/ Language: Français / Genre:sf / Series: Présence du futur

La forêt de cristal

James Ballard

Des arbres entièrement cristallisés, des feuilles transformées en joyaux, des oiseaux sculptés dans du quartz, des hommes recouverts de pierres précieuses… et heureux dans la mort… C’est ce que recèle la forêt de cristal où l’unité du temps et de l’espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur. Une « science-fiction » d’une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.

J.G. Ballard

La forêt de cristal

Le jour, des oiseaux fantastiques volaient à travers la forêt pétrifiée et des crocodiles gemmés étincelaient telles des salamandres héraldiques sur les rives de fleuves cristallins. La nuit, l’homme illuminé courait parmi les arbres, ses bras tournant comme des roues d’or, sa tête une couronne spectrale…

PREMIÈRE PARTIE

ÉQUINOXE

I. Le fleuve sombre

Quand le Dr Sanders vit pour la première fois s’ouvrir devant lui l’estuaire du Matarre, ce qui l’impressionna le plus fut l’eau sombre du fleuve. Après bien des retards, le petit vapeur approchait enfin de la ligne des jetées, mais bien qu’il fût déjà 10 heures, la surface de l’eau était encore grise et lourde, teinte des sombres nuances de la végétation croulant sur les rives.

Quand parfois le ciel se couvrait l’eau était presque noire, telle une teinture putrescente. Les entrepôts et les petits hôtels épars constituant Port Matarre, par contraste, brillaient d’un éclat spectral de l’autre côté des sombres houles, comme s’ils eussent été éclairés moins par la lumière solaire que par quelque lanterne à l’intérieur, ainsi que les pavillons d’une nécropole abandonnée bâtie sur une série d’estacades à l’orée de la jungle.

Ce clair-obscur d’aurore sur tout répandu que brisaient de soudaines flèches de lumière intérieure, le Dr Sanders l’avait remarqué pendant la longue attente derrière le bastingage du pont des passagers. Deux heures durant, le bateau était resté au centre de l’estuaire, envoyant de temps en temps un coup de sifflet vers le rivage, sans enthousiasme. N’eût été le vague sentiment d’incertitude que faisait naître l’obscurité régnant sur le fleuve, les quelques passagers eussent été exaspérés. À part une péniche de débarquement militaire française, il ne semblait y avoir aucun autre navire au mouillage le long des jetées. Tout en observant le rivage, le Dr Sanders était presque certain qu’on empêchait délibérément leur bateau d’entrer au port, bien que la raison en fût difficile à déceler. C’était le paquebot régulier de Libreville, avec son chargement hebdomadaire de courrier, de cognac et de pièces détachées pour automobiles. Et il eût fallu au moins le début d’une épidémie pour qu’on consentît à le retarder.

Politiquement, ce coin isolé de la république du Cameroun se remettait lentement d’un coup d’État avorté dix ans auparavant, quand une poignée de rebelles s’étaient emparés des mines de diamants et d’émeraudes de Mont Royal, à 80 kilomètres en amont sur le Matarre. En dépit de la présence de la péniche de débarquement — une mission militaire française dirigeait l’entraînement des troupes locales — la vie dans ce port banal à l’embouchure du fleuve paraissait tout à fait normale. On déchargeait une jeep sous les yeux d’un groupe d’enfants. Des gens se promenaient le long des quais, sous les arcades de la rue principale et quelques outriggers chargés de jarres d’huile de palme non raffinée avançaient lentement sur l’eau sombre vers le marché indigène à l’ouest du port.

Néanmoins, un sentiment de gêne persistait. Intrigué par la faible lumière, le Dr Sanders tourna son attention vers l’intérieur des terres, suivant le fleuve et sa lente boucle vers la droite, au sud-est. Çà et là, une brèche dans la voûte de la forêt marquait le déroulement d’une route, mais à part cela la jungle s’étendait en un manteau plat vert olive jusqu’aux collines de l’intérieur. D’ordinaire, le toit de la forêt eût été blondi par le soleil mais jusqu’à 8 kilomètres à l’intérieur le Dr Sanders ne pouvait voir que les arbres vert sombre s’élevant dans l’air morne comme d’immenses cyprès immobiles, à peine effleurés par de faibles lueurs.

Quelqu’un tambourina avec impatience sur le bastingage, le faisant vibrer sur toute sa longueur et une demi-douzaine de passagers à côté du Dr Sanders remuèrent les pieds, marmonnèrent, levant les yeux vers la timonerie où le commandant regardait la jetée d’un air absent, apparemment impassible malgré le retard.

Le Dr Sanders se tourna vers le père Balthus, qui se tenait à sa gauche à quelques pas.

— Avez-vous remarqué cette lumière ? S’attend-on à une éclipse ? On dirait que le soleil ne se décide pas à briller.

Le prêtre fumait sans arrêt, ses longs doigts écartant la cigarette de sa bouche d’un centimètre après chaque inhalation. Comme Sanders, il ne regardait point le port mais les pentes couvertes de forêts dans l’intérieur. Dans la terne lumière, son visage d’intellectuel semblait fatigué, décharné. Pendant le voyage de trois jours depuis Libreville, il s’était tenu à l’écart, clairement tourmenté par quelque affaire privée et il ne parla à son compagnon de table que lorsqu’il apprit que le Dr Sanders travaillait à la léproserie de Fort Isabelle. Sanders crut comprendre qu’il regagnait sa paroisse de Mont Royal après un mois de vacances studieuses, mais cette explication paraissait un peu trop plausible, et il la répétait plusieurs fois dans les mêmes termes, machinalement, alors qu’il parlait d’ordinaire en hésitant et bégayant. Toutefois, Sanders était parfaitement conscient des dangers d’imputer à autrui les motifs ambigus qu’il avait eus lui-même de venir à Port Matarre.

Et pourtant, au début, le Dr Sanders avait soupçonné le père Balthus de ne pas être un prêtre. Les yeux hantés, les pâles mains de neurasthénique portaient les marques de l’imposteur, c’était peut-être un novice expulsé, espérant encore trouver une sorte de salut dans une soutane empruntée. Cependant, le père Balthus était un authentique prêtre, quels que soient le sens et les limites de ce terme. Le lieutenant, le steward, plusieurs des passagers l’avaient reconnu, l’avaient complimenté sur son retour, et paraissaient généralement accepter son goût de l’isolement.

— Une éclipse ? Le père Balthus jeta sa cigarette dans l’eau sombre. Le navire revenait sur son sillage et les veines d’écume s’enfonçaient dans les profondeurs comme des traînées de salive lumineuse. « Je ne crois pas, docteur. Au maximum, elle ne durerait pas plus de huit minutes. »

Les brusques reflets de lumière sur l’eau, qui s’accrochaient aux angles aigus de sa mâchoire et de ses joues, révélèrent un instant un profil plus dur. Conscient du regard critique de Sanders, le père Balthus reprit la parole après réflexion, pour rassurer le médecin.

— La lumière à Port Matarre est toujours ainsi, lourde, une sorte de pénombre. Connaissez-vous le tableau de Böcklin, « L’Ile des Morts », où les cyprès montent la garde au-dessus d’une falaise percée par un hypogée, tandis qu’un orage plane sur la mer ? il se trouve dans le Kunstmuseum de Bâle, ma ville natale. Il s’arrêta comme les machines du bateau bourdonnaient, reprenaient vie. Nous partons, enfin.

— Dieu merci. Vous auriez dû me prévenir, Balthus.

Le Dr Sanders prit son étui à cigarettes dans sa poche, mais le prêtre en avait déjà placé une dans le creux de sa main avec l’habileté d’un prestidigitateur. Balthus montra le quai de sa cigarette. Un important comité de réception composé de gendarmes et d’employés de la douane attendait le bateau.

— Qu’est-ce que c’est que ces sottises ?

Le Dr Sanders scruta le rivage. Quels que fussent les ennuis personnels du prêtre son manque de charité l’agaçait.

— C’est peut-être pour une question de papiers d’identité, dit-il sèchement comme pour lui-même.

— Il ne s’agit pas des miens, docteur, répliqua le père Balthus en l’observant d’un regard aigu. Et je suis sûr que les vôtres sont en ordre.

Les autres passagers s’éloignaient du bastingage pour descendre chercher leurs bagages. Avec un sourire à Balthus, le Dr Sanders s’excusa et se dirigea vers sa cabine. Il écarta le prêtre de ses pensées — dans une demi-heure, ils auraient disparu chacun de leur côté dans la forêt, vers ce qui les attendait. Sanders tâta sa poche pour voir si son passeport y était, il ne fallait point qu’il l’oubliât dans sa cabine. Le désir de voyager incognito, avec tous les avantages que cela comportait, pourrait bien se manifester d’une manière inattendue.

Comme le Dr Sanders atteignait l’escalier des cabines près de la cheminée il vit l’arrière pont où les passagers de troisième classe rassemblaient leurs paquets et leurs valises. Au centre du pont, en partie entouré d’une tente de toile, se trouvait un grand hydroglisseur à la coque jaune et rouge, qui devait être déchargé à Port Matarre.

Prenant ses aises sur le large banc formant siège derrière la barre du gouvernail, un bras posé sur le pare-brise de verre et chrome, se trouvait un petit homme mince d’environ quarante ans, vêtu d’un léger costume blanc qui mettait en valeur le collier de barbe noire encadrant son visage. Ses cheveux noirs étaient rabattus sur son front osseux et avec ses petits yeux lui donnaient l’air tendu et méfiant. Cet homme, Ventress — son nom était à peu près tout ce que le Dr Sanders avait pu apprendre de lui — avait partagé la cabine du médecin. Depuis Libreville, il avait erré sur le bateau comme un tigre impatient, discutant avec les passagers de l’entrepont et l’équipage, passant de l’humour à un air d’absence morne, et il restait alors seul dans la cabine, regardant par le hublot un petit disque de ciel vide.

Le Dr Sanders avait essayé une fois ou deux de parler avec lui, mais la plupart du temps Ventress l’avait ignoré, gardant pour lui les raisons qu’il avait de venir à Port Matarre. Toutefois le médecin était depuis longtemps endurci, habitué à être évité par ceux qui l’entouraient. Peu après l’embarquement, il y avait eu un léger contretemps, plus embarrassant pour les autres passagers que pour lui. Qui partagerait la cabine du Dr Sanders ? Sa renommée l’avait précédé (ce qui est renommée pour le monde reste notoriété au niveau de l’individu, se dit Sanders, et le contraire était sans aucun doute vrai). On ne put trouver personne pour partager la cabine du directeur adjoint de la léproserie de Fort Isabelle.

Ventress s’était alors présenté. Il avait frappé à la porte du Dr Sanders, valise à la main, lui avait fait un signe de tête.

— Est-ce contagieux ? avait-il simplement demandé.

Après un instant passé à examiner l’individu vêtu de blanc, au visage barbu maigre comme une tête de mort — quelque chose en lui rappelait au médecin qu’il se trouvait en ce monde certaines gens qui pour des raisons personnelles désiraient attraper la maladie — il lui avait répondu.

— La maladie est contagieuse, oui, mais pour sa transmission, il faut des années de contact avec les malades. La période d’incubation peut être de vingt ou trente ans.

— Comme la mort. Bien. Avec un mince sourire, Ventress était entré dans la cabine, avait tendu une main osseuse au médecin. Ce que ne comprennent point nos compagnons de voyage timorés, docteur, avait-il ajouté, c’est qu’en dehors de votre colonie il n’y en a tout simplement qu’une autre plus vaste.

Tandis qu’il observait Ventress étendu dans l’hydroglisseur sur le pont arrière, le Dr Sanders réfléchissait à cette énigmatique présentation. La lumière défaillante planait toujours sur l’estuaire mais le costume blanc de Ventress paraissait en concentrer l’intense éclat caché, tout comme la robe du père Balthus en avait reflété les sombres nuances. Les passagers de troisième se déplaçaient autour de l’hydroglisseur mais Ventress avait l’air de s’en désintéresser, tout autant que de la jetée qui approchait et de son petit groupe de douaniers et de policiers. Il regardait de l’autre côté du bastingage désert, à tribord, l’embouchure du fleuve, les lointaines forêts s’étalant jusqu’à l’horizon embrumé. Ses petits yeux étaient mi-clos, comme pour délibérément confondre ce qu’il voyait avec quelque paysage intérieur.

Sanders avait peu vu Ventress pendant le voyage le long de la côte, mais un soir, dans la cabine, cherchant quelque chose dans le noir, il s’était trompé de valise et avait senti la crosse d’un revolver automatique de gros calibre dépassant d’un étui de cuir. La présence de cette arme avait immédiatement résolu une partie des énigmes qui entouraient la petite silhouette sèche de Ventress.

— Docteur, lança Ventress, avec un signe de main comme pour faire sentir à Sanders qu’il était perdu dans des rêveries, on va boire un verre avant que le bar ne ferme ? Sanders allait refuser quand Ventress lui tourna le dos, lancé sur une autre piste. Cherchez le soleil, docteur, il est là ; vous ne pouvez traverser ces forêts tête baissée.

— Je n’essaierai pas. Descendez-vous à terre ?

— Bien sûr, mais rien ne presse ici, docteur, c’est un paysage hors du temps.

Le Dr Sanders le laissa et se dirigea vers sa cabine. Les trois valises, celle luxueuse de Ventress, en crocodile poli, et ses vieux sacs éraflés, étaient déjà fermées près de la porte. Sanders enleva sa veste, se lava les mains dans le lavabo, les essuya légèrement dans l’espoir que l’odeur âcre du savon le ferait paraître un peu moins un paria pour les officiels qui viendraient examiner les papiers.

Cependant, Sanders ne se rendait que trop bien compte, après quinze ans d’Afrique, que toute chance qu’il eût pu avoir naguère de changer son apparence, l’image de lui qu’il donnait au monde, était depuis longtemps évanouie. Le costume de coton taché par ses travaux, un peu trop étroit pour ses larges épaules, la chemise bleue à raies, la cravate, noire, la tête solide avec ses cheveux gris mal coupés, les traces de barbe, tout cela était les marques involontaires du médecin pour les lépreux, aussi facilement reconnaissables que la bouche ferme malgré sa cicatrice et l’œil scrutateur de Sanders.

Il ouvrit son passeport et compara la photographie prise huit ans auparavant avec son reflet dans le miroir. Au premier coup d’œil, il était à peine reconnaissable. La photo montrait le visage franc, honnête, révélant un engagement moral évident envers les lépreux, d’un homme manifestement heureux de son travail à l’hôpital ; on eût dit le jeune frère plein de dévouement de l’autre, un médecin de campagne un peu lointain, un peu maniaque.

Sanders regarda sa veste déteinte, ses mains calleuses, sachant à quel point cette impression était trompeuse, à quel point il comprenait mieux, sinon ses motifs actuels, au moins ceux de son être plus jeune, et les vraies raisons qui l’avaient poussé à partir pour Fort Isabelle. La date de naissance sur le passeport lui rappelant qu’il avait atteint l’âge de quarante ans, Sanders essaya de se voir dans dix ans, mais déjà les éléments latents qui avaient émergé sur son visage les années précédentes paraissaient avoir perdu de leur force. Ventress avait parlé des forêts du Matarre comme d’un paysage privé de temps et une partie peut-être de leur attrait pour Sanders tenait au fait que là il serait enfin libéré des questions de motivation et d’identité liées à son sentiment du temps et du passé.

Le bateau n’était plus qu’à vingt pieds de la jetée et le Dr Sanders voyait par le hublot les jambes vêtues de kaki du comité de réception. De sa poche il sortit une enveloppe souvent ouverte et en tira une lettre écrite en une encre bleu pâle qui avait presque imprégné le papier mou. Enveloppe et lettre portaient le timbre de la censure et un morceau manquait où, sans doute, s’était trouvée l’adresse, se dit le médecin.

Comme le bateau se heurtait au quai, le Dr Sanders lut pour la dernière fois la lettre à bord.

Mercredi 5 janvier.

Mon cher Edward,

Nous sommes enfin arrivés. La forêt est la plus belle d’Afrique, une maison de joyaux. Je peux à peine trouver les mots pour décrire notre émerveillement chaque matin quand nous regardons les pentes encore à demi voilées par la brume, mais étincelantes comme Sainte-Sophie, où chaque rameau est une demi-sphère constellée de pierreries. À la vérité, Max dit que je deviens excessivement byzantine, je porte mes cheveux dénoués jusqu’à la taille, même à la clinique, et affecte une expression mélancolique, bien qu’en fait mon cœur chante pour la première fois depuis bien des années ! Nous aimerions tous les deux que vous fussiez ici. La clinique est petite, il y a à peu près vingt malades. Par bonheur les gens habitant ces pentes boisées traversent la vie avec une sorte de patience de rêve et considèrent ce que nous faisons pour eux comme travail social plus que thérapeutique. Ils marchent à travers la sombre forêt, couronnés de lumière.

Max vous envoie toute son amitié, comme moi. Nous pensons souvent à vous.

La lumière fait naître en toute chose diamants et saphirs.

Tendrement

Suzanne.

Quand les talons de métal du comité montant à bord martelèrent le pont au-dessus de sa tête, le Dr Sanders relut la dernière ligne de la lettre. Si la préfecture de Libreville ne lui avait pas affirmé officieusement mais nettement que Suzanne Clair et son mari étaient à Port Matarre, il ne l’eût point cru, sa description de la forêt près de la clinique ressemblait si peu à la sombre lumière du fleuve et de la jungle. Personne n’avait pu lui dire où ils se trouvaient exactement ni pourquoi le courrier venant de cette province avait été soudain censuré. Quand Sanders avait insisté, on lui avait rappelé que la correspondance des gens accusés de conduite criminelle était en général censurée, mais cette idée était grotesque en ce qui concernait Suzanne et Max Clair.

Pensant au petit microbiologiste si intelligent et à sa femme, grande et brune avec un front haut et des yeux calmes, le Dr Sanders se remémora leur brusque départ de Fort Isabelle trois mois plus tôt. La liaison de Sanders avec Suzanne avait duré deux ans, et n’avait continué que par son incapacité à y trouver une solution. Il n’avait pu s’engager pleinement et cela avait mis en évidence le fait qu’elle était le foyer de toutes ses incertitudes à Fort Isabelle. Depuis un certain temps, il soupçonnait que ses raisons de travailler à l’hôpital des lépreux n’étaient pas entièrement humanitaires ; il était peut-être plus attiré par l’idée de la lèpre, et ce qu’elle représentait inconsciemment, qu’il ne l’avait cru. La sombre beauté de Suzanne s’était identifiée en son esprit à cet aspect sombre de la psyché et leur aventure était une tentative d’en venir à un accommodement avec lui-même et ses propres motifs ambigus.

À la réflexion, Sanders reconnut qu’à leur départ de l’hôpital il pouvait y avoir une explication beaucoup plus sinistre. Quand la lettre de Suzanne était arrivée avec son étrange et extatique vision de la forêt — dans la lèpre maculeuse les tissus nerveux étaient touchés — il avait décidé de les suivre. Abandonnant son enquête sur la lettre censurée afin de ne point avertir Suzanne de son arrivée, il avait pris un mois de congé et était parti pour Port Matarre.

D’après la description que faisait Suzanne des pentes boisées, il pensait que la clinique devait être aux alentours de Mont Royal, peut-être rattachée à l’une des mines possédées par les Français, avec leurs services de sécurité trop zélés. Cependant, les activités sur la jetée — une demi-douzaine de soldats se déplaçaient autour d’une voiture d’état-major garée là — indiquaient qu’il se tramait quelque chose.

Comme il pliait la lettre de Suzanne, lissant le papier doux comme un pétale, la porte de la cabine s’ouvrit brusquement et le frappa au coude. Ventress entra en s’excusant, fit un signe de tête à Sanders.

— Je vous demande pardon, docteur. Ma valise, la douane est là.

Le Dr Sanders mit la lettre dans sa poche, ennuyé que Ventress l’ait surpris à la relire. Pour une fois Ventress n’eut pas l’air de le remarquer. La main sur la poignée de sa valise, il tendait l’oreille, écoutant les bruits sur le pont au-dessus. Il se demandait certainement ce qu’il allait faire de son revolver. Ils ne s’étaient attendus ni l’un ni l’autre à ce qu’on fouillât leurs bagages.

Décidant de laisser Ventress seul pour qu’il pût faire passer l’arme par le hublot, le Dr Sanders prit ses deux valises.

— Eh bien, au revoir, docteur, fit Ventress en souriant, son visage de plus en plus semblable à une tête de mort sous la barbe. Il tenait la porte ouverte. Cela a été fort intéressant de partager une cabine avec vous, un plaisir, vraiment.

— Et peut-être une sorte de défi, également, monsieur Ventress ? J’espère que toutes vos victoires sont aussi faciles.

— Touché, docteur ! Ventress le salua, fit un signe de main comme Sanders sortait dans le couloir. Rira bien qui rira le dernier ; vous, j’espère. La mort et sa faux, hein ?

Sans se retourner, le Dr Sanders grimpa l’escalier jusqu’au salon, sachant fort bien que Ventress le guettait au seuil de la cabine. Les autres passagers étaient assis dans des fauteuils près du bar, le père Balthus parmi eux. Une discussion prolongée s’établit entre le lieutenant, deux douaniers et un policier. Ils consultèrent la liste des passagers, examinant chacun attentivement comme s’il leur manquait un homme.

Quand le Dr Sanders déposa ses deux valises par terre, il surprit une phrase.

— Aucun journaliste ne débarque.

Un des douaniers lui fit alors signe.

— Docteur Sanders ? demanda-t-il en appuyant sur le nom comme s’il l’espérait faux. De l’université de Libreville ? Il baissa la voix. Du département de physique ? Puis-je voir vos papiers ?

Le Dr Sanders sortit son passeport. À quelques pas de lui, le père Balthus l’observait.

— Mon nom est Sanders, de la léproserie de Fort Isabelle.

Les douaniers s’excusèrent de leur erreur, se jetèrent un coup d’œil et firent une marque à la craie sur les valises du Dr Sanders sans se donner la peine de les ouvrir. Un peu plus tard, il prenait la passerelle, descendait sur la jetée où les soldats indigènes étaient affalés autour de la voiture d’état-major. Le siège à l’arrière était vide, sans doute attendait-il le physicien manquant de l’université de Libreville.

Quand il tendit ses valises à un porteur sur la casquette duquel était inscrit : Hôtel Europe, le Dr Sanders remarqua qu’on fouillait à fond les bagages de ceux qui quittaient Port Matarre. Un groupe de trente ou quarante passagers d’entrepont étaient réunis sur l’embarcadère et la police et les douaniers les fouillaient un à un. La plupart des indigènes transportaient leur literie et la police déroulait les matelas, tâtait le rembourrage.

En face de cette activité, la ville était presque déserte. Les arcades de chaque côté de la rue principale étaient vides et les fenêtres de l’hôtel Europe paraissaient mornes dans l’air sombre, les étroits volets semblables à des couvercles de cercueil. Ici, au centre de la ville, avec les blanches façades fanées, la sombre lumière de la jungle paraissait sur tout répandue. Jetant un regard en arrière sur le fleuve là où il tournait comme un immense serpent et pénétrait dans la forêt, le Dr Sanders sentit qu’il avait aspiré hors de la ville presque toute vie.

Il suivit le portier montant les marches de l’hôtel et vit alors la silhouette en robe noire du père Balthus sous les arcades. Le prêtre marchait rapidement, son petit sac de voyage à la main. Il tourna entre deux colonnes, traversa la rue, puis disparut dans l’ombre des arcades en face de l’hôtel. Sanders l’aperçut encore par intervalles, sa sombre silhouette éclairée par le soleil, encadrée par les colonnes blanches comme par l’obturateur d’un stroboscope défectueux. Puis, sans raison apparente, il retraversa la rue, le bas de sa robe noire fouettant la poussière autour de ses talons. Il passa devant Sanders sans détourner son haut visage, pâle profil à demi oublié de quelqu’un aperçu dans un cauchemar.

— Où va-t-il, demanda-t-il au porteur en le montrant du doigt, le prêtre qui était sur le bateau avec moi ?

— Au séminaire. Les Jésuites sont encore ici.

— Pourquoi, encore ?

Sanders se dirigea vers la porte battante ; au même moment en sortit une jeune Française brune. Son visage reflété dans les panneaux de verre mouvant fut un instant pour Sanders celui de Suzanne Clair. Bien que la jeune femme eût de peu dépassé vingt ans, et qu’elle eût dix ans de moins que Suzanne, elle avait les mêmes hanches larges, le même pas nonchalant, les mêmes yeux gris pensifs. En passant à côté de Sanders, elle murmura : « Pardon », puis lui rendant son regard avec un léger sourire, elle partit dans la direction d’un camion militaire qui faisait marche arrière dans une rue transversale. Sanders la suivit des yeux. Son élégant costume blanc, son allure, paraissaient déplacés dans la terne lumière de Port Matarre.

— Que se passe-t-il ici ? dit Sanders. On a découvert une nouvelle mine de diamants ?

Cela eût expliqué la censure et la fouille à la douane, mais quelque chose dans le haussement d’épaules affecté du portier lui fit penser qu’il se trompait. En outre, les allusions dans la lettre de Suzanne à des diamants et des saphirs eussent été interprétées par le censeur comme une invitation à se joindre, à participer à la moisson.

L’employé, au bureau de l’hôtel, fut tout aussi évasif. À l’irritation de Sanders il insista pour lui montrer le tarif par semaine, malgré ses assurances qu’il partait pour Mont Royal le lendemain.

— Docteur, il n’y a pas de bateau, le service est arrêté, cela vous coûtera moins cher à la semaine. Mais c’est comme vous voulez.

— Bon. Le Dr Sanders signa le registre. Par précaution, il donna pour adresse l’université de Libreville. Il y avait fait plusieurs conférences à la faculté de médecine et on lui ferait suivre son courrier à Fort Isabelle. Cette petite tromperie pourrait être utile par la suite.

— Et le chemin de fer ? demanda-t-il à l’employé. Les autobus ? Il y a certainement un moyen de transport pour Mont Royal.

— Il n’y a pas de voie ferrée. L’employé fit claquer ses doigts. Les diamants, vous savez, docteur, ne sont pas difficiles à transporter. Vous pourrez peut-être vous renseigner, pour les autobus.

Le Dr Sanders observa attentivement le maigre visage à la peau olivâtre de l’homme qui lui parlait. Ses yeux limpides allaient des valises du médecin aux arcades, à la voûte de la forêt surmontant les toits de l’autre côté de la rue.

— Dites-moi pourquoi il fait si sombre à Port Matarre, dit le médecin en posant la plume. Le temps n’est pas couvert et pourtant on peut à peine voir le soleil.

L’employé secoua la tête. Quand il parla, il eut l’air de s’adresser plus à lui-même qu’à Sanders.

— Il ne fait pas sombre, docteur, ce sont les feuilles. Elles prennent des minéraux au sol, cela fait tout paraître sombre tout le temps.

Cette idée paraissait contenir un élément de vérité. Des fenêtres de sa chambre donnant sur les arcades, le Dr Sanders regarda encore la forêt. Les énormes arbres encerclaient le port comme s’ils tentaient de le rejeter dans le fleuve. Dans la rue les ombres avaient leur densité habituelle, sur les talons des quelques personnes qui s’aventuraient sous les arcades, mais la forêt était sans le moindre contraste. Les feuilles exposées au soleil étaient aussi sombres que celles au-dessous ; la forêt entière, eût-on dit, drainait toute la lumière du soleil comme le fleuve avait vidé la ville de vie et de mouvement. Le noir de la voûte, les teintes olive des feuilles plates donnaient à la forêt une sombre lourdeur, accentuée par les atomes de lumière scintillant par instants dans ses galeries aériennes.

Préoccupé, le Dr Sanders faillit ne pas entendre qu’on frappait à sa porte. Il l’ouvrit pour trouver Ventress debout sur le seuil. Avec son costume blanc et son crâne pointu, il paraissait personnifier les couleurs de squelette de la ville déserte.

— Qu’y a-t-il ?

Ventress fit un pas en avant et tendit une enveloppe.

— J’ai trouvé cela dans la cabine après votre départ, docteur, et j’ai pensé qu’il valait mieux vous la rapporter.

Le Dr Sanders prit l’enveloppe, tâta dans sa poche pour trouver la lettre de Suzanne. Dans sa hâte, il l’avait évidemment laissée tomber à terre. Il remit la lettre dans l’enveloppe et fit signe à Ventress d’entrer.

— Merci, je ne m’étais pas rendu compte…

Ventress regarda autour de la pièce. Il avait changé de façon remarquable depuis le débarquement. Ses façons laconiques et négligentes avaient laissé place à une agitation marquée. Son corps compact, tendu, comme si tous les muscles s’opposaient les uns aux autres, contenait une intense énergie nerveuse que Sanders trouva presque gênante. Ses yeux ne s’arrêtaient sur rien, cherchant dans l’alcôve délabrée quelque perspective cachée.

— Puis-je prendre quelque chose en retour, docteur ? Avant que Sanders pût répondre, Ventress s’était dirigé vers la plus grande des deux valises sur la tablette près de l’armoire. Avec un bref signe de tête, il souleva le couvercle. Sous les plis de la robe de chambre, il prit son revolver automatique enveloppé dans sa bretelle de cuir. Avant que le Dr Sanders pût protester, il l’avait glissé dans sa veste.

— Que diable… Le Dr Sanders traversa la chambre, abaissa le couvercle de sa valise. Vous avez un sacré toupet !

Ventress lui fit un pâle sourire, puis passa devant lui pour regagner la porte. Agacé, Sanders le prit par le bras, le souleva presque de terre. Le visage de Ventress se ferma. Agile, il fit un écart, feinta, glissa de côté sur ses petits pieds et s’arracha à Sanders.

Comme le médecin s’avançait vers lui, Ventress parut se demander s’il allait utiliser son revolver, puis leva une main pour apaiser Sanders.

— Sanders, je m’excuse, naturellement. Mais il n’y avait pas d’autre moyen. Essayez de me comprendre, c’était ces idiots à bord que je voulais tromper.

— Ne dites pas de sottises, c’est moi que vous avez exploité…

Ventress secoua énergiquement la tête.

— Vous avez tort, Sanders, je vous assure, je n’ai aucun préjugé contre votre vocation particulière, loin de là. Croyez-moi, docteur, je vous comprends, toute votre…

— Bon, très bien, maintenant, sortez ! Et Sanders ouvrit la porte.

Ventress ne bougea pas. Il avait l’air de tenter de dire quelque chose comme s’il avait conscience d’avoir révélé une faiblesse personnelle de Sanders et voulait faire de son mieux pour réparer. Puis il haussa les épaules et quitta la pièce, ennuyé par l’irritation du médecin.

Après son départ, Sanders s’assit dans le fauteuil, tournant le dos à la fenêtre. La ruse de Ventress l’avait agacé, et pas seulement parce qu’elle affirmait sa conviction que les douaniers éviteraient de se contaminer en touchant ses bagages. Passer le revolver en contrebande sans qu’il l’eût su paraissait symboliser aussi en termes sexuels tous ses motifs cachés pour venir à Port Matarre en quête de Suzanne Clair. Que Ventress, avec sa face de squelette et son complet blanc, eût révélé qu’il était conscient de ses motifs toujours celés n’en était que plus irritant.

Il déjeuna tôt au restaurant de l’hôtel, presque désert. Il n’y avait là que la jeune Française brune, assise seule, écrivant sur un bloc-notes posé à côté de sa salade. Elle jetait de temps en temps un coup d’œil à Sanders, qui fut à nouveau frappé par sa ressemblance avec Suzanne Clair. À cause de ses cheveux aile de corbeau, peut-être, ou de par la lumière étrange de Port Matarre, son visage uni paraissait un peu plus pâle que celui de Suzanne, comme si les deux femmes étaient des cousines, séparées par un sang plus sombre du côté de Suzanne. En regardant la jeune fille, il put presque voir Suzanne à côté d’elle reflétée par quelque miroir à demi masqué dans son esprit.

Quand elle se leva de table, elle fit un signe de tête à Sanders, prit son bloc et sortit dans la rue, s’arrêtant un instant dans le hall au passage.

Après déjeuner, Sanders se mit à la recherche d’une forme de transport pour l’emmener à Mont Royal. Comme le lui avait déclaré l’employé de l’hôtel, il n’y avait pas de voie ferrée jusqu’à la ville minière. Un service d’autobus s’y rendait deux fois par jour, mais était actuellement suspendu. Au dépôt, près des casernes, dans les faubourgs à l’est de la ville, il trouva le bureau de location fermé. Les horaires se détachaient des tableaux d’affichage en plein soleil et quelques indigènes dormaient sur les bancs à l’ombre. Au bout de dix minutes, un contrôleur arriva lentement avec un balai, suçant un morceau de canne à sucre. Il haussa les épaules quand le Dr Sanders lui demanda à quel moment le service recommencerait.

— Demain, ou peut-être après-demain, monsieur. Qui sait ? Le pont s’est effondré.

— Où ?

— À Myanga, à 10 kilomètres de Mont Royal. Le pont a glissé dans un profond ravin. Dangereux, monsieur.

Le Dr Sanders montra du doigt la caserne où l’on chargeait d’approvisionnement et de munitions une demi-douzaine de camions. À côté étaient entassés des rouleaux de barbelés et des éléments de clôture métallique.

— Ils ont l’air de s’apprêter à partir, comment vont-ils passer ?

— Ils réparent le pont, monsieur.

— Avec des barbelés ? Le Dr Sanders hocha la tête, lassé par ces réponses évasives. Que se passe-t-il exactement à Mont Royal ?

— Rien, monsieur, dit rêveusement le contrôleur en suçant sa canne à sucre.

Le Dr Sanders s’éloigna lentement, s’arrêta près des portes de la caserne jusqu’à ce qu’une sentinelle lui fasse signe de partir. De l’autre côté de la route, les sombres gradins des dômes de la forêt s’élevaient très haut comme une immense vague prête à tomber sur la ville déserte. Plus de cent pieds au-dessus de sa tête, les grands rameaux pendaient comme des ailes à demi repliées, les troncs se penchaient vers lui. Le Dr Sanders fut tenté de traverser la rue et de se rapprocher de la forêt, mais il y avait quelque chose de menaçant et d’oppressant dans son silence. Il tourna les talons et repartit vers l’hôtel.

Une heure plus tard, après une enquête infructueuse, il alla à la préfecture de police près du port. Il n’y avait plus guère d’activité autour du bateau, la plupart des passagers étaient à bord. Une grue de chargement balançait l’hydroglisseur au-dessus de la jetée.

Le Dr Sanders alla droit au but et montra la lettre de Suzanne au capitaine africain.

— Peut-être pourriez-vous m’expliquer, capitaine, pourquoi il a été nécessaire de supprimer leur adresse ? Ce sont de vieux amis à moi et je voudrais passer quinze jours de vacances avec eux. Je découvre à présent qu’il n’y a aucun moyen de se rendre à Mont Royal. Une atmosphère de mystère entoure l’endroit.

Le capitaine hocha la tête, médita sur la lettre posée sur son bureau. De temps à autre, il touchait le papier de sa règle d’acier, comme s’il eût examiné les pétales séchés de quelque fleur rare et peut-être vénéneuse.

— Je comprends, docteur, la situation n’est pas facile pour vous.

— Mais pourquoi cette censure ? insista le Dr Sanders. Y a-t-il des troubles politiques ? Un groupe de rebelles s’est-il emparé des mines ? Je suis naturellement inquiet pour la sécurité du docteur et de Mme Clair.

— Je vous assure, docteur, qu’il n’y a aucun trouble politique à Mont Royal, répondit le capitaine en secouant la tête. En fait, il n’y a presque personne là-bas, la plupart des ouvriers sont partis.

— Pourquoi ? J’ai remarqué la même chose ici. La ville est déserte.

Le capitaine se leva, alla vers la fenêtre. Il montra du doigt la sombre lisière de la forêt massée au-dessus des toits du quartier indigène au-delà des entrepôts.

— Voyez-vous la forêt, docteur ? Elle leur fait peur, elle est si noire, si oppressante tout le temps.

Il revint à son bureau, joua avec sa règle. Sanders attendit qu’il se décide à s’expliquer. Confidentiellement, je peux vous dire qu’une nouvelle sorte de maladie des plantes a commencé à se répandre dans la forêt près de Mont Royal.

— Que voulez-vous dire ? l’interrompit Sanders. Une maladie à virus, comme la mosaïque du tabac ?

— Oui, c’est cela, dit le capitaine avec un signe de tête encourageant, bien qu’il n’eût pas l’air de savoir de quoi il parlait. Mais il ne cessait d’observer calmement l’horizon de jungle par la fenêtre. De toute façon, ce n’est point toxique, mais il nous faut prendre des précautions. Des spécialistes vont examiner la forêt et envoyer des échantillons à Libreville. Cela prend du temps, vous comprenez bien. Il lui rendit la lettre de Suzanne. Je vais trouver l’adresse de vos amis. Revenez demain. D’accord ?

— Pourrai-je me rendre à Mont Royal ? L’armée n’a pas interdit l’accès à la région ?

— Non, insista le capitaine, vous êtes tout à fait libre. Il fit des gestes avec ses mains, enfermant des parcelles d’air. Il n’y a que de petites zones touchées, voyez-vous. Ce n’est pas dangereux, vos amis ne craignent rien. Mais nous ne voulons pas que des gens se précipitent là-bas et nous créent des ennuis.

— Depuis combien de temps cela dure-t-il ? demanda Sanders sur le pas de la porte. Il montra la fenêtre. La forêt est très sombre ici.

Le capitaine se gratta le front, eut un instant l’air las et lointain.

— Depuis un an à peu près. Peut-être plus. Au début, personne ne s’est inquiété…

II. L’orchidée de pierre précieuse

Dehors, sur les marches, le Dr Sanders vit la jeune Française qui avait déjeuné à l’hôtel. Elle portait un grand sac et ses lunettes noires n’arrivaient pas à masquer le regard curieux de ses yeux intelligents. Elle observa le Dr Sanders quand il passa à côté d’elle.

— Des nouvelles ?

— À propos de quoi ? fit le médecin en s’arrêtant.

— De l’état d’urgence.

— C’est ainsi qu’ils l’appellent ? Vous avez plus de chance que moi. Je n’avais pas encore entendu ce terme.

La jeune femme ignora ses paroles. Elle regarda Sanders des pieds à la tête comme si elle se demandait qui il pouvait bien être.

— Appelez cela comme vous voudrez, dit-elle enfin avec naturel. Si ce n’est pas encore un état d’urgence, c’est pour bientôt. Elle se rapprocha de Sanders, baissa la voix. Voulez-vous aller à Mont Royal, docteur ?

Sanders descendit les marches, mais la jeune femme le suivit.

— Êtes-vous un agent de la police ? Ou dirigez-vous un service d’autobus clandestin ? Les deux, peut-être ?

— Ni l’un, ni l’autre. Écoutez-moi. Elle l’arrêta quand ils eurent traversé la route menant aux premières boutiques de bibelots qui se succédaient jusqu’aux quais entre les entrepôts. Elle ôta ses lunettes noires et lui fit un franc sourire.

— Je suis désolée d’être indiscrète, l’employé de l’hôtel m’a dit qui vous étiez. Je suis moi aussi en panne ici et j’ai pensé que vous sauriez peut-être quelque chose. Je suis à Port Matarre depuis l’arrivée du dernier bateau.

— Je vous crois. Le Dr Sanders continua d’avancer lentement en regardant les étalages avec leurs objets d’ivoire bon marché, leurs petites statuettes dont le style océanien avait été glané par les sculpteurs indigènes dans les magazines européens. Port Matarre a plus qu’une ressemblance superficielle avec le Purgatoire.

— Dites-moi, êtes-vous ici en voyage officiel ? La jeune femme lui toucha le bras. Elle avait remis ses lunettes de soleil, ce qui lui donnait plus ou moins l’avantage dans cet interrogatoire. Vous avez donné comme adresse l’université de Libreville. Dans le registre de l’hôtel.

— La faculté de médecine, dit Sanders. Si cela peut calmer votre curiosité, je suis ici tout simplement en vacances. Et vous ?

— Je suis journaliste, dit-elle d’une voix plus calme après un coup d’œil à Sanders. Journaliste indépendante, je travaille pour une agence qui vend du matériel aux hebdomadaires illustrés français.

— Journaliste ? Sanders la regarda avec plus d’intérêt. Pendant leur brève conversation il avait évité de la regarder, gêné par ses lunettes qui paraissaient ajouter aux étranges contrastes de lumière et d’ombre de Port Matarre, et par ce qu’elle évoquait de Suzanne Clair. Je n’avais pas compris… Je m’excuse de mon impolitesse, mais je ne suis arrivé à rien aujourd’hui. Pouvez-vous me parler de cet état d’urgence, j’accepte votre mot pour la chose.

La jeune femme montra un bar au coin de la rue.

— Allons là-bas, on sera plus tranquilles. J’ai dérangé la police toute la semaine.

Ils s’installèrent dans un recoin près de la fenêtre et elle se présenta. Louise Péret. Bien que prête à accepter le Dr Sanders comme associé conspirateur, elle garda ses lunettes, masquant en elle quelque retraite sacrée. Son visage caché et son calme parurent à Sanders tout aussi caractéristiques de Port Matarre que l’étrange complet de Ventress, mais il sentait déjà dans les légers mouvements de ses mains vers lui à travers la table qu’elle cherchait un contact entre eux.

— Ils attendent un physicien de l’université, dit-elle. Un certain Dr Tatlin, je crois, bien qu’il soit difficile de vérifier quelque chose ici. J’ai d’abord cru que vous étiez ce Tatlin.

— Un physicien ? Mais cela n’a aucun sens. Selon le capitaine de la police, les zones de la forêt où il se passe quelque chose souffrent d’une nouvelle maladie à virus. Vous avez essayé toute la semaine d’aller à Mont Royal ?

— Pas exactement. Je suis venue ici avec un homme de l’agence, un Américain nommé Anderson. Quand nous sommes descendus de bateau, il est parti pour Mont Royal dans une voiture de louage pour prendre des photographies. Je devais l’attendre ici pour expédier rapidement le papier.

— A-t-il vu quelque chose ?

— Eh bien, il y a quatre jours, je lui ai parlé au téléphone, mais la communication était mauvaise, je pouvais à peine l’entendre. Tout ce qu’il a dit c’est quelques mots sur la forêt pleine de joyaux mais c’était une sorte de plaisanterie, vous savez… elle fit un geste dans l’air.

— Une façon de parler ?

— Exactement. S’il avait vu une nouvelle mine de diamants, il l’aurait dit clairement. De toute façon, le lendemain, la ligne téléphonique ne fonctionnait plus, on est toujours en train d’essayer de la réparer. Même la police ne peut pas téléphoner.

Le Dr Sanders commanda deux cognacs, accepta la cigarette que lui tendait Louise et regarda par la fenêtre les quais le long du fleuve. On finissait de charger le vapeur et les passagers se tenaient appuyés au bastingage, ou assis passivement sur leurs bagages, regardant le pont au-dessous d’eux.

— Il est difficile de savoir s’il faut prendre cela au sérieux, fit Sanders. Il est évident qu’il se passe quelque chose, mais ce pourrait être n’importe quoi.

— Alors pourquoi cette attitude de la police, et les convois de l’armée. Et les douaniers sur le quai ce matin ?

— Des fonctionnaires, dit le Dr Sanders en haussant les épaules. Si le téléphone est coupé ils n’en savent probablement pas plus que nous. Ce que je ne peux comprendre c’est pourquoi vous êtes venue ici, avec cet Américain. D’après ce qu’on en dit, Mont Royal est encore plus mort que Port Matarre.

— Anderson avait entendu dire qu’il y avait des troubles près des mines. Il n’a pas voulu me dire quoi, c’était son enquête à lui. Mais nous savions que l’armée avait envoyé des troupes de réserve. Dites-moi, docteur, allez-vous toujours à Mont Royal ? Voir vos amis ?

— Si je le peux. Il doit bien y avoir un moyen. Après tout, ce n’est qu’à 80 kilomètres, on pourrait presque y aller à pied, en cas de nécessité.

— Pas moi, fit Louise en riant. À ce moment-là, une silhouette en robe noire passa à vive allure devant la fenêtre, se dirigeant vers le marché. Le père Balthus, continua Louise. Sa mission est près de Mont Royal. Je me suis renseignée sur lui aussi. Voilà un compagnon de voyage pour vous.

— J’en doute. Le Dr Sanders regarda le prêtre s’éloigner rapidement, son mince visage levé quand il traversa la rue. Il se tenait épaules redressées, tête droite, mais dans son dos ses mains bougeaient et se tordaient comme douées d’une vie propre. Le père Balthus n’est pas homme à faire un voyage de pénitence, je crois qu’il a d’autres problèmes à l’esprit. Tout de même, c’est une idée. Je crois que je vais avoir une petite conversation avec le bon père. Je vous verrai à l’hôtel, nous pourrions peut-être dîner ensemble ?

— Avec plaisir. Elle lui fit un signe de main quand il sortit et se renfonça dans le coin de la fenêtre, visage immobile, sans expression.

Cent mètres plus loin, le Dr Sanders aperçut le prêtre. Balthus avait atteint les limites du marché indigène, avançait au milieu des premières échoppes, regardant à droite et à gauche comme s’il cherchait quelqu’un. Le Dr Sanders le suivit de loin. Le marché était presque vide et il décida d’observer le prêtre quelques minutes avant de l’aborder. Le père Balthus, son nez mince levé d’un air inquisiteur, scrutait les alentours au-dessus des têtes des femmes indigènes. Sanders apercevait son maigre visage de temps à autre.

Le médecin regardait en passant les échoppes, s’arrêtant pour examiner les statuettes sculptées et les bibelots. L’artisanat local avait pleinement utilisé les déchets des mines de Mont Royal et beaucoup des sculptures de teck et d’ivoire étaient décorées de fragments de calcite et de spath fluor ramassés parmi les détritus et ingénieusement incrustés dans les statuettes pour former des couronnes et des colliers miniature. Beaucoup d’objets sculptés étaient faits de morceaux de jade et d’ambre tachés d’impuretés et les sculpteurs avaient abandonné les images chrétiennes pour fabriquer des idoles accroupies aux abdomens gonflés et aux visages grimaçants.

Sans perdre le père Balthus de vue, le Dr Sanders examina une assez grande statuette d’un dieu africain où deux cristaux de fluorure de calcium figuraient les yeux ; le minéral était phosphorescent à la lumière. Avec un signe de tête à la vendeuse, il lui fit compliment de l’objet. Elle vit là l’occasion de vendre quelque chose, eut un large sourire puis tira un morceau de calicot déteint tendu au fond de la boutique.

— Quelle merveille ! Le Dr Sanders avança la main pour prendre le bibelot qu’elle lui révélait, mais la femme l’en empêcha. Étincelant au soleil, lui était apparu ce qui semblait être une immense orchidée cristalline sculptée dans un minéral pareil à du quartz. La structure de la fleur avait été intégralement reproduite et enchâssée, eût-on dit, dans le cristal, comme si par un tour de prestidigitation on eût mis le spécimen vivant au centre d’un énorme pendentif. Les faces internes du quartz avaient été taillées avec une habileté remarquable si bien qu’une douzaine d’images de l’orchidée étaient réfractées, l’une au-dessus de l’autre, comme à travers un labyrinthe de prismes. Quand le Dr Sanders bougea la main, une fontaine de lumière continue jaillit du bijou.

Le médecin mit la main à sa poche pour prendre son portefeuille et la femme sourit de nouveau, tira un peu plus le rideau pour révéler plusieurs autres objets. Près de l’orchidée se trouvait un rameau et des feuilles sculptés dans une pierre translucide pareille à du jade. Chaque feuille avait été reproduite avec un art raffiné et leurs nervures formaient un pâle lacis sous le cristal. Le rameau et ses sept feuilles fidèlement rendus jusqu’aux bourgeons axillaires et aux faibles nodosités de la tige, paraissaient s’apparenter à l’art d’un joaillier médiéval japonais plus qu’à la grossière et massive sculpture d’Afrique.

À côté du rameau se trouvait un bibelot encore plus bizarre, un champignon d’arbre sculpté ressemblant à une énorme éponge ornée de pierreries. Tout comme les feuilles, il brillait d’une douzaine d’images de lui-même réfractées à travers les faces de la monture qui l’entourait. Le Dr Sanders se pencha et se mit entre le soleil et les bibelots, mais la lumière en eux continua d’étinceler comme si elle venait de quelque source interne.

Avant qu’il eût le temps d’ouvrir son portefeuille, on entendit un cri à une certaine distance. Une dispute avait éclaté près d’une des échoppes. Les marchands couraient dans toutes les directions, une femme se mit à hurler. Au centre de cette scène se tenait le père Balthus, bras levés au-dessus de la tête, tenant quelque chose dans ses mains, robe noire volant comme les ailes d’un oiseau vengeur.

— Attendez-moi ! lança Sanders à la vendeuse, mais elle avait déjà recouvert son étalage et fait glisser le plateau hors de vue parmi les feuilles de palmiers et les paniers de poudre de cacao entassés au fond de la boutique.

Le Dr Sanders la quitta et courut à travers la foule vers le père Balthus. Le prêtre était à présent isolé, entouré par un cercle de curieux. Il tenait dans ses mains levées un grand crucifix sculpté par un artiste du lieu. Il le brandit comme une épée au-dessus de sa tête, l’agita de droite à gauche, comme s’il envoyait des signaux télégraphiques à un pic lointain. Il s’arrêtait de temps en temps, abaissait la sculpture pour l’examiner, le visage tendu, couvert de sueur.

La statuette, plus grossière que l’orchidée-bijou qu’avait vue le Dr Sanders, était sculptée dans une pierre semi-précieuse, jaune pâle, analogue à la chrysolite et le corps étiré du Christ était noyé dans une gaine de quartz prismatique. Quand le prêtre agitait en l’air la statuette, la secouant au paroxysme de la colère, les cristaux semblaient se liquéfier et la lumière en jaillissait comme d’un cierge allumé.

— Balthus !

Le Dr Sanders écarta la foule qui observait le prêtre. Les visages étaient à demi détournés, on guettait l’arrivée de la police, comme si les gens eussent été conscients de leur propre complicité dans le crime de lèse-majesté, quel qu’il fût, que punissait le père Balthus. Le prêtre les ignorait et continuait à secouer la sculpture, puis il l’abaissa et en tâta la surface cristalline.

— Balthus, que diable faites-vous ? commença Sanders, mais le prêtre le repoussa de l’épaule. Faisant tourbillonner le crucifix comme une hélice, occupé uniquement à exorciser le pouvoir qu’il avait sur lui, il regardait sa lumière se perdre en étincelles.

Un des marchands se mit à crier et le Dr Sanders vit un agent de police indigène qui approchait prudemment. La foule se dispersa immédiatement. Haletant après tous ses efforts, le père Balthus laissa une extrémité du crucifix reposer sur le sol. Le tenant toujours comme une épée émoussée, il contempla sa surface terne. La gaine cristalline s’était évanouie dans l’air.

— Répugnant, répugnant, murmura-t-il au Dr Sanders, quand ce dernier le prit par le bras et le poussa à travers les boutiques. Sanders s’arrêta pour lancer la sculpture sur la toile bleue couvrant l’étalage du marchand. La croix, façonnée dans un bois poli, lui parut un bâton de glace. Il tira de son portefeuille un billet de cinq francs, le mit d’autorité dans la main du marchand et poussa le père Balthus devant lui. Le prêtre gardait les yeux fixés sur le ciel et sur la distante forêt au-delà du marché. Parmi les grands rameaux, les feuilles scintillaient par instants de la même lumière crue qui avait jailli de la croix :

— Balthus, mais ne voyez-vous pas… Sanders saisit fermement la main du prêtre quand ils atteignirent le quai. La main pâle était aussi froide que le crucifix. Pour eux, c’était une sorte d’hommage, il n’y avait rien de répugnant, vous avez vu des milliers de croix ornées de pierreries.

Le prêtre eut enfin l’air de le reconnaître. Son visage étroit se tourna vers lui, les yeux l’examinèrent attentivement. Il lui retira sa main.

— Il est évident que vous ne comprenez pas, docteur. Cette croix n’était pas ornée de pierreries !

Le Dr Sanders le regarda partir à grands pas, tête haute, épaules droites, avec un farouche orgueil qui se suffisait à lui-même. Dans son dos, ses mains maigres se tordaient et s’agitaient comme des serpents nerveux.

À la fin de la journée, Louise Péret et le médecin dînèrent ensemble dans l’hôtel désert.

— Je ne sais quels sont les mobiles du bon père, mais je suis sûr que son évêque ne les approuverait pas.

— Vous croyez qu’il a peut-être changé de camp ? demanda Louise.

— C’est aller un peu loin, fit Sanders en riant. Mais je soupçonne que, professionnellement parlant, il tentait de confirmer ses doutes plutôt que les dissiper. Cette croix, au marché, l’a rendu frénétique, il essayait littéralement de la faire périr en la secouant.

— Mais pourquoi ? J’ai vu de ces sculptures indigènes, elles sont belles, mais ce sont des bijoux ordinaires, c’est tout.

— Non, Louise. C’est là toute l’histoire, et comme Balthus le sait, elles n’ont rien d’ordinaire. Il y a quelque chose dans la lumière qu’elles émettent ; je n’ai pas pu en examiner une de près, mais cela semble venir de l’intérieur, non du soleil. Une lumière crue, intense, on peut la voir dans tout Port Matarre.

— Je sais. La main de Louise se posa sur les lunettes noires à côté de son assiette, toujours à sa portée, comme quelque puissant talisman. Par intervalles elle les ouvrait et les refermait. Quand on arrive ici, tout paraît sombre. Puis on regarde la forêt et l’on voit les étoiles brûlant dans les branches. Elle tapa sur les lunettes. C’est pour cela que j’en porte, docteur.

— Vraiment ? Sanders prit les lunettes de soleil et les tint en l’air. Une des paires les plus grosses qu’il eût vues, leur monture avait plusieurs centimètres de haut. Où les avez-vous trouvées ? Elles sont énormes, Louise, elles divisent votre visage en deux.

Louise haussa les épaules et alluma nerveusement une cigarette.

— C’est le 21 mars, docteur, le jour de l’équinoxe.

— L’équinoxe ? Mais oui, bien sûr. Le soleil passe à l’équateur, le jour et la nuit sont d’égale longueur. Sanders réfléchit un instant. Ces divisions, obscurité, lumière, paraissaient se retrouver partout à Fort Matarre. Contraste entre le complet blanc de Ventress et la soutane noire du père Balthus. Entre les arcades blanches et leurs ombres. Le souvenir même qu’il avait de Suzanne Clair, sombre jumelle de la jeune femme qui le regardait de ses yeux francs.

— Au moins, docteur, on peut choisir à présent. Plus rien n’est estompé ni gris. Elle se pencha vers lui. Pourquoi êtes-vous venu à Port Matarre ? Cherchez-vous vraiment à voir vos amis ?

Sanders se détourna de ce regard calme.

— C’est trop difficile à expliquer. Il se demanda s’il allait se confier à elle, puis avec un effort, se reprit. Il se redressa, toucha sa main. Écoutez, demain nous essaierons de louer une voiture ou un bateau. Si nous partageons les frais, nous pourrons rester plus longtemps à Mont Royal.

— Je serais très heureuse de venir avec vous. Mais ne croyez-vous pas que cela puisse être dangereux ?

— Pas pour l’instant. Quoi que pense la police, je suis sûr qu’il ne s’agit pas d’une maladie à virus. Il tâta l’émeraude sur la bague dorée au doigt de Louise. À ma manière, je suis plus ou moins un spécialiste en la matière.

— J’en suis persuadée, docteur, répondit calmement Louise sans bouger la main. J’ai parlé un peu au steward du bateau cet après-midi. Et elle ajouta : La cuisinière de ma tante est une des malades de votre léproserie.

— Louise, ce n’est pas ma léproserie, dit Sanders après un instant d’hésitation. Ne croyez pas qu’il y ait là un engagement de ma part. Comme vous le dites, nous pouvons peut-être choisir nettement à présent.

Ils avaient fini leur café. Sanders se leva et prit le bras de Louise. Sa ressemblance avec Suzanne faisait peut-être qu’il semblait comprendre ses mouvements quand ses hanches et ses épaules touchaient les siennes, comme s’il retrouvait une intimité familière. Louise évita ses yeux, mais son corps resta proche du sien pendant qu’ils avançaient entre les tables.

Ils arrivèrent dans le hall vide. L’employé était endormi, la tête appuyée contre le petit standard téléphonique. À leur gauche les baguettes de cuivre de l’escalier luisaient dans la lumière humide, les molles frondes des palmiers en pot traînaient sur les marches de marbre usées. Tenant toujours le bras de Louise, Sanders traversa vivement l’entrée. À l’ombre de l’arcade, il aperçut les souliers et le pantalon d’un homme appuyé contre une colonne.

— Il est trop tard pour sortir, dit Louise.

Sanders baissa les yeux sur elle, conscient que pour une fois l’inertie des conventions sexuelles et sa propre répugnance à s’engager avec d’autres dans des rapports intimes avaient disparu. En outre, il sentait que cette dernière journée passée à Port Matarre, l’atmosphère ambivalente de la ville déserte, les plaçaient en quelque sorte sur un pivot sous les ombres sombres et claires de l’équinoxe. En ces instants d’équilibre tout acte était possible.

Quand ils atteignirent la porte, Louise retira sa main et entra dans la chambre sombre. Sanders la suivit et ferma la porte. Louise se tourna vers lui et la pâle lumière de l’enseigne au néon au-dessous d’eux illumina un côté de son visage et sa bouche. Comme leurs mains s’effleuraient, Sanders fit tomber ses lunettes à terre, puis il la prit dans ses bras, se libérant pour un instant de Suzanne Clair et de la sombre image de son visage flottant comme une faible lampe devant ses yeux.

Un peu après minuit, Sanders dormait en travers de l’oreiller sur son lit. Il s’éveilla quand Louise toucha son épaule.

— Louise, qu’y a-t-il ? Il entoura sa taille de son bras mais elle se dégagea.

— La fenêtre. Allez à la fenêtre et regardez au sud-est.

— Quoi ? Sanders contempla son visage sérieux. Elle lui fit signe d’aller dans le clair de lune de l’autre côté de la chambre. Bien sûr, Louise.

Elle attendit près du lit tandis qu’il marchait sur le tapis fané, ouvrait les panneaux grillagés. Il leva les yeux vers un ciel plein d’étoiles, vit les constellations d’Orion et du Taureau. Une immense étoile passait devant elles, émettant une énorme couronne de lumière qui éclipsait sur son passage les étoiles de moindre grandeur. Tout d’abord, Sanders ne reconnut pas en elle le satellite Écho. Sa luminosité était dix fois plus forte qu’auparavant, transformant le petit point de lumière qui avait sillonné le ciel nocturne si fidèlement pendant tant d’années en un astre brillant dont l’éclat ne le cédait qu’à celui de la Lune. Il devait être visible dans toute l’Afrique, de la côte libérienne aux rives de la mer Rouge, vaste lanterne aérienne embrasée de la même lumière qu’il avait vue dans les fleurs de pierre précieuse cet après-midi-là.

Il se dit sans y croire que le ballon éclatait peut-être, se désintégrait, formait un nuage d’aluminium, gigantesque miroir. Il observa le satellite jusqu’au moment où il s’enfonça au sud-est. Quand il disparut, la sombre voûte de la jungle scintilla de milliers de points de lumière. À côté du Dr Sanders, le corps blanc de Louise étincelait dans une gaine de diamants et la sombre surface du fleuve au-dessous d’eux luisait, pailletée comme le dos d’un serpent endormi.

III. Le mulâtre sur les passerelles

Dans l’obscurité, les colonnes usées des arcades s’éloignaient vers les limites est de la ville comme de pâles fantômes, surmontés de la silencieuse voûte de la forêt. Sanders sortit de l’hôtel et laissa l’air jouer sur son costume froissé. La faible odeur du parfum de Louise s’attardait sur son visage et ses mains. Il descendit dans la rue et leva les yeux vers sa fenêtre. Troublé par l’image du satellite qui avait traversé la nuit comme un fanal d’alarme, Sanders avait quitté l’étroite chambre d’hôtel à haut plafond et décidé d’aller se promener. Comme il longeait l’arcade en direction du fleuve, passant de temps à autre à côté de la forme recroquevillée d’un indigène endormi dans un rouleau de papier gaufré, il pensait à Louise avec son sourire bref, ses mains nerveuses, ses lunettes de soleil obsessionnelles. Pour la première fois il se sentit convaincu de la complète réalité de Port Matarre. Déjà ses souvenirs de la léproserie et de Suzanne Clair s’estompaient. Son voyage à Port Matarre avait plus ou moins perdu son objet. Il eût été plus sensé de repartir avec Louise à Fort Isabelle et de tenter de refaire sa vie là-bas en s’appuyant sur elle plutôt que sur Suzanne.

Pourtant le besoin de trouver Suzanne Clair dont la présence distante planait au-dessus de la jungle vers Mont Royal comme une planète maléfique demeurait.

Et il sentait que Louise aussi avait d’autres préoccupations. Elle lui avait un peu parlé de l’instabilité de sa vie, une enfance dans une des communautés françaises du Congo, par la suite quelques humiliations pendant la révolte contre le gouvernement central après l’indépendance, quand elle avait été faite prisonnière avec quelques autres journalistes par la gendarmerie mutinée dans la province rebelle du Katanga. Pour Louise, comme pour lui-même, Port Matarre avec sa lumière vaine était une zone neutre, une région de calme plat sur l’équateur africain vers laquelle ils avaient été tous deux attirés. Cependant, rien de ce qu’ils pourraient faire ici, ensemble, ou avec d’autres, n’aurait nécessairement une valeur durable.

Au bout de la rue, en face des lumières de la préfecture de police à moitié vide, Sanders tourna à droite le long du fleuve et se dirigea vers le marché indigène. Le bateau était parti pour Libreville et les principaux quais étaient déserts, on ne voyait que les coques grises de quatre péniches de débarquement liées deux à deux. Au-dessous du marché se trouvait le port indigène, un labyrinthe de petites jetées et de passerelles. Cet étrange bidonville qui avait poussé sur l’eau était fait de quelque deux cents bateaux et radeaux et était occupé la nuit par les marchands des échoppes du marché. Quelques feux brûlaient dans des poêles à pétrole près des gouvernails, éclairant les couchettes sous les toits de rotin. Un ou deux hommes étaient assis sur les passerelles au-dessus des bateaux et jouaient aux dés, à l’extrémité de la première jetée, mais à part cela le cantonnement flottant était silencieux, et la nuit éclipsait son chargement de joyaux.

Le bar où Louise et lui étaient entrés la veille était encore ouvert. Dans l’allée en face de l’entrée deux jeunes Africains en pantalon de toile bleue rôdaient autour d’une auto abandonnée, et l’un d’eux s’assit sur le capot devant le pare-brise. Quand Sanders entra dans le bar, ils l’observèrent avec une indifférence étudiée.

Le bar était presque vide. Au fond, un directeur de plantation européen et son contremaître africain parlaient à deux des marchands métis de la ville. Sanders alla avec son verre de whisky dans l’alcôve près de la fenêtre et regarda de l’autre côté du fleuve, calculant le moment où le satellite ferait sa deuxième apparition.

Il pensait encore aux feuilles gemmées qu’il avait vues dans le marché cet après-midi-là, quand quelqu’un toucha son épaule.

— Docteur Sanders, vous vous couchez tard ?

Sanders tourna la tête et vit Ventress en costume blanc qui se penchait vers lui avec son ironique sourire familier. Il se rappela leur altercation de la veille.

— Non, Ventress, pour moi il est tôt, je suis en avance d’un jour sur vous.

Ventress hocha la tête avec enthousiasme, comme s’il était heureux que Sanders eût pris sur lui l’avantage, si même ce n’était qu’en parole. Bien que debout, il parut à Sanders qu’il avait rapetissé, avec sa veste boutonnée sur son étroite poitrine.

— Parfait, Sanders, parfait. Ventress jeta un coup d’œil aux tables vides. Puis-je m’asseoir avec vous un moment ?

— À vrai dire… Sanders ne fit aucun effort pour être aimable. L’incident du revolver lui rappela l’élément de calcul en tout ce que faisait Ventress. Après les heures qu’il venait de passer avec Louise, la dernière personne qu’il souhaitait auprès de lui était Ventress avec ses manières de fou. Si vous pouviez… continua-t-il.

— Mon cher Sanders, je ne veux pas vous gêner. Je resterai debout. Et il continua à parler ignorant le dos à demi tourné de Sanders. Vous êtes tout à fait sensé, docteur. Les nuits à Port Matarre sont bien plus intéressantes que les journées. N’est-ce pas ?

Sanders regarda autour de lui, ne sachant trop ce que voulait dire Ventress. L’homme qui guettait sous les arcades en face de l’hôtel quand Louise et lui étaient montés aurait pu être Ventress.

— Oui, en un certain sens.

— L’astronomie n’est pas un de vos passe-temps, par hasard ? demanda Ventress en se penchant sur la table avec son sourire moqueur.

— J’ai vu le satellite, si c’est à cela que vous faites allusion. Dites-moi, comment expliquez-vous cette soudaine augmentation de taille et de luminosité ?

— Une grande question, docteur, fit Ventress en hochant la tête sagement. Pour y répondre il me faudrait littéralement, j’en ai peur, tout le temps du monde.

Avant que Sanders pût l’interroger, la porte s’ouvrit et un des jeunes Africains qu’il avait vus près de l’auto entra. Ventress et lui échangèrent un rapide coup d’œil et il ressortit.

Ventress alors s’inclina rapidement devant Sanders et prit sa valise de crocodile dans l’alcôve derrière le médecin. Avant de sortir, il s’arrêta pour lui dire un dernier mot.

— Tout le temps du monde ! Souvenez-vous de cela, docteur.

Se demandant ce que Ventress pouvait bien vouloir cacher derrière ces énigmes, le Dr Sanders finit son whisky. La silhouette blanche de Ventress, valise à la main, disparut dans l’obscurité près des jetées, les deux Africains marchant rapidement en avant de lui.

Sanders lui donna cinq minutes pour partir, présumant que Ventress allait à Mont Royal en bateau, loué ou volé. Il le suivrait bientôt, mais il était content de rester seul à Port Matarre. La présence de Ventress ajoutait en quelque manière un inutile élément de hasard aux dessins déjà confus des arcades et des ombres, comme une partie d’échecs où chaque joueur eût soupçonné qu’il y avait une pièce cachée sur l’échiquier.

Passant près de l’auto abandonnée, Sanders remarqua une certaine agitation au centre du port indigène. La plupart des feux avaient été éteints. On en allumait d’autres en les éventant et les flammes dansaient sur les eaux troublées par les bateaux agités. Les passerelles s’entrecroisant au-dessus des jetées se balançaient sous le poids d’hommes qui couraient. Ils se lançaient contre le garde-fou, se poursuivaient d’un bord à l’autre comme des navettes.

Sanders se rapprocha de l’eau. Il aperçut alors le petit Ventress vêtu de blanc qui se faufilait au milieu des poursuivants comme une araignée prise au piège d’une toile effondrée. Ventress cria quelque chose au jeune homme qui portait sa valise sur la passerelle à dix mètres de lui. Un grand mulâtre aux cheveux coupés ras, vêtu d’une chemise kaki s’élançait vers eux, tenant dans sa main couturée de cicatrices un morceau de tuyau d’arrosage lesté de plomb. Derrière Ventress, l’autre jeune Africain, battu par deux hommes en chemises de coton sombre, gisait par terre sur la passerelle. Des couteaux luisaient dans leurs mains. Le jeune homme réussit à leur donner des coups de pied, et se relevant, fit un bond de côté à travers la passerelle comme un poisson qui se débat quand on va le vider. Il sauta dans un bateau au-dessous, une longue déchirure à la jambe de son pantalon de toile. Tentant d’arrêter de la main le sang qui coulait, il réussit à grimper dans un bateau, atteignit la jetée, puis s’enfuit au milieu des balles de poudre de cacao.

Sur la passerelle au-dessus, Ventress hurla de nouveau. Le jeune garçon portant sa valise la souleva, s’en protégea tandis que le mulâtre lui lançait un coup de tuyau d’incendie sur la tête. Envoyant la valise en l’air devant lui, le jeune homme glissa sous le garde-fou et fut projeté dans la deuxième rangée de bateaux amarrés à la jetée, où il écrasa un toit de rotin. La niche s’effondra dans une mêlée de couvertures et de bidons de pétrole renversés. On vit d’étincelantes lueurs quand une cachette de bijoux cristallins fut exposée aux feux des autres bateaux.

En observant les brillants joyaux reflétés dans les eaux agitées du port tandis que la rangée de bateaux tournait sur ses amarres, Sanders entendit, plus forte que les autres bruits, la détonation. Son revolver automatique en main, Ventress était accroupi sur la passerelle. Il tira de nouveau sur le mulâtre à la matraque, lequel recula jusqu’au quai sur une passerelle de débarquement. Ventress regarda par-dessus son épaule les deux hommes derrière lui, immobiles contre le garde-fou, leurs corps sombres presque invisibles, puis remit son revolver dans l’étui et se laissa tomber de la passerelle sur le pont du bateau au-dessous de lui.

Sans faire attention au propriétaire du bateau, un petit Africain aux cheveux gris qui tentait de rassembler la moisson de feuilles cristallines éparpillée autour de lui dans le fond du bateau, Ventress retourna le toit, fait d’un tréteau couvert d’une couverture. Ses deux aides avaient disparu au milieu des bateaux entre les deux jetées, mais Ventress avait l’air de ne penser qu’à une chose : retrouver sa valise. Il alla d’un bateau à l’autre, soulevant d’un coup de pied les tentes de toiles, tenant en respect de son revolver les occupants. Un sillage de joyaux lumineux le suivait. Les trois hommes sur la passerelle au-dessus de lui baignaient dans l’éclat de cette lumière.

Abandonnant la recherche de sa valise, Ventress se fraya un chemin à travers les marchands. Il grimpa sur la jetée. À son extrémité, un petit canot à moteur était amarré par un seul câble à une pile sciée. Ventress atteignit le bout de la jetée, délia le câble et grimpa dans le bateau. Il s’affaira un moment aux commandes puis le ronflement du moteur couvrit tous les autres bruits. Une seconde plus tard une explosion venant de la soute avant secoua le bateau et un éblouissant geyser s’éleva dans l’air sombre. Rejeté contre le gouvernail, Ventress regarda les flammes brûler les panneaux du pont, devant le pare-brise qui avait volé en éclats. Le canot dériva contre le quai. Ventress retrouva ses esprits et sauta sur le cadre de bois flottant qui servait de passerelle de débarquement.

Écartant les quelques Africains qui observaient la scène du rivage, Sanders grimpa sur la jetée et courut vers Ventress. Choqué par l’explosion, l’homme au complet blanc n’avait pas vu les pâles contours d’un grand yacht immobile sur le fleuve à quelque vingt mètres de la jetée. Debout devant la barre, sur le pont, d’où il avait observé la poursuite sur les passerelles, se tenait un homme aux larges épaules vêtu d’un costume sombre, son long visage à demi caché derrière la flèche blanche d’un mât de radio. Sur le pont au-dessous de lui on apercevait ce qui semblait être le canon-starter d’un club de yachting. Le métal poli luisait dans les lumières. Quand le canot à moteur dériva en flammes près de l’extrémité de la jetée, l’incendie s’apaisa et le yacht et son propriétaire aux aguets s’enfoncèrent de nouveau dans l’obscurité.

Vers le milieu de la jetée, Sanders vit le mulâtre aux cheveux ras se laisser descendre de la passerelle en face de lui. Il avait abandonné sa matraque et une mince lame argentée scintillait dans sa main énorme. Il avança sans bruit derrière Ventress, assis tout engourdi au bord de la jetée, regardant le canot incendié passer vers les hauts-fonds.

— Ventress ! Courant de toutes ses forces Sanders rattrapa le mulâtre, se précipita sur lui et lui fit perdre l’équilibre. Mais il se remit debout avec la vitesse d’un serpent, se retourna et de sa tête rasée frappa Sanders en pleine poitrine. Il se pencha en arrière pour ramasser son couteau, ses yeux blancs allant sans cesse de Ventress au médecin.

À cent mètres sur le rivage une fusée éclairante s’éleva dans l’air au-dessus du port. Sa lumière voilée brûlait, rouge et terne. Une sirène se mit à mugir au-dessus des entrepôts. Un camion de la police s’arrêta au pied de la jetée et ses phares illuminèrent les derniers joyaux cristallins qu’on cachait sous les tentes. Le canot en feu avait de nouveau dérivé vers les supports des passerelles et le bois recouvert de goudron avait pris feu aussitôt, les flammes éclatant le long des poutres sèches.

Sanders envoya un coup de pied au mulâtre puis arracha une pièce de bois à demi détachée de la jetée. Le mulâtre aperçut le camion de la police, saisit son couteau, courut devant Sanders le long de la jetée et plongea tout au bout au milieu des bateaux.

— Ventress ? Sanders s’agenouilla à côté de lui, enleva les cendres qui avaient brûlé le tissu du costume. Pouvez-vous marcher ? La police est là.

Ventress se leva, ses yeux s’éclairèrent, derrière la barbe son petit visage était fermé. Il ne semblait pas se rendre compte de ce qui s’était passé et s’accrocha au bras de Sanders comme un vieillard.

Derrière eux, sur le fleuve, il y eut un grondement étouffé, de l’écume jaillit à l’arrière du yacht et Ventress revint à la vie comme il s’éloignait. Tenant toujours le bras de Sanders, mais pour le guider à présent, il se mit à courir sur la jetée.

— Courbez-vous, docteur, nous ne pouvons rester ici !

Il balançait la tête de droite à gauche en observant la passerelle en feu qui se partagea en deux et s’effondra dans l’eau. Quand ils atteignirent le rivage et passèrent derrière le petit groupe arrêté sur la pente, il se tourna vers Sanders.

— Merci, docteur. Là-bas, j’étais presque hors du temps moi-même.

Avant que Sanders ait pu répondre, Ventress s’élança entre les piles de fûts d’essence, entra dans un des entrepôts. Sanders le suivit et le vit disparaître derrière l’auto abandonnée.

Dans le port, les incendies s’étaient éteints d’eux-mêmes. Les morceaux à demi consumés de la passerelle sifflaient et crachaient de la vapeur dans l’air sombre. La police avançait le long des autres passerelles, avec des machettes, coupant l’une après l’autre les poutres calcinées qui tombaient dans l’eau. Au-dessous, les marchands des échoppes criaient en ramant pour aller mettre leurs bateaux à l’abri.

Sanders revint à pied vers son hôtel, évitant les arcades. Troublés dans leur sommeil, les mendiants s’asseyaient dans leurs couvertures de carton et gémissaient, l’imploraient quand il passait, leurs yeux brillant sur le fond de sombres colonnes.

Louise était retournée dans sa chambre. Sanders éteignit la lumière et s’assit près de la fenêtre dans le fauteuil. Les dernières traces du parfum de Louise se dissolvaient dans l’air quand il vit l’aube se lever sur les lointaines collines de Mont Royal, illuminant les méandres du fleuve comme si elle voulait révéler un passage secret.

IV. Un noyé

Le lendemain matin le corps d’un noyé fut repêché dans le fleuve à Port Matarre. Un peu après dix heures, le Dr Sanders et Louise Péret descendirent au port près du marché indigène dans l’espoir de convaincre un des bateliers de leur faire remonter le fleuve jusqu’à Mont Royal. Le port était presque vide et la plupart des bateaux avaient traversé le Matarre jusqu’aux agglomérations de l’autre rive. Les passerelles démolies par le feu gisaient dans l’eau comme les squelettes de lézards à moitié submergés et un ou deux pêcheurs fouillaient la vase autour d’elles.

Le marché était calme, que ce fût dû à l’incident de la nuit précédente ou que la scène faite par le père Balthus avec sa croix gemmée eût empêché les marchands de bibelots de faire leur apparition.

En dépit du dense éclat de la forêt pendant la nuit, dès le jour la jungle était redevenue morne et sombre comme si le feuillage se rechargeait au soleil. Un sentiment de malaise pénétrant convainquit Sanders de la nécessité de partir pour Mont Royal avec Louise le plus tôt possible. Tout en marchant, il regardait aux alentours, mais il n’y avait pas trace du mulâtre et de ses deux acolytes. Cependant, à en juger par l’importance de l’assaut contre Ventress — sans aucun doute le yacht armé et l’homme qui guettait à la barre avaient joué un rôle dans cette tentative d’assassinat — Sanders était persuadé que les assassins en puissance étaient à présent bien à l’abri des recherches de la police.

Pendant la courte promenade depuis l’hôtel, Sanders s’était à demi attendu à entendre Ventress lui murmurer quelque chose à l’ombre des arcades, mais il ne l’avait point vu en ville. Aussi peu probable que ce fût, la lumière toujours aussi oppressante de Port Matarre convainquit Sanders que l’homme au complet blanc était déjà parti.

Il montra à Louise le fouillis de passerelles endommagées, la coque carbonisée du canot à moteur dans les hauts-fonds et il lui décrivit l’attaque du mulâtre et de ses hommes.

— Il essayait peut-être de voler des bijoux dans les bateaux, suggéra Louise. Ils ne faisaient peut-être que se défendre.

— Non, c’était autre chose, le mulâtre cherchait vraiment à tuer Ventress. Si la police n’était pas arrivée, nous aurions tous les deux fini au fond du fleuve.

— Ç’aurait été horrible ! Louise lui prit le bras, comme si elle était à peine sûre de l’identité physique de Sanders dans le réseau d’incertitudes de Port Matarre. Mais pourquoi s’en prendrait-on à lui ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Vous n’avez rien découvert sur Ventress ?

— Non, je vous suivais la plupart du temps. Je n’ai même pas vu ce petit homme barbu. D’après ce que vous en dites, il est très inquiétant.

Sanders se mit à rire. Il la prit par les épaules le temps de quelques pas.

— Ma chère Louise, vous avez le complexe de Barbe-Bleue comme toutes les femmes. En fait, Ventress n’est pas le moins du monde sinistre. Au contraire il est plutôt vulnérable et assez naïf.

— Comme l’était Barbe-Bleue, j’imagine ?

— Non, pas tout à fait. Mais à cette façon qu’il a de parler par énigmes tout le temps, comme s’il avait peur de révéler ce qu’il y a en lui, je crois qu’il sait quelque chose sur ce processus de cristallisation.

— Mais pourquoi ne vous l’aurait-il pas dit franchement ? Quelle influence cela pourrait-il avoir sur sa situation ?

Sanders s’arrêta, baissa les yeux sur les lunettes de soleil que Louise portait toujours à la main.

— Cela n’a-t-il pas une influence sur nous tous, Louise ? Derrière nous, à Port Matarre, il y a des ombres blanches, tout autant que des noires. Pourquoi ? Dieu seul le sait. Je suis pourtant certain que ce processus ne peut en fait être dangereux physiquement sinon Ventress m’en aurait averti. Au contraire, il m’a plutôt encouragé à aller à Mont Royal.

— Cela lui serait peut-être utile de vous avoir là-bas, fit Louise en haussant les épaules.

— Peut-être. Ils avaient dépassé les jetées principales du port indigène. Sanders s’arrêta de nouveau pour parler aux métis à qui appartenait le petit groupe de bateaux de pêche amarrés le long du rivage. Ils secouèrent la tête quand il parla de Mont Royal et il ne semblait pas qu’on pût avoir confiance en eux.

— Ils refusent, dit-il en rejoignant Louise. Ces bateaux-là ne feraient pas l’affaire de toute façon.

— C’est le ferry, là-bas ? fit Louise en montrant un endroit à cent mètres de là sur le rivage, où une demi-douzaine de gens se tenaient au bord de l’eau près de l’embarcadère. Deux hommes armés de perches dirigeaient dans le port un grand skiff.

Quand Louise et le médecin s’approchèrent, ils virent que les bateliers ramenaient le corps flottant d’un noyé.

Le groupe de spectateurs s’écarta quand le corps, poussé par les deux perches, vint échouer sur les hauts-fonds. Après un instant d’hésitation, un homme s’avança et le tira sur la vase. Tout le monde le regarda tandis que l’eau boueuse ruisselait des vêtements trempés, coulait des joues blêmes et des yeux. — Oh ! Avec un frisson, Louise se détourna, fit quelques pas en arrière, monta en trébuchant sur le rivage jusqu’à l’embarcadère. Le Dr Sanders la laissa partir et se pencha pour examiner le cadavre. C’était celui d’un Européen d’une trentaine d’années, musclé, à la peau de blond. Il ne semblait avoir reçu ni coups ni blessures. À en juger par le cuir déteint de la ceinture et des bottes, il était clair que l’homme était resté dans l’eau quatre ou cinq jours. Et Sanders eut la surprise de constater que la rigor mortis ne s’était pas encore produite. Les articulations et les tissus étaient souples, la peau ferme, presque chaude.

Mais ce qui attira par-dessus tout son attention, cependant, comme celle de tout le groupe de spectateurs, ce fut le bras droit de l’homme. Du coude jusqu’au bout des doigts il était gainé de cristal — ou plus précisément, il était une efflorescence, une masse de cristaux translucides à travers lesquels on pouvait voir les contours prismatiques de la main et des doigts en une douzaine de réfractions multicolores. Cet énorme gantelet de pierreries, semblable à l’armure de couronnement d’un conquistador, séchait au soleil et ses cristaux commençaient à émettre une lumière éclatante, crue.

Le Dr Sanders regarda par-dessus son épaule. Quelqu’un s’était joint au groupe des curieux en haut du rivage. Sa robe noire remontée sous ses épaules courbées comme les ailes d’un énorme vautour, c’était la haute silhouette du père Balthus. Il gardait les yeux fixés sur le bras cristallin du cadavre. Sa bouche était agitée d’un léger tic, comme si quelque blasphématoire requiem pour le mort s’exprimait dans l’inconscient du prêtre. Avec un effort, il tourna les talons et partit vers la ville le long du fleuve.

Le Dr Sanders se releva quand un des bateliers s’avança. Il franchit le cercle des spectateurs et rejoignit Louise Péret.

— C’est Anderson ? L’Américain ? Vous l’avez reconnu ?

— Non, c’est le photographe, Matthieu, fit Louise en secouant la tête. Ils étaient partis ensemble en auto. Elle leva les yeux vers Sanders, le visage décomposé. Son bras ? Que lui est-il arrivé ?

Le Dr Sanders la fit s’éloigner du groupe de gens qui d’en haut regardaient toujours le cadavre tandis que la lumière de pierre précieuse se répandait hors des tissus cristallins. À 50 mètres, le père Balthus passait à vive allure devant le port indigène et les pêcheurs s’écartaient devant lui. Sanders regarda autour de lui, essayant de s’orienter.

— Il est temps de découvrir ce que cela signifie. Il faut absolument se procurer un bateau.

Louise redressa son sac à main, chercha son bloc de sténo et son crayon.

— Edward, je crois qu’il faut que je transmette la nouvelle. J’aimerais aller à Mont Royal avec vous, mais à présent, avec un mort, il ne s’agit plus seulement d’imagination.

— Louise ! Le Dr Sanders lui prit le bras. Il sentait que déjà se dénouait entre eux le lien physique. Les yeux de Louise s’étaient détournés de lui pour aller vers le cadavre sur le rivage, comme si elle comprenait qu’elle avait peu de raisons d’accompagner Sanders à Mont Royal car ses motifs réels pour vouloir remonter le fleuve, sa quête pour mettre fin à tout ce que signifiait pour lui Suzanne Clair le concernaient seul. Pourtant Sanders répugnait à la laisser partir. Aussi fragmentaires que fussent leurs rapports, ils offraient au moins une alternative à Suzanne.

— Louise, si nous ne partons pas ce matin, nous ne partirons jamais. Quand la police aura découvert ce cadavre, elle entourera d’un cordon Mont Royal, et peut-être même Port Matarre. Il hésita, puis ajouta : « Cet homme était dans l’eau depuis quatre jours au moins, probablement entraîné par le courant depuis Mont Royal, et pourtant il n’y a qu’une demi-heure qu’il est mort. »

— Que voulez-vous dire ?

— Exactement ce que j’ai dit. Il était encore chaud. Comprenez-vous maintenant pourquoi nous devons partir pour Mont Royal immédiatement ? Le papier que vous voulez, c’est là-bas que vous le trouverez et vous serez la première à…

Sanders s’arrêta de parler, conscient qu’on écoutait leur conversation. Ils marchaient le long du quai et à leur droite, à vingt pieds, un bateau avançait lentement sur l’eau, suivant leur propre allure. Sanders reconnut l’hydroglisseur jaune et rouge que le vapeur avait transporté à Port Matarre. Debout devant les commandes, une main légèrement posée sur la barre, se tenait un homme à l’air conquérant, au beau visage plaisant. Il observait le Dr Sanders avec une sorte d’aimable curiosité, comme s’il calculait les avantages et les inconvénients qu’il y aurait à se mêler de ses affaires.

Le Dr Sanders fit signe à Louise de s’arrêter. L’homme à la barre stoppa le moteur, l’hydroglisseur dériva, et se rapprocha du rivage. Le Dr Sanders descendit à sa rencontre, laissant Louise sur le quai.

— Vous avez là un bien beau bateau, dit Sanders à l’homme de barre.

L’homme de haute taille eut un geste qui écartait les compliments et fit un aimable sourire.

— Je suis heureux que vous l’appréciiez, docteur. Je vois que vous avez un œil infaillible, et il montra Louise Péret du doigt.

— Mlle Péret est une collègue, les bateaux pour l’instant m’intéressent davantage. Celui-là a voyagé avec moi depuis Libreville.

— Alors vous savez que c’est une bonne machine. Il pourrait vous emmener à Mont Royal en quatre ou cinq heures.

— Ce serait parfait. Le Dr Sanders jeta un coup d’œil à sa montre. Et combien prendriez-vous pour ce voyage, commandant ?

— Aragon. Il prit derrière son oreille un cigare à bout coupé à moitié fumé et fit un geste vers Louise. Pour un, ou pour deux ?

— Docteur, cria Louise, encore indécise, je ne sais pas si…

— Pour deux, dit Sanders, tournant le dos à la jeune femme. Nous voudrions partir aujourd’hui, dans une demi-heure si possible. Combien ?

Ils discutèrent du prix pendant quelques minutes, puis se mirent d’accord. Aragon remit le moteur en marche.

— Je vous retrouverai à la jetée dans une heure, docteur, cria-t-il. Ce sera l’heure de la marée montante et elle nous portera une partie du chemin.

À midi, leurs valises dans la soute derrière le moteur, ils remontaient le fleuve dans l’hydroglisseur. Le Dr Sanders était assis à l’avant à côté d’Aragon, et Louise Péret, ses cheveux noirs flottant au vent de la course, était sur un siège à l’arrière. Comme ils glissaient en remontant avec la marée le fleuve brun, des cercles d’écume luisant derrière eux comme des arcs-en-ciel, Sanders sentit le silence oppressant qui régnait sur Port Matarre s’alléger pour la première fois depuis son arrivée. Les arcades désertes aperçues en se dirigeant vers le centre du fleuve, et la sombre forêt, parurent reculer à l’arrière-plan, séparées de lui par le grondement et la vitesse de l’hydroglisseur. Ils passèrent devant l’embarcadère de la police. Un caporal qui flânait là avec son peloton les regarda glisser dans un sillage d’écume. Le puissant moteur soulevait le bateau au-dessus de l’eau et Aragon penché en avant guettait les bois flottant à la surface.

Il y avait peu d’autres bateaux sur le fleuve. Une ou deux pirogues indigènes à balancier longeaient les rives, à demi cachées par la végétation croulant sur les berges. À deux kilomètres de Port Matarre ils dépassèrent les embarcadères privés des plantations de cacao. Les péniches vides stationnaient solitaires sous les grues arrêtées. De la mauvaise herbe jaillissait entre les rails du chemin de fer à voie étroite et montait à l’assaut des portiques des silos. Partout la forêt s’étalait immobile dans l’air chaud et la vitesse et le poudroiement d’écume autour du bateau paraissaient au Dr Sanders un tour de prestidigitation, un effet dû à l’obturateur tremblant d’une caméra mal réglée.

Une demi-heure plus tard, quand ils atteignirent les limites de la marée, à quelque quinze kilomètres à l’intérieur des terres, Aragon ralentit pour pouvoir observer l’eau plus attentivement. Des troncs d’arbres, de gros morceaux d’écorce flottaient à la dérive. De temps à autre ils rencontraient des épaves d’embarcadères abandonnés arrachés à leurs amarres par le courant. Le fleuve semblait négligé, plein de débris, roulant dans ses flots les ordures des villes et des villages désertés.

— C’est vraiment un bon bateau, commandant. Le Dr Sanders complimenta Aragon pendant que ce dernier changeait les réservoirs à combustible pour garder au bateau son équilibre.

Aragon approuva de la tête, dirigea l’hydroglisseur le long des restes d’une hutte flottante.

— Plus rapide que les vedettes de la police, hein, docteur ?

— Certes. À quoi vous sert-il ? À la contrebande des diamants ?

Aragon tourna la tête, jeta un coup d’œil vif à Sanders. Malgré la réserve de ce dernier, Aragon paraissait avoir déjà jugé son caractère. Il haussa les épaules tristement.

— Je l’espérais, docteur, mais c’est trop tard à présent.

— Pourquoi ?

Aragon leva les yeux vers la sombre forêt drainant toute la lumière de l’air.

— Vous verrez, docteur. Nous serons bientôt arrivés.

— Quand êtes-vous allé pour la dernière fois à Mont Royal, commandant ? fit Sanders, en jetant un coup d’œil à Louise derrière lui. Elle se pencha pour entendre la réponse d’Aragon, en plaquant ses cheveux sur ses joues.

— Il y a cinq semaines. La police a pris mon vieux bateau.

— Savez-vous ce qui se passe là-bas ? A-t-on découvert une nouvelle mine ?

Aragon se mit à rire et dirigea le bateau droit vers une souche sur laquelle était posé un grand oiseau blanc. Il s’envola juste au-dessus de leur tête avec un cri rauque, ses ailes immenses battant l’air comme de lourdes rames.

— Oui, docteur, vous pouvez le dire. Mais pas au sens où vous l’entendez. Et il ajouta avant que Sanders ne pût le questionner davantage : Je n’ai rien vu, vraiment, j’étais sur le fleuve et c’était pendant la nuit.

— Vous avez vu le noyé dans le port ce matin ?

Aragon réfléchit un instant avant de répondre.

— El Dorado, l’homme doré couvert de joyaux dans une armure de diamants. C’est une fin que beaucoup souhaiteraient avoir, docteur.

— Peut-être. C’était un ami de Mlle Péret.

— De Mademoiselle ? Avec une grimace, Aragon se pencha sur le gouvernail.

Un peu après une heure et demie ils étaient presque à mi-chemin de Mont Royal et ils s’arrêtèrent près d’un embarcadère délabré, qui s’enfonçait dans le fleuve au bord d’une plantation abandonnée. Assis sur les poutres pourries, au-dessus de l’eau, ils déjeunèrent de pain et de jambon et burent un café. Rien ne bougeait sur le fleuve ni sur ses rives et il parut à Sanders que toute la région était déserte.

À cause de cela peut-être, la conversation languit entre eux. Aragon était assis à l’écart les yeux fixés sur l’eau qui coulait à ses pieds. L’inclinaison accentuée de son front, son visage maigre aux pommettes saillantes lui avaient donné l’air d’un vrai pirate sur le quai à Port Matarre, mais ici, cerné par la jungle oppressante, il semblait moins sûr de lui, ressemblait davantage à un guide des forêts trop nerveux. Pourquoi avait-il décidé d’emmener Sanders et Louise à Mont Royal ? La raison en était obscure mais Sanders devinait qu’il était attiré vers ce foyer des transformations par des motifs aussi incertains que les siens.

Louise était également pensive. En fumant sa cigarette après leur repas, elle évitait le regard de Sanders. Il décida de la laisser tranquille pour l’instant et se mit à marcher le long de la jetée, se frayant un chemin à travers les planches brisées jusqu’au bord du fleuve. La forêt avait repris possession de la plantation et les rangées d’arbres géants laissaient silencieusement pendre leurs rameaux, sombres falaises s’élevant l’une au-dessus de l’autre.

À une certaine distance, il vit la maison en ruine des planteurs ; des plantes grimpantes s’entrelaçaient sur les poutres de la véranda. Les fougères foisonnaient dans le jardin, montant jusqu’aux portes, jaillissant entre les planches du porche. Évitant cette ruine désolée, Sanders se promena autour du jardin, suivant les dalles pâlies d’un sentier. Il passa à côté du grillage d’un court de tennis couvert de plantes grimpantes et de mousse et se trouva près du bassin vide d’une fontaine ornementale.

Il s’assit sur la balustrade et sortit ses cigarettes. Il regardait la maison quelques minutes plus tard quand il sursauta, se raidit. D’une fenêtre du premier étage encadrée de sombre vigne vierge le guettait une grande femme pâle à la tête et aux épaules couvertes d’une mantille blanche.

Sanders jeta sa cigarette et partit en courant à travers les fougères. Il atteignit le porche, ouvrit d’un coup de pied le panneau poussiéreux de la porte et se dirigea vers le large escalier. Ses chaussures s’enfonçaient à travers les planches de balsa, mais les marches de marbre étaient encore solides. La maison avait été vidée de tous ses meubles. Il traversa le palier du premier étage, alla vers la chambre où il avait vu la femme.

— Louise !

Avec un rire, elle se retourna vers lui, un vieux rideau de dentelle tomba de ses mains sur le sol.

Elle secoua légèrement ses cheveux et sourit à Sanders.

— Vous ai-je fait peur ? J’en serais désolée.

— Louise ! — c’était la chose la plus stupide… Avec un effort, Sanders retrouva son sang-froid, l’instant de la reconnaissance pâlissait. Comment diable êtes-vous montée ici ?

Louise fit le tour de la pièce, regardant les taches claires aux endroits où l’on avait enlevé des tableaux, comme si elle visitait quelque galerie de peinture spectrale.

— J’ai marché, naturellement. Elle se retourna vers lui, ses yeux se firent plus vifs. Qu’y a-t-il ? Je vous ai rappelé quelqu’un ?

— Peut-être, fit Sanders en allant vers elle. Louise, la situation est assez difficile sans qu’on fasse encore des plaisanteries.

— Mais je ne voyais pas là une plaisanterie. Elle lui prit le bras, et son sourire ironique disparut. Edward, je regrette, je n’aurais pas dû…

— Aucune importance. Sanders appuya le visage de la jeune femme contre son épaule, reprenant possession de lui-même grâce à ce contact physique avec Louise. Je vous en prie, Louise, tout cela sera fini quand nous aurons atteint Mont Royal. Avant, je n’avais pas le choix.

— Bien sûr. Elle l’attira loin de la fenêtre. Aragon. Il pourrait nous voir.

Le rideau de dentelle gisait à leurs pieds, la mantille que Sanders avait vue de la fontaine asséchée dans le jardin. Louise, tenant toujours sa main, voulut s’agenouiller sur la dentelle, mais il secoua la tête et d’un coup de pied l’envoya dans un coin.

Un peu plus tard, quand ils descendirent vers l’hydroglisseur, Aragon vint à leur encontre sur la jetée.

— Il faut partir, docteur. Le bateau se voit trop d’ici. Ils patrouillent parfois sur le fleuve.

— Certainement. Combien y a-t-il de soldats dans la région de Mont Royal ?

— Quatre ou cinq cents. Davantage peut-être.

— Un bataillon ? C’est beaucoup, commandant. Il offrit une cigarette à Aragon, Louise marchait devant eux. Cet incident dans le port indigène, la nuit dernière, l’avez-vous vu ?

— Non, je l’ai appris ce matin. Les bateaux des marchands prennent très souvent feu.

— Peut-être. Mais on a attaqué un homme que je connais, un Européen nommé Ventress. Il leva les yeux vers Aragon. Il y avait un grand yacht avec un canon sur le pont. Vous l’avez peut-être vu sur le fleuve ?

Le visage d’Aragon ne révéla rien. Il haussa les épaules.

— Il pourrait appartenir à l’une des compagnies minières. Je n’ai jamais rencontré ce Ventress. Avant que Sanders pût se remettre à marcher, il ajouta : « Souvenez-vous, docteur, que bien des gens à Mont Royal ont intérêt à empêcher qu’on ne pénètre dans la forêt ou qu’on en sorte. »

— Je m’en suis bien rendu compte. À propos, ce noyé dans le port ce matin, quand vous l’avez vu, était-il étendu sur un radeau par hasard ?

Aragon tira lentement une bouffée de sa cigarette, et regarda Sanders avec un certain respect.

— Ce n’est pas mal deviné, docteur.

— Et cette armure de lumière ? Était-il couvert de cristaux de la tête aux pieds ?

Aragon sourit, fit la grimace plutôt, montrant une incisive d’or. Il la toucha de l’index.

— Couvert ? Est-ce le mot qui convient ? Ma dent, c’est l’or même.

— Je saisis. Sanders baissa les yeux sur l’eau brune coulant au pied des poutres polies de la jetée. Louise lui fit un signe de la main. Elle était déjà assise dans le bateau. Mais il était trop préoccupé pour répondre. Voyez-vous, commandant, je me demande si cet homme, il s’appelait Matthieu, était mort au sens absolu du terme, quand vous l’avez vu. Si, disons, il avait été arraché à son radeau par les eaux agitées du port, mais avait cependant pu y rester agrippé d’une main, cela expliquerait bien des choses. Cela pourrait avoir des conséquences très importantes. Vous voyez ce que je veux dire ?

Aragon fumait, observant les crocodiles dans les hauts-fonds sur la rive opposée, puis il jeta sa cigarette à demi fumée dans l’eau.

— Je crois que nous devrions partir pour Mont Royal à présent. Ici, l’armée n’est pas très intelligente.

— Ils ont d’autres préoccupations, mais vous avez sans doute raison. Mlle Péret pense qu’on attend un physicien. Si c’est vrai, il devrait pouvoir prévenir tout autre accident tragique.

— Je me demande, docteur, pourquoi vous avez tellement envie d’aller à Mont Royal ? demanda Aragon, juste avant de partir.

La remarque avait l’air d’être une sorte d’excuse pour des soupçons antérieurs, mais Sanders se mit à rire, sur la défensive. Il haussa les épaules.

— Deux de mes amis les plus chers sont dans la région touchée. Tout comme le confrère américain de Louise. Nous sommes naturellement inquiets à leur sujet. L’armée sera automatiquement tentée d’interdire tout accès à la région en attendant la suite des événements. Ils chargeaient des barbelés et des clôtures à la caserne de Port Matarre hier. Pour ceux qui seraient pris au piège à l’intérieur de ce cordon de troupes, ce serait à peu près comme s’ils se trouvaient gelés dans un glacier.

V. La forêt cristallisée

À huit kilomètres de Mont Royal, le fleuve devint plus étroit, il avait à peine cent mètres de large. Aragon réduisit la vitesse de leur bateau à quelques nœuds, gouvernant entre les îlots de détritus dérivant sur l’eau, et évitant les longues plantes grimpantes retombant des hauts murs de la jungle de part et d’autre du fleuve. Assis à l’avant, le Dr Sanders fouillait des yeux la forêt, mais les grands arbres étaient encore sombres et immobiles.

Ils émergèrent dans une zone plus dégagée où sur la rive droite on avait coupé une partie des broussailles pour faire une petite clairière. Au moment où le Dr Sanders montrait un groupe de bâtiments à l’abandon, un bruit stupéfiant éclata sur la voûte de la forêt comme si l’on avait monté un énorme moteur sur les plus hautes branches. Un instant plus tard un hélicoptère s’élança au-dessus des arbres.

Il disparut rapidement, le bruit se répercutant à travers le feuillage. Les quelques oiseaux autour d’eux voletèrent dans l’obscurité de la forêt et les crocodiles paresseux s’enfoncèrent dans l’eau couleur d’écorce. Quand l’hélicoptère plana de nouveau à quelque quatre cents mètres d’eux, Aragon arrêta le moteur et tourna l’hydroglisseur vers la rive, mais Sanders secoua la tête.

— Autant continuer, commandant. Nous ne pouvons traverser la forêt à pied. Plus haut nous remonterons le fleuve et mieux cela vaudra. Ils continuèrent d’avancer, l’hélicoptère tourna au-dessus d’eux, montant parfois à une hauteur de deux à trois cents mètres comme pour mieux voir le fleuve sinueux, parfois redescendant à 50 mètres d’eux, ses roues touchant presque la surface de l’eau. Puis, brusquement, il fila bruyamment et fit un large circuit au-dessus de la forêt.

Ils atteignirent une boucle du fleuve. Il s’élargissait là pour former un petit port. Un barrage de pontons s’étendait d’une rive à l’autre. Sur la droite, le long des quais, s’élevaient les entrepôts des compagnies minières. Deux péniches de débarquement et plusieurs vedettes militaires étaient amarrées là et des soldats indigènes s’affairaient à décharger du matériel, de l’équipement, des bidons d’essence. Dans la clairière on avait établi un camp militaire important. Les rangées de tentes s’enfonçaient entre les arbres, à demi cachées par les festons gris des mousses. On voyait des piles d’éléments de clôture en métal et des hommes peignaient des lettres noires à la peinture lumineuse.

Sur le barrage de pontons, un sergent français armé d’un porte-voix les héla et leur montra les quais.

— À droite ! À droite ! Un groupe de soldats attendaient près de la jetée, appuyés sur leurs fusils.

Aragon hésita, fit faire une lente spirale au bateau.

— Que faisons-nous à présent, docteur ?

— Il faut entrer dans le port, dit Sanders en haussant les épaules. Nous n’avons aucune raison d’essayer de nous enfuir. Si je veux trouver les Clair, si Louise veut écrire son papier, il faudra bien suivre les directives de l’armée.

Ils approchèrent du quai entre deux péniches de débarquement. Aragon lança le câble aux soldats, puis ils grimpèrent sur le pont de bois et le sergent au porte-voix revint du milieu du barrage.

— Vous avez fait vite, docteur. L’hélicoptère vient juste de vous rattraper. Il montra un petit terrain d’atterrissage près du camp, entre les entrepôts. L’hélicoptère se posait avec un grondement, faisant jaillir une énorme fontaine de poussière.

— Vous saviez que nous venions ? Je croyais que la ligne téléphonique était coupée ?

— Oui, mais nous avons la radio, docteur. Le sergent eut un sourire aimable. Sa bonne humeur détendue contrastait avec la façon dont les militaires traitent habituellement les civils. Pour une fois ce qui se passait dans la forêt proche faisait que les soldats étaient bien heureux de voir des êtres humains, qu’ils fussent ou non en uniforme.

Le sergent salua Louise et Aragon, regarda une feuille de papier.

— Mademoiselle Péret ? Monsieur Aragon ? Voulez-vous venir par ici ? Le capitaine Radek voudrait vous dire un mot, docteur.

— Avec plaisir. Dites-moi, sergent, si vous avez une radio, comment se fait-il que la police de Port Matarre n’ait pas la moindre idée de ce qui se passe ?

— Que se passe-t-il, docteur ? C’est une question que bien des gens tentent de résoudre en ce moment. Quant à la police de Port Matarre, nous lui en disons le moins possible pour son propre bien. Nous n’avons pas la moindre envie que circulent toutes sortes de rumeurs.

Ils se dirigèrent vers une grande baraque métallique, le quartier général du bataillon. Le Dr Sanders jeta un regard en arrière sur le fleuve. Deux jeunes soldats marchaient de long en large sur le barrage, de grands filets à papillons à la main, pêchant méthodiquement dans l’eau qui coulait à travers le grillage suspendu aux pontons. Des bateaux amphibies étaient amarrés au quai en amont du barrage, leurs équipages en éveil. Les deux péniches de débarquement étaient enfoncées dans l’eau, surchargées d’énormes caisses et de ballots, choix fait au hasard de meubles et d’appareils ménagers, réfrigérateurs, climatiseurs, ainsi que des pièces détachées et des armoires de bureau.

En arrivant près du terrain d’atterrissage, le Dr Sanders vit que la piste principale consistait en un tronçon de la grand-route de Port-Matarre à Mont Royal. À 800 mètres de là la route avait été coupée par des rangées de fûts d’essence de 250 litres peints de raies blanches et noires. Au-delà, la forêt montait en pente douce jusqu’aux collines bleues de la région des mines. Un peu plus bas, près du fleuve, les toits blancs de la ville brillaient au soleil au-dessus de la jungle.

Deux autres appareils, des monoplans militaires, étaient garés à l’écart de la piste. Les hélices de l’hélicoptère s’étaient arrêtées, inclinées au-dessus des têtes d’un groupe de quatre ou cinq civils sortant en chancelant de la cabine. Quand il atteignit la porte de la baraque le Dr Sanders reconnut la silhouette en robe noire traversant le terrain poussiéreux.

— Edward ! Louise le retint par le bras. Qui est-ce, là-bas ?

— Le prêtre. Balthus. Sanders se tourna vers le sergent qui lui ouvrait la porte. Que fait-il ici ?

Le sergent observa Sanders un instant sans répondre.

— Sa paroisse est ici, docteur. Près de la ville. Il faut bien que nous le laissions passer.

— Bien sûr. Sanders se calma. Sa forte réaction à l’arrivée du prêtre lui fit comprendre à quel point il s’était déjà identifié avec la forêt. Il montra les civils qui vacillaient encore après leur voyage aérien. Et les autres ?

— Des ingénieurs agronomes. Ils sont arrivés à Port Matarre par hydravion ce matin.

— Cela m’a l’air d’une opération de grande envergure. Avez-vous vu la forêt, sergent ?

— Le capitaine Radek vous donnera toutes les explications, fit le sergent en levant la main. Il fit entrer le Dr Sanders dans un couloir, puis ouvrit la porte d’une petite salle d’attente et fit un signe à Louise et à Aragon. Mademoiselle, asseyez-vous, je vous prie. Je vais vous faire apporter du café.

— Mais, sergent, il faut que je… Louise voulait discuter avec le sergent, mais Sanders posa une main sur son épaule.

— Louise, il vaut mieux que vous attendiez ici. Je vais essayer de découvrir tout ce que je peux sur la situation.

— À tout à l’heure, docteur, fit Aragon avec un signe de la main. Je surveille vos valises.

Le capitaine Radek attendait Sanders dans son bureau. Médecin militaire, il était évidemment fort content de voir arriver un confrère dans le voisinage.

— Asseyez-vous, docteur, je suis heureux de vous voir. D’abord, pour vous tranquilliser, permettez-moi de vous apprendre qu’un groupe d’inspection part pour cette région dans une demi-heure et que j’ai tout arrangé pour que vous alliez avec eux.

— Je vous remercie, capitaine. Et Mlle Péret ?

— Je regrette, docteur, c’est impossible. Radek posa ses mains à plat sur le bureau de métal, comme pour tenter de tirer quelque résolution de sa dure surface. C’était un homme de haute taille, mince de stature, avec une certaine faiblesse dans les yeux. Il paraissait fort désireux d’arriver à une entente personnelle avec Sanders, la pression des événements obligeant à se dispenser des préliminaires habituels à l’amitié. Je suis désolé, continua-t-il, mais pour le moment, nous interdisons l’accès de toute cette région aux journalistes. Ce n’est pas moi qui ai pris cette décision, mais je suis sûr que vous la comprendrez. Je devrais peut-être aussi ajouter qu’il y a un certain nombre de choses que je ne puis vous confier, nos opérations dans cette zone, les plans d’évacuation, etc. Mais je serai aussi franc que possible. Le professeur Tatlin est arrivé ce matin directement par avion de Libreville, il est sur les lieux à présent et je suis sûr qu’il sera heureux d’avoir votre opinion.

— Je serai heureux de la donner, mais ce n’est pas exactement ma spécialité.

Radek fit un faible geste de la main, la laissa retomber sur le bureau. Quand il parla, ce fut d’une voix calme, pleine de déférence comme pour épargner les sentiments du médecin.

— Qui sait, docteur ? Il me semble que ce qui se passe là-bas est assez semblable à votre spécialité. En un certain sens, l’une est l’aspect sombre de l’autre. Je pense aux écailles d’argent de la lèpre qui donnent à la maladie son nom. Il se redressa. Dites-moi, avez-vous vu des objets cristallisés ?

— Oui, des fleurs et des feuilles. Sanders décida de ne point faire mention du noyé du matin. Aussi franc et aimable que parût être le jeune médecin militaire, Sanders voulait avant tout arriver dans la jungle. S’ils le soupçonnaient de la plus infime complicité dans la mort de Matthieu, il pourrait fort bien se retrouver retenu par des enquêtes militaires sans fin. Le marché indigène en est plein, continua-t-il, ils les vendent comme bibelots, comme curiosités.

— Cela fait bien un an que cela dure, fit Radek avec un signe de tête. D’abord, c’était des bijoux bon marché, des petites sculptures, des objets sacrés. Récemment, il s’en est fait tout un commerce ici. Les indigènes emportaient des petites sculptures sans valeur dans la zone active, les y laissaient pendant la nuit et revenaient les prendre le lendemain. Malheureusement, une partie des objets, les bijoux en particulier, ont tendance à se dissoudre.

— Le mouvement rapide ? demanda le Dr Sanders. Je l’ai remarqué. C’est un effet curieux, cette décharge de lumière. Déconcertant pour ceux qui porteraient ces bijoux.

— Pour les bijoux, cela avait peu d’importance, fit Radek avec un sourire, mais certains des mineurs indigènes se mirent à utiliser la même technique pour les petits diamants qu’ils emportaient en fraude. Comme vous le savez, les mines de diamants ici ne produisent pas de pierres gemmes et tout le monde fut naturellement très surpris quand des pierres de cette taille commencèrent à apparaître sur le marché. Les actions grimpèrent d’une manière fantastique à la Bourse de Paris. C’est comme cela que tout a débuté. On envoya un homme faire une enquête et il finit dans le fleuve.

— Cela touchait à certains intérêts.

— Oui, intérêts qui existent toujours. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir tenir l’affaire secrète. Les mines ici n’ont jamais rapporté de gros profits. Radek parut sur le point de révéler quelque chose puis changea d’avis, conscient peut-être de la réserve de Sanders. Bon, je pense que je puis vous dire, confidentiellement, bien entendu, que ce n’est point la seule région touchée du globe. Actuellement, il existe au moins deux autres zones, l’une dans les Everglades de Floride, l’autre dans les marais du Pripet en Union soviétique. Et naturellement toutes deux sont l’objet de recherches intensives.

— Alors l’effet est déjà compris ?

— Pas du tout. L’équipe soviétique est dirigée par Lysenko. Comme vous pouvez l’imaginer, ils perdent leur temps. Il est persuadé que des mutations non héréditaires sont à l’origine de l’effet et qu’on pourra accroître le rendement des récoltes parce qu’il y a accroissement apparent du poids des tissus. Radek eut un rire las. Je voudrais bien voir un de ces Russes endurcis essayer de mâcher un morceau de ce verre cristallisé.

— Quelle est la théorie de Tatlin ?

— En gros, il est d’accord avec les spécialistes américains. Je lui ai parlé sur les lieux mêmes ce matin. Radek ouvrit un tiroir et en sortit quelque chose qu’il fit glisser sur le bureau vers Sanders. On eût dit du cuir cristallisé, émettant une douce lumière. C’est un morceau d’écorce que je montre à nos visiteurs.

— Merci, mais j’ai vu le satellite hier, fit Sanders en repoussant l’objet vers Radek.

Le capitaine hocha la tête, poussa l’écorce avec sa règle dans le tiroir qu’il referma, évidemment content de ne plus avoir sous les yeux cette pièce à conviction. Il se frotta les mains.

— Le satellite ? Oui, un spectacle impressionnant. Vénus a maintenant deux lampes. Et cela ne s’arrête pas là, apparemment. À l’observatoire du Mont Hubble aux Etats-Unis, ils ont vu l’efflorescence de lointaines galaxies !

Radek fit une pause, et avec un effort visible rassembla son énergie.

— Tatlin croit que cet Effet Hubble, comme on l’appelle est plus proche du cancer que de toute autre chose, et à peu près aussi guérissable. Une prolifération, en fait, de l’identité subatomique de toute matière. Comme si une séquence d’images déplacées mais identiques du même objet étaient produites par réfraction à travers un prisme, mais avec l’élément du temps remplaçant le rôle de la lumière.

On frappa à la porte. Le sergent se montra.

— Le groupe d’inspection est prêt à partir.

— Bien. Radek se leva, prit son képi accroché au mur. Nous allons y jeter un coup d’œil, je suis sûr, docteur, que vous serez impressionné.

Cinq minutes plus tard, le groupe de visiteurs, une douzaine à peu près, partit dans une embarcation amphibie. Le père Balthus n’était pas parmi eux et Sanders se dit qu’il avait dû rejoindre sa mission par la route. Cependant, quand il demanda à Radek pourquoi ils ne prenaient pas la grande route pour aller à Mont Royal, le capitaine lui dit qu’elle était barrée. En réponse à la requête de Sanders, le capitaine s’arrangea pour contacter par téléphone de campagne la clinique où travaillaient Suzanne et Max Clair. Le propriétaire de la mine tout à côté, un Suédo-Américain du nom de Thorensen, leur apprendrait l’arrivée de Sanders et avec un peu de chance, Max pourrait venir l’attendre sur le quai.

Radek ne savait pas où se trouvait Anderson.

— Cependant, expliqua-t-il à Louise avant de s’embarquer, nous avons eu nous-mêmes de grandes difficultés pour prendre des photographies. Les cristaux ont l’air de neige mouillée, et à Paris on est sceptique. Il est peut-être quelque part à attendre de pouvoir faire une photo convaincante.

Quand il s’assit près du conducteur à l’avant de l’embarcation amphibie, le Dr Sanders fit de la main un signe d’adieu à Louise Péret, qui le regardait du quai de l’autre côté du barrage de pontons. Il lui avait promis de revenir la chercher avec Max après avoir visité la forêt, mais Louise avait cependant essayé sans conviction de l’empêcher de partir.

— Edward, attendez que je puisse venir avec vous, c’est trop dangereux pour vous.

— Ma chère, je suis en de bonnes mains, le capitaine veillera à ce que tout se passe bien.

— Il n’y a aucun danger, mademoiselle Péret, la rassura Radek. Je le ramènerai sain et sauf.

— Mais je ne pensais pas à… Elle embrassa Sanders à la hâte et revint auprès d’Aragon assis dans l’hydroglisseur, parlant à deux soldats. La présence du barrage paraissait séparer en deux la forêt, marquer une frontière au-delà de laquelle ils entraient dans un monde où les lois normales de l’univers physique étaient suspendues. Le groupe était un peu déprimé, les officiels et les spécialistes français s’étaient assis à l’arrière comme pour mettre autant de distance que possible entre eux et ce qui les attendait.

Pendant dix minutes ils avancèrent entre les murs verts de la forêt glissant de chaque côté de l’engin. Ils rencontrèrent un convoi de vedettes à moteur reliées les unes aux autres derrière une péniche de débarquement. Toutes étaient pleines à ras bord, les ponts et les toits des cabines chargés de meubles et objets ménagers de toutes sortes, voitures d’enfants, matelas, machines à laver, ballots de linge, si bien qu’il restait à peine quelques centimètres vides au milieu des bateaux. Des enfants belges et français au visage sérieux étaient assis par-dessus le chargement, leur valise sur les genoux. Leurs parents, les traits figés, regardèrent Sanders et ses compagnons quand ils passèrent.

Le dernier bateau les dépassa, traîné à travers l’eau troublée. Sanders se retourna et le suivit des yeux.

— Vous évacuez la ville ? demanda-t-il à Radek.

— Elle était à moitié vide quand nous sommes arrivés. La zone touchée par l’effet se déplace d’un endroit à l’autre, il serait trop dangereux pour eux de rester.

Ils arrivaient à l’extrémité d’une boucle du fleuve, plus large aux abords de Mont Royal, et l’eau en face d’eux était effleurée d’un chatoiement rosé comme si elle reflétait un lointain coucher de soleil ou les flammes d’une conflagration silencieuse. Le ciel cependant restait d’un bleu limpide, vide, sans un nuage. Ils passèrent sous un petit pont et le fleuve s’élargit en un vaste bassin de quatre cents mètres de diamètre.

Ils se penchèrent tous en avant, stupéfaits, retenant leur souffle, les yeux écarquillés devant la longue ligne de jungle en face des bâtiments de bois blanchi de la ville. Le grand arc d’arbres surplombant l’eau paraissait ruisseler, étinceler de myriades de prismes ; leurs troncs et leurs branches gainés de bandes de lumière jaune et carmin teintaient de sang la surface du fleuve comme si toute la scène eût été reproduite en un technicolor trop vif. Sur toute sa longueur le rivage en face d’eux étincelait comme vu à travers un kaléidoscope brouillé, les bandes de couleur empiétant l’une sur l’autre accroissaient la densité de la végétation si bien qu’il était impossible de voir à plus de quelques pieds entre les troncs de la première rangée.

Le ciel était clair, immobile, le soleil brillait sans arrêt sur ce rivage magnétique, mais de temps à autre un souffle de vent ridait le fleuve et la scène éclatait en cascades de couleurs qui partaient en ondes dans l’air autour d’eux. Puis cette coruscation s’atténuait et les images des arbres réapparaissaient, chacun gainé de son armure de lumière avec un feuillage luisant comme s’il eût été chargé de joyaux déliquescents.

Frappé d’étonnement comme ses compagnons, Sanders, ses mains serrant le bastingage, ne pouvait détacher les yeux de ce spectacle. La lumière de cristal tachetait son visage et son costume, transformant le tissu pâle en un brillant palimpseste de couleurs.

Le bateau se dirigea en un grand arc de cercle vers le quai, où l’on chargeait d’équipement un groupe de vedettes. Ils arrivèrent ainsi à quelque vingt mètres des arbres et les hachures de lumière colorée sur leurs vêtements les transformèrent un instant en une troupe d’Arlequins. À cela tout le monde se mit à rire, par soulagement plus que par amusement. Plusieurs bras se tendirent alors vers la rive et ils virent que le processus n’avait pas touché que la végétation.

Des longues aiguilles de ce qui paraissait être de l’eau cristallisée, pointaient à deux ou trois mètres en avant de la berge. Leurs facettes angulaires émettaient une lumière bleue prismatique balayée par le sillage de leur bateau. Les aiguilles se développaient dans l’eau comme des cristaux dans une solution chimique, s’accroissant par addition de matériaux, si bien qu’au long de la berge il y avait une masse agglomérée de lances rhomboïdales semblables aux barbelures d’un récif, assez acérées pour fendre la coque de leur engin.

Tous se mirent à faire des suppositions, seuls le Dr Sanders et Radek restèrent silencieux. Le capitaine contemplait les arbres surplombant le fleuve, recouverts d’un treillis translucide à travers lequel le soleil était reflété en arcs-en-ciel de couleurs primaires. On ne pouvait s’y tromper, tous les arbres étaient encore vivants, feuilles et rameaux pleins de sève. Le Dr Sanders pensait à la lettre de Suzanne Clair. Elle avait écrit : « La forêt est une maison de joyaux. » Pour on ne sait quelle raison, il s’inquiétait moins à présent de trouver une explication prétendue scientifique au phénomène qu’il venait de voir. La beauté du spectacle avait tourné les clés de sa mémoire et des milliers d’images de l’enfance oubliées depuis près de quarante ans emplirent son esprit, évoquant le monde paradisiaque où tout semblait illuminé par cette lumière prismatique si justement décrite par Wordsworth dans ses souvenirs d’enfance. Le rivage magique en face de lui paraissait avoir le même éclat que ce bref printemps.

— Docteur Sanders, fit Radek en lui touchant le coude, il faut partir.

— Oui, oui, bien sûr. Sanders se ressaisit. Les premiers passagers descendaient à terre sur la passerelle à l’arrière.

En s’avançant entre les sièges, le Dr Sanders eut soudain un sursaut de surprise. Il montra un homme barbu en complet blanc franchissant la passerelle.

— Là-bas ! Ventress !

— Docteur. Radek le rejoignait, le regardait avec sollicitude, conscient du choc causé par la forêt. Cela ne va pas ?

— Mais si, mais si. J’ai cru reconnaître quelqu’un. Il observa Ventress qui esquivait le groupe des officiels, descendait sur le quai, tenant bien raide sur ses épaules son crâne osseux. Un faible mouchetage multicolore se voyait encore sur son costume, comme si la lumière de la forêt avait contaminé l’étoffe et commencé le processus. Sans un regard en arrière il disparut entre deux entrepôts, au milieu des sacs de poudre de cacao.

Sanders regardait toujours dans sa direction, incertain d’avoir réellement vu Ventress. La silhouette en complet blanc avait-elle été une sorte d’hallucination déclenchée par la forêt prismatique ? Il semblait impossible que Ventress eût pu monter à bord en contrebande, même en se faisant passer pour un des ingénieurs agronomes. Mais Sanders avait été si troublé à l’idée de voir pour la première fois la forêt qu’il ne s’était point donné la peine d’examiner attentivement les autres passagers.

— Voulez-vous vous reposer, docteur ? demanda Radek. Nous pouvons nous arrêter un instant.

— Si vous voulez. Ils s’arrêtèrent près d’une des bornes d’amarrage de métal. Sanders s’assit pensant toujours à la fuyante personnalité de Ventress, à ce que tout cela signifiait vraiment. Il sentit de nouveau cette confusion qu’avait engendrée l’étrange lumière de Port Matarre, confusion en un certain sens symbolisée par Ventress et son visage cadavérique. Et pourtant, si Ventress avait paru refléter la demi-lumière inégale de la ville, Sanders était sûr qu’ici à Mont Royal, l’homme au complet blanc était enfin dans son domaine.

— Capitaine, dit Sanders sans réfléchir, je n’ai pas été tout à fait franc avec vous.

— Oui, docteur ? Les yeux de Radek l’observaient. Il hocha lentement la tête comme s’il savait déjà ce qu’allait lui dire Sanders.

— Ne vous méprenez point sur mes sentiments. Sanders montra de la main la forêt rayonnant de l’autre côté de l’eau. Je suis heureux que vous soyez là, Radek, avant je ne pensais qu’à moi, j’ai dû quitter Fort Isabelle.

— Je vous comprends, docteur. Radek lui toucha le bras. Il nous faut suivre les autres à présent. En marchant le long du quai, il ajouta à voix basse : « Hors de la forêt, tout semble polarisé, n’est-ce pas ? Divisé en blanc et noir. Attendez d’avoir atteint les arbres, docteur. Et là, toutes choses seront peut-être pour vous conciliables. »

VI. L’accident

Les passagers furent répartis en plusieurs petits groupes, chacun accompagné de deux sous-officiers. Ils passèrent le long d’une file d’autos et de camions que les derniers Européens de la ville utilisaient pour apporter leurs biens jusqu’au quai. Les familles des techniciens français et belges des mines attendaient leur tour patiemment, la police militaire les faisait avancer. Les rues de Mont Royal étaient désertes et toute la population indigène paraissait avoir depuis longtemps disparu dans la forêt. Les maisons se dressaient vides au soleil, volets clos et des soldats faisaient le va-et-vient devant les banques et les magasins fermés. Les rues transversales étaient pleines d’autos abandonnées, le fleuve était la seule voie d’évasion.

En allant au poste de contrôle, la jungle rayonnant à deux cents mètres à leur gauche, ils virent une grande Chrysler aux pare-chocs cabossés tourner dans la rue et venir s’arrêter devant eux. Un homme de haute taille, blond, son veston croisé déboutonné, en descendit. Il reconnut Radek et lui fit signe d’approcher.

— C’est Thorensen, expliqua Radek. Un des propriétaires de mines. On dirait qu’il n’a pas pu prévenir vos amis. Mais il a peut-être des nouvelles.

L’homme, une main sur le capot de la voiture, scrutait les toits environnants. Le col de sa chemise blanche était ouvert, et il se grattait le cou d’un air d’ennui. Bien que d’une stature puissante, il y avait quelque chose de faible, d’égoïste dans son long visage charnu.

— Radek ! hurla-t-il, je n’ai pas toute la journée à perdre. C’est lui, Sanders ? Il fit un signe de tête au médecin.

— Écoutez, je les ai trouvés pour vous, ils sont à l’hôpital de la mission près du vieil hôtel Bourbon. Ils devaient venir ici, lui et sa femme. Mais il a téléphoné il y a dix minutes pour dire que sa femme était partie quelque part et qu’il fallait qu’il aille la chercher.

— Partie quelque part ? dit Sanders. Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Comment le saurais-je ? Thorensen grimpa dans l’auto, enfonça avec effort son grand corps dans le siège comme s’il chargeait un sac de farine. De toute façon, il a dit qu’il serait ici ce soir à 6 heures. Ça va, Radek ?

— Merci, Thorensen, nous serons là.

Thorensen, après un dernier signe de tête, fit marche arrière dans un nuage de poussière. Il partit à vive allure et faillit presque renverser un soldat qui passait.

— Un diamant brut, commenta Sanders. Si l’on peut utiliser cette expression ici. Croyez-vous qu’il ait vraiment téléphoné aux Clair ?

— Probablement, fit Radek avec un haussement d’épaules. On ne peut pas vraiment compter sur Thorensen, mais je lui ai rendu un petit service, des médicaments. Un homme difficile à comprendre, toujours en train de manigancer quelque chose. Mais il nous a été utile. Les autres propriétaires de mines sont partis mais Thorensen a toujours son gros bateau.

Sanders regarda autour de lui, se rappelant l’aventure de Ventress à Port Matarre.

— Un yacht ? Avec un canon décoratif ?

— Décoratif ? Cela ne lui ressemble guère, fit Radek en riant. Je ne me rappelle pas ce bateau. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Il me semble que je l’ai déjà vu. Que faisons-nous à présent ?

— Rien. L’hôtel Bourbon est à 5 kilomètres d’ici, c’est une vieille ruine, si nous y allons, nous ne serons peut-être pas de retour à temps.

— C’est étrange que Suzanne Clair disparaisse comme cela.

— Elle avait peut-être un malade à voir. Ou croyez-vous que ce soit à cause de votre venue ?

— J’espère que non. Sanders boutonna sa veste. Autant aller jeter un coup d’œil à la forêt en attendant que Max arrive.

Ils suivirent le groupe des visiteurs qui tournait dans une rue latérale. Ils approchèrent de la forêt, bordant la route à quelque quatre cents mètres. La végétation était plus clairsemée, de l’herbe poussait par touffes sur le sol sablonneux. Dans la clairière on avait établi un laboratoire ambulant dans une caravane et un peloton de soldats allaient çà et là, coupaient des fragments d’arbres qu’ils posaient comme des morceaux de vitraux sur une rangée de tables dressées sur des tréteaux. Le corps de la forêt encerclait la ville à l’est, coupant la grand-route vers Port Matarre et le sud.

Les visiteurs se divisèrent en petits groupes de deux ou trois personnes et se mirent à marcher au milieu des fougères de glace s’élevant du sol cassant. La surface sablonneuse paraissait étrangement dure, recuite, et des petites pointes de sable vitrifié dépassaient la croûte neuve.

À quelques mètres de la caravane, deux techniciens faisaient tourner plusieurs des branches gainées de cristaux dans une centrifugeuse. Cela donnait un rayonnement continu tandis que des éclats de lumière s’élançaient hors de l’appareil et disparaissaient dans l’air. Dans toute la zone à l’étude, jusqu’à la barrière qui en limitait le périmètre sous les arbres, les soldats et les visiteurs se retournèrent pour regarder. Quand la centrifugeuse s’arrêta, les techniciens examinèrent la coupe. Au fond était collée une poignée de branches molles aux feuilles décolorées et humides, dépouillées de leurs gaines. Sans faire de commentaires, un des techniciens montra au Dr Sanders et à Radek le réceptacle à liquide au-dessous. Il était vide.

À vingt mètres de la forêt, un hélicoptère s’apprêtait à s’envoler. Ses lourdes lames tournaient comme des faux courbées vers le sol et provoquaient un flamboiement de la végétation qu’elles déplaçaient aux alentours. Avec un brusque mouvement de côté il s’envola laborieusement, se balança en l’air puis fila au-dessus de la voûte des arbres, et les pales battantes avaient peine à le faire s’élever. Les soldats et les officiels en visite s’arrêtèrent pour observer l’éclatante décharge de lumière qu’irradiaient comme un feu de Saint-Elme les pales. Puis, avec un grondement brusque comme le rugissement d’un animal blessé, l’appareil glissa en arrière et plongea, la queue la première, vers les arbres à cent pieds au-dessous, les deux pilotes visibles aux commandes. Des sirènes mugirent là où se trouvaient garées les autos d’état-major autour de la zone d’inspection et il y eut une ruée concertée vers la forêt quand disparut l’hélicoptère.

En courant sur la route, le Dr Sanders sentit son impact avec le sol. Des ondes de lumière vibraient à travers les arbres. La route menait vers le point de chute, et l’on voyait de temps à autre quelques maisons apparaître au bout d’allées désertes.

— Les pales se sont cristallisées pendant qu’il était près des arbres ! hurla Radek en grimpant par-dessus la clôture encerclant la zone. On pouvait voir la déliquescence des cristaux. Espérons que les pilotes sont sains et saufs.

Un sergent leur barra la route, fit signe de reculer à Sanders et aux autres civils groupés le long de la clôture. Radek hurla quelque chose au sergent qui laissa passer Sanders et détacha une demi-douzaine de ses hommes pour les accompagner. Ils coururent devant Sanders et Radek, s’arrêtant tous les vingt mètres pour regarder entre les arbres.

Ils furent bientôt au cœur de la forêt. Ils avaient pénétré dans un monde enchanté. Les arbres de cristal qui les entouraient étaient festonnés d’un treillis de mousses vitrifiées. L’air était nettement plus frais comme si tout eût été gainé de glace, mais un jeu de lumière incessant se déversait à travers la voûte au-dessus de leurs têtes.

Le processus de cristallisation était ici plus avancé. Les clôtures, le long de la route, étaient recouvertes d’une croûte si épaisse qu’elles formaient une palissade continue avec une gelée blanche d’une épaisseur de vingt centimètres sur chaque face. Les quelques maisons entre les arbres étincelaient comme des gâteaux de mariage, leurs toits et leurs cheminées blanches transformés en minarets exotiques, en dômes baroques. Sur une pelouse d’aiguilles de verre émeraude un tricycle d’enfant luisait tel un bijou rare de Fabergé, les roues étoilées comme de brillantes couronnes de jaspe.

Les soldats étaient toujours en avant du Dr Sanders, mais Radek restait en arrière, boitillant, s’arrêtant pour tâter la semelle de ses bottes. Sanders comprenait à présent pourquoi l’on avait fermé la route de Port Matarre. La surface du chemin n’était plus qu’un tapis d’aiguilles, de pointes de verre et de quartz de quinze à vingt centimètres de haut réfléchissant la lumière colorée des feuilles. Les pointes déchirèrent les chaussures de Sanders, le forcèrent à s’avancer sur le côté de la route, s’appuyant des mains aux arbres.

— Sanders ! Revenez, docteur ! Les échos fragiles de la voix de Radek, tel un faible cri dans une grotte souterraine, atteignirent Sanders, mais il continua à avancer en trébuchant sur la route, suivant des yeux les dessins compliqués qui tournaient et s’élargissaient au-dessus de sa tête comme des mandalas de pierres précieuses.

Derrière lui il entendit le ronflement d’un moteur et la Chrysler de Thorensen avança sur la route, ses pneus lourds écrasant la surface de cristal. Au bout de vingt mètres elle s’arrêta, moteur en panne et Thorensen en descendit. Il cria, fit signe à Sanders de revenir sur ses pas ; la route n’était plus à présent qu’un tunnel de lumière jaune et pourpre formé par la voûte de la forêt.

— Revenez ! Une autre vague arrive ! Il regarda autour de lui d’un air égaré, comme cherchant quelqu’un, puis courut derrière les soldats.

Le Dr Sanders vint à côté de la Chrysler. Un changement notable s’était fait dans la forêt. On eût dit le début du crépuscule. Partout les fourreaux glacés qui enveloppaient arbres et végétation étaient devenus plus ternes, plus opaques. Le sol de cristal plus dense, gris, et les aiguilles devenaient des pointes de basalte. Le brillant déploiement de lumière colorée avait disparu et un faible éclat ambré se mouvait entre les arbres, ombrant le sol tout orné de sequins. En même temps, il fit considérablement plus froid. Le Dr Sanders abandonna l’auto et tenta de revenir sur ses pas, le long de la route principale. Radek criait toujours, mais il n’entendait rien. L’air froid l’empêcha d’avancer comme un mur de glace. Sanders remonta le col de son léger costume et revint vers l’auto, se demandant s’il pourrait y trouver un refuge. Le froid devint plus intense, engourdit son visage, ses mains lui parurent sèches, sans chair. Il entendit quelque part le cri sourd de Thorensen. Et il aperçut un soldat courant à travers les arbres gris de glace.

À droite de la route l’obscurité enveloppait la forêt, masquant les silhouettes des arbres, puis brusquement elle s’étendit, balaya la route. Les yeux du Dr Sanders lui firent soudain très mal, et il enleva de la main les cristaux de glace qui s’étaient formés sur ses paupières. Sa vue s’éclaircit et il vit que tout autour de lui se formait une épaisse gelée, accélérant le processus de cristallisation. Les aiguilles sur la route avaient plus de trente centimètres de haut, comme les piquants d’un porc-épic géant et les lacis de mousse entre les arbres étaient plus épais, plus translucides, si bien que les troncs paraissaient être réduits à un fil tacheté. Les feuilles entrecroisées formaient une mosaïque continue.

Les vitres de la voiture étaient couvertes d’une épaisse gelée. Le Dr Sanders saisit la poignée de la portière, mais ses doigts furent comme brûlés par un froid intense.

— Hé, vous, là-bas, venez par ici !

Les échos retentirent dans une allée derrière lui. Il tourna la tête dans l’obscurité de plus en plus épaisse et vit la solide silhouette de Thorensen qui lui faisait des signes, sous le portique d’un manoir proche. La pelouse entre eux semblait appartenir à une zone moins sombre, l’herbe retenait encore son éclatant étincellement liquide comme si cette enclave était intacte, telle une île au cœur d’un cyclone.

Le Dr Sanders se mit à courir dans l’allée jusqu’à la maison. L’air était au moins de dix degrés plus chaud. En arrivant au porche, il chercha du regard Thorensen, mais le propriétaire des mines était reparti dans la forêt. Ne sachant s’il devait le suivre, Sanders observa le mur d’obscurité approchant lentement à travers la pelouse et le feuillage étincelant au-dessus de lui sombrant dans ce linceul. À l’extrémité de l’allée la Chrysler était recouverte à présent d’une épaisse couche de verre gelée et son pare-brise s’épanouissait en mille fleurs de lis de cristal.

Sanders fit rapidement le tour de la maison tandis que la zone de sécurité s’éloignait à travers la forêt. Il traversa les restes d’un jardin potager où des plantes vert émeraude se dressaient autour de lui à hauteur de sa taille comme d’exquises sculptures. Attendant pendant que la zone hésitait puis tournait, s’éloignait, il essaya de rester au centre de son foyer.

Pendant une heure il trébucha à travers la forêt, ayant perdu tout sens d’orientation, poussé de droite à gauche par les murs qui lui bouchaient le passage. Il était entré dans une caverne souterraine sans limites où des rochers de pierres précieuses surgissaient hors de l’obscurité spectrale comme d’énormes plantes marines, où les aigrettes d’herbe formaient de blanches fontaines. Les aiguilles arrivaient presque à hauteur de sa taille et il était forcé de grimper par dessus les tiges à l’aspect fragile.

Il se reposait contre le tronc d’un chêne aux branches fourchues, quand un immense oiseau multicolore jaillit des rameaux au-dessus de sa tête et s’envola avec un cri sauvage, des auréoles de lumière cascadant de ses ailes rouges et jaunes.

Enfin l’orage s’apaisa et une pâle lumière filtra à travers la voûte de vitrail. La forêt fut de nouveau un monde d’arcs-en-ciel et une intense lumière irisée brilla autour de lui. Il prit une route étroite qui serpentait vers une grande maison de style colonial dressée comme un pavillon baroque sur une éminence au centre de la forêt. Métamorphosée par le gel, elle semblait un intact fragment de Versailles ou de Fontainebleau, ses pilastres et ses frises débordant du large toit comme des fontaines sculptées.

Le chemin se rétrécit, évitant la pente qui menait à la maison, mais sa croûte recuite, aux pointes émoussées comme du quartz à demi fondu, offrait une surface plus aisée que les dents de cristal de la pelouse. Cinquante mètres plus loin, le Dr Sanders se trouva en face de ce qui était sans aucun doute un bateau à rames transformé en joyau solidement enchâssé dans la route, une chaîne de lapis-lazuli l’amarrant à la berge. Il comprit alors qu’il marchait sur une petite rivière tributaire du fleuve et qu’un mince filet d’eau coulait encore sous la croûte. Ce mouvement réduit empêchait, on ne savait comment, l’éruption d’aiguilles comme sur le reste du sol de la forêt.

Quand Sanders s’arrêta près du bateau pour en toucher les cristaux couvrant la coque, une énorme créature à quatre pattes à demi enfoncée sous la surface avança en louvoyant à travers la croûte, des morceaux du lacis de cristal collés à son museau et à ses épaules tremblant comme une cuirasse transparente. Sa mâchoire happait silencieusement l’air tandis qu’il s’efforçait d’avancer sur ses pattes tordues, Incapable de grimper à plus de quelques centimètres hors du creux à la forme de son corps qui se remplissait d’un mince filet d’eau. Revêtu de la scintillante lumière jaillissant de son corps, le crocodile ressemblait à une fabuleuse bête héraldique. Ses yeux aveugles avaient été métamorphosés en immenses rubis cristallins. Il fit encore un effort pour venir vers Sanders et le médecin lui donna un coup de pied dans le museau, éparpillant les joyaux humides qui l’étouffaient.

Le laissant retomber dans son immobilité gelée, le Dr Sanders grimpa sur la berge et traversa en boitillant la pelouse jusqu’au manoir, dont les tours féeriques s’élevaient au-dessus des arbres. Bien qu’à bout de souffle et presque épuisé, il eut une étrange prémonition, une espérance, un désir nostalgique, tel un Adam fugitif qui eût trouvé par hasard une porte oubliée du paradis interdit.

À une fenêtre élevée du premier étage, l’homme barbu au complet blanc le guettait, pointant sur lui un fusil de chasse.

DEUXIÈME PARTIE

L’HOMME ILLUMINÉ

I. Miroirs et assassins

Deux mois plus tard, en décrivant les événements de cette période dans une lettre au Dr Paul Derain, directeur de la léproserie de Fort Isabelle, Sanders écrivait :

«… mais ce qui me surprit le plus, Paul, fut de voir à quel point j’étais préparé à la transformation de la forêt — les arbres cristallins suspendus comme des icônes dans ces cavernes lumineuses, les châssis gemmés des feuilles au-dessus de moi, fondus en un lacis de prismes à travers lequel le soleil brillait en mille arcs-en-ciel, les oiseaux et les crocodiles gelés en des poses grotesques comme des bêtes héraldiques sculptées dans du jade et du quartz. Ce qui fut donc vraiment remarquable fut de voir à quel point j’acceptai toutes ces merveilles comme parties de l’ordre naturel des choses, parties du schéma intérieur de l’univers. Il est vrai qu’au début je fus stupéfait comme tous ceux qui vont pour la première fois de Port Matarre à Mont Royal, mais après le choc initial, une surprise plus visuelle qu’autre chose, j’en arrivai rapidement à comprendre la forêt, sachant que ses hasards étaient un prix bien modeste à payer pour l’illumination de ma vie. À la vérité, le reste du monde paraissait terne et inerte par contraste, un reflet pâli de cette éclatante image, une grise zone de pénombre comme quelque purgatoire à demi abandonné. »

Tout ceci, mon cher Paul, cette absence même de surprise, confirme ma conviction que cette forêt illuminée reflète d’une certaine manière une période antérieure de nos vies, peut-être un souvenir archaïque, inné, de quelque paradis ancestral où l’unité du temps et de l’espace est la signature de chaque feuille et de chaque fleur. Il nous est devenu à tous évident à présent que dans la forêt la vie et la mort ont un sens différent de celui qu’elles ont dans notre terne monde ordinaire. Là, nous avons toujours associé le mouvement avec la vie et le passage du temps, mais d’après mon expérience dans la forêt près de Mont Royal, je sais que tout mouvement mène inévitablement à la mort et que le temps est son serviteur.

C’est peut-être notre unique accomplissement comme seigneurs de la création que d’avoir séparé le temps de l’espace. Nous seuls avons donné à chacun une valeur séparée, une mesure distincte et propre qui à présent nous définissent et nous lient comme la longueur et la largeur d’un cercueil. Résoudre à nouveau cette séparation est le but essentiel de la physique comme vous et moi l’avons vu, Paul, dans nos travaux sur le virus, avec son existence semi-cristalline, semi-animée, à demi dans notre courant du temps, à demi hors de lui, comme l’intersectant à un certain angle ; et je pense souvent que lorsque nous examinions au microscope les tissus de ces pauvres lépreux à l’hôpital, nous contemplions une minuscule réplique du monde que je devais découvrir plus tard dans la forêt, sur les pentes de la montagne, près de Mont Royal.

Cependant, tous ces efforts tardifs ont pris fin. Tandis que je vous écris, dans le calme de l’hôtel Europe désert, à Port Matarre, j’ai sous les yeux un article dans un Paris-Soir vieux de deux semaines (Louise Péret, la jeune Française qui est avec moi ici fait de son mieux pour veiller sur les désirs capricieux de votre ancien assistant et m’avait caché ce journal pendant une semaine). Je lis donc que toute la péninsule de Floride, aux Etats-Unis, à l’exception d’une seule autoroute vers Tampa, a été coupée du reste du monde, et qu’à cette date quelque trois millions des habitants de l’État ont été installés dans d’autres parties du pays.

Mais à part la perte de valeur subie, estime-t-on, par les propriétés et le manque à gagner des hôtels (« Oh, Miami », ne puis-je m’empêcher de me dire, « ville de mille cathédrales sous un soleil d’arc-en-ciel ! »), la nouvelle de cette extraordinaire migration humaine n’a provoqué que peu de commentaires. L’optimisme inné de l’humanité et notre conviction que nous pouvons survivre à tout déluge et tout cataclysme sont tels, que la plupart d’entre nous, assurés qu’on trouvera quelque moyen de parer à la crise quand elle se produira, oublient avec un haussement d’épaules les événements d’importance capitale de la Floride.

Et pourtant, Paul, il me semble à présent évident que la crise réelle est passée depuis longtemps. Cachée dans la dernière page de ce même numéro de Paris-Soir se trouve une brève nouvelle : les observateurs de l’Institut Hubble sur le mont Palomar ont vu une autre « double galaxie ». Un résumé de dix lignes sans commentaire. Ce que cette nouvelle implique est pourtant inéluctable : un nouveau foyer s’est établi quelque part à la surface de la Terre, dans la jungle semée de temples du Cambodge, ou dans les forêts d’ambre hantées des hautes terres du Chili. Il n’y a guère qu’une année pourtant que les astronomes du Mont Palomar ont identifié la première galaxie double dans la constellation d’Andromède, le grand diadème allongé qui est probablement le plus bel objet de l’univers physique, la galaxie M 31. Sans aucun doute ces transfigurations qui se font au hasard de par le monde sont un reflet de lointains processus cosmiques de dimensions et de portées énormes, aperçus pour la première fois dans la spirale d’Andromède.

Nous savons à présent que c’est le temps (« le temps semblable au roi Midas », comme le décrit Ventress) qui est responsable de la transformation. La récente découverte de l’antimatière dans l’univers implique inévitablement la conception de l’anti-temps comme le quatrième côté de ce continuum négativement chargé. Là où antiparticule et particule entrent en collision, elles détruisent leurs propres identités physiques et leurs valeur-temps opposées s’éliminent l’une et l’autre, soustrayant à l’univers un autre quantum de sa réserve totale de temps. Ce sont des décharges au hasard de cette espèce, provoquées par la création d’anti-galaxies dans l’espace qui ont conduit à l’épuisement progressif de la réserve de temps disponible pour la matière de notre propre système solaire.

Tout comme une solution sursaturée se décharge en une masse cristalline, la sursaturation de matière dans notre continuum conduit à son apparition dans une matrice spatiale parallèle. Comme de plus en plus de temps « fuit », le processus de sursaturation continue, les atomes et molécules originels produisant des répliques spatiales d’elles-mêmes, substance sans masse, dans une tentative d’accroître leur prise sur l’existence. Le processus est théoriquement sans fin et il se pourrait éventuellement qu’un seul atome produise un nombre infini de doubles de lui-même et remplisse l’univers entier, duquel simultanément tout temps se sera évanoui, ultime zéro macrocosmique dépassant les rêves les plus insensés de Platon et de Démocrite.

« Une parenthèse : Louise lit ce que j’écris par-dessus mon épaule et m’explique que je peux vous induire en erreur en minimisant les dangers que nous avons tous courus dans la forêt de cristal. Il est certain qu’ils étaient parfaitement réels à l’époque, comme en témoignent tant de morts tragiques ; le premier jour où je fus pris au piège dans la forêt je ne compris rien de tout cela, à part ce que m’en confia Ventress à sa façon ambiguë et incohérente. Mais alors même, quand je m’éloignai du crocodile de pierre précieuse sur la pelouse en pente, et me dirigeai vers l’homme au complet blanc qui me guettait de la fenêtre, son fusil pointé sur ma poitrine… »

Étendu sur un des canapés brodés de verre dans la chambre à coucher du premier étage, Sanders se reposait après sa quête à travers la forêt. En montant l’escalier, il avait glissé sur l’une des marches cristallisées, en avait momentanément perdu le souffle. Debout, en haut de l’escalier, Ventress l’avait regardé se remettre sur ses pieds, les panneaux de glace se brisant en éclats sous ses mains. Le petit visage de Ventress, à la peau tendue tachetée à présent de couleurs comme des veines saillantes, était sans expression. Ses yeux baissés sur Sanders ne montrèrent pas une lueur d’intérêt quand le médecin s’agrippa à la rampe pour retrouver son équilibre. Quand Sanders atteignit enfin le palier, Ventress, d’un geste sec, lui fit signe d’aller vers la chambre et reprit place devant la fenêtre, enfonçant son fusil dans les vitres brisées.

Le Dr Sanders fit tomber la gelée de son costume, ôta les éclats de cristal enfoncés comme des aiguilles dans sa main. Dans la maison l’air était froid, immobile, mais comme l’orage se calmait, s’éloignait à travers la forêt, le processus de vitrification parut diminuer d’intensité. Dans la pièce à haut plafond, tout avait été transformé par le gel. Plusieurs vitres brisées avaient fusionné sur le parquet et les dessins persans raffinés nageaient sous la surface comme les fleurs de quelque bassin parfumé dans les Mille et Une Nuits. Tous les meubles étaient recouverts de la même gaine glacée, les pieds et les bras des fauteuils à dos droit contre le mur étaient embellis d’hélices et de volutes exquises. Les meubles en faux Louis XV avaient été transformés en énormes morceaux de bonbons opalescents dont les multiples reflets brillaient comme de géantes chimères dans les murs de cristal taillé.

Par la porte au fond, le Dr Sanders vit un petit cabinet de toilette. Il se dit qu’il devait se trouver dans la chambre principale d’une résidence officielle qu’on gardait pour les dignitaires du gouvernement en visite ou le président d’une des compagnies minières. Bien que somptueusement meublée — tout venait droit des pages d’un catalogue d’un grand magasin de Paris ou de Londres — la pièce était vide de tout objet personnel. Pour on ne savait quelle raison le grand lit à deux places, un lit à colonnes, pensa Sanders, à en juger par les taches au plafond, avait été enlevé, et les autres meubles repoussés d’un seul côté par Ventress. Ce dernier était toujours debout devant la fenêtre ouverte, regardant la rivière où gisaient embaumés le crocodile et le bateau gemmé. Sa barbe clairsemée lui donnait un air fiévreux, hagard. À demi penché sur son fusil, il se pressa contre la fenêtre, sans se soucier des morceaux de la gaine de cristal qu’il fit tomber du lourd rideau de brocart.

Le Dr Sanders voulut se lever mais Ventress lui fit signe de rester assis.

— Reposez-vous, docteur. Nous sommes là pour un bon moment. Sa voix était devenue plus dure et le poli de l’humour en était absent. Il détourna les yeux du canon de son fusil. Quand avez-vous vu Thorensen pour la dernière fois ?

— Le propriétaire de la mine ? Sanders fit un geste vers la fenêtre. Quand nous avons couru à la recherche de l’hélicoptère. Vous voulez le rencontrer ?

— En un sens, oui. Que faisait-il ?

Le Dr Sanders remonta le col de sa veste, épousseta les fines aiguilles de gel qui en couvraient l’étoffe.

— Il tournait en rond comme nous tous, complètement perdu.

— Perdu ? Ventress eut un reniflement de mépris. Il est malin comme un singe. Il connaît tous les coins et recoins de cette forêt comme sa poche.

Sanders se leva enfin et s’approcha de la fenêtre mais Ventress eut un mouvement d’impatience et lui fit signe de s’éloigner.

— Ne venez pas près de la fenêtre, docteur. Et avec un bref éclair de son ancien humour, il ajouta : « Je ne veux pas encore vous utiliser comme appât ! »

Sans tenir compte de cet avertissement, Sanders jeta un coup d’œil sur la pelouse. Comme des traces de pas dans l’herbe couverte de rosée, les empreintes sombres de ses chaussures traversaient la surface de sequins luisants et se fondaient dans la pente vert pâle au fur et à mesure que continuait le processus de cristallisation. Bien que la principale vague d’activité se fût éloignée, la forêt se vitrifiait toujours. Le silence absolu des arbres-joyaux paraissait confirmer que la zone touchée s’était bien des fois multipliée. Un calme gelé s’étendait aussi loin qu’on pût voir, comme si Ventress et lui étaient perdus au cœur des grottes d’un immense glacier. Pour souligner encore la proximité du soleil tout avait la même couronne de lumière. La forêt était un immense labyrinthe de cavernes de glace, fermées au reste du monde et éclairées par des lampes souterraines.

Ventress se détendit un instant, posa un pied sur le rebord de la fenêtre et observa Sanders.

— Un long voyage, docteur, mais qui valait la peine d’être fait ?

— Il n’est pas fini, fit Sanders en haussant les épaules. Et de loin. Il faut encore que je retrouve mes amis. Pourtant, je suis d’accord avec vous, c’est une extraordinaire expérience. Il y a quelque chose de revivifiant dans la forêt. Est-ce que vous aussi… ?

— Bien sûr, docteur. Ventress se retourna vers la fenêtre, fit taire Sanders d’un geste de la main. La gelée scintillait sur les épaules de son complet blanc en un faible palimpseste de couleurs. Il scruta la végétation de cristal le long de la rivière. Après une pause, il continua : « Mon cher Sanders, vous n’êtes pas le seul à sentir ces choses, je vous l’assure. »

— Vous étiez déjà venu ici ?

— Vous voulez dire, est-ce du déjà vu ? Ventress jeta un coup d’œil circulaire sur la pièce. Ses traits fins étaient presque cachés par la barbe.

— Non, dit Sanders après avoir hésité. Êtes-vous vraiment déjà venu ?

— Nous sommes tous déjà venus, fit Ventress, ignorant la dernière phrase du médecin. Tout le monde s’en apercevra bientôt — s’il en a le temps. Il prononça le mot avec une de ses inflexions particulières, le faisant traîner comme sonne un glas. Il écouta les derniers échos se répercuter entre les murs de cristal comme un requiem de plus en plus lointain. Cependant, docteur, je sens que c’est là quelque chose dont nous allons tous bientôt manquer. Qu’en pensez-vous ?

Le Dr Sanders tenta de ramener un peu de chaleur dans ses mains en les massant. Ses doigts lui parurent secs, fragiles, sans chair et il regarda la cheminée vide derrière lui se demandant si cette alcôve décorée, gardée de chaque côté par un grand dauphin doré, avait un conduit à fumée. Pourtant, en dépit de l’air froid dans la maison, il se sentait moins glacé que revigoré.

— Notre temps va s’épuiser ? demanda-t-il. Je n’y ai pas encore réfléchi. Quelle est votre explication ?

— N’est-ce point évident, docteur ? Est-ce que votre propre « spécialité », l’aspect sombre du soleil que nous voyons ici autour de nous, ne vous fournit pas un indice ? La lèpre, comme le cancer, est certainement et par-dessus tout une maladie du temps, le résultat d’une « surextension » de soi-même à travers ce véhicule particulier ?

Le Dr Sanders hochait la tête pendant que parlait Ventress, voyait son visage squelettique prendre vie en discutant de cet élément qu’il paraissait, superficiellement au moins, mépriser.

— C’est une théorie, fit-il quand Ventress eut fini. — Mais pas — pas assez scientifique ? Ventress rejeta la tête en arrière et d’une voix plus haute se mit à déclamer : « Considérez les virus, docteur, avec leur structure cristalline, ni animés, ni inanimés, et leur immunité contre le temps ! Il balaya le rebord de la fenêtre de la main et ramassa une poignée de grains hyalins puis les envoya rouler sur le sol comme des billes écrasées. Vous et moi serons bientôt comme eux Sanders, et le reste du monde aussi. Ni vivants, ni morts ! »

À la fin de sa tirade, Ventress se retourna vers la fenêtre et recommença à scruter la forêt. Un muscle s’agitait nerveusement dans sa joue gauche, comme un éclair lointain marque la fin de l’orage.

— Pourquoi cherchez-vous Thorensen ? Vous voulez sa mine de diamants ?

— Ne dites pas de sottises ! Ventress lança un juron. C’est le dernier de mes soucis, les pierres précieuses ne sont pas rares dans la forêt, docteur. D’un geste méprisant, il gratta un morceau de cristal sur l’étoffe de son complet. Si vous le désirez, je peux vous cueillir un collier de Régents.

— Que faites-vous ici ? demanda calmement Sanders. Dans cette maison ?

— Thorensen habite ici.

— Quoi ? Incrédule, Sanders examina de nouveau les meubles surchargés d’ornements, les miroirs aux cadres dorés, pensant à l’homme corpulent en complet bleu au volant de la Chrysler cabossée. Je ne l’ai vu qu’un moment, mais cela ne lui ressemble guère.

— Précisément. Je n’ai jamais vu un tel mauvais goût. Ventress hocha la tête. Et croyez-moi, comme architecte, j’en ai vu ! Toute la maison n’est qu’une pathétique plaisanterie. Il montra l’un des divans de marqueterie avec un chevet en spirale qui s’était transformé en une brillante parodie d’un cartouche rococo, la volute se tordant comme les cornes trop longues d’une chèvre. Louis XIX, peut-être ?

Emporté par ses sarcasmes contre l’absent, Ventress avait tourné le dos à la fenêtre. Sanders regarda derrière lui et vit le crocodile pris au piège dans la rivière se soulever sur ses faibles pattes, comme s’il cherchait à mordre un passant. Interrompant Ventress, Sanders le montra du doigt, mais une voix le devança.

— Ventress !

Le cri, un cri de colère et de défi, venait d’un massif d’arbustes de cristal, à gauche, à la limite de la pelouse. Une seconde plus tard un coup retentit dans l’air froid. Ventress se retourna, repoussa Sanders d’une main, la balle s’écrasa dans le plafond au-dessus de leur tête et fit tomber un énorme morceau de lattis gelé qui vola en éclats autour de leurs pieds sur une masse d’aiguilles aplaties. Ventress eut un mouvement de recul puis tira aveuglément dans le massif d’arbustes. Les détonations éveillèrent des échos dans les arbres pétrifiés, qui tremblèrent et laissèrent tomber leurs cristaux d’éclatantes couleurs.

— Baissez-vous ! Ventress s’aplatit au sol et rampa jusqu’à l’autre fenêtre, puis fit passer le canon de son fusil à travers les vitres couvertes de gelée. Après un premier instant de stupéfaction et de panique, il avait retrouvé ses esprits et parut même heureux de se voir offrir cette chance d’une confrontation. Il examina le jardin, puis se releva quand les craquements d’un arbre à quelque distance parurent indiquer la retraite de leur assaillant caché. Il se dirigea alors vers Sanders, debout, le dos au mur, près de la fenêtre.

— Ça va, il est parti.

Sanders hésita avant de bouger. Il observa les arbres au bord de la pelouse, essayant de montrer le moins possible de lui-même. Au fond de la pelouse, encadré par deux chênes, un belvédère blanc avait été métamorphosé par le gel en une énorme couronne de cristal. Ses châssis de verre scintillaient comme des bijoux enchâssés, on eût dit que quelqu’un bougeait derrière eux. Cependant Ventress restait en vue, debout devant la fenêtre et étudiait la scène au-dessous de lui.

— Était-ce Thorensen ? demanda Sanders.

— Bien entendu. Cette brève passe d’armes paraissait avoir détendu Ventress. Le fusil mollement posé dans le creux de son coude, il se promena autour de la chambre, s’arrêtant par moments pour inspecter le trou laissé par la balle dans le plafond. Pour quelque obscure raison, il semblait persuadé que Sanders était de son côté dans ce duel, peut-être parce que le médecin l’avait déjà sauvé à Port Matarre. Les actes de Sanders, cependant, n’avaient guère été que des réflexes, Ventress ne pouvait l’ignorer, et il n’était point homme à se croire l’obligé d’un autre, quoi qu’il ait pu faire pour lui. Sanders se dit qu’en réalité Ventress avait senti entre eux quelques affinités pendant leur voyage en bateau depuis Libreville et que sa sympathie ou son hostilité devaient être souvent fondées sur ces rencontres de hasard.

Dans le belvédère, les mouvements avaient cessé. Sanders sortit de sa cachette derrière la fenêtre.

— Ce sont des hommes de Thorensen qui vous ont attaqué à Port Matarre ?

— Vous pourriez bien avoir raison, docteur, fit Ventress avec un haussement d’épaules. Mais ne vous inquiétez pas, je vous protégerai.

— Vous aurez fort à faire car ces tueurs ne plaisantaient pas. D’après ce que m’a dit le capitaine au camp de base, les compagnies minières ne se laisseront arrêter par rien.

Ventress hocha la tête, exaspéré par l’incompréhension de Sanders.

— Docteur ! Vous persistez à découvrir les raisons les plus banales… Vous n’avez évidemment aucune idée de vos motifs réels. Pour la dernière fois, ce ne sont pas les maudites mines de diamants de Thorensen qui m’intéressent. Thorensen ne s’y intéresse pas non plus. Ce qu’il y a entre nous — il s’arrêta, regarda d’un air vague à travers la fenêtre, son visage montrant pour la première fois des signes de fatigue. D’une voix égarée, comme se parlant à lui-même, il continua : « Croyez-moi, j’ai du respect pour Thorensen. Aussi fruste qu’il soit, il comprend que nous avons le même but, et que ce n’est qu’une question de méthode — Ventress alors se détourna. Il vaut mieux que nous partions à présent, déclara-t-il. Il n’y a plus aucune raison de rester. Où allez-vous ? »

— À Mont Royal, si c’est possible.

— Mais ce ne sera pas possible. Ventress montra la forêt par la fenêtre. Le centre de l’orage est exactement entre la ville et l’endroit où nous sommes. Votre seul espoir est d’atteindre le fleuve et de le suivre jusqu’au camp de base de l’armée. Qui cherchez-vous ?

— Un ancien confrère à moi et sa femme. Connaissez-vous l’hôtel Bourbon ? C’est à quelque distance de la ville. L’hôpital de la mission est près de cet hôtel.

— Bourbon ? Le visage de Ventress se plissa. Vous vous trompez de siècle, vous voilà de nouveau hors du temps, Sanders. Il se dirigea vers la porte. C’est une vieille ruine, au diable vauvert. Il faudra que vous restiez avec moi jusqu’à ce que nous ayons atteint l’orée de la forêt. Après vous pourrez essayer de retourner au camp.

Tâtant chaque marche du pied, ils descendirent l’escalier cristallisé. À mi-chemin, Ventress qui marchait en avant, s’arrêta et fit signe à Sanders d’avancer.

— Mon revolver. Il tapa sur l’étui suspendu à son épaule. Je vous suis, regardez si on voit quelque chose de la porte.

Il revint sur ses pas et Sanders traversa la grande salle vide. Il s’arrêta au milieu des piliers de pierres précieuses, peu pressé, malgré les instructions de Ventress, de s’exposer à servir de cible dans la large porte du portique à colonnes. Du centre de la salle, le jardin et les arbres paraissaient silencieux. Il se tourna, attendit au milieu des piliers, près de l’alcôve à sa gauche. Des douzaines de reflets de lui-même brillaient dans les murs et les meubles gainés de verre.

Sanders leva involontairement les mains pour saisir les arcs-en-ciel de lumière autour de son costume et de son visage. Une légion d’El Dorado, ayant tous ses traits, reculaient dans les miroirs, il n’eût jamais pu espérer tant d’images de lui-même en homme de lumière. Il étudia son reflet de profil, remarquant à quel point les bandes de couleur adoucissaient ses traits tendus, la ligne de sa bouche, de ses yeux, estompant les traces du temps qui avaient durci les tissus comme les écailles mêmes de la lèpre. Un instant il parut de vingt ans plus jeune, avec ces teintes rosées étalées sur ses joues plus habilement que ne l’eût fait un Titien ou un Rubens.

Il se mit alors à observer l’image en face de lui et il remarqua avec surprise qu’au milieu de ces reflets prismatiques de lui-même réfractés par le soleil il avait découvert un jumeau à la peau plus sombre. Le profil et les traits étaient vagues, mais la peau avait presque la couleur de l’ébène et reflétait les bleus et violets mouchetés de l’autre extrémité du spectre. Menaçant au milieu de ces hommes de lumière, le sombre personnage restait immobile la tête détournée comme s’il eût été conscient de son aspect négatif. Dans sa main baissée, une lance de lumière argentée luisait comme une étoile dans un calice.

Sanders bondit brusquement derrière le pilier à sa gauche, tandis que le Noir caché dans l’alcôve se précipitait sur lui. Le couteau passa comme un éclair devant le visage de Sanders, sa blanche lumière plongeant parmi les reflets tournant tels des soleils ivres autour des deux hommes et des couleurs jaillissaient en flots de sang de leurs bras et de leurs jambes. Sanders envoya un coup de pied à la main du Noir ; il l’avait plus ou moins reconnu, c’était un des tueurs qu’il avait vus sur les passerelles de Port Matarre. Le Noir s’accroupit, son visage aigu, osseux presque entre ses genoux, et leva son couteau. Sanders recula vers l’escalier et aperçut alors le grand mulâtre en chemise de toile qui le guettait derrière une bibliothèque du salon, un pistolet automatique dans sa main coupée d’une cicatrice. Le gel donnait à son visage sombre une étrange luminosité.

Avant que Sanders pût crier, avertir Ventress, un coup partit, siffla dans l’air au-dessus de sa tête. Il se courba, vit le Noir au couteau tomber, se tordre de douleur. Le lacis troué dans le mur derrière lui glissa et se brisa sur un divan. Le Noir réussit à se relever et courut à travers l’entrée comme un animal blessé. Un second coup le suivit de l’escalier et Ventress descendit de son observatoire derrière la rampe. Son visage tendu caché derrière la crosse de son fusil, il fit signe à Sanders d’aller de l’entrée au salon. Le mulâtre caché derrière la bibliothèque traversa la pièce en courant, tira une fois en s’arrêtant sous le lustre et l’impact de l’explosion fit tomber en averse de lumière sur sa tête rasée les pendeloques de cristal taillé. Il cria quelque chose à un homme de haute taille vêtu d’une veste de cuir, debout devant le mur du fond. L’homme ouvrait un coffre-fort au-dessus de la cheminée décorative.

Le mulâtre le protégea en tirant à travers la porte. L’homme près du coffre-fort en sortit une boîte de métal tandis que Ventress renversait le porte-habits d’acajou en travers de la porte. La boîte métallique tomba et des douzaines de rubis et de saphirs s’éparpillèrent aux pieds de l’homme en veste de cuir. Sans se soucier de Ventress qui essayait de tirer sur le mulâtre, il se pencha, ses grosses mains ramassèrent une poignée de pierres précieuses. Ensuite, le mulâtre et lui tournèrent les talons, coururent vers les portes-fenêtres, brisant de leurs épaules les châssis légers.

Ventress sauta par-dessus la barricade et entra dans le salon, se faufila entre les canapés et les fauteuils trop capitonnés. Comme sa proie disparaissait entre les arbres, Ventress atteignit les fenêtres, rechargea son fusil avec des balles qu’il prit dans sa poche et tira un dernier coup à travers la pelouse.

Il pointa le canon sur Sanders quand ce dernier passa par-dessus le porte-habits pour entrer dans la pièce.

— Ça va, docteur, ils ont filé ? Ventress respirait rapidement, ses maigres épaules agitées par un excès d’énergie nerveuse. Qu’y a-t-il ? Il ne vous a pas touché ?

Sanders alla vers lui, écarta le canon du fusil toujours pointé sur lui et regarda fixement le visage osseux aux yeux surexcités de l’homme barbu.

— Ventress ! Vous saviez qu’ils étaient là ! Vous vous êtes vraiment servi de moi comme appât !

Il s’arrêta de parler, Ventress ne faisait aucune attention à lui ; près de la porte-fenêtre, il continuait à guetter, regardant à droite, à gauche. Sanders se détourna, soudain détendu, calme plutôt que fatigué. Il remarqua les joyaux étincelant par terre.

— Vous me disiez que Thorensen ne s’intéressait pas aux pierres précieuses.

Ventress tourna la tête, observa Sanders, puis le sol sous le coffre-fort. Il laissa presque tomber son fusil, se pencha, se mit à toucher les pierres, comme intrigué de les trouver là. Distraitement il en mit quelques-unes dans sa poche, puis finalement les ramassa toutes, et revint vers la fenêtre.

— Vous ne vous êtes pas trompé, Sanders, fit-il d’une voix sans expression, mais, croyez-moi, je pensais aussi à votre sécurité. Sortons d’ici, finit-il d’un ton sec.

En traversant la pelouse, Ventress s’attarda un instant derrière Sanders, pour la deuxième fois. Sanders s’arrêta, jeta un regard en arrière sur la maison qui se dressait derrière eux parmi les arbres comme un gâteau de mariage géant. Ventress contemplait des pierres précieuses dans le creux de sa main. Les étincelants saphirs glissèrent entre ses doigts, tombèrent derrière lui sur l’herbe scintillante de sequins, illuminant ses empreintes quand il pénétra sous les sombres voûtes de la forêt.

II. La gloriette

Ils suivirent pendant une heure la rivière fossilisée. Ventress marchait en tête, fusil en main, d’un pas vif et assuré, alors que Sanders boitillait derrière. De temps en temps ils passaient à côté d’un canot enchâssé dans la croûte de cristal, ou un crocodile vitrifié se soulevait, grimaçait silencieusement, la gueule pleine de joyaux, remuait dans sa faille de verre colorée.

Ventress guettait toujours l’apparition éventuelle de Thorensen. Lequel des deux poursuivait l’autre, Sanders ne put le découvrir, non plus que l’objet de leur lutte sanglante. Bien que Thorensen l’eût deux fois attaqué, Ventress paraissait presque l’encourager à continuer, s’offrant délibérément au danger, comme s’il tentait de prendre au piège le propriétaire des mines.

— Ne pouvons-nous retourner à Mont Royal ? hurla le Dr Sanders, éveillant des échos sous les voûtes. Nous nous enfonçons dans la forêt.

— Le chemin de la ville est coupé, mon cher Sanders. Mais ne vous inquiétez pas, je vous y amènerai en temps utile. Ventress franchit agilement une fissure à la surface de la rivière. Sous la masse de cristaux qui se dissolvaient, un mince filet d’eau ruisselait dans un profond chenal.

L’homme au complet blanc montrant toujours le chemin, ils pénétrèrent plus avant dans la forêt. Parfois ils tournaient en rond, comme si Ventress se familiarisait avec la topographie de ce monde crépusculaire. Chaque fois que le Dr Sanders s’asseyait pour se reposer sur l’un des troncs d’arbres vitrifiés et secouait les cristaux se formant sur ses semelles en dépit de leur marche constante, Ventress l’attendait impatiemment, l’observait avec l’air de se demander s’il allait l’abandonner à la forêt. L’air était toujours glacé et les ombres denses les cernaient, ou se déployaient autour d’eux.

Comme ils se dirigeaient vers le cœur de la forêt, laissant derrière eux la rivière dans l’espoir de rejoindre le fleuve un peu plus bas, ils retrouvèrent l’épave de l’hélicoptère qui s’était écrasé dans les bois un peu plus tôt.

Quand ils passèrent à côté de l’engin gisant comme un fossile blasonné dans un creux à la gauche du chemin, le Dr Sanders ne le reconnut pas. Ventress s’arrêta. L’air sombre, il montra l’énorme machine et Sanders se rappela l’hélicoptère plongeant dans la forêt à 800 mètres de la zone d’inspection. Les quatre pales tordues, gelées et nervurées comme les ailes d’une mouche géante, étaient déjà recouvertes par les treillis de cristal tombant des arbres proches. Le fuselage à demi enfoncé dans le sol s’était épanoui en un énorme joyau translucide et dans ses profondeurs solides, comme chevaliers emblématiques enchâssés dans une bague de pierre médiévale, les deux pilotes étaient assis pétrifiés devant le tableau de bord. Leurs casques d’argent émettaient une fontaine de lumière sans fin.

— Trop tard pour leur venir en aide. Un rictus de douleur tordit la bouche de Ventress. Il détourna le visage et s’éloigna. Venez, Sanders, ou vous serez bientôt comme eux, la forêt change constamment.

— Attendez ! Sanders grimpa sur les broussailles fossilisées, écartant d’un coup de pied des morceaux de feuillage vitrifié. Il fit le tour du dôme du cockpit. Ventress, il y a un homme ici !

Ils descendirent tous les deux au fond du cratère sous l’arrière de l’hélicoptère. Étendu sur les racines serpentines d’un chêne géant à travers lesquelles il avait essayé de se traîner, se trouvait le corps d’un homme en uniforme. Sa poitrine et ses épaules étaient couvertes d’une énorme cuirasse de plaques gemmées, ses bras gainés du même gantelet de prismes recuits que Sanders avait vu sur le noyé de Port Matarre.

— Ventress ! C’est le capitaine Radek ! Sanders observa le képi couvrant la tête de l’homme, à présent un immense saphir sculpté en la forme d’un casque de conquistador. Réfractés à travers les prismes, efflorescences du visage de l’homme, ses traits paraissaient se recouvrir les uns les autres dans une douzaine de plans différents, mais le Dr Sanders pouvait encore reconnaître le visage au menton mou du capitaine Radek, le médecin militaire qui l’avait emmené pour la première fois dans la zone d’inspection. Radek était revenu sur ses pas, après tout, chercher sans doute Sanders, quand il ne l’avait pas vu ressortir de la forêt. À sa place, il avait trouvé les deux pilotes dans l’hélicoptère.

Des arcs-en-ciel luisaient dans les yeux du mort.

— Ventress ! Sanders se rappela le noyé de Port Matarre. Il appuya fortement la main sur le plastron de cristal, essayant de déceler quelque trace de chaleur à l’intérieur. Il est encore vivant là-dedans. Aidez-moi à le sortir de là.

Ventress se redressa au-dessus du corps étincelant et hocha la tête.

— Je le connais ! hurla alors Sanders.

— Docteur, vous perdez votre temps, fit Ventress, serrant son fusil, et il grimpa hors du trou. Secouant la tête, ses yeux inquiets regardaient les arbres autour de lui. Laissez-le ici. Il a trouvé la paix.

Sanders à cheval sur le corps cristallin, tenta de le soulever. Son poids était énorme, il put à peine bouger un bras. Une partie de la tête et de l’épaule et tout le bras droit s’étaient soudés, comme du métal fondu, aux excroissances de cristal à la base d’un chêne. Comme Sanders commençait à donner des coups de pied aux racines tordues, essayant de libérer le corps, Ventress hurla pour l’en empêcher. Mais avec un dernier effort, Sanders réussit à arracher le corps à leur étreinte et, de la gaine de cristal, se détachèrent plusieurs éclats du visage et des épaules.

Avec un cri, Ventress sauta à nouveau dans le trou et saisit le bras de Sanders.

— Pour l’amour de Dieu ! dit-il, mais Sanders l’écarta, il abandonna la partie et tourna la tête. Au bout d’un instant, il observa à nouveau Sanders de ses petits yeux amers, fit un pas en avant et l’aida à soulever du trou le corps transformé en joyau.

Cent mètres plus loin ils atteignirent les berges de la rivière tributaire du fleuve. Elle s’était élargie, avait à présent près de dix mètres d’une rive à l’autre. Au centre, la croûte fossilisée n’avait que quelques centimètres d’épaisseur et ils virent au-dessous l’eau courante. Ils laissèrent le corps miroitant de Radek allongé sur la berge, les bras étendus, son armure de cristal en lente déliquescence. Le Dr Sanders coupa une solide branche d’arbre et se mit à briser la croûte de la rivière. Quand il enfonça le rameau plus avant, les cristaux se fragmentèrent aisément et en quelques minutes, il avait fait une ouverture circulaire de trois à quatre mètres de large. Il tira alors la branche sur la rive jusqu’à l’endroit où gisait Radek, se pencha, souleva le corps par-dessus la branche et y attacha les épaules de Radek avec sa ceinture. Avec un peu de chance, le bois tiendrait la tête de Radek au-dessus de l’eau assez longtemps pour qu’il reprit conscience au fur et à mesure que les cristaux se dissoudraient dans le courant de la rivière.

Ventress ne fit aucun commentaire, mais continua à observer Sanders avec des yeux pleins d’amertume. Il cala son fusil contre un arbre et aida le médecin à porter le corps jusqu’à l’ouverture au-dessus de l’eau. Prenant chacun une extrémité de la branche ils abaissèrent Radek dans la rivière, pieds en avant. Le courant était rapide et ils regardèrent un instant le corps tourbillonner et s’éloigner dans le tunnel blanc. Les cristaux lavés des bras et des jambes de Radek luisaient faiblement sous l’eau et sa tête à demi submergée reposait sur la branche. Le Dr Sanders traversa la berge avec difficulté, puis s’assit sur le sable jaspé et ôta les aiguilles qui avaient percé ses paumes et ses doigts.

— Il y a une petite chance qu’il s’en sorte, cela valait la peine d’essayer, dit-il. Ils surveillent le fleuve, ils le verront peut-être.

Ventress vint vers Sanders, son petit corps raidi, baissant son menton barbu. Les muscles de son visage osseux agitaient silencieusement sa bouche comme s’il composait avec grand soin sa réplique.

— Sanders, c’était trop tard. Un jour vous saurez ce que vous avez enlevé à cet homme.

— Que voulez-vous dire ? fit Sanders, relevant la tête, irrité. Ventress, Radek m’avait rendu service.

— Écoutez, docteur, et n’oubliez pas, fit Ventress sans prêter attention à ce qu’il avait dit, si vous me trouvez jamais dans cet état, ne me touchez pas, c’est bien compris ?

Ils partirent à travers la forêt sans parler. Sanders se trouvait parfois à plus de cinquante mètres derrière Ventress, il crut même une fois qu’il l’avait abandonné, mais la silhouette en complet blanc, les cheveux et les épaules couverts d’une belle fourrure de gel, réapparaissaient. Bien qu’exaspéré par l’insensibilité, le manque de pitié de Ventress envers Radek, Sanders sentait qu’il y avait peut-être quelque autre explication à sa conduite.

Ils atteignirent enfin une petite clairière, limitée de trois côtés par un ruisseau se jetant dans la rivière. Sur l’autre rive une gloriette à haut pignon poussait son toit vers le ciel par une trouée dans la voûte des arbres. De sa seule flèche une mince toile d’araignée faite de fils opaques s’étendait jusqu’aux arbres environnants comme un voile diaphane revêtant le jardin de verre et le pavillon de cristal d’un poli de marbre, presque sépulcral en son intensité.

Et pour renforcer cette impression, les fenêtres donnant sur la véranda entourant la maison étaient incrustées de volutes compliquées, comme on en voit sur les croisées des tombeaux ambitieux.

Ventress fit signe à Sanders de reculer et approcha des limites du jardin, fusil dressé. Pour la première fois depuis que Sanders le connaissait, il n’avait pas l’air sûr de lui. Il contemplait la gloriette comme un explorateur s’aventurant dans les profondeurs de la jungle et qui découvre un étrange et énigmatique mausolée.

Très haut au-dessus de lui, ses ailes retenues par la voûte de verre, une grive dorée s’agitait lentement dans la lumière d’après-midi et les ondulations de son aura liquide formaient autour d’elle des cercles comme les rayons d’un soleil cruciforme.

Ventress se redressa, attendit un instant, rien ne bougea dans le pavillon. Il s’élança alors, d’un arbre à l’autre, puis traversa la surface gelée de la rivière d’un pas félin. À 10 mètres de la gloriette, il s’arrêta de nouveau, distrait par la grive dorée dans la voûte au-dessus de sa tête.

— C’est Ventress ! Attrapez-le !

Une détonation retentit dans la clairière, les échos se répercutèrent parmi le feuillage cassant. Alarmé, Ventress s’accroupit sur les marches du pavillon scruta les fenêtres fermées. À l’orée de la clairière, 50 mètres derrière lui, apparut un homme blond de haute taille vêtu d’une veste de cuir noir, le propriétaire de la mine, Thorensen. Revolver au poing, il courut vers la gloriette, s’arrêta brusquement pour tirer encore sur Ventress et le grondement de l’explosion retentit dans toute la clairière. Derrière le Dr Sanders le lacis de cristal des mousses retombant des arbres devint opaque puis s’effondra comme les murs d’une galerie des glaces.

La porte de derrière du pavillon s’ouvrit. Un Africain nu, sa jambe gauche, le côté gauche de son torse et de sa taille dans le plâtre, sortit sur la véranda, un fusil à la main. Se mouvant avec difficulté, il s’appuya contre un pilier puis tira sur Ventress toujours accroupi sur les marches.

Ventress descendit d’un bond de la véranda et détala comme un lièvre à travers la rivière, presque courbé en deux, sautant par-dessus les petites failles de la surface. Avec un dernier regard en arrière, son maigre visage barbu déformé par la peur, il courut vers les arbres et Thorensen, plus corpulent, se laissa distancer.

Soudain, au moment où Ventress atteignait la courbe du ruisseau à l’endroit où il s’élargissait en approchant de la rivière, un mulâtre au crâne rasé sortit de sa cachette au milieu des hautes feuilles des plantes des marais poussant tels des éventails d’argent au bord de la berge. Son immense corps noir aux contours cernés de gel se dessinait sur le fond de forêt environnante. Il bondit comme un taureau prêt à enfoncer ses cornes dans un matador en fuite. Ventress passa à quelques pas de lui, le mulâtre lança le bras en avant et jeta un filet d’acier qui retomba sur la tête du petit homme. Il perdit l’équilibre, fit un pas de côté, tomba, glissa sur 10 mètres de surface gelée, leva son visage alarmé, emprisonné derrière les mailles.

Avec un grognement de satisfaction le mulâtre tira de sa ceinture un long poignard et s’avança lourdement vers le petit homme étendu gisant devant lui comme une volaille troussée. Ventress donna des coups de pied dans le filet, tenta d’en dégager son fusil de chasse. À dix pieds de lui, le mulâtre fendit l’air de son poignard à titre d’essai puis courut pour donner le coup de grâce.

— Thorensen, rappelez-le ! cria Sanders. La rapidité avec laquelle tout cela s’était passé avait cloué Sanders sur place à l’orée de la clairière. Les oreilles encore assourdies par les détonations, il cria de nouveau quelque chose à Thorensen, qui attendait, bras ballants, au pied des marches du pavillon. Son long visage était à demi détourné comme s’il préférait ne point prendre part au dénouement.

Toujours allongé sur le dos, Ventress avait réussi à se dégager en partie du filet et le remonta jusqu’à sa taille. Le mulâtre se dressa au-dessus de lui, le poignard levé derrière sa tête.

En se tordant comme un épileptique, Ventress put s’éloigner de quelques pas. Le mulâtre éclata de rire, puis hurla de colère. La surface de cristal avait cédé sous son énorme pied et il s’enfonça jusqu’aux genoux à travers la croûte. D’une poussée, il se souleva à la surface sur une jambe, puis s’enfonça de nouveau comme il tentait de sortir l’autre. Ventress se débarrassa du filet à coups de pied, le mulâtre allongea le bras et fit une entaille dans la glace à quelques centimètres de ses talons.

Ventress se remit debout, chancelant. Le fusil était toujours pris dans le filet, il ramassa le tout et partit en courant, glissant sur les plaques à demi cristallisées. Derrière lui, le mulâtre chargea comme un lion de mer furieux à travers la croûte qui s’affaissait, se faisant son chemin à coups de poignard.

Ventress était hors d’atteinte. À l’endroit où le petit ruisseau s’élargissait, le profond chenal où courait l’eau pour aller se déverser dans la rivière n’était couvert que d’une mince croûte. La surface gelait sous les pieds de Ventress, mais les sinueux sentiers de glace solide résistèrent sous son poids léger. En vingt mètres il atteignit la berge et disparut au milieu des arbres.

L’Africain tira un dernier coup sur lui de la véranda de la gloriette. Le Dr Sanders était alors au centre de la clairière. Il observa le mulâtre qui se roulait dans sa bauge de cristaux à demi humides, les tailladait avec colère, faisant jaillir une pluie de lumière aux couleurs d’arc-en-ciel.

— Eh, vous, venez ici ! De son revolver Thorensen fit signe à Sanders d’approcher. La veste de cuir qu’il portait par-dessus son complet bleu faisait paraître plus élégante et plus musclée sa large stature. Sous les cheveux blonds, son long visage avait une expression triste et morose. Quand Sanders approcha, il l’observa prudemment.

— Que faites-vous avec Ventress ? N’étiez-vous point avec le groupe des visiteurs ? Je vous ai vu sur le quai avec Radek.

Le Dr Sanders allait parler quand Thorensen leva la main. Il fit un signe à l’Africain sur la véranda qui pointa son fusil sur le médecin.

— Je vous verrai dans une minute, ne tentez pas de vous échapper dit-il, et il partit vers l’endroit où était le mulâtre.

Le mulâtre avait réussi à grimper sur une plaque plus ferme près de la gloriette. Quand Thorensen s’approcha, il se mit à gesticuler et à crier, agitant son poignard, montrant la croûte effondrée, comme pour s’excuser de n’avoir pas pris Ventress. Thorensen hocha la tête et le renvoya avec lassitude d’un geste de la main. Il s’avança ensuite sur la surface de la rivière tâtant du pied la résistance des cristaux à demi formés. Pendant plusieurs minutes, il fit une sorte de va-et-vient, regardant dans la direction du fleuve, comme s’il mesurait les dimensions des canaux souterrains.

Il revint vers Sanders. Les cristaux humides sur ses chaussures luisaient faiblement, émettaient une lumière colorée. D’un air distrait, il écouta Sanders lui raconter qu’il avait été pris au piège dans la forêt après que l’hélicoptère s’y fut écrasé. Sanders décrivit comment il avait rencontré par hasard Ventress, comment ils avaient découvert le corps de Radek. Se remémorant les violentes protestations de Ventress, Sanders insista sur les raisons qu’il avait eu de tenter apparemment de noyer un mort.

— Il a peut-être une chance, fit Thorensen en hochant la tête sombrement. Et comme pour rassurer Sanders, il ajouta : « Vous avez fait ce qu’il fallait. »

Le mulâtre et l’Africain nu à demi emmailloté de bandes étaient assis sur les marches de la véranda. Le mulâtre affilait son poignard, l’autre, son fusil reposant sur un genou, scrutait la forêt. Il avait le mince visage intelligent d’un jeune employé ou d’un contremaître et jetait de temps à autre un coup d’œil à Sanders avec l’air d’un homme retrouvant un confrère plus savant, de la même caste instruite. Sanders le reconnut, c’était l’homme qui l’avait attaqué au couteau dans la galerie des glaces de la maison de Thorensen et qu’il avait pris d’abord pour un sombre reflet de lui-même.

Thorensen regardait par les fenêtres du pavillon et paraissait à peine conscient de la présence de Sanders à côté de lui. Le médecin remarqua que la veste de cuir de Thorensen n’était pas touchée par le gel.

— Pouvez-vous me ramener au poste de l’armée ? lui demanda-t-il. Il y a des heures que j’essaie de sortir de la forêt. Connaissez-vous l’hôtel Bourbon ?

— L’armée est loin d’ici, fit Thorensen. Une expression morose assombrit son long visage. Le gel s’étend à toute la forêt. Il montra de son revolver l’autre berge du fleuve. Et Ventress ? Le barbu, où l’avez-vous rencontré ?

Sanders s’expliqua de nouveau. Ni Thorensen ni le mulâtre ne reconnurent en lui le défenseur de Ventress à Port Matarre.

— Il s’était abrité dans une maison près du fleuve. Votre maison, m’a-t-il dit. Pourquoi tiriez-vous sur lui ? Est-il un criminel ? Essaie-t-il de dérober quelque chose dans votre mine ?

À cela, le jeune Africain se mit à rire. Thorensen hocha la tête, le visage dénué d’expression. Ses manières étaient furtives, ambiguës, comme s’il n’était pas sûr de lui-même ni de ce qu’il devait faire de Sanders.

— C’est bien pire. Ventress est fou, complètement détraqué. Il se détourna, commença à monter les marches et fit un signe à Sanders, comme s’il allait le laisser trouver son chemin lui-même dans la forêt. Soyez prudent, on ne sait ce que va faire la forêt. Ne vous arrêtez pas de marcher, tournez sur vous-même.

— Attendez ! Je voudrais me reposer ici et j’ai besoin d’une carte. Il faut que je trouve cet hôtel Bourbon.

— Une carte ? À quoi cela vous servirait-il à présent ? Thorensen hésita, jeta un coup d’œil au pavillon, soucieux, comme si Sanders pouvait en souiller la lumineuse blancheur.

Sanders laissa faiblement tomber ses bras le long de son corps. Thorensen haussa les épaules et fit signe à ses deux hommes de le suivre.

— Thorensen ! Le médecin fit un pas en avant et montra le jeune Africain à la jambe bandée. Laissez-moi regarder son pansement, il se sentira mieux. Je suis médecin.

Les trois hommes sur la véranda se retournèrent ensemble, et le gros mulâtre regarda Sanders avec intérêt, ses yeux bilieux eurent une expression calculatrice. Thorensen observait Sanders comme s’il le reconnaissait enfin.

— Vous êtes médecin ? En effet, je m’en souviens, Radek l’avait dit. Bien, et alors, docteur ?

— Sanders. Je n’ai rien avec moi, pas de médicaments.

— Cela ne fait rien, docteur. C’est parfait, au contraire. Il hocha encore la tête, indécis, ne sachant s’il devait faire entrer Sanders dans le pavillon. Puis il se radoucit. Bon, docteur, vous pouvez entrer pour cinq minutes. J’aurais peut-être quelque chose à vous demander.

Le Dr Sanders monta les marches de la véranda. La gloriette n’était faite que d’une seule pièce circulaire, avec une petite cuisine et une resserre sur le derrière. De lourds volets avaient été posés aux fenêtres, ils étaient à présent scellés aux châssis par les cristaux interstitiels et la seule lumière venait de la porte.

Thorensen jeta un dernier coup d’œil à la forêt, puis remit son revolver dans son étui. Les deux Africains se dirigèrent vers l’arrière du pavillon et Thorensen tourna la poignée de la porte. À travers les vitres de verre dépoli, le Dr Sanders discerna les contours d’un haut lit à colonne ; c’était évidemment celui qu’on avait enlevé de la chambre à coucher de la grande maison où Ventress et lui s’étaient abrités de l’orage. Des Amours dorés jouaient sur le baldaquin d’acajou, pipeaux aux lèvres, et les colonnes étaient quatre cariatides nues aux bras levés. Thorensen s’éclaircit alors la gorge.

— Madame… Ventress, expliqua-t-il enfin à voix basse.

III. Serena

Ils baissèrent les yeux sur celle qui occupait le lit, adossée à un gros coussin de satin, sa main fébrile sur la courtepointe de soie. Le Dr Sanders crut d’abord regarder une femme âgée, sans doute la mère de Ventress. Puis il se rendit compte qu’en fait c’était à peine plus qu’une enfant, une jeune femme aux alentours de la vingtième année. Ses longs cheveux blond platine reposaient sur un châle blanc couvrant ses épaules, et son mince visage aux hautes pommettes se levait vers la maigre lumière. Elle avait pu naguère posséder une nerveuse beauté de porcelaine, mais sa peau ravagée, la lumière faiblissante de ses yeux mi-clos, lui donnaient l’apparence d’un être surnaturellement vieilli et rappelèrent au Dr Sanders ses malades dans la salle des enfants à l’hôpital près de la léproserie, quelques minutes avant la mort.

— Thorensen. Sa voix fêlée s’éleva dans la demi-obscurité ambrée. Il fait de nouveau froid. Ne pouvez-vous allumer du feu ?

— Le bois ne veut pas brûler, Séréna. Il est transformé en verre. Thorensen restait debout au pied du lit, les yeux baissés sur la jeune femme. Avec sa veste de cuir, il ressemblait à un policier mal à son aise, de garde dans une chambre de malade. Il défit la fermeture de sa veste. Voilà ce que je vous ai apporté, Séréna. Cela vous aidera.

Il se pencha en avant, cachant quelque chose au Dr Sanders. Puis il répandit plusieurs poignées de pierres précieuses rouges et bleues sur la courtepointe. Des rubis et des saphirs de toutes les tailles qui étincelèrent d’un éclat fiévreux dans la lumière de l’après-midi finissant.

— Thorensen, merci. La main libre de la jeune femme glissa sur la courtepointe vers les pierres. Son visage enfantin prit une expression de cupidité rusée. Ses yeux devinrent étrangement sournois et Sanders sentit pourquoi le solide propriétaire de la mine la traitait avec tant de déférence. Elle saisit une poignée de joyaux, les porta à son cou, les pressa contre sa peau où les meurtrissures eurent l’air de marques de doigts. Leur contact parut la faire revivre, elle bougea les jambes, des pierres glissèrent à terre. Elle leva les yeux vers Sanders, puis se tourna vers Thorensen.

— Sur quoi tiriez-vous ? demanda-t-elle au bout d’un instant. J’ai entendu un coup de fusil, cela m’a donné mal à la tête.

— Sur un crocodile, tout simplement, Séréna. Il y a quelques crocodiles qui sont joliment malins aux alentours, il faut que je les surveille.

La jeune femme hocha la tête et, de la main qui serrait encore les joyaux, désigna Sanders.

— C’est un médecin, Séréna. Le capitaine Radek l’a envoyé, il n’y a rien à craindre.

— Mais vous disiez que je n’ai pas besoin de médecin ?

— Bien sûr, Séréna, je le sais. Le Dr Sanders n’a fait qu’entrer en passant, pour examiner un de nos hommes. Pendant ce laborieux catéchisme Thorensen pétrissait les revers de sa veste, ses yeux faisaient le tour de la pièce, sans jamais s’arrêter sur Séréna.

Sanders se rapprocha du lit, pensant que Thorensen le laisserait maintenant examiner la jeune femme. Sa respiration de tuberculeuse et sa grave anémie le dispensaient d’un diagnostic plus approfondi mais il tendit la main pour prendre son poignet.

— Docteur… Sous le coup d’une impulsion confuse, Thorensen l’écarta du lit. Il eut un geste vague de la main, puis fit signe à Sanders d’aller vers la porte de la cuisine. Un peu plus tard, docteur, nous verrons. D’accord ? Puis il se retourna vivement vers la jeune femme. Reposez-vous à présent, Séréna.

— Mais, Thorensen, il me faut davantage de ces pierres, vous ne m’en avez apporté que quelques-unes aujourd’hui. Sa main, comme une serre, chercha sur la courtepointe les joyaux pris dans le coffre-fort par Thorensen et le mulâtre au début de l’après-midi.

Sanders allait protester, mais la jeune femme leur tourna la tête et parut glisser dans le sommeil, les joyaux gisant comme des scarabées sur la peau blanche de son cou.

Thorensen donna un coup de coude et ils passèrent dans la cuisine. Avant de refermer la porte, Thorensen regarda encore la jeune femme avec des yeux tristes, comme redoutant de la voir tomber en poussière s’il la quittait.

— Mangeons quelque chose, fit-il, à peine conscient de la présence de Sanders.

Au fond de la cuisine, près de la porte, le mulâtre et l’Africain nus étaient assis sur un banc, à moitié endormis sur leurs armes. La cuisine était presque vide. Sur le poêle froid se trouvait un réfrigérateur débranché. Thorensen en ouvrit la porte et vida sur les étagères le reste des bijoux contenus dans sa Poche. Ils scintillèrent comme des cerises au milieu d’une demi-douzaine de boîtes de bœuf et de haricots. Une gelée légère, luisante, couvrait l’extérieur émaillé du réfrigérateur, et presque tout ce qui se trouvait dans la cuisine, mais les parois intérieures en étaient dépourvues.

— Qui est-elle ? demanda le Dr Sanders pendant que Thorensen ouvrait une boîte de conserve. Il faut que vous l’emmeniez d’ici, elle a besoin de soins, ce n’est pas un endroit pour…

— Docteur ! Thorensen leva la main pour le faire taire. Il avait toujours l’air de cacher quelque chose, tenait les yeux baissés. Elle est ma femme, à présent, dit-il avec une curieuse emphase, comme tentant d’établir la vérité du fait en son propre esprit. Séréna. Elle est en sécurité ici, à condition que je surveille Ventress.

— Mais il essaie seulement de la sauver. Nom de nom, monsieur !

— Il est fou ! hurla brusquement Thorensen avec force. Les deux Noirs au fond de la cuisine se retournèrent pour le regarder. Il a passé six mois en camisole de force ! Il n’essaie pas d’aider Séréna, il veut simplement la ramener dans sa maudite maison au milieu des marais.

En piquant la viande froide dans la boîte, il apprit à Sanders un certain nombre de choses sur Ventress, cet étrange et mélancolique architecte qui avait conçu beaucoup des nouveaux immeubles du gouvernement à Lagos et à Accra et qui, dégoûté, avait subitement abandonné tout travail deux ans plus tôt. Après avoir acheté ses parents, un pauvre couple de coloniaux français de Libreville, il avait épousé Séréna, alors âgée de dix-sept ans, quelques heures après l’avoir vue devant son bureau comme il le quittait pour la dernière fois. Il l’avait ensuite emmenée dans la grotesque folie qu’il avait construite sur une île envahie par les eaux, au milieu des crocodiles, dans les marais à 15 kilomètres au nord de Mont Royal, là où le Matarre s’élargit en une série de lacs peu profonds. Selon Thorensen, Ventress avait rarement parlé à Séréna après leur mariage et l’avait empêchée de sortir de la maison et de voir qui que ce soit à part un domestique noir aveugle. Il avait apparemment vu sa jeune femme en une sorte de rêve préraphaélite, en cage dans sa maison comme l’esprit perdu de son imagination. Thorensen l’y avait découverte, déjà tuberculeuse, au cours d’une expédition de chasse, quand une pale de l’hélice de son yacht s’était brisée et qu’il avait échoué sur l’île. Il était allé la voir plusieurs fois pendant les longues absences de Ventress et elle s’était finalement enfuie avec lui après que la maison eut prit feu. Thorensen l’avait envoyée dans un sanatorium de Rhodésie et son propre manoir de Mont Royal, plein d’imitations de meubles de style, avait été préparé pour le jour où elle viendrait en faire son foyer. Après sa disparition et les premières démarches pour l’annulation du mariage, Ventress était devenu fou furieux et avait passé quelque temps, volontairement, dans un asile. À présent, il était revenu avec une seule ambition, enlever Séréna et l’emmener une fois encore dans sa maison en ruine au milieu des marais. Thorensen paraissait convaincu que la présence morbide de ce fou était responsable de la maladie de Séréna, qui semblait s’éterniser.

Pourtant, quand Sanders lui demanda encore de l’examiner, dans l’espoir qu’il pourrait persuader Thorensen de l’enlever à la forêt de glace, le propriétaire de la mine fit des difficultés.

— Elle est très bien ici, dit-il au médecin avec obstination, ne vous inquiétez pas.

— Mais, Thorensen, combien de temps croyez-vous qu’elle puisse vivre ici ? Ne vous rendez-vous pas compte que toute la forêt se cristallise ?

— Elle est bien ici ! insista Thorensen. Il se leva, baissa les yeux vers la table et dans le crépuscule sa silhouette penchée avec ses cheveux blonds semblait une potence. Docteur, il y a longtemps que je suis dans cette forêt. La seule chance qui lui reste… c’est ici.

Intrigué par cette remarque hermétique et par la signification personnelle qu’elle pouvait avoir pour Thorensen, Sanders s’assit à côté de la table. Une sirène retentit dans le crépuscule, venant du fleuve, et les échos s’en répercutèrent dans le feuillage cassant autour de la gloriette.

Thorensen alla parler au mulâtre et revint vers Sanders.

— Je vous laisse entre leurs mains, docteur. Je serai bientôt de retour. Il prit un rouleau de pansement adhésif sur une étagère derrière le poêle et fit signe à l’Africain blessé. Kagwa, viens, que le docteur te soigne.

Après le départ de Thorensen, Sanders examina les blessures faites par le fusil de chasse à la jambe et à la poitrine de l’Africain, puis enleva les grossiers tampons de charpie. Une douzaine de plombs avaient pénétré sous la peau mais les blessures paraissaient déjà à demi cicatrisées, des perforations sans aucune tendance à saigner ou à suppurer.

— Vous avez eu de la chance, dit-il à l’Africain quand il eut fini. Je suis surpris que vous puissiez marcher. Et il ajouta : Je vous ai vu cet après-midi, dans les miroirs de la maison de Thorensen.

— C’était M. Ventress que nous cherchions, docteur, dit le jeune homme avec un sourire aimable. On chasse beaucoup dans cette forêt, n’est-ce pas ?

— Oui. Mais je me demande si aucun de vous sait réellement ce qu’il cherche. Sanders remarqua que le mulâtre le regardait avec un intérêt plus qu’ordinaire. Dites-moi, demanda-t-il à Kagwa, décidant de profiter de l’humeur accommodante du jeune homme, travaillez-vous pour Thorensen, à sa mine ?

— La mine est fermée, docteur, mais j’étais le numéro un, je m’occupais du matériel technique. Il hocha la tête avec quelque fierté. Pour toute la mine.

— Un emploi important. Sanders montra du doigt la porte de la chambre à coucher où dormait la jeune femme. Mme Ventress, Séréna, comme l’a appelée Thorensen, il faut l’emmener d’ici, vous êtes intelligent, monsieur Kagwa, vous devez le comprendre. Si elle reste quelques jours de plus, elle sera à moitié morte.

Kagwa détourna la tête et se sourit à lui-même. Il regarda les bandes sur sa jambe, sur sa poitrine, les toucha tristement.

— À moitié morte, quelle expression fascinante, docteur. Je comprends fort bien ce que vous m’avez dit, mais il vaut mieux maintenant pour Mme Ventress qu’elle reste ici.

— Mais nom de nom, fit Sanders, maîtrisant difficilement sa colère, Kagwa, elle mourra ! N’avez-vous point saisi ? À quoi joue donc ce Thorensen, que diable !

Kagwa leva la main pour calmer Sanders.

— Vous parlez en termes médicaux, docteur. Attendez ! insista-t-il quand Sanders tenta de protester. Je ne vais pas vous parler de magie ni de sorciers, je suis un Africain éduqué. Mais bien des choses étranges se passent dans cette forêt, docteur, vous verrez.

Il s’arrêta brusquement quand le mulâtre lui cria quelque chose et sortit sur la véranda. Ils entendirent Thorensen approcher avec deux ou trois hommes, leurs bottes écrasant le feuillage fragile sur les berges.

Sanders se dirigea vers la porte, Kagwa lui toucha le bras au passage et son sourire d’avertissement attira son attention.

— Docteur, n’oubliez pas de marcher droit devant vous, dans la forêt, mais regardez bien tout autour de vous. Puis, fusil en main, il partit en boitant sur sa jambe blanche.

Thorensen salua Sanders sur la véranda. Il montait lourdement les marches, fermant sa veste de cuir dans le froid de tombe de la gloriette.

— Encore là, docteur ? J’ai des guides pour vous. Il montra les deux Africains au pied des marches. Membres de l’équipage de son yacht, ils portaient des pantalons et des chemises de toile bleue. L’un des deux avait une casquette blanche enfoncée sur le front. Tous deux avaient des carabines et scrutaient la forêt avec beaucoup d’intérêt. Mon bateau est amarré non loin d’ici, expliqua Thorensen, et je vous aurais renvoyé par le fleuve si le moteur n’avait pas calé. De toute façon, ils vous emmèneront à Mont Royal en un rien de temps.

Après ces mots, il entra dans la cuisine et Sanders l’entendit un instant plus tard pénétrer dans la chambre à coucher.

Entouré par les corps luisants des quatre Africains gravés par le givre sur l’obscurité, Sanders attendit que Thorensen réapparaisse. Puis il finit par tourner les talons et suivre ses guides, abandonnant Thorensen et Séréna Ventress barricadés ensemble dans le sépulcre du pavillon. En pénétrant dans la forêt, il jeta un regard en arrière sur la véranda où le jeune Africain, Kagwa, l’observait toujours. Son corps sombre, presque exactement séparé en deux par les pansements blancs, rappela à Sanders Louise Péret et ses allusions au jour de l’équinoxe. Et réfléchissant à sa brève conversation avec Kagwa, il commença à comprendre pourquoi Thorensen essayait de garder Séréna dans la zone touchée par la cristallisation. Craignant qu’elle ne mourût, il préférait cette immolation, cet état semi-animé dans les cavernes de cristal à sa mort physique dans le monde extérieur. Il avait peut-être vu des insectes et des oiseaux retenus vivants à l’intérieur de leurs prismes et avait peu judicieusement décidé que cela offrait le seul moyen d’évasion possible pour sa jeune femme mourante.

Suivant un sentier qui contournait le petit lac formé par le ruisseau, ils se dirigèrent vers le centre d’inspection, qui, d’après Sanders, devait se trouver un kilomètre plus bas sur le fleuve. Avec un peu de chance, une unité de l’armée serait stationnée près de la zone touchée et les soldats pourraient suivre leurs traces et aller sauver Thorensen et Séréna Ventress.

Les deux guides avançaient d’un pas rapide, s’arrêtant à peine de temps à autre pour s’orienter. L’un précédait Sanders, l’autre, celui qui portait une casquette, le suivait à dix mètres. Au bout d’un quart d’heure, quand ils eurent fait plus d’un kilomètre, ils se trouvaient toujours au milieu de la forêt. Sanders comprit alors que les marins n’avaient point réellement pour tâche de le guider vers la sécurité. En l’envoyant dans la forêt, Thorensen sans aucun doute l’utilisait comme appât, selon l’expression de Ventress, convaincu que l’architecte tenterait de rejoindre Sanders pour avoir des nouvelles de sa femme enlevée.

Quand ils entrèrent pour la deuxième fois dans une petite clairière entre deux groupes de chênes, Sanders s’arrêta et revint sur ses pas à la rencontre du marin à la casquette. Il commença à lui faire des reproches mais l’homme secoua la tête et de sa carabine fit signe à Sanders de continuer à marcher.

Cinq minutes plus tard, Sanders découvrit qu’il était seul. Le sentier en face de lui était désert. Il revint jusqu’à la clairière où les ombres vides brillaient sur le sol du sous-bois. Les guides avaient disparu dans les fourrés.

Sanders jeta un coup d’œil en arrière sur les sombres grottes autour de la clairière, guettant un bruit de pas, mais les fourreaux des arbres chantaient et craquaient tandis que la forêt se refroidissait dans l’obscurité. Au-dessus de lui, à travers les lacis s’étendant sur la clairière, il vit le globe déchiqueté de la Lune. Autour de lui dans les murs hyalins, les étoiles reflétées brillaient comme des lucioles.

Il reprit le sentier. Ses vêtements commençaient à luire dans l’obscurité, le gel couvrant son costume paraissait pailleté dans la lumière stellaire. Des pointes de cristal poussaient sur le cadran de sa montre emprisonnant les aiguilles dans un médaillon de pierre de lune.

Cent mètres derrière lui, une détonation retentit à travers les arbres. Une carabine répondit deux fois. Une confusion s’ensuivit, bruit de pas qui couraient, cris, coups de fusil. Sanders s’accroupit derrière un arbre. Brusquement tout redevint calme. Sanders attendit, scrutant l’obscurité qui l’enveloppait. Quelques bruits indistincts lui parvinrent du sentier. Puis un cri bref, une deuxième détonation du fusil de chasse. Une voix africaine se mit à gémir doucement, lointaine.

Sanders revint sur ses pas à travers les arbres. À cinq mètres du sentier, dans un creux parmi les racines d’un chêne, il trouva un de ses deux guides, mourant. L’homme était à demi assis contre un tronc, lancé contre les racines par la force du coup. Il regarda Sanders approcher d’un œil vague, une main sur le sang qui coulait de sa poitrine fracassée. À dix pieds de lui gisait sa casquette, portant l’empreinte d’un petit pied.

Sanders s’agenouilla à côté de lui. L’Africain détourna la tête ; ses yeux humides regardaient entre les arbres le fleuve lointain dont la surface pétrifiée s’étendait comme de la glace étincelante de blancheur jusqu’à la forêt de pierre précieuse sur la rive opposée.

Une sirène mugit dans la direction de la gloriette. Sanders se dit que Thorensen et ses hommes auraient tôt fait de se débarrasser de lui et il se releva. L’Africain mourait calmement à ses pieds. Sanders l’abandonna, traversa le sentier et se dirigea vers le fleuve.

Quand il atteignit la rive, il vit le yacht amarré dans un bassin d’eau claire à cinq cents mètres, à l’embouchure d’une petite rivière serpentant devant un embarcadère en ruine. Sur le pont, un projecteur éclairé jouait sur la surface blanche s’étendant à côté de l’eau au fond du chenal dans le fleuve.

Sanders s’accroupit, puis bondit entre les hautes herbes poussant sur les berges. Il se mit à courir et son ombre mouvante, illuminée par le projecteur, tremblotait en face de lui parmi les arbres vitrifiés dont la lumière de pierre précieuse diaprait cette sombre image de lui-même.

À huit cents mètres plus bas sur le fleuve, le chenal s’était élargi en un glacier. De l’autre côté, Sanders aperçut les toits lointains de Mont Royal. Comme une chaussée de gaz gelé, le glacier coulait dans l’obscurité, fendu de profondes failles. Au fond courait l’eau glacée du lit originel. Sanders regarda dans les failles, espérant voir quelques traces du corps de Radek, échoué peut-être sur les plages de glace.

Il fut forcé d’abandonner le fleuve quand la surface se morcela en une succession de cataractes géantes. Il approchait des abords de Mont Royal. Les contours gelés de la palissade et des débris d’équipement militaire marquaient l’emplacement de l’ancienne zone d’inspection. La roulotte du laboratoire, les tables, le matériel, avaient été enveloppés par le gel intense. Les branches dans la centrifugeuse s’étaient de nouveau épanouies en brillants rameaux de pierres précieuses. Sanders ramassa un casque abandonné devenu un porc-épic de verre et l’enfonça dans une vitre de la roulotte.

Dans l’obscurité, les maisons aux toits blancs de la ville minière luisaient comme les temples funéraires d’une nécropole. Leurs corniches étaient ornées d’innombrables flèches et gargouilles, reliées à travers les rues par le treillis glacé qui s’étendait sans cesse. Un vent glacial tourbillonnait dans les rues désertes devenues des forêts d’aiguilles fossiles s’élevant à hauteur de la taille, et les autos y étaient enchâssées comme des sauriens blindés dans le fond d’un antique océan.

Partout s’accélérait le processus de transformation. Les pieds de Sanders étaient revêtus d’énormes pantoufles de cristal. Avec ces sortes d’éperons, il pouvait marcher sur les aspérités de la route, mais les aiguilles opposées fusionneraient bientôt et il serait scellé au sol.

À l’est, l’entrée de la ville était fermée par la forêt et la route en éruption. Sanders repartit vers le fleuve traînant la jambe, espérant pouvoir franchir la série de cataractes et revenir vers le camp de base au sud. Quand il escalada le premier des blocs de cristal il entendit les eaux souterraines au-dessous de la moraine coulant à flot vers le fleuve libre.

Une longue crevasse surplombée d’une plaque vitrifiée traversait en diagonale la cataracte et le conduisit à une série de galeries semblables aux terrasses aériennes d’une cathédrale. Au-delà les chutes de glace se déversaient sur une plage blanche qui paraissait marquer les limites méridionales de la zone touchée par le gel. Les chenaux souterrains s’ouvraient au milieu des chutes de glace, un clair ruisselet éclairé par la lune coulait entre les blocs et débouchait dans une rivière peu profonde à dix pieds au moins au-dessous du lit originel. Sanders marcha le long de la plage gelée, observant la forêt vitrifiée de chaque côté de lui. Les arbres étaient déjà plus ternes, les gaines de cristal collaient par plaques aux flancs des troncs comme de la glace à demi fondue.

À cinquante mètres, sur la plage glacée qui se rétrécissait, tandis que l’eau coulait le long d’elle, Sanders aperçut la sombre silhouette d’un homme debout sous un des arbres surplombant le ruisselet. Sanders fit péniblement un signe de la main et courut vers lui.

— Attendez ! cria-t-il, de peur que l’homme ne s’enfuît dans la forêt.

À dix mètres de lui, il cessa de courir. L’homme n’avait pas bougé. Tête baissée, il portait en travers de ses épaules une pièce de bois flotté. Un soldat, se dit Sanders, qui faisait provision de bois à brûler.

Quand Sanders approcha, l’homme fit un pas en avant, un geste de défense, un geste agressif. La lumière des chutes de glace illuminait son corps ravagé.

— Radek ! Oh, mon Dieu ! Épouvanté, Sanders recula, trébucha sur une racine à demi noyée dans la glace. Radek ?

L’homme hésita, comme un animal blessé qui ne sait s’il doit se rendre ou attaquer. En travers des épaules, il portait encore le joug que Sanders y avait attaché. Le côté gauche de son corps se souleva péniblement comme s’il tentait de rejeter cet incube, mais il ne pouvait lever les mains jusqu’à la boucle de ceinture derrière sa tête. Le côté droit de son corps paraissait pendre mollement, suspendu à cette croix de bois comme un cadavre depuis longtemps mort. Une énorme blessure déchirait son épaule, la chair était à vif jusqu’au coude, jusqu’au sternum. Le visage à vif aussi n’avait plus qu’un œil qui observait Sanders. Le sang en coulait encore sur la blanche glace à ses pieds.

Le Dr Sanders reconnut la ceinture avec laquelle il avait attaché la branche aux épaules de Radek. Il se dirigea vers le capitaine, fit un geste pour l’apaiser. Il lui souvint alors des avertissements de Ventress et des morceaux de cristal qu’il avait arrachés au corps quand il avait traîné Radek loin de l’hélicoptère. Il lui souvint aussi d’Aragon, tapant du doigt sa canine et lui disant : « Couvert… ? Ma dent, c’est l’or même, docteur. »

— Radek, laissez-moi vous aider. Sanders avança, Radek hésitait. Croyez-moi, j’ai voulu vous sauver.

Radek tentait toujours de se débarrasser de la lourde branche, sans cesser d’observer Sanders. Des pensées informes semblaient traverser comme des ondes son visage, il ferma à demi un œil, parut reconnaître Sanders.

— Radek ! Sanders leva la main pour le retenir, ne sachant s’il allait se précipiter sur lui ou courir vers la forêt comme une bête blessée.

Radek se rapprocha d’un pas traînant, de sa gorge sortit une sorte de grognement. Il avança encore, et le balancement de la lourde pièce de bois le fit presque s’écrouler.

— Ramenez-moi, commença-t-il. Il fit un autre pas, titubant, tendit comme un spectre son bras sanglant. Ramenez-moi là-bas !

La lourde branche oscillant d’une épaule à l’autre, il continua d’avancer péniblement, tapant du pied sur la glace, le visage éclairé par les feux de pierre précieuse de la forêt. Sanders ne cessait de l’observer tandis qu’il avançait par saccades, le bras tendu comme pour saisir l’épaule du médecin. Cependant, il paraissait déjà avoir oublié Sanders, son attention tout entière fixée sur la lumière des chutes de glace.

Sanders s’écarta de son chemin, prêt à le laisser passer. Mais avec un brusque pas de côté, Radek fit tourner la branche et poussa Sanders devant lui.

— Ramenez-moi… !

— Radek ! La respiration coupée par le coup, Sanders trébucha, avança, comme un spectateur poussé vers quelque sanglant Golgotha par la victime même. Toujours chancelant, pressant le pas comme la lumière prismatique de la forêt se mêlait de nouveau à son sang, Radek avançait, la branche sur ses épaules barrant la route à Sanders.

Sanders se mit à courir vers les chutes de glace. À vingt mètres du premier bloc, l’eau claire des canaux souterrains coula sur ses pieds, aussi sombre et fraîche qu’en son souvenir le monde qu’il venait de quitter. Il descendit vers les eaux peu profondes. Radek poussa pour la dernière fois son cri d’animal blessé. Sanders plongea dans le fleuve, jusqu’aux épaules, et s’éloigna en nageant dans le courant argenté.

IV. Le masque

Quelques heures plus tard, Sanders, trempé, se retrouva à l’orée de la forêt illuminée, au bord d’une grand-route déserte au clair de lune. Dans les lointains, il vit les contours d’un hôtel blanc. Avec sa longue façade et ses colonnes effondrées, on eût dit une ruine éclairée par des projecteurs. À gauche de la route, les vagues de la forêt montaient vers les collines bleues dominant Mont Royal.

Cette fois-ci, comme il approchait de l’homme debout près d’une Land Rover, dans la cour déserte de l’hôtel, on répondit promptement à son signe de main. Un deuxième homme qui faisait une ronde dans l’hôtel en ruine traversa l’allée en courant. Un projecteur sur le toit de l’auto illumina la route aux pieds de Sanders. Les deux indigènes, portant l’uniforme de l’hôpital local, s’avancèrent vers lui. Dans la lumière de la forêt, leurs yeux limpides observaient le Dr Sanders pendant qu’ils l’aidaient à monter dans l’auto et leurs doigts sombres tâtaient l’étoffe trempée de son costume.

Le Dr Sanders s’appuya au dossier, trop fatigué pour faire connaître son identité aux deux hommes. L’un d’eux grimpa derrière le volant et brancha le poste de radio. Tout en parlant dans le microphone, ses yeux regardaient fixement les cristaux qui se dissolvaient encore sur les chaussures et la montre du Dr Sanders. La lumière blanche scintillait faiblement dans l’obscurité de la camionnette. Les cristaux sur le cadran de la montre-bracelet lancèrent leurs derniers feux, s’éteignirent, et les aiguilles se remirent brusquement à tourner.

La route marquait la limite de la zone en transformation et l’obscurité qui entourait le Dr Sanders lui parut absolue, l’air sombre, inerte et vide. Après l’infini miroitement de la forêt vitrifiée les arbres bordant la route, l’hôtel en ruine et jusqu’aux deux hommes auprès de lui semblaient de vagues reflets d’eux-mêmes, des répliques des originaux illuminés en quelque terre lointaine à la source du fleuve pétrifié. Bien que soulagé d’avoir pu s’évader de la forêt, ce prosaïsme, cette irréalité, ce sentiment de se retrouver dans l’eau dormante d’un monde usé, emplirent Sanders de déception, comme un échec.

Une voiture approchait sur la route. Le conducteur lança des signaux avec le projecteur de la Land Rover, l’auto tourna et vint s’arrêter à côté d’eux. Un homme de haute taille en descendit. Il portait un blouson militaire par-dessus son costume civil. Il observa Sanders à travers la vitre puis fit un signe de tête au chauffeur indigène.

— Docteur Sanders, demanda-t-il, comment allez-vous ?

— Aragon ! Sanders ouvrit la portière et voulut descendre, mais Aragon lui fit signe de rester assis.

— Commandant, j’avais presque oublié… Est-ce que Louise est avec vous ? Mlle Péret ?

— Elle est restée au camp avec les autres visiteurs, docteur. Nous avons pensé que vous pourriez sortir de la forêt par ici, je surveillais la route. Aragon s’écarta et la lumière des phares de sa voiture éclaira le visage de Sanders. Il le regarda dans les yeux, comme s’il essayait d’évaluer l’intensité du choc produit par la forêt. Vous avez de la chance d’être là, docteur. On craint que bien des soldats ne se soient égarés. Et on pense que le capitaine Radek est mort. La région touchée par la cristallisation s’étend dans toutes les directions. Elle a plusieurs fois la surface de la zone primitive.

Le chauffeur de la voiture d’Aragon arrêta le moteur. Sanders s’avança sur son siège quand les phares faiblirent.

— Louise, commandant, est-elle en sécurité ? Je voudrais la voir.

— Demain, docteur. Elle viendra au dispensaire de vos amis. Il faut que vous les voyiez d’abord, elle le comprend. Le Dr Clair et sa femme sont au dispensaire en ce moment. Ils vous soigneront.

Il repartit vers sa voiture qui tourna et s’éloigna rapidement sur la route sombre.

Cinq minutes plus tard, après quelques kilomètres sur une route latérale tournant devant une vieille mine, la Land Rover entra dans la cour de l’hôpital de la mission. Quelques lampes à pétrole brûlaient dans les dépendances et plusieurs familles indigènes se blottissaient près de leurs chariots dans la cour, répugnant à s’abriter à l’intérieur. Les hommes étaient assis en groupe près de la fontaine vide au centre, et la fumée de leurs petits cigares s’élevait en plumes blanches dans l’obscurité.

— Le Dr et Mme Clair sont-ils ici ? demanda Sanders au chauffeur.

— Oui, monsieur. Le chauffeur jeta un coup d’œil à Sanders, doutant encore de cette apparition qui s’était matérialisée hors de la forêt cristalline.

— Vous êtes le docteur Sanders ? se risqua-t-il à demander en garant la voiture.

— Oui. Et ils m’attendent.

— C’est vrai, monsieur, le Dr Clair est allé hier à Mont Royal vous chercher, mais les choses vont mal en ville, il est revenu.

— Je sais. Tout est désorganisé, je suis désolé de l’avoir manqué.

Quand Sanders sortit de l’auto, un petit homme rond à la silhouette familière, vêtu d’une veste de coton blanc, descendit à la hâte l’escalier et vint à sa rencontre. Ses yeux myopes saillaient sous un grand front bombé.

— Edward ! Mon cher ami, enfin, vraiment ! Il prit le bras de Sanders. Mais où étiez-vous donc ?

Pour la première fois depuis son arrivée à Port Matarre, depuis même son départ de la léproserie de Fort Isabelle, Sanders se détendit.

— Ah, Max, je me le demande ! Je suis bien content de vous revoir. Il serra fortement la main de Clair. C’est insensé ce qui se passe ici. Comment allez-vous, Max, et comment va Suzanne ? Est-elle… ?

— Elle va bien, elle va bien. Attendez un instant. Il laissa Sanders sur les marches, retourna auprès des chauffeurs indigènes de la Land Rover, leur donna une tape sur l’épaule, regarda les autres indigènes accroupis sur leurs ballots dans la faible lumière des lampes et leur fit un signe de main. À 800 mètres, au-delà des toits des dépendances, un immense dais de lumière argentée luisait dans le ciel nocturne au-dessus de la forêt.

— Suzanne sera heureuse de vous voir, Edward, dit Max en rejoignant Sanders. Il paraît plus soucieux que naguère, se dit Sanders. Nous avons beaucoup parlé de vous. Je suis désolé, pour hier après-midi. Suzanne avait promis de visiter un des dispensaires des mines et quand Thorensen m’a prévenu de votre arrivée, nos lignes ne fonctionnaient plus. C’était évidemment une mauvaise excuse et Max sourit comme pour se justifier.

Ils entrèrent dans la cour intérieure et la traversèrent pour aller vers un long chalet au fond.

Sanders s’arrêta et jeta un coup d’œil à travers les fenêtres dans les salles vides. Quelque part, un générateur ronronnait et quelques lampes brillaient au fond des couloirs, mais l’hôpital paraissait désert.

— Max, j’ai fait une épouvantable erreur, dit Sanders rapidement en espérant que Suzanne n’arriverait pas pour l’interrompre. Une demi-heure plus tard, quand ils seraient tous les trois détendus, à boire dans le salon confortable des Clair, la tragédie de Radek cesserait de paraître réelle. Ce capitaine Radek, un médecin militaire, je l’ai découvert au centre de la forêt, complètement cristallisé. Vous voyez ce que je veux dire ? Max acquiesça de la tête, observant Sanders d’un regard plus attentif que d’ordinaire. J’ai cru que la seule façon de le sauver était de le plonger dans le fleuve. Mais il a fallu que je l’arrache au sol, des cristaux se sont détachés, je n’avais pas compris !

— Edward ! Max lui prit le bras et essaya de le guider le long du sentier. Il n’y a aucune…

— Max, fit Sanders, en le repoussant, Max, je l’ai retrouvé ensuite. J’avais arraché la moitié de son visage et de sa poitrine !

— Voyons, fit Max en serrant les poings, je vous en prie, vous n’êtes pas le premier à vous tromper, cessez de vous faire des reproches.

— Max, comprenez-moi, il ne s’agit pas seulement de cela. Sanders hésita. L’important, c’est qu’il voulait retourner dans la forêt et être de nouveau cristallisé ! Il savait, Max, il savait !

Clair baissa la tête et s’éloigna de quelques pas. Il jeta un coup d’œil aux portes-fenêtres sombres du chalet et aperçut la haute silhouette de sa femme.

— Suzanne est là, dit-il, elle sera contente de vous voir, Edward, mais et d’un air vague, comme distrait par des sujets autres que ceux décrits par Sanders, il ajouta : « Vous voulez sûrement vous changer, j’ai un costume qui vous ira, celui d’un malade européen, décédé, si cela ne vous fait rien. Il faudra manger quelque chose, il fait diablement froid dans la forêt. »

Sanders regardait Suzanne Clair. Au lieu de s’avancer pour l’accueillir, elle avait reculé dans l’obscurité du salon et Sanders se demanda d’abord s’il restait encore entre eux quelque chose de l’embarras de naguère. Sanders avait beau croire que son aventure passée avec Suzanne les avaient liés, Max et lui, bien plus qu’elle ne les avait séparés, Max semblait distant, nerveux, on eût dit que l’arrivée de Sanders l’irritait, lui déplaisait.

Mais Sanders vit alors le sourire accueillant sur le visage de Suzanne. Elle portait une robe d’intérieur de soie noire qui rendait sa haute silhouette presque invisible dans les ombres du salon et la pâle lampe de son visage flottait au-dessus comme un nuage.

— Suzanne, enfin je vous revois. Sanders lui prit la main et se mit à rire. J’avais peur que vous n’ayez été tous les deux avalés par la forêt. Comment allez-vous ?

— Je suis très heureuse, Edward. Tenant toujours le bras de Sanders, Suzanne se tourna vers son mari. Je suis ravie que vous soyez venu. Vous pourrez partager la forêt avec nous maintenant.

— Ma chère, je crois que le pauvre homme en a déjà eu plus que sa part. Max se baissa derrière le divan poussé contre les rayons de livres et alluma la lampe de bureau qu’on avait posée par terre. Une lumière tamisée illumina les lettres d’or au dos des reliures de cuir, mais le reste de la pièce resta dans une demi-obscurité. Te rends-tu compte qu’il est resté emprisonné dans la forêt depuis hier après-midi ?

— Emprisonné ? Suzanne se détourna de Sanders, alla vers les portes-fenêtres, ferma celle qui était restée ouverte. Elle regarda un instant le ciel nocturne brillant au-dessus de la forêt puis s’assit dans un fauteuil près du petit meuble d’ébène le long du mur du fond. Est-ce bien là le mot à employer ? Je vous envie, Edward, cela a dû être une merveilleuse expérience.

Sanders prit le verre que lui tendait Max, puis le Dr Clair se versa un whisky. Sanders s’appuyait à la cheminée, Suzanne, cachée dans l’ombre du meuble d’ébène, lui souriait toujours, mais ce reflet de son ancienne bonne humeur semblait terni par l’atmosphère ambiguë du salon. Il se demanda si cela était dû à sa propre fatigue, mais il semblait y avoir une fausse note dans cette réunion, comme si quelque dimension inconnue se fût introduite obliquement dans la pièce. Il portait toujours les vêtements dans lesquels il avait traversé le fleuve à la nage, mais Max ne lui proposait point de se changer. Sanders leva enfin son verre et répondit à Suzanne.

— Je suppose qu’on pourrait qualifier cette expérience de merveilleuse. C’est une question de degré. Je n’étais pas préparé à tout ce qui se passe ici.

— C’est heureux, ainsi vous n’oublierez jamais. Suzanne se redressa dans son fauteuil. Ses longs cheveux noirs étaient coiffés de façon inhabituelle ; tombant en avant, ils cachaient ses joues. « Racontez-moi tout, Edward, je… »

— Ma chère, fit Max en levant la main, laisse-lui le temps de reprendre haleine. D’ailleurs, je suis sûr qu’il veut manger à présent et aller se coucher. Nous discuterons de tout cela au petit déjeuner. Et il ajouta pour Sanders : Suzanne passe beaucoup de temps à se promener dans la forêt.

— À se promener ? répéta Sanders. Que voulez-vous dire ?

— À la lisière seulement, Edward, dit Suzanne, nous sommes à l’orée de la forêt ici, mais cela suffit, j’ai vu ces cavernes de pierres précieuses. Et elle continua avec animation : Il y a quelques jours, je suis sortie avant l’aube et mes sandales commençaient à se cristalliser, mes pieds se transformaient en diamants et en émeraudes !

— Ma chère, tu es la princesse dans le bois enchanté, dit Max avec un sourire.

Suzanne fit un signe de tête, ses yeux s’attardèrent sur son mari qui regardait le tapis. Puis elle se tourna vers Sanders.

— Edward, nous ne pourrons plus jamais partir d’ici maintenant.

— Je comprends, Suzanne, fit Sanders en haussant les épaules, mais vous y serez peut-être obligée. La cristallisation ne cesse de s’étendre. Dieu seul sait quelle est la source de tout cela, mais il n’y a guère de chance d’y mettre fin.

— Pourquoi essayer ? Suzanne leva les yeux vers Sanders. Ne devrions-nous point être reconnaissants envers la forêt de nous donner un tel trésor ?

— Suzanne, fit Max, finissant son verre, tu nous fais de la morale comme une missionnaire. Tout ce que veut Edward pour l’instant, c’est changer de vêtement et manger. Il se dirigea vers la porte. Je reviens dans un instant, Edward. Votre chambre est prête. Versez-vous un autre verre.

Quand il fut sorti, Sanders remplit son verre de whisky et de soda en parlant à Suzanne.

— Vous devez être fatiguée, je suis désolé de vous avoir fait veiller.

— Pas du tout, je dors le jour à présent, Edward, j’ai décidé que nous devrions garder le dispensaire ouvert nuit et jour. Elle se rendit compte que son explication n’était guère convaincante et ajouta : À vrai dire, je préfère la nuit, on voit mieux la forêt.

— C’est vrai. Vous n’en avez pas peur, Suzanne ?

— Pourquoi en aurais-je peur ? Il est si facile d’être plus effrayée par ses propres sentiments que par ce qui les inspire. La forêt n’est pas ainsi. Je l’ai acceptée et toutes les peurs qui l’accompagnent. D’une voix plus calme, elle ajouta : « Je suis heureuse que vous soyez ici, Edward. J’ai peur que Max ne comprenne pas ce qui arrive dans la forêt à toutes nos idées sur le temps et la mortalité, au sens le plus large, j’entends. Comment pourrais-je l’exprimer ? » « La vie, comme un dôme de verre multicolore souille la blanche splendeur de l’éternité. » Je suis sûre que vous comprenez.

Sanders prit son verre et traversa la pièce sombre. Ses yeux s’étaient accoutumés à la demi-obscurité, mais le visage de Suzanne restait toujours caché à l’ombre du meuble d’ébène. Le sourire légèrement railleur qui errait sur ses lèvres depuis son arrivée semblait presque l’appeler.

En se rapprochant d’elle, il se rendit brusquement compte que cette légère inclinaison vers le haut de la bouche n’était pas un sourire mais un rictus facial causé par l’épaississement nodulaire de la lèvre supérieure. La peau de son visage était d’un brun foncé bien particulier, elle s’arrangeait pour le masquer de ses longs cheveux et en utilisant abondance de poudre. En dépit du camouflage, il vit les bosses nodulaires sur tout son visage et sur le lobe de son oreille gauche quand elle recula légèrement dans son fauteuil en levant l’épaule. Après ses années d’expérience à l’hôpital des lépreux, il reconnut aussitôt les débuts de ce qu’on nomme le masque léonin.

Bouleversé par sa découverte, bien qu’il s’y fût à demi attendu depuis la première lettre que lui avait écrite Suzanne de Mont Royal, Sanders s’éloigna, traversa le salon, espérant que Suzanne n’avait point remarqué son geste révélateur, quand il avait renversé une partie du contenu de son verre sur le tapis. Son premier sentiment de colère, en face de ce crime de la nature contre quelqu’un qui avait déjà passé une si grande part de sa vie à tenter de guérir les autres de la maladie, s’effaça devant un certain soulagement, comme si ce désastre particulier était un de ceux pour lesquels ils étaient tous deux bien préparés psychologiquement. Il se rendit compte qu’il avait attendu que Suzanne attrapât la maladie, et que pour lui ç’avait probablement été son seul rôle valide à elle. Leur aventure même avait été une tentative inconsciente de provoquer ce résultat. C’était lui, et non les pauvres diables de la léproserie, qui avait été la réelle source d’infection pour Suzanne.

Sanders vida son verre, le posa, se tourna vers Suzanne. En dépit de leur intimité de naguère, il lui fut presque impossible de lui exprimer ce qu’il ressentait. Après un silence, il se mit à parler maladroitement.

— J’étais désolé quand vous avez quitté Fort Isabelle, Suzanne. J’ai dû faire un gros effort pour ne pas vous suivre immédiatement. Je suis heureux que vous soyez venue ici, pourtant. Cela peut sembler un choix étrange à certains, mais je le comprends. Qui pourrait vous blâmer de tenter d’échapper à la face sombre du soleil ?

Suzanne secoua la tête, intriguée par cette hermétique allusion, ou préférant ne pas la comprendre.

— Que voulez-vous dire ?

Sanders hésita. Bien qu’elle parût sourire, Suzanne, en fait, tentait de maîtriser cet involontaire mouvement de sa bouche. Son visage naguère pur et noble était déformé par une maussade grimace à peine cachée.

— Je pensais à nos malades de Fort Isabelle, fit-il avec un geste. Pour eux…

— Cela n’a rien à voir avec eux. Edward, vous êtes fatigué, il faut que j’aille au dispensaire, et je ne veux pas retarder plus longtemps votre dîner. Suzanne se leva avec vivacité, elle était mince et plus grande que Sanders. Son visage poudré se baissa vers lui avec cette intensité cadavérique qu’il se rappelait avoir vue chez Ventress. Puis une fois encore le sourire déformé revint.

— Bonne nuit, Edward, nous vous verrons au petit déjeuner, vous avez tant à nous raconter.

— Suzanne, fit Sanders en l’arrêtant à la porte.

— Qu’y a-t-il, Edward ? Elle ferma à demi la porte, empêchant la lumière du couloir de tomber sur son visage.

Sanders tenta de parler, et une sorte de réflexe à demi oublié lui fit lever les bras pour étreindre Suzanne. Puis, devant ce visage blessé qui l’attirait tout autant qu’il lui inspirait de la répulsion, il se détourna, sachant qu’il lui fallait d’abord comprendre ses propres motifs.

— Il n’y a rien à vous raconter, Suzanne, vous avez tout vu dans la forêt.

— Pas tout, Edward, un jour il faudra que vous m’y emmeniez.

V. L’hôtel blanc

Le lendemain matin, vêtu des vêtements du mort, Sanders revit Louise Péret. Il avait passé la nuit dans un des quatre chalets vides qui formaient les côtés d’une petite cour derrière le bungalow des Clair. Le personnel européen avait quitté l’hôpital et avant le petit déjeuner, Sanders erra dans les chalets déserts, essayant de se préparer à revoir Suzanne. Les quelques livres et revues abandonnés sur les rayons, les boîtes de conserves inutilisées dans la cuisine, semblaient les restes d’un monde lointain.

Son nouveau costume avait été la propriété de l’ingénieur belge d’une des mines. D’après la coupe du pantalon et de la veste, l’homme avait dû avoir à peu près son âge ; il était mort d’une pneumonie quelques semaines auparavant. Dans la poche de la veste, Sanders trouva quelques morceaux d’écorce et des feuilles mortes. Il se demanda si l’homme avait attrapé son dernier refroidissement en ramassant ces objets naguère cristallisés dans la forêt.

Suzanne Clair n’apparut pas au petit déjeuner. Quand Sanders arriva au bungalow des Clair, le domestique l’introduisit dans la salle à manger et Max Clair le salua en levant l’index.

— Suzanne dort, elle a eu une nuit difficile, la pauvre, beaucoup d’indigènes rôdent dans la brousse, pensant récolter une moisson de diamants, je suppose. Ils ont amené leurs malades avec eux, des incurables pour la plupart. Et vous, Edward, comment vous sentez-vous ce matin ?

— Bien. Et merci pour le costume.

— Le vôtre est sec à présent. Un des boys l’a repassé ce matin. Si vous voulez vous changer ?

— Non, vraiment, celui-là est plus chaud. Sanders tâta la serge bleue. Cette étoffe sombre lui paraissait plus appropriée à sa rencontre avec Suzanne que son complet de coton léger, c’était un bon déguisement pour ce monde infernal où elle dormait le jour et n’apparaissait que la nuit.

Max mangeait son petit déjeuner de bon appétit, prenant son pamplemousse à deux mains. Depuis leur réunion de la veille il s’était complètement détendu, comme si l’absence de Suzanne lui donnait enfin une chance de ne plus se tenir sur ses gardes devant Sanders. Ce dernier devina qu’on lui avait délibérément laissé ces quelques minutes de solitude avec Suzanne pour qu’il pût juger si possible de la raison pour laquelle Max et elle étaient venus à Mont Royal.

— Edward, vous ne m’avez pas encore parlé de votre visite d’inspection, qu’est-il arrivé exactement ?

Sanders jeta un coup d’œil à Max, intrigué par son détachement.

— Vous en avez probablement vu autant que moi. Toute la forêt se vitrifie. À propos, connaissez-vous ce Thorensen ?

— Notre ligne téléphonique passe par son bureau à la mine. Je l’ai rencontré quelquefois. Ce costume appartenait à un de ses ingénieurs. Il est toujours en train de manigancer quelque chose.

— Et cette femme qui vit avec lui ? Séréna Ventress. Je suppose que leur aventure est connue par ici ?

— Pas du tout. Ventress ? Quelque cocotte qu’il aura ramassée dans un dancing de Libreville.

— Pas exactement. Sanders décida de n’en pas dire davantage. Pendant qu’ils finissaient de déjeuner, il décrivit son arrivée à Port Matarre et le voyage à Mont Royal en finissant par sa visite à la zone d’inspection. Puis, comme ils passaient ensuite devant les salles vides de chaque côté de la cour, il fit une allusion à l’explication de l’Effet Hubble donnée par le professeur Tatlin et à ce qui était d’après lui sa réelle signification.

Max, cependant, n’avait pas l’air de s’intéresser à tout cela. Il regardait évidemment la forêt cristallisée comme une monstruosité de la nature, un phénomène qui s’épuiserait de lui-même et le laisserait continuer ses soins à Suzanne. Il écarta habilement les allusions détournées de Sanders à l’état de sa femme. Avec une certaine fierté, il fit visiter l’hôpital à Sanders, lui montra les nouvelles salles, l’équipement radiologique que Suzanne et lui avaient fait monter depuis leur arrivée.

— Croyez-moi, Edward, c’était du travail, bien que nous ne puissions nous en attribuer tout le mérite. Les compagnies minières fournissent la plupart des malades et donc la plus grosse partie de l’argent.

Ils longeaient la clôture à l’est de l’hôpital. À une certaine distance au-delà des bâtiments à un étage ils pouvaient voir toute l’étendue de la forêt, sa douce lumière brillant comme une voûte de vitrail au soleil matinal. Bien que encore contenue par la route près de l’hôtel Bourbon, la zone cristallisée paraissait s’être étendue de plusieurs kilomètres, descendant à travers les régions boisées le long des rives du fleuve. À deux cents pieds au-dessus de la jungle l’air semblait scintiller continuellement, comme si les atomes en déliquescence dans le vent étaient remplacés par ceux qui s’élevaient de la forêt.

Des cris, des bruits de coups de cannes détournèrent le cours des pensées de Sanders. À 50 mètres un groupe de porteurs de l’hôpital s’avançaient à travers les arbres de l’autre côté de la clôture. Ils repoussaient une foule d’indigènes massés sous les arbres, ou assis à l’ombre. Les porteurs sifflaient, battaient le sol autour des pieds des indigènes, faisant parade de leur force sans l’utiliser.

Sanders se rendit compte, en regardant sous les arbres, qu’il y avait là au moins 200 indigènes serrés les uns contre les autres en petits groupes autour de leurs ballots et de leurs bâtons, regardant au loin la forêt de leurs yeux mornes. Tous semblaient infirmes ou malades avec des visages déformés, des bras et des épaules squelettiques. Ceux qu’on repoussait reculèrent de quelques mètres sous les arbres, traînant leurs malades avec eux, mais les autres restèrent où ils étaient. Ils semblaient inconscients des bâtons et des coups de sifflet. Sanders devina qu’ils n’étaient point attirés vers l’hôpital par l’espoir d’être aidés ou soignés, mais qu’ils le considéraient simplement comme un boucher temporaire entre la forêt et eux.

— Max, mais que diable ! Sanders franchit la clôture métallique. Le groupe le plus proche était à 20 mètres de lui, les corps sombres presque invisibles au milieu des détritus dans les broussailles sous les arbres.

— Une tribu de mendiants, expliqua Max en suivant Sanders par-dessus la clôture. Il rendit son salut à l’un des porteurs. Ne vous inquiétez pas d’eux, ils se déplacent tout le temps aux environs. Croyez-moi, ils ne veulent pas vraiment des secours.

— Mais Max ! Sanders fit quelques pas dans la clairière. Les indigènes l’avaient jusque-là observé avec indifférence mais quand il approcha ils eurent quelques réactions. Un vieil homme à la tête bouffie se recroquevilla comme pour échapper au regard de Sanders. Un autre cacha ses mains mutilées entre ses genoux. Il ne semblait pas y avoir d’enfants, mais Sanders vit çà et là un petit paquet attaché sur le dos d’une femme estropiée. Partout les mêmes mouvements lents tandis qu’ils bougeaient sur place, déplaçant à peine leurs épaules, comme s’ils eussent été conscients qu’il leur était impossible de se cacher.

— Max, ce sont des…

Clair lui prit le bras, l’attira vers la clôture.

— Oui, Edward, ce sont des lépreux. Ils vous suivent à travers le monde, n’est-ce pas ? Je suis désolé que nous ne puissions rien faire pour eux.

— Mais Max, fit Sanders en se retournant vivement pour montrer les salles désertes de la mission, l’hôpital est vide ! Pourquoi les avez-vous mis dehors ?

— Nous ne les avons pas rejetés. Ils viennent d’un petit camp, à peine une léproserie, dont s’occupait un des pères catholiques. Quand il est parti, ils se sont répandus dans la brousse. Le camp était mal organisé, de toute façon ; il ne faisait rien pour eux, à part dire quelques prières, et encore pas souvent, si l’on en croit les on-dit. À présent, ils sont revenus, attirés par la lumière de la forêt, je suppose.

— Mais pourquoi ne pas en prendre quelques-uns ? Vous avez assez de place pour plusieurs douzaines de malades.

— Edward, nous ne sommes pas équipés pour nous occuper d’eux. Même si nous le voulions, cela ne marcherait pas. Croyez-moi, il faut que je pense à Suzanne. Nous avons tous nos difficultés, vous savez.

— Bien sûr. Sanders se maîtrisa. Je comprends, Max. Vous avez tous les deux fait plus que votre part.

Max franchit la clôture et retomba dans la cour. Les porteurs se déplaçaient le long des arbres, repoussaient les derniers lépreux, tapant les plus vieux et les infirmes sur les jambes quand ils tardaient à bouger.

— Je serai au dispensaire, Edward. Nous pourrons peut-être prendre un verre à onze heures. Si vous sortez, dites-le à un des porteurs.

Sanders lui fit un signe de la main et s’éloigna dans la clairière. Les porteurs avaient fini leur travail et revenaient vers la loge du portier, cannes sur l’épaule. Les lépreux s’étaient retirés dans les ombres profondes, presque hors de vue, mais Sanders devinait que leurs yeux étaient fixés sur la forêt, seul lien entre ce résidu d’humanité à peine reconnaissable et le monde autour de lui.

— Docteur ! Docteur Sanders !

Sanders se retourna et vit Louise Péret descendre d’une voiture de l’armée garée à l’entrée de l’hôpital. Elle fit un signe au lieutenant français qui regardait par la portière. Il la salua d’un grand geste et partit.

— Louise. Aragon m’a dit que vous viendriez ce matin.

Louise le rejoignit. Avec un grand sourire, elle lui prit le bras.

— Tout juste si je vous ai reconnu, Edward, ce costume, on dirait un déguisement.

— Il me semble que j’en ai besoin à présent. Avec un petit rire, Sanders montra les arbres à vingt mètres d’eux, mais Louise ne vit point les lépreux assis dans l’ombre.

— Aragon m’a dit que vous étiez perdu dans la forêt, continua-t-elle avec un regard aigu. Mais vous avez l’air d’être en bon état. J’ai parlé au Dr Tatlin, le physicien, il m’a expliqué toutes ses théories sur la forêt ; c’est très compliqué, croyez-moi, les étoiles, le temps, vous serez stupéfait quand je vous le raconterai.

— Je n’en doute pas. Heureux d’écouter son gai bavardage, Sanders la prit par le bras et la guida à travers la clairière vers le groupe de chalets derrière l’hôpital. Après les odeurs d’antiseptiques, l’atmosphère de maladie et de compromis avec la vie, le pas allègre de Louise, son corps frais, paraissaient venir d’un monde oublié. Sa jupe et sa blouse blanches brillaient sur le fond de poussière et d’arbres sombres où se cachaient des spectateurs. Quand la hanche de la jeune femme effleura la sienne, Sanders crut un instant qu’il s’éloignait avec elle pour toujours de Mont Royal, de l’hôpital, de la forêt.

— Louise ! En riant, il mit fin à son rapide résumé de sa soirée au camp de base de l’armée. Je vous en prie, taisez-vous ! Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais vous me donnez un catalogue de tous les officiers du camp !

— Mais non ! Que voulez-vous dire ? Et où m’emmenez-vous ?

— Prendre un café. Moi, je veux boire un verre. Nous irons dans mon chalet. Le domestique de Max nous servira.

— Bon, fit Louise, hésitante, mais, et ?…

— Suzanne ? Elle dort, fit Sanders en haussant les épaules.

— À cette heure-ci ?

— Elle dort le jour et s’occupe du dispensaire la nuit. À vous dire vrai, je l’ai à peine vue. Et il ajouta hâtivement, sentant que ce n’était pas nécessairement la réponse que voulait Louise : c’était inutile de venir ici, tout a été échec et déception.

— Bien, fit Louise avec un signe de tête. Il en est peut-être mieux ainsi. Et votre ami, le mari ?

Avant que Sanders ait pu répondre, Louise s’était arrêtée, lui avait pris le bras, montrait du doigt les arbres, stupéfaite. Là, loin de la route et de la loge, les lépreux n’avaient été repoussés que de quelques mètres et leurs visages pleins d’attente étaient parfaitement visibles.

— Edward ! Ces gens-là ! Qui sont-ils ?

— Ce sont des êtres humains, dit calmement Sanders, et avec une légère ironie, il ajouta : n’ayez pas peur.

— Je n’ai pas peur, mais que font-ils ? Mon Dieu, il y en a des centaines ! Ils étaient là pendant que nous causions.

— Cela m’étonnerait qu’ils se soucient d’écouter. Sanders fit passer Louise par une ouverture dans la clôture. Les pauvres diables, ils restent là assis, fascinés.

— Comment ? Par moi ?

Sanders se mit à rire, reprit le bras de Louise, le serra.

— Ma chère, mais que vous ont fait ces Français ? Je suis fasciné par vous mais je crains que ces pauvres diables ne soient intéressés que par la forêt.

Ils traversèrent la petite cour et entrèrent dans le chalet de Sanders. Il sonna le domestique des Clair, demanda un café et un whisky. Quand ils furent servis, ils allèrent dans le salon. Sanders mit en marche le ventilateur et enleva sa veste.

— Vous ôtez votre déguisement ?

— Tout juste. Sanders prit un tabouret et s’assit en face du divan. Je suis heureux que vous soyez venue, Louise. Grâce à vous, cet endroit à moins l’air d’une tombe à l’abandon.

Il tendit la main, lui prit sa tasse de café, se leva et alla vers la fenêtre donnant sur le bungalow des Clair. Il abaissa la persienne de plastique.

— Edward, pour un homme qui ne sait pas ce qu’est sa vraie nature, vous pouvez être fort calculateur. Louise l’observait avec amusement quand il vint s’asseoir sur le canapé à côté d’elle. Elle fit semblant d’écarter son bras, et ajouta : « Est-ce pour vous une nouvelle épreuve ? Une femme aime savoir à tout moment quel est son rôle, surtout en des instants comme celui-ci. Elle montra la persienne. Je croyais que vous m’aviez dit qu’elle dormait ? Ou les vampires volent-ils de jour, par ici ? »

Elle se mit à rire et Sanders posa la main sur son menton.

— Le jour, la nuit. Ont-ils encore un sens ?

Ils déjeunèrent ensemble dans le chalet. Sanders décrivit ses expériences dans la forêt.

— Louise, à mon arrivée à Port Matarre vous m’avez dit que c’était le jour de l’équinoxe de printemps. Naturellement, cela ne m’était pas venu à l’esprit auparavant, mais je comprends à présent à quel point le monde hors de la forêt se divisait en lumière et obscurité. On la voyait parfaitement à Port Matarre, cette étrange lumière sous les arcades et dans la jungle hors de la ville. Les gens même là-bas, des jumeaux, l’un sombre, l’autre clair. À présent, ils me paraissent tous aller deux par deux, Ventress et son complet blanc, Thorensen et ses Noirs. Ils se battent maintenant pour cette mourante dans la forêt. Puis il y a Suzanne et vous, vous ne l’avez pas encore vue, mais elle est exactement l’opposé de vous, fuyante et ténébreuse. Quand vous êtes arrivée ce matin, Louise, on eût dit que vous sortiez du soleil. Il y a aussi Balthus, le prêtre, avec son masque de mort, mais Dieu seul sait qui est son jumeau.

— Vous, peut-être, Edward.

— Vous avez peut-être raison. Je suppose qu’il essaie de se libérer de ce qui lui reste de foi, tout comme j’essaie d’échapper à Fort Isabelle et à la léproserie. Radek me l’avait fait remarquer, le pauvre.

— Mais cette division en blanc et noir, Edward, pourquoi ? Ils ne sont que ce que vous voulez bien les faire.

— Croyez-vous ? Ce n’est pas si simple. Il se peut bien qu’il y ait quelque distinction fondamentale entre la lumière et les ténèbres, héritée des premières créatures vivantes. Après tout, être sensible à la lumière, c’est être sensible à toutes les possibilités de la vie même. Autant que nous le sachions, cette division est la plus forte qui soit, la seule même peut-être, renforcée chaque jour pendant des centaines de millions d’années. En son sens le plus simple, le temps en assure la continuité, et à présent que le temps se retire, nous commençons à voir plus clairement les contrastes entre toutes choses. Il n’est point question d’associer des notions morales à la lumière et aux ténèbres, je ne prends parti ni pour Ventress ni pour Thorensen. Isolés à présent, ils sont tous deux grotesques, mais la forêt les réunira peut-être. Là-bas, en ce pays d’arcs-en-ciel, rien ne se distingue de rien.

— Et Suzanne, votre dame ténébreuse, que signifie-t-elle pour vous ?

— Je n’en sais trop rien. Il est évident qu’en une certaine manière elle représente la léproserie et tout ce qu’elle peut bien signifier, les heures sombres de l’équinoxe. Croyez-moi, je reconnais à présent que mes motifs pour travailler à la léproserie n’étaient pas entièrement humanitaires, mais une simple acceptation ne m’est d’aucun secours. Naturellement, il existe un côté ténébreux de la psyché et je suppose que tout ce que l’on peut faire c’est de découvrir l’autre face pour tenter de réconcilier les deux — et c’est ce qui se passe là-bas dans la forêt.

— Combien de temps allez-vous rester à Mont Royal ?

— Encore quelques jours. Je ne peux partir immédiatement. De mon point de vue, mon voyage ici a été un échec complet, mais je les ai à peine vus et ils ont peut-être besoin de mon aide.

— Edward. Louise alla vers la fenêtre, tira sur le cordon de la persienne pour que les lames laissent entrer la lumière de l’après-midi. Silhouettée par le soleil derrière elle, son costume blanc, sa peau pâle, devinrent brusquement sombres. Comme elle jouait avec le cordon, ouvrant et fermant la persienne, son corps mince était tantôt éclairé, tantôt éclipsé comme une image dans un obturateur. Edward, une vedette de l’armée rentre à Port Matarre demain. Dans l’après-midi. J’ai décidé de partir…

— Mais, Louise…

— Il faut que je parte. Elle se tourna vers lui, menton levé. Il n’y a plus aucun espoir de retrouver Anderson, il doit être mort. Il faut que j’envoie l’article à mon bureau.

— Un article ? Ma chère, vous pensez à des choses insignifiantes. Sanders alla vers la desserte et la carafe de whisky. Louise, j’avais espéré que vous resteriez avec moi. Il s’arrêta là, conscient que Louise le mettait à l’épreuve, et peu désireux de la bouleverser. Quoi qu’il eût dit à propos de Suzanne, il savait que pour le moment, il lui fallait rester avec elle et Max. La lèpre de Suzanne n’avait fait qu’accroître son besoin de rester avec elle. Malgré son attitude distante de la nuit précédente, Sanders savait qu’il était seul à comprendre la nature réelle de son affliction et le sens qu’elle avait pour eux deux.

Louise prit son sac, il se tourna vers elle.

— Je vais demander à Max de téléphoner au camp et de vous envoyer une voiture.

Pendant le reste de l’après-midi, Sanders resta dans le chalet à observer le halo de lumière au-dessus de la lointaine forêt. Derrière lui, au-delà de la clôture, les lépreux avaient de nouveau avancé à travers les arbres. Quand la lumière de l’après-midi faiblit, la forêt de cristal retint l’éclat du soleil et les vieux et les vieilles vinrent à l’orée du bois et attendirent là comme des spectres nerveux.

Suzanne réapparut au crépuscule. Avait-elle dormi, ou était-elle restée assise dans sa chambre derrière les persiennes comme Sanders ? il n’avait aucun moyen de le savoir, mais au dîner elle parut encore plus repliée sur elle-même qu’à leur première réunion, mangeant avec une sorte de nervosité forcée comme si elle s’obligeait à avaler de la nourriture sans goût. Elle avait déjà fini quand Max et Sanders parlaient encore en buvant leur vin. Le rideau de velours noir derrière elle, placé évidemment devant cette seule fenêtre à l’intention de Sanders, rendait sa robe sombre presque invisible dans la faible lumière et du bout de la table où elle avait assis le médecin le masque blanc de son visage poudré semblait indistinct, voilé.

— Max vous a-t-il fait faire le tour de l’hôpital ? J’espère que vous avez été impressionné ?

— Oui, dit Sanders, il n’y avait pas de malades. Je suis surpris que vous soyez obligée d’aller dans ce dispensaire.

— Pas mal d’indigènes viennent pendant la nuit, expliqua Max. Le jour ils rôdent près de la forêt. Un des chauffeurs m’a dit qu’ils commencent à emmener leurs malades et leurs mourants dans la zone touchée par la cristallisation. Pour une sorte de momification instantanée, je suppose.

— Mais d’une telle splendeur, fit Suzanne. Comme une mouche dans l’ambre de ses propres pleurs ou un fossile vieux de millions d’années, faisant pour nous un diamant de son corps. J’espère que l’armée les laisse passer.

— Ils ne peuvent les arrêter, déclara Max. Si ces gens veulent se suicider, c’est leur affaire. L’armée est déjà bien trop occupée à s’évacuer elle-même de toute façon. Il se tourna vers Sanders. C’est presque comique, Edward. Aussitôt qu’ils établissent un camp quelque part il faut tout déménager et reculer de 500 mètres.

— À quelle vitesse s’étend la zone ?

— Trente mètres par jour, au plus. Selon la radio de l’armée, la panique n’est pas loin de se déclarer dans le foyer de Floride. La moitié de l’État a été évacué, la zone s’étend déjà des marais des Everglades jusqu’à Miami.

Suzanne leva son verre.

— Pouvez-vous imaginer cela, Edward ? Toute une ville ! Ces centaines d’hôtels blancs transformés en vitraux. Cela doit ressembler à Venise aux temps du Titien et de Véronèse, ou à Rome avec des douzaines de Saint-Pierre.

— À t’entendre, on croirait que c’est la Nouvelle Jérusalem, fit Max en riant. Avant de pouvoir te retourner, tu te retrouverais un ange dans une rosace.

Après dîner, Sanders attendit que Clair le laisse quelques instants seul avec Suzanne, mais Max prit un échiquier dans le meuble d’ébène et sortit les pièces. Quand Sanders et lui commencèrent à jouer, Suzanne s’excusa et se glissa hors du salon.

Sanders attendit une heure qu’elle revînt. À 10 heures il abandonna la partie, dit bonne nuit à Max et le laissa réfléchir aux possibilités des derniers coups.

Incapable de dormir, Sanders alla d’une pièce à l’autre dans le chalet, puis but ce qui restait de whisky dans la carafe. Dans une des chambres vides il trouva une pile de revues françaises illustrées et les feuilleta, cherchant la signature de Louise au bas des articles.

Sous le coup d’une impulsion il sortit du chalet dans la nuit. Il marcha vers la clôture. À 20 mètres du grillage il vit les lépreux assis sous les arbres au clair de lune. Ils s’étaient avancés en terrain découvert, s’exposant à la lumière de la Lune comme des baigneurs au soleil de minuit. Un ou deux marchaient péniblement à travers les rangées de gens à demi endormis par terre ou accroupis sur leurs ballots.

Se cachant dans l’ombre derrière le chalet, Sanders tourna la tête, suivit la direction de leurs regards. La forêt déversait une vaste nappe de lumière que seule interrompait l’indistincte forme blanche de l’hôtel Bourbon.

Sanders revint dans la cour de l’hôpital. Il la traversa, alla jusqu’à la clôture dans la direction de l’hôtel en ruine, à présent caché par des arbres. Un sentier y conduisait à travers bois, passant devant les ruines abandonnées. Sanders sauta par-dessus la clôture puis dans l’air sombre se dirigea vers l’hôtel.

Dix minutes plus tard, debout en haut des larges marches qui descendaient jusqu’aux colonnes effondrées, il vit Suzanne Clair marchant au clair de lune au-dessous de lui. En quelques endroits la zone de cristallisation avait traversé la grand-route et les broussailles qui la bordaient avaient commencé à se vitrifier par plaques. Leurs feuilles brunes émettaient une faible luminosité. Suzanne marchait à travers les buissons, sa longue robe balayant le sol cassant. Sanders vit que ses chaussures et le bas de sa robe commençaient à se cristalliser et les minuscules prismes étincelaient au clair de lune.

Sanders descendit les marches, écartant du pied les fragments de marbre entre les colonnes. Suzanne se retourna et le vit approcher. Un instant elle recula vers la route, puis le reconnut et se hâta de remonter l’allée envahie par les herbes.

— Edward !

Sanders tendit les mains pour la soutenir de peur qu’elle ne trébuche mais Suzanne vint se jeter contre sa poitrine. Sanders l’entoura de ses bras, sentit ses cheveux sombres contre sa joue. Sa taille et ses épaules étaient glacées, la robe de soie froide sous ses mains.

— Suzanne, j’ai pensé que vous seriez ici. Il tenta de l’écarter de lui pour voir son visage mais elle l’étreignait toujours avec la force d’une danseuse faisant un pas compliqué avec son partenaire. Elle détournait les yeux et paraissait parler aux ruines par dessus son épaule gauche.

— Edward, je viens ici chaque nuit. Elle montra du doigt les étages supérieurs de l’hôtel. J’étais là hier, je vous ai vu sortir de la forêt ! Savez-vous, Edward, que vos vêtements brillaient !

Sanders fit un signe de tête puis monta avec elle l’allée jusqu’aux marches. Comme pour arranger ses cheveux, Suzanne tenait une main sur son front, de l’autre elle serrait la main de Sanders sur sa taille froide.

— Max sait-il que vous êtes ici ? Il enverra peut-être un domestique pour veiller sur vous.

— Cher Edward ! Suzanne rit pour la première fois. Max n’en a pas la moindre idée, il dort, le pauvre, il se rend compte qu’il vit à la limite d’un cauchemar. Elle s’arrêta, et pour que Sanders ne pût penser qu’elle faisait allusion à sa propre condition, ajouta : la forêt, bien sûr. Il n’a jamais compris ce que cela signifie. Mais vous le comprenez, Edward, je l’ai vu tout de suite.

— Peut-être. Ils montèrent les marches, passèrent devant les tambours des colonnes renversées et entrèrent dans le grand hall. La coupole au-dessus de l’escalier s’était effondrée et Sanders vit un groupe d’étoiles. Après la lumière de la forêt le hall paraissait presque obscur. Le médecin sentit que Suzanne se détendait immédiatement. Elle lui prit la main et le guida, ils passèrent à côté du lustre en morceaux, montèrent au premier étage, tournèrent dans un couloir à gauche. À travers les panneaux brisés Sanders vit les coques mangées des vers de hautes armoires et des lits effondrés, monuments abandonnés dans quelque mausolée du passé oublié de l’hôtel.

— Nous voilà arrivés. Suzanne entra par une porte fermée à clef dont les panneaux s’étaient effondrés. Dans la pièce les meubles Empire étaient encore en place, un bureau se dressait dans un coin près de la fenêtre et une coiffeuse sans miroir encadrait une vue de la forêt. La poussière et la moisissure couvraient le sol, on y discernait les empreintes d’un petit pied.

Suzanne s’assit sur le lit, ouvrit sa robe d’intérieur avec les gestes paisibles d’une épouse rentrant au foyer avec son mari.

— Qu’en pensez-vous, Edward ? C’est mon pied-à-terre, ou est-ce plus près des nuages que ce terme ne l’indiquerait ?

Sanders regarda la pièce poussiéreuse, cherchant quelque objet personnel de Suzanne, mais à part les pas sur le sol il n’y avait rien d’elle ici, elle vivait tel un fantôme dans les chambres vides de l’hôtel blanc.

— J’aime cette pièce, on a une vue magnifique sur la forêt.

— Je ne viens ici que le soir, quand la poussière ressemble au clair de lune.

Sanders s’assit sur le lit à côté d’elle. Il jeta un coup d’œil au plafond, craignant à demi que l’hôtel ne s’effondre en un cratère plein de poussière, où Suzanne et lui disparaîtraient. Il attendit de s’accoutumer à l’obscurité, pensant au contraste entre Suzanne et cette pièce dans l’hôtel abandonné aux meubles Empire éclairés par la lune et le chalet fonctionnel mais ensoleillé où Louise et lui s’étaient aimés ce matin. Le corps de Louise étendu à côté de lui comme un morceau du soleil, une odalisque d’or prise au piège pour un pharaon dans sa tombe. Et tenant à présent le corps froid de Suzanne dans ses bras, ses mains évitant de toucher le visage près du sien dans l’obscurité, pâle lampe, lune à son déclin, il se rappela les paroles de Ventress. Le temps va nous manquer, le temps s’épuise. Et comme se retirait le temps, ses rapports avec Suzanne, vidés de tout sauf de l’image de la lèpre avec ce qu’elle représentait en son esprit, se dissolvaient dans la poussière qui les entourait, où qu’ils se trouvassent hors de la forêt.

— Suzanne. Il s’assit à côté d’elle, tenta de masser ses mains pour les réchauffer. Ses seins lui avaient paru des coupes de glace. Demain je rentre à Port Matarre. Il est temps que je parte.

— Quoi ? Suzanne se couvrit de sa robe, cachant les blanches courbes de son corps. Mais, Edward, j’avais pensé que…

— Ma chère, dit Sanders en lui prenant la main, à part tout ce que je dois à Max, il y a mes malades à Fort Isabelle. Je ne peux les abandonner comme cela.

— Ils étaient aussi mes malades. La forêt s’étend partout, ni vous ni moi ne pouvons plus rien faire pour eux.

— Peut-être. À nouveau je ne pense qu’à moi, sans doute, et à vous.

Pendant qu’il parlait, elle s’était levée du lit et se tenait à présent debout en face de lui. Sa robe sombre effleurait la poussière du sol.

— Restez avec nous une semaine, Edward, Derain ne dira rien, il savait que vous veniez ici. Dans une semaine…

— Dans une semaine, nous serons peut-être tous obligés de partir. Croyez-moi, Suzanne. J’ai été pris au piège dans cette forêt.

Elle vint vers lui, son visage levé dans un rai de lune, comme si elle allait l’embrasser sur les lèvres. Mais il se rendit compte que c’était loin d’être un geste romantique. Suzanne lui montrait enfin son visage.

— Edward, savez-vous qui vous venez d’aimer, là, maintenant ?

Sanders caressa son épaule pour tenter de la rassurer.

— Suzanne, je sais, hier soir…

— Quoi ? Elle se détourna, cachant de nouveau son visage. Que voulez-vous dire ?

— Je suis désolé, Suzanne, fit Sanders en la suivant, ce n’est peut-être que vaine consolation, mais je porte ces lésions tout autant que vous.

Avant qu’il ait pu l’atteindre, elle s’était glissée à travers la porte. Il prit sa veste, et vit Suzanne marcher rapidement vers l’escalier. Quand il atteignit l’entrée, elle était à plus de cinquante mètres de lui au milieu des colonnes écroulées, sa robe sombre, comme un immense voile tandis qu’elle s’éloignait de l’hôtel blanc en courant sur les sentiers cristallins.

VI. Duel avec un crocodile

À minuit, le Dr Sanders sommeillait dans sa chambre du chalet, quand il entendit des bruits dans la cour de l’hôpital. Trop fatigué pour dormir, mais suffisamment épuisé pour ne pas écouter très attentivement, il ne prêta guère attention aux voix, ni au faisceau tremblotant du projecteur de la Land Rover qui balayait le toit et éclairait les grands arbres.

Un peu plus tard, les bruits reprirent. Dans la cour on faisait partir à la manivelle le moteur d’un antique camion. Il se mit à tourner, crachota, toussa. Des voix, des pas, se firent entendre dans les chalets. Tous les domestiques avaient l’air d’être debout, entrant et sortant des salles de l’autre côté de la cour, claquant les portes des armoires.

Quand il vit quelqu’un inspecter avec une lampe de poche la végétation sous sa fenêtre, Sanders sortit du lit et se vêtit.

Dans la salle à manger du chalet, il trouva l’un des domestiques qui regardait la forêt par la fenêtre ouverte.

— Que se passe-t-il ? Que diable faites-vous ici ? Où est le Dr Clair ?

— Le Dr Clair est près du camion, fit le jeune garçon en montrant la cour du doigt. La forêt. Faut qu’il aille voir.

— La forêt se rapproche ?

— Non, monsieur, elle ne bouge pas, le Dr Clair dit que vous n’avez qu’à dormir.

— Où est Mme Clair ?

— Elle est occupée.

— Que voulez-vous dire ? insista Sanders. Je croyais qu’elle était de garde la nuit. Voyons, que se passe-t-il ?

Le domestique hésita, ses lèvres formant sans bruit les formules polies enseignées par Max. Il allait parler quand des pas se firent entendre dans la cour. Sanders ouvrit la porte et Max vint vers lui, suivi de deux porteurs.

— Max ! Qu’y a-t-il ? Vous évacuez l’hôpital ?

Clair s’arrêta en face de lui, lèvres serrées, menton baissé. La lumière de la torche électrique montrait la sueur luisant sur son grand front bombé.

— Edward, est-ce que Suzanne est là avec vous ?

— Quoi ? Sanders recula d’un pas à l’intérieur, fit signe à Clair d’entrer. Mon cher ami ! Elle est partie ? Où ?

— Ah, j’aimerais bien le savoir ! Clair vint sur le pas de la porte. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur du chalet, indécis. Elle est partie il y a à peu près deux heures, Dieu sait où. Vous ne l’avez pas vue ?

— Pas depuis le début de la soirée. Sanders boutonna les poignets de sa chemise. Venez, Max, allons la chercher !

— Pas vous, Edward, fit Max, levant la main. J’ai assez de problèmes, croyez-moi. Il y a un ou deux villages dans les collines, fit-il sans conviction, elle est peut-être allée visiter les infirmeries. Restez ici, et veillez à ce que tout soit en ordre. Je prends la Land Rover et deux hommes. Les autres pourront prendre le camion et surveiller l’hôtel Bourbon.

Sanders voulut discuter mais Clair se détourna et s’éloigna. Sanders le suivit dans l’allée et le vit grimper dans l’auto.

— Elle est repartie dans la forêt, pauvre femme, dit Sanders au domestique.

— Vous le savez, monsieur ? fit le jeune garçon en lui jetant un vif coup d’œil.

— Non, mais j’en suis pourtant sûr. Chacun de nous a quelque chose qu’il ne peut supporter qu’on lui rappelle. Dites au conducteur du camion d’attendre, il pourra m’emmener à l’hôtel.

— Vous allez dans la forêt, monsieur ? fit le domestique en le prenant par le bras.

— Naturellement. Elle est quelque part là-bas. C’est pour moi un châtiment que je ne puis ignorer.

L’antique moteur du camion se réveilla et son fracas résonna dans tout l’hôpital. Sanders grimpa à l’arrière. Il démarra, tourna lentement autour de la fontaine. Une demi-douzaine d’infirmiers indigènes étaient assis derrière le chauffeur.

Ils atteignirent la grand-route cinq minutes plus tard, puis roulèrent bruyamment dans l’obscurité vers la coque blanche de l’hôtel Bourbon. Le camion s’arrêta dans l’allée envahie par les herbes, ses phares firent jouer leur lumière sur la forêt. Quand ils balayèrent les arbres cristallins, les prismes blancs étincelèrent jusqu’au fleuve à un kilomètre au sud, comme une immense coulée de verre brisé.

Sanders sauta à bas du camion et alla vers le chauffeur. Aucun des hommes n’avait vu partir Suzanne, mais après avoir surveillé la forêt, ils étaient tous convaincus qu’elle y était entrée. À voir la confuse mêlée autour du véhicule, il était évident qu’ils n’avaient aucune intention de la suivre. Quand Sanders essaya d’entraîner le chauffeur, il marmotta quelques allusions aux « fantômes blancs » qui patrouillaient à l’intérieur — peut-être avait-on aperçu Ventress et Thorensen à la poursuite l’un de l’autre, ou Radek chancelant vers sa tombe perdue.

Cinq minutes plus tard quand il vit que l’expédition de secours n’était toujours pas prête à se former, le chauffeur insistant pour rester près de son projecteur et les autres s’étant dirigés vers l’hôtel Bourbon où ils étaient assis à fumer leur cigare au milieu des colonnes éboulées, le Dr Sanders partit seul sur la grand-route. L’éclat de la forêt à sa gauche jetait une froide lueur de clair de lune sur la surface goudronnée à ses pieds, et éclaira l’entrée d’une petite route latérale descendant vers le fleuve. Sanders regarda cet étroit défilé menant vers le monde illuminé. Il hésita un instant, écouta les voix faiblissantes des indigènes. Puis il serra les poings dans ses poches et marcha sur le bas-côté de la route, se frayant un chemin parmi les éperons de glace qui se dressaient de plus en plus denses autour de lui.

En un quart d’heure il atteignit le fleuve, le franchit sur un pont en ruine qui inclinait vers la surface gelée comme une toile d’araignée gemmée ses poutrelles décorées d’argent. La surface blanche du fleuve serpentait autour des arbres gelés. Les rares bateaux le long des rives étaient recouverts d’une croûte de cristaux si épaisse qu’ils étaient à peine reconnaissables. Leur lumière semblait plus sombre et plus intense comme s’ils scellaient à l’intérieur leur éclat.

Le costume de Sanders recommençait déjà à briller dans l’obscurité, la fine gelée formant des éperons de cristal sur l’étoffe. Le processus de cristallisation était partout plus avancé qu’auparavant. Les chaussures du médecin étaient déjà encloses dans des coupes de prismes.

Mont Royal était vide. Avançant péniblement dans les rues désertes au pied des bâtiments blancs qui surgissaient indistincts autour de lui comme des sépulcres, Sanders atteignit le port. Debout sur la jetée il vit la cataracte au loin de l’autre côté de la surface gelée du fleuve. Plus haute qu’auparavant, elle formait une impénétrable barrière entre lui et l’armée perdue quelque part au sud.

Un peu avant l’aube il traversa de nouveau la ville dans l’espoir de retrouver la gloriette où s’abritaient Thorensen et sa jeune femme mourante. Il passa à côté d’une petite plaque de trottoir où ne se voyait aucune excroissance de cristal. Elle se trouvait au-dessous des fenêtres brisées d’un dépôt des mines. Des poignées de pierres précieuses étaient répandues sur le trottoir, bagues de rubis et d’émeraude, broches et pendentifs de topaze, mêlés à d’innombrables pierres plus petites, à des diamants industriels. Cette moisson abandonnée par les pillards étincelait d’un éclat froid au clair de lune.

Debout au milieu des pierreries Sanders remarqua que les excroissances de cristal de ses chaussures étaient en train de se dissoudre, fondaient comme des glaçons exposés à une chaleur soudaine. Des morceaux de la croûte tombaient, et, déliquescents, s’évanouissaient dans l’air.

Il comprit alors pourquoi Thorensen avait apporté les bijoux à la jeune femme et pourquoi elle les avait saisis avec tant d’avidité. Par quelque phénomène optique ou électromagnétique, l’intense foyer de lumière à l’intérieur des pierres produisait une compression du temps si bien que la décharge de lumière des surfaces renversait le processus de cristallisation. Ce don du temps expliquait peut-être l’éternelle séduction des pierres précieuses, tout autant que celle de la peinture et de l’architecture baroque. Leurs crêtes et leurs cartouches compliquées occupant plus que leur propre volume d’espace paraissaient ainsi contenir un plus grand temps ambiant, donnant cette indubitable prémonition de l’immortalité ressentie dans Saint-Pierre ou le château de Nymphenbourg. En contraste, l’architecture du XXe siècle, caractérisée par des façades rectangulaires et sans ornements, un espace et un temps euclidiens simples, était celle du Nouveau Monde assuré d’être fermement ancré dans l’avenir et indifférent à ces angoisses de la mortalité qui hantaient l’esprit de la vieille Europe.

Le Dr Sanders s’agenouilla et remplit ses poches de pierres précieuses, il en mit dans sa chemise, dans ses poignets, puis s’assit contre la porte du dépôt. Le demi-cercle de trottoir uni formait un patio miniature aux limites duquel les broussailles de cristal étincelaient avec l’intensité d’un jardin spectral. Pressés contre sa peau froide les joyaux parurent le réchauffer et en quelques secondes, épuisé, il s’endormit.

Quand il s’éveilla un brillant soleil éclairait une rue de temples où des arcs-en-ciel émaillaient l’air doré d’un flamboiement de couleurs. Il s’abrita les yeux, s’étendit de nouveau et contempla les toits dont les tuiles d’or étaient incrustées de rangées de gemmes de couleur, comme les pavillons dans le quartier des temples de Bangkok.

Une main toucha son épaule. Essayant de s’asseoir, Sanders découvrit que le demi-cercle de trottoir uni avait disparu et que son propre corps était étendu dans un lit d’aiguilles jaillissantes. La croissance avait été des plus rapides dans l’entrée du dépôt et son bras droit était recouvert d’une masse d’éperons cristallins de six à huit centimètres de haut, atteignant presque son épaule. Dans ce gantelet de gel presque trop lourd à soulever les contours de ses doigts paraissaient un enchevêtrement d’arcs-en-ciel.

Sanders réussit difficilement à se mettre à genoux, arrachant quelques cristaux. Il vit alors l’homme barbu en complet blanc accroupi près de lui, fusil en main.

— Ventress ! Avec un cri Sanders leva son bras gemmé. Dans la lumière du soleil les indistinctes nodosités des pierres mises dans le poignet de sa chemise brillaient dans les efflorescences des tissus de son bras comme étoiles incrustées.

Son cri détourna l’attention de Ventress, occupé à surveiller la rue lumineuse. Son petit visage aux yeux brillants était transfiguré par d’étranges couleurs qui tachetaient sa peau et faisaient ressortir les bleus et les violets pâles de sa barbe. Son costume irradiait mille bandes de couleur.

Il s’agenouilla à côté de Sanders pour tenter de remettre en place la plaque de cristaux arrachés à son bras. Avant qu’il pût parler le grondement de plusieurs détonations retentit et le treillis de glace incrusté dans la porte se brisa en une averse de fragments. Ventress recula derrière Sanders puis se hissa à l’intérieur du dépôt par la fenêtre. Un autre coup fut tiré dans la rue. Sanders et Ventress passèrent en courant devant les comptoirs pillés et pénétrèrent dans une chambre forte où un coffre-fort à la porte béante révélait des cassettes en désordre. Ventress remit en place le couvercle sur les plateaux à bijoux vides, ramassa les quelques petits joyaux éparpillés sur le sol, et les mit dans les poches de Sanders.

Il aida le médecin à sauter de la fenêtre dans la ruelle derrière le dépôt, puis le guida vers une rue adjacente transformée par les lacis aériens en un tunnel de lumière vermillon. Ils s’arrêtèrent au premier tournant et Ventress montra la forêt à cinquante mètres.

— Courez jusque-là, allez n’importe où à travers la forêt, c’est tout ce que vous pouvez faire.

Il poussa Sanders en avant d’un coup de crosse ; la culasse de l’arme était déjà incrustée d’une masse de cristaux d’argent, comme un fusil à pierre médiéval. Sanders leva le bras. Les dards de pierres précieuses dansèrent au soleil comme un essaim de lucioles.

— Mon bras, Ventress ! Cela atteint l’épaule !

— Courez ! Rien d’autre ne peut vous aider. Le visage illuminé de Ventress se crispa de colère, on eût dit qu’il ne pouvait supporter le refus de Sanders d’accepter la forêt. Et ne gaspillez pas les pierres, elles ne dureront pas éternellement !

Sanders se força à courir et se dirigea vers la forêt. Il entra bientôt dans la première des cavernes de lumière. Il faisait tourner son bras comme une hélice informe et sentit les cristaux reculer légèrement. Il eut la chance d’atteindre rapidement la petite rivière tributaire du fleuve qui serpentait depuis le port et s’élança comme un fou sur sa surface pétrifiée.

Pendant des heures, il courut à travers la forêt, ayant perdu tout sens du temps. S’il s’arrêtait plus d’une minute, les bandes de cristal se formeraient sur son épaule, sur son cou et il se força à continuer, ne faisant halte que pour se laisser tomber épuisé sur les plages de glace. Il pressait alors les joyaux contre son visage pour empêcher la gaine glacée de se former, mais leur pouvoir faiblissait et comme les facettes s’émoussaient, ils se transformèrent en nodules de silice brut. Ceux qui étaient enchâssés dans les tissus de cristal de son bras brillaient toujours d’un éclat intense.

Courant à travers les arbres, il arriva enfin au bord du fleuve en faisant tournoyer son bras devant lui et il vit la flèche dorée du pavillon d’été. Trébuchant sur le sable vitrifié il se dirigea vers la gloriette. La vitrification de la forêt avait déjà soudé le pavillon aux arbres environnants et seules les marches et la porte ne portaient point de cristaux. Pour Sanders la gloriette représentait encore un faible espoir, un sanctuaire. Les châssis et les joints du balcon étaient ornés des emblèmes héraldiques de quelque bizarre architecture baroque.

Sanders s’arrêta à quelques mètres des marches et leva les yeux vers la porte fermée. Puis il tourna la tête et regarda de l’autre côté du chenal de plus en plus large du fleuve. Sa surface gemmée brillait au soleil, marbrée comme la croûte rose d’un lac salé. À deux cents mètres le yacht de Thorensen était toujours ancré dans son lac d’eau claire au confluent des cours d’eau souterrains.

Pendant qu’il l’observait deux hommes apparurent sur le pont avant. Ils étaient à demi cachés par le canon devant le mât, mais aux bandes de pansement élastique divisant son corps nu en deux moitiés blanche et noire, Sanders reconnut l’un d’eux, Kagwa, l’assistant de Thorensen.

Sanders fit quelques pas vers le bateau, se demandant s’il devait aller jusqu’à la limite de la surface pétrifiée pour nager ensuite à travers la mare d’eau claire. Bien que les cristaux pussent commencer à se dissoudre dans l’eau, il craignait que le poids de son bras ne l’entraîne immédiatement au fond.

Un éclair jaillit de la bouche du canon. Un instant plus tard le sol trembla légèrement. Sanders aperçut un boulet de huit centimètres fendant l’air dans sa direction. Avec un sifflement aigu il passa au-dessus de sa tête et alla s’écraser dans les arbres pétrifiés à vingt mètres de la gloriette. Puis le grondement de l’explosion lui parvint du yacht. Renvoyés par la surface dure du fleuve, les échos roulèrent autour des murs de la forêt, retentirent dans la tête de Sanders.

Ne sachant dans quelle direction aller, il courut vers des broussailles près des marches du pavillon. Il s’agenouilla, tenta de cacher son bras parmi les frondes cristallines. Les deux indigènes sur la vedette rechargeaient le canon, le grand mulâtre était à genoux et enfonçait l’écouvillon dans la gueule de l’arme.

— Sanders ! Le mot dit à voix basse, à peine plus qu’un murmure impérieux, venait de sa gauche. Le médecin regarda autour de lui, scruta la porte fermée de la gloriette. Alors, sous les marches il vit une main qui lui faisait signe.

— Ici, sous la maison !

Sanders courut jusqu’aux marches, vers l’étroite cavité sous la plate-forme du pavillon d’été. Ventress y était accroupi derrière un pilotis, fusil en main.

— Baissez-vous, venez, avant qu’ils ne vous tirent encore dessus !

Sanders se glissa dans l’étroite ouverture, Ventress le saisit par un pied et l’attira sous l’escalier, avec un grand geste irrité.

— Étendez-vous, mon Dieu, Sanders, vous prenez trop de risques !

Son visage marbré se tendit vers Sanders allongé sur le côté de la cavité. Puis Ventress regarda de nouveau au-dehors le fleuve et le bateau. Il tenait devant lui son fusil dont le canon décoré reflétait tous les jeux de la lumière à l’extérieur.

Sanders observait la sorte de cavité où il se trouvait, se demandant si Thorensen avait emmené Séréna et abandonné le pavillon d’été, espérant y prendre Ventress au piège, ou si ce dernier avait le premier atteint la gloriette après l’attaque du matin dans les rues de Mont Royal.

Les planches au-dessus d’eux s’étaient vitrifiées en une plaque solide comme roc mais on distinguait encore au centre les contours d’une trappe, que Ventress montra du doigt.

— Vous pourrez essayer de l’ouvrir dans un moment. Pas facile.

Sanders s’assit, leva son bras et se tourna pour pouvoir regarder l’autre berge du fleuve.

— Séréna, votre femme, est-elle ici ?

— Je serai bientôt auprès d’elle, fit-il en levant les yeux vers les poutres, la quête aura été longue. Il hésita, scruta l’extérieur, l’œil près du canon, examina les aigrettes d’herbe gelée qui bordaient les rives avant de continuer. Alors, vous l’avez vue, Sanders ?

Une baïonnette d’acier se trouvait par terre au milieu de quelques fragments péniblement détachés des bords de la trappe.

— Une minute seulement. J’ai dit à Thorensen de l’emmener d’ici.

Ventress posa son fusil et rampa jusqu’à Sanders. Il s’agenouilla dans la cavité comme une taupe lumineuse et regarda le médecin droit dans les yeux.

— Sanders, je ne l’ai pas encore vue, dites-moi… Oh, mon Dieu ! Il tambourina sur les poutres envoyant de sourds échos à travers la plate-forme.

— Elle… elle est bien. La plupart du temps, elle dort. Comment êtes-vous venu ici ?

L’esprit ailleurs, Ventress le regardait fixement. Puis il revint en rampant près de son fusil. Il fit signe à Sanders d’avancer, lui montra la rive à cinquante mètres. Il vit un des hommes de Thorensen étendu dans l’herbe, visage levé vers le ciel. Les éperons de gel de son corps en pleine cristallisation l’unissaient déjà aux broussailles.

— Pauvre Thorensen, murmura Ventress, un par un, ils le quittent. Il sera bientôt seul, Sanders.

Un autre éclair vint du canon du yacht. Le bateau recula légèrement dans l’eau, le boulet d’acier fit un arc à travers les airs et vint frapper les arbres à cent mètres de la gloriette. Pendant que le grondement de l’explosion retentissait autour du fleuve et faisait trembler la balustrade du balcon, Sanders remarqua la lumière s’échappant de son bras en une série d’ondes pâles. La surface du fleuve frémit, puis s’immobilisa et des rais de lumière carmin traversèrent l’air.

Kagwa et le mulâtre s’agenouillèrent de nouveau à côté du canon pour le recharger.

— Ils tirent mal, fit Sanders. Mais, Séréna, si elle est encore ici, pourquoi essaient-ils de toucher le pavillon ?

— Ils n’essaient pas, mon cher. Ventress surveillait les broussailles le long des berges comme s’il ne voulait pas courir le risque de voir Thorensen tenter d’arriver furtivement jusqu’au pavillon pendant que les jeux d’artillerie distrayaient son attention. Au bout d’un instant, apparemment tranquillisé, il se détendit.

— Il a d’autres plans, pour son gros canon. Il veut essayer de désagréger la croûte du fleuve par le bruit, il pourra alors amener son bateau jusqu’au pavillon et me tirer dessus pour me faire partir.

Et pendant l’heure qui suivit, une série de sourdes explosions se produisit effectivement, ponctuant l’air tranquille. Les deux Noirs s’affairaient auprès du canon et toutes les cinq minutes à peu près il y avait un bref éclair et un boulet d’acier volait par-dessus le fleuve. Quand ils rebondissaient sur la rive, contre les arbres, les échos des détonations faisaient naître d’étincelants sentiers rouges sur le sol pétrifié.

Et chaque fois le bras de cristal de Sanders et le costume de Ventress répandaient autour d’eux des arcs-en-ciel de lumière.

— Que faites-vous ici, Sanders ? demanda Ventress pendant une accalmie. Il n’y avait pas trace de Thorensen, Kagwa et le mulâtre travaillaient seuls. Ventress avait de nouveau rampé jusqu’à la trappe et en détachait des fragments avec la baïonnette, s’arrêtant de temps à autre pour appuyer la tête contre la plate-forme et écouter s’il y avait quelque bruit au-dessus. Je pensais que vous étiez parti, continua-t-il.

— La femme d’un de mes confrères de Fort Isabelle, Suzanne Clair, s’est enfuie dans la forêt hier soir. C’était en partie de ma faute. Sanders baissa les yeux sur la gaine de cristal de son bras. Comme il n’avait plus à porter cet énorme poids, il découvrit qu’il était moins effrayé par son aspect monstrueux. Bien que les tissus cristallins fussent froids comme glace et qu’il ne pût bouger ni sa main ni ses doigts, les nerfs et les tendons semblaient avoir retrouvé une vie propre et brillaient comme la dure et dense lumière qu’ils émettaient. Il ne sentait quelque chose que le long de l’avant-bras, à l’endroit où il avait arraché une petite bande de cristaux, mais là même c’était moins une douleur qu’une sensation de chaleur pendant la recuisson des cristaux.

Une nouvelle explosion gronda de l’autre côté du fleuve. Ventress jeta la baïonnette et revint rapidement à sa place près des marches.

Sanders observait le bateau. Il était toujours ancré à l’embouchure de la petite rivière, mais Kagwa et le mulâtre avaient abandonné le canon et étaient descendus à l’intérieur. Ils avaient évidemment tiré leur dernier boulet. Ventress montra d’un doigt osseux le panache de fumée à l’arrière. Le yacht tourna lentement, les fenêtres de la cabine se montrèrent sous un nouvel angle et ils virent tous deux un grand homme blond à la roue du gouvernail.

— Thorensen ! Ventress rampa en avant.

Sanders ramassa la baïonnette de la main gauche. Le bateau faisait machine arrière, la fumée se traînait le long de sa coque. Puis il s’arrêta pour ensuite glisser en avant, prendre de la vitesse, l’étrave fendant l’eau tranquille. Cinquante mètres le séparaient de la croûte pétrifiée. Quand il changea de direction pour aller vers une faille révélée par le bombardement, Sanders se rappela Thorensen examinant les passages à travers la surface effondrée quand Ventress avait échappé au mulâtre.

À une allure de vingt nœuds, le yacht avança jusqu’à la limite de l’eau libre puis enfonça les minces cristaux comme un briseur de glaces. Au bout de trente mètres, il réduisit sa vitesse. Quelques énormes glaçons s’empilèrent devant son étrave, il glissa de côté, s’arrêta. Il y eut des signes d’activité sur le pont pendant que les hommes à l’intérieur luttaient avec les commandes. Ventress pointa son fusil sur la fenêtre de la cabine. À cent mètres, le bateau était hors de portée. Autour de lui d’immenses failles apparaissaient à la surface du fleuve et la vive lumière carmin tachait de sang la glace environnante. Les arbres le long de la berge tremblaient encore sous l’impact, et leurs rameaux répandaient de la lumière comme fleurs liquides.

Après un temps d’arrêt le yacht recula d’un mètre ou deux, revint en arrière dans le chenal qu’il s’était tracé. À cinquante mètres, à l’entrée du lac d’eau tranquille, il stoppa.

Au bout d’un instant, il s’élança de nouveau en avant, l’étrave hors de l’eau. Ventress mit la main sous sa veste, tira de son étui le revolver automatique que Sanders avait passé en fraude à la douane.

— Prenez-le ! Ventress pointa son fusil sur la vedette et cria à Sanders : « Surveillez la rive de votre côté, je guette Thorensen ! »

Cette fois-ci, la régulière marche en avant du bateau fut arrêtée plus brusquement. Il se heurta à de lourds glaçons, éparpilla à la surface une demi-douzaine de blocs de cristal géants, puis en éperonna un dernier, s’arrêta net, et donna fortement de la bande, le moteur tournant toujours. Les hommes à bord furent jetés au sol dans la cabine et il fallut plusieurs minutes pour redresser le bateau et le faire revenir lentement en marche arrière à travers le chenal.

Il revint encore plus lentement, l’étrave fendant d’abord peu à peu la surface pour écarter ensuite les blocs de cristal de son chemin.

Sanders restait accroupi derrière un des pilotis, attendant que le mulâtre tire un coup de canon avant que le yacht n’arrive près de Ventress. Il n’était plus qu’à soixante-quinze mètres de la gloriette, son haut pont se dressait en l’air au-dessus d’eux. Ventress paraissait pourtant tout à fait calme et surveillait la rive pour prévenir toute attaque-surprise.

Le sol trembla sous le pavillon quand le bateau enfonça son étrave à maintes reprises dans l’embâcle de cristal. La fumée les entourait, empestait l’air pur. Le yacht se rapprochait chaque fois de quelques mètres et son étrave se brisait en éclats blancs. Il était déjà enveloppé d’une mince gelée et le mulâtre ouvrit à coups de crosse les fenêtres de la cabine qui se cristallisaient. Le bastingage était festonné de fins éperons. Ventress manœuvrait, tentait de tirer sur un des hommes dans la cabine, mais leurs têtes étaient cachées par les vitres brisées. Lancés à la surface, les blocs de cristaux humides s’éparpillaient de chaque côté du bateau qui avançait toujours et des fragments patinèrent à travers les marches de la gloriette.

— Sanders ! Ventress se redressa à demi, son visage et sa poitrine à découvert. Ils sont bloqués par les glaces !

À 30 mètres, son étrave brisée, plantée dans une faille entre deux énormes glaçons, le bateau s’inclinait sur un flanc, puis sur l’autre. Son moteur ronfla, puis le bruit diminua, mourut. Immobile, le yacht se dressait en face d’eux, et une fine gelée le transformait déjà en un bizarre gâteau de mariage.

Il se balança légèrement une ou deux fois comme si l’on lançait un grappin d’un hublot à l’avant.

Ventress braquait toujours son fusil sur la cabine. À 3 mètres à sa droite, Sanders tenait d’une main le revolver ; son bras sur le sol à côté de lui étincelait de sa propre vie cristalline. Ils attendirent ensemble que Thorensen bougeât. Le bateau resta silencieux une demi-heure, la gelée s’épaissit sur le pont. Des crêtes en spirales se formèrent autour des fenêtres de la cabine, décorèrent le bastingage et les hublots. L’étrave écrasée était hérissée de fanons comme une baleine gelée. Sous le pont, le canon se transformait en une pièce d’artillerie médiévale dont la bouche était embellie de crêtes et d’antennes exquises.

La lumière d’après-midi faiblissait. Sanders surveillait la rive à sa droite. Les éclatantes couleurs s’étaient assombries et le soleil déclinait derrière les arbres à l’ouest.

Alors, au milieu des blanches aigrettes de l’herbe, il vit le long corps d’argent d’une créature remontant péniblement la berge. Ventress, accroupi à côté de lui scrutait l’horizon dans la demi-obscurité. Ils observèrent la gueule gemmée, les pattes avant recourbées dans leur armure de cristal. Le crocodile avançait lentement de côté sur le ventre avec son antique mouvement reptilien. Il avait bien cinq mètres de long et paraissait se mouvoir à l’aide de sa queue plus qu’avec ses pattes. La patte avant se dressait gelée dans sa gaine cristalline. Quand il bougeait la lumière se répandait hors de ses yeux hyalins et de sa gueule entrouverte et pleine de joyaux.

Il s’arrêta, comme s’il avait senti les deux hommes sous la gloriette, puis reprit sa marche en avant. À deux mètres d’eux, il s’arrêta de nouveau, fit faiblement bouger sa mâchoire. Son corps écrasait l’herbe sur son passage. Sanders observa les yeux vides au-dessus de la bouche ouverte, éprouvant une sorte de sympathie pour ce monstre dans son armure de lumière, incapable de comprendre sa propre transfiguration.

Puis, quand les dents de pierres précieuses étincelèrent, Sanders aperçut le canon d’un revolver. Il se retint de crier, baissa la tête, s’écarta des pilotis. Quand il releva la tête il vit s’ouvrir la gueule du crocodile. Le canon de l’arme avança sous la rangée de dents du haut. On tira sur l’ombre du pilotis de bois.

Dans le bruit, la lumière de la détonation, Sanders posa l’automatique sur la surface dentée de son bras de cristal et tira sur la tête du crocodile. Il fit un mouvement de côté, la gueule de l’arme le cherchait toujours. Sous la peau cristallisée Sanders aperçut les coudes et les genoux d’un homme. Il tira encore sur le thorax et l’abdomen de la carapace. Avec un sursaut, comme galvanisée, l’énorme bête s’éleva en l’air sur ses pattes de derrière, resta un instant dressée comme un saurien de pierres précieuses, puis retomba sur le côté, révélant la large fente allant de la mâchoire à l’abdomen. Attaché à l’intérieur, le corps du mulâtre gisait, visage levé vers le crépuscule, sa peau noire illuminée par le bateau de cristal ancré comme un fantôme derrière lui.

On entendit des bruits de pas sur l’autre rive. Avec un cri, Ventress se mit à genoux, tira. Il y eut un hurlement et le corps à demi couvert de pansements de Kagwa tomba au milieu des aigrettes d’herbe à 10 mètres du pavillon d’été. Il se releva, passa en chancelant à côté de la maison, sans plus savoir ce qu’il faisait. Un instant les dernières lueurs du jour sur sa peau sombre le firent paraître presque aussi blanc que le petit Ventress. Le deuxième coup l’atteignit en pleine poitrine et le renversa sur la berge. Il resta étendu face contre terre à la limite de l’ombre.

Sanders attendit sous les marches pendant que Ventress rechargeait son arme. Puis le petit homme s’agita, observa les deux corps. Il y eut un silence de quelques minutes. Il toucha enfin Sanders à l’épaule du canon de son fusil.

— C’est le moment, docteur.

— Que voulez-vous dire ? fit Sanders, regardant son visage sans expression.

— Il est temps pour vous de partir, docteur. Thorensen et moi sommes seuls à présent.

Sanders se remit debout, hésitant à se montrer.

— Thorensen comprendra, lui dit Ventress, sortez de la forêt, Sanders, vous n’êtes pas encore prêt à venir ici.

Le costume du petit homme était déjà recouvert d’étincelantes écailles de cristal.

Sanders fit donc ses adieux à Ventress. Au-dehors, le bateau blanc était déjà soudé aux blocs irréguliers à la surface du fleuve. Quand il s’éloigna de la gloriette le long de la rive abandonnant derrière lui trois morts dont l’un était encore dans la peau du crocodile, Sanders ne vit pas trace de Thorensen. À 100 mètres de la maison, à la première boucle du fleuve, il jeta un regard en arrière, mais Ventress était resté caché sous la plate-forme. Au-dessus de lui la faible lumière d’une lanterne luisait derrière les fenêtres de glace.

À la fin de cet après-midi, quand la lumière de rubis sombre du crépuscule s’abattit sur la forêt, Sanders arriva enfin dans une petite clairière où le chant grave d’un orgue se répercutait à travers les arbres. Au centre se dressait une petite église dont la mince flèche était unie aux branches des arbres environnants par un réseau de cristal.

Sanders leva son bras gemmé pour éclairer les portes de chêne. Il les poussa, entra dans la nef. Une brillante lumière reflétée par les vitraux se déversait sur l’autel. Appuyé contre la grille du sanctuaire, Sanders, tout en écoutant l’orgue, tendit son bras vers la croix d’or incrustée de rubis et d’émeraudes. La gaine glissa pour se dissoudre comme eût fondu une manche de glace. Les cristaux en déliquescence firent couler de son bras la lumière comme d’une fontaine trop pleine.

Le père Balthus, assis à l’orgue, tourna la tête vers le Dr Sanders. Ses doigts minces tiraient des tuyaux une musique ininterrompue qui s’élevait à travers les vitraux vers le lointain soleil écartelé.

VII. La sarabande des lépreux

Sanders resta trois jours avec Balthus tandis que se dissolvaient les dernières pointes de cristal des tissus de son bras. Toute la journée, agenouillé près de l’orgue, il actionnait la soufflerie de son bras gemmé. Au fur et à mesure que se dissolvaient les cristaux, les blessures de son bras déchiré se remettaient à saigner et le sang lavait les prismes pâles des tissus à vif.

Au crépuscule, quand le soleil s’enfonçait en mille fragments dans la nuit occidentale, le père Balthus abandonnait l’orgue et venait sur le porche regarder les arbres spectraux. Son mince visage d’homme d’étude, ses yeux calmes dont la sérénité était démentie par les mouvements nerveux de ses mains, avaient la tranquillité trompeuse d’un être qui se remet d’une attaque de fièvre. Il observait Sanders pendant qu’ils mangeaient leur maigre dîner sur un tabouret près de l’autel, protégé de l’air embaumeur par les joyaux de la croix.

Cet emblème avait été offert par les compagnies minières et l’immense croix d’au moins deux mètres d’envergure portait son poids de pierres précieuses comme les rameaux des arbres cristallisés dans la forêt. Les rangées d’émeraudes et de rubis entre lesquelles les petits diamants de Mont Royal formaient des dessins étoilés, allaient d’une extrémité à l’autre de la croix. Les joyaux émettaient une dure lumière continue si intense que les pierres semblaient avoir fusionné en un spectre cruciforme.

Sanders crut d’abord que Balthus voyait dans le fait qu’il avait survécu un exemple de l’intervention du Tout-Puissant. Quand il lui exprima sa gratitude, Balthus eut un sourire ambigu. Pourquoi était-il revenu dans son église ? Elle était à présent entourée de treillis de cristal, prise dans l’étreinte d’un immense glacier.

De la porte du chœur, Sanders apercevait les bâtiments et le dortoir de l’école indigène décrits par Max Clair, foyer sans doute de la tribu de lépreux abandonnée par son prêtre. Sanders parla de sa rencontre avec les lépreux, mais Balthus n’eut pas l’air de s’intéresser à ses anciens paroissiens ni à leur sort. La présence même de Sanders n’enlevait rien à son isolement. Préoccupé de lui-même, il restait assis des heures devant l’orgue ou errait à travers les bancs vides.

Un matin cependant, Balthus trouva un python aveugle qui tentait d’entrer par la porte du porche. Ses yeux avaient été transformés en énormes joyaux qui s’élevaient de son front telles des couronnes. Balthus s’agenouilla, ramassa le serpent, enroula son long corps autour de ses bras, le transporta dans la petite nef jusqu’à l’autel et le leva vers la croix. Il l’observa avec un sourire forcé quand, sa vue revenue, il s’éloigna, rampant à travers les bancs.

Le troisième jour, Sanders s’éveilla avec les premières lueurs du matin et trouva Balthus célébrant seul l’Eucharistie. Étendu sur le banc poussé contre la grille de l’autel, Sanders l’observa sans bouger, mais le prêtre s’arrêta, et s’éloigna en se dépouillant de ses vêtements sacerdotaux.

— Vous vous demandez probablement ce que je faisais, lui confia-t-il au petit déjeuner, eh bien, cela m’a semblé un moment tout à fait indiqué pour mettre à l’épreuve la validité des sacrements.

Il montra les couleurs prismatiques répandues par les vitraux. Les scènes bibliques originelles avaient été transformées en tableaux d’une déroutante beauté abstraite, où les fragments écartelés des visages de Joseph, Jésus, Marie et des disciples flottaient dans l’outremer liquide du ciel réfracté.

— Cela peut paraître paroles hérétiques, mais ici le corps du Christ est partout avec nous. Il toucha la mince écorce de cristal sur le bras de Sanders. Dans chaque prisme, chaque arc-en-ciel, dans les dix milles faces du soleil. Il leva sa main maigre, gemmée par la lumière. Aussi, voyez-vous, je crains bien que l’Église tout comme son symbole — il montra la croix — n’aient survécu à leurs fonctions.

— Je suis désolé, fit Sanders, cherchant une réponse. Si, peut-être vous partiez d’ici…

— Non ! insista Balthus, irrité par la stupidité de Sanders. Ne pouvez-vous comprendre ? J’ai été un véritable apostat, je savais-que Dieu existait mais ne pouvais croire en lui. Il eut un rire amer. À présent, les événements sont plus forts que moi. Pour un prêtre il n’y a point de plus grande crise que de nier Dieu quand on peut le voir dans chaque feuille, dans chaque fleur.

D’un geste il fit signe à Sanders de le suivre dans la nef jusqu’au porche ouvert. Il montra le réseau de poutres de cristal en forme de dôme partant de l’orée de la forêt comme les arcs-boutants d’une immense coupole de diamant et de verre. On y voyait enchâssées çà et là les formes presque immobiles d’oiseaux aux ailes déployées, merles d’or, aras écarlates, répandant de brillantes flaques de lumière. Les bandes de couleur se mouvaient à travers la forêt et les reflets des plumages fondants les enveloppaient en d’infinis dessins concentriques. Les arcs qui se chevauchaient étaient suspendus en l’air comme les fenêtres votives d’une ville de cathédrales. Partout autour d’eux, Sanders vit d’innombrables petits oiseaux, des papillons, des insectes qui ajoutaient leurs halos cruciformes au couronnement de la forêt.

Le père Balthus prit le bras de Sanders.

— Dans cette forêt, nous voyons la célébration finale de l’Eucharistie du corps du Christ. Ici tout est transfiguré, illuminé, toutes choses unies dans le mariage dernier de l’espace et du temps.

Vers la fin, quand ils étaient tous les deux debout, le dos à l’autel, il parut perdre sa conviction. Comme l’intense gelée pénétrait dans l’église, la nef se transforma en un tunnel de piliers de glace fermant toute issue. Balthus eut l’air de céder à la panique en observant les touches du clavier de l’orgue s’unir les unes aux autres, se fondre l’une dans l’autre. Sanders comprit qu’il cherchait un moyen d’évasion.

Il surmonta enfin sa peur, saisit la croix sur l’autel, l’arracha à son support. Avec une colère soudaine née d’une conviction absolue, il mit la croix dans les bras de Sanders. Puis il entraîna le médecin jusqu’au porche, le tira vers une des cavernes sans cesse plus étroites au fond de laquelle ils purent voir au loin la surface du fleuve.

— Allez-vous-en ! Partez d’ici ! Regagnez le fleuve !

Sanders hésitait, essayant de retenir le lourd sceptre de son bras bandé. Balthus alors se mit à crier avec véhémence.

— Dites-leur que je vous ai ordonné de la prendre !

Quand Sanders se retourna pour le regarder une dernière fois, il était debout, bras écartés en face des murs qui approchaient, dans une pose semblable à celle des oiseaux illuminés. Ses yeux se remplirent de soulagement quant il vit les premiers cercles de lumière que firent jaillir ses paumes levées.

La cristallisation de la forêt était à présent presque complète. Seuls les joyaux de la croix permirent à Sanders de se frayer un chemin dans les cavernes entre les arbres. Il approchait les bras de la croix des treillis partout suspendus comme toiles d’araignées de glace, cherchant les plaques les moins solides qui se dissoudraient à la lumière. Quand elles glissaient au sol à ses pieds, il avançait à travers les percées tirant la croix après lui.

Il atteignit enfin le fleuve et chercha le pont qu’il avait découvert en entrant dans la forêt pour la deuxième fois, mais la surface prismatique s’étendait en un large arc de cercle et sa lumière oblitérait les quelques points de repère qu’il eût pu reconnaître. Au-dessus des rives le feuillage luisait comme neige peinte et le seul mouvement venait de la lente traversée du soleil. Çà et là se révélait sous la berge une forme indistincte, floue, spectre illuminé d’une péniche ou d’un canot, mais rien d’autre ne semblait garder une trace de sa première identité.

Sanders suivit la rive, évitant les failles à la surface et les aiguilles à hauteur de taille poussant sur les pentes. Il arriva à l’embouchure d’une rivière qu’il longea, trop fatigué pour franchir les cataractes qui l’encombraient. Il s’était assez reposé pendant ses trois jours auprès du père Balthus pour comprendre qu’il y avait encore un chemin hors de la forêt. Le silence absolu de la végétation le long des rives et l’intense éclat prismatique faillirent pourtant le convaincre que la terre entière s’était métamorphosée et que toute avance à travers ce monde de cristal était vaine.

Il découvrit cependant bientôt qu’il n’était plus seul dans la forêt. Chaque fois que la voûte des arbres laissait place au ciel le long du lit de la rivière ou dans des petites clairières, il passait à côté des corps à demi cristallisés d’hommes ou de femmes scellés aux troncs des arbres, les yeux levés vers le soleil réfracté. La plupart d’entre eux étaient des couples âgés assis l’un à côté de l’autre, leurs corps s’unissant en même temps qu’ils se fondaient dans les arbres et le buisson gemmé. Le seul être jeune qu’il vit était un soldat en uniforme de campagne, assis sur un tronc abattu au bord de la rivière. Son casque s’était épanoui en une immense carapace de cristal, une ombrelle solaire qui enfermait son visage et ses épaules.

Au-dessous du soldat, la surface de la rivière était traversée d’une profonde faille. Au fond, un étroit filet d’eau coulait encore, lavant les jambes submergées de trois soldats qui avaient voulu traverser à gué. Ils étaient à présent embaumés dans les murs de cristal de la rivière. De temps à autre leurs jambes bougeaient d’une lente façon liquide, comme si les hommes reliés entre eux par une corde passée autour de leur taille marchaient éternellement à travers ce glacier de cristal, leurs visages perdus dans le brouillard de lumière autour d’eux.

Il y eut du mouvement au loin dans la forêt, des bruits se firent entendre. Sanders reprit sa marche serrant la lourde croix sur sa poitrine. À cinquante mètres, dans une clairière entre deux bouquets d’arbres, une troupe de gens vêtus en Arlequins, avançaient à travers la forêt, dansant et criant. Sanders les rejoignit, s’arrêtant au bord de la clairière, essayant de compter les dizaines d’hommes et de femmes de tous âges à la peau sombre, certains avec des petits enfants, qui prenaient part à cette gracieuse sarabande. Ils avançaient en une procession désordonnée, des petits groupes se séparaient pour danser autour d’un arbre ou d’un buisson. Il devait bien y en avoir plus de cent, passant à travers la forêt, sans trop savoir quelle route suivre. Leurs bras et leurs visages étaient transfigurés par des excroissances de cristal et déjà leurs robes et leurs pagnes commençaient à geler, à devenir joyaux.

Sanders était toujours immobile à côté de sa croix quand un petit groupe, sautant et bondissant, vint faire des cabrioles autour de lui comme des élus nouvellement admis en Paradis donnant la sérénade à l’archange de service. Un vieil homme au visage déformé et illuminé passa à côté de Sanders, montrant ses mains sans doigts dont les jointures rongées répandaient une lumière de pierre précieuse. Sanders se rappela les lépreux assis sous les arbres près de l’hôpital de la mission. Ces derniers jours toute la tribu était entrée dans la forêt. Ils s’éloignèrent de lui en dansant sur leurs jambes estropiées, tenant leurs enfants par la main et de grotesques arcs-en-ciel rendaient éblouissants leurs visages.

Sanders les suivit, tirant à deux mains sa croix. À travers les arbres, il vit leur procession qui semblait s’évanouir aussitôt qu’apparue comme s’ils étaient impatients de se familiariser avec chaque arbre, chaque bosquet du paradis qu’ils venaient de découvrir. Pourtant, sans raison, tout le groupe revint sur ses pas, ravi, eût-on dit, de contempler encore Sanders et sa croix. Comme ils passaient à côté de lui, Sanders aperçut à leur tête une femme de haute taille en robe sombre qui appelait les autres d’une voix claire. Ses bras et son pâle visage brillaient déjà de la lumière de cristal de la forêt. Elle tourna la tête, regarda en arrière et Sanders se mit à hurler.

— Suzanne, Suzanne ! Venez ici.

Mais la femme et le reste de la bande s’étaient déjà égaillés parmi les arbres. Trébuchant, Sanders découvrit sur le sol ce qui restait de leur maigre bagage, pantoufles, paniers brisés, sébiles avec quelques grains de riz, dont la fusion avec le sol vitrifié était déjà à demi faite.

Sanders passa à côté du corps à demi cristallisé d’un petit enfant qui, incapable de suivre les autres, s’était laissé distancer. Il avait dû s’étendre pour se reposer, il était à présent scellé dans le sol. Sanders écouta les voix qui se perdaient parmi les arbres, les parents de l’enfant devaient être avec la troupe. Il abaissa la croix sur l’enfant et attendit pendant que les cristaux en déliquescence disparaissaient de ses bras et de ses jambes. Libérées, les mains déformées de l’enfant s’agitèrent en l’air. D’un bond, il se remit debout et partit en courant à travers les arbres et la lumière en se dissolvant ruisselait de sa tête et de ses épaules.

Sanders suivait toujours la procession, à présent perdue au loin, quand il atteignit la gloriette où Thorensen et Séréna s’étaient tout d’abord réfugiés. Les joyaux de la croix luisaient à peine dans la lumière faiblissante du crépuscule. La croix avait déjà perdu beaucoup de son pouvoir ; la plupart des petits diamants et des rubis avaient pâli, n’étaient plus que ternes nœuds de carbone et de corindon. Seules les grosses émeraudes brillaient encore et se détachaient sur la blanche coque du bateau de Thorensen pris au piège dans la faille en face du pavillon d’été.

Sanders avança le long de la rive, passa à côté des restes de cristal du mulâtre dans la peau du crocodile. Les deux ne faisaient plus qu’un, l’homme, mi-blanc, mi-noir, fondu en la sombre bête gemmée. Leurs contours étaient encore visibles pendant que se mêlaient leurs tissus efflorescents. Le visage du mulâtre brillait à travers la mâchoire et les yeux en surimpression du grand crocodile.

La porte de la gloriette était ouverte. Sanders monta les marches, entra dans la chambre, baissa les yeux vers le lit. Dans ses profondeurs gelées, comme nageurs endormis au fond d’un lac enchanté, gisaient Séréna et le propriétaire de la mine. Les yeux de Thorensen étaient clos et les délicats pétales d’une rose rouge sang s’épanouissaient autour du trou dans sa poitrine comme une exquise plante marine. Séréna dormait calmement à côté de lui, les battements invisibles de son cœur entouraient son corps d’une gaine de faible lumière ambrée. Bien que Thorensen fût mort en essayant de la sauver, elle continuait à vivre de sa propre demi-mort.

Quelque chose étincela dans l’obscurité derrière Sanders. Il se retourna pour voir une brillante chimère, un homme aux bras et à la poitrine incandescents, courant au milieu des arbres tandis qu’une cascade de particules se diffusaient dans l’air derrière lui. Sanders recula derrière la croix, mais l’homme avait déjà disparu, tourbillonnant au milieu des cavernes de cristal. Comme pâlissait son sillage lumineux, Sanders entendit sa voix dont les échos retentirent dans l’air gelé et ses mots plaintifs étaient gemmés et ornementés comme tout ce qui se trouvait, dans ce monde en métamorphose. Séréna, Séréna !

VIII. Le soleil prismatique

Deux mois plus tard, en terminant sa lettre au Dr Paul Derain, directeur de l’hôpital des lépreux de Fort Isabelle, dans sa tranquille chambre d’hôtel à Port Matarre, Sanders écrivait :

« Il semble difficile de croire, Paul, dans cet hôtel vide, que les étranges événements de cette forêt fantasmagorique se soient réellement passés. En fait, pourtant, je ne suis guère qu’à 60 kilomètres à vol d’oiseau (ou devrais-je dire de griffon) du foyer à 15 kilomètres au sud de Mont Royal, et s’il fallait quelque chose pour me rappeler ces événements, il y a la blessure à peine cicatrisée de mon bras. Selon le barman, en bas (je suis heureux de vous dire que lui au moins est toujours à son poste) presque tout le monde est parti. D’après lui, donc, la forêt avance à l’allure de quelque quatre cents mètres par jour. Un des journalistes en visite ici, parlant à Louise, a prétendu qu’à cette allure un tiers au moins de la surface de la terre sera atteint en dix ans, et que vingt capitales de par le monde seront des villes pétrifiées sous des couches de cristal prismatique, comme c’est déjà le cas pour Miami. Vous avez sans aucun doute lu des articles sur la ville abandonnée et ses mille flèches de cathédrale, vision de saint Jean matérialisée.

« À dire vrai, cependant, cette perspective ne m’inquiète guère. Comme je vous l’ai dit, Paul, il est pour moi évident à présent que les origines de ces phénomènes sont plus que physiques. Quand, chancelant hors de la forêt, je tombai sur un cordon de troupes à 8 kilomètres de Mont Royal, deux jours après avoir vu le fantôme impuissant qui avait été Ventress, la croix d’or serrée dans mes bras, j’étais décidé à ne plus jamais entrer dans la forêt. Par un de ces ridicules renversements de la logique, loin d’être acclamé comme un héros, je me retrouvai devant un tribunal militaire m’accusant sommairement de pillage. Apparemment, on avait dépouillé la croix d’or de ses joyaux, dons généreux des compagnies minières, et je protestai en vain, expliquant que les pierres évanouies avaient été le prix de mon salut. Seules les interventions de Max Clair et de Louise Péret me sauvèrent. Sur notre suggestion, une patrouille de soldats équipés de croix incrustées de pierres précieuses entra dans la forêt pour tenter de trouver Suzanne et Ventress, mais elle fut forcée de battre en retraite.

« Quels qu’aient été alors mes sentiments, cependant, je sais à présent que je retournerai un jour dans la forêt à Mont Royal. Chaque nuit le disque brisé du satellite Écho passe au-dessus de nos têtes, illuminant le ciel de minuit comme un lustre d’argent. Et je suis convaincu, Paul, que le soleil lui-même est efflorescent. Au crépuscule, quand son disque est voilé par la poussière pourpre, il semble que s’entrecroise à sa surface un treillis bien particulier, une vaste herse qui s’étendra un jour jusqu’aux planètes et aux étoiles, les arrêtant dans leur course.

« Comme l’illustre l’exemple de ce brave prêtre apostat qui me donna la croix, il y a une immense récompense à trouver dans cette forêt gelée. Là se produit devant nos yeux la transfiguration de toutes formes vivantes ou inanimées, et le don d’immortalité est une conséquence directe de l’abandon par chacun de nous de nos identités physiques et temporelles. Aussi apostats que nous puissions être en ce monde, là-bas, nous devenons de nécessité apôtres du soleil prismatique.

« Quand je serai complètement rétabli, je retournerai donc à Mont Royal avec une des expéditions scientifiques qui passent par ici. Il ne sera point difficile d’arranger une évasion et je retournerai alors à l’église solitaire dans ce monde enchanté où le jour des oiseaux fantastiques volent à travers la forêt pétrifiée, où des crocodiles gemmés étincellent telles des salamandres héraldiques sur les rives de fleuves cristallins et où la nuit l’homme illuminé court parmi les arbres, ses bras tournant comme des roues d’or, sa tête une couronne spectrale. »

Il posa sa plume quand entra Louise Péret, plia la lettre, la mit dans une vieille enveloppe de Derain qui lui avait écrit pour lui demander quels étaient ses projets.

Louise vint près du bureau à côté de la fenêtre et posa la main sur l’épaule de Sanders. Elle portait une robe blanche immaculée qui accentuait encore ce qu’avait de terne et de gris Port Matarre. En dépit de la transformation de la forêt à quelques kilomètres seulement, la végétation gardait encore son aspect sombre, à l’embouchure du fleuve, bien que les atomes de lumière luisant par intermittence dans le feuillage indiquassent que la cristallisation se produirait bientôt.

— Encore en train d’écrire à Derain ? La lettre doit être longue.

— Il y a beaucoup à dire. Sanders s’appuya au dossier de la chaise, croisa les mains et regarda les arcades désertes. Quelques bâtiments de débarquement de l’armée étaient ancrés près de l’embarcadère de la police. Au-delà, le fleuve sombre s’enfonçait vers l’intérieur.

La principale base militaire se trouvait à présent sur une des grandes plantations du gouvernement à 15 kilomètres de Port Matarre, le long du fleuve. On avait construit un aérodrome et les centaines de savants et de techniciens, sans parler des journalistes, qui tentaient encore de comprendre l’avance de la forêt y allaient directement en avion, sans passer par Port Matarre. La ville au bord du fleuve était de nouveau à demi abandonnée. Le marché indigène était fermé, les petits marchands des échoppes où l’on trouvait des bijoux cristallisés avaient été ruinés par la surabondante production de la forêt. De temps à autre, pourtant, au cours de ses promenades dans Port Matarre, Sanders apercevait un mendiant solitaire près des casernes ou de la préfecture de police, et dans son panier une vieille couverture cachait quelque bizarre offrande de la forêt, un perroquet ou une carpe cristallisés, une fois même le thorax et la tête d’un bébé.

— Vous démissionnez, alors ? demanda Louise. Je crois que vous devriez encore y réfléchir, nous avons parlé…

— Ma chère, on ne peut réfléchir à l’infini, il faut prendre une décision à un moment donné. Sanders sortit la lettre de sa poche et la jeta sur le bureau. Pour ne pas faire de peine à Louise qui était restée à l’hôtel avec lui depuis sa délivrance, il ajouta : En fait, je ne suis pas encore décidé, la lettre me sert à voir clair.

Louise fit un signe de tête, baissa les yeux vers lui. Sanders remarqua qu’elle portait de nouveau ses lunettes de soleil, révélant ainsi inconsciemment ses propres décisions quant à Sanders, son avenir et leur inévitable séparation. Mais ce genre de déloyauté sans gravité n’était que le prix à payer pour une tolérance mutuelle.

— La police a-t-elle des nouvelles d’Anderson ? demanda Sanders. Pendant leur premier mois à Port Matarre, Louise était allée chaque matin à la préfecture dans l’espoir d’apprendre quelque chose sur son collègue perdu et pour justifier en partie, devinait Sanders, la prolongation de son séjour avec lui à l’hôtel. Si elle se dispensait à présent de ces petits actes qui calmaient sa conscience, c’était parce qu’elle avait pris de nouvelles dispositions. Ils ont peut-être appris quelque chose, continua-t-il, on ne sait jamais. Vous n’y êtes pas allée ?

— Non. Presque personne ne pénètre dans la forêt à présent. Louise haussa les épaules. Mais cela vaut peut-être la peine d’essayer.

— Certainement. Sanders se leva en s’appuyant sur son bras blessé, puis mit sa veste.

— Comment va votre bras, à présent ?

— Je crois que tout est cicatrisé, fit Sanders en tapotant son coude. Louise, vous le savez, vous avez été bien bonne de vous occuper de moi.

Louise le regarda, ses yeux toujours cachés par les lunettes et un bref sourire d’affection entrouvrit ses lèvres.

— Que pourrais-je faire de plus ? Elle se mit à rire et se dirigea vers la porte. Il faut que je monte dans ma chambre me changer. Bonne promenade.

Sanders la suivit jusqu’à la porte et la prit un instant dans ses bras. Quand elle fut partie, il resta un moment à écouter les rares bruits de l’hôtel presque vide.

Il revint s’asseoir à son bureau, relut sa lettre à Paul Derain. Pensant à Louise en même temps, il se dit qu’il ne pouvait guère la blâmer d’avoir décidé de le quitter. Sanders l’y avait en fait obligée, non point tant par sa conduite à Port Matarre que parce qu’il n’était point totalement présent ici. Son identité réelle errait encore dans les forêts de Mont Royal. Pendant la descente du fleuve dans le bateau ambulance avec Louise et Max Clair, pendant sa convalescence à Port Matarre, il s’était senti comme la projection vide d’un moi traversant la forêt, la croix gemmée dans les bras, ranimant les enfants perdus auprès desquels il passait comme une divinité en son jour de création. Louise ne savait rien de tout cela et croyait qu’il cherchait encore Suzanne.

On frappa à la porte, Max Clair entra. Il salua Sanders d’un signe de la main, posa son sac sur une chaise. Depuis son arrivée à Port Matarre il donnait une partie de son temps à la clinique des Jésuites. En plusieurs occasions ces derniers avaient tenté de voir Sanders, dans le but, devinait-il, de le questionner sur l’auto-immolation du père Balthus dans la forêt. Ils soupçonnaient évidemment que son réel souci n’avait pas été sa paroisse.

— Bonjour, Edward, j’espère que je ne dérange pas vos méditations.

— J’en ai fini avec elles. Quand Max jeta un coup d’œil vers la porte entrebâillée de la salle de bains, il ajouta : Louise est en haut. Alors, quelles nouvelles aujourd’hui ?

— Pas la moindre idée. Je n’ai pas le temps de rester des heures au poste de police. Nous sommes bien trop occupés à la clinique. Ils arrivent de tous les coins.

— Il fallait s’y attendre, il y a un médecin là-bas à présent. Sanders secoua la tête. Amenez un médecin dans un endroit comme Port Matarre et vous créez immédiatement le problème de la santé publique.

Mux regarda Sanders par-dessus ses lunettes pour voir s’il était sérieux.

— Je n’en sais rien, mais pour être débordés, nous le sommes, Edward. En fait, à présent que votre bras va mieux, nous avons pensé, les Pères surtout, que vous pourriez venir nous donner un coup de main. Deux matinées par semaine, pour commencer. Les Pères vous en seraient fort reconnaissants.

— Certes, fit Sanders, regardant vers la lointaine forêt. J’aimerais vous aider, Max, bien sûr, mais il se trouve que je suis assez occupé en ce moment.

— Ce n’est pas vrai, vous ne faites que rester assis ici toute la journée. Écoutez, c’est du travail routinier, là-bas, rien qui puisse détourner votre esprit des hautes spéculations. Accouchements, pellagre. Hier il y a eu deux cas de lèpre, j’ai pensé que cela vous intéresserait.

Sanders tourna la tête pour observer le visage de Max, avec ses brillants yeux myopes sous son haut front bombé. S’il y avait de la ruse dans sa dernière remarque, elle était difficile à évaluer. Pendant un certain temps Sanders avait soupçonné Max d’avoir toujours su que Suzanne s’enfuirait dans la forêt après l’avoir vu, et sa quête inutile parmi les villages des collines n’avait été sans doute qu’un moyen délibérément choisi de s’assurer que personne ne l’en empêcherait. Depuis leur arrivée à Port Matarre, Max avait rarement parlé de Suzanne, bien que sa femme dût être à présent gelée comme une icône, quelque part au milieu de la forêt de cristal. Pourtant, la dernière allusion de Max aux lépreux, à moins qu’elle n’ait eu pour but de le pousser à retourner dans la forêt, montrait qu’en fait Max n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle signifiait pour Suzanne et Sanders, ne se rendait pas compte que pour tous deux la seule solution finale au problème du déséquilibre de leur esprit inclinant vers le côté sombre de l’équinoxe, pouvait être trouvée dans ce monde de cristal.

— Deux cas de lèpre ? Cela ne m’intéresse pas le moins du monde. Et Sanders continua avant que Max ne pût parler : « Franchement, Max, je ne suis pas sûr d’être encore qualifié pour vous aider. »

— Quoi ? Mais bien sûr que si.

— En termes absolus, il me semble, Max, que toute la profession médicale est peut-être périmée, détrônée. Je ne pense pas que la simple distinction entre la vie et la mort ait encore beaucoup de sens à présent. Plutôt que d’essayer de guérir ces malades, vous devriez les mettre sur un bateau et les envoyer à Mont Royal.

Max se leva, eut un geste d’impuissance.

— Je reviendrai demain, dit-il pourtant avec bonne humeur. Soignez-vous bien.

Quand il fut parti, Sanders termina sa lettre, ajouta un dernier paragraphe, ses adieux. Il la mit dans une enveloppe neuve, l’adressa à Derain, et la posa contre l’encrier. Puis il sortit son carnet de chèques, en signa un, le glissa dans une deuxième enveloppe sur laquelle il écrivit le nom de Louise.

Il se leva, boutonna sa veste et vit alors par la fenêtre Louise et Max parlant dans la rue, devant l’hôtel. Il les avait souvent vus ensemble dernièrement, dans le hall de l’hôtel, à la porte du restaurant. Il attendit que prît fin leur conversation et descendit. Au bureau, il paya la note de la semaine écoulée, pour Louise et pour lui, paya également une quinzaine d’avance. Il échangea quelques plaisanteries avec le propriétaire portugais, puis sortit faire sa promenade d’avant le déjeuner.

Ses pas le portaient habituellement vers le fleuve. Il avança lentement sous les arcades désertes, remarquant comme chaque matin les étranges contrastes entre la lumière et l’ombre en dépit de l’absence apparente de lumière solaire directe dans Port Matarre. Au coin, en face de la préfecture de police, il plia son bras blessé en s’appuyant une dernière fois contre un des piliers. Quelque part dans les rues cristallines de Mont Royal se trouvaient les fragments de lui-même qui lui manquaient, et qui continuaient à vivre dans leur propre milieu prismatique.

Pensant au capitaine Radek et à Suzanne Clair, Sanders atteignit les quais et marcha le long des jetées désertes. Presque toutes les embarcations indigènes étaient parties et les villages de l’autre côté du fleuve avaient été abandonnés.

Comme d’habitude, pourtant, un bateau avançait le long des quais vides. À 300 mètres, Sanders distingua l’hydroglisseur rouge et jaune dans lequel il avait fait avec Louise son premier voyage à Mont Royal. La haute silhouette d’Aragon se dressait devant le gouvernail. Il laissait le bateau dériver avec la marée. Chaque matin il observait Sanders quand il passait mais les deux hommes ne se parlaient jamais.

Sanders se dirigea vers lui, tâtant le portefeuille dans sa veste. Quand il arriva à hauteur d’Aragon, ce dernier lui fit un signe de la main, puis mit le moteur en marche et s’éloigna. Intrigué, Sanders suivit les quais, vit qu’Aragon dirigeait la bateau vers le fleuve et l’endroit de la rive où avait été rejeté deux mois plus tôt le corps cristallisé de Matthieu.

Sanders rattrapa l’embarcation, descendit sur la berge. Un instant les deux hommes se regardèrent.

— Vous avez là un bien beau bateau, commandant, dit enfin Sanders, répétant la première phrase qu’il avait adressée à Aragon.

Une demi-heure plus tard, comme ils remontaient le fleuve, Sanders s’appuya au dossier de son siège quand ils passèrent devant les embarcadères principaux. Dans l’eau agitée, l’écume se brisait irrégulièrement, retombait en arcs-en-ciel qu’emportait le sombre sillage. Dans la rue entre les arcades, un vieux Noir debout dans la poussière, un bouclier blanc à la main, attendait le passage du bateau. Louise Péret se tenait à côté de Max Clair sur l’embarcadère de la police. Les yeux cachés par ses lunettes de soleil, elle observa Sanders sans faire le moindre signe d’adieu quand le bateau prit de la vitesse pour remonter le fleuve désert.

FIN

Traduit de l’anglais par Claude Saunier

Éditions Denoël

Titre original : THE CRYSTAL WORLD

© 1966, by J. G. Ballard, New York.

© by Éditions Denoël, 1967

19, rue de l’Université, 75007 Paris