il observait la masse et son travail.

Les écrans le mettaient mal à l’aise. Avant d’être nommé à la Tuyère, il avait toujours négligé de vérifier les activités du Centre de contrôle. Il s’y passait trop de choses pénibles, impensables même. Les anciens responsables se demandaient-ils comment leurs successeurs accomplissaient leur tâche ? Qui donc pouvait bien les observer ?

En dépit de ses réticences, Schruille s’intéressa aux appareils. Dans un moment comme celui-là, il se sentait semblable à Chen Tzu-ang, « le Maître de la Sombre Vérité » qui voyait le monde entier dans une bouteille de jade. Sa bouteille de jade à lui, c’était la sphère. En effleurant seulement l’anneau d’énergie passé autour du bras de son fauteuil, il pouvait surprendre un couple en train de faire l’amour à Varsovopolis, étudier l’embryon contenu dans une éprouvette dans le Grand Londres, ou répandre un gaz hypnotique au-dessus d’un parc du Nouveau-Pékin. En appuyant sur une touche, il était capable d’analyser les déplacements d’un groupe de travail entier dans la mégalopole de Rome.

Malgré ses efforts, il ne put trouver en lui le courage de faire un seul geste.

Il essaya de se souvenir du nombre d’écrans qu’il avait surveillés pendant les premières années de son service à l’intérieur de la Tuyère. Ce nombre ne dépassait pas dix ou douze, il aurait pu en jurer, et maintenant, il y en avait… quatre-vingt-un !

J’aurais dû les mettre en garde à propos de Svengaard, pensa-t-il, j’aurais pu leur dire que nous ne devons pas trop nous fier au principe selon lequel il y a une providence pour les imbéciles. Svengaard est un imbécile qui me gêne.

Mais Nourse et Calipine auraient néanmoins défendu Svengaard, en ce cas, ils auraient affirmé que c’était un homme honnête, loyal, digne de confiance, et ils auraient misé n’importe quoi sur la loyauté.

N’importe quoi ? s’interrogea Schruille. Est-ce que vraiment ils auraient misé n’importe quoi sur la loyauté de Svengaard ?

Il pouvait presque entendre Nourse dire de son ton pontifiant : « Notre avis sur Svengaard est le bon. »

Voilà ce qui me dérange, Svengaard nous vénère… comme Max, mais la vénération est faite de peur pour les neuf dixièmes.

Avec le temps, la peur commande tout.

Schruille leva les yeux vers les écrans. « Le temps, le temps, le temps, dit-il à voix haute.

Que ça les tracasse un peu ! »

CHAPITRE VII

Une station de pompage des égouts de Seatac Megalopolis. À trois cents mètres sur le collecteur qui acheminait l’eau épurée dans le secteur de Grande Coulée. Quatre étages de canalisations, d’ordinateurs, de rampes d’accès, baignés par la lumière produite par des bouées et bruissant de la pulsation de turbines titanesques.

Les Durant y étaient arrivés par tube personnel, au cours de l’heure de pointe du soir, après avoir circulé en zigzag pour déjouer les filatures et vérifier qu’ils ne portaient pas de mouchard. Cinq tubes d’inspection les avaient déjà laissé passer.

Cependant, ils ne cessaient d’épier les visages et les gestes des passants. C’étaient pour la plupart des employés, pressés et préoccupés par leurs propres affaires. Le couple échangeait parfois un regard d’intelligence avec un autre messager ; il lui arriva d’identifier des sous-ordres, avec la peur poignante de croiser des Optimhommes.

Mais personne ne remarqua cet homme et cette femme vêtus de la tenue marron des travailleurs, qui émergèrent, les mains entrelacées, sur la rampe Neuf de la station de pompage.

Les Durant s’arrêtèrent pour inspecter les alentours. Ils étaient fatigués, épuisés même, et aussi un peu inquiets d’avoir été convoqués au Centre des parents de la Résistance. Des vapeurs d’hydrocarbones saturaient l’air. Lizbeth renifla.

La conversation silencieuse opérée par le truchement de leurs mains trahissait sa nervosité. Harvey fit de son mieux pour la rassurer.

— Nous allons sans doute voir Glisson, dit-il.

— D’autres Cyborgs portent peut-être le même nom.

— C’est peu probable.

Il la poussa sur la rampe d’accès et ils prirent à gauche, dépassant deux ouvriers occupés à vérifier des compteurs Pitot ; sur leurs visages, les lumières dessinaient des ombres étranges.

Lizbeth, sensible à leur vulnérabilité, transmit : Comment pourrons-nous être sûrs qu’ils ne nous espionnent pas ici ?

— Cet endroit est censé nous être réservé, tu le sais bien.

— Comment est-ce possible ?

— Les caméras-espions sont filtrées par des ordinateurs. Les Optis ne voient que ce que nous voulons qu’ils voient.

— C’est un peu risqué d’avoir trop confiance en ces appareils. Pourquoi nous ont-ils convoqués ?

— Nous le saurons dans quelques minutes.

La rampe passait à travers un sas d’évacuation de la poussière pour aboutir à une resserre d’outils : des parois grises percées d’orifices pour les tubes de transmission et l’inévitable ordinateur avec ses clignotements, ses tintements, ses cliquetis, ses bourdonnements. La pièce sentait l’huile de machine.

Comme la porte se fermait derrière le couple, une silhouette surgie de la gauche vint s’asseoir en face d’eux, sur un banc usagé.

Les Durant regardaient en silence. Ils reconnaissaient l’être et cette reconnaissance même suscitait un mouvement de répulsion. La silhouette n’appartenait ni à un homme ni à une femme : elle paraissait émerger du siège. Sous leur regard, l’autre sortit de minces fils d’une poche de son survêtement et brancha les fiches sur l’ordinateur.

Harvey concentra son attention sur le visage carré, couvert de coutures profondes et sur les yeux gris clair au regard direct qui les jaugeaient froidement, caractéristique des Cyborgs.

— Glisson, dit-il. Vous nous avez convoqués ?

— Je vous ai convoqués, dit le Cyborg. Cela fait bien longtemps, Durant. Avez-vous toujours peur de nous ? Oui, je le vois. Vous en retard.

— Nous connaissons mal cette zone, précisa Harvey.

— Nous avons pris des précautions, ajouta sa femme.

— Alors, mon enseignement a porté ses fruits, commenta Glisson. Vous étiez d’assez bons élèves.

Par leurs mains entremêlées, Lizbeth transmit : Bien qu’ils soient difficiles à comprendre, je devine que quelque chose ne va pas. Glacée par le regard pesant du Cyborg, elle détourna les yeux. Elle ne pouvait, malgré ses efforts, les considérer comme des êtres de chair et d’os ; leurs corps contenaient des ordinateurs miniaturisés reliés directement au cerveau ; leurs bras n’étaient que des prothèses, armes et outils à la fois. Et leur voix ne trahissait jamais la moindre émotion.

— Vous ne devez pas avoir peur de nous, madame, dit Glisson. À moins que vous ne soyez pas Lizbeth Durant.

Harvey faillit laisser éclater sa colère.

— Ne parlez pas sur ce ton à ma femme. Nous ne vous appartenons pas.

— Quelle est la première leçon que je vous ai donnée après votre recrutement ? demanda Glisson.

Harvey s’efforça au calme.

— Savoir garder son sang-froid, dit-il avec un sourire sinistre. La main de Lizbeth tremblait encore dans la sienne.

— Vous ne l’avez pas bien retenue, ajouta le Cyborg. Je vous prédis un échec.

Lizbeth commenta par le jeu des doigts : Ils envisageaient d’employer la violence.

Harvey acquiesça.

— D’abord, reprit Glisson, votre rapport sur l’opération génétique. Il s’arrêta pour changer les connexions sur l’ordinateur mural. Ne faites pas attention. Je suis préposé à la distribution des outils. Ainsi, ils ne viendront jamais inspecter ce lieu – il désigna leur abri – qui, sur leurs écrans, semble rempli d’outils.

Un banc sortit du mur à la droite des Durant.

« Asseyez-vous, si vous êtes fatigués. Le Cyborg indiqua les fils qui le reliaient à l’ordinateur. Moi, je reste assis pour pouvoir continuer à travailler pendant que nous parlons.

Il sourit ; un Glisson ne ressent pas la fatigue, voilà ce que signifiait son sourire figé.

Harvey fit asseoir sa femme.

Attention, transmit-elle, Glisson nous manœuvre. On nous cache quelque chose.

— Un rapport complet, reprit le Cyborg, en se tournant légèrement pour leur faire place. Je veux tous les détails, même ceux qui peuvent paraître futiles. Mes capacités d’enregistrement sont illimitées.

Ils commencèrent par raconter ce qu’ils avaient vu du modelage. Comme de bons messagers bien entraînés, ils se relayaient sans hésitation au cours du récit. Harvey, pendant cette récitation, éprouvait l’impression étrange que sa femme et lui s’intégraient au mécanisme du Cyborg. Les questions tombaient des lèvres de Glisson de manière automatique et leurs réponses avaient une froideur clinique. Pour ne pas être absorbé complètement, Harvey devait se répéter sans cesse : C’est de notre fils dont nous parlons.

— Aucun doute, par conséquent, conclut Glisson. Nous nous trouvons en présence d’un nouveau viable immunisé contre le gaz. Vos renseignements parachèvent le tableau. Car, voyez-vous, nous avons d’autres sources d’informations.

— Je ne savais pas que le chirurgien était des nôtres, dit Lizbeth.

Au cours de la pause qui suivit, le regard de Glisson se fit plus neutre encore qu’à l’habitude. Les Durant croyaient voir les éléments de sa mémoire échanger des formules complexes. Les Cyborgs pensaient par équations, disait-on, des équations qu’ils traduisaient en langage ordinaire, selon leur intérêt.

— Le chirurgien n’était pas des nôtres, répondit le Cyborg. Mais il rejoindra bientôt nos rangs.

Quelle formule a engendré ces mots ? se demanda Harvey.

— Et l’enregistrement de l’opération ? s’enquit-il.

— Détruit. En ce moment même, on transporte votre embryon en lieu sûr. Vous le retrouverez bientôt. Un ricanement mécanique sortit des lèvres du Cyborg.

Lizbeth frissonna en entendant ces mots. Harvey percevait toujours son extrême tension.

— Notre fils est-il sain et sauf ? interrogea-t-il.

— Sain et sauf. Nos plans garantissent la sécurité.

— Comment ? demanda Lizbeth.

— Vous comprendrez dans peu de temps. Un moyen ancien et solide pour procurer un abri sûr. N’ayez aucune crainte : les viables sont des armes de valeur et nous ne gaspillons pas de telles armes.

— Le modelage, demande-lui maintenant, réclamèrent les doigts de la jeune femme.

Harvey s’humecta les lèvres du bout de la langue.

— Il y a… quand on appelle un chirurgien du Centre, cela signifie en général qu’on peut modeler un Optimhomme à partir de l’embryon. Ont-ils… Est-ce que notre fils ?…

Les narines de Glisson frémirent et une expression de mépris hautain se peignit sur son visage : une telle ignorance était une insulte pour un Cyborg.

— Avant de formuler la moindre hypothèse, il nous faudrait un enregistrement complet, dit-il de sa voix métallique, indiquant en particulier les proportions enzymatiques. Comme cet enregistrement a disparu, le chirurgien reste le seul à connaître le résultat du modelage. Nous ne l’avons pas encore interrogé.

— Svengaard ou la manipulatrice pourraient avoir vu quelque chose qui… avança Lizbeth.

— Svengaard est un imbécile, la manipulatrice est morte.

— Ils l’ont tuée ? murmura la jeune femme.

— Les conditions de sa mort n’ont aucune importance. Elle avait rempli sa tâche.

Les Cyborgs ne sont pas étrangers à sa mort, dit Harvey avec sa main.

Je l’ai bien compris.

— Êtes-vous… Nous sera-t-il permis de parler à Potter ? demanda Harvey.

— Quand Potter se verra offrir le plein statut de Cyborg, ce sera à lui de décider.

— Nous voulons savoir ! explosa Lizbeth.

Fais des excuses, transmit Harvey à une vitesse frénétique.

— Madame, dit Glisson, je vous rappellerai que le modelage des soi-disant Optimhommes n’est pas l’état auquel nous aspirons. N’oubliez pas les vœux que vous avez formulés.

— Je vous demande pardon, dit Lizbeth en étreignant la main de son mari pour interrompre ses appels. La nouvelle… de la possibilité m’a causé un tel choc…

— Nous considérons ces emportements sentimentaux comme des circonstances atténuantes. Il vaut mieux, par conséquent, que je vous prévienne : vous entendrez au sujet de votre fils des rumeurs qui ne doivent pas vous troubler.

— Quelles rumeurs ? souffla Lizbeth.

— Un élément extérieur d’origine inconnue intervient parfois dans le cours ordinaire d’un modelage génétique. Nous avons de bonnes raisons de croire que cela s’est produit avec votre fils.

— Que voulez-vous dire ? demanda Harvey.

— Ce que je veux dire ? Glisson ricana. Vous posez des questions qui n’ont pas de réponses.

— Quel est l’effet produit par cet élément ? dit Lizbeth d’un ton suppliant.

Glisson la regarda.

— Il agit à la manière d’une particule chargée : il pénètre dans la cellule et en altère la structure. Si ce phénomène s’est vraiment produit, vous devez vous en réjouir car il empêche, semble-t-il, le modelage d’un Optimhomme.

Les Durant assimilèrent l’information.

— Avez-vous encore besoin de nous ? demanda enfin Harvey. Pouvons-nous partir ?

— Vous pouvez rester ici.

Tous deux regardèrent le Cyborg sans comprendre.

— Vous attendrez les ordres.

— Mais on va s’apercevoir de notre absence, fit remarquer Lizbeth. Notre appartement…

— Nous avons fabriqué des doubles capables de vous remplacer le temps nécessaire à votre fuite. Vous ne pourrez jamais retourner à Seatac, vous auriez dû vous en rendre compte.

— Notre fuite ? parvint à demander Harvey. Que… pourquoi ?…

— La violence menace, expliqua Glisson. Même maintenant. Les zélateurs de la violence se préparent. Le Cyborg leva les yeux au plafond. Guerre… sang… meurtre. Comme autrefois, le ciel s’enflammera et la terre fondra.

Harvey s’éclaircit la gorge. Guerre… autrefois. Pour Glisson, les guerres semblaient récentes, proches même. Après tout, pour un Cyborg, c’était peut-être vrai. On racontait que l’un des ancêtres de Glisson avait participé à la guerre des Cyborgs et des Optimhommes. Aucun membre de la Résistance ne connaissait toutes les identités qu’il avait assumées.

— Où irons-nous ? demanda Harvey qui, des doigts, recommanda à Lizbeth de ne pas intervenir.

— Tout a été préparé, répondit Glisson. Le Cyborg se leva pour débrancher les connections avec l’ordinateur. Attendez ici. N’essayez pas de partir, on vous apportera ce dont vous avez besoin.

Il sortit. La porte se referma hermétiquement derrière lui, avec un bruit sourd.

Ils sont aussi mauvais que les Optimhommes, attaqua Lizbeth.

Le jour viendra où nous ne dépendrons plus ni des uns ni des autres.

Ce jour ne viendra jamais.

Ne dis pas cela !

Si seulement, nous connaissions un chirurgien, nous pourrions emmener notre fils.

Folie ! comment entretenir l’éprouvette sans appareillage ?…

Cet appareillage, il se trouve en moi, je suis née avec.

Harvey, muet d’étonnement regarda sa femme.

Je ne veux pas que les Cyborgs ou les Optimhommes contrôlent la vie de notre fils, reprit Lizbeth, qu’ils conditionnent son esprit avec un gaz hypnotique, qu’ils confectionnent des doubles de lui selon leurs besoins, qu’ils le pressent, qu’ils le dirigent, qu’ils…

Ne te rends pas malade !

Tu l’as entendu. Des doubles ! Ils peuvent tout conditionner. Même notre moi ! Ils peuvent nous amener à faire n’importe quoi ! Après tout, on nous a bien amenés à venir ici, en ce moment.

Liz, tu n’es pas raisonnable.

Pas raisonnable, regarde-moi, avec un échantillon de ma peau ils sont capables de fabriquer un double de moi-même. De moi ! Parfaitement identique. Comment sais-tu que je suis moi, la vraie Lizbeth ? Le sais-je moi-même ?

Harvey étreignit en silence le bras libre de sa femme. Après un moment d’attente, il se força au calme et secoua la tête. Tu es Liz, tu n’es pas seulement de la chair développée à partir d’une cellule. Tu es… tout ce que nous avons partagé… été… fait ensemble. Ils ne peuvent reproduire la mémoire. Pas chez un double.

Elle pressa sa joue contre le tissu rugueux de la veste de son mari, à la recherche d’une protection et d’un contact qui confirmerait à son corps qu’Harvey était vrai, qu’il était là.

Ils feront des doubles de notre fils, reprit-elle. Ils l’ont déjà prévu et tu le sais.

Alors, nous aurons beaucoup de fils.

Pourquoi donc ? Elle leva les yeux. Les larmes perlaient au bord de ses cils. Tu as entendu Glisson : une intervention extérieure a modifié notre embryon. Qu’est-ce que c’était ?

Comment le saurais-je ?

Quelqu’un doit bien savoir.

Je te connais, tu voudrais que ce soit Dieu.

Et qui d’autre ?

N’importe qui, n’importe quoi : le hasard, un accident, un manipulateur haut placé. Quelqu’un a peut-être découvert un secret qu’il ne veut pas révéler.

L’un d’entre nous. Impossible.

La nature alors. La nature qui intervient pour secourir l’homme.

Tu parles comme un membre d’une secte.

Nous sommes sûrs que les Cyborgs ne sont pas responsables.

Glisson a dit que c’était un avantage. Mais cela relève du modelage génétique. Pour eux, le modelage est un blasphème. Ils préfèrent modifier le cadre biologique.

Comme Glisson. Ce robot recouvert de chair. Elle pressa sa joue contre son mari. C’est ce dont j’ai peur : ils en feront autant de notre fils… de nos fils.

Le nombre des messagers dépasse celui des Cyborgs, et de loin. Tant que nous resterons unis, nous vaincrons.

Mais nous ne sommes faits que de chair. Nous sommes si faibles.

Oui, mais nous pouvons faire une chose que les Stéris ne peuvent pas faire : perpétuer notre race.

Et alors ? Les Optimhommes, eux, sont immortels.

CHAPITRE VIII

Svengaard attendit la nuit et, avant de descendre dans la salle d’opération, il vérifia sur les écrans d’observation de son bureau que la route était libre. En dépit du fait qu’il s’agissait de « son hôpital » et qu’il avait donc parfaitement le droit de se trouver là, il avait l’impression de transgresser un interdit. Il avait bien compris le sens de l’entretien qui s’était déroulé au Centre et il savait pertinemment que les Optimhommes n’aimeraient pas ce qu’il allait faire. Pourtant, il devait regarder dans l’éprouvette.

Une fois la porte franchie, il s’arrêta dans l’obscurité, s’apercevant soudain, avec un certain détachement, qu’il ne s’était jamais aventuré dans cet endroit sans la compagnie rassurante de la lumière. À présent, il ne pouvait s’orienter qu’avec le seul secours des petites lueurs en forme de points et de cercles derrière les jauges et les compteurs.

Le frap-frap-frap de la pompe martelait sur un rythme sinistre et obsédant. Svengaard pensa à tous les embryons qui se trouvaient là (vingt et un au recensement matinal), à leurs cellules qui croissaient, se divisaient, encore et encore, pour devenir, par le miracle de la vie, des individualités uniques, originales, définies.

Ils échapperaient au gaz contraceptif qui permettait à la masse d’éviter la surpopulation. Pour le moment du moins. À présent, il leur était loisible de se développer à peu près sur le même mode que leurs ancêtres, avant les ingénieurs.

Svengaard renifla.

Ses narines en alerte perçurent, dans l’ombre, la salinité du liquide amniotique. Cette odeur transformait l’endroit en un rivage originel, où la vie bourgeonnait dans son limon.

Svengaard haussa les épaules et se répéta :« Je suis un ingénieur submoléculaire, un chirurgien génétique. Tout va bien ici. » Mais sans parvenir à se convaincre.

Il avança, à tâtons, à la recherche de l’éprouvette renfermant l’embryon Durant. Il avait encore clairement en mémoire le spectacle dont il avait été témoin, cette invasion d’arginine qui avait inondé les cellules. Une invasion. D’où provenait-elle ? Potter avait-il raison ? Était-ce bien un facteur inconnu de stabilité ? Stabilité… ordre… système. Système en extension… aspects infinis de l’énergie qui supprimait l’idée de matière substantielle.

Soudain, dans le chuchotis des ténèbres, ses pensées lui parurent terrifiantes.

Il se cogna contre une étagère basse, et jura pour lui-même. Le staccato des pompes lui nouait l’estomac et, plus encore, l’idée qu’il lui fallait avoir quitté les lieux avant que l’infirmière de service vienne faire sa ronde.

La silhouette d’un insecte se dessina sur le mur en face de lui, ombre dans l’ombre. Il s’arrêta net et mit un certain temps avant d’identifier les contours familiers du microscope électronique.

Le chirurgien reporta son attention sur les chiffres lumineux des éprouvettes : douze… treize… quatorze… quinze.

Le voilà. À la lumière de la jauge, il vérifia l’étiquette : « Durant. »

Cet embryon, pour une raison quelconque, inquiétait les Optimhommes et mettait la Sécurité sur les dents. La manipulatrice avait disparu. Où ? Personne ne le savait. Quant à sa remplaçante, elle avait une démarche bien masculine.

Se déplaçant avec précaution dans le noir, Svengaard fit pivoter le microscope, il l’installa au-dessus de l’éprouvette et le régla au toucher. L’éprouvette tremblait entre ses doigts. Il s’arrêta sur la position : « Examen » et se pencha sur l’oculaire.

En haut de la masse fourmillante des cellules apparut un fragment de gène hydrophilique. Il focalisa. Oublieux des ténèbres, il se concentra sur le champ lumineux du microscope. Les sondes glissèrent doucement jusqu’à la structure mitochondriale. Il rencontra les hélices alpha et commença à recenser les chaînes polypeptidiques.

Le front plissé, il aiguilla vers une autre cellule, puis vers une autre.

Les cellules renfermaient peu d’arginine ; c’était visible. Pendant qu’il observait, sur le qui-vive, les pensées se précipitaient dans sa tête : Comment l’embryon Durant, cet embryon exceptionnel, pouvait-il être aussi pauvre en arginine ? N’importe quel mâle normal aurait plus de protamine spermatique. Comment était-il possible que le système d’échange ADP-ATP ne présente aucune trace d’Optimhomme ? Le modelage n’avait pu produire un tel changement.

D’un mouvement brusque, Svengaard envoya les sondes vers les repères sexués et il examina les hélices de recouvrement.

Un embryon femelle.

Il se redressa, vérifia le numéro et l’étiquette : « quinze… Durant. »

Il examina alors, à la faible lumière de la jauge, le bulletin de contrôle où l’infirmière de service avait consigné ses observations pendant les quatre-vingt-une premières heures. Puis il jeta un coup d’œil à sa montre, il lui restait vingt minutes avant qu’elle ne revienne effectuer son contrôle. L’embryon Durant ne pouvait être un embryon femelle. Pas après l’intervention de Potter.

Quelqu’un avait échangé l’embryon. L’éprouvette fonctionnait avec n’importe quel spécimen et, sans un examen microscopique, personne ne pouvait s’apercevoir de la substitution.

Qui avait fait une chose pareille ?

Pour Svengaard, les premiers suspects étaient les Optimhommes. Ils avaient mis l’embryon en lieu sûr et déposé à sa place un substitut.

Pourquoi ?

Un appât. C’est un appât.

Qui veulent-ils prendre ?

Il se releva, la bouche sèche, le cœur battant. Un bruit provenant du mur situé à sa gauche le fit se retourner brusquement. Le relais de secours de l’ordinateur venait de se mettre en marche : les bobines tournaient, les lumières clignotaient, le panneau de lecture clignotait.

Mais il n’y avait pas de manipulateurs !

Essayant de prendre la fuite, Svengaard se heurta à une forme immobile et compacte. Des bras et des mains l’enserrèrent dans une pression irrésistible.

Derrière son ravisseur, il eut le temps d’apercevoir un panneau ouvert dans le mur de la salle d’opération et, par le panneau, une faible lumière et un mouvement.

Puis les lumières explosèrent dans son crâne.

CHAPITRE IX

Le temps que la Sécurité l’ait localisé, la nouvelle manipulatrice de l’hôpital Seatac obtenait Max Allgood au bout du fil. Il avait les yeux battus et la bouche étrécie.

— Oui, dit-il. Ah ! c’est…

— Il vient de se produire quelque chose d’important. Svengaard était dans la salle d’opération en train d’examiner l’embryon Durant au microscope.

Allgood leva les yeux au ciel.

— Oh ! pour l’amour de !… et c’est pour ça que vous me tirez du… C’est pour ça que vous m’appeliez ?

— Mais j’ai entendu du bruit. Comme vous m’avez dit…

— Laissez tomber.

— Je vous répète qu’il y a eu une sorte de lutte dans la pièce. Depuis, le docteur Svengaard est parti, mais je ne l’ai pas vu sortir.

— Il est sans doute sorti par une autre porte.

— Il n’y a pas d’autre porte.

— Écoutez, mon chou. Une cinquantaine d’agents veillent sur cet endroit comme sur la prunelle de leurs yeux ; une mouche ne pourrait pas y voler sans que j’en sois informé sur-le-champ.

— Alors, demandez-leur où Svengaard est parti.

— Oh !… pour…

— Demandez-leur !

— Ça va ! Allgood se tourna vers sa ligne intérieure et appela un agent en service. La manipulatrice put entendre la conversation car sa ligne était restée branchée. « Où est Svengaard ? »

— Est entré pour examiner l’embryon Durant au microscope, répondit une voix étouffée, puis est reparti.

— Par la porte ?

— Il est sorti tout simplement.

Le visage d’Allgood réapparut sur l’écran de la manipulatrice.

— Vous avez entendu ?

— Oui. Je me trouvais au bout du couloir lorsqu’il est entré et je ne l’ai pas vu ressortir.

— Vous avez sûrement tourné le dos pendant cinq secondes.

— Eh bien !…

— C’est bien ça, n’est-ce pas ?

— J’ai dû détourner les yeux une seconde, mais…

— Et vous l’avez manqué.

— Mais j’ai entendu un choc à l’intérieur.

— S’il s’était passé quoi que ce soit d’anormal, mes hommes m’en auraient informé. Écoutez, laissez tomber. Ne nous occupons pas de Svengaard. D’après eux, il devait agir ainsi, et nous, nous devions fermer les yeux. Ils ne se trompent jamais dans ces cas-là.

— Si vous le dites.

— J’en suis sûr.

— Au fait, pourquoi cet embryon est-il si important ?

— Ça ne vous regarde pas, mon petit chou. Retournez travailler et laissez-moi dormir.

Elle coupa la communication, toujours préoccupée par le bruit qu’elle avait entendu. On aurait dit qu’on frappait sur quelque chose.

À l’autre bout de la ligne, Allgood resta à contempler l’écran vide après que l’infirmière eut raccroché. Du bruit ? Un choc ? Il mit sa bouche en cul de poule et exhala lentement :« Ces bon sang de bonnes femmes ! »

Il se leva brusquement et revint à son lit. La putain qu’il avait amenée pour la nuit reposait dans la lumière rose d’un diffuseur, à demi endormie, les yeux braqués sur lui. Ce regard qui filtrait sous les longs cils le jeta dans une violente colère.

— Fous-moi le camp ! rugit-il.

Complètement réveillée, elle se dressa dans le lit, les yeux grands ouverts.

— Dehors, dit-il en désignant la porte du doigt.

Elle dégringola du lit, attrapa ses affaires et sortit en courant comme un éclair de chair rose.

C’est seulement lorsqu’elle fut partie qu’Allgood s’aperçut qu’elle lui rappelait… Calipine. Une pâle version de Calipine. Ce qui l’amena à s’interroger sur lui-même. Les Cyborgs lui avaient affirmé que les ajustements qu’ils avaient effectués et que les appareils qu’ils avaient implantés en lui l’aideraient à maîtriser ses émotions, lui permettraient de mentir en toute impunité, même aux Optimhommes. Mais cette colère… Terrifiant. Il contempla une de ses pantoufles abandonnée sur la moquette grise ; sa sœur jumelle avait disparu quelque part. Il donna un coup de pied dans la pantoufle et se mit à arpenter la pièce.

Quelque chose n’allait pas. Il en avait l’intuition.

Après avoir vécu près de quatre cents années très agréables, presque entièrement consacrées au service des Optimhommes, il possédait un instinct bien développé de la Sécurité et du danger. C’était une question de vie ou de mort.

Quelque chose n’allait pas.

Les Cyborgs lui avaient-ils menti ? Se jouaient-ils de lui ?

Il trébucha sur la pantoufle sans y prêter attention.

Du bruit. Un choc.

Jurant à mi-voix, il retourna au téléphone et appela son agent. L’homme qui apparut sur l’écran ressemblait à un enfant avec ses lèvres bouffies et ses grands yeux avides.

— Descends inspecter la salle, ordonna Allgood. Passe-la au peigne fin. Cherche des traces de lutte.

— Mais si quelqu’un nous voit…

— Je m’en fous ! Fais ce que je te dis.

— Oui, monsieur.

L’autre coupa la communication.

Toute envie de dormir avait quitté Allgood ; il enleva sa robe de chambre, prit une douche rapide et s’habilla.

Quelque chose n’allait plus. Il en avait l’intuition. Avant de quitter son appartement, il lança un appel pour qu’on arrête Svengaard et qu’on l’amène aux fins d’interrogatoire.

CHAPITRE X

À huit heures du matin, dans la zone industrielle, au nord de Seatac, les rues et les trottoirs roulants grouillaient de véhicules et de piétons.

Agitation incessante d’individus anonymes guidés par leurs préoccupations personnelles. Le contrôle du temps avait annoncé une journée sans nuages et une température de vingt degrés. Dans une heure, quand la cité vivrait au rythme du travail, la circulation diminuerait d’intensité. Potter avait souvent contemplé ce spectacle-là, mais il n’avait jamais été pris dans le va-et-vient créé par le croisement des équipes de jour et de nuit. La Résistance des parents avait choisi ce moment propice, car au milieu de la foule, Potter et son guide n’étaient que deux passants anonymes. Qui les aurait remarqués ? Mais cette situation n’empêchait pas le chirurgien de se laisser fasciner par le spectacle inédit pour lui.

Une grande Stéri, vêtue de l’uniforme à rayures blanches et vertes d’une conductrice de presse de l’industrie lourde, le bouscula en passant. À cause de sa peau crémeuse et de ses traits épais, elle lui parut appartenir au type B 2022419K98. Elle portait à l’oreille droite une amulette d’or représentant une poupée suspendue à un anneau.

Derrière elle, trottait, presque au même pas, un petit homme, la tête rentrée dans les épaules, qui tenait une courte canne de cuivre. Le sourire insolent qu’il adressa à Potter, semblait dire : « C’est le seul moyen d’avancer au milieu d’une foule pareille. »

Le guide, après avoir fait descendre Potter du trottoir roulant, s’engagea dans une rue latérale. Pour le chirurgien, ce guide restait une énigme ; il n’arrivait pas à deviner son modelage. L’homme arborait une tenue de travail d’un marron uniforme. Tout en lui avait l’air normal, excepté sa peau, d’une pâleur quasi maladive. Ses yeux, profondément enfoncés dans les orbites, brillaient comme des lentilles de verre. Les quelques mèches brun foncé qui s’échappaient de sa casquette paraissaient artificielles ; ses mains, lorsqu’il touchait Potter pour lui indiquer le chemin, étaient froides et leur contact légèrement répugnant.

À un détour, la rue s’était transformée en un canyon encaissé entre deux immenses tours sans fenêtre. Maintenant, la foule se clairsemait. La poussière qui tourbillonnait dans ce coupe-gorge dissimulait presque la silhouette lointaine des ponts. La présence de la poussière, tolérée par quelque responsable local pris d’une passion inconsciente pour la nature, surprit l’homme de science.

Un individu corpulent les croisa à pas rapides. Des poignets noueux, des jointures saillantes, des cals cornés ; ses mains intriguèrent le chirurgien. Il ne connaissait pas d’activité manuelle susceptible d’entraîner de telles malformations.

Par un dédale de voies abandonnées, le guide le mena jusqu’à une ruelle sombre. Comme les passants avaient disparu, Potter éprouva une impression de solitude et une curieuse sensation de déjà vu.

Pourquoi ai-je suivi cet homme ?

L’homme en question portait sur l’épaule le blason en forme de volant qui était l’insigne de conducteur. Il avait déclaré de but en blanc qu’il appartenait aux parents de la Résistance.

— Je sais ce que vous avez fait pour nous. C’est à notre tour de faire quelque chose pour vous. Venez, avait-il ajouté avec un mouvement de tête.

Après cette présentation, les deux hommes n’avaient plus guère échangé de paroles. Cependant Potter avait tout de suite été persuadé de la sincérité de son compagnon.

Pourquoi alors ai-je accepté son invite ? Certainement pas pour les promesses latentes d’une vie plus longue ou d’un savoir plus étendu. Les Cyborgs étaient dans le coup, et il soupçonnait son guide d’appartenir à leur confrérie. La plupart des Optimhommes et des Serviteurs de haut rang tendaient à ignorer les rumeurs propagées dans la Masse à propos de l’existence des Cyborgs : mais Potter n’avait jamais fait partie des cyniques ni des railleurs. Pourquoi ? Il ne pouvait pas l’expliquer, pas plus qu’il ne pouvait justifier sa présence dans la ruelle entre deux murs de plasmeld que les tubes lumineux plongeaient dans un éclairage fantomatique.

Il avait fini par se rebeller, estimait-il, contre une des trois malédictions de leur âge : la tempérance, la drogue, l’alcool. En leur temps, les deux derniers l’avaient attiré… mais il avait finalement opté pour la tempérance. Ce qui, il en avait conscience, n’était pas normal à son âge. Il aurait mieux valu s’aboucher à l’une de ces extravagantes sectes sexuelles. Mais les pratiques sexuelles, sans le moindre aperçu sur autre chose, l’avaient rebuté. C’était un signe de dégénérescence irrémédiable.

La ruelle débouchait sur l’une des places abandonnées de la mégalopole : un triangle de pavés et une fontaine qui semblait faite de vraies pierres verdies par l’âge.

Les Optimhommes ne connaissent pas ce lieu. Ils méprisaient la pierre qui s’érodait et s’effritait sous leurs yeux et lui préféraient le plasmeld.

Lorsqu’ils atteignirent le plein air, le guide ralentit le pas. Potter remarqua qu’il se dégageait de lui une légère odeur de produits chimiques, douceâtre comme celle de l’huile. Une minuscule cicatrice marquait son cou.

Pourquoi n’a-t-il pas employé le chantage ? Il était donc sûr que je viendrais. Qui peut me connaître aussi bien ?

— Nous avons un travail pour vous, avait annoncé le guide. Une opération.

J’ai une faiblesse, la curiosité. Voilà la raison de ma présence ici.

L’autre posa la main sur le bras de Potter.

— Arrêtez. Attendez ici. Sans bouger.

Sous le ton de la conversation, Potter devina une tension latente. Il leva les yeux et examina les alentours. Des immeubles neutres et aveugles ; devant eux, à l’angle d’une autre ruelle, une large porte. Ils avaient dépassé la fontaine sans rencontrer âme qui vive. Rien ne bougeait autour d’eux. On ne distinguait que le faible ronronnement d’une machine.

— Qu’y a-t-il ? demanda Potter. Qu’attendons-nous ?

— Rien. Attendez.

Potter haussa les épaules.

Ses fantasmes lui renvoyèrent les images de sa rencontre avec l’homme. Comment ont-ils pu savoir ce que j’ai fait avec l’embryon ? La manipulatrice sans doute. C’est l’une des leurs.

Le guide avait refusé de répondre à cette question.

Je suis venu parce que j’espérais qu’ils m’aideraient à résoudre le problème posé par l’embryon Durant. Ils sont responsables de l’intrusion de l’arginine ; du moins, je le soupçonne.

Il réfléchit à la description de Svengaard :

De la protamine riche en arginine s’était déposée sur les hélices alpha des cellules ; puis, l’opération avait joué son rôle : le sulphydoyl avait neutralisé l’effet de la cystéine, la phase ATP… l’olygomycine et l’acide… la réaction d’échange avait été stoppée.

Potter leva les yeux vers le rectangle de ciel bleu délimité par les bâtiments qui entouraient le square. Préoccupé par le modelage Durant, il venait d’avoir une idée. Il cessa un instant de voir le ciel pour se replonger dans le magma cellulaire et il explora de nouveau les structures mitochondriales comme un plongeur sous-marin.

— On peut le refaire, chuchota-t-il.

— Silence, souffla le guide.

Le chirurgien acquiesça. Il suffit d’un flot d’arginine. En suivant la description de Svengaard, je peux recommencer. Dieux ! Nous pouvons créer des milliards d’embryons Durant ! Et chacun sera viable et autonome.

Il prit une profonde inspiration, terrorisé à la pensée que, depuis l’effacement de la bande, sa mémoire seule renfermait le secret de l’opération et de ses conséquences. Svengaard et la manipulatrice n’en connaissaient qu’une partie ; ils n’étaient pas là, plongés au cœur de la cellule.

Un brillant chirurgien serait capable, à partir d’un rapport incomplet de comprendre le processus et de répéter l’opération. À la condition de s’attaquer au problème. Mais qui s’y attaquerait ? Certes, pas les Optimhommes. Ni cet abruti de Svengaard.

À ce moment, le guide lui toucha le bras.

Potter baissa les yeux sur ce visage aplati, aux yeux de verre, dont l’origine restait indéfinissable.

— On nous observe, déclara l’autre de sa voix impersonnelle. Écoutez-moi attentivement, votre vie en dépend.

Le chirurgien secoua la tête et cligna des yeux. On lui dérobait sa personnalité ; il devenait un instrument destiné à enregistrer et à exécuter les ordres de l’autre.

— Vous allez emprunter la porte qui nous fait face, annonça le guide.

Potter détourna les yeux. Deux hommes portant des paquets surgirent de la ruelle, juste devant la porte, et se dirigèrent à pas pressés vers la fontaine. Le guide les ignora comme il ignora le babillement des voix enfantines qui s’élevaient dans la ruelle.

— Une fois entré dans ce bâtiment, vous prendrez la première porte à gauche. Vous trouverez une femme devant un enregistreur et vous lui direz : « Mes chaussures me serrent. » Elle vous répondra : « À chacun sa peine. » Et elle s’occupera de vous.

— Et si… elle n’est pas là ? demanda Potter qui avait enfin retrouvé sa voix.

— Alors, prenez la porte derrière le bureau de la femme, traversez une pièce et gagnez l’autre entrée. Là, tournez à gauche. À l’arrière de l’immeuble, vous trouverez un homme vêtu de l’uniforme de surveillant, rayures grises et blanches. Recommencez le même jeu.

— Et vous ?

— Ça ne vous regarde pas. Vite, maintenant. Et le guide le poussa en avant.

Potter vacilla jusqu’à la porte. À ce moment précis, une femme en uniforme d’institutrice surgit de la ruelle, à la tête d’une colonne d’enfants qui se glissa entre lui et la poignée de la porte.

En dépit du choc, il enregistra les détails de la scène. Les shorts des enfants révélaient leurs jambes élancées. Soudain, ils l’environnèrent et il dut se frayer un chemin parmi eux.

Derrière lui, quelqu’un hurla.

Potter heurta la porte, saisit la poignée et se retourna.

Le guide se trouvait maintenant de l’autre côté de la fontaine qui le cachait jusqu’à mi-corps. Mais son torse, à lui seul, avait de quoi faire frémir. De la surface d’un blanc laiteux jaillit un rayon de lumière brûlante.

Une poignée d’hommes émergea d’une ruelle à gauche. Sous l’effet du rayon lumineux, ils se recroquevillèrent, brûlés vifs. Au milieu des hurlements et des pleurs, les enfants s’enfuirent par où ils étaient venus. Potter ne les regarda même pas ; il n’avait d’yeux que pour cette machine à tuer qu’il avait prise pour un homme.

Le guide leva un bras et le pointa vers le ciel. Des rayons bleus jaillirent de ses doigts. Des véhicules aériens tombèrent sous l’impact. Dans l’atmosphère soudain chargée d’ozone, s’éleva un infernal tintamarre d’explosions, de cris et de hurlements sauvages.

Pétrifié, le chirurgien en oubliait les recommandations, et sa main posée sur la poignée de la porte.

La réponse à l’attaque ne s’était pas fait attendre. Les vêtements du guide s’envolèrent en fumée ; apparut alors son corps blindé aux muscles de plasmeld. Les mains et la poitrine ne cessèrent pas pour autant d’émettre des éclairs mortels.

Incapable d’en voir plus, Potter ouvrit la porte et s’enfonça d’un pas mal assuré dans un couloir rendu relativement lumineux par des murs peints en jaune. Au moment où il claqua une porte derrière lui, une explosion ébranla le bâtiment. La porte en trembla sur ses gonds.

Une autre porte s’ouvrit à sa gauche pour révéler une petite femme blonde aux yeux bleus qui le regarda, étonnée. Une fois encore, il se surprit à analyser les indices du modelage génétique. Ces quelques signes infimes d’humanité le rassurèrent. Derrière la femme, il aperçut une cabine d’enregistrement.

— Mes chaussures me serrent, dit-il.

— À chacun sa peine, répondit-elle en avalant sa salive.

— Je suis le docteur Potter. Je crois qu’on vient de tuer mon guide.

— Par ici. Et elle s’effaça pour le laisser passer.

Encore sous le choc, Potter pénétra dans une pièce où s’alignaient des bureaux vides. Les conséquences du spectacle violent auquel il venait d’assister l’avaient ébranlé au plus profond de lui-même.

La femme le conduisit par le bras jusqu’à une autre issue.

— Par là, nous devrons emprunter les tubes de service. C’est notre seule chance. Dans quelques minutes tout le coin sera cerné.

Potter s’arrêta, bien décidé à ne plus faire un pas.

Sans savoir au juste à quoi s’attendre, il n’avait jamais envisagé qu’on emploierait la violence.

— Où allons-nous, demanda-t-il ? Que voulez-vous de moi ?

— Vous ne le savez donc pas ?

— Il… ne m’a rien dit.

— On vous expliquera tout. Pressez-vous.

— Je ne bougerai pas d’un millimètre tant que vous ne m’aurez pas exposé ce que l’on attend de moi.

La femme laissa échapper un juron des plus vulgaires.

— Bon, puisqu’il le faut. Vous allez implanter l’embryon Durant dans le ventre de sa mère. C’est le seul moyen de le faire sortir d’ici.

— Dans le ventre de sa mère ?

— Comme jadis. C’est dégoûtant, je le sais, mais il n’est pas possible de faire autrement. Maintenant, filons.

Potter se laissa entraîner.

CHAPITRE XI

Dans le gros globe rouge, les membres de la Tuyère, assis sur leur trône, lisaient, examinaient, reliaient, ordonnaient, classifiaient information après information. Devant chacun d’eux s’élevait un écran incurvé de cent vingt degrés où s’inscrivaient les opérations sous des aspects différents : fonctions mathématiques et analogues, figurations proportionnelles des rapports inférieur/supérieur en pyramides lumineuses, rapports visuels en forme de grille de chiffres binaires, en courbes destinées à illustrer les actions/réactions, éclairées en vert phosphorescent, etc.

Les écrans supérieurs montraient les Optimhommes mobilisés par le travail du Centre ce matin-là : plus de mille.

D’un mouvement incontrôlé, Calipine faisait tourner sur son pouce gauche l’anneau de rationnement tout chargé de pouvoir. Des désirs qu’elle aurait été incapable de définir la tourmentaient. Elle trouvait accablant le travail de contrôle, insupportables ses deux compagnons. À l’intérieur de la sphère, il n’y avait ni jour ni nuit ; le temps s’écoulait au même rythme et tous les compagnons tendaient à se ressembler, à se fondre en une même image.

— J’ai de nouveau étudié l’enregistrement de la synthèse protéinique préparée pour l’embryon Durant, annonça Nourse. Il jeta un coup d’œil à Calipine à travers le réflecteur placé à côté de lui et tambourina impatiemment de ses doigts sur le bras de son fauteuil de plasmeld sculpté.

— On a manqué quelque chose, on a manqué quelque chose, chantonna Calipine qui surprit Schruille en train de se frotter les mains sur sa tunique, un geste causé, semblait-il, par la plus extrême nervosité.

— Mais il se trouve que j’ai enfin découvert ce que nous avons manqué.

Un mouvement de la tête de Schruille attira l’attention de Nourse qui se retourna. Les deux Optimhommes s’observèrent un moment à travers les prismes. Nourse s’aperçut alors que Schruille avait une minuscule tache sur la peau, à côté du nez.

Curieux, pensa-t-il. Comment est-ce possible ? Ce ne peut être qu’un déséquilibre enzymatique.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? demanda Schruille.

— Vous avez une tache à côté du nez, dit Nourse.

L’autre le regarda.

— C’est l’embryon qui vous l’a dit ? s’enquit Calipine, moqueuse.

— Hein !… Oh ! non, bien sûr.

— Alors, qu’avez-vous découvert ?

— Voilà… il apparaît qu’on peut répéter l’opération réalisée par Potter, à condition d’avoir un embryon de même type et d’administrer la dose convenable de protamine.

Schruille haussa les épaules.

— Avez-vous reconstitué le déroulement de l’opération ? demanda Calipine.

— Dans ses grandes lignes.

— Potter pourrait-il recommencer ?

— Peut-être, même Svengaard.

— Qu’on nous en préserve, murmura Calipine. Les Optimhommes prononçaient cette formule toute faite sans y prêter attention, mais Calipine, cette fois, s’entendit et le mot « préserve » parut s’inscrire devant elle en lettres de feu.

Elle fit pivoter son trône.

— Où est Max ? interrogea Schruille.

Nourse pinça les lèvres en entendant le ton geignard.

— Max travaille, répondit-il. Il est occupé.

Schruille leva les yeux vers les caméras qui le surveillaient ; en songeant à leurs semblables installés derrière les lentilles : les Actionnistes qui considéraient les événements comme autant de défis à leurs capacités, et ignoraient la violence emmagasinée au Centre ; les Émotifs, peureux, plaintifs, presque paralysés par leur sentiment de culpabilité ; les Cyniques qui ne s’intéressaient qu’au nouveau jeu (la plupart des spectateurs étaient des Cyniques, d’après Schruille) ; les Hédonistes, irrités par des problèmes urgents qui entravaient leurs divertissements ; et les Blasés, toujours en quête d’une occasion pour exercer leur ironie.

Connaîtrons-nous un nouveau parti ? Les Brutaux, privés de sensibilité par l’instinct de conservation ? Nourse et Calipine n’ont pas encore affronté cela.

Il haussa de nouveau les épaules.

— Max nous appelle, annonça Calipine, sur mon écran transitoire.

Après avoir réglé leurs appareils, Schruille et Nourse virent apparaître le visage rude, solide et râblé d’Allgood.

— Au rapport, déclara ce dernier.

Calipine scruta le visage du chef de la Sécurité. Il lui parut inquiet, peu sûr de lui, effrayé même.

— Et Potter ? demanda Nourse.

Allgood cilla.

— Pourquoi ne répond-il pas ? fit remarquer Schruille.

— Parce qu’il nous adore, expliqua Calipine.

— L’adoration est produite par la peur, commenta Schruille. Il veut peut-être nous montrer quelque chose, un enregistrement, une information capitale. C’est cela, n’est-ce pas, Max ?

Sur l’écran, Max les regarda tous les trois tour à tour. Ils avaient de nouveau perdu tout sens du temps et se retrouvaient plongés dans la quête incessante des informations ; effet secondaire de l’immortalité : des bagatelles les absorbaient tout entier, mais Max espérait bien cette fois qu’ils resteraient absorbés par leur recherche.

— Où est Potter ? répéta Nourse.

Allgood avala sa salive.

— Potter nous a… temporairement faussé compagnie. Mieux valait ne pas mentir ni esquiver la question.

— Faussé compagnie ? dit Schruille.

— Comment ? reprit Nourse.

— Il y a eu… de la violence, affirma Allgood.

— Montrez-nous la violence, ordonna Schruille.

— Non, dit Calipine, la parole de Max me suffit.

— Vous n’avez pas confiance en Max ? demanda Nourse.

— Si, répondit Schruille, mais je veux voir la violence.

— Comment pouvez-vous demander une chose pareille ! s’exclama Calipine.

— Sortez si vous le désirez. Schruille détacha les mots. Je… veux… voir… la violence. Et il regarda Allgood : Max ?

Allgood avala encore une fois sa salive ; il n’avait pas prévu cette demande.

— Elle s’est produite, nous le savons, Schruille.

— Bien sûr, j’ai remarqué les coupures sur nos écrans. La violence. Eh bien, maintenant, je veux enfreindre les consignes destinées à protéger notre sensibilité. Il grogna : Sensibilité.

Nourse le regarda fixement ; l’autre avait perdu son ton geignard.

Levant les yeux vers les caméras, Schruille constata que la plupart étaient débranchées. Il écœurait même les Cyniques ! Les rares appareils en fonction le resteraient-ils jusqu’à la fin ?

— Max, montrez-nous la violence, commanda Schruille.

Allgood haussa les épaules.

Nourse fit pivoter son siège et s’arrêta, le dos tourné à l’écran. Calipine se cacha les yeux de sa main.

— À vos ordres.

Sur l’écran, le visage d’Allgood fut remplacé par une vue générale plongeante d’une petite place encadrée par des bâtiments aveugles. Deux silhouettes minuscules s’approchèrent de la fontaine construite au centre de la place, et s’arrêtèrent. Un gros plan révéla qu’il s’agissait de Potter et d’un inconnu, un homme d’aspect étrange avec des yeux au regard glacial.

Retour à la vue générale : deux hommes porteurs de paquets enveloppés dans du papier sortant d’une ruelle. Derrière eux, se profila un groupe d’enfants conduit par une adulte en uniforme d’enseignant.

Brusquement, Potter se fraya un chemin au milieu des enfants tandis que son compagnon courait de l’autre côté de la fontaine.

Schruille risqua un coup d’œil vers Calipine et la surprit qui regardait entre ses doigts.

Un cri perçant provenant de l’écran le ramena brutalement au spectacle.

Le compagnon de Potter, débarrassé de ses vêtements, s’était transformé en une entité monstrueuse. Une bulle laiteuse grossit sur sa poitrine et il en jaillit un éclair d’une clarté aveuglante.

L’écran devint opaque, puis l’image revint, prise sous un autre angle.

Calipine, qui ne cherchait plus à dissimuler sa curiosité, avait les yeux fixés sur l’écran. De son côté, Nourse regardait à travers son prisme.

Un autre éclair jaillit de la silhouette et l’écran redevint un instant opaque.

— C’est un Cyborg, annonça Schruille. Regardez de tous vos yeux.

Une nouvelle scène, prise de très haut cette fois-ci. Quoique les personnages fussent réduits à l’état de fourmis, les origines de la violence restaient parfaitement repérables. D’une silhouette dressée au milieu de la place fusaient des traînées lumineuses. Des véhicules explosaient et tombaient du ciel.

Un engin de la Sécurité prit position derrière le Cyborg. Un rayon laser en sortit qui ouvrit une faille fumante dans le flanc d’un bâtiment. Le Cyborg pivota et leva une main, un doigt de lumière bleue parut grandir jusqu’au ciel. Quand il toucha l’engin, il le coupa en deux. Une moitié ricocha sur un bâtiment et vint écraser le Cyborg.

Une boule jaune se forma sur la placette. Une seconde plus tard, une explosion formidable ébranlait tout le décor.

Schruille vit que, sur toutes les caméras sans exception, le rouge était mis.

Calipine s’éclaircit la gorge.

— Potter est entré dans le bâtiment à droite.

— C’est tout ce que vous trouvez à dire ? s’étonna Schruille.

Nourse fit pivoter son siège et le regarda fixement.

— N’était-ce pas intéressant ? reprit l’autre.

— Intéressant ! fit Nourse.

— C’est ce qu’on appelle un état de guerre, remarqua Schruille.

Allgood réapparut sur l’écran et examina le trio avec un intérêt dissimulé.

Naturellement, il veut connaître nos réactions, pensa Schruille.

— Connaissez-vous nos armes ? demanda-t-il.

— Ces histoires de violence et d’armes me dégoûtent au plus haut point, remarqua Nourse. À quoi tout cela rime-t-il ?

— À quoi bon avoir des armes si on ne les utilise pas ? dit Schruille. Qu’en pensez-vous, Max ?

— J’ai entendu parler de vos armes. C’est la dernière garantie de votre sécurité.

— Bien sûr, nous avons des armes ! cria Nourse. Mais pourquoi devrions-nous…

— Nourse, vous perdez le contrôle de vous-même, constata Calipine.

Les mains crispées sur les accoudoirs, Nourse se rencogna dans son trône. Je perds le contrôle de moi-même.

— Examinons les nouveaux développements de la situation, reprit Schruille. Nous connaissons l’existence des Cyborgs, mais ils nous ont toujours échappé. De plus, avec leurs ordinateurs, ils contrôlent le montage des enregistrements. Et la masse sympathise avec eux. Mieux encore, comme nous venons de le voir, ils possèdent une brigade d’intervention capable de sacrifier, je dis bien de « sacrifier », l’un de ses membres à la sauvegarde générale.

Nourse, les yeux écarquillés, buvait ses paroles.

— Et nous, conclut Schruille, nous avons oublié la force brutale.

— Ahhh ! commenta Nourse.

— Si un homme en frappe un autre avec une arme, demanda Schruille, qui est coupable : l’arme ou celui qui la tient ?

— Expliquez-nous, murmura Calipine.

Schruille désigna le visage d’Allgood sur l’écran.

— Voici notre arme. Nous l’avons manié jusqu’à ce qu’il ait appris à se diriger lui-même. En fait, nous n’avons jamais oublié que la violence est en nous.

— Quelle absurdité ! s’exclama Nourse.

— Voyez vous-même, continua Schruille, en montrant du doigt les caméras illuminées. Voici la preuve de ce que j’avance. Pourquoi ont-ils tous observé ce qui se passait dans notre sphère ?

À ces mots quelques lumières s’éteignirent pour se rallumer aussitôt : d’autres spectateurs avaient pris le relais.

De l’écran, Allgood, la poitrine comprimée par une sensation d’étouffement, contemplait le spectacle avec la plus grande fascination. Les Optimhommes affrontaient la violence ! Après avoir manié l’euphémisme sa vie durant, le chef de la Sécurité trouvait cette situation presque intolérable. Le bouleversement avait été très rapide. Et c’étaient là des immortels, des êtres qui ne pouvaient commettre d’erreurs. Il se demanda quelles pensées tourbillonnaient dans leur tête.

Schruille, silencieux et attentif d’ordinaire, baissa les yeux sur Allgood.

— Qui d’autre nous a faussé compagnie ?

Allgood se sentit incapable de répondre.

— Les Durant ont disparu, continua Schruille. Svengaard aussi. Qui encore ?

— Personne, Schruille. Personne.

— Il faut les prendre.

— Bien sûr, Schruille.

— Vivants, précisa Calipine.

— Vivants, Calipine ?

— Si possible, dit Schruille.

Allgood hocha la tête.

— J’obéis, Schruille.

— Vous pouvez retourner à votre travail.

Quand l’écran fut à nouveau opaque, Schruille manipula les commandes disposées dans le bras de son trône.

— Que faites-vous ? s’enquit Nourse qui se méprisa aussitôt pour avoir parlé avec une exaltation perceptible.

— J’annule les ordres qui excluaient de nos yeux toute violence qui ne répondait pas à une information très ancienne. Il est grand temps que nous affrontions la réalité.

— Si vous le jugez nécessaire, soupira Nourse.

— Je sais que c’est nécessaire.

— Passionnant, déclara Calipine.

Nourse la regarda.

— Qu’y a-t-il de passionnant dans ce spectacle obscène ?

— Le sentiment de joie que je ressens est tout à fait passionnant.

Excédé, Nourse se détourna d’elle pour mieux contempler Schruille. Il y avait bien une tache sur sa peau, près du nez.

CHAPITRE XII

Pour un homme comme Svengaard, élevé dans le monde organisé des Optimhommes, l’idée que ces êtres supérieurs aient pu commettre une erreur relevait de l’hérésie. Il essaya de la chasser de son esprit. Être faillible équivalait à être mortel. Or, seuls les êtres inférieurs subissaient la mort. Comment les Optimhommes qui l’ignoraient pouvaient-ils être faillibles ?

Les lueurs pâles de l’aube filtraient par des ouvertures percées dans un plafond voûté. Un chirurgien était assis, en face de Svengaard. Toure Igan, membre de l’élite médicale, un homme à qui l’on ne confiait que les problèmes génétiques les plus délicats.

Ils se tenaient tous deux dans une pièce étroite aménagée dans un ancien système d’aération qui alimentait autrefois les parcs du Complexe de la Cascade. Svengaard occupait un fauteuil confortable, mais il avait les bras et les jambes liés. Des individus chargés de paquets aux formes étranges se déplaçaient dans le mince espace libre, derrière Igan. La plupart ignoraient les deux hommes installés de chaque côté d’une table.

Svengaard scruta les traits sombres et burinés du chirurgien du Centre. La profondeur des rides trahissait le début d’un déséquilibre enzymatique : l’homme vieillissait. Cependant les yeux bleus comme un ciel d’été conservaient l’éclat de la jeunesse.

— Il vous faut choisir, avait déclaré Igan.

Svengaard laissa son esprit vagabonder. Un homme passa chargé d’un ballon de métal doré ; de l’une de ses poches pendait une chaînette d’argent à laquelle était accrochée une amulette en forme de lingam.

— J’attends votre réponse.

Svengaard fixa les yeux sur le mur situé derrière son interlocuteur : du plasmeld encore, l’inévitable plasmeld. Dans la pièce, des senteurs printanières artificielles se mêlaient à l’odeur de désinfectant.

Les hommes continuaient de circuler malgré l’exiguïté des lieux. L’uniformité de leurs vêtements commença à gêner Svengaard. Qui étaient-ils ? Ils appartenaient à la Résistance, cela se voyait. Mais qui étaient-ils vraiment ?

Comme une jeune femme l’avait effleuré en passant, Svengaard leva les yeux. Au sourire éclatant dans le visage sombre, il reconnut une Zeek, du même type que Potter, mais avec une peau plus foncée… une erreur chirurgicale. Elle portait au poignet un bracelet fait de cheveux humains. Des cheveux humains ! Svengaard resta les yeux braqués sur le bracelet de la femme jusqu’à ce qu’elle eût disparu.

— C’est la guerre ouverte dorénavant, continua Igan. Croyez-moi, votre vie est en jeu.

Ma vie ? Svengaard essaya de penser à sa vie, de la définir. Il avait une troisième épouse, à peine plus qu’une compagne, une femme à qui l’on avait refusé toutes les autorisations de fécondation, comme à lui. Il ne parvenait plus à se rappeler les traits de son visage qui se confondaient avec ceux de ses autres épouses et compagnes.

Elle ne fait pas partie de ma vie, conclut-il. Mais qui fait partie de ma vie alors ?

Il se sentait épuisé ; de plus les drogues administrées pendant la nuit lui avaient donné la gueule de bois. Il se souvenait vaguement d’avoir été empoigné, de s’être trouvé devant un mur qui était en réalité une porte et d’avoir découvert derrière un espace éclairé. Ensuite, il s’était réveillé en face d’Igan.

— Je ne vous ai rien caché, dit ce dernier. Vous êtes au courant de la situation. Potter a tout juste réussi à s’en tirer ; la manipulatrice est morte. D’autres personnes aussi et d’autres mourront encore. On a donné l’ordre de nous arrêter. Vous comprenez, ils ont besoin d’une preuve. Ils ne peuvent courir aucun risque.

Ma vie ? se demandait toujours Svengaard. Il pensait maintenant à son appartement, aux objets d’art qui le meublaient, aux enregistrements et aux livres, à ses ennuis aussi, à la routine de son travail.

— Où irai-je ? demanda-t-il.

— On vous a aménagé une cachette.

— Impossible.

Pour la première fois, Svengaard mesura la haine qu’il éprouvait pour les Optimhommes.

— Il existe beaucoup de lieux sûrs. Ils prétendent posséder des moyens de perception supérieurs, mais c’est faux. Leurs pouvoirs résident uniquement en leurs appareils-espions. Or, on peut toujours modifier le fonctionnement d’un appareil. De plus, les Optimhommes ont besoin de la masse pour les actions violentes.

— C’est absurde, dit Svengaard en secouant la tête…

— Pas totalement. Ils sont ce que nous sommes : des types humains ; ça, nous le savons par expérience.

— Mais pourquoi auraient-ils accompli tous les crimes dont vous les accusez ? C’est incompréhensible. Ils se sont toujours montrés généreux avec nous.

— Ils ne visent qu’un seul but : prolonger leur pouvoir. Mais ils avancent sur une corde raide. Tant que leur environnement ne se modifiera pas, ils continueront à vivre… indéfiniment. Mais dès qu’un changement interviendra, ils seront de nouveau soumis aux caprices de la nature, comme nous. C’est pour cette raison qu’ils rejettent la nature, du moins celle qu’ils ne peuvent dominer.

— Je refuse de vous croire. Eux nous aiment, Eux nous protègent, Eux prennent soin de nous. Voyez tout ce qu’ils ont fait pour vous.

— J’ai vu. Igan secoua la tête. Svengaard était plus têtu que prévu. Il refusait d’admettre l’évidence et se cramponnait, pour défendre ses convictions, à des formules toutes faites.

— Vous voulez les détruire. Pourquoi ?

— Parce qu’ils nous ont empêchés d’évoluer.

Svengaard le regarda, les veux ronds.

— Quoi ?

— Il n’y a qu’eux de libres dans notre monde. Mais les individus n’évoluent pas. Les peuples, oui. Pas les individus. Chez nous, le peuple n’existe pas.

— Mais la masse…

— Parlons-en de la masse ! Lequel d’entre nous peut se reproduire ? Vous qui êtes chirurgien génétique, vous n’avez donc pas encore compris le système ?

— Le système ? Quel système ? Que voulez-vous dire ? Svengaard se trémoussa sur sa chaise en maudissant ses liens. Il avait les bras et les jambes complètement engourdis.

— Les Optimhommes se sont limités à un principe fondamental ; le retour constant à la norme. Ils autorisent bien quelques échanges fortuits avec les individus normaux, mais à seule fin de supprimer le développement des cas uniques, car à ceux-ci on interdit de se reproduire.

Svengaard secoua de nouveau la tête.

— Je ne vous crois pas. En même temps, il sentait le doute l’assaillir. Dans son cas, dans toutes les circonstances, on lui avait refusé le permis de se reproduire. Pourtant, après avoir examiné lui-même ses gènes, il aurait juré qu’ils étaient viables, mais les Optimhommes avaient opposé leur veto.

— Vous me croyez ?

— Mais prenez la longueur de vie qui nous a été accordée : je peux espérer atteindre presque deux cents ans.

— C’est le résultat de la science médicale, non des Optimhommes. Un dosage précis des enzymes, voilà la clef des opérations. Plus une vie dépourvue de chocs émotionnels, des exercices soigneusement mis au point, un régime adapté à vos besoins. On peut en faire autant pour tout le monde.

— L’immortalité, murmura Svengaard.

— Non ! mais une longue vie, bien plus longue que la nôtre. Moi, je vais sur mes quatre cents ans comme plusieurs de nos contemporains. Quatre cents belles années, conclut-il en se rappelant l’expression ironique de Calipine et le ricanement de Nourse.

— Vous avez… quatre cents ans.

— Et ce n’est rien, je le reconnais, comparé aux milliers d’années dont ils disposent eux. Or, chacun d’entre nous pourrait bénéficier du même avantage, mais ils ne veulent pas.

— Pourquoi donc ?

— Ainsi il leur est possible d’offrir quelques années de vie supplémentaires à quelques élus, en échange de leurs bons et loyaux services ? Sans cela, ils n’auraient pas de monnaie pour nous acheter. Mais vous le savez très bien : vous avez essayé de vous vendre, toute votre vie.

Svengaard baissa les yeux sur ses mains liées. C’est donc cela, ma vie ? Pieds et poings liés. Qui voudrait encore de moi ?

— Vous devriez entendre les ricanements de Nourse quand il parle de nos quatre cents misérables années de vie.

— Nourse !

— Oui, Nourse, l’Optimhomme de la Tuyère, le Cynique, celui qui a bien plus de quatre cents ans. À votre avis, pourquoi est-il devenu cynique ? Il existe des Optimhommes plus âgés que lui, bien plus âgés même, et qui, pour la plupart, ne sont pas cyniques.

— Je ne comprends pas.

Svengaard était accablé ; il n’osait plus opposer d’arguments à ceux du chirurgien tant les siens lui paraissaient faibles.

— J’oubliais que vous n’appartenez pas au Centre. Les Optimhommes se classent eux-mêmes en plusieurs catégories, selon les minces degrés d’émotions qui leur sont permis. Ainsi il y a les Actionnistes, les Émotifs, les Cyniques, les Hédonistes et les Blasés. Pour atteindre l’hédonisme, ils passent par le cynisme ; le trio actuel de la Tuyère est déjà bien engagé dans la recherche du plaisir. Un autre système très dangereux.

Igan cherchait à deviner l’effet de ses paroles sur son interlocuteur. L’esprit de Svengaard ne se différenciait guère de celui de la masse. L’homme restait fidèle à des croyances moyenâgeuses ; pour lui, le Centre, les Optimhommes, constituaient le « primum mobile » d’où dépendaient les orbes célestes. Au-dessus du Centre, s’étendait l’empyrée, le domaine du Créateur… comme tous les Svengaard de ce monde, il ne distinguait pas les Optimhommes du Créateur. Les premiers comme le dernier habitaient un royaume au-delà de la lune ; ils étaient de plus infaillibles.

— Où fuir ? demanda Svengaard. Où nous cacher ? Ce sont eux qui contrôlent la distribution des enzymes. Dès que nous mettrons les pieds dans une pharmacie pour renouveler nos rations, c’en sera fini de nous.

— Nous avons des fournisseurs.

— Mais pourquoi avez-vous besoin de moi ? Svengaard ne pouvait s’arracher à la contemplation de ses liens.

— Parce que vous êtes une personnalité unique, parce que Potter a besoin de vous. Parce que vous connaissez l’embryon Durant.

L’embryon Durant ? Que représente donc cet embryon ? On y revenait toujours.

Svengaard leva les yeux et croisa le regard de son interlocuteur.

— Ma description des Optimhommes vous choque, reprit Igan.

— Oui.

— Il faut les fuir comme la peste. La vermine du monde.

L’amertume d’Igan fit reculer Svengaard.

— « Saul en a tué mille, David en a tué dix mille. » Les Optimhommes, eux, tuent notre avenir.

Un homme de forte carrure vint se planter devant la table, le dos tourné à Svengaard.

— Alors ? demanda-t-il. Mais, dans ce seul mot, le prisonnier perçut l’urgence.

En dépit de ses efforts, il ne put apercevoir le visage du nouveau venu ; il ne voyait qu’une veste grise tendue sur un dos large.

— Je ne sais pas encore, répondit Igan.

— Il n’y a plus de temps à perdre. Potter a terminé.

— Résultat ?

— Il a réussi. Avec l’injection enzymatique qu’il lui a administrée, la mère sera bientôt debout. Il désigna Svengaard d’un pouce épais pointé par-dessus son épaule : Qu’est-ce qu’on fait de lui ?

— Emmenez-le. Que fait le Centre ?

— Il a ordonné d’emprisonner tous les chirurgiens.

— Déjà ? Le docteur Hand ?

— Il a pris la porte noire.

— Il a arrêté son cœur. La seule chose à faire. On ne peut se permettre de laisser interroger un seul d’entre nous. Au fait, nous sommes combien maintenant ?

— Sept.

— Et avec Svengaard ?

— Huit.

— Alors nous le garderons prisonnier pour le moment.

— Ils commencent à faire sortir leur personnel de Seatac.

Svengaard ne voyait qu’une moitié du visage d’Igan ; le gros homme cachait l’autre. Mais sur cette moitié apparut une expression de profonde concentration. Un œil se posa sur lui avant de se détourner.

— Évidemment, dit Igan.

— Oui, ils vont détruire la mégalopole.

— Juste la stériliser.

— Vous avez déjà entendu comment Allgood parle de la masse ?

— Très souvent. De la vermine dans leurs parcs. Il rasera la région sans un froncement de sourcils. Tout est-il prêt pour le départ ?

— On a fait au mieux.

— Le chauffeur ?

— Programmé pour sa mission.

— Faites une piqûre à Svengaard afin qu’il se tienne tranquille. Une fois partis, nous n’aurons pas le temps de nous occuper de lui.

Le prisonnier se raidit sur son siège.

Le gros homme se retourna et le jaugea de ses yeux gris dépourvus de toute émotion. Dans l’une de ses mains puissantes, il tenait une seringue hypodermique automatique. La main effleura le cou de Svengaard qui ressentit un choc.

Tandis que des nuages brumeux envahissaient son cerveau, il fixa les yeux sur le visage anonyme qui le dominait. La gorge gonflée, la langue pâteuse, il voulut parler. En vain. Toute son attention se concentra sur les fentes du plafond. Peu à peu, sa vision s’étrécit, s’étrécit pour ne laisser subsister qu’un cercle tourbillonnant, semblable à un œil à la pupille fendue.

Il sombra dans un océan de ténèbres.

CHAPITRE XIII

Assis sur une banquette auprès de Lizbeth, Harvey la regardait. Cinq personnes tenaient dans un espace cubique à peine plus grand qu’une boîte d’emballage grand format, boîte qui avait été mélangée au chargement habituel d’un camion de transport sillonnant le pays. Un seul tube lumineux, placé au-dessus de la tête de la jeune femme, faisait régner à l’intérieur une sinistre clarté jaunâtre. De sa place, elle pouvait distinguer Igan et Boumour installés sur une banquette rudimentaire en face d’elle ; leurs jambes étaient étendues sur le corps de Svengaard qui gisait sur le sol, garrotté, bâillonné, inconscient. Harvey lui avait dit qu’il faisait déjà nuit dehors, ce qui signifiait qu’ils avaient déjà fait un bon bout de chemin. Elle souffrait de nausées et les cicatrices de son ventre tiraillaient. Curieusement, l’idée de porter son enfant la rassurait. Elle ressentait une impression de plénitude. D’après Potter, elle réussirait, tant qu’elle porterait l’embryon, à survivre sans ses rations d’enzymes. Le chirurgien comptait sans aucun doute que l’embryon retournerait dans une éprouvette dès que les parents se trouveraient en lieu sûr. Mais Lizbeth avait pris une décision : elle s’y opposerait. Elle voulait porter son fils à terme. Bien qu’aucune femme ne l’eût fait depuis des milliers d’années, elle y tenait.

— Nous prenons de la vitesse, dit Igan. Nous devons nous trouver sur la voie aérienne.

— Y aura-t-il des postes de contrôle ? demanda Boumour.

— C’est sûr.

Igan avait raison, pensa Harvey. Oui, il prenait bien de la vitesse ; dans les virages, ils compensaient avec leurs corps l’augmentation de la pression, et l’air dispensé par le large ventilateur situé sous la banquette de Lizbeth arrivait plus vite maintenant. De plus, ils étaient moins secoués. Le bruit des turbines résonnait fortement dans leur étroit compartiment qui sentait les hydrocarbones non consumés.

Des postes de contrôle ? Bien sûr, la Sécurité mettrait tout en œuvre pour éviter qu’on ne s’échappe de Seatac. Il se demanda alors ce qui allait arriver à la mégalopole. Les chirurgiens avaient parlé de gaz toxiques distillés par les ventilateurs et les haut-parleurs. Le Centre avait, parait-il, plus d’une arme en réserve.

Comme le camion prenait un virage raide, Harvey retint sa femme par le bras. Il ne savait trop quoi penser de la décision de Lizbeth. C’était… bizarre. Ni obscène ni dégoûtant, bizarre, simplement. Pour le moment, il réagissait de façon instinctive en cherchant autour d’elle les dangers qui pourraient la menacer. Mais, comme assaillants il n’y avait dans cette boîte que les odeurs d’huile et de transpiration.

— Qu’y a-t-il autour de nous ? demanda Boumour.

— Du bric-à-brac, répondit Igan, des pièces de mécanique, de vieilles œuvres d’art, des babioles. Nous avons pris tout ce qui nous est tombé sous la main pour donner l’impression d’un chargement normal.

— Des babioles, se répéta mentalement Harvey. Cette déclaration le scandalisait. Des babioles. Il transportait donc des pièces destinées à des machines qui ne seraient peut-être jamais construites.

La main de Lizbeth chercha la sienne.

— Harvey ?

— Oui, chérie, répondit-il en se penchant vers elle.

— Je me sens… si drôle.

Harvey jeta un regard désespéré aux médecins.

— Tout ira bien, dit Igan.

— Harvey, j’ai peur, reprit Lizbeth. Nous n’allons pas nous en sortir.

— Ne dites pas cela, rétorqua Igan.

Elle leva les yeux vers lui et vit le chirurgien génétique en train de l’observer. Les yeux de l’homme brillaient comme deux instruments métalliques dans son visage mince et hautain. Était-ce un Cyborg lui aussi ? Le regard glacé qu’il posait sur elle lui fit perdre son sang-froid.

— Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, siffla-t-elle, mais pour mon fils.

— Gardez votre calme, madame, conseilla Igan.

— Je ne peux pas. Nous n’y arriverons jamais.

— Vous ne devriez pas réagir comme cela. Nous avons un des meilleurs conducteurs cyborgs disponibles.

— Nous ne leur échapperons pas quand même, gémit-elle.

— Vous feriez mieux de vous calmer, répéta le chirurgien.

Harvey avait enfin trouvé une occasion de manifester son instinct de protection.

— Ne lui parlez pas sur ce ton ! aboya-t-il.

— Vous aussi, Durant, répliqua Igan d’une voix patiente, parlez plus bas. Vous savez aussi bien que moi que l’itinéraire est jonché de postes d’écoute. Nous ne devrions plus dire un mot, sauf en cas de nécessité absolue.

— Rien ne pourra triompher d’eux, cette nuit, murmura Lizbeth.

— Notre guide n’est pas seulement une enveloppe de chair autour d’un ordinateur, affirma Igan. Il est programmé uniquement pour cette mission et il nous fera passer, si c’est possible.

— Si c’est possible, chuchota Lizbeth qui se mit à sangloter. De violents mouvements convulsifs secouèrent tout son corps.

— Regardez ce que vous avez fait, s’exclama Harvey.

Avec un soupir, Igan lui tendit une pilule.

— Donnez-lui cela.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un simple sédatif.

— Je ne veux pas de… sédatif ! hoqueta Lizbeth.

— C’est pour votre bien, ma chère, fit remarquer Igan. Une telle crise pourrait décrocher l’embryon. Vous devriez rester calme ; l’opération est encore récente.

— Elle n’en veut pas, répéta Harvey, les yeux étincelants de colère.

— Il faut qu’elle la prenne, insista Igan.

— Si elle veut.

Igan s’efforça de conserver un ton pondéré.

— Durant, je ne fais qu’essayer de sauver nos vies. Vous êtes en colère et vous…

— Bon Dieu, oui, je suis en colère. J’en ai plus qu’assez qu’on me donne des ordres.

— Si je vous ai vexé, je vous en demande pardon, répondit le chirurgien. Mais je dois vous prévenir que votre réaction est conditionnée par votre modelage génétique : vous avez un surplus d’instinct de protection. Rassurez-vous, votre femme ira bien, ce sédatif est complètement inoffensif. Elle, de son côté, est victime d’un trop-plein d’instinct maternel. Votre modelage est défectueux, mais si vous conservez votre sang-froid, vous vous en tirerez bien tous les deux.

— Qui a dit que notre modelage génétique était défectueux ? demanda Harvey. Je parie que vous n’êtes qu’un Stéri qui n’a jamais…

— Durant, ça suffit, interrompit Boumour d’une voix basse et caverneuse.

Harvey regarda le second chirurgien et fut frappé par le contraste entre la petite tête de lutin et le gros corps. L’homme lui parut d’une force inquiétante ; à ses yeux, son visage n’avait plus rien d’humain.

— Nous ne pouvons pas passer notre temps à nous quereller, gronda Boumour. Nous devons approcher du poste de contrôle, ils auront à coup sûr des appareils d’écoute.

— Nous ne sommes pas ratés, grommela Harvey.

— Peut-être pas, répondit Igan. Mais une chose est certaine, vous êtes tous les deux en train de diminuer nos chances de fuite. Si l’un de vous craque à ce contrôle, nous sommes perdus. Il tendit la pilule à Lizbeth. Je vous en prie, madame, prenez-la. Elle ne contient qu’un tranquillisant, sans danger aucun, je m’en porte garant.

Lizbeth prit la capsule avec hésitation. Elle lui parut froide, gélatineuse – répugnante. Elle aurait bien aimé la jeter à la figure du médecin, mais Harvey lui caressa la joue.

— Tu ferais peut-être mieux de la prendre. À cause du bébé.

Elle porta la main à sa bouche, projeta la pilule dans sa gorge. Si Harvey était d’accord… Cependant, elle n’aimait pas la vexation qu’elle lisait dans son regard.

— Détendez-vous maintenant, dit Igan. Ça agit vite ; dans trois ou quatre minutes, vous vous sentirez parfaitement bien. Il s’adossa à son siège et jeta un coup d’œil à Svengaard. Le paquet entortillé semblait encore plongé dans l’inconscience ; la poitrine se soulevait et s’abaissait à un rythme régulier.

Depuis un long moment, à ce qu’il lui semblait, une faim grandissante tenaillait Svengaard. Il avait aussi conscience des mouvements et des virages qui envoyaient son corps cogner contre une surface dure. Les mouvements créaient une sensation de vitesse ; une odeur de transpiration humaine lui chatouillait les narines. Le rugissement des turbines qui lui parvenait commençait à l’indisposer. Une lumière faible et papillotante tentait de se frayer un chemin entre ses paupières lourdes. Il sentit qu’un bâillon lui bordait les lèvres et que des liens emprisonnaient ses pieds et ses mains. Il ouvrit les yeux. D’abord il eut du mal à accommoder son regard ; peu à peu, il parvint cependant à distinguer un plafond bas au-dessus de lui et, dans un coin, un tube lumineux surmonté par le grillage d’un haut-parleur et flanqué d’un avertisseur rouge sombre. Le tube lumineux produisait un éclat jaunâtre qui dissipait mal les ténèbres environnantes. Le plafond lui parut trop proche de lui. Il perçut une ombre qui s’étirait à sa droite : une jambe lancée au-dessus de son corps. À ce moment, l’avertisseur se mit à clignoter ; des éclairs rouges intermittents.

— Le contrôle ! souffla Igan. Silence, tout le monde !

Les cinq passagers sentirent le camion ralentir. La suspension aéropneumatique se fit de plus en plus douce ; les turbines gémirent avec la décélération, et s’arrêtèrent en un soupir. Le véhicule s’immobilisa.

Le regard de Svengaard explora le compartiment, au-dessus de lui, sur la droite ; un banc rudimentaire… deux silhouettes assises. Une pointe métallique dépassait des montants de la banquette et frôlait sa joue. Svengaard rapprocha la tête avec des mouvements lents et précautionneux et il sentit bientôt le métal effleurer sa chair à travers le bâillon. Il poussa légèrement la tête. Le bâillon descendit un peu. Une nouvelle poussée et le bâillon glissa encore d’un dixième de millimètre. Il tourna les yeux pour surveiller les environs et vit, au-dessus de lui à gauche, Lizbeth, les yeux clos, les mains devant la bouche. Une impression d’angoisse intense se dégageait de toute sa personne.

Le chirurgien bougea de nouveau la tête.

On entendait des voix dans le lointain : des questions impératives, un murmure de réponses.

Les mains de Lizbeth s’abaissèrent, dégageant sa bouche ; elle bougea les lèvres sans émettre un son.

À l’extérieur, le bruit des voix avait cessé. Le camion se remit lentement en marche.

Svengaard tourna la tête. Le nœud du bâillon lâcha à ce moment-là ; il le cracha et se mit à hurler : « Au secours ! Au secours ! Je suis prisonnier ! »

Igan et Boumour sursautèrent. Lizbeth hurla :

« Non, oh non ! »

D’un seul élan, Harvey bondit sur ses pieds, écrasa son poing sur la mâchoire de Svengaard et s’abattit sur lui, une main plaquée contre la bouche du chirurgien. Tandis que le camion continuait à prendre de la vitesse, tous les cinq restèrent immobiles, l’oreille tendue, aux aguets.

Igan reprit péniblement son souffle et plongea les yeux dans les yeux écarquillés de Lizbeth.

— Que se passe-t-il ? (La voix du chauffeur leur parvint à travers le grillage du haut-parleur.) Vous ne pouvez donc pas respecter les précautions les plus élémentaires ?

Le ton froid et accusateur pétrifia Harvey sur place et l’amena à s’interroger sur le chauffeur. Pourquoi cet être avait-il employé ce ton au lieu de leur indiquer s’ils avaient été repérés ? Il aperçut à ce moment Svengaard gisant à ses pieds, inconscient. Mu par une impulsion violente, il eut envie de l’étrangler sur-le-champ, il sentait déjà ses mains se nouer autour de la gorge.

— Nous ont-ils entendus ? chuchota Igan.

— Apparemment, non, grinça le conducteur. Aucun signe de filature. Je suppose que vous ne vous permettrez plus un écart de ce genre. Expliquez-moi ce qui est arrivé, je vous prie.

— Svengaard s’est réveillé plus tôt que prévu.

— Mais il était bâillonné.

— Il… a réussi, on ne sait comment, à se débarrasser de son bâillon.

— Vous devriez peut-être le tuer. Il est évident qu’il ne supportera pas un reconditionnement.

Harvey s’écarta brusquement de Svengaard. La suggestion du Cyborg avait annihilé en lui tout désir de meurtre. Mais qui donc conduisait le camion ? Les Cyborgs se ressemblaient tous : autant de personnalité qu’un ordinateur défiant toute concurrence humaine. Celui-ci semblait encore plus distant que les autres.

— Bien, nous… allons voir ce que nous allons faire, dit Igan.

— Svengaard est-il hors d’état de nuire ?

— On s’est occupé de lui.

— Pas vous en tout cas, dit Harvey en regardant fixement le chirurgien. Vous vous trouviez juste au-dessus de lui.

Igan pâlit. Il se souvint de son inertie après ce sursaut de frayeur. Une bouffée de colère l’envahit. De quel droit ce crétin se permettait-il de poser des questions ?

— Je regrette, je ne suis pas un homme violent, répondit-il avec raideur.

— Vous devriez apprendre. Harvey sentit la main de Lizbeth se poser sur son épaule et il se laissa ramener sur leur banquette. S’il vous reste un peu de ce truc à assommer, vous feriez mieux de lui en donner une autre dose avant qu’il ne s’éveille.

Igan refoula une réplique acérée.

— Dans le sac sous notre banquette, dit Boumour. C’est une bonne idée.

Glacial, Igan prit une dose et l’administra à Svengaard.

La voix du conducteur résonna de nouveau dans le haut-parleur.

— Attention ! Bien que personne ne nous poursuive dans l’immédiat, nous ne devons pas en conclure que les cris n’aient pas été entendus. Par conséquent, j’applique le plan Gamma.

— Qui est ce conducteur ? murmura Harvey.

— Je n’ai pas pu voir qui ils avaient programmé, dit Boumour qui regarda Harvey avec attention. La question était judicieuse. Le conducteur avait l’air bizarre, plus bizarre encore que les Cyborgs dont il avait l’habitude. Ils l’avaient assuré que leur guide aurait un ordinateur programmé, une machine conçue pour leur fournir tous les moyens de réussir leur évasion. Mais qui avaient-ils choisi pour accomplir cette tâche ?

— Qu’est-ce que le plan Gamma ? demanda Lizbeth.

— Nous allons dévier de l’itinéraire prévu, dit Boumour qui s’abîma dans la contemplation du mur opposé. Dévier de l’itinéraire prévu… cela signifiait qu’ils allaient dépendre totalement des capacités du conducteur, du Cyborg… et des quelques cellules éparses de la Résistance qui restaient encore disponibles. Et n’importe laquelle de ces cellules avait pu être noyautée. Boumour, plutôt stoïque d’habitude, commença à sentir les crispations de la peur.

— Chauffeur ! appela Harvey.

— Taisez-vous ! jappa le conducteur.

— Tenez-vous-en au plan d’origine, commanda Harvey. Il prévoit des moyens de secours au cas où ma femme…

— La sauvegarde de votre femme n’est pas un facteur déterminant, répondit le conducteur. On ne doit pas découvrir les installations prévues sur la route. Ne me troublez pas avec vos objections. Le plan Gamma est en cours d’exécution.

Comme Harvey bondissait, prenant appui d’une main sur la banquette :

— Doucement, Durant. Que pouvez-vous faire ?

Harvey se laissa retomber lourdement et chercha la main de sa femme. Elle lui étreignit les doigts.

— Attends… N’as-tu pas lu la pensée des docteurs ? Eux aussi, ils ont peur… et ils sont inquiets.

— C’est toi qui m’inquiètes.

Ainsi sa sauvegarde – et la nôtre aussi sans doute – ne sont pas des facteurs déterminants, pensa Boumour. Mais alors quel est le facteur déterminant ? De quel programme dépend notre ordinateur-de-chair ?

CHAPITRE XIV

Nourse, abandonné par ses compagnons de la Tuyère, trônait seul dans le globe, toute son attention concentrée sur les rayons, les lumières, les clignotements émanant des indicateurs, ce kaléidoscope qui rendait compte des activités de la masse. Un cadran lui apprit qu’il faisait nuit dans son hémisphère ; l’ombre s’étendait sur le territoire de Seatac à la mégalopole de N’Scotia. Il interpréta cette présence physique des ténèbres comme un signe prémonitoire des événements dramatiques qui se préparaient et il se prit à souhaiter le retour rapide de Schruille et de Calipine.

L’écran consacré aux rapports visuels s’alluma. Nourse se tourna vers lui alors que les contours du visage d’Allgood s’y dessinaient. Le patron de la Sécurité inclina la tête en signe de respect.

— Que se passe-t-il ? demanda l’Optimhomme.

— Le poste de contrôle de Seatac a signalé qu’un camion transportant un mystérieux chargement venait de passer, Nourse. Ses turbines étaient équipées d’insonorisateurs que nous avons décelés. Les insonorisateurs dissimulaient des bruits de respiration : cinq personnes cachées dans le chargement. Des voix se sont échappées de l’intérieur au moment où le camion démarrait. Suivant vos instructions, nous avons placé un traceur sur le camion et nous continuons de le surveiller. Quels sont les ordres ?

Ça commence, pensa Nourse. Et pendant que je suis seul ici, en plus.

Il regarda les appareils qui étaient reliés au contrôle de Seatac-Est. Le camion n’était qu’un petit point vert gros comme une tête d’épingle qui se déplaçait sur l’écran. Il lut la transcription de l’incident en numérotation binaire et la compara avec une analyse prévisionnelle du développement de la situation. Les paramètres auxquels il aboutit laissaient pressentir une issue fatale.

— Nous avons pu identifier les voix, Nourse. Les empreintes vocales appartiennent à…

— Svengaard et Lizbeth Durant, compléta Nourse.

— Et où elle va, son mari va.

La logique sentencieuse d’Allgood commençait à agacer l’Optimhomme. Il réprima un mouvement de colère en s’apercevant que l’autre avait oublié d’utiliser le nom de l’Optimhomme auquel il s’adressait. C’était un petit détail, mais il en disait long, d’autant plus que Allgood ne semblait pas s’être rendu compte de son oubli.

— Ce qui nous laisse deux personnes non identifiées, remarqua Nourse.

— Nous pouvons faire une supposition judicieuse… Nourse.

— Deux de nos pharmaciens réfractaires, dit Nourse après avoir jeté un coup d’œil aux paramètres.

— Potter, peut-être, Nourse.

L’Optimhomme secoua la tête.

— Potter est dans nos murs.

— Il est possible qu’ils aient une éprouvette portative contenant l’embryon, mais nous n’avons pas pu détecter la présence de l’appareil.

— Vous ne pouviez pas l’entendre, et d’ailleurs même si vous l’aviez entendu, vous n’auriez pas pu l’identifier.

Nourse leva les yeux vers les écrans ; ils étaient allumés, tous, sans exception. Les Optimhommes observaient ce globe particulier ; nuit et jour maintenant les circuits restaient branchés.

— Ils savent ce que je pense, se dit-il. En sont-ils dégoûtés ou bien voient-ils dans toute cette affaire une autre manifestation intéressante de violence !

Comme prévu, Allgood répondit :

— Je n’arrive pas à comprendre, Nourse.

— Pas d’importance, rétorqua Nourse qui dévisagea son interlocuteur. Il avait l’air si jeune. Mais Nourse avait récemment remarqué une chose : le Centre grouillait de jeunes, mais aucun d’eux ne l’était vraiment. Pour un œil avisé, même les serviteurs stéris trahissaient ce phénomène. Il se sentit soudain lui-même dans la peau d’un Stéri de la masse, toujours à l’affût des signes de vieillissement chez les autres, rempli de l’espoir que, par comparaison, il rajeunissait.

— Quelles sont les instructions, Nourse ? insista Allgood.

— Les appels de Svengaard nous indiquent qu’il est prisonnier, mais nous ne devons pas négliger l’éventualité d’une ruse subtile. Il parlait d’une voix lasse, sur un ton résigné.

— Devons-nous détruire le camion, Nourse ?

— Détruire… Nourse haussa les épaules. Non, pas encore. Continuez de le surveiller. Déclenchez l’alerte générale : il nous faut connaître leur destination. Relevez tous les contacts qu’ils établissent et faites une enquête à leur sujet.

— S’ils nous échappent, Nourse, nous pourrions…

— Vous avez bien réduit leur ration d’enzymes comme convenu ?

— Oui, Nourse.

— Dans ce cas, ils n’iront pas bien loin.

— Comme vous voulez, Nourse.

— Vous pouvez vous retirer.

Une fois son interlocuteur évanoui, l’Optimhomme resta un long moment à contempler l’écran vide. Détruire le camion, ce serait la fin de tout. Il ne voulait pas que ce jeu s’achève ; depuis qu’il avait commencé, il se sentait envahi par un curieux sentiment d’exaltation.

La section du globe s’ouvrit pour laisser passer Calipine suivie de Schruille. Les rayons porteurs les amenèrent sur la plate-forme. Silencieux, ils avaient l’air renfermés, étrangement calmes. En les voyant, Nourse pensa qu’un orage sommeillait en eux ; en fait, ils contenaient le tonnerre et les éclairs afin de ne pas blesser leur compagnon.

— Ce n’est pas l’heure ? demanda Calipine.

Nourse laissa échapper un soupir.

Sitôt arrivé, Schruille brancha les caméras installées sur les montagnes. Soudain, le clair de lune apparut sur les récepteurs, accompagné par le hululement des oiseaux de nuit, le crissement des feuilles sèches. Au loin, derrière les collines baignées par le clair de lune, des taches lumineuses esquissaient la courbe de la côte, ponctuée par les ports de la mégalopole, et le chevauchement complexe des voies aériennes.

Pour Calipine, ce tableau évoquait des bijoux, des babioles insignifiantes, le comble de la frivolité. Elle n’avait pas songé à ces brimborions depuis des siècles. Pourquoi y ai-je repensé à l’instant ? s’interrogea-t-elle. Ces lumières ne sont pourtant pas des brimborions.

Nourse examina les pyramides lumineuses et les paramètres changeants qui traduisaient le grouillement de l’activité de la masse à l’intérieur de la mégalopole.

— Tout est normal… tout est prêt, déclara-t-il.

— Normal ! s’exclama Schruille.

— Lequel d’entre nous ? chuchota Calipine.

— Puisque j’en ai, le premier, ressenti la nécessité, dit Schruille ce sera moi. Il fit rouler un anneau sur le bras de son trône. La simplicité du geste l’effraya. Cet anneau et le pouvoir qu’il commandait se trouvaient à leur disposition depuis des millions d’années. Ce n’était pourtant que le déclic automatique d’un embrayage ; pour l’actionner, il ne fallait qu’un geste de la main et la volonté pour mouvoir la main.

Calipine observait le spectacle sur cet écran particulier : le clair de lune au-dessus des collines et de la mégalopole, tout cela n’était qu’un jouet animé livré à son caprice. Le dernier membre du personnel spécial avait quitté les lieux ; on avait enlevé les objets irremplaçables qui risquaient d’être endommagés. Tout était prêt pour l’Apocalypse.

Des éclairs intermittents rompirent les colliers de lumière, des flammes d’un jaune d’or.

Les caméras ébranlées par le choc ne renvoyaient plus que des images troubles sur les écrans de la Tuyère. Une par une, ou bien par groupes entiers, toutes les lumières de la région s’éteignirent. Une brume verte envahit l’espace, remplissant les vallées et recouvrant les collines.

Bientôt il ne resta plus que le brouillard vert qui continua de ramper, de s’insinuer dans tout le décor, sous la lune indifférente. Schruille regardait s’empiler chiffres et paramètres, signes impassibles qui comptabilisaient les résultats… des zéros. Dans ces cascades de chiffres et de lettres rien ne laissait supposer le drame des hommes de la masse, mourant dans les tubes et sur les places publiques, dans les rues et sur les lieux de travail et de plaisir.

Nourse pleurait.

Ils sont morts, ils sont tous morts. Le mot dénué de sens éveilla d’étranges échos dans sa tête. Ce terme pouvait, à la rigueur, s’appliquer à des bactéries ou encore… à de mauvaises herbes : on stérilisait le sol avant d’y planter de jolies fleurs. Pourquoi est-ce que je pleure ? Il essaya de se rappeler s’il avait déjà pleuré auparavant. Autrefois, mais il y avait longtemps, bien longtemps… longtemps, longtemps… pleurs… larmes… larmes. Ces mots soudain avaient perdu leur sens. Telle est la conséquence néfaste de l’immortalité : à force de se répéter, les choses perdent leur sens.

De son côté, Schruille étudiait le brouillard vert sur ses propres écrans. Après quelques réparations, nous pourrons envoyer là-bas de nouveaux habitants. Nous repeuplerons cette région avec des individus modelés de façon plus saine. Il se demanda cependant où ils trouveraient ces individus plus sains, car les analyses inscrites dans le globe avaient révélé qu’il s’agissait d’une manifestation locale d’un problème général. Les mêmes symptômes se manifestaient partout. Leur erreur résidait dans la barrière qu’ils avaient édifiée entre chaque génération ; la perte de tout patrimoine, l’absence de traditions obsédaient les membres de la masse. La preuve : en dépit de toutes les mesures de répression, ils entretenaient une culture populaire. Les dictons du peuple traduisaient la vitalité de ce courant souterrain.

Schruille se répéta le proverbe : Quand Dieu créa un mécontent, il le plaça hors du Centre. Mais c’est nous qui avons créé la masse, pensa-t-il. Comment donc avons-nous pu créer des mécontents ?

Se retournant, il vit que Calipine et Nourse pleuraient.

— Pourquoi pleurez-vous ? leur demanda-t-il.

Ni l’un ni l’autre ne répondirent.

CHAPITRE XV

Arrivé au bout de la voie aérienne, le camion abandonna le tunnel percé dans la montagne pour s’engager sur l’autoroute Lester qui menait par d’anciens tunnels jusqu’aux réserves sauvages où des centres de repos pour les fécondateurs en permission s’éparpillaient le long d’une route désertique balayée par le vent.

Il ne subsistait, pour tout éclairage, que la lune et le rayon lumineux projeté par le phare cyclopéen du camion.

De temps à autre, le véhicule doublait un car dont les sièges étaient occupés par des couples silencieux et maussades, des fécondateurs, leur permission terminée, qui regagnaient la mégalopole. Si l’un d’eux remarqua le camion, il le prit pour un transport de ravitaillement destiné aux centres de repos.

Sous le Foyer de Repos, le conducteur, arrêté sur un bas-côté incurvé, procéda au réglage de la garde-au-sol de son véhicule. Cela fait, il quitta la route. Les turbines gémirent de façon insupportable et la conduite perdit toute douceur.

Dans la boîte étroite où les cinq fuyards étaient confinés, Harvey, d’une main, se cramponnait au banc, et de l’autre, il retenait Lizbeth. Le camion cahotait sur une vieille piste abandonnée et, après s’être heurté à un mur d’aulnes, il s’engagea entre des buissons épineux et des rhododendrons sur une autre piste parallèle à la route.

— Que se passe-t-il ? demanda plaintivement Lizbeth.

Nous avons quitté la route, grinça la voix du chauffeur dans le haut-parleur. Il n’y a rien à craindre.

Rien à craindre. En entendant cette remarque grotesque, Harvey retint un éclat de rire qui aurait pu devenir hystérique.

Le conducteur avait éteint toutes les lumières et s’aidait seulement de sa vision infrarouge.

La piste sinuait à travers les buissons comme la trace d’un escargot. Le camion la suivit pendant deux kilomètres, laissant derrière lui un tourbillon de poussière et de feuilles sèches. Quand la route coupa un chemin forestier, un ruban bien tracé par les voitures de patrouille qui l’avaient pavé de saules morts et de fougères, il tourna à droite ; puis, semblable à quelque monstrueux animal préhistorique, il gravit une colline au milieu des plaintes des turbines, descendit la pente de l’autre côté et grimpa une autre colline au sommet de laquelle il s’arrêta.

Les turbines redevinrent silencieuses ; le camion retomba sur ses patins. De la cabine du conducteur sortit un Cyborg massif aux jambes tronquées auquel on avait fixé des bras luisants pour lui permettre de remplir sa tâche. Il arracha un côté du véhicule et commença à vider le camion. Toute la cargaison sans distinction dégringola à travers un bouquet de ciguë dans une ornière profonde.

À l’intérieur, Igan bondit sur ses pieds, s’approcha du parlophone et hurla : « Où sommes-nous ? »

Seul le silence lui répondit.

— Idiot, répondit Harvey, vous ne savez pas pourquoi il s’est arrêté.

Igan préféra ignorer l’insulte ; après tout elle venait d’un abruti à peine éduqué.

— On peut l’entendre décharger la cargaison, dit-il en se penchant devant Harvey pour frapper de la paume la paroi du véhicule.

— Hé là ! dehors, que se passe-t-il ?

— Fichez-nous la paix et asseyez-vous. D’une poussée, Harvey envoya le chirurgien s’effondrer sur l’autre banquette.

Le visage sombre, les yeux étincelants, Igan allait contre-attaquer quand Boumour le retint.

— Conservez votre sang-froid, l’ami Igan.

L’autre chirurgien se rassit ; son visage retrouva peu à peu son expression de sérénité.

— Il est curieux de constater la façon dont les émotions parviennent à vous dominer, en dépit de…

— Ça passera, interrompit Boumour.

Harvey qui s’était emparé de la main de Lizbeth, lui communiqua :

J’ai senti la poitrine d’Igan sous sa veste ; elle est convexe… et dure comme du plasmeld.

Tu crois que c’est un Cyborg ?

Sa respiration est normale.

Et il éprouve des émotions. Je lis la peur en lui.

Oui… mais…

Nous ferons attention.

— Durant, intervint Boumour, vous devriez avoir confiance en nous. Le docteur Igan a compris que notre chauffeur ne déchargerait la cargaison que si nous nous trouvions en lieu sûr.

— Est-ce bien notre chauffeur ? rétorqua Harvey.

L’ombre d’un doute passa sur le visage impassible de Boumour.

Harvey sourit en s’en apercevant.

— Harvey, demanda Lizbeth, tu ne crois pas que…

C’est bien notre conducteur qui est dehors. On n’a pas entendu de bruit de lutte. Or on ne peut maîtriser un Cyborg sans employer la violence.

Mais où sommes-nous ?

Dans les montagnes en plein désert ; je sens l’air. D’après les cahots ressentis pendant le trajet, loin de l’autoroute.

La boîte glissa soudain sur le côté et la lumière s’éteignit. Dans l’obscurité, Harvey sentit le mur auquel il était adossé céder sous lui. Il étreignit Lizbeth, tourna sur lui-même… et se retrouva dans la nuit, baigné par la lune. La silhouette du conducteur se découpait sur un fond lointain de lueurs éparses : les lumières de la mégalopole. Au-dessus d’eux, la lune teignait d’argent le sommet des arbres. Le passage du camion avait brassé les senteurs de la forêt et une forte odeur de résine flottait dans l’air. Depuis l’arrivée des intrus, le désert attendait en silence.

— Dehors, commanda le conducteur qui se retourna. La lune éclaira un instant ses traits.

— Glisson ! s’exclama Harvey.

— Salut, Durant.

— Vous !

— Pourquoi pas ? Sortez maintenant…

— Mais ma femme n’est pas ?…

— Je suis au courant. Votre femme a largement eu le temps de se remettre de l’opération. À condition de ne pas trop forcer, elle peut marcher.

— Tout ira bien, chuchota Igan à l’oreille d’Harvey. Aidez-la à se lever et à descendre.

— Je… je me sens bien, dit Lizbeth. Voilà. Elle passa un bras autour des épaules de son mari et tous deux descendirent du camion.

— Où sommes-nous ? demanda Igan qui les avait suivis.

— Dans un endroit pour aller ailleurs, répondit Glisson. Quel est l’état du prisonnier ?

— Il revient à lui, dit Boumour qui se trouvait encore au fond du véhicule. Aidez-moi à le sortir d’ici.

— Pourquoi nous sommes-nous arrêtés ? demanda Harvey.

— À cause d’une pente raide, expliqua Glisson. Nous abandonnons le chargement ici. Le camion ne peut pas aller plus loin.

Boumour et Igan portant Svengaard vinrent l’adosser à une souche.

— Attendez que je libère la remorque, dit Glisson. Pendant ce temps-là, décidez de ce que nous devons faire de Svengaard.

En entendant son nom, le prisonnier ouvrit les yeux et découvrit les lumières lointaines de la cité. Il avait mal à la mâchoire à cause du coup de poing d’Harvey ; le sang lui battait aux tempes. Ses mains étaient engourdies par les liens. En outre, il avait faim et soif. Un parfum de verdure lui emplit les narines et le fit éternuer.

— Il faudrait peut-être se débarrasser de lui, proposa Igan.

— Je ne crois pas, répondit Boumour. C’est un homme expérimenté, donc une recrue possible. Nous allons avoir besoin d’hommes expérimentés.

Svengaard regarda en direction des voix ; le groupe se tenait près de la longue silhouette argentée du camion que précédait la double cabine rebondie. On entendit un bruit métallique quand la remorque glissa de deux mètres en arrière avant de buter contre un monticule de terre.

Glisson revint à ce moment s’accroupir auprès de Svengaard.

— Qu’avez-vous décidé ? On le tue ou on le garde ?

Harvey eut un hoquet et sentit Lizbeth s’accrocher à son bras.

— On le garde pour le moment, répondit Boumour.

— S’il ne nous cause pas d’autres ennuis, ajouta Igan.

— On pourra toujours en utiliser certaines parties, conclut le Cyborg. Ou fabriquer un autre Svengaard et lui donner une autre formation. Il se releva. Une décision immédiate ne s’impose pas.

Svengaard resta muet. L’élocution parfaite, la voix neutre du Cyborg le glaçaient. Un homme dur, brutal, pensa-t-il. Prêt à la violence. Un tueur.

— Montez dans la cabine avec lui, ordonna Glisson. Tous. Il faut nous rendre à… Il s’interrompit et regarda vers la mégalopole.

Des zébrures bleues et blanches striaient l’horizon. Un éclair doré d’une luminosité aveuglante les déchira sur la gauche, bientôt suivi par un autre. On aurait cru qu’un gigantesque feu d’artifice se déployait devant les montagnes pétrifiées dans la clarté lunaire. De nouveaux éclairs jaunes se succédèrent, sur la droite cette fois ; les vibrations sonores ébranlèrent le chirurgien des pieds à la tête. La caisse du véhicule résonna à l’unisson.

— Que se passe-t-il ? demanda Lizbeth d’une voix plaintive.

— Silence, ordonna Glisson. Regardez.

— Dieux de vie, s’exclama la jeune femme, mais qu’est-ce que c’est ?

— La mort de la mégalopole, dit Boumour.

Les vibrations sonores agitèrent de nouveau le camion.

— Ça fait mal, murmura Lizbeth.

— Les monstres, dit Harvey en attirant sa femme à lui.

— Ici, l’on souffre, dit Igan d’une voix froide et solennelle ; là-bas, on meurt.

Dix kilomètres en dessous de l’endroit où les fuyards se trouvaient, un brouillard vert envahit l’atmosphère par couches successives ; il recouvrit les collines, les joyaux de lumière, les éclairs dorés comme un océan déchaîné.

— Aviez-vous prévu qu’ils emploieraient le brouillard de la mort ? demanda Boumour.

— Nous savions ce qu’ils feraient, lui répondit Glisson.

— Je vous crois. Ils stérilisent la région.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? interrogea Harvey.

— Le brouillard émane des ventilateurs par lesquels ils répandent d’habitude le gaz contraceptif, expliqua le chirurgien, un soupçon sur notre peau et c’est fini.

Igan vint regarder Svengaard les yeux dans les yeux.

— Eux nous aiment, eux nous protègent, eux prennent soin de nous, récita-t-il sur un ton ironique.

— Que se passe-t-il donc ? demanda Svengaard.

— Vous n’entendez pas ? Vous ne voyez pas ? Vos amis les Optimhommes sont en train de stériliser Seatac. Aviez-vous des amis dans la ville ?

— Des amis ? Svengaard parlait d’une voix brisée. Il se détourna pour contempler le brouillard. Au loin, toutes les lumières s’étaient éteintes.

Des vibrations les firent encore une fois trembler, agitant le sol et le camion.

— À présent que pensez-vous d’eux ? insista Igan.

Svengaard secoua la tête car il ne pouvait plus parler. Pourquoi le système de protection n’interrompait-il pas la scène ? Ses organes sensoriels transmettaient à sa conscience une perception anormale de la réalité… une aberration inouïe. Voilà, ce ne pouvait être qu’une erreur de ses sens, une hallucination.

— Pourquoi ne répondez-vous pas ? reprit l’autre.

— Laissez-le tranquille, dit Harvey. Nous aussi nous souffrons. Vous n’avez donc pas de cœur ?

— Ses yeux sont ouverts, mais il refuse de croire.

— Comment ont-ils pu faire une chose pareille ? murmura Lizbeth.

— Instinct de conservation, grogna Boumour. Une caractéristique dont notre ami Svengaard semble dépourvu. On l’en a sans doute privé lors de son modelage.

Svengaard ne pouvait détacher les yeux du nuage vert qui continuait de s’étendre avec douceur. Là-bas la nuit la plus épaisse avait remplacé la vie et la lumière. Depuis cette brusque disparition, il avait une conscience aiguë de sa condition de mortel et il repensait à ses amis, au personnel de l’hôpital, aux embryons, à son épouse et compagne.

Tous annihilés.

Il se sentait vide, incapable d’éprouver la moindre émotion, même un ressentiment. Une question revenait sans cesse : Quel était leur but ?

— Dans la cabine avec lui, ordonna Glisson. À l’arrière, sur le plancher.

Des mains brutales le soulevèrent ; il reconnut Boumour et Glisson. L’absence d’émotivité de ces derniers ne cessait de le surprendre. Jamais auparavant, il n’avait rencontré un être dépourvu à ce point d’humanité.

Quand ils le roulèrent sur le sol de la cabine, le montant pointu d’un siège s’enfonça dans ses côtes. Ensuite, des jambes l’entourèrent ; quelqu’un posa même un pied sur son estomac, puis le retira. Les turbines vrombirent. Une porte claqua. Le véhicule démarra.

Svengaard fut envahi par une sorte de torpeur.

Lizbeth, qui était assise au-dessus de lui, poussa un profond soupir. En l’entendant, il fut saisi d’une sincère compassion pour la jeune femme. C’était la première émotion qu’il ressentait depuis la destruction de la mégalopole.

Pourquoi ont-ils fait cela ? se demanda-t-il. Pourquoi ?

Dans l’obscurité, Lizbeth saisit la main de son mari. De temps à autre le clair de lune éclairait la silhouette de Glisson qui se trouvait assis juste devant elle. L’économie de ses mouvements, la puissance que dégageait chacun de ses gestes emplissaient la jeune femme d’une inquiétude croissante. En outre, la cicatrice la démangeait ; elle aurait voulu se gratter mais, redoutant d’attirer l’attention sur elle, elle s’abstint. Le service des courriers s’était édifié lentement, en marge des Cyborgs et des Optimhommes, grâce en partie à la discrétion de ses membres. En ce moment, tenaillée par la peur, elle obéissait aux consignes données à l’entraînement.

Harvey transmit par le truchement de ses mains : Igan, Boumour, je lis leur pensée maintenant. Ce sont de nouveaux Cyborgs. Un seul maillon et des ordinateurs implantés. Ils sont en train de découvrir la nature humaine : ils manifestent des réactions normales et ils apprennent à contrôler leurs émotions.

Lizbeth assimila les informations.

Harvey lisait souvent mieux qu’elle ; elle relut dans l’esprit des deux chirurgiens.

— Tu comprends ? demanda-t-il.

— Tu as raison.

C’est une rupture complète avec le Centre ; ils ne pourront jamais y retourner.

Ce qui explique Seatac. Elle se mit à trembler.

Nous ne pouvons leur faire confiance. Et Harvey la serra contre lui pour la réconforter.

Le camion se frayait un chemin entre les collines, tantôt évitant une prairie, tantôt empruntant de vieilles pistes, et parfois même le lit asséché d’un cours d’eau. Peu avant l’aube, il laissa à sa gauche un pare-feu pour s’enfoncer dans un bouquet de cèdres et de pins. Les souffleries déclenchaient derrière lui, sur le chemin exigu, un cyclone de branches et de feuillages. Glisson s’arrêta enfin derrière une vieille bâtisse aux murs envahis par la mousse. Des rideaux ornaient les fenêtres étroites et de pseudo-canards s’alignaient devant ; les mauvaises herbes qui les recouvraient signalaient qu’on ne les avait pas fait fonctionner depuis longtemps. Ils se dressaient comme des êtres fantomatiques dans la lumière chiche d’une ampoule unique blottie sous l’avancée du toit.

Une fois les turbines arrêtées, les passagers du véhicule entendirent le ronronnement d’une machine. Le son provenait d’une manche à air dont la masse brillante et anguleuse s’érigeait entre les arbres.

Une porte s’ouvrit au coin de la bâtisse et un vieil homme apparut, qui se mouchait dans un mouchoir rouge. Il avait une grosse tête, une forte mâchoire et des épaules tombantes… Tout son visage respirait la servilité.

— C’est un signal, expliqua Glisson. Tout va bien… pour le moment. Il se glissa hors de la cabine, s’approcha du vieillard et toussota.

— Y’a beaucoup de malades par ici ces derniers temps, dit le vieil homme. Il avait une voix aussi usée que son visage, une voix sifflante, qui brouillait les consonnes.

— Vous n’êtes pas le seul à avoir des ennuis, reprit Glisson.

Le vieillard se redressa, et les épaules tombantes et le regard servile disparurent en même temps.

— Vous voulez une planque, c’est ça. J’sais pas si c’est prudent d’venir ici. Ch’sais même pas si j’dois vous cacher.

— C’est moi qui donne les ordres, vous, vous obéissez.

Après qu’il eut scruté son interlocuteur, une expression de colère apparut sur le visage de l’homme.

— Salauds de Cyborgs !

— Taisez-vous, dit Glisson d’une voix neutre. Il nous faut de la nourriture et une cachette pour la journée. J’aurais besoin de vous pour m’aider à cacher le camion ; vous devez connaître les alentours. Il nous faudra aussi un autre moyen de transport.

— Vaut mieux l’découper et l’enterrer, recommanda le vieillard. Y’a eu du grabuge, vous devez être au courant.

— Oui. Glisson se retourna vers le camion. Venez et amenez Svengaard.

Les autres lui obéirent, Igan et Boumour portant le prisonnier. Quoiqu’on eût libéré ses chevilles, le chirurgien paraissait incapable de se tenir debout. Lizbeth quant à elle, marchait courbée en avant. Son attitude trahissait son inquiétude : elle doutait que la cicatrisation se fût faite si vite en dépit du traitement enzymatique.

— Nous passerons la journée ici, dit Glisson. Cet homme vous montrera où vous logerez.

— A-t-on des nouvelles de Seatac ? demanda Igan.

Le Cyborg regarda le vieillard.

— Répondez.

L’autre haussa les épaules.

— Un courrier, y’a deux heures. Pas de survivants à c’qui paraît.

— Aucune nouvelle d’un certain docteur Potter ? croassa Svengaard.

Glisson pivota pour regarder le prisonnier.

— Ch’sais pas. Quelle route il a prise ?

Après s’être éclairci la voix, Igan jeta un coup d’œil à Glisson puis au vieil homme.

— Potter ? Je crois qu’il se trouvait dans le groupe qui s’est enfui par les conduits.

Le vieillard se tourna vers la manche à air dont les détails apparaissaient avec le lever du soleil.

— Personne est venu par là. La première chose qui z’ont faite, c’est de fermer les ventilateurs et d’inonder de gaz les conduits. Il leva les yeux vers Igan. Les ventilateurs remarchent d’puis près de trois heures.

Glisson, qui observait Svengaard, lui demanda :

— Pourquoi vous intéressez-vous à Potter ?

L’autre resta muet.

— Répondez-moi, ordonna le Cyborg.

Le chirurgien essaya d’avaler sa salive, mais la gorge lui fit mal. Il se sentait acculé. Les paroles de Glisson l’avaient rendu fou furieux. Sans prévenir, il bondit, entraînant Igan et Boumour avec lui et décocha un coup de pied au Cyborg.

Ce dernier l’esquiva d’un mouvement imprécis, saisit le pied, arracha Svengaard à ses deux gardiens, le fit pivoter sur place et le lâcha. Svengaard alla s’affaler sur le dos, jambes écartées, le souffle coupé. Avant qu’il ait pu faire un mouvement, Glisson se planta au-dessus de lui. Svengaard éclata en sanglots.

— Pourquoi vous intéressez-vous à Potter ? répéta le Cyborg.

— Partez, partez, hoqueta le prisonnier.

Glisson se redressa et regarda Igan et Boumour.

— Vous comprenez son attitude ?

— L’émotion, dit Igan en haussant les épaules.

— Une réaction causée par un choc, proposa Boumour.

Il se trouvait bien sous le coup d’un choc, transmit Harvey à sa femme, mais sa réaction prouve que l’effet se dissipe. Et ce sont des médecins ! Ils ne savent donc pas lire les pensées ?

Glisson, oui, répondit Lizbeth. Il a voulu jauger les deux autres.

À ce moment-là, le Cyborg se retourna et son regard se posa sur Harvey. Celui-ci lut dans les yeux de l’autre une compréhension si complète qu’il en fut effrayé.

Attention, signala sa femme, il se méfie de nous.

— Emmenez Svengaard à l’intérieur, commanda Glisson.

Le malheureux chirurgien leva les yeux vers l’ancien conducteur. Les Durant l’avaient appelé Glisson. Or, le vieillard sorti de la bâtisse l’avait traité de Cyborg. Était-ce possible ? Les demi-hommes avaient-ils encore une fois ressuscité pour affronter les Optimhommes ? Leur résurrection expliquait-elle la destruction de Seatac ?

Boumour et Igan interrompirent le cours de ses pensées en le remettant sur pied.

— Plus de sottises, dit Boumour après avoir vérifié ses liens.

Et eux appartiennent-ils aussi à l’espèce des Cyborgs ? Et les Durant ?

Svengaard avait encore les yeux humides. De l’hystérie. Les conséquences d’un choc nerveux. Pourquoi la mort de Potter me frappe-t-elle plus que l’annihilation de la mégalopole, que la disparition de ma femme et de mes amis ? se demanda-t-il avec un curieux sentiment de culpabilité. Qu’est-ce que Potter représentait pour lui ?

À demi porté par les deux autres chirurgiens, Svengaard pénétra dans la bâtisse. Un vestibule étroit conduisit le trio dans une pièce mal éclairée dont le plafond s’élevait jusqu’à la charpente du toit, deux étages plus haut. Boumour et Igan laissèrent tomber le prisonnier sur un lit poussiéreux, fait de matière plastique et d’un matelas hydraulique qui s’ajusta mal à son poids. La lumière éparse qui tombait de deux globes enfouis entre les poutres révélait des meubles dépareillés semés dans la pièce et des formes indescriptibles recouvertes d’un tissu lisse et brillant. À sa gauche, Svengaard découvrit une table de bois.

Du bois ! Derrière elle gisaient un divan, un vieux bureau à cylindre, auquel il manquait un tiroir, et des chaises. Une cheminée sale et constellée de suie, avec une crémaillère, occupait la moitié du mur en face de lui. La pièce sentait l’humidité, la pourriture. Le plancher craquait sous les pas des visiteurs. Un plancher en bois, lui aussi.

Svengaard examina les petites fenêtres par où s’infiltrait un jour gris dont la luminosité augmentait de minute en minute. Cependant le soleil le plus éclatant n’aurait pu dissiper la mélancolie de cet intérieur. Contaminé par l’ambiance, il pensa à tous les morts, les oubliés, et les larmes roulèrent sur ses joues.

Suis-je malade ? se demanda-t-il, surpris.

Il entendit qu’on allumait les turbines du camion dans la cour. Le bruit augmenta puis décrut et disparut. Harvey et Lizbeth pénétrèrent alors dans la pièce.

Après avoir regardé le prisonnier puis les deux chirurgiens qui montaient la garde à ses côtés, la jeune femme s’approcha à pas prudents de l’homme étendu et lui mit la main sur l’épaule. Quand elle vit les larmes dans ses yeux, elle souhaita avoir cet homme si humain pour docteur. Cela pourrait se faire après tout. Elle décida de demander à son mari.

— Faites-nous confiance, dit-elle à Svengaard. Nous ne vous ferons pas de mal. Ce sont eux et non pas nous qui ont tué votre femme et vos amis.

Svengaard se détourna.

Comment ose-t-elle me montrer de la compassion ? Mais Lizbeth avait touché une corde sensible. Au tréfonds de lui-même, le chirurgien se sentait bouleversé.

Un silence pesant régnait dans la pièce.

Harvey fit asseoir sa femme à table.

— Du bois, remarqua-t-elle. Il y avait dans sa voix une note d’émerveillement. Harvey, j’ai faim.

— Ils nous apporteront à manger dès qu’ils en auront fini avec le camion.

Lizbeth lui étreignit la main. Svengaard contempla, fasciné, les mouvements rapides de ses doigts.

Glisson et le vieil homme rentrèrent à ce moment, claquant la porte derrière eux. Toute la bâtisse vibrait au rythme de leurs pas.

— Pour la prochaine étape, nous emploierons une voiture de patrouille, annonça le Cyborg. C’est plus prudent. Il faut que je vous révèle quelque chose. Il parcourut l’assistance de son regard lourd. Il y avait un traceur sur la remorque que nous avons abandonnée au cours de la nuit.

— Un traceur ? dit Lizbeth.

— Un appareil qui signale nos déplacements, expliqua Glisson.

— Ohhh ! Lizbeth mit une main sur sa bouche.

— Je ne sais pas s’ils nous suivent de près, continua le Cyborg car il a fallu modifier ma structure pour cette mission et j’ai dû abandonner une partie de mes composants. Peut-être connaissent-ils déjà notre cachette.

Harvey secoua la tête.

— Mais pourquoi…

— Pourquoi ne nous ont-ils pas arrêtés ? compléta Glisson. C’est l’évidence même. Ils espèrent que nous les conduirons au centre de notre organisation. Ce qui pouvait passer pour un éclair de rage surgit dans les yeux du Cyborg. Ils auront peut-être une surprise.

CHAPITRE XVI

Dans la salle de contrôle, les appareils intérieurs de la sphère reposaient dans un calme relatif. Seuls Calipine et Schruille occupaient leur trône. La plateforme tournait lentement pour leur permettre de surveiller toutes les parois où le kaléidoscope coloré des appareils jouait une symphonie visuelle ; les verts, les rouges et les pourpres cascadaient tour à tour sur le visage de Calipine.

Elle se sentait lasse et s’apitoyait sur elle-même. L’analyseur d’enzymes ne fonctionnait pas bien. Elle en était tellement sûre qu’elle se demandait si la Résistance n’avait pas détraqué les ordinateurs de la pharmacie.

En cette circonstance, Schruille ne lui était d’aucun secours. L’idée l’avait fait rire.

Les contours d’Allgood apparurent sur un écran devant Calipine. Elle immobilisa la plate-forme tandis qu’il s’inclinait en disant :

— Je viens faire mon rapport, Calipine. Elle remarqua ses yeux cernés et, à la raideur de son port de tête, elle comprit qu’il se tenait éveillé grâce à des excitants.

— Vous les avez trouvés ? demanda-t-elle.

— Ils se terrent quelque part dans le désert, Calipine. Enfin, ils doivent y être.

— Ils doivent ! ricana-t-elle. Vous êtes diablement optimiste, Max.

— Nous connaissons quelques-unes de leurs cachettes, Calipine.

— Pour une que vous connaissez, il y en a neuf que vous ignorez.

— Toute la région est cernée, Calipine. Nous la passons au peigne fin et nous les trouverons.

— Il divague, dit-elle à l’adresse de Schruille.

Schruille lui répondit par un sourire sans joie et regarda Allgood dans le réflecteur prismatique.

— Max, avez-vous découvert qui a substitué l’embryon ?

— Pas encore, Schruille.

Allgood leva les yeux vers lui ; son visage trahissait une confusion flagrante provoquée par la combativité et la violence de ses Optimhommes.

— Avez-vous cherché à Seatac ?

Allgood s’humecta les lèvres du bout de la langue.

— Allez-y, dites-le, cingla-t-elle. Ahh !… il avait peur.

— Nous avons cherché là aussi, Calipine, mais…

— Vous pensez que nous sommes trop pressés ?

Il secoua la tête.

— Vous vous conduisez d’une façon curieuse, remarqua Schruille. Avez-vous peur de nous ?

Le chef de la Sécurité hésita avant de répondre.

— Oui, Schruille.

— Oui, Schruille, minauda Calipine.

Allgood la regarda dans les yeux ; la colère tempérait sa peur.

— Je fais ce que je peux, Calipine.

Les manières de l’homme lui parurent soudain d’une exactitude suspecte. Elle écarquilla les yeux. Était-ce possible ? Et elle jeta un coup d’œil à Schruille, se demandant si lui aussi s’était fait les mêmes remarques.

— Max, pourquoi nous avez-vous appelés ? interrogea Schruille.

— Je… pour faire mon rapport, Schruille.

— Mais vous ne nous avez pas fait de rapport. Avec hésitation, Calipine enclencha ses appareils pour un sondage particulier d’Allgood. À la vue du résultat, l’horreur en elle se mêla à la fureur. Un Cyborg ! Ils avaient trafiqué Max ! Son Max !

— Vous ne devez qu’obéir aux ordres, dit Schruille.

Allgood acquiesça en silence.

— Vous ! siffla Calipine. Et elle se pencha vers l’écran. Vous avez osé. Pourquoi, Max ? Pourquoi ?

— Que se passe-t-il ? fit Schruille.

Au moment même où les questions le frappaient de plein fouet, Allgood comprit qu’il était découvert. Il savait que c’était la fin, il le lisait dans les yeux de l’Optimhomme.

— J’ai vu… j’ai trouvé… les doubles, bégaya-t-il. Dans un mouvement de colère, la main de Calipine fit rouler un anneau sur le bras de son trône. Des vibrations secouèrent l’image d’Allgood qui devint floue. Les lèvres de l’homme tremblèrent en silence. Les yeux grands ouverts, il s’évanouit.

— Pourquoi avez-vous fait cela ? demanda Schruille.

— C’était un Cyborg ! grinça Calipine, en désignant les appareils qui en apportaient la preuve.

— Max, notre Max. Après avoir jeté un coup d’œil aux instruments, Schruille approuva.

— Mon Max.

— Mais il vous vénérait, il vous aimait.

— C’est fini maintenant, murmura-t-elle.

Une fois l’écran éteint, elle continua de le fixer. Son esprit avait déjà oublié l’incident.

— Vous aimez l’action directe ?

Calipine croisa le regard de Schruille dans le réflecteur.

— Aimer l’action directe ? La violence procurait, il est vrai, une sorte de… jouissance.

— Nous n’avons plus de Max maintenant.

— Plus tard, nous mettrons en service un autre double. Pour le moment la Sécurité peut très bien fonctionner sans lui.

— Mais qui le mettra en service ce double ? Igan et Boumour sont partis ; le pharmacien Hand nous a quittés lui aussi.

— Mais que fait donc Nourse ?

— Il a des petits ennuis avec les enzymes, dit Schruille, une note de gaieté dans la voix. Il m’a parlé d’un réajustement nécessaire de ses rations, des dérivés d’hormones de bonellia, je pense.

Nourse, lui, pourrait mettre en service le double. Un instant Calipine se demanda pourquoi, au fait, ils avaient besoin d’un double. Ah ! oui, c’était vrai, Max les avait quittés.

— Il ne suffit pas de mettre en service un double de Max, fit remarquer Schruille. D’abord savez-vous qu’ils ne sont pas aussi bons qu’autrefois ? Et puis le nouveau Max doit apprendre son rôle. Le conditionnement est lent ; il peut durer des semaines, des mois même.

— Alors, l’un d’entre nous pourrait s’occuper de la Sécurité.

— Croyez-vous que nous soyons prêts à affronter cette tâche ? demanda Schruille.

— Le fait de prendre une décision me fait vibrer de tout mon être. Je ne cacherai pas que je me suis ennuyée ferme depuis plusieurs centaines d’années. Mais maintenant – aujourd’hui – je me sens enfin vivante, pleine de forces, tout excitée. Elle leva les yeux vers les caméras dont la plupart étaient branchées : les autres Optimhommes n’avaient pas cessé d’observer les activités de leur globe. Et je ne suis pas la seule.

Schruille, à son tour, jeta un coup d’œil aux lumières dissimulées sur le pourtour intérieur de leur domaine.

— La vitalité, murmura-t-il. Mais Max… lui, est mort.

Calipine se remémora l’épisode.

— Max n’est pas irremplaçable. Elle tourna la tête pour voir son interlocuteur sans passer par le filtre du réflecteur. Vous êtes très brutal, aujourd’hui, Schruille. Vous avez prononcé le mot mort deux fois si je ne me trompe.

— Brutal, moi ? Il secoua la tête. Mais qui a supprimé Max ?

Calipine éclata de rire.

— Mes propres réactions me font vibrer.

— Avez-vous trouvé des modifications dans vos besoins d’enzymes ?

— Quelques-unes. Eh bien ! quoi ? Les temps changent. C’est la vie. Il faut savoir s’adapter.

— C’est vrai, dit-il.

— Où trouveraient-ils un remplaçant pour l’embryon Durant ? demanda-t-elle sautant du coq à l’âne.

— Le nouveau Max nous l’apprendra peut-être.

— Il le faut.

— Sinon vous le remplacerez.

— Schruille, cessez de vous moquer de moi.

— Je n’oserais pas.

De nouveau, elle le regarda droit dans les yeux.

— Et s’ils avaient produit eux-mêmes leur propre embryon pour le mettre à la place de l’autre ? avança Schruille.

— Grands dieux ! s’exclama-t-elle en se détournant. Comment auraient-ils fait ?

— On peut débarrasser l’air du gaz contraceptif en le filtrant.

— Vous êtes répugnant.

— Moi ? mais vous ne vous êtes pas demandé ce que Potter avait pu dissimuler.

— Potter ? Nous savons pertinemment ce qu’il a dissimulé.

— Quelqu’un qui comme lui se voue entièrement à la préservation de la vie… Qu’a-t-il gardé pour lui ?

— Potter n’est plus.

— Mais, qu’a-t-il dissimulé ?

— Ainsi, d’après vous, il aurait découvert la provenance ou l’origine de… l’interférence extérieure.

— C’est possible. En tous les cas, lui saurait très bien où trouver un embryon.

— Dans ce cas, comme vous l’avez dit vous-même, l’enregistrement nous renseignera.

— J’ai changé d’avis.

— Ce n’est pas possible, dit-elle en le fixant à travers le prisme.

— Que je change d’avis ?

— Mais non, vous m’avez très bien compris. Ce n’est pas possible… ce à quoi vous pensez.

— Mais si, c’est possible.

— Non.

— Cal, vous êtes obstinée. Une femme devrait être la dernière personne à nier l’existence d’une telle possibilité.

— Là, vous êtes franchement dégoûtant.

— Nous savons que Potter a trouvé un viable, insista Schruille. Ils peuvent donc obtenir de nombreux viables des deux sexes. L’histoire nous apprend les possibilités d’une union aussi bestiale. Cela fait partie de notre patrimoine naturel.

— Vous êtes innommable ! haleta-t-elle.

— Ainsi vous pouvez affronter l’idée de la mort, mais pas celle-ci. Intéressant.

— Quelles horreurs ! hurla-t-elle.

— Mais, plausibles !

— L’embryon de remplacement n’était pas viable !

— C’est bien pour cela qu’ils l’ont sacrifié.

— Comment ont-ils reconstitué les conditions de l’éprouvette ? Où ont-ils trouvé les produits chimiques, les enzymes, les…

— Là où ils ont toujours été.

— Quoi ?

— Ils ont déposé l’embryon Durant dans le ventre de sa mère, dit Schruille. Aucun doute. N’est-ce pas plus logique de laisser l’embryon où il était au départ, de ne pas l’en retirer, de ne pas isoler les gamètes dans une éprouvette ?

Calipine resta sans voix… Elle avait un goût amer dans la bouche et l’impression que le choc de la révélation lui avait donné envie de vomir. Mon taux d’enzymes est déséquilibré, pensa-t-elle.

— Je vais chez le pharmacien, Schruille, dit-elle d’une voix lente et en détachant ses mots. Je ne me sens pas bien.

— Je vous en prie. Schruille regarda les caméras qui l’entouraient d’un cercle vigilant.

Avec précaution, Calipine s’extirpa de son trône et se laissa glisser sur le rayon jusqu’à l’ouverture de la sphère. Avant de sortir, elle jeta un dernier coup d’œil à la plate-forme. De vagues souvenirs lui traversèrent l’esprit.

Quel Max… avait-elle effacé ? Il y en a eu tellement… un modèle vedette pour notre sécurité. Elle pensa aux autres, une longue lignée de Max qu’on éliminait tour à tour dès qu’ils avaient cessé de plaire. Leurs images se multipliaient à l’infini comme dans un jeu de miroirs.

— Que peut bien représenter l’effacement pour un être comme lui ? Moi, je suis une suite continue mais un double n’a pas de mémoire ? Un double ignore toute continuité.

À moins que les cellules n’aient une mémoire.

La mémoire… les cellules… les embryons. Elle pensa à l’embryon qui reposait dans le ventre de Lizbeth Durant. Répugnant, mais simple. Si merveilleusement simple. Sa poitrine se souleva. Chancelante, elle atteignit le sol de la salle du Conseil et courut vers l’officine la plus proche.

Tout en courant, elle broyait la main qui avait éliminé Max et commandé la destruction de la mégalopole.

CHAPITRE XVII

— Elle est malade, je vous le répète.

Harvey secoua Igan pour l’arracher au sommeil. Les fuyards s’étaient réfugiés dans une pièce aux murs de terre battue et au toit de plasmeld. Accroché dans un coin, un globe jaunâtre éclairait parcimonieusement les cinq bat-flanc installés le long des murs. Boumour et Igan dormaient, pied à pied, sur deux d’entre eux, Svengaard, toujours attaché, sur un troisième ; les deux derniers étaient libres.

— Venez vite, insista Harvey. Elle se sent mal.

Igan s’éveilla dans un grognement et jeta un coup d’œil à sa montre. À la surface, le soleil allait se coucher. Tous les six s’étaient faufilés dans cet abri avant le lever du jour, et après avoir peiné toute la nuit sur des sentiers interminables derrière un guide forestier. Le chirurgien, peu entraîné à ce genre d’exercice, s’en ressentait encore.

Lizbeth malade ?

Cela faisait trois jours qu’on avait placé en elle l’embryon. Chez les autres femmes, la plaie s’était rapidement cicatrisée mais on ne les avait pas fait marcher une nuit entière sur des chemins cahoteux.

— Je vous en prie, pressez-vous, implora Harvey.

— Je viens, répondit Igan qui pensa en même temps : Maintenant qu’il a besoin de moi, il a bien changé de ton.

— Je viens aussi ? demanda Boumour, assis en face de lui.

— Non, attendez Glisson.

— A-t-il dit où il allait ?

— Chercher un autre guide. Il fera bientôt nuit.

— Il ne dort donc jamais ?

— Je vous en prie, supplia Harvey.

— Oui, dit Igan d’une voix sèche. Quels sont les symptômes ?

— Des vomissements, du délire.

— Je prends ma trousse. En ramassant une serviette noire placée près de sa tête, Igan inspecta Svengaard. La respiration égale du prisonnier lui confirma que le somnifère qu’on lui avait administré le matin faisait toujours effet. Il faudrait prendre une décision à son sujet. Svengaard retardait leur fuite.

Harvey le tira par la manche.

— Je viens, je viens. Igan libéra son bras et, à la suite d’Harvey, emprunta un boyau situé à l’extrémité de la pièce. Il déboucha dans une pièce identique à celle qu’il venait de quitter. Allongée sur un bat-flanc, Lizbeth gémissait.

Son mari s’agenouilla à côté d’elle.

— Je suis là.

— Oh ! Harvey, murmura-t-elle, oh ! Harvey.

Igan sortit de sa trousse un pulmono-sphagnomètre qu’il appliqua sur le cou de la jeune femme.

— Où avez-vous mal ?

— Ohhh !

— Je vous en prie, dit Harvey en regardant le chirurgien, faites quelque chose.

— Éloignez-vous.

Harvey recula de deux pas.

— Qu’a-t-elle ?

Sans répondre, Igan passa un contrôleur portatif du taux enzymatique au poignet gauche de Lizbeth.

— De quoi souffre-t-elle ? le pressa Harvey.

Après avoir lu les chiffres sur le compteur, Igan débrancha l’appareil et le remit dans sa trousse.

— Elle n’a rien du tout, déclara-t-il.

— Mais elle…

— Tout est normal. La plupart des autres ont réagi de cette manière. C’est un réajustement de sa consommation d’enzymes.

— Ne pourrait-on…

— Calmez-vous. Le chirurgien se releva. Elle n’a pas vraiment besoin d’un remède. Et bientôt elle se débrouillera très bien toute seule. Sa santé est meilleure que la vôtre, croyez-moi. D’ailleurs, elle pourrait entrer dans une pharmacie à l’instant même ; le contrôle des rations ne la remarquerait même pas.

— Pourquoi alors…

— C’est l’embryon. Il se protège lui-même. Automatiquement.

— Mais elle souffre !

— Un léger dérèglement glandulaire, c’est tout. Igan ramassa sa trousse. Tout cela fait partie de l’ancien processus. L’embryon commande : produis ceci, produis cela. Et son organisme obéit. Bien sûr, la production la fatigue.

— Vous ne pouvez pas la soulager ?

— Si. Dans peu de temps, elle mourra de faim. Nous ferons alors cesser les vomissements et nous lui donnerons à manger. À condition qu’il y ait de la nourriture dans ce trou.

Lizbeth gémit.

— Harvey.

— Oui, chérie. Harvey s’agenouilla de nouveau à côté d’elle, et lui prit la main.

— Je me sens mal.

— On va te donner quelque chose.

— Ohhh !

Harvey lança un regard brûlant au chirurgien.

— Dès que possible. Ne vous inquiétez pas, je vous le répète : tout est normal. Il regagna la première pièce.

— Que se passe-t-il ? chuchota Lizbeth.

— C’est l’embryon, tu n’as pas entendu ?

— Si, j’ai mal à la tête.

Igan revint avec une pilule et un gobelet d’eau et se pencha vers la jeune femme.

— Prenez ceci. Ça chassera les nausées.

Harvey la maintint tandis qu’elle avalait la pilule.

Elle prit une profonde inspiration avant de rendre le gobelet.

— Je suis navrée d’être aussi…

— Ce n’est rien. Igan ajouta en se retournant vers Harvey : Il vaudrait mieux la transporter dans l’autre pièce. Glisson va revenir d’un instant à l’autre avec de la nourriture et un guide.

Harvey aida sa femme à se lever et la soutint jusqu’à la pièce voisine. Svengaard, les mains liées, la regarda entrer.

— Vous avez écouté ? demanda Igan.

— Oui. Svengaard observait Lizbeth.

— Avez-vous réfléchi au sujet de Seatac ?

— J’ai réfléchi.

— Vous ne songez pas à le libérer, j’espère ? dit Harvey.

— Il nous ralentit, expliqua Igan, mais il est impossible de le libérer.

— Je devrais peut-être m’en occuper, suggéra Harvey.

— Durant, à quoi pensez-vous ? demanda Boumour.

— Il représente un danger pour nous.

— Bien, alors nous vous l’abandonnons.

— Harvey ! s’exclama Lizbeth. Son mari était-il devenu fou ? Était-ce parce qu’elle lui avait demandé de prendre Svengaard pour médecin ?

En fait, Harvey n’oubliait pas les gémissements de sa femme.

— S’il me faut choisir entre mon fils et lui, c’est fait.

Lizbeth lui prit la main : Tu ne penses pas ce que tu dis.

— Après tout, qui est-ce ? continua Harvey en fixant Igan. Attends ? Regarde, transmit-il à sa femme.

Celle-ci lut la pensée de son mari et se détourna.

— Un chirurgien génétique, dit Harvey d’une voix pleine du plus profond mépris. Il n’a vécu que pour eux. Son existence ne se justifie pas. C’est un non-viable, un non-être. Un néant. Il n’a aucun avenir.

— C’est ce que vous avez décidé ? s’enquit Boumour.

Svengaard leva les yeux vers Harvey.

— Vous envisagez de me tuer ? La neutralité de son esprit surprit Harvey.

— Vous ne protestez pas ?

Svengaard essaya d’avaler ; sa gorge épaisse comme du coton s’y refusa. Il examina son adversaire, jaugea la taille imposante, les muscles noueux. Et il se souvint de l’hyperdéveloppement de l’instinct protecteur, de l’erreur génétique qui, à la moindre alerte, transformait Harvey en un esclave tout dévoué à Lizbeth.

— Pourquoi le ferais-je ? Pour l’essentiel il a dit vrai. D’ailleurs, la résolution est prise.

— Comment vous y prendrez-vous ? demanda Boumour.

— Que suggérez-vous ?

— Une strangulation me paraît la bonne solution.

Harvey se demanda si Svengaard avait remarqué la froideur clinique du ton employé par le chirurgien.

— La rupture des vertèbres est plus rapide, intervint Igan. À moins que vous ne préfériez une piqûre. J’ai plusieurs produits dans ma trousse.

En entendant ces mots, Lizbeth fut prise de tremblements. Harvey lui tapota le bras et s’écarta d’elle.

— Harvey ? appela-t-elle.

Mais son mari secoua la tête et continua d’avancer vers Svengaard.

Curieux, Igan vint se ranger aux côtés de Boumour.

Harvey s’agenouilla derrière le chirurgien, noua les doigts autour de sa gorge et en même temps se pencha au-dessus de son oreille.

— Pour eux, votre vie n’a aucune importance, dit-il en un murmure perceptible seulement par Svengaard. Ils s’en moquent. Vous, qu’en pensez-vous ?

Svengaard sentit les doigts s’enfoncer dans sa gorge. Il aurait pu tenter avec ses mains liées de desserrer l’étau mortel, mais il n’y serait pas parvenu. Il avait mesuré la force physique d’Harvey.

— Que choisissez-vous ? chuchota Harvey.

— Allez-y, mon vieux, encouragea Boumour.

Quelques secondes plus tôt, Svengaard était résigné à mourir ; il appelait même la mort. Maintenant, il aurait voulu la repousser de toutes ses forces.

— Je veux vivre, hoqueta-t-il.

— C’est ce que vous avez choisi ?

— Oui.

— Vous parlez à cet homme ? dit Boumour.

— Pourquoi désirez-vous vivre, demanda Harvey à voix haute en relâchant légèrement la pression de ses doigts. Même l’individu le plus inexpérimenté aurait su interpréter ce mouvement.

— Parce que je n’ai pas vécu jusqu’à présent. Je veux essayer maintenant.

— Mais comment justifiez-vous votre existence ? Harvey resserra un peu les doigts.

Svengaard, comprenant enfin le courant des pensées de son bourreau, tourna les yeux vers Lizbeth, puis vers Igan et Boumour.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, dit celui-ci. De quoi parlez-vous avec le prisonnier ?

— Ce sont tous les deux des Cyborgs ? demanda Svengaard.

— Sans aucun doute possible. Ils n’éprouvent aucun sentiment humain, ce qu’ils ressentent est quasiment inexistant.

— Alors, comment pouvez-vous leur confier votre femme ?

Les doigts relâchèrent leur prise.

— Je pourrais justifier mon existence, conclut Svengaard.

Harvey lui étreignit les épaules. Le contact charnel assurait entre les deux hommes une complicité qu’aucun mot n’aurait pu traduire. Svengaard venait de trouver un allié.

Boumour vint se planter devant eux.

— Vous le tuez, oui ou non ?

— Personne ne tuera cet homme.

— Mais qu’avez-vous fait alors ?

— J’ai résolu un problème. La main d’Harvey n’avait pas quitté le bras de Svengaard. Ce dernier découvrit qu’il était capable de comprendre les intentions de l’autre à la simple pression de sa main. Attendez, ne bougez pas. Je m’occupe de cette question, voilà ce qu’il lui disait.

— Et qu’allez-vous faire de votre prisonnier ? reprit Boumour.

— Je vais le libérer et lui confier ma femme.

Boumour le regarda, les yeux fixes.

— Si cette décision nous déplaît ?

— C’est une sottise, rugit Igan. Comment pouvez-vous lui faire confiance alors que nous sommes là.

— C’est un être humain, comme nous. Il se conduira avec ma femme comme un être humain, non comme une mécanique qui la considère comme un moyen pratique de transporter un embryon.

— Absurde, aboya Igan qui s’aperçut trop tard qu’Harvey avait percé leur véritable nature.

Il allait continuer quand un geste de Boumour le fit taire.

— Vous ne nous avez toujours pas expliqué ce que vous ferez en cas d’opposition de notre part.

— Vous n’êtes pas des Cyborgs complets. Je perçois chez vous des incertitudes, des angoisses. Toutes choses nouvelles pour vous. Vous êtes en train de vous modifier et vous restez donc vulnérables.

Boumour recula de trois pas ; ses yeux étudiaient son adversaire.

— Et Glisson ? demanda-t-il.

— Glisson cherche des alliés solides. En voici un.

— Comment savez-vous que vous pouvez avoir confiance en lui ? insista Igan.

— En posant cette question vous révélez votre inefficacité. Harvey lui tourna le dos et commença à détacher les mains de Svengaard.

— Vous en prenez la responsabilité, conclut Boumour.

Après avoir détaché les mains du chirurgien, Harvey s’agenouilla pour lui délier les pieds.

— Je vais chercher Glisson. Igan sortit.

Harvey se releva.

— Vous êtes au courant de l’état de ma femme.

— J’ai entendu Igan, répondit Svengaard. Tous les chirurgiens étudient l’histoire et les origines de la génétique. Je connais son état, en théorie.

Boumour renifla avec mépris.

— Voici la trousse d’Igan, dit Harvey en désignant la serviette noire qui gisait sur le sol.

— Dites-moi pourquoi ma femme est malade ?

— L’explication d’Igan ne vous satisfait pas ? Boumour semblait offensé.

— Il m’a dit que c’était naturel. Comment la maladie peut-elle être naturelle ?

— Elle a pris un médicament, demanda Svengaard. Savez-vous lequel ?

— Dans le camion, il lui avait donné une pilule identique, un tranquillisant, parait-il.

Svengaard s’approcha de Lizbeth, examina ses yeux et sa peau.

— Apportez-moi la trousse, demanda-t-il à Harvey. Il entraîna Lizbeth vers l’un des bat-flanc. L’idée de l’examen le fascinait. Autrefois, il aurait trouvé la situation répugnante ; maintenant le fait que Lizbeth portait en elle un embryon, comme jadis toutes les femmes, constituait un mystère qui excitait sa curiosité.

Pendant que Svengaard l’aidait à s’installer, la jeune femme jeta un coup d’œil interrogateur à son mari. Celui-ci acquiesça avec une expression rassurante. Lizbeth essaya de lui sourire sans y parvenir. La peur s’était emparée d’elle, non la peur du chirurgien dont elle trouvait le toucher sûr, mais la peur d’être examinée. En elle l’angoisse luttait contre le calmant donné par Igan.

Svengaard ouvrit la trousse, en se remémorant les tableaux et les explications fournis par les enregistrements universitaires. Ils avaient fait l’objet de plaisanteries douteuses, mais les plaisanteries avaient un avantage : elles fixaient les notions primordiales dans la mémoire.

Cramponne-toi bien. Une fois tombé, il te faudra savoir nager. Il entendait encore le refrain et les rires sonores qui l’accompagnaient.

Il se courba pour se concentrer sur la patiente. Pression artérielle… enzymes… sécrétions hormonales… sécrétions corporelles…

Cela fait, il se rassit le sourcil froncé.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Harvey.

Boumour se tenait derrière lui, les bras croisés.

— Oui, expliquez-nous un peu.

— Le taux d’hormones menstruelles n’est pas assez élevé. Et il se rappela Cramponne-toi bien…

— L’embryon contrôle tous les échanges, ricana Boumour.

— Oui, mais alors pourquoi ce changement ? À vous de nous le dire vous qui possédez un savoir supérieur.

Svengaard ignora l’ironie du Cyborg et le regarda.

— Vous vous êtes déjà trouvé dans des circonstances identiques. Vos patientes n’ont-elles jamais fait de fausses couches spontanées ?

— Eh bien ?

— Quelques-unes, répondit enfin l’autre à contrecœur.

— J’ai l’impression que l’embryon n’est pas suffisamment accroché à l’endomètre. À la paroi de l’utérus, précisa-t-il à l’intention d’Harvey. Or l’embryon doit y adhérer fortement. Des hormones préparent le terrain pendant le cycle menstruel.

Boumour haussa les épaules.

— Bien sûr, nous avons eu un certain pourcentage de perte.

— Ma femme n’est pas « un certain pourcentage », grommela Harvey qui se retourna pour fixer le chirurgien de telle sorte que l’autre recula.

— Ce sont des choses qui arrivent. Boumour vit Svengaard sortir de la trousse d’Igan une seringue toute préparée.

— Je vais lui injecter une petite dose d’enzymes, pour stimuler la sécrétion hormonale. Il s’aperçut qu’Harvey avait grand besoin d’être rassuré. C’est le mieux qu’on puisse faire, Durant. Ça devrait marcher à condition que son organisme n’ait pas été trop bouleversé par tout cela. D’un geste de la main, il engloba la fuite, les angoisses, l’épuisement.

— Faites tout ce que vous jugez bon, dit Harvey. Ce sera pour le mieux, je le sais.

Après la piqûre, Svengaard caressa le bras de Lizbeth.

— Essayez de vous reposer. Détendez-vous. Ne bougez que si c’est nécessaire.

Lizbeth hocha la tête. Elle avait lu les pensées de Svengaard et elle le savait sincère. En plus, la tentative faite pour rassurer Harvey l’avait touchée. Mais elle ne pouvait refouler toutes ses craintes.

— Glisson, murmura-t-elle.

Svengaard comprit ses préoccupations.

— Je ne lui permettrai pas de vous bouger tant que je ne serai pas sûr de votre état. Il attendra, c’est tout !

— Vous ne permettrez, pas, ironisa Boumour.

Comme pour souligner cette remarque, la terre se mit à trembler autour d’eux. Un nuage de poussière s’infiltra dans l’ouverture de l’abri et Glisson se matérialisa sous leurs veux comme un magicien.

Dès le premier soubresaut, Harvey s’était accroupi aux côtés de sa femme, l’avait agrippée par les épaules et il la protégeait maintenant de tout son corps.

Svengaard, de son côté, était encore agenouillé près de la trousse.

Boumour pivota pour faire face au nouvel arrivant.

— Des vibrations ?

— Non, répondit Glisson. La voix du Cyborg avait perdu sa monotonie habituelle ; on y décelait maintenant une intonation chantante.

Les quatre réfugiés remarquèrent alors que le Cyborg avait perdu ses bras. Les branchements pour les appareils de prothèses pendaient de ses épaules.

— Ils nous ont enfermés là-dedans, annonça Glisson. L’intonation chantante se répéta ; comme si quelque chose s’était cassé à l’intérieur du Cyborg. Ainsi que vous le voyez, je suis désarmé. Vous comprendrez maintenant pourquoi il est impossible de les affronter ouvertement. Ils peuvent détruire ce qu’ils veulent, qui ils veulent. Quand ils le veulent.

— Et Igan ? chuchota Boumour.

— Les Igans sont faciles à détruire. Je parle en connaissance de cause. Faites-vous une raison.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Harvey.

Glisson le regarda de toute sa hauteur.

— Attendre.

— Ainsi l’un d’entre vous peut affronter un bataillon du service de Sécurité pour permettre l’évasion de Potter, remarqua Boumour, mais vous, vous ne pensez qu’à attendre.

— Je ne suis pas programmé pour la violence. Vous verrez bien ce qui arrivera.

— Que vont-ils faire, eux ? murmura Lizbeth.

— Tout ce qui leur plaira, répondit Glisson.

CHAPITRE XVIII

— Voilà qui est fait, dit Calipine.

Elle regarda tour à tour Nourse et Schruille à travers les réflecteurs.

— Avez-vous noté les émotions de Svengaard ? lui demanda Schruille en indiquant les équations mouvantes qui s’alignaient devant eux.

— Il était littéralement horrifié, commenta Calipine.

Schruille fit la moue et étudia les traits de son interlocutrice. Une visite à la pharmacie lui avait rendu son calme, mais elle était toujours abattue. Le kaléidoscope des lumières lui donnait un teint maladif. Des rougeurs marbraient son visage.

Nourse jeta un coup d’œil aux caméras des observateurs qui ponctuaient de leurs lampes rouges le sommet du pourtour du globe. Tous les Optimhommes, sans exception, épiaient le développement de la situation.

— Nous devons prendre une décision, dit Nourse.

— Nourse, vous avez l’air pâle, fit remarquer Calipine. Avez-vous des ennuis enzymatiques ?

— Pas plus que vous, répondit l’autre sur la défensive. Un simple déséquilibre. Ça va déjà mieux.

— Je propose qu’on nous les amène immédiatement, dit Schruille.

— Pour quoi faire ? demanda Nourse. Le développement de leur fuite a été parfaitement calculé. Pourquoi courir le risque de les voir à nouveau s’échapper ?

— Je n’aime pas savoir que des viables non enregistrés – qui pourrait dire leur nombre ? – se promènent en liberté.

— Êtes-vous sûr de pouvoir les prendre vivants ? demanda Calipine.

— Le Cyborg reconnaît lui-même les limites de ses capacités.

— À moins que ce ne soit une ruse, suggéra Nourse.

— Je ne crois pas, dit Calipine. Quand nous les aurons sous la main nous pourrons extirper les précisions dont nous avons besoin de leurs cerveaux grossiers.

Nourse fit pivoter son trône afin d’examiner Calipine de plus près ; il n’arrivait pas à comprendre la modification de sa conduite. Elle parlait avec la vulgarité d’une femme de la masse. On aurait cru un vampire réveillé par l’odeur du sang.

Qu’est-ce qui correspond pour elle à l’odeur du sang ? se demanda-t-il, et il fut choqué de la réponse qu’il donna à sa propre question.

— Et s’ils ont les moyens de se suicider ? intervint Nourse. Dois-je vous rappeler la manipulatrice et un grand nombre de nos chirurgiens qui semblent avoir rejoint les rangs de ces criminels. Nous avons été incapables d’empêcher leur autodestruction.

— Ce que vous êtes vulgaire, Nourse, dit Calipine.

— Vulgaire, moi ? Il secoua la tête en signe de dénégation. Je voudrais simplement empêcher de nouveaux ennuis. Détruisons-les nous-mêmes et reprenons ensuite notre tâche.

— Mais Glisson est un pur Cyborg, dit Schruille. Avez-vous idée de ce que sa « mémoire » est susceptible de révéler ?

— Je me souviens du Cyborg qui accompagnait Potter, dit Nourse. Mieux vaut ne pas courir de risques ; le calme de Glisson pourrait bien être une ruse.

— Moi, je suggère qu’on insuffle un somnifère dans leur prison provisoire.

— Agira-t-il sur un Cyborg ? Nous n’en savons rien, dit Nourse.

— Dans ce cas-là, ils s’échapperont une fois encore. Schruille haussa les épaules. Quelle importance ?

— Dans une autre mégalopole ? C’est ce que vous voulez dire.

— Le mal se répand. Il y avait des traîtres ici même, au Centre. Nous les avons supprimés, mais le…

— Je demande qu’on les arrête immédiatement ! aboya Nourse.

— Je suis de l’avis de Schruille, intervint Calipine. Que risque-t-on ?

— Plus tôt nous les aurons arrêtés, plus vite nous pourrons reprendre notre tâche, déclara Nourse.

— Mais nous remplissons notre tâche, remarqua Schruille.

— Vous aimeriez bien stériliser une autre mégalopole, n’est-ce pas, mon cher Schruille ? Nourse ricana. Laquelle cette fois ? Que penseriez-vous de Loovil ?

— Une fois m’a suffi, dit Schruille. Mais les goûts personnels n’entrent pas en ligne de compte.

— Votons alors, proposa Calipine.

— Tiens, bien sûr, vous êtes deux contre un, fit remarquer Nourse.

— Elle voulait parler d’un vote général. Schruille leva les veux vers les caméras. Le quorum est atteint.

Nourse regarda les écrans tout en sachant très bien qu’il était pris au piège. Mais il n’osa pas s’élever contre un vote ; d’ailleurs ses deux compagnons semblaient si sûrs d’eux. « Nourse, remplissons notre tâche. »

— Nous avons laissé les Cyborgs intervenir, objecta-t-il, parce qu’ils augmentaient la proportion de viables dans la réserve génétique. Avons-nous fait cela pour détruire finalement cette réserve ?

Schruille désigna une pyramide de chiffres binaires inscrite sur l’un des murs.

— S’ils nous font courir un danger, oui, mais ce que nous cherchons ce sont les viables non enregistrés qui sont peut-être immunisés contre le gaz contraceptif. Autrement, comment auraient-ils produit l’embryon de remplacement ?

— S’il ne s’agit que de cela, dit Calipine, nous n’avons pas besoin d’eux.

— Faut-il les détruire tous alors ? demanda Nourse. Tous les individus de la masse ?

— Ou produire une nouvelle génération de doubles ? ajouta Calipine. Pourquoi pas ?

— Les doubles ne correspondent pas toujours à l’original, remarqua Nourse.

— Notre pouvoir est sans limites, énonça Schruille.

— Notre soleil n’est pas infini, rétorqua Nourse.

— Nous résoudrons cette question en temps utile, conclut Calipine. Pour nous il n’y a pas de problèmes insolubles, car nous avons tout le temps.

— Pourtant, nous sommes stériles, dit Nourse. Nos gamètes refusent de s’unir.

— Et elles font bien, commenta Schruille. Je ne souhaite pas autre chose.

— Tout ce que nous souhaitons à présent, reprit Calipine, c’est un simple vote. Un simple vote pour décider si nous devons prendre et ramener un groupuscule de criminels. Pourquoi en faire une affaire d’État ?

Nourse préféra se taire. Il secoua la tête, son regard allant et venant de Nourse à Calipine.

— Eh bien ? demanda Schruille.

— Je crois que ce groupuscule est notre seule solution, dit Nourse. Un chirurgien stéri, deux Cyborgs et deux viables.

— Et Durant était prêt à supprimer le Stéri, avança Schruille.

— Non. C’était Calipine qui intervenait cette fois… Il n’aurait effacé personne.

Tout à coup, elle se sentit en accord avec Nourse ; après tout c’était le raisonnement et la logique de l’Optimhomme qui l’avaient toujours séduite.

— Calipine ! intervint Schruille qui voyait son alliée flancher.

— Nous avons tous suivi les émotions de Durant, reprit Nourse en montrant les appareils installés autour d’eux. Il n’aurait tué personne… Il éduquait Svengaard en lui parlant avec les mains.

— Comme ils le font entre eux, lui et sa femme.

— C’est exact.

— D’après vous, nous devrions fabriquer une nouvelle génération de doubles, dit Nourse. Quel modèle utiliser ? Les occupants de Seatac peut-être ?

— Nous pourrions d’abord prendre pour modèle nos prisonniers actuels, proposa Schruille qui se demanda pourquoi il se retrouvait soudain sur la défensive. Je demande que l’on vote : ou nous les amenons ici pour interrogatoire ou nous les détruisons.

— Inutile, dit Nourse. J’ai changé d’avis, amenez-les ici… Si vous y parvenez.

— Alors, tout est arrangé, dit Schruille qui manipula un signal sur le bras de son trône. Vous voyez, c’était très simple.

— Vraiment, dit Nourse. Alors expliquez-nous pourquoi Calipine et moi, nous nous révélons soudain incapables d’employer la violence ? Pourquoi nous regrettons l’époque bénie où Max nous protégeait contre nous-mêmes ?

CHAPITRE XIX

La salle du Conseil n’avait pas vu une telle affluence depuis le débat sur la légalisation des expériences effectuées par les Cyborgs sur les leurs, quelque trente mille ans auparavant. Les Optimhommes occupaient un arc-en-ciel de coussins éparpillés sur les bancs de plasmeld. Quelques-uns étaient nus, mais la plupart, conscients du caractère officiel de la réunion, s’étaient affublés de vêtements des plus fantaisistes. On voyait des toges et des tricornes, des kilts et des melons, des robes et des fraises, des cache-sexe et des boubous, des tissus et des coupes qui remontaient à la préhistoire.

Ceux qui n’avaient pu trouver place dans la salle surpeuplée regardaient le spectacle par l’intermédiaire d’un demi-million de caméras clouées aux murs.

Le jour venait à peine de se lever et pourtant aucun Optimhomme ne dormait.

On avait déplacé la sphère de contrôle. La Tuyère occupait maintenant le premier rang au centre, à l’extrémité de la salle. Les acolytes avaient amené les prisonniers assis sur une charrette pneumatique, immobilisés dans des carcans de plasmeld bleu passé qui leur permettaient à peine de respirer.

En voyant, du haut de son banc, les cinq prisonniers ainsi harnachés, Calipine se laissa aller à un bref mouvement de pitié : la femme respirait la frayeur, le visage de son mari, la fureur. Au contraire, Glisson et Boumour attendaient, résignés. Quant à Svengaard, il affichait une attention circonspecte.

Cependant Calipine avait l’impression qu’il manquait quelque chose ; mais elle n’arrivait pas à savoir quoi ; elle éprouvait seulement une sensation de vide intérieur.

Nourse a raison, pensa-t-elle, ces cinq-là sont très importants.

Un spectateur installé près de la porte avait apporté une boîte à musique dont le tintement résonnait au-dessus des murmures de la foule entassée dans la salle. Il parut augmenter de volume tandis que les Optimhommes baissaient le ton.

Peu à peu, le silence se fit.

Malgré sa peur, Lizbeth observait l’assistance. Elle n’avait jamais vu un Optimhomme en chair et en os auparavant, mais seulement sur les écrans destinés aux informations générales. (Pendant sa vie, avaient régné les membres actuels de la Tuyère ; mais des anciens de la masse parlaient encore du trio Xagiss qui l’avait précédé.) Les Optimhommes lui apparurent tous différents, tous originaux – et tous très distants. Ce moment n’était pas le produit du hasard, lui semblait-il, mais d’une organisation terrifiante qui l’avait amenée là au milieu de cette foule.

— Ils sont complètement immobilisés, dit Schruille. Il n’y a rien à craindre.

— Et pourtant, ils ont peur, remarqua Nourse. Un souvenir d’enfance lui revint brusquement en mémoire. On l’avait emmené dans les appartements d’un antiquaire ; un Hédoniste y avait exposé avec fierté des copies en plasmeld de sculptures perdues : un poisson géant, un cavalier sans tête (très osé), un moine en capuchon, un homme et une femme réunis par la terreur en une étreinte. Lizbeth et Harvey venaient de lui rappeler ce couple.

En un sens, ce sont nos parents. Nous descendons de la masse.

Calipine découvrit soudain ce qui lui manquait : Max. Max était parti ; un instant elle se demanda ce qui lui était arrivé. Il avait perdu de son utilité, voilà tout, et le nouveau Max n’était pas encore prêt, sans doute.

Curieux quand même cette disparition ! Mais l’existence des gens de la masse ressemblait aux fils de la Vierge, un jour ils étaient là, le lendemain la place qu’ils occupaient était vide. Je dois savoir ce qui est arrivé à Max. Mais, au fond d’elle-même, elle savait qu’elle n’aurait jamais le courage d’aborder le sujet. La réponse comporterait un mot ignoble, une idée dont même les euphémismes ne masquaient pas le caractère repoussant.

— Regardez le Cyborg Glisson avec attention, lui dit Schruille. Il est curieux que nos appareils n’enregistrent aucune de ses émotions, n’est-ce pas ?

— Il n’en éprouve peut-être pas, dit Calipine.

— Hah ! très juste, remarqua Schruille.

— Je n’ai pas confiance en lui, continua Nourse. Mes ancêtres m’ont parlé des ruses des Cyborgs.

— C’est quasiment un robot, reprit Schruille, programmé pour réagir de la façon la plus précise possible à toute menace dirigée contre lui. Sa docilité actuelle a quelque chose d’intéressant.

— Ne devons-nous pas les interroger ? demanda Nourse.

— Dans un instant, répondit Schruille. Nous irons jusqu’au cerveau et nous passerons au crible leurs souvenirs, mais pour le moment, il n’est pas mauvais de les étudier un peu.

— Schruille, vous êtes d’un vulgaire, reprit Calipine.

Un murmure d’assentiment s’éleva dans l’assistance.

Schruille jeta un coup d’œil à son interlocutrice. Sa voix lui avait paru étrange. Il éprouva soudain une profonde angoisse.

Sous les lourdes paupières, les yeux étincelants de Glisson examinaient froidement les spectateurs grâce aux lentilles qui accroissaient leur champ de vision.

— Durant, vous vous en apercevez ? Les saccades imposées à sa respiration hachaient sa phrase.

Harvey réussit à parler.

— Je… ne peux… pas le croire.

— Ils parlent, annonça Calipine d’une voix vibrante. À cet instant, elle surprit une expression de dégoût mêlée de pitié dans le regard du mâle Durant.

De la pitié ?

Un coup d’œil à son bracelet-relais lui confirma l’analyse de la sphère. De la pitié ! de la pitié ! Comment ose-t-il avoir pitié de moi ?

— Har… vey, murmura Lizbeth.

Une colère rentrée tordit les traits d’Harvey, qui en dépit de ses efforts, ne parvint pas à tourner suffisamment la tête pour voir sa femme.

— Liz, Liz, je t’aime.

— C’est le moment de haïr et non d’aimer. Le ton détaché de Glisson rendait les mots irréels. Haine et vengeance.

— Que dites-vous ? demanda Svengaard qui les écoutait avec un étonnement croissant. Pendant un certain temps, il avait caressé l’idée de traiter avec les Optimhommes, de faire valoir pour sa défense qu’on l’avait retenu prisonnier ; mais un sixième sens le détourna de ce projet. Pour ces êtres divins, qu’était-il ? Un peu d’écume abandonnée par une vague au pied d’une falaise.

— Regardez-les avec l’œil du médecin, précisa Glisson. Ils sont en train de mourir.

Lizbeth, qui avait fermé les yeux pour contenir ses larmes, les rouvrit brusquement. Elle chercha à dévisager les spectateurs avec les yeux d’Harvey et de Glisson. C’était le moment ou jamais d’utiliser l’entraînement donné aux messagers de la Résistance.

— Ils sont bien en train de mourir, haleta-t-elle.

La mort se dessinait sur le visage des immortels !

Voilà ce que Glisson grâce à ses capacités visuelles et réflexives avait compris le premier.

— Les gens de la masse sont parfois si répugnants, dit Calipine.

— C’est impossible ! s’exclama Svengaard. Le ton de sa voix parut curieux à Lizbeth : il ne renfermait aucune trace de désespoir.

— Ils sont répugnants, je le répète. Un simple pharmacien ne devrait pas me contredire.

Boumour sortit enfin de sa léthargie. L’ordinateur implanté en lui avait enregistré la conversation, l’avait repassée et en avait tiré des conclusions. Devenu maintenant un demi-Cyborg, l’ancien chirurgien mesura les altérations dermiques des Optimhommes. C’était vrai ! Quelque chose s’était détraqué dans leur système. Le choc causé par cette découverte laissa en lui une impression de vide ; il aurait dû éprouver un sentiment, mais il n’en avait plus la capacité.

— Ces paroles, dit Nourse, leur conversation dans l’ensemble, me paraissaient absurdes. À votre avis, Schruille, que disent-ils ?

— Interrogeons-les au sujet des viables, proposa Calipine. Et de l’embryon de remplacement. Ne l’oublions pas, cet embryon.

— Regardez là-haut, au dernier rang, dit Glisson, celui qui dépasse les autres. Vous voyez ses rides ?

— Il a l’air si vieux, chuchota Lizbeth. Elle ressentait comme une perte. Tant que les Optimhommes étaient là, immuables, éternels, l’univers reposait sur des assises inébranlables. Même dans la lutte, elle avait toujours eu cette impression. Les gens de la masse mouraient. Les Cyborgs mouraient aussi… peut-être. Mais les Optimhommes vivaient, vivaient, vivaient…

— Que se passe-t-il ? demanda Svengaard. Que leur arrive-t-il ?

— Deuxième rang à gauche, continua Glisson, la rousse, regardez son regard éteint.

Boumour obéit à cette injonction. Les flétrissures de la chair des Optimhommes lui apparurent tandis qu’il tournait la tête autant qu’il lui était possible.

— De quoi parlent-ils ? intervint Calipine. Qu’est-ce que c’est ? Sa voix lui parut criarde. Elle se sentait irritée ; de vagues douleurs la poignaient.

Des rumeurs de mécontentement s’élevèrent des bancs. On entendit des gloussements mêlés à des cris de colère et à des éclats de rire.

Nous sommes censés interroger les criminels, pensa Calipine. Quand va-t-on commencer ? Dois-je ouvrir le feu ?

Elle se tourna vers Schruille. Effondré sur son siège, celui-ci contemplait Harvey Durant. Elle se tourna ensuite vers Nourse. Les yeux lointains, celui-là affichait un demi-sourire hautain. Un gonflement que Calipine n’avait jamais remarqué déformait son cou et un réseau de veines rougeâtres saillait sur sa joue.

Ils me laissent tout faire.

Avec un mouvement dédaigneux des épaules, elle effleura ses bracelets de contrôle. Une lueur pourpre inonda la sphère, repoussée sur le côté de la salle. Un rayon lumineux jaillit du sommet et pointa vers les prisonniers.

Schruille regardait le rayon progresser. Bientôt les prisonniers ne seraient plus que des créatures hurlantes ; ils vomiraient toutes leurs connaissances que les appareils de la Tuyère analyseraient. Et, l’opération terminée, il ne resterait d’eux que des fibres nerveuses le long desquelles ramperait la lumière brûlante pour assimiler leurs souvenirs, leurs expériences, leur savoir.

— Attendez, commanda Nourse.

Le rayon s’était immobilisé. L’Optimhomme le fixa. Il sentait qu’ils étaient tous en train de commettre une grave erreur. Dans un silence total, il parcourut des yeux l’assistance pour découvrir si un autre Optimhomme avait pris conscience de cette erreur. Dans cette salle se trouvait rassemblé tout l’appareillage secret de leur gouvernement. La vie à l’état brut, sauvage, imprévisible, avait fait irruption dans cet univers bien ordonné. Voilà où résidait l’erreur.

— Pourquoi attendre ? demanda Calipine.

Nourse tenta de rassembler ses idées. Il avait interrompu l’interrogatoire. Pourquoi ?

La douleur !

— Nous ne devons pas faire souffrir, dit-il. Il faut leur donner une chance de parler avant d’avoir recours à la force.

— Ils sont devenus fous, murmura Lizbeth.

— Nous avons gagné, dit Glisson. À travers mes yeux, tous les Cyborgs voient ce spectacle. Nous avons gagné.

— Mais ils vont nous tuer, dit Boumour.

— Peu importe, nous avons gagné.

— Comment ? demanda Svengaard. Comment ? répéta-t-il à voix haute.

— Nous leur avons laissé Potter comme appât. Ils ont goûté à la violence, expliqua Glisson. Nous savions qu’ils regarderaient, qu’ils ne pourraient s’en empêcher.

— Pourquoi, insista Svengaard à voix basse.

— Parce que nous avons modifié leur environnement. De petits détails : un peu de pression d’un côté, un Cyborg effrayant de l’autre. Nous leur avons peu à peu donné le goût de la guerre.

— Comment ? Comment ?

— L’instinct. Dans la bouche de Glisson le mot prenait un caractère inéluctable. La guerre fait partie des instincts de l’homme : le combat, la violence. Pendant des milliers d’années, la civilisation optimhomme a maintenu un équilibre précaire en refoulant toute violence. Ça leur a coûté cher : la tranquillité, le détachement, l’ennui. Soudain, la violence fait de nouveau irruption dans cette civilisation et ils sont incapables de s’adapter. Ils dévient et s’éloignent de plus en plus de la vie. Immortels ! Bientôt, ils mourront.

— La guerre ? Svengaard avait entendu parler de ces éruptions de violence dont les Optimhommes protégeaient la masse. Impossible. C’est une maladie inconnue ou bien…

— Je vous ai présenté un fait établi. Jusqu’à la dernière décimale.

— De quoi parlent-ils ? hurla Calipine.

Quoiqu’elle entendît distinctement les paroles échangées entre les prisonniers, leur sens lui échappait toujours. Ils employaient des termes obscènes. Parfois, elle enregistrait un mot mais, comme le suivant ne se rattachait pas au précédent, elle perdait le fil de leur discours. Des obscénités, en fait.

— De quoi parlent-ils ? répéta-t-elle en frappant le bras de Schruille.

— Dans un instant, nous le saurons, répondit l’Optimhomme.

— Oui, nous apprendrons tout.

— Comment est-ce possible ? souffla Svengaard. Devant lui des couples dansaient entre les bancs, d’autres s’étreignaient, d’autres encore faisaient l’amour. À sa droite, deux Optimhommes commencèrent à s’invectiver, nez à nez. Svengaard croyait voir les murs s’écrouler, la terre s’ouvrir et des flammes en jaillir.

— Regardez-les, dit Glisson.

— Mais pourquoi ne parviennent-ils pas à compenser… cette modification ?

— Leur faculté compensatoire est atrophiée. En outre la compensation modifie à son tour l’environnement ; elle crée de nouveaux besoins. Regardez-les bien ! Ils sont en train de perdre tout contrôle d’eux-mêmes.

— Qu’on les fasse taire ! cria Calipine qui bondit sur ses pieds et s’avança vers les prisonniers.

Harvey, fasciné, la regarda s’approcher. Si les mouvements de Calipine manquaient de coordination, ses yeux étincelaient de fureur. Un tremblement agita tout le corps de Durant.

— Toi, dit Calipine en le montrant du doigt. Pourquoi me dévisages-tu ? Que marmonnes-tu ? Réponds-moi.

Harvey se sentit paralysé, non par la peur, ou par la menace renfermée dans la colère de Calipine, mais par la découverte qu’il venait de faire : Calipine était vieille. Quel âge avait-elle donc ? Trente ? Quarante mille ans ? Plus encore ?

— Parle, dis-nous ce que tu veux. Moi, Calipine, je te l’ordonne. Si tu nous montres du respect, nous saurons faire preuve de clémence, peut-être.

Harvey continuait de la regarder fixement sans dire un mot. Calipine paraissait ignorer la rumeur qui s’élevait peu à peu autour d’elle.

— Durant, dit Glisson, rappelez-vous l’existence des instincts, ces courants qui dirigent notre vie comme la pente d’un fleuve dirige son flot. Voyez autour de nous le changement qui s’opère. Le changement est la seule loi universelle.

— Elle est mourante.

Calipine, qui ne parvenait toujours pas à comprendre, fut touchée par la sollicitude qu’elle perçut dans la voix d’Harvey. Elle consulta le relais incorporé dans son bracelet et découvrit que cette sollicitude la visait, elle, Calipine, et non lui-même ou sa stupide épouse.

Des ténèbres l’envahirent et elle s’évanouit, les bras tendus vers les bancs.

Un rire sinistre filtra à travers les lèvres de Glisson.

— Il faut les aider, dit Harvey. Ils ne savent pas ce qu’ils font.

Schruille s’arracha soudain à sa léthargie. Sur le mur d’en face, il venait de découvrir de multiples points noirs : les Optimhommes avaient débranché les caméras. Les mouvements divers de la foule l’inquiétaient aussi : certains spectateurs sortaient de la salle en courant ou en vacillant, avec des rires ou des gloussements…

Mais nous devions procéder à un interrogatoire.

L’hystérie qui s’emparait de l’assistance le frappa de plein fouet. Il jeta un coup d’œil à Nourse.

Assis, les yeux clos, ce dernier marmonnait :

— De l’huile bouillante. Non, trop brutal. Il faut quelque chose de plus subtil, de plus lent.

— Je voudrais poser une question à cet homme, Harvey Durant, dit Schruille en se penchant en avant.

— Quoi ? Nourse ouvrit les yeux, s’inclina, puis reprit sa position antérieure.

— Que pensait-il obtenir ?

— Bonne question ! Harvey Durant, répondez.

Nourse effleura son bracelet ; en réponse la flamme pourpre avança de quelques centimètres.

— Je ne veux pas vous voir mourir, dit Harvey. Non.

— Répondez à la question, cria Schruille.

Harvey avala sa salive.

— Je voulais…

— Nous voulions une famille, répondit Lizbeth d’une voix ferme et posée. C’est tout. Nous voulions une famille. Des larmes jaillirent de ses yeux. Persuadée qu’aucun d’eux ne survivrait à cette épreuve insensée, elle se demanda à quoi son enfant aurait ressemblé.

— Quoi ? dit Schruille. Quelles sont ces sottises ? Une famille ?

— Où avez-vous trouvé l’embryon de remplacement ? demanda Nourse. Si vous répondez, nous ferons peut-être preuve de clémence.

Et le rayon mortel s’approcha un peu plus des prisonniers.

— Nous avons des viables immunisés contre le gaz contraceptif, annonça Glisson. Beaucoup même.

— Vous voyez, dit Schruille, je vous l’avais dit.

— Où se trouvent-ils ? demanda Nourse en regardant avec surprise sa main droite qui était prise de tremblements.

— Sous votre nez, répondit Glisson. Éparpillés dans la population. Ne me demandez pas de les identifier, je suis loin de les connaître tous. Personne ne les connaît.

— Vous ne vous échapperez pas, annonça Schruille.

— Aucun n’en réchappera, surenchérit l’autre Optimhomme.

— S’il le faut, continua Schruille, nous stériliserons toute la planète à l’exception du Centre et nous recommencerons tout.

— Avec quoi ? demanda Glisson.

— Comment ? Schruille cracha le mot à la figure.

— Où trouverez-vous les cultures génétiques ? Vous appartenez à une race stérile en voie d’extinction.

— Une cellule nous suffit pour fabriquer un double de nous-mêmes, rétorqua Nourse.

— Pourquoi ne pas l’avoir fait alors ?

— Vous osez nous interroger ? constata Nourse.

— Je vais répondre à votre place. Vous n’avez pas choisi la réduplication parce qu’un double est un être instable. En fait le procédé s’achemine vers sa fin.

Toujours allongée sur le sol, Calipine ne saisissait que des bribes de cet échange : « stérile », « extinction », « instable », « fin ». Des mots ignobles qui s’infiltraient dans les profondeurs où elle contemplait des rangées de saucisses grasses qui s’agitaient comme des germes devant un rideau de velours noir huileux. Des saucisses. Des germes. Enfin, pas exactement des germes, mais des réservoirs clos, bien protégés de germes qui paraissaient moins répugnants. Après tout, les germes représentaient la vie.

— Nous n’aurons pas besoin de culture génétique, affirma Schruille.

Calipine l’entendit parfaitement et elle comprit ses pensées. Les paroles prononcées par l’une des saucisses brillantes parvinrent enfin à sa conscience. Au Centre, nous en avons des millions. Et nous sommes en nombre suffisant. Les faibles gens de la masse, à la vie si brève, ne sont qu’un vestige répugnant de notre passé. Ce ne sont que des animaux domestiques dont nous n’avons plus besoin maintenant.

— J’ai découvert un châtiment pour ces criminels. Nourse avait parlé à voix haute pour couvrir le tohu-bohu. Nous exciterons leurs nerfs, micron par micron. Ce qui entraînera une douleur atroce et qui pourra durer des siècles.

— Mais vous disiez ne pas vouloir faire souffrir, objecta Schruille.

— Ah ? Nourse semblait gêné.

Je me sens mal, pensa Calipine. J’ai besoin d’un long séjour clans une pharmacie. Pharmacie. Le mot acheva de la réveiller. Elle était étendue sur le sol ; son nez lui faisait mal là où elle s’était cognée dans sa chute, et il était humide.

— Cependant votre proposition ne manque pas d’intérêt, reprit Schruille. Après chaque application, nous pourrions soigner les nerfs et le supplice durerait indéfiniment. Une atroce souffrance éternelle.

— Un enfer, renchérit son compère. À merveille.

— Ils sont assez fous pour le faire, grogna Svengaard. Comment les arrêter ?

— Glisson, appela Lizbeth, faites quelque chose.

Mais le Cyborg conserva le silence.

— Un retournement que vous n’aviez pas prévu, continua Svengaard.

Le Cyborg resta muet.

— Répondez-moi.

— Ils devaient mourir. Rien de plus. Glisson avait une voix neutre.

— Oui, mais maintenant, ils sont capables de tout stériliser et de s’abandonner à leur folie, ajouta Svengaard. Et aussi de nous torturer à jamais.

— Pas à jamais, corrigea Glisson. Ils sont en train de mourir.

Une clameur s’éleva à l’extrémité de la salle, mais les prisonniers immobilisés dans leurs carcans ne purent en distinguer la cause. La panique ne fit qu’augmenter.

À ce moment Calipine se releva ; son nez et sa bouche la faisaient cruellement souffrir. Elle aperçut, derrière la charrette, un remue-ménage. Les Optimhommes sautaient sur les bancs et accompagnaient de leurs cris un spectacle mystérieux. Un corps jaillit soudain au-dessus de la foule pour retomber aussitôt avec un bruit sourd. Une nouvelle clameur ébranla la salle.

Mais que font-ils donc ? se demanda Calipine. Ils se battent entre eux.

Du revers de la main, elle s’essuya le bas du visage. Du sang ! L’odeur alléchante lui caressa les narines. Son propre sang. Fascinée, elle vint brandir ses mains devant Harvey.

— Du sang ! dit-elle en effleurant son nez douloureux. Ça fait mal. Pourquoi ? Harvey Durant, explique-moi ! Et elle plongea son regard dans le sien. Les yeux de l’homme débordaient de compassion. Lui au moins était un être humain ; il s’intéressait à elle.

Pour Harvey, Calipine cessa d’être un Optimhomme et devint Lizbeth, une femme, toutes les femmes. Comme elle le regardait fixement, il comprit qu’à cet instant elle avait besoin du réconfort de ses paroles.

— Moi aussi je souffre, Calipine. Je souffre surtout de vous voir mourir.

Un instant, Calipine crut le silence revenu. En réalité le tohu-bohu n’avait pas cessé. Nourse chantonnait toujours : « Bien ! Bien ! » et Schruille lui répondait : « Excellent ! Excellent ! » Elle était donc la seule à avoir entendu ces mots horribles, ce blasphème. Depuis des milliers d’années, le concept de mort s’était pour elle vidé de son sens. Le mot avait perdu sa signification au point même qu’on ne pouvait y songer. Cependant, elle venait de l’entendre prononcer. Elle voulut fuir, oublier, mais une raison secrète la tenait rivée à Harvey. Quelques minutes plus tôt, elle s’était trouvée en contact avec l’essence même de la vie, elle avait senti la présence de forces incommensurables qui se manifestaient en accord avec les structures mitochondriales de la cellule.

— Je vous en prie, murmura Lizbeth, libérez-nous. Vous êtes une femme, vous devez donc être capable de compassion. Nous ne vous avons rien fait, n’est-ce pas ? Il n’y a pas de mal à désirer l’amour et la vie. Nous ne voulions pas vous blesser.

Calipine ne parut pas avoir entendu ces supplications. Les paroles d’Harvey résonnaient encore dans sa tête : « Vous voir mourir… mourir… mourir… »

Des frissons, tour à tour brûlants et glacés, agitaient son corps. En entendant la foule pousser une autre clameur, elle comprit qu’elle aussi était malade, et prise au piège. Suffoquant de colère elle appuya sur le bouton de contrôle de la charrette.

Les deux moitiés de la carapace qui enserrait Glisson commencèrent à se rapprocher. Le Cyborg écarquilla les yeux et un gémissement rauque sortit de sa gorge. Avec un gloussement, Calipine appuya sur un second bouton. La carapace reprit sa position initiale alors que Glisson haletait.

Puis la femme avança la main vers les boutons installés sous Harvey.

— Essaie de justifier ton incorrection.

Harvey ne dit mot.

Au moment où, d’un geste, Calipine allait l’écraser, Svengaard éclata d’un rire incontrôlé. Pourquoi, lui, un esclave de première classe, avait-il été choisi entre tous pour voir Glisson et Boumour murés dans le silence, Nourse et Schruille en train de babiller sur leurs bancs, les Optimhommes en proie à des accès de violence irraisonnée, Calipine prête à exécuter les prisonniers et à oublier son geste dix secondes plus tard ?

Mais des convulsions hystériques secouaient le chirurgien qui essayait en vain de reprendre sa respiration. La voix de Calipine l’aida à retrouver un peu le contrôle de lui-même ; mais ce n’était qu’une goutte d’eau dans la mer.

— Imbécile. Explique-toi.

Svengaard regarda son interlocutrice et le rire céda la place à la pitié. Se rappelant le centre médical de Lapush, installé loin de la mer, il comprit le choix de cet emplacement. D’instinct, les Optimhommes fuyaient la mer ou l’océan, car l’une et l’autre avaient des vagues agitées par le flux et le reflux. Ils n’auraient su affronter le rappel constant de ce va-et-vient universel qu’ils avaient chassé de leur existence.

— Répondez-moi. La main de Calipine oscillait au-dessus des boutons de contrôle.

Leur âme n’a reçu qu’une blessure, songea Svengaard.

Jour après jour, siècle après siècle, millénaire après millénaire la plaie se creusait : l’immortalité n’était-elle qu’une illusion ? Si la vie avait quand même une fin ? Jamais auparavant, Svengaard n’avait soupçonné le prix payé par les Optimhommes en échange de leur immortalité. Plus ils la possédaient, plus elle prenait de valeur, plus ils craignaient de la perdre… l’angoisse croissait sans cesse… sans cesse…

Mais il existait un point de rupture que les Cyborgs avaient déterminé. Seulement, par manque de sensibilité, ils avaient été incapables de prévoir les conséquences du choc.

Les Optimhommes, durant toute leur existence, s’étaient retranchés derrière les euphémismes. Ainsi ils employaient des pharmaciens et non des docteurs, parce que le mot docteur sous-entend les notions de maladie, d’infirmité, notions impossibles à envisager. Les Optimhommes n’admettaient que les pharmaciens et leurs innombrables officines. Ils ne s’en trouvaient jamais loin ; jamais ils ne quittaient le Centre et les barrières protectrices. C’étaient des adolescents perpétuels emprisonnés dans une nurserie.

— Ainsi, tu ne veux pas parler ?

— Attendez, dit Svengaard en voyant la main de Calipine descendre vers les boutons. Quand, après avoir tué tous les viables, vous, les Optimhommes, vous resterez seuls, quand vous vous verrez mourir les uns après les autres, que ferez-vous ?

— Comment oses-tu ? Tu interroges un Optimhomme dont l’expérience ramène la tienne à ça. Et elle claqua des doigts.

Svengaard regarda le nez ensanglanté.

— Optimhomme, récita-t-il, un Stéri dont la constitution accepte des rétablissements enzymatiques qui prolongent sa vie… jusqu’au moment où commence la dégénérescence interne. Je crois que vous désirez mourir.

Calipine se redressa, le regard flamboyant, et elle s’aperçut alors du silence total qui régnait dans la salle. Un coup d’œil circulaire lui apprit que tous les yeux étaient braqués sur elle. Et elle comprit pourquoi : Ils voient le sang sur mon visage.

— Vous bénéficiez de l’immortalité, continua le chirurgien. Cela vous rend-ils plus intelligents, plus brillants ? Non, pas du tout, vous avez simplement plus de temps pour vous instruire et acquérir de l’expérience. D’ailleurs la plupart d’entre vous ne possèdent guère d’intelligence, sinon, vous auriez compris depuis longtemps que cette issue était inévitable : l’équilibre est détruit, vous êtes en train de mourir.

Calipine recula d’un pas. Les mots tailladaient ses nerfs comme des scalpels.

— Regardez-vous donc, reprit Svengaard. Vous êtes malades, tous. Et votre pharmacie, à quoi vous sert-elle, votre chère pharmacie ? Je vais vous répondre : elle prescrit des rations de plus en plus fréquentes. Elle essaie de mesurer le déséquilibre. C’est pour cette tâche qu’elle est programmée et elle continuera, tant que vous nous la laisserez faire. Mais elle ne vous sauvera pas.

— Faites-le taire ! hurla quelqu’un dans l’assistance. Tous reprirent la phrase en l’accompagnant de tapements de pieds et de battements de mains.

— Faites-le taire ! faites-le taire ! faites-le taire !

Calipine se boucha les oreilles de ses mains, mais le slogan continua de lui hérisser la peau. Elle vit soudain les spectateurs quitter leurs bancs et converger vers les prisonniers. La violence allait se déchaîner.

Ils s’arrêtèrent pile au dernier moment.

D’abord, elle ne comprit pas. Elle laissa retomber ses mains. Des hurlements lui vrillèrent les oreilles parmi lesquels, elle perçut le nom des divinités oubliées. Les yeux de tous les assistants étaient fixés sur le sol, à l’extrémité de la salle.

Calipine pivota dans la direction des regards. Là-bas, Nourse se roulait par terre, l’écume aux lèvres, la peau marbrée de taches rouges et brunes. De ses mains recourbées, il griffait le sol.

— Faites quelque chose ! cria Svengaard. Il est mourant. Tout en criant, il mesura l’étrangeté de ces paroles : Faites quelque chose. En toutes circonstances un médecin reste un médecin.

Devant le spectacle offert par Nourse, Calipine recula, les mains tendues dans un geste de protection aussi vieux que la superstition. Schruille bondit sur son banc et resta là, à marmonner des mots inaudibles.

— Calipine ! dit Svengaard. Si vous ne voulez pas l’aider, délivrez-moi, que je puisse m’en occuper.

Elle obtempéra avec précipitation, heureuse de se débarrasser de ce fardeau.

Les carcans s’écartèrent. Svengaard sauta sur ses pieds et faillit tomber. Ses bras et ses jambes étaient engourdis. En boitillant, il se rapprocha de Nourse. Des taches brunes, réfléchit-il, réaction de rejet à l’acide panthothénique et afflux d’adrénaline.

Il s’arrêta pour prendre dans ses bras le corps recroquevillé de Nourse et se dirigea vers le triangle rouge d’une officine qu’il voyait briller sur le mur de gauche, au-dessus des travées. L’Optimhomme ne fit pas un geste ; seule sa poitrine continuait de se soulever légèrement.

Les autres s’écartèrent de lui comme s’il avait la peste. L’un d’entre eux cria soudain :

— Je veux sortir !

Ce fut la ruée. Les pieds claquèrent sur le plasmeld, et bientôt les corps s’entassèrent devant les issues. Jouant des pieds et des mains, les fuyards se hissaient par-dessus ce rempart au milieu des hurlements de terreur et de souffrance, et des jurons. Svengaard se sentait comme un pillard entouré d’un troupeau affolé.

Inconsciemment, il enregistra l’état de la femme, à sa droite. Étendue sur deux rangées, la bouche ouverte, elle semblait contempler le sang qui coulait de son cou sur son bras, mais son dos faisait un angle curieux avec le reste de son corps et aucun mouvement n’animait sa poitrine. Puis, il dépassa un homme qui se traînait lamentablement entre les travées, une jambe inerte ; ses yeux ne quittaient pas une issue jonchée de formes grouillantes.

Le poids commençait à peser sur les bras du chirurgien qui manqua de tomber en allongeant le corps de Nourse devant l’officine.

Derrière lui, il entendit Durant et Boumour demander qu’on les libère.

Plus tard, pensa Svengaard qui posa la main sur la poignée de la porte de l’officine. Rien ne bougea. Bien sûr, je ne suis pas un Optimhomme. Il prit un bras de Nourse et posa la main du mourant sur la poignée. La porte glissa pour révéler les rangées habituelles de produits d’urgence : pyrimidines, aneurine, etc.

De l’aneurine et de l’inisitol, il faut enrayer la réaction de rejet.

À sa droite se trouvait un analyseur, percé d’une ouverture pour le bras ; toutes pointes dehors, les seringues-vampires attendaient leur proie. Svengaard débloqua l’appareil et l’ouvrit ; après avoir repéré les touches correspondant à l’aneurine et à l’inisitol et coupé les autres circuits d’alimentation, il glissa le bras de Nourse dans l’ouverture. Les aiguilles trouvèrent les veines et s’enfoncèrent dans la chair. Les compteurs se mirent à tourner.

Au bout d’un moment, Svengaard coupa le contact. Il sortit le bras de Nourse et coucha l’Optimhomme sur le sol. La peau du mourant, froide et visqueuse, était d’une pâleur uniforme mais sa respiration avait repris et ses paupières tressautaient.

Le choc, pensa Svengaard qui, retirant sa veste, enveloppa Nourse. Puis, il commença de lui masser les bras afin de rétablir la circulation.

Calipine entra et vint s’asseoir près de la tête de l’Optimhomme. Elle tenait les mains si étroitement serrées que ses jointures étaient blanches. Son visage présentait une pâleur bizarre ; son regard était perdu dans le vague. Il lui semblait avoir accompli un interminable trajet, guidée par des souvenirs irrépressibles. De la folie, elle était passée à une sorte de détachement serein.

Du coin de l’œil, elle apercevait le globe rouge, l’œuf du pouvoir qui continuait imperturbablement sa tâche. Et elle repensa à Nourse, à ses compagnons de lit, compagnons et jouets.

— Va-t-il mourir ? demanda-t-elle en regardant Svengaard.

— Pas tout de suite. Mais son dernier accès d’hystérie a provoqué des lésions irréparables.

Il se rendit compte qu’on n’entendait plus, dans la salle, que des gémissements et des ordres. Les acolytes étaient venus à la rescousse.

— J’ai libéré Boumour et les Durant et j’ai aussi lancé un appel pour qu’on envoie des médecins en renfort, annonça Calipine. Il y a beaucoup de… morts et de blessés.

Mort, pensa-t-elle. Quel mot étrange pour un Optimhomme. Mort… mort…

Sous le poids des contingences, elle avait adopté une nouvelle attitude, un nouveau rythme. Tout avait commencé là-bas, au milieu d’une gerbe de souvenirs vieux de quarante mille ans. Ils lui étaient revenus tous sans exception : souvent tendres et souvenirs violents, souvenirs de Max, de Seatac… de ses amants et de ses jouets… de Nourse.

Svengaard leva les yeux en entendant un halètement. Boumour arrivait. Il tenait dans ses bras, le corps inerte d’une femme dont les bras pendaient avec raideur. Un hématome bleuâtre s’étendait sur la joue et le cou de l’Optimhomme.

— On peut utiliser cette officine ? demanda Boumour. Si sa voix conservait la neutralité de la voix des Cyborgs, ses yeux reflétaient encore l’horreur des scènes précédentes.

— Il faudra utiliser les commandes manuelles. J’ai bloqué les systèmes d’alimentation et de circulation.

Boumour s’avança à pas lourds sans lâcher la femme qui paraissait extrêmement fragile. Une veine battait sur sa nuque.

— Je vais lui préparer un décontractant musculaire en attendant qu’on puisse la transporter à l’hôpital. Elle s’est brisé les deux bras : trop forte contraction des muscles.

Calipine, en reconnaissant la forme inerte, se rappela que toutes deux s’étaient âprement disputé un homme, un compagnon de lit, autrefois.

Svengaard passa au bras droit de Nourse. En se déplaçant, il vit la salle et la charrette des prisonniers. Glisson, toujours mutilé, n’avait pas bougé. Harvey était agenouillé à côté de sa femme étendue.

— Mrs Durant ! s’exclama Svengaard qui se souvint de ses responsabilités.

— Tout va bien, le rassura Boumour. L’immobilisation forcée de ces dernières heures, il n’y avait rien de mieux pour elle.

Rien de mieux, pensa Svengaard. Durant avait raison : les Cyborgs ont autant de sensibilité qu’une machine.

— Faites-le taire, gémit Nourse.

Le chirurgien se pencha sur le visage blême. Des veines de son cou s’étaient rompues ; la peau pendait flasque et molle. Les paupières s’entrouvrirent cependant.

— Je m’en occupe, dit Calipine.

Nourse bougea la tête et tenta de regarder autour de lui mais il ne put que cligner des paupières. Apparemment il avait du mal à focaliser. Ses yeux se remplirent d’eau.

Calipine lui prit doucement la tête, la posa dans son giron et se mit à lui caresser le front.

— Il aimait ça, autrefois. Allez aider les autres, docteur.

— Cal, gémit Nourse. Cal… oh !… je souffre.

CHAPITRE XX

— Boumour, pourquoi les aidez-vous ? Je n’arrive pas à vous comprendre. Vos actes ne sont pas logiques. À quoi bon les aider ?

Par l’ouverture du globe, Glisson distinguait Calipine assise seule sur la plate-forme de la Tuyère. Les lumières intérieures dansaient un lent ballet sur son visage et une pyramide brillante de projections binaires s’inscrivait dans l’air devant elle.

Débarrassé du carcan, Glisson restait assis sur la charrette ; les raccords de ses bras brinquebalaient dans le vide. Lizbeth était allongée sur un brancard, Harvey à ses côtés. Boumour, le dos tourné à Glisson, regardait le globe. Ses doigts s’agitaient nerveusement, sa main s’ouvrait et se fermait de façon mécanique. Son visage d’elfe arborait une expression ahurie. Il y avait une tache de sang séché sur sa manche droite.

Svengaard apparut derrière le globe et sa silhouette se découpa sur les ombres rouges projetées par la sphère. Brusquement la salle s’illumina : les globes s’étaient allumés automatiquement avec la tombée de la nuit. Le chirurgien s’arrêta pour vérifier l’état de Lizbeth.

— Tout va bien, dit-il, en tapotant l’épaule d’Harvey. Elle est solide.

Et, suivi des yeux par la jeune femme, il continua sa marche vers le globe. Quoique la fatigue lui courbât les épaules, un sentiment de fierté se lisait sur son visage : il s’était enfin trouvé.

— Calipine, dit Svengaard, le dernier blessé vient de partir pour l’hôpital.

— Je vois.

Elle leva les yeux vers les caméras qui étaient toutes de nouveau allumées. Il avait fallu placer plus de la moitié des Optimhommes sous surveillance car ils étaient devenus fous. Des milliers d’entre eux étaient morts, des milliers d’autres avaient été gravement blessés. Les survivants observaient les activités du globe avec plus d’attention que jamais. Calipine poussa un soupir. À quoi pouvaient-ils penser ? Maintenant ils devaient affronter la perte de l’immortalité. Ses propres sentiments la jetaient dans une grande confusion car, en dépit d’elle-même, elle éprouvait une sorte de soulagement.

— Et Schruille ? fit-elle.

— Écrasé près d’une porte, dit Svengaard. Il est… mort.

— Et Nourse ? demanda-t-elle avec un soupir.

— Le traitement fait son effet.

— Comprenez-vous au moins ce qui vous est arrivé ? dit Glisson dont les yeux lançaient des éclairs.

En lui répondant, Calipine daigna abaisser son regard vers lui :

— Nous avons subi un traumatisme qui a compromis l’équilibre délicat de notre métabolisme. Vous avez su trouver notre point faible. Maintenant les faits sont là : il est impossible de revenir en arrière.

— Donc, vous comprenez, continua Glisson. Toute tentative pour retrouver votre état antérieur n’entraînerait qu’ennui et apathie progressive.

Calipine sourit.

— Ce n’est pas ce que nous cherchons. Nous avons été amenés à une nouvelle conception de l’existence que nous ignorions totalement.

— Vous avez parfaitement assimilé la leçon. On percevait une nuance de rancune dans la voix du Cyborg.

— Nous avions brisé le rythme de la vie, enchaîna Calipine. Toute vie possède son rythme propre, mais nous n’avons pas su le suivre. C’était là, je suppose, l’interférence extérieure : le rythme qui se rétablissait de lui-même.

— Eh bien, alors ? Plus tôt vous remettrez le pouvoir entre nos mains, et plus tôt les choses rentreront dans l’ordre.

— Entre vos mains ? s’étonna Calipine avec dédain. Et elle détourna les yeux sur les lumières changeantes de la salle, comme tout était noir et blanc. Autant nous condamner tous à mort.

— Mais vous êtes déjà en train de mourir.

— Vous aussi.

Svengaard avala sa salive. Les vieilles animosités étaient loin d’avoir disparu. Il se demanda de nouveau comment un chirurgien de second ordre comme lui avait pu se transformer brusquement en un médecin qui venait au secours des êtres dans le besoin. Ça, Durant l’avait bien compris : ce besoin d’être indispensable.

— J’ai un programme à vous proposer, Calipine.

— Vous, nous vous écouterons, dit-elle, un soupçon de tendresse dans la voix. Tout en dévisageant Svengaard qui cherchait ses mots, elle se rappela que cet homme avait sauvé la vie de Nourse et de beaucoup d’autres Optimhommes. Nous n’avions rien prévu pour l’impensable, se dit-elle. Est-il possible que ce rien-du-tout dont on s’est gentiment moqué parvienne à nous sauver ? Mais elle n’osait pas encore s’abandonner à l’espoir.

— Les Cyborgs ont perfectionné le moyen de maintenir les sentiments dans une stase plus ou moins permanente, expliqua Svengaard. Une fois cet équilibre réalisé, je crois connaître le moyen de réduire les écarts enzymatiques internes.

Au-dessus de Calipine, les caméras se mirent à clignoter ; les observateurs lui faisaient signe qu’ils voulaient intervenir et poser des questions. De son côté elle avait, elle aussi, des questions à poser, mais elle n’osait pas les formuler. Le reflet de son visage dans l’un des prismes lui rappela l’éclat des yeux de Lizbeth au moment où la jeune femme immobilisée sur la charrette l’avait suppliée.

— Je ne peux pas vous promettre l’immortalité, continua Svengaard, mais je crois que la plupart d’entre vous pourraient vivre encore quelques milliers d’années.

— Pourquoi les aiderions-nous ? demanda Glisson. Une nuance plaintive s’était glissée dans sa voix pondérée.

— Vous êtes fini vous aussi, s’exclama Svengaard. Vous ne vous en rendez pas compte ? Lui-même s’aperçut qu’il avait hurlé de toute la force de sa déception.

— Ne me parlez pas sur ce ton, rétorqua Glisson.

Ainsi les sentiments ne leur sont pas étrangers, pensa le chirurgien. Fierté… colère…

— Vous croyez-vous toujours maître de la situation ? demanda Svengaard en désignant du doigt Calipine. Cette femme-là pourrait encore exterminer tous les non-Optimhommes de la Terre.

— Écoutez ce qu’il vous dit, imbécile de Cyborg.

— N’employez pas ce mot à la légère, fit remarquer Svengaard qui ne quittait pas Calipine des yeux.

— Surveillez vos paroles, Svengaard. Notre patience a des limites.

— Et votre gratitude aussi, n’est-ce pas ?

Un sourire amer se dessina sur ses lèvres.

— Nous parlions de survie, fit Calipine.

Svengaard poussa un soupir en se demandant si l’on pourrait un jour modifier la structure mentale engendrée par l’espoir de l’immortalité. Elle avait parlé comme si la situation n’avait pas changé. Mais ce n’était pas la première fois qu’il remarquait son entêtement.

L’altercation avait inquiété Harvey qui craignait toujours pour Lizbeth. Sans cesser d’observer le chirurgien et le Cyborg, il essayait de maîtriser ses craintes et sa fureur. Les dimensions de la salle lui inspiraient de la terreur ainsi que le souvenir du carnage qui s’y était déroulé. Réservoir d’énergie capable de les écraser tous comme des mouches, la sphère trônait toujours au-dessus d’eux.

— Parlons alors de survie, dit Svengaard.

— Comprenons-nous bien, commença Calipine. Parmi nous, certains considéreront que vous avez seulement fait votre devoir. D’autres, vous regardant comme des prisonniers, exigeront votre reddition et vous demanderont de dénoncer toute la Résistance.

— C’est ça, comprenons-nous bien, rétorqua le chirurgien. Voyons un peu à qui vous avez affaire. Moi-même je n’appartiens pas à la Résistance et j’en ignore les tenants et les aboutissants. Il y a Glisson qui en sait un peu plus sans doute, mais qui est loin de tout savoir. Il y a Boumour, l’un de vos pharmaciens réfractaires, qui en sait encore moins que Glisson. Il y a les Durant qui ne connaissent que ce que l’on a bien voulu leur dire. Que gagnerez-vous en nous forçant à tout avouer ?

— Le plan que vous avez élaboré pour nous sauver.

— Mon plan implique la coopération, non la coercition.

— Et il ne nous accordera jamais qu’un prolongement, sans restaurer notre état antérieur. Je me trompe ?

— Vous devriez en être contents. Cela vous donnera l’occasion de mûrir et de vous rendre utiles. D’un geste de la main, il engloba toute la pièce. Vous êtes pétrifiés dans l’immaturité ! Vous n’avez fait que jouer comme des enfants ! Moi, je vous offre une chance de vivre.

— Est-ce vrai ? se demanda Calipine. Cette vitalité nouvelle qui nous anime est-elle engendrée par la connaissance de notre condition de mortels ?

— Qui vous dit que nous allons coopérer ? demanda Glisson.

Harvey en avait assez entendu ; il bondit sur ses pieds et planta son regard dans les yeux du Cyborg.

— Vous voulez liquider la race humaine, espèce de robot ! Ce n’est pas vous non plus qui nous sortirez de là.

— Sornettes, répondit Glisson.

— Écoutez… Calipine brancha les appareils d’écoute ; des bribes de phrases emplirent la salle.

— Nous pourrons rééquilibrer les enzymes de nous-mêmes… Effacez-les… Quel est son plan ?… quel est son plan ?… La stérilisation tout de suite !… Son plan, son plan ?… Est-ce que ça durera longtemps si… Nous pouvons assurément.

En un tour de main, Calipine fit taire les voix.

— De toute façon il faudra voter, je vous le rappelle.

— Vous mourrez et vite, si vous refusez de coopérer, insista Glisson. J’aimerais que tout le monde le comprenne bien.

— Connaissez-vous le plan de Svengaard ? demanda Calipine.

— Ses intentions sont claires, fit Glisson.

— Pas pour moi, répartit l’Optimhomme. Je l’ai vu s’occuper de Nourse. Il a détraqué un distributeur de médicaments pour obtenir une dose dangereuse d’aneurine et d’inisitol. Quand j’y repense, je me demande combien d’entre nous mourront au cours des tentatives pour stopper le processus de notre destruction ? Oserai-je moi-même prendre une dose dangereuse ? Cette modification des prescriptions explique-t-elle notre fébrilité ? Ceux d’entre nous qui ont goûté à la violence voudront-ils revenir à une sérénité… accablante ? Elle regarda Svengaard. Voilà quelques-unes des questions que je me pose.

— Moi je connais son plan, ricana Glisson. Réprimer vos émotions et implanter un distributeur d’enzymes dans chacun de vos organismes. Une grimace crispée fit apparaître une rangée de dents. C’est votre seul espoir, acceptez donc, et nous vous aurons enfin vaincus.

Calipine baissa les yeux sur lui, profondément choquée.

Le ton caustique du Cyborg surprit Harvey. Dans la Résistance, on lui avait toujours appris à se méfier des Cyborgs, de leur esprit calculateur et mesquin, mais jamais leur mesquinerie n’avait été si manifeste.

— Est-ce là votre plan, Svengaard ? demanda Calipine.

— Non, ce n’est pas son plan ! hurla Harvey.

Svengaard acquiesça intérieurement.

Bien entendu, un autre être humain, et un père de famille a très bien compris.

— Vous prétendez savoir ce qu’un Cyborg comme moi ne connaît pas, remarqua Glisson.

Svengaard se tourna vers Harvey, les sourcils en accent circonflexe.

— Des embryons, annonça Durant.

Avec un mouvement d’approbation, Svengaard leva les yeux vers Calipine.

— Je propose d’implanter dans chacun de vous des embryons vivants, de véritables ordinateurs humains qui amèneront votre organisme à s’adapter à vos besoins. Ainsi vous retrouverez, peu à peu, les sentiments, le… goût de l’existence et cette fébrilité que vous aimez tant.

— Vous voulez faire de nous des éprouvettes vivantes pour des embryons ? s’étonna Calipine.

— On peut retarder une gestation pendant des centaines d’années, expliqua le chirurgien. Grâce à des sécrétions hormonales adéquates, même les hommes pourront donner la vie, par césarienne bien sûr. Le processus n’a nul besoin d’être douloureux… ni fréquent.

Calipine réfléchit à la proposition. Pourquoi n’éprouvait-elle pas de dégoût ? Quand elle avait découvert que Lizbeth Durant portait un embryon dans son ventre, elle avait été en proie à une vive répulsion, mais cette répulsion était en grande partie le fruit de la jalousie, elle le savait, comme elle savait que tous les Optimhommes n’accepteraient pas cette solution. Certains se cramponneraient encore au passé. Elle leva les yeux vers les écrans qui tapissaient la sphère ; aucun d’entre eux n’avait échappé cependant à cette vague de fébrilité. Il leur fallait admettre qu’ils devaient mourir… tôt ou tard. Il ne leur restait qu’à choisir.

— Après tout nous ne sommes pas immortels, même si nous l’avons cru, pendant des millénaires.

— Calipine ! dit Glisson, vous n’allez tout de même pas accepter cette proposition délirante ?

La mécanique est vexée par l’humain, remarqua Calipine.

— Boumour, qu’en pensez-vous ?

— Oui, intervint Glisson, Boumour parlez un peu. Démontrez-nous l’illogisme de cette proposition.

À l’appel de son nom, Boumour se retourna et scruta tour à tour les visages de Glisson, de Svengaard, des Durant avant de lever les yeux vers Calipine. Un regard plein de sagesse brillait dans son visage émacié.

— Je me rappelle encore… comment c’était, je… crois que c’était mieux… avant que je… ne sois transformé.

— Boumour ! cria Glisson.

Piqué au vif, pensa Svengaard.

Glisson regarda Calipine de toute la force de son regard de robot.

— Mais nous n’avons pas encore décidé de vous aider.

— Et qui a besoin de vous ? demanda Svengaard.

Vous nous avez fait gagner un peu de temps et vous nous avez économisé quelques ennuis, c’est tout. Mais nous pouvons trouver des embryons sans vous, vous n’avez pas le monopole en ce domaine.

Le regard du Cyborg passait de l’un à l’autre.

— Mais ce n’était pas programmé ainsi. Vous n’êtes pas censé les aider.

Et il retomba dans le silence, les yeux vitreux.

— Docteur Svengaard, dit Calipine, vous qui avez suivi l’intrusion de l’arginine, pourriez-vous nous donner une élite d’embryons viables comme celui des Durant ? Nourse croit que c’est possible.

— C’est possible, en effet. Oui, c’est même… probable.

— Si nous acceptons votre offre, continua Calipine en jetant un coup d’œil aux écrans, nous continuerons à vivre. Vous en rendez-vous compte ? Nous sommes vivants aujourd’hui, mais nous nous souvenons encore de jours plus ternes.

— Nous vous aiderons s’il le faut, conclut Glisson, et le ton critique persistait dans sa voix.

Parmi eux, seule Lizbeth que la grossesse amenait à la béatitude et à la docilité devina la cause logique de l’acquiescement final du Cyborg : il est plus facile de commander des êtres dociles. Voilà ce que Glisson avait conclu. Elle pouvait lire en lui, pour la première fois ; elle comprenait totalement, maintenant qu’elle le savait fier et coléreux.

Dans la sphère, la tension montait sur tous les écrans ; une question unique brûlait les lèvres de tous les Optimhommes mais aucun n’osait la formuler. À peine Calipine l’eût-elle transcrite en paramètre que la réponse s’inscrivit sur les murs aux yeux de tous : « Le processus pourrait fournir de huit à onze mille années de vie supplémentaires, même pour les gens de la masse. »

— Même pour les gens de la masse, répéta Calipine à voix basse, et ils le savaient tous maintenant. Il n’y aurait plus de sécurité car même le globe de surveillance avait prouvé les limites de ses capacités. Le silence de Glisson signifiait qu’il l’avait compris. Svengaard, à son tour, ne mettrait pas longtemps à s’en apercevoir. Peut-être même les Durant y songeraient-ils. Dorénavant, elle savait ce qui lui restait à faire. L’union avec la masse était encore fragile ; un rien suffirait à la briser.

— Si cela se fait, dit Calipine, cela se fera pour tous ceux qui le souhaiteront. Homme de la masse ou Optimhomme.

Voilà de la haute politique, pensa-t-elle. C’est ainsi que la Tuyère aurait agi… même Schruille. Surtout Schruille. Malin Schruille… pauvre Schruille. Elle entendait presque son rire.

— Pourra-t-on appliquer le processus à la masse ? demanda Harvey.

— À tout le monde, dit-elle et elle sourit à Glisson, lui laissant savourer sa victoire. Maintenant, je crois que nous pouvons passer au vote.

En regardant une fois de plus les écrans, elle se demanda si elle n’avait pas fait d’erreur d’appréciation sur ses congénères. La plupart d’entre eux avaient vu de leurs yeux ce qu’elle avait accompli, mais certains s’accrochaient encore, envers et contre tout, à l’espoir de restaurer leur condition antérieure. Elle, grâce à son corps, avait compris ; quelques-uns seraient sans doute tentés de régresser et de reprendre leur course dangereuse à l’ennui et à l’apathie.

— Vert pour oui à la proposition du docteur Svengaard, annonça-t-elle. Doré pour non.

Lentement d’abord, puis avec une hâte croissante, la couronne de lumière s’illumina : vert… vert… de longues traînées de vert, interrompues, de temps à autre, par des îlots dorés. Le succès dépassait tellement les espérances de Calipine qu’elle en devint soupçonneuse. Mais non, il fallait faire confiance à son instinct. C’était un succès incroyable. Sur les appareils, elle déchiffra l’explication de la réponse : « On peut manœuvrer un Cyborg grâce à sa confiance en la toute-puissance de la logique. »

Calipine acquiesça pour elle-même en se souvenant de sa propre folie. Et l’on ne peut manipuler la vie contre l’intérêt des vivants, conclut-elle.

— La proposition est acceptée.

En annonçant le résultat, elle remarqua le regard lourd de sous-entendus de Glisson. Nous avons négligé quelque chose, se dit-elle immédiatement, mais une fois adaptés à notre nouvelle situation, nous trouverons bien ce que c’est.

Hilare, Svengaard se tourna vers Harvey Durant. Il avait l’impression de se trouver dans une salle d’opération : Un individu donnait une impulsion et tout un système se mettait en branle. Et le processus se déroulait avec la même précision qu’à l’intérieur d’une cellule.

Harvey jaugea le sourire de Svengaard. Les traits du chirurgien trahissaient ses sentiments comme tous les visages des personnes présentes. Un messager de la Résistance y lisait à livre ouvert. Les puissants de ce monde étaient sur leurs gardes et les travailleurs de la masse avaient peut-être encore une chance, un millier d’années de chance, si l’on faisait confiance à Calipine, et si Calipine gardait confiance en elle-même. Le cadre génétique avait adopté une nouvelle structure, une structure ouverte, une structure indéterminée, une structure qu’Heisenberg aurait aimée. Les manipulateurs avaient été manipulés, et modifiés par la manipulation.

— Quand pouvons-nous partir, Lizbeth et moi ? demanda Harvey.

FIN

Frank Herbert

L’auteur de Dune, le livre suprême de la S.F. – comme Le Seigneur des Anneaux pour la fantasy –, est né en 1920 à Tacoma (État de Washington), au nord-ouest des U.S.A. Sa mère est de la région, son père y est venu enfant avant d’y exercer les professions de policier puis d’inspecteur du travail ; de jeunes Indiens chinooks lui apprennent à pêcher dans les rivières voisines. Études de littérature (université de Washington) où il rate tous ses examens mais forme son style à l’école d’Edgar Poe, d’O’Henry et d’Ezra Pound : un idéal d’écriture à la fois concise et précise. Alors il entre dans le journalisme, dont il vivra pendant trente ans ; il se marie (1946) : trois enfants, cinq petits-enfants ; tout du patriarche, y compris la barbe fleurie. « La société a plus besoin de généralistes que de spécialistes », dit-il en se dotant d’une culture encyclopédique (écologie, biologie, génétique, sémantique…). En 1952, il publie sa première nouvelle de S.F. dans Astounding ; la même année, il « étudie » la psychanalyse jungienne – après quoi il devient analyste lui-même pendant deux ans et familier de la psychologie des profondeurs. Premier roman, en 1955 ; la même année, il devient rédacteur en chef du San Francisco Examiner (édition du dimanche). Le triomphe de Dune (1963-1965) puis du Messie de Dune (1969) fait de lui un écrivain à plein temps : en 1972, près de Tacoma, il crée une ferme expérimentale écologique. En 1984 sort le film Dune ; il réagit à la mort de sa femme en se remariant et en partant pour Hawaii où il écrit la Maison des Mères (1985). C’est là qu’il meurt le 11 février 1986.