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Un Homme Dans La Nuit

Gaston Leroux


Gaston Leroux

Un Homme Dans La Nuit

Le Radical (Marseille) 20 mars-29 juin 1910

1911 – Arthème Fayard Le Livre Populaire n°75

PROLOGUE UN DRAME SUR L’UNION PACIFIC RAILWAY

I

À toute vapeur, le train filait dans la Prairie. Il avait quitté les rives du Missouri, laissé derrière lui les faubourgs manufacturiers d’Omaha City et dirigeait sa course folle vers Cheyenne, traversant dans toute sa largeur, de l’est à l’ouest, l’État de Nebraska. Le train se trouvait alors dans la partie la plus dangereuse de son parcours de New York à San Francisco.

Aujourd’hui que les Peaux-Rouges se sont civilisés et qu’ils montent dans le train après avoir pris leurs tickets, la sécurité des voyageurs dans le Nebraska est aussi complète que dans les autres États de l’Union.

Mais, si nous nous reportons d’une vingtaine d’années en arrière, il n’en allait point de même. Et quand les Omahas, les Gowas ou les Delawares, les Pawnies et surtout les Sioux, quand quelques membres des tribus du Nebraska sortaient des «territoires réservés» pour prendre le train, c’était pour le prendre d’assaut. Déjà, à cette époque, ils étaient à demi domptés et ne songeaient guère à mettre le siège devant Cheyenne ni à affamer la ville, comme ils l’avaient fait quelques années auparavant. Les représailles avaient été trop terribles. Néanmoins, quelques troupes indépendantes s’attaquaient encore au «monstre de fer et de feu».

Ainsi nous expliquons-nous que, cette nuit-là, les voyageurs de l’Union Pacific railway n’étaient point pressés de dormir. À peu près tous, hommes et femmes, avaient abandonné les «sleeping car» et leurs couchettes pour les «parlors» et pour les «smoking».

Mais les passerelles surtout et les terrasses s’encombraient de voyageurs. Il faisait, du reste, une nuit chaude, et l’on étouffait dans les wagons.

Les «passengers» étaient armés. Il y avait des revolvers à toutes les ceintures. À Omaha, les autorités avaient prévenu le chef de train qu’une attaque des Indiens avait eu lieu la nuit précédente et que, dans la lutte, trois voyageurs avaient disparu.

Quand on les mit au courant de l’incident, quelques étrangers qui traversaient l’Amérique en touristes jugèrent bon de séjourner à Omaha et «lâchèrent» le convoi.

Mais un Français continua sa route, prétendant que ces farceurs d’Américains voulaient lui «monter le coup» et que «ces histoires-là n’arrivaient que dans les romans de Jules Verne». Il avait lu le Tour du monde en quatre-vingts jours et ne redoutait pas le sort de Passe-Partout.

Tout le monde était donc sur ses gardes, cette nuit-là, sur l’Union Pacific railway.

Le mécanicien avait reçu l’ordre d’accélérer la marche et sa machine avait bientôt atteint une vitesse de vertige.

La locomotive, ombre monstrueuse, trapue, énorme, hennissant et crachant de la flamme, fuyait dans le noir, trouait la nuit.

D’une extrémité à l’autre du train, les boys distribuaient des boissons glacées. Les porters, ou garçons de couleur, se mettaient à la disposition des passengers, de leurs moindres fantaisies, en cet hôtel roulant et confortable qu’était déjà un train américain.

Le convoi avait d’abord remonté les bords de la rivière Platte, franchi les stations de Summit Siding, Papillion, Elkhorn, Diamonds, Frémont, Shell Creek (le ruisseau de coquillages); on approchait de Columbus. L’attaque avait eu lieu entre Columbus et Silver Creek (le ruisseau d’argent).

Dans le dining car, vaste salle à manger dont nos wagons-restaurants ne donnent aucune idée, luxueusement meublée de dressoirs chargés de vaisselle d’étain, trois personnages s’étaient attardés: deux hommes et une jeune fille, une jolie brune au regard bleu.

Les deux hommes buvaient du whisky arrosé d’eau tiède et parlaient d’affaires. La jeune fille n’écoutait pas, les yeux grands ouverts sur la nuit du dehors, qu’elle regardait fuir, à travers les glaces.

L’un des buveurs, de haute stature et de puissante corpulence, le visage fortement coloré, disait à son voisin, un jeune homme à la figure rase, au profil de «joli garçon», aux cheveux blonds plaqués sur le front en une mèche large, à la mode anglaise:

– Écoutez, Charley. Je ne vous ai point dit le but de notre voyage.

– Vous ne devez m’en entretenir qu’à Denver.

– Arriverons-nous à Denver?

– Qui vous fait douter?…

– Nous serons attaqués cette nuit.

– Peut-être. Et après?

– Il peut m’arriver un accident.

– Non.

– Vraiment?

– Il ne vous arrivera rien du tout. Vous avez la «chance». Du reste, sir Jonathan Smith n’a jamais douté de sa chance. Qu’avez-vous donc? Je ne reconnais plus le «roi de l’huile».

Sir Jonathan réfléchit profondément et dit:

– C’est vrai, je ne suis plus «moi-même». Pour la première fois de ma vie, j’ai peur.

Charley ricana:

– Ah! ah! le roi de l’huile a peur… Peur de quoi?

– Je ne sais pas, fit Jonathan.

– Eh bien, je le sais, moi. Voulez-vous que je vous le dise?

– Dites: je ne serai pas fâché de le savoir.

Charley vida son verre, appela le stewart qui rapporta du whisky et s’expliqua:

– C’est simple. Vous êtes heureux… trop heureux. Vous n’avez jamais été aussi heureux. Vous allez vous unir, dans un mois, à une jeune fille pauvre que vous adorez et… qui vous aime.

Charley fixa attentivement la jeune fille qui semblait n’avoir pas entendu.

– Et qui vous aime… Cet événement tient plus de place dans votre vie que tous ceux qui vous ont conduit si rapidement à cette fortune colossale, la fortune du roi de l’huile… Oui, vous êtes si heureux que vous ne croyez pas à votre bonheur… Vous redoutez qu’il ne vous échappe. Voilà de quoi vous avez peur… Votre vieux cœur durci, votre vieux cœur tanné de marchand de pétrole et de salaisons… s’est amolli «au souffle de l’amour», comme l’on dit dans les magazines de miss Mary… Ah! ah! vous êtes un sentimental. Charley ricana encore:

– Un sentimental, vous dis-je!

Sir Jonathan regarda Charley et dit:

– Ça n’est pas possible!…

Charley continua:

– Un sentimental, vous dis-je! Vous ne savez pas combien votre cœur est malade… Non, vous ne le savez pas… Mais je vais vous l’apprendre. Écoutez ceci: Admettons que miss Mary, après avoir dit oui, dise non!

Le roi de l’huile fut debout, frappa la table d’un formidable coup de poing et cria:

– Taisez-vous, Charley! Vous êtes un fou!

Et il répéta, dans une animation extraordinaire:

– Vous êtes un fou! un fou! un fou! Charley, très calme, l’apaisa:

– Ce n’est qu’une hypothèse.

– Oui, oui, fit Jonathan en se rasseyant, ce n’est qu’une hypothèse…

– Admettons donc…

– Non, non, n’admettons pas…

– Je veux bien ne pas admettre, mais vous ne saurez pas alors à quel point votre cœur est malade.

– Alors, admettez; moi, je n’admets pas.

– Je suppose donc que miss Mary dise non après avoir dit oui. Pour qu’elle redise ce oui, vous donneriez bien toutes vos huiles et tous vos pétroles de Pennsylvanie et vos usines d’Oil City?

– All right!

– Et si ça ne suffisait pas, vous donneriez peut-être encore vos vastes établissements de Chicago et toutes vos salaisons passées, présentes et à venir?

– All right!

– Et si ça ne suffisait pas encore, vous abandonneriez sans doute les immenses terrains que vous venez d’acheter au pied des collines Noires et qui sont, dit-on, infiniment riches en minerai d’or?

– All right!

– Et toute votre fortune acquise, enfin! Et vous iriez joyeusement à la ruine, quitte à recommencer une fortune nouvelle, plutôt que de renoncer à ce joyau unique au monde et qui vaut à lui seul toutes les richesses de la terre: miss Mary!

Jonathan baissa la tête et fit doucement un dernier «all right!».

– Vous connaissez maintenant l’état de votre cœur, conclut Charley.

– Oui, tout cela est vrai. Je donnerais tout pour Mary.

Il prit la main de la jeune fille, la serra dans les siennes en un geste de passion.

– Vous voyez, Mary, ce que vous avez fait de mon vieux cœur tanné, comme dit Charley.

Miss Mary tourna lentement la tête vers le roi de l’huile et lui sourit.

– Oh! votre sourire, Mary, votre sourire! Il faut que vous sachiez ce que m’a fait votre sourire. Il faut que vous sachiez ce que j’étais avant votre sourire!

Sir Jonathan se leva et allait, sans aucun doute, se livrer à une tirade de «jeune premier», quand il se rassit soudain et, se tournant vers Charley:

– Avant, il faut que je vous parle business, mon bon Charley. Réglons la situation comme si l’un de nous devait être scalpé dans deux heures. Je puis mourir… disparaître…

– Plus bas! interrompit Charley. Si le stewart entendait, il rirait.

– Je puis mourir, et il faut que vous connaissiez le but de notre voyage à Denver.

– Je vous écoute.

– Vous me disiez tout à l’heure que j’avais acheté d’immenses terrains au pied des collines Noires et qu’ils devaient être riches en minerai d’or. C’est vrai. Malheureusement, l’or est engagé dans ces minerais en parties presque invisibles. On ne peut l’en extraire qu’au prix des plus grandes difficultés. Cela tient aux sulfures qui l’entourent. Jusqu’alors, on a usé de la vapeur d’eau surchauffée, comme désulfurant, sur ce minerai, préalablement réduit en poussière, et l’on a traité ce résidu par l’amalgamation. Les résultats sont plus que médiocres. Et c’est ce qui explique le peu de valeur relative de ces terrains et le bon marché de leur vente. Mais imaginez un procédé inconnu, une invention nouvelle qui fasse rendre à ces terrains vingt fois plus d’or qu’ils n’en donnent à cette heure… Alors, c’est la fortune.

– Sir Jonathan, interrompit Charley, vous parlez comme un pauvre.

– On n’est jamais assez riche. Eh bien, ce procédé, je le possède, Charley. Et c’est pour l’expérimenter que nous nous rendons au pied des collines Noires. Vous comprenez dès lors que je ne tiens point à emporter avec moi, si je disparais, le secret de l’invention. Vous me fûtes toujours un employé fidèle, Charley, et intelligent. À Oil City, vous m’avez été du plus grand secours, et je vous dois en partie la prospérité de mes établissements. Si le sort veut que je ne puisse exploiter mes terrains aurifères avec le procédé dont je vous parle, je ne vous lègue pas les terrains, mais je vous donne le procédé. Je vous jure que c’est mieux.

– Et comment pourrai-je prendre connaissance de cette invention merveilleuse?

– Voici. Vous laissez, à Cheyenne, l’Union Pacific railway. Vous prenez l’embranchement de l’Union Pacific railroad et vous débarquez à Denver. Allez immédiatement à l’hôtel d’Albany et demandez sir Wallace. C’est un de mes meilleurs amis. Quand vous le verrez venir à vous, prononcez immédiatement ces paroles convenues: «The queen city of the Plains». Sir Wallace comprendra et vous livrera un pli. Je le lui ai remis à mon dernier voyage au lac Salé, ne voulant point emporter avec moi les papiers précieux qu’il contient. Ils vous appartiendront, Charley. C’est le procédé, c’est l’invention merveilleuse, comme vous disiez tout à l’heure.

– Merci, sir Jonathan. Mais vous n’êtes pas encore enterré, que diable! Et si je ne dois être riche qu’au lendemain de votre mort, je suis pauvre pour longtemps. Que ne prenez-vous l’habitude d’être généreux de votre vivant? Cette générosité après décès est profondément immorale. Elle pousse les plus vertueux à désirer secrètement qu’un accident propice leur enlève les êtres les plus chers.

– Vous avez de ces pensées, Charley?

– Parfaitement, depuis que vous m’avez entretenu d’une fortune possible…

– Vous voulez plaisanter. Cela m’étonne. Vous ne plaisantez jamais. Vous êtes d’une humeur bizarre, Charley.

– Si je pense à votre mort, je pense aussi au désespoir que miss Mary en ressentirait, et cela m’empêche de la souhaiter.

– Voilà qui est bien dit, mon ami. Cette chère Mary!

Jonathan se tourna vers la jeune fille.

– À vous aussi, dit-il, j’ai pensé.

– Allons, allons, ne nous attendrissons pas, interrompit Charley. Je vous en prie, ne nous racontez point votre testament…

– C’est vrai. Je suis une vieille bête. C’est de votre faute, Mary. Jamais je n’eusse pensé à ces choses avant votre sourire, ma petite Mary. Et, maintenant que j’ai réglé le business, je veux vous parler de mon amour pour vous et vous dire ce que vous avez fait de cet animal grossier qui était le roi de l’huile.

Miss Mary desserra les dents.

– Je sais ce que je vous dois, mon bon ami, mais vous ne me devez rien. À vous entendre, on vous croirait mon obligé. Je ne le veux pas.

– Ma foi, voilà une belle querelle amoureuse, fit Charley, sarcastique.

– Oui, je veux lui dire que j’étais une sorte de monstre au physique et au moral, un être égoïste et féroce qui a fait souffrir et mourir quantité de misérables pour l’édification de sa fortune et la satisfaction de ses instincts. Maintenant, je ne suis plus ce monstre moral…

– Mais vous êtes toujours le monstre physique, dit froidement Charley.

Un peu «estomaqué», le roi de l’huile se tourna vers Charley:

– Que signifie ceci?

– Ceci signifie que, si miss Mary a modifié le monstre moral, elle a laissé son enveloppe au monstre physique. Vous ne sauriez vous froisser de vos propres expressions. Il n’était point en son pouvoir de faire tomber votre ventre, que je sache, ni de changer la couleur de vos cheveux.

Jonathan répondit tristement:

– Hélas! non. Mais, puisqu’elle m’accepte ainsi, c’est que je ne lui déplais point. N’est-ce pas, Mary?

– Je serai votre femme, dit-elle.

– Vous voyez bien. Mary n’a jamais menti.

Et le roi de l’huile eut un attendrissement. Pour se donner une contenance, il tira son couteau de sa poche, un large couteau effilé qui pouvait servir à découper les gens et les choses, à tailler les Indiens et les ongles. Il en usa pour se nettoyer les dents.

Et comme les observations peu flatteuses de Charley sur son physique lui trottaient par la tête, il ouvrit un petit miroir qu’il avait en réserve dans son gilet et se contempla dans la glace, cependant que son couteau nettoyait sa mâchoire.

À ce moment, sir Jonathan avait en face de lui miss Mary et tournait le dos à Charley. Tout en jouant du couteau dans sa bouche, il se répétait à part lui les paroles de Mary: «Je serai votre femme… Je serai votre femme… Je serai votre…»

Il n’acheva pas cette dernière phrase intime. Son couteau lui échappa des mains, et le roi de l’huile devint d’une pâleur mortelle…

Dans sa glace, il venait de voir, derrière lui, Charley dont les lèvres articulaient nettement et silencieusement, à l’adresse de miss Mary, ces trois mots: «I love you.»

II

Le train avait dépassé Columbus. Les dernières nouvelles étaient assez rassurantes. Les Indiens n’avaient point donné signe de vie depuis vingt-quatre heures. On pensait généralement qu’ils s’étaient retirés au delà de Silver Creek, aux environs de Lone Tree (l’arbre solitaire).

C’est ce qui se disait sur les passerelles, où l’on veillait toujours.

– À moins qu’ils n’aient rétrogradé jusqu’à Kearney, fit un Canadien qui prétendait connaître les coutumes des tribus de ces parages pour avoir eu déjà à repousser leur assaut.

– Pour moi, prétendit un Yankee, on ne les verra point avant Plum Creek.

– À moins qu’ils ne s’en soient allés jusqu’à Alkani, Big Spring ou Julesbourg, dit en riant le Français sceptique qui avait lu le Tour du Monde en quatre-vingts jours.

– Bah! fit le Canadien, ils ne sont point problématiques du tout.

– Vous les avez vus? interrogea le Français incrédule.

– Mieux que je ne vous vois, attendu que la chose s’est passée de jour. Ils étaient fort laids.

– Je crois surtout, monsieur le Canadien, que la chose s’est passée dans votre imagination. Comme Canadien, vous êtes beaucoup Français et un peu «du Midi». Nous autres gens du Nord…

– Vous n’allez point prétendre que Québec est en Provence? fit le Canadien, agacé.

– Je le regrette, monsieur. Non, je n’irai point jusque-là.

J’estime qu’il y a plus de danger à traverser le boulevard, au carrefour Montmartre, à quatre heures du soir, qu’à se promener en express, dans le Nebraska, à deux heures du matin. Le Yankee s’approcha du Français et lui dit:

– Je parie avec vous.

– Vous pariez avec moi?

– Oui, monsieur, je parie avec vous pour les Indiens. Et vous pariez pour le boulevard.

– Je ne comprends pas.

– Oh! cela m’étonnerait beaucoup d’un Français. Je parie que je passe quatre fois le boulevard, au carrefour Montmartre, vous dites. Alors je ne serai pas écrasé. Et vous vous traverserez quatre fois l’État de Nebraska, sur l’Union Pacific railway, et vous serez attaqué, au moins une. Parfaitement. Je dis. Tenez-vous?

– Mais, pour tenir votre pari, mon cher monsieur, il me faudrait revenir en Amérique, et mon commerce de la rue du Sentier…

– Aoh! je voyagerai bien pour la France, pour traverser le boulevard…

– Impossible, cher monsieur, impossible…

– Je croyais qu’impossible n’était pas un mot français. Je me trompais. Au revoir, monsieur.

L’Américain s’éloignait, quand il revint soudain sur ses pas et dit au Français:

– Voulez-vous parier pour ce voyage, tout seul?

– Il y tient, fit le commerçant de la rue du Sentier. Et qu’est-ce que nous parions?

– Dix mille dollars. Ça va?

Le Français fit un bond:

– Cinquante mille francs!… J’aimerais mieux un déjeuner… Oui, parions un déjeuner. Voulez-vous?…

– Un déjeuner à Tortoni? fit l’Américain.

– Mais ça va vous déranger?

– Non: c’est tout près.

– L’Océan… Il y a l’Océan…

– Pourquoi vous dites l’«Océan»? Ces Français sont rigolos… Je parle de Tortoni, 107, O’Farell street, San Francisco.

– Je vous demande pardon: c’est que nous avons aussi, à Paris, un Tortoni.

– Ah! vous nous copiez!… Ça va?

– Ça va!

L’Américain et le Français, pour sceller le marché et rendre définitif le pari, se livraient à un shake-hand des plus vigoureux, quand leurs mains furent soudain séparées par le passage aussi rapide qu’inattendu d’un gros et grand corps qui fuyait de passerelle en passerelle, se rendant à l’arrière du train, sur la terrasse, plate-forme découverte qui termine presque tous les convois américains.

Arrivé au bout de sa course, Jonathan criait sa douleur à la nuit immense de la Prairie, et les cris se perdaient dans le roulement de tonnerre de ce train qui mugissait de toutes ses roues, de tous ses essieux, de toutes ses chaînes, de toutes ces choses de fer et d’acier qu’il emportait à travers l’espace à une vitesse de cent kilomètres à l’heure.

La nuit de ces espaces et la plainte mugissante de ce train qui semblait condamné à des courses sans but dans des plaines sans limites, étaient bien le cadre et l’accompagnement qu’il fallait à la douleur de cet homme.

Jonathan revoyait les lèvres de Charley, ces lèvres pâles et minces, ces lèvres imberbes qui articulaient la phrase d’amour. Car le doute n’était point permis. La voix serait sortie de cette bouche retentissante et aurait crié: «I love you!» qu’il n’aurait pas été plus sûr de son malheur.

D’où venait donc qu’il n’avait point tué cet homme? Que ne s’était-il retourné et ne l’avait-il broyé? Où avait-il puisé cette force suprême de contenir l’effroyable colère qui s’était ruée en tout son être et le désir immédiat de vengeance qui, une seconde, avait armé son bras du couteau tombé à terre et précipitamment ressaisi? Par quel miracle s’était-il redressé calme en apparence et dompté? Par quel sortilège, d’une voix naturelle, leur avait-il annoncé qu’il les laissait seuls quelques instants, ayant des ordres à donner au porter pour le drawing room?

Car il avait accompli cet effort surhumain et son geste banal avait ouvert et refermé la portière du car. Mais aussitôt sur la passerelle, à l’abri des regards de Charley et de Mary, ses mains étaient allées déchirer sa poitrine sous la chemise, arrachée, et un «han!» formidable de douleur avait jailli de sa gorge contractée, et alors comme un fou, il s’était précipité dans le corridor central, il avait traversé le train dans toute sa longueur et il était venu s’abattre dans un coin de cette terrasse solitaire qui allait offrir un abri momentané à son désespoir.

Et, pendant que ses poings et que ses ongles labouraient et ensanglantaient son thorax velu, il se félicitait de cette courte victoire sur lui-même, car il allait savoir la vérité. Il avait bien vu les lèvres de Charley, mais il avait vu aussi celles de Mary, et ces lèvres étaient restées fermées. Il avait fixé son regard et, comme les lèvres, le regard de Mary était resté muet. Charley avait dit qu’il aimait, mais Mary n’avait pas répondu. Était-ce de la prudence? Était-ce du dédain?

Ce problème cruel, comme il le voulait résolu! Et comme il allait le résoudre!

Mary ne l’avait-elle pas trompé déjà? Était-elle sur le point de le tromper?

Ce doute le faisait abominablement souffrir. Était-ce un doute? Ne s’aveuglait-il pas en espérant encore? Il se disait, il avait le courage de se répéter que Charley n’aurait jamais osé articuler la phrase exécrée si Mary ne lui en avait pas donné le droit!

Et ce silence de Mary, ce silence même n’était-il point un aveu? Elle n’avait point répondu aux lèvres de Charley, mais elle n’avait point été surprise.

Et Jonathan découvrait des choses dans ce silence qui lui faisaient se cogner éperdument la tête contre les barres de fer de la terrasse.

Certes, elle devait être accoutumée à ces manifestations muettes de l’amour de Charley. Quand il était là, entre eux, leurs gestes devaient s’entendre; leurs mains, derrière lui, devaient se serrer et peut-être s’étreindre.

Ah! le sot! l’incroyable imbécile qu’il avait été de croire à la pureté de Mary et à la loyauté de Charley! Comme on s’était moqué de lui!

Cette Mary, cette enfant de rien, du hasard, de la misère, cette gamine loqueteuse et mendiante qu’il avait ramassée, un jour de promenade, avec sa mère, sur le pavé de Chicago. Six ans! elle avait six ans à cette époque! Ses beaux grands yeux clairs l’avaient séduit tout de suite, ses yeux qui imploraient. Et il avait dit à la mère et à l’enfant de le suivre. Pourquoi avait-il fait cela? Était-ce de la pitié? Il ignorait ce sentiment. Il n’avait jamais connu la pitié. Son cœur avait toujours été dur aux autres et à lui-même. Il n’aimait point les autres et il ne s’aimait pas. Il avait un mépris universel pour les gens et pour les choses. Oui, il avait fait cela par caprice, pour s’amuser, pour passer le temps.

Et son caprice avait duré. Il avait donné une place à la mère et mis l’enfant à l’école. Il exigea simplement que la petite vînt lui montrer ses yeux, tous les jours, un instant.

La mère était morte. La petite continua à venir, et il arriva ceci: c’est qu’il put de moins en moins se passer des yeux de cette petite. Il la prit dans ses bureaux; il s’arrangea pour l’avoir près de lui le plus longtemps possible. Mary était douce, aimante, infiniment reconnaissante à Jonathan de ce qu’il avait fait pour sa mère et pour elle. De ses bureaux, elle passa dans sa maison et elle fut la joie de son intérieur de garçon égoïste et déjà cent fois millionnaire. Elle grandit à ses côtés, et il l’aima. Car elle était très belle, pas d’une beauté de jeune fille: elle était déjà d’une beauté altière et définitive de femme à dix-sept ans. Et ce mélange de douceur dans le caractère, de tendresse dans l’âme et de superbe et orgueilleuse beauté fit qu’un jour sir Jonathan Smith, le roi de l’huile, lui demanda sa main, en tremblant.

Mary, extraordinairement émue, promit à Jonathan d’être sa femme.

Depuis cette heure, Jonathan ne se reconnaissait plus. Comme il le disait à Charley, «il n’était plus lui-même». Une joie inconnue l’avait transformé. Le roi de l’huile n’avait jamais aimé, et il aimait! Et avec cette passion, avec cette violence qu’il mettait à toutes choses et qui l’avait rendu si redoutable dans les affaires.

Le mariage devait avoir lieu après son voyage à Denver. Mais il ne se séparait plus de Mary et l’avait emmenée avec lui.

– Je veux régler toutes mes affaires avant notre bonheur, disait-il à Mary. Nous aurons une grande année de joie sans mélange, une longue lune de miel que nous irons passer, comme les Parisiens, en Suisse. Charley sera là pour me remplacer.

Charley! son premier, son meilleur employé. Celui en qui il avait mis toute sa confiance et qui, à cette heure, se rendait coupable de l’exécrable trahison! Comme il avait eu tort de lui permettre l’approche quotidienne de Mary! Qui sait, maintenant, quels liens les unissaient?

Et comme, d’autre part, il avait eu raison de douter de son bonheur! Et comme ses craintes, ses appréhensions, la terreur d’une catastrophe prochaine détruisant tout l’édifice de son amour, comme tout cela était justifié!

Longtemps Jonathan Smith s’abîma dans de profondes pensées… Brusquement, il se redressa et dit:

– Tout cela n’est peut-être point vrai! Ces lèvres qui ont remué disaient des choses que je ne sais pas et qui n’étaient point des choses d’amour… Des lèvres qui remuent… Il est difficile de mettre des paroles sur des lèvres qui remuent…

III

Cette nuit-là et le jour qui suivit se passèrent sans incident. Point d’Indiens à l’horizon. Le convoi reprenait sa physionomie habituelle, chacun vaquant à ses occupations et à ses plaisirs et finissant par se désintéresser du spectacle des plaines succédant aux plaines.

On approchait du Colorado, et avant de remonter vers le Wyoming, on stationnerait à Julesbourg, ville aux environs de laquelle toute crainte de danger semblait devoir être écartée.

Seuls, à la terrasse de l’arrière, étendus sur deux fauteuils parallèles, Charley et Mary, muets et graves, contemplaient le soleil qui se couchait à l’occident de la Prairie.

On eût dit qu’il descendait à l’horizon des mers. Immense comme un océan, la Prairie avait ses vagues. C’était l’ondulation monotone de ses herbes et de ses foins. Leurs ombres venaient de très loin en lames successives et régulières, et ces lames déferlaient à la rive des rails et des ballasts avec une plainte douce sous la brise.

L’astre, plus bas sur l’horizon, allumait un incendie.

Et ce fut, à l’ouest, un embrasement soudain du ciel et de la terre.

Tout flamba dans une vaste apothéose.

Charley avait pris la main de Mary. Tous deux regardaient. Leur émotion était immense comme le spectacle qu’ils avaient sous les yeux. Le couchant perdit de son éclat. Cela cessa d’être du feu et cela devint du sang: un jaillissement écarlate et formidable que la terre poussait vers les cieux, comme si elle vidait tout le sang de son cœur. Et elle entra en agonie. Ses veines, bientôt exsangues, charrièrent à l’horizon des globules moins vermeils, La vie s’en allait, et le soir glissa sur la Prairie et gagna, d’ombre en ombre, l’extrême limite des choses.

Le crépuscule s’éclaira encore des reflets métalliques de la rivière Platte, que le train n’avait pas quittée depuis Omaha. Large, sans profondeur, coulant à peine et stagnant presque toujours dans cette plaine en nivellement quasi géométrique, the Plater river traversait ainsi, de compagnie avec le railway, tout l’État de Nebraska.

Le silence de l’étendue n’était alors troublé que par les cris brefs des chiens des prairies. Quelques antilopes vinrent boire à la rivière, ombres vite évanouies à l’approche du train.

Mary s’aperçut que sa main était restée dans la main de Charley. Elle la retira.

– Nous allons rentrer, dit-elle.

Et elle se leva.

Mais Charley était près de la porte et lui interdisait le passage.

– Un mot encore, implora-t-il.

– Nous n’avons plus rien à nous dire, mon ami.

– Mary, Mary, écoutez-moi…

– Je ne veux plus vous écouter. Charley, vous voyez ce que je souffre… Ne parlons plus jamais de ces choses…

Elle dit plus bas:

– Et puis ne soyons pas imprudents.

– Je vous l’ai juré, Mary, il ne sait rien et il ne saura jamais rien de notre amour…

– Je vous dis que vous avez été imprudent. Hier, quand vos lèvres ont remué… Je crois qu’il a vu vos lèvres, Charley.

– Non, cela ne se peut. Vous pouvez bien me pardonner… Vous ne les verrez plus longtemps, mes lèvres…

Il ajouta, plus sombre:

– Votre pouvoir n’ira point jusqu’à me faire supporter une existence qui m’est odieuse.

– Mon pouvoir ira jusque-là…

– Combien vous êtes cruelle! si vous saviez ma lassitude de vivre!… Hier, voyez-vous, quand il m’a parlé si mystérieusement de ce pli que je trouverais à Denver, de ce pli qui contenait, s’il mourait, lui, le secret de ma fortune… J’avais envie de lui rire insolemment à la figure, à sa face immonde de millionnaire… à la face de votre époux, Mary!

– Encore une fois, mon ami, ayez pitié…

– Écoutez, Mary. Je vous ai demandé une seconde encore, une seconde… C’est que j’ai une chose à vous dire… Oh! une chose très grave… Vous m’entendrez bien une seconde.

– Je sais toutes les choses graves que vous avez à me dire, Charley, et vous me les avez dites déjà…

Charley se laissa tomber sur un fauteuil. Il y eut un silence.

– C’est vrai, dit-il.

– Vous voyez bien, fit-elle, qu’il faut que tout ceci se termine… Laissez-moi passer…

Mais elle s’arrêta d’elle-même. Un gémissement la fit se retourner.

– Alors, je vous quitterai à Denver, disait Charley d’une voix rauque. Vous partirez, et je ne vous verrai plus… Et vous épouserez cet homme! Vous, la femme de Jonathan Smith! Vous ne savez pas ce que c’est que Jonathan Smith! si vous saviez!

– Vous m’avez dit qui il était, et je l’épouserai, Charley. Voilà trois mois que ces querelles me poursuivent, à toute heure du jour. Je suis effroyablement lasse…

– C’est un misérable! C’est un monstre!

– C’est mon bienfaiteur!

– Votre bienfaiteur, lui! C’est votre créancier! Et il réclame le paiement de votre dette…

– Je la paierai…

Charley se tordait les mains:

– Malheureux que je suis!… Et dire qu’avec cette passion que je croyais toute-puissante, je suis incapable de vous inspirer la haine de cet homme! Vous, pour qui il s’est montré bon, tendre et généreux, vous ne savez pas, vous ne saurez jamais ce qu’il fut pour les autres, vous ne vous doutez pas de son égoïsme et de sa cruauté!

– Vous m’avez dit toutes ces choses, Charley.

– Vous ne vous en souvenez plus.

– Je veux les oublier.

– Il en est que je ne vous ai pas dites.

– Taisez-vous.

– Je parlerai, Mary, et cependant, j’ai donné ma parole d’honneur de me taire.

– À qui?

– À Jonathan. Mais je parlerai tout de même.

– Vous agissez mal, Charley.

– Je le sais, mais ça m’est égal de ne point tenir ma parole, voyez-vous; est-ce que vous avez tenu la vôtre?

– Oh! Charley, est-ce que vous ignorez que je ne suis point maîtresse de ma destinée?

– Ignorez-vous que je ne suis point maître de mon amour? Je parlerai; je veux que vous sachiez tout. Jonathan Smith a un fils, miss Mary.

Ils se turent un instant.

– Vous divaguez, Charley; si Jonathan avait un fils, il me l’eût avoué.

– C’est à moi que cet aveu fut fait.

– Voilà qui est étrange.

– Oh! vous comprendrez… Il y a dix ans, Jonathan connut une jolie fille. Elle était honnête, appartenant à une famille pauvre. Il l’enleva à sa famille; la jolie fille lui donna un enfant, et depuis, elle est morte.

– Elle mourut de quoi?

– De désespoir et de privations.

– Il l’avait abandonnée?

– Oui.

Ces révélations semblaient produire un grand effet sur la jeune fille.

– Voilà l’homme, continua Charley.

– Qu’est devenu l’enfant?

– Ce qu’il a pu durant huit années.

– Jonathan ne s’occupait point de son enfant?

– Il m’a dit que, s’il lui avait fallu s’occuper de tous les enfants que le hasard lui avait donnés, il n’aurait pas eu le temps de s’occuper de ses affaires.

– Oh!…

– C’était peut-être une parole de fanfaronnade. Je ne puis affirmer que ce que j’ai vu.

– Qu’avez-vous vu?

– Il y a deux ans, Jonathan me dit: «Charley, vous allez partir pour La Nouvelle-Orléans.» Et il m’avouait cette lamentable histoire d’amour dont je vous parlais tout à l’heure, il m’avouait sa paternité et l’ignorance dans laquelle il se trouvait de ce qu’était devenu son fils. J’avais mission de le rechercher et de veiller à ce que désormais il ne manquât de rien. La tâche était difficile, car la mère avait disparu et, depuis plusieurs années, nul n’avait entendu parler d’elle. Après six mois de recherches, je trouvai la piste de la malheureuse. Je suivis cette piste. Au bout, je trouvai la mère morte et l’enfant à l’agonie. L’enfant manquait de tout et succombait de misère. Je pus le sauver et, suivant les indications de Jonathan, je le plaçai dans un family house de La Nouvelle-Orléans, où il se trouve encore. Le petit a huit ans.

– Comment s’appelle-t-il?

– On l’appelle William.

– Sir Jonathan continue à s’occuper de son fils?

– Tous les mois, Mary, pour faire parvenir à la pension le prix de l’entretien de William. Mais cette pitié tardive vous fera-t-elle oublier la conduite criminelle de Jonathan pendant les huit premières années?

– Je veux oublier tout ce qu’il y avait de mauvais dans cet homme et ne plus voir que ce que j’y découvre de bon.

– Prenez garde! prenez garde! tout cela n’est que passager! Tout cela est factice! Il se lassera de vous, Mary, et il brisera le jouet que vous fûtes en ses mains. La nature perverse et grossière de cet homme réapparaîtra avant qu’il soit longtemps. Cette transformation, ces remords qui l’ont fait rechercher son fils, tout cela vous est dû! Tout cela est arrivé parce qu’il vous aimait. Quand il ne vous aimera plus, nous reverrons le véritable roi de l’huile!

– Aussi faut-il qu’il m’aime toujours, fit Mary, et vous voyez bien qu’il faut que je l’épouse…

Charley gémit encore:

– Souvenez-vous des vœux que nous échangeâmes, Mary, le soir de cette promenade dans le parc; sir Jonathan faillit nous surprendre, mais vous n’aviez point perdu votre sang-froid, car vous disiez que Jonathan voulait votre bonheur et qu’il ne s’opposerait point à notre mariage. Et comme vous saviez votre influence immense sur cet homme, vous m’avez dit: «Ne parlez point de notre mariage à quiconque. C’est moi-même qui demanderai votre main, Charley, à mon ami, et mon ami ne me la refusera pas.» J’étais heureux.

– Votre bonheur n’avait d’égal que le mien, Charley.

Charley leva les yeux sur Mary. Il vit qu’ils étaient pleins de larmes.

– Vous pleurez, Mary, à ces souvenirs. Certes, je crois que vous m’aimiez, alors. Nous nous aimions déjà, il y a trois années, quand je vous voyais chaque jour dans les ateliers de Chicago. Vous étiez une grande fillette.

– C’est vrai, j’étais bien jeune. Cependant mon cœur battait très fort quand vous veniez à moi. C’était de l’amour, déjà.

– Saviez-vous alors que vous seriez la femme de Jonathan?

– Oh! Charley! Charley! Est-ce qu’une telle pensée pouvait entrer dans mon âme, dans ma petite âme d’enfant?

– Et plus tard, l’avez-vous espéré?

– Jamais! je vous le jure! Jamais! Charley. Pour qui donc prenez-vous celle que vous appeliez «votre» Mary et qui vous avait donné le droit de parler ainsi dans la certitude où elle était qu’elle vous appartiendrait un jour?… Si j’avais songé à la possibilité d’une pareille union, à la nécessité du mariage qui est proche, j’eusse été bien coupable de vous écouter, Charley, dans nos promenades du soir…

Charley continua, d’une voix plus âpre:

– Alors, vous ne songiez pas à un pareil coup de fortune. Vous ne pouviez l’espérer, en effet. Jonathan était si riche, et vous, si pauvre. Aussi, quand il vous a demandé d’être sa femme, ce fut une surprise… Quelle surprise, miss Mary!…

– Charley! Que voulez-vous dire?

– Je veux dire que les filles sans fortune ne sont point accoutumées à trouver tous les jours des maris quatre cents fois millionnaires! Et que, lorsque l’occasion s’en présente, elles seraient de pauvres êtres sans intelligence, sans mensonge et sans calcul si elles repoussaient cette occasion, même quand elles ont engagé leur parole, même quand elles ont engagé leur cœur!

Mary mit sa main sur la bouche de Charley et lui dit:

– Mon ami, vos paroles si cruelles n’exciteront point ma colère. Insultez-moi, méprisez-moi, Charley. Il ne manquait plus que cela à ma douleur… Vous parlez de richesses, Charley. Dites-moi si je pouvais les refuser!… Et songez que j’aurais donné tous les millions de la terre pour être à vous… Mais Jonathan me demande mon corps, et comme je lui dois tout, comme je lui dois ma vie et la vie de ma mère, Charley, et que je n’ai pour le payer rien d’autre que mon corps, il faut bien que je le lui donne…

Tout bas, Charley demandait pardon et baisait la main de Mary, qu’il retenait sur sa bouche. Et Mary, dans une crise de désespoir, avouait:

– Car vous, vous aurez mon âme, toute mon âme… Charley dit très bas:

– Pardon!

– Comprenez ce que je vais souffrir et plaignez-moi… Et sachant que je me donne à un autre alors que je vous aime, ne me méprisez point… Et surtout, Charley, jurez-moi que vous ne me parlerez plus jamais de ce qui fut notre amour.

Elle ajouta, plus bas, dans un souffle qui vint caresser le visage de Charley, toujours à genoux:

– De ce qui, dans mon cœur, sera toujours notre amour. Le jeune homme prit les mains de Mary, et, l’attirant à lui, la courbant sur lui, il pria:

– Mon amie, si je vous le jure, promettez-moi de m’accorder, avant mon serment, l’unique chose que je vous aie demandée, que je vous demanderai jamais! Je vous implore, Mary…

– Que voulez-vous de moi, mon pauvre Charley?

– Un baiser…

Mary tendit son front.

– Non, pas ainsi, un baiser d’amour… murmura Charley.

Ils étaient en proie tous deux à une émotion indicible, et leurs mains s’étreignaient. Une fièvre montait en eux. Une ardeur inconnue les brûlait.

– Un baiser d’amour? dirent les lèvres de Mary, proches déjà de celles de son ami.

– Songez aussi que ce sera le baiser d’adieu…

Leurs lèvres se joignirent, et ils se donnèrent ce double baiser-là.

Le train approchait de Julesbourg, dans un tapage d’enfer. Il traversait alors le pont, long de plus d’un kilomètre, jeté sur la rivière Platte.

Ni Charley ni Mary n’entendirent, derrière eux, la portière de la terrasse qui s’ouvrait. Jonathan apparut sur le seuil et vit les deux amants, aux lueurs dernières du crépuscule. Le roi de l’huile chancela. Dans ses mains, la lame d’un couteau brilla. Il ouvrit la lame de ce couteau, la prit entre ses dents et, les poings tendus, s’avança.

Enivrés de leur premier baiser d’amour, les jeunes gens semblaient ne jamais devoir désunir leurs lèvres, et Mary, éperdue, n’avait plus la force de repousser son ami. Elle se renversait, pâmée, entre les bras de l’amant quand elle vit soudain au-dessus d’elle, au-dessus de Charley, une ombre formidable. Elle poussa un cri déchirant. Charley se retourna, mais déjà les poings de Jonathan l’étreignaient à la gorge. Le jeune homme laissa échapper une plainte sourde. Il voulut se débattre. Ses membres vainement s’agitèrent. Jonathan le jeta par terre, lui mit un genou sur la poitrine, et l’une de ses mains lâcha la gorge pour aller chercher le couteau.

Mary, qu’une épouvante sans nom affolait, continuait de jeter dans la nuit un hurlement de bête blessée; mais nul ne l’entendait dans cette tempête de bruits et de cahots déchaînée par le passage du railway sur le pont de Julesbourg.

Quand elle vit Jonathan brandir son couteau, elle retrouva une énergie soudaine pour se jeter vers lui et le supplier de ne point frapper.

– Tuez-moi! mais ne l’assassinez point!

Jonathan la repoussa, et la lame s’abattit sur Charley. Mais un coup de feu déchira l’ombre, une détonation retentit. Jonathan poussa un cri et lâcha le couteau, qui n’avait pas eu le temps de frapper.

Charley, d’un bond, était debout, délivré. Mary avait à la main un revolver qui fumait. Sans un mot, le regard fou, la face crispée d’horreur, elle fixait Jonathan, qui se mourait, appuyé à la barre de la terrasse. Le roi de l’huile eut un hoquet terrible, et ses yeux, qui ne quittaient point les yeux de Mary, toute proche, avaient une expression de douleur surhumaine.

Il poussa un rauque soupir, le dernier. Son grand corps se courba sur le garde-fou, et la tête pendait au dehors. Alors, d’un coup d’épaule, Charley, avec un «han!» d’angoisse et d’effort suprême, jeta l’homme par-dessus bord. Charley et Mary virent l’ombre de ce corps rebondir sur le garde-fou du pont et disparaître dans le gouffre de la rivière Platte.

Il s’était passé, depuis l’arrivée de Jonathan sur la terrasse, une minute à peine.

Les jeunes gens se regardèrent avec des figures d’outre-tombe.

Des bruits de pas se firent entendre derrière eux. Une foule envahit la terrasse d’arrière.

Quelqu’un demanda:

– Qui a tiré? Nous avons pensé à une alerte… Charley répondit, d’une voix blanche:

– C’est moi. J’avais cru distinguer dans le soir le galop des Indiens.

– Il n’y aurait rien d’étonnant à cela, fit-on remarquer. Ils sont gens à se risquer sur le pont et à profiter du ralentissement du train pour attaquer.

– Le pont est loin maintenant. Nous ne courons plus aucun danger.

– Disons-leur adieu.

Et cinquante coups de revolver strièrent les ténèbres.

Le commerçant de la rue du Sentier arriva aux nouvelles:

– Que veut dire ce feu d’artifice?

– Ce n’était pas un feu d’artifice, répliqua le Yankee. Nous repoussions l’attaque des Indiens. Yes.

– Alors j’ai perdu mon pari?

– No. J’ai parié attaque dans le Nebraska: nous venons d’entrer dans le Colorado.

– Alors j’ai gagné?

– No. Nous allons quitter le Colorado et rentrer dans le Nebraska.

– Quels farceurs! conclut le Français. Nebraska ou Colorado, il n’y a pas plus de sauvages que dans ma boutique!

Le train venait d’entrer dans Julesbourg.

PREMIÈRE PARTIE L’AUBERGE ROUGE

I LE PRINCE AGRA

Une vingtaine d’années ont passé sur les événements qui précèdent.

Nous sommes à Paris. Le soir où nous reprenons notre récit, il y avait fête de nuit au théâtre des Variétés-Parisiennes. Voitures de maîtres et fiacres s’arrêtaient à chaque instant, débarquant des personnages de carnaval.

Généralement, les costumes étaient riches et les déguisements de bon goût, même lorsqu’ils avaient donné lieu à la plus extravagante fantaisie.

Les Variétés-Parisiennes avaient donné rendez-vous à toute une sélection du monde littéraire, artistique, politique, diplomatique, et à toute une sélection du demi-monde.

La scène, aussi vaste que la salle, était couverte de petites tables. Les groupes se choisirent, se sélectionnèrent, s’assirent, et l’on mangea.

C’était exquis, et l’on s’amusait beaucoup.

Au fond de la scène, à l’une des tables où la gaieté prenait des proportions inconnues encore, Diane, en travesti Louis XV qui allait merveilleusement à sa beauté mièvre, à son profil d’adolescent, Diane, célèbre par la splendeur de ses aventures, la bêtise de ses gestes et la niaiserie de sa diction quand elle eut l’orgueil de s’exhiber sur les planches d’un music-hall, Diane, bien connue pour sa «rosserie» à l’égard des amants, illustre par six mois de pudeur, désespoir d’un fils de famille à la «galette» prestigieuse, qui ne vit jamais que le pied nu de sa maîtresse, ce qui, disait-il, ne lui suffisait point, Diane disait:

– Écoutez, messeigneurs, ce que je vais vous lire. Ce billet m’est venu d’un inconnu et me fut remis comme je m’ennuyais, tantôt, en l’allée des Acacias. Remis n’est point le terme propre: c’est jeté, ai-je voulu dire.

Elle écarta les dentelles de son jabot et y chercha un papier, qu’elle déplia. Elle lut:

«Diane, vous ne me connaissez pas. Je ne vous connais pas davantage. Mais on dit que vous êtes belle. Réservez-moi, je vous prie, une place auprès de vous, ce soir, au souper des Variétés. Signé: prince Agra.»

À une table voisine, Blanche de Ligné, une jolie brune, se leva et dit à Diane en zézayant:

– Alors, c’est pour ce mystérieux inconnu que tu gardes si férocement cette chaise à côté de toi et que tu ne voulus point de moi à ta table?

– C’est pour lui, mademoiselle.

– Ze croyais que tu prenais d’ordinaire plus de renseignements avant de te laisser aller aux fantaisies de ton cœur.

– Il ne s’agit point de cela. Je suis curieuse du procédé et désirerais savoir ce qu’il en adviendra.

– Peste! ma chère, vous vous mettez bien. Prince Agra. Et pourrait-on savoir où il loge, ce prince-là?

– Vous m’en demandez beaucoup trop pour aujourd’hui, ma chère. Mais, demain, il logera chez moi!

– Un prince ne loge nulle part quand il n’existe pas. Qui de vous, messieurs, qui de vous, mesdames, a entendu parler de ce puissant personnage?

Autour de la table, on ne connaissait pas de prince ni de principauté d’Agra.

Raoul de Courveille interrompit la dînette qu’il s’offrait:

– Je parie que Lawrence, qui a tant voyagé, nous dira qui est ce prince. Je vais le chercher.

Il revint bientôt, tenant par la main un homme qui paraissait une cinquantaine d’années, aux yeux très doux et très tristes.

– Dites-nous, Lawrence, si vous connaissez le prince Agra?

Lawrence répondit:

– Je connais, dans les Indes anglaises, une ville qui se nomme ainsi.

– Vous voyez bien! s’écria Diane, joyeuse. Il existe! Il existe! Et il va venir! Oh! merci, monsieur, merci!

Lawrence se tourna vers la jeune femme et sourit:

– Je connais une ville qui s’appelle ainsi, madame, mais je ne connais point de prince portant le nom de cette ville.

– Il faut en prendre votre parti, ma chère, fit Josèphe. Le prince ne viendra pas, puisqu’il n’existe pas…

Diane, blanche de colère contenue, ne disait mot. Le nom du prince Agra fit le tour de la scène. Soudain, à la table centrale, le duc Hartmann, premier secrétaire d’ambassade d’Autriche-Hongrie, se leva et demanda:

– Qui donc, ici, parle du prince Agra?

On fit silence. Le duc s’avança vers Diane.

– C’est vous, madame, qui parlez du prince Agra?

– C’est moi, fit Diane, et si vous avez de ses nouvelles, vous serez le bienvenu. Connaissez-vous son écriture?

– Non, madame, je ne la connais point.

– C’est dommage, car voici un billet signé de son nom, et je voudrais bien savoir si l’on se moque de moi.

– Qui vous fait croire que l’on se moque de vous?

– Mais cette signature du prince Agra, que tous ignorent. Seul, monsieur que voici – et Diane désigna, du geste, Lawrence, qui était resté près d’elle -, seul, monsieur m’a donné quelque espoir en me contant qu’il y a, au fond de l’Hindoustan, une ville qui s’appelle ainsi. Mais tous ces jeunes fous, qui sont ignorants comme des cocottes, prétendent que je suis victime de quelque poisson d’avril.

– Ils ont tort, madame.

– Bravo! s’écria Diane joyeusement. Bravo! Asseyez-vous ici, sur cette chaise, qui lui est destinée, et entretenez-nous de lui jusqu’à ce qu’il arrive, et dites-nous s’il est beau, puisque vous l’avez vu.

Le duc prit place auprès de Diane.

– Je ne l’ai point vu.

– Alors?

– Alors, j’ai entendu parler de lui.

– Il y a longtemps?

Le duc avait une physionomie des plus graves. Il dit:

– Il y a quelques années, j’ai entendu prononcer ce nom pour la première fois, au lendemain de la mort du prince héritier.

– Le drame de Meyerling?…

Ces derniers mots étaient prononcés par une bouche muette jusqu’alors. Au bout de la table, le comte Grékoff avait négligé de se mêler aux conversations.

– Parfaitement, fit le secrétaire d’ambassade, au lendemain du drame de Meyerling. Dans quelles conditions exactement? Voilà ce que je ne saurais dire. On a raconté que le prince Agra, qui était grand ami du prince Rodolphe, avait passé une partie de la journée qui précéda le drame avec l’archiduc. On ne le vit plus en Autriche depuis. Qu’est-il devenu? Qui le sait!…

Le duc Hartmann ne dit rien de plus, mais on comprenait qu’il avait encore des choses intéressantes à révéler, et qu’il ne les révélerait pas.

Il paraissait même regretter ses rares paroles.

Le comte Grékoff rompit le silence:

– On a dit, monsieur, que le prince Agra avait été mêlé de fort près au drame de Meyerling et qu’il y avait joué un rôle prépondérant.

– J’ai entendu parler de ces choses, fit le duc Hartmann, mais ce sont là racontars de cour, et je vous avoue que, pour ma part, je n’y ajouterai point foi.

– Nous expliquerez-vous son départ si rapide… disons le mot: sa fuite… après qu’on eut retrouvé, dans le chalet du parc, étendus sur la même couche, le prince et… sa maîtresse?

– Ce ne fut peut-être qu’une coïncidence; le prince Agra pouvait avoir affaire ailleurs.

– Eh! monsieur le duc, savez-vous où gîtait cet «ailleurs»?

– Nullement.

– Eh bien! je vais vous le dire. Trois jours après la mort du prince, il était à Saint-Pétersbourg. Je puis vous l’affirmer; je fréquentais aux bords de la Neva à cette époque.

– Alors, vous l’avez vu? demanda Diane.

– Non, madame, mais j’ai beaucoup entendu parler de lui.

– Comme le duc, alors? Quel drôle de prince que celui-ci, dont tout le monde parle et que personne ne voit!

Diane ajouta:

– Quel âge avait le prince Agra à Saint-Pétersbourg?

– Une vingtaine d’années.

– Pas plus?

– Je ne le crois pas.

– Il aurait donc maintenant vingt-sept ou vingt-huit ans?

– Sans doute.

– Et il courait déjà tant d’histoires sur son compte? Nous les direz-vous?

– Non. Elles sont trop extraordinaires… et peut-être grandies par la légende. Sachez seulement qu’à Tiflis, et depuis à Florence, le prince Agra a fait parler de lui. Sachez que partout où sa présence nous fut signalée, nous avons appris qu’il y avait eu de l’amour, des larmes et du sang…

Blanche de Ligné, qui avait tout entendu, demanda à Diane:

– Eh bien! ma chère, est-ce qu’on est toujours aussi pressée de voir son prince?

– Toujours! fit Diane.

– Mais, enfin, interrogea Jacques de Varne, ce prince Agra, d’où vient-il? Quel est-il? De quelle nation? À quelle humanité appartient-il? Quelle est sa famille?

– Nul ne le sait, fit le comte Grékoff. On a cherché, mais on n’a pas trouvé. Il se dit originaire des Indes anglaises, comme son nom peut le faire croire, fils d’une Grecque et d’un radjah. Quelle Grecque? Quel radjah? On a dit aussi qu’il ne connaissait point le chiffre de sa fortune. Il dépensait des sommes énormes. Le seul personnage qui paraissait le connaître, pour s’être trouvé par hasard dans certaines villes où le prince avait élu un rapide domicile, ce personnage était lui-même tellement mystérieux, qu’on était tenté de lui demander sa propre histoire avant de le prier de raconter celle des autres…

– Comment s’appelait cet homme? demanda le duc Hartmann, très intéressé.

– Je ne me souviens plus. Mais il est venu à Saint-Pétersbourg quelques jours avant la mort de la princesse Nachimoff, et je lui ai parlé, un soir, à une fête qui se donnait chez le tsar. Comment se trouvait-il là? Problème. La conversation étant venue à tomber sur le prince Agra, il me raconta quelques-unes des histoires auxquelles je faisais allusion tout à l’heure.

– Je crois savoir de qui vous parlez, fit le duc Hartmann. Attendez… il s’appelait, je crois, Arnoldson… Sir Arnoldson, c’est cela…

Le comte Grékoff, pensif, dit:

– On le rencontrait, du reste, fort rarement à Saint-Pétersbourg, mais toujours dans la meilleure société.

– Ainsi faisait-il à Vienne.

– Et on ne le voyait que le soir. Je ne me rappelle point l’avoir jamais rencontré dans la journée.

– C’est exact. Il ne se montrait qu’aux lumières, et je me souviens maintenant… oh! je me souviens parfaitement qu’on l’avait surnommé…

– Le nom et le surnom de cet homme me sont indifférents, interrompit Diane. Je vous ferai remarquer, messieurs, que vous vous éloignez du sujet de la conversation. Parlez-moi du prince Agra, ne me parlez que de lui.

– Peste! ma chère. Quelle chaleur! s’écria Josèphe.

– Eh! quoi? vous ne vous intéressez point aux histoires fantastiques de mon prince?

– De ton prince! interrompit Assive. Tu pourrais dire de notre prince, puisqu’il n’appartient encore à personne et qu’il appartiendra peut-être à toutes.

– Vous oubliez, ma chère, que j’ai sa déclaration, laissez donc ces messieurs nous dire tout ce qu’ils savent de celui que nous attendons.

– Mon Dieu! madame, dit le comte Grékoff, je croyais vous avoir raconté que cet homme était le seul qui sût quelque chose de précis sur le prince Agra. Ne le séparez point trop du prince. En Europe, ils apparaissent ensemble. Je l’ai vu à Saint-Pétersbourg, à l’époque où le prince Agra s’y trouvait, et le duc l’a vu à Vienne au moment du drame de Meyerling, alors que le prince venait de disparaître. Voilà encore bien des coïncidences! Qui nous dit qu’elles ne se reproduiront point, et que derrière le prince Agra on ne verra pas apparaître cet individu bizarre et mystérieux, qui se fait appeler Arnoldson, mais que nous nommions tous…

Des cris interrompirent le comte.

– Silence! silence! criait-on à toutes les tables; Judic va chanter!

II M. MARTINET SE GRISE

Aïe donc!… on…

Aïe donc!… on…

Ah! qu’il fait bon

Couper… du jonc!…

«Entendre» Judic couper du jonc est un plaisir toujours nouveau. On applaudit ferme, et elle céda sa place à Brasseur, qui excita les rires. Et puis le champagne coula à pleines coupes.

Autour des tables, on était d’une gaieté de «bon aloi». Seul, M. Martinet se distinguait par ses plaisanteries risquées et bruyantes, quoique, dans une soirée costumée, bien des incartades soient de mise.

– Martinet, veux-tu te tenir tranquille! cria Diane par-dessus les tables.

Celui-ci se levait, en effet. Il avait une coupe dans la main. Il fit un signe à Diane et cria, très rouge:

– Je bois à toute la famille!

– Je t’écoute, fit Diane, et se penchant vers son voisin: c’est mon beau-frère.

Martinet s’était relevé avec son verre et criait encore:

– Mesdames et messieurs, princes et princesses, artistes journalistes et littérateurs, je suis calicot et je m’en vante. Je lève mon verre à tout le commerce de la rue du Sentier!

– Certains travestis évoquaient des chefs d’État.

Une femme fit asseoir de force Martinet, et Félix Faure lui dit:

– Vous faites bien du bruit, monsieur!

– Nous sommes ici pour cela, Nicolas! fit Martinet en se tournant vers le tsar, qui lui sourit le plus aimablement du monde.

Martinet ne résista pas à ce sourire.

– Vive la Russie! cria-t-il.

Nicolas II lui dit:

– Vous êtes bien gentil.

Lawrence dit à Martinet:

– Monsieur, vos cris ne me gênent point, mais vous remuez beaucoup votre chaise et vous venez de me la poser sur le pied.

– Je vous fais mille excuses, monsieur Lawrence.

– Tiens, vous me connaissez donc?

– J’ai cet honneur.

– Depuis longtemps?

– Depuis l’automne dernier.

– Et dans quelles circonstances me connûtes-vous? Pouvez-vous me le dire?

– Oh! monsieur Lawrence! Il n’y a point d’indiscrétion à cela. C’est moi qui fus chargé des tapisseries qui garnissent aujourd’hui les murs de votre hôtel de l’avenue Henri-Martin. Je vous vis cent fois, mais vous ne me remarquâtes point.

– C’est ma femme, en effet, qui s’occupe de ces choses.

– Une bien digne et bien belle femme que vous avez là, monsieur Lawrence.

Lawrence sourit sans répondre, et Martinet reprit:

– Oh! soit dit sans vous offenser, en tout bien tout honneur! Je le dis comme je le pense.

– Vous êtes un brave homme, monsieur Martinet.

– Je connais aussi beaucoup monsieur votre fils. Il m’a rendu de nombreux services.

– Et lesquels, mon Dieu? Mon fils vous a rendu des services, voilà qui m’étonne fort.

– Il m’a bien tapé quatre mille clous!

– Oui, vraiment? Il voulait donc faire son apprentissage de tapissier?

– Vous voulez rire, monsieur. M. Pold voulait s’amuser. Nous avons conservé, depuis, d’excellentes relations.

– Comment cela?

– Chaque fois qu’il passe, avec sa «bécane», par la rue du Sentier, il vient me donner un petit bonjour. C’est un brave enfant, et grand, et bien portant, et d’une force peu ordinaire pour ses vingt ans. On lui en donnerait vingt-trois.

– Je vois que vous connaissez ma famille.

– Comment va Mlle Lily?

– Ah! ah! Mlle Lily aussi? Mais elle est en excellente santé, mon brave.

– Et toujours charmante?

– Toujours, monsieur Martinet, toujours. Mais dites-moi, comment vous trouvez-vous ici? Avez-vous donc la coutume de fréquenter acteurs et journalistes?

– Que non, monsieur, et c’est bien pour cela que je suis venu. Ne les connaissant pas et étant fort curieux de ma nature, j’ai voulu les voir de près. Alors je me suis adressé à ma belle-sœur, et voilà!

– Comment «Et voilà»? C’est votre belle-sœur qui vous a fait inviter? Elle connaît donc le directeur des Variétés-Parisiennes?

– Beaucoup, monsieur. Ma belle-sœur est cette jeune personne pour laquelle vous vous êtes dérangé tout à l’heure, et avec qui vous vous êtes entretenu un instant.

– Diane?

– Si vous voulez. C’est le nom qu’elle s’est donné quand elle a mal tourné. Au fond, elle a bien fait de ne point conserver le nom d’une famille qu’elle eût déshonoré.

– Vous êtes dur pour votre belle-sœur, monsieur.

– Je l’ai été, monsieur, mais je ne le suis plus. Je lui ai, ou plutôt nous lui avons pardonné. À Paris, il faut savoir ne point être trop sévère sur le chapitre des mœurs. C’est ce que j’ai fait comprendre à ma femme, qui tenait rigueur à sa sœur de la profession qu’elle avait embrassée. Elle a cédé à mes objurgations et, depuis, nous ne nous en trouvons pas plus mal. C’est grâce à Diane que notre clientèle a augmenté dans des proportions considérables. Tout ce que je vous raconte là ne vous ennuie point, monsieur?

– Eh! non.

– Mais vous ne buvez pas, monsieur. Personne ne boit ici. Ces gens-là ne savent pas boire. À votre santé et à celle de votre charmante famille! Vous ne trouvez pas que ça manque d’entrain? J’étais venu dans l’espérance d’assister à une orgie et je crois, ma parole, que ça va être plus ennuyeux que dans le monde. Peuh! des poseurs!

– Attendez la fin, monsieur Martinet.

– Ah! la fin sera comme le commencement. Et puis, vous savez, rien ne m’épate plus, moi, j’ai trop voyagé.

Fatigué, Lawrence ne l’écoutait plus. Il cessa de lui parler. Mais M. Martinet n’en continua pas moins:

– Oui, j’ai beaucoup voyagé. «Tel que vous me voyez», j’ai traversé l’Amérique.

Lawrence se taisait toujours.

– Oui, l’Amérique, de l’est à l’ouest, de New York à San Francisco. J’ai passé huit jours et huit nuits sur le Pacific railway.

M. Martinet se retourna vers Lawrence et fut étonné du regard qu’il rencontra.

– Cela vous étonne, dit-il, que j’aie tant voyagé que cela! À me voir, on me dirait un petit-bourgeois, bien tranquille, un calicot qui n’a jamais quitté son magasin. Eh bien! «tel que vous me voyez», il paraît que j’ai couru les plus grands dangers. J’ai failli être mangé par les sauvages.

Lawrence demanda d’une voix calme:

– Il y a longtemps, monsieur, que vous êtes allé en Amérique?

– Mon Dieu! cela ne date pas d’hier. J’avais une vingtaine d’années de moins à cette époque; j’étais svelte et élégant. Depuis, j’ai pris du ventre et quelques cheveux blancs. Je vais sur mes quarante-cinq ans, monsieur. Je ne regrette point les années passées, parce que je les ai bien employées, et que mon petit commerce de tapissier marchand de meubles est fort prospère.

Il vida sa coupe.

Lawrence semblait s’intéresser maintenant au verbiage de M. Martinet.

– Il y a une vingtaine d’années, dites-vous, que vous êtes allé en Amérique, et vous avez failli être mangé par les sauvages… Que voulez-vous dire par là?

– Oh! une histoire… Des farceurs prétendaient que notre train serait attaqué par les Peaux-Rouges. Je ne les ai pas crus, et j’ai bien fait. Pas plus de Peaux-Rouges que sur la main. Mais, en revanche…

– En revanche?… interrogea Lawrence.

Martinet s’arrêtait à nouveau. Il dit après une pause:

– Est-ce que ça vous intéresse vraiment ce que je vous raconte là? Si je vous embête, monsieur Lawrence, il faut le dire, vous savez. Moi, je n’aime pas raser mon monde. Ça n’est pas mon état.

– Mais non, mais non. En revanche?…

– J’suis marchand de meubles, je n’suis pas perruquier.

– Je vous écoute, mon ami.

– Quel sale métier!

– Marchand de meubles?

– Non, perruquier.

– Vous buvez trop, monsieur Martinet, vous aurez mal aux cheveux en vous réveillant cet après-midi, et Mme Martinet vous grondera. Mais, revenons au point où nous avons laissé la conversation.

– Ah! oui, en revanche, il y a eu un fameux drame dans le train. Mais, là, un fameux! Du reste, vous en avez entendu parler.

– Moi?

– Mon Dieu! oui, comme les autres. Ça a fait assez de bruit dans le monde. Voyons, vous ne vous rappelez pas?… Mais qu’est-ce que vous avez, monsieur Lawrence? Comme vous voilà pâle!

– Pâle?

– Mais oui, mais oui. Êtes-vous malade?

– Pas le moins du monde, répondit Lawrence d’une voix ferme. Je suis toujours pâle, moi. Je n’en pourrais dire autant de vous, monsieur Martinet, car votre nez est flamboyant, ce soir. Cela tient sans doute à votre façon si généreuse de boire. Cela ne vous permet plus d’apprécier les couleurs. Vous me voyez trop pâle parce que vous êtes trop ivre, monsieur Martinet.

– Je me tiens encore bien sur mes jambes, monsieur Lawrence.

Et Martinet se leva pour prouver son dire. En effet, il ne bascula point et exagéra la raideur de sa tenue:

– Ah! ah! je suis encore solide.

Il se rassit.

– Je vous parlais donc de ce drame, monsieur Lawrence. Ce fut un assassinat, un horrible assassinat. Cela s’est passé non loin de Julesbourg.

Lawrence, soit qu’il fût distrait, soit pour tout autre cause, brisa son verre.

– Eh! là! C’est moi qui suis saoul, et c’est vous qui cassez la vaisselle! s’écria Martinet. Ma parole, vous me paraissez tout drôle. Votre main tremble… Auriez-vous la fièvre?

Lawrence dit:

– Vous rêvez tout haut, monsieur Martinet. Allez rejoindre Mme Martinet: il est temps. Dans une demi-heure, il serait trop tard.

– Bah! Mme Martinet est absente. Elle ne rentrera à Paris que dans quelques jours. J’ai bien le temps de vous raconter la mort du roi de l’huile!

– C’est inutile; je la connais, en effet. Tous les journaux en ont parlé.

– Parfaitement. On avait cru d’abord à un accident, et c’est ainsi qu’on avait expliqué, dès le lendemain matin, la disparition de sir Jonathan Smith. Mais une enquête plus approfondie, des traces de sang sur la terrasse d’arrière, où il s’était tenu une partie de la nuit, et, plus tard, trois semaines plus tard, la découverte de son cadavre dans la rivière Platte, son cadavre horriblement défiguré et la nuque trouée d’une balle de revolver, tout cela prouva clair comme le jour qu’on était en face d’un assassinat.

– Rappelez-moi donc un fait, dit Lawrence. Les coupables?… Les coupables ont été arrêtés, n’est-ce pas?

– Que non point, déclara M. Martinet. Quelques heures après que l’on se fut aperçu de la disparition du roi de l’huile, on découvrit celle de deux jeunes gens qui l’accompagnaient. Ils avaient fui ensemble. Enfin, plusieurs semaines après le crime, on apprit que la jeune fille était la fiancée du roi de l’huile, et l’on en conclut que l’on se trouvait en face d’un drame de l’amour. On ne retrouva jamais ni la fiancée ni son amant, et tout cela est bien oublié, bien vieux. Ça fit beaucoup de bruit à l’époque, à cause de la fortune du roi de l’huile, voilà tout. Parlons d’autre chose, hein? Ça n’est pas gai, ce que nous racontons là.

– Cette fortune, à qui donc est-elle revenue?

– L’héritier? Un domestique de la victime. Celle-ci n’avait pas de parents et avait fait un testament qui donnait tous les millions à un fidèle serviteur. En voilà un qui n’a pas dû s’embêter après la mort de son maître?

– Et qu’a-t-il fait de la fortune, l’héritier?

– Il l’a entièrement réalisée et a quitté Chicago. Depuis, il n’a plus donné de ses nouvelles. Tout est mystérieux dans cette affaire-là. Moi, je ne serais pas éloigné de croire que l’héritier a été pour quelque chose dans l’assassinat. En France, il suffit qu’on tue quelqu’un qui a du bien pour que la justice arrête celui qui en profite. Il en résulte rarement des erreurs.

– Une dernière question, monsieur Martinet. Vous avez vu celui que l’on croit être l’assassin, ce jeune homme qui, disiez-vous, était l’amant de la fiancée du roi de l’huile?

M. Martinet ne put répondre tout de suite. La fanfare de Trépigny-les-Chaussettes, installée dans les fauteuils de balcon, venait d’éclater de tous ses cuivres. Des torrents de cacophonie descendaient du balcon sur la scène, emplissaient de bourdonnements douloureux les oreilles des invités. C’était le signal qui mettait fin au souper. Tout le monde se leva; on se dirigea vers la rampe, où un large escalier avait été disposé, qui permettait de descendre directement de la scène dans la salle. Un instant, la musique infernale se tut. M. Martinet dit à Lawrence:

– Si je l’ai vu! Ah! monsieur, je l’ai vu comme je vous vois! Partout où je le rencontrerais, je le reconnaîtrais immédiatement. Il était, tenez… il était… soit dit sans vous offenser – et M. Martinet mit sa main sur son cœur – il était un peu dans votre genre, seulement plus petit. Et puis, au lieu d’être brun comme vous, il était blond.

III COMME QUOI DIANE N’ATTENDAIT PLUS LE PRINCE AGRA, EN QUOI ELLE AVAIT TORT

Tous se bousculaient, se poussaient vers l’escalier. La fanfare avait repris sa cacophonie. Dans le désordre de cette sortie de table, Lawrence se trouva, sans qu’il sût comment et sans qu’il eût rien fait pour cela, à côté de Diane, qui lui prit le bras. Il regarda cette jolie femme et ne lui parla pas, ne lui sourit pas. Ses yeux grands ouverts semblaient ne point voir. On le sentait entièrement pris par une pensée profonde qui l’absorbait, qui le jetait hors des choses et des gens qui l’entouraient.

Diane l’entraîna et il se laissa faire. Il descendit avec elle dans la salle. Elle le conduisit dans l’obscurité d’un couloir, poussa une porte. Ils entrèrent dans une loge. Diane referma la porte derrière eux.

Ils n’étaient pas assis que déjà Diane pleurait. Ces pleurs de femme tirèrent Lawrence de son rêve. Il ne s’étonna point de se trouver là avec cette femme en larmes.

– Il ne viendra plus! C’est bien fini maintenant. Au fond, tout au fond, je me moque du prince, et ce qui m’ennuie, c’est qu’on se moque de moi, Vous les avez entendues, les bonnes petites amies?

– Bah! madame, tout ceci n’a pas d’importance. Mais pourquoi me racontez-vous tout cela, à moi qui ne vous connais point?

– Parce que vous ne me le demandez pas. J’aime qu’on ne me fasse point la cour, et avouez que je vous suis parfaitement indifférente.

– Mon Dieu! oui, madame.

– Vous êtes adorable et si triste! si triste. Je me suis dit: «Tiens, voilà un homme qui a des ennuis: je vais aller lui conter les miens.» Maintenant que c’est fait, j’écoute les vôtres.

– C’est charmant, dit Lawrence. Vous mettez tout de suite les gens à… votre aise. Je n’ai pas des ennuis, madame: j’ai de l’ennui.

– Et de quoi, monsieur?

– De me trouver ici. C’est pourquoi je m’en vais.

– Mais vous êtes insolent… Comme c’est drôle!

– Non, madame. Ce n’est point votre compagnie qui me fait fuir, mais celle de tous ces masques, qui font trop de bruit et me donnent mal à la tête.

Diane ne répondit point.

Lawrence l’examinait curieusement, semblant la regarder pour la première fois, lui découvrait de la beauté. La voyant silencieuse:

– Vous pensez encore au prince?

– Plus que jamais! Vous n’avez pas réussi à me le faire oublier, vous savez! Tenez, voulez-vous m’arranger la dentelle de mon jabot, que j’ai un peu froissée.

Pour cette opération, Diane avait déboutonné le haut de son gilet. Les doigts de Lawrence frôlèrent une peau de courtisane. Il rougit.

– Non… Vous rougissez! Ah! on voit bien que vous n’avez pas l’habitude des femmes, vous! Connaissez pas la noce, hein? la haute noce! Vous voilà troublé comme un collégien. Qui aurait dit cela à vous voir si dédaigneux tout à l’heure, avec vos paroles d’orgueil? Je connais cela, mon petit. On est timide avec les femmes. Eh bien! en avez-vous fini avec ce jabot? Vos doigts tremblent.

– N’abusez point, madame, de mon innocence, fit Lawrence en souriant. C’est vrai, je suis un chaste.

– Dites donc, ce sera terrible, vous, quand vous aurez fini d’être chaste.

Diane le regarda longuement:

– Savez-vous que vous êtes très bien, mon cher, et que le costume d’Hamlet vous sied à merveille? Il est bien le cadre qu’il faut à votre pâleur et à votre ennui. Mais venez donc vous distraire dans quinze jours chez moi, venez voir mes «tableaux vivants».

Lawrence se récria:

– Oh! madame, ne me débauchez pas! Je suis couché tous les soirs à dix heures.

Diane mit ses bras au cou de Lawrence:

– Acceptez… C’est dit, n’est-ce pas?

Lawrence rougit encore.

– J’irai, madame, puisque tel est votre bon plaisir.

Il eut un geste résolu, s’arrêta à la contemplation de Diane, se rejeta dans la foule qui obstruait l’entrée du foyer. Il se traça un rapide chemin dans cette foule, arriva à un escalier, le descendit, prit son pardessus au vestiaire et gagna la porte de sortie sur le boulevard.

Il était si occupé par la pensée qu’il avait de fuir, et de fuir immédiatement, qu’il ne prêta nulle attention au bruit qui se faisait autour de lui, au mouvement très prononcé des groupes poussés par la curiosité vers un nouvel arrivant.

Et Lawrence était déjà sur le trottoir au moment où, sur le seuil du foyer, la voix du directeur des Variétés-Parisiennes se faisait entendre:

– Mesdames et messieurs, permettez-moi de vous présenter mon hôte, le prince Agra!

IV EN FAMILLE

Il pouvait être trois heures du matin. La nuit était magnifique. Lawrence, sur le trottoir, regarda le ciel, d’un azur sombre, cloué d’étoiles.

Quelques fiacres et voitures de maître stationnaient en face des Variétés-Parisiennes.

– Bah! dit-il, je vais faire un bout de route à pied.

Il releva le col de son pardessus, s’enveloppa la tête d’une fourrure, car il soufflait une petite bise glacée. Il alluma un cigare et s’en fut, claquant de la semelle, le long du boulevard désert.

Tout en marchant, il monologuait:

– Dix minutes de plus là-dedans et je devenais amoureux. Ce n’eût pas été drôle.

Et il ajouta:

– Elle est bigrement jolie, mais ce n’est qu’une grue!

Il se remémorait les incidents de la nuit.

– «Vous êtes un chaste!…» C’est vrai que je suis un chaste. Je n’ai jamais fait la noce. Le peu que j’en ai vu ne me tente point. Ah! cette Diane, elle me prenait! Sont-elles dangereuses!… On ne m’y repincera plus. Je ne veux plus me laisser entraîner dans un tel milieu…

Sa pensée changea de cours, alla vers le foyer où tendaient ses pas.

Il murmura:

– Chère Adrienne!…

Un peu plus loin, il revenait à Diane. Il ne put s’empêcher de sourire à son idée.

– J’eusse été cette nuit, si j’avais voulu, peut-être, le beau-frère de Martinet!

Il avait prononcé ce nom tout haut:

– Martinet!

Et il s’arrêta soudain, répéta machinalement:

– Martinet!

Il ne souriait plus. Sa face était grave. Il resta ainsi quelques minutes sur le trottoir, songeant à Martinet. La conclusion de son recueillement fut celle-ci:

– C’est un imbécile!

Et il reprit son chemin.

Un fiacre passait, Lawrence le héla.

Avenue Henri-Martin, le fiacre s’arrêta devant un hôtel dont les vastes proportions se devinaient dans la nuit. Un petit parc entourait l’hôtel. La grille d’entrée s’ouvrit. On attendait Lawrence. Celui-ci, descendu de voiture, n’eût pas plus tôt passé le seuil qu’une forme noire se détachait des ténèbres et lui sautait au cou.

– Bonsoir, p’pa!

– Allons, Pold! veux-tu bien te tenir tranquille, vilain diable?

– Vous me recevez comme un chien dans un jeu de croquet, p’pa.

– Et toi, tu m’accueilles comme un dogue.

– Maman et Lily vous attendent. Elles allaient monter se coucher. Elles ne tiennent plus de fatigue.

– Et toi, tu n’as pas sommeil?

– Oh! moi, non. Je viens de me lever.

– Comment cela? Tu n’as pas accompagné ta mère et ta sœur chez les de Tiercœuil?

– Oh! moi, vous savez, p’pa, ces affaires-là, moi, ça m’ennuie. J’pars à bécane à six heures. Il n’y avait pas plan.

– Quelles vilaines expressions tu as, Pold!

– Ah! pour sûr! J’ai pas été élevé aux Oiseaux!

Un domestique les attendait sur le perron. Ils entrèrent dans une salle à manger.

– Le voilà, p’pa! cria Pold.

– Enfin! répondirent joyeusement deux voix féminines.

Une jeune fille vint à Lawrence. Elle paraissait bien ses dix-sept printemps; de taille moyenne et admirablement prise en sa toilette, très simple, de mousseline blanche. Elle était blonde, d’un blond rayonnant et doré. Son teint était d’une pâleur et d’une aristocratie sans égales, son profil droit était un peu sévère, mais cette sévérité était immédiatement rachetée par la douceur infinie du regard.

Lily tendit son front à Lawrence, qui y déposa un baiser.

– Père, père, vous arrivez bien tard. Je vais vous gronder.

– C’est moi qui te gronderai, méchante enfant, de veiller encore. Adrienne, vous êtes coupable. Lily devrait être au lit depuis longtemps. Et vous aussi, et Pold, et moi-même, et tout le monde. Oui, tout le monde devrait dormir.

– Pardonnez-nous, mon ami. Vous savez que ces veilles ne sont guère dans mes habitudes. Nous sommes restés pour le cotillon chez les de Tiercœuil, dans l’espoir que notre rentrée ici coïnciderait avec la vôtre. Sommes-nous si coupables?

Lawrence s’avança vers celle qui venait de prononcer ces paroles et déposa un baiser dans ses cheveux.

– Bonne Adrienne… dit-il.

Cette femme avait peut-être quarante ans, mais elle en accusait trente-cinq à peine, et on sentait qu’elle les aurait longtemps encore, ces trente-cinq ans-là. On la prévoyait d’une beauté durable.

C’était une brune aux yeux bleus, des yeux d’une beauté rare et mystérieuse, des yeux qui attiraient, et qui avaient certainement donné le vertige d’amour aux imprudents qui les avaient trop regardés. On eût dit que les yeux bleus de la mère avaient encore toute la pureté apparue dans les yeux bleus de sa fille. Ils avaient la tristesse en plus. Oui, ces yeux admirables étaient tristes et on les devinait tristes depuis des années et des années, et l’on se disait que cette même tristesse, on l’avait déjà vue dans d’autres yeux. Alors, on se tournait vers Lawrence et l’on trouvait, on rencontrait la même expression vague et indéfinie de regrets lointains pour des choses accomplies et disparues depuis des époques reculées…

Pold enlevait le pardessus de son père, qui parut dans le pourpoint noir d’Hamlet.

– Oh! vous êtes beau! dit Lily.

Et elle pria tout de suite son père de leur raconter sa soirée.

– Il y avait des amis? Vous avez rencontré quelqu’un de nos «connaissances» là-bas?

– Oui. J’ai rencontré un grand ami de Pold.

– Ah! bah! fit Pold. Et qui ça, sans indiscrétion?

– M. Martinet.

– Tiens! Il était là-bas! Il ne se refuse plus rien depuis qu’il a une belle-sœur qui…

– Pold! interrompit Lawrence avec un froncement de sourcils.

– Ah! oui, j’allais commettre une gaffe, dit-il en regardant sa sœur. Ah! bien, les jeunes filles pourraient aller se coucher tout de même.

Lily se leva:

– C’est ce que je fais, Pold.

Lawrence ajouta:

– Et Pold va te suivre. Allez vous reposer, mes enfants. Quant à M. Martinet, je voudrais le savoir moins l’ami de Pold. Ce n’est pas une fréquentation, ça, Martinet. Où es-tu allé chercher Martinet? Quel amour t’a pris pour Martinet?

– Ah! vous savez que j’ai tapé des clous avec lui…

– Oui, je sais tout cela. Mais tu n’as pas envie de te faire tapissier: laisse donc cet homme désormais tranquille dans sa rue du Sentier et cesse tes visites. C’est entendu, n’est-ce pas?

– Ah! papa, c’est un si bon zig! Il est rigolo comme tout et pas méchant.

– Tu me promets de ne plus le revoir ou, tout au moins, de ne plus le rechercher?

Pold se gratta le sommet de la tête.

– Je vous le promets, fit-il.

Lily vint embrasser son père.

Les jeunes gens regagnèrent leurs chambres. Lawrence et Adrienne restèrent seuls. Lawrence rapporta quelques potins parisiens à sa femme, qui ne s’attarda pas.

Quelques minutes plus tard, Adrienne entrait dans la chambre de Lily.

La jeune fille reposait déjà. Ses paupières closes s’entr’ouvrirent au bruit que fit Adrienne.

– Que voulez-vous, mère? demanda-t-elle.

La mère ne répondit point. Elle s’assit proche le lit virginal, en la chambre tendue de satinette blanche qu’éclairait une fleur électrique, perdue parmi d’autres fleurs artificielles jetées en couronne autour d’une psyché.

Lily répéta:

– Que veux-tu, mère?

Et elle sembla se rendormir.

Adrienne considéra cette tête adorable roulée dans la vague blonde des cheveux. Elle la souleva amoureusement de l’oreiller de dentelles, et quand elle eut ainsi son enfant à elle, elle dit:

– Est-il vrai que tu dors, Lily?

Lily enveloppa le cou d’Adrienne de ses bras blancs.

– Je sais que je suis ta joie, mère, ton bonheur, ton grand bonheur…

Elle fit un effort et ajouta:

– Et aussi ta consolation. Adrienne regarda anxieusement Lily.

– Ma consolation? Oh! ma chérie, tu crois donc que j’ai besoin d’être consolée?

– Oui. Vous avez besoin que je sois là. C’est moi qui vous fais sourire quelquefois. Sans moi, vous seriez triste, triste, triste, et papa aussi serait triste, toujours.

– Dis-moi toute ta pensée, Lily…

– Ma mère, vous avez un chagrin immense que je ne sais pas, mais que je voudrais savoir.

– Pourquoi?

– Pour vous en guérir. Pardonnez-moi de vous dire cela, mère, mais vous êtes malheureuse. Oh! malheureuse!

– Une mère n’est point malheureuse, Lily, quand elle a une fille comme toi.

– Et un mari comme papa, je le sais. Et, cependant, vous êtes malheureuse.

– Qui t’a dit cela, Lily?

– Personne. Je l’ai vu.

– Qu’as-tu vu, mon enfant? C’est la première fois que tu me tiens un pareil langage.

– J’ai vu que vous pleuriez souvent, et que mon père essayait vainement de vous consoler.

– Je ne pleure jamais, ma fille.

– Oh! si, vous pleurez. Vous pleurez dans votre oratoire! Vous ne pouvez vous mettre à genoux sans pleurer! Je vous ai surprise sans le vouloir, mère. Pardonnez-moi. Et puis votre regard semble toujours tourné vers quelque chose que vous n’oubliez jamais… Quoi? Je voudrais savoir quoi. Je voudrais pouvoir éloigner de vous cette chose qui vous hante.

Adrienne prit la tête de son enfant, déposa des baisers sur ses paupières, la mère et la fille ne dirent plus rien. Elles restèrent longtemps ainsi. Lily s’endormit doucement, Adrienne contempla son sommeil, des larmes lourdes et silencieuses tombèrent sur la tête de l’enfant.

Pold, qui s’était couché de bonne heure et qui s’était relevé quand sa mère et sa sœur étaient rentrées à l’hôtel, vers trois heures du matin, Pold, remonté dans sa chambre, ne dormait pas. Il arpentait la pièce à grands pas et regardait de temps en temps le cadran de la pendule, dont les aiguilles marquaient quatre heures et demie.

– Je n’ai pas osé le demander à p’pa, disait-il tout haut. Quel prétexte pour le lui demander? Mais je suis sûr qu’elle y était. Parbleu! Martinet me l’a dit, qu’elle s’y trouverait. Il le sait, lui, Martinet. Il sait tout, ce sacré Martinet. Et puis, est-ce qu’il y a vraiment une fête parisienne sans Diane?…

Il marcha quelque temps encore par la chambre, puis il s’arrêta en face d’un bureau, s’assit dans un fauteuil, ouvrit, avec une clef, un tiroir et en sortit un paquet de photographies.

Pold, de son nom de baptême Léopold, était un brave garçon, d’une santé prospère, très «calé» dans tous les sports, d’une vigueur et d’une adresse peu ordinaires, très ignorant de tout ce qui ne touchait point au cyclisme, à l’équitation, au canotage, à la chasse, au cricket, au football et autres exercices. En revanche, il avait découragé tous ses professeurs et bâclé ses classes. Il donnait pour excuse à son ignorance et à sa paresse pour l’étude les déplacements continuels, les voyages sans nombre de la famille, qui n’était installée à Paris que depuis trois ans. Il affectait des «airs d’homme» et prétendait que la vie n’avait plus rien à lui apprendre.

C’était surtout un impulsif. Les désirs qui lui naissaient devaient être contentés sur-le-champ. Il ne s’adressait point, pour atteindre son but, quel qu’il fût, à un parent ou à un ami. Il ne comptait que sur lui et agissait sans prendre conseil de personne. Il ne discutait pas avec ses fantaisies, qui lui paraissaient toujours naturelles.

Ce qu’il n’avouait point, c’était qu’il fût un sentimental. Sous ses dehors d’homme fort et que rien n’étonnait dans la vie, sous ses extravagances et ses vantardises, il essayait vainement de cacher une sentimentalité excessive.

Ainsi, à cette heure où nous le trouvons dans sa chambre, toute sa pensée est occupée par Diane. Pold n’a pas un «béguin» platonique pour Diane. Il l’aime de loin, mais il l’aime. Il est prêt à tout pour le lui prouver. Pourquoi Diane? Parce qu’il fallait qu’il aimât quelqu’un, parce que son cœur avait besoin d’occupation.

Et il avait cherché. Un jour, il avait vu Diane, aux Folies, sur la scène. En sortant de l’établissement, il se disait: «C’est bien simple, j’adore cette femme.» Au fond, il n’adorait rien du tout. Mais à force de se le répéter, il le crut; à force de se trouver sur le passage de Diane, il en devint réellement très amoureux; à force de regarder, à la vitrine des papetiers de la rue de Rivoli, les photographies de Diane, de les acheter et de se perdre dans une nouvelle contemplation à domicile, il en devint fou.

Il la contempla prenant son bain, sortant de son tub, se mettant au lit. Il la vit en toilette de soirée, en toilette de ville, en peignoir et sans peignoir. Il la considéra dans ses poses les plus plastiques.

Finalement, il se leva après avoir déposé un baiser chaleureux sur l’un des portraits et s’en fut vers la pendule.

– Zut! dit-il, je ne vais pas me recoucher. Je n’ai plus qu’une heure et demie à attendre pour aller au rendez-vous des copains. Mais je n’attendrai pas. Je sors tout de suite. En route!

Il alla à la fenêtre, souleva le rideau et déclara que «c’était dégoûtant, que le jour ne se lèverait jamais».

– Et puis, de la nuit, je m’en fiche! affirma-t-il.

Il passa un costume de cycliste, mais ne se chaussa point. Il marcha «sur ses chaussettes», les souliers dans les mains. Il ouvrit la porte de sa chambre avec précaution, arriva sur un palier, descendit des marches, tout cela dans la plus grande obscurité. Pold ne devait pas en être à sa première expédition nocturne.

Il arriva dans le vestibule, tâta le mur de la main, prit des clefs à un clou. Il ouvrit la porte du perron qui donnait sur le parc. Là, sur les marches du perron, il se chaussa. Puis il fut dans le parc; il arriva à la grille. Avec son trousseau de clefs, il ouvrit cette grille. Quand elle fut ouverte, il s’en alla vers une maisonnette, qui était celle du concierge. Il frappa à la fenêtre. Il refrappa. La fenêtre s’ouvrit.

Une voix enrouée dit:

– C’est encore vous, monsieur Pold. Vous n’êtes vraiment pas raisonnable. Votre papa finira par tout savoir, et il me mettra à la porte…

– P’pa ne saura rien, si vous ne lui dites rien, père Jules.

– Qu’est-ce que vous voulez encore?

– Parbleu! ma bicyclette!

Par la porte de la maison, le père Jules passa la bicyclette.

– Prenez vite. Il fait un froid de loup. Je vais attraper des rhumatismes…

– Et voilà les clefs. Vous les remettrez dans le vestibule. Bonne nuit, père Jules. Mes amitiés à votre chaste épouse.

Le clair de lune illuminait ces quartiers déserts. Pold se mit à pédaler avec ardeur. Pas un passant, pas une voiture. Il s’amusait. Il s’offrait une course de vitesse. Il n’était point pressé, cependant. Il avait rendez-vous à six heures avec des camarades à l’autre bout de Paris, place d’Italie.

Il avait dépassé la place Victor-Hugo et approchait de la rue de Villejust, quand il aperçut, au loin, du côté de la place de l’Étoile, une lumière qui approchait. Il entendit le trot des chevaux. Il ralentit son allure. La voiture passa.

Pold ne put retenir une exclamation:

– Tiens! le cocher de Diane!

Et il continua sa route plus lentement.

– Elle vient des Variétés-Parisiennes, se dit-il. C’est Diane qui rentre chez elle…

Et, tout d’un coup, d’un mouvement presque instinctif, il fit demi-tour, suivit la voiture à quelques mètres.

Il considérait le coupé:

– Elle est là-dedans! Elle est peut-être seule là-dedans!

Des idées saugrenues lui montaient au cerveau. Il songeait à des déclarations possibles, à des surprises. Si cette femme était bien seule dans cette voiture, est-ce que l’occasion de lui parler ne s’offrait pas d’elle-même? Laisserait-il échapper cette occasion?

Il était plein d’audace et de timidité. Il ne savait à quoi se résoudre. Cependant, il continuait à pédaler quand même.

La voiture remontait l’avenue Victor Hugo. Elle la remonta jusqu’aux fortifications.

Soudain, au moment où le coupé approchait de la Muette, Pold, sur sa bicyclette, le dépassa en pédalant de toutes ses forces. Il prit ainsi une grande avance, déboucha sur le boulevard Suchet et redescendit, entra de la même allure dans l’avenue Raphaël.

Le jeune homme n’hésitait plus. Il avait un but. Il s’était décidé à quelque chose.

Vers la bifurcation de cette avenue Raphaël et de l’avenue Prudhon, il s’arrêta. Il descendit de machine et longea, sur la gauche, un mur. Le mur était haut, et la crête en était garnie de tessons de bouteille. Il fit le tour par l’avenue Prudhon.

Là, le mur devenait grille: de hautes barres de fer terminées en pointe de lance et qui semblaient impossibles à franchir.

Pold regarda à travers cette grille. La lune éclairait un vaste jardin où apparaissaient, ombres compactes, quelques bouquets d’arbres. Derrière ces arbres, on distinguait les murs blancs d’une villa.

Pold marchait toujours, tenant à la main sa bicyclette. Il dépassa les murs blancs de la villa, derrière laquelle se trouvait un autre jardin. Là, plus de grille, mais un nouveau mur. Celui-ci était beaucoup moins haut que le mur qui s’étendait sur l’avenue Raphaël. Au sommet, on distinguait encore des tessons de bouteille.

Pold passa devant une petite porte et s’arrêta. Il tâta le mur.

– Ce doit être ici, dit-il.

Sa main se promenait sur le mur. Pold ne put retenir une exclamation:

– Ah! je l’ai!

Et sa main tira du mur une brique.

Rien ne faisait prévoir que Pold connût le jardin et la villa, mais il était évident qu’il connaissait le mur.

Le jeune homme n’avait peut-être pas encore pénétré dans la propriété, mais certainement il avait dû envisager la possibilité de sauter par-dessus le mur, et il avait étudié ce mur. Il posa la brique par terre, mit sa bicyclette au coin de la petite porte, plaça un pied dans l’excavation qu’il avait faite en retirant la brique, l’enleva, posa l’autre pied sur la selle de sa bicyclette. Sa tête dépassa ainsi la crête du mur.

Au-dessus de la porte, il y avait une large corniche. Les coudes du jeune homme s’appuyaient sur cette corniche. Il se souleva sur les coudes, se maintint sur un seul et sa main alla chercher la crête. Il tâtonna, puis secoua un tesson, qui céda. Il avait deux points d’appui suffisants: la corniche et la crête. Il était debout sur le mur quelques secondes plus tard. Sa silhouette se dressa dans la nuit claire, puis Pold plia sur les jarrets et sauta.

Il s’étala assez brutalement. Il fut presque aussitôt relevé, mais ne put retenir un cri de douleur. Il se pencha et constata qu’un tesson de bouteille lui avait déchiré un mollet, qu’il saignait abondamment et que son bas et sa culotte étaient en lambeaux.

Il banda le mollet blessé avec son mouchoir, puis il s’orienta.

Il avait devant lui deux arbres, deux marronniers superbes, dont les hautes branches atteignaient à la hauteur des fenêtres du deuxième étage de la villa. Les arbres étaient à quelques mètres de la maison.

Pold se dirigea vers les arbres, s’approcha de la villa et regarda deux fenêtres restées ouvertes au premier étage.

– C’est ici sa chambre et son cabinet de toilette, se dit-il.

Il était, en effet, suffisamment renseigné par un reporter qui, huit jours auparavant, dans une interview, avait décrit le home de Diane, interview qui avait fait le tour de la presse demi-mondaine.

Pold regarda encore les fenêtres et les arbres. Puis il se décida, enveloppa un tronc de ses bras vigoureux et grimpa.

Il atteignit la première branche, puis se hissa jusqu’à une fourche d’où il pouvait plonger son regard dans les deux trous noirs des fenêtres restées ouvertes.

Il s’installa et attendit. L’ombre des branches le cachait. La clarté de la lune ne venait pas jusqu’à lui.

V LE POISSON D’AVRIL DE DIANE

– Le prince Agra!

Ces mots magiques avaient volé de bouche en bouche jusqu’aux coins les plus reculés du théâtre.

L’histoire du billet jeté dans la voiture de Diane, le rendez-vous, l’attente vaine de la demi-mondaine, son espoir et son désespoir, on savait tout cela et l’on s’en amusait beaucoup.

Diane s’était avancée toute pâle. Il était devant elle. Il apparaissait sur le seuil, beau comme un jeune dieu.

Sur son torse flottait une tunique lourde tissée de fils de soie et d’or. Il avait de larges pantalons à l’orientale. De ses épaules tombait un manteau d’une impériale richesse.

Autour du prince, on avait fait d’abord le plus religieux silence. Mais, peu à peu, un murmure montait, grandissait, gagnait les couloirs, un murmure d’admiration. Diane avait les mains jointes.

Le prince se dirigeait vers elle. Il semblait la connaître. Il lui tendit la main.

– Madame, dit-il, me pardonnez-vous d’arriver si tard?

– Vous êtes le maître, dit-elle.

– Que voilà un vilain mot, madame! Je veux être votre ami.

Ils sortirent du foyer.

Comme ils descendaient l’escalier de pierre qui conduit au vestibule du rez-de-chaussée, ils entendirent des cris. Une dizaine de personnes se penchaient au-dessus du garde-fou et se donnaient de rapides explications, dont on ne saisissait point le sens.

Le prince entraîna Diane de ce côté. Lui aussi se pencha sur la rampe, et voici ce qu’il vit:

Un homme était suspendu de ses deux mains crispées à cette rampe, ses pieds ballottaient dans le vide. S’il tombait, il pouvait se blesser. Il avait trois mètres à sauter et ne s’y résolvait point.

Cet homme était Martinet. Très ivre, il avait enfin quitté le buffet, s’était répandu dans les couloirs, criant, d’une voix mal assurée: «L’orgie! l’orgie! je veux voir l’orgie!… Qu’est-ce qui m’a fichu des donzelles qui sont plus honnêtes que des femmes du monde et qui se tiennent ici comme dans une réception ouverte chez Turrel?… On les pince, elles vous flanquent des gifles!… J’aime mieux rentrer chez moi.»

Ayant pris cette bonne résolution, il la voulut mettre à exécution tout de suite. Comme il était pressé de rentrer, il descendit un peu vite les premières marches de l’escalier et «s’étala».

– Sale escalier! dit-il, il est trop raide…

Et, après réflexion, il ajouta:

– Y a pas à dire, il est plus raide que moi.

Il se releva tant bien que mal et recommença la descente. À la seconde marche, il chancelait et s’allongeait encore.

– Oh! là! là! fit-il. Si on a jamais vu un escalier pareil!

Il contempla, d’un œil morne, les murs qui semblaient valser lugubrement.

Il se releva encore, s’agrippa à la rampe de pierre et déclara:

– C’est vraiment pas étonnant si je me fiche par terre! C’est un escalier tournant! Ça tourne! Ça tourne! J’aurais plus vite fait de le dégringoler sur la rampe, leur escalier!

Et il se mit en mesure de le dégringoler. Il enjamba. Il fut à cheval sur le garde-fou, assez large. Il s’allongea sur la pierre. Ce faisant, il riait. Il avait un petit rire nerveux, un gloussement. Et il se laissa filer. Mais il dévia tout de suite.

Pour son malheur, il dévia en dehors. Ses jambes emportèrent le reste. Il tomba. Cela le dégrisa soudain. Devant l’imminence du danger, il recouvra ses esprits, s’efforça de se retenir, parvint à se crisper, des mains, à la rampe. Puis, sans un mot, n’ayant plus la force de crier, il attendit.

On l’avait vu dans sa position critique. On accourut à son secours. Mais les gens ne savaient pas comment le tirer de là. Certains se penchèrent, hésitèrent à le prendre au poignet, craignant d’occasionner, définitivement, sa chute. C’était, au moins, une jambe cassée.

C’est alors que le prince et Diane arrivèrent. Le prince écarta le groupe affolé, se pencha, prit dans sa main le poignet de Martinet et, développant une force insoupçonnée, le tira à lui.

Martinet vint. Ce fut d’abord son bras, puis sa tête, puis son torse. Et le prince, l’ayant saisi alors sous les aisselles, l’enleva, le déposa sur les marches, sans effort.

Comme on applaudissait, le prince continua son chemin. Diane était très heureuse que son beau-frère s’en fût tiré à pareil compte, mais très vexée qu’il se fût mis dans une telle posture. Elle ne voulait point laisser paraître aux yeux du prince qu’elle portait un intérêt quelconque à ce pochard.

Le directeur des Variétés-Parisiennes se trouvant à côté du jeune compagnon de Diane, celui-ci lui dit:

– Monsieur, conduisez donc Martinet à un cocher qui le ramènera chez lui.

– Mais j’ignore son adresse, fit le directeur.

– Je vais vous la dire: 25 bis, rue du Sentier.

Le directeur s’éloigna.

– Vous connaissez l’adresse de… cet homme? demanda Diane, stupéfaite.

– Oui, répondit négligemment le prince. Je m’intéresse à votre beau-frère.

Diane rougit et ne dit plus rien.

Ils étaient dans le vestibule. On y avait élevé une sorte de cabine de toile éclairée à l’électricité et dans laquelle des groupes se faisaient photographier.

– Je voudrais avoir un portrait de vous, madame, dit le prince en conduisant la jeune femme à cette cabine.

Diane alla prendre position dans la cabine.

Elle vit passer le directeur, avec Martinet, celui-ci se défendant, ne voulant pas s’en aller.

Le directeur resta sourd aux plaintes de Martinet, descendit celui-ci sur le trottoir, héla un fiacre, mit l’homme dedans et donna l’adresse au cocher.

La voiture n’avait pas fait dix mètres que la tête de Martinet passait à la portière.

– Eh! bourgeois! criait Martinet au cocher, arrête-toi au troquet du coin. À cette heure, il doit être… «rouvert»!

– Y en a qui ferment jamais!… répliqua le cocher. On y va, mon frangin!…

Il était cinq heures quand le prince Agra et Diane quittèrent les Variétés-Parisiennes. Diane n’avait plus de volonté, plus de caprices, plus de désirs… Au bras du prince, elle se laissait mener, elle s’abandonnait.

Après la séance de photographie dans la cabine de toile, elle redevint la chose du prince. Elle ne montrait même plus d’orgueil; sa joie ne lui venait plus de son triomphe, de l’envie des autres; elle s’annihilait dans le bonheur immense d’avoir ce jeune homme à elle, à côté d’elle. Diane marchait dans un rêve…

– Cette voiture est la vôtre, madame, disait Agra. Elle vous conduira chez vous. Il faut nous quitter.

– Que votre volonté soit faite, répondit Diane. Mais, dites-moi, quand aurai-je la grande joie de vous revoir?

– Chez vous, madame, à vos «tableaux vivants», dans quinze jours.

Quelqu’un ferma la portière. Le carrosse reprit sa route, suivi de sa cavalerie, et Diane resta sur la place à le voir s’éloigner, descendre l’avenue de la Grande-Armée, disparaître…

Elle se tourna enfin vers son cocher, qui, sur le siège du coupé, attendait.

– Jean, dit-elle, qui donc vous avait donné l’ordre de venir m’attendre ici? Je vous attendais à la sortie des Variétés-Parisiennes, comme il était convenu. Vous n’y étiez point, et heureusement pour moi que j’eus l’équipage du prince…

Jean répondit:

– Qui m’a donné cet ordre? Mais c’est vous, madame!

– Moi? Et comment l’entendez-vous, Jean?

– Je n’ai fait qu’exécuter les instructions que vous m’avez envoyées dans cette lettre, fit Jean en lui tendant un papier qu’il sortit de sa houppelande.

– Une lettre de moi? Quand l’avez-vous reçue?

– Cette nuit, à deux heures, madame. On m’a même réveillé pour me la remettre.

Diane prit le papier et l’approcha de la lanterne. Elle lut:

«Soyez cette nuit, à cinq heures, au coin de l’avenue Friedland et de la rue de Tilsit, avec le coupé. Vous verrez, à cinq heures et demie, arriver un équipage qui se rangera près de l’Arc de Triomphe. Vous rejoindrez cet équipage.

«Diane.»

– Cela tient du prodige s’écria Diane après avoir lu. Voilà bien une lettre de moi et voilà bien ma signature! Et, cependant, je n’ai point écrit et je n’ai point signé!

– Regardez, madame, reprit le cocher. Ce n’est point seulement votre écriture et votre signature…

– Oui, oui, continua Diane, c’est encore mon chiffre…

– Et votre papier…

– Et mon papier…

Diane releva la tête et regarda encore du côté de l’avenue de la Grande-Armée…

– Ah! mon Dieu! dit-elle, prise d’une véritable terreur, que veut dire tout ceci?…

Elle monta dans son coupé et cria:

– Et, maintenant, avenue Raphaël!…

VI LES AVENTURES DE POLD

Quand le carrosse du prince, quelques minutes auparavant, s’était arrêté à l’Arc de Triomphe, Diane avait demandé:

– Que nous arrive-t-il?

– Oh! rien, madame, avait fait le prince, il nous arrive simplement qu’il faut nous quitter.

Diane releva sa tête qu’elle avait posée sur l’épaule du prince. Elle ne pouvait en croire ses oreilles. Quitter celui qu’elle considérait déjà comme son royal amant… Le quitter, et pourquoi?

Depuis leur départ des Variétés, aucune parole n’avait été échangée entre eux, aucune. Diane s’était réfugiée en lui. Depuis qu’il lui était apparu, la splendeur de cette apparition et les divers événements qui avaient suivi l’avaient plongée dans une admiration et dans un trouble inconnus. Il lui était apparu adorable et redoutable!

Aussi, quand il lui avait dit: Il faut nous quitter!… elle avait été douloureusement surprise, mais elle n’avait point protesté.

Mais quand elle fut toute seule dans son coupé, elle se dit: «Je l’aime et il ne m’aime pas.»

Il se passait en elle des choses inconnues qu’elle ne s’expliquait point.

Le coupé s’arrêta. On était avenue Raphaël. La grille du jardin fut ouverte. Le coupé pénétra dans le jardin, vint au perron de la villa. Cinq minutes plus tard, Diane était dans sa chambre.

Une soubrette vint à elle. Elle la renvoya.

– Je veux être seule, dit-elle. Allez vous coucher.

Comme la soubrette se retirait, celle-ci ne put retenir un cri. Diane, en effet, venait d’entr’ouvrir son manteau.

– Oh! ce collier, madame, ce collier!

Diane fut mauvaise:

– Allez-vous-en, Jenny! Allez-vous-en!

– Madame!… Le collier de madame!…

Les yeux de Diane exprimèrent tant de fureur que Jenny disparut.

Diane, restée seule, souleva le collier.

– Oui, c’est un présent royal, dit-elle… Il m’a donné son collier… mais c’est lui que je veux! C’est lui!

Elle déposa le collier dans une cassette et vint tomber dans un fauteuil.

Elle considéra, par les fenêtres ouvertes, la nuit. Elle resta longtemps ainsi puis, le froid l’ayant gagnée, elle se leva et passa dans son cabinet de toilette.

Là aussi, les fenêtres étaient larges ouvertes, ainsi que tous les soirs. C’était une règle d’hygiène qu’elle s’était imposée.

Elle ferma les fenêtres du cabinet de toilette. Les carreaux étaient traversés d’une tringle où glissaient des rideaux.

Mais, au-dessus de cette tringle, le regard pouvait pénétrer.

Et quelqu’un voyait.

Nous avons laissé Pold à cheval sur une grosse branche de marronnier.

Il avait entendu le bruit de la voiture sur l’avenue Raphaël.

– C’est elle! avait-il dit.

Et ses yeux n’avaient plus quitté les trous noirs des fenêtres.

Les fenêtres s’étaient soudain illuminées d’une clarté électrique.

Il avait assisté à la scène, très courte, entre Diane et sa femme de chambre. Il n’en avait pas perdu un mot, pas un geste.

La soubrette était partie, et Diane venait de passer dans l’autre pièce, dont elle avait fermé les fenêtres.

Mais, comme nous l’avons dit, on pouvait tout voir au-dessus des tringles. Pold assista, dans le cabinet de toilette, au commencement du déshabillé de Diane.

Ce qu’il vit eut sans doute le don de l’intéresser, car il ne put retenir des exclamations qui traduisaient son enthousiasme.

Pold n’y tint plus. Il descendit de sa branche. Il reprit le tronc du marronnier dans ses bras et se laissa glisser.

Il fut par terre. Il s’en alla jusqu’au pied du mur. Si les fenêtres du cabinet de toilette étaient fermées, celles de la chambre n’étaient pas encore closes. Il les regarda. Il mesura du regard la distance qui les séparait du sol.

Il étudia le mur. Ce mur était garni d’un treillage qui soutenait une vigne. Un arbre de vigne montait le long de ce treillage.

Pold n’hésita pas. Il tenta l’escalade du treillage en s’aidant de la vigne.

Cette première tentative fut vaine. Il retomba au pied du mur. Pold regarda encore, d’une façon désespérée, les fenêtres.

Il comprenait qu’il n’avait pas une minute à perdre.

Dans quelques instants, les fenêtres de la chambre se fermeraient comme celles du cabinet de toilette.

Et, alors, tout était perdu pour lui. Il ne pouvait espérer que Diane ouvrirait une fenêtre s’il frappait aux carreaux. Diane, certainement, appellerait ses gens.

La situation était critique. Elle était presque désespérée. Et, cependant, il songeait qu’il n’avait pas tant fait pour rester en chemin. Le plus dur de son aventure restait à accomplir. Mais encore ne l’avait-il tentée que pour tout essayer afin de la mener à bonne fin.

Il ne raisonnait plus. Ce n’était plus un enfant. Ce n’était pas un homme. C’était un animal poussé par son instinct et auquel l’instinct fixait un but.

Il grimpa. Il s’arracha les mains, il se brisa les poignets entre le treillage et le mur. Il s’accrocha comme il put, il accomplit des prodiges d’équilibre: il faillit retomber dix fois au pied du mur, il eut la chance de rencontrer des clous où ses pieds se posèrent désespérément.

Il cassa une branche de la vigne et se rattrapa à une autre. Au moment, enfin, où il croyait que ses efforts n’allaient point aboutir, à la seconde précise et définitive où il allait renoncer à l’escalade et se laisser retomber au pied du mur, où sa chute pouvait être dangereuse, il saisit, d’un effort suprême, l’appui-main de la fenêtre. Il était sauvé.

Il resta sur la fenêtre, debout, face à l’intérieur de la chambre et, simplement, croisa les bras.

La chambre était éblouissante de clarté dorée. Tout y semblait en or: la lumière, les murs, les meubles, les divans, les coussins, les tapis et le lit. Un lit très bas et très large, qui paraissait une bête immense accroupie, allongée, étendant ses pattes aux griffes d’or comme des membres las.

Les lèvres de l’impassible Pold laissèrent échapper ces mots:

– Mâtin! c’est rien chouette ici!

Puis il se tut; il attendit. Derrière lui, le jour commençait à poindre.

Dans le cabinet de toilette, Diane venait de passer un peignoir tout en fanfreluches, et en dentelles.

Elle était dans un état de nervosité bien facile à comprendre après les événements d’une telle nuit.

Son amour lui était venu dans des conditions, dans un cadre accompagné d’incidents si exceptionnels qu’il lui en restait une sorte de terreur.

Le mystère dont s’entourait le prince et la toute-puissance dont il semblait disposer, sa richesse prodigieuse le mettaient, à ses yeux, en dehors de tout ce qu’elle avait appris des hommes jusqu’à ce jour.

Or, il y avait des minutes où elle se réjouissait que rien de définitif ne se fût passé entre elle et cet homme, car elle sentait bien qu’elle lui livrerait son âme, qu’elle la lui vendrait, elle qui n’avait jamais vendu que son corps… et il y avait des minutes, au contraire, où une grande exaspération lui venait de ce que cet homme ne l’eût point prise déjà…

Ce sentiment finit par la dominer, par l’envahir tout entière.

– Je veux être à lui! se criait-elle. Je veux être sa chose! Et elle considérait avec horreur la possibilité qu’il fût à une autre…

Quand elle poussa la porte de son cabinet de toilette pour entrer dans sa chambre, ses nerfs étaient tendus, exaspérés, surexcités effroyablement…

Pold la vit venir. Il resta sur sa fenêtre, toujours debout, toujours les bras croisés. Il ne fit pas un mouvement, n’eut pas une parole.

Diane alla à un guéridon, laissa tomber quelques bagues dans une coupe de saxe, quelques bracelets.

Elle dit tout haut:

– Il faut que je ferme les fenêtres.

Pold sentit bien que le moment était solennel et que cette minute allait décider de quelque chose de très grave. Il fut très étonné de n’en point ressentir le trouble intense qu’il redoutait. Un calme suprême lui était venu de la gravité de la situation.

Diane s’avança vers la fenêtre où était Pold.

Elle fut près de la fenêtre; elle leva la tête.

Elle ouvrit la bouche, prête à pousser un hurlement de terreur. Mais sa bouche ne laissa échapper aucun son.

Diane n’avait plus la force de crier.

Elle recula jusqu’à la muraille; puis, acculée contre la cloison, le masque tragique, elle considéra Pold, qui descendait.

Il était fait comme un voleur. Ses vêtements couverts de terre étaient déchirés, pendaient en loques. Sa figure et ses mains étaient ensanglantées.

– Diane, dit-il, Diane – permettez-moi, madame, de vous donner ce nom si doux, que je répète depuis des jours et des nuits -, Diane, ne vous épouvantez point ainsi et remettez-vous.

Diane ne se remettait pas du tout.

– Laissez cette mine effrayée…

Soudain la jeune femme bondit jusqu’à un bouton de sonnette et allongea fébrilement le bras.

Pold lui avait déjà pris ce bras.

– Et, surtout, Diane, laissez la sonnette tranquille. Diane, je ne vous veux point de mal. Diane, je vous aime.

Diane put parler enfin. Elle dit, toute tremblante:

– Ah! vous m’aimez?

– Plus que tout au monde, madame.

– Eh bien, puisque vous m’aimez, allez-vous-en!

– M’en aller? s’écria Pold.

La jeune femme eut la crainte d’avoir froissé ce sinistre visiteur, à la disposition duquel elle se trouvait tout entière. Elle reprit d’une voix plus douce:

– Enfin, monsieur, que voulez-vous de moi?… Surtout, surtout, ne me faites pas de mal…

– Moi, vous faire du mal? Y songez-vous? J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que je vous aime, madame.

Diane commençait à se remettre.

– Étrange amoureux…

– … que celui qui entre par la fenêtre à cinq heures du matin. Il fut un temps, madame, où ils en descendaient toujours à cette heure-là…

– Ce temps est passé.

– Parce que le temps des vrais amoureux n’est plus, Diane. Or, moi, je suis un amant de ces temps anciens et j’ai conservé les procédés de l’époque…

Pold s’avança vers Diane. Il étendit le bras.

– Ne m’approchez pas! Ne m’approchez pas!

– Je vous fais donc horreur?

– Oh! oui. Regardez-vous dans cette glace.

– Non, madame, car si je me regardais dans cette glace, vous appuieriez sur ce bouton.

– Je vous donne ma parole que je ne bougerai pas.

– Je vous crois, fit chevaleresquement Pold.

Et il se regarda dans la glace. Il n’avait pas plus tôt tourné le dos que Diane s’était livrée à une nouvelle tentative du côté de la sonnette.

Pold l’avait vue et était arrivé encore à temps pour l’empêcher de prévenir ses gens.

– Croyez donc à la parole des femmes! dit-il. Oh! Diane, Diane, vous m’enlevez toutes mes illusions.

Dans le mouvement rapide qu’elle avait fait, Diane avait laissé s’entr’ouvrir son peignoir. Une manche du peignoir glissa, et Pold vit une épaule nue. Il fit:

– Oh!

Diane eut peur du regard qu’il lui lança. Elle voulut rattraper son peignoir, s’en couvrir complètement, mais, dans un geste malheureux, elle découvrit l’autre épaule.

– Mon Dieu! mon Dieu! disait Pold, qui la dévorait des yeux et dont l’admiration, naturellement, avait doublé.

Et il ne fut point brutal.

Brutal, il l’avait été jusqu’alors. Il avait subi cette nécessité. Il avait joué au matamore. Il fallait faire peur à cette femme avant de s’en faire aimer. Lui faire peur avait été facile; s’en faire aimer était une tâche beaucoup plus ardue. Pold n’hésita pas à l’entreprendre. Il n’était pas dans son rôle, tout à l’heure, quand il se conduisait cyniquement en bandit de grand chemin. Maintenant qu’il s’agissait d’amour, il allait être sincère.

Il tomba à ses genoux. Il entoura Diane de ses bras. Il lui dit:

– Je ne suis pas un voleur. Je suis un jeune homme de bonne famille. Je serai riche un jour, je vous donnerai toute ma fortune. On m’appelle Pold. Je ne suis point méchant. Je ne suis qu’un pauvre petit potache amoureux. Si vous avez eu peur de moi, c’est que je me suis présenté par la fenêtre. Votre porte ne se serait point ouverte devant moi. C’est aussi que mes vêtements sont déchirés, que je suis sale et laid et que je suis plein de sang. Je me suis arraché les mains et le visage, je me suis brisé les poignets et je me suis ensanglanté les jambes – j’ai une grande plaie à la jambe -, tout cela pour vous voir de plus près, pour vous parler, Diane, pour vous dire que je vous aimerai toujours…

Pold sentait que Diane voulait se dégager. Entre ses bras, il lui serra plus étroitement les jambes. Elle fut prise comme dans un étau. Il la regardait de bas en haut, suppliant, avec l’air humble d’un chien qu’on va battre.

– Oh! oui, j’ai voulu vous voir autrement qu’en photographie…

Et comme Diane ne put s’empêcher de sourire:

– Pourquoi souriez-vous? Pourquoi vous moquez-vous de moi? Je vous ai dit que je n’étais qu’un pauvre petit potache… Vous ne savez pas, vous, vous ne saurez jamais le mal que vous faites aux petits potaches avec vos photographies. Ils les considèrent longtemps à la vitrine des papetiers, ils font des économies et ils les achètent, et ils les cachent, et, chaque fois qu’ils le peuvent, ils s’abîment dans la contemplation de vos photographies… Ils finissent par vous aimer… Pourquoi nous avoir montré votre corps avec tant d’impudeur? Pourquoi ne nous avoir rien caché de vos dessous, de vos toilettes intimes, rien de votre beauté et de tout ce qui pare votre beauté et vous fait plus belle encore, si vous voulez qu’on ne vous aime pas? Diane, le petit potache en a assez de vos photographies! C’est vous qu’il aura! Plus de carton, Diane, plus d’images… Je veux de la chair, Diane, votre chair si douce, si douce…

Diane n’avait plus peur du tout. Diane, maintenant, s’amusait comme une petite folle et goûtait presque l’aventure. Elle ne souriait plus; elle riait. Elle riait haut et fort; elle ne se retenait plus; elle se tordait de rire. Elle avait eu une telle peur qu’elle pensait qu’elle ne rirait jamais assez. Et elle s’en donnait, s’en donnait. Elle était secouée d’un tel rire qu’elle ne put l’arrêter quand elle le voulut. La crise de nerfs que tous les événements de cette nuit rendaient probable se passa en une crise de rire. Elle se renversa sur son lit pour rire encore.

Pold, debout maintenant, regardait ce corps de femme, frêle et joli, que secouait le spasme du rire.

Mais, quelques minutes plus tard, Diane ne riait plus.

VII SUITE DES AVENTURES DE POLD

Pold reprenait bientôt le chemin par lequel il était venu; il descendit par la fenêtre et passa par-dessus le mur. Il faisait petit jour. Le quartier était encore désert. Il retrouva sa bicyclette et roula avec rapidité du côté de l’avenue Henri-Martin. Arrivé à l’hôtel, il vit, derrière la grille, le concierge qui venait de se lever.

– Vite, cria-t-il, ouvrez-moi!

Le concierge lui ouvrit. Pold jeta sa bicyclette entre les jambes du brave homme ahuri, et en quelques sauts fut dans l’hôtel. Il grimpa à sa chambre. Dix minutes plus tard, il en descendait, nettoyé, dans un costume propre. Il s’était remis entièrement à neuf. Il reprit sa machine avec une ardeur nouvelle et repartit.

Il descendit l’avenue Henri-Martin, traversa la place du Trocadéro, descendit jusqu’au cours la Reine et pédala le long des quais. Il faisait grand jour maintenant. Par la place de la Concorde et la rue Royale, il parvint aux grands boulevards, traversa la place de l’Opéra, continua sa route par le boulevard des Capucines, le boulevard des Italiens et le boulevard Poissonnière.

Au coin de ce dernier boulevard et de la rue du Sentier, il s’arrêta et descendit de bécane. Puis, après réflexion, il revint un peu sur ses pas et enfila la rue Saint-Fiacre.

– J’entrerai par derrière, se disait-il. J’ai plus de chance de voir Martinet tout seul, dans son magasin. Si je tombe encore sur sa femme, je suis flambé. C’est une course inutile… car, enfin, il faut que je le décide, ce brave Martinet. Lui, il ne demanderait pas mieux, mais sa femme ne veut entendre parler de rien. Je sens bien que c’est sa femme qui s’oppose à ce qu’il contente ma fantaisie.

«… Ma fantaisie! Ce n’est plus ma fantaisie maintenant! Il me faut cet appartement, ce petit rez-de-chaussée que je rêve et que mes moyens ne peuvent me procurer encore. Il faut que Martinet me fasse cette avance… Il faut qu’il me meuble quelque chose de très gentil, «à l’œil». Bah! il sait bien que je le lui paierai. Papa a de la galette. Et puis, sur mes trois cents francs de pension par mois, je lui en abandonnerai cent. Il me le faut, surtout maintenant. Je ne puis recevoir Diane à l’hôtel. J’espère la revoir souvent, je suis sûr qu’elle m’aime. Oui, il me faut un nid, un petit nid.»

Et il se mit à siffler joyeusement au souvenir de Diane.

– À la hussarde! dit-il, à la hussarde… les femmes, voilà comme il faut les prendre.

Il était arrivé au coin de la rue des Jeûneurs. Il tourna sur sa gauche et, avant d’arriver au coin de la rue du Sentier, il s’arrêta devant une porte cochère qui était entrebâillée.

– Eh! du courage! puisque tout me réussit! Puisque Diane ne me résiste pas, pourquoi Martinet me résisterait-il? Je saurai bien trouver des accents qui le convaincront.

Il poussa la porte, entra dans un vaste couloir qui donnait sur une cour. Dans ce couloir, il y avait un ruisseau, et dans ce ruisseau il y avait un gendarme.

Oui, un gendarme! Pold n’en pouvait croire ses yeux. Il s’approcha, regarda encore, se pencha. C’était bien un gendarme… un gendarme en grand uniforme. Son bicorne, gansé d’argent, avait roulé à quelques pas. Son sabre était à moitié sorti du fourreau. Le représentant de la force publique était étendu de tout son long dans le ruisseau, à plat ventre, les bras en corbeille. Sa tête reposait sur ses bras. Heureusement, il y avait fort peu d’eau dans ce ruisseau: un petit filet, un rien, une douce humidité.

– Eh! là! monsieur le gendarme! cria Pold, on vous a donc assassiné? Un malandrin vous a fait quelque mauvais coup? M’entendez-vous, monsieur le gendarme?

Pold écouta.

– Il me semble qu’il a dit quelque chose, fit-il.

Il se pencha encore. Une douce musique, régulière et rythmée, montait du gendarme.

– Ma parole, il ronfle! s’exclama le jeune homme.

Alors, il le poussa du genou et des mains et le retourna, lui disant:

– Ce n’est pas un lit pour un gendarme qu’un ruisseau; si vos supérieurs hiérarchiques vous voyaient, cela pourrait nuire à votre avancement.

Et d’un dernier effort il retourna le gendarme.

– Pourquoi me réveilles-tu, Marguerite? demanda le gendarme.

– Ah! bien! c’est Martinet! cria Pold. En voilà une bonne histoire. Je vous ferai condamner pour port illégal d’uniforme, monsieur Martinet, et pour ivresse sur la voie publique.

Martinet, en grognant, s’était relevé sur son coude.

– Port illégal d’uniforme? Port illégal d’uniforme?

Il regardait Pold, il regardait les murs, la cour, la porte cochère, il ne comprenait pas…

Enfin, il se regarda lui-même et se mit à rire, d’un gros rire d’homme bien saoul.

– Ah! oui! parfaitement, mon p’tit, je me souviens de tout maintenant. Voulez-vous que je vous dise une chose, monsieur Pold?

Et il s’assit dans le ruisseau.

– Mâtin! il a plu cette nuit, s’interrompit-il, les pavés sont mouillés.

– Dites, Martinet, dites…

– Eh bien, je suis saoul!…

– Je le vois bien.

– Mais saoul comme on n’est pas saoul, saoul comme la Pologne! Vive la Pologne, monsieur! Saoul comme M. Floquet! Nom de nom de nom de nom! que je suis saoul…

– Et où vous êtes-vous saoulé ainsi?

– Dans les caboulots et aux Variétés-Parisiennes, où j’inaugurais ce superbe costume d’artilleur…

– De gendarme…

– D’artilleur…

– Mettons d’«artilleur», si ça peut vous faire plaisir.

– Après tout, ce n’est peut-être qu’un habit de gendarme… Moi, mon p’tit, j’m’en f… comme dirait Mesureur… C’est «kif-kif bourrico…» comme dirait mon oncle.

– Votre oncle?

– Oui, Alphonse Allais.

– Alphonse Allais est votre oncle?

– Non, mon neveu.

– Tu es aussi saoul que tu le dis, Martinet, conclut Pold.

Martinet cracha, recracha et fit:

– Zut!

Et il se mit à rire.

– Martinet, vous ne rirez pas tout à l’heure. Martinet, il va arriver une catastrophe!

– À cause?

– Monsieur Martinet, vous oubliez Marguerite.

– Marguerite? Eh bien! Marguerite, c’est ma femme! Et puis après?

– Qu’est-ce que dira Marguerite quand elle va voir son petit homme dans un pareil état?

– Eh ben! mon vieux cornichon, elle dira peau de balle et balai de crin! Voilà ce qu’elle dira, Marguerite! Bonsoir.

Et il se mit en mesure de continuer son somme interrompu.

– Vous seriez tout de même mieux dans votre lit, monsieur Martinet. À cette heure, Marguerite doit avoir quitté la couche conjugale. Vous aurez moins à redouter de sa colère.

– Je ne crains point ma femme, monsieur Pold, grogna Martinet.

– Euh! euh!

– Je ne la crains point parce qu’elle n’est point là.

– Ah! je m’explique l’audace que vous eûtes de vous saouler. Puisqu’elle n’est point là, un peu de courage, mon ami, et rentrons. Laissez-moi vous soulever.

Il le souleva. Martinet se cala sur Pold et ils firent quelques pas.

– Et où donc est Mme Martinet?

– Au diable!…

– Quand en revient-elle?

– Dans deux ou trois jours.

Et Martinet, levant la jambe autant que son état le lui permettait, se mit à «gueuler»:

Quand ell’n’est pas là,

Tra la la la la! tra la la la la!

Ils avançaient vers la cour; ils allaient sortir du corridor. Et Martinet, de plus en plus joyeux à l’idée que sa femme était absente, reprenait haut:

Quand ell’n’est pas là,

Tra la la la la! tra la la la la!

Comme ils débouchaient dans la cour, Martinet resta la jambe en l’air, la bouche ouverte, et Pold dut le prendre à bras-le-corps pour qu’il ne s’écroulât point sur le pavé, assommé.

Mme Martinet était là. Elle était très bien là, quoi qu’en pût dire son mari. Elle se montrait dans l’encadrement de la fenêtre du premier étage, au dessus du magasin. Elle avait le sourcil froncé et l’air mauvais. Elle regarda venir le groupe, et son œil rencontra les yeux de Martinet, qui en fut foudroyé. Mais elle ne dit mot. Elle se réservait sans doute.

Martinet n’avançait plus. Pold l’entendait murmurer d’une voix expirante:

– Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Qu’est-ce qui va arriver maintenant.

Et il ajouta, plus bas encore:

– Eh ben, mon vieux cornichon, te v’là propre!

Enfin, Mme Martinet voulut bien descendre de sa grandeur et de sa chambre. On la vit bientôt sur la porte du magasin, qu’elle avait ouverte.

– Faites-le entrer, dit-elle le plus simplement et le plus dignement du monde à Pold.

– Je ne peux pas, dit Pold.

– Vous ne pouvez pas?

– Non: il ne remue plus.

Martinet dit à Pold, d’une voix de plus en plus éteinte:

– Dis-lui, mon p’tit, dis-lui que, si elle crie… je m’en vas mourir!…

Pold fit la commission.

– Il me prie de vous dire, madame, que si vous le grondez trop fort, vous serez sûrement la cause de son trépas!

– Très bi… en!… Très bi… en! approuva Martinet.

Mme Martinet s’avança.

– Assez de cette ignoble comédie! dit-elle. Les ouvriers vont arriver, monsieur Martinet; j’espère que vous n’allez point leur donner le spectacle de votre honte et de votre déshonneur dans ce costume de carnaval!

– Oh! non! pour sûr!

– Voulez-vous me suivre?

– Oh! oui… J’vas essayer.

Ils finirent par le faire entrer dans le magasin, qu’encombraient les meubles les plus disparates.

– Et, maintenant, dans ma chambre.

Ils entreprirent la montée d’un étroit escalier qui conduisait au premier étage. Mme Martinet tirait, Pold poussait. Dix minutes après, ils avaient jeté Martinet, tout habillé, sur un lit.

Alors, la femme commença:

– Si ce n’est pas honteux de rentrer à des heures pareilles! Il profite de mon absence pour s’adonner aux pires débauches, pour découcher, pour s’enivrer avec des filles!

Elle voulut continuer sur ce crescendo, car elle était fort en colère. Elle était rentrée dans la nuit et avait attendu son mari jusqu’au jour. Aussi se promettait-elle de lui dire, d’un coup, «tout ce qu’elle avait sur le cœur». Malheureusement, les ronflements sonores de Martinet au fond de l’alcôve l’interrompirent si brutalement qu’elle en resta bouche bée.

Pold, voyant comment tournaient les choses, se dit que ce ne devenait pas drôle et qu’il n’avait qu’à se sauver. Il gagna hypocritement l’escalier. Mais il fut arrêté par madame Martinet, qui se tournait soudain vers lui pour lui crier:

– Et vous aussi, monsieur Pold! Vous aussi, vous l’encouragez, vous l’entraînez, vous un jeune homme si bien élevé!… Si votre papa savait ça!

– Moi? fit Pold avec innocence. Moi, madame? Vous me calomniez étrangement. J’ai rencontré votre mari dans le ruisseau et je vous l’amène. Voilà l’unique faute dont je suis coupable.

– C’est bien vrai, ce que vous dites là?

– C’est bien vrai!

– Comment vous trouviez-vous dans le quartier? Venez ici, un peu, monsieur Pold, ne vous sauvez pas ainsi. Vous semblez toujours avoir peur de moi… Vous voyez bien que j’ai du chagrin. Le misérable me le paiera. Quand il sera à jeun, je vous jure qu’il passera un mauvais quart d’heure… Mais approchez-vous… tenez, prenez ce siège.

Elle lui montra un fauteuil à côté d’elle.

Il s’assit. Il la regarda et il dut constater qu’elle était jolie au milieu de ses larmes. Ce ne fut, du reste, qu’une simple constatation. Il ne se sentit point poussé vers elle, il débordait d’un bonheur tel qu’il eût voulu le crier à tous les passants. Malheureusement, il sentait bien qu’il devait à sa folle maîtresse un peu de discrétion.

Il regardait donc Mme Martinet et il se disait qu’elle n’était certes pas aussi belle que Diane, quoique fort appétissante, et qu’elle ne ressemblait en rien à sa sœur.

Marguerite paraissait une trentaine d’années. Elle était plutôt grassouillette, sans exagération. Ce léger embonpoint ne nuisait pas à sa beauté de brune, aux larges yeux noirs, à la physionomie avenante de «bonne personne». Elle ne montrait un caractère détestable que pour M. Martinet. Pour les autres, elle était plutôt aimable tout en restant fort rigide sur le chapitre des bonnes mœurs, du moins jusqu’à ce jour. On ne lui connaissait pas encore d’intrigues.

– M. Martinet vous rend donc bien malheureuse? demanda Pold, aimablement.

Car le but de sa visite lui était revenu à l’esprit en songeant à Diane, et il se disait qu’il ferait peut-être bien de profiter du désarroi de Mme Martinet et de son amabilité présente pour lui «soutirer» le petit rez-de-chaussée que Martinet n’osait lui promettre.

– Malheureuse? Oh! plus que vous ne sauriez croire, dit Marguerite en essuyant ses larmes.

– Cependant, il est ordinairement travailleur et ne se grise que de temps à autre, entre amis, tous les mois…

– Toutes les semaines, interrompit Marguerite.

– Ah! il a l’ivresse hebdomadaire?

– Hélas!

– Il ne rentre point, toutes les semaines, dans l’état où je l’ai vu ce matin?

– Il ne manquerait plus que cela! Non… Il est simplement plus guilleret que les autres jours; car il est toujours guilleret, mon mari. Cela lui vient des plaisirs de la table, qu’il apprécie trop et qui lui donnent cet air réjoui qui en a fait votre ami tout de suite, monsieur Pold.

– Comment? vous reprochez à votre mari toute la gaieté que son excellente nature apporte dans votre ménage?

– Je lui reproche de trop s’adonner aux plaisirs de la table…

Il n’apprécie même que ceux-là…

– je ne vous comprends pas, dit Pold.

– Et moi, fit Marguerite, moi, je me comprends bien…

Elle n’eut pas plus tôt prononcé ces paroles qu’elle devint écarlate.

Pold la fixa. Il remarqua cette rougeur, son trouble.

Il fit: «Ah!»

Et puis: «Oh!»

Il y eut un silence.

Pold s’approcha de Marguerite et lui prit la main. Cette main ne se retira point de la sienne.

Le jeune homme hocha la tête.

– Pauvre petite femme! dit-il.

Martinet ronflait toujours. Marguerite devint plus rouge encore.

– C’est ce qui vous faisait cet air triste quand nous étions si gais?

Marguerite ne répondit pas.

– Alors, ce n’était pas contre moi que vous étiez méchante?

– Certes.

– Et moi qui croyais que vous ne vouliez pas me souffrir.

– Oh! monsieur Pold, qu’est-ce que vous me dites là?

– Et, cependant, je me rappelle fort bien que, plusieurs fois, vous m’avez été particulièrement désagréable…

– Quelle erreur! En quelles circonstances?

– Vous savez bien, à propos de ce petit rez-de-chaussée que je demandai à votre mari de me meubler et de me tapisser… Vous vous êtes opposée…

– Certainement.

– Vous ne vouliez donc point m’être agréable par là?

– Je ne voulais point vous savoir un appartement de garçon, dans lequel vous eussiez amené des créatures…

Pold passa galamment un bras autour de la taille de Marguerite et lui dit dans l’oreille:

– Vous étiez donc jalouse?

– Que dites-vous là? s’écria Mme Martinet en se dégageant… Je voulais simplement m’opposer à une mauvaise action. Il n’est point bon qu’à votre âge vous ayez une… garçonnière.

– Et, maintenant, vous me refuseriez encore ce que je vous demande? Vous vous opposeriez encore à ce que Martinet me créât ce petit intérieur qui serait bien à moi en attendant qu’il fût…

– … qu’il fût à toutes celles que votre fantaisie et vos caprices y feront passer… Ah! ces jeunes gens! S’ils savaient! Mais non… vous êtes tous les mêmes: vous n’appréciez que les amours de passage, vous ne comprenez pas ce qu’il peut y avoir de bon, dans un amour qui serait du dévouement plus encore que de l’amour… Mais qu’est-ce que je dis? Je deviens folle… monsieur Pold, oubliez toutes les sottises qui viennent de m’échapper…

Pold se résolut à embrasser Mme Martinet dans le cou. Elle se défendit:

– Oh! monsieur Pold! monsieur Pold! ce n’est pas bien, ce que vous faites là… Si Martinet se réveillait!

– Il se réveillera dans vingt-quatre heures.

Et il voulut lui donner un second baiser, mais elle se défendit.

– Alors, c’est entendu? demanda Pold.

– Qu’est-ce qui est entendu?

– L’appartement!

– Ah! vous y revenez!… Non! non! ce n’est pas entendu!…

Et elle murmura:

– Je n’ai pas confiance en vous… Oh!… vous êtes si jeune!

– Si jeune! J’ai vingt ans, et il y a des gars de vingt-cinq ans qui ne me valent point. Vous refusez?

– Je refuse.

Pold la lâcha, furieux. Il jouait une comédie inutile depuis un quart d’heure.

Elle vit tout son mécontentement.

– Ah! mon Dieu! je vous ai fâché tout à fait?

– Tout à fait!

Et il se disposait à partir.

– Vous vous en allez comme ça?

– Comme ça? Comment voulez-vous que je m’en aille?

– Écoutez! fit-elle tout à coup. On monte… Ce doit être le commis.

Elle le cacha derrière un rideau.

– C’est inutile que l’on sache que vous êtes resté si longtemps dans cette chambre… Attendez.

On frappa. Quelqu’un entra. C’était le commis, en effet. Il jeta un regard sournois dans la pièce et dit:

– Madame, il y a, en bas, un commissionnaire qui demande monsieur.

– Qu’est-ce qu’il veut?

– Il dit qu’il a quelque chose à remettre à monsieur ou, en son absence, à madame.

– Qu’il vous remette sa commission à vous.

– Non, il faut qu’elle soit remise en mains propres.

– C’est bien, je descends.

Mais elle réfléchit que Pold pourrait filer si elle descendait, et elle ne voulait pas le laisser partir si mécontent. Elle cria au commis, qui était déjà dans l’escalier:

– Faites monter!

Un commissionnaire se présenta.

– C’est vous, madame Martinet? dit-il.

– C’est moi.

– Votre mari n’est pas là?

Elle montra Martinet, dans l’alcôve:

– Il dort. Je ne veux pas le réveiller.

– Pour sûr qu’il dort! fit le commissionnaire. Il dort et puis il ronfle! On l’entend! Dites donc! ça doit vous gêner quelquefois, ma petite dame?

Impatientée, Marguerite réclamait la commission.

– Voilà! Voilà! fit l’homme.

Et il sortit une grande enveloppe cachetée de rouge.

– Seulement, continua-t-il, il faut me donner un reçu…

– Un reçu?

– Oui. Il faut me signer ça:

«Reçu du commissionnaire 156 une lettre cachetée, dans la matinée du 2 avril 189…»

– C’est bizarre… Et qui est-ce qui vous a remis cette lettre?

– J’sais pas.

– Comment? vous ne savez pas?

– Non. On m’a payé pour ne pas le savoir.

Marguerite avait signé.

– Enfin, vous avez votre lettre, j’ai mon reçu… Bonsoir la compagnie!

Et il disparut.

Pold quitta sa cachette et examina l’enveloppe avec Marguerite.

– Voilà bien des mystères, dit-elle. Je ne connais point cette écriture.

Elle prit une paire de ciseaux et coupa le bord de l’enveloppe. Elle en tira une épaisse feuille de papier qu’elle déplia.

Trois billets de banque s’en échappèrent.

– Trois mille francs! s’écria Pold.

Marguerite lisait déjà la lettre. Elle poussa une exclamation:

– Ah! voilà qui est extraordinaire! Lisez, monsieur Pold! lisez!

Pold lut tout haut:

«Je prie M. Martinet de consacrer ces trois mille francs que je lui envoie à meubler et tapisser convenablement un rez-de-chaussée de garçon ou tel appartement que M. Pold Lawrence lui désignera. Je suis l’ami de M. Pold Lawrence sans qu’il s’en doute. Je désire conserver l’anonymat jusqu’au moment où il sera en mesure de me rembourser cette simple avance. Alors, je me ferai connaître. M. Pold Lawrence peut donc accepter sans scrupules ces trois mille francs qui, je le répète, ne sont qu’un prêt. Prière de lui communiquer cette lettre.»

– Elle n’est signée d’aucune initiale, d’aucun signe, dit-il.

Marguerite et Pold se regardèrent.

– Qu’est-ce que cela veut dire? fit Marguerite.

– Cela veut dire, madame, que, quoi que vous fassiez, j’aurai mon appartement maintenant. Voilà ce que je vois de plus clair dans cette histoire.

– Alors, vous allez accepter ces trois mille francs qui vous viennent d’un inconnu?

– Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse si je ne les accepte pas? Et puis c’est une avance. Je les lui rendrai, ses trois mille francs, à cet ami délicat qui ne veut pas se faire connaître. Vous me demandez si j’accepte?… Ah! je vous jure que j’accepte!

Et Pold se mit à esquisser un pas de danse, tant il était enchanté de la tournure que prenaient les choses. Marguerite s’était laissée tomber sur une chaise:

– Voyons, monsieur Pold, cherchons!

– Rien du tout!

– Vous n’avez aucun doute sur la personne qui a pu écrire cette lettre? Parmi vos amis, cherchez!

– La lettre dit que c’est un ami que je ne connais pas. Pourquoi chercher? Et puis cet homme désire rester inconnu: c’est son affaire. C’est même très délicat, ce qu’il fait là. Je lui en ferai mon compliment… quand il me le permettra.

– Attendez, reprit Marguerite. Cet homme est peut-être une femme.

Pold réfléchit et dit:

– Après tout, c’est bien possible!

Et il frisa une moustache imaginaire. Rien ne l’étonnait plus. Ça pouvait être une femme «qui l’aimait dans l’ombre».

– Et vous acceptez ce présent d’une femme?

– Pourquoi pas? puisque ce n’est qu’un prêt. Je suis un garçon d’honneur. Je lui revaudrai cela!

– Ah! monsieur Pold! murmura Marguerite. Voilà une aventure qui me semble bien invraisemblable!

– Les billets sont fort vraisemblables!

– Avez-vous jamais parlé de ce rez-de-chaussée à d’autres personnes qu’à mon mari et à moi?

– À aucune! Et vous?…

– Non! Non!… Maintenant, mon mari a peut-être bavardé… Quant à moi… écoutez donc… Oui, j’en ai touché quelques mots à Joe…

– Qui, Joe?

– Vous connaissez bien l’auberge Rouge? Votre papa a une villa de ce côté… la villa des Volubilis.

– Voilà trois ans que nous passons l’été dans cette villa. L’auberge Rouge!… J’en ai entendu parler, je l’ai même vue une fois, à travers les arbres, au fond du bois de Misère, n’est-ce pas?

– Oui, à côté de Montry. Eh bien, j’ai couché deux nuits de suite à l’auberge Rouge. Une commande très importante et des travaux m’avaient appelée dans le pays, et, l’auberge Rouge se trouvant la plus proche de toutes les auberges, j’y ai élu domicile pendant quarante-huit heures, avec deux ouvriers de mon mari. J’en arrive.

– Tout cela ne me dit pas qui est Joe.

– Joe? Eh bien, c’est le patron de l’auberge Rouge. Il m’a demandé si je connaissais le propriétaire de la villa des Volubilis, et je fus ainsi amenée à parler – oh! tout à fait en l’air – de votre papa et de vous-même. Je lui dis que mon mari vous connaissait de façon presque intime, que vous étiez un bon petit garnement et que vous pensiez déjà à faire vos farces, à meubler un appartement, etc, etc. Enfin, des choses sans importance et qu’il ne semblait pas même écouter…

– Joe ne me connaît pas, je ne le connais pas, vous parliez de cela parce qu’il fallait parler de quelque chose. Fausse piste, madame Martinet!

– C’est mon avis.

– Ne cherchons plus! Tiens! Qu’est ceci, dans l’angle supérieur de la lettre, à droite?

Marguerite regarda.

– Oui, il y a quelque chose: on dirait un chiffre, un tout petit chiffre.

– Ce sont des lettres, mais combien minuscules! dit Pold. Je lis maintenant. Ah! nous n’en savons pas davantage. Lisez-vous ce qu’il y a là?

– Non.

– Eh bien, il y a du latin. Je ne suis pas fort en latin, mais je comprends encore ça. Il y a trois lettres qui font nox!

– Qu’est-ce que ça veut dire, nox?

– Ça veut dire «la nuit»!

Sur ces mots, Pold jeta un grand salut à Mme Martinet et dégringola l’escalier.

Remonté à bicyclette, il s’en fut au bois de Vincennes.

– Il y a longtemps que les camarades m’ont lâché, dit-il, mais ça m’est bien égal!…

Il se livra à une course folle pendant toute la matinée. Une joie immense l’emplissait. Il criait aux échos du bois: «Diane! Diane!» Il songeait qu’il était aimé de Diane, de Mme Martinet et d’une princesse inconnue qui lui envoyait des cadeaux. C’était trop pour une fois. Il était plein d’orgueil et il faisait des acrobaties sur sa bicyclette.

Un instant, cependant, il interrompit ses exercices pour se dire:

– Trois billets de mille francs! Je ne vais pas avoir quelque chose d’extraordinaire pour ce prix-là. Pendant qu’elle y était, ma princesse eût dû m’en envoyer six.

VIII QUELQUES ÉTATS D’ÂME

Lily, sur les indications d’Adrienne, cherchait dans les tiroirs d’une commode Louis XVI une broche à laquelle sa mère tenait beaucoup. Elle avait vainement exploré les coffrets où cette broche était ordinairement placée parmi d’autres bijoux. Elle s’étonnait de ne la point trouver. Adrienne commençait elle-même à montrer quelque inquiétude.

– Tu sais si j’y tiens, à cette broche, ma Lily. Ce fut le premier bijou que m’offrit ton père…

– Où peut-elle se trouver, ma mère? Où l’avez-vous «rangée»? demandait Lily cherchant toujours.

Soudain, Adrienne se rappela. Elle tendit une clef à Lily.

– Je me souviens maintenant! Dans le coffret de cèdre, dans le dernier tiroir à droite.

Lily prit la clef et ouvrit le coffret. Elle trouva, en effet, la broche et se disposait à la remettre à sa mère quand elle poussa un cri d’étonnement.

Adrienne se retourna vers Lily. La jeune fille avait la broche dans une main et une photographie dans l’autre.

– Mère, fit-elle, vous ne m’avez jamais montré cette photographie! C’est vous! quand vous étiez très jeune! Ah! comme vous étiez jolie!

Adrienne était déjà auprès de sa fille et lui avait arraché la photographie des mains. Mais Lily demandait:

– Que signifie cette dédicace, mère? cette dédicace en anglais: «À Charley, sa petite amie»?

Adrienne semblait envahie d’un trouble inexprimable. Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits décomposés. Elle se retourna pour que sa fille ne la vît point et remit la photographie dans le coffret, qu’elle referma soigneusement. Alors, elle put dire d’un ton qui s’efforçait d’être naturel:

– Ce fut un de mes amis d’enfance, Lily. Mais il a disparu depuis très longtemps. On n’a plus entendu parler de lui, jamais, jamais!…

– Charley! fit Lily. Mère, je me souviens maintenant…

– Tu te souviens! Tu te souviens de quoi? demanda Adrienne d’une voix étranglée.

– Je me souviens qu’une fois vous avez dit ce mot: «Charley!» il y a quelques années au Siam devant mon père, et que cela parut lui causer beaucoup de peine, car il montra une grande agitation.

– Oui, fit sourdement Adrienne, ton père a beaucoup connu Charley… Mais il ne faut plus prononcer jamais ce nom-là… il ne faut plus évoquer ce souvenir… jamais! jamais!

– Jamais, ma mère, répondit Lily, soudain grave.

Au fumoir, dans son fauteuil, Pold se répétait:

– «Zut!» «Zut!» Elle m’écrit: «Zut!» Et moi qui étais si heureux quand le père Jules m’a remis cette lettre, sa lettre. Je reconnaissais son parfum. C’était la première lettre d’elle! Elle s’apitoyait donc enfin! Elle se rappelait que j’existais!… Oui, mais pour m’écrire: «Zut!»

Et il revécut la semaine qu’il venait de passer.

Son bonheur d’avoir possédé Diane s’était changé bientôt en un désespoir sombre, car il voulait la posséder encore, et ce fut en vain.

Dès le lendemain, il avait écrit une lettre délirante à Diane pour lui dire qu’il l’aimerait toute sa vie, qu’il lui appartenait jusqu’à la mort, et même jusque dans l’éternité. Toutes les niaiseries, toutes les sentimentalités que lui inspirait son amour d’adolescent, il les mit dans cette lettre. Il lui demandait un rendez-vous, affirmant qu’il mourrait s’il restait vingt-quatre heures sans la voir.

En même temps, il s’était entendu avec Martinet pour l’ameublement d’un petit rez-de-chaussée de garçon, dans le quartier de l’Europe. Il avait raconté au tapissier ce qui s’était passé pendant qu’il cuvait son ivresse, moins, bien entendu, les déclarations de tendresse de Mme Martinet.

Le tapissier avait déclaré qu’on ne lui ferait jamais avaler de pareilles sornettes, mais que ce n’était pas son affaire et que, du moment que les billets de mille étaient là et que sa femme n’y voyait pas d’inconvénient, il n’avait plus qu’à accomplir sa besogne. Et il s’était mis au travail pour Pold, qu’il commençait à chérir de tout son cœur, lâchant des commandes importantes.

Mme Martinet avait revu Pold, une fois, au magasin, mais elle ne lui avait pas adressé la parole, ce qui lui valut une scène de son mari. Celui-ci lui déclara qu’il ne tolérerait pas qu’elle montrât une animosité plus prolongée envers un jeune homme de famille qui voulait bien l’honorer de son amitié.

Pold attendait toujours la réponse de Diane. Cette réponse ne vint pas. Il en fut stupéfait. Il attendit deux jours, trois jours. Rien. Il erra autour de l’hôtel de l’avenue Raphaël. Il n’aperçut point Diane. Il osa se risquer à aller sonner à sa porte. Il fut grossièrement éconduit par un larbin.

– Madame n’est pas là, lui déclara-t-on.

– Je sais qu’elle y est.

– Elle n’y est pas pour vous!

Et on lui avait claqué la porte sur le nez. Il s’était retrouvé sur l’avenue, dans un désarroi indescriptible. Il poussait des cris de rage.

– La misérable! La misérable! Elle me fait chasser! Et je croyais qu’elle m’aimait!

Il se donnait des coups de poing sur la tête.

– Je l’aurai de force! de force! comme l’autre jour! Je me ferai plutôt tuer, mais je la veux! Je reprendrai le même chemin…

Et il s’avança du côté du mur qu’il avait déjà escaladé. Quelle ne fut pas sa stupéfaction en apercevant, au-dessus de ce mur, une haute grille qu’on venait d’y poser!

Il fit: «Oh!»

Et il resta atterré.

– Elle ne veut plus de moi! C’est fini! Elle ne veut plus de moi!

Et il s’en était retourné effroyablement triste.

Non, elle ne voulait plus de lui. La scène d’amour de l’autre nuit avait été pour elle une surprise, comme la scène de terreur qui l’avait précédée. Elle ne s’était pas donnée. Elle s’était laissé prendre. Mais, aussitôt qu’elle se fut reconquise, elle comprit l’imprudence qu’elle venait de commettre en ne se défendant pas, et elle avait renvoyé tout de suite Pold, très vite, tremblant qu’il ne fût aperçu.

– Si le prince savait cela! se disait-elle.

Or le prince le sut, puisque, dès l’après-midi même, elle reçut une lettre dans laquelle il lui disait:

«Madame,

«Je vous serais reconnaissant de faire poser immédiatement une grille au-dessus du mur de votre jardin. Et surtout ne revoyez jamais plus, ne recevez jamais plus le jeune fou auquel vous avez permis si facilement, ce matin, de vous prouver son amour.

«Mettez cela, madame, sur le compte de la jalousie.»

C’était signé «Agra».

L’étonnement de Diane de ce que le prince fût si vite et si bien renseigné n’égala point sa rage. Elle maudit son aventure et proféra mille malédictions à l’adresse de celui qui avait failli être la cause d’une catastrophe. C’en eût été une qu’une rupture avec le prince, car, bien qu’aucun contrat ne fût intervenu entre eux, Diane considérait qu’elle lui appartenait tout entière depuis le don du collier.

– Heureusement, il me pardonne! se disait-elle. Il est aussi magnanime qu’il est beau. Il ne connaît point les rancunes des autres hommes…

Et il grandit encore dans son esprit et dans son cœur.

Quant à Pold, elle le chassa de son souvenir comme elle devait le faire chasser de son seuil. Si le prince n’avait rien su, elle lui eût peut-être pardonné, elle lui eût peut-être montré, un jour, de la pitié… Maintenant, Pold n’existait plus pour Diane, et, comme elle reçut une lettre dernière dans laquelle il lui annonçait des résolutions extrêmes, des actes de folie, où il lui servait le «coup du suicide» elle lui jeta à la poste ce mot: «Zut!»

Pold, dans le fumoir, mâchonnait son cigare, songeant toujours à ce «Zut!» qui tuait sa dernière espérance. À l’autre coin de la pièce, son père, et Raoul de Courveille tenaient conversation. Pold écouta. Raoul de Courveille disait:

– Nous y allons. C’est le 15. Je suis chargé par Diane de vous rappeler qu’elle vous a invité et qu’elle compte absolument sur vous. Vous n’avez pas vu le prince. Ce sera une occasion de faire connaissance avec lui. Vous savez que les «tableaux vivants» de Diane sont très courus. Cette fois, on s’arrache les invitations, non à cause des tableaux, mais à cause du prince. Il faut venir.

Lawrence hésita encore.

– Êtes-vous sûr que le prince y sera? demanda-t-il.

– Absolument sûr. C’est là qu’il doit faire sa seconde apparition. Ne lâchez pas une occasion pareille.

La curiosité l’emporta.

– C’est bien, décida Lawrence, j’irai…

Pold avait jeté son cigare:

– Le 15! Papa y va! Eh bien, moi aussi, j’irai! Seulement, si papa y va pour le prince, moi, j’irai pour Diane!…

Il se gratta l’oreille:

– Y aller! Mais comment? On va certainement me fiche à la porte… Bah! je trouverai bien!… Demain, j’irai demander conseil à Martinet.

IX OÙ LE LECTEUR COMPRENDRA QU’IL SE PRÉPARE QUELQUE CHOSE DE TRÈS GRAVE POUR LE CHAPITRE SUIVANT

Avril était d’une douceur admirable. Les jardins de Diane étaient tout en fleurs. Elle résolut que la fête serait donnée, en partie, dans les jardins. On dînerait sous les arbres, on danserait sur les pelouses et l’on n’entrerait dans le grand hall de l’hôtel qu’à l’heure des «tableaux vivants», spectacle qui devait mettre un terme à toutes les réjouissances.

Tout le «high life» voulut être de la fête.

Martinet fut particulièrement chargé de la scène, du grand hall, des décors et des changements de décors.

Ce jour-là, on devait admirer Diane et plusieurs de ses compagnes de fête, dans des costumes aussi légers que suggestifs.

C’étaient ses derniers «tableaux vivants» de la saison. Elle offrait quatre spectacles par an. Le monde de la grande fête avait particulièrement goûté cette nouvelle mode, qui lui permettait d’apprécier et de comparer les formes plus ou moins impeccables des plus fameuses pécheresses.

Il y avait déjà du monde dans les jardins. Une heure plus tard, un coupé de style très simple vint se joindre à la file des voitures. Le prince Agra en descendit. Il fut tout de suite mêlé au groupe de Diane. Celle-ci demandait au prince des histoires sur l’Inde et les Indiens.

Le prince lui disait qu’il avait quitté l’Hindoustan très jeune, à douze ans. Mais il se souvenait de ce merveilleux pays comme s’il l’eût habité la veille.

– Vous descendez d’une race très ancienne? demanda Diane.

– Oh! très ancienne, madame. Par les radjapoudras, ces seigneurs qui ne subirent jamais aucun joug étranger, je descends du radjah de Sédussia, dont la capitale était Usépour. Or, vous savez de quel prince descend le radjah de Sédussia?

– Je vous avouerai, fit Diane, que je l’ignore totalement.

– Le radjah de Sédussia descend de Porus, qui eut maille à partir avec Alexandre de Macédoine.

– Une chose me stupéfie, prince: c’est que vous ayez si peu, vous qui descendez d’une race si ancienne de l’Inde, l’air indien, et que votre physionomie ne rappelle en rien votre origine.

– Madame, je ressemble à ma mère. Je suis le portrait vivant de ma mère. Or ma mère était une Grecque de Thessalie dont le radjah, mon père, fit sa femme.

Pendant que l’on dînait et que se tenaient ces propos, des ouvriers, dans le grand hall, sous la direction de Martinet, procédaient aux dernières installations pour le spectacle.

Martinet était sur la scène et disait à l’un de ses ouvriers, qu’habillaient une blouse et un pantalon blancs et que coiffait une casquette noire:

– Eh bien, vous amusez-vous un p’tit peu?

– Beaucoup, Martinet, beaucoup!

– Croyez-vous que votre père vous reconnaîtra?

– J’espère bien que non. Du reste, il est venu ici tout à l’heure, avec M. de Courveille, pendant que vous étiez occupé à disposer la tenture de la grande porte du fond. Il a fait le tour du hall, et je n’étais pas plus fier que cela. Je me disais: «Tiens-toi bien, mon vieux Pold, et qu’on ne te reconnaisse pas, ou il y aura du grabuge!» Et, à l’idée qu’il pouvait me reconnaître dans ce travestissement, je ne me trouvais pas précisément à mon aise. Qu’est-ce qui va arriver! m’écriai-je intérieurement. Heureusement, il n’est rien arrivé du tout, parce qu’il ne m’a pas reconnu.

– Il n’a eu aucun doute? demanda Martinet.

– Aucun. Et, cependant, il examinait de près ce que faisaient les ouvriers, et il se tint trois minutes derrière moi. J’étais dans un état! Je cachais mon émotion en essayant le rideau, en le levant et en le baissant bien des fois. Je vous assure qu’il marche bien le rideau, et que vous pouvez en toute sécurité me préposer à son maniement.

– Allons, tant mieux! C’est tout de même «farce» ce que nous faisons là, et vous avez un fichu toupet! C’est ce qui me plaît en vous et ce qui fait que je m’intéresse à vos entreprises. Mais tout ceci ne m’explique pas pourquoi vous avez voulu venir.

– Je tenais à voir le prince Agra, dont on parle en ce moment. Voilà tout!

– Quel drôle de petit bonhomme! Et vous ne l’avez pas vu, le prince Agra?

– Non. Mais je pourrai le contempler à mon aise, ce soir, pendant que je tirerai le rideau, quand il sera dans la salle.

– Si ça peut faire votre bonheur! Moi, j’en ai tant vu, de princes, que celui-là, pas plus que les autres, ne me dit plus rien. Croyez-moi si vous le voulez, mais, à Versailles, j’ai serré la main du tsar… Alors, vous comprenez, rien ne m’épate plus!

– Laissons le tsar tranquille, fit Pold, et parlons de choses sérieuses. La rue de Moscou? Mon appartement de la rue de Moscou?

– Elle va bien, la rue de Moscou.

– Quand tout sera-t-il prêt? Hâtez-vous, Martinet, je voudrais être dans mes meubles, déjà!

– Écoutez. Je vais vous dire une chose qui vous fera plaisir.

– Il n’y en a qu’une qui puisse me faire plaisir, c’est celle-ci: Dites-moi: «Pold, demain vous serez chez vous!»

– Eh bien, je vous dis: «Pold, demain vous serez chez vous.»

– Vrai de vrai?

– Vrai de vrai.

– Ah! Martinet, t’es un brave type!

Et Pold sauta sur les mains de Martinet, qu’il serra avec effusion.

– Ça me console de bien des peines, dit-il.

– Desquelles, monsieur Pold? Je vois bien que vous en avez. Si je puis faire quelque chose pour vous…

– Ça, ça me regarde. Il n’y a rien à faire, Martinet. J’essaierai de me consoler moi-même. Je connais le moyen.

L’œil de Pold brilla.

– De l’audace! cria-t-il, de l’audace! encore de l’audace!

– Vous parlez comme Robespierre, fit Martinet, qui connaissait approximativement son histoire.

– Monsieur Martinet, vous êtes un âne! Mais voilà du monde. Hop! au rideau! Ayons l’air de travailler.

Le dîner terminé, on se leva. Diane donna le signal. Elle fit entendre à ses amies qu’il était temps de gagner les loges.

– Allons nous préparer, fit-elle.

Tout le monde était debout. Derrière le prince se glissa Jean, le cocher de Diane, qui, ce soir-là, doublait le maître d’hôtel.

Il prononça ces mots à voix basse:

– Sur la scène du grand hall. Au rideau.

Le prince semblait n’avoir pas entendu.

– M’accompagnez-vous, prince? demanda Diane.

– Si tel est votre désir… répondit-il.

Et il lui donna le bras. Ils s’éloignèrent.

Sur les estrades, les musiciens se firent entendre. On allait danser, dans la douceur du soir.

– Quelle soirée exquise et quel printemps! s’exclama Raoul de Courveille, à côté de Lawrence.

– Aussi, vais-je quitter Paris bientôt.

– Vous?

– Moi. Nous allons partir pour notre maison des champs. J’y vais installer ma famille. Mes affaires me feront revenir souvent à Paris; mais ma femme et ma fille et mon fils vont rester là-bas jusqu’à l’automne.

– Et où c’est-il, là-bas?

– Mais là où il était l’année dernière: au bois de Misère, à Montry, un pays charmant, une vraie campagne. Vous viendrez nous y voir. Dans quinze jours, nous aurons abandonné l’avenue Henri-Martin.

Ils s’enfoncèrent sous les arbres en devisant de la soirée, du prince et de Diane, pour laquelle Lawrence semblait montrer de l’enthousiasme.

Le prince, Diane et ces demoiselles des «tableaux vivants» étaient entrés dans le grand hall. Ils le traversèrent, ils montèrent sur la scène. Pold n’avait d’yeux que pour Diane.

«Comme elle est belle!» se disait-il.

Il eût voulu pouvoir crier à tous que cette femme lui avait appartenu, qu’elle lui appartiendrait encore. Il souffrait de la voir se pencher sur l’épaule de son cavalier.

«C’est lui!» continuait en aparté Pold. «C’est lui! c’est le prince Agra!»

Et il commençait à haïr le prince Agra.

Quand tout le monde fut sur la scène, Diane dit:

– Permettez-moi de passer devant vous, mesdames; je vais vous désigner vos loges.

Elle quitta le bras du prince.

– Celle qui a parlé, c’est ma belle-sœur, fit Martinet à Pold.

– Je le sais bien!

– Comment le savez-vous? Où l’avez-vous vue?

– Dans des photographies… Silence!

Diane disparut par une porte du fond. Les jeunes femmes la suivirent. Le prince était le dernier. Il resta seul, un instant, sur la scène.

– Épatant! disait Martinet. Épatant!

– Qu’est-ce qu’il y a d’épatant? demanda Pold.

– Mais vous! On dirait que vous avez porté ce costume toute votre vie! Ah! je comprends que votre père ne vous ait pas reconnu. Votre mère elle-même…

Martinet fut interrompu par le prince Agra, qui s’approchait lentement. Il s’arrêta devant Pold et lui dit:

– Eh! quoi! monsieur Léopold Lawrence, vous voilà tapissier maintenant! Si votre père vous voyait dans cet accoutrement, croyez-vous qu’il rirait?

Et le prince, faisant demi-tour, disparut.

Pold et Martinet restaient ahuris et suffoqués. Ils ne trouvaient rien à dire, ils ne pouvaient rien dire.

Une soubrette qui vint vers eux les sortit, au bout de dix minutes, de leur extase.

– Madame vous prie de monter, dit la domestique à Pold.

– Moi? eut à peine la force de demander Pold.

– Vous-même.

Autant que Pold, Martinet était atterré. Il se demandait anxieusement ce qu’il allait advenir de cette aventure et redoutait, connaissant le caractère de Diane, les conséquences de la supercherie à laquelle il s’était prêté.

Pold suivit la soubrette.

X LUI!

Diane était montée dans sa chambre, suivie du prince. Celui-ci fit comprendre à la jeune femme qu’il lui fallait éloigner la soubrette.

– Mais il faut que je m’habille, prince!

Agra fronça les sourcils. La soubrette fut mise à la porte sur-le-champ.

Ils restèrent seuls. Diane alla vers le prince et lui prit les mains.

– Tout ce que vous voulez, dit-elle… Je suis votre esclave. Ordonnez, mon maître, et vous serez obéi…

Elle se glissa, infiniment câline, sur la poitrine du jeune homme. Ses bras firent un collier au prince. Elle voulut courber sa belle tête vers ses lèvres.

Agra dénoua, sans effort, les bras qui l’enlaçaient, écarta Diane, lui montra un siège, et dit:

– Madame, dans cette chambre, une heure à peine après m’avoir quitté, l’autre soir, il y avait là quelqu’un…

Elle se leva, effrayée du ton que prenait Agra, de sa parole glacée. Elle joignit les mains.

– Oh! prince, fit-elle, vous qui savez tout, vous pour qui il n’est point de mystère, ignorez-vous que ce jeune homme m’a surprise, qu’il s’est introduit chez moi par escalade, et qu’il m’a imposé son amour par l’épouvante?

– Madame, j’ai cru cela. Mais je fus un sot. Car si votre défaite a été telle que vous le dites, vous avez dû le chasser ensuite, votre… amoureux malgré vous!

– Oh! certes!

– Et si vous l’avez chassé, vous l’avez fait de telle sorte qu’il ne lui prît plus l’envie de revenir?

– Pouvez-vous en douter?

– Et cependant, madame, il est revenu!

– Jamais! jamais! Je vous le jure! Jamais! protesta Diane avec une force croissante.

Le prince s’assit et joua négligemment avec le gland d’un fauteuil.

– Moi qui sais tout, dit-il, je sais que cet adolescent est revenu. Il est si bien revenu, qu’il est là, à cette heure, dans votre hôtel. Oui, madame.

– Mais cela est impossible! Prince! prince! on vous a trompé!

Le prince répliqua, plus froid que jamais:

– Vous oubliez qu’on ne peut pas me tromper.

Diane se mit à ses genoux:

– Écoutez, prince, vous me dites qu’il est là, mais je vous jure que je n’en sais rien. Je vous jure que je n’ai rien fait pour qu’il fût là! Je vous jure que ce gamin n’a jamais existé pour moi, que je l’ignore, qu’à peine je sais son prénom: Pold, que je ne l’ai jamais aimé et que je le hais! Je le hais de ce qu’il écarte vos lèvres de mes lèvres!

Elle roula sa jolie tête sur les genoux de son idole et pleura, car elle se donnait, et le prince ne la prenait pas. Il était toujours aussi calme, aussi maître de lui.

– Je vous dis, madame, que ce jeune homme, votre amant, est dans votre hôtel.

Elle se releva, se tordit les poignets et cria:

– Eh bien! s’il est là, prince, dites-moi où il est, car vous seul le savez! Dites-le-moi, que je le chasse! que je le fasse déchirer par mes chiens!

– Sonnez votre femme de chambre, fit Agra.

Fébrile, elle sonna. La soubrette accourut.

– Jenny, écoutez bien ce que vous dira le prince, et exécutez de point en point ses ordres.

– Mademoiselle, vous allez descendre sur la scène: vous y trouverez un jeune ouvrier en blouse blanche et casquette noire. Vous le prierez de vous suivre et vous le conduirez ici.

– Et faites vite! s’écria Diane.

La soubrette avait disparu.

– Ah! il se déguise, maintenant qu’il ne peut plus entrer chez moi en escaladant les murs! Je vous promets que je vais lui faire passer le goût des travestissements!

Le prince ne répondit pas. Elle se tut, elle aussi, regardant la porte d’un air sombre. Cette porte s’ouvrit.

Pold fut enfin sur le seuil, la casquette à la main, se demandant s’il devait entrer. Une émotion indescriptible s’emparait de tout son être en regardant cette chambre où il s’était introduit une première fois d’une manière si romanesque et dans laquelle il revenait en des circonstances plus étranges encore.

– Entrez! cria Diane.

Elle alla claquer la porte derrière lui. Il la regarda. Il eut peur de ses yeux, qui lui jetaient de la haine. Il recula. Il eut la terreur de ce qui allait lui arriver. Il se trouva à côté du prince et le contempla d’un air hagard. Il ne pouvait prononcer une parole. Le calme suprême du prince le remit un peu. Il se tourna vers Diane de nouveau.

– Que faites-vous ici? cria-t-elle. Qui vous a introduit ici? Pourquoi êtes-vous ici? Je vous avais chassé! Chassé et jeté à ma porte! Chassé comme un voleur! Car vous êtes un voleur! Vous avez volé ici quelques minutes de plaisir! Vous aviez escaladé mon mur, la nuit! Je pouvais vous tuer! Je devais vous tuer!

Sa parole était saccadée, sa voix rauque.

– Oui, vous tuer comme un chien! Pourquoi êtes-vous revenu?

Il répondit très bas:

– Parce que je vous aime…

Ces paroles d’humilité et de détresse ne la calmèrent point, au contraire…

– Vous m’aimez! Eh bien! qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? Est-ce que cela me regarde, moi, si vous m’aimez? Est-ce que je vous aime, moi?…

Il se fit plus humble encore:

– Madame, vous ne m’aimez pas. Je suis horriblement malheureux parce que vous ne m’aimez pas. Je crois même que vous me haïssez maintenant!… Mais j’avais espéré que vous m’aimeriez… L’espoir est une chose qui n’est point défendue…

Reprenant un peu de sang-froid, voyant qu’elle le laissait parler, il eut le courage d’ajouter:

– Après ce qui s’est passé entre nous, cette nuit que je n’oublierai jamais…

Car il n’était pas fâché de montrer au tiers qui l’écoutait qu’une minute avait existé où Diane s’était apprivoisée. Elle se jeta sur lui, la main haute, pour le gifler:

– Ah! misérable! Tu oses parler de cette nuit!…

Devant les coups prêts à venir, Pold avait soudain changé d’attitude. Il n’allait pas se laisser piétiner ainsi. Son orgueil finissait par se révolter sous les outrages que cette femme lui jetait à la face, devant cet homme… cet homme impassible, qui était sans doute la cause de tout son malheur…

Il avait retenu au vol la main de Diane. Sa joue n’en fut pas effleurée.

– Ah! ne me touchez pas, madame! s’écria-t-il. Ne me touchez pas!… Assez d’outrages, assez d’injures! Je m’en vais! Je vous aimais, je vous aime peut-être encore… mais ne craignez rien… je ne vous le dirai plus…

Diane le laissa se diriger lentement vers la porte.

– Et que je ne te revoie plus jamais, tu entends? jamais plus, gamin!

Pold se retourna, très flagellé de l’épithète devant l’autre. Il regarda fixement Diane, eut une moue dédaigneuse et dit:

– Madame préfère sans doute les vieillards?

Il avait dit cela d’une façon si drôle que la colère de Diane, par un bizarre phénomène de ses nerfs, tomba du coup.

– Ah! le sale gosse! fit-elle simplement.

Et elle ne put s’empêcher de rire.

Ce rire fut plus douloureux à Pold que la colère de tout à l’heure.

Il vit que le prince aussi souriait. On se moquait de lui. Il revint vers Diane.

– Rien n’empêchera, madame, dit-il, que ce sale gosse vous ait aimée… et rien ne dit qu’il ne vous aimera pas encore!

Diane, maintenant, riait, riait.

– Ah! bah! Et quand? Et quand?

Elle continuait à rire.

Il résolut d’être de la dernière insolence:

– Quand je pourrai payer vos nuits, madame!

Diane se roulait:

– Il veut me payer mes nuits! Il veut me payer mes nuits!

Elle s’avança, les yeux pleins des larmes de son rire:

– Mais tu ne sais pas, petit malheureux, ce qu’elles coûtent, mes nuits?

– Dites-le.

– Eh bien! pour toi, cette nuit-là tu entends? cette nuit, ça ne coûtera que vingt francs… Les as-tu?

Et elle repartit, avec son fou rire:

– Il ne les a pas! Il ne les a pas!

De fait, il ne les avait pas. Il était écarlate de honte. Il s’enfuit, dégringola l’escalier, arriva sur la scène, courut à Martinet, l’emmena.

– Viens! lui disait-il. Viens! Je t’expliquerai tout. Mais fuyons! Oh! fuyons!

Martinet ne voulut pas abandonner Pold. Ils quittèrent précipitamment l’hôtel ensemble et sautèrent dans un fiacre.

– Où allons-nous? demanda Martinet.

– Où tu voudras! Où tu voudras!

Alors, Martinet se pencha à la portière et dit au cocher: «Rue de Moscou! Et vite!»

Le fiacre s’enfonça rapidement dans la nuit.

Diane, quand elle fut seule avec le prince, lui demanda pardon de la scène ridicule à laquelle il avait assisté.

– Je suis honteuse, dit-elle.

Le prince lui sourit, déposa un baiser sur son front et la quitta.

– Habillez-vous, lui recommanda-t-il. Je vous ai retardée.

Il descendit. Il alla sur les pelouses. On dansait. Une grande gaieté régnait partout. Il considéra les couples qui valsaient sur le gazon. Les lampes électriques faisaient des carrés de clarté et de vastes coins d’ombre. Il était tout triste. Il s’appuya contre un arbre. Une immense mélancolie lui fit courber la tête.

– Ceux-là sont joyeux, dit-il, et il se mit à marcher en rêvant…

L’heure du spectacle était venue. Les musiques s’étaient tues. Les groupes s’étaient dirigés vers l’hôtel. Tous les invités emplirent bientôt le grand hall. On se casa comme on put, sur les chaises, sur les banquettes. On monta sur les bancs qui faisaient le tour de la grande salle. Il y en avait encore sur les marches de l’escalier qui conduisait à la porte du fond, une vaste porte que masquait une draperie.

Le rideau du théâtre était baissé.

Tout le monde parlait, riait, caquetait. On faisait la cour aux femmes, et les femmes se laissaient faire la cour.

Soudain, trois coups sourds furent frappés sur la scène. Toute la salle fut plongée dans l’obscurité et le rideau se leva.

Vénus, c’était Diane. Une Vénus trop peu femme, trop androgyne, aux flancs étroits.

Elle eut cependant tous les suffrages car elle était belle, attirante et avait la grâce. Sa nudité en maillot émouvait.

Autour d’elle, quelques demi-déesses, en des poses pleines de nonchaloir, reposaient.

Elles souriaient d’une façon stupide. Elles avaient l’air bête des oies. Elles aussi regardaient le prince, mais le prince ne les vit pas.

Il y eut des rires dans la salle, car on détaillait le spectacle. On y découvrait des beautés et on y trouvait des tares.

On laissa retomber le rideau. Les applaudissements le firent remonter. Il retomba.

Soudain, des exclamations venant du hall attirèrent l’attention. Tous les yeux contemplaient la bizarre apparition qui surgissait à la porte du fond, dont la tenture était soulevée au sommet de l’escalier qui conduisait au grand hall…

Alors, deux voix clamèrent, celles du comte Grékoff et du prince Hartmann:

– L’Homme de la Nuit!

XI OÙ M. MARTINET FAIT TOUT CE QU’IL FAUT POUR ÊTRE TROMPÉ PAR SA FEMME

À l’heure où les invités commençaient à arriver chez Diane, c’est-à-dire vers cinq heures et demie du soir, un homme débarquait à la gare de l’Est et descendait le boulevard de Strasbourg. Cet homme attirait l’attention de ceux qui le trouvaient sur leur chemin. Les regards curieux le suivaient, les gens stationnaient pour le mieux voir passer.

Cet homme était un noir, mais un noir géant. Il avait une carrure des plus puissantes. Ses muscles saillaient sous son léger vêtement de toile blanche. Un pantalon de drap gris retenu à la taille par une ceinture de cuir, d’énormes chaussures jaunes, un immense panama sur ses cheveux «crêpés» complétaient son accoutrement. Il portait à la main un long bâton, qui lui servait de canne.

Il marchait à grands pas réguliers, en ligne droite, sans s’occuper des petits rassemblements de trottoir, qui se dissipaient à son approche, pour se reformer derrière lui.

Il s’arrêta à une fontaine Wallace, remplit le gobelet quatre fois, le vida quatre fois. Il eut ainsi l’occasion de montrer une denture formidable.

Il reprit son chemin. Il semblait connaître Paris. Au coin du boulevard de Sébastopol et des grands boulevards, il tourna à droite sans hésitation et remonta vers la porte Saint-Denis. Il stationna sous cette porte. Il ne s’y trouvait point depuis cinq minutes qu’il fut abordé par un tout jeune homme, habillé d’une livrée sombre.

Celui-ci lui tendit un pli, sans mot dire, et s’en fut.

Le géant décacheta le pli et lut:

«La passion du petit pour cette Diane me gêne beaucoup. Du moins en ce moment. L’occuper par ailleurs tout de suite. Agis suivant instructions antérieures, que je confirme.

Nox.»

L’homme arracha le pli, en fit des morceaux, qu’il jeta au vent, et continua sa route par le boulevard Poissonnière. Il descendit jusqu’à la rue du Sentier, qu’il prit.

Il entra dans le magasin de Martinet. Un ouvrier lui demanda ce qu’il désirait, en le dévisageant d’un œil effrayé.

– Parler à Mme Martinet, dit le noir. C’est pour affaire.

L’ouvrier s’éloigna et revint au bout d’une minute.

– Venez, dit-il, Mme Martinet est dans son bureau.

Ils se dirigèrent vers le bureau, qui était au fond du magasin.

À ce moment, le commis que nous avons vu dans un précédent chapitre traversa la pièce, passa derrière le noir et dit à mi-voix, de façon à ne pas être entendu de l’ouvrier qui marchait à quelques pas en avant:

– Tout est terminé rue de Moscou. J’ai les clefs.

Le noir fut introduit dans le bureau. Mme Martinet, en souriant, vint à lui, lui tendit la main.

– Bonjour, monsieur Joe, dit-elle; qu’est-ce qui nous vaut le plaisir?… Hé! ne me serrez pas si fort! Vous me faites mal…

– Ah! fit le noir, c’est que vous êtes une brave femme, vous, et que l’on a du plaisir à vous dire bonjour.

– Oui, mon ami; mais votre amitié est dangereuse pour mes phalanges…

Et elle se frotta les doigts.

Joe s’assit.

– Oui, une vraie brave femme, continua-t-il… Je suis un peu ours, moi. Et c’est bien comme un ours que je vis, là-bas, au fond de mon bois. Tout aubergiste que je suis, je ne vois guère de monde: des ouvriers, quelquefois, qui cassent une croûte, boivent un coup et s’en vont. Je ne leur cause même pas. Je ne suis pas liant. C’est tout juste si je réponds à mes rares clients, quand ils m’interrogent. Mais vous! Ah! vous m’avez plu tout de suite. Et puis vous avez été une bonne fortune pour l’auberge Rouge, car, chose qui vous paraîtra extraordinaire, ma clientèle, depuis quelques jours, augmente. Elle commence même à être d’un niveau plus élevé, ma clientèle.

– Tant mieux, monsieur Joe! Tant mieux!… Alors, depuis mon départ, vous avez eu beaucoup de voyageurs?

– Beaucoup, c’est trop dire. J’en ai eu deux.

– Ça n’est pas énorme.

– Vous trouvez? Je suis quelquefois un mois sans voir personne. Or, le premier client, devinez qui ce fut?

– Je le connais?

– Mais oui… C’était Harris, le maître d’hôtel de sir Arnoldson.

– Ah! bah! Il venait donc voir si tout était prêt à la villa et si j’avais tout installé selon ses recommandations? Est-il content de la maison Martinet?

– C’est justement pour cela que je viens vous trouver. Mais n’anticipons pas. Il est arrivé un soir, il a couché chez moi. Le lendemain matin, il me dit: «Joe, je vais à la villa des Pavots.

«- La villa des Pavots, lui demandai-je, qu’est-ce que c’est? Je ne connais que celle des Volubilis dans la région, et une autre villa qui lui est voisine, mais qui n’est plus baptisée depuis longtemps.

«- C’est bien cela, me répliqua-t-il. Cette villa, sir Arnoldson, son propriétaire, mon maître, vient justement de la baptiser. Elle s’appellera désormais la villa des Pavots.

«- Mais il n’y a pas de pavots fis-je observer.

«- Il y en aura, continua-t-il, si tu veux en planter, Joe. Je te propose d’être le jardinier de sir Arnoldson.

«- Eh! Je ne demande pas mieux, répliquai-je, mais je ne veux pas quitter mon auberge.

«- Tu garderas ton auberge. Tu prendras un domestique qui te remplacera quand tu ne seras pas là. Et puis il vient si peu de monde à ton auberge, que tu pourras même te passer de domestique. Tu jardineras à tes heures de loisir, qui sont nombreuses. Tu t’arrangeras comme tu le voudras. Ça te va-t-il?»

«Vous comprenez, madame, que j’ai accepté tout de suite. Me voilà donc le jardinier de sir Arnoldson, qui doit venir s’installer, entre parenthèses, dans les derniers jours d’avril.»

– Ah! il va donc se faire voir! interrompit Mme Martinet. Moi, je n’ai eu affaire qu’à son maître d’hôtel, et je ne le connais pas.

– Vous aurez l’occasion de le voir, et je vais vous dire le but de ma visite. Le maître d’hôtel alla donc visiter la villa et me pria de le suivre. Il passa l’inspection de tout. Il semblait fort content, et nous revenions ensemble, quand il me dit:

«- C’est fort bien! Et Mme Martinet est une femme intelligente. Je lui ferai mes compliments. Mais il faudra qu’elle change entièrement les tentures et les tapisseries du cabinet de travail de mon maître.»

– Le cabinet bleu? demanda Mme Martinet.

– Oui, le cabinet bleu.

– Et pourquoi? Il n’est donc pas bien ainsi?

– Non. M. Harris m’a dit que son maître ne pouvait souffrir cette couleur.

– Eh bien! comment le veut-il?

– Il le veut rouge.

– C’est bizarre! fit Mme Martinet. M. Harris m’avait cependant bien dit qu’il le désirait bleu.

– Eh bien! il se sera trompé. Car, maintenant, il le veut rouge. Et, comme au courant de la conversation, je disais à M. Harris que j’allais être dans la nécessité de faire, cette semaine, un petit voyage à Paris, il m’a prié de venir vous avertir de ces changements nécessaires, puisque, maintenant, je suis de la maison de son maître.

– Qu’il soit fait selon sa volonté! dit Mme Martinet. Je n’aurais garde de m’y opposer. Et pour quand le veut-il, son cabinet rouge?

– Ah! vous avez du temps devant vous! Il m’a seulement chargé de vous dire de vous procurer dès maintenant tout ce qu’il vous faut pour transformer en rouge ce qui est en bleu. Il vous avertira quand le moment sera venu de vous transporter là-bas.

– Mais s’il attend trop, sir Arnoldson sera là, et je le gênerai.

– Il m’a dit que ça ne le gênerait en rien, et que vous pourriez travailler à votre aise au cabinet de son maître, même quand la villa sera habitée, attendu que si ce monsieur a un cabinet de travail il n’y met cependant jamais les pieds.

– Quelles drôles de gens! s’exclama Mme Martinet.

– C’est mon avis, fit Joe en se levant. Car, puisqu’il ne va jamais dans son cabinet de travail, qu’est-ce que cela peut lui faire que la couleur en soit rouge ou bleue?

Et Joe sourit, découvrant le clavier de sa denture.

– Enfin, j’ai fait ma commission, et je vais avoir l’honneur de vous saluer, termina-t-il en se levant lentement.

– Mais permettez-moi de vous offrir quelque chose, monsieur Joe.

– Oh! rien du tout, madame. Je viens de boire tout à l’heure quatre grands verres d’eau claire qui m’ont désaltéré à ma suffisance.

– Un petit cognac? insista, par politesse, Mme Martinet.

À son grand étonnement, Joe se rassit.

– C’est la seule chose que je ne refuse jamais, dit-il.

Joe but à petites lampées le verre de cognac qu’on lui servit. Négligemment, il dit:

– Vous en savez maintenant aussi long que moi sur mon premier client…

– C’est vrai, reprit Mme Martinet, mais vous m’avez dit que vous en eûtes un second…

Joe fit:

– Oh! celui-là est beaucoup moins intéressant. Mais je vous quitte, madame Martinet, je ne veux pas abuser de vos instants.

– Vous n’abusez pas… Et cet autre client, est-ce que je le connais?

– Je crois que oui.

– Comment, vous croyez?

– Est-ce que vous ne m’avez pas dit que c’était votre maison qui avait été chargée de l’aménagement à Paris de l’hôtel de M. Lawrence? Je crois même me rappeler que vous m’avez raconté que votre mari était resté en relations suivies avec M. Lawrence fils. C’est bien cela?

– Mon Dieu, oui, mais je ne vois pas…

– Attendez. Êtes-vous allée quelquefois à l’hôtel Lawrence?

– Certainement, au moment de l’installation.

– Vous y avez vu le père Jules?

– Le concierge?

– Oui, le concierge. Eh bien! c’est le père Jules qui fut mon second client. Il venait, lui aussi, constater que la villa des Volubilis était prête à recevoir ses hôtes.

– Ah! ils s’en vont à la campagne?

– À la fin du mois, comme les maîtres de la villa des Pavots.

Il y eut un silence. Puis Joe reprit:

– Le père Jules m’a même dit que le séjour de la campagne ferait grand bien à son jeune maître, M. Pold, vous savez? ce petit garnement dont vous me parliez l’autre jour.

– Et pourquoi? demanda Mme Martinet, soudain très intéressée.

– Pourquoi? Parce que ce jeune homme, paraît-il, se dérange beaucoup depuis quelque temps. Il rentre très tard et quelquefois ne rentre pas du tout. C’est du moins ce que m’a dit ce bavard de concierge. Et vous savez qu’il ne faut jamais ajouter foi à des histoires de concierge, même quand ce concierge est un homme…

– Ah! Il se dérange? Il court?

– Avec des filles! Oui, madame. Avec des cocottes, avec de grandes cocottes!

– Je m’en doutais! fit douloureusement Mme Martinet.

– Le père Jules en sait long sur son compte. Il est même peiné de voir ce qui se passe, car il l’aime beaucoup, M. Pold. Il me disait: «Quel malheur que personne n’ait d’influence sur ce jeune cerveau pour l’empêcher de faire des bêtises! Tout cela finira mal. Des nuits dehors! Où peut-il les passer?» Moi, je me disais: «Peut-être bien qu’il les passe dans ce petit appartement de garçon qu’il demandait à M. Martinet et que M. Martinet aura fini par lui accorder…» Mais je me grondais d’avoir eu une si mauvaise pensée. M. Martinet était trop raisonnable pour céder à ce jeune homme sur une chose aussi grave.

– Hélas! cria Mme Martinet, c’est fait! Ah! vous ne savez pas?

– Je ne sais rien.

Elle lui raconta avec volubilité l’histoire mystérieuse des trois mille francs.

– C’est incroyable! inouï! faisait Joe le plus naïvement du monde… Alors, maintenant, il a une… garçonnière, comme on dit ici?

– Oui, une garçonnière. Mon mari devait lui en livrer les clefs cet après-midi s’il le voyait. Mais je ne pense pas qu’il l’ait vu, car il est trop occupé, aujourd’hui, chez ma sœur…

– Eh bien, moi, fit Joe en clignant malicieusement des yeux, je sais bien avec qui il l’inaugurera, sa garçonnière, du moins si les histoires du père Jules sont exactes.

– Avec qui? demanda anxieusement Mme Martinet.

– Avec sa maîtresse.

– Qui, sa maîtresse?

– Une grande cocotte! Une femme connue de tout Paris! Je lis quelquefois les journaux et j’y vois souvent son nom.

– Mais qui?

– Ah! vous en avez entendu certainement parler, vous aussi! Elle s’appelle… attendez… un nom de chienne…

– Un nom de chienne?

– Oui. Elle s’appelle Diane! C’est cela…

Mme Martinet s’était levée brusquement: elle était cramoisie. Elle frappa la table de son petit poing.

– Ah! la gueuse! cria-t-elle.

– Mais on dirait que vous n’êtes pas contente, madame Martinet… Vous la connaissez donc?

– Si je la connais? C’est ma sœur!

– Ah! bien! en voilà une histoire! fit le noir en se levant… Je regrette bien d’avoir tant bavardé… mais moi, vous savez, je reste des mois sans parler. Alors, quand ça me prend…

Et il rit de toute sa bouche. Il paraissait bon enfant avec ses grosses joues de bébé noir.

Il alla vers la porte, se retourna une dernière fois:

– Je vous demande bien pardon de vous avoir causé de la peine, madame Martinet. Tout ça, c’est la faute au père Jules, qui est trop bavard. Ah! il a la langue bien pendue! Mais s’il savait que cette femme, cette Diane, est votre sœur, et s’il savait que vous recevez chez vous aussi souvent M. Pold, il n’aurait certainement point de repos qu’il ne vous eût priée de sauver le jeune homme de cette mauvaise fréquentation… Enfin, tout ça, c’est son affaire et la vôtre. Au revoir, madame Martinet, bien au revoir…

– Au revoir, monsieur Joe.

Elle le laissa partir, ne s’occupant plus de lui, toute à sa pensée.

Le nègre traversa le magasin. Cette fois, ce fut le commis qui l’accompagna.

– Passons par cette cour, dit Joe tout haut. Elle donne certainement sur la rue des Jeûneurs, et j’y ai affaire.

Ils passèrent par la cour. Sous le porche, Joe et le commis eurent une rapide conversation, puis le nègre s’éloigna. Il descendit vers la rue Montmartre, remonta vers les boulevards et, revenant sur ses pas, reprit le chemin de la gare de l’Est.

Joe rentrait à l’auberge Rouge.

Restée seule dans son bureau, Mme Martinet nourrissait contre sa sœur les plus noires pensées. Elle avait cru jusqu’alors éprouver simplement une très grande sympathie pour Pold.

La franchise de ses allures, ses airs de «casse-cou», sa gaieté continuelle, sa bonne santé l’avaient séduite. Elle n’avait pas voulu se l’avouer tout d’abord; elle avait même lutté contre ce sentiment de tendresse qui la surprenait. Elle avait marqué volontairement de la mauvaise humeur devant Pold, alors qu’elle était dans l’enchantement de sa présence et de ses espiègleries. Mais il avait bien fallu qu’elle s’avouât que cette affection grandissait. L’indifférence que Martinet montrait pour sa femme, maintenant que le tapissier ne songeait plus qu’à ses travaux et aux joies culinaires, avait fait faire quelque chemin à l’affection de Mme Martinet pour Pold.

– L’amour, disait couramment Martinet à sa femme, nous n’avons pas le temps d’y songer. C’est un objet de luxe que nous nous paierons quand nous serons retirés des affaires…

Mme Martinet trouvait qu’il serait trop tard alors. Mais il esquivait l’argument.

Ces théories pouvaient être goûtées de M. Martinet, qui, à quarante-cinq ans, ne brûlait déjà plus des feux de la jeunesse. Mais Mme Martinet, qui avouait trente ans et n’en n’avait guère plus, les trouvait détestables. Une bonne éducation, dans une modeste famille bourgeoise, avait sauvé jusqu’alors l’honneur de Martinet. Les frasques de sa sœur, enlevée de bonne heure par un officier, et, depuis, horizontale de haute volée, n’avaient fait que la rendre plus sévère sur le chapitre des mœurs. Mais peu à peu, toutes ces barrières qui garantissaient la fidélité conjugale tombaient, et les résolutions vertueuses de cette dame fléchissaient devant ce qu’elle appelait une «bonne affection».

Cette affection, c’était de l’amour! Les révélations de Joe le lui prouvaient bien par le mal qu’elle en ressentait. Elle aimait Pold!

Mme Martinet avait pris son mouchoir de fine batiste, car elle était très coquette de son linge, et le déchirait de toutes ses petites dents qui étaient admirables.

Elle marchait à pas pressés dans son bureau, retombait sur un fauteuil, s’asseyait à un pupitre, fermait avec bruit le grand livre, ouvrait le livre de caisse, brisait une plume, renversait du sable dans l’encrier, pleurait, remâchait ce qui restait de son mouchoir et poussait de gros soupirs.

Elle se disait:

– Oui, je l’aime! Mais ce n’est pas bien de l’aimer! Le matin où il est venu, reconduisant ce monstre de Martinet, je lui ai permis trop de privautés. Il m’a embrassée et je m’en suis défendue. Quand on est monté dans la chambre, je l’ai caché comme si j’avais mal agi… J’ai été coupable, mais je m’étais promis de ne plus recommencer ces imprudences et de le fuir quand il viendrait ici! Ai-je tenu ma promesse? Non! Et, aujourd’hui, je m’aperçois que la nouvelle de son amour pour une autre femme me déchire le cœur.

Elle se releva d’un bond, en criant:

– Et c’est elle! Elle qui me le prend! Quand j’étais toute petite, elle était plus petite encore que moi, et c’est elle qui prenait tous mes jouets… Elle me prenait aussi toute l’affection de mes parents. Elle continue maintenant à me prendre tout ce qui me tient au cœur, à me voler! n’aurait-elle pas pu me laisser mon Pold… elle qui en a tant et autant qu’elle veut?… Que va-t-elle en faire? Comment va-t-il sortir de ses mains? Elle va me le débaucher, lui qui était si gentil et si naïf, malgré son air de n’avoir peur de rien… Qu’est-ce que je voulais? Qu’est-ce que je demandais? L’avoir simplement, de temps en temps, à côté de moi… Je l’aimais sans qu’il le sût… Il l’aurait deviné un jour… Le matin où il m’a embrassée, il s’en doutait bien un peu…

Enfin, elle prit une grande résolution:

– Mais je le lui arracherai! Je ne veux pas qu’il continue à aimer cette femme! Ah! mais non!

Et elle répéta:

– Ah! mais non! Ah! mais non! Ah! mais non!

Elle cherchait un moyen de reprendre Pold, moyen qu’elle ne trouvait du reste pas.

– Et ils vont s’aimer! s’aimer dans cette garçonnière que nous lui avons meublée, que nous lui avons créée! Mes mains ont travaillé à cette besogne! Comment faire? Comment faire?

Elle en était là de ses tristes réflexions, quand on frappa à la porte du bureau; elle cria d’entrer.

C’était le commis. Il portait un trousseau de clefs toutes neuves à la main. Il les tendit à Mme Martinet.

– Je vous demande pardon de vous déranger, madame, mais voici les clefs qu’on vient d’apporter.

– Quelles clefs?

– Comment, quelles clefs? Mais celles que vous m’avez commandées!

– Je vous ai commandé des clefs? Et pour quelles serrures?

– Mais pour les serrures de l’appartement de la rue de Moscou.

– Mais on les a apportées ce matin, ces clefs! Vous me les avez données vous-même… Je les ai remises à mon mari qui doit les remettre à M. Pold…

– On a apporté le premier trousseau ce matin. Mais vous m’en aviez commandé deux, et voici le deuxième que l’on vient de terminer.

– Moi, je vous en avais commandé deux?

– J’ai cru le comprendre, madame, mais je me serai sans doute trompé.

– Après tout, c’est bien possible, déclara Mme Martinet. Passez-moi ces clefs, je les remettrai moi-même à M. Pold.

Et elle prit les clefs. Le commis salua et disparut.

Mme Martinet regarda les clefs et dit:

– Voici des clefs qui pourront m’être utiles.

Là-dessus, elle se plongea dans de profondes réflexions. Elle en sortit à huit heures du soir pour aller se mettre à table. Elle dîna seule. Il était entendu que Martinet ne rentrerait ni pour dîner ni pour se coucher. La fête chez Diane devait se terminer si tard que Mme Martinet avait été la première à conseiller à son mari de passer la nuit chez sa belle-sœur, comme celle-ci l’en priait. Pendant qu’elle dînait, le plus strictement du monde, elle entendit des coups de marteau. Elle se demanda qui pouvait bien travailler encore à cette heure. Les ouvriers et les employés quittaient le magasin à six heures et demie. Elle sonna la bonne.

– On travaille encore dans le magasin? interrogea-t-elle.

– Oui, madame. C’est Victor, le commis, qui prétend qu’il a quelque chose à terminer ce soir.

– Faites-le venir.

La bonne alla chercher le commis.

– À quoi travaillez-vous à cette heure, Victor?

– Je termine la planche de la cheminée pour la chambre de la rue de Moscou. M. Martinet m’a bien fait promettre que je l’aurais finie ce soir. Il m’a dit qu’elle devrait être déjà en place, là-bas.

– Vous en avez encore pour longtemps?

– Pour dix minutes. Je cloue l’étoffe dessus. C’est presque une chose faite. Madame, il me vient une idée… Si on portait la planche ce soir, tout serait prêt demain, quand M. Pold entrerait chez lui.

– Terminez vite votre travail et laissez la planche. Je verrai ce qu’il y aura à faire.

– Bien, madame. Bonsoir, madame.

Mme Martinet prit à peine le temps de finir son repas. Elle monta dans sa chambre et s’habilla. Elle y mit de la coquetterie. Elle sortit une robe de foulard qui la moulait admirablement et faisait valoir ses formes grassouillettes.

Quand elle fut habillée, elle descendit, envoya sa bonne se coucher, prit la planche qui était dans le magasin, sortit, ferma son magasin et héla un fiacre.

Elle donna au cocher l’adresse de la rue de Moscou et s’installa dans le fiacre avec sa planche.

– Si Martinet l’a vu cet après-midi, se disait-elle, il lui aura remis les clefs. Il trouvera sûrement un prétexte pour descendre dans Paris ce soir. Il voudra voir sa garçonnière, dont nous lui avons défendu l’entrée jusqu’à ce jour, pour lui causer une heureuse surprise. S’il est déjà là, je sonne. J’explique ma visite avec ma planche. Et alors je l’interroge. Je le confesse. Je veux qu’il me dise tout. Je veux savoir à quoi m’en tenir… Je souffre trop… S’il n’est pas là, j’entre tout de même, avec mes clefs, et je lui écris une longue lettre lui demandant des explications… un rendez-vous. Je lui laisserai cette lettre sur le guéridon… Ce sera la première chose qu’il verra, en entrant, demain, dans sa chambre… Je m’arrangerai pour que Martinet, qui sera très fatigué de sa nuit, ne voie point le petit demain.

Ainsi s’agitaient les pensées dans le cerveau en ébullition de Mme Martinet.

La voiture s’arrêta. On était rue de Moscou. Dix heures venaient de sonner. La porte de l’immeuble où se trouvait la garçonnière était légèrement entrebâillée. Mme Martinet se glissa dans le vestibule avec sa planche. Personne dans la loge. Elle traversa le vestibule, une cour, se trouva sous une voûte et sonna à une porte, sur sa droite.

Elle connaissait les aîtres pour être venue dans cet appartement trois ou quatre fois…

Aucun bruit ne se fit entendre, aucun pas.

– Il n’y a personne, se dit-elle.

Et elle ouvrit la porte avec les clefs que lui avait remises le commis. Elle referma la porte sur elle, se trouva dans l’obscurité et se mit en mesure de craquer une allumette. Mais à ce moment, elle perçut des bruits de pas dans la cour et une conversation assez animée. Les pas s’arrêtèrent à la porte du logement dans lequel elle se trouvait. Elle reconnut la voix de Pold.

– C’est lui! Il n’est pas seul! Il est peut-être avec elle!

Elle se rejeta dans la cuisine qui donnait sur le couloir. Une clef grinça dans la serrure. Elle écouta anxieusement. Elle distingua la voix de son mari.

– Martinet avec Pold? Qu’est-il donc arrivé?

Ils étaient entrés. Martinet guidait Pold vers la salle à manger. Quand ils se furent éloignés, elle sortit de la cuisine, ouvrit doucement la porte du vestibule, la referma et se retrouva sous la voûte avec sa planche. Alors, elle sonna.

Au bout d’un instant, Martinet vint ouvrir.

– Toi! dit-il. Qu’est-ce qui t’amène?

Mais sa femme le prit de haut.

– Tu me permettras de m’étonner d’abord, fit-elle. Je te croyais chez Diane.

– Entre, je t’expliquerai… Ah! tu as la planche…

– Oui, j’ai la planche. Comme je m’ennuyais ce soir, je me suis habillée pour sortir. La planche était prête, je l’apporte. N’était-ce point ton désir qu’elle fût là, dès ce soir?

– Tu es un ange. Viens.

Il la fit entrer dans la salle à manger. Sur un divan, elle vit, dans son costume d’ouvrier, Pold étendu, très pâle, «les traits bouleversés»…

– Qu’y a-t-il? Pold est malade? s’écria-t-elle.

– Ah! c’est vous! madame Martinet, fit Pold d’une voix triste.

– Vous paraissez souffrant? Pourquoi ce costume, monsieur Pold? Que vous est-il arrivé? Puis-je quelque chose pour vous?

– Bien sûr, fit naïvement Martinet, bien sûr que tu peux quelque chose pour lui. Il a de la peine, console-le. Conseille-lui de se remettre un peu. Ce sont des peines de cœur qu’il a, ce pauvre gosse. Dis-lui qu’il ne s’en tourmente pas. Bah! «une femme de perdue, dix de retrouvées!»

– Ah! c’est à cause d’une femme?

– Je te le dis.

– Et tu veux que je le console?

– Faut bien. Dis-lui de bonnes paroles. Que sais-je, moi? On ne peut pas le laisser dans cet état-là. Il fait pitié à voir. Mais tu es toujours comme un crin avec lui!… C’est comme avec moi, du reste.

– C’est pour cette femme qu’il s’est déguisé de la sorte?

– Je te le dis. Et si tu savais quelle femme! Ta sœur!

À la suite de cette déclaration, il y eut un profond silence entre les trois personnes.

– Alors, c’est Diane… finit par dire Mme Martinet.

– Probable, puisque c’est ta sœur. Je ne te connais que celle-là.

– Tu l’avais emmené chez Diane?

– Oui, Marguerite. Tu as deviné.

– Tu l’avais fait passer pour un de tes ouvriers?

– Tu es pleine de perspicacité.

– Et tu savais ce que tu faisais? Tu savais qu’il aimait Diane? qu’il en était fou? interrogea plus activement Marguerite, dont la colère grondait.

– Non, tu patauges. Je ne savais rien de tout cela. Je l’ai appris depuis. Pold m’a dit: «Je voudrais voir le prince Agra», et je l’ai cru; mais il mentait. Je l’ai introduit, on l’a reconnu, ça a fait une histoire! Ah! ma chère Marguerite, une histoire!

«Diane était dans une rage! Elle voulait battre le petit.»

– Elle ne l’aime donc pas? interrogea anxieusement Mme Martinet.

– Paraît. Pour le moment, du moins. Car il y a des jours, ou plutôt des nuits… C’est Pold qui m’a conté ça. Mais, hier, elle n’était pas en train. Elle avait son prince. Elle lui a fait comprendre qu’il était de trop.

– Tout cela n’est pas sérieux, fit Mme Martinet, gravement. M. Pold ne devrait plus songer à cette femme. Il ne devrait plus la revoir… Vous l’aimez donc bien, monsieur Pold?

– Ah! je ne sais plus maintenant si c’est de l’amour ou de la haine…

– Ce n’est pas tout ça, dit le tapissier. Avez-vous vu votre garçonnière? Vous qui la désiriez tant, l’avez-vous regardée?

– Je la désirais pour elle, dit Pold.

– Allons donc! Elle servira tout de même. N’est-ce pas, madame Martinet?

– Monsieur Martinet, répondit Marguerite, je vous trouve profondément inconvenant. Votre langage n’est point celui d’un honnête homme. Vous devez engager M. Pold à se conduire autrement qu’il ne le fait. Et, quant à moi, je ne regretterai jamais trop que nous ayons cédé à son caprice relativement à ce rez-de-chaussée s’il doit en faire le mauvais usage que vous lui conseillez. Ce n’est pas à son âge qu’il est permis d’avoir des idées aussi légères.

– Et quand les aura-t-il s’il ne les a à son âge? s’exclama Martinet.

– Il est évident qu’il aurait tort d’attendre d’avoir le vôtre, fit amèrement Marguerite.

– Pold n’est pas une jeune fille. Tu n’as pas l’air de te douter qu’il est un homme depuis longtemps. Tiens! tu es trop bête, ma femme! Si tu n’étais pas une sotte, tu prendrais Pold par le bras et tu lui ferais visiter l’appartement pendant que je vais préparer un petit souper qui nous remettra de nos émotions.

Pold regardait Marguerite depuis un instant. Il se leva, lui prit le bras et dit:

– Allons!

Ils sortirent de la salle, laissèrent Martinet tout seul.

Dès le couloir, Pold embrassait Mme Martinet dans le cou. Il se consolait. Il voulait se consoler.

Mme Martinet le supplia, à voix basse, de «rester tranquille».

– Vous n’allez pas recommencer vos bêtises de l’autre jour?

– Si vous ne voulez pas me consoler, je le dirai à Martinet.

– Ne riez pas. Soyez sage.

Il lui avait pris la taille.

– Le premier devoir de la femme est l’obéissance à son mari, dit-il.

– Oh! fit Mme Martinet. Moi qui croyais que vous étiez son ami!… Je vous en prie. Si vous ne cessez, je m’en vais. Je me sauve…

Il la laissa.

Elle était extraordinairement émue.

Ils visitèrent. Le cabinet de travail d’abord, un amour de bureau. Tout était d’une fraîcheur exquise, d’une clarté merveilleuse. Des meubles anglais laqués de blanc avec des filets vert Véronèse qui se répétaient partout: aux portes, aux corniches, aux lambris. Tentures d’étoffes Liberty.

Dans la chambre, Pold prit les mains de Marguerite et risqua une déclaration.

– Taisez-vous, fit-elle. Vous allez mentir. Je sais que vous ne m’aimez pas.

– Vous n’en savez rien, et je n’en sais rien moi-même. Mais quelque chose me dit que nous nous aimerons, que nous sommes faits pour nous comprendre…

Il voulut l’embrasser encore. Mais elle l’entraîna dans la salle à manger.

– Je suis joyeux! J’ai tout oublié! cria-t-il à Martinet.

– Tant mieux! fit-il. Marguerite vous a fait entendre raison?

– Oui. Je ne songe plus maintenant qu’à me réjouir de ce que je vois ici. Mes compliments, Martinet.

– Eh bien, puisqu’il en est ainsi, mangeons!

Et il désigna, de la main, la table où les couverts étaient mis. Quelques terrines, deux pâtés, deux bouteilles de champagne. Ce menu parut appétissant à Pold.

– Mangeons! Madame, voulez-vous me faire l’honneur de prendre place à mes côtés? dit-il d’une voix solennelle.

– Va donc! insista Martinet. Ah! moi, je ne suis pas jaloux! Je connais Marguerite… une vertu!

Il vida sa coupe.

– N’est-ce pas, Marguerite?

– Tais-toi, fit-elle, et bois moins…

– C’est que je suis pressé!

– Pourquoi?

– Il faut que je retourne tout de suite avenue Raphaël.

– Tu vas rester ici.

– Impossible. J’ai laissé tout en plan là-bas. On doit se demander ce que je suis devenu. Diane va être furieuse. Elle aura appris que je ne suis pas étranger au travestissement de Pold. Je vais en avoir une scène!

– C’est une raison pour ne pas nous quitter.

– La scène, ça m’est égal. J’ai mon matériel à surveiller et les ouvriers ne doivent plus savoir où donner de la tête…

– Attends à demain.

– Impossible!

– Tu es ridicule, dit Marguerite, qui n’envisageait pas sans effroi le moment où elle resterait seule avec Pold.

Elle commençait à avoir des remords.

– Tu vas me laisser seule avec M. Pold?

– Mais oui. Vous finirez de souper gentiment.

– Ce n’est pas convenable.

– Allons donc! Pold est un ami! N’est-ce pas, Pold?

– L’ami le plus cher, acquiesça celui-ci.

– Tu vois bien! Ne fais pas la sotte! As-tu peur qu’il te manque de respect?

Et il se mit à rire.

– Moi, tu sais, je connais les femmes. Tu ne me tromperas jamais!

Il le disait comme il le croyait.

– Tu dis des bêtises! Si tu t’en vas, je m’en vais!

– Alors, je me fâche! A-t-on jamais vu une pareille pimbêche! s’écria-t-il. Madame fait des manières!… Madame ne peut pas sortir sans son mari!… Madame est stupide!…

– Martinet!…

– Marguerite!…

– Tu peux bien rester avec nous!…

– Zut!

Et, se tournant vers Pold:

– Est-ce que ma femme vous gêne? demanda Martinet.

– Oh! nullement!

– Sa compagnie ne vous est pas désagréable?

– Au contraire.

– Alors, tu vois, laisse-moi manger et partir. Il dévora une tranche de pâté.

Mme Martinet, cramoisie, penchait maintenant sa tête dans son assiette et ne soufflait mot.

Entre deux bouchées, Martinet demandait à Pold:

– Alors, vous avez tout vu? Vous êtes content?

– Enchanté!

– La chambre?

– Superbe!

– Et le lit?

– Il me plaît.

– Avez-vous remarqué la courtepointe?

– Non.

– Vous avez eu tort. C’est l’ouvrage de Mme Martinet. Elle y a mis tous ses soins.

– Vraiment?

– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Elle l’a soignée comme pour elle!

Pold faillit s’étrangler avec un os de volaille, et Mme Martinet, de plus en plus cramoisie, toussa. Il y eut un silence.

Martinet se leva et jeta sa serviette:

– J’ai fini! Au revoir, les agneaux!

Sa femme fit une dernière tentative:

– Comme tu as tort de te donner tant de peine pour Diane!

– N’insiste pas! Tu ferais croire à M. Pold que tu t’ennuies en sa compagnie. Finissez tranquillement de souper, prends un sapin et rentre. Moi, je ne sais si je pourrai rentrer cette nuit… Cela dépend de ce qui m’attend là-bas…

Sur le seuil de la salle, il se retourna:

– Amusez-vous bien!

Quand M. Martinet fut parti, sa femme et Pold allèrent voir la courtepointe.

XII OÙ LE PRINCE AGRA REÇOIT ET DONNE DES ORDRES

Revenons chez Diane.

Celui que le comte Grékoff et le duc Hartmann venaient de saluer de cette appellation bizarre: «L’Homme de la nuit» se tenait, immobile, au sommet de l’escalier du grand hall.

Tous les yeux étaient tournés vers sa silhouette sombre et mystérieuse. Il était couvert, du col aux pieds, d’un large manteau noir. Les ailes de ce manteau, une sorte de macfarlane, dissimulaient ses bras qu’il avait croisés sur sa large poitrine. Cet être était d’une amplitude d’épaules peu ordinaire. La tête était puissante; un chapeau noir, un chapeau mou aux bords rabattus, le coiffait. L’homme se découvrit, d’un geste lent. La tête apparut chenue, et sur sa face, horriblement pâle, il y avait les deux disques de ses lunettes. Comme l’avaient dépeint ceux qui, dans les circonstances que nous avons dites, l’avaient entrevu, cet être donnait bien la sensation de quelque oiseau monstrueux des ténèbres.

Tous les yeux étaient fixés sur lui. On se demandait quelle pouvait être cette apparition, ce qu’elle signifiait. On se demandait ce que cet homme faisait là et ce qu’il voulait.

Et il descendit les degrés de l’escalier. Il s’avança dans la salle et chacun lui fit place.

Le prince Agra s’était levé et le regardait venir.

Diane, comme tout le monde, fixait anxieusement l’hôte inattendu.

Il fut bientôt auprès du prince. Il lui tendit la main. Le prince la prit.

– Présentez-moi, prince, commanda l’homme.

Le prince, toujours fort calme, le présenta à l’assemblée:

– Sir Arnoldson, mon ami.

Diane prit la parole:

– Puisque vous êtes l’ami du prince, soyez le bienvenu chez moi, monsieur.

– Madame, fit sir Arnoldson, je bénis le ciel qui m’a conduit dans une aussi brillante assemblée.

Mais des voix d’hommes couvrirent la sienne. Le comte Grékoff et le duc Hartmann s’entretenaient près d’eux:

– C’est donc vrai, disait l’un, que partout où paraît le prince, des drames ne sont pas loin. Il paraît qu’à travers le monde, on ne peut les compter.

Diane les regardait un peu affolée; quand elle se retourna vers Arnoldson, il avait disparu. Sa fuite paraissait aussi étrange que son apparition.

– Où donc est passé cet homme? Par quelle trappe s’est-il évanoui? demandait de Courveille à Lawrence.

– Je ne sais, fit Lawrence, mais il est venu près de nous. J’ai senti, une seconde, son regard peser sur moi. Oui, certes, un étrange individu! Ses yeux me paraissaient «flamber» derrière ses lunettes…

– Et vous, prince, vous vous éloignez?… demanda Diane.

– Je reviendrai près de vous, madame, dans un instant.

– Vous me le jurez? fit la jeune femme, anxieusement.

– Je ne jure jamais, madame, répondit Agra en s’éloignant.

Il retraversa le hall, où il y avait foule encore, monta l’escalier, s’en fut dans une serre.

Cette serre était à peine éclairée et déserte. Il entra dans un coin d’ombre, s’accota à un palmier, croisa les bras et attendit.

Une voix se fit entendre près de lui. Il ne put s’empêcher de tressaillir.

– Ah! vous étiez déjà là, sir Arnoldson?

Et il distingua, dans un coin où l’ombre était plus compacte encore, sir Arnoldson, qui se balançait doucement sur un rocking-chair.

– Oui, mon ami, fit l’homme. J’étais là et je considérais votre mélancolie. Prince Agra, voilà que votre impassibilité se change en tristesse. Que veut dire ceci?

Le prince Agra ne répondit point.

– Vous ne m’entendez pas, prince Agra?

– Si, monsieur, je vous entends.

– Alors répondez-moi.

Le prince s’approcha d’Arnoldson et lui dit:

– Je répondrai, monsieur, à votre question par une autre question.

– Parlez.

Le prince reprit:

– Quand donc direz-vous: «Assez!… Assez de sang!… Assez de drames!… Assez de catastrophes!…» Quand donc mettrez-vous un terme à tout ceci, monsieur?

Le balancement du rocking-chair s’arrêta. Sir Arnoldson dit:

– Votre question est bien indiscrète, prince Agra! Et, cependant, j’y répondrai, mais pas aujourd’hui…

– Et quand cela, monsieur?

L’homme se leva:

– Dans la nuit du 1er mai, mon prince!

– Et où?

– À l’auberge Rouge!… Je puis compter que vous y serez?

– J’y serai, acquiesça Agra.

– En attendant, vous savez ce qui vous reste à faire ici?

– Je le sais.

– Eh bien, faites.

Sir Arnoldson tendit la main au prince.

– Au revoir… William!… dit-il.

– Au revoir…

– À l’auberge Rouge!… réitéra avec force sir Arnoldson.

– À l’auberge Rouge!…

Et l’Homme de la nuit se perdit dans les ténèbres.

Le prince Agra revint sur ses pas. Il se retrouva dans le hall. On dansait.

Le prince Agra croisa Lawrence.

– Monsieur Lawrence! fit-il.

Lawrence salua le prince. Il dit:

– Mais je croyais, monsieur, qu’on avait oublié de nous présenter…

– La maîtresse de céans n’en a pas eu l’occasion, mais elle m’a parlé de vous dans des termes tels que je crois bien qu’elle vous considère comme le meilleur de ses amis.

– C’est impossible, monsieur. Je ne la connais que depuis fort peu de temps, et nous n’eûmes ensemble que de courts propos, fort décousus.

– Que vous dirai-je de plus? Il est probable que ces propos – si décousus fussent-ils – lui ont été agréables, puisqu’elle en a conservé un si charmant souvenir… Vous ne pourriez me renseigner sur l’endroit où j’aurais le plus de chances de la rencontrer? fit, en terminant, le prince Agra, qui semblait déjà penser à autre chose et n’attacher aucune importance aux précédentes paroles échangées.

– Diane! répondit de Courveille, qui survint. Vous désirez savoir où elle est? Elle vient de monter dans son boudoir.

Le prince remercia et s’en alla.

– Mais qu’as-tu donc? demanda de Courveille à Lawrence. Te voilà tout pensif.

– Moi, Raoul? Mais, rien mon ami, rien du tout. Je t’affirme…

– Des idées noires? Encore? demanda Raoul.

– Non, mon ami, fit Lawrence avec un triste sourire. Des idées roses! Elles sont roses!…

– Mes compliments. Ça ne t’arrive pas si souvent. Ohé! ohé!

Et de Courveille entraîna Lawrence vers le buffet.

Le prince pénétrait quelques minutes plus tard dans le boudoir où se tenait Diane. Elle alla vers lui et, impatiente:

– Dites-moi que vous m’aimez un peu, fit-elle.

Il ne dit point cela, mais:

– Savez-vous, madame, le nom du jeune homme qui reçut une si douce hospitalité chez vous?

Diane ne comprenait point qu’il revînt sur ce sujet. Elle lui dit, négligente:

– Je crois qu’il m’a raconté qu’il s’appelait Pold… Il m’avait dit de lui écrire sous ce nom à un bureau de poste restante. Pierre… Pold ou Jacques… que voulez-vous que cela me fasse?

– Pold… Et puis après?

– Sais pas.

– Je le sais. Il s’appelle Pold Lawrence.

Diane ouvrit de grands yeux étonnés:

– Pold Lawrence? Mais alors, c’est le fils de Lawrence?

– Parfaitement. Et vous savez que le père est sur le point d’éprouver pour vous les mêmes sentiments que le fils.

Diane partit d’un franc rire:

– Ah! bien, le père ou le fils! J’ai chassé le fils, vous plaît-il que je chasse le père?…

Agra répondit:

– Non!

Puis il se leva, alluma à une bougie une cigarette d’Orient et répéta, en regardant vaguement monter vers le plafond la fumée odorante:

– Non!

Et il ajouta, pendant que Diane le considérait, essayant de le comprendre:

– Il me plaît, au contraire, qu’il reste.

– Que voulez-vous dire?

– Je veux dire que si je réprouve l’amour du fils pour Diane, je ne défends pas à Diane d’être aimée du père!

Diane se leva:

– Mais, prince, vous parlez par énigmes! Je vous demande si vous m’aimez un peu… et vous répondez en me conseillant d’en aimer un autre!…

Elle se laissa retomber sur le divan. Elle tendit les mains vers lui:

– Ne me faites pas souffrir ainsi!… Ne jouez pas avec moi de façon si cruelle…

– Je ne joue jamais…

Diane se prit la tête dans les mains, et, rageusement, fit:

– Alors, dites! dites! Que voulez-vous de moi?

– Peu de chose… Que vous soyez aimable pour un de vos invités… pour Lawrence.

– Et c’est tout ce que vous désirez de moi?…

Le prince Agra eut un sourire plein de mystère:

– Vous trouvez que ce n’est pas suffisant?

Diane le regardait. Le prince lui faisait peur, maintenant. Elle cria:

– Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je sais? Je ne suis qu’une pauvre femme qui essaie de vous comprendre et qui ne vous comprend pas!

– N’essayez pas de me comprendre.

– Alors, quoi?

– Obéissez-moi, Diane, c’est tout ce que je vous demande.

– Quels sont vos ordres?

– Pour la troisième fois, je vous le dis, Diane: il faut que Lawrence vous aime!

Elle bondit, fut auprès de lui, ses mains allèrent chercher ses épaules, elle le pencha vers lui et lui dit avec un incroyable accent de passion:

– Écoute! écoute! Demande-moi tout ce que tu voudras! Tout! Mais ne me demande pas d’en aimer un autre que toi!… Pas cela!…

Elle voulut prendre ses lèvres, mais il l’éloigna encore, la fit asseoir sur le divan, se plaça près d’elle, retint sa main dans la sienne, et, très doucement, lui demanda:

– Vous m’aimez donc, Diane?

– Si je vous aime! puisque j’ai l’horrible malheur que vous en doutiez encore, mettez-moi à l’épreuve, ordonnez…

Il l’interrompit et, de la même voix douce:

– Le jour où nous serons l’un à l’autre, Diane…

– Ce jour-là, s’écria-t-elle douloureusement, ce jour-là je ne sais plus si je dois l’espérer, car je l’attends depuis longtemps déjà, et peut-être ne luira-t-il jamais!

– Il luira, Diane.

– Si ce que vous dites est vrai, prince, je n’oserai point demander au ciel de donner à ce jour-là un lendemain! Mais la mort seule pourra me délivrer de l’immense douleur de vous perdre après avoir eu la joie immense de vous posséder. Qu’importe? Je bénirai la morte, puisque j’aurai, dans vos bras, chéri la vie!…

Et les yeux de Diane se remplirent de larmes. Le prince reprit, après un court silence:

– Vous m’aimez donc assez pour mourir s’il fallait mourir pour moi, Diane?

– Oui, fit Diane, d’un accent farouche. Je vous aimerai jusque dans la mort.

Le prince dit:

– C’est bien!

Il se leva, parcourut à pas lents le boudoir, pendant que Diane, allongée sur le divan, tamponnait de son minuscule mouchoir, quelques larmes.

Agra, sans arrêter sa marche monotone, dit:

– Mais il faut m’obéir aveuglément. Avant que d’être votre amant, je vous l’avoue aujourd’hui, Diane, il faut que je sois votre maître.

Diane baissa la tête sous la rude parole d’Agra. Celui-ci continua, sur un ton de plus en plus dur:

– Je ne vous ordonne pas d’aimer Lawrence! Entendez-moi bien. Mais je veux… je veux que Lawrence vous aime! Comment vous y prendrez-vous? C’est votre affaire! Le bruit est venu jusqu’à moi que vous aviez affolé un amant, pendant des mois, sans lui avoir rien accordé… Ce n’est donc qu’une seconde expérience à tenter. Mais celle-ci, je la veux complète, je la veux absolue. Il me faut, Diane… comprenez bien ce qu’il me faut… il me faut un homme à vos pieds, un homme qui souffre comme vous souffririez vous-même si je vous disais à cette heure: «Je m’en vais, Diane, et vous ne me reverrez plus!»

Diane cria:

– Ah! le malheureux!

– Oui, n’est-ce pas? fit Agra. Le malheureux qui souffrirait ainsi! Eh bien, cet homme qui vous aimera assez pour ne plus vivre que par vous et pour vous, cet homme que votre amour aura suffisamment détaché des choses de ce monde pour qu’il ne songe plus à sa femme et pour qu’il oublie ses enfants…

Diane se cacha la tête dans les mains.

– … Cet homme, il faut que ce soit Lawrence!…

Agra se tut un instant. Il reprit bientôt, d’une voix éclatante:

– Et ne me demandez pas pourquoi!… N’essayez pas de chercher le mobile de mes actions… ne bâtissez pas d’inutiles hypothèses… Que vous importe la raison de ces choses?… Il faut qu’elles soient!… Ne dites point que j’ai à exercer une vengeance… Un homme comme moi ne se venge point! Mais dites-vous plutôt, si vous avez besoin de vous expliquer des choses inexplicables, que je suis peut-être le formidable instrument de la justice divine!…

Il alla vers Diane, lui prit brutalement les deux mains et, dardant sur elle deux yeux de flamme, il dit:

– Ma volonté sera faite, n’est-ce pas?

Diane répondit, très bas:

– Oui.

Et elle releva la tête; elle regardait Agra, dont le visage avait soudain repris la sérénité qu’elle lui connaissait. Elle se leva et lui dit:

– Oui, mais donnez-moi vos lèvres.

Agra ne les lui refusa point. Diane eut le baiser qu’elle demandait. Mais elle disait presque aussitôt, pleine d’effroi:

– Ah! vos lèvres! Comme vos lèvres sont glacées!

Agra répliqua:

– Songez à Lawrence.

Et il gagna la porte. Il s’arrêta sur le seuil.

– Je songerai à Lawrence, répondit-elle.

– Tout de suite, insista-t-il: les heures qui s’écoulent me sont précieuses!

– Tout de suite.

Il la salua d’un sourire et disparut. Il n’était pas plus tôt parti qu’elle répétait, en se tordant les bras:

– Oui, je songerai à Lawrence! Ah! le malheureux!

Le prince était descendu dans le jardin. Un maître d’hôtel vint à lui et lui jeta un manteau sur les épaules.

– Faut-il faire avancer votre voiture, monseigneur?

– Faites, Jean. Mais, dites-moi, M. Lawrence est-il encore ici?

– Il vient de quitter M. de Courveille à l’instant et se dispose à partir… Tenez, le voici qui se dirige justement de ce côté.

– Laissez-nous.

Jean s’éloigna. Le prince salua Lawrence.

– Bonne nuit, monsieur, fit-il. Vous partez aussi?

– N’est-il point l’heure de rentrer chez soi, prince?

– C’est mon avis. Je viens de saluer Diane et je me sauve…

– Diane! reprit Lawrence. Je ne puis vraisemblablement m’en aller sans la remercier de ses gracieusetés… Où la trouverai-je?

– Chez elle, monsieur, dans son boudoir.

Le prince salua et monta dans sa voiture, qui partit au grand trot. Lawrence monta chez Diane…

Il en redescendait une heure plus tard. Il paraissait si profondément préoccupé qu’il ne répondit point aux questions qui lui furent posées par son cocher.

Celui-ci, après avoir refermé la portière sur son maître, fit prendre à son cheval le chemin de l’avenue Henri-Martin. La grille de l’hôtel fut ouverte par le concierge, le père Jules, qui attendait, une lanterne à la main.

Il referma la grille en bougonnant:

– Trois heures du matin! Nom de nom! on se dérange dans la maison!

Le père Jules paraissait un brave homme, fort dévoué à ses maîtres.

Il rentra dans sa maisonnette, en ferma soigneusement la porte, posa sa lanterne sur une table, prit une feuille de papier à lettre et une enveloppe, s’assit et écrivit, sur la feuille de papier à lettre d’abord:

«Le patron est rentré à l’hôtel à trois heures du matin. Quant au petit, on ne l’a pas vu de la journée. Probable qu’il ne rentrera pas de la nuit. Je ne l’attends plus.»

Il plia la feuille, la mit dans l’enveloppe, et, sur l’enveloppe, il écrivit ces mots:

Monsieur Joe, patron de l’auberge Rouge

Bois de Misère (près Montry)

Par Crécy-en-Brie

Il cacheta le tout, mit la missive dans sa poche et, content de lui, s’en fut se coucher.

XIII UN CAVALIER SUR LA ROUTE

Il était environ neuf heures du soir, et la nuit était fort obscure, quand une voiture, traînée par deux chevaux, sortit du petit bourg de Coupdevrou, sur la route qui va de Paris à Coulommiers en passant par Villiers-sur-Morin.

Elle prit cette dernière direction. Sur le siège, on pouvait distinguer, à la lueur des lanternes, deux personnages: l’un, fort imposant, le cocher; à côté de lui, un jeune homme qui remuait pour les deux, bavardait et gesticulait, se levait et s’amusait à faire claquer bruyamment un fouet.

Le cocher marquait de la mauvaise humeur.

– Tenez-vous tranquille, je vous en prie, monsieur Pold, disait le cocher. Vous allez effrayer mes bêtes.

– Tes bêtes! s’exclamait Pold, tes bêtes! Elles me connaissent mieux que toi!

Et Pold refit claquer son fouet.

Quand il fut fatigué de cet exercice, il posa le fouet et se mit à siffler.

Quand il eut fini de siffler, il dit:

– Il fait rien noir!

Et puis:

– Il fait rien chaud!

La chaleur était, en effet, accablante. Une lourde chaleur d’orage pesait sur cette nuit de printemps.

On était au 1er mai et la journée avait été radieuse. Au crépuscule, le ciel s’était mis à rouler de lourds nuages, chargés de pluie et que l’on sentait prêts à crever.

– On a bien fait de fermer le landau, fit Pold. Il va y avoir de la sauce tout à l’heure. Tu devrais presser tes biques, respectable serviteur!

– Nous arriverons avant l’orage, espérons-le.

– Aux premières gouttes, je «me carapatte» à l’intérieur, dit Pold. Est-ce qu’on en a encore pour longtemps?

– Trois quarts d’heure… Nous serons au bois de Misère vers dix heures.

– C’est que je commence à m’embêter, tu sais!

– Pourquoi n’êtes-vous pas venu à bicyclette?

– Ma bicyclette, il y a un omnibus dessus!

– Il vous est arrivé un accident, monsieur Pold?

– Oui, au coin de la rue du Sentier et des grands boulevards. Je sortais de chez une femme qui m’adore et je pensais à une femme qui ne m’aime pas. Vlan! Madeleine-Bastille m’a passé dessus.

– Et vous n’avez rien eu?

– Non, mon vieux, rien du tout. Au moment de la chute, j’ai attrapé un harnais, une crinière, et, hop! j’étais à cheval quand tout le monde me croyait déjà sous les roues! Eh bien, mon vieux, tu sais, j’en ai fait, une descente triomphale du boulevard Montmartre! On aurait dit l’entrée d’Henri IV à Paris.

– Vous me racontez des histoires, monsieur Pold!

Pold se retourna:

– Des histoires?… Il pleut: je te lâche!

Pold sauta sur la route sans attendre l’arrêt du landau, ouvrit en courant la portière et vint tomber sur les genoux de Lily, qui poussa des cris.

Pold referma vivement la portière, se retourna vers sa sœur et la fit taire en l’embrassant.

– Là! t’es calmée, maintenant.

– Tu finiras par te tuer, fit dans l’ombre une voix qui était celle de Mme Lawrence. Ton père devrait te gronder sérieusement.

– Papa, il me gronde tout le temps.

– Ça ne sert à rien, déclara Lawrence. Toutes mes observations sont inutiles.

– Alors, pourquoi m’en faites-vous, p’pa?

– Pold, tu es insupportable. Tais-toi.

– J’dis rien.

Il s’était glissé sur la banquette de devant, près de Lily.

Lily dit très bas à ses parents:

– Comme vous êtes tristes! Comme vous êtes sombres! Et papa!… Quel silence depuis Paris…

Adrienne embrassa Lily.

– Eh! là! fit Pold. On s’embrasse… Douces effusions de famille…

À ce moment, un éclair stria les ténèbres, et, presque aussitôt, un formidable coup de tonnerre retentit.

Les chevaux se cabrèrent, se dressèrent sur les sabots de derrière et retombèrent si malheureusement qu’ils brisèrent le timon et les harnais. Le cocher jura, sacra, descendit de son siège, duquel il avait failli être projeté, et vint contempler d’un œil furieux, à la lueur des lanternes, ses chevaux, étendus au milieu de la route. Pold sautait déjà du landau et s’exclamait:

– Ah! bien! en voilà de la belle ouvrage!

Il s’amusait beaucoup.

Adrienne, Lily, Lawrence, tous effrayés descendirent également et entourèrent le triste équipage.

– Nous voilà dans une jolie situation, constata Lawrence.

De larges gouttes tombaient, précédant l’averse furieuse que tout le monde prévoyait.

Aucun secours à attendre de l’extérieur. La route traversait des champs déserts.

Pold joignit ses efforts à ceux du cocher pour relever les chevaux. Mais ils étaient empêtrés de telle sorte qu’il leur fut presque impossible de les faire remuer.

Lawrence, lui aussi, essaya de remettre les animaux sur pied. Ce fut en vain.

– Nous voilà propres! Nous voilà propres! répétait Pold.

– Gagnons Dainville à pied, fit Lawrence.

Mais la pluie se mit alors à tomber plus dru. La proposition devenait impossible à suivre.

Ce fut alors qu’un second éclair vint illuminer le paysage. Le coup de tonnerre survint immédiatement.

Les voyageurs en furent secoués. Lily, épouvantée, se réfugia dans la voiture.

Mais à la lueur de cet éclair, Pold découvrit un nouvel arrivant.

– Un cavalier sur la route! s’écria-t-il.

La nuit était redevenue plus obscure. Cependant, suivant les indications de Pold, les voyageurs perçurent une ombre qui venait à eux et les rejoignait, venant de Paris.

L’ombre grandit. C’était bien un cavalier qui arrivait au galop. Il fut près de la voiture. À la lueur des lanternes, on essaya de le dévisager, mais il était couvert si hermétiquement de son manteau et d’un capuchon, qu’il était impossible de distinguer ses traits. Il arrêta court son cheval, sauta en bas de sa monture avec une grande légèreté et se dirigea vers l’équipage en détresse, sans plus s’occuper de l’animal.

Pold courut à la bête et voulut la prendre aux rênes. Mais le cheval ne l’attendit point, et, au moment où Pold avançait la main, il fit un bond de côté et disparut dans la nuit, à un galop vertigineux.

– Votre cheval! votre cheval! cria Pold à l’étranger, qui ne lui répondit point, qui ne sembla même pas l’avoir entendu.

L’étranger s’était déjà mis à la besogne. Il se pencha vers l’attelage, se redressa, secouant les bêtes, et, sans aucune aide, sans un cri, d’un effort prodigieux, il les dressa sur les sabots de devant. Les chevaux furent debout tout de suite.

Ceux qui assistaient à cette scène n’en pouvaient croire leurs yeux.

Sans plus prêter attention aux gens qui l’entouraient, l’étranger s’occupait maintenant des harnais. Il arrachait, brisait, attachait. Il dit:

– Une corde!

Le cocher lui tendit la corde demandée. L’étranger en usa avec une telle adresse que les chevaux, vaille que vaille, se trouvèrent à nouveau en mesure de traîner le landau.

Lawrence et sa femme allèrent à l’inconnu et voulurent le remercier. Pold répétait:

– Mais votre monture, monsieur! Votre monture!… Elle est loin maintenant!… C’est pas un cheval: c’est un lièvre!…

L’homme ne répondit point. Mais il porta quelque chose à ses lèvres, et un coup de sifflet étrangement modulé retentit dans la campagne.

On entendit bientôt le galop d’un cheval. La bête arriva fumante, et stoppa à deux pas de l’inconnu, qui bondit en selle, salua de la tête et disparut, mystérieux cavalier sur la route.

Tout le monde était stupéfait. Lawrence, Adrienne, Pold en oubliaient de se mettre à l’abri de la pluie.

Pold frappa d’une large claque le ventre du cocher, qui suffoquait d’admiration.

– Le vieux serviteur est épaté! s’écria-t-il.

Sur ce, toute la famille remonta dans la voiture, qui repartit au petit trot.

Quant au cavalier, il était déjà loin. Il avait dépassé Dainville. Les éclairs, qui se succédaient maintenant avec rapidité, lui firent voir une croix.

Cette croix sembla lui indiquer le chemin. Il découvrit un petit sentier qui allait rejoindre la route de Picardie. Il le prit. Le cavalier avait à sa droite la rivière du Grand-Morin. Le cheval reprit le galop. La pluie avait redoublé. Malgré la montée très rude, le cheval n’avait pas ralenti son allure.

L’inconnu était entré dans le bois depuis un quart d’heure environ quand sa monture s’arrêta devant une masure que l’on distinguait à peine dans la nuit. Des arbres en cachaient la façade. Le cavalier sauta à terre et frappa à la porte.

La porte s’ouvrit. Dans le cadre de lumière que fit cette porte en s’ouvrant apparut la haute stature de Joe.

Joe s’inclina profondément.

– Bonsoir, monseigneur! fit-il, et soyez le bienvenu à l’auberge Rouge!

XIV UNE TERRIBLE EXPLICATION

Le voyageur entra et laissa tomber son manteau aux mains de Joe. Ce voyageur, c’était le prince Agra.

– Occupe-toi de Kali, dit-il à Joe.

Joe sortit et conduisit le cheval dans une sorte de grange. Il fut quelques minutes absent. Quand il revint, le prince Agra était installé au coin de l’âtre, et paraissait plongé dans des réflexions profondes.

Joe n’eut garde de l’en tirer.

Un quart d’heure ainsi s’écoula. Le prince promenait vaguement son regard sur les murs de cette étrange bâtisse.

Ils étaient décrépits, mangés d’humidité.

Le plafond était bas, mais magnifique avec ses poutres énormes, enfumées par la fumée de l’âtre.

Un bahut dans un coin; une table massive en chêne au centre de la pièce. Au-dessus de la cheminée, pendu au mur, un fusil qui paraissait en excellent état.

Joe devait braconner.

Telle qu’elle était, Joe se montrait très fier de son auberge. Il l’entretenait en propreté absolue et tenait à ce que ses chambres, qui étaient au nombre de trois, au premier étage, fussent toujours prêtes à recevoir décemment le voyageur égaré dans ces parages.

Nous savons que cette aubaine lui arrivait peu souvent, car l’hospitalité de Joe ne pouvait être que tout à fait primitive, soit que l’aspect de cette auberge, isolée au fond des bois, ne lui «revînt pas». L’aspect était, en effet, quelque peu sinistre. L’auberge Rouge semblait s’être embusquée derrière les arbres du bois de Misère pour faire un mauvais coup.

Et puis cette auberge avait un nom qui faisait penser tout de suite à des drames où le sang coule à flots: l’auberge Rouge!

Ce nom lui venait évidemment de ce que ses murs, à l’extérieur, étaient badigeonnés de rouge. Cette auberge, qui était rouge, avait encore ceci contre elle: d’être gardée par un homme, qui était noir. Cette opposition de couleurs, que l’on rencontre rarement dans les auberges, ne paraissait guère naturelle, et il fallait la belle naïveté et la grande bonne foi de Mme Martinet pour accepter ou demander l’hospitalité dans des conditions pareilles.

Mais revenons au prince, qui n’était pas sorti de ses réflexions. Il regardait le feu et paraissait fort occupé par la combustion d’une puissante bûche qui tenait tout le foyer.

Soudain, la porte qui faisait communiquer la grande pièce du rez-de-chaussée avec l’escalier conduisant au premier étage s’ouvrit. Un homme en redingote noire, qui paraissait une cinquantaine d’années, entra, alla jusqu’au prince Agra, le salua fort respectueusement, et dit:

– Monseigneur veut-il me suivre?

Le prince se leva.

– Je te suis, Harrison, dit-il.

Ils laissèrent Joe dans sa pièce, montèrent les marches vermoulues d’un étroit escalier. Arrivés au premier étage, Harrison poussa une porte et s’effaça. Agra entra. Il était dans une chambre dont la fenêtre était grande ouverte sur l’orage du dehors. Le prince, sans s’occuper des personnages qui se trouvaient dans cette pièce, alla contempler l’orage.

Il assista à un spectacle admirable, en même temps que se faisait entendre un vacarme d’enfer.

Le prince se retourna. Il vit de dos, écrivant à une petite table placée contre le mur, un homme. Appuyé contre le mur, un colosse au teint de cuivre, les bras croisés, regardait l’homme qui écrivait, semblant veiller sur lui.

Derrière celui-ci, Harrison attendait.

Quand l’homme eut fini d’écrire, il tendit un pli à Harrison, qui salua et disparut. Puis l’homme fit, avec ses doigts, quelques signes au colosse, qui répondit par le même langage. Le colosse était sourd-muet. Il quitta la chambre. L’homme se retourna.

C’était l’Homme de la nuit.

Sir Arnoldson avait toujours sur les épaules son inséparable macfarlane. Il avait encore au coin des lèvres ce sourire sarcastique, diabolique et mystérieux qu’on avait remarqué à la soirée chez Diane et qui, pas plus que son manteau ni que ses lunettes, ne devait jamais le quitter.

Il montra une chaise au prince et dit:

– Asseyez-vous, mon cher William; nous avons à causer.

Puis il alla lui-même à la fenêtre et la ferma.

– Cet orage fait beaucoup de bruit, dit-il.

Le prince s’était assis. L’Homme de la nuit resta debout. Il commença:

– Vous m’avez posé des questions, l’autre soir, chez Diane, auxquelles je vous ai promis de répondre ici…

Agra l’interrompit:

– J’ai assez versé de sang. Ne me répondez pas que l’œuvre que vous poursuivez, cette œuvre des ténèbres à laquelle vous m’avez associé, n’est point accomplie. Cette œuvre, monsieur, achevez-la tout seul. Je me sépare de vous!…

Pendant que le prince prononçait ces paroles, la physionomie de sir Arnoldson prenait une expression terrifiante. Ah! certes, il ne souriait plus! Ses traits bouleversés accusaient une rage inexprimable. Il brandit ses deux poings au-dessus de sa tête, et, dans un geste de colère et de menace, il cria:

– C’est vous, prince Agra, c’est vous qui osez parler ainsi?

Le prince, de plus en plus calme et d’une voix de plus en plus ferme, dit:

– C’est moi!

– Oublies-tu, malheureux, que tu es dans ma main?

– Je ne suis plus dans vos mains, monsieur!

– Et depuis quand?

– Depuis que j’ai résolu de me remettre entre les mains de Dieu!

Arnoldson hurla:

– Dieu! Tu n’y crois pas! Tu ne crois pas en Dieu!

Agra fit:

– C’est vrai, monsieur! Il a dépendu de vous que je ne crusse pas en Dieu! Je ne crois à rien! à rien! Mais il est de pauvre gens qui vivent retirés du monde et qui croient en ce Dieu que je ne connais pas. Je leur demanderai de me le faire connaître. La porte de leur retraite s’ouvrira prochainement devant moi et se refermera sur moi à jamais! Le prince Agra a vécu! Il vous abandonnera tous les millions que vous lui avez si généreusement donnés; il vous laissera toutes les richesses dont vous l’avez comblé lors de son court voyage ici-bas. Écoutez-moi bien et retenez ceci, qui est définitif, qui est la suprême parole et qui me délie de vous: Dans quelques jours, il y aura un moine de plus sur la terre!

Arnoldson savait que le prince Agra ne revenait jamais sur une parole dite, sur une résolution prise. Il parcourut, affolé, la petite chambre, battant l’air de ses longs bras et poussant des cris inarticulés.

Au-dehors, la tempête atteignait son paroxysme.

Arnoldson vint au prince Agra, lui saisit les deux épaules et cria:

– Ah! William! William! Tu ris de moi! Dis-moi que tu ris de moi et que tu ne vas pas me quitter.

– Je vais vous quitter!

– Immédiatement?

– Immédiatement!

– Je n’ai plus à compter sur toi?

– Non, monsieur!

– Pas même pendant un mois encore?

– Pas même.

– Pendant quinze jours! Tu entends? quinze jours! Je t’en supplie! Je t’en conjure! William! Veux-tu que je me mette à tes genoux? Dis-moi, mon William! mon cher William! dis-moi que je puis encore compter sur toi! Pendant quinze jours! Ah! fais que le prince Agra vive quinze jours encore!

– Le prince Agra est mort!

Arnoldson courut à la fenêtre, l’ouvrit d’un geste furibond et cria à la nuit, cria à l’orage, cria aux éléments déchaînés:

– Malédiction! Malédiction!

La colère de cet homme était prodigieuse.

Il passa fébrilement ses mains osseuses sur son front où perlait la sueur. Il parvint momentanément à se calmer. La tempête du dehors diminua, perdit de sa furie en même temps que diminuait la tempête de son cœur.

Il revint à Agra. Il semblait avoir pris un grand parti.

– Mais quelle est donc la cause de tels événements? demanda-t-il?

– J’en ai assez!… J’en ai assez d’être votre instrument! Cela m’est venu à Barcelone… oui, cela a commencé en Espagne… Le dégoût m’est venu… a gagné mon cœur, qu’avait déjà gagné la pitié à laquelle je le croyais inaccessible… Vous savez, à propos de cette pauvre gitane qui était tombée amoureuse de moi et qui en mourut. Je commençais à douter de cette prétendue œuvre de justice que nous accomplissions sur la terre et qui semait notre route de tant de cadavres. Vous savez bien que, dernièrement encore, il m’a fallu votre parole que Lawrence avait assassiné l’un de vos amis le plus chers pour que je prisse la part active que vous m’aviez désignée dans cette affaire, que vous terminerez tout seul…

– Tout seul? demanda encore Arnoldson.

– Tout seul.

Arnoldson se croisa les bras et laissa Agra continuer.

– Oui, vous avez dû voir que je devenais curieux, que je ne marchais plus en aveugle, que je n’étais plus votre docile instrument. Jusqu’alors, j’avais foi en vous. Ce qui arrivait devait arriver. Je passais où vous me disiez de passer, et il en résultait des drames que vous aviez su prévoir…

«Mais voilà qu’un jour moi, qui vous devais tout! moi, qui vous considérais comme le bienfaiteur tout-puissant, auquel je devais reconnaissance éternelle et obéissance absolue, moi qui avais passé avec vous ce contrat terrible que je «n’aurais pas à vous demander raison de nos actions»!… voilà qu’un jour j’ai douté de votre œuvre, qui ressemblait trop à une œuvre de vengeance pour être une œuvre de justice!

– Justice ou non, vengeance ou non, que t’importait ceci, prince Agra? Le contrat qui nous lie ne te permettait même pas de te le demander! Je croyais avoir assez versé de scepticisme dans ton cœur pour qu’une pareille question ne pût t’arrêter une seconde sur notre route!

– Vous voyez bien que non, monsieur, et plus que vous j’en suis étonné. Je m’arrête donc et vous laisse continuer tout seul, d’abord parce que je doute de vous, ensuite parce que je suis fatigué! Oh! je suis las! plein d’une immense lassitude de vivre!… Je suis las de vous venger, monsieur!… Et contre qui? Contre tous! Vous semblez avoir déclaré la guerre au genre humain. Vous semblez surtout poursuivre de votre haine implacable… l’amour! Ah! monsieur, que de cœurs nous avons torturés! Vous ne pouviez rencontrer sur votre chemin un couple heureux sans que votre main brisât le lien de bonheur qui unissait les amants! Par nous, combien d’amants sont descendus au tombeau!

Le prince Agra se leva et s’écria:

– Arnoldson! Arnoldson! que t’a donc fait l’amour pour haïr ainsi l’amour?

Arnoldson répondit, glacial:

– Imprudent, qui veux me quitter et qui me demandes ce que m’a fait l’amour!…

– Oui! Que vous a-t-il fait pour que votre haine exigeât tant de victimes? Je fus la première de ces victimes, monsieur! moi, qui n’ai jamais aimé; moi, qui n’aimerai jamais; moi, votre élève, en qui vous avez tué l’amour!

– Certes, fit Arnoldson, j’avais cru faire de toi un merveilleux élève! Pour l’œuvre que j’avais à accomplir ici-bas, et que tu qualifieras comme il te plaira, peu m’importe, pour accomplir cette œuvre, j’avais besoin d’un instrument unique: je te forgeai!…

– J’avais dix ans, monsieur, fit Agra, quand j’eus le malheur de vous connaître.

– Quand vous avez eu ce malheur, vous étiez à ce point désespéré que vous songiez à mourir. Oui, vous aviez déjà songé au suicide à dix ans! Et si vous n’avez point exécuté votre sinistre projet, c’est que vous aviez jugé que la mort venait assez vite à vous pour qu’il fût inutile que vous fissiez un pas vers elle!

– C’est vrai, monsieur, j’allais mourir. Et vous m’avez sauvé. J’allais mourir de misère sur cette paillasse de la taverne de Boston où m’avaient jeté quelques matelots pitoyables. C’est là que vous êtes venu me recueillir, c’est là que vous m’avez adopté. Ah! certes, vous m’avez montré de la tendresse! Comme vous prîtes soin de moi! Je vous considérais comme un père, je vous aimais comme un père! Moi qui ne connus jamais le mien, moi dont la mère se détournait en pleurant, quand je lui parlais de mon père!… Et puis, si jeune, j’avais déjà tant souffert… Ah! monsieur, vous venez ici de me rappeler mon histoire… je ne l’ai pas oubliée! J’ai toujours le souvenir de ces premières années que je passai, errant de ville en ville avec ma mère. Croyez-vous qu’elle s’effacera jamais de ma mémoire, l’heure maudite qui me la prit, expirante de misère! Puis, dans le malheur de ma vie, je vis une trêve. Par quel concours de circonstances suis-je conduit par un inconnu dans un family house de La Nouvelle-Orléans? Mystère! Cette trêve, du reste, est de courte durée. J’avais huit ans quand la pension qui m’était servie à La Nouvelle-Orléans, et qui me venait d’une main ignorée, me fit défaut tout d’un coup. Quelques mois plus tard, ceux qui avaient charge de moi, ne recevant plus d’argent, me traitèrent de telle sorte, que je pris la fuite! Deux ans, je luttai. Je fis des commissions, je portai des fardeaux! J’allai de la campagne à la ville et de la ville au port! J’eus, de temps en temps, un morceau de pain! Enfin, je tombai d’épuisement. La dernière station de cet effroyable calvaire fut Boston, où vous me rencontrâtes sur votre route!

«Et vous m’avez sauvé! Vous avez sauvé mon corps, monsieur! Mais mon âme! Mon âme! Qu’avez-vous fait de mon âme? Vous, mon maître, qu’avez-vous fait de moi?»

L’Homme de la nuit interrompit Agra.

– Ce que j’ai fait de vous, fit-il d’une voix solennelle, je vais vous le dire: Vous étiez pauvre; je vous ai fait assez riche pour, s’il vous en prenait fantaisie, acheter un royaume! Vous étiez ignorant; je vous donnai les premiers professeurs du monde et j’ouvris votre intelligence à toutes les sciences, à tous les arts. Je vous fis connaître les nations, et l’on vous apprit leur langage. Vous étiez faible, incapable de vous défendre contre les hommes; je voulus, pour que vous les puissiez vaincre en toutes circonstances, que vous fussiez puissant contre eux par le corps et par l’esprit. Votre corps fut soumis à un entraînement de tous les jours et connut tous les exercices; votre esprit subit une gymnastique spéciale. Je vous appris la ruse des hommes, leur hypocrisie, leur bassesse, leur méchanceté. Je vous appris à les haïr! Je vous fis toucher de près, par des exemples sans nombre, l’ignominie de la vie des hommes! Je vous ai gardé contre tous les préjugés qui vous auraient fait la victime des hommes. Et surtout, Agra, j’ai gardé votre cœur contre l’Ennemie éternelle. Je l’ai à jamais fermé à la Femme. J ’ai voulu qu’aucune femme n’habitât votre cœur! Ah! oui, Agra, j’ai tué l’amour en vous! Quoi que vous fassiez maintenant, vous n’aimerez pas, c’est-à-dire vous ne souffrirez pas! Vous ne serez pas susceptible de certaines tortures qui déchirent le cœur plus affreusement encore que les tenailles rougies aux creusets des bourreaux n’ont jadis déchiqueté les chairs. J’ai fait cela! J’ai fait cela! Je vous ai montré tant d’épouses parjures, tant d’amantes infidèles, tant d’honnêtes femmes prostituées, tant de fiancées impures que vous ne croirez jamais à la parole menteuse des femmes!

– C’est vrai, dit tout bas le prince Agra, jamais une femme n’a fait battre mon cœur!

– Voilà, reprit avec force Arnoldson, voilà ce que j’ai fait de vous! J’ai fait de vous cet être tout-puissant, ce merveilleux instrument dont j’avais besoin pour l’œuvre que je poursuis et qui touche à son terme. Et c’est à l’heure où cette œuvre va s’accomplir, œuvre de justice, entendez-vous, prince? c’est à cette heure que l’instrument me fait défaut. C’est à ce moment suprême qu’ayant un peu le droit de compter sur votre reconnaissance, j’apprends que vous m’abandonnez! Eh bien! non! non! vous ne m’abandonnerez pas! Je vous jure, par le Dieu entre les mains duquel vous vouliez vous réfugier, je vous jure que dans un instant vous serez à mes pieds et que vous me demanderez pardon de votre révolte, prince Agra!

Le prince regardait avec étonnement cette transformation soudaine d’Arnoldson.

D’ordinaire, il le voyait ironique et toujours prêt au sarcasme. Et voilà qu’il se dressait devant lui, le geste superbe, la parole éclatante, l’aspect prophétique.

– Parlez, monsieur, dit-il.

– Oui, continua l’Homme de la nuit. Le moment est venu que je parle! Prince Agra, prince Agra, écoute de toute ton attention, écoute! Tu vas savoir le secret de ta vie, ô mon prince, ce secret dont je conservais le mystère pour ne te le dévoiler qu’à l’heure des suprêmes résolutions!… Et cette heure a sonné… Écoute, car je vais te parler de ton père…

– Mon père! s’écria le prince Agra… Mais vous m’avez dit maintes fois que vous ne le connaissiez point… et, pour avoir une famille, il me fallut inventer cette fable du radjah et de la Thessalienne.

– Je te dis que je vais te parler de ton père!… Et ne mets pas en doute, une seconde, mes paroles, car j’ai toutes les preuves de ce que je vais te dire!… Et si tu doutes encore, malheureux, malgré ces preuves, interroge alors Harrison, fais signe à ce colosse qui est derrière cette porte et qui, nuit et jour, veille sur moi; interroge Joe lui-même; interroge-les, car ils savent et je les délierai de leur serment!… Et si tu doutes encore, alors, oh! alors, j’irai tout de suite à ceux que j’accuse et, devant toi, je leur dévoilerai mon regard, ce regard qu’ils reconnaîtront, Agra, et qui les fera mourir d’épouvante. Mais alors tu me croiras!

– Parlez, parlez, monsieur, fit précipitamment le prince, je vous écoute et je vous crois!

– Agra, ton père était un homme colossalement riche. Il s’appelait Jonathan Smith et on l’appelait le roi de l’huile! Il commit une faute en aimant ta mère, mais une faute qu’il voulut réparer sur-le-champ, dès qu’il apprit qu’elle était enceinte. Il voulut l’épouser. Mais quelqu’un veillait qui avait intérêt à ce que ce mariage n’eût point lieu. Ton père avait un jour recueilli dans les rues de Chicago une petite fille, une enfant qui l’avait séduit par sa grâce et sa beauté. Il avait également recueilli la mère. Or, cette femme, dès qu’elle vit l’engouement de Jonathan Smith pour sa fille, conçut les plus grandes ambitions. Elle songea que, quelques années plus tard, son enfant serait d’âge à se marier et que son bienfaiteur, qui était jeune encore, pourrait l’épouser. Ce fut justement cette femme que, dans l’ignorance de ses desseins, ton père choisit comme intermédiaire entre ta mère et lui. Elle s’arrangea de telle façon que jamais une lettre de ta mère ne parvînt à Jonathan et qu’il ne revît plus celle qui lui avait donné un fils, mais que les machinations de la mendiante de Chicago avaient irrémédiablement éloignée de lui!

«Il arriva ce que cette femme avait prévu, mais ce qu’elle ne vit pas, car elle mourut avant que sa fille fût fiancée au roi de l’huile. Oui, ton père, ayant vainement recherché partout les traces de ta mère, et désespérant de les jamais retrouver, s’était laissé prendre aux manœuvres de la fille de la mendiante, de miss Mary!

«Or, écoute ce qu’il advint. Cette miss Mary, dont ton père était fou, n’aimait pas Jonathan Smith. Ton père la croyait pure. Elle aimait un jeune homme, Charley, un employé de Jonathan. Ce Charley, le roi de l’huile, après la mort de la mendiante, l’avait chargé de continuer ses recherches. C’est cet homme qui finit par te découvrir et qui te plaça dans une maison de La Nouvelle-Orléans. Mais il ne dit rien de sa découverte à Jonathan. Il avait intérêt à t’avoir sous la main dans le but de t’éloigner toujours du roi de l’huile. Il voulut que toute la fortune de celui-ci allât à celle qu’il aimait, à miss Mary. Tous deux nourrissaient certainement contre Jonathan des desseins criminels. La suite, hélas! le prouva…»

Arnoldson s’arrêta un instant et regarda le prince Agra. Le prince, effroyablement pâle, écoutait avec religion la parole persuasive d’Arnoldson, persuasive même dans cette partie du récit relative aux manœuvres de la mendiante et de Lawrence et que nos lecteurs savent fausses, mais qui était destinée à expliquer vis-à-vis du fils l’abandon du père.

– Continuez, monsieur! continuez! supplia le prince Agra.

– Je termine, prince Agra, par une question: Que ferais-tu si tu apprenais que ton père, victime, comme ta mère, de Charley et de Mary, avait été assassiné par eux?

– Assassiné! s’écria Agra.

– Assassiné impunément, en chemin de fer, sur l’Union Pacific railway, et précipité du haut du pont de Julesbourg dans le gouffre de la rivière Platte! Assassiné de la main même de cette jeune fille qu’il adorait et dont il allait faire sa femme, avec la complicité de son amant! Prince Agra, que ferais-tu?

Les yeux d’Agra flamboyaient:

– Vous me le demandez!

Et le prince eut un geste de terrible menace.

– Tu le vengerais, n’est-ce pas? Eh bien, William, s’écria Arnoldson, levant les bras au ciel, puisque tu veux venger ton père, venge-moi!…

Agra se précipita vers Arnoldson. Il lui demanda, la voix rauque:

– Vous? vous?… mon père?

– Ton père, te dis-je. Je suis Jonathan Smith, qui a survécu à ses blessures. Je suis le roi de l’huile, qui revient déformé, estropié par les coups de ses ennemis, mais qui revient plus puissant que jamais! Je suis l’Homme de la nuit, enfin, qui t’a élevé pour que tu accomplisses un jour l’œuvre de justice et de châtiment!… Que vas-tu faire, mon fils?

Le prince Agra étendit la main et prononça lentement ce serment:

– Sur la tête de ma mère, morte dans mes bras par la faute de vos ennemis, je jure de la venger, je jure de vous venger, mon père!

– Vous avez souffert, dit-il. Mais ils souffriront! Pourquoi avez-vous attendu si longtemps?

– Pour que le châtiment soit plus terrible. Vois-tu, mon fils, je veux que Charley et Mary, qui se sont mariés, me croyant mort, soient maudits jusque dans leurs enfants, punis jusque dans leurs enfants. Ils ont un fils et une fille. Le fils vient d’atteindre l’âge d’homme; la jeune fille est ravissante. Au lieu de deux cœurs, mon fils, nous allons en broyer quatre!

Maintenant, l’Homme de la nuit riait d’une effrayante façon.

– Ah! il y a des hommes qui tuent, qui se vengent en tuant! Les insensés! La mort, n’est-ce pas le repos? La vie, c’est le martyre! D’autres s’attaquent à la chair, se vengent sur la chair! Les imbéciles! Les tortures du cœur sont autrement terribles!

Et il ajouta:

– J’en sais quelque chose.

Il alla à la fenêtre et l’ouvrit à nouveau.

– J’étouffe, dit-il.

Le tonnerre était lointain déjà.

Agra dit:

– Mon père, vous allez me faire connaître qui sont Charley et Mary et vous allez me faire connaître leurs enfants.

– Tu les connais, William, et tu as déjà commencé à me venger.

– Qui sont-ils, mon père?

L’Homme de la nuit allait répondre quand un grand bruit se fit entendre au-dehors. Il pencha la tête et regarda dans les ténèbres.

Il distingua, sur la route qui passait à une cinquantaine de mètres de l’auberge Rouge, une voiture qui était arrêtée et dont le cocher fouettait vivement les chevaux. La route, étroite, montait, assez rapide. L’orage et la pluie y avaient creusé de profondes fondrières. Il semblait que tout l’équipage dût à jamais y rester. Les chevaux refusèrent de donner de nouveaux efforts. La portière de la voiture s’ouvrit, et, à la lueur de la lanterne, sir Arnoldson vit quatre personnages qui descendaient de cette voiture et se dirigeaient rapidement vers l’auberge, dont les fenêtres, éclairées, avaient dû attirer l’attention des voyageurs.

Ils arrivèrent à la porte et frappèrent. La porte s’ouvrit, et tout le groupe fut vivement éclairé.

L’Homme de la nuit poussa une exclamation.

– Le ciel est avec nous! s’écria-t-il. Prince Agra, vous avez raison de croire en Dieu! C’est Dieu qui nous les envoie cette nuit. Vous me demandez qui furent mes assassins! Regardez!

À son tour, le prince se pencha à la fenêtre et reconnut le dernier voyageur qui entrait dans l’auberge Rouge.

– Lawrence! fit-il. Vos dernières paroles me l’avaient fait prévoir. Ah! mon père, vous faites bien de dire que j’ai commencé à vous venger!

– Ce n’est rien à côté de ce qui te reste à faire, mon fils!

DEUXIÈME PARTIE L’AMOUR ET LA MORT

I OÙ NOUS REVENONS QUELQUES ANNÉES EN ARRIÈRE

Ainsi, Jonathan Smith vivait toujours. Le roi de l’huile avait échappé par miracle à la mort! Ce n’était pas un cadavre que Charley avait jeté par-dessus le pont de Julesbourg. Jonathan respirait encore! L’une des piles de ce pont repose sur un étroit îlot, et c’est sur cet îlot, parmi les grands joncs qui poussent aux bords de la rivière Platte, que le roi de l’huile vint échouer.

Combien de temps resta-t-il sans connaissance? Quand il ouvrit les yeux, d’étranges visages le fixaient. C’étaient des têtes aux teintes de cuivre, tatouées et empennées. Certaines avaient de larges anneaux passés dans les narines, ou encore des bâtonnets. Certaines portaient d’immenses plumes multicolores dressées sur leur longue chevelure. Tous ces gens bizarres étaient vêtus d’étoffes éclatantes jetées sur les épaules; les poitrines étaient nues, badigeonnées au minium et tatouées comme les visages. Ils étaient armés de longs fusils et portaient des ceintures qui recelaient les munitions. La plupart s’entretenaient dans un langage incompréhensible pour un homme civilisé. Certains affectaient de parler anglais ou tout au moins de «sortir» les quelques mots, les quelques phrases qu’ils connaissaient de cette langue.

Le roi de l’huile comprit qu’il était aux mains d’une tribu de Peaux-Rouges. Il était le prisonnier des Delawares!

On se rappelle que ceux-ci traversaient alors le Nebraska, en pirates, s’attaquant aux Blancs chaque fois que l’occasion en était jugée bonne, et pillant. Ils s’attaquaient même alors aux convois, aux trains en marche, et trois voyageurs, le jour qui précéda l’arrivée du roi de l’huile, de Charley et de Mary dans le Nebraska, avaient ainsi disparu.

C’était dans l’une de ces expéditions qu’un groupe de Delawares, qui avaient eu l’audace de se rapprocher, à la tombée de la nuit, de Julesbourg, et qui avaient campé aux rives de la rivière Platte, aux environs du pont, couchés et cachés dans les roseaux et derrière quelques bouquets d’arbres, avaient découvert le corps, fort endommagé, du roi de l’huile. Ils l’avaient aperçu de la rive dès l’aurore. Jonathan Smith avait donc passé la nuit dans les joncs de son îlot. Deux pirogues allèrent à lui et le ramenèrent au camp.

Le médecin des Delawares, en lequel ils avaient toute confiance, n’était point de leur race. C’était un noir géant, qui paraissait fort versé dans l’art de guérir le plus simplement du monde les maux les plus récalcitrants. Ce noir était originaire de la Louisiane où il avait servi longtemps dans une famille française. L’esprit des aventures le poussa à quitter la Louisiane.

Il s’en fut tout seul, par les bois, montant vers le Nord. C’est là qu’il rencontra pour la première fois quelques échantillons des naturels qui faisaient, à cette époque encore, l’ornement de la jeune Amérique. Ces Peaux-Rouges, les derniers qui fussent restés dans les Florides, lui parurent tellement supérieurs, par la politesse qu’ils lui montrèrent et les égards dont ils l’entourèrent, aux planteurs qu’il venait de quitter qu’il résolut de vivre avec eux. Et c’est alors qu’il se découvrit des aptitudes spéciales pour la médecine. Quelques plantes bien choisies, de bizarres incantations et quelques bouteilles de gin constituaient une science médicale à laquelle les Peaux-Rouges ne purent pas résister.

La renommée de Joe, docteur pour Peaux-Rouges, se répandit de tribu en tribu. C’est ainsi que nous trouvons Joe, à l’heure qui nous occupe, définitivement établi chez les Delawares, en plein Nebraska. Ce fut Joe qui soigna Jonathan. Le malheureux n’avait point besoin des soins de Joe pour rester estropié toute sa vie. Il avait été fort malmené dans sa chute et, sans rendre un compte exact des opérations qu’il eut à subir, dans des appareils plus que primitifs, nous nous bornerons à constater la transformation de cet être grand, fort et corpulent qu’était le roi de l’huile en cet individu ample d’épaules, quasi bossu, d’attitude et de marche fantasques, que fut celui que l’on appela plus tard l’Homme de la nuit, lequel, aussitôt qu’il le put, cacha la déformation de son corps et la déviation de ses membres sous ce macfarlane qui ne le quittait jamais.

Quant à la balle dont l’avait gratiné miss Mary et qui était entrée dans les chairs du cou, déterminant une syncope, elle y resta. Joe essaya, il est vrai, de délivrer Jonathan de son projectile, mais ayant constaté que les instruments dont il se servait pour cette délicate besogne ne réussissaient, au lieu de tirer la balle au-dehors, qu’à l’enfoncer plus profondément au-dedans, il y renonça. Une large cicatrice resta à la nuque du patient, cicatrice due beaucoup moins au passage de la balle qu’à celui des instruments du docteur.

Quoi qu’il en fût de la science de Joe et de ses opérations, Jonathan prit tout de suite en grande amitié ce géant noir qui lui témoignait tant de zèle et l’entourait de tant de soins.

Un autre personnage aussi ne quittait guère le prisonnier, car Jonathan se considérait avec juste raison comme le prisonnier des Delawares. Celui-là était aussi grand, aussi fort que Joe. C’est cette égale puissance qui les avait réunis en une solide affection autant que l’infirmité dont ce colosse souffrait – car il était sourd-muet – et dont le guérit en partie le docteur Joe, puisque celui-ci enseigna à celui-là à exprimer sa pensée et à comprendre celle des autres, grâce à des signes fort ingénieux. Dans leur langage imagé, les Delawares appelaient ce formidable Peau-Rouge «l’Aigle», sans doute à cause de son regard qui semblait très dur et qui était infiniment puissant.

La nature paraissait avoir voulu remplacer ce qu’elle avait enlevé à cet homme du côté du tympan et des cordes vocales par la force dont elle avait doué sa prunelle.

Joe et l’Aigle tenaient donc compagnie à Jonathan, qui souffrait beaucoup moins des blessures de son corps que de celles de son cœur. La trahison de miss Mary lui était autrement douloureuse que les soins inexpérimentés de Joe et de l’Aigle. Une rage inexprimable, une soif inextinguible de vengeance, d’effroyable vengeance, le jetaient des heures entières dans un silence farouche. Sa pensée, toujours hantée du crime de Mary, qui l’avait voulu tuer pour sauver son amant, sa pensée agitait des projets de terrible revanche. Elle inventait des supplices.

C’est à cette heure-là qu’ayant jugé par lui-même combien les souffrances de l’âme sont supérieures à celles de la chair, il résolut de châtier «par l’âme». Il avait été frappé dans son amour: il frapperait les autres dans leur amour! Ah! l’amour! De quelle haine il allait le poursuivre! Ce qui faisait monter sa colère au paroxysme était cette considération qu’il n’avait pu être aimé, qu’il n’avait jamais été aimé pour lui-même, qu’il ne le serait jamais! Il songeait, avec furie, qu’avec son immense fortune, les centaines de millions qui constituaient sa fortune, il n’avait pu acheter une minute de l’amour d’une femme! Il avait acheté la femme, mais point son amour!

Il se décida. Ce fut une résolution soudaine, un serment terrible, qu’il se fit à lui-même de ne plus vivre que pour la haine de l’amour. En attendant qu’il se vengeât sur Mary et sur Charley – car il était décidé à attendre longtemps pour se venger davantage – il se vengerait sur les autres, il exercerait sa vengeance, il aiguiserait les instruments de sa vengeance sur l’amour des autres! Cela lui permettrait, plus tard, beaucoup plus tard, de frapper à coup sûr. Et cela lui donnerait la patience d’attendre!

Et d’abord, il fallait qu’on le crût mort. Il fallait que Charley et Mary vécussent en toute tranquillité et l’oubliassent complètement… Le hasard le servit.

Un des prisonniers des Delawares, qui était justement l’un des voyageurs disparus dans l’attaque d’un des derniers convois, voulut, un soir, s’échapper du camp et n’hésita pas à tuer une sentinelle qui gênait son projet. Il fut surpris, dans sa fuite, par un Peau-Rouge qui le tua d’un coup de carabine.

Jonathan expliqua à Joe qu’il lui fallait ce cadavre. Il y avait eu entre Joe et Jonathan de longues conversations. Jonathan promit une récompense splendide à Joe si celui-ci exécutait ses ordres. Joe acquiesça à ces offres. Le cadavre fut défiguré. On l’habilla des vêtements du roi de l’huile; on lui mit les papiers du roi de l’huile dans les poches et l’on alla porter ce cadavre dans les joncs de la rivière Platte, où il fut découvert quelques jours plus tard. Alors se répandit dans le monde entier la nouvelle de la mort du roi de l’huile, dont on doutait encore, malgré la disparition soudaine de Charley et de Mary qui avait fait croire à un drame intime.

Un mois plus tard, les Delawares quittèrent le camp volant qu’ils avaient établi sur la rivière, non loin de Julesbourg, et retournèrent chez eux, emmenant Jonathan dans une sorte de carriole, car il n’était pas encore tout à fait remis de ses blessures.

Déjà, avant cette époque, Joe s’était absenté du camp sur les prières de Jonathan et n’y était revenu que quelques jours plus tard. Ce fut à ce moment que des hommes de loi trouvèrent dans un secrétaire du bureau de la maison de campagne que Jonathan possédait sur les bords du lac Michigan un testament fort régulier qui laissait tous les biens du roi de l’huile, de par sa volonté, à celui qu’il appelait dans ce testament son «plus fidèle serviteur», à M. Harrison, qui, jusqu’à ce jour, avait occupé dans la maison de Jonathan le rôle de majordome et n’avait pas encore eu le temps de donner beaucoup de preuves de son dévouement, puisqu’il n’avait guère que vingt-deux ans, mais qui, en revanche, avait donné à Jonathan Smith la preuve absolue de son honnêteté en des circonstances où il lui aurait été loisible de s’approprier des sommes considérables.

On s’étonna beaucoup et l’on parla longtemps de ce legs extraordinaire, auquel nul ne s’attendait. Mais, comme le roi de l’huile n’avait pas de parents et que le testament était régulier, il fallut bien en passer par la volonté du testateur.

La vérité était que tout s’était fait par l’entremise de Joe, auquel Jonathan avait raconté ses terribles aventures, en lui promettant de se l’attacher pour la vie s’il voulait servir ses projets. Jonathan avait jugé Joe fort intelligent, et celui-ci ne manqua pas de lui rendre bientôt les plus signalés services. C’est ainsi que, sur ses indications, il substitua au testament qui était dans le secrétaire de Jonathan, testament qui instituait Mary sa légataire universelle, un autre testament olographe, antidaté, naturellement, que lui remit au camp Jonathan et qui donnait toute la fortune à Harrison.

Quelques jours après, Joe s’éloignait du petit village qui constituait la capitale des Delawares dans les territoires réservés et où l’on avait transporté Jonathan Smith. Quand il revint, il avait avec lui Harrison. Celui-ci vint à Jonathan lui jurer une fidélité absolue. Il savait par Joe toute l’histoire, tout le crime. Déjà il haïssait Charley de ce qu’il avait plus que lui encore la confiance de Jonathan. À lui aussi la vengeance serait douce, disait-il.

– Si tu m’obéis, je te récompenserai, lui dit Jonathan, comme jamais serviteur n’a été récompensé en ce monde. Si tu me trahis, la mort est sur toi. Toute la fortune du roi de l’huile est à toi, mais tu n’y toucheras point. Sinon, Joe, l’Aigle et moi nous saurons te châtier. Tu as un an pour tout liquider, pour tout vendre, tout emporter. Joe ne te quittera pas. Moi, j’irai m’établir avec l’Aigle sur les bords du lac Érié, d’où je te surveillerai, prêt à te découvrir, prêt à me montrer, prêt, au besoin, à retarder ma vengeance sur Charley pour l’exercer d’abord sur toi!

Harrison l’avait interrompu.

– Monsieur, lui dit-il, si vous doutiez de moi, pourquoi m’avez-vous fait venir? Que ferai-je de votre fortune si, du jour où je la fais mienne et où je veux réellement en user, vous apparaissez et vous prouvez que vous êtes vivant et, par conséquent, que votre testament n’est pas encore exécutoire? Croyez-moi, monsieur, si, pour les autres, je suis l’héritier du roi de l’huile, pour vous je ne suis que votre serviteur.

Les choses ainsi réglées, et Jonathan s’étant définitivement remis sur pied, on songea au départ. D’innombrables caisses arrivèrent pendant huit jours au camp des Delawares.

Ces caisses renfermaient des trésors de passementeries, des bijoux, des colliers, des bracelets en grande quantité. Puis vinrent d’innombrables litres de liqueur, de l’alcool à enivrer tous les Delawares et tous les Osages, leurs voisins de l’État de Kansas. C’était la rançon du roi de l’huile.

En revanche, Jonathan Smith emportait aux Delawares ces deux géants, cette force précieuse: Joe, le noir et l’Aigle, le Peau-Rouge. Depuis qu’un heureux hasard, à la suite de sa terrible aventure du railway, l’avait fait tomber – tomber est bien le mot – au milieu des Delawares, il n’avait pas eu un instant à se plaindre de leur hospitalité forcée.

Jonathan, Harrison, Joe et l’Aigle s’en allèrent sur les rives du lac Érié. Le roi de l’huile s’installa à Érié même avec l’Aigle; Harrison et Joe partirent pour Chicago. Comme les établissements du roi de l’huile se trouvaient mi-partie à Chicago, mi-partie à Oil City, et qu’Érié est entre les deux villes, ils avaient maintes occasions de rendre visite à Jonathan.

Celui-ci avait, naturellement, changé de nom et se faisait appeler sir Arnoldson. Il se procura même, à ce nom, tous les papiers qui peuvent constituer une identité.

Un an, ainsi, il resta sur les bords de ce lac, méditant sa vengeance. Il ne quitta Érié qu’à de rares occasions, quand il lui semblait bon d’aller surprendre Harrison et Joe à Oil City. Joe lui était de plus en plus dévoué. Harrison restait l’employé fidèle qu’il avait toujours été. Et celui que nous appellerons désormais Arnoldson se rendait bien compte, quand il se trouvait à Oil City ou même à Chicago, que, pour tous, Jonathan Smith était mort. De fait, il était, même pour les personnages qui l’avaient le plus fréquenté, méconnaissable. Déjà, il avait caché son regard sous des lunettes noires, car ce regard était toujours resté le regard du roi de l’huile, et les moins prévenus, s’ils eussent surpris ce regard, se fussent écriés: «Voici Jonathan Smith!»

La liquidation touchait à son terme. Toutes les opérations se faisaient sous le contrôle d’Arnoldson et sur ses indications précises. Quand toute cette immense fortune fut entre les mains d’Harrison et tint en d’innombrables carnets de chèques sur les banques les plus riches du monde entier, Harrison peu à peu transmit à Arnoldson ce qui en fait et en droit n’avait jamais cessé de lui appartenir. Comme nous l’avons dit, en effet, il lui suffisait de se montrer et de dire: «Je suis Jonathan Smith», pour que toute cette fortune échappât à Harrison, en supposant que celui-ci voulût se l’approprier.

Arnoldson, quand tout fut terminé, voulut récompenser Harrison et lui proposa cinq millions. Harrison les accepta; mais, quand Arnoldson lui dit qu’il pouvait s’éloigner de lui, qu’il reconquérait toute sa liberté et qu’il ne lui demandait plus que le secret le plus absolu sur son existence, Harrison dit: «Je reste!»

Et c’est alors qu’il lui fit l’aveu que lui aussi avait aimé miss Mary d’un amour que nul au monde n’avait soupçonné et que sa plus douce joie serait de joindre sa vengeance à celle de Jonathan.

– Il te suffira de servir la mienne! fit Arnoldson. Tu attendras tant que je te dirai d’attendre. Tu n’agiras que lorsque je te dirai d’agir.

– Je vous le jure, maître.

Alors, Arnoldson se souvint de son fils. Il emmena ses serviteurs à La Nouvelle-Orléans. Joe s’en fut frapper à la porte de la family house et apprit que le petit William s’était échappé depuis deux mois, mais qu’on l’avait vu errant sur le port. Il en retrouva la trace. Il remonta derrière lui la rive du Mississippi et le rejoignit à Little Rock. Là, il reçut l’ordre de ne plus le perdre de vue mais de le laisser abandonné à lui-même et de ne le secourir en quoi que ce fût.

Arnoldson, ayant réussi du côté de son fils, songea alors à savoir où avaient pu se réfugier Charley et Mary. Il partit avec Harrison et l’Aigle pour le Colorado. Arrivé à Denver, il alla demander à l’hôtel d’Albany Mr Wallace. Celui-ci ne reconnut point Jonathan Smith. Arnoldson prononça ces mots: The queen city of the plains. Mr Wallace lui répondit: «Monsieur, je devais remettre à la personne qui m’aborderait ainsi un pli qui me fut jadis confié par le roi de l’huile. Or vous êtes le second qui venez me trouver avec cette phrase. Je n’ai plus le pli. Le premier fut un jeune homme blond qui ne fit que passer à l’hôtel d’Albany quelques jours avant que le bruit de la mort de mon malheureux ami ne se fût répandu jusqu’à nous. J’ai souvent songé à cette visite, qui me parut louche en de telles circonstances, et je donnai le signalement du voyageur à la police, qui ne le retrouva naturellement pas.»

Ce disant, Mr Wallace salua Arnoldson. Quand il releva la tête, il fut stupéfait de voir qu’Arnoldson était déjà loin.

– Bizarre individu! fit-il.

Et il se remit à ses affaires.

Arnoldson savait tout ce qu’il désirait savoir. Charley était venu chercher le secret de l’ingénieur. Il le retrouverait quand il lui plairait. Car Charley, avec une invention pareille dans les mains, ne manquerait point de tenter la fortune.

Alors, Arnoldson revint à La Nouvelle-Orléans, où il resta de longs mois. Joe venait l’y voir souvent et lui donnait des nouvelles de son fils, qu’il lui dépeignait dans la misère la plus extrême. Arnoldson, alors, riait d’un rire sinistre et disait à Harrison qui le suppliait de venir en aide au petit:

– Attendons, mon cher, attendons. Plus il tombera, plus je l’élèverai, et plus il me sera reconnaissant.

Quelquefois, Harrison questionnait Arnoldson sur ses projets de vengeance. Alors, très sombre, le roi de l’huile disait:

– Tu verras… Tu verras… Je te ferai assister à quelque chose de vraiment bien. Mais il te faut de la patience… beaucoup de patience… Des années… Dix années peut-être!… Que sais-je?… Vingt années!…

– Vous attendrez trop longtemps… Votre vengeance vous échappera…

– Pauvre fou!… J’attendrai qu’ils aient perdu même mon souvenir… J’attendrai qu’ils soient riches et pleins de quiétude. J’attendrai qu’ils aient des enfants, de beaux enfants, Harrison, de beaux enfants…

Et Arnoldson riait atrocement.

– J’attendrai aussi que je ne l’aime plus… car mon cœur est encore plein de mon amour, vois-tu… et je ne veux pas avoir d’hésitation à l’heure du châtiment… Il faut savoir attendre… Si tu es las déjà, va-t’en!…

Mais Harrison restait. Il avait donné sa parole au roi de l’huile et il était ainsi fait qu’il ne la reprendrait jamais.

Quand Arnoldson se décida à sauver son fils, il n’était vraiment que temps. William n’eût pu résister encore à quelques semaines de misère. La constitution du petit, qui était d’une robustesse peu commune, prit bientôt le dessus, et William fut debout et bien portant un mois à peine après qu’Arnoldson l’eut ramassé sur la paillasse de la taverne de Boston.

Dire la reconnaissance de l’enfant et l’amour qu’il voua à celui qui le traitait alors comme le plus chéri des fils serait impossible.

Ce fut alors qu’Arnoldson passa avec William ce qu’il appelait son contrat. Il lui promit tout ce qu’il lui donna plus tard, à la condition que le petit obéît en tout et toujours, et qu’il se montrât son élève soumis. Arnoldson apparaissait à William comme un dieu bienfaisant. Il se donna à ce dieu sans hésitation.

Immédiatement commença l’éducation spéciale dont il fut déjà parlé et qui fit de William l’être unique qu’avait rêvé Arnoldson. On voyagea beaucoup, toujours avec Joe et l’Aigle et les professeurs du moment. On restait deux ans dans une contrée, et, William s’étant familiarisé avec la langue de cette contrée, on passait à une autre. Arnoldson parcourut ainsi la terre, certain qu’il retrouverait, un jour, Charley et Mary exploitant l’invention qu’ils tenaient de Mr Wallace. Et, en effet, il les retrouva finalement au Siam, où ils vivaient sous les noms de M. et Mme Lawrence, se faisant passer pour des Français d’origine anglaise. Ils avaient, à cette époque, deux enfants, et semblaient en train de faire fortune avec l’exploitation du minerai d’or.

Ce fut Harrison qui fut chargé de contrôler tous ces renseignements, et, quand il en eut reconnu l’exactitude, Arnoldson déclara qu’il fallait bien se garder de troubler Charley et Mary dans leurs travaux. Il ne voulut point les voir et fit tout pour les éviter. Enfin, s’étant assuré que, s’ils quittaient le pays, il en serait tout de suite averti, il revint en Europe.

Arnoldson, quand il ne s’occupait pas de son fils, s’occupait de sa fortune. Au bout de vingt ans, cette fortune, tant par les opérations heureuses auxquelles il se livra que par l’amoncellement des capitaux et des intérêts, avait dépassé de beaucoup le milliard.

Arnoldson était l’un des maîtres de la terre. C’est alors qu’il produisit son œuvre, ce prince Agra, auquel il venait d’acheter des terrains immenses dans les Indes anglaises, et dont l’apparition devait causer tant de drames dans les sociétés du vieux monde.

Enfin, trois années avant l’époque où se passent les événements qui nous occupent, Lawrence, sa femme et ses enfants étaient venus s’installer à Paris. Joe fut chargé de les surveiller et d’organiser autour d’eux cette surveillance, pendant qu’Arnoldson préparait tout pour une vengeance qu’il avait annoncée très proche.

Joe avait donc, depuis trois ans, acquis, à deux pas de la villa de Lawrence, l’auberge Rouge, dans laquelle nous avons vu entrer cette famille dont l’Homme de la nuit avait juré la perte!

II OÙ D’ANCIENNES CONNAISSANCES SE RETROUVENT

Lawrence et sa femme, Lily et Pold s’étaient «engouffrés» dans l’auberge Rouge.

Pold alla tout de suite à l’âtre et s’écria:

– Mais elle est très bien, cette auberge-là! très bien! Elle n’existerait pas qu’il faudrait l’inventer!

Tous les voyageurs se pressaient autour du foyer. Ils étaient trempés «jusqu’aux os», et chacun présentait ses vêtements à la flamme avec une satisfaction visible.

L’équipage avait, en effet, subi de multiples aventures depuis qu’il avait été tiré de son premier embarras par le cavalier mystérieux qui était apparu sur la route.

Les voyageurs s’étaient d’abord arrêtés à Dainville, dans l’intention d’y chercher un refuge pour la nuit; mais, la porte de l’unique auberge du village étant restée hermétiquement close, malgré les coups dont on la cribla, il avait bien fallu se décider à remonter dans le landau et à tenter, coûte que coûte, d’atteindre le bois de Misère et la villa des Volubilis.

La voiture était à mi-route de Dainville et de Villiers quand l’orage éclata dans toute sa force. Les chevaux refusèrent d’avancer. Les hommes durent descendre et, prenant les guides, conduire les bêtes, épouvantées. Ce n’est qu’au prix de mille efforts que l’on arriva en face de l’auberge Rouge, dont les fenêtres, éclairées, apparaissaient, à travers les arbres, comme le phare d’un port de salut, vers lequel les voyageurs se précipitèrent avec un enthousiasme facile à comprendre.

Pold, se chauffant toujours, cria:

– Garçon!

Aucun «garçon» ne se présentant, il jeta autour de lui un regard qui finit par rencontrer le noir géant, lequel avait paisiblement refermé la porte de son établissement et contemplait en silence les clients inattendus que l’orage lui amenait.

– Tiens! un noir! fit Pold.

Il ne broncha pas.

Joe continuait à le regarder sans répondre.

– Je vais lui parler «petit nègre», reprit Pold.