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Le Syndrome E

Franck Thilliez


antiqueFranckThilliezLe Syndrome EfraFranckThilliezcalibre 0.8.3623.1.2012c04edc97-1260-4d1b-be12-6f78c39a04991.0

FRANCK THILLIEZ

LE SYNDROME E

1

[A]rriver le premier.

Dès qu’il avait été alerté par l’annonce, à l’aube, Ludovic Sénéchal avait pris la route et avalé les deux cents kilomètres qui séparaient la banlieue lilloise de Liège en un temps record.

« Vends collection de films anciens 16 mm, 35 mm, muets et parlants. Tous genres, courts, longs métrages, années trente et au-delà. Plus de 800 bobines, dont 500 films d’espionnage. Faire offre sur place… »

Ce genre de publications sur un site Internet généraliste était plutôt rare. D’ordinaire, les propriétaires passaient par des foires, genre Argenteuil, ou mettaient leurs bobines aux enchères à l’unité sur eBay. Ici, l’annonce ressemblait davantage à celle d’un vieux réfrigérateur à larguer. C’était bon signe.

En plein centre de la ville belge, Ludovic se gara difficilement, leva un œil vers le numéro de la maison puis se présenta à son occupant, Luc Szpilman. Environ vingt-cinq ans, baskets Converse, lunettes de surf, tee-shirt des Bulls. Quelques piercings, aussi.

— Ah oui, vous venez pour les films. Suivez-moi, c’est au grenier.

— Je suis le premier ?

— D’autres ne devraient pas tarder, j’ai eu plusieurs coups de fil. Je ne pensais pas que ça irait si vite.

Ludovic lui emboîta le pas. La demeure était typiquement flamande, couleurs tièdes et briques sombres. Toutes les salles s’articulaient autour de la cage d’escalier, pièce maîtresse éclairée par un puits de lumière.

— Pour quelle raison vous débarrassez-vous de ces vieux films ?

Ludovic avait soigneusement choisi ses mots. Débarrasser, vieux… La négociation avait déjà commencé.

— Mon père est mort hier. Il n’a jamais dit à personne ce qu’il fallait en faire.

Ludovic hallucinait : pas encore enterré, et on dépouillait déjà le patriarche de ses biens. Par ailleurs, cet abruti de fils ne voyait aucun intérêt à garder des longs métrages atteignant vingt-cinq kilos, alors qu’on pouvait stocker mille fois plus d’images pour mille fois moins de poids. Pauvre génération sacrifiée…

L’escalier était raide à s’en rompre le cou. Une fois dans le grenier, Szpilman alluma une ampoule à faible puissance. Ludovic sourit, son cœur de collectionneur fit un bond. Elles se tenaient là, complètement protégées de la lumière naturelle… Boîtes multicolores empilées par tourelles de vingt. Ça sentait bon la pellicule, l’air circulait subtilement entre les étagères. Une échelle à roulettes permettait l’accès aux étages les plus hauts. Ludovic s’approcha. D’un côté les 35 mm, très volumineux, et de l’autre, les 16 mm, qui l’intéressaient plus particulièrement. Les boîtes circulaires étaient étiquetées, rangées à la perfection. Classiques du muet, longs métrages de l’âge d’or du cinéma français, films d’espionnage surtout, en nombre sur plus de la moitié des étagères… Ludovic en prit une entre ses mains. L’Homme le plus dangereux du monde, une œuvre de John Lee Thompson sur la CIA et la Chine communiste. Une copie complète, intacte, préservée de l’humidité et de la lumière, tel un bon millésime. Il y avait même des bandes de pH dans les boîtes, afin de contrôler l’acidité. Ludovic peinait à contenir son émotion. Ce trésor devait valoir, à lui seul, cinq cents euros sur le marché.

— Votre père était un fondu de films d’espionnage ?

— Et encore, vous n’avez pas vu sa bibliothèque. Théorie du complot et compagnie. Ça frôlait carrément l’obsession.

— Combien vous les vendez ?

— J’ai fouiné sur Internet. À la louche, c’est cent euros la bobine. Mais le but, c’est que tout disparaisse le plus vite possible, j’ai besoin de place. Alors, on peut négocier.

— J’espère bien.

Ludovic continua à fureter.

— Votre père avait forcément une salle de projection privée ?

— Oui, on va bientôt la transformer. On enlève l’ancien, on remplace par du neuf. Écran LCD et home-cinéma dernier cri. Ici, je vais installer mon groupe de musique.

Dégoûté par un tel manque de respect, Ludovic partit sur la droite, remua les piles, s’embauma des parfums de péloche. Il découvrit des Harold Lloyd, des Buster Keaton, puis, plus loin, des films comme Hamlet ou Capitaine Fracasse. Il les aurait tous voulus, mais son salaire de cadre à la sécurité sociale et ses différents abonnements – Meetic, Internet, câble, satellite – ne lui laissaient, chaque mois, qu’une marge de manœuvre serrée. Alors, il fallait faire un choix.

Il s’approcha de l’échelle. Luc Szpilman l’avisa :

— Vous devriez faire attention. C’est de là que mon père est tombé et s’est ouvert le crâne. Monter là-dessus à quatre-vingt-deux ans, quand même…

Ludovic marqua une hésitation et s’élança néanmoins. Il pensa au vieil homme, tellement passionné que ses films l’avaient tué. Il grimpa aussi haut qu’il le put, poursuivit ses emplettes. Derrière La Lettre du Kremlin, sur une rangée invisible, il découvrit une boîte toute noire, sans étiquette. En équilibre, Ludovic la souleva. À l’intérieur, un court-métrage, à première vue, puisque la longueur de la pellicule ne remplissait pas l’espace du boîtier. Dix à vingt minutes de projection, maximum. Probablement un film perdu, unique, que le propriétaire n’avait jamais réussi à identifier. Ludovic s’en empara, descendit et l’empila avec les neuf films cultes déjà sélectionnés. Ces bobines anonymes mettaient toujours du piquant lors des séances.

Quand il se retourna, il la joua tranquille, mais ses artères flambaient.

— La plupart de vos films ne valent malheureusement pas grand-chose. Tout ce qu’il y a de plus standard. Et puis… Vous sentez cette odeur ?

— Quelle odeur ?

— Vinaigre. Les bandes sont atteintes du syndrome du vinaigre, autrement dit, elles seront bientôt mortes.

Le jeune s’avança et renifla.

— Vous êtes sûr ?

— Certain. Je veux bien vous débarrasser de ces dix-là. Trente-cinq euros l’unité, ça vous va ?

— Cinquante.

— Quarante.

— D’accord…

Ludovic allongea un chèque de quatre cents euros. Au moment où il mettait les voiles, une voiture immatriculée en France cherchait à se garer.

Sans doute un autre acquéreur, déjà.

Ludovic sortit de sa cabine de projection privée et s’installa, seul avec une canette de bière, sur l’un des douze sièges en skaï, type années cinquante, récupérés à la fermeture du Rex, son petit cinéma de quartier. Il s’était aménagé une authentique salle au sous-sol de sa maison, qu’il appelait son « ciné pocket ». Strapontins, estrade, écran en toile perlée, projecteur Tri-Film Heurtier, tout y était. À quarante-deux ans, il ne lui manquait plus qu’une compagne, qu’il enlacerait en visionnant la VO d’Autant en emporte le vent. Mais pour le moment, ces fichus sites de rencontres ne l’avaient conduit qu’à des amourettes ou des échecs.

Il était presque 3 heures du matin. Gavé d’images d’espionnage et de guerre, il conclut son interminable séance de projection par ce court métrage inconnu, incroyablement préservé. Apparemment, il s’agissait d’une copie. Ces films sans nom recelaient parfois de véritables trésors ou, si la chance était au rendez-vous, des œuvres perdues de cinéastes célèbres : Méliès, Welles, Chaplin. Le collectionneur qu’il était aimait bien rêver. Lorsque Ludovic déroula l’amorce de ce film anonyme pour l’enclencher dans son projecteur, il lut, sur la bande, « 50 images par secondes ». C’était plutôt rare, la norme imposant du 24 par seconde, un débit amplement suffisant pour donner une impression de mouvement. Toutefois, il changea la vitesse d’obturation de son appareil pour se caler sur la valeur recommandée. Histoire de ne pas voir un film au ralenti.

Très vite, la blancheur de l’écran laissa place à une image foncée, voilée, sans titre ni générique. Un cercle blanc apparut dans le coin supérieur droit. Ludovic se demanda, au départ, s’il s’agissait d’un défaut de pellicule, comme ça arrivait souvent avec les bobines anciennes.

Le film commença.

Ludovic chuta lourdement en courant vers l’étage.

Il n’y voyait plus rien, même avec les lumières allumées.

Il était aveugle.

2

[L]a sonnerie violente chassa Lucie Henebelle de son sommeil. Elle se redressa sur son fauteuil, en sursaut, et saisit son téléphone portable.

— Allô…

Voix enfarinée. Lucie jeta un œil à l’horloge de la chambre. 4 h 28 du matin. En face, sa fille Juliette, perfusée à l’avant-bras droit d’un soluté de glucose, dormait profondément.

De l’autre côté de la ligne, la voix tremblait :

— Allô ? Qui est-ce ?

Lucie repoussa sa longue chevelure blonde vers l’arrière, les nerfs à fleur de peau. Elle venait à peine de s’endormir. Ce n’était certainement pas le moment pour une plaisanterie.

— C’est plutôt à vous de me dire qui vous êtes. Vous avez vu l’heure ?

— Ludovic, je suis Ludovic Sénéchal… C’est… C’est Lucie ?

Lucie Henebelle sortit sans bruit de la pièce et se retrouva dans un couloir éclairé de néons. Elle bâilla et tira sur le bas de son chemisier, histoire de ressembler à quelque chose. Des pleurs lointains de nourrissons glissaient le long des murs. En pédiatrie, le silence n’était qu’une chimère.

Lucie mit quelques secondes à situer son interlocuteur. Ludovic Sénéchal. Une aventure Meetic qui, suite à plusieurs semaines de MSN intensif, avait cessé sept mois après leur rencontre dans un café de Lille, pour « incompatibilité de caractère ».

— Ludovic ? Que se passe-t-il ?

Dans l’écouteur, Lucie entendit un fracas, comme un verre chutant sur le sol.

— Il faut qu’on vienne me chercher. Il faut que…

Il n’arrivait plus à articuler, apparemment en proie à la panique. Lucie l’exhorta à se calmer, à parler doucement.

— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. J’étais dans mon ciné pocket. Écoute Lucie, je n’y vois plus rien. J’ai allumé toutes les lumières, ça ne change rien. Je crois que… que je suis aveugle. J’ai composé un numéro au hasard et…

C’était bien lui, ça, regarder des films à 4 heures du matin. Une main sur les reins, Lucie allait, venait, le long d’une large fenêtre qui donnait sur les différents hôpitaux du CHR de Lille. Ce fichu fauteuil lui avait collé une barre dans le dos. À trente-sept ans, le corps encaisse beaucoup moins.

— Je vais te faire envoyer une ambulance.

Ludovic s’était peut-être cogné la tête quelque part. Une plaie au scalp ou un traumatisme crânien pouvaient provoquer ce genre de symptômes et être fatals.

— Vérifie bien que tu ne saignes pas en tâtonnant et goûtant tes doigts. Crâne, nez, tempes. Si c’est le cas, couvre avec des glaçons, serre avec des serviettes. Les secours vont te conduire à l’hôpital juste à côté, je viendrai te rejoindre. Surtout, ne t’allonge pas. Toujours la même adresse ?

— Oui. Dépêche-toi. S’il te plaît…

Elle raccrocha et fonça vers l’accueil des urgences, d’où elle fit partir une ambulance. Décidément, ses congés de juillet démarraient sur les chapeaux de roues. Sa fille de huit ans venait d’être admise pour une gastro-entérite virale. La guigne, en plein été, ça n’arrivait presque jamais… Une tornade, cette maladie, qui avait déshydraté la gamine en vingt heures à peine. Juliette était incapable d’avaler ne serait-ce qu’un verre d’eau. Les médecins prévoyaient une hospitalisation de plusieurs jours, avec repos et alimentation soignée derrière. De fait, la pauvre n’avait pu partir pour sa première colonie de vacances avec sa sœur, Clara. Lourde séparation pour les jumelles.

Lucie s’appuya sur la fenêtre. En voyant le gyrophare d’une ambulance qui démarrait au quart de tour, elle se dit qu’au commissariat central ou ailleurs, en congés ou au travail, la vie lui réservait toujours son lot d’emmerdes.

3

[Q]uelques heures plus tard, à deux cents kilomètres de Lille, Martin Leclerc, le chef de l’Office central pour la répression des violences aux personnes, observait la représentation en trois dimensions d’un faciès humain sur l’écran d’un Macintosh. On y voyait clairement le cerveau, et diverses zones remarquables du visage : pointe du nez, face externe de l’œil droit, tragus gauche… Puis il montra une zone verte, située dans le gyrus temporal supérieur gauche.

— Et donc, ça s’allume chaque fois que je te parle ?

Semi-couché sur une chaise hydraulique, le crâne serré sous un bonnet contenant cent vingt-huit électrodes, le commissaire Franck Sharko fixait le plafond sans bouger.

— C’est l’aire de Wernicke, associée à l’écoute de la parole. Chez toi comme chez moi, le sang y afflue dès qu’on entend une voix. D’où la coloration.

— Impressionnant.

— Pas autant que ta présence à mes côtés. J’ignore si tu te rappelles, mais c’est chez moi que je t’ai invité à boire un verre, Martin. Parce que, ici, hormis leur café dégueu, tu n’auras rien d’autre.

— Ton psy n’a rien contre le fait que j’assiste à une séance. Et tu me l’avais proposé. Tu as aussi perdu la mémoire ?

Sharko aplatit ses larges mains sur les accoudoirs, son alliance claqua contre le métal. Des semaines qu’il suivait ces séances d’« entretien », et il n’arrivait toujours pas à se détendre.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Le chef de l’OCRVP se massa les tempes, l’air fatigué. Depuis vingt ans qu’ils faisaient partie de la boutique, les deux hommes s’étaient souvent vus sous les jours les plus noirs. Scènes de crime éprouvantes, coups durs avec la famille, galères de santé.

— C’est arrivé voilà deux jours. Un bled, entre Le Havre et Rouen. Notre-Dame-de-Gravenchon, tu parles d’un nom… Des cadavres déterrés en bord de Seine, t’en as forcément entendu parler à la télé.

— Cette histoire de chantier pour faire passer un pipeline ?

— Oui. Les médias ont pris leur pied, ils étaient déjà sur place à cause de ce chantier qui fait pas mal de foin. On a découvert cinq macchabées avec le crâne scié. Le SRPJ de Rouen est sur le coup, en coordination avec la gendarmerie locale. Le Proc de là-bas n’était pas loin d’envoyer des mecs du GAC1 mais finalement, c’est retombé sur nous. Je ne te cache pas que cela m’ennuie profondément. En plein début d’été, c’est nauséabond.

— Et Devoise ?

— Branché sur une affaire sensible, je ne peux pas le décrocher. Et Bertholet est en congé.

— Et moi, je ne suis pas en congé, peut-être ?

Leclerc ajusta sa fine cravate rayée. La bonne cinquantaine, costume en Tergal noir, pompes rutilantes, visage sec et tiré, un grand ponte de la PJ dans toute sa splendeur. Son front perlait de gouttelettes, il le tamponna avec un mouchoir.

— Tu es le seul qu’il nous reste sur le territoire. Et puis, ils sont avec leurs femmes et leurs gosses… Merde, tu sais comment c’est.

Le silence les plomba. Une femme, des enfants… Les ballons sur la plage, les rires perdus dans les vagues. Tout était si loin, si flou à présent. Sharko tourna la tête vers l’animation en temps réel de l’activité de son cerveau, vieil organe cinquantenaire bourré de ténèbres. Il hocha le menton, incitant Leclerc à suivre la direction de ses yeux. Malgré l’absence de paroles, la zone verte, sur la partie haute du gyrus, s’illuminait.

— Si ça s’allume, c’est parce qu’elle me parle, en ce moment même…

— Eugénie ?

Sharko acquiesça. Leclerc ressentit un frisson. Voir les méninges de son commissaire réagir ainsi à la parole, alors qu’on n’entendait même pas une mouche voler, lui donnait l’impression d’une présence fantôme dans la pièce.

— Et qu’est-ce qu’elle te dit ?

— Elle veut que j’achète un litre de sauce cocktail et des marrons glacés à mon prochain ravitaillement. Elle adore ces fichus marrons glacés. Excuse-moi deux secondes…

Sharko ferma les yeux, ses lèvres se serrèrent. Eugénie, il l’entendait et la voyait partout. Sur le siège passager de sa vieille R21. Le soir quand il se couchait. Assise en tailleur, à observer les trains miniatures tourner sur leurs rails. Il y a deux ans, Eugénie était souvent accompagnée d’un Black, Willy, grand fumeur de Camel et de marijuana. Une teigne, celui-là, bien plus insupportable que la fillette parce qu’il criait fort et gesticulait beaucoup. Grâce au traitement, le rasta avait disparu définitivement, mais l’autre, la petite fille, revenait souvent, résistante comme un virus.

Sur l’écran du Mac, la zone verte continua à briller ainsi quelques secondes, avant de s’éteindre progressivement. Sharko rouvrit les yeux. Il fixa son chef avec un sourire las.

— Tu vas bien finir par le virer un jour, ton commissaire, à le voir débloquer de cette façon.

— Tu résous des affaires et ça ne t’empêche pas de faire ton job correctement. Je dirais même que tu es parfois meilleur.

— Mouais, dis ça à Josselin. Il n’arrête pas de me casser les couilles. Je crois qu’il veut ma peau.

— C’est toujours comme ça avec les nouveaux boss. Faire le ménage, il n’y a que ça qui compte.

Le professeur Bertowski, du service de psychiatrie de la Salpêtrière, arriva enfin, accompagné de son neuro-anatomiste.

— On y va, monsieur Sharko ?

Monsieur Sharko… ça lui faisait bizarre, depuis que « Sharko » était devenu le nom d’une forme avancée d’atrophie musculaire – la maladie de Charcot. Comme si tous les maux du monde étaient de sa faute.

— On y va…

Bertowski trifouillait dans un dossier dont il ne se séparait jamais.

— Les épisodes paranoïaques de persécution sont devenus très rares, d’après ce que je lis. Juste quelques traces de méfiance, c’est excellent. Et vos visions ?

— Elles reviennent en force, j’ignore si c’est parce que je reste enfermé dans mon appartement. Pas une journée sans qu’Eugénie me rendre visite. La plupart du temps, elle ne squatte que deux ou trois minutes, mais elle est plutôt pénible. Je ne sais pas combien de kilos de marrons glacés elle m’a forcé à acheter depuis la dernière fois.

Leclerc se recula au fond de la pièce, tandis qu’on ôtait le bonnet de Sharko.

— Beaucoup de stress ces derniers temps ? demanda le médecin.

— La chaleur, surtout.

— Votre métier ne facilite pas les choses. Nous allons réduire la durée entre les séances d’entretien. Toutes les trois semaines me paraît être un bon compromis.

Après lui avoir immobilisé la tête avec deux sangles blanches, le neuro-anatomiste approcha du sommet de son crâne un instrument en forme de huit – une bobine capable de délivrer des impulsions magnétiques à un endroit très précis de l’encéphale afin que les neurones visés, à l’image de micro-aimants, réagissent et se réorganisent différemment. La stimulation magnétique transcrânienne permettait d’atténuer fortement, voire d’éradiquer les hallucinations liées à la schizophrénie. La principale difficulté étant, évidemment, de viser au bon endroit, car la zone en question ne mesurait que quelques centimètres, et un plantage d’un seul millimètre pouvait faire miauler ou réciter l’alphabet à l’envers ad vitam aeternam.

Sharko resta là, un cache sur les yeux, avec un unique mot d’ordre : ne plus bouger. Désormais, seules de petites pulsations magnétiques propulsées à la fréquence d’un hertz crépitaient dans la pièce. Sharko ne ressentait aucune douleur, pas la moindre gêne, juste l’angoisse profonde de se dire que dix ans plus tôt, on y serait allé à coups d’électrochocs pour le soigner.

La séance se passa sans encombre. Mille deux cents pulsations plus tard – soit environ vingt minutes – le flic se releva, les muscles un peu engourdis. Il réajusta son impeccable chemise et passa une main dans ses cheveux noirs en brosse. Il suait. La touffeur dans l’hôpital et son léger surpoids dû aux comprimés de Zyprexa n’aidaient pas. En ce début de mois de juillet, même la climatisation avait du mal à réguler les températures démoniaques de l’extérieur.

Il nota son prochain rendez-vous, remercia son psychiatre et quitta la salle.

Il retrouva Leclerc à la machine à café au bout du couloir. Le patron de l’OCRVP avait envie de se griller une clope, ces quelques minutes d’observation l’avaient éprouvé.

— Ça fiche franchement les jetons. Les voir jouer avec ta cervelle de cette façon.

— La routine. C’est comme rester sous le casque chez le coiffeur pour une permanente.

Sharko sourit et porta le gobelet à la bouche.

— Vas-y. Parle-moi de l’affaire.

Les deux hommes se mirent à avancer lentement.

— Cinq corps, pas beaux à voir, enterrés deux mètres sous terre. Aux premières constatations, quatre d’entre eux sont bouffés par les vers, le cinquième dans un relatif bon état. À tous, il leur manquait la partie haute du crâne, comme si on l’avait sciée.

— Ils en pensent quoi, là-bas ?

— À ton avis ? On est dans une petite ville de province où le plus gros délit doit être de ne pas trier ses ordures. Les corps remontent sûrement à des semaines, voire des mois. Ils ont le nez dans le cambouis, l’enquête risque d’être compliquée. Un axe d’approche psychologique pourrait les aider. Tu fais comme d’habitude, ni plus ni moins. Tu récoltes les infos, rencontres les gens qu’il faut, et après, on gère à Nanterre. C’est l’histoire de deux, trois jours. Ensuite, tu pourras t’occuper de tes trains miniatures ou vaquer à tes occupations. Et moi, je ferai de même. Je ne veux pas que ça traîne en longueur. J’ai besoin de lever le pied, ces jours-ci.

— Kathia et toi partez en vacances ?

Leclerc serra les lèvres.

— Je ne sais pas encore. Ça dépendra.

— De quoi ?

— D’un tas de paramètres qui ne regardent que moi.

Sharko ne releva pas. Lorsqu’ils franchirent les portes de l’hôpital, une vague de feu les accabla. Mains dans les poches de son pantalon en lin, le commissaire se retourna vers le long bâtiment de pierre blanche, avec son dôme, étincelant sous l’implacable soleil. Un établissement qui, ces dernières années, était devenu sa seconde maison, après le bureau.

— J’ai un peu peur de retourner sur le terrain. C’est loin, tout ça…

— On s’y refait vite.

Sharko resta un moment silencieux, semblant peser le pour et le contre, puis haussa les épaules.

— Ah, et puis merde ! À force de rester le cul assis, je commence à avoir la forme d’un fauteuil. Dis-leur que je me pointerai là-bas en milieu d’après-midi.

1-Groupe analyse criminelle, propre à la gendarmerie, du Service technique de recherches judiciaires de Rosny-sous-Bois.

4

[L]ucie terminait juste son café dans le hall de l’hôpital Salengro, quand le médecin urgentiste qui s’était chargé de Ludovic Sénéchal s’approcha d’elle. C’était un grand type brun, aux traits fins et aux belles dents, le genre de mec sur lequel elle aurait pu flasher dans d’autres circonstances. Sur sa blouse trop ample on pouvait lire Docteur L. Tournelle.

— Alors, docteur ?

— Pas de plaie apparente, aucune ecchymose qui laisse supposer un traumatisme. Les examens ophtalmologiques n’ont rien révélé d’anormal. Mobilité oculaire, fond de l’œil, tout est propre. Les réflexes photomoteurs, comme la contraction de la pupille, sont bien en place. En revanche, Ludovic Sénéchal n’y voit strictement rien.

— De quoi souffre-t-il, dans ce cas ?

— Nous allons approfondir les examens, notamment avec une IRM pour voir s’il n’y a pas de tumeur cérébrale.

— Une tumeur peut rendre aveugle ?

— Si elle comprime le chiasma optique, oui.

Lucie avala lourdement sa salive. Ludovic n’était plus qu’un lointain souvenir, mais ils avaient quand même partagé sept mois de leur vie.

— Et ça se soigne ?

— Cela dépend de la taille, de la position, si c’est malin ou bénin. Je préfère ne rien vous dire avant le scanner. Vous pouvez aller voir votre ami dans la chambre 208, si vous le souhaitez.

Le docteur la salua d’une poigne ferme, avant de s’éloigner d’un bon pas. Lucie n’eut pas le courage de grimper les étages à pied et attendit l’ascenseur. Ses deux nuits blanches dans l’aile pédiatrique, entre cris et vomi, l’avaient vidée de son énergie. Heureusement que sa mère la relayait en journée, afin qu’elle puisse dormir un peu.

Après avoir cogné doucement à la porte, elle pénétra dans la chambre de Ludovic. Il était allongé dans son lit, le regard figé. Lucie ressentit une petite boule au fond de sa gorge. Il n’avait pas changé… Calvitie plus prononcée, certes, mais il portait encore les traits du type mûr, au visage doux et rond, qui l’avait fait flasher sur Internet.

— C’est Lucie…

Il se tourna vers elle. Ses pupilles ne la regardaient pas directement, mais fixaient le mur, juste à côté. Lucie se frictionna les épaules dans un frisson. Ludovic essaya de sourire.

— Tu peux approcher. Ce n’est pas contagieux.

Lucie fit quelques pas, et lui prit la main.

— Ça va aller.

— C’est drôle d’avoir composé ton numéro, non ? Ça aurait pu être n’importe qui d’autre.

— C’est drôle aussi que je me trouvais justement dans le coin. En ce moment, les hôpitaux, ça me connaît.

Elle lui expliqua, pour Juliette. Ludovic avait déjà vu les jumelles, et les petites l’appréciaient beaucoup. Lucie se sentait nerveuse, elle pensait à cette horreur, qui mûrissait peut-être dans la tête de son ex.

— Ils vont trouver ce qui ne va pas.

— Ils t’ont parlé de la tumeur, je suppose ?

— Ce n’est qu’une hypothèse.

— Il n’y a pas de tumeur, Lucie. C’est à cause du film.

— Quel film ?

— Celui avec le petit cercle blanc. Celui que j’ai trouvé hier chez un collectionneur. Il était…

Lucie remarqua que ses doigts se rétractaient dans les draps.

— Il était bizarre.

— Bizarre comment ?

— Bizarre au point que j’en perde la vue, merde !

Il avait crié. Il tremblait à présent. Il tâtonna puis agrippa la main de son interlocutrice.

— Le vieux propriétaire, je suis certain que c’est ce film-là qu’il allait chercher dans son grenier. Il s’est fracassé le crâne en montant à l’échelle. Quelque chose a dû… je ne sais pas, faire qu’il éprouve le besoin de monter ces marches raides pour le visionner.

Lucie le sentait au bord de la rupture. Elle détestait voir des proches, des amis dans la détresse.

— Je vais le visualiser, ce film.

Il secoua la tête.

— Non, non. Je ne voudrais pas que…

— Que je devienne aveugle ? Et tu m’expliques comment de simples images projetées sur un écran pourraient rendre aveugle ?

Pas de réponse.

— La bobine est restée montée sur le projecteur ?

Après un silence, Ludovic finit pas abdiquer.

— Oui. T’as juste une série de manips à faire, je t’ai déjà montré. Tu te rappelles ?

— Oui… C’était avec La Soif du mal, je crois.

— La Soif du mal… Orson Welles…

Il se perdit dans un soupir douloureux. Des larmes avaient roulé sur ses joues. Il pointa l’index dans le vide.

— Mon portefeuille doit être sur la table de nuit. Il y a des cartes de visite à l’intérieur. Prends celle au nom de Claude Poignet. Il est restaurateur de films anciens, je voudrais que tu lui apportes la bobine. Qu’il jette un œil, d’accord ? J’aimerais savoir d’où vient le métrage. Prends aussi la petite annonce. Il y a l’adresse et le numéro de téléphone du fils du collectionneur. Luc Szpilman.

— Que veux-tu que j’en fasse ?

— Prends… Prends tout. Tu veux m’aider ? Alors aide-moi, Lucie.

Lucie soupira en silence. Elle ouvrit le portefeuille et récupéra la bonne carte ainsi que l’annonce.

— C’est fait.

Il parut plus apaisé. Il se tenait désormais en position assise, les pieds au sol.

— À part ça Lucie… Comment vas-tu ?

— La routine. Toujours autant de meurtres et d’agressions. Le chômage, dans la police, ça ne risque pas d’arriver.

— Je voulais parler de toi, pas de ton métier.

— Moi ? Euh…

— Laisse tomber. On en reparlera plus tard.

Il lui tendit les clés de sa maison et lui serra fort le poignet. Lucie frissonna quand il la fixa droit dans les yeux, son visage à dix centimètres du sien :

— Méfie-toi de ce film.

5

[M]ilieu d’après-midi, à Notre-Dame-de-Gravenchon… Une belle petite ville perdue en Seine-Maritime. Commerces sympas, tranquillité, verdure et champs à perte de vue, si on regardait du bon côté. Parce que vers le sud-ouest, à un kilomètre à peine, le bord de Seine était obstrué par une espèce de vaisseau d’acier gigantesque, qui dégueulait ses fumées grisâtres et ses relents de gaz jusqu’à en décolorer le ciel.

Sharko prit la direction indiquée par le lieutenant de police qu’il souhaitait retrouver sur place. Même si les corps avaient été levés la veille – il avait fallu une bonne journée pour les sortir de terre sans contaminer la scène de crime, du pur travail d’archéologue –, le commissaire aimait retracer une affaire depuis son point originel. Les trois heures de route, avec le soleil dans la tronche, l’avaient mis sur les nerfs, d’autant plus que, depuis des années, il ne roulait quasiment plus en voiture. Ses trajets, il les faisait en RER B Bourg-la-Reine-Châtelet-Les Halles et RER A Châtelet-Nanterre.

Un panneau, devant lui. Il bifurqua, et traversa la zone industrielle de Port-Jérôme avec les vitres fermées et la climatisation à fond. Malgré tout, ça sentait l’air poisseux, chargé de limaille et d’acide. Ici, bien planqués dans la nature, les grands noms se partageaient l’empire des carburants, des fiouls et des huiles. Total, Exxon Mobil, Air Liquide. Le commissaire roula deux bons kilomètres dans ce magma de cheminées, pour enfin s’en extraire et rejoindre un secteur plus calme, en pleine friche industrielle. Des bulldozers figés déchiraient le paysage. Il se gara en peu en retrait du chantier, descendit et réajusta le col de sa chemise. Au diable la veste… Il l’abandonna sur le siège passager, avec son petit sac de sport contenant son nécessaire pour l’hôtel. Il se dégourdit les jambes, ça craqua un coup quand il fit une flexion.

— Bon Dieu…

Il chaussa ses lunettes de soleil dont l’une des branches était rafistolée à la glu, et détailla les alentours. La Seine sur la droite, un nuage d’arbres sur la gauche, le site industriel à l’arrière. Il régnait une immense impression de vide, d’abandon. Pas une maison, juste des routes désertes, des terrains vagues. Comme si la zone était morte, cramée par le feu du ciel.

Devant lui, en contrebas, deux ou trois hommes casqués bavardaient. À leurs pieds, une large plaie ocre fendait la terre en deux et remontait la rive du fleuve sur des kilomètres. Elle s’arrêtait net là où les bandes jaune et noir de la police nationale battaient mollement au vent. Ça sentait l’argile chaude, l’humidité.

Le flic repéra immédiatement le collègue rouennais qui l’attendait. Simplement par son holster, à sa ceinture. Le flingue brillait sous la lumière comme pour l’appeler. Le gus se perdait dans un jean taille basse, un tee-shirt noir et de vieilles chaussures en toile. Brun, grand, sec, vingt-cinq, vingt-six ans à tout casser. Il discutait avec un cameraman et ce qui ressemblait à une journaliste. Sharko releva ses lunettes dans sa brosse et lui présenta sa carte.

— Lucas Poirier ?

— Vous êtes le commissaire profiler de Paris ? Enchanté.

Entrer dans les détails et expliquer que son métier n’avait, somme toute, pas grand-chose à voir avec ces histoires de profiler risquait de prendre des plombes.

— Appelez-moi Sharko. Ou Shark. Pas de nom, de prénom, pas de grade.

— Désolé, commissaire, mais ça, je ne peux pas.

La journaliste s’approcha.

— Commissaire Sharko, on nous a tenus au courant de votre visite et…

— Au risque de vous paraître désagréable, vous et votre porte-images, allez voir ailleurs si j’y suis.

Il la fixa de son œil le plus sombre. Les journalistes, il détestait. La femme se recula et demanda néanmoins à son cameraman de filmer quelques images. Ils broderaient probablement un sujet sans consistance, à grand renfort de plans de coupe, insistant sur le fait qu’un profiler était sur le coup. Cela ferait sensation.

Sharko les repoussa du regard et s’adressa à Poirier.

— Vous savez si ma chambre d’hôtel est réservée ? Qui s’occupe de ça, chez vous ?

— Euh… Je ne sais pas. Sans doute le…

— J’en voudrais une grande, avec une baignoire.

Poirier acquiesça, comme la plupart des gens à qui Sharko demandait quelque chose, tant il en imposait. Le commissaire observa de nouveau les alentours.

— Bon… Ne perdons pas de temps. Vous m’expliquez ?

Le jeune lieutenant engloutit une bonne partie de sa petite bouteille d’eau, qu’il tenait dans sa main, et désigna les Algeco, en retrait.

— Le chantier a démarré le mois dernier. Ils construisent un pipeline qui va permettre de transporter toutes sortes de produits chimiques des usines de Gonfreville à la raffinerie Exxon, là-bas. Trente bornes de tuyauterie souterraine. Il leur restait à peine cinq ou six cents mètres à creuser, mais avec ce qu’ils viennent de déterrer, on a gelé les travaux. Ils font la gueule, je ne vous raconte même pas.

Au loin, un homme en cravate – sans doute un chef de chantier – ne cessait d’aller et venir, portable à l’oreille. Ce genre de découverte devait être la dernière chose à laquelle il s’attendait. Même s’il n’y pouvait rien, ce malheureux allait devoir rendre des comptes aux financiers.

Sharko s’épongea le front avec un mouchoir. De larges cercles se dessinaient sous ses aisselles. Poirier se mit à avancer vers la zone.

— C’est là-bas que les ouvriers les ont découverts. Cinq cadavres, enterrés à deux mètres de profondeur. Le chauffeur du bulldozer n’a pas fait trop de dégâts, il s’est arrêté sur-le-champ de creuser quand il a vu un bras apparaître.

Sharko passa sous les bandes de délimitation et s’approcha du bord de la profonde tranchée. Il détourna la tête, le nez plissé. Poirier l’accompagna et planta son nez sous son tee-shirt.

— Ouais, ça fouette encore un peu. Ça baignait dans le jus et les températures n’arrangent rien. Les mecs de la scientifique et le légiste s’éclatent, croyez-moi.

Le commissaire prit une large inspiration, puis observa le fond.

— C’était quoi ? Hommes, femmes, enfants ? Une idée sur l’âge ?

— Des hommes, vous verrez avec l’anthropologue. En pièces détachées pour quatre d’entre eux. L’humidité de la terre, la proximité de la Seine ont dû accélérer le processus de putréfaction. Ils étaient presque à l’état de squelettes. J’ai dit presque, il restait de la chair pourrie, des écoulements, enfin bref vous…

— Et le cinquième ?

Poirier serrait nerveusement sa bouteille d’eau. Sous son tee-shirt, il était noyé. Les fronts gouttaient, les peaux lâchaient des centilitres d’eau et de sel.

— C’était un homme, relativement conservé. Enfin, si on peut dire ça. Avec les autres corps en dessous et au-dessus de lui, ça a dû créer une espèce de couche d’isolement.

— Pas de bâche ni d’emballage particulier autour des cadavres ?

— Non. Pas de vêtements non plus. Ils étaient totalement nus. Concernant ce type mieux conservé, on… on lui avait écorché une partie du corps. Les bras, la poitrine. Je l’ai vu de mes yeux, putain… C’était comme une orange pelée. Vous pouvez même pas imaginer.

Si, il pouvait. Il soupira. L’affaire s’annonçait corsée, encore un dossier qui risquait de s’accumuler avec les autres, à Nanterre, et qu’on moulinerait de temps en temps dans les ordinateurs. Il tendit la main au lieutenant.

— Aidez-moi à descendre.

Le policier s’exécuta. Sharko eut le sentiment que ce jeune en avait déjà trop vu, dans sa toute nouvelle carrière. Il était dans le bourbier dont il ne sortirait pas indemne d’ici quelques années. Tous les flics suivaient les mêmes rails, ceux qui plongeaient vers les gouffres et interdisaient toute remontée. Parce que cette saloperie de métier vous bouffait, vous digérait, jusqu’aux tripes.

Le commissaire lâcha prise et se retrouva au fond. Il chassa de la terre de sa chemise du dos de la main. L’air empestait le tiroir de morgue, le soleil avait disparu et il régnait ici une touffeur malsaine. Le flic s’accroupit, égrena la terre entre ses doigts. Elle avait été tamisée, de manière à ne laisser de côté aucun indice : petits os, cartilages, pupes d’insectes. La scientifique avait fait du bon boulot. Sharko se redressa, leva les yeux vers les murs brunâtres. Deux mètres de profondeur, ça en faisait de la matière à remuer pour enterrer des macchabées. Un méticuleux…

— Mon chef m’a parlé de crânes coupés en deux.

Poirier se pencha au-dessus. Une goutte de sueur perla de son front et tomba dans la tranchée.

— Effectivement, et la presse aussi a remis le couvert, ça fait sensation dans les tabloïds. On parle de tueur en série et tout, du délire. On n’a retrouvé aucune partie haute de leur crâne. Volatilisée.

— Et le cerveau ?

— Y avait plus rien dans les crânes. Enfin si, de la terre. Le légiste est encore sur le coup. Il paraît que le cerveau et les yeux sont les premiers trucs qui se détruisent et disparaissent complètement après la mort. Alors, on n’en sait rien pour le moment.

Il tira la langue, et y déposa la dernière goutte d’eau de sa bouteille.

— Putain de chaleur !

Le jeune écrasa le récipient dans sa paume, sur les nerfs.

— Écoutez, commissaire, si on levait le camp d’ici ? Ça fait des heures que je poireaute, et j’ai besoin de fraîcheur. On pourrait discuter en route, je dois monter avec vous de toute façon.

Sharko sonda une dernière fois l’endroit. Pour l’instant, il n’y avait plus rien à voir, à découvrir. Les photos de la scène de crime, les gros plans ou les clichés aériens des environs, s’il y en avait, lui parleraient sans doute davantage.

— Les corps présentaient d’autres particularités ? Est-ce qu’on leur avait arraché les dents ?

Un silence. Le jeune inclina la tête, stupéfait.

— Vous avez raison. Plus de dents. Et on leur avait coupé les mains, aussi. Comment vous…

— Aux cinq ?

— Je crois, oui. Je… Excusez-moi…

Il disparut du champ de vision de Sharko. Petite journée éprouvante pour lui, assurément. Le commissaire longea lentement la tranchée. Il les voyait, au loin, les deux zigotos de la télé, qui zoomaient vraisemblablement sur lui. Ils s’effacèrent discrètement, vers leur véhicule de location. Le flic resta là, seul, et fixa le lieu vide. Il les imagina, à cinq, empilés… L’un d’eux avait été écorché en partie, pourquoi ? Avait-il eu droit à un traitement de faveur ? Avant, après sa mort ? Toutes les questions inhérentes à la scène de crime arrivaient sur ses lèvres. Les victimes se connaissaient-elles ? Fréquentaient-elles leur assassin ? Étaient-elles mortes en même temps ? Dans quelles conditions ?

Sharko ressentit le tout premier frisson de l’enquête, le plus excitant. Ici, ça puait la mort, l’essence des bulldozers, l’humidité, mais il se surprit à encore aimer ces odeurs nauséabondes. Il fut un temps où il se shootait à l’adrénaline et aux ténèbres. Où il ne comptait pas ses retours au milieu de la nuit, tandis que Suzanne dormait seule sur le canapé, recroquevillée et en larmes.

Il haïssait cette période passée autant qu’il la regrettait.

Plus loin, il trouva une échelle de chantier, adossée à la paroi, et put remonter facilement. Une route goudronnée passait, à une trentaine de mètres de la tranchée. Certainement celle qu’avaient empruntée le ou les assassins pour y déposer les corps. La PJ de Rouen avait dû lancer l’enquête de proximité, commencer à interroger le personnel d’usine, au cas où. Mais vu l’endroit, il fallait s’attendre à faire chou blanc.

Là-bas, Lucas Poirier était assis au bord de la Seine, portable à l’oreille. Il téléphonait sûrement à sa femme pour lui dire que ce soir, il risquait de rentrer tard. Bientôt, il ne l’appellerait même plus, ses absences trop longues feraient partie du métier. Et des années plus tard, il se rendrait compte qu’en définitive, ce job, c’était apprendre à vivre seul avec ses démons, à boire des coups sur un vieux zinc miteux et à dégueuler sa rancœur tellement on n’en pouvait plus. Dans un soupir, Sharko lui signifia qu’il se mettait en route. Le Rouennais raccrocha, puis courut pour le rejoindre.

— Alors, pour les dents ? Comment vous avez su ?

— Une vision. Je suis profiler, ne l’oubliez pas.

— Vous déconnez, commissaire…

Sharko le gratifia d’un sourire sincère. Il aimait la naïveté de ces mômes, elle prouvait qu’il existait encore quelque chose de pur en eux, une lueur qu’on ne trouvait plus chez les vieux briscards, ceux qui avaient déjà tout vu.

— L’auteur de l’acte a dénudé ses victimes, il a choisi un sol très meuble et humide, proche de l’eau, pour que la décomposition soit rapide. Malgré l’isolement de cette zone qui est sûrement non constructible, il a quand même eu peur qu’on les découvre, c’est pour cela qu’il a creusé si profond. Alors, avec toutes ces précautions, il n’aurait certainement pas laissé des cadavres identifiables. De nos jours, des spécialistes sont capables de relever des empreintes digitales même sur des corps parcheminés. Le tueur le savait peut-être, il y est allé à la brutale. Sans dents, sans mains, ces morts resteront anonymes.

— Pas tout à fait anonymes. On va récupérer leur ADN.

— L’ADN, ouais… On peut toujours y croire.

Ils montèrent dans la voiture, Sharko mit le contact et démarra.

— Pour ma chambre d’hôtel, qui je dois appeler ? Je sais que je me répète, mais j’en voudrais une grande, avec une baignoire.

6

[L]udovic Sénéchal habitait derrière l’hippodrome de Marcq-en-Barœul, une ville discrète accolée à Lille. Coin tranquille, maison individuelle style « contemporain » en briques, jardin suffisamment petit pour ne pas y passer son samedi à tondre le gazon. Lucie leva les yeux vers la fenêtre de l’étage, un sourire en coin. C’était dans cette petite chambre coquette qu’ils avaient fait l’amour, la première fois. Une espèce de soirée Meetic, livrée en kit. On se rencontre pour de faux, puis pour de vrai, on couche ensemble et après on voit.

Elle avait vu. Ludovic était un homme bien sous tous les rapports – sérieux, attentionné, affublé d’un tas d’autres adjectifs luminescents – mais il manquait sérieusement de panache. Vie pépère, à visionner des films, couler ses journées à la sécurité sociale et encore visionner des films. Sans oublier une sérieuse tendance à broyer du noir. Elle l’imaginait mal comme le futur père de ses jumelles, celui qui irait les encourager aux compétitions de danse ou roulerait à vélo avec elles.

Lucie enfonça la clé dans la serrure, mais remarqua que la porte n’avait pas été verrouillée. Il était facile d’en deviner la raison : dans la panique, Ludovic avait tout laissé en plan. Elle pénétra à l’intérieur de l’habitation, tourna le verrou derrière elle. C’était vaste et beau, moderne, il y avait ici l’espace qui lui manquait à elle et ses filles. Un jour, peut-être…

Elle se rappelait l’emplacement de la cave. Les séances de cinéma, avec la bière et le pop-corn soufflé à la poêle, avaient quelque chose de mémorable, d’intemporel. En avançant dans le hall, elle découvrit des objets brisés ou renversés. Elle imaginait très bien Ludovic remonter à tâtons d’en bas, complètement aveugle, et se cogner partout avant de réussir à la joindre.

Lucie descendit la volée de marches qui l’amena dans le ciné pocket. Depuis l’année dernière, rien n’avait bougé. Moquette rouge sur les murs, odeur de vieux tapis, ambiance seventies… Cela avait son charme. Devant elle, l’écran perlé palpitait sous la lumière blanche du projecteur. Henebelle poussa la porte de la minuscule cabine où régnait une chaleur de four, à cause de la puissante lampe au xénon. Un bourdonnement massif emplissait l’espace, la bobine réceptrice tournait inutilement, l’extrémité de la pellicule claquait dans l’air à chaque rotation. Sans réfléchir, Lucie appuya sur le gros bouton rouge du boîtier d’alimentation, un mastodonte de soixante kilos. Les ronflements cessèrent enfin.

Elle pressa un interrupteur, un néon scintilla. Dans le petit local, les galettes vides, des magnétophones, des affiches s’entassaient en désordre. C’était bien la griffe de Ludovic, un bordélique organisé. Elle essaya de se rappeler les manœuvres pour charger un film : inverser les bobines débitrices et réceptrices en enfilant leurs axes sur les bras du projecteur, bloquer avec des tirettes, appuyer sur « moteur », mettre en contact les encoches de la pellicule avec les dents du débiteur… Avec tous ces boutons devant elle, l’opération était plus compliquée qu’il n’y paraissait, mais Lucie parvint à démarrer l’engin, au petit bonheur la chance. Par la magie de la lumière et de l’œil, la succession d’images fixes allait se transformer en un mouvement parfait. Le cinéma était né.

Lucie éteignit le néon, referma la porte de la cabine surélevée et descendit les trois marches qui menaient à la salle. Elle resta debout contre le mur du fond, les bras croisés. Cette petite pièce vide, ces douze sièges en skaï vert avaient quelque chose de profondément déprimant, à l’image de leur propriétaire. À fixer l’écran, Lucie ne put s’empêcher de ressentir une appréhension. Ludovic avait parlé d’un film bizarre, et il était à présent aveugle… Et s’il y avait quelque chose de dangereux dans ces images, comme… comme une lumière tellement vive qu’elle pourrait aveugler ? Lucie secoua la tête, cela était complètement stupide. Ludovic avait sans aucun doute une tumeur cérébrale.

Le rai de lumière titilla l’obscurité et vint embraser le grand rectangle blanc. Une image d’un noir uniforme se répandit d’abord. Puis, cinq ou six secondes plus tard, un cercle blanc s’incrusta dans le coin supérieur droit. Soudain, une musique fit vibrer les murs. Un air gai, de ceux qu’on entendait sur les anciennes fêtes foraines, au milieu des manèges de chevaux de bois. Lucie sourit devant les grésillements maladroits qu’on percevait, malgré tout. La bande-son provenait sûrement d’un vieux 45 tours ou pire, d’un phonographe.

Pas de titre, de générique. Le visage d’une femme, en gros plan, se dessina dans un ovale qui occupait la partie centrale de l’écran. Tout autour de cet ovale, l’image restait foncée, faite d’une espèce de brume grisâtre, presque noire, comme si le cinéaste avait mis un cache sur son objectif. En définitive, on avait une impression de voyeurisme, de regarder le spectacle depuis le trou d’une serrure.

Lucie trouvait l’actrice belle, hypnotisante avec ses grands yeux mystérieux. Vingt ans environ, elle fixait l’objectif. Rouge à lèvres sombre, cheveux de jais, plaqués vers l’arrière, mèche en accroche-cœur sur le front. On devinait le haut de son tailleur à carreaux, et un cou pur, immaculé. Lucie pensa à ces photos de famille, à l’intérieur des médaillons austères cachés dans les vieilles boîtes à bijoux des grands-parents. L’actrice ne souriait pas, plutôt hautaine, le genre de femme fatale que Hitchcock aurait aimée sur ses tournages. Ses lèvres se mirent à remuer, très brièvement : elle parlait, mais Lucie ne put rien capter de ses paroles muettes. Deux doigts – des doigts d’homme – s’invitèrent par le haut et écartèrent les paupières de son œil gauche. Brusquement, surgie de la gauche, la lame d’un scalpel fendit l’œil en deux, vers la droite, dans le lancinement de la musique de cirque et le claquement des cymbales.

Lucie détourna le regard, les dents serrées. Trop tard, l’image l’avait frappée de plein fouet et cela la fit enrager. Elle n’avait rien contre les séries B d’horreur – bien au contraire, elle s’en louait régulièrement, surtout les samedis soir – mais elle détestait cette manière de procéder : déverser de l’insoutenable sans donner au spectateur la moindre chance de l’éviter. C’était bas et lâche.

Soudain, la fanfare cessa.

Plus un bruit, hormis le vrombissement angoissant du projecteur.

Un peu secouée, Lucie revint vers l’écran. Encore une séquence de cet acabit, et elle arrêtait tout. Avec son séjour aux urgences, elle avait franchement sa dose de sanguinolent.

La tension venait de grimper d’un cran. Lucie ne se sentait plus aussi rassurée qu’avant.

Le projecteur continua à lancer son cône de lumière. Apparurent alors à l’image des semelles de chaussures. Par un mouvement de translation, elles s’éloignèrent vers l’arrière. La lueur du ciel jaillit, rassurante. Une fillette blonde, tenue stricte, jouait à la balançoire, un large sourire aux lèvres. Scène en noir et blanc, muette même si la petite s’exprimait sous différents plans. Elle avait de longs cheveux clairs, sans doute blonds, et rayonnait de vie. Les iris captaient la lumière, les ombres projetées par des arbres dansaient sur sa peau. L’éclairage, les angles de prise de vue, les expressions, tirées de son visage enfantin, inclinaient à penser qu’il s’agissait d’un film de professionnel. Souvent, des plans mobiles – on devait tourner caméra à l’épaule – s’attardaient sur l’œil de la môme. Clair, pur, plein de vie. Il palpitait, la pupille se rétractait, s’ouvrait, comme un diaphragme. Le cercle blanc ne quittait pas sa position, en haut à droite, et Lucie peinait à s’en détacher. Non pas qu’il l’attirât, il la gênait plutôt. Elle ne sut expliquer pourquoi, mais elle ressentit des picotements dans son ventre. La scène de l’œil crevé l’avait définitivement touchée.

Des plans très brefs axés sur la gamine se succédèrent. Un empilement de séquences détachées, comme dans un rêve, qu’on n’arrivait à situer ni dans le temps, ni dans l’espace. Certaines images sautaient, probablement à cause de la qualité de la pellicule. On passait de l’œil crevé à la balançoire, de la balançoire à la main de la petite qui jouait avec des fourmis. Plan rapproché sur sa bouche d’enfant en train de manger, sur ses paupières qui s’abaissent et se relèvent. Un autre, où elle caressait affectueusement deux chatons dans l’herbe pendant deux ou trois minutes. Elle les embrassait, les serrait contre elle, tandis que le brouillard – Lucie s’interrogeait vraiment sur le procédé mis en place – se répandait autour. Quand la fillette levait les yeux vers la caméra, elle ne jouait pas un rôle. Elle souriait avec complicité, parlait à quelqu’un qu’elle connaissait. Une fois, elle s’approcha de la caméra, et se mit à tourner, tourner. L’image aussi tournoya, accompagnant la danse, et provoquant, au cœur de cette brume, une impression de vertige.

Séquence suivante. Quelque chose avait changé dans le regard de la fillette. Une forme de tristesse permanente. L’image était très sombre. Autour la brume dansait, dégoulinait. La caméra avançait, reculait pour la narguer, la petite la repoussait, les deux mains en avant, comme on chasse un insecte. Lucie avait le sentiment de ne pas être à sa place en visionnant ce film. Elle se sentait de trop, voyeur observant secrètement une scène qui pourrait se passer entre un père et sa fille.

On bascula tout aussi subitement sur une autre séquence. Lucie roula des yeux, s’imprégnant du décor : une étendue d’herbe cernée de barrières, un ciel noir, brumeux, chaotique, et pas vraiment naturel : des effets spéciaux ? À l’extrémité de la pâture, la gamine attendait, les bras le long du corps. Dans sa main droite, elle tenait un couteau de boucher, tellement démesuré entre ses petits doigts innocents.

Zoom sur ses yeux. Ils fixaient le néant, les pupilles paraissaient dilatées. Quelque chose avait bouleversé cette gamine, Lucie le sentait. La caméra, placée derrière les clôtures, se dirigea rapidement vers la droite pour se fixer sur un taureau furieux. La bête, monstrueuse de puissance, écumait, grattait du sabot ou tapait les barrières. Ses cornes pointaient vers l’avant comme des sabres.

Lucie porta la main à la bouche. Ils n’allaient quand même pas…

Elle s’appuya sur le dossier d’un fauteuil, la tête inclinée vers l’écran. Ses ongles s’enfoncèrent dans le skaï.

D’un coup, un bras inconnu entra dans le champ et souleva une tirette. L’auteur du geste avait pris la précaution de rester hors-champ. La logette s’ouvrit. La bête survoltée fonça droit devant elle. Son corps exprimait la puissance la plus pure, la plus violente. Combien pesait-elle ? Une tonne peut-être ? Elle s’immobilisa au centre, pivota enfin et sembla se concentrer alors sur la fillette, qui ne bougeait pas.

Henebelle hésita à remonter dans la cabine de projection et tout arrêter. On ne jouait plus, il n’était plus question de balançoire, de sourires, de complicité. On sombrait dans l’inconcevable. Lucie, un doigt sur la bouche, n’arrivait plus à détacher son regard de ce satané écran. Le film l’aspirait. Dans le ciel, les nuages noirs gonflaient, tout s’obscurcissait, comme pour préparer un final tragique. Lucie eut alors la sensation d’une mise en scène : celle du Bien contre le Mal. Avec un Mal démesuré, surpuissant, inattaquable. David contre Goliath.

Le taureau chargea.

Le mutisme du film et l’absence de musique rajoutaient un sentiment d’étouffement. On devinait, sans l’entendre, le bruit de chaque foulée de la bête, le ronflement de ses naseaux huileux. La caméra tenait à présent les deux sujets dans le champ : le taureau à gauche, la fillette à droite. La distance entre le monstre et la gamine immobile s’amenuisait. Trente mètres, vingt… Comment la fille pouvait-elle ne pas bouger ? Pourquoi ne se sauvait-elle pas en hurlant ? Lucie songea brièvement aux pupilles dilatées de la gamine. Drogue, hypnose ?

Elle allait se faire encorner.

Dix mètres. Neuf, huit…

Cinq mètres.

Brusquement, le taureau ralentit, ses muscles se vrillèrent, des mottes de terre s’arrachèrent du sol. Il se figea totalement à un mètre à peine de sa cible. Lucie crut à un arrêt sur image, elle ne respirait plus. Ça allait reprendre, forcément, et le drame aurait lieu. Mais rien ne bougeait. Pourtant, le monstre continuait à haleter, à écumer. On lisait, dans ses yeux enragés, la volonté de poursuivre, de tuer, mais sa carcasse, elle, se refusait à obéir.

Paralysé était le mot qui lui correspondait le mieux.

La gamine le fixait sans ciller. Elle fit un pas en avant, jusqu’à se glisser sous la gueule de la bête, quarante, cinquante fois plus lourde qu’elle. Sans trahir la moindre émotion, elle leva sa lame et trancha la gorge d’un geste net. Une cascade noire se mit à couler et, comme vaincue par un matador dément, la bête sombra sur le flanc, faisant se soulever un nuage de poussière.

Soudain, écran noir, comme au début. Lentement, le cercle blanc, en haut à droite, disparut.

Et alors, scintillements dans la salle, pareils à des applaudissements de lumière. Le film tirait sa révérence.

Lucie resta immobile. Secouée de l’intérieur, elle avait très froid. Elle se frotta nerveusement le front. Avait-elle bien vu un taureau enragé s’immobiliser entièrement devant une fillette et se laisser égorger sans réagir, le tout dans un long plan-séquence, sans coupure apparente ?

Dans un frisson, elle regagna la cabine et appuya sur le bouton d’un mouvement sec. Les ronflements s’interrompirent, le néon grésilla à nouveau. Lucie en éprouva un soulagement infini. Quel esprit tordu pouvait tourner des délires pareils ? Elle voyait encore ce brouillard glauque se répandre sur l’écran, ces plans sur les yeux, les scènes d’ouverture et de fermeture, d’une violence inouïe. Il y avait quelque chose, dans ce court-métrage, que n’apportaient pas les films d’horreur classiques : le réalisme. La gamine, sept ou huit ans, n’avait rien d’une actrice. Ou alors, au contraire, elle était une actrice exceptionnelle.

Lucie s’apprêtait à remonter quand elle entendit un bruit, au rez-de-chaussée. Le craquement d’une semelle sur du verre. Elle arrêta de respirer. Avait-elle rêvé, stressée par la projection ? Elle progressa, marche par marche, avec prudence. Enfin, elle parvint dans le hall.

La porte d’entrée était entrouverte.

Lucie se précipita, certaine de l’avoir fermée à clé à son arrivée.

Personne dehors.

Interloquée, Lucie retourna dans la maison, observa autour d’elle. A priori, rien n’avait été fouillé, dérangé. Elle s’engagea dans le couloir central et ausculta les autres pièces. Salle de bains, cuisine, et… bureau.

Le bureau… Là où Ludovic stockait ses kilos de films.

La porte était, là aussi, entrouverte. Lucie s’aventura au milieu des étals de bobines. Des dizaines de boîtes gisaient au sol. De la pellicule dégueulait dans tous les coins. La flic remarqua que seules celles qui ne portaient pas d’étiquettes – ni nom de l’œuvre, de réalisateur, ni année de production… – avaient été dérangées et auscultées.

Quelqu’un était venu fouiller ici et cherchait quelque chose de bien précis.

Un film anonyme.

Ludovic lui avait raconté s’être procuré des bobines la veille chez un collectionneur, y compris celle qu’elle venait de visionner. Elle hésita, scruta la pièce. Appeler une équipe pour les constats lui semblait inutile. Pas d’effraction, de dégradation, aucun vol… Elle redescendit néanmoins à la cave et embarqua cet étrange film, afin de l’amener chez le restaurateur dont elle possédait la carte de visite. Elle n’avait sans doute jamais vu un court-métrage aussi psychiquement éprouvant, elle se sentait vidée, elle qui était pourtant abonnée aux autopsies et aux scènes de crime, depuis pas mal d’années maintenant.

Elle se retrouva dehors et se dit, finalement, que cette lumière en pleine figure n’était pas une si mauvaise chose.

7

[V]ous faisiez quoi avant de bosser à l’OCRVP, commissaire Sharko ?

— Pour simplifier, on va dire que j’ai passé pas mal de temps à la criminelle.

— C’est bien…

Georges Péresse, le commissaire du SRPJ de Rouen chargé de l’affaire, était un homme au visage dur. Dans la voiture, Lucas Poirier l’avait décrit comme un individu rigide, acharné et allergique à toute forme d’incursion sur ses plates-bandes. Perdu dans un costume gris, Péresse mesurait tout juste un mètre soixante mais produisait une voix à la Barry White. On avait l’impression que l’atmosphère vibrait quand il gueulait un coup.

— Nous n’avons pas vraiment l’habitude de travailler avec des… analystes. J’espère que vous saurez vous débrouiller seul, on est déjà en sous-effectifs et mes hommes sont très occupés.

Sharko se tenait assis face à lui, les mains sur les genoux. La chaleur l’étranglait.

— Ne vous inquiétez pas, je serai muet comme un rapport d’autopsie. Il est probable que d’ici deux ou trois jours, je mette les voiles avec une pile de photocopies sous le bras. Ce qui compte, c’est que j’aie accès aux infos – il appuya son index sur le bureau rutilant – toutes les infos, je veux dire, et que ma chambre d’hôtel possède une baignoire, parce que j’aime bien prendre un bain glacé par des températures pareilles.

Le commissaire Péresse partit d’un fou rire prodigieux. Il se leva et augmenta la vitesse du ventilateur, placé juste devant le portrait du président Sarkozy.

— Ah, vous voulez les infos ? Eh bien, enquête de proximité, niet pour le moment. Témoins directs, indirects, niet. Hormis les corps pourris, on n’a relevé aucun indice sur place, ce qui est logique s’ils ont été enterrés depuis plusieurs mois et vu les orages qu’on s’est pris. Tout le corps médical – légiste, anthropologue, entomologiste – est en train de se battre pour essayer de savoir quoi appartient à qui. C’est pire qu’un puzzle de mille pièces. Ils vont certainement encore y passer la nuit. Notre seule certitude, c’est qu’ils sont humains et adultes. Malheureusement, c’est avec cela que vous risquez de repartir, commissaire. Autant dire pas grand-chose.

Sharko fermait les yeux chaque fois que l’air du ventilateur lui léchait les pommettes.

— Que raconte le fichier des personnes disparues ?

— Trop tôt pour le dire, j’attends le retour de l’IML pour la datation des cadavres et les caractéristiques physiques. Chose certaine, nous n’avons aucune disparition de masse et ponctuelle, ni dans la région, ni sur le territoire.

— Et en dehors du territoire ? Interpol, ça dit quoi ?

— Nous le ferons en temps et en heure, l’enquête vient de démarrer. La priorité, c’est juste de comprendre à quoi nous avons affaire. Demander des tuyaux à Interpol, je veux bien, mais il faudrait peut-être savoir quelles informations nous voulons obtenir d’eux, non ?

Il croisa les bras et regarda par la vitre fumée. Le commissariat central, blockhaus de verre et d’acier, détonnait sur la rive gauche. Péresse se tourna vers son collègue parisien.

— Et vous, vos premières déductions ?

D’ordinaire, à partir de dossiers bien fournis, Sharko se basait sur quatre éléments primordiaux pour commencer à dresser un profil. La scène de crime en elle-même, le mode opératoire, l’état psychique du tueur pendant le crime, et son état psychique au quotidien. Pour l’instant, il ne disposait d’aucune amorce précise. Seule hypothèse plausible, les victimes n’avaient pas été tuées sur place. Ouvrir un crâne n’était pas une opération qu’on pratiquait au coin d’une rue.

— Pour être honnête, je n’ai pas grand-chose. Néanmoins, il serait intéressant que vous lanciez une recherche sur les délinquants ou les criminels violents de la région. Les sorties de prison récentes, par exemple. Vu le nombre de corps, on ne peut exclure l’acte de vengeance. Dans la plupart des cas, les criminels s’attaquent à des personnes qu’ils connaissent. On cherche probablement quelqu’un avec une camionnette ou un véhicule à large capacité. Cinq macchabées, ce n’est pas évident à transporter. Peut-être aller jeter un œil chez un loueur automobile ?

— Nous le ferons.

Sharko récupéra sa veste sur la chaise et la glissa sur son épaule.

— J’irai faire un tour à l’IML demain, une fois toutes les autopsies terminées. Vous vous arrangerez pour que l’on soit au courant de ma visite ?

Un vague soupir.

— Comme vous voudrez. Autre chose ?

Sharko tendit sa lourde main.

— À demain, commissaire. En espérant que ces cadavres seront bavards. Il fut un temps où j’étais à votre place. Je sais que ce n’est pas marrant.

Une demi-heure plus tard, Sharko dînait tranquillement sur la terrasse d’une brasserie face à la magnifique cathédrale de Rouen. Un ancien souvenir d’école lui rappelait que la crypte emprisonnait le palpitant de Richard Cœur de Lion. Sharko sourit, il avait encore une sacrée mémoire, qu’il entretenait régulièrement avec des mots croisés. L’une des rares qualités qui n’avaient pas foutu le camp. Là, maintenant, il était satisfait, presque heureux. Quitter la Grande Pieuvre lui faisait un bien immense. Ici, la vie semblait différente, plus langoureuse et posée. À sa grande satisfaction, il avait trouvé une chambre avec baignoire, au cinquième étage d’un hôtel Mercure, derrière la cathédrale.

Il mangea des pâtes jusqu’à plus faim, une infecte glace au reblochon et camembert – à l’évidence, un piège à touristes – et se gorgea d’eau. Cette chaleur, même la nuit, allait définitivement finir par le ratatiner.

Il rentra à l’hôtel. Après son bain glacé, il se mit en caleçon, cira ses chaussures et sortit un paquet emballé de son sac de sport, ainsi qu’un vieux magnétophone à piles. Il ôta délicatement le papier bulle, et dévoila une locomotive Ova Hornby à l’échelle O, avec son wagonnet noir pour bois et charbon. L’une des ampoules frontales avait été cassée, mais l’engin battait des records de vitesse sur le grand circuit installé dans son appartement.

Le commissaire la posa sur la table de nuit, avala son Zyprexa avec un verre d’eau et se coucha au-dessus des draps, les mains derrière la tête. L’hôtel… La moiteur d’une chambre anonyme… C’était si loin, tout cela, lui qui, depuis quelques années, menait ses traques le cul dans un fauteuil en cuir.

Aujourd’hui, il se retrouvait à nouveau au contact du terrain, du sang, des tripes. Il en ignorait encore l’impact. Certes il pourrait prendre son pied, mais le passé risquait de resurgir, d’un bloc. Mieux valait qu’il garde ses distances. Rester procédural, faire le boulot et retourner derrière une vitre. Sinon, Eugénie allait le lui faire payer. La petite fille dans sa tête détestait qu’il s’éloigne des rails.

Quand tout fut éteint, il bascula sur le côté et déclencha son magnétophone. Ce soir, Eugénie ne viendrait sûrement pas lui rendre visite. Ces espèces de radiations dans son cerveau réussissaient à l’endormir un peu.

Les raclements des trains miniatures, fonçant à plein régime sur leurs rails, retentirent à travers le haut-parleur. Sharko s’endormit en souriant, avec le visage de sa femme et de sa fille, emportées cinq ans plus tôt dans des conditions abominables.

Il était venu à Rouen pour enquêter sur un crime ignoble, mais peu importait. Seul au milieu de son lit, avec ses trains et une baignoire pas loin, il était bien.

8

[A]près sa mésaventure chez Ludovic Sénéchal, Lucie avait déposé le film ignoble chez Claude Poignet, le restaurateur. Une fois la nouvelle de la cécité de Ludovic encaissée, le septuagénaire, spécialiste de l’autopsie des films, avait embarqué la bobine et promis d’y jeter un œil immédiatement.

Pour l’heure, Lucie se trouvait auprès de sa fille. Avec un long soupir, elle approcha une dernière fois la fourchette de la bouche de Juliette. Les médecins avaient dit d’insister, il fallait qu’elle mange. Plus facile à dire qu’à faire.

— Allez, un petit effort, je t’en prie.

La gamine secoua la tête et se mit à pleurer. Elle avait le teint olivâtre, les joues creusées. Lucie poussa le chariot sur lequel reposait l’immonde assiette de purée de pois et serra sa fille contre elle. Elle sentit les petites mains sans plus de force se rétracter dans son dos. C’était difficile de voir une môme d’ordinaire si vivante et souriante, se perdre dans un pyjama trop grand tant elle avait maigri, et se déplacer avec une perfusion dans le bras.

— Ce n’est pas grave, ma puce.

— Je veux voir Clara, maman.

Depuis deux jours, Lucie avait mesuré la portée de son erreur. Elle hésitait franchement à faire rapatrier la jumelle de sa première colonie dans l’Isère. Mais Clara les avait tellement souhaitées, ces vacances avec ses petites copines.

— Bientôt, Juliette. Bientôt. Elle va t’envoyer une belle carte postale. Elle a promis.

Lucie vérifia qu’aucun membre du personnel n’arrivait, et sortit de sa poche des biscuits au chocolat.

— Et ça, tu veux ?

Juliette acquiesça mollement.

— J’ai le droit ?

— Oui, bien sûr. Mais tu ne le dis à personne, d’accord ? Tape là.

Juliette frappa faiblement dans la main de sa mère avec un sourire, puis avala enfin les deux biscuits. Sa gorge se raidit, on distinguait les veines et les tendons. Lucie veilla à se débarrasser de l’emballage, heureuse que sa fille ait enfin quelque chose dans l’estomac.

Juliette finit au lit, épuisée par la maladie. Quand l’infirmière passa faire ses relevés, elle nota dans une grimace : « Deux cuillères de purée, un demi-biscuit et pas de jambon. » En d’autres termes, on n’était pas près d’ôter la perfusion. Et donc d’envisager ne serait-ce que l’ombre d’une sortie prochaine.

Minée, Lucie resta avec sa fille jusqu’à ce qu’elle s’endorme, les yeux vers l’écran de télé.

On parlait de cette sordide affaire autour d’un pipeline, en Haute-Normandie. Un paquet de cadavres, des crânes ouverts… Un profiler sur le coup, dont elle apercevait en ce moment même le visage à l’écran. Un type costaud, une vraie carcasse de flic, certainement pas celle d’un psychologue. D’où sortait-il, de quelle école ? Avait-il déjà traité des affaires sur les tueurs en série ? Quelque part, Lucie l’enviait. Cette histoire de cadavres au crâne scié était le genre d’enquête qui l’aurait branchée par-dessus tout. Le trip de la découverte, la traque d’une entité dangereuse, malsaine. Mais, bon Dieu de bon Dieu, elle était en congé, en plein été. Un moment où les gens sont censés s’amuser, faire la fête et se vider l’esprit. Ce soir, seule avec sa gamine au fin fond d’un hôpital, elle se sentait à des années-lumière de ce monde-là.

Lucie posa, au côté de Juliette, la nouvelle peluche – un éléphant bleu apporté par sa mère –, informa l’infirmière de son départ puis fila jusqu’à Salengro, à une centaine de mètres de l’aile pédiatrique. Le docteur Tournelle avait des nouvelles concernant Ludovic Sénéchal.

Le praticien l’accueillit dans une vaste salle d’où l’on pouvait apercevoir, derrière de larges vitres, un scanner et du matériel ultraperfectionné. Face à Lucie, sur un mur luminescent, s’étalaient des radiographies. Sur une table, de la documentation et des planches anatomiques sur l’œil, le système nerveux, le cerveau. Le docteur se frotta nerveusement le menton. Depuis qu’elle l’avait vu dans la matinée, ses cheveux s’étaient ratatinés sur son crâne, les poches sous ses yeux avaient gonflé. Il n’était plus aussi séduisant. Juste un type crevé par le travail, comme n’importe qui.

— On a passé la journée à lui faire des examens. Ludovic Sénéchal a été transféré en unité psychiatrique, à Freyrat, voilà à peine une heure.

Lucie tomba des nues.

— L’unité psychiatrique ? Comment ça ?

Tournelle ôta ses lunettes et se massa les tempes.

— Laissez-moi vous expliquer simplement… Ludovic n’est pas aveugle, au sens physiologique du terme. Comme je vous l’ai dit ce matin, l’évaluation des réflexes pupillaires et des structures oculaires n’a révélé aucune anomalie significative. En revanche, le patient présente une errance du regard et une absence de contact visuel.

— Vous avez dit psychiatrie… Alors, ce n’est pas une tumeur ?

Le docteur se tourna vers la vingtaine de radiographies représentant le cerveau de Ludovic, et en décrocha une.

— Non. Regardez, tout est propre. Pas la moindre anomalie.

Il aurait très bien pu lui montrer la cervelle d’une vache. Lucie se sentait néanmoins rassurée, Ludovic n’allait pas mourir.

— Je vous crois sur parole.

— On a aussi cherché des lésions dans les zones du cortex visuel, qui auraient pu expliquer une cécité corticale, mais on n’a rien trouvé.

— Une cécité corticale ?

Le docteur lui adressa un sourire fatigué.

— On a tendance à croire que c’est l’œil qui voit, mais il n’est qu’un outil, en définitive, un puits à lumière. Lisez ce texte, vous comprendrez.

Lucie prit le carton imprimé qu’il lui tendit :

« Ce txete est là puor mnotrer que norte cervaeu ne tardiut pas excatenmt ce que viot norte oiel. Mias que, infulencé par son aqucis, il reocnniat globaelmnet les mnots, sans se perocucper de l’odrre des letters. »

– Impressionnant…

— N’est-ce pas ? La rétine prête juste son corps, si je puis dire, pour matérialiser une image physique, comme le ferait n’importe quel écran de cinéma. Il s’agit simplement d’un objet passif, une lentille. C’est le cerveau qui interprète, à partir des acquis et du vécu, de l’environnement culturel. C’est lui qui fait de l’image ce qu’elle est : un objet significatif.

Il repositionna la radiographie au bon endroit.

— Le fait prodigieux concernant mon patient est qu’il peut éviter certains obstacles sans les voir. Une boîte, que l’on pose sur son trajet, par exemple. Une chaise, un meuble. Nous avons filmé, vous pourrez visualiser les enregistrements. C’est stupéfiant.

— Non merci. Ça ira. Il voit donc sans voir. C’est incompréhensible.

— Incompréhensible d’un point de vue médical. Mais si nous, les médecins, nous ne trouvons rien, c’est que la source est psychique.

— Vous voulez parler de quelque chose comme… la dépression, ou la schizophrénie ? Un truc dans le genre, qui l’empêcherait de voir ?

— Vous auriez été davantage sur la voie en parlant de névrose, d’angoisse, de phobie ou d’hystérie. En ce qui nous concerne, nous soupçonnons une cécité hystérique. Il s’agit d’un trouble sensoriel qui fait partie des hystéries de conversion : paralysies imaginaires, surdité, anesthésies de membres… L’un des exemples les plus connus reste le membre fantôme.

Il éteignit les lumières et invita Lucie à le suivre dans les couloirs de l’unité de neurologie. Les éclairages blafards donnaient une impression de lieu futuriste, aseptisé.

— Un psychiatre vous en parlerait mieux que moi, mais l’hystérie est un mécanisme de défense qui se met en place pour protéger le psychisme d’une agression soudaine. Elle survient brutalement suite à un élément déclencheur en rapport avec l’enfance du patient. Un élément profondément traumatisant.

— Des images particulières pourraient provoquer cela ?

— Je sais à quoi vous pensez. Ce film, qui l’aurait rendu aveugle… M. Sénéchal n’a cessé de m’en parler. Oui, cela est possible, en théorie, et vu les circonstances, je pense que la cause vient de là. La cécité étant survenue en plein milieu de la projection. Le seul hic, c’est que le patient dit ne pas avoir été choqué par les images projetées. Il a l’habitude de voir des fictions, et cet œil crevé dont il m’a parlé en début de film ne l’a pas plus remué que cela. Quant au reste, rien de traumatisant, à ce qu’il raconte. Il n’a même pas pu voir la fin du court métrage, il était déjà aveugle.

— Il n’a donc pas vu la scène du taureau ?

— Le taureau ? Non, il n’y a pas fait allusion. En revanche, il a énormément parlé de malaise, d’angoisse grandissante, au fur et à mesure. Comme si quelque chose le prenait à la gorge, l’étouffait jusqu’à le priver de la vue.

Lucie avait ressenti exactement la même chose, la sensation d’étouffer. Elle se frotta les bras. Pourtant, entre l’entaille de l’œil et l’égorgement de la bête, que n’avait pas vu Ludovic, il n’y avait rien de véritablement choquant. Juste une petite fille qui caressait des chats ou déjeunait à table.

— Possible que des images cachées aient provoqué cela ?

Le docteur marqua un silence de réflexion.

— Subliminales, vous voulez dire ? C’est une piste à explorer.

— Et… Que va-t-il se passer avec Ludovic ? Est-ce que…

Le médecin s’arrêta de marcher. On arrivait devant son bureau.

— Il devrait recouvrer la vue, progressivement. Le tout est d’essayer de comprendre l’origine du traumatisme, et de le faire ressortir. Mes confrères psychiatres savent très bien s’occuper de cela, en utilisant l’hypnose, notamment. Je vous donne toutes les coordonnées du professeur qui a pris en charge M. Sénéchal, si vous voulez. Évitez de lui rendre visite avant demain après-midi. En attendant, vous pouvez tenter d’avancer avec le film.

Lucie nota les informations et retourna auprès de sa fille, piquée au vif par cette drôle d’histoire. Le choc traumatique, les fouilles chez Ludovic, l’impression de malaise au fil du visionnage… Que cachait ce mystérieux film ? Qui cherchait à le récupérer ? Pourquoi ?

Sans bruit, elle fit sa toilette dans la ridicule salle de bains et enfila son pyjama. Immobile, elle se regarda longuement dans le miroir. Non pas elle, mais son reflet, ce rendu de lumière projeté sur les objets. Le docteur Tournelle avait raison : l’œil ne discernait qu’un ensemble de couleurs, de formes, mais le cerveau, lui, y voyait une femme de trente-sept ans, traits fatigués par un mauvais sommeil, en manque d’amour et de sexe. Il interprétait chaque pulsation lumineuse, et cherchait à se raccrocher à des épisodes vécus.

Dès lors, Lucie songea aux différents plans rapprochés sur le visage de la gamine de la balançoire, pendant le court métrage. La pupille battante, les mouvements de l’iris. Cette sensation d’incursion, de voyeurisme, avec le cache en forme d’ovale : l’œil qui prend la lumière et observe en silence… Et, surtout, à ce globe oculaire fendu en deux, première séquence de la projection. Elle se souvenait avoir détourné la tête, preuve que son cerveau avait réagi violemment. Qu’il y avait bien eu interprétation.

Dès lors, sa vision du film changea. Le réalisateur avait peut-être inséré cette séquence initiale, très choquante, non pas par pur étalage d’horreur, mais pour signifier quelque chose : « Concentrez-vous, et suivez bien ce que j’ai à vous montrer » ou « Faites comme moi avec mon scalpel. Ouvrez l’œil… »

Ouvrez l’œil…

Au milieu de la nuit, son portable, posé au pied de son fauteuil, vibra. Lucie ne se réveilla pas, cette fois ; elle était bien trop épuisée.

Le SMS indiquait : « Claude Poignet, le restaurateur. Passez demain en fin de matinée. Ai des infos pour le moins étranges concernant votre film. »

9

[L]es deux légistes et l’anthropologue de l’IML rouennais avaient passé une journée complète et une nuit blanche à l’ouvrage. Aussi, les examens étaient presque terminés lorsque Sharko arriva à l’Institut médico-légal, le lendemain matin, avide de poser toutes ses questions. Plus tard, à Nanterre, il faudrait probablement se plonger dans les centaines de pages techniques qui ressortiraient de ces bâtiments, alors mieux valait être bien informé et se faire expliquer un maximum de choses.

Plus tard… Il n’était pas spécialement pressé de rentrer, même si évoluer dans ces bâtiments dédiés à la mort n’avait rien de plaisant. Trop, bien trop de souvenirs violents, de crimes sans réponse lui revenaient en mémoire. Un enfant retrouvé mort au fond de la Seine. Des prostituées égorgées dans des chambres sordides. Femmes, hommes, battus, lacérés, découpés, étranglés… Des drames qui avaient balayé son existence et l’avaient poussé à marcher aux comprimés de Zyprexa.

Et pourtant, il était là. Bel et bien là.

Avant de retrouver le légiste, il se laissa happer par le spécialiste des os et des dents, le docteur Pierre Plaisant. Le praticien était sur le point de partir pour une conférence sur les caries de Lowenthal – spécifiques aux héroïnomanes. Les deux hommes échangèrent quelques banalités avant de plonger dans le vif du sujet.

— Les os ont été assez bavards. On se la fait comment ? Simple ou compliquée ?

Plaisant était grand et mince, la trentaine. Un cerveau brillant sous un front haut et lisse comme une dragée. Derrière lui s’étalaient des radiographies des corps, embranchements d’os mangés par les rayons X.

— Peu importe. Dites-m’en suffisamment pour m’éviter de me coltiner les cinquante pages de détails techniques que Péresse va me remettre.

Le docteur amena Sharko à proximité de plans de travail gradués : table en inox, réglettes longitudinales et transversales pour la mesure des os. Quatre squelettes partiellement reconstitués reposaient sur chacune d’elle. Dans cette pièce qui ressemblait davantage à une cuisine qu’à un laboratoire, régnait une odeur de terre sèche et de produits détergents. Les dépouilles avaient été traitées au bain-marie afin de décoller les parties molles.

— Le cinquième cadavre, le mieux conservé, vous attend en salle d’autopsie avant de partir au frigo.

Il saisit un crayon, et l’introduisit dans l’épine nasale antérieure du squelette de gauche, le plus petit.

— L’extrémité du crayon touche le menton. Les zygomatiques sont en avant, la face est plate et ronde. Assurément, il s’agit d’un mongoloïde. Les quatre autres sont caucasiens.

Première bonne nouvelle, la présence d’un macchabée asiatique faciliterait les recherches dans les fichiers informatiques. Plaisant laissa le crayon dans le pif du mort, s’empara d’un crâne fendu, le posa sur les mâchoires et le poussa d’avant en arrière. Il se mit à osciller.

— Ça fait toujours ce mouvement de balancier chez les hommes. Le crâne des femmes, lui, ne bouge pas. Trop petit cerveau – il sourit –, je plaisante…

Sharko garda une face neutre, sans aucune envie de rire. Sa nuit avait été agitée par les bruits de la circulation et le bourdonnement d’une mouche impossible à écraser. Le docteur prit la mesure de sa vanne foireuse et retrouva son sérieux.

— J’ai plutôt vérifié avec les bassins, c’est plus fiable. Chez toutes les ethnies, l’os qui débute à la crête du pubis est davantage surélevé chez les femmes. Tous nos sujets sont de sexe masculin.

— Quel âge ?

— J’allais y venir. Vu qu’ils n’avaient plus de dents, je me suis basé sur l’union des sutures crâniennes, les dégénérescences arthrosiques des vertèbres, et surtout, le bord sternal de la quatrième côte. Il…

Sharko hocha soudain le menton vers la cafetière.

— Vous m’en servez un ? Je n’ai pas déjeuné ce matin et avec ces odeurs, ça me colle la nausée.

Coupé dans son élan, Plaisant marqua quelques secondes de surprise, avant de se diriger dans le coin du laboratoire. Il parla le dos tourné :

— On a de la chance pour nos sujets. Plus ils sont jeunes, plus les marges d’estimation se réduisent. Après trente ans, ça devient plus difficile. Pour l’âge, on se base sur la phase symphysaire du pubis. Chez le jeune adulte, cette partie est très rugueuse, avec des crêtes et de profonds sillons. Puis les…

— Quel âge ?

Le café passait, la cafetière ronronnait. Plaisant revint près de ses squelettes.

— Nos hommes ont tous entre vingt-deux et vingt-six ans, âge au moment du décès. Pour ce qui est de leur taille et d’autres détails anthropométriques, vous verrez dans le rapport.

Le commissaire Sharko s’adossa au mur. Des individus jeunes, tous de sexe masculin. Cela était peut-être un critère important, de choix, pour le tueur. Était-il de leur génération ? Les côtoyait-il ? Dans quel lieu ? À l’université, dans un club de sport ? Le flic pointa le doigt vers un demi-crâne qui laissait apparaître, vers l’occiput, un trou cerné de petites fractures.

— Tués par balle ?

L’anthropologue s’empara d’une aiguille à tricoter.

— Tués ou blessés, même si pour ces quatre-ci, c’est plutôt l’option de la mort qui prime. Le cinquième était probablement juste blessé à l’épaule, vous verrez avec le docteur Busnel.

Avec son aiguille, il désigna la colonne vertébrale de l’Asiatique.

— Celui-ci a été touché dans le dos. Il a la quatrième vertèbre éclatée par l’arrière. Ces deux-là ont vraisemblablement été touchés et tués de face. Certaines côtes sont fragmentées, probable que la balle ait ricoché avant de frapper un organe vital. Mon collègue de la radiographie va les passer au scan, pour une reconstruction 3D et essayer de reproduire les points d’entrée et de sortie des projectiles. Mais ça ne sera pas évident, vu leur état. Quant au dernier… Tué en pleine tête. Le projectile n’est même pas ressorti par la face avant.

Il versa le café dans deux tasses et en tendit une à Sharko, qui fixait les corps sans bouger. Il n’y avait aucune cohérence dans la façon dont ces hommes avaient été éliminés. De dos, de face, en pleine tête. Pas de rituel, la tuerie ressemblait davantage à quelque chose de désorganisé alors que la dissimulation, la déshumanisation des corps, elle, prouvait une grande maîtrise. De quoi pouvait-il s’agir ? Une exécution ? Un règlement de compte ? Le résultat d’un affrontement ?

Sharko trempa ses lèvres dans son jus.

— Et vous n’avez pas retrouvé les balles, je suppose ?

— Non. Ni dans les organismes, ni sur le lieu de la découverte. Elles ont toutes été récupérées. Parfois de façon brutale. En témoignent les côtes écartelées, sur l’un des squelettes.

Au fond, Sharko s’attendait à cette réponse. L’assassin avait fait preuve d’un jusqu’au-boutisme stupéfiant, verrouillant toutes les pistes. Aucun moyen de passer par la balistique et de remonter jusqu’à l’arme.

— Des fragments quelconques de projectiles ?

Les balles non blindées laissaient toujours des fragments, des traces en queue de comète ou en tempête de neige.

— Rien du tout… Des balles blindées, assurément.

En soi, ce n’était pas vraiment une révélation pour Sharko. La plupart des munitions classiques étaient en alliage, pleines, et non creuses et en plomb comme pour certains fusils de chasse. Le commissaire passa une main dans sa brosse. Il voulait autre chose, un moyen de suivre une piste sérieuse, charnelle. Puis il se rappela qu’il n’était qu’un spectateur. Cerner la psychologie, les motivations de l’assassin, et rien d’autre. Il ne céderait pas aux démons du terrain.

— Quand sont-ils morts ?

— Là, c’est plus compliqué. Les pleines terres nous posent toujours de sérieux soucis d’estimation. Ça dépend de l’humidité, de la profondeur, du pH et de la composition du sol. La terre était particulièrement acide, là-bas. Vu l’état de ces quatre bonshommes, je dirais entre six mois et un an. Pas possible de faire plus précis.

Autant dire l’Antiquité.

— Tués en même temps ?

— Je le crois. L’entomologiste a retrouvé très peu de pupes de mouches domestiques sur chacun d’entre eux, issues de la première escouade. Ce qui signifie que les corps ont été enterrés un ou deux jours après leur décès. On les a sûrement transportés jusqu’à cet endroit.

La partie intacte du cerveau de Sharko moulinait déjà les données. Il faudrait réattaquer le fichier des disparitions sous un autre angle, privilégiant davantage un critère de date plutôt que de géographie. L’anthropologue poursuivit ses explications :

— Je pense aussi que deux individus différents ont travaillé sur les corps, après leur mort. Celui qui a scié les crânes et… celui qui s’est chargé des mains et des dents.

Il tendit une loupe au flic.

— Les crânes ont été découpés avec une netteté chirurgicale. Il s’agit, à l’évidence, d’une scie Streker ou du même genre, qu’on emploie en médecine légale ou en chirurgie. Le geste est professionnel. Vous pouvez vérifier avec la loupe, il y a des stries caractéristiques.

Sharko prit l’engin grossissant et le posa sur la table sans l’utiliser.

— Professionnel… Quelqu’un du métier ?

— Quelqu’un qui a l’habitude de scier. Le point de départ, par exemple, correspond exactement au point d’arrivée, et je vous garantis que ce n’est pas évident à réaliser sur une structure circulaire. Pour le métier, ça va du légiste au bûcheron.

— En même temps, je vois mal un bûcheron couper des chênes avec une scie chirurgicale. Et concernant l’autre individu possible ?

— Les dents ont été arrachées brutalement, il reste des racines dans les logettes. On y est allé à la pince. Et pour les mains, c’était plutôt à la hache. S’il s’était agi du même auteur, il y aurait eu plus de rigueur. Et il aurait sûrement utilisé sa scie.

Il regarda sa montre et reposa sa tasse près de la cafetière, qu’il éteignit.

— Désolé, je dois y aller. Vous aurez tout dans…

— Les cerveaux avaient été prélevés ?

— Oui. Sinon, on aurait retrouvé des traces de liquide rachidien ou de dure-mère, faite de fibres de collagène très denses qui auraient résisté à une année sous terre. On leur a aussi volé les yeux.

— Les yeux ?

— C’est inscrit dans le rapport. La terre trouvée dans les cavités oculaires n’a révélé aucune présence de fluides, genre humeur vitrée. Pour le reste, allez voir le docteur Busnel, au sous-sol. J’ai passé une nuit blanche, je vais au moins me doucher avant ma conférence, si vous le permettez.

Les deux hommes se quittèrent dans le couloir. Sharko s’engagea dans les escaliers, sous le coup des révélations. Une première ébauche possible se mettait en place dans sa tête, qui ouvrait sur deux pistes opposées. D’un côté, l’aspect meurtre par balle et dissimulation laissait entrevoir une exécution : des gens tentent de fuir ou d’attaquer, on les descend et les fait disparaître de manière très « professionnelle ». L’enterrement profond, en soi, est une excellente méthode, avec le feu et l’acide. De l’autre côté, il y avait cette histoire de cerveaux et d’yeux prélevés, qui orientait l’analyse vers un processus ritualisé, parfaitement maîtrisé, qui exigeait du sang-froid et une belle dose de sadisme. Cinq cadavres, cela faisait immédiatement penser à une série ou un meurtre de masse… Mais avec deux tueurs ? Bref, quelque chose de pas commun, en tout cas. Sharko garda bien en tête qu’il ne fallait négliger aucune piste quant aux motivations profondes du ou des meurtriers. Il existait, sur cette planète, des individus suffisamment tarés pour assassiner des gens et ensuite leur dévorer l’intérieur du crâne à la petite cuillère.

Le commissaire arriva à la morgue. Au fond, une porte vitrée donnait sur une lampe scialytique. Dans un IML, la salle d’autopsie n’était jamais difficile à trouver. Il suffisait de suivre l’odeur, partout, nulle part. À l’arrivée de Sharko, le docteur Busnel aspergeait d’eau le sol carrelé. Le flic parisien resta sur le seuil. Il attendit que l’homme le remarque enfin et s’approche de lui.

— Commissaire Sharko, de Paris ?

Sharko tendit la main. Échange solide de poigne.

— Je vois que le commissaire Péresse a correctement fait circuler l’information.

— Vous arrivez après tout le monde, et je dois avouer que cela m’ennuie de répéter la même chose. Deux jours que je suis là-dessus. Je suis crevé, il y a les rapports et…

Sharko désigna une mouche, sur le drap vert qui couvrait le corps.

— Il y avait une mouche aussi, à mon hôtel. C’est pourtant réfrigéré ici. Rien ne les arrête. J’ai les insectes en horreur, surtout ceux qui volent.

Busnel marqua son agacement. Il se dirigea vers la table et ôta le drap.

— Bon. Vous approchez s’il vous plaît, qu’on en finisse ?

Le commissaire regarda l’eau qui s’écoulait tranquillement dans une rigole. Il s’approcha lentement, comme s’il marchait sur des œufs.

— Je fais juste attention à mes chaussures. Elles sont en cuir de Cordoue et…

— On parle du sujet le mieux préservé, si vous voulez bien ? Je suppose que mon collègue de l’anthropo vous a déjà bien renseigné ?

— C’est fait, oui.

Busnel était un solide gaillard, environ un mètre quatre-vingt-dix. Avec sa gueule carrée et son nez aplati, il aurait aisément eu sa place dans une mêlée de rugby. Sharko porta son regard sur le macchabée. S’offrit à lui une entité indescriptible, un magma de chair, de terre, d’os et de ligaments. Tellement déshumanisé que ça n’en était même plus choquant. À lui aussi, on avait découpé le crâne.

Le légiste pointa l’épaule gauche.

— Voici l’endroit où il a reçu le projectile. Il est ressorti par l’arrière du deltoïde. A priori, il n’est pas à l’origine de la mort. Je dis a priori, parce que vu l’état de dégradation, je n’ai aucun moyen de la définir précisément, la mort.

Busnel indiqua à présent toute la partie décharnée sur les bras, les poignets, le torse.

— Ces zones ont été écorchées.

— Avec quel instrument ?

Le docteur s’orienta vers une table et souleva un flacon fermé. Sharko plissa les yeux.

— Des ongles ?

— Oui, ils étaient fichés dans sa chair. Les analyses confirmeront, mais je crois même qu’il s’agit de ses propres ongles. Ongles du pouce, de l’index et du majeur de la main droite.

— Il s’est labouré lui-même avant de mourir, le coco.

— Oui. Si fort et violemment que c’en est même incompréhensible. La douleur devait être abominable.

De plus en plus, le flic avait l’impression de nager en eaux troubles. Ces découvertes étaient plus gratinées qu’il le pensait.

— Et… et pour les autres corps ?

— Plus difficile à dire, vu leur état. J’estime qu’ils ont été aussi écorchés sur certains endroits comme les épaules, les mollets, le dos. Mais pas avec des ongles. Les marques sont nettes, régulières, et surtout profondes. Comme celles faites avec un couteau ou un outil tranchant. Technique classique chez le retors qui cherche à faire disparaître des tatouages.

Il désigna les ongles à nouveau.

— On peut contraindre n’importe qui à se mutiler en lui collant un flingue sur la tempe. Le tout est de savoir pourquoi.

— Je pourrai avoir les photos ?

— Elles sont jointes au dossier. Ce n’est pas joli, joli, croyez-moi.

— J’ai toujours cru les légistes.

Le médecin hocha le menton vers une tablette, sur laquelle reposait un petit sachet transparent.

— Il y a cela, aussi. Un infime morceau de plastique vert, trouvé sous sa peau, entre sa clavicule et son cou.

Sharko s’approcha de la tablette.

— Une idée de ce que c’est ?

— C’est cylindrique, percé en son milieu. Il s’agit sûrement d’un reste de gaine de cathéter sous-cutanée qu’on utilise en chirurgie.

— Dans quel but ?

— Je vais voir plus précisément avec un chir. Mais selon mes bons souvenirs, il y a un tas de possibilités. Ce peut être une chambre implantable, utilisée pour déverser des produits de chimiothérapie, par exemple. Mais on s’en sert aussi en cathéter central, pour éviter d’avoir à piquer le patient à maintes reprises. Les analyses toxicos et des cellules devraient être bavardes. Souffrait-il d’une maladie ? D’un cancer ?

— Autre chose ?

— Pas en ce qui me concerne. Le reste, c’est du technique médico-légal, pas très important pour vous. Pour la suite, j’ai fait des prélèvements dans le psoas pour l’ADN de chaque sujet. Comme on leur avait rasé le crâne, les poils pubiens sont partis chez les gars de la toxico. À eux de bosser maintenant. En espérant que cela nous mènera à une identification, sinon cette affaire risque d’être interminable et extrêmement compliquée.

— Elle l’est déjà, vous ne croyez pas ?

Le légiste commença à ôter son surpyjama maculé. Sharko se frotta les lèvres, l’œil au sol.

— Même du temps où j’écumais les morgues, je n’ai jamais pensé à acheter des chaussures comme les vôtres, en caoutchouc. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de paires de mocassins que j’ai bousillées. L’odeur des morts était comme… incrustée dans le cuir. Ce genre de chaussures, ça se vend où ?

Le spécialiste fixa son interlocuteur puis retourna au fond de la salle ranger ses derniers outils, arborant un pâle sourire.

— Allez à Leroy Merlin, rayon jardinerie, vous devriez en trouver. Et à présent, bon vent, commissaire. Je vais aller me coucher, si vous le permettez.

Une fois dehors, Sharko respira un bon coup d’air pur en regardant sa montre. Presque 11 heures… La plupart des rapports ne tomberaient pas avant la fin de la journée. Il observa le ciel sans nuages et renifla ses vêtements. À peine deux heures là-dedans, et ils étaient imprégnés. Le flic parisien décida de rentrer à l’hôtel pour se changer, avant de se rendre au SRPJ, histoire de prendre la température et d’interroger les dossiers informatisés. Il en profiterait pour buter cette fichue mouche qui lui avait échappé toute la nuit.

Et puis, si rien n’avançait concrètement d’ici quarante-huit heures, il plierait bagages pour tout traiter à Nanterre. Ses trains miniatures lui manquaient déjà terriblement.

10

[L]e restaurateur de films Claude Poignet habitait rue Gambetta, maelström de commerces hétéroclites et de boutiques colorées. D’un côté, la voie ouvrait sur Wazemmes, son marché couvert, son brassage d’ethnies, et, de l’autre, on fonçait vers les quartiers étudiants, bordant les rues Solférino et Vauban. Dans sa petite maison, étouffée entre un restaurant chinois et un débit de tabac, le septuagénaire ne payait pas de mine. Lunettes à monture marron et à double foyer, vieux pull en laine bordeaux avec col en V, chemise à carreaux mal repassée. Était-il vraiment restaurateur de films anciens, ou ancien restaurateur de films ?

— Je dirais ancien restaurateur de films anciens. J’ai arrêté voilà une dizaine d’années, à cause de mes yeux. La lumière n’y passe plus aussi bien qu’avant. Et le cinéma, c’est avant tout la lumière, vous savez ? Pas de lumière, pas de cinéma.

Lucie avançait dans une de ces vieilles maisons du Nord, aux carrelages du salon collés avec du ciment, aux murs hauts et à la tuyauterie visible. Une bouilloire chauffait sous le gaz et dégageait une âcre odeur de café. Quand Claude remplit les deux tasses, Lucie crut qu’il versait du charbon liquide. Elle qui buvait d’ordinaire son jus sans sucre, y plongea d’emblée deux morceaux.

— Alors ? Avez-vous pu autopsier le court métrage ?

Poignet sourit. Ses dents étaient à l’image du décor : du cent pour cent rustique. Néanmoins, il portait encore, derrière ses rides, les traits d’un homme qui avait dû avoir un charme fou, à la Redford.

— C’est vraiment un terme de policier, ça, « autopsier ». Comment une belle jeune femme comme vous en vient-elle à traquer les criminels ?

— Probablement une histoire de frissons. Vous, c’est face à vos bobines et moi, face à la rue. On cherche tous les deux à réparer ce qui ne va pas, en définitive.

Elle s’efforça d’engloutir son breuvage. Vraiment infect, même avec tout le sucre du monde. Un chat angora vint ronronner entre ses jambes, elle le caressa tendrement.

— Vous vous connaissez depuis longtemps, avec Ludovic ?

— Son père et moi avions fait l’armée ensemble. À Ludovic, j’avais offert, voilà plus de vingt ans, son premier projecteur, un 9,5 mm de chez Pathé dont je me débarrassais, faute de place. Déjà à l’époque, il organisait des séances de projection sur les murs de la maison de son père. C’est moche, ce qui lui arrive. Sa mère est décédée d’une maladie, il n’avait pas neuf ans. C’est un bon garçon, vous savez ?

— Je le sais, et c’est pour l’aider que je suis ici. Vous me parlez du film ?

— Allons-y.

Ils montèrent des marches étroites, craquantes, qui démontraient clairement l’âge antique de la maison. Des portraits ornaient les murs, par dizaines. Non pas ceux de stars de cinéma, mais d’une femme anonyme, dont le visage finement maquillé attrapait magnifiquement la lumière. Sûrement les traces d’une obsession, d’un amour envolé trop tôt. Une fois à l’étage, ils longèrent un hall au plancher usé, plongé dans la pénombre.

— À gauche, mon labo de développement. Il m’arrive encore de filmer avec une vieille 16 mm, pour m’amuser. Je quitterai ce monde avec une pellicule au bout des doigts, croyez-moi.

Il ouvrit la chambre noire, dévoilant des caméras, des bobines, des bidons de produits chimiques, puis repoussa doucement la porte.

— C’est au fond que nous allons.

La dernière pièce ouvrait sur un véritable laboratoire dédié à l’univers du cinéma. Table de montage, visionneuse, loupes, matériel informatique perfectionné, avec scanner de films. Il y avait aussi de nombreux outils plus archaïques. Ciseaux, colle, mini-guillotine, adhésif, règles. Lucie avait eu raison d’employer le mot « autopsie ». On devait décortiquer ici un film comme on disséquait un corps. Il y avait même les gants en coton blanc, que le restaurateur enfila.

— Bientôt, tout ceci n’existera plus. Les caméras haute définition entièrement numériques vont avoir la peau du bon vieux 35 mm. La magie du cinéma se perd, je vous le dis. Un film sans l’image qui saute, est-ce encore un film ?

La fameuse bobine était enclenchée sur un axe rotatif vertical, du côté gauche de la table de visionnage. La pellicule, tirée sur un mètre, passait dans un instrument central qui faisait office de loupe et d’écran, avant de ressortir vers une bobine d’enroulage. La seule lumière de la pièce était celle d’un néon.

— Commençons par le commencement. Approchez, chère demoiselle. Permettez-moi de vous dire que vous êtes charmante.

Il n’avait pas sa langue dans sa poche. Lucie sourit et vint se placer à ses côtés, face à la visionneuse.

— On se la fait comment ? demanda-t-il. Simple ou compliquée ?

— N’hésitez pas à entrer dans le détail, je n’y connais rien, bien que j’adore le cinéma. Quand vous offriez le projecteur à Ludovic, je regardais mon premier film d’horreur, seule à 11 heures du soir. C’était L’Exorciste. Le meilleur et le pire de mes souvenirs.

— L’Exorciste… L’une des productions les plus rentables de l’histoire du cinéma. Le réalisateur du premier, William Friedkin, avait plongé ses acteurs dans des conditions abominables. Coups de feu surprise aux oreilles, pièces glaciales pour amplifier leur jeu. Maintenant, aux acteurs, il leur faut leur confort.

Lucie le regardait avec tendresse. Il parlait passionnément, pareil à son propre père quand il discutait hameçons et canne à pêche… Elle était alors si petite.

— Donc, notre film…

— Notre film, oui. D’abord, le format : du 16 mm. Il a été entièrement réalisé caméra à l’épaule. Sans doute une Bolex. Légère, portative, la caméra mythique des années cinquante. Bizarrement tourné à cinquante images par seconde, comme l’indique l’amorce, alors que le standard est de vingt-quatre images par secondes. Mais la Bolex permettait ce genre de fantaisies, répondant ainsi à de nombreuses exigences.

— Ce film est l’original ?

— Non, non. L’original, ce qui sort de la caméra, est imprimé en négatif sur la pellicule, comme pour la photographie. Ici, vous disposez du tirage positif, celui que l’œil voit. On travaille toujours avec des positifs, qui servent aussi de copie de sauvegarde. De cette manière, on peut les couper, les manipuler sans crainte.

Il tira la bande à l’aide d’une manivelle. Sur l’écran s’afficha, au bas du ruban : .

— Ce terme inscrit sur l’amorce, SAFETY, indique que le support de l’émulsion est de l’acétate, sans danger. Jusqu’aux années cinquante, ils étaient encore, pour la plupart, en nitrate, inflammable. Vous avez sans doute en tête la scène où Philippe Noiret prend feu à l’intérieur d’une cabine de projection, dans Cinéma Paradiso, parce qu’il ouvre une boîte contenant une pellicule en nitrate. Mythique.

Lucie acquiesça, pourtant elle n’avait jamais vu ce film. Les classiques italiens n’étaient pas trop son style, contrairement aux films noirs américains des années cinquante, qu’elle dévorait avec passion.

— Le rond noir, au-dessus du A, prouve que la pellicule a été fabriquée au Canada. C’est la symbolique internationale utilisée par Kodak.

Le Canada… Ludovic avait expliqué avoir déniché la bobine dans le grenier d’un collectionneur belge. Et aujourd’hui, cette même bobine se retrouvait en France. Ces films anonymes devaient avoir la même vie que des timbres de collection ou des pièces de monnaie, et voyager de pays en pays. Lucie mit dans un coin de sa tête qu’il faudrait peut-être interroger le fils du collectionneur, si l’enjeu en valait la peine. Elle dut avouer que cette petite enquête personnelle, loin des sentiers battus, l’excitait. Claude sembla se connecter à ses pensées.

— Ces films voyagent et se perdent. Plus de cinquante pour cent des œuvres d’avant la Seconde Guerre mondiale ont disparu, vous imaginez ? Là-dedans, il y a de purs chefs-d’œuvre, qui croupissent sans doute dans des greniers. Des Méliès, Chaplin, un tas de John Ford aussi.

— On sait de quand date celui-ci ?

Claude Poignet tourna la manivelle. Lorsque arriva la toute première image du film, entièrement noire avec le rond blanc, il désigna le bas de la bande. Lucie remarqua la présence de deux symboles + ■, juste au-dessus des perforations, ainsi que des numéros.

— Kodak utilisait un code composé de figures géométriques pour dater ses bandes. Code qu’il réutilisait tous les vingt ans.

Il tendit une feuille plastifiée à Lucie, une espèce de fiche technique.

— Regardez cette grille. La croix et le carré démontrent que le positif a été tiré soit en 1935, 1955 ou 1975. Vu l’état de la pellicule et les vêtements de l’actrice en scène d’ouverture, nul doute qu’il s’agit de l’année 1955 – il pointa l’index sur l’écran. Ce numéro, ici, présent toutes les vingt images, est ce qu’on appelle le numéro de bord. Il identifie le fabricant, Kodak pour ce qui nous concerne, le type de pellicule, le numéro de rouleau et un suffixe à quatre chiffres qui individualise chaque image. En gros, on peut savoir où et quand cette pellicule est sortie de son laboratoire. Cependant, je vous garantis d’emblée que vous n’arriverez à rien avec ces numéros, c’est trop lointain et il est fort probable, vu l’évolution, que le laboratoire d’origine n’existe plus.

Il fixa Lucie avec un air satisfait. Ses verres grossissaient considérablement ses globes oculaires. Lucie lui rendit son sourire.

— On passe au contenu ?

Le visage de l’homme se ternit. Il perdit instantanément de sa bonne humeur.

— J’aurais dû vous le dire au début mais ce film, c’est celui d’un génie et d’un psychopathe. Les deux réunis dans le même esprit tordu.

Lucie sentait naître l’excitation. En plein congé, elle se retrouvait au fin fond d’un atelier, à basculer dans un univers malsain qu’elle côtoyait chaque jour à la brigade.

— C’est-à-dire ?

— Il y a là-dedans des images pour le moins… troublantes. Vous avez dû le ressentir au fond de vous-même, sans vraiment comprendre pourquoi.

— Oui. Une impression de malaise. Surtout avec la scène de l’œil, au début, qui plonge immédiatement dans une ambiance glaçante.

— Un pur trucage, évidemment. L’œil fendu est celui d’un animal, peut-être un chien. Mais cette séquence montre surtout que l’œil, en soi, n’est qu’une vulgaire éponge qui capte l’image, une surface lisse qui ne comprend pas le sens des choses. Et que, pour mieux voir, il faut percer cette surface lisse. Aller au-delà. À l’intérieur du film…

Claude Poignet tourna sa manivelle, jusqu’à présenter sous la loupe l’image d’une femme complètement nue. Poitrine généreuse, position provocante, c’était l’actrice hautaine du début du film, celle qui se faisait crever l’œil. Elle se tenait dans un décor sombre, peu contrasté. Sur cette image fixe, des dizaines de mains surgissaient par l’arrière pour explorer ses formes et son sexe. On ne distinguait pas les acteurs, ils devaient être vêtus intégralement de noir, comme les complices sur la scène d’un magicien. Le restaurateur décala alors la pellicule d’une image en actionnant sa manivelle. On revenait illico sur la fillette, installée sur sa balançoire. Son visage s’était substitué au centimètre près à celui de la femme.

— La vingt-cinquième image, comme on dit, même si, ici, il s’agirait plutôt de la cinquante et unième image. Ce film en est truffé. Il date de 1955, alors que le procédé subliminal a été officiellement utilisé par James Vicary, un publiciste américain, en 1957. C’est assez bluffant, je dois dire.

Lucie connaissait le principe des images subliminales. Elles apparaissaient de manière tellement brève que l’œil n’avait pas le temps de les percevoir, tandis que le cerveau, lui, les avait « vues ». La flic se rappela que François Mitterrand avait utilisé cette technique en 1988. Le visage du candidat à la présidence était apparu dans le générique du journal d’Antenne 2, mais pas suffisamment longtemps pour que le spectateur puisse le percevoir de manière consciente.

— Le créateur de ce film est donc un précurseur ?

— Quelqu’un d’extrêmement doué en tout cas. Le grand Georges Méliès avait tout inventé en termes d’effets spéciaux, de manipulation de pellicule, mais pas le subliminal. Et n’oublions pas que nous sommes dans les années cinquante, que les connaissances sur le cerveau et l’impact des images sur l’esprit sont encore relativement archaïques. L’un de mes amis travaille dans le neuromarketing, je vais vous donner son adresse. D’ailleurs, je lui ferai visionner le film également, si cela ne vous dérange pas. Avec ses machines ultraperfectionnées, il pourra peut-être y découvrir des choses intéressantes que mes yeux auraient manquées.

— Au contraire, n’hésitez pas.

Il fouilla dans une corbeille remplie de cartes de visite.

— Tenez, sa carte, au cas où. Il vous parlera du subliminal mieux que moi. Le cerveau, les images, leur impact sur l’esprit. Vous vous rendrez compte à quel point, aujourd’hui, on nous manipule sans que nous nous en apercevions. Vous avez des enfants ?

Les traits de Lucie s’adoucirent.

— Oui. Des jumelles, Clara et Juliette. Elles ont huit ans.

— Et vous leur avez probablement déjà montré Bernard et Bianca.

— Comme toutes les mères.

— Il y a dans le dessin animé l’image subliminale d’une femme nue cachée dans une fenêtre, à un moment donné. Un petit délire personnel du dessinateur, certainement, qui n’a, rassurez-vous, aucune conséquence sur l’esprit de vos enfants, l’image est trop minuscule ! Toujours est-il que personne n’a rien vu, pendant toutes les années d’exploitation du dessin animé.

La conversation tournait au poisseux. Lucie fixa l’image de la starlette dénudée. Provocante, ouverte. Un pur scandale pour l’époque.

— Comment notre réalisateur s’y est-il pris pour insérer des images subliminales dans son film ?

— Avez-vous déjà fait du découpage et du collage à l’école ? C’est pareil ici. Il a d’abord filmé les scènes de cette actrice nue sur une autre pellicule. Ensuite, il a découpé les images de la pellicule A qui l’intéressaient, pour les insérer dans la pellicule B, en coupant et recollant, là aussi. Quand tout cela est terminé, on duplique la bande, et on obtient ce que vous avez sous les yeux. Des tas de réalisateurs célèbres ont utilisé ce procédé pour renforcer l’impact de leurs séquences. Hitchcock dans Psychose, Fincher dans Fight Club, et beaucoup de créateurs de films d’horreur. Mais c’était bien plus tard. À l’époque, absolument personne ne pouvait se douter de la présence de ces images.

— Et concernant les autres images subliminales dans ce film ? À quoi ressemblent-elles ?

— À des images lubriques, pornographiques, dégoulinantes de moiteur et de sexe. Il y a aussi des scènes d’amour écœurantes et osées, avec des hommes masqués. Puis, au final, on tombe sur des scènes de meurtres.

— De meurtres ?

Lucie sentit une brusque tension dans ses muscles. Elle avait déjà entendu parler des snuff movies. Des meurtres fixés sur pellicule, des cassettes circulant de main en main dans des circuits parallèles, souterrains. Était-il possible qu’elle se trouve face à l’un d’eux ? Un snuff movie, vieux de plus d’un demi-siècle ?

Claude tourna sa manivelle lentement. Des compteurs temporels s’incrémentaient. Le restaurateur stoppait sur chaque image cachée. Certaines scènes de nu étaient particulièrement osées, peu ragoûtantes, limite morbides. Nul doute qu’à l’époque où une femme pouvait à peine se mettre en maillot de bain, cela aurait scandalisé.

— Les séquences sanglantes apparaissent plutôt vers la fin. La scène entre la gamine et le taureau en regorge. Excusez-moi, j’en ai pour quelques secondes à tourner cette manivelle, mon rembobineur automatique est cassé. Ce film fait quand même treize minutes, soit plus de cent mètres de pelloche. Dites-moi, avec Ludovic, vous vous fréquentiez ? Il a toujours été attiré par les femmes de votre genre.

— Mon genre ? C’est-à-dire ?

— Une petite Jodie Foster.

Lucie partit d’un rire sincère.

— Je suppose que c’est un compliment.

— C’en est un.

— Euh… Concernant la séquence du taureau qui s’arrête net devant la fillette, comment ont-ils fait ? Un trucage ?

Lucie croisa ses mains dans son dos. C’était très curieux, mais peu de films lui avaient laissé une empreinte aussi forte. Elle se sentait capable de décrire chaque scène du court métrage avec précision, comme si elles étaient imprimées dans sa matière grise.

— Probablement. Mais la bête est vraiment égorgée à un moment donné. Quant à la môme face au taureau… Il faut que j’analyse les images en détail. Peut-être a-t-il filmé d’abord le taureau seul, rembobiné la pellicule sans l’exposer à la lumière puis filmé la gamine seule, jouant avec les surimpressions. Mais cela me paraît extrêmement compliqué et surtout, il faut avouer que c’est vachement bien fichu pour une époque où les ordinateurs n’existaient pas et où le matériel était somme toute assez rudimentaire.

— Et les pupilles dilatées de la gamine, vous avez remarqué ? Pourrait-on l’avoir droguée ?

— On ne drogue pas les actrices. Des produits pour le cinéma et les effets spéciaux font très bien cela. Ils existaient même dans les années cinquante.

Il ralentit la cadence de défilement. Lucie voyait les images se succéder sur l’écran, le mouvement naître et varier suivant la vitesse de rotation. On arriva sur l’image du pâturage, cerné de son enclos. Claude débobina lentement, jusqu’à s’arrêter sur une image choc. De l’herbe, l’actrice nue, couchée au sol avec candeur, les cheveux étalés tels des serpents de la Bible. Une entaille circulaire, noirâtre, lui trouait le ventre comme un puits. Lucie porta la main à la bouche.

— Mince !

— Comme vous dites.

Claude se décala, s’empara de la bande et l’exposa à la lumière du néon.

— Regardez… C’est très bien fichu, parce que, à l’identique des clichés pornographiques, l’image subliminale est dans le même ton que les autres images. Mêmes couleurs dominantes, mêmes contrastes, même luminosité. Le pâturage est différent, mais c’est peu flagrant. Quand le film défile à vitesse normale, il n’y a aucune rupture de couleur et donc, on n’y voit strictement rien. En revanche, le cerveau, lui, en prend plein le buffet.

Lucie approcha son nez au plus près de la pellicule. Dire que ces images avaient traversé son œil sans qu’elle le remarque. Un mètre plus loin, sur le ruban translucide, elle aperçut encore la femme dans cette position de mort. Puis encore, au fur et à mesure que Claude faisait circuler la bande entre ses doigts.

— À chaque apparition de l’actrice, toutes les deux cents images environ, il y a une entaille supplémentaire, qui part de ce cercle noir sur son ventre. Comme dans une continuité temporelle. Tout cela pour former…

Il se remit à tourner sa manivelle, se cala sur la scène incroyable où le taureau se tenait face à face avec la gamine. Image suivante, totalement différente.

— … un œil.

Lucie avait du mal à saisir sur quoi elle avait mis la main. Progressivement, on avait lacéré la femme de toutes parts à partir du nombril, comme un soleil d’entailles. Plaies ouvertes sur son corps blanc figé dans l’herbe grasse. À l’évidence, les fentes formaient une pupille avec son iris. Un œil caché, malfaisant, qui vous observait, vous transperçait, vous donnait envie de détourner la tête. De ne plus voir. Lucie avait l’impression de se trouver face à des photos de scène de crime : une victime confrontée à un assassin retors, sadique.

— Il ne peut pas s’agir d’un trucage, affirmat-elle. C’est si… réel.

Claude retira ses lunettes et les essuya avec une peau de chamois. Sans ses verres grossissants, il retrouvait un visage équilibré, aux traits fins malgré les profondes rides.

— C’est le principe même des trucages bien faits. Je ne doute pas que ce soit le cas ici.

Le noir et blanc amplifiait la violence du cliché, il dissociait le corps mutilé de son environnement. Lucie n’en revenait toujours pas :

— Comment en être aussi certain ?

— Parce qu’il s’agit de cinéma, jeune demoiselle, pas de réalité. Le septième art est celui de la magie, de l’illusion, du trompe-l’œil. Cette femme pourrait très bien être un mannequin. Sous des doigts habiles, du maquillage et quelques effets de mise en scène feraient également l’affaire. Rien n’est réel. Chose certaine, notre réalisateur semble obsédé par l’œil et l’incidence des images sur l’esprit. Un précurseur, comme vous disiez, quand on voit aujourd’hui à quel point l’image habite notre vie et l’abreuve de violence. Nos enfants affrontent plus de trois cent mille images par jour, vous rendez-vous seulement compte ? Et savez-vous combien d’entre elles sont liées à la violence, à la mort, aux guerres ?

Les yeux de celle que Lucie appelait intérieurement la victime partaient vers le ciel, vides de toute forme de vie. Un peu secouée, la flic revint vers le visage de Claude.

— Vous croyez que ce film est passé en salle ?

— Je ne crois pas. L’allure des perforations, surtout celles situées en début de bobine, est impeccable. Cette copie-ci, tout au moins, n’a jamais été exploitée à grande échelle.

— Pourquoi le subliminal, dans ce cas ? Pourquoi toute cette mise en scène ?

— Des projections privées ? Un film que ce réalisateur montrait à d’autres yeux que les siens, qui sait ? Un fantasme personnel ? Vous savez, le subliminal possède une force extraordinaire. C’est un flux direct entre l’image et l’inconscient, qui n’est bloqué par aucune censure. On prend cette image, et on vous la colle dans le cerveau, cash. Un moyen idéal pour transporter la violence, le sexe, la perversité par voies détournées. De nos jours, ça se fait sur Internet, dans l’image et aussi le sonore. Des groupes qui font passer des messages subliminaux dans les paroles de leurs chansons, par exemple. Notre réalisateur se complaisait peut-être dans ce genre de délire ? Quand je pense que c’était en 1955… Balèze, le type… ça impose le respect.

Claude éteignit l’écran. Lucie ne quittait plus la bobine des yeux. Des milliers d’images qui se succédaient, imprimant la mort ou la vie. Elle songea à une rivière scintillante, magnifique, qui brassait dans ses fonds des parasites invisibles, dangereux.

— C’est tout ce qu’on peut tirer du film ?

Claude marqua une hésitation.

— Non. Je pense qu’il véhicule autre chose. Déjà, pourquoi 50 images par seconde ? Et que signifie ce cercle blanc, en haut à droite ? Il est présent sur toutes les images. Et puis…

Il secoua la tête, les lèvres pincées.

— … Il y a ces brumes, ces zones de l’écran très foncées, cette grisaille omniprésente, cette espèce de cache sur l’objectif. Le cinéaste semble jouer avec les contrastes, la lumière, le non-dit. J’ai ressenti une angoisse identique à la vôtre en visualisant ce film. Les images pornos ou celles de cette femme torturée ne sont pas suffisantes pour créer un si puissant malaise. Et puis, n’oublions pas que Ludovic se retrouve en hôpital psychiatrique à cause de cette pellicule. J’ai dû passer à côté de quelque chose. Il faudrait que je réexamine tout avec précision. Chaque image, chaque partie d’image. Mais ça prendrait des jours…

Lucie ne parvenait plus à se défaire de la vision de cette femme estropiée. Un gros œil noir comme une plaie sur son ventre. Elle tenait peut-être la preuve d’un meurtre. Même si l’affaire remontait à plus de cinquante ans, elle voulait en avoir le cœur net. Comprendre, tout au moins.

— Comment peut-on retrouver cette femme ?

Claude ne parut pas surpris par la question. À manipuler des films pour la plupart perdus ou anonymes, il devait avoir l’habitude de ce type de requêtes.

— Je pense qu’il faut chercher en France. Elle porte un tailleur Chanel, celui de 1954, soit un an avant le développement sur pellicule. Ma mère avait le même…

Tourné en France, développé au Canada ? Ou alors, « l’actrice », s’il s’agissait réellement d’une actrice, s’était peut-être déplacée là-bas ? Pourquoi ? Comment l’avait-on convaincue de jouer dans ce court métrage de malade ? Nouvelle étrangeté à l’édifice, en tout cas.

— … Poitrine généreuse, hanches en poire, on est en pleine période Bardot, où les cinéastes osent enfin montrer la femme. Son visage ne me dit strictement rien, mais je peux contacter un historien du cinéma des années cinquante. Il est en relation avec tous les centres d’archives et cinématographiques du pays. Le milieu du porno ou de l’érotique était très fermé et censuré à l’époque, mais il existait un circuit tout de même. Si cette femme a un jour été actrice et joué dans d’autres films, mon ami la retrouvera.

— Vous pourrez me sortir des photocopies des images subliminales à partir de la bobine ?

— J’ai même mieux à vous proposer, je vais vous numériser le film. Mon scanner à 16 mm est capable d’engloutir deux mille images à l’heure en basse résolution. Ne vous inquiétez pas, ce sera d’excellente qualité tout de même tant qu’on n’agrandit pas sur un écran de cinéma. Quand j’aurai terminé, je le mettrai sur un serveur, et vous le téléchargerez depuis chez vous.

Lucie remercia son interlocuteur chaleureusement, elle déposa sa carte de visite professionnelle dans le petit panier.

— Rappelez-moi dès que vous avez du nouveau.

Claude acquiesça et lui serra la main entre les deux siennes.

— C’est pour Ludovic que je fais cela. Grâce à ses parents, j’ai connu mon épouse. Elle s’appelait Marilyn, comme l’autre… – il soupira, un souffle chargé de nostalgie – j’ai vraiment envie de savoir pourquoi ce fichu film l’a rendu aveugle.

Une fois dehors, Lucie jeta un œil sur sa montre. Presque midi… Son entretien avec Claude Poignet lui avait collé la nausée. Elle pensait à ces images subliminales, entrées en elle contre son gré. Elle les sentait vibrer quelque part dans son organisme, sans savoir précisément où. La scène de l’œil tranché l’avait heurtée, mais au moins, elle en avait été consciente, alors que le reste… Juste des cochonneries de pervers qu’on lui avait enfoncées dans la tête, sans lutte possible.

Qui avait visionné ce truc de fous ? Pourquoi avait-il été fabriqué ? Comme Claude Poignet, elle pressentait que ce ruban maudit dissimulait encore de sinistres secrets.

La tête pleine de questions, elle alla retrouver sa voiture au parking de la République. Dans l’habitacle, avant de mettre le contact, elle sortit l’annonce du fils Szpilman que lui avait laissée Ludovic. « Vends collection de films anciens 16 mm, 35 mm, muets et parlants. Tous genres, courts, longs métrages, années trente et au-delà. Plus de 800 bobines, dont 500 films d’espionnage. Faire offre sur place… » Le fils était peut-être au courant de quelque chose, cela valait le coup de faire un saut jusqu’à Liège. Mais avant, elle allait se rendre à l’hôpital pour déjeuner avec sa mère et Juliette. Enfin, déjeuner… Il ne fallait pas être difficile.

Sa petite fille lui manquait déjà terriblement.

11

[H]ors de lui, Sharko ouvrit les portes des toilettes du SRPJ de Rouen les unes après les autres, afin de s’assurer que personne ne traînait là. La sueur lui collait aux tempes, un soleil maudit cognait à travers les vitres. C’était abominable. Il se tourna brusquement, les yeux pleins de sel et de colère.

— Tu me fous la paix, Eugénie, d’accord ? Je te ramènerai ta sauce cocktail, mais pas maintenant ! Je bosse, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué.

Eugénie se tenait assise sur le rebord du lavabo. Elle portait une petite robe bleue, des chaussures rouges à boucles, et avait attaché ses longs cheveux blonds à l’aide d’un élastique. Elle prenait un malin plaisir à enrouler une mèche autour de ses doigts. Elle ne suait pas une goutte.

— J’aime pas quand tu fais ces choses-là, mon Franck. J’ai la frousse des squelettes et des morts. Éloïse, elle aussi, avait peur, alors pourquoi tu recommences et me fais subir ça, à moi ? T’étais bien dans ton bureau, non ? Maintenant, je veux plus m’en aller seule. Je veux être avec toi.

Sharko allait, venait, comme une bouilloire en surpression. Il courut jusqu’au lavabo et enfonça la tête sous l’eau glaciale. Quand il se redressa, Eugénie était toujours là. Il la repoussa du bras, mais elle ne bougea pas.

— Arrête de parler d’Éloïse. Tire-toi. T’aurais dû partir avec le traitement, t’aurais dû disp…

— Alors on rentre à Paris, tout de suite. Je veux jouer aux trains. Si t’es méchant avec moi, si tu vas encore voir des squelettes, ça va mal se passer. Ce grand nigaud de Willy peut plus venir t’embêter, mais moi, je peux encore. Et quand je veux.

Pire qu’un pot de glu. Le commissaire se prit la tête dans les mains. Puis il sortit brusquement des toilettes et claqua la porte derrière lui. Il bifurqua dans un couloir. Eugénie se retrouva assise en tailleur face à lui, sur le linoléum. Sharko la contourna en l’ignorant et se rendit dans le bureau de Georges Péresse. Le patron de la crim jonglait entre son téléphone fixe et son portable. De la paperasse s’était accumulée devant lui. Il planta sa paume devant le haut-parleur et hocha le menton vers Sharko :

— Qu’y a-t-il ?

— Interpol, vous avez des nouvelles ?

— Oui, oui. Le formulaire est parti au BCN1 hier soir.

Péresse retourna à sa conversation. Sharko resta dans l’embrasure.

— Je peux le voir, ce formulaire ?

— Commissaire, s’il vous plaît… Je suis occupé.

Sharko acquiesça et regagna son poste, un petit espace qu’on lui avait alloué, dans un open space où s’activaient cinq ou six fonctionnaires de police. C’était juillet, le ciel bleu, les congés. Malgré l’importance des affaires en cours, le service tournait au ralenti.

Le flic s’assit sur sa chaise. Eugénie l’avait mis sur les nerfs, il n’était pas parvenu à la canaliser comme dans son bureau, à Paris. Elle revenait la besace chargée de vieux souvenirs, d’obsessions, pour les déverser dans sa tête. Elle savait parfaitement où appuyer pour le blesser en profondeur. En définitive, elle le sanctionnait dès qu’il redevenait un peu trop flic.

Il se replongea dans ses dossiers, un stylo entre les doigts, tandis que la fillette jouait avec un coupe-papier. Elle ne cessait de faire du bruit, et Sharko savait qu’il était inutile de se boucher les oreilles : elle était en lui, quelque part sous son crâne, et ne ficherait le camp que lorsqu’elle le déciderait.

Le flic fit tout, évidemment, pour que personne ne remarque rien. Il devait paraître normal, lucide. C’est de cette manière qu’il avait pu garder son cul bien au chaud dans les bureaux de Nanterre. Lorsque Eugénie déguerpit enfin, il put examiner ses notes. Côté médico-légal et toxicologie, on avait bien avancé. Des analyses plus poussées des os, au scanner notamment, avaient montré, sur quatre des cinq squelettes, des fractures anciennes – poignets, côtes, coudes… – avec consolidation, ce qui signifiait qu’elles avaient moins de deux ans, et antérieures à la mort, car colorées. Ces hommes anonymes n’étaient donc pas du genre à glander derrière un bureau. Les fractures pouvaient provenir de chutes en rapport avec leur métier, un sport particulier comme le rugby, ou des bagarres. Plus tôt dans la journée, Sharko avait demandé qu’on tente des recoupements avec les différents hôpitaux et clubs de sport de la région. Les recherches étaient en cours.

À défaut de cheveux, l’analyse toxicologique des poils pubiens avait été extrêmement bavarde. Trois des cinq individus – et l’Asiatique en faisait partie – avaient été des consommateurs de cocaïne et de Subutex, un substitut de l’héroïne. L’examen segmentaire du poil, par découpage en morceaux avait montré que pour les trois, l’absorption de produits stupéfiants avait d’abord fortement diminué, jusqu’à finalement disparaître les dernières semaines avant leur décès. Le broyage des pupes d’insectes n’avait rien révélé. Si les hommes s’étaient drogués dans leurs dernières heures, on en aurait retrouvé des traces dans la kératine des coquilles d’insectes. De ce fait, le commissaire avait noté de vérifier les sorties auprès des centres de désintoxication et des prisons, car le Subutex était une drogue courante derrière les barreaux. Peut-être avait-on affaire à d’anciens taulards, des dealers ou des types impliqués dans une histoire liée au trafic de drogue. Il ne fallait négliger aucune piste.

Dernier point, le petit conduit de plastique trouvé au niveau de la clavicule, sur le cadavre le mieux conservé. Les analyses n’avaient pas révélé la présence de produits liés à une chimiothérapie. Outre les hypothèses faites par le légiste, le rapport notifiait que cette gaine aurait pu également servir à relier de fines électrodes implantées dans le cerveau à un stimulateur glissé sous la peau. On appelait cette technique la stimulation cérébrale profonde et on l’utilisait pour soigner les dépressions graves, limiter les tremblements de la maladie de Parkinson ou encore supprimer les TOC. C’était là un point remarquable, puisque l’assassin semblait s’intéresser au cerveau de ses victimes.

— Qu’est-ce que tu écris ?

Eugénie était revenue. Sharko l’ignora superbement et tenta de poursuivre ses réflexions. La fillette martelait la table avec un coupe-papier, de plus en plus fort.

— Éloïse est morte, euh, ta femme est morte, euh. Éloïse et ta femme sont mortes, euh. Et tout ça, c’est ta faute, euh…

La petite retorse… C’était sa phrase préférée, celle qui blessait jusqu’au fond du cœur. Le flic grinça des dents.

— Ferme-la, bordel !

Des têtes se tournèrent vers Sharko. Il s’arracha de son siège, les poings serrés. Il se précipita vers un brigadier qui faisait des photocopies et lui présenta sa carte de commissaire.

— Sharko, OCRVP.

— Je sais, commissaire. Vous désirez quelque chose ?

— J’ai besoin que vous alliez me chercher des marrons glacés et de la sauce cocktail. De la pink salad en pot d’un kilo. Vous pouvez faire ça ? Pour les marrons, peu importe la marque, mais pour la sauce, n’oubliez pas, la pink salad, et pas une autre.

L’homme écarquilla les yeux.

— C’est que…

Le flic parisien posa les mains sur les hanches, ses épaules s’élargirent. Avec ses quelques kilos de plus, Sharko, déjà costaud à l’origine, suscitait le respect.

— Oui, brigadier ?

Le jeune flic ne protesta plus et disparut. Sharko retourna à sa place. Eugénie lui souriait.

— À tout à l’heure, mon Franck.

— C’est ça, oui. Reste chez toi.

Elle se mit à courir en sautillant et disparut derrière un panneau en liège. Le commissaire inspira, les paupières closes. Le calme revenait, enfin. Ronflement des ordinateurs, semelles grinçantes des collègues. Il poursuivit ses réflexions, feuilleta rapidement les pages techniques des différents rapports. Il n’apprit pas grand-chose de plus. Les analyses ADN étaient en cours, de même que la reconstruction faciale, qui ne mènerait sans doute à rien. Jusqu’à présent, on pouvait résumer l’affaire à cette brève description : cinq hommes entre vingt-deux et vingt-six ans, dont un Asiatique, ex-consommateurs de drogue pour la plupart, avaient été blessés ou tués par balle. Crânes sciés, yeux prélevés, mains coupées, corps enterrés. Super…

En soi, l’enquête ne progressait pas des masses. Le coup dur venait surtout du fichier des disparitions inquiétantes, complètement muet. Requête vide lorsqu’on l’interrogeait, par exemple, sur la disparition dans les quinze derniers mois d’un Asiatique, correspondant aux critères – taille, poids estimé, âge. Mais au final, ce n’était qu’un semi-échec. L’absence d’enregistrement indiquait que ces hommes pouvaient être des marginaux, des étrangers en situation irrégulière, ou des étrangers tout court.

Plus tard, Sharko partit se rafraîchir à la fontaine avec l’impression d’avoir le cerveau en compote. Il s’imaginait bien dehors, à la terrasse d’un café. Le brigadier lui avait ramené le pot de sauce cocktail, les marrons glacés, et depuis, Eugénie lui fichait heureusement la paix. Il n’allait pas tarder à rentrer à l’hôtel, faire un point avec Leclerc et probablement mettre les voiles d’ici une journée ou deux. Parce que, plus le temps passait, plus les pistes se fermaient. Rien du côté des hôpitaux. Les lieutenants qui revenaient de l’enquête de proximité n’avaient que dalle à se mettre sous la dent. Parmi les centaines d’employés – et ex-employés – qui bossaient dans la zone industrielle, nul n’avait vu quoi que ce soit. D’un autre côté, les crimes étaient tellement lointains que les mémoires s’étaient sans doute sérieusement émoussées.

Pour l’heure, ces cadavres restaient totalement anonymes.

Sharko, enfoncé une dernière fois dans ses dossiers, sentit soudain une pression sur son épaule. Il se retourna. C’était Péresse, qui fixait le pot de sauce cocktail et les marrons glacés. Il finit par lâcher :

— On tient une piste sérieuse. Venez voir.

Sharko l’accompagna jusqu’à son bureau. Le commissaire rouennais ferma la porte et désigna son écran d’ordinateur. On y voyait le scanner d’un document manuscrit, en anglais.

Un télégramme.

— Il nous vient d’Interpol. Vous n’allez pas croire de quelle façon ce télégramme est remonté jusqu’ici. Un gars de chez eux, du nom de Sanchez, les appelle depuis son lieu de vacances, un camping du côté de Bordeaux. Il regardait la télé en sirotant le plus tranquillement du monde son apéritif quand il vous aperçoit, vous, près de la zone de découverte des corps, au niveau du pipeline.

— Je suis passé à la télé ? Bon Dieu, ils n’en perdent pas une.

— Sur ce, Sanchez téléphone au siège et se rencarde, il veut savoir sur quelle affaire vous bossez.

— Je connais bien Sanchez. On a eu quelques dossiers en commun à la fin des années quatre-vingt-dix, avant qu’il bascule à Lyon.

— Il n’a pas spécialement regardé la télé ces derniers temps, et ignore le tapage médiatique qu’on fait autour de cette histoire. Alors ses collègues lui racontent… les crânes sciés et compagnie. Et là, ça tilte dans sa tête. Il demande qu’on fouille dans les archives d’Interpol, et devinez sur quoi ils tombent, là-bas ?

— Ce vieux télégramme…

— Exactement. Un télégramme envoyé depuis l’Égypte. Le Caire, plus précisément.

Sharko planta son doigt sur l’écran.

— Dites-moi que mes yeux voient encore clair.

— Je confirme. Il date de 1994. Trois jeunes filles égyptiennes, tuées violemment et habitant Le Caire. Crânes sciés proprement « à la scie médicale », comme c’est écrit, cerveau prélevé, et énucléées. Corps mutilés, lacérés à coups de couteau, de la tête aux pieds, y compris les parties génitales…

Sharko sentait une ignoble ivresse l’envahir. Sa cage thoracique se tendait, sa poitrine se compressait. Le monstre assoiffé de traque refaisait surface. Péresse continua sa lecture.

— … Le tout en moins de deux jours. Et pas d’enterrement sous terre, cette fois-ci. Les corps ont été abandonnés dans la nature. Notre tueur y est allé à la manière forte.

Le flic parisien se redressa en baissant les paupières. Il imagina des filles étalées dans le sable du désert, lardées de coups de couteau. Organes à l’air, offerts aux charognards. Toutes ces images, dans sa tête. Il fixa l’écran dans un souffle.

— C’était il y a si longtemps. Quand il y a des séries, elles sont normalement plus rapprochées dans le temps. Et la distance, aussi. La Normandie, Le Caire, ce n’est pas tout proche… On aurait affaire à un itinérant ? Interpol a relevé d’autres cas similaires ?

— Aucun.

— Ce qui ne signifie pas grand-chose. Il y a encore dix ans, ce genre de télégramme était plutôt rare. Prendre leur temps pour la paperasse, c’est la dernière chose que les flics font, et encore, s’ils veulent bien se casser la tête. Notre homologue égyptien était un policier méticuleux. Ce qui est presque un paradoxe.

Sharko marqua un silence, ses yeux continuaient à parcourir le télégramme tandis que son cerveau carburait déjà. Trois filles en Afrique, cinq hommes en France. Lacérations, crânes ouverts, yeux prélevés. Seize ans d’écart. Pourquoi une si longue attente entre les deux séries ? Et, surtout, pourquoi les deux séries ? Le commissaire revint à la description sommaire balancée à Interpol.

— L’auteur du rapport est Mahmoud Abd el-Aal… Le nom de l’officier égyptien qui a lancé la pierre ?

— Il semblerait.

— Ce papier est tout ce dont on dispose ?

— Pour le moment. On s’est d’abord mis en relation avec Interpol en Égypte, puis le SCTIP2 cairote, qui nous a basculés sur un commissaire de l’ambassade française, Mickaël Lebrun, en contact direct avec les autorités de là-bas. Les premières nouvelles ne sont pas terribles.

— Pourquoi ?

— Ce Abd el-Aal, il n’exerce plus depuis cette affaire, apparemment.

Sharko marqua un silence.

— Quelqu’un peut nous donner accès au dossier ?

— Oui, il s’appelle Hassan Noureddine, c’est l’inspecteur principal qui dirige la brigade. Une espèce de dictateur, d’après Lebrun. Les locaux tiennent leur langue, ils n’aiment pas que les Occidentaux viennent fourrer le nez dans leurs affaires. La torture des prévenus, les emprisonnements pour divergence d’opinions sont encore monnaie courante en Égypte. On ne s’en sortira pas par téléphone, et ils refusent d’envoyer leurs dossiers par voie électronique ou postale.

Sharko soupira, Péresse avait raison. Les polices des pays arabes, et plus particulièrement celle d’Égypte, étaient à des années-lumière des modèles européens. Corrompues par l’argent et le pouvoir, tournées uniquement vers la sécurité intérieure.

D’un clic de souris, Péresse lança l’impression du télégramme.

— J’ai contacté votre chef. Il est OK pour qu’on vous envoie là-bas. Le Caire n’est qu’à quatre heures d’avion. Si vous le voulez bien, vous passerez par l’ambassade. Mickaël Lebrun vous introduira auprès de la police cairote. Il vous orientera vers Hassan Noureddine.

Eugénie entra soudain dans la pièce, en colère. Sharko détourna la tête vers la petite, qui se mit à le tirer par la chemise.

— Allez, viens, on s’en va, grogna-t-elle. Hors de question qu’on aille dans cet horrible pays. J’ai horreur de la chaleur et du sable. Et j’ai peur de l’avion. Je veux pas.

— … missaire ? Commissaire ?

Sharko revint vers Péresse, la main au menton. L’Égypte… S’il pouvait s’attendre à cela.

— Ça sent le mauvais James Bond…

— On n’a pas vraiment le choix. Nous, c’est le terrain, et vous…

— La paperasse, je sais.

Dans un soupir, Sharko récupéra la copie du télégramme. Quelques lignes envoyées au petit bonheur la chance, perdues entre deux continents, avec lesquelles il allait devoir se débrouiller. Il songea à ce pays qu’il ne connaissait qu’à travers les catalogues de vacances, du temps où il les consultait encore. Le Nil, les grandes pyramides, la chaleur écrasante au cœur des palmeraies… Une usine à touristes. Suzanne avait toujours voulu y aller, il avait refusé, à cause du travail. Et, aujourd’hui, ce même fichu travail le poussait dans le sable maudit d’Afrique.

Pensif, il fixait Eugénie, assise à la place du chef de la crim et jouant avec des élastiques, qu’elle faisait claquer contre les fesses de Péresse.

— Qu’est-ce qui vous fait rire ? fit le Rouennais en se retournant.

Sharko releva la tête.

— Je pars le plus vite possible, je suppose ?

— Demain, au plus tard. Vous avez un passeport de service ?

— Obligé. Je suis censé diligenter des enquêtes internationales. Même si ça n’arrive jamais.

— La preuve que si. Attention, au Caire, vous serez pieds et poings liés. L’ambassade vous collera un traducteur dans les pattes, et vous ne pourrez avancer qu’au bon vouloir des locaux. Vous allez marcher sur des œufs. On se tient au courant.

— J’ai droit au port d’arme ?

— En Égypte ? Vous rigolez ?

Ils se serrèrent poliment la main. Sharko voulut sortir en plantant la fillette sur place, mais Péresse l’interpella une dernière fois.

— Commissaire Sharko ?

— Hmm…

— La prochaine fois, évitez d’envoyer l’un de mes brigadiers faire vos courses.

Sharko sortit du bâtiment, direction l’hôtel. Les copies des rapports sous un bras, le pot de sauce pink salad et les marrons glacés dans l’autre. En route vers une affaire, à l’évidence, particulièrement malsaine.

Et prêt à plonger dans les entrailles d’une ville brûlante aux parfums d’épices.

La mythique cité d’Al-Qahira.

Le Caire.

1-Bureau central national.

2-Service de coopération technique internationale de la police.

12

[A]près son déjeuner infect avec sa fille – tranche de rôti sans sauce et pommes de terre à l’eau –, Lucie fit un détour par chez elle, un petit appartement en pleine résidence d’étudiants, le long des quartiers de la Catho. Le boulevard verdoyant débordait de bâtiments à l’architecture néogothique, dont l’université catholique qui régurgitait ses quelques milliers d’élèves à travers les artères de la ville. Avec tous ces jeunes autour d’elle, ses filles qui grandissaient, Lucie se sentait chaque jour un peu plus vieille.

Elle déverrouilla l’entrée, pénétra et posa son sac de linge sale dans la laverie. Démarrer une lessive, vite, pour se débarrasser de ces horribles relents d’hôpital. Puis elle plongea sous une douche tiède, laissa le jet d’eau lui fouetter la nuque, lui mordiller les seins. Ces deux jours sans rentrer, à manger de la bouillie, se laver au lance-pierre et dormir pliée en deux, lui prouvaient à quel point elle aimait sa petite vie, avec ses filles, ses habitudes, son film, qu’elle visionnait chaque soir, plantée dans ses pantoufles lapin que les jumelles – et sa mère – lui avaient offertes pour sa fête. C’est quand on s’éloigne des choses les plus simples qu’on se rend compte qu’en définitive, elles ne sont pas si moches.

Une fois séchée, elle opta pour une tunique bleue en soie, légère et souple, qu’elle laissa naturellement tomber sur ses hanches, par-dessus son pantalon corsaire qui descendait jusqu’à mi-mollets. Elle aimait le galbe de ses jambes, hâlées par le footing qu’elle pratiquait deux fois par semaine autour de la Citadelle. Depuis que les jumelles allaient à l’école et à la cantine, elle était parvenue à retrouver une forme d’organisation, entre travail, loisirs et famille. Elle était redevenue, comme disait sa mère, une femme.

Elle fit un détour par son ordinateur pour contrôler son compte Meetic. Son échec avec Ludovic ne l’avait pas refroidie de ces rapports avec l’ordinateur. Elle n’arrivait pas à se défaire de cette forme de relation, virtuelle, empaquetée. C’était pire qu’une drogue, et cela permettait de gagner du temps, surtout. Car, comme tout le monde, elle courait après les heures.

Sept nouvelles demandes s’étaient accumulées sur son profil. Elle les consulta rapidement, en rejeta d’emblée cinq, en mit deux de côté, des hommes bruns de quarante-trois et quarante-quatre ans. L’assurance que dégageait un mâle aux alentours de la bonne quarantaine était ce qu’elle recherchait en priorité. Une présence fiable, forte, qui ne la plaquerait pas à la première greluche venue.

Elle sortit, la nuque pleine de fraîcheur. Alors, elle constata le léger frottement de sa clé dans la serrure. Quelque chose semblait accrocher au moment de fermer à double tour. Lucie se pencha, observa attentivement le métal, recommença. Et, bien qu’elle parvînt à verrouiller, la gêne persistait. Contrariée, elle rouvrit, fouilla visuellement l’intérieur de son salon, s’aventura dans les autres pièces. Elle explora les armoires où elle rangeait ses DVD, ses romans. Rien n’avait été touché, a priori… Évidemment, elle songeait à la présence fantôme chez Ludovic. Le type qui avait fouillé là-bas aurait très bien pu relever sa plaque d’immatriculation en sortant, et remonter jusque chez elle. N’importe qui d’autre aurait pensé que la serrure vieillissait, et qu’il était temps de lui donner un peu d’huile. Lucie haussa les épaules en souriant et mit finalement les voiles. Elle devait arrêter de s’inquiéter pour un rien. Ce qui ne l’empêcha pas de regarder longuement dans son rétroviseur après son départ, et de se convaincre que le film, le fameux film bizarroïde, était bien à l’abri chez Claude Poignet.

Rejoindre Liège, dans une vieille bagnole sans climatisation, par les autoroutes tape-cul de la Belgique, relevait de l’exploit, mais elle y parvint en un seul morceau. Luc Szpilman lui ouvrit la porte. Un ignoble piercing lui traversait la lèvre inférieure.

— C’est vous que j’ai eue au téléphone ?

Lucie acquiesça et lui montra sa carte tricolore. Elle avait justifié sa visite en exposant un semblant de vérité : l’un des films embarqués par Ludovic Sénéchal intriguait la police, de par la nature de ses images violentes.

— En effet. Je peux entrer ?

Il la sonda de son petit œil porcin. On aurait dit que ses cheveux avaient explosé sur sa tête, à la Tokyo Hotel.

— Allez-y. Mais ne me dites surtout pas que mon père était impliqué dans un trafic quelconque.

— Non, non. Ne vous inquiétez pas.

Ils s’installèrent dans le vaste séjour, auquel on accédait par une série de marches qui plongeaient la pièce sous le niveau du sol. Un toit de verre ouvrait sur le ciel limpide, d’un bleu profond. Lucie songea à une espèce de vivarium géant. Luc Szpilman se décapsula une bière, son interlocutrice opta pour un verre d’eau. Quelque part dans la maison, on jouait d’un instrument de musique. Les notes dansaient, légères et envoûtantes.

— De la clarinette. C’est ma copine.

Surprenant. Lucie l’aurait plutôt vu avec une compagne pratiquant la guitare électrique ou la batterie. Elle décida de ne pas perdre de temps et de cadrer la rencontre.

— Vous habitiez encore avec votre père ?

— Ça m’arrivait. Tous les deux, on ne se parlait plus vraiment, mais il n’a jamais eu le courage de me foutre dehors. Alors oui, je bougeais entre ici et chez ma copine. Maintenant qu’il n’est plus là, je crois que le choix est fait.

Il engloutit la moitié de sa canette – un chimay rouge à 7° – et la posa sur une table en verre, à côté d’un cendrier où traînaient des restes de joints. La flic essayait de situer le zozo : un gosse rebelle, sans doute gâté dans sa jeunesse. La mort récente du père ne paraissait pas vraiment l’affecter.

— Parlez-moi des circonstances du décès.

— J’ai déjà tout raconté à la police et…

— S’il vous plaît.

Il soupira.

— J’étais dans le garage. Depuis que mon vieux n’a plus de voiture, on y a installé nos instruments de musique. Je composais un morceau avec un pote et ma copine. Il devait être 20 h 25 quand j’ai entendu un gros boum à l’étage. Je me suis d’abord précipité ici, parce qu’à cette heure-là, c’est les informations, mon père ne se lève jamais de son fauteuil. Alors, je suis monté au premier, puis j’ai vu que la porte du grenier, au second, était ouverte. Ça, c’était bizarre.

— Pourquoi ?

— Mon père avait plus de quatre-vingts balais. Il bougeait encore pas mal, il sortait même parfois à pied dans la ville, pour aller à la bibliothèque, mais il ne montait plus jamais, à cause des marches trop raides. Quand il voulait mater l’un de ses films, il me demandait toujours.

Lucie se savait sur la bonne piste. Un fait aussi soudain qu’inattendu avait provoqué un déclic chez le père, le poussant à monter sans réclamer l’aide de son fils.

— Ensuite, dans le grenier ?

— C’est là-dedans que j’ai découvert son corps, au pied de l’échelle.

Luc fixa le sol, les pupilles dilatées, puis se ressaisit en une fraction de seconde.

— Du sang coulait sous son crâne. Il était mort. Ça m’a fait drôle de le voir comme ça, immobile, les yeux ouverts. J’ai immédiatement appelé les secours.

Il reprit sa bière d’une main ferme, ne laissant rien transparaître. Quelque part, un fils né sur le tard n’avait sans doute vu en son géniteur qu’un vieillard maladroit, qui n’avait jamais pu partager une partie de foot avec lui. Lucie hocha le menton vers la peinture d’un homme âgé, regard ferme, iris noirs. Une gueule aussi sévère que la Muraille de Chine.

— C’est lui ?

Il acquiesça, les deux mains serrées sur sa canette.

— Papa, dans toute sa splendeur. Je n’étais même pas né quand on l’a peint. Il avait déjà cinquante ans, vous vous rendez compte ?

— Quel était son métier ?

— Conservateur à la FIAF, la Fédération internationale des archives du film, et il s’y rendait régulièrement, pour fouiner. La FIAF est un organisme chargé de préserver l’héritage cinématographique de nombreux pays. Mon père a passé sa vie dans le cinéma. C’était sa grande passion, avec l’histoire et la géopolitique de ces cent dernières années. Les grands conflits, la guerre froide, l’espionnage et le contre-espionnage… Il en connaissait un sacré rayon.

Il leva les yeux.

— Vous m’avez raconté, au téléphone, qu’il y avait un problème avec l’un des films du grenier ?

— Oui, celui qu’il voulait probablement récupérer, ce soir-là. Un court métrage de 1955, où l’on voit en scène d’ouverture une femme se faire crever un œil. Cela vous dit quelque chose ?

Il prit le temps de la réflexion.

— Absolument pas. Je ne regardais jamais ses films, ses vieux machins sur l’espionnage ne m’intéressaient pas. Et mon père, lui, les visionnait toujours dans sa salle privée. Il était un fou de cinéma, et un acharné, capable de voir le même film vingt, trente fois.

Il lâcha un rire nerveux.

— Papa… Je crois qu’il piquait beaucoup de ces bobines à la FIAF.

— « Piquait » ?

— Piquait, oui. Ça faisait partie de ses petits défauts de collectionneur, il n’a jamais pu s’en empêcher. Une espèce de tic obsessionnel, si vous voulez. Je sais qu’il s’arrangeait avec pas mal de ses collègues qui faisaient pareil. Parce que, normalement, ces films, ils ne sortent jamais de là-bas. Mais papa, il ne voulait pas que ces bobines croupissent dans d’immenses couloirs sans âme. Il était du genre à caresser ses boîtiers comme on caresse un vieux chat.

Lucie l’écouta, puis lui parla de la gamine de la balançoire, de la scène du taureau. Luc continuait à nier et paraissait sincère. Elle le pria alors de l’emmener au grenier.

Dans la cage d’escalier, elle comprit pourquoi le père ne montait plus, les marches défiaient la verticalité. Une fois sur place, Luc partit vers l’échelle et la fit rouler jusqu’au coin opposé :

— L’échelle se trouvait à cet endroit, précisément, quand j’ai découvert le corps.

Lucie observait l’endroit avec attention. L’antre intime d’un passionné.

— Pourquoi a-t-elle bougé ?

— Des tas de personnes sont passées ici, et risquent encore de venir. Depuis hier matin, les films partent comme des petits pains.

Lucie sentit une connexion soudaine s’établir dans sa tête.

— Tous les visiteurs ont acheté des films ?

— Euh… Non, pas tous.

— Précisez.

— Il y a ce gars, venu juste après votre ami, qui avait l’air bizarre.

Il marchait au coup par coup, plus très vif. La bière, de toute évidence.

— Précisez encore.

— Il avait les cheveux très courts. Blonds, coupe en brosse. Moins de trente ans. Un balèze avec des rangers ou des pompes dans le même genre. Il a tout fouillé au grenier, on aurait dit qu’il cherchait quelque chose de bien précis parmi les bobines. En définitive, il n’a rien pris, mais il m’a demandé si des gens étaient déjà venus et avaient déjà embarqué des films. Alors, je lui ai parlé de votre Ludovic Sénéchal. Quand je lui ai raconté, pour ce film sans étiquette qu’il avait emmené, le type m’a dit qu’il aimerait bien discuter avec Sénéchal. De ce fait, je lui ai filé l’adresse.

— Vous l’aviez ?

— Sur le chèque de quatre cents euros qu’il m’avait remis.

Ainsi tout partait d’ici. Comme Ludovic, le mystérieux individu avait dû tomber sur l’annonce et s’était précipité. Il était arrivé trop tard car Ludovic, habitant proche de la frontière, avait raflé la mise. Cela signifiait-il que ce type écumait les brocantes, surveillait les petites annonces depuis des lustres, avec le secret espoir de mettre la main sur ce film perdu ?

Lucie cuisina Szpilman davantage. Le visiteur était venu en voiture classique, une Fiat noire d’après lui. Plaque française, dont le jeune Belge était incapable de donner l’immatriculation.

Ils retournèrent dans le salon. Lucie considéra le gigantesque écran plat, incrusté dans le mur. Szpilman avait dit que son père écoutait les informations peu de temps avant sa mort.

— Avez-vous la moindre idée sur ce qui a pu pousser votre père à monter soudainement au grenier ?

— Non.

— Quelle chaîne regardait-il ?

— Votre chaîne nationale à vous, TF1. C’était sa préférée.

Lucie nota qu’il faudrait visualiser le journal du soir de la mort, au cas où.

— Quelqu’un est venu, avant qu’il monte là-haut ? Le matin, l’après-midi ?

— Pas à ma connaissance.

Elle jeta un rapide coup d’œil circulaire. Pas de ligne de téléphone fixe dans la pièce.

— Votre père possédait un téléphone portable ?

Luc Szpilman hocha la tête. Lucie se resservit un verre de l’eau de la carafe, la jouant décontractée. Intérieurement, elle bouillait.

— Et il le portait sur lui à sa mort ?

Le jeune sembla percuter. Il écrasa son index sur la table basse.

— Il était là. Je l’ai ramassé ce matin pour le mettre sur l’étagère, là-bas. Les policiers ne s’y sont même pas intéressés. Vous croyez que…

— Vous me le montrez ?

Il partit le chercher. Plus de batterie, évidemment. Il le brancha sur un chargeur relié au secteur et tendit l’ensemble à Lucie. Un téléphone en sale état, mais qui permettait de consulter le journal des appels, avec l’heure et la date. Elle s’intéressa d’abord aux appels reçus. Le dernier datait de la veille de la mort, le dimanche dans l’après-midi. Une certaine Delphine De Hoos. Luc expliqua qu’il s’agissait de l’infirmière, qui venait de temps en temps lui faire des prises de sang. Les autres appels s’éloignaient dans le temps, et, aux dires du fils, étaient normaux. Juste quelques vieux amis ou collègues de la FIAF, avec qui son père buvait une vodka de temps à autre.

Lucie plongea à présent dans le répertoire des appels émis. Son cœur fit un bond.

— Tiens, tiens…

Le dernier datait du fameux lundi, à 20 h 09. Soit environ quinze minutes avant la chute de l’échelle. Mais il y avait bien plus intéressant que la date. C’était le numéro de téléphone, pour le moins étrange : +1 514 689 8724.

Lucie montra l’écran à Szpilman.

— Il a appelé à l’étranger quelques minutes avant de mourir. Ce numéro ou l’indicatif vous parlent ?

— Les États-Unis peut-être ? Ça lui arrivait d’appeler là-bas, pour ses recherches historiques.

— Je ne crois pas, non.

Lucie sortit son propre portable et composa un numéro, une intuition derrière la tête. Elle n’en mettrait pas sa main à couper, mais…

Une voix, de l’autre côté de la ligne, l’interrompit dans ses pensées. Les renseignements. Lucie présenta sa requête :

— J’aimerais savoir à quel pays correspond ce numéro de téléphone : +1 514 689 8724.

— Un instant, s’il vous plaît.

Un silence. Portable calé entre l’oreille et l’épaule, Lucie demanda un stylo et une feuille de papier à Luc. Puis elle nota le numéro rapidement. La voix revint dans l’écouteur.

— Madame ? C’est l’indicatif de la province du Québec. Montréal, plus précisément.

Lucie raccrocha. Un mot s’effrita au bout de ses lèvres, alors qu’elle fixait Luc intensément.

— Canada…

— Le Canada ? Pourquoi aurait-il appelé le Canada ? On ne connaît personne là-bas.

Lucie se laissa le temps d’assimiler l’information. Pour une quelconque raison, Wlad Szpilman avait brusquement appelé un individu habitant le pays où avait été fabriqué le film. Elle remonta dans les appels passés, jusqu’à une semaine en arrière. Aucune autre trace de ce numéro.

— Votre père tenait-il des notes concernant ses films, ses contacts ? Des fiches, des carnets ?

— Je n’ai jamais rien remarqué. Ces dernières années, la vie de mon père se résumait à quelques mètres carrés, entre ici, sa salle de cinéma et son bureau.

— Son bureau, je peux jeter un œil ?

Luc hésita, termina sa bière.

— Très bien. Mais il faudra vraiment que vous m’expliquiez ce qui se passe. C’était mon père, j’ai le droit de savoir.

Lucie acquiesça. Luc l’emmena dans une pièce propre, bien rangée, avec ordinateur, revues, journaux, bibliothèque. La flic jeta un œil dans les papiers, les tiroirs. Juste du matériel de bureautique, un PC, rien de flagrant. La bibliothèque, au fond, contenait beaucoup de livres d’histoire, sur les guerres, les massacres, les génocides. Arméniens, juifs, rwandais. Il y avait aussi tout un pan sur l’histoire de l’espionnage. CIA, MI5, théorie du complot. Puis des bouquins en anglais, avec des noms qui ne suggérèrent rien de spécial à Lucie. Bluebird, Mkultra, Artichocke. Wlad Szpilman semblait se préoccuper de la face noire du monde au siècle dernier. Lucie se tourna vers Luc, désignant les livres.

— Pensez-vous que votre père vous cachait quelque chose de grave, de secret ?

Le jeune haussa les épaules.

— Mon père, il était plutôt parano. Pas le genre à me parler de ces trucs-là, c’était son jardin secret.

Après un tour dans la pièce, Lucie se fit raccompagner à la sortie, remercia Luc Szpilman en lui tendant sa carte professionnelle derrière laquelle elle inscrivit son numéro de portable personnel, au cas où. Dans sa voiture, au calme, elle sortit son téléphone et composa le fameux numéro vers le Canada. Quatre sonneries stressantes, avant qu’on décroche enfin. Pas un bruit, pas de « Allô ». Alors, Lucie lâcha :

— Allô ?

Un long silence. Lucie répéta :

— Allô ? Il y a quelqu’un ?

— Qui êtes-vous ?

Voix masculine, à l’accent québécois marqué.

— Lucie Henebelle. J’appelle de…

Brusque déclic. On avait raccroché. Lucie songea à un type nerveux, aux aguets, qui se méfiait. Scotchée par la brièveté de l’échange, elle jaillit de sa voiture et retourna frapper chez Szpilman.

— Encore vous ?

— Il me faudrait le téléphone de votre père.

13

[A]ffiner la stratégie. Surprendre l’autre avant qu’il ne raccroche.

Lucie avait laissé se passer un bon quart d’heure, puis elle recomposa le numéro avec le portable légèrement rechargé de Wlad Szpilman. Avec un peu de chance, son interlocuteur reconnaîtrait le contact à son numéro et ne raccrocherait pas. Pas tout de suite, en tout cas.

Elle allait et venait, angoissée, devant la maison du Belge. Même s’il avait été plutôt coulant et compréhensif avec elle, elle ne voulait pas que Luc puisse écouter la conversation, si conversation il y avait.

On décrocha au bout de deux sonneries.

— Wlad ? fit la voix à l’accent québécois.

— Wlad est mort. Lucie Henebelle au téléphone, lieutenant de police judiciaire. La police française.

Elle avait tout lâché, d’un bloc. C’était le moment décisif. Un interminable silence s’étira, mais on ne raccrocha pas.

— Mort comment ?

Lucie serra le poing, le poisson était ferré. Il fallait désormais tirer la ligne doucement, sans donner d’à-coups.

— Je vais vous répondre. Mais dites-moi d’abord qui vous êtes.

— Mort comment ?

— Un bête accident. Il est tombé d’une échelle et s’est ouvert le crâne.

Des secondes s’écoulèrent. Des tas de questions brûlaient les lèvres de Lucie, mais elle avait peur qu’il coupe la communication. C’est lui qui brisa la glace le premier.

— Pourquoi appelez-vous ?

Lucie la joua franc-jeu. Elle sentait que l’autre, sur les dents, flairerait immédiatement le mensonge.

— Après vous avoir contacté lundi, Wlad Szpilman est immédiatement monté dans son grenier pour récupérer un film. Un film anonyme de 1955, fabriqué au Canada, que j’ai en ma possession. Je veux comprendre pourquoi.

À l’évidence, elle l’avait scotché. Elle entendait sa respiration devenir plus lourde, seconde après seconde.

— Vous n’êtes pas policier, vous mentez.

— Appelez ma hiérarchie. Police judiciaire de Lille, dites-leur de…

— Parlez-moi de l’affaire.

Lucie tentait de réfléchir à cent à l’heure. De quoi parlait-il ?

— Je suis désolée, je…

— Vous n’êtes pas policier.

— Si, je le suis ! Lieutenant à Lille, bon sang !

— Dans ce cas, parlez-moi de ces cinq corps, découverts proches des usines. Où en sont les investigations ? Donnez-moi les détails techniques.

Lucie percuta : les corps du pipeline. Alors c’était donc cela qui avait déclenché l’appel de Wlad Szpilman. Ils en parlaient au journal télévisé.

— Je suis désolée. On fonctionne par régions et je travaille dans le Nord. Ce n’est pas nous qui nous occupons de cela. Il faudrait voir avec…

— Je m’en fiche. Rapprochez-vous des gens qui s’en occupent. Si vous êtes vraiment policier, vous récupérerez l’information. Et, juste au cas où vous souhaiteriez m’identifier, mon téléphone est un portable enregistré à de faux nom et adresse. Vous me contraignez à le détruire.

Il allait raccrocher. Lucie tenta le tout pour le tout.

— Il y a un rapport entre cette affaire et le film ?

— Vous le savez. Au rev…

— Attendez ! Comment je vous joins ?

— Tout à l’heure, votre numéro s’est affiché. C’est moi qui vous joindrai… (Il se tut un moment.) Je vous appelle à 20 heures, heure française. Ayez les infos, ou vous n’entendrez plus jamais parler de moi.

Terminé. Bip sonore. Lucie resta bouche bée. Cela avait certainement été le coup de fil le plus dense et le plus intriguant de toute sa vie.

Après avoir remercié Luc pour le prêt du téléphone, elle s’enfonça profondément dans le siège de sa voiture, les mains sur le front. Elle pensait à cette voix séparée de la sienne par plus de six mille kilomètres. À l’évidence, son interlocuteur avait une frousse bleue d’être identifié, il se planquait derrière des numéros volés et abrégeait toute forme d’échange. Pourquoi se cachait-il ? Et de qui ? Comment était-il entré en contact avec Wlad Szpilman ? Mais la question qui la turlupinait le plus était de savoir quel lien invisible il pouvait y avoir entre le film anonyme et les cadavres déterrés en Haute-Normandie.

Cette bobine maléfique était peut-être l’arbre qui cachait la forêt.

Piquée au vif, Lucie sut dès lors qu’elle n’avait plus le choix. Sa conscience lui interdisait de faire l’impasse, de lâcher le morceau. C’était toujours de cette façon, à l’arrache, qu’elle était allée au bout de ses affaires. Ce même acharnement qui l’avait poussée à porter l’insigne. À franchir les limites aussi, parfois.

Désormais, le temps était compté. Elle avait jusqu’à 20 heures pour trouver le bon contact à Paris et décrocher l’info qu’on lui réclamait.

14

[L]’appartement d’un schizophrène a tendance à être mal rangé. Le désordre intérieur de la personnalité – la fracture mentale – se manifeste souvent par un désordre extérieur si bien que certains d’entre eux finissent par se payer les services d’une femme de ménage. Au contraire, l’appartement d’un analyste comportemental réclame une certaine rigueur, miroir d’un esprit rectiligne, habitué à ordonner dans des tiroirs les informations comme on range des chaussures dans des casiers. Aussi, l’appartement de Sharko naviguait entre deux eaux. Si les tasses de café s’accumulaient dans l’évier, les costumes et les cravates non repassés dans un coin de sa salle de bains, les différentes pièces, très propres, donnaient l’impression qu’une famille paisible y vivait. Beaucoup de photos dans des cadres, une petite plante, une chambre d’enfant, avec ses vieilles peluches, la tapisserie jaune traversée d’une frise avec des dauphins.

Sur le sol de cette dernière pièce, un magnifique réseau ferroviaire déployait ses rails et ses locomotives anciennes, bordé de décors en mousse, en liège ou en résine. Redonner vie à ce monde miniature, qui avait jadis demandé des centaines – des milliers – d’heures de montage, de peinture, de collage, était la première chose que Sharko avait faite à son retour de Rouen, deux heures plus tôt. Les locomotives sifflaient dans l’air joyeusement et dégageaient leur bonne odeur de vapeur, mêlée à celle du parfum de sa femme Suzanne, qu’il introduisait dans le réservoir. Égale à elle-même, Eugénie était assise au milieu du réseau, elle souriait et à ces instants précis, le flic était heureux de la sentir à ses côtés.

Quand elle décida de partir, Sharko se leva et sortit une valise poussiéreuse du dessus d’une armoire. Une fois ouverte, les odeurs du passé resurgirent, pleines de nostalgie. Le gros cœur de Sharko se serra.

Le départ pour Le Caire était prévu le lendemain matin, depuis l’aéroport d’Orly, avec la compagnie Egyptair. Classe économique, les vaches. Il était convenu que le commissaire de police attaché à l’ambassade française l’attendrait sur place. Sharko avait relevé, sur Internet, les températures locales : les flammes du ciel incendiaient le pays, véritable sauna qui n’allait pas arranger ses affaires. Il chargea sa valise de chemisettes unies, de deux maillots de bain – sait-on jamais ? – de deux pantalons de flanelle et de bermudas. Il n’oublia pas son magnétophone, la sauce cocktail, les marrons glacés et sa loco Ova Hornby à l’échelle O, avec son wagonnet noir pour bois et charbon.

Son téléphone sonna au moment où il fermait sa valise, à moitié remplie pour laisser de la place pour des cadeaux. C’était Leclerc au téléphone. Sharko décrocha avec le sourire :

— Cartouches de cigarettes, whisky égyptien dont je ne me souviens même plus du nom, brûle-parfum pour Kathia… Et maintenant, que vas-tu me demander d’autre ? Une pyramide en carton ?

— Tu as le temps pour faire un saut à la gare du Nord ?

Sharko regarda sa montre. 18 h 30. D’ordinaire, il dînait une demi-heure plus tard en lisant le journal ou en faisant des mots croisés, et détestait chambouler ses habitudes.

— Ça dépend.

— Une collègue de la PJ de Lille veut te rencontrer. Elle est déjà dans le TGV.

— C’est une plaisanterie ?

— A priori, il y a un rapport avec notre affaire.

Un silence.

— De quel genre ?

— Du genre bizarre et inattendu. Elle m’a appelé, moi, sur ma ligne directe. Va voir si c’est du flan. Vous avez déjà un point commun, tous les deux : normalement, vous êtes en congé.

— Tu parles d’un point commun.

— Son train arrive à 19 h 31. Elle est blonde, trente-sept ans, elle portera une tunique bleue et un pantalon corsaire beige. De toute façon, elle, elle te reconnaîtra, elle t’a vu à la télé. T’es presque une star maintenant.

Sharko se massa les tempes.

— Je m’en passerais bien. Parle-moi d’elle.

— Je te transmets quelques éléments. Imprime et mets-toi en route.

Sharko avait ses billets d’avion électroniques devant les yeux.

— Bien, chef, à vos ordres, chef. Dis, à peine deux jours au Caire, c’est un peu court, non ?

— Les locaux ne veulent pas qu’on y passe plus de temps. On doit suivre les procédures.

— Pourquoi tu m’envoies ? Les procédures, ce n’est pas trop mon truc. Et puis, si je décroche… Enfin, tu te rappelles, la petite lumière verte, dans mon cerveau ?

— Et c’est quand cette petite lumière s’allume que tu es le meilleur, justement. Ta maladie, elle fait de drôles de trucs dans ta tête, une espèce de bouillabaisse qui te fait capter des choses que personne d’autre ne peut ressentir.

— Si tu pouvais dire ça à notre grand chef. Il aurait peut-être un peu plus de considération à mon égard.

— Moins on lui en dit, mieux on se porte. Au fait, Auld Stag…

— Quoi ?

— Le whisky égyptien, c’est du Auld Stag. Note-le quelque part, merde. Pour Kathia, tu prends le brûle-parfum le plus cher. Je veux lui faire un beau cadeau.

— Comment va-t-elle ? Ça fait longtemps que je ne suis pas allé la voir. J’espère qu’elle ne m’en veut pas trop et que…

— Et n’oublie pas un antimoustiques sinon tu vas morfler.

Il raccrocha sèchement, comme s’il avait voulu abréger l’échange.

Un quart d’heure plus tard, Sharko s’installait dans le RER à Bourg-la-Reine, la feuille imprimée sur les genoux. Il plongea dans le mince rapport que lui avait fourni son chef. Lucie Henebelle… Célibataire, deux filles, père décédé d’un cancer au poumon alors qu’elle avait dix ans, mère au foyer. Brigadier à Dunkerque au début des années 2000. Assignée à la paperasse, elle avait réussi à se brancher sur une sordide affaire, celle de la Chambre des morts1, qui avait ébranlé la région du Nord. Sharko connaissait la barrière hiérarchique entre le grade de brigadier et celui d’OPJ dans ces années-là. Comment une simple gratte-papier avait-elle réussi à devenir la meneuse d’une telle traque, où l’on parlait de psychopathes et de rituels ? Quelles forces internes avaient poussé cette mère de famille de l’autre côté ?

Ensuite, elle avait été mutée au SRPJ de Lille, au rang de lieutenant. Jolie promotion. Elle cherchait la grande ville, où la chance de tomber sur le pire se multipliait. Parcours impeccable jusque-là. Une femme acharnée, pointilleuse, aux dires de ses supérieurs, mais qui, de plus en plus, avait tendance à sortir des rails. Interventions sans renforts, coups de gueule réguliers avec la hiérarchie, et une fâcheuse habitude à ne s’orienter que vers les dossiers à connotation violente, plus particulièrement les crimes de sang. Kashmareck, son commandant de police, la décrivait comme « encyclopédique, habitée, fine psychologue sur le terrain. Mais pas toujours contrôlable ». Sharko se plongea davantage dans le dossier. Il avait le sentiment de lire sa propre histoire. En 2006, elle avait morflé, semblait-il. Une traque intense jusqu’au fin fond de la Bretagne qui, à terme, l’avait collée en arrêt-maladie pendant trois semaines. Le terme officiel était « surmenage ». Chez les flics, ça s’appelait dépression.

Dépression… Cette femme paraissait pourtant solide, sur le papier. Pourquoi cette descente au fond du trou ? La dépression vous enveloppe quand une enquête vous frappe en pleine gueule, quand le malheur des autres devient soudain le vôtre. Que lui était-il arrivé de si personnel ?

Sharko releva les yeux, une main serrant son menton. Elle n’avait que la trentaine, et le noir l’attirait déjà au point de contrôler sa vie. À quel âge avait-il commencé à basculer, lui ? Peut-être bien avant cet âge-là. Et le résultat était là. N’importe quel observateur aurait, en un clin d’œil, compris sa situation : un type gonflé aux médocs qui vieillirait seul, frappé par le sceau d’une vie fragmentée, incrustée le long de ses rides comme un flot de douleur.

Il débarqua à la gare du Nord à 19 h 20, moins trempé que d’habitude. En juillet, les travailleurs étaient remplacés par les touristes, plus disciplinés et bien moins collants. Le pouls de Paris battait au ralenti.

Quai numéro 9. Sharko patientait au milieu des pigeons, dans un courant d’air maussade, bras croisés, avec son bermuda beige sous une chemisette jaune, ses chaussures de bateau. Il détestait les quais de gare, les aéroports, tout ce qui pouvait rappeler que chaque jour, des gens se quittaient. Derrière lui, des parents accompagnaient leurs enfants jusqu’aux trains, bondés pour les départs vers les centres de vacances. Cette séparation-là avait du bon, car elle amplifiait la joie des retrouvailles mais pour Sharko, il n’y aurait plus jamais de retrouvailles.

Suzanne… Éloïse…

La masse des voyageurs jaillit comme un seul homme du TGV en provenance de Lille. Couleurs, tempête de voix et roulements des sacs qu’on tirait. Sharko tendit le cou entre les chauffeurs de taxi qui levaient des pancartes nominatives. Comme une connexion évidente, il capta immédiatement la bonne personne. Elle s’approchait en souriant. Petite, fine, cheveux descendant jusqu’aux épaules, elle lui paraissait fragile, et sans son sourire abîmé et cette fatigue qu’on retrouve chez certains flics, il l’aurait prise, peut-être, pour une nana montée à Paris à la recherche d’un emploi saisonnier.

— Commissaire Sharko ? Lucie Henebelle, SRPJ de Lille.

Leurs doigts se rencontrèrent. Sharko remarqua qu’elle passait le pouce par-dessus, dans leur poignée de main. Elle voulait contrôler le terrain ou exprimer une forme de domination spontanée. Le commissaire lui sourit à son tour.

— Le Némo, rue des Solitaires dans le Vieux-Lille, existe toujours ?

— Je crois qu’il est à vendre. Vous êtes originaire du Nord ?

— À vendre ? Mince alors… Les meilleures choses finissent toujours par disparaître. Oui, je suis originaire du Nord, mais ça remonte à loin. Allons au Terminus Nord. Pas très glamour, mais c’est juste en face.

Ils sortirent de la gare et trouvèrent une place à l’ombre, à la terrasse de la brasserie. Devant eux, les taxis s’alignaient en une interminable queue colorée. La gare donnait l’impression de régurgiter la totalité du monde. Blancs, Beurs, Noirs, Asiatiques se dispatchaient en un essaim indigeste. Lucie se défit de son sac à dos, commanda un Perrier, et Sharko une bière blanche avec une rondelle de citron. La jeune flic était impressionnée par le bonhomme, sa stature notamment : coupe en brosse, regard de vieux briscard, costaud. Se dégageait de lui l’ambiguïté d’un matériau composite, impossible à définir. Elle essaya néanmoins de ne rien laisser transparaître.

— On m’a dit que vous étiez expert en comportements criminels. Ce doit être un métier passionnant.

— Allons droit au fait, lieutenant, il se fait tard. Qu’avez-vous pour moi ?

Direct comme le poing d’un boxeur, le type. Lucie ignorait à qui elle s’adressait, mais elle savait qu’il ne donnerait jamais sans recevoir. Tout le monde fonctionnait ainsi dans la profession. Tu me donnes, je te rends. Alors elle reprit son histoire, depuis le début. La mort du collectionneur belge, la découverte du film, les images pornographiques et violentes cachées à l’intérieur, l’individu en Fiat qui semblait chercher ce film-là, précisément. Sharko ne marquait pas la moindre émotion. Le genre de mec qui avait dû en voir dans sa carrière, replié derrière une carapace de cuir. Lucie n’oublia pas de parler du coup de fil mystérieux, passé au Canada en début d’après-midi. Elle pointa l’index sur la table, alors que le serveur amenait les boissons.

— J’ai visualisé sur Internet tous les journaux télévisés de la semaine. Le lundi matin, les entrepreneurs découvrent les cinq corps et le lundi soir, le fait divers fait la une des infos. On parle de plusieurs corps retrouvés sous terre, avec le crâne ouvert.

Elle sortit un carnet de son sac à dos. Sharko remarqua sa minutie, et la passion dangereuse qui l’habitait. Les yeux d’un flic ne devraient jamais briller, et les siens rayonnaient bien trop lorsqu’elle évoquait son affaire.

— J’ai noté : ce fameux lundi soir, le reportage sur les cadavres aux crânes coupés a débuté à 20 h 03, et il s’est terminé à 20 h 05. À 20 h 08, le père Szpilman donnait un coup de fil au Canada. J’ai relevé sur son téléphone la durée de la conversation, elle a duré onze minutes, ce qui le fait raccrocher à 20 h 19. Aux alentours de 20 h 25, il se tuait en voulant récupérer ce fameux film.

— Vous avez pu vérifier les autres appels de Szpilman ?

— Je n’ai pas encore branché ma brigade sur le coup. Ça aurait pris des plombes de tout leur expliquer. La priorité était de vous rencontrer avant.

— Pourquoi ?

Lucie posa son téléphone portable devant elle.

— Parce que ce mystérieux interlocuteur rappelle dans moins d’un quart d’heure. Et que si je n’ai rien de croustillant à lui mettre sous la dent, c’en sera terminé.

— Vous pouviez vous renseigner par téléphone auprès de la brigade. Vous vouliez en voir un vrai ?

— Un vrai quoi ?

— Un vrai analyste. Un mec qui en a mangé.

Lucie haussa les épaules.

— J’aimerais flatter votre ego, commissaire, mais ça n’a rien à voir. Je vous ai raconté. À vous, à présent.

Elle était directe, dépourvue d’artifices. Sharko aimait le combat souterrain qu’elle lui proposait. Néanmoins, il voulut la titiller un peu.

— Non mais sans déconner, vous croyez que je vais balancer des informations confidentielles à un inconnu venu du pays des caribous ? Vous voulez des placards A3 affichés sur les abribus, aussi ?

Lucie versa nerveusement son Perrier dans un verre. Une écorchée vive, songea Sharko.

— Écoutez, commissaire. J’ai passé ma journée sur la route et j’ai grillé presque cent euros en billets de train pour venir boire un Perrier. L’un de mes amis croupit au fin fond d’un hôpital psychiatrique à cause de cette histoire. J’ai chaud, je suis claquée, je suis en congé et, par-dessus tout, ma fille est malade. Alors, avec tout le respect que je vous dois, épargnez-moi vos plaisanteries douteuses.

Sharko croqua dans sa rondelle de citron, puis se lécha les doigts.

— On a tous nos petits soucis personnels. Il y a quelque temps, je suis allé dans un hôtel sans baignoire. L’année dernière, je crois… Oui, l’année dernière. Ça, c’était un véritable problème.

Lucie croyait rêver. Un aller-retour Lille-Paris pour s’entendre déblatérer des conneries pareilles.

— Qu’est-ce que je fais alors ? Je me lève et je repars ?

— Votre hiérarchie est au courant pour cette histoire, au moins ?

— Je viens de vous dire que non.

Elle était comme lui, bon Dieu. Sharko tenta de la cadrer :

— Vous vous trouvez ici parce que vous êtes en train de passer à côté de votre vie. Dans votre tête, des photos de macchabées remplacent celles de vos enfants, n’est-ce pas ? Faites demi-tour, sinon, vous finirez comme moi. Seul au milieu d’une populace qui crève à petit feu.

Quels drames l’avaient aspiré pour qu’il brasse tant de ténèbres ? Lucie se rappelait des images du journal où elle l’avait vu, sur le chantier du pipeline. Et cette horrible impression qu’il lui avait laissée : celle d’un homme au bord du précipice.

— J’aimerais vous plaindre, mais je n’y arrive pas. Ce n’est pas dans mes habitudes de m’apitoyer.

— Je trouve votre ton un peu direct. Vous savez que vous vous adressez à un commissaire, lieutenant ?

— Désolée de v…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Son téléphone sonnait. Lucie regarda sa montre, l’homme était légèrement en avance. Elle s’empara du portable avec appréhension. Un numéro, avec le préfixe +1 514. Elle fixa Sharko d’un air sombre.

— C’est lui. Qu’est-ce que je fais ?

Sharko lui tendit la main. Lucie serra les mâchoires et lui plaqua l’appareil dans la paume. Elle bascula à ses côtés afin d’écouter la conversation. Le commissaire décrocha sans parler. La voix, à l’autre bout de la ligne, demanda, brutalement :

— Vous avez les infos ?

— Je suis l’expert que vous avez peut-être vu à la télé. Le type avec une chemise qui devait être verte et qui en avait marre des journalistes et de la chaleur. Alors les infos, oui, je les ai.

Lucie et Sharko échangèrent un regard tendu.

— Prouvez-le.

— Et je fais comment ? Je me tire en photo et je vous l’envoie par la poste ? On arrête de jouer à cache-cache maintenant. La femme policier à qui vous avez parlé au téléphone est avec moi. Cette malheureuse a grillé cent euros de train à cause de vous. Alors dites-nous ce que vous savez.

— Vous d’abord. C’est votre dernière chance. Je vous garantis que je raccroche.

Lucie tapota sur l’épaule de Sharko, l’incitant à accepter et à modérer ses propos. Le commissaire obtempéra, prenant garde à ne pas aller trop loin dans les révélations.

— Nous avons découvert cinq individus de sexe masculin. De jeunes adultes.

— Je l’ai vu sur le net. Vous ne m’apprenez rien.

— Il y avait un Asiatique parmi eux.

— Quand sont-ils morts ?

— Entre six mois et un an. À vous. Pourquoi vous intéressez-vous à cette affaire ?

La tension était palpable dans le crépitement des voix qui transitaient d’une oreille à l’autre.

— Parce que j’enquête là-dessus depuis deux ans.

Deux ans… Qui était-il ? Un flic ? Un privé ? Et sur quoi enquêtait-il ?

— Deux ans ? Les cadavres n’ont été déterrés qu’il y a trois jours, et, au pire, ils sont morts voilà un an. Comment pouvez-vous enquêter depuis deux ans ?

— Parlez-moi des corps. Les crânes par exemple.

Lucie n’en perdait pas une miette. Sharko décida de lâcher plus de lest, la négociation nécessitait souvent des concessions.

— Les crânes avaient été sciés, très proprement, avec un instrument médical. On leur avait prélevé les yeux, ainsi que…

— Le cerveau…

Il savait. Un type, à six mille bornes d’ici, était au courant. Lucie, de son côté, fit le rapprochement avec le film : les yeux prélevés d’un côté, les scarifications en forme d’iris de l’autre. Elle marmonna quelque chose à Sharko. Il acquiesça et parla dans le micro :

— Quel rapport entre les cadavres de Normandie et le film de Szpilman ?

— Les enfants et les lapins.

Lucie essaya de se rappeler. Elle secoua négativement la tête.

— Quels enfants et quels lapins ? demanda Sharko. Qu’est-ce qu’ils signifient ?

— Ils sont la clé, le début de tout. Et vous le savez.

— Non, je ne sais pas ! Le début de quoi, bon sang ?

— Quoi d’autre sur les corps ? Une chance de les identifier ?

— Non. L’assassin a éliminé toute possibilité d’identification. Mains coupées, dents arrachées. L’un des corps, mieux conservé, avait de larges parties de peaux découpées aux bras, aux cuisses, qu’il s’était arrachées lui-même.

— Avez-vous des pistes d’investigation ?

Sharko décida de la jouer subtile.

— Il faudra demander à mes collègues. Je suis officiellement en congé. Et je vais partir une petite dizaine de jours en Égypte, du côté du Caire.

Lucie leva les bras, furieuse. Sharko lui envoya un clin d’œil.

— Le Caire… Alors vous… Non, tout n’a pas pu aller si vite. Vous… Vous êtes eux !

Il raccrocha. Sharko écrasa sa bouche sur le combiné.

— Allô ! Allô !

Un silence atroce. Lucie était littéralement collée à son épaule. Sharko sentait son parfum, sa moiteur, il n’eut pas le courage de la repousser.

C’était fini. Sharko reposa le portable sur la table. Lucie se redressa, furieuse.

— C’est pas vrai ! Mince, commissaire ! Des vacances au Caire ! Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Le commissaire nota le numéro appelant sur un coin de serviette et la mit dans sa poche.

— On ?

— Vous, moi. On se la joue solo, ou on mange dans la même assiette ?

— Un commissaire ne mange pas dans l’assiette d’un lieutenant.

— Je vous en prie, commissaire…

Sharko plongea ses lèvres dans sa bière. Un peu de fraîcheur, pour avoir l’esprit clair. Cette journée avait été particulièrement chargée en émotions.

— OK. Vous, vous laissez tomber le restaurateur de films et vous balancez la bobine à la scientifique. Vous mettez votre brigade dans le coup. Qu’ils le décortiquent. Demandez-leur aussi de m’en donner une copie. Qu’ils se mettent en rapport avec les Belges, pour une perquisition chez ce Szpilman. On doit absolument découvrir qui était le Canadien qui vient de me raccrocher au nez.

Lucie acquiesça, avec la sensation de crouler sous les choses à faire.

— Et vous ?

Sharko hésita un instant, puis se mit à lui parler du télégramme, envoyé par un policier du nom de Mahmoud Abd el-Aal. Il raconta pour les trois filles, les crânes sciés comme ici, en France, les mutilations. Lucie était suspendue à ses lèvres, l’affaire la prenait aux tripes de plus en plus.

— Il a dit « Vous êtes eux », rajouta Sharko. Ça confirme bien le fait que le tueur que je recherche n’est pas seul. Il y a celui qui coupe proprement les crânes, et le bourrin, celui qui tranche à la hache.

Sharko réfléchit encore quelques secondes, et lui tendit sa carte de visite. Lucie fit de même. Il l’empocha, termina sa bière et se leva.

— Je vais essayer de me trouver de l’antimoustiques avant de me coucher. Vous dire que je déteste les moustiques serait une litote. Je les hais par-dessus tout.

Lucie regarda la carte de visite de Sharko, la retourna. Elle était complètement blanche.

— Mais…

— Quand on trouve quelqu’un une fois, on le retrouve toujours. Tenez-moi au courant.

Il abandonna le montant exact des consommations sur la table et lui tendit la main. Au moment où Lucie la lui serra, il lui bloqua le pouce, passa le sien par-dessus. Lucie grinça des dents.

— Bien joué commissaire. Un-zéro.

— Tout le monde m’appelle Shark, pas commissaire.

— Excusez-moi, mais…

— Vous n’y arriverez pas, je sais. Dans ce cas… restons-en à commissaire. Pour l’instant.

Il lui sourit, mais Lucie perçut quelque chose de profondément triste dans ses prunelles sombres. Puis il se tourna, prit la direction du boulevard de Magenta.

— Commissaire Shark ?

— Quoi ?

— En Égypte… Soyez prudent.

Il acquiesça, traversa, franchit l’entrée de la gare du Nord et disparut.

Seul… C’était l’unique mot qui restait à Lucie de son entretien.

Un homme seul, terriblement seul. Et blessé. Comme elle.

Elle regarda la carte blanche, qu’elle tenait entre ses doigts, sourit et nota, en diagonale sur l’une des faces, « Franck Sharko, alias Shark ». Ses doigts épousèrent quelques secondes les lettres de cette identité aux consonances dures, germaniques. Un drôle de bonhomme. Lentement, elle prononça, détachant chaque syllabe, Fran-ck Shar-ko. Shark… Le Requin…

Puis elle rangea la carte dans son portefeuille et se leva à son tour. Le soleil rouge et brûlant tombait sur la capitale, prêt à l’embraser.

Direction le CHR de Lille, à deux cent cinquante kilomètres de là. Le grand écart, comme chaque fois, entre son travail et sa famille.

1-Voir le roman du même nom.

15

[I]l était 22 heures lorsque Lucie pénétra dans la chambre de Juliette. Ce paysage aseptisé lui devenait presque familier. Les infirmières dans les couloirs, les chariots chargés de couches, de biberons, le ronflement des néons… Sa mère jouait à la console, la nuque posée avec nonchalance sur l’appui-tête du gros fauteuil marron.

Marie Henebelle n’avait rien de l’image que l’on peut se faire d’une grand-mère, voire d’une mère. Chevelure courte hérissée de mèches blondes décolorées, vêtements à la mode, au courant des derniers gadgets pour enfants : Wii, Playstation, Nintendo DS. Elle passait d’ailleurs de longues heures à jouer à Cerebral Academy sur DS et Call of Duty sur Playstation, un jeu où il fallait tuer le plus d’ennemis possibles. La contamination du monde virtuel n’avait plus de limite d’âge.

Marie accueillit sa fille sans un sourire, se leva abruptement et récupéra son sac en cuir rouge.

— Juliette a encore vomi deux fois cet après-midi. Attends-toi à des remontrances du médecin.

Lucie embrassa sa petite fille assoupie, fragile comme une aiguille d’ivoire, et revint vers sa mère. À l’écran, Call of Duty était sur « pause ». Marie venait de zigouiller trois soldats au fusil à pompe et elle semblait franchement énervée.

— Des remontrances ? Pourquoi ?

— Le chocolat, les biscuits, que tu donnes en cachette. Tu les crois dupes ? Ils en croisent tous les jours, des parents dans ton genre. Des parents qui n’écoutent pas.

— Elle ne mange rien d’autre ! La voir grimacer devant cette purée infecte me tord le cœur.

— Son estomac ne supporte plus le moindre gramme de matière grasse, tu peux comprendre ? Pourquoi cherches-tu toujours à contourner les règles ?

Marie Henebelle était sur les nerfs. La journée à rester enfermée, la télé, les pleurs, ces jeux vidéo qui tapaient sur le système. Ce genre d’hôpital était loin d’être aussi reposant qu’une thalasso trois étoiles à Saint-Malo.

— Tu es là, en congé, tu pourrais passer un peu de temps avec elles. Mais non. T’en colles une en colo, et tu te promènes en Belgique et à Paris tandis que ton autre fille se vide.

Lucie n’en pouvait plus, ces dernières heures avaient déjà été suffisamment éprouvantes.

— Maman, j’ai d’autres congés en août où l’on partira en vacances toutes les trois. C’est prévu et ce sera notre vrai moment à nous.

Marie prit la direction de la porte.

— Je pensais que tu avais des priorités dans ta vie, je me suis trompée. Et maintenant, je vais me coucher. Parce que dans quelques heures, je dois revenir ici, si j’ai bien compris. Heureusement, mamie Marie est là, c’est ça ?

Elle disparut. Lucie se passa une main sur le visage, fatiguée, et éteignit le téléviseur. L’image de ce soldat pixélisé s’effaça d’un coup. Lucie songea aux paroles de Claude Poignet, le restaurateur : la violence des images frappait n’importe où, même dans cette chambre d’enfant, au cœur d’un hôpital. N’y avait-il pas assez d’agressivité dans les rues, pour qu’on l’exploite aussi au fin fond de l’intimité familiale ?

Les ombres descendirent, apaisantes pour une fois.

En pyjama, Lucie tira le fauteuil jusqu’au lit et s’installa doucement à côté de Juliette. Demain matin, elle passerait à la brigade pour informer ses supérieurs de cette histoire de bobine, même si aucun procureur n’allait lancer une enquête officielle autour d’un vieux film de plus de cinquante ans. Ce commissaire Sharko avait vu large : balancer la bobine à la scientifique, fouiller chez Szpilman ! Comme si tout était aussi simple. D’où sortait-il, ce drôle de flic avec son bermuda et ses chaussures bateau ? Étrangement, Lucie ne pouvait se défaire de l’impression qu’il lui avait laissée : celle d’un type qui avait à son actif plus de crimes qu’elle n’en verrait de toute sa vie, mais qui ne voulait rien laisser paraître. Quelles horreurs se nichaient au fond de sa tête ? Quelle avait été sa pire affaire ? Avait-il déjà croisé des tueurs en série ? Combien ?

Elle finit par s’endormir, des images sombres plein la tête, la main dans celle de son enfant.

Le réveil, encore une fois, fut brutal. Les néons qui s’allument et déchirent les paupières. Dans son demi-sommeil, Lucie ne prit pas la peine d’ouvrir les yeux. Il s’agissait probablement d’une infirmière, qui passait une énième fois pour vérifier que tout allait bien. Elle se recroquevilla davantage dans le fauteuil quand une voix lourde l’arracha définitivement de sa torpeur.

— Debout, Henebelle.

Lucie grogna légèrement. Se pouvait-il que ce soit…

— Commandant ?

Kashmareck se dressait devant elle. Quarante-six ans, la rigueur d’une barre à mine. La lumière blanche cisaillait ses traits et creusait des zones d’ombre sur son visage carré. Il hocha le menton vers la gamine qui dormait encore, enfouie sous ses draps.

— Comment va-t-elle ?

Lucie se dissimula sous une couverture, gênée de lui apparaître en tenue légère. Bonjour l’intimité.

— Bof, bof… Vous n’êtes pas venu ici juste pour prendre de ses nouvelles. Qu’y a-t-il ?

— À ton avis ? On débarque sur un crime de sang. Quelque chose de… pas commun.

Lucie ne comprenait toujours pas le sens de sa visite. Elle se redressa un peu et fourra ses pieds dans ses pantoufles lapin.

— Du genre ?

— Saignant. Ce matin, un livreur de journaux nous appelle. Il avait pris l’habitude de rentrer chez son client, tous les jours, à 6 heures, pour boire le café. Sauf que le client, il l’a retrouvé pendu au lustre de sa cuisine, les poignets attachés dans le dos. Et étripé, entre autres…

Lucie parlait tout bas. Elle ne comprenait pas encore ce qui se passait.

— Excusez-moi, commandant mais… En quoi cette histoire me concerne ? Je suis en congé et…

— On a récupéré ta carte de visite dans sa bouche.

16

[D]es voitures de police et la camionnette de la scientifique étaient encore garées le long de la rue Gambetta lorsque Lucie débarqua. Elle avait attendu l’arrivée de sa mère, à 9 heures, et pris le temps de discuter une petite heure avec Juliette, lui expliquant que très bientôt, elles partiraient en Vendée, toutes les trois, qu’elles fabriqueraient des centaines de châteaux de sable face à l’océan et mangeraient des glaces.

Mais, pour le moment, exit les châteaux de sable et les glaces. Place à quelque chose de gluant et malsain : la puanteur d’une scène de crime.

Kashmareck était déjà revenu sur les lieux. À l’hôpital, Lucie lui avait tout expliqué à propos du film, comme elle l’avait fait avec le commissaire Sharko. Cependant, sa rencontre avec le commissaire parisien, la veille, ainsi que son appel à l’OCRVP sans en informer sa hiérarchie, avaient plongé le commandant dans une colère noire. Ils régleraient leurs comptes plus tard.

Lucie pénétra dans le salon de Claude Poignet, le restaurateur de films, avec une boule dans la gorge. La pièce était sans vie, éclairée puissamment par les halogènes de la PS pour ne négliger aucun indice. Le ou les hommes qui s’étaient pointés chez Ludovic puis chez Szpilman avaient finalement réussi à récupérer leur film. D’après les collègues qui fouillaient l’étage, il ne subsistait plus aucune trace de la bobine mystérieuse. Lucie secouait la tête, les lèvres pincées :

— Il est mort à cause de moi. C’est moi qui l’ai jeté dans la gueule du loup. Il vivait ici, paisiblement, et aujourd’hui…

Elle s’accroupit et caressa le chat, qui vint se frotter contre ses jambes.

— Qui va s’occuper de toi, maintenant ?

Kashmareck lui planta des photos devant le nez.

— Ce qui est fait est fait. On n’est pas ici pour s’apitoyer.

Tristement, Lucie ne la ramena pas et s’intéressa aux clichés de la scène de crime. Des dizaines de rectangles morbides, à faire vomir. Kashmareck lui parlait en même temps, désignant les photos.

— Il a été attaché, bâillonné et pendu, là-bas, au crochet du lustre, avec de la pellicule de film. Je vois difficilement quelqu’un seul faire ça. Je pense, vu la hauteur de plafond, qu’ils étaient au moins deux. Un pour le lever, et un autre pour l’accrocher.

— Le commissaire Sharko a émis l’hypothèse de deux tueurs concernant Gravenchon. Ça peut confirmer qu’on a affaire aux mêmes individus.

Le commandant pointa l’index vers le fauteuil.

— On a retrouvé une boîte de film vide sur les coussins. Le film qui a servi à le pendre, c’était Le Trésor du pendu, un vieux western. La victime collectionnait une centaine de westerns dans ses armoires de l’étage. Le Trésor du pendu, tu te rends compte ? Il faut avouer que ces assassins ont un putain d’humour.

Lucie n’avait bu qu’un café, elle se sentait nauséeuse. Une phrase prononcée par la victime lui revint en tête : Je quitterai ce monde avec une pellicule au bout des doigts, croyez-moi. Il ne pensait pas si bien dire. Et puis, ses soucis personnels avec sa fille et sa mère n’arrangeaient pas les choses. Heureusement, le corps avait déjà été enlevé, ce qui rendait la scène plus impersonnelle, moins difficile à supporter.

La scientifique avait quadrillé les espaces sensibles. On pouvait se déplacer dans la maison, mais uniquement en suivant les chemins balisés. Au sol, sous le lustre, s’étalait une marre de sang. Des gouttes avaient jailli partout comme une pluie. Carrelages, bas des murs, pieds de la table.

— Une fois pendu, ils l’ont vidé comme un poisson. Puis ils lui ont bourré l’intérieur de pellicule, à la place des intestins. Le légiste est assez formel là-dessus : la victime était déjà décédée à ce moment-là, en témoignent les pétéchies dans ses yeux. Mort par asphyxie. On ignore encore si c’est à cause de la pendaison.

Le chat se glissa vers la porte d’entrée et miaula pour sortir. Lucie lui ouvrit, puis regarda l’une des photos. Le vieil homme, ouvert du cou au pubis. Ses tripes répandues sur le sol, tombées de plus d’un mètre de hauteur. Ses yeux manquaient. Énucléation, là aussi. À la place, deux petits morceaux de celluloïd enfoncé dans les orbites, qui pouvaient laisser croire qu’il portait des lunettes fumées.

— Ses yeux…

— Disparus.

Lucie marqua le coup. Encore un point commun avec l’affaire de Sharko et les cadavres de Gravenchon. L’importance de l’œil, comme dans le film… De plus en plus probable que ceux qui avaient enterré les cinq types en Haute-Normandie étaient les assassins de Poignet. Kashmareck passa sa main dans ses cheveux coupés ras en soupirant. Il s’empara d’un scellé et le tendit à Lucie, qui enfilait des gants en latex. À l’intérieur du sac transparent se trouvaient deux images presque identiques, coupées dans de la pellicule. Lucie fronça les sourcils et passa les rectangles sous la lumière.

— On n’y voit pas grand-chose. On dirait… un gros plan au ras du sol. On a pu identifier le film d’où ces images proviennent ?

— Pas cette fois. On va les refiler à nos informaticiens. Ils vont agrandir. On sollicitera des spécialistes du cinéma s’il le faut. Ça doit avoir une signification.

Lucie fixa à nouveau les rectangles perforés.

— Du 16 mm. Comme pour le film volé.

De l’index, le commandant désigna la bouche du cadavre.

— Ta carte de visite dans sa bouche, ça craint. On devrait mettre une équipe sur ton immeuble quelques jours.

Lucie secoua à tête.

— Ce n’est pas utile. Ils ressemblent à une meute de loups. Ils nous ont tracés, moi, Ludovic, ils ont évolué dans notre sillage… Ma serrure accrochait, hier. Ils ont probablement pénétré chez moi comme ils l’ont fait chez Ludovic ou ici.

Cette pensée la fit frissonner. Que se serait-il passé si elle avait été chez elle à ce moment-là ?

— Puis, au final, ils ont eu le dessus en récupérant le film, alors ils ont voulu le faire savoir. Ils ont marqué leur territoire. Maintenant qu’ils tiennent ce qu’ils cherchaient, ils risquent de disparaître et de retomber dans l’oubli.

Elle regarda les techniciens de la PS qui s’activaient avec leurs pinceaux, leurs poudres.

— On a relevé des traces, des empreintes ?

— Celles de la victime, probablement. Rien de bien flagrant pour le moment. On a peu de chances avec le voisinage, la rue est trop commerçante, avec un nombre ridicule d’habitants. Peu fréquentée la nuit.

— Heure estimée du décès ?

— Entre minuit et 3 heures, aux premières constatations. La serrure est à peine forcée. La victime ne dormait pas encore, a priori, puisque son lit n’était pas défait.

Dans le salon, tout était encore en ordre, aucune trace de lutte. Lucie imaginait parfaitement deux types costauds s’en prendre à ce vieil homme sans défense. Ils auraient très bien pu s’emparer de leur film et s’en aller. Mais ils avaient voulu tout « nettoyer », ne laisser aucune trace, aucun témoin. Et s’accorder un petit extra, avec leur mise en scène digne d’un film de David Fincher. Tuer de sang-froid n’est pas un acte facile. Il faut contrôler ses pulsions, combattre ce que la société, la religion et la conscience interdisent. Repousser les fondements mêmes de l’esprit humain. Mais eux, ils avaient éliminé, énucléé et étripé un homme, prenant même le temps de farfouiller dans ses westerns pour créer leur effet. Quel genre de cinglés se cachait derrière ce crime ? Quel mobile les avait poussés à franchir les limites à ce point ?

Lucie monta à l’étage. Les cadres, dans l’escalier, n’avaient pas bougé. La flic évita de croiser le regard de cette femme, sur les photos. Marilyn…

Des collègues scrutaient les pièces. Lucie jeta un œil dans le laboratoire de développement. Sur une planchette, il y avait de vieilles caméras, des bobines, des produits révélateurs. Elle entra ensuite dans l’atelier de restauration, suivie de son commandant. La chaise, devant la visionneuse, était renversée.

— 3 heures du matin, vous m’avez dit… Qu’avait découvert Poignet pour travailler si tard ?

Elle se plaça près de l’engin, veillant à ne pas entrer dans la zone délimitée par les bandes jaunes et noires de la police. Un technicien continuait à poser des papiers numérotés devant des objets et à les photographier.

— Les indicateurs temporels de la visionneuse indiquent zéro, ils ont dû rembobiner le film pour pouvoir l’emporter. Poignet devait être en train de l’étudier attentivement.

Lucie se tourna vers le fond de l’atelier. Câbles arrachés, scanner défoncé.

— Et merde !

— Qu’y a-t-il ?

— Claude Poignet devait me numériser le film, j’avais espoir. Mais l’ordinateur portable a disparu.

Elle claqua des doigts.

— Peut-être a-t-il eu le temps de m’envoyer le fichier ou une adresse Web pour le télécharger. Il faut que je vérifie ma boîte mail. Vous disposez d’une connexion Internet sur votre téléphone portable ?

— C’est un iPhone dernier cri.

Il lui tendit son engin. Lucie pria pour que Poignet lui ait envoyé le film. Elle voulait prolonger le voyage avec la femme mutilée, la gamine sur la balançoire, elle voulait aller au-delà de ce que les images avaient montré. S’enfoncer dans l’esprit du cinéaste, comprendre sa folie artistique et peut-être bien réelle. Elle se connecta à sa messagerie par un site web. Quelques messages de Meetic, mais rien d’autre. L’impuissance la submergea.

— Rien…

Elle soupira et, d’une voix fade, lança :

— Il faut se mettre en relation avec les Belges. Il faut interroger le fils, dresser des portraits-robots, fouiller la maison de Szpilman, de fond en comble, et savoir où il a pu récupérer le film. Remonter à la source. C’est, pour le moment, l’un des seuls moyens de nous raccrocher à cette bobine maudite.

— On va s’en charger.

Son regard tomba sur la visionneuse, sur les enrouleurs désormais vides, le petit panier, avec les cartes de visite que les équipes ne tarderaient pas à embarquer.

— À moins que…

Elle se tourna vers le téléphone, au fond.

— Je sais à quoi tu penses, fit Kashmareck. On a déjà relevé la liste des appels émis et reçus par la victime. On suit la procédure. On va se brancher là-dessus, contacter ces personnes, mais chaque chose en son temps.

— Très bien. Parmi eux, il y a un historien du cinéma. Il nous reste une chance s’il a pu reconnaître l’actrice qui se fait crever l’œil. Et aussi… – elle sortit une carte de visite de sa poche et la tendit à son commandant – ce type, Beckers. C’est un spécialiste de l’impact de l’image sur le cerveau que Poignet devait contacter.

Kashmareck empocha la carte.

— On s’en charge.

— Ce film maudit, il met hors d’état de nuire tous ceux qui s’en approchent. Wlad Szpilman, Ludovic Sénéchal, Claude Poignet à présent. Il faut qu’on remette la main dessus.

— Et tes congés ?

— Terminés. Je rentre me changer et file avertir Ludovic Sénéchal que son ami est mort. Après, je fonce avec vous. Je veux retrouver les porcs qui lui ont fait ça.

17

[L]orsque la porte avant de l’A320 s’ouvrit sur le tarmac de l’aéroport international du Caire, Sharko eut la sensation d’une vague de feu sur le visage. Un air étouffant, chargé de fumée et de kérosène, qui prenait à la gorge. Le steward avait annoncé une température extérieure de 36 °C, ce qui avait provoqué une vaste clameur parmi les passagers, des touristes pour la plupart. Dès la seconde où il posa le pied sur le sol égyptien, le flic sut qu’il allait détester ce pays.

Comme convenu, Mickaël Lebrun l’attendait en bas de la passerelle. L’homme en imposait. Planté dans un pantalon beige clair et une chemisette style colonial, gueule carrée comme la base d’une pyramide, il détaillait méticuleusement le flux coloré qui s’éparpillait dans les méandres de l’aéroport. Brun, teint hâlé, cheveux courts, on aurait pu aisément l’assimiler à un redoutable douanier. Les deux hommes échangèrent une solide poignée de main – pouce par-dessus pour Sharko –, puis Lebrun se décala légèrement.

— J’espère que vous avez fait bon voyage. Je vous présente Nahed Sayyed, l’une des traductrices de l’ambassade. Elle vous accompagnera lors de vos déplacements dans la ville et facilitera vos entretiens avec la police.

Sharko la salua. Ses mains étaient tendres, délicates, et ses ongles coupés court. Ses longs cheveux noirs, fins et flottants, encadraient des yeux ensorcelants. Elle devait avoir une petite trentaine d’années et n’avait rien de l’image que Sharko se faisait des femmes égyptiennes, voilées, soumises, vivant dans l’ombre de leur mari.

Dans les interminables couloirs climatisés, ils discutèrent paperasse avant tout. Lebrun lui conseilla de retirer des livres égyptiennes aux distributeurs de l’aéroport, parce que, en ville, il était difficile d’obtenir de petites coupures, tourisme oblige. Après échange de quelques mondanités – dont l’interrogation par un douanier sur la présence d’une locomotive miniature ainsi que d’un pot de sauce cocktail dans ses bagages –, le commissaire put enfin récupérer ses biens. Au fil de leur discussion, il comprit davantage le rôle de Mickäel Lebrun dans ce pays. Bras droit de l’ambassadeur de France sur les questions de sécurité en Égypte, il servait aussi de conseiller technique auprès du directeur de la police du Caire, un général étoilé. Sa spécialité l’orientait plutôt sur les affaires de terrorisme international. Nahed, elle, écoutait, légèrement en retrait, presque effacée.

L’explosion de bruits, l’agitation de la foule et la chaleur manquèrent de faire chanceler le flic français. Il pria pour qu’Eugénie reste dans son coin, loin au fond de sa tête. Mais vu les circonstances et son désintérêt pour l’architecture égyptienne, il paraissait évident qu’elle ne tarderait pas à sortir et à le harceler.

Ils embarquèrent dans une Mercedes Fantôme, le plus gros modèle du pays. Malgré l’insistance du commissaire Sharko, Nahed avait souhaité rester à l’arrière. La puissante voiture quitta Héliopolis et s’engouffra sur l’autoroute Salah-Salem, qui allait les propulser dans les entrailles du Caire. Droit devant, la masse noire de la cité vibrait sous un ciel couleur cuivre.

En route, Lebrun tendit une bouteille d’eau à Sharko, qui se refaisait une santé en profitant à pleins poumons de l’air recyclé de la climatisation.

— Votre supérieur, Martin Leclerc, ne veut pas que vous perdiez trop de temps, puisque votre retour est prévu pour demain soir. Il a suggéré que vous vous rendiez au commissariat aujourd’hui. Personnellement, j’aurais préféré attendre un peu, histoire que vous vous reposiez et puissiez profiter de la ville, mais…

— Martin Leclerc ignore la signification du mot repos. Comment procède-t-on ?

— Je vous dépose à votre hôtel, rue Mohamed-Farid, pas très loin du commissariat. Nahed patientera dans le hall. Elle vous accompagnera, de toute façon, partout où vous le souhaiterez. Prenez le temps de vous rafraîchir. Ensuite, vous vous rendrez sur place, il sera aux alentours de 16 heures, je pense. L’inspecteur principal Hassan Noureddine, chef de la brigade, vous y recevra.

— Sur les lieux, aurai-je accès à toutes les informations ?

Mickaël Lebrun eut un air pincé. Autour, la circulation se densifiait. Des bus, des taxis bondés doublaient de tous côtés dans un tintamarre assourdissant.

— Nous sommes en ce moment dans une situation délicate à cause de l’abattage des porcs. Avec la propagation du virus de la grippe A, de nombreux députés de l’Assemblée du Peuple ont obtenu gain de cause pour l’éradication des bêtes. Depuis fin avril, on ne compte plus les affrontements entre éleveurs et forces de l’ordre. Vous ne tombez pas au bon moment et, malheureusement, mes rapports avec l’inspecteur principal ne sont pas les meilleurs du monde. Il a autorité suprême sur le gouvernorat de Kasr-el-Nil, qu’il gère d’une main de fer. Mais croyez-moi, Nahed vous aidera au mieux, Noureddine la connaît particulièrement bien.

Sharko jeta un œil dans le rétroviseur intérieur. Nahed se tenait droite comme un sphinx entre les appuie-tête en cuir. Quand leurs regards se croisèrent, elle détourna les yeux vers la vitre. Sharko crut comprendre, en une seconde, ce que Lebrun voulait dire par « la connaît particulièrement bien ».

Le Caire révélait enfin son cœur brûlant, ce muscle pulsant que Suzanne aurait tant aimé palper de ses mains. Sharko laissa traîner un œil triste sur les minarets à l’architecture travaillée bordant les universités, les mosquées aux toits d’or rayonnant dans la poussière levée par le rugissement des roues, les terrains réservés aux clubs de football, effacés derrière les étals de fruits démesurés. Un fougueux chaos urbain y régnait, reléguant Paris au rang de village. Vingt millions d’habitants qui donnaient l’impression de pulluler dans un mouchoir de poche. Des vendeurs de pièces pour automobiles s’élançaient au milieu des voies encombrées, des gens traversaient partout, parfois aidés par des passeurs de route. Pas de sots métiers, ici. On poussait des chariots de briques, des ânes usés tiraient des montagnes d’étoffes et côtoyaient les vieux taxis noirs Nasr 1300. Sur les trottoirs dangereux, des créatures voilées couraient et téléphonaient en même temps, le portable calé entre leur joue et leur hijab plus très blanc.

— Comme vous pouvez le remarquer, le piéton est roi, dit Nahed, qui retrouvait le sourire. Le piéton qui est dans la voiture, bien sûr. Sans klaxon, impossible de rouler au Caire. Et sans de bonnes oreilles, impossible de traverser.

C’était la première fois que Sharko entendait véritablement sa voix, joli mélange de français et de saveurs orientales.

— Et comment peut-on vivre dans un tel environnement au jour le jour ?

— Oh ! Le Caire a bien d’autres visages. Ce sont dans ses artères les plus profondes que vous entendrez battre son cœur.

— Ces mêmes artères où l’on a retrouvé les trois filles assassinées, il y a seize ans ?

Sharko avait toujours eu le don de refroidir les conversations, la diplomatie n’était pas son fort. Il hocha le menton vers Lebrun.

— Pouvez-vous me parler de cette histoire, puisque je suis là pour cette raison, après tout ?

— Ma mission en Égypte n’a débuté qu’il y a quatre ans. Nos postes exigent que nous nous déplacions souvent. Et je n’ai pas encore vu le dossier, pour tout vous dire.

Sharko comprit immédiatement que son interlocuteur ne désirait pas se mouiller. Un diplomate…

— Ce Noureddine va me conduire sur les lieux des crimes, au besoin ? surenchérit le flic français.

— Il faut que vous sachiez une chose, commissaire. Le pays avance, et les gouvernants égyptiens détestent revenir en arrière. Qu’espérez-vous, après si longtemps ?

— Vous le ferez, vous, au cas où ?

Le commissaire Lebrun klaxonna à son tour, sans véritable raison. Un gars stressé, mais comment ne pas l’être dans cette tornade d’acier et de bruit ?

— Il est hors de question que nous menions notre barque sans le consentement de Noureddine. D’une part, nous n’aimons pas les écarts de ce genre à l’ambassade, l’organisation et les affaires traitées par la police d’Égypte étant sous le sceau du secret-défense. D’autre part, vous n’en aurez pas le temps.

Sharko eut un sourire pincé.

— C’est sans doute la raison de mes deux petits jours de voyage… Et je suppose que Nahed n’est pas juste à mes côtés pour traduire. (Il se retourna.) N’est-ce pas, Nahed ?

— Vous avez l’imagination fertile, commissaire, répliqua Lebrun d’un ton sec.

— Vous ne pouvez imaginer à quel point.

Rue Mohamed-Farid. La Mercedes stoppa devant l’hôtel Happy City, un trois-étoiles à la façade rose et noire.

— Propre et typé, fit Lebrun, la plupart des autres hôtels de la capitale étaient bondés. Juillet au Caire n’est pas la période la moins touristique.

— Tant qu’il y a une baignoire…

Le commissaire à l’ambassade tendit sa carte de visite.

— Je vous attendrai ce soir au restaurant Maxim, de l’autre côté de la place Talaat-Harb, pas très loin d’ici, à 19 h 30. On y chante du Piaf et on y boit du vin français. Vous me ferez le point sur votre rencontre avec Noureddine, si vous le voulez bien.

Ils avaient décidé de ne rien laisser au hasard. Une fois dehors, Sharko fut submergé par la canicule et instantanément trempé de sueur. Le grondement des moteurs, le sifflement strident des klaxons, les odeurs de gaz d’échappement étaient insupportables. Dans un soupir, il récupéra la valise dans le coffre. Quand il se retourna, Eugénie se tenait devant l’hôtel, les bras croisés, toujours dans la même tenue. Elle faisait la moue et regardait les véhicules se débattre sur la voie digne de l’avenue des Champs-Élysées.

— … missaire ?

Lebrun patientait, la main tendue devant lui. Sharko revint à lui et la serra nerveusement. L’attaché de l’ambassade lança un regard rapide dans la direction que le flic français fixait quelques secondes plus tôt. Il n’y avait personne.

— Un dernier conseil. Noureddine n’est pas un tendre. Le genre de type qui pense qu’on trahit l’Égypte dès qu’on s’oppose à lui, si vous voyez ce que je veux dire. Alors ne le brusquez pas et faites profil bas.

— Ce ne devrait pas être trop compliqué, le profil bas, au pays des hiéroglyphes…

18

[L]e commissariat central du gouvernorat de Kasr-el-Nil ressemblait au palais mal entretenu d’un cheik défunt. Protégée par de hautes grilles noires, sa façade foncée ouvrait sur un jardin où se mélangeaient palmiers et véhicules de police qui s’apparentaient plutôt à des camionnettes de marchands de légumes. Seuls les gros gyrophares bleus, des deux-tons, faisaient la différence. Devant une volée de marches, six plantons – chemisette blanche, képi avec un aigle frappé du drapeau national pour insigne, fusil MISR en bandoulière – firent claquer la tranche de leur main sur leur poitrine à la sortie d’un homme corpulent, affublé de trois étoiles sur les barrettes au niveau des épaules.

Hassan Noureddine posa ses doigts boudinés sur ses hanches et renifla l’air chargé de gaz et de poussière. Petite moustache noire, yeux sombres comme des dattes trop mûres sous des sourcils épais, joues grêlées. Il attendit que Sharko et Nahed Sayyed arrivent à sa hauteur pour les saluer. Il serra poliment la main de son homologue français, le gratifiant même d’un « Bienvenue » plein de langueur. Il s’intéressa plutôt à la jeune femme, avec laquelle il échangea quelques mots en arabe. Celle-ci s’inclina vers l’avant dans un sourire plus forcé qu’autre chose. Puis l’homme se tourna, le torse bien droit, et plongea à l’intérieur du bâtiment. Sharko échangea avec Nahed un regard qui se passa de commentaires.

Dans le gigantesque hall parsemé de bureaux fonctionnels, des escaliers gardés par des policiers s’enfonçaient vers un sous-sol. Des clameurs montaient, des chants arabes, des litanies que poussaient des femmes en chœur. Sharko écrasa un moustique sur son avant-bras. Le cinquième, malgré la tonne de crème dont il s’était badigeonné. Ces bestioles s’incrustaient partout et semblaient immunisées contre toute forme de protection.

— Qu’est-ce que ces femmes chantent ?

— « La prison ne peut rien contre les idées », murmura Nahed. Des étudiantes. Elles protestent contre l’interdiction faites aux Frères Musulmans de se présenter aux élections.

Sharko découvrit une police moderne bien équipée – ordinateurs, Internet, spécialisations techniques comme l’établissement de portraits-robots – mais qui semblait fonctionner encore à l’ancienne. Des hommes et des femmes – voilées pour la plupart – attendaient par paquets dans le hall, les portes des bureaux s’ouvraient comme chez les médecins, et les plus rapides – la notion de « queue » n’existait pas – passaient les premiers.

Sharko et sa traductrice durent abandonner leur téléphone portable – pour éviter de prendre des photos ou d’enregistrer des conversations – et arrivèrent dans un bureau digne d’une salle du château de Versailles. La démesure y régnait. Marbre au sol, vases canopes et minoens, tentures à figures, bronzes dorés. Un immense ventilateur tournait au plafond, brassant un air poisseux. Sharko sourit intérieurement. Patrimoine national, tout appartenait à l’État et non au gros vaniteux qui s’installait lourdement sur sa chaise en tirant sur un cigare local. Si nombre de Cairotes portaient leur embonpoint avec grâce, ce n’était pas le cas de ce type.

L’Égyptien tendit ses paumes ouvertes vers deux chaises où s’installèrent Sharko et Nahed, qui sortit un petit carnet et un stylo. Elle portait une robe longue en tissu kaki, et une tunique assortie qui dévoilait légèrement sa nuque hâlée. L’inspecteur principal la contempla sans se cacher, de ses gros yeux porcins. Ici, on aimait montrer qu’on appréciait les femmes, contrairement à la rue, où les tssss, tssss péjoratifs fusaient dès qu’une espèce féminine non voilée croisait le chemin d’un musulman. L’inspecteur se frotta la moustache, puis leva une feuille devant lui. Au fur et à mesure qu’il parlait, Nahed emplit son carnet de symboles sténographiques avant de traduire :

— Il dit que vous êtes un spécialiste des tueurs en série et des crimes compliqués. Plus de vingt années au service de la police française, dans le département de la criminelle. Il dit que c’est impressionnant. Il demande comment va Paris.

— Paris a du mal à respirer. Et comment va Le Caire ?

L’inspecteur principal écrasa son Cleôpatra entre ses dents dans un sourire, tout en parlant. Nahed prit le relais.

— Pacha Noureddine dit que Le Caire tremble au rythme des attentats qui secouent le Moyen-Orient. Il dit que Le Caire est étouffé par les réseaux islamistes, bien plus dangereux que la grippe porcine. Il dit qu’on s’est trompé de cible en brûlant tous ces porcs dans les fosses de la ville.

Sharko se rappela des fumées noires et lointaines, entraperçues à la périphérie de la ville : des porcs qu’on cramait. Il répondit mécaniquement, mais sa phrase lui donnait l’envie de gerber :

— Je suis d’accord avec vous.

Noureddine hocha la tête, continua à déblatérer quelques instants avant de pousser une vieille pochette vers le commissaire.

— Concernant votre affaire, il dit que tout est là, devant vous. Le dossier de 1994. Rien d’informatisé, c’est trop ancien. Il dit que vous avez encore de la chance qu’il ait réussi à le retrouver.

— Je dois le remercier, je suppose ?

Nahed traduisit que Sharko le remerciait infiniment.

— Il dit que vous pouvez consulter sur place et revenir demain si vous voulez. Les portes vous sont grandes ouvertes.

Les portes, oui, mais blindées, avec des gardiens qui surveilleraient ses moindres faits et gestes. Sharko se força à le remercier d’un mouvement de menton, tira les élastiques et ouvrit. Des photos de scènes de crime s’entassaient dans une chemise transparente. Il y avait aussi différents rapports, des fiches sur des jeunes filles avec leurs identités, probablement les victimes. Des dizaines et des dizaines de pages rédigées en arabe.

— Demandez-lui de me parler de l’affaire, s’il vous plaît… Rien que de penser que vous allez devoir me traduire tout cela me colle la nausée.

Nahed s’exécuta. Noureddine pompa langoureusement sur son cigare et cracha un nuage de fumée.

— Il dit que ça remonte à loin, et qu’il ne se rappelle plus vraiment. Il réfléchit.

Sharko avait le sentiment d’évoluer au cœur d’un des albums de Tintin, Les Cigares du pharaon, avec le gros Rastapopoulos en face de lui. Ça frôlait le ridicule.

— Pourtant, des jeunes filles mutilées sur tout le corps, avec des crânes ouverts, ça marque les esprits.

Nahed se contenta de faire les gros yeux au commissaire. L’officier égyptien se mit à articuler lentement, laissant des blancs pour que la jeune femme puisse traduire.

— Il se souvient un peu maintenant, il était déjà en charge de la brigade. Il dit qu’elles sont mortes à un ou deux jours d’intervalle. La première habitait le quartier Shoubra, au nord de la ville. Une autre dans un quartier informel proche des cimenteries Tora, au bord du désert. Et la troisième, à proximité du bidonville d’Ezbet-el-Naghl, le quartier des chiffonniers… Il dit que la police n’a jamais pu établir de liens entre elles. Elles ne se connaissaient pas et fréquentaient des écoles différentes.

Pour Sharko, ces noms de quartiers ne signifiaient strictement rien. Il agita sa chemise pour la sécher. La sueur lui coulait dans le dos. L’air frais lui faisait du bien, mais il crevait de soif. L’hospitalité ne semblait pas être la qualité première de ces policiers.

— Des suspects, des témoins ?

Le gros secoua la tête et parla. Nahed marqua un moment d’hésitation avant de traduire ses paroles.

— Rien de bien précis. On sait juste que les filles ont été tuées le soir, alors qu’elles rentraient chez elles, et qu’on les a retrouvées à proximité du lieu de leur enlèvement. Chaque fois, à quelques kilomètres de leur habitation. Les rives du Nil, le bord du désert, les champs de cannes à sucre. Tous les détails sont dans les rapports.

Pas mal, pour un type à la mémoire défaillante. Sharko réfléchit. Des endroits isolés, où le tueur pouvait agir tranquillement. Quant au mode opératoire, il existait autant de points communs que de différences avec les cadavres de Notre-Dame-de-Gravenchon.

— Pourrez-vous me fournir une carte de la ville ?

— Il dit qu’il va vous donner cela tout de suite.

— Merci. J’aimerais étudier ces rapports à mon hôtel ce soir, c’est possible ?

— Il dit que non. Ils ne doivent pas sortir d’ici. C’est la procédure. Vous pourrez en revanche prendre des notes et ils faxeront à vos services les pièces qui vous intéressent, après contrôle évidemment.

Sharko poussa le bouchon plus loin, il voulait palper les limites de son territoire d’investigation :

— Demain, j’aimerais me rendre là où ont eu lieu les crimes et les enlèvements. Vous me déléguerez quelqu’un pour me conduire sur place ?

L’homme haussa ses épaules grasses et étoilées.

— Il dit que ses hommes sont très pris. Et qu’il ne comprend pas bien pourquoi vous voulez aller à des endroits qui n’existent assurément plus. Le Caire s’étend comme… Il s’étend comme une moisissure.

— Moisissure ?

— Ce sont ses termes… Il demande pourquoi vous, les Occidentaux, ne leur faites pas confiance et avez besoin de refaire le travail à votre sauce.

La voix de l’Égyptien restait nonchalante, pesante, mais se chargeait de nuances. Celles de la domination, de l’autorité. Ici, on était chez lui, sur ses terres.

— Je veux juste comprendre comment de pauvres filles se sont retrouvées entre les mains d’un tueur de la pire espèce. Sentir comment ce prédateur a pu se déplacer dans cette ville. Tous les assassins laissent des odeurs, même des années plus tard. Celles du vice et de la perversion. Je veux les renifler. Je veux marcher là où il a tué.

Sharko fixait Nahed avec des yeux noirs, comme s’il s’adressait directement à elle. La jeune Égyptienne transcrit ses propos. Noureddine écrasa d’un geste ferme son cigare à peine consumé dans un cendrier et se leva.

— Il dit qu’il ne comprend pas votre métier, ni vos méthodes. Les policiers d’ici ne sont pas là pour renifler comme des chiens, mais pour agir, éradiquer la vermine. Il ne veut pas revenir sur des choses enfouies dans le passé, ni rouvrir des plaies que l’Égypte veut oublier. Notre pays a déjà suffisamment de maux avec le terrorisme, les extrémistes et la drogue. (Elle hocha le menton vers le mince dossier.) Tout est là, il ne peut rien faire de plus. Cette affaire est beaucoup trop ancienne. Il y a un bureau à côté. Il vous invite à vous lever et vous y rendre…

Sharko s’exécuta mais, auparavant, il planta la copie du télégramme d’Interpol devant le nez de l’inspecteur principal. Il s’adressa à Nayed, qui répéta en arabe égyptien :

— Un inspecteur du nom de Mahmoud Abd el-Aal avait envoyé ce télégramme. C’est lui qui enquêtait sur l’affaire, à l’époque. Le commissaire Sharko aimerait lui parler.

Noureddine se figea, repoussa l’imprimé hors de sa vue et cracha une soupe de mots indigestes.

— Je retranscris mot à mot : « Ce fils de chien d’Abd el-Aal est mort. »

Sharko eut l’impression d’un uppercut dans le ventre.

— Comment ?

Le gradé égyptien parlait en montrant ses dents. Par-dessus le col serré de sa chemise, les veines de son cou gonflaient.

— Il dit qu’on l’a retrouvé brûlé au fin fond d’une ruelle sordide du quartier Sayeda Zenab, quelques mois après cette affaire. Un règlement de compte entre islamistes extrémistes. Pacha Noureddine raconte que quand les policiers sont allés dans l’appartement d’Abd el-Aal, après le drame, ils ont découvert la charte de l’action islamiste cachée dans ses affaires, avec des passages entourés de la main d’Abd el-Aal. Il était un traître. Et dans notre pays, les traîtres finissent par « crever » comme des chiens.

Dans le hall, Noureddine réajusta son béret avec fermeté. Il se pencha vers l’oreille de Nayed, lui posant la main sur l’épaule. La jeune femme fit tomber son carnet. L’inspecteur principal lui parla longuement, puis prit la direction des escaliers d’où venaient les chants.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Sharko.

— Qu’il y a une carte de la région, dans le bureau où nous allons.

— Il a semblé vous parler beaucoup plus longuement.

Elle glissa nerveusement ses cheveux derrière ses épaules.

— C’est juste une impression…

Elle le conduisit dans une pièce contenant le minimum fonctionnel. Bureau, chaises, tableau, petit matériel de bureautique. Une fenêtre fermée donnait sur la rue Kasr-El-Nil. Pas d’ordinateur. Sharko appuya sur un interrupteur censé déclencher le ventilateur au plafond.

— Il ne fonctionne pas. Ils ont fait exprès de nous fourguer ce bureau-là.

— Non, non, qu’allez-vous penser ? Juste le hasard.

— Le hasard, ouais. Il n’y a pas de hasard avec ces gens-là.

— Depuis votre arrivée, je vous sens un peu… méfiant à notre égard, commissaire.

— C’est juste une impression.

Le flic remarqua la présence d’un planton, pas très loin de la porte. On les surveillait. À l’évidence, des instructions avaient circulé.

— On peut photocopier ?

— Non. Tout est protégé par codes. Seuls les ordinateurs des officiers ont des clés USB ou des lecteurs de CD. Rien ne sort jamais d’ici.

— Le secret-défense, évidemment. Bon, on va faire avec.

Sharko ouvrit le dossier. Il plongea la main dans la pochette de photos et hésita avant de les étaler. Il n’était pas au meilleur de sa forme, et Nahed, quant à elle, paraissait perturbée.

— Ça va aller ? lui demanda-t-il.

Elle acquiesça sans répondre. Le commissaire disposa les clichés devant lui. La jeune femme s’efforça de les regarder et porta la main à la bouche.

— C’est monstrueux.

— Je ne serais pas là dans le cas contraire.

Des dizaines de photos représentaient la mort, sous toutes ses coutures. On avait sûrement photographié les corps quelques heures après leur décès, mais la chaleur avait amplifié les dégâts. Sharko décortiqua l’horreur. Les dépouilles avaient été larguées à la sauvage, lacérées, mutilées au couteau, sans volonté particulière de faire de la mise en scène. Le flic s’empara des fiches d’identité, observa attentivement les clichés des victimes fournis par la famille. Des photos de mauvaise qualité, tirées à l’école, dans la rue, à la maison. Elles étaient vivantes, souriantes, jeunes, et avaient des points communs. Leur âge – quinze ou seize ans –, leurs yeux et leurs cheveux noirs. Le commissaire tendit leurs fiches à Nahed et lui demanda de traduire. En parallèle, il considéra la carte du Caire punaisée au mur, avec tous les noms de rues en arabe. Un monstre de civilisation, cette ville, éventrée du nord au sud par le Nil, bornée à l’est et au sud-est par les collines de Moqattam, croquée au sud par un vaste espace sablonneux semé des ruines de l’ancienne cité.

Le flic planta des punaises aux endroits clés indiqués par la jeune femme. Les corps des victimes avaient été découverts distants d’environ quinze kilomètres les uns des autres, le long d’un arc de cercle autour de l’agglomération. Le quartier des chiffonniers au nord-est, les rives où le Nil se dédouble au nord-ouest – à cinq kilomètres du poste de police –, le désert blanc au sud. De jeunes filles scolarisées, de classe modeste ou pauvre. Nahed connaissait Le Caire comme sa poche. Elle fut capable de pointer les écoles, les quartiers de chacune. Sharko s’intéressa à l’incroyable espace occupé par les cimenteries Tora, les plus grandes du monde, à proximité desquelles habitait l’une des victimes.

— Tout à l’heure, vous avez parlé de quartier informel proche des cimenteries. Qu’est-ce que ça signifie ?

— Il s’agit de quartiers d’habitat précaire construits par les pauvres, sans tenir compte des règles d’urbanisme et sans bénéficier des services publics. Pas d’eau potable, pas d’assainissement, pas de ramassages d’ordures. Ils sont nombreux en Égypte, et font exploser la taille de la ville. L’État fournit environ cent mille logements par an quand il en faudrait sept cent mille pour absorber la croissance démographique.

Le flic prenait des notes à mesure. Noms des filles, endroits des découvertes, situation géographique…

— Ces quartiers sont des genres de bidonvilles ?

— Les bidonvilles du Caire sont pires. Il faut le voir pour le croire. La deuxième victime, Boussaïna, vivait à proximité de l’un d’eux…

Le commissaire observa encore très attentivement les clichés. Les visages, les particularités physiques. Il se refusait à croire qu’il s’agissait juste de hasard. Le tueur s’était déplacé, pour se rendre d’un quartier à l’autre. Des filles pauvres, pas spécialement jolies, qui n’attiraient pas l’attention. Pourquoi ces trois filles-là ? Était-il habitué à côtoyer la misère, de par son activité ? Les avait-il déjà rencontrées auparavant ? Un point commun… Il y avait forcément un point commun.

L’heure d’après, Nahed peina à faire ressortir les principales caractéristiques du rapport d’autopsie, c’était technique et compliqué pour un traducteur. Elle révéla que des traces de kétamine, un anesthésique puissant, avaient été retrouvées dans les trois organismes. Les estimations pour les heures de décès prouvaient une intervention au plus profond de la nuit. Quant à la cause originelle de la mort, c’était là, sans doute, le plus troublant. Les mutilations provenaient de coups de couteau, mais donnés post mortem. Il semblerait que la cause du décès provienne des dommages causés par l’ouverture du crâne et, évidemment, du prélèvement du cerveau et des yeux.

Les crânes avaient vraisemblablement été ouverts alors que les filles étaient vivantes. Et les multiples coups de couteau avaient été donnés ensuite.

Sharko se frotta le front avec un mouchoir, tandis que Nahed sombrait dans le silence, les yeux vides. Le policier imaginait bien le scénario. L’assassin avait d’abord enlevé ces filles, le soir, en les anesthésiant, pour les emmener à l’écart et procéder à ses horreurs, armé de son matériel de mort. La scie de légiste, des scalpels pour l’énucléation, le couteau à large lame pour les mutilations. Il disposait sûrement d’une voiture, il connaissait la ville et avait fait des repérages, sans doute. Pourquoi les mutilations post mortem ? Un besoin irrépressible de déshumaniser les corps ? Les posséder ? Ressentait-il une haine intérieure tellement forte qu’il devait l’évacuer par un acte ultime de destruction ?

Dans l’air étouffant et lourd du bureau, le commissaire peinait à raccrocher le mode opératoire à celui pratiqué en France. Ici, il y avait malgré tout un rituel, de l’organisation, et pas de volonté spéciale de dissimuler les corps. De plus, le tueur avait ouvert les crânes sur des victimes en vie. Mais en France, la plupart avaient été tuées par balle, dans le chaos, vu les lieux d’impacts des projectiles. Sans oublier la minutie pour anonymiser les dépouilles : mains coupées, dents arrachées.

Deux séries de meurtres proches et lointaines à la fois. Dans le temps, et dans l’espace. Existait-il vraiment un lien ? Et s’il se plantait depuis le début ? Et si le hasard avait, finalement, son mot à dire dans cette histoire ? Seize ans… Seize longues années…

Pourtant, Sharko sentait une connexion impalpable, la même volonté diabolique d’atteindre et de récupérer deux des organes les plus précieux du corps humain : le cerveau et les yeux.

Pourquoi ces trois filles-là en Égypte ?

Pourquoi ces cinq hommes en France, dont un Asiatique ?

Le flic engloutissait les verres d’eau que Nahed lui rapportait régulièrement et s’enfonçait toujours plus dans les ténèbres, tandis que les rayons de Râ lui martyrisaient le dos. Il dégoulinait de sueur. Dehors, c’était un enfer de sable, de poussière, de moustiques, et il se languissait déjà de la climatisation de sa chambre, enfoui sous sa moustiquaire.

Malheureusement, le reste de la paperasse n’était que baratin et foutaise. Rien n’avait été mené avec sérieux. Quelques feuillets épars, manuscrits, tamponnés par le procureur, sur la déposition des parents ou des voisins. Deux des filles revenaient de leur travail, et la troisième d’un quartier où elle avait pris l’habitude d’aller troquer du lait de chèvre contre du tissu. Il existait aussi la liste des scellés, inutile. Dans ce pays, on semblait expédier les affaires de meurtres comme celles du vol d’un autoradio en France.

Et c’était justement ce qui clochait.

Sharko s’adressa à Nahed :

— Dites-moi, avez-vous vu le nom de Mahmoud Abd el-Aal, quelque part dans ces rapports ? Avez-vous remarqué des notes signées de sa plume, hormis ces quelques pages ?

Nahed parcourut rapidement les écritures et secoua la tête.

— Non. Mais ne vous étonnez pas de la légèreté de ces dossiers… Ici, on préfère les actes aux papiers. La répression à la réflexion. Tout est biaisé, rongé par la corruption. Vous ne pouvez même pas imaginer.

Sharko sortit la photocopie du télégramme d’Interpol.

— Vous voyez, Interpol a reçu ce télégramme plus de trois mois après la découverte des corps. Seul un inspecteur acharné et impliqué a pu l’envoyer. Un flic intègre, avec des valeurs, qui voulait peut-être aller au bout.

Sharko leva les feuilles et les laissa tomber devant lui.

— … Et on est en train de me faire croire qu’il n’y aurait que cela ? Du formel ? Pas de notes personnelles ? Pas même de copie de ce fameux télégramme ? Où est passé le reste ? Les investigations auprès des pharmacies ou des hôpitaux pour la kétamine, par exemple ?

Nahed se contenta de hausser les épaules. Son visage était grave. Sharko secouait la tête, une main au front.

— Et vous savez ce qui est le plus troublant ? C’est que, bizarrement, Mahmoud Abd el-Aal est mort.

La jeune femme se retourna et marcha vers la porte vitrée. Elle jeta un œil vers le hall. Le planton n’avait pas bougé.

— Je ne sais que vous répondre, commissaire. Je suis là seulement pour traduire et…

— J’ai remarqué à quel point Noureddine vous harcelait, et vous tentiez de lui échapper par tous les moyens sans y parvenir. C’est quoi ? Un échange de bons procédés ? Une coutume de votre pays, qui vous impose de vous plier aux exigences de ce gros plein de soupe ?

— Rien de tout cela.

— Je vous ai vu frémir plusieurs fois, face à ces photos, à la description des éléments de l’affaire. Vous aviez l’âge de ces filles quand elles sont décédées. Vous étiez à l’école, comme elles.

Nahed serra les lèvres. Ses mains se crispaient l’une dans l’autre. Les yeux fuyants, elle regarda sa montre.

— Il va bientôt être l’heure de notre rendez-vous avec Mickaël Lebrun et…

— Et je n’irai pas. J’aurai tout le temps de boire du vin français en France.

— Vous risquez de le froisser.

Il s’empara d’un cliché d’une des jeunes filles souriantes et le poussa vers Nahed.

— Je me tamponne de la diplomatie et des petits fours. Vous ne croyez pas que ces filles méritent qu’on s’intéresse à elles ?

Un silence pesant. Nahed était d’une beauté supérieure, et Sharko savait que la plupart des belles femmes étaient généralement des cœurs froids. Mais il sentait une blessure chez l’Égyptienne, une plaie vive qui ternissait parfois son regard de jais.

— Très bien. Que voulez-vous que je fasse pour vous, commissaire ?

Sharko s’approcha à son tour des stores et baissa d’un ton.

— Aucun des flics présents dans ce commissariat ne me parlera. Lebrun a les poings liés par l’ambassade. Retrouvez-moi l’adresse de Abd el-Aal. Il doit bien avoir une femme, des enfants ou des frères. Je veux leur parler.

Après un long silence, Nahed abdiqua.

— Je vais essayer, mais surtout…

— Motus et bouche cousue, comptez sur moi. Quand j’aurai récupéré mon portable, je vais appeler Lebrun, lui raconter que je m’excuse et me sens mal. La chaleur, la fatigue… Je lui dirai que demain, je viendrai encore passer du temps ici, histoire de boucler le voyage. Vous, vous me rejoignez à l’hôtel à 20 heures, avec l’adresse j’espère.

Elle hésita.

— Non, pas à l’hôtel. Prenez un taxi, et… – elle griffonna quelques mots sur un morceau de feuille et le lui tendit – donnez-lui ce papier. Il saura où vous conduire.

— C’est où ?

— Devant l’église Sainte-Barbara.

— Sainte-Barbara ? Pas très musulman, comme nom.

— L’église se trouve dans le quartier copte du vieux Caire, au sud de la ville. Ce nom, c’est celui d’une jeune fille martyrisée pour avoir essayé de convertir son père au christianisme.

19

[F]reyrat, au cœur du CHR de Lille, fin d’après-midi. L’antre de la psychiatrie. Un monstre bétonné sur deux étages, carrefour de toutes les déviances mentales. Schizophrènes, paranoïaques, traumatisés, psychotiques. Lucie s’engagea dans le bâtiment austère et demanda, à l’accueil, la chambre de Ludovic Sénéchal. Elle voulait lui annoncer elle-même la mort de son vieil ami, Claude Poignet. On l’orienta jusqu’à l’unité Denecker, au premier.

Petite pièce à rendre dépressif un clown. Le téléviseur, inaccessible, était allumé. Ludovic se tenait allongé sur son matelas, les mains derrière la tête. Il tourna lentement le visage vers elle et se mit à sourire.

— Lucie…

Surprise, celle-ci s’approcha.

— Tu vois clair ?

— Je distingue les formes, les couleurs. Les gens sans blouse sont forcément des visiteurs. Quelle autre femme que toi pourrait venir me rendre visite ?

— Je suis contente que ça aille mieux.

— Le docteur Martin dit que ma vue va revenir progressivement. C’est l’histoire de deux ou trois jours à présent.

— Comment ils ont fait ?

— L’hypnose… On a compris ce qui ne marchait pas. Enfin, on a compris sans comprendre.

Lucie se sentait mal à l’aise. Elle détestait ce rôle pénible de messagère de la mort. Affronter le regard des proches des victimes était sans doute l’aspect le plus difficile de son métier. Elle fit tout pour retarder le moment de l’annonce. Ludovic était un sensible, et pas au mieux de sa forme.

— Explique-moi.

L’homme se redressa. Ses pupilles avaient retrouvé une mobilité rassurante.

— Le psychiatre m’a tout expliqué. Il m’a mis en état d’hypnose, puis il m’a demandé de raconter ce qui s’était passé dans les heures, les minutes avant que je devienne aveugle. Alors, je lui ai relaté le déroulement de ma journée. Mes achats chez le vieux collectionneur à Liège, la bobine anonyme, découverte dans le grenier. Moi, seul, dans le ciné pocket, à visionner des films toute la nuit. Ensuite, les images du court métrage anonyme, qui arrivent. L’œil crevé, les plans sur la gamine, avec la balançoire. C’est là que, bizarrement, sans effet d’annonce, j’ai commencé à lui parler de mon père. Des femmes qu’il ramenait à la maison, dans mon enfance, quelques années après le décès de ma mère.

— Tu ne m’en as jamais touché un mot.

Un petit rire sec traversa la pièce.

— C’est toi qui dis ça ? On a passé des semaines à chatter, sept mois à flirter, et je ne connais presque rien de ta vie privée. Si, je sais que tu es flic, que tu as deux filles qui m’aiment bien, mais autour, qu’y a-t-il ?

— Ce n’est pas vraiment le sujet.

Il soupira, l’air triste.

— Avec toi, ce n’est jamais le sujet. Enfin, bref… C’est arrivé soudainement pendant l’hypnose. Les femmes nues, que je voyais parfois sortir de la chambre du paternel. Tous ces… halètements que j’entendais à travers les murs. Je n’avais même pas dix ans. Le psychiatre a compris que le blocage pouvait venir de là. Quelque chose, une image probablement, avait fait jaillir ces souvenirs et déclenché la cécité hystérique.

Lucie se doutait que cela avait un rapport avec les images subliminales. Sans la censure de la conscience, elles avaient heurté des zones plus profondes dans le psychisme de Ludovic et semé la zizanie.

— Mais ce n’était pas ce qui m’avait rendu aveugle, parce que je pouvais encore raconter la suite du film. Parler de cette gamine. Quand elle mangeait, dormait. Quand elle chassait la caméra de la main, comme si elle était en colère. Puis, brusquement, le psychiatre m’a confié que j’avais hurlé pendant l’hypnose, et qu’il avait failli me réveiller. Il a réussi à me calmer, puis m’a demandé ce qui s’était passé. Alors, je me suis mis à lui parler de l’épisode du lapin.

Lucie réagit immédiatement. L’étrange Québécois, au téléphone, avait aussi cité les lapins. Il avait exposé que toute l’histoire était partie des enfants et des lapins.

— Quel lapin ?

Ludovic se contracta et ramena ses genoux contre son torse.

— Je devais avoir huit ou neuf ans. Un jour, mon père m’a amené dans son atelier, là où il stockait tous ses outils. Il y avait un lapin, qui s’était réfugié au fond d’un ancien conduit coudé. Un gros garenne. Moi, je pouvais passer dans le conduit pour le récupérer, pas mon père. Alors, il m’a ordonné d’y aller. C’est ce que j’ai fait. J’ai rampé à quatre pattes, et forcé l’animal à sortir de sa tanière. Mon père l’a attrapé par les oreilles. Le lapin saignait aux pattes arrière, il se débattait dans tous les sens. J’ai crié pour qu’il le relâche, mais… mon père était hors de lui. Il a pris une hache, et…

Il plaqua ses deux mains sur son visage, comme s’il venait de recevoir une giclée de sang.

— Cette scène… Jusqu’à l’hypnose, je ne m’en souvenais plus, Lucie. Elle était complètement sortie de ma tête.

— Elle y était plutôt enfouie. Si profondément que rien n’avait jamais réussi à la faire remonter à la surface. Dans ce film anonyme, tu as vu des lapins ?

— Non, non…

La flic ne comprenait toujours pas. Poignet avait décortiqué les images sans rien remarquer. Alors quoi ?

Ludovic s’empara maladroitement de sa bouteille d’eau et en but quelques gorgées.

— Tu l’as vu, le film. Raconte-moi tes découvertes. As-tu pu le confier à mon ami restaurateur ?

Lucie le fixa dans les yeux et murmura d’un coup :

— Claude Poignet est mort.

Les poings de Ludovic se serrèrent dans ses draps. Un long silence.

— Comment ?

— Il a été assassiné. Ceux qui ont agi étaient venus chercher la bobine.

Ludovic se leva et se lissa les cheveux vers l’arrière, d’un geste lourd. Il était au bord des larmes.

— Pas lui… Pas Claude… C’était un vieil homme paisible.

Ludovic se dirigea en tâtonnant vers une fenêtre en Plexiglas, le regard vide. Lucie put voir, sur le reflet de la vitre, qu’il pleurait.

— Je te garantis qu’on va retrouver les responsables. On va comprendre ce qui s’est passé.

Elle resta quelque temps avec lui et expliqua son début d’enquête. Elle alla jusqu’à raconter l’épisode de l’inconnu qui avait fouillé dans sa collection de films. Ludovic devait connaître toute la vérité.

— Je me sens si seul, Lucie…

— Les psychiatres vont t’aider.

— Je me fiche des psychiatres.

Il soupira.

— Pourquoi ça n’a pas marché, nous deux ?

— Ce n’est pas ta faute. Ça n’a jamais vraiment marché avec personne, de mon côté.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il faut toujours que tôt ou tard, on me demande « pourquoi »…

Elle se sentait mal à l’aise, la chaleur lui tapait sur le système. Et ces odeurs de produits chimiques…

— L’homme avec qui je passerai ma vie devra me prendre telle que je suis là, maintenant. Et ne pas chercher à toujours ramener le passé au premier plan. À me questionner sur ceci, sur cela. Je suis flic parce que je suis flic, c’est comme ça, faut faire avec. Ce qui est passé est mort. Enterré, d’accord ?

Ludovic haussa les épaules.

— Allez, va. Tu as sûrement d’autres choses à faire.

— Je repasserai.

— Tu repasseras, c’est ça…

Il appuya son front contre la vitre. Tristement, Lucie sortit et aspira une grande goulée d’air pur. Elle s’en voulait d’être si rude avec lui, et avec tous les hommes en général. Mais c’étaient les stigmates de ses souffrances passées. Le premier homme qu’elle avait véritablement aimé les avait abandonnées bien trop violemment, ses filles et elle.

Elle regagna le SRPJ en cette fin de journée, boulevard de la Liberté, à une centaine de mètres du centre-ville lillois. Là-haut, les informations s’échangeaient à bon train entre l’OCRVP parisien, le SRPJ rouennais et les équipes de Lille. Pour l’heure, on en était aux mails et au téléphone. Les différentes données seraient bientôt intégrées aux fichiers informatiques, accessibles à tous les officiers. Des recoupements seraient faits, l’information circulerait au mieux. Toutes les chances devaient être du côté des forces de l’ordre.

Lucie pénétra dans le bureau de son commandant. Kashmareck discutait avec le lieutenant Madelin. Le jeune loup, vingt-cinq ans à tout casser, gueule de premier de la classe, venait de se farcir l’autopsie de Claude Poignet. La triple fracture de l’os hyoïde indiquait un étranglement, et la naissance de lividités – une accumulation de sang sur les points de pression entre le sol et le corps – sur le deltoïde et la hanche gauches, prouvait que Poignet était mort dans une position latérale : les assassins l’avaient laissé allongé au moins une demi-heure avant de le pendre.

Kashmareck vida sa tasse de café. Il carburait à la caféine comme d’autres à l’eau.

— Une demi-heure… Le temps de rembobiner le film, de fouiner un peu de manière à préparer leur mise en scène. Des tueurs avec du sang-froid, qui ne paniquent pas.

Lucie se plongea dans leurs réflexions :

— Donc Poignet n’est pas mort par pendaison, mais étranglé.

Le commandant s’empara d’une photo de l’atelier et désigna le plancher, dans un coin de la pièce.

— Oui, à cet endroit. On a retrouvé des gouttes de sang. Probablement un écoulement nasal dû à l’asphyxie. Quoi d’autre à l’autopsie ?

Madelin compulsa ses notes.

— Couteau pour l’ouverture de la poitrine, peu importe la lame, elle tranchait, ça c’est sûr. D’après le légiste, l’énucléation était très… professionnelle. Je lis : ouverture circulaire de la membrane translucide qui recouvre l’œil, section des muscles oculomoteurs puis du nerf optique, et enfin, retrait du globe oculaire. On n’est pas loin de l’acte chirurgical.

Le commandant acquiesça dans ce sens.

— Ça coïncide bien avec les données que je commence à recevoir de Rouen. Les crânes de ces cinq cadavres, sciés de manière professionnelle… Ce qui conforte la théorie des mêmes tueurs. Continue.

— Pour le reste… C’est technique, mais rien de bien probant. Des prélèvements sont partis à la toxico, au cas où. Mais je doute que Poignet ait été drogué.

— Bon. On lira tous le rapport. On attend la CR internationale du juge, la demande est en cours auprès des autorités belges pour la fouille chez Szpilman. Là-bas, on n’aura pas la main, eux dirigent, nous on regarde, mais c’est mieux que rien… Quoi d’autre ? Euh… On est en train de vérifier les numéros de téléphone canadiens que tu as fournis, Henebelle, pour s’assurer qu’on ne peut effectivement pas atteindre ton corbeau de Montréal.

Il se prit la tête dans les mains et souffla, un regard vers ses notes au marqueur, sur un tableau plus très blanc. Un labyrinthe de flèches.

— Madelin, épluche-moi les appels que Poignet a passés ou reçus les vingt-quatre dernières heures avant sa mort. Toi, Henebelle, tu files à côté. La scientifique a tiré des agrandissements des morceaux de pellicule que la victime avait à la place des yeux. Ramène les infos ici, vois ce qu’ils ont d’autre à raconter. Empreintes, indices… Je vais me rapprocher des gars qui s’occupent du voisinage, voir s’ils ont du neuf. Ce soir, on mélange tout dans un grand chapeau et on croise les doigts. Pour l’heure, il me faut du concret, de la matière, avant qu’on soit obligés de se mettre à réfléchir.

20

[L]’image que Sharko se faisait du Caire changeait comme les miroitements de l’eau à la surface du Nil. Le chauffeur de taxi, un osta bil-fitra – un taxi né – qui parlait un peu le français, l’avait fait passer par les petites rues de la ville. Le peuple égyptien vivait dehors, dans l’effervescence et la nonchalance. Chaque scène de vie était prétexte à communication. Les bouchers coupaient leur viande sur le trottoir, les femmes épluchaient les légumes devant chez elles, le pain se vendait dans la rue, à même le sol. Sharko avait l’impression d’évoluer dans un tableau vivant, lorsque, au milieu de la circulation chaotique, il se sentait happé par le mouvement parfait d’une galabieh en coton, au rythme de la démarche pleine de noblesse de son propriétaire. Il percevait la respiration de l’Islam dans les rues surchauffées, les mosquées brûlaient de beauté et, dans leur démesure, elles pointaient l’œil vers leur dieu unique. Il n’est d’autre dieu que Dieu.

Puis se dessina Le Caire copte. Là où les jeunes chaussés de simples sandales en cuir ne demandaient ni pièce ni stylo, mais vous offraient des images de la Vierge Marie. Là où les murs rappelaient la Rome antique, où la Bible semblait effeuiller ses écrits parcheminés. Des ruelles ocre, paisibles, où seuls crissaient les grains de sable amenés par le souffle chaud du Khamsin. Au cœur de la ville la plus peuplée d’Afrique, Sharko se sentait enfin en paix. Seul au monde. Il touchait là toute l’ambiguïté de la cité.

Il régla son chauffeur – un type incroyable, débordant d’histoires drôles à raconter – et appela Leclerc pour l’informer de ses investigations. En retour, il apprit la mort du vieux restaurateur de films et le vol de la bobine. Ça bougeait franchement en France, mais pas dans le sens où il l’aurait voulu. L’enquête prenait des proportions apocalyptiques, les cadavres se multipliaient, le mystère s’épaississait.

Il rejoignit Nahed qui l’attendait devant l’église Sainte-Barbara. La jeune femme était élégante dans ses fins vêtements plissés aux couleurs pastel. Ce devait être du lin. Ses yeux paraissaient très maquillés, et une pointe d’étoffe en tissu léger se déversait sur ses épaules, comme une cape. Sharko s’approcha en hochant le menton vers l’église :

— C’est ce cœur-là de votre ville que vous évoquiez dans la voiture de Lebrun ?

— Il vous plaît ?

— Il me surprend.

Nahed dévoila ses dents magnifiquement plantées. Sharko dut admettre que n’importe quel homme aurait eu envie de se perdre en sa compagnie dans les dédales de la capitale. Et ce soir, il en faisait partie.

— Chaque quartier du Caire est une petite ville tranquille. Un espace avec ses codes, ses traditions. Je voulais que vous vous en rendiez compte.

Elle joignit ses mains devant elle, timidement.

— Ma voiture est un peu plus loin. J’ai ce qui vous intéresse.

— L’adresse de Abd el-Aal ?

— Mamhoud vivait seul, juste à côté de son frère, à l’autre bout de la rue Talaat-Harb. Le frère s’appelle Atef Abd el-Aal et habite toujours sur place.

— Talaat-Harb… Ce n’est pas là où Lebrun nous avait donné rendez-vous ?

— Effectivement. Talaat-Harb est une rue de la Belle Époque, pleine d’histoire et de nostalgie. Votre homologue voulait sûrement marquer le coup. J’ai eu l’occasion de le revoir, après notre travail au commissariat. Il a plutôt bien pris votre désistement.

— Tant mieux. Je vous remercie encore.

Ils discutèrent, dépassant le cimetière copte. Nahed expliqua que son père, journaliste au canard Le Caire, était resté infirme d’une jambe à la suite d’un affrontement entre les coptes et les musulmans en 1981. Sa mère, française d’origine, avait habité Paris, avant de tout lâcher pour venir en mission chez les dominicains de la ville. Ses parents s’étaient rencontrés, Nahed avait vu le jour dans un quartier modeste et n’avait jamais quitté son pays. Elle était allée dans des écoles de français renforcé pour étudier la langue à l’université, avec des professeurs incompétents qui parlaient encore moins bien français qu’elle. Elle avait fini à l’ambassade de France, grâce au soutien du patron du journal, un Égyptien puissant. Bonne place mais petit salaire, elle ne se plaignait pas. Ici, un travail – honnête, précisa-t-elle en insistant sur le mot – ne permettait pas d’échapper à la misère profonde, tenace, celle de l’Égypte, mais il l’atténuait et donnait des illusions.

Elle l’invita à s’asseoir dans une authentique Peugeot 504, garée à la limite du Caire copte, proche de la mosquée d’Amr. Ils remontèrent la rive droite du Nil par la rue Kourneesh. La lumière du ciel déclinait. Les minarets des mosquées lointaines, les bateaux ou les Awama s’illuminaient. On se promenait en famille et l’on achetait des fèves jaunes au citron. Sharko sentait la puissance du fleuve, et le besoin du peuple de l’honorer.

Ils discutèrent encore. Quand Nahed lui demanda de parler de sa femme, Sharko plaqua son arcade sur la vitre, les yeux vers les flots apaisés, confiant simplement que son épouse et sa fille lui manquaient, et qu’il ne les reverrait plus jamais, hormis dans ses rêves. Il n’ouvrit plus la bouche. Pourquoi le faire ? Que raconter ? Qu’il n’y avait pas une nuit où le manque l’étreignait au point de l’arracher du sommeil, au bord de la suffocation ? Que son métier avait détruit la vie des siens et le traînait lentement mais sûrement vers les abîmes d’une vieillesse sans soleil ? Non, non, il n’y avait rien à raconter. Pas ici, pas maintenant. Pas avec elle.

En une dizaine de minutes, ils atteignirent la rue Talaat-Harb. Des boutiques de vêtements à perte de vue, des bars, des cinémas aux noms français, de vieux immeubles à l’allure haussmannienne, avec leurs colonnes, leurs fenêtres ornées de statues de style grec, rappelant que l’élite égyptienne voulait faire du centre-ville du Caire, dans les années 1900, un quartier européen. C’était presque réussi. Des promeneurs déambulaient en hordes désorganisées. Américains, Français, Italiens. Nahed trouva une place dans une rue annexe et l’instant d’après, elle remettait un bakchich au concierge de l’immeuble, simplement parce qu’il leur avait ouvert la porte. Le baou ab à la barbe teinte au henné, misérable avec ses espadrilles trouées, faisait office de portier, nettoyeur de voitures, porteur de courses, et contrastait terriblement avec l’intérieur classe de l’endroit. Un immeuble de riches, semblait-il, rayonnant de grandeur.

Une fois seule avec Sharko dans l’ascenseur, la jeune femme se couvrit la tête et se voila. Elle se transforma en charmeuse énigmatique, pleine de secrets. Seuls étaient visibles ses yeux, magnifiques écrins, tandis que sa bouche, suggérée dans la transparence du tissu, disait d’une voix pure :

— Ce serait dommage qu’Atef Abd el-Aal se braque pour des histoires de religion.

Sharko était subjugué, presque envoûté.

— Comment savez-vous qu’il est musulman ?

— Il y a plus de chance qu’il le soit, que l’inverse.

— Que connaissez-vous de lui ?

— Les fichiers de l’ambassade n’ont pas ressorti grand-chose. Il était vendeur, et tient aujourd’hui deux ateliers d’artisans chemisiers, une affaire florissante qu’il a commencé à développer un an après la mort de son frère. Des vêtements qu’il revend en gros dans les boutiques d’Alexandrie. Lui et son frère décédé ont des origines de Haute-Égypte. Parents pauvres, issus de la campagne. Ils sont montés au Caire à leur adolescence, avec leur oncle.

Elle frappa à une porte, une autre s’ouvrit sur le visage craquelé d’une vieille dame. Nahed se mit à discuter avec elle avant de s’adresser au commissaire :

— Sa voisine dit qu’il est sur la terrasse, il boit toujours le thé là-haut à cette heure-là, avant la prière du soir. On le reconnaîtra parce qu’il lit le Al-Ahram, un journal indépendant.

Quand Sharko arriva sur la fameuse terrasse, il reçut un choc. Des gens habitaient sur le toit de l’immeuble, dehors et dans des cabanes de fer minuscules. Des lampions multicolores suspendus à des câbles dansaient telles des voiles de felouques. Des gens étaient assis dans des fauteuils ou allongés sur des matelas, à même le ciel. Des téléviseurs allumés perçaient la nuit naissante un peu partout. On se serait cru dans une espèce de fourmilière lumineuse à l’air libre, écrasée par la précarité. Nahed s’approcha de son oreille.

— Avant, la fine fleur de la société habitait ces immeubles de la rue Talaat. Des propriétaires terriens, des pachas, des ministres. Ces cabanes leur servaient à entreposer des denrées alimentaires, laver le linge ou loger les chiens. Après la révolution de 1952, tout a changé. Aujourd’hui, les sufragi, les anciens domestiques de l’époque, ont investi les locaux de l’immeuble et louent ces cabanes à des pauvres.

C’était difficile à croire, mais ces gens vivaient réellement dans des cabanons de moins de cinq mètres carrés, au beau milieu de la rue la plus commerçante du Caire. La misère n’était pas au sol ni dans le métro comme à Paris, mais sur les toits. Nahed pointa l’index vers le fond de la terrasse.

— Il est là-bas…

Des regards méfiants se tournèrent dans leur direction. Des hommes allongés, les yeux injectés, préparaient le « charbon », un caillou d’opium qu’ils chauffaient pour le glisser sous leur langue, alors que d’autres fumaient leur mouassel mélangé à du haschich dans leurs vieilles chichas. Des enfants jouaient aux dominos, d’autres étudiaient, les femmes cuisinaient. Sharko et Nahed abordèrent Atef Abd el-Aal, assis sur une chaise de paille face à la rue Talaat-Harb. Il portait un costume de bonne coupe, des chaussures cirées. Cheveux gominés et plaqués vers l’arrière, quarante-cinq ans à tout casser. Sa tasse de thé fumante reposait sur la rambarde en pierre blanche. Il ne se leva pas pour les saluer et envoya deux mots secs, que Sharko ne comprit pas. Alors, Nahed répliqua par une longue tirade en arabe, exposant la situation. Elle dit que l’homme à ses côtés était commissaire de police français, et voulait lui poser des questions au sujet de son frère, et d’une ancienne affaire criminelle présentant des similitudes avec un dossier en cours.

Atef plia soigneusement son journal sur ses genoux, détailla Nahed de la tête aux pieds et se mit à égrener lentement un chapelet d’ambre. Encore une fois, la traductrice joua les intermédiaires entre les deux hommes.

— Il ne veut plus parler de son frère.

— Dites-lui que juste avant de mourir, Mahmoud travaillait sur une affaire de meurtres. Trois jeunes filles, assassinées quatre mois avant sa propre mort. Demandez-lui s’il était au courant.

Atef garda le silence un instant, avant de parler.

— Il veut voir votre carte de police.

Sharko s’exécuta. Atef la fixa attentivement, fit courir son index sur les couleurs du drapeau français, avant de la redonner au commissaire. Puis il parla à nouveau.

— Il dit que son frère était très secret. Il ne parlait pas de ses enquêtes. C’est pour cette raison qu’Atef ne l’a jamais soupçonné d’appartenir aux réseaux extrémistes.

Sharko laissa errer son regard vers les lumières de la ville. L’air s’assainissait enfin, les Égyptiens retrouvaient leurs rues, leurs racines, le calme de leurs mosquées et de leurs églises.

— Emmenait-il ses dossiers criminels avec lui, parfois ? Vous viviez l’un à côté de l’autre, lui arrivait-il de travailler dans son appartement ?

— Il dit que non.

— Connaissez-vous Hassan Noureddine ? Est-il déjà venu chez vous ?

— Encore non… Vu la façon dont il répond, je crois qu’il ne sait rien.

Sharko sortit la photo d’une des victimes de sa poche et la planta devant le regard de l’Égyptien. Nahed lui jeta un coup d’œil courroucé, comprenant qu’il avait dû la dérober au commissariat alors qu’elle allait lui chercher des verres d’eau.

— Et elle ? grogna le flic. Elle ne vous dit rien non plus ? Ne me dites pas que votre frère ne vous a jamais montré son visage.

Atef détourna ses yeux couleur de miel en pinçant les lèvres. Il se leva et donna une poussade sur la poitrine du commissaire.

— Izhab mine houna ! Izhab mine houna ! Sawf attacilou bil chourta !

Il dévisagea Nahed et braqua son téléphone portable. Certains habitants de la terrasse tournèrent les yeux dans leur direction.

— Il nous ordonne de partir, sinon il va appeler la police. Laissez tomber, on n’en tirera rien.

Le flic hésita, il ne voulait pas lâcher le morceau. La réaction violente de l’Arabe cachait peut-être quelque chose. Atef s’approcha et le poussa encore, toujours aussi agressif.

— Izhab mine houna !

Sharko avait envie de lui coller son poing dans la figure, mais les hommes de la terrasse s’étaient levés et se rapprochaient dangereusement. Des Kabyles aux os fins, aux traits nerveux. Le ton montait. Sharko, qui s’était retourné vers les agresseurs potentiels, sentit soudain une main dans la poche arrière de son pantalon. Son regard croisa alors celui d’Atef. En une fraction de seconde, il comprit que l’homme lui avait enfoncé quelque chose dans la poche et lui demandait de garder le silence.

Sharko prit la main de Nahed.

— Allez, on s’en va.

Ils peinèrent à se frayer un passage. Ça jouait des coudes, des épaules, les yeux vrillés par l’opium s’obscurcissaient. Des tsss, tsss fusaient de partout. Ils filèrent rapidement par les escaliers. Nahed fulminait :

— Vous n’auriez pas dû voler cette photo ! Combien en possédez-vous, encore ?

— Quelques-unes.

— Soyez sûr que Noureddine s’en apercevra et en informera l’ambassade. Où avez-vous la tête ?

— Allez, avancez.

Nahed progressait devant lui. Sharko fouilla dans sa poche et trouva un papier. Tout en marchant, il déplia discrètement le morceau de feuille de journal et lut le texte écrit en français :

« Le Cairo Bar, quartier Tewfikieh, dans une heure. Venez sans être vu. Elle vous surveille. »

Il le rempocha immédiatement et considéra Nahed, plein de regrets. Dans ses habits fins, elle oscillait merveilleusement en dévalant les marches. Et elle le trahissait. Lorsqu’ils arrivèrent dans la rue et se mirent à la longer, la jeune femme ôta son voile, qu’elle abandonna sur ses épaules. Sharko la dévisagea.

— C’est très curieux. Sans le voile, vous changez complètement de visage. La créature mystérieuse, ambiguë, retrouve soudain le teint clair de la femme moderne. Combien de personnalités se cachent en vous, Nahed ?

— Une seule, commissaire…

Elle parut rougir, chercha ses mots.

— Et maintenant, que fait-on ?

Sharko remarquait de plus en plus son manège. Depuis le billet d’Atef, tout paraissait bien plus clair. Le choix de Nahed de l’aider en dépit des risques avec son supérieur. Les coordonnées et les détails sur Mahmoud Abd el-Aal, qu’elle avait réussi à obtenir… On lui laissait du mou en le surveillant. Pour l’heure, il décida de la jouer tranquille, il aurait bien le temps de l’interroger plus tard.

— Je crois que je vais rentrer, me doucher et me coucher. Ça a été une très longue journée depuis mon réveil en France, ce matin.

— Vous n’avez même pas dîné. Je vous invite dans un petit restaurant typique de Mohandessine, au bord du Nil. On y sert de l’excellent poisson et du vin suisse, et non français.

Elle voulait le retenir le plus longtemps possible. Sharko en vint à penser qu’elle lui avait sans doute traduit des propos erronés sur la terrasse, ou même au commissariat. Comme Hassan Noureddine, elle contrôlait le terrain, et il ne pouvait strictement rien faire. Qui était derrière tout cela ? La police ? L’ambassade ? Dans quel nid de guêpes s’était-il fourré ?

— J’aurais adoré, mais je n’ai pas faim, merci… Trop chaud, trop crevé, trop piqué par les moustiques.

Il sortit un plan récupéré à l’hôtel.

— Je pourrai retrouver mon hôtel seul, il est juste derrière. Donnons-nous rendez-vous demain à 10 heures devant le commissariat, qu’en pensez-vous ? Le temps ne presse plus vraiment. Les portes se ferment les unes derrière les autres, et je me suis mis dans la tête que j’allais rentrer bredouille. Cette affaire n’est pas la mienne.

Elle baissa les yeux, apparemment peinée. Sharko eut bien envie de lui arracher la langue. Une sacrée simulatrice.

— Très bien, concéda-t-elle… À demain, alors.

Avant qu’il s’en aille, elle rajouta :

— Ce gros porc de Nourredine n’a jamais posé la main sur mon corps. Il ne le fera jamais.

Leurs chemins se séparèrent. Sharko la laissa s’éloigner, et il la vit se retourner, plusieurs fois. Cela confirmait ses doutes. Il marcha alors lentement vers la rue Tharwat, qui croisait à angle droit la rue Mohamed-Farid. Mais juste après avoir bifurqué, il avait disparu en courant dans une voie prise au hasard.

Le bon chien-chien venait de casser sa laisse.

À présent, Le Caire et sa nuit brûlante lui appartenaient.

Il en éprouva une satisfaction sans limites.

21

[D]ans le département informatique de la police scientifique, à deux pas de la brigade, Lucie tenait entre ses mains les agrandissements des morceaux de pellicule retrouvés à la place des yeux de Claude Poignet. Deux surfaces de papier glacé, au grain sale, en noir et blanc. Les images étaient presque identiques. On voyait, dans une position un peu bancale, comme si la caméra avait été renversée, le bas d’un jean et une pointe de chaussure que Lucie n’avait pas remarqués la première fois. L’arrière-plan était plongé dans la pénombre, mais on devinait les pieds d’une table, ainsi qu’un mur. Le sol était un plancher.

— C’est bien des chaussures de type rangers ?

Lucie s’adressait au technicien assis devant son ordinateur, à ses côtés. Julien Marquant, la quarantaine passée, était l’un des photographes de scène de crime. À chaque homicide, il offrait aux officiers le pire sur papier glacé. Certains photographiaient des top models, lui c’étaient les morts. Têtes de suicidés explosées au calibre 22, noyés gonflés d’eau, pendus… Julien était un excellent photographe dont le talent resterait dans les tiroirs de la police. Vu l’heure tardive, il était la personne la plus à même d’éclairer la brigade sur le sujet.

— Ça y ressemble.

Il lui montra les clichés qu’il avait lui-même tirés chez la victime. Notamment ceux du sang retrouvé sur le sol du laboratoire, à l’étage. Lucie fit un rapprochement qui lui semblait à présent évident :

— C’est chez lui… Chez Claude Poignet. Il possédait des caméras, des pellicules. Le film a été tourné dans sa propre maison. Merde…

— Oui. Les deux images retrouvées dans les yeux étaient en négatif, elles provenaient d’une pellicule originale, et non d’une copie qu’on tire, la plupart du temps, en positif.

Lucie regrettait de ne pas avoir réagi avant. Poignet lui avait expliqué ces histoires de tirages positifs et négatifs, d’original et de copie. Julien Marquant tapota de l’index sur les photos.

— Vous voulez mon sentiment ? Je crois que ce sont les tueurs qui ont tenu la caméra. Ils ont dû, je ne sais pas… la positionner juste à côté du corps gisant de la victime. Comme pour capturer les dernières images qu’elle a vues avant de mourir.

Lucie eut un frisson en fixant les photos. Les ultimes secondes de vie de Poignet se trouvaient face à elle, sous ses yeux. Le pauvre homme était parti avec ces images-là… Celles d’un inconnu chaussé de rangers qui le regardait mourir, tandis qu’un autre l’étranglait.

— Comme si… Claude Poignet était lui-même la caméra. Ces salauds voulaient aller à l’intérieur de lui.

— Exactement. Vous l’avez dit, la victime possédait un labo de développement, une vieille caméra 16 mm, des bobines de pellicule vierge. Les assassins en ont profité. Ils ont filmé, puis ils sont allés en chambre noire et ont trempé dans le bain de révélateur les images qui les intéressaient. Ensuite, ils les ont découpées pour les placer dans les globes oculaires de la victime. L’opération, très technique, a dû prendre une bonne heure.

Lucie serra les lèvres. Ces deux malades ne s’étaient pas contentés de récupérer la bobine, ils avaient élaboré un scénario digne d’un film d’horreur, allant même jusqu’à donner à la police du grain à moudre. Des individus réfléchis, organisés, tellement sûrs d’eux qu’ils s’étaient permis de traîner sur les lieux du crime pour « jouer ». Lucie mit à plat ses pensées :

— Ils nous offrent bien gentiment deux éléments. La position exacte du corps avant qu’il soit pendu, et les chaussures. Des rangers… ça confirme que celui qui est allé chez Szpilman et celui qui a participé au meurtre de Poignet n’est qu’un seul et même individu. Un militaire, peut-être ?

— Ou quelqu’un qui cherche à se faire passer pour un militaire… Ou ni l’un ni l’autre, n’importe qui peut avoir des rangers chez lui. J’ajouterais surtout qu’ils s’y connaissent en cinéma. L’un d’eux sait filmer, ôter une pellicule d’une caméra en chambre, développer. Croyez-moi, sans aucune notion, vous ne sauriez même pas mettre en marche ces vieux engins.

— Les pros des empreintes n’ont rien découvert dans la chambre noire, hormis les paluches de la victime. Il va falloir renvoyer des hommes là-bas, en s’intéressant au matériel, aux caméras. Les meurtriers ont certainement abandonné de leur ADN, surtout si l’œil a été en contact avec le viseur. Ils ont dû commettre des erreurs, forcément. On ne joue pas comme ça avec la mort…

Elle embarqua les clichés et le remercia. Dans la rue, elle marcha lentement, en pleine réflexion. Après le comment, le pourquoi. Pourquoi les assassins avaient-ils laissé ces images à la place des yeux ? Que cherchaient à démontrer ces sadiques ?

Plongée dans ses questions purement psychologiques, elle songea à Sharko, ce drôle de bonhomme rencontré à la sauvette devant la gare du Nord. Serait-il capable de trouver la réponse, avec ses connaissances, ses années dans le métier ? Serait-il meilleur qu’elle face à cette scène de crime particulièrement corsée et insolite ? Elle bouillait d’envie de lui parler de ce nouvel homicide, de voir comment il s’en sortirait, du haut de sa cinquantaine d’années.

Par association d’idées, Lucie tenta de faire le rapprochement avec l’affaire de Gravenchon. Là-bas aussi, les victimes avaient été énucléées. Un médecin, quelqu’un du métier, d’après les paroles de Sharko. À présent, se rajoutait la compétence de « cinéaste ». Le profil s’affinait, même si rien de précis ne se dégageait vraiment. Pourquoi le vol des yeux ? Quelle importance revêtaient-ils pour celui qui les dérobait ? Qu’en faisait-il ensuite ? Les conservait-il, comme un trophée ? Lucie se rappelait aussi cette obsession de la rétine, de l’iris, dans le court métrage. Le coup de scalpel sur la cornée, les palpitations de paupières… Elle se souvint également de la remarque de Poignet : « L’œil n’est qu’une vulgaire éponge qui capte l’image. »

Une éponge…

Soudain excitée, Lucie sortit son téléphone, fouina dans ses contacts et composa le numéro du médecin légiste.

— Docteur ? Lucie Henebelle à l’appareil. Je vous dérange ?

— Attendez, je demande au grand Black faisandé sur ma table… Non, ça va. Votre question, Lucie ?

Lucie sourit, le légiste la connaissait par cœur. Il faut dire qu’elle était une « bonne cliente ».

— Elle risque d’être stupide, mais… Il s’agit d’un truc dont j’ai déjà entendu parler, sans avoir de réponse formelle : l’œil peut-il garder une empreinte quelconque de ce qui s’est passé juste avant la mort ?

— Pardon ? C’est-à-dire ?

— Une image violente par exemple ? La toute dernière image avant l’arrêt des fonctions vitales ? Un ensemble de grains de lumière que l’on pourrait reconstruire, je ne sais pas, en analysant les cellules photoréceptrices excitées, ou des parties du cerveau qui auraient conservé l’information quelque part ?

Un silence. Lucie se sentait un peu gênée, il allait sûrement exploser de rire.

— Le fantasme de l’optogramme…

— Quoi ?

— Vous me parlez du fantasme de l’optogramme. Vers la fin des années 1800, la croyance populaire voulait qu’un meurtre, de par sa violence et son caractère instantané, puisse impressionner la rétine du mort comme un film sensible…

Film sensible, œil, pellicule… Des mots qui revenaient en boucle depuis le début de cette affaire.

— … Des médecins de l’époque se sont penchés sur le sujet. Ils pensaient qu’on pouvait extraire de la rétine d’un cadavre un portrait du criminel. Le fantasme de l’optogramme, c’est celui de l’enregistrement direct du meurtre par le corps sur lequel il est perpétré. À l’époque, pour le corpus médical, il s’agissait de photographier le globe oculaire dégagé de son orbite et débarrassé de son cristallin afin de pouvoir interpréter les preuves tangibles du crime. Des médecins ont réellement employé cette méthode pour aider la police. Et l’on a réellement arrêté des gens. Probablement des innocents.

— Et… C’est plausible, cette impression rétinienne ?

— Non, non, évidemment. Comme son nom l’indique, cela reste de l’ordre du fantasme.

Lucie lui posa une dernière question.

— Et en 1955 ? On y croyait encore ?

— Non. Ils n’étaient pas si arriérés en 1955, vous savez ?

— Merci, docteur.

Elle le salua et raccrocha.

Le fantasme de l’optogramme…

Fantasme ou pas, le ou les assassins avaient voulu attirer l’attention sur l’image, son pouvoir, sa relation avec l’œil. Cet organe sensuel devait être important pour le tueur, symbolique. Cet incroyable instrument, c’était le puits qui offrait la lumière au cerveau, le tunnel qui lui apportait la connaissance du monde physique. Il était aussi, d’un point de vue artistique, ce par quoi le cinéma commençait. Pas d’œil, pas d’image, pas de cinéma. La relation était ténue, mais elle existait. Lucie considérait désormais le tueur comme une personnalité partagée entre le médical – l’œil en tant qu’organe qu’on dissèque – et l’artistique – l’œil en tant que média et porteur d’images. Les assassins étant deux, chacun avait peut-être une compétence. Un médecin et un cinéaste…

Toujours plongée dans ses pensées, Lucie s’arrêta devant une sandwicherie. Son portable vibra. C’était Kashmareck. Il attaqua, de but en blanc :

— Tu en es où ?

— Je sors de la PS avec quelques nouvelles, j’arrive.

— Ça tombe bien. Je sais qu’il est tard, mais on va filer à la clinique universitaire Saint-Luc, proche de Bruxelles.

Lucie acheta un sandwich et se remit en route.

— Encore en Belgique ?

— Oui. On a fait le tour des appels émis par la victime. Parmi eux, Poignet avait bien joint une personne du nom de Georges Beckers, le spécialiste des images et du cerveau. Tu m’avais donné sa carte de visite. Il travaille dans le neuromarketing. Je ne savais même pas que ce métier existait. Juste après avoir scanné le film, Claude Poignet lui avait envoyé l’adresse du serveur sur lequel il avait déposé une copie, en lui demandant de l’analyser. On possède le film numérisé, Lucie. Nos services le téléchargent. Je mets tout de suite une experte en langage labial sur le coup, ainsi que des pros de l’image. On va le décortiquer.

Lucie expira en silence. Les assassins s’étaient laissé doubler par la technologie. Ils avaient tué pour garder leur secret, et ce dernier se propageait désormais sur tous les ordinateurs de la police.

— Et ce Beckers, il a découvert quelque chose ?

— D’après lui, le vieux Wlad Szpilman était déjà passé dans leur centre de recherche, avec ce même film, voilà un peu plus de deux ans. Szpilman connaissait bien le directeur de l’époque, décédé d’une crise cardiaque il y a quelques mois.

Lucie réfléchit, avant de répondre.

— Wlad Szpilman a dû avoir la même intuition que notre restaurateur. D’après son fils, il était du genre à visionner des films des dizaines de fois, il avait l’œil de l’expert. Il a dû finir par se douter que des choses étranges se cachaient dans le film. Alors, il l’a fait analyser. Deux ans, ça remonte à loin, quand même.

— On fonce. Beckers est prévenu, il nous attend. T’es OK ?

Elle considéra sa montre. 20 heures passées.

— Laissez-moi d’abord faire un tour à l’hôpital. Je veux voir ma fille et lui expliquer pourquoi je ne pourrai pas m’endormir à ses côtés, cette fois-ci.

22

[S]harko se demandait s’il allait vraiment rentrer dans le Cairo Bar, un établissement paumé dans une ruelle sombre et sans lumière du quartier Tewfikieh. Tout au long de la ruelle, des charrettes dormaient, couvertes d’un simple drap, et des chats noirs, des Mau, bondissaient en haut des murs de chaux. Sharko dévala les quelques marches qui menaient au café. Pour pénétrer là-dedans, il fallait vraiment, vraiment aimer les sensations fortes. Une enseigne blafarde indiquait Coffee shop, les larges vitres étaient tapissées de feuilles de journaux collées les unes aux autres, interdisant de voir ce qui se tramait à l’intérieur. La façade était aussi glauque que celles de ces sex-shops minables qui fleurissaient dans les rues de Paris.

Le flic vérifia une dernière fois qu’il possédait bien sa carte de police, même s’il doutait sincèrement de son utilité ici, et se jeta dans la gueule du loup. Une odeur entêtante de haschich, mêlée à celle de la menthe et du mouassel des narguilés, le submergea. La lumière était tamisée, l’air conditionné ronflait, puissant. Les tables en bois massif, les lampes anciennes de style viennois, les objets d’art en bronze accrochés au mur et les grandes chopes de bière donnaient l’apparence d’un pub anglais. Une serveuse, caucasienne et court vêtue, oscillait entre les formes, le plateau chargé de verres débordant d’alcool. Sharko s’attendait à découvrir des gueules vérolées, rongées par la drogue et la picole. Il fut étonné par l’apparence avenante des consommateurs, jeunes pour la plupart. Et fringués à la Michou.

Des tantouses. Il avait mis les pieds dans un nid à tantouses.

Manquait plus que ça !

Tandis que des yeux de miel le dévisageaient, il avança d’un pas ferme vers le bar, derrière lequel se tenait un type à la peau blanche, aux iris bleus et aux cheveux blonds. Sharko regarda sa montre – le taxi l’avait déposé avec dix minutes d’avance – et hocha le menton vers une bouteille de couleur ambrée, marquée Old Brent.

— Whisky, s’il vous plaît…

Le barman le toisa avec un peu trop d’insistance avant de lui servir son verre. Sharko fut immédiatement abordé par la droite. Bonjour les préliminaires ! Le type avait une vingtaine d’années, la peau brune, les cheveux coupés à la manière d’un conscrit. Il avait noué autour de son cou un foulard rose passé sous une chemise jaune. Il lui souffla à l’oreille :

— Koudiana ou barghal, « s’il te plaît » ?

— Rien du tout. Fiche-moi la paix, « s’il te plaît ».

Le flic s’empara de son verre – on servait ici des doses de cheval – et partit s’asseoir dans un coin. Il détailla les clients, remarqua les manières des riches en costumes griffés et chaussures importées, à l’affût, et les pauvres, beaucoup plus efféminés, d’une beauté étourdissante dans leurs vêtements modestes. Le sexe ou la prostitution devaient être, ici comme ailleurs, un moyen de s’arracher à la misère, le temps d’une nuit et de quelques billets échangés. On se saluait à l’égyptienne, quatre bises et mains qui se tapotent le dos, on ne s’embrassait pas encore sur la bouche mais les intentions y étaient. Sharko porta son verre à ses lèvres dans un soupir quand une voix lui parvint, par-derrière :

— Je ne le boirais pas, à votre place. On dit qu’un jeune peintre a perdu la vue ici, après avoir absorbé ce whisky. Le patron, l’Anglais, fabrique lui-même son alcool pour doubler les bénéfices. C’est monnaie courante dans les vieux cafés du Caire.

Atef Abd el-Aal s’installa à ses côtés. Il claqua des mains et indiqua « deux » à la serveuse. Sharko posa son whisky avec une grimace, sans y avoir touché.

— Vous parlez sacrément bien le français.

— J’ai longtemps fréquenté un ami de votre pays. Et je travaille avec beaucoup de vos compatriotes installés à Alexandrie. Les Français sont très forts en affaires.

Il se courba par-dessus la table. Il avait souligné ses yeux d’un trait de khôl, peigné en arrière ses cheveux fins. Ses pupilles étaient subtilement congestionnées par l’effet du haschich, probablement consommé avant d’arriver au bar.

— Personne ne vous a suivi ?

— Non.

— Il n’y a qu’ici où nous serons tranquilles. La police ne descend jamais, certaines personnes autour de nous sont de puissants hommes d’affaires et tiennent le quartier. Maintenant que la police sait que nous nous sommes vus sur la terrasse, elle va me surveiller. Je suis passé par les toits pour sortir de chez moi.

— Pourquoi vous surveiller ? Et pourquoi me surveiller, moi ?

— Pour éviter que vous mettiez votre nez là où il ne faut pas. Remettez-moi le papier que je vous ai écrit sur la terrasse. Je ne veux laisser aucune trace de notre rencontre dans cet établissement.

Sharko obtempéra et hocha le menton vers les gueules enfoncées dans la pénombre :

— Et ces gens, autour ? Ils nous ont vus ensemble.

— Ici, nous nous tenons à l’écart de la loi et des règles sociales. Nous nous connaissons sous des prénoms féminins, nous avons nos codes, notre langage. Le seul but de nos rencontres est la wasla, la pratique homosexuelle entre les koudiana, les soumis, et les barghal, ceux qui dominent. Nous nierons toujours avoir vu l’un des nôtres ici, quoi qu’il advienne. C’est la règle.

Sharko avait l’impression de s’enfoncer dans les entrailles inconnues et secrètes de la cité, au même rythme que la nuit.

— Expliquez-moi plus précisément la raison de votre venue en Égypte, dit Atef.

Sharko retraça l’histoire dans les grandes lignes, sans dévoiler les éléments confidentiels du dossier. Il parla sans entrer dans les détails des corps découverts en France, des similitudes dans le mode opératoire avec les jeunes victimes égyptiennes, du télégramme envoyé par son frère. Atef eut l’air sombre d’un djinn. Son regard s’était voilé.

— Vous pensez réellement que ces deux histoires si lointaines dans le temps et l’espace sont liées ? Quelles preuves avez-vous ?

— Je ne peux rien vous dire. Mais je sens qu’on me cache des choses, qu’il manque des papiers au dossier. J’ai les pieds et les poings liés.

— Quand repartez-vous ?

— Demain soir… Mais je vous garantis que s’il le faut, je reviendrai en touriste. Je retrouverai les familles de ces pauvres filles, je les interrogerai.

— Vous vous acharnez. Pourquoi le sort de misérables Égyptiennes mortes il y a si longtemps vous intéresse-t-il ?

— Parce que je suis flic. Parce que le temps qui passe ne doit pas éteindre la fureur d’un crime.

— De belles paroles de justicier…

— Je suis juste un père et un mari. Et j’aime aller au bout des choses.

La serveuse apporta deux bières d’importation et des mezzés chauds. Atef invita Sharko à se servir et parla à voix basse :

— Vous vous retrouvez pieds et poings liés parce que tout le système policier égyptien est corrompu. Dans leurs rangs, ils prennent des pauvres, des ignorants dont la plupart viennent de la campagne ou de la Haute-Égypte, pour qu’ils ne s’opposent pas au système. On leur donne à peine de quoi survivre afin qu’ils soient obligés eux-mêmes de se corrompre. Ils fournissent de faux papiers contre de l’argent, rançonnent les chauffeurs de taxi, les restaurateurs, menacent de faire sauter leur licence. Du Caire à Assouan, la violence policière fait partout parler d’elle. Il y a encore quelques années, ils nous condamnaient pour homosexualité. On morflait dans leurs geôles, croyez-moi. Avec moins de trois cents livres par mois pour vivre, trente de vos euros, ils deviennent le système. La moitié des policiers de ce pays ignorent ce pour quoi ils agissent. On leur dit de réprimer, ils répriment. Mais mon frère n’était pas de cette trempe-là. Il avait les valeurs des hommes du Saïd. La fierté, le respect.

Atef sortit une photo de son portefeuille et la tendit à Sharko. On y voyait un homme droit, jeune, solide dans son uniforme. Il rayonnait de cette beauté farouche des peuples du désert.

— Mahmoud a toujours rêvé d’être policier. Avant son admission, il s’était inscrit à la maison de jeunesse d’Abdine pour faire de la musculation, il voulait être au niveau des épreuves de gymnastique de l’école de police. Il a obtenu quatre-vingt-dix pour cent au bac. Il était brillant. Il y est parvenu, sans argent, sans pots-de-vin. Il n’a jamais été extrémiste, il n’avait rien à voir avec cette gangrène. Il s’agissait d’un coup monté pour le faire disparaître.

Sharko posa délicatement la photo sur la table.

— Un coup monté par la police, vous voulez dire ?

— Oui. Par ce fils de chien de Noureddine.

— Pourquoi ?

— Je n’ai jamais su pourquoi. Jusqu’à aujourd’hui, où je comprends enfin, grâce à vous, que tout était lié à cette fameuse enquête. Ces filles assassinées sauvagement…

Atef regardait dans le vague, vers sa canette de bière. Ainsi maquillé, il dégageait une sensualité toute féminine.

— Mahmoud s’acharnait sur cette histoire. Dans son appartement, il ramenait toujours ses dossiers, ses photos, ses notes personnelles. Il m’avait confié que l’affaire avait été vite classée, et que ses supérieurs l’avaient placé sur autre chose. Ici, enquêter trop longtemps sur le meurtre de pauvres gens ne rapporte pas d’argent, vous comprenez ?

— Je commence à comprendre, en effet.

— Mais Mahmoud, il continuait à mener sa barque, discrètement. Quand la police est venue fouiller après la découverte de son corps carbonisé, elle a tout récupéré. Et maintenant, vous m’apprenez que ces éléments n’existent plus. Quelqu’un avait intérêt à ce qu’ils disparaissent.

Au moindre bruit, Atef observait autour de lui. La fumée dégagée par les chichas troublait les visages, assombrissait les gestes osés. Des hommes sortirent. Dans cet endroit, on rentrait seul mais on repartait en couple, pour une nuit mouvementée.

Sharko but une gorgée de bière. L’ambiance était à l’image de la situation : tendue.

— Et votre frère ne vous avait rien dit ? Des détails ? Des points communs entre les filles assassinées ?

L’Arabe secoua la tête.

— C’est loin, commissaire. Et à me parler de cette histoire à demi-mots, vous ne m’aidez pas vraiment.

— Dans ce cas, je vais vous rafraîchir la mémoire.

Sharko étala les photos des victimes sur la table. Cette fois, il raconta précisément ce que Nahed lui avait traduit dans le bureau sans climatisation du commissariat. La découverte des corps, les éléments précis du rapport d’autopsie. Atef écoutait attentivement, il ne touchait ni à sa boisson, ni aux mezzés.

— Ezbet-El-Naghl, le quartier des chiffonniers… répéta-t-il. Maintenant que vous le dites. Oui, je crois bien que mon frère y était allé pour son enquête. Puis Shoubra… Shoubra… Les cimenteries. Tout cela me dit vaguement quelque chose.

Il ferma les yeux quelques secondes, les rouvrit, s’empara d’une photo et l’observa avec attention.

— Je crois que mon frère était persuadé de l’existence d’un lien entre ces filles. Les crimes étaient trop rapprochés dans le temps, trop similaires pour que le tueur agisse au hasard. L’assassin avait forcément un plan, un chemin à suivre.

La gorge de Sharko se serrait de plus en plus. Mahmoud avait senti le tueur, il avait agi comme il fallait, partant du principe qu’un assassin frappait rarement au hasard. Un véritable enquêteur à l’européenne, le seul sans doute dans cette gigantesque ville.

— Quel plan ?

— Je l’ignore. Mon frère ne me révélait pas grand-chose, à moi, parce que… je n’aimais pas ce qu’il faisait. Mais je sais à qui il aurait pu en parler plus précisément.

— Qui ?

— Mon oncle. Celui qui nous a sortis de la misère, il y a si longtemps. Ils étaient très liés, tous les deux, et se racontaient beaucoup de choses.

Derrière eux, les bouteilles d’alcool circulaient, l’ambiance chauffait. Les mains se rapprochaient, les doigts caressaient les poignets, signifiant le désir. Sharko se pencha par-dessus la table :

— Allons voir votre oncle.

Atef hésita longuement.

— Je veux bien vous aider, pour la mémoire de mon frère. Mais j’irai seul. Je préfère rester prudent et ne pas m’afficher partout avec vous. Retrouvons-nous demain, devant la citadelle de Saladin qui domine la cité des morts, une heure trente après l’appel à la prière. À 6 heures du matin, au pied du minaret de gauche. J’y serai avec vos informations.

Atef engloutit la moitié de sa bière.

— Je reste encore un peu. Partez maintenant. Et surtout…

Sharko prit finalement son verre de whisky et le vida d’un trait.

— Je sais, pas un mot. À demain.

Une fois dehors, le flic se perdit volontairement dans les rues du Caire, porté par les flots humains, les couleurs, les odeurs.

Il tenait peut-être une piste.

La température avait chuté d’une dizaine de degrés. Le flic ne voulait pas rentrer dans sa petite chambre morte et affronter l’intérieur de sa tête. La cité le portait, le guidait dans ses tourbillons de mystères. Il découvrit des cafés improbables, cachés entre deux immeubles, des fumeries de narguilés, éclairées par des lampions où se faufilaient des porteurs de braise, il croisa des vendeurs ambulants de portefeuilles en skaï et mouchoirs en papier, plongea dans des ambiances dont il n’aurait même pas soupçonné l’existence. Il fuma et but sans se soucier de l’eau avec laquelle le thé était fait, sans craindre la tourista. Quelque part, dans Le Caire islamiste, emporté par l’ivresse, il assista à la mise à mort de trois jeunes taureaux, qu’on égorgea en pleine rue, que des bouchers mirent en pièces avant d’en emballer les morceaux dans des poches prêtes à être distribuées. Au cœur de la nuit, des vagues humaines déferlèrent, des pauvres, des enfants pieds nus, des femmes voilées de noir, devant un riche en costume qui leur distribuait des tracts politiques. On leur jetait les sacs de viande avec une publicité, ça jouait des coudes, ça hurlait. Toute la ville vibrait comme un seul homme.

Dans son euphorie, Sharko eut brusquement un haut-le-cœur et plissa les yeux. Là-bas, à l’écart de la foule, un homme, plongé dans l’obscurité, avec sa moustache, un couvre-chef qui ressemblait à un béret.

Hassan Noureddine.

L’homme fit un pas de côté et disparut dans une rue.

Le Français voulut se frayer un passage dans sa direction, mais les flots humains le chahutèrent. Il fendit la foule de force, et se mit à courir après avoir traversé la marée de bras. Quand il parvint sur place, l’inspecteur principal avait disparu. Il avança encore dans des ruelles désertes, tourna dans tous les sens, jusqu’à finalement s’arrêter, seul au milieu des habitations silencieuses.

On le suivait. Même ici. Qu’est-ce que cela signifiait ?

Et s’il avait juste rêvé ? Si cette silhouette n’avait été qu’une vision, comme Eugénie ?

Sharko fit demi-tour. L’air, ici, paraissait glacé. Ce silence, cette obscurité, la noirceur des façades. Il accéléra et retrouva enfin l’agitation de la grand-rue. Ailleurs, les bourdonnements s’intensifiaient, les chants inimitables des femmes emplissaient l’air, au rythme des castagnettes qui claquaient et des tambours tabla. Sharko était en Égypte, il découvrait ces gens si simples qu’ils buvaient dans un même verre à table, qu’ils vivaient dehors et cuisaient leur pain sur le trottoir.

Mais au milieu de cette liesse, un monstre avait frappé.

Une goule sanguinaire, qui avait bondi de quartier en quartier pour répandre les ténèbres.

C’était il y a plus de quinze ans.

Seul dans la chambre 16 qui donnait sur la rue Mohamed-Farid, roulé à l’égyptienne dans ses draps à cause des moustiques, Sharko écrasa ses mains sur ses oreilles. Eugénie propulsait de la sauce cocktail partout sur les murs en le disputant. Elle ne voulait plus de cadavres, d’horreurs, elle pleurait et se tirait les cheveux dans des hurlements stridents. Et dès que Sharko sombrait, croulant de fatigue, elle claquait des mains, et il sursautait, encore.

— Tous ces gens te surveillent. On nous épie, mon Franck, par la fenêtre, par le trou de la serrure. Ils nous suivent, reniflent nos odeurs. On doit rentrer chez nous avant qu’ils nous fassent du mal. Tu voudrais qu’on me torture comme Éloïse et Suzanne ? Rappelle-toi Suzanne, nue, le ventre bien rond, ligotée sur une table de bois. Ses cris, elle te suppliait, Franck. Elle te suppliait… Pourquoi n’as-tu pas été là pour la sauver ? Pourquoi, mon Franck ?

L’aire de Wernicke du cerveau de Sharko palpitait. Il se leva, jeta un œil dans la rue. Il vit le dessus de crânes, des robes blanches qui oscillaient dans l’air épais. Aucune trace du gros flic étoilé. Puis il vérifia que la porte et les volets étaient bien fermés. La paranoïa restait, s’incrustait dans sa chair, et Eugénie refusait toujours de partir. À bout de force, le policier schizophrène se précipita vers le petit réfrigérateur, récupéra tous les glaçons qu’il lança dans la baignoire. Enfermé dans sa salle de bains, il fit couler l’eau la plus froide et s’enfonça sous la surface, le souffle coupé, le corps glacé. Les hauts bords d’émail dressèrent des remparts familiers, qui le rassurèrent. Le monde sembla alors se rétracter sur son corps, et tout broyer autour.

Il finit par s’endormir dans la baignoire vidée, recroquevillé et tremblant comme un vieux chien, seul, si loin de chez lui, avec ses fantômes intérieurs. Il tenait contre son torse la petite locomotive Ova Hornby à l’échelle O, avec son wagonnet noir pour bois et charbon.

Une larme avait roulé sur sa joue.

23

[L]e Ring de Bruxelles, encombré en permanence, délestait ses ultimes travailleurs à la périphérie de la ville. À cause des fortes chaleurs de ces derniers jours, un voile jaunâtre ternissait le ciel, malgré les différents plans antipollution. Armés de leur GPS, Lucie et son commandant arrivèrent sans problème à la clinique universitaire Saint-Luc, située dans la banlieue de la capitale belge. Avec leur environnement arboré, les bâtiments à l’architecture linéaire et soignée donnaient un sentiment à la fois de paix et de force. À ce qu’avait compris Kashmareck, la clinique assumait, en parallèle à son rôle d’hôpital, des missions de haute spécialisation, soutenues par une infrastructure technologique de pointe. Entre autres, elle se chargeait des activités de neuromarketing. En gros, il s’agissait de mieux comprendre les comportements des consommateurs grâce à l’identification des mécanismes cérébraux intervenant lors d’un achat.

Georges Beckers attendait les policiers au département d’imagerie médicale, dans les sous-sols de l’hôpital universitaire. L’homme, petit et bouffi, arborait une figure joviale, avec son collier de barbe blonde et ses grosses joues. Rien ne laissait présager qu’il était une pointure en termes de neuro-imagerie cérébrale, à condition qu’il puisse y avoir un archétype du chercheur. Il leur expliqua brièvement que son département permettait, après les consultations médicales, l’utilisation des scanners à des fins publicitaires, moyennant finances. Activité strictement interdite sur le territoire français.

Alors qu’ils marchaient dans les couloirs, le commandant de police orienta le propos sur leur affaire.

— Quand avez-vous connu Claude Poignet ?

Beckers répondit avec un parfait accent belge :

— Voilà une dizaine d’années, lors d’un colloque à Bruxelles sur l’évolution de l’image depuis le siècle des lumières. Claude s’intéressait beaucoup à la manière dont l’image se véhiculait à travers les générations. Par le livre illustré, le film, la photographie, la mémoire collective aussi. Je m’y rendais pour la science, et lui pour le cinéma. Nous avons tout de suite sympathisé. C’est moche, ce qu’on lui a fait.

Les deux flics acquiescèrent.

— Vous le rencontriez souvent ?

— Je dirais deux ou trois fois par an. Mais nous communiquions régulièrement par e-mail ou téléphone. Il suivait mes travaux sur le cerveau de près et m’a beaucoup appris sur le cinéma.

Au bout du couloir, ils s’arrêtèrent le long de larges vitres. De l’autre côté, reposait un cylindre, situé au milieu d’une pièce blanche. Devant le scanner, se tenait une espèce de table sur rails, bardée d’un cerceau qui devait maintenir la tête.

— Ce scanner est l’une des machines les plus haut de gamme qui existe. Trois teslas de champ magnétique, acquisition d’une représentation du cerveau toutes les demi-secondes, puissant système d’analyse statistique… Vous n’êtes pas claustrophobe, commandant ?

— Non, pourquoi ?

— Dans ce cas, c’est vous qui irez dans le scanner, si vous le voulez bien.

Le visage de Kashmareck s’assombrit.

— On est surtout venus pour le film. Au téléphone, vous sembliez avoir découvert quelque chose.

— En effet. Mais les meilleures explications sont dans la démonstration. La machine est libre ce soir, autant en profiter. Une séance d’IRMF dans un engin à plusieurs millions d’euros, ce n’est pas tous les jours qu’on peut se l’offrir.

L’homme semblait assoiffé de science et brûlait d’envie d’utiliser ses petits jouets. Quelque part, Kashmareck allait servir de cobaye et probablement nourrir les statistiques dont étaient friands tous les chercheurs. Lucie tapa sur l’épaule de son chef et lui fit un sourire.

— Il a raison. Rien de tel qu’un bon bain de rayons.

Le commandant émit un grognement et se plia au protocole. Beckers lui fournit les explications :

— Avez-vous déjà vu le fameux film ?

— Pas encore eu le temps, on vient de le télécharger sur nos ordinateurs. Mais ma collègue m’a expliqué son contenu dans la voiture.

— Très bien, ce sera l’occasion pour vous de le visionner. Mais vous le ferez à l’intérieur du scanner. Mon assistant vous attend. Pas d’appareil dentaire, de piercing ?

— Euh… Si…

Il regarda Lucie, hésitant.

— Là, sur mon nombril…

Lucie porta sa main à sa bouche pour ne pas rire. Elle se tourna et fit mine d’observer les appareils, tandis que le scientifique continuait à expliquer :

— Vous l’ôterez. On va vous installer et vous passer des lunettes qui sont en fait deux écrans pixélisés. Durant la diffusion du court métrage, les appareils enregistreront votre activité cérébrale. Je vous en prie…

Kashmareck soupira.

— Si ma femme savait, bon Dieu !

Le flic s’éloigna et rejoignit un homme en blouse, en contrebas. Lucie et le chercheur se dirigèrent dans une sorte de salle de commandement, bardée d’écrans, d’ordinateurs et de boutons colorés. On aurait dit l’intérieur de l’Enterprise du film Star Trek. Alors qu’on installait Kashmareck, Lucie posa la question qui lui brûlait les lèvres :

— Que va-t-il se passer ?

— Nous allons visionner le film en même temps que lui, mais directement, à l’intérieur de son cerveau.

Beckers s’amusa de l’étonnement qu’il provoqua chez son interlocutrice.

— Aujourd’hui, chère lieutenant, nous sommes en voie de percer d’importants mystères du cerveau, notamment en ce qui concerne l’image et les sons. Le plus vieux tour de cartes du monde, celui de la divination, est sur le point d’être rangé au fond du grenier.

— C’est-à-dire ?

— Si vous montrez une carte à jouer à votre collègue alors qu’il est sous ce scanner, je suis en mesure de la deviner rien qu’en regardant l’activité de son cerveau.

En bas, le commandant s’allongeait sur la table, pas très rassuré. L’assistant venait de l’affubler d’étranges lunettes aux montures carrées et aux verres opaques.

— Vous êtes en train de me dire que… vous pouvez lire dans les pensées des gens ?

— Disons que ce n’est plus une chimère. Aujourd’hui, nous sommes capables de projeter sur des écrans des pensées visuelles simples. Lorsque vous voyez une image particulière, des milliers de petites zones du cortex visuel, que nous appelons des voxels, s’allument et identifient de manière presque unique l’image concernée. Grâce à des traitements mathématiques complexes, nous sommes ainsi en mesure d’associer une image à une cartographie cérébrale, et nous enregistrons le tout dans une base de données. Ainsi, à n’importe quel moment, nous pouvons utiliser le système dans l’autre sens : à chaque ensemble de voxels visualisé par l’IRMF correspond en théorie une image. Si celle-ci est dans notre base, nous sommes capables de la restituer, et donc… d’afficher vos pensées.

— Stupéfiant.

— N’est-ce pas ? Malheureusement, notre unité la plus fine, le voxel, vaut cinquante millimètres cubes et contient déjà environ cinq millions de neurones. Malgré la puissance de notre scanner, c’est comme si on voyait la forme d’une ville depuis le ciel, sans pouvoir deviner l’organisation de ses rues ou l’architecture de ses bâtiments. Mais c’est déjà un pas gigantesque. Depuis qu’un scientifique génial a eu l’idée, voilà quelques années, de faire boire du Coca-Cola et du Pepsi à des témoins dans un scanner, il n’y a plus de limites. On leur a bandé les yeux et demandé quel soda ils préféraient avant de le faire goûter. La plupart répondaient le Coca-Cola. Mais dans cette expérience en aveugle, ces mêmes personnes répondaient préférer au goût le Pepsi. Le scanner nous a montré qu’une zone dans le cerveau, appelée putamen, réagissait davantage pour le Pepsi que pour le Coca-Cola. Le putamen est le siège des plaisirs immédiats, instinctifs.

— Donc, la campagne de pub de Coca-Cola fait que les gens croient le préférer, alors qu’au fond, leur organisme préfère le Pepsi.

— Exactement. Nos scanners sont aujourd’hui assaillis par toutes les grandes firmes de publicité. Le neuromarketing permet d’accroître la préférence de marques, de maximiser l’impact d’un message publicitaire et d’en optimiser la mémorisation. Nous avons pu mettre en évidence les zones du cerveau impliquées lors du processus d’achat, comme l’insula, qui est l’aire de la douleur et du prix, le cortex préfontal médian, le putamen ou le cunéus. Bientôt, il suffira qu’une pub entre simplement dans votre champ visuel ou sonore pour que vous soyez impactés. Même si vos yeux, vos oreilles n’y prêtent pas attention, elle sera étudiée de telle sorte à stimuler les circuits de mémorisation et les processus d’achats.

— C’est effroyable.

— C’est l’avenir. Que faites-vous lorsque vous êtes fatiguée, chère lieutenant ? La vie est de plus en plus contraignante, éreintante. Vous vous réfugiez chez vous, derrière vos écrans, et vous vous détendez. Vous ouvrez votre cerveau à l’image, tel un robinet, avec une conscience amoindrie, presque endormie. C’est à ce moment que vous devenez une cible parfaite, et que l’on vous injecte tout ce que l’on veut dans la tête.

C’était à la fois ahurissant et horrible. Un monde gouverné par l’image et le contrôle des inconscients, sans passer par la barrière rationnelle. Pouvait-on encore parler de liberté ? À voir tous ces outils perfectionnés agir sur les cerveaux, Lucie repensa au fantasme de l’optogramme : on était en plein dans le sujet, loin d’être si fantasmagorique, après tout.

— Donc, je ne me trompe pas si je dis qu’une image peut laisser une empreinte dans le cerveau ?

— C’est exactement cela, vous avez compris le fondement de notre travail. Vous, vous étudiez les empreintes digitales, et nous, les empreintes cérébrales. Toute action laisse une trace, quelle qu’elle soit. Le tout est de savoir la déceler, et de posséder les outils qui en permettent l’exploitation.

Lucie pensa à toutes les techniques d’investigation de la police scientifique, axées autour du crime. Ici, on faisait la même chose, mais avec la matière grise.

— Évidemment, nous sommes encore au Moyen ge de la technique, mais, d’ici quelques années, sans doute existera-t-il des appareils permettant de visualiser les rêves. Savez-vous qu’aux États-Unis, la question d’installer des scanners cérébraux dans des tribunaux se pose déjà ? Imaginez ces machines projeter les souvenirs d’un accusé. Plus de mensonges, des verdicts toujours fiables… Et je ne vous parle pas des autres domaines, comme la médecine, la psychiatrie, le décisionnel en entreprise. Il est question également de neuropolitique, qui offre la possibilité d’accéder aux sentiments intimes suscités par tel ou tel candidat chez les électeurs.

Lucie se rappela le film Minority Report. C’était vertigineux, mais il s’agissait de la réalité de demain. Un viol des consciences. Le réalisateur de 1955, avec ses images subliminales, était déjà dans le processus. Peut-être avait-il compris, bien avant l’heure, le fonctionnement de certaines zones du cerveau.

De l’autre côté de la vitre, le malheureux commandant sombrait dans le tunnel magnétique. Lucie était heureuse d’avoir échappé à cette franche partie d’angoisse. Visualiser le film se révélait déjà suffisamment éprouvant en soi.

— Que pensez-vous de ce film de 1955 ? demanda-t-elle.

— Impressionnant, à tous points de vue. J’ignore l’identité de ce réalisateur, mais c’était un génie, un précurseur. Par le système des images subliminales et des surimpressions, il agissait déjà sur les zones du cerveau primitif. Le plaisir, la peur, l’envie d’affronter l’interdit. En 1955, ce procédé était complètement novateur. Même les publicitaires sont arrivés après. Et celui qui devance les publicitaires est forcément un génie.

Ces mêmes mots étaient sortis de la bouche de Claude Poignet.

— Et la femme mutilée, et le taureau ? Des trucages ?

— Je n’en sais rien. Ce n’est pas vraiment ma spécialité et je me suis plutôt intéressé au caractère mystérieux de la construction de ce film, et non véritablement à son contenu… Excusez-moi, mais mon assistant indique que tout est prêt.

Beckers se dirigea vers des moniteurs. Lucie aperçut, sur un écran, ce qui devait être le cerveau de son commandant. Une boule palpitante, où siégeaient les émotions, la mémoire, le caractère, le vécu. Sur un autre écran, Lucie put apercevoir la première image du film numérisé, positionné sur Pause. Le scientifique procéda à des réglages.

— Allons-y… Le principe est simple. Une fois sollicités, nos neurones consomment de l’oxygène. L’IRMF colorise simplement cette consommation.

Le film défila. L’animation cérébrale du commandant se nimba de couleurs, l’organe sembla glisser dans un arc-en-ciel allant du bleu au rouge. Certaines zones s’allumaient, s’éteignaient, se déplaçaient comme des fluides dans des tuyaux translucides.

— Croyez-vous que Szpilman a fait la même chose avec votre ancien directeur, il y a deux ans ? demanda Lucie. Qu’il a utilisé ces machines pour décortiquer le film ?

— C’est probable, oui. Comme je l’ai expliqué à votre chef au téléphone, mon ancien directeur m’avait brièvement parlé de cette expérience à l’époque. Et d’un film pour le moins étrange. Mais je n’avais pas vraiment cherché à en savoir davantage.

Beckers revint à son écran et se chargea de commenter en temps réel :

— Toute image qui pénètre dans notre champ visuel est éminemment complexe. Elle est d’abord traitée par la rétine, puis transformée en un flux nerveux que le nerf optique achemine vers l’arrière de notre cerveau, au niveau du cortex visuel. À ce stade, de multiples aires spécialisées analysent les différentes propriétés de l’image. Les couleurs, les formes, le mouvement, et aussi son caractère : violent, comique, neutre, triste. Ce que vous voyez là ne nous permet absolument pas de deviner l’image que le témoin observe, mais les données permettent d’en établir certaines des caractéristiques que je viens de citer. De nos jours, des experts en neuro-imagerie s’amusent à deviner la nature d’un film rien qu’en analysant ces amas de couleurs. Comédie, drame, film d’angoisse.

— Et quelle analyse ressort avec ce film-ci ?

— Sur sa globalité, une violence extrême. Concentrez-vous sur ces zones-là…

Il pointa le doigt sur certains endroits de la représentation électrique du cerveau.

— Elles s’allument de temps en temps, constata Lucie. Les images subliminales ?

— Oui. J’ai chronométré leurs moments d’apparition. Une image cachée correspond toujours à l’allumage de ces zones. Pour le moment, il s’agit des centres du plaisir… Vous devinez aisément pourquoi. L’actrice, nue, dans des positions sexuelles osées. Ces mains gantées qui la caressent.

Lucie se sentait gênée de pénétrer, en quelque sorte, dans l’intimité profonde de son supérieur hiérarchique. Le commandant ne se doutait pas qu’il voyait, en ce moment même, des images subliminales de l’actrice dans son plus simple appareil. Il se doutait encore moins que son cerveau prenait son pied et risquait de déclencher quelque réaction physiologique gênante.

Le film numérisé continua à défiler. Lucie se rappela ce que lui avait montré Claude Poignet sur la visionneuse. On approchait de l’autre genre d’images : le corps de l’actrice charcuté dans la pâture, avec le gros œil scarifié sur son ventre. Beckers déplaça son index sur l’écran.

— On y est. Voici l’activation du cortex préfrontal médian et orbito-frontal, ainsi que de la jonction temporo-pariétale. Les images choquantes viennent d’arriver, habilement cachées dans des scènes en apparence tranquilles. Jusqu’à présent, tout est cohérent. Mais patientons encore un peu…

Le film noir et blanc en était aux trois quarts de sa durée. La fillette caressait un chat, assise dans l’herbe, toujours cernée de cet étrange brouillard dégoulinant et d’un ciel noir. Une scène neutre, qui ne suscitait a priori aucune émotion.

— C’est parti… Les signaux dans le cerveau s’emballent, même en dehors du minutage précis que j’ai établi pour chaque image cachée. Il en va de même avec l’amygdale et les parties du cortex cingulaire antérieur. L’organisme se prépare à une réaction violente. C’est cette gêne que vous avez dû ressentir en visualisant le film. Une envie de fuir, peut-être, de tout arrêter.

C’était bien avant la scène du taureau que les couleurs explosèrent dans le cerveau de Kashmareck. Ça scintillait de partout. Quelques secondes plus tard, il retrouva une activité plus calme. Beckers agita ses notes.

— C’est précisément à onze minutes et trois secondes que les circuits de réaction aux images violentes s’activent, et cela dure pendant une minute. Or, dans cette partie du film, il n’y a aucune de ces images subliminales qui ont été recollées dans la pellicule originale. Ni la femme nue, ni la femme mutilée. Rien de rien.

— De quoi s’agit-il, alors ?

— D’un procédé alambiqué d’images cachées, jouant avec la surimpression, les contrastes, la lumière. Je crois que les images subliminales, ainsi que ce cercle blanc, en haut à gauche, sont juste des leurres. L’évidence qui permet de dissimuler le vrai message caché. Inconsciemment, l’œil est en permanence attiré par ce point gênant, ce qui évite de trop se concentrer sur d’autres parties de l’image et d’avoir une chance de repérer le stratagème. Le cinéaste avait pris ses précautions pour déjouer les plus observateurs.

Lucie ne tenait plus en place. Le film l’aspirait, la possédait.

— Montrez-moi ces images cachées.

— Laissons d’abord votre commandant nous rejoindre.

Lucie ne put s’empêcher de visualiser encore la scène du taureau, alors que Beckers s’installait face à un autre ordinateur. La flic en eut la chair de poule, surtout lorsqu’un plan rapproché détailla le regard de la gamine, froid, vide de tout sentiment. Un regard de statue antique.

Quelques minutes plus tard, Kashmareck arriva. Il était aussi blanc que la coquille du scanner.

« Un drôle de film » furent ses seuls mots. Lui aussi avait été retourné, manipulé, choqué, et cherchait probablement les explications à son étrange état. Beckers retranscrit brièvement les propos qu’il venait d’échanger avec Lucie, et pianota sur son clavier. Un logiciel de traitement vidéo apparut. Le scientifique chargea le film numérisé à l’intérieur, et se déplaça jusqu’aux alentours de onze minutes et trois secondes. Des images presque identiques apparurent les unes derrière les autres, comme sur une pellicule de film qu’on observerait sous une ampoule. Avec la souris, Beckers désigna une zone de la première image, dans sa partie inférieure gauche.

— C’est chaque fois dans les parties à faible contraste que cela se passe. Dans le brouillard, le ciel noir, les zones très sombres, omniprésentes à ce moment du film. Des astuces visuelles qui permettent à notre cinéaste d’exprimer son langage secret.

Il faisait tourner le curseur de sa souris rapidement sur l’écran, appuyant ainsi ses explications :

— Si vous regardez cette image telle quelle, que voyez-vous ? Une fillette, assise dans l’herbe, en train de câliner un chat. Autour, il y a ce brouillard, et ces larges aplats foncés, sur les côtés et dans le ciel. Si vous ignorez qu’il y a quelque chose à trouver, vous passez à côté. C’est ce qui est arrivé à Claude, qui se focalisait uniquement sur les images rajoutées, franches et clairement différentes de celles du film.

Lucie s’approcha, fronça les sourcils.

— Maintenant que j’y prête attention, on dirait qu’il y a… des visages, au fond du brouillard. Et… et dans toutes les zones obscures autour de l’image.

— Des visages, oui. Des tas de visages d’enfants…

La scène était étrange, les visages à peine suggérés cernaient la fillette, comme des succubes malveillants. Plus l’œil de Lucie s’habituait, plus elle distinguait de détails. De petits pieds enfoncés dans des chaussons, des tenues uniformes, ressemblant à des pyjamas d’hôpitaux, un sol uni, genre linoléum. Un monde parallèle, suggéré, se dessinait lentement. Lucie songea aux illusions d’optique. L’image d’un vase par exemple, que l’on vous demande d’observer une minute. Au bout du compte, on y distingue un couple faisant l’amour.

Dans le menu, Beckers sélectionna l’option contraste et luminosité et ouvrit une boîte de dialogues où il pouvait régler les paramètres.

— Supposez que nous soyons en 1955, en pleine salle de projection. Et que nous rajoutions un filtre sur l’objectif de l’appareil qui diffuse le film. Un filtre qui va améliorer les contrastes. Puis nous augmentons également la luminosité. Je symbolise ces manipulations en appliquant différentes valeurs que j’ai testées. À présent, regardez…

Il valida. Il se produisit alors quelque chose de curieux sur l’image. Celle initialement invisible prenait le dessus, au détriment de la scène évidente, montrée dans le film, qui s’effaçait dans la blancheur de la lumière.

— À cause de la luminosité accrue, l’image principale – la fillette caressant son chat – devient surexposée, elle blanchit fortement. Mais celle située dans les recoins sombres, sous-exposée au départ, prend toute sa dimension.

Les deux images mélangées produisaient un effet bizarre, mais on voyait clairement, cette fois, de nombreux enfants debout, autour de lapins regroupés dans un coin.

Lucie avala sa salive lourdement. On y était : les lapins et les enfants. Au téléphone, le Canadien avait dit que tout était parti de là.

Kashmareck se frottait le front.

— C’est stupéfiant. Comment le cinéaste a-t-il fait une chose pareille ?

— Difficile pour moi d’expliquer précisément les techniques, mais je pense qu’il a principalement joué avec la surimpression, utilisant aussi un jeu de caches adaptables sur l’objectif de sa caméra. Il y a un principe de base avec une pellicule, qu’elle soit photographique ou destinée au cinéma : elle restera impressionnable tant que vous n’aurez pas appliqué le fixateur en chambre noire. Grosso modo, on peut tourner plusieurs films sur la même pellicule, il suffit de la rembobiner sans ouvrir la chambre noire. Si vous faites n’importe quoi, tout se mélange horriblement et vous n’y voyez plus rien, mais avec énormément de technique, de savoir-faire et de connaissance de la lumière, des plans, du cadrage, vous pouvez réaliser des choses remarquables. Claude Poignet admirait l’œuvre de Méliès. Il m’a raconté que le cinéaste allait jusqu’à utiliser neuf surimpressions successives pour construire certains effets spéciaux. Un travail de magicien et d’orfèvre à la fois. Nul doute que ce film est du même acabit, et que votre réalisateur vaut bien un Méliès !

Lucie analysait précautionneusement les visages sur l’écran. Des fillettes de sept ou huit ans, aux traits sévères, à la bouche pincée. Aucune d’entre elles ne riait et, au contraire, une peur franche semblait les habiter. Que craignaient-elles ?

Son cœur bondit. Elle approcha son index de l’écran.

— Celle-là, légèrement en avant. On dirait la fillette de la balançoire.

— C’est elle.

La pièce dans laquelle les mômes se trouvaient paraissait exiguë, sans fenêtre. Beckers frotta ses lèvres charnues dans un soupir.

— Notre cinéaste ne voulait pas juste cacher des images bizarres dans son film, il voulait y dissimuler un autre film, différent, totalement dingue. Une monstruosité.

— Un film dans un film, qu’aucun œil ne devine ?

— Oui. Un flux direct injecté dans le cerveau, sans la moindre censure consciente. Sans la possibilité de détourner les yeux. Regardez attentivement.

Il fit lentement défiler les cinquante images successives, qui constituaient, en réalité, une seconde de film.

— Les images en surimpression n’apparaissent que toutes les dix images. Ce qui donne, pour une seconde de projection, cinq images surimpressionnées, espacées de deux dixièmes de seconde. C’est trop peu, parmi la quantité d’images, pour que l’œil s’aperçoive de quelque chose, mais presque suffisant pour donner une sensation de mouvement. Mouvement qui s’imprime dans le cerveau… Le cerveau voit le film, pas les yeux.

Lucie essayait de comprendre : c’était sans doute ce qui justifiait le choix de 50 images par seconde. Il voulait glisser un maximum d’images cachées sans que l’œil, néanmoins, s’en aperçoive.

— Maintenant, vous allez supposer autre chose, poursuivit Beckers. Nous avons donc, en face de nous, notre projecteur cinéma, avec son filtre et sa forte luminosité afin de distinguer ces images invisibles.

D’un clic, il ouvrit une fenêtre pour régler les paramètres de diffusion du film.

— Imaginez à présent que vous régliez l’obturateur du projecteur à la vitesse de cinq images par seconde, comme le permettent la plupart des vieux engins, alors que votre bobine, elle, défile toujours à la vitesse de 50 images par seconde. Cela signifie que les seules images projetées sur l’écran, devant vous, sont celles qui nous intéressent, les autres étant obstruées par le clapet de l’obturateur.

Beckers se leva et éteignit les lumières. Seuls palpitaient les différents écrans où dansaient des coupes de cerveau.

— Le film que nous allons voir sera saccadé, puisque diffusé à 5 images par seconde tandis que l’impression de mouvement n’apparaît nettement qu’aux alentours des 10, 12 images par seconde. C’est néanmoins suffisant pour… – sa voix était blanche – pour comprendre. Votre homme, je crois qu’il a saisi des choses sur le cerveau, bien avant tout le monde.

Il pausa sa paume sur sa souris et regarda ses interlocuteurs dans les yeux. Il avait l’air grave.

— Je vous en prie, si un jour vous comprenez le sens de tout ceci, n’oubliez pas de m’en informer. Je ne veux pas que ces images restent dans ma tête sans réponse jusqu’à la fin de mes jours.

Le film démarra.

Moteur. Action.

24

[S]harko était en train d’émerger difficilement quand l’un des trois mille muezzins du Caire appela les fidèles à la prière de l’aube. La voix, puissante et mystérieuse, semblait descendre des cieux tel un oracle. Le flic se rappela les haut-parleurs, omniprésents dans les rues. Alors que le soleil n’était pas encore levé, la ville tout entière vibrait sous les enseignements du Coran.

Le commissaire se courba vers l’arrière, son dos le tiraillait. Tassement probable des vertèbres L1 et L2, avait raconté le médecin, un jour. Il vieillissait, bon Dieu, et passer quelques heures endormi dans une baignoire, cassé en deux, n’était plus de son âge. Quant aux piqûres de moustiques… Elles lui irradiaient la peau au point qu’il avait envie de la peler avec un couteau. Il se tartina l’ensemble du corps d’une bonne couche de Parfenac en poussant un soupir de soulagement.

Il avala son comprimé de Zyprexa, qui manquait grandement d’efficacité dans une ville si chaude et stressante, puis fit ses valises. Le vol pour Paris était prévu vers 17 heures. Pas encore vraiment arrivé, déjà parti. Et sacrément pressé de retrouver la « fraîcheur » parisienne, avec ses 28 ou 29 °C.

Après avoir acheté des beignets de fèves au coin de la rue, Sharko héla le premier taxi qu’il aperçut et demanda à être conduit à la citadelle de Saladin.

La Nasr le déposa au bout d’un quart d’heure face à l’impressionnante forteresse, perchée sur les hauteurs de la ville. Les premiers rayons du soleil embrasaient, vers l’horizon, les plaines autour d’Héliopolis et, à l’arrière, les versants des collines du Mokattam, au pied desquelles s’étendait la mythique Cité des morts. Tout en mordant dans son beignet, Sharko en prenait plein la vue. Les tombeaux consacrés aux trois dynasties de califes et de sultans ayant gouverné l’Égypte depuis plus de mille ans se nimbaient des couleurs de l’aube. Des rouges, des jaunes et des bleus rendaient hommage à l’immense nécropole, aujourd’hui peuplée de misérables. Assis au pied de l’un des minarets comme s’il dominait le monde, Sharko se rendait compte à quel point l’Égypte se fracturait au fil des ans : le passé majestueux, irréprochable d’un côté, avec ses pharaons, ses mosquées, ses madrassas, et le futur beaucoup moins reluisant de l’autre, dévoré par la pauvreté et le chaos d’un monde qui grossissait trop vite.

Une voiture arriva soudain au bord du petit chemin, à une vingtaine de mètres. Sharko s’approcha, tandis qu’Atef surgissait et ouvrait le coffre de son 4 × 4 de bonne facture. Les deux hommes se serrèrent la main.

— Personne ne vous a suivi ? demanda l’Arabe.

— À votre avis ?

Atef portait une tenue kaki, semblable à celle d’un explorateur. Ample chemise, pantalon à larges poches ventrales, bottines de marche. Sharko, lui, avait choisi l’option touriste : bermuda, chaussures bateau et chemisette couleur sable.

— J’ai des infos, dit Atef. On va se rendre dans le quartier des chiffonniers. Il y a un hôpital là-bas, le centre Salam.

— Un hôpital ?

— Vous cherchiez un point commun entre les victimes, c’est celui-là. Les filles étaient toutes allées dans des hôpitaux de la ville, presque en même temps. C’était l’année précédant leur mort, en 1993. Et l’une d’elle, Boussaïna Abderrahmane, s’est rendue précisément au centre Salam.

— Pour quelle raison ?

— Mon oncle l’ignore, Mahmoud ne lui en avait pas parlé très précisément. Mais nous n’allons pas tarder à le savoir.

Sharko l’avait pressenti : le tueur avait un rapport avec le milieu médical. La scie de légiste, le procédé d’énucléation, la kétamine. Et, à présent, les hôpitaux. La piste s’affinait.

L’Arabe s’empara de la manivelle du crick, qu’il frotta dans un chiffon.

— Pas de chance, je viens de crever au pneu avant gauche. C’est censé ne jamais arriver, avec ces voitures japonaises. Je répare ça, et on file.

Sharko se décala pour constater l’ampleur des dégâts.

Son crâne lui sembla alors se fragmenter en morceaux.

Un coup venait de le coucher au sol.

Sonné, il tenta bien de se redresser, mais moins de dix secondes plus tard, ses mains se rejoignaient dans son dos. Raclement d’adhésif. Atef lui ligota les poignets et lui fourra un chiffon dans la bouche, qu’il entoura de plusieurs épaisseurs de scotch. Il lui piqua son portable.

Poussé au fond du coffre, Sharko entendit, avant que le mur d’acier le coupe définitivement de la lumière :

— Tu vas rejoindre mon frère, fils de chien.

Le véhicule démarra.

Instantanément, Sharko comprit qu’il allait mourir.

25

[L]ucie n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Comment aurait-elle pu seulement oublier les horreurs visionnées dans l’unité de neuro-imagerie ? Comment dormir paisiblement après un si brûlant flot de ténèbres ? Pelotonnée dans un coin de la chambre d’hôpital avec son ordinateur portable, elle se repassait en boucle le film caché que Beckers lui avait gravé sur un DVD.

Le film dans le film, enregistré avec les bons paramètres de contraste, de vitesse et de luminosité.

Celui des lapins et des enfants.

Des enfants, bon Dieu…

Encore une fois, elle appuya sur lecture, avec le besoin, par-delà les images, de comprendre ce qui avait pu se passer, dans ces lointaines années oubliées.

Les images se succédaient au rythme de 5 par seconde. Cela donnait une projection saccadée, avec un manque d’informations entre chaque plan. Mais la sensation de mouvement, de continuité, était presque là, affleurant, à la limite des sens. Avec la répétition des visualisations, l’œil de Lucie avait appris à se focaliser sur la scène qui l’intéressait, et à faire abstraction de l’image initiale, surexposée, parasite. Elle ne voyait plus désormais qu’un seul et unique film : le film caché.

Douze enfants, des fillettes, se tenaient debout, serrées les unes contre les autres, les mains regroupées contre le torse. Elles portaient toutes un pyjama sûrement blanc, un peu trop ample pour leurs frêles silhouettes. Leurs yeux roulaient dans leurs orbites, presque tous les visages se tordaient sous une peur épaisse, tenace. C’était comme si un gros orage noir, chargé de monstres, tonnait au-dessus d’elles.

Presque tous les visages… Parce que celui de la gamine de la balançoire se figeait dans une expression froide, le même vide dans les yeux que face au taureau immobile. Elle se dressait en avant du groupe, en chef de file, et ne bougeait pas.

Trente, quarante lapins, de petites bestioles pas tout à fait adultes, tremblotaient dans un angle. Oreilles plaquées, poils hérissés, moustaches agitées. Le cinéaste se positionnait probablement dans un autre coin, ce qui lui permettait de tenir les filles et les animaux dans le champ de la caméra, à cinq ou six mètres.

La môme de la balançoire tourna soudain le regard sur la gauche. Assurément, elle observait quelqu’un d’invisible pour le spectateur. La même présence mystérieuse qui planait partout, se dissimulait en dehors du champ et semblait coordonner l’ensemble.

Qui es-tu ? songea Lucie. Pourquoi te caches-tu ? Tu éprouves le besoin de voir, sans qu’on te voie, toi.

Soudain, les lèvres de la gamine se retroussèrent, jusqu’à dévoiler les dents. Les traits se plissèrent. Lucie eut la brutale impression d’affronter l’une des incarnations du mal absolu. Tel un guerrier, l’enfant se mit à courir vers les lapins, qui bondirent partout. D’un geste vif, elle en saisit un par la peau du dos et, dans une grimace qui devait être accompagnée d’un cri, détacha la tête du corps.

Le sang gicla sur son visage.

Elle abandonna la bête déchiquetée et s’attaqua à un autre animal, toujours en hurlant. Lucie serra les poings. Même si le film était muet, on pouvait deviner la puissance, la hargne du hurlement de l’enfant.

Dans une cacophonie que la flic parvint aisément à imaginer, toutes les gamines se mirent à paniquer. Elles se serrèrent davantage les unes contre les autres, alors que les lapins terrorisés se faufilaient entre leurs jambes. Leurs visages s’orientèrent vers le coin où avait regardé la gamine de la balançoire, la première fois. Lucie avait la certitude que quelqu’un s’y tenait et parlait. Quelqu’un que le caméraman avait pris l’habitude de ne jamais filmer. Sans doute l’organisateur de ces abominations. Le gourou. Le monstre.

Les traits des enfants se crispaient plus encore, les épaules se courbaient, la crainte, la peur explosaient. L’une des petites sortit des rangs en hurlant et se précipita vers l’animal qui cabriolait devant elle. Elle le saisit par les oreilles et le propulsa contre un mur.

Les images suivantes défiaient tout ce que l’esprit humain pouvait imaginer.

Carnage, hécatombe, folie, ces mots émergeaient de l’ignoble séquence. Les unes après les autres, les fillettes se mirent à massacrer les animaux. Des giclées de cris muets, de sang, de corps qui volent, s’écrasent contre les murs, se font piétiner. Plus de limite à l’horreur, à la barbarie. L’image ondulait, la caméra hésitait, ne sachant plus où donner de l’objectif. Le cameraman essayait d’attraper les visages, les gestes des filles, de retranscrire, par des zooms et des plans larges, le vertige de la scène.

En moins d’une minute, la quarantaine de lapins avait été massacrée. Des taches sombres polluaient les visages, les vêtements. Les enfants haletaient, debout, à quatre pattes, accroupies, complètement désolidarisées les unes des autres. Leurs visages étaient devenus hagards, leurs yeux fixaient les tripes et le sang.

Le film se termina. Écran noir sur l’ordinateur.

Lucie rabattit le capot de son portable dans un long soupir. Elle ouvrit ses mains, les paumes tendues vers son visage : ses doigts tremblaient toujours. D’incontrôlables tremblements qui ne la quittaient plus depuis la veille. Encore une fois, elle éprouva le besoin physique de sentir sa fille. En pyjama, elle se précipita vers le lit de Juliette et serra la petite endormie dans ses bras. Elle lui caressa les cheveux, tendrement, au bord des larmes. Il lui arrivait rarement de pleurer, ces dernières années. On chiale tellement durant une phase de dépression qu’on a le sentiment d’épuiser son stock d’eau et de sel pour toujours. Mais là, elle sentait que les vannes risquaient de s’ouvrir à nouveau, qu’une pluie de chagrin pouvait la faire plonger. L’équilibre des flics est si fragile, au fond. C’est comme une coquille de noix qui, lentement, se fendille, à coups de traques et de scènes de crime.

Avec une envie irrépressible, Lucie se leva brusquement, décrocha son portable et composa le numéro de Sharko, récupéré auprès des services administratifs. Il fallait qu’elle parle de l’affaire à quelqu’un. Tout expulser vers une oreille compréhensive, capable d’écouter, qui vibrerait au diapason avec la sienne. Du moins l’espérait-elle. Le répondeur se déclencha, à son grand désarroi. Elle prit son souffle et lâcha :

— Henebelle au téléphone. On a du neuf concernant le film, j’aimerais vous en parler. Et vous, votre piste en Égypte ? Rappelez-moi, quand vous voulez.

Elle raccrocha, s’allongea sur le dos et ferma les yeux. Le film l’obsédait, les images brûlaient dans sa tête. Kashmareck non plus n’en avait pas mené large, sur la route du retour. Alors qu’ils auraient dû longuement discuter de l’affaire, chacun avait préféré se perdre sur le trait d’asphalte, enfoncé dans ses propres pensées. Le commandant avait juste dit : « On en parle demain, Lucie. Demain, d’accord ? »

D’accord, demain. On était demain, déjà. Nuit blanche traversée de monstruosités.

Juliette remua soudain et se lova contre la poitrine de sa mère.

— Maman…

— Ça va ma puce, ça va. Dors encore, il est très tôt.

Voix endormie, pleine de tendresse.

— Tu restes avec moi ?

— Je reste avec toi. Toujours.

— J’ai faim, maman…

Le visage de Lucie rayonna.

— Tu as faim ? Mais c’est génial, ça ! Tu veux que…

La petite s’était à nouveau assoupie. Lucie se perdit dans un souffle de soulagement. Peut-être la fin du tunnel. De ce côté-là, tout au moins.

Des enfants, songea-t-elle en revenant dans son affaire. À peine plus âgées que Juliette. Quel monstre avait pu les contraindre à agir de la sorte ? Quel mécanisme avait pu déclencher en elles une telle violence ? Lucie visualisait encore la pièce, les tenues, l’environnement aseptisé. Un hôpital de pédiatrie, comme ici ? Ces fillettes étaient-elles des patientes souffrant d’une maladie quelconque, ou d’un trouble psychologique grave ? L’homme qui restait en permanence hors champ était-il médecin ? Chercheur ?

Le médecin, le cinéaste. Couple maudit, qui avait agi voilà cinquante-cinq ans. Et dont les fantômes étaient peut-être de retour…

Ces interrogations sans réponse tournaient à n’en plus finir dans sa tête. Des flashs palpitaient devant ses yeux, alors que, progressivement, l’aube dispersait ses premières couleurs sur l’acier et le béton du CHR.

Qui avait créé ce film de taré, et dans quel but ?

Qu’avait-on fait subir à ces pauvres gamines, perdues dans l’anonymat ingrat d’images cachées ?

S’il y avait eu une grande cave à proximité, Lucie se serait réfugiée dans le recoin le plus obscur, les genoux ramenés contre sa poitrine, à réfléchir, réfléchir, réfléchir. Elle aurait tenté de donner un visage à l’assassin, de l’incarner derrière une silhouette. Elle aimait sentir le tueur qu’elle traquait, renifler l’odeur qu’il abandonnait dans son sillage. Et elle était plutôt bonne à ce jeu-là, Kashmareck pouvait en témoigner. Beckers aurait certainement vu dans son cerveau, avec ses scanners, une zone qui ne devait s’allumer chez aucune autre personne confrontée à une scène violente : celle du plaisir et de la récompense. Non qu’elle éprouvât du plaisir ; elle avait plutôt envie de gerber à chaque nouvelle enquête. Vomir jusqu’à la mort devant les horreurs que l’humain était capable d’accomplir. Mais un hameçon invisible la ferrait à chaque fois. Un crochet qui arrachait la gorge et détruisait l’intérieur, sans qu’on puisse s’en défaire.

Ce coup-ci, ce n’était pas une petite canne à pêche pour truites qui l’avait titillée.

Non, la ligne était montée bien plus gros.

Idéale pour la chasse aux requins.

26

[I]ls avaient dû rouler une demi-heure. Depuis que la voiture s’était mise à bringuebaler, Sharko ne percevait plus le fracas de la circulation. Juste des grésillements sous les pneus. Puis, de plus en plus, il lui parut que la fin du monde avait lieu, derrière la tôle de la bagnole. Un vent démoniaque rugissait, une pluie crépitante s’écrasait de partout avec des espèces de tintements.

Une tempête de sable.

Atef l’emmenait dans le désert.

Il tenta par tous les moyens de se détacher, sans y parvenir. Les épaisseurs d’adhésif lui cisaillaient les poignets. L’infect chiffon écrasé au fond de sa gorge lui avait donné plusieurs fois envie de vomir. Du carburant s’agitait dans un baril, sous son nez. Alors il allait crever comme un chien ? Comment ? On lui verserait de l’essence sur le crâne, et on le cramerait, à l’identique de Mahmoud ? Il avait la frousse, une peur franche de souffrir avant de passer sur l’autre bord. Il pouvait supporter beaucoup, et mourir faisait partie des règles, mais pas dans la souffrance. Aujourd’hui, la grande main des ténèbres allait se refermer sur lui comme un sarcophage.

Rejoindre Suzanne et Éloïse, par le mauvais côté de la route.

Le 4 × 4 s’arrêta. Lorsqu’une lumière grise se déversa, des kilos de sable s’engouffrèrent dans le réduit et lui giflèrent le visage. Le vent gémissait. Le nez couvert d’un vêtement, Atef Abd el-Aal l’arracha du coffre et le tira par les bras. Il avait l’impression qu’on fouettait ses joues, son front, ses yeux. Ils marchèrent deux minutes, droit devant eux. Dans le brouillard de poussière et de sable, Sharko aperçut une ruine en pierre, au toit éventré, bouffée par les tempêtes, l’usure. Une habitation abandonnée depuis longtemps.

Son tombeau. L’endroit le plus misérable et anonyme du monde.

À l’intérieur, Atef le lâcha. Il s’effondra en toussant dans son bâillon.

Coup de flotte en pleine gueule. Le sable dégoulina jusque dans son cou. Atef jurait en arabe.

L’Égyptien lui déchira la chemise et passa plusieurs fois de l’adhésif autour de son torse, de manière à l’attacher à une chaise en métal. Sharko soufflait péniblement par les narines. La soif lui prenait les tripes. Atef lui arracha son bâillon. Le flic cracha longuement, avant de lâcher dans un filet de bile :

— Pourquoi ?

Atef lui colla un coup de poing dans le nez. La haine déformait ses traits.

— Parce qu’on me l’a demandé. Et qu’on me paie comme un sultan pour ça.

Il agita le portable de Sharko.

— Tu as reçu un message.

Il l’écouta et raccrocha prestement.

— Une femme de ton pays, belle voix… Tu te l’envoies ? Elle est bonne, fils de chien ?

Il partit d’un grand éclat de rire et se mit à fouiner dans la liste des appels.

— Tu n’as appelé personne depuis hier, c’est bien, tu es un homme de parole et c’est plutôt rare chez vous, les Occidentaux. Et pour ta gouverne : mon oncle est mort il y a dix ans.

Le tortionnaire disparut dans une autre pièce. Autour de la masure, le vent rugissait, la peau du désert se collait aux issues et se glissait dans les fissures. Des linteaux étaient brisés, des tuiles jonchaient le sol, des barres de fer sourdaient des murs, comme des poignards. Sharko éprouva l’adhésif autour de ses poignets, ça brûlait.

L’Égyptien revint avec une grosse batterie, des pinces crocodiles, des couteaux à pointe recourbée, ainsi qu’un bidon d’essence. Dès lors, le flic sut qu’il allait morfler. Il se débattit et reçut un coup de poing dans le ventre. Il redressa lentement le menton. Son nez commençait à pisser le sang.

— Ton frère… C’était toi…

— Il n’a jamais supporté mon homosexualité. Je lui dois quatre jours dans les geôles putrides de Kasr El Nil. Il y a un truc qu’ils aiment bien, là-bas. Te suspendre à la falaka, te frapper la plante des pieds avec des coups de cravache et te fourrer leur matraque dans le cul.

Il sortit d’un petit sac un dictaphone et une gourde d’eau. Il but un coup.

— Je me suis occupé personnellement de lui. Un jeu d’enfant. Il fallait qu’il arrête d’enquêter sur cette histoire.

— Qui donne les ordres ?

— Tu ne me croirais pas si je te disais que je n’en sais rien. Mais peu importe. Ces gens m’ont donné une vie, ils m’ont permis d’être quelqu’un de respecté. Maintenant, tu vas raconter sur cette bande enregistrée tout ce que la police française sait sur cette affaire. Tu vas répondre à mes questions. Sinon, je te découpe en morceaux.

Il frotta sa bouche, ses yeux de dément. Les grains de sable traversaient la piaule, crissaient sur les murs. Il gueula en arabe, puis alluma la batterie. Les pinces ricanèrent dans une gerbe d’étincelles, l’air sembla grésiller. Sans prévenir, l’Égyptien les colla sur la poitrine de Sharko.

Un hurlement se mêla à la plainte du désert.

Atef appuya sur le bouton du dictaphone. Ce fumier prenait son pied.

— Parle-moi des corps déterrés. Avez-vous une chance de les identifier ?

Des larmes se formaient dans les yeux du policier.

— Va… te faire foutre. Tu peux me buter… J’en ai plus rien à cirer…

Atef agita son baril de carburant.

— Je vais te cramer un peu, jouer avec mes couteaux, puis j’irai te larguer dans le désert, vivant. Les hyènes et les vautours te boufferont en quelques heures. On ne retrouvera jamais ton corps.

Il cogna Sharko en pleine face avec le bidon.

Un craquement, une giclée de sang.

— Ils veulent les enregistrements, tu comprends ? Je dois leur prouver que j’ai bien fait mon travail, qu’ils peuvent me faire confiance. Si tu ne t’étais pas acharné, tout ça ne serait pas arrivé. Mais toi, t’étais comme mon frère, tu serais allé au bout. En fouillant un peu, interrogeant qui il faut, tu aurais fini par découvrir la piste des hôpitaux par toi-même.

L’aiguille de voltage de la batterie parcourut le cadran en un dixième de seconde. Sharko se contorsionna en serrant les dents. Une grosse veine saillit sur son front, ses organes semblèrent vouloir quitter son corps. Quand l’orage électrique passa, il sentit sa tête partir sur le côté. Une violente claque le ramena à lui.

— Que sais-tu sur le syndrome E ?

Le commissaire redressa le menton, à la limite de l’inconscience. Son corps tout entier le torturait.

— Plus que… tu ne peux l’imaginer.

Encore une claque. Ses yeux plongèrent vers l’arrière de la pièce. Eugénie était assise à l’indienne dans un angle, et elle égrenait du sable entre ses doigts. Elle le fixait de son regard le plus dur.

— Je peux savoir ce qu’on fiche ici, mon Franck ?

Sharko voyait trouble, les larmes l’inondaient. Ses lèvres se desserrèrent, dévoilant un sourire triste. Du sang commençait à couler de ses narines et de ses gencives.

— Tu crois vraiment que j’ai eu le choix ?

Atef fronça les sourcils. Il rapprocha encore les pinces, de façon menaçante.

— De quoi tu parles ?

Eugénie se leva, les yeux pleins de colère.

— On a toujours le choix.

— Pas avec les mains attachées dans le dos.

Les globes oculaires de Sharko roulaient dans leur orbite, à mesure que la gamine se déplaçait. Atef recula d’un pas et se retourna. Alors, le commissaire se redressa et fonça droit devant lui, solidaire de sa chaise, la tête la première. Il percuta Atef de toutes ses forces, en plein abdomen. Le choc propulsa l’Arabe vers l’arrière. Il y eut un bruit d’aspiration lorsqu’il heurta le mur. Une tige d’acier ressortit par la gauche de sa poitrine. Ses membres se détendirent, mais il n’était pas mort. Son visage se tordait de douleur, sa bouche n’émettait plus aucun son. Il porta ses mains sur la barre en métal, sans trouver la force d’en faire davantage. Le sang commença à ruisseler de ses lèvres. Sûrement un poumon perforé.

Sharko se laissa choir sur le côté, éreinté, le dos cassé en deux. Eugénie s’était approchée d’Abd el-Aal, elle l’observait avec une grimace.

— C’est toujours ça, ta vie. Des morts, de la peur, de la souffrance… Je n’ai pas dix ans, mon Franck, et admire le spectacle que tu m’offres, depuis des années. C’est dégueulasse.

Dans une drôle de position, Sharko s’était traîné jusqu’aux couteaux, que ses doigts agrippèrent.

— Je ne t’ai jamais retenue. Je ne t’ai jamais forcée à me suivre. Ne dis pas le contraire.

Il parvint sans trop de mal à se défaire de ses liens. Il se redressa et fonça vers la grosse gourde d’eau qu’Atef avait ramenée. Il but jusqu’à plus soif. Le liquide dégoulina sur son menton, sur son torse, là où des paquets de poils avaient brûlé. Ça sentait le grillé. Avec un morceau de tissu, il se frotta le nez et s’approcha d’Atef, qui respirait encore. Sharko fouilla dans les poches de son tortionnaire. Papiers, portefeuille, un briquet. Il récupéra les clés de voiture, son propre téléphone portable, renversa de l’essence sur la tête de l’Arabe. Les yeux du mourant trouvèrent encore la force de s’écarquiller.

Sharko hocha le menton vers Eugénie, assise dans son coin.

— Tu n’es pas obligée de regarder.

— Je veux te regarder, toi. Voir de quelles horreurs tu te nourris pour vivre.

— Il le mérite. Tu peux bien le comprendre ?

Sharko serra les mâchoires, hésita. Lentement, ses iris fulminants se relevèrent vers ceux d’Atef. Il s’approcha à dix centimètres de ses lèvres.

— J’ai traqué les fumiers dans ton genre toute ma vie. Je les aurais tous tués si j’avais pu. Je les vomis jusqu’au plus profond de moi.

Il fit tourner la pierre du briquet et sourit :

— Merci pour la piste des hôpitaux. Et ça, c’est pour ton frère, fils de chien.

Il resta là, sans bouger, il voulait que l’Arabe parte en enfer avec, pour dernière image, celle de son visage. Il sourit encore quand Atef se tordit dans un dernier souffle, quand sa peau se mit à craquer. Ensuite, il ne se soucia plus d’Eugénie et courut droit devant lui, le front baissé. Autour, c’était l’apocalypse. Le désert se retournait, on n’y voyait pas à dix mètres. La fumée noire se mêla au sable, Sharko aperçut le 4 × 4 et s’y réfugia. Il dut attendre une demi-heure avant la fin de la tempête, qui s’éloignait vers l’ouest comme un rouleau compresseur géant. La fouille de la bagnole n’avait rien donné. Ni téléphone portable, ni infos manuscrites. Juste un stylo et des Post-it. Ce porc caramélisé avait été prudent. Quant au message sur son propre portable, c’était juste Henebelle. Sharko la rappellerait à son retour à Paris.

Le véhicule possédait un GPS, on pouvait basculer en langue anglaise. Le policier tenta « Cairo center ». Et, aussi hallucinant que cela pût paraître, l’engin calcula et lui indiqua une direction. Une quinzaine de bornes à parcourir, dont dix sur les cailloux brûlants du désert. On ne retrouverait pas Abd el-Aal avant longtemps.

Il contempla ses mains, elles ne tremblaient pas. Il avait cramé le visage d’un homme de sang-froid, sans dégoût. Simplement animé par une haine dangereuse. Il ne s’en croyait plus capable, mais les ténèbres se terraient encore en lui, bien vivantes. On ne se débarrasse jamais de ces choses-là.

Avant de démarrer, Sharko nota précisément les coordonnées GPS de sa position, bien qu’il doutât de devoir jamais revenir ici…

Très vite, il reconnut les premiers contreforts des collines du Mokattam, ainsi que la citadelle de Saladin. Une fois en ville, il balança le GPS par la fenêtre et largua le 4 × 4 dans un coin abandonné, proche de la Cité des morts, les portières ouvertes. Vu le quartier et le nombre de revendeurs de pièces automobiles au mètre carré, il ne faudrait pas une heure avant que le véhicule soit complètement désossé.

Il avait de la chance. En France, il aurait difficilement pu échapper à un tel crime, avec les moyens techniques, l’acharnement des unités de police à trouver la vérité. Mais ici… La chaleur, le désert, les charognards, et les flics incompétents par-dessus tout.

À pied, Sharko rejoignit des voies plus larges, de l’autre côté de la citadelle. Le bourdonnement de la circulation avait, pour une fois, un effet rassurant. Un taxi klaxonna, Sharko leva le bras. Le chauffeur le fixa étrangement lorsqu’il s’installa à l’arrière.

— That’s OK ?

— That’s OK…

Sharko demanda le centre Salam, dans le quartier d’Ezbet-el-Naghl.

— Are you sure ?

— Yes.

Il se passa un mouchoir sur le visage et le retira couvert de sang et de sable. Ça crissait à chacun de ses gestes, jusque dans ses pompes.

Dans un premier temps, il avait songé à tout raconter à Lebrun, puis s’était ravisé. Il s’imaginait mal annoncer à l’ambassade de France qu’il avait tué un homme en légitime défense sur le territoire égyptien. Personne ne croirait à son histoire, et Noureddine l’avait dans le collimateur. On ne lui ferait pas de cadeaux, il risquerait l’incident diplomatique, la prison. La taule égyptienne, non merci, il avait eu son lot de tortures. Pas le choix, il devait garder le secret, agir seul. Et, par conséquent, laisser filer la chance d’obtenir des informations en fouillant dans le passé d’Atef Abd el-Aal.

En route, il essaya de remettre de l’ordre dans cette histoire tordue.

Quinze ans plus tôt, un tueur aux compétences médicales élimine violemment trois jeunes filles, ne laissant derrière lui aucune trace apparente. L’affaire s’apaise, mais un policier égyptien, pointilleux, s’acharne, remonte une piste, balance un télégramme à Interpol. L’assassin, ou des personnes en contact avec l’assassin, sont au courant. Sont-ils flics ? Politiques ? Hauts fonctionnaires ayant accès à ce genre d’informations ? Bref, ces personnes décident de faire disparaître Mahmoud et une bonne partie du dossier. Pour agir, ils utilisent son frère qui devient, en quelque sorte, leur vigie sur le territoire égyptien. Ici, tout s’achète avec de l’argent. La haine qui sépare les frères, les commanditaires la connaissent… Le temps passe. La découverte de Gravenchon redonne un coup de pied dans la fourmilière. Le lien avec l’Égypte, aussi ténu soit-il, est établi. Sharko débarque, l’Arabe relance ses contacts, probablement après leur rencontre sur la terrasse de l’immeuble. « On » lui demande de creuser un peu plus, de tenter de savoir ce que le flic français compte faire. Et on lui donne probablement une consigne ultime : éliminer le policier s’il fourre le nez plus en profondeur dans le dossier. Pour ferrer Sharko et le faire tomber dans ses filets, Abd el-Aal lui parle de son oncle, avant d’essayer de le faire disparaître, le lendemain.

Dans son interrogatoire, l’Arabe avait mentionné le syndrome E. « Que sais-tu sur le syndrome E ? » avait-il demandé. Qu’y avait-il à trouver derrière ce terme barbare ? Et de quelle découverte avaient peur les hommes cachés derrière cette histoire ?

Dans un soupir, Sharko se palpa les bras, les joues. Il était bien là, vivant. D’accord, son cerveau déconnait, mais sa carcasse, elle, avait encore de l’huile dans le moteur. Et, malgré les légers bourrelets qui s’étaient confortablement installés, ses os qui souvent hurlaient, il était fier de ce corps qui ne l’avait jamais abandonné.

Aujourd’hui, il était redevenu un flic de rue.

Un hors-la-loi.

27

[L]es assassins de Claude Poignet n’avaient pas échappé au principe de Locard, qui disait : « On ne peut aller et revenir d’un endroit, entrer et sortir d’une pièce sans apporter et déposer quelque chose de soi, sans emporter et prendre quelque chose qui se trouvait auparavant dans l’endroit ou la pièce. » Nul n’est infaillible ou invisible, même le plus perfectionné des salauds. Dans la chambre noire, les techniciens de la police scientifique avaient retrouvé un minuscule poil de sourcil blond, ainsi que des traces de sueur autour de l’œilleton de l’une des caméras 16 mm, utilisée pour filmer le soir du meurtre. Même évaporée, la sueur avait abandonné des cellules de peau desquamée, révélées au CrimeScope, ce qui permettrait une analyse ADN. Peu de chance que le nom de l’assassin ressorte par le FNAEG mais, au moins, on disposerait d’un profil génétique, qui permettrait une comparaison en cas d’interpellation future.

Le tout était à présent d’interpeller.

SRPJ de Lille. Les yeux lourds, Lucie terminait son troisième café du matin, noir sans sucre, assise à une table autour de laquelle étaient réunis les principaux enquêteurs impliqués sur le dossier sagement intitulé, en interne, « Bobine mortelle ». Le film venait d’être projeté dans ses deux versions. D’abord la version « officielle », puis la version « enfants et lapins ». Avait suivie la séance de clichés représentant les images subliminales évidentes : la femme nue, puis mutilée, avec ce gros œil noir sur son ventre.

La bonne humeur qui, d’ordinaire, animait les équipes, surtout en ces mois estivaux, s’était très vite ternie. Soupirs, chuchotements, mines fermées. Chacun jaugeait la complexité de l’affaire, estimait la perversité des tueurs, et y allait de son commentaire. Le commandant Kashmareck reprit ses troupes en main :

— Nous possédons une copie numérique de ce film, et les assassins l’ignorent. Je vous demanderais donc que l’information ne filtre pas. Ces individus ont tué pour le récupérer, ce qui signifie que son contenu caché doit forcément nous mener quelque part. Des idées par rapport à ce que vous venez de voir ?

Un brouhaha s’ensuivit. Entre toutes les phrases échangées, allant du très constructif « C’est dégueulasse ! » à « Ces enfants sont complètement tarés », il n’y eut pas vraiment de remarques dignes du dénouement d’un épisode de Colombo. Kashmareck mit alors un terme aux bavardages qui partaient dans toutes les directions.

— Deux choses importantes. Primo, nous sommes en relation avec un historien du cinéma des années cinquante, que la victime Claude Poignet avait contacté. Cet homme avait mis de côté la demande du vieux restaurateur, mais lorsqu’il a appris son décès, il s’est immédiatement remis au travail pour essayer de retrouver l’identité de l’actrice. On croise les doigts. De notre côté, on va tirer des photocopies de cette femme actrice, je veux encore l’appeler « actrice », et balancer cela à tous les centres cinématographiques, sait-on jamais. Secundo, je vais faire entrer dans une minute une ex-experte en psychomorphologie, aujourd’hui spécialisée dans le langage labial. Elle sait rendre bavards les films muets et va nous retranscrire le moindre mot sorti des lèvres de la gamine. Madelin, tu as vu avec Kodak et le labo canadien qui a fabriqué le film ?

Le jeune loup ouvrit son cahier en soupirant.

— Il n’existe plus, il y a un Mac Do à la place. Mais j’ai pu retrouver les anciens propriétaires. Ils sont morts.

— D’accord. Morel, tu vas joindre le fils Szpilman pour le convoquer dans nos locaux et tenter d’établir un portrait-robot de l’individu aux rangers venu chez lui. Toi, Crombez, tu colles au train de la scientifique pour les activer, concernant l’ADN et le reste. Sinon… On a la CR du juge international, fouille à 14 heures chez Szpilman avec les Belges. Il faut quelqu’un là-bas. Henebelle, tu t’y colles ?

— OK, je suis abonnée à la Belgique. Ils ont interrogé le centre des archives du film pour savoir de quel donateur provenait la bobine mortelle ?

— C’est en cours.

Lucie donna un coup de menton en direction de Madelin.

— Les numéros de téléphone du corbeau canadien, ça donne quoi ?

— Encore une fois, je me suis rapproché de la Sûreté pour obtenir l’info. Sur les deux numéros que tu as fournis, le premier provenait d’une cabine du centre de la ville, et l’autre, le portable, nous redirige vers un nom et une adresse inexistants.

Lucie acquiesça. Le corbeau avait fait preuve d’une méfiance exemplaire. Le commandant, qui manipulait nerveusement une cigarette, reprit la parole :

— J’ai une réunion à Paris avec les grands pontes de la police, demain matin. Péresse, de Rouen, Leclerc, de l’OCRVP, et Sharko, un analyste comportemental.

Sharko… Lucie serra les lèvres. Il n’avait pas daigné la rappeler.

— Des nouvelles d’Égypte ? demanda-t-elle.

— Pas pour le moment, ce Sharko n’a probablement rien tiré de neuf de son voyage là-bas. Bon, demain, j’aimerais avoir des choses à raconter. Après l’intervention de notre spécialiste du langage labial, Caroline Caffey, on se met tous au boulot.

Kashmareck sortit et revint quelques secondes plus tard avec une femme qui enflamma les yeux des hommes. La quarantaine, elle avait de longues jambes et le visage d’une poupée russe. Blonde. Elle sonda rapidement l’assemblée, s’installa sur une chaise qui semblait lui tendre les bras et ouvrit un carnet. Gestes fermes, décidés, elle devait avoir l’habitude de mater les troupes. Elle expliqua brièvement, sur le ton du discours, qu’elle travaillait pour les militaires, les douaniers et la police, notamment dans la lutte antiterroriste et la négociation. Une pointure dans le genre. Lucie n’avait jamais ressenti une telle attention autour d’elle. La testostérone montait. Au moins, cette bombe avait le pouvoir de captiver les esprits.

Caroline Caffey s’appropria l’ordinateur portable, dont le contenu s’affichait sur un grand écran par l’intermédiaire d’un rétroprojecteur.

— L’analyse labiale de ce film n’a pas été facile. Au Canada comme en France, il existe divers dialectes, allant de l’argot au langage soutenu. La petite fille fait probablement partie de la communauté francophone du pays, puisqu’elle parle le français québécois, ou plus précisément le joual, je pense, qui est un langage issu de la culture populaire urbaine de la région de Montréal. C’est un parler extrêmement proche de celui qu’on trouve au nord de Bordeaux. Elle prononce End’ssour pour en dessous, par exemple, et utilise de nombreuses voyelles longues.

Avec la souris, elle positionna le film sur l’actrice adulte du début, droite comme un I dans son tailleur Chanel. C’était juste avant qu’elle se fasse crever l’œil au scalpel. Ses lèvres se mirent à remuer. Caroline Caffey laissa défiler et traduisit en même temps :

— Elle parle au cameraman, elle lui dit : « Ouvre-moi la porte des secrets. »

— C’est du français-français ou du français-québécois ? interrogea Lucie.

Caffey lui accorda un regard lourd d’indifférence.