/ Language: Français / Genre:antique

La memoire fantome

Franck Thilliez


antiqueFranckThilliezLa memoire fantomeengFranckThilliezcalibre 0.8.3623.1.201289686967-8005-4945-9088-62a787878e641.0

FRANCK THILLIEZ

LA MÉMOIRE FANTÔME

Prologue

La rumeur rapportait qu'elle les avait tous tués. Une femme, un enfant de quatre ans, des hommes, retrouvés pendus, au fil des années. De génération en génération, la parole s'était répandue, déformée, amplifiée. Jamais il n'y eut de preuve, ni la moindre certitude. On soupçonnait, voilà tout. On prétendait même que, la nuit, les esprits du passé venaient à nouveau l'habiter, que d'étranges lumières dansaient à l'étage. Des bulldozers avaient essayé de la détruire, disait-on, mais ils avaient à chaque fois subi de mystérieuses pannes. Toute tentative de l'arracher à ses terres, et ce depuis longtemps déjà, avait été vaine.

La semaine précédente, Salima plaisantait devant un tel déferlement d'idioties. La veille encore, elle n'y croyait pas. Mais là, face à cette maison de maître abandonnée, entre Hem et Roubaix...

—  Tu prends juste tes photos et on fiche le camp, OK ?

Contre la clôture de la propriété, Alexandre l'attrapa

pour l'embrasser façon cour d'école.

—  Tu commencerais pas à flipper, toi ?

—  C'est pas ça. Mais moins on traîne, mieux ce sera. Tu connais ma mère...

Ils escaladèrent un mur par le nord, en prenant appui sur de la ferraille et du bois déjà entassés par d'autres chasseurs de fantômes, et atterrirent parmi les orties et les buissons d'épines.

Salima se redressa. Les cyprès agités par le vent se détachaient sur l'écran noir des ténèbres. Puis, juste derrière, la demeure figée, à la pierre froide, si froide... Les doigts de la jeune fille se crispèrent sur le blouson de son copain.

Ils s'avancèrent et grimpèrent péniblement jusqu'à l'une des rares fenêtres non murées de l'étage.

L'intérieur. Des crissements de verre pilé, sous leurs pas. L'adolescent alluma sa lampe torche.

—  Des canettes, chuchota Salima.

—         Et des seringues. Je savais pas que les fantômes se shootaient. Ça casse un peu le mythe.

Alexandre éclaira l'espace alentour. Un cube écœurant de tapisserie décollée, de cloisons vergetées d'humidité. Pas de meubles, pas de lit, juste un matelas mal en point, piqueté de taches d'urine.

—          C'était la chambre du môme. C'est là que sa mère l'aurait retrouvé raide mort. Sous tes pompes, exactement.

—  Ferme-la, merde ! Pas besoin de savoir ça !

En un clin d'œil, Alexandre coinça sa petite lampe entre ses dents et sortit son appareil photo numérique.

—          Demain, je balance tout sur mon blog. Ils vont être verts au bahut. Suis-moi, on se fait d'abord le bas.

Salima, beurette aux longues tresses travaillées, se raidit.

—          Pourquoi ? Y a pas besoin ! Tout est muré, y a pas d'issue ! Si on doit...

—   Si on doit quoi ?

—         Je... Je sais pas... Se tirer, par exemple ! Merde ! Il s'est quand même passé des choses zarbi ici !

Le front relevé, Alexandre haussa les épaules.

—  Reste ici si tu veux, trouillarde. Moi, je descends...

Elle se cramponna à lui.

—   Faut toujours que t'aies le dernier mot. Sale con.

Ils s'engagèrent dans l'escalier. Partout s'étalaient les

teintes glacées de l'obscurité. L'imagination de la jeune fille se mit à galoper. Elle voyait des doigts osseux effleurer les siens, des profils évanescents se creuser d'ombre et de feu. Oui, la demeure respirait, son cœur palpitait, quelque part. Pour la première fois, Alexandre répondit à l'étreinte de sa petite amie avec la même intensité.

À présent, il n'en menait pas large non plus, du haut de ses dix-sept ans. Le sang allait-il suinter des murs et dégouliner aussi noir que le raisin, comme on le prétendait ?

Non, non, impossible. Juste une légende urbaine.

Ils débarquèrent dans un hall circulaire aux fenêtres condamnées, aux perspectives fuyantes. L'antre sentait le renfermé, le salpêtre, l'humidité d'une mauvaise cave. Sur le carrelage défoncé s'entassaient des sacs de plâtre, de l'enduit, des outils de chantier. Truelles, pelles, burins, scies, pioches. Salima pressa son écharpe contre son nez. Soudain, dans sa tête, la brutale vision d'un crâne fracassé à coups de marteau.

Devant elle, le crépitement d'une charge électrique, puis la violence blanche d'un flash. Alexandre tournait sur lui-même, le doigt sur le déclencheur numérique. Dans la succession des éclairs surgirent les morceaux d'un miroir brisé, des assiettes ébréchées, des bougies consumées disposées en pentacle.

Alexandre se figea. Son assurance de jeune coq vola en éclats.

Face à lui, sur le sol, un récipient débordant d'un liquide rouge.

—   Fuck !

Il se pencha.

— On dirait du...

Un craquement, dans une autre pièce. Suivi de l'explosion d'un objet qui chute.

Quelqu'un. Ou quelque chose.

Alexandre recula de trois pas, ses pieds s'emmêlèrent avec ceux de sa copine. Scène de panique. Soudain, une caresse poisseuse refroidit sa nuque.

La terreur le bâillonna. Il posa sa main sur son oreille. Ses doigts se teintèrent d'un film pourpre.

Ça coulait du plafond.

Du sang.

Salima étouffa un cri, puis tomba à la renverse contre la première marche de l'escalier. Alexandre lâcha sa lampe qui roula contre la cloison. Sa respiration s'accéléra. Il aida la jeune fille à se relever.

Et, tandis qu'ils fuyaient, les jambes à leur cou, une ombre se déplia lentement et s'avança vers le centre du hall. Sous sa capuche noire, la silhouette ramassa la lampe abandonnée, puis orienta le faisceau vers le haut.

L'Œuvre touchait à sa fin. Le chaos mathématique, contenu dans la perfection du cercle.

L'œil de lumière épousa un serpent d'inscriptions, nourri de centaines de chiffres. L'ensemble dévorait le moindre centimètre carré de plâtre.

Une main gantée plongea son pinceau dans la bassine. Il fallait des chiffres, encore, et encore. Jusqu'au sol.

Sceller le destin d'une prochaine victime.

Brusquement, alors que la matière visqueuse se répandait sur les murs, le visage sous la capuche se teinta d'un étrange reflet blanchâtre.

La masse sombre paniqua et ajouta alors d'un geste précipité, avant de disparaître : « Si tu aimes l'air, tu redouteras ma rage. »

Un mois plus tard

Les essuie-glaces peinaient à évacuer les trombes d'eau qui se déversaient sur le pare-brise de la Mercedes. Au-dessus de l'habitacle, les arbres, secoués par une force monstrueuse, semblaient sur le point de se rompre.

Alain se pencha sur le volant, le nez collé au tableau de bord. Il n'y voyait absolument rien.

Se faire plumer au casino de Saint-Amand-les-Eaux pour, à présent, affronter la tempête du siècle ! Malchanceux jusqu'au bout des ongles. Les derniers kilomètres avant Valenciennes risquaient d'être pénibles.

Il décéléra encore. Fichue météo. On prévoyait des pluies torrentielles accompagnées d'orages d'une rare intensité pour le reste de la semaine.

En une fraction de seconde, son visage se creusa d'une affreuse grimace. Son pied écrasa la pédale de frein, les roues arrière se bloquèrent dans une éruption de gerbes liquides. L'avant de la voiture s'immobilisa à quelques centimètres à peine d'une énorme branche arrachée. D'autres débris propulsés à une vitesse effroyable déchirèrent le faisceau lumineux des phares.

—  C'est pas vrai !

Alain braqua et opéra rapidement une marche arrière. Il suffisait qu'un véhicule débarque, et boom !

Un bruit sourd fit alors trembler la vitre passager. Alain sursauta.

Il crut d'abord à un nouveau projectile venu percuter la voiture. Mais il ne s'agissait pas de cela. Non, c'était... des mains... plaquées contre le carreau.

Alain crispa ses doigts sur le caoutchouc du volant. Il perçut un visage dans l'obscurité. En proie à une folle panique, il enclencha la première.

Déguerpir, le plus vite possible.

Dehors, un cri se mêla aux lamentations de la nature.

Là, droit devant, dans la lumière de ses phares, les mains sur les genoux, noire de boue, une femme. Elle agitait la tête, le vent et la pluie lui fouettaient le visage. À deviner l'épouvante dans son regard, à percevoir les soubresauts de sa poitrine, Alain comprit qu'elle le suppliait de l'arracher aux ténèbres.

Elle surgissait du sous-bois. En baskets et en survêtement.

Alain hésita à quitter sa protection de tôle. Et si on lui tendait un piège ? La branche d'arbre en travers de l'asphalte, le lieu isolé, l'absence de témoins... Pourtant il finit par déverrouiller sa portière et sortit, son blouson par-dessus la tête. Il se courba pour affronter les rafales. En trois secondes à peine, il se retrouva complètement trempé.

—  Madame ? Vous...

—  Où sommes-nous ? Dites-moi où nous sommes ! hurla-t-elle, haletante.

L'eau s'engouffrait dans sa bouche. Elle frôlait la rupture physique.

—   Pas loin de Valenciennes, mais...

—   Valenciennes ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Elle lui montra la paume de sa main, marquée de

profondes entailles pleines de sang et de terre, avant de crier :

—          C'est à Lille que... que vous devez... me conduire ! Je vous en prie ! Conduisez-moi à Lille !

Des coups, sur la porte.

Lucie Henebelle considéra sa montre. Presque 22 h 30. Qui pouvait bien frapper à une heure pareille ? Elle se leva, attentive au sommeil des jumelles calées l'une contre l'autre dans la chaleur du canapé, ôta le verrou et ouvrit.

En face d'elle, deux jeunes, trempés. Les étudiants des appartements du dessus. Jérôme et Anthony.

—     Madame ! Faut que vous veniez voir ! fit Jérôme, complètement décoiffé. On revenait du Sombrero ! À cinquante mètres d'ici ! Une femme, qui a l'air dans un sale état ! Elle a voulu se relever, mais elle est morte de fatigue ! Venez !

Lucie soupira. Les voisins la dérangeaient toujours à la moindre broutille.

—  Il faut appeler les pompiers. Ou la police.

—  Mais c'est vous la police !

La flic tira l'onde blonde de sa chevelure vers l'arrière et, tout en la nouant avec un élastique rouge, expliqua :

—     Sauf que là, tu vois, je ne suis pas en service, il y a un orage de folie, et je ne vais pas me pointer à chaque fois qu'il y a une scène de ménage ou un problème de voirie. Moi aussi, j'ai une vie après le boulot. C'est pas marqué Restos du cœur sur ma porte, OK ?

Lucie voulut refermer, mais Jérôme bloqua le battant avec son pied.

—  Un problème de voirie ? Cette malheureuse, elle a des traces de corde sur les poignets ! De la boue partout sur elle ! Et elle ne sait même pas quel jour on est ! On dirait... On dirait qu'elle n'a pas vu la lumière depuis des mois !

Le lieutenant de police hésita. Flic H24. Obligation d'assister les personnes en danger.

Elle se retourna, en proie au dilemme permanent de chaque mère. Que faire de ses chéries ? Les laisser, encore ? Et sa promesse : « les nuits, plus jamais » ?

Trop tard pour contacter la nourrice.

—  A cinquante mètres d'ici, tu dis ?

—  Même pas... Là... A côté !

Constater, réclamer une équipe si nécessaire, et revenir. Juste quelques minutes, avant de retrouver ses petites. Elle détestait les abandonner de la sorte. Les absences interminables, les planques destructrices... Fini tout ça.

—  Bon, OK. L'un de vous veut bien rester ici et veiller sur mes filles ? Anthony ?

Le jeune homme, d'une timidité de nonne, acquiesça sans ouvrir la bouche. C'était une gueule d'acné, nourrie aux hamburgers et aux circuits électroniques, étudiant dernière génération. Elle le savait en école d'ingénieur, le genre de type sérieux. Pas trop père, mais pas trop débile non plus pour surveiller deux gamines de quatre ans.

Lucie se précipita vers son ordinateur, connecté à un site de rencontre, et éteignit l'écran. Puis elle enfila son vieux caban, laça ses rangers au cuir usé et entassa des livres et des papiers dans un meuble d'angle. D'un rapide coup d'œil, elle vérifia l'état de la pièce. Tiroirs, portes de meubles, placards : fermés. Hormis les poupées et les jouets éparpillés sur le sol, tout était propre et rangé.

—   S'il te plaît, ne touche à rien. N'oublie pas que je suis flic, et que les flics ont du nez. Je peux avoir confiance ?

Anthony hocha la tête et s'étala dans un fauteuil face aux jumelles.

—   Et merci quand même, ajouta-t-elle.

—   Si un jour j'ai un PV à faire sauter...

Sans plus attendre, Lucie se laissa emporter par le souffle de l'orage. Et la grandeur décadente d'une nuit de printemps. La jeune femme était recroquevillée dans le hall de la résidence Saint-Michel, au cœur d'un quartier abritant un ensemble de grandes écoles lilloises. ISEN, ICAM, HEI... Des étudiants venaient de lui apporter une couverture et une tasse de chocolat chaud, à laquelle elle n'avait pas touché. Mine défaite et apeurée, cheveux noirs ébouriffés, survêtement trempé... Tout, dans ce hérissement fauve, ce repli sur soi, faisait penser à une bête traquée et terrorisée. En s'approchant, Lucie remarqua sur-le-champ les entailles de cordes au niveau de ses poignets, qu'elle tenait groupés contre sa poitrine. La flic secoua son parapluie et s'accroupit devant elle.

—  Vous ne craignez rien. Je suis de la police.

L'inconnue tenta de se relever, mais Lucie l'en

empêcha en posant la main sur son épaule.

—  Vous semblez très éprouvée. Mieux vaut rester assise, en attendant qu'on s'occupe de vous.

Elle souleva délicatement le bas du jogging. La femme grimaça.

—  Vous me faites mal !

—  Pardonnez-moi...

Marques de cordes également sur les chevilles, presque jusqu'au sang. Lucie se retourna :

—   Quelqu'un a appelé le 17 ?

Des hochements de tête négatifs pour toute réponse.

—          Je m'en charge, se proposa Jérôme, avant que la flic ait le temps de dégainer son portable.

—          Tu dis qu'on a un individu de sexe féminin, trente, trente-cinq ans, à amener aux UMJ.

—   Aux quoi ?

—          Urgences médico-judiciaires. Éveillée et réactive, mais sans doute victime de sévices. Précise que le lieutenant Henebelle, DIPJ[1], est sur place. Dis-leur de se magner, OK ?

—   Très bien, répliqua Jérôme, téléphone à l'oreille.

La jeune femme s'agitait de plus en plus, ses doigts

crispés sur la couverture.

—          Ma mère ! Il faut prévenir ma mère ! Marie Moi- net, elle s'appelle Marie Moinet. 282, boulevard du Maréchal-Leclerc, à Caen. Oui, à Caen. Et puis... Et puis mon frère aussi ! Frédéric Moinet ! Impasse du Vacher, Vieux-Lille ! S'il vous plaît !

—          Nous allons les prévenir, mais le plus important, pour le moment, c'est vous. Comment vous appelez- vous ?

—   Manon. Manon Moinet. Nous sommes à Lille ?

—   Oui. Je...

—          Vous... Vous devez m'emmener chez moi. Même adresse que mon frère. Tout de suite ! Je vous en supplie ! J'ai besoin de mon appareil ! Mon appareil !

—   Quel appareil ?

Sans répondre, elle chercha à agripper Lucie, qui lui attrapa calmement les mains et sentit comme une plaie dans la paume gauche.

—          Écoutez Manon, je m'appelle Lucie Henebelle, je suis lieutenant de police. Vous ne craignez plus rien et vous allez bientôt rentrer chez vous. Mais il va falloir vous rendre à l'hôpital, pour qu'un médecin vous ausculte. C'est la procédure quand nous recueillons des personnes un peu désorientées. Vous comprenez ?

—   Oui, oui. Je comprends parfaitement, mais...

—          Ils arrivent dans moins de dix minutes, intervint Jérôme.

—          OK, répondit Lucie. Maintenant Manon, racontez-moi ce qu'il vous est arrivé.

Lucie retourna la main de la jeune femme. Du sang séché. Elle regarda de plus près. La paume, charcutée. Une inscription : « Pr de retour ».

Elle releva brusquement la tête et demanda :

—   Qui vous a fait ça ?

Manon détourna les yeux avant de s'exclamer :

—          Ma montre. Ma montre a disparu. Quel jour sommes-nous ? Quel jour ? Dites-moi !

—          Elle nous l'a déjà demandé il y a cinq minutes, dit l'un des étudiants.

Lucie fit signe à l'attroupement de s'écarter et de la boucler.

—          Nous sommes mardi. Mais parlez plus calmement, d'accord ?

—          Mardi... Mardi... D'accord... février... 2007, c'est cela ? Dites, c'est cela ?

Des chuchotements derrière elles. Lucie garda un air serein. Réflexe professionnel. Ne pas terroriser cette femme davantage.

—   Nous sommes en avril. Fin avril...

—   Ô mon Dieu ! Avril. Déjà avril.

Manon resta prostrée quelques instants, puis, d'un geste éclair, saisit son interlocutrice par le col de son caban.

—   Racontez-moi ce qui s'est passé ! Qu'est-ce que je fiche ici ? Qui sont ces gens ? Pourquoi me regardent-ils ? Dites-le-moi ! S'il vous plaît !

Elle avait hurlé. Lucie se défit de l'étreinte et s'écarta légèrement. Cette femme sentait l'hôpital psychiatrique à plein nez.

La flic reprit posément :

—  Des personnes vous ont vue errer le long du boulevard Vauban. Vous avez de la boue partout, jusque dans vos cheveux. Vous étiez très affaiblie et ils vous ont recueillie, voilà quelques minutes. Vous ne vous souvenez pas ?

Manon jeta un œil inquiet sur le groupe des étudiants.

—  Tous ces visages... Il y a trop de monde. Des inconnus. Madame, faites-les partir.

Lucie se retourna vers les badauds.

—  OK, merci à tous pour votre soutien, c'était très gentil. Mais... les secours vont arriver et il faut rentrer chez vous maintenant. Vous pouvez reprendre la tasse de chocolat... Et on laissera la couverture dans le coin là-bas. Jérôme, tu passes prévenir Anthony que je risque d'en avoir pour un moment. Qu'il veille bien sur mes filles.

Ça râla, ça murmura, sans bouger. Quand la carte tricolore surgit de la poche du caban, ça obéit.

Une fois seule avec Lucie, Manon réclama :

—  Il me faut un médecin. Un médecin s'il vous plaît. Je veux savoir. Je dois savoir s'il ne m'a pas touchée. Madame, un médecin. Vite.

—          Ne vous inquiétez pas, nous allons nous rendre aux urgences. On va vous soigner, vous protéger, d'accord ?

—          Vous devez me prendre pour une débile. C'est sûr. Mais... Comment vous expliquer? Cela défie toute logique.

Lucie s'approcha de nouveau très près de Manon et la caressa doucement dans le dos.

—          Si nous commencions par le commencement ? Une personne vous a retenue contre votre gré ?

—   C'est lui. C'est bien lui. J'en suis certaine.

—   Qui est-ce, « lui » ?

—          Vous ne savez pas ? Je ne vous l'ai pas encore dit ? Si, si, forcément vous savez. J'ai dû vous le dire...

—   Non, pas encore... Je vous assure.

—          Pas encore. Pas encore, comment ça, pas encore ? C'est le Professeur ! Le Professeur !

—   Quel professeur ?

Manon parut ne pas comprendre, devant l'évidence de l'allusion. Elle dévisagea Lucie avec mépris.

—          Vous êtes de la police, et vous me posez la question ? Comment pouvez-vous ignorer cela ? C'est impensable. Vous le connaissez forcément. Le Professeur !

Elle s'essuya le nez du bout de sa manche, avant de regrouper ses jambes contre son torse.

—          Il n'a jamais accordé la moindre chance à ses victimes. Jamais. Pourquoi m'aurait-il épargnée ? Ça ne correspond pas à son mode opératoire ! Ça n'a aucun sens ! Vous saisissez ?

Lucie inclina la tête. L'autre parlait de « mode opératoire », un terme assez technique. Une flic ?

—  Le Professeur... Vous voulez dire le tueur ? demanda Lucie.

Manon considéra les incisions sur la paume de sa main.

—   Ou alors... Peut-être que je l'ai tué... Oui... J'ai réussi, je l'ai enfin retrouvé et je l'ai tué. De mes propres mains. C'est une possibilité. Oui, oui, ce serait logique. Toutes ces années...

Elle bouillonnait, ses tourments semblaient ruisseler juste sous sa peau, prêts à en crever la surface tendue. Lucie observa ses mimiques obsessionnelles, ses raideurs musculaires, ses contractions nerveuses.

Quelles sombres horreurs avait subies cette femme ? Le Professeur, de retour... Lucie ne put s'empêcher de réprimer un frisson.

Soudain, une porte claqua violemment derrière elles. Manon sursauta. Puis ses bras retombèrent mollement le long de son corps et elle se mit à regarder en détail le hall, les boîtes aux lettres, la couverture. Elle se redressa alors, fouilla dans ses poches et, prise de panique, demanda :

—   Madame ?

Lucie, qui guettait l'arrivée des secours, répondit avec un temps de retard :

—   Oui?

—   Qu'est-ce que je fiche ici ? Et qui êtes-vous ?

Lucie installa Manon à l'arrière du véhicule de police secours. Elle avait réussi à joindre Anthony au téléphone. Déjà prévenu par Jérôme, il avait accepté sans problème de veiller sur ses amours jusqu'à son retour.

Lucie tournait régulièrement avec police secours, mais de plus en plus rarement avec les équipes de nuit. Elle rencontrait Tibert, le brigadier-chef au volant, et son collègue Malfeuille pour la première fois. Deux gaillards aux épaules de demi de mêlée, des arpenteurs de bitume, vampirisés par le métier.

Avant de repartir, Tibert fit marcher les essuie- glaces à pleine vitesse.

—  Pas possible, une météo pareille. J'ai jamais vu ça.

Il jeta un coup d'œil dans le rétroviseur et démarra.

—  Alors, c'est quoi le menu ?

Manon grelottait. Le visage dans l'ombre, les paupières fermées, elle venait de s'endormir, écrasée de fatigue.

—         Je n'en sais rien, répliqua Lucie à voix basse en épongeant ses cheveux dans une serviette. Ça ressemble à un enlèvement : marques de liens super profondes aux poignets et aux chevilles.

—  Wouah !

—          Comme tu dis. Elle a de sacrés problèmes de mémoire. Incapable de se souvenir quand, ni où.

—   Amnésie ?

—          Choc traumatique, plutôt. Elle connaît son nom et son adresse. Mais tout se bouscule dans son crâne, elle parle très vite et ce qu'elle dit est carrément confus. Par exemple, elle affirme avoir trente-deux ans et, juste après, elle explique qu'il faut absolument nourrir Myrthe, son chien.

—   Un sens vachement aigu des priorités.

Tibert avala une pastille Valda et en proposa une à Lucie, qui refusa.

—          Pas de trauma crânien, d'ecchymoses? ques- tionna-t-il.

—          Rien d'apparent, en tout cas. Mais j'ai peur des résultats des exams. Ne pas se souvenir de son kidnappeur, des conditions de son enlèvement, ça s'annonce franchement pas terrible.

—   GHB[2] ?

—  Je n'en sais rien.

Lucie posa doucement la main sur le front de Manon. Pas de fièvre.

—          Elle est morte de fatigue, on dirait qu'elle n'a pas dormi depuis des lustres. Quelle espèce de salaud a pu la mettre dans un état pareil ?

—          Le même genre de salaud qui bat sa femme à mort ou qui viole sa gamine. Exemple encore hier soir à Wazemmes. Hein, Malfeuille ?

—          Ouais, rétorqua le brigadier. La fille en prend pour un mois d'hospitalisation. Mâchoire explosée à coups de cul de bouteille.

Lucie resta songeuse un instant.

—         J'ai appelé le central, ils vont vérifier son identité, reprit-elle. Et essayer de prévenir la mère qui habite Caen. Enfin, d'après ce qu'elle m'a dit.

Tibert tourna la ventilation à fond. Avec la buée, il ne distinguait plus grand-chose à l'extérieur.

—         C'est quoi cette croûte de sang, sur sa main? demanda Malfeuille en se retournant.

—         Un truc horrible. On l'a tailladée. Une phrase incisée avec un objet tranchant : « Pr de retour ».

—         C'est pas vrai... Elle est sacrément mutilée. Ce « Pr », qui est-ce ?

—         Je n'en sais rien. Elle m'a parlé du Professeur... Le tueur en série d'il y a quatre ou cinq ans...

Plus un mot. Juste ce mélange écrasant de silence et de pluie.

Malfeuille finit par dire :

—  Et vous la croyez ?

—         Je crois surtout que cette femme est sous le choc... Même si ces inscriptions dans sa chair, elle ne les a pas inventées.

À ses côtés, Manon respirait de plus en plus fort.

—         En tout cas, elle est obnubilée par ça, continua Lucie. Elle ne se rappelle pas d'où elle vient, ne sait pas qui l'a enlevée, ni quel mois nous sommes. Par contre, elle n'a pas cessé de me parler du Professeur. C'était comme s'il occupait toute sa mémoire. C'est vraiment curieux.

—          Sacrément bizarre, ouais. Avec notre « Chasseur de rousses », ça nous ferait deux tarés qui tournent en France au même moment. Cette femme, c'est peut-être un mauvais présage...

Lucie remonta le col de son caban. Puis, sans répondre, elle posa son front sur la vitre et se laissa aspirer par le déluge. À droite, le Port de Lille et ses longs entrepôts. Un pont, l'autoroute A25, et les feux stop des camions qui explosaient sous la pluie en pétales de sang.

Quatre ou cinq ans plus tôt, elle aurait ressenti une excitation sans bornes pour une telle enquête, accueillant l'arrivée de cette femme comme un cadeau du ciel. Un enlèvement, le spectre d'un psychopathe qui rôde... L'occasion enfin d'extérioriser ce pour quoi elle se torturait depuis l'adolescence, au travers de ses lectures et des films sanglants qu'elle dévorait par dizaines. Mais à caresser le Mal dans son intimité[3]... Elle s'était juré une chose : « Plus jamais ça. »

Lucie releva la tête. Devant elle, le vaisseau hospitalier, illuminé, battu par la pluie. L'antre de la connaissance du corps. Des kilomètres carrés réservés à la maladie, aux études, à la médecine. Cardiologie, neurologie, psychiatrie... Dans cet ensemble de bâtiments, les policiers connaissaient une destination mieux que les autres : les UMJ, niveau -i de l'hôpital Roger Salengro. Viols, violences physiques, drogues, mutilations... Point de rencontre des victimes et des agresseurs en garde à vue.

La voiture se gara à côté des ambulances, dans un espace à l'abri. Les brigadiers allongèrent Manon sur un brancard.

—  Elle ne se réveille même pas ! Carrément dans les vapes !

—   Magnez-vous !

Ils la transportèrent vers l'accueil en courant.

Une infirmière se précipita vers eux, talonnée par un interne. Profil en lame de rasoir, lunettes rondes à monture verte. Le docteur Flavien.

—          Messieurs... Lieutenant Henebelle ! De retour? Les ambiances nocturnes vous manquaient ?

—   L'ambiance, non. Mais vous, oui.

Sans ciller, Flavien ôta ses lunettes et se mit à les nettoyer minutieusement. Les deux marques qu'elles laissèrent sur son nez témoignaient d'une journée interminable, faite de viscères et de sang.

—   Où est la réquisition ?

—          Je vous prépare le papier tout de suite, répondit Lucie. J'ai été un peu prise de court. L'essentiel, pour le moment, c'est cette femme.

—   Prise de court ?

Le médecin haussa les épaules, tandis que l'infirmière disparaissait avec le brancard derrière une porte battante.

—          C'est toujours le même cinéma avec vous, soupira l'urgentiste. Dans médico-judiciaire, il y a judiciaire. Vous en connaissez la signification ?

Lucie se contrôla, même si Flavien l'exaspérait déjà.

—          Je vous attends, docteur... Et je vous offre un bon café dès que vous aurez terminé. Prenez bien soin d'elle.

—   Un bon café, ouais...

Il s'éloigna sans se retourner, en ajoutant :

—   N'oubliez pas mon papelard, sinon, pas de certif.

—          C'est rare de réussir à l'amadouer, celui-là, déclara Tibert. On devrait engager plus de femmes dans la police. Ça faciliterait le boulot...

—   Si peu.

Il agita ses clés de voiture.

—   C'est OK pour nous ?

—          Oui, allez-y. Je vais rester auprès d'elle. Elle aura besoin de quelqu'un en se réveillant.

—   Et pour rentrer, ça va aller ?

— Je m'arrangerai avec une ambulance des urgences. Merci les gars.

Avant d'aller régler la paperasse, Lucie sortit sous le porche pour téléphoner. Elle qui aspirait à une soirée paisible... C'était plutôt raté. Mais à dire vrai, elle y prenait dangereusement goût. Elle se mit à penser à ses filles qu'elle avait laissées seules avec Anthony. Flic, mère, l'équilibre était si fragile, la bascule si sensible.

Non, non, songea-t-elle. Seulement lancer l'enquête, refiler le bébé et disparaître. Faire le boulot, sans plus. Ils étaient informés à la DIPJ pour les jumelles, et assez conciliants, si tant est qu'un commandant de police puisse être conciliant.

Éviter la nuit, tant que possible. Sa promesse...

Lucie s'empara de son portable et ouvrit le répertoire, à la recherche du nouveau numéro de l'astreinte. Devenir incapable de retenir un pauvre numéro à dix chiffres... Fichue mémoire, fichue trentaine, fichu vieillissement.

Les noms défilèrent. Amélie, Corinne, Eva, Maman... Pierre... Pierre Norman... Collègue, ami, amant... Son flic à la chevelure de feu, accro à sa ville natale, Dunkerque... Et pourtant envolé si rapidement pour Marseille, voilà trois ans, alors qu'elle préparait son concours de lieutenant... Lucie n'avait jamais pris le temps d'effacer son numéro. Ou peut-être ne l'avait- elle jamais souhaité ?

Elle ferma les yeux. Le commissariat de Dunkerque, sur le quai... Son petit bureau à l'étage, en face de La Duchesse Anne. L'odeur salée du port de plaisance... Lille était si différente, si sophistiquée. Un diamant, effleurant un croissant de charbon.

Elle inspira profondément et appuya sur « Supprimer ».

—  Salut commandant Pierre Norman, murmurat-elle dans un grondement de tonnerre. Bon vent dans les calanques, si loin de chez nous...

Elle composa le numéro de la permanence, au bureau de la DIPJ. À peine son interlocuteur avait-il décroché qu'elle demanda :

—  Du neuf pour Manon Moinet ?

—  Bah, j'allais vous rappeler, justement ! rétorqua Greux, l'OPJ[4] d'astreinte. Individu non fiché, mais deux faits vraiment bizarres. Primo, une info de la sûreté urbaine : un type a débarqué là-bas, complètement affolé. Il prétend avoir recueilli un individu féminin qui errait au bord de la route, à une quarantaine de bornes d'ici, à proximité de Raismes !

—  Manon Moinet ?

—  C'est l'identité qu'elle lui a filée, oui ! Elle lui aurait demandé de la conduire dans le Vieux-Lille, puis elle l'aurait agressé avant de sauter du véhicule, comme ça, à un feu rouge, à l'entrée de la ville, au niveau de la porte de Béthune.

—  Ça fait un sacré bout de chemin à pied jusqu'à Vauban, quand même.

—  Surtout avec une tempête pareille. Et le gars l'a regardée s'éloigner, tout con. Il lui vient en aide, et elle lui colle une droite ! Il n'a pas dû piger ce qui lui arrivait.

—  Il est toujours au 88 ?

—  Les collègues l'asticotent un peu.

Lucie fit quelques pas en arrière sous le porche pour échapper à la pluie qui commençait à l'atteindre.

—          Rappelle-les, demande-leur de le garder ! Préviens aussi le commissariat ou la gendarmerie de Rais- mes, qu'ils se tiennent prêts ! Tu as quelqu'un pour te remplacer à la perm ?

—   Malouda.

—          OK. Embarque un binôme, on doit se rendre là- bas. Moinet était à pied, donc proche du lieu de séquestration présumé. L'individu du 88 saura t'y reconduire. Il faut agir très vite ! Je vais essayer de choper une ambulance pour me ramener. Normalement j'arrive dans dix minutes. Si je ne suis pas là, vous filez, reçu ?

—          Reçu. Mais attendez avant de raccrocher! J'ai encore un truc louche concernant Moinet.

Greux marqua une pause.

—   Alors ? T'attends quoi, là ? s'impatienta Lucie.

—          Il s'agit de sa mère, Marie Moinet. L'adresse que vous m'avez transmise, à Caen... J'ai appelé. C'est un type qui a répondu.

—   Le père ?

—   Pas vraiment. Le nouveau proprio de la maison.

—   Quoi ?

—          Marie Moinet ne crèche plus à cette adresse depuis trois ans.

—          Mince ! Comme si cette histoire n'était pas assez compliquée. C'est pourtant l'info qu'elle m'a donnée ! Et tu as pu dénicher son adresse actuelle ?

—   Bah, ouais. Le boulevard des trépassés...

—   Quoi ?

—          Le boulevard des trépassés, le cimetière quoi ! Cette femme est morte il y a presque trois ans.

—          Trois ans ? Tu déconnes ? Sa fille vient de la réclamer !

—          Elle s'est foutue en l'air dans un HP. Le 8 juillet 2004.

Lucie raccrocha. Elle n'y comprenait absolument rien. La nuit risquait d'être longue.

Et tout à coup, de nouveau, la culpabilité. Ses filles, éviter la nuit. Sa promesse...

Il lui suffisait d'appeler un officier de remplacement et de rentrer. Le commandant n'apprécierait pas, mais il comprendrait. Il l'aimait bien, elle, la petite Dunker- quoise.

Ses filles, Manon. Manon, ses filles. Une décision, vite.

Elle se précipita dans le hall des urgences. Flavien se dirigeait à sa rencontre d'un pas alerte.

—   Vous avez un instant ? l'interpella-t-il.

—   Écoutez, je...

Elle réfléchit une seconde.

—          Je viens de recevoir un appel. Je dois partir au plus vite pour Raismes, on y a vu votre patiente en train d'errer au bord de la route. Je vais envoyer un collègue pour veiller sur elle.

Flavien leva sa main en l'air.

—          Je crois que vous devriez remettre votre voyage à plus tard.

—          Qu'est-ce qu'il se passe? C'est Manon? Vous l'avez auscultée ? Elle n'a pas...

—          Elle se repose encore en salle de soins. Mais c'est quand elle a ouvert les yeux, j'ai...

Il fronça les sourcils, l'air grave.

—          Suivez-moi... C'est au-dessus, dans l'unité de neurologie, que ça se passe. Manon vous y attend...

—          Mais... Vous venez de me dire qu'elle était en bas !

—          Je le sais bien, cher lieutenant. Mais attendez- vous à un choc. Parce que je vous garantis qu'elle se trouve aussi en haut.

5.

À la station Châtelet, Romain Ardère se laissa bercer par le long tapis roulant qui le menait vers la ligne 4 du métro parisien, direction la gare Montparnasse. La sensation de l'air sur son visage lui fit du bien. Il inspira profondément. Le directeur de Mille et une étoiles appréciait le calme des couloirs en cette heure avancée de la soirée.

Depuis 5 heures du matin, il ne s'était pas arrêté. Il revenait d'une réunion importante avec les différents fournisseurs d'équipements pyrotechniques, ses assureurs, son maître artificier, et surtout, l'adjointe au maire de Saint-Denis.

Bilan de la journée ? Sa petite société faisait partie de la short list pour le feu d'artifice du 14 Juillet à j ^ Saint-Denis. Pas encore la tour Eiffel, certes, mais on s'en approchait doucement, avec cette ville de presque cent mille habitants. Nom du projet : « L'Empire céleste ».

Avec une chance sur cinq d'être retenu, Ardère possédait néanmoins un avantage de taille sur ses concurrents : le « calisson d'étoiles », une bombe de sa composition, mélange secret de nitrate de baryum,

d'oxyde de strontium, de chlorure cuivreux et d'un réactif complexe, qui libérait des grains de lumière en forme de losanges multicolores. La précision géométrique appliquée au charme de l'imaginaire. Du jamais vu.

L'homme au costume impeccable, au style jeune et engagé, se réjouissait d'avance. Un tel contrat permettrait à son entreprise de percer hors de son département, le Maine-et-Loire, et d'aborder de nouveaux horizons. Lui qui n'était parti de rien pourrait bientôt embraser la France entière de ses shows féeriques.

Il emprunta un escalator. Une fois sur le quai du métro, il plaça sa mallette entre ses jambes et observa les jeunes, de l'autre côté des voies, qui jouaient au football avec une canette de Coca.

L'intellect, face à la racaille. À leur âge, lui bâtissait déjà le monde ; eux s'y repaissaient. Il les méprisa.

Les wagons jaillirent de leur bouche d'ombre. Ardère s'installa sur un strapontin, défit le nœud de sa cravate et sortit des boules anti-stress de sa poche, tatouées du logo de sa société. Il les fit rouler entre ses doigts. Elles émirent un léger bruit métallique qui le détendit. Boule rouge, boule bleue. Le Yin et le Yang.

Lentement, il regarda sur la droite. La vue d'un cercle graffité sur la porte coulissante lui rappela sa pièce secrète, décorée d'instruments de cirque, de ballons, de massues et, surtout, d'une large cible jadis utilisée par un célèbre lanceur de poignards. C'était dans ce petit local discret qu'il élaborait ses amalgames éclatants. Son jardin secret. Sa raison de vivre.

Ardère fixa son reflet dans la vitre latérale. À la station suivante, ses yeux se perdirent le long des murs carrelés, attrapèrent la course aveugle des passants et s'arrêtèrent sur les panneaux publicitaires, dont la

plupart vantaient les mérites du dernier roman de Stephen King.

Soudain, un bond dans sa poitrine.

Il se leva subitement et se faufila de justesse entre les portes.

Face à lui, déployée sur trois mètres de haut, une affiche.

Une femme sublime, aux iris d'un bleu éclatant.

C'était bien elle. Aucun doute possible.

Ardère posa sa mallette et se tamponna le visage avec un mouchoir. Ça bourdonnait sous son crâne. La fatigue. Et le choc de ce portrait.

Il se ressaisit rapidement. Tout était loin, et enterré. Il en vint même à sourire devant ce curieux clin d'œil du hasard.

Mais il n'y avait pas de hasard.

Il attrapa la rame suivante, incapable de se débarrasser de ce slogan, lu au bas de l'affiche : « Faites comme moi, avec N-Tech, n'oubliez jamais votre mémoire. »

Il serra les dents.

Cette garce de Manon Moinet était de retour.

Le lieutenant de police et le médecin urgentiste sortirent de l'ascenseur et se dirigèrent vers le Centre de la mémoire, dans l'unité de neurologie. Sur un panneau en liège, près de l'accueil, étaient punaisées des affichettes sur Alzheimer, l'épilepsie, la maladie à corps de Lewy. Rien de bien réjouissant.

—  Le visage de cette patiente me disait vaguement quelque chose, expliqua Flavien. Puis ça a fait tilt, tout à l'heure, quand elle a ouvert les yeux. Le bleu si particulier de ses iris. On ne peut pas oublier un tel regard... En tout cas, pas moi ! Je me suis souvenu que je l'avais déjà vue, ici même, voilà tout juste deux heures, avant d'attaquer ma garde.

—  Deux heures ? Ça me paraît vraiment difficile. Elle devait errer dans les rues de Lille, du côté de la porte de Béthune. Je pense que vous vous trompez.

—  À vous de me le dire...

Il ouvrit la porte d'une salle de consultation.

Au fond, un poster, accroché au mur. Lucie s'appuya contre le chambranle. Elle n'en croyait pas ses yeux.

—  Bon sang ! Qu'est-ce que c'est que ce cirque ?

En face d'elle, sur le papier glacé : Manon.

Elle tenait un organiseur électronique à la main. Au bas de l'affiche, un slogan publicitaire disait : « Faites comme moi, avec N-Tech, n'oubliez jamais votre mémoire. »

—   Docteur ! À quoi ça rime ?

Il haussa les épaules, perplexe.

—  Restez ici, je vais chercher le professeur Ruffaux ou l'un de ses collègues de garde... Je dois retourner à mes urgences, m'occuper de notre vedette. Tenez-moi au courant, cette histoire m'intrigue.

Lucie, à la fois subjuguée et désorientée, acquiesça sans réussir à décrocher son regard de l'affiche. Manon, tailleur beige, sourire éclatant, maquillage léger, resplendissait de beauté.

Le lieutenant s'approcha de la photographie. Qui était donc la victime en survêtement, trempée et traumatisée, allongée en unité de soins ?

Elle sentit une présence dans son dos et se retourna.

—  Je suis le docteur Khardif, dit un homme de type méditerranéen, à la stature imposante. Mon confrère m'a demandé de venir vous voir, mais je n'ai pas beaucoup de temps à vous accorder. Alors essayez de faire vite s'il vous plaît. De quoi s'agit-il ?

Lucie se présenta et exposa rapidement la situation. D'un geste un peu précieux, le neurologue, corespon- sable du service de neurologie et pathologie neurovas- culaire, fit crisser les poils de son bouc, taillé avec la plus grande précision.

—  Manon Moinet aurait été victime d'un enlèvement ?

—   Vous la connaissez ?

—  Pas vraiment, non. Mais depuis quelque temps, elle est devenue la figure emblématique de l'hôpital Swynghedauw.

—  Pardonnez-moi si j'ai l'air de venir d'une autre planète, mais... c'est quoi, cet hôpital Swyn...

—   Swynghedauw, le bâtiment à l'architecture colorée, une centaine de mètres plus haut... Ici, à Roger Salengro, nous diagnostiquons et traitons, entre autres, les pathologies du cerveau. Nos services se concentrent sur la neuroradiologie, l'exploration fonctionnelle de la vision, les troubles mnésiques. L'hôpital Swynghedauw, lui, est spécialisé dans la rééducation et la réadaptation des troubles cognitifs et mnésiques importants. Traumas crâniens et, dernièrement, amnésies rétrogrades et antérogrades.

—  Tout cela ne me dit pas grand-chose.

Khardif s'installa sur un fauteuil en cuir, derrière un bureau, puis regroupa ses mains devant lui.

—  Disons, pour faire simple, que l'hôpital Swynghedauw a pour mission d'éviter qu'en quittant nos lits, les patients cérébro-lésés se retrouvent errants dans la nature, sans savoir qui ils sont, ni où ils vont.

—  Et Manon est l'une de leurs patientes ?

—  Elle est plus que cela. Grâce à elle, un partenariat a été développé entre l'hôpital et les organiseurs électroniques N-Tech. Neuronal Technology, vous connaissez ?

—  Je vois ce que c'est, oui.

—  Ils ont monté ensemble un programme appelé MemoryNode. Un gros coup pour N-Tech, mais plus encore pour Swynghedauw. Une importante campagne de publicité vient d'être lancée par le fabricant d'organiseurs, qui met en valeur l'aspect universel de son outil en prouvant que même les amnésiques, les sourds- muets ou les aveugles peuvent l'utiliser et mener une vie moins... difficile. Vous risquez d'apercevoir la photo de Moinet placardée un peu partout en France.

Lucie s'empara du petit carnet fourre-tout qu'elle emportait toujours avec elle.

Elle surprit le regard curieux que le neurologue portait sur ses rangers et son jean moulant.

—  J'avoue que j'ai du mal à saisir, reprit-elle, gênée de son accoutrement. Si Manon Moinet est une de leurs patientes, de quoi souffre-t-elle, exactement ?

Le médecin lui tendit délicatement le stylo qui dépassait de la poche de sa blouse.

—  Je ne l'ai jamais soignée personnellement, je n'ai pas eu accès à son dossier. Vous devriez vous entretenir avec son neurologue. Moi, je ne puis vous donner qu'une vision assez... théorique de son affection. Une conception globale, qui ne s'applique pas forcément au cas Moinet.

—  Je vous écoute.

Il inspira longuement.

—  D'un point de vue pathologique, Manon Moinet souffre d'une amnésie hippocampique, appelée, de manière plus schématique, antérograde...

—   Génial. Vous pourriez traduire ?

Il continua sans sourire :

—  Cette amnésie se caractérise par une incapacité à fixer les nouveaux souvenirs. Sans entrer dans des explications compliquées, les patients qui en souffrent peuvent promener leur chien vingt fois par jour sans s'en rendre compte. S'ils manquent d'organisation, ils ne parviennent plus à mener une vie normale. Ils se mettent à accomplir des actions aberrantes. Se nourrir deux fois d'affilée par exemple, puisqu'ils oublient qu'ils ont déjà mangé. Si vous retournez voir Moinet, tout à l'heure, elle ne vous reconnaîtra pas.

Lucie nota les mots-clés de la conversation. Le comportement de Manon, cette terreur qu'elle semblait res- sentir dans la résidence Saint-Michel, lui paraissait à présent plus logique. Elle demanda au spécialiste :

—   Un peu comme Alzheimer ?

Khardif secoua la tête en émettant des petits bruits de succion.

—   La maladie que l'on placarde sur n'importe quelle pathologie en rapport avec la mémoire... Non, non, non... Alzheimer est une pathologie neurodégé- nérative. La personnalité se dégrade au fil du temps, jusqu'à la démence. Ce n'est pas le cas pour Manon Moinet, loin de là. Elle a conservé l'ensemble de ses facultés intellectuelles, son caractère, son énergie. Et croyez-moi, pour convaincre une société comme N-Tech de verser des fonds à l'hôpital, il a dû en falloir, des qualités ! En réalité, cette stabilité relative est sûrement due au fait que ses autres mémoires ont été épargnées, parce qu'elles se situent dans des zones moins sensibles au manque d'oxygène ou de glucose.

—   Ses autres mémoires ?

Khardif se leva.

—   Pendant tout le xxe siècle, la médecine n'a jamais fait la différence entre le souvenir de ce que l'on a préparé à dîner, et celui de la manière dont on l'a préparé. Pourtant, ces deux souvenirs stimulent des mémoires différentes, dans des zones distinctes de l'encéphale. Mais il me faudrait toute une vie pour vous expliquer les mystères qu'abrite notre cerveau... et j'ai des obligations. Sachez juste que les patients atteints par ce genre de troubles se rappellent très bien leur passé, savent encore conduire une voiture ou jouer du piano, et sont parfaitement capables d'apprendre. Pas de retenir des visages, des phrases, des chansons, mais d'apprendre des gestes, des automatismes. Mettre une ceinture de sécurité, éteindre la lumière, se lever quand un réveil sonne...

—   Une espèce de conditionnement ?

—   Exactement, c'est le terme employé, le conditionnement. Le problème de taille est que ces personnes ignorent complètement que les tours du World Trade Center ont été détruites ou que le pape JeanPaul II est mort. Elles vivent dans un présent furtif, avec un passé qui s'efface au fur et à mesure et un futur qui n'est qu'illusion. Il m'est arrivé de rencontrer un sujet atteint d'une encéphalite à herpes simplex, persuadé de vivre en 1964, et qui ne comprenait pas que les autres, autour de lui, vieillissaient. Il répétait perpétuellement la même chose, ne pouvait pas enregistrer trente lignes d'un texte sans en oublier le début, tenait un journal intime où il notait toujours cette même et unique phrase : « Je viens de me réveiller. » L'information ne se stockait plus dans sa mémoire à long terme, celle des souvenirs, celle qui permet aussi de lire un roman ou de regarder un film sans perdre le fil de l'intrigue.

—  Vous voulez dire que... Manon pourrait ignorer que sa propre mère est décédée ? Qu'elle pourrait ne pas se remémorer un événement qui pourtant la touche au plus profond d'elle-même ?

—   Si cela s'est produit après son accident cérébral, oui. Comme j'ai essayé de vous l'expliquer, les imprimantes qui fabriquent les souvenirs, appelées hippocampes, n'ont plus d'encre. Vous êtes policier. Considérez, pour comprendre, qu'elle est sous l'emprise permanente de benzodiazépines ou de GHB, votre drogue du violeur. Buvez deux coupes de champagne, avalez un somnifère et vous aurez un aperçu de ce qu'elle ressent à chaque seconde. Tout cela est purement chimique, voire électrique : quand vous coupez un câble, le courant ne passe plus.

Lucie peinait à assimiler l'information, tant ce phénomène cérébral défiait toute logique. Que se passait-il quand Manon cherchait à joindre sa mère ? Apprenait- elle à chaque fois son décès ? S'écroulait-elle alors en larmes, avant d'oublier la raison de son chagrin ?

Comment réussissait-elle tout simplement à vivre ? À sortir, à manger, à faire ses courses, à retirer de l'argent, à savoir où elle allait ?

Tant de questions, d'inconnues. Lucie en restait interdite. Le neurologue l'interrompit dans ses pensées :

—  Pourriez-vous me rendre mon stylo, s'il vous plaît ? C'est un Faber-Castell, j'y tiens beaucoup.

De ses doigts de couturière, il le replaça exactement au même endroit, sur le bord de la poche.

—  Je vais devoir y aller. Je vous le répète, je ne connais pas le dossier de cette patiente, elle n'a jamais été traitée dans notre centre. Par contre, je peux vous donner le nom de mon confrère. C'est lui qui est en charge du programme MemoryNode, il est neurologue et travaille en permanence avec des neuropsychologues qui suivent, eux aussi, Manon Moinet...

—   Je vous écoute.

—   Charles Vandenbusche. Mais ne cherchez pas à le joindre cette nuit, Swynghedauw est un hôpital de jour, et les médecins ont horreur des appels à leur domicile. Les journées pèsent déjà assez lourd...

—  Malheureusement, les victimes ne peuvent pas toujours attendre.

Khardif continua sans tenir compte de la remarque :

—  Vous venez de plonger dans l'une des zones les plus mystérieuses et les plus excitantes de l'histoire de la médecine, chère inspectrice... La mémoire. Un labyrinthe élastique constitué de milliards de chemins différents.

—   Lieutenant, pas inspectrice.

—   Pardon ?

—  Je suis lieutenant, pas inspectrice. Et j'avoue que cela ne m'excite qu'à moitié, parce que j'ai en face de moi une femme qui sera probablement incapable de reconnaître son agresseur... Une dernière chose. En quoi consiste précisément ce programme Memory- Node?

—   C'est une chance pour les amnésiques. Un moyen de leur rendre un semblant de mémoire, grâce à un N-Tech adapté avec des fonctions spéciales. Photos, enregistrements audio, boutons « Qui », « Quoi », « Où », « Comment »... Une sorte de mémoire prothé- tique... Mais allez voir Vandenbusche. Il prendra certainement le temps de vous expliquer tout cela.

Le portable du neurologue se mit à sonner.

Khardif répondit. Après avoir raccroché, il dit, en s'éloignant vers la porte :

—   C'était le docteur Flavien. Il veut vous voir de toute urgence.

Lucie pénétra dans la chambre, précédée par Flavien. Manon semblait dormir paisiblement, la tête enfoncée dans un grand oreiller.

—  Hormis les marques aux poignets et aux chevilles, je n'ai pas constaté de sévices particuliers, expliqua le médecin.

—  Elle n'a pas été violée ? demanda Lucie à voix basse.

—  Non... Vous pouvez parler normalement, elle ne risque pas de se réveiller. Comme elle s'est brusquement agitée, tout à l'heure, nous lui avons administré un léger sédatif. Son sang et quelques cheveux sont partis en toxico, pour analyse. Mais elle n'est pas déshydratée et ne souffre pas de carence nutritionnelle. De plus, ses ongles coupés excluent l'hypothèse d'un enfermement prolongé. Ses pieds très gonflés prouvent qu'elle a dû marcher sur une longue distance. Pas de coups, pas de blessures, sauf cette plaie dans la paume de sa main gauche...

Lucie l'interrompit :

—  Cette inscription, ce « Pr de retour ». Une idée ?

—  Des incisions réalisées avec un objet très tranchant.

—   Sacré scoop...

Il prit la main de Manon et la retourna.

—          Vu la profondeur, l'auteur de cette barbarie n'a pas fait dans le détail... Mais ce n'est pas tout...

Flavien souleva les draps avec précaution.

Lucie contracta les mâchoires.

—   Merde...

Le ventre de Manon était traversé par deux larges scarifications. Des cicatrices blanchâtres, régulières, indélébiles, et qui formaient comme des lettres, des mots, des phrases, en apparence incompréhensibles. Sauf si...

Lucie inclina la tête.

—   Qu'est-ce que...

Elle se recula vers le pied du lit.

—          Oui... Ces scarifications ont été faites de manière à pouvoir être lues dans un miroir, expliqua Flavien. Chose curieuse, quand on les regarde bien, elles diffèrent assez l'une de l'autre. Comme s'il s'agissait de deux graphies.

—         Vous pensez qu'elles sont l'œuvre de deux personnes différentes ?

—          Oui, je crois. Et pour avoir cicatrisé comme ça, il faut qu'elles aient été faites il y a au moins un mois.

Lucie tenta de déchiffrer les inscriptions. Sous la poitrine, une phrase : « Rejoins les fous, proche des Moines ». Et, juste en dessous : « Trouver la tombe d », avec un long trait qui filait vers la gauche, après le « d ». À l'évidence, la « gravure » avait été violemment interrompue, la lame avait mordu la chair sur près de dix centimètres.

—   Mince... À quoi ça rime ?

—         Je l'ignore. En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'elle est obligée d'affronter ces deux phrases tous les jours,

quand elle se regarde dans la glace pour faire sa toilette. Elle n'a aucun moyen de les éviter. Un peu comme...

—  Des stigmates...

—   Oui. Ou une punition.

Lucie observa l'épaule droite de Manon, tatouée d'un coquillage, puis se laissa bercer quelques instants par le battement hypnotique de l'électrocardiogramme, juste à gauche, avant de demander brusquement à Flavien :

—  Docteur, vous pouvez la réveiller? Je... Je dois l'interroger !

—  Pas pour l'instant! Et, de toute façon, que croyez-vous qu'elle vous dira ? Elle ne se souvient probablement pas de la signification de ces entailles !

—  Elle s'en rappellera, forcément. Ces marques l'ont fait souffrir, elle... elle n'a pas pu oublier. Combien de temps ? Dans combien de temps je pourrai lui parler ?

—  Une ou deux heures. Mais à son réveil, elle aura besoin du plus grand calme. J'ai l'impression que vous n'avez pas très bien saisi toute la situation.

Il attrapa Lucie par le coude et l'entraîna à l'autre bout de la chambre.

—  Quand elle émergera, elle ne reconnaîtra personne. Elle ignorera la raison de sa présence ici et elle ne saura pas non plus ce qu'elle a fait ces dernières années. Elle est prisonnière du présent, il faut que vous compreniez ! Certains amnésiques oublient même qu'ils sont amnésiques, ils tournent dans leur bocal comme des poissons rouges ! Ces taillades, sur son ventre, sont peut-être ses seuls repères. Ou au contraire un supplice à supporter chaque jour. Dans tous les cas, allez-y mollo, d'accord ?

Lucie acquiesça, un peu grimaçante. Une douleur se réveillait dans son mollet. Trop de footings, ces derniers jours...

—         Dites, fit-elle. Le docteur Khardif m'a donné le nom de son psychologue, un certain Vandenbusche...

—   Son neurologue, plutôt...

Flavien sembla hésiter.

—         D'accord, je vais essayer de le joindre... Moi aussi, j'aimerais en savoir un peu plus sur cette histoire de dingues.

Lucie sentit la vibration de son portable dans sa poche.

—  Lieutenant ? Ici Greux !

Le major hurlait dans l'appareil. Sa voix tentait de couvrir le grondement de la pluie qui s'abattait sur la voiture de police.

—         On a fait comme vous avez dit, on vous a pas attendue ! On vient d'arriver aux alentours de Rais- mes, sur les lieux signalés par l'individu qui avait embarqué Manon Moinet ! En fait, les collègues de la gendarmerie étaient déjà là à cause d'un accident provoqué par une saleté de branche !

—  Vous tenez quelque chose ? demanda Lucie.

—          Bah, je veux ! Quelque chose qui risque de vous plaire ! Ou de vous déplaire, j'en sais trop rien ! Quand on leur a raconté que la fille avait été découverte à cet endroit exact, ils n'ont pas tergiversé ! Il n'y a rien aux alentours, hormis un refuge de chasseurs, à cinq cents mètres de là, dans une espèce de sous-bois ! Eh bien, vous savez quoi ? Bingo !

Il se racla la gorge.

—         Je reviens juste de la cabane ! Je pense qu'on a affaire à un truc sérieux ! Faudra peut-être penser à réveiller du monde !

—  Quoi ? Un corps ?

Il brailla plus fort encore.

— Bah pas vraiment, non ! Mais faut vous amener, c'est inexplicable, j'ai jamais vu ça de ma vie ! On... On nous a posé un ultimatum ! Si on en croit les marques sur les murs, si on ne se magne pas, ce corps, il risque de pas tarder !

8.

L'air satisfait, Anthony replia son téléphone portable et le fourra dans sa poche.

Aux dernières nouvelles, la flic venait de récupérer sa voiture dans le parking juste en bas et filait sur Valenciennes. Pourquoi n'était-elle pas montée jusqu'à l'appartement cinq minutes, histoire de vérifier que tout roulait ? Drôle de gonzesse.

En tout cas, elle ne reviendrait pas de sitôt. En bonne mère, malgré tout, elle l'avait questionné sur son activité. Il avait alors simplement raconté qu'il remplissait des grilles de Sudoku, dans le fauteuil face aux jumelles, et qu'elles dormaient à poings fermés.

Certain qu'il ne serait pas dérangé, l'étudiant partit en exploration.

Grâce aux interrupteurs à intensité variable - le seul dispositif un peu high-tech de l'appartement -, il tamisa la lumière, ce qui lui permit de voyager au cœur de ce petit trois pièces sans risquer d'éveiller les mouflettes.

L'ordinateur, d'abord. Il alluma le moniteur. Tiens, tiens, une connexion ouverte sur Meet4Love, un site de rencontre. En pleine page, le profil de la flic : « La trentaine épanouie, dynamique, couche-tard et lève-tôt. Caractère dunkerquois, poigne dure et cœur tendre. Aime le mystère et la magie d'un regard. Réserver une grande place pour mes deux filles. » Anthony, un sourire moqueur aux lèvres, prit soin d'éteindre l'écran et décida de s'intéresser au meuble dans l'angle du salon. À son arrivée, il avait vu la flic y ranger dans l'urgence des papiers et des bouquins. Elle devait ignorer que plus curieux que lui, ça n'existait pas.

Dans le tiroir du haut, un ouvrage sur le vaudou, avec des pages arrachées. À l'intérieur, des dessins de jumeaux. Des espèces de cérémonials cruels, photographiés par l'auteur du livre. Vraiment bizarre. Sous le bouquin, des photocopies. Etudes détaillées, dossiers médicaux, apparemment confidentiels, sur des tueurs en série américains, avec des clichés bien sanglants comme il fallait.

Un peu ébranlé, Anthony commença à s'interroger. Qui était donc cette Lucie Henebelle, la nana bien élevée et polie qu'il ne croisait que brièvement le matin et le soir, qui n'invitait ni meufs, ni mecs, ne faisait jamais de bruit, ni de fêtes ? Que fichait la mère de deux petites avec de telles monstruosités ? Lui qui s'intéressait principalement à la robotique et à la fabrication « artisanale » de décodeurs de chaînes cryptées pour la famille... Tout cela lui paraissait bien loin de son monde.

Cela ne l'empêcha pas d'ouvrir un vieux grimoire sur la dissection, intitulé Anatomia Magistri Nicolai Physici, dissimulé sous de la paperasse. Il s'agissait d'un original, aux pages légèrement piquées. Des croquis extrêmement minutieux présentaient les coupes des différents muscles du corps humain. Certains dessins montraient un homme attaché en croix, tailladé de grandes fentes pourpres par des savants à la barbe fournie. Un hymne à la douleur.

Quand il tomba sur des feuillets tachés de sang - du vrai sang, il en aurait mis sa main à couper -, il rabattit la couverture et replaça précipitamment le livre bien au fond du tiroir.

« Arrête un peu de flipper ! T'as plus quinze ans ! »

La vue des mômes endormies le rassura, il se ressaisit. Sachant que Henebelle ne risquait pas de le surprendre, il se décida à aller explorer sa chambre, histoire de se changer les idées. Il veillait sur les petites, il ne faisait rien de mal... Il s'occupait un peu, voilà tout. Et puis, photographier avec son portable la petite culotte d'une inspectrice plutôt bien roulée... Joli trophée de chasse...

Il tourna la poignée et ôta ses Reebok, s'assurant ainsi de ne pas abandonner d'empreintes sur la moquette. Pas flic, mais pas con non plus.

La pièce était propre et très sobre, comme dans le reste de l'appartement. Pas de bibelots inutiles. Juste une brosse à cheveux sur le lit, des photos des jumelles, ainsi qu'un bouquin. Encore un truc d'horreur. Le dernier roman de Grangé, une histoire de meurtrier déjanté...

Décidément, à quoi carburait cette bonne femme ? Les flics de la PJ n'en avaient pas assez de leurs journées pour, le soir, se gaver encore de trucs gore ?

Au-dessus d'un haut bahut en pin, sur la droite, l'éclat bleuté d'un pistolet attira son regard. Du bout des doigts, il tira sur le holster en cuir.

Sur le côté, une pochette fermée avec un bouton pressoir. À l'intérieur, une clé minuscule, qui ouvrait sans doute un coffre, ou un casier personnel au commissariat. Il la remit à sa place et sortit le Sig Sauer 9 mm de son étui. L'arme glissa dans le creux de ses mains. À vingt- deux ans, il n'avait jamais tenu un tel engin, et en ressentit une étonnante sensation de puissance. Il retourna le semi-automatique, le soupesa, se surprit à viser une lampe de chevet, une paupière baissée.

Un « Pan ! » filtra entre ses dents. Quel sacré revolver ! Non, pas « revolver », mais pistolet, sans barillet. La seule chose qu'il connaissait sur les flingues, à force de s'abrutir de séries télé. Sig Sauer, chargeur 15+1. Était-il chargé, justement ? Cette folle s'en était- elle déjà servi, du côté de Lille-Sud ou dans les coins chauds de Roubaix ?

Il se sentit soudain mal à l'aise. Ce jouet pouvait tuer. Il le rengaina et le repositionna exactement à la même place. Henebelle n'y verrait que du feu.

Il allait examiner l'intérieur du bahut, mais une armoire au vitrage teinté, calée dans un renfoncement, retint son attention. Il s'accroupit, voulut en ouvrir la porte. Verrouillée. Il plaqua son front sur le carreau. À l'intérieur, une masse ovale... Il n'arrivait pas vraiment à voir ce que c'était. Un machin d'apparence bizarre, en tout cas.

Un tas de photos traînaient sur le meuble. Il les parcourut rapidement du regard. Sur l'une d'elles, Henebelle, gamine, une dizaine d'années, encadrée par ses parents. Fille unique, apparemment, et vieux pas bien riches, à en juger par leurs fringues et la façade de leur pavillon en crépi usé. Une fille d'ouvrier, de travailleur à la chaîne, à tous les coups. Aujourd'hui elle devait se sentir toute puissante, avec son uniforme... Anthony gloussa, puis s'intéressa aux autres clichés. Les jumelles avec une glace à la crème, les jumelles à la mer, les jumelles dans leur bain... Chose certaine, elle aimait ses bambins.

Il s'intéressa de nouveau à l'armoire. Qu'avait-elle à cacher là-dedans ? Un orteil ? Une oreille ? Un doigt coupé ?

Il fallait trouver la clé. S'agissait-il de celle à l'intérieur de la ceinture de cuir ? Une clé qu'elle devait utiliser souvent, puisqu'elle la gardait en sûreté, auprès d'elle. Une clé qu'elle ne voulait pas perdre, ni laisser traîner n'importe où.

Sauf que, ce soir...

Il posa le holster sur la couette et récupéra le petit morceau de métal. Quand il le pressa dans sa main, il marqua un temps d'hésitation. Pouvait-il violer l'intimité de cette femme à ce point ? Bah ! Il garderait cet écart de conduite pour lui. Quand on fabrique des décodeurs pirates, on sait rester discret.

La clé s'enclencha à la perfection dans la serrure.

Tandis qu'une vague d'angoisse montait dans sa gorge, il écarta lentement la vitre et saisit une large feuille plastifiée.

Une radiographie. Ou, plus précisément, une écho- graphie.

Il s'approcha de l'ampoule du plafonnier et se mit à observer en détail sa trouvaille. On pouvait distinguer une tache transparente et deviner une forme en haricot. Ou plutôt, deux formes.

Des jumeaux.

Il haussa les épaules. Sa déception était immense. Alors, c'était que ça ? La simple photographie des deux fillettes avant leur naissance ?

Il se pencha de nouveau et découvrit une deuxième échographie, qu'il ne prit pas le temps de consulter. Parce que, derrière, se dressait quelque chose.

Quelque chose d'inimaginable.

Son visage se tordit en une infâme grimace.

Lucie se frotta les paupières. Le chauffage de sa vieille Ford peinait à supprimer la buée à l'assaut du pare-brise. Le mois précédent, des crétins avaient cassé l'antenne radio sur le toit et, cerise sur le gâteau, des gouttelettes perlaient à présent à l'intérieur de la voiture. Avec son salaire de lieutenant et les primes, elle avait cru pouvoir vivre plus aisément que dans son petit pavillon de Malo-les-Bains. Mais Lille était une ville chère, et les loyers hors de prix. Sans compter les frais de nourrice qui mangeaient plus du tiers de ses revenus. Alors, pour une nouvelle voiture, elle pouvait toujours rêver...

Une demi-heure qu'elle roulait en direction de Valenciennes. La pluie ne faiblissait pas. Au loin, elle aperçut enfin les lumières d'un périmètre de sécurité. Elle s'approcha encore. Des pompiers et des gendarmes, trempés comme des gardiens de phare. Derrière eux, deux véhicules encastrés, œuvre de gomme et de métal plissé.

Lucie se gara sur le bas-côté, derrière une autre voiture, et boutonna son caban jusqu'au cou. Elle récupéra une lampe dans son coffre et un K-way qu'elle déploya au-dessus d'elle. Elle se dirigea en courant vers un pompier.

—   Lucie Henebelle ! Police judiciaire de Lille !

L'homme tendit le bras en direction de la forêt.

—  Par là ! cria-t-il. En face, à trois cents mètres ! Il y a un collègue à vous !

—   Et l'accident ? Que s'est-il passé ?

—  Une branche, sur la route ! Véhicules en choc frontal ! On désincarcère encore !

—   Des morts ?

—  Deux! Je vous laisse! On n'a jamais vu un temps pareil ! On est débordés depuis hier !

Lucie enfila son K-way. Une dizaine de personnes s'activaient, d'autres, quelques mètres plus loin, observaient. Silhouettes sombres enfoncées dans la nuit. Il en fallait toujours, à proximité des accidents. Des consommateurs de morbidité, venus de nulle part.

À la lueur de sa lampe, elle s'engagea sur un chemin boueux à travers les arbres. Que faisait-elle là, loin de ses gamines ? Tout était allé si vite.

Elle pensa au calvaire qu'avait dû vivre Manon, paumée, incapable de se repérer, avec cette seule phrase au creux de sa main : « Pr de retour ». Peut-être de l'automutilation. Pour se forcer à fuir. Et comprendre la raison de cette fuite.

Lorsqu'elle parvint au refuge, ses rangers et son jean étaient noirs de boue. Greux discutait avec deux gendarmes en uniforme, à l'abri sous le porche de la cabane. Lucie les salua en retirant son K-way. Elle secoua ses cheveux et tenta de s'égoutter au mieux.

—  Attention où vous mettez les pieds, la prévint l'un des gendarmes au moment où elle poussait la porte.

À peine pénétra-t-elle à l'intérieur qu'elle aperçut comme une mer ondoyante, jaune et rouge. Elle s'immobilisa.

—  Des allumettes, fit Greux qui la suivait, une puissante torche à batterie à la main. Je ne pense pas en avoir utilisé autant dans toute ma vie de fumeur.

Les petits morceaux de bois tapissaient les trois quarts de la surface du sol. Combien y en avait-il ? Des milliers ?

Dans un angle de la pièce, Lucie repéra des cordes. Elle releva la tête. Sur le mur de gauche, cette phrase peinte en rouge, avec une substance qui ressemblait à du sang : « Ramène la clé. Retourne fâcher les Autres. Et trouve dans les allumettes ce que nous sommes. Avant 4 h 00. »

Lucie remarqua des traînées de boue sur le côté.

—   Ce sont eux qui ont piétiné ? murmura-t-elle.

—  Bah ouais, répliqua le major. Ils ont débarqué un peu avant nous, mais ça va, ils ont fait gaffe, ils ont pas trop pourri l'endroit. La scène est intacte.

—  Et toi ? Tu es venu seul ?

—  Vous avez pas vu Adamkewisch sur la route ? Il est resté près de l'accident. Il y a deux morts, il essaie de voir s'il n'y a pas de rapport avec tout ce bordel... Même si c'est improbable... Enfin, vous le connaissez, toujours à fourrer son nez partout...

Greux se moucha et demanda :

—  Vous pouvez enfin m'expliquer ce qu'il se passe ? C'est qui, cette Manon Moinet qui croit dur comme fer sa mère vivante alors qu'elle est morte depuis des plombes ?

La jeune femme résuma la situation à son collègue. L'errance de Manon. Les urgences. L'amnésie.

—         Ça, c'est une sale histoire, conclut Greux en lissant sa moustache.

Lucie agita son portable entre ses doigts, les lèvres serrées. Son jean mouillé lui collait à la peau. Une sensation très désagréable.

—          Bon... Il faut figer la scène. J'appelle l'astreinte du LPS[5]. Qu'ils nous envoient une équipe pour les prélèvements primaires, en attendant qu'il fasse plus clair.

—          Vous êtes sûre ? Les IJ[6] n'aiment pas trop qu'on les dérange la nuit. On n'a pas de corps.

—         La séquestration est punissable d'au moins vingt ans d'emprisonnement, alors ces messieurs, crois-moi qu'on va les déranger. Et t'as vu la tronche du message ? Tu as un appareil photo ? Des rubans PN ? Des gants en latex ? J'aimerais regarder de plus près.

—         Bah non, j'me promène pas avec la tenue de lapin blanc sur moi.

—  Et dans le coffre ?

—  On a bien quelques bricoles...

—  Un aller-retour sous l'orage, ça te tente ?

—         On appellerait pas Adamkewisch ? Il est à proximité !

—         Non. Je préfère qu'il continue là-bas. Tu ne voudrais quand même pas que j'y aille moi-même ? La galanterie, t'en fais quoi ?

Greux bougonna, boutonna son duffle-coat et disparut dans le déluge.

Lucie ausculta la serrure et considéra les gendarmes qui grillaient une cigarette à l'abri. L'un d'eux propulsa d'une pichenette une allumette consumée.

—  Évitez de contaminer l'endroit ! râla-t-elle. Il faut préserver la scène au maximum ! Vous le savez bien, non ?

—  La PJ lilloise en pleine action ! lâcha le plus ventru en se retournant. Vous avez vu l'ombre d'un cadavre, vous ? Encore un délire de jeunes, à tous les coups ! Ou des écolos, ils en sont bien capables ! Ils sont un poil nerveux ces derniers temps ! Eux et les chasseurs, vous savez...

Il haussa les épaules, avant de continuer :

—  Passez-moi l'expression, mais je comprends pas bien ce que les Lillois viennent foutre dans notre patelin pour des tags et des allumettes dans une cabane paumée ! On nous fait moisir ici ! On nous empêche de faire notre boulot alors qu'on a un accident sur les bras, et avec ce temps ça risque de pas être le seul !

Lucie ne répliqua pas. Elle choisit d'adopter un ton plus conciliant.

—   Ce refuge est tout le temps ouvert ?

—  Oui. De toute façon, y a rien à voler, rien à démolir. C'est qu'un vulgaire abri. Un toit, un plancher, quatre murs.

—  Et la clé ? La clé de cette porte ? Où se trouve- t-elle ?

—  Ah ! Ah ! Vous réfléchissez déjà à ce message ? « Ramène la clé » ? Vous chômez pas, vous ! Qu'est- ce que j'en sais ? Faudrait peut-être passer à la mairie. Mais attention, pas avant 9 heures demain matin. Sinon, ce sera fermé.

Son collègue esquissa un sourire et tira de nouveau sur sa cigarette.

Lucie comprit qu'il était inutile d'insister. Elle observa attentivement le sol autour de la cabane. Boue, eau, mélasse. Avec ce qui tombait, aucune chance de prélever la moindre empreinte.

Elle promena son regard sur les arbres alentour. Un ravisseur. Un abri isolé, inoccupé. Un message d'avertissement, incompréhensible. Une énigme tordue. Des signes annonciateurs d'un sacré boxon.

Le Professeur... Un dossier géré par Paris, dont elle connaissait à peine plus que ce qu'en avaient dit les médias : un tueur à l'esprit particulièrement retors. Imprévisible. Et jamais interpellé.

Presque quatre ans... Comment l'auteur de six meurtres aurait-il pu s'interrompre et se mettre en veille si longtemps ? À de très rares exceptions près, jamais les tueurs en série n'agissaient de la sorte. Leurs pulsions, leurs fantasmes les en empêchaient. Ils devaient tuer, répéter leurs crimes, sans cesse. Elle regretta amèrement de ne pas avoir eu accès à plus d'informations sur cet assassin.

Quand Greux réapparut, hors d'haleine, Lucie ôta ses chaussures, ses chaussettes, et sous le regard amusé des gendarmes, enfonça ses pieds mouillés dans des sachets plastique avant d'enfiler une paire de gants en latex. Elle regagna l'intérieur du refuge, bientôt suivie par son collègue, et mitrailla la pièce de photos. Puis, en prenant soin de ne pas déplacer trop d'allumettes sur son passage, elle s'approcha des morceaux de corde.

—  Des traces de sang... Manon avait la main tailladée... Vu la longueur des liens, son ravisseur a dû la ligoter des pieds à la tête. Les extrémités sont brûlées pour éviter que le nylon s'effiloche, donc ils n'ont pas été coupés.

—   Elle se serait détachée comment, alors ?

—          Je ne vois pas de nœuds... Quand on se détache, il reste toujours des nœuds. Le nylon enroulé garde une forme particulière, non ?

—         Peut-être, oui. J'suis pas expert dans les jeux sadomaso.

—          L'autre truc étonnant, c'est que les liens sont tous regroupés au même endroit. Presque rangés... Il faudra vérifier dehors, mais a priori, je ne vois pas de bâillon...

—          Bah... Il n'y avait pas grand risque qu'on l'entende. On peut pas dire que ce soit la foule dans le coin. En plus, il pleuvait comme vache qui pisse.

—   Ouais... Ou alors, elle était inconsciente...

Elle observa les murs un à un, avec une attention chirurgicale.

—          Le type avait dû repérer l'endroit pour s'assurer qu'il ne serait pas dérangé durant la mise en place de son « effet »...

—  Un gars du coin ?

—  Pas forcément.

Elle réfléchit à voix haute :

—          Il l'amène ici ligotée et inconsciente. Il la pose dans l'angle et défait ses nœuds, inscrit son avertissement sur le mur, répand ces kilos d'allumettes, avant de disparaître. À son réveil, Manon n'a plus qu'à s'évader, abandonnée à son amnésie.

—          Vachement logique... Enlever quelqu'un pour le laisser fuir ensuite...

Sans répondre, Lucie se pencha vers les allumettes.

—          Il s'est peut-être juste servi d'elle pour nous orienter ici et nous délivrer son message. Une personne incapable de se souvenir de son visage. Ce qui implique qu'il la connaissait, de près ou de loin... Ou alors, il a eu accès à son dossier médical. Puis il y a ces étranges cicatrices... Peut-être que...

« La voilà repartie dans son trip... » se dit Greux en soupirant.

—          Mais pourquoi tant d'efforts? s'interrompit Lucie. Pourquoi pas un simple coup de fil anonyme qui nous aurait directement amenés ici ?

—          Pour la beauté du geste, à coup sûr, répondit ironiquement le major. Le coup de fil ? Trop minable.

Lucie releva légèrement le menton.

—   Tu te fous de moi ?

—          Non, mais bon... En général, on n'a pas vraiment affaire à des lumières...

Lucie se redressa, les mains sur les genoux.

—          Note... Note qu'il faudra vérifier si la branche qui a provoqué l'accident n'a pas été sciée. Notre kidnappeur serait bien capable d'avoir poussé son délire jusque-là.

Greux mordilla le capuchon de son stylo sans ouvrir son carnet.

—          Bon là, faut quand même pas abuser... Ils n'existent que dans les films et dans votre tête, ces malades.

Lucie le fusilla du regard. Greux se mit à rougir, soudain conscient de sa bévue. Tous, à la brigade, connaissaient son abominable histoire avec cette gamine diabétique. « La chambre des morts », où la réalité avait largement dépassé la fiction.

La flic finit par s'orienter vers les curieuses inscriptions.

—   Peinture... constata-t-elle.

—          Heureusement. Vaut mieux ça que... Enfin, vous comprenez...

—          Oui, je vois. « Ramène la clé. Retourne fâcher les Autres. Et trouve dans les allumettes ce que nous sommes. Avant 4 h 00. » Quel charabia ! J'ai horreur de ça ! Quelle clé ?

—   Toutes ces allumettes, vous avez une idée ?

Lucie secoua la tête.

—          « Trouve dans les allumettes ce que nous sommes. » Peut-être qu'il faudrait les compter... Mais ça nous prendrait des heures. Sans oublier qu'on a une chance sur deux de se tromper. Il y en a tellement.

—          Et quand bien même ? Pour sûr on obtiendra un nombre, cinq mille, dix mille ou quinze mille. Voire dix mille cinq cent quarante et un ou quinze mille cinq cent soixante-neuf. Et alors ? Ça nous avancerait à quoi ?

Lucie pivota sur elle-même.

—          Il nous manque la clé. Qui sont les Autres ? Tu remarqueras qu'il a noté ce mot avec une majuscule.

Greux relut rapidement la phrase sur le mur.

—   Bah ça non, j'avais pas vu !

—          Non mais c'est pas vrai ! Là, ça commence à bien faire, major, OK ?

Lucie considéra sa montre, nerveuse.

—          Il nous reste à peine trois heures... Il faut compter, je suis persuadée qu'il faut compter...

—          Franchement, j'suis pas chaud. J'ai déjà les yeux explosés.

Elle se baissa de nouveau, ses doigts glissèrent sur les fines tiges de bois.

—          « Trouve dans les allumettes ce que nous sommes. » Manon a un rôle là-dedans, il s'est servi d'elle pour nous alerter, nous amener ici dans des délais qu'il a lui-même fixés...

Elle se redressa brusquement. Elle venait de comprendre pourquoi le ravisseur avait libéré sa proie.

C'était une évidence.

Manon était la clé. Celle qui comprendrait le message.

Elle sortit sur le perron. Toujours le grondement de la forêt autour d'eux. Les gendarmes jetèrent simultanément leurs mégots par terre.

—         Est-ce que vous avez touché aux allumettes ? demanda-t-elle. En avez-vous ramassé ?

Le plus replet - encore lui - la considéra d'un air surpris.

—         Deux trois, oui. On s'est... amusés à en griller quelques-unes, avec notre cigarette. Fallait bien passer le temps en vous attendant.

—  Combien ? Deux ou trois ?

—          Quoi? Mais j'en sais rien! Deux, trois, huit, douze ! Qu'est-ce que ça peut faire ? Il y en a des milliers d'autres ici ! Vous n'allez pas pleurer pour quelques allumettes ? Y'a quand même plus important dans le monde, non ?

Lucie sortit son portable.

—         Je réveille le commandant de la brigade, qu'il se débrouille avec le parquet de Valenciennes pour nous donner des moyens et lancer la procédure judiciaire.

—         Z'êtes folle ou quoi ? Pourquoi vous voulez alerter la cavalerie ?

Le gendarme jeta un œil vers son collègue.

—         Après tout, c'est vous que ça regarde. C'est vous qui aurez les chiens sur le dos, pas nous...

Lucie ne se laissa pas impressionner.

—         Messieurs, je fais appel à votre bonne volonté et à votre collaboration. Dès les prélèvements de la scientifique effectués, il faudra compter ces allumettes, y compris celles balancées dans la boue. Et sans erreur.

—  C'est un gag, là ?

Lucie prit son air mauvais. Elle haussa sérieusement le ton.

—  Ça y ressemble ? Je fais mon job, voilà tout ! On a en face de nous un type qui a séquestré une femme, et qui nous pose un ultimatum ! Vous voudriez faire quoi ? Rester ici et attendre ?

Les deux gendarmes gardèrent le silence. Lucie se retourna vers la porte.

—  Greux, à partir de maintenant, veille à ce que personne ne touche plus à rien ! Je retourne à l'hôpital ! Manon est la clé !

Au téléphone, le commandant, qu'elle sortait du lit, la reçut vertement. Mais, face à son acharnement, il comprit rapidement l'importance de la situation. Il savait que dans toute enquête, les premières heures sont les plus précieuses. Il fallait agir vite. Une demi- heure plus tard, la police scientifique assiégerait les lieux.

Après son appel, Lucie partit en courant dans la forêt.

Elle devait regagner sa voiture, rejoindre la jeune amnésique.

Cette quantité effroyable d'allumettes... Compter... Était-ce réellement la solution ou une perte de temps ? S'agissait-il d'un traquenard destiné à attirer inutilement l'attention, à monopoliser les ressources de la police ?

Et surtout, qu'allait-il se passer à 4 heures ?

Frédéric Moinet se gara en catastrophe sur le parking de l'hôpital Roger Salengro. Il claqua la portière de sa BMW dernière génération et disparut dans le hall des urgences. Après vérification de son identité, on lui indiqua le numéro de la chambre où sa sœur avait été admise. Il s'y précipita en courant, son long imperméable gris bruissant dans le sillage de sa mince silhouette.

Il pénétra dans la pièce, légèrement éclairée par une veilleuse. Un homme, assis sous un poste de télévision suspendu au mur, se leva immédiatement pour le saluer. Le docteur Vandenbusche.

—  Merci de votre appel, fit Frédéric en serrant la main du neurologue. Mais pourquoi n'avoir rien voulu me dire au téléphone ? Que s'est-il passé ? Comment va-t-elle ?

Frédéric transpirait d'inquiétude. C'était un homme tout en nerfs. Sa chevelure d'un noir sévère, rejetée vers l'arrière, renforçait l'impression qu'il donnait d'un bolide propulsé à cent à l'heure.

—  Rassurez-vous, elle va bien, expliqua le médecin avec un très léger accent belge. Elle dort, on lui a administré un sédatif.

Frédéric s'empara d'une petite housse crème dans la poche intérieure de sa veste.

—     Je l'ai... Il se trouvait à côté de son ordinateur, dans son appartement.

Le médecin s'appuya contre le mur, visiblement soulagé.

—  Dieu merci...

Frédéric Moinet extirpa le N-Tech de sa pochette en cuir et le posa sur une tablette à côté du lit. Son interlocuteur l'entraîna vers le fond de la pièce. Il était complètement décoiffé, bien différent du Vandenbus- che impeccable, monolithique, qu'il avait l'habitude de rencontrer.

—     Écoutez, Frédéric... Votre sœur a été retrouvée par la police. Elle était en train d'errer dans les rues de Lille. Trempée, en survêtement, complètement désorientée.

Frédéric se passa les mains sur le visage en soufflant lentement. Puis il plissa les yeux.

—      Quoi? Mais... Elle ne peut pas s'être égarée dans Lille ! C'est la ville de son enfance, elle en connaît les moindres recoins !

—     Elle ne s'est pas vraiment perdue... Elle était à bout de souffle...

Vandenbusche se racla la gorge. Il paraissait gêné.

—     Je n'en sais pas plus pour le moment, mais elle... elle aurait été séquestrée. Elle présente des traces caractéristiques aux poignets et aux chevilles. Des marques de liens.

Frédéric se raidit instantanément.

—      Séquestrée! Vous plaisantez, j'espère? Je l'ai encore vue ce matin !

Il s'approcha de sa sœur et lui caressa doucement le front. Puis il s'adressa de nouveau au médecin.

—  Et vous allez continuer à me dire que cette fichue campagne de publicité ne présente aucun risque ?

Vandenbusche avait préparé sa réplique. Frédéric Moinet s'était toujours farouchement opposé à ce que sa sœur devienne l'égérie de N-Tech.

—  Si nous avions estimé qu'exposer son image la mettrait en danger, jamais nous ne l'aurions fait, et vous le savez.

—  Alors de quoi parle-t-on ? D'une coïncidence? Ma sœur se serait fait kidnapper par hasard juste après le lancement de la campagne ? Il n'y a pas de hasard, monsieur Vandenbusche !

Le médecin lui agrippa le bras pour l'éloigner du lit. Il répondit calmement :

—  Le cambriolage a eu lieu il y a plus de trois ans, et à Caen ! Comment pouvez-vous imaginer un seul instant que la même personne s'en prenne à la même victime, simplement parce qu'elle aperçoit sa photo sur une affiche publicitaire ? Ceci n'a aucun sens !

Il regarda Frédéric droit dans les yeux et continua :

—  Voilà plus de deux ans que je me démène pour Manon ! Je sais, et vous savez, qu'elle a besoin d'aller de l'avant ! MemoryNode est un programme primordial pour elle. Pour son équilibre.

—  Il est surtout essentiel pour votre carrière ! Ma sœur n'est pas un pantin !

Le neurologue soupira.

—  Ne rentrons pas une nouvelle fois dans ce débat. Pas ici... Ce n'est pas parce que Manon ne se rappelle pas de la majeure partie de ses actes qu'elle n'est pas responsable. Elle a conservé toutes ses capacités intellectuelles, elle progresse tous les jours et se débrouille mieux que quiconque. C'est à elle, et à elle seule, que

revenait cette décision. Elle a accepté l'offre de N- Tech. Et son argent. Point à la ligne.

Frédéric secoua la tête, dépité.

—          J'ai dû céder notre entreprise familiale pour revenir ici, pour... la mettre à l'abri de son agresseur... Je l'ai éloignée de Caen, de cette ville où notre propre sœur a été assassinée, de cette ville où elle a perdu la mémoire, six mois plus tard ! Je vis avec elle, dans la même maison, je l'ai aidée à affronter son handicap, à oublier le... le Professeur... Et à présent...

—          Je vous comprends bien. Mais Manon est ma patiente, et elle est aujourd'hui plus épanouie que jamais. MemoryNode lui fait un bien immense. Ce programme l'a transformée. Vous ne pouvez dire le contraire.

Frédéric garda le silence. Vandenbusche se frotta les sourcils, l'air soudain embarrassé.

—          Frédéric, il y a quelque chose que vous devez m'expliquer. Un fait intrigant qui... qui me tracasse.

—   De quel genre ?

Le spécialiste se dirigea vers Manon. Il souleva délicatement le drap puis le haut de sa tunique verte.

—   Ces cicatrices...

Frédéric se figea.

—          C'est bien ce que je pensais, poursuivit le neurologue. Vous étiez au courant... Celle-ci : « Rejoins les fous, proche des Moines », a été faite par un gaucher.

Il désigna la montre de Frédéric qui encerclait son poignet droit.

—   Et vous êtes gaucher.

—   Comment vous...

—         Les cicatrices ont une mémoire. Quand on observe ces scarifications de près, on devine, à l'orientation des berges dermiques, dans quel sens ont été

tracées les lettres. C'est très subtil, surtout dans le cas présent, où le texte est écrit de façon inversée. Cependant on le voit à la forme des rondes. Les « o » notamment. Je suis moi-même gaucher, ou plus précisément ambidextre, ce genre de détails ne m'échappe pas... À quoi cela rime-t-il ?

Frédéric explosa :

—  Vous n'avez pas à le savoir ! Pour qui vous prenez-vous à violer ainsi l'intimité de ma sœur ? Si le secret médical a été trahi, je...

—   Le docteur Flavien n'a nullement trahi le secret médical. Il était persuadé que j'étais au courant. Et j'aurais dû l'être !

—  Pourquoi ? Je l'ai aidée à se scarifier de la sorte parce qu'elle m'en a supplié, tout simplement !

—   Elle vous en a supplié ?

—   Inscrire cette absurdité dans sa chair était devenu pour elle une obsession. Elle disait sans cesse que c'était la seule solution, la seule façon de conserver une information cent pour cent fiable. Que sur son corps, personne ne pourrait venir l'effacer, ni la trafiquer.

Le regard absent, Frédéric paraissait revivre cette épreuve pénible.

—  Je n'ai pas eu le choix, elle était presque hystérique. Vous savez parfaitement comment elle se comporte quand elle a une idée en tête. Elle la note partout, l'enregistre sur bande audio, se la répète sans jamais s'interrompre. Alors, je l'ai fait pour... la soulager... Et parce qu'elle... parce qu'elle n'avait pas le courage d'agir seule, comme elle l'avait pourtant fait la première fois.

—  Ainsi, elle s'est elle-même infligé l'autre mutilation ? Elle ne m'en a jamais parlé.

—   Pourquoi l'aurait-elle fait ?

—          Parce que cela fait partie de la thérapie ! Plus du tiers de mes patients se scarifient, voyez-vous ! Ils utilisent leur corps comme des parchemins. Et savez- vous de quelle façon tout ceci se termine ? L'hôpital psychiatrique ! Que signifie cette phrase : « Rejoins les fous, proche des Moines » ? Et cette histoire de tombe ? Pourquoi cette brusque interruption ?

—          C'est assez compliqué. Et je n'ai pas envie de vous expliquer cela maintenant. Ce n'est ni l'endroit, ni le moment.

—          Encore un rapport avec le Professeur, n'est-ce pas ?

Frédéric ne répondit pas. Il replaça la tunique, puis le drap, d'un geste tendre. Vandenbusche n'insista pas. Il répéta néanmoins :

—   Oui... Vous auriez dû m'en parler...

Frédéric se retourna vers lui. Il serra le poing et se mit à crier :

—   Il faut retrouver l'ordure qui l'a enlevée !

Manon remua légèrement les lèvres. Frédéric vint

s'asseoir sur le bord du lit.

—   Je suis là, ma petite sœur. Ne t'inquiète pas...

Il prit la main de Manon. Il sentit alors sous ses doigts une croûte de sang coagulé. Intrigué, il la retourna vers lui.

Le message le frappa comme un coup de couteau. « Pr de retour ».

Frédéric sentit ses jambes se dérober sous lui.

Le passé venait de refaire surface. Ce passé que Manon traquait avec un acharnement sauvage, jour après jour. À s'en rendre malade.

Le Professeur...

Frédéric s'empara d'un rouleau de gaze qui traînait sur la tablette et, d'un geste nerveux, se mit à bander la main endolorie. Cacher la vérité.

Derrière lui, Vandenbusche ne bougeait plus. Toute son attention s'était focalisée sur l'organiseur. Il demanda :

—          Quelque chose me tracasse, depuis tout à l'heure... Le N-Tech, vous dites que vous l'avez trouvé chez elle ?

—   À côté de son ordinateur.

—   Et... Et sa porte d'entrée, elle était...

—          Ouverte, l'interrompit Frédéric en terminant le bandage.

—          Vous savez comme moi que Manon ne se sépare jamais de son N-Tech. Dès qu'elle met le nez dehors, elle le prend avec elle. Frédéric... Je pense que Manon a été enlevée chez elle... Chez vous... Dans votre propre maison.

Moinet devint livide.

—   Je reviens. Il me faut un café...

Il se rua vers la sortie. Dans le hall, il croisa une jeune femme qui courait, le regard décidé.

Une blonde à la chevelure bouclée, avec de vieilles rangers couvertes de boue.

11.

Après un rapide décrassage aux toilettes, Lucie convia Vandenbusche à la machine à café, qui se dressait à l'extrémité droite du hall, en face de l'accueil. Des malades patientaient, écrasés sur des chaises, le teint d'une blancheur d'autopsié. Les urgences oscillaient toujours entre deux mondes. Eveil, sommeil. Vie, mort.

— En attendant que Manon émerge, racontez-moi son histoire, entama Lucie. Qui est-elle ? De quoi souffre-t-elle exactement ?

Elle glissa une pièce dans la fente de l'appareil et se servit un café serré sans sucre, tandis que Vandenbusche optait pour un chocolat chaud. Il l'observa d'un regard trouble et vacillant - ses fesses bien bombées en priorité - tandis qu'elle lui tournait le dos. Drôle de dégaine pour une femme si mignonne. Une croûte de boue recouvrait ses chaussures - ces espèces de bottes militaires infectes - et le bas de son jean. Son ample chevelure bouclée aurait pu mettre en lumière le velours de ses courbes, si elle n'avait pas été si maladroitement attachée par un élastique rouge et rendue grasse par la pluie. Quant au maquillage... absent, tout simplement. La beauté ne faisait pas tout. Vandenbusche détestait les femmes sans sophistication.

—  J'ai rencontré Manon Moinet pour la première fois il y a un peu plus de deux ans, précisa-t-il en haussant les sourcils. Elle présentait de graves troubles mnésiques. Manon avait subi une agression à Caen, environ un an plus tôt.

Lucie s'empara de son carnet et de son stylo Bic rongé qu'elle venait de retrouver au fond de sa poche.

—   Début 2004 donc... Quel genre d'agression ?

—  Un cambrioleur qu'elle a surpris, et qui l'a laissée pour morte après l'avoir étranglée. Elle habitait un quartier cossu, dans la banlieue de Caen. Un quartier frappé, à l'époque, par une vague de cambriolages. La police locale soupçonnait un gang organisé. Toujours est-il que l'intrus a pris la fuite au moment où les voisins, alertés par les cris, sont venus cogner à la porte. Le malfrat avait dérobé des bijoux et divers objets de valeur. Quand on a découvert Manon, elle était inconsciente. Encore en vie, certes, mais son cerveau avait subi des dommages irréparables.

Lucie griffonnait à la va-vite des signes qu'elle seule pouvait comprendre.

—  Et elle a perdu la mémoire. Pardon, l'une de ses mémoires, si j'ai bien compris le docteur Khardif.

Vandenbusche baissa un instant les paupières.

—   Manon n'a pas perdu la mémoire, ou ses mémoires, comme vous dites. Ça ne se passe pas comme à la télévision où l'amnésique oublie absolument tout, jusqu'à comment faire pour marcher. En fait, les mémoires de Manon sont même quasiment intactes.

—  Je n'y comprends rien. Elle est amnésique ou pas ?

Il répondit avec calme, d'un ton un peu académique :

—  Ne soyez pas si restrictive. Amnésique ne signifie pas forcément sans mémoire.

—  Bon ! Allez droit au but s'il vous plaît ! Et évitons d'y passer la nuit !

Pas sophistiquée, mais caractérielle. Peut-être même dominatrice. Cela, par contre, il aimait. Il expliqua :

—  Toutes les cellules du corps humain consomment de l'oxygène, transporté par les globules rouges. Mais s'il en est de plus gourmandes que les autres, ce sont assurément les neurones des hippocampes, des zones de l'encéphale situées dans les profondeurs de la région temporale, dont la forme rappelle la queue d'un cheval de mer.

—   Logique, pour des hippocampes...

Vandenbusche esquissa un sourire avant de poursuivre :

—  Il faut imaginer ces zones minuscules comme des centrales à souvenirs, chargées de transmettre les données fraîches, des engrammes, provenant de la mémoire à court terme vers diverses régions de la mémoire à long terme.

Il s'interrompit devant les difficultés de Lucie à prendre si rapidement des notes.

—  Dites, vous n'êtes pas équipés de dictaphones dans la police ?

Lucie lui jeta un regard sans relever le front de son cahier.

—   Continuez, s'il vous plaît.

Conciliant, il reprit en ralentissant le débit :

—  Les multiples passages d'une information dans les hippocampes, une information que l'on veut retenir, lui permettent d'aller se frger dans le cortex, au sein de la mémoire épisodique - celle des faits et des épisodes autobiographiques - afin de constituer un souvenir. Mais privez les cellules hippocampiques d'oxygène ou de sucre, même un court instant, et elles se ratatinent comme des crêpes. La fabrique à souvenirs est alors atteinte. On parle de lésions post-anoxi- ques irréversibles.

Vandenbusche avala une gorgée de chocolat en grimaçant. Pas meilleur qu'à Swynghedauw.

—  Les zones hippocampiques sont réellement minuscules, à peine quelques millimètres, ce qui accroît leur fragilité. Ce sont les premières à écoper quand le sang ne circule plus dans la tête. Dans la plupart des cas, elles survivent à ce type d'attaques. Mais Manon se trouvait, à l'époque, dans un état de stress très intense. Et il a été prouvé que les glucocorticoïdes sécrétés à cause du stress, le cortisol notamment, diminuent la neurogenèse dans les hippocampes et les atrophient. Ce cas clinique a été constaté par exemple chez les GI qui ont combattu au Vietnam, ou encore chez les enfants victimes d'inceste, qui, scientifiquement parlant, présentent un terrain plus favorable aux troubles de la mémoire.

—  En résumé ?

—  Disons, concernant Manon, que l'étranglement, donc le manque d'oxygène, a sérieusement endommagé des hippocampes déjà malmenés.

—  Juste amoché, ou définitivement détruit ?

—  L'un et l'autre. S'ils étaient complètement lésés, Manon présenterait des troubles irréversibles de la perception spatiale. Elle serait vraiment impotente et incapable de vivre sans assistance, ce qui est d'ailleurs le cas de la plupart de mes patients. Mais dans celui de Manon, l'hippocampe gauche fonctionne aujourd'hui à dix pour cent de ses capacités, et nous gagnons chaque mois du volume, grâce à notre programme. Manon peut stocker pendant trois ou quatre minutes de l'information verbale ou auditive, voire plus longtemps si elle la note et la relit souvent.

—   Sa mémoire ressemblerait donc... à un feu qui faiblit, et qu'on ravive en jetant du bois ?

—   Si l'on veut. Et si l'on n'entretient pas ce feu, comme vous dites, tout s'efface... Manon oublie. Pour mémoriser, elle doit écouter des enregistrements audio, jour après jour, et répéter l'opération des dizaines et des dizaines de fois. Il lui faut accomplir énormément d'efforts pour préserver une infime quantité d'informations.

—   C'est vachement compliqué à appréhender. J'avoue que j'ai un peu de mal.

—   Songez simplement à la récitation que vous apprenez à l'école primaire. Vous la lisez une fois, vous n'en retenez absolument rien. Si vous la relisez tous les jours, de manière intensive, vous finissez par la connaître par cœur et vous savez la réciter devant la classe sans réfléchir. Mais après, sans nouvelle répétition, elle s'efface progressivement de votre mémoire et il vous en reste juste des bribes, du genre : « Maître Corbeau, sur un arbre perché, tenait en son bec un fromage. » C'est ainsi que Manon fonctionne. Seule la répétition intensive lui permet d'apprendre. Sa mémoire parvient alors à restituer l'information, mais sans les sentiments qui l'accompagnent. Et en plus, à un moment donné, sans l'entraînement de la mémoire, ou son entretien, pour être plus précis, presque tout finit par s'estomper.

Il posa son index sur sa tempe droite.

—  Quant à son hippocampe droit, celui en relation avec la mémoire visuelle, il est atrophié à quatre-vingt- quinze pour cent. Entrez dans sa chambre, serrez-lui la main sans lui adresser la parole, et ressortez. Si quelque chose la déconcentre, un bruit, un coup de klaxon ou de tonnerre, alors, même si vous rentrez de

nouveau dans la minute, elle ne vous reconnaîtra pas. Impossibilité de stocker des images, ou des visages.

Lucie mâchouillait son stylo, dubitative.

—  En bref, Manon a méchamment oublié tout ce qui s'est passé depuis son étranglement, mais pas les faits antérieurs ? Une amnésique inversée ?

—  Disons que Manon a oublié ce qu'elle n'a pas noté et essayé d'apprendre, soit quatre-vingt-dix-neuf pour cent de sa vie. De plus, l'amnésie rétrograde, celle du « voyageur sans bagages », accompagne presque systématiquement l'amnésie antérograde. La perte de souvenirs touche donc également, à des degrés divers, la période qui précède cette... bascule dans l'univers de l'oubli. Dans le cas de Manon, cette perte est totale en ce qui concerne les deux mois avant son agression, puis les choses se stabilisent progressivement, lorsqu'on remonte dans le temps.

—  Incapable, donc, de se remémorer la physionomie du cambrioleur, par exemple... Ni la manière dont l'agression s'est déroulée...

—  On ne peut rien vous cacher. Elle a dû faire l'apprentissage des circonstances de sa propre agression, vous imaginez ? De toute façon, comme je vous l'ai dit, Manon ne peut pas reconnaître un visage, à cause de son hippocampe droit. Elle est devenue ce qu'on appelle prosopagnosique. Même si elle observe votre photo des milliers de fois, elle ne vous reconnaîtra jamais « physiquement ». Seuls des mots ou des intonations de voix lui suggéreront quelque chose, et encore. Elle est aveugle du cerveau, sans être totalement sourde...

Lucie tapota la feuille de son carnet avec son stylo.

—  Et... Sinon, pour le reste ? Ses autres... capacités ? Sont-elles vraiment intactes ?

Il acquiesça.

—  Manon est très intelligente. Elle a conservé toute sa faculté à aborder des problèmes complexes. En plus, elle fait preuve d'une organisation remarquable. Elle s'en sort également grâce à la technologie. N-Tech avec GPS intégré et téléphone portable l'escortent où qu'elle se rende, quoi qu'elle fasse. Chez elle, tout est planifié, noté, enregistré. Ce qu'il faut faire, ce qu'il faut éviter. Absolument tout. Un modèle de discipline extraordinaire. Allez dans son appartement, et vous comprendrez...

—  Vous y êtes déjà allé ?

—  Évidemment. Il est primordial pour moi de connaître l'environnement de mes patients.

—  Ah bon.

Vandenbusche marqua un temps d'hésitation.

—  Vous savez, Manon était déjà une femme hors du commun avant tous ces problèmes, mais elle l'est plus encore aujourd'hui. Elle compense ce besoin de stocker des souvenirs grâce à son intelligence. Elle s'est adaptée à son handicap.

—   Pourquoi hors du commun ?

Il termina sa boisson avec une nouvelle grimace et lança son gobelet dans une poubelle.

—  Manon a été diplômée de l'une des plus prestigieuses écoles d'ingénieurs, à vingt-deux ans. À vingt- trois, elle a obtenu un master en sciences mathématiques au...

Instinctivement, Lucie leva le nez de son carnet et fixa son interlocuteur.

—  Allez-y... Poursuivez, s'il vous plaît...

—... au Georgia Institute of Technology, aux États- Unis. Puis... Hum... Il est difficile d'expliquer précisément ce qu'était son métier... Je n'y comprends moi- même pas grand-chose, même si Manon a un don pour traduire simplement et avec passion ses anciennes activités.

—  Essayez toujours. Je suis flic, mais j'ai quand même un cerveau.

Vandenbusche afficha deux belles rangées de dents blanches.

—  Manon travaillait sur l'un des sept problèmes mathématiques du millénaire, concernant le... le « comportement qualitatif des solutions de systèmes d'équations différentielles », sur lesquels se sont escrimés les plus illustres mathématiciens. Ces problèmes sont si ardus que le Clay Institute, basé à Cambridge, propose un prix d'un million de dollars à celui qui en trouvera la solution.

Lucie siffla entre ses dents.

—   Ça vaut la peine de se casser la tête !

—  Ne croyez pas cela, la complexité de ces problèmes va bien au-delà de notre imagination. À ce niveau-là, il ne s'agit pas de se creuser la tête mais de se couper du monde, d'y sacrifier sa vie, sa famille. Chaque démonstration demande plusieurs centaines, plusieurs milliers de pages ! En fait, Manon ne travaillait pas à proprement parler à la résolution du problème dont elle s'occupait, elle était plutôt chargée de comprendre et d'évaluer les solutions proposées par d'autres mathématiciens, pour les valider ou les rejeter.

Vandenbusche racontait tout cela avec une petite flamme au fond des rétines, comme un entraîneur qui aurait vanté les mérites de son cheval de course.

—  Ma patiente est parfaitement bilingue en anglais, elle connaît le latin et, en guise de passe-temps, elle s'est, ou plutôt s'était penchée sur l'étude du disque de Phaistos, un des exemples les plus mystérieux d'écriture hiéroglyphique. Un langage jamais décrypté.

—   Pas mal comme hobby.

—  N'est-ce pas? Le comble, c'est que Manon l'amnésique possède une mémoire de travail fabuleuse, comme les grands joueurs d'échecs, capables d'analyser de nombreux coups en très peu de temps.

—  Vous me parlez d'une autre mémoire ?

—  Oui. La mémoire à court terme, ou mémoire de travail. Celle qui vous permet, par exemple, de retenir un numéro de téléphone quelques secondes, le temps de le composer après sa lecture dans l'annuaire. Vous comme moi pouvons stocker en moyenne sept éléments dans notre MCT. Maison, volcan, poussette, éponge, microscope, carbone, langue... Manon, elle, en mémorise plus d'une vingtaine.

Ils furent interrompus dans leur échange. Flavien se dirigeait vers eux d'un pas rapide.

—  Elle est réveillée. Elle a déjà le nez plongé dans son N-Tech. C'est stupéfiant, elle semble reprendre vie. Mais elle se pose des questions sur la raison de sa présence ici. « Ce n'est pas inscrit dans mon N-Tech, donc c'est anormal », m'a-t-elle dit. Son frère essaie de la rassurer, mais il lui explique ce qu'il veut bien...

—  C'est-à-dire ? demanda Lucie.

—  Une version... apaisante de la réalité.

—   On vous suit, docteur, fit la jeune femme.

Flavien les arrêta d'un geste de la main.

—  Je vous demande juste de patienter encore quelques minutes. Je viens d'envoyer une infirmière effectuer des soins. Et n'oubliez pas ce que je vous ai dit, lieutenant, elle a besoin de repères, pas d'être perturbée ! Alors calmos !

Puis, s'adressant à Vandenbusche avec un sourire, il ajouta avant de s'éloigner :

—   Cher confrère, vous tâcherez de la contrôler...

Sans prendre la peine de répondre, Lucie passa rapidement en revue les notes sur son carnet. De but en blanc, elle demanda à Vandenbusche :

—          Vous avez remarqué cette inscription tailladée sur sa main ? « Pr de retour » ?

—          Oui, j'ai vu, mais j'avoue que je ne saisis pas bien...

—          Elle pense qu'il s'agit du Professeur, un tueur qui a sévi il y a quelques années.

Vandenbusche sembla soudain déstabilisé.

—          Elle affabule. Elle en a fait une fixation, depuis...

—   Depuis quoi ?

Le neurologue inspira longuement.

—   Depuis qu'il a tué sa sœur... Karine...

Lucie, ahurie, fit immédiatement le rapprochement.

—          Bien sûr ! Karine Marquette, l'une des six victimes ! Vous auriez pu m'en parler avant !

—          Désolé. Je n'ai pas vos réflexes de policier... Ou policière ? Comment dit-on ?

—         J'en sais rien. Racontez-moi ce que vous savez sur cette histoire !

—          Pas grand-chose, en fait. Tout cela s'est passé avant que Manon devienne ma patiente.

—   Mais encore ?

—          Lorsque sa sœur s'est fait assassiner, Manon n'avait pas de problème de mémoire. Mais j'ai tout de même appris que ce décès l'avait plongée dans une profonde dépression. En réalité, c'est à ce moment-là qu'elle a arrêté ses recherches, sa brillante carrière...

Elle s'était mis en tête de traquer le Professeur. C'était devenu pour elle...

—   Une obsession ?

—   ... sa raison de vivre. Son frère m'a raconté qu'elle y consacrait toute son attention, toute son énergie. Venger sa sœur. Elle s'est rapprochée de la police, elle a réussi à se procurer les dossiers... Elle est allée interroger les familles des autres victimes, les légistes, les psychologues, pour tenter de cerner le mode de fonctionnement de l'assassin, cette sauvagerie qui l'habitait. Elle l'a fait avec le même acharnement qu'elle déployait face à ses problèmes mathématiques. Une obstination sans limites...

Il garda le silence un instant, avant de reprendre :

—  Et puis il y a eu ce cambriolage qui a mal tourné, six mois plus tard, qui... qui a tout interrompu... Du moins, je le croyais...

—   Comment ça, vous le croyiez ?

—  Il y a à peine une heure ou deux, le docteur Flavien m'a montré les mutilations sur son corps... Je m'aperçois aujourd'hui qu'elle n'a jamais cessé de le pourchasser, même dans son état... Elle a brillamment caché son jeu, je n'ai absolument rien vu... Très impressionnant, elle est vraiment d'une grande intelligence.

—  Vous pensez qu'elle est elle-même l'auteur de ces scarifications ?

—  Je ne le pense pas, j'en suis sûr ! Elle et son frère. Il vient de me le dire. Et Manon me les avait toujours cachées...

—   Son frère ? Mais... Pourquoi ?

—  Je n'en sais rien. Il n'a pas voulu me donner plus de précisions. Mais j'ai la certitude que ces blessures ont un rapport avec le meurtrier de leur sœur.

Lucie referma son carnet. Les interrogations se bousculaient sous son crâne.

La sœur de Manon, victime du Professeur. Puis Manon en personne, qui s'était fait agresser voilà trois ans. Cambriolage. Et à présent, nouvelle agression juste au début d'une campagne de publicité où elle tenait la vedette. Simple coïncidence ? Avait-elle tailladé sa main sous l'effet de la panique, persuadée d'avoir affaire au Professeur ? Son handicap pouvait-il être à l'origine d'hallucinations, créait-il de faux souvenirs, une « sensation d'avoir vécu » ?

Il fallait l'interroger, très vite. Saisir le sens de ces énigmes. Les allumettes, les Autres, les scarifications...

Ils s'avancèrent dans le hall, Vandenbusche sortit une carte de visite de sa veste.

—  Comme moi, vous devez vous poser beaucoup de questions. Et vous vous en poserez encore plus au contact de ma patiente. C'est réellement une personnalité stupéfiante.

Il lui tendit sa carte.

—  N'hésitez pas à m'appeler si je peux vous être utile en quoi que ce soit. Et pourquoi n'accompagne- riez-vous pas Manon à Swynghedauw demain ? Ça vous permettrait de mieux saisir les bizarreries que notre cerveau est capable de générer. C'est... tout à fait étonnant.

—  Merci. Je pense qu'on va de toute façon être amenés à se revoir.

Il acquiesça et ajouta :

—  Surtout, lorsque nous entrerons dans la chambre de Manon, gardez bien en tête qu'elle ne doit pas être bousculée dans ses habitudes plus qu'elle ne l'est déjà. Il n'y a rien de pire pour un amnésique que de se réveiller dans un environnement inconnu. Ce sont alors les instincts de survie qui resurgissent. Manon, se sentant en danger, pourrait... dérailler... devenir violente.

—  Je sais. Le chauffeur malheureux qui l'a récupérée à Raismes en a déjà fait les frais...

Il prit un ton grave.

—  Une dernière chose, très importante. Sa mère s'est suicidée en se tranchant les veines, peu de temps après le cambriolage.

—  Je sais... Hôpital psychiatrique...

—  Marie Moinet n'a jamais supporté la brusque disparition de sa fille Karine, ainsi que ce qui est arrivé à Manon.

—   Il faut reconnaître que ça fait beaucoup...

—  Certes... Toujours est-il que Manon a... comment expliquer... choisi d'ignorer le décès de sa mère.

—   Choisi ?

—  Choisi, oui. Manon se forge sa propre existence. Elle sélectionne ce qu'elle veut retenir en le répétant une multitude de fois, et elle omet le reste. Or, elle n'a noté ce décès nulle part. Elle n'a pas décidé d'en constituer un souvenir.

Lucie n'en revenait pas.

—  Mais... Comment peut-elle choisir d'ignorer une chose pareille ? Il s'agit de sa mère !

—  Je pense que vous ne vous rendez pas encore vraiment compte... Imaginez juste qu'en pleine nuit, des gendarmes viennent frapper à votre porte, et vous annoncent que votre mère est morte. Imaginez-le réellement, s'il vous plaît... Le noir, les coups sur la porte, les gendarmes... On vous laisse alors encaisser le choc et pleurer jusqu'à la nuit suivante. Puis on vous efface la mémoire, vous ne savez plus la raison de votre effondrement. Vous vous tenez là, une barre dans la tête, les yeux piquants, et vous ne comprenez pas ! Vous vous remettez à peine, et on vous réapprend cette terrible nouvelle. Les mêmes gendarmes, qui viennent frapper à la même porte. Et ce, nuit après nuit, une vingtaine de fois, jusqu'à ce que ce malheur se fige enfin en un pénible souvenir. Manon a refusé cet effort insoutenable. Elle a préféré préserver ses souvenirs heureux, et ne pas les obscurcir avec ce décès. Car les souvenirs antérieurs à l'accident sont tout ce qui lui reste. Un parfum, une caresse, un éclat de rire... Ils sont les seules choses qui la raccrochent à la vie, qui lui offrent un passé, la sensation d'avoir vécu. Alors, sa conscience veut à tout prix les garder intacts. Vous comprenez ?

Lucie hocha la tête.

—  Très bien, reprit Vandenbusche. Avec son frère, nous... respectons son choix de ne pas savoir. Nous avons décidé d'aider Manon dans sa volonté de croire que Marie Moinet était encore en vie. Personne ne peut accéder à son N-Tech. Il est protégé par un mot de passe qu'elle change régulièrement. Impossible pour nous, donc, d'y inscrire de fausses informations concernant « l'existence » de sa mère. Mais... nous lui disons régulièrement qu'elle a omis de noter sa visite, qu'elle l'a appelée dans la journée, et ainsi de suite. Manon entre alors elle-même ces données dans son organiseur. Si je lui dis qu'elle a appelé sa mère la veille, elle me croira. C'est... d'un commun accord avec elle que j'agis ainsi, pour éviter de la faire souffrir inutilement.

Lucie se sentait emplie d'un sentiment de révolte.

—  C'est une histoire de dingues. N'importe qui peut truquer le passé de Manon... Quelle horreur...

—  Je suis d'accord avec vous, ces patients sont vulnérables. Vous savez, l'humanité, et même plus généralement le règne animal ont survécu parce que le cerveau enregistre plus aisément les informations négatives que les positives, cela a été prouvé par la science. Depuis la nuit des temps, ce sont les émotions négatives qui font que l'on échappe à son prédateur, ou que, sans cesse, on cherche à se nourrir, même sans la sensation de la faim. Pensez aux ours, qui s'alimentent des mois à l'avance avant d'entrer en hibernation. Ils anticipent le danger de l'hiver. Mais cet instinct d'autodéfense n'existe plus chez les amnésiques anté- rogrades. Ils se savent fragiles mais n'y peuvent rien, et cela conduit certains d'entre eux à des états dépressifs sévères, qui parfois se terminent en suicide. Les statistiques sont là pour en parler, et les hôpitaux psychiatriques enregistrent chaque jour de nouveaux cas d'amnésiques dont on ne sait que faire. Voilà pourquoi vous trouverez Manon très vigilante. Elle s'est isolée pour se protéger. Elle n'a confiance qu'en elle-même et dans les informations de son N-Tech.

—  Et en son frère, non ?

—  Si, bien sûr. Ils sont très liés, Frédéric veille sur elle avec énormément d'attention. Mais Manon est changeante. Un jour, elle a confiance, le lendemain, non. Vous pourrez la voir très violente et, dans la minute qui suit, adorable. C'est ainsi...

Ils arrivèrent en face des ascenseurs.

—  Je vous ai parlé de la mémoire à court terme, voilà quelques minutes. Ces sept mots, que je vous ai cités... Vous vous rappelez ?

—  Euh... Maison, poussette... Je ne sais plus...

—  Vous ne savez plus... Eh bien pour Manon, c'est pareil avec votre visage... Elle ne sait plus...

12.

Au moment où Lucie voulut pénétrer dans la chambre de Manon, un beau mec, bronzé, peut-être un peu trop propre sur lui à une heure aussi tardive, l'interpella du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. Tout, dans son regard, rappelait celui de la jeune amnésique.

—   Que faites-vous ? demanda-t-il sèchement.

Lucie se sentit un peu gênée de lui apparaître accoutrée comme un ramasseur de champignons.

—          Frédéric, vous vous adressez à un lieutenant de police, dit Vandenbusche.

—   Excusez-moi, je ne pensais pas...

—          Pas de soucis, répondit Lucie, je n'ai pas vraiment eu l'occasion de me pomponner depuis hier soir. Je dois interroger votre sœur. Le docteur Flavien vous a mis au courant ?

—   À peu près, oui. Je n'arrive pas à y croire.

—          C'est pourtant la vérité. Nous venons de retrouver son lieu de captivité.

Frédéric Moinet fronça les sourcils.

—   Où cela ? Où a-t-elle été retenue ?

—         À proximité de Raismes, dans un abri de chasseurs. Monsieur Vandenbusche m'a signalé que vous étiez très proche de votre sœur. Quand l'avez-vous vue pour la dernière fois ?

Il répliqua sans même prendre le temps de réfléchir :

—     Pas plus tard que ce matin. Elle s'apprêtait à aller faire son jogging à 9h30. À 9hl0 exactement. Je partais travailler.

—  Vachement précis...

—     C'est nécessaire quand on vit aux côtés de quelqu'un comme ma sœur. Toute son existence est régie par l'angoisse du temps qui s'écoule.

—  Et ensuite ?

—     Je suis parti travailler, et je ne l'ai plus revue. Je me trouvais encore au bureau quand le docteur Van- denbusche m'a appelé.

—  Vers 1 heure du mat ?

—     Ne travaillez-vous pas vous-même en ce moment ? Je me couche à des heures impossibles depuis plus d'une semaine. Je suis directeur d'Esteria, une entreprise lilloise qui fabrique des systèmes informatiques de suivi de bagages, basés sur l'étiquette radio RFID. Nous bossons sur un important appel d'offres pour Air France. Un marché de plusieurs millions d'euros.

Canon, jeune, intelligent. Le Meet4Love idéal. Pourtant, Lucie resta distante.

—     Et vous n'avez rien remarqué de particulier ces derniers jours ? Des faits inhabituels dans l'environnement de votre sœur ?

—  Pas vraiment, non.

Il réfléchit un instant.

—     Sauf évidemment ce soir. Après le coup de fil du docteur Vandenbusche, je suis repassé à la maison lui prendre des vêtements de rechange. Et là, la porte n'était pas fermée à clé et j'ai trouvé son N-Tech à côté de son ordinateur... Or, elle ne s'en sépare jamais et ferme toujours à clé avant d'aller courir.

—   Peut-être a-t-elle tout simplement oublié ? Ça me paraîtrait assez logique, pour une amnésique. Après tout, ça arrive à tout le monde d'oublier son téléphone portable ou de fermer une porte. Alors elle...

Frédéric riposta du tac au tac :

—  Avez-vous déjà oublié de vous habiller avant de sortir ?

—  Euh... Non, pas vraiment. Et heureusement, d'ailleurs.

—  Manon a été conditionnée pour ne jamais oublier son appareil. Des gestes, répétés des centaines de fois pour atteindre sa mémoire profonde. Une habitude relevant du réflexe, comme celui de s'habiller.

—  Le conditionnement permet d'apprendre aux amnésiques à utiliser les N-Tech, intervint Vandenbusche en s'approchant. Ils ne peuvent plus se souvenir, mais peuvent apprendre et progresser car la mémoire sollicitée, la mémoire procédurale, n'est pas la même.

Lucie se sentait de nouveau dépassée. Ces histoires de mémoire commençaient à lui prendre sérieusement la tête. Elle demanda, dubitative :

—  Et donc, puisqu'elle n'avait pas cet appareil sur elle, je devrais en déduire qu'elle a été enlevée à son domicile, en plein jour ?

—  Avec le docteur, c'est ce à quoi nous avons pensé. Ma sœur et moi n'habitons pas réellement un immeuble, mais une maison hispano-flamande divisée en quatre appartements, qui m'appartiennent. Seuls Manon et moi y vivons. La demeure se situe impasse du Vacher, dans le Vieux-Lille. Un couloir étranglé avec des murs de brique très hauts, un endroit absolument pas fréquenté, même en journée. Deux de mes appartements sont en travaux

depuis plusieurs mois. D'ordinaire des ouvriers y bossent, mais là, ils sont en congé.

Lucie jeta un œil sur sa montre. Déjà 2 h 45. Plus qu'une heure et quart avant la fin de l'ultimatum. Et toujours au point zéro...

—          Nous rediscuterons de ces histoires plus tard. Et aussi des scarifications.

Frédéric fixa méchamment Vandenbusche avant de lancer :

—   Alors vous aussi, vous êtes au courant !

—          Oui. Mais pour le moment, il devient urgent, très urgent, que je parle à votre sœur.

Frédéric l'entraîna un peu plus loin dans le couloir.

—          Inutile de l'interroger, vous ne feriez que retourner le couteau dans la plaie. Elle ne se souviendra de rien.

—          Je sais, le docteur Vandenbusche m'a expliqué. Mais le ravisseur a laissé une énigme dans la cabane. Un truc incompréhensible. Et je pense que votre sœur pourrait nous aider à piger.

Frédéric ôta sa cravate de soie noire d'un mouvement résolu.

—   Quelle énigme ?

—           Écoutez, pour l'instant, ça relève de l'enquête. Et je n'ai pas le temps !

—   Il s'agit de ma sœur tout de même !

—          Le message abandonné parle d'une clé, qui pourrait être Manon en personne. J'aimerais en discuter avec elle, si c'est pas trop vous demander.

—   Puis-je refuser ?

—   Pas vraiment, non.

Sa mine prit l'air joyeux d'un bloc de fonte.

—          Dans ce cas, je reste à côté de vous. Mais faites très attention à vos propos.

—  Vous avez parfaitement le droit d'être perturbé par ce qui est arrivé à votre sœur, mais changez de ton, s'il vous plaît. Je ne suis pas votre employée ! Et c'est moi le flic, pas vous.

Elle le laissa sur place et se dirigea vers la chambre. Il s'empressa de la rejoindre, suivi par Vandenbusche. Dès qu'elle ouvrit la porte, son regard croisa celui de la femme alitée. Elle lut dans ses yeux bleus une forme de curiosité, l'absence de l'étincelle qui témoigne que l'on a déjà vu. Assurément, l'experte en mathématiques, aux capacités prodigieuses mais aux circuits électriques grillés, voyait Lucie pour la première fois.

La flic se sentit désarçonnée. Elle aperçut le bandage autour de la main de Manon. Que lui avait raconté son frère ? Qu'elle s'était juste blessée ? Ou qu'elle avait fait un malaise ? Qu'avait-il bien pu inventer concernant les marques aux chevilles et aux poignets ? Était-il vraiment nécessaire de la plonger de nouveau dans l'horreur de ces heures noires ?

—  Cette dame est de la police, intervint Frédéric en constatant le désarroi de Lucie. C'est moi qui l'ai amenée ici. Elle aimerait te demander quelque chose.

Il se tourna vers le lieutenant.

—  Allez-y. Mais faites vite. Soyez concise, précise. Sinon, ma sœur perdra le fil.

Lucie le remercia d'un imperceptible mouvement de tête. Manon posa son N-Tech sur la table de nuit et la regarda d'un air intrigué.

—  Me demander quelque chose ? À moi ?

—  La police traîne souvent dans les hôpitaux, rétorqua Lucie en se forçant à sourire. En fait, je bosse sur une affaire qui, selon moi, a un rapport avec les mathématiques. Et, d'après votre frère, il paraît que vous êtes plutôt douée en la matière.

Le visage de Manon s'éclaira d'un rayonnement semblable à celui de l'affiche publicitaire. Comment pouvait-elle être à ce point indifférente à l'épreuve qu'elle venait de traverser ? Lucie se mit à considérer Manon autrement : une femme qui renaissait à chaque minute. Un souffle éphémère.

—   Plutôt oui... répondit Manon.

Elle désigna les rangers crottées.

—   Policier de terrain ?

—   Si on veut.

—   Sur quoi travaillez-vous ?

Lucie échangea un regard avec Frédéric et Vandenbusche. Elle hésita, puis se lança :

—  Un acte de délinquance. Des jeunes, probablement.

—          Une affaire concernant de jeunes délinquants qui aurait un point commun avec les mathématiques ? Je suis curieuse de connaître lequel. Je vous écoute.

—  Ça s'est passé à Raismes, du côté de Valenciennes.

—          Je connais Raismes, merci. Amnésique, mais pas ignare.

Lucie resta un instant interdite. Parler de son handicap avec un tel détachement...

—          Très bien. Nous avons découvert dans un abri de chasseurs un message inscrit sur un mur. Ça disait, écoutez bien : « Ramène la clé. Retourne fâcher les Autres. Et trouve dans les allumettes ce que nous sommes. Avant 4 h 00. »

Manon et Frédéric se raidirent simultanément.

—          Qui a écrit cela ? demanda Manon en se relevant brusquement sur son lit.

Elle se mit à parler de nouveau très rapidement.

—   Qui ? Dites-moi qui ? Dites-moi !

—          Je l'ignore, répliqua Lucie. Qu'est-ce que ça signifie, selon vous ?

—         Tout ce remue-ménage a un rapport avec moi ! Vous n'êtes pas ici par hasard, comme vous le prétendez !

—  À vous de me le dire.

Manon restait sur la défensive. Son frère s'approcha d'elle et lui prit doucement le bras.

—  Ne te sens pas obligée de répondre.

Manon se défit de son étreinte dans un geste de méfiance spontanée.

—         Pourquoi ? Pourquoi ne répondrais-je pas ? Il n'y a rien d'extraordinaire ! Absolument rien !

Elle se tourna vers Lucie.

—         Je ne comprends pas votre énigme, et je ne vois aucune relation avec les mathématiques. Mais...

—  Mais ?

—         Mais c'est ce « Retourne fâcher les Autres » qui m'a interpellée. N'est-ce pas, Frédéric ? Toi aussi, tu te souviens ?

Il acquiesça et précisa :

—         Il s'agit d'une expression que nous utilisions adolescents, avec des amis et certains de nos cousins. « On va retourner fâcher les Autres. » Les Autres étaient... les esprits.

—  Les esprits ?

—          Oui, les esprits, reprit Manon. Ceux de la maison hantée de Hem. Une vieille bâtisse où les morts se seraient mystérieusement succédé. On se rendait là-bas de temps en temps, à la nuit tombée. Pour l'adrénaline. Hem, la maison de Hem...

Elle s'interrompit. Frédéric allait et venait comme un lion en cage. À son regard autoritaire, on devinait le meneur d'hommes. Lucie tenta de faire abstraction de sa présence pour concentrer toute son attention sur Manon, qui dit finalement :

—          Il s'agissait de notre expression. Comment a-t-on pu la retrouver ? C'est impossible ! Il y a tellement longtemps !

Elle chercha du secours auprès de Frédéric, avant de poursuivre seule :

—          Mais je ne comprends pas le reste de votre message. Même en réfléchissant, rien ne me vient. Désolée. Sincèrement désolée madame.

Manon se saisit de son N-Tech, de son stylet, et se mit à vérifier le déroulement des dernières heures de la journée. Elle tapota rapidement sur son écran tactile. Cases de rendez-vous non cochées. Celui de la banque à 11 heures : manqué. Visite chez le vétérinaire pour Myrthe à 15 heures : manquée. À quoi tout cela rimait- il ?

—   Manon ?

Elle releva la tête en direction de Lucie.

—   Ce n'est pas tout, insista le lieutenant.

—          Qu'est-ce qui n'est pas tout? Et... pourquoi je parlais de la maison de Hem ? Qu'est-ce que vous voulez déjà ?

Frédéric vint s'intercaler et poussa Lucie légèrement vers l'arrière en lui disant :

—   Laissez...

Il s'adressa à Manon :

—   Cette dame est de la police...

Et il lui réexpliqua très brièvement la situation, avec les mots adéquats, les raccourcis appropriés, contrôlant avec justesse les réactions de sa sœur. Un peu perplexe, Lucie put finalement reprendre son interrogatoire :

—          Dans cette cabane de Raismes, étaient dispersées sur le sol un très grand nombre d'allumettes. Plusieurs milliers. Mes collègues font...

—          Un grand nombre d'allumettes? l'interrompit Manon. Comment étaient-elles disposées ? Expliquez- moi !

—          Répandues un peu partout, complètement au hasard.

Manon claqua des doigts plusieurs fois d'affilée. Frédéric ne bougeait plus d'un millimètre.

—          Au hasard, oui ! Bien sûr ! Au hasard ! Et ce sol, c'était un parquet ?

—   Exact.

—          Avec des lames de la largeur d'une allumette ? Dites-moi !

La piste semblait s'ouvrir. La serrure trouvait sa clé.

—          Euh... Je pense, oui. Mais... Quel est le sens de cette mise en scène ? C'est quoi, le rapport entre ces allumettes et la maison hantée de Hem ?

Soudain, la jeune amnésique observa le bandage autour de sa main. Elle fut prise d'une brusque suée. Avant que Frédéric ne puisse intervenir, elle l'arracha d'un geste enflammé.

Son cœur se serra. Au creux de sa paume, cette phrase terrifiante : « Pr de retour ».

Elle adopta une position de bête traquée et se mit à crier :

—          Il est de retour ! Ce salaud est revenu nous hanter ! Et il s'en est pris à moi ! Arrêtez de mentir et dites-moi si je me trompe !

—          Personne ne te ment, mentit le frère. Nous allons rentrer chez nous, tout va bien se passer.

Manon n'écoutait plus. Paniquée, elle cria plus fort encore :

—          Emmenez-moi là-bas ! Emmenez-moi dans la maison hantée de Hem ! Tout de suite !

Lucie répliqua calmement :

—  Donnez-moi d'abord la signification de ces allumettes !

En un éclair, Manon se retrouva à quelques centimètres du visage de Lucie. Dans ses yeux bleus palpitait la flamme noire de la colère.

—  Il est revenu ! Je ne louperai pas l'occasion de l'attraper ! Emmenez-moi d'abord, ou vous ne saurez rien !

13.

Dans l'habitacle de la vieille Ford, Manon s'affairait sur son N-Tech. De l'appareil électronique irradiait une légère lumière blanche.

—  Il faut que je note tout cela, répétait-elle inlassablement. Continuez, continuez à me raconter. Tout ce que vous savez. Absolument tout.

Après avoir quitté les boulevards déserts, la voiture s'engagea pleins gaz sur une bretelle de la rocade nord-ouest. Marquette, Bondues, Wambrechies... Les sorties défilaient, tandis que, dans cette carcasse de tôle écrasée par des tonnes d'eau, vibrait la voix d'une femme flic qui tentait d'être rassurante tout en racontant le pire, une énième fois. L'enlèvement, l'errance dans les rues de Lille, la cabane de chasseurs et le message alambiqué. Manon ne perdait pas une miette de cet enfer verbal, notant les principaux événements et enregistrant la parole de Lucie grâce au micro intégré de son engin.

—  Le Professeur... Comment aurait-il pu me retenir ? Pourquoi ? Comment a-t-il pu savoir pour « les Autres » ? C'était notre expression à nous ! Et... Non ! Ceci n'est pas possible !

Manon ne parvenait pas à retrouver son calme. Ses efforts de réflexion les plus acharnés n'y pouvaient rien : les questions tournaient dans sa tête, sans réponses.

—          Vous en avez peut-être parlé pendant qu'il vous détenait ? suggéra Lucie en regardant sa montre. Peut- être vous y a-t-il contraint, d'une façon ou d'une autre ? Comment le savoir ?

—         Ma détention... Ma détention, mon Dieu... Non, non ! Je n'aurais jamais parlé de mon enfance ! Jamais !

—         Comment pouvez-vous en être aussi sûre, alors que vous ne vous en rappelez pas ?

—         Il y a des choses que l'on sait sur soi ! Même si l'on est amnésique ! Je n'ai pas perdu mon identité ! Je suis moi ! Vous pouvez comprendre ?

Lucie adopta un ton plus apaisant.

—         D'accord, d'accord. Ne vous énervez pas, ça ne sert à rien. Parlons de ces scarifications, sur votre ventre... J'aimerais que vous m'expliquiez ce qu'elles signifient. Le docteur Vandenbusche m'a dit que votre frère et vous en étiez les auteurs.

Manon répondit du tac au tac :

—  Je n'en sais rien.

—  Comment ça, vous n'en savez rien ?

—          Je n'en sais rien, je vous dis ! Je ne comprends pas le sens de ces cicatrices ! Je sais qu'elles sont là, en moi, mais je n'en connais pas la signification ! Quand ont-elles été inscrites ? Pourquoi ? Je l'ignore complètement !

Elle agrippa le poignet du lieutenant.

—         Comment le Professeur a-t-il pu m'enlever? Comment m'en suis-je sortie ?

—  Manon, je...

—          Il faut qu'on le retrouve ! Dites-moi que vous allez le retrouver ! Dites-le-moi !

—   Nous allons tout mettre en œuvre pour.

Lucie la regarda dans les yeux un instant, avant d'ajouter :

—          Vous pouvez me croire. Mais si vous voulez que je vous aide, il faudra me faire confiance...

Elle prit la voie en direction de Roubaix-Est, la gorge serrée. 3 h 35. Moins d'une demi-heure...

—          Parlez-moi des allumettes. Vous ne m'avez toujours pas raconté ce qu'elles signifiaient. Je dois savoir.

—   Quelles allumettes ?

Manon dévisagea la conductrice. Ses doigts glissèrent discrètement vers la poignée de la portière.

—          Où est votre carte ? Vous ne m'avez pas montré votre carte ! Votre carte de police !

Lucie soupira.

—          Si, avant de monter dans la voiture. Puis deux fois déjà durant le trajet. Prenez-la, elle se trouve dans la poche de mon caban, je n'ai pas pensé à la laisser en vue. Je n'ai pas encore les réflexes, excusez-moi... Mais par pitié, lâchez une bonne fois pour toutes cette poignée. Vous allez finir par l'arracher et par achever ma pauvre bagnole.

Manon récupéra la carte tricolore avec soulagement.

—   Pardonnez-moi. J'ai tendance à radoter.

—          Ça aussi, vous me l'avez déjà dit. Mais ne vous excusez pas. Je comprends parfaitement, même si c'est... difficile. Dites, vous parlez toujours aussi rapidement ?

—          Oui, c'est une manière de condenser les conversations. Tout s'efface si vite dans ma tête... Où allons- nous ?

—  Maison hantée de Hem. Déjà dit...

Lucie réfléchit un instant, et reprit :

—         Les scarifications, sur votre corps. Que racontent-elles ?

—  Je l'ignore.

—  D'accord. Je réessaierai plus tard.

Sans l'écouter, Manon replongea dans les méandres de son N-Tech, avant de se tourner de nouveau vers la conductrice :

—         Puis-je vous photographier? Cela m'évitera de vous demander sans cesse votre identité.

Lucie acquiesça. Manon alluma le plafonnier et figea l'instant avec la fonction « Photo » de son organiseur. Stylet à la main, elle se mit ensuite à écrire sur l'écran.

—          Qu'est-ce que vous notez ? s'intéressa Lucie en détournant brièvement les yeux de la route.

—          Votre nom, votre métier, les raisons de notre rencontre. Et vos principaux traits de caractère. Enfin, l'impression que j'en ai à l'instant présent.

—         Je suis curieuse de savoir ce que vous pensez de moi.

—          Pas ce que je pense. Ce que je ressens, ici et maintenant. Solidité, à votre regard directif. Passion, parce que vous êtes ici avec moi en pleine nuit. Rigueur, on le lit aussi dans vos yeux. Beaucoup d'émotion passe dans votre voix, vos mains, et cette façon que vous avez de discuter... On perçoit votre écoute, ainsi qu'une certaine forme de douleur. Énormément de douleur même. Je me trompe ?

Lucie resta un long moment silencieuse, interloquée, avant de répondre.

—          Pas vraiment, non. J'ai vécu une adolescence en partie tourmentée, par...

Elle hésita, puis finit par lâcher :

—   ... par une opération chirurgicale, qui... qui m'a beaucoup affectée.

—   De quel genre ?

—  Je préfère ne pas en parler.

—  Vous pouvez, vous savez. Je sais me montrer discrète et... oublier ce qu'on me confie, si vous voyez ce que je veux dire.

Sans réellement connaître celle à qui elle s'adressait, Manon se sentait à l'aise, rassurée. Sensations inexplicables. Elle demanda, constatant les difficultés de Lucie à se livrer :

—  Et cette opération a marqué une rupture dans votre jeunesse, votre comportement ? Comme moi, avec mes problèmes cérébraux ?

Cette fois, Lucie fixa la route.

—  Après ça, ma vie n'a plus jamais été la même. Et... je fais des actes que je déteste... que... que les gens ne comprennent pas toujours. Mais... Excusez- moi... Je ne peux rien vous dire de plus.

—  Moi non plus, les gens ne me comprennent pas. Ça nous fait au moins un point en commun.

Manon appuya sa nuque contre l'appuie-tête et inspira longuement.

—  Vous, c'est le passé qui vous hante, mais moi, c'est l'avenir. Je ne peux plus bâtir de projets, ni partir en vacances parce que je ne saurais même pas où je me trouve, et cela ne servirait à rien car je n'en garderais aucun souvenir. Pas de souvenirs. Jamais.

Lucie se sentit obligée d'admettre que Manon avait raison. Sans souvenirs, les photos ne sont jamais que le papier glacé d'un vulgaire catalogue.

Manon concentra son attention sur les bandes blanches qui défilaient sur la route. Chacune d'entre elles disparaissait dans la nuit, identique à son existence fugitive. Elle ne savait pas où elle allait, ni pourquoi. Sans doute la conductrice à ses côtés le lui avait-elle déjà expliqué deux, trois, dix fois... De toute évidence ces renseignements étaient-ils notés dans son N-Tech... Mais elle n'eut pas envie de fouiller, pas maintenant, pas encore, parce qu'elle se sentait en paix.

—  En tout cas, vous avez de jolies jumelles.

Lucie écarquilla les yeux.

—  Comment vous savez ?

Manon tendit l'index.

—         La photo, là, sur votre porte-clés. Comment s'appellent-elles ?

Lucie était étonnée. Si Manon allait oublier dans la foulée, pourquoi cherchait-elle à connaître leurs prénoms ? A quoi bon ?

—  Clara à gauche, et Juliette à droite.

—  Et Juliette est la dominante ?

—  Alors là, vous m'en bouchez un coin !

—         Elles sont assises côte à côte pour la pose, mais, si vous regardez bien, Juliette a le bras devant sa sœur, comme une barrière, comme pour la repousser vers l'arrière, lui montrer que l'espace lui appartient.

Lucie se raidit un peu. Elle se rappela la manière dont Vandenbusche parlait de sa patiente. Un être incroyablement précis, organisé et intelligent, en dépit de son amnésie.

—   Sacrément observatrice...

—         Ça, ce n'est même pas dû à mon handicap, c'est une déformation professionnelle. J'ai un parcours de scientifique et toutes les sciences, notamment la physique, sont basées sur l'observation.

—          Vous savez, les sciences et moi... C'est un peu comme demander à un Dunkerquois de boire une Tourtel.

—  Quand vous souriez ainsi, vous avez des yeux magnifiques. J'ai toujours cru que je parviendrais à retenir les images heureuses, que cette dysfonction de quelques millimètres dans mon cerveau pouvait être dépassée par la volonté de tout le reste. Je pense que, depuis... ma... mon...

Instinctivement, elle passa la main sur sa gorge.

—   ... ce qui m'est arrivé, j'ai dû essayer d'en mémoriser des tonnes et des tonnes. Les sons, les voix, les intonations passent parfois, avec une infinité d'efforts, mais jamais les images. Le trou noir. Vous comprenez ?

—  Bien sûr. Que conserverez-vous de ce soir par exemple ? De ce que nous vivons en ce moment ?

—   Je suis désolée, mais de vous je ne retiendrai rien. Si nous nous quittons plus de quelques minutes, ce sera comme si je vous voyais pour la première fois. Je ne sais déjà plus de quelle façon cette conversation a commencé. De quoi parlions-nous ? Pourquoi ? Et où allons-nous ? Bientôt, j'ignorerai que vous avez des jumelles et quel métier vous exercez. Du moins, avant de consulter mon N-Tech... Noter. Il faut que je note tout et que j'apprenne. C'est le seul moyen. Le seul.

—  Et après consultation de votre machin ?

—  Après, je saurai. Mais sans aucune sensation, sans sentiment, sans rien. Cela me fera le même effet que d'apprendre que Berlin est la capitale de l'Allemagne. Du procédural, rien que du procédural. Un « cerveau machine ». Désolée. Sincèrement désolée.

Lucie la regarda avec tendresse.

—  Ne le soyez pas. Moi, je me souviendrai... C'est le plus important...

Manon ferma les yeux, inspira, et les rouvrit.

—  Parfois, je me mets en colère contre mon frère Frédéric, ou alors j'éclate de rire, et je suis obligée de lui demander : « Mais... pourquoi suis-je en rage contre toi ? Pourquoi suis-je heureuse ? Pourquoi je pleure ? Explique-moi Frédéric, explique-moi ! » Je sais que certains jours il m'emmène à Caen voir maman, mais je ne me rappelle pas de nos rencontres, je ne sais plus si elle vieillit, comment changent ses traits ou si elle est contente de me voir... J'ignore aussi l'image que je laisse derrière moi. Celle d'une égarée, d'une malheureuse ? À quoi se résumera mon existence quand je serai morte ? Quel héritage je léguerai à...

Elle marqua une pause, visiblement émue.

—  J'aurais tant aimé donner la vie, j'adore les enfants, plus que tout au monde. Mais peut-on être mère, quand on va récupérer son petit à l'école et que l'on est incapable de le reconnaître ? Quand on ne connaît ni la couleur de ses yeux, ni le son de sa voix ?

Elle désigna son organiseur, tandis que Lucie l'écou- tait, touchée par tant de sensibilité.

—  On ne peut pas noter les sentiments dans le N- Tech, ni le bonheur, ni les pleurs, ni le vécu. Juste de l'information procédurale. Des mots anonymes, froids, sans substance. L'amnésie, c'est vivre seul... et mourir seul. De cette soirée, je ne pourrai retenir que ce qui est noté et enregistré là. Je vais apprendre les faits essentiels par cœur, jusqu'à en constituer une espèce de souvenir aveugle, sans image. Comme si j'apprenais des numéros de téléphone ou des plaques d'immatriculation.

—  Ou que Berlin est la capitale de l'Allemagne...

Manon approuva.

—  Tout passe par les souvenirs. Ce sont eux qui nous font pleurer à un enterrement, ce sont encore eux qui font battre notre cœur quand nous pénétrons dans une chambre d'enfant...

Elle considéra Lucie, des larmes troublaient le bleu de ses iris.

—   Mademoi...

—  Pas mademoiselle... Lucie, je m'appelle Lucie Henebelle.

—  Lucie, vous rendez-vous compte que je suis obligée de sélectionner ce que je veux retenir ? Des événements, des faits de tous les jours auxquels vous ne songez même pas, qui, à vous, ne demandent aucun effort ? Apprendre quelle est l'année en cours, qu'un tsunami a tué des centaines de milliers de personnes, qu'il y a la guerre au Proche-Orient ou qu'aujourd'hui il existe des graveurs de DVD. Répéter, sans cesse répéter pour ne pas oublier, pour ne pas paraître idiote ou inculte. J'ai même dû apprendre la cause de ma perte de mémoire ! Ce qu'il m'est arrivé ! Si je ne note pas, si je ne répète pas chaque chose cent fois, alors tout disparaît...

Malgré la tristesse de ses propos, elle parvint à esquisser un sourire et demanda :

—  Je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas ?

—   Non, non, rassurez-vous, c'est la première fois.

—  Mais certainement pas la dernière. Si vous voyez que je joue au 33 tours rayé, n'hésitez pas à m'inter- rompre. Il n'y a rien de pire pour moi que de... Enfin, vous voyez ?

—  Je vois, et je n'hésiterai pas à vous le dire. Vous pouvez me faire confiance. D'ordinaire, je suis assez directe.

—  Dites, puis-je avoir vos coordonnées, et votre numéro de téléphone ? Enfin, si je ne les possède pas déjà...

Lucie tendit une carte que Manon rangea précieusement dans la pochette de son N-Tech. Elles gardèrent ensuite le silence, chacune perdue dans ses pensées, jusqu'à arriver à destination. Le véhicule s'enfonça dans une rue sans habitations, privée d'éclairage. Au fond, une masse sombre et immobile. La maison hantée de Hem. Monstre de briques aux perspectives en pointes acérées. 3 h 45.

Moteur coupé. Torche au poing. Lucie regretta de n'avoir pas pris son Sig Sauer. Dire qu'il s'agissait à l'origine d'un simple constat, à cinquante mètres de chez elle ! Quel don pour s'embarquer dans les galères ! Les mauvaises bagarres, les interventions casse- gueule, c'était toujours pour sa poire !

Elle savait qu'elle aurait dû solliciter une patrouille en renfort. Règle numéro un : toujours intervenir à deux. Mais elle avait décidé d'y aller seule. Pas le temps...

—  Prête à affronter une nouvelle fois l'orage? demanda Lucie en vérifiant le bon fonctionnement de sa lampe.

—  On l'a déjà fait ensemble ? répondit Manon en détachant les yeux de son organiseur.

—  Ensemble, pas vraiment, non, plutôt chacune de notre côté. Vous connaissez un moyen d'entrer ?

Manon pointa son doigt devant elle.

—  Quand nous étions jeunes, nous passions par- derrière, puis nous grimpions sur le toit du patio. À l'époque, les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient murées. Elles doivent toujours l'être, je suppose.

Lucie perçut une étincelle dans les yeux de la jeune femme.

—  Cela me fait drôle de revenir ici, confia Manon. Tant de souvenirs... Vous devez trouver curieux que je me remémore ces détails de jeunesse, mais pas ce que j'ai fait voilà trois minutes, non ?

—  En fait, non, le docteur Vandenbusche a tenté de m'expliquer... Les différents types de mémoire... Je crois que j'ai à peu près compris.

Lucie attrapa la poignée de la portière.

—  OK ! Attendez deux minutes dans la voiture, je sors d'abord vérifier.

—  Deux minutes, c'est trop pour moi ! Je vous accompagne.

—   Vous êtes têtue !... Bon, prenez mon K-way ! Et restez en retrait ! Je risque ma place s'il vous arrive quelque chose.

Manon fourra son N-Tech dans sa housse hermétique, puis la housse dans la poche intérieure de son blouson, avant d'enfiler le K-way. Lucie boutonna son caban jusqu'au cou.

—   Allez, on fonce.

—  Attendez ! Vous ne prenez pas des gants en latex, des masques, des charlottes ? Nous allons peut-être pénétrer sur le lieu d'un crime ! On ne doit pas le contaminer ! Cheveux, poils, empreintes digitales !

—  Vous feriez un bon flic. Vous semblez vous y connaître.

—  Après la mort de ma sœur, je me suis sérieusement penchée sur la question.

—   Ne vous inquiétez pas. Ici, nous n'aurons pas besoin de gants ni de blouse stérile. Enfin, je l'espère. Allez ! Go !

Dès qu'elles eurent claqué les portières, le vent et la pluie les agressèrent. Elles avancèrent, recroquevillées, jusqu'à atteindre un mur dévoré par le lichen à l'arrière de la propriété. Elles l'escaladèrent péniblement et atterrirent dans le jardin, poche de boue infecte. Lucie leva la tête en direction de la maison. Sous les trombes d'eau, sa lampe éclaira les sapins, le porche, les murs infiniment hauts.

Quand elles remontèrent en direction du patio, elles ne prêtèrent pas attention à l'ombre immobile qui les observait depuis l'étage, par une fenêtre aux vitres brisées.

Sans un bruit, la silhouette se retira dans la maison.

3 h 50.

Les deux jeunes femmes longèrent la façade en courant. À présent leurs respirations s'entremêlaient, comme si elles ne formaient plus qu'un seul et même organisme. L'une se mit à pousser, puis l'autre à tirer, tandis qu'elles s'entraidaient pour grimper. Grimaçante - fichu mollet -, Lucie s'arma d'une grosse branche qui traînait sur la toiture et pénétra à l'intérieur la première, sur ses gardes. Voilà quelques heures, elle était tranquillement allongée dans son canapé, ses filles à ses côtés, et maintenant...

Une fois à l'abri, elle reprit son souffle. Elle était ruisselante, sa gorge sifflait. Elle se retourna légèrement vers Manon.

—  Ça va ? chuchota-t-elle en frictionnant sa jambe douloureuse.

—  Non, ça ne va pas ! Qui êtes-vous ? Pourquoi sommes-nous ici ? répondit Manon d'un air effrayé avant de s'enfuir dans un coin pour allumer son N-Tech.

Fonction « Derniers événements saisis ». L'enlèvement. .. Les urgences... Lucie Henebelle... L'énigme...

Elle resta prostrée et se mit à répéter :

—  Le Professeur... Le Professeur... Non, impossible...

Lucie accourut, sa carte de police devant elle.

—   Manon, écoutez... Ne cherchez pas à comprendre ce que nous faisons ici, ni ce qu'il vous est arrivé. Je vous l'ai déjà expliqué plusieurs fois. Faites-moi juste confiance, d'accord ?

—  Je... Je ne vous fais pas confiance, mademoiselle Henebelle. Vous avez beau être policier, je ne vous connais pas.

Elle se leva brusquement, s'empara de la torche et se mit à observer la pièce.

—   Qu'est-ce que vous faites ? demanda le lieutenant.

—  Je n'en sais rien. Il est écrit dans mon N-Tech que le Professeur nous a amenées ici. Qu'il y avait un message là où il m'a retenue ! Alors il doit forcément y avoir un autre message quelque part, des indices, un moyen de nous mettre sur la voie.

Elle considéra son poignet, constata qu'elle n'avait pas sa montre et se rabattit sur son organiseur.

—   3 h 58. Le message parlait bien de 4 heures ? Je ne me trompe pas ? Je n'ai rien manqué ? Dites-moi ?

—  Non... L'ultimatum est presque arrivé à son terme, et apparemment, toujours pas de victime...

Sans savoir où elle allait, ni pourquoi, Manon traversa la chambre et s'engouffra dans le couloir de l'étage. Lucie se précipita à sa suite. Soudain, elles entendirent le plancher craquer derrière elles.

Lucie n'eut pas le temps de se retourner. Un bras robuste lui enserra la gorge. Ses pieds décollèrent du sol.

—   Elle veut jouer, la salope ?

Elle se retrouva propulsée contre le mur, son front percuta le béton. Elle s'effondra, inerte, glissant lentement contre la paroi.

Avec un petit cri, Manon lâcha la lampe. Bruit sourd du métal qui roule. Elle se mit à reculer, les muscles tétanisés.

—   Qui êtes-vous ?

—  Tu veux savoir ?

À une vitesse prodigieuse, l'homme se rua sur elle et, à sa grande surprise, reçut une semelle dans la poitrine. Il grogna, tandis qu'un second coup de pied fit craquer son genou droit. Il parvint quand même à agripper Manon par les cheveux. Le N-Tech glissa sur le plancher. La mathématicienne hurla, frappa... Sans savoir pourquoi, elle visa le plexus solaire, mais l'homme, cette fois, ne se laissa pas surprendre. Elle voltigea sur le sol, propulsée par une force titanesque.

—  T'es plutôt bonne, toi. Une belle petite gueule d'ange. Je crois que tu vas y passer la première.

Il la plaqua face contre terre. Manon respira une poussière écœurante puis cracha, cruellement en manque d'air. La pointe d'un genou lui écrasait le dos.

Tintement d'une boucle de ceinture. Une braguette qui se déboutonne. Des halètements bestiaux, là, tout contre sa nuque. Que se passait-il ? Où se trouvait- elle ? Seule ? Et pourquoi ? Allait-elle mourir ?

L'homme n'eut pas l'occasion d'aller plus loin. Un gourdin lui fracassa l'arcade sourcilière. Il se releva, titubant, la main sur le front, quand un fantastique coup dans les testicules le plia en deux.

Il bascula dans les escaliers, sans parvenir à se rattraper, et roula jusqu'au bas des marches pour enfin s'écraser sur le carrelage, inerte.

Lucie se massa le crâne, récoltant une fine pellicule de sang sur le bout de ses doigts. Elle se pencha ensuite vers Manon, qui recula sur ses mains pour se retrouver plaquée contre le mur du fond.

—   Laissez-moi ! Laissez-moi !

—  Manon ! Je suis Lucie ! Lucie Henebelle !

Elle s'empressa de sortir sa carte tricolore.

—   Rappelez-vous !

Manon n'avait jamais vu cette carte. Dans quelle galère se trouvait-elle ? Pourquoi cette agression ? Comment avait-elle appris à se battre ? Où ? Elle recula encore, jusqu'à finir repliée dans un angle.

—          Qu'est... Qu'est-ce que je fais ici ? Qui est cet homme ? Et vous ? Pourquoi la police ? II...

Elle se précipita vers son N-Tech, à quatre pattes.

—          Vous avez tout enregistré dans votre machine, dit Lucie. L'hôpital, notre conver...

—   Quel hôpital ?

Manon se mit à crier :

—   Quel hôpital ?

—          Je... Je n'en sais rien, je... ne sais pas comment vous appréhender, Manon... C'est trop... compliqué...

Lucie coinça sa carte de police en haut de la poche de son manteau, afin de la rendre visible en permanence, puis elle ramassa sa lampe et dit :

—          Je descends vérifier s'il... est encore en vie. Rejoignez-moi, dès que possible.

—          Comment ? Qui est encore en vie ? Expliquez- moi ! Expliquez-moi !

Elle avait hurlé de toutes ses forces. Lucie ne répondit pas et, la torche à la main, se hasarda dans la cage d'escalier. Une fois en bas, elle posa l'index sur la jugulaire de l'agresseur et perçut un pouls régulier. Elle se mit à lui fouiller les poches.

Une piqûre au niveau du pouce la fit grimacer. Ses doigts ressortirent en sang. Du verre brisé et des aiguilles...

—   Merde, c'est pas vrai !

Des seringues... Un junkie... Juste un junkie, venu squatter l'endroit...

Elle se redressa, le pouce levé. Dans un réflexe inutile, elle aspira à pleins poumons les gouttelettes avant de les recracher sur le sol.

Quatre lettres explosèrent alors dans sa tête. SIDA.

—  C'est pas vrai ! C'est pas vrai !

Alors, un autre choc dans sa poitrine l'ébranla.

Elle tourna sur elle-même, ébahie.

Au-dessus. Et partout autour dans cette pièce circulaire. Dans la lumière de sa torche. Des chiffres. Des milliers de chiffres.

Peinture rouge.

Sur le carrelage, une phrase : « Si tu aimes l'air, tu redouteras ma rage. » Lucie serra les dents. Combien de temps ce salaud allait-il continuer son jeu ?

Surtout, ne pas paniquer. Elle sortit son portable. Presque plus de batterie. Elle appela une ambulance et fonça à l'étage.

En montant les escaliers, elle entendit sa propre voix, échappée d'un appareil. Manon était assise à l'indienne, face à sa mémoire prothétique.

L'égérie de N-Tech leva le front, inquiète, partagée entre tristesse, terreur et fermeté. Elle ouvrit le dossier « Photo », fit défiler les portraits, proches, amis, connaissances, tous étrangers à sa mémoire, et découvrit l'identité de la femme qui se dressait en face d'elle. Un officier de police aux boucles d'un blond de blé. Lucie Henebelle. Trois mots... «Solidité. Passion. Rigueur. » Était-elle ce policier qu'elle avait attendu pour sa quête du Mal ? Etait-elle enfin arrivée ?

—  J'ai besoin de vous, fit le lieutenant en éclairant sur la gauche.

—          Moi aussi, j'ai besoin de vous. Plus que vous ne le croyez.

Elles s'observèrent durement, presque en adversaires, avant que Lucie ne finisse par lui tendre la main.

—   Venez en bas.

L'une derrière l'autre, elles s'engagèrent sur les marches. Manon eut un mouvement de recul en découvrant le corps étalé et manqua de tomber dans les escaliers. Lucie la retint par la taille et la rassura :

—   C'est bon, Manon ! Il est vivant !

—   Qui est-ce ? Que...

Elle s'interrompit instantanément, découvrant les chiffres rouges.

—          Mon Dieu ! s'exclama-t-elle en s'approchant des formes peintes.

Elle réclama la torche de Lucie et se mit à parcourir la spirale algébrique avec le rayon jaunâtre.

—          Ça vous suggère quelque chose ? demanda le lieutenant de police.

Manon paraissait subjuguée. Elle plaqua le N-Tech contre son oreille.

—          Chut... Taisez-vous, murmura la scientifique. Taisez-vous, je vous en prie.

Elle écoutait une nouvelle fois la conversation enregistrée dans la voiture. Lucie soupira. Le chronomètre continuait à courir, même si l'ultimatum avait expiré.

Quelques minutes plus tard, Manon demanda :

—          Sur l'enregistrement, vous m'avez bien parlé d'allumettes, découvertes par milliers sur le parquet où j'aurais été...

Le mot tarda à sortir.

—   ... séquestrée ? C'est exact ?

—   En effet. C'est tout à fait ça.

—          Et je ne vous en ai pas expliqué la signification, n'est-ce pas ?

—          Non. Vous avez exigé qu'on vienne d'abord ici. Vous ne me faisiez pas confiance...

Manon s'approcha de Lucie et l'éblouit malencontreusement. Elle détourna le faisceau lumineux et déclencha la fonction « Enregistrement » de son appareil.

—          Vous ai-je déjà demandé de me faire une promesse ?

—  Pas encore, non.

—          D'accord, d'accord. Alors promettez-moi de m'intégrer à votre enquête. Promettez-moi que vous me laisserez vous accompagner dans la traque du meurtrier qui a sauvagement tué ma sœur. Promettez- moi de faire tout votre possible pour retrouver le Professeur.

—  J'essaierai, dans la mesure de mes moyens.

—  Je veux des certitudes ! Promettez !

Lucie se rapprocha encore, à quelques centimètres seulement.

—         Je vous le promets. Et vous, promettez-moi de me faire confiance.

Manon secoua la tête.

—  Ça ne marche pas dans ce sens-là. Désolée...

Elle laissa tourner l'enregistrement. Elle apprendrait

tout cela. Sa mémoire en absorberait à peine cinq pour cent, mais elle apprendrait. Après avoir consulté une dernière fois l'ensemble de ses notes - nouvelle attente interminable pour Lucie -, elle finit par expliquer :

—         Ces allumettes que vous avez découvertes représentent un moyen de trouver le nombre n.

—   Quoi ?

—  Lancez-en une importante quantité au hasard sur un parquet dont la largeur des lattes est égale à la longueur d'une allumette. Il suffit de diviser le nombre total d'allumettes par le nombre d'allumettes qui chevauchent deux lattes, et de multiplier le résultat par deux. C'est Buffon, un naturaliste du xvnf siècle, qui le premier a fait l'expérience de cette loi de probabilité. Avec une grande quantité d'allumettes, la précision est stupéfiante.

Elle leva la tête, dévorant des yeux les serpentins rouges.

—  71 est l'une des curiosités mathématiques qui suscitent le plus d'interrogations dans les congrégations scientifiques, poursuivit-elle. Depuis des siècles, les plus illustres savants tentent d'en percer les mystères. Archimède, Descartes, Newton et bien d'autres. Mais croyez-moi, ce nombre est aujourd'hui, enfin, était il y a trois ans, encore bien loin d'avoir révélé tous ses secrets.

La tache de lumière continuait à balayer l'espace. Des neuf, des huit, des trois. Soupe incompréhensible et indigeste.

—  Je n'imprime toujours pas, confia Lucie. Aidez- moi Manon, je vous en prie...

—  Vous savez que n est un nombre sans fin, un nombre réel qui présente une infinité de décimales, et qu'il n'y aurait pas assez de tout l'univers pour l'écrire ?

—  Je crois me rappeler de ça... Un nombre infini. 3,14 et des poussières... qui permet de calculer la circonférence d'un cercle.

Manon acquiesça.

—  Vous avez de bons restes. En 2004, on connaissait déjà plus de mille milliards de ses premières déci- males, et je suppose qu'aujourd'hui, avec l'évolution des ordinateurs, cette valeur a considérablement augmenté. Pourquoi s'acharner à chercher ces chiffres insignifiants, me direz-vous ?

—  Manon, si vous pouviez...

—  En fait, le nombre n est utilisé pour étalonner la rapidité des gros calculateurs, ou la précision de certains logiciels. Et puis, il s'agit avant tout d'un défi pour les communautés scientifiques. Un peu comme l'Everest pour les alpinistes.

Manon s'approcha d'un des murs, ses doigts effleurèrent les traces de peinture.

—  Je suis persuadée que cette farandole de chiffres représente des décimales successives de n. Non pas les premières, je les connais par cœur, mais celles prises à une position particulière dans n. Peut-être à la millième, à la cent millième ou à la millionième place.

—  Mais pourquoi ? Pourquoi ?

Le vent s'engouffrait par les fenêtres brisées à l'étage. La bâtisse gémissait de part en part. Manon semblait réellement bouillir au cœur de cet univers étrange. Lucie se demanda s'il lui arrivait, à certains moments, de se sentir « normale », d'oublier son amnésie.

—  Pourquoi ? L'énigme, Lucie, l'énigme ! « Trouve dans les allumettes ce que nous sommes. » Trouve dans 71 ce que nous sommes ! Trouve dans ces décimales ce que nous sommes ! Et que sommes-nous, Lucie, sinon un numéro ? Un numéro qui nous identifie, dès la naissance ! Un numéro qui fait de nous des êtres classés, rangés dans des programmes informatiques !

Lucie écoutait en regardant autour d'elle. Cette interminable chenille de symboles l'impressionnait.

Combien de temps avait-il fallu pour la tracer ? Plusieurs heures ? Une journée ?

—   Un numéro de sécurité sociale ? proposa-t-elle.

Manon ressentit l'excitation du scientifique qui, sur

une simple intuition, résout un problème difficile.

—  Oui ! Oui, exactement ! Un numéro de sécurité sociale ! n est chaotique, rien ne permet de deviner la décimale suivante en observant ce qui est déjà sorti. Et... je pense qu'aujourd'hui, on a réussi à démontrer que c'est aussi un nombre univers, c'est-à-dire qu'en fouillant suffisamment loin, on peut dégoter n'importe quelle combinaison dans ses décimales. Des dates de naissance, des numéros de série, des plaques d'immatriculation ou des numéros de sécurité sociale. Tous les codes génétiques des êtres de la planète, la numérisation du Requiem de Mozart, tout ce qui est identifiable par une suite de chiffres est recensé dans ce nombre incroyable. Il contient tous les secrets de notre monde ! Les chances de détecter une séquence choisie de treize chiffres consécutifs sont très faibles, peut-être une sur un million, mais elles existent.

—  Voilà donc ce que nous cherchons, dit Lucie comme pour elle-même. Une identité... L'identité de quelqu'un que le Professeur a dû éliminer il y a quelques minutes...

—  Le Professeur ? Pourquoi vous...

—  Laissez tomber, Manon. Je vous réexpliquerai tout plus tard. Concentrez-vous sur ces chiffres. Ces chiffres uniquement. Ça urge. Nous cherchons donc un numéro de sécurité sociale !

—   Précisément. Treize chiffres.

En s'avançant, la jeune mathématicienne fixa le message sur le sol.

—  « Si tu aimes l'air, tu redouteras ma rage. » Qu'est-ce que cela signifie ?

—  Laissez tomber ! Le numéro de sécu. Seul le numéro de sécu compte pour l'instant !

Manon repéra rapidement le début de la séquence, en haut à gauche, et la fit défiler en déplaçant la torche vers la droite.

—  OK ! reprit Lucie. Celui qui a fait ça a dû frapper dans le Nord, peut-être dans le Pas-de-Calais ou la Somme ! Manon, on cherche quelque chose qui contient les numéros de département 59, 62, ou 80 !

—  Oui, oui, je vois ! Les quatre chiffres précédents doivent représenter l'année et le mois de naissance, et celui encore avant sera 1 ou 2. 1 pour les hommes, 2 pour les femmes...

Plus un mot. Le regard happé par le halo lumineux, Lucie ne parvenait plus à refouler ces émotions étranges qui montaient en elle, cette excitation, cette forme de jouissance interdite qu'elle ressentait devant l'impensable. N'y avait-il que l'horreur, la promesse du pire pour la stimuler ? Elle considéra Manon, elle aussi hypnotisée par la suite des décimales. Étaient- elles si différentes ? Pour quelle raison mystérieuse évoluaient-elles là, à deux, dans la tourmente des éléments en furie ? Quel terrible hasard avait poussé Manon au pied de sa résidence, voilà quelques heures ?

Manon avalait littéralement les signes, rejetant en un coup d'œil les mauvaises combinaisons. Et, alors que le faisceau continuait sa course, que les secondes filaient, inexorablement, elle s'écria soudain :

—  Je l'ai ! Je l'ai !

La jeune femme se précipita vers le mur de gauche et s'agenouilla.

—          2280162718069! Une femme! Soixante-dix- neuf ans ! Dans le Pas-de-Calais !

Lucie déplia le capot de son portable. L'indicateur de batterie clignotait.

—   Merde... J'espère qu'il va tenir !

La permanence. Malouda.

—          Malouda ? Henebelle ! J'ai un numéro de sécu ! File-moi l'identité, l'adresse ! T'as dix secondes !

Manon rentrait les nouvelles informations dans son N-Tech, dont la jauge d'autonomie était, elle aussi, assez basse. Elle tira plusieurs clichés de très médiocre qualité, en raison de l'absence de luminosité.

Deuxième bip du téléphone portable. La batterie allait lâcher.

—   Magne-toi, bon sang !

Malouda répondit sur-le-champ :

—   Vous allez halluciner !

—   Accouche ! Ma batterie rend l'âme !

—   Il s'agit de Renée Dubreuil ! Chemin du lac !

Un tilt.

—          La Dubreuil qui s'était pris perpétuité, et qui a été relâchée après trente ans de taule ?

—   En pers...

4 h 32. Rupture du contact.

Elle remit son téléphone dans sa poche en râlant et entraîna Manon par le bras.

—          Attendez ! s'écria Manon. Vous avez parlé de Dubreuil ! Le diable du lac ? Cette ignoble bonne femme qui a torturé ses trois gamines avant que son mari les tue et s'explose la cervelle ?

—          Oui, c'est son numéro de sécu que nous avons trouvé dans ce... chaos.

Manon resta interdite.

—          Dubreuil ? Mais déjà enfants, nous connaissions cette histoire, je me rendais souvent au lac de Roeux le week-end et...

—   Allons-y Manon ! S'il vous plaît !

—          Deux secondes ! Il faut encore que je recopie l'avertissement sur le sol ! Il n'est pas là pour rien !

—   Oui ! Oui ! Allez !

—          Attendez j'ai dit ! « Si tu aimes l'air, tu redouteras ma rage. » Le Professeur adore cacher des messages dans d'autres messages. Palimpsestes, anagrammes, stéganographie. Et là, ça sent franchement le message codé !

Elle désigna le junkie.

—   Et lui ? Qui est-ce ?

—          Je vous raconterai dans la voiture. En tout cas il n'ira pas loin, il est démantibulé comme un pantin. Les secours vont arriver.

Lucie arracha une feuille de son carnet et nota :

« Prévenez immédiatement le commandant Kashma- reck, 06 64 70 29 55. Dites-lui d'envoyer des renforts au chemin du lac, à Roeux. C'est probablement là-bas que Pr a frappé. Il faut aussi une équipe ici même. D'urgence.

Lucie Henebelle, lieutenant de police (plus de portable). »

Elle abandonna son papier sur le carrelage.

Sur la feuille, une petite tache de sang... Son pouce...

—         Espérons seulement qu'il ne lui ait pas fait subir le même sort qu'aux autres, fit-elle.

Et elles regagnèrent la Ford. Direction le Pas-deCalais. Vers la promesse d'un meurtre violent...

14.

Roeux. La pluie frappait le lac Bleu en bouillons ininterrompus. Sous cette météo furieuse, dans l'obscurité la plus sévère, deux silhouettes féminines, liées par la douleur, déjà sérieusement éprouvées par leur escapade, dévalaient au pas de course un raidillon calcaire.

Sous la seule lueur de leur lampe, elles traversèrent une rangée d'arbres mêlés à des enchevêtrements de ronces et avancèrent encore péniblement sur plusieurs centaines de mètres, jusqu'à discerner une maisonnette branlante. Une faible lumière traversait les carreaux, jouait avec le vent et la pluie. En ces terres de campagne arrageoise, l'orage arrivait avec force du Nord. Chaque goutte sur les joues donnait l'impression d'une coupure au rasoir.

Elles approchèrent enfin du pavillon, perdu loin derrière le lac. Lucie éteignit sa torche. A priori, aucune voiture à proximité, aucun papillotement de phares, y compris sur le chemin qui menait vers la communale.

L'utilisation du N-Tech en mode GPS avait terminé de vider la batterie. Sans son appareil, Manon se retrouvait nue, seulement armée de sa mémoire à court terme et de sa concentration.

—   Le lieutenant Henebelle m'aide dans une enquête pour retrouver le Professeur, mon N-Tech n'a plus de batterie... Le lieutenant Henebelle m'aide dans une enquête pour retrouver le Professeur, mon N-Tech n'a plus de batterie... répétait-elle inlassablement.

Elles se plaquèrent contre un gros arbre.

—  Je vais faire le tour, essayer de voir quelque chose depuis l'extérieur, murmura Lucie en chassant de la main l'eau qui ruisselait sur son front. Dans tous les cas, on attend les renforts.

—   Le lieutenant Henebelle m'aide dans une enquête pour retrouver le Professeur, je dois l'attendre ici, mon N-Tech n'a plus de batterie... Le lieutenant Henebelle m'aide dans une enquête pour retrouver le Professeur, je dois l'attendre ici, mon N-Tech n'a plus de batterie...

Lucie la serra soudainement dans ses bras et se mit à lui caresser le dos.

—  Vous êtes quelqu'un de bien... J'espère sincèrement que vous vous souviendrez de ça...

Manon ferma les yeux et répéta de nouveau :

—  Le lieutenant Henebelle m'aide dans une enquête pour retrouver le Professeur...

Le cœur serré, Lucie l'abandonna et disparut derrière les rideaux de pluie. Cette fois, pas de boue, mais des bosses de craie gorgée d'eau. Des flaques, des trous, des tord-chevilles.

Il était presque 5 h 30. Dans une heure, il ferait jour.

Arrivée à hauteur de la maison, Lucie se colla contre un mur et jeta un œil par la fenêtre aux rideaux jaunis.

Un coup de scalpel lui écorcha les rétines.

À l'intérieur, un corps étalé sur le sol. Du sang, partout autour. Lucie mit sa main en visière sur son front.

Cette surface blanchâtre, pelliculée d'un voile pourpre... Il s'agissait bien d'un crâne. Le crâne de Renée Dubreuil.

La vieille dame avait été scalpée. Marque de fabrique du Professeur. Les « affabulations » de Manon se précisaient dangereusement.

Lucie se précipita vers l'entrée. Décidément, son arme lui faisait cruellement défaut.

Porte non verrouillée, aucune marque de fracture. Elle ouvrit en prenant garde à ne pas contaminer la poignée avec ses empreintes.

L'intérieur. Pas un son. Hall minuscule, carrelage en damier noir et blanc. Lucie entra prudemment, longea les murs afin de ne pas polluer la scène de crime. Ses pas abandonnèrent de petites flaques sur le sol. Elle sentit ses muscles se raidir.

Puis le séjour. Elle se boucha les narines. Odeur de défécation. Une puanteur.

La septuagénaire avait les chevilles ligotées. À côté d'elle, une feuille avec un texte imprimé et une ardoise d'école gribouillée de dessins et de chiffres. Dans sa main, une craie bleue. De ses yeux, ne restaient que deux globes laiteux, dont les pupilles avaient roulé vers le haut jusqu'à presque disparaître. Ses lèvres fendues de cicatrices avaient régurgité une mousse grise. Quant au scalp... Réalisé dans les règles de l'art : plus de cuir chevelu. Ne se dessinaient plus que des continents de peau sur un orbe de faïence.

Face à l'horreur de ce tableau d'épouvante, Lucie sentit une colère sourde monter en elle. Plus jeune, cette sadique avait torturé ses propres gamines. Des jours et des jours. Et maintenant, le « monstre d'Arras », son surnom de l'époque, changé ensuite en « diable du lac » lors de sa sortie de prison et de son installation à Roeux, s'était fait assassiner par un autre monstre, bien pire encore. Le Professeur.

Pourquoi ?

À voir l'état du corps, la blancheur des membres, la coagulation du sang sur le crâne, le décès semblait remonter au moins à la veille, et non pas à 4 heures comme le prédisait le message de la cabane.

Lucie sursauta. Dehors, un éclair, presque immédiatement suivi d'un immense coup de tonnerre. Les carreaux, les murs tremblèrent.

Elle s'agenouilla et, le nez dans son caban, observa attentivement le cadavre, puis la scène autour d'elle. Position de la victime, type de liens, déplacements ou bris d'objets, le moindre élément revêtait de l'importance. On pouvait lire dans ces informations des comportements, deviner des actions, décrypter des gestes. Et ressentir, au plus profond de soi-même, la violence du crime.

Lucie fut traversée par un frisson. Un frémissement d'excitation. Et de terreur.

Dans cet endroit isolé, Dubreuil avait déverrouillé sans se méfier. Pourtant, quatre cadenas sur la porte témoignaient de sa crainte envers le monde extérieur. Le tueur lui avait sans aucun doute inspiré confiance. Était-il un familier de son environnement ? Le connaissait-elle ? S'était-il présenté à elle comme un quelconque représentant, un flic, un facteur ?

Il avait décidé de frapper dans un lieu où il était en sécurité, comme pour l'abri de chasseurs. Jamais de risques. Il aimait prendre son temps, se délecter de la souffrance de ses proies sans craindre la surprise d'une mauvaise rencontre.

Lucie examina la corde autour des chevilles. Pareille à celle de la cabane. À peine serrée ici, juste un symbole de domination. Je suis le maître, celui qui dirige la danse. Et vous, vous ne représentez que des objets jetables. Puis elle revint au scalp. Le découper, faire racler le bistouri sur l'os du crâne avait dû lui procurer une jouissance infâme. Que pouvait-il bien fabriquer avec ces chevelures ?